| action | | | Toutes les montées et chutes se produisent, aujourd'hui, dans la morne horizontalité. Ni vertige ni illumination. En absence de toute hauteur, les stationnaires tombent. Une chute, même dans une profondeur aplatie, me laissera sans bleus ni azur. Rester couché dans mes ruines, tapies de mes chutes, offre une échappatoire à ce prurit cinétique. Les horizontaux aussi chuteront, mais en pleines étables. | | | | |
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| action | | | S'il fallait absolument renoncer à l'immobilité et choisir un mode de déplacement, je choisirais le vol d'un oiseau migrateur : ignorance d'horaires et de destinations, élan sans source, retour aux origines. Ce vol, guidé par un instinct sauvage, est une condition de bonne écriture, qui ne laisse pas voir les contraintes et se focalise sur le vertige du vol. Mais écrire dans une langue étrangère, c'est ne pas avoir cet instinct, apprendre la théorie du magnétisme et la météorologie, cesser d'être un volatile et ressembler à un robot, vérifiant les données de ses capteurs (Cioran parlait d'un « pigeon savant et désemparé »). | | | | |
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| action | | | En bâtissant le temple, aller plus loin, pour éclairer le monde - telle semble être la devise des francs-maçons, aux antipodes de la mienne : éviter toute bougeotte, dans mes chaudes ruines, où des ombres me protègent du monde. | | | | |
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| action | | | On commence par viser l'une des deux attitudes : sauver sa tour d'ivoire ou être sauvé dans son souterrain, faire ou croire. Tandis qu'il faudrait peut-être se sauver dans ses ruines, se faire voyant, se croire fait regard. | | | | |
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| action | | | L'ennui des chemins est qu'on ne puisse pas danser la-dessus, et le sens de ta vie n'est pas dans la marche, mais dans la danse. C'est dans la déviation (divertissement) des chemins que Pascal voyait le seul remède à nos misères, sans toutefois préciser, que la déviation la plus radicale s'appelle impasse discrète abritant une scène, au milieu des ruines à l'acoustique parfaite. Plus plate est la scène, plus haute est la danse. | | | | |
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| action | | | Pour entrevoir ce que le soi inconnu représente, il faut commencer par le détacher de toute action. « Voir que le Soi n'agit pas, c'est voir » - Bhagavad-Gîtâ. Si ce n'est pas le Soi qui élève les murs, c'est bien Lui qui y perçoit des ruines. Le bon regard est le regard vibrant, ennemi de la paix des édifices et des âmes : « Le Soi est inquiétude »*** - Hegel - « Die Unruhe ist das Selbst ». | | | | |
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| action | | | La tour d'ivoire est mon commencement, la descente dans la profondeur de ses souterrains, comme dans l'étendue de l'action, - une vicissitude préliminaire, l'ascension immobile - l'état permanent, intemporel. Vivre la simultanéité et non pas la succession ; sous toute fière tour, il y a un humble souterrain. | | | | |
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| action | | | Vivre des tempêtes (de l’espérance) et toucher aux gouffres (du désespoir), sans quitter le rivage, soupirer - « Suave, mari magno… » (Lucrèce). Nietzsche a tort de pousser le philosophe vers le navire en perdition - troquer ses ruines contre une épave ? Pour exposer le meilleur des arts de navigation, le naufrage n'est pas un but suffisant, mais une contrainte nécessaire. « Navigare necesse, vivere non necesse » (Plutarque) - que des Hanséatiques ou internautes s'en accommodent, affaire d'échanges, lucratifs ou ludiques. | | | | |
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| action | | | Ma place dans le monde est donnée par le hasard, pour que je l'élargisse ; il m'appartient d'investir la place au-dessus du monde, pour que j'y maintienne une hauteur. Quitter la première n'est guère signe de liberté, mais, plus souvent, appel du forum. Les autres, entravés de contraintes, se réfugient dans des souterrains ou au milieu des ruines, les seuls lieux visités par l'antagoniste du hasard, le destin. L'homme vraiment libre reconnaît le hasard derrière tout mérite public, et pour lui échapper vit en exilé. | | | | |
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| action | | | Tant de pierres d'achoppement, accumulées devant toute action ; le travail de Sisyphe résume l'inaction, qui en résulte : trier les pierres - d'achoppement ou de touche, angulaires ou premières - et en décorer mes ruines. | | | | |
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| action | | | Tant de pieuses réflexions sur le sens de la vie, tandis que, plus souvent, on doit choisir entre la vie ou le sens : entre l'orchestration de son âme polyphonique ou l'instrumentalisation des gammes monotones des autres, entre les ruines éternelles ou la salle-machines moderne, entre l'implosion du sujet ou l'explosion du projet. | | | | |
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| action | | | Qui fut, de tous les temps, le plus dynamique et le plus entreprenant ? - un conquérant, un banquier, un marchand. L'impulsion première d'un être noble fut la tête tournée du côté des étoiles et les mains plus près du cœur que du marteau ou du sabre. Tout goujat réussi exhibe la sottise de Sénèque : « L'effort, c'est l'apanage de l'élite » - « Labor optimos citat ». Le seul effort noble est celui des commencements, des découvertes d'un courant nouveau, même, quelquefois, d'un contre-courant. Mais du haut de sa tour, sans quitter ses ruines. Toutefois, il n'y a plus d'élites, tout effort se réduisant aujourd'hui à l'appui sur un bouton. | | | | |
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| action | | | Ceux qui manquent de souffle déclarent ne pas se laisser porter par le vent ; l'appui sur le misérable bouton, ils l'appellent – maîtriser le gouvernail, avec leurs cerveaux ou muscles. Apporter mon souffle, tendre mes voiles, suivre mon étoile, écouter mes sirènes - ne te moque pas trop des naufragés par eux-mêmes, ne t'agrippe pas trop à la boussole des autres. Les instruments à cordes animent mes ruines ; les instruments à vent préparent mes épaves. Garde tes cordes bien tendues, apprends à te servir des courants contrariants : « les vents hostiles, amis des voiles royales » - Emerson - « head-winds right for royal sails ». | | | | |
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| action | | | Le mot est un entrebâillement minuscule dans les murailles des actes non-tentés, dont je m'entoure. La lumière n'y pénètre guère ; j'y colle les yeux, je vois, par-delà créneaux et meurtrières, - tout l'Univers en armes, à la recherche d'un panache rassembleur. Le meilleur chantier, pour élever des châteaux forts des mots, ce sont des ruines des actes, dont les sous-sols regorgent de mémoire verbale. « La langue garde les trophées de son passé et les armes de ses futures conquêtes » - Coleridge - « Language contains the trophies of its past and the weapons of its future conquests ». | | | | |
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| action | | | C'est dans les ruines des actes qu'on prêche le mieux l'errance des pensées. Les toits et auges des étables fixent les visées et limitent les vues. | | | | |
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| action | | | Maîtrise de son métier : donner à l'exercice l'intensité de la fatalité. Et quand, avec Valéry ou Kafka, on se dit, que la grande œuvre n'est qu'un exercice, on n'est plus fâché avec ces contre-maîtres de constructeurs, tout en retournant chez les architectes des ruines (le mot ascèse vient du mot exercice). Il se trouve, que leurs maîtres sont les mêmes que ceux qui bâtissent des châteaux en Espagne, mais leur style reste inconnu des apprentis : « Il n'y a aucune règle d'architecture des châteaux en Espagne » - Chesterton - « There are no rules of architecture for a castle in the clouds ». | | | | |
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| action | | | Pour devenir impérissable, il faut atteindre le stade de mythe ; le style mythique, ce sont les ruines. C'est le seul style qui sauve la grandeur des édifices, des poèmes et des gestes. Et c'est la transformation de nos tours d'ivoire en salles-machine, qui efface toute grandeur de nos mémoires héroïques. | | | | |
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| action | | | Une bonne ombre traduit l'éclat et le mystère de l'astre, au hasard de mes pérégrinations dans ma caverne ; l'objet qui la projette est, le plus souvent, aléatoire. La parole qui n'est que l'ombre de l'action, devrait se détacher de l'action, pour parler de l'astre. D'ailleurs, à son tour, « action est l'ombre de la contemplation et de la raison » - Plotin. Et celles-ci, à leur tour, ne sont que des miroirs de l'âme. Un beau destin d'homme est peut-être de vivre en projecteur des ombres. Pour le créateur, l'action est secondaire, comme tout ce qui n'est que nécessaire ; la contemplation, même superflue pour l'action, est primordiale. | | | | |
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| action | | | Ils accordent à Dieu un rôle honorable, en se demandant : qui propose et qui dispose, qui s'agite et qui mène ? Plus l'homme pense être mené par Dieu, plus il se fourvoie et plus Celui-ci doit être ennuyé, face à la navrante similarité des sentiers battus, auxquels aboutit toute virée vers les Béatitudes, qu'elle soit dictée par la haute Providence ou par un bas calcul. Les méfiants se contentent de leurs culs-de-sac, aménagés en temples laïcs - en nobles ruines. | | | | |
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| action | | | Tous mes actes méritent un mépris, un ricanement ou une indifférence ; il restent mes rêves, habillés de mots ou d'élans ; ils sont ce qui restera de l'édifice de ma vie – ses ruines. « Un grand homme qui tombe n'est pas plus exposé au mépris que les ruines » - Sénèque - « Si magnus vir cecidit, non magis contemni quam ruinae ». | | | | |
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| action | | | L'ironie est un genre architectural spécialisé en soupiraux, c'est pourquoi parmi ses élèves il y a tant de spécialistes en souterrains. Je m'évade vers le sérieux de l'acte et voilà que celui-ci m'emprisonne. Les outils de l'ironie ne promettent pas d'évasion, seulement une respiration moins honteuse. | | | | |
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| action | | | Mon habitat, c’est ce livre, ses ruines artificielles, où je fouille des vestiges de mots factices, témoignant d’une époque qui n’exista jamais. « Je roule mon tonneau, pour n’être pas le seul oisif parmi tant de gens actifs » - Diogène. | | | | |
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| action | | | À tout moment de la vie, où l'on tente de tirer un bilan, provisoire ou définitif, il faut se dire, qu'on avait fait fausse route, quels que soient les distances, les sens ou les frontières, qu'on auraient suivis ou négligés. Il est encore plus facile de se convaincre, qu'on avait gardé de bonnes ruines, qui n'ont pas d'âge et dont le seul mérite est de te mettre hors temps. Rien de bon dans les parcours factuels ; le bon n'a qu'une demeure idéelle. | | | | |
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| action | | | Mon installation dans les ruines est due à ma volonté de m’appuyer sur mes faiblesses uniques, plutôt que sur mes forces communes. Pour posséder, on a besoin de forces ; pour caresser, vaut mieux s’adonner à ses faiblesses. | | | | |
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| chœur art | | | CITÉ : La caverne a bien connu l'art balbutiant, mais c'est la cité qui le porta au stade articulé. Le mécène créa la longévité artistique, car le remords des tyrans les rendait sensibles à la beauté et déliait leur bourse à la convoitise de l'artiste affamé. La démocratie, avec sa conscience tranquille et son culte de l'argent mérité, sonna le glas de la création gratuite. | | | | |
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| art | | | L'art n'est qu'une illusion de plus d'une vie justifiée (seul le savoir des sciences mathématisables n'est pas illusion). Cette illusion se dissipe par deux certitudes opposées : la fausse - l'artiste communiquerait avec l'éternité, et la vraie - l'artiste ne vaincrait que les contraintes d'un langage. Et c'est pour entretenir l'illusion ténue, que l'artiste, même l'artiste du souterrain, a besoin du spectateur ou du lecteur. | | | | |
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| art | | | À fréquenter les musées plus assidûment que les Muses, on transforme sa Caverne de Platon en grotte de Lascaux, sa flamme en reflets, son Verbe en graffiti. | | | | |
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| art | | | Tout travail littéraire est érection d'un temple, autour de ton image, que tu aimerais vénérer. Les apports des autres sont de deux types : fournir des matériaux impérissables ou démolir d'autres idoles. La dernière catégorie est la plus rare, et son rôle est capital ; ma reconnaissance va à Nietzsche, à Valéry, à Cioran, les seuls à savoir renverser les épouvantails du savoir et des écoles. Je me construis autour de leurs questions : Pourquoi je suis le mieux sculpté ? Où mes miracles sont-ils le plus inattendus ? Comment prier au milieu des ruines ? | | | | |
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| art | | | Les ratés en tout genre sont ceux qui se prennent pour les meilleurs poètes parmi les géomètres ou pour les meilleurs géomètres parmi les poètes (les marchands mêlés) ; ce qui leur ouvrirait, à la fois, l'entrée de l'Académie et la sortie de la Caverne. Le succès n'attend que près de l'Agora, au Portique ou dans un tonneau. « Si tu as du cœur et de l'esprit, n'en montre qu'un seul » - Hölderlin - « Hast du Verstand und Herz, so zeige nur eines von beiden ». Quand ils vont ensemble, pourtant, ils ne font qu'un, qui s'appelle âme ; il faut l'avoir bien timide, pour dire qu’il fasse sablier avec le cerveau ou « quand la pensée naît, le désir meurt » - G.Bruno - « nascendo il pensier, more il desio ». | | | | |
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| art | | | L'un des auteurs les plus plébéiens est Proust : on remplace, chez lui, le mot duchesse par caissière, dîner - par beuverie, souffrance - par gueule de bois, pensée - par rigolade, et l'on peut laisser le reste en place, aussi cohérent que vulgaire. Le taux de goujats est le même dans les hôtels particuliers et dans les chaumières ; ce n'est pas la possession, mais la hantise ou la prière, qui adoubent l'aristocrate ; seul, dans son château en Espagne, ou invitant ses glorieux ancêtres, de sang ou de verbe, dans ses ruines. Ahurissant, le nombre et la qualité des dupes que ce cornichon emberlificota : « Proust : la qualité aristocratique de ses sensations » - Levinas. | | | | |
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| art | | | Que je rêve du jour, où je pourrais m'accueillir sans honte, dans l'édifice allégorique des mots, que j'aurais élevé moi-même ! J'en ai assez de crapahuter parmi les ruines de l'indicible. Mais tout édifice devient chose, dont je ne veux pas, même sous forme des ruines au passé trop palpable : les métaphores sont héritières des idées, comme les nobles ruines – héritières des châteaux en Espagne. | | | | |
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| art | | | L'artiste pusillanime, dans sa tour d'ivoire, signe un pacte avec les hommes et en devient bailleur ou locataire. Mais c'est le Faust magnanime, en s'acoquinant avec le diable, qui la transforme en ruines, tout en restant en compagnie de la folle du logis. | | | | |
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| art | | | Pour nous révéler, comme pour nous cacher, l'art, à l'instar des muscles ou des cervelles, est impuissant, imposteur et même faussaire. L'art ne peut que peindre notre circonstance : les barreaux de notre cage, l'élan de notre tour d'ivoire et le périmètre de nos ruines. Tout ce qui nous exprime nous imprime, tout ce qui nous développe nous enveloppe, - mais nous restons insaisissables. | | | | |
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| art | | | L'écho a plus de chances parmi des ruines qu'au milieu d'un château en Espagne. Il faut que je place mon livre dans celles-là, tout en me réfugiant dans celui-ci. | | | | |
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| art | | | Le contraire de la poésie, c'est l'intimité, la familiarité, la sensation d'un lieu à soi. C'est pourquoi la poésie est l'exil, la migration, l'errance. Et les ruines sont une solution du problème de la Tour d'ivoire bâtie par le mystère des sans-abri. | | | | |
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| art | | | Le lieu d'écriture : un sous-sol ou une tour d'ivoire. Mais la littérature d'aujourd'hui ne se déploie que dans un bureau. | | | | |
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| art | | | Quand je ne sais pas grand-chose des notes, qui se veulent sons, il faut chercher des accords paradoxaux, uniques ou iconoclastes. Ou me taire, plutôt que chercher à espérer des mélodies, produites dans un espace, dont je ne maîtrise pas l'acoustique, étant étranger à ses murs et à son sol. Tandis que dans les sous-sols je gémis et sur les toits je soupire. | | | | |
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| art | | | Trois ambitions d'un livre, la musicale, l'architecturale, la picturale : qu'on se trouve devant sa voix, qu'on soit heureux au milieu des ruines, que son dessin égale ses couleurs. | | | | |
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| art | | | L'écriture est une savante reconstitution d'une tour d'ivoire, à partir des ruines ; une envolée des mots pour freiner la chute des sons ; un poids salutaire pour l'équilibriste indécis de la corde raide ; l'assentiment du regard en dépit du ressentiment des larmes : « Voué au regard, adoubé pour la Tour, ce monde me plaît »* - Goethe - « Zum Schauen bestellt, dem Thurme geschworen, gefällt mir die Welt ». | | | | |
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| art | | | On doit entrer dans ton livre comme on entre dans un temple païen en ruines, sans objets familiers, sans confort ni viable ni vivable. Dans les livres d'aujourd'hui on entre comme dans des archives de l'année passée, tout y est pour héberger le promeneur de dimanche. | | | | |
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| art | | | Les plus enthousiasmants des écrits sortent de tant de mortifications de l'amour-propre, de luttes dégradantes avec le mot résistant et coriace, de la honte devant tant de déchets. La honte avalée purifie tant de mots, maculés de doute. Maint souvenir des ruines pittoresques ne sait plus s'il remonte à l'architecture d'Augias ou bien à son fumier. Tant de sol déracinant et méconnaissable, tant de firmaments étriqués ou clos, pour nous faire croire, que « le poème éclot telle étoile ou rose » - Tsvétaeva - « стихи растут, как звёзды или розы ». Le génie est un arbre solitaire, qui ne doit rien aux forêts ou champs, où le hasard l'avait fait pousser. Et ce navrement de Malraux avec son « Le génie est inséparable de ce dont il naît » ! | | | | |
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| art | | | Avoir séjourné dans tant d'édifices achevés et monumentaux, pour arriver à cette conclusion : seules les ruines rhapsodiques rendent la prosodie la plus pure. | | | | |
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| art | | | Le livre est un compromis entre l'oiseau, ayant trouvé refuge dans l'arbre, et l'arbre, qu'il voudrait être ou chanter. En quoi se métamorphose cet arbre hanté, devenu et la cage et la hauteur ? - en ruines ? | | | | |
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| art | | | Le penchant naturel pour le plongeon dans la profondeur n’est qu’un signe de faiblesse ou de bêtise, puisque l’affleurement à la platitude en sera l’aboutissement final. D’où l’avantage qu’offre le genre aphoristique : « Écrire selon le fragmentaire détruit la surface et la profondeur »* - M.Blanchot. Qui encore saurait entretenir de belles ruines, si ce n'est l'architecte de la hauteur. Le morcellement de châteaux en Espagne produit de basses casernes ; leur concentration, au seul souterrain, permet une succession légitime, par de hautes ruines. | | | | |
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| art | | | Dans les ruines il y a plus de vivant que de mécanique ; c’est pourquoi c’est un cadre idéal d’une écriture qui rêve de naissances plus que de constructions. | | | | |
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| art | | | Le romancier meuble la pièce de son choix – salon, chambre à coucher, cuisine -, afin que son lecteur sache exactement où les héros cherchent leur boîte d’allumettes. Qui mettrait les pieds (regards, pensées, images) dans mes ruines nues, envahies de mes ombres, et où chacun peut inventer l’époque, le drame, l’angoisse ou l’enthousiasme ? | | | | |
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| art | | | Puisque je me moque de l’action, suis plutôt indifférent au lieu et vise l’atemporalité, l’unité de la dramaturgie aristotélicienne ne m’est d’aucune utilité ; ma seule unité est celle du souffle. De mes ruines, je reconstitue tantôt une scène, tantôt des gradins, tantôt des coulisses. | | | | |
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| art | | | L’écriture, c’est la mise en musique de nos états d’âme, qui ne sont que de vagues tableaux. L’inverse : « L'écriture est la peinture de la voix » - Voltaire - c’est de la prosaïsation de la poésie, sa muséifaction, son aplatissement. L’écriture s'adresse plus souvent aux greniers ou, mieux, aux souterrains, où les hurlements et les soupirs ont la même épaisseur de pinceau. L'ennui de notre temps est que les hommes, n'ayant ni leur propre voix ni le talent d'en inventer une autre, se mettent à écrire. Il faut être mégalomane, pour bien écrire, mais ce don est interdit aux graphomanes. | | | | |
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| art | | | La vie objective doit être nostalgique, et l’art subjectif – mélancolique. Le lieu idéal de leur rencontre semble être des ruines. L’art éternel y caresserait la vie temporelle ; la vie de profondeur y exciterait l’art de hauteur. Tout – à la belle étoile. | | | | |
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| introduction cité | | | CITÉ : Il faut reconnaître : mes ruines aristocratiques n'auraient pas de sens sans l'arrogant urbanisme de la cité démocratique. Habitué à habiter des culs-de-sac, je supporte mal la fluidité sans entraves dans les artères aménagées. De ma collection de panneaux de circulation, je n'ai gardé que l'icône vivifiante de l'impasse, de la contrainte, qui fit pâlir toutes les images de la vitesse, du poids et des destinations. De cette école d'éconduite, je retirai le permis de rester à l'écart des voiries. | | | | |
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| chœur cité | | | NOBLESSE : L'expulsion polie et anonyme assainit mieux la cité que le bûcher salissant. L'aristocrate hérésiarque n'a même plus l'hilarité publique à affronter ; on compatit même à sa catastrophe artificielle, comme on compatit aux handicapés ou aux victimes des désastres naturels. Moins les frais de relogement, les mêmes ruines étant plantées dans un désert. | | | | |
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| chœur cité | | | ART : Le sens originel de l'art s'exprime en langage de ta caverne, mais ce sont les musées de la cité qui en préserveront des traductions à portée des analphabètes. Lumière comme cadre et ombre comme fond - tel fut le message de l'original, qui sera inversé par souci de cohérence et de visibilité. Ta lisibilité en tombera en déshérence. | | | | |
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| chœur cité | | | SOUFFRANCE : Rendre invisible et inaudible la souffrance - l'un des triomphes de la cité. Ce dont s'enorgueillissent les ruines est escamoté par les murs et les portes fermées. Les plafonds étouffent ce qui part au ciel à travers les toits percés. Seul l'océan de pitié céleste ouvre ses fonds aux bouteilles jetées par des mains solitaires. | | | | |
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| cité | | | Le conformisme des sots : se rebeller bruyamment contre un effet, tout en en admettant, en silence, la cause. (« Dieu se rit des hommes, qui se plaignent des conséquences, alors qu'ils en chérissent les causes »** - Bossuet). Par exemple, la misère d'un faible, avec son amor fati, face à la loi de l'homo faber. L'impuissance du politique, face à l'homo mercator, au culte de Hermès. L'esquive du philosophe de la caverne devant l'agitation de l'homo viator. | | | | |
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| cité | | | Devant l'échec de tous les maximalismes, l'intellectuel tente de se réfugier dans des positions minimales. Il aurait dû plutôt soit ne pas prendre position du tout, soit trouver de la beauté dans des ruines, soit de la vétusté - dans ce qui rutile. Mais les dispositifs du rebelle sont si voyants, et invisible - la pose du résigné. | | | | |
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| cité | | | La question de société, qui est occultée par tous, tout en étant à l'origine de toutes les chamailleries, est : quelle doit être la récompense de la force (musculaire, intellectuelle, monétaire) ? La réponse, presque unique et presque unanime, est - l'argent. On te range d'après ce que tu manges. Nos footballeurs, nos penseurs, nos banquiers exercent de plus en plus le même métier - ce sont des faiseurs d'argent. Sans cette récompense, les déserts de la pensée, aménagés aujourd'hui en sinécures, retrouveraient le béni inconfort des cavernes. | | | | |
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| cité | | | Que les uns se nourrissent d'un quotidien, ou qu'aux autres il faille un mensuel, - là passerait la frontière entre le profond et le superficiel ! Tout ce qui est périodique ne peut être vu ni lu que dans une perspective basse ! Le journal et l'écran restent le seul lieu, où se jouent les ombres, pour ceux qui ont oublié d'être dans une caverne. | | | | |
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| cité | | | L'observation, qui ne s'est jamais démentie : ceux qui hurlent le plus fort : Comment peut-on accepter ce monde ! sont les pires des conformistes, repus dans leur paix d'âme démocratique. La noblesse d'un acquiescement dédaigneux ne loge plus que dans des souterrains affamés. | | | | |
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| cité | | | Démarche antique : dépeindre la Cité idéale et fouiller des écueils humains, sociaux, matériels, qui la rendent utopique ou lointaine. Aujourd'hui, le politicien fait de ses actes ce que je fais de mon écriture : une maîtrise loquace des contraintes et un embarras muet devant les buts. Mais ce qui rend vivables les ruines désertes, transforme le chantier en étable. | | | | |
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| cité | | | L'urbanisme, la politique et l'art : tu bâtis l'étable démocratique, la caserne despotique, les taudis anarchiques ou les ruines aristocratiques. Dans le dernier cas, tout souterrain, même des plus misérables, peut prétendre avoir servi de fondation d'un château écroulé. | | | | |
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| cité | | | Pour donner à Valéry ou Cioran la gloire populaire de Nietzsche, il faudrait qu'un futur Hitler, Staline ou Attila s'en entichât. Hélas, l'arbre et les ruines n'ont pas la puissance mobilisatrice du surhomme. | | | | |
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| cité | | | Les barricades ne séparent que les quartiers, les états, les âges, les cerveaux. Quand je voudrai communiquer avec la Cité de Dieu et intercepter le regard intemporel, j'apprécierai les barricades devenues ruines, où je serai toujours dedans et dehors, l'assiégé et l'assiégeant, l'assoiffé et l'enivré. | | | | |
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| cité | | | Je suis esclave de la loi (« nous sommes esclaves de la loi, afin d'être libres » - Cicéron - « legum servi sumus ut liberi esse possimus ») - je deviens robot ; je suis la loi des esclaves (« tu n'es plus esclave, mais fils de la loi » - St-Paul) - je reste mouton. Où l'universel peut-il rencontrer l'existentiel, sans tourner au troupeau ou à la machine ? - dans un souterrain, où j'installe mes ruines souveraines. | | | | |
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| cité | | | Je peux pardonner à A.Blok et Maïakovsky, à E.Jünger et Heidegger, qu'ils aient entendu une musique, en haut d'une tour d'ivoire révolutionnaire. Qu'ils n'aient pas entendu le hurlement dans des souterrains est impardonnable. | | | | |
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| cité | | | Le philosophe, qui chercherait à montrer le chemin aux jeunes héros, devrait éviter toute évocation de flammes éternelles et de salles de gloire et dessiner plutôt des abattoirs, impasses et ruines. L'exaltation du premier pas n'est saine que les yeux baissés. L'exaltation du pas dernier ne peut être que du fanatisme ou de la bêtise. | | | | |
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| cité | | | La grande chance de la démocratie, en France et en Angleterre, fut le positivisme philosophique, qui régnait dans la plupart des têtes pensantes ; toute démocratie, qui veut survivre, devrait se donner pour tâche prioritaire la détection à temps d'un nouveau Nietzsche, B.Croce, Ortega y Gasset, Berdiaev, pour le mettre à son service ; la place d'un lyrisme philosophique est dans un salon, un sous-sol ou une ruine, jamais - sur une place publique. | | | | |
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| cité | | | Étant né dans un bagne, hors circuits sociaux normaux, je reste étranger aussi bien à l'individualisme rural qu'au collectivisme citadin ; pour entretenir le contact des âmes, nul besoin de quitter ma cellule ou mes ruines. | | | | |
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| cité | | | Aujourd'hui, qu'est-ce que le peuple ? - l'union sacrée des propriétaires des hôtels particuliers, des supermarchés et des HLM. Les souterrains et les châteaux en Espagne des aristocrates servent de décharges publiques, dans des lieux inhabitables. | | | | |
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| cité | | | Curieusement, aux trois types de communauté correspondent les valeurs républicaines françaises : en sélectionnant par les moyens, on fait appel à l'égalité, et l'on se retrouve dans une corporation ; en brandissant les buts, on mobilise des libertés, pour créer une troupe ; en subissant ou en s'imposant des contraintes, dans une chaude fraternité, on se recueille dans un cloître ou dans des ruines. | | | | |
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| cité | | | Le chemin le plus sûr vers l'enfer est tracé par des rêveurs au pouvoir, persuadés de marcher vers le paradis. « Les régimes criminels n'ont pas été façonnés par des criminels, mais par des enthousiastes convaincus d'avoir découvert l'unique voie du paradis » - Kundera. Oui, on la reconnaît aux pavés des bonnes intentions, et l'on sait où elle finit par mener ; quand ils viennent à manquer, on crée des bagnes pour en extraire assez pour que l'avenir paraisse radieux. Le plus sûr lieu, pour sauvegarder nos enthousiasmes, est toujours l'impasse, avec des ruines au fond. Les routes bien balisées conduisent, toutes, aux abattoirs, casernes ou étables. Et les bonnes intentions ne visent plus le seul chemin vers l'enfer, elles décorent aussi les murs et les toits. | | | | |
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| cité | | | Créer des cités, c'est créer des frontières ; tout être ouvert, muni d'imagination et d'émotions, tend vers ses limites, qui ne lui appartiennent pas, et, en même temps, dessinent ou édifient les remparts d'une polis, la tour de l'ange, la Cité de Dieu ou les ruines du surhomme. | | | | |
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| cité | | | Le bon citoyen : renvoyer le poète aux combles, le philosophe - aux souterrains, l'aristocrate - aux châteaux en Espagne, et appeler de ses vœux sincères, que le goujat envahisse la rue le plus souvent possible et que le boutiquier veille sur le bonheur de la cité. | | | | |
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| cité | | | Celui qui chante la rose doit être capable de chanter la patate. La démocratie envahit le minéral, le végétal et l'animal ; le marbre, la rose et l'aigle étant apprivoisés par elle, il ne reste à l'aristocrate qu'à chanter la ruine, l'épine et la chauve-souris. | | | | |
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| cité | | | À l'agneau, surpris dans son refuge précaire, le loup assène la bonne règle : « Celui qui abandonne la liberté pour la sécurité ne mérite ni la liberté ni la sécurité » - Franklin - « They that can give up essential liberty to obtain a little temporary safety deserve neither liberty nor safety ». Heureusement, aujourd'hui, il restent tellement de ruines abandonnées d'appétits de rapaces, où se tapissent les agneaux d'un Dieu mort. | | | | |
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| cité | | | Pour l'homme de justice, la révolution, comme le bien, devrait être une enivrante idée à rêver et non pas une sobre action à tenter. Puisque toute action finit par nous dégriser de tout vertige. Tout ce qui est ressenti comme sacré devrait se réfugier dans un temple ou dans ses vestiges, dans des ruines de notre sensibilité. | | | | |
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| cité | | | Mes ruines, ma statio la plus dramatique, au-dessus de leurs unde venis ? ou quo vadis ? Elles seraient une espèce de royaume des cieux évangélique, celui qui émerge par la violence. Il est très instructif que, dans la logorrhée phénoménologique, violence s'oppose à discours, comme une parabole s'oppose à la litanie, une forme haute - aux bas-fonds, les ruines - aux casernes. Le totalitarisme philosophique rendait la pensée - moutonnière ; mais plus on introduit de la démocratie dans la pensée, plus robotisée en ressort celle-ci ; seule l'aristocratie la rend personnelle et libre. | | | | |
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| cité | | | Ce n'est ni aux châteaux ni aux châtelains qu'il faut s'en prendre, mais à l'inégalité, qui réveille la haine des habitants des chaumières ; on sait où mène le slogan paix aux chaumières, guerre aux châteaux - châteaux en ruines, chaumières perdant tout pittoresque et devenant casernes ou étables. | | | | |
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| cité | | | Je vois tous les plumitifs, paisiblement installés dans leurs bureaux, mais dont la plume prétend languir et se morfondre dans les affres d'une cellule, cette habitation du présent communautaire, où leur liberté serait humiliée et leur solitude - offensée. C'est en partie à cause de cette manie des repus que je me réfugie dans mes ruines, qui ont l'avantage d'être une habitation du passé personnalisé, dont je suis esclave. | | | | |
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| cité | | | L’enracinement national est la somme des passions collectives partagées, et le déracinement – aucune ou peu de ces passions. « Le fondement de ma perception du monde consiste en mon déracinement dans celui-ci » - Berdiaev - « Неукоренённость в мире есть основа моего мироощущения ». Les solitaires furent toujours des hommes de trop, inutiles pour la conquête ou la préservation de la liberté commune. Même leur fraternité ne va pas au-delà des déserts, cavernes ou ruines. | | | | |
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| chœur doute | | | CITÉ : Les cavernes d'un doute primordial, ces dernières zones d'ombre vitale, en dehors des cités inondées d'une blafarde lumière, seront aménagées pour les hordes touristiques, comme le furent des bagnes, des camps de concentration ou des champs de bataille. Des guides infaillibles prenant la relève des anachorètes incertains. | | | | |
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| doute | | | Dans les repaires des certitudes, on compte sur ses poings. Le dubitatif, dans sa caverne, se contente de points de repère. | | | | |
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| doute | | | Une mise à sac des vieilles certitudes n'est féconde que si l'on réussit à en préserver des ruines excentriques, habitables par un doute nostalgique. Car terre brûlée est pire que terre bétonnée. | | | | |
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| doute | | | Tous les métiers sont bons, pour élever des cités radieuses, inondées de lumières : des contre-maîtres du savoir, des géomètres des émotions, des charpentiers de l'art. Mais pour concevoir de nobles ruines des ombres il faut des orfèvres, des virtuoses du vide, des artistes de la vie. | | | | |
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| doute | | | Pyrrhon : « Comment peut-on savoir si le sage est sage ? » - par trois choses : par la rigueur de la descente au degré zéro de la raison, par le confort de la solitude qu'on y découvre et par la nature de la résignation de n'y trouver ni fenêtres ni toit. | | | | |
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| doute | | | Que me font les poids et places, dont l'attribution est le seul mérite de la rigueur dans l'art, si je crée dans l'impondérable et le dépose dans mes ruines, conquises de haute lutte ! | | | | |
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| doute | | | Le faible, par son doute naïf, annonce la fin du règne de l'évidence et aboutit à une évidence sans relief. Le fort, par ses certitudes intuitives, rappelle les secousses, sans lendemain, du doute et se bâtit des ruines pittoresques hantées par un doute apaisé. | | | | |
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| doute | | | L'édifice artistique débute par la profession d'un style couronnant final, pour se terminer par le test des fondations. Il s'avère, que bâtir sur l'inconnu est le seul moyen d'accéder, un jour, au statut envié de ruines et d'éviter celui de terrain vague ou d'épave. « Mes efforts sur des chantiers échoueront sur un rivage, pour y traîner comme une épave ruinée » - Goethe - « Meine Bemühungen ums Gebäu werden an den Strand getrieben und wie ein Wrack in Trümmern daliegen ». | | | | |
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| doute | | | Dans ma Caverne du nécessaire, la lumière du possible me fait admirer les ombres de l'impossible. À R.Char, l’impossible sert de lanterne ; à Derrida - de matériau : « La seule invention possible, l'invention impossible ». | | | | |
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| doute | | | Deux sortes disjointes de lieux : ceux où je me montre et ceux où je me cache. La seule illusion architecturale durable, qui permettrait d'exercer ces deux modes d'existence au même endroit, semble être les ruines. | | | | |
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| doute | | | Quand je découvre l'éphémère de ce qui est le plus solide, et le solide - de ce qui est on ne peut plus éphémère (« Seul l'éphémère dure »** - Ionesco), rien ne s'écroule dans ma tour d'ivoire ; mais je révise la place accordée à son toit, ses souterrains, ses fenêtres, et je vois que, fonctionnellement, mon édifice s'inscrira désormais tout naturellement dans le style architectural des ruines. | | | | |
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| doute | | | Quand je me serai rendu compte, que ce qui projette les plus belles ombres est ma propre étoile, que mes murs ne peuvent pas tenir longtemps debout, que toute sortie est plus que jamais sans objet, que ma profondeur n'est qu'une hauteur mal renversée, - je reconnaîtrai, que ma Caverne devint mes ruines. | | | | |
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| doute | | | Moi, en chevalier errant ? Ou mon étoile en astre errant ? Sur un chemin - mes pas errants ? Non, dans mes ruines, laisser l'errance à mon regard, fidèle à mes abattements ou enthousiasmes. | | | | |
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| doute | | | Ce qui est le plus fécond, ce n'est ni la solution issue des réponses, ni le problème entrant dans des questions, mais le mystère jaillissant des images. Comme le Parménide ou la Caverne de Platon, ou la Procession plotinienne, ou l'éternel retour nietzschéen. Et la réalité, que nous ne pouvons appréhender qu'en images ou en tropes, n'est pas moins mystérieuse. | | | | |
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| doute | | | Dans l'essentiel, toute recherche de fondements, d'ancrages ontologiques ou affectifs, aboutit au noble néant des ruines, sans dates ni noms, intemporelles et innommables, où l'on frissonne, admire et rêve. Dans l'inessentiel, on a le choix entre l'étable et la salle-machines, où l'on rumine. | | | | |
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| doute | | | Les mêmes profondeurs visitent tous les hommes, mais c'est le talent, c'est à dire la hauteur, qui détermine si les tentatives de les rendre resteront platitudes ou se solidariseront avec des envolées. La hauteur ne peut être qu'inventée ; la platitude est bien réelle. « C'est l'excès de la signification suggérée, c'est le fait de transformer le courant sous-terrain en un courant de surface, qui nous abaisse jusqu'à la prose »** - Poe - « It is the excess of the suggested meaning - it is the rendering the upper instead of the under current of theme, which turns into prose ». | | | | |
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| doute | | | Aux trois éléments - eau, terre, air - sont associés trois courants vitaux : la fontaine, les racines d'un arbre, le souffle - le souterrain, le terre-à-terre, le hautain - la philosophie, le savoir, la poésie ; ils brillent, culminent et se poétisent grâce à la pureté et à l'intensité, ces courants du feu, du génie. La métamorphose de Phénix nous rendra la fontaine, l'arbre et le souffle. | | | | |
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| doute | | | Ceux qui vivent en ruines et vouent leur feu au ciel, peuvent se permettre de dédaigner la lumière domestique, puisque leur premier souci est la qualité des aliments, qui entretiennent la pureté de leur flamme, sans enfumer leur toit inexistant. Celui qui ne voue pas son feu à son étoile « n'illumine pas sa maison, il l'enfume » - Abélard - « Cum ignem accenderet, domum suam fumo implebat, non luce illustrabat ». | | | | |
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| doute | | | C'est pour mieux scruter l'horizon ou fixer le firmament que Nietzsche ou Cioran s'entourent de ruines. | | | | |
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| doute | | | En dehors de la gastronomie, que sais-je de l'authenticité de l'escargot ? Avec les mots je ne peux construire que la coquille, que l'autre n'appréciera qu'en géomètre, en chef de cuisine ou en oiseau de proie. Mon école de peinture s'appellera exil ou ruine ; et j'y dessinerai, indifféremment, tantôt une coquille, tantôt une carapace et tantôt une muraille. | | | | |
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| doute | | | Je ne connais aucun édifice philosophique, dont les étages sauraient servir d'habitat à un regard exigeant et libre ; les seuls lieux d'intérêt et de vie y sont les souterrains et les ruines : « pour épuiser un philosophe : réfléchir dans ses perspectives jusqu'à tomber dans un cul-de-sac » - Sartre. | | | | |
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| doute | | | La mathématique procure tant de joie et de bonheur, à travers l'harmonie qu'on découvre dans des objets … qui n'existent pas. Une leçon à retenir, dans mes choix des éléments, avec lesquels je chercherai à bâtir mes plus ambitieux édifices ; il faudrait peut-être tenter de serrer mes contraintes jusqu'à ce que mes objets trop évidents - murs, toits et fenêtres - s'effacent de la réalité indéfinissable, pour atteindre à une rigueur de rêve, aux ruines et souterrains imaginaires, ces applications biunivoques d'une tour d'ivoire. | | | | |
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| doute | | | Partir de soi, aller vers soi - deux errances, de banalité égale, et ayant pour origine l'idée d'un soi connu ou connaissable, et aboutissant, logiquement, dans des étables. Le seul soi crédible est le soi sculpté, hors tout chemin, dans des ruines d'un soi immémorial, et exposé non pas au musée ou en librairie, mais au fond de mon souterrain ironique, où je place ma tour d'ivoire. | | | | |
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| doute | | | L'une des justifications de la notion bancale d'être serait qu'elle nous amène à ce qui n'existe pas. En plus, elle serait un compromis pathétique entre la profondeur et la hauteur, l'être s'accomplissant dans : « l'acquiescement le plus haut et le plus ouvert à sa propre ruine » - Heidegger (« das höchste Jasagen segnet seinen Untergang ») - les meilleures des ruines s'érigeant en hauteur, Nietzsche y découvrant la compagnie de Cioran. | | | | |
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| doute | | | L'éternel retour est retour dans ma Caverne, est reconnaissance, que la découverte d'une lumière naturelle n'apporte rien de plus, et que retourner à la source artificielle, à mon propre feu, - n'est ni faiblesse ni bêtise ni honte. | | | | |
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| doute | | | Le sot veut bâtir de conviction en conviction ; le fou veut déménager de caprice en caprice ; le sage sait plonger les convictions dans les ruines des caprices et loger les caprices dans un château fort des convictions. | | | | |
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| doute | | | L'inspiration est l'une de ces notions, qui, avec la machinisation des têtes, perdirent tout leur sens originel. « La disposition mystique - l'inspiration - concerne toute notre vie spirituelle, elle est l'aspect primordial de la vie » - Vernadsky - « Мистическое настроение - вдохновение - проникает всю душевную жизнь, является основным элементом жизни ». Que comprendront nos contemporains, dans ce tableau, où tout terme devint obsolète : la vie se mua en algorithme, l'esprit se vend comme une marchandise, l'inspiration céda à la fabrication, et le mystère, cette clé de voûte de nos châteaux et de nos ruines, le beau mystère s'effaça, pour que l'étable des minables solutions ou la salle-machine des piètres problèmes satisfît les appétits anémiques de l'homme agonisant. | | | | |
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| doute | | | Sans l'ironie et le nihilisme, nos certitudes finiraient par éteindre tout regard dans nos yeux. L'art de la conversion ironique, dans lequel Platon voyait le sens de l'allégorie de sa Caverne. La ténèbre de la mort n'embellit ni la lumière de la vie ni les ombres de l'écriture ; elle ne communique qu'avec la folie. | | | | |
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| doute | | | Les Anciens apparaissent à mon horizon, auréolés de génie pur et de profondeur abyssale, et ils me servent d'appui et de consolation. Mais plus je vais, plus je me rends compte, qu'ils sont plus bêtes que nombre de mes contemporains, que, pourtant, je méprise, - et la Terre reçoit soudain une terrible secousse, et je me retrouve dans mes ruines primordiales, sans aucun Atlas complice. | | | | |
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| doute | | | Les idées, incompatibles avec l'édifice langagier courant, sont déclarées pierres irrégulières, dont profitent les bâtisseurs de ruines et les ciseleurs d'écrins. | | | | |
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| doute | | | Face à mon soi inconnu, les sentiments lui sont plus fidèles que les pensées, la chair - plus que le squelette. La beauté pourrait y mettre un signe d'égalité. Je me retrouve dans les impasses des belles idées, où mes ruines décorent le paysage d’un beau passé. Au pays des sentiments fantomatiques, il n'y a ni routes ni impasses ni mots, mais couleurs, sons et danses, auxquels je dois sacrifier toute marche. | | | | |
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| doute | | | Ils voient dans le mythe de la Caverne - l'apologie de la lumière, tandis qu'il me dit, que le jeu des ombres est mon seul original, une traduction d'un texte divin, dont je ne maîtriserai jamais la grammaire. « Nous sommes une ombre profonde, laissez-nous en paix, les ignares » - G.Bruno - « Umbra profunda sumus, ne nos vexetis inepti ». | | | | |
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| doute | | | Le chaos mental, dans les grands édifices, hébergeant l'intelligible, provient des portes trop larges, des murs trop bas ou des fenêtres trop étroites. Les ruines, elles, sont tournées vers le sensible, à l'ordre astral, au chaos restant à interpréter. | | | | |
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| doute | | | Par une inertie géologique abusive, les philosophes voient dans les fondations de nos demeures une analogie avec les fondements des édifices spirituels. Et ils baissent leur regard, pour assurer leur (dé)marche profonde, au lieu de l'élever, pour s'adonner à un élan vers la hauteur dansante. C'est le rôle de nos toits qui crée les vrais fondements ; les plus stellaires des styles sont les ruines et les tours d'ivoire. | | | | |
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| doute | | | Les ruines sont peut-être la meilleure demeure de l'inconnaissable ; l'ennui du bâtisseur est ne suivre que l'inertie, la voie du connu. « Quand je bâtis des maisons, c’est le connu qui domine, et quand j’explore, c’est l’inconnu » - Grothendieck. Mais si j'invertis ces fonctions, je bâtirai des châteaux en Espagne, délicieusement inconnus, et j'explorerai des ruines, connues, exclusivement, de moi. | | | | |
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| doute | | | Si mon regard naïf en moi ou autour de moi (Bergson) ne produit pas de système (château, phare, ruines), cela voudrait dire, que mon soi est trop encombré de choses disparates, ou bien que je manque de regard architectural, et que j'ai beau être peintre en bâtiment, je ne serai jamais un peintre. Mieux je me vide des autres, plus systématique sera mon message. | | | | |
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| doute | | | Mon corps est une prison ; c’est à travers ses barreaux que mon soi inconnu forme mon regard sur le monde. Ma conscience, ce sont des ruines, que parcourent les yeux de mon soi connu, pour en reconstituer l’origine. | | | | |
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| doute | | | Heureusement, le meilleur séjour de l'esprit se situe dans l'invisible, où il reste encore tant de tours d'ivoire à peupler et à entretenir. L'image transparente et fixée doit choisir entre être ruine ou épave. | | | | |
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| doute | | | Les éclairs de mon soi inconnu n’illuminent que des terrains vagues que fouillera mon soi connu. De nobles ruines du passé ou d’obscurs châteaux du futur en surgiront. | | | | |
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| doute | | | Le profond enthousiasme de l’esprit et la haute mélancolie de l’âme, cette cohabitation difficile oblige à chercher une demeure commune sur terre, ressemblant, hélas, aux ruines. | | | | |
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| chœur hommes | | | SOLITUDE : Happé par la solitude, je peux néanmoins être plein des hommes. Pour t'en débarrasser, oublie la mémoire et l'oreille, fais-toi regard et invention. Toute recherche réussie d'authenticité débouche sur un modèle forumique. Mets au milieu de ton temple en ruine - le rêve désincarné, transmettant au ciel hostile ta prière en loques. | | | | |
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| chœur hommes | | | CITÉ : La cité devint si mécanique qu'on oublie parfois qu'elle fut créée par les hommes. Les hommes en entretiennent les maternités et mouroirs, mais c'est le robot qui assure le reste des vies préprogrammées et interchangeables. Aucun tonneau, aucune ruine ne seraient plus tolérés comme habitat près des forums coquets aseptisés. | | | | |
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| chœur hommes | | | IRONIE : Appliquée aux hommes, l'ironie devient indifférence ou cynisme, qui cimentent la cohésion, mais dévitalisent l'adhésion. Que les hommes délaissent les souterrains irrespirables et les mansardes insalubres, c'est compréhensible, mais qu'ils choisissent l'étable, au confort certain et commun, est si gris que l'ironie aurait besoin de toute sa palette, pour le mettre en relief. | | | | |
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| hommes | | | Je ne choisis pas la cause des naufragés pour les renflouer. Les seuls vaincus dont je partage les mouises, sont bâtisseurs de ruines, de châteaux en Espagne. Châtelains sans château me sont plus chers que navigateurs sans voile. « Les bâtisseurs de ruines, seuls sur cette terre, sont au bord de l'homme et plient au ras du sol des palais sans cervelle »*** - Éluard. | | | | |
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| hommes | | | Les seuls métèques à l'échelle planétaire, les Juifs, exilés ou errants, clament l'universel. Mais au lieu de chercher une patrie éphémère et exaltante du côté des nues, des horizons ou des catacombes - donc, dans la hauteur, le souffle ou la honte - ils la trouvent sur un sol solide et anonyme : dans le savoir, les droits de l'homme, les polémiques d'écoles. « L'univers entier est la patrie des âmes hautes » - Démocrite. | | | | |
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| hommes | | | Le nombre de mufles est le même dans les châteaux et dans les chaumières, mais contrairement à tout le reste les premiers offrent soit des toits percés vers les étoiles, soit des souterrains hantés par de beaux fantômes. Tout ce qui est habitable m'est irrespirable. | | | | |
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| hommes | | | La ruine des âmes est, aujourd'hui, si vaste, que même en ajoutant la haute conscience à la science profonde, on reste dans une platitude. | | | | |
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| hommes | | | L'homme du ressentiment : qui ne voit ni rime ni raison dans ce monde, dont il n'est pas le créateur. Moi, j'entends partout de belles rimes et je vois votre monde saturé de raison, ce qui me pousse à en créer un autre, dans le périmètre de mes ruines déraisonnées. | | | | |
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| hommes | | | Les ruines, c'est l'état qu'ignorent les barbares, qui vont de la jeunesse à la décrépitude, sans avoir connu l'ancienneté. | | | | |
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| hommes | | | Mon écriture crée mon auditoire (et non pas - l'inverse !), potentiellement le plus vaste puisque s'élevant des ruines immémoriales. L'homme moderne a besoin des toits, pour savourer ses faits divers à l'abri des étoiles. | | | | |
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| hommes | | | Dans mes ruines, j'affermis mon acquiescement à la merveille de la vie ; comme eux, dans leurs bureaux, étayant leurs révoltes contre la discordance du monde. Je vois un paradis en ce monde, mais les hommes n'y sont plus ; pour y être, il faut être né en hauteur ; la bassesse se fondit avec la profondeur, où se vautrent les hommes. | | | | |
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| hommes | | | En périodes ascensionnelles d'une culture, les yeux fouillent le monde à naître ; en périodes décadentes - le soi à ensevelir. Le rêve des yeux fermés est hors périodes et cultures ; le rêve - à travers le soi en dérive, faire voir le monde inaltéré. Il faut déjà être épave ou ruine, pour suivre le conseil de St-Augustin : « Au lieu du monde extérieur, rentre en toi-même » - « Noli foras ire, in teipsum redi ». | | | | |
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| hommes | | | L'humain s'associant de plus en plus fidèlement avec le robot, j'éprouve de plus en plus de sympathie négative pour l'inhumain, le surhumain, le post-humain. Quand je me réfugie dans les ruines, je m'imagine si facilement ange survivant à sa chute ; mais aux yeux des autres je deviens une bête, puisqu'aux lieux des chutes des anges s'ouvre une hauteur inconnue des mortels dénaturés. Les ruines sont une œuvre humaine, accueillie par la nature et s'y étant fondue. | | | | |
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| hommes | | | Dès qu'on oublie le souci du ventre, on se désintéresse du chantre. Le souci du beau ne concerne plus que ceux qui inventent leurs propres soifs inextinguibles. « Le savoir produisant le bien, qui produisait le beau, tandis que le sacré illuminait toute chose ; voici la nouvelle barbarie : l'explosion scientifique et la ruine de l'homme » - M.Henry. Quand le champ du possible s'élargit, le chant de l'invisible s'assourdit. Jamais le besoin de l'inutile ne fut si moribond. « L'amphore, qui refuse d'aller à la fontaine, mérite la huée des cruches » - Hugo - vous comprenez maintenant l'orgueil de ce récipient exhibant les mêmes performances que la cruche. | | | | |
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| hommes | | | L'idéal aristocratique, transplanté dans une tête de mufle, devient fléau redoutable ; le goût poissard, dans une âme délicate, devient monstre pitoyable. Le lieu de la vertu aristocratique - château ou ruines ; et de la populaire - la rue ou l'écran. | | | | |
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| hommes | | | Les écrivailleurs pensent ériger des temples et des mausolées, tandis que leur architecture convient le mieux aux salles-machines, comme, jadis, aux étables ou casernes. « Un livre, ce ne sont pas des phrases mises bout à bout, mais des phrases coulées en arcades et coupoles » - V.Woolf - « A book is not made of sentences laid end to end, but of sentences built into arcades and domes ». Tout cela pour décorer vos parkings, hôtels, aéroports - je tapisse de phrases bout à bout mes ruines aux arcades translucides et à la coupole effondrée. | | | | |
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| hommes | | | Les ruines peuvent servir d'observatoire pour le surhomme, de souterrain - pour le sous-homme, d'habitat - pour l'homme, et même de cimetière - pour les hommes : « L'humanité est un déferlement monstrueux de ratés, un champ de ruines » - Nietzsche - « Die Menschheit ist der Überschuß des Mißratenen, ein Trümmerfeld ». Ces quatre personnages sont inséparables. | | | | |
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| hommes | | | L'époque moderne enterra la controverse millénaire entre l'esprit, conduit par la raison, et l'esprit, séduit par l'âme. C'est la métaphore architecturale qui la rendait le mieux : la raison évolua de la Caverne au bureau climatisé, en passant par casernes et étables ; l'âme eut un faible pour la tour d'ivoire que nous rappellent encore ses souterrains et ruines. Mais même sur ses soupiraux, le badaud d'aujourd'hui ne lit que géométrie et dates. | | | | |
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| hommes | | | C'est le lendemain qui bouche toutes les issues de la demeure des hommes prosaïques et en fait des Fermés ; le poète est un Ouvert, château, ruine ou souterrain, il est dans la convergence, chute ou envol, vers l'infini du temps ou de l'espace, hors de lui, et où il dépose ses horizons et ses firmaments, ses joies et ses hontes, ses folies et sa liberté : « L'être de l'homme porte en lui la folie comme la limite de sa liberté »* - Lacan. | | | | |
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| hommes | | | Il n'y aurait plus de salut possible pour ce monde, qui n'a plus besoin de beauté ; le monde périra par cette absence, non prévue par cet optimiste que fut Dostoïevsky. Et s'il survit, l'archéologue, fouillant dans les ruines de notre époque, « tombera sur des machines, comme nous, jadis, tombions sur des statues » - Morgenstern - « wird Maschinen ausgraben wie wir Statuen ». | | | | |
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| hommes | | | Me sentant à l'aise en compagnie des morts, j'essaie de faire taire le brouhaha des vivants, pour que ma voix puisse s'élever des ruines, en chant porté par le silence. Quand on communique avec le monde par le regard, plus que par l'ouïe, on échappe mieux à la sinistrose et à la cachotterie. « Ce que la voix peut cacher, le regard le livre » - Bernanos. Je garde mes réserves d'hilarité, en laissant les yeux se fermer et les mains libres tomber. Pour boucher les oreilles, en revanche, il faut asservir mes mains. | | | | |
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| hommes | | | La vie de tout homme peut se réduire à la recherche d'une demeure pour son âme, et l'évolution moderne place l'essentiel de cet effort dans l'assurance tout-risque contre toute calamité. Mais les bâtisseurs aboutissent au résultat encore plus misérable : tout château ou forteresse, ou même ton propre soi, finira par être habité par l'ennui. On ne sauve ses emballements ou angoisses qu'au milieu des ruines préfabriquées. | | | | |
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| hommes | | | Le surhomme est la hauteur de l'homme, comme les hommes de la cité en sont l'ampleur, et le sous-homme du souterrain - sa profondeur. Chacune de ces quatre hypostases a sa mesure (seule la hauteur est vouée à la démesure) ; et c'est l'intelligence qui permet de trancher, laquelle doit avoir la priorité. | | | | |
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| hommes | | | Des fleurs et des hommes émanent des arômes et des œuvres. Les premiers ne sont grands qu'Ouverts ; les seconds devraient être clos. Est-ce cela qu'a à l'esprit le le Coran : « Les femmes et les parfums sont subtils, aussi faut-il les bien enfermer » ? Et l'on s'exciterait de la lecture d'étiquettes, sur des flacons poussiéreux ? Faire sauter ou consolider les bouchons, lorsque un besoin d'arômes me chatouille ? Chercher à lire le message, à l'intérieur de la bouteille, ou l'expédier en cave, à l'extérieur des châteaux ? | | | | |
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| hommes | | | Dans les ampleurs ou profondeurs discursives il n'y a rien de plus intimidant que dans les roues dentées. Au bout, on se trouve dans des étables ou casernes. Vu d'une certaine hauteur, tout discours continu se décompose en pointillés de culs-de-sac et de ruines qu'il s'agit d'entretenir. | | | | |
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| hommes | | | Je dois reconnaître, que, aujourd'hui, la voix exaltée est plus commune que la voix stoïque ; je dois purifier mes ivresses, en les débarrassant de toute indignation, dénonciation, revendication ; mais je dois affermir mes sobriétés à une hauteur, que ne guette aucune platitude. Rien de plus plat, aujourd'hui, que les révoltes qui fusent ; rien n'est plus près de l'étoile que l'acquiescement au ciel, au fond des ruines. | | | | |
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| hommes | | | L'homme dynamique, aujourd'hui, gagne bien sa vie et est bercé de vastes certitudes. Rien à voir avec l'époque, où « presque tous les hommes énergiques sont mécréants, les meilleurs d'entre eux en proie aux doutes et misères » - Ruskin - « nearly all the powerful people unbelievers, the best of them in doubt and misery ». Ils employaient leur énergie à préserver leur privilège, la position couchée, au milieu des ruines, et s'adressant aux idoles déchues avec des bréviaires, ces vade-mecum illisibles. | | | | |
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| hommes | | | Le nombre, l'atome et l'ADN sont plus près du dessein divin que le prix, le matériau ou l'élevage ; c'est pourquoi la science, plus souvent que la technique, devrait interpeller l'âme. « Science sans conscience n'est que ruine de l'âme » - Rabelais. De nos jours, plus répandu est le vice inverse : quand la conscience ne s’appuie que sur la science, sur le progrès technique, l’âme, c’est-à-dire le soi particulier, finit par se fusionner avec l’esprit commun. L’extinction moderne des âmes y a son origine. | | | | |
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| hommes | | | Le monde : je le suis - il me fuit ; je le fuis - il me suit. Et je comprends, pourquoi j'aboutis dans des puits sans fuite ou au milieu des ruines sans suite. Qu'il s'agisse d'hommes, de gloire ou de femme. | | | | |
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| hommes | | | Le médiocre tente de réparer les édifices surpeuplés et vétustes des autres ; je reconnais le grand par sa volonté de rester au milieu de ses propres ruines, éternelles et rutilantes. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la pensée fut la chasse gardée d'une poignée de privilégiés. Mais depuis que sa vulgarisation (honnête et fidèle !) la rendit à la portée du dernier homme, il ne restait au créateur que sa dernière exclusivité - le mot. Seulement voilà, c'est le créateur, désormais, qui fait défaut. Ceux qui ne se rendent pas compte de ce bouleversement continuent leurs litanies : « Un beau livre est l'acropole, où la pensée se retranche contre la plèbe » - A.Suarès. Il me rappelle davantage une nécropole, où le sentiment élit sa tour d'ivoire. La plus haute cité n'est plus ni la cité haute (acropole), ni la cité-mère (métropole), ni la cité-atelier (technopole), mais leurs nobles ruines, où se réfugie le mot ex-châtelain. | | | | |
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| hommes | | | Les amateurs de l'ordre des étables, des casernes ou des salles-machine reprochent aux aphoristes-nomades le chaos et l'absence d'architecture. Ces sédentaires ignorent les qualités des ruines, dictant la majesté du temps dans l'humilité de l'espace. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la longueur des mots tentait de rattraper ce qui manquait aux orateurs en profondeur des idées. De nos jours, c'est surtout la largeur des marchés ou des portes d'églises qui est convoitée. La hauteur du regard, dans les forums, devint inaudible et invendable et se réfugia dans les ruines. | | | | |
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| hommes | | | Dans les ruines, on communique par le souvenir, le rêve ou l'étoile : dans leurs édifices, ils n'ont plus de messages propres, que des messageries collectives, des réseaux sociaux, c'est à dire robotiques : même les portes, les fenêtres et les murs n'y sont plus qu'écrans. Même la chanson populaire, qui tenait à la musique, à la voix, aux paroles, ne vaut plus que par le nombre de projecteurs et par les contorsions accompagnantes. | | | | |
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| hommes | | | La qualité des mots, des tempéraments ou des idées en conseil des ministres, en salons mondains, en conseils d'administration ou en jurys littéraires est la même que dans les bars ou les stades. Nourrir l'illusion inverse dévoya tant de belles plumes françaises, de Balzac à R.Debray. Que mes ombres ne soient projetées ni par des notables ni par des minables. Ni, d'ailleurs, par les murs de mon propre édifice ; l'architecture des ruines m'y aidera. | | | | |
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| hommes | | | Ne tombent en ruines que les grands monuments. Les petits pourrissent sur pied. | | | | |
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| hommes | | | Ils vouent le surhomme à l’avenir et imaginent des chemins ou des ponts qui y mènent, tandis que, de toute évidence, il réside au passé, au milieu des impasses et des ruines, en compagnie du poète-pleureur ; l’avenir appartient au robot, dans son bureau, son hôtel, son aéroport, en compagnie de son banquier, son client, son agent. | | | | |
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| hommes | | | Les ruines, c’est ce qui permet à notre mémoire d’accéder à l’histoire d’un bel édifice – tour d’ivoire, merveille plastique, pensée épique - abattu par le temps impitoyable. Du contraire des ruines surgit la barbarie : la perte de la liaison avec un passé, devenu incompréhensible ; c’est du Hamlet – the time is out of joint. | | | | |
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| hommes | | | La mémoire d’une nation ne vaut que par la beauté de ses œuvres ; le folklore inventé ou les traditions authentiques sont bons juste pour l’amusement ou la sensiblerie. Pouchkine, qui y voyait « l’indépendance de l’homme et la promesse de sa grandeur » - « самостоянье человека, залог величия его » - oublie, que seule la solitude – et ses ruines - peut les amener, et que les ruines nationales ne contiennent ni chagrins ni enthousiasmes authentiques. | | | | |
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| hommes | | | La reconnaissance (sociale, intellectuelle, sentimentale) est une fausse consolation, comme l’ennui (des corporations, des actes, des idées) est un faux désespoir ; tous les deux sont le sort de ceux qui s’attardent sur les forums. Il faut se construire, dans l’éther, une demeure solitaire, dans le genre des ruines ou des châteaux d’ivoire, pour y pratiquer l’ascèse de la raison ou l’exubérance des rêves. | | | | |
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| chœur intelligence | | | CITÉ : L'intelligence est un outil universel, interprétant, avec la même lucidité, les images des cavernes que celles de la cité. La connaissance structurelle d'une fourmilière avancée s'avère, quelquefois, plus profonde et motivante que la connaissance comportementale d'une cigale fourvoyée. À celle-ci on donne rendez-vous en temps de bise. | | | | |
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| intelligence | | | Toute compréhension est destruction (des inconnues, des ellipses). C'est pourquoi l'intelligent est entouré de ruines. « Ton obligation - renouvellement des ruines »*** - Goethe - « Der Mensch muß wieder ruiniert werden ». | | | | |
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| intelligence | | | L'Être est le résumé latent ou le refuge de toutes les réponses. Mais « sa maison serait le langage » - Heidegger - « die Sprache ist das Haus des Seins » (il est instructif et comique de comparer avec Hegel : « La langue est l'être-là du soi » - « Die Sprache ist das Dasein des Selbsts » - des chiasmes à n'en plus finir…), langage, qui n'est que l'art des questions !? Et l'on ne peut interroger que des modèles, c'est à dire des représentations de l'être-là. Leur misérable être est un sédentaire, à demeure dans un asile pour verbes abusés ; vivent les ruines du devenir, de ce vagabond sans toit ni loi, touchant, dans ses souterrains, au Verbe pur et crucifié ! | | | | |
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| intelligence | | | « Les philosophes et les poètes d'origine possèdent la Maison, mais restent des errants sans atelier ni maison »** - R.Char - ruines, le nom que prend la Maison ainsi possédée et qui cesse d'être habitable. Ce qui réside légalement dans le langage porte un nom beaucoup moins ectoplasmique - la vérité cadavérique, réceptacle du désoubli de l'Être. Les ruines, cette vénérable demeure, hantée par le rêve et la caresse, où l'on héberge les invariants de tout mouvement (Goethe, n'y voyant aucune tour debout, ne reconnut pas les ruines discrètes). L'être n'habite que la réalité, il est la chose, qui est source des objets de la représentation et cible des mots du langage. | | | | |
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| intelligence | | | L'être trop vague et l'avoir trop net sont à l'origine des fondations de leurs pensées. Leurs édifices sont sans charme ni vue sur l'étoile ; leur être mécanique naît du non-avoir tout aussi mécanique. Il faut laisser le devenir, du soupir ou de la prière, animer nos tours d'ivoire, sous-sols et ruines, ces séjours principaux d'une pensée organique. Je suis l'âme et j'ai un corps, le dualisme d'initiation préféré au monisme initial (Spinoza). | | | | |
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| intelligence | | | En philosophie, toute idée a deux facettes : métaphore et requête. La deuxième sert à soutenir des thèses ; la première - à soutenir nos enthousiasmes. La première aide à créer un confort de nos ruines, la seconde - à meubler les raouts sybarites. La Caverne ou le Banquet, l'Arbre ou la Cène. | | | | |
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| intelligence | | | Les ailes de l'homme portent son mystère, l'esprit - son problème, la raison - ses solutions. L'intelligence, ce sont des échanges entre ces porte-parole. L'évolution humaine favorisa l'espèce aptère ; l'homme spirituel, ayant démontré que les cieux sont vides, n'éprouve plus le besoin de scruter les hauteurs ; le métier de bâtisseur de ciel perdit tout son prestige. Pourquoi s'étonner, que les adeptes du mystère se réfugient dans les ruines ? | | | | |
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| intelligence | | | Dans la seule architecture qui me soit accessible, celle des ruines, les idées platoniciennes ou les pulsions nietzschéennes ne sont que styles-édifices, et les circonvolutions apolliniennes ou les fibres dionysiaques - que matériaux de construction. Les ruines, libérées de la vitalité des fondements et de la pesanteur des faîtes, se rient de l'existence réelle et s'adonnent aux valeurs virtuelles. C'est cela, la réévaluation nihiliste, l'exact contraire du platonisme : au lieu des points d'attache préconçus - leur libre conception. | | | | |
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| intelligence | | | Le principe le plus pur n'est que commencement, point zéro, qui ne se prête pas au développement des idées, débouchant toujours sur une caserne ou sur une étable, mais se consacre à l'enveloppement par le mot : la vision d'une tour d'ivoire, à partir de la réalité des ruines. | | | | |
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| intelligence | | | L'œuvre philosophique mondiale n'est nullement un majestueux édifice, tenant debout grâce aux méthodes, preuves ou découvertes, architecturales, logistiques ou urbaines, elle est d'humbles ruines tapissées ou hérissées de métaphores. | | | | |
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| intelligence | | | Avec la lanterne vacillante de l'intelligence, ils cherchent le trésor, qui est la vraie vie ; mais le meilleur trésor, c'est notre faculté de jouir des jeux de la lumière et des ombres. « J'ai joué à l'ombre de la jouissance » - Pétrone - « In umbra voluptatis lusi ». Le souci d'alimentation de la lampe nous fait oublier le miracle de notre Caverne vide et de ses belles ombres. L'obscurité est déjà une dyade, la lumière n'étant qu'une monade (Pythagore). | | | | |
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| intelligence | | | Quatre types d'existence : être, non-être, devenir, non-devenir - puissance, imagination, acte, immobilité. « L'être est le possible ; le non-être le rend intelligible » - Lao Tseu. Qu'est-ce qu'être intelligent ? - élargir (la connaissance), approfondir (le savoir), rehausser (le goût) le domaine du possible pour y choisir sa demeure - tour d'ivoire, souterrain ou ruines. | | | | |
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| intelligence | | | Travail paradoxal sur la pensée : on cherche à la dépouiller de la gangue des sens, mais quand on le réussit, à coups de métaphores, la pensée jaillit comme une pure sensation. Détachée du sol, elle doit rejoindre, dans l'air, sa source platonicienne. | | | | |
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| intelligence | | | Aristote, Spinoza, Kant - aucune belle métaphore ; il reste le système (logique, structurel ou verbal, à l'esthétique nulle), donc un résumé, qui n'est jamais qu'enfantillage (c'est à dire la curiosité de la découverte, suivie d'une sobre mémorisation et d'un morne apprentissage). En face, les mythes et idées platoniciens sont de pures métaphores éternelles, comme la plus belle d'entre elles, celle de la Caverne reprenant, peut-être, le beau souvenir du souterrain de Pythagore et d'Empédocle. Tant de prosateurs cherchèrent à embrigader cet impénitent poète, en suivant le conseil perfide de Leibniz : « Si quelqu'un réduisait Platon en système, il rendrait un grand service à l'Humanité ». | | | | |
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| intelligence | | | Pour le haut regard, capable de scruter la profondeur, le mystère est omniprésent en toute demeure de l'esprit, qu'elle soit château ou ruines. Mais ceux qui, dans leur tiède platitude, ne voient que des casernes des solutions ou ceux qui, dans leur froide profondeur, ne s'identifient qu'avec des salles-machines des problèmes, ne reconnaissent ni châteaux ni ruines et traitent le mystère, qui leur reste inaccessible, – d'asile de l'ignorance. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie, ce n'est pas le renoncement à la perfection, c'est la conscience qu'aucun pas vers elle n'est définitif et qu'à chaque carrefour il y a des chemins, qui ne mènent nulle part, que tout chemin peut être vu comme un cul-de-sac. Je vois dans celui-ci une foi, un refuge et une vocation. Qui cherche s'y retrouve, plus désemparé que jamais ; les autres, qui se contentent de vivre, s'y installent confortablement. Et les ruines reproduisent le destin des culs-de-sac : « L'extase de l'homme est d'ériger un édifice et non pas d'y vivre, ce qu'il laisse aux moutons »*** - Dostoïevsky - « Человек любит созидать здание, а не жить в нём, предоставляя его баранам ». | | | | |
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| ironie | | | Une justification pragmatique pour préférer la hauteur à la profondeur : anticiper leurs fins inévitables et reconnaître, qu'une ruine est plus habitable qu'une épave. | | | | |
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| ironie | | | D'autres cherchent la paix - en cultivant la révolte et l'angoisse. J'élève ma tour d'ivoire pacifique, au milieu de mes ruines résignées. La paix en est la forme, pour mieux préserver un fond lancinant. Les profondeurs sont vouées à la mesure imperturbée des ondes, et la hauteur - à l'écoute incertaine de la musique. Boehme a tort : « Qui ne désire que son repos, ne connaît pas ses propres profondeurs »** - « Wer sich nur um seine Stille kümmert, kennt seine eigene Tiefe nicht » - il ne connaîtra surtout pas la hauteur divine. | | | | |
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| ironie | | | La chute la plus profonde attend l'arbre le plus haut. Il t'aura donné le vertige de ses jeunes saisons, il t'en donne un autre, l'ultime, auprès de ses racines, ses ruines, - « la chute de l'humble n'est pas profonde »** - Publilius - « Humilis nec alte cadere potest » - il faut chercher des chutes vers le ciel, que te promettent l'humilité et la honte. | | | | |
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| ironie | | | S'il faut bâtir sa vie, autant que ce soit en murs des capitulations, plutôt qu'en fondations des réussites ou en charpentes des mérites. Au-delà des murs, toute architecture se voue aux étables ou casernes. | | | | |
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| ironie | | | Ni le courage ni la sagesse n'aident à mépriser la mort ; l'ennui d'une vie bâclée suffit à ceux qui vécurent en robots et se découvrent hommes ; même les testaments se rédigent aujourd'hui dans le style des cahiers des charges. Leur corps, d'un coup, n'est plus une salle-machines, mais une ruine, sur les murailles de laquelle rôde la reddition ; s'y ennuyer, c'est y vivre d'ouvertures stériles, sans exil ami ni siège ennemi. | | | | |
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| ironie | | | Par l'ironie, j'appris à ricaner de mes débandades au lieu d'en rougir ou de m'en étonner. Le rire - au dehors sans vie, le rouge - au front sans pli, l'étonnement - à l'âme sans prix. La ruine implicite perce dans ce triptyque : étonnement, ironie, élan - à vivre simultanément ! | | | | |
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| ironie | | | Tous, aujourd'hui, sont disciples d'Antée, toute leur force étant d'origine bien terrienne (« la force du sol et du sang en tant que puissance » - Heidegger - « erd- und bluthaften Kräfte als Macht ») ; une raison de plus, pour te déraciner du sous-sol, gardien des nourritures terrestres, et t'installer dans des ruines aériennes, où des sylphides gardent le souvenir d'architectures célestes. | | | | |
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| ironie | | | Entre faire face et se cacher la face, le courage, le plus souvent, consiste à faire le second choix, à préférer les yeux baissés au front plissé (« fronti nulla fides » - Juvénal). Nos revers nous reproduisent plus fidèlement, les façades ou frontispices cachant nos ruines. | | | | |
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| ironie | | | Pour que mon âme se sente chez elle dans mes ruines, il faut que mon esprit ait réussi à devenir un véritable et honorable sans-abri. | | | | |
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| ironie | | | La philosophie - nostalgie des ruines au milieu de tout ce qui prétend se tenir debout. | | | | |
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| ironie | | | Les hommes, face aux portes closes, se démènent dans la recherche de bonnes clés. Dans mes ruines, j'ai une belle collection de clés, pour lesquelles j'invente de secrètes serrures. Les plus beaux trésors de rêves appartiennent aux porteurs de sésames. | | | | |
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| ironie | | | Je découvre ma caverne - je touche à la profondeur ; j'en fais des ruines - je deviens accessible à la hauteur. « Ton essence vraie n'est pas cachée au fond de toi, elle est placée infiniment au-dessus de toi »**** - Nietzsche - « Dein wahres Wesen liegt nicht tief verborgen in dir, sondern unermesslich hoch über dir ». | | | | |
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| ironie | | | Pour m'élancer à l'assaut des cieux, toute échelle, même celle de Jacob, même sans marches, est dérisoire. Rien ne vaut, en matière d'ascensions, un bon altimètre pipé, au milieu de bonnes ruines, où je reste couché. | | | | |
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| ironie | | | Je ne me considérerai vraiment sans abri que le jour, où se sera accomplie la vision de Lucain : « Les ruines mêmes ont péri » - « Etiam periere ruinae ». | | | | |
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| ironie | | | Si, de ma caverne, j'exhibe, à l'extérieur, mes ombres, elles pourraient produire un effet pittoresque. Mais prétendre maîtriser la lumière, reflétée sur les murs de ma grotte, ne peut être que grot-esque. | | | | |
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| ironie | | | Les ruines ont un double avantage : que ce soit face aux chaumières ou aux châteaux - on y adopte plus facilement l'attitude anti-stoïcienne : ne jamais commencer à mourir, à tout moment essayer de commencer à vivre. « Qui sait mourir à tout, trouve la vie en tout »*** - Jean de la Croix - « Quien supiere morir a todo, tendrá vida en todo ». | | | | |
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| ironie | | | Certains de mes édifices méritent leur titre de ruines non pas à cause de l'architecture, mais de la voirie : tout chemin partant d'eux menant vers le seul lieu digne de nos rendez-vous avec l'arbre, vers nulle part, impasse pour les uns et chantier pour les autres, les meilleurs (Holzwege de Heidegger ?). | | | | |
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| ironie | | | Ce livre est un chant des ruines, avec l'acoustique d'un château en Espagne, avec un auditoire moitié fantômes des combles moitié lépreux des souterrains. | | | | |
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| ironie | | | Il est propre de la nature humaine de se chercher une originalité ; et toute sa vie on se trompe de milieu de son exercice : au début de sa vie on croit pouvoir être original dans l'orgueil de ses triomphes, ensuite on compte sur la fierté dans ses débâcles, et l'on finit dans le seul milieu, où l'originalité survit au ridicule, - dans l'ironie des ruines, où cohabitent la grandeur, la gloire et l'humilité. | | | | |
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| ironie | | | Aucune assise crédible, pour notre enthousiasme, dans la réalité. D'où notre travail de sape, pour réduire toute construction sensible à l'état des ruines ou des souterrains. Mais dans l'intellection et dans le langage, le même travail d'architecte érige des tours d'ivoire aériennes ou des châteaux de feu fulgurants. | | | | |
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| ironie | | | C'est en fuyant la sensation d'assiégé - « environné de néant » (Sartre) ou « cerné par l'être » - Heidegger - « besessen vom Sein » - que je me trouve au milieu de mes ruines, obsidionales de l'intérieur. | | | | |
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| ironie | | | Le culte des façades, dans l'architecture intellectuelle, me devint si insupportable, que je dédiai mon chantier au style béni des ruines. | | | | |
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| ironie | | | Posture grotesque, dérisoire - écrire devant le bourreau. Me narrer devant le Juge est légèrement plus prometteur. Mais les meilleures chroniques littéraires, échappant à toute hystérie épique, naissent sur le banc des accusés, dressé dans mes ruines désertes. | | | | |
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| ironie | | | Fuir ces deux chantiers prometteurs : le terrain vague pour le salut de l'homme et le terrain d'essai pour la destruction du monde ; me contenter de mes ruines sans lendemain. | | | | |
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| ironie | | | Le squatter de mes ruines est un personnage aussi inexistant que le prolétaire de Marx ou l'aristocrate de Disraeli. Et il rêve ou des chaumières hautaines ou des châteaux de paille. | | | | |
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| ironie | | | Les hommes n'intéressent Cioran qu'une fois conduits, par ses soins, au bord de la chute. Quand on sait de quels précipices et hautes tours on se tire aujourd'hui, sans la moindre égratignure, on se contenterait de cartographies et architectures plus ironiques : les ruines, cernées par les pâquerettes. Béni silence des chutes vers le ciel ! Toutes les demeures bâties au bord du Vésuve (Nietzsche - « Baut eure Städte an den Vesuv ») sont désormais munies de sismographes. | | | | |
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| ironie | | | L'art ironique descendant ou ascendant : mettre la hauteur au centre et, à l'horizon, - les ruines ; ou bien accepter les ruines au centre et continuer à viser l'horizon altier. | | | | |
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| ironie | | | Mes ruines ne sont jamais vides : ou bien c'est le principe qui ruina le sentiment ou bien c'est le sentiment qui ruina le principe. Le survivant s'occupe des funérailles du sauvage ou du barbare (« le sauvage méprise l'art, le barbare déshonore la nature » - Schiller - « der Wilde verachtet die Kunst, der Barbar entehrt die Natur »). | | | | |
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| ironie | | | La meilleure façon de montrer mon mépris du temps est de bâtir pour mes rêves un séjour intemporel, dans le style anachronique des ruines, ce séjour des meilleures espérances, de celles qui naissent, sans même savoir vivre. | | | | |
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| ironie | | | Le secret de mon optimisme incurable : j'attrape toute illusion d'exception, qui pénètre dans mes ruines et m'immunise ainsi contre toute piqûre de déception. | | | | |
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| ironie | | | C'est par le genre de l'édifice à ériger qu'on reconnaît la stature de son artiste. Aujourd'hui, dominent les bureaux, aéroports, hôtels, bistrots. Disparaissent les châteaux en Espagne et les prisons : « Ne fais pas de tes pensées une prison » - Shakespeare - « Make not your thoughts your prison ». Moi, avec mon rêve (dont nous sommes faits !), je continue à bâtir, au passé, une tour d'ivoire, qui, au présent, se présente comme des ruines. | | | | |
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| ironie | | | Non, la vie n'est pas une peine qu'on m'inflige (n'empêche, que le seul mobilier, encore debout, dans mes ruines, est un banc des accusés) ; la vie est tout ce qui précède les verdicts des hommes. | | | | |
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| ironie | | | Ruines et arbre - deux meilleurs dépositaires de nos créations : « France, je remplis de ton nom les antres et les bois » - Du Bellay. | | | | |
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| ironie | | | Dans une écriture honnête, il faut accepter une fusion entre le sous-homme du souterrain dostoïevskien et le surhomme de la montagne nietzschéenne, entre une canaille au fond et un ange de la forme. Mais notre voix ne peut être qu'unique : « Rendre la voix polyphonique de notre conscience par une seule voix »** - G.Steiner - « Dramatizing through a single voice the many-tongued chaos of human consciousness » - ce sera la voix de l'une des deux autres de nos hypostases : celle de l'homme ou celle des hommes. | | | | |
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| ironie | | | Pour surmonter l'homme, il faut emprunter le chemin de la résignation, qui passe, successivement, par la profondeur épique, la superficialité comique et la hauteur tragique, pour aboutir aux ruines sans chemins ni géométrie, aux rires et pleurs tournés vers les étoiles. | | | | |
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| ironie | | | Lorsque, en cherchant la paille dans l'œil de mon prochain, j'entends que, n'étant pas autochtone de souche, je devrais chercher la poutre dans mon propre œil, je m'insurge contre ces deux ruines de l'arbre, dont je n'assume l'avenir que sous forme des cendres. Mourir, ni par le temps ni par la main des hommes, mais d'une fusion-unification entre l'air des mots, le feu de l'âme et cette terre française, qui me met près de ses meilleures fontaines, dont l'eau me reste intouchable. | | | | |
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| ironie | | | Les sots préfèrent le labyrinthe, où domine le chemin ; les savants bâtissent des réseaux, où domine le nœud ; l'ironiste part des nœuds inexistants, ce qui transforme tout chemin en errance, en impasse ou en pointillé, et cette structure finit par présenter tous les traits d'une authentique ruine, à l'espace discret et au temps arrêté. | | | | |
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| ironie | | | Bâtis des ruines, destinées à la vie. On se méprendra sur ses habitants, qui ne peuvent être que fantomatiques. C'est la bêtise humaine qui voit dans tout fantôme - un mort. | | | | |
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| ironie | | | La conscience d'échec nous tient en éveil, lorsque la vie nous sourit ou nous berce ; l'enthousiasme se vit le mieux au milieu des ruines. | | | | |
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| ironie | | | Vouloir être sublime (la pose de dandy) ou faire le sublime (la pose héroïque), ces deux ambitions ne réussirent jamais à personne. Seules des contraintes ironiques peuvent être sublimes, contraintes, à travers lesquelles passent et le ridicule et le honteux. Les ruines survivent et aux salons et aux champs de bataille. | | | | |
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| ironie | | | Mon entreprise de réhabilitation des ruines s'apparente davantage à l'élévation de la Tour de Babel qu'à l'imagination d'une tour d'ivoire (il faut être Nabokov, pour que ce soit la même tour), puisque mon refus de la langue unique est plus radical que le chipotage autour du choix des fondations, qu'il s'agisse du sable, des souterrains ou des cartes. | | | | |
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| ironie | | | Mes ruines sont un compromis entre une église et un tombeau, où s'entremêlent l'ouvert du ciel et le fermé de la terre, le dehors des appelés et le dedans des élus, la verticalité des voûtes et l'horizontalité des racines, le ver du doute et le ver certain. | | | | |
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| ironie | | | La citation m'offre un excellent moyen de fuir les casernes et les salles-machine, et de ne m'entourer que de ruines, que je crée moi-même, en escamotant ou en démolissant le contexte de cette citation et en la renvoyant à ses origines, au point zéro des fondations et des styles. | | | | |
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| ironie | | | Les ruines ne sont plus une détérioration du château, mais une amélioration de l'étable ou du centre de calcul, auxquels se réduit l'habitat moderne. Les ruines affichent un lien fondamental avec le passé, en se faisant observatoire des astres, et sachant que, comme eux, elles sont vouées à l'extinction ; mais, au lieu d'émettre de la vaine lumière, elles inondent le ciel - des ombres discrètes. | | | | |
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| ironie | | | Quels édifices érigent, aujourd'hui, les journaliers de l'art ? - des hôtels, des aéroports, des bureaux, où se bouscule un troupeau d'investisseurs ou de contribuables. Pour l'artiste, le meilleur moyen de ne pas engraisser le marchand et d'écarter le touriste est encore de ne bâtir que des ruines (« exegi monumentum »). L'époque, où « l'écrivain bâtit des tours d'ivoire, le lecteur y séjourne, l'éditeur perçoit le loyer » - Gorky - « писатель строит воздушные замки, читатель в них живёт, издатель взимает за проживание » - est finie, puisque tous les trois ne voient plus que le loyer. | | | | |
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| ironie | | | La première qualité d'un château en Espagne n'est pas la quantité de portes ou de fenêtres ; d'ailleurs, dès qu'on le comprend définitivement, ce château se transforme tout naturellement en d'honorables ruines. Ce n'est pas l'avis des touristes : « J'habite le possible, la prose ignore ce faste, plus haut en fenêtres, et en portes - plus vaste » - Dickinson - « I dwell in Possibility, a fairer House than Prose, more numerous of Windows, superior - for Doors ». On voit, que tout y est prévu pour gérer les entrées-sorties et assurer la diffusion la plus large. Il manque peut-être un peu de profondeur, pour atteindre le souterrain, et un peu de hauteur, pour préférer le toit aux fenêtres et saluer les astres immobiles plutôt que le trafic. | | | | |
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| ironie | | | Ils écrivent paisiblement au salon, en compagnie des dieux du foyer, protégé contre les caprices du ciel. Que peuvent-ils comprendre d'une écriture, née dans des ruines, désarmée et vulnérable, face à son étoile, sans connaître de lieu à soi ? Ses dieux l'y abandonnent, et l'inquiétude remplit son exil. | | | | |
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| ironie | | | Les ruines, c'est la musique d'un monde, d'un homme, d'une œuvre, qui quittèrent une époque et demandent d'être adoptées par une autre. « L'architecture parle, quand se turent les chants et les légendes »** - Gogol - « Архитектура говорит тогда, когда молчат и песни и предания ». | | | | |
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| ironie | | | Aller tout droit, tourner en rond, prendre le contre-pied des autres sont des synonymes. Quand on l'a compris, on se débarrasse d'une grosse part de sa suffisance remuante. N'arpente plus les routes des niais ni ne charpente ton doute casanier - reste vagabond immobile parcourant du seul regard tes vastes ruines. | | | | |
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| ironie | | | Les ruines sont une conversion, et non pas une démolition, de la tour d'ivoire, afin de me débarrasser des yeux indiscrets et des chemins battus, convergeant vers mes trésors. « La conversion refait ce que la perversion défait » - Jankelevitch. | | | | |
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| ironie | | | On ne se retrouve au milieu des ruines qu'à la suite d'une chute ; dans le seul cas, où je les salue, la chute fut due non pas à la pesanteur terrestre, mais à la grâce céleste. | | | | |
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| ironie | | | Les châteaux en Espagne, comme leurs vestiges, les ruines, brillent par leur inexistence. Quelle autre architecture aurait pu héberger le rêve, qui ne se manifeste par aucun signe matériel ? | | | | |
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| ironie | | | J’abandonne l’ambon des proclamations et le confessionnal des hontes, pour le seul meuble, que j’aurais mis dans mes ruines, - l’autel païen, où je sacrifierais mes proclamations et resterais ainsi fidèle à mes hontes. | | | | |
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| ironie | | | Je n’aime pas l’image d’un philosophe qui serait permanent voyageur, en quête des vérités, à moins qu’il s’agisse d’un voyage dans le temps, ce qui ferait de l’immobilité de son séjour au milieu des ruines du passé – un voyage, reconstructeur de vérités, d’un vagabond de l’espace. | | | | |
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| ironie | | | Dans l’aventure du Château en Espagne, interviennent trois personnages : l’architecte, le châtelain, le mémorialiste – l’esprit, le cœur, l’âme. L’esprit songe aux souterrains, puits, murs, toits, mâchicoulis et douves ; le cœur vit l’éclat des salons, la fête de la salle du trône, la joie des alcôves ; l’âme en voit la ruine terrestre et en reconstitue une chronique céleste. L’épique, le magique, le mélancolique. | | | | |
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| ironie | | | Avoir bâti un temple (ou une tour d’ivoire), c’est héberger une idole (même s’il s’agit de toi-même) ; c’est pourquoi installe-toi tout de suite dans des ruines (réelles) et reconstitue leur origine monumentale (imaginaire). Pour celui qui sculpte sa propre image, les ruines constituent le meilleur atelier. | | | | |
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| ironie | | | Les ruines sont le cadre le plus propice pour une création, puisque l’artiste préfère le regard aux yeux, la mémoire au présent, le rêve à la réalité. | | | | |
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| ironie | | | Avant de commencer à écrire, j’ai créé mon lecteur putatif, abstrait mais aux goûts nets et délicats, aux attentes précises et intéressées. Je me suis accommodé de sa présence, je lui suis resté fidèle. J’ai fini par l’oublier, jusqu’au jour, où j’ai mis, définitivement, à côté ma plume ; j’ai levé les yeux, pour accueillir les acclamations des lecteurs enthousiastes, – or ce fut un désert. Et mes ruines d‘un travail caché devinrent des vestiges d’un soupirail bouché. | | | | |
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| ironie | | | Chez les philosophes, je ne tiens en haute estime ni le savoir d’architecte ni l’habileté de maçon ; je leur préfère le métier de consolateur de ruines. | | | | |
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| ironie | | | On n’a le droit d’insérer une citation que si l’on est capable d’en évaluer le poids. « Je ne compte pas mes emprunts, je les pèse ». - dit Montaigne. Souvent, je bâtis ma demeure sur des fondations, coulées et enterrées par les autres, et leur poids peut apporter de la solidité à ma construction, dont la viabilité n’est assurée que par moi-même, que ce soit des ruines ou des châteaux d’ivoire. | | | | |
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| ironie | | | Il est fréquent qu’on passe de l’état d’ébauche à celui de ruine ; le passage en sens inverse est beaucoup plus rare. Et plus précieux, surtout si la ruine provenait d’un château d’ivoire et si l’ébauche était un véritable commencement. | | | | |
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| ironie | | | Dans les bonnes ruines on retrouve des traces des voûtes, des marbres, des mosaïques et non pas des fondations ; celles-ci sont des lieux datés, les ruines – des ouvrages atopiques, atemporels. | | | | |
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| ironie | | | L’avantage des ruines est dans l’élégance et la facilité de leurs métamorphoses en tour d’ivoire, en sous-terrain, en combles. Un séjour trop prolongé dans l’une de ces trois demeures éloigne de la salutaire ironie. « Si je ne réclame pas ma tour d’ivoire, c’est parce que je me contente de mon grenier » - Nabokov. | | | | |
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| chœur mot | | | IRONIE : Le mot, qui s'annonce par ses murs, au lieu de se projeter vers les toits, n'est pas d'architecture ironique. Les frontières d'un beau mot doivent être pénétrables aux courants ascensionnels. Dans les gratte-ciel je rate le ciel, dans les sous-sols le sol se dérobe. L'ironie, c'est vivre à travers les toits et les fondations, tout en se sentant chez soi, comme tout réfugié chanceux. | | | | |
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| chœur mot | | | HOMMES : Le lecteur de mon mot est l'homme, mon alter ego. Les hommes sont un matériau, un dictionnaire ou une cible. Ils ne peuvent qu'abaisser mon mot au niveau des idées, si leur présence est indispensable, pour ouvrir sa fête. L'avenir des hommes est la machine, l'avenir de l'homme est, comme au passé, - le souterrain, la recherche de soupiraux et d'échappatoires. | | | | |
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| mot | | | Ce que je bâtis devrait pouvoir se muer, à tout moment, en abri, en ruines, en fonts baptismaux, en mausolée. De l'architecture polyvalente en mode synchrone, abri des exilés, des momies, des relaps. | | | | |
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| mot | | | Plus on est bête, plus on est persuadé, que le mot serve, avant tout, à traduire des idées tout prêtes. Toujours cette naïveté de l'homme : croire qu'il peut toucher à la source de ses images de Caverne, où toute fenêtre est miroir. | | | | |
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| mot | | | Si je parle si souvent de ruines, c'est en partie à cause de mes rafistolages au sein de l'équipe de la tour de Babel, dont l'arcanture se prête mal à l'architecture des tours d'ivoire (il paraît qu'en sacrifiant la hauteur à la profondeur, un recyclage soit possible : « Nous creusons la mine de Babel » - Kafka - « Wir graben den Schacht von Babel »). Et mes ivresses publiques ne rappellent que vaguement le miracle de la Pentecôte. | | | | |
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| mot | | | Le con-cret ne promet que du béton ! Sans emploi plausible pour l'habitué des ruines. Le dis-cret est béant de lacunes, à travers lesquelles peuvent briller des étoiles. Con-fluence des masses, in-fluence des astres. | | | | |
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| mot | | | Les tentations du langage - soit il est une échelle, pour monter aux cieux, soit un pont, pour communiquer avec le monde, soit des catacombes, pour mieux situer mes ruines. | | | | |
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| mot | | | On commence dans l'étendue des chutes - Logos astral, le Verbe, le mot ; on continue dans la profondeur ascensionnelle - le mot, le Verbe étoilé, Logos ; on aboutit à la hauteur des ruines - Logos, le Verbe et le mot ombreux, couchés sur le papier, face à l'étoile immobile. On devient enfant tombé du ciel, astro-lapsus, tel l'enfant d'Abélard. | | | | |
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| mot | | | La mauvaise philosophie tente d'ériger un édifice sé-curisé, à l'abri du souci. L'ironie y joue le rôle du temps, pour effacer toute trace de certaines constructions et réduire le reste, du souterrain à la tour d'ivoire, au noble état de ruines, où tout souci de chauffage, d'éclairage et de tout-à-l'égout incombe à ton étoile, le souci de minuit devenant indiscernable de l'insouciance de midi. | | | | |
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| mot | | | Je ne peux vivre dans la langue française, je ne peux que m'y pétrifier, m'y graver. Je lui survis, comme les ruines survivent au Château en Espagne, que personne n'aurait jamais habité. « Ce qui vit dans la langue, vit avec la langue » - K.Kraus - « Was in der Sprache lebt, lebt mit der Sprache » - ma cohabitation, en fantôme visitant sa maîtresse, veut se réduire aux furtives caresses, loin des cuisines et des garde-robes, près d'un toit ouvert sur les étoiles. | | | | |
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| mot | | | En déconstruisant, ils enlèvent le mortier et les charpentes, pour ne laisser que les briques des mots nus à partir desquels ils espèrent pouvoir bâtir un édifice pur. Tandis que toute la pureté et toute l'architecture résident dans le ciment de l'intelligence et dans l'ossature du style. Mais cette démarche se justifie en recherche de fondations, de commencements, pour nous débarrasser des épaules de géants, sur lesquelles reposaient peut-être nos positions ou nos constructions. En acceptant, éventuellement, de se retrouver dans des ruines, ce niveau zéro de la création. | | | | |
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| mot | | | Le sobre partisan de l'objectivité dénonce l'ivresse du subjectif ; mais il ne voit pas que, tous les deux, ils aboutissent aux mêmes modèles, et que la seule chose, qui les distingue, c'est le langage catégorique du premier et le langage métaphorique du second. L'oubli ironique de l'Être intouchable n'a aucune influence sur l'édifice de l'Étant ; c'est le langage qui en fait caserne ou ruines, étable ou souterrain, langage, qui serait (l'architecture de) la demeure de l'Être (Heidegger). | | | | |
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| mot | | | Être un Ouvert, c'est être ouvert à l'appel de ton étoile, vivre de révélations, plutôt que d'annonciations : révélation - enlever le voile, Offenbarung - rendre ouvert, откровение - se débarrasser du toit. Reconnaître que nos limites mystérieuses sont intouchables et, pourtant, vivre de l'aspiration vers elles, c'est aussi - avoir son propre regard, qui n'est que l'ouverture, faite non pas pour être investie, mais pour investir le monde. Notre intérieur strict n'est qu'un problème de vision, et notre extérieur - une solution visible. | | | | |
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| mot | | | Le langage est la demeure de notre esprit. Entre ses murs se trouvent de bons miroirs, une excellente acoustique, d'infaillibles climatiseurs ; j'y introduis une image, une mélodie, un climat - je retrouve des échos et saisons imprévisibles. Dans le langage on se rencontre, on se retrouve. Mais ma texture intérieure doit être en harmonie avec mon architecture extérieure ; les meilleurs styles sont - château en Espagne, tour d'ivoire, ruines. Ruines et musique, uniques ou multiples, opposées à maison et voix : « L'univocité de l'être signifie, que l'être est Voix » - Badiou - comme, sans doute, il est Vers, puisqu'il est universel. Pour d'autres, il n'est que Silence, traduisible en musique par l'esprit devenu âme. « Le langage est séparé de toute relation à l'Être » - Gorgias. | | | | |
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| mot | | | Mes ruines des mots sont un compromis entre deux regards diamétralement opposés sur la langue : celui de Heidegger, qui y voit une maison hantée par le mystère de l'être, et celui de Valéry, qui en fait un fantôme fugitif, disparaissant dans le devenir du sens. Évidemment, Valéry est beaucoup plus intelligent et pertinent, mais il n'avait aucun soi à loger, le souci, que je partage avec Heidegger. | | | | |
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| mot | | | Je n'habite pas la maison du français, je la hante. Y avoir croisé beaucoup de fantômes contribua à ma vision de mon soi inconnu, que j'y convoque, aux heures astrales. Il n'y est jamais ni propriétaire ni locataire, mais sursitaire, que le premier rayon auroral chasse. Je ne sais pas qui, la langue ou le soi inconnu, détermine ou seulement colorie le style architectural de l'autre – forteresse ou ruines ? Chez les autochtones, ils se confondent : « Plus je me hante, moins je m'entends » - Montaigne. | | | | |
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| mot | | | L'agglomérat minimal de mots, contenant toutes les propriétés, intellectuelles et artistiques, de l'esprit, s'appelle maxime ; tout comme la molécule, qui porte toutes les propriétés de la matière, en reliant des atomes ; la maîtrise de la valence des mots, c'est l'alchimie de la littérature. L'excellence, l'état, où toute division ou toute multiplication, provoquerait une baisse de la vitalité ; les molécules verbales se retrouveraient en ruines, mais en gardant la mémoire des châteaux hantés de jadis. Les atomes ne promettent que des séjours minéralogiques, et les systèmes - des phalanstères robotiques. | | | | |
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| mot | | | La parole et la pensée sont hors de moi, et le chant est en moi ; que, dans des édifices durables, le Dieu de l'horizon et de la profondeur soit mort, ne doit pas troubler le Dieu de la hauteur, éphémère et éternelle, qui est en moi, au fond de mon puits, de mon souterrain ou de mes ruines. Monuments aux morts hantés, monuments aux mots chantés. On chante dans les ruines, on hante les cavernes : « Dans la caverne de Platon nul mot pour signifier la mort » - Blanchot. | | | | |
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| mot | | | Quel est le contraire de la Maison de l'être, fonction censée revenir au langage ? - peut-être le cheminement, pourtant symbole du devenir. Le langage assure les deux, étant un pont entre le réel et une représentation (sans doute, la réalité seule est plus à même d'héberger l'être : le langage est fermé, limité dans l'espace-temps, et la réalité est ouverte, dans la représentation-interprétation). Le premier ressort du langage, ou son intentionnalité, ce sont bien les désirs, la liberté de nos choix dans le réel, bref - l'être irreprésentable, mais son message n'est intelligible que dans le cadre d'une représentation ; tourné vers l'être, il n'avance qu'au milieu des modèles. Le langage est un lieu de rencontre entre le réel, le modèle et la liberté ; s'il doit servir de maison, le style architectural est décisif, pour juger du goût de son locataire. L'évolution irréversible semble être : la Caverne, la Tour d'ivoire, les ruines, le sous-sol, la caserne, l'étable, la salle-machines. | | | | |
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| mot | | | Dans quel cadre doivent se lire les livres modernes ? - dans un restaurant, dans un supermarché, dans un bureau. « Un livre n'est beau qu'habilement paré de l'indifférence des ruines »*** - G.Bataille. Curieusement, tout ce qui se construit, pour ne pas s'écrouler, se remarque par une étrange platitude. Ce n'est pas le choix de pierres angulaires qui trahit l'artiste, mais bien celui de pierres d'achoppement. | | | | |
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| mot | | | Écrire, c'est bâtir un édifice, dans un style que te dictent ton goût et ton talent. Pour avoir cette liberté, il faut habiter la langue, c'est à dire se sentir chez soi dans son atelier, maîtriser et ses outils et ses matériaux et ses acoustiques. Mais je n'habite plus aucune langue ; je suis condamné à n'ériger que des ruines, en espérant qu'un œil de connaisseur y devine le style rêvé : une caverne, une tour d'ivoire, un temple. | | | | |
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| mot | | | On assagit le verbe, on rogne le mot, on se fie à la seule vérité de la cervelle - et l'on peut fermer l'entrée de sa Caverne, pour se retrouver entre machines silencieuses, sans feu, sans ombres, avec peut-être un homme, réduit à un écran. | | | | |
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| mot | | | Platon et Aristote placent les idées soit dans le réel ici-bas soit dans le représenté la-haut, tandis que leur place est dans le langagier intermédiaire. « Les idées sont à titre de modèles, des paradigmes, dans l'éternité de la Nature » - Platon. Dans notre condition humaine, nous devons nous contenter des ombres, à l'intérieur de notre Caverne, ombres appelées mots. Toutefois, c'est d'abord dans le monde fermé des représentations que le mot nous renvoie, avant de se décanter dans le monde ouvert des idées. Les objets eux-mêmes restent en dehors de la Caverne, pour mieux orienter notre lumière ou pour intensifier nos ombres. | | | | |
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| mot | | | Quelle heureuse rencontre de sens, dans Lichtung - la clairière ! - la lumière-clarté se trouvant au milieu, ou mieux - à la lisière de l'être heideggérien, et qui symbolise si bien un Ouvert, bien que sa maison ou sa forêt y gagneraient, en se métamorphosant en ruines ou en arbre ! | | | | |
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| mot | | | Je me suis aperçu trop tard, que, pour désigner le lieu de mes exercices, j’aurais dû mettre le mot vestiges, à la place de ruines. À l’état de ruines peuvent se trouver même des casernes, tandis que derrière les vestiges ne se devinent que des châteaux, arcs de triomphe, amphithéâtres, tombeaux, statues. | | | | |
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| chœur noblesse | | | ART : Si un art n'est pas aristocratique, il n'est qu'utilitaire. On en décorera des palais, mais on n'en embellira pas des chaumières. La Caverne est une galerie d'art aristocratique : c'est par l'ombre qu'un objet jette sur l'âme ouverte sur la vie qu'on en reconnaît l'étendue et l'éclat - de l'art vital. Le plein air et le néon ne valorisent que le minéral. | | | | |
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| chœur noblesse | | | IRONIE : Savoir résister au poids de la gravité et à la légèreté de l'ironie. Garder une même hauteur, en succombant ou en surmontant les pentes. Se réfugier dans sa défaite, d'où rien ne mène vers les régions plus basses. La lumière ironique élèvera tous mes murs à la dignité d'une Caverne et désapprendra à mes yeux la fâcheuse habitude de la regarder en face. | | | | |
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| noblesse | | | Un malentendu géométrique : avoir de la hauteur ne veut pas dire être au-dessus, mais bien être ailleurs, être absent. Mais derrière hors je sens si nettement foris, ces pitoyables portes si inutiles dans mes ruines (et cachant ma forêt), et pire encore - le forum, avec ses estrades et ses arcs de triomphe. Ma Via Sacra est hérissée d'arcs-en-ciel de mes défaites. « Le triomphe est passager, mais les ruines sont éternelles »* - Péguy. | | | | |
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| noblesse | | | Dans le regard, tourné vers le bas, à la façon du bétail (Platon), se retrouvent les profonds et les vastes, trônant dans des bureaux. Seuls les hautains osent lever leur regard, à l'aplomb de leurs ruines. | | | | |
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| noblesse | | | Ne pas fureter dans les ombres de ce monde pour chercher l'explication de la lumière qui les projette. Mais bien entretenir l'entrée de ta Caverne. Et surtout ne pas compter vivre de la lumière extérieure, et, encore moins, ne pas chercher à lui substituer ta propre lumière, puisque « l'onirique et le rêve sont la disparition de la lumière » - Heidegger - « der Rausch und der Traum sind das Verschwinden des Lichtes ». | | | | |
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| noblesse | | | Un maître survit aux contraintes des moyens (voir Goethe) et dépérit dans l'ennui des buts ; son soi est mieux visible dans les contraintes projetées que dans les buts atteints. C'est la banale liberté des moyens et la transparence des fins qui tuent toute noblesse. La noblesse commence souvent par la conscience des barreaux de la cage, dans laquelle se tient le soi inconnu et fauve. Chez le sage, c'est à dire chez celui dont le soi vigile valide le soi onirique, cette cage devient Caverne. | | | | |
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| noblesse | | | C'est la nuit, au milieu des ruines, que le bleu entre le mieux, dans nos lignes de mire. Je me rêve en ruines. D'autres se ruinent en rêves. D'autres encore ne visent que le gris du jour, qui se laisse toujours toucher ou prendre. « Il visa le hasard bleu et toucha la cible noire » - proverbe allemand - « Mancher schießt ins Blaue und trifft ins Schwarze ». Le bleu d'œil devant l'horizon gris (« blauäugige Begeisterung » - H.Hesse), plutôt que l'œil gris devant le bleu des horizons. Broyer du noir pour échapper au gris est souvent la dernière échappatoire. | | | | |
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| noblesse | | | Le surhomme a la même généalogie en amont que l'homme grégaire (celui-là serait un ruminant comme les autres, mais sachant digérer le malheur). En aval, le second est beaucoup plus prolifique. Le bleu du ciel se dilue dans le temps comme le bleu des yeux et du sang. Ce même doux azur, qui comme le dit quelque part Hölderlin, baigne et le bel arbre et la pure ogive, qu'on n'admire simultanément qu'en ruines, cet édifice, dans lequel se réfugie le faible. | | | | |
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| noblesse | | | Le surhomme et l'homme nouveau sont possibles, quand on accorde trop de sens aux fondations. Ne pas tomber dans le piège, ne pas introniser le sous-homme, le héraut des fenêtres ubuesques. La reconstruction comme la déconstruction (Aufbau ou Abbau), présentées comme architectures de salut, n'aboutissent jamais à la seule construction viable - aux ruines. Le surhomme est l'homme surmonté, le sous-homme est l'homme abaissé, l'homme nouveau est l'homme mort, les hommes sont l'homme grégaire, l'arbre disparu dans la forêt. | | | | |
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| noblesse | | | Fondation et élévation de ruines, en pierres de Sisyphe, que l'herbe supporte et le verbe emporte. « En herbes, verbes et pierres » - Paracelse - « In herbis, verbis et lapidibus ». | | | | |
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| noblesse | | | Tous les emplois sont aujourd'hui d'accès inévident. Celui de vaincu n'échappe pas à la règle. Sincérité du panégyrique des saloperies, indispensables au salut du genre humain. Refus de places publiques pour mes soliloques perclus au fond du souterrain, et que seule une oreille altière écouterait sans ricanement. Et aux voyages et chemins - « ton voyage se ferait non par l'âpre sentier souterrain, mais par la voie unie du ciel » (Platon), je préférerai l'immobilité et les ruines. | | | | |
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| noblesse | | | Pour se rendre compte, que nous avons des ailes, les uns doivent ouvrir leur porte, les autres - s'attarder aux fenêtres, les troisièmes - ne pas avoir de toit : « Un toit, au-dessus de la tête, empêche souvent de grandir »** - S.Lec. Mais « il faut se savoir au ciel, pour ne pas perdre ses ailes »*** - Hafez. | | | | |
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| noblesse | | | La honte me visite la nuit et me donne rendez-vous dans mes ruines. De jour, j'oublie le sens de l'Annonciation et me rends au palais de la dignité, au château de la gloire, à la tour de l'honneur. Seuls les insomniaques peuvent vivre, et non pas interpréter, la honte du grabat. | | | | |
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| noblesse | | | Me présenter, devant mes égaux, dans toute ma vulnérabilité. N'opposer aux autres que l'invulnérabilité des ruines, citadelles sans murailles (« muris quod caret oppidum » - Sénèque) - qu'ils tremblent pour leurs édifices, mes séjours saluent les secousses, les éruptions et le clair de lune. « C'est inébranlé, que tu accueilleras toute ruine »*** - Horace - « Impavidum ferient ruinae ». Surtout si je continue à ne pas quitter ma turris eburnea (tour d'ivoire). | | | | |
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| noblesse | | | On conjure tout rêveur de quitter sa caverne onirique et de redécouvrir le monde. Ils ignorent, qu'il n'est donné à personne de quitter la Caverne, et ceux qui croient le contraire sont dans la caserne, l'étable ou la salle-machines, à éclairage fonctionnel et artificiel. | | | | |
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| noblesse | | | Le sur-moi freudien est plutôt un sous-moi, puisque la psychologie des profondeurs est, en réalité, une psychologie de la bassesse ; la psychologie du souterrain fut créée par Dostoïevsky, avec son sous-homme, et celle de la hauteur - par Nietzsche, avec son surhomme. | | | | |
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| noblesse | | | Ciseler mon buste, dans mon souterrain, ou me peindre, dans ma tour d'ivoire, sont des tâches nobles. Tandis que ériger mon socle est ridicule. C'est la qualité de mes ruines qui renseigne le mieux sur la hauteur de mon piédestal et sur la grandeur de ma statue. | | | | |
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| noblesse | | | Je refuse de paraître aux fenêtres, d'animer la cuisine, de fréquenter les couloirs, de dévoiler les fondations ou de mesurer l'escalier, et voilà que mon édifice est déclaré, même par moi-même, - ruines. | | | | |
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| noblesse | | | La sagesse est peut-être la conscience de sa juste hauteur, du souterrain à la tour d'ivoire. La bêtise est de l'associer à un mouvement : « La sagesse vient plus souvent de tes chutes que de tes envols » - Wordsworth - « Wisdom is oftentimes nearer when we stoop than when we soar ». | | | | |
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| noblesse | | | Ce qui s'oppose à l'édifice terre-à-terre de la raison pure, ce n'est ni l'éphémère métaphysique (château de sable), ni l'inexistante (hors raison) expérience naturelle (château de cartes), mais bien le rêve (château d'ivoire), cet irrésistible pressentiment de la hauteur naissant au milieu des ruines. | | | | |
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| noblesse | | | L'éternité n'a pas de quoi payer une rançon, et le temps, qui retiendrait en otages nos chantres de l'éternité, le sait bien. Mais le confort des geôles civilisées fait craindre pour toute ruine éternelle. Le prétendu otage se solidarisa avec ses ravisseurs ! | | | | |
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| noblesse | | | Le vrai maître : il m'introduit dans sa tour d'ivoire, je finis par l'en expulser, je la réduis en ruines et je le vis comme une initiation. Les faux maîtres ne font que créer un mode de recrutement. Écoute Jésus répéter le mot de Socrate : « Là où je vais, personne ne pourra me suivre ». | | | | |
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| noblesse | | | La hauteur : ne pas m'occuper des choses, mais des places qu'elles occupent, des topoi. Si bien que, pour chasser des idoles, je n'aurais plus besoin de marteau, qui de toute façon tourna déjà en encensoir (grâce à M.Luther, Nietzsche ou R.Char), mes ruines virtuelles suffiraient pour les faire fuir vers des murailles sans hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | Un miracle de notre interprète câblé ; dans l'expression des yeux se lit le portrait de l'âme ! Curieusement, sa musique, elle aussi, se concentre dans le regard, qui se laisse entendre. « Ô hauteur sans escales ! Ô chant d'Orphée ! Ô son à hauteur d'arbre ! » - Rilke - « O reine Übersteigung ! O Orpheus singt ! O hoher Baum im Ohr ! ». Un regard à hauteur d'arbre, une musique montant de notre Caverne intérieure… | | | | |
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| noblesse | | | J'accueille l'espérance là où résiderait mon bonheur : dans une salle d'attente des bureaux, dans une chapelle de château, dans un âtre des ruines. L'espérance en ressort munie de prestige, d'ailes ou de frissons. | | | | |
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| noblesse | | | Dis-moi comment tu bâtis ta tour d'ivoire, je te dirai pourquoi elle sera une ruine. C'est ce qu'aurait pu vouloir dire Morgenstern : « Montre-moi comment tu bâtis, je te dirai qui tu es » - « Zeige mir, wie du baust, und ich sage dir, wer du bist ». Nous sommes ce que nous trouvons, mais même ce que nous cherchons peut donner une idée de la nature de nos contraintes, qui sont souvent plus éloquentes que nos ressources ou nos finalités. « Dis-moi comment tu cherches, je te dirai ce que tu cherches »*** - Wittgenstein - « Sage mir, wie du suchst, und ich werde dir sagen, was du suchst ». | | | | |
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| noblesse | | | Dans l'édifice de mon âme, seuls les soubassements doivent garder leurs attaches spatiales, que je refuserai aux fenêtres et aux toits ; ainsi je me retrouverai dans des ruines nihilistes - privées d'attaches temporelles ; débarrassé de l'irréversible devenir, j'y vivrai un éternel retour de l'être atemporel, à l'opposé du Nietzsche simple, pour qui, c'est la réminiscence du devenir qui rend éternel le retour (mais c'est l'un de ces opposés que le Nietzsche complexe aime épouser avec tant d'égalisante intensité – retour du même !). On est séduit par ce « pathos universel de l'illusoire réminiscence » - Jankelevitch. Et moins je vois les attaches banales, mieux je m'attache à la grande distance. | | | | |
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| noblesse | | | Ruines, loques, capitulations - toit trop fréquenté, hermine trop exclusive, panache trop blanc. Mais de bonnes notions d'architecture, de haute couture et de Vie sacre. | | | | |
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| noblesse | | | Je prouve à la Terre passagère l'existence de mes racines par l'élan de ma cime vers le ciel éternel. En passant du végétal à l'architectural, je saurai qu'en me détachant de la Terre, je ne sauverai mes ailes déployées que par un toit entrouvert de mes ruines. Méfie-toi des murs, mures-en les fenêtres : « Que le meilleur de toi ne s'arrache pas à la Terre pour casser tes ailes contre les murs de l'éternel » - Nietzsche - « Lasst ihre Tugend nicht davon fliegen vom Irdischen und mit den Flügeln gegen ewige Wände schlagen ». | | | | |
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| noblesse | | | La tour d'ivoire, cette hauteur d'en-bas, et les ruines, ces abîmes d'en-haut, sont les seuls déserts lieux, que hante le fantôme, sans domicile fixe, de mon écriture, fantôme et non pas locataire. | | | | |
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| noblesse | | | Tout édifice fixe finit par exhaler un irrespirable ennui ; pour que ma construction puisse porter le noble titre de ruines intemporelles, on doit y entrevoir une possibilité d'édifices ; et mes ruines seront d'autant plus hautes, que plus profonds en seront les sous-sols : « Cela ne m'intéresse pas de construire un édifice, mais d'avoir des fondements des édifices possibles » - Wittgenstein - « Es interessiert mich nicht, ein Gebäude aufzuführen, sondern die Grundlagen der möglichen Gebäude zu haben ». | | | | |
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| noblesse | | | Dès que je me laisse envahir par le réel, la réduction du fond de l'existence au comique ou au tragique devient une tâche d'une facilité ingrate ; d'où l'intérêt de garder, en moi, assez de vide pour y loger mon rêve, ennemi des pulsions théâtrales ; les ruines - à l'opposé de la scène. | | | | |
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| noblesse | | | Ce livre fut écrit parmi les ruines du pays du gai saber (ou de la gaya scienza de Nietzsche), ce berceau de l'Europe poétique, où jadis s'entre-fécondaient le chantre, le chevalier et le libre esprit, une rencontre impensable aujourd'hui, et que j'essayai de reconstituer. À quelle hauteur l'apocalypse peut être gaie (fröhliche Apokalypse de H.Broch) ? À quelle hauteur la poésie n'a plus besoin de science ? - c'en est le vrai enjeu et non pas : « à quelle profondeur la science devint gaie » - Nietzsche - « aus welcher Tiefe heraus die Wissenschaft fröhlich geworden ist ». La métaphore troubadouresque serait le fameux masque musical, qu'aiment aussi bien la profondeur que la hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | Le château en Espagne est au centre aussi bien de la poésie que de la philosophie ; la poésie y profite de l'absence de toit et la philosophie en consolide les fondations ; la poésie y fait vivre le rêve et la philosophie le justifie ; les deux en font une réalité à part. Les mauvais poètes et philosophes s'enferment en casernes et en bureaux, que les bons réaménagent en ruines et peuplent de fantômes. Les vraies Regulae philosophandi devraient se réduire à l’Ars somniandi. | | | | |
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| noblesse | | | Le but de l'existence : sur cette terre, bâtir la demeure pour mon âme, qui y descendit Dieu sait d'où. « Amener l'âme à se sentir chez elle dans son exil » - S.Weil. Et puisque mon âme me conjure à suivre mon étoile, l'architecture des ruines, au toit percé et ouvert au ciel, paraît être la mieux adaptée. Mais sur papier, ces ruines seront dessinées sous forme d'une tour d'ivoire, aux vastes souterrains. | | | | |
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| noblesse | | | Mes ruines ne sauraient décorer un paysage ; elles font partie d'un climat, elles sont reconstitution de l'arbre à partir d'une croix ou d'un mât, d'une bibliothèque ou d'une charpente, qui sont, tous, ruine de l'arbre. | | | | |
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| noblesse | | | Qu'est-ce que l'intensité ? - serait-ce l'aboutissement d'une flamme, transmise à la musique pour finir imprimée dans l'âme, sans traces d'objets, d'instruments et de finales ? L'énigme de l'esprit, qui se charge de cette trajectoire, - l'impulsion toujours tragique du commencement : « Le tragique commence avec la ruine de l'imitable » - Lacoue-Labarthe. Le commencement est découverte de tours d'ivoire ; à la fin, une démolition est inévitable ; deux issues possibles : servir de matériaux de construction ou devenir une ruine intouchable, un rêve naissant : « Si tu détruis, que ce soit avec des outils nuptiaux »** - R.Char. | | | | |
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| noblesse | | | Ma vie élémentaire : sur l'eau, bien choisir le lieu avec une bonne profondeur et une bonne hauteur des deux azurs respectifs - le lieu de mon sabordage ; dans l'air - continuer à bâtir mes châteaux en Espagne ; sur terre - vivre dans mes ruines ou souterrains ; dans le feu - apprendre l'art phénicien de résurrection et le traduire en musique. | | | | |
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| noblesse | | | Aucune de mes frontières, en étendue et en profondeur, ne m'appartient, j'y suis un Ouvert ; c'est en hauteur que je n'ai rien à atte(i)ndre, qui ne soit à moi ; Heidegger, dans son oubli de la hauteur, confond horizons et firmaments : « L'horizon n'est nullement rapporté au regard, mais signifie la clôture » - « Aber Horizont ist gar nicht auf Blicken bezogen, sondern besagt den Umschluß » ; quand l'horizon se réduit au temps, qui rend compréhensible l'être, on néglige le firmament, qui est l'espace, demeure ou ruines, du devenir. | | | | |
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| noblesse | | | La sagesse pratique, la sagesse de la vie ou la Lebensweisheit, que cherchèrent à édifier tant de raseurs, n'a jamais existé ; elle ne peut aboutir qu'aux casernes, étables ou Facultés ; il ne peut exister qu'une sagesse du rêve : pour peupler mes châteaux - de soupirs, mes ruines - de souvenirs, mes souterrains - de martyrs. | | | | |
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| noblesse | | | La hauteur de la tour qu'on projette permet de voir nettement ce qu'il y a de grotesque dans ses sous-sols et de pittoresque - dans ses ruines. | | | | |
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| noblesse | | | Tant de plomb est trouvé dans les ailes de l'utopie, que personne ne croit plus qu'elle se relève. Pour lever des meutes, troupeaux ou termitières, la réalité, aux semelles ailées, suffit. L'utopie n'est bonne que pour mieux me clouer au milieu de mes ruines ou pour en tapisser le toit. | | | | |
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| noblesse | | | La culture et la grandeur sont aussi bien dans l'élévation d'édifices que dans l'entretien de ruines ; la rencontre du don d'architecte et du don de chantre, de compositeur et d'interprète ; la conscience que, derrière, se tient le même démiurge : « Tu me fis grand, et tu fais ma ruine » - Eschyle. | | | | |
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| noblesse | | | Danser dans les chaînes, chanter avec des pierres dans la bouche ? - non, mes contraintes, c'est le refus de la marche, me vouant aux immobilités ou chutes, c'est l'acoustique parfaite de mes ruines, où résonnent mes mots inactuels. | | | | |
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| noblesse | | | Le séjour durable de la sagesse s'appelle ruines, où ne mène aucun chemin. Ceux qui réussissent à traîner leur sagesse sur des sentiers battus prennent l'étable, où ils aboutissent, - pour un palais : « Le chemin de l'excès mène au château de la sagesse » - W.Blake - « The road of excess leads to the palace of wisdom » - une illusion d'optique routière et architecturale te fait ennoblir une étable aménagée. L'excès de vitesse, de puissance ou de charge te fera condamner par la maréchaussée ; le déroutage du sage n'est enregistré que par le Juge suprême. | | | | |
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| noblesse | | | La construction gagne en beauté, quand elle cache ses fondations, ce qui ne veut pas dire qu'elle n'en a pas. Ses écroulements précèdent l'emménagement, ceux du vilain lui succèdent. « Tout homme qui m'écoute, sans le mettre en pratique, a bâti sa maison sur le sable » - l'Évangile - là où ne règne que la pratique, on ignore le noble genre de ruines, celles qui, sous le sable, s'accrochent au roc invisible. | | | | |
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| noblesse | | | Deux beaux profils mythiques disparurent des parcours humains - les anges et les rois, les poètes fastueux et les philosophes majestueux. Les logorrhées fangeuses, où rien ne résonne et tout raisonne. Les voies royales ne mènent plus qu'aux ruines et deviennent impasses nostalgiques. « Il n'y a plus de voies royales en géométrie » - dirait Euclide, en songeant à la philosophie. | | | | |
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| noblesse | | | Si « la construction d'une maison est un but et une intention intérieurs » (« Ein Hausbau ist ein innerer Zweck und Absicht » - Hegel), alors des casernes ou salles-machine accueilleront mon œuvre, tout en se présentant comme maisons de l'être. Ma maison aurait dû n'être qu'une contrainte, m'invitant à ne pas trop regarder la terre, à privilégier le ciel et à songer au passé, et l'architecture des ruines s'y prête le mieux. | | | | |
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| noblesse | | | Si je ne suis que ce qui se trouve entre l'horizon et moi-même, j'aboutirai probablement à la platitude ; dans les gouffres tombent, d'habitude, ceux qui suivent leur étoile. « La hauteur, d'habitude, voisine avec l'abîme »* - Pline le Jeune - « Altis plerumque adjacent abrupta ». Et en plus, je serai couvert de bleus et bosses, car tout chemin, même éclairé par mon étoile, est parsemé de pierres d'achoppement. J'aurais dû rester dans le seul lieu, où mon étoile se sente chez elle, - dans mes ruines. | | | | |
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| noblesse | | | Opposer à la banale réévaluation de valeurs - l'entretien de vecteurs (l'orientation géométrique et non pas le portage empirique, la visée, non la pesée), qui orientent les valeurs, vecteurs privilégiant la verticalité. Il ne s'agit pas de substituer aux anciennes valeurs - des nouvelles, ni de changer de lieu, où les valeurs s'ancrent, mais de les projeter sur une belle hauteur, celle, qui permet de reconstituer la tour d'ivoire originelle - au milieu des ruines. | | | | |
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| noblesse | | | La première matérialisation des ruines, en tant que le meilleur refuge d'un adorateur de sa propre étoile, fut peut-être le puits du Bouddha, dans lequel tomba Thalès de Milet, trop attaché à scruter le ciel. | | | | |
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| noblesse | | | Il n'y a plus de chemins secrets, menant vers des trésors ou des illuminations ; je ne dois compter que sur mon étoile, que je suivrai, les yeux fermés, du fond de mes ruines. Ne crois pas trop les prétentieux : « Heureux qui va par une route inconnue à la sagesse humaine, et sans toucher de pied à terre » - Fénelon - la sagesse est une affaire terrestre, accessible même aux misérables, qui s'attroupent sur des sentiers battus, sans toucher de regard au ciel. Le sage est celui qui a la plus vaste collection de plaies, mais qui les lèche mieux que les autres. « Parmi les sages, pas un qui ne soit heureux » - Cicéron - « Neque sapientum non beatus ». | | | | |
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| noblesse | | | La tour d'ivoire, où l'aristocrate se sent surhomme, dès l'origine, n'était que ruine, où le visitent la mouise ou la honte du sous-homme. L'aristocrate est celui qui est capable de mettre le surhomme et l'homme du sous-sol - sur un même axe, intense sur toute son étendue, ou plutôt sur toute sa hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | Plus je cherche, auprès de mes contemporains, le succès de mes meilleures entreprises, plus mesquine sera la démarche de mon esprit et plus humiliante – la chute finale de mon âme. Installe-toi dans les ruines, la seule demeure, où je puisse rester berger du rêve, de l'amour, de la poésie. La force, la reconnaissance, la rigueur sont les valeurs, prônées par ma partie mortelle ; la partie immortelle devrait ne s'occuper que de mon étoile et avoir le courage d'assister à son évanescence et son extinction. Mais ma sinistre époque, en personne de ses professeurs robotisés, proclame, que la seule bonne philosophie consiste à comprendre, qu'une vie de mortel réussie est bien supérieure à une vie d'Immortel ratée. | | | | |
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| noblesse | | | Ils vivent de plus en plus de ce qui calcule et bavarde ; or l'âme n'émet que de la musique, elle n'a pas non plus un langage à elle, elle est un silence évocateur. Et c'est ainsi que les hommes sourds à la musique concluent, que, lorsque nous vivons, nos âmes sont mortes et ensevelies en nous. Compter sur leur résurrection est encore plus bête. N'empêche que leurs voix s'entendent mieux dans des ruines ou cimetières, que j'entretiens seul, que dans des édifices ou autels que j'érige avec les autres. | | | | |
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| noblesse | | | Ma préférence va plus souvent aux ruines, au détriment des chemins, puisque j'ai deux locataires à héberger : le sentiment sédentaire et la pensée nomade, un aveugle et un boiteux, le premier accédant tout de même au regard, le second - à l'humilité. Séparés, ils se prennent pour voyant ou métronome. Je les laisse ensemble : le sentiment-maître apportant des images, la pensée-servante - un contact avec la réalité. L'imaginaire d'Homère, le réel de Byron - se fraternisent. « Dans le domaine du sentiment, le réel ne se distingue pas de l'imaginaire » - Gide. | | | | |
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| noblesse | | | Le moyen sûr de perdre mon rêve, c'est - me battre pour lui, tandis que « le sens de l'existence est de sauver le rêve » - Modigliani. Enfouis tes reliquaires derrière la muraille fissurée de tes ruines, de ta forteresse vide, qui n'attirerait ni conquérant ni agent immobilier ni touriste. « Fais que le rêve dévore ta vie, afin que la vie ne dévore pas ton rêve »** - Saint Exupéry. | | | | |
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| noblesse | | | C'est en position couchée que j'atteins la meilleure hauteur, étoilée de chutes, que la position debout prépare. Être dans la hauteur, c'est être près de la chute. Ovide se trompe de pose : « debout, vouer son regard aux étoiles » - « erectos ad sidera tollere vultus ». | | | | |
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| noblesse | | | Le plus clair de mon temps se passe dans la demeure, bâtie et animée par les autres ; les heures obscures et rares, c'est à dire les meilleures, je les vis dans mes ruines, dont les portes et fenêtres sont condamnées par mes contraintes, et mes moyens m'y ouvrent le ciel, où scintille mon but, mon étoile. Tant de nigauds, n'acceptant pas le monde et refusant d'y bâtir leur maison, continuent d'habiter leurs cellules communautaires. Ce n'est pas par rejet du monde que je me réfugie dans ma résidence secondaire ; dans les deux lieux règne mon acquiescement : au monde de l'esprit divin et à celui de mon âme. Et qu'il est beau, ce rêve du monde, parmi « ses propres ruines, éprouvées par l'âge, mais toujours majestueuses » - Homère. | | | | |
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| noblesse | | | C'est contre le toit percé que je dois diriger mes lamentations, pour garder l'illusion de rester toujours dans ma tour d'ivoire. Cogner ma tête contre les murs et les renverser ne me conduira que dans des ruines encore plus dévastées. | | | | |
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| noblesse | | | Le goût s'occupe de mes contraintes ; et le talent – de mes productions. Le premier me fait don de ruines ; le second fait pousser un arbre. Grâce au premier, je vis dans les ruines ; je rêve en arbre, grâce au second. Les ruines – la virginité (pour mon regard) et la grandeur (pour mes yeux) du passé ; l'arbre – la fécondité des racines, des fleurs et des ombres. | | | | |
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| noblesse | | | Le ton grand-seigneur est impensable dans la science, intenable dans l'art et – indispensable – dans la philosophie, où le savoir et l'intelligence sont des éléments de second ordre ; il y suffit de chercher une entente grandiose entre le bon, le beau et le vrai – un travail de sacralisation et d'adoubement, un travail de prêtre, dans un temple, une tour d'ivoire, une ruine. | | | | |
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| noblesse | | | La hauteur est dans le superlatif, et la profondeur – dans le relatif : toute bonne étoile symbolise une hauteur indépassable, tandis que sous tout fond se trouvent toujours des bas-fonds, et même toute Caverne admet une Caverne plus profonde. | | | | |
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| noblesse | | | L'esprit s'entiche d'idéaux collectifs, l'âme forge son idéal individuel. Les premiers sont en ruines : l'idéal esthétique antique, l'idéal mystique chrétien, l'idéal éthique communiste ; les âmes dépassionnées devinrent stériles et n'enfantent d'aucun idéal ; l'homme moderne hurle au vide, au déclin, à la barbarie, tandis qu'il aurait dû se repentir de l'extinction volontaire de sa propre âme ; mais sa robotisation semble irréversible. | | | | |
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| noblesse | | | Deux cadres, dans lesquels le regard s'exerce – la bibliothèque ou les ruines, les théories ou les théâtres. Explorer, de jour, par la fenêtre, le lointain profond ; chanter, de nuit, par le toit, le haut lointain. | | | | |
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| noblesse | | | Tu es ce que sont tes commencements. À la fin, tout - tes pensées, tes actes, tes rêves - ne seront que ruine. Veux-tu l'être, comme t'y invite Nietzsche : « À la fin tu seras ce que tu es » - « Du bist am Ende, was du bist » ? La seule chose qui comptera à la fin, c'est la consolation, mais qui ne peut provenir que de l'Autre, celui qui te sortira de l'enfer. | | | | |
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| noblesse | | | Tête haute ou âme haute, souvent il faut choisir ou en connaître le lieu le plus propice. « L'homme aux yeux baissés voit mieux le ciel »** - Iskander - « Люди с опущенными глазами чаще видят небо ». Dans les ruines solitaires, l'étoile se donne aux yeux scrutateurs, à travers le toit manquant ; mais dans la rue, elle n'est visible qu'au rêve, du fond des yeux baissés. | | | | |
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| noblesse | | | En quoi les ruines sont préférables aux casernes et bureaux ? - parce que l'arbre peut y pousser (« l'amour est comme un arbre, il continue souvent de verdoyer sur un cœur en ruines » - Hugo). De plus, la vue de mon étoile, à travers un toit percé, met les ruines au-dessus même de la tour d'ivoire. | | | | |
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| noblesse | | | Mon existence a deux composants : vivre dans le réel et rêver dans l’imaginaire, la démocratie des déceptions et l’aristocratie des enthousiasmes, le désespoir irréfutable et l’espérance fantomatique, les horizons trop bas pour l’âme et les firmaments trop hauts pour l’esprit. Tenir au vide de leur intersection ; toute conjonction de leurs pensées ou de leurs désirs menant au désastre de la ruine du sensé ou de la profanation du sacré. | | | | |
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| noblesse | | | Le temps, c'est l'horizontalité même ; mais dans mes ruines, des colonnes abattues arrêtèrent le temps ; je peux m'élancer dans la verticalité de mon étoile. « Les ruines, douées d’avenir, les ruines incohérentes, avant que tu n’arrives, homme comblé » - R.Char – je ne quittais jamais mes ruines, qui, nuitamment, retrouvent la cohérence de son origine, de sa tour d’ivoire, jamais dans l’avenir, toujours près de l’éternité. | | | | |
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| noblesse | | | Certains bâtissent des murs autour de leur solitude ; d’autres se contentent d’ouvrir les portes ou les fenêtres, pour accueillir ou décrire leur époque ; les meilleurs érigent des voûtes, dans leur tour d’ivoire ou leur autel, voûtes au-dessus de leur propre soi et destinées à devenir de vénérables ruines. | | | | |
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| noblesse | | | Le rêve ne peut pas persister sans excitation par le réel ; mais tout réel est déjà au passé (le présent n’a pas de durée), donc le meilleur séjour du rêve, ce sont des ruines, gardant quelques souvenirs d’un passé glorieux. | | | | |
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| noblesse | | | Fonder sur le sable ne fut jamais signe d'une grande sagesse. En premier lieu, le sage créa un bon désert autour de lui ; ensuite, il choisit le mirage comme le meilleur cadre de ses tableaux ; le style architectural, qui s'imposa ensuite à son goût, ce furent les ruines ; et c'est dans leurs souterrains qu'il découvrit enfin l'essence des meilleures fondations, qui se réduisit au sable, seul porteur crédible des souvenirs de la tour d'ivoire. | | | | |
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| noblesse | | | Se faire référencer par des corrélats secrets plutôt que par ses noms ou libellés directs - un besoin aristocratique, l’incognito. Chemin d'accès discret, c'est ce qui est propre aux ruines et aux tours d'ivoire. Plus on est connu, moins on a de chances de garder la hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | L’enthousiasme est bon aussi bien pour accomplir quelque chose de grand que de renoncer à se mêler de ce qui est mesquin. J'aime l'enthousiasme – dans les ruines. Dans les édifices communs – je désespère. L'enthousiasme, avant d'être architecte, est surtout bon pour un travail de sape ou de démolition. C'est pourquoi on lui préfère aujourd'hui - le calcul, la règle et le niveau. | | | | |
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| noblesse | | | C’est dans l’imaginaire que surgissent nos plus belles ruines, là où s’épuisaient nos plus beaux rêves. La ruine est la tragédie du château en Espagne. | | | | |
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| noblesse | | | La destinée des sentiments médiocres, c’est une déchetterie commune ; les grands sentiments se rétrogradent en ruines individuelles, où l’on puisse encore songer aux rêves d’antan, aux consolations, aux retrouvailles avec son étoile. | | | | |
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| noblesse | | | Les murs de ta maison t’isolent du mystère ; le toit t’occulte ton étoile. Tu les démolis, tu restes avec tes ruines, dans lesquelles éclosent tes rêves, fusant vers le ciel. | | | | |
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| noblesse | | | Le rêve admet deux colorations principales – la romantique et la mystique. Ainsi, en m’installant dans mes ruines, j’en reconstitue, dans mon imagination, soit un château d’ivoire soit un temple. « Architecte, j’eusse construit un temple à la Ruine »** - Cioran. | | | | |
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| chœur proximité | | | SOLITUDE : Toute attention portée à la vraie proximité me fait monter vers ma solitude, le seul observatoire à une hauteur, où s'invitent des étoiles. La solitude peut naître du sentiment, que tous me sont trop proches, tandis que je ne cherche un échange qu'avec le lointain. N'élargis pas tes murs, mais rehausse tes toits et approfondis tes souterrains. | | | | |
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| chœur proximité | | | CITÉ : Avoir planté mes ruines loin de la cité me rapprocha des tours d'ivoire et m'éloigna des souterrains. Les forums et les rues collaient à mon épiderme et privaient ma vulnérabilité de sa nudité sacrée. Mais on m'imposa un certificat d'hébergement ; aux yeux de toute cité je devins transfuge, fugitif, tire-au-flanc, ennemi public, horsain ininsérable. | | | | |
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| chœur proximité | | | MOT : Les mots sont de trop, quand une belle proximité se présente. Venue de trop loin, toute cadence prend l'allure d'un hymne sans paroles et presque sans sons. Mais il semblerait, qu'aucun relevé de distances ne remplacera le mot, qui non seulement fut au commencement, mais qui assisterait à la fin, au milieu des ruines des actes et des mystères. | | | | |
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| proximité | | | Le ciel ne doit pas entendre mes pas, si je veux continuer à l'avoir pour compagnon ; si je ne cherche pas à l'illuminer, il m'offrira peut-être mon étoile. Mais si j'en fais le séjour de mon âme, je ne dois pas oublier qu'il est aussi la demeure des dieux morts ; qu'il soit ma haute ruine : « Demeure le céleste, le tué » - R.Char. | | | | |
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| proximité | | | Quand je vois, que Dieu, dans les platitudes humaines, est réduit à un misérable point, sans épaisseur ni amplitude, je regrette le Dieu géométrique des Pères de l'Église : « Dieu, qu'est-il ? Longueur, largeur, hauteur et profondeur » - St-Bernard - « Quid est Deus ? Longitudo, latitudo, sublimitas et profundum » - donc, ni l'œuvre ni l'outil, mais le principe. D'où Ses quatre matérialisations : la longueur de son éternité, la largeur des portes de Ses églises, la profondeur des souterrains de Sa sapience, la hauteur des tours d'ivoire de ceux qui L'auraient cherché. | | | | |
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| proximité | | | La foi ne serait que l'émoi au seuil et le refus des murs, des fenêtres et même du toit. | | | | |
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| proximité | | | Le Dieu, qui est mort, est le Dieu des édifices, des temples, des églises ; le vivant se réfugia sous terre ou dans les cieux déserts, où Il n'est senti que par l'homme du souterrain, ou Il n'est vu que par l'homme des ruines. | | | | |
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| proximité | | | Pascal : la chose la plus proche de l'homme est la souffrance, vénérons-la ; Flaubert : il existe le mot le plus proche de la chose, cherche-le ; Valéry : toute pensée fixe s'écroule sous le regard plus proche, abandonne-la ; Cioran : la familiarité proche dégrade tout, réfugions-nous dans les ruines sans métrique. Sous peu, on se refusera même la proximité avec soi-même. | | | | |
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| proximité | | | La Loi est un édifice, où règne le Mur et l'élection ; le Livre, ce sont des ruines, aux portes inutiles, au toit percé, aux urnes absentes. Les ruines devraient enterrer le souvenir du Mur et garder le souvenir des Pinacles. | | | | |
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| proximité | | | Aucune statue conceptuelle, métaphysique, historique ne résiste à l'explosif critique, que pratique ce kamikaze de raison terrorisante. Pour qui ruines est symbole de la déchéance, le constat est clair : Dieu est mort. Mais si les ruines topiques avaient toujours été ton refuge, ton autel et ton confessionnal, aucun tremblement de terre ne ferait chuter ton idole interstellaire. | | | | |
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| proximité | | | Tenant à mon éloignement de tout réseau routier, dans mes ruines intemporelles, je m'intéresse moins à ceux qui, en regardant en avant, ouvrent des chemins, qu'à ceux qui, en regardant en arrière, remontent aux origines des chemins et en inventent leurs premiers pas. | | | | |
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| proximité | | | Une légende bien naïve, que même Nietzsche entretenait : jadis, il aurait existé des valeurs suprêmes, témoignant de la présence divine dans les affaires des hommes, et qui auraient sombré, suite aux réévaluations nihilistes, et le vide ainsi créé justifierait le constat de mort de Dieu. Ces valeurs n'existèrent jamais. Ce qui est beaucoup plus dramatique, c'est que les vecteurs disparurent, ces porteurs d'élans et d'enthousiasmes, de tours d'ivoire, de temples et de ruines. | | | | |
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| proximité | | | Le lieu des sacrifices, c'est la hauteur, le lieu des autels et des gloires, comme la fidélité sied surtout aux profondeurs, aux lieux des défaites et des hontes. Mais les hommes perdirent ce sens des dimensions divines : « Les hommes, pour ces dieux, disposent leurs tisons non point sur des autels, mais dans des trous profonds » - J.Donne - « Men to such Gods, their sacrificing Coles, did not in Altars lay, but pits and holes ». Qu'il s'agisse de souterrains ou de femmes, trop de fenêtres et pas assez de murs laissent refroidir ma flamme. | | | | |
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| proximité | | | Ce n'est ni salut ni indulgence que visent leurs prières, mais une réussite, et ces prières sont juste bonnes pour être récitées dans une école de commerce. Tout ce qu'apporte la prière est précaire. Munie d'une visée quelconque, elle est même source du mal, pour les plus purs : « En priant quelque chose, tu pries mal ou pries le mal » - Maître Eckhart - « Petens hoc aut hoc malum petit et male ». Je n'imagine une prière qu'aboutissant aux belles ruines et aux défaites glorieuses. | | | | |
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| proximité | | | Les dieux sont étrangement absents, dans nos triomphes terrestres. En revanche, « quand on court de soi-même à sa perte, les dieux y mettent la main aussi » - Eschyle. Pour se trouver dans cette excellente compagnie, il faut non pas courir, ni marcher, mais danser (ne pas suivre Hermès, mais imiter Terpsichore, être un ludion sacré), sans quitter du regard ni sa tour d'ivoire, ni son inexorable ruine, à l'horizon si proche. | | | | |
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| proximité | | | L'ennui, c'est les dieux qui trônent et les nymphes qui rient. Tandis qu'il nous faut des dieux qui chutent et des nymphes qui pleurent. Installer l'Empyrée dans nos ruines. Mais le comble de l'ennui, c'est ne plus avoir de mythes. | | | | |
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| proximité | | | Les regards, dont je parle, ne sont pas mes regards ; je me sens regardé, ce qui me métamorphose ; je deviens théâtral, bien que ce soit par une serrure et non point de la loge royale, que le Spectateur m'épie. La pantomime devient mon art. Ce n'est pas du « courage de l'aigle qu'aucun Dieu ne regarde » - Nietzsche - « Adler-Mut, dem kein Gott mehr zusieht », mais de l'angoisse de la chauve-souris, dans sa Caverne soudainement animée, où elle prendrait ses parois pour un bon miroir : « Je me sens regardé, ce qui est le sens second et plus profond du narcissisme » - Merleau-Ponty. | | | | |
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| proximité | | | Le Dieu miséricordieux et ironique apprécie la fidélité parmi les ruines et le sacrifice de l'édifice achevé. Les dieux vengeurs claironnent leur préférence pour la justice ou l'équité. | | | | |
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| proximité | | | L’âme est la maison de la verticalité – de la hauteur poétique à la profondeur philosophique. Nietzsche pensait l’avoir visitée, puisqu’il avait lu, à l’entrée, l’adresse – l’Âme du monde. Il l’a trouvée complètement vide, ce qui prouvait sa désertion par l’Habitant des Hauts Cieux, le Dieu. Et il proclama Celui-là – mort. Aujourd’hui, il n’y a plus d’âmes, puisque tout gît désormais dans la platitude, aussi bien le devoir du vouloir que le pouvoir du savoir. Il faut quitter la banalité du réel (les ruines) et se vouer à la créativité du rêve (rehaussée par le Créateur inventé). | | | | |
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| chœur solitude | | | ART : Toute production, - d'assurances, de céréales ou d'œuvres d'art - doit être à l'écoute du marché, si elle veut survivre. La surdité du solitaire le condamne à la ruine. Et ne compte pas sur les brocanteurs ou les bouquinistes. L'art solitaire est mort au début du siècle dernier, et le culte hypocrite des défaites artistiques n'est né que de nos jours. | | | | |
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| chœur solitude | | | RUSSIE : Celui qui ne faisait qu'aspirer à rester seul n'avait aucune chance d'y parvenir en Russie soviétique, où viser la solitude, dans son chenil, était aussi mal vu que viser un apparatchik au fusil. La Russie renouera avec son passé, quand elle saura de nouveau produire ses grands solitaires. L'Europe l'y aide en ne fréquentant que ses lèpres et en restant sourde à ses vêpres. | | | | |
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| chœur solitude | | | CITÉ : De faux solitaires dressent leurs tonneaux, soupiraux ou ruines au milieu de la cité. Ils entament des dialogues avec des citoyens mieux logés, pour attirer à soi des regards des badauds. Curieusement, seuls des tyrans condescendaient parfois à en améliorer l'habitat. Le démocrate leur offre le choix entre cigüe et caserne. | | | | |
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| solitude | | | Les ruines, c'est toute construction à toit ouvert, prévue non pas pour un séjour, mais pour une hantise ; même un puits ou un pont peuvent l'être : « Vivre, c'est dresser des ponts au-dessus des fleuves, qui n'existent plus » - G.Benn - « Leben ist Brücken schlagen über Ströme die vergehen ». Hantologie serait le nom, donné par Derrida à ce respect de spectres. | | | | |
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| solitude | | | Je peux être seul sur terre, où je pense et agis, devant le ciel, où je rêve ou prie, dans un souterrain, où je doute ou me confesse. Mes compagnons y sont l'épaule des hommes, le scintillement des astres, le soupir des murs. La vraie solitude : les étoiles, qui s'éteignent, ou les échos, qui se meurent, ou les feuilles, qui se vident. « Que ton arbre soit plein de feuilles, et ton ciel - plein d'étoiles » - Ovide - « Quid folia arboribus, quid pleno sidera caelo ». | | | | |
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| solitude | | | Je pensais me barricader contre mes propres fuites, et je me retrouve isolé des autres, car personne n'a envie d'approcher ces murs peu accueillants. | | | | |
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| solitude | | | L'effet, que produit sur moi la solitude, dépend surtout de ma vision de son architecture : cachot opposé à lumière, bagne opposé à liberté, exil opposé à patrie, ce sont de mauvais axes, le meilleur en est - les ruines gardant le souvenir de la tour d'ivoire qu'elles furent jadis. | | | | |
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| solitude | | | La solitude est un cas rare de coopération harmonieuse entre les corps constitutifs de l'homme : l'esprit la peuple de fantômes, le cœur en réchauffe les souterrains et combles, l'âme l'ouvre aux étoiles. | | | | |
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| solitude | | | Chacun de mes sens a sa solitude ; la solitude de la main : personne à en solliciter la caresse ; la solitude du palais : aucun goût ne partage mes ivresses ; la solitude des yeux : aucun reflet de ma flamme ; la solitude des oreilles : aucun écho de ma voix ; la solitude du nez : aucun flair ne mène à ma hauteur, vers mes ruines. | | | | |
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| solitude | | | Dans la solitude, il faut fuir la sensation du nid ou du cocon, où je puisse lécher mes plaies, - le seul abri digne de la majesté solitaire, ce sont des ruines, gardiennes de mon soi : « Il y a en toi un silence sacré, dans lequel tu peux retourner à tout moment, pour y être toi-même » - H.Hesse - « In dir ist eine Stille und ein Heiligtum, in die du jederzeit zurückkehren und du selbst sein kannst ». | | | | |
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| solitude | | | La tour d'ivoire hantée par l'extase, entrepôt de l'irréparable et de l'irrécupérable, dans la catégorie des ruines, classées monument hystérique. | | | | |
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| solitude | | | Ce n'est pas au ciel que je trouve spontanément la hauteur la plus proche ; elle se présente dans mon souterrain, troué par des soupiraux des profondeurs, et me propose de déménager nuitamment dans ses ruines. « L'homme du souterrain, qui creuse dans les profondeurs, veut garder sa propre obscurité, car il sait, qu'il aura son propre salut, sa propre aube » - Nietzsche - « Der Unterirdische, der in der Tiefe Grabende, will seine eigne Finsternis haben, weil er weiß, daß er seine eigne Erlösung, seine eigne Morgenröte haben wird ». Souterrain, l'âme du château en Espagne ; « l'esprit du château fort, c'est le pont-levis »* - R.Char. | | | | |
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| solitude | | | Je suis d'autant plus seul, que je prends l'habitude de fréquenter l'homme inventé. L'homme des cavernes, l'homme d'une île déserte, l'homme de la terre, l'homme du mot ou du regard sont tous des créatures inventées, auxquelles j'offre mon amitié et ma simplicité. Mais l'homme du forum m'encercle et me rend hargneux, biscornu, compliqué et infiniment seul. | | | | |
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| solitude | | | Sur l'origine citadine et théâtrale de l'anachorèse : on applaudit au tonneau de Diogène et au souterrain de Pythagore, parce qu'ils se trouvent au centre de la cité (et le brave Socrate passe le plus clair de son temps près de l'Agora) – la solitude publique aura un grand avenir ! Le dramaturge devrait ne consulter que le démiurge et savoir recréer l'illusion de la vie, même dans une Caverne de Platon ou, au moins, dans une cabane de Démocrite. Dans l'ordre croissant des idoles de F.Bacon, la caverne précède le théâtre : « tribu, caverne, foire, théâtre » - « Tribe, Cave, Market-Place, Theater ». Même Zarathoustra trahit sa montagne et son arbre, pour s’introduire en forêt et en ville, pour prêcher le surhomme. | | | | |
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| solitude | | | Ma prétendue parenté avec des volatiles ne vise ni aigles ni rossignols ni chouettes. Je me sentirais sien en compagnie de la chauve-souris, à la généalogie douteuse, tenant la tête plus bas que le cœur, surtout dans une bonne Caverne. Sa solitude m'est plus chère que la hauteur de l'Albatros ou même l'ampleur du Martinet aux trop longues ailes (R.Char). Zarathoustra, survolé soi-disant par un aigle portant au cou un serpent, fut myope : vu d'une bonne hauteur, ce serait un corbeau dégustant un ver de terre. | | | | |
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| solitude | | | L'avantage des ruines, face au désert : dans celui-ci je suis tenté par l'attitude stupide ou humiliante - me mettre à prophétiser, scruter les horizons, appeler à l'aide, interpréter les mirages. Les murs de mes ruines répercutent mon hurlement intérieur, et ses échos m'inondent de honte. Et je ne chercherai salut que dans la hauteur d'un toit percé, où j'espère une fine oreille filtrante, refusée aux alcôves et attentive aux grabats. | | | | |
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| solitude | | | La solitude pousse à voir dans toute controverse d'idées une infâme persécution. Il faut savoir, au contraire, la ramener à une anodine dispute de salon, au milieu de mes ruines drapées. | | | | |
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| solitude | | | La célébrité est un baume, que ne renchérit que l'absence de plaies. (« L'obscurité du nom est un bien égal à la souffrance » - Diogène). Je découvris la joie hautaine d'être inconnu à la même époque, où j'enterrai en fanfare ma première caresse non-sollicitée, hurlai de plaisir devant la première métaphore, jaillissant d'une douleur muette, et chassai la dernière idole de mes ruines royales, sacrées par l'Architecte anonyme : « Heureux, qui vit dans l'état obscur, où les dieux l'ont caché » - J.Racine. Vivre ignobilis (méconnu) devint le privilège du nobilis (noble). « Vivre méconnu des hommes et sans amertume - une qualité des nobles » - Confucius. Plaire, c'est appartenir ; réserve-toi à tes semblables, aux meilleurs, même au prix de ta méconnaissance. Et Dante n'a raison qu'à moitié en plaignant ceux qui : « vécurent sans honte ni lauriers » - « visser sanza 'nfamia e sanza lodo ». | | | | |
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| solitude | | | Aucun tremblement de terre n'est à l'origine de mes immenses ruines, mais l'immobilité de mon étoile qu'abaisserait tout toit. Percé, il m'ouvre à la hauteur du ciel ; à comparer avec Confucius : « Ma maison est basse, mais ses fenêtres s'ouvrent sur la profondeur du monde ». | | | | |
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| solitude | | | Dans mon enfance, les horizons se remplissent de choses trop visibles. Peu à peu, je les remplace par des chimères, qui sont mon soi ; et c'est ainsi que se referme, un jour, le cercle de ma solitude, mes ruines. Mais les ruines ont cet avantage acoustique : c'est le seul style architectural qui n'étouffe pas l'écho de mon enfance. | | | | |
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| solitude | | | La première des quêtes de l'homme est celle d'une consolation définitive sous forme d'une image, d'une pensée ou d'une foi, visible et intelligible par les autres, c'est-à-dire d'une idole. À coups d'âge, toute idole se fissure et plonge ainsi tout habitué des forums dans un désespoir. La seule consolation durable réside dans les ruines d'une solitude, où mon étoile m'inonde d'une espérance illisible. « Dum spero, spiro… ». La lisibilité finit toujours par désespérer ; ceux qui ne vont pas au terme de la lecture croient naïvement, que la compréhension console. Consolent les énigmes. | | | | |
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| solitude | | | Ni Muse dehors ni Pygmalion dedans - tel est l'état d'âme du sculpteur de maximes, dans un atelier au toit percé. | | | | |
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| solitude | | | Le seul « terrier du moi » (Kafka - « der Erdbau oder das Einschließen in die eigene Welt des ICHs »), où je puisse encore hurler à mon étoile, sans intriguer les loups ou les polices, ne peut être que ruines, les plus hautes cavernes de l'âme, où, pour tromper ma solitude, j'éviterai l'intrigue d'un labyrinthe et bâtiras un réseau d'intrigues. | | | | |
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| solitude | | | Cultiver l'âtre, au milieu des ruines, mon défi phonétique à l'être (comme le Paraître le fut pour Pyrrhon, le Non-Autre pour le Cusain, le Naître - après Sein und Schein - pour Nietzsche, l'Outre pour Bakounine, comme l'Autre pour Levinas ou le Neutre pour Blanchot). Les contraires logique (le Urteil de Hölderlin), spatial (le néant de Sartre) ou temporel (la Zeit de Heidegger) sont moins chauds et plus ternes. | | | | |
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| solitude | | | Il m'arrive de brûler ma maison (syndrome d'Érostrate), pour, soi disant, la réduire en ruines pittoresques ou en chantier d'une tour d'ivoire, tandis que c'est souvent le seul moyen que je trouve encore pour me réchauffer les mains, qu'aucune main ne frôla depuis si longtemps. | | | | |
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| solitude | | | Placer ma voix dans des ruines est une astuce pour éviter l'incrustation d'un public dans mes acoustiques. L'intensité des récits modernes naît dans des salles. Je n'entends qu'une seule voix d'aujourd'hui, que Bach aurait pu mettre en musique - la voix de Cioran (R.Debray l'entendit dans la voix de Benjamin) Le culte avant-gardiste de la modernité ne vénère que les saisons et les gagnants, - pire ! - que les dates et les chiffres. Les meilleurs écrivains restituent le climat, que ressentent même les arrière-gardistes, les vaincus. | | | | |
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| solitude | | | Tout compte fait, l'habitat écologiquement le mieux conçu, ce sont les ruines. Qui encore peut inviter l'arbre pour se transpercer, la fleur - pour se colorer, le serpent - pour préserver la fraîcheur ? | | | | |
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| solitude | | | La lumière du monde ne me parvient plus, ou mes murs deviennent trop translucides, ou les choses ne traversent plus mon esprit - je quitte la Caverne - et voilà le début de la traversée du désert, de la solitude. Le choix y est triple : chercher la raison des ombres dans le parti pris des choses, inventer le Soleil pour les ombres, m'identifier avec les ombres, rester inconnu ou me mettre à créer mon propre halo. | | | | |
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| solitude | | | Que gagne celui qui est plus intelligent ? - une cellule plus vaste (S.Weil), un souterrain plus profond (Dostoïevsky), des ruines plus hautes (Cioran), un banc des accusés plus étroit. | | | | |
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| solitude | | | La ruine minimale - ta colonne, qui ne fut jamais partie d'un péristyle, qui n'entendit autour d'elle aucun chœur péripatétique, qui n'accueillit que le soupir pathétique de son stylite. | | | | |
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| solitude | | | L'hypocrisie architecturale du solitaire : il fuit la caverne, surpeuplée à son goût ; continue à ignorer fenêtres et portes ; garde le souvenir d'une lumière et des murs ; n'a pour limitrophes que les étoiles et se découvre la mémoire d'une tour d'ivoire abolie, qu'il proclame ruines, si elles en préservèrent l'acoustique : « L'architecture est une musique pétrifiée » - Goethe - « Architektur ist versteinerte Musik ». | | | | |
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| solitude | | | Je sais, que mes ruines sont un fétu de paille comme tout autre outil de salut, mais, contrairement à d'autres genres de naufrage, je n'invente ici ni profondeurs menaçantes, ni courants hostiles, ni voies d'eau imprévues, ni fautes d'astrolabes ; j'en suis le concepteur, le geôlier, l'évadé, le croque-morts. | | | | |
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| solitude | | | Je ne te promets pas « une clé pour des salles inconnues de ton propre château d'ivoire » - « einen Schüssel zu fremden Sälen des eigenen Schlosses » (Kafka), je te montre le charme méconnu de ses souterrains et de ses ruines. | | | | |
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| solitude | | | Il y a du calcul, dans mon acharnement à ne pas quitter mes ruines, elles sont la meilleure antichambre de la mort, meilleure que l'auberge de Cicéron : « Je quitte la vie, comme si je quittais une auberge, et non pas ma demeure » - « Ex vita ita discedo tamquam ex hospitio, non tamquam e domo » ou de Sénèque : « ce corps n'est point un domicile fixe, mais une auberge » - « nec domum esse hoc corpus, sed hospitium ». Et, de jour, j'y loge l'esprit et, de nuit, - l’âme. L’âme ne vit que dans et de la solitude, et l’esprit rejoint la multitude, même après la mort. Ceux qui ne vivent que dans le commun disent : « la vie, qui se maintient dans la mort, est la vie de l'esprit » - Hegel - « das Leben, das sich im Tode erhält, ist das Leben des Geistes ». | | | | |
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| solitude | | | Il y a des solitaires, si imbus de la multitude, que, même dans la solitude, ils se bâtissent des casernes futiles ou des étables utiles. Le style architectural préféré désigne souvent les vrais solitaires : « Il faut faire comme si on était seul. Et alors bâtirait-on des maisons superbes » - Pascal. | | | | |
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| solitude | | | Dans la maison de l'être, quels sont les obstacles ? Le plancher - pour ma stabilité, la porte - pour mon mouvement, les murs - pour ma solitude, le souterrain - pour ma honte, le toit - pour mon rêve. Les obstacles franchis, il ne me resteront que des ruines, bien à moi, et où l'être et le devenir se voient à la hauteur de mon étoile, dont la lumière, nommé langage, se reconnaît aux ombres du Verbe, sans domicile fixe. Le propre des ruines est d'être toujours les mêmes, d'accueillir les ombres du langage, d'être la demeure de l'être : « Éternellement se bâtit la même maison de l'être » - Nietzsche - « Ewig baut sich das gleiche Haus des Seins ». | | | | |
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| solitude | | | Degrés de progression vers l'originalité et la solitude : nous sommes sur la même terre, sous les mêmes cieux, dans la vue des mêmes horizons, avec la même carte routière, avec la même étendue du désir. Et je resterai avec la hauteur de ma tour d'ivoire ou avec la profondeur de mon souterrain. | | | | |
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| solitude | | | Je parle de ruines des lieux, ruines formant mon ciel et mon exil, comme Cioran, qui, en réduisant le temps en ruines, y découvrait l'éternité. | | | | |
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| solitude | | | Tant de dives bouteilles à portée de ma plume, je n'ai besoin ni de tempêtes ni de naufrages, pour me mettre à la rédaction d'un message de détresse ; la chose la plus utile serait un bon bouchon, qui isole de l'océan humain mes mots solitaires, terrestres, aériens ou en feu. Dommage qu'il faille les envoyer vers une profondeur imprévisible, au lieu d'une hauteur prédestinée. | | | | |
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| solitude | | | L'arbre est la ruine de la forêt ; il est la négation, point par point, de « patrie, asile, berceau, nid et tombe qu'est la forêt » - H.Hesse - « Der Wald war Heimat, Schutzort, Wiege, Nest und Grab » ; il est exil, vulnérabilité, bâtardise, chute et renaissance. | | | | |
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| solitude | | | Ils bâtissent ce qu'ils n'habitent pas (leurs bureaux) ; j'habite ce que je ne bâtis pas (mes ruines). | | | | |
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| solitude | | | Sortir de soi par la grande porte donnant sur une voie publique ? - à cette platitude je préfère les hautes ruines de soi, que je puisse quitter par la fenêtre, aux heures de désespoir, ou par le toit, aux heures astrales d'espérance (grâce à l'espérance, Haydn fut capable d'écrire un miserere en allegro !), ou par la dégringolade dans mon souterrain, quand le temps se brise. | | | | |
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| solitude | | | Seule la hauteur préserve la musicalité de la solitude ; toutes les tentatives de l'approfondir ou de l'élargir n'aboutissent qu'au bruit : lorsque je cherche à transformer la solitude d'une île déserte en celle de la mer, la solitude de l'arbre - en celle de la forêt, la solitude des ruines - en celle d'un château en Espagne. | | | | |
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| solitude | | | La vue d'aucun pays ne fait plus battre plus fort mon cœur : Ici, enfin, je suis chez moi ! Il n'y a que l'arbre solitaire, le Delphes béotien ou le Paestum sybarite, bref, de nobles ruines, qui pourraient accueillir mes nostalgies. | | | | |
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| solitude | | | Le souci de la maison de l'être leur est étranger ; ils peuplent leurs plats écrits d'habitants sédentaires et interchangeables, au lieu de soigner le choix de bons matériaux, de bonnes verticalités, de bonnes ombres. « Les symboles - les éléments (feu, eau, vent, terre), les dimensions (hauteur et profondeur), les aspects (lumière et ténèbre) – sont la création d'une œuvre singulière, se confondant avec la métaphore vive » - Ricœur – cette demeure solitaire, à tour de rôle tour d'ivoire ou ruines, accueillera mes rêves de nomade. | | | | |
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| solitude | | | Il faut choisir entre l'arbre, qui chauffe ton regard, et le bois de chauffage, qui t'obligerait de t'enfoncer dans une forêt, même sur des chemins, qui ne mènent nulle part. Entre la solitude de l'œuvre et la solitude du chemin, je penche pour la première - l'œuvre et non pas le chemin ! (Werke, nicht Wege !) - pour parodier Heidegger - ne serait-ce que pour ne pas quitter mes ruines, cernées par des impasses. | | | | |
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| solitude | | | La sensation que ta tour d'ivoire devint ruines naît de l'égale facilité d'y voir une tanière ou un piège. | | | | |
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| solitude | | | Quel rêve - partager le toit absent ! Les communions dans les ruines, le ciel lambrissé d'astres, mettent entre nous - une éternité ; le toit partagé ne fait que nous éloigner dans un espace fermé. | | | | |
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| solitude | | | Pressés par trop de leurs semblables, autour d'eux, les repus font semblant de se donner de l'air et appellent de leurs vœux une bénie solitude ; dans ma solitude maudite, je n'ai que mon souffle, aucun semblable en vue, ni fraternel ni hostile ; les hommes bétonnèrent leurs oasis méga-politiques, avec des bureaux, hôtels et aéroports ; je dois choisir entre le sous-sol, en-dessous d'eux, ou les ruines repoussées en déserts lieux - au-dessus. | | | | |
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| solitude | | | Ce qui est embêtant avec l'écriture, c'est qu'elle crée l'illusion d'un chemin partant de mes ruines nihilistes, coupées du reste du monde, ou bien celle d'un édifice habitable au-dessus de mon souterrain déraciné ; mais peut-être ce ne sont que des métaphores : « Le chemin vers ces «lieux» sans chemins, sous-sol de nos lieux empiriques »** - Levinas. Le déracinement en profondeur fait pousser le nihilisme de hauteur. | | | | |
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| solitude | | | Si je suis intempestif, ce n'est pas parce que je vienne à contretemps ou que j'aille à contre-courant, mais parce que je me dégage du présent commun, pour parler au nom d'un passé personnel, dans lequel devraient se retrouver tous ceux, qui s'extirpent des étables, casernes ou bibliothèques, bourdonnant de révoltes et indignations, et acceptent d'habiter leur caverne ou leurs ruines, porteuses des acquiescements intemporels. | | | | |
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| solitude | | | Les fragiles d'esprit voient dans la solitude une malédiction, les fragiles d'âme - une bénédiction : « Béatitude seule – solitude béate » - (attribué à) St-Bernard - « O beata solitudo, o sola beatitudo ! », tandis qu'elle n'est ni l'un ni l'autre, puisqu'elle est condamnation au silence. J'attendrai l'évasion de mon mot, la complicité d'une oreille compatissante ou le chant de liberté dans mes ruines insonores, en attendant « la musique silencieuse, la solitude sonore » - Jean de la Croix - « la música callada, la soledad sonora ». | | | | |
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| solitude | | | Ce n'est pas de la trace (de la différance ou de la greffe) des autres que j'ai besoin, pour faire résonner mes mots, mais des écrans ou des murs ou des sols, faits de leurs mots, contre lesquels rebondissent, se reflètent ou s'envolent les miens, sans oublier que ce n'est pas à la construction d'un édifice que je me livre, mais à l'entretien de mes ruines. | | | | |
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| solitude | | | Il faut élaguer ta vie comme l'arbre de courte venue : elle en perdra en hauteur visible, on la verra de moins loin, mais elle gagnera en profondeur des racines, en ampleur des ombres, en nouvelles hauteurs ouvertes vers le ciel. Mais pas trop de zèle, pour ne pas arriver à la ruine de l'arbre, à une souche. | | | | |
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| solitude | | | L'état m'intrigue plus que le processus, sinon j'aurais pris le terme heideggérien de ruinance (die Ruinanz), pour apporter du faux dynamisme de rue à mes ruines désertiques. | | | | |
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| solitude | | | La solitude me poursuit, je la fuis, et voilà que je me retrouve dans mes ruines, au fond d'une impasse. Ceux qui commencent par fuir le monde rejoignent des sentiers battus, menant aux cellules mentales, dépourvues de vulgomètres. | | | | |
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| solitude | | | Les pires des philosophes sont des bâtisseurs ; les meilleurs se barricadent dans leurs ruines. | | | | |
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| solitude | | | Quand je me sculpte ou bâtis mes propres ruines, je préfère mes propres pierres d'achoppement ou de touche. Avec celles des autres, même celles qu'on me jette, je construis des étables et casernes, même si je suis le seul à les peupler ou en imaginer un fier piédestal. | | | | |
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| solitude | | | Ce qui aide la bonne voix à ne pas se fondre en chorales, c'est la conscience que ni les oreilles ni les bras des autres ne m'accueilleront, mais ma propre solitude, dont ce sera un retour au bercail. « Mes solitudes sont où j'arrive, mes solitudes sont d'où je pars » - Lope de Vega - « A mis soledades voy, de mis soledades vengo ». De ces efforts, centripète et centrifuge, naît un équilibre, précaire et salutaire, - l'immobilité des souterrains ou des ruines. | | | | |
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| solitude | | | Mon feu ou mes lumières sont, à quelques degrés près, les mêmes que chez la plupart de mes semblables. Seules mes ombres me distinguent des autres, mais elles sont projetées, surtout, vers l'intérieur et n'intriguent donc personne. « On a beau porter dans son âme un feu ardent ; il se peut, que personne n'éprouve l'envie de venir s'y chauffer. Les passants verront juste de la fumée et passeront, sans s'arrêter » - Van Gogh. Quand j'aurai débarrassé mon intérieur de futilités impures, aucune fumée ne profanera mon feu, qui, de mes ruines, bâties à l'écart de tout chemin, pourra tendre vers mon étoile, à travers mon toit percé. | | | | |
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| solitude | | | Le point commun entre les ruines et la tour d'ivoire - ne pas être habitables, être les lieux, où le regard ne se donne qu'au rêve. Il faut « construire à une hauteur, que tu n'es pas capable d'habiter » - Ibsen. | | | | |
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| solitude | | | En troupeau, dès qu'on partage ses angoisses, ses vilenies, ses visions, on accède à la mécanique quiétude d'âme, qu'ignore l'homme des cavernes, l'ermite ou le misanthrope, qui s'y morfond au milieu d'une solitude pleine de honte. Celui qui y échoue comprend, pourquoi dans les grandes villes on meurt, comme on vit, - affairé ou dans une solitude inhumaine, et avec des remords étourdis. | | | | |
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| solitude | | | Le sage se contente de ruines aménagées, renvoie à une généalogie sidérale, vit un exil à portée des mots - ni la maison, ni la parenté, ni la patrie ne sont à lui. | | | | |
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| solitude | | | L'habitué de ses propres ruines a de belles sépultures à portée de ses élans éteints. Aux blasés des salons ou bureaux, il faut des abattoirs, où ils déposeraient leurs plus pures aspirations, bien chiffrées. | | | | |
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| solitude | | | Ni confession, ni sermon, ni épître, ni bonne nouvelle - le mot d'artiste ne peut être qu'un burin de sa propre statue, érigée dans le souterrain de ses ruines hors tout circuit ou culte. Et qu'il n'espère pas qu'on entrouvre son soupirail ou s'agenouille devant son épouvantail. | | | | |
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| solitude | | | Même mes impasses sont munies de panneaux indicateurs, que je n'avais pas mis moi-mêmes. Et d'autres m'aidèrent à m'y égarer. Sans les autres, dans mes buts, je n'érigerais pas de bonnes contraintes. « Qui suit tout le monde fait mal ; qui ne suit personne fait pire » - proverbe serbe. Sur de bonnes vieilles pierres des autres je ferai résonner mes pas non faits. | | | | |
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| solitude | | | Les carapaces, coquilles, piquants font désormais partie d'un paysage urbain ou d'un climat mondain. Les sécréter ne me protégeras pas de l'humiliation d'être reçu en mouton. La solitude et les ruines me permettent de vivre désarmé et vulnérable sous mon étoile. | | | | |
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| solitude | | | Comme, à certaines heures, chacun éprouve la manie de collectionneur, aux autres heures chacun est flâneur. Comme en matière de collections je ne peux exhiber que les défilés de mes débandades, en matière de flâneries j’ignore des galeries, des agoras, des temples, je ne pratique mes flâneries que dans mes ruines, ces lieux où les plus belles découvertes ne se font pas par les yeux mais par le regard, les yeux fermés. | | | | |
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| solitude | | | Rien de moderne dans mes outils, mes buts, mes enthousiasmes. Seulement quelques contraintes : éviter le robot, me méfier des belles idées, fuir l'horizontalité. L'arbre et non pas la forêt – le fond de mes projections ; la formule et non pas le tableau – la forme. Et mes ruines, je ne les entretiens pas, je les érige, telles Modernes Catacombes (R.Debray). Dans les catacombes, s'unissent les solidaires ; dans les ruines, s'unifient les solitaires. | | | | |
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| solitude | | | L'homme du sous-sol gémit un non au sol, qui l'écrase et le renferme ; l'homme des ruines chante le oui au ciel ouvert, qui le libère. | | | | |
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| solitude | | | De château en château, de Bohème en Espagne, - vers les ruines, tel devrait être le parcours d'un regard nomade. Les étapes à éviter, seraient : le forum, la foire, le théâtre. Les meilleurs fondements - le souterrain, le cabanon, la caverne. | | | | |
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| solitude | | | D'un côté - les bureaux rutilants et puissants, élevés sur les ruines des idées universelles ; de l'autre - les ruines des mots personnels, beaucoup plus infréquentables, et d'où s'élève la salutaire impuissance du solitaire. | | | | |
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| solitude | | | Ce qui fut la première matière de la vie ou de l'art - couleurs, musique ou arbre - devint de la matière première pour les adeptes de la mécanique. Quand au meublé on préfère les ruines, à la scie radicale - l'unification vitale, on aime l'arbre, qui, à défaut de s'offrir à la vue des autres, me munira de mon propre regard, aux racines profondes et cimes hautes. L'arbre est ma contrainte, plus précieuse que les buts, avec lesquels il finira par s'unifier. | | | | |
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| solitude | | | Les ruines : un habitat qui peut se métamorphoser en tour d'ivoire, souterrain, bibliothèque ou atelier, et non pas en étable ou salle-machines. | | | | |
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| solitude | | | Ils installent leurs émotions dans les salons de la pensée, dans les chambres de leurs instincts, dans les bureaux de leurs intérêts. Dans mes ruines, j'évite ces privautés avec la vie ; elles connaissent les passages secrets vers les souterrains fermés de la honte ou vers les toits ouverts vers le rêve. | | | | |
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| solitude | | | La solitude ne se brise que vers les toits, par l'envol, ou vers les souterrains, par la chute. Courant ou soupir comme manifestations du souffle, et non front perlé. S'attaquer aux murs est sans espoir : « Le mur sera toujours derrière le mur, que l'on aura abattu »*** - Ionesco. | | | | |
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| solitude | | | Un peu de lucidité suffit pour découvrir, en tout lieu et à tout instant, des abîmes de mon futur ou des ruines de mon passé. Les hommes grégaires font appel au courage, pour échapper à ces visions de solitaires et se débarrasser du vertige de l’abîme et de l’élan des ruines. Le courage, se jouant sur les places publiques, est fossoyeur de la poésie. | | | | |
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| solitude | | | La solitude de l’esprit : mon château en Espagne, pris par tous pour un château de cartes ; aucun fantôme ne le hante ; moi-même, je finis par n’y voir que des ruines. La solitude de l’âme : aucune constellation près de mon étoile. La solitude du cœur : mon incapacité de partager les émotions collectives. | | | | |
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| solitude | | | Les meilleurs chefs-d’œuvre furent produits par des solitaires, vrais ou imaginaires, dans les ruines, passées, présentes ou futures. « La solitude parmi des ruines et des chefs-d’œuvre, me conviendrait » - Chateaubriand. | | | | |
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| solitude | | | Le seul bénéfice que je tirai de la lecture des sages est la résolution de ne pas abandonner ma liberté et ma solitude, puisque aucun ne me surclasse ni en profondeur de l’intelligence ni en hauteur de la noblesse. Quant à l’étendue, elles se ramène, chez les autres, à une mémoire d’éléphant sur les parcours des sages d’antan. Chez moi, elle se manifeste dans des ruines du rêve (où gît l’art millénaire expiré) ou dans le large réel (qui ne promet que des naufrages). | | | | |
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| souffrance | | | Le désespoir n'est pas un sacrifice à ce que nous aimerions être. Il est, plutôt, le lieu de sacrifice, d'où s'élève le mieux ce qui pèse le plus : notre angoisse ou notre honte. Toutefois, en état exalté, il vaut mieux visiter les ruines que les temples. Dans les ruines, la souffrance aide à révéler le rang des hommes. | | | | |
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| souffrance | | | Mes rêves ne se sont jamais tenus debout, et mes ruines ne sont pas des ruines des idéaux (dans lesquelles se vautrait le jeune Cioran), elles sont le seul écrin à l'abri des appétits du chaland mesquin - de toi, fat ou calculateur. Je préfère l'habitude de mes ruines à : « Ils vivent dans des ruines de leurs habitudes » - Cocteau. | | | | |
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| souffrance | | | La ruine, c'est l'aboutissement de la chaîne anti-historique : la tombe, la croix, le caducée - le ver, le vautour, le serpent. Et au bout : la chauve-souris ou la marmotte, les seules qu'on reconnaisse aujourd'hui ex ungue leonem, dans des bestiaires paradoxaux. | | | | |
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| souffrance | | | Les plus belles plumes prônent le style sec. Pour ne pas moisir, au milieu de ta prose jadis larmoyante, n'occulte pas, mais sculpte ta larme. Sors-la du souterrain et peuples-en les ruines. Et que ton style devienne regard : « Le style est une manière absolue de voir les choses » - Flaubert. Avoir du style, c'est orienter le hasard et dominer la routine par une expression magnétisante. | | | | |
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| souffrance | | | Plus je souffre dans ce monde, plus j'aspire à en être libéré, plutôt que d'y être comblé. Pour un homme hérissé de plaies, tout attouchement du monde est collision ou blessure. Et je ne trouverai meilleur tampon que les murs écroulés des ruines, hantées par le souvenir de mes semblables. | | | | |
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| souffrance | | | La vraie souffrance est incompatible avec le bras levé et l'arène : le « souffrir est un pâtir pur » (Levinas). Elle devrait loger dans une haute tour d'ivoire aux souterrains profonds ; une fois hantée par le passéifié, elle se métamorphoserait en ruines futuristes. | | | | |
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| souffrance | | | Le chagrin sert de matériaux aux soubassements des châteaux royaux du mot, dont les ruines en gardent l'écho et l'héritage. « Rien au monde n'est plus permanent que le chagrin, rien de plus durable qu'un mot majestueux » - Akhmatova - « Всего прочнее на земле - печаль и долговечней - царственное слово ». | | | | |
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| souffrance | | | J'adhère à cette certitude : un contre tous, tu ne peux pas avoir raison, et voilà qu'un doute paralysant me gagne : non seulement tu ne serais pas le meilleur, mais aucune lance ne se croiserait avec la tienne. Et je finirai par bâtir ma propre arène qui, faute de panaches et de dames, ressemblera de plus en plus à une ruine. | | | | |
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| souffrance | | | J'assure l'auréole et la hauteur d'un beau sentiment, si j'en célèbre le deuil, au moment même, où il serait tout près d'atteindre son sommet : « La sagesse, une aide spirituelle au travail de deuil »** - Ricœur - l'aide, qui consiste à transformer en sacrifice rituel ce qui n'est qu'un trépas, programmé, pénible et anonyme. L'avantage cérémoniel des ruines - la facilité d'y installer un autel, sans craindre l'asphyxie. | | | | |
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| souffrance | | | La démence ou la platitude, deux terribles issues pour celui qui se dévoue à la construction. Je cherche à me sauver dans un édifice à épreuve de ces deux fléaux, et je me retrouve prostré dans les ruines hérissées de raison. | | | | |
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| souffrance | | | Dans tout écrit, on peut deviner le lieu d'écriture, le style architectural de sa demeure. L'écriture des ruines ravive un passé maîtrisé, où elle recrée des tours d'ivoire ; elle est consciente de la débâcle finale de tout édifice, dédié à la grandeur ; elle se moque de nos murs, de nos portes, de nos fenêtres et même de nos sous-sols. | | | | |
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| souffrance | | | Face à l'épreuve de la souffrance, la vie et l'amour trouvent les répondants opposés : ce que la vie y perd en hauteur et lumières, l'amour en gagne en profondeur et ombres. Épave laminée ou ruine illuminée. | | | | |
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| souffrance | | | Personne n'échappe à la tentation de peindre la terreur du Jugement Dernier : le médiocre - pour réciter celle de l'implacable Vengeur, le profond - pour claironner, ex cathedra, celle qu'il voue lui-même à ses semblables, le hautain, enfin, pour vivre celle qu'il s'inflige à lui-même, au fond de ses ruines, sur un banc d'accusés. | | | | |
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| souffrance | | | La tristesse et les éléments : elle rend languide l'air que je respire (« L'air même, aujourd'hui, porte l'odeur de mort » - Pasternak - « В наши дни и воздух пахнет смертью »), elle me submerge par toute sorte de liquides (« Toutes les eaux sont couleur de noyade » - Cioran), elle enterre ce qu'il y a de solide en moi. Elle doit cette misère à la perte du quatrième élément, du feu, qui réduit la tristesse en cendre ou en braise, pour ennoblir les ruines ou pour chauffer le sous-sol. | | | | |
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| souffrance | | | Sur le fond de la réussite monumentale du monde, peindre la forme, en miniature, de mes désastres ; dans la pose du vaincu, vaincre le monde triomphant ; le matériau le plus propice, pour faire entendre ma musique de hauteur, est le silence des chutes ; même si je ne trouve pas de ruines à portée de ma plume, il faudrait en inventer, pour en aimer les murs nus, les toits translucides et l'acoustique paradoxale. | | | | |
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| souffrance | | | Que le ciel, de temps en temps, s'effondre, est fatal, puisque une mort le frappe ou un amour cesse de lui apporter son soutien. Le vrai problème, c'est qu'il faille, dans ces cas, recommencer à faire semblant de vivre. « Il faut se remettre à vivre, que le ciel même s'écroulât de nouveau » - D.H.Lawrence - « We've got to live, no matter how many skies have fallen ». Ce qui aide un peu, c'est, au moment du désastre, avoir pour demeure les ruines, au contact avec le ciel et m'épargnant un déménagement pénible vers des lieux, plus proches des cimetières. | | | | |
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| souffrance | | | Les ruines sont un excellent refuge pour la plupart des misères ou des jouissances humaines. Mais il faut un rêve ou un amour, pour se passer de toits, se croire dans un château ou sur une étoile, se prendre pour des naufragés heureux. « La vie ne semble souvent qu'un long naufrage, dont les débris sont l'amitié et l'amour » - G.Staël. | | | | |
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| souffrance | | | Pas de lumière, extérieure à moi-même, qui délimiterait les lieux de mon naufrage. Aucun phare ni fanal de ce siècle caboteur, mais de hautes étincelles d'un feu, qui crépitait devant ma caverne. | | | | |
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| souffrance | | | On récuse la mue et appelle de ses vœux - la résurrection : une raison de plus de ne pas vivre de mon épiderme et faire croire aux croque-morts que mes ruines truffées d'échappatoires, c'est mon tombeau. | | | | |
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| souffrance | | | Une astuce désespérée du raté : placer ses défaites dans de basses cuisines ou dans des étables, tandis que les plus fracassantes se produisent dans les lieux les plus respectables - dans les souterrains. | | | | |
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| souffrance | | | Plus mon édifice est délicat, plus sa vie est brève. Et je finis par goûter l'infini de l'instant au milieu des ruines originelles. | | | | |
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| souffrance | | | Les ruines sont un refuge idéal pour ce qui aspire à l'immortalité décorative. Maintenir debout ce qui ne peut garder sa noblesse que couché, c'est de l'empaillage sans grâce. « Ce qui, en toi, refuse de mourir est indigne de vivre » - G.Thibon. | | | | |
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| souffrance | | | Si la citadelle humaine est sans murailles, face à la mort (Épicure), elle s'entoure de murailles à escalade banale, face à la vie. Elle devrait disposer de souterrains secrets, menant vers une ruine hors murs, où se sauvent des vestiges immortels. Plus je gagne en maturité, plus de sécurité et de familiarité m'offrira cette résidence secondaire : « La mort t'accompagne au milieu de la vie » - proverbe latin - « Media vita in morte sumus ». | | | | |
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| souffrance | | | Leurs souffrances surgissent à leur réveil (après leurs rêves de réussites) ; la vraie souffrance accompagne et anime le rêve (se déroulant au milieu des ruines et des chutes). | | | | |
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| souffrance | | | La consolation est un objectif commun et de la comédie et de la tragédie : la comédie est affaire de l'esprit, espiègle et profond, et la tragédie – celle de l'âme, nostalgique et haute. La comédie se narre, et la tragédie se chante. La tragédie, c'est le regard fidèle, pur et lyrique, sur ce qui n'avait peut-être jamais existé, tels l'amour, le talent ou la tour d'ivoire imaginaires, vécus dans les ruines bien réelles. | | | | |
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| souffrance | | | Le philosophe doit être architecte ou musicien, mais sur un registre paradoxal : pour rendre habitables les ruines, où se réfugient nos amours, nos talents et nos espérances, et pour traduire tout bruit du réel dans une musique du conceptuel ou du verbal. En philosophie, tous les édifices et toutes les proses, privés de souffrance et de mélodies, s'écroulent et s'aplatissent, sans laisser ni ruines ni échos. | | | | |
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| souffrance | | | En quittant la vie, il ne faut pas claquer furieusement la porte, ni même s'accrocher à la fenêtre, pour jeter un dernier regard sur le paradis terrestre, - non, il faut tourner l'âme vers ce toit imaginaire, d'où reste visible l'étoile de ton enfance. L'entretien de tes ruines facilite cette pose de fidélité et de sacrifice. | | | | |
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| souffrance | | | C'est la nature de mes ouvertures au monde, qui détermine le genre de la souffrance, qui, inévitablement, s'en ensuit. L'avantage des ruines, par rapport aux forteresses, phalanges ou immeubles, est que les ouvertures les plus dramatiques – par la porte ou la fenêtre, l'action ou la contemplation – me sont interdites ; il ne me restent que le toit imaginaire ou un souterrain réel, pour prier mon étoile ou avaler mes remords. Les résurrections ne se produisent pas dans les platitudes collectives, mais aux cieux vides ou dans les tombeaux vidés. | | | | |
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| souffrance | | | Que je vise mon étoile, des fauteuils ou des podiums, un jour je me trouverai à leurs pieds. Où veux-je que ma chute m'attende ? M'effondrer d'épuisement, à la fin, m'essouffler d'ennui, dans un parcours sans fin, inclure ma chute dans le fondement même de mon commencement ? Ce dernier choix suppose, que ma demeure soit une haute ruine. « Le fond de la chute se trouve d'abord dans la grandeur du commencement » - Heidegger - « Der Grund des Einsturzes liegt zuerst in der Größe des Anfangs ». | | | | |
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| souffrance | | | Le pays de la raison et du sentiment est traversé par trois sortes de chemins : ceux du vrai, animés par les destinations, qui, irrémédiablement, porteront le nom de désespoir ; ceux du bien et du beau, vivant des commencements ou des parcours, débouchant sur les ruines ou les impasses, mais accueillant l'espérance. L'espérance – la fragilité du beau ou du bon triomphant de la solidité du vrai. | | | | |
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| souffrance | | | Les ruines : errance immobile, nomadisme des yeux et sédentarité des pieds. À l'ombre du drapeau blanc flottant sur l'ex-tour d'ivoire, après la capitulation des bras. « Une capitulation est une opération, par laquelle on se met à expliquer au lieu d'agir » - Péguy - mauvais dilemme ! Non seulement ne pas combattre l'adversaire indigne, mais ne pas chercher à le comprendre - comprendre la débâcle, digne et anonyme. | | | | |
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| souffrance | | | L'étincelle paraît être la seule évocation artistique de la lumière : la hauteur de son éclat, le pathos de sa mort, la profondeur des ténèbres, qui l'accueillent et l'ensevelissent. Le scintillement devrait être réservé au regard qui s'émeut, plutôt qu'aux yeux qui contemplent. L'éclairage convient aux salons et laboratoires, mais dévalorise les ruines, lieu idéal de nos écritures et de nos lectures. | | | | |
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| souffrance | | | Faire taire toute déploration, qui perdrait en intensité si, d'aventure, j'accédais à une chaire universitaire. La déchéance est l'impossibilité de descendre au niveau de l'homme des cavernes. | | | | |
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| souffrance | | | L'espoir d'un martyre réussi - source de la vulgarité au second degré. Tout calvaire doit mener à la ruine de ta tour d'ivoire. Le souterrain est l'autre voie de salut, sur laquelle se posera ta tour, avant d'atteindre le grade honorable de ruines. Dans celles-ci, on pétrit l'homme immobile ; dans les sous-sols, on subit le remue-ménage des hommes. | | | | |
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| souffrance | | | Pourquoi les ruines ? - pour avoir sous les yeux la tour d'ivoire, la bouteille de détresse et la cendre. | | | | |
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| souffrance | | | Un jour je m'aperçois, que l'oreille a trop de place dans ma soif éthique de pureté ; je découvre, que la soif optique est plus inextinguible, et je m'écroule auprès de la fontaine du regard, fontaine devenue ruine, fontaine réveillant une soif mortelle et un besoin de survie, à travers des mots ou des notes. | | | | |
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| souffrance | | | La philosophie, c'est la danse et non pas la marche, la hauteur active et non pas la platitude passive ; elle voue le regard hautain aux ruines et les pas profonds - au souterrain. Même l'austère Hegel voyait en philosophie « une vénérable ruine, que la raison choisit pour demeure » - « eine ehrwürdige Ruine, in der sich der Verstand angesiedelt hat ». | | | | |
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| souffrance | | | Je vois mon écriture comme abri d'un rêve agonisant ; j'aboutis à l'architecture des ruines comme seul cadre pas trop étouffant ; et, en fin de parcours, j'apprends, que même les ruines pourront être reluquées comme une marchandise. Comme le devinrent la montagne et l'arbre, après la tour d'ivoire. | | | | |
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| souffrance | | | Ma demeure, ce ne sont pas des catacombes, mais les ruines, puisque la vie, et non pas la mort, y reçoit le passé, y rêve le présent, se fiche du futur. Les catacombes sont tournées vers la profondeur du désespoir ; les ruines se vouent à la hauteur de l'espérance. | | | | |
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| souffrance | | | Les bonnes ruines ne sont ni affaire de délabrement, ni même de construction, mais de projection. Non pas sur le sol réceptif, mais sur le ciel adoptif, que des toits solides cachent et des sous-sols fiévreux font découvrir. | | | | |
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| souffrance | | | J'étouffe en ce monde, car dans ses souterrains ne se cache plus aucune vraie souffrance et sur ses toits ne retentit plus aucune vraie prière. J'étouffe au milieu de leurs fenêtres et portes, alcôves et salles-machines. La vraie souffrance, je ne la dois qu'à moi-même : « Les épines que j'ai cueillies sont celles de l'arbre que j'ai planté »* - Byron - « The thorns which I have reap'd are of the tree I planted ». | | | | |
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| souffrance | | | Mes ruines sont ce raccourci des situations-limites, où réussit le monde et échoue ma liberté. Le lieu des illuminations par l'échec (« Erhellung im Scheitern » - Jaspers ; « the happy failure » - Melville). | | | | |
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| souffrance | | | De jour, toute tour d'ivoire est profanée par la visite des badauds, voisins ou plombiers ; de nuit, les ruines sont indiscernables des déchetteries ; ma demeure doit changer d'architecture aux crépuscules et aurores, si je veux la hanter et non pas habiter ; la hantise suit l'axe de l'espérance : espérer, au milieu des ombres de la Tour, et désespérer, dans la lumière des Ruines. | | | | |
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| souffrance | | | L'arbre de vie, réduit aux seuls tronc, branches et sève (Lulle), est juste bon pour représenter un tout-à-l'égout. Que faire des fleurs et surtout des feuilles mortes ? Le corail de Darwin n'en rendait pas compte, en tirant vers la profondeur ce dont la raison pourtant fut dans la hauteur. L'arbre du savoir ne mène qu'aux vastes forums ou à la forêt profonde ; j'aime surtout l'arbre de l'homme solitaire, à hauteur de ses ruines. « Dans l'arbre de vie tout n'est que douleur » - K.Léontiev - « Всё болит у древа жизни ». | | | | |
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| souffrance | | | Plume à la main, que nous soyons mouton ou hyène, nous donnons tous dans le genre geignant. Me livrer à cet exercice si commun m'horripile. Et est-ce bien original que d'être heureux parmi des pages en ruines et si malheureux en dehors ? Est-ce une bonne excuse que de bâtir mes réquisitoires dans les nues, sans rapport aucun avec le fait divers ? | | | | |
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| souffrance | | | Un idéaliste (G.Marcel) sermonne : le désespoir est possible ; un matérialiste (Comte-Sponville) marmonne : le désespoir est nécessaire - tant que vos fichus désespoirs s'enveloppent en catégories logiques, ils agissent comme somnifères ! Qu'un espoir sans raison, mais emballé en belles métaphores, m'est plus précieux, pour me tenir éveillé au milieu des ruines ! | | | | |
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| souffrance | | | À nos quatre hypostases - homme, hommes, sous-homme, surhomme - correspondent quatre éléments – air, terre, eau, feu ; et leur demeure commune, où ils pourraient ruminer leurs défaites respectives, seraient les ruines. Icare, Antée, Odysseus, Prométhée, au bord de mer, s'occupant du feu du phare, humiliés par la pesanteur de la terre et par la grâce de l'air. Consoler les naufragés par la hauteur du feu. | | | | |
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| souffrance | | | Jadis, choisir pour demeures les ruines de l'incurable fut un défi à l'hôpital et au cimetière. Aujourd'hui, elles s'opposeraient aux salles-machine stérilisées. | | | | |
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| souffrance | | | Le seul endroit, où la pierre philosophale me paraît être à sa place, est une ruine. L'écriture des ruines est la seule à pouvoir consoler ou munir notre habitat de quelques signes d'éternité. | | | | |
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| souffrance | | | Habiter son chagrin ou le réduire à l'état de ruines. Nostalgie et mélancolie, face au ciel, plutôt que routine, face aux horizons. | | | | |
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| souffrance | | | Ils cherchèrent à rabaisser l'angoisse à l'état de souci et terminèrent, par inertie, dans la routine. Les ruines, cette maison ouverte de l'angoisse et de l'enthousiasme, se modernisèrent, pour devenir morne maison aseptisée du calcul. La nuit ne devient claire que grâce au néon. | | | | |
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| souffrance | | | Si ma demeure n'est meublée que de vestiges, si la souffrance y a une place d'honneur et le bonheur ne me vient que de ma communication avec les astres, je pourrai appeler mon séjour - ruines et écrire à son entrée le mot de Diogène : « Pauvreté demeure ici. Que le malheur n'y entre pas ». | | | | |
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| souffrance | | | La consolation, dont je parle, n’est pas un refuge, offrant toit et chaleur, mais des ruines, hantées par des fantômes, instantanés, ardents et fraternels. Gémissement, tourné en chant du cygne. | | | | |
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| souffrance | | | La vraie consolation n’est ni morale ni rationnelle, mais mystique : une belle foi se transformant en une idolâtrie résignée, aux rituels ne demandant ni murs ni autels, dans des ruines, ouvertes aux étoiles, éteintes pour les yeux, mais renaissantes pour la mémoire du regard. | | | | |
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| souffrance | | | Le lieu le plus naturel de la consolation paraît être des ruines (d’un rêve, d’un amour, d’une ambition). Mais elle peut être vécue comme une fête. Les ruines sont un néant, à la place de ce qui fut vécu comme inaugural, majestueux ou sacré. « Les plaisirs de la jeunesse, reproduits par la mémoire, sont des ruines vues au flambeau »** - Chateaubriand. | | | | |
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| souffrance | | | L’âme de châtelain doit persister dans les ruines de l’esprit. Elle se nourrit de ton regard, fidèle à ton étoile inextinguible ou réanimateur de ton étoile éteinte. Que l’esprit garde les sous-sols solides et que l’âme aspire au scintillement fragile au milieu des ténèbres. | | | | |
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| souffrance | | | Quand l’usure par le temps réduit tout, irrévocablement, aux traces, ombres, poussière, il ne restera à la voix de ton âme que de chanter ces vénérables ruines, aux rêves ensevelis. « Tout, sauf ton esprit et ta lyre, se disloque et se désagrège » - Ovide - « Membra iacent diversa locis, caput lyramque excipis ». | | | | |
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