| action | | | Le stratagème d'aboulique : fouiller dans les significations du problème au lieu d'en tâter la solution. Le stratagème de radoteur : renversé par un juste problème, se réfugier dans un faux mystère. « On met son honneur non pas dans l'inaction, mais dans le mystère »* - Shakespeare - « Their best conscience is not to leave't undone, but keep't unknown ». | | | | |
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| action | | | L'inaction, contrairement à l'action, ne prouve rien (et c'est là son titre de noblesse). Elle indique, par omission, ce à quoi nous refusons le droit de nous exprimer ou de nous représenter. « Ce qui est fait, même un sot est capable de le comprendre »** - Homère. Le vrai artiste comme le vrai scientifique, Homère ou Newton, valent surtout par le mystère de leurs commencements. | | | | |
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| action | | | Dans l'Eucharistie on reconnaît deux beaux symboles : l'ivresse et la nourriture célestes, mais les hommes les réduisirent, hors tout mystère, à l'ivresse de l'action et de l'argent, aux nourritures terrestres. « Rien de moins dionysiaque que l'acte »*** - Lacan. | | | | |
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| action | | | Dans la sphère des idées, comme dans celle des actes, leur portée est souvent mesurée par ce qu'on n'a pas fait. La métrique des forces inemployées. Selon S.Weil, ceci s'applique non seulement au mystère, mais aussi au problème : « Quoi de plus sot que de raidir des muscles à propos de la solution d'un problème ». | | | | |
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| action | | | Au théâtre du monde, il n'y a plus de barrière entre la scène et la salle, entre le spectateur et l'acteur ; tous les hommes devinrent acteurs. Ce n'est plus pour illustrer une merveille que se déclenche deus ex machina, mais bien pour tester une machine de plus, en absence de spectateurs. Une méta-tragédie : la disparition non pas des héros, mais du chœur lui-même. | | | | |
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| action | | | Le but peut devenir beau, si l'on ne voit pas les moyens pour l'atteindre. La vue des moyens le rend mécanique ! La vraie noblesse est sans moyens ; elle est la paternité des contraintes qu'on s'impose (sibi imperiosus - Horace). « Ce qui est permis est vil » - Pétrone - « Vile est, quod licet » (évidemment, pour Jovi, non bovi). Tout bon problème contient ses solutions, mais ce n'est pas le moteur d'inférences qui en résume la hauteur. | | | | |
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| action | | | Je reste avec les solutions - je fais du sur place ; je me tourne vers les problèmes - je progresse (« les problèmes naissent, quand on avance » - Chesterton - « progress is the mother of problems ») ; j'aspire aux mystères - je les découvre dès que je m'adonne à l'immobilité complice. | | | | |
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| action | | | C'est en surmontant la fatigue vitale (Lebensmüdigkeit) que Nietzsche espère descendre jusqu'au problème vital (Lebensaufgabe). Oh combien plus prometteur est de céder à la puissance vitale pour monter vers le mystère vital ! | | | | |
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| action | | | La liberté est hésitation et hasard ; c'est pourquoi mon acte, mon sentiment, ma pensée ne sont pas moi, mais de moi. Le moi mystérieux ne se réduit à rien de connu ; il est ce que l'inspiration est pour le poète. Il est la source de la création, qu'on pourrait appeler méta-savoir : « Le savoir se confond avec la poésie du soi absolu » - Schelling - « Die Wissenschaft löst sich in der Poesie des absoluten Selbst ». | | | | |
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| action | | | Horrible et absurde, avec de telles épithètes le sot affuble et accable la vie, pour justifier les miasmes de son action ; le sage applique les mêmes – aux prémisses de la beauté et du rêve, pour rendre encore plus mystérieux son enthousiasme et son admiration. La vie de l'esprit, la vie sociale, est trop pleine de sens et de transparence ; la vie de l'âme, la vie artistique, offre un vide béni, où doit retentir la musique, insensée et impénétrable. | | | | |
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| action | | | Mon esprit et mes jours décrivent les cercles : mystère - problème - solution - mystère et regard - désir - action - réflexion - regard, mais mon âme éternelle ne doit faire escale que dans le mystère et le regard, dans l'intensité et le visage ; le reste ne fera que contribuer à l'éternel retour du même. Mais ce même est hautement sélectif ; ne méritent mon intensité que les choses dignes de mon désir, choses sélectionnées par mes contraintes volontaires. | | | | |
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| action | | | On maîtrise la solution, on comprend le problème, on vénère le mystère - le bon sens consiste à ne pas se tromper de verbe, dans cette hiérarchie. « Pour comprendre un problème, il vaut mieux se libérer du désir d'en avoir la solution »** - Bhagavad-Gîtâ - le désir a partout sa place, il est dans la volonté de franchir les frontières entre ces trois espaces intellectuels, plus que dans le séjour dans l'un d'eux. « Ne sont désirables que les activités, qui ne recherchent rien en dehors de leur pur exercice » - Aristote - par exemple, l'art du retour du fruit à la fleur. | | | | |
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| action | | | Je voudrais réhabiliter la méta-action, l'action sur la volonté, visant la puissance, le commandement et la maîtrise de noumènes, inexistants et mystérieux, et professant une certaine indifférence face aux phénomènes, problématiques et criards. | | | | |
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| action | | | Pour qu'on comprenne ce que j'entends sous faiblesse, je dois postuler, que tout passage à l'action relève de la force (et non pas de la faiblesse comme le prétendent les sages oisifs) ; la faiblesse est l'oreille, qu'on prête à l'appel du soi inconnu, mystérieux et fascinant, intraduisible ni en mots, ni en actes, ni en système. On peut en dire ce que de Maistre dit du monde, qui serait « un système de choses invisibles manifestées visiblement ». | | | | |
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| action | | | Produire et créer, le travail et l'inspiration, les moyens problématiques et les commencements mystérieux, l'opposition entre ces deux manières de vivre est une fatalité irréconciliable. « L'âme se dessèche chez l'homme qui agit, mais l'homme qui crée sa personnalité (ou son mot ou son rêve) perd tout intérêt pour l'action »** - Prichvine - « Делая, человек становится бессердечным, а создавая личность (слово-сказку), теряет интерес к действию ». | | | | |
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| action | | | Aucune imitation humaine de l’œuvre de Dieu n’est possible, puisque celle-ci ne concevait que des miracles et des mystères, tandis que toute œuvre humaine, même mystique, ne produit que des problèmes et des solutions. Mais il y a un parallèle incompréhensible entre l’extase (prévue par Dieu) devant la beauté érotique du corps et l’extase (réservée aux esprits nobles) devant la beauté romantique de l’âme. Seul un rêveur peut s’inspirer des merveilles de la c(C)réation. | | | | |
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| action | | | L'existence, c'est ton action (ou l'inaction, le rêve), et l'essence, c'est ta capacité de sentir et de penser. De tous les temps, la bonne précédence fut accordée à la seconde, ce que résume le cogito cartésien. Il fallut attendre Marx, avec son action collective, ou Sartre, avec son rêve individuel, pour proclamer l'inverse. « Il n'y a pas de nature humaine, puisqu'il n'y a pas de Dieu, pour la concevoir » - Sartre – mais c'est refuser le mystère, puisqu'on n'en voit pas la solution ! | | | | |
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| action | | | On peut être obsédé au même point soit par des solutions (les moutons), soit par des problèmes (les robots), soit par des mystères (les poètes). « La tâche du philosophe n'est pas du tout la résolution de problèmes, mais la peinture d'une vie, surchargée de mystères et de problèmes »** - Chestov - « Дело философов вовсе не в разрешении проблем, а в искусстве изображать жизнь как можно более таинственной и проблематичной » - surtout, de mystères de la souffrance et de problèmes du langage. | | | | |
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| action | | | On communique avec le bien par deux canaux : par l'action, qui cherche à nous procurer une paix d'âme, ou par la conscience, dans les deux acceptions du terme : la conscience intellectuelle, qui vénère la source mystérieuse du bien et constate l'impossibilité de la faire couler jusque dans nos mains, et la conscience morale, qui nous laisse dans l'inquiétude et la honte. | | | | |
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| action | | | Le sage préfère le mystère à la solution, reconnaît que ses paroles n'épuisent ni la merveille de ses rêves ni celle du monde, ne passe à l'action qu'acculé par l'indifférente nécessité. À comparer avec les matérialistes : « La sagesse a trois applications : choisir de bonnes solutions, parler sans faute, agir comme il faut » - Démocrite. | | | | |
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| action | | | Le même soupir chatouille toutes les lèvres : le technicien le traduit en solutions, le journaliste le représente en problème, le poète l'interprète en mystère. | | | | |
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| action | | | Dire que la vie est une permanente résolution de problèmes, c'est soit une anodine, précise et indéniable observation, quand on se limite au cerveau, soit une infâme profanation du mystère de la vie, quand on résume ainsi l'homme tout entier. | | | | |
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| action | | | La vie est un jeu minable (champ d'expérimentations, théâtre, prison…) - on commence par ce choix de coordonnées et l'on bâtit par-dessus une géométrie. La vie est un miracle ineffable, qu'il faut conter, en chant et musique et non compter, en champs et rubriques ! Être saisi plutôt que saisir, et Einstein n'a raison qu'à moitié : « C'est même le but de toute activité intellectuelle : transformer un 'miracle' en quelque chose qu'on puisse saisir »*** - « Es ist ja das Ziel jeder Tätigkeit des Intellekts, ein 'Wunder' in etwas zu verwandeln, was man begreifen kann ». | | | | |
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| action | | | Les hommes d'action apportent des solutions (réponses), les philosophes dénichent des problèmes (questions), l'artiste devrait créer un mystère (langage ou état d'âme), qui traduit les questions et interprète les réponses. | | | | |
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| action | | | Le contraire de ce qui arrive (à partir des choses - Wittgenstein et Derrida) est ce qui jaillit (à partir du sujet). L'inconscient, mystérieux et servile, ou le sujet en possession de son soi. Le malheur du premier est la proximité des choses ; le malheur du second est l'oubli du mystère, la fusion avec les problèmes. | | | | |
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| action | | | Notre existence a deux facettes : l'action et l'inaction. Il s'agit de les ennoblir : esthétiquement, par la création active, par la traduction de ton propre mystère, et éthiquement, par la vénération passive du mystère universel du Bien. L'ennoblissement – le sens suprême de l'existence. | | | | |
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| action | | | Sans contraintes politiques ou économiques, tant d'hommes agissent en esclaves ; l'homme, libre au fond de lui-même, peut garder sa liberté même dans les chaînes. Voilà comment le robot voit la liberté : « La liberté est l'absence de toute contrainte à l'action » - Hobbes - « Liberty is the absence of all the impediments to action ». C'est même un robot du plus bas étage, puisque le robot moderne est capable de résoudre des contraintes. La liberté est dans le mystère des contraintes et non pas dans les solutions des buts. | | | | |
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| action | | | Une bonne ombre traduit l'éclat et le mystère de l'astre, au hasard de mes pérégrinations dans ma caverne ; l'objet qui la projette est, le plus souvent, aléatoire. La parole qui n'est que l'ombre de l'action, devrait se détacher de l'action, pour parler de l'astre. D'ailleurs, à son tour, « action est l'ombre de la contemplation et de la raison » - Plotin. Et celles-ci, à leur tour, ne sont que des miroirs de l'âme. Un beau destin d'homme est peut-être de vivre en projecteur des ombres. Pour le créateur, l'action est secondaire, comme tout ce qui n'est que nécessaire ; la contemplation, même superflue pour l'action, est primordiale. | | | | |
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| action | | | Ce qui est relativement banal chez l'homme - ses forces, son savoir ou sa logique - se laissent traduire en langages communs de gestes ou de mots et y sont pris pour son vrai visage ; mais tout ce qu'il a de merveilleux - l'éthique, l'esthétique, le mystique - ne se livre qu'au talent exceptionnel, qui est l'art de fabriquer et d'animer des masques. Actum, ce qui est fait, opposé à actus, ce qui se fait. Œuvre de Dieu ou mon œuvre à moi, que ne distingue pas St-Augustin : « Je ne suis pas mon ouvrage » - « Non ipsa nos fecimus ». Le visage du génie humain se dévoile non pas dans un Je inaccessible, mais dans un jeu. | | | | |
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| action | | | On vit au milieu des actes, on rêve au milieu des fantômes – l'horizontalité et la verticalité ; et une bonne philosophie ne devrait s'occuper ni de la vie ni de la mort, ici-bas, mais de l'élan vers le haut : la sublimation de nos joies et l'évaporisation de nos angoisses. Et puisque la soif de Dieu prend source dans les mêmes thèmes, la philosophie, en effet, devrait être ancilla theologiae. | | | | |
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| action | | | Le soi, avec lequel s'identifie mon action, ne peut être qu'un pantin. L'homme libre « choisit non de coïncider avec soi, mais d'être à distance de soi »** - Sartre – mais il ne lui appartient pas de choisir la distance céleste, que seules les ailes peuvent mesurer. Les pieds sont avides de routes terrestres, sur lesquelles « la solution, le salut, c'est de coïncider avec soi » - Ortega y Gasset - « la salvación es volver a coincidir consigo mismo ». Mais le salut de l'âme est dans le mystère de l'immobilité et de l'ignorance étoilée d'un soi inconnu et inconnaissable. | | | | |
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| action | | | Le premier pas, même le premier pas précédant un geste sensible, est déjà dans le divin. La mystique est peut-être dans le refus de sublimer le sensible temporel (la contrainte) et dans l'art de l'élever vers l'intelligible spatial (le talent). | | | | |
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| action | | | Mes débâcles dans le grandiose ne font qu'entretenir mes palpitations ; le désespoir naît, le plus souvent, de mes échecs dans le mesquin. Pour affronter de grands mystères, j'ai intérêt de ne pas m'attaquer aux grands problèmes et de dévouer mon activisme – aux vétilles. | | | | |
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| action | | | L'action et la logique servent à chercher une solution, tandis que c'est surtout le langage qui aide à formuler le problème – deux milieux, deux démarches, deux outils difficilement compatibles. Comme les mystères ne se dissipent pas avec le même état d'âme, qui nous y a plongés. Les images, les mots, les concepts - dans chaque domaine nous avons un expert indépendant : l'âme, le cœur, l'esprit. Choisir un mystère, énoncer un problème, inventer une solution. | | | | |
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| action | | | L'homme vit dans deux sphères : dans la réelle et dans l'imaginaire, dans l'action et dans le rêve. Tous finissent par reconnaître, que tout désir, plongé uniquement dans la première sphère, doit être vain, et que tout élan, surgissant dans la seconde, veut et peut être saint. Ceux qui sont dépourvus du sens de sacré – les moutons ou les robots - hurleront à la vanité du monde et de l'homme. Même Pascal succomba à cette inanité : « Qui ne voit pas la vanité du monde est bien vain lui-même ». Les yeux de la raison la constatent ; le regard de l'âme lui passe outre, pour créer la merveille du monde. | | | | |
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| action | | | Autour de nos actions se forment les attitudes éthique, pragmatique, intellectuelle, esthétique, et à chacune d'elles un regard mystique affectera sa place. Il va de soi, que sur tout axe éthique, la pragmatique nous poussera à éradiquer l'extrémité négative ; l'intellect nous fera reconnaître la fatalité ou la nécessité tragique de cette extrémité ; l'esthétique accordera aux deux extrémités le même droit à la présence dans nos tableaux. | | | | |
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| action | | | Plusieurs libertés sont présentes dans l’agir : celle de choisir, celle d’en être conscient, celle de pouvoir le justifier, celle de constituer un vrai commencement – et toutes sont d’authentiques miracles. « Le miracle de la liberté consiste dans ce pouvoir-commencer » - Arendt - « Das Wunder der Freiheit besteht darin, daß Menschen imstande sind, einen neuen Anfang zu setzen ». | | | | |
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| action | | | Le motif de mon action peut être pragmatique, éthique ou mystique, pour tester ma compétence, ma probité ou ma noblesse – ma science, ma conscience ou ma liberté. | | | | |
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| action | | | Le travail, aujourd’hui, est l’exécution d’un algorithme en vue d’un but parfaitement transparent et rationnel, le contraire de ce qu’est la caresse à donner : un secret commencement, aux conséquences imprévisibles, le seul retour désiré étant une caresse à recevoir. Mais, peut-être, « primitivement, caresse et travail devaient être associés » - Bachelard - pour que la praxis profonde rejoigne la haute poïésis. | | | | |
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| action | | | Créer des contraintes, c'est créer des forces immobiles, qui, tout en mettant des solutions en marche, nous laissent en compagnie du mystère de la création même. Les bonnes solutions sont donc un problème de contraintes, que le mystère du but-mouvement nous souffle. | | | | |
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| action | | | La raison n’est pas la seule à dicter les motifs de nos actions : l’esprit en formule les raisons explicites, le cœur en souffle les implicites, et l’âme, chez les créateurs dans l’âme, en bâtit la mystique. « Les mythes sont l’âme de nos actions et de nos amours »** - Valéry. | | | | |
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| action | | | Le câblage des représentations, dans un cerveau humain, est une opération encore plus mystérieuse que la gestion de la mémoire. L’intelligence n’y est pas un pré-réquisit nécessaire. En revanche expliciter ces représentations, pour justifier tes assertions n’appartient qu’à l’intelligence. Valéry appelle ces justifications – actes, et dont le contraire seraient une intuition, pure ou naïve, ou des actes de perroquet. | | | | |
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| action | | | Les actes et les réflexions, toujours communs, toujours reproductibles, constituent une vie ; et le mystère, toujours personnel, ne surgit que des rêves. C’est sous cet angle que je comprends le surprenant Montaigne : « Les plus belles vies sont à mon gré celles qui se rangent au modèle commun, sans merveille ». | | | | |
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| action | | | Tout est vain – c’est niais comme position, ridicule comme posture, trop facile comme pose. Tout est merveille – est prometteur pour la profondeur, consolant pour la surface, enthousiasmant pour la hauteur. | | | | |
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| action | | | L’action de la pensée : je prends les plus belles des pensées et je vois que leurs traductions en action conduisirent aux pires des abominations. La pensée de l’action : toute réflexion profonde sur le sens de l’action aboutit à la répudiation de celle-ci et à la volonté de rester immobile. L’action s’identifiant le plus souvent avec la vie, et le contraire de la vie s’appelant rêve, j’arrive à l’hypothèse que l’objet le plus gratifiant de la pensée devrait être le merveilleux, l’inexplicable, l’écho de la profondeur des racines dans la hauteur des cimes. | | | | |
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| action | | | Toutes les finalités essentielles sont déterminées (sans nécessairement être atteintes) par ce qui anime le premier pas : le regard – vers Dieu, le rêve – vers la consolation, l’intelligence – vers la vénération, la noblesse – vers la hauteur, l’enthousiasme – vers le bonheur, l’ironie – vers le style, le talent – vers la beauté, l’amour – vers le mystère. Dans cette banalité, ce qui est surtout à retenir, c’est l’irréversibilité entre l’effet et la cause. | | | | |
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| action | | | Pour ériger ma tour d’ivoire, les matériaux de construction et les outillages me sont fournis par l’esprit et les yeux, mais ni l’âme ni le regard ne sont esclaves de mon atelier (Sklave seiner Werkstatt – S.Zweig). Ils convertissent le silence mystérieux et la lumière incolore du monde en mélodies et arcs-en-ciel des mots. | | | | |
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| action | | | Le résumé intellectuel de tout acte se réduit aux abstractions, celles-ci s’appuyant sur des postulats-axiomes, ces derniers, pour se rapprocher d’une bonne philosophie, s’inspirant des merveilles divines – le Vrai, le Bien, le Beau – ou de la merveille de tout vivant, la liberté. Mais le bavardage académique tourne autour de l’Être (un fantôme, vivotant entre la réalité et la représentation) et des connaissances (des effets des raisonnements au-dessus de la représentation, celle-ci étant recouverte d’une couche langagière). Les doigts d’une main suffisent, pour énumérer tous les bons philosophes, ensevelis par des hordes d’ignares. | | | | |
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| action | | | La vie est infiniment plus énigmatique et vertigineuse que n’importe quel récit romanesque, pourtant on continue à se passionner pour les créations littéraires. La même chose est valable pour les recherches en Intelligence Artificielle, qui n’arriveront jamais à atteindre le niveau des plus subtiles pensées humaines, de celles qui s’écarteraient du calcul brut. | | | | |
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| action | | | Les mystères, les problèmes, les solutions ont leurs soifs respectives : les premiers les entretiennent, les deuxièmes les maîtrisent, les troisièmes les assouvissent - la noblesse, l'intelligence, la consommation. | | | | |
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| action | | | La liberté de tout vivant est une victoire de l’esprit, sa sortie du règne de la nécessité matérielle, sortie miraculeuse. | | | | |
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| introduction amour | | | AMOUR : Je dis, que j'aime, lorsqu'un visage ou un son recréent pour moi un monde entier, plus lumineux, plus complet, plus palpitant, le seul destiné à me placer au centre. Ce monde naît dans un premier mouvement, dont on ne voit jamais la source. Et je me mets à lui consacrer mon dernier souffle, mes derniers secrets, mes derniers retranchements. On ne prouve sa liberté qu'en s'abandonnant à cet esclavage. | | | | |
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| chœur amour | | | PROXIMITÉ DIVINE : Une des ambitions douteuses de l'amour est de rapprocher deux êtres. Plus lointaine est l'étoile, qui influe sur nos orbites, plus prodigieuse est son attirance. Que les cœurs prennent part à l'ivresse des corps, mais que les âmes continuent à s'entrelacer, sans se toucher. Le cœur n'a pas d'yeux, tandis que tout ce que l'âme regarde à ras d'yeux est voué à l'indifférence. | | | | |
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| chœur amour | | | VÉRITÉ : S'il n'ajoute pas beaucoup de vérités aux panoplies savantes, l'amour donne le goût des mensonges naïfs et pénétrants. L'amour n'est que le miracle répété du premier pas, le seul réceptacle de la vérité divine, que nous n'apercevons normalement que dans de mornes enchaînements de pas intermédiaires. | | | | |
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| amour | | | Avec la vie comme avec la femme : vénérée en tant que mystère, aimée en tant que problème, soupçonnée en tant que solution. | | | | |
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| amour | | | Toutes les passions logent assez nettement dans la cervelle avant de contaminer les mains, les pieds ou l'âme. Sauf l'amour. On ne sait jamais quelle cellule en serait frappée en premier. Face à lui, l'épiderme comme le cœur deviennent poreux, se laissent envahir par ses émanations, éruptions, courants, souffles, caresses. La cervelle abdique, l'espoir enfantin se met à bouleverser, le hasard aveugle à prendre l'allure du destin, la belle liberté à perdre ses titres de noblesse, le mystère à portée des grenouilles à auréoler le quotidien. | | | | |
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| amour | | | Toute sensation a, pour demeure finale, soit l’esprit (sensations intelligibles), soit l’âme (sensations artistiques), soit le cœur (sensations mystiques), mais sa trajectoire les traverse, toutes les trois. Seuls l’amour et la musique se logent directement au cœur, leur véritable interprète. Mais l’amour a tous les attributs de la musique : l’harmonie dans l’intensité, le rythme dans les pulsions, la mélodie dans l’écoute du monde. | | | | |
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| amour | | | Deux amoureux, deux solitaires s'enivrant de leur inaccessibilité. Et Rilke : « L'amour, c'est ceci : deux solitaires se protégeant, s'effleurant » - « Das ist Liebe : daß sich zwei Einsame beschützen und berühren » - les rend trop impatients. « Entre tes bras, ma solitude commence » - Berbérova - « Одиночество моё начинается в твоих объятьях ». C'est dans la solitude qu'on subit souvent l'invasion des autres ; reste avec moi, pour que je garde ma solitude, - dit-on à son meilleur ami. Seul l'amour fait entrevoir aux hommes d'aujourd'hui le mystère de la solitude, et non plus, comme jadis, l'inverse : « L'incommunicable solitude nourrit l'amour » - Levinas. | | | | |
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| amour | | | Pour rappeler aux hommes Son grand dessein, Dieu voulut rendre brutalement et mystérieusement inconnu - l'être, dont ils tombe(ro)nt amoureux. « Aimer, c'est voir l'homme tel que le vit Dieu » - Tsvétaeva - « Любить - видеть человека таким, каким его задумал Бог » - sans qu'on sache jamais si au commencement était l'amour ou le mystère. Parmi les dieux païens, Cupidon fut le dernier-né ; d'après la règle last-in-last-out, la mort de Dieu(x) signifierait la mort de l'amour. | | | | |
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| amour | | | Les philosophes, obsédés par des chimères, comme la vérité ou le savoir et dont ils ignorent les charmes, deviennent vite raseurs. Mais il ne serait pas juste de penser que les « affections philosophiques dessèchent notre capacité d’aimer » - J.Joubert – puisque le bon philosophe porte ses affections aux choses inconnues, invisibles ou même inexistantes, ce qui ne fait qu’apporter du bon mystère à l’amour. | | | | |
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| amour | | | Dans la découverte de l'inattendu, la lumière a une fausse réputation. Pour accéder aux mystères, on a besoin d'obscurité, où se procurent les plus chaudes des caresses. « La caresse ne sait pas ce qu'elle recherche. Elle est faite de l'accroissement de faim »*** - Levinas. | | | | |
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| amour | | | C'est dans un mélange de simplicité et de mystère, d'abandon et de fanatisme, qu'on finit, dans l'amour, par aimer et ses douleurs et ses joies, qui s'alternent et se substituent, sans qu'on sache où est la ligne de fuite. Plus on accumule ses brûlures, mieux on goûte à ses douceurs. L'inverse, hélas, est aussi vrai : « De mon désir je brûle ; d'où vient l'atroce feu des pleurs ? » - Pétrarque - « S'a mia voglia ardo ; ond'è 'l pianto e tormento ? ». | | | | |
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| amour | | | Tout ce qui est somptueux - la vie, l'art, la langue, la femme - peut être vécu comme mystère, comme problème ou comme solution. Il nous faut trois âmes, chacune ne relevant que ses propres défis et non ceux des autres. Le mystère devrait être sans défense, ni résistance. | | | | |
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| amour | | | On n’atteindra jamais les derniers ressorts de la mystique, mais pour vivre sa vivante projection sur nos sensations rien ne vaut l’érotisme, qu’il serait également bête de ramener aux instincts, à la survie de l’espèce, à la morale, à la religion. | | | | |
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| amour | | | Se dire, sobrement, qu'aucune possession, en amour, n'est envisageable, et se griser, ensuite, en faisant mystère ou fantôme de ce qu'on aime - le contraire de La Rochefoucauld : « L'amour n'est qu'une envie de posséder ce que l'on aime, après beaucoup de mystères ». | | | | |
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| amour | | | L'horizontalité socio-économique devint la seule dimension, dans laquelle évoluent les passions des hommes ; la verticalité de la vie s'articule autour de la profondeur de la réalité et de la hauteur du rêve, mais l'homme prosaïque veut abaisser le rêve, en le rapprochant de la réalité, tandis que le poète, c'est à dire l'amoureux, découvre du rêve en tout point réel, autour de l'être aimé, - des sublimations mystérieuses et immédiates. | | | | |
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| amour | | | L'objet de l'amour narcissique est le soi inconnu, incarnant l'excellence de l'espèce et ignorant la comparaison des genres. Le mystère de cet amour contient le mystère du monde entier ; et ce mystère est non pas seulement observé, comme avec autrui, mais vécu. On ne peut aimer que ce qu'on ne comprend pas, et non pas l'inverse : « Tant que l'homme ne parvient pas à se connaître, tant il lui sera impossible de s'aimer » - J.G.Hamann - « So lange es den Menschen nicht möglich ist, sich selbst zu kennen, so lange bleibt es eine Unmöglichkeit für ihn, sich selbst zu lieben ». L'amour du connu ne peut être que gentillâtre, le vrai amour est idolâtre. | | | | |
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| amour | | | L’origine d’un amour véritable échappe à nos facettes divines – au Bien, au Beau, au Vrai ; Dieu en fit un mystère irréductible : moins on en comprend la justification, plus il est juste. « La Beauté engendre l’amour » - Cervantès - « Engendra amor la hermosura » - le Beau faiblit, le Vrai ennuie, le Bien se fane, et seul l’Amour reste au-delà des formes, des certitudes, des émotions. | | | | |
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| amour | | | On nous respecte, mécaniquement, grâce à ce que nous sommes ; on nous aime, mystérieusement, - malgré ce que nous sommes. | | | | |
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| amour | | | Quand le regard, le mot et le geste de l'autre, au lieu d'ex-primer une solution en pure forme m'im-priment un mystère, je deviens traducteur-inventeur-créateur du fond. « Aimer quelqu'un, c'est l'inventer » - R.Gary. | | | | |
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| amour | | | On se trompe de dimension, de genre ou de langage, quand on voit dans l'amour un vaste problème (une comédie) ou une profonde solution (un mélodrame) - il est un haut mystère (une tragédie). « L'amour doit être une tragédie. Et le plus haut mystère du monde » - Kouprine - « Любовь должна быть трагедией. Величайшей тайной в мире ». | | | | |
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| amour | | | On sait qu'on aime, tant que toute découverte, chez l'être aimé, ne fait qu'épaissir son mystère, tant que son voile n'est pas percé par les yeux trop ouverts, tant que le meilleur attouchement se produit à l'insu des mains et des cerveaux. Dès que le mystère tourne en problèmes et le souci bavard remplace la caresse indicible, on n'est plus amoureux ; la solution finale n'est pas loin. | | | | |
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| amour | | | Ce qu'on dit de l'amour : « L'âme est le lieu de ses mystères, le corps son Livre Révélé » - J.Donne - « Love mysteries in soules doe grow, but yet the body is his booke » - s'applique aussi à l'art et à la science, qui sondent les mystères du beau et du vrai, mais doivent se contenter de rendre lisible, c'est à dire charnel ou formel, ce qui, au fond, n'est qu'intelligible. Le corps de l'art et de la science s'appelle représentation. Ce que l'oreille entend dans l'Écriture, l'œil devrait graver dans la Table des Lois. | | | | |
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| amour | | | Les contraintes mathématiques ou érotiques, bien formulées en problèmes, promettent de l'élégance et dans les solutions algébriques et dans les mystères lubriques. La volupté y est davantage dans la séduction que dans la possession, non dans l'être-là, mais dans le naître des pas qui y mènent. | | | | |
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| amour | | | Un mystère de l'amour : vivre le même rythme, sans partager la moindre partition ni livret ni souvenir. Être chef d'orchestre d'un ensemble de cordes et de souffles, derrière un rideau tombé. | | | | |
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| amour | | | Un manque corporel, provoquant un débordement sensuel, telle est la généalogie d’Éros, cet ange-démon, intermédiaire entre les dieux et les hommes, divinement mystérieux, humainement bestial. | | | | |
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| amour | | | Les yeux perçoivent le réel, les regards conçoivent l’idéel. Le regard, porté par le mystère, s’appelle caresse. « La caresse est marche vers l’invisible »* - Levinas. | | | | |
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| amour | | | Il est facile de voir le vrai élément de l'amour - dans le feu de mon désir, dans l'air où se déploient mes ailes, dans la terre qui veut garder des traces de mon passage. Mais l'eau semble être l'élément le plus proche du mystère amoureux, et non pas seulement à cause de la sacrée soif, mais aussi - pour l'immensité de l'illusion qu'elle crée, aussi bien en grâces qu'en pesanteurs : « Le bonheur, c'est l'eau du filet que tu tires » - proverbe russe - « Наше счастье - вода в бредне » - et si, en plus, je pensais au naufrage et aux voiles plus qu'à la criée, je prendrais les profondeurs pour altitudes. | | | | |
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| amour | | | Le doute ne fait pas grandir l'amour, mais il le rend plus irrationnel et fébrile ; la certitude le berce et le classe parmi les acquis. Aimer, c'est une passion sans but, la certitude en donne un, et par là le dégrade, en faisant de lui un problème à résoudre et non pas un mystère à vivre. Le doute ne lui donne que des contours enchanteurs et un fond en trompe-l'œil. | | | | |
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| amour | | | Dieu nous munit d'instincts de l'amour, du bien et du beau, sollicitant notre corps, notre cœur ou notre âme ; l'esprit les prend en charge, et pour cela il dispose de deux structures d'accueil - la raison et l'imagination : pour les développer jusqu'à leur insertion dans des algorithmes du réel ou pour les envelopper de rythmes imaginaires et mystérieux ; il faut choisir entre la justesse apaisante et la caresse troublante. | | | | |
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| amour | | | L'amour est ce qui crée le vrai fond de la vie, tous les autres sentiments n'y ajoutant que de la forme ; il est, dans la vie, ce que la poésie est dans l'art. Plus que de sens, la vie a besoin d'intensité et de mystère, dont la munit la poésie et l'amour, ces sens méta-vitaux. | | | | |
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| amour | | | Ce qui fut vécu comme un mystère est, un jour, compris comme un problème – la trajectoire de l'amour éteint, la solution finale de son énigme initiale. | | | | |
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| amour | | | Le mystère est présent aussi bien dans l'être du réel que dans le devenir - devenir soit de l'inertie algorithmique (voulue par Dieu, sous forme de science ou d'apprentissage), soit de la création (artistique ou sentimentale). L'invention inspirée paraît se rapprocher davantage du fond du réel que de la représentation rigoureuse ; l'invention, c'est l'imagination non maîtrisée par la volonté ; et quand la poésie anime l'imagination, c'est le beau se fusionnant avec le bon et produisant l'amour, cette poésie de l'imagination. La poésie de l'intellect (Valéry), c'est également de l'invention heureuse. Aimer, c'est s'arracher à l'inertie de la cervelle et se laisser guider par l'invention du cœur. « L'amour est une espèce de poésie » - Platon. | | | | |
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| amour | | | L'amour doit être mystique ; seulement érotique, il n'est qu'instinct ; l'amour tout court, c'est le mystique sublimant l'érotique. « Aucune route ne mène de l'amour sensuel à l'amour spirituel, de nombreux chemins mènent du second au premier »** - L.Salomé. La sensualité est la jouissance des sentiers et des pas perdus ; la spiritualité - l'art d'aménager les impasses. | | | | |
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| amour | | | Dans l'action – aucune trace de Dieu ; dans le vrai, l'homme se passe de Dieu ; dans le beau, il est Son rival. Il reste le Bien, humainement intraduisible et, de toute évidence, - divin ; c'est pourquoi je comprends ceux, pour qui Dieu est Amour, qui est un bien extatique, miraculeusement incarné, la caresse, opposée à la maîtrise. Étant plus près de l'outil que de la fonction, je dirais que Dieu est Caresse, puisque celle-ci traduit l'amour en mystère céleste, au lieu de le réduire en solution terrestre. | | | | |
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| amour | | | Oui, la vie est un rêve, diurne ou nocturne, la raison ou l'érotisme, l'être ou le néant. Et comme toujours, c'est à travers leurs perversions que nous en touchons le fond : l'acte ou la possession, agir ou avoir. On jouit toujours à deux, et l'on jouit le mieux avec un partenaire vécu comme un mystère, et que ne voient pas ceux qui ne s'occupent que de problèmes visibles : « La physique est aux maths ce que faire l'amour est à se masturber » - R.Feynman - « Physics is to math what sex is to masturbation ». | | | | |
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| amour | | | L'une des contraintes les plus subtiles est celle qui, à un rare moment choisi, fait taire la raison, pour laisser la parole à la volupté irrationnelle - verbale, sensuelle ou chimérique. « Pour bien jouir, il serait sage de se priver » - Matisse. | | | | |
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| amour | | | Parmi les mystères du Bien, le plus étranger à la raison s'appelle amour ; quand on lui succombe, on devient étranger à tout ce qui est dicté par l'intérêt, par l'instinct d'équilibre et de paix, on souffre métaphysiquement. Ce qui épaissit cette énigme, c'est que, inversement, avoir éprouvé une vraie souffrance nous jette dans les affres d'un amour encore moins compréhensible. « Nous ne pouvons vraiment aimer qu'avec la douleur, et seulement par la douleur »* - Dostoïevsky - « Мы истинно можем любить лишь с мучением и только через мучение ». | | | | |
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| amour | | | Le plus beau compliment que je puisse te faire : je ne connais aucun vaste chemin-solution, menant vers toi ; je ne connais aucun milieu-problème, où nous pourrions nous dévisager profondément ; je ne te connais qu'à travers un élan-mystère, qui nous fait frissonner à une même hauteur, sans que nos mains ou pensées se touchent. | | | | |
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| amour | | | Pourquoi, dans le royaume des mots, la violence mystique de la Vénus vagabonde des corps me séduit davantage que la Vénus des cœurs et sa légitimité esthétique (Kierkegaard) ? L'éthique de l'esprit, si bavarde dans le royaume des idées, n'y a visiblement pas son mot à dire. | | | | |
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| amour | | | Tout humain porte un soi inconnu, dont l'aura invisible émane de son visage. Lorsque cette aura se révèle à un autre visage, l'illumine ou l'embrase, se produit un miracle qu'on appelle amour. En définitive, on n'aura embrassé que des fantômes ou des spectres. | | | | |
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| amour | | | Découvrir l'ampleur de la noblesse dans la noblesse, la profondeur du regard sur le regard, la hauteur de l'amour de l'amour – tout le sens de l'existence est là-dedans, dans cet absolu sans objet. Tandis que l'application de ses merveilles me laisse dans la platitude. « Je n'aimais pas encore et j'aimais à aimer » - St-Augustin - « Nondum amabam, et amare amabam ». | | | | |
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| amour | | | L'amour, la femme, l'image gagnent à n'être vus qu'en tant que fantômes intouchables. Et Dieu mort, c'est à dire, Dieu, qui perdit tout besoin d'une référence au réel, Dieu devenu fantôme, rejoignit les meilleures sources du beau chez les vrais créateurs. | | | | |
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| amour | | | D'Aristote à Leibniz, en passant par Plotin et Spinoza, cette ineptie : le but de la philosophie serait de nous apprendre ce qu'il faut aimer. Celui qui sait, qu'on ne peut aimer que ce qu'on ne connaît pas, s'en rit. L'amour est une espèce mystérieuse du Bien inexplicable ; et la philosophie, cette protectrice des mystères, devrait nous apprendre à nous contenter d'un fol amour, autrement dit – à nous consoler. Non pas à ouvrir, mais à fermer nos yeux. | | | | |
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| amour | | | L’amour est le miracle d’une lévitation en hauteur ; dès que la platitude nous attire ou la profondeur nous aspire, nous amorçons la chute. « Plus l’amour confine à l’adoration, plus profonde est la déception » - Bergson – ton adoration, sans doute, confinait à la pesanteur profonde et non pas à la grâce haute. | | | | |
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| amour | | | L’origine de ce qu’une femme inspire à l’amoureux est si insondable et inextricable, que rien que pour cela l’amour mériterait une place à côté non seulement des mystères de l’art mais aussi des énigmes de la science. « Certains hommes s’acharnent, toute leur vie, à comprendre le fond d’une femme. D’autres se consacrent aux choses plus faciles, comme, p.ex., la relativité » - A.Einstein - « Manche Männer bemühen sich lebenslang das Wesen einer Frau zu verstehen. Andere befassen sich mit weniger schwierigen Dingen z.B. der Relativitätstheorie ». | | | | |
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| amour | | | J’aime et je désire non pas à cause des manques (Platon), mais, au contraire, à cause des débordements dans mon cœur, dont mon soi connu n’est pas tout à fait le maître. Mais j’ai aussi mon soi inconnu, pourvoyeur de courants et d’élans, et je suis, aux instants extatiques, ce soi qui me dépasse. Avant que l’objet de mon désir apparaisse, je porte déjà cet élan secret. | | | | |
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| amour | | | On perçoit la vie sous deux angles, l’historique et le musical, les yeux-raison ou le regard-ouïe, les vestiges ou le vertige. La seconde lecture se réduit, de plus en plus, à la première : les rythmes apaisent et les harmonies se soupèsent. Quand à la mélodie, ce support des passions et des mystères, elle devient inaudible. Un dommage collatéral – l’amour, puisque « en volupté, ne cède la musique qu’à l’amour, mais il est mélodie » - Pouchkine - « из наслаждений, одной любви музыка уступает, но и любовь – мелодия ». | | | | |
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| amour | | | Vivre ensemble – la solution d’un amour pragmatique ; vivre à côté l’un de l’autre – le problème d’un amour serein ; vivre aux extrémités opposées d’un axe infini - l’amour troublant et mystérieux. | | | | |
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| amour | | | Que ta maîtresse, ton œuvre, ta limite restent dans un mystérieux lointain – tel paraît être le sens de ton existence créatrice. Mais, pour garder cette sainte distance, une mystérieuse proximité est nécessaire, et elle semble s’appeler – la Caresse, une jouissance sans trace, sans compréhension, sans raison. | | | | |
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| amour | | | Les bras tombés, l’inquiétude insurmontable, l’angoisse devant l’infini, c’est dans cet état qu’on vit l’amour en tant que mystère. Vu en tant que problème, tu affronteras l’amour en combattant et le mutileras. Pressenti en tant que solution, tu profaneras l’amour, en le pesant en unités finies. | | | | |
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| amour | | | Le premier souci de l’amour aurait dû être la préservation de son mystère. Ceux qui veulent le réduire à une solution utile le profanent : « L’amour, qui chercherait autre chose que la solution de son propre mystère, ne serait qu’un filet, jeté pour n’attraper que de l’inutile » - Kh.Gibran - « Love that seeks aught but the disclosure of its own mystery is not love but a net cast forth : only the unprofitable is caught ». | | | | |
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| amour | | | L’excès ou le manque de réalité : l’astronome, mesurant les distances, ou l’amoureux, pour qui s’arrête le temps, car il se met à vivre de l’inimitable et de l’inexistant. « N’est digne d’amour que ce qui vient d’ailleurs, du rêve » - Nabokov - « Люби лишь то, что редкостно и мнимо ». | | | | |
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| amour | | | Si, dans ton écrit, l’expression d’un sentiment semble en être un reflet fidèle, ce sentiment doit être médiocre ou banal. Le créateur veut des sentiments indicibles, dont seule la musique peut rendre le frisson. « L’amour parfait est une déception sublime, puisqu’il est au-dessus de l’exprimable » - Chaplin - « Perfect love is the most beautiful of all frustrations because it is more than one can express ». | | | | |
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| amour | | | L’air est rempli d’une musique inaudible ; et l’amour accomplit deux merveilles – il anime les fibres, prévues par le Créateur pour capter cette musique céleste et il nous rend sourds au bruit du présent. | | | | |
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| amour | | | Le sentiment vaut par l’élan et sa cible ; plus celle-ci est mystérieuse et celui-là – immatériel, plus grande sera la hauteur promise. « L’amour, ce sont les ailes, élevant l’homme à la plus grande hauteur »* - Gorky - « Любовь - это крылья, на которых человек поднимается выше всего ». | | | | |
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| amour | | | Derrière toute extase d’artiste ou d’amoureux, il y a toujours, directement ou non, un objet réel associé, auquel il faut porter ta reconnaissance ou ta chaleur. Mais ce n’est pas l’objet aléatoire de ton imitation ou de tes caresses qu’il faille y vénérer, mais la création inspirée de ton âme ou la passion incompréhensible de ton cœur. Pour les sots, évidemment, notre félicité réside « dans la sorte d’objet auquel nous sommes attachés par l’amour » - Spinoza - « in qualitate obiecti, cui adhaeremus amore ». On crée ou l’on aime, dans le Beau mystérieux – au-delà du problème du bien palpable. | | | | |
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| amour | | | L’amour dure tant que l’être aimé garde de l’obscurité impénétrable ; sa transparence sonne le glas de l’amour. « L’amour est contemplation du mystère de l’aimé » - A.Lossev - « Любовь есть узрение тайны любимого ». | | | | |
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| amour | | | Même dans un amour heureux il faut entretenir l’atmosphère des ruines profondes, pour pouvoir en reconstituer de hautes et mystérieuses origines. Même par prophylaxie : « Aimer – quel bonheur, et quelle horreur que de chuter de cette haute tour ! » - Tchékhov - « Какое счастье любить и какой ужас сваливаться с этой высокой башни! ». | | | | |
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| amour | | | La poésie naît du sens du merveilleux : la beauté, le Bien, l’amour. Les deux premières merveilles ont presque disparu, et même la dernière a déjà du plomb dans ses ailes. « Il n'y a aucun pays de la terre où l'amour n'ait rendu les amants poètes » - Voltaire. La mécanique des amants rendra l’amour – mécanique. | | | | |
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| amour | | | Le Bien est la branche la plus incompréhensible de l’arbre qu’est l’homme, et, sur cette branche, la plus miraculeuse des fleurs s’appelle amour. « Grands sont les mystères de la vie humaine, mais le plus énigmatique en est l’amour » - Tourgueniev - « Тайны человеческой жизни велики, а любовь – самая недоступная из этих тайн ». | | | | |
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| amour | | | N’être que proches ou n’être qu’éloignés, pour les amoureux, ne promet que l’ennui transparent ou la nette angoisse, où se fanera toute opacité extatique. Il faut laisser cohabiter l’ultime éloignement avec l’ultime proximité ; ce qui promet des ténèbres, des mystères et des élans. | | | | |
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| amour | | | Le sacré des rapports entre homme et femme se profane par la réduction de la femme à ses fonctions de citoyenne, de mère, de cuisinière, de partenaire (l’existence), au détriment de son essence (la magie de son être incompréhensible). La pesanteur des fonctions écrase la grâce de l’imagination. | | | | |
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| amour | | | L’artiste sent qu’une œuvre gagne en intensité, lorsqu’une proximité s’établit entre la hauteur imaginaire et la profondeur réelle, comme dans le voisinage qu’on invente entre la haute beauté et la profonde horreur. L’amour est le seul axe, où la profondeur des chutes érotiques s’entrelace, se solidarise, en toute franchise, avec la hauteur lyrique, d’où sa grandeur et son mystère. | | | | |
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| amour | | | Oui, comme tout au monde, l’amour est un arbre, dont le premier don, cette fois-ci, ce sont ses ombres, dans lesquelles se love la volupté. L’austère Valery apprécie surtout ses racines : « L’amour croît comme une plante, et ce qu’on en voit, à savoir les feuilles et les fleurs et les fruits et la tige, n’est rien sans ce que l’on ne voit pas, les racines ». Pourquoi croître là où il s’agit de s’ébattre ? Ne pas voir est bon pour rêver ; voir est préférable pour se river. | | | | |
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| amour | | | Tu n’es pas maître de la profondeur de tes pensées ni de la hauteur de tes sentiments ; l’objectivité logique et l’élan mystique, respectivement, y sont des guides. Donc tu devrais davantage songer à la hauteur de tes pensées et à la profondeur de tes sentiments, pour être un homme complet, c’est-à-dire un sage ou un amoureux. | | | | |
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| amour | | | De plus loin vient l’appel de ton amante, plus mystérieux, proche et charnel sera ton désir. « Femme plus lointaine, volupté plus prochaine » - St-Augustin - « Mulier longe, libido prope ». L’amour de loin fut chanté par des troubadours. | | | | |
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| amour | | | Le plus grand mystère humain réside dans le bonheur que nous apporte une caresse artistique ou une caresse amoureuse. « Toute caresse, tout regard, toute partie du corps a son mystère, dont le réveil apporte du bonheur à l’initié » - H.Hesse - « Jedes Streicheln, jeder Anblick, jede kleinste Stelle des Körpers hat ihr Geheimnis, das zu wecken dem Wissenden Glück bereitet ». | | | | |
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| amour | | | Tout amoureux d’une femme devient créateur : il éprouve, voit ou imagine des mystères, dont la femme ne se doute même pas. | | | | |
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| amour | | | Nous valons par nos ombres, surtout jetées par une lumière unique, mystérieuse ; un amour est beau, quand deux amoureux partagent une même lumière, qui n’est ni soleil ni lune, communs à tous, mais le même scintillement dans les yeux. | | | | |
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| amour | | | Le mystère de la vie est intraduisible en pensées ; quelques étincelles, qui s’en détachent, s’appellent rêve. Avec notre mortalité se produit l’inverse : on aimerait occulter sa certitude, et l’amour serait le seul à le réussir : « L’amour est un fragment mortel de l’immortalité » - Pessõa. | | | | |
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| amour | | | Une faiblesse bien employée rehausse le mystère de la vie ; la force et l’intelligence l’approfondissent. Il n’y a peut-être qu’une seule exception – la femme, aux faiblesses et forces dissimulées, pour préserver le mystère. | | | | |
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| amour | | | Pour que le ciel étoilé devienne l’une des merveilles de ta vie, il faut que tu y trouves ta propre étoile. Et Cervantès : « On n’imagine pas un chevalier errant sans une dame, parce qu’il l’est aussi naturel, pour de tels hommes, que pour le ciel d’être étoilé »** - « No puede ser que haya caballero andante sin dama, porque tan natural es a los tales ser enamorados, como al cielo tener estrellas » - pourrait peut-être généraliser son adage aux rêveurs sédentaires. | | | | |
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| amour | | | Le réel est composé de problèmes et de leurs solutions ; y être fort, c’est savoir les exprimer, et y être faible – d’en être réduit aux balbutiements. Le rêve est le règne des mystères ; y être fort, c’est de s’y perdre, dans une volupté inexprimable, et y être faible – d’en chercher une traduction. L’amour, c’est la puissance irrésistible d’un rêve, naissant d’une faiblesse soudaine du réel. | | | | |
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| amour | | | Dans l’amour, il faut choisir entre la connaissance et l’ignorance : si tu aimes beaucoup de femmes, tu les connais de mieux en mieux ; si tu en aimes une seule, tu restes dans une belle ignorance des raisons de cet attachement inconditionnel, incompréhensible et indestructible. | | | | |
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| amour | | | Pour mériter les faveurs d’une femme, il faut, semble-t-il, la soulager de ses problèmes (Balzac). L’un les réduirait aux solutions finales, pour s’installer dans une platitude ; l’autre offrirait des mystères initiatiques, qui feraient monter en hauteur. | | | | |
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| amour | | | Face à l’être aimé, il faut te demander s’il rend plus vertigineux tes rêves, plutôt que s’il rend plus sûre ta réalité. Le bonheur, rare, c’est qu’il réussisse les deux. | | | | |
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| amour | | | Le Bien appartient au cœur, comme le corps et ses désirs ; et l’amour est le désir – mystérieux, sensuel ou immatériel. Quand on dit, que le poète est un éternel amoureux, cela veut dire, que son complice, son âme, parcourt le chemin de son cœur. « Le désir est affaire du corps, mais nous sommes, l’un pour l’autre, - des âmes »*** - Tsvétaeva - « Хотеть — это дело тел, a мы друг для друга - души ». | | | | |
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| amour | | | Ce qui se passe de représentations est voué au mystère. L’amour, par exemple. On sait ce qu’on voit ; on ne sait pas ce qu’on aime. | | | | |
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| amour | | | Le mystère est voué à l’inconnu, et seul ton soi inconnu peut y avoir accès. Quelque chose de sacré traîne toujours au voisinage de tout mystère ; c’est pourquoi dévoiler celui-ci relève d’une profanation, comme la caresse érotique est une profanation de la pudeur. « Le mystère ne peut être connu que dans la profanation » - Levinas. | | | | |
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| amour | | | Après avoir vu quelques femmes réelles, le poète porte, dans sa sensibilité, l’appel d’une féminité, abstraite et mystérieuse, et dont la vague beauté va enflammer son regard balbutiant et réveiller dans son cœur le don de chantre. Le non-poète vit et s’émeut dans le concret, particulier ; il n’a pas de regard créateur, il n’a que les yeux pour … narrer et enjoliver. | | | | |
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| amour | | | L’amour, c’est l’art d’échanges de caresses charnelles, verbales, gestuelles, idéelles, folles, mystiques, rationnelles, invisibles. Le contraire de caresse s’appelle raison. | | | | |
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| amour | | | L'homme ne peut aimer que ce qui est mystérieux - Dieu, la vie, la femme. Ni les hautes joies ni les profondes souffrances ne peuvent le rendre amoureux ; elles le conduisent vers l'ennui par leur navrante clarté. | | | | |
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| art | | | Tout réduire à une seule facette de la vie - au mystère, au problème ou à la solution - c'est être un homme unidimensionnel, monoglotte, sédentaire. L'intelligence, la richesse et le tempérament d'artiste se reconnaissent dans l'entrain des passages d'un plan à un autre. « L'artiste est celui qui, d'une solution, peut produire un mystère »** - K.Kraus - « Künstler ist nur einer, der aus der Lösung ein Rätsel machen kann ». | | | | |
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| art | | | Quand je sens, que tout objet peut servir de support pour les épanchements les plus intimes, je touche au mystère de l'art. Et quand j'en fais, machinalement ou naïvement, le centre, je m'aperçois vite de ma méprise. | | | | |
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| art | | | Trois races d'écrivain-éponge : ceux qui s'adressent aux contemporains (solution temporelle), aux pairs (problème spatial), à soi-même (mystère vital). Le message universel ne naît que chez les derniers : Nietzsche, Valéry, Cioran. Et leurs morts, étrangement espacées chaque fois d'un demi-siècle précis… | | | | |
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| art | | | Ne crois pas le poète, qui dit que tout lui est merveilleux. Le poète doit être absent du non-merveilleux, comme le saint l'est du non divin et le héros - du non grand. | | | | |
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| art | | | Aucune représentation, aucune interprétation du soi inconnu n'est possible, et l'on veut pourtant en entériner l'irrécusable présence. Il semblerait que les seuls exercices passablement réussis relèvent de la poésie, mais au prix d'un certain hermétisme : « L'obscurité qu'on reproche à la poésie ne tient pas à sa nature propre, qui est d'éclairer, mais à la nuit qu'elle explore, nuit du mystère, où baigne l'âme humaine »* - Saint-John Perse. | | | | |
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| art | | | Le talent ne contient en soi ni palettes ni rimes ni gammes ni images ; on ne les découvre que dans ses productions ; il est une pure relation entre le mystère du fond et le mystère de la forme. Un seul de ces mystères vous manque, et vous n'êtes plus artiste. | | | | |
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| art | | | L'énigmatisation de balivernes, la banalisation de mystères - deux courants d'un art agonal, ars moriendi succédant à ars nascendi, sans soupir ni relief, précédant la morte platitude finale. « Le jour viendra, où nous aurons mis en lumière tout notre mystère et alors nous ne saurons plus écrire »** - Pavese - « Verrà il giorno in cui avremo portato alla luce tutto il nostro mistero e allora non sapremo più scrivere ». Le mystère du créer (ars inveniendi) se mutera en solution du faire (ars fingendi). | | | | |
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| art | | | Tout travail littéraire est érection d'un temple, autour de ton image, que tu aimerais vénérer. Les apports des autres sont de deux types : fournir des matériaux impérissables ou démolir d'autres idoles. La dernière catégorie est la plus rare, et son rôle est capital ; ma reconnaissance va à Nietzsche, à Valéry, à Cioran, les seuls à savoir renverser les épouvantails du savoir et des écoles. Je me construis autour de leurs questions : Pourquoi je suis le mieux sculpté ? Où mes miracles sont-ils le plus inattendus ? Comment prier au milieu des ruines ? | | | | |
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| art | | | En littérature, je suis hermétique au souffle de la vie, mis dans des valeurs-solutions d'une narration ou dans la résolution de problèmes métaphysiques. Le seul souffle vital, au milieu des mots, est le souffle de l'art, cette faculté fabulatrice, que je ne vois que sous forme d'équations de la vie. Une équation est un beau mystère, lorsque sa vue seule est déjà suffisante et n'exige aucun développement. L'art déductif. Un soupir se substituant à une obscure variable. L'ennemi de l'art est la constante. | | | | |
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| art | | | Le contraire de la poésie, c'est l'intimité, la familiarité, la sensation d'un lieu à soi. C'est pourquoi la poésie est l'exil, la migration, l'errance. Et les ruines sont une solution du problème de la Tour d'ivoire bâtie par le mystère des sans-abri. | | | | |
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| art | | | Bien sûr, le mystère de l'homme est au-dessus de l'art, mais il est indicible. L'homme est bien plus grand que le Mot dans le monde de la démesure divine, mais l'art, c'est l'introduction de la mesure humaine. Donc, résignation, l'art pour l'art, l'art, qui ne dissimule rien, qui ne traduit rien. | | | | |
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| art | | | Penser, c'est donner des noms aux choses figurant dans un problème. Résoudre celui-ci est l'affaire de l'artisan, non de l'artiste. L'artiste vit face à l'être naissant, l'artisan - face à la raison des fins. | | | | |
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| art | | | Me limiter à la seule voix du mystère vital est une contrainte, dont seul le talent dispense. Mais, dans tous les cas, si ma plume vise le grand, un autre mystère doit émaner de mon opus. La médiocrité, c'est l'exhibition des seuls problèmes ou de leurs solutions. Chez les meilleurs, le mystère de la vie se fusionne avec celui de l'art. | | | | |
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| art | | | Le constat est ennemi juré de la poésie. La poésie est le refus d'attacher les meilleures images aux heures et aux tables d'événements. « Rester dans l'incertitude et le mystère, sans fouiller les faits »* - Keats - « Being in uncertainties, mysteries without reaching after facts ». | | | | |
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| art | | | Dans la vie, deux facettes sont omniprésentes : la mécanique et l'organique. Sur la première se formulent et se résolvent des problèmes ; sur la seconde se déposent des mystères. Et dans l'art, on retrouve ces facettes, éclairées par des problèmes ou mystères, propres à l'art lui-même et non pas à la vie, dépourvue de notes et de mots. Une certaine adéquation consiste à traduire des problèmes vitaux en problèmes artistiques, et des mystères vitaux - en mystères artistiques. La profanation : réduire des mystères en problèmes ; la bêtise : entourer de mystères ce qui n'est que problèmes. | | | | |
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| art | | | Un livre est complet, s'il peut servir, à la fois ou plutôt cycliquement, de solution-produit, de problème-outil, de mystère-principe. Si une seulement de ces lectures survit au regard ironique, le livre ne mérite pas ton chevet. | | | | |
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| art | | | Trois axes d'opposition kierkegaardienne, dans l'art : l'éthique, la noblesse s'opposant à la vulgarité (à la correction démocratique) ; l'esthétique, le beau défiant le banal (le vrai du jour) ; le mystique, l'harmonieux fatal évinçant le hasard (sans regard vers l'intemporel). | | | | |
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| art | | | Pour ne pas profaner le mystère de l'être - tout désert inspirateur étant déserté par le prophète du Verbe incarné -, le poète, ce prophète du mot désincarné, devrait traduire une théorie de l'inspiration en une théorie de l'incarnation : l'annonciation par un ange, la consubstantialité sinon avec le géniteur, au moins avec son esprit, la maîtrise de la parabole, l'expiation des péchés du monde, le port d'une couronne d'épine ou d'une croix, la résurrection au milieu d'une ivresse, la transfiguration au-delà d'une certaine hauteur. | | | | |
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| art | | | Ce n'est pas l'invasion par le moi qui ravagea l'art moderne ; dans l'expression du moi il y a une part de l'inertie, langagière ou sociale, et une part spirituelle, en relation avec le Créateur ou avec la création ; c'est l'extinction de la seconde et l'hypertrophie de la première, l'inconscience de son origine, qui firent de l'art exhibition de parties banales et absence d'un tout mystérieux. | | | | |
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| art | | | Le mode énumératif, le plus répandu de nos jours au royaume des lettres, a sa place dans la résolution de problèmes, mais seulement après deux étapes préliminaires, exigeant beaucoup plus d'ingénuité : l'élaboration d'une riche requête et la recherche de substitutions inattendues. Quand on ne maîtrise ni langage ni modèle, on est condamné à vivre du seul contact avec le monde. | | | | |
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| art | | | Le médiocre, en étalant, d'une main incertaine, ses pensées tout prêtes, crée un faux mystère ; le bon artiste crée, en passant, de vraies pensées inattendues, en traduisant un mystère, qui vit en lui. Mais il ne faut pas oublier, que ce que tu essaies de traduire est plus mystérieux. | | | | |
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| art | | | Trois niveaux de perception du réel : les solutions de l'ingénieur, les problèmes de l'ingénieux, les mystères du génie ; et la dictature du réel signifie la domination du premier, même dans les têtes des artistes, qui ne se disent plus : « L'artiste se tourne vers le sens du mystère, qui entoure nos vies » - Conrad - « The artist speaks to the sense of mystery surrounding our lives ». | | | | |
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| art | | | Ils veulent bourrer leurs écrits de pensées et de sentiments (qui peuvent être respectables), tandis que le bon artiste sait, qu’il faut n’y mettre que de la musique humaine et des échos des mystères divins (qui génèrent de la matière et pour l’âme et pour l’esprit). « Ô viens, l’union de mélodies magiques, d’idées et de passions » - Pouchkine - « Ищу союза волшебных звуков, чувств и дум ». | | | | |
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| art | | | L'une des plus belles preuves du fond poétique de l'homme est l'énigme des premiers littérateurs, historiens ou philosophes, qui, tous, furent poètes ! « Dire et chanter était autrefois la même chose »*** - Strabon. Et c'est pourquoi les premiers philosophes écrivaient en aphorismes, cette forme poétique de la véritable sagesse. | | | | |
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| art | | | Le ressort de la poésie et de la musique : le plaisir y naît non pas de l'excès des concepts problématiques, mais de la trajectoire mystérieuse de leurs accès ; la résignation de ne pas aller jusqu'au bout, de s'arrêter en chemin et de vivre le vertige d'un lien, qui fait oublier les objets liés. | | | | |
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| art | | | La mathématique part d'un but, dont la solution découle de l'harmonie et de l'élégance des définitions nouvelles, de ces contraintes initiatiques ; le commencement de la poésie et de la philosophie se trouve dans des contraintes, c'est à dire dans un sentiment ou dans un goût, pour lesquels un bon regard trouvera toujours des buts harmonieux et élégants. La maxime est un genre, qui cherche un compromis : elle n'est que définitions, mais ne véhicule que le sentiment et le goût. | | | | |
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| art | | | Le vrai artiste répugne au développement, puisqu'il sent, que l'inertie, plus que la créativité, prendra la relève du premier pas. « Tout l'intérêt de l'art se trouve dans le commencement. Après le commencement, c'est déjà la fin » - Picasso. Là où le badaud est mû par la curiosité, l'artiste est hanté par l'ennui. « Chose insupportable pour un artiste : ne plus être au commencement » - Pavese - « Una cosa insopportabile all'artista : non sentirsi più all'inizio ». | | | | |
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| art | | | La poésie est toute de relations imprévues, comme la philosophie est toute de choses impensées. « La poésie est la rencontre de deux mots, que personne n'aurait pu imaginer ensemble et qui forment ainsi une espèce de mystère » - Lorca - « La poesía es la unión de dos palabras que uno nunca supuso que pudieran juntarse, y que forman algo así como un misterio ». Et c'est de leur rencontre, sans problèmes ni solutions, qu'il faut attendre les plus beaux mystères. Tu le disais si bien : « Toutes les choses ont leur mystère, et la poésie, c'est le mystère de toutes les choses » - « Todas las cosas tienen su misterio, y la poesía es el misterio que tienen todas las cosas ». | | | | |
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| art | | | Ils attendent de l'art ce qu'on cherche dans un manuel de bricolage - des lumières, des garanties et des modes d'emploi. Et les artisans héliolâtres, dévoyés et éblouis par la rampe théâtrale, ne résistent pas à leur logorrhée transparente, sans ombres silencieuses. Qui encore est capable de suivre une étoile illuminant quelque logos en langes ? Aujourd'hui, l'art est aussi grisâtre que la vie. Dans les deux, l'homme du mystère est sacrifié aux hommes des solutions. | | | | |
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| art | | | Flaubert ou Joyce veulent s'exclure de l'espace de leur œuvre : « Que ce soit à l'intérieur, derrière, en dehors ou au-dessus de son œuvre, l'artiste reste invisible » - Joyce - « The artist remains within or behind or beyond or above his handiwork, invisible ». Que ces liens spatiaux sont pâles ! Les temporels, chez toi, ne furent pas plus éclatants, puisque le jour d'Odysseus et la nuit de Finnegan n'apportent ni le mystère de la lumière ni celui des ombres. | | | | |
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| art | | | Parmi la gent de plume, le nul est motivé par le besoin résolu d'écrire, le médiocre - par le besoin problématique de lutter, le meilleur - par le besoin mystérieux de caresser. Graphomanie, mégalomanie, érotomanie. | | | | |
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| art | | | Le paradoxe du poète : par ses images, il veut toucher au mystère, or tout mystère est indicible et inexprimable. Donc, la poésie est une forme de folie : dire ce qui est indicible. « Nous représentons l'indicible pureté à partir de la dicible impureté » - Jankelevitch. Ce que tu dis relève des problèmes de l'âme ou des solutions de l'esprit ; le mystère indicible, ce seraient ces invisibles contraintes qui impriment une musique au bruit du dicible. Le mystère serait la musique de la vie, que seule une oreille poétique peut capter et interpréter. | | | | |
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| art | | | Il y a trois sortes de poésie, ayant trois sources totalement différentes, trois lois complètement disjointes, trois langages incompatibles, et pourtant divinement solidaires : ma poésie intérieure, où s'accordent l'appel du bon et l'émotion du beau ; la poésie du monde, où se devine un majestueux Créateur ; et, enfin, la poésie qui sort de ma plume, de mes notes ou de mon pinceau - de ma création, qui achève cet anneau mystérieux. Il doit y avoir un méta-langage, un méta-opérateur, qui sacre cette relation ternaire, que la raison refuse et l'âme salue. | | | | |
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| art | | | Comment perçoit-on le sens d'un écrit d'art ? - le bête le trouve dans des solutions offertes, le médiocre le cherche dans des problèmes formulés, le sage l'invente dans des mystères initiatiques. | | | | |
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| art | | | Comment finit-on par s'attacher à la maxime, au détriment du récit ? - en ne gardant de l'opéra que le drame, de l'oratorio – que le mystère, et en se concentrant sur la cantate, puisque, dans ce qui est dramatique et mystérieux, seules comptent la musique et la voix, non diluées par la durée et l'action. | | | | |
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| art | | | La platitude est un antonyme de l'élégance, elle en est une projection unidimensionnelle, tandis que l'élégance peut être hyperbolique (la poésie), parabolique (la philosophie) ou elliptique (la mystique). | | | | |
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| art | | | Mon soi connu, par ses problèmes et ses solutions, communique aisément avec d'autres hommes, mais il serait naïf de lui prêter plus d'universalité qu'à mon soi inconnu, caché dans son mystère. Le premier est dans l'invention de langages, et le second – dans la pureté indicible. « Une parole intime, où il n'y a point d'effets ni de stratagèmes, ne peut pas ne pas être universelle »** - Valéry. | | | | |
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| art | | | La naissance du culte de l'art : en communion avec la réalité, j'y découvre une merveille ; je tente de la décrire, avec des images communes – aucune sensation merveilleuse ne s'en dégage ; je fais appel aux images fraîches, poétiques, inouïes – une merveille en surgit, mais sans aucun lien immédiat avec la réalité ; je tente la même expérience, sans me référer à la réalité, et le résultat est le même ; je me détourne de la réalité, je me tourne vers mon âme, dans laquelle se reflète non seulement mon visage, mais l'univers entier. | | | | |
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| art | | | Les écrivains non-poètes s'adressent aux yeux et non pas à l'oreille, imposent une peinture et ne composent pas de musique. Miraculeusement, toute musique réussie réveille en nous le philosophe. L'image picturale, l'icône, est adversaire de l'adage musical, le Verbe ; et son culte conduit au journalisme, au Hollywood, aux bandes dessinées. | | | | |
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| art | | | Quand on ne voit plus le mystère profond de la nature ni ne ressent la haute beauté de la culture, il reste la civilisation robotique. Par inertie, celle-ci tente de poétiser la prose du monde ou de prosaïser la poésie de jadis, mais les résultats sont juste bons pour décorer les bureaux ou salles-machines. L'art n'est possible que là où il y a entente entre l'admiration de la nature et la gloire de la culture. Dans le monde des célébrités audio-visuelles et des compétitions envieuses, l'art est condamné au dépérissement. Les projets mécaniques rendent superflus les sujets organiques. | | | | |
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| art | | | Le pragmatique vise la banalité des fins, le classique préfère la dignité du parcours : « Malheur à la culture, qui nous indique l’aboutissement, au lieu de faire notre bonheur sur la route ! » - Goethe - « Wehe jeder Bildung, welche uns auf das Ende hinweist, anstatt uns auf dem Wege selbst zu beglücken! » - seul le romantique s’enivre du mystère du commencement. | | | | |
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| art | | | J’attends la même chose de l’art et de la philosophie : mystère et abstraction, rêve plutôt que réalité, fond numérique et forme poétique. Je vois que Th.Mann définit ainsi la musique : « La musique est miracle du nombre, l’art le plus éloigné de la réalité et en même temps le plus passionnel, abstrait et mystique » - « Die Musik ist Zahlenzauber, die der Wirklichkeit fernste und zugleich passionierteste der Künste, abstrakt und mystisch » - donc, tout art, toute philosophie doivent se réduire à la musique. | | | | |
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| art | | | Les yeux et le regard (captant ce qui échappe aux yeux), la logique ou le miracle, m’apprennent ce qu’est la vie. L’artiste qui n’a que les yeux a raison de ne pas mettre la vie au cœur de son ouvrage. | | | | |
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| art | | | Toute la puissance et toute la beauté du chêne découlent de la merveille minérale et vitale, programmée par le Créateur dans un gland. L’esprit s’en contente, mais les yeux veulent admirer le tronc et le feuillage. Et puisque l’art verbal, c’est un déroulement virtuel de tableaux que peint l’âme, le talent consiste à n’expliciter que l’énergie du commencement et laisser au lecteur le souci des parcours et finalités. Le chêne à naître, le chêne naissant ou le chêne né peuvent être soit narrés soit chantés. Quand tout instant, toute durée, par une magie du chant, se métamorphosent en commencements, on est en présence d’un talent supérieur. | | | | |
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| art | | | Seul le poète se doute de l’existence des firmaments ; les horizons ou les profondeurs s’offrent aux autres doués ; le non-touché par la grâce est condamné à la platitude, c’est-à-dire à la réalité. La grâce est dans le langage ; le savoir - dans la représentation, ou dans l’apparence ; l’inertie – dans la réalité. « L’artiste place l’apparence plus haut que la réalité » - Nietzsche - « Der Künstler schätzt den Schein höher als die Realität » - mais le poète va encore plus haut. Mais – trois mystères : celui de la matière, celui de l’intelligence, celui de la musique. | | | | |
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| art | | | Dans la création domine le mystère ; dans la traduction - le problème, dans l'invention - la solution. | | | | |
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| art | | | Jadis l’art s’entourait d’une aura, d’un mystère, d’un sacré, qui faisaient de l’artiste un prêtre du Beau artificiel, complétant le Beau naturel. « L’art de la seconde moitié du XX-me siècle perdit le mystère » - A.Tarkovsky - « Искусство второй половины XX-го века утеряло тайну ». L’absurde se substitua au mystère, le sacrilège – au sacré, la grisaille – à l’aura. L’artificiel inimitable est évincé par le naturel commun. | | | | |
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| art | | | La musique est une étonnante fusion d’une lumière, qui s’avère être intérieure et nous oblige à fermer les yeux inutiles, et des ombres extérieures, qui nous obligent à ouvrir les yeux, pour ne pas rater ce miracle révélateur. « La musique éveille en moi le désir d’une clarté extérieure à la lumière et de ténèbres qui ne dépendent pas de la nuit »** - Cioran. | | | | |
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| art | | | Ta facette réelle, où dominent le calcul et la nécessité, reflète, tout de même, le miracle de la Création divine ; sur ta facette immatérielle, merveilleuse mais imaginaire, se gravent ou se peignent ton rêve et ta liberté. « On se peint dans son art mieux que dans sa vie même »*** - Suarès. | | | | |
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| art | | | Chez le créateur lyrique, à l’homme de la perception du réel s’ajoute l’homme de la création du rêve. Au monde fini, rempli de problèmes et de solutions, s’ajoute l’univers de mystères. « Le Beau devient un problème suprême, exigeant une solution » - Pasternak - « Прекрасное становится высшей задачей и требует разрешенья » - le Beau, quand il est suprême, devrait chercher un mystère inouï, plutôt qu’une ordinaire solution. | | | | |
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| art | | | La beauté dans l’art : un élan irrésistible vers une hauteur spirituelle, musicale, verbale, mystique. Aucune profondeur ne pallie à l’absence de hauteur. | | | | |
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| art | | | Aucun rapport entre la science et la philosophie, puisque les meilleurs scientifiques sont nuls en philosophie, et les meilleurs philosophes sont nuls en sciences. Le seul, qui pourrait garder un équilibre métaphorique entre ces branches de la spiritualité, c’est l’artiste, surtout le poète, puisque partout il cherchera de la musique – verbale, conceptuelle, éthique ou mystique. D’ailleurs, au lieu du Logos indéfinissable, on aurait dû parler de la musique, qui a un sens dans toute sphère de la conscience. | | | | |
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| art | | | Dans l’art comme dans la science, le plaisir n’est pas le seul apport de la forme ; d’une manière charmante, inespérée, mystérieuse, même les pensées, provenant de la forme, finissent par dépasser, en profondeur comme en hauteur, celles qui sont dues au fond. | | | | |
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| art | | | Le parcours, conduisant à l’émerveillement devant une belle écriture : ses mots, ses métaphores, ses pensées, tes requêtes, les unifications, ton illumination. Une seule de ces étapes manque, et la merveille finale, rapidement, se dissipera ; le viscéral ne sera que squelettique. | | | | |
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| art | | | Les bons écrivains sont de deux sortes – des aliments et des excitants : les premiers m’apportent de la vie, et les seconds me transportent au royaume du rêve ; les premiers développent des problèmes communs, les seconds m’enveloppent de mystères individuels ; mon soi connu se nourrit des premiers, mon soi inconnu garde ses soifs, grâce aux seconds. | | | | |
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| art | | | Tous les arts peuvent contenir du mystère, que tu es libre d’interpréter ; mais la belle musique, sans, nécessairement, en contenir un, crée dans ton âme un état de mystère irrésistible, que tu vis, sans l’interpréter. | | | | |
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| art | | | Le style naît d’une pénétration du Mystère royal dans la république du Problème et de la Solution. De la Hauteur tri-dimensionnelle, céleste, inaccessible, - dans la platitude des horizons maîtrisés. Tous les regards, aujourd’hui, étant tournés vers le bas commun, il n’y a plus de styles personnels. | | | | |
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| art | | | Ce qui constitue l’état de mon âme – l’intensité, l’énigme, l’extase – est intraduisible en mots ; c’est pourquoi il existe la musique. « Je vois ma vie comme l’expression de la musique » - Einstein - « Ich sehe mein Leben als Ausdruck der Musik ». | | | | |
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| art | | | La racine d’un arbre d’art doit comporter des solutions du Vrai, des problèmes du Beau, des mystères du Bien, et sa finalité devrait être des fleurs ou des fruits ou des ombres. | | | | |
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| art | | | Sur Terre, ce qui est naturel se réduit aux mystères, et ce qui est artificiel se compose de problèmes et de leurs solutions ; cette vision paradoxale doit guider la démarche littéraire et surtout – philosophique. Le renversement de cette vision est signe des médiocrités. | | | | |
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| art | | | Qu’ils pratique le poème, la mystique ou l’apophtegme, Nietzsche et Valéry restent grands artistes. Mais Cioran, brillant dans le maniement des mots, est terne dans celui des idées. Le style, c’est de la lumière maintenue, mais la maxime, c’est la qualité des ombres fugaces. | | | | |
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| art | | | Le style aphoristique, nécessairement, conduit au mysticisme, qui suppose des lacunes profondes, secondaires mais indispensables, à remplir par le lecteur. | | | | |
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| art | | | 1966, 1970, 1988 – les dates de la mort du dernier poète en Russie, en Allemagne, en France. J’ai beau m’extasier devant la merveille de la sauterelle, je ne peux en conclure, en absence de poètes, que « the poetry of Earth is never dead » - J.Keats. Les poètes traduisaient les concepts en rêves ; nos contemporains réduisirent tout rêve – en concept. Ce n’est plus aux mânes ou momies de la défunte qu’on rend hommage, mais à ses images de synthèse. | | | | |
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| art | | | La science rend de plus en plus intelligibles les problèmes du monde ; l’art, et donc la philosophie, devraient rendre encore plus inintelligibles les mystères du monde. | | | | |
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| art | | | Si la source de tes réflexions n’est que problématique ou pragmatique, la tonalité mystique peut s’avérer n’être que platitude ou profanation – un sobre développement y aurait suffi. Mais si cette source est mystique, tu dois renoncer au développement et songer à l’enveloppement de tes réflexions par des caresses, verbales ou conceptuelles, se limitant aux préliminaires. | | | | |
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| art | | | Évidemment, l’unité entre une chose réelle et son reflet dans l’art est impossible ; la première flotte dans le chaos (ou l’harmonie, ici ce sont des synonymes) d’une Création magique, divine, et la seconde est fruit de nos pauvres représentations humaines. C’est avec la chose représentée qu’il faut comparer les objets artistiques ; les deux se réduisent aux arbres à variables, et leur unité consiste en possibilité d’une unification de ces arbres. | | | | |
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| art | | | En approfondissant ton regard sur n’importe quel objet – que ce soit un cristal, un papillon, un rugbyman – tu finiras par tomber sur des mystères grandioses, incitant ta vénération de la Création ; mais l’écrivain, dans son choix d’objets, doit poser des contraintes sévères et remonter aux genres les plus abstraits, où disparaîtraient les atomes, les yeux, les cervelles et ne resteraient que les états d’âme enchantée. | | | | |
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| art | | | Dans leurs écrits je trouve des solutions bavardes des problèmes plats. L’ignorance et l’absence de tout mystère, de toute musique, de toute hauteur. | | | | |
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| art | | | Les enfants, le peuple, l’élite - ces trois destinataires définissent trois sortes de littérature : le conte de fées initiatique fait croire à l’existence d’un monde invisible et magique ; le livre moralisateur réveille de bons sentiments dans les parcours des humbles matures ; un style noble établit le culte de la beauté pure et haute, quel que soit ton âge. L’élite s’étant fondue dans la masse, exercer une influence, ce rêve des intellectuels français, n’a de place que dans le deuxième genre ; il est juste bon pour la marche et de peu d’effet sur la danse. | | | | |
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| art | | | Les dieux sont plus souvent querelleurs ou rivaux plutôt qu’alliés ou frères. D’autant plus précieuse est l’alliance entre Apollon et Éros, dans l’amour (la beauté féminine et le désir masculin) et dans l’art (la beauté comme but et l’excitation comme prélude de la création). « L’art est un appétit de l’âme en quête de volupté »*** - A.Suarès - Zeus et Athéna, la volonté et l’intelligence, se fusionnent dans notre esprit qui entretient la soif de l’âme. | | | | |
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| art | | | La tâche la plus noble de la philosophie aurait dû être la traduction en langage poétique de ce qui est grandiose ou mystérieux dans le regard sur la condition humaine. | | | | |
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| art | | | Les choses de ce monde portent déjà, mystérieusement, tant de beautés ; celles-ci sont mises en valeur par ton regard d’artiste ou de penseur. Ta sensibilité les perçoit en profondeur et ton regard, c’est-à-dire ton style, les valorise en hauteur. | | | | |
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| art | | | Ton ouvrage ne doit ni refléter la réalité (qui est surtout un problème), ni traduire une idée (qui n’est qu’une solution), mais caresser un état de ton âme (qui est plus qu’un mystère). | | | | |
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| art | | | L’un des concepts, peut-être le plus protéiforme et mystérieux, est celui de caresse, qui rapproche l’art, l’érotisme et la noblesse – la fusion dans l’indirect, dans le lointain, dans l’extatique, l’élan de l’immobilité. | | | | |
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| introduction bien | | | BIEN : Devant les assauts méthodiques de la machine, le Bien, avec le beau et le mystère, fait partie des derniers bastions. On ne peut plus, hélas, claironner en les déclarant inexpugnables ou imprenables. Un travail de sape introduit dans nos châteaux assiégés des hérauts de charité proclamant la conscience en paix, des mercenaires de la joliesse dressant des étendards mercantiles, des messagers pseudo-mystérieux porteurs d'images cryptiques à usage mécanique. | | | | |
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| chœur bien | | | ART : Pourquoi un cœur d'or peut-il mener à un art impitoyable ? Parce que l'art, c'est l'oubli des mystères autour des idées et la tentative d'en recréer d'autres autour des mots. L'art, c'est revêtir la nudité de nos premières images et de mettre à nu notre dernière honte. Habilleur de ce qui n'existe pas, déshabilleur de ce qui, hélas, existe. | | | | |
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| bien | | | Non seulement le faire, mais déjà le dire, nous expulse du royaume du Bien, pour nous livrer au mal ; le Bien appartient à l'écoute, au silence, à la contemplation ; c'est le Bien qui est condamné à rester secret et à ne relever que du mystère ; penser le contraire est bête : pas de dit sans dédit, pas de fait sans méfaits. | | | | |
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| bien | | | La misérable géométrie spinoziste trace un parallélisme entre le Bien et la joie, entre le mal et la tristesse ; mais le plus grand Bien fut toujours accompagné de la plus grande tristesse, pour trois raisons : source mystérieuse, traduction problématique en actes, caractère passager de la solution trouvée. | | | | |
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| bien | | | Aucune relation entre ta (non-)participation à l'œuvre du bien et l'intensité de l'angoisse, qui t'étreint. La gratuité du bien est absolue. L'être y est plus près de la source mystique que le devenir : être bon y est la seule solution du problématique faire le bien. Certains prêtent au Christ (à travers Nietzsche) cette belle parole : « Pour être bon, il suffit d'être faible »*** (Enthoven). | | | | |
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| bien | | | Le plaisir, intellectuel ou sensuel, humain ou animal, telle est l'origine de mes penchants mystique et esthétique. Mais le Bien défie toute explication d'origines ou de causes, aucun passage de l'être au faire n'y est percevable. Les sermons et discours n'y mènent nulle part, n'y sont crédibles que le chant, la prière ou la honte. | | | | |
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| bien | | | Il existe un bel et grand mystère du Bien, avec sa jauge, qui s'appelle la Honte, mais il n'y a pas de mystère du Mal. Le mal s'annonce, menaçant, à toute tentative de traduire le mystère du Bien en problème, il s'incarne dans sa traduction en solution. | | | | |
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| bien | | | Le Bien persiste, protégé par son mystère ; le Vrai existe, puisqu’il est une solution ; mais le Beau est suspendu entre le mystère fugace et la solution tenace. C’est pourquoi, à côté du cœur et de l’esprit, l’âme est la plus vulnérable et même volatile. Elle s’éteint dès qu’on n’écoute plus la musique, qui est la nourriture de l’âme. « Que suis-je venue faire dans ce monde ? - écouter mon âme » - Tsvétaeva - « Что я делаю на свете? - Слушаю свою душу ». | | | | |
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| bien | | | Pauvreté du dictionnaire : la liberté-grâce de l'esthétique n'a pas grand-chose en commun avec la liberté-ascèse de l'éthique et encore moins - avec la liberté-regard de la mystique. | | | | |
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| bien | | | La puissance éthique - la pitié, la puissance esthétique - le talent, la puissance mystique - la création ; c'est bien étrange que le surhomme, prônant la volonté de puissance, ne le voie pas, et se rabatte sur la fumeuse vie, dans laquelle ne réussissent, aujourd'hui, que des sous-hommes. Étrange aussi de voir dans la volonté de puissance - une solution de tous les mystères, tandis que, pour un créateur, elle est le mystère même des commencements, ne se muant même pas en problème. | | | | |
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| bien | | | Le Bien est dans le mystère, et tout mal vient de sa profanation par un problème ou de sa trahison par une solution. Le Bien est donc dans l'infini, et le mal - dans des tentatives de le réduire au fini ; Aristote dit exactement le contraire. | | | | |
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| bien | | | L'unification, au sein d'un même homme, de la pureté et de la honte, de l'ange et de la bête, est le mystère central de la morale et qui rendait Pascal - ironique, Dostoïevsky - perplexe, et Nietzsche - lucide. | | | | |
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| bien | | | Le vrai Bien est insensé, exceptionnel et impuissant ; dès qu'il se croit universel et raisonnable, il se met au service du mal. « À cette impitoyable époque, parmi des folies, accomplies au nom du Bien universel, la bonté insensée, pitoyable ne disparut pas » - V.Grossman - « В ужасные времена, среди безумий, творимых во славу всемирного добра, бессмысленная, жалкая доброта не исчезла ». Comme la vérité allant au-delà du sens, comme la beauté dépassant les sens. Y rester attaché, sans qu'aucun regard ne nous surveille, même dans la solitude, - est notre plus beau mystère. | | | | |
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| bien | | | Ce qui est merveilleux sur la scène du monde, c'est que tout acte de bonté comporte, en même temps, des couleurs du beau et des grandeurs du vrai. « Impossible que cet univers fabuleux ne soit qu'une scène de lutte entre le Bien et le mal. Cette scène est trop large pour ce drame » - R.Feynman - « This marvellous universe can not merely be a stage of struggle for good and evil. The stage is too big for the drama ». L'ampleur du Bien s'y complète par la profondeur du vrai jeu et surtout par la hauteur du beau décor. La vraie merveille, c'est la même intensité du mystère qui y enveloppe et l'espace et le temps. | | | | |
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| bien | | | Sur son lit de mort, personne ne regrette de ne pas avoir tout fait pour sa carrière. Mais tous regrettent de ne pas avoir tout fait pour leur âme. Que la vie soit faite pour le bon et pour le beau, et non pas pour l'utile, est un joyeux mystère pour un poète, toujours renaissant, et un macabre problème pour un goujat agonisant. | | | | |
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| bien | | | La liberté est définie par la nature du passage à l'action : ses sources, ses dépassements, sa forme finale. Est libre celui qui, conscient des valeurs mystiques et esthétiques, les traduit en vecteurs éthiques. Et il faut être conscient, que les valeurs éthiques (les fichues vertus) n'existent pas ; ce n'est pas à l'éthique que de dicter nos choix pragmatiques. | | | | |
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| bien | | | L'action prouve, et ce qui se prouve n'a pas besoin qu'on y croie ; on ne peut croire qu'en beauté ou en mystère. Tolstoï - « Pour croire dans le Bien, il faut se mettre à le faire » - « Чтобы поверить в добро, надо начать делать его » - confond la cause mystérieuse et l'effet qui n'est que véridique. Pour croire dans le Bien, il faut comprendre que toute action pour le Bien dégénère en mal-faisance. | | | | |
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| bien | | | Le mystère du Bien inaccessible est illustré et par la moralité antécédente, témoin à décharge de la pureté de l'appel, et par la moralité conséquente, témoin à charge de l'écho, de notre honte. | | | | |
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| bien | | | La plus grande merveille de la Création, chez l'homme : presque toutes les fonctions, qu'on aurait pu découvrir ou imaginer par la réflexion abstraite, disposent d'un organe ! L'exception la plus énigmatique – le Bien intraduisible, réfugié dans le cœur paralysé. | | | | |
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| bien | | | Combattre ou tolérer le mal – multiplier le mal qui me ronge ou multiplier le mal qui ronge les autres – face au mal réel, sauver le corps des autres ou condamner ma propre âme à de nouveaux remords. Le Bien est mystérieux, et le défi problématique du mal est sans solution ; le Bien divin n'est bien que sans énergie. « Pitié pour le mauvais, pour sauver le bon »* - Publilius - « Honeste parcas improbo, ut parcas probo ». | | | | |
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| bien | | | Les Idées pour Platon, Dieu pour Spinoza, le Beau et le Bien pour moi-même, ce sont des essences sans existence, des contraintes sublimes sans fins atteignables, l'exercice et la volupté de notre liberté, la musique interne naissant de la lecture mystique des notes indéchiffrables externes. | | | | |
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| bien | | | La liberté éthique se découvre dans la résignation de mon soi connu de porter une souffrance sacrificielle, que me souffle mon soi inconnu, source de tous les mystères : du Bien, de la création, de la beauté. « Le retournement du moi en soi, le désintéressement en guise de vie, un soi malgré soi comme possibilité de souffrance »* - Levinas. | | | | |
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| bien | | | Le vrai est dans la réponse du langage, et le Bien est dans la question du regard ; la qualité du vrai est dans la profondeur, celle du Bien - dans la hauteur de la (re)quête. Mais pour un modèle donné les réponses sont mutuellement exclusives. La liberté d'en changer fait partie de nos mystères. | | | | |
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| bien | | | Sans le Bien vrillé dans notre cœur, sans la sexualité vrillée dans notre corps, notre esprit aurait perdu une immense source de mystères et sa capacité de se transformer en âme. | | | | |
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| bien | | | La merveille du Bien, cloîtré dans le cœur, se confirme par la merveille de la larme, qui inonde les yeux, lorsque le cœur se met à vibrer. Quel génie fallait-il au Créateur, pour inventer une telle liaison ! « Si la nature nous donna les larmes, c'est que, sans doute, elle envisageait de nous munir d'un cœur tendre »** - Juvénal - « Mollissima corda humano generi dare se natura fatetur, quæ lacrymas dedit ». | | | | |
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| bien | | | Dès que l'éthique prétend dicter le premier pas de l'esthétique ou de la mystique, l'inquisition ou le réalisme socialiste s'érigent en juges du mystère et du beau. Pas de cheminement dans le Bien, pas de dynamisme, il n'est que dans le recueillement. Et si le mal n'était que dépassement du purement potentiel ? La beauté ou le mystère se révèlent, le Bien se laisse crucifier, sans compter sur l'interprétation de ses stigmates. | | | | |
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| bien | | | Ethos et aisthesis, l'habitude et la sensation, de bien ternes ancêtres de nos éthiques et esthétiques. Seul mystes, celui qui nous initie, garde son sens originel dans le mystère. | | | | |
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| bien | | | Ma liberté éthique peut être pragmatique ou mystique. Dans le premier cas, le choix libre coïnciderait avec la poursuite de mes intérêts rationnels. Dans le second, le choix impliquerait un sacrifice de ces intérêts. Je ne prouve ma liberté que dans ce second cas. Et que penser de cette liberté : « tu es libre, quand c'est par toi seul que tu es déterminé à agir » (« res libera dicitur quæ a se sola ad agendum determinatur » - Spinoza) ? - mais c'est la définition même du comportement robotique ! Même un robot coopératif est plus humain… | | | | |
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| bien | | | Deux sortes de liberté humaine : en mystique – résister à la pesanteur, me fier à la grâce, me maintenir dans la hauteur de mon regard ; en esthétique – rester fidèle à l'audace de mon goût, garder l'intensité des commencements. Mais la liberté vraiment divine s'éploie en éthique – sacrifier la marche de mes actes à la danse de ma pitié et de ma honte. | | | | |
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| bien | | | Deux sortes de liberté : la mécanique, celle de l'âne de Buridan, et l'organique, celle d'un sacrifice de son intérêt social ou physiologique. Un tirage au sort intérieur, facilement transposable à une machine, ou un acte extérieur, à l'intérêt indémontrable, s'appuyant sur l'écoute de la voix mystérieuse du Bien. « Seule la foi peut donner la liberté »* - Kierkegaard. | | | | |
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| bien | | | Parmi les chantres d'un amour, aveugle ou mystérieux, - Rousseau et Einstein. Ils abandonnent leurs enfants, l'un, remords bien avalé, l'autre, sourire aux lèvres. L'ironie de l'intelligence ou la pitié humaniste ne nous empêchent pas d'être de fieffés salopards ; mais la honte rehausse l'intelligence et approfondit la pitié. | | | | |
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| bien | | | Le Bien se rêve et le mal se fait ; l’arbitraire tyrannique du Bien ou la liberté raisonnable du mal. L’esclavage du mal n’existe pas ; c’est le Bien qui nous y soumet. Oser le Bien immobile, atopique, fantomatique et non pas subir l’inertie du mal, actif, présent, évident. La vraie rédemption : se soumettre à l’esclavage injustifiable du Bien. Toutefois, cette résignation exige plus de volonté de puissance que la détermination de l’orgueil. | | | | |
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| bien | | | Depuis Kant, on a tort d’opposer la causalité mécanique à la liberté de l’organique. Quand une unité centrale (l’esprit animal ou le calculateur informatique) peut passer des instructions à ses périphériques, ceci ne viole en rien la phénoménalité naturelle. La seule liberté mystérieuse est la liberté éthique : une voix inexplicable, une interprétation impossible, une universalité indéniable. | | | | |
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| bien | | | L’intellect, face au Bien et à l’action : il aide à vénérer le mystère du premier ; par la solution de la seconde, il ne peut que nous accompagner dans le mal. « Tout le mal que j’ai fait, je l’ai fait par réflexion ; et le peu de bien que j’ai pu faire, je l’ai fait par impulsion »** - Rousseau. Le Bien m’interpelle, mais je ne puis en inoculer une trace dans mes actes que par un réflexe aveugle ; la réflexion ne fait qu’illuminer le mal fait ou à faire. Le Créateur mit en nous l’élan d’une flèche, sans donner la moindre indication des arcs à bander ou des cibles à toucher. | | | | |
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| bien | | | Semblable à Dieu, l’homme a plusieurs demeures : son soi connu habite dans le séjour du Vrai, l’esprit, et son soi inconnu se cache soit dans la cage du Bien, le cœur, soit dans le temple du Beau, l’âme. Quand on n’est voué qu’au Vrai, on voit dans son gardien – le Patron (Grothendieck) et dans les fantômes des deux demeures restantes – les Autres. Je ferais l’inverse. | | | | |
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| bien | | | La liberté banale se manifeste dans tous nos actes, pensées, résolutions ; mais la liberté la plus noble et la plus mystérieuse consiste, en toute conscience, à s’opposer à la raison. Et je sais, que notre sage siècle pense, que ne sont libres que ceux qui « se font guider par la raison » - Spinoza - « sola ducitur ratione ». Toutefois, traitée par l’ironie, cette sentence peut devenir juste. Qui est exclu de cette coterie ? - les serviteurs de Dieu, les esclaves de l'amour, les bateliers de l'art. Qui y reste ? - les robots que devinrent nos contemporains, repus de liberté. | | | | |
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| bien | | | On ne trouve pas la consolation dans la platitude du réel, on la bâtit dans la hauteur de l’imaginaire, où demeurent le Bien énigmatique, interdit de séjour sur Terre, et le Beau mystérieux, porté par des Anges de plume, de note, de palette. La consolation divine, inhumaine, donc. | | | | |
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| bien | | | Le savoir est presque tout dans le Vrai, n’est qu’un vocabulaire dans le Beau, n’est rien du tout dans le Bien. L’idée du vrai est la logique, l’idée du Beau est l’esthétique, l’Idée du Bien est la mystique (l’éthique n’en est que tentative d’application, toujours ratée). Platon : « L’Idée du Bien est la plus haute des connaissances » - confond la connaissance avec la conscience. | | | | |
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| bien | | | Bien que les libertés d’action du vivant ou d’avis du citoyen soient assez claires et s’offrent assez facilement à la raison, la liberté éthique reste le plus grand mystère divin, échappant à toute raison (qu’elle soit pure ou pratique). Ces libertés n’ont presque aucun point commun ; pourtant les philosophes ont tendance de les mettre dans un même sac : « Le concept de liberté constitue la pierre définitive de la raison pure » - Kant - « Der Begriff der Freiheit macht den Schlußstein der reinen Vernunft aus ». | | | | |
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| bien | | | La distinction hésitante du Bien et du Mal provient peut-être de nous-mêmes, mais le sens même du Bien est certainement un don inné, un cadeau miraculeux, incompréhensible, inutile, admirable du Créateur. | | | | |
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| bien | | | La conviction du Vrai n’a pas besoin de l’illumination du Beau ; la jouissance du Beau peut se passer de la bénédiction du Bien ; mais le Bien ne comporte ni rigueur ni joie, il ne sème que le doute et la honte. Kant, dans son voyage de la solution vers le mystère, aurait dû intervertir ses deuxième et troisième Critiques, pour être plus conséquent. | | | | |
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| bien | | | Le plus mystérieux fait humain est que le dernier jugement est prononcé par le cœur, auquel se plie l’esprit universel et auquel se soumet l’âme créatrice. | | | | |
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| bien | | | La voix du Bien est incompréhensible, divine ; et agir, selon elle, c’est être irresponsable et donc libre. Ce qu’on comprend rend responsable et servile (et non pas libre, comme le pensent tous les spinozistes). | | | | |
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| bien | | | Dans la matière – la merveille de la Loi ; dans la création – la merveille de l’émotion ; dans la noblesse – la merveille de l’existence même du Bien. | | | | |
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| bien | | | Il y a une liberté biologique (elle est aussi mystique), qui existe chez tous les êtres vivants, de l’amibe à l’homme ; il y a une liberté pragmatique, qui résulte dans des actes rationnels, au service des intérêts, de ceux de l’individu, de la tribu, de l’espèce ; chez les hommes, il y a une liberté politique, qui exclut le délit d’opinion. Mais seule la liberté éthique peut témoigner de la noblesse de l’individu (presque tout mammifère et même les oiseaux peuvent en avoir) – aller contre ses intérêts, biologiquement justifiés : pouvant se mettre à l’abri - se sacrifier, ou garder une fidélité aux causes perdues. | | | | |
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| bien | | | À la Vérité, qui est profonde, le Bien apporte du mystère divin, et au Beau, qui est haut, - de la noblesse humaine. Mais ni la Vérité ni le Beau, au moment de leur naissance, ne s’y attendent pas, étant au-delà du Bien et du Mal. | | | | |
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| bien | | | À la philosophie naturelle (des solutions résolues des problèmes terrestres) et à la philosophie métaphysique (des problèmes insolubles des mystères célestes) Socrate préfère la philosophie morale (des mystères individuels, intraduisibles ni en actes ni en pensées). Le Vrai est commun, le Beau est arbitraire, mais le Bien ne quitte pas ton cœur, reflétant des commandements divins incontournables. | | | | |
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| bien | | | Le Bien ne peut être qu’intérieur et le mal est toujours extérieur ; ni le Bien ne peut se trouver dans le mal, ni l’inverse. Le Bien est une belle chimère et le mal n’est que trop réel. | | | | |
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| bien | | | Le Bien intraduisible et le Vrai bien articulé se passent parfaitement du Beau mystérieux ; mais le Beau, c’est un produit fini, pour lequel le Bien et le Vrai auraient pu servir de matières premières et même de secondaires. | | | | |
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| bien | | | À la triade mystique divine – la triade optique humaine : la lucidité résolue aide à rester dans le Vrai ; l’illusion problématique maintient l’attirance du Beau ; le regard mystérieux préserve le Bien. | | | | |
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| bien | | | Les impératifs catégoriques : dans le Vrai – le savoir et la rigueur, dans le Beau – le talent et la noblesse, dans le Bien – l’humilité et la honte. Partout, le premier pas – le désir, la volonté, l’élan humains ; le dernier – l’admiration du mystère du Dessein divin : de l’harmonie, de l’émotion, de l’abnégation. Dans la société, le sens de ces impératifs est profond, car universel ; en solitude, il est haut, car individuel et pur. | | | | |
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| bien | | | On connaît le Beau et le Vrai, puisque le sensible et l’intelligible, l’intellect et l’action, s’y fusionnent. Mais le Bien reste inconnu, étant irréductible à l’action et limité au seul sensible. Et quel sens peut-on donner à la non-résistance au Mal, si l’on est incapable d’intellectualiser celui-ci ? Mais l’existence du sens du Bien est peut-être la plus grande énigme du Créateur. | | | | |
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| bien | | | Le sens du Bien admet trois lectures : en tant que mystère, problème ou solution. Ainsi, il devient, pour l’esprit humain, - élan d’un rêve philosophique, sujet d’une étude scientifique, objet d’application naïve. Le philosophe est au-delà, le scientifique – dedans, le naïf – à côté. | | | | |
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| bien | | | La liberté des choix matériels ou éthiques, chez tout être vivant sur Terre, est un mystère de la Création divine. La liberté des choix sociaux est un problème de l’intelligence collective (des abeilles, des loups ou des hommes). La liberté des choix intellectuels est une solution du talent solitaire et noble. | | | | |
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| chœur doute | | | AMOUR : La clarté dissipe l'amour, comme les dates et les noms discréditent le mystère. L'amour, comme le roi, portent d'invisibles robes, qui empêchent de parler de leur nudité. Aimer, c'est douter de tout hormis son sentiment. Éclairées d'un éclat amoureux, l'ombre ou la lumière présentent la même vulnérabilité ; le seul refuge certain de l'amoureux, c'est les yeux de l'autre. | | | | |
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| doute | | | Les contraires de croire : dans le mystère - supposer ; dans le problème - prouver ; dans la solution - douter. Le doute, sur cette échelle, n'est pas si glorieux à côté des preuves et des hypothèses. | | | | |
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| doute | | | Le mystère est généralement absent dans ce qui est humainement complexe, il se loge plus volontiers dans ce qui est divinement simple. | | | | |
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| doute | | | Pour un vrai idéaliste et contrairement au matérialiste, la justification n'efface ni ne surclasse l'interprétation, comme le problème bien formulé garde tout le charme du mystère, et le discours profond de la raison n'aplatit pas le haut chant de l'âme. | | | | |
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| doute | | | La fascination devant le mystère de la flèche irréversible du temps aide à ne pas prendre pour solution l'envoi de flèches, toujours réversibles, dans l'espace. | | | | |
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| doute | | | Non seulement l'invisible domine dans notre conscience et dans notre vision du monde, mais il est aussi plus permanent et profond que le visible. Il résume la merveille inconcevable, indescriptible de la vie ; et ils veulent nous impressionner avec leur description de la grisaille des phénomènes. Ni le bon ni le beau ni même le vrai n'habitent le phénomène ; ils sont la prérogative de notre conscience, qui, saine, ne dévie jamais de l'objectivité des phénomènes, sans même garder un contact avec eux. | | | | |
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| doute | | | Aucun beau mystère n'est né de mon savoir, mais celui-ci aide à me débarrasser des avortons et à régulariser des bâtards. C'est en pelotant mon ignardise que j'assure la descendance du rêve volage. | | | | |
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| doute | | | La plupart des choses vécues vaguement, dans notre âme, se décantent et se fixent à force des formalisations et des attributions de sens ; mais, au bout de ce cycle, les meilleures d'entre elles, ne gagnent que davantage de mystère, et l'on assiste à l'éternel retour du même, à la fusion entre le naïf, le formel et l'évanescent, entre le poids, la valeur et le souffle. Sans qu'on sache, si c'est notre bonheur ou notre misère : « L'âme vit la hauteur et la profondeur non pas comme ravissement ou accablement, mais comme permanent retour, sans avoir quitté son être propre »*** - H.Broch - « Das Oben und das Unten werden von der Seele weder als Beglückung noch als Beschwerden empfindet, aber als die ständige Wiederkehr innerhalb ihres eigenen Seins ». | | | | |
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| doute | | | La philosophie n'est nullement une catharsis, tout au contraire : elle prend les évidences, ou les solutions, des prêtres, des linguistes, des logiciens et y (ré)introduit du mystère, pour faire renaître les consolations ou enthousiasmes évanescents. | | | | |
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| doute | | | De l'inertie et de la transparence les yeux extraient une profonde lumière ; le regard se baigne dans les ombres, dont les plus hautes naissent de la rencontre du mystérieux et du viscéral : l'amour maternel, le beau musical, le vrai cosmogonique. | | | | |
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| doute | | | Les domaines, touchant à nos racines les plus profondes, éthiques, esthétiques, métaphysiques, ne se prêtent à aucune investigation scientifique ; leur essence est mystérieuse, et seul un regard poétique peut en extraire une musique allusive. Les habitués des statistiques et des théorèmes ont beau se moquer du poète, incohérent ou balbutiant, eux-mêmes émettent, dans ces domaines, des avis autrement moins signifiants et plus niais. | | | | |
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| doute | | | L'âme vit de l'invisible, et l'esprit lui en fournit de nouveaux mystères, dont est prodigue la bonne nature : « La nature ne nous présente l'invisible qu'en mystères » - J.G.Hamann - « Die Natur unterrichtet uns von dem Unsichtbaren in lauter Rätseln ». | | | | |
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| doute | | | Tous, d’une manière ou d’une autre, veulent connaître la vie. Mais le consommateur envisage la vie comme une solution, le penseur – comme un problème, le poète – comme un mystère. Et puisque nous portons en nous, tous, un peu de ces trois personnages, nous apprenons à agir, à créer, à rêver. L’absence d’une seule de ces facettes compromet gravement la qualité de l’ensemble. | | | | |
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| doute | | | Avec des requêtes, on est en proie au problème ; on ne peut y être qu'intelligent. Avec la réponse, on se détend dans la solution ; on peut y être heureux. Mais avec une requête totale, où aucun mot ni image ne sont encore nés, on ne peut être qu'un sage malheureux ou un sot angoissé, c'est à dire - être passionné, être dans le mystère. | | | | |
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| doute | | | Les mots, qui ne portent que la lumière du monde, finissent dans la grisaille des archives, où se résument nos solutions. Les mots, dans lesquels se reflètent les ombres d'un poète, s'éclatent en tant d'arcs-en-ciel, portant nos mystères. « La Sibylle clame les mots sans lumière » - Héraclite. | | | | |
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| doute | | | Quand ma création touche à la perfection, je suis tenté de proclamer mon invention - réalité suprême : « Ce qui, aux autres, n'est que mystère, symbole, substance invisible, est pour Rilke - une palpable, une parfaite réalité » - L.Reisner - « То, что для других - тайна, символ, невидимая субстанция - для Рильке осязаемая, совершенная реальность ». | | | | |
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| doute | | | Tu fais bien, en dissipant le vague autour du secondaire, des problèmes, en y apportant de la lumière. Mais méfie-toi de l'inertie, qui te ferait profaner l'obscurité sacrée du mystère. Ou, pire, - te désintéresser de toute lumière, au milieu des solutions incolores. | | | | |
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| doute | | | Dans notre Ouvert humain, tant de suites de pensées, d'images ou d'émotions, qui tendent vers notre commencement miraculeux ou vers notre fin abyssale, et aboutissant, toutes, aux valeurs-limites hors de nous, inspirant l'amour ou la terreur. Mais, contrairement à ce qu'en pense Hölderlin, ces deux bornes s'ignorent. | | | | |
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| doute | | | La philosophie : ne s'intéresser qu'aux mystères, les traduire en problèmes, se désintéresser des solutions en laissant à chacun atteindre les siennes, à sa portée. | | | | |
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| doute | | | Comme de toutes les matières discursives, on attend de la philosophie - des problèmes bien formulés et des solutions bien vérifiables. Et la plupart des professionnels obtempèrent à cette exigence sociale et oublient que la philosophie est l'art d'entretenir le mystère. « Pour un penseur libre, la philosophie ne cesse jamais d'être une énigme » - Husserl - « Keinem Selbstdenker hat die Philosophie aufgehört, ein Rätsel zu sein ». | | | | |
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| doute | | | Mon écrit, pour rendre mon regard, passe, hélas, par le double filtre de la raison et de la langue ; et le résultat, ce n'est pas mon visage, mais son pâle reflet, à contrecœur. On vit dans l'éthique, on conçoit dans le mystique, on évalue dans l'esthétique et l'on écrit dans le pragmatique. | | | | |
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| doute | | | Ce qui est le plus fécond, ce n'est ni la solution issue des réponses, ni le problème entrant dans des questions, mais le mystère jaillissant des images. Comme le Parménide ou la Caverne de Platon, ou la Procession plotinienne, ou l'éternel retour nietzschéen. Et la réalité, que nous ne pouvons appréhender qu'en images ou en tropes, n'est pas moins mystérieuse. | | | | |
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| doute | | | Les mystères, à force de rester en permanence sous nos yeux, n’inspirent plus la même fascination. « Les miracles, trop fréquentés, pâlissent »* - St-Augustin - « Mirabilia assiduitate vilescunt ». D’où l’intérêt de fermer, de temps en temps, les yeux, pour les recharger de l’envie d’admirer. | | | | |
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| doute | | | Un mystique, ce n'est pas celui qui veut voir en tout un mystère, pour chatouiller son goût ou ses caprices, mais celui qui le peut voir, grâce à son regard et son intelligence. | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu surgit de la nature, et le soi connu provient de la culture. Le second formule des problèmes et en cherche des solutions ; le premier en garde le mystère, dont l'absence trahit le poids du troupeau et témoigne du manque de personnalité. | | | | |
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| doute | | | Il n'y a jamais de mystère dans la pensée, seul le regard peut s'en colorer, à la lumière du rêve : « Ce que je trouve ne se produit que comme dans un irrésistible rêve » - Mozart - « Das Finden geht in mir nur wie in einem starken Traume vor ». | | | | |
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| doute | | | Je suis inondé de cette lumière, qui existe avant tout langage et ne vaut que par sa source mystérieuse, refusant toute reproduction verbale. « Les pensées sont les ombres de nos sentiments » - Nietzsche - « Die Gedanken sind die Schatten unserer Empfindungen ». Quand on tient à l'intensité, tout reflet par le mot prend inexorablement la consistance des ombres. | | | | |
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| doute | | | L'intelligence supérieure se reconnaît dans les lacunes volontaires, dans ces hiatus, qui ne sont que respect du mystère, quand toute autre forme de liaison, discursive ou conceptuelle, profane le vide sacré. Ce vide est de la famille des fadeurs chinoises, gardiennes de la plénitude. | | | | |
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| doute | | | Le visage est toujours problématique ; la parole sans grâce le réduit au grade de solution lisible, la parole inspirée en fait un mystère visible. La lumière de la parole est dans le soi inconnu, l'inspirateur, et les ombres se forment par le soi connu, le créateur. Le bonheur - dédier mon mot à un visage, qui en devient vivant, tout en restant incompréhensible : « Écrire, c'est affronter un visage inconnu » - Jabès. | | | | |
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| doute | | | Le bon nihiliste est celui qui reconnaît notre incapacité de formuler des buts dignes de la merveille humaine et qui se résigne à n'en ébaucher que des contraintes. Cerner l'impossible (pour des raisons logiques, esthétiques ou éthiques) est plus prometteur, pour la qualité de ta plume, que de tracer le possible. | | | | |
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| doute | | | La clarté est possible et souhaitable là où la langue et le sentiment humain peuvent ou doivent être occultés, - dans la science ou dans la technique, par exemple. Rendre claires les propositions (Wittgenstein) n'est pas une tâche philosophique ; la philosophie ne peut s'exercer que dans la réflexion sur les mystères du langage ou de la souffrance humaine. Réfléchir sur le monde, celui des phénomènes ou des noumènes, est une tâche, où le regard philosophique n'est plus d'aucun poids. | | | | |
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| doute | | | N'a le droit de s'appeler mystère que ce qui est solution de Dieu. Le mystère de Dieu est hors de notre portée ; mais il se trouvent des hommes misérables, qui prétendent le pénétrer et en font leur solution ou l'y comparent : « Les mystères divins me conviennent mieux que les solutions humaines »** - Chesterton - « The riddles of God are more satisfying than the solutions of men ». | | | | |
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| doute | | | Les mauvais chercheurs, en remontant les causes, aboutissent aux fondements, justificateurs et apaisants. Les bons (en rigueur ou en hauteur) y tombent sur le vide : les calculateurs se mettent à clamer leur désespoir, et les rêveurs redoublent d'enthousiasme, à cause de la gratuité prouvée et merveilleuse de leurs premiers emballements. | | | | |
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| doute | | | Ces deux efforts isolés : ne voir dans la réalité que mystères, ou tenter d'accorder au mystère autant de poids qu'à la réalité, - quand ils ne sont pas coordonnés, le délire te guettera au tournant. « Le monde comme un rêve, le rêve comme un monde » - Novalis - « Die Welt wird Traum, der Traum wird Welt » - la tâche du regard, les yeux ouverts, ou le travail de la hauteur, les yeux fermés. | | | | |
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| doute | | | Pour percer le mystère de la lumière en soi, nous sommes réduits à la Caverne platonicienne ou aux phénomènes kantiens ; mais le mystère de la vie fait partie de la réalité lumineuse, tandis que le vrai gouffre se trouve entre le mystère réel, comprenant les phénomènes, et le problème de la représentation, dans laquelle lumière et ombres ont le même statut. C'est la solution langagière qui nous escamote et déforme cette triade. | | | | |
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| doute | | | Être homme du savoir voulait dire, jadis, être fasciné par les mystères de l'univers, de la vie et de l'homme ; aujourd'hui - connaître l'adresse URL du manuel d'autorité, sur des problèmes et solutions de ce jour. | | | | |
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| doute | | | Derrière le terme de vie - deux réalités radicalement différentes : le fruit rationnel des expériences et observations des autres et de moi-même, d'une part, et de l'autre - la source mystérieuse de mes vibrations, chants ou angoisses, au fond de moi-même. C'est au courant de la seconde que mon œuvre doit s'écrire ; la première, c'est ce fameux pinceau qui doit être absent de mon tableau. | | | | |
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| doute | | | Dans les profondeurs - une complexité, dans les hauteurs - un mystère, dans l'ampleur - une invention ; les trois - à vous couper le souffle ; ce qui fait soupçonner de platitude toute proclamation de sots, faite clairement, simplement et naturellement. « Il faut une audace immense, pour se débarrasser de ce mot - naturellement » - Chestov. | | | | |
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| doute | | | Le mauvais nihilisme - juger fausses les valeurs courantes, chercher à les réévaluer ; le bon - reconnaître que la plupart des valeurs proclamées sont justes, mais ne les apprécier que si l'on est capable de les atteindre à partir du point zéro de la création. En quittant le domaine des problèmes et en pénétrant celui des mystères, le nihilisme accomplit le pas suivant : se mettre au-delà des valeurs. | | | | |
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| doute | | | Deux notions creuses, aux trajectoires semblables ou parallèles, - le hasard et le destin. Censées apporter du mystère à ce qui n'est qu'ignorance et faiblesse. Le scientifique les formalise en tant que lois, et le poète les reformule en métaphores. | | | | |
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| doute | | | N'être que l'ombre de moi-même - une belle perspective, surtout si j'avais préféré une lumière mystérieuse aux banales lanternes de la cité. Encore mieux - que les ombres soient mon vrai ouvrage portant des reflets des nobles objets, filtrés par mon goût des ténèbres. | | | | |
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| doute | | | Il y a des ombres, qui ne demandent que de l'éclaircissement ; la philosophie n'y sert à rien, la science y suffit ; on s'enferme dans une bibliothèque. Et il y a des ombres, dont le seul intérêt est le mystère de leur source et l'émoi de leurs danses ; aucun savoir n'y apporte rien ; c'est une haute tâche poétique ; exécutée avec profondeur et intelligence, elle devient philosophie ; on reste dans sa Caverne. | | | | |
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| doute | | | Le soi se loge quelque part sous la boîte crânienne, observe la conscience et déclenche des actes ; aucun oracle delphique, aucun cogito, aucun réseau ne neurones ne m'éclaire sur son mystère ; il est la flèche de Zénon, qui, visiblement, vole, mais, pour ma raison, - reste immobile. Aucune solution donc du problème grec de connaissance ni du problème égyptien de vérité (personne ne souleva mon voile), qui nous illuminerait sur le mystère du soi, où le connu et le vrai restent impuissants. | | | | |
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| doute | | | Le point commun entre la poésie et la mathématique : la forme engendre le contenu - un mystère de l'âme, un mystère de la raison ; la réalité se pliant, Dieu sait pourquoi, - devant la liberté. L'imagination est ascendante (vers l'intonation) en poésie et descendante (vers l'intuition) - en mathématique, et D.Hilbert oublie d'en donner le sens : « Celui-là abandonna la mathématique et devint poète ; il manquait d'imagination pour être mathématicien » - « Der hat die Mathematik aufgegeben und ist Dichter geworden, für die Mathematik hatte er zu wenig Fantasie ». | | | | |
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| doute | | | L'authenticité peut être définie comme l'appropriation de notre essence articulée ou attribuée, c'est à dire d'un reflet misérable d'un mystère lumineux, indicible et inclassable. | | | | |
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| doute | | | Le soi n'est ni un but salutaire ni une contrainte problématique, mais un mystérieux commencement, le point zéro, jamais en contact avec le premier pas. L'idéal : commencer par le soi inconnu, finir par le soi connu. | | | | |
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| doute | | | La chose relève du mystère, si tout examen approfondi l'exhausse. | | | | |
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| doute | | | Qu'est-ce qu'être un mystique ? - être un Ouvert, savoir imaginer un processus infini, qui me mette, virtuellement, à mes frontières, savoir les montrer, sans les toucher ni les dire : « Le sentiment des frontières du monde, voilà ce qui est mystique »* - Wittgenstein - « Das Gefühl der Welt als begrenztes Ganzes ist das mystische ». Le contraire d'un mystique est un Fermé : l'un robotisé ou le multiple moutonnier – un sérail sans mystère. | | | | |
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| doute | | | Tâche facile : réduire à la banalité n'importe quel mystère ; tâche beaucoup plus subtile : dans n'importe quelle parcelle du réel déceler du mystère. Faire cohabiter le quotidien et le sublime, faire découler l'un de l'autre - la tâche la plus vitale pour ne devenir ni mouton du concret ni robot de l'abstrait, et c'est le rêve qui en paraît le seul remède efficace : « Le réel ne disparaît pas dans l'illusion, c'est l'illusion qui disparaît dans la réalité intégrale »** - Baudrillard. | | | | |
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| doute | | | Tout le monde cherche le nom, pour désigner la grandeur du monde, et l'on le trouve en fonction de ses faiblesses : le rêveur, au regard ahuri, l'appelle Mystère, le je-m'en-foutiste, devant les choses vues incompréhensibles, - Absurde, l'angoissé, aux yeux pleins de voix, - Foi. Le déracinement, qui voue à la hauteur complexe ; l'ironie, qui réduit tout à la platitude réelle ; la pitié, qui promet d'imaginaires profondeurs. | | | | |
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| doute | | | Entre le connu résolu et l'inconnu mystérieux traîne l'absurde sans visage, que les profonds ou les hautains transposent facilement vers leurs apanages respectifs. Les plats ou les médiocres s'y vautrent et en font leur vie. | | | | |
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| doute | | | Il est aussi bête de prôner l'obscurité systématique que la systématique clarté. La systématisation est de la platitude. On devrait tenir à la clarté, mystérieuse en hauteur, ou à l'obscurité, lumineuse en profondeur. | | | | |
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| doute | | | Le problème se formule dans la profondeur, la solution s'applique sur la face de la terre, le mystère se lit dans la hauteur ; et la clarté, c'est ne pas perdre contact avec la terre ; mais pour « être clair, sans être bas » (Aristote), il faut que le problème continue à apporter du poids et le mystère - des ailes. | | | | |
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| doute | | | Se perdre au milieu des problèmes ou de leurs solutions est signe de bêtise ; la sagesse est de reconnaître, que je me perde, entouré de mystères, tels que le monde, l'homme ou moi-même. | | | | |
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| doute | | | Les ombres de nos métaphores devraient faire apprécier la lumière, qui nous fait artistes ; et il faut savoir mettre à contribution la lumière de notre raison, pour ajouter du relief à nos ombres ; Pascal, qui veut « convaincre la raison de son peu de lumière », pour ne plus « trouver des répugnances dans les mystères », se trompe d'adversaire et se prive d'un allié. | | | | |
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| doute | | | Quelle autre démonstration d'une existence hors espace-temps que le moi, se révélant dans cette coordination miraculeuse entre les sens, le cerveau, les muscles, la conscience métaphysique ! Tous accessibles à tout moment et en toute circonstance, dans un parallélisme et une unité inconcevables ! | | | | |
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| doute | | | Le mystère serait-il un taire raté ? Peut-être, mais, heureusement, il est toujours plein de musique, tandis qu'un discours raté, c'est à dire, un taire réussi, se réduit à l'é-vid-ence muette. | | | | |
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| doute | | | La mystique apparaît, presque mécaniquement, à l'approche du point zéro de la matière ou de l'esprit. Le nihilisme, étant le culte du commencement, ne peut être que mystique. | | | | |
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| doute | | | Reconnaître, que j'ignore mon soi, rend ma création plus mystérieuse, mon humilité - plus profonde et ma liberté - plus haute, puisqu'elle est plus sujette à s'abaisser sous l'autorité d'une connaissance que de s'aplatir sous le diktat d'une ignorance. | | | | |
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| doute | | | La différence la plus stupéfiante entre ce que l'œil perçoit et ce que le regard conçoit - comment le visage d'un autre, même le visage d'un animal, s'imprime dans ta conscience : toute géométrie en est absente, l'expression des yeux, le mouvement des lèvres, l'inclination de la tête revêtent des significations d'une foudroyante précision ; cette merveille du regard est réservée au visage, et aucune autre partie du corps n'en bénéficie. | | | | |
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| doute | | | Ce qui est passionnant avec les problèmes philosophiques, c'est qu'ils n'admettent de bonnes, c'est à dire profondes, solutions que si l'on les appuie sur de bons, c'est à dire hauts, mystères. Tout parcours, où la solution est un terminus, est aphilosophique ; la philosophie est la culture des impasses, enthousiasmantes et hautes. | | | | |
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| doute | | | Peu importe si je vise l'extérieur ou l'intérieur, peu importe si je suis le chemin des pieds ou des yeux, ce qui compte, c'est la part du mystère qui accompagne mon regard, c'est ainsi que je corrigerais Novalis, nous invitant à vénérer : « le chemin mystérieux vers l'intérieur » - « den geheimnisvollen Weg nach innen ». | | | | |
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| doute | | | Fidélité à l'idée déjà nette, tel est le premier besoin d'un esprit philosophique, à la recherche du mot ; celui-ci sera ascétique, neutre, aptère, si telle est l'idée. L'âme poétique a besoin d'autel et non pas d'ex-voto ; des mots immolés, chantants ou psalmodiants, surgit la musique, et dans la haute musique viennent, miraculeusement, s'incarner de profondes idées. Seule la netteté finale peut être grande ; tout début net est nul. | | | | |
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| doute | | | L'âme est ce qui vit, organiquement, directement, aveuglement, le mystère indicible du monde ; l'esprit est ce qui, par un doute ravageur, le traduit en problèmes conceptuels ou langagiers. Deux observateurs s'en mêlent, le corps et la raison, qui en cherchent des solutions - la caresse ou l'algorithme, les deux faisant visiblement partie du dessein divin. | | | | |
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| doute | | | Il y a un mysticisme d'impuissance, partant de l'indétermination des limites, et un mysticisme de puissance, que j'appellerais nihiliste, et qui consiste à me reconnaître Ouvert et à tendre, malgré tout et en deçà du soi inconnu, vers mes frontières, qui ne m'appartiennent pas, mais savoir, que, au-delà, le monde est fermé, pouvoir m'y basculer et atteindre ce qui, pour le soi inconnu, fut étranger, divin ou simplement inaccessible. | | | | |
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| doute | | | L'inspiration est l'une de ces notions, qui, avec la machinisation des têtes, perdirent tout leur sens originel. « La disposition mystique - l'inspiration - concerne toute notre vie spirituelle, elle est l'aspect primordial de la vie » - Vernadsky - « Мистическое настроение - вдохновение - проникает всю душевную жизнь, является основным элементом жизни ». Que comprendront nos contemporains, dans ce tableau, où tout terme devint obsolète : la vie se mua en algorithme, l'esprit se vend comme une marchandise, l'inspiration céda à la fabrication, et le mystère, cette clé de voûte de nos châteaux et de nos ruines, le beau mystère s'effaça, pour que l'étable des minables solutions ou la salle-machine des piètres problèmes satisfît les appétits anémiques de l'homme agonisant. | | | | |
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| doute | | | La poésie et la philosophie n'ont de sens que face aux mystères : la poésie les représente et la philosophie les interprète. Et l'effacement de ces deux nobles activités, aujourd'hui, est dû à la conviction des hommes modernes, que le mystère n'existe plus, ou plutôt, que ce n'est plus la peine de s'appesantir la-dessus, des solutions suffisantes étant à la portée de leurs bas appétits. Malheureusement, les poètes et les philosophes, eux-mêmes, se tournent désormais vers ce qui se démontre ou se prouve, où ils méritent le nom de charlatans. | | | | |
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| doute | | | On ne peut progresser vers l'inconnaissable que par l'inconnu ; tandis que seul le connu nous rapproche de l'inconnu ; ce qui justifie le prestige des mystiques et l'opprobre des charlatans. | | | | |
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| doute | | | Des tentatives des sots de donner au mystère, atopique, atemporel et impondérable, - du poids et des coordonnées : la superstition, l'ésotérisme, l'occultisme, ces misérables adeptes d'un réel sans poésie. | | | | |
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| doute | | | C'est la profondeur d'indétermination de notre disposition fondamentale (la Grundstimmung de Heidegger) qui en montre la hauteur : l'angoisse immotivée (Heidegger), la nausée, légèrement trouble (Sartre), la peur transparente (la foule) – et l'émerveillement mystérieux, absorbant toutes les convulsions et toutes les ombres. | | | | |
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| doute | | | Encore un bel axe, allant du rêve à la veille, et méritant, tout entier, mon enthousiasme et mon souci : veiller, pour tenir à la lumière des solutions humaines ; rêver, pour entretenir les ombres du mystère divin. | | | | |
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| doute | | | Paradoxalement, c'est la raison et non pas l'âme qui nous convainc plus sûrement de notre propre mystère : « La nature de l'homme est un mystère impénétrable à l'homme même, quand il n'est éclairé que par la raison seule » - d'Alembert. Mais le cœur n'y surajoute que de la folie, et l'âme - que des ombres ; ce qui rend ce mystère - encore plus impénétrable ; il appartient à l'esprit de le peindre, dans un jeu de lumières et d'ombres. | | | | |
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| doute | | | La civilisation est la capacité d'apporter des solutions aux problèmes. Et la rechute vers la barbarie s'amorce avec l'image du mystère, aperçue dans les problèmes. « Le mystère est l'apanage de la barbarie » - Fontenelle. | | | | |
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| doute | | | L'esprit qui perçoit, et l'esprit qui conçoit, sont libres et indépendants, ce qui est à l'origine de tant de contradictions humaines internes. Ces contradictions vivantes vont de pair avec le vivant mystère. Non seulement les plus vivants des discours de l'homme sont irrationnels (et la contradiction ne peut surgir que du rationnel), mais le mystère même de l'homme est en amont de tout langage. Tout ce qui est vie est mystère. Et plus que la contradiction, c'est la stupéfiante harmonie entre l'esprit de l'homme et la nature du monde, qui est le plus grand mystère. Depuis que l'homme se muta en robot, il n'est qu'une morte cohérence et, à ce titre, - une solution morte. | | | | |
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| doute | | | L'absurde a bonne presse chez les bavards, surtout depuis qu'on perdit tout sens du mystère. Choisir le mystère seul est aussi choisir l'absurde. Le vrai choix est double : le premier porte sur la forme de notre trajectoire - un cycle de l'éternel retour (mystère, problème, solution, mystère) ou une ligne droite (le savoir, la maîtrise, l'avoir) ; le second - la place (récurrente ou fuyante) du mystère dans la trajectoire. Se vouer à l'inaccessible, c'est accepter son mécompte dans l'accessible ; « ce n'est qu'en tentant l'absurde qu'on devient capable de dominer l'impossible » - Unamuno - « solo el que intenta lo absurdo es capaz de conquistar lo imposible ». | | | | |
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| doute | | | Être sage dans ce qu'on sait n'est que de l'intelligence ; la vraie sagesse est l'art et la manière de vénérer ce qu'on ne saura jamais, c'est à dire le mystère de la création divine, mystère omniprésent pour celui qui est pourvu du regard créateur et noble. | | | | |
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| doute | | | La position du philosophe, la position couchée, perdit du prestige. Debout, la tête en haut, toute vision est syllogistique. « Le devoir d'artiste : tenir en éveil le sens du merveilleux »** - Chesterton - « The dignity of the artist - keeping awake the sense of wonder ». La merveille est chassée de la vie, puisque c'est la vérité qui y règne désormais sans partage : « Le merveilleux n'attire plus des songes, la vie ne rêve plus que dans le vrai »** - Grillparzer - « Erloschen ist der Wunder altes Licht. Das Wirkliche dünkt sich allein das Wahre ». | | | | |
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| doute | | | La perfection du réel est une cible privilégiée de la maxime, mais le lien entre elles n'est pas une imitation, mais métamorphose : le passage du mystère au problème, du problème à la solution et de la solution à un nouveau mystère. | | | | |
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| doute | | | Si c'est pour retrouver le contact vivant avec le mystère initial ou pour remuer les problèmes, perdre de vue la solution peut être une pose utile. | | | | |
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| doute | | | Le mystère de l'homme n'est pas dans l'obscurité, ni dans une union entre une obscurité et une clarté, mais dans ces deux merveilles : la belle clarté de son esprit et la belle obscurité de son âme. La première a son langage et la seconde - ses frissons. | | | | |
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| doute | | | Ce que produit notre soi connu a tendance d'être lumineux, mais le soi inconnu est enveloppé dans un épais mystère. Le second, l'inintelligible, semble n'être que ténèbres au premier, à l'intelligible. Ceux qui pensent n'être que transparence à eux-mêmes, exhibent des substances dont l'intelligibilité n'a d'égale que leur bêtise. | | | | |
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| doute | | | Le sage laisse intact le mystère (au lieu de le percer), esquive tout combat-solution (au lieu de le relever) et se contente de déchiffrer les étiquettes des béatitudes problématiques et enivrantes (au lieu de savourer le contenu). | | | | |
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| doute | | | Le mystère n'a pas grand-chose en commun avec l'obscurité. L'obscurité, dans les profondeurs, favorise l'absurde, à la surface - propage l'erreur, en hauteur - engendre le délire. Le mystère, dans ces lieux, stimule l'intelligence, révèle le talent, cultive la noblesse. L'ouverture au mystère prédispose à la liberté. | | | | |
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| doute | | | Tout un chacun est plein du mystère de l'invisible, qui surgit au fond de notre âme, sous un regard vivant. Et tous, nous sommes capables de le traduire en problème de notre genre. Mais un mystère au moins aussi épais gît dans le visible. Et il éblouit surtout, lorsque mon intelligence réussit à rendre invisible sa provisoire solution, créée par notre espèce. | | | | |
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| doute | | | Quand on se connaît, on vit dans la solution connue ; quand on se cherche - dans le problème du soi inconnu ; quand on s'invente - dans le mystère du soi inconnaissable. « On n'est ridicule que lorsqu'on ne veut pas être ce qu'on n'est pas »* - Leopardi - « Le persone non sono ridicole se non quando non vogliono essere ciò che non sono ». | | | | |
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| doute | | | La jeunesse : tout est évidence ; la maturité : tout est miracle. Le jeune n'a que les yeux pour voir, le mûr a déjà le regard. | | | | |
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| doute | | | L'enfance : trouver tout naturel un miracle. La maturité : chercher un miracle dans tout ce qui est naturel. « La Nature est un poème, dont l'écriture est indéchiffrable » - Schelling - « Natur ist Poesie ; der Mensch muß sie entschlüsseln ». | | | | |
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| doute | | | Voir les problèmes de la conscience, à travers les ombres de son mystère, ne nous fait pas progresser vers sa solution ; mais essayer de dissiper son mystère, avec la pitoyable lumière de sa solution, est une ambition encore plus dérisoire : « Le mystère de la conscience disparaîtra, lorsque nous résoudrons le problème biologique de la conscience » - Searle - « The mystery of consciousness will be removed when we solve the biological problem of consciousness » - voilà qu'après la physique, la chimie et l'informatique défaillantes on se met à tabler sur la biologie, comme problem-solver, au lieu de s'adonner aux mystery-absolvers. | | | | |
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| doute | | | Le médiocre vit dans le visible et ne conçoit de miracles que dans l'invisible ; le subtil vit de l'invisible et perçoit des miracles sous ses yeux. L'un des miracles regrettables est qu'on finisse par prendre pour évidents d'authentiques miracles. | | | | |
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| doute | | | L'inappartenance de l'artifice à l'ordre du naturel - l'un des plus beaux mystères de la création divine ! L'homme est condamné à la création d'apparences et de rêves, qui apportent autant à la perception du réel que les lois et la logique. | | | | |
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| doute | | | Leur lucidité de robots résulte d'un séjour prolongé au milieu étroit des solutions mécaniques ; la lucidité du sage est la faculté de ses yeux et de ses oreilles de percevoir partout des mystères organiques. Le robot devient inaccessible à la joie à cause de ses ressentiments et du dépérissement de ses cordes jadis sentimentales ; le sage se réjouit de l'inépuisable beauté du monde. La cohabitation fraternelle entre la lucidité et la joie est, d'ailleurs, signe d'un esprit, ouvert au rêve, et d'une âme, ouverte à l'éveil. Les aigris, les incompris, les rebelles forment la lie humaine. | | | | |
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| doute | | | On devrait s'interdire la démarche irrationnelle avec ce que le langage circonscrit parfaitement, c'est à dire avec des problèmes bien formulés ou des solutions bien maîtrisées ; la divagation n'est permise que pour peindre des mystères poétiques, sentimentaux ou mentaux. | | | | |
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| doute | | | Si l'âme produit nos extases (mystères) et l'esprit forge nos goûts (problèmes), c'est la raison qui formule nos convictions (solutions). La conscience intervient bien dans ce travail : chez un sage, cette conscience, trouble, ne touche qu'aux mystères et aux problèmes ; chez un sot, une conscience en paix le conduit aux solutions. | | | | |
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| doute | | | Impossible de rendre le mystère au moyen des mots ou des idées ; nous sommes condamnés à le traduire en problème verbal ou en solution sentimentale. « Se donner à l'appel de la hauteur, de la pureté, de l'inconnu, à la traduction du mystère de l'innommé éternel »*** - Goethe - « Ein Streben, sich einem Höhern, Reinern, Unbekannten, enträtselnd sich den ewig Ungenannten hinzugeben ». | | | | |
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| doute | | | Pour que je me tourne du côté de mon soi inconnu, il y a une technique facile : reporter l'admiration des organes – y compris de mon esprit, y compris de mon âme – sur leurs fonctions. C'est ici que j'ai la sensation de faire partie de ce qui, tout en étant moi, est plus grand que moi – l'unification enrichissante, mystifiante, rehaussante. La hauteur d'une admiration est ce que la profondeur est à la connaissance – un contact, ou son illusion, d'avec l'au-delà. | | | | |
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| doute | | | Pour Goethe, Husserl, Heidegger, derrière les phénomènes il n'y a rien à chercher. Mais où s'imprime le phénomène ? Sur la rétine ? Dans la conscience ? Au sein d'une représentation ? Dans une réaction réelle ? Toutes ces versions sont envisageables, et leur examen vous fera vite oublier ce misérable phénomène, pour rester avec une loi scientifique, une maîtrise technique, une musique mystique. Le regard surclasse le souci. | | | | |
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| doute | | | Toute mystique commence par la reconnaissance de certaines de mes limites, qui ne m'appartiennent pas, la reconnaissance donc, que je suis un Ouvert (Wittgenstein ne dit pas autre chose). La mystique s'achève en donnant un sens ou une forme à cette belle et injustifiable convergence. | | | | |
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| doute | | | S'imaginer porteur exclusif d'un mystère, dont seraient dépourvus les bouseux, est bête. Le vrai, le noble, le divin mystère est présent dans chaque âme humaine ; le problème, c'est d'accéder à cet organe, de plus en plus délaissé et inutile dans les plats soucis des hommes, et de le faire parler ou, plutôt, - chanter. | | | | |
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| doute | | | La chronologie de la dissipation des illusions : d’abord s’évapore l’ivresse des victoires en tant que solutions, ensuite se lézarde la compréhension des problèmes, enfin on se perd dans l’expression des mystères. | | | | |
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| doute | | | L'homme du labyrinthe cherche son Ariane, pour lui apporter une solution et une issue ; l'homme de l'arbre appelle son Eurydice, pour lui rappeler le mystère du regard et du commencement. | | | | |
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| doute | | | Pour ne pas se maintenir trop longtemps dans le mystère, l'homme d'esprit sait inventer des problèmes, qui pèsent lourd. Mais, contrairement aux manants, il sait rejoindre le mystère sur les ailes des solutions. | | | | |
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| doute | | | Le mystère n'est pas tant dans la difficulté de comprendre que dans la facilité de croire. « Comprendre, c'est polluer l'infini » - Artaud. Celui qui pense, qu'en étendant les bornes de l'esprit, il chasse le mystère, se trompe de gibier. | | | | |
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| doute | | | Tout bel enfant, en philosophie, se réclame d'une naissance miraculeuse ; ce qui les distingue, c'est le métier présumé de leur père – un scientifique (Hegel) ou un poète (Nietzsche). Des enfants de la vierge réflexion (Jungfraukinder der Speculation – J.G.Hamann) ou des enfants de l'avenir (Kinder der Zukunft – Nietzsche). Des arbres, à généalogie établie ou à établir. | | | | |
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| doute | | | On pénètre un problème, c'est à dire on le formule ; on ne pénètre pas un mystère, qui, on le sait, reste impénétrable. Le mystère est la caresse préliminaire. Du problème pénétré, l'homme retire une solution, ce qui promet la conception d'un nouveau mystère. | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu est aussi taciturne que Dieu ; il ne sert à rien de lui poser des questions ou de lui présenter des réponses. Mais la conscience de sa mystérieuse présence nous rend plus nobles, plus intelligents et même, peut-être, plus grands : « Celui qui écoute son grand soi devient plus grand, celui qui écoute le petit – plus petit » - Mencius. | | | | |
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| doute | | | Le moi connu formule, réduit et résout le problème ; le moi inconnu est le mystère irréductible, qu'on ne devrait évoquer qu'en musique et non pas en discours, en admirer les ombres et ne pas chercher à en faire une lumière. « Le problème est quelque chose que je rencontre et que je puis réduire, mais je suis moi-même engagé en mystère » - G.Marcel. | | | | |
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| doute | | | La vraie sagesse vitale consiste à ne pas perdre le sens du mystère, qui est la même chose que le regard face à la vue, à la solution donc. On pense la solution, on peint le mystère ; il faut corriger, en ce sens, Cioran : « Quand je réfléchis à une chose, je pense encore moins à la solution que n'y penserait un poète »***. | | | | |
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| doute | | | Qu'ai-je à faire avec les idées, claires et distinctes, dès qu'il s'agit de l'amour, des passions, de la mort, du beau et du bon, du mystère qui entoure tout ce qui est grandiose ? Qu'à la limite, elles s'occupent du vrai, cette partie secondaire et plate d'une existence vécue en relief et en grand ! | | | | |
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| doute | | | L'une des plus grandes perplexités de la Création divine : qu'est-ce qui est plus originaire, la chose ou la fonction ? La lumière ou l’œil, la beauté ou l'âme, l'harmonie ou l'esprit, la bonté ou le cœur ? | | | | |
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| doute | | | Ce n'est pas pour l'espoir de débrouiller le mystère que celui-ci mérite d'être respecté. Le mystère n'offre ni écheveaux ni puzzles, on ne s'en aperçoit que lorsqu'il se mue déjà en problème. Le mystère, ce n'est pas un manque d'explication, c'est l'état d'une âme, qui adhère sans besoin d'explication. | | | | |
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| doute | | | L'âme n'a pas de secrets ; elle peut avoir des mystères. Plus mon geste tente de les dévoiler, plus je doute de leur existence. | | | | |
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| doute | | | Pour les non-initiés, le sacré est un ombrageux secret, que seuls les initiés sachent déchiffrer. Pour les initiés, il est une pure lumière, que ne doit profaner aucune ombre. | | | | |
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| doute | | | Deux porte-voix possibles, pour m'exprimer : le soi connu ou le soi inconnu. Mes maîtrises et mes expériences, ou mes perditions et mes rêves ? Dois-je coller mon verbe à mon corps et à mon esprit, pour qu'il en soit solidaire, ou bien dois-je créer un personnage imaginaire, en contact mystérieux avec mon âme irresponsable, tenant des propos imprévisibles ? Je penche pour le second choix, mais ce que furent Socrate pour Platon, Zadig pour Voltaire, Zarathoustra pour Nietzsche, s'appelle, chez moi, - mon soi inconnu. | | | | |
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| doute | | | Le sens de l'existence : tenter de vivre des mystères du vivant et de leur vouer ma poésie et ma musique, portées par mon regard ; quand je le réussis, je vis une espérance, hors du réel compréhensible. Contrairement au mystère, les problèmes ne promettent que le désespoir, et les solutions – l'ennui. | | | | |
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| doute | | | Tu te perds de plus en plus dans les mystères du vivant, où tu écartes, d'abord, toutes les réponses mécaniques, ensuite tu te dégages même des questions savantes mais insolubles. Et puis tu tombes sur un imbécile, docte et serein, qui, sans ciller, t'assure que « tout ce qui concerne la vraie vie s'établit aisément à partir des Propositions 37 et 46 » - Spinoza - « omnia quæ ad veram vitam spectant, facile ex propositione 37 et 46 hujus partis convincuntur ». Et c'est en compagnie de ces robots impassibles que tu vivras tes dernières extases d'ahuri. | | | | |
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| doute | | | N'écrire que ce que personne n'aurait su écrire à ma place – cette bonne règle a pour conséquence, que je ne peux plus écrire sur ce que j'ai vécu, connu, vu, puisque ces faits sont largement partageables avec le premier venu. À les narrer – il y aurait trop de vérités courantes, intermédiaires, tandis que je veux me mettre entièrement dans mes commencements inventés. D'où le gouffre entre mes yeux et mon regard, entre mon action et mon rêve. Et l'étrange solidarité entre ma honte et mon orgueil, entre la bête a posteriori et l'ange a priori. Pour les regards - l'exhibition des ombres fantomatiques ; pour les yeux - l'extinction de la lumière des choses. | | | | |
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| doute | | | On peut émettre quelques conjectures raisonnables sur le mécanisme de mémorisation de syllabes, de mots, de références d'objets ou de relations, mais le mystère de la mémorisation des sons et des mélodies me paraît être entier. Comment se reconstitue une mélodie, à partir du dernier son (le son du présent), tandis que les sons précédents (les sons du passé) ne retentissent plus et sont en mémoire ? | | | | |
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| doute | | | On ne découvre pas le mystère impossible en suivant ses rêves ; c'est, au contraire, le rêve qui naît de la conscience du mystère bien réel. | | | | |
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| doute | | | Voir, comprendre, sentir - lequel de ces verbes emploies-tu, pour décrire tes rapports avec le mystère ? Et je te dirai si tu es naïf, bête ou noble. | | | | |
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| doute | | | Nous vivons trois manières de percevoir le monde : la découverte, la maîtrise, le regard ; et il n'y a pas de chronologie unique préétablie, les étapes peuvent s'intervertir, se chevaucher ou même coexister. En mode découverte, tout miracle est vécu comme une banalité ; en mode maîtrise, toute banalité est réduite à une autre banalité ; en mode regard, toute banalité est vécue comme un miracle. | | | | |
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| doute | | | Ce livre contribue à démolir le dernier universal linguistique, celui qui verrait systématiquement le blanc vainqueur du noir, la lumière - préférée aux ténèbres. Tous les propagateurs de lumières tapageuses se plaignent d'être mal compris (problème de messagerie ! ), tandis que les auteurs ténébreux se félicitent d'avoir seulement provoqué un écho silencieux (mystère des messages ! ) | | | | |
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| doute | | | Il est clair, que tout ce qui se réclame de l'immobile, voire de l'éternel, ne peut être qu'éphémère, fantasmatique, mystérieux, mais c'est la culture de l'homme ; en revanche, le passager, l'actuel, le palpable est bien réel, ennuyeux, plat, et c'est la nature des moutons. Mais les pires, ce sont ceux qui croient en l'existence de l'éternel, ce sont des robots. L'homme de culture sait vivre de l'inexistant. | | | | |
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| doute | | | Deux mystiques, ou deux genres irrationnels, pour parler du rationnel : le lyrisme et l'ésotérisme. Le premier traduit en rêve ou en prière la vénération du merveilleux dans le monde ; le second te replonge dans le rationnel, en lui apportant un verdict irrationnel. À cette seconde tentative de donner aux ombres la consistance de la lumière, à cette pseudo-poésie, je préfère la prose des lumières, expliquant l'origine des ombres. | | | | |
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| doute | | | La seule philosophie qui me charme est la philosophie de la nuit ; la clarté du langage ou de l’espérance, même une clarté pure et profonde, s’évapore vite, sous le feu des questions, et je veux un milieu, résistant même aux mystères silencieux. Le langage ou l’espérance obscurs s’appellent poésie et consolation. « Dois-tu chercher ton guide et ton consolateur parmi les ombres de la nuit ? » - G.Bachelard. | | | | |
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| doute | | | Être ou devenir ce que je suis : dans le premier cas, je ne fais qu’écouter mes sens et en vivre la merveille ou la béatitude ; dans le second, j’écoute la voix de mon soi inconnu, m’invitant à créer de l’invisible, de l’ineffable, de l’impossible. Donc, le contraire du sois ce que tu es, ce n’est ni dissimulation ni imposture, mais la création, c’est-à-dire le deviens ce que tu es. | | | | |
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| doute | | | Le mystère du hasard fait naître le désir ; les problèmes de la volonté et les solutions de l’intelligence s’appuient sur ce désir mystérieux. Si tu veux, que des mots s’en mêlent, sans tomber dans la graphomanie, ce désir de l’écriture, - pratique l’écriture du désir. | | | | |
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| doute | | | On peut distinguer un créateur d'un imitateur d'après le degré de clarté dans leur vision des buts ou des contraintes : dans les buts - le vague d'un firmament, mystérieux et sacré, ou la netteté des horizons définitifs ; dans les contraintes - la maîtrise de ce qu'on s'impose ou l'inertie dans ce qu'on subit de l'extérieur. | | | | |
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| doute | | | Dans la lumière commune, où se formulent des problèmes et se cherchent des solutions, toute tentative d’entrer en contact avec mon soi inconnu échoue ; celui-ci ne se laisse apercevoir que dans l’obscurité solitaire, où se donnent rendez-vous tous les mystères. | | | | |
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| doute | | | L’être – le mystère de la création divine ; le devenir – le mystère de la création humaine. Imprimer dans l’agir, intellectuel ou artistique, la musique du Beau et le rêve du Bien, c’est d’en tapir le fond, la forme étant l’assertion d’un Vrai irréfutable. | | | | |
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| doute | | | La Caresse fut le commencement de l’homme angélique ; l’Angoisse – celui de l’homme bestial ; nous sommes condamnés à les assumer toutes les deux. « Au Commencement était la peur, puis la résistance, ensuite le Verbe, le secret » - R.Char – l’Étrange, le mystère ou le secret, n’apparurent qu’avec le poète, c’est-à-dire avec l’homme de culture. | | | | |
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| doute | | | J’aime les fantômes qui me servent de points de mire à la verticale, et vers lesquels converge mon regard. Mais les fantômes horizontaux – la vérité, l’être, la liberté – se livrent, banalement, aux yeux peu exigeants, impassibles, et ne m’excitent guère. | | | | |
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| doute | | | Pour le matérialiste, il n’y a qu’un seul soi – le connu, qui ne fait que voir et agir ; pour l’idéaliste, il y a, de plus, un soi inconnu, celui qui fait que le soi connu maîtrise, en plus, le regard et le rêve, à l’instant où un courant le relie, mystérieusement, au soi inconnu, l’instant appelé inspiration, prière ou extase. | | | | |
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| doute | | | On est un mystique complet, si l’on voit dans le monde un triple mystère : qu’il soit, comment est-il ? pourquoi est-il ? - la vérité, la vie, le chemin. Curieusement, le Christ, proclamant être tout cela, incarne ce mysticisme ! Wittgenstein, lui, n’est mystique qu’au petit tiers : « Ce n’est pas comment est le monde, qui est la mystique, mais qu’il soit » - « Nicht wie die Welt ist, ist das Mystische, sondern daß sie ist ». | | | | |
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| doute | | | Pour notre bon sens, et même pour notre imagination aussi bien de la matière que de l’esprit, les dernières certitudes atomiques ou cosmogoniques restent totalement incompréhensibles, mystiques. Seule l’implacable mathématique nous conduit à ces stupéfiantes et incontournables conclusions. L’esprit de l’intelligible s’incline, mais l’esprit du sensible garde toute sa perplexité. La Création, ce devenir divin, commence et se termine dans infinitésimal, où se confondent le continu et le discret. | | | | |
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| doute | | | Dans l’essentiel règne le mystère, et dans l’inessentiel dominent des solutions. Une attitude sage serait donc de douter de l’essentiel et de maîtriser les certitudes de l’inessentiel. « Préférer une hésitation bien articulée à la certitude mal-articulée » - B.Russell - « Substitute articulate hesitation for unarticulated certainty ». | | | | |
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| doute | | | Les yeux lisent l’horreur et l’absurdité du monde humain ; le regard imprime la beauté et l’harmonie du monde divin. Pourtant, c’est le même. | | | | |
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| doute | | | Avant l’invention de la photo et de la vidéo, le temps, pour tout homme, gardait un mystère, et l’accès à la mémoire fut un processus métaphysique. La Terre devint un village, et la Voie Lactée – notre patrie. | | | | |
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| doute | | | Ma chair mystique s’appelle soi inconnu ; ma chair éthico-esthétique s’appelle soi connu. De leur fusion doit naître le verbe d’artiste, ce qui est plus plausible, que l’Incarnation d’un Verbe stérile. | | | | |
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| doute | | | Tout le sens de la création humaine consiste à surmonter les horreurs, les grisailles, les énigmes, qui percent en toute création divine, et à finir par un OUI douloureux, extatique, fantasmagorique à cette œuvre grandiose et mystérieuse. Le NON de mon soi connu se narre ; le OUI de mon soi inconnu se chante. L’éternel retour est le passage de la narration au chant. | | | | |
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| doute | | | Sans même parler du miracle de la vie, la réalité, même matérielle, est stupéfiante, impossible, impensable. Et je ne sais pas ce qui est plus profond : le regard transcendantal ou la prospection immanente, les deux aboutissant au même émerveillement. | | | | |
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| doute | | | Quand je me trouve au milieu d’un parcours, le cheminement et les finalités se calculent ou se devinent sans peine. Mais le commencement reste une énigme, que ce soit l’amour, le Big-Bang ou la pensée. « Pour toute chose, le mystère de son commencement reste insoluble » - Darwin - « The mystery of the beginning of all things is insoluble by us ». | | | | |
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| doute | | | Ma conscience – la maîtrise de la cohérence de mes gestes, de mes mots, de mes idées – c’est le souci de mon soi connu. Mon soi inconnu relève de l’inconscience, orientant mon regard, animant mes états d’âme, me faisant quitter la voie certaine de mon intérêt droit, bref agissant au nom des valeurs incompréhensibles. Le banal, on le comprend ; et l’on ne peut que croire en merveilleux, même incompréhensible : « La plus grave des erreurs est de croire que l’inconscient est un autre Moi » - Alain – tout réduire au conscient n’est peut-être pas une erreur, mais c’est une bêtise. | | | | |
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| doute | | | Les commencements et les fins : la fontaine, les canalisations, l'eau courante - mystère, problème, solution - pureté, filtre, désinfection - commencement, calcul, consommation. « Le mystère est dans le pur jaillissement » - Hölderlin - « Ein Rätsel ist Reinentsprungenes ». | | | | |
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| doute | | | Le fil noué du mystère se livre à la rigueur d'un problème ; le dénouement du problème est dans la clarté d'une solution. Que je sois Gordias, avec sa hache fébrile, ou Ariane, avec ses doigts habiles, que l'élan d'un mystère m'accompagne – à travers la corde, sa musique ou ses flèches. « La vie est un perpétuel dénouement. Il ne faut pas s'en ennuyer ou s'attendre à un fil sans nœuds » - Tolstoï - « Жизнь есть непрестанное развязывание узлов. Надо не скучать этим и не ожидать гладкой нитки ». | | | | |
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| doute | | | Les mystères sont universels et éternels, et les secrets sont individuels et passagers ; les secrets se dévoilent par le bon sens, et les mystères se chantent par l’art. D’où la bêtise de Proust, qui veut que l’art soit le seul révélateur de l’éternel secret de chacun. | | | | |
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| doute | | | Une évidence : le mystère de notre origine et de notre finalité restera à jamais voilé ; nous n’avons aucune clé rationnelle, aucun sésame n’y prêtera main forte ; toute tentative de le rationaliser est de la superstition ou du charlatanisme. Mais on constate, hélas, qu’ils sont peu, ceux qui persistent à ne pas connaître l’inconnaissable, comme diraient Platon ou Aristote. | | | | |
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| doute | | | La facilité du Non (le plus souvent mesquin, bien que s’appuyant sur le Vrai et refusant des solutions des autres) et l’épuisement de ses ressources intellectuelles me poussent vers le Oui. Mais le Oui béat est aussi mesquin et commun que le Non ; pour que mon Oui devienne majestueux, il faut, surtout, que je sois pénétré par le Bien mystérieux personnel et bouleversé par le Beau problématique universel, le tout porté par mon talent, par mon soi inconnu. | | | | |
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| doute | | | Ne pas confondre, dans les tentatives d'écriture, le commencement et l'origine. Le commencement doit être clair, mais rien ne doit dissiper ni profaner l'obscurité intouchable, voire le mystère, de l'origine. Le commencement doit être un mystère d'initiation, comme chez les Grecs. | | | | |
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| doute | | | Les fantômes peuplent aussi bien le passé que l’avenir, mais ils sont vivants au passé et morts dans l’avenir. La mémoire est une matière malléable, matière première, que ton amour ou ton imagination peuvent munir de nouvelles intensités ou de nouveaux sens. Mais toute projection vers l’avenir ne peut être que minérale, mécanique, logique – bref, sans vie. | | | | |
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| doute | | | Ta vie la plus intéressante consiste à écouter tes états d’âme, qui ne se réduisent ni à la présentation de tes actes ni à la représentation de tes pensées. Le mystère le plus stimulant pour la création est là. | | | | |
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| doute | | | Se parler, entre âmes-sœurs, dans le noir le plus complet, sans la moindre lumière physique ou intellectuelle, me fait penser, que ceux qui savent qu’il n’y a rien au-dessus des caresses, ce sont les aveugles. Dans le noir, non seulement la peau, mais aussi le mot et le sanglot, font ressentir la vraie merveille de la vie. | | | | |
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| doute | | | Tout ce qui fait battre mon cœur et élever mon âme remonte à ma première jeunesse ; l’âge adulte n’a presque rien ajouté à mes totems primesautiers. Un don du ciel - « la mystérieuse capacité de l’âme ne refléter, dans la vie, que ce qui m’appelait ou terrorisait dans mon enfance »** - Nabokov - « таинственная способность души
воспринимать в жизни только то, что когда-то привлекало и мучило в детстве ». | | | | |
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| doute | | | Rester, en permanence, ouvert à l’étonnement suffit pour garder une bonne humeur ; pour devenir philosophe, il faut monter plus haut - savoir atteindre à l’émerveillement devant toute manifestation de la vie. Rester insensible au merveilleux est la définition même du non-philosophe. | | | | |
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| doute | | | Le mérite d’un approfondissement des pensées est de nous débarrasser de fausses clartés et de nous donner le goût de vrais mystères. Une fois éblouis par la certitude de ceux-ci, nous nous mettons à rêver, c’est-à-dire à découvrir la hauteur. | | | | |
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| doute | | | La mystique, discourant sur la réalité, ne peut être qu’une incantation charlatanesque ; la mystique, décorant le rêve, est la seule admissible dans l’art. | | | | |
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| doute | | | En philosophie, la force mentale installe dans les Universités, et la faiblesse sentimentale – dans la mystique. Tous les mystiques furent des faiblards. « La mystique est la force invincible des faibles » - Ch.Péguy. | | | | |
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| doute | | | Tu ne peux désirer que ce qui est mystérieux, donc ce que tu ne connais pas ; le connu, tu peux le toucher ; l’inconnu, tu le caresses. Ceux qui ne furent jamais approchés par le mystère disent : « Tu ne désires pas ce que tu ignores » - Hegel - « Man begehrt das nicht, was man nicht kennt ». | | | | |
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| doute | | | Une fausse dichotomie, faisant maîtres de ceux qui raisonnent, et esclaves – de ceux qui croient. Les maîtres savent où il faut raisonner (pour promouvoir la vérité) et où il faut croire (pour sauver le mystère) ; les esclaves croient, où il faut raisonner, et raisonnent, où il faut croire. | | | | |
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| doute | | | La plus profonde admiration d’un effet s’ensuit de l’ignorance de la cause originaire, divine et inconnaissable ; la connaissance des causes naturelles intermédiaires n’y change rien, bien que celle-ci soit le contenu même de toute science. Mais s’arrêter à ces causes et ne pas les projeter aux sources divines ne peut conduire qu’à une admiration banale, à la maîtrise d’un modèle humain. | | | | |
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| doute | | | Les mystères ne sont pas des signes de l’insuffisance de l’esprit ; l’esprit tout-puissant constate l’impossibilité, logique, intellectuelle ou matérielle, de l’harmonie du réel. Là est le mystère, puisque l’harmonie est bien là, sans que la raison l'explique ou la conçoive. | | | | |
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| doute | | | Refuser l’existence des mystères signifie que tout, à la longue, soit voué à la clarté ; mais la clarté n’est qu’un accord provisoire, avec nous-mêmes, de ne pas approfondir le sujet (Valéry) ; l’infinité potentielle de ces approfondissements successifs est la preuve même de la présence du mystère. | | | | |
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| doute | | | Ce qui constitue le véritable mystère du vivant (comme, d’ailleurs, de la matière tout entière), ce n’est pas la difficulté d’explication, mais l’évidence de l’impossibilité de cet ordre des choses, impossibilité, dictée par la pure statistique ou par d’autres constructions mathématiques, à partir des électrons, molécules, cellules, codes génétiques ; c’est ce qui justifie la majuscule dans le mot Création. L’œil est impossible, l’oreille est impossible, le désir est impossible – et pourtant ils sont là, dans l’indifférence des robots que devinrent les hommes. | | | | |
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| doute | | | Aucune mystique dans le langage, dans le rêve, dans la représentation, dans l’interprétation ; la mystique ne se trouve que dans la réalité. Pour tout esprit sain et objectif, cette réalité, qu’elle soit minérale, vitale ou spirituelle, est impossible, inimaginable, mystérieuse. Un philosophe devient mystique, s’il reconnaît le mystère du réel, ne se contente pas, dans son discours, de ne toucher que le connu, admet la présence d’éléments divins dans cette partie de sa conscience que j’appelle son soi inconnu. Le mystique est admirateur du Créateur (d’)Inconnu. | | | | |
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| doute | | | Une vision nette et un regard bien bas ; une vision vague et un regard bien haut. Un robot, doué de vue ; un rêveur, doué de vie ; une bonne (ré)solution ou un bon mystère. | | | | |
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| doute | | | Savoir, sentir, rêver qu’on vit est plus qu’un plaisir (Aristote), ce sont trois mystères - de l’esprit, du cœur, de l’âme. | | | | |
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| doute | | | La science émet des lumières, et l’intelligence les reçoit ; ce sont des fonctions rationnelles de l’esprit. Mais le cœur reçoit une lumière intérieure, irrationnelle, le mystère y est plus profond, car il atteint l’amour ; l’âme émet des ombres, irrationnelles, le mystère y est plus haut, car il s’y agit d’une création humano-divine. | | | | |
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| doute | | | Le mystère est une réalité du scientifique, un rêve du philosophe, une étoile du poète. « L’âme du poète est orientée vers le mystère » - Machado - « El alma del poeta se orienta hacia el misterio ». | | | | |
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| doute | | | La réalité est faite de mystères, de problèmes et de solutions. Il faut reconnaître, que sa facette mystérieuse est plus profonde que tout rêve, mais elle n’en est pas plus haute. « La réalité dépasse en richesse le rêve même le plus téméraire ou le plus profond »* - Grothendieck. | | | | |
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| doute | | | Sur la surface des choses on trouve autant de mystères que dans leur profondeur ; dans le premier cas, les yeux suffisent, dans le second, on a besoin du regard ; ce qui explique la différence entre les naturalistes et les mystiques, entre les contemplateurs et les poètes, entre la description et la création. | | | | |
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| doute | | | Leibniz survole le royaume des mystères et trouve celui-là – majestueux et parfait ; Schopenhauer s’installe dans la république des solutions, et la traite de misérable ou d’abjecte. Et l’on pense que ces deux-là parlent du même monde. | | | | |
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| doute | | | Toute source de lumière, tel le soleil du réel, et qui serait au-dessus de ton rêve ne projetterait que des ombres terre-à-terre ; l’artiste, et peut-être même le philosophe, veulent dédier leurs ombres à leur étoile, vers la hauteur ; forcés, ils ne trouvent la juste lumière que dans la profondeur d’un savoir théorique et d’une intuition mystique. Projection de bas en haut. | | | | |
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| doute | | | Quand votre corps vous tourmente par une douleur, quand des tracas sociaux ou sentimentaux déversent en vous des aigreurs ou des ressentiments, il est plus facile de dénoncer, avec Voltaire et Cioran, notre monde raté, que de voir, avec Leibniz et Einstein, dans notre merveilleuse planète – un paradis microscopique, dans l’immensité morte d’un Univers sans esprits, sans couleurs, sans musique. | | | | |
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| doute | | | Entre le raisonnement (ce mystère du Vrai) et le sentiment (ce mystère du Bien) se glisse ce mystère du Beau – l’instinct. En littérature, former et entretenir cette triade est une tâche ardue de composition. Quand au mystère on substitue le problème ou la solution, on cesse d’être artiste. | | | | |
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| doute | | | Dans tous ses compartiments, le monde est saturé de mystères ; face à ces Créations, celui qui est incapable de vénérations ou d’admirations doit, au moins, éprouver un vif étonnement. Les absurdistes, se contentant de maudire ce monde, dénué de sens, ont, parfois, de l’âme, mais ils sont certainement faibles d’esprit. | | | | |
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| doute | | | On n’atteindra jamais la chose en soi ; l’existence d’une faille entre elle et l’état de nos connaissances entretient notre sens ou notre goût du mystère. C’est comme la convergence certaine d’une suite, en mathématique, vers une valeur fini, mais – en infini nombre d’étapes. L’élément fractal élémentaire, visiblement, n’existerait pas. Et ceci est aussi vrai pour les particules élémentaires, que pour nos pensées ou nos extases, afin que vivent notre admiration et notre enthousiasme face à cette œuvre divine. | | | | |
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| doute | | | Presque tous les mystères logent dans l’inconnu ; le connu est composé, essentiellement, de problèmes et de leurs solutions. Dans tes choix, il faudrait donc préférer l’inconnu au connu. Te mettre du côté de la vie, cette immense inconnue, serait donc une pose plus noble que t’identifier avec la mort, qui est, hélas, si parfaitement connue comme événement et ses conséquences. | | | | |
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| doute | | | Le scepticisme n’est justifié que dans l’espoir d’un progrès éthique ; en mystique, il est une pose intenable, puisque tout recoin de l’univers regorge d’éléments fascinants ; enfin, en esthétique, il est une posture trop facile, l’enthousiasme exigeant un talent autrement plus délicat. | | | | |
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| doute | | | Plus on est inculte, plus de raisons on trouve de hurler au désespoir et de rester sourd au chant de l’espérance. Il faut plus d’inconscience, pour annoncer la fin du monde que pour en admirer les merveilles. | | | | |
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| doute | | | L’irrationalité du phénomène même de la vie est source d’une admiration sans limites du sage et source d’abattement bien borné du sot. Le premier y admire le mystère, le second y voit un problème horrible ou une solution atroce. | | | | |
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| doute | | | Tous connaissent les propriétés de la matière et de la vie, mais peu en admirent le caractère miraculeux et en sont fascinés et bouleversés. Et les voix de Leibniz, Valéry, Einstein devinrent inaudibles, dans le brouhaha des dénonciations des imperfections fiscales, comportementales et environnementales. | | | | |
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| doute | | | Ce qu’on applique à la mort (à la résurrection) : « C'est certain, bien qu'impossible » - Tertullien - « Certum est, quia absurdum » - s’applique tout-à-fait au caractère miraculeux de la vie, qui, d’après Einstein, est impossible, c’est-à-dire incompréhensible, inconcevable – cet Einstein, décidément, est beaucoup plus intelligent, que tous ceux qui déclarent ce monde le meilleur, ou le pire, des mondes possibles ! | | | | |
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| doute | | | Il y a tant de choses lumineuses qui m’attristent, et tant d’images ténébreuses qui me mettent en extase. Pourtant tout beau rêve est mélancolique, tout réel est un mystère inépuisable. | | | | |
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| doute | | | En fermant les yeux sur le mystère de la vie, le monde spatio-temporel réel semble être un cas particulier du paradigme mathématique et donc lui obéir, en tout point. Mais, en mathématique, la métaphore spatio-temporelle admet des interprétations vraiment universelles, puisque l’espace n’y est pas forcément tridimensionnel et le temps peut y être réversible ! Le temps réel est-il discret ou continu ? Peut-on parler de continuité et donc d’infini dans le monde réel ? | | | | |
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| doute | | | L’instant où ton soi connu est touché par ton soi inconnu, par ton âme donc, est instant d’inspiration. Mais Hugo associe l’âme au soi connu : « Les âmes, les moi mystérieux, vont vers le grand moi ». Le soi inconnu est atemporel et immobile ; seul le soi connu connaît les lieux et les dates. | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu ne se transforme pas en soi connu (à la façon de l’être-pour-soi se mutant en l’être-en-soi hégélien ou sartrien) et il n’a pas besoin pour cela d’un soi des autres. Le soi inconnu est une source mystérieuse, ne quittant jamais la hauteur, constituant l’élan et son intensité ; le soi connu les traduit en jaillissement d’images, dans le commencement, gorgé de musique et d’idées, fidèle à la hauteur génitrice. | | | | |
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| doute | | | La démarche mathématique part non pas du sensible, mais de l’intelligible, ce qui produit un royaume de vérités idéelles mais objectives ; le sensible du réel, miraculeusement, s’y plie. | | | | |
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| doute | | | À l’évidence de l’espace correspond l’énigme du temps. Ce que St-Augustin dit du temps : « si personne ne m'interroge, je le sais ; si je veux répondre à cette demande, je l'ignore » - « Si nemo ex me quaerat, scio ; si quaerenti explicare velim, nescio » est vrai pour la matière, comme, pour l’esprit, est énigmatique ce qui se déroule en nous. « Avant Kant nous étions dans le temps, depuis Kant le temps est en nous » - Schopenhauer - « Vor Kant waren wir in der Zeit, seit Kant ist die Zeit in uns ». Et l'espace, lui, n'a-t-il vraiment que trois dimensions, tandis que notre imagination géométrique pourrait facilement en ajouter tant qu'on veut ? Le temps-qui-passe et l'espace ouvert – deux énigmes du réel, défiant le temps-qui-dure et l'espace fermé. | | | | |
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| doute | | | Écarte le pessimisme de tes regards ; il n’est respectable que pour les yeux qui ne quittent pas les murs de ta demeure. « Le pessimisme cosmique est une doctrine de consolation » - Pavese - « Il pessimismo cosmico è una dottrina di consolazione ». Ce pessimisme clownesque prône l’absurdité des miracles, et il est moins que minéral. N’est cosmique que la conscience que, dans l’horrible vide inerte de l’Univers, notre Terre est un paradis magique. On ne se console que par un regard sur les étoiles, même invisibles. | | | | |
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| doute | | | Aux pessimistes et aux absurdistes, la hauteur paraît être ridicule, puisque dans ce monde ils ne voient ni miracles ni mystères. Et geindre au milieu des choses transparentes est une attitude naturelle et minable. La hauteur n’existe que pour les yeux, perçant les profondeurs mystiques et inspirant le regard des hauteurs poétiques. | | | | |
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| doute | | | J’exagère un peu moins que Valéry, pour désigner notre soi mystérieux ; pour Valéry, il est inconnaissable et pour moi - seulement inconnu. On ne connaît qu’à travers des représentations ; les relations en sont l’un des paradigmes. Or, des relations du soi inconnu avec le soi connu peuvent être définies en tant qu’influences, échos ou inspirations, ce qui met le premier dans le domaine du connaissable, bien qu’arbitraire. | | | | |
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| doute | | | Une lumière est émise et, au bout d’un certain temps t, sa vitesse canonique, c, est mesurée. Mais quelle était sa vitesse à l’instant t/2 ? On peut continuer de poser cette question, en divisant par 2 la distance, - est-ce que cette question a toujours un sens ? A-t-on jamais mesuré la lumière se déplacer à la vitesse c/2 ? Bref, comment la lumière passe-t-elle de la vitesse 0 à la vitesse c ? | | | | |
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| doute | | | Toute ouverture vers le mystère de la (C)création peut être vue comme une tentative d’embrouiller nos certitudes, d’où la manie des réalistes d’éclairer les débats. Certaines de ces ouvertures entament de véritables symphonies du monde, tandis que tous ces éclaircissements aboutissent au silence ou à la platitude. | | | | |
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| doute | | | Il y a des mystères de la Création et ceux de la création humaine. Ce qui n’est hermétique qu’aux non-initiés (ou aux ignares) s’appelle mystique. C’est l’introduction de représentations individuelles du rêve, dans un milieu, réservé aux banalités consensuelles, qui est à l’origine des mystères. « Mais comment peut-on choisir de raisonner faux ? C'est qu'on a la nostalgie de l'imperméabilité » - Sartre – la fausseté mécanique peut s’avérer vérité mystique. La nostalgie s’adresse au réel ; la mélancolie effleure l’idéel. Le nostalgique de l’imperméabilité apriorique est un artisan ; le mélancolique des ombres apostérioriques est un artiste. | | | | |
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| doute | | | L’écriture : la noblesse oblige d’écouter l’éthique, le talent sacrifie l’éthique au profit de l’esthétique, l’intelligence munit l’esthétique d’ombres mystiques. Ce n’est pas les autres, c’est toi-même que tu dois étonner ; plus profonde est ta lumière, plus hautes seront tes ombres. | | | | |
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| doute | | | L’anthropomorphisme vrillé dans notre conscience, nous ne pouvons pas imaginer comment un esprit extra-terrestre jugerait le prodige de la vie sur Terre. Plongé, en permanence, au milieu du vivant miraculeux, l’homme est bassement soumis à l’habitude qui en ôte l’étrangeté (Montaigne). | | | | |
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| doute | | | La découverte du merveilleux est l’étape ultime de scrutation en continu du naturel ; le surnaturel est une rupture dans le savoir, un saut vers l’illogique, vers ce qui est impossible aussi bien pour l’esprit que pour l’expérience. | | | | |
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| doute | | | Ne serait-il trop banal que d’aimer le mystère, puisque tout, en dernière instance, en relève ? Peut-être ce constat rend insignifiants les pas intermédiaires vers ce mystère inaccessible, et tu te concentreras dans le pas premier, que dis-je – dans le premier pressentiment, dans la première pulsion, dans le Commencement donc ! | | | | |
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| doute | | | Le mot mystère est l’un des mots les plus profanés ; le plus souvent à cause d’une incompréhension d’une solution ou d’un problème réels. Ceux-ci, une fois maîtrisés pour de bon, laissent notre esprit perplexe devant une nouvelle obscurité qui s’ouvre avec l’énigme de la Création. C’est l’esprit qui doit constater ces mystères et non pas l’âme, qui, elle, produit des spectres, des phantasmes, des rêves, mais non des mystères. Les âmes ayant disparu, il ne restent que des esprits faibles, incapables de vénérer l’inconnaissable majestueux et s’extasiant devant l’inconnu frivole. | | | | |
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| doute | | | On pratique trois sortes de philosophie : celle qui croit avoir résolu un problème et veut exhiber ses solutions ; celle qui reste insensible aux mystères du monde et leur substitue ses problèmes ; celle, enfin, qui s’adresse au Créateur des mystères indicibles et cherche à en composer des conceptuels. Trois sortes de regard – pratique, mécanique, extatique. | | | | |
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| doute | | | Semblable en cela à Dieu, ton soi inconnu, ne possédant aucun langage, est incapable de dialogue, ou, tout au plus, te gratifiant d’un « entretien du moi avec soi, de telle manière que le moi finisse par être résorbé dans l’autre »*** - Cioran - l’unification d’un arbre problématique avec un arbre mystérieux ! | | | | |
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| doute | | | La sagesse est la faculté de maintenir l’étonnement, pieux et éclairé, devant le mystère qu’on entrevoit dans la matière et dans les esprits. Le mot même de philosophie (et non pas caté-sophie) désigne l’élan, vers la sagesse, plutôt que sa possession, - l’exacte contraire de la science. La philosophie, sans abandonner la vénération du mystère, le réduit à l’état d’un admirable problème ; la science part déjà du problème et se contente de sa solution. La philosophie vise l’inconnaissable, et la science – l’inconnu. La qualité philosophique se mesure par la hauteur de sa poésie ; la qualité scientifique – par l’adéquation des représentations avec la réalité. La (bonne) philosophie est l’expression des états d’âme personnels ; la science cherche un consensus universel. | | | | |
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| doute | | | Le passé, d’il y a un milliard ou un millier d’années, d’un mois ou d’une seconde, sombre irrémédiablement dans l’inexistence ; l’avenir de la nécessité est déjà calculé, l’avenir de la liberté est imprévisible. Ce n’est pas nous qui traversons le temps, c’est le temps qui nous traverse. Il ne s’arrêtera que le jour où toutes les étoiles seront définitivement éteintes et les électrons auront marre de tourner autour des noyaux. | | | | |
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| doute | | | Le cerveau est séparé des muscles ; comment leur envoie-t-il des ordres ? Par quels canaux ? Avec quelle vitesse ? Les muscles, ont-ils des récepteurs et des interprètes de ces ordres ? Y a-t-il ici un langage à déchiffrer ? Les biologistes ont peut-être des réponses rigoureuses à y apporter, mais aux naïfs comme moi la chose paraît être mystérieuse. De même, le maintien inconscient de la position debout ; y a-t-il des ordres ? Des émissions, réceptions, interprétations, exécutions ? Et chez une grenouille le mystère est le même. | | | | |
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| doute | | | Comment peut-on ne pas s’émerveiller devant le fait que la gravitation s’exerce en proportion inverse au carré de la distance et non pas au cube ? Ou bien à la puissance 2,5 ? Dans le domaine microscopique, les valeurs fixes des orbites des électrons (et l’indétermination autour de leur position ou de leur quantité de mouvement ?) nous plongent dans une perplexité encore plus grande. | | | | |
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| doute | | | La liberté biologique est un miracle de tout vivant ; la liberté politique est un immense problème de société ; la liberté intellectuelle est une solution réservée aux solitaires ; la liberté des philosophes est une totale fumisterie : ni Montesquieu, ni Hegel, ni Berdiaev, ni Sartre ne formulèrent absolument rien d’intéressant la-dessus – que d’insipides logorrhées autour d’un creux indéfinissable. | | | | |
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| doute | | | Méditer – chercher à atteindre des dernières limites d’un savoir problématique, là où commence un croire mystique, là où le langage commence à se détacher de la représentation et en prend la relève. | | | | |
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| doute | | | Le mystère loge aussi bien dans les esprits que dans la matière. Dans cette dernière il est de nature physico-chimique, et dans les premiers il se rapporte à la liberté et à la créativité. L’esprit seul peut s’exalter des mystères des atomes ; il faut de l’âme pour s’émerveiller des mystères du vivant. Pour l’âme, rien de mystérieux dans la mort, tout est merveilleux dans la vie. | | | | |
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| doute | | | Toute représentation n’est qu’une surface du réel ; tout connu nous parvient à travers des représentations, l’inconnu le plus énigmatique se tapissant dans le réel. Le connu n’est donc qu’une surface de l’inconnu. | | | | |
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| doute | | | Croire peut correspondre à une grande indigence mentale ainsi qu’à une grande lucidité intellectuelle. Il est lamentable de croire à tout ce qui est surnaturel – aux dates, aux lieux et au sens d’événements dont l’authenticité est douteuse. Il est sage de croire à la différence entre ce qui est inconnu et ce qui est inconnaissable ; un jour on pensera, peut-être, ce qu’on ne faisait que croire, mais l’inconnaissable restera toujours inconnu, cru, tout en restant compatible avec le dernier degré de nos connaissances. | | | | |
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| doute | | | L’homme, qui doit être le premier à reconnaître le miracle de l’esprit humain, est le chercheur en (vraie) Intelligence Artificielle qui aurait compris l’énormité des tâches de représentation (structures, qualificatifs, comportement) et d’interprétation (langage naturel, logique, tropismes) de connaissances. En attendant, la mouche est infiniment plus intelligente que n’importe quel système de gestion des connaissances. | | | | |
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| doute | | | On trouve des merveilles non seulement partout dans la matière et dans les esprits, mais aussi dans les lois qui régissent leur fonctionnement et l’évolution. L’intuition du poète partage cette vue avec le savoir du scientifique ; le fruit de cette fusion aurait dû s’appeler philosophie. N’étant ni poètes ni scientifiques, les professeurs de philosophie marmonnent des inepties sur le vital ou sur le rigoureux. | | | | |
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| doute | | | Qu’est notre présent ? À l’instantané - un mystère pour l’esprit ; dans la journée – une adaptation merveilleuse de la vie sur Terre ; sur un mois – l’agitation journalistique ; en une année – le souci statistique ; en un siècle – la nourriture des politiciens ; dans les cinq millénaires – le cycle achevé de l’art ; dans les dizaines de milliers d’années – la naissance des sens humains d’origine divine ; dans les milliards d’années – le mystère de la matière. | | | | |
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| doute | | | En création littéraire comptent trois qualités – l’inspiration, la maîtrise, l’ambition. La troisième est commune ; la deuxième – mécanique ; seule la première est mystérieuse et personnelle, en elle se révèle ton soi inconnu, en elle ton âme accède au savoir non-verbal. Ton soi connu, réduit aux mots non-mystérieux, « ignore beaucoup de ce que sait son âme » - Gogol - « многого не знает из того, что знает душа её ». | | | | |
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| doute | | | Le mystère, par définition, est impénétrable, mais l’éthique et l’esthétique, presque toujours, l’accompagnent. « La beauté n'est pas dans le mystère, mais dans le désir de le pénétrer » - Machado - « La belleza no está en el misterio sino en el deseo de penetrarlo ». | | | | |
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| doute | | | Le réceptacle du rêve est l’âme ; avec la raréfaction de celles-ci, l’homme reste face à la seule réalité. Le rêve qui s’éloigne rend mélancolique, tandis que la réalité faiblissante ne réveille qu’une nostalgie. L’existence de Chateaubriand étant vouée à l’âme, il introduit, tout de même, une fausse symétrie : « Les chimères d'une existence active sont aussi démontrées que les chimères d'une existence désoccupée », puisque les premières comptent sur une espérance, de rêve et de hauteur, tandis les secondes – sur un espoir, réel et plat. | | | | |
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| doute | | | La sensibilité, l’intelligence, l’action sont des attributs verbalisables de notre soi connu. Mais ce qui nous met dans un état d’excitation, de besoin de créer, de nous libérer, de nous surpasser relève de notre soi inconnu et n’admet aucune justification verbale. « Le Moi ne se dessine et ne se consolide que par référence à inconnus »** - Valéry. La source de nos commencements initiatiques est mystérieusement inconnaissable. | | | | |
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| doute | | | Rien ne peut se comparer à mon soi inconnu et qui serait si proche et si lointain, si intime et si inaccessible, si complice et si versatile. Là-dessus, Grothendieck est d’accord avec moi : « Le soi - la belle inconnue, riche de mystère, à la fois proche et lointaine, qui à la fois se dérobe et appelle »**. | | | | |
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| doute | | | La réalité, évidemment, est infiniment plus miraculeuse que mon rêve, mais elle est partagée avec les autres ; mon meilleur rêve reste réservé à ma solitude. Dans la réalité domine la nécessité ; dans le rêve naît la liberté. La profondeur du réel fascine ; la hauteur du rêve me donne des vertiges - le Créateur fut bon designer, mais Il ne s’exerça point en composition musicale. Si Son Commencement était le Verbe, le mien est dans la caresse à résonances | | | | |
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| doute | | | La réalité, ce sont des ombres, projetées soit par la lumière divine mystérieuse soit par la lumière des représentations humaines rigoureuses. Le langage, s’adressant directement à la réalité, est plein d’ombres que dissipe ou embellit la lumière du sens, donné à partir de la représentation. Un individu est d’autant plus intelligent que ses structures langagières conçues (la grammaire individuelle) sont plus près des représentations conceptuelles. | | | | |
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| doute | | | Les merveilles émergent de la mathématique ; les mystères se livrent à la physique ; la magie gît en biologie – Dieu illuminant les hommes. Les hommes-artistes, à leur tour, adressent à Dieu le tribut d’une faculté divine - la beauté modeste et nue. | | | | |
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| doute | | | Devant le même tableau du monde, le regard pragmatique (le plus terre-à-terre) implémente des solutions, le regard scientifique (le plus profond) formule des problèmes, le regard poétique (le plus haut) discerne des mystères. | | | | |
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| doute | | | Ni dans l’art ni dans la philosophie, on ne crée de mystères ; celles-ci n’existent que dans la réalité. Dans l’écriture, il faut se servir de la lumière artificielle pour mieux mettre en valeur les ombres réelles. | | | | |
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| doute | | | On ne peut vivre sans créer, ni créer sans penser, ni penser sans rêver, ni rêver sans s’inspirer, ni s’inspirer sans croire, ni croire sans mystère. Au bout de la vie se dressent des ombres. | | | | |
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| doute | | | Il n’y a rien de simple dans la nature : pour un œil, soutenu par une cervelle, la nature présente partout des beautés et des mystères. Celui qui voit dans la simplicité une imitation de la nature ne sait ni ce qui est nature ni ce qui est complexité. | | | | |
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| doute | | | Ce qui reconnaît l’existence des mystères dans toute dimension du monde, ce ne sont pas les yeux fermés et le regard ésotérique quelconque, mais bien les yeux ouverts de la froide raison. Et d’ailleurs, les plus hauts mystères ne sont proclamés que par l’intelligence la plus profonde - la justification de la métaphysique. | | | | |
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| doute | | | La philosophie naît des énigmes nées ou naissantes ; elle clôt les dernières réponses des sciences et inaugure les premières questions de l’art. | | | | |
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| doute | | | Tu réussis à connaître un objet et tu échoues à en connaître un autre ; le second mérité davantage ton respect. C’est pourquoi le narcissisme est une pose juste : sans te connaître, tu te réinventes en tes reflets. | | | | |
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| doute | | | Le domaine de l’esprit, c’est le progrès des solutions ; le domaine de l’âme, c’est l’embellissement des problèmes ; le domaine du cœur, c’est l’énigme des mystères. Je suis progressiste du premier, réactionnaire du deuxième, croyant du troisième. | | | | |
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| doute | | | L’espérance (que le rêve renaisse) et l’acquiescement (à la vie mystérieuse) sont les prémisses d’un nihilisme, intime et optimiste. Chez les révoltés, grégaires et absurdistes, « le nihilisme est la volonté de désespérer et nier » - Camus. | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu s’insinue dans l’âme de ceux qui en ont une, mais sa présence est ignorée par ceux qui n’écoutent que ce qui a déjà trouvé une forme en tant que mots, images ou idées. Or, le soi inconnu n’exprime que l’élan et, encore plus vaguement, l’étoile visée, - une corde tendue mais aucune cible visible. Son attente s’éveille souvent par la conscience des états d’âme inexprimables et la confiance à sa source, mystérieuse, immatérielle, excitante. « Pour moi, le moi connu est trop petit » - Maïakovsky - « 'Я' для меня малó ». | | | | |
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| doute | | | Toute poésie contient une dose de mystique ; la philosophie, celle qui s’attache à l’arbre poétique, doit donc, elle aussi, en être pénétrée. « Le commencement dionysiaque de la mystique doit accompagner le commencement apollinien de la philosophie » - Berdiaev - « Дионисическое начало мистики необходимо сочетать с аполлоническим началом философии » - la mystérieuse hauteur de l’élan rejoignant la belle profondeur des cibles. | | | | |
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| doute | | | Vivre mal – au milieu des solutions, ne pas remonter jusqu’aux problèmes initiaux ; mal rêver – abaisser les mystères initiatiques jusqu’à la platitude des problèmes. | | | | |
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| doute | | | De toutes les libertés, c’est la liberté du vivant qui est la plus divine, grandiose, inconcevable – la magie de l’effet et la mystique de la cause. | | | | |
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| doute | | | Les rapports de mon soi inconnu avec mon soi connu sont du même ordre que ceux entre la nature vivante céleste et les quatre éléments terrestres – la terre, l’air, le feu et l’air. L’animation, l’inspiration, l’épanouissement. Le mystère du dessein et le problème de l’incarnation. Providence et acte. Énergie immatérielle et dynamisme matériel. | | | | |
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| doute | | | La perception ou la conception du monde : le travail horizontal des yeux impassibles ou l’envol (ou la plongée) vertical du regard émerveillé ; l’élargissement des problèmes et solutions ou l’approfondissement (l’élévation) des mystères. Le point le plus important : dans toute sphère de la matière ou de l’esprit, un regard perçant arrive à l’attouchement par le mystère. | | | | |
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| hommes | | | Résolument moderne - ils pensent que c'est très intelligent, signe de supériorité et de maturité. Hommes d'une saison, d'une seule prise d'images, d'une section plane, hommes des empreintes. L'homme du climat est irrésolument, problématiquement - ou, mieux, mystérieusement - passéiste, car au passé sont toutes les saisons de l'arbre qu'il veut être. « Revenez aux Anciens, et ce sera du progrès » - Verdi - « Tornate all'antico e sarà un progresso » - nos Virgile ne lisent plus Homère et deviennent journalistes. | | | | |
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| hommes | | | Comment se forme l'universalité moderne : tous les critères sont ramenés à l'économie, tous les résultats sont numérisés et munis de coefficient de réussite, la moyenne est calculée et proclamée universelle et désirable. La vraie universalité est métaphysique, qualitative, au-dessus des statistiques ; elle est la hauteur du mystère divin, dont le monde est le vaste problème et l'homme – la profonde solution. | | | | |
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| hommes | | | L'homme est un miracle grandiose, et lui inculquer qu'il n'est rien, qu'il n'est même pas dieu, comme le dit l'une des interprétations de la sottise delphique, est une profanation. Et si l'homme doit être humble et honteux, c'est parce que ce miracle ne se traduise ni en actes ni en pensées ni en images. | | | | |
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| hommes | | | L'arbre est d'autant plus grand, qu'il porte plus de variables, pour s'unifier avec le monde ; dans le refus du grand arbre de pousser, Zarathoustra voyait le signe avant-coureur des pires calamités du monde. Mais il a mal vu le remède : apporter des solutions à toutes les énigmes ou verser de la lumière de midi sur toutes les ombres - quel outrage au mystère et à la nuit ! Toutefois, y échappent les ombres les plus intenses, les plus courtes, à travers lesquelles je pourrais encore voir mon étoile danser. | | | | |
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| hommes | | | Tout prototype de structure, tout archétype d'objet aboutit, chez l'homme moderne, à un stéréotype de comportement. L'homme comme machina ex Dei. | | | | |
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| hommes | | | L'homme est un miracle si grandiose, que ceux, qui se reconnaissent comme néant, sont fous, privés non seulement d'yeux, mais de raison ; l'humilité devant Dieu est de l'hypocrisie ; il faut être humble devant le projet divin qu'est l'homme. | | | | |
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| hommes | | | La vie humaine vue par les hommes d'aujourd'hui : un peu de chimie, un peu plus de mécanique et beaucoup d'arithmétique. « Les merveilles du monde ne sont que des symétries passagères » - Diderot. Des miracles indicibles partout où tombe un regard vivant, mais les hommes ne voient que causes, fonctions et chiffres. « Le monde ne mourra jamais par manque de merveilles, mais uniquement par manque d'émerveillement »*** - Chesterton - « The world will never starve for want of wonders, but for want of wonder ». | | | | |
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| hommes | | | Mes appétits déterminent mon fond : les problèmes à creuser et les solutions à fouiller. Mes goûts dessinent ma forme : les mystères à vénérer et les firmaments à peindre. Les appétits sont toujours humains ; les goûts peuvent être divins. | | | | |
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| hommes | | | L'origine de la dévitalisation des hommes - la perte de la sensation d'arbre. Ils poussent, telles branches préprogrammées, interchangeables, mesquines mais bien assises, au milieu desquelles ne sont plus accessibles ni majesté du tronc ni grandeur des racines ni intuition des cimes ni joie des fleurs ni volonté des graines. « Reconnais ton essence, pleine de soif de l'être, reconnais-la dans le mystère d'un arbre fort »** - Schopenhauer - « Erkenne dein vom Durst nach Daseyn so erfülltes Wesen, erkenne es in der geheimen Kraft des Baumes ». | | | | |
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| hommes | | | J'ai porté, à travers la vie, le même volume de lumière enthousiaste, avec deux sources ou ressources : dans mon enfance, l'homme restait dans l'obscurité problématique et les hommes brillaient par leurs solutions. Avec l'âge, cette proportion s'inversa : l'homme rayonne dans l'âme mystérieuse et les hommes s'éteignirent dans les ténèbres sans mystère. « L'homme est un mystère, et toute l'humanité repose sur la vénération du mystère de l'homme »* - Th.Mann - « Der Mensch ist ein Geheimnis, und alle Humanität beruht auf der Ehrfurcht vor dem Geheimnis des Menschen ». | | | | |
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| hommes | | | Mon époque, c'est le Moyen Âge, le même mystère autour du mot, du concept et de la chose. Mes contemporains d'aujourd'hui réduisent le mot à la chose, dévitalisent le concept et banalisent la chose. | | | | |
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| hommes | | | Le moi devenu solution des manants, ou problème des savants (« le moi est ma requête » - St-Augustin - « quaestio mihi factus sum »), je m'en fais, par dépit, un mystère. | | | | |
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| hommes | | | L'enfance est une saison sans grâce : prendre le merveilleux pour de la mécanique ; on n'est vivant que tant qu'on s'étonne ; l'adulte ayant gardé l'impassibilité infantile est pur robot. La vraie vie commence, quand ton âme tombe sur une musique, à son diapason, une musique du mot, de l'image, de la pensée ; l'enfance, c'est du tambourinage ou de l'apprentissage, exercés au hasard des autres. | | | | |
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| hommes | | | Le mouton s'occupe de dicter et le robot - de résoudre le problème, et ils appellent cela - la vie (Popper) ! La vie est union des trois dons : don philosophique, pour dégager du mystère - des problèmes, don intellectuel, pour apporter au problème - une solution, don poétique, pour deviner derrière la solution - une nouvelle source mystérieuse. Dans ce cycle, le mystère reste intacte, c'est cela l'éternel retour. | | | | |
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| hommes | | | Il est normal, qu'en ne scrutant que l'étendue de l'horizon, je me sente nain et que j'aie besoin des épaules de géants ; il faut être ange, pour viser la hauteur des firmaments solitaires. C'est à dire il faut être poète, que Heidegger veut réduire à l'étendue : « La poésie est une unité de mesure, qui seule donne à l'homme la mesure de l'étendue de son être » - « Das Dichten ist Maß-Nahme durch die der Mensch erst das Maß für die Weite seines Wesens empfängt » - la poésie est l'invention d'unités de verticalité et non pas de platitude. | | | | |
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| hommes | | | Les femmes se trouvent aux sources des grands oui et non des hommes. Le non à l'œuvre des hommes, le non de la raison pratique, le non de l'homme du ressentiment, bref, le non d'Athéna, - si je m'en laisse guider, je finirai dans la platitude du pugilat humain ; le oui absolu, au monde divin, m'ouvre à la profondeur apollinienne du consentement ou à la hauteur dionysienne du sentiment, au oui de Cybèle, qui initia les dieux aux mystères, le oui porté par des nymphes et des Bacchantes. Les maîtres de Socrate s'appelaient Aspasie et Diotime. | | | | |
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| hommes | | | La vie garde sa merveille et son enchantement, tant que j'épouse son mystère ; des liaisons passagères, que j'entretiens avec ses solutions, ne constituent que des problèmes, parfois profonds, jamais assez hauts pour dissiper mon enthousiasme. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes interdits d'accès au mystère de la vie sont réduits au monde binaire : « L'homme remarque, que le problème de la vie est résolu, lorsqu'il a disparu » - Wittgenstein - « Die Lösung des Problems des Lebens merkt man am Verschwinden dieses Problems » - les uns vivront du silence du questionnement, d'autres - du vide mécanique de la solution, d'autres, enfin, - du vide béni et musical du mystère retrouvé. | | | | |
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| hommes | | | Le mouton réduit la vie à la consommation de solutions, le robot - à la résolution de problèmes, le philosophe - à la formulation de problèmes, le poète, blasé de solutions et brisé par des problèmes, - au retour grisé vers des mystères. | | | | |
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| hommes | | | L'humanisme commence par la reconnaissance d'une hiérarchie verticale des facettes humaines : miracle, seigneur de la nature, prodige de l'esprit, rêveur, amoureux etc. Mais l'horizontalité cynique finira par le rendre égal des moutons et des robots, qui ne veulent pas d'homme-maître. Pourtant, jamais l'espèce ne fut ainsi sans honte, comme aujourd'hui. | | | | |
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| hommes | | | Qui s'intéresse, aujourd'hui, aux artistes, à ceux qui se tiennent au fond des problèmes ou au sommet des mystères ? - dans la platitude des solutions, ce seul milieu de vie de l'homme moderne, on n'a plus besoin que d'artisans professionnels. | | | | |
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| hommes | | | La vie du regard comprend trois étapes, en fonction de son inspirateur : autrui, Dieu, le soi ; curieusement, l'ontogenèse y reproduit la phylogenèse : comme dans la vie d'un homme, les hommes connurent le refus d'une tyrannie élitiste (adieu, le maître de race), ensuite - la mort du Dieu collectiviste (adieu, le sauveur de masses), avant de proclamer le règne du soi individualiste (bonjour, le produit de classe). Chez l'homme particulier, ce cheminement peut être plat, descendant ou ascendant ; dans le meilleur des cas, celui du danseur, il suit la ligne - solution (autrui), problème (Dieu), mystère (soi), et non pas l'inverse, comme chez le calculateur. | | | | |
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| hommes | | | L'amitié est une heureuse unification de deux arbres, privilégiant les extrémités : le mystère des racines et le rêve des cimes. « L'amitié est un arbre protecteur » - Coleridge - « Friendship is a sheltering tree » - la meilleure protection d'un arbre est son ouverture, c'est à dire la présence de variables, appelant à l'unification avec d'autres arbres et refusant la forêt. | | | | |
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| hommes | | | L'origine de la domination robotique, dans les têtes des hommes : l'envie de bâtir des hiérarchies au-dessus du vivant est propre à tous, mais le mouton s'y attache au religieux, au politique, au technique, tandis que l'homme d'esprit - à l'éthique, à l'esthétique, au mystique ; ces valeurs étant fondamentalement irréductibles, on cherche leur au-delà, qui, chez le mouton, prend, inévitablement, l'allure d'un algorithme robotique, et chez l'homme du bien a des chances de déboucher sur un rythme noble. | | | | |
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| hommes | | | L'homme est union de l'organique (ce qui vit des commencements mystérieux) et du mécanique (ce qui propage des impulsions initiales), et l'ennui de la modernité est qu'on mécanise l'organique (en traduisant tout mystère poétique en prosaïques problèmes) et organise le mécanique (en substituant à la verticalité créative une horizontalité collective). | | | | |
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| hommes | | | Comment la vie, chez les hommes, perd de son aura et devient grisaille ? - par l'insensibilité croissante pour le mystère. « Le merveilleux forme la substance, dont se nourrit la vie » - E.Jünger - « Das Wunder ist die Substanz, von der das Leben zehrt ». Le premier pas : la traduction du mystère en problèmes ; le second, le fatal et l'irréversible : l'effacement de problèmes au profit des seules solutions. | | | | |
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| hommes | | | Deux issues, pour que les problèmes de la vie ne me paralysent plus : m'incruster dans les cadences d'une nouvelle solution, me laisser soulever par un nouveau mystère musical : « Peut-on vivre en sorte, que la vie cesse d'être problématique ? » - Wittgenstein - « Kann man so leben, daß das Leben aufhört, problematisch zu sein ? » - l'inertie d'une paix des bras ou le frisson des ailes. | | | | |
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| hommes | | | Les choses qui comptent dans ma vie se répartissent dans trois domaines : les solutions, les problèmes, les mystères. Le choix de ma demeure principale me classe : je serai, respectivement, mouton, robot ou nihiliste. Et Heidegger : « Le nihilisme : tenir pour rien tous les étants » - « Der Nihilismus : das Seiende im Ganzen ist nichts » - n'a raison qu'à un tiers : dans les solutions et problèmes, le nihiliste est aussi conformiste que les autres, mais dans les mystères, il n’allègue aucune autorité. | | | | |
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| hommes | | | Toutes les émotions des hommes se réduisirent aux calculs, y compris les angoisses et les espérances, qui, jadis, n'avaient de sens que face à ce qui n'existait pas ou restait mystérieusement inconnu. La sotte définition de Goethe : « Un bourgeois, gonflé d'angoisses et d'espérances, - à faire pitié ! » - « Ein Philister, mit Furcht und Hoffnung ausgefüllt. Daß Gott erbarm' ! » - décrit non pas une canaille, mais une belle âme, qui, de surcroît, n'existe plus. | | | | |
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| hommes | | | Évidemment, le corps humain, comme celui d’un clopotre, comme la matière elle-même, - ce sont des miracles. Même l’esprit devrait adhérer à cette vision, sans parler de l’âme ; ceux qui sont dépourvus et de l’un et de l’autre pensent que « Dieu a fabriqué notre corps comme une machine » - Descartes. | | | | |
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| hommes | | | L'homme complet est à l'aise dans la loi (les problèmes formels) de l'esprit, dans le chaos (les mystères des élans) de l'âme, dans le vide (musical, sans solutions matérielles) du cœur. L'inaptitude au chaos et à la musique pousse les hommes unidimensionnels à introduire partout des lois. | | | | |
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| hommes | | | L'homme vit de plus en plus de seules solutions ; la machine commence à savoir formuler des problèmes. Einstein se planta dans sa certitude : « La machine apprendra à résoudre tous les problèmes, mais elle n'en formulera jamais un » - « Die Maschine wird alle Probleme lösen können, aber sie wird niemals ein Problem stellen ». | | | | |
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| hommes | | | Plus une pensée est connue, plus elle gagne en solutions utiles. Plus un homme est connu, plus il gagne en mystères inutiles. | | | | |
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| hommes | | | L'homme se compose de deux facettes : la mystérieuse ou la divine, qui nous projette vers la hauteur, et la problématique ou l'humaine, qui nous voue à la profondeur. Je soupçonne que le meilleur soi, le soi inconnu, soit exactement cette hauteur divine, qui, tout compte fait, n'est pas moins humaine que la platitude ou la profondeur du soi connu. « L'homme ne doit pas se tourner vers soi-même, mais vers la hauteur, qui vit en lui ; ce qui n'est qu'humain est en-dessous de cette hauteur » - Weidlé - « Человек обращён не к себе, а к тому высшему, что в нём живет. Всё только человеческое - ниже человека ». | | | | |
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| hommes | | | Dans la géométrie ou la viabilité des hommes, la hauteur se trouve exclue : la passion, son vaisseau-vecteur, ne voit plus de choses vivantes ou inventées, de terrains où se poser, sans se casser les ailes. Elle reste désincarnée ou postiche des mystères évaporés. | | | | |
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| hommes | | | L'histoire ne m'apprend rien sur les hommes ni la psychanalyse - sur l'homme. Deux mornes obsessions de l'homme moderne, pour qui tout éteignoir ou plutôt toute lanterne minable est bonne pour empêcher de scintiller des mystères congénitaux. | | | | |
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| hommes | | | N'importe qui est capable, aujourd'hui, de problématiser la vie, sans parler des amples solutions qu'on y apporte ; ce qui devint, en revanche, rare est de continuer à y déceler le mystère ; ils s'en font une gloire et proclament, orgueilleux et naïfs, la mort de Dieu, tandis qu'elle n'est que le constat d'épuisement de l'imagination religieuse ou de mort de l'immortalité : toute recherche de Dieu, historique ou métaphysique, devint algorithmique, charlatanesque ou idolâtre ; nous étant détournés du rêve, nous restons seuls face à la seule réalité. | | | | |
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| hommes | | | Je trouve plus de vie, d'étonnement, de mystère – dans un beau livre, que dans les hommes d'aujourd'hui, d'une transparence insupportable. Extinction de l'âme, coulée dans une raison en bronze. Même le ciel, on le découvre désormais non pas dans les yeux d'un homme amoureux, mais dans un livre : « Et, tel un livre parmi d'autres, tu trouveras le ciel, dans une âme dépeuplée » - A.Blok - « И небо - книгу между книг - найдёшь в душе опустошённой ». | | | | |
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| hommes | | | Les adultes ne rêvent plus à redevenir enfants ; les enfants ne rêvent qu'à devenir adultes - heureux dans la longue platitude de leurs résolutions. Jadis, les enfants ignoraient le monde adulte, et les adultes mouraient enfants - malheureux dans leur bref mystère. | | | | |
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| hommes | | | Comment s'écoule la vie de nos contemporains ? - la chasse aux fuites, aux lacunes, aux oublis, pour rendre le courant vital – prévisible, traçable, contrôlable – l'accumulation de solutions. Aucun mystère ne les dévie plus de leur morne cohérence. « Tout se désagrège par attouchement du mystère : les mots, les systèmes, les personnalités » - Nabokov - « Всё рассыпается от прикосновения исподтишка : слова, системы, личности » - l'éternel retour est annoncé par un nouveau mystère ! | | | | |
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| hommes | | | On s’attache à un pays par la voie mystique (le cœur – la nature des sentiments sacrés), esthétique (l’âme – la culture des belles idées), pragmatique (le corps – la civilisation des besoins vitaux). Ne peuvent les réconcilier que les esprits forts. | | | | |
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| hommes | | | L'enfance du monde fut, de part en part, poétique ; c'est la Rome antique qui y introduisit de la prose : « À la poésie et la liberté d'esprit des Grecs s'oppose la prose de la vie des Romains » - Hegel - « Gegen die Poesie und Freiheit des Geistes von Griechen tritt bei den Römern die Prosa des Lebens ein » - la vie, elle-même, n'a pas de genre artistique ; soit on rend, par la poésie, son mystère, qui est musique, soit on en rebâtit, par la prose, son problème, qui est bruit. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes étant des animaux sociaux, ils se créent, au cours de leur vie, trois sortes de communauté : unis autour des solutions, ils font partie d'une même plate horizontalité ; rapprochés par les problèmes, ils communiquent par la maîtrise d'une même profondeur ; enfin, touchés par le mystère, ils vivent une fraternité dans l'appel d'une même hauteur. | | | | |
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| hommes | | | Une énigme : même le coupe-gorges, même l'ingénieur, même le journaliste saoule son môme avec des contes de fées et non avec le contenu de son journal. Autrefois, le besoin du merveilleux s'éteignait vers 25 ans, de nos jours, à 5 ans, on sait, que le père Noël est un produit de grande distribution comme un ordinateur ou une assurance. | | | | |
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| hommes | | | Vivre de solutions, c'est ressembler au mouton ; voir dans le monde des problèmes, c'est se rapprocher du robot. Il reste le mystère en tant que sens de la vie : « Je me charge du mystère, pour rester homme » - Dostoïevsky - « Я занимаюсь тайной, ибо хочу быть человеком ». | | | | |
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| hommes | | | Le sage antique pérore dans une Caverne, où son élève doit apprendre les contrastes de hauteur : lumière - ombre, paix - inquiétude, corps - âme ; le savant pré-moderne raisonne dans une bibliothèque, où ses collègues mesurent la profondeur de ses paradigmes : représentation - interprétation, langage - conception, mystère - solution ; le philosophe moderne rédige ses talks dans un bureau, pour une publication annuelle réglementaire, notée par des fonctionnaires et vouée à sombrer dans la platitude académique ou clanique, et le seul moyen de réveiller la curiosité du badaud est d'évoquer la sociologie, la psychanalyse ou le journalisme. | | | | |
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| hommes | | | Mon soi inconnu, c’est mon intuition éthique, esthétique ou mystique ; mon soi connu, c’est mon talent particulier et mon savoir commun. Suivre mon soi signifie valoriser mon intuition grâce à mon talent. Mais pour le médiocre cela signifie exhiber son savoir, dont la banalité, courante ou future, lui échappe. | | | | |
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| hommes | | | La médiocrité, c’est l’homme problématique – du genre moutonnier ; il est de plus en plus dominé par l’horreur froide de l’homme des solutions – du genre robotique. L’orphelin, c’est le genre poétique – l’homme du mystère. | | | | |
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| hommes | | | On hérite des horizons des fins, on invente des firmaments des commencements. Dans les beaux débuts, il y a forcément de l’héritage éthique, esthétique, mystique : regards sur la femme, pressentiments du beau, place et heure des larmes, mais l’aspect tribal – nation, clan, famille - ne doit pas dominer en hauteur. | | | | |
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| hommes | | | Les échelles biologique, sociale ou intellectuelle, dans l’évaluation d’un homme, sont totalement disjointes. D’après la première il est miracle ; suivant la deuxième il est mouton ou robot ; selon la troisième il est créateur ou imitateur. Et la formule tolstoïenne : « L’homme est une fraction : le numérateur est ce qu’il est et le dénominateur – ce qu’il en pense » - « Человек есть дробь, у которой числитель есть то, что человек собой представляет, и знаменатель то, что он о себе думает » ne s’applique qu’à la deuxième dimension. Ni divisions ni multiplications, ni l’extrême fierté ni l’extrême humilité, ne peuvent troubler l’identité du créateur avec sa création. | | | | |
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| hommes | | | La vie de quelques élus est consacrée à la prospection de problèmes, dont la solution remplit la vie de l’immense majorité des non-créatifs. Et la vie d’une poignée de marginaux reste, pour leur conscience, un mystère. | | | | |
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| hommes | | | Chez les hommes, la chronologie de la disparition du rêve : le mépris pour le miracle impossible, l’indifférence pour l’idéal imprévisible, le rodage de l’algorithme satisfaisant. | | | | |
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| hommes | | | Les choses les plus fascinantes - l’univers, la vie, l’esprit - furent créées ex nihilo. Certains tentèrent d’imiter ce prodige : « Tu feras de l’âme, qui n’existe pas, un homme meilleur qu’elle » - R.Char – le créateur, rejoignant le penseur et l’amoureux, pour former une triade de rêve. | | | | |
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| hommes | | | L’homme, au naturel, ressemblerait au loup, au paon, à la macaque, sans les dépasser d’une manière significative. Dieu se chargea de créer la merveille de la nature ; à l’homme – de s’occuper de la merveille de la culture, de la création humaine. | | | | |
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| hommes | | | L’ennui accable ceux qui ne trouvent plus dans le monde ni des mystères à vénérer ni des problèmes à admirer, c’est-à-dire quand on est désespérément bête. | | | | |
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| hommes | | | Parmi les défaites de l'homme, la perte la plus fatale est celle de sa divinité (que d'autres appelèrent mort de Dieu). Tant que le prêtre, clérical ou laïc, s'adressait aux fantômes invisibles, le paroissien pouvait se persuader de leur présence virtuelle ; mais depuis qu'il ne harangue que le contribuable, aucun voile, aucun écran ne reflètent plus aucun mystère - une sobre réalité a tout envahi. | | | | |
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| hommes | | | De la verticalité des mystères divins et de l’horizontalité de leurs problèmes ou solutions : tout homme porte les belles ténèbres de l’intemporel, de l’inconnaissable, de l’inexistant, mais il préfère la grisâtre lumière du présent des choses communes. Et ce n’est pas du goujat que je parle, mais bien de l’élite. | | | | |
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| hommes | | | Les ruines, c’est ce qui permet à notre mémoire d’accéder à l’histoire d’un bel édifice – tour d’ivoire, merveille plastique, pensée épique - abattu par le temps impitoyable. Du contraire des ruines surgit la barbarie : la perte de la liaison avec un passé, devenu incompréhensible ; c’est du Hamlet – the time is out of joint. | | | | |
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| hommes | | | Le sot : la vie est une triste réalité ; le sage : la vie fut un rêve, joyeux et miraculeux. La consolation du premier – la haine de la vie, la haine des autres ; la consolation du second – le réveil des échos, des ombres, des représentations de ce qui ne fut jamais compris. | | | | |
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| hommes | | | Ta personne se forme en trois étapes : constituer une conception du monde (ses mystères, problèmes et solutions) ; y sélectionner les objets les plus dignes de ton admiration ; vouer à cet essentiel du monde un noble acquiescement. Il n’y a pas de place ici à une lutte entre le personnel et le collectif. Toute lutte contre le collectif, pour défendre ton personnel, te rendra servile. Dans ta liberté il doit y avoir plus de vénération que de négation. | | | | |
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| hommes | | | L’ennui, c’est ce qu’éprouve un homme, n’ayant aucun contact avec le mystère de la vie. Le rasé est toujours un raseur : il vit au milieu des problèmes qu’il ne maîtrise pas, et des solutions, qu’il consomme mécaniquement. | | | | |
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| hommes | | | Nous vivons trois vies : la naturelle, la savante, la romantique ; mais le merveilleux est présent dans toutes les trois. Dans la routine de la première, ce merveilleux se vit par le cœur ; dans la profondeur de la deuxième, il se prouve par l’esprit ; dans la hauteur de la troisième, il se crée par l’âme. | | | | |
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| hommes | | | Dans l’absolu, tout ce que produisent un forgeron, un informaticien, un philosophe, ce sont des miracles. « L’homme est un miracle, plus grand que tous les miracles qu’il opère »** - St-Augustin - « Omni miraculo quod fit par hominem, majus miraculum est homo ». Aujourd’hui, hélas, il se prend pour une machine de plus et agit machinalement. | | | | |
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| hommes | | | La merveille de l’homme : le beau surgit du nécessaire, quand l’homme développe, par son esprit, le fond divin du monde, et le beau naît aussi du possible, quand, par son âme, l’homme enveloppe ce monde d’une forme humaine, arbitraire et artistique. Et puisque l’harmonie entre le fond et la forme s’appelle style, l’homme est vraiment le style ! | | | | |
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| hommes | | | Le mystère, la poésie, le rêve disparurent de la littérature moderne ; tout son fond découle, directement, des actualités de l’année courante, et sa forme, c’est-à-dire le langage, est la même que celle qui se déferle des écrans. | | | | |
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| hommes | | | Pour les réalistes, le monde fut, successivement, une lice, un marché, une machine. Pour les rêveurs, il ne fut qu’une scène de mystères. « Le monde est un théâtre de prodiges, où, au lieu de voir ce qui est, on ne voit que ce qui n’existe pas » - Ortega y Gasset - « El mundo es un teatro de prodigios, en el cual en vez de ver lo que hay, sólo veis lo que no está ». | | | | |
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| hommes | | | L’homme est une créature sociale – il a besoin d’une liberté politique, liberté-solution ; l’homme est un créateur de personnalité – il a besoin d’une liberté intellectuelle, liberté-problème ; l’homme est une création divine – il a besoin d’une liberté morale, liberté-mystère, la seule liberté non-calculable, non-écrite, inutile, immobile, absolue. | | | | |
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| hommes | | | C’est pour déplorer la raréfaction des musiciens que je m’attarde et m’attriste à la vue des genres humains dominants – le moutonnier et le robotique – ce qui ne m’empêche pas de voir des merveilles partout où le regard ose se plonger dans la profondeur de la Création divine, jusqu’au mystère de la vie. Geindre au sujet d’un monde raté et en déverser le dégoût est une attitude inepte, triviale. | | | | |
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| hommes | | | L’apparition des ailes, des nageoires, des griffes, dans le monde animal, est un miracle qu’aucun Darwin n’abaisse. Mais le surgissement de la conscience humaine est une apothéose, au-delà de tous les miracles. « Le gorille, perdant ses poils et les remplaçant par des idéaux, forgeur de dieux » - Cioran. | | | | |
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| hommes | | | Ils restent non-reconnus, ils voient quelque chose de lépreux dans la rue, ils sont témoins d’une perfidie ou d’une sottise – et ils se mettent à geindre de leurs déceptions. Il me suffit de poser mon regard sur une rose, un papillon, une belle fille, pour que notre planète soit vue comme un paradis, parfait et mystérieux. Le Bien et le Beau cohabitent avec ma propre misère ; et son entente avec le Vrai est plutôt un contraire d’une déception, ce mot méprisable. | | | | |
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| hommes | | | Le nécessaire, mystérieux au départ, est voué à la platitude du commun. « Les Russes ont le droit de regarder la France de haut, car ils respirent dans le possible » - Cioran – ce possible étant mystérieux pour longtemps. | | | | |
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| hommes | | | Peu de goût viscéral pour le mystère ; le culte irresponsable de la clarté – deux défauts de la culture française, qui expliquent la faiblesse de sa poésie et de sa philosophie. | | | | |
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| hommes | | | Le narcissisme n’est pas un plaisir de trouver ton visage plus beau que les autres, mais un simple constat, que ta conscience contienne tous les mystères de la vie, sans être obligé de les chercher ailleurs, c’est le privilège de l’homme libre. Quant aux problèmes et solutions, tu les partages avec tout le monde. | | | | |
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| hommes | | | L’une des merveilles de l’homme : dans ses yeux on peut percevoir tout ce que l’esprit, le cœur ou l’âme sont capables d’éprouver. Les deux premières sources sont présentes dans tous les yeux ; la dernière, suite à la raréfaction des âmes, disparaît de la plupart des faces. | | | | |
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| hommes | | | Le Soleil, comme toutes les étoiles, est une monstruosité thermonucléaire, mais qui fait de la Terre – un paradis d’une vie miraculeuse. De même, l’homme, vu de près, est une horreur d’égoïsme et d’hypocrisie, mais, touché par la hauteur, il porte le vrai, le beau, le bon au niveau des miracles. | | | | |
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| hommes | | | L’homme est composé de fini (la portée de ses actes ou pensées) et d’infini (sa conscience miraculeuse). Et c’est là que se trouve la différence entre penser et être. | | | | |
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| hommes | | | La fadeur et la grisaille sino-américaine ont quelques adeptes européens : « Tant qu’on n’a pas peint un gris, on n’est pas un peintre » - Cézanne. « Les extases de la grisaille : un rap mystique, une tiède dérive, une indifférence créatrice » - Sloterdijk - « Die grauen Ekstasen : Mystischer Rap, laue Drift, schöpferische Indifferenz ». Heureusement, la résistance exista toujours : « L’ennemi de toute peinture est le gris » - Delacroix - on aurait pu dire – de tout art. Plus que par les yeux, l’azur est perçu par les âmes, qui se font rares. | | | | |
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| hommes | | | Dans tout ce qui vient de l’espèce, chez l’homme, on peut trouver des merveilles divines. Quant aux genres, il faut les diviser, d’après Valéry, en extrêmes (pour la création) et en moyens (pour la maintenance). Chez les premiers – des poètes aux scientifiques – on trouve aussi des merveilles, en symbiose avec l’œuvre du Créateur ; chez les seconds on trouve la confirmation des lois d’inertie et d’entropie. | | | | |
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| hommes | | | Étant trempé dans trois cultures, je peux vivre trois sortes de sacré, en-deça de ces trois frontières. Le sacré russe – ses contes de fées, l’infini de ses espaces, sa musique mélancolique, l’humanité de sa littérature. Le sacré allemand – le romantisme de ses Lorelei, la noblesse de sa poésie et de sa musique, l’audace de ses mystiques. Le sacré français – la douceur de ses chansons et de ses paysages, l’élégance de ses châteaux, le bon goût de ses paysans ou de ses filles. Dans ces exercices d’admiration, il n’y a pas de place aux batailles, aux ingénieurs, aux princes de ce monde. | | | | |
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| hommes | | | Le flux temporel étant incompréhensible, l’instant présent est indéfinissable et même inexistant. Par le terme de présent, les hommes ne font que désigner leur époque. Et Maître Eckhart : « Dieu est un dieu du présent » - « Gott ist ein Gott der Gegenwart » - est-il mystique ou prosateur ? Chantre de l’inexistence ou idolâtre de son temps ? | | | | |
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| hommes | | | Notre conscience a trois demeures : la hauteur des mystères, la profondeur des problèmes, la platitude des solutions. En fonction de nos préférences, on pourra juger du degré de notre noblesse, de notre intelligence ou de notre conformisme. | | | | |
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| hommes | | | En fonction de la place du merveilleux dans leurs vies, les hommes se divisent en trois catégories : ceux qui ne voient aucun miracle, ceux qui l’associent avec une superstition pseudo-historique, ceux qui le voient partout dans la nature – hommes de la cécité, hommes de la peur, hommes de la culture. | | | | |
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| hommes | | | Dans ta vie sociale, tout ce qui est réel est mesquin ou le sera avec le temps ; la vanité consiste à imaginer que tes réalités intimes soient d’admirables secrets que tu donnes en pâture aux yeux braqués sur toi. N’est admirable que l’inexistant, le rêve par exemple. | | | | |
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| hommes | | | Je cherche la définition la plus précise et laconique de l’humain qui serait mon exact antipode, et je suis déçu de ne trouver que ceci : quelqu’un qui ne voit pas le merveilleux, logé en tout point, en tout objet sur notre planète, et qui donc ne s’en extasie pas, obsédé par l’absurdité et le désespoir. C’est que la liste de ces objets est infinie, et nos savoirs et nos élans sont finis. Au lieu d’une définition, je n'ai produit qu’un axiome. | | | | |
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| hommes | | | Tu disposes de trois regards sur le monde : l’éthique, l’esthétique, le pragmatique. Le premier devrait t’amener à vénérer le miracle de l’existence même de ce sens inutile, ‘contre-productif’, destiné à ne pas quitter ton humble cœur, ton cœur soumis. Le deuxième te dote de contemplation de la beauté du monde et de volonté de créer de la beauté toi-même. Enfin, le troisième humilie ta liberté, fait de toi un jouet de la nécessité, un révolté mécanique, brandissant de sots reproches d’absurdité ou d’horreur du monde mal conçu. Les yeux baissés – la profondeur ; les yeux enflammés – la hauteur ; les yeux écarquillés – la platitude. Dieu, rêve, réalité. | | | | |
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| hommes | | | En approfondissant ou en complexifiant ou en multipliant les questions, les idiots voient, au bout de ce chemin, l’absurdité du monde, et les gens raisonnables ou sensibles – ses merveilles. | | | | |
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| hommes | | | Sur la surface, nous effleurons, tous, les mêmes problèmes. L’homme de la rue en trace les limites dans l’horizontalité ; soit dans son environnement immédiat, soit dans la vaste et vague étendue. Le scientifique ou le poète leur apportent la dimension verticale ; le premier – dans une profondeur, sondant la beauté de la Création divine ; le second – dans la hauteur, chantant la beauté de la création humaine. Le sol, le sel, le ciel. | | | | |
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| chœur intelligence | | | MOT : Heureusement, le mot n'accourt pas à toute injonction de l'intelligence. Son prêtre et maître est le goût, le vrai adversaire et rarement l'allié, de l'intelligence. Le verbe salue l'extase des néophytes, l'algorithme surveille les oukases des rites. De l'intelligence et même du mystère, le goût fait des autels ou des socles, où il immole ou intronise le mot. | | | | |
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| intelligence | | | C'est Heidegger qui sentit mieux que quiconque la nature triadique de notre regard sur le monde : le mystère poétique de l'être, le problème philosophique de l'étant, la solution temporelle et technique de l'être-là. Évidemment, à la place de ce mot trop galvaudé d'être il faudrait mettre un autre, de la famille de réel ou parfait. | | | | |
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| intelligence | | | La philosophie est un genre poétique au champ subtil de tropes et ayant pour centre l'homme seul. Ce qui rend ridicules les prosateurs-philosophes mettant au centre une (pseudo-)logique, que seul maîtrise le mathématicien, ou une (pseudo-)intelligence, que seul pratique sans pédanterie le poète-né. Mais pires que les prosateurs sont les logiciens : « Les philosophes sont ceux qui proposent pour notre temps des énoncés identifiables » - Badiou - la peste sur votre temps et vos énoncés ! La philosophie devrait rechercher en tout de la musique intemporelle et mystérieuse ! | | | | |
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| intelligence | | | Le cerveau est une excellente unité arithmétique, mais qui devient détestable, dès qu'il se substitue à nos périphériques, où s'impriment les âmes, se magnétisent les cœurs ou se gravent les mystères. | | | | |
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| intelligence | | | Je ferme les yeux, je me libère des choses vues, aléatoires et mesquines, je reste en compagnie de mon regard. Du dialogue avec ce regard ne naissent que des commencements, mais ils me conduisent vers des choses capitales, nullement fantasmagoriques et témoignant d'une loi mystérieuse qui lie, fidèlement, ma conscience isolée à la réalité objective. Et je comprends toute la niaiserie philosophesque de la description des choses – les choses, pour porter ma griffe et être grandioses, doivent être inventées ! | | | | |
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| intelligence | | | La mort me révèle le mystère de l'être, qui donc est bien représenté dans le temps (Heidegger), mais je ne peux l'interpréter que dans l'espace : en le ravalant dans l'étendue de ses idées (Platon), en le dévoilant dans la profondeur de sa vérité (Aristote), en m'envolant vers la hauteur de sa valeur (Nietzsche). | | | | |
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| intelligence | | | Le propre de l'intelligence est, que l'effort de formuler une question est du même ordre que celui d'y répondre, mais leurs natures sont radicalement différentes : « le mode de penser n'est pas le même pour résoudre ou pour formuler les problèmes »* - Einstein - « Probleme lassen sich nicht mit den Denkweisen lösen, die zu ihnen geführt haben ». | | | | |
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| intelligence | | | L'homme se mesure à la réalité par deux moyens : en monologue-représentation (objets, relations, qualificatifs) ou en dialogue-interprétation (langage, images, allégories). D'où deux types d'intelligence : analytique et synthétique, la réflexion tâtonnante et le réflexe câblé, chacun avec une part préalable d'intuition et d'imagination, qui sont de l'intelligence mystérieuse, opposée à l'algorithmique. | | | | |
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| intelligence | | | En quoi mesure-t-on la profondeur : longueur de la corde, volume du seau, solidité du puits, mystère de la source ? « N'accuse pas le puits d'être trop profond ; c'est ta corde qui est trop courte »** - proverbe indien. | | | | |
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| intelligence | | | Je ne vois pas beaucoup de cette soi disant bêtise fétide, que tout le monde traque en Europe. En revanche, je vois beaucoup d'intelligence nauséabonde, que tout le monde respire à pleins poumons. Aujourd'hui, l’enthousiasme mécanique se voue aux causes bêtes. | | | | |
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| intelligence | | | Ils réduisent le sujet aux solutions, qu'il sait manier, et aux problèmes, qu'il est capable d'énoncer. « Une philosophie idéaliste : que le sujet y soit requis, non comme problème, mais comme solution de l'aporie de l'Un » - Badiou. Dans les deux cas, il se réduirait aux vulgaires scolies ou périodes, tandis que, convoqué comme mystère, par une philosophie idéaliste, il ferait honneur même à l'axiome du Multiple. | | | | |
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| intelligence | | | La part de mystère accordée à la vie ou à notre regard, tel est le meilleur critère de toute philosophie. La vie mortelle et le regard mortel - l'immanence. La vie mortelle et le regard immortel - la transcendance. La vie immortelle et le regard mortel - le matérialisme. La vie mortelle et le regard immortel - l'idéalisme. À chacun – son chatoiement sur la facette immortelle qu'il adopte. Et c'est pourquoi l'Asiate immanent nous laisse sans voix, nous, qui rêvons du chant et de l'entente fraternelle entre Castor et Pollux. | | | | |
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| intelligence | | | Il existent trois corporations, qui se méprisent mutuellement : celles qui voient l'essence de la vie dans, respectivement, l'esthétique, la mystique ou la mathématique. Mais à quelle fière et universelle humilité atteint-on, quand on accepte l'idée qu'elles soient la même et unique chose ! | | | | |
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| intelligence | | | Le philosophe donne de la vie, c'est à dire du mystère et de la musique, de la profondeur et de la hauteur, - aussi bien aux généralités qu'aux particularités. Chez le non-philosophe, les généralités, comme les particularités, sont inertes et plates. | | | | |
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| intelligence | | | En fréquentant l'infini en miniature (mathématique), on se forme l'intuition de ce qui lui est propre et de ce qu'elle partage avec le fini. À l'échelle originelle, l'infini est objet de la philosophie, qui devrait nous éloigner du fini des solutions et entretenir autant nos réflexions sur des problèmes, que nos enthousiasmes - devant des mystères. Mais dans cette tâche la logique n'apporte pas plus de secours à la philosophie qu'à la serrurerie. Le philosophe, brandissant sa rigueur et ses démonstrations, est toujours un charlatan. | | | | |
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| intelligence | | | Il est possible que l'apprentissage fasse partie des algorithmes de base dans la Création divine. Sa fonction la plus mystérieuse serait le câblage interne, conscient ou inconscient, des représentations réussies, de telle sorte que, dans les activités humaines, on n'observe que des interprétations fulgurantes, sans la moindre trace de représentations utilisées. | | | | |
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| intelligence | | | Les oppositions, où il y a de la bassesse ou de la hauteur dans les deux termes, sont sans intérêt. Des dyades à n'en pas abuser : être - néant, présence - absence, intérieur - extérieur, vain - sensé, nécessaire - contingent, le même - l'autre. À ne pas perdre de vue : noble - bas, beau - gris, musical - plat. Des monades à éviter : mort, progrès, observation. À rechercher : intensité, merveille, regard. | | | | |
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| intelligence | | | La rose, l'intelligence, le succès – le mystère, le problème, la solution – se passer du pourquoi, surgir du pourquoi, ignorer le pourquoi. | | | | |
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| intelligence | | | Tous les hommes (les Ms Jourdain) vivent d'abstractions et s'adressent aux fantômes, mais seuls les subtils prennent les mots plus au sérieux que la réalité et savent vivre le miracle du vide et vivifier la vacuité des choses : « Nier les miracles, c'est ne pas prendre au sérieux la réalité »** - Einstein - « Wunder zu negieren heißt die Wirklichkeit nicht ernst zu nehmen ». | | | | |
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| intelligence | | | Ce n'est pas dans l'objet lui-même que naît une belle énigme, mais dans une question intéressante au sujet de l'objet. Néanmoins, si l'incompris réside dans la question, l'incompréhensible a pour demeure l'objet même. | | | | |
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| intelligence | | | La science est ce qui pourra, tôt ou tard, être confié à la machine ; la science commence par une représentation et se termine par une attribution de sens aux requêtes et interprétations ; cette chronologie est à portée des algorithmes. Mais en dehors de la science, le plus grand mystère de la connaissance, ce sont nos représentations ne surgissant qu'a posteriori, ad hoc, pour ne faire qu'appuyer ce qui est déjà mûr dans une conscience interprétative. Tout est mystère chez l'homme : le libre arbitre des représentations, le caprice dans la formulation de requêtes, leur interprétation foudroyante, la méta-intelligence dans l'articulation du sens. | | | | |
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| intelligence | | | Trois choses à ne pas confondre : la représentation (structures, attributions, règles), la compréhension (degré de perfection, dialogue), la réalité (entéléchie, mystère, ontologie). | | | | |
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| intelligence | | | Le cycle de vie d'une substance : la dénomination (langue), la déclaration (technique), l'insertion (événement), l'héritage (structures), l'habillement (essence - symptômes - accidents - attributs - liens - rôles - propriétés), la résolution de problèmes (logique). | | | | |
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| intelligence | | | Le regard parfait est celui qui maîtrise le poids de la profondeur et se laisse entraîner par la hauteur impondérable. La solution du devenir et le mystère de l'être. « Le devenir ou l'être : gagner en poids ou en perdre » - Celan - « Schwerer werden, leichter sein ». | | | | |
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| intelligence | | | La voie de l'ivresse-sagesse : partir des faits, les résumer en idées ; affermi en idées, oser le mot ; espérer, qu'une main sensible cueillerait, sur ma page noircie, une fleur. La voie de la sobriété-banalité : oublier la merveille de la fleur, savoir se passer de mots, se désintéresser des idées, ne plus sentir le pouls des faits. | | | | |
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| intelligence | | | On aurait dû avoir au moins cinq verbes différents à la place du penser du cogito : penser dans l'organique (communiquer, faussement, avec le réel, sans passer par un modèle), penser dans le conceptuel (créer des modèles, en apparence arbitraires), penser dans le linguistique (formuler des requêtes du modèle), penser dans l'interprétatif (analyser la requête dans le contexte d'un modèle), penser dans le pragmatique (tirer des conclusions des résultats de la requête). Le premier et le dernier intermèdes, pris naïvement pour solutions, sont plutôt de véritables mystères de la liberté. Au milieu il n'y a que résolution de problèmes, l'obsession, par laquelle se justifient l'inversion robotique : « Je suis, donc je pense » ou ironique : « Je suis donc, je pense ». | | | | |
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| intelligence | | | Tout événement a trois valeurs : la symbolique (nos langages), la scientifique (nos représentations), la mystique (nos intelligences et sensibilités). Chacune des trois peut ignorer les deux autres ; seule la philosophie en tente l'équilibre. | | | | |
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| intelligence | | | Tout compte fait, nous avons un seul instrument mental, qui s'appellera soit esprit (lorsqu'on traque le vrai) soit âme (lorsque le bon nous taraude ou le beau nous soulève), et un seul interprète, qui s'appelle raison. Mais aussi bien l'outil que la fonction relèvent du mystère : « La raison n'est qu'un instinct merveilleux et inintelligible dans notre âme » - Hume - « Reason is nothing but a wonderful and unintelligible instinct in our souls ». | | | | |
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| intelligence | | | Test d'intelligence : l'exercice de mystique affective prenant subrepticement forme d'une mystique spéculative. | | | | |
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| intelligence | | | Le continu de la solution devrait moduler le pointillé du problème et les points de celui-ci - se dessiner en reproduisant l'étoile du mystère. | | | | |
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| intelligence | | | Toute œuvre philosophique consiste à formuler un problème insoluble, lui trouver un sol de concepts fécond et faire pousser là-dessus un arbre alimenté de la sève des métaphores. Mais le non-philosophe y voit un édifice, bâti sur un socle des solutions et approchant du ciel des mystères. | | | | |
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| intelligence | | | L'informaticien et le linguiste ricanent en voyant le philosophe patauger au milieu des logiques et des langages. La défense du merveilleux, face à la déferlante mécanique, - c'est peut-être le seul domaine, où le philosophe a encore son mot à dire, à cause de la défaillance du poète. Puisque « la conscience d'avoir frôlé le merveilleux arrive trop tard » - Blok - « сознание того, что чудесное было рядом, приходит слишком поздно ». | | | | |
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| intelligence | | | L'essence a trois interprétations différentes : dans la réalité - matière ou vie ; dans le modèle - points d'attache et connaissances utilisables ; dans le discours - accès aux connaissances et aux objets (Bemächtigung der Dinge - Nietzsche). Mais entre ces trois sujets en nous - le physique, le mathématique et le poétique - il y a un mystérieux accord. La mécanique quantique et la théorie des nombres exhibent une troublante ressemblance de leurs modèles, nés des soucis totalement disjoints. | | | | |
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| intelligence | | | Au sommet (mystique) de la philosophie, s'ouvrent deux versants : l'éthique et l'esthétique, la vie ou l'art, la consolation ou le langage, la mélancolie ou la tragédie, la noblesse ou le style. L'angoisse et la pitié aristotéliciennes tapissent le premier, la volonté de puissance nietzschéenne permet d'accéder au second. | | | | |
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| intelligence | | | En soi, chasser le mystère est un geste respectable, à condition de faire de même avec le problème et avec la solution, et de s'adonner à une extase purement langagière, désincarnée et despiritualisée. Le hic, c'est qu'ils mettent, à la place du mystère, d'insignifiants problèmes (Descartes) ou de minables solutions (Spinoza). | | | | |
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| intelligence | | | Une image mentale peut avoir nettement fixé une chose, mais pour l'évoquer (viser, référencer, y accéder) on doit bâtir un chemin conceptuel ou linguistique, qui résume la connaissance (compétence) ou la maîtrise (performance) de la chose. Vision sans les yeux, lecture sans le texte jaillissent de l'âme à une profondeur, qu'aucun intellect ni aucune langue n'atteignent jamais. Le plus grand mystère de Dieu : l'esprit connaît l'essence avant d'évoquer la moindre représentation ! | | | | |
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| intelligence | | | Dans toutes les équations de la vie, où figure le monde, je peux lui substituer moi-même. Le cogito s'avère équivalent du Deus cogitat ! « L'homme est un monde en miniature » - Boèce - « Homo mundus minor ». Quand je le découvre, je me mets à me moquer de solutions, tout en accompagnant le mystère de merveilleuses inconnues, qui aboutissent à moi. « J'aime mon Dieu : lumière, voix, parfum, aliment, étreinte de l'homme intérieur, qui est en moi »** - St-Augustin - « Amo Deum meum : lucem, vocem, odorem, cibum, amplexum interioris hominis mei ». Surtout, depuis que nous savons que, par la volonté de Dieu, nous ne sommes pas seulement matière, mais aussi onde. Les mêmes forces originaires formèrent et la nature et notre âme. | | | | |
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| intelligence | | | Bâtir un modèle ou l'interroger, l'intelligence de l'âme ou l'intelligence du langage ; la conception, enrichissant un discours intérieur, ou la construction, résumant un discours extérieur. Deux activités dont la seconde se réduit, à moitié, à la première. Pour l'intelligence, le modèle est au-dessus de la requête ; pour le poète, la requête s'émancipe du modèle ; pour le philosophe, celui qui sait préserver l'étonnement de la conception et du questionnement, - les deux se valent. « L'interrogation véritable n'exprime pas un problème, mais indique plutôt un petit mystère »** - Merleau-Ponty. | | | | |
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| intelligence | | | Les ailes de l'homme portent son mystère, l'esprit - son problème, la raison - ses solutions. L'intelligence, ce sont des échanges entre ces porte-parole. L'évolution humaine favorisa l'espèce aptère ; l'homme spirituel, ayant démontré que les cieux sont vides, n'éprouve plus le besoin de scruter les hauteurs ; le métier de bâtisseur de ciel perdit tout son prestige. Pourquoi s'étonner, que les adeptes du mystère se réfugient dans les ruines ? | | | | |
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| intelligence | | | Spinoza : résolution sans solutions, problématique sans problème, mystique sans mystère. Ourdir des systèmes, telle une araignée affairée (die Spinne), pour capturer des moucherons désœuvrés. | | | | |
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| intelligence | | | Trois sortes de réel : le minéral, le vital, le social. Leurs contraires s'appellent mot, pensée, aristocratisme. Éviter de se servir du premier comme du support de ses émotions ; vénérer le mystère du deuxième, sans le réduire aux solutions du troisième ou aux problèmes du premier ; ne pas se frotter au troisième, qui est pourtant le seul à donner un sens à une écriture. Et ils n'entendent pas la chose de la même oreille : « exclus-en le réel » (Mallarmé, le premier sens) ; « s'immuniser contre le réel » (Proust, le deuxième) ; « l'âme outragée par le réel » (Chestov, le troisième) ; « le réel est nul » (Valéry, tous les trois). | | | | |
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| intelligence | | | Les merveilles de ce monde devraient exaucer complètement notre curiosité et notre imagination ; notre souci du possible ne doit pas aller jusqu'à chercher d'autres mondes, mais se limiter aux regards nouveaux sur le mystère absolu et unique, s'offrant à nos yeux et esprits. | | | | |
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| intelligence | | | On référence un objet surtout par ses attributs-liens. Quand ceux-ci sont syntaxiques, on y accède par substance ; quand ils sont sémantiques - par essence. Ce qui relève de la représentation et de l'interprétation, donc - des solutions et des problèmes. Mais même dans les hautes sphères mystérieuses, les méthodes d'accès dénotent les initiés : « La plus haute sagesse consiste à savoir comment on accède à l'inaccessible »** - Nicolas de Cuse - « Summa sapientia est, ut scias quomodo attingitur inattingibiliter ». | | | | |
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| intelligence | | | Les machines confrontent déjà nos muscles aux bonnes solutions, bientôt elles vont confronter nos cerveaux à de vrais problèmes (Einstein n'y croyait pas, à tort), un jour elles confronteront nos âmes aux débuts de notre mystère. | | | | |
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| intelligence | | | Que deviendrait le corpus philosophique, si l'on le purgeait de tout élément vibratoire ou mystique ? - on ne garderait qu'Aristote et Kant, deux ignares en langages et en désespoir, les deux seuls sujets, dignes d'un intérêt philosophique ! | | | | |
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| intelligence | | | Comment oublie-t-on ? - mystère. Aucun acte de volonté, comparable à l'effacement d'une mémoire d'ordinateur ; la mémoire échappe à tout acte. On a beau se dire, que « tout acte exige l'oubli » - Nietzsche - « zu allem Handeln gehört Vergessen » - la représentation passive domine l'interprétation active. Ars oblivionis, l'art de l'oubli, de Cicéron à U.Eco, n'a rien à opposer à ars memoriae, à l'art de la mémoire, de Lulle à G.Bruno, et culminant avec l'ordinateur. | | | | |
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| intelligence | | | Le sage se voue aux mystères, qui animent son existence ; il enterre les solutions, prend de haut les problèmes, éloigne les choses. Cioran va dans une mauvaise direction : « Les penseurs de première main méditent sur des choses ; les autres, sur des problèmes ». À moins que, à juste titre, il lise mystère dans la chose même (envisagée en tant qu'un être heideggérien). | | | | |
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| intelligence | | | La bonne philosophie s'attaque aux mystères pour les traduire en problèmes ; la science produit des solutions aux problèmes ; le poète, dans des solutions, découvre un nouveau mystère. C'est ainsi que le poète est le point zéro du bon philosophe. « Plonger au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau » - Baudelaire. Les autres se contentent de l'ancien, dans la platitude du connu. | | | | |
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| intelligence | | | Toute requête sensée peut se prêter à un approfondissement philosophique ; les motifs, les buts, le vocabulaire peuvent être vus comme de simples contraintes autour de cette requête, langagièrement identique, mais conceptuellement - aux interprétations de plus en plus profondes ; cette vue s'appelle philosophie, regard sur une solution dans la perspective d'un mystère, ou substitution de modèles. | | | | |
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| intelligence | | | L'être est ce qui préside aux mystères de la naissance et de la mort, mais on le perçoit, définit et juge dans la Caverne du devenir (ou du dévoilement, auquel se réduirait toute vérité) : « Nous n'avons pas de communication à l'être, parce que toute humaine nature est toujours au milieu entre le naître et le mourir » - Montaigne. | | | | |
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| intelligence | | | La notion de problème, c'est à dire de requête formulée dans un langage rigoureux, permet de distinguer deux types de beauté : des mystères, c'est à dire des étonnements intraduisibles en problèmes, et des solutions des problèmes grandioses. Le monde est beau et par ses poèmes et par ses théorèmes ; on trouve de la beauté aussi bien chez Homère, Dante, Rilke que chez Diophante, Fibonacci, D.Hilbert. | | | | |
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| intelligence | | | Face au problème, le sens du mystère y ajoute du vénérable esprit philosophique, le sens de la solution - du vérifiable esprit pratique. « Quel libre penseur se contente de son 'savoir' ? Et pour qui la philosophie cesserait d'être un mystère ? »* - Husserl - « Welchem Selbstdenker hat jemals sein 'Wissen' genügt, für welchen hat die Philosophie aufgehört Rätsel zu sein ? ». | | | | |
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| intelligence | | | Contenant, mystérieusement, tous les secrets du monde, l'homme a moins besoin d'expérience que d'imagination : « qui veut connaître le monde, doit en bâtir soi-même la représentation »* - Lichtenberg - « wer die Welt kennen will, muß sie selbst gestalten ». | | | | |
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| intelligence | | | L'exemple le plus stupéfiant d'une perception absolue – le visage. Avant même qu'apparaissent des attributs – expression des yeux, forme de la bouche, degré d'assurance – on le connaît ! Son insondable nudité, se passant de tout habillage. | | | | |
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| intelligence | | | Les derniers secrets de la matière sont … spirituels ; les clameurs, senteurs, couleurs, saveurs se livrent aux nombres et aux déductions ; l'onde cohabite avec l'atome ; l'espace devient encore plus mystérieux que le temps. Aujourd'hui l'esprit puise l'essentiel de ses connaissances non plus dans l'expérience, mais dans le raisonnement. | | | | |
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| intelligence | | | Trois stades de notre compréhension du réel, le sensible, le mental, le conceptuel, avec une stupéfiante harmonie des passages de l'un à l'autre, de traces à images et concepts : pureté des empreintes, pureté interprétative, pureté représentative ; entre eux, circule le sens ou l'être, tout justifiant, tout guidant, tout mystifiant. | | | | |
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| intelligence | | | L’œil nous présente un espace à deux dimensions ; l'espace réel en a trois ; l'esprit peut concevoir aisément un espace à quatre ou même à un nombre infini de dimensions, dont le bon Dieu espiègle voulut peut-être nous priver. Mais comment réduire ou généraliser l'axe temporel ? L'énigme du temps, pour l'esprit, est aussi insoluble que l'énigme du bien pour l'âme. Ce qui est le plus fascinant, ce n'est pas le changement, le devenir, de la matière, mais la place, l'être, de l'instant écoulé. Le feu du temps, tout dévorant, tout engloutissant, faisant de toute matière un éternel recommencement, tout régénérant ; Phénix, complice de Chronos, en serait-il la seule image parlante ? Tout instant du passé est même moins que cendre - un vrai néant, un vrai vide, une vraie absence. | | | | |
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| intelligence | | | L'intelligible, mystérieusement, suit le sensible et ne s'oppose à lui presque jamais ; même leurs hasards, sans parler de leurs lois, semblent être parallèles : « Le hasard de la pensée ne fait que traduire le hasard de l'être » - Marx - « Der Zufall des Seins ist nur in den Zufall des Denkens übersetzt ». | | | | |
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| intelligence | | | Se permettre des écarts, par rapport à la langue, à la représentation, à l'interprétation, - tel est le privilège de l'intelligence ; si, en plus, à la faveur de ces écarts, naît un nouveau langage, rigoureux ou harmonieux, c'est de la sagesse. « L'intelligence connaît les secrets de la vie ; la sagesse sait vivre à rebours de cette connaissance »** - Iskander - « Умный знает, как устроена жизнь. Мудрый же умудряется жить вопреки этому знанию ». | | | | |
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| intelligence | | | Le regard n'aurait pas de sens sans les choses vues - telle est l'aberration inaugurale de la phénoménologie. La plus haute essence humaine se manifeste en ce qui n'existe même pas : l'ascète aime son Dieu ou son idéal bien désincarnés, l'esthète palpite à l'évocation de ses fantômes de beauté, le nihiliste se passionne pour les idées ou sentiments, qui, pourtant, se réduisent au néant. Même en Intelligence Artificielle, l'essence idéaliste précède l'existence matérialiste. | | | | |
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| intelligence | | | Le monde, l'homme, la perception humaine du monde - trois merveilles d'un même acabit. Qu'on parte de l'homme (Protagoras, Kant, Nietzsche), du monde (Spinoza, Marx, Heidegger), de la relation entre eux (Aristote, Husserl, Sartre) - on peut aboutir au même réseau conceptuel. Ce qui différencie ces visions, ce n'est pas tant le problème des représentations et des interprétations, que la part et la qualité de l'extase, tragique ou jubilatoire, devant le mystère. L'intelligence, la noblesse, le talent - telle est l'échelle ascendante des bons esprits. | | | | |
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| intelligence | | | Après avoir répertorié les substances, les dieux et les natures (l'Antiquité, le Moyen Âge, la Renaissance), la philosophie se décida, au XIX-ème siècle, à s'intéresser à la vie en tant que mystère et non pas problème ou solution. La philosophie aurait dû ne s'occuper que de ce qui n'est pas maîtrisable par le concept et abandonner le discours devenu verbiage ou répertoriage. La vie se sépare du langage fixe (décrivant l'inertie du mouvement), mais entretient des rapports secrets avec l'art mobile (chantant l'immobilité de l'invariant), jusqu'à se fondre avec lui : être artiste, c'est être vitaliste. | | | | |
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| intelligence | | | Pour les autres, nous sommes surtout un paysage, et pour nous-mêmes - un climat. Reflets de nos actions ou de nos émotions. « Chacun est le climat de son intelligence » - Lamartine. L’œil saisit le paysage, le regard s'imprègne du climat. Que ce soit intelligent ou bête, que ce soit le pays ou la langue, qui illustrent cette leçon de météorologie sentimentale, - on est le concentré de son parallèle, la cordialité de l'esprit, ou de son méridien, la spiritualité du cœur. | | | | |
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| intelligence | | | Ce qui, paradoxalement, autorise le regard de se détacher des choses vues, sans craindre une chute dans l'inexistant, c'est qu'un lien inconscient conduit des sens au sens, unit le perçu et le mental, sans passer par les yeux. | | | | |
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| intelligence | | | La mesquinerie : s'attarder dans la solution, en tentant de l'appliquer à de nouveaux problèmes. La grandeur : se désintéresser de la solution au profit d'un nouveau mystère ! « Tout problème profane un mystère ; à son tour le problème est profané par sa solution »**** - Cioran. | | | | |
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| intelligence | | | L'exigence non-faiblissante dans l'ampleur des solutions, dans la profondeur des problèmes, dans la hauteur des mystères – telle pourrait être la tâche philosophique. « Rendre l'être plus difficile à saisir, telle est la vraie vocation de la philosophie » - Heidegger - « Erschwerung des Seins ist der echte Leistungssinn der Philosophie ». | | | | |
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| intelligence | | | Un franc sot rejoint le délicat dans la reconnaissance de l'harmonie entre la nature et la raison (là où le pseudo-savant voit un gouffre). Pour le sot, c'est la chose la plus évidente, et pour le délicat - la plus miraculeuse. « Le plus incompréhensible dans l'Univers est, que nous le puissions comprendre » - Einstein - « Das Unverständlichste am Universum ist, daß wir es verstehen können ». | | | | |
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| intelligence | | | Je n'aime pas l'étrangeté de l'interrogation, j'aime l'étrangeté des liens interrogés. | | | | |
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| intelligence | | | La plus grande merveille de notre esprit est qu'il trouve les mêmes supports de ses idéalités, en se fiant soit à la réalité soit à l'abstraction. Et les plus belles intuitions abstraites trouvent - comme par enchantement - des interprétations empiriques plausibles. | | | | |
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| intelligence | | | C'est l'intellect qui donne un sens à mes expériences, évalue le poids des objets et munit les pensées, celles des autres et les miennes propres, d'un sens et d'une profondeur. C'est lui qui les engendre et non pas l'inverse, comme prétendent les phénoménologues. Et il n'en dépend pratiquement pas. Mais l'adéquation des organes intellectuels et des phénomènes naturels est un pur miracle. | | | | |
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| intelligence | | | L'éternel retour est un hymne à la puissance créatrice, dont la hauteur artistique et/ou vitale est supérieure à la profondeur mystique et/ou morale. Ni effondrements, ni même réévaluations, comme l'interprètent les professeurs, mais – la création de vecteurs, au-dessus ou au-delà des valeurs. | | | | |
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| intelligence | | | Les philosophes, dans le cycle – observation (réalité), expression (langage), signification (réalité) –, veulent partir de la réalité et la rejoindre, mais finissent, le plus souvent, par négliger le chaînon central, le poétique, tandis que c'est le contraire qu'il faudrait faire. La gratuité et l'absurdité guettent, avec la même probabilité, le contemplateur et le rêveur. Dans la naissance de questions profondes ou de réponses hautes, l'observation décrite et la signification imaginée jouent un rôle mineur et même sont des tâches superflues, puisque notre cerveau possède une merveilleuse capacité de congruence avec la réalité, nous évitant tout délire incompatible avec le monde observable et sensé. | | | | |
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| intelligence | | | Trois perceptions du temps : l'immensité de la nuit du passé à interpréter, la fugacité du présent à exprimer, l'éternité crépusculaire de l'avenir à représenter – la même perplexité et incompréhension dans ces trois regards différents sur ce mystère. Facile dans le concret, énigmatique dans l'abstrait. | | | | |
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| intelligence | | | Pour réhabiliter le terme de système, il faut lui refuser tout rapport avec la suite dans les idées, la cohérence, la netteté des finalités, et le réduire à la circonscription des commencements. Sous cet angle, Kant consacre une trinité vitale – le vrai, le beau, le bon –, et Kierkegaard sacre une trinité intellectuelle – l'éthique, l'esthétique, la mystique. Et l'on peut oublier leurs déductions bancales et leurs conclusions banales. | | | | |
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| intelligence | | | La merveille de l'intellect : il connaît absolument, c'est à dire sans aucun recours visible à une représentation. Et l'on ne sait pas si les connaissances câblées ou aprioriques font partie du savoir absolu. Aucune justification, et en particulier aucune démonstration, n'étant possibles sans une représentation, le savoir absolu reste opaque, inarticulable, mystérieux. | | | | |
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| intelligence | | | Descartes, Spinoza, Hegel, Husserl : tout est réduit aux langages des problèmes et aux métaphores de leurs solutions. Le langage y est misérable, et les métaphores y sont inexpressives. Une tentative d'un cogito supérieur : il y a deux mystères indubitables – le moi (un corps et un esprit) et le monde (des corps et des esprits), et il y a un troisième – ma faculté de représenter et d'interpréter les deux premiers. La résignation de ne pas s'abaisser au niveau des problèmes distingue un philosophe. C'est pourquoi le cogito phénoménologique (pré-conceptuel, pré-logique, pré-langagier, visant l'accès aux objets et donc – relationnel et pas seulement subjectif) est tout de même supérieur au cogito cartésien. | | | | |
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| intelligence | | | Pour le haut regard, capable de scruter la profondeur, le mystère est omniprésent en toute demeure de l'esprit, qu'elle soit château ou ruines. Mais ceux qui, dans leur tiède platitude, ne voient que des casernes des solutions ou ceux qui, dans leur froide profondeur, ne s'identifient qu'avec des salles-machines des problèmes, ne reconnaissent ni châteaux ni ruines et traitent le mystère, qui leur reste inaccessible, – d'asile de l'ignorance. | | | | |
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| intelligence | | | La pensée ne peut pas être pure ; elle se relativise par la langue, par la représentation sous-jacente, par l’interprétation partiale. Ne sont purs que nos meilleurs sentiments, les indicibles, gardant leur innocence même dans l’horreur ou le mystère. | | | | |
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| intelligence | | | Je ne vois pas de catégorie aussi hétérogène que la transcendance ; elle se mêle de l’esthétique, de l’éthique, du temporel, de l’inconscient - aucun point commun entre ces miracles ; le Créateur fut un génie du beau, du bon, du temps, de l’âme. | | | | |
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| intelligence | | | La mathématique épuise le champ du possible, mais la réalité, qu’elle soit matérielle ou spirituelle, recèle tant de miracles, jugés impossibles par notre raison, qu’on est obligé de reconnaître que le possible humain est misérable à côté du réel divin. C’est une des raisons à dédier la création artistique – à l’impossible, c’est-à-dire au rêve. | | | | |
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| intelligence | | | Ces chimères – ego, je, moi, sujet, conscience, être-là, mêmeté, ipséité ; aucun discours sérieux autour d’elles ne fut ni cohérent, ni étonnant, ni éclairant ; seules des métaphores pourraient en dessiner des frontières ; mais il ne reste plus de poètes chez la gent philosophale. Mon couple de soi, le connu et l’inconnu, cherche à y pallier, en mettant la créativité artistique au-dessus du travail académique. | | | | |
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| intelligence | | | Trois raseurs partent de l'être pour lui opposer l'essence, le temps ou le néant (l'identité avec le bien de Platon ou avec l'intelligence de Plotin fut moins ridicule). L'être est peut-être le règne des représentations, l'essence - le problème des symptômes, le temps - la solution des signes, le néant - le mystère des images. | | | | |
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| intelligence | | | Un philosophe devrait s’occuper non pas de données ou de connaissances, mais d’illuminations. Quand je tombe sur un livre d’un professeur de philosophie, d’abord je me réjouis – enfin quelqu’un, resté en dehors du commerce et de l’informatique, mais, au bout de quelques pages, je me rends compte que l’auteur ne propose qu’un système de gestion de bases de données de plus. Un langage de comptabilité ou de programmation lui aurait suffi. La cause de la disparition de la philosophie des affaires des hommes ne sera pas la solution de ses problèmes, mais l’extinction des mystères dans les cerveaux sans âme. | | | | |
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| intelligence | | | Et l’esprit et l’âme ont le même besoin d’imagination, fournissant, respectivement, des idées ou des mélodies, des concepts ou des spectres. L’âme imaginative, en compagnie des concepts, les travestira facilement en spectres ; en sens inverse, l’esprit imaginatif, ne se fera pas duper par les spectres, qu’il apprivoisera avec des concepts. | | | | |
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| intelligence | | | Dans l’espace spirituel, comme dans un espace métrique, on peut désigner un élément par une valeur fini ou par un processus infini convergeant. « La pensée et le langage contiennent un mouvement vers la limite, vers le mystère » - Berdiaev - « В мысли и в языке присутствует движение к пределу к тайне ». | | | | |
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| intelligence | | | La philosophie est possible, légitime et utile, car la consolation par le prêtre se profane par son ésotérisme, les théories du linguiste n'éclairent en rien le miracle du langage, les abstractions du scientifique ne s'élèvent pas jusqu'au miracle de la matière. Le philosophe est serviteur du miraculeux naturel et poétique. | | | | |
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| intelligence | | | Le présent, c’est un jeu des forces, qui se projettent sur un futur hypothétique. Mais qu’est le passé, qu’aucun dynamisme intellectuel ne peut plus modifier ? - une énigme encore plus déconcertante que celle du temps en général… « Le passé n’est que le lieu des formes sans forces »** - Valéry cette définition, même si elle est trop anthropologique, définit bien par qui le passé est habité – par des formes n’étant que des représentations intouchables des objets disparus - des formes n’étant que des représentations de la seule réalité, des objets disparus. | | | | |
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| intelligence | | | Pour la peinture philosophique, le réel aurait dû ne servir que de toile, de support matériel nécessaire, tandis que l’essentiel aurait dû être dédié à l’imagination, langagière et lyrique, irréductible à la raison. La Realphilosophie (Hegel) des rats de bibliothèques, bavards et calculateurs, face à la vraie philosophie des poètes, dont l’esprit chante ou danse, pour devenir âme, pour nous faire aimer la vie abyssale et le verbe musical. | | | | |
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| intelligence | | | Quatre merveilles de même acabit : que l’homme soit capable de percevoir la beauté ; que cette beauté préexiste dans la réalité ; qu’entre ces deux images de la beauté il y ait une concordance ; que l’homme soit porté à produire de la beauté. Aucune raison valable ne peut expliquer ce quadriparti magique. Le Beau n’est qu’un habit. Que le Bien, dénudé d’actes, et le Vrai, épousant ses habits langagiers, sont plus compréhensibles ! | | | | |
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| intelligence | | | Dans la résolution magique de nos problèmes quotidiens - aucune trace d’un backward-chaining dans l’emploi de nos connaissances ! Et l’on ne reconstitue notre démarche qu’en remontant la chaîne abductive, justificative. La magie reste entière. « Les connaissances agissent en éclairs ; le discours n’en est qu’un long tonnerre postérieur »*** - Benjamin - « Erkenntnis gibt es nur blitzhaft. Der Text ist der langnachrollende Donner ». Les connaissances sont plutôt une lumière permanente et neutre, dont se sert le discours, composé d’ombres partiales. | | | | |
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| intelligence | | | Les représentations n’arriveront jamais à rendre la totalité de l’être, c’est-à-dire de la réalité ; l’être gardera donc toujours des secrets inaccessibles, irreflétables, inarticulables. Tandis que le devenir, c’est-à-dire la création, peut s’attaquer soit à l’énigme à résoudre soit au mystère à chanter. | | | | |
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| intelligence | | | La reconnaissance de Nietzsche, par le badaud, est due au malentendu, créé par les nazis, qui tombèrent, chez sur les mots tels que : surhomme, puissance, blonde bête. Le bouseux se flatte d’être pris pour aristocrate. Mais le malentendu avec mes bêtes noires – Descartes, Spinoza, Hegel – est beaucoup plus énigmatique : la platitude du premier, le charabia du deuxième, le galimatias du troisième : « Galimatias primitif, ânerie de Hegel, vilain et niais » - Schopenhauer - « Gallimathias, Rohheit, Unsinn des plumpen und geistlosen Hegel ». | | | | |
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| intelligence | | | Qu’il y ait des couleurs, des arômes, des saveurs – c’est une merveille ; mais qu’il y ait des organes pour les capter est un miracle ! Bien qu’on puisse regretter, que l’électro-magnétisme ou la gravitation en soient dépourvus. | | | | |
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| intelligence | | | Au fond de toute réalité, qu’elle soit matérielle ou spirituelle, perce le mystère, insondable, incompréhensible, impossible. Nous bâtissons, la-dessus, de savants problèmes et sommes heureux de leur trouver quelques misérables solutions, qui constituent tout notre savoir ; mais ce qui échappe au savoir reste largement dominant. Le connu ne se nourrit que de minuscules portions arrachées à l’inconnu. « Le sens évolue par l’évolution de l’insensé » - Nabokov - « Эволюция смысла является эволюцией бессмыслицы ». | | | | |
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| intelligence | | | Sortir du langage, se plonger dans la représentation recréée, se projeter sur la réalité magique – tel est le seul parcours profond, pour évaluer une haute pensée. Pour la pensée plate, le langage est de trop, la représentation – banale, et la réalité – commune. | | | | |
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| intelligence | | | Les catégories de la vie sont, toutes, mystérieuses, et la pensée, fidèle à la vie, ne peut être que profonde, haute ou mystique. En revanche, les catégories de la pensée académique sont misérables, et régler la vie selon ses principes est une ineptie. | | | | |
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| intelligence | | | Le philosophe par vocation est au courant de la solution, il en reformule le problème et perçoit le mystère dans celui-là ; il reste avec le mystère, laissant le problème aux scientifiques, et la solution – aux hommes de la rue. Le philosophe par métier commente des solutions ou des écrits des autres philosophes. | | | | |
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| intelligence | | | Le nombre, le mouvement, les lois logiques sont les seuls concepts objectifs, mais assez éloignés de la réalité. C’est la-dessus que la mathématique bâtit son édifice du nécessaire, auquel obéit, mystérieusement, la réalité. | | | | |
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| intelligence | | | Tolstoï a une bonne culture et en fait bon usage ; Dostoïevsky ne la possède guère ; mais leur génie s’exprime surtout par la nature : l’éthique, chez le premier, et la mystique, chez le second. « Quand nos pulsions s’éruptent, avec leur spontanéité originelle, surgissent les Karamazov » - H.Hesse - « Wenn unsere Triebe, sich mit der uralten Glut ihrer Natürlichkeit regen, dann entstehen die Karamazows ». Pour Tolstoï, au lieu des pulsions, intervient la noblesse naturelle, celle du Prince André ou d’Anna Karénine. | | | | |
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| intelligence | | | Le monde réel est une œuvre d’un Créateur génial, mystérieux, irrationnel (rationnel – est un qualificatif anthropomorphe et ne s’applique qu’aux productions de nos mains ou cerveaux). Le réel n’est pas rationnel, il est magique, parfait ; et puisque tout être vivant fait partie du monde réel, s’attribuer une perfection n’est nullement prétentieux de sa part. D’autre part, tant de choses rationnelles ne sont point réelles ; les résultats mathématiques en sont un exemple suffisant. | | | | |
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| intelligence | | | La philosophie doit se pencher sur les merveilles de la vie, mais elle n’a rien à dire sur les merveilles (miracles) qu’on prétend s’être produites à l’Himalaya, au Sinaï, à Jérusalem ou à la Mecque. La religion aristocratique se réduit à la vénération de la Création divine, incompréhensible, impossible, belle et grandiose. La religion officielle est toujours de la superstition absolument niaise, sortie tout droit de la mythologie. St-Augustin, Claudel ou Berdiaev, en compagnie du Christ, sont des nigauds ; ailleurs, ils peuvent être brillants. | | | | |
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| intelligence | | | Tout objet (l’Univers, l’esprit, la boîte d’allumettes, le roi Dagobert) a un double contenu : l’objet en soi (avec ses zones d’ombres ou de mystères) et son modèle théorique courant, qu’on appellera Être, l’image du Parfait. Le temps, en permanence, modifie les deux : objectivement – le premier (tant qu’il ne soit pas annihilé), subjectivement – le second (qu’on appellera Devenir). L’Être est donc aussi éphémère, et même inexistant, que le présent, le maintenant, ce moment-ci. | | | | |
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| intelligence | | | Dans un rêve, au sens physiologique, dans un rêve nocturne, on procède à la représentation d’un monde, ne ressemblant que vaguement au monde réel, au monde diurne. Toute interprétation en est aléatoire ; pourtant, c’est uniquement de l’interprétation de rêves que, sur des centaines de pages, discourent ses meilleurs spécialistes – Freud et Valéry. | | | | |
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| intelligence | | | Rien de mystérieux dans ces notions des rats de bibliothèques – l’Être ou le Néant (« Les notions de Néant et d'Être, c'est infiniment plus précis que la notion de Leben » - Merleau-Ponty) ; la vie, elle, est un mystère, qu'aucune précision ne profane. Dans la vie, palpite et crée l'homme, avec ses passions et ses langages. Le néant et l'être, ce sont des baudruches, des fourre-tout, où les bavards mettent pèle-mêle tout ce qui échappe à la maîtrise courante, et qu'il ne faut pas oublier et dont il faut se soucier. Mais il faut reconnaître un talent littéraire aux deux tenants les plus conséquents de ces charabias – Heidegger et Sartre. | | | | |
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| intelligence | | | Tout bon philosophe est fait de ses commencements, de ses contraintes, de ses mystères ; il est « un homme d’impossibilités, d’inhibitions, un homme d’arrêt »* - Ch.Péguy. | | | | |
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| intelligence | | | Le problème ne vit que dans son langage, tandis que la solution consiste en substitutions, hors du langage, dans un modèle. On peut continuer à chanter une chanson même sans les oreilles, auxquelles elle fut destinée. | | | | |
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| intelligence | | | Les causes premières sont une banalité, découlant du libre arbitre de nos représentations ; capitales pour la science, elles ne présentent aucun intérêt pour la philosophie. Les causes dernières, remontant aux mystères de la matière et de la liberté du vivant, méritent une franche admiration ; inaccessibles à la science, elles devraient intriguer la philosophie. | | | | |
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| intelligence | | | Le mystère de la matière est le même dans tout l’Univers, même si la nécessité, et non pas la liberté, guide cette matière. La Terre est certainement le seul corps céleste à héberger la vie ; et le second mystère actuel (en occultant celui de l’Origine), c’est cette vie, cette liberté, éclipsant celui du monde matériel. « Nous sommes sur terre pour créer le mystère du monde ; c’est le grand œuvre de la science »** - Valéry - nous, les porteurs du plus grand mystère de l’Univers et, en plus, - les créateurs ! | | | | |
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| intelligence | | | Techniquement, la philosophie (comme l’Intelligence Artificielle) s’articule autour des représentations et des logiques ; Kant et Aristote nous en fournirent des définitions acceptables. Mais ce sont des intelligences mécaniques, sans talent littéraire ; l’intelligence organique, écoutant ce qu’il y a de palpitant, de musical, de mystérieux, chez l’homme, on ne la trouve que chez Valéry. Ces trois-là sont les véritables pères de l’Intelligence Artificielle du futur. | | | | |
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| intelligence | | | Non seulement le pitoyable flou autour de la bancale notion de causalité est confirmé par ses définitions arbitraires (fondées sur des représentations différentes d’une même réalité), mais l’existence même de la miraculeuse liberté du vivant enlève tout intérêt à ce sujet, pourtant central, de la philosophie académique. | | | | |
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| intelligence | | | L’existence de constantes universelles est un mystère inconcevable, qui ne peut être dû qu’à un arbitraire divin ; toute explication reviendrait à un jeu de dés sous-jacent, quoi qu’en pense Einstein. « La complexité de l’Espace suggère l’illusion d’un libre arbitre d’un Être conscient » - Tsiolkovsky - « Сложность Космоса граничит с иллюзией свободной воли сознательных существ ». | | | | |
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| intelligence | | | Trois sortes d’érudition : la profonde – la maîtrise des solutions d’un métier ; la vaste – la curiosité pour les problèmes du savoir ; la haute – le regard sur le mystère de la vie. Dans l’Histoire, un seul personnage les possédait, toutes, – Einstein. | | | | |
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| intelligence | | | La cécité et la misère de la philosophie académique se révèlent dans ces deux exemples : elle ne voit de mystère ni dans la matière ni dans l’esprit ; elle n’entoure de mystères que ce qui est banal, trivial, plat – le non-être, le néant, le rien, l’ensemble vide (le seul apport philosophique au thème d’existence aurait dû être l’objet et la thérapeutique de la consolation). Et, comble d’imposture, cette philosophie le fait dans le culte d’un savoir, qu’elle ne possède jamais (comme le vouloir et le pouvoir – non plus). Arythmie des mots, anémie des concepts. | | | | |
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| intelligence | | | Ce n’est pas une vision du monde que doit exposer un philosophe, mais son propre regard, presque sans objets extérieurs, peindre son état d’âme vibrant, puisque l’esprit philosophique contient déjà les échos de tous les mystères du monde. Les problèmes et les solutions, il faut les laisser aux non-philosophes. | | | | |
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| intelligence | | | Il est facile de définir ce qu’est exister dans une représentation (ou langage), où le temps peut être occulté. Mais l’existence dans la réalité, avec sa dimension temporelle, est indéfinissable ; le mystère du temps, ce néant, dans lequel s’engouffre l’instant courant, reste entier. | | | | |
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| intelligence | | | Les plus rigoureuses théories scientifiques ne peuvent s’appuyer que sur les apparences, car les matières minérale, végétale ou animale contiennent d’infinis mystères qu’il s’agit d’élucider, sans l’espoir d’en toucher le fond. Les dénonciations des apparences comme sources d’erreurs ne peuvent être que sottises. Les seuls objets se passant d’apparences sont des objets mathématiques. | | | | |
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| intelligence | | | Aussi merveilleux qu’ils soient, ni nos sens ni notre raison n’arriveront jamais à atteindre la profondeur mystérieuse de l’essence du monde. D’où, peut-être, par dépit, l’attirance qu’exerce sur nous la hauteur de notre propre soi inconnu. | | | | |
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| intelligence | | | Que tout réel, conçu par un Créateur divin, soit rationnel est un mystère certain, bien qu’incompréhensible, mais il n’est pas vrai que le rationnel, ce fruit de ta faible raison, soit toujours réel, car sa partie imaginaire appartient au rêve, à cet opposé de la réalité. | | | | |
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| intelligence | | | La représentation, dépourvue de la dimension temporelle, est ce que les professeurs appellent l’Être. « La position d’un pur présent, sans attache, même tangentiel, avec le temps est la merveille de la représentation » - Levinas - c’en est plutôt la lacune. L’introduction du temps fait de la représentation la demeure du Devenir ; l’Être serait l’état de cette représentation mouvante à un moment fixe. | | | | |
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| intelligence | | | Si l’on n’admet pas la transcendance, on doit admettre que tous les miracles de la Création sont dus aux collisions d’atomes. Une hypothèse qui ne gênerait point les robots. | | | | |
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| intelligence | | | Ce spectre philosophique, à peine audible, l’Être, se prête bien aux chants du rêve ; il est cacophonique ou grinçant dans les incantations de la raison. « L’être est une merveille ; ni rêve est-il ni veille » - Boratynsky - « Бытие - ни сон оно, ни бденье ». | | | | |
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| intelligence | | | La nature : les sciences appliquées s’occupent de ses problèmes ; la philosophie devrait ne s’intéresser qu’à ses mystères. Dans les sciences, la mathématique sert de fondement ontologique explicite, et en philosophie – implicite. | | | | |
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| intelligence | | | La science : formuler une vaste question, à laquelle on cherche des réponses rigoureuses et leurs interprétations. La philosophie (comme tout art) : formuler une haute réponse, pour laquelle on cherche des questions élégantes, s’appuyant sur une représentation profonde. Tôt ou tard, la première tâche sera prise en charge par des robots ; l’art est en train de dégénérer à cause du dépérissement des âmes ; il reste la philosophie, car son outil, l’esprit, a une bonne mémoire, capable de ressusciter l’âme et de redevenir ainsi un art à part entière. L’universalité de la recherche de solutions sera remplacée par la particularité de la recherche de mystères. | | | | |
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| intelligence | | | Pour les philosophes cathédralesques, le monde est un objet d’exploration par la connaissance et la vérité ; aucun de ces rats de bibliothèques ne sait ce qu’est la connaissance ou la vérité. Pour les non-philosophes, le monde est soit évident soit absurde. Pour les vrais philosophes, le monde est, avant toute tentative d’interprétation, - un mystère céleste, vénéré par un mystère terrestre, l’homme, possédé par des souffrances et possédant des langages. | | | | |
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| intelligence | | | La réflexion philosophique peut être atemporelle ou atopique, se focaliser sur l’être ou donner un sens au devenir, chercher l’universel ou exprimer le particulier, partir de la pensée ou tendre vers le rêve. La première attitude nous fait pencher sur l’immobile, sur l’abstraction, sur le langage ; la seconde – sur les commencements, sur l’énigme du passé et du présent, sur l’extinction de nos élans, sur la tragédie et la consolation. | | | | |
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| intelligence | | | Le sentiment s’entendra toujours, implicitement ou explicitement, avec la raison ; le vrai contraire de la raison est la folie. Celle-ci peut être : la mystique (discours philosophique ou religieux sur le mystère de la matière, de la vie, du temps), l’éthique (l’énigme du sacré, du sacrifice, de la fidélité), l’esthétique (le goût et l’émotion face au Beau, l’inspiration, l’imagination), la poétique (la créativité verbale ou musicale), l’érotique (la sensibilité du corps, verbale ou gestuelle). Toutes ces folies se réduisent aux caresses irrationnelles, opposées aux actes rationnels. | | | | |
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| intelligence | | | Le taux (très élevé !) de bavards est le même dans les deux catégories principales de philosophes : ceux qui s’occupent de fantômes divins ou ceux qui se contentent de banalités humaines. Chez les premiers on discourt sur le Vrai (sans maîtriser la logique), sur le Bien (en supposant une impossible causalité entre l’appel divin du cœur et l’imperfection des actes humains), sur le Beau (sans être artistes-nés eux-mêmes). Chez les seconds on s’égosille sur la Liberté (une vague notion allant du geste arbitraire, dont est capable tout être vivant, à l’indépendance d’un créateur), sur l’Être (un fantôme linguistique humain), sur la Connaissance (sans voir les rapports profonds entre la réalité et la représentation). | | | | |
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| intelligence | | | Puisque la réalité figure dans toute définition de représentations ou de langages, il faut en donner l’esquisse d’une (pseudo-)définition.
1. Cette définition est formulée par un Terrien du XXI-me siècle ; il l’appuie sur son bagage intellectuel, constitué par les phénomènes externes perçus et les noumènes internes conçus.
2. Ce Terrien se trouve sur la planète Terre, faisant partie du système Solaire, l’un des cent milliards de systèmes de la galaxie Voie Lactée, celle-ci figurant parmi les cent milliards d’autres galaxies.
3. Ces agglomérats de matière sont constitués à partir des mêmes éléments, énumérés par la table de Mendeleev ; les particules élémentaires communes existent depuis des millions d'années, mais à l'origine de l'Univers la matière fut organisée autrement.
4. La vie dans l'Univers, fort probablement, n'existe que sur notre planète dans les domaines végétal, animal et humain. La liberté se manifeste dans les deux derniers (en dehors de notre planète règne la nécessité minérale), et l'esprit (attaché mystérieusement au corps et possédant la conscience et la créativité) est propre à l'homme.
5. En résumé, l'Univers, qui est un autre nom de la réalité, est constitué de la matière et des esprits – une banalité proclamée depuis l'Antiquité.
6. La matière est soumise au mouvement ; les étapes successives s'associent au Temps irréversible qui traverse l'Espace contenant la matière. Les esprits étant incorporés dans la matière vivante, ils accompagnent leurs corps dans leur dissolution et s'éteignent.
7. Il est certain qu'un jour toutes les étoiles s'éteindront, les esprits disparaîtront et une matière en décomposition remplira la nuit totale d'un Univers mort.
8. En retournant sur notre planète, nous y voyons quatre mondes : le minéral, le végétal, l'animal, l'humain. La minéralogie, la botanique, la zoologie s'occupent des trois premiers. Le domaine humain se décompose en quatre mondes : le social, le technique, le scientifique, l'artistique ; c'est la seule réalité dont s'occupe la philosophie.
9. À part la réalité, notre existence ne connaît qu'un seul autre objet de réflexion – le rêve. Ce domaine n'est pas éphémère à cause de deux sources d'étonnement, d'admiration et d'enthousiasme : le fait indéniable que le Créateur (de l'Univers ou de la vie ?) ait mis en nous trois sens merveilleux – le Vrai, le Bien, le Beau, et le besoin de créativité que tout homme évolué éprouve. | | | | |
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| intelligence | | | Le philosophe académique, étant banal dans les solutions et incompétent dans les problèmes, devrait ne se pencher que sur les mystères : trois sens divins – les universaux Bien, Beau, Vrai, et trois sphères d’expressivité humaines – Réalité, Représentation, Langage. Seul Kant embrassa la portée de tous les premiers, seul Valéry discerna le rôle de toutes les secondes. | | | | |
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| intelligence | | | La seule véritable sagesse consiste à voir/deviner/ressentir partout sur notre planète les miracles de la Création. Et, à ma connaissance, il y eut, dans toute l’Histoire de l’humanité, un seul sage – Einstein. | | | | |
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| intelligence | | | Un ver de terre contient infiniment plus de mystères de la vie que tout discours sur ceux-ci. Heureusement, l’homme créateur, contrairement au reste du vivant, complète la vie par le rêve inventé, s’inspirant du mystère réel. | | | | |
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| intelligence | | | Comment se construit la parole humaine ? Pourquoi la compréhension mutuelle est si prodigieusement facile ? L’essentiel d’un discours renvoie à l’habitude, à la mémoire, à l’expérience. Ce ne sont pas des références conceptuelles (comme c’est le cas en IA symbolique), mais la statistique qui guide la génération et l’interprétation du flux langagier. Seule l’intelligence humaine, ce don divin si inégalement distribué, peut reprendre un discours, pour en apporter des justifications. Un paradoxe – l’IA neuronale, conçue d’une manière si primitive et mécanique, est, en fin de compte, parfaitement humaine ! Et si l’intelligence la plus haute commençait, justement, aux points de brisure des données statistiques ? Et l’IA symbolique est tout-à-fait inhumaine. Comme le sont, par leur origine, nos sens du Beau et du Vrai ! | | | | |
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| intelligence | | | Tout homme, émerveillé par la vie (aussi bien organique que sentimentale) et qui veut en exprimer ses émotions ou ses réflexions, devient une espèce de philosophe. Le mathématicien et le musicien, absorbés par ce qui est au-delà de la vie, sont de piètres philosophes. | | | | |
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| intelligence | | | L’homme est saisi de perplexité et d’admiration devant les mystères de la matière et de l’esprit, mais la machine ne s’élèvera jamais au-dessus des problèmes et des solutions ; le mystère lui restera à jamais inaccessible. C’est la seule borne intellectuelle que je vois, pour ne pas se soumettre à la fascination sans limites devant les performances statistiques de la machine. Et puisque la philosophie humaine commence par s’incliner devant le mystère, elle surclassera toujours la jugeote mécanique. | | | | |
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| intelligence | | | Comment est vu ce monde ? Absurde (pour les sots, les révoltés, les aigris), transparent (pour les utilitaristes, les moutons et les robots), mystérieux (pour les poètes, les penseurs, les rêveurs). | | | | |
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| intelligence | | | Le nombre et ses relations, ainsi que leurs propriétés, furent généralisés en tant de concepts abstraits et gardant le même degré d’harmonie, d’élégance et d’émerveillement que tout artiste devrait s’imprégner de ce seul savoir universel, même n’allant pas plus loin que l’arithmétique ou la géométrie. | | | | |
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| intelligence | | | La poésie est un va-et-vient entre la réalité et le rêve ; la mathématique les ignore, mais, miraculeusement, la réalité et le rêve se soumettent à elle. | | | | |
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| mot | | | Ceux qui calculent les fréquences des voyelles, la place des pronoms ou la longueur des périodes n'ont rien à voir avec mon intérêt pour le langage. La vraie passion du langage commence par la reconnaissance de la merveille de son absurdité, de l'immensité, qui le sépare de la réalité, de l'émoi, qui se fie à lui, et de l'émoi, qui y naît. C'est l'existence, incontournable, mais presque translucide, de modèles, entre le langage et la réalité, qui est la vraie relation, qui lie le mot à l'être, et que ne voit pas Protagoras : « Le langage est séparé de toute relation à l'être ». Les sophistes abusent de la liberté du langage, qui s'adapte au libre arbitre du modèle ; mais les idéalistes font pire : le modèle serait préétabli, asservi et adopté par la réalité. | | | | |
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| mot | | | L'une des plus immenses merveilles humaines : dans les cas les plus intéressants, on ne sait pas d'où vient l'irrésistible musique de notre regard - de la perfection du réel ? de l'intelligence du représenté ? de l'élégance de l'exprimé ? L'esprit le plus rare - celui qui vit une fusion de ces trois sphères, dans un accord divin, et, tout en reconnaissant leurs mutismes problématiques, nous enivre de leur musique recréée, recommencée, mystérieuse. « Les mots, parfois, ont besoin de musique, mais la musique n'a besoin de rien »* - E.Grieg. | | | | |
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| mot | | | Tant de mystère insondable nous interpelle dans le don de la langue et de la parole, ainsi que dans le rire et les pleurs. Mais la routine affadit notre regard sur le beau inconnaissable, en nous arrêtant sur la richesse des problèmes, que ces dons permettent de formuler, ou, pire encore, sur l'utilité des solutions, qu'on connaît à ces problèmes résolus. | | | | |
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| mot | | | Ils pensent sérieusement, que la représentation du monde peut être prise en charge par des structures grammaticales, tandis que ces piètres structures restent presque entièrement à l'intérieur des frontières de la langue, et les frontières du monde commencent bien au-delà de la langue, quoi qu'en pense Wittgenstein. La langue fait partie des solutions, le monde restera toujours parmi des mystères, que tente de refléter, telles les idées platoniciennes, la représentation. | | | | |
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| mot | | | Le sens est la jonction (une sorte d'unification mystique, au-delà du mystère) du discours (problème interprété dans le contexte du modèle) et de la réalité (qui est mystère). La langue, elle, sans le modèle, au-dessus duquel elle est bâtie, est absurde et c'est ça, son plus grand miracle. Elle est parlée et elle est parlante : « Il y a deux langages : celui qui disparaît devant le sens, dont il est porteur et celui qui se fait dans le moment de l'expression »** - Merleau-Ponty. Le conceptuel se concentre autour du sens, et le poétique se fixe dans le mot : « Le poème n'est poétique que s'il s'incarne dans les mots » - Hegel - « Das Poetische ist erst dichterisch wenn es sich zu Worten verkörpert ». | | | | |
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| mot | | | Dans le cycle antique, mystère - problème - solution, le mystère retrouva son sens originel d'un simple métier. Tout mystagogue devint problem-solver. Rien de cyclique, ni sacrifice ni fidélité ni chutes, - qu'une exécution linéaire de plats algorithmes : la coutume imitant la raison et limitant l'inspiration (« Il y a trois moyens de croire : la raison, la coutume, l'inspiration » - Pascal). | | | | |
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| mot | | | En grec, la mystique de l'Un se greffe, le plus naturellement du monde, sur la branche poétique, à la métaphysique de l'Être, le verbe être (estin) y provenant du nombre un (l'article indéfini s'en mêlant majestueusement, cela débouche sur le bronze fêlé canonique du : « Ce qui n'est pas un être n'est pas non plus un être » - Leibniz ; les Allemands devinrent facilement friands de ce calembour, car une innocente substitution de lettres fait de Eins - Sein ; le nom du Dieu hyperboréen, Odin, signifie l'Un, en russe - один). À comparer avec la mystique du nombre cinq, grâce à son voisinage phonétique : penta - panta. | | | | |
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| mot | | | L'Ouvert, en allemand (das Offene), signifiait jadis (par exemple, pour Hölderlin) - une libre nature, une hauteur montagnarde ; avec Rilke, le mot prit un sens mystique de l'appel des sources ; Heidegger lui donna une tournure topologique, avec le désir des frontières infinies ; enfin, Celan : « L'Ouvert est un domaine sans frontières, où l'homme se libère de lui-même » - « Das Offene ist der grenzenlose Bereich menschlicher Selbstbefreiung » - confond ce qui est sans frontières (l'infini) avec ce qui n'inclut pas ses propres frontières (l'ouvert mathématique ou lyrique que retinrent les commentateurs français). Chez Heidegger, la confusion avec le verbe ouvrir fait de l'Ouvert une espèce d'aléthéia - des mises en lumière de ce qui aurait été dissimulé. | | | | |
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| mot | | | Être un Ouvert, c'est être ouvert à l'appel de ton étoile, vivre de révélations, plutôt que d'annonciations : révélation - enlever le voile, Offenbarung - rendre ouvert, откровение - se débarrasser du toit. Reconnaître que nos limites mystérieuses sont intouchables et, pourtant, vivre de l'aspiration vers elles, c'est aussi - avoir son propre regard, qui n'est que l'ouverture, faite non pas pour être investie, mais pour investir le monde. Notre intérieur strict n'est qu'un problème de vision, et notre extérieur - une solution visible. | | | | |
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| mot | | | Ce qui est commun à la poésie et à la philosophie : s'attaquer à l'impossible, en exprimant le mystère de la vie par un mystère du langage, tout en en méprisant les problèmes et les solutions. | | | | |
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| mot | | | Mes ruines des mots sont un compromis entre deux regards diamétralement opposés sur la langue : celui de Heidegger, qui y voit une maison hantée par le mystère de l'être, et celui de Valéry, qui en fait un fantôme fugitif, disparaissant dans le devenir du sens. Évidemment, Valéry est beaucoup plus intelligent et pertinent, mais il n'avait aucun soi à loger, le souci, que je partage avec Heidegger. | | | | |
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| mot | | | Le langage : en amont – une représentation, des vérités déclaratives, inconditionnelles, apodictiques, en aval – des requêtes, leur vérité déductible ; le langage est à mi-chemin entre les mystères du désir (libre arbitre) et du sens (liberté), avec la logique au centre. | | | | |
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| mot | | | L'inextricable confusion des acceptions du mot vide : le vide physique des Chinois (ne pas s'encombrer), le vide psychique des bouddhistes (ne pas s'attacher), le vide (pseudo-)mathématique des ontologues (la passerelle entre l'être et l'étant). Toutes ces mesquineries ne valent rien à côté d'un vide sacré, censé ne recevoir qu'une voix divine (la musique, au-dessus du Verbe et de la Relation). C'est dans le vide que se croisent trois voies mystiques de Plotin – la purgative, l'illuminative, l'unitive. | | | | |
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| mot | | | Ces innombrables états d’âme, qui traversent ma conscience, mais qui n’admettent aucune étiquette verbale exhaustive ou définitive, - existent-ils ? Ou bien faut-il les classer à côté des autres grands inexistants – Dieu, le Bien, le mystère ? « Ce qui n’est pas nommé n’existe pas » - Nabokov - « То, что не названо, - не существует ». | | | | |
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| mot | | | Dans l'écriture, il y a deux sortes de fond : les concepts ou les choses. Pour les premiers, les mots servent de choses, et pour les secondes - d'abstractions. Quand le mot, c'est à dire le style, est faible, la chose reste tristement réelle, et l'abstraction - tristement inexistante. Un bel et mystérieux constat : d'un mot inspiré, se moquant aussi bien des concepts que des choses, tout homme de goût parvient à reconstituer et les uns et les autres. | | | | |
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| mot | | | Les mots représentent (étiquettent) des concepts, comme les concepts représentent (modélisent) la réalité ; les structures mentales sont surtout sémantiques, les structures linguistiques sont surtout syntaxiques. À cela s'ajoutent le libre arbitre et la liberté de l'homme, ce qui fait que tout discours contient trois significations : syntaxique (analyse grammaticale, à l'intérieur de la langue), sémantique (interprétation dans le contexte du modèle) et pragmatique (sens à attribuer dans la réalité). Le parallélisme estomaquant de l'exécution de ces trois tâches, par l'homme, de tâches presque disjointes, la grammaticale, l'interprétative, l'intellectuelle, est un admirable mystère. | | | | |
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| mot | | | Trois regards déterminent la qualité d'une écriture : sur le fond de l'âme mystérieuse (vénération vs ignorance), sur le passage problématique de l'âme vers le mot (talent vs authenticité), sur la forme résolue du mot (intensité vs rigueur). Un seul de ces regards absent, ou penchant trop nettement vers la seconde vision, - et l'écriture devient bancale. | | | | |
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| mot | | | La philosophie n'habite que le langage (et non pas les concepts ou les vérités), puisque la consolation ne peut venir que du langage, et que, pour le philosophe trop réaliste et trop borné, la réalité et la représentation devinrent trop mystérieux ou trop techniques. | | | | |
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| mot | | | Le mysticisme est le contraire du culte de la technique : croire que partir de la musique des mots est plus passionnant que ne tenir qu'au bruit des concepts et des choses ; la création impondérable, face à la lourde inertie. | | | | |
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| mot | | | Ni la langue, ni, encore moins, la logique ne représentent le monde (comme le pense Wittgenstein) ; elles ne font qu'en interroger des représentations. Le monde, lui, est plein de beau, de bon et de mystérieux ; mais je me demande, si j'habite le même monde que Wittgenstein, pour qui celui-ci est démuni et d'éthique et d'esthétique, et, en plus : « On n'y trouve aucun mystère » - « Das Rätsel gibt es nicht », tout en le sentant à ses frontières. | | | | |
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| mot | | | Il existe bien un parallèle profond entre l'interprétation de l'être du monde et l'interprétation d'un discours, intelligent et original : dans les deux cas, on peut, techniquement, faire abstraction du créateur et reconstruire son propre arbre de connaissances ; mais les créateurs ont leur propre arbre, mystique ou artistique, présent derrière tout phénomène et tout mot, avec tant de belles inconnues, qui n'appellent qu'à être unifiées avec des branches interprétatives ; donc, pas de belles interprétations sans grandes représentations ; le monde ne peut pas se réduire à son interprétation, comme le veut Nietzsche. | | | | |
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| mot | | | Nos requêtes s'adressent aux choses, aux fantômes ou au langage même, pour que la réponse soit trouvée parmi les solutions, les mystères ou les problèmes. La misère de notre époque est que, désormais, seules les premières intéressent les hommes, d'où l'indigence langagière et la banalité spirituelle. « Le langage ne reste énigmatique que pour qui continue de l'interroger » - Merleau-Ponty - le problème du langage est vite épuisé, c'est le mystère de l'inexistant qui reste inépuisable. | | | | |
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| mot | | | Ceux qui manquent de musique, se rabattent sur le bavardage ; ceux qui manquent de mots, se réfugient dans le silence. Notre âme, notre esprit, notre corps – du mystère au problème, pour s'immobiliser dans la solution : « Je me comprends beaucoup moins bien dans ma parole que dans mon silence »*** - Hofmannsthal - « Ich verstehe mich selbst viel schlechter wenn ich rede, als wenn ich still bin » - un pas de plus, et tu retrouveras la bénie incompréhension de ta musique. | | | | |
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| mot | | | Dans le réel, il n'y a aucune trace de poétique ; la poésie est de la traduction et non de l'imitation (la mimesis de Platon et Aristote) ; traduction artistique d'un message mystique, inarticulé ; notre soi inconnu est mystique, et le soi connu – poétique ; la rencontre entre eux, la traduction du premier dans le langage du second, c'est la création. | | | | |
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| mot | | | Valéry a une vision d'une profondeur vertigineuse : « Les mots ne sont pas dignes de figurer dans mes vrais problèmes et dans mes solutions »*** ! Que le modèle et la réalité s'en chargent et laissent aux mots transitoires le souci du haut mystère inventé ! « Ce n'est ni mot ni regard que je pleure, - je pleure le mystère perdu »*** - Tsvétaeva - « Жаль не слова и не взора - тайны утраченной жаль ». | | | | |
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| mot | | | Les mots d'une langue, ce sont des pinceaux et des couleurs ; les mots d'un écrit d'art, c'est le tableau ; dans les premiers - très peu de mystère, trop de solutions faciles, assez de problèmes subtils ; dans les seconds, ce qui compte, c'est l'art de préservation du mystère de la vie, la maîtrise de l'instrument étant un requit nécessaire mais non vital. | | | | |
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| mot | | | Au discours et à la présence, opposer l'écrit et la distance ; à la création maîtrisée d'idées - le créateur maître du mot ; à la pêche des solutions - l'immersion dans le mystère. | | | | |
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| mot | | | Tous nous avertissent : la langue ne doit pas devancer la pensée. Mais on ne peut pas devancer ce qui ne bouge pas ; la pensée est un arrêt d'image d'un mot, la flèche qui ne vole pas, Achille immobile à grands pas. Ta langue devrait donner plus souvent la sensation d'un arc tendu, plutôt que des cibles visées ou atteintes. Méfie-toi de ce qui sauve en te faisant saliver, méfie-toi de Dalila scélérates, qui révèlent aux Philistins, que ta seule arme performante n'est qu'une mâchoire d'âne, que tu cachais sous ta fière crinière, méfie-toi du Sauveur même qui, caché sur ton dos ou derrière ta plume, te ferait passer pour asinus portans mysteria. | | | | |
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| mot | | | Un discours convoque des mots et évoque des choses, mais le fond, visé par ces formes, ce sont des états de l'âme. Le vrai mystère, ce n'est peut-être pas l'être, seulement problématique, mais les états de l'âme. « Les états de l'âme entretiennent un rapport significatif, mimétique et direct avec l'être »* - Aristote. | | | | |
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| mot | | | Ironie viendrait d'interroger, mais c'est plutôt s'arroger le droit régalien d'élever une interrogation problématique à la dignité d'aporie mystique. Cette élévation fait de l'ironie une espèce d'ignorance, docte ou étoilée. | | | | |
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| mot | | | Notre conception du monde, c’est-à-dire la représentation, le langage, l’interprétation, se construit dans cette chronologie : A. les connaissances aprioriques se représentent ou s’implémentent ; 1. les relations spatio-temporelles (anthropomorphiques), 2. la hiérarchie (anthropomorphique) des classes, 3. la logique (universelle) ; B. la langue maternelle s’adapte aux représentations et se prête aux interprétations : 1. une grammaire de la langue maternelle se câble dans le cerveau, 2. son lexique s’enrichit et 3. la mémoire fixe se remplit. Mais si les grammaires nouvelles s’intériorisent, comme la première, dans une mémoire magique, les lexiques nouveaux restent hors de nous, sauf quelques cas invraisemblables de polyglottes surdoués, auxquels le Créateur ne pensa guère. | | | | |
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| mot | | | Les mots d’un discours renvoient soit aux objets soit aux relations ; quand les objets y sont consensuellement (dans l’usage) associés aux relations, tous les mots y sont rationnels. La poésie, en invoquant des relations irrationnelles, permet d’entr’ouvrir le mystère divin irrationnel. | | | | |
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| mot | | | La langue est un outil, qui ressemble étonnamment à la substance immatérielle, divine, de l’homme. Elle contient, nécessairement, une logique, ce qui correspond au travail de l’esprit. Elle permet une créativité individuelle, apportant du plaisir esthétique, ce que l’âme aspire à goûter ou à produire. Elle est particulièrement merveilleuse dans ses tentatives de rendre les humbles vibrations de la conscience morale, ce qui comble le besoin du cœur. Malheureusement, on n’a pas encore de nom, pour désigner cet organe, qui, d’ailleurs, peut se passer de langue, pour penser, créer ou aimer ; il reste unique, tout en disposant de ses trois hypostases. Les Chrétiens auraient dû se servir de cet argument, dans leurs théodicées. | | | | |
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| mot | | | La vie d’homme - l’un des mots les plus ambigu : soit – sexe, âge, métier, statut, soit – mystère du corps et mystère de la conscience. Goethe, en comparant la vie (verte) et la théorie (grise), a tort dans la première acception, et raison – dans la seconde. | | | | |
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| mot | | | Non seulement les cinq sens humains sont admirables et merveilleux, mais chacun donna lieu à une métaphore associée : le regard, la musique, le goût artistique, le flair, la caresse. Et si le Créateur ne s’inspirait que des métaphores, telles les Idées platoniciennes, et l’œil ou l’oreille ne seraient que leurs matérialisations ? Et ce serait pour cette raison que le Créateur ne mettrait nulle part Son nez ou Sa voix dans les affaires des hommes. | | | | |
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| mot | | | Il y a le monde de la Loi et le monde de la Beauté ; la mathématique universelle aide à comprendre le premier et la littérature individuelle chante le second. Il y a une concordance merveilleuse entre le libre arbitre mathématique et l’objectivité du monde ; mais aucune alliance ne peut subsister entre la liberté du mot et la nécessité du monde. Dans ce dernier cas, on abandonna le chant au profit du récit ; mais dans le genre discursif le journaliste est en train de surclasser Homère ; tandis que les alliances avec des dieux se raréfient, et les voyages lointains n'apportent que des améliorations à la technique de tissage. Toute belle Hélène devint patiente Pénélope. | | | | |
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| mot | | | Les sentiments proviennent des causes nettes, que mon soi connu peut exhaustivement décrire, grâce à un vocabulaire bien connu de tous. Mais les états d’âme ne se manifestent que par leurs effets troubles ; ils n’ont pas de noms tout prêts, inutile de les narrer, on ne peut que les chanter. | | | | |
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| mot | | | Les autres tentent de remplir leurs mots ampoulés - de mystères artificiels et communs. Il faut faire l’inverse ; il faut voir de loin ou comprendre de près ou porter en soi les mystères du monde, pour oser les mettre en mots, humbles mais palpitants. | | | | |
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| mot | | | Aucune mystique intéressante ne peut se trouver derrière ces mots trop banals de rien, néant, non-être ; ils devraient être réservés à la logique ou à la grammaire rudimentaires et nullement à la philosophie. | | | | |
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| mot | | | À sa naissance, la langue n’était qu’un tas de borborygmes et d’interjections, et Freud : « La parole était à l’origine une merveille, un acte magique » - « Das Wort war ursprünglich ein Zauber, ein magischer Akt » - est complètement à côté de la plaque. Les merveilles et la magie n’apparaissent qu’avec une nécessité formelle et une liberté individuelle, c’est-à-dire avec la culture. | | | | |
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| mot | | | Essaie de résumer le monde sans faire appel au langage. Tout devient, littéralement, indicible, miraculeux. Et tu comprends que seule la musique est une traduction fidèle de la Création. Et, en retournant au langage, tu chercheras à t’approcher de la musique qui ne prouve rien et résume tout. | | | | |
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| mot | | | Une langue est un compromis entre la nécessité logique et la liberté d’expression. La rigueur grammaticale et l’expressivité des écarts. Les besoins logique et poétique sont communs à toutes les langues, mais la technique lexicale et syntaxique, ainsi que la psychologie imaginative sont toujours différentes. Toute langue est une merveille. | | | | |
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| mot | | | L’étude de la logique ne rend pas plus rigoureuses tes pensées ; cette étude aide à comprendre que la logique fait partie de la langue (ce qui n’est pas le cas de la mathématique), et cette merveille rehausse l’image que tu as de ton outil verbal. L’insertion de la logique dans une langue est un procédé d’une rare élégance et d’une stupéfiante diversité. | | | | |
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| mot | | | L’homme est d’autant plus intelligent et subtil qu’il maîtrise davantage de types de représentation de la réalité ou des abstractions. À toute représentation se superpose un langage, et les langages constituent les dimensions d’un homme. Le pitoyable homme unidimensionnel de H.Marcuse ou de Chomsky explique l’abject conformisme, résultant, pourtant, de la pratique du great refusal ; cet homme grégaire se réduit à la seule dimension sociale. Le solitaire, pluridimensionnel et créateur, est dans l’acquiescement au monde vertigineux, où règne la Loi divine et non pas la loi écrite. | | | | |
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| mot | | | Le Verbe, contrairement au mot, est sensé être animé par une création. Et peut-être c’était l’Homme qui fut visé par le Créateur génial. « La première pensée de Dieu fut un ange. Le premier mot de Dieu fut un homme »** - Kh.Gibran - « The first thought of God was an angel. The first word of God was a man ». | | | | |
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| mot | | | La syntaxe d’une langue est surtout universelle ; la syntaxe d’une représentation est souvent individuée. Logique ou ontologie. Merveille instrumentale ou merveille conceptuelle. | | | | |
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| mot | | | Le théâtre (dramatique ou musical) nous rappelle qu’entre le désir et le mot il existe une sphère expressive plus spontanée, plus viscérale, plus hermétique, composée de borborygmes et de soupirs, « la parole d’avant les mots » - Artaud -, et que le mot rationalise trop. | | | | |
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| mot | | | Le mot réalité a, au moins, deux sens presque opposés : le mystère de la Création divine (l’impossibilité, l’harmonie, la beauté) et la solution de l’action humaine (la transparence, la prévisibilité, le contraire du rêve). « Qu’y a-t-il de plus fantastique et inattendu que la réalité ? » - Dostoïevsky - « Что может быть фантастичнее и неожиданнее действительности ? ». | | | | |
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| mot | | | Contrairement aux mots vérité ou liberté, où le vague règne, le mot vie, a des antonymes assez nets, pour ne pas se tromper d’acception. Trois d’entre eux, les plus pertinents, correspondraient aux trois angles de vue, pratiqués, respectivement, par un biologiste, un cogniticien, un poète – matière inerte, raison, rêve. Face à matière inerte, la vie est un miracle de la Création. Opposée à raison, la vie exhibe des émotions, des états d’âme, des intuitions, des instincts. Avec rêve, la vie complète la double sphère de notre existence et se réduit aux actions. | | | | |
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| noblesse | | | Avoir de la hauteur, c'est : en mystère - distinguer l'incompris d'avec l'incompréhensible ; en problèmes - tenir au primat du langage ; en solutions - ne pas se séparer de la dissolvante ironie. | | | | |
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| noblesse | | | Un plaisir mystique s'appelle caresse ; jadis, et le corps et l'âme vivaient de ce salutaire mystère : « Le corps attend un supplément d'âme, la mécanique exige une mystique » - Bergson, mais aujourd'hui, la mécanique s'installa partout, où demeurait l'âme, et tout mystère spirituel trouva sa solution robotique. | | | | |
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| noblesse | | | Mon siège, ma montagne, mon ciel, ces hauteurs sociale, intellectuelle, mystique, appartiennent à la géographie de mon esprit et ne m'approchent nullement de ma hauteur d'âme. Celle-ci se mesure le mieux au niveau du lac, avec une surface reflétant mon visage. | | | | |
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| noblesse | | | L'interminable série de défaites de la noblesse par plagiats-perversions : Héraclite voue la philosophie au discours poétique, et Parménide l'encanaille dans une logique bancale ; Pythagore cultive une lumineuse mystique du nombre, et les éléatiques récoltent une casuistique des ombres ; Lao Tseu place le tao dans une inaction altière, et Confucius l'embrigade dans de bas rites ; Platon hisse l'idée lyrique hors du sol, et Aristote la souille par un enracinement empirique ; le cynique prône le mépris hautain, et le stoïcien bassement l'arraisonne ; les murs de Jésus ne convainquent personne, mais les portes des églises rameutent ; la mystique d'une Déité de Maître Eckhart sombre dans le charlatanisme de l'Unité de Nicolas de Cuse ; Kant trouve, pour le savoir divin, un refuge dans la transcendance, et Hegel le réduit à l'état de caserne dialectique ; Nietzsche s'ouvre à l'ivresse des sens, et Heidegger l'évente dans la sobriété de l'être et de l'essence. | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse est une dérivée du bon (le cœur) et du beau (l'âme), dans la sphère de l'esprit, où elle devient aussi primordiale que ces valeurs métaphysiques elles-mêmes. « Le talent nous fait découvrir l'immense merveille, qu'introduit la noblesse dans le dessein tragique de l'existence »*** - Pasternak - « Дарование открывает, как сказочно много вносит честь в общедраматический замысел существования ». | | | | |
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| noblesse | | | L'engeance pseudo-pathétique pense, que la vie culmine grâce à la liberté, à la vérité et au courage. Qu'ils sont peu, ceux qui croient, que c'est, au contraire, dans de belles contraintes, dans la résistance aux vérités dégradantes et dans l'angoisse devant le mystère, que s'éploient leurs meilleures facettes. | | | | |
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| noblesse | | | De la précision du verbe : vénérer le mystère, admirer le problème, respecter la solution. Et lorsqu'on réussit à en faire un cycle, on est prêt à adorer. | | | | |
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| noblesse | | | Être barbare, c'est ne pas savoir franchir, en toute légalité, les frontières entre une solution et son problème, entre un problème et son mystère. Être sot, c'est seulement ne pas savoir, qu'une frontière non-terrestre existe entre solutions et mystères. Être et sot et barbare, c'est ignorer l'existence de mystères et se dire : « Je me fiche de savoir si un idéal est profond ; je ne lui demande que de m'aider à résoudre des problèmes » - Rorty - « you can forget whether an ideal is deep, and just ask whether it's useful for solving the problems ». | | | | |
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| noblesse | | | Sur l'opposition entre la vie et la pensée : dans toute section de la vie éclate le miracle de la Création, tandis que la pensée, dans le meilleur des cas, n'en est qu'un pâle reflet. Sans le sensible merveilleux, pas d'intelligible glorieux. Sans la profondeur lumineuse du fond, pas de hauteur ombrageuse de la forme. Mais glorifier une vie sans mystère est plus bête que se vautrer dans une pensée austère. | | | | |
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| noblesse | | | Je porte en moi quatre acteurs : un homme secret, un condensé des hommes, un sur-homme potentiel et un sous-homme actuel (les quatre masques antiques portés par tout humain). Le surhomme serait-il ce dieu intérieur, sur lequel doit veiller le philosophe - Marc-Aurèle ? Et surmonter l'homme mystérieux - quel beau programme pour celui qui vit du rêve ! Avoir surmonté tous les quatre, c'est être poète ; c'est ce que fit Rilke, en surmontant Nietzsche ! | | | | |
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| noblesse | | | Quatre types de rayonnement : utilitaire, moral, mystique, poétique. Quatre questions abductives : quoi - création, comment - sensibilité, pourquoi - source, où - liberté. Seuls l'ironie ou le regard répondent au au nom de quoi. Dans l'ironie on devine l'âme, dans le regard - l'esprit. Une ironie trop désinvolte devient stérile, un regard trop exigu confond la profondeur avec la hauteur. Peut-être que l'union de l'ironie et du regard s'appelle liberté : « Le au nom de quoi forme l'Un avec la Liberté » - Heidegger - « In eins mit Freiheit ist Umwillen ». | | | | |
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| noblesse | | | Le bonheur : savoir vivre de son rêve et rêver de sa vie. « Le même mystère forme mon bonheur et mon rêve » - H.Hesse - « Mein Glück bestand aus dem gleichen Geheimnis wie das Glück der Träume ». | | | | |
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| noblesse | | | Deux cultes opposés, celui du centre et celui du premier pas. Le centre dont tout s'éclaire et rayonne ; le premier pas naissant dans une troublante obscurité. Le centre, le problème de l'équilibre et de la paix. Le premier pas, le mystère des ruptures et de l'inquiétude, l'attirance de mes frontières inaccessibles, l'acceptation d'être un Ouvert. Mon soi inconnu hante mes limites ; son hypostase articulée investit mon centre. | | | | |
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| noblesse | | | L'homme complet serait celui qui est capable de garder le même enthousiasme ou le même dégoût, en cheminant d'une mystique vers une éthique, en passant par une esthétique. Un philosophe, un artiste, un homme de conscience - ce qui paraît être la définition même du poète ! | | | | |
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| noblesse | | | Que le trop de savoir finisse par peser est un cas, qui ne se présenta jamais, et la posture faustienne ne fait que cacher l'un des deux amers constats : l'incapacité de mettre son savoir en images ou l'humble reconnaissance, que les mystères obscurs de l'âme sont infiniment plus passionnants et profonds que les problèmes limpides de l'esprit. | | | | |
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| noblesse | | | Le mystère est vu aujourd'hui comme quelque chose de frivole et d'impuissant. En absence d'âmes, ils attachent la gravité et la force à la seule raison. « Ô Mystère, ô tourment de l'âme forte et grave ! » - Vigny. Les âmes passionnées, défaites par l'esprit impassible, perdirent toute légèreté et s'adonnent au calcul intégral ; rien d'étonnant qu'elles délaissent le Mystère, avec son rêve séducteur, et se dévouent aux Solutions, avec leur fil conducteur. | | | | |
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| noblesse | | | Tant de chercheurs du sens de la vie et si peu de ceux qui en attendent la musique, le mystère, l'élan. L’obsession par le sens et l’état atavique de nos sens sont parmi les premiers symptômes d’une robotisation de l’homme. | | | | |
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| noblesse | | | Deux directions, dans lesquelles je peux abandonner un problème : quand il a perdu son charme, sa virginité, je lui préférerai le mystère de la pudeur ; ou bien je me vouerai au pays des solutions frigides, où aucune excitation poétique n'est de mise. Le chemin de la honte, le chemin de la pitié. | | | | |
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| noblesse | | | Ce qui est admirable dans l'art des contraintes, c'est que, bien formulées, elles permettent d'aboutir à la merveilleuse compossibilité : donner, simultanément, de la hauteur au mystère, de la profondeur au problème et de l'étendue à la solution. | | | | |
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| noblesse | | | Qu'est-ce qu'espérer ? - ne pas étouffer la voix inutile et mystérieuse du bon et du beau. L'espérance est un contact fécond et réciproque entre le cerveau et l'âme ; lorsque le premier néglige la seconde, je suis robot, et lorsque la seconde n'écoute plus le premier, je suis mouton ; dans les deux cas, je désire sans jouir, je suis exploitant du cerveau ou eunuque de l'âme ! | | | | |
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| noblesse | | | L'acquiescement à la vie est possible sur trois niveaux : la vie prise en tant que solution, la vie problématique ou la vie-mystère - pragmatique, théorique, mystique ; seul le dernier acquiescement dit un oui noble : « Comme je t'aime, ma vie-mystère »** - L.Salomé - « Wie ich Dich liebe, Rätselleben ». | | | | |
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| noblesse | | | L'acquiescement radical est propre du soi inconnu ; la négation n'a sa place que parmi les contraintes et les buts du soi connu ; le mystère est dans l'existence même des axes et non pas dans des hiérarchies de leurs points ; l'instinct (liberté et volonté) détermine le oui, le calcul (intérêt ou savoir) dicte les non. | | | | |
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| noblesse | | | Même la sagesse de la vie peut se formuler en tant que solution - en évaluer le prix, en tant que problème - réfléchir sur sa valeur, en tant que mystère - vibrer de son intensité (Nietzsche, la finalité), de ses vecteurs (R.Debray, les moyens) ou du vertige de sa hauteur (moi, la contrainte). La plupart des sages s'arrêtent à mi-chemin : « Si tu veux, que la vie te sourie, tu dois la doter d'un bon prix » - Goethe à Schopenhauer - « Willst du dich des Lebens freuen, so musst der Welt du Werth verleihen ». | | | | |
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| noblesse | | | Pour eux, le problème de la soif se réduit à l'état de la robinetterie, comme le mystère du désir - au manque, à l'absence, au néant, et ils brandissent leurs solutions sanitaires ou métaphysiques, pour te calmer. Qu'est-ce que le désir ? - un feu, qui ne demande au monde que d'être un aliment pur, pour l'entretenir et ne pas trop l'encombrer de cendres ou de fumées. | | | | |
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| noblesse | | | L'émotion et l'intelligence sont d'immenses problèmes, que nous dicte le mystère de l'âme et de l'esprit, ces derniers n'étant, peut-être, que deux émanations ou deux langages de ce qu'ils appellent être ; l'être ne serait envisageable qu'à travers l'âme ou l'esprit, qui en seraient des trous (Hegel et Sartre) ou des plis (Spinoza et Heidegger), et que j'appellerais, dans la même veine érotique, - des excitants ou des excités. | | | | |
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| noblesse | | | La liberté : ses commencements jaillissent d'un vouloir pathétique, ses contraintes sont imposées par un devoir éthique, ses moyens se trouvent dans un pouvoir pragmatique, ses fins se résument dans un valoir esthétique ou mystique. Mais ces quatre moments réunis, toute l'intensité du sujet retombe ; la liberté est un bon vecteur, mais une valeur décevante. | | | | |
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| noblesse | | | Derrière toute beauté, immédiatement, je sens la présence d'une noblesse, que ce soit un papillon sous mes yeux ou un poème devant mes oreilles. « L'art n'a de valeur que s'il apporte de la noblesse à la vie » - Gandhi. La même auréole couronne l'intelligence formant le vrai ou la pitié répondant à l'appel du bien, mais la noblesse y reste le fond commun. Trois hypostases – esthétique, mystique et éthique - du Dieu trinitaire, avec trois langages créateurs, c'est à dire déviant, métamorphosant, surgissant dans un silence des origines. | | | | |
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| noblesse | | | L'innocence, c'est la vie en mystère ; y retomber, c'est surmonter le péché des solutions. « Faudrait-il encore une fois goûter au fruit de l'arbre de la connaissance pour retomber en état d'innocence ? » - Kleist - « Müssten wir wieder vom Baum der Erkenntnis essen, um in den Stand der Unschuld zurückzufallen ? » - une belle intuition ! Le palais peut être le même, ce sont les dents qu'il faut changer. | | | | |
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| noblesse | | | Quoiqu'en pensent les aigris, le contenu de nos sentiments, chez tous les hommes, est largement le même ; c'est l'intensité, avec laquelle on en vit la profondeur, et la noblesse, avec laquelle on les élève en hauteur, qui nous distingue. C'est l'indépendance entre le sentiment, la pensée et le regard qui est un miracle de la création, du talent ou du cœur. | | | | |
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| noblesse | | | Il est très facile de trouver de la profondeur à tout Commencement, qu'il s'agisse du Verbe, de l'Action ou de l'Étrange ; le vrai problème, c'est de savoir le munir de suffisamment de hauteur, afin de rendre visibles les plus beaux des horizons et surtout de pouvoir communiquer avec les plus mystérieux des firmaments. | | | | |
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| noblesse | | | Aucune réflexion, dénuée de noblesse, ne peut être de nature philosophique. Et la noblesse philosophique ne s'éploie que dans deux sphères : dans la consolation humaine, pour amortir nos souffrances et embellir nos solitudes, et dans la plongée dans la musique et le mystère du langage, pour faire entendre la voix d'un amoureux, d'un poète, d'un penseur. | | | | |
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| noblesse | | | Ce qui blesse mes goûts mystique, esthétique ou éthique, au lieu de nourrir mes dégoûts doit alimenter mes contraintes ; la gymnastique purificatrice des horizons sert à entretenir la force ascensionnelle des firmaments. | | | | |
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| noblesse | | | L'indifférence est le refus d'attribuer une valeur à ce qui en est indigne ; elle est une conséquence des contraintes qu'on impose à son bon goût éthique, esthétique ou mystique. | | | | |
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| noblesse | | | Dans mon enfance, je me gavais de contes de fées et de framboises des bois, je goûtais les mystères mathématiques et les rythmes poétiques, je m'extasiais sur l'Histoire et méprisais l'astronomie. La saturation, puis quelques renversements : l'indifférence pour l'Histoire et la fascination pour la cosmogonie. Je finis par vouloir voir les choses du plus grand lointain, où le temps et l'espace ne font qu'un. Les étoiles me chantent l'éternité ; les batailles me narrent l'avant-hier. Mais je garde ma reconnaissance aux contes de fées : « Si vous voulez que vos enfants soient intelligents, lisez-leur des contes de fées »** - Einstein - « Wenn Sie möchten, daß Ihre Kinder intelligent sind, lesen Sie ihnen Märchen vor ». | | | | |
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| noblesse | | | Le passé est intéressant car légendaire. Le présent est trop transparent ; l'âme n'y a pas encore commencé son travail de fiction. | | | | |
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| noblesse | | | L'esprit s'entiche d'idéaux collectifs, l'âme forge son idéal individuel. Les premiers sont en ruines : l'idéal esthétique antique, l'idéal mystique chrétien, l'idéal éthique communiste ; les âmes dépassionnées devinrent stériles et n'enfantent d'aucun idéal ; l'homme moderne hurle au vide, au déclin, à la barbarie, tandis qu'il aurait dû se repentir de l'extinction volontaire de sa propre âme ; mais sa robotisation semble irréversible. | | | | |
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| noblesse | | | Il est clair, que l'âme est une chimère, pour désigner l'état d'un esprit, ému face à une beauté et tendant vers l'infini. Elle n'est donc pas un organe, mais un état irrationnel, sentimental : dans son état normal l'esprit formule le sens ou les raisons, devenu âme, il forme des sentiments ou des rêves. Aujourd'hui, il est voué exclusivement à la raison : « Le rêve sur l'infini de l'âme perd sa magie » - Kundera. | | | | |
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| noblesse | | | Toute tentative d'une écriture noble aboutit à la problématique confrontation aristotélicienne entre l'intelligible et le sensible. Privilégier le concept, le système, l'inférence, bref une solution, ou bien la beauté, l'émotion, le goût – bref, un mystère - la caresse. La métaphore est une caresse, comme le sont le paradoxe, la mélodie, le rêve. Tout bon philosophe est chantre de la caresse protéiforme. | | | | |
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| noblesse | | | Peut-être la façon la plus sûre de garder la hauteur est d’avoir un regard capable d’atteindre ou de ressentir les mystères de la vie sur notre planète, et la hauteur se réduirait alors au maintien de l’enthousiasme, de la vénération, de l’espérance. Ceux qui s’arrêtent aux problèmes de ce monde adoptent la vision eschatologique, en imaginant des catastrophes de fin du monde. Enfin, les plus nombreux ne vivent que des solutions, qu’apporta la civilisation, ce sont des ronchons, des envieux, des indifférents. N’empêche que la première catégorie regorge d’hommes ratés, la deuxième – de robots, la troisième – de moutons. | | | | |
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| noblesse | | | Mon existence a deux composants : vivre dans le réel et rêver dans l’imaginaire, la démocratie des déceptions et l’aristocratie des enthousiasmes, le désespoir irréfutable et l’espérance fantomatique, les horizons trop bas pour l’âme et les firmaments trop hauts pour l’esprit. Tenir au vide de leur intersection ; toute conjonction de leurs pensées ou de leurs désirs menant au désastre de la ruine du sensé ou de la profanation du sacré. | | | | |
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| noblesse | | | Le rêve, flanqué de finalités, perd son mystère ; mais le rêve, livré à la marche, oublie la danse ; il ne peut suivre l’étoile qui danse qu’avec de bonnes œillères des commencements, sentimentaux ou artistiques. « Une œuvre d’art impose des contraintes à la rêverie » - G.Spaeth - « Художественное произведение обуздывает мечтательность ». | | | | |
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| noblesse | | | L’esprit ou l’âme, armés d’un regard assez profond ou assez haut, perçoivent ou conçoivent du mystère en tout sensible et en tout intelligible. Les yeux, baissés d’admiration ou dressés vers un ciel silencieux, sont le seul moyen de ressentir l’obscure présence du mystère ; cet état extatique s’appelle rêve. Mais ceux, qui forcent les portes du mystère, ne sont nullement des rêveurs et tombent certainement sur des balivernes. Le mystère n’a pas de domicile, pas de temples, pas d’autels ; pourtant il est le seul à justifier nos prières. | | | | |
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| noblesse | | | À l’ouverture d’esprit au secret, pour être dévoilement (Heidegger), je préfère l’ouverture d’âme au mystère, pour devenir élan. | | | | |
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| noblesse | | | J’exprime mon soi inconnu par les ombres, que projette mon étoile ; mais pour faire valoir mon soi connu, il me faut des étincelles, des scintillements et non une lumière en continu, qui égalise ce qui est haut ou profond avec ce qui est plat. Le don que me fait le monde mystérieux - ou le cadeau de ma vision de ce monde. « Le monde n’est nullement une suite des hasards prédateurs, mais une joie scintillante, un cadeau » - Nabokov - « Мир вовсе не череда хищных случайностей, а мерцающая радость, подарок ». | | | | |
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| noblesse | | | Des avantages de la hauteur : non seulement le Oui à la merveille du monde y résonne plus majestueusement, mais les Non mesquins n’y ont pas de place. Dans la hauteur il n’y a pas d’adversaires proches – que des frères lointains. « Il faut affronter l’ennemi - horizontalement »** - R.Char. | | | | |
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| noblesse | | | Celui qui est conscient des mystères impénétrables, entourant nos savoirs et nos passions, reconnaît la faiblesse de son esprit et sait se fier à la faiblesse de son âme – c’est une vraie force. De la fausse ou de la bornée, on peut dire : « La faiblesse de la force est de ne croire qu’à la force »** - Valéry. | | | | |
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| noblesse | | | Les yeux nourrissent ton savoir de la lumière du monde, le regard laisse sur le mystère du monde l’empreinte de ta personnalité, mais pour te révéler toi-même, donc pour rêver, tu as besoin de la nuit. « Ni la science ni l’art ne peuvent donner ce qu’apporte avec elle la nuit »** - Chestov - « Никакая наука, ни одно искусство не может дать того, что приносит с собою тьма ». | | | | |
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| noblesse | | | Le nihilisme est une volonté d’un homme d’être créateur de ses propres commencements intellectuels, artistiques ou sentimentaux. Le nihilisme n’est pas le refus de tout héritage, mais l’usage de celui-ci seulement en tant que matériaux ou thésaurus, et non pas en tant que guides ou maîtres. Le nihiliste dédaigne la communication avec ses contemporains, mais vénère la transmission de l’invariant, du noble, du mystérieux. Il est un homme atemporel et atopique, un homme de trop. Il cultive la facette surhumaine de sa nature humaine, en ne s’adressant qu’au grand Inexistant, à Dieu. | | | | |
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| noblesse | | | Les petits Oui et Non naissent du comparatif, égoïste ou conformiste, social ou médical ; les grands – du superlatif, scientifique ou artistique. Le grand Non découle de la profondeur, où règne l’esprit, désespéré par le gouffre qui sépare l’absolue merveille du monde de l’horreur absolue de notre propre mort. Le grand Oui plane dans la hauteur, où s’arrête le temps et s’épanouit l’âme, contemplative ou créative, s’identifiant avec ce qui est éternel – le Bien, le Beau, le Vrai. | | | | |
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| noblesse | | | Qu’attends-tu de tes idées ? - un savoir touchant au mystère ? une clarté rassurante ? une beauté exaltante ? Et tu t’ancreras à la profondeur, te contenteras de la platitude, te dévoueras à la hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | Le sens de la vie est déterminé par la division de notre soi en deux domaines – le divin et l’humain, le mystérieux et le créateur, l’éternel et le passager. Et l’art de subordonner, ou même de sacrifier, la seconde facette à la première donne à la vie le sens le plus net. Ce n’est pas la recherche mais la révélation qui conduit à cette découverte. Mais, hélas, ceux qui cherchent le sens de leur vie sont inconscients de la première hypostase. | | | | |
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| noblesse | | | Sans aucune noirceur dans mon regard ou dans mes états d’âme, je dois reconnaître, sobrement, pacifiquement, que la noblesse n’existe pas dans la vie et n’a de valeur ou de reflets que dans le rêve. Ce constat désabusé permet de me consacrer essentiellement à l’admiration de mystères, au lieu de la vitupération contre des problèmes ou leurs solutions. | | | | |
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| noblesse | | | La vie hors science ridiculise ton savoir ; la vie sans talent artistique annihile ton valoir. Aucune trouvaille d’un fond ou d’une forme ne pourra pallier à ces carences irrécupérables. La vie, dans ce cas, ne se justifierait que par l’amour et l’humilité, qui sont une forme mystérieuse et un fond lumineux. « Si tu songes à bâtir une hauteur, prends pour fondement l’humilité »** - St-Augustin - « Cogitas construere celsitudinis, de fundamento cogita humilitatis ». | | | | |
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| noblesse | | | Ils s’effarouchent de voir des mythes transformés en concepts ; ils ne comprennent pas qu’il y a autant de concepts dans la peinture d’un mystère que dans l’exposé d’un fait divers. Tout mythe n’est pas noble ; et la neutralité des concepts peut servir aussi bien une bassesse qu’une grandeur. | | | | |
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| noblesse | | | L’âme s’éteindra en toi, comme ton esprit et ton cœur. Son immortalité ne peut signifier que son autonomie, son indépendance, contrairement à ses deux confrères, car elle est la seule à communiquer avec le mystère de ton soi inconnu, ton inspirateur, qui fera de toi un créateur. | | | | |
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| noblesse | | | Vaincre la sensiblerie, au nom de la beauté mystérieuse, te rend artiste ; céder à la sensualité, au nom de la volupté, te rend mystérieusement amoureux. La sagesse suprême – trouver la place du mystère poétique au milieu des problèmes prosaïques. | | | | |
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| noblesse | | | Aux termes d’être (réalité absolue, universelle) et de vie (réalité vécue, individuelle), je préfère celui de rêve, en opposition à toute réalité, - l’attraction par le mystère de nos meilleurs élans et de leurs cibles. | | | | |
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| noblesse | | | Les murs de ta maison t’isolent du mystère ; le toit t’occulte ton étoile. Tu les démolis, tu restes avec tes ruines, dans lesquelles éclosent tes rêves, fusant vers le ciel. | | | | |
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| noblesse | | | Le rêve admet deux colorations principales – la romantique et la mystique. Ainsi, en m’installant dans mes ruines, j’en reconstitue, dans mon imagination, soit un château d’ivoire soit un temple. « Architecte, j’eusse construit un temple à la Ruine »** - Cioran. | | | | |
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| noblesse | | | Jadis, le mystère, personnel et inconscient, d’un sacrifice constituait la trame d’un héros. Aujourd’hui, un acte héroïque n’est qu’une solution banale d’un problème collectif ; le héros « résout plutôt un problème qu’il ne consomme un sacrifice »** - Cioran. | | | | |
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| noblesse | | | La poésie est une consolation magique, celle qui substitue au dégoût du réel le goût du rêve, tourné au passé imaginaire. | | | | |
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| introduction proximité | | | PROXIMITÉ DIVINE : L'homme est un miracle ignorant son thaumaturge. Ce qui le sépare de sa naissance ou de sa mort, d'une pierre ou d'un singe, d'une machine ou d'un dieu, donne une métrique vertigineuse, où l'infini brouille les calculs et inverse les valeurs. La foi est un élan, chaud et soudain, vers une sommation, lancinante et certaine. Quant à celui qui ne l'entend pas, soit il est trop loin de soi-même, soit il ne consulte que ses oreilles, tandis que c'est notre âme qui est sollicitée. L'horreur ou le silence du merveilleux empêchent d'en ressentir la présence. | | | | |
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| chœur proximité | | | NOBLESSE : Ne pas profaner un appel astral, en le transcrivant en idiomes de l'homme, est une tâche aristocratique. Les dates et les noms de lieu éclaboussent la merveille. C'est d'une hauteur aristocratique qu'on voue le même respect à l'horizon et à l'herbe sous ses pieds, sans songer ni aux routes ni aux fenaisons. | | | | |
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| chœur proximité | | | MOT : Les mots sont de trop, quand une belle proximité se présente. Venue de trop loin, toute cadence prend l'allure d'un hymne sans paroles et presque sans sons. Mais il semblerait, qu'aucun relevé de distances ne remplacera le mot, qui non seulement fut au commencement, mais qui assisterait à la fin, au milieu des ruines des actes et des mystères. | | | | |
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| chœur proximité | | | VÉRITÉ : La vraie proximité exclut toute idée de participation à la vérité ; le mystère clôt le cycle débutant par le beau et continuant par le vrai. Il n'existe pas d'ombre, pour laquelle on ne puisse pas trouver une lumière, qui la dissipe un jour ou l'autre. Mais il existe une lumière, qui ne jette pas d'ombre et s'enveloppe d'un épais mystère. | | | | |
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| chœur proximité | | | BIEN : Avec le beau, qui loge dans l'âme, et le mystère, qui privilégie la tête, le bien, du cœur, où il respire, est le troisième signe de notre participation à l'infini. Il semble être le plus coriace des trois, face à l'invasion du quotidien, qui place plus facilement des idoles du jour dans l'âme et des calculs mécaniques dans la cervelle que des saloperies dans le cœur. | | | | |
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| proximité | | | Sous la plume d'un penseur, ce chapitre s'intitulerait Topologie du mystère ou U-topie des voix. J'aurais pu l'appeler : Hygiène des distances. | | | | |
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| proximité | | | La contigüité se ressent dans les régions des racines, des branches, des fleurs ou des cimes. Les racines, c'est la négation ; les branches - la puissance ; les fleurs - l'exubérance ; les cimes - la hauteur. Chaque contigüité a son charme, sa vulnérabilité, son mystère. C'est le mystère qui devrait être le plus recherché. | | | | |
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| proximité | | | L'alternative du culte du mystère est l'habitude de l'absurde. Au moins trois sortes d'absurde : le vital - tout réduire à la chimie ; l'historique - voir le dévoilement du mystère le jour X à l'endroit Y ; l'intellectuel - écarter tout ce qui ne se réduise pas aux syllogismes ni ne s'implémente en machine. | | | | |
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| proximité | | | Dieu est encore moins incarné qu'Amour, Verbe, Action ou Mystère ; il est Opération, opération presque algébrique. La vie est un résultat donné, que l'homme cherche à reconstituer à partir des opérations binaires, ternaires etc. - jusqu'à l'infini. Et un jour il se rend compte de l'insignifiance grandissante des opérandes et de l'admirable majesté de l'Opérateur. | | | | |
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| proximité | | | Un mystique prend les Écritures comme un vocabulaire, rien de plus. Un Maître Eckhart, aujourd'hui, exaucerait sa verve même en épiloguant sur le mode d'emploi d'une imprimante laser. Seuls nos philosophes modernes fouillent leurs propres déjections argotiques comme explication unique du monde. L'unité originelle du monde inspira tant de voix originales ; aujourd'hui, où toutes les nuances du passé sont accessibles, la monotonie des voix consensuelles et reproductibles est effrayante, elle dévore du différent, pour nous inonder du même. | | | | |
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| proximité | | | S'est-il passé quelque chose de surnaturel, à un moment bien connu, au mont Sinaï, à Bethléem, à Médine ? La seule question sensée, à adresser à la foi du charbonnier. Tout le reste relève de la poésie, qu'elle ait une coloration eschatologique, mystique ou rituelle. Les questions de la création, du mal, de la liberté, du salut n'ont aucun rapport avec les religions populaires. Rien ne se révèle dans ni par l'Histoire. Dieu n'imprime en nous sa présence que s'Il ne s'exprime pas : « Dieu est une parole inexprimée » - Maître Eckhart - « Gott ist ein unausgesprochenes Wort ». | | | | |
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| proximité | | | Ce chapitre doit son titre au pouvoir prochain de Pascal. Cette anti-grâce inefficace interdisant au mystère (la foi, l'amour) de s'interpréter en problème (la prière, le sacrifice), et au problème - de se réduire à la solution (le rite, la fidélité). En plus, ce fut la métaphore centrale de Hölderlin, qui dans la tension proche - lointain voyait les mêmes ressorts que dans péril - salut. | | | | |
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| proximité | | | En m'extasiant devant chacun de mes sens - face à la merveille de la fonction, à la merveille de l'outil, à la merveille de l'empreinte - je ne sais pas sur quelle facette la présence du prodigieux démiurge est la plus manifeste. Mais l'absence d'une seule, dans la perspective de la vie, rend absurde toute idée de hasard, de réalisation mécanique ou de résurrection. Le démiurge n'est pas mauvais, comme disent les Gnostiques, pour justifier leur recherche du soi ; il est bon, puisque je peux créer au nom de et par un soi inconnaissable, qui est le vrai destin de mon soi inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Le besoin d'un lointain accompagna les hommes. Les dieux, l'amour, le rêve peuplaient leurs fantasmes, avant que la religion, la famille, la science ne s'y substituent et ne calment les fébrilités humaines. Tout ce que les hommes finissent par maîtriser leur devient proche, éventé de tout mystère et ne portant aucune espérance d'infini. Avec la sobriété des sens et du sens, l'âme devint atavique. | | | | |
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| proximité | | | La beauté et la cohérence des images, chez les mystiques chrétiens, dégringolent affreusement dès qu'ils les démétaphorisent et les hypostasient du côté de la Palestine. | | | | |
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| proximité | | | Le Big-Bang, les particules élémentaires, le temps, la lumière, la vie, le bon et le beau – quoi qu'on touche, dans la création divine, tout n'est qu'époustouflantes énigmes ! Rien de bêtement géométrique ou mécanique. Dieu répugnait à la simplicité, il Lui fallait notre consternation et perplexité perpétuelles. « Dieu n'a créé que des mystères »* - Dostoïevsky - « Бoг coздaл oдни зaгaдки ». | | | | |
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| proximité | | | Ce qui soulage fut toujours préféré à ce qui sauve. Le désenchantement moderne est, qu'aucun salut n'enchante plus personne. La magie naturelle, se reflétant dans l'âme, fiche le camp, puisque la seule interface avec le monde se loge désormais dans la cervelle, tandis qu'un monde enchanté est celui, où se sent chez elle l'âme. | | | | |
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| proximité | | | Dans les commencements mythiques, le Verbe ne viendrait qu'en troisième position, après l'étonnement (Thaumas du thaumaturge) et les Couleurs (Iris de la poïésis : « Iris est fille de Thaumas » - Platon). Une fois de plus, c'est Valéry, avec son étrange, qui est le plus près des sources. | | | | |
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| proximité | | | L'unique objet, dans lequel on puisse vivre la proximité la plus enthousiasmante et le lointain le plus angoissant - le visage de l'autre. Le regard, au sens propre, y prend l'allure d'un mystère sans fond. « On ne peut pas séparer le regard du visage » - Wittgenstein - « Den Blick kann man vom Gesicht nicht trennen ». Le visage est le miroir du cœur, ce pauvre cœur, choisi pour demeure par la machine, qui ne se contente plus de ses séjours dans les pieds, les mains et les cerveaux. Bientôt, les badges seront plus expressifs que les visages. « Jadis, on tenait à son visage et cachait son corps ; aujourd'hui, on s'occupe de son corps et oublie son visage » - Klioutchevsky - « Прежде дорожили лицом и скрывали тело, ныне ценят тело и равнодушны к лицу ». | | | | |
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| proximité | | | Retour des religions ne signifiera pas que les thuriféraires moyen-orientaux ou himalayens retrouveront leur prestige, mais qu'on reconnaîtra, de nouveau, que derrière toute solution et tout problème, concernant tout vivant, se tapit un authentique mystère. | | | | |
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| proximité | | | Plus profondément on pénètre dans le mystère de la matière, plus on la voit comme prolongement du mystère de l'esprit ; après Au commencement était la particule de Démocrite, on tombe sur Au commencement était la symétrie de Heisenberg ; l'esprit et la matière remontent à la musique et à l'algèbre. | | | | |
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| proximité | | | Avec l'image de limite, on pense soit à une frontière soit à une proximité ; ce qui, chez un Ouvert, crée des fraternités ou fait vivre, simultanément et dans un élan irrationnel, - le lointain appelant, haut et divin, et le proche appelé, profond et humain. | | | | |
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| proximité | | | Aucune statue conceptuelle, métaphysique, historique ne résiste à l'explosif critique, que pratique ce kamikaze de raison terrorisante. Pour qui ruines est symbole de la déchéance, le constat est clair : Dieu est mort. Mais si les ruines topiques avaient toujours été ton refuge, ton autel et ton confessionnal, aucun tremblement de terre ne ferait chuter ton idole interstellaire. | | | | |
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| proximité | | | Être à l'écoute de ce monde, vivre avec son temps - des devises des Chrétiens d'aujourd'hui, qui oublièrent, que le monde entier gît au pouvoir de son prince, le Mauvais. | | | | |
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| proximité | | | La grâce ne peut accompagner que le mystère du premier pas (et peut-être la solution, le sens, du dernier) ; elle ne peut rien ajouter à un parcours problématique déjà partiellement effectué. C'est pourquoi je ne crois pas à la grâce dans des religions. | | | | |
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| proximité | | | Très nette analogie entre la religion et le sexe : un mystère bouleversant - la terrible puissance des pulsions ; un minable problème - la dissection psychanalytique ; une pitoyable solution - le morne priapisme. Ainsi, de même, un mystère religieux - la vénérable foi ; son problème savant - la théologie robotique ; sa solution humaine - le rituel moutonnier. | | | | |
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| proximité | | | L'éternel retour : le constat qu'aucun perfectionnement ne rend la perfection moins incompréhensible. L'invitation à ne pas placer nos espérances dans le perfectionnement, à nous contenter de vénérer la perfection, à ne pas compter sur un rapprochement avec elle. | | | | |
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| proximité | | | La chose profonde peut passer dans la catégorie des choses hautes, quand on échoue à l'approfondir davantage ; alors - deux issues : soit la platitude, puisqu'on toucha à la solution, soit la hauteur, car un mystère s'y tapissait. La volupté élit son séjour, plus souvent, dans une heure haute que dans une profonde éternité. | | | | |
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| proximité | | | La musique est le plus noble des arts, puisqu'elle déchaîne l'émotion la plus irrésistible non pas dans la sensation de proximité, de familiarité ou de connivence, mais dans celle d'étrangeté, d'éloignement et d'incompréhension. « Se vouer au lointain par la proximité »*** - Heidegger - « In-die-Nähe-kommen zum Fernen » - est noble, mais utopique. Et ce n'est qu'au-dessus de l'art, dans l'amour peut-être, qu'on rêve de vivre « ce néant délicieux : la proximité du lointain et le lointain de la proximité » - Goethe - « ein reizendes Nichts : die Nähe der Ferne und die Ferne der Nähe ». | | | | |
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| proximité | | | L'admiration inconditionnelle devant la féerie du monde ; peu importe quel nom je donne à son auteur - Dieu ou le hasard (« quelqu'un joue avec nous - cher hasard ! » - Nietzsche - « Einer spielt mit uns - der liebe Zufall ! »). | | | | |
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| proximité | | | J'ai presque de la tendresse pour la religion chrétienne, puisqu'elle est, en Europe, le dernier refuge de la poésie. Celle-ci est, en effet, chassée de la philosophie, de la littérature, de l'amour humain et de l'amour divin. La poésie est un état de suspension ambigüe entre les abstractions mystiques et les rites mécaniques, ces deux extrêmes, dans lesquels se vautrent les autres religions. | | | | |
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| proximité | | | L'agnostique est celui qui, dans l'admirable harmonie de la matière et de l'esprit, voit un beau mystère, un dessein divin, ayant préconçu l'Idée avant sa réalisation. D'ailleurs, c'est le seul sens intéressant qu'on pourrait donner aux idées platoniciennes. | | | | |
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| proximité | | | La prière : ne pas savoir qui en est le destinataire, ne pas maîtriser sa langue, ne pas être capable d'expliquer ses mystères, ne pas pouvoir me débarrasser d'angoisses et de douleurs, ne pas savoir qui parle en moi - et de cet état d'âme apophatique doit surgir l'affirmation la plus authentique. La prière devrait exprimer non pas mes remerciements, mais mon admiration d’une œuvre que je comprendrai jamais. | | | | |
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| proximité | | | Dieu est le plus terrien de nos fantômes ; il n'habita jamais nos temples ni nos châteaux ; s'en débarrasser n'enlève au monde aucun mystère et n'accable les hommes d'aucune nouvelle permission. Et que les étables s'en trouvent transformées en salles-machine, ce n'est pas ton problème. | | | | |
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| proximité | | | La foi, comme tout ce qui est grand, peut être vécue sur les trois niveaux : le mystère de la création, le problème de la mort, la solution d'une religion - l'admiration, l'angoisse, l'ordre - choisis donc entre l'enthousiasme, la paralysie ou l'ennui. | | | | |
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| proximité | | | L'homme est un mystère, dont la vénération aurait dû être à l'origine de toute religion. Mais le XX-ème siècle proclama, que l'homme ne fût qu'un épineux problème, et le XXI-ème - qu'il ne soit plus qu'une banale solution. Au lieu de fêter un mystère, comme l'espérait Malraux, on exploitera une solution. | | | | |
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| proximité | | | Exister, c'est m'attacher ou me manifester, être un problème ou une solution. Et il est clair que le mystère, quel que soit ce qu'il enveloppe, moi-même ou bon Dieu, n'existe pas. Mais vénérer cet inexistant, c'est se vouer à la hauteur, à partir de laquelle les deux premières hypostases doivent être perçues comme chutes. Dès que mes yeux les fixent, mon regard perd de la hauteur. | | | | |
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| proximité | | | Dans trois sphères l'homme vit des débordements d'images, ne trouvant pas assez de justifications dans le réel : le bien, la souffrance, le rêve ; c'est, peut-être, l'origine principale de l'image de Dieu qu'il se forgea : l'amour, la consolation, le mystère. | | | | |
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| proximité | | | Le microscope, pas plus que le macroscope, ne permet de jauger le sacré. Et si l'on cherche à le chasser de ce que voit l'outil, il retourne, visible à l’œil nu. Le sacré garde son unité mystérieuse entre les fonctions, les outils et la raison - impossible de les cerner par un seul regard, qu'il vienne du lointain ou du prochain. | | | | |
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| proximité | | | Pour juger une œuvre d'art, il serait illusoire de la mettre à côté d'un objet créé par Dieu, un arbre ou un papillon, et d'évaluer la distance qui l'en sépare. La création ex nihilo est inaccessible à l'homme ; dans le meilleur des cas, je me vouerai aux commencements, mais l'origine restera hors de ma portée. Trois mesures ascendantes sont à la disposition de mon œil : la géométrie (intelligence), la mécanique (raison), l'âme (mystère) ; et c'est mon regard, si j'en suis capable, qui me rendra humble et fier, face au génie divin. « Je suis dans le commencement, mais l'arbre, c'est Toi »** - Rilke - « Ich bin das Beginnende, du aber bist der Baum » - un commencement poétique aussi est un arbre, et s'il a assez d'inconnues, il pourrait s'unifier avec l'arbre divin. | | | | |
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| proximité | | | L'artiste vit de la proximité troublante avec ce qui est mystérieux, que ce soit une beauté, une vérité ou une bonté, sans en chercher une familiarité. Mais la distance, c'est une déviation, un écart, une fuite. « L'art est un mensonge, qui nous permet d'approcher la vérité » - Picasso - d'en garder le lointain serait encore plus noble. Les maîtres de la vie y vont tout droit à une possession mécanique. | | | | |
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| proximité | | | Un miracle, qui ne contredit en rien la mécanique, qui ne manifeste rien de surnaturel, qui ne se perçoit qu'en hauteur et qui te donne le vertige, s'appelle mystère. Un mystère, qui défie la nature, n'est qu'un miracle de superstitieux. Dans le déisme – aucune trace d'un quelconque (poly-, mono-, pan-)théisme. | | | | |
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| proximité | | | Rien de lisible chez moi n'émane de mon soi inconnu ; je ne fais que recevoir, par lui, de l'inspiration intelligible et vivre une aspiration sensible vers lui. Tant que je me sens porteur de ce mystère, je ne dirai pas que Dieu est mort. | | | | |
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| proximité | | | Une valeur (éthique, esthétique ou mystique) est un axe, et un vecteur y est une intensité, un goût, un sens ; ce n'est pas la préférence donnée à un point (position) qui compte, mais la conception de la limite (pose) : l'essor qui naît d'un mouvement, imaginaire et infini, vers une limite incompréhensible, limite que choisit la liberté d'un créateur Ouvert - créer, c'est s'attacher au vertige de la convergence et non pas à la limite même. La valeur-prix est question d'yeux, la valeur-axe - celle de regard. | | | | |
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| proximité | | | De la géométrie divine : au sommet du vivant, Dieu créa la raison humaine, pour qu'elle scrute Ses solutions-horizons. Ensuite, une troisième dimension surgit : Dieu crée l'esprit, pour explorer la profondeur de Ses problèmes, et l'âme - pour s'émouvoir de la hauteur de Ses mystères. Mais il est possible, qu'il existe non seulement un sur-homme, mais aussi un sur-Dieu, pour qui la création de cet espace humain fut un seul et même acte. | | | | |
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| proximité | | | L'origine du nihilisme : un jour on comprend, que les valeurs suprêmes sont indéfendables ; le cynique les range parmi la valetaille de la doxa, le sentimental cherche à reconstituer leur proximité en traçant, à leurs horizons, de vagues frontières, l'ironique les voue au firmament, vide de dieux, ou au lac de Narcisse. Ces valeurs absolues doivent garder leur statut de mystère, que ne préserve aucun problème relativiste de noyaux ou de frontières. | | | | |
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| proximité | | | Toute foi part des miracles. La foi collective, héritée, se fonde sur des miracles surnaturels, admis par l'esprit capitulard et fixés dans des calendriers. La foi individuelle, spontanée, renvoie aux miracles naturels, reconnus dans chaque élément de la nature par le regard de l'âme. La foi réglementaire est affaire de l'esprit ; la foi mystique est œuvre de l'âme. Quant aux miracles résultant d'une foi, c'est une affaire des psychiatres ou des chamanes : « Le miracle doit provenir de la foi, et non pas la foi – du miracle » - Berdiaev - « Чудо должно быть от веры, а не вера от чуда ». | | | | |
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| proximité | | | Trois sortes d'appel à Dieu : des demandes, des quêtes, des prières. On demande des solutions, on est en quête de problèmes, on prie pour que le mystère persiste – le pouvoir, le savoir, le vouloir – et ces trois voix sont incompatibles. | | | | |
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| proximité | | | Aucune trace de Dieu dans la réalité matérielle, spatio-temporelle. Dans la sphère spirituelle, l'idée de Dieu surgit, appuyée par l'intelligence et la sensibilité, mais on ne peut la placer qu'à une telle hauteur, à laquelle Dieu ne peut qu'être invisible, inaccessible, indéductible et donc – inexistant. Comme Ses mystères – le Bien, l'amour, la noblesse, la beauté, dont on ne peut que rêver. | | | | |
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| proximité | | | Les seules hérésies, aujourd'hui, touchent au rituel et laissent se pétrifier le sacramentel. La vie en gagne, l'esprit y perd. Les convictions inventent des bûchers, le doute - des sacrements. Au-dessus des deux se trouve le regard ; lui, il lit des mystères (ce beau nom poétique grec, soumis à la prose latine, fut traduit par sacrement). | | | | |
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| proximité | | | La ligne de démarcation la plus nette n'est pas entre athées et croyants, mais entre les pleurnichards crédules du manque et les enthousiastes incrédules de la plénitude. Le même mystère guette l'âme du croyant et l'esprit de l'incroyant. | | | | |
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| proximité | | | Toutes les religions racoleuses me tendent leurs paris pascaliens, dans lesquels ne figurent aucune date, aucun nom, aucun événement ; une fois que je l'ai accepté, ils me ressortent des mages, des archanges, des navettes entre terre et ciel, et, dépité, abusé, je renoncerai aux dés, aux jeux, aux rébus, et je resterai avec le mystère de mon âme inexpliquée. | | | | |
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| proximité | | | Seul un esprit fort est capable de vénérer le mystère divin du vivant, pour embrasser, éventuellement, une foi en Créateur inconnu ; l'esprit faible se vautre dans l'incertitude des problèmes humains, pour épouser une foi superstitieuse en un Dieu connu. Chez celui-ci, « tous les vices ne viennent que de l'incertitude et de la faiblesse » - Descartes ; chez celui-là, ce sont les sources de ses vertus. | | | | |
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| proximité | | | Être croyant, c'est reconnaître et vénérer la miraculeuse harmonie du monde ; la hauteur est l'autel, invisible et même inexistant, vers lequel se tourne mon regard, c'est à dire mes prières. « Seul le firmament est dieu ; Zeus ? - il n'existe même pas » - Socrate. Le disciple de la Grèce fut, en même temps, un disciple du ciel. | | | | |
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| proximité | | | La hauteur est une affaire exclusive de l'homme créateur ; aucun mystère, ni Dieu ni le destin, ne la préfigurent, elle est la prérogative du soi connu, de sa force. Le soi inconnu, le mystique, l'intouchable et le divin, tapit nos profondeurs et fonde nos croyances : « Le soi, invisible, touchant, dans sa profondeur, Dieu – voici la foi » - Kierkegaard. | | | | |
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| proximité | | | Tout le monde est conscient du mystère de la divinité méconnue, mais le scientifique l'abaisse au niveau d'un problème d'astrophysique, et le religieux le profane par sa solution de métaphysique. | | | | |
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| proximité | | | Aux angles de vue sur les commencements divins dans le vivant - au langagier (le Verbe) et à l'organique (la Caresse) – on peut ajouter le mécanique : l'apprentissage (filtrage d'expériences), la formation d'algorithmes (scénarios d'exécution), le passage de la première étape à la seconde, la partie la plus énigmatique, sur-rationnelle, magique, mais visiblement implémentée jusque dans les roses et les moustiques. | | | | |
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| proximité | | | Tous les mystères de la haute justice sont confiés désormais aux solutions, dictées par la lettre des codes ; il ne reste que le problème de l'utile, qui tarabuste encore les hommes. Mais « de l'utile au juste la distance est la même qu'entre la terre et l'étoile »* - Lucain - « sidera terra ut distant, sic utile recto ». L'étoile disparut des outils de mesure des hommes ; seule la perspective du lucre donne aujourd'hui la mesure de l'utile devenu le seul juste. | | | | |
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| proximité | | | Le mystère – une perplexité et une admiration, que la connaissance ne réfute pas et que la foi, peut-être provisoire, bénit. De notre regard sur la vie, il faudrait bannir la religion et garder la foi et le mystère. Pourtant, Nietzsche et Tolstoï formulent une religion sans foi ni mystères. L'aigle et la colombe manquent de dons de la chouette. Mais à la religion de la tête ou à la religion du cœur il faut préférer, au moins, la religion de l'âme, la poésie. | | | | |
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| proximité | | | Mieux on comprend le comment du monde, mieux on sent la présence du Qui. « Pour la hauteur, peu importe comment le monde est. Dieu ne se révèle point dans le monde » - Wittgenstein - « Wie die Welt ist, ist für das Höhere vollkommen gleichgültig. Gott offenbart sich nicht in der Welt » - Dieu est dans la possibilité de la hauteur, pour toute parcelle du monde. Le bon pape Benoît XVI, en citant Wittgenstein, tricha : « Dieu se révèle 'dans' le monde » - « Gott offenbart sich 'in' der Welt ». | | | | |
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| proximité | | | Il y a trois familles mystiques : les eschatologiques du Jugement Dernier, les cléricaux du parcours salvateur, les nihilistes des points zéro de la réflexion, du regard, de la passion. Les deux premières sont constituées, essentiellement, de nains ahuris, balançant sur les épaules des géants ; la dernière se dévoue à fabriquer elle-même les mesures ironiques de la grandeur et de la vision. | | | | |
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| proximité | | | Dieu est un admirable cachottier : non seulement il munit l'homme d'un esprit, formulant des problèmes et inventant des solutions, mais Il imagina la transformation de cet esprit en âme, moyennant une ascension à une hauteur, où règnent des mystères. | | | | |
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| proximité | | | Il n'y a aucun contact entre le fini et l'infini, ce qui rend l'aspiration du premier pour le second - divin, irréductible aux choses, mystique. L'infini restera isolé, solitaire. Toute image de l'infini s'inspire du fini en mode traduction, en changeant de langage : c'est le langage de représentation qui change, tandis que ceux de requêtes et d'interprétation peuvent être les mêmes. | | | | |
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| proximité | | | Comment se débarrasser de la hantise des profondeurs, pour n'en garder que le vertige ? - en vidant la mer (ce qui, pour Nietzsche, équivaut la mort de Dieu), ce qui classe parmi l'inconnu ce qui eut la prétention d'être inconnaissable ; les gouffres dénudés nous rendent plus honnêtes que la face faussement prometteuse ou mystérieuse (et que Valéry appellerait toit tranquille cachant l'altitude) ; ainsi, la hauteur sera la seule issue vers l'inaccessible, vers le rêve. « La terre, déçue par la profondeur, préserve les germes de la hauteur »** - Ovide - « Tellus seducta ab alto retinebat semina caeli ». | | | | |
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| proximité | | | Le miracle de la rétine, le miracle de la circonvolution, le miracle de la communication entre elles – aucun paléontologue, aucun évolutionniste, aucun biologiste ne peut ébranler ma sensation de divinité de l'Opticien et de l'Ordonnateur. | | | | |
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| proximité | | | L'imposture de notre soi connu, avec ses solutions, qui se substitueraient au mystère de notre soi inconnu, est du même ordre que celle de St-Paul, démystifiant, dévoilant le Dieu inconnu devant l'Aréopage. | | | | |
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| proximité | | | Par sa croyance en miracles surnaturels, le bouseux voit un Dieu, vengeur et clownesque, surveillant nos péchés ; le sage, en réfléchissant sur les miracles naturels, imagine un Dieu, miséricordieux et artiste, éveillant nos vertus. | | | | |
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| proximité | | | La meilleure définition du regard : ce contact avec la vie - qui est miracle ! - qui balaie toutes les proclamations des yeux - qui sont raison ! - de l'abandon ou de la mort de Dieu. Toute sensation de solitude absolue est d'absolue cécité. « L'homme n'est pas seul ; seule est la pensée »* - G.Benn - « Der Mensch ist nicht einsam, aber das Denken ist einsam ». | | | | |
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| proximité | | | Ne profane pas ton esprit avec ce qui existe - « Comment vivre sans inconnu devant soi ? » - R.Char. On pense, que même l'action devrait se vouer aux fantômes : « La justice n'existe pas, c'est pourquoi il faut la faire » - Alain. Seuls ceux qui acceptent le pari risqué socratique ou pascalien, ont le droit d'aimer Dieu, qui, probablement, n'existe pas. | | | | |
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| proximité | | | Au commencement était le couple l'Amour - la Haine (Empédocle), la Monade (Pythagore ou Leibniz), l'Apparence (Pyrrhon), l'Idée (Platon), le Verbe (le Christ), l'Action (Thomas l'Aquinate, Goethe, après avoir opté pour le Sens et la Force, Valéry, avant de lui préférer l’Étrange, Proudhon), la Violence ou la Lutte (Pascal ou Darwin), le Soupçon (Marx et sa Classe, Freud et sa Perversion, Nietzsche et sa Musique, Berdiaev et sa Liberté), la Donation (Gegebenheit de Heidegger), l'Étrange (à partir des fantômes et spectres : « Shakespeare genuit Marx, Marx genuit Valéry » - Derrida). Chacun au commencement de sa discipline : l'Idée (le Nombre, la Monade, la Force) - pour représenter le mystère, le Verbe (l'Amour, le Sens, la Donation) - pour formuler les problèmes, l'Action (la Haine, la Lutte, le Soupçon) - pour tester les solutions, la Perversion et l'Étrange - pour confondre ou embellir les passages de l'un à l'autre de ces trois niveaux. | | | | |
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| proximité | | | Pour se tourner vers nos origines divines, le cœur entend la voix du Bien, l'âme entend la musique du beau, l'esprit entend les cadences du vrai, et l'on s'adresse au Créateur, respectivement, en langage des mystères, des problèmes ou des solutions. | | | | |
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| proximité | | | On sait tout du comment de la création humaine, on ne sait rien de celui de la Création divine. On ne peut mettre du mystère que dans le pourquoi ; tandis que la beauté du Mystère divin est sans pourquoi. | | | | |
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| proximité | | | Dieu est omniprésent : dans l'objet matériel (la réalité), dans ma main qui s'en saisit (le moyen), dans la fonction d'appropriation (le but), dans mon choix d'objets à saisir (la contrainte), dans ma création d'objets (le commencement). Omniprésent pour le regard, absent – pour les yeux. Et tout miracle organique s'éteint dans la débâcle mécanique : les robots proclament mort ce Dieu invisible et visiblement inexistant. | | | | |
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| proximité | | | Seul un Créateur génial aurait pu imaginer cette époustouflante coordination entre les organes du vivant et les signaux qu'ils reçoivent de la matière ! Notre sens du beau, réagissant à la beauté incarnée des choses, en est l'exemple le plus éblouissant ! La bêtise des platoniciens (les Formes, indépendantes de l'homme, préexistent) et des phénoménologues (l'homme ne découvre la beauté qu'au contact avec le beau). | | | | |
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| proximité | | | Notre vie se projette sur deux plans – le mécanique et le divin : l'efficacité ou le Bien, la norme ou la loi, l'utile ou le beau, la solution ou le mystère, l'ampleur ou la hauteur, la production ou la création, l'événement ou l'invariant, l'inertie ou le commencement. Le triomphe de la mécanique fut appelé mort de Dieu. | | | | |
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| proximité | | | Tant d'incantations sur le Dieu-Bonté ou le Dieu-Vérité, c'est à dire sur un inexistant merveilleux ou sur un existant fade, tandis que c'est au Dieu-Beauté qu'un artiste devrait adresser ses prières et ses discours. Parler devant le Bon engendre du faux ; parler devant le Vrai conduit à l'ennui ; il faut parler devant le Beau, ressenti comme Dieu. D'après La Bruyère, Aristote l'aurait compris, en confondant les noms d'Euphraste (beau discours) et de Théophraste (discours divin). | | | | |
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| proximité | | | Dieu n'émet pas de lumière, ne se manifeste pas par ses ombres. Et Nietzsche : « Quand toutes ces ombres de Dieu cesseront-elles de nous obscurcir ? » - « Wann werden uns alle diese Schatten Gottes nicht mehr verdunkeln ? » - finira par comprendre, que ce n'est pas la vue mais la caresse qui révèle le C(c)réateur, et la caresse est ressentie surtout dans les ténèbres – mystiques, érotiques, artistiques. | | | | |
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| proximité | | | Le cœur et l'âme peuvent vivre le mystère, ils ne peuvent pas le comprendre. Seul l'esprit en est capable. Pourtant, pour adhérer au plus grand des mystères, à Dieu, le croyant exclut l'esprit et ne compte que sur l'âme. Celui qui est le plus près de Dieu est peut-être l'incroyant, dont l'esprit émerveillé scrute son âme et y découvre un mystère à la hauteur de l'univers tout entier. Plus que paisible amour du bon ou irrépressible désir du vrai, Dieu est reconnaissance exaltée du beau. | | | | |
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| proximité | | | Si l’on n’entend pas Dieu, ce n’est pas parce qu’Il parlerait à voix trop basse, mais parce que Sa langue est trop haute pour ceux qui ne connaissent que les vocables de leur soi connu et ignorent la musique de leur soi inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Tous les mystères de Dieu se logent dans la profondeur de la matière et de l’esprit ; il ne sert à rien de Le chercher, et encore moins de Le trouver, en hauteur. « La curiosité et l’insensibilité au mystère se manifestent là où il faut baisser les yeux » - Levinas. | | | | |
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| proximité | | | Ma conscience, c’est ma surface, ou ma frontière. À partir d’elle, je peux soit me livrer à l’introspection de ma profondeur divine, soit me vouer à la hauteur de la création humaine. l’Être ou le Devenir, et ma conscience inaccessible me rend Ouvert dans les deux directions. Mais je dois munir ce Devenir d’assez de mystère et d’intensité, pour le rendre digne de mon Être. Me sentir dans un même milieu, en franchissant la frontière – le plus haut bonheur ! | | | | |
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| proximité | | | Tout dans la nature divine, c’est-à-dire dans la matière et dans l’esprit, est très compliqué et littéralement inépuisable en mystères. La culture humaine est la tentative d’imiter le Créateur, elle ne peut donc être que compliquée ; l’homme blasé se tourne vers le simple, qu’il proclame sa nature, et qui s’avère toujours être tout simplement bête. | | | | |
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| proximité | | | L’inexistence du dieu himalayen, sinaïque, galiléen ou saoudien compromet la mystique superstitieuse, mais ne favorise aucune mystique sérieuse. En revanche, l’inexistence du Dieu philosophique est la meilleure source de la vraie mystique, celle qui s’articule autour de la honte, de la beauté, du langage, c’est-à-dire autour de la Trinité, sacrée car incompréhensible, – le Bien, le Beau, le Vrai. | | | | |
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| proximité | | | La mort de Dieu est un effet du progrès social : depuis que la charité, la correction politique, la transparence bancaire ridiculisèrent l’énigme du Bien sois-disant divin, toute perplexité humaine se dissipa et rejoignit une conscience tranquille ; depuis que les enchères et les subventions publiques valorisèrent l’art, le goût, jadis gratuit, du Beau se plaça à côté de tout autre lucre. Quant à la troisième facette divine, celle du Vrai, elle se contente de ne plus communiquer qu’avec la machine, extérieure ou intérieure à l’homme. L’intérieur humain devenant aussi mécanique que son extérieur, et Dieu étant une affaire intérieure sentimentale, l’inexistence avérée de Celui-ci ni n’inquiète ni n’interroge. | | | | |
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| proximité | | | La source de l’esprit ou l’aboutissement du savoir sur la matière – tels sont les plus profonds mystères du monde, face auxquels l’intellect se remet à la hauteur de l’incontournable croire ; c’est sa force et non pas sa faiblesse, à moins qu’il renonce à toute mystique, pour rejoindre la platitude du seul faire. L’intellect n’est jamais vaincu par la foi, qu’elle soit réglementaire ou intuitive. | | | | |
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| proximité | | | Nous connaissons plus d’attributs d’une licorne que d’attributs de Dieu ; pourtant les âmes pieuses affirment voir une infinité de ceux-ci, sans savoir en exhiber un seul qui ne serait ni ridicule ni anthropomorphe. Et l’élargissement de nos connaissances de la licorne ou de Dieu relève du même phénomène, de la même rigueur, de la même portée, de la même réalité. Néanmoins, ce monde est bien plein d’horloges, et nous devons en admirer l’Horloger, même inexistant, et continuer à vénérer le miracle des horloges. | | | | |
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| proximité | | | La foi, c’est l’écoute de mon âme, c’est la vénération émerveillée du miracle de la vie ; cette foi prodigue ma seule consolation crédible. En revanche, tout renvoi, par une raison dévoyée, aux promesses, aux preuves, aux croyances dogmatiques ne fait qu’étouffer ma sensibilité. La vraie consolation est le triomphe de l’âme sur la raison, le triomphe du Beau incompréhensible sur le Vrai bien compris. « La religion, en tant que source de consolation, est un obstacle à la véritable foi » - S.Weil. | | | | |
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| proximité | | | Dans tous les domaines, où l’on s’intéresse aux liaisons entre pensées, c’est la métrique, c’est-à-dire une notion de proximité, qui est le seul critère, déterminant le genre et la spécialité du discours. On y ajoute souvent l’analogie et la causalité, qui ne sont que des cas particuliers de la proximité. C’est la poésie qui possède la métrique la plus mystérieuse. | | | | |
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| proximité | | | La consolation la plus bête et la plus servile est celle qu’on chercherait dans une religion, fondée sur un dieu connu. En revanche, le Dieu inconnu, se foutant de Ses collègues patentés, ce Dieu créateur de merveilles, matérielles et spirituelles, ce Dieu mérite bien nos enthousiasmes et nos vénérations, qui sont un seuil de la consolation. | | | | |
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| proximité | | | On m’invite à adorer Dieu en vérité et en esprit. Ma première réaction – la perplexité, puisque n’adorent que le cœur ou l’âme, et, en plus, la vérité et l’esprit sont des attributs régaliens du logicien et non pas de l’artiste. Mais, en second lieu, j’admets que la merveille du Bien et du Beau ne pouvait être conçue que par un Esprit adorable. | | | | |
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| proximité | | | La seule théodicée sérieuse se réduit à ce constat : la matière et l’esprit, tels que nous les connaissons, sont impossibles. Une géniale et mystérieuse intervention est nécessaire. | | | | |
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| proximité | | | La divinité du Créateur, la divinité du créé – natura naturans, natura naturata – nous n’avons aucune idée du premier, le bavardage spinoziste sur la substance ou les attributs de Dieu est totalement ridicule ; il ne nous reste que l’admiration, la vénération, le culte, la foi – face à la mystérieuse harmonie de la matière et de l’esprit créés. | | | | |
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| proximité | | | Le monde matériel, grandiose et mystérieux, suit, visiblement, un beau calcul divin, numérique et logique. Mais aujourd'hui, je ne vois que les hommes, obsédés par le calcul mesquin, et le Dieu officiel, affichant ses préférences de gestionnaire. | | | | |
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| proximité | | | Dans le créé, naturel et merveilleux, – aucune trace des mains du Créateur (ni de ses yeux ni de ses outils), et l’on finit par n’y voir que de la mécanique, faute à nos yeux trop superficiels et, surtout, aux religions, qui poussent à chercher le merveilleux dans le fumeux surnaturel. | | | | |
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| proximité | | | La certitude de porter Dieu en nous-mêmes, se brise sur notre incapacité d’en décrire la merveille. Cette incompatibilité ressemble à la honte : « Au fond de nous, les doux, se tapit la honte de Dieu » - Z.Hippius - « Мы, — тихие, — в себе стыдимся Бога ». | | | | |
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| proximité | | | Rien d’humain ne dépasse le Vrai, le Beau, le Bien, qui sont des créations divines ; et chercher toute forme de mystère au-delà de ces trois hypostases signifie chercher Dieu. | | | | |
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| proximité | | | La foi doit s’appuyer sur des miracles, que tes yeux froids, et non pas ton regard ardent, constatent. Toute forme du vivant, comme tout fond de l’esprit, sont de pures merveilles, qui doivent faire plier tes genoux et élever ton regard. Ce n’est pas la vue de l’Homme, marchant sur un lac, qui doit te sauver de l’enfoncement dans le marais terrestre, mais la hauteur céleste, dont tu ne détaches pas tes yeux. | | | | |
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| proximité | | | J’écoute ceux qui ont trouvé le sens de la vie – la dévotion, l’absurdité, la recherche de soi – une misère ! Et même si, en approfondissant ce sujet, on se penchait sur les trois mystères dont nous a doté le Créateur – le Bien, le Beau, le Vrai, le résultat serait très décevant : le sens des deux premiers est inaccessible, et le sens du Vrai est trop transparent, accessible même aux machines. À l’opposé du sens à chercher se trouve le rêve à créer. | | | | |
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| proximité | | | Tout, dans la nature, est une merveille folle ; l’existence de ces mystères impossibles ne peut le devoir qu’à un Créateur fou, mais qui, visiblement, n’existe même pas. On a beau constater que « la nature tout entière nous dit qu'Il existe » - Voltaire, ou proclamer « Il est éperdument ! » - Hugo, Il ne se montra jamais, et nous mourrons, ignorant l’Auteur de nos jours. | | | | |
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| proximité | | | C’est avec la même profondeur que se manifeste la présence du Dieu-Créateur dans les mystères de la matière, du temps, de la vie, de la liberté. Aucun recoin de la réalité n’échappe au merveilleux. Inventer un langage de ce merveilleux muet est la tâche de tout créateur humain. | | | | |
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| proximité | | | En réfléchissant sur la Création, Valéry ne voit dans les causes premières que la naïveté et la futilité ; on y reconnaît deux grands défauts de son éducation : ne voir de mystère ni dans la naissance et la constitution de la matière ni dans les nobles affects ; superficiel dans la science, froid dans les sentiments. | | | | |
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| proximité | | | Ce que je regrette le plus dans la mort de Dieu, c’est que, désormais, le ciel devint identique de la terre, le Mystère chuta au niveau des problèmes, mon intérêt coïncida avec mon étoile, le Bien s’incrusta dans des Codes, le Beau suivit la demande du marché. | | | | |
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| proximité | | | La religion est un mystère pour les démagogues (qui ne veulent pas y voir de problèmes), un problème pour les pédagogues (puisqu’ils se moquent de solutions), une solution pour les nigauds (qui ignorent le ridicule des mystères et la gravité des problèmes). | | | | |
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| proximité | | | Tant de tributs à la beauté, à l’intelligence, à l’art, chez les dieux grecs ; et l’indifférence des ploucs évangéliques pour ces signes divins des humains évolués. En revanche, chez les chrétiens, - une première reconnaissance du Bien en tant que le mystère le plus divin. Une humble faiblesse, opposée à la force orgueilleuse. | | | | |
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| proximité | | | Dans toutes les requêtes sur les mystères du monde, Dieu n’apparaît qu’en tant qu’un fantôme, une espèce de variable muette, dont les substitutions restent aussi impénétrables, surchargées d’inconnus, pour le requêteur, assemblant des interrogations elliptiques. | | | | |
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| proximité | | | Le Créateur a muni ce monde d’autant de rigueur, pour notre esprit, que de mystères, pour notre âme. La pensée humaine ne dévoile pas Dieu plus que le rêve humain. Dieu ne prête pas plus l’oreille aux calculs qu’aux chants, aux rires et aux larmes de l’homme. | | | | |
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| proximité | | | Avec la même perplexité et devant le même autel, tu dois vénérer le mystère des deux grands absents - Dieu et ton soi inconnu. Et, à tous les deux, tu dois adresser un acquiescement inconditionnel, toute négation ne faisant que t’abaisser. | | | | |
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| proximité | | | La hauteur ne correspond ni à l’espace ni au temps ; elle est peut-être aussi inexistante que Dieu ; mais la première apporte de la noblesse comme le Second – du Mystère. | | | | |
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| proximité | | | Faire cohabiter un désespoir réel et une consolation imaginaire est un privilège des rêveurs ; le désespoir est humain et la consolation est divine. « Ceux qui pensent croire en Dieu, sans le désespoir dans la consolation, ne croient qu’en idée de Dieu, non en Dieu Lui-même » - Unamuno - « Los que, sin la desesperación en el consuelo, creen creer en Dios, no creen sino en la idea de Dios, mas no en Dios mismo ». Dieu n’est qu’une idée, comme l’est la vraie consolation ; c’est l’incapacité de projeter l’idée magique sur la réalité tragique qui nous prive de noblesse. | | | | |
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| proximité | | | Le lointain sentimental se mesure en unités de mystère ; la proximité, pragmatique ou même spirituelle, - en degrés de problèmes ou solutions partagés. Le premier promet de la hauteur ; la seconde menace par la platitude. « Nous nous tenions si près, qu’il n’y restait plus de place pour les sentiments » - S.Lec. | | | | |
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| proximité | | | Les croyants disent, qu’en se tournant vers un Dieu consolateur connu, ils en furent, un jour, illuminés ; les agnostiques sont illuminés par le mystère de l’homme et se mettent à vénérer un Dieu créateur inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Je me sens proche de ceux qui, face à un problème, en extraient un mystère ; et je crois que le passage d’une solution à un problème est, lui aussi, signe d’une intelligence non-mécanique. Einstein n’y voit aucun avantage : « Les hommes négatifs trouvent un problème dans toute solution » - « Negative Menschen haben ein Problem für jede Lösung ». Les hommes positifs sont insensibles aux mystères. | | | | |
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| proximité | | | Plus on creuse l’inimaginable harmonie de la matière inerte et l’impossible phénomène de vie, plus on est convaincu de la pré-existence d’un plan, d’un dessein, d’un divin algorithme. L’Univers est une solution d’un mystère, dont nous ne connaîtrons jamais le Créateur. « L’Univers est l’expression d’une volonté inconnue »*** - Tsiolkovsky - « Вселенная есть выражение неизвестной воли ». | | | | |
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| proximité | | | On ne peut formuler aucune idée sérieuse, sans parler de dogmes, au sujet de Dieu ou d’une déité quelconque, bien que l’Univers et la vie soient, de toute évidence, des œuvres divines ; le Créateur restera à jamais un Grand Inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Voir des miracles jusque dans la matière inerte, sans parler du plus mystérieux des miracles, la vie, – tel est le regard du poète sur le monde, il en est, intuitivement, amoureux, excité. Le philosophe, qui, devant le monde, doit être poète, est mû par la vénération, par la foi, par l’étonnement. Quant au Créateur, le poète prie, en mélodies verbales ou spirituelles, devant Ses créatures ; le philosophe hisse Sa création dans les hautes sphères de la pensée. Ils sont religieux tous les deux, mais loin de tout temple, érigé par des hommes. | | | | |
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| proximité | | | Dieu est affaire de l’esprit, qui est le seul à pousser le savoir jusqu’aux miracles de la Création. Quand l’âme ou le cœur s’en mêlent, ils nous rendent fanatiques ou éberlués ; ils ne connaissent que la solitude, impensable en tant que séjour de Dieu et dont nous tire l’esprit communicateur. | | | | |
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| proximité | | | Toutes les tares de ce monde : tu devrais en réduire l’importance à celle d’un fait divers ; tes dégoûts terrestres ne devraient pas entacher la pureté de tes admirations et vénérations que tu voues à la création céleste, aussi bien divine qu’humaine. Celui qui vit de mystères ne devrait pas s’attarder dans des solutions. | | | | |
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| proximité | | | Tout animal est un témoignage de son origine divine, puisque il est porteur d’une vie, rationnellement impossible ; mais c’est seulement la conscience, qui nous rend, nous les hommes, des Dieux-Créatures créées par le Dieu-Créateur, - la conscience du monde, de la vie, et surtout – du Bien, du Beau et du Vrai, la conscience d’être une bête d’action et un ange de création. | | | | |
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| proximité | | | Le Créateur a muni la Nature de miracles, que l’homme est totalement incapable de produire. Seul un artisticule niais peut viser l’imitation de la Nature. Il faut suivre l’appel inarticulé de son propre soi inconnu. | | | | |
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| proximité | | | La croyance ne peut être justifiée que par la reconnaissance des mystères ; ceux-ci peuvent être soit hérités des générations passées en tant que superstitions religieuses ou idéologiques, soit constatés par une intelligence personnelle et profonde. Dans le premier cas, la croyance se substitue, bêtement, à la réalité ; dans le second, elle complète, harmonieusement, la réalité par le rêve, celui d’un monde impossible, cet exploit inexplicable d’un Créateur génial et cachottier. | | | | |
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| proximité | | | Il est certain que la première bestiole monocellulaire contenait déjà l’algorithme qui menait au miracle de nos cinq sens physiologiques, d’épines des roses ou du hérisson, de coloration des fleurs et des papillons. Aucune théorie évolutionniste n’apporte la moindre explication de tous ces miracles. Aucun modèle statistico-biologique ne peut étaler l’évolution réelle sur l’échelle de ces quelques misérables milliards d’années. Et je ne parle même pas de nos trois facultés divines – le Bien, le Beau, le Vrai, vrillées dans notre conscience d’une façon fascinante et inexplicable. | | | | |
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| proximité | | | Être déiste : vénérer l’œuvre, belle, merveilleuse et mystérieuse, et tout ignorer de son Créateur, artiste inconnu. | | | | |
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| proximité | | | En tout point de notre planète, sans même parler des êtres vivants, on trouve des preuves d’une provenance ou d’un dessein divins, mais on ne trouve aucun indice du Cachottier, auteur de ces merveilles. « Nulle part, tu ne vois le Créateur, mais tu vois partout des créations divines » - F.Schlegel - « Gott erblicken wir nicht, aber überall erblicken wir Göttliches ». | | | | |
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| proximité | | | Tout ce qui est à la portée de tes sens ou de ton esprit finit par revêtir le grade de paisible évidence ; seul le lointain dans ton regard – sur Dieu, l’amour, le mystère – préserve tes extases indéfendables. Et Socrate a la vue terre-à-terre : « Le vent renforce la flamme, et la proximité - l’attraction ». | | | | |
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| proximité | | | La gravitation, dans le réel, est aussi mystérieuse, et donc divine, que la beauté, dans le rêve. La pesanteur et la grâce sont l’œuvre d’un même Créateur tout-puissant et omni-absent. | | | | |
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| proximité | | | Tant de définitions farfelues de ces termes ‘métaphysiques’ – Grâce et Créateur. Je dirais que la grâce est toute sortie inexpliquée de l’inertie des Lois, et le Créateur est l’auteur anonyme de nos trois hypostases : le Bien mystérieux, le Beau inutile, le Vrai universel. Mais les attribuer à Dieu : « L'âme, le cœur et l'esprit, c'est la trinité qui est dans l'unité de l'homme comme dans l'unité de Dieu » - Hugo – est un anthropomorphisme gratuit. | | | | |
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| proximité | | | Les vrais croyants ne s’agglutinent pas et restent solitaires dans leurs vénérations et admirations devant l’œuvre du Créateur, inconnu et inconnaissable, génial dans le Vrai, sensible au Beau, mystérieux dans le Bien. Mais ces croyants sont entourés par deux clans de superstitieux : ceux qui pensent que Celui-la descendait, un jour, sur l’Olympe, Jérusalem ou l’Himalaya, et ceux qui réduisent les miracles de l’Univers aux collisions de particules élémentaires. | | | | |
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| proximité | | | Le Créateur a muni notre conscience de ses trois facettes proprement divines – l’esprit, pour croître dans le vrai, l’âme, pour créer dans le beau, le cœur, pour croire dans le bon. Le vrai nous approfondit, le beau nous élève, le bon … - le bon, après le désenchantement fatal de sa traduction en actes, cherche, fébrilement, à remplir le vide ainsi créé – c’est ainsi que naît le sacré - religieux, tribal ou mystérieux. | | | | |
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| proximité | | | Ni le doute ni les certitudes n’apportent quoi que ce soit à l’appréhension du divin. Seuls les yeux éberlués, enivrés, face aux innombrables miracles de la Création, alimentent le sobre esprit, qui s’avoue impuissant, pour remonter aux origines du monde. Et c’est l’âme enthousiaste qui prend la relève, pour s’étonner, vénérer, admirer le Dessein incompréhensible. | | | | |
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| proximité | | | Le dieu de Spinoza (que celui-ci, imperturbable, ne vénère même pas) est aussi loufoque que celui qui serait descendu, un jour, sur Terre, pour être entouré, ensuite, d’une vénération absurde et sincère. Le Dieu est dans le miracle réel de l’Univers et non pas dans la pseudo-logique ou dans la foi fanatique, toutes les deux imaginaires. | | | | |
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| proximité | | | Dans la matière et dans l’esprit, tant de miracles réels, époustouflants et impossibles, dus à l’arbitraire divin ou à la liberté du vivant ; mais aux yeux tribaux, sans regard scrutateur ou créateur, il faut des miracles inventés, mensongers et primitifs. Au lieu d’une vénération de l’incompréhensible infini, ils se livrent à une adulation du transparent fini. La stupéfaction calculée d’Einstein ou la gratuité de la foi aveugle de Mauriac. | | | | |
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| proximité | | | Le Créateur voulut que le monde des choses fût aussi merveilleux que le monde des idées. Par conséquence, il y a autant de chemins intéressants des choses aux idées (l’intellection) que des idées aux choses (la médiologie de R.Debray). | | | | |
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| proximité | | | Nos sens esthétique et éthique portent, sans doute, quelques microscopiques traces d’une évolution naturelle, mais la beauté et l’harmonie fabuleuses de la matière, inerte et vivante, et la sensibilité inexplicable des esprits témoignent d’un prodigieux Dessein divin. Plus qu’un ingénieur, le Créateur fut un poète ! « Ce que nous appelons nature est un poème énigmatique, au sein d’une merveilleuse écriture »*** - Schelling - « Was wir Natur nennen, ist ein Gedicht, das in geheimer wunderbarer Schrift verschlossen liegt ». | | | | |
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| proximité | | | L’esprit divin introduit la perfection en pénétrant les univers minéral (les pierres précieuses), végétal (la rose), animal (le papillon). L’esprit mathématique humain (re)découvre cette grâce en formalisant l’universel ; l’esprit musical humain la (re)crée en se focalisant dans le particulier. Ces talents, conscients dans le premier cas et inconscients – dans le second, s’appellent génies. | | | | |
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| proximité | | | La caresse n’est pas une approche physique, mais un moyen de jouir d’un lointain mystique, érotique ou poétique. | | | | |
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| proximité | | | Comprendre le monde (et mon soi qui en fait partie) est une tâche scientifique, rationnelle, l’intelligence des représentations ; comprendre que le monde et mon soi sont des merveilles inconcevables est un élan irrationnel de la Foi en Créateur-magicien. Aujourd’hui, les philosophes ignares (car toujours hors toute science) s’occupent de la première activité, sans posséder l’intelligence requise (le bavardage sur les connaissances et la vérité leur suffit). Les têtes sensibles aux mystères de l’Univers s’inclinent, humblement, devant ce Dieu inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Entre la nécessité, dans le monde matériel, et la liberté, dans le monde du vivant, - aucun objectif commun. Le plus grand miracle de la Création est que la demeure des esprits est matérielle. Le démiurge de la matière et l’Auteur de l’esprit ne se connurent jamais ; le gnosticisme part du nombre, et le vitalisme – du Verbe, de l’Amour, de la Caresse, ces supports de la liberté. | | | | |
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| proximité | | | La vraie introspection n’est ni verbale, ni idéelle, ni imaginative, mais mystique et n’envisage que ton soi inconnu. C’est la seule voie au bout de laquelle tu te rends compte de la présence émouvante du Créateur. « Lorsque je m’éveille à moi-même, je sens se déployer en moi la vie la plus splendide, et que je me sens un avec la divinité »*** - Plotin. | | | | |
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| proximité | | | Tu ne sais jamais, dans les instants extatiques de ta communion avec le Créateur, s’Il t’est proche ou lointain. Quelque chose de semblable arrive aux amoureux : cette merveille que, dans leur folie décisive, la proximité extrême et l’extrême éloignement se fusionnent, l’illumination et les ténèbres se fraternisent. « Qui peut distinguer les ténèbres de la dernière proximité et du dernier éloignement entre deux êtres ! » - L.Salomé - « Wer ergründet das Dunkel der letzten Nähe und Ferne voreinander ! » - c’est l’illumination alliée qui t’aidera ! | | | | |
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| proximité | | | Qui fut le premier – l’œil ou la lumière, l’oreille ou le son, la dent ou l’aliment, la corde vocale ou l’onde acoustique, l’aile ou l’air, la branchie ou l’eau, le piquant ou l’agresseur ? M’est avis que « nous possédons par miracle ce qui est exigé par nécessité »**** - Valéry. | | | | |
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| proximité | | | Face aux merveilles de l’Univers, l’absence d’un Dieu lumineux se compense dans l’obscur orphelinat de ton soi inconnu ; celui-ci est héroïque et créateur (la hauteur du surhomme de Nietzsche) ou bien condamné à la souffrance et la honte (la profondeur de l’homme du souterrain de Dostoïevsky). | | | | |
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| proximité | | | Il faut être sourd devant les mélodies et aveugle devant l’harmonie de la Création, pour s’abaisser aux imprécations contre les injustices et les déséquilibres du monde social. | | | | |
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| proximité | | | L’un des plus beaux miracles de la Création : pour chacun de nos cinq sens il se trouvent des objets qu’on pourrait qualifier de sublimes ! Et si Dieu eut un faible pour le toucher, pour la Caresse ? | | | | |
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| proximité | | | Les lois morales n’existent pas ; n’existe que le Mystère du sens moral, mystère à la mesure du ciel, étoilé et vide – tous les deux annoncent et cachent le Créateur. « Visiblement, Dieu n’est pas, la loi morale - si » - Manine - « Моральный закон существует. Бога, видимо, нет ». | | | | |
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| proximité | | | Avec les progrès de la démocratie et de la protection sociale, l’homme libre n’eut plus besoin de Dieu et le proclama mort. Dieu-protecteur, Dieu-consolateur, Dieu-amour disparurent des horizons, sans provoquer la moindre secousse dans les âmes débarrassés de mystères. Mais, fuyant l’ennui des hommes-robots et se réfugiant au milieu des rêveurs, enthousiastes dans l’âme, Dieu-créateur est toujours en vie, Il ne fit que se coucher, dépité. | | | | |
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| proximité | | | L’œil et la lumière, le son et l’oreille, le miel et le goût, la rose et le nez, le doigt et la caresse – en tout point de la vie le mystère est omniprésent, sans aller jusqu’à la vertigineuse liberté. Je ne parviens pas à imaginer comment un homme intelligent puisse proclamer que la vie n’a point de mystères (Valéry). | | | | |
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| proximité | | | Dans les affaires des religions officielles, le dernier mot aurait dû appartenir au savant : historien, biologiste, physicien, et non pas aux enfants ou poètes. C'est le savant qui touche au rêve divin, mais c'est pour l'interpréter, dans un modèle scientifique, et c'est le poète qui s'occupe de l'activité divine, mais c'est pour la représenter, dans un modèle artistique. Le plus grand mystère est la rencontre de la Beauté et de la Bonté, dans le dess(e)in divin. | | | | |
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| proximité | | | L’objectivité est la prérogative de Dieu, celui qui créa l’Univers, dans lequel le Vrai s’incarne dans la matière et s’offre à l’esprit humain pour examen, tandis que le Bien et le Beau inondent le cœur et l’âme humains. Notre conscience vit dans deux mondes objectifs, universels : le premier - les problèmes et les solutions mathématiques ; le second - les beautés et les mystères de la nature. Aucune subjectivité ne peut se passer d’une référence à l’un de ces mondes objectifs ; le monde subjectif, ainsi créé, ne peut être qu’inerte, stérile, sans métaphore, sans vie. L’artiste abstrait est un tâcheron mécanique. La beauté du monde qui nous entoure ne sera jamais dépassée par la beauté dont notre création entourerait les échos de ce monde. | | | | |
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| proximité | | | Au-delà du réel – la rencontre miraculeuse entre le vrai et le beau dans la mathématique ou la superstition, se moquant du vrai et du beau, pour s’adonner au bien faussement salutaire. Au-delà du beau – la platitude du vrai et l’imposture dans le bien. Au-delà du bien – le haut culte du beau et la profondeur du vrai. | | | | |
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| proximité | | | Sous quel masque se présente la religion ? - le mensonge des hiérarques, la bêtise des grenouilles du bénitier, le mythe du poète. Le mérite de la laïcité française est d’être courtois avec le premier aspect, de se moquer du deuxième et de sacraliser le troisième, tandis que chez les autres, où le religieux se mélange d’avec le politique, les deux premiers dominent lamentablement. | | | | |
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| proximité | | | Qu'est-ce que le moi ? - le seul point de rencontre entre le plus proche et le plus lointain, le problème à égale distance entre l'évidence du mystère astral et la perplexité de sa solution corporelle. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance n'est qu'une mystérieuse contrainte, qui rend encore plus majestueuse la vraie quête, celle du bonheur d'un haut regard sur la vie. (Car « il est trop facile de mépriser la vie, dans le malheur » - Martial - « rebus in angustis facile est contemnere vitam ».) Le Bouddha, qui y vit l'origine de tout savoir, se disqualifie par cette myopie. « Par la souffrance l'esprit devient vivace et n'accède à l'absolu qu'à travers des contraintes »* - Kant - « Der Geist wird durch Leiden thätig, gelangt zum Absoluten nur durch Schranken ». | | | | |
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| souffrance | | | Espérance : accorder au miraculeux une place au milieu des terreurs causales, folle échappée hors du temps. Le désespoir est une pose bête : substituer des causes aux emballements. | | | | |
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| souffrance | | | Dans le dilemme du verre moitié-plein moitié-vide, l'optimisme ne consiste pas à se pencher du côté plein, mais à trouver des ressources, mystiques ou éthyliques, du côté vide, à faire un bon choix entre « la volupté du vide et le leurre du plein » - Adorno - « der Lust der Leere und der Lüge der Fülle ». | | | | |
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| souffrance | | | Après m'être attardé aux mystères dionysiaques (la danse à la Nietzsche) et aux mystères orphiques (le chant à la Rilke), je me suis arrêté aux mystères d'Éleusis, où règne le rythme sans rites. Le passé, le présent, le futur tournés vers le deuil : Dionysos pleurant sa mère, Orphée - son épouse, Déméter - sa fille. | | | | |
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| souffrance | | | Les sages sont beaucoup plus exposés à la souffrance que les sots ; les premiers vivent au milieu des problèmes, qu'ils inventent, et les seconds - des solutions, que les autres leur procurent. « La douleur est toujours question et le plaisir - réponse »*** - Valéry. | | | | |
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| souffrance | | | Entre l'être et le devenir, ces deux mystères de la création divine ou humaine, s'incruste l'existence. Entre le vertige admiratif et l'extase inventive s'installe l'angoisse existentielle. Les pédants, ruminant leurs classifications mécaniques, ne sont pas touchés par ces soubresauts ; jaloux des poètes, ils se prennent pour des savants imperturbables : « Les ignares se représentent la matière d'une manière si subtile, si raffinée, qu'ils en attrapent le vertige » - Kant - « Unwissende denken sich die Materie so fein, so überfein, daß sie selbst darüber schwindlig werden ». | | | | |
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| souffrance | | | Si ce n'étaient pas des contraintes mystérieuses, l'harmonie mystérieuse nous rendrait fous de joie. Les messages en clair, qu'on croit envoyés par bon Dieu, parlent d'une folie heureuse. Mais en temps de doute, le chiffre des contraintes est appliqué aux textes du malheur. L'inévidence des contraintes nous pousse à créer, l'évidence du bonheur ne permet que de procréer. | | | | |
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| souffrance | | | Pourquoi, derrière une souffrance, pressent-on venir un songe ou un amour ? - mystère. L'un de ces cas si rares, où l'apparition des ombres devance la lumière et en est une promesse. La souffrance dresse un écran opaque, sur lequel l'inconnu projette la lumière. | | | | |
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| souffrance | | | Ton échec flagrant ne provient ni d'une souffrance ni d'une malchance ni d'une maladresse - « La mort, le hasard, la culpabilité me révèlent mon échec » - Jaspers - « Tod, Zufall, Schuld demonstrieren dem Menschen sein Scheitern » - mais de la vie, de ses lois, de ses mystères, de ta honte obscure. | | | | |
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| souffrance | | | L'angoisse est peut-être la sensation la plus énigmatique, inexplicable : aucune référence à la mort, à la douleur, à la menace, à la honte ne l'éclaire. Elle est vrillée à la vie et en reproduit le vertige. Surtout avec tout appel de la hauteur : « L'angoisse devant l'accès à la hauteur de la vie fait partie de la vie » - Kafka - « Unsere Angst vor dem Aufsteigen in ein höheres Leben ist die seine ». | | | | |
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| souffrance | | | Les repus, confondant l'âme d'avec le ventre, disent que le cœur et l'âme de la vie, c'est la souffrance. Mais tout fond de la vie, pour un artiste, est le bonheur, et c'est seulement sur l'épiderme - sur les mots opaques - qu'il dépose sa charge de souffrance, qui est l'impossibilité d'être translucide et la certitude, qu'on prend sa vivisection esthétique pour une dissection mystique. | | | | |
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| souffrance | | | Le malheur est ce qui se constate et s'explique, la souffrance est un mystère, au même titre que le bien – des sources douteuses, des raisons obscures, des finalités désastreuses. L'art est un métier impitoyable, puisque du malheur animal il nous élève à la souffrance divine. Les charlatans sont beaucoup plus utiles à la santé publique : « Le comble de ce qui est accessible à l'homme, c'est de ramener sa souffrance hystérique au malheur ordinaire » - Freud - « Das Beste, was man erreichen könne, sei - das hysterische Elend auf das allgemeine Unglück zurückzuschrauben ». | | | | |
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| souffrance | | | Aujourd'hui, même dans les antichambres des cimetières règne la mécanique ; le douloureux, de compagnon naturel du bon et du beau, devint complice du hasard, gênant des carrières, mais imperméable aux mystères. « La souffrance est le lieu, où la vie devient vivante » - M.Henry. | | | | |
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| souffrance | | | Le mystère de notre origine (la terre cosmique ? l'air poétique ? l'eau biologique ?) apporte une certaine consolation à nos souffrances, mais notre avenir n'en a aucune : il n'est qu'une solution finale, avec le feu froid de nos cendres. Jadis, le souci du bon ou du beau nous arrachait aussi à la réalité trop transparente ; aujourd'hui, il ne nous reste plus que la souffrance, pour nous rappeler le mystère de la nature, dont nous faisons partie ; ce mystère est celui des naissances et des agonies, face à l'enchaînement mécanique de problèmes ou de solutions trop clairs. | | | | |
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| souffrance | | | Pour un créateur, quelle jouissance que de sentir la source mystérieuse de ses meilleures trouvailles – en soi-même, ou, mieux encore, - dans son soi inconnu ! Cette conscience me visite entre la nuit de mon étoile et le jour de mon action, aux frontières entre l'élan et la honte. De nuit ou de jour – on souffre : « Quelle cuisante douleur que de porter soi-même nuit et jour, comme son propre témoin » - Juvénal - « Poena vehemens, nocte dieque suum gestare in pectore testem ». | | | | |
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| souffrance | | | La science s'occupe de ce qui admet des solutions ; c'est autour de la langue et de la souffrance que se concentrent des problèmes, où toute solution reste illusoire et provisoire ; et ce sont ces deux domaines qui se livrent à la bonne philosophie, délivrant des métaphores et des consolations. Ce n'est pas le vrai que la philosophie y trouve, mais le bon et le beau. Ceux qui ne le comprennent pas diront avec Galilée : « Je préfère trouver le vrai d'une petite chose, plutôt que disserter des grands systèmes sans fondement » - « Preferisco trovare il vero di una cosa minima che dissertare dei massimi sistemi senza fondamenti » - les grandes choses valent par leurs cimes, les petites se contentent des racines. | | | | |
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| souffrance | | | Dans la vie banale, le corps souffre, l'esprit calcule, l'âme dort. Dans la vie haute, l'âme s'adonne à l'émerveillement, l'esprit – à la souffrance, le corps - à la caresse. | | | | |
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| souffrance | | | L'âme se nourrit du mystère de la souffrance et de la noblesse du plaisir. Et l'extinction de la voix de l'âme, dans le discours moderne, est due à la mesquinerie du souci du jour. « Ce qui abat irrémédiablement l'âme, c'est la médiocrité de la douleur et de la joie » - R.Rolland. | | | | |
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| souffrance | | | Deux usages de nos déconfitures : leur effet en tant que la solution finale, le néant, ou bien leur cause en tant que l'être mystérieux. | | | | |
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| souffrance | | | Encore un axe, méritant une même intensité du regard, - étonnement - désespoir (l'espérance, elle, a un autre contraire - le cynisme, et c'en est un autre axe, moins philosophique et plus fiduciaire). Plus profondément on se désespère, plus hautement on s'étonne. « Tant que l'homme s'étonne, il ne s'approche pas du mystère de l'être. On n'atteint les limites de l'existant que par le désespoir » - Chestov - « Пока человек удивляется – он еще не коснулся тайны бытия. Только отчаяние подводит его к пределам сущего » - et l'être et l'existant pataugeant dans la platitude, on doit accorder à l'étonnement et au désespoir le droit de garder leur profondeur et leur hauteur, ces limites qui hébergent les mystères. | | | | |
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| souffrance | | | Le sage se reconnaît par l'importance qu'il accorde aux utopies, aux rêves, aux mystères. Et donc, en cherchant l’absence de douleur, cette chimère inaccessible, il a de bonnes chances d'accéder au plaisir encore plus chimérique, plus près du rêve. Mais plus que de bonnes bottes, il aura besoin des ailes. | | | | |
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| souffrance | | | Mieux on connaît la vie, mieux on en perçoit la merveille. D'où sa bénie ignorance, dans laquelle demeurent aussi bien les sots que les sages, puisque, sinon, l'idée de la mort aurait été autrement plus atroce. « Tant que l'on ne sait pas ce qu'est la vie, comment peut-on savoir ce qu'est la mort ? » - Confucius. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance glorieuse - ni expiatoire ni rédemptrice - est une des notions le plus inaccessibles aux cartésiens (Hésiode voyait advenir le futur mal absolu, lorsque : « de tristes souffrances resteront seules aux mortels »). Même le bonheur, qui comme tout appel de l'infini incertain nous serre le cœur, en est mystérieusement entaché (quoiqu'en pense Borgès : « La seule chose sans mystère est le bonheur » - « La única cosa sin misterio es la felicidad »). Le malheur, lui, connaît ses heure et lieu. Ne pas goûter à la souffrance d'un bonheur réel, édulcorer un malheur, la plupart du temps imaginaire - la même pusillanimité du calculateur sans goût pour la larme. | | | | |
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| souffrance | | | La vraie tragédie n'est ni dans l'éthique (la compassion du moralisateur Aristote), ni dans l'esthétique (le pathos de l'artiste Nietzsche), mais dans le mystique (la passion de notre soi inconnu, inspirateur et créateur d'espérances impossibles). | | | | |
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| souffrance | | | Deux immenses sottises vont de pair ; ne pas vénérer le souffle miraculeux de la vie qui t'habite et ne pas redouter l'instant, où ce miracle cessera dans ton corps inanimé. C'est pourquoi les épicuriens sont parmi les plus démunis et d'esprit et d'âme. « Sot est celui qui dit craindre la mort parce qu'il souffre de ce qu'elle doit arriver » - Épicure. | | | | |
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| souffrance | | | La vie et le bonheur sont pleins de mystères, dont sont dépourvus la mort et le malheur. Et la souffrance, ce mystère de haute nostalgie, va mieux à l'idée de la vie qu'à celle de la mort, qui n'est qu'une plate terreur. Par inadvertance, les poètes introduisent le misérable malheur là où devrait ne retentir que la voix de la noble souffrance. | | | | |
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| souffrance | | | Le passé offre des solutions, l'avenir prépare des problèmes, seul le présent tient le langage des mystères. Et l'espérance peut porter les trois couleurs correspondantes : ne pas pleurer les disparitions, mais remercier le ciel d'avoir connu le disparu ; prier le temps de ne pas paralyser nos meilleurs élans ; s'émerveiller du spectacle du monde, qui se déroule dans notre regard. Seul le présent laisse ressentir l'écoulement mystérieux du temps ; temps et éternité sont des synonymes : « L'éternité, ni elle ne sera, ni elle ne fut ; elle est » - Hegel - « Die Ewigkeit wird nicht sein, noch war sie ; sondern sie ist » - et Parménide dit la même chose du temps. | | | | |
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| souffrance | | | Je prends toutes les manifestations de mon âme – la souffrance, la beauté, l'amour, le mystère, le rêve – et j'arrive à cette merveilleuse et terrible certitude – impossible de les séparer de mon corps ! La perspective de l'extinction de mon âme, après l'appui sur l'interrupteur de ma rate, - et je ne connaîtrai d'autre immortalité que celle d'un instant d'abandon, d'yeux fermés et de désirs ouverts. | | | | |
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| souffrance | | | Le mystère – que je dispose de cordes ou de fibres, qui me font entendre la musique de la Création ; les problèmes – la découverte de nœuds ; la solution – le dénouement. En matière d'harmonies philosophiques, si je suis cette chronologie, je vivrai le finale – le silence ou le bruit plat. La morale : connaissant le finale de toute espérance virtuelle et de toute agonie réelle, leur refuser tout dénouement intellectuel. | | | | |
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| souffrance | | | Le rêve est hors du temps ; c’est pourquoi il est hors la réalité et près du mystère. Mais l’irruption du temps affaiblit le rêve, et son redressement s’appelle espérance. « J’appelle miracle tout ce qui est au-dessus de l’espérance »** - St-Augustin - « Miraculum voca quidquid supra spem apparet ». | | | | |
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| souffrance | | | Les sots et les philosophes protestent : je souffre et j'exulte, tandis que le scientifique exclut de sa vision toute sensibilité et ne sait pas ce qu'il fait. Tout savoir enrichit les vocabulaires et les syntaxes, même ceux des braiments, mais le savoir scientifique apprend mieux que les autres à maîtriser la plus belle des intonations, l'intonation ironique. Ah, si, en plus, le savant s'intéressait, comme jadis, à la tonalité mystique, pour produire de la musique tragique de la vie ! « Nous ne pouvons imaginer aujourd'hui, qu'un même homme soit un savant et un mystique »* - S.Weil. | | | | |
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| souffrance | | | Ils cherchent à être Œdipe ou Sphinx ; je leur préfère les sirènes - être enchanteur invisible au milieu du réel désenchanteur. | | | | |
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| souffrance | | | Parmi nos misères, comme parmi nos béatitudes, se trouvent des bizarreries inexplicables, échappant à toute causalité, échouant à exhiber leurs véritables sources. Ainsi l'angoisse, comme l'amour, opposés à la peur ou à l'amitié, nous surprennent, sans être précédés par aucun signe lisible ou intelligible. Certains appellent cette absence de cause – le néant : « L'objet de l'angoisse se présente comme un néant » - Heidegger - « Das Nichts stellt sich als das Wovor der Angst heraus ». | | | | |
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| souffrance | | | Toute philosophie qui prend pour cible l'ignorance, l'injustice, le désordre, le mensonge, la violence, et les trouve insupportables, ne peut être que bête. La philosophie doit ne viser que l'un des beaux mystères : la souffrance à soulager ou la métaphore à comprendre. | | | | |
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| souffrance | | | La terreur, inévitablement, s'invite à toute fête de la beauté, puisque tout créateur a sous les yeux le beau miracle de l'engendrement et la banalité horrible de la mort. | | | | |
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| souffrance | | | Pour Tolstoï et Wittgenstein, la connaissance de soi se réduit à l'humilité. Une attitude qui serait justifiée par la souffrance d'autrui ou de soi-même. L'enthousiasme et la honte y seraient mieux à cette place, puisque cette connaissance devrait aboutir à la reconnaissance de deux mystères : du soi inconnu, inspirateur de nos meilleures images, et du bien inné, intraduisible en gestes. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation rationnelle ne peut être que bêtise, cécité ou lâcheté. La raison cohérente aboutit inévitablement au désespoir et à l'hystérie, face à l'horreur de notre anéantissement. La bonne consolation agit contre la raison, mais s'en sert comme d'un outil : c'est la raison qui nous rend fidèles au Bien mystérieux et intraduisible, et c'est encore la raison qui nous fait sacrifier l'éthique transparente à l'obscure esthétique, - deux sources de consolations. | | | | |
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| souffrance | | | Le courage et le combat sont bienvenus pour affronter des problèmes désespérants ; pour se mesurer aux mystères, menant à l'espérance, la consolation est préférable. | | | | |
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| souffrance | | | La jeunesse – un désespoir, net et plat, et une foi en progrès (sur un axe de valeurs, nouvelles avancées des bonnes extrémités, face aux mauvaises) ; la maturité – une espérance, vague et noble, et une maîtrise de l'éternel retour du même (l'art, devenant vie, voue la même intensité aux axes entiers). La vaste éthique cédant le pas à l'esthétique profonde et à la haute mystique. | | | | |
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| souffrance | | | Un créateur, fatalement, devient mélancolique à cause de ses propres ombres ; le consoler, c’est de lui apporter de la lumière. Si, en plus, tu es poète, tu chercheras, dans le bruit ou l’indifférence de la vie, à en extraire des mélodies et des mystères. Et d’ailleurs, ce sont deux seules tâches d’une bonne philosophie et même de la poésie : « Nous sommes nés pour la lumière, pour la musique et la prière » - Pouchkine - « Мы рождены для вдохновенья, для звуков сладких и молитв ». | | | | |
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| souffrance | | | Le bien et la jouissance ne sont nullement apophatiques et ne doivent rien à l'apprentissage du Mal ou de la souffrance. Et voluptas dolendi est une fiction. La joie, comme le bien, tapissent notre fond, ce soi inconnu, sans rapports directs avec la douleur ou l'acte, cette source mystérieuse, qu'aucun problème de la souffrance et qu'aucune solution de l'action (et c'est l'action qui est le Mal) ne peuvent ni atteindre ni éclairer. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation, qu’apporte une bonne philosophie s’adresse à ce qui est déjà enterré, elle serait donc vécue par celui qui croit en miracles, - comme une résurrection. « Le devenir d’un être doit être expliqué comme une vie, une mort, une résurrection » - G.Bachelard – cette gageure réussie, la vie même serait ressentie comme un miracle. | | | | |
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| souffrance | | | Pour l’esprit, toute espérance ne peut être qu’absurde ; pourtant, faute des âmes, c’est de l’esprit que les hommes d’aujourd’hui attendent du soulagement ou de la consolation, ce qui, fatalement, sentira calculs fallacieux. Seule l’âme crée des mystères consolants, comme l’esprit fabrique des problèmes désespérants. | | | | |
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| souffrance | | | Tout bon philosophe se trouve une bonne source de la consolation humaine : Voltaire – dans l’ironie, Nietzsche – dans la musique, Heidegger – dans la poésie, Valéry – dans le mystère de la création. Rien de plus bête que le pessimisme sceptique. Ce qui est admirable, c’est que la consolation philosophique ne devienne convaincante que grâce à la qualité du langage, de cette seconde facette de toute bonne philosophie. Avec ces deux auréoles, la tragédie humaine gagne en hauteur et en couleurs, sans perdre de son intensité. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation, dont je parle, n’est pas un refuge, offrant toit et chaleur, mais des ruines, hantées par des fantômes, instantanés, ardents et fraternels. Gémissement, tourné en chant du cygne. | | | | |
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| souffrance | | | L’homme sensible et imaginatif trouve toujours une haute raison, mystérieuse ou obscure, pour se consoler ; seuls les repus médiocres geignent au sujet de leur désespoir insondable et incurable. « Il est honteux d’être malheureux sans retour ! »** - Chestov - « Быть непоправимо несчастным — постыдно ! ». | | | | |
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| souffrance | | | Derrière l’espérance, telle que je la conçois, il n’y a ni paradis, ni redressement de tête, ni réparation des torts, ni aplatissement des routes – il n’y a qu’un regard, attendri, désespéré, éternel - sur le Bien irréalisable et sur la Beauté incompréhensible – regard qui va s’éteindre, mais dont les ombres de ma création veulent prolonger la bouleversante lumière du Créateur, qui m’avait accompagné dans cette vie terrible mais merveilleuse. Le Non n’exprime que ma rancune terrestre, le Oui témoigne de ma vénération céleste. | | | | |
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| souffrance | | | Mon vrai désespoir n’est pas la malveillance du sort ou la faiblesse de mes moyens, provoquant ma chute brutale, mais la lente et irrémédiable descente de ce, qui fut, dans la jeunesse de mon rêve, grand, pur, mystérieux et noble, - vers la banalité, l’extinction, l’insignifiance, la grisaille. | | | | |
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| souffrance | | | Mes espérances ne s’accrochent qu’aux spectres, mais mes hontes ont des supports bien réels – d’où l’intérêt pragmatique, voire cynique, de ne pas trop m’attarder dans le réel. | | | | |
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| souffrance | | | Tous mes contacts avec la réalité sociale se terminaient par le dégoût, l’humiliation, la honte. Pourtant, dès que le rouge au front s’atténuait, le bleu du rêve me rendait heureux. J’ai fini par détacher mes souvenirs de ce qui n’était que vrai, pour ne garder que ce qui n’était qu’imaginaire. Ce don d’ubiquité sauva mon acquiescement au merveilleux. | | | | |
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| souffrance | | | Sous consolation, j’entends l’accord harmonieux entre le mystère lointain du Bien et du Beau, face au problème du Vrai proche et écrasant. Mais il est possible, qu’une autre puisse consister à apprendre à vivre du rire ignorant les pleurs. « L’art sera le rire de l’intelligence, comme il fut chez Platon, Mozart, Stendhal » - G.Steiner - « Art will be the laughter of intelligence, as it is in Plato, in Mozart, in Stendhal » - mais laissons tomber l’intelligence… | | | | |
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| souffrance | | | La biologie fait voir et admirer le miracle de la vie, mais aucune science ne nous console de l’horreur impensable de la mort. Seule la philosophie peut nous détacher de la vue du futur, nous enivrer de la merveille du présent, nous consoler par la revisitation exaltante d’un passé réinventé. | | | | |
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| souffrance | | | La vraie consolation n’est ni morale ni rationnelle, mais mystique : une belle foi se transformant en une idolâtrie résignée, aux rituels ne demandant ni murs ni autels, dans des ruines, ouvertes aux étoiles, éteintes pour les yeux, mais renaissantes pour la mémoire du regard. | | | | |
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| souffrance | | | Pour ne pas craindre la mort, il faut mépriser la vie ; mais la vie est un miracle admirable ! Seuls les indifférents à la beauté et aux mystères peuvent garder la tête froide face à l’horreur ardente du néant. | | | | |
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| souffrance | | | La foi en rêve et la patience en vie – deux conditions d’une consolation, appuyé sur un mystère, inexistant et beau, et sur un réel, horrible et flagrant. La musique, souvent, répond à ces exigences. « De la patience et de la foi – et l’inspiration se donnera à celui qui aura surmonté son chagrin » - Tchaïkovsky - « Нужно терпеть и верить, и вдохновение явится тому, кто сумел победить своё нерасположение ». | | | | |
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| souffrance | | | Nietzsche définit bien la tragédie : « Les regards de ma jeunesse et mes mystères les plus chers, c’est vous qui les massacrèrent »** - « Mordetet ihr doch meiner Jugend Gesichte und liebste Wunder », mais se trompe d’assassin, qui n’est ni Wagner ni Schopenhauer, mais le poids du réel. | | | | |
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| souffrance | | | En quête de consolation, tu devrais, au lieu de chercher un rétablissement d’un rêve agonisant, te rappeler, simplement, que la vie est un miracle, rétablir l’entente entre les yeux ouverts et les yeux clos. | | | | |
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| souffrance | | | L’incapacité de percevoir le mystère miraculeux du monde est une cécité intellectuelle (dans le pire des cas - un matérialisme primitif), qui, inéluctablement, conduit au désespoir, tandis que l’admiration, ou même la vénération de ce mystère est la source de la seule espérance, espérance mystique. Ceux qui espèrent vivent du commencement de tout ce qui est haut ; les aveugles pleurent les finalités, incompréhensibles, plates ou absurdes. « Notre âme porte en elle des embryons du désespoir dans l’incroyance, dans l’absurdité des fins et des aboutissements » - Kandinsky - « Unsere Seele birgt in sich Keime der Verzweiflung des Nichtglaubens, des Ziel- und Zwecklosen ». | | | | |
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| souffrance | | | L’origine de notre tragédie, cet affaiblissement de l’appel de nos rêves, aurait dû susciter une douce tristesse et non pas, comme c’est le cas, une violente angoisse – énigme… Pour Nietzsche, vivre une tragédie, c’était « souffrir du manque d’enchantements et de l’oppressante inquiétude » - « an der Entbehrung des Rausches und an einer drückenden Unruhe leiden », et la consolation serait la résurrection d’un enchantement évanoui. | | | | |
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| souffrance | | | La vraie tragédie n’est pas dans les tracas extérieurs mais dans la souffrance intérieure – des tourments de Dieu (mystère de nos commencements), des tourments d’artiste (problèmes d’enthousiasme et de style), des tourments d’humanité (solutions de fraternité), des tourments d’homme (solutions de solitude). | | | | |
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| introduction vérité | | | VÉRITÉ : Aucune bannière ne rameuta autant de zélateurs dévoués que celle de la vérité. Et aucune meute ne fut aussi dense en imbéciles. Impuissants en beauté, impénétrables au mystère, incapables de bonté, ils se rabattent tous sur la vérité, vaste cloaque, où des vérités éternelles sont broyées en compagnie des vérités de ce jour. De timides ou de fiers mensonges, qui constituaient, jadis, l'essence de la poésie et du rêve, sont traqués par des nettoyeurs de la cité. Les camps de rééducation recrachent des procès-verbaux de réussites. | | | | |
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| chœur vérité | | | ART : L'art est plus entaché de gratuites prétentions à la vérité que l'artisanat. Le vrai est mieux à sa place parmi les moyens que parmi les buts. Le vrai inexplicable du premier pas s'appelle mystère. Le vrai des buts s'appelle fanatisme ou algorithme. La foi précède l'art et la machine l'achève. La mauvaise conscience l'alimente, la bonne - l'abandonne. | | | | |
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| chœur vérité | | | ACTION : Tout mode d'emploi est une vérité agissante. Je les préfère gisantes ou grisantes. Cependant, seule l'action rend la vérité vraiment miraculeuse, car, universelle, découverte au milieu des abstractions, sur une page, elle trouve un étrange écho existentiel, au milieu des choses, auxquelles elle n'avait jamais songé. | | | | |
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| chœur vérité | | | HOMMES : La véritable merveille des vérités des hommes est qu'elles se retrouvent dans la nature, sans que l'on comprenne pourquoi. Mais ce qui est beau sur papier est rarement envoûtant en réalité. Le sang et le verbe s'évitent ; dans des échanges humains, seules s'épanouissent les formules lucratives et réductibles. | | | | |
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| vérité | | | Sans appliquer à une belle vérité le cycle ironique, allant d'un mystère à l'autre, on la condamne au cycle historique : divine, naturelle, utile, oubliée. | | | | |
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| vérité | | | Vivre et raisonner sans prémisses - mais c'est le plus précieux de nous-mêmes ! Valéry a tort de voir dans les conditions de la pensée le seul moteur d'une écriture noble - les contraintes sont plus près du mystère que les présuppositions. Chasser le fiduciaire de notre vie, c'est tout étiqueter, même ce qui est sans prix : « La vie est un mystère qu'il faut vivre, et non un problème à résoudre »** - Gandhi. | | | | |
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| vérité | | | Ce n'est pas le vrai qui est divin, - le vrai est trivial et sans mystère - c'est la volonté incompréhensible du réel de se plier au vrai qui est vraiment divine. Sans le mystérieux, le vrai se fossilise : « Pour préserver les humbles vérités de l'homme, le mystère est indispensable »** - Tarkovsky - « Для сохранения простых человеческих истин нужны тайны ». | | | | |
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| vérité | | | Soit on réduit la philosophie à la logique en en attendant des solutions-vérités, soit au savoir, prometteur de problèmes-langages, soit, enfin, à la poésie, où l'on se contente de mystères-styles. Sens pratique, sens intellectuel, sens poétique : « Le poète est un homme, qui a gardé le sens du mystère »* - J.Green. | | | | |
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| vérité | | | La philosophie peut prétendre aux facettes esthétique, éthique, mystique, mais nullement - à la véridique. Mieux, la connaissance philosophique n'existe pas, bien que la philosophie de la connaissance soit vaste et féconde. La vérité naît entre le langage et le modèle, tandis que la philosophie est dédiée à la relation entre le modèle et la réalité. | | | | |
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| vérité | | | Tout mystère peut être dévoilé, sans peine, en vérités transparentes, pour devenir un mystère en pleine lumière (Barrès). Mais « le voilement de la vérité dans un mystère » - Virgile - « obscuris vera involvens » est un exercice autrement plus délicat, exigeant des ombres de qualité, que ne maîtrisent ni photophobes ni kénophobes. | | | | |
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| vérité | | | L'amour, le sacré, la mort : toute lumière, toute vérité n'y est d'aucun secours ; nous n'y valons que par la qualité du mystère qui les enveloppe ; pourtant, c'est touchés par eux que nous vivons les instants les plus intenses de la vie ; abandonnés par eux, livrés à la seule raison, nous pourront psalmodier : « Si quelqu'un veut chercher la vérité, il ne doit songer qu'à accroître la lumière de sa raison » - Descartes. | | | | |
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| vérité | | | Le camp de l'acquiescement universel est désespérément vide. Dans l'éternité et dans les espaces infinis il y a assez de mystères, pour ne pas les profaner par l'intérêt, porté aux problèmes de son temps. Contredire est mécanique, la vérité des contemporains est mécanique, la négation du mécanique est mécanique ; ne seraient organiques que le mépris ou l'enthousiasme. | | | | |
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| vérité | | | L'innéité est faite du chaud chaos du bien et du beau, que scrute, recueilli, un esprit inarticulé. C'est le vrai, toujours articulé, qui marque l'extériorité sans aucune attribution thermique. Dire : « la vérité est intériorité » (Kierkegaard), c'est s'avouer incompétent en mystères. | | | | |
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| vérité | | | Ils « traquent la vérité désintéressée, pour se munir de garantie contre la vacuité » - G.Steiner - « hunt after disinterested truth … to be equipped with some safeguard against emptiness », tandis que c'est seulement son intérêt bien pratique qui justifie la quête de la vérité, et que l'homme, mystique ou musical, a besoin de ce vide sacré, pour qu'y résonnent les chants des dieux, sans interférences avec le bruit du monde. | | | | |
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| vérité | | | Au sein de quelles structures s'intéresse-t-on aux contradictions ? Celui qui les déplore dans le langage même est creux ou bête ; leur réduction à la représentation est lucide mais mécanique ; c'est au milieu de nos états d'âme, enfin, que se trouvent des contradictions mystérieuses et organiques. Bavardage, cognitique, tragédie. | | | | |
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| vérité | | | La philosophie devrait apprendre à l'homme de rester désarmé face au mystère du monde, pour s'en étonner, mieux et plus. Toutes les vérités intéressantes y sont du fait des scientifiques ; aucune contribution des philosophes n'y est à noter ; aucune application notable des méthodes de recherche de la vérité, de Descartes, Kant ou Heidegger, censées nous armer, ne fut jamais signalée. Héraclite, Sénèque, St-Augustin leur restent supérieurs, puisque, n'étant pas intellectuels, ils cherchent surtout à nous séduire. « Le propos de l’intellectuel n’est pas de séduire, mais d’armer » - R.Debray – ces armuriers ne sont bons, aujourd'hui, que pour les combats de robots. | | | | |
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| vérité | | | Si je ne m'intéresse qu'à la vérité, c'est à dire – aux solutions, je ne ferai que de la science. Mais si mon intérêt va jusqu'aux problèmes, c'est à dire au langage, ou, mieux, si je suis chatouillé par le goût des mystères, c'est à dire par la beauté symbolique, je tenterai de me vouer à la poésie ou à la philosophie. Les solutions sont possibles grâce aux systèmes, mais Wittgenstein : « Les systèmes sont exactement ce, sur quoi on ne peut pas parler » - « Die Systeme sind gerade das, wovon man nicht reden kann » - est complètement à côté de la plaque, puisque, au-dessus des systèmes, se bâtit le pouvoir philosophique et le discours poétique. Et l'on est obligé de se taire, si l'on ne maîtrise ni la philosophie ni la poésie. | | | | |
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| vérité | | | Pour maintenir le vrai, la solution machiniste suffit ; pour préserver le bien, il suffit d'en garder le problème irrésolu au fond du cœur, sans convoquer les bras ; pour sauver le beau, il suffit de « cultiver le mystère, sans lequel aucune vraie beauté ne peut subsister »*** - L.Visconti - « coltivare il mistero, senza il quale non puó esserci la vera bellezza ». | | | | |
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| vérité | | | Le mystère est dans la lumière et non pas dans les ombres. Mais la vérité est une ombre projetée par la logique sur une représentation. Donc, la belle image « La lumière projette l'ombre, et la vérité - le mystère » - proverbe latin - « Lux umbram praebet, misteria autem veritas » - n'est vraie qu'à moitié. La lumière et la vérité sont de beaux problèmes, mais de tristes solutions. Et « celui qui vit dans la solution ne comprend pas le problème »** - Sloterdijk - « Wo man in der Lösung lebt, versteht man das Problem nicht ». | | | | |
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| vérité | | | L'amour, la beauté, la vérité – le mystère du cœur, le problème de l'âme, la solution de l'esprit – la noblesse, la création, l'intelligence. | | | | |
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| vérité | | | La plus profonde lumière et la plus haute couleur résident dans nos questions ; tandis que la vérité incolore fait partie des réponses, menant aux solutions. Même dans les réponses, à côté des solutions, on peut trouver des mystères, ces ombres primordiales et partiales, le défi à la neutre lumière. | | | | |
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| vérité | | | Toute sagesse devrait être d'ordre cynique : ne pas se laisser envahir par la vérité, toujours laisser quelques échappatoires mystiques aux fantômes ironiques. L'homme de l'arbre, l'homme du climat savent, à la lumière du jour, transformer le fantôme en saisonnier zélé de la vérité diurne. | | | | |
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| vérité | | | L'ambigüité du terme de vérité tient au fait, qu'on l'emploie dans trois sphères, aux règles drastiquement différentes : le mystère (de la matière, de la vie, de la création), le problème (la représentation, le langage, le libre arbitre), la solution (la logique, l'interprétation, la liberté). Techniquement, seul le dernier domaine, tout en s'inspirant du premier et en s'appuyant sur le deuxième, devrait s'en prévaloir. | | | | |
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| vérité | | | L'admirable répartition de tâches entre le soi inconnu et le soi connu, opérée par le Créateur : le premier est en charge du bon (ce mystère intraduisible ni en actes ni en mots), le second s'occupe du vrai (des solutions humaines validées). Entre ces deux tâches se trouve le beau (des problèmes, c'est à dire des mystères articulés dans un langage), dans lequel le premier est inspirateur et le second – créateur. | | | | |
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| vérité | | | Les attributs transcendantaux - le bon, le beau, le vrai - s'appliquent aussi bien à la représentation qu'à la réalité, ou plutôt à l'esprit du réel ; ces deux sphères, l'humain et le divin, n'ont ni les mêmes critères ni les mêmes sources ; le bon réel est dans la pitié, le bon humain - dans la honte ; le beau réel est dans la conception, le beau humain - dans la création ; enfin, le vrai réel est dans le mystère de l'harmonie, le vrai humain - dans des problèmes bien formulés et dans des solutions bien déduites. Le bon et le vrai représentatifs peuvent s'écarter largement de leur homologues réels ; dans le beau, ou bien le réel est entièrement absent, ou bien un accord profond doit exister entre eux - je ne crois ni en Charogne, ni en Finnegan's Wake, ni en Carré Noir ni en 4'33''. | | | | |
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| vérité | | | Voir ou formuler le (vrai du) sens de la matière, de la vie, de l'esprit est une tâche humaine et qui sera bientôt à la portée des machines ; voir le miracle de la possibilité même du sens du bien et du beau, c'est croire en Dieu, s'élever jusqu'aux anges. | | | | |
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| vérité | | | La beauté du vrai se fonde sur sa rigueur, et celle du poétique – sur son déchaînement, - elles sont incompatibles. Le mathématicien crée une représentation subtile et formule la-dessus une hypothèse profonde, qu'il prouve élégamment – d'où la beauté mathématique. Le poète suggère, implicitement, une représentation mystérieuse et bâtit un chemin excitant vers des objets de celle-ci – d'où sa beauté vertigineuse. Et il est aberrant d'entendre parler d'identité de beauté entre la vérité du poème et le nihilisme du mathème (Badiou). | | | | |
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| vérité | | | Dans l'abord d'un problème, la sagesse consisterait à ne pas perdre de vue le mystère de son origine et à ne voir dans sa solution qu'une des traductions possibles. La solution ne doit pas faire disparaître le problème ; elle est une réponse et non pas un silence, un sens et non pas la vérité. La solution disparaîtra dans un élégant passage à un nouveau mystère. Le sens ne s'oppose jamais à la vérité et s'exprime dans un tout autre langage. La sagesse consiste à préparer un terrain du dialogue, au cours duquel, en accédant aux vérités, on fait naître le sens. | | | | |
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| vérité | | | La vérité n'existe que dans des copies (mécaniques ou conceptuelles) de la réalité humaine. Viser la vérité, c'est être copiste ; le créateur peint le rêve, en accord musical mystérieux avec la réalité ; son but, c'est la beauté humaine, chantant le réel divin. | | | | |
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| vérité | | | Le soi inconnu m'oriente vers l'éthique, l'esthétique et la mystique ; le soi connu ne maîtrise, seul, que le vrai. « La distinction radicale entre l'être extérieur, le vrai, et le sujet intérieur, susceptible d'illusions »** - Levinas. | | | | |
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| vérité | | | Deux points de vue féconds sur la vérité : elle est bavure ou miracle. | | | | |
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| vérité | | | Aucun geste consolateur final en vue, se dit le matérialiste, en se mettant à hurler au désespoir. Le beau mystère du monde me fait oublier l'absurdité ou l'horreur des problèmes et des solutions dans ce monde, se dit l'idéaliste, cet « Inconsolé, à la Tour abolie » (G.de Nerval), et s'enivre d'espérance que sa seule Étoile ressuscite, espérance qui est à l'opposé de la lucidité : « L'espoir, qui émerge de la réalité, tout en la niant, est la seule manifestation de la vérité » - Adorno - « Hoffnung ist, wie sie der Wirklichkeit sich entringt, indem sie diese negiert, die einzige Gestalt, in der Wahrheit erscheint » - la vérité est toujours une solution, tandis que toute espérance niche dans des mystères. | | | | |
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| vérité | | | Le monde émerveille par l'harmonie du Créateur divin ; les représentations bouleversent par l'harmonie des meilleures créations humaines ; et ce ne sont pas les contradictions dans le monde ou entre le monde et ses représentations qui sèment le doute et nourrissent l'ironie, mais l'incommensurabilité entre le réel et l'imaginaire ; les absurdistes et les sceptiques sont parmi les plus bêtes des observateurs et des créateurs – défauts des yeux et de la jugeote. | | | | |
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| vérité | | | Le sens, c'est une passerelle extra-langagière et extra-conceptuelle entre ce que nous concevons dans une représentation et ce que nous percevons dans la réalité correspondante, la validation de l'essence (le problème) par l'être (le mystère), face à l'étant (la solution). | | | | |
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| vérité | | | Quand on n'a que les yeux pour voir, on n'exhibe que les choses vues, alourdies de leurs pesantes vérités. Les vérités aériennes entourent le rêve, porté par le regard. « Dans tout bon discours, le premier mouvement doit être dans le regard et non dans la démonstration » - Épicure. L'élan du premier pas, au point zéro de l'intelligence et du goût, est donné par l'intuition de l'âme. C'est l'un de ces miracles, qui s'attardent au-dessus des berceaux plus souvent qu'au-dessus des tombes. | | | | |
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| vérité | | | Tout changement de langage (langage = langue + représentation) provoque la mort de certaines vérités. L'inventivité des hommes et la validation par la réalité mieux comprise font périr des vérités fragiles. Il faut inverser l'adage des pédants dévitalisés : « Fiat veritas, pereat vita » - s'occuper de la vie éternelle et mystérieuse, pour se débarrasser de vérités caduques et plates. | | | | |
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| vérité | | | L'esprit du réel ou l'âme du rêve sont deux modes de perception – et par le même organe ! - du même monde : la profondeur d'une vérité mécanique ou la hauteur d'une beauté mystique. | | | | |
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| vérité | | | Je connais et vénère des merveilles du langage et de l'intelligence ; je ne connais pas une seule vérité qui me mettrait en transe. « La langue et l'esprit ont leurs bornes ; la vérité est inépuisable » - Vauvenargues. – celui qui arrive à puiser dans la platitude a certainement du mérite. | | | | |
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| vérité | | | Il faut que dans ton écrit tu vises l’homme, plutôt que la vérité, pour découvrir et faire ressentir que l’homme contient plus de mystères ineffables que de vérités codifiées. | | | | |
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| vérité | | | À quoi doit se réduire un regard philosophique ? - à la tragédie humaine, reflétée par le Verbe ; il est insensé et stupide de se vouer à la sobre vérité, devant tant de vertiges du langage et tant d'angoisses, implorant une consolation. « Le philosophe ne cherche pas la vérité, mais la métamorphose du monde dans les hommes » - Nietzsche - « Der Philosoph sucht nicht die Wahrheit, sondern die Metamorphose der Welt in den Menschen ». - et cette métamorphose ne vaut que par la douleur ennoblie et le Verbe rehaussé. | | | | |
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| vérité | | | La vie est pleine de mystères du Bien et de problèmes du Beau ; pour trouver son bonheur lumineux, en leur compagnie, il faudrait se détourner des solutions du Vrai, qui, le plus souvent, nous plongent dans un sombre désespoir. « Le bonheur est dans l’ignorance du vrai » - Leopardi - « La felicità consiste nell'ignoranza del vero ». | | | | |
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| vérité | | | Chez les sages, toute nouvelle vérité scientifique intensifie leurs chaudes sensations des mystères du monde. Aux sots, surtout aux philosophes sots, elle inspire la méfiance, l’horreur, la pétrification, le froid. | | | | |
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| vérité | | | Le contraire de la Loi s’appelle le hasard, l’arbitraire, la folie. Le rêve, l’amour, l’inspiration, sans parler de l’art en général, ont leurs lois internes, non-écrites, mystérieuses. Qu’on leur obéisse a priori ou qu’on les reconnaisse a posteriori, une haute vérité percera dans le cœur ou dans l’âme. | | | | |
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| vérité | | | La nature des contradictions, en philosophie, dépend d’une sorte de stabilité de la démarche dans l’écriture : la stabilité de la marche relève de la mécanique ; celle de la danse – de l’esthétique ; celle du vol – de la mystique. Les contradictions, dans le premier cas, sont signe de la bêtise ; dans le deuxième – de la maîtrise des langages ; dans le troisième – de la musique contrapuntique. | | | | |
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| vérité | | | La vérité s'anoblit par la profondeur dans la maîtrise du langage, par la rigueur des problèmes et par la virtuosité des solutions ; la croyance – par la hauteur du regard sur la vie, par la ferveur du mystère ressenti. L'une ne peut pas se passer de l'autre ; et quand elles le font, elles deviennent robotique ou fanatique. | | | | |
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| vérité | | | L’outillage logique s’incruste dans la grammaire de toute langue naturelle. La merveille – ou la misère ? - de la mathématique, c’est qu’elle n’ait besoin que de cette incrustation, pour exprimer les propriétés de ses objets. Ces tournures logiques, d’ailleurs, sont, essentiellement, incorporées dans la mathématique elle-même. | | | | |
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| vérité | | | Le mystère des mondes minéral, végétal, animal, humain, c’est leur Être même, que nous ne connaissons que par leurs Étants, c’est-à-dire par des représentations partielles validées. Faute de bon terme, les scholastes modernes appelle l’Être de ces Étants – vérité, c’est-à-dire le dernier repaire d’un réel inaccessible en sa totalité. La chose en soi est une expression beaucoup plus adéquate. | | | | |
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| vérité | | | On ne percera jamais le mystère de l’apparition de la vie ni même de la naissance de l’univers. Une vérité de fait et une absurdité de raison. « C'est une absurdité de dire : Il y a une vérité essentielle à l'homme, et Dieu l'a cachée » - Voltaire – le grand Cachottier préféra la perplexité à l’évidence. | | | | |
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| vérité | | | Le mystère de la vie est mis en musique par la hauteur de nos créations ; il devient sacré dans la profondeur de nos croyances. Mais le vrai n’éclaire que nos misères. « Plus tu t’approches de la vérité, plus tu t’éloignes de la vie » - Socrate. | | | | |
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| vérité | | | Toutes les sciences (sauf la Mathématique) se réduisent aux représentations (théories, modèles, systèmes) d’une réalité (la matière et les esprits, au passé, au présent, au futur) et aux interprétations (langages, logiques, faits). Les faits scientifiques (formulés dans un langage, réductible aux formules logiques) ne sont vrais que s’ils sont démontrables dans le contexte d’une représentation. Donc, une vérité ne peut jamais être une adéquation de la pensée et de la réalité. La chose en soi (la réalité) gardera toujours une part du mystère ; l’inconnaissable sera toujours présent dans l’inconnu. | | | | |
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