| chœur action | | | NOBLESSE : On reconnaît un aristocrate par l'absence d'exaltation dans l'exécution de gestes. Il réserve la verve à la sensation et au regard et n'apprécie, dans le fait, que la part de sa propre maîtrise. Le calcul de la trajectoire entre une lumineuse intention et la grisaille de l'acte relève de la géométrie commune. Préfère une chute démesurée vers l'irréel plutôt qu'une gravitation mesurée du réel. | | | | |
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| action | | | Toutes les montées et chutes se produisent, aujourd'hui, dans la morne horizontalité. Ni vertige ni illumination. En absence de toute hauteur, les stationnaires tombent. Une chute, même dans une profondeur aplatie, me laissera sans bleus ni azur. Rester couché dans mes ruines, tapies de mes chutes, offre une échappatoire à ce prurit cinétique. Les horizontaux aussi chuteront, mais en pleines étables. | | | | |
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| action | | | Le décrochage entre le rêve et l'action, qui s'en revendique ; le court-circuit dans notre isolation du monde, conducteur d'un troupeau courant. « Il n'y a que deux conduites avec la vie : ou on la rêve, ou on l'accomplit »** - R.Char. Tsvétaeva et Cioran disaient la même chose. | | | | |
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| action | | | Jadis, tout ce qui était massif était passif ; aujourd'hui, tout ce qui est actif est massif. | | | | |
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| action | | | L'action ne traduit rien, seul le choix d'inaction, face à un défi, est éloquent. Mon (in)action est ma race et mon refuge, à l'opposé du Bouddha. C'est dans des étables qu'on parle traces et subterfuges ; l'absence de toits est propre du solitaire dans ses ruines, où il peut « agir en primitif et prévoir en stratège » - R.Char. | | | | |
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| action | | | On peut toujours s'approfondir, s'outrepasser, s'étendre ; mais la hauteur, elle, c'est une impossibilité de progrès et une chance de ne pas régresser en restant immobile. « Décadence de la verve et de la poésie, à mesure que l'esprit philosophique a fait des progrès : on cesse de cultiver ce qu'on méprise » - Diderot. La philosophie de la hauteur : désintérêt pour le comparatif dans l'appel banal d'une vie plus heureuse, plus sensée, plus libre. L'homme est en ceci différent de l'animal, qu'il est sensible au superlatif ; le comparatif étant à la portée des moutons et des robots. | | | | |
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| action | | | Les châteaux en Espagne surgissent, quand je ne suis travaillé par aucune envie de bâtir quoi que ce soit. Des frustrations de caserne ne s'élèvent que des autres étables. | | | | |
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| action | | | Le culte de l'acte cupide instaura partout une paix d'âme ; les états d'âme sont rayés des messes et raillés par les masses. La cléricature d'antan, connue par sa trahison face à la raison, fut auréolée d'ombrageuses et faramineuses défaites ; celle qui lui succéda, en revenant au giron du raisonnable, brille par ses triomphes transparents et grégaires. Le poète a honte de ses tranquillités. | | | | |
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| action | | | La liberté n'explique ni n'introduit rien dans nos rapports avec le mal. Le mal est inhérent à toute action ; l'homme le plus vertueux en commet autant qu'un robot, une hyène ou un mouton. C'est comme ces deux personnages de Valéry, l'un calculant tout et l'autre tirant ses choix au hasard - et arrivant au même résultat. Ne prouvent la liberté que des sacrifices ou fidélités irrationnels : « Agir de façon parfaitement rationnelle, ce n'est pas agir librement »** - Aristote. Et c'est encore Valéry qui parle de bassesse rationnelle et de hauteur irrationnelle. | | | | |
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| action | | | La musique en mouvement ne peut conduire qu'en caserne ou en cimetière ; c'est la musique de l'immobilité, n'ayant besoin d'aucun chemin, qui m'approche de ce qui m'est infiniment cher et lointain. Aucun silence ne peut la remplacer : « Le chemin vers tout ce qui est grand passe par le silence » - Nietzsche - « Der Weg zu allem Großen geht durch die Stille ». | | | | |
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| action | | | Mouton robotisé : il énonce, docte, pour la n+1-ème fois, la façon de marcher et ainsi enrichit son esprit, en se gargarisant de sa rigueur. Poète : sa danse imprévisible, sans pareil et libre, met à nu son âme. | | | | |
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| action | | | C'est l'exigence musicale qui plaide pour l'immobilité ; quelle musique puis-je écouter en mouvement ? - une marche régimentaire, foiresque ou funèbre. Mais toute belle musique me parle de mes défaites, tandis que je porte en moi, comme tout le monde, un besoin de victoires, que seuls le recueillement et l'immobilité apportent. Et en tête-à-tête avec la musique, immobile, je me « précipite vers une défaite, car seule la précipitation vaut preuve » - Badiou - preuve de ma victoire ! | | | | |
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| action | | | L'homme s'attache, de plus en plus, à ce qui est dynamique - ses instincts (la part moutonnière) et ses moyens (la part robotique), et se détache de ce qui est immuable - ses buts (la part du rêve). La seule tentative de les réconcilier consiste à les tempérer, par des contraintes, s'appliquant aussi bien au passager qu'à l'intemporel. | | | | |
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| action | | | Quand je vois la misère, triomphale, tribale et grégaire, de ceux qui auraient touché leur cible et qui brandissent leur arc, mon admiration redouble pour « la pure race de cette corde tendue, qui est le bonheur même »** - Pasternak - « породистость или натянутость тетивы, и это счастье ». | | | | |
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| action | | | Le regard ne devrait pas servir de guide aux pieds, mais d'élan aux ailes ; il sied davantage au toit inexistant des ruines qu'aux fenêtres étanches des étables ou des salles-machine ; le regard deviendrait désir et non plus volonté. Combien de fois la volonté se met à la fenêtre, avant que l'action franchisse la porte (Érasme) ? Le désir est un coup d'ailes provoqué par l'appel de ton étoile immobile. | | | | |
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| action | | | On exclut son cœur du jury de ses actes - on devient un monstre robotique ; on en fait l'arbitre ou l'acteur - on devient un monstre moutonnier. La morale : fuir la rampe et la scène, chercher l'ombre, laisser son cœur au paradis des spectateurs. | | | | |
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| action | | | Vivre, d'un côté, penser ou faire - de l'autre : vivre comme on pense, c'est se rapprocher du robot ; identifier la vie à l'action, c'est se mettre dans la peau du mouton. On devrait vivre du cœur et laisser l'esprit et la volonté se fusionner dans l'âme, dans ce créer, qui est union du penser et du faire, une vie inventée, naissant au milieu du beau et du bon et se solidarisant de la vie la vraie. | | | | |
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| action | | | La fonction principale des contraintes n'est pas le choix de chemins ou de buts, mais la qualité du seul pas éloquent, du premier ; au-delà, c'est déjà l'inertie ou l'algorithme. Dans les actions, dont je me détourne, les actions à exécuter et non pas à créer, même le premier pas découle du mouton ou se programme par le robot. | | | | |
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| action | | | La marche, que j'aille trop loin ou juste ce qu'il faut, m'apporte de la certitude et m'apprend des limites de l'accessible ; la danse m'enivre de vertiges et me fait découvrir des limites inaccessibles. Savoir que « seul celui qui tente d'aller trop loin peut, éventuellement, découvrir jusqu'où l'on peut aller » - T.S.Eliot - « only those who risk going too far can possibly find out how far one can go ». Quand je sais, que tout ce remue-ménage n'a d'autre finalité qu'aménagement d'étables, je me moque des bornes et j'évite des cornes. L'important, ce n'est pas découvrir, mais couvrir, couvrir d'auréole, d'écran, de brume. Mais pour cela, il vaut mieux rester loin des routes. | | | | |
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| action | | | Ma place dans le monde est donnée par le hasard, pour que je l'élargisse ; il m'appartient d'investir la place au-dessus du monde, pour que j'y maintienne une hauteur. Quitter la première n'est guère signe de liberté, mais, plus souvent, appel du forum. Les autres, entravés de contraintes, se réfugient dans des souterrains ou au milieu des ruines, les seuls lieux visités par l'antagoniste du hasard, le destin. L'homme vraiment libre reconnaît le hasard derrière tout mérite public, et pour lui échapper vit en exilé. | | | | |
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| action | | | Ce qui me conforte dans mon goût des phrases sans action, c'est la détermination de tous les autres de suivre l'action sans phrases. | | | | |
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| action | | | Ils sont innombrables à proférer ces insanités de mufles agissants : « Rêver, mais sans laisser le rêve être ton maître, penser sans n'être qu'un penseur » - Kipling - « If you can dream - and not make dreams your master ; if you can think - and not make thoughts your aim ». On sait qui, en l'occurrence, occupera la place du maître et du penseur - l'hygiène de hyène et le cerveau de veau. | | | | |
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| action | | | Tant de pieuses réflexions sur le sens de la vie, tandis que, plus souvent, on doit choisir entre la vie ou le sens : entre l'orchestration de son âme polyphonique ou l'instrumentalisation des gammes monotones des autres, entre les ruines éternelles ou la salle-machines moderne, entre l'implosion du sujet ou l'explosion du projet. | | | | |
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| action | | | Les soucis, dans tous les foyers, sont, aujourd'hui, exactement les mêmes que sur la place publique. En rentrant chez soi, chacun porte sur lui la rue et son brouhaha collectif. « Le mobile de la plupart des actions de la rue est l'ennui de la maison » - Vigny - mais c'est le même ennui dehors et dedans. | | | | |
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| action | | | Savoir faire ou savoir ce qu'on fait, la performance et la compétence. On connaît l'indulgence évangélique pour ceux qui ne savent pas ce qu'ils font. Mais l'artiste qui veut savoir faire, veut surtout savoir ce qu'il fait. « Je fais toujours ce que je ne sais pas faire, pour apprendre à le faire » - Picasso. | | | | |
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| action | | | Le mot perdit définitivement la partie contre le fait. Le mot coloré, porteur de silence rieur ou sanglotant, n'a plus aucune valeur d'échange ; les faits incolores s'échangent dans le brouhaha mécanique des foires ou des salles-machine. | | | | |
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| action | | | Ouvrir ou découvrir des chemins est une tâche, qui n'est pas sans noblesse ; ce qui m'ennuie, c'est la densité du troupeau qui s'y engouffre et qui en fait un sentier battu de plus. « Des fous creusent des routes, des hommes raisonnables, ensuite, les empruntent » - Dostoïevsky - « Безумцы прокладывают пути, по которым следом пойдут рассудительные » - et ceux qui les creusèrent retournent dans leurs impasses. | | | | |
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| action | | | Qui fut, de tous les temps, le plus dynamique et le plus entreprenant ? - un conquérant, un banquier, un marchand. L'impulsion première d'un être noble fut la tête tournée du côté des étoiles et les mains plus près du cœur que du marteau ou du sabre. Tout goujat réussi exhibe la sottise de Sénèque : « L'effort, c'est l'apanage de l'élite » - « Labor optimos citat ». Le seul effort noble est celui des commencements, des découvertes d'un courant nouveau, même, quelquefois, d'un contre-courant. Mais du haut de sa tour, sans quitter ses ruines. Toutefois, il n'y a plus d'élites, tout effort se réduisant aujourd'hui à l'appui sur un bouton. | | | | |
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| action | | | Tu es certainement une médiocrité, si tu ne rêves ni du bien ni de l'héroïsme ni de l'humanisme ; mais tu es un apostat, si, au nom de ces valeurs, tu ne fais qu'agir (le collectif se projetant sur l'affectif). L'action individuelle devrait n'être consacrée qu'à la beauté. | | | | |
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| action | | | Quand on a secoué l'apathie de l'action et calmé le fanatisme du rêve, où se retrouve-t-on ? - dans la platitude d'une tolérance moutonnière et d'une productivité robotique. | | | | |
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| action | | | On peut être obsédé au même point soit par des solutions (les moutons), soit par des problèmes (les robots), soit par des mystères (les poètes). « La tâche du philosophe n'est pas du tout la résolution de problèmes, mais la peinture d'une vie, surchargée de mystères et de problèmes »** - Chestov - « Дело философов вовсе не в разрешении проблем, а в искусстве изображать жизнь как можно более таинственной и проблематичной » - surtout, de mystères de la souffrance et de problèmes du langage. | | | | |
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| action | | | Le contraire du faire : dans les petites choses – végéter, dans les grandes – ne pas créer, dans les sublimes – rêver. Et le protagoniste du faire s'y appellerait – mouton, artiste ou robot. | | | | |
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| action | | | L'acte d'homme ou l'action des hommes, dans la modernité, deviennent activisme de mouton ou activité de robot. | | | | |
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| action | | | C'est dans les ruines des actes qu'on prêche le mieux l'errance des pensées. Les toits et auges des étables fixent les visées et limitent les vues. | | | | |
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| action | | | Le renoncement honorable à la lutte n'est pas dicté par la peur de perdre, ni même par sa certitude, mais par l'impossibilité de rencontrer un ange ou un démon et par la profusion de moutons et de robots, sur toutes les arènes. Avant de tirer l'épée, pense à la fin d'Ajax : une méprise avec le troupeau surévalué, la honte, la folie, le suicide. Mais ce n'est peut-être qu'à cause du fait qu'il fut le seul héros de l'Iliade à ne pas avoir été assisté par les dieux vengeurs : « Si Dieu veut te perdre, il te rendra d'abord fou » - proverbe latin - « Quem deus vult perdere, dementat prius » - cherche donc la bienveillance des dieux ou la complicité des anges. | | | | |
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| action | | | Tous ceux qui, tout en marchant sur un chemin, prétendent suivre leur étoile ou leur démon, se retrouvent dans une étable. | | | | |
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| action | | | Le seul moyen, aujourd'hui, de sauver l'homme serait de le rendre faible. Toute force, vécue comme une ivresse, désormais, mène vers une bonne conscience et, donc, est source d'ignominies. À leur ébriété lucide de repus de la manne monétaire, je préfère une ivresse éperdue des assoiffés près d'une bonne fontaine. Les orgueilleux se prennent pour Alexandre le Grand : « ce qui ne me tue pas, me rend plus fort, me nourrit » - sans prendre ses risques, ou pour des matadors des arènes minables : « lo que no mata, engorda » - proverbe espagnol - « ce qui ne tue pas alimente ». | | | | |
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| action | | | Les plus belles paroles ou notes sur l'héroïsme et le combat furent composées par des capitulards : « Résignation ! Quel misérable refuge, et pourtant il est le seul qui me reste » - Beethoven - « Resignation ! Welches elende Zufluchtsmittel, und mir bleibt es doch das einzig übrige ». Hélas, tous les autres refuges se transforment fatalement en caserne, étable ou salle-machines. | | | | |
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| action | | | Le raté, contrairement à un simple incapable, ne saurait pas se servir de la force, qui lui fût donnée, pour rejoindre la meute de ceux qui tirèrent leur épingle du jeu. « Par délicatesse j'ai manqué ma vie »* - Rimbaud. | | | | |
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| action | | | Ils l'ont bien compris : la stabilité est dans le mouvement : de la stabilité viennent les tables (de loi), les tableaux (d'amortissement), les étables (d'abrutissement). Le seul moyen d'y échapper, c'est encore l'immobilité. | | | | |
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| action | | | Le goujat, une fois installé dans sa confortable réussite matérielle, se met à se plaindre de la malveillance des jaloux, qui empruntaient le même chemin, sans succès. Il ne reconnaîtra jamais, que l'ennui, ce ne sont pas les obstacles, mais le chemin lui-même (médiocre et rampant - Beaumarchais). Celui qui mène vers la défaite n'est pas plus reluisant, mais le troupeau et sa puanteur y sont moins denses. « La reptation du médiocre mène plus loin que le vol du talent » - Schiller - « Die kriechende Mittelmäßigkeit kommt weiter als das geflügelte Talent » - pour celui qui vise la hauteur, ce lointain est risiblement plat. | | | | |
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| action | | | L'essentiel n'est ni dans la promesse du sensible (Nietzsche), ni dans le souci de l'effable (Heidegger), ni dans le geste du faisable (Sartre) - ce sont trois types d'homme fort, trois types d'audace anticipante, qui finiront tous dans le troupeau - l'essentiel est dans la vénération résignée de l'indicible. | | | | |
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| action | | | On est applaudi pour des oui ou des non. On est hué, quand on les met dans le même sac en privilégiant le comment des où et des quand. | | | | |
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| action | | | Avoir ordonné sa vie au calcul, au rite, à l'idée n'est jamais un succès ni une défaite. C'est une réduction du champ des batailles possibles. Par goût électif ou lâcheté grégaire. | | | | |
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| action | | | La plupart des routes de l'esprit ont pour impulsion originelle - les buts ; et elles s'avèrent être des chemins battus ou, au moins, conduisent tout droit vers des étables ou casernes. Le chemin virtuel pour un esprit, solidaire de l'âme, passe par des contraintes : « Un seul chemin, pour l'art et pour l'esprit, - ses propres contraintes »** - Volochine - « Для ремесла и духа - единый путь : ограничение себя ». | | | | |
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| action | | | Pourquoi l'image d'arbre périclite-t-elle ? Parce que tous les usages du bois - du gourdin au cercueil, de l'amulette à la Croix - s'abandonnent au profit des matériaux plus résistants. J'oublie souvent l'une des fonctions vitales de l'arbre : absorber les miasmes des actions humaines, pour faire respirer, ensuite, nos rêves. Le carbone des moutons pollueurs ou des robots imitateurs, transformé en oxygène du créateur solitaire. | | | | |
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| action | | | Je commence par décomposer la valeur d'un homme sur les axes des actes, des pensées, des rêves, et je finis par n'y voir que l'homo faber commun. Même nos rêves portent des stigmates collectifs, sans parler des pensées ou des actes : « Donner une valeur à l'homme d'après les actes les plus hauts est absurde » - Sartre. C'est l'homme créateur, l'homo sacer, l'homme solitaire, ayant reçu du haut un talent sans mérite, bref - un nihiliste doué pour la métaphore, qui prend, à mes yeux, l'allure classieuse d'un vrai héros, créateur du sacré. | | | | |
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| action | | | Tout geste de liberté prouve la divinité de notre nature ; en être conscient et ébloui est peut-être le sens même de la vie. Aux moutons manque la conscience, et aux robots - l’éblouissement. | | | | |
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| action | | | Manier des objets qui existent, discourir la-dessus ou d'en donner mon avis – tout cela mobilise en moi ce qui est propre au genre moutonnier ou robotique. Je me montre par l'attouchement des objets, qui n'existent pas, par le regard, ou au moins par l'évitement des objets sans hauteur. « L'objet nous désigne plus que nous ne le désignons » - Bachelard. | | | | |
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| action | | | Jadis, tout progrès technique se gagnait à la sueur des fronts solitaires ; aujourd'hui, il se programme dans l'indifférence des robots collectifs. Aucun élan, aucun rêve ne pouvait remplacer un effort organique ; l'effort mécanique arrête les élans et éteint les rêves. | | | | |
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| action | | | Ils accordent à Dieu un rôle honorable, en se demandant : qui propose et qui dispose, qui s'agite et qui mène ? Plus l'homme pense être mené par Dieu, plus il se fourvoie et plus Celui-ci doit être ennuyé, face à la navrante similarité des sentiers battus, auxquels aboutit toute virée vers les Béatitudes, qu'elle soit dictée par la haute Providence ou par un bas calcul. Les méfiants se contentent de leurs culs-de-sac, aménagés en temples laïcs - en nobles ruines. | | | | |
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| action | | | L'homme vit dans deux sphères : dans la réelle et dans l'imaginaire, dans l'action et dans le rêve. Tous finissent par reconnaître, que tout désir, plongé uniquement dans la première sphère, doit être vain, et que tout élan, surgissant dans la seconde, veut et peut être saint. Ceux qui sont dépourvus du sens de sacré – les moutons ou les robots - hurleront à la vanité du monde et de l'homme. Même Pascal succomba à cette inanité : « Qui ne voit pas la vanité du monde est bien vain lui-même ». Les yeux de la raison la constatent ; le regard de l'âme lui passe outre, pour créer la merveille du monde. | | | | |
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| action | | | Le sot : il ne dit pas ce qu'il fait, puisque ce qu'il fait est dit par les autres. Le sage : il ne fait pas ce qu'il dit, puisqu'il dit la beauté des idées, et aucune belle idée ne peut être traduite en actes. | | | | |
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| action | | | Le contraire de volonté s'appelle inertie – penser et/ou agir en fonction d'une objectivité. La volonté, c'est l'élan d'un commencement, subjectif et audacieux. | | | | |
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| action | | | L'action met en jeu mes forces communes, elle produit ; le bilan se situe entre l'arrogance et l'humiliation. Le rêve exprime mes faiblesses innées, il crée ; le bilan me bouleverse par l'angoisse ou la béatitude. Pour les robots, c'est beaucoup plus simple : « La Joie : la contemplation de notre puissance d'agir » - Spinoza - « Lætitia : suam agendi potentiam contemplatur ». Tout le contraire de Narcisse qui se contemple soi-même. | | | | |
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| action | | | Tant de niaiseries autour de la métaphore de chemin, préexistant ou construit en marchant, tandis que ce qui compte, c’est si ton étoile l’illumine et si tes pas forment une danse personnelle ou s’inscrivent dans une marche collective. Les plus lucides des partisans des chemins de l’être, de la vérité, de la connaissance finissent par reconnaître, qu’au pays de la poésie, ces chemins ne mènent nulle part (Heidegger). | | | | |
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| action | | | La vie est faite d’actions et de rêves, que, respectivement, nous exerçons sur terre ou vouons au ciel ; mais les plus nobles mouvements, de l’esprit ou de l’âme, les fidélités et les sacrifices, y ont des places presque opposées. Sur terre, je cherche la fidélité aux rêves ; le sacrifice des actions m’aide à rester au ciel. La fidélité aux actions ou le sacrifice des rêves nous rendent moutons ou robots. | | | | |
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| action | | | Tous les sentiers sont déjà battus ; toutes les destinations sont répertoriées par l’époque, le métier, la loi ; pour être original, il ne restent que des sources entièrement nouvelles, blotties au fond des impasses et traçant des trajectoires vers les étoiles ; une fois projetées sur la géographie humaine, ces trajectoires seront aussi banales que les métaphores usées. | | | | |
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| action | | | Il serait bête de réduire notre valeur à la qualité de nos rêves et de nos idées, puisque, presque toujours, ils sont communs à toute l’humanité. C’est par l’acte de leur traduction artistique ou scientifique, donc par la création, que nous faisons entendre notre vraie voix. Le talent met la création au même niveau que les rêves et idées, le génie la porte même au-delà, et la noblesse l’élève au-dessus. | | | | |
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| action | | | Mon soi inconnu ignore le langage des idées et l’action des volontés, mais il peut influencer mes échelles de valeurs, en soumettant mon action à ma pensée, et ma pensée – à mon rêve. « L’essence véritable de mon soi n’est pas Je pense, mais J’agis » - Heidegger - « Das eigentliche Wesen des Ich ist nicht das Ich denke, sondern das Ich handle ». J’agis est moutonnier, je pense est robotique ; il ne reste aux rares possesseurs d’un soi inconnu que je rêve angélique ! | | | | |
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| action | | | La création, face à l’inertie, – l’actif ou le réactif, comme le regard, face aux yeux, - le devenir d’artiste ou l’être de conformiste. | | | | |
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| action | | | Tout réveil de la conscience commence par nos sens, dont les signaux sont captés, tout d’abord, par l’âme et non pas par l’esprit, avec ses pensées ou ses actes (du mouton cartésien au robot hégélien). Schelling résume cette funeste bassesse mécanique : « Le seul concept immédiat est celui de l’activité » - « Das Handeln ist der einzige unmittelbare Begriff ». | | | | |
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| action | | | Jadis, l’acte fut directement associé au vouloir ; la modernité le réduit en savoir et au pouvoir ; la volonté devint moutonnière ou, pire, robotique. Aucune métaphysique de l’acte n’est plus possible. Il faut enterrer Descartes et Kant et ressortir Nietzsche. | | | | |
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| action | | | Un Oui enivré - aux commencements personnels, des Non, sobres et sacrificiels, - aux parcours collectifs, un but - comme fidélité à l'élan des commencements. | | | | |
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| action | | | Les cibles prouvent l'existence du Créateur ; les flèches t'incitent à garder la tension des cordes de ta création. La cible est chose vue, la flèche est vision, et la corde - regard. Toutes les cibles se fanent et les triomphes des flèches avec. « De quelle flèche le vol ne s'arrête-t-il jamais ? La flèche, qui frappa sa cible » - Nabokov - « Какая стрела летит вечно ? - Стрела, попавшая в цель ». La fierté des flèches est dans la tension des cordes de l'arc d'Apollon. Lâcher la corde, c'est être entaché par la horde. Derrière toute flèche décochée t'attend une tunique d'Héraclès. | | | | |
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| action | | | Sans posséder le savoir, agir, par inertie, comme les autres – le mouton ; agir selon son savoir, développé en algorithme, - le robot ; agir contre son savoir – l’ange du sacrifice ou la bête de la fidélité – l’homme libre ! | | | | |
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| action | | | C’est la souplesse de l’arc, plus que l’acuité de la flèche, qui fait de bons archers. Les meilleures visées se font dans l’immobilité. « Partir, ce rêve de tout projectile » - P.Morand. | | | | |
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| action | | | Dans cette bêtise socratique : « Qui veut – cherche un moyen, qui ne veut pas – cherche une raison », on relève un tas de malentendus. Ne pas vouloir certaines choses mesquines fait partie des contraintes bienfaisantes ; les moyens assurent des parcours des chemins battus, le talent annonce des commencements inédits ; ce n’est pas chercher, mais vouloir qui y est le verbe central – le désir, il faut l’entretenir dans la hauteur, au lieu de chercher à l’abaisser jusqu’à la réalité. Au lieu de dénoncer la paresse, l’auteur aurait dû se prononcer pour la noblesse. | | | | |
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| action | | | Si les sentiers battus te répugnent et si l’immobilité est ce qui attire tes bras ou ton esprit, contente-toi de la direction que te souffle ton étoile - « L’étoile polaire de la chevalerie errante » - Cervantès - « Norte y lucero de la andante caballería ». | | | | |
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| action | | | Tout a une fin ; s’y attarder est vain, puisque presque toute fin est banale, commune, inertielle – le temps dévore, égalise, aplatit. Seuls les commencements spatiaux méritent ton attention : l’inertie scientifique ou sociale, ou bien la création musicale – poétique ou philosophique. | | | | |
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| action | | | Les actes et les réflexions, toujours communs, toujours reproductibles, constituent une vie ; et le mystère, toujours personnel, ne surgit que des rêves. C’est sous cet angle que je comprends le surprenant Montaigne : « Les plus belles vies sont à mon gré celles qui se rangent au modèle commun, sans merveille ». | | | | |
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| action | | | Une virtuosité rare – rendre tes faiblesses si impondérables, qu’elles atteindraient, sans effort, une noble hauteur, en compagnie des rêves et des espérances. Ce qui ressemblerait aux ailes d’un albatros, si gauche sur les esquifs collectifs. | | | | |
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| action | | | Les essentielles de mes notes sont des tentatives de rendre l’élan vers des cibles nobles mais inaccessibles, puisqu’elles relèvent du rêve. Donc, ce sont des appels au chant des commencements, sans chercher à réciter la prose des développements. Si l’on retourne à la réalité, c’est Einstein qui a raison : « Ne raconte à personne tes projets, n’exhibe que tes résultats » - « Erzähle niemanden deine Pläne, zeige ihnen nur deine Ergebnisse » - ce qui suppose des représentations et interprétations communes. La logique est une anti-musique. | | | | |
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| action | | | Comme la marche fait le chemin, la flèche, décochée vers l’inconnu ouvert, crée sa cible, ton défi de solitaire, comme le chemin ne menant nulle part. « Toute flèche, que tu envoies, est accompagnée de la cible, partie en même temps et étant, sans doute, le troupeau caché » - Celan - « Jeden Pfeil, den du losschickst, begleitet das mitgeschossene Ziel ins unbeirrbar geheime Gewühl ». | | | | |
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| action | | | Les épopées homériques de déroulent autour de l’agon (compétition) et de la victoire, si chers au jeune Nietzsche, faux guerrier ; mais plus on s’approche de la solitude, plus on s’éloigne de l’olympique compétition publique, qui finit par prendre l’allure d’un combat hésiodique, où tu ne combats qu’un ange, un démon ou un sous-homme, tous imaginaires, - tu es près du Nietzsche mûr. | | | | |
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| action | | | La notion de recherche a un sens stratégique et un autre, tactique. Le premier : ayant sous les yeux un but précis, choisir un point de départ et trouver un chemin vers le but. Le second : ayant, en point de mire, l’une des trois étapes stratégiques - le but, le chemin, le commencement – chercher, pour cette étape stratégique, son but, son chemin ou son commencement tactiques. Préconisant le commencement, c’est-à-dire la hauteur, je dois, néanmoins, en trouver la finalité, le parcours, la source. Le profond part des fins, le superficiel – des chemins ; les premières sont communes, et les seconds – mécaniques. | | | | |
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| action | | | Quand ils s’indignent du progrès des seuls moyens, les intellos veulent m’orienter vers le culte des finalités. Mais celles-ci sont générales, communes - idéologiques, économiques ou robotiques. Je tiens à ce qui est particulier – aux commencements, dont les illusions, contrairement à celles des finalités, ne sont pas à atteindre mais à guider mon regard. | | | | |
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| action | | | Les finalités, même les plus nobles ou grandioses, sont, en gros, communes à tous. À côté des professionnels des moyens, les fabricants d’avenirs radieux sont des charlatans. Aux deux, je préfère les artistes-amateurs des commencements, les poètes et les philosophes, qui savent faire des moyens et des finalités – des contraintes, pour exclure les banalités. | | | | |
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| action | | | Ta position (vision des finalités) révèle ton clan, ta posture (maîtrise du parcours) – ton métier, ta pose (naissance du regard) – ta volonté. « Tout est dans la pose » - Chestov - « Поза - это всё ». | | | | |
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| action | | | Notre existence s’éploie sur deux faces : agir ou créer, l’acteur ou l’auteur, la vie ou le rêve, le commun ou l’individué, la force ou l’imagination. La première, appuyée sur l’esprit social, triomphe partout, chez tous ; la seconde, portée par l’âme solitaire, devint si rare, presque introuvable. | | | | |
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| action | | | L’inertie étant le moteur principal dans la vie de la majorité, rien d’étonnant que les commencements ne soient plus en vogue. Un pas précédent dicte toujours le présent et le pas suivant est toujours calculable. | | | | |
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| action | | | Mon installation dans les ruines est due à ma volonté de m’appuyer sur mes faiblesses uniques, plutôt que sur mes forces communes. Pour posséder, on a besoin de forces ; pour caresser, vaut mieux s’adonner à ses faiblesses. | | | | |
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| action | | | La pensée, digne de ce nom, ne peut être que personnelle et dictée par un état d’âme (les âmes sont particulières) et non pas d’un ordre d’esprit (les esprits sont communs). On fait trop d’honneur à l’action si l’on l’affuble d’une pensée originaire motivante. Toute action est faiblesse de l’âme. | | | | |
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| action | | | Dans les trois sphères de ton être et de ton devenir, les commencements, les parcours, les buts, interviennent deux forces : ton toi et ton nous. La seconde domine les buts – reconnaissance et suprématie ; la première fixe les commencements – solitude et noblesse ; leur coalition accompagne les parcours – liberté, savoir, intelligence. L’exclusion du collectif étant l’une de tes contraintes, tu te résumeras le mieux en commencements. | | | | |
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| art | | | L'écrit bête évoque des questions à réponse unique ; l'écrit médiocre énumère des réponses plausibles aux questions communes ; le bel écrit se forme dans le style des questions paradoxales, auxquelles chaque lecteur apportera sa réponse enthousiaste ou se taira, indifférent. | | | | |
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| art | | | La vie grouillait de rêves silencieux, lorsque l'art était plongé dans un sommeil de plomb ; mais dans le Moyen Âge de l'art contemporain, le rêve commun ne reproduit que le brouhaha des foires. « L'art était une utopie ; aujourd'hui cette utopie est réalisée » - Baudrillard - pour nous ennuyer ou nous épouvanter. En lisant certains journaux intimes, on se croit en pleine place publique ; heureusement, dans les tableaux des places publiques, peints par d'autres, on découvre plutôt un journal intime. | | | | |
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| art | | | Le concurrent du roman français : au XVIII-ème siècle - le bréviaire, au XIX-ème - l'état civil, au XX-ème - la gazette, au XXI-ème (?) - la gestion de portefeuilles ou le mode d'emploi. | | | | |
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| art | | | Les ratés en tout genre sont ceux qui se prennent pour les meilleurs poètes parmi les géomètres ou pour les meilleurs géomètres parmi les poètes (les marchands mêlés) ; ce qui leur ouvrirait, à la fois, l'entrée de l'Académie et la sortie de la Caverne. Le succès n'attend que près de l'Agora, au Portique ou dans un tonneau. « Si tu as du cœur et de l'esprit, n'en montre qu'un seul » - Hölderlin - « Hast du Verstand und Herz, so zeige nur eines von beiden ». Quand ils vont ensemble, pourtant, ils ne font qu'un, qui s'appelle âme ; il faut l'avoir bien timide, pour dire qu’il fasse sablier avec le cerveau ou « quand la pensée naît, le désir meurt » - G.Bruno - « nascendo il pensier, more il desio ». | | | | |
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| art | | | Si, dans ton écrit, tu cherches la stabilité, la continuité, la cohérence, tu peux être certain d’aboutir à la platitude, à ce réceptacle incontournable de ces pseudo-qualités communes. La musique verbale, cette créatrice de reliefs, naît de la mélodie des commencements laconiques. | | | | |
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| art | | | Le talent s'accommode aussi bien d'une démarche naturelle que contrainte ; c'est lui-même qui est nature et loi. Toute démarche peut être imitée ; on n'imite pas le talent. Les contrefaçons avortées du contraint remplissent les poubelles ; les copies, de mieux en mieux réussies, du naturel remplissent les étables. | | | | |
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| art | | | Même dans l'art, la fonction collective domine désormais la forme personnelle. La devise des designers, form follows function, devint une norme ; l'artiste oublia que le beau pour soi se déprécie en présence de l'utile pour les autres. | | | | |
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| art | | | Travail de plume : coups de main à l'oreille musicale, coups de pied à la raison tribale. | | | | |
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| art | | | Tous les plumitifs clament leur inappartenance à tout courant. Quand on a de bonnes voiles et, surtout, quand on a son propre souffle, on devrait se désintéresser du courant lui-même. Et le meilleur navigateur n'a pas besoin de déployer sa voile ni même gaspiller, trop près du sol, son souffle. Son plus beau désir de voyage est dans la suspension à l'aplomb des voies impénétrables. | | | | |
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| art | | | Une fois que j'ai recueilli, ressenti, saisi les chauds balbutiements du monde, je pourrai réagir en confesseur (si j'ai le talent d'âme ou de plume) ou en professeur (si l'inertie de mouton ou le réflexe de robot sont les motifs de mon existence) : ou bien la musique des métaphores ludiques et consolantes, ou bien le silence des formules logiques et pontifiantes. | | | | |
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| art | | | L'écriture est une dramaturgie, où les mots-acteurs n'ont qu'une importance toute virtuelle. Autour des mots, un écrit crée un cadre acoustique : soit c'est du bruit répercuté par une lecture échotière, soit c'est du silence sacré animé par une lecture de recueillement. | | | | |
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| art | | | L'image de synthèse collective évinça l'image sculptée de solitaires. Plus d'élan indicible, que la netteté d'un verbe fractal. Ils parlent, discourent, raisonnent, au lieu de chanter. La mort de l'art fut provoquée par celle de Dieu ; l'image, dans sa chute iconoclaste, entraîna l'extinction de tout souffle de caste. | | | | |
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| art | | | Une règle infaillible : chaque fois que je m'absente de mon opus, ce ne sera ni le bon Dieu ni l'éternité ni la beauté qui occuperont ma place, mais bien l'ennui, le mouton et l'inertie. Libre aux Flaubert ou Gide de penser le contraire. | | | | |
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| art | | | Le contraire de la caresse, c’est la violence – verbale, musicale ou gestuelle. La caresse est unique, la violence est commune. La violence rend la tragédie de la vie - banale, la caresse lui apporte de la consolation. Quand on découvre la poésie par Shakespeare ou J.Racine, on pense que « la violence, en poésie, est tout » - G.Steiner - « violence is all in poetry ». Quand on comprend Tchékhov, on ne cherche que la caresse. | | | | |
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| art | | | On doit entrer dans ton livre comme on entre dans un temple païen en ruines, sans objets familiers, sans confort ni viable ni vivable. Dans les livres d'aujourd'hui on entre comme dans des archives de l'année passée, tout y est pour héberger le promeneur de dimanche. | | | | |
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| art | | | L'écriture persuade d'une chose : aucune autre agitation de l'esprit ne vaut celle qui naît au bout de ta plume. Et elle rend le bête encore plus bête, et le délicat encore plus délicat. Sans l'écriture, on glisse imperceptiblement vers l'état de robot ou de mouton. « On se ruine l'esprit à trop écrire. On le rouille à n'écrire pas » - J.Joubert. | | | | |
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| art | | | Dans un texte littéraire, une fois le brillant verbal démonté, qu'en reste-t-il à l'amateur des choses précieuses ? - des fils d'interprétation et des perles de représentation. Mais une belle disposition de fils, à l'origine d'un joyau, est, elle aussi, effet d'une représentation. Cependant ils continuent à tenir aux parades de masse et à bouder les hit-parades de classe. | | | | |
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| art | | | Peu importe si les avis d'un artiste sont minoritaires ou majoritaires, tournés vers le passé ou abandonnés au futur, exhibent une ouverture d'esprit ou une clôture d'horizons, traduisent un savoir ou s'abîment dans une ignorance, s'adonnent à une reptation optimiste ou à une danse pessimiste, exhalent la bonté ou filtrent la haine ; le seul critère, qui placera son œuvre dans une bonne case, c'est à dire dans une élite ou dans une étable, - c'est la qualité de ses images. | | | | |
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| art | | | L'art crèvera à cause de son succès populaire. Le bourgeois, le vrai bienfaiteur de l'art, n'y voit plus un moyen de se distinguer du peuple, depuis que celui-ci pend des tableaux dans ses bureaux et chambres à coucher, dévore des polars et livres de science-fiction et applaudit la fanfare municipale. | | | | |
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| art | | | Comme la science, l'art peut être appliqué ou fondamental, mais si la passion du pur savoir survit bel et bien, même au milieu des robots, la passion de la pure forme est étouffée par l'invasion des moutons, à moins que ce soit par le choix de mauvaises altitudes. | | | | |
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| art | | | L'artiste, qui ne serait pas un grand artiste, est-il inutile ? - oui, mais les grands le sont également et même au plus haut degré. Mais, contrairement aux cordonniers, les poètes, même médiocres, n'ont pas que des piétons comme commanditaires et juges. Il est vrai, que le gros du troupeau aurait pu et dû exercer le sacerdoce de boutiquier, sans vendre son âme. Seulement, quelques brebis galeuses auraient retrouvé leur véritable statut, celui de vagabond, de nomade. | | | | |
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| art | | | Dans la chaîne : l'impression de l'auteur - l'expression - l'impression du lecteur, il faut être lucide sur le contenu des nœuds et sur les ressorts des passages entre eux. Quand on comprend, que nos impressions sont, d'une manière écrasante, communes, interchangeables, reproductibles, on se focalise sur le deuxième nœud et le second passage, on devient créateur, et par la même occasion, - imposteur ; et l'on finit par redéfinir le métier du poète - faire durer la première impression - puisqu'il ne sera plus très clair, de l'impression de qui il s'y agira. | | | | |
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| art | | | Puisque le littérateur d'aujourd'hui s'adresse soit aux moutons soit aux robots, son écriture est soit discursive soit intentionnelle - trop d'ennui ou trop de mécanique ; la noblesse solitaire et l'intelligence solidaire s'adressent à l'arbre et se moquent de la forêt. | | | | |
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| art | | | Le narratif et l'épique, c'est à dire le grégaire, dominent la littérature. « Le style est une dimension verticale et solitaire de la pensée »** - Barthes. Oui, le style est une tentative d'échapper à l'horizontalité commune ; sur l'axe vertical, cohabitent le beau des hauteurs et le bon des profondeurs, fusionnés par le talent. | | | | |
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| art | | | Jadis, quelques rares, belles et solitaires voix, majestueusement égales, pour chanter le vertige des profondeurs tragiques ou des hauteurs romantiques. Aujourd'hui, des hordes de voix hystériques, basses et grégaires, pour narrer des platitudes. | | | | |
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| art | | | Dans le choix de ses matériaux, l'écrivain ne peut, malheureusement, pas se contenter de ses rêves et se passer de faits, et donc snober le temps. S'occuper du futur, de toute évidence, relève de notre facette robotique ; il restent le passé étendu, le vertical, et le passé immédiat, l'horizontal, (le présent n'existant que dans notre sensibilité immémoriale), la culture ou la nature, la personnalité ou le mouton. S'écarter du second est l'une des contraintes qu'on doit s'imposer. | | | | |
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| art | | | L'ordre croissant d'importance, dans le travail de plume : les circonstances (lieux et dates), les contraintes (choses et relations à exclure), le talent (fulgurances et abattements). Aujourd'hui, seul le premier aspect survit ; les livres nagent dans une platitude, dont ne débordent que quelques fadaises. Partout - des dates (pas d'appels de l'éternité), les lieux sont publics (ni l'âme ni le cœur), les objets n'ont qu'une pesanteur (pas de grâce), les points de vue sont claniques (ni regards ni états d'âme personnels). | | | | |
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| art | | | La platitude des écrits émerge, chez les triviaux, à cause de l'équivalence entre ce qu'ils ont, ce qu'ils font et ce qu'ils sont, ces trois registres étant chez eux transparents et contenant des constantes communes. Et c'est de l'impossibilité de cette équivalence, chez les subtils, que surgit leur arbre dramatique, dont toutes les branches sont chargées d'inconnues individuelles. | | | | |
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| art | | | Depuis un siècle et demi, le problème de la culture n'est pas dans sa fonction, mais dans son organe ; partout, où régnait l'âme individuelle, s'érige, en seul juge, l'esprit collectif. Valéry voit le mal dans le peu d'esprit critique : « La libre coexistence des principes de vie et de connaissance les plus opposés », tandis qu'il est dans le peu d'âme aristocratique. | | | | |
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| art | | | Jadis, l'éclat des découvertes ou des batailles fut le seul rival de la musique de l'art ; l'artiste fut presque seul à constituer une élite verticale ; l'écoute publique lui fut réservée. Aujourd'hui, le marchand, le sportif, l'avocat, l'amuseur ont l'accès immédiat à l'écoute ; l'artiste oublia sa vocation verticale, il se dilua dans l'horizontalité commune. Donc, il ne faut pas accabler l'écoute, il faut plaindre l'émission. Ce n'est pas l'époque qu'il faut blâmer, mais l'artiste. | | | | |
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| art | | | Les écrivains : ils ont trop de sources communes et trop peu de commencements uniques ; ils creusent dans l'embryologie, sans s'élever à la conception ; ils gèrent la grossesse anonyme et ignorent la caresse intime. | | | | |
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| art | | | L'axe vie/art est parallèle à celui de lumière/ombres. Dans la vie, tout souci du feu et des astres se réduit aux chauffages ou éclairages collectifs ; dans l'art, seules persistent les ombres individuelles. Et c'est au troisième niveau qu'il faut comprendre la métaphore, involontairement ironique, du meilleur des axiologues : « Vivre – transformer ce que je suis en flammes et lumière » - « Leben – was wir sind in Licht und Flamme verwandeln » - dans son art, ne persistent que des ombres. | | | | |
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| art | | | C'est en fonction de la place de la forme et du contenu que l'histoire de l'écriture peut être divisée en trois étapes - la moutonnière, la poétique, la robotique : la domination du contenu (des choses, du quoi), le culte de la forme (des relations, du comment), la règle de production de la forme à partir du contenu (du pourquoi, de la causalité comme forme banale d'un fond, qui se réduit aux lois naturelles ou aux conventions humaines). Tout écrit d'art naissait jadis d'une réflexion abductive, aujourd'hui il veut être déductif, et la machine l'y surclassera. | | | | |
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| art | | | L'exclusivité de la nature humaine – une conscience inquiète du Bien divin, déposé dans notre cœur ; l'apport de la civilisation – la découverte et l'exploitation du Vrai par notre esprit. La culture, c'est l'émotion spontanée de notre âme devant la Beauté de l'œuvre humaine créatrice, la vénération de la nature et le respect de la civilisation. Ce n'est pas le manque de créateurs qui explique le dépérissement de la culture actuelle, mais l'extinction des âmes, au profit d'une nature moutonnière et d'une civilisation robotique. | | | | |
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| art | | | Ils opposent le Je créateur au Vous, ce qui les jette dans le Nous, aussi commun et grégaire. Le Je ne doit pas compter sur la négation ; il doit être motivé par un Tu inspirateur, fraternel ou amoureux, pour mettre le Je enthousiaste face à l’oreille la plus complice, celle de Dieu. | | | | |
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| art | | | Les médiocres croient inaugurer une voie nouvelle, tout en s’agglutinant sur des sentiers battus ; le talent munit même ses pas intermédiaires d’une telle intensité inaugurale qu’ils soient perçus comme de vrais commencements, de vraies sources, de vraies initiations. | | | | |
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| art | | | La dégringolade de la fonction d’artiste : de la noble création hors espace-temps vers la transmission de l’ancien élitiste vers le contemporain moutonnier et, enfin, vers la communication entre les robots, vautrés dans le présent. | | | | |
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| art | | | Écrire devant Dieu n’est, évidemment, qu’une métaphore, mais la présence virtuelle d’une oreille, haute et sensible, est une obligation de l’écrivain. « Celui qui s’adresse à quelqu’un, s’adresse à tous. Mais celui qui s’adresse à tous, ne s’adresse à personne »** - Valéry. | | | | |
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| art | | | Toute tentative de faire de l’art est toujours de la traduction ; mais son produit ne relèvera de l’art que si l’objet à traduire est l’élan intérieur de l’auteur lui-même, la noblesse du cœur, portée par le talent de l’âme et exprimée par l’intelligence de l’esprit. Ainsi on comprend, que l’art vit ces dernières années, puisque toute intériorité disparaît sous les coups du conformisme, du dynamisme, de la rationalisation des regards et des comportements. On ne traduit aujourd’hui que du fait divers, relevé sur la voie publique. | | | | |
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| art | | | Pour exprimer sa personnalité, une certaine unité, ou fidélité à ses choix vitaux ou artistiques, est nécessaire. L’unité des choses évoquées (tenir à leur prix - le mouton), l’unité des jugements formulés (rester fidèle à une valeur prouvée - le robot), l’unité de l’intensité chantée (maîtriser tout l’axe de valeurs mouvantes – l’artiste). Chez tous, des contradictions de forme sont inévitables ; elles son involontaires et destituantes, chez les deux premiers, volontaires et justifiées - chez le troisième. | | | | |
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| art | | | L’homme, que je perçois dans l’art moderne, est notre contemporain, portant le goût de nos foules et exerçant un métier de notre siècle ; incompréhensible pour l’humanité d’antan, il n’en hérite rien. La vie et l’individu sont toujours présents, dans cet art, mais ils devinrent si mécaniques et interchangeables, que cet art est plus près des statistiques que de la musique. | | | | |
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| art | | | Jadis l’art s’entourait d’une aura, d’un mystère, d’un sacré, qui faisaient de l’artiste un prêtre du Beau artificiel, complétant le Beau naturel. « L’art de la seconde moitié du XX-me siècle perdit le mystère » - A.Tarkovsky - « Искусство второй половины XX-го века утеряло тайну ». L’absurde se substitua au mystère, le sacrilège – au sacré, la grisaille – à l’aura. L’artificiel inimitable est évincé par le naturel commun. | | | | |
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| art | | | Si tu n’écris qu’en tant qu’un Exclu, tu adresseras à la foule le Non ampoulé et des gémissements faciles. Il faut que tu découvres en toi aussi un Élu, et tu vivras alors la nécessité de te tourner vers le grand Interlocuteur inexistant, Dieu, auquel tu consacreras ton Oui, humble et enthousiaste. | | | | |
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| art | | | Dans le goût des masses, l’image et le son détrônèrent l’écrit. Curieusement, la dégénérescence de l’art, en général, commença exactement par la peinture et par la musique. | | | | |
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| art | | | Le classicisme est l’apogée d’une technique ; le romantisme est la révolte de ce qui est organique dans la nature même de l’art. « Le romantisme est une réaction de l’élément organique propre de la culture contre son élément technique » - Berdiaev - « Романтизм есть реакция природно-органического элемента культуры против технического ее элемента ». Ce qui relève de la technique – l’inertie stylistique, l’esprit journalistique, les aréopages statistiques. | | | | |
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| art | | | Ce qu’il y a de meilleur, dans mon cœur, est muet ; tout ce qu’il y a de profond, dans mon esprit, est commun ; pour m’exprimer, il ne me reste que mon âme. « Mon art, c’est l’azur de l’âme, débordant sur ma toile »* - Chagall - « Моё искусство - лазурь души, изливающаяся на холст ». | | | | |
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| art | | | Le signe et le sens chez l’écrivain : le médiocre ne maîtrise pas les signes et nous inonde de sens commun ; le délicat cisèle le signe, auquel chacun peut donner son sens individuel. | | | | |
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| art | | | Dans le comment (le style) de l’artiste, l’intuition individuelle reconstitue le pourquoi (la noblesse) ; du pourquoi (le gain) de l’homme d’action, la rigueur commune déduit le comment (l’algorithme). | | | | |
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| art | | | L'impasse est un lieu idéal pour échapper à l'étable, où aboutissent tous les discours académiques sur des sentiers battus. Badiou ne se doutait pas, à quel point il avait raison : « Promotion du fragment, discours en miettes, tout cela argumente en faveur d'une ligne de pensée sophistique et met la philosophie en impasse ». La miette, sous une bonne plume, peut se muer en perle ; vos raisonnements ne peuvent polir ou curer que le circuit intégré ou le tout-à-l'égout. La philosophie est l'art de la métaphore vitale. | | | | |
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| art | | | Jadis, le goût, le style, le talent d’un artiste libre généraient une œuvre d’art ; aujourd’hui, toutes les conditions formelles et significatives sont dictées aux esclaves, apprentis-écrivaillons, par l’actualité despotique. Et en qualité d’exécution, la machine finira bientôt par surclasser ces tâcherons interchangeables. | | | | |
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| art | | | Proust est sirupeux et écœurant, Nabokov est mélodieux et souriant ; des minauderies d’un fat et des polissonneries d’aristocrate, un snob parfumé et un agoraphobe confirmé – Nabokov se moquait de nous, en reconnaissant chez Proust une plume sœur. Le seul point commun - l’absence d’invectives – ne les rend nullement proches. | | | | |
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| art | | | Le Public d’un artiste : dans l’Antiquité – les poètes et les philosophes ; à la Renaissance ou à l’époque classique – les connaisseurs ou la Cour ; aux temps modernes – la gazette et le réseau social. De plus en plus vulgaire, de plus en plus grégaire. | | | | |
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| art | | | Les bons écrivains sont de deux sortes – des aliments et des excitants : les premiers m’apportent de la vie, et les seconds me transportent au royaume du rêve ; les premiers développent des problèmes communs, les seconds m’enveloppent de mystères individuels ; mon soi connu se nourrit des premiers, mon soi inconnu garde ses soifs, grâce aux seconds. | | | | |
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| art | | | À quel organe s’adressent les livres d’aujourd’hui ? À une tête en proie à l’ennui, à un estomac à digestion rapide, au faciès fréquentant les plateaux télé. Et pourquoi se tourner vers un esprit fade, une âme moribonde, un cœur emphatique – le lot de la majorité - et qui ne pèsent rien sur la balance du succès escompté ? | | | | |
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| art | | | Le style naît d’une pénétration du Mystère royal dans la république du Problème et de la Solution. De la Hauteur tri-dimensionnelle, céleste, inaccessible, - dans la platitude des horizons maîtrisés. Tous les regards, aujourd’hui, étant tournés vers le bas commun, il n’y a plus de styles personnels. | | | | |
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| art | | | Le genre discursif : une même chaîne, qui relie des héros, des bandits, des badauds, et qu’on traîne, en plein jour, vers les forums, les salles de vente, les abattoirs. Le genre aphoristique : un faisceau d’étincelles, projetant des ombres dans la nuit des âmes. | | | | |
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| art | | | Si tu veux, que tes idées vibrent et s’illuminent, tu apprendras, plus tard, que les cadences et fréquences, finalement, furent communes et que les lumières pouvaient être remplacées par des lampes moins ambitieuses. Il faut, que tes idées accompagnent des élans vers l’inaccessible et que tu t’exprimes davantage à travers tes ombres. | | | | |
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| art | | | Plus tu vas, moins tu penses que le talent, ce soit l’harmonisation ou la coordination entre ce que tes yeux croient et ce que ton regard crée. Décidément, le talent n’est que ton regard initiateur et vibrant, bien que certaines choses vues se mettent, parfois, à vibrer, elles aussi ; le réel ne constitue qu’un cadre commun, qui conviendrait à tant de tableaux disparates. | | | | |
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| art | | | Chez un philosophe, on (res)sent le climat, pointilliste, laconique, ascendant, de son âme ou/et comprend le paysage, vaste, cohérent, connexe, de son esprit. Avec la disparition des âmes, on est orphelin de climats solitaires et plongé dans la multitude de paysages. Mais l’artisanat (photo)graphique rendit ces paysages – interchangeables. L’aphorisme reste le dernier genre, qui fasse parler l’âme. | | | | |
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| art | | | Jadis, l’artiste partait de ses propres images, pour arriver au tableau des choses, existantes ou pas ; aujourd’hui, il part des choses évidentes, dont il n’exhibe que des images communes. « Ce qui, jadis, relevait de l’esprit est évincé par des illustrations » - Adorno - « Was einmal Geist hieß, wird von Illustration abgelöst ». Le mot éclatant est vaincu par l’image terne. | | | | |
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| art | | | Tant de galimatias – philosophiques, picturaux, musicaux (la liste reflète la chronologie des agonies) – se présentent comme l’avènement de la sensibilité pure. Dans un langage plus réaliste, je parlerais du hasard des relations entre concepts, du hasard des couleurs ou des formes, du hasard du croisement des tons, des rythmes. Bref, la disparition de la mélodie – spirituelle, pittoresque, émotive. À force de moduler à outrance les reliefs de notre âme, on aboutit à une platitude idéologique, formelle, impersonnelle. | | | | |
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| art | | | Ils écrivent pour remplir les rayons de la consommation de masse ; j’écris pour les goûts qui, peut-être, n’existent même pas. Mais l’âme est faite pour cuisiner ou goûter de la beauté, irrésistiblement. Dans une société sans âme, aucun rayon n’est plus prévu pour la beauté gratuite, désormais non-nutritive. | | | | |
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| art | | | Aujourd’hui, la foule (ou des règlements écrits) est le seul juge en politique, en esthétique, en éthique ; l’écrit, qui s’adapta à ses goûts, est plus pitoyable que l’image, qui n’exige pas la présence d’une âme et n’a nul besoin de l’esprit, les yeux passifs se nourrissant des écrans. « Où l'image tient lieu de la parole, la matière évince l'esprit » - A.Suarès. | | | | |
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| art | | | En quoi les plumes modernes sont-elles différentes de celles des millénaires qui nous précédèrent ? - le mépris solitaire se mua en indignation grégaire, la volonté de rester hors du temps disparut dans l’embrigadement en espace, la langue oublia ses recoins particuliers, pour se déferler dans des lieux communs, aux extases lyriques se substituèrent les excitations mécaniques. | | | | |
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| art | | | La beauté, c’est-à-dire la hauteur, d’une forme artistique doit être durable, c’est-à-dire donner l’envie d’y retourner. Or, en te penchant sur des choses basses, banales ou conformistes, chaque retour à la forme, jadis séduisante, la ternira, fera affleurer l’ennui de ces choses et ressentir la servitude de ton esprit, qui n’aura pas averti à temps ton âme libre. La durée artistique est question des contraintes. | | | | |
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| art | | | Dans l’art, tu es inspiré lorsque ton produit ne résulte ni du pourquoi ni du pour quoi, tout en étant inséparable de tes sensations, individué, se réduisant à l'impulsion d’un commencement. Le taux de niaiseries (qui guettent toute production ambitieuse) y est nettement inférieur à ce qui vient du suivi cohérent d’un but (qui est toujours commun). | | | | |
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| art | | | Dans l’art, le savoir passif (érigeant des contraintes) est plus utile que le savoir actif (dictant des objets et des jugements). Les bonnes contraintes : les sujets épuisés, les répétitions à éviter, les angles de vue indignes. Pour la qualité des commencements, cet épicentre de la hauteur et de la personnalité, le savoir actif ne sert presque à rien. | | | | |
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| art | | | La musique est l’art le plus universel ; elle met dans un état extatique aussi bien les foules, sur les champs de bataille ou dans les stades, qu’un solitaire, entre ses quatre murs. « On dit bien que la musique est la langue des anges » - Carlyle - « Music is well said to be the speech of angels » - c’est le talent du compositeur qui traduit l’appel solitaire ou collectif, entendu soit par l’ange soit par la bête. | | | | |
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| art | | | Deux préliminaires du créateur : avoir maîtrisé les choses et élaboré des valeurs. Deux voies en partent : l’une, terrienne et profonde, de Faust, le sentier battu, l’autre, aquatique, de Narcisse, à la surface d’un lac. « Information sur les objets, formation de valeurs, transformation narcissique en création artistique » - L.Salomé - « Objektbesetzungen, Wertsetzungen, narzißtische Umsetzung ins künstlerische Schaffen ». | | | | |
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| art | | | Les enfants, le peuple, l’élite - ces trois destinataires définissent trois sortes de littérature : le conte de fées initiatique fait croire à l’existence d’un monde invisible et magique ; le livre moralisateur réveille de bons sentiments dans les parcours des humbles matures ; un style noble établit le culte de la beauté pure et haute, quel que soit ton âge. L’élite s’étant fondue dans la masse, exercer une influence, ce rêve des intellectuels français, n’a de place que dans le deuxième genre ; il est juste bon pour la marche et de peu d’effet sur la danse. | | | | |
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| art | | | Devenir artiste, c’est avoir le courage de t’engager dans une impasse personnelle, sur laquelle la solitude te guide et les buts ne sont là que pour t’exciter par leur inaccessibilité. Les artisticules de masse se déferlent sur les voies communes, en compagnie des agents commerciaux et des garagistes. La confusion fait dire à Cioran : « À mesure que l’art s’enfonce dans l’impasse, les artistes se multiplient ». | | | | |
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| art | | | Que les voies d’artiste soient obliques s’explique non pas par des changements d’avis, mais, au contraire, par la fidélité à son goût métaphorique, ponctuel et non surfacique, et qui reste le même ! Ce goût se traduit par le culte du point zéro de la création, point de départ d’un méta-retour éternel du même. De brèves éruptions, d’une même intensité et du même cratère, et le refus de suivre, machinalement, le parcours de la lave. Les métaphores de forme personnelle, au-dessus des pensées de fond commun. La même essence étoilée traversant le fleuve de l’existence enténébrée. | | | | |
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| art | | | L’inspiration ne me dicte ni mots ni idées ni images, elle suscite l’aspiration vers mon étoile. Mon corps récepteur transmet cet élan à mon esprit, relais d’excitations, qui mue en mon âme, émettrice de mon regard, que mon talent, artisan du style, traduit en métaphores. Ce chemin, pour ne pas dégénérer en sentier battu, s’arrête à la hauteur d’un commencement individué, ainsi il évite de devenir de l’étendue ou de la profondeur communes. | | | | |
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| art | | | Les genres discursif ou aphoristique, l’horizontalité ou la verticalité, le glissement superficiel sur les mots ou la pénétration, profonde ou haute, des idées. Chez les discoureurs, tout comme chez les laconiques, des images, des concepts et des idées sont aussi présents, mais restent surfaciques. Quant aux mots, l’aphoriste en maîtrise la musique et l’intensité avec plus de vigueur et d’audace, mais il évite les paysages communs, pour peindre son propre climat. Le discoureur méprise des idées nées ; l’aphoriste engendre des idées naissantes. La jouissance des oreilles ou la perplexité de l’esprit. La reconnaissance ou l’étonnement. | | | | |
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| art | | | Il est absurde d’opposer LE sentiment à LA raison. Parmi les sentiments il y a ceux qui s’accordent parfaitement avec la raison ; d’autre part, il y tant de sentiments féroces, témoignant de notre origine bestiale et qui forcent l’appel à la raison animale qui coïncide avec les sensations animales. Ce qui mérite le noble nom de sentiment s’appellerait caresse, s’opposant à la possession, à la force, à la droiture, à l’inertie. Nous partageons certaines caresses avec les bêtes : l’instinct maternel, la séduction des femelles, le sens de communauté. L’homme ajoute des caresses spirituelles, verbales, musicales, picturales, architecturales, où, par des écarts avec la norme, se manifeste la personnalité de créateurs. | | | | |
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| art | | | Ton œuvre d’art doit traduire la sensation d’une verticalité complète, dans laquelle se fusionnent la profondeur du fond et la hauteur de la forme. Ce qui n’a que la profondeur finit dans les racines communes ; ce qui n’a que la hauteur se condamne au vide impondérable. | | | | |
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| art | | | Le style est le rejet du hasard et de la banalité, pour trouver une expression symbolique (verbale ou autre) de nos états d’âme inarticulés, les deux étant dans la verticalité individuée et non pas dans l’horizontalité commune. Et peu importe que l’état d’âme émettrice ne coïncidera jamais avec l’état d’âme réceptrice. | | | | |
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| art | | | Tout écrit littéraire doit choisir : servir la bassesse d’un intérêt commun ou séduire la délicatesse d’un goût électif. | | | | |
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| chœur cité | | | INTELLIGENCE : Tout bonne couveuse de l'intelligence qu'elle est, la cité, néanmoins, en a gâté la jeunesse. Tout geste productif de l'intelligence crédule fut récompensé par une friandise ; l'intelligence a fini par se retrouver dans la même étable que la bêtise, nourrie aux hormones de croissance, au service de l'irrassasiable veau d'or, gérant du cirque des fauves. | | | | |
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| chœur cité | | | SOLITUDE : Le grand progrès de la démocratie consiste à laisser le solitaire crever, sans être dérangé, là où une tyrannie cherchait à le faire rentrer dans les rangs et clamer son bonheur. La disparition de la puanteur extérieure rend l'encens intérieur beaucoup moins salutaire ; et le chauffage collectif rend ta flamme inutile et dangereuse. | | | | |
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| chœur cité | | | RUSSIE : Pour une fois, je suis d'accord avec la cité démocratique, horrifiée par les forums russes. Des brigands n'hésitant pas à se faire appeler élite. Des imitateurs non-inspirés prétendant à une exclusivité ou exception. Des ours cherchant à gagner du galon en se soumettant à l'âne ou au mouton. La voirie des plus horribles, mais quelle perspective dans les impasses ! | | | | |
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| chœur cité | | | ACTION : Moi, le créatif, j'aimerais respecter l'œuf ; les autres, les contemplatifs, lui préfèrent la poule ; mais la cité active donna la primauté au coq : l'action au-dessus de la raison et de la couvaison. Vivifier ou cocufier par insolence, au lieu de me crucifier en silence ou fructifier les autres en patience. Poulailler aux allures d'étable. | | | | |
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| chœur cité | | | DOUTE : Sur les forums on encourage toute forme de doute, sauf celui qui porte atteinte au prestige du veau d'or et à son régime, le culte carnivore du mérite. Les doutes collectifs sont encore plus ennuyeux que ne le sont les vérités de foire ; les deux servent à araser toute aspérité rebelle, qui poindrait dans un cerveau en proie au plat calcul. | | | | |
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| chœur cité | | | MOT : Le forum s'incline devant la lettre pinailleuse et se gausse de l'esprit nonchalant. Le mot du degré zéro, cet écho de l'esprit infini, lui est sans poids ; il n'aime que le lourd enchaînement juridique protégeant le possédant de la furie fondatrice des dépossédés. Les titres de propriété, rédigés en mots sans âme, pris pour titres de noblesse, l'âme sans mots. | | | | |
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| chœur cité | | | VÉRITÉ : L'homme, hors de toute tribu, s'attache aux invariants utopiques. L'homme de la cité, avide de progrès, marque toute avancée par proclamation de vérités nouvelles. Des faits, des acquis, des outils et pas des œuvres, ces créations inventées donnant à l'éphémère illusoire l'intensité refusée aux vérités gonflables à souhait. | | | | |
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| chœur cité | | | BIEN : Toute hyène, dans la cité d'aujourd'hui, pratique le bien public, aux heures de grande écoute. Les sondages confirment, se moquer de l'affamé est contre-productif : la meute lui jette des miettes au lieu de l'accabler par l'hallali d'antan ; entre-temps, elle se fait engraisser par le gibier consentant et adoptant le même subterfuge, face aux plus chétifs que lui. | | | | |
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| cité | | | Sans liberté extérieure, le seul moyen de respirer sa liberté intérieure est de se réfugier dans la solitude. Sans liberté intérieure, le seul milieu, c'est le troupeau. | | | | |
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| cité | | | Signe d'une société sourde - on n'a plus besoin de bâillons. Signe d'une société muette - on ne parle qu'au milieu des forums. | | | | |
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| cité | | | Les pires tyrans, actuels ou potentiels, sont ceux qui ne reconnaissent ni dieu ni maître. Du saccage de temples et châteaux ne gagnent que casernes et étables. | | | | |
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| cité | | | Conversion fut affaire d'âme ou d'épée. Désormais, être convertible est anodin aussi bien en matière religieuse que monétaire, le mouton et le veau assurent le pouvoir du rachat ou d'achat. | | | | |
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| cité | | | L'élite d'antan vouait une phobie à la foule et portait dans son cœur le peuple. L'élite d'aujourd'hui, soucieuse de son image, révoqua la haine en devenant indiscernable du peuple qui, à son tour, déchut en une vaste foule. Pro rege est plus défendable que pro grege. | | | | |
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| cité | | | Face aux furibonds de tout poil, on vous dit : « il ne faut pas s'en prendre aux hommes, mais réfuter leurs idées ». Mais les idées, qui menèrent les hommes aux pires calamités, furent parmi les plus belles et irréfutables ! Prenez l'idée nihiliste (intime) et les monstres (socio-politiques), qui en naissent : le nazisme et le bolchevisme. L'homme est bien un ange d'idées, s'exprimant dans un langage de bêtes. Il s'agit d'identifier la bête. Il faudrait n'encourager que le mouton, l'écureuil et la fourmi. Se méfier de rossignols, chouettes, aigles, lions, chats. En fin de compte, tout ce qui est beau et séduisant n'aurait-il sa place que dans des zoos, musées et bibliothèques ? | | | | |
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| cité | | | Communisme : un excellent sujet de discussion dans un club de gentlemen ; une fois dans la foule, il mène inexorablement à la délation et à la torture. | | | | |
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| cité | | | La démocratie vaincra, car elle est le seul modèle, qui appelle à s'unir, tous les autres commençant par le désir de se diviser. | | | | |
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| cité | | | On n'a jamais vu autant de sagesse qu'aujourd'hui. L'ennui, c'est que, d'individuelle et pulsionnelle, elle devint partout collective et mécanique. Et aucun espoir qu'un homme divin nouveau proclame inepte la sagesse du monde, c'est à dire du troupeau, et soit cru et suivi. | | | | |
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| cité | | | Aucune tyrannie ne réussit jamais à constituer une meute aussi impitoyable et solidaire que le troupeau démocratique. La meute pourchasse ce qui bouge et laisse en paix ce qui s'immobilise ; le troupeau piétine ce qui cherche à se détacher de la terre. « Une fois dans la meute, que tu aboies ou non, il faudra bien que tu frétilles » - Tchékhov - « Попал в стаю, лай не лай, а хвостом виляй ». Et asinus asinum fricat… « Pour être membre honorable du troupeau, il faut que tu sois déjà mouton toi-même »** - Einstein - « Um ein tadelloses Mitglied einer Schafherde sein zu können, muß man vor allem selbst ein Schaf sein ». | | | | |
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| cité | | | Je ne peux penser librement que sous un joug. Imposé par des autres - une tyrannie, ou par moi-même - des contraintes. Débarrassé de ses fers, l'homme mourra esclave (c'est du Rousseau revisité). La façon, dont la plupart des hommes parlent de la liberté, est franchement grégaire. | | | | |
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| cité | | | Tous ceux qui essayèrent d'adoucir les instincts de loup chez l'homme, finirent par s'abêtir. Plus haute est la voix vengeresse, plus basse est l'oreille qui la suit. De bas appétits, en haute montagne, transforment d'inoffensifs moutons en charognards redoutables. | | | | |
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| cité | | | Ma liberté politique découle de l’écoute collective de la loi ; ma liberté économique – de la consultation de mon compte bancaire ; ma liberté éthique – des lieux de mes sacrifices ; ma liberté esthétique – de l’originalité de mes commencements. | | | | |
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| cité | | | La tyrannie se faufile à travers la prétention de l'incapable (doux rêveurs, assassins ou poètes) d'imposer l'illisible (la charité, la noblesse). Le capable (disciple d'Hermès) l'évince dans une émulation transparente arbitrée par la foule. | | | | |
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| cité | | | Les calamités des siècles passés furent souvent dues aux coups de canif au contrat social, qui liait les puissants à la plèbe ; le roi mystifiait, le parlement jouait la comédie, le général bombait le torse. Et la recherche de la vérité y fut celle du bien. De nos jours, où peu s'en faut pour que le mensonge disparaisse définitivement de la scène publique, remplacé par d'odieuses vérités, tout le monde est persuadé, que tout dysfonctionnement vient des prétendues duperies ou cabales. Personne ne prête plus l'oreille à la voix du bien personnel, noyée dans le brouhaha des vérités collectives ; chacun est sûr de tenir sa vérité personnelle au bout de son droit, moyennant quelques devoirs monétaires au bien collectif. | | | | |
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| cité | | | Être libre, au sens banal du mot, c'est ne plus éprouver le besoin de se donner des contraintes. Mais la différence entre les contraintes et les buts est que les premières, non-écrites et individuelles, viennent de l'âme, tandis que les seconds, toujours écrits et communicables, sont dictés par l'esprit. | | | | |
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| cité | | | L'ennui d'un effort de survie ou de reconnaissance est la première embûche sur la voie de la liberté. Eux et nous, le premier réflexe d'un esclave social ; quelqu'un m'aidera et solidarité des solitaires, qui souffrent, en est le deuxième ; répugnance devant tout ce qui est fastidieux - le troisième. L'homme devient libre, quand il se dit je suis seul, se désintéresse de la souffrance d'autrui et accepte n'importe quoi pour survivre et rester dans le troupeau. | | | | |
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| cité | | | Au pays du nationalisme le plus féroce naissent bizarrement les mots Weltliteratur, Weltschmerz, Weltanschauung. Au pays des désastres grégaires et sauvages - boyard, nihiliste, intelligentsia. Contrairement à : snob, spleen, humour, qui coulent de source. | | | | |
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| cité | | | Plus les hommes s'agitent, plus ils deviennent libres. Plus l'homme s'agite, et plus il est esclave. Le tumulte chasse le poète : du forum - dans le premier cas, de ton propre cerveau - dans le second. | | | | |
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| cité | | | La santé d'une nation se reconnaît dans la similitude des voix rebelle et conservatrice. Quand le mutin est plus flamboyant, la nation est jeune. Quand le conformiste éclipse les factieux, c'en est fini de la fécondité de la nation. La rébellion, c'est la mauvaise herbe, la grégarité, ce n'est que du fourrage, jusqu'au lendemain, qui renonça d'être radieux. Un conservatisme sain serait celui qui ne chercherait pas des époques à imiter, mais des signes intemporels : « Le vrai conservatisme oppose le temps à l'éternité » - Berdiaev - « Истинный консерватизм есть борьба вечности с временем ». | | | | |
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| cité | | | On continue à faire appel à l'agneau sacrificiel et au bouc émissaire, mais on les charge, aujourd'hui, de leurs propres péchés et non pas du sien propre, tout en dépeignant préalablement ces animaux comme bourreaux ou bêtes de proie. Jamais les abattoirs ne présentait une telle correctness. | | | | |
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| cité | | | La caserne se fait rare, nul n'est plus enrégimenté. Le troupeau quitta la rue et s'installa dans la cervelle, où il se reproduit mieux que jamais : la cinquième colonne dans la quintessence de l'univers. | | | | |
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| cité | | | L'individualisme est à l'origine des monstruosités du siècle dernier, individualisme du héros ou individualisme du fourbe. C'est la démocratie qui l'emporte, c'est-à-dire le collectivisme, celui de l'espèce la plus grégaire, du marchand. | | | | |
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| cité | | | Corruptio optimi pessima. Que les impôts, les vitamines et le fait divers ne laissent plus le temps à la populace pour songer au salut du monde, - on doit s'en féliciter. Mais que la même sagesse frappe les élites, c'est odieux. Le patricien, rognant ses ailes et baissant son regard, dépasse le vulgum pecus en répugnance. | | | | |
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| cité | | | La voix grégaire : une révolte collective pour favoriser l'individu actuel ; la voix aristocratique : la résignation individuelle pour se retrouver dans un collectif inactuel. | | | | |
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| cité | | | Dans la liberté, se respectent les contribuables ; dans l'esclavage, se découvrent les amoureux ; l'homme libre se reconnaît dans la tolérance, l'homme asservi finit dans la haine : « Leur haine parlait au nom de l'amour » - V.Grossman - « Они ненавидели во имя любви ». | | | | |
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| cité | | | Le Léviathan, de crocodile ou d'hydre, se mua en une brave vache, qui ne s'occupe que de moutons. Mais les seules conceptions productives s'effectuant désormais in vitro, il faut s'attendre à la prolifération de robots producteurs et de robots produits. | | | | |
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| cité | | | Aujourd'hui, nous avons la meilleure foule, de toute l'histoire, et peut-être la pire des élites. Cette élite n'observe que les mouvements de la foule, les compare, indignée, avec l'éclat des élites d'antan et se répand en lamentations sur la dégénérescence du monde. Le regard de nos élites est dans les choses vues et non pas, comme naguère, dans le goût électif des yeux. | | | | |
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| cité | | | Les élus, aujourd'hui, c'est le troupeau. Les appelés, en revanche, entendant, mais ne comptant pas des voix, devinrent rares. | | | | |
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| cité | | | La tyrannie : la contrainte de cacher son visage rebelle ; la démocratie : la liberté d'afficher les masques du mouton prônés par l'opinion publique. | | | | |
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| cité | | | Ce serait bien, si « les problèmes sociaux se résolvaient par des équations algébriques » (Balzac), mais que faire de ceux qui refusent de figurer dans aucune équation ? | | | | |
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| cité | | | L'observation, qui ne s'est jamais démentie : ceux qui hurlent le plus fort : Comment peut-on accepter ce monde ! sont les pires des conformistes, repus dans leur paix d'âme démocratique. La noblesse d'un acquiescement dédaigneux ne loge plus que dans des souterrains affamés. | | | | |
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| cité | | | La « bestia trionfante » (G.Bruno), aujourd'hui, n'est plus l'âne, mais l'hybride des goûts de mouton et des appétits d'hyène. | | | | |
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| cité | | | Le vulgus : jadis, sa place fut dans les bas-fonds, ensuite - dans la médiocrité et la moyenne, aujourd'hui, matériellement, elle est largement au-dessus de nous, les réprouvés de son marché. | | | | |
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| cité | | | Démarche antique : dépeindre la Cité idéale et fouiller des écueils humains, sociaux, matériels, qui la rendent utopique ou lointaine. Aujourd'hui, le politicien fait de ses actes ce que je fais de mon écriture : une maîtrise loquace des contraintes et un embarras muet devant les buts. Mais ce qui rend vivables les ruines désertes, transforme le chantier en étable. | | | | |
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| cité | | | Quel renversement de l'éthique aristocratique ! Dans l'Antiquité, où le sens des lois était faible, elle prônait la loi, face au sentiment rapace ; aujourd'hui, où le sentiment agonise, elle en appelle au sentiment, face à la loi de masse. | | | | |
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| cité | | | L'urbanisme, la politique et l'art : tu bâtis l'étable démocratique, la caserne despotique, les taudis anarchiques ou les ruines aristocratiques. Dans le dernier cas, tout souterrain, même des plus misérables, peut prétendre avoir servi de fondation d'un château écroulé. | | | | |
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| cité | | | Des préférences tirées passionnément, sans daigner en apporter des preuves (les preuves du contraire n'étant pas moins rigoureuses), telle est la pensée contrainte. Et puisqu'on reconnaît une pensée noble par l'horreur de son application forcée, apparut le sépulcral totalitarisme de masse, où de bons filtres (contraintes) servirent de monstrueux transformateurs (buts). | | | | |
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| cité | | | Pour Kant, le goût, le savoir et la raison légifèrent à tour de rôle. Démocrate pratique (aristocrate pur ? juge en esthétique ?), je dirais, que le savoir devrait s'occuper de l'exécutif, la raison - du législatif et le goût - du judiciaire. Les bancs des assimilés, les bancs des assemblées, les bancs des accusés. | | | | |
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| cité | | | Le socialisme cherche à arracher les crocs aux loups ; le capitalisme - à insérer ceux-ci parmi les moutons et à anesthésier la saignée. Mais le principe du troupeau est le même, quoiqu'en pense Nietzsche : « Le socialisme est l'aboutissement de la morale du mouton » - « Sozialismus ist zu Ende gedachte Herdentiermoral ». Le triomphe du capitalisme prouve, que « moins d'exigences morales forme une croyance, face à l'individu, plus vaste est le troupeau qui l'applaudit »** - S.Zweig - « je geringere moralische Anforderungen ein Glauben an das Individuum stellt, um so weiteren Kreisen wird es willkommen sein ». | | | | |
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| cité | | | La sacro-sainte propriété, postulant l'inégalité, est, aujourd'hui, le premier ennemi de la liberté. « La liberté sans socialisme, c'est le règne de l'injustice ; le socialisme sans liberté, c'est la servilité et l'abrutissement »* - Bakounine - « Свобода без социализма - это привилегия несправедливости, социализм без свободы - это рабство и скотство ». Aujourd'hui, dans la presque liberté et le presque socialisme, les hommes méritent leur juste abrutissement. | | | | |
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| cité | | | Je suis ce que je veux, je suis ce que je peux, je suis ce que je dois - l'homme héroïque, l'homme créateur, l'homme moral. Plus ils sont indépendants, en moi, plus je suis libre. Lorsqu'ils se fondent en un seul personnage, je suis mouton ou robot. | | | | |
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| cité | | | Comment puis-je m'entendre avec les démocrates, ces robots de l'horizontalité ou moutons de la verticalité, si je suis tantôt maître (du verbe que je conjugue) tantôt esclave (de l'émotion qui me subjugue) ? | | | | |
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| cité | | | Je suis esclave de la loi (« nous sommes esclaves de la loi, afin d'être libres » - Cicéron - « legum servi sumus ut liberi esse possimus ») - je deviens robot ; je suis la loi des esclaves (« tu n'es plus esclave, mais fils de la loi » - St-Paul) - je reste mouton. Où l'universel peut-il rencontrer l'existentiel, sans tourner au troupeau ou à la machine ? - dans un souterrain, où j'installe mes ruines souveraines. | | | | |
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| cité | | | L'histoire avait un sens - et présentait un intérêt pour son étude - lorsque la cité tenait un mythe ou une utopie en point de mire, sous forme ethnique, étatique ou civilisationnelle. Depuis que l'histoire n'est plus portée par l'enthousiasme, mais par l'apathie (« Ne pas laisser l'élan devenir enthousiasme ; la vertu est dans l'apathie » - Kant - « Den Schwung mäßigen um ihn nicht bis zum Enthusiasmus steigen lassen ; die Tugend erfordert Apathie »), depuis que les hommes préférèrent la justice robotique et la sensibilité moutonnière, l'histoire n'est pas plus instructive que la météorologie. | | | | |
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| cité | | | Il y a très peu de choses, sur lesquelles le poète ait un avis ; le propre des moutons et des robots est d'en avoir un sur tous les sujets, y compris la bonté, la fraternité, l'amour ou le rêve. La fin de l'Histoire fut signée le jour, où leur avis la-dessus se mît à peser plus que celui du poète. | | | | |
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| cité | | | De la servitude à la liberté : l'absence de choix (mouton), les choix imposés (esclave), les choix calculés en fonction du contexte (robot), les choix atteints depuis le degré zéro de l'existence, de la création, du désir, du goût. Ce niveau primordial surgit à l'endroit, où la croyance se substitue à la raison, il n'est donc pas vide, il est ce « bercail poétique, où les rêveries remplacent la pensée, où les poèmes cachent les théorèmes »* - Bachelard. | | | | |
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| cité | | | La bonne raison, beaucoup plus que l'échine, fléchit aujourd'hui, chez l'esclave moderne, qui se croit le plus libre ; le tableau de Montaigne : « Ma raison n'est pas duite à se courber, ce sont mes genoux » - s'inversa. | | | | |
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| cité | | | Le nazisme se soucie du surhomme, le communisme - du sous-homme, la démocratie - des hommes. À cette triade manque le quatrième élément (selon Dostoïevsky et Nietzsche) - l'homme, jadis au centre de l'humanisme, aujourd'hui évincé au profit du robot, qui prit sa place (comme le mouton s'était substitué jadis aux surhommes et sous-hommes). | | | | |
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| cité | | | La modernité : percevoir l'humanité en tant qu'un troupeau de moutons, sans flamme, et l'homme - en tant qu'un robot, sans drame. Le trépas, dans les deux cas, - avec le front plissé, sans cheveux dressés. Et dire que, jadis, on pouvait encore s'interroger : « Pourquoi est-on si ému à la mort d'un seul ? - la mort d'un seul est bien une mort, celle de deux millions - de la petite statistique » - E.M.Remarque - « Warum sind wir so erregt wegen eines einzelnen : ein Einzelner ist immer der Tod — und zwei Millionen immer nur eine Statistik ». | | | | |
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| cité | | | Les majorités devinrent si écrasantes, que tout soulèvement est réduit aussitôt à la platitude. | | | | |
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| cité | | | Amer constat : le meilleur bien social résulte du mal individuel suivi par la masse ; le plus grand mal social résulte du bien individuel suivi par la masse. Donc, si tu veux du bien à la société, ne songe pas à mettre à son service - ton bien à toi. | | | | |
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| cité | | | La tyrannie et la démocratie visent les mêmes normes, mais la tyrannie en prône l'esprit, c'est à dire les valeurs, tandis que la démocratie se satisfait avec la lettre, les lois. L'esprit couvre autant de saloperies collectives que la lettre - de saloperies personnelles. Comment veux-tu être humilié ? En tant que mouton ou en tant que machine ? | | | | |
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| cité | | | Plus un peuple est mesquin, plus solide est sa démocratie ; dès qu'on s'attache à une grandeur quelconque, les premiers bûchers s'annoncent au bout des regards enflammés ; savoir remplir les stades et les feuilles d'impôts, diffuser les bandes dessinées et les écrans à plasma sont d'excellents outils d'éducation démocratique. | | | | |
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| cité | | | L'idéal de la liberté est atteint : le veau d'or se moque et du lion hiératique et du mouton démotique ; l'idéal de l'égalité triomphe : le loup et l'agneau sont assurés de démarrer leur course à partir des mêmes starting-blocks ; quand on s'avisera de se pencher sur la fraternité, on la trouvera tout prête à unir, corps et âmes, les robots que seront devenus les hommes libres et égaux. | | | | |
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| cité | | | La liberté : dans ton mental, distinguer l'inertie (expérience, langage, intérêts) de la pulsion initiale (déracinement, degrés zéro, pureté) ; une fois la distinction faite, même une décision grégaire devient libre ; sans elle, même le choix le plus original ou loufoque peut être servile. | | | | |
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| cité | | | Le règne du troupeau assagit les loups et abêtit les moutons. Ceux-ci s'imaginent libres et individualistes ; ceux-là s'imaginent méritants et vertueux. | | | | |
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| cité | | | Un silence écrasant, étouffant, répugnant, ce silence des politiciens ou des intellectuels d'aujourd'hui sur ce que le monde devrait être ; le déferlement du réel, c'est à dire du marchand, dans toutes les sphères, où, jadis, se croisaient des idées, des utopies ou des rêves ; à la mort du poète, les jurés moutonniers interprétèrent correctement son testament, en léguant tous ses biens au robot. | | | | |
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| cité | | | Qui représentait la science, aux époques moins barbares ? - ceux qui scrutaient les astres, les manuscrits, la vie. Aujourd'hui, ce sont des ingénieurs ou des économistes. « Viendra le règne de l'intelligence scientifique, le plus arrogant et le plus élitiste de tous les régimes »* - Bakounine - « Наступит власть ума научного, изо всех режимов самый хамский и избраннический ». Nous y sommes. Mais ce n'est pas un règne, mais une gestion. Pas l'intelligence, mais la performance. Pas scientifique, mais technique. Pas arrogant, mais méritocratique. Pas élitiste, mais populiste. Tout le reste est juste. Ce régime ignore la hauteur et le patriciat, et prône l'horizontalité et l'égalité des chances. | | | | |
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| cité | | | La liberté et la fraternité font des progrès grâce au même phénomène - l'accent mis sur la forme esthétique plutôt que sur le fond éthique : la liberté progressa dans la société et dans les têtes, et la fraternité - dans la solitude et dans les cœurs. L'égalité n'a pas eu la même chance et doit attendre, que les hommes ressentent du dégoût à la vue de l'inégalité matérielle ; et curieusement, c'est la morne égalité des goûts qui les en empêche le plus. « L'homme n'est vraiment homme que conscient de l'inégalité sociale » - A.Blok - « Одно делает человека человеком : знание о социальном неравенстве ». | | | | |
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| cité | | | Plus un gentleman se laisse emporter par un élan de grandeur ou de générosité, plus sûrement il aboutit à l'ironie, pour lui-même, et à la pitié, pour les laissés-pour-compte. Livré au même courant, le goujat finit par se prendre au sérieux, héroïque ou salvateur, et par devenir impitoyable avec l'autre, ressenti comme ennemi de la pureté ou du bonheur collectifs. | | | | |
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| cité | | | Les misérables révoltes verbales, en 1968 ou en 1989, contre la bourgeoisie ou contre le communisme, suivaient le vent dominant. La meilleure garantie du maintien du laisser-aller devint le laisser-râler. | | | | |
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| cité | | | Le révolutionnaire voudrait, que tout faible pût compter sur la solidarité du fort. « Pour que, si, tombé, tu cries : Camarade ! - la Terre entière se penche sur toi » - Maïakovsky - « Чтоб вся на первый крик : - Товарищ ! - оборачивалась земля ». Mais aujourd'hui, où l'indifférence ne gêne en rien le fonctionnement de l'homme robotisé, celui-ci rejoint le cimetière avec la même paix d'âme que son bureau. Le problème se simplifia, depuis que l'homme devint mouton raisonneur ou robot raisonnant. Et il existeront des préposés aux défaillances, pour que la Terre, en toute bonne conscience, puisse continuer à vaquer à ses saloperies, sans tourner la tête. Qui encore peut dire que « autrui n'apparaît pas au nominatif, mais au vocatif » - Levinas ? | | | | |
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| cité | | | La démocratie : les moutons vénérant les robots, avec ferveur et piété non excessives, mais avec sincérité ! Le naturel et la correction sont le propre de la démocratie ; on n'y jappe plus, on y babille ou râle, dans une franche entente chacalière ou mécanique. Contrairement au despotisme, où les moutons bêlent bien devant les ânes, mais rugissent dans leur dos. | | | | |
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| cité | | | Même si le thème de liberté devint l'apanage du robot, et celui de fraternité s'applique surtout au mouton, celui d'égalité reste difficilement casable, avec deux lectures alternatives : à travers la liberté - l'égalité idéologique, donc minable, ou à travers la fraternité - l'égalité sentimentale et même physiologique, donc humaniste. | | | | |
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| cité | | | L'esclave devint largement majoritaire, puisque tous les maîtres l'y rejoignirent. À l'extérieur, ils sont de plus en plus libres, tout en devenant de plus en plus esclaves de la foule, qui les habite, à l'intérieur. Et qui se soucie encore de la liberté intérieure ? « L'ennemi principal de la liberté, c'est un esclave repu et content » - Kropotkine - « Главный враг свободы - сытый и довольный раб ». | | | | |
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| cité | | | Le démocrate se transforme, tout naturellement, en robot : la loi écrite est rédigée en langage algorithmique ; le tyran est déjà un mouton : qui poursuit apprend aussi à suivre. | | | | |
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| cité | | | Les grands, comme les petits, disparurent, comme disparut la pitié. Et les médiocres tyranneaux de village forment un troupeau méritocratique sans heurts, où il n'y a plus ni pitié ni tyrannie. La leçon de Saadi : « Quiconque n'a pas pitié des petits mérite d'éprouver la tyrannie des grands » - ne sert plus à rien. | | | | |
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| cité | | | L'histoire des civilisations évoluées : la foule se transformant en peuple ; l'histoire des nations immatures : le peuple agissant comme une foule. | | | | |
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| cité | | | Pour ceux qui découvrent un isoloir, il étanche leur soif de liberté ; pour les habitués, il n'est qu'une vespasienne. C'est par la hauteur des murs autour de ton besoin qu'on reconnaît l'urgence de le satisfaire. | | | | |
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| cité | | | Dès qu'une ochlocratie s'installe, de tous les outils de pouvoir c'est l'outil patibulaire qui sert le mieux la nouvelle justice. « Le pire des États, c'est l'état populaire » - Corneille - tandis que le boutiquier, dont le pouvoir il faut appeler de nos vœux, n'a besoin que d'un seul outil, l'argent, qui ne blesse que des épidermes sensibles à l'abject. | | | | |
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| cité | | | La justification principale, et presque unique, de l'injustice sociale devint aujourd'hui l'antienne de la soi-disant crise passagère, dans laquelle serait plongé le monde. Or, depuis trois quarts de siècle, cette société n'affleure plus aucune frontière critique ; elle se vautre dans la médiocrité du milieu morne et fétide. Aucun rythme ne s'exprime aux limites désertes et mirifiques, - que des algorithmes, imprimés dans des attroupements affairés. | | | | |
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| cité | | | La malchance de la fraternité, c'est que tout progrès en connaissances la rend plus inutile. « Nous avons appris à voler comme les oiseaux, à nager comme les poissons, mais nous avons désappris l'art si simple de vivre comme des frères » - Luther - « Wir haben gelernt, wie die Vögel zu fliegen, wie die Fische zu schwimmen ; doch wir haben die einfache Kunst verlernt, wie Brüder zu leben ». Le troisième élément, la terre, nous a aussi rapprochés des reptiles et des moutons. C'est le quatrième, le feu des astres amoureux, qui nous abandonne, dans notre tiédeur fétide. | | | | |
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| cité | | | C'est au milieu des moutons et/ou robots qu'on trouve les candidats les plus loquaces à l'exception, de race ou de face. « Une seule loi pour le lion et le bœuf, c'est l'oppression » - W.Blake - « One Law for the Lion & Ox is Oppression » - je dirais plutôt compression, qui génère le mouton. Mais deux lois différentes, c'est la suppression de l'un des deux. | | | | |
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| cité | | | Le mouton ne s'intéressait qu'au matériel, tandis que le robot penche nettement pour le logiciel ; en plus, le robot n'a plus de problèmes de digestion. Le veau d'or reçoit l'hommage de ce monde. Même certains ordres chevaleresques suivirent cette idolâtrie : « Quelle époque : la Toison d'or endossée par le veau d'or ! »** - K.Kraus - « Es kommt die Zeit, wo das goldene Vlies vom goldenen Kalb bezogen wird ! ». | | | | |
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| cité | | | L'un des stratagèmes démocratiques, pour attirer l'adhésion des hommes, fut la quasi-disparition de l'humiliation de l'homme, bien qu'avec le maintien de son abaissement. « Les hommes sont si bêtes, qu'il faut les traîner vers le bonheur » - G.Bernanos (Voltaire et Hume furent du même avis). Le despotisme tyrannise la majorité silencieuse, sans humilier une minorité gémissante ; la démocratie humilie une minorité aphone, sans tyranniser la majorité, qui est toujours bien orchestrée par l'instinct grégaire. De bonnes âmes entendront toujours de la musique, là où un marginal de l'histoire râle, suffoque ou expire. | | | | |
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| cité | | | L'intérêt social de l'homme éclipsa son intérêt vital ; au mouton, on pouvait faire ressentir ce dernier, pas au robot. « Les hommes sont si bêtes, qu'il faut les traîner vers le bonheur » - Bélinsky - « Люди так глупы, что их насильно нужно вести к счастью ». En plus, ils sont aujourd'hui si intelligents, qu'aucun malheur d'autrui ne perturbe leurs calculs. Goethe : « Comment protéger la foule contre la foule ? » - « Wer beschützte die Menge gegen die Menge? » - est étonnamment grégaire. | | | | |
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| cité | | | Le chemin le plus sûr vers l'enfer est tracé par des rêveurs au pouvoir, persuadés de marcher vers le paradis. « Les régimes criminels n'ont pas été façonnés par des criminels, mais par des enthousiastes convaincus d'avoir découvert l'unique voie du paradis » - Kundera. Oui, on la reconnaît aux pavés des bonnes intentions, et l'on sait où elle finit par mener ; quand ils viennent à manquer, on crée des bagnes pour en extraire assez pour que l'avenir paraisse radieux. Le plus sûr lieu, pour sauvegarder nos enthousiasmes, est toujours l'impasse, avec des ruines au fond. Les routes bien balisées conduisent, toutes, aux abattoirs, casernes ou étables. Et les bonnes intentions ne visent plus le seul chemin vers l'enfer, elles décorent aussi les murs et les toits. | | | | |
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| cité | | | C'est toujours le même veau d'or qui trône, mais personne ne se réfugie plus auprès des bons sauvages, en quête de parenté élective ou aurifère. L'homme de la nature est un écolo, en quête d'électeurs. Le seul débat : doit-on prôner un empire de l'or ou bien une république ? | | | | |
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| cité | | | La vérité logique et la liberté politique sont des valeurs collectives, portées par une majorité compacte. Leurs homologues personnels, la vérité d'un nouveau langage ou la liberté d'un regard ailleurs, s'insinuent, s'infiltrent pour séduire. Mais ce monde monolithique, d'une écrasante majorité, boucha tous les pores, munit de pièges toutes les échappatoires, condamna les cours d'honneur et ne reçoit que dans la basse-cour les moutons triomphants. | | | | |
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| cité | | | On relut l'Évangile à la lumière du lucre, colla aux verbes forcenés quelques adjectifs calmants, et nous voilà au milieu des bêtes policées et robotisées, des moutons ayant perfectionné l'art de piétiner sans douleur ni peine. « On ne peut pas régir le monde d'après les Évangiles, ce serait déchaîner les bêtes sauvages » - Luther - « Man kann die Welt nicht nach dem Evangelium regieren ; denn das hieße die wilden Tiere losbinden ». | | | | |
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| cité | | | Dans une nation barbare, n'est éloquent que le mugissement du peuple ; chez les nations évoluées, c'est son silence. Ce sont des moutons sans cervelle ou des robots sans cœur ; le premier n'est sympathique que silencieux, le second - que ronronnant. | | | | |
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| cité | | | La victoire appartient aux happy few antiques et à la unhappy mob moderne. Le gémissement du vaincu majoritaire aboutit au culte de l'Arbre consolateur, le gémissement du vaincu minoritaire, aujourd'hui, est étouffé par le troupeau triomphant, beuglant, qu'un seul a tort. « Nous entrons dans une ère, où la différence entre vainqueurs et perdants apparaît avec la dureté antique » - Sloterdijk - « Vor uns liegt ein Weltalter, in dem der Unterschied zwischen Siegern und Verlierern mit antiker Härte an den Tag tritt ». | | | | |
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| cité | | | C'est l'emploi de termes de foule ou d'élite qui place l'homme d'aujourd'hui dans la catégorie de conservateurs ; formellement, j'en fais partie, avec, toutefois, ces deux détails : je vois, que tous les riches sont dans la foule, et presque tout homme d'élite est un naufragé. | | | | |
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| cité | | | J'ai un goût pour la liberté du faible, du vaincu, de l'ange : Leopardi, Lermontov, Cioran. La liberté prônée par Goethe ou Baudelaire, liberté du fort, du gagnant, du démon, Lucifer ou Léviathan, - est grégaire, en seconde lecture. | | | | |
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| cité | | | Tous les grands tyrans furent de grands solitaires ochlophobes. Pourtant, « la foule est la mère des tyrans » - proverbe grec - elle n'en est peut-être que nourrice. | | | | |
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| cité | | | L’universel n’est pas unidimensionnel ; ses versions s’adressent aux moutons, aux robots, aux poètes, et ses valeurs seraient exprimées respectivement, en nombres, en algorithmes, en rêves. Dans la sphère politique, le communisme entraîna dans sa chute toute universalité poétique ; le mouton et le robot s’en réjouirent. | | | | |
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| cité | | | L'égalité, en tant que slogan, est proclamée avec la même ardeur par la tyrannie et par la démocratie ; la liberté la rend virtuelle, et la servitude - humiliante ; la première fait des hommes - des robots ou des loups, la seconde - des moutons ou des ânes. Et on verra des voracités remuantes ou des indigestions puantes. | | | | |
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| cité | | | Si les tyrans multiplient des charniers (le p'tit père dépeuple), c'est parce que l'unanimité parfaite ne se trouve qu'au cimetière. Plus tard on comprit, que la foire arrivât au même résultat avec beaucoup moins de dégâts. | | | | |
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| cité | | | Le caractère se forge en se frottant contre ce qui ne nous ressemble pas. Une nation libre entourée d'autres nations libres n'aura d'avenir que dans un troupeau. « Une nation n'a de caractère que lorsqu'elle est libre » - G.Staël - un caractère formé par mimétisme, sans aucune contrainte. | | | | |
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| cité | | | Si tu hurles, aujourd'hui, avec les loups, ce n'est plus pour interpeller la lune, mais bien pour réclamer ta part du butin. « L'homme est un loup pour l'homme ; la femme encore plus loup pour la femme ; le clerc, pire que loup pour le clerc » - Plaute - « Homo homini lupus ; femina feminae lupior ; clericus clerico lupissimus ». Heureux temps, où l'homme n'était pas encore un clerc intégral ! « Homo homini Deus » (Hobbes) est une obsolescence raillée par les meutes. | | | | |
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| cité | | | Je ne suis guère inquiet pour l'avenir paisible et moutonnier du monde, à cause de ce signe qui ne trompe pas : l'ironie disparût de la scène publique. Rappelez-vous que l'ironie ludique précéda immédiatement la révolution française, et l'ironie poétique – la révolution russe. | | | | |
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| cité | | | L'héroïsme individuel, à ranger à côté de la folie, inaugure souvent une aurore admirable ; l'héroïsme collectif, à l'exemple des fourmis, annonce les crépuscules de son pathos des moutons et ne provoque que de l'ironie. | | | | |
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| cité | | | Le rebelle n'est pas celui qui propose un nouvel ordre - l'appel à l'acte initiateur vient le plus souvent d'un troupeau momentanément protestataire - mais celui qui refuse de respecter les ternes ordres ou désordres. | | | | |
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| cité | | | Jadis, la loi prescrivait l'unité des moutons ; aujourd'hui, elle impose la fraternité des robots. Le sacré, lui, est hors-la-loi. | | | | |
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| cité | | | Quelle foule fut plus abjecte, la soviétique ou la nazie ? Celle que la peur paralysait ou celle qui ignorait la peur ? Les moutons se laissant traîner vers l'abattoir ou les robots exterminateurs ? Tout compte fait, la peur ne modifie pas grand-chose dans la nature innée de toute foule, et Spinoza : « La foule est terrible, quand elle est sans crainte » - « Terret vulgus nisi metuat » - aurait pu écrire - « sans ou avec crainte ». | | | | |
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| cité | | | Parmi les plus zélés de l'aspiration néfaste à devenir scientifique se trouvent les barbares. Jadis, la barbarie d'esprit conduisait à la barbarie du corps ; aujourd'hui, la barbarie d'âme engendre une civilisation de raison - le mouton du sentiment dégénérant en robot de la pensée. | | | | |
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| cité | | | Le caprice solitaire et la qualité salutaire, ces signes de la verticalité, disparurent, face au culte solidaire de l'organisation horizontale et de la quantité. | | | | |
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| cité | | | La raison principale de l'extinction progressive du grand art est dans la réponse à cette question : qui peut, veut et doit se porter juge des œuvres d'art ? La réponse, donnée et acceptée par tout le monde, est – la foule. L'effet pernicieux de cette résignation est la transformation en foule de ceux, qui formaient jadis une élite. Et le besoin même de juges vint achever l'esprit libre du créateur, qui, jadis, tout en écoutant l'avis d'un aréopage restreint, ne suivait que sa propre voix. Les grands s'acoquinent avec les médiocres et finissent par ne plus en être discernables. « Le socialisme achète la remontée de la platitude par le prix de l'effondrement des hauteurs » - Berdiaev - « Социализм покупает подъём равнин ценой исчезновения вершин » - le capitalisme pratique le même troc. | | | | |
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| cité | | | Ce qui prouve, que le sacrifice et la fidélité sont des mouvements innés et divins, c'est le besoin qu'éprouve aujourd'hui le loup de faire des sacrifices, le jour de kermesses ou grand-messes, et le mouton - de rester fidèle au troupeau, tout en proclamant de ne plus en faire partie. L'agneau et le bouc émissaire sont des poses surannées, dont rêvait l'ange, avant de sombrer en elfe robotisé. | | | | |
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| cité | | | Les goûts respectifs pour l'acquiescement silencieux ou pour la bruyante révolte naissent d'une même source - une dévorante ambition. Ou bien on se tourne vers la liberté, la mauvaise foi, l'authenticité (Sartre), et l'on finit par un beuglement, bête et solidaire, du troupeau, ou bien on se contente de l'aristocratisme, et l'on se recueille (Valéry) dans des commencements intelligents et solitaires. | | | | |
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| cité | | | Les tyrans n'aiment ni la vérité ni la justice, proclament les sots doctes. Tandis que la faute des tyrans est justement d'aimer ce qui ne doit être que prouvées et codifiées, en toute impassibilité, tâches de robots. Les tyrans-robots n'existent qu'en science-fiction. Tous les tyrans sont des moutons par esprit, suivant leurs états d'âme de loups et écoutant leurs instincts d'hyènes. | | | | |
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| cité | | | De la différence entre, jadis, le troupeau chaotique de moutons et la société d'aujourd'hui, ce réseau social de robots : on n'a plus besoin de chiens de garde, qui surveillent, aboient ou mordent, quelques robots de plus suffisent, silencieux, corrects, infaillibles, exécutant un algorithme, écrit dans le même langage que les tâches gestionnaires, productives ou créatives. | | | | |
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| cité | | | Le combat entre le fort et le faible - thème central et de Marx et de Nietzsche ; mais pour le premier, il se déroule entièrement en dehors de l'homme, au milieu des hommes, sous forme d'une lutte des classes ; chez le second, il est entièrement intérieur à l'homme, où le sous-homme fait toujours son travail de sape ; tous les deux sont pour la victoire du fort : le premier - en rendant fort le faible actuel, le second - en surmontant l'homme banal, en soi-même. Aujourd'hui, les hommes triomphèrent, à l'extérieur, et le sous-homme - à l'intérieur ; l'homme est remplacé par le robot, et le surhomme - par le mouton le plus habile ou chanceux. | | | | |
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| cité | | | Le mouton suit ce que veut son instinct sourd ; le robot exécute ce que peut son algorithme monotone ; l'homme libre tâte ce que vaut la voix palpitante du bien. Mais les deux premières espèces prétendent, elles-mêmes, être libres : « Être libre, ce n’est pas pouvoir faire ce que l’on veut, mais c’est vouloir ce que l’on peut » - Sartre. La liberté ne se mesure qu'à l'échelle verticale du valoir (la noblesse et le talent) ou du devoir (la fidélité et le sacrifice) ; le vouloir (l'instinct ou la violence) et le pouvoir (la force et l'inertie) appartiennent à l'horizontalité. | | | | |
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| cité | | | Ceux qui dénoncent le plus fort la nocivité des idéologies, en matière des libertés, prônent, en toute conscience tranquille, l'idéologie méritocratique de l'abjecte inégalité. Autant le mouton veut l'égalité des goûts, autant le robot veut l'inégalité des menus. L'homme y perd et en science et en conscience. | | | | |
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| cité | | | Dans le monde évolué, il ne reste plus de candidats au titre de libérateurs de l'humanité. Les hommes libres s'en débarrassèrent. « Je suis pour que l'homme libre se débarrasse des libérateurs du genre humain » - Herzen - « Я - за борьбу свободного человека с освободителями человечества ». Tout agneau partage désormais les nouveaux langage et allure du nouveau loup, empruntés à l'ancien mouton. | | | | |
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| cité | | | Quand ta vie libre est déjà envahie par la foule, ce n'est plus de la servilité, mais de la complicité ; sinon une servilité sociale (d'épiderme et de raison) protège la liberté vitale (d'âme et d'esprit). « Demandez des âmes libres, bien plutôt que des hommes libres » - J.Joubert. | | | | |
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| cité | | | Dans cette société sévit l'arbitraire, et dans celle-ci apaise la loi. L'homme, avec la même présence de vertus et de vices, vit d'inquiétude et de honte, dans le premier cas, ou bien se repaît de conscience tranquille, dans le second. Un malheur moutonnier, un bonheur robotique. Le E.Jünger centenaire, avec ses dernières paroles : « Ma lecture approfondie de Dostoïevsky me rendit susceptible aux rêves inquiets » - « Meine intensive Dostojewski-Lektüre macht mich für unruhige Träume anfällig » - découvrit la saine inquiétude. | | | | |
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| cité | | | Les siècles d'ennui, après avoir rougi dans un siècle de sang, sont aujourd'hui d'un gris intégral, que lui imprime la loi du grand nombre. Jadis, le hasard fut le contraire de la volonté ; aujourd'hui, il en est le synonyme. | | | | |
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| cité | | | Et si l'homme fut prévu pour être une espèce d'hyène, et seule la civilisation fît, que nous nous évertuassions à défier le serpent, la colombe ou le mouton ? Lorsque j'y pense, je pardonne tout au robot. | | | | |
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| cité | | | Autour de moi, dans chaque tête, un homme révolté. Je les mets côte à côte - ils forment un troupeau compact et homogène. On n'atteint à la solitude détonante que par une résignation presque servile. | | | | |
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| cité | | | Comment s'appelle Diogène fuyant la cité, n'ayant plus de tonneau à agiter, pour s'aligner sur la foule, Diogène avec une pierre, que devint sa lanterne ? - Sisyphe ! Et Socrate réconcilié avec l'arbre : « Qu'ai-je à faire avec l'arbre ? je n'ai à faire qu'aux hommes de la cité » - et s'incarnant dans le Christ. | | | | |
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| cité | | | Être révolté, c'est vouloir être autre qu'on n'est ; on y réussit presque toujours, pour devenir, en bout de piste, machine ou troupeau, c'est-à-dire rien. Être résigné, c'est désirer ne pas se séparer de soi, qui est le seul tout tolérable. | | | | |
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| cité | | | La main est faite pour la caresse, non - pour le vote, où le vote à pied levé, et même à la langue pendante, est plus éloquent. L'heureux élu ne te prendra plus sous ses ailes, mais sous ses aisselles ; il aura pris l'esprit de ta main au pied de la lettre. | | | | |
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| cité | | | Les notions de noblesse ou de dignité fleurissent sous les régimes totalitaires, et la culture y a l'ambition de s'élever à la hauteur de la nature. L'exaltation collective y contribue à donner un sens optimiste à l'existence. L'inculture monstrueuse ne se révèle qu'avec le retour de la liberté, qui nous rendra plus humains, c'est à dire plus pessimistes. Ne crois plus que « la culture rend la vie plus digne d'être vécue » - T.S.Eliot - « culture - that which makes life worth living ». | | | | |
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| cité | | | Aucune force extérieure ne peut nous priver de notre liberté intérieure ; celle-ce ne se perd qu'en suivant soit l'inertie moutonnière, soit l'algorithme mécanique. Ceux qui sont déjà tout près du mouton ou du robot pensent qu'« il est aisé d'écraser, au nom de la liberté extérieure, la liberté intérieure de l'homme » - Tagore. | | | | |
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| cité | | | Le conformisme est un mouvement opposé à la fraternité : réduire, inconsciemment, le moi au nous statistique ; créer, en toute conscience, du nous - un moi viscéral, qui sera ce noyau fraternel, à l'origine du soi connu. | | | | |
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| cité | | | Le péché du pauvre - l'envie et la révolte - s'absout dans l'égalité des goûts. Le péché du riche - le brigandage et la malice - s'estompe dans la liberté d'entreprendre. Et la tentation - vivre en fraternité - n'effleure plus ni les uns ni les autres. « Satan, aujourd'hui, est plus percutant que jadis : il tente par la richesse et non plus par la pauvreté » - A.Pope - « Satan is wiser now than before, and tempts by making rich instead of poor ». Deux troupeaux, les riches et les pauvres, partagent, aujourd'hui, les mêmes valeurs, même s'ils n'ont pas les mêmes moyens. Impossible aujourd'hui de classer les goûts en fonction de la richesse ; le seul déclassé, aujourd'hui, c'est l'exilé des forums. | | | | |
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| cité | | | Tout homme est union d'un homme de la cité et d'un homme de la solitude, d'un homme de l'extérieur et d'un homme de l'intérieur, d'un citoyen et d'un … idiot, tel fut le mot pour désigner un homme déclassé, agoraphobe, comme l'éponyme dostoïevskien. | | | | |
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| cité | | | Tant que l'homme imitait le loup, l'âne, le mouton, la chouette ou le rossignol, on pouvait le traiter d'animal politique (Aristote), mais mué en robot, dans une société où ce n'est plus la politique mais l'économie qui règne, il devint matière première presque minérale, sans réflexes, sans instincts, mais maîtrisant à fond son rôle dans un algorithme mécanique. | | | | |
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| cité | | | Les actes des nazis sont en parfaite concordance avec leurs idéaux : la guerre, la supériorité raciale, l'extermination ou l'asservissement de races inférieures. Mais les actes des staliniens n'ont rien à voir avec l'idéal communiste : la libération par le travail, le bonheur collectif, la fraternité entre les forts et les faibles, les valeurs humanistes, opposées au lucre et à la compétition impitoyable. Tout est franc et honnête chez les premiers ; tout est fourbe et mensonger chez les seconds. L'idéal des premiers n'inspire plus que le dégoût ; celui des seconds – que la pitié. | | | | |
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| cité | | | Ce qu'on appelle parti aurait dû s'appeler club : club voulant dire gourdin, tourné contre les adversaires, et parti étant le résultat d'une partition, pour s'isoler des autres. Club Populaire ou Parti des amateurs de cognac. | | | | |
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| cité | | | Jadis, les opprimés, c'était la masse ; aujourd'hui, c'est la race, celle des solitaires. Le noble révolutionnaire, en abolissant les différences, libérait les masses ; aujourd'hui, c'est lui la race opprimée par l'indifférence. | | | | |
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| cité | | | Même pour illustrer la noble égalité matérielle, il n'y a pas de symbole plus éloquent que l'arbre : les différences de taille sont négligeables, tandis qu'il y a d'infinies variations de racines, de ramages, de fleurs, de feuilles, d'ombres, d'arômes. C'est ça la nature divine ; tandis que la nature humaine, ou plutôt la civilisation, ce sont des instincts de parasites ou de rapaces, comme dans le monde animal. | | | | |
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| cité | | | L'animal politique, le fabricant d'outils - quand je lis ces pénétrantes définitions de l'homme, faites par Aristote et Franklin, j'y reconnais tout de suite le mouton et le robot modernes. | | | | |
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| cité | | | Il n'y a plus ni anges ni démons, pour les combattre, au nom des valeurs du ciel. Il n'y a plus que des robots-oppresseurs et des robots-opprimés, qui se chamaillent au nom des valeurs robotiques communes. | | | | |
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| cité | | | Les finalités d'une action politique sont trop vagues – la gageure est arbitraire et démagogique ; les moyens d'y parvenir sont trop grossiers – l'engagement collectif est impératif ; il reste l'élan initial, l'écoute du cœur compatissant ou de l'âme ardente – le désengagement dans le commencement même, lucide devant des fins ou parcours ingrats ou profanés, l'enchantement premier survivant à tout désenchantement dernier. | | | | |
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| cité | | | Trois sortes de libertés qu'on exerce hors de soi : la politique, l'intellectuelle, l'économique. La société robotique assure parfaitement la première ; l'instinct moutonnier rend invisible et inaccessible la deuxième ; la troisième est la seule qui mérite encore de la considération, mais seuls les Scandinaves, pour qui la liberté, c'est l'égalité matérielle, s'en rendent déjà compte. | | | | |
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| cité | | | L'horizontalisation moderne : jadis, le liberticide fut commandé en-haut et combattu en-bas ; le phantasmicide, aujourd'hui, s'attrape par la simple propagation horizontale, et il n'existe plus ni le haut ni le bas. Sans la liberté, on peut rêver ; sans le rêve, on ne peut plus être libre, libre pour le sacré ou le fraternel. | | | | |
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| cité | | | On instaure une démocratie grâce à l'héroïsme du non, que jettent les hommes à la face d'une tyrannie ; la démocratie se maintient grâce à la bassesse du non, que lui opposent les moutons repus et les robots trapus. Dans une société démocratique, le oui est propre des moines, des clochards et d'autres solitaires. | | | | |
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| cité | | | Une grande nation, admirant le reflet de son âme, aux heures astrales de sa culture, tel Narcisse, - cette image me séduit. Les repus, ignorant ces vertiges, disent : « Une humanité unifiée n'aurait que mes mépris, si elle n'était occupée qu'à s'enivrer d'elle-même » - J.Benda – les arbres s'unifient, les forêts, qui y parlent, chosifient. | | | | |
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| cité | | | Mes ruines, ma statio la plus dramatique, au-dessus de leurs unde venis ? ou quo vadis ? Elles seraient une espèce de royaume des cieux évangélique, celui qui émerge par la violence. Il est très instructif que, dans la logorrhée phénoménologique, violence s'oppose à discours, comme une parabole s'oppose à la litanie, une forme haute - aux bas-fonds, les ruines - aux casernes. Le totalitarisme philosophique rendait la pensée - moutonnière ; mais plus on introduit de la démocratie dans la pensée, plus robotisée en ressort celle-ci ; seule l'aristocratie la rend personnelle et libre. | | | | |
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| cité | | | Il s'avère, hélas, qu'au lieu d'abattre le veau d'or, afin d'en extraire du misérable corned-beef, il est plus pratique de l'engraisser pour en faire une vache à lait. Comme il est raisonnable de pousser l'agneau, qui se frotte aux autels, vers le troupeau de moutons le plus proche. Ou le bouc-émissaire - vers la cité, pour que l'air de ton désert reste respirable. | | | | |
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| cité | | | Dans tout discours, concernant la vie de la cité, il y a une part du constat (diagnostic d'une crise), une part de l'appel (à l'action motivée), une part de la métaphore (tableau exalté) - travail robotique, exécution moutonnière, création artistique. Dans la cité antique domina la vision artistique ; jusqu'au XX-ème siècle, le rythme grégaire fut déterminant ; aujourd'hui, nos politiciens suivent, aveuglement et sourdement, l'algorithme robotique. | | | | |
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| cité | | | C’est la rareté qui désigne les hommes d’exception : dans une société primitive, ce sont des hommes de volonté, dans une société évoluée – des hommes d’instinct ; l’horreur de la première et l’ennui de la seconde, c’est qu’y domine l’homme-règle. | | | | |
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| cité | | | Je vois tous les plumitifs, paisiblement installés dans leurs bureaux, mais dont la plume prétend languir et se morfondre dans les affres d'une cellule, cette habitation du présent communautaire, où leur liberté serait humiliée et leur solitude - offensée. C'est en partie à cause de cette manie des repus que je me réfugie dans mes ruines, qui ont l'avantage d'être une habitation du passé personnalisé, dont je suis esclave. | | | | |
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| cité | | | Un jeune, au cœur palpitant et aux élans naissants, écoute deux clans politiques qui semblent être sentimentalement irréconciliables : les uns disent – produisons, et les autres – rêvons. Facile de deviner que Che Guevara attirera davantage de jeunes enthousiastes que Mme Thatcher. Ces jeunes, devenus hommes mûrs, finiront par découvrir, que, en dehors des discours idéologiques, enflammés ou ternes, les deux coteries manquent au même point de noblesse et de couleurs et pratiquent la même grisaille réaliste. L'engagement collectif sera suivi du dégagement personnel. | | | | |
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| cité | | | Ceux qui vivent dans une servitude volontaire ne savent pas ce qu’est la liberté : « Aucune servitude n’est plus honteuse que celle qui est volontaire »** - Sénèque - « Nulla servitus turpior est, quam voluntaria ». Donc, le thème central en politique ne doit pas être l’opposition liberté-servilité, mais projet noble – projet bas, et puisque toutes les tentatives d’introduire le projet noble aboutirent aux horreurs, il faut préconiser la domination de la bassesse dans les affaires collectives. | | | | |
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| cité | | | Plus on se réfère à la collectivité, plus on exalte la personnalité d’un tyran ; plus on cultive les droits personnels, plus banal devient tout meneur des masses. | | | | |
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| cité | | | Ce n’est pas la révolte, facile et collective, contre le secondaire qui est au centre du nihilisme, mais l’acquiescement, difficile et personnel, à l’universel. | | | | |
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| cité | | | Tout progrès social est dû à la révolte mesquine ; tout progrès personnel est dû à la noble résignation. | | | | |
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| cité | | | Portée par les bas-fonds collectifs, l’indignation monte et se dissipe par le temps, ce devenir de l’esprit ; le mépris, lui, descend de sa hauteur solitaire, pour s’incruster dans l’espace, cet être de l’âme. Les dépourvus de bons altimètres confondent la pesanteur et la grâce : « On méprise d’en-bas, on ne saurait s’indigner que d’une hauteur » - G.Bernanos. | | | | |
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| cité | | | Les tyrans, comme les démocrates, sont pour le pouvoir des meilleurs, donc pour une aristo-cratie. Ce qui les distingue, c’est leur corps électoral : une bande ou une foule. L’Antiquité essaya de confier le vote à la seule élite, ce qui débouchait toujours à plus de tyrannie capricieuse ou de démocratie haineuse. | | | | |
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| cité | | | L’indignation part des faits, le plus souvent authentiques ; le mépris s’inspire des idées préconçues, justes ou injustes. C’est pourquoi le matérialiste, guidé par les faits, est un homme de gauche, et l’idéaliste, s’appuyant sur les idéaux, est un homme de droite. Mais le rêveur, qui se détourne des faits et se moque des idées, et qui ne tend que vers la musique, n’adhère jamais aux clans politiques. | | | | |
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| cité | | | La liberté politique s’exerce à la lumière de la Loi, à laquelle adhère mon soi connu, comme ceux des autres ; la liberté éthique ne se manifeste que dans les ténèbres de mon soi inconnu. Pour celui qui écoute son âme, dans la seconde liberté, la plus belle, perce le Bien ; dans la première liberté, la mécanique, ne s’impose que le Vrai géométrique ; « L’homme, qui est conduit par la raison, est plus libre dans la cité que dans la solitude, où il n’obéit qu’à lui-même » - Spinoza - « Homo, qui ratione ducitur, magis in civitate, quam in solitudine, ubi sibi soli obtemperat, liber est ». | | | | |
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| cité | | | Le nazisme s’adressait à la bête, et le bolchevisme – à l’ange ; mais l’homme passionné est une fusion indissoluble des deux, d’où l’identité des résultats – la terreur, l'extermination d'indécis ou d’indésirables. Heureusement pour l’humanité, les passions disparurent de la scène politique ; et l’homme serein se présente désormais comme une paisible cohabitation du mouton et du robot. | | | | |
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| cité | | | Le cosmopolitisme est une belle idée française. Mais quand on s'aperçoit, que dans les actes son seul dénominateur commun s'appelle élargissement des portes des églises, on a envie de se réfugier à l'ombre du clocher le plus proche. | | | | |
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| cité | | | Il n’y a plus de tyrans individuels, avec une tyrannie imposée, mais un nouveau tyran, collectif celui-là, s’y est substitué – le public, son opinion, son jugement – une tyrannie involontaire, acceptée de bon cœur par toutes les élites. Tout y est évalué en chiffres – nombre de juges, de lecteurs, d’auditeurs, tirages d’impression, bilan des ventes. « Se soumettre au pouvoir ? Au peuple ? Ça revient au même » - Pouchkine - « Зависеть от властей, зависеть от народа — Не всё ли нам равно? ». | | | | |
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| cité | | | Si tu veux te battre pour une forme collective, que sont la liberté et l’égalité, trouve-lui un fond personnel ; mais la fraternité, elle, n’est qu’un fond personnel, auquel tu dois trouver une forme collective, si tu veux échapper à la solitude. « On ne se bat bien que pour les causes qu’on modèle soi-même » - R.Char. | | | | |
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| cité | | | Les élites se maintenaient grâce aux poètes et aux philosophes qui en constituaient la quintessence ; leurs valeurs furent inaccessibles aux ploucs, ce qui en empêchait l’invasion de la scène étroite et discrète. Mais depuis que les élites modernes ne comprennent que des journalistes et que la scène élective devint scène collective, l’élite et la masse devinrent indiscernables. « L’élite disparaîtra, quand sa pensée aura pénétré le corps du nombre » - A.Suarès. | | | | |
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| cité | | | Les inquisiteurs, devant un bûcher, ou les SS, devant leur camp de concentration, se croyaient défenseurs de la pureté ; ils souscriraient à cette proclamation pathétique et perfide : « Je veux vivre et mourir au sein d’une armée des humbles, joignant mes prières à la leur, avec la sainte liberté de l'obéissant » - Unamuno - « Quiero vivir y morir en el ejército de los humildes, uniendo mis oraciones a las suyas, con la santa libertad del obediente » - les prières ne devraient jamais sortir de tes quatre murs ; et ce n’est pas la liberté qui est sainte, saint est l’appel d’un Bien tellement humble qu’il renoncerait à toute action et t’interdirait toute obéissance. | | | | |
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| cité | | | Dans une démocratie moderne, l’instinct grégaire transforme l’homme en machine, ce qui ne fait qu'agrandir la salle-machines qu’y devint la vie sociale. Sous une dictature, c’est autrement plus dramatique : « En s’attroupant, les hommes perdent leur visage, pour devenir un troupeau d’abord et ensuite - une meute » - Tsvétaeva - « Когда людей, скучивая, лишают лика, они делаются сначала стадом, потом сворой ». | | | | |
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| cité | | | L'idée communiste m'est d'autant plus sympathique que, depuis l'effondrement de l'URSS, elle fut, sur-le-champ, abandonnée par tous, tandis que l'idée national-socialiste continua à intriguer des rêveurs comme Heidegger, qui apercevait une folle parenté entre américanisme et bolchevisme. Le communisme, contrairement aux autres, n'est pas une voie, mais un regard. Toutefois, la voie est aussi facilement robotisée par les pieds que le regard - moutonnisé par la cervelle. « L'Amérique, l'étable de la liberté, habitée par des goujats de l'égalité » - Heine - « Amerika, der Freiheitsstall, bewohnt von Gleichheitsflegeln ». | | | | |
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| cité | | | La société moderne refuse que les hommes soient égaux en matière, mais cultive les hommes pareils en esprit – manque du cœur ou manque de l’âme. | | | | |
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| cité | | | La loi d’offre et demande ne s’applique pas aux révolutions : moins répandue est la demande de la liberté, plus cruel est le prix pour se l’offrir. L’inverse est aussi vrai : « Le prix qu'il faut payer pour la liberté diminue à mesure qu'augmente la demande » - S.Lec. | | | | |
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| cité | | | Le mouton se calme par l'égalité, le robot s'excite de la fractalité avec les autres. Sur les chemins périmés - l'exclusion de circuits solitaires ; sur les chemins programmés - l'inclusion de circuits solidaires. | | | | |
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| cité | | | À part quelques fanatiques, invitant les hommes à s’entasser dans des étables, phalanges ou casernes, l’idée – morale et non politique ! - de l’égalité matérielle n’est défendue que par les Évangiles et Tolstoï. | | | | |
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| cité | | | Jadis, face à une tyrannie, le Oui fut servile et le Non – héroïque ; aujourd’hui, face à la liberté, le Non est grégaire et le Oui - noble. | | | | |
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| cité | | | Que les hommes préfèrent gueuler sur les forums, plutôt que se taire dans des cloîtres est la meilleure garantie des libertés civiles. « Partout s’amasser, partout se rameuter, partout se décharger du destin pour se précipiter dans la tiédeur du troupeau ! » - H.Hesse - « Überall Gemeinsamkeit, überall Zusammenhocken, überall Abladen des Schicksals und Flucht in warme Herdennähe ! » - mais imagine la multiplication de stylites, la recherche passionnée de sa propre voix, la manipulation abusive du feu, et tu comprendras la chance bénéfique de vivre dans ta société ! | | | | |
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| cité | | | L’enracinement national est la somme des passions collectives partagées, et le déracinement – aucune ou peu de ces passions. « Le fondement de ma perception du monde consiste en mon déracinement dans celui-ci » - Berdiaev - « Неукоренённость в мире есть основа моего мироощущения ». Les solitaires furent toujours des hommes de trop, inutiles pour la conquête ou la préservation de la liberté commune. Même leur fraternité ne va pas au-delà des déserts, cavernes ou ruines. | | | | |
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| cité | | | Sous un régime tyrannique, un homme libre, même s’il est un solitaire résolu, entre, inévitablement, en conflit avec la société ; ce qui apportera à cet homme de la souffrance, de la noblesse ou de la grandeur. Sous un régime démocratique, ce genre de conflit engendre, chez le rebelle, du conformisme, de la mesquinerie ou de l’abrutissement. L’homme n’est vraiment libre que lorsqu’il n’accepte que des défis nobles. La liberté politique acquise, toute révolte y est un signe de petitesse. | | | | |
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| cité | | | Une chose commune n’est souhaitable que si elle est animée d’une passion. Au passé, on trouve une liste interminable de passions, qui réunissaient autour d’elles des hommes enflammés, serrant des rangs fraternels. Et je ne reprocherais pas à ce siècle, dépourvu de passions, un manque de sensibilité ; les choses sont plus prosaïques : toutes les passions furent testées, et il s’avère que la plupart d’entre elles se résument dans une gestion plus rationnelle des affaires publiques, et quelques passions exotiques, restant vivantes, ne sont cultivées que par des anachorètes sans aucun pignon sur rue. | | | | |
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| cité | | | Je ne porte en moi ni l’indignation ni la haine ; je ne pourrais donc me réclamer ni de la gauche ni de la droite. Les sentiments, qui me fréquentent le plus, ce sont l’ironie et la honte, ce qui me rapproche des aristocrates, des moines, des poètes – bref, des hommes fuyant tout clan, des anachorètes. | | | | |
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| cité | | | Les drames dans le domaine public devinrent banals ou ridicules ; les drames privés, depuis deux siècles, furent beaucoup plus particuliers ou nobles. Mais depuis que le privé machinisé s’identifia avec le public normalisé, partout règne la foule sans grâce, sans classes, sans races. Forts ou faibles, riches ou pauvres, intelligents ou bêtes – tous professent les mêmes goûts collectifs. Ni élites ni bas-fonds – moutons inconscients ou robots programmés. | | | | |
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| cité | | | Je m’aperçus trop tard, que l’emploi péjoratif de mots tels que troupeau, grégaire, commun, m’exclut, sur le champ, du clan des hommes de gauche, dont je me revendiquais, naïvement. Mais la droite me rejeterait encore plus résolument à cause de mon mépris de la force. Aucun pugilat d’idées, vraies pour l’esprit et pourries pour les âmes, ne me profana. | | | | |
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| cité | | | La maladie de l’homme, c’est l’ignorance ; la maladie de la société, c’est l’autoritarisme. Jamais, l’homme et la société ne se portaient aussi bien qu’aujourd’hui : l’homme a l’infaillibilité de la machine, et la société canonisa les normes consensuelles. C’est bien d’une santé, et non pas d’une maladie, que parle Adorno : « La robotisation de l’homme n’est pas une maladie humaine, mais sociétale » - « Die Mechanisierung des Menschen ist keine Krankheit an den Menschen, sondern die der Geselleschaft ». | | | | |
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| cité | | | La généalogie d’Hitler et de Staline – Néron avec un téléphone ou Gengis-Khan avec une idéologie - visions a posteriori ou a priori de Cioran et de Tolstoï. Le futur monstre sera guidé par une voie robotique ou une voix moutonnière. La formule chérie de Staline, ennemi du peuple, fut appliquée, pour la première fois, à Néron (hostis publicus) ! | | | | |
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| cité | | | L’ange, en toi, doit avoir ses propres messages, et la bête ne doit pas être domestiquée. « Tous les hommes sont des bêtes ; les princes sont des bêtes qui ne sont pas attachées » - Montesquieu. | | | | |
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| cité | | | Potentiellement, l’homme peut avoir deux visages – celui d’une bête sociale et celui d’un ange solitaire. Dans les démocraties, on jugula les mauvais instincts de la première et inventa de mauvais rêves pour le second, ce qui eut pour effet que la bête se civilisa, tandis que l’ange se déculturisa. L’absence de l’ange rapprocha l’homme du robot. Dans les tyrannies, la solitude est impossible ; l’homme y est condamné à être une bête tribale, un mouton. | | | | |
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| cité | | | Après une tentative sanguinaire d’introduire une tyrannie moutonnière, on se dirige vers une démocratie robotique, pacifique. Et les robots et les moutons, en revanche, pourraient partager leur indignation avec cette vue anachronique : « Le monde tend vers l'angélisme, et il n'a jamais été plus satanique » - M.Serres. | | | | |
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| cité | | | Pour l’homme de gauche, les termes de nation, peuple, foule sont synonymiques, auxquels il prête le même respect de correction sociale – une hypocrisie irrationnelle. Pour l’homme de droite, la suite, dans cet ordre, représente une dégringolade – un cynisme rationnel. Je ne vois pas d’autres différences. Ce, en quoi ces deux hommes sont d’avis identique, est que l’élite doit mieux manger, être mieux logée, mieux employer ses vacances – bref, être plus riche que les ploucs du bas de l’échelle sociale. | | | | |
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| cité | | | O.Spengler et Cioran, bercés et aveuglés par d’obscures lueurs orientales, voient et proclament les crépuscules européennes. Ils n’y voient que la décadence et l’affaissement. Ils ne veulent pas reconnaître que l’essor, chez les autres, est celui de la moutonnaille ou de la robotesque, tandis que l’individualisme européen préserve une saine dose d’humanisme, dans sa civilisation, et un bon goût pour la beauté, dans sa culture. Quant à la disparition des âmes et à la promotion de la masse au grade de juge suprême, c’est un phénomène mondial, qui, à l’échelle relative, ne dégrade pas l’Europe. | | | | |
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| cité | | | Dans une démocratie, ceux qui visent une indépendance, éphémère et individuelle, aboutissent, en réalité, au plat conformisme. Celui qui est conscient de sa dépendance des autres est mieux à même de construire sa haute liberté. | | | | |
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| cité | | | Sous une tyrannie, ta pensée, naturellement, est démocratique et ton sentiment – aristocratique, ce qui te rapproche des opprimés. La même pensée, dans une démocratie, te rend banal, et le même sentiment t’exclut de la multitude – tu restes avec les oppresseurs. | | | | |
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| cité | | | Le parcours amphigourique, absolutiste et sanguinaire – hégélianisme, communisme, fascisme – une fois démasqué, aboutit à l’émergence de l’homme libre, noble et seul. Le parcours ironique, personnel et débonnaire – voltérianisme, grégarisme, présentisme – une fois triomphant, installe la foule dans les têtes des hommes interchangeables, mesquins et … rebelles. | | | | |
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| cité | | | Aussi haut qu’il fût, le sacré, partagé par la foule, s’écroule dans la platitude, ce qu’illustre le passage de la liberté désirée à la liberté acquise. Qui, aujourd’hui, adhérerait à cette fière proclamation : « Le seul sacré, c’est l’homme libre » - R.Wagner - « Das Heilige ist allein der freie Mensch ». ? | | | | |
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| cité | | | On ne peut pas appeler foule un réseau social de robots. La réactivité de ce réseau devint si impitoyable, que tous les intellectuels circonspects se conforment à ses attentes. Les avis des élites complices devinrent aussi anodins que ceux des concierges. Ce que Valéry dit sur les moutons s’applique aux robots : « Si tu prêches par l’exemple, tu engendres du mouton ». | | | | |
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| cité | | | Crépuscules de la beauté, grisaille des pensées, le tout invariant enseveli sous les tas difformes - tel est le tableau effrayant de cette époque sans mystère, sans noblesse, sans hauteur, époque-fossoyeuse définitive de l’art expiré. Extraire la beauté mystérieuse (Baudelaire) devint stérile car ne trouvant aucun spectateur ; tous sont tournés vers la réalité banale, ennuyeuse, laide. | | | | |
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| cité | | | Les philosophes modernes, auteurs interchangeables de plats commentaires de la science des Spinoza, Hegel, Husserl, n’ont qu’une seule ambition – rester en vue sur les écrans, où ils déversent des platitudes immondes sur les affaires judiciaires, les élections municipales, les soucis écologiques, l’investissement dans l’innovation, les ennuis budgétaires. Même un Sartre paraît, aujourd’hui, être un vrai philosophe. | | | | |
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| cité | | | Dans les négations et rébellions, sous le libéralisme moderne, il y a plus de servilité et de conformisme que, sous la servitude d’antan, - dans les professions de foi ou de soumission. Jadis, la liberté sociale consistait à faire un choix rebelle ; aujourd’hui – à s’abstenir. | | | | |
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| cité | | | La fraternité (de sensibilité, de goût, de rêve) n’existe qu’entre anges héroïques ou artistes solitaires. Ce qu’on appelle mentalité collective est un fatras de coutumes mécaniques. « Le caractère national n’est qu’un autre nom pour une forme particulière que prennent dans chaque pays la petitesse, la perversité et la bassesse » - Schopenhauer - « Nationaler Charakter ist nur ein anderer Name für die besondere Form, die die Kleinheit, Perversität und Niedrigkeit der Menschheit in jedem Land annehmen ». | | | | |
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| cité | | | Depuis que n’importe quel plouc veut – et peut - donner de la voix dans des débats médiatiques sur les élections, le foot, la circulation routière, chacun rêve d’un projet d’influence. À l’époque où les procédés pratiques comptent plus que les idées théoriques, cette ambition est justifiable. Et n’est intellectuel que celui qui ne se plaint pas du peu de place qu’on lui accorde sur la scène publique ; il est celui qui donne à ses hauts rêves au moins autant d’importance qu’à la profonde réalité. | | | | |
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| cité | | | Le moi, en tant qu’acteur principal dans l’écriture, n’apparaît qu’au siècle des Lumières ; pourtant il renonce à propager des lumières communes et se consacre à la peinture de ses propres ombres. C’est la liberté qui personnalise le moi ; la liberté abstraite engendre la noblesse concrète, non-héritable. | | | | |
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| cité | | | Une civilisation est une marche technologique, toujours collective, promouvant le Vrai ; une culture est une danse sentimentale, toujours individuelle, inspirée par le Beau. La nature ennoblit toutes les deux avec l’énigme humaine, le sens du Bien. | | | | |
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| cité | | | Toutes les têtes pensantes, aujourd’hui, s’adressent à la foule, ont peur de l’humilier et en cherchent le jugement et même l’éloge. L’artiste devrait ne se tourner que vers une élite, mince ou même inexistante, comme Dieu, le Bien ou une symbiose, introuvable aujourd’hui, entre l’intelligence, la noblesse et le style. | | | | |
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| cité | | | L’Asie : sa domination matérielle sera due au travail acharné des masses serviles ; l’Europe : sa domination spirituelle fut due aux loisirs que pouvaient s’offrir les solitaires libres. La seconde est mortelle. | | | | |
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| cité | | | L’histoire des révolutionnaires de la cause commune suit l’idée qui les excite ; l’enthousiasme, fatalement, faiblit, et le désenchantement les rend mélancoliques et solitaires. Les idées, contrairement à Dieu, ne sont pas mortes, elles changent de foyers de leurs élans. Jadis, elles portaient sur des fantômes (Platon), ensuite elles visèrent les objets (Aristote), l’homme introspectif (Kant), l’homme de la production (K.Marx). Seul Sisyphe pouvait trouver de la noblesse dans ce dernier emploi de notre perspicacité ou de nos rêves ; les autres descendaient dans le passé, pour ressusciter, nostalgiquement, les anciennes idoles, mais qui ne s’avéraient être que des momies. Toute idée dégénère en algorithme. | | | | |
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| cité | | | Dans une tyrannie, il est dangereux de se moquer du tyran ; dans une démocratie, il n’est pas sans danger de se moquer du peuple. « Les peuples sont aussi affamés d'adulations que les tyrans » - Lamartine. | | | | |
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| cité | | | Les larmes, que la chute du mur de Berlin provoqua chez les âmes sensibles, ne seraient pas dictées par la seule joie d’accueillir la liberté, mais aussi, et même davantage, par la tristesse de voir le plus noble idéal humaniste, la fraternité des humbles, s’écrouler. Les hommes sans larmes, en furent les premiers profiteurs. | | | | |
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| cité | | | Jadis, le progrès de la raison signifiait l’éloignement de l’homme du mouton ; aujourd’hui – son rapprochement avec le robot. | | | | |
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| cité | | | Dans un pays libre, les tracas mineurs déclenchent tant de révoltes bruyantes. Dans une tyrannie, même au milieu d’horribles souffrances – un silence honteux et si peu de plaintes. Librement ressenti un malheur collectif ou servilement proclamé un bonheur officiel. | | | | |
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| introduction doute | | | DOUTE : La pensée unique fit d'énormes progrès. Elle persuada à tant d'hommes orgueilleux d'avoir leur regard à part, tandis que l'œil du troupeau s'y installa en maître. Le doute, en soi, n'est pas plus recommandable qu'une recette de cuisine ; il n'est bon qu'accompagné des paradoxes, ces couples d'avis se reniant par un simple changement de langage. Il est le contraire du microscope sceptique, il est le macroscope ironique. L'unification des arbres de plus en plus dissemblables - la noble tâche du doute. | | | | |
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| chœur doute | | | ACTION : La clarté est une condition de toute action, c'est pourquoi je m'en méfie. Les plus belles choses ne se manifestent qu'à l'ombre. La fugacité des intentions du sage naît de la multiplicité des langages, qui les habillent. La certitude du sot - du langage grégaire et unique, où le mot-à-mot aboutit aux gestes aussi sans détours que ses motifs de départ. | | | | |
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| doute | | | Il est bon, que la foule se vautre dans des certitudes ; l'émeute naît du doute ; rien de moins dangereux qu'agglutination de bonnes consciences. | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu surgit de la nature, et le soi connu provient de la culture. Le second formule des problèmes et en cherche des solutions ; le premier en garde le mystère, dont l'absence trahit le poids du troupeau et témoigne du manque de personnalité. | | | | |
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| doute | | | Un homme me devient intéressant, quand je n'ai pas besoin de chercher la lumière, dont il est l'ombre. La primauté de l'ombre ; l'absence de lumière criarde. « La lumière publique obscurcit tout »*** - Heidegger - « Das Licht der Öffentlichkeit verdunkelt alles ». | | | | |
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| doute | | | Leurs théories du soupçon ou du déguisement partent de l'hypothèse d'une authenticité possible, dans le verbe ou dans le geste, qui rendraient fidèlement notre moi, habituellement inavouable ou indépistable. Authenticité impossible, car seule l'invention-création (que Valéry appellerait transformation, car toute création est de la traduction, ce qui suppose un original à transformer) est le vrai visage de l'homme, la visagéifiction. La seule vraie différence entre artiste et mouton-robot est dans les deux acceptions du terme de modèle : le second reproduit le modèle courant, le premier en crée une représentation nouvelle. | | | | |
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| doute | | | Dans l'essentiel, toute recherche de fondements, d'ancrages ontologiques ou affectifs, aboutit au noble néant des ruines, sans dates ni noms, intemporelles et innommables, où l'on frissonne, admire et rêve. Dans l'inessentiel, on a le choix entre l'étable et la salle-machines, où l'on rumine. | | | | |
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| doute | | | C'est ce que je fais de la lumière commune qui fait de moi un mouton, un héros ou un créateur : m'en servir pour mettre au jour des choses cachées, me jeter dans son feu géniteur, la faire oublier par mon jeu des ombres, projetées par mon soi inconnu. | | | | |
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| doute | | | Abandonner le certain pour l'incertain est bête (même si le mouton fait l'inverse) ; transformer l'incertain en certain est à portée des machines ; c'est la découverte de l'incertain dans le certain qui est l'apanage de l'homme lucide. | | | | |
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| doute | | | L'être est fusion de la matière (représentation) et de la musique (expression), de la loi et de la liberté, de la dogmatique et de la sophistique, du connaître et du paraître. L'extinction de la seconde composante, de celle, où l'on veut briller ou prier, nous ramène aux robots ou moutons, qui ne peuvent que narrer ou parer. | | | | |
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| doute | | | Tâche facile : réduire à la banalité n'importe quel mystère ; tâche beaucoup plus subtile : dans n'importe quelle parcelle du réel déceler du mystère. Faire cohabiter le quotidien et le sublime, faire découler l'un de l'autre - la tâche la plus vitale pour ne devenir ni mouton du concret ni robot de l'abstrait, et c'est le rêve qui en paraît le seul remède efficace : « Le réel ne disparaît pas dans l'illusion, c'est l'illusion qui disparaît dans la réalité intégrale »** - Baudrillard. | | | | |
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| doute | | | C'est à son soi inconnu - inarticulé, invariant, insondable - qu'il faut appliquer les trois outils intellectuels que sont la transformation, l'amplification et le filtrage ; mais le conformisme et la routine nous poussent à nous en servir, pour gonfler le soi connu, commun et transparent, ou, pire, pour refléter la stature, déjà bien évaluée, des autres. | | | | |
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| doute | | | L'inspiration est l'une de ces notions, qui, avec la machinisation des têtes, perdirent tout leur sens originel. « La disposition mystique - l'inspiration - concerne toute notre vie spirituelle, elle est l'aspect primordial de la vie » - Vernadsky - « Мистическое настроение - вдохновение - проникает всю душевную жизнь, является основным элементом жизни ». Que comprendront nos contemporains, dans ce tableau, où tout terme devint obsolète : la vie se mua en algorithme, l'esprit se vend comme une marchandise, l'inspiration céda à la fabrication, et le mystère, cette clé de voûte de nos châteaux et de nos ruines, le beau mystère s'effaça, pour que l'étable des minables solutions ou la salle-machine des piètres problèmes satisfît les appétits anémiques de l'homme agonisant. | | | | |
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| doute | | | C'est la profondeur d'indétermination de notre disposition fondamentale (la Grundstimmung de Heidegger) qui en montre la hauteur : l'angoisse immotivée (Heidegger), la nausée, légèrement trouble (Sartre), la peur transparente (la foule) – et l'émerveillement mystérieux, absorbant toutes les convulsions et toutes les ombres. | | | | |
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| doute | | | La raison devrait n'être qu'un cadre net de mon portrait flottant, tissé d'approximations et d'incertitudes. La raison est dans les mots et les représentations, et mon portrait est de frissons, de couleurs et de mélodies. Si, en me peignant, je suis d'accord avec la raison, c'est mon robot intérieur qui s'exprime. Si, dans mes traits de pinceau, j'ai peur de me tromper, c'est mon mouton extérieur qui me paralyse. | | | | |
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| doute | | | On sauve une idée en l'enveloppant de mots résistant au temps. L'idée éprouvée par l'exposition en foires a peu de chances de rester juste. L'idée juste est l'épouse, les préjugés sont des maîtresses. Mais l'art conjugal consisterait à métamorphoser, aux heures critiques, la maîtresse de la maison, la raison, en folle du logis, l'imagination, cette fonction sans organe (G.Bachelard). | | | | |
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| doute | | | On ne peut pas voir à la fois l'arbre et sa forêt : les arbres uniques empêchent de voir la forêt commune et vice versa. Leurs accommodations s'excluent. | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu se livre à l'âme tâtonnante et fuit la pensée cohérente ; là, où parle le soi connu, le chœur s'y faufile et, souvent, me gouverne. Dès que j'ai envie d'être là où je pense, je me retrouve en étable. « Là où je suis, il n'y a plus à penser » - Artaud. Pour le soi inconnu, je suis vient d'être ; pour le connu - de suivre. | | | | |
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| doute | | | Mieux je fouille l'homme intérieur en moi, plus je comprends, que presque tout y est, dans une certaine perspective, assez commun - mes images, mes sentiments, mes pensées. Et que mon cachottier soi inconnu se manifeste mieux, lorsque je me quitte, pour prier, aimer ou m'étonner. Et je ne retournerai en moi que pour créer. | | | | |
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| doute | | | Le visage de ceux qui proclament, doctes, se chercher est, d'habitude, déjà une copie en dur d'un prototype grégaire ; ils cherchent des finalités sur des sentiers battus ; le vrai, le grand, le mystérieux soi ne se manifeste que si l'on fuit son soi visible, sans craindre les impasses, et ne vit que des commencements, des amorces, les pieds en paix et le regard en feu. | | | | |
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| doute | | | Mon étoile m'apprend à bien positionner mes ombres. « Apprends de l'étoile, ce que lumière veut dire » - Mandelstam - « У звезды учись тому, что значит свет ». Dans les ombres des autres, je devine la lumière qui les projette : la cathodique, la forumique ou l'astrale. | | | | |
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| doute | | | Toutes les certitudes sont collectives ; mes contraintes devraient les exclure de ma voix, si je la veux originale ; c'est ainsi que je découvre, que mon fond n'est tapissé ni de mots ni d'idées ni d'images articulés, mais d'un élan indicible vers l'inconnu : « Celui qui vise quelque chose d'infini ignore ce qu'il vise » - F.Schlegel - « Wer etwas Unendliches will, der weiß nicht, was er will ». | | | | |
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| doute | | | L'homme, qui ne maîtrise pas la forme, est un objet, sur lequel tombent des lumières aléatoires et renvoient sur un fond commun des ombres anonymes. Le rêve : être la nuit, sous ma propre étoile, dont les plus belles des ombres sont projetées par moi-même. | | | | |
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| doute | | | N'écrire que ce que personne n'aurait su écrire à ma place – cette bonne règle a pour conséquence, que je ne peux plus écrire sur ce que j'ai vécu, connu, vu, puisque ces faits sont largement partageables avec le premier venu. À les narrer – il y aurait trop de vérités courantes, intermédiaires, tandis que je veux me mettre entièrement dans mes commencements inventés. D'où le gouffre entre mes yeux et mon regard, entre mon action et mon rêve. Et l'étrange solidarité entre ma honte et mon orgueil, entre la bête a posteriori et l'ange a priori. Pour les regards - l'exhibition des ombres fantomatiques ; pour les yeux - l'extinction de la lumière des choses. | | | | |
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| doute | | | Seul un homme éclairé a le droit d'émettre des ombres personnelles. La lucidité de l'ignorance encourage l'émission de communes lumières. | | | | |
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| doute | | | L'impression d'une meilleure compréhension avec les autres qu'avec moi-même : je m'entends avec les autres sur la surface des significations ; je me perds, avec moi-même, dans la verticalité des expressions. | | | | |
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| doute | | | Il est clair, que tout ce qui se réclame de l'immobile, voire de l'éternel, ne peut être qu'éphémère, fantasmatique, mystérieux, mais c'est la culture de l'homme ; en revanche, le passager, l'actuel, le palpable est bien réel, ennuyeux, plat, et c'est la nature des moutons. Mais les pires, ce sont ceux qui croient en l'existence de l'éternel, ce sont des robots. L'homme de culture sait vivre de l'inexistant. | | | | |
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| doute | | | Banalement, je tends vers la lumière, mais c’est pour mieux projeter mes propres ombres. Surtout, aux lieux, où il n’y aurait pas d’ombres des autres – aux Plus Déserts Lieux ! | | | | |
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| doute | | | Je peux échafauder, comme tous les frimeurs, les premières des questions, mais je ne prouve ma personnalité qu’en inventant les dernières des réponses. | | | | |
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| doute | | | Je ne me connais qu’en multitude (cette nourriture terrestre, servie par les autres) ; en solitude, j’affronte mon soi inconnu (cette drogue céleste, me plongeant dans l’étonnement de moi-même, insaisissable). | | | | |
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| doute | | | Il est facile de commencer au milieu des sentiers battus ; il est difficile de découvrir un vrai commencement. Le soi connu commence ; le soi inconnu vit du commencement. « Mon soi infini veut commencer au commencement » - Kierkegaard. | | | | |
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| doute | | | Ceux qui vivent de et dans la lumière humaine et ne produisent que de la lumière modérée finissent dans la grisaille commune. Attiré par la lumière divine, le poète peint ses ténèbres inimitables, exaltées et ascendantes. Je ne suis pas fier de ces lignes baudelairiennes, aux valeurs inversées. | | | | |
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| doute | | | Dans la lumière commune, où se formulent des problèmes et se cherchent des solutions, toute tentative d’entrer en contact avec mon soi inconnu échoue ; celui-ci ne se laisse apercevoir que dans l’obscurité solitaire, où se donnent rendez-vous tous les mystères. | | | | |
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| doute | | | La liberté est indissociable aussi bien du soi connu que du soi inconnu. Parmi ses innombrables facettes, seule la liberté inconditionnée, comprenant l’éthique et l’esthétique, encadre le soi inconnu, portant une mauvaise conscience et subissant l’appel de la beauté. La liberté banale, commune, conditionnelle, guide le soi connu. Confondre ces deux libertés, réduire le premier soi au second, en faire le Soi Absolu, opposé au monde, est l’erreur commune des philosophes idéalistes allemands. | | | | |
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| doute | | | Les beaux esprits sont les seuls à agrémenter l’inexistant, en le rendant fabuleux ; il restera donc immaculé d’attouchements de goujats. L’existant, lui, le commun, connaît des fortunes diverses. « Seul le commun est fabuleux, lorsque l’effleure une main de génie » - Pasternak - « Сказочно только рядовое, когда его коснётся рука гения ». | | | | |
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| doute | | | Les belles ombres se projettent vers la hauteur ; l’invisible lumière, leur source, émane de la profondeur, et elle n’a d’autres alternatives qu’une lumière commune, éclairant les forums. Dans le premier cas, on brille en solitaire dans les nobles ténèbres ; dans le second, on brille dans la grisaille des autres. | | | | |
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| doute | | | Le soi connu, c’est la représentation, la puissance ; le soi inconnu, c’est la volonté, la musique. « La multitude ne comprend pas, comment, différant de soi, on s’accorde à soi, telle l’harmonie entre l’arc et la lyre »*** - Héraclite. | | | | |
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| doute | | | L’homme thésaurise ou se dépense. Le rêveur emmagasine toute lumière qui atteint ses yeux, sa peau ou son esprit ; il émet des ombres de son âme. Le créateur est éponge du clair et fontaine de l’obscur. Ses clartés sont empruntées ; ses obscurités, il les garde en propre. Le conformiste fait l’inverse. | | | | |
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| doute | | | Tu entames ton parcours vital, chargé de connaissances, certitudes ou doutes communs, mais ton commencement doit être personnel : tes doutes ne seraient que des contraintes, et tes certitudes – une mélodie qui t’accompagnerait, en variations imprévisibles. Les Non collectifs conduisent au ressentiment mesquin ; garde la grandeur du Oui personnel à la merveille du monde. Et n’oublie pas, que parmi les idoles à abattre il y a plus de vérités dégradantes que d’erreurs grossières. | | | | |
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| doute | | | La facilité du Non (le plus souvent mesquin, bien que s’appuyant sur le Vrai et refusant des solutions des autres) et l’épuisement de ses ressources intellectuelles me poussent vers le Oui. Mais le Oui béat est aussi mesquin et commun que le Non ; pour que mon Oui devienne majestueux, il faut, surtout, que je sois pénétré par le Bien mystérieux personnel et bouleversé par le Beau problématique universel, le tout porté par mon talent, par mon soi inconnu. | | | | |
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| doute | | | Réfléchir, agir, gémir – je soupèse leurs poids, pour mesurer mon soi inconnu et je trouve une valeur proche de zéro. Leurs leviers se situent trop près des autres, de l’espèce, du temps qui court ou de l’espace qui se fige. Le seul élan, qui me projette dans une bonne direction, provient du rêve inaccessible, naissant et mourant en moi-même, transformé dans un Ouvert. | | | | |
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| doute | | | Les matérialistes fabriquent des lumières compréhensibles ; les idéalistes ne quittent pas des yeux les lumières incompréhensibles ; les nihilistes savent, que toute lumière est commune, et qu’on n’atteint à l’originalité que par la qualité de ses ombres. | | | | |
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| doute | | | J’aime le Moyen-Âge des lettres, auxquelles ne s’intéressaient que les moines, les poètes et les Princes ; ces lettres se présentaient sous la forme des ombres, douces, chevaleresques ou mystiques. Avec le déferlement des Lumières, les lettres se mirent au service social, didactique. Mais toute lumière finit par devenir commune, tandis que les ombres gardent leur éternité individuelle. | | | | |
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| doute | | | Les lumières courantes – du Soleil ou de la raison – sont naturelles, largement collectives, elles éclairent notre vie réelle ; le sacré est une lumière artificielle, personnelle ou fraternelle, permettant de jeter des ombres sur notre vie de rêve. | | | | |
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| doute | | | Être soi-même s’adresse à mon soi connu. Le soi inconnu n’a pas de langage à lui, et il ne peut donc se manifester ni par l’acte ni par la pensée ni par le style, il n’est qu’une source de mes valeurs éthiques et esthétiques. Mais à tout ce qu’il souffle peut se substituer la routine du soi connu ; l’être originaire et original, chez la plupart des hommes, est évincé par l’étant social et passager. L’essence de l’être est globalement irreprésentable ; sa partie représentée s’appelle l’étant. Donc, le bon slogan serait – écoute ton être ! « Ton épanouissement – la représentation de ton essence, en suivant le commandement : soi toi-même » - H.Hesse - « Deine Entfaltung – die Darstellung des eigenen Wesens nach dem Gebot : Sei Du Selbst » - dans les Commandements, il faut passer du verbe au nom. | | | | |
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| doute | | | Les rêves se forment autour de l’inexistant ; l’inexistant ne peut pas être collectif ; le rêve ne se partage donc pas. Se partagent des actes, des pensées, des chagrins et des joies ; bref, quelque chose de secondaire. | | | | |
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| doute | | | Je cherche ce qui serait encore plus bête que renonce à ton soi ! et je trouve sois toi-même ! Tout homme a quatre hypostases, et rester soi-même peut vouloir dire, respectivement : abaisse-toi, hisse-toi, sois tel que la nature t’a fait, sois solidaire de ta tribu. Dans tous les cas, ton meilleur soi, le soi inconnu, est perdant – en intensité, en créativité, en hauteur, en noblesse, en originalité. | | | | |
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| doute | | | La philosophie peut suivre la raison ou l’âme. La raison étant largement universelle, la première de ces philosophies est commune, se résume et se consomme facilement. Mais les âmes sont, toutes, différentes ; et la seconde des philosophies est essentiellement personnelle et se réduit souvent à la peinture des états d’âme incomparables. La première ignore l’âme ; la seconde méprise la raison. | | | | |
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| doute | | | Tu tentes la profondeur et la rigueur des questions – tu aboutis aux réponses consensuelles, banales, galvaudées. Tu commences par te hisser à la hauteur, à la musique et à l’universalité des réponses – tu découvres qu’une infinité de combinaisons de questions personnelles et paradoxales aurait pu s’unifier avec ces réponses imprévisibles. C’est ainsi que naît le genre aphoristique. | | | | |
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| doute | | | Les plumes sottes suivent les sentiers battus du nécessaire, pour aboutir dans un bazar de l’aléatoire ; les belles partent de l’arbitraire et finissent par bâtir du nécessaire. | | | | |
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| doute | | | Mon soi inconnu est une musique, qui émeut mon cœur, rehausse mon âme et approfondit mon esprit. Celui qui ne l’écoute pas ne vit que de son soi connu, dont l’abandon n’est pas répréhensible, il rend possible la découverte, la création, l’étonnement, mais dans la platitude du commun, puisque le soi connu est presque identique chez tous. | | | | |
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| doute | | | Les certitudes communes, parfois profondes, sont, le plus souvent, plates ; tes certitudes doivent être suffisamment hautes, pour ne pas être contaminées par le bas-monde. Dans l’art, le doute est presque toujours un pas vers le bas, puisqu’il consiste à fouiller dans des questions, tandis que l’art s’affirme surtout par la qualité des réponses. | | | | |
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| doute | | | Une vision du monde s’appuie sur le connu, l’inconnu, l’inconnaissable. Chez l’homme de la rue, elle se réduit à l’inconnu ; chez le scientifique, démuni d’âme, - au connu. Mais tout ce qui est universellement connu, fixe, est commun ; et la vision du monde ne vaut que par sa facette personnelle. La part de l’inconnu ne traduit que notre ignorance, tandis que l’inconnaissable, reconnu comme tel même par les scientifiques, est le seul support valable d’une vision, à la fois poétique et philosophique. | | | | |
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| doute | | | Le nihilisme, même primitif, est toujours singulier ; le scepticisme, même raffiné, est toujours collectif. Le scepticisme part des vétilles extérieures ; le nihilisme doit tout à ses secrets intérieurs. Le scepticisme proclame la force ignoble et factice ; le nihilisme chante la faiblesse noble et créatrice. | | | | |
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| doute | | | Les plus profondes ruptures dans nos états d’âme se produisent aux frontières : l’angoisse – à la frontière entre le psychique et le réel ; l’espérance – entre le rêvé et le vécu. Les hommes sages et ennuyeux ne quittent pas le tiède noyau de l’homogénéité ambiante et ne se hasardent pas à s’approcher des frontières. | | | | |
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| doute | | | Ils écrivent comme s’ils étaient sur un forum, où chacun exhibe ses blafardes lumières, pour être vu ; j’écris dans une caverne, où je ne fais que jouer avec mes ombres, mes ténèbres, invisibles aux autres. | | | | |
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| doute | | | La lumière (presque toujours commune) n’aura jamais la puissance et l’originalité des ombres ; les mots sont des ombres, et les idées – des lumières à fonction instrumentale auxiliaire. | | | | |
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| doute | | | Tu n’es toi-même que dans le commencement, puisque le parcours est mécanique et la cible – commune. Valéry est aussi intraitable : « Le commencement est délicat, la suite – étroite et la fin – toujours fausse »**. | | | | |
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| doute | | | Le doute est une technique banale et commune, pour avancer vers des certitudes ; il est très rarement l’expression d’une démarche originale et profonde. « Le doute des modernes est un dogme ; il est le credo des niais » - A.Suarès. Ce sont nos assertions qui témoignent mieux de nos goûts et de nos dégoûts. | | | | |
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| doute | | | La sagesse est la faculté de maintenir l’étonnement, pieux et éclairé, devant le mystère qu’on entrevoit dans la matière et dans les esprits. Le mot même de philosophie (et non pas caté-sophie) désigne l’élan, vers la sagesse, plutôt que sa possession, - l’exacte contraire de la science. La philosophie, sans abandonner la vénération du mystère, le réduit à l’état d’un admirable problème ; la science part déjà du problème et se contente de sa solution. La philosophie vise l’inconnaissable, et la science – l’inconnu. La qualité philosophique se mesure par la hauteur de sa poésie ; la qualité scientifique – par l’adéquation des représentations avec la réalité. La (bonne) philosophie est l’expression des états d’âme personnels ; la science cherche un consensus universel. | | | | |
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| doute | | | Ils avancent, pas à pas, vers plus de lumière savante. Une fois devenus maîtres, ils comprennent que la lumière, même la plus profonde, est commune, partagée avec la foule et sa platitude. Immobiles, les créateurs d’ombres ne quittent pas leur hauteur ; des étincelles de leur soi inconnu inimitable leur suffisent. | | | | |
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| doute | | | Ce sont des mouvements collectifs - toujours chaotiques ou imprévisibles ! - qui portent au pinacle ou enterrent des idées (ou leurs créateurs). On peut mettre en équations le chaos minéral, le chaos social (technique, culturel ou idéologique) échappera toujours à une schématisation vérifiable. | | | | |
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| doute | | | Pour chercher, il faut avoir sous les yeux un but ; pour trouver, il faut concentrer son regard sur les commencements. Travailleur ou créateur, ajouteur ou initiateur, communautaire ou solitaire. | | | | |
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| doute | | | Aucun lecteur en vue. Perplexe et vexé, je trouve une fragile consolation dans l’hypothèse que, aujourd’hui, ni Cioran, ni R.Char ni Valéry ne retrouveraient le public qu’ils connurent de leur vivant. Quel siècle de robots, moutonniers et interchangeables ! | | | | |
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| doute | | | En création littéraire comptent trois qualités – l’inspiration, la maîtrise, l’ambition. La troisième est commune ; la deuxième – mécanique ; seule la première est mystérieuse et personnelle, en elle se révèle ton soi inconnu, en elle ton âme accède au savoir non-verbal. Ton soi connu, réduit aux mots non-mystérieux, « ignore beaucoup de ce que sait son âme » - Gogol - « многого не знает из того, что знает душа её ». | | | | |
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| doute | | | Parlant de sa jeunesse, Abélard a raison : « La première clé de la sagesse, c'est l'interrogation assidue », mais à l’âge mûr, on comprend que c’est la dernière clé, celle des réponses, abruptes et personnelles, aux questions, communes et cachées, qui ouvre à la vraie sagesse. | | | | |
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| doute | | | La réalité, évidemment, est infiniment plus miraculeuse que mon rêve, mais elle est partagée avec les autres ; mon meilleur rêve reste réservé à ma solitude. Dans la réalité domine la nécessité ; dans le rêve naît la liberté. La profondeur du réel fascine ; la hauteur du rêve me donne des vertiges - le Créateur fut bon designer, mais Il ne s’exerça point en composition musicale. Si Son Commencement était le Verbe, le mien est dans la caresse à résonances | | | | |
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| doute | | | Une clarté, même une clarté profonde, est condamnée à affleurer à la platitude du savoir commun. C’est pourquoi je préfère mon obscurité trouvée à une clarté recherchée par tous. | | | | |
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| doute | | | Être lumineux : dans le réel, aboutir à la clarté de la lumière commune, impassible ; dans l’idéel, aborder les ombres particulières, inimitables, inspirant un élan vers les étoiles. | | | | |
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| doute | | | Les impasses individuelles me consolent, les impasses collectivistes me désolent. La philosophie des Lumières communes aboutit toujours aux désenchantements ; la philosophie des ombres personnelles enchante, parfois. | | | | |
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| doute | | | Ton intelligence ou ton talent se prouvent par une claire reconnaissance par tes pairs ; ta gloire ou ta grandeur sont toujours dues aux malentendus, entretenus par la masse aveugle. | | | | |
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| doute | | | L’espérance (que le rêve renaisse) et l’acquiescement (à la vie mystérieuse) sont les prémisses d’un nihilisme, intime et optimiste. Chez les révoltés, grégaires et absurdistes, « le nihilisme est la volonté de désespérer et nier » - Camus. | | | | |
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| doute | | | La connaissance ou la fraternité sont les seules sources honorables de la lumière, apportant des idées profondes ou de hauts sentiments. Mais quand on est saturé de savoir et privé d’amitié, on ne se manifeste que par ses ombres, et la beauté des ombres individuelles l’emporte sur la vérité de la lumière commune. | | | | |
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| doute | | | On vaut, expressément, par son côté dogmatique, par ses Oui particuliers et difficiles ; on pèse, inconsciencieusement, par son côté sophistique, par ses Non, communs et faciles. Mais la valeur se prouve par la négation, par la contrainte, par les poids niés. C’est par la désignation d’une bonne querelle qu’on affirme son soi. L’inquiétude contre la paix, le rêve déraisonnable contre la réalité gorgée de raison, la solitude trouvée contre la fraternité recherchée, la noblesse inutile contre la loi pratique, la haute harmonie contre la profonde absurdité, l’intensité des ombres contre l’indifférence de la lumière, la résignation pour la forme contre la révolte du fond. | | | | |
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| doute | | | L’homme est ce qu’il croit, ce qu’il pense, ce qu’il fait. Celui qui affirme ne rien croire ne peut être que nigaud, avec des pensées moutonnières et des actes robotiques. Le nihiliste se méfie des pensées, de ses propres et surtout de celles des autres ; de même, il se moque des actes ; il est dans son fantasme intime qui engendre des actes et des pensées naturels mais illégitimes. | | | | |
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| doute | | | L’esprit vit de certitudes lumineuses ; l’âme rêve au milieu de l’obscurité ombrageuse. C’est l’extinction des âmes solitaires qui explique le désintérêt actuel pour les ombres et la volonté de tout soumettre au jugement d’une lumière commune. | | | | |
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| introduction hommes | | | HOMMES : Les hommes ont tenté toutes les formes de cohabitation : meute, bande, volée, clan, club, caste, pub, secte. Leur préférence alla finalement à troupeau, car marcher, bêler et paître résument mieux leurs besoins que les ailes, les mots, les rites et les soifs. Le berger, aujourd'hui, n'est ni prêtre ni roi ni peuple, c'est un mouton comme tous les autres : le même regard vers le bas, le même goût pour l'ivraie, la même quiétude d'âme faute de brebis égarées. Le mouton individualiste et égoïste s'appellera robot. | | | | |
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| chœur hommes | | | SOLITUDE : Happé par la solitude, je peux néanmoins être plein des hommes. Pour t'en débarrasser, oublie la mémoire et l'oreille, fais-toi regard et invention. Toute recherche réussie d'authenticité débouche sur un modèle forumique. Mets au milieu de ton temple en ruine - le rêve désincarné, transmettant au ciel hostile ta prière en loques. | | | | |
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| chœur hommes | | | ACTION : La valeur des hommes est dans leurs actions de dératés. La valeur de l'homme est dans ses inactions ratées. C'est l'impossibilité d'agir contre les hommes qui fait l'homme rare et le mouton prolifique. La disparition de l'acte solitaire est signe de notre époque ; le rêve ne trouve plus de compagnon en chair, et l'utopie n'atteint même plus une page. | | | | |
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| chœur hommes | | | IRONIE : Appliquée aux hommes, l'ironie devient indifférence ou cynisme, qui cimentent la cohésion, mais dévitalisent l'adhésion. Que les hommes délaissent les souterrains irrespirables et les mansardes insalubres, c'est compréhensible, mais qu'ils choisissent l'étable, au confort certain et commun, est si gris que l'ironie aurait besoin de toute sa palette, pour le mettre en relief. | | | | |
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| hommes | | | L'homme moderne commence par la mise en sourdine de nos instincts de loup ou de hyène ; l'instinct de mouton aura été le dernier à survivre chez l'homme postmoderne, puisque le robot, qui s'installa en lui, en évinçant le mouton, n'a pas d'instincts, que des algorithmes. Jadis, on parlait d'instincts de survie ; aujourd'hui, c'est la survie de l'instinct qui est en cause. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, on écoutait les meilleures des voix au milieu d'un silence ; mais depuis que la voix médiocre obtint l'accès à l'écoute publique, on est condamné à tendre son oreille au milieu d'un brouhaha. Cette sur-sollicitation de l'ouïe dévitalise la vue, la grisaille des choses racoleuses décolore le regard exigeant. Les Valéry, Malraux, Sartre modernes n'ont aucune influence sur les débats publics, puisque personne ne les entend ou ne les distingue dans le tintamarre ambiant égalisateur (das lärmende Gezwirge - Nietzsche). | | | | |
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| hommes | | | L'élégance, c'est la culture du passé. La barbarie, c'est la cultivation du présent. L'élégance barbare, c'est le culte de l'avenir. Disserter sur le passé, déserter l'avenir. Sortir du présent, sertir le passé. L'homme moderne, c'est « l'ahurissement débile devant son temps »* - Pouchkine - « слабоумное изумление перед своим веком ». Le présent m'appartient, c'est pourquoi je ne peux pas en être libre, j'en suis l'otage ; je ne suis libre que face à l'inatteignable, otage de l'éternité. « La peur de ne plus suivre son temps est l'aveu de son esprit moutonnier » - Tsvétaeva - « Страх отстать - расписка в собственной овечьести ». | | | | |
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| hommes | | | On entre dans une époque sans visages ni ailes ni piédestaux. Toute verticalité se mue, doucement, en une platitude, plus juste, plus performante. Tous les visages expriment la même certitude : je suis à ma place, ce temps est à moi, je sais où je vais. Troupeau lucide : « Reconnaître sa place - tout est là : c'est à dire devenir soi-même » - Bélinsky - « Узнать своё место - в этом всё, это значит сделаться самим собой ». | | | | |
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| hommes | | | Le silence ambiant est ce que les hommes redoutent le plus. Cette frayeur favorisait jadis l'artiste, qui créait l'illusion de sens ou de musique, pour les hommes muets et isolés. Mais depuis que tous les hommes se mirent, volontairement, dans un troupeau, beuglant en permanence, tout message d'ailleurs devint inutile, les messageries au quotidien se chargent, pour combler un vide fétide. L'époque est sourde à la musique et muette en esprit ; le pauvre homme est amené à dédier tout son esprit au caquetage des places publiques. | | | | |
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| hommes | | | Ce que l'homme fort du moment appelle ses aventures est à portée de tout mufle, pourvu d'assez de pécunes (le mot apparenté au pecus – troupeau) et d'assez de temps, pour lire le journal ou fouiller la Toile. Le vrai aventurier invente ses aventures. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, les livres de fiction nous renvoyaient à ce qui se chantait dans nos rêves, ensuite – à ce qui se faisait dans la vie, enfin – à ce qui se voit à la télévision. Ces étapes marquent l'expiration de l'âme, de l'esprit, du cœur. Le regard, créateur d'images personnelles, s'éteignit, il ne restent que les yeux, dévoreurs d'images communes. | | | | |
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| hommes | | | Heureux Pascal, dont les yeux s'effrayaient d'un silence éternel ! De nos jours, que l'épreuve de nos oreilles, par le bavardage passager, est plus effrayante ! Pour celui qui a besoin d'un haut silence (« altum silentium » - Virgile). | | | | |
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| hommes | | | Aujourd'hui, ne plaire qu'à l'élite n'est qu'absurdité et orgueil, puisque les goûts de cette élite sont horriblement proches de la vulgarité commune ambiante. Il fallait être solitaire, pour faire partie de l'élite ; aujourd'hui, il faut être solidaire de la foule. D'ailleurs, on ne parlait ni devant les hommes, ni devant l'homme, mais devant Dieu, que symbolisait la beauté, la féminité ou la bonté. | | | | |
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| hommes | | | Les contemporains de Montaigne, de Pascal, de Voltaire, de Hugo, de Valéry se lamentaient, exactement comme les nôtres, sur la dissolution des sens, l'effondrement des principes, la déchéance des hommes, la désintégration de l'humanité. La seule différence notable est que nous sommes contemporains des houellebecq. Ceux-là furent héritiers d'une grande culture, et ils concevaient leurs propres commencements ; ceux-ci sont porte-parole accumulatifs d'une inculture moutonnière ou robotique. | | | | |
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| hommes | | | La soif de reconnaissance, captatio benevolentiae, frappant la foule entière ; le mépris que même le rustaud apprend à sécréter ; la pose d'incompris, de maudit ou de marginal adoptée par les émules de la machine ou de l'étable - telle est l'originalité de notre époque, époque la plus grégaire de toutes. | | | | |
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| hommes | | | Celui qui « marche droit devant soi » se doute rarement d'être entouré de ses semblables et prend la croupe du mouton, qui le précède (chameau, lion ou agneau - même défilé !), pour sa sphère d'excellence. Et ils s'encouragent : croire serait de donner à ses pas la cadence divine. | | | | |
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| hommes | | | Est-ce qu'on s'encanaille, en pestant contre la multitude ? Haussement d'épaules, est-ce une injure ? La foule, c'est cette partie, dans chacun de nous, qui ignore qu'elle ne provient pas de nous-mêmes, mais prétend nous représenter. | | | | |
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| hommes | | | La volonté guidée exclusivement par la raison, telle est la conséquence mentale de la robotisation cérébrale des hommes ; la volonté de vie (Schopenhauer) ou la volonté de puissance (Nietzsche), ces deux formes d'un soi inconnu, unique, voué à une défaite glorieuse, disparurent au profit de la volonté de réussir, cette forme d'un soi connu, transparent et grégaire. Le romantisme, c'est l'élégance d'acceptation de la défaite ; le contraire du romantique n'est pas le classique (qui est un romantique apaisé), mais le robot, programmé pour la réussite du cerveau et la perte de l'âme. | | | | |
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| hommes | | | Si l'on prend à la lettre la vision de Platon et d'Aristote, l'homme le plus heureux aujourd'hui serait un beau cadre homo, toujours en compagnie des copains ou haranguant des garagistes. « Sokrates war Pöbel » - Nietzsche (et Platon - Cagliostro). D'autre part, notre axiologue anti-dialecticien voyait en Socrate et en Jésus des consolateurs de la médiocrité, donc des philosophes. | | | | |
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| hommes | | | Au fond, il n'existe pas d'opposition d'essence entre les hommes authentiques et les hommes controuvés, hypocrites ou affétés. Nous sommes tous des hommes inventés, mais le sot reproduit l'invention réussie des autres et se croit authentique, tandis que le sage se réinvente soi-même, au milieu de ses échecs. « La perle est l'autobiographie de l'huître »*** - Fellini - « La perla è l'autobiografia dell'ostrica ». | | | | |
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| hommes | | | Le prince de ce monde eut à gouverner les loups sauvages, ensuite - les moutons barbares, enfin - les robots civilisés. Le bâton devenu caduc, la carotte télévisuelle, cette unique alimentation des robots, suffit désormais ; Ch.Fourier employait déjà le sigle C.B.S. - civilisé, barbare, sauvage – pour décorer ses phalanstères. | | | | |
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| hommes | | | Ce paradoxe des temps modernes : ce n'est que dans la foule que les hommes parviennent à faire entrevoir ce qui leur reste de personnel, tandis que dans leur solitude perce le goût inavoué de l'omniprésent troupeau. « Dans la maison, où tu écris, retentit un vacarme, comme s'il venait des machines » - K.Kraus - « In dem Zimmer, in dem geschrieben wird, ist der Lärm so laut, als ob er von Maschinen käme ». | | | | |
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| hommes | | | Ce n'est pas « l'œil pour l'œil » qui « éteignit tout regard chez les hommes » (Gandhi), mais la prééminence croissante des oreilles : en hauteur - pour promouvoir l'âne, en profondeur - pour engraisser le rat, en étendue - pour assagir le mouton. Tant pis pour l'aigle, la chouette et la chauve-souris. | | | | |
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| hommes | | | Plus je m'intéresse à l'universel, plus de relief personnel acquiert ma voix ; plus ils veulent être différents des autres, plus vaste est le troupeau que forment ces originaux, interchangeables et plats. | | | | |
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| hommes | | | La vie vaut surtout par sa forme, son expression, sa musique ; mais les hommes s'attachent à son fond : au pouvoir, au savoir, au vouloir, dont les valeurs, moutonnières, robotiques ou bestiales, se hissent au-dessus des valeurs vitales, c'est à dire musicales. | | | | |
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| hommes | | | C'est dans la peau d'un rebelle, ne ressemblant à personne, que se reconnaît l'homme du troupeau d'aujourd'hui. L'aventure et le danger à portée d'une bourse ou d'un écran. Et que la vision d'Ortega y Gasset est surannée : « La masse, c'est celui qui se sent bien dans sa peau, quand il remarque, qu'il est comme les autres » - « Masa es todo aquel que no se angustia, se siente a saber al sentirse idéntico a los demás ». Il ne le remarque plus… Les autres sont ma contrainte ; dans la vision de l'homme – unicus inter pares – bride l'orgueil de tes buts soi-disant uniques, fuis la banalité des moyens, toujours mitoyens, inter, respecte l'ampleur contraignante de pares. | | | | |
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| hommes | | | Le discrédit de la dialectique hégélienne est un effet collatéral, et presque seulement verbal, de la manie des hommes de prôner en tout une positivité jubilatoire ; l'innocente négation de Hegel (fond et forme des définitions) ayant été prise pour une tache gênante (sur la grisaille des preuves). La logique de race, victime d'une sociologie de masse. | | | | |
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| hommes | | | Appartenir au grand ou bien petit nombre est la même chose ; et « le bonheur du plus grand nombre », comme idéal d'une société, ne me gêne en rien ; pour en avoir la nausée, Nietzsche, bêtement, doit avoir mis le nez dans l'étable. Ton bonheur ne devrait pas dépendre du nombre ; le malheur, commun, te rattrapera partout. | | | | |
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| hommes | | | Jamais on ne pouvait entendre tant de voix individuelles et jamais l'air qu'on y décèle ne fut aussi choral. C'est ce qu'aurait dû entendre Ortega y Gasset : « Il n'y a plus de héros, il n'y a que le chœur »* - « Ya no hay protagonistas ; sólo hay coro ». | | | | |
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| hommes | | | Ce qui est tragique aujourd'hui, ce n'est pas qu'un journal puisse fermer la fenêtre sur l'essentiel du monde (S.Lec), mais qu'il le reflète et reproduise très fidèlement. | | | | |
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| hommes | | | Évincer, en nous, l'âne serait plus difficile que l'hyène (Churchill). Après l'expulsion réussie, on se retrouve mouton et robot. | | | | |
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| hommes | | | Que les hommes aient perdu le sentiment de la honte est dû, en partie, au fait, qu'aucune nudité de l'âme n'est plus osée ; une carapace ou ceinture grégaire est portée en toute circonstance. | | | | |
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| hommes | | | Du mythe volatile, en passant par l'illusion du reptile, vers la réalité ruminante - l'évolution de l'espèce dominante : légions des anges, divisions motorisées, troupeaux béats. | | | | |
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| hommes | | | Une maxime, c'est ce qui articule le sens du monde sans être réductible à un algorithme. « La part la plus vaste et précieuse de nos connaissances se résume en aphorismes ; et ce qu'il y a de grand et de meilleur, chez l'homme, n'est que l'aphorisme » - Coleridge - « The largest and worthiest portion of our knowledge consists of aphorisms : and the greatest and best of men is but an aphorism ». Le mouton se désintéressant du sens de l'existence, et le robot ne suivant que des règles, n'apprécieront jamais l'aphorisme. La maxime serait une maladie mondaine (La Rochefoucauld). | | | | |
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| hommes | | | Rythmes et pulsions sont vitaux aux hommes ; mais le sens de leurs évolutions récentes est - de l'enthousiasme ou de l'abattement solitaires vers l'excitation collective. | | | | |
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| hommes | | | J'oublie souvent que ce qui empêche le troupeau humain de devenir définitivement moutonnier ou robotique est l'inquiétude ; donc, si l'on veut accélérer ce processus irréversible, il faut continuer à employer le berger stoïque ou cartésien. | | | | |
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| hommes | | | La vie se présente en arc-en-ciel ; ma production de bile dépend des manques de bleu ; pourquoi, dans ce monde, qui va mieux que jamais, ces coulées sont toujours aussi denses ? Le monde de mon enfance exhibait deux couleurs suréminentes : le rouge et le noir, là où celui d'aujourd'hui n'affiche que le gris. Le bourreau et le monstre cédèrent leurs places au mouton et au robot, de la même grisaille. Le gris n'absorberait-il donc pas d'autres couleurs ? | | | | |
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| hommes | | | « N'ayez pas peur ! » - leur inculquent les Papes, gendarmes, députés, maîtres à penser ou patrons ; deux réactions : ils se débarrassent du soupçon (les moutons) ou du frisson (les robots). Déjà, Sénèque leur ouvrait cette sinistre voie : « Quitte l'espérance, la peur te quittera » - « Desines timere, si sperare desieris ». | | | | |
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| hommes | | | Trois regards sur l'humanité d'aujourd'hui : l'historique, l'éthique, le personnel. C'est la société la plus juste, la plus intelligente, la plus généreuse. C'est un troupeau sans âme, sans rêve, sans horizons. C'est une meute d'impitoyables hyènes, un réseau de robots solidaires écrasant toute espèce non beuglante ou non calculante. | | | | |
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| hommes | | | Les plus perspicaces diseurs de l'avenir des hommes sont Luther, La Fontaine et Kant ; le premier, à travers le servo arbitrio de la prédestination, voua l'homme au destin d'un rouage ; le deuxième, plus près de nous, le vit en franche moutonnaille ; le troisième, qui voyait plus loin, le qualifia de robot (abeille). | | | | |
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| hommes | | | Le gros de la troupe du courant unique est persuadé d'avancer à contre-courant. | | | | |
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| hommes | | | Le mouton s'occupe de dicter et le robot - de résoudre le problème, et ils appellent cela - la vie (Popper) ! La vie est union des trois dons : don philosophique, pour dégager du mystère - des problèmes, don intellectuel, pour apporter au problème - une solution, don poétique, pour deviner derrière la solution - une nouvelle source mystérieuse. Dans ce cycle, le mystère reste intacte, c'est cela l'éternel retour. | | | | |
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| hommes | | | Encore tout récemment, il y avait cent fois plus de raisons de se lamenter des misères matérielles ; pourtant il y avait cent fois plus qu'aujourd'hui de voix spirituelles, appelant le chant, la danse, le poème. Le lyrisme individuel, c'est de la résignation ; l'indignation collective enfante de comptables. | | | | |
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| hommes | | | La parole des hommes devint si insignifiante et monotone que le show - à l'écran, au stade et même à l'église - évince partout le sermon ou la harangue. Dans le mot de Lope de Vega : « Laissez le tact, le goût, l'odorat et la vue ; prêtez l'ouïe à la foi » - « Ni la Vista, ni el Gusto, ni el Tacto, ni el olfato tienen éxito alguno ; el oído se vuelve a la fe » on doit, aujourd'hui, intervertir la vue et l'ouïe. | | | | |
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| hommes | | | Aujourd'hui, avoir le courage de ne pas être au courant de certaines évidences sociales est souvent le seul moyen d'échapper à la contamination par le conformisme ; comment ne pas ricaner devant le suranné : sapere aude ! En plus, ce siècle d'inerties oublie, que la devise complète fut : sapere aude, incipe ! Le goût des commencements et des finalités s'efface, au profit des mornes parcours robotiques. | | | | |
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| hommes | | | Nous vivons dans une époque bénie, où, plus que jamais, « les ânes prennent la paille plus volontiers que l'or » (Héraclite) ; tout fier orpailleur peut ne plus se boucher le nez au-dessus de ses trouvailles lésées par la bête. | | | | |
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| hommes | | | À l'âge adulte, aucune lecture ne peut plus infléchir notre fond psychique, qui est déterminé par les livres de notre enfance ; les seuls noms, qui me viendraient à l'esprit, si je devais désigner mes véritables maîtres câblés, seraient ceux de Perrault, Andersen, Pouchkine, Grimm. Rien d'étonnant donc qu'aujourd'hui nos petites têtes blondes, gavées aux comics et codecs, finissent par exhiber des cerveaux de moutons et de robots. | | | | |
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| hommes | | | Le monde grouille d'enchantements et de merveilles, même si l'on scrute un mouton isolé ; mais les théoriciens moutonniers veulent juger le monde d'après l'état des termitières, et ils se mettent à se lamenter sur le désenchantement du monde. | | | | |
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| hommes | | | Pourquoi je déteste les images, qui déferlent sur le monde d'aujourd'hui ? - puisqu'elles ne mènent vers aucune lumière fatale ni ne jettent aucune ombre vitale - que des puzzles fractals. | | | | |
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| hommes | | | Techniquement, la mort de l'art devient inéluctable à cause de la facilité actuelle de création d'images. Cette facilité est l'aspect le plus original de notre époque sans théâtre, ou plutôt avec une scène ayant absorbé la rue et l'étable, et où tout badaud se prend pour acteur ou éclairagiste. On n'a plus besoin de dramaturges ; des panurges moutonniers suffisent. | | | | |
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| hommes | | | Du spectacle du monde, un bon spectateur, l'homme du regard, retient l'harmonie grandiose du dramaturge divin, l'ingéniosité inventive du metteur en scène, l'expressivité unique du jeu des interprètes ; l'homme de la rue, c'est à dire l'homme de la seule écoute, n'y aura perçu que des sifflements, des claques ou des éternuements. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, l'image était pure métaphore, au-delà ou en deçà des représentations ; aujourd'hui, elle fait partie des représentations les plus banales et consensuelles, ce que devient, par ailleurs, toute métaphore pétrifiée. Notre époque peut être définie comme celle de la représentation unique ; celle-ci n'est ni fausse ni bête, mais simplement grégaire. | | | | |
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| hommes | | | Je vois les regards bien bas, les cœurs vidés, toutes les flammes éteintes ; ce serait un tableau paradisiaque, si l'on croit la vue biblique de l'enfer : « Hauteurs des regards, enflement du cœur - le flambeau des impies n'est que péché ». L'éclairage collectif, la platitude des regards et des cœurs, les oriflammes digitalisées accompagnent désormais le robot vertueux. En hauteur, ne s'accrochent au souffle de leur cœur que les hérésiarques du culte apostatique de la mesquinerie. | | | | |
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| hommes | | | Il n'y a aucune raison de pester contre la modernité, puisqu'elle se serait éloignée de la Nature ; le bon Dieu ayant créé la vache, l'arbre et la rivière, prouve, par là même, que l'homme d'aujourd'hui est plus près du dessein divin que l'homme préhistorique. Mais un bug se serait glissé dans le programme thuriféraire, car le cerveau, contre toute attente, l'emporta sur le ventre, en privant ainsi le mouton de la victoire finale, pour offrir le podium au robot. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la vie disposait d'une scène publique, où se produisaient trois guildes d'acteurs - la politique, la scientifique et l'artistique ; la scène moderne, c'est l'écran, envahi par les spectateurs se prenant pour acteurs. Et la pièce jouée n'a plus besoin ni de démiurge ni de dramaturge, le verdict de l'audimat dicte les images à fabriquer et à propager. La diffusion de vidéogrammes de masse se substitua à la confusion des âmes de race. | | | | |
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| hommes | | | Le XIX-ème siècle (siècle des foires – Nietzsche – Jahrmarkts-Jahrhundert) prêchait le collectivisme et/ou la technique, d'où la mauvaise presse du nihilisme, qui est un défi au mouton et au robot, contre l'inertie dans la pensée et contre le calcul dans le sentiment. | | | | |
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| hommes | | | Depuis deux siècles, on nous annonce le dépérissement de la culture européenne, qui viendrait d'un nihilisme rebelle. Or, c'est un holisme grégaire qui s'en charge, avec beaucoup plus d'efficacité. « Chute de tout à cause de tous ! Chute de tous à cause de tout ! »** - Pessõa. Aucune contre-réforme, aucune contre-révolution en vue ; l'abêtissement, c'est à dire la robotisation (succédant à la moutonnaille, cette « parfaite et définitive fourmilière » vouée par Valéry à la permanence), semble être irréversible. Et comme conséquence logique - l'extinction du regard, puisque c'est la culture qui le forme (Nietzsche). | | | | |
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| hommes | | | Je prends dans la rue, au hasard, le premier badaud, je l'autopsie - j'aurai découvert 99% de l'essence de l'homme, de son génome ; pour manifester mon misérable soi, il me reste ce 1%, que, d'ailleurs, je ne délimite bien que si je m'impose des contraintes impitoyables portant sur l'exclusion de ces 99%, pour ne pas faire ce que n'importe qui aurait pu faire à ma place. | | | | |
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| hommes | | | L'humanisme : non pas l'humanisation du divin, par un cerveau suffisant et impassible, mais la divinisation de l'humain, par une âme hésitante et palpitante. Mais aujourd'hui, hélas, c'est l'âme qui, sobrement, humanise, c'est à dire banalise, son rêve, et le cerveau, enivré, divinise, c'est à dire innocente, son acte, ce qui rapproche l'homme du mouton et du robot. | | | | |
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| hommes | | | Ce qui distingue les pulsions et répulsions de l'homme d'élection ou de l'homme du troupeau : le premier les voue aux hauts projets, le second - aux bas objets ; le premier vit des impulsions primordiales, de la laetitia incipiendi, des commencements, le second - des impulsions mécaniques, de l'inertie. Les vrais commencements ne se calculent pas : « Rien ne prédétermine ce qu'est le commencement » - Hegel - « Das Sein des Anfangs ist bestimmungslos ». | | | | |
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| hommes | | | Deux excellents interprètes, aux fonctions globalement positives, supervisent notre cerveau - le mouton et le robot. Le premier assure la basse imitation ou la haute mimesis, le second - l'apprentissage et la constitution de scénarios. Le bonheur de l'homme et le malheur des hommes, c'est que nos fonctions les plus nobles excluent l'imitation et en appellent à la création ; elles sont, en plus, indécomposables en algorithmes. | | | | |
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| hommes | | | Le mouton réduit la vie à la consommation de solutions, le robot - à la résolution de problèmes, le philosophe - à la formulation de problèmes, le poète, blasé de solutions et brisé par des problèmes, - au retour grisé vers des mystères. | | | | |
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| hommes | | | Rien ne les empêche de s'attarder ou de se perdre sur les cimes ou dans les rimes ; au lieu de cela, ils s'immergent dans le troupeau, pour en dénoncer ensuite l'ennui, le meuglement et la bêtise, et pour incriminer le système. | | | | |
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| hommes | | | Le progrès : l'évidence du progrès de l'espèce nous occulte l'immuable équilibre sommaire des individus. Ceux-ci, de tous temps, furent de deux catégories : les aristocrates (poètes et philosophes) et les goujats. La progression remarquable des derniers se neutralise par la foudroyante régression, en qualité et en nombre, des premiers. Bientôt, aucune brebis galeuse ne compromettra l'avance du troupeau. | | | | |
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| hommes | | | Depuis toujours on sait ce que sont les hommes, de lourds soupçons pesèrent toujours sur l'existence du sous-homme, et depuis peu on commença même à percer à jour l'essence du surhomme, mais on continue à ignorer ce qu'est l'homme. Tant qu'on le reconnaît, l'humanisme n'est pas mort ; dès que, implicitement mais définitivement, on proclame l'homme - mouton ou robot, c'en est fini de notre pitié, de notre honte et de nos enthousiasmes. | | | | |
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| hommes | | | Le progrès est l'œuvre de l'humaniste, qui évinça successivement le théologien, le militaire, le politicien, pour faire d'eux tous - des comptables, dont la culture est moutonnière et la civilisation - robotique. Et l'humaniste, lui-même, de médiéval ou encyclopédique, devint technique ; il est aujourd'hui tiers-mondiste, syndicaliste, écologiste, homophile, féministe ; l'humain tout court n'intéresse plus que les compagnons d'Emmaüs. | | | | |
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| hommes | | | L'humanisme commence par la reconnaissance d'une hiérarchie verticale des facettes humaines : miracle, seigneur de la nature, prodige de l'esprit, rêveur, amoureux etc. Mais l'horizontalité cynique finira par le rendre égal des moutons et des robots, qui ne veulent pas d'homme-maître. Pourtant, jamais l'espèce ne fut ainsi sans honte, comme aujourd'hui. | | | | |
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| hommes | | | Ce qui est lamentable, ce n'est pas tellement le fait que tous, aujourd'hui, vivent de l'actualité, mais que les actualités économique, littéraire, judiciaire, scientifique, politique se vivent sur le même ton, selon les mêmes critères, avec la même échelle de valeurs ; l'horizontalité temporelle, c'est à dire l'immense platitude, effaça tout appel de la verticalité spirituelle (aujourd'hui, on professe même des religions horizontales - Camus). Ils veulent abaisser l'homme jusqu'à cette infâme horizontalité, où l'homme retrouverait sa vocation de mouton ou de robot. Ce sinistre projet est en marche ; l'homme, débarrassé de ses rêves, et bercé par la platitude complaisante, est persuadé de se (re)connaître dans le plat robot qu'il devint. | | | | |
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| hommes | | | Deux erreurs des hommes : celle du mouton - vouloir faire partie d'une forêt ou même être soi-même une forêt, ou celle du robot - ne se prendre que pour une branche d'arbre. « La sottise, c'est qu'une branche se prenne pour un arbre entier » - Boehme - « Was Thorheit ists, daß der Zweig will ein eigener Baum seyn » - l'homme, qui ne retrouve pas en soi tous les attributs de l'arbre, est voué à ne rester qu'une souche. | | | | |
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| hommes | | | La vie du regard comprend trois étapes, en fonction de son inspirateur : autrui, Dieu, le soi ; curieusement, l'ontogenèse y reproduit la phylogenèse : comme dans la vie d'un homme, les hommes connurent le refus d'une tyrannie élitiste (adieu, le maître de race), ensuite - la mort du Dieu collectiviste (adieu, le sauveur de masses), avant de proclamer le règne du soi individualiste (bonjour, le produit de classe). Chez l'homme particulier, ce cheminement peut être plat, descendant ou ascendant ; dans le meilleur des cas, celui du danseur, il suit la ligne - solution (autrui), problème (Dieu), mystère (soi), et non pas l'inverse, comme chez le calculateur. | | | | |
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| hommes | | | L'amitié est une heureuse unification de deux arbres, privilégiant les extrémités : le mystère des racines et le rêve des cimes. « L'amitié est un arbre protecteur » - Coleridge - « Friendship is a sheltering tree » - la meilleure protection d'un arbre est son ouverture, c'est à dire la présence de variables, appelant à l'unification avec d'autres arbres et refusant la forêt. | | | | |
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| hommes | | | L'apprentissage et le partage (ces donations par esquisse des phénoménologues), deux sources humaines préprogrammées du dessein divin, aboutissant aux algorithmes ou aux fraternités, et, en même temps, deux grands sujets de l'informatique et de la pédagogie, ainsi que deux tristes justifications de l'évolution de l'homme vers le robot ou vers le mouton, ou deux bienfaits apportant le bonheur - l'habitude et l'amitié. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, le peuple n'arrivait pas à se faire entendre ; aux oreilles du riche ne parvenait que la voix de l'élite, dont il appréciait le goût et le propageait. Aujourd'hui, le brouhaha populaire couvre toutes les voix ; et le riche n'éprouve plus besoin d'écouter l'élite, qui, ce qui plus est, finit par mêler sa voix au beuglement général et prouve ainsi son inutilité. | | | | |
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| hommes | | | Le regard relève de la vision individuée, et les yeux - de la réflexion grégaire, d'où ce paradoxe des temps modernes : la perte du regard au profit des yeux ; on n'écoute plus que ce qui (se) pense, on devient sourd à ce qui (se) voit. | | | | |
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| hommes | | | L'origine de la domination robotique, dans les têtes des hommes : l'envie de bâtir des hiérarchies au-dessus du vivant est propre à tous, mais le mouton s'y attache au religieux, au politique, au technique, tandis que l'homme d'esprit - à l'éthique, à l'esthétique, au mystique ; ces valeurs étant fondamentalement irréductibles, on cherche leur au-delà, qui, chez le mouton, prend, inévitablement, l'allure d'un algorithme robotique, et chez l'homme du bien a des chances de déboucher sur un rythme noble. | | | | |
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| hommes | | | Une curiosité sociologique de notre temps : ce que prônent et ce que stigmatisent le conformiste populaire ou l'anticonformiste académique est quasi identique, sauf, peut-être, des fioritures rhétoriques. Chez le premier, c'est lourd et viscéral ; chez le second, c'est calculé ou inconscient, ayant pour origine - l'ennui et la morgue. | | | | |
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| hommes | | | La vision populaire consiste à réduire l'abstrait au concret ; il existent donc l'histoire, la mathématique, la peinture populaires, mais il n'existe pas de philosophie populaire, puisque la consolation par la création et le langage par-dessus la représentation sont des abstractions irréductibles. Mais il existe la populace philosophique : raisonneuse, argotique, mécanique. | | | | |
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| hommes | | | De tous temps, les voix, qui partaient de la scène publique, furent peu nombreuses, mais émanaient presque exclusivement des créateurs - princes, savants ou artistes. Aujourd'hui, tout quidam peut occuper cette scène, devenue immense, mais on n'y entend que deux types de voix - des consommateurs ou des producteurs, et le contenu respectif de ce brouhaha trahit nettement les deux seules espèces dominantes - moutons et robots. | | | | |
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| hommes | | | Le talent, par définition, aurait dû être le don de sa propre voix, dont l'unicité se ferait entendre aussi bien dans des affirmations que dans des négations. Et l'absence de talent se fait remarquer par la terreur de l'interchangeabilité, qui poursuit l'homme ambitieux, celui qui tente d'affirmer paisiblement, et qui finit par sombrer dans la négation véhémente, dont le conformisme devint symbole même de notre époque. | | | | |
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| hommes | | | L'homme est union de l'organique (ce qui vit des commencements mystérieux) et du mécanique (ce qui propage des impulsions initiales), et l'ennui de la modernité est qu'on mécanise l'organique (en traduisant tout mystère poétique en prosaïques problèmes) et organise le mécanique (en substituant à la verticalité créative une horizontalité collective). | | | | |
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| hommes | | | Avec quel soi veulent-ils identifier l'homme ? Pour Fichte : « la fin ultime de l'homme est l'harmonie avec soi-même » (« der Endzweck des Menschen ist die Übereinstimmung mit sich selbst ») ; pour Kant : « être en harmonie avec soi-même, c'est être généralisable » (« die Übereinstimmung mit sich selbst, die Allgemeinheit ») ; et pour Hegel : « il est fou de chercher l'harmonie avec soi-même ou le retour à la nature » (« die Übereinstimmung mit sich selbst, die Wiederkehr zur Natur, ist Wahnsinn »). Le choix serait donc entre une salle-machines, une étable ou un cabanon. | | | | |
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| hommes | | | Deux abominables classifications des hommes débouchant sur le même résultat : le nivellement chinois des hommes anonymes et le culte américain des numéros un, en vitesse d'appui sur la gâchette, en virtuosité du jeu sur la guitare, en taux du retour sur investissement - l'ennui d'une horizontalité, à perte de vue, où le premier et le dernier restent indiscernables. | | | | |
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| hommes | | | Le dessein divin plaça dans notre enfance les traits les plus humains : hurler de surprise, pleurer de désespoir, rire à gorge déployée, jouer pour ne pas voir la vie, transformer les percepts et affects en concepts - partout le commencement, la découverte du vertige initiatique du regard et du sentiment. Mais l'adulte suivit le sentier moutonnier et le circuit robotique - le morne enchaînement, dans un rôle banal et interchangeable. Ce n'est pas seulement l'enfance qu'on trahit, mais aussi bien Dieu lui-même. | | | | |
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| hommes | | | Qui garde ce que le passé nous lègue de noble et de grand ? - les nihilistes. Leurs antagonistes, les moutons et les robots, cette majorité bruyante, ne tiennent qu'à la version courante du bon, du beau, du vrai. | | | | |
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| hommes | | | Aujourd'hui, on voit les hommes qui poussent leurs racines dans les dernières profondeurs, les hommes qui bâtissent des troncs indestructibles, les hommes qui garnissent des branches bien touffues, les hommes qui charment l'œil avec leurs fleurs bien écloses, les hommes qui comblent avec leurs fruits généreux - on ne voit plus d'arbres ! Mais le pire des hommes est celui qui sent la forêt, sans posséder les attributs de l'arbre. | | | | |
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| hommes | | | Aujourd'hui, ce n'est pas la forêt qui est l'ennemi de l'arbre, mais la machine, qui se substitue aussi bien à la forêt qu'à l'arbre lui-même. L'arbre, réduit en circuit informationnel, n'a aucune chance de se transformer en une forêt fraternelle. La forêt anonyme cache les arbres solitaires. | | | | |
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| hommes | | | Les sirènes modernes sortent tout droit du Crazy Horse, où elles dansent le French Cancan de l'ouverture d'Offenbach de l'Orphée aux enfers, les Odysseus, au parterre, s'émoustillant de convoitise, leurs minauderies, languides, grasses et sirupeuses, ayant succédé à l'âpre son de la lyre. | | | | |
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| hommes | | | Les tendances de notre époque : les désirs se grégarisent, et le devoir se personnalise. C'est pourquoi il vaut mieux passer du je veux des buts banals au tu dois des contraintes secrètes, à l'opposé de ce qu'on cherchait à l'époque de Nietzsche. | | | | |
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| hommes | | | En 1789, le curé, écrasé par l'aristocrate, incrédule et frivole, et par le sans-culotte, crédule mais envieux, fut réduit au prestige des clowns ou des cracheurs de feu ; aujourd'hui, aussi bien le scientifique, obsédé par l'impôt et l'écologie, que le contribuable, accroché au stade et à la vitamine, méprisent l'intellectuel, qui finit dans une stature d'idiot du village ou de parasite de la société. | | | | |
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| hommes | | | Toutes les époques barbares, dont la nôtre, se définissent par l'attachement à la civilisation (qu'elle soit éclairée ou sombre) au détriment de la culture. La culture s'adonne au beau du pouvoir artistique, au bon d'un vouloir lyrique, au noble d'un valoir spirituel ; la civilisation, elle, ne connaît que le vrai du savoir robotique ou de l'ignorance moutonnière. | | | | |
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| hommes | | | La vague suggère la profondeur ou la hauteur, tandis que la vogue témoigne de la tendance gagnante, l'horizontale ; souvent, c'est entre ces deux choix qu'hésite l'homme. Vos vagues myopes, toujours dans le sens de la vogue de l'étable, en entretiennent l'insubmersibilité. À cognition défaillante - termitière déferlante. | | | | |
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| hommes | | | Le monde perd l'obscurité bouleversante, que créaient Dieu, la solitude, la servitude ; le monde d'aujourd'hui est trop transparent, il baigne dans une plate lumière, que Heidegger, curieusement, traite de « obscurcissement du monde : la fuite des dieux, la grégarisation de l'homme, la suspicion haineuse envers tout ce qui est créateur et libre » - « die Verdüsterung der Welt : die Flucht der Götter, die Vermassung des Menschen, der hassende Verdacht gegen alles Schöpferische und Freie » - tandis que la suspicion se transforma, depuis longtemps, en confiance, dictée par le marché, en tout ce qui est créateur et libre. | | | | |
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| hommes | | | Ils se vautrent dans leurs doutes, communs et réglementaires, et entendent dans toute voix, solitaire, désespérée et acquiescente, des certitudes arrogantes et insupportables. | | | | |
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| hommes | | | L'homme est cerné de toute part par des images communes ; il ne peut être ouvert que vers la hauteur, où il peut encore vivre son soi inconnu, source de ses propres images : « Son regard ne scrutait plus l'étendue, mais s'évanouissait dans l'Ouvert »** - Rilke - « Sein Blick war nicht mehr vorwärts gerichtet und verdünnte sich im Offenen ». | | | | |
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| hommes | | | Les choses qui comptent dans ma vie se répartissent dans trois domaines : les solutions, les problèmes, les mystères. Le choix de ma demeure principale me classe : je serai, respectivement, mouton, robot ou nihiliste. Et Heidegger : « Le nihilisme : tenir pour rien tous les étants » - « Der Nihilismus : das Seiende im Ganzen ist nichts » - n'a raison qu'à un tiers : dans les solutions et problèmes, le nihiliste est aussi conformiste que les autres, mais dans les mystères, il n’allègue aucune autorité. | | | | |
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| hommes | | | Le calcul, l'action, la caresse - telles sont les facettes de notre être, se déployant dans la déduction (Aristote), la production (Marx), la séduction (Nietzsche), dévoilant la part du robot, du mouton, de l'homme. | | | | |
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| hommes | | | La perversité moderne : l'ange terrassé vit de passions nourricières, la bête triomphante vit de raison sans saveur. La bête privée de passions s'appelle robot, comme la bête abandonnée de la raison s'appelait mouton. | | | | |
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| hommes | | | Né solitaire, l'homme se reconnut, définitivement, dans le troupeau. Né spirituel, avec une facette sociale, il n'est plus que social, avec une spiritualité atavique dévitalisée. | | | | |
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| hommes | | | Les Anciens semblent être condamnés à la fatalité, mais l'indigence matérielle ou politique ne faisait qu'exacerber leur créativité, qui consistait à se sculpter soi-même. Les modernes semblent être libérés de toutes ces contraintes, et pourtant ils se présentent comme sculptures achevées de l'inertie. Ceux qui ne savent pas se sculpter eux-mêmes prennent le moule grégaire pour leur propre création, et vivent l'inertie collective comme la révolte individuelle. | | | | |
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| hommes | | | Ce n'est ni le sous-homme ni le surhomme qui tuera l'homme, mais - les hommes. Et non pas à cause de leurs folies, mais de la folie de l'homme se rebiffant contre la raison des robots et des moutons. | | | | |
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| hommes | | | En Californie, Oracle avale Sun, l'économie du logiciel commence à dominer celle du matériel - l'un des symboles étonnamment précis de l'évolution parallèle de l'homme lui-même : de la matérialité du mouton à la logique robotique. | | | | |
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| hommes | | | La dinde terre-à-terre américaine est à comparer avec ses confrères des trois autres éléments : La Mouette, l'Oiseau de Feu, Le Lac des Cygnes. « Je regrette que l'aigle ait été choisi pour symbole de notre pays. Le dindon est un oiseau beaucoup plus digne » - Franklin - « I wish the Eagle had not been chosen the representative of our country, the Turkey is a much more respectable bird ». Aujourd'hui, si l'homme suivait ses nouveaux penchants artificiels, il ne resterait plus d'autres symboles vivants que moutons, fourmis et perroquets. | | | | |
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| hommes | | | La vie devint une immense platitude ; les hommes ne connaissent plus ni chutes ni achoppements ; ils perdirent l’angoisse, en toute péripétie ils croient avoir raison ; avoir tort devint signe de faiblesse, et ils veulent paraître forts. | | | | |
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| hommes | | | L’élite déterminait, jadis, les caprices esthétiques ou intellectuels ; maintenant, c’est la foule. Et ne pas en faire partie, c’est constater que chez vous on trouve « Beauté intempestive, esprit mal à propos » - Pouchkine - « И прекрасны вы некстати и умны вы невпопад ». | | | | |
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| hommes | | | La même vague d'un lyrisme primitif et intuitif nous atteint, tous ; la plupart, naviguant sur un bateau social, ne s'en aperçoivent même pas ; d'autres tentent de ne pas lâcher le gouvernail ou d'adapter les cadences de leurs rames ; les plus rares ressentent la houle comme effet gravitationnel de leur propre étoile. En matière d'écriture, ils laissent des journaux de bord, des graffiti ou des messages pour la bouteille de détresse. | | | | |
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| hommes | | | Les incompris de jadis voyaient dans la société une conspiration universelle contre l'esprit. De conspiration imaginaire, la société passa, sans rien changer au fond, à l'entente réelle et générale. Les esprits rebelles battent, à leur insu, les cadences consensuelles. Seuls les esprits, tenant à n'être qu'incompréhensibles et portés par l'acquiescement majestueux au monde, continuent d'y vivre en marge. | | | | |
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| hommes | | | Finis, les solos, même ceux de clavecin ou de tambour, s'adressant aux salonniers ou aux héros. De nos jours, on réunit aisément des orchestres, avec baguettes de la Bourse, violons des gazetiers, fifres du peuple, flûtes des intellos, fanfares du barreau. Et son auditoire, c'est le monde entier. | | | | |
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| hommes | | | Dès que l'amuseur public a plus de temps d'antenne que l'intellectuel, celui-ci crie à l'apocalypse de la culture. Notre époque, infantile ? Où vont-ils chercher ça ? Jamais l'humanité n'était aussi abominablement adulte. Et le progrès évident de la tolérance ne fait qu'élargir la porte de l'étable commune. La barbarie moderne, si elle existe, n'est perceptible que dans la mécanique, qui gouverne sans partage, pour la première fois de l'Histoire, tous les cerveaux, qu'ils soient infantiles, académiques ou rebelles. | | | | |
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| hommes | | | Moi, fils de la Terre, en oubliant le Père je me prive, le plus souvent, de l'Esprit. Hors cette Trinité, même laïque, et où je ne suis qu'interprète, il n'y a que troupeau, celui des auteurs-robots, ceux qui ne rendent compte qu'à la raison. Pour bâtir un pont, la raison suffit, pour bâtir une vie on devrait rendre quelques comptes à la conscience, l'éternelle oubliée des raisonneurs. | | | | |
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| hommes | | | L'inertie l'emporta sur les contraintes, dans les affaires des hommes. L'inertie prise pour geste naturel, et la contrainte étant rejetée par le goujat, qui s'imagina libre. « Peu d'hommes sont capables de distinguer entre la liberté de spontanéité et la liberté d'indifférence » - Hume - « Few people are able to see the distinction between the liberty of spontaneity and the liberty of indifference ». Seule la première a cours aujourd'hui ; l'instinct, qui l'oriente, est câblé si profondément, qu'on ne s'aperçoit même plus, que c'est un instinct moutonnier. Devant des causes si criardes et des effets si opaques, qui oserait encore la noble indifférence, ce scepticisme mitigé, opposé au scepticisme a priori (Descartes) ou au scepticisme a posteriori (l'Ecclésiaste) ? | | | | |
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| hommes | | | Notre civilisation de déodorants, d'anesthésies et de contraceptifs rendit tolérable l'homme, qui, à part le cerveau, a des griffes, des organes digestifs et génitaux. Plus d'organes vitaux indépendants. Maître du monde, le mouton calculateur se moque des bêtes et des anges et se mue en robot. | | | | |
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| hommes | | | Si l'occasion fait le voleur, elle fait aussi le grand homme. Les grands hommes furent, de tout temps, une création de l'imaginaire populaire, mais leur besoin fut bien réel. Les grands événements sont usine des grands hommes. La fin de l'Histoire rendit médiocre tout événement. Les grands hommes se remarquent, désormais, par leur absence dans des happenings mesquins (de minimis non curat praetor). | | | | |
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| hommes | | | Le sujet des querelles publiques n'a plus d'importance, dans les deux sens du mot sujet : l'individu représente fidèlement le troupeau et le thème n'est éclairé que par l'actualité et l'utilité. L'homme en est absent, et les hommes reproduisent le même trajet, réalisent le même projet que n'importe quel homo oeconomicus, ce rejet de l'homme. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, on fut cerné par des loups cruels, ce qui favorisait, sinon le chant, au moins un hurlement. Aujourd'hui, la dernière espèce humaine en voie d'extinction, le mouton, subit la mutation générale en robots. On regrette la forêt, on a presque une nostalgie de l'étable, voyant tout espace autour se transformer en salle-machines. | | | | |
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| hommes | | | Le nécessaire fut, jadis, cruel mais juste. Les effets de la suffisance actuelle sont pires : les moutons s'acclimatent dans la jungle. Le loup s'installa, depuis peu, en ville, avec des abattoirs écologiques, les moutons lui chantant la gloire. | | | | |
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| hommes | | | Je disculpe la machine extérieure : elle fit tout, pour éloigner l'homme du bœuf, du vautour et de l'âne ; ce n'est pas sa faute, si l'homme laissa tourner en lui la machine intérieure, le robot, imitant le mouton. « La machine a tué l'Homme, l'Homme s'est fait machine, il fonctionne et ne vit plus »*** - Gandhi. | | | | |
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| hommes | | | Quand on voit l'homme d'aujourd'hui, pleurnichant sur sa solitude, mais manquant de toute noblesse de pensée ou d'acte, on se dit, que peut-être la voix moyenne de la multitude n'est pas très différente. Le plus grand nombre pense ne pas faire partie de la multitude, qu'il voit haineuse et sotte, tandis qu'elle est prude, gentillette et de plus en plus avisée, mais elle se réduit à la loi statistique du grand nombre. | | | | |
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| hommes | | | L'exaltation du sujet n'est pas un apanage exclusif de notre époque ; ce qui est nouveau, c'est l'exaltation des objets minables et la grégarisation des sujets. Dans le je moderne il n'y a plus ni le moi libre ni le toi fraternel ; y règne un nous égalitaire. | | | | |
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| hommes | | | Le nombre, l'atome et l'ADN sont plus près du dessein divin que le prix, le matériau ou l'élevage ; c'est pourquoi la science, plus souvent que la technique, devrait interpeller l'âme. « Science sans conscience n'est que ruine de l'âme » - Rabelais. De nos jours, plus répandu est le vice inverse : quand la conscience ne s’appuie que sur la science, sur le progrès technique, l’âme, c’est-à-dire le soi particulier, finit par se fusionner avec l’esprit commun. L’extinction moderne des âmes y a son origine. | | | | |
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| hommes | | | Ils crurent tellement, que « un avis est précieux car vrai, et non parce qu'il est à moi » - Bélinsky - « убеждение должно быть дорого потому, что оно истинно, а не потому, что оно наше », qu'ils finirent par ne plus avoir d'avis à eux, tout devint collectif et robotique. | | | | |
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| hommes | | | L'écriture est en train de perdre sa dernière magie, au profit du traitement de textes, qui devint le métier commun des écrivains, des comptables et des ingénieurs. Fini le temps, où « l'oie, l'abeille et le veau gouvernaient le monde » - proverbe latin - « Anser, apie, vitellus, populus et regna gubernant ». Entre-temps, le veau d'or assure la satrapie, les abeilles se dévouant à l'essaim et les oies refusant des plumes aux rebelles. | | | | |
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| hommes | | | Il faut beaucoup d'humilité, pour reconnaître, que l'homme est une merveille des merveilles ; les orgueilleux disent, qu'il est peu de choses, à côté des machines qu'ils gèrent. Mais ils demandent, qu'on leur dise, qu'ils valent plus que d'autres gestionnaires. | | | | |
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| hommes | | | Dans la société : l'instinct domine, c'est l'homme de troupeau ou de meute ; l'instinct s'équilibre avec la liberté, c'est le citoyen ; l'instinct oublié, c'est le robot. Tous – glebae addicti. | | | | |
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| hommes | | | On comprend la manie de l'homme grégaire d'arriver, puisque, pour y parvenir, nul besoin de savoir partir, tout l'arrivisme est désormais affaire d'enchaînement de pas intermédiaires. | | | | |
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| hommes | | | L'art le vrai fut possible, parce que les lieux de création furent très rares et parce la création exigeait une maîtrise et un don exceptionnels. D'où les deux sources de la barbarie moderne : le mouton eut l'accès à la scène publique et le robot apprit la production d'images. | | | | |
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| hommes | | | Tant de lumières, indifférentes et tribales, autour des vedettes d'aujourd'hui ; et de moins en moins d'ombres personnelles, vouées aux frères. | | | | |
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| hommes | | | De toutes parts, ils sont cernés par les soucis grégaires, et ils s'imaginent, qu'en tournant le dos aux valeurs en cours (le premier besoin des conformistes), ils s'en émancipent et gagnent en originalité. Ils se trompent de plan : les détours dans la platitude n'apportent jamais le vertige de l'éternel retour à l'aplomb de la vie. | | | | |
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| hommes | | | La vraie ligne de partage entre aristocratie et goujaterie ne passe pas au milieu des hommes, en les divisant en hommes du commun et hommes d'exception, mais au milieu de chaque homme, où l'homme du troupeau s'oppose à l'homme du rêve. | | | | |
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| hommes | | | N'importe qui est capable, aujourd'hui, de problématiser la vie, sans parler des amples solutions qu'on y apporte ; ce qui devint, en revanche, rare est de continuer à y déceler le mystère ; ils s'en font une gloire et proclament, orgueilleux et naïfs, la mort de Dieu, tandis qu'elle n'est que le constat d'épuisement de l'imagination religieuse ou de mort de l'immortalité : toute recherche de Dieu, historique ou métaphysique, devint algorithmique, charlatanesque ou idolâtre ; nous étant détournés du rêve, nous restons seuls face à la seule réalité. | | | | |
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| hommes | | | L'attitude type des incompris modèles consiste à rejeter le monde, qui les rejette, et à couper tous les liens avec lui, qui les révulse. L'écriture n'a que faire de ces liens. Maudire les hommes, en être ostracisés, défier Dieu - seuls ceux qui ne parviennent pas à s'expurger du mouton en soi-même entendent dans ces beuglades une intelligence ou une rébellion ! | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la pensée fut la chasse gardée d'une poignée de privilégiés. Mais depuis que sa vulgarisation (honnête et fidèle !) la rendit à la portée du dernier homme, il ne restait au créateur que sa dernière exclusivité - le mot. Seulement voilà, c'est le créateur, désormais, qui fait défaut. Ceux qui ne se rendent pas compte de ce bouleversement continuent leurs litanies : « Un beau livre est l'acropole, où la pensée se retranche contre la plèbe » - A.Suarès. Il me rappelle davantage une nécropole, où le sentiment élit sa tour d'ivoire. La plus haute cité n'est plus ni la cité haute (acropole), ni la cité-mère (métropole), ni la cité-atelier (technopole), mais leurs nobles ruines, où se réfugie le mot ex-châtelain. | | | | |
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| hommes | | | La vie est faite de nos offrandes à Apollon, qui nous tend l'arc, et à Dionysos, qui en tend la corde. « Et la vie est l'arc, et la corde est le rêve »** - R.Rolland - et c'est par nos flèches, bien orientées mais non décochées, qu'on nous jugera, nous, les archers. Aux murs des demeures modernes, on ne trouve plus que des têtes de leurs victimes ou des diplômes décochés, ce qui te fit voir les hommes - « vautrés dans l'étable, où ils sont vêlés » - des loups moutonnés ! | | | | |
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| hommes | | | Si tant est que tout courant charrie de la poésie, les pêcheurs, les rimeurs jadis rêveurs solitaires devinrent rieurs grégaires, se détournèrent de l'eau coulante et pure des hauteurs, et se vautrent dans les cloaques saumâtres, avec de l'eau courante des bassesses - des faits divers, des forums. | | | | |
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| hommes | | | Aujourd'hui, penser est répéter et désirer est vouloir posséder ; rien d'étonnant donc que le corps y pense et l'esprit y désire. | | | | |
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| hommes | | | Chez l'homme réel, on constate toujours une fusion inextricable de la bête et de l'ange pascaliens ; Dostoïevsky et Nietzsche essayèrent de les séparer : les héros du premier sont exclusivement des bêtes ou des anges, et chez le second, l'ange, le surhomme, est appelé à triompher de la bête, du sous-homme. Mais les hommes firent pire : ils abaissèrent l'ange et apaisèrent la bête, le produit ressembla dangereusement au mouton, avant de tourner en robot. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, l'homme fut prédestiné soit à commander, soit à obéir (les incapables de ces deux servitudes furent proclamés inutiles). Aujourd'hui, on a la chance de pouvoir échapper à ce jeu des maîtres-esclaves, en ne commandant ni en n'obéissant qu'à soi-même, dans une verticalité solitaire. Cependant, les hommes acceptent leurs places interchangeables, dans un réseau mécanique, où tout pouvoir et toute obéissance s'exercent dans une horizontalité, c'est à dire dans une platitude. « Au-delà de la hauteur du vrai, du bon, du beau s'étend ce qui nous abaisse – la platitude » - Goethe - « Hinter dem Ewigen des Wahren, Guten, Schönen lag, was uns alle bändigt, das Gemeine ». | | | | |
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| hommes | | | L'Utile, jadis méprisé par le Beau, s'enveloppa du Joli moutonnier et, aux yeux robotisés, dépouilla le Beau de son aura sacré. « Nous faisons cas du Beau, nous méprisons l'Utile » - La Fontaine. | | | | |
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| hommes | | | Chez tout homme, en cherchant bien, on découvre une âme ; mais lui-même, tourné vers les hommes, ne s'en doute même plus. « La plupart des hommes oublient, qu'ils ont une âme, et se répandent en tant d'actions, où il semble qu'elle est inutile »*** - La Bruyère. | | | | |
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| hommes | | | Dans la recherche du bonheur du plus grand nombre, je salue l'esprit moutonnier et robotique, il est juste et efficace. C'est de voir des âmes, livrées aux mêmes tares esthétiques, mais recherchant le bonheur individuel, qui me donne la nausée. | | | | |
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| hommes | | | Les amateurs de l'ordre des étables, des casernes ou des salles-machine reprochent aux aphoristes-nomades le chaos et l'absence d'architecture. Ces sédentaires ignorent les qualités des ruines, dictant la majesté du temps dans l'humilité de l'espace. | | | | |
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| hommes | | | Quand ils perdent le besoin de rêver, il leur reste une seule envie, celle de vivre, c’est-à-dire faire de l’argent, dîner en ville, lire des magazines – très vite ils sont repus, blasés, interchangeables, trouvant la vie en Occident impossible et n’éprouvant pour celui-ci que du mépris. Le seul moyen de leur réapprendre la honte (d’être d’incurables imbéciles) est de bloquer leur compte en banque. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, les repus occupaient les rares places au soleil ; aujourd'hui, il y en a pour tout le monde. La honte les ayant quittés, ils ne projettent plus aucune ombre ; ce qui prive la gent plumitive de l'inspiration centrale de leurs beaux courroux. Par ailleurs, personne ne cherche plus une ombre ; tous sont au soleil, réel ou virtuel. | | | | |
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| hommes | | | Le nombre devint si compact et continu, qu'on n'y échappe que par des fragments discrets, en s'émiettant. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la longueur des mots tentait de rattraper ce qui manquait aux orateurs en profondeur des idées. De nos jours, c'est surtout la largeur des marchés ou des portes d'églises qui est convoitée. La hauteur du regard, dans les forums, devint inaudible et invendable et se réfugia dans les ruines. | | | | |
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| hommes | | | Deux issues, banales dans leurs impossibilités, sont prophétisées par tous les sots de la planète : le déclin de l'homme et sa métamorphose. Vu l'immensité du troupeau robotique ambiant, le premier terme semble l'emporter ; le second fut tenté, par la foi et par le sang, et aboutit à la dégénérescence. Y aurait-il un troisième terme, un éternel retour à la bonne nature ? L'éternel retour lyrique - le monde sans être ; l'intemporel ennui logique - le monde sans devenir. | | | | |
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| hommes | | | En Europe, les châteaux devaient éblouir par la magnificence et l'élégance, les librairies étaient censées promouvoir la noblesse et l'intelligence, les laboratoires témoignaient de la profondeur et de la grandeur. Une fierté en émanait. Aujourd'hui, ces sites sont au service exclusif du lucre, en compagnie des bourses, usines et music-halls. Plus aucun idéal à défendre ; un complexe d'infériorité face aux centres de recherches américains, aux usines chinoises. Et pas de grande politique, sans un grand idéal. L'horizontalité, collective et nette, adoptée par la société, humilie l'Européen, habitué de la verticalité, individuelle et vague. | | | | |
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| hommes | | | Ce qu'est l'humanité, je le sais essentiellement d'après la mémoire collective, et c'est rationnel, fermé, fini. Ce qui palpite en moi, en revanche, est irrationnel, ouvert, infini, et je l'appelle – le soi inconnu. Ma misère serait, que ma vie ne reflète que l'humanité transparente, sans la moindre étincelle de mon obscur soi. Seneque est encore plus catégorique : « Ô quelle vile chose que l'homme, s'il ne s'élève au-dessus de l'humanité ! » - « O quam contempta res est homo, nisi supra humana surrexit ! ». | | | | |
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| hommes | | | Plus je pense par et pour moi-même, plus je suis universel. Mais nos contemporains pensent par et pour les autres. Toutes les voix semblent faire partie d'une chorale. | | | | |
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| hommes | | | Tous nos sentiments et toutes nos pensées sont communs à l'humanité entière ; ils sont des produits de notre adaptation langagière, conceptuelle, pragmatique. On ne peut se distinguer que par ses métaphores, mais même celles-ci sont souvent grégaires ; enfin, le seul à avoir encore de la personnalité est le créateur ; les autres n'ont qu'à se lamenter : « Par souci de conservation, les hommes s'adaptent aux autres, et ainsi se perdent »** - Prichvine - « Приспособляясь, люди хотят сохранить себя и в то же время теряют себя ». | | | | |
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| hommes | | | La société civile n'existe qu'en Europe ; en Amérique, je ne vois qu'une foule : sanglotant devant un prédicateur ou rugissant devant des basketteurs, rigolant en charity party ou s'émouvant devant un movie sur les monstres, les avocats, les gangsters, les marines ; aucune verticalité, une vaste platitude, comprenant le Met, le Princeton et Pasadena. | | | | |
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| hommes | | | L'homme moderne n'est ni ange ni bête, ni chaud ni froid, il est tiède mouton ou robot climatisé. | | | | |
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| hommes | | | Il est propre de l'homme de tendre vers des limites : les uns sont dans la créativité des commencements, des points zéro, des contraintes qui déterminent la nature de la convergence ; d'autres sont dans la routine des pas intermédiaires ; enfin, d'autres encore sont dans la limite même, tel Cioran, y plaçant son soi inconnu et ainsi restant un Ouvert : « Je suis la limite des tensions ». | | | | |
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| hommes | | | La Toile : la consolation centrifuge de moutons et la tribalisation centripète de robots. | | | | |
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| hommes | | | L'imbécile cherche des oppositions fortes, pour s'accrocher à l'extrémité vertueuse d'un axe qu'il ne maîtrise pas. Il n'existerait dans la réalité aucun robot ou mouton, je resterais attaché, avec la même détermination, au rêve de la musique et de la solitude. On n'a pas besoin de Bête, pour apprécier la Belle. | | | | |
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| hommes | | | La vie humaine s'éploie sur deux plans, l'horizontal social et le vertical personnel, suivant l'inertie ou l'intensité. L'esprit et le muscle suffisent pour réussir le premier ; le second exige de l'âme. « On ne peut atteindre à l'intensité vitale qu'au prix de son soi » - H.Hesse - « Intensiv leben kann man nur auf Kosten des Ichs ». | | | | |
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| hommes | | | L'équilibre moderne : les moutons apprirent le calcul, aux robots on apprit à former des troupeaux, des réseaux, - l'extinction de nature et de culture. Et dire qu'on rêvait jadis de « la présence de choses absentes, résultant de l'équilibre des instincts par les idéaux » - Valéry. | | | | |
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| hommes | | | La civilisation est horizontale et la culture – verticale ; la première gomme, la seconde dessine des frontières. Ce que Tocqueville dit de l'Amérique : « Une foule d'hommes semblables, se procurant de vulgaires plaisirs » - s'applique aussi à l'Europe ; seulement ces conformismes et vulgarités y ont beaucoup plus de nuances. | | | | |
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| hommes | | | Vivre de solutions, c'est ressembler au mouton ; voir dans le monde des problèmes, c'est se rapprocher du robot. Il reste le mystère en tant que sens de la vie : « Je me charge du mystère, pour rester homme » - Dostoïevsky - « Я занимаюсь тайной, ибо хочу быть человеком ». | | | | |
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| hommes | | | Les hommes abandonnèrent la quête de Gilgamesh et se résignèrent à leur sort terrestre et mortel, où l'on les achève comme moutons ou les repeint comme robots. | | | | |
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| hommes | | | L'ordinaire se déversant aujourd'hui de toutes les plumes, on devrait, d'après Voltaire : « Un art entre en décadence, lorsqu'on y met moins le souci du beau que celui du bizarre » - saluer la bonne santé de notre art. Non, plutôt une haute décadence des grimoires que de basses cadences des miroirs. Du stade de rare, le beau passa à celui de vestige. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la nature des bouseux n'était en rien gênante pour la culture de l'élite, qui était la seule à occuper l'espace esthétique, hérité et héritable. Aujourd'hui, la foule renonça à la nature de classe, pour se vautrer dans une culture de masse. L'artiste pouvait garder un sourire, face aux moutons lointains et muets ; il est amer, face aux robots, bavards et envahissants. | | | | |
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| hommes | | | Deux sortes de valeurs – rationnelles et irrationnelles, exprimant la vie d'une forêt civilisationnelle ou imprimant l'art d'un arbre culturel. Il faut munir les premières d'un maximum de constantes, d'invariants universels ; il faut y saluer le métissage et l'internationalisme. Dans les secondes il faut introduire un maximum d'inconnues ; l'unification de celles-ci crée des frontières, des fraternités et des patriotismes. | | | | |
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| hommes | | | Ce charlatanisme moderne, les sciences humaines, s'intéresse à l'homme en tant qu'animal social, où tout est trivial, transparent, banal. Cet engouement moutonnier nous éloigne de l'homme solitaire : « Quand on veut étudier les hommes, il faut regarder près de soi ; mais pour étudier l'homme, il faut apprendre à porter sa vue au loin » - Rousseau – ce lointain n'existe plus que dans la verticalité, disparue des dimensions modernes. | | | | |
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| hommes | | | Dans le brouhaha moderne, mon oreille n'entend pas de voix qu'elle guette ; mais elles existent, sûrement, réduites, comme la mienne, au silence et étouffées par le mutisme monstrueux des sans-voix. | | | | |
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| hommes | | | La narco-industrie sociale se diversifia ; l’immunité acquise contre la seule drogue des temps anciens, la religion, poussa les trafiquants à en inventer de nouvelles : le globalisme, l’écologie, la consommation, le terrorisme, les taxes, les sanctions – ces thèmes malsains, ces nourritures insipides, font oublier aux hommes les nourritures saines – le rêve, l’égalité, la fraternité, l’ironie, la musique. | | | | |
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| hommes | | | Aujourd'hui, le quoi collectif dominateur découle d'un au nom de quoi économique, prédétermine le comment mécanique et le pourquoi cynique et présélectionne, par un algorithme presque infaillible, le qui, exécuteur d'une finalité mercantile impersonnelle. Fini le qui solitaire, maître des contraintes, de la noblesse et du talent, dictant le quoi sélectif, le pourquoi électif, le comment créatif. | | | | |
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| hommes | | | Aucun sot ne peut imiter l'intelligence de Valéry, aucun non-artiste ne peut atteindre l'intensité de Nietzsche, aucun non-styliste ne peut briller comme Cioran. Quand je vois des foules d'épigones, relevant de ces trois catégories d'incapables et reproduisant très précisément les démarches de Spinoza, Hegel ou Husserl, je perds toute envie de descendre dans leurs profondeurs (qui sont plutôt des cloaques) et je reste dans la hauteur de ma belle triade. | | | | |
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| hommes | | | La vie aurait dû se résumer en quelques étincelles viscérales ; elle devrait être plus près de la zoo-logie que de la bio-graphie, puisque celle-ci se réduit au CV serein, à la suite de faits, d'actes, de dates, de documents. On s'éloigna du loup, de la chouette, du mouton, pour devenir proche parent du robot. | | | | |
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| hommes | | | Mon soi inconnu, c’est mon intuition éthique, esthétique ou mystique ; mon soi connu, c’est mon talent particulier et mon savoir commun. Suivre mon soi signifie valoriser mon intuition grâce à mon talent. Mais pour le médiocre cela signifie exhiber son savoir, dont la banalité, courante ou future, lui échappe. | | | | |
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| hommes | | | La reconnaissance verticale – le talent, la noblesse, l’intelligence, remarqués par nos pairs. La reconnaissance horizontale, par le nombre, – le compte en banque, le poste universitaire, la bande de copains. | | | | |
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| hommes | | | Comme aujourd’hui, les intellos ne furent remarqués que par une infime minorité, mais c’est que la majorité n’avait pas d’accès à la scène publique, tandis qu’aujourd’hui elle la domine. Le vrai drame est que nos intellos prêtent trop d’attention à la foule (même en la dénigrant) et finissent par tenir compte de ses avis et par en adopter les critères. | | | | |
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| hommes | | | Ce n'est plus pour le Prince ni pour la foule que les artistules modernes créent, mais pour l'acheteur. Plus précisément, l'œuvre continue à s'adresser à l'élite, mais l'élite devint une foule de plus. | | | | |
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| hommes | | | Les évolutions respectives de l’homme grégaire et du poète : destin, combat, algorithmes – festins, ébats, rythmes. | | | | |
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| hommes | | | La médiocrité, c’est l’homme problématique – du genre moutonnier ; il est de plus en plus dominé par l’horreur froide de l’homme des solutions – du genre robotique. L’orphelin, c’est le genre poétique – l’homme du mystère. | | | | |
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| hommes | | | Jamais la culture n’eut tant d’adeptes, mais la reconnaissance par le nombre étant devenue une maladie de tous, y compris des intellos, on hurle à la tragédie de la culture, puisque le footballeur, le chanteur, l’amuseur public a une audience plus vaste. Hélas, la culture du salon n’existe plus. | | | | |
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| hommes | | | Défiée par l’Asie moutonnière, contaminée par l’Amérique robotique, l’Europe perd son essence, qui fut son âme ; cette âme en agonie, mais écœurée par ces deux monstres d’inculture, cette âme se mue en esprit calculateur. | | | | |
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| hommes | | | On hérite des horizons des fins, on invente des firmaments des commencements. Dans les beaux débuts, il y a forcément de l’héritage éthique, esthétique, mystique : regards sur la femme, pressentiments du beau, place et heure des larmes, mais l’aspect tribal – nation, clan, famille - ne doit pas dominer en hauteur. | | | | |
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| hommes | | | Avec la propagation de l’horizontalité des goûts, des regards, des élans, aucune altérité enthousiasmante n’est plus possible, on est dans l’Un, multiplié à l’infini. Qui comprendrait aujourd’hui Levinas : « Autrui surgit dans la dimension de la hauteur ». | | | | |
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| hommes | | | Dans tout homme cohabitent la bête sociale et l’ange individuel, des impuretés consensuelles et une pureté inimitable, des horizons de besoins et des firmaments de contraintes, l’esprit unificateur et l’âme solitaire. | | | | |
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| hommes | | | Les échelles biologique, sociale ou intellectuelle, dans l’évaluation d’un homme, sont totalement disjointes. D’après la première il est miracle ; suivant la deuxième il est mouton ou robot ; selon la troisième il est créateur ou imitateur. Et la formule tolstoïenne : « L’homme est une fraction : le numérateur est ce qu’il est et le dénominateur – ce qu’il en pense » - « Человек есть дробь, у которой числитель есть то, что человек собой представляет, и знаменатель то, что он о себе думает » ne s’applique qu’à la deuxième dimension. Ni divisions ni multiplications, ni l’extrême fierté ni l’extrême humilité, ne peuvent troubler l’identité du créateur avec sa création. | | | | |
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| hommes | | | La classe intitulée les Inclassables (autoproclamés) compte la population la plus dense ; grâce au polymorphisme, on accède à ses instances (joliment appelées contractions par le Cusain) à partir des robots (mechanici) ou des moutons. | | | | |
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| hommes | | | Ceux qui, depuis la Révolution française, dominaient la culture européenne se définissent en fonction de leurs manques : faute de moyens – les progressistes, vide des fins – les absurdistes, béance des commencements – les présentistes. Les premiers visaient les horizons collectifs, les deuxièmes – les profondeurs personnelles, les troisièmes – la platitude sous leurs pieds. Tous – aigris, respirant l’air du temps et s’en inspirant, et, tout compte fait, - enfants de la nature. L’homme de culture se tourne vers les grands hommes, tous morts, tous au passé, tous familiers des mêmes firmaments détachés du temps. Son talent le dote de moyens, son intelligence lui souffle les buts, sa noblesse lui dicte les commencements. Et c’est la noblesse qui fait le plus défaut, aujourd’hui. | | | | |
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| hommes | | | Suivre ses clairs intérêts, maîtriser ses passions – telle est l’attitude de la multitude, aujourd’hui ; mais ce sont, respectivement, les définitions même du mouton et du robot, qui acquièrent, ainsi, leur misérable liberté, nette et froide. | | | | |
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| hommes | | | Le mouton est dans l’inertie, et le robot – dans la routine. Leurs tâches, imposées ou programmées, visent l’utile collectif. L’homme, en paraphrasant Sartre, est dans le commencement nihiliste, c’est-à-dire personnel, des passions inutiles. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, le soi de la foule s’inspirait du soi de l’homme sauvage ; aujourd’hui, c’est le soi de l’homme qui n’est qu’une copie du soi de la foule policée. Jamais l’appel à être soi-même ne produisait autant de conformistes. | | | | |
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| hommes | | | Dans ce monde, le brouhaha commun rend inaudible toute musique ; aucune Caverne n’échappe plus à l’éclairage permanent de la rue. Mais les repus interchangeables, sûrs d’avoir leur mot à dire et leur lumière à propager, se lamentent : « Le silence et les ténèbres s’étendent » - G.Bataille. | | | | |
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| hommes | | | Sans interventions de la société, que deviendrait l’homme de la nature ? - pour les rousseauïstes – un ange, et pour les fatalistes – une bête. Mais la cité y veille ; ces espèces s’éteignent, pour laisser la place aux moutons-contribuables et aux robots-exécutables. | | | | |
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| hommes | | | L’essence de l’homme a deux facettes - la poétique et la mécanique ; et son existence présente deux facettes réciproques : la création ou l’action. La seconde rapproche l’homme du mouton ou du robot et devrait être occultée. | | | | |
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| hommes | | | Nous assistons à l’échange de rôles entre existence et essence. Jadis, on associait à la première - l’objectivation et la liberté, et à la seconde – l’affirmation et la nécessité. Aujourd’hui, l’existence, c’est une objectivation moutonnière et une nécessité robotique, tandis que l’essence devient une affirmation inventée et une liberté créatrice. | | | | |
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| hommes | | | Face à ce monde, le non emphatique est trop commun et le oui serein – trop bête ; le non serein est juste et le oui emphatique – noble ! | | | | |
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| hommes | | | Sur la hiérarchie des thèmes, qui cadrent notre vie : dans neuf cas sur dix, le conformisme est justifié. Il reste le cas, où il est question des commencements individuels, de la solitude, du rêve, du goût ; et c’est la-dessus que se fonde l’exact opposé du conformisme – le nihilisme, qui est le narcissisme de l’aristocrate ou du créateur. Mais un nihilisme systématique est pire qu’un conformisme autocritique. | | | | |
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| hommes | | | Le regard sur ce qui reste le même, se présente comme un retour (tout ramener au commencement individuel, ce qui témoigne de notre nomadisme européen) ou une oscillation-alternance (égaliser les oppositions d’apparence, une chinoiserie routinière, moutonnière et sédentaire). | | | | |
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| hommes | | | L’art, c’est du spectacle, et la vie, c’est de la réalité. On peut dire, qu’aujourd’hui, pour la première fois depuis la préhistoire la réalité dépasse le spectacle par sa place dans nos pensées ou émotions. Tout y est atrocement réel, rationnel, utile. À qui la faute ? Aux dramaturges ? Aux metteurs en scène ? Aux acteurs ? M’est avis, que c’est plutôt la faute architecturale, effaçant la rampe entre la scène et le parterre, ou, plus précisément, plaçant la scène au milieu des rues, des bureaux, des forums, où un troupeau homogène s’arroge le droit de jeu, de parole, d’éclairage, de décor et de critique. | | | | |
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| hommes | | | Depuis trois mille ans, l’art, c’est-à-dire les mythes, les styles, les tempéraments, marquait tous les siècles par ses rêves d’au-delà individualistes, au milieu des horreurs, des folies, des perfidies bien réelles. Aujourd’hui, au milieu de l’honnêteté, de la pruderie, de la tolérance, tous les poètes, philosophes, romanciers m’enquiquinent avec le fait divers ou le jargon clanique, qui animent leurs bavardages anonymes et interchangeables. Aucun nom digne à mettre sur l’épitaphe : je vécus au siècle de …. | | | | |
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| hommes | | | L’âme est peut-être ce qui me permet de croire en mon soi inconnu ; et la robotisation de l’homme découle bien de l’extinction des âmes et donc de l’oubli du soi inconnu et de la seule présence du soi connu, du commun. Qui choisissent-ils, lorsqu’ils se choisissent eux-mêmes ? « En me choisissant, je choisis l’homme » - Sartre – aujourd’hui, ce choix pointe certainement le robot. | | | | |
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| hommes | | | Le terme de destin a peut-être un sens pour ceux qui créent leurs propres commencements et y voient même une finalité ; ce retour éternel s’appellerait fatalité. Mais dans le monde moutonnier, « plus de disparition fatale, mais une dispersion fractale »** - J.Baudrillard. | | | | |
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| hommes | | | Dans l’homme, il y a cinq sujets : le rêvant, l’agissant, l’imitant, le calculant, le connaissant, qui, dans l’Histoire, forment des alliances, pour dominer : le règne de la culture, c’est l’alliance du rêvant et du connaissant ; celui de la civilisation - l’alliance du calculant et de l’agissant. L’imitant en assure l’entente et la puissance. | | | | |
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| hommes | | | Mon acquiescement enthousiaste s’adresse à la sublime œuvre divine et nullement - aux institutions humaines. Mais ce Oui extatique condamne à la solitude, tandis que toutes les révoltes sociales rameutent aujourd’hui des tas d’aigris, d’incompris, de laissés pour compte. « Toute révolte ne précipite-t-elle pas l’homme dans un isolement sans issue ? »* - Marx - « Brechen nicht alle Aufstände in der heillosen Isolierung des Menschen aus ? » - où il faut remplacer toute par une bonne. | | | | |
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| hommes | | | Il y a un nombre fini de chemins pour les pieds ; peu importe lequel tu en empruntes, pourvu que, au lieu d’y marcher, tu y danses. Et il y a un nombre infini de chemins pour ton propre regard, et que trace ta création ; ne pas emprunter les chemins des autres, y est capital. « Il y a des gens si pleins de sens commun, qu’il ne leur en reste pas le moindre écart, pour leur sens propre »** - Unamuno - « Hay personas que están tan llenas de sentido común que no les queda la más mínima grieta para su propio sentido ». | | | | |
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| hommes | | | Il n’y a pas de catégories objectives qui classeraient les hommes selon leurs capacités intellectuelles ; chacun les réinvente, et un créateur peut imaginer plus de classes de solitaires qu’un conformiste – de classes moutonnières. Et Pasternak : « L’appartenance à un type d’hommes est la fin de l’homme » - « Принадлежность к типу есть конец человека » - ne le comprend pas. | | | | |
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| hommes | | | Une fois proclamé mort, Dieu a d’innombrables échappatoires, pour ressusciter, ce qui n’est pas le cas de l’art, dont la mort paraît être définitive et constitue le côté le plus original de notre époque. Le constat clinique se confirme par ce symptôme infaillible – les voix des derniers artistes devinrent inaudibles, dans le brouhaha des chœurs mécaniques. | | | | |
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| hommes | | | Les écrits de toutes les célébrités littéraires s’adressent, aujourd’hui, à l’homme de la rue et se font imprimer pour chatouiller les amours-propres des auteurs et pour en améliorer le pouvoir d’achat. Plus d’auteurs d’élite, qui diraient : « Écris pour nous et publie pour la populace » - Pouchkine - « Ты пишешь для нас, а печатаешь для черни ». | | | | |
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| hommes | | | Le non-conformisme ne se commande pas ; il ne peut être qu’inné. | | | | |
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| hommes | | | Quand tu portes en toi une musique individuelle, te mêler au bruit de la foule est anodin, sans conséquences, si tu restes attentif à tes propres rythmes ; mais suivre l’élite offusquera celle-ci et brouillera tes mélodies. Pétrarque a tort : « Suivez les rares et non les vulgaires » - « Seguite i pochi e non la volgare gente » - heureusement en hauteur il n’y pas d’attroupements, même élitistes. | | | | |
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| hommes | | | De la verticalité des mystères divins et de l’horizontalité de leurs problèmes ou solutions : tout homme porte les belles ténèbres de l’intemporel, de l’inconnaissable, de l’inexistant, mais il préfère la grisâtre lumière du présent des choses communes. Et ce n’est pas du goujat que je parle, mais bien de l’élite. | | | | |
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| hommes | | | Depuis trois millénaires, l’artiste affichait sa musique et sa solitude. Aujourd’hui, « il y a quelque chose d’horriblement faux dans cette culture, enivrée par le bruit et le grégarisme »** - G.Steiner - « there is something terribly wrong with a culture inebriated by noise and gregariousness ». Moi, je n’y vois qu’une sordide sobriété, une sordide vérité et un sordide bruit, celui du présent gluant. | | | | |
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| hommes | | | Notre époque : la science ignorant la conscience (hypertrophie des esprits et déperdition des âmes), la disparition des commencements personnels au profit des enchaînements collectifs, les prises mécaniques de décisions vitales. « On touche au noir matin de la matière, au triomphe de l’automate, à la barbarie savante »* - A.Suarès. | | | | |
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| hommes | | | Depuis le Haut Moyen-Âge, l’évolution des choses se produisait, à peu près, à la même vitesse. Notre époque n’y a rien d’original. Mais, depuis deux mille ans, les choses projetaient deux sortes d’ombres sur nos idées ou sur nos actes, puisque deux sortes de lumière furent reconnues par tous – notre savoir et notre rêve. C’est dans l’extinction des étoiles et dans l’unicité des ombres pratiques que réside l’originalité de notre temps unidimensionnel. | | | | |
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| hommes | | | Dans l’art, dans la galanterie, dans le doute ou dans les certitudes, on voulait, surtout, émouvoir ; aujourd’hui, on ne cherche qu’à exciter. « La clarté est bonne pour convaincre, mais elle ne vaut rien pour émouvoir. Soyez ténébreux ! » - Diderot. Comparez avec la transparence incolore, inodore, indolore des agités moutonniers modernes ! | | | | |
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| hommes | | | La scène publique est le concept central, pour comprendre en quoi notre époque est différente des autres ; jadis, seuls des généraux ou des poètes occupaient les planches, ceux, qui ne savaient commander ni les troupes ni les tropes, se terrant dans un anonymat ; aujourd'hui, la scène est envahie par la horde, dont le symbole s'incarna en vedettariat de la grisaille. Mais jamais on n'eut autant d'écrivains et même autant de lecteurs, seulement très loin de la rampe. | | | | |
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| hommes | | | Ce n'est ni l'action (G.Le Bon), ni la révolte (Ortega y Gasset) ni la folie (H.Broch) des masses qui nous cernent aujourd'hui, mais leurs transactions et calculs, inertiels, paisibles et raisonnables. Et toutes les élites en sont solidaires, les seules frontières, encore en place, étant horizontales ; plus de douaniers de goût ni de barrières de dégoût ; le ciel, abandonné de regards, pleure le souvenir de l'action de Dieu, de la révolte de l'ange et de la folie du héros. | | | | |
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| hommes | | | Deux jugements te résument en tant qu’homme : ce que tes yeux (c’est-à-dire ton esprit) constatèrent dans le monde, et ce que ton regard (c’est-à-dire ton âme) inventa en toi-même. Et chacun de ces jugements porte, nécessairement, l’influence de chacune de tes quatre hypostases : l’homme (l’espèce), le sous-homme (la faiblesse), le surhomme (le rêve), les hommes (la masse). L’espèce devrait dominer dans le travail de tes yeux ; le rêve et l’humilité – dans la création de ton regard. Devant tes yeux, la masse est plutôt sympathique ; elle est répugnante – en tant que guide de ton regard. | | | | |
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| hommes | | | L'homme peut être pour l'homme : un loup, un allié, un mouton, un esclave, un frère, mais, aujourd'hui, on finit par comprendre que l'hypostase la plus efficace, la plus consensuelle et la plus pacifiante, c'est un robot. | | | | |
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| hommes | | | Tant de voix grégaires pestent contre la décomposition, la putréfaction, la dégénérescence du monde, là où je ne vois que trop d’ordre, de raison, de sens, de justice et même d’intelligence. Il ne manque à cette perfection mécanique qu’un peu d’âme. | | | | |
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| hommes | | | Dès que tu touches au stylet, à la plume, au clavier d’un ordinateur, tu deviens, ne serait-ce que partiellement, otage des forums, avec leurs messageries, formatant tes messages, avec leur propagande qui t’impose le choix de sujets à aborder. « Si rien n'est plus raffiné que la technique de la propagande, rien n'est plus grossier que le contenu de ses assertions » - Koyré. Socrate s’en doutait peut-être. | | | | |
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| hommes | | | La barbarie littéraire a toujours existé en France, mais elle se gardait bien de se mesurer avec les talents qui n’y manquaient jamais. Depuis un siècle elle devint arrogante : la barbarie de la populace, avec F.Céline, et la barbarie des riches, avec Proust (du galimatias rebutant - F.Céline). Les riches ayant adopté le goût de la populace, on eut droit, de nos jours, aux houellebecq. Mais je suis content que S.Tesson, à la mentalité des pauvres, appréciant leur humilité et crachant sur les riches, ait l’audimat au-dessus des imposteurs. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, il était très gênant d’être cynique, en parlant de l’exclusivité de sa solitude ou de la grisaille de la foule, puisqu’il existait encore une différence entre nation, peuple et foule. Aucune gêne aujourd’hui, puisqu’il n’y a plus que des associations d’intérêt commun, c’est-à-dire – la foule. Le sacré n’est désormais, hélas, qu’individuel. | | | | |
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| hommes | | | Depuis trois millénaires, dans la littérature s’affichait surtout le superflu, désintéressé et racé ; aujourd’hui, seul le nécessaire, c’est-à-dire utile et vil, qui préoccupe les plumes. La masse se substitua à la race. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes exceptionnels forment des genres, caractérisés par un type de regard particulier sur des objets souvent imaginaires ; les hommes ordinaires appartiennent, entièrement, à l’espèce et ne disposent que des yeux, qui ne parcourent que des objets communs. La matière des premiers est vierge et originelle ; celle des seconds – partagée et secondaire. « Les faits trop attestés ont cessé d’être malléables »* - J.Joubert. | | | | |
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| hommes | | | Chez Hugo, des personnalités, humbles et inimitables, parlent et agissent au nom des valeurs universelles nobles ; chez Stendhal, des personnalités pseudo-exceptionnelles s’attachent à l’universel dominant, banal, grégaire et se sentent héros. | | | | |
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| hommes | | | Dans leurs prédictions de l’avenir, les experts ou les charlatans, les obtus ou les visionnaires, les garagistes ou les poètes sont au même degré d’impuissance et d’irresponsabilité (à part, peut-être, la certitude de l’extinction finale des astres). La connaissance du passé permet de créer des hiérarchies des hommes, des valeurs, des espérances. Mais rester en tête-à-tête avec le seul présent, c’est être mouton ou robot. | | | | |
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| hommes | | | L’une des obsessions de ce siècle – la correction, aussi bien en tant qu’état qu’en tant que processus. Jadis, la raison vaseuse corrigeait l’émotion débordante ; aujourd’hui, l’émotion décadente corrige la raison rêveuse. | | | | |
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| hommes | | | C'en est fini de la métaphore du théâtre, pour parler de ce simulacre que devint la vie : l'installateur remplaça le dramaturge, l'opérateur évinça l'acteur, la scène, c'est la foule, et l'applaudissement - l'audimat ou le chiffre de ventes, tout y renvoie à la vie réelle, rien - à la vie imaginaire. | | | | |
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| hommes | | | Quand j’entends ces orgueilleuses proclamations, que la liberté, la paix d’âme, la dignité ne nous sont accordées qu’après des combats quotidiens, je vois des meutes, des grimaces, des échauffourées, des griffes, je ne vois pas d’homme. Je n’apprécie chez l’homme que des cadeaux de Dieu, cadeaux recroquevillés au fond de notre cœur, de notre âme, de notre esprit, et qui ne sont vivants qu’en solitude. | | | | |
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| hommes | | | Les quatre facettes sociales de l’être humain se manifestent en fonction de son attitude face à la gloire : celui qui en est comblé perd sa personnalité et se met à s’identifier avec l’humanité tout entière, c’est la facette les hommes qui s’en anime ; celui qui y échoue, éprouve soit la fureur soit la résignation, ce qui renforce, respectivement, les facettes surhomme ou sous-homme ; enfin, celui qui y est indifférent, vit surtout de la facette banale - homme. | | | | |
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| hommes | | | L’homme se réduit à ces trois facettes : les actes, essentiellement imposés de l’extérieur, forcés, mécaniques ; les pensées, finissant toujours par devenir communes ; enfin, les états d’âme muets – des élans vers l’inaccessible et des rêves de l’inexistant. Les choses, les tableaux, la musique. Les lieux, les paysages, le climat. | | | | |
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| hommes | | | L’homme est personnage ou/et personne. Le personnage débite des dialogues, écrits par les autres ; la personne formule un monologue, qu’elle adresse au Dramaturge céleste et ne parle que d’elle-même. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, le savoir s’associait surtout avec le valoir de son porteur ; la réalité d’aujourd’hui – bien que connue dans l’Antiquité en tant que métaphore -, est que le savoir se réduit au pouvoir sur les autres. | | | | |
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| hommes | | | Dans la politique et en culture, jadis, on appréciait l’individu – il en résultaient la profondeur des injustices et la hauteur des génies. Aujourd’hui, on privilégie la masse – la paix et l’ennui la couronnent – une immense platitude. | | | | |
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| hommes | | | La mémoire d’une nation ne vaut que par la beauté de ses œuvres ; le folklore inventé ou les traditions authentiques sont bons juste pour l’amusement ou la sensiblerie. Pouchkine, qui y voyait « l’indépendance de l’homme et la promesse de sa grandeur » - « самостоянье человека, залог величия его » - oublie, que seule la solitude – et ses ruines - peut les amener, et que les ruines nationales ne contiennent ni chagrins ni enthousiasmes authentiques. | | | | |
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| hommes | | | Tout homme porte en lui des traits uniques, qui ne soient dus ni à l’expérience ni à la réflexion. L’homme est ce noyau inné, dur et ferme, et non pas un matériau malléable, jouet du hasard ou de l’action. En revanche, toute création exige l’usage des langages collectifs ; la personne humaine ne peut s’y manifester que furtivement, approximativement, dans un mélange inextricable du commun et de l’individuel. Voici une illustration de la différence entre l’Être et le Devenir. | | | | |
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| hommes | | | Spirituellement sain et mentalement malade – une rencontre rare, prodigue en génies : Kleist, Dostoïevsky, Nietzsche, Kierkegaard, Cioran. L’homme ordinaire est spirituellement malade et mentalement sain. | | | | |
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| hommes | | | Un Président de la République, un Académicien, un Évêque, tu peux les traiter de sauvage ou de barbare, publiquement et impunément. Mais si tu essaies d’employer ces termes à l’adresse de certains afro-asiatiques, tu serais voué aux gémonies par toutes les classes de cette société, correcte en politique, en sottise et en hypocrisie. Finis les salons, législateurs de goût, d’ironie et d’audace ; c’est la barbarie des réseaux sociaux qui nous dicte, aujourd’hui, ses lois des sauvageons. | | | | |
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| hommes | | | Je suis très sceptique quant aux perspectives ou promesses d’un perfectionnement personnel, prôné par Rousseau, Tolstoï ou H.Hesse. En revanche, un perfectionnement collectif est un objectif tout à fait réalisable et bienfaisant ; une seule hypostase personnelle de l’homme (sur quatre) en profiterait, celle qui s’appelle les hommes. Ce qui est le plus précieux, chez l’homme, reste immuable, du berceau au tombeau. | | | | |
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| hommes | | | Ta personne se forme en trois étapes : constituer une conception du monde (ses mystères, problèmes et solutions) ; y sélectionner les objets les plus dignes de ton admiration ; vouer à cet essentiel du monde un noble acquiescement. Il n’y a pas de place ici à une lutte entre le personnel et le collectif. Toute lutte contre le collectif, pour défendre ton personnel, te rendra servile. Dans ta liberté il doit y avoir plus de vénération que de négation. | | | | |
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| hommes | | | Des troupeaux d’hommes-moutons font avancer leurs produits sur des sentiers battus ; à leur destination, des chaînes d’hommes-robots, en profitent ; l’homme reste immobile dans ses impasses, éclairées par son étoile. | | | | |
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| hommes | | | Ta liberté intérieure – appliquer des contraintes : te débarrasser des questions qui courent la rue ; ta liberté extérieure – cultiver l’arbre : composer des réponses aux questions inouïes, que chacun puisse inventer. | | | | |
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| hommes | | | Jamais il n’y avait autant de théâtres, bibliothèques, librairies, que de notre temps, et jamais la notoriété de la culture et de ses porteurs n’était aussi basse. L’irruption de la masse sur la scène publique en est la raison principale, et non pas un abrutissement quelconque ; jamais, à l’échelle de l’intelligence, de la justice et de l’efficacité, l’esprit collectif n’eut un tel poids, tandis que la grâce des âmes individuelles devint impondérable aux balances robotisées. | | | | |
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| hommes | | | Aux époques, où le seul juge en esthétique fut une élite, les critères et les buts, que poursuivait l’art, furent, par ordre décroissant d’importance – la beauté, le plaisir, l’amusement. Depuis que la foule se substitua à l’élite, cet ordre se renversa. | | | | |
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| hommes | | | Le langage (et donc les pensées) et les actions sont d’origine collective ; il est naïf de s’y imaginer dans une orgueilleuse solitude. « Je n’ai rien à voir avec ce système, rien même pour m’y opposer » - W.Whitman - « I have nothing to do with this system, not even enough to oppose myself to it ». On ne peut s’y opposer que par le rêve, dont est dépourvue ta nation. Tous tes compatriotes réclament une originalité, et nulle part on ne trouve autant de conformistes. Ailleurs, ce rebelle proclamait ce système - le plus grand des poèmes ! | | | | |
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| hommes | | | Les hommes les plus passionnants forment la catégorie la plus exigeante et surtout la moins nombreuse ; ils ne se mêlent pas de ce qui s’adresse à tout le monde, et donc s’adresser à tous, pour un écrivain, c’est ne pas s’adresser à la crème de l’humanité, c’est s’encanailler. | | | | |
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| hommes | | | Le mystère, la poésie, le rêve disparurent de la littérature moderne ; tout son fond découle, directement, des actualités de l’année courante, et sa forme, c’est-à-dire le langage, est la même que celle qui se déferle des écrans. | | | | |
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| hommes | | | Le même impact sensoriel donne aux uns l’impression d’une mélodie et aux autres – un poids économique, politique, ludique. Là réside la différence entre l’éternel et le temporel : le premier provient de l’ouïe individuelle, le second – de la vue sur un présent commun. | | | | |
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| hommes | | | Les hypostases du soi, ou du quadriparti humain – l’homme, les hommes, le sous-homme, le surhomme – se forment, respectivement, par le hasard biologique, la règle sociale, la routine psychologique, la création artistique. Et lorsqu’on veut dépasser l’homme, on ne précise jamais, laquelle des hypostases en profitera ; le cas le plus rare, mais le plus noble, vise la dernière, mais les deux autres dominent largement cette mutation nécessaire. | | | | |
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| hommes | | | Plus tu t’extasies sur les aventures, vécues dans les restaurants, hôtels, aéroports, plus sec sera ton cœur et plus commune ton âme. Peut-être on peut dire la même chose des ripailles, auberges et bagarres des médiévaux. Il faut s’attacher aux choses inexistantes, pour garder quelque chose de chevaleresque. | | | | |
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| hommes | | | Les sirènes ne disparurent pas, mais on n'a plus d'Odysseus ; les navigateurs n'ont plus besoin de cire, puisque leurs oreilles ne perçoivent plus le chant et ne captent que des chiffres ; personne ne veut plus être lié, puisque les mains n'écoutent plus l'oreille séduisante, mais seulement la cervelle conduisante. Tant de Loreley modernes ne vendent que des circuits sécurisés. J'envie l'oreille et les yeux d'Odysseus, j'admire ses cordes et son mât. Mais ce que j'envie davantage, c'est le regard et la lyre d'Orphée. | | | | |
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| hommes | | | De la table des grandeurs ascendantes – prix-valeur-noblesse – il ne reste, de nos jours, que le prix, qui, moutonnier, cherche à se faire passer pour valeur universelle ou noblesse personnelle. | | | | |
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| hommes | | | L’état du couple beauté-joliesse dépend de celui du couple utilité-mercantilisme. Jadis, la joliesse était presque invisible, et la beauté s’entendait bien avec l’utilité, puisque le beau était utile à l’élite, qui dictait les goûts les plus exigeants. Aujourd’hui, disparaît la beauté, et la joliesse arrange le mercantilisme universel, qui domine le goût de la foule, qui prit la place de l’élite. | | | | |
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| hommes | | | Dévisager les hommes de bas en haut ou de haut en bas devint aujourd’hui le même exercice – se plonger dans leur platitude, puisque le haut se fusionna, chez eux, avec le bas. | | | | |
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| hommes | | | On redoutait les ténèbres et les frimas, mais l’horreur vint d’une lumière robotique et d’une tiédeur moutonnière. | | | | |
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| hommes | | | Être moderne devint synonyme d’être plus évolué que les autres. Et dire que pour Shakespeare le mot ‘moderne’ signifiait ‘ordinaire’. Dans l’art d’aujourd’hui, le répugnant, obtenu le grade de moderne, attire les critiques, marchands et badauds. | | | | |
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| hommes | | | On commence, à peine, à se rendre compte, à quel point il est important que nos sentiments et pensées soient organiques, c’est-à-dire provenant des sensations, nées au fond de notre conscience, détachée de la foule. Aujourd’hui, les sentiments végètent dans la platitude commune, et les cerveaux mécaniques fonctionnent comme des machines préprogrammées. | | | | |
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| hommes | | | Pouchkine, par ses caresses, me fait sentir Russe ; Rilke, par ses noblesses, me place chez les Allemands ; Valéry, par ses finesses, me fait reconnaître Français. Et, soudain, je me rends compte, qu’ils sont, tous, - poètes ! Étranger à tous les clans, je ne suis fidèle à mon soi, solitaire et vrai, qu’au milieu – virtuel ou réel - des poètes ! | | | | |
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| hommes | | | Diviser les hommes en bons ou méchants, en intelligents ou bêtes est propre aux moutons ou robots ; l’homme subtil les divise en ordinaires ou extraordinaires. | | | | |
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| hommes | | | En dehors du gribouillage de leurs monographies argotiques, pour obtenir une chaire universitaire, les philosophes professionnels ne s’intéressent qu’aux faits divers. Déjà, Schopenhauer commençait ses journées par la lecture de journaux ; aujourd’hui, ils mettent leurs talents à commenter des interventions policières, judiciaires ou fiscales. Un banal sociologue niche au fond de ces philosophes. | | | | |
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| hommes | | | Voici ce que vise un professeur de philosophie, ex-Ministre : Dénoncer le narcissisme des personnes et les dangers d’un règne de l’émotion ! Ces écolâtres, auraient-ils donc une âme ? Il faut en avoir une pour se réjouir de la beauté du monde, rien qu’en s’admirant, ou pour y laisser régner la musique de l’émotion. Mais le robot sans âme nous cerne… | | | | |
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| hommes | | | L’ennui provient du manque ou de l’excès de l’élément social ; c’est pourquoi le solitaire de nature (et non pas de culture) ignore cet état d’âme dégradant. | | | | |
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| hommes | | | Les contraintes à t’imposer : exclure du cercle de tes intérêts et de tes productions ce qui est consensuel, commun, trop transparent ou trop connu, fuir les forums et les foires. Mais ce qui te reste peut être plus vaste que chez les pires des conformistes, et les lieux de tes séjours peuvent être peuplés par tant d’illustres fantômes solitaires du passé. La plus vitale des contraintes - savoir être seul, dans tes rêves et dans tes goûts. | | | | |
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| hommes | | | C’est pour déplorer la raréfaction des musiciens que je m’attarde et m’attriste à la vue des genres humains dominants – le moutonnier et le robotique – ce qui ne m’empêche pas de voir des merveilles partout où le regard ose se plonger dans la profondeur de la Création divine, jusqu’au mystère de la vie. Geindre au sujet d’un monde raté et en déverser le dégoût est une attitude inepte, triviale. | | | | |
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| hommes | | | Tout homme porte en lui un ange lumineux et une ténébreuse bête, et la civilisation est une tentative de rapprocher ces deux hypostases, ce qui résulte en homogénéité moutonnière ou robotique. Le cas le plus passionnant, cas extrême et rare, est celui où l’ange ou la bête domine ; toutefois, dans les deux cas, la chute est au bout du chemin. Dans le premier cas, l’homme, dans sa jeunesse, chante le rêve et la solitude ; dans le second, l’homme compte sur la force et le fanatisme. Au moment de la chute, le premier reste fidèle à son rêve solitaire agonisant, auquel il cherche des consolations ; le second, par un sacrifice, cynique ou désespéré, de sa posture d'antan, éructe des anathèmes au monde raté, dont il fait pourtant partie. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, l’écrivain s’adressait soit à la bête humaine soit à l’ange divin ; aujourd’hui, il parle aux robots ou aux moutons. | | | | |
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| hommes | | | La réalité est une phalange, où tous, de Napoléon au concierge, sont taraudés par le prurit de domination. Heureusement, le Créateur songea aussi à la solitude du rêve, hors toute constellation, hors toute compétition, et où l’on ne poursuit que son étoile filante, dont on garde l’humble hauteur. | | | | |
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| hommes | | | Pour les yeux de celui, dont le regard connut la hauteur de son étoile, toutes les voûtes des temples collectifs sont trop basses. | | | | |
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| hommes | | | L’homme a besoin d’un bon regard d’esprit pour mieux interpréter les ombres d’âme ; mais il hérita l’instinct aveugle du mouton et la raison transparente du robot. | | | | |
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| hommes | | | Le nécessaire, mystérieux au départ, est voué à la platitude du commun. « Les Russes ont le droit de regarder la France de haut, car ils respirent dans le possible » - Cioran – ce possible étant mystérieux pour longtemps. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la notion de valeur n’effleurait qu’une partie infinitésimale des hommes, le reste se contentant de vivre selon l’instinct. Les valeurs, réglementaires ou monétaires, devinrent l’apanage de la foule déblatérante, et aux instincts vitaux individuels se substituèrent les algorithmes communs. Il devint difficile de distinguer le mouton du robot. La banalité juste évinça la volupté injuste. | | | | |
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| hommes | | | L’état moutonnier est, tout de même, un défi au minéral, mais l’état robotique est un retour au minéral – minéral muni de mémoire et d’algorithmes. | | | | |
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| hommes | | | Face au monde – rejet, indifférence, étonnement – des malades, des moutons/robots, des anges. | | | | |
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| hommes | | | Les Autres ne sont pas l’Enfer, mais le Purgatoire ; il n’est donné à personne d’échapper à ce séjour transitoire, mais les uns en sont redirigés vers le paradis moutonnier, et les autres – vers l’enfer de la solitude. | | | | |
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| hommes | | | Dans le langage abscons des philosophes bavards, on pourrait définir la tendance de passer de l’humanité moutonnière à l’humanité robotique comme le passage de l’altérité à la fractalité. | | | | |
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| hommes | | | L’évolution des moyens pour se manifester : la création, la transmission, la communication ; avec leurs milieux respectifs - la solitude, le marché, la foule. | | | | |
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| hommes | | | Quel est le point commun entre le métier des armes et la culture de masse ? - les deux prospèrent grâce à la fusion entre le progrès et la barbarie. | | | | |
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| hommes | | | La liberté est le signe de vie de notre esprit, et la palpitation – celui de notre âme. Ces signes s’illuminent soit à l’extérieur, soit à l’intérieur de notre corps. D’abord, par l’esprit et par l’âme tâtonnants, nous vivons notre enfance, autour de nous ; ensuite, c’est l’enfance, s’appuyant sur nos âmes et esprits d’adultes, vit en nous. On devient mouton, en perdant la liberté ; en perdant la palpitation, on devient robot. | | | | |
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| hommes | | | Sans les journaux, on inventait des échos et des légendes invraisemblables ; avec l’Internet, on se contente de commenter les faits divers avérés. | | | | |
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| hommes | | | Dans tout ce qui vient de l’espèce, chez l’homme, on peut trouver des merveilles divines. Quant aux genres, il faut les diviser, d’après Valéry, en extrêmes (pour la création) et en moyens (pour la maintenance). Chez les premiers – des poètes aux scientifiques – on trouve aussi des merveilles, en symbiose avec l’œuvre du Créateur ; chez les seconds on trouve la confirmation des lois d’inertie et d’entropie. | | | | |
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| hommes | | | Les intellectuels français – Montaigne, J.Joubert, Valéry – ennemis de la gazette. Sur la scène publique, ils furent évincés par les journalistes – guetteurs des faits divers – depuis les affaires de Callas ou Dreyfus jusqu’aux gilets jaunes. À la charnière entre ces tribus inconciliables se trouvait Voltaire – l’ironie des premiers et le faux pathos des seconds. | | | | |
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| hommes | | | Notre conscience a trois demeures : la hauteur des mystères, la profondeur des problèmes, la platitude des solutions. En fonction de nos préférences, on pourra juger du degré de notre noblesse, de notre intelligence ou de notre conformisme. | | | | |
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| hommes | | | Tout Américain est un robot infaillible dans son domaine de compétence et un mouton risible partout ailleurs. | | | | |
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| hommes | | | Un intellectuel est celui qui ne s’adresse pas aux personnes concrètes mais aux thèmes ou tonalités abstraites. Il n’a donc personne à convaincre ou influencer ; il ne puise pas ses mots dans le goût du temps, il en cherche ceux qui rendent ses états d’âme ou, au moins, reconstituent un état d’âme artificiel. Même à contre-point ils doivent envelopper ou accompagner la mélodie véridique, qui naît dans notre conscience palpitante. L’intellectuel est celui qui retrouve dans son âme solitaire (et non pas dans son esprit commun) les reflets de tout ce qui compte à l’échelle verticale des valeurs et des talents. Le monde n’est que le cadre de ses tableaux. | | | | |
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| hommes | | | Le mépris souverain, pour les dépourvus de noblesse, devint si incorrect, politiquement, qu’il se mua en indignation grégaire. M’interdire celle-ci fut l’une de mes premières contraintes ; en revanche, le mépris m’habita et même s’enrichit avec sa dernière source – la connaissance des grands. « En voyant la plupart des grands, j'ai eu, d'abord, une crainte puérile ; j'ai passé, presque sans milieu, jusqu'au mépris »** - Montesquieu. | | | | |
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| hommes | | | L’autochtone vit dans l’enchaînement des pas, hérités de sa tribu ; le métèque, instinctivement ou consciemment, est obligé de réinventer les pas premiers et, donc, de s’identifier avec les commencements. C’est vrai aussi bien pour les actions que pour les idées ou les émotions. L’approfondissement du réel ou le rehaussement de l’idéel. | | | | |
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| hommes | | | Dans l’élite, la première fonction de l’âme est de rêver ; celle de l’esprit – de créer. Les rêves faiblissent, et la création glisse vers l’absurdité, d’où l’intérêt du renouvellement des consolations et des langages. Jadis, seule l’élite laissait des traces dans la mémoire collective ; aujourd’hui – c’est la foule, qui ignore l'appel consolant et la richesse langagière. Mais le tragique reste une constante de l’élite ; il ne fut jamais une propriété de la foule. La calamité sociale est la soumission de l’élite à la foule. | | | | |
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| hommes | | | C’est au XX-me siècle qu’on comprit que l’art est mortel – toutes les ressources d’innovation sont définitivement épuisées. On vit désormais dans des versions jetables, qui se renouvellent tous les vingt ans et se soumettent au seul juge écouté, la foule ; l’invariant individuel n’intéresse plus personne, même les mythes et les rêves s’actualisent et se collectivisent. Le fait divers, les conflits mesquins, la correction politique obsèdent aussi bien le troupeau que les élites. | | | | |
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| hommes | | | La reconnaissance (sociale, intellectuelle, sentimentale) est une fausse consolation, comme l’ennui (des corporations, des actes, des idées) est un faux désespoir ; tous les deux sont le sort de ceux qui s’attardent sur les forums. Il faut se construire, dans l’éther, une demeure solitaire, dans le genre des ruines ou des châteaux d’ivoire, pour y pratiquer l’ascèse de la raison ou l’exubérance des rêves. | | | | |
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| hommes | | | Dans ses pensées l’homme est angélique, dans ses actes – bestial. Il ne se manifeste fidèlement que par ses ombres, et c’est le choix de la lumière – son étoile éternelle ou l’éclairage public d’aujourd’hui – qui les fera se projeter d’un côté ou de l’autre. | | | | |
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| hommes | | | L’ange et la bête, chez l’homme, se mutèrent en robot et mouton. La pureté et l’instinct cédèrent la place au calcul et au conformisme. « La culture des hommes naît de l’anoblissement des pulsions bestiales » - H.Hesse - « Menschliche Kultur entsteht durch Veredlung der tierischen Triebe » - la culture fut angélique, la civilisation est algorithmique. | | | | |
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| hommes | | | Les calamités principales de notre époque, comme de plusieurs époques précédentes, sont liées à la propagation du collectif, au détriment de l’individuel. Cette propagation a deux formes : la première - l’invasion des cerveaux des individus, qui, par correction sociale, se mettent à émettre des avis, sensés être personnels mais étant, en réalité, collectifs, et la seconde - l’élévation de la foule au rang de juge, unique et suprême, des productions des individus. | | | | |
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| hommes | | | Dans ta vie sociale, tout ce qui est réel est mesquin ou le sera avec le temps ; la vanité consiste à imaginer que tes réalités intimes soient d’admirables secrets que tu donnes en pâture aux yeux braqués sur toi. N’est admirable que l’inexistant, le rêve par exemple. | | | | |
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| hommes | | | La nature humaine s’éploie sur deux axes : la sociale – du mouton au robot, et l’individuel – de l’ange à la bête. Le premier devint dominant, tandis que jadis, on le remarquais même pas : « L’homme, ce misérable intermédiaire entre la bête et l’ange »* - F.Schiller - « Der Mensch, dieses unselige Mittelding zwischen Vieh und Engel ». | | | | |
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| hommes | | | Tout compte fait, les soucis des sages – la consolation et le langage – préoccupent même les ploucs, mais chez qui on ne voit que « piteuses caresses, querelles mesquines »* - Z.Hippius - « их ласки жалки, ссоры серы » - miséricordes collectives normatives, révoltes verbales mécaniques. | | | | |
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| hommes | | | Avant l’apparition de gazettes, de télévisions et de réseaux sociaux, la langue des ploucs contenait autant de diversité que celle de la marquise de Sévigné. « Le peuple, désormais, parle comme le journal » - A.Suarès. Aujourd’hui, la même indigence frappe l’élite et la foule. | | | | |
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| hommes | | | Je ne connus qu’un seul grand ami, et c’est lui qui m’apprit le sens d’une fraternité ardente. En revanche, la camaraderie reste, pour moi, une valeur froide, à être partagée, valeur commune. L’union fraternelle ou amoureuse est la rencontre de deux solitudes. | | | | |
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| hommes | | | Tenir, mécaniquement, à l’avis, diamétralement opposé à celui de la foule, et y voir un titre de gloire et d’originalité est doublement bête. La foule ne formule ses avis que sur les sujets minables qui ne méritent pas que tu te donnes la peine d’en avoir ton avis propre. Deuxièmement, sur ces sujets, la foule a, le plus souvent, un avis, statistiquement juste. | | | | |
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| hommes | | | Pour préserver ton originalité et t’adonner à tes passions secrètes, la présence d’une foule de ploucs est moins gênante que celle de têtes savantes. C’est pour cette raison que Descartes préfère se cloîtrer à côté des lourdauds hollandais, pour fuir la société raffinée parisienne, et moi, je me réfugie dans un village provençal. | | | | |
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| hommes | | | L’immédiateté du bruit social, cacophonique et obsédant, rend les hommes sourds pour la musique de cet univers paradisiaque qu’est notre planète. Cette musique, chez moi, étouffe ce bruit et m’apprend, même dans le gémissement, à l’interpréter en cadence (J.Renard). | | | | |
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| hommes | | | Ce n’est pas l’attachement à la nature humaine qui nous empêche de devenir artistes. Que ce soit la rapine ou la poésie, ces penchants nous viennent de la nature de l’espèce ; c’est l’intrusion des autres espèces, dont les plus dégradantes sont le mouton (alignement sur la masse) et le robot (réduction à l’algorithmique de ce qui devrait être organique), qui doit être combattue. | | | | |
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| hommes | | | Sur la surface, nous effleurons, tous, les mêmes problèmes. L’homme de la rue en trace les limites dans l’horizontalité ; soit dans son environnement immédiat, soit dans la vaste et vague étendue. Le scientifique ou le poète leur apportent la dimension verticale ; le premier – dans une profondeur, sondant la beauté de la Création divine ; le second – dans la hauteur, chantant la beauté de la création humaine. Le sol, le sel, le ciel. | | | | |
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| hommes | | | L’homme moderne est si rempli de valeurs communes que même s’il fouille son soi, en quête d’originalité, il tombe sur ce que la foule lui avait injecté. | | | | |
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| hommes | | | Le pessimiste voue son ouïe aux bruits du monde et en conçoit le dégoût ; l’optimiste est un introspectif, retrouvant, au fond de soi-même, les échos du monde, échos électifs, fidèles et musicaux. Le premier est presque toujours grégaire et hypocrite ; le second est solitaire et imaginatif. | | | | |
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| hommes | | | Tu dois admettre, à l’avance, que l’humanité, sous quelque forme qu’elle se présente - société, horde ou foule – est capable de toutes les horreurs, dont nous abreuve suffisamment l’Histoire. Donc, toute déception, face aux hommes, déception suivie d’indignations, de mépris, de suicides ou de haines, cette déception est une ignorance et une sottise des esprits faibles ou potentiellement grégaires. | | | | |
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| hommes | | | Au conformisme des Oui inconscients (l’action) ou des Non mécaniques (la révolte) s’opposent le Comment du talent, le Pourquoi de l’intelligence, le Au nom de quoi de la noblesse. | | | | |
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| hommes | | | La pseudo-culture américaine, mécanique, anti-romantique, repose sur une vraie civilisation américaine, réaliste, efficace, calculatrice, mercantile. Le monde entier, ayant plébiscité cette civilisation robotique, importe, en même temps, cette culture de masses robotisées. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, l’art (personnel) fut tourné vers le réel ou s’inspirait du rêve, dans les deux cas, il s’adressait à l’homme. Le rêve ayant disparu et le réel - mécanisé, le destinataire de l’art (grégaire) n’est aujourd’hui que le robot. | | | | |
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| hommes | | | La folie, c’est défier la foule et pratiquer un narcissisme ; elle est toujours individuelle ; le mouton ou le robot (ces espèces humaines) n’en sont pas capables. Il faut inverser le mot de Nietzsche : « La folie est rare chez les individus, elle est une règle dans les groupes, partis, nations et époques » - « Bei Individuen ist Wahnsinn selten; aber in Gruppen, Parteien, Nationen und Epochen ist es die Regel ». | | | | |
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| hommes | | | Pendant trois mille ans, l’humanité produisait des mythes, grâce aux tribus de héros ou de poètes ; l’héroïsme et la poésie s’éteignirent, depuis plus d’un demi-siècle ; la transaction de ce jour prit la place du mythe éternel. | | | | |
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| hommes | | | Peut-être tous les hommes, au fond, poussent les mêmes gémissements et les mêmes cris de joie ; c’est la forme qui rend ces sentiments rares ou communs – la forme d’une caresse ou d’une transaction. | | | | |
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| hommes | | | L’homme-novateur surgissait du surpassement de la barbarie, du paganisme, du christianisme, de l’esclavage, de l’inégalité, de l’idéologie, du fanatisme ; mais aujourd’hui – quel élan peut provenir de la défense du mouton dominé ou du rejet du robot dominant ? Toutes les lettres s’alignent ici sur les chiffres. | | | | |
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| hommes | | | Un intellectuel se reconnaît par ses contraintes, dont la première consiste à se taire sur des sujets irrémédiablement mesquins. Exceptionnellement, un don langagier ou spirituel peut élever même des vétilles à une hauteur insoupçonnée. Ces dons devenant de plus en plus rares, l’intellectuel est condamné à disparaître de l’espace public, car les magnats des média, ses mécènes, finiront par s’apercevoir de la banalité de ses avis sur des matières communes. Ce qu’on ne peut pas chanter, il faut le taire ! | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la scène artistique (réservée à l’élite) n’avait presque rien à voir avec la scène publique (composée de foules). L’artiste s’adressait à ceux qui aiment le style, la noblesse, l’intelligence. Aujourd’hui, il s’adapte au goût de la foule et n’évoque que des faits divers sociologiques. Turba fit mens. | | | | |
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| hommes | | | Depuis deux siècles, l’artiste était le seul à oser défier les masses (nationales, sociales, politiques), en se désolidarisant des thèmes de leurs débats et en les méprisant ; aujourd’hui, tout artiste se sent obligé de donner son avis sur les déficits, le pouvoir d’achat, les faits divers, les taxes. De l’acquiescement hautain il est passé au bas conformisme. | | | | |
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| hommes | | | L’homme fier met son ambition intérieure au-dessus de ses extérieurs mérites ; l’homme orgueilleux vit de ses mérités triviaux, sans savoir songer à une ambition singulière. | | | | |
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| hommes | | | Quelques malaises, sans danger, de la nature poussent des millions d’Européens dans les rangs d’écologistes ; l’agonie de la culture, en revanche, passe inaperçue et ne préoccupe que quelques solitaires, devenus marginaux, hors toute association de bien-pensance. | | | | |
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| chœur ironie | | | SOLITUDE : Tout coup d'éclat ironique éloigne un allié potentiel - une tribu, une école, une consolation ; et je finis dans un exil dévasté et morne, la solitude. Son danger est l'excès de fiel dans les sécrétions ironiques. Les plus radieuses grimaces, c'est à moi-même qu'il faut les faire, quand le monde n'attend de moi que visages ou gestes sages et programmés. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie, ce n'est pas le renoncement à la perfection, c'est la conscience qu'aucun pas vers elle n'est définitif et qu'à chaque carrefour il y a des chemins, qui ne mènent nulle part, que tout chemin peut être vu comme un cul-de-sac. Je vois dans celui-ci une foi, un refuge et une vocation. Qui cherche s'y retrouve, plus désemparé que jamais ; les autres, qui se contentent de vivre, s'y installent confortablement. Et les ruines reproduisent le destin des culs-de-sac : « L'extase de l'homme est d'ériger un édifice et non pas d'y vivre, ce qu'il laisse aux moutons »*** - Dostoïevsky - « Человек любит созидать здание, а не жить в нём, предоставляя его баранам ». | | | | |
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| ironie | | | L'image d'étable est si ternie, que je ne vois que sous un angle fourrager même un brin d'herbe, qui y illuminerait l'espoir (Verlaine). | | | | |
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| ironie | | | Un nouveau courant de robots, philosophes professionnels ex-européens, qu'on pourrait qualifier de juste bons pour une université américaine. Ils sont pires que d'éternels moutons, justes et bons, qui partent méditer sur la tranquillité au pied des frangipaniers. | | | | |
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| ironie | | | Jadis, pour nous détourner d'un choix sans issue, on brandissait, sous nos yeux, le spectre d'une impasse. Aujourd'hui, c'est dans des impasses que se trouve la seule échappatoire à l'étable, étable, où mènent toutes les grandes routes. Nulle part, en revanche, est une bonne destination : « De nouvelles routes bien tracées, pour aller toujours plus loin nulle part » - Ajar. | | | | |
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| ironie | | | Diatribes, jérémiades, philippiques - c'est toujours l'échelle et la langue du conformiste. Ne cherche pas à te débarrasser de l'accent de métèque, escamote les compléments de lieu, d'objet, de manière. Toute phrase coordonnée y est subordonnée aux sujets à noms trop communs. | | | | |
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| ironie | | | S'il faut bâtir sa vie, autant que ce soit en murs des capitulations, plutôt qu'en fondations des réussites ou en charpentes des mérites. Au-delà des murs, toute architecture se voue aux étables ou casernes. | | | | |
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| ironie | | | Que je m'y fie ou que je m'en méfie, je me séparerai de la foi réglementée. Vis de la relecture des prémisses des règles, non de l'application de leurs conclusions. La grammaire de la création engendrant la création s'appelle Verbe, toujours à l'infini(tif). Dès qu'on passe à l'impératif, commence la servitude. | | | | |
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| ironie | | | Le souci des hommes de paraître originaux et rebelles est si commun, qu'ils en devinrent parfaitement interchangeables et inoffensifs. « L'homme s'épanouit : toujours plus intelligent, douillet, médiocre, indifférent » - Nietzsche - « Es geht ins Klügere, Behaglichere, Mittelmäßigere, Gleichgültigere - der Mensch wird immer „besser“ ». Il sait où loge son soi et ignore la demeure de son âme. Je me sens de plus en plus seul à penser comme tout le monde et à sentir comme un ahuri ! | | | | |
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| ironie | | | Jadis, avec les hommes, ce fut comme avec la grammaire : autant d'exceptions que de règles ; aujourd'hui, les règles des hommes devinrent si parfaites, souples et inviolables, qu'aucune brebis galeuse ne dépare plus le troupeau compact et homogène. | | | | |
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| ironie | | | Comment reprocher à Pégase son goût pour l'étable, quand tout Bellérophon ne voit plus l'intérêt de s'attaquer aux Chimères ? | | | | |
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| ironie | | | L'un des rôles de la philosophie est d'endormir, de bercer les consciences, pour qu'elles rêvent au lieu de calculer. Être guérisseur (Platon), thérapeute (« La philosophie est le remède de la douleur » - Cicéron - « Doloris medicina est philosophia »), chirurgien (Épicure, dont la philosophie promet « la santé de l'âme ») ou assureur (« primum non docere ») est également charlatanesque, le mal de vivre - et de penser - étant incurable, surtout chez les inimitables, qui ne peuvent pas profiter de la règle moutonnière - similia similibus curantur. « La consolation philosophique d'un Boèce installe en l'homme non pas tant la joie que l'anesthésie et la résignation »** - Jankelevitch - la résignation durable nous console mieux que la joie furtive. La résignation dans le réel amène parfois la maîtrise dans l’idéel, comme le dit le grand amateur de Boèce, l’hypocrite Casanova : « Mon seul plaisir était celui de me repaître de projets chimériques ». | | | | |
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| ironie | | | L'homme, cette quintessence, ce cinquième élément, et les rois des animaux dans l'élément respectif : le requin règne dans la profondeur des eaux, l'aigle s'attarde dans la hauteur de l'air, le lion rôde dans l'étendue du désert en feu - l'homme fit son choix, il s'installa dans le bureau, bien terre-à-terre, refuge du mouton et musée du serpent. | | | | |
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| ironie | | | Doute et déception devinrent thèmes préférés des sots et des conformistes. L'homme de goût et d'esprit ne rechigne pas à exhiber ses fanatismes indéfendables, et il est plus souvent porteur d'espérances, vertigineuses et irréalisables, que de lamentations, plates et argumentées. Le seul doute, fructueux ou tout prosaïquement utile, est le doute sur l'inessentiel. L'essentiel tient grâce à la foi involontaire ou aux cécités ou surdités volontaires. | | | | |
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| ironie | | | Le moule solidaire engendra la foule solitaire. | | | | |
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| ironie | | | Les grands vivent en amateurs et meurent en maîtres ; les sots sont de plus en plus professionnels dans la vie, ce qui rend leur trépas d'autant plus amateur et grégaire. | | | | |
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| ironie | | | La jeunesse, c'est la hauteur, où l'on dénude sa vraie forme - ondoyante, houleuse, moutonnante ; la vieillesse, c'est la profondeur, où l'on découvre son vrai fond - rocheux, sablonneux ou fangeux. | | | | |
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| ironie | | | Le scepticisme se fonde sur la raison ; le savoir, la rigueur, l'irréfutabilité l'auréolent. Il est moins robotique que le stoïcisme et moins moutonnier que le cynisme. Il est donc l'adversaire de choix pour la noblesse, qui prône l'illusion poétique qui sauve, le vertige romantique qui élève, le sacrifice gratuit qui sanctifie. | | | | |
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| ironie | | | Le bonnet phrygien, ce symbole collectiviste, servit à Midas, pour cacher l'effet fâcheux de son jugement : préférer la flûte de Pan, cet habitué des forêts, à la lyre d'Apollon, vouée à l'arbre, au laurier. Voilà où mène la profanation du Pactole : désormais, tout ce que touchent les midassiens, même l'aurifère, se transforme en numéraire. | | | | |
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| ironie | | | La platitude d'un discours se reconnaît par l'abus d'amplitudes, comptez-y des absolument, merveilleux, inepte, génial, débile, sublime, nul, adorer, exécrer. Comme le poids du troupeau se reconnaît le plus nettement dans le soliloque d'un mouton. | | | | |
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| ironie | | | Le fait de dire tout haut ce qui doit n'être dit que tout bas, en aparté, doit être considéré comme une chute. Et de quel essor et de quelle puissance peut-on avoir besoin, pour chuchoter ce que hurlent, impudiques, les autres ! | | | | |
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| ironie | | | On peut juger de l'intérêt d'un courant d'idées par la variété ou l'amplitude des talents qui s'y adonnent : quand on voit l'ennui d'un même ordre, qui émane des meilleurs ou des pires des psychanalystes ou des phénoménologues, on comprend pourquoi, parmi les nietzschéens, on trouve les pires et les meilleurs des talents. | | | | |
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| ironie | | | Ceux qui affichaient le plus grand mépris face à la foule, furent de ceux qui éprouvaient la plus grande soif de gloire auprès d'elle. Plus fréquemment et ironiquement je lui dis oui, mieux je me désintéresse de ses jugements. | | | | |
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| ironie | | | Celui qui se dévore soi-même ignore la saveur (ou la fadeur) des autres. Son meilleur appétit se réveille, lorsqu'il se hume lui-même. Ce plaisir est méconnu de ceux qui ne dévorent que les autres. L'appétit de la multitude n'a rien à voir avec le visage, mais gît entièrement dans la cervelle. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie est, avant tout, question d'imagination et de puissance - savoir recréer ses propres saisons d'âme, que ce soit dans des ténèbres boréales ou sous un soleil de Midi. Quand on en manque, on est soit un mouton, subissant le calendrier commun, soit un robot, optimiste ou pessimiste, - vivant dans le meilleur (Leibniz) ou dans le pire (Schopenhauer) des mondes. | | | | |
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| ironie | | | La grisaille écologique au service de mes couleurs égologiques : je cherche à protéger mes paysages des cadres trop moutonniers et à lutter contre le refroidissement du climat de mes étoiles dans des trous noirs robotisés. | | | | |
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| ironie | | | La citation m'offre un excellent moyen de fuir les casernes et les salles-machine, et de ne m'entourer que de ruines, que je crée moi-même, en escamotant ou en démolissant le contexte de cette citation et en la renvoyant à ses origines, au point zéro des fondations et des styles. | | | | |
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| ironie | | | Les ruines ne sont plus une détérioration du château, mais une amélioration de l'étable ou du centre de calcul, auxquels se réduit l'habitat moderne. Les ruines affichent un lien fondamental avec le passé, en se faisant observatoire des astres, et sachant que, comme eux, elles sont vouées à l'extinction ; mais, au lieu d'émettre de la vaine lumière, elles inondent le ciel - des ombres discrètes. | | | | |
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| ironie | | | Les adeptes de chaque élément ont leurs propres façons d'avancer vers leurs buts : l'eau - écopage ou repêchage, le feu - sainte simplicité ou feu de paille, la terre - sentier battu ou horizontalité, l'air - musique d'élans ou de chutes. | | | | |
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| ironie | | | Ils enlèvent la couche la plus récente de thèmes, d'angles de vue, d'intonations, et ils s'imaginent d'avoir créé une tabula rasa, sans se douter, qu'ils nagent dans la couche suivante, légèrement plus oubliée que la première. | | | | |
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| ironie | | | Quand on ne voit dans la révolte que le reflet de la chose niée, vite on trouve celle-là dérisoire et surannée. Le conformisme a toujours l'échappatoire de l'ironie. La meilleure révolte est dans la mise de barrières ou dans la prise de hauteur. | | | | |
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| ironie | | | Dès qu'on se met au service des idées, on devient serviteur moutonnier incapable de produire des idées soi-même. | | | | |
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| ironie | | | Les plus insignifiants des conformistes, en philosophie, sont ceux qui ne citent personne. | | | | |
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| ironie | | | Chez les animaux, la seule fonction de la beauté semble être la séduction. L'artiste devrait s'en inspirer, en renonçant à conduire ou éconduire les hommes, les tâches réservées aux non-créateurs, aux rabatteurs de meutes. | | | | |
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| ironie | | | Tant de salive perdue, pour dénoncer la mutation de la scène publique en foire ; aujourd'hui, cette scène se reporta dans des salles-machines, sans bigarrures des chalands, sans le tintamarre des marchands – un silence de mort des transactions entre les machines vivantes, calculées par de vraies machines. | | | | |
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| ironie | | | Deux symptômes de la bonne santé de la littérature moderne : trop baillante - la présence de clartés, trop béante - l'absence de musiques. Mouton imitateur - celui qui est toujours clair ; robot calculateur – celui qui est hermétique à la musique. | | | | |
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| ironie | | | La pensée, face au mouton, au robot, à l'artiste : elle possède le premier, elle est possédée par le deuxième ; le troisième possède l'expression, qui enfantera d'une musique, d'une image ou d'une pensée. | | | | |
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| ironie | | | Le marteau est une bonne métaphore pour s’opposer à la minauderie des nuances ; mais il faut que son matériau soit sélectionné par ton soi inconnu et que sa statue forgée soit celle de ton propre soi connu créateur. Tu dois être l’ange d’un tout personnel, au lieu d’être un démon commun, s’agitant dans le détail. | | | | |
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| ironie | | | Les couronnes, les guirlandes, les rondes expliquent le comment, le quand et le où des fêtes ou des deuils communs ; la fleur sans pourquoi, l’étincelle sans durée et l’étoile sans lieux sont le lot des béatitudes ou des nostalgies solitaires. Les finalités qui ancrent ou les contraintes qui élèvent. | | | | |
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| ironie | | | Le nihilisme, qui proclame l’absurdité des fins, est puéril ; le nihilisme, qui réclame l’égalité des parcours, est niais ; le seul nihilisme, digne et créateur, est celui qui acclame les commencements hors sentiers battus. | | | | |
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| ironie | | | L’ironie, tournée vers les autres, est signe d’une volonté de domination, le plus souvent ridicule ; l’ironie doit ne viser que tes propres turpitudes, déviations et impuissances. | | | | |
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| ironie | | | Dans l’égale lumière du savant, toute étincelle devient blafarde ; elle a plus de chances de briller et d’être remarquée dans l’obscurité des goujats ou dans les ténèbres du poète. | | | | |
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| ironie | | | Ceux qui voulaient éclairer les hommes commençaient par assombrir le tableau de leur siècle. Je fais le contraire : je vois mon époque, tout le temps en plein jour, grâce aux néons collectifs ; pas de place aux ténèbres extérieures sur mes palettes intimes ; je m’exerce aux jeux des ombres, que jette mon étoile. | | | | |
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| ironie | | | Dans la sagesse antique, j’apprécie le culte de la position couchée, pour ripailles, débats ou écriture, ce qui occultait les horizons et ouvrait au ciel. En revanche, les fanfarons de la position debout finissaient en accaparements d’hyènes ou pugilats de moutons. Mais les pires, ce sont mes contemporains, assis dans leurs bureaux, pour remplir, mécaniquement, la même fonction de robot interchangeable, en finance, littérature ou science. | | | | |
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| ironie | | | Une niaiserie cartésienne, que j’aurais pu adopter comme règle : « Si mes opinions ne peuvent être approuvées sans controverse, je ne les veux jamais publier » - où j’aurais mis peux à la place de veux. Mon éditeur putatif, guidé par le consensus public, s’en serait chargé, sans le moindre état d’âme. | | | | |
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| ironie | | | En se penchant sur la valeur d’un homme, on parle beaucoup de ses racines et de sa puissance. J’aimerais rester cet Un, fermé aux multiplications et additions, mais ouvert à l’extraction de racines ou à l’élévation à la puissance qui me laissent intact dans l’Un inchangé. | | | | |
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| ironie | | | Mon goût pour le Beau, personnel et peu crédible, est stimulé par les litanies uniformes des autres, en faveur du bien, litanies collectives et tristement crédibles. | | | | |
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| ironie | | | Obsédé seulement par les commencements, je reste assez indifférents aux fins et même aux centres. Je ne peux être ni anthropocentrique, puisque l’homme est englué dans l’irréversible progressus in simile, ni logocentrique, puisque ce n’est plus le noble Verbe qu’on y sous-entend mais un verbiage, ni même onirocentrique, puisque ce n’est plus le songe du cœur qui y est visé mais le sommeil de l’âme. | | | | |
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| ironie | | | Ce qu’il faut reprocher aux philosophes, ce n’est pas de s’arrêter à mi-chemin, mais le fait même de se mettre en marche, au lieu de se contenter de mettre en musique leurs propres commencements. Le développement est de l’inertie commune, et les buts atteints – l’impasse individuelle. | | | | |
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| ironie | | | Ta marche devrait faire non pas ton chemin (qui finirait toujours par rejoindre des sentiers battus), mais le style, le rythme, la musique, le visage ; dans ce dernier cas, ton chemin s’identifierait avec l’impasse, le désert ou la solitude. | | | | |
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| ironie | | | En écrivant, je suis toujours partagé entre deux impressions disjointes sur le contenu de mes tribulations verbales : est-ce du travail ou est-ce du jeu ? Mais je constate, que le meilleur surgit lorsque, dans cette opposition, le jeu l’emporte. Peut-être parce que, parmi ses alliés, se trouvent l’entame, l’amour, le rêve, tandis qu’à côté du travail s’agglutinent l’algorithme, la multitude, la possession. | | | | |
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| ironie | | | Les éclats, projetés sur les forums, se ternissent rapidement ; beaucoup plus de pureté et de longévité possèdent les ombres, que tu chéris dans ta solitude. | | | | |
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| ironie | | | Dans les profondeurs, tout - les connaissances, les idées, les intelligences - finit par être partagé par une communauté. Si tu veux être unique ou inimitable, cherche une bonne hauteur des rêves, des noblesses, des élans. | | | | |
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| ironie | | | Dès que tu abordes un sujet sérieux, lourd de conséquences, tu te retrouves dans un clan, une foule, une communauté – impossible d’y rester seul. Il semblerait que le seul moyen de garder ta solitude est de t’entourer de ce qui est impondérable et même inexistant et qui ne pût s’animer que par l’ironie ou l’amour, ces incarnations du rêve. | | | | |
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| ironie | | | J’use et j’abuse des termes de ‘robot’ et ‘mouton’ en tant que mutations du genre humain. Ce sont, tout de même, des manifestations de la vie (encore un lapsus terminologique : à quoi s’oppose la vie ? - au rêve ou à la matière inerte ?). Imaginez un homme-robot sur une planète sans le moindre signe de vie – il serait vu comme un miracle inconcevable, impossible. De même un homme-mouton, au milieu, où n’existe aucun multiple, aucune relation genre-espèce, - il serait ressenti comme une invitation à la fraternité. | | | | |
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| ironie | | | À entendre, aujourd’hui, les voix de synthèse identiques des scribouillards, on regrette le croassement des rebelles de la génération précédente et se souvient à peine du chant des poètes de jadis. Même l’oiseau se robotise. | | | | |
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| ironie | | | C’est la présence de chœurs, de curies, de cours, en absence de cœurs, qui me rend sceptique face à la tragédie antique, classique ou romantique. Le cœur s’affaissant – la vraie tragédie. | | | | |
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| ironie | | | L’un des symboles de la tragédie serait l’effet que produirait la transformation d’une poésie personnelle en une prose collective. « Un ange, protégé par un gendarme, – c’est ainsi qu’expirent les enthousiasmes » - Cioran. Et une bête, portée au ciel, engendre les dégoûts. | | | | |
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| ironie | | | Ceux qui saluent les combats, dans la mêlée moutonnière ou dans les forums robotiques bien réels, ricanent de l’espérance éphémère (elle l’est, en effet, comme tout ce qui est aérien), espérance au royaume des rêves. J’ai remarqué que, au bout du compte, ne regrettent cette combativité optimiste que des sots. Je n’ai de sympathie que pour les résignés pessimistes, résignés à subir le réel, tout en rêvant dans l’idéel. | | | | |
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| ironie | | | Avec l’extinction des âmes, être en avance sur son temps, c’est prêcher le culte de l’esprit moutonnier ou du cœur des robots. | | | | |
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| ironie | | | Jadis, l’écrivain érigeait des temples, peignait des épopées, exhibait ses états d’âme ; aujourd’hui, il reproduit des bureaux, des hôtels, des bistrots. Moi, bras tombés et visage contre un lac, je me contente d’entretenir le souvenir de belles ruines de mon passé. | | | | |
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| ironie | | | C’est dans les restaurants, comme jadis au château de Combourg, qu’ils trouvent leur asile virginal de la solitude. | | | | |
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| ironie | | | Quand je vois la misère de nos philosophes académiques et la paisible cohabitation de leurs pensées avec les visions les plus médiocres et grégaires de la majorité robotisée, je me dis que Nietzsche n'avait pas si tort que ça, en prophétisant que les philosophes seront, un jour, maîtres de la Terre, en coalition avec la foule. | | | | |
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| ironie | | | L’écriture a ses trois fossoyeurs : l’alphabétisation des masses (qui devinrent le seul juge de la valeur d’un livre), l’apparition de nouveaux genres (répondant à la demande des masses), la concurrence de l’image, plus accessible aux masses. « La décadence du livre et sa laideur viennent de sa diffusion dans la multitude »** - A.Suarès. | | | | |
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| ironie | | | Bach écrivait, presque exclusivement, pour les insomniaques qui traînent dans la nuit leurs agacements du jour. Exceptionnellement, il s’adressa aussi à ceux qui, dégoûtés de leurs veilles comiques, attendent un rêve, enthousiasmant et tragique. Résultats – une réussite grégaire ou un noble échec ; les uns bâillent, les autres pleurent. | | | | |
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| ironie | | | Pour que les éditeurs daignent publier tes notules intempestives et intoponymiques, il aurait fallu que tu fusses aussi grégaire et sot que les prix Goncourt ou les agrégés de philosophie. Quand tu évalues l’immensité de ce sacrifice salissant, tu gardes la fidélité à ta propre voix inclassable. | | | | |
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| ironie | | | La mathématique cherche à inclure tout arbre dans une forêt ; la vraie philosophie est toujours individualiste et ne s’intéresse qu’à l’arbre. Virant vers celle-ci, je ne pouvais pas m’entendre avec Grothendieck. | | | | |
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| ironie | | | Je ne vois qu’un seul avantage de l’étude de l’histoire de la philosophie : confirmer qu’en philosophie seuls comptent les commencements ; les buts et les parcours sont communs et peuvent être effacés ou négligés. Et la plupart des commencements se réduit aux métaphores. Aucun philosophe ne reconnut cette évidence. Les développements ne se justifient qu’en sciences ou chez les amuseurs d’enfants ou de foules. | | | | |
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| ironie | | | Toutes les voies qui mènent au désespoir sont des sentiers battus, elles constituent le sort commun des hommes. C’est pourquoi la perte des illusions n’est nullement tragique, mais traîtresse ou vaudevillesque ; leur affaiblissement involontaire, en revanche, est une vraie tragédie. Heureusement, un vrai esprit tragique sait faire revenir l’espérance, ce rêve qui évite le glissement vers le désespoir et rend la tragédie – heureuse. | | | | |
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| ironie | | | C’est dans l’art de chanter l’enthousiasme et l’espérance que se reconnaissent les bonnes plumes ; pour la peinture des débâcles, on n’a pas besoin d’un talent, tous y réussissent, mais banalement. | | | | |
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| ironie | | | Choisir la corniche ou la niche ? - dans quelle tribu y a-t-il plus de sots, de conformistes, de robots ? Les chercheurs d’originalité stigmatiseront la seconde ; les porteurs d’originalité se moqueront de la première. | | | | |
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| ironie | | | Je ne connais pas un seul auteur intelligent qui se moquerait de l’intelligence en lui opposant la vie, la passion, le rêve (toutes ces choses sont plus éclatantes chez un intelligent que chez un plouc de plume). Les sots visent la non-connaissance de soi, en adoptant les positions sociales, grégaires ; l’intelligent la possède, en tombe amoureux et se réjouit de sa pose narcissique. | | | | |
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| ironie | | | Ils ont les mêmes règles pour démontrer qu’une pensée est libre ; donc, une fois la démonstration réussie, ils proclament cette pensée – libre. La règle étant identique pour tous, cette pensée a toutes les chances d’être commune et même grégaire. | | | | |
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| ironie | | | La honte de ton esprit et l’ironie de ton âme cohabitent, sans se parler : la honte de chercher la basse reconnaissance sur les forums et l’ironie de trouver la haute consolation entre tes quatre murs écroulés. | | | | |
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| ironie | | | Ne pas avoir de lecteurs est une très mauvaise raison pour m’en enorgueillir (comme le font, pourtant, Diderot ou J.G.Hamann – quis leget haec ?). Il faut m’assurer que mes paroles, placées en tel lieu de l’esprit, vues sous un tel angle de l’âme et fondées sur de tels critères du cœur – elles sont insurpassables ! Mais votre esprit est la foire ; votre âme est atavique ; votre cœur est flasque. J’écris de l’âme à l’âme, de l’âme-élan à l’âme-sœur, dans un univers sans lieux visibles ni dates lisibles. | | | | |
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| ironie | | | Quand on voit un autre en train de bailler, on est saisi de la même envie ; l’extase, en revanche, n’est nullement contagieuse ; c’est ce qui explique le succès populaire des écrivains raseurs et l’indifférence, avec laquelle la foule accueille les plumes ferventes. | | | | |
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| ironie | | | Exercice zoologique, pour bien dresser ta plume : pense qu'il se trouvera toujours un mouton se lamentant sur sa solitude dix fois plus que toi, un crocodile versant dix fois plus de larmes sur sa souffrance, un âne braillant dix fois plus fort son intelligence. Et tu comprendras pourquoi la compagnie d'une chouette, solitaire et rapace, ou d'une marmotte, souffrante et bête, est plus précieuse pour celui qui veut chanter - et non pas narrer ou exploiter - la nuit et le printemps. | | | | |
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| chœur noblesse | | | HOMMES : Voir dans les hommes un obstacle pour devenir un homme - vision aristocratique. Le meilleur berger des hommes est la machine, mais elle chasse vers le bas tout appétit aristocratique, attaché à la hauteur. Toute tentative d'y acclimater le bétail ahuri en fait une meute impitoyable et réveille en elle les instincts de charognards. | | | | |
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| noblesse | | | On est aristocrate non pas parce qu'on a, dans la tête, moins de troupeau que les autres, mais parce qu'on en est conscient et qu'on en éprouve une incurable honte ou un monumental mépris. L'ironie est l'art des barrages, qui retiennent d'inépuisables réserves de honte, et de mépris, qui s'accumulent dans les hauteurs, pour ne se déverser en vallée qu'en saisons sèches. | | | | |
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| noblesse | | | Un malentendu géométrique : avoir de la hauteur ne veut pas dire être au-dessus, mais bien être ailleurs, être absent. Mais derrière hors je sens si nettement foris, ces pitoyables portes si inutiles dans mes ruines (et cachant ma forêt), et pire encore - le forum, avec ses estrades et ses arcs de triomphe. Ma Via Sacra est hérissée d'arcs-en-ciel de mes défaites. « Le triomphe est passager, mais les ruines sont éternelles »* - Péguy. | | | | |
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| noblesse | | | L'interminable série de défaites de la noblesse par plagiats-perversions : Héraclite voue la philosophie au discours poétique, et Parménide l'encanaille dans une logique bancale ; Pythagore cultive une lumineuse mystique du nombre, et les éléatiques récoltent une casuistique des ombres ; Lao Tseu place le tao dans une inaction altière, et Confucius l'embrigade dans de bas rites ; Platon hisse l'idée lyrique hors du sol, et Aristote la souille par un enracinement empirique ; le cynique prône le mépris hautain, et le stoïcien bassement l'arraisonne ; les murs de Jésus ne convainquent personne, mais les portes des églises rameutent ; la mystique d'une Déité de Maître Eckhart sombre dans le charlatanisme de l'Unité de Nicolas de Cuse ; Kant trouve, pour le savoir divin, un refuge dans la transcendance, et Hegel le réduit à l'état de caserne dialectique ; Nietzsche s'ouvre à l'ivresse des sens, et Heidegger l'évente dans la sobriété de l'être et de l'essence. | | | | |
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| noblesse | | | Devant « les flèches du désir vers l'autre rive » - « Pfeile der Sehnsucht nach dem andern Ufer » se voir « un pont et non un but » (« eine Brücke und kein Zweck ») - Nietzsche - c'est toujours de la voirie aménageant l'accès d'étables. À moins que le pont soit l'origine, et non pas un but, des rives. Je préfère un débordement de l'âme me mettant au pied d'un arbre, où je puis bander mon arc, sans décocher de flèches. | | | | |
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| noblesse | | | Le monde est plein de musique, c'est une affaire de filtres acoustiques et de choix oculaire de bonnes cordes. Ceux qui n'y décèlent plus de mélodies divines ouvrent trop leur ouïe et pas assez leur regard. « Mon regard et le regard de Dieu, c'est le même regard, la même vision, la même connaissance, le même amour »** - Maître Eckhart - « Mein Auge und Gottes Auge, das ist ein Auge und ein Sehen und ein Erkennen und eine Liebe ». Mais le regard musical, remplacé par l'ouïe sans musique, fait mettre le monde bavard à la place du Dieu silencieux et me voue à la termitière ou à la machine. | | | | |
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| noblesse | | | L'étoile doit éclairer mon âme et non pas le chemin. L'étoile se donne au regard et non pas au cheminement ni même aux coups d'ailes. Tout chemin mène à l'étable (fourmilière, meute, troupeau, phalanstère). N'écoute pas Novalis : « Le chemin du mystère te conduit vers toi-même » - « Nach innen geht der geheimnisvolle Weg », à moins que je m'y assoupisse pour rêver ; écoute Emerson : « Attelle ton char à une étoile » - « Hitch your wagon to a star » et laisse Pégase inventer le chemin même. De nos jours, on laissa tomber l'étoile, on accroche sa charrette aux millionnaires. | | | | |
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| noblesse | | | Désirer, c'est avoir une requête à soumettre. Le sot, qui imagine, que les mots représentent le monde, trouve son désir plein. Le désir du sage est vide, et il ne cherche qu'à être rempli par l'interprète le plus inspiré. Remplir, c'est substituer aux inconnues - des représentations d'au-delà des mots. Si l'on manque d'inconnues, si l'on ne cherche pas à s'unifier avec le monde, même imaginaire, on méritera le mot de Lermontov : « L'homme le plus vide est celui qui n'est rempli que de soi » - « Тот самый пустой человек, кто наполнен собою », à moins que ce vide artificiel ne serve que pour y accueillir une musique ou une voix de Dieu. Le dernier homme est rempli des échos des autres. | | | | |
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| noblesse | | | Le surhomme a la même généalogie en amont que l'homme grégaire (celui-là serait un ruminant comme les autres, mais sachant digérer le malheur). En aval, le second est beaucoup plus prolifique. Le bleu du ciel se dilue dans le temps comme le bleu des yeux et du sang. Ce même doux azur, qui comme le dit quelque part Hölderlin, baigne et le bel arbre et la pure ogive, qu'on n'admire simultanément qu'en ruines, cet édifice, dans lequel se réfugie le faible. | | | | |
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| noblesse | | | Le surhomme et l'homme nouveau sont possibles, quand on accorde trop de sens aux fondations. Ne pas tomber dans le piège, ne pas introniser le sous-homme, le héraut des fenêtres ubuesques. La reconstruction comme la déconstruction (Aufbau ou Abbau), présentées comme architectures de salut, n'aboutissent jamais à la seule construction viable - aux ruines. Le surhomme est l'homme surmonté, le sous-homme est l'homme abaissé, l'homme nouveau est l'homme mort, les hommes sont l'homme grégaire, l'arbre disparu dans la forêt. | | | | |
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| noblesse | | | La poésie est affaire de l'élite peu partageuse ; la philosophie est de la poésie vulgarisée, à portée des machines ou des ingénieurs et à valeurs à faire partager. « Il existe bien la pensée ou le sermon collectivistes, il n'existe pas de poésie collectiviste »* - H.Hesse - « Es gibt wohl kollektivistische Gedanken und Predigten, aber es gibt keine kollektivistische Dichtung ». | | | | |
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| noblesse | | | L'horizontalité du gazon face à la verticalité de l'arbre. Paysage béni pour pique-niques, moutons et golfeurs ou climat à imaginer pour toutes les saisons d'un arbre - il faut choisir. « Le Français pense trop en termes d'arbre, le contraire de l'herbe, qui pousse par le milieu, c'est le problème anglais » - Deleuze. | | | | |
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| noblesse | | | Je porte en moi quatre acteurs : un homme secret, un condensé des hommes, un sur-homme potentiel et un sous-homme actuel (les quatre masques antiques portés par tout humain). Le surhomme serait-il ce dieu intérieur, sur lequel doit veiller le philosophe - Marc-Aurèle ? Et surmonter l'homme mystérieux - quel beau programme pour celui qui vit du rêve ! Avoir surmonté tous les quatre, c'est être poète ; c'est ce que fit Rilke, en surmontant Nietzsche ! | | | | |
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| noblesse | | | Plus réduite est la multitude, contre laquelle je tempête, plus fière sera ma pose de colérique. Commencer par fulminer contre une élite, et bientôt mon arc n'aura plus besoin de flèches. Pointer une cible brillante plutôt que canonner un monstre excessivement mat. Comme Valéry pestant contre Pascal, ou Cioran - contre Valéry (ou Nietzsche - mal avalant son ressentiment face à Socrate, au Christ ou à Wagner). | | | | |
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| noblesse | | | Toute l'Antiquité est un tribut au troupeau. Même la lanterne de Diogène n'éclaire pas le bon côté de l'épiderme (deux expériences à tenter : obscurcir la lanterne ou ne faire attention qu'à ses ombres agoraphobes) ; elle se moque de l'homme platonicien inexistant, au lieu de dénoncer l'existence, même au fond des tonneaux, des hommes agoraphores. Le culte de la barbe au détriment de l'enfance. La préférence de la pierre à l'arbre, du grenier à la cave. La mort comme événement et non pas état d'âme. Aucune intuition de la prière. Ce qu'il y a de vraiment profond, dans nos âmes d'Européens, nous le devons davantage au Christ qu'à Périclès. Comment s'appelle Athènes sans Jérusalem ? - ou Rome sans Athènes ? - les USA. | | | | |
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| noblesse | | | Ni les tournois ni les sondages d'opinions ni l'arrogance ne décident de rien en matières nobles. « Rien de beau ne fut accompli en compétition ; ni rien de noble - dans l'orgueil » - Ruskin - « Nothing is ever done beautifully which is done in rivalship ; or nobly, which is done in pride ». Les stratagèmes modernes - la coopération en mode compétitif, la modestie des foires de la vanité - n'y changèrent rien. | | | | |
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| noblesse | | | Plusieurs tribunaux sont en charge des procès de la vie : la fadaise affrontant l'intelligence, la termitière opposée à la solitude, la hauteur traînée dans la boue par la vilenie. Je ne me sens l'âme de procureur que dans le dernier. Ailleurs, je ne puis être que témoin ou accusé. | | | | |
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| noblesse | | | Le serpent, muni de la pureté de colombe, ou la colombe, armée de la sagesse de serpent, deviennent moutons. Mais lorsque la pureté et la sagesse deviennent calculables, même les moutons muent en robots. | | | | |
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| noblesse | | | Le stoïcisme est un courage après, l'humilité est un courage avant. Le dernier m'est plus sympathique. « L'attitude stoïque est à l'opposé de l'humilité chrétienne » - T.S.Eliot - « Stoical attitude is the opposite of Christian humility ». Mais, puisque désormais seul le pendant mécanique compte, qui ne demande ni courage d'homme ni même lâcheté de mouton, la paix d'âme robotique suffit, pour garder la tête haute. | | | | |
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| noblesse | | | L'homme grégaire se reconnaît par le poids accordé aux acquiescements ou aux refus, face aux requêtes du monde. Faute de questions intéressantes, l'homme libre se les invente soi-même. | | | | |
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| noblesse | | | On conjure tout rêveur de quitter sa caverne onirique et de redécouvrir le monde. Ils ignorent, qu'il n'est donné à personne de quitter la Caverne, et ceux qui croient le contraire sont dans la caserne, l'étable ou la salle-machines, à éclairage fonctionnel et artificiel. | | | | |
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| noblesse | | | Notre sympathie hésite entre l'homme qui croit, l'homme qui crée et l'homme qui crie : la foi, l'art et la souffrance ; la mystique, l'esthétique et l'éthique. À partir de ces trois dimensions, ou bien on réussit à en faire un espace électif, discret et Ouvert vers l'intemporel - la noblesse, ou bien on les projette sur la continuité, l'irréversibilité et l'ouverture au temps - l'inertie, le conformisme. | | | | |
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| noblesse | | | Est à hauteur d'arbre ce que l'homme embrasse du regard. Les échelles et les routes l'amènent à la platitude d'étables. | | | | |
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| noblesse | | | Aujourd'hui, on ne trouve de grands que parmi les ratés. Plus les réussites éclairent mon chemin, plus grand est le soupçon, que ce que je foule soit un sentier battu et ce qui m'attend au bout soit une étable. Et dans : « Plutôt tout rater que ne pas faire partie des plus grands » - Keats - « I would sooner fail than not be among the greatest » - il faudrait remplacer 'rater' par 'réussir'. | | | | |
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| noblesse | | | Un bon souffle et un bon regard, voilà ce qu'apporte la hauteur. Le souffle te dégage de tes actes et libère de l’air commun ta respiration ; le bon regard permet de dominer et d’ignorer la platitude. | | | | |
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| noblesse | | | La liberté est l'une de ces notions floues, que n'éclaircit que la présence de la noblesse : mais aujourd'hui, le plus souvent, quand on est libre, on est sans noblesse, et quand on est noble, on l'est déjà au-delà de la liberté. La seule grande liberté vérifiable est une préférence accordée à la faiblesse, face à une force sans noblesse. « Sans pouvoir être déraisonnables, nous ne nous considérons pas assez libres » - Leibniz - « Nisi potestas brutalitatis fiat, satis non liberos esse non putamus ». Quand on ne respecte que la force raisonnable et incolore, on est gris comme un mouton ou livide comme un robot. | | | | |
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| noblesse | | | Toute gloire s’éploie, aujourd’hui, en étendue, en statistiques, en multitudes. Et dire que jadis, elle fut un rayonnement en hauteur, en solitude, en exception. | | | | |
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| noblesse | | | La sagesse pratique, la sagesse de la vie ou la Lebensweisheit, que cherchèrent à édifier tant de raseurs, n'a jamais existé ; elle ne peut aboutir qu'aux casernes, étables ou Facultés ; il ne peut exister qu'une sagesse du rêve : pour peupler mes châteaux - de soupirs, mes ruines - de souvenirs, mes souterrains - de martyrs. | | | | |
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| noblesse | | | Tant de triomphes du mouton combatif, dans la poursuite des aveuglements et des illusions, portés par des brebis égarées ; le résultat - disparurent les éblouissements et les rêves des aigles ; le mouton, mué en robot, peut ne plus surveiller les hauteurs désertiques, pour vouer son énergie à l'éternelle bassesse. | | | | |
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| noblesse | | | Le hasard peut suffire pour assouvir une soif précoce ; il faut laisser le fond du petit bonheur-chance prendre la forme d'un grand bonheur-danse ; laisser mûrir sa soif, mûrir en hauteur, pour que seules des sources profondes puissent la satisfaire ; vivre de la soif et rêver des sources. Pour les naïfs : « La première coupe – pour la soif, la deuxième – pour la joie, la troisième – pour la volupté, la quatrième – pour la folie » - Apulée - « Prima creterra ad sitim, pertinet secunda ad hilaritatem, tertia ad voluptatem, quarta ad insaniam ». Celui qui sait entretenir la soif, sans l'assouvir comme dans une étable, souffrira, mais connaîtra la volupté et la folie des sources solitaires. | | | | |
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| noblesse | | | Tant de plomb est trouvé dans les ailes de l'utopie, que personne ne croit plus qu'elle se relève. Pour lever des meutes, troupeaux ou termitières, la réalité, aux semelles ailées, suffit. L'utopie n'est bonne que pour mieux me clouer au milieu de mes ruines ou pour en tapisser le toit. | | | | |
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| noblesse | | | Le séjour durable de la sagesse s'appelle ruines, où ne mène aucun chemin. Ceux qui réussissent à traîner leur sagesse sur des sentiers battus prennent l'étable, où ils aboutissent, - pour un palais : « Le chemin de l'excès mène au château de la sagesse » - W.Blake - « The road of excess leads to the palace of wisdom » - une illusion d'optique routière et architecturale te fait ennoblir une étable aménagée. L'excès de vitesse, de puissance ou de charge te fera condamner par la maréchaussée ; le déroutage du sage n'est enregistré que par le Juge suprême. | | | | |
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| noblesse | | | Les meilleurs des esprits et des âmes s'affirment par le ton, le style et l'intelligence, et ils réservent à ces facultés - la volonté de puissance, volonté affective ou instinctive ; les pires, la majorité, dépourvus de ces qualités, placent la puissance calculée dans leurs coudes et leurs bras ; cet abominable goût de domination est propre à toutes les meutes féroces, à tous les troupeaux conformistes, à tout rassemblement horizontal ; d'après cette échelle, les meilleurs restent souvent en marge. | | | | |
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| noblesse | | | Talent, noblesse, personnalité – tels sont les dons primordiaux qu’on ne puisse ni hériter ni cultiver ; cette cure divine nous protège de toute contamination grégaire. Curieusement, la foule la plus compacte et méprisable est composée de médiocrités qui cherchent à être, à tout prix, différents des autres. | | | | |
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| noblesse | | | Les appels pathétiques à changer ou à perfectionner notre vie individuelle, qu'on entend chez Tolstoï, Rilke, Wittgenstein ou Sloterdijk, sont presque sans objet, puisque, chez nous, les traits perfectibles sont parmi les plus insignifiants, l'essentiel étant câblé en dur depuis notre adolescence. Le méliorisme ne peut agir que sur le troupeau. | | | | |
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| noblesse | | | Le nihilisme n'est pas un système de valeurs, mais un type d'évaluateur, cherchant à se débarrasser de l'inertie collective de langage, de civilisation, d'habitude, et à se fier à l'élan, créatif et individuel. | | | | |
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| noblesse | | | Les sommets ne communiquent pas entre eux, mais tout plongeon réussi dans la profondeur y fait découvrir des prédécesseurs, établit des réseaux et finit par bien aménager un niveau supplémentaire. Donc pas de souci à avoir pour ces voyageurs : « Beaucoup de ceux qui plongent dans les profondeurs n'en reviennent plus » - Joyce - « Many go down into the depths and never come up ». Ils y trouvent un autre troupeau, où ils se plaisent de fondre. Ceux qui s'élancent vers les hauteurs se cassent souvent le cou, au retour, mais en solitaires. | | | | |
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| noblesse | | | Le silence de l'âme favorise la production de robots ; le sommeil de l'esprit accélère la prolifération de moutons. L'âme et l'esprit se fusionnent dans le rêve, mais « le rêve de la seule raison ne produit que des monstres »** - Goya - « El sueño de la razón produce monstruos » - comme le calcul du cœur est accessible même aux anges, mais ne produit que des contribuables. Ce beau mot peut se traduire, platement, par : « le SOMMEIL de LA raison est à l'origine de toute monstruosité », bien que Goya ajoute : « Mais l'imagination, ajoutée à la raison, est mère des arts et source de ses désirs » - « unida a ella, es la madre del arte et fuente de sus deseos » ! | | | | |
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| noblesse | | | On s'éloigne de la misère matérielle d'antan avec la même vitesse, que de l'éclat chevaleresque. « L'honneur chevaleresque s'est mué en probité de comptables, les mœurs humanistes - en singeries guindées, la courtoisie - en rituels affectés, la fierté - en susceptibilité, les parcs - en potagers, les châteaux - en hôtels » - Herzen - « Рыцарская честь заменилась бухгалтерской честностью, гуманные нравы - нравами чинными, вежливость - чопорностью, гордость - обидчивостью, парки - огородами, дворцы - гостиницами ». Toutes ces grisailles avaient bien existé, et à la même échelle. Mais, contrairement à leurs sympathiques contreparties, elles ne laissèrent aucun écho, d'où l'illusion d'une détérioration. | | | | |
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| noblesse | | | Heureux temps anté-diluvien, où l'on pouvait se rendre aux Enfers et puis retourner dans ses pénates ! Et dire, orgueilleusement : « Plutôt être fermier au royaume des vivants, que roi au royaume des ombres » - Homère. Dans ton étable, tu ne manqueras ni de bougies ni de fourrage ; plutôt garder mes ombrages et mon effigie, dans ma Tour abolie. | | | | |
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| noblesse | | | Les dons de l'esprit sont, évidemment, plus consistants et profonds que les dons de l'âme, dans leur hauteur éphémère. Mais les premiers sont essentiellement communs, les seconds étant le seul moyen de faire entendre ma propre voix. Le désintérêt pour la musique explique l'extinction des âmes et la monotonie des voix. | | | | |
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| noblesse | | | Il n'existe pas de nobles querelles collectives ; c'est dans une perspective temporelle qu'un talent de poète en invente parfois quelques grandeurs artificielles. Avec l'extinction du romantisme, disparurent aussi les grandes querelles personnelles. Et dans les petites, tous se valent : les brillants et les ternes, les purs et les salauds, les experts et les ignares. En absence de l'air romantique, règnent le feu de paille des indignés, le terre-à-terre des renfrognés, l'eau courante des alignés. | | | | |
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| noblesse | | | Nietzsche prône la guerre – ni de races ni de classes ni de masses – mais la guerre de faces, à l'intérieur de l'homme seul et acquiescent, dont la face à défendre, ou plutôt à sauver, s'appelle surhomme, la seule face divine et immortelle. Les trois autres faces – l'homme, les hommes, le sous-homme – constituent mon soi connu mortel, muni d'auto-défenses suffisantes. | | | | |
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| noblesse | | | Aucun renversement de valeurs collectives ne produisit un ennoblissement quelconque des hommes. Il faut inventer ses propres unités de mesure, fabriquer ses propres balances, pour n'évaluer que des choses précieuses et rares. Pour cela, le monastère serait un lieu plus propice que l'étable ou la salle-machines. | | | | |
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| noblesse | | | Quand on nous scrute ou nous tâte, on nous découvre moutons ou machines, pitoyables et interchangeables. C'est quand on entend nos silences, voit nos rêves, pèse nos hontes, qu'on nous trouve de la différence. | | | | |
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| noblesse | | | Quand on ne maîtrise pas assez la règle, toute ambition à l'exception échoue. | | | | |
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| noblesse | | | Une feuille, que ce soit en botanique ou en cognitique, est insertion d'une nouvelle variable dans l'arbre géniteur. En matières humaines, la génétique a le même caractère : l'homme, qui n'émet que des constantes, n'exprime que sa facette commune, appelée les hommes. Pour se rapprocher de la facette surhomme, il doit devenir créateur de variables : « Le commencement de l'homme est le même que celui d'une feuille » - Homère. | | | | |
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| noblesse | | | On crée par relais ou par pulsion. Ou bien on reprend le témoin d'un thème, d'une époque, d'une école, ou bien on éprouve un besoin, imprévisible, bouleversant, connu même des hommes de cavernes, sans s'associer encore aux mots, aux idées, aux images. Ou bien on défend des points de vue, avec des armes communes, ou bien on invente ses propres couleurs, on peint un axe entier, touchant à la profondeur de l'homme et à la hauteur du surhomme. | | | | |
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| noblesse | | | C'est le même homme que voient Dostoïevsky et Nietzsche, mais ils le jugent soit de la profondeur d'un sous-sol, soit de la hauteur d'une montagne ; la pitié s'adresse à l'esclave, et l'ironie - au maître, mais c'est le même personnage, perdant sa face et cherchant à gagner sa vie ; la résignation extérieure et la révolte intérieure aboutissant au même surhomme ou à l'homme du souterrain, en butte au mouton ou au robot. | | | | |
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| noblesse | | | Le développement des idées m’ennuie, puisqu’elles sont, le plus souvent, communes, à partager. Je tente de rester en compagnie de ma seule âme, dont les états me servent de matière pour ma musique ou pour ma peinture. « La représentation poétique des états d’âme est plus émouvante que toute analyse purement intellectuelle »** - H.Hesse - « Die dichterische Darstellung seelischer Geschehnisse ist ergreifender als jede nur intellektuelle Analyse ». | | | | |
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| noblesse | | | La montagne de Nietzsche et le souterrain de Dostoïevsky sont des lieux solitaires, que fuient les habitués des forums : « Les opinions super-célestes et les mœurs souterraines, c’est folie : au lieu de se transformer en Anges, ils se transforment en bêtes » - Montaigne. L’ange, qui ne se serait jamais senti une bête, serait un ange bien bête. | | | | |
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| noblesse | | | En quoi les ruines sont préférables aux casernes et bureaux ? - parce que l'arbre peut y pousser (« l'amour est comme un arbre, il continue souvent de verdoyer sur un cœur en ruines » - Hugo). De plus, la vue de mon étoile, à travers un toit percé, met les ruines au-dessus même de la tour d'ivoire. | | | | |
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| noblesse | | | Les ronchons de métier, nostalgiques de la plume et hostiles au clavier d’ordinateur, oublient, que la facture, le fait divers ou le compte-rendu noircissaient plus de manuscrits que les lettres d’amour. Les mêmes repus glapissent sur la liberté qui recule, tandis que ce qu’il y a à déplorer, aujourd’hui, c’est bien la disparition des nobles servitudes d’âme ou de cœur. Peu importent les outils, le triomphe des sensations grégaires est dû au dépérissement de l’organe, de celui qui nous enivrait, en justifiant et en ennoblissant notre solitude. | | | | |
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| noblesse | | | Quel dommage que se volatiliser ne veuille pas dire muer en volatile, se découvrir des ailes ! Sinon quel beau sens aurait cette ineptie : « L’homme se volatilisait à mesure même qu’on le traquait dans ses profondeurs. Plus on allait loin, moins on le trouvait » - Foucault. L’homme ne peut se distancer du mouton et du robot qu’en redécouvrant sa hauteur et en cherchant les meilleures proximités – au firmament et non pas aux horizons. | | | | |
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| noblesse | | | Les valeurs que nous prônons ne divergent pas beaucoup, m’est même avis qu’elles sont presque les mêmes pour tout le monde. Ce sont nos vecteurs et non pas les valeurs qui nous distinguent : un vecteur – un point d’origine de nos regards, le commencement, plus la hauteur de la flèche de nos désirs. | | | | |
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| noblesse | | | L’arbre généalogique de l’aristocrate pousse non pas dans le temps commun, mais dans l’espace, qu’il ne partage avec personne, et dans son arbre, toute racine, tout nœud, toute fleur et toute cime ne sont que commencements individuels. « L’aristocratie ne peut surgir que des commencements » - Berdiaev - « Аристократизм может быть лишь изначальным ». | | | | |
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| noblesse | | | Peut-être la façon la plus sûre de garder la hauteur est d’avoir un regard capable d’atteindre ou de ressentir les mystères de la vie sur notre planète, et la hauteur se réduirait alors au maintien de l’enthousiasme, de la vénération, de l’espérance. Ceux qui s’arrêtent aux problèmes de ce monde adoptent la vision eschatologique, en imaginant des catastrophes de fin du monde. Enfin, les plus nombreux ne vivent que des solutions, qu’apporta la civilisation, ce sont des ronchons, des envieux, des indifférents. N’empêche que la première catégorie regorge d’hommes ratés, la deuxième – de robots, la troisième – de moutons. | | | | |
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| noblesse | | | Que tu sois randonneur des cimes ou explorateur des gouffres, tu fouleras des sentiers battus, si ton guide s’appelle esprit. L’âme ne promet que des impasses, mais tu y seras toujours pionnier. | | | | |
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| noblesse | | | Les valeurs empruntées, comme le refus des valeurs, rapprochent l’homme du robot ; c’est pourquoi le nihilisme, en tant que volonté de ne partir que de ses propres valeurs, en est l’opposé. Mais Heidegger : « Le nihilisme complet doit supprimer le lieu même des valeurs » - « Der vollständige Nihilismus muß die Wertslelle selbst beseitigen » - en fait des synonymes. Pour échapper au conformisme, le lieu des valeurs individuelles doit être plus près du ciel que de la terre. | | | | |
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| noblesse | | | Dans la hauteur, tu ne touches ni les coudes ni les actes ni les cerveaux des autres ; le seul voisinage est celui des sommets, séparés par d’immenses platitudes, dans lesquelles s’amassent et se vautrent les gloires moutonnières d’aujourd’hui. | | | | |
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| noblesse | | | Qui est un intellectuel ? - celui qui a assez de talent, pour bien formuler son regard sur l’intelligence ou la noblesse. Pour le devenir, pas besoin de fréquenter les forums ; l’introspection par un regard personnel y vaut plus que toute prospection collective. | | | | |
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| noblesse | | | Les plumes nobles sèment l’espérance, qui ne pousserait qu’en hauteur, que seuls les rêveurs cultivent. Les plumes vulgaires propagent le désespoir grégaire, pour rameuter tout ce qui traîne dans la platitude. Les premières s’adressent aux solitaires ; les secondes, à la recherche d’épigones, – aux hommes d’action. | | | | |
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| noblesse | | | Je me fiche de l'aristocratie du comportement (un troupeau réduit), j'estime celle de l'emportement, celle qui secoue ou crée des arbres généalogiques, qui n'offrent au troupeau ni fruits ni abri ni ombrages. | | | | |
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| noblesse | | | Les petits Oui et Non naissent du comparatif, égoïste ou conformiste, social ou médical ; les grands – du superlatif, scientifique ou artistique. Le grand Non découle de la profondeur, où règne l’esprit, désespéré par le gouffre qui sépare l’absolue merveille du monde de l’horreur absolue de notre propre mort. Le grand Oui plane dans la hauteur, où s’arrête le temps et s’épanouit l’âme, contemplative ou créative, s’identifiant avec ce qui est éternel – le Bien, le Beau, le Vrai. | | | | |
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| noblesse | | | Le rythme et l'algorithme ont la même origine - l'habitude ou la répétition - mais les sources différentes : le rythme naît en nous, l'algorithme - hors de nous, dans le troupeau ou dans la machine. Étymologiquement, rythme signifiait fidélité du fleuve à sa source (fidélité, traduite par la même intensité, dont l'éternel retour du même est la plus belle des métaphores), d'où la place qu'il mérite dans le culte des commencements. Le soi inconnu ne se laisse entrevoir que par les premiers pas ou par la hauteur du regard sur toute marche : « Il n'y a d'originalité qu'à l'origine, au-dessus et bien avant » - R.Debray. | | | | |
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| noblesse | | | Comment arrive-t-on au grand nihilisme ? - 1. il y a des choses dignes ou indignes de tes passions (filtrage) ; 2. parmi celles-là, il ne doit pas y avoir de valeurs prônées par la multitude (solitude) ; 3. tu ne dois pas t’appuyer sur les autres dans tes commencements, ceux-ci doivent n’appartenir qu’à toi-même (création). | | | | |
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| noblesse | | | La seule consolation noble est la vénération, la foi ou l’attention que tu portes au sacré, qui surgit de tes rêves. Tout ce qui est profane, commun ou rationnel finit par désespérer. | | | | |
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| noblesse | | | Il y a assez d’artisans et de journalistes, pour servir les idées ou la vie, en les décrivant ; le rêve réclame un tableau d’artiste, se servant d’idées ou de vie communes, comme d’une matière première, de couleurs presque aléatoires, pour peindre ses propres états d’âme. | | | | |
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| noblesse | | | Tout ce qui est grand suivit le même chemin qu’avait suivi, jadis, ce qui est banal ou insignifiant – tout s’enveloppa d’un vocabulaire figé, inertiel, répétitif, tout est préfabriqué, dans vos têtes et vos veines. « Non seulement nos idées, mais nos souffrances mêmes, nous les vivons toutes faites » - Dostoïevsky - « У нас не только готовыми мыслями, но и готовыми страданиями живут ». | | | | |
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| noblesse | | | La noble liberté des commencements individuels n’a rien à voir avec la banale liberté des finalités communes. Et les finalités ne peuvent qu’être communes. La seule vraie liberté réside donc dans les particularismes des premiers pas. | | | | |
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| noblesse | | | L’exhibition criarde de muscles et la tranquillité, ou même l’agonie, de l’âme sont des signes des esprits bas ou grégaires. Il faut être robotisé, pour proclamer cette infamie : « Passion est passivité de l’âme et activité du corps » - Descartes. | | | | |
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| noblesse | | | Quand on est un homme de rêve, on vit mieux avec les yeux plutôt fermés qu’ouverts. Et l’on prête plus attention à l’oreille, en quête d’une musique, d’un soupir ou d’un sanglot. De plus, l’œil est commun, et l’oreille est individuelle. | | | | |
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| noblesse | | | Pour un aigle, atteindre la hauteur signifie, dans sa fière solitude, ne plus être vu de personne ; l’air libre est son élément. Les adeptes de la profondeur ressemblent à un ramassis de poissons solidaires : « Tous, ils troublent l’eau, afin qu’elle paraisse profonde » - Nietzsche - « Sie trüben Alle ihr Gewässer, dass es tief scheine » ; l’eau commune est leur milieu. | | | | |
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| noblesse | | | Le malheur de l’homme ordinaire – ses idées entrant en contradiction avec la réalité ; le bonheur de l’homme extraordinaire – la fidélité à ses rêves, nés en dehors de toute réalité. | | | | |
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| noblesse | | | Là où ce n’est pas l’essence mais la nuance qui compte, on est dans le commun, dans le comparatif, tandis que c’est dans le sublime, dans le superlatif, que s’exprime une âme originale. Le Français mise trop sur la nuance, tandis que l’Allemand vise surtout l’essence. | | | | |
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| noblesse | | | La destinée des sentiments médiocres, c’est une déchetterie commune ; les grands sentiments se rétrogradent en ruines individuelles, où l’on puisse encore songer aux rêves d’antan, aux consolations, aux retrouvailles avec son étoile. | | | | |
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| noblesse | | | Pour juger de nos entreprises artistiques, on dispose de trois termes ambigus - prix, succès, valeur ; ils s’appliquent aussi bien aux finalités (le cas commun) qu’aux parcours (le cas banal) et aux commencements (le cas rare). Je réserverais le premier - au succès final, le deuxième – à l’horizontalité du moment courant, et le troisième – à la verticalité atemporelle du début. | | | | |
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| noblesse | | | Deux constats dont j’ignore l’explication : plus la verticalité (innée, individuée) gagne en largeur, plus en perd l’horizontalité ; mais l’horizontalité (cultivée, commune), devenue plus vaste ou plus réduite, n’a aucune répercussion en verticalité. Il faut, donc, rester indifférent à l’horizontalité et ne faire grandir que la verticalité. | | | | |
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| noblesse | | | Jadis, le mystère, personnel et inconscient, d’un sacrifice constituait la trame d’un héros. Aujourd’hui, un acte héroïque n’est qu’une solution banale d’un problème collectif ; le héros « résout plutôt un problème qu’il ne consomme un sacrifice »** - Cioran. | | | | |
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| noblesse | | | L’élan d’un commencement, audacieux et personnel, est évincé, aujourd’hui, soit par le tableau d’une fin, précise et moutonnière, soit par l’algorithme d’un parcours, inertiel et robotique. | | | | |
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| introduction solitude | | | SOLITUDE : La race des solitaires est menacée d'extinction. Ils se reproduisaient en embrassant de séduisantes et troublantes idées ou images. Notre siècle mit le livre, la forêt, la mer et la montagne dans le même paysage que le bureau, la déchetterie et la criée. Les porteurs du virus solitaire sont de plus en plus frappés de stérilité, et l'air de l'époque est plus propice aux exhalaisons des foires. Mais nos congénères sont compatissants aux handicapés : les culs-de-jatte ont leurs escaliers, les aveugles leur alphabet, les sans-abri leur asile, les solitaires leur droit au silence. | | | | |
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| chœur solitude | | | SOUFFRANCE : La solitude est une souffrance muette ; le troupeau est une souffrance bêlante. Mais de nuit, le solitaire hurle et le mouton s'assoupit dans des étables. C'est donc une histoire d'astres et de vitesse de rotation de leurs planètes. La solitude, c'est hurler sur la face cachée de la lune, l'impossibilité de se présenter devant un astre. | | | | |
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| chœur solitude | | | ACTION : On est entraîné dans le troupeau par le goût des transactions ; on cherche à atteindre la dignité de berger en pratiquant l'action, mais l'inaction ne suffit pas pour garder la solitude. Il faut y avoir échoué. L'action, c'est un langage franc, une image photographique. Mais le solitaire est celui, dont tous les miroirs sont pipés étant trop réfléchissants. | | | | |
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| chœur solitude | | | CITÉ : De faux solitaires dressent leurs tonneaux, soupiraux ou ruines au milieu de la cité. Ils entament des dialogues avec des citoyens mieux logés, pour attirer à soi des regards des badauds. Curieusement, seuls des tyrans condescendaient parfois à en améliorer l'habitat. Le démocrate leur offre le choix entre cigüe et caserne. | | | | |
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| chœur solitude | | | MOT : Le mot du solitaire est plus rugueux, mais lâché dans le vide, il n'écorche que l'oreille trop polie par le rabâchage des idées inaudibles, inculquées par les coureurs de foires. Il est à vivre hors de portée des mains, dans un silence annonciateur de rêves. Le mot des termitières est destiné aux pieds, le mot des salons - aux cervelles en éveil. | | | | |
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| solitude | | | Lorsque la tête du repu orgueilleux est complètement remplie de valeurs communes, il se met à clamer de ne pas avoir besoin d'avis des autres. Avec ses valeurs non-partageables, il ne reste que le solitaire à chercher, humblement, une oreille d'autrui. | | | | |
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| solitude | | | Imagine un monde voué à la noblesse. Aucune échappatoire, par une tour d'ivoire, au harcèlement de la mort. « Plus de mode fatal de disparition, mais un mode fractal de dispersion »** - Baudrillard. Non, de deux hauteurs, solidaire ou solitaire, seule la dernière est salutaire. Dieu nous préserve d'un monde meilleur, où l'illusion serait impossible ! | | | | |
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| solitude | | | Les exilés du présent ont deux issues : vers un avenir radieux ou apocalyptique, ou vers un passé, plein de révélations et de lumières. À noter les décalages, étymologiques ou verticaux, entre apocalypse et révélation, entre les béatitudes moutonnières et béatitudes sacrées. | | | | |
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| solitude | | | Le comble de la solitude : souffrir de ne pas avoir quelqu'un suffisamment attaché à moi, pour m'abandonner. C'est mon regard qui détermine le rang de mon prochain - mouton, robot ou Dieu : « Dieu seul a le privilège de nous abandonner. Les hommes ne peuvent que nous lâcher » - Cioran. | | | | |
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| solitude | | | Je sors de ma tanière, hagard et naïf ; je glisse vers vos forums ; je tends ma main en espérant, comme toujours, que quelqu'un la serrera fraternellement. Et, comme toujours, on y met soit de l'argent, pour que je subsiste, soit un pavé, pour que je résiste, soit un numéro, pour que j'existe. | | | | |
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| solitude | | | Tout homme est porté vers la joie. La multitude ambiante la détourne vers la pétulance, la sottise vers l'hilarité, l'intelligence vers l'ironie, la solitude vers le seul vrai désespoir, l'impossibilité de s'éclater ensemble. « Ô, Solitude, joyeuse compagnie des ténébreux ! » - Cervantès - « ¡ Oh, Soledad, alegre compañía de los tristes ! ». | | | | |
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| solitude | | | J'entendis tant de voix annonçant leurs soli intégraux, et dans lesquels on devine immédiatement le chœur de l'époque, que je décidai de confier à l'orchestre intemporel l'interprétation de mes soliloques. | | | | |
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| solitude | | | Le plus grand solitaire a peut-être le plus grand éventail de rencontres à proposer. Mais le grégaire a besoin de dates et de lieux, que le solitaire répugne à dévoiler. Que vaut sa haute et vague offre d'appels, face à leur large et clair appel d'offres ? | | | | |
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| solitude | | | Le degré de solitude se mesure moins en nombre de têtes, qui accompagnent mes gestes, qu'en accord des cœurs ou en unisson des âmes. La cacophonie de mes gestes, les dissonances de mon cœur, la hauteur désertique de mon âme m'interdisent toute chorale. | | | | |
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| solitude | | | L'homme au singulier (Kierkegaard) n'est qu'un carnivore debout (couché au pluriel, on risque de muer en herbivore, en mouton, - couché au duel, au ciel, serait à creuser) ; l’homme n’est ange que seul ; parmi les hommes, il n’est qu’homme, c’est-à-dire bête. Toute vie est une vie dialogique, la vie monologique n'existe pas, ne l’est que le rêve. Le dialogue minimal : entre le moi observé et le moi qui s'observe. | | | | |
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| solitude | | | La solitude des blasés : tant de choses sont intériorisées, qu'il ne reste plus grand-chose à l'extérieur - rien à prendre. La solitude du pur : tout ce qui maîtrisait le langage du troupeau dépérit - rien à donner. | | | | |
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| solitude | | | Qu'on a fort à faire à se débarrasser de cette turpitude, fidélité au troupeau beuglant, au lyrisme perçant du terroir ! On ne peut être vraiment fidèle qu'à ce qui se tait. « Voix en chœur - à la foire le cœur »* - St-Bernard - « Os in choro, cor in foro ». La plus charmante des douze étoiles menant à la plus haute perfection (Jean de la Croix) est : « l'assistance au chœur ». | | | | |
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| solitude | | | Le troupeau a raison sur presque tout, ce qui coupe l'herbe sous toute velléité de révolte et amène à la limpide résignation de rester dehors. | | | | |
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| solitude | | | L'homme grégaire s'effraie du désert intérieur et se dissout dans les disputes extérieures. Je ne trouve pas de désert extérieur à ma mesure, où je pourrais clamer, exposer mes égarements intérieurs. Ce n'est pas l'absence d'oreilles qu'est la vraie solitude, mais bien l'absence de déserts inspirateurs. « Il n'y a plus de déserts. Il n'y a plus d'îles » - Camus. Voilà pourquoi il faut renoncer à scruter le vaste horizon et ne croire qu'en hauteur du firmament. | | | | |
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| solitude | | | Le grégarisme, ce sont des drapeaux ou des idées - au-dessus des têtes ou en-dessous des pieds - en quête de prosélytes ou compagnons, meutes ou élites. | | | | |
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| solitude | | | Le nombre de solitaires visibles augmente ; le troupeau beuglant quitte les champs et les rues pour mieux s'installer subrepticement dans les cerveaux muets. | | | | |
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| solitude | | | Plus grand est le nombre d'issues, plus forte est la cohue devant la porte la plus large. | | | | |
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| solitude | | | L'illusion d'authenticité commence par l'intérêt porté au monologue. On s'aperçoit très vite, que celui-ci se transforme inévitablement en dialogue. Si, malgré tout, on a le bon goût de ne pas se lancer dans la narration de scènes, ni de les charger d'actes, ni de les accompagner de chœurs, on arrive à l'identité ironique de l'authenticité et du spectacle d'un acteur. | | | | |
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| solitude | | | Pour entendre ma propre voix, je dois tendre mon oreille plus fortement que pour les troupeaux lointains. Et les images en deçà de mes paupières sont plus fuyantes qu'au-delà. La vie des sens se fait de sons et de mots, dont est dépourvu mon sens vital. | | | | |
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| solitude | | | La multitude affiche et promet des liesses félonnes autour de mon soi épanoui, la solitude annonce des deuils fidèles de mon soi immortel. Rends-toi, sans conditions, à la merci du deuil, où tu es sûr de tout perdre, fuis l'alacrité racoleuse et triomphante, où tu es sûr de ne rien trouver. | | | | |
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| solitude | | | C'est une découverte surprenante qu'en apprenant à peupler ma solitude, j'acquière, en même temps, la faculté de rester seul dans la multitude. Ces deux arts se complètent, et Sénèque est trop plat : « Ta vie est la même, que tu sois seul ou dans une foire » - « Non aliter vivas in solitudine, aliter in foro ». | | | | |
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| solitude | | | Le meilleur moyen de me libérer de la toile d'araignée sociale est de filer à l'anglaise. Tout geste abrupt réveille les arachnides et leurs instincts carnivores. Ne serait-ce que pour cela, la révolte et la colère devraient être les plus imperceptibles de mes sentiments. Il faudrait savoir transformer la bile jaune colérique en bile noire mélancolique et ne pas chercher à m'en laver. Ne sois pas fanfaron, « celui à qui le mal ne peut nuire » - St-Augustin - « cui nec malitia nocet ». Sans me dévorer, déjà leur présence est une nuisance pour mon âme : « Ils peuvent me faire périr, mais non pas me nuire » - Épictète. | | | | |
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| solitude | | | Prêcher pour l'esprit, aujourd'hui, c'est prêcher aux foules. Comme pour le bon vin ou la bonne chère. Les bons sentiments, eux, se prêchent dans le désert. Où l'on a faim. | | | | |
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| solitude | | | Je connus de l'intérieur la hideur soviétique. Paria, vagabond, seul comme un chien parmi des troupeaux d'esclaves. Je suis en Europe : la compétition, rien d'excessif, ni pitié ni honte, ni larme chaude ni cœur d'ami. Là-bas, une malédiction jetée par le goujat ; ici, une déréliction infligée par le robot. « Que le Tsar de toutes les Russies voie la platitude misérable de ma vie avec des yeux pleins de pitié » - Shakespeare - « That the Emperor of Russia did but see the flatness of my misery with eyes of pity » - même sans être étouffé par la platitude, j'accueille humblement une pitié, surtout en compagnie d'une ironie. « Les plus hautes formes de la compréhension sont le rire et la pitié humaine »*** - R.Feynman - « The highest forms of understanding are laughter and human compassion ». | | | | |
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| solitude | | | Une des obsessions des hommes du troupeau devint la prétention d'être inclassables. | | | | |
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| solitude | | | Une illusion - fonder mon équilibre sur la tension créée par une paire : moi, d'un côté, et un ami, une maîtresse, un livre. Rien de crédible en dehors des triades : moi, une insondable source (voix, oreille, œil, dessein), dont je suis un écho et, enfin, une âme des fins, un esprit, qui préserve mes échos à une belle hauteur. L'origine de la solitude est triadique ; la solitude respectable, ou le désespoir irrévérencieux, - l'absence irremplaçable de l'un de ces trois sommets : la solitude d'un soi perdu, la solitude du silence des sources, la solitude de la perte des ailes. Et quand un deuxième sommet vient à manquer, sonne l'heure d'une solitude honteuse, ou plutôt hébétude irrémédiable. La solitude binaire, elle, n'est souvent que grégaire : manque de berger ou de moutons. | | | | |
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| solitude | | | Celui qui se sent héritier de la culture reproduit, banalement, l'arbre ancestral, doté d'insignifiantes greffes. Dans ma déshérence, je donne naissance et vie à tout élément de mon propre arbre, quitte à unifier quelques racines, rameaux ou fleurs avec autrui. Mais toutes ses ombres ne sont qu'à moi. | | | | |
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| solitude | | | L'art d'être heureux suit l'échelle croissante de mes renoncements à la reconnaissance : par la société, par mes pairs, par les yeux d'une femme. Ces ressources épuisées, il ne me restera que la vraie solitude : ne plus pouvoir renoncer qu'à moi-même (où je devrai faire mentir Sartre : « rien ne peut te sauver de toi-même »), ne plus avoir d'erreurs salutaires, survivant à toute vérité. L'homme du troupeau ne serait que « le désir de reconnaissance » - Hegel - « Bewegung der Anerkennung » - penses-y, si tu veux sauver ton âme : « Rien n'anéantit l'âme aussi sûrement que le désir de plaire » - Gorky - « Ничто не умерщвляет душу так быстро, как жажда нравиться людям ». | | | | |
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| solitude | | | La supériorité de Rocinante sur Bucéphale, Pégase ou Incitatus : on ne l'imagine pas en troupeau ou en assemblée, bien qu'il s'apparente à l'âne. « Ab equis ad asinos » - un retour chétif effaçant la honte d'un aller naïf. | | | | |
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| solitude | | | Je suis d'autant plus seul, que je prends l'habitude de fréquenter l'homme inventé. L'homme des cavernes, l'homme d'une île déserte, l'homme de la terre, l'homme du mot ou du regard sont tous des créatures inventées, auxquelles j'offre mon amitié et ma simplicité. Mais l'homme du forum m'encercle et me rend hargneux, biscornu, compliqué et infiniment seul. | | | | |
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| solitude | | | Apprends, dans ta solitude, à recréer la foule pour envisager la fuite. Proust aimait dans la solitude même la fuite devant soi. | | | | |
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| solitude | | | L'âme libre mène vers l'île déserte. Ce galérien d'esprit ne promet que le bagne. Les serviles des deux camps vivent en continentaux besogneux, soumis aux instincts de troupeau. | | | | |
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| solitude | | | Sur l'origine citadine et théâtrale de l'anachorèse : on applaudit au tonneau de Diogène et au souterrain de Pythagore, parce qu'ils se trouvent au centre de la cité (et le brave Socrate passe le plus clair de son temps près de l'Agora) – la solitude publique aura un grand avenir ! Le dramaturge devrait ne consulter que le démiurge et savoir recréer l'illusion de la vie, même dans une Caverne de Platon ou, au moins, dans une cabane de Démocrite. Dans l'ordre croissant des idoles de F.Bacon, la caverne précède le théâtre : « tribu, caverne, foire, théâtre » - « Tribe, Cave, Market-Place, Theater ». Même Zarathoustra trahit sa montagne et son arbre, pour s’introduire en forêt et en ville, pour prêcher le surhomme. | | | | |
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| solitude | | | Femme réduite à la solitude, homme réduit au troupeau - les créatures les plus pitoyables. | | | | |
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| solitude | | | Les sceptiques stériles, hurlant à l'absurdité ou à la vanité de l'existence collective et de ses buts, usurpent souvent le beau titre de nihiliste. Le nihiliste vit une existence solitaire, animée surtout par ses propres commencements, pour lesquels il n'a besoin de personne, de rien ; et ses moyens, c'est son talent et sa noblesse. | | | | |
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| solitude | | | On peut en être presque certain : dès qu'un scribouillard orgueilleux proclame ne faire partie d'aucune école, ses copies sentiront l'air de sa vraie classe - de l'étable. Mon écrit sera là, où j'aurai trempé ma plume ; et l'encrier des rebelles est si souvent grégaire. La meute sévissant dans mes mots est plus collante que celle, dont je détache mes yeux. Tout bon écrit s'apprend à l'école-buissonnière de la vie, où les classes sont toujours surchargées de fantômes plus doués que moi. | | | | |
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| solitude | | | Pour celui qui n'a pas accumulé un stock de sentiments, d'images, de mots, musicaux et libres, l'entrée en solitude signifiera un désert, animé par l'esprit de foires et dénué de mirages pour son âme. | | | | |
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| solitude | | | Le soi du geste et le moi du rêve - quand, miraculeusement, ils se rencontrent -, enfantent du toi de l'amour. Le soi, tout seul, mène vers les eux de masse ; le moi - vers le nous de race. | | | | |
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| solitude | | | Le désert croît ? (Nietzsche - die Wüste wächst) - tous les prophètes se réfugièrent dans des bureaux ; personne n'étant plus dupe des mirages, tout ermitage doit à la cité son éclairage et son chauffage. L'ère de lucidité ; aucun parvenu, tyran ou poète ne peut plus compter sur : « Le monde veut être dupe, qu'il le soit » - proverbe latin - « Mundus vult decipi, ergo decipiatur ». | | | | |
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| solitude | | | Socrate et Jésus m'étaient fort sympathiques, jusqu'au jour, où j'aperçus, que leurs soliloques ou dialogues n'étaient qu'échos de places publiques. Mais Prométhée et Job devaient trop leur héroïsme à la flamme ou au fumier, où il me fallait du froid et du flair. Le moulin à vent m'obstruait la vue de l'île déserte du rêve, île en tant que terre promise de Don Quichotte. Et je leur préférai Hamlet et Faust, se contentant de fantômes pour bâtir de beaux dialogues, sous forme de soliloques décousus. Et s'ils sont si forts en philosophie, c'est que peut-être ils fréquentèrent la même Université allemande que Luther et Stavroguine. | | | | |
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| solitude | | | Peu d'esprit nous renvoie en nous-mêmes. Trop d'esprit - hors de nous-mêmes. Je gagne en clarté, dans la multitude ; je ne répands la lumière que dans ma solitude. | | | | |
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| solitude | | | Trois étapes d'une même erreur : rejeté par un troupeau, s'en tourner vers un autre ; ignoré par une élite, en interpeller une autre ; méprisé par un soi inconnu, flatter le connu. Il faut être seul, pour qu'un dialogue parlant s'entame ; même à deux, je fais déjà partie d'un chœur. | | | | |
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| solitude | | | La première des quêtes de l'homme est celle d'une consolation définitive sous forme d'une image, d'une pensée ou d'une foi, visible et intelligible par les autres, c'est-à-dire d'une idole. À coups d'âge, toute idole se fissure et plonge ainsi tout habitué des forums dans un désespoir. La seule consolation durable réside dans les ruines d'une solitude, où mon étoile m'inonde d'une espérance illisible. « Dum spero, spiro… ». La lisibilité finit toujours par désespérer ; ceux qui ne vont pas au terme de la lecture croient naïvement, que la compréhension console. Consolent les énigmes. | | | | |
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| solitude | | | Jadis, la haine fut grégaire et la bonté - salut du solitaire. Aujourd'hui, la gentillesse coulante polit les étables, et la haine débordante ne hérisse que la tanière de l'exclu. | | | | |
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| solitude | | | Le progrès humain, ce sont deux convergences : la horde virant au troupeau, le loup solitaire se découvrant brebis galeuse. | | | | |
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| solitude | | | Cages bénites ! - êtes-vous le seul moyen, pour ne pas chercher à déployer mes griffes ou pour ne pas me laisser entraîner dans un troupeau ? Pour ne pas muer en une machine féroce ? Et pour réussir, peut-être, à embrasser une courageuse résignation ? « L'animal, même sauvage, quand on le tient enfermé, oublie son courage » - Tacite - « Etiam fera animalia, si clausa teneas, virtutis obliviscuntur ». | | | | |
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| solitude | | | Au blasé, qui conquiert la solitude, aurait suffi la résignation d'abandonner la multitude. Même les moulins à vent reconstituent le troupeau. Bander un arc vaut mieux que croiser des lances : on peut viser l'invisible. | | | | |
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| solitude | | | Placer ma voix dans des ruines est une astuce pour éviter l'incrustation d'un public dans mes acoustiques. L'intensité des récits modernes naît dans des salles. Je n'entends qu'une seule voix d'aujourd'hui, que Bach aurait pu mettre en musique - la voix de Cioran (R.Debray l'entendit dans la voix de Benjamin) Le culte avant-gardiste de la modernité ne vénère que les saisons et les gagnants, - pire ! - que les dates et les chiffres. Les meilleurs écrivains restituent le climat, que ressentent même les arrière-gardistes, les vaincus. | | | | |
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| solitude | | | Le régime du lion littéraire : écarter de ses menus tout mouton, ne digérer que de son regard, ne digérer que d'autres lions, se trouvant, eux aussi, dans une cage. | | | | |
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| solitude | | | Tout compte fait, la quête de soi se réduit à ces deux questions : ce qu'on a dans l'être et ce qu'on est dans l'avoir. Le soi n'est pas grégaire, si la solitude et Autrui apportent des réponses compatibles. | | | | |
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| solitude | | | Je suis au seuil de la solitude, quand je comprends, que mon bonheur ne peut pas être partagé (quant aux malheurs, ils sont tous grégaires…). Et je sentirai la double amertume ironique du Bouddha : « Le bonheur partagé n'en devient pas plus mince ». | | | | |
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| solitude | | | La ruine minimale - ta colonne, qui ne fut jamais partie d'un péristyle, qui n'entendit autour d'elle aucun chœur péripatétique, qui n'accueillit que le soupir pathétique de son stylite. | | | | |
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| solitude | | | Nous ne sommes pas dans un labyrinthe de solitude (Paz), mais bien dans un réseau de solitudes. C'est le type et la hauteur des liens qui nous importent et non pas la géométrie des pas. Ce n'est pas d'un fil d'Ariane que nous avons besoin, mais d'un altimètre. Ce n'est pas un Minotaure menaçant qui nous guette, mais un troupeau beuglant. | | | | |
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| solitude | | | La massification des hommes ne me gêne en rien. Ce qui m'effraie, ce n'est pas tellement la foule abreuvant de sarcasmes un solitaire, mais l'homme seul, imbibé de foules. | | | | |
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| solitude | | | Les merveilles interchangeables et pratiques - tel est ton réel et écrasant désespoir, né dans la multitude. Dans la solitude - les merveilles uniques et inutiles, ton désespoir fictif et envoûtant. | | | | |
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| solitude | | | Ils vivent dans la terreur, que leur étable préférée ne devienne une île déserte ; je tremble pour mon île déserte, qu'elle ne figure un jour sur leurs cartes de navigation. | | | | |
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| solitude | | | Pour prier, s’oublier, se calmer, on a besoin d’idoles ; même en solitude se projettent idola specus, des idoles de la Caverne (F.Bacon), qui, chez les philosophes, deviennent idola theatri, des idoles du théâtre. Les autres se contentent d’idola tribus, idoles du troupeau, ou d’idola fori, idoles du forum. | | | | |
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| solitude | | | Il y a des solitaires, si imbus de la multitude, que, même dans la solitude, ils se bâtissent des casernes futiles ou des étables utiles. Le style architectural préféré désigne souvent les vrais solitaires : « Il faut faire comme si on était seul. Et alors bâtirait-on des maisons superbes » - Pascal. | | | | |
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| solitude | | | Tout visage d'homme est beau, mais à force de se frotter les uns contre les autres, les hommes effacent tous leurs traits personnels. Pouvoir s'isoler devrait figurer parmi les droits de l'homme, si l'on voulait garder les attraits de la solitude. | | | | |
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| solitude | | | Le premier souci de l'homme grégaire, c'est de se trouver de la compagnie. C'est ainsi qu'il trouve un complice, une victime ou une idole. | | | | |
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| solitude | | | Ils bâtissent ce qu'ils n'habitent pas (leurs bureaux) ; j'habite ce que je ne bâtis pas (mes ruines). | | | | |
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| solitude | | | Quand ton exaltation te porte à croire entendre une vox Dei, dis-toi que ce n'est qu'une vox populi - tu retrouveras vite le béni silence de tes dialogues inentamés, où naissent et le sentiment et la pensée : la pensée est un soliloque de l'âme sur le chemin vers elle-même (Platon). L'âme est muette ; c'est dans des impasses de la raison que je la comprends le mieux ; un moyen, incertain mais indicatif, pour que mon esprit en soit son porte-parole, est de ne pas me laisser envahir par le bruit de mon siècle. L'esprit, détourné des choses, et si c'était l'âme même ? | | | | |
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| solitude | | | Se rencontrer soi-même en multitude - une utopie consolante ; se rencontrer soi-même en solitude - une utopie désespérante. Jeux de miroirs ; l'âme ignore ses sources ; même Narcisse tombe amoureux d'autrui. Comme le créateur, devant son œuvre : « Cet être, c'est moi : ma richesse est aussi mon manque »** - Ovide - « Iste ego sum : inopem me copia fecit », ce qui est le cogito d'artiste. | | | | |
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| solitude | | | Une énigme que je ne parviens pas à m'expliquer : les rapports les plus spontanés et immédiats qu'a la solitude avec d'autres vicissitudes se maintiennent non pas avec l'intelligence ou la souffrance, mais avec - l'amour ! Tout amoureux, même le plus grégaire, se sent soudain seul et voit dans l'être aimé - un solitaire, appelant au secours. Et puisque Dieu est amour (même s'il ne s'appelle ni Christ ni Krishna), la solitude, ne serait-elle pas l'une de ces rares créations originelles, parvenues jusqu'à nous intactes, avec le Verbe divin ? « Le mot de solitude sonne faux, comme s'il provenait encore de Dieu » - Canetti - « Das Wort Einsamkeit hat einen falschen Ton an sich, als stammte es noch von Gott ». | | | | |
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| solitude | | | L'homme du troupeau, abandonné par le troupeau, ne rentre pas en lui-même - il reste dans le troupeau virtuel, plus pernicieux que le réel ; aucun abandon ne le rend pas à lui-même. | | | | |
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| solitude | | | Les chouettes, aigles et autres renards sont plutôt cachottiers, contrairement aux moutons. « Le monde n'est que franche moutonnaille » - La Fontaine. Le plus curieux, dans la moutonnaille moderne, c'est qu'elle se croit alliée de ces cachottiers. La solitude orgueilleuse emménage dans des fourmilières cossues, où le rêve commun élit sa résidence. | | | | |
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| solitude | | | Les deux races réussies, les robots et les moutons, triomphent de la vie, en s'arrachant à la solitude. Seuls l'amour et l'art en font un compagnon d'infortune : « L'art, c'est l'apothéose de la solitude » - Proust - et l'amour en fait vivre simultanément l'apothéose et les affres. | | | | |
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| solitude | | | Quoi qu'en dise le blasé, la solitude est toujours une absence. Comme la folie, dont je vois trois causes : l'absence d'atelier, l'absence d'outils, l'absence d'œuvre - langage, intelligence, création. | | | | |
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| solitude | | | Je reste en tête-à-tête avec l'homme moderne, en n'abordant que des sujets soi-disant intimes, j'en ressors, comme si j'avais été plongé dans une foule affairée ou dans une étable mécanisée. Mon vrai ami est celui qui ne m'empêche pas d'être seul, qui rehausse ma solitude. | | | | |
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| solitude | | | Tous rêvent. Tous s'y attendrissent et croient y cultiver leur jardin secret. Mais peu détachent leur rêve - de la vie courante. Seul un rêve dévitalisé peut promettre de la hauteur ; les autres ne font qu'étendre l'espace vital pour se gargariser, après leurs dîners en ville, grégaires et repus : « Nous vivons, comme nous rêvons, - seuls » - Conrad - « We live as we dream - alone ». | | | | |
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| solitude | | | Il y a du mystère dans un courant collectif, réveillant une fraternité, ou dans un élan individuel, traduisant une noblesse de solitaire. Privés de ces qualités, nous nous dévouons soit aux problèmes des moutons éclairés, soit aux solutions des sombres robots sans conscience. | | | | |
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| solitude | | | Quel symptôme doit justifier ma prise de plume ? - l'un des plus traîtres est la sensation, que ma solitude s'est mise à parler en moi-même ; l'un des plus prometteurs - la volonté d'y faire taire la multitude. | | | | |
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| solitude | | | Te ciseler, plutôt que te chercher ou te bâtir ; l’orgueil, le marbre, les concours, les faits divers sont des matériaux des sculpteurs qui vivent sur les forums ; mais si ton milieu, c’est un désert, tu ne pourras te servir que de tes rêves, des mirages, que n’aperçoivent que des anachorètes égarés. | | | | |
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| solitude | | | J'ai peur, que celui avec qui je reste, une fois en solitude, ne soit guère le soi, mais l'homme tribal ; à peine je me réjouis de ne plus me trouver en compagnie des autres, et voici que je ne m'entends plus et je découvre, que je me suis devenu, à moi-même, d'autant plus étranger. Dieu, accordez-moi quelques contacts avec le troupeau, pour qu'en le fuyant je m'attrape moi-même ! | | | | |
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| solitude | | | L'homme grégaire : la négation des sacrées réponses des autres ; l'homme solitaire : l'acquiescement aux questions sacrées de soi-même. | | | | |
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| solitude | | | La voix de l'arbre est profanée par la forêt, dont la nymphe avait pour nom - Écho. L'écho trompeur « Adest ! », à la question « Ecquis adest ? » du crédule Narcisse (« Y a-t-il quelqu'un ? » - « Quelqu'un ! ») le priva de sa salutaire solitude. | | | | |
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| solitude | | | Comment peindre mon visage ? (Que d'autres peignent autre chose, c'est affaire de type d'ambitions ou de grégarisme.) Certainement pas en narrant les péripéties du rouage socio-économique, dans lequel le hasard m'a placé. Peut-être, par un regard solidaire sur notre origine mystérieuse ou par un regard solitaire sur ma mort un peu moins mystérieuse. | | | | |
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| solitude | | | La plus horrible des unions (et non pas des fraternités) est l'union des brillants, puisque « l'union, même de la médiocrité, fait la force » - Homère - et la noblesse consiste à chanter la faiblesse. Prôner l'union voudrait dire, qu'il ne reste plus rien à défier, le bon défi étant toujours personnel. La force, jadis, résidait dans l'individu ; aujourd'hui, elle n'émane que des organismes - la raison première de la mauvaise presse du solitaire. | | | | |
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| solitude | | | De tous les pays d'Europe de l'Ouest, c'est en France que l'homme au fort instinct tribal éprouve le plus de difficultés à s'intégrer. Mais pour celui qui tient à rester étranger au monde entier, au monde de la moyenne, la France est un pays béni. Ce qui compte, c'est que le gratin européen des hommes solitaires ne rejette aucun écorché, que ce soit de langue, de peau ou d'âme. | | | | |
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| solitude | | | Plus haute est la montagne, plus rabougrie est l'herbe. Plus je crapahute près des cimes, plus courte est la vie, plus rares les rencontres, plus vastes les horizons et plus aigu le frisson. « Plus haut signifie plus en toi-même, plus froid et plus délicieux »** - Swedenborg - « Quo altius eo interius, frigidius et suavius ». Tant que tu croises les autres, ne te crois pas au sommet. Ceux qui y viennent par manque de cordée le polluent. | | | | |
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| solitude | | | Seule la forme peut rendre un discours - élitiste ; il n'y a pas de gradation d'élitisme de contenu, qu'on s'adresse à l'homme seul ou au troupeau ; par le contenu, Nietzsche n'est pas plus élitiste que Marx ; et l'oubli du souci de la forme peut conduire à une même lecture grégaire. | | | | |
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| solitude | | | Ce que j'aime chez les déshérités, c'est l'essor vital qu'il leur faut pour atteindre la hauteur d'un commencement ; tandis que la profondeur, et même la grandeur, sont accessibles au mimétisme ou à l'héritage mécaniques. | | | | |
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| solitude | | | La vraie solitude est celle que je suis le seul à pouvoir rompre ; croire n'être qu'à l'avance, dans un lieu de rendez-vous fraternel, où tu « n'es solitaire que parce que les hommes ne t'ont pas encore rejoint » - Malraux - est présomptueux et bête. | | | | |
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| solitude | | | La forêt moderne finit par se désolidariser d'avec l'arbre et de s'identifier avec le sol commun, dont ses racines font désormais partie ; la dimension verticale perdit l'appel des hautes cimes. | | | | |
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| solitude | | | Même la solitude peut tourner en étable ou en foire, si elle s'alimente d'envie ou d'égoïsme. Mais comment échapper à cet accès d'irrésistible solitude, que me cause le bonheur de ceux que j'aime et qui sont heureux - sans moi ? ! | | | | |
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| solitude | | | Le mirage est ma destination ; le désert - le milieu qui le promet ; l'oasis - l'arrêt, où boire n'est qu'alimentaire et élémentaire et où ne doivent pas s'échanger les cargaisons ou fardeaux sans prix. Nietzsche se trompe de lieu et d'instant - et de gravité ! - des profanations : « La vie est une source de volupté, mais où la canaille vient boire, toutes les fontaines sont empoisonnées » - « Das Leben ist ein Born der Lust, aber wo das Gesindel mittrinkt, sind alle Brunnen vergiftet ». | | | | |
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| solitude | | | L'un des plus sûrs moyens de devenir grégaire est de chercher à être différent des autres à tout prix. C'est notre musique intérieure qui, aux yeux et oreilles intemporels, nous rend uniques ; écoute donc leur chœur beuglant, à l'unisson : je veux être distinct des autres ! Distinguer les distinctions (das Unterscheiden des Unterschieds - Heidegger) - tel est le premier pas de celui qui porte en soi ses propres mélodies et possède une véritable personnalité. | | | | |
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| solitude | | | Avec le spéculatif, le narratif ou le dialectique, on nage, on prend un bain de foule ; avec l'aphoristique, on garde l'immobile et solitaire rivage des mots, au-dessus des courants affairés des choses. | | | | |
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| solitude | | | Quand on lit les définitions du soi énigmatique, qu'en formulent ses austères chercheurs, on découvre le même silence et le même vide que dans les définitions les plus grégaires. Et ils veulent y placer leur tranquillité ! Dans l'intranquillité, au moins, on découvre nécessairement de la musique, qui est peut-être le seul but - irréel ! - de l'existence, dont l'hésychasme extérieur n'est qu'une bienfaisante et chaste contrainte. « L'irréalité inquiétante de la pure humanité » - H.Arendt - « verrückte Irrealität der reinen Menschheit » est, plus souvent, à rechercher qu'à fuir. | | | | |
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| solitude | | | Deux défauts impardonnables chez tous les Anciens : chercher la misérable paix d'âme (ce qui équivaut platitude et renoncement à la musique, qui naît de l'expérience des notes graves et aigües de la vie) et croire, que fuir la multitude protège du grégarisme (tandis que le seul troupeau contagieux et pernicieux avance en moi-même). La solitude est toujours signe de ma mauvaise santé. Ma solitude ne vient pas de ma fuite, face aux malades, mais de la fuite des sains d'esprit, face à mon esprit malade. Mais c'est mon âme saine qui en pâtira le plus. | | | | |
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| solitude | | | Le périmètre de ma vie est tracé, fatalement, par la cohue, mais son volume pourrait dépendre en grande partie de mes protubérances solitaires. | | | | |
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| solitude | | | Il est rare, qu'une simple négation de la bassesse me propulse vers la hauteur ; c'est bien naïf de croire que « la grandeur ne peut être que solitaire, obscure et sans écho » (S.Weil), puisque la netteté et le brouhaha s'associent aux foires actuelles ; la négation est un moyen mécanique, et l'exclusion organique se fait plutôt par contraintes que par moyens. | | | | |
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| solitude | | | Même un Chinois, je peux l'imaginer seul, jamais - un Américain, habitué à ne se refléter que dans la foule, tout en se proclamant contestataire, rebelle et original. | | | | |
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| solitude | | | Le saint désarmé ou l'artiste solitaire veulent vouer le monde à la faiblesse, dans le domaine du bon, et à l'image, dans celui du beau. Mais le monde se donne à la canaille du nombre et de la force : « Un monde dominé par la Force est un monde abominable, mais le monde dominé par le Nombre est ignoble » - G.Bernanos. Une des joies du Nombre étant de s'acharner contre le Faible, celui-ci subira donc, sous le Nombre, une double tyrannie, abominable et ignoble. « Le mal, aujourd'hui, s'appelle Nombre » - Moravia - « Il male, oggi, si chiama legione ». | | | | |
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| solitude | | | Pour vaincre, le talent profond n'a pas besoin de solitude ; pour convaincre, la haute solitude a besoin de talent. Combien de sots cherchent la solitude pour y emmener, au bout de leurs semelles, - le troupeau informe et plat, ses horizons et ses routes. | | | | |
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| solitude | | | Si je suis intempestif, ce n'est pas parce que je vienne à contretemps ou que j'aille à contre-courant, mais parce que je me dégage du présent commun, pour parler au nom d'un passé personnel, dans lequel devraient se retrouver tous ceux, qui s'extirpent des étables, casernes ou bibliothèques, bourdonnant de révoltes et indignations, et acceptent d'habiter leur caverne ou leurs ruines, porteuses des acquiescements intemporels. | | | | |
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| solitude | | | Un solitaire est celui qui de toute rencontre avec le monde retient une nouvelle unification de son arbre unique et primordial, avec des cimes rehaussées, racines approfondies ou ombres intensifiées ; l'homme du troupeau s'en retrouve dans une forêt encore plus épaisse et vaste. | | | | |
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| solitude | | | Je peux peindre soit la forêt soit l'arbre, et je peux même ignorer quelle est l'origine de mes couleurs, dans l'espèce ou dans le genre, mais je dois peindre a cappella, ma voix doit toujours être celle de l'arbre non accompagné. « Nul homme n'est une île, tout homme a son continent » - J.Donne - « No man is an island, every man is a part of the main » - mais dans ta bouteille de détresse je veux découvrir un chant insulaire, une féerie, et non pas un récit protocolaire d'une scierie. | | | | |
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| solitude | | | Dans la société moderne, on ne pourrit plus d'être entassés ; l'air y devint si aseptisé, le climat artificiel si stérile et les pompes funèbres si promptes à débarrasser la terre de toute pestilence. Les pires des gangrènes se forment désormais au-delà des épidermes ; et c'est le sens du coude qui permet parfois de chasser le troupeau de l'âme. | | | | |
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| solitude | | | Depuis l'Antiquité jusqu'à nos jours, il existèrent trois types de philosophes, dont la voix s'articulait : dans un dialogue (avec un complice), dans un soliloque (du soi inconnu), dans un chœur (avec un rôle dicté par l'époque) – Platon, Nietzsche, Hegel. Les solitaires furent toujours plus pénétrants – Héraclite, Pascal, Valéry. | | | | |
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| solitude | | | Avec le savoir, le silence était plus profond et la solitude - plus haute. Mais de nos jours, où la foire est la plus beuglante autour des marchands d'un savoir consommable sur place. Plus invendable est notre savoir, plus sans prix sont nos cris. | | | | |
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| solitude | | | Quelle est la pire calamité qui pourrait frapper les cerveaux des hommes grégaires ? - le nihilisme. Quelle bénédiction doit-on souhaiter à un esprit libre ? - le nihilisme ! | | | | |
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| solitude | | | Tout progrès, sur une échelle linéaire, n'apporte de la satisfaction que si je suis au sein d'un troupeau ; mais, tôt ou tard, autrui disparaît de mes coordonnées, et je découvre le désert, dans lequel toute mesure est illusoire, et je me mettrai à n'apprécier que l'intensité des mirages : « À l'opposé du sentiment de désert, il y a l'ivresse » - Nietzsche - « Als Gegenteil des Gefühls der Leere steht die Trunkenheit » - bien que l'ivresse ne soit pas à l'opposé, mais bien au-delà du désert. | | | | |
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| solitude | | | On reconnaît un grand esprit par la facilité de rapporter ses discours à une poignée d'idées, voire à une seule. Heidegger n'a pas tort : « Le penseur né est prédestiné à se limiter à une seule idée » - « Die gezeichneten Denker sind bestimmt, einen einzigen Gedanken zu denken ». Ou bien les idées se rangent en troupeau, ce danger des fleurs, de l'edelweiss du mot isolé ou du lys d'un pur bouquet. Ou bien elles se transcendent pour donner vie à une seule idée générique. « Sur un même arbre ne poussent jamais deux sortes de fleurs » - proverbe chinois. | | | | |
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| solitude | | | La solitude me poursuit, je la fuis, et voilà que je me retrouve dans mes ruines, au fond d'une impasse. Ceux qui commencent par fuir le monde rejoignent des sentiers battus, menant aux cellules mentales, dépourvues de vulgomètres. | | | | |
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| solitude | | | Si l'on enlève à mon écrit la gangue de l'inertie, des échos, du désir de reconnaissance, ce qui reste, ce serait l'intensité de mon mot solitaire, de cet invariant, qui ne serait pas un prolongement du lourd présent, mais un retour éternel, impondérable, une grâce ou une folie. | | | | |
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| solitude | | | L'inertie peut refléter deux motifs opposés : soit je suis, aveuglement, ma spontanéité, soit j'obéis à un conformisme éclairé. La faiblesse suffit, pour succomber au premier appel ; le second choix exige de la force : « Seigneur, donnez-moi la force, pour suivre le courant ! » - Guénine - « Боже, где взять силы, чтобы плыть по течению ? ». Vous comprenez pourquoi je parie sur la faiblesse, pour rester au rivage. Tout appel à la force, pour nager à contre-courant, débouche dans le courant commun. | | | | |
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| solitude | | | La seule raison, pour laquelle l'homme moderne perdit toute sensation de sa terrible solitude et n'y prête plus l'oreille, c'est le brouhaha incessant, dans lequel il est plongé, et qui camoufle sa solitude. À la longue, la solitude, abrutie par le bruit, finit par reproduire les échos des foires. Troupeau de solitaires ! Comme la musique de régiment, qui conduisait jadis dans des casernes. | | | | |
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| solitude | | | Même dans l’isolement complet, l’homme grégaire reste, par ses pensées et ses appétits, un mouton. Le vrai solitaire porte partout sa solitude, même sur les forums. « Le solitaire, partout, est dans un désert »*** - Tchékhov - « Одинокому везде пустыня ». | | | | |
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| solitude | | | Je me gonfle d'orgueil, en apprenant, que dans ma solitude je suis soit ange de la hauteur soit bête de la profondeur, et voilà qu'on m'assène que « dans la solitude l'homme est criminel : soit par son intellect soit par son instinct bestial » - Prichvine - « в одиночку человек – преступник, или в сторону интеллекта или бестиального инстинкта » - et je serai tenté de demander de l'indulgence de la part du robot intellectuel ou du mouton instinctif. | | | | |
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| solitude | | | Quand je me sculpte ou bâtis mes propres ruines, je préfère mes propres pierres d'achoppement ou de touche. Avec celles des autres, même celles qu'on me jette, je construis des étables et casernes, même si je suis le seul à les peupler ou en imaginer un fier piédestal. | | | | |
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| solitude | | | Les meneurs et les menés sont aujourd'hui d'égale quiétude d'âme. Fini le temps, où « l'on allait d'un pas plus ferme à suivre qu'à conduire » - Corneille. Ici, on savait, que le chemin fût imprévisible ; là, on se désintéressait de toute droiture. À l'avant, je donne mes mots pionniers, à l'arrière - je marche dans les ornières des idées, creusées par les autres. Dans les deux cas, je ne suivrai plus mon étoile, mais le souci commun. | | | | |
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| solitude | | | La vraie négation est le regard ailleurs. Faire toujours le contraire est aussi du mimétisme. Etiam si omnes, ego non (St-Pierre, avant de trahir Jésus, ou Louis XIII, pendant qu'il se pliait comme tout le monde devant Richelieu) - Tous peut-être, mais pas moi - une manière naïve de rejoindre le troupeau, dont le beuglement couvre le chant du coq. | | | | |
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| solitude | | | Avec les idées, on ne peut être que sédentaire ; le nomadisme, c'est à dire le changement de méridiens de culture et de latitudes de température, sied au pays des mots. Les girouettes modernes inversent ces modes d'existence : ils traversent les idées, toujours rebelles et personnelles, et barbotent dans les mots, toujours francs et sincères. Je bourlingue des yeux, dans mes exils électifs, à l'écart de leurs tentes ou bureaux sans capteurs d'altitude. | | | | |
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| solitude | | | Qui est incapable de créer un autel à son effigie, s'affairera autour des bureaux, des tavernes ou des casernes. Le bon Narcisse saura noyer toute idole au fond du lac, dont seule la surface l'intéresse. Si mon regard est impropre à ciseler des idoles, mes yeux se contenteront de reproductions. | | | | |
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| solitude | | | L'artiste médiocre retrouve le lecteur (spectateur, auditeur) médiocre dans leur désir commun de scandaliser ou d'être scandalisé. Le conformisme le plus vaste se forme aujourd'hui autour des non, scandés en chœur. Le oui solitaire, existentiel ou universel, perdit tout prestige auprès des moutons indignés. | | | | |
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| solitude | | | La solitude avilit ce qui, en moi, tend vers le bon et le collectif et ennoblit ce qui aspire à l'unique et au beau ; le sous-homme y relèvera la tête et le surhomme rehaussera le regard. « La solitude, c'est l'homme au carré » - Brodsky - « Одиночество - это человек в квадрате ». Quand on en extrait la racine, le résultat, aussi, en est souvent bien connu - le troupeau. | | | | |
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| solitude | | | L'un des aspects les plus originaux de notre époque : le troupeau aux bas appétits chasse des hauteurs tout ermite porteur de sermons pas assez nourrissants. Heureusement, il n'y a pas que des hauteurs des pâturages, mais aussi celles des naufrages, que n'atteignent que les porteurs d'un souffle fort, d'une grande voile ou d'un beau message à confier à une bouteille. | | | | |
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| solitude | | | Pour eux, la solitude est un atelier ou une salle-machines de plus, et non pas une tour d'ivoire. En effet, bâtie en béton armé de leurs désespoirs et calculs, la leur se dresse, indiscernable, au milieu des autres étables, appelées bureaux. L'ivoire et l'Espagne ne se donnent qu'aux amants de la haute architecture, non aux amateurs de la basse cuisine et des travaux publics. | | | | |
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| solitude | | | En troupeau, dès qu'on partage ses angoisses, ses vilenies, ses visions, on accède à la mécanique quiétude d'âme, qu'ignore l'homme des cavernes, l'ermite ou le misanthrope, qui s'y morfond au milieu d'une solitude pleine de honte. Celui qui y échoue comprend, pourquoi dans les grandes villes on meurt, comme on vit, - affairé ou dans une solitude inhumaine, et avec des remords étourdis. | | | | |
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| solitude | | | Aujourd'hui, au milieu des moutons, on sait, que, désormais, les seuls lieux d'immolation sont des abattoirs. On regrette déjà les hypocrites, qui se prenaient pour martyrs : « La solitude, elle aussi, a ses fats, qui se trahissent en se faisant passer pour des martyrs » - Schnitzler - « Auch die Einsamkeit hat ihre Gecken, und sie verraten sich meist dadurch, daß sie sich als Märtyrer aufspielen ». | | | | |
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| solitude | | | Les uns pensent, que l'ennui de l'enfer, c'est la présence des autres ; d'autres, au contraire, y redoutent la solitude, et s'y croire seul en multiplie la peine. Je ne vois pas quels adoucissements gagne celui qui s'y prélasse au sein d'un troupeau. L'enfer, c'est de ne plus croire au paradis, c'est-à-dire de ne plus aimer. C'est l'amour évanescent qui pousse aux enfers les plus anxieux des héros – Odysseus, Orphée, Héraclès, Jésus. | | | | |
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| solitude | | | Tant que je ne quitte pas ma tanière, j'entrevois, vaguement, l’œuvre de Dieu, sans avoir la moindre idée du diable. Celui-ce se serait caché dans la foule, et je le découvre en allant à la foire, au forum ou en église. | | | | |
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| solitude | | | Il n'y a plus de vrais solitaires, puisque la fierté ou l'humilité du devoir, ces deux voies royales vers la solitude, n'attirent plus personne, tellement les sentiers battus du droit sont nombreux et larges. « Qui garde sa fierté est condamné à la solitude. Qui tient à son amour, en sera esclave » - Mérejkovsky - « Кто гордость победить не мог, тот будет вечно одинок, кто любит, - должен быть рабом ». Les fiers, comme les humbles, sont prédestinés à la solitude, c'est à dire à une hauteur déserte, avec « l'humilité s'élevant au plus haut » - Angélus - « die Demut die erhebt ». L'indigné et le présomptueux font le gros du troupeau. Bonne gestion, c'est le nom moderne que l'homme libre donne à la maîtrise, aussi bien des sentiments que des comptes en banque. | | | | |
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| solitude | | | Le troupeau m'atteint, avec la même probabilité, des deux côtés de l'épiderme. Sortir de moi-même, pour rejoindre Dieu, seul à seul avec Dieu ou seul avec moi-même. Celui qui compte sur un dialogue avec Dieu se trompe d'interlocuteur ou surestime ses dons d'interprète. Celui qui se résume en monologue surestime ses dons de représentateur. | | | | |
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| solitude | | | L'habitué de ses propres ruines a de belles sépultures à portée de ses élans éteints. Aux blasés des salons ou bureaux, il faut des abattoirs, où ils déposeraient leurs plus pures aspirations, bien chiffrées. | | | | |
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| solitude | | | L'immobilité solitaire exige plus d'efforts et interpelle davantage ma liberté que tout mouvement, où l'inertie coopérative fera de moi un pantin solidaire. « Pour l'intellectuel, une franche solitude est le seul cadre, où il puisse encore faire acte de solidarité » - Adorno - « Für den Intellektuellen ist unverbrüchliche Einsamkeit die einzige Gestalt, in der er Solidarität zu bewähren vermag » - la fraternité se conçoit dans la solitude et s'avorte dans la multitude. | | | | |
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| solitude | | | Les Platon, Descartes, Hegel ont tant d'imitateurs, d'acolytes, de plagiaires, reproduisant le même contenu, les mêmes schémas, le même ton. Autour d'Héraclite, St-Augustin, Nietzsche – un vide ; aucune voix comparable, faussement solidaire, ne brouille le contact direct, sans intermédiaires, avec leur poésie, leurs passions, leur langue. La stature d'un grand se devine d'après la virginité d'accès à leur musique ; le brouhaha des minables (lärmendes Gezwirge – Nietzsche) se filtre et se réduit si facilement au silence. | | | | |
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| solitude | | | Sur les forums, la fraternité tourne tout de suite en instincts tribaux. Je ne crois pas en profondeur du message, émanant d'une chaîne humaine. Ma main dans ta main, ta larme à l'encontre de la mienne, notre accord ou notre regard, exprimant la même clarté ou le même trouble, - deux solitudes solidaires. « La solitude est essentielle à la fraternité » - G.Marcel. | | | | |
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| solitude | | | On se précipite dans la solitude, lorsqu'on entend le troupeau - la foule de la Johannes-Passion - ou lorsqu'on s'écoute soi-même - Il Vecchio Castello, la Pathétique, Dostoïevsky, Nietzsche. Après réflexion - l'appel du Concerto №1 ( Allegro Maestoso) de Paganini, Goethe, Tolstoï, Valéry - on se met à chercher son prochain, mais on ne l'atteint plus, on est hérissé d'éloignements, dans lesquels on n'entendra que le Dieu du Concerto №21 ( Andante) de Mozart. | | | | |
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| solitude | | | Les carapaces, coquilles, piquants font désormais partie d'un paysage urbain ou d'un climat mondain. Les sécréter ne me protégeras pas de l'humiliation d'être reçu en mouton. La solitude et les ruines me permettent de vivre désarmé et vulnérable sous mon étoile. | | | | |
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| solitude | | | Un bon livre, c'est la naissance d'un arbre solitaire, avec ses racines héritées, ses propres fleurs et ses ombres accueillantes ; il promet une musique d'unification, de communion, de fraternité ; son regard me fait fermer les yeux. Un mauvais livre reproduit le bruit de la forêt commune, ses mesures mécaniques ; il me promène sur des sentiers battus, en tant que touriste, badaud ou voyeur. | | | | |
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| solitude | | | La solitude favorise l'expression fragmentaire, dans laquelle manquerait un commencement, un développement ou un achèvement ; la solitude elle-même y est une bonne contrainte. « L'âme isolée n'envisage que des fragments » - Plotin. L'âme grégaire et cohérente subordonne son action aux Codes et modes d'emploi. Le fragment artistique est un écho de l'Un divin, surtout lorsqu'il découle des hauts commencements et vise des fins profondes. | | | | |
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| solitude | | | Comme, à certaines heures, chacun éprouve la manie de collectionneur, aux autres heures chacun est flâneur. Comme en matière de collections je ne peux exhiber que les défilés de mes débandades, en matière de flâneries j’ignore des galeries, des agoras, des temples, je ne pratique mes flâneries que dans mes ruines, ces lieux où les plus belles découvertes ne se font pas par les yeux mais par le regard, les yeux fermés. | | | | |
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| solitude | | | Tant de rebelles de plume clament s'être retirés de la foule, tandis que la foule ne semble pas avoir quitté leur plume. | | | | |
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| solitude | | | La honte ayant déserté cette société de repus auto-satisfaits, on ne peut plus l'éprouver qu'en solitude. Au point qu'on finit par presque adhérer à cette turpitude cicéronenne : « Ce qui a l'approbation de la foule est honteux » - « Turpe est quum a multititudine laudetur ». | | | | |
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| solitude | | | Trop d'échos et trop de clartés – tels sont les inconvénients d'un séjour prolongée dans la multitude, tandis que « la solitude, c'est le silence autour de l'âme et la plénitude du regard » - Berbérova - « одиночество - тишина души и полнота сознания ». Le regard naît dans l'absence de repères, et l'âme concentrée fait naître de la musique dans les choses vues et silencieuses. | | | | |
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| solitude | | | Aujourd'hui, même dans les sous-sols et les cavernes (de Dostoïevsky et de Platon) s'installe le souci des casernes ou des salles-machine. Il reste le ciel, qui n'est jamais collectif, et où j'ai encore une chance d'avoir ma cellule ou mon étoile bien à moi. Mais, pour y accéder, je dois prouver ma parenté avec les astres. Le malheur du solitaire est qu'il est « étranger sur terre et dans le ciel » - Lermontov - « чужд всему - земле и небесам ». La solitude, c'est aussi le dépérissement de mon arbre généalogique. | | | | |
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| solitude | | | Exemple d'un retour cyclique : je suis l'instinct mystérieux des foules, ensuite, j'adhère aux idées problématiques des élites, enfin, dans la solitude, je goûte les mots des solutions. Mais je finis par réinventer mon espèce, me replonger dans ses instincts, munis, par mes soins, de nouveaux mystères… | | | | |
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| solitude | | | Le genre choral peut avoir sa noblesse, tandis qu'émettre sa propre voix, c'est souvent faire un canard. Même si « toute communion rend commun » - Nietzsche - « jede Gemeinschaft macht gemein » - il faut parfois accepter cet humble constat. | | | | |
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| solitude | | | En création artistique, la solitude a priori, en tant que pose initiale, est fausse, mécanique ou déviante ; seule la solitude a posteriori, en tant que position atteinte, est authentique, organique et franche. Tant de faux solitaires se lamentent sur des sentiers battus ; tant de belles solitudes se pratiquent sur des agoras. On peut inventer l'amour ou la douleur, on n'invente jamais la solitude. | | | | |
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| solitude | | | À fréquenter la multitude des capitales ou de la province, on finit par trop respecter soit la force soit la faiblesse brutes ; on ne peut respecter la force ou la faiblesse nobles que dans la solitude. | | | | |
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| solitude | | | De château en château, de Bohème en Espagne, - vers les ruines, tel devrait être le parcours d'un regard nomade. Les étapes à éviter, seraient : le forum, la foire, le théâtre. Les meilleurs fondements - le souterrain, le cabanon, la caverne. | | | | |
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| solitude | | | La soif de reconnaissance est l'une des pires calamités humaines, nourrie par l'orgueil ; la solitude a le mérité de transformer l'orgueil grégaire en fierté solitaire. La solitude apprend le goût de la hauteur ; y tenir, c'est exclure toute gradation intermédiaire, ne pas compter sur les épaules des autres, ne voir que l'azur, au ciel attentif et dans le fond océanique ; le tableau céleste n'a pas de rubriques horizontales, toutes - grises. | | | | |
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| solitude | | | Trois manières de perdre de vue un visage : le fondre dans l'étendue d'une foule, l'ensevelir dans la profondeur de ma mémoire, le laisser échapper dans la hauteur de mes rêves. Et je lui tendrai la main, l'oreille ou le regard. | | | | |
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| solitude | | | Être une voix ou un écho : exprimer un être solitaire ou imprimer un avoir commun. Étymologiquement, le mot écho remonte au verbe avoir. | | | | |
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| solitude | | | Le talent arrange la rencontre de la solitude et de la noblesse, qui sont à l'origine et de la musique et de la poésie. La solitude en exclut l'hypostase collective, et la noblesse – l'hypostase communicative ; il n'y reste que la face de Dieu, devant laquelle aurait créé le poète-musicien. | | | | |
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| solitude | | | Mes yeux empruntent sans vergogne ; mon regard ne se laisse influencer par personne. Mes idées frôlent celles des autres, mes mots gardent leurs distances. | | | | |
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| solitude | | | Potentiellement, l'homme est une bête sociale et un ange solitaire. Dans son premier milieu, il déploie son urbanité, orientée vers les finalités et animée par les moyens ; dans le second, il invente son île déserte, où il place ses commencements. Malheureusement, on le convainquit, qu'il ne pouvait plus y avoir des îles inexplorées ; il ne les cherche plus ; même seul devant son âme, il n'est plus Robinson, mais citoyen, contribuable, collaborateur. | | | | |
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| solitude | | | L'usage populaire du terme fort place dans cette catégorie les marchands et les politiciens, c'est à dire ceux qui ont le plus besoin de foules, pour assouvir ainsi leur avidité de richesses ou de pouvoir. Mais Nietzsche les appelle faibles ; ils finiraient toujours par écraser et humilier les forts, ceux qui ne s'épanouissent que dans leur solitude. | | | | |
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| solitude | | | La fraternité est affaire des solitaires ; c'est la rencontre, au fond d'eux-mêmes, d'une nature et d'une culture qui dessine les frontières du sacré fédérateur. Tout le contraire d'un troupeau : imitation de l'extérieur, solidarité intéressée, nature tribale et culture provinciale. Je lis tant d'humanité universelle dans le regard d'un narcissique doué ; tandis que les yeux d'un grégaire, cherchant à embrasser, emphatiquement, l'universel, ne reflètent que son auge. | | | | |
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| solitude | | | Mon visage, c'est mon soi inconnu, le créateur ; mon soi connu, le producteur, ne peut exhiber que des masques. Les masques, que grime l'homme de la multitude, sont reproductions des visions communes, tandis que le regard du solitaire invente ces masques, est obligé de les inventer. Même chez les meilleurs, la mascarade peut devenir fanfaronnade. Ce que Nietzsche dit de Spinoza : « O combien de sa propre vulnérabilité trahit cette mascarade d'un malade solitaire ! » - « Wie viel eigne Angreifbarkeit verräth diese Maskerade eines einsiedlerischen Kranken ! » - s'applique parfaitement à lui-même. | | | | |
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| solitude | | | Fuyant toutes les marches, j’ignore la mienne, sur les échelles collectives. Quant on s'adonne surtout au rêve, placé en hauteur, toute échelle ne peut servir que pour descendre, perdre de la hauteur. Je préfère être ignoré que mesuré. | | | | |
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| solitude | | | Jadis, l'homme restait, le plus clair de son temps, en compagnie des autres, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir de la personnalité. Aujourd'hui, l'homme reste, le plus souvent, seul, face à soi-même, mais dans son intérieur ne retentit que le beuglement de troupeaux, qui le dispense d'avoir sa voix à lui. Persuadé de plaider pro domo, il n'émet que des échos des pro vulgo. Le mouton, dont même la mort est préprogrammée, s'appelle robot. | | | | |
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| solitude | | | D'un côté - les bureaux rutilants et puissants, élevés sur les ruines des idées universelles ; de l'autre - les ruines des mots personnels, beaucoup plus infréquentables, et d'où s'élève la salutaire impuissance du solitaire. | | | | |
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| solitude | | | Porter un masque n'a de sens qu'en présence de spectateurs ; c'est pourquoi le solitaire n'a que son visage et, éventuellement, un lac réfléchissant. Les visages, devenus copies d'un modèle, ne sont que des masques. « Vous, hommes du présent, votre propre visage est le meilleur masque ! Qui vous reconnaîtrait ! » - Nietzsche - « Ihr könntet gar keine bessere Maske tragen, ihr Gegenwärtigen, als euer eignes Gesicht ist ! Wer könnte euch – erkennen ! ». | | | | |
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| solitude | | | Tout éclat, aujourd'hui, est dû à la foule, en est le produit, le reflet ou l'émanation ; plus de vertu ayant un sens sur une île déserte. Même la solitude peut découler d'une source grégaire, par échec des additions ou par succès des projections. La solitude devrait provenir des opérations ensemblistes et non arithmétiques ou analytiques, toute tentative d'union résultant en une différence symétrique. | | | | |
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| solitude | | | Ceux qui veulent se singulariser se donnent rendez-vous au même endroit, auprès des mêmes objets et constituent une cohue homogène ; ce qui dégage une place désertique, où les hommes d'exception peuvent se vouer à l'universel solitaire. | | | | |
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| solitude | | | La valeur de presque tout animal se découvre, lorsqu'il est au sein de son troupeau, sa meute ou sa termitière ; et si Nietzsche choisit l'aigle et le serpent, pour symboles, c'est qu'ils sont connus, comme les meilleurs des hommes, pour leur goût de solitude. | | | | |
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| solitude | | | Les ruines : un habitat qui peut se métamorphoser en tour d'ivoire, souterrain, bibliothèque ou atelier, et non pas en étable ou salle-machines. | | | | |
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| solitude | | | Pour, soudain, ne pas te découvrir cerné par la cohue, dans des embouteillages des hommes affairés, au départ individualistes ou solitaires, vérifie, avant tout pas, que ta piste aboutisse bien dans une impasse. Sinon, elle s'avérera très vite sentier battu. | | | | |
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| solitude | | | L'ange qui agit comme les autres devient mouton ; la bête qui pense comme les autres devient robot. On ne reste ange et/ou bête que dans la solitude. | | | | |
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| solitude | | | Celui, dont la vie intérieure est misérable, a raison de suivre cette règle de F.Bacon : « Garde silence sur toi-même » - « De nobis ipsis solemus » - à conseiller à tous les sots, qui narrent l'ennui du monde. Le sage ne parle que de soi-même, mais dans ses tableaux on découvre les merveilles du monde. | | | | |
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| solitude | | | Pour que j'aie envie de lire un livre, il suffit que j'y trouve de la noblesse du qui ou de la hauteur du pourquoi ou de l'élégance du comment ou de l'exigence du quoi. La solitude embellit toutes ces facettes ; mais le mouton ou le robot, ces races dominantes, les abaissent. | | | | |
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| solitude | | | L'exil et la solitude m'éloignent des soucis prosaïques autour du Vrai, réveillent les hautes cordes, poétiques et créatives, du Beau, me laissent en compagnie du Bien profond et irréalisable. Bref, des rêves, inventés et personnels, évincent la réalité, collective et véridique. Les meilleurs diseurs de vérités furent toujours des rats de bibliothèques. | | | | |
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| solitude | | | Vivre dans le présent, c'est tout voir à travers le troupeau courant (rampant, remuant, vociférant, beuglant). L'une des voies qui mènent à la hauteur silencieuse commence par une sortie du présent ; la hauteur a un effet collatéral – on y croise ceux qui vécurent dans la solitude et dans l'oubli ; leurs voix aident à découvrir la musique d'un monde atemporel. | | | | |
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| solitude | | | L'homme grégaire n'a pas de visage, il est satisfait de ses bras et de sa cervelle, mais Narcisse n'aime que son âme, et dans son regard baissé il y a plus de honte que de contentement. | | | | |
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| solitude | | | En effaçant les traces devant ta tanière, n'imagine pas, que tu te prémunisses contre l'intrusion de la vanité. Tu es aussi pongeux que l'adorateur de l'essaim. Tu grouilles d'emprunts maquillés, d'inconsolations inventées et de conformismes déguisés. Tout mépris, pesé ironiquement, est carnavalesque. Pas de consolation durable dans la désolation sans fin. | | | | |
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| solitude | | | L'ouverture au monde, dont se gargarisent les grégaires, ne me rendra pas un Ouvert, car je suis un Ouvert grâce à mes propres frontières, cibles ou limites, et qui ne sont ouvertes qu'en-deçà de mon soi. | | | | |
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| solitude | | | J’écoute ces chanteurs modernes, se réclamant de l’originalité la plus rebelle, et je n’y entends que la voix de la pire des foules, celle du présent. Pourtant, il est certain que les foules du passé furent plus abominables. Heureusement, on n’en garde que des échos soit abstraits soit pittoresques, et c’est ainsi que je me régale du folklore des bouseux d’antan, si en phase avec ma solitude. | | | | |
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| solitude | | | Les fondements du troupeau sont aujourd'hui la vérité et la liberté, qui n'ont d'autres contempteurs que le solitaire. Et dire qu'autrefois « l'ennemi le plus dangereux de la liberté et de la vérité fut la majorité compacte » (Ibsen) ! | | | | |
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| solitude | | | L'homme est une mélodie d'un auteur anonyme, et qu'aucun chef d'orchestre n'interprétera à ta place ; l'homme est un jeu d'harmoniques ne se réduisant ni à la substance (qui est langage) ni à la circonstance (qui est hasard) ni à l'essence (qui est tribu). | | | | |
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| solitude | | | En multitude, on calcule le droit universel ; en solitude, on rêve du devoir personnel. Les Grecs furent plus solitaires que les Romains. | | | | |
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| solitude | | | N’écrivant que devant un Lecteur improbable et même peut-être inexistant, je n’ai ni rivaux ni arènes. L’origine de la médiocrité des intellos d’aujourd’hui est d’en avoir, en permanence, sur des forums, des sites publics, sur leurs pages affairées. | | | | |
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| solitude | | | Chez un mauvais écrivain, on peut toujours remplacer la première personne du singulier par une personne au pluriel ; chez un bon, derrière toute personne du pluriel, on perçoit la première personne au singulier. Le premier n’est jamais seul, le second l’est toujours. | | | | |
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| solitude | | | La science et l’art n’ont de sens qu’en société ; c’est pourquoi on a besoin de la philosophie, qui ne peut satisfaire qu’un homme solitaire, par une caresse langagière ou sentimentale, où perceront les outils ou finalités des autres. | | | | |
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| solitude | | | Presque tout est commun dans l’imagination de finalités ou de parcours, à laquelle se livrent, respectivement, les absurdistes et les pédants. Seuls les nihilistes, avec leur imagination de commencements sauvent l’intellect de la routine des commentaires des autres. Mais les beaux commencements ne naissent que dans la solitude ; affronter celle-ci est presque toujours une malchance pour l’esprit et une chance pour l’âme. | | | | |
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| solitude | | | Les voix, prétendant à l’originalité et se lamentant de la solitude, ne furent jamais aussi grégaires et nombreuses qu’aujourd’hui. « Les voix de ceux qui clament dans le désert formeraient une chorale » - Don-Aminado - « Из голосов, вопиющих в пустыне, можно хор составить ». | | | | |
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| solitude | | | Pour la qualité de l’écriture, l’une des contraintes les plus difficiles à respecter, est l’oubli des oreilles des autres et le choix, pour seul destinataire, - de Dieu. Une délicieuse sensation : « Dieu m’entend, c’est à Dieu que je casse les oreilles »* - Sartre – surgit ! | | | | |
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| solitude | | | Un reclus involontaire, Boèce, attend de la philosophie – une consolation céleste ; un reclus volontaire, Abélard, espère la consolation dans la résignation terrestre ; un reclus du pouvoir, Sénèque, fait de la consolation – un outil de sa rhétorique ; un professeur grégaire, Hegel, impose sa dialectique mécanique aux rapports entre la philosophie et la consolation : « La philosophie n’est pas une consolation, elle réconcilie » - « Die Philosophie ist nicht ein Trost; sie versöhnt ». La philosophie n’est pas une paix des profondeurs, mais une consolation dans les hauteurs. | | | | |
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| solitude | | | Un peu de lucidité suffit pour découvrir, en tout lieu et à tout instant, des abîmes de mon futur ou des ruines de mon passé. Les hommes grégaires font appel au courage, pour échapper à ces visions de solitaires et se débarrasser du vertige de l’abîme et de l’élan des ruines. Le courage, se jouant sur les places publiques, est fossoyeur de la poésie. | | | | |
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| solitude | | | L’homme héroïque vit de l’action, en vue d’un objectif collectif ; l’action de l’homme pragmatique se réduit à l’exécution d’un algorithme commun ; l’homme lyrique se repaît des commencements immobiles, naissant dans lui-même. | | | | |
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| solitude | | | Je lis, chez les philosophes-raseurs, une prétention à l’universalité, mais je n’y vois que de l’arbitraire, consensuel et banal ; je pars de l’arbitraire de mes états d’âme, mais j’y découvre, chaque fois, de l’universel insoupçonné. Dans l’univers entier, ceux-là ne perçoivent que de l’arbitraire commun ; de mon arbitraire spontané naît une universalité divine imprévisible, j'en suis davantage imitateur que créateur. | | | | |
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| solitude | | | La mobilité, c’est une prise de position sur des problèmes collectifs ; l’immobilité, c’est une pose, se refuser de se prononcer sur des sujets mineurs, se focaliser sur ses propres mystères. | | | | |
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| solitude | | | Déçus par le refus de piédestal, que leur oppose la société, les plus aigris des intellos se vouent aux égouts ; ils ne comprennent pas, que ceux-ci, pas moins que les statues, sont des œuvres collectives, et que le seul moyen de porter des lauriers personnalisés est de ne s’adresser qu’à Dieu, inconnu, muet, mais peut-être pas sourd complètement. | | | | |
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| solitude | | | Ce n’est pas la boue des autres qui me souille, dès que je me plonge en foule, c’est la sensation et la certitude de ma propre impureté. Je dois me débarrasser de l’illusion la plus pernicieuse, qui associe la solitude à la pureté. La pureté, c’est le dépassement des choses, des actes, des pensées, des mots, de ce qui m’apporte l’intellect, pour vivre la béatitude du cœur ou la hauteur de l’âme. | | | | |
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| solitude | | | Quand un individu ne dépasse la foule qu’en étendue intellectuelle, il vit le drame (externe et bien plat) de sa supériorité ou de son mépris ; mais lorsque un individu se place en hauteur, sans contact immédiat avec la foule, il vit la tragédie (interne et fatale), tragédie du gouffre qui sépare le rêve de son soi inconnu et la réalité de son soi connu. Le poète, hautain et ironique, est toujours plus intelligent que le profond philosophe, idéaliste ou existentialiste. | | | | |
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| solitude | | | Même des penchants solitaires se peignent, aujourd’hui, sur un fond grégaire des vitupérations, luttes, critiques. La noblesse et l’ironie devraient s’exercer surtout par un Narcisse, hors des regards des hommes et s’adressant à la seule ouïe divine. | | | | |
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| solitude | | | Deux genres d’homme du troupeau – le robot ambitieux, qui formule les buts terrestres, et le mouton soucieux, qui réclame les moyens terrestres. Mais le solitaire, le poète, l’amoureux, le fier ou l’humble, s’enivre de ses buts et moyens, plutôt célestes que terrestres, mais ne vit que de l'élan de ses commencements. | | | | |
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| solitude | | | Lorsque la scène publique était étroite, seul quelques têtes bien éduquées en composaient la dramaturgie, héritée, d'ailleurs, d'un passé filtré, donc – d'une culture. Pour un esprit ambitieux, y figurer était valorisant plutôt que dégradant. Mais aujourd'hui, où l'immense majorité des pièces, jouées sur cette estrade surpeuplée, aborde des thèmes minables, dans un style de goujats. Un bon esprit doit s'en exclure, chercher un ailleurs silencieux, pour préserver la pureté de sa musique, voulue angélique. « Pour vivre saintement, vivons cachés »** - R.Debray. | | | | |
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| solitude | | | Il n’y a plus de frontières entre la foule et l’élite officielle ; la seconde est de plus en plus émanation, complice et symbole de la première. Il n’y a plus de solitaires, plus de poètes. « Poète, fuis la gloire populaire ; et que la liberté te guide où tu vivras tout seul » - Pouchkine - « Поэт! не дорожи любовию народной. Живи один. Дорогою свободной иди ». | | | | |
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| solitude | | | Quant à la honte, je n’en connais que la honte de solitaire, lorsque mon rêve est le juge, et mon action – le délinquant. La honte devant autrui est de la lâcheté. | | | | |
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| solitude | | | Aucune fratrie, aucune communauté ne m’accompagnent dans ma solitude, qui est un désert sans oasis ni caravanes ; pire, je n’y rencontre même pas le moi-même habituel, mon soi connu ; le seul à partager mon cachot est mon soi inconnu, muet, impuissant, sans empathie ni ailes. « Nous ne nous rencontrons que dans la solitude ; et en nous rencontrant, nous tombons sur tous nos confrères en solitude » - Unamuno - « Solo en la soledad nos encontramos; y al encontrarnos a nosotros mismos, encontramos a todos nuestros hermanos en la soledad ». - tu ne te secouas pas assez, pour te débarrasser du troupeau, avant d’entrer dans la solitude. | | | | |
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| solitude | | | Au départ, je porte aux nues les qualités de la faiblesse, et à l’arrivée, je reçois le déluge de la honte. Mais cet azur et ce rouge n’ont de sens que dans le bleu de la solitude. La grisaille grégaire est incompatible avec ces couleurs. « La foule est cet être tout-puissant, dénué de repentir ; on a un être anonyme pour auteur, un résidu anonyme constitue le public »* - Kierkegaard. | | | | |
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| solitude | | | Globalement, le bon goût parvenait à se faire reconnaître, puisque les hiérarchies n’étaient pas encore influencées par les statistiques. Mais aujourd’hui, où domine le goût de masse, avoir du goût condamne à la solitude. « Être privé de goût est une moindre calamité que de l’avoir médiocre » - Pasternak - « Бедствие среднего вкуса хуже бедствия безвкусицы ». Les deux calamiteux en furent inconscients ; aujourd’hui, ils ricanent de la calamité de ceux qui ont du goût, calamité aigüe, humiliante et inaperçue par les chanceux, c’est-à-dire par les bouseux de goût. | | | | |
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| solitude | | | Aujourd’hui, plus un homme possède de qualités spirituelles ou sociales – intelligence, dynamisme, indépendance – plus profondément il s’englue dans le troupeau. La solitude n’engloutit que l’homme de l’âme, c’est-à-dire du rêve. Et puisque les âmes se raréfient, les multitudes s’épaississent. | | | | |
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| solitude | | | Le narcissisme, ce n’est ni se prendre pour supérieur ni trouver sa personne seule digne de regard. Il est un sobre constat, accessible à tout plouc, que pour comprendre ou peindre les hommes, une introspection suffit, - pas la peine de fréquenter ou examiner les foules ou élites. Dans ce genre descriptif, tout modèle est déjà en toi ; tu proclames l’universel en acclamant ton particulier. En plus, que l’homme soit un miracle, tu le sais spontanément, sur ta propre vie, sans analyse ni réflexion, nécessaires dans le regard sur les autres. | | | | |
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| solitude | | | Le plus grand bienfait, que le monde libre m’apporta, est la facilité de préserver, en toute passivité, ma solitude. Tout combat nous rapproche de la servilité ; seuls les moutons, ploucs ou élites, ont besoin de défendre leur solitude de repus La solitude ne se gagne que par une résignation, humble et fière. | | | | |
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| solitude | | | La meilleure voie, qui t’évite l’isolement, est d’être dans la moyenne, d’accepter, sagement ou bêtement, un conformisme, raisonnable ou abject. Tandis qu’une grande faiblesse ou une grande force te condamnent ou te prédestinent à la solitude. La faiblesse t’isole ; tu t’isoles par la force. « À quelles forces farouches il faut faire appel, pour surmonter le progressus in simile » - Nietzsche - « Man muss ungeheure Gegenkräfte anrufen, um den progressus in simile zu kreuzen ». | | | | |
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| solitude | | | La tornade de la solitude, un jour ou l’autre, dans un lieu ou dans un autre, aspire chacun de nous. Mais l’homme commun, même dans la solitude, garde du troupeau, dans son regard ou dans son goût. Dans la vraie, dans la non-interchageable, solitude, l’homme créateur découvre son propre soi inconnu et restera dans sa seule compagnie, même s’il la sait mauvaise. « L’entrée en solitude, dans ton propre soi, te rend, par la grâce, égal de Dieu » - Maître Eckhart - « Abgeschiedenheit in sich selbst bringt in Gleichheit mit Gott, durch Gnade ». | | | | |
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| solitude | | | Plus on vit dans la multitude, plus on a de choses (communes) à dire ; plus on s’absorbe dans la solitude, plus on découvre de choses indicibles et belles, pour lesquelles on n’a pas encore inventé le nom. | | | | |
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| solitude | | | La race de solitaires s’éteignit il y a cent ans. Et ce cataclysme ne fut pas provoqué par un mouvement moutonnier de manants, mais plutôt par la révolte des sentiments presque aristocratiques contre la domination du fort et par la compassion pour le faible. Le souci d’une conscience noble se transforma en obsession par des causes communes et mécaniques. Le rêve individuel se mua en action collective. « Rien au monde ne me répugne autant que l’action collective »** - Nabokov - « На свете нет ничего столь же мне ненавистного, как коллективная деятельность ». | | | | |
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| solitude | | | Dans la solitude, derrière les barreaux de sa cage, tu peux charger ton arbre d’inconnues, tournées vers ton désert et non pas vers le jardin des autres ; et tes fleurs doivent fuir tous les bouquets. Évite les cellules collectives : « Tantôt la fleur, tantôt le jardinier, et jamais seul au train caravanier » - Mandelstam - « Я и садовник, я же и цветок, в темнице мира я не одинок ». | | | | |
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| solitude | | | La philosophie des Anciens est destinée aux salles de classe, aux agoras, aux prétoires ; la seule exception – Héraclite. Nietzsche s’en inspira. Tous les deux sont les seuls philosophes nobles, car pratiquant surtout une philosophie de la solitude. | | | | |
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| solitude | | | Les ombres d’un homme grégaire m’ennuient autant qu’un homme solitaire qui voudrait passer pour solaire. | | | | |
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| solitude | | | Toutes les médiocrités diplômées stigmatisent la bêtise de leurs semblables, qu’ils fréquentent tous les jours (et qui leur répondent par la même morgue), et finissent par s’auto-proclamer solitaires incompris. Le vrai solitaire a un désert, naturel ou inventé, autour de lui, où il rêve d’une fraternité introuvable, les yeux humblement baissés. | | | | |
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| solitude | | | Se perdre ou se trouver sont de creuses péripéties des adeptes de parcours ou de buts communs, même poursuivis dans la solitude. Celui qui se contente des commencements, dictés par son soi inconnu, s’identifie avec la musique, composée par son soi connu, – créateur et création – l’âme et l’esprit, qui n’ont rien à perdre ni rien à trouver, puisqu’ils restent hors-temps. | | | | |
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| solitude | | | La solitude de l’esprit : mon château en Espagne, pris par tous pour un château de cartes ; aucun fantôme ne le hante ; moi-même, je finis par n’y voir que des ruines. La solitude de l’âme : aucune constellation près de mon étoile. La solitude du cœur : mon incapacité de partager les émotions collectives. | | | | |
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| solitude | | | Dans la solitude, tu t’inventes, tu peins ton soi inconnu ; dans la multitude tu te sers de ton soi connu. Le devenir artistique du particulier ou l’être pratique de l’espèce. | | | | |
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| solitude | | | J’aime ma permanente sensation d’exil, puisqu’elle est sans nostalgie ; ma patrie est le ciel, je m’y rends sans papiers, sans souvenirs d’enfance, sans permis de séjour ni de retour ; les seuls moyens de transports y étant mes rêves non-communs. | | | | |
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| solitude | | | Le sentiment d’exil naît de l’insensibilité au genius loci (esprit du lieu à toi) ; celui-ci dégénérant souvent en genius loci communis (Tourgueniev)), l’exilé, en plus, devient misanthrope ou solitaire. | | | | |
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| solitude | | | Au bout de quelques générations, tout ce qui s’adressait aux masses (élites ou foules) perd sa valeur émotive et laisse indifférente la génération courante. La grande poésie se maintenait grâce aux solitaires, qui y trouvaient l’écho de leurs rêves ou de leurs chagrins. Aujourd’hui, la vraie poésie s’éteignit faute de solitaires. | | | | |
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| solitude | | | Il ne suffit pas de reconnaître que « la pensée vaut par l’intensité, par le degré d’ardeur et de noblesse » - H.Hesse - « beim Denken kommt es auf die Intensität, auf den Grad der Wärme und Reinheit an » - car dans l’hystérie indignée, bouillante et orgueilleuse des intellectuels d’aujourd’hui je n’entend qu’un conformisme, monotone et facile, de dénigrement commun. L’intensité ne vaut que par l’originalité, donc par le degré de solitude, révoltée ou résignée. | | | | |
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| solitude | | | On nous terrorise avec les images d’un océan de pensées ou d’une forêt de faits, dans lesquels nous sommes condamnés à nous égarer. Celui qui cultive son arbre unique, suffisamment profond, et ne se préoccupe que de sa propre source, suffisamment haute, il se moque de cette terreur grégaire. | | | | |
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| solitude | | | Je lis, chez les scribouillards savants, les raisons qui les poussent à écrire, et j’y trouve : chercher la vérité, avoir quelque chose à dire, exprimer ses colères, transmettre la flamme aux générations futures. Que des balivernes ! Je me pose la même question et j’arrive à cet aveu embarrassant : j’écris puisque sinon ma solitude devient insupportable. Chez les blasés, l’effet de la solitude est inverse : « Tout me dégoûte à présent, je ne trouve supportable que la solitude » - Cicéron - « Omnia respuo nec quicquam habeo tolerabilius quam solitudinem ». | | | | |
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| solitude | | | J’aime entrer dans une lice vide ; j’aime me sentir être dans un temple où aucune idole n’occupe encore des niches ; ce genre de lutteur ou de prédicateur me convient. | | | | |
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| solitude | | | Le culte de tout chemin, qu'il soit battu ou nouveau, mène à l'étable. L'homme ne se retrouve, ou ne se devine, qu'au fond de ses impasses. Rien de continu en mouvement ne rend notre immobilité discrète. | | | | |
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| solitude | | | Quand tu ne t’appuies que sur tes forces, tu produis du commun, du banal, du vrai, du solide. Tu ne peux émettre du rare, de l’original, du déconcertant, de l’aérien qu’en t’appuyant sur ta faiblesse. Mais tu ne peux te permettre d’être faible qu’avec tes amis. Et si tu n’en as pas… La faiblesse n’a sa place que dans la solitude. | | | | |
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| solitude | | | La solitude recherchée, dans les forêts, les villas, les pays exotiques, – suite aux déceptions ou débâcles dans la société – est une rigolade de repus. Une vraie solitude, comme un vrai désert, est en nous ; seulement, pour s’en apercevoir, il ne suffit pas d’avoir les yeux, il faut posséder son propre regard, dont nous munit notre soi inconnu, notre inspirateur de rêves et de retraites. | | | | |
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| solitude | | | Les contraintes, que tu t’imposes, te rendent indifférent pour presque tout ce qui agite la scène publique ; tu te mettras à dos tous tes contemporains. La solitude, qui en résulte, sera accompagnée de la haine que te vouera ton entourage. « Quand le monde nous voit dédaigner ce qu’il aime, il nous haïra, nécessairement » - St-Augustin - « Necesse est ut nos oderit mundus, quos cernit nolle quod diligit ». | | | | |
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| solitude | | | Le monde nous fournit les objets de nos actes, de nos rêves, de nos pensées ; mais ces objets passent par deux filtres disjoints – le nous ou le je. Le premier nous déverse autant de choses justes que de choses niaises ; je constate, sans vergogne, que le second, chez moi, est beaucoup plus exigeant, en éliminant tant de flots de niaiseries, qui s’invitent à ma plume, mais sont éconduites par mes contraintes. | | | | |
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| solitude | | | Le nihilisme, en tant que la volonté d’être l’auteur de ses propres commencements, est la seule philosophie non-conformiste ; le cartésianisme est lié à son époque, le kantisme est trivial, l’absurdisme est bête, la phénoménologie est commune, l’analytisme est borné. | | | | |
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| solitude | | | Plongé dans la multitude, tu perds ton unicité ; tu te mets à t’intéresser aux questions communes et à geindre au sujet des tracas communs, tandis que le solitaire ne se passionne que pour les réponses et n’est attentif qu’aux souffrances, venant de son propre intérieur. | | | | |
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| solitude | | | Tout ce qui relève de l’inertie est grégaire, même si tu en es le seul acteur. C’est pourquoi je me refuse tout genre littéraire sauf la maxime. | | | | |
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| solitude | | | Les personnages et les paroles, que je trouve chez la plupart des écrivains, sont empruntés à la scène publique. C’est l’une des raisons de ne pas me piquer d’être traité de phraseur narcissique. | | | | |
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| solitude | | | D’une manière plus ou moins fidèle, dans ton soi se reflète l’humanité toute entière. Si, dans ta solitude, tu ne t’occupes que de ton soi, tu ne quittes pas les forums ou casernes. Ce n’est pas la créature qui doit être au centre de tes soucis, mais la création et le Créateur. C’est seulement ainsi que tu auras le droit de te proclamer solitaire. | | | | |
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| solitude | | | Il ne faut pas opposer, systématiquement, la raison – au désir ou au rêve. La raison d’un solitaire est plus noble que le désir d’un grégaire. | | | | |
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| solitude | | | Je suis reconnaissant à l’Internet, pour un surplus de solitude qu’il m’apporta : il mit les bibliothèques et les musées du monde entre mes quatre murs, en me mettant en compagnie des hommes imaginaires et en m’évitant de croiser les hommes réels. Ceux-ci y cherchent la foule, qui alimenterait leur petit amour-propre ; moi, j’y trouve un moyen de plus, pour entretenir mes soifs et appuyer mes amours. | | | | |
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| solitude | | | Tant de repus, grégaires et insignifiants, proclament leur solitude planétaire, que, parfois, j’ai honte de m’imaginer en leur compagnie dégradante. | | | | |
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| solitude | | | Dans le futur, tu n’es qu’une souche inerte, dans un noir sans la moindre étincelle ; dans le présent, tu es partie interchangeable d’une forêt monolithique ; dans le passé tu peux être auteur de racines, de fleurs, de sèves d’un arbre ou d’une forêt, peuplant tes souvenirs ; être hors du temps, c’est t’occuper de canopées, d’élans, de rêves. | | | | |
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| solitude | | | Inévitablement, même aux plus narcissiques entre nous, il arrive de s’appuyer sur les valeurs communes qu’on prend, intuitivement, pour les siennes propres. De temps en temps, on s’en rend compte, on les rejette, on s'en déprend – voici la naissance de ses vrais commencements ou un retour à son soi-même. Le retour éternel (hors souci du temps, suite à un abandon-oubli) de Nietzsche est ce (re)commencement. | | | | |
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| solitude | | | Le temps de détresse flagrante éclate sur des forums et fait agir en toi – la bête ; l’ange accompagne ta solitude, pour te consoler par une espérance diaphane. | | | | |
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| solitude | | | Dans ta jeunesse, tu t’exprimes en monologue et tu ne ressens guère la nécessité d’un interlocuteur, puisque même un rêve pur a besoin de sens, naissant toujours à deux (celui qui implique la multitude est condamné à la platitude). Un vrai solitaire se désespère de trouver cet interlocuteur parmi les hommes ; il faut se tourner vers les étoiles. En plus, il est impossible d’inventer une voix complice ; il faudra se contenter d’une haute oreille. « Lorsqu’on parvient à la limite d’un monologue, aux confins de la solitude, on invente Dieu »*** - Cioran. | | | | |
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| solitude | | | Comparée à une vie affairée, la solitude a un avantage pragmatique – elle a moins de menaces, pesant sur l’essentiel. Et puisque le salut est une esquive face aux menaces, la solitude a plus besoin de consolation que de salut. Celui-ci est, le plus souvent, une fumisterie des activistes grégaires. | | | | |
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| solitude | | | Tout ce que tu as, tu le dois aux autres ; prétendre de le porter sur toi-même (mecum) est de la forfanterie. Mais ce que tu es, peut ne pas sortir de ton soi-même. L’avoir est toujours grégaire ; seul l’être peut s’en émanciper. | | | | |
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| solitude | | | Ceux qui se proclament solitaires, par un choix orgueilleux ou par un sentiment d’inappartenance aux clans humains, sont, généralement, des moutons en puissance. La vraie solitude est l’échec des tentatives de trouver un frère. | | | | |
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| solitude | | | Quelle que soit ta noble conviction, elle sera, à coup sûr, partagée aussi par quelques ploucs indignes ; et tu devrais avoir honte de telles assemblées. Vis plutôt de tes illusions ; même inarticulées, elles se tourneraient vers un frère ; ainsi, au moins, tu protégeras d’intrusions indésirables ta solitude. | | | | |
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| solitude | | | Tous sont avides de triomphes ; c’est l’ampleur du lieu, où retentira la trompette – l’agora, le club, tes quatre murs - qui déterminera s’il s’agit d’un exploit moutonnier, robotique ou solitaire. Ses témoins : tes contemporains, tes complices, l’oreille de Celui, avec lequel s’identifie ton soi inconnu. | | | | |
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| solitude | | | Tant de faux solitaires traversent des océans ou escaladent des falaises, sans se séparer, au fond d’eux-mêmes, de la réalité commune. Les vrais solitaires, obsédés par leurs rêves secrets, je les croisai à Moscou et à Paris. | | | | |
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| solitude | | | Les choses aussi disparates, comme religion, conformisme, écriture, naissent du même besoin de remplir le vide, dans lequel se trouve, un jour, notre soi connu trop matérialiste, trop fini. Et l’on fait appel, respectivement, au besoin de consolation, de reconnaissance, d’écoute de son soi inconnu, infini. | | | | |
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| solitude | | | Jadis, le premier besoin d’artiste fut de créer une mélodie qui animerait sa solitude ; aujourd’hui, le premier besoin d’artisticules, grégaires et bavards, est de recevoir un maximum d’échos anonymes. | | | | |
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| solitude | | | Le seul bénéfice que je tirai de la lecture des sages est la résolution de ne pas abandonner ma liberté et ma solitude, puisque aucun ne me surclasse ni en profondeur de l’intelligence ni en hauteur de la noblesse. Quant à l’étendue, elles se ramène, chez les autres, à une mémoire d’éléphant sur les parcours des sages d’antan. Chez moi, elle se manifeste dans des ruines du rêve (où gît l’art millénaire expiré) ou dans le large réel (qui ne promet que des naufrages). | | | | |
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| solitude | | | Le cœur est un grand muet dans le domaine des actes ; l’esprit est un grand sourd dans le domaine des émotions ; seule l’âme, dans le domaine de l’art, peut exprimer ses états, qui peuvent être communs : « La forêt est un état d’âme » - Bachelard – ou personnels, où ils ne sont qu’un arbre solitaire. | | | | |
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| solitude | | | Tant d’hommes grégaires se sentent et se proclament seuls ; ceux qui savent communiquer avec l’inexistant ou possèdent un regard narcissique, ne se sentent pas seuls, ils sont seuls. | | | | |
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| solitude | | | Le regard recrée ce dont les yeux fermés rêvent ; les yeux ouverts des moutons ne font que fixer le réel. « La foule a trop d’yeux pour avoir un regard »** - Hugo. | | | | |
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| solitude | | | La vulgarité des grincheux est dans la facilité grégaire de leur position ; la noblesse des enthousiastes est dans la difficulté de leur pose de solitaires. | | | | |
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| solitude | | | Je suis pratiquement absent de presque toutes les questions, agitant les débats publics ; tout compte fait, les citations dans ce livre assurent ma présence dans le domaine des réponses seules, dont les questions sont affaire du lecteur. | | | | |
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| solitude | | | Il est anodin de partager les plaisirs du monde, mais périlleux d’en partager les soucis. Tertullien formule une mauvaise prophylaxie, en nous invitant à garder notre chagrin, lorsque le monde se réjouit, et à nous réjouir, lorsque le monde est triste. Les joies se partagent, mais non les chagrins. | | | | |
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| solitude | | | Dans ta jeunesse, la révulsion par le réel individuel rend plus intense ta pulsion pour les rêves ; ton expulsion du réel social, à l’âge adulte, ne rend cette pulsion que plus flasque – c’est l’une des sources de tes tragédies. | | | | |
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| solitude | | | Ils veulent se présenter comme arbres à part, avec leurs propres racines, ramages, sèves, fleurs et fruits, mais leur langue de bois ne me fait sentir que l’agitation affairée d’une forêt homogène, avant son abattage. | | | | |
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| solitude | | | C’est par un souffle d’inspirations que tu communiqueras avec l’arbre de vie solitaire ; évite d’être « interlocuteur des arbres et du vent » - Hugo – qui sont toujours communs. | | | | |
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| solitude | | | Je ne veux – ni ne peux – laisser des empreintes de mes pas sur les chemins communs ou des reflets de mon visage dans les fontaines communales ; je veux rester, immobile, au-dessus de mon lac narcissique. | | | | |
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| solitude | | | Pour être digne d’être consolé, il faut que tu sois Narcisse, te moquant des déceptions ou frustrations grégaires et sachant purifier et clarifier la surface, provisoirement trouble, du Lac, réfléchissant tes hauts rêves, solidaires de la profondeur de tes naufrages. | | | | |
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| solitude | | | Les yeux sont faits pour nos rencontres terrestres ; le regard est donné à ceux qui cherchent le vertige céleste. Avec les yeux on creuse les mêmes profondeurs et parcourt la même horizontalité que la plupart de tes semblables. Mais une froide solitude attend celui qui voue son regard à la hauteur, où son regard différent (die Verschiedenheit des Blicks – Nietzsche) l’isole des hommes. | | | | |
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| solitude | | | Toutes les valeurs humaines, aujourd’hui, sont définies et confirmées par la masse. Personne ne comprendrait plus Einstein : « La grandeur et la noblesse surgissent de la personnalité solitaire » - « Das Große und Edle kommt von der einsamen Persönlichkeit ». | | | | |
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| solitude | | | Le Créateur testa les instincts de la fourmi grégaire et de la chouette solitaire et décida d’offrir à sa créature de choix, l’homme, - une liberté. Entre le troupeau et l’anachorèse, la majorité humaine opta pour le premier choix, la platitude de l’anonymat et non la hauteur d’un stylite. Et, semble-t-il, Dieu, dans ses profondeurs, fut aussi solitaire : « Le plus noble est celui qui naît des profondeurs cachées de la solitude divine » - Maître Eckhart - « Wer ist edler als der, welcher aus den innersten Tiefen der göttlichen Einsamkeit geboren ist ». | | | | |
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| solitude | | | Les faux solitaires se voient dans des gouffres profonds et jalousent la surface affairée, dont ils furent chassés par une chute imméritée. Les vrais se réfugient dans la hauteur, se détournent du réel et vouent leurs regards aux étoiles inaccessibles ou inexistantes. | | | | |
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| solitude | | | Toutes les têtes, aujourd’hui, sont remplies de choses communes, collectives ; être soi-même, c’est donc s’identifier avec la foule – pas de quoi s’enorgueillir. Jadis, il y avait des âmes, ces refuges d’un soi inconnu ; mais se réclamer de celui-ci condamnait à la solitude. | | | | |
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| solitude | | | L’intelligence, dans l’art, peut s’encadrer de quelques vues générales, mais l’essentiel du tableau doit être dans le particulier – le ton, le style, la noblesse. La philosophie étant un art, cette remarque vaut aussi pour elle, quoi qu’en pensent les rats de bibliothèques : « Je pense mal, si j’y insinue quelque chose de mon soi » - Hegel - « Ich denke schlecht, indem ich von dem Meinigen etwas hinzutue ». | | | | |
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| solitude | | | Un paradoxe des temps modernes : ceux qui prônent l’originalité intégrale et commencent leurs discours par Moi, je sont les plus grégaires ; tandis que ceux qui cherchent désespéramment un nous, pour se trouver eux-mêmes, restent souvent dans la solitude. | | | | |
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| solitude | | | Je me sens étranger partout, que ce soit dans l’espace ou dans le temps, en-deça de cette frontière ou en-deça de ce changement de millénaire. Je ne connais plus un tout, dont je serais une partie ; je ne perçois que des tas, auxquels je n’ai rien à ajouter. | | | | |
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| solitude | | | Non que je me sente étranger à toutes les blessures collectives, mais il s’agit, plutôt, de la différence des lieux qui saignent. L’organe touché chez moi, je ne le vois pas chez les autres. Comme, d’ailleurs, c’est le cas avec les enthousiasmes collectifs. Ce que les autres m’imposent, c’est la langue, le degré de liberté, la paix accessible. Mes métaphores et mes angoisses m’appartiennent en propre. | | | | |
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| solitude | | | Des hordes de professeurs stériles imitent les méthodes cartésienne, spinoziste, hégélienne, husserlienne ; personne n’est capable d’imiter Héraclite, Pascal ou Nietzsche. La solitude des grands s’étend aussi bien dans l’espace que dans le temps ; un bon philosophe est fatalement et doublement solitaire. | | | | |
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| solitude | | | De tous les temps, les poètes furent les seuls des artistes à ne pas profaner leurs dons, en flattant le prince de ce monde qu’il s’appelât roi, peuple ou foule. « Du seul au seul se transmet l’art, en hauteur d’arc-en -ciel, par-dessus la foule »** - Rilke - « Die Kunst geht von Einsamen zu Einsamen in hohem Bogen über das Volk hinweg ». | | | | |
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| solitude | | | Les pays, où l’appel à ne pas ressembler aux autres est le plus bruyant, sont parmi les plus conformistes. Quel Américain ne souscrirait pas sous cette diatribe : « Le corrupteur le plus embêtant des hommes est leur besoin de la foule » - H.Hesse - « Der ärgste Verderber der Menschen ist der Drang nach dem Kollektiv » - peu importe la présence de la foule dans tes perceptions, ce qui compte ce sont tes propres conceptions. | | | | |
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| solitude | | | Dans la profondeur on n’est pas compris ; dans la hauteur on n’est pas vu. C’est pourquoi, pour réussir, c’est-à-dire pour être vus et compris, les hommes s’amassent dans la platitude. | | | | |
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| solitude | | | Tout le monde pense qu’imiter l’avis de la foule est une bêtise ; peu se doutent que faire ou penser exactement le contraire est encore plus bête. L’immense majorité des questions vitales sont d’ordre secondaire, et la plupart de réponses, que la multitude leur apporte, sont justes, car fondées sur l’expérience. En revanche, la foule n’a jamais raison dans les questions essentielles, où ce qui compte n’est pas l’expérience collective mais le goût individuel. | | | | |
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| solitude | | | La bête, en toi, par ses actes visibles, aspire à la reconnaissance par les autres ; ton ange, en proie aux rêves invisibles, ne déploie ses ailes qu’une fois seul. | | | | |
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| solitude | | | Il faut relever de l’espèce grégaire, pour attribuer à une déité, au Mauvais Démiurge, les imperfections de vos cohabitations conflictuelles. Le vrai nom de ce Méchant est - mouton. | | | | |
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| solitude | | | L’honneur de ce que tu fais ou penses est proportionnelle à la part qu’à cet instant tu ne partages avec personne ; mais si tu y fais partie d’une assemblée, cette part, inévitablement, diminue, surtout s’il s’y agit d’un consensus impossible, comme en politique ou en philosophie. « Les hommes deviennent petits en se rassemblant »** - N.Chamfort. La force, rappelons-le, est souvent dans l’union des imbéciles. | | | | |
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| solitude | | | L’adversaire le plus incorruptible de la vie s’appelle rêve. L’intellectuel moderne vit des mêmes vicissitudes que la foule et il désapprit à rêver, comme tous les autres. Je corrigerais Lucain : « Le genre humain vit grâce à quelques hommes » - « Humanum paucis vivit genus » - le genre humain rêvait grâce à quelques poètes. | | | | |
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| solitude | | | Être conscient de sa solitude et y trouver de bonnes raisons de vivre d’espérance, telle peut être la définition même de la hauteur d’âme. C’est la solitude qui amène la hauteur et non pas l’inverse : « Prenez de l'altitude, il y a moins de monde » - de Gaulle. | | | | |
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| solitude | | | Tant d’orgueilleux incompris déclament leurs égarements solitaires et funestes, sans avouer qu’ils s'égarent sur des sentiers battus et, souvent, à cause d’une affluence permanente de leurs compagnons de fortune. | | | | |
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| solitude | | | C’est seulement a posteriori que je découvre que mon besoin d’écrire vient du rejet des mots de la tribu. Ceux-ci se réduisent à la maîtrise de la matière, au respect de la loi écrite, au sérieux de la cohabitation ; tandis que mon inspiration vient de mes états d’âme, fondés sur l’intelligence immatérielle, la noblesse de l’arbitraire, l’ironie de la défaite. | | | | |
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| solitude | | | La solitude involontaire me comble de mystères ; l’échange volontaire avec les autres me vide de mes convictions. La solitude est une bonne contrainte, m’éloignant des questions flagrantes de mon soi connu et me rendant attentif aux réponses énigmatiques de mon soi inconnu. | | | | |
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| solitude | | | L’intellectuel est un singleton, s’incarnant dans les trois hypostases – le cœur (la voix), l’âme (la caresse), l’esprit (le regard) ; il est la noblesse et la maîtrise de leurs métamorphoses et symbioses. Il se désolidarise de ses bras et pieds ; il cherche la reconnaissance de son unité tripartite ; il méprise la reconnaissance des multitudes de ce jour et se reconnaît le mieux dans la solitude atemporelle. Ce genre, dans lequel le sous-homme (la honte) rencontre le surhomme (l’intensité), est mort ; toutes les consciences humaines, sans cœur ni âme, se vouent, aujourd’hui, aux seuls esprits claniques. | | | | |
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| solitude | | | En France, on veut charger l’esprit de l’intellectuel d’une mission auprès de la collectivité ; lui dont l’âme, inspirée, devrait viser surtout des émissions, artistiques et solitaires. L’intellectuel devrait remédier à l’agonie de la culture, cette extinction des âmes. | | | | |
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| solitude | | | C’est en foule qu’on se réjouit au paradis ou s’agace dans l’enfer, ces terminus irréversibles ; on ne peut rester seul qu’au purgatoire, toujours au commencement d’une attente fébrile, d’une espérance incertaine, d’un élan vers l’inaccessible, loin d’un gras bonheur ou d’un maigre malheur. | | | | |
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| solitude | | | Sans les chercher, on trouve la vraie solitude comme la vraie fraternité. Si tu ne fais que les chercher, ta solitude et ta fraternité risquent de n’être que mécaniques. Dans la sphère sentimentale, on cherche le commun et l’on trouve l’exceptionnel. | | | | |
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| solitude | | | Toutes les réussites, tu les dois à la foule, dont tu rejoindras la lie, et tu ne pourras plus partager ta solitude avec les meilleurs, les purs, les humbles. « Même étant riches, ce qui nous rend pauvres, c’est ne plus pouvoir rester seul » - Hölderlin - « Das macht uns arm bei allem Reichtum, daß wir nicht allein sein können ». | | | | |
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| solitude | | | La lumière est toujours collective, elle se moque de la solitude. Mais celle-ci en a besoin pour s’exprimer par ses ombres ; dans le noir absolu ne s’installe que la mort. « J'ai besoin d'obscurité, de rester seul dans le noir » - C.Villani. | | | | |
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| solitude | | | Deux notions ambigües, le sacré et la liberté, peuvent être interprétées par une communauté d’hommes ou par un solitaire. Les premiers verront dans le sacré des résidus des mythes communs, et dans la liberté – la possibilité de s’exprimer sans crainte. Pour le second, le sacré est ce qui le fait pleurer du bonheur, et la liberté – ce qui protège sa solitude. | | | | |
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| solitude | | | Être marginal dans un débat minable n’est point glorieux ; il ne faut pas donner de la voix sur des lices grégaires. De nos jours, l’une des foules misérables est composée de minoritaires. | | | | |
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| solitude | | | La révolte grégaire ou la résignation solitaire : la première assure le gras bien-être collectif, la seconde munit d’altimètre ascétique, électif. | | | | |
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| solitude | | | Rester libre de l’influence de la multitude, dans mon âme, est l’état si facile à maintenir, que je n’attache pas beaucoup de poids à ma liberté, acquise hors toute lutte ; le fond et la forme de mon écrit sont davantage redevables à une espèce de servitude volontaire que m’imposent mes propres contraintes. | | | | |
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| solitude | | | La philosophie est affaire des solitaires, vibrant de leurs élans ou de leurs angoisses, dans leur vie ou dans leur rêve ; plus elle s’occupe de contrats sociaux, plus mesquine et démagogique elle est. Mais la foule devint seul juge de toutes les productions artistiques (et la philosophie ne peut être qu’un art), ce qui transforme tous les agoraphobes potentiels en agoraphiles réels, sous la pression des verdicts publics impitoyables. | | | | |
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| solitude | | | Les livres modernes s’écrivent dans les hôtels, aéroports, restaurants ; jamais – sur une île déserte. À moi aussi, il me faut des oreilles ; mais que ce soit sur l’agora ou que ce soit sur une île déserte, j’écris avec la même ardeur nécessaire et la même sensation suffisante – une Muse m’écoute. Savoir être seul dans la foule ou savoir créer, dans la solitude, une oreille complaisante ou confraternelle est un devoir d’artiste. | | | | |
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| solitude | | | Que fais-je dans ce siècle où s’éteignirent les filières que, naïvement, je visais – il n’y a plus ni solitaires, ni amoureux, ni poètes, ni philosophes ? | | | | |
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| solitude | | | L’homme de troupeau suit la règle ; l’homme d’élite suit la raison ; le solitaire, dans sa tour d’ivoire, loge les règles et les raisons dans des dépendances de laquais, son rêve seigneurial est tourné vers son étoile. | | | | |
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| solitude | | | Inscrire ma sensibilité de solitaire dans l’intelligible universel ; ne pas décrire mon intelligible commun par le sensible solidaire. Emprunter l’esprit des autres pour faire aimer mes états d’âme. | | | | |
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| solitude | | | Rêver d'un cénacle de poètes, qui m'apprécient, et ne même pas réussir à rameuter une foule de lecteurs - même ma solitude a des déceptions grégaires. | | | | |
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