| chœur action | | | SOUFFRANCE : L'accord entre action et pensée est une joie de l'homme ordinaire. Pour le délicat, la rencontre des bras et de l'âme est une souffrance, une clarté, qui outrage la pudeur des ombres. Nous souffrons de la droiture du muscle, qui ne reproduit pas les courbures de nos rêves. Ceux qui condamnèrent Sisyphe étaient d'excellents experts en tortures. | | | | |
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| chœur action | | | IRONIE : Heureusement, on a toujours sous la main ce redresseur des torts, la grande ironie. Elle ne reconnaît pas les privilèges des faits et promet à tous l'égalité des défaites. Elle est la seule à avoir le courage de proclamer, que le roi des gestes n'est couvert d'aucun habit des idées. Mais de sa nudité on n'a pas envie de rire, plutôt de pleurer. | | | | |
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| action | | | L'idée, de plus en plus, prend l'allure du mode d'emploi d'une démarche qui marche. Même le dernier des goujats lui subordonnera sa vie. Bientôt, on ne reconnaîtra un intellectuel que par un cafouillage dans son exposé des buts de l'existence. | | | | |
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| action | | | Dans la sphère des idées, comme dans celle des actes, leur portée est souvent mesurée par ce qu'on n'a pas fait. La métrique des forces inemployées. Selon S.Weil, ceci s'applique non seulement au mystère, mais aussi au problème : « Quoi de plus sot que de raidir des muscles à propos de la solution d'un problème ». | | | | |
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| action | | | L'action contribue aussi peu à la qualité de la pensée que l'oralité à l'écriture. L'inverse est encore plus flagrant : « Nos pensées sont à nous, mais non pas leurs conséquences » - Shakespeare - « Our thoughts are ours, their ends none of our own ». | | | | |
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| action | | | Le rêve – une pensée, qui illumina mon âme, sans se propager jusqu'à mes bras. « La pensée, qui ne passerait pas à l'action, s'éteindra d'elle-même » - Dostoïevsky - « погаснет мысль не трудящаяся » - oui, mais elle laisserait briller dans le noir, peut-être, quelques étoiles. Mêlée à l'action, elle éclairerait des routes ou pâturages, mais me désintéresserait du ciel. La vie, n'est-elle pas des souvenirs, ceux des étincelles ou des comètes ? | | | | |
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| action | | | Ni les actes ni les idées ni les larmes n'expriment presque rien d'intéressant chez l'homme. L'homme ne se reflète bien que dans ses métaphores. Ce n'est pas une douteuse intelligence qui rend Platon intéressant, mais exclusivement ses métaphores - les mythes. « La maîtrise de métaphores est, de loin, la chose la plus sublime, la seule, qui ne s'enseigne pas »*** - Aristote. | | | | |
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| action | | | Ni ponts ni gués entre le rêve et l'idée, entre l'idée et l'acte. Il faut beaucoup de foi pour prendre ces passages pour ce qu'ils sont : marche sur les eaux ou entre les murs d'une mer qui s'écarte. « L'idée ne peut être réalisée sans finir d'être une idée » - Stirner - « Die Idee kann nicht so realisiert werden, daß sie Idee bliebe ». | | | | |
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| action | | | L'idée veut précéder ou découler des faits. Le mot s'en sert pour éprouver nos facultés de réfraction ou de ricochet. L'idée nous fait réfléchir sur les faits, le mot - sur nos facettes réfléchissantes. | | | | |
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| action | | | Deux ennemis de la liberté : l'inertie du mot et l'irréversible du geste. Ses faux amis : l'apogée de l'idée et l'irréparable du fait. | | | | |
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| action | | | Quand une belle idée montre de la velléité à se muer en un bel acte, c'est le meilleur moment pour la renier, à moins que, entre-temps, la noblesse, qui plane, ne se soit munie d'un business plan. | | | | |
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| action | | | Les philosophes se divisent en trois familles, en fonction du milieu, dont ils se nourrissent : le langage - pour raisonner, le modèle - pour représenter, la réalité - pour s'entendre avec la vie. Ce qui les distingue, c'est le contenu de l'acte : pour les premiers, il est référence verbale, pour les deuxièmes - accès à l'objet référencé, pour les troisièmes - attachement de sens à l'objet. « Il faut une sémiotique à trois termes : signifiant, signifié, référent » - Ricœur - ce qui correspond au triangle sémiotique aristotélicien - les mots, les concepts, les choses. | | | | |
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| action | | | On se révèle par le mot dans un langage, par la pensée dans un modèle, par un acte dans une réalité. L'équivalence entre les deux premiers - création humaine, entre les deux derniers - divine. Au commencement divin était la pensée ; le verbe n'annonce qu'un commencement humain. | | | | |
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| action | | | L'acte de Valéry est une rigueur naissante ; la rigueur de Spinoza est un acte né, stérile. Spinoza se nourrit de mots creux et usés (là où Heidegger, au bas mot, en trouve de pleins et neufs) ; Valéry - d'images réalisables, de concepts vitaux excitant l'intelligence. | | | | |
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| action | | | Ce qui rend l'idée plus prometteuse que l'acte est son inaboutissement primordial. Pas de casseroles - ni de succès ni d'insuccès - pour abandonner une idée. | | | | |
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| action | | | Le combat d'idées se règle au pugilat ; le combat de mots dégénère en affrontement des idées ; le combat des états d'âme s'enlise en querelles de mots. Désarme-toi ! - la bonne devise du capitulard que je devins. Leopardi ne se doutait pas à quel point il avait raison : « Un peuple de philosophes serait le plus couard du monde »* - « Un popolo di filosofi sarebbe il piú codardo del mondo ». | | | | |
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| action | | | Quand on s'aperçoit, que toute traduction d'un acte en une pensée est imposture, on se résigne, de cœur léger, à ne pas traduire sa pensée en actes. « La pensée doit se garder de la projection réelle des idées et de leur traduction en acte »* - Baudrillard. | | | | |
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| action | | | L'immobilité de la mare est pareille au robot, à la pensée stagnante ; l'immobilité du fleuve - de la source à l'estuaire - est pareille à l'arbre traversant les saisons. | | | | |
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| action | | | Très peu de ce qui est vénérable est applicable. Les traducteurs de l'intraduisible diront : « Il vaut mieux avoir de hauts principes qu'on suit que d'encore plus hauts qu'on néglige » - A.Schweitzer - « Es ist besser hohe Grundsätze zu haben, die man befolgt als höhere, die man außer acht läßt » - négliger un principe noble, c'est le mettre en pratique. | | | | |
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| action | | | Le commencement, même privé de buts, est un vecteur : « Le chemin naît parce qu'on le fait » - Kafka - « Wege entstehen dadurch, daß man sie geht ». Et même avec des buts sobres atteints, je garderai surtout l'ivresse du parcours : « Ce qui reste d'une pensée, c'est le chemin » - Heidegger - « Was in einem Gedanke übrigbleibt ist der Weg ». Marcher précède le chemin, même Sartre le savait : « L'existence précède l'essence ». Je remplace l'être par le devenir, et je dis : « Dans l'ordre de l'existence, la façon de cheminer est le chemin lui-même ; c'est le cheminement qui nous fait être » - Kierkegaard. | | | | |
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| action | | | Les passions rapprochent le sage de l'ange et le sot - de la bête ; rien de plus radical pour les amortir que l'action que, donc, le premier doit fuir et le second - cultiver : « ce n'est point la pensée qui nous délivre des passions, mais c'est plutôt l'action »** - Alain. | | | | |
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| action | | | Être soi-même, accorder ses actes à ses pensées - de telles niaiseries nous détournent de la vraie dyade, qui résume notre existence (d'autres pousseraient même jusqu'à l'essence) : faire et se faire, le premier terme n'apportant presque rien au second, et le second prenant ses distances avec le premier. C'est très loin d'une lumineuse liberté quelconque et ressemble davantage à une contrainte obscure mais volontaire : « L'homme se confond avec sa liberté, qui est le néant, qui contraint la réalité-humaine à se faire au lieu d'être » - Sartre - quoique cette réalité (das Dasein) soit à faire ; c'est le soi qui se fait. | | | | |
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| action | | | L'ivresse d'intensité ou l'ivresse de mouvement, le plus souvent, s'opposent ; la première est l'apothéose de nos sens, obscurs et chauds, la seconde - la chute dans le sens de la vie, clair et froid. Être stylite du sentiment et gyrovague des idées serait un compromis. | | | | |
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| action | | | Le mot est pur s'il peut se passer d'idées, l'idée est pure si le désir ne s'en mêle pas, le désir est pur si le passage à l'acte ne l'assouvit guère. Mais la multitude aime des amalgames : « Celui qui désire sans agir, engendre la pourriture » - W.Blake - « He who desires but acts not breeds pestilence ». Celui qui agit, immunisé contre le virus de honte ou de désir, gagne en stérilité et perd en saveur. | | | | |
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| action | | | L'action ne devrait nuire en rien à nos meilleures idées ou à nos meilleurs rêves, qui sont nos seuls pourvoyeurs de meilleures consolations. Quant aux idées ou rêves terrestres, on peut dire, que « L'action est l'ennemie de la pensée et l'amie des flatteuses illusions » - Conrad - « Action is consolatory. It is the enemy of thought and the friend of illusions ». Avec l'ennemi - deux attitudes possibles : le corps-à-corps ou la reddition tempérée par l'indifférence. Ta pensée en sortira avec les bleus des illusions malmenées ou avec le rouge des illusions honteuses. | | | | |
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| action | | | Recours à la force est toujours rejeté par la sagesse, comme instrument toujours pipé, comme condition toujours sine qua si quand même, la force réduit aux gémonies ce qui ne progresse pas, c'est-à-dire ce qui est éternel. « Cet état d'extrême simplicité où, sans notre action, nos besoins harmonisent avec nos forces » - Hölderlin - « Ein Zustand der höchsten Einfalt, wo unsere Bedürfnisse, ohne unser Zutun, mit unseren Kräften gegenseitig zusammenstimmen ». | | | | |
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| action | | | Ce qui me conforte dans mon goût des phrases sans action, c'est la détermination de tous les autres de suivre l'action sans phrases. | | | | |
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| action | | | On ne rêve, dans la jeunesse, que de ce qui ne ressemble guère à la pensée. On n'agit pas, à l'âge mûr, selon le rêve de la jeunesse. « Qu'est-ce qu'une grande vie, sinon une pensée de la jeunesse exécutée par l'âge mûr » - Vigny - elle est plutôt dans le non-mélange des rêves, des actes et des pensées et dans la création et l'entretien de ces trois demeures indépendantes. | | | | |
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| action | | | Les soucis, dans tous les foyers, sont, aujourd'hui, exactement les mêmes que sur la place publique. En rentrant chez soi, chacun porte sur lui la rue et son brouhaha collectif. « Le mobile de la plupart des actions de la rue est l'ennui de la maison » - Vigny - mais c'est le même ennui dehors et dedans. | | | | |
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| action | | | À rêver, sans faire appel aux choses, te fera venir et des faits et des pensées. À penser ou à agiter trop de choses te fait oublier ce qu'est rêver. | | | | |
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| action | | | La bête polie en paroles vaut mieux qu'un ange malappris en acte. Le propre de l'ange étant de ne pas agir et de la bête de ne faire qu'agir, on a affaire à un pur contradictio in adjecto (comme dans une pensée expérimentale). | | | | |
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| action | | | L'idéal, par définition, est ce qui ne peut pas devenir réel ; parler de sa réalisation est un oxymore. « L'idéal a l'étrange propriété de tourner vers son contraire dès qu'on le réalise » - Musil - « Ideale haben die merkwürdige Eigenschaft, in ihr Gegenteil umzuschlagen, sobald man sie verwirklicht » - au bout de cette réalisation - une déception et non pas un renversement d'idéaux. Ou bien c'est la banale impossibilité de comparer l'idéal avec ses ombres réelles. Il faut maîtriser un méta-idéal : un langage de défense de tout idéal contre le prurit des actes commis en son nom. | | | | |
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| action | | | Le sot admire l'action, résultant d'une intelligence calculante, a priori ; le sage admire, a posteriori, l'acte né d'une intelligence inconsciente, innée. La même chose avec les pensées : le sot respecte la pensée-résultat, mesurée en masses ou en décibels ; le sage aime la pensée impondérable, naissant d'une musique de mots. | | | | |
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| action | | | Il est révolu, le temps facile, où l'on pouvait étriller un acte démoniaque au nom d'une séraphique idée. Plus d'idée immaculée, non visitée par quelques annonciateurs d'actes sans scrupules, non présentée au Temple d'Hermès, non figée en quelconques présomptions d'innocence ou assomptions sans douleur. | | | | |
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| action | | | Les actes s'insèrent entre la source obscure et le dénouement flagrant, entre la bonté originelle et le désarroi final ; ils sont des péchés intermédiaires, que désapprouvent les médiateurs oisifs, les anges. Le péché, courant et nullement originel, est de voir au commencement la pensée, le verbe, l'acte et non pas le Bien, la musique ou la caresse. | | | | |
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| action | | | Mon vrai visage, ce sont les caresses que je promets ou que je languis de recevoir. Mes actions ne sont que des masques de mon esprit, comme mes discours – des masques de mon âme. Mon soi connu est dans mes masques, mon soi inconnu – dans mon visage, qui porte « une grande, une unique arrière-pensée, à jamais inexprimable, celle qui, constante, habite les bons visages »* - Hofmannsthal - « der eine große, nie auszusprechende Hintergedanke, der stetige, der in guten Gesichtern steht ». | | | | |
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| action | | | Ni mes actes ni mes pensées ne sont jamais en contact immédiat avec mon soi inconnu ; chercher à me détacher de celui-ci, à lâcher prise, pour atteindre la sagesse, chinoise ou stoïcienne, sont des appels aussi creux que ceux qui m'inviteraient à renoncer au ciel, puisqu'il n'y aurait rien de solide. Dès qu'une musique émane de mon soi connu, je peux être certain de l'existence de la partition divine, soufflée par mon soi inconnu. | | | | |
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| action | | | D'après leurs manières de vivre, chez les philosophes comme chez les garagistes, les taux d'anges, de limaces, de bêtes sont les mêmes ; pourtant, les badauds continuent à encenser la traduction en pratique de sages préceptes philosophiques. Le philosophe ne vaut que par son discours, comme le garagiste – par ses mains. Demander des actes au philosophe, c'est comme demander des pensées au garagiste. En nous, le seul ange suffit pour produire de l'harmonie mathématique ou musicale, partout ailleurs il nous faut la bête. | | | | |
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| action | | | La naïveté de Dostoïevsky : les hommes, dans la suite de leurs actions, incarnent des idées. La lucidité de Tolstoï : les hommes, dans le chaos de leurs actes, se précipitent, honteux, derrière des idées fuyantes. Chez Tolstoï, au tournant - un somnambulisme, un regard vers le ciel ; chez Dostoïevsky - un psychologisme, un magisme ou un syllogisme. | | | | |
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| action | | | Les plus belles des idées conduisirent les hommes aux pires des actes ; le noyau noble des idées est fait d'images musicales, et leur seule expression authentique doit être confiée à l'âme d'artiste et non pas aux muscles d'artisan. « Les idées claires servent à parler ; mais c'est par quelques idées confuses que nous agissons » - J.Joubert – l'artiste parle, en poursuivant des images et non pas des idées, que celles-ci soient claires ou obscures ; les idées sont aprioriques, pour l'artisan, et apostérioriques – pour l'artiste. | | | | |
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| action | | | Mieux on voit l'aléatoire de l'action, mieux on reçoit le possible. Mieux on perçoit le possible, mieux on admire le réel. Mieux on conçoit l'imaginaire, mieux on se connaît. | | | | |
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| action | | | Passée l'épreuve par la chose, qu'elle évoque, la pensée a le choix entre l'assujettissement à la chose et la liberté hors la portée de la chose. Dans le premier cas, la pensée consacrera, ou plutôt profanera, son propre souffle, façonnant la chose. Dans le second, elle assistera au miracle d'unification entre la chose pensée et la chose réelle, la parfaite. La perfection de l'aérodynamique divine - belle ondoyance entre pensée et chose - finit par rendre presque inutile l'examen par la chose. | | | | |
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| action | | | Après les holocaustes du XX-ème siècle, tant de lamentations sur le mal radical, qui ferait partie de la nature humaine, et sur la scélératesse des idées, tandis que la leçon principale aurait dû être la séparation définitive entre les idées et les actes et le retour des plus belles des idées dans leur milieu naturel - le rêve. | | | | |
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| action | | | Quand, dans une émanation de mon soi - action, pensée ou mélodie - je reconnais mon essence, d'habitude résistante et au mot et au geste et à la composition, je suis tenté de l'appeler - œuvre d'art ; une perplexité : j'y serais libre du monde et j'y serais esclave d'une force, dont je ne serais qu'un instrument, pour produire du bon ou du beau. Bergson ne voit que la première, banale, facette : « Un acte est libre, quand sa relation à moi-même est semblable à la relation d'une œuvre d'art avec son auteur ». | | | | |
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| action | | | Les rapports entre penser et agir, comparés avec ceux entre la question et la réponse, sont inverses, mais sont souvent très éloignés des rapports de cause à effet. Et comme les meilleures questions contiennent la réponse, la bonne pensée peut se passer de développement par l'acte. La pensée est une inspiration, et l'acte – une expiration. En expirant on rit, sanglote ou soupire ; l'inspiration est ce qui féconde l'expression. L'agir n'est que technique ou fonctionnel. | | | | |
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| action | | | Avoir agi accélère les petites pensées et freine la naissance des grandes. De trop agir on condescend à penser, ce qui donne lieu aux exercices de reptation cérébrale. | | | | |
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| action | | | L'être (humain) est ce qui ne se traduit fidèlement ni par l'action ni par la pensée ni par le mot. La musique (verbale, conceptuelle, plastique), cette manifestation du devenir, en reflète mieux le cœur. Tout homme de plume doit être d'abord un musicien : « Un écrivain doit exprimer ce qu'il est et non ce qu'il pense »** - Cioran. | | | | |
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| action | | | Placer son idéal si haut, qu'il devienne inatteignable, - une inconscience heureuse, et que Hegel traite de conscience malheureuse. | | | | |
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| action | | | L'esprit est âme, tant qu'il écoute la voix du bien plus que celle du vrai ; le devenir est création, tant qu'il suit la voie du beau plus que celle du juste ; le regard est musique, tant qu'il est émis par le rêve de ton soi inconnu, plutôt que par la raison de ton soi connu. « La pensée n'est que songe, tant qu'elle n'est traduite en acte »** - Shakespeare - « Thoughts are but dreams till their effects be tried ». | | | | |
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| action | | | Les hommes apprécient ce et ceux, principes ou hommes, qui font bouger le monde ; ô combien plus intéressants sont ceux qui y dénichent quelque chose de délicieusement immobile, invariant, apparenté à l'éternel ! « Ceux qui peuvent saisir ce qui est toujours égal à soi sont philosophes »*** - Platon. L'enfer, c'est le prurit des pieds ; et « l'immobilité, ce seul fragment de notre ressemblance à Dieu, qui nous reste du paradis »** - F.Schlegel - « Müßiggang, einziges Fragment der Gottähnlichkeit, das uns noch aus dem Paradies blieb ». | | | | |
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| action | | | C'est dans les ruines des actes qu'on prêche le mieux l'errance des pensées. Les toits et auges des étables fixent les visées et limitent les vues. | | | | |
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| action | | | La pensée en puissance, c'est ce qui compte, mais la pensée en acte, c'est ce qui se conte. | | | | |
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| action | | | Ce que je suis, face à ce que je manifeste (dont ce que je fais), donc à ce qui trouva un langage – des actes, des signes, des idées. Le miraculeux, le parfait, le lumineux, face au créatif, au réel, à l'ombré. La honte, tempérée par la prière. La vénération, face à l'admiration. La source du particulier, justifiant l'aboutissement général. Le soi inconnu, entre-aperçu par le soi connu. Narcisse, découvrant son visage secret. | | | | |
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| action | | | Contente-toi du monde, qui t'est donné - c'est ainsi que le matérialiste vulgaire voit le tracé de sa frontière avec l'idéaliste ; lui, qui n'a que les yeux pour voir, tandis que le regard, le vrai, naît de la reconnaissance des traces du merveilleux, dans toutes les sphères du monde. | | | | |
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| action | | | Avoir ordonné sa vie au calcul, au rite, à l'idée n'est jamais un succès ni une défaite. C'est une réduction du champ des batailles possibles. Par goût électif ou lâcheté grégaire. | | | | |
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| action | | | Il devient de plus en plus facile d'orienter sa vie selon une idée, puisque les idées, comme la vie, devinrent algorithmiques, calculables. La meilleure métaphore de ce fonctionnement s'appelle ordinateur. L'intellectuel, ne serait-ce pas celui qui attache à l'idée imaginaire au moins autant de mesure et d'admiration qu'à la vie ? Ou celui qui est capable de produire des images transformables en idées ? | | | | |
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| action | | | Il y a tant de choses, d'angles de vue, d'idées, dont la seule évocation me plonge déjà dans la banalité et la platitude ; les bonnes contraintes servent à éviter ce piège ; elles sont mon devoir, mais mon valoir se bâtit par mon talent, sachant se servir de ces contraintes. Donc, il ne faut pas s'arrêter à « Un homme ne vaut que par ce qu'il n'a pas fait » - Cioran – et laisser faire l'âme, une fois que l'esprit a fait son travail de filtrage. Ce que je ne pus atteindre est secondaire ; c'est ce que je ne dus ni voulus atteindre, grâce à mes contraintes, qui est plus éloquent. | | | | |
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| action | | | Nous ne connaissons presque aucun principe métaphysique, qui aurait présidé à la création de choses ; l'hédonisme devant les choses continue d'être plus fort que l'enthousiasme devant l'éclairage des principes. Pourtant, « tout principe créateur est toujours supérieur à la chose créée » - Plotin. | | | | |
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| action | | | La vie est faite d'inévitables chutes finales, où ma volonté ne sert pas à grand-chose, et d'élans, que mon intelligence ou mon inspiration impriment à mes cadences et les transforment en rythmes ; cette amplitude vitale permet à mon talent de composer de la musique et d'échapper à la platitude, que me prépare toute action, c'est à dire l'inertie. Pour apporter sa note, l'action doit être traduite en idée. | | | | |
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| action | | | Là où règne la pensée, l'aristocrate est le plus tolérant et crédule, car, dans l'intelligible, il n'y a pas de matières, indignes d'un outil noble (dans le sensible, le rapport s'inverse). « Il n'y a pas de sentiment moins aristocratique que l'incrédulité » - Talleyrand. L'aristocratisme se manifeste dans le regard ironique sur le passage à l'acte. Pour le plouc, passage à l'acte est passage à l'existence. | | | | |
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| action | | | Disposer de routes peut même dispenser de cheminement et calmer le prurit d'inquiétude : « Il n'y a pas de chemin vers la paix ; la paix, c'est le chemin » - le Bouddha. Et le tao chinois n'est qu'une voie, un commencement actif et un mouvement passif, les deux se passant de logos des fins, un concept à mi-chemin entre l'être et le devenir. Et Jésus ne connaît pas d'autres chemins que Lui-même. « Faire, c'est se faire » - Valéry. | | | | |
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| action | | | La liberté la plus mystérieuse est celle de l'action (avec la liberté abstraite – en pensée, en foi ou en politique - les choses sont beaucoup plus simples). Un scénario se déroule ; ma raison pèse mes acquis, mes contraintes, mes buts, pour choisir le décideur de mon prochain acte (partie du scénario) - entre mon esprit ou mon âme ; le décideur suit sa logique (le bien aveugle ou la cohérence lucide), formule l'objectif et s'adresse à ma raison, pour qu'elle conçoive l'acte, en accord avec l'objectif ; la raison élabore l'acte et le transmet à ma volonté ; ma volonté déclenche l'acte. La volonté ne coïncidera avec la liberté que si le décideur fut mon âme. Descartes ne voit pas cette nuance : « La volonté et la liberté ne sont qu'une même chose ». N'empêche que mon âme ne se reconnaîtra jamais dans mon action. L'âme est dans l'impuissance, la cécité, l'intraduisibilité du bien. | | | | |
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| action | | | L'existence est ce que je suis obligé de faire, et l'essence est ce qui m'oblige à être. Je réussis toujours sur la seconde facette ; j'échoue toujours sur la première : « L'existence est le récif, sur lequel la pensée pure fait naufrage » - Kierkegaard – la pensée est une amphibie, qui est à l'aise même au fond de mon existence naufragée. | | | | |
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| action | | | Je commence par décomposer la valeur d'un homme sur les axes des actes, des pensées, des rêves, et je finis par n'y voir que l'homo faber commun. Même nos rêves portent des stigmates collectifs, sans parler des pensées ou des actes : « Donner une valeur à l'homme d'après les actes les plus hauts est absurde » - Sartre. C'est l'homme créateur, l'homo sacer, l'homme solitaire, ayant reçu du haut un talent sans mérite, bref - un nihiliste doué pour la métaphore, qui prend, à mes yeux, l'allure classieuse d'un vrai héros, créateur du sacré. | | | | |
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| action | | | Répudier une pensée ou une action est également facile ; on les garde faute de mieux ou grâce à une ignorance étoilée. « Nous ne ferions rien dans ce monde si nous n'étions guidés par des idées fausses » - Fontenelle. Ouverts dans l'action même, les yeux doivent se fermer dans sa justification : « Que de choses il faut ignorer pour agir ! » - Valéry. L'immobilité interne nous traduit plus fidèlement que l'action externe. L'action est manichéenne, la pensée ne doit pas l'être (Malraux et R.Debray). Avec le savoir, on trouvera toujours une contrainte, qui interdira à l'action d'être moyen et but. Refuser les contraintes de la raison, c’est vulgariser les commencements du cœur : « Pour faire du Bien, il faut que le cœur n’écoute plus l’esprit » - Pasternak - « Чтобы сделать добро, нужна некоторая беспринципность сердца ». | | | | |
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| action | | | Un sage, c'est un homme d'expériences, sachant trouver une relation harmonieuse entre la pensée et l'action, débouchant sur des résultats favorables. On aurait dû l'appeler – philosophe, tandis que le philosophe historique aurait dû s'appeler – philologue, puisque le logos se voue aussi bien à la parole consolante qu'au verbe révélateur, les deux véritables sujets d'une bonne philosophie. | | | | |
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| action | | | Les rêves, et même les pensées, se placent dans l'espace, tandis que les actes appartiennent à leur temps. Et puisque l'éternité métaphorique tend à devenir spatiale, le rêveur ou le penseur fuient ou méprisent l'action, puisque celle-ci appartient à la société et non pas à l’univers. | | | | |
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| action | | | Ne voir dans l'action qu'un exercice de nos muscles et de nos pensées (et non pas juste un moyen, pour atteindre un but juste), serait-ce la véritable ascèse ? - ce mot grec signifie exactement – exercice ! | | | | |
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| action | | | Tout vrai idéal est une chimère, et l'on ne peut que la rater. Si l'on pense le contraire, c'est qu'on s'était trompé de cible ; l'idéal est intact, tant que la corde est tendue et la flèche n'est pas décochée. Le pays de Cocagne n'a pas de frontière commune avec l'Arcadie. « Il y a quelque chose de plus triste que de rater ses idéaux : c'est de les avoir réalisés » - Pavese - « C'è una cosa più triste che fallire i propri ideali : esserci riusciti ». | | | | |
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| action | | | Les plus belles pensées sont immobiles, elles s'identifient à l'être intemporel ; les pensées mobiles servent à justifier le devenir de l'action. « Il faut des mobiles de l'activité, qui échappent aux pensées, donc aux relations : des idoles » - S.Weil. La pensée figée prend irrémédiablement l'allure d'idole, car elle abandonne les relations au profit des objets. | | | | |
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| action | | | La conception suit les jalons - l'action, la pensée, le sentiment, la forme ; la perception emprunte le chemin inverse ; le sentiment doit être plus près de la forme, et la pensée – de l'action. Wilde se trompe d'étape : « Rêver d'une forme, aux jours de la pensée » - « A dream of form in days of thought ». La forme se donne surtout à la nuit du rêve, encadrée de matinées de nos doutes et de vesprées de nos certitudes. | | | | |
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| action | | | Ce que les hommes font, est de plus en plus inattaquable. Ce qu'ils pensent et ce qu'ils sentent est de plus en plus morbide. Mécanique des gestes, mécanique des cœurs. La synthèse : le vivant plaqué sur du mécanique (l'analyse de Bergson voyait le contraire). Et c'est précisément ce caractère mécanique qui accorde les actes et les pensées et qui est à l'origine du fléau de ce siècle - le pullulement des consciences tranquilles. « Votre esprit est emprisonné dans votre bonne conscience »*** - Nietzsche - « Ihr Geist ist eingefangen in ihr gutes Gewissen ». La recta ratio et la recta conscientia vont rarement de pair, quoiqu'en pense Cicéron. | | | | |
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| action | | | Le barbare : l'homme incapable de justifier l'écart entre l'acte et l'idée, ou les égalisant, ou n'en développant que des hiérarchies pauvres. | | | | |
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| action | | | Le bien est l'état de notre cœur, où affleurent aussi nos hontes et nos impuissances. Ni les idées ni, encore moins, les actions ne peuvent s'y associer. « La bonne action, commise pour le salut de ton âme, n'est point bonne » - Berdiaev - « Добрые дела, которые совершаются для спасения собственной души, совсем не добрые » - le salut de ton âme, c'est la fidélité à la musique ; le salut de ton cœur, c'est le sacrifice de l'action (et non pas l'action de sacrifice). | | | | |
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| action | | | La vie se résume en actes, pensées et rêves : le hasard (des parcours), l’art (des finalités), le départ (des élans). | | | | |
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| action | | | Les mots surgissent et se figent au-dessus des représentations ; les idées se tournent vers la réalité. La philosophie européenne se concentre dans les mots ; l'orientale se voue aux idées. C'est pourquoi un bon philosophe européen peut être oisif ou bosseur, crapule ou saint, sans que cela préoccupe ses admirateurs, tandis que le philosophe oriental doit baver dans ses expériences culinaires, climatiques, gymniques, pour prouver la consistance de ses théories. | | | | |
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| action | | | L'action et la logique servent à chercher une solution, tandis que c'est surtout le langage qui aide à formuler le problème – deux milieux, deux démarches, deux outils difficilement compatibles. Comme les mystères ne se dissipent pas avec le même état d'âme, qui nous y a plongés. Les images, les mots, les concepts - dans chaque domaine nous avons un expert indépendant : l'âme, le cœur, l'esprit. Choisir un mystère, énoncer un problème, inventer une solution. | | | | |
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| action | | | Pour pouvoir pratiquer le culte des commencements, il faut avoir accompagné beaucoup de mots et d'idées jusqu'à leurs aboutissements. « L’origine est ce qui se pose à la fin » - R.Debray. Et c'est seulement au milieu des finalités en cendre qu'on apprend l'art d'atteindre aux commencements les plus vitaux, l'art qui se réduit, essentiellement, à l'imposition de bonnes contraintes. | | | | |
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| action | | | Le rêve ne peut pas être innocent, il s'y point toujours un état d'âme extatique, coupable, échappant à toute bonne logique acquittante. On s'en tire mieux avec l'action, qui est si souvent le contraire du rêve : « La vraie vie est l'éternelle innocence de l'agir » - Goethe - « Das wahre Leben ist des Handelns ewige Unschuld » - la vie, moins vraie mais plus musicale, se dédie au rêve. Le rêve est un sacrifice, et tout sacrifice est à ta charge, surtout le sacrifice des idées : « Aimer, voici l'éternelle innocence ; la seule innocence, c'est de ne pas penser » - Pessõa. | | | | |
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| action | | | Dans les actes que j'ai admirés le plus, aucune idée, accompagnatrice ou inspiratrice, ne vient appuyer mon enthousiasme. Et vice versa, dans les idées qui m'enthousiasmèrent le plus, - aucune trace de leur solidarité avec des actes quelconques. L'esprit de l'auteur les conçoit, tous les deux, mais c'est la présence de son âme que je dois percevoir, pour l'aimer, - une âme, noble et désintéressée, dans le premier cas, ou une âme, élégante et passionnée, dans le second. | | | | |
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| action | | | La conscience ne me dit ni ce que je dois penser ni ce que je dois faire, elle me convainc, par son trouble, son exaltation et son angoisse, qu'il existent, en moi, des voix, intraduisibles ni en mots ni en actes, et dont mon cœur est le témoin et mon esprit – le juge. | | | | |
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| action | | | L'action s'ensuit d'une inertie intéressée, et la passion – d'un élan désintéressé. Pour ce sot de Spinoza : « Les actions de l'Esprit naissent des seules idées adéquates, mais les passions dépendent des seules idées inadéquates » - « Mentis actiones ex solis ideis adæquatis oriuntur, passiones autem a solis inadæquatis pendent ». Ce sont les idées qui naissent de l'esprit ou des passions et non pas l'inverse. La passion est un attribut d'un esprit se muant en âme (mais Spinoza ne connaît que mens et ignore anima). Et l'adéquation n'a rien d'absolu, mais repose sur la rigueur des représentations et interprétations, où le libre arbitre, et non pas la fichue autonomie, est roi. Un bel esprit se réveille dans les impasses, inquiétantes et initiatiques, et non pas dans de doucettes certitudes intermédiaires. | | | | |
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| action | | | Le sot : il ne dit pas ce qu'il fait, puisque ce qu'il fait est dit par les autres. Le sage : il ne fait pas ce qu'il dit, puisqu'il dit la beauté des idées, et aucune belle idée ne peut être traduite en actes. | | | | |
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| action | | | Les grands hommes d'action n'existèrent jamais ; la grandeur n'est que dans les circonstances. Ceux qui s'y prêtèrent ne s'appuyaient guère sur les idées, mais sur le courant aléatoire et favorable à leur profil. Se plaindre de l'absence de grands hommes : « Ces hommes d'autrefois furent très grands, avec leurs yeux, fixés sur une Idée, sur un universel abstrait et éternel » - J.Benda – est idiot. Félicitons-nous que les yeux de tous les candidats à cette méchante grandeur soient fixés aujourd'hui sur l'Idée d'un universel mercantile et non pas belliqueux. Et laissons l'homme de rêve vivre de son regard, particulier, viscéral et charnel. | | | | |
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| action | | | La noblesse d'une activité est question de qualité de ses contraintes. C'est pourquoi la musique, avec ses règles harmoniques, mélodiques, rythmiques, est l'art le plus noble. La mathématique a ses axiomes et sa logique ; la poésie – ses règles de versification. La philosophie aurait dû oublier la vérité et les connaissances, l'existence et l'essence, les idées et même les choses, pour se concentrer sur les souffrances et les langages de l'homme et lui apporter de la consolation et de l'enthousiasme, bref, être plutôt rhétorique que didactique. | | | | |
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| action | | | Tout courant d'idées ou de gestes est induit aujourd'hui par un puissant et monotone champ d'action, où les plus ou les moins ne servent qu'à faire tourner la même machine. Pour l'homme du rêve, c'est par un court-circuit grinçant, ou par une fausse note, que s'achève, dans ce champ de signes, son chant du cygne. | | | | |
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| action | | | Tout homme, doué de conscience dans les deux sens de ce mot, arrive à trouver de l'indignité dans toute action ; si, en plus, l'homme est bête, il se met à chercher à l'action une source ou un ressort, sous forme d'une idée indigne ; c'est ce que fait, maladroitement, Dostoïevsky, chez qui des idées loufoques et superficielles accompagnent des états d'âme tout à fait véridiques et profonds, et surtout, présentés d'une grande hauteur de vue ; c'est pourquoi Dostoïevsky est sage, sans être intelligent. | | | | |
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| action | | | Pour juger un homme, ni ses opinions ni ce qu'elles firent de lui n'apportent que quelques pâles lumières. Ce qu'il y a de non-mécanique, dans l'âme humaine, reste invariant, quels que soient les événements ou les opinions qui traversent les bras ou la tête. Tout ce qui est évolutif ou perfectible, chez l'homme, est secondaire et relève du soi connu ; mais l'homme le vrai, l'homme le divin, c'est le soi inconnu, ce siège de l'âme. Qu'on juge notre esprit, d'après les effets de nos opinions, qu'on y trouve notre soi connu ; avec l'âme, on vénère, on prie, on s'oublie, on se perd dans le soi inconnu. | | | | |
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| action | | | La même nécessité d'action se lit dans le conatus spinoziste, la volonté schopenhauerienne ou nietzschéenne, l'élan vital bergsonien. Mais sa nature peut être soit mécanique soit organique : soit développer l'idée par un discours sans vie, soit envelopper le discours du souffle de l'idée. La cohérence discursive du pouvoir ou l'intensité inchoative du vouloir. La puissance de la volonté ou la volonté de puissance. | | | | |
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| action | | | Jadis, le philosophe entamait son parcours en tant qu'un homme perdu dans la forêt épaisse des idées ; la panique dictait la direction, presque aléatoire mais unique, de sa fuite ; le hurlement ponctuait les accès de ses désespérances. Aujourd'hui, les forêts disparurent ; les idées rejoignirent les usines et bureaux des actes ; des cadences mécaniques marquent le parcours académique, jusqu'au crématorium prépayé le plus proche. | | | | |
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| action | | | La représentation sert de fond pour trois manifestations rationnelles de l'homme : l'action, le langage, la pensée. Mais elle ne figure que très vaguement dans les trois manifestations irrationnelles : le génie, la passion, la créativité. | | | | |
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| action | | | L’action, à l’instar de la pensée, gagne en pureté, lorsque son essence est dans le commencement ; agir et commencer s’expriment par le même verbe grec archein. Comme parole et esprit se rencontrent dans logein. Agir ou penser - comme prendre initiative. | | | | |
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| action | | | Les grandes valeurs ne se conçoivent qu’en langage du rêve ; intraduisibles en langage des actions, elles se refusent même à celui des idées. Ce sont de piètres juges, ceux qui pensent que « ce qui juge un homme, c’est qu’il ait ou non fait passer des valeurs dans les faits » - Merleau-Ponty. | | | | |
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| action | | | Un bon douteur constate un gouffre entre la portée de son action et le sens de sa pensée, sans parler de l'élan de son rêve. Et dans son esprit et dans son âme, il entretiendra une saine irrésolution, tandis que son bras dira, que « ma maxime était d'être le plus résolu en mes actions » - Descartes. | | | | |
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| action | | | Ton soi connu se manifeste dans ton action et dans ton corps ; ton soi inconnu se devine dans ton cœur et dans ton esprit. « Derrière tes pensées et sentiments se tient un sage inconnu, appelé le soi »** - Nietzsche - « Hinter deinen Gedanken und Gefühlen steht ein unbekannter Weiser – der heißt Selbst ». | | | | |
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| action | | | Au bête repentir d’avoir mal agi ou mal pensé, il faut préférer la sage résignation de ne traduire fidèlement, par l’action, que de bien petites pensées ; cette adéquation sera triviale, tandis que l’écart, dans le cas d’une grande pensée, sera soit comique soit tragique. | | | | |
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| action | | | Quand je lis, sous la plume de tous les sages, que la pensée est mauvaise sans l’action et l’action est mauvaise sans la pensée, je remarque tout de suite, qu’en remplaçant sans par dans, on formule une sagesse plus grande encore. | | | | |
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| action | | | L’optimisme vient de l’écoute des sources ; le pessimisme – de l’examen des parcours. Le sage assume simultanément ces deux attitudes, en maintenant le culte des commencements idéels et en se résignant au Mal fatidique en toute action réelle. | | | | |
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| action | | | Il faut penser et agir en homme sans illusions terrestres ; il faut rêver et créer en homme aux illusions célestes. | | | | |
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| action | | | Il serait bête de réduire notre valeur à la qualité de nos rêves et de nos idées, puisque, presque toujours, ils sont communs à toute l’humanité. C’est par l’acte de leur traduction artistique ou scientifique, donc par la création, que nous faisons entendre notre vraie voix. Le talent met la création au même niveau que les rêves et idées, le génie la porte même au-delà, et la noblesse l’élève au-dessus. | | | | |
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| action | | | Mon soi inconnu ignore le langage des idées et l’action des volontés, mais il peut influencer mes échelles de valeurs, en soumettant mon action à ma pensée, et ma pensée – à mon rêve. « L’essence véritable de mon soi n’est pas Je pense, mais J’agis » - Heidegger - « Das eigentliche Wesen des Ich ist nicht das Ich denke, sondern das Ich handle ». J’agis est moutonnier, je pense est robotique ; il ne reste aux rares possesseurs d’un soi inconnu que je rêve angélique ! | | | | |
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| action | | | Pour Heidegger, la pensée est un travail de la main (vorhanden / zuhanden) ; elle est celui du sobre cerveau, pour les lunatiques, et celui des bras actifs, pour les pragmatiques. Elle devrait être la création immatérielle des ivresses et du regard passif. | | | | |
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| action | | | Tout réveil de la conscience commence par nos sens, dont les signaux sont captés, tout d’abord, par l’âme et non pas par l’esprit, avec ses pensées ou ses actes (du mouton cartésien au robot hégélien). Schelling résume cette funeste bassesse mécanique : « Le seul concept immédiat est celui de l’activité » - « Das Handeln ist der einzige unmittelbare Begriff ». | | | | |
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| action | | | L’Agir s’étend de l’Inertie à la Création, de la Routine à la Liberté ; il s’insère entre la Pensée et l’Être, entre l’essence subjective et l’essence objective ; il est l’existence, une justification intuitive de la validité de la Pensée et de la compréhension de l’Être. | | | | |
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| action | | | Pour les robots modernes, l’homme n’est libre ni avant ni après mais pendant l’action. Mais dans l'action, il est le pire des esclaves ! L’homme exerce la liberté avant l'action, sous forme d'un sacrifice de ses idées, qu'il va dramatiquement trahir. Il l'exerce après l'action, sous forme d'une fidélité aux idées, qu'il aura retrouvées, comiquement, comme l'enfant prodigue, égaré dans l'action. | | | | |
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| action | | | Dans l’enfance on va du concret à l’abstrait, de la chose au mot – dans la maturité on emprunte, plus souvent, le chemin inverse. Dans son enfance, on n'est jamais créateur, on représente l'espèce, sans savoir produire des genres. La maturité non seulement inverse ces passages, mais elle y intercale son goût : entre le concret et l'abstrait - le goût musical, entre la chose et le mot - le conceptuel, entre l'action et le geste - l'ironique. | | | | |
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| action | | | Au lieu de transformer une action en une pensée ou en un état d’âme, les sots cherchent une transformation inverse : une pensée profonde en une action féconde. Les pensées naissent dans un désert ; l'action s'éploie en plénitude foraine sans mirages ; pour chanter le vide, il vaut mieux être pris de vertiges. | | | | |
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| action | | | Ce qui existe peut servir de matériau, d’outil, d’obstacle, de convoitise ; mais ce qui n’existe pas élève les rêves et approfondit les pensées. | | | | |
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| action | | | Tout acte (comme toute pensée) est fruit d’une routine (sociale ou langagière) ou d’un hasard (l’état des muscles ou l’état d’âme) ; d’après le pénétrant Valéry, il serait un lapsus, tandis que le but d’un créateur (homme d’action ou homme de rêve) serait d’en faire entrevoir des invariants. | | | | |
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| action | | | Celui qui se trouve dans l’action se moque de pensées (qu’il ne juge jamais bonnes) ; celui qui se perd dans les pensées, méprise l’action (et croit qu’elle ne peut jamais être bonne). Le second admire les bonnes pensées ; le premier sa vautre dans de bonnes actions. | | | | |
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| action | | | Tout enchaînement d’idées est un acte, mais tout acte est dépourvu de noblesse. Donc, contente-toi d’une idée solitaire, d’un commencement, qui ne serait qu’un élan atemporel, sans suites. | | | | |
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| action | | | Ta sensibilité est indissociable des faits réels qui parsemèrent ta vie, mais pour la qualité de ta création ils ne jouent aucun rôle. C’est à peu près la même chose avec l’étude de l’Histoire : elle enrichit tes vocabulaires, mais n’apporte rien à l’efficacité, à la responsabilité ou à la sagesse de tes actions, y compris de tes créations. Les seuls personnages du passé, qui restent vivants dans le présent, sont ceux qui tentaient d’entamer un dialogue avec l’éternité. Le rêve, et non pas la réalité, guident les plus belles pensées et les plus belles plumes. | | | | |
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| action | | | L’homme libre traduit des actions chaotiques en ses pensées harmonieuses ; l’esclave tente de traduire ses lourdes pensées en son action inertielle. | | | | |
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| action | | | Les actes et les réflexions, toujours communs, toujours reproductibles, constituent une vie ; et le mystère, toujours personnel, ne surgit que des rêves. C’est sous cet angle que je comprends le surprenant Montaigne : « Les plus belles vies sont à mon gré celles qui se rangent au modèle commun, sans merveille ». | | | | |
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| action | | | Dans l’action, dans laquelle se croisent les faits et les idées, il y a trois sortes d’acteur : les exécutants, les créateurs, les eschatologues ; les premiers, maîtres des outils, savent ce qu’ils doivent faire, les deuxièmes, dessinateurs des parcours, peuvent expliquer comment il faut le faire, les troisièmes, visionnaires des commencements et calculateurs des finalités, veulent justifier pourquoi il faut le faire. | | | | |
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| action | | | L’action de la pensée : je prends les plus belles des pensées et je vois que leurs traductions en action conduisirent aux pires des abominations. La pensée de l’action : toute réflexion profonde sur le sens de l’action aboutit à la répudiation de celle-ci et à la volonté de rester immobile. L’action s’identifiant le plus souvent avec la vie, et le contraire de la vie s’appelant rêve, j’arrive à l’hypothèse que l’objet le plus gratifiant de la pensée devrait être le merveilleux, l’inexplicable, l’écho de la profondeur des racines dans la hauteur des cimes. | | | | |
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| action | | | Avec le monde des faits ou des idées, nous communiquons soit artificiellement soit naturellement. Est artificiel ce que touchent nos mains ou perçoivent nos yeux, ce qui sort de nos bras ou de nos bouches – c’est le présent qui en dicte le contenu. Avec ce qui arrive à survivre ne serait-ce qu’un siècle nous communiquons plus naturellement, puisque nous ne l’approcherions que par la forme, dictée par toute l’étendue du passé historique. | | | | |
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| action | | | Le sentiment et la pensée, évidemment, accompagnent toute action, mais mesquinement, en se profanant. On devrait les tenir à l’écart des itinéraires arbitraires de nos bras ; le cœur et l’esprit devraient se confier à l’âme, qui se voue à la musique de ses états et se détourne du bruit des états du monde. « Les plus forts pensent ce qu’ils font et font ce qu’ils pensent » - Unamuno - « Los fuertes piensan lo que hacen y hacen lo que piensan » - le premier est banal et le second - impossible. | | | | |
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| action | | | Il faut mépriser l’événement non pas parce qu’il ne prouve rien, mais au contraire parce qu’il ne fait que prouver ou confirmer ce qu’une théorie, une idée, une intuition avaient pu préfigurer. La vraie Histoire n’est qu’un catalogue ennuyeux d’événements que nos imaginations colorient et animent, pour (re)créer une grande histoire, une histoire littéraire. | | | | |
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| action | | | On agit toujours en esclave, jamais en maître. On ne peut être maître qu’en mots, en images, en idées. La puissance physique, politique ou monétaire est acquise par des actions d’esclaves. | | | | |
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| action | | | Un nomadisme des pieds accompagne, en général, une sédentarité des pensées. | | | | |
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| action | | | Les idées sont des cibles, présentées à l’archer, nommé le talent. Celui-ci a besoin de flèches, portant un style, d’un arc, taillé par la noblesse, d’une corde, assurant la musique du vol. | | | | |
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| action | | | Dire – les débuts plutôt que les buts – est juste et mieux que - chemins avant actions - Wege nicht Werke de Heidegger, car tout bon chemin devient impasse (Holzweg) et toute impasse vaut par son commencement, où la circulation d’idées est la plus dense. | | | | |
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| action | | | La vie est infiniment plus énigmatique et vertigineuse que n’importe quel récit romanesque, pourtant on continue à se passionner pour les créations littéraires. La même chose est valable pour les recherches en Intelligence Artificielle, qui n’arriveront jamais à atteindre le niveau des plus subtiles pensées humaines, de celles qui s’écarteraient du calcul brut. | | | | |
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| action | | | Oui, tu commets certainement des actions sociales, motivées pourtant par ta passion, mais tu finiras toujours par regretter de ne pas l’avoir dédiée plutôt à ton propre état d’âme ou, au pire, à une idée désintéressée ou à une grisante image. La passion existe pour être mise en musique et fuir le silence des actions. | | | | |
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| action | | | L’action d’un esprit est soit externe (au milieu de la matière) soit interne (ses réflexions, ses discours). Dans le premier cas, la liberté consiste en imprévisibilité de l’acte ; dans le second – en indépendance des autres esprits. Aucun point commun entre ces deux genres de liberté. | | | | |
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| action | | | En hauteur, il n’y a ni mots ni idées ni actes. Si quelqu’un trouve à ses actes d'en-bas des raisons d’en-haut, il est imposteur. | | | | |
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| action | | | Le désir vise l’état des choses ou des idées, et l’espérance – celui de l’âme ; le premier réclame l’action, et la seconde – le rêve. Toute action comportant une part du Mal, le chemin, partant du désir, conduit vers le désespoir ; tout rêve étant un appel d’un Bien intraduisible et inaccessible ne peut vivre que d’intensité immatérielle. | | | | |
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| action | | | La pensée, digne de ce nom, ne peut être que personnelle et dictée par un état d’âme (les âmes sont particulières) et non pas d’un ordre d’esprit (les esprits sont communs). On fait trop d’honneur à l’action si l’on l’affuble d’une pensée originaire motivante. Toute action est faiblesse de l’âme. | | | | |
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| chœur art | | | ACTION : Chaque fois que l'art se consacre à l'action, il en ressort le fond de l'état civil, les moyens du travail journalier et la forme du journalisme. L'employeur naturel de l'art, Apollon, passa au service de Hermès. De l'art conceptuel on en vint à l'art fonctionnel, agissant, exécutant des tâches subalternes dans un corps social équilibré par le marchandage. | | | | |
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| art | | | Penser = produire du vrai - une des plus mornes équations de l'ère moderne. Sentir = faiblir d'esprit - est sa réciproque. Penser, dans l'art, c'est savoir mettre en valeur nos faiblesses. La pensée rend les sentiments plus déliés ; elle est une nécessité physiologique, et s'en libérer n'honore guère le sentiment. À l'écrivain, le registre des syllogismes doit être aussi familier que celui des véhémences ou des pâmoisons. | | | | |
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| art | | | Le bon style, ce ne sont ni les yeux ni la vision ni même le regard, mais l'une des facettes du talent, la seconde résumant l'ouïe et l'entendement. Mais le génie serait plutôt la technique que l'imagination, plutôt le mot que l'idée. | | | | |
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| art | | | Couler en bronze ses pensées, pour qu'on n'en puisse pas défalquer la moindre virgule ? Ils pensent, que c'est très intelligent et digne. La seule chose, à laquelle je tiendrais, moi, et encore, c'est de retrouver le lendemain parmi mes mots en cendres quelques points d'exclamation non éteints. | | | | |
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| art | | | L'art aura été le dernier lieu de la persistance de l'humain dans les affaires des hommes. La palpitation se parque dans des gymnases et fuit le Verbe. Le souci du siècle est de ne vénérer le Logos saignant qu'en tant qu'un concept logopédique, coloristique ou culinaire. | | | | |
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| art | | | Le décalage horaire entre le style et la pensée. D'où les artistes, soleils sans aiguilles ni cadran, ou les cuistres, cadrans et aiguilles sans soleil. Les premiers vivent d'empreintes, les seconds d'enregistrements. Le culte du style (juste ! ) est la meilleure preuve d'insignifiance de toute pensée. | | | | |
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| art | | | Les signes les plus faciles à manipuler en littérature sont le plus et le moins et le plus difficile - l'égalité, ou l'unification d'arbres, ou l'anagramme conceptuelle, l'art de substitution de feuilles ou de branches. Jardin ou forêt opposés à l'arbre. | | | | |
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| art | | | Ce qui rend particulièrement sceptique, face à la tyrannie des pensées, c'est qu'une défectuosité de forme est ressentie, le plus souvent, comme une défectuosité de fond, mais la qualité de fond rattrape rarement la faiblesse de forme. | | | | |
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| art | | | Le débat technique le plus profond, dans l'art, est entre les parts du mécanisme et de l'organisme, entre le concept et le signe, entre le symbole et l'incarnation. Et le but inavouable et haut en est de produire une idole incarnée. | | | | |
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| art | | | Une métaphore est une idée, qui compte non pas par son propos, son étendue, son poids, sa profondeur, sa cohérence, mais par une irrésistible impression d'un bel état d'âme. Le pire des mutismes - le manque de métaphores. | | | | |
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| art | | | Ce qui est bancal et bête, dans une métaphore ou dans une pensée, cherche son salut dans le développement ; mais ce qui est déjà plein - y perd. « L'image gagne toujours à ne pas être développée »** - Aragon - la pensée, en dernière instance, y gagne aussi. Et c'est l'émotion première qui en est victime, puisqu'elle n'est vivante que près de sa source, à laquelle on ne peut être fidèle qu'en mourant de soif. | | | | |
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| art | | | Dans l'effort, lié à tout art, il y a une part mécanique, une part réfléchie et une part inspirée. L'équilibre entre les trois dévoile l'artiste. Les mécaniques de la poésie ou de la musique sont des plus risibles, ce qui les expose au ricanement du sot, qui n'a ni l'intuition d'une idée ni le goût d'une prémonition. | | | | |
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| art | | | Le romantisme d'antan, ce fut de faire parler les bêtes ou les choses. Aujourd'hui il faut faire parler les concepts, mais le plus difficile, c'est de faire taire les hommes. | | | | |
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| art | | | Qui ne voit dans la littérature qu'un moyen juste pour faire entendre ses idées, prône la clarté et la vérité. Mais celui qui n'y voit qu'un but injustifiable est porté vers divagations et déviations. Terrain vague ou vague terrain. Nimbes et diadèmes, ou limbes sans baptême. | | | | |
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| art | | | Origine de la poésie - partir de la lettre et se rire de l'esprit. Rendez-vous cryptogames avec les mots, les Muses. Tolérance avec les idées, les prostituées. | | | | |
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| art | | | Tous les artistes cherchent à se résumer en pensées. Et voilà la danse libre du pinceau ou de l'archer se transformant en boitement raisonneur ; chez les non-initiés de la plume, la pensée est prisonnière des mots sans ressort : « La danse est la métaphore de la pensée » - Badiou. | | | | |
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| art | | | Les songe-creux ont toujours tant de choses à dire, dont ils fixent l'être : sans savoir exprimer, ils impriment, ils signifient, ils font, pensant qu'ils sont. L'idéal de l'écriture serait de tout exprimer, de ne dire qu'un minimum, tout en cherchant à réduire le dit au chanté, de l'opérer à l'œuvrer. | | | | |
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| art | | | La valeur finale d'une métaphore se détermine par ses points d'ancrage : des choses, des états d'âme, des mots, des concepts, des sons, des couleurs. Les plus belles restent au large, à égale distance de ces havres. | | | | |
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| art | | | L'art, c'est une lutte contre le hasard, mais il comporte, lui-même, deux types de hasards internes : le hasard d'émission et le hasard de réception ; le premier, c'est le coup de dés que toute pensée émet (Mallarmé), et le second, c'est la bouteille à la mer recevant cette pensée ; le drame du message et la tribulation de la messagerie. | | | | |
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| art | | | Je veux peindre l'oiseau, et l'on ne découvre, sur ma toile, qu'une cage. Et je balbutie, avec tous les sots, que le peintre ne doit pas apparaître dans ses tableaux. « Malgré la passion du mouvement, ce que désirais le plus, c’était d’être renfermé dans une cage » - Chagall - « При всей любви к передвижению я всегда больше всего желал сидеть запертым в клетке ». Plus que dans un cachot de l'esprit, c'est dans une tour d'ivoire de l'âme qu'on a besoin de barreaux : « L'âme est le seul oiseau, qui soutienne sa cage » - Hugo. On vit le mieux sa liberté à travers, ou même en-deçà des contraintes : « Il lui semble, que le monde est fait de barreaux, et au-delà de ce monde - aucun autre » - Rilke - « Ihm ist, als ob es tausend Stäbe gäbe, und hinter tausend Stäben keine Welt ». C'est par la délicatesse des barreaux qu'on reconnaît notre parenté avec les volatiles. « La pensée est un oiseau qui, dans la cage des mots, peut déployer ses ailes »* - Gibran - « Thought is a bird, that in a cage of words, may unfold its wings ». | | | | |
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| art | | | L'âme d'écrivain, le corps de ses écrits, le vêtement de sa pensée : le désir, avoué, de s'habiller et le désir, inavouable, de se déshabiller. | | | | |
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| art | | | Que je rêve du jour, où je pourrais m'accueillir sans honte, dans l'édifice allégorique des mots, que j'aurais élevé moi-même ! J'en ai assez de crapahuter parmi les ruines de l'indicible. Mais tout édifice devient chose, dont je ne veux pas, même sous forme des ruines au passé trop palpable : les métaphores sont héritières des idées, comme les nobles ruines – héritières des châteaux en Espagne. | | | | |
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| art | | | Le remplissage est le genre littéraire le plus répandu, et le vidage d'une tête débordant de pensées - la méthode la plus suivie (même Byron succomba à cette niaiserie : « Si je n'écris pas pour vider mon esprit, je deviens fou » - « If I don't write to empty my mind, I go mad »). On aurait dû laisser ce soin au lecteur, en lui tendant un vide vertigineux, aspirant ce qui est, à l'accoutumée, retenu dans des réserves de l'âme. « Viser la plénitude en se vidant »** - G.Steiner - « Evacuation towards fullness » - il faut le faire avant le premier trait de plume ! | | | | |
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| art | | | Si mon but n'est que la traversée du désert, alors même si je suis chargé de tableaux ou d'idées, je disparaîtrai dans des caravanes, sans espoir de faire naître un mirage ni d'atteindre une oasis. Mon but doit être l'état, dans lequel naissent des mirages. | | | | |
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| art | | | Toutes les idées intéressantes furent, depuis longtemps, totalement parcourues, scrutées et classifiées ; y imaginer d'étonnantes découvertes et y chercher de l'originalité est l'une des sottises qui expliquent le dépérissement de l'art à base d'idées. Ce siècle est abondant en idées et images banales. Il est stérile en images nobles, cette seule source durable d'un vrai art. | | | | |
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| art | | | Le fragment comme genre est précieux comme une promesse de métamorphose. Ne pas s'appuyer sur la page précédente ; que chaque ligne ne compte que sur elle-même ! La pensée discursive, en continu, traduit le culte de l'habitude, de l'étendue. « Il n'appartient qu'au génie de détacher sa pensée de l'habitude »* - Cicéron - « Magni autem est ingenii abducere cognitionem a consuetudine ». | | | | |
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| art | | | La pensée-éclair, venue de la hauteur, cherche les mêmes débouchées que les fleuves interminables de nos vallées de larmes : « Il faut voir nettement, que le discours pléthorique et le discours laconique ont le même but » - Épicure. Malheureusement, on n'écoute pas le sain constat des postmodernes : ni l'intelligence ni le savoir n'appartiennent plus au genre discursif. Mais la règle de l'économie des moyens est sans exceptions : « Quelle que soit la leçon, la brièveté s'impose » - Horace - « Quidquid praecipies, esto brevis ». | | | | |
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| art | | | Toute pensée prend, spontanément, une forme géométrique. Ce qui explique la possibilité de l'art abstrait (la géométrie dépasse rarement le stade d'esquisse !) et de ce pullulement de productions savantes nageant dans l'autoréférence. | | | | |
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| art | | | L'image, en littérature, naît des multiples va-et-vient et cascades, zigzags et saccades, revenez-y et torsades, entre le ressac des mots et le calme de la pensée, d'un dialogue, où des réparties adverses rehaussent le débat, mais le mot final appartient - au mot. | | | | |
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| art | | | Tout grand écrit naît d'une ivresse, ivresse des choses, des idées, des mots ; mais le plus grand secret consiste à savoir s'enfiévrer de soi-même. Ce beau conseil d'Horace : « tu ne planteras aucun arbre austère avant la vigne sacrée » - « nullam sacra vite prius severis arborem » ! | | | | |
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| art | | | L'art - produire des métaphores, une fois que je suis subjugué par un concept. Les piètres sciences, ce qui nous élargit et corrobore (l'art rétrécit et désespère !), c'est traduire en concepts les métaphores insaisissables. L'idole (verbe mental, représentation), le portrait (verbe intellectuel, propositions), l'état d'âme (verbe inspiré, discours). Il est de belles métaphores, devant lesquelles palissent les formules, les pinceaux et même les mots… | | | | |
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| art | | | Artiste est celui qui inverse la hiérarchie habituelle des hypostases de notre soi inconnu ; elle devient – idée, icône, idole, image – en privilégiant la couleur haute face à la rigueur profonde, l'arbre musical - aux structures silencieuses. | | | | |
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| art | | | Communiquer avec le lecteur, c'est laisser de la place à son regard, à sa perplexité, à son arbitraire. « Grand homme est celui qui laisse après soi les autres dans l'embarras »** - Valéry. Ne pas suivre l'inertie, pour aller jusqu'au bout d'une idée, s'arrêter au plus fort d'une tentation, laisser les sons mourir de leur propre éloignement. Les vagues de communion, une fois les fonds bien secoués, ne sont portées que par le vide. | | | | |
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| art | | | L'art devrait survoler toute pensée ardente avec la ferme intention ironique de ne pas se consumer en l'embrassant. | | | | |
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| art | | | Le poète devrait penser en vers et non pas versifier ses pensées. Le poète dans l'âme dit Je fleuris comme les autres disent J'imagine, Je crée, Je produis. | | | | |
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| art | | | Signe de présence d'idées dans une image, qui trouva son mot : elle ne se fige guère et reste presque crue, prête à servir de matière première pour un nouvel étonnement, nouvel arbre de désir : « De la semence de l'étonnement naît l'arbre de la raison, lequel produit des fruits capables d'étonner » - Nicolas de Cuse - « De semine admirationis arbor exoritur rationalis, quae fructus parit admirationi similes ». Le doute perd de hauteur : jadis, la présence réelle suggérait un corps derrière des images (l'Eucharistie) ; aujourd'hui, on doute des images, qui se trouveraient derrière des mots trop plats. | | | | |
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| art | | | Un chiasme utile : je dois entraîner et par le jeu des idées - la beauté - et par l'idée du jeu - la nature. On peut aimer l'idée du jeu, sans la comprendre - le bon sauvage. On doit comprendre le jeu des idées pour l'aimer - le bon artiste. | | | | |
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| art | | | L'idée s'arrête, quand l'épithète faiblit. Aller jusqu'au bout d'une idée désincarnée, c'est accepter un corps à corps avec l'ennui. | | | | |
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| art | | | Les métaphores primordiales, serrées jusqu'à devenir maximes, doivent former une constellation, que j'appellerai mon étoile. « Penser, c'est être sous la contrainte d'une idée unique, qui, telle une étoile, reste immobile »* - Heidegger - « Denken ist die Einschränkung auf einen Gedanken, der wie ein Stern stehen bleibt ». De sa froide lumière je dois jeter sur la vie - mes ombres chaudes. | | | | |
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| art | | | Le cafouillage le plus servile se forme sous la plume ou le pinceau d'un larbin, qui s'exclame, en jubilant : « Je suis libre ! ». Tant que de nobles chaînes de contraintes ne délimitent pas mon périmètre ; je ne peux pas être artiste, au moins en hauteur. La pensée sans frein n'engendre que de l'inertie. | | | | |
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| art | | | Trois sortes d'audace font reconnaître un maître : l'audace pré-langagière (Cioran), l'audace de langue (Rilke, Pasternak), l'audace de concepts (Valéry). Et Shakespeare en est le plus grand, car il a l'audace de les pratiquer toutes les trois, même sans posséder la profondeur des premiers. Le talent veut gloser sur les autres, le génie peut oser la confiance en son propre soi inconnu. | | | | |
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| art | | | Un livre est complet, s'il peut servir, à la fois ou plutôt cycliquement, de solution-produit, de problème-outil, de mystère-principe. Si une seulement de ces lectures survit au regard ironique, le livre ne mérite pas ton chevet. | | | | |
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| art | | | Les dieux pris au sens non-figuré ont aussi peu de pouvoir que les pensées sans métaphores - de valoir. « Les dieux sont nos métaphores, et nos métaphores sont nos pensées » - Alain - une pensée sans métaphore est une figure géométrique, un squelette. | | | | |
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| art | | | Même les plus obtus des philosophes professionnels (« la tourbe philosophesque » - Rousseau) se doutent bien, que leurs concepts sont dus au hasard, à l'impéritie et à l'inertie, que leurs preuves ne sont que fatras de sentences d'apparence logique (« Les résultats de la «métaphysique» sont et doivent être nuls, plaisir à part » - Valéry), et que le poète, par son jeu de métaphores, atteint le même but avec autant de rigueur et avec plus d'élégance. | | | | |
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| art | | | Un chemin d'accès devient métaphore, par la substitution aux mots - des objets de la représentation. Une opération que certains identifient avec la philosophie : « La philosophie est effacement du signifiant et désir de l'être dans son éclat » - Derrida - la métaphore serait l'éclat de l'être ! D'autres accès ne seraient que des axiomes. Je finirais par me reconnaître phénoménologue (Dieu m'en garde !) : « Pensée phénoménologique ? Quand une idée n'arrive pas à se séparer des voies qui y mènent » - Levinas. | | | | |
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| art | | | Ma répulsion pour la dissertation vient aussi de cette observation, que le langage des questions et celui des réponses sont radicalement différents. La langue n'est un outil plein que dans le premier cas ; dans le second, on s'occupe de substitutions de termes, fournies par un interprète conceptuel et non langagier. Seul le premier langage est vraiment expressif ; le second est essentiellement mécanique. | | | | |
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| art | | | Le sentiment : ni outil ni contenu d'une bonne écriture. Il me faut une maîtrise psycho-linguistique de deux courants indépendants : de mon âme vers l'écriture et de l'écrit vers l'âme d'autrui. Idéaliste des sources, matérialiste des débouchés. | | | | |
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| art | | | Un bel écrit est une partie d'échecs commentée, dont la beauté s'éploie surtout dans des combinaisons imaginaires en dehors de l'échiquier et constitue des contraintes plus que des réalisations. « L'idée est une mise en échec de la vérité » - Ortega y Gasset - « La idea es un jaque a la verdad ». La vie, elle aussi, est plus près de l'échiquier que de la scène : les plus beaux coups-actions ne se déroulent que dans l'imaginaire, impliquent des sacrifices et visent surtout la cible royale. | | | | |
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| art | | | La philosophie devrait créer des états d'esprit, comme la littérature crée des états d'âme. Créer un ciel, une hauteur, à laquelle s'illuminent ou se consument nos astres, nos espérances ou rêves les plus hauts. Mais les concepts des philosophes cathédralesques se distribuent en préfabriqués (Dostoïevsky : « Maintenant, les idées se vendent comme de petits pains » - « Мысли теперь продаются как калачи »), tandis que « les concepts sont des aérolithes plutôt que des marchandises » - Deleuze. | | | | |
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| art | | | Le médiocre, en étalant, d'une main incertaine, ses pensées tout prêtes, crée un faux mystère ; le bon artiste crée, en passant, de vraies pensées inattendues, en traduisant un mystère, qui vit en lui. Mais il ne faut pas oublier, que ce que tu essaies de traduire est plus mystérieux. | | | | |
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| art | | | Quand, par une exigence croissante, on presse le discours des bavards, on reste, dans le meilleur des cas, avec quelques misérables gouttes de leurs sueurs de rats de dictionnaires ; l'idéal d'écriture : quelle que soit la pression, donner, par l'expression minimale, l'impression d'une source, qui coule indépendamment de toute soif. L'idéal : l'expression haute et l'impression profonde ; mais ne pas oublier que le haut firmament ne doit pas faire perdre de vue l'horizon, et que l'impression profonde peut être produite même par la platitude. | | | | |
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| art | | | Vis-à-vis de mes écrits je n'éprouve pas de sentiments paternels, puisque toute insémination ne peut y être qu'artificielle. Je ne m'en sens pas le fils naturel non plus, car dans ma substance pré-langagière, à l'état sauvage, aucune analyse génétique n'est possible. Et Valéry a doublement tort : « L'homme, père et fils des idées, qui lui viennent ». | | | | |
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| art | | | Platon, en reprenant les poèmes de Pythagore et Parménide, les dilue avec de l'ennuyeux bourrage abductif, mais en préserve le fond poétique ; la sobriété critique d'Aristote et Kant prouva, quelle profondeur conceptuelle on peut tirer de la hauteur métaphorique ; enfin, vint Heidegger, poète-philosophe, dont le récitatif de l'oubli de l'être n'est que le lamento de l'oubli de la métaphore. | | | | |
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| art | | | Dans un écrit, il y a du réel, ce qui est porté par l'évidence d'une lumière - les faits et les pensées, et il y a de l'inventé, ce que te font ressentir les jeux d'ombres, le style. Une étrange inversion terminologique avec Valéry : « La structure de l'expression a une sorte de réalité tandis que le sens ou l'idée n'est qu'une ombre » - tandis qu'au fond, nous sommes d'accord sur la place de la forme. | | | | |
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| art | | | Ils veulent bourrer leurs écrits de pensées et de sentiments (qui peuvent être respectables), tandis que le bon artiste sait, qu’il faut n’y mettre que de la musique humaine et des échos des mystères divins (qui génèrent de la matière et pour l’âme et pour l’esprit). « Ô viens, l’union de mélodies magiques, d’idées et de passions » - Pouchkine - « Ищу союза волшебных звуков, чувств и дум ». | | | | |
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| art | | | La métaphore n'appartient pas à la langue ; elle naît d'une double et désespérante méfiance : face à l'indicibilité de la chose et à l'impondérabilité des mots ; la métaphore cherche à idéaliser la chose en en libérant le mot. Et Nietzsche n'y comprit rien : « les tropes ne surgissent pas dans les mots que sporadiquement, ils sont la nature même des mots » - « die Tropen treten nicht dann und wann an die Wörter heran, sondern sind deren eigenste Natur » - l'expression est dans l'élégance de la référence et dans l'originalité du référencé, et presque jamais - dans le mot même. | | | | |
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| art | | | Le ressort de la poésie et de la musique : le plaisir y naît non pas de l'excès des concepts problématiques, mais de la trajectoire mystérieuse de leurs accès ; la résignation de ne pas aller jusqu'au bout, de s'arrêter en chemin et de vivre le vertige d'un lien, qui fait oublier les objets liés. | | | | |
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| art | | | La prose intégrale, c'est à dire la pratique exclusive du Fermé conceptuel, n'existe pas ; la poésie, cette voix de l'Ouvert, est le vrai souffle d'une grande prose, et elle perce toute clôture prosaïque. | | | | |
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| art | | | Est artiste celui, chez qui les mélodies pénétrantes et les pensées accueillantes (et non pas l'inverse !) se fécondent profondément, pour enfanter de hautes images. | | | | |
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| art | | | Si tous les genres littéraires étaient aussi exigeants que la maxime, le métier de critique disparaîtrait aussitôt ; parasiter sur des romans bourrés de graisse narrative est chose banale, mais comment nourrir leur indigence sur l'ascèse décharnée d'un apophtegme ? Aux idées on peut opposer mille balivernes ; à la maxime on ne peut opposer qu'une autre maxime. | | | | |
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| art | | | Le monde n'est pas un catalogue de choses, ni même un roman d'aventures, mais un poème. Il s'agit de le traduire : dans un silence mécanique, dans un bruit de concepts, dans une musique d'images. Très proche d'une traduction littéraire : « La traduction prosaïque, c'est de la servitude, la traduction poétique, c'est de la rivalité » - V.Joukovsky - « Переводчик в прозе - раб, переводчик в стихах - соперник ». | | | | |
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| art | | | Quel mot est une réussite artistique ? - celui qui fait de l'image et de l'idée - deux alliés, victorieux du hasard et de la routine. Le mot raté est celui qui les fait se chamailler. « Une grande œuvre d'art, c'est une pénible victoire d'un bel esprit sur une brillante imagination » - Shaw - « Great work of art - it is a painful victory of a genius mind over a brilliant imagination » - la victoire du camp adverse aurait été encore plus pitoyable. | | | | |
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| art | | | La justification de la maxime comme d'une illustration précise de la pensée de l'éternel retour, surgissant de la chaîne : l'être (la création divine, le savoir, l'intelligence), le devenir (la création humaine, le mouvement, la vie), l'intensité vitale (le seul dénominateur commun entre le héros, l'artiste et le bel esprit), le commencement résumant la finalité et coïncidant avec elle, ce que reprend le symbole de l'éternel retour du même et dont la maxime est la miniature. Un commencement, dont toute suite pensable ne serait que du retour du même, de ce qui est prégnant ou déjà exprimé dans le commencement, - la définition même de la maxime. | | | | |
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| art | | | Quand je vois, chez les romanciers, tant d'inertie sans pensée, j'y trouve une raison de plus pour m'attacher à la pensée sans inertie, qui est la définition même de la maxime. | | | | |
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| art | | | Le narratif et l'épique, c'est à dire le grégaire, dominent la littérature. « Le style est une dimension verticale et solitaire de la pensée »** - Barthes. Oui, le style est une tentative d'échapper à l'horizontalité commune ; sur l'axe vertical, cohabitent le beau des hauteurs et le bon des profondeurs, fusionnés par le talent. | | | | |
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| art | | | Dans les écrits savants modernes, les auteurs ne se rendent pas compte, que n'importe quel de leurs collègues aurait pu écrire leurs chinoiseries et que le choix de leurs concepts et de relations entre eux n'est que le hasard des traditions académiques. Prenez, par exemple, ceci : « La division est la structure fondamentale de l'univers tragique » - Barthes - une excellente ineptie cartésienne, pour qu'on s'amuse au jeu de substitutions ! Dans le désordre, substituez à division - multiplication, soustraction, addition, à structure - descriptif, comportement, à fondamentale - auxiliaire, superflue, à univers - recoin, cuisine, à tragique - comique, épique - tout est aussi valable et sot ! De Gargantua à Phèdre, tout y passe. | | | | |
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| art | | | L'écrivain médiocre suit ses idées et n'aperçoit pas la platitude de ses mots ; le bon suit ses mots, ressent leur bafouillage et s'astreint à mieux écrire ; de ce mieux naissent, par enchantement, des idées. Ce tâtonnement, c'est l'impossibilité de s'installer dans une vérité, quelle que soit son éloquence. La rhétorique est l'affaire des hommes de convictions, mais les convictions, ennemies de l'ironie, ôtent à l'écriture tout pathos, qui ne peut être qu'ironique. | | | | |
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| art | | | Les contenus, les fonds, les profondeurs font partie du patrimoine collectif des hommes, seule la forme artistique pourra traduire mon originalité, et Buffon a presque raison : « Le style est l'homme même », si l'on précise, que l'homme y englobe et le sous-homme et le surhomme, tout en excluant les hommes. Mais l'homme insensible à la forme continue à s'identifier aux faits et idées et devient indiscernable. Le style, c'est le même souffle sur la surface des choses ou dans le vide. | | | | |
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| art | | | La pensée, c'est le contenu pur, elle n'a pas de forme ; on ne peut pas lui rester fidèle en restant en contact avec elle ; il est idiot de dire, que « le style d'idées doit se mouler sur la pensée » - J.Benda. C'est aussi spirituel que d'inviter l'amour à s'inspirer du Code civil. La vie se moule-t-elle sur un squelette ? | | | | |
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| art | | | Sénèque et Chesterfield voient dans le style un vêtement de la pensée. Alors les nus, autour de nous, sont légion. Le goût est un couturier, vassal de l'impudique nature, lui payant un tribut, mais ayant son propre domaine. Voir Leopardi, Stendhal, Dostoïevsky. | | | | |
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| art | | | La valeur inconditionnelle d'une œuvre d'art frappait, jadis, votre âme, et vous parveniez même, parfois, à en dégager des idées pour votre esprit. Aujourd'hui, devant des pinceaux ou plumes aléatoires, il faut s'interroger sur les idées, qui auraient pu guider la raison de l'auteur, pour n'aboutir qu'au prix d'un produit. | | | | |
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| art | | | Jadis, on conseillait à l'auteur de n'apparaître nulle part dans son œuvre ; aujourd'hui, l'auteur veut être partout. Et, en plus, oubliant sa vocation d'instigateur de révoltes, il veille, de plus en plus fidèlement, sur la paix des marchands. Et, tel un gendarme, il ne voit dans l'ordre qu'un moyen d'assurer une circulation d'idées fluide. | | | | |
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| art | | | Il faut reconnaître que l'artiste est aussi pitoyable dans ses tentatives de définir ce qu'est l'art, que le logicien - ce qu'est l'idée. Les philosophes sont légèrement plus pénétrants, quoique dans une mauvaise direction ; ils croient que l'esthétique apporte à l'œuvre d'art autant de lumière, que la logique - à la pensée (Heidegger) ; ils s'imaginent que cet apport est décisif, tandis qu'il est moins que furtif. | | | | |
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| art | | | L'idée n'a quelques chances de prendre la forme d'une belle image que lorsqu'elle réussit à se détacher de son fond réel. Le but recherché - rendre cette image aussi vivante que le réel, mais « toutes les formes créées sont irréelles » - le Bouddha | | | | |
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| art | | | Le poète, qui est chantre du déracinement, part d'un sentiment profond, pour en ériger l'image en hauteur ; le philosophe, qui doit être poète de l'enracinement, fait deux pas, en sens inverse, mais complémentaires : de l'image au concept, et du concept à la réalité. Ce parcours est à l'opposé des scientifiques ou des techniciens. | | | | |
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| art | | | Si je me crois fort en pensées, puisque j'aurais atteint une hauteur, au-dessus des autres, je dois me tromper de dimension : la hauteur doit donner le vertige de la faiblesse et du rêve. La place des pensées est la profondeur, qui, inexorablement, devient platitude, si, chemin faisant, un mot ailé ne les élève pas en hauteur. | | | | |
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| art | | | L'art, c'est la création d'une intensité imagée entre la profondeur enthousiasmante d'une vie et la hauteur palpitante de ton regard. Les idées y jouent un rôle secondaire de support ou de vocabulaire. « L'art, c'est une ascension vers la hauteur idéelle et, simultanément, une plongée dans une pensée sensuelle profonde » - Eisenstein - « Искусство : вознесение на идейные ступени и одновременно проникновение в глубинное чувственное мышление ». Le mouvement en sens inverse paraît être plus prometteur encore : profiter de la profondeur des idées, pour garder la hauteur du sentiment ; mais, toutefois, sans cette dualité ou cette tension, tout art est menacé de platitude. | | | | |
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| art | | | On renonce au développement suite aux contraintes que s'impose un bon goût : « La profondeur du sage est dans l'indifférence pour le développement »*** - G.Benn - « Entwicklungsfremdheit ist die Tiefe des Weisen » - ou une bonne obsession : « Ma passion est de parler sans développer. Dès que je me mets à développer la pensée, à laquelle je crois, je cesse de croire au développé »*** - Dostoïevsky - « Страсть моя - говорить без развития. Случись, что я начну развивать мысль, в которую верую, я сам перестаю веровать в излагаемое ». Que le bel instant s'arrête - tel est le désir, que réveille l'art statique. L'art dynamique est une aberration. Le roman est une aberration, et la maxime - le seul héritier légitime de la poésie. | | | | |
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| art | | | La maxime est un concentré des trois genres : de l'épique, avec l'ampleur des objets, du dramatique, avec l'intensité de ses actions, du poétique, avec le vertige de ses premières émotions. Chacun peut la développer dans le sens de ses propres goûts ou connaissances. Maîtriser, à la fois, tous ces axes, c'est être philosophe. « Les pensées brèves ont l'avantage de faire penser le lecteur par lui-même » - Tolstoï - « Короткие мысли тем хороши, что они заставляют читателя самого думать ». | | | | |
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| art | | | Les pensées, dans la poésie, ne sont que des ruses d'acoustique. La poésie, dans les pensées n'est qu'aveu d'impuissance. « La poésie cesse à l'idée. Toute idée la tue » - Cocteau. | | | | |
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| art | | | L'art est le seul édifice qu'on commence par le haut. « Les pensées créent un firmament nouveau, une nouvelle source d'énergie, d'où jaillit l'art. L'homme créateur crée un nouveau ciel » - Paracelse. L'artisan est analogique, l'artiste - anagogique. | | | | |
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| art | | | L'intelligence sert à vénérer les idées préexistantes, à accoucher les naissantes et à enterrer les vieillissantes. L'éther, le sang et même le marbre y sont assurés par l'art : « Toute pensée peut se loger, pour un bon artiste, dans un bloc difforme de marbre » - Michel-Ange - « Non ha l'ottimo artista alcun concetto, ch'un marmo solo in se non circonscriva ». | | | | |
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| art | | | Avec les grands auteurs, on les sent portés par l'élan de leurs propres images ; avec les médiocres, on les voit porteurs anonymes des idées des autres. | | | | |
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| art | | | Les pensées, dans un bel écrit, sont comme le livret d'un opéra – un élément structurant, mais subalterne ; c'est la musique des mots qui en détermine la valeur. La bonne lecture, comme la bonne écoute, est une question de l'oreille, plus que de la tête, des yeux ou même du goût. Plus on prête l'oreille au dire, moins on fait attention au dit, au profit du chanté. | | | | |
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| art | | | En littérature, toute proposition est faite d'idées (sens, adéquation, justesse) ET de mots (expression, tempérament, noblesse) ; ces deux facettes sont nécessaires. Ni littérature d'idées seules ni littérature de mots seuls ne peut exister ; la statistique ou la clinique s'en chargent. | | | | |
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| art | | | Ceux qui cherchent des échos ne produisent que du bruit ; tout écho de la musique, émanant de l'artiste, ne peut être que du bruit. La musique ne provoque que des états d'âme inimitables – héroïques, nostalgiques ou lyriques ; le bruit vise des idées ou des actes reproductibles. | | | | |
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| art | | | Ni l'idée, ni le sentiment, ni l'image ne sont le véritable fond d'une œuvre d'art, mais la soif du beau qu'éprouve le créateur. « La volonté ne découvre que la source de la soif, elle n'est que la soif même »** - Boehme - « Der Wille findet nichts als nur die Eigenschaft des Hungers, welche er selber ist ». | | | | |
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| art | | | On devient artiste, quand on distingue, consciemment ou non, le prix de la pensée et de son efficacité – de la valeur des effets et de l'intensité – pour se mettre au service de ce second volet. | | | | |
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| art | | | Quatre genres de matières premières se partageaient, à taux égal, la palette des écrivains – l'événement, la chose, l'idée, l'état d'âme. L'invocation des deux premiers, des périphériques, servait souvent à mieux mettre en relief les deux derniers, les centraux. Aujourd'hui, tous les écrivains proclament leur attachement passionné aux derniers, mais sous leurs plumes s'amoncellent des tas informes et interchangeables des faits divers communs. | | | | |
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| art | | | Surmonter les axes éthiques – bien-mal, ascension-déclin, force-faiblesse, fierté-humilité, acquiescement-négation, –, sur lesquels toutes valeurs sont différentes, en les enveloppant par un axe esthétique, qui réduit ces valeurs au même (ce qui traduit la volonté de puissance), - telle fut l'origine de la métaphore de l'éternel retour. Mais pauvre Nietzsche prit cette métaphore pour une pensée, qu'il chercha à développer par des chinoiseries lamentables autour des lois physiques ou des cycles, répétitions, anneaux. | | | | |
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| art | | | Dans la métaphore se rencontrent la pensée et la musique, la pesanteur et la grâce. Ne suivre que le premier versant condamne à la pesanteur finale, au Schwergewicht nietzschéen de la pensée des pensées. L'écriture devrait être musique de la musique. | | | | |
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| art | | | L'idéal, jamais atteint, d'une écriture noble, la rencontre des trois dons : du ton, de l'intelligence, du style ; trois hommes brillent, chacun sur sa facette respective de ce faisceau, sans déborder vraiment sur les autres : Nietzsche, Valéry, Cioran. Et le talent consiste peut-être dans l'art de créer la sensation de plénitude en escamotant les fâcheuses lacunes. Pour cela, il faut prendre du recul, ou de la hauteur, par rapport au réel, se mettre à une grande distance de soi-même, adopter le ton du revenant (que Baudelaire entendait chez Chateaubriand), pour rester pur, pour ressembler à l'ange. | | | | |
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| art | | | Le commencement, en art, est déjà un reflet ; il a besoin d'écran, de renvoi, de référence, de lumière externe. Mais c'est bien le commencement qu'on doit voir et non pas la lumière. L'oreille doit servir d'accompagnement musical, lumineux, aux ombres de ta bouche. | | | | |
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| art | | | La poésie est le seul lieu, où les cadences des pensées et les ondes des sentiments subissent le même sort, pour devenir de la musique du même ordre. Le poète, contrairement au philosophe, n'a pas besoin de filtres ; il amplifie ou transforme, pour nous inquiéter et non pas pour nous consoler. | | | | |
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| art | | | L’élan, la beauté, la noblesse surgissent de la forme et non pas de l’idée. Et même si Baudelaire a raison : « Parce que la forme est contraignante, l’idée jaillit plus lumineuse », il vaut mieux contraindre par des idées filtrantes, pour que la forme jaillisse, portant nos ombres ! | | | | |
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| art | | | Le jour n’a besoin que de notre raison ; c’est la nuit qui a besoin de notre talent, pour embellir nos songes et préparer l’aurore de nos plus belles pensées. « Le rêve peut avoir de la suite dans les idées »* - Bachelard. | | | | |
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| art | | | Le poète est dans les vibrations, nées de son regard sur l’horizon ou le firmament ; son talent en produit des mélodies ; le miracle de l’art y fait surgir des pensées insoupçonnées. Les journaliers verbaux tentent de suivre le chemin inverse. | | | | |
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| art | | | La musique et la pensée remplissent un texte poétique : la première porte le plaisir et l’ivresse, et la seconde apprend la marque du breuvage, son cépage, son terroir. | | | | |
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| art | | | Toute pensée est un accord entre la nécessité d’un fond et la liberté d’une forme, entre le cerveau et les ailes, entre la profondeur des yeux et la hauteur du regard. La philosophie étant un art et nullement une science, Heidegger : « La parole du penseur est pauvre en images et sans attraits » - « Das Wort des Denkens ist bildarm und ohne Reiz » - y est étrangement unilatéral. | | | | |
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| art | | | Là où le changement d’expression change la pensée s’arrête la science et commence la poésie (et donc une bonne philosophie). Chercher, en philosophie, des invariants purement intelligibles, résistant au sensible, est une tâche impossible, que se donnaient des rats de bibliothèques et que voulait leur imposer le trop bon Valéry, exaspéré par le verbalisme philosophique. | | | | |
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| art | | | Le devenir, méritant un regard philosophique, est soit matériel (avec, en perspective, l’extinction des étoiles et la décomposition des atomes) soit artistique (avec la création de la musique des mots, des images, des idées) – le désespoir concret, face à la consolation abstraite. Entre les deux – l’être, mû et expliqué par des unifications. L’abstrait n’est ni transcendant ni immanent, que cherchent à opposer les nigauds. « L'Abstrait n'explique rien ; il n'y a pas d'universaux, pas d'objet ; il n'y a que des processus d'unification » - Deleuze – du pur galimatias, puisque dans l’unification d’arbres, tout est abstrait, et les branches unifiées sont composées d’objets. Et les vrais universaux, que porte tout homme, suite à la Création divine, sont au nombre de trois : le Bien, le Beau, le Vrai. | | | | |
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| art | | | Tout ce que je juge mériter une place dans ce livre, se compose de mes ombres ; je n’ai pas besoin d’illuminations des images ou des idées, mais seulement de celles des mélodies. | | | | |
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| art | | | Le talent garantit la valeur intérieure ; l’intelligence n’apporte que le prix extérieur. Le talent, qui se mettrait à courir derrière le prix, se profane ; l’intelligence s’ennoblit en empruntant la valeur au talent complice. « Les idées mendient l’expression » - Rivarol. | | | | |
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| art | | | Les métaphores échouent à cause des rapprochements conceptuels trop vagues ; les pensées échouent du manque d’imagination verbale. « L’écrivain doit avoir la précision du poète et l’imagination du savant »** - Nabokov - « A writer should have the precision of a poet and the imagination of a scientist ». | | | | |
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| art | | | Tout art est dans la musique – verbale, picturale, sonore, philosophique. L’artiste, en nous, c’est notre âme, mais sa musique, son fond, doit être portée par la forme – les mots, les idées, les images – la tâche de notre esprit. L’esprit s’entend bien avec l’âme, mais reste désarmé face au cœur insondable, d’où l’impératif d’artiste – mettre le Beau au-delà du Bien. | | | | |
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| art | | | S’éloigner de la réalité est un bon moyen pour se rapprocher du rêve ; la grandeur de Hugo et Dostoïevsky y doit beaucoup – tous leurs personnages sont irréels, contrairement à Balzac, Stendhal, Flaubert, chez qui on devine facilement un voyou, un ambitieux, un imbécile, tous bien réels. Aucune belle idée, et encore moins aucune belle image, ne peut surgir d’une source réelle. | | | | |
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| art | | | Je ne suis pas moi-même, en exhibant des choses, leurs places, leurs liens, leurs poids ; je ne me reconnaît que dans l’élan vers ce qui existe bien avant les mots ou les pensées. « On n’arrive à peindre poétiquement que les élans »** - Mandelstam - « Единственное, что поддаётся поэтическому изображению, - порывы ». | | | | |
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| art | | | Il ne suffit pas de renoncer aux grandes pensées et à ta présence dans ton écriture, pour soit pratiquer un art pur soit n'exhiber que des balivernes. En voici trois partisans : Flaubert - aucune métaphore et un métronome phonétique guidant les descriptions de boîtes d’allumettes ; J.Joyce : « Le son justifie les grands mots sur des choses banales » - « Big words for ordinary things on account of the sound » - l’illusion que le son vaut le sens ; Nabokov – un courant gracieux de métaphores et de mélodies sentimentales en tant que caresses de l’oreille. | | | | |
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| art | | | Je ne produis ni récits à lire ni assertions à juger, mais états d’âme comme partitions ou songes à interpréter, dans les deux sens du mot, musical et intellectuel. | | | | |
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| art | | | Goethe - la musique, celle des compositeurs ou la sienne propre, n’est pas son fort ! Nietzsche, Valéry, Pasternak se passionnent pour la musique de leur époque, mais Goethe reste insensible à Mozart et Beethoven. Le sérieux tue non seulement le bonheur, mais aussi les pensées et le style. | | | | |
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| art | | | Dans l’art, l’intelligence, c’est la structure solide d’un arbre, grâce à laquelle tu peux chanter les fleurs, te régaler des fruits, te réfugier dans une belle ombre, vibrer à l’appel des cimes. « La pensée doit être cachée dans les vers comme la vertu nutritive dans un fruit »** - Valéry. | | | | |
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| art | | | L’échelle croissante de la qualité du style en littérature : la suite dans les idées de l’esprit, l’intonation de la voix du cœur, l’intensité des états d’âme. | | | | |
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| art | | | Le romancier meuble la pièce de son choix – salon, chambre à coucher, cuisine -, afin que son lecteur sache exactement où les héros cherchent leur boîte d’allumettes. Qui mettrait les pieds (regards, pensées, images) dans mes ruines nues, envahies de mes ombres, et où chacun peut inventer l’époque, le drame, l’angoisse ou l’enthousiasme ? | | | | |
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| art | | | Une énigme de la procréation dans la littérature : une musique, fécondée par un style, enfante de pensées. Mais le bon lecteur entend la musique et se délecte du style. | | | | |
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| art | | | Je m’ennuie avec les narrateurs des routes, des sentiers, des plages, des déserts, bref – avec les avaleurs de kilomètres, en étendue, en profondeur et même en hauteur. Je leur préfère les hommes d’idées ou de rêves, qui sont leurs seuls chemins, réels ou imaginaires. | | | | |
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| art | | | L’une des conditions d’un grand art est l’existence reconnue d’obscurités - autour de l’auteur, de ses sujets, de ses mélodies, images ou pensées. La clarté ravageuse ambiante explique, en partie, la mesquinerie croissante des artisticules modernes. | | | | |
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| art | | | Le lecteur moderne est si habitué à ne reconnaître dans un écrit que des objets familiers, qu’il sera certainement perdu et perplexe devant mes notes, notes dans les deux sens du terme, puisque c’est la musique, portée par l’image et la pensée, qui en devrait ressortir, avant tout objet. Et même les objets, qui y sont dépeints, n’ont pas encore de noms – mon langage est si souvent adamique. | | | | |
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| art | | | Quoi qu’on en dise, l’impulsion initiale, dans l’écriture, ne débouche que sur la volonté de te saisir d’une feuille blanche, sur rien de plus. Elle provient de ton soi inconnu. Le vrai mouvement initial, verbal, aléatoire et imprévisible, vient des images, des idées, des mélodies, des mots initiaux, générés par ton soi connu, avec le désir de préserver l’impulsion, inarticulée ou indicible, qui aura servi d’origine stimulante. Seuls tes commencements gardent un contact avec ton soi inconnu ; au-delà, c’est déjà du travail mécanique, non-qualifié. | | | | |
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| art | | | Dans l’art comme dans la science, le plaisir n’est pas le seul apport de la forme ; d’une manière charmante, inespérée, mystérieuse, même les pensées, provenant de la forme, finissent par dépasser, en profondeur comme en hauteur, celles qui sont dues au fond. | | | | |
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| art | | | La nullité littéraire des musiciens et des mathématiciens s’explique par l’impossibilité de traduire la musique en autre chose que la danse ou d’interpréter la mathématique, en revenant au réel relatif et en sortant de l’idéel absolu. Danseur ou penseur, ces deux dons sont les seuls à faire de toi un écrivain. « J’aime la vie elle-même et non des au-delà quelconques ; je ne suis pas rêveur, je ne fouille pas mes états d’âme » - Prokofiev - « Я люблю самую жизнь, а не витания где-то, я не мечтатель, я не копаюсь в моих настроениях ». | | | | |
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| art | | | La poésie ne devrait ni parler, ni suggérer, ni dissimuler, ni se confesser, mais uniquement – produire de la musique des mots, des images, des pensées, des états d’âme. La musique se passe de nos analyses, pour aller tout droit à l’âme. | | | | |
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| art | | | L’image est belle, lorsque son intensité rehausse sa forme et ses idées approfondissent son fond. | | | | |
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| art | | | Le parcours, conduisant à l’émerveillement devant une belle écriture : ses mots, ses métaphores, ses pensées, tes requêtes, les unifications, ton illumination. Une seule de ces étapes manque, et la merveille finale, rapidement, se dissipera ; le viscéral ne sera que squelettique. | | | | |
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| art | | | C’est la crédibilité égale de leurs contraires qui prouve la médiocrité des poses ou des pensées. La médiocrité des négations, en revanche, est souvent signe d’intelligence, d’élégance et de noblesse. La beauté poétique ou intellectuelle se repose sur un flagrant déséquilibre - qui est en même temps une fermeté - entre ce qui s’affirme et son opposé. « Le poète est l’homme de la stabilité unilatérale »** - R.Char. | | | | |
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| art | | | La profondeur de ton regard et l’étendue de tes idées sont portées en hauteur – par la musique. La marche ou le récit, transformés en danse ou en chant. | | | | |
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| art | | | Il est donné à tous, peut-être, d’entendre parfois un chant intérieur ; mais il faut être poète, pour le traduire en musique des mots, images, idées. | | | | |
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| art | | | La réalité est fastidieuse ; la connaître n’apporte rien à la qualité d’une écriture ; le livre, narrant, précisément, les faits, les pensées, les goûts de son époque ne peut irradier que l’ennui. La valeur d’un écrit se mesure par l’écart, allégorique ou métaphorique, par rapport aux soucis du jour courant. | | | | |
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| art | | | Plus haute est l’harmonie musicale – dans les notes, les mots, les coups de pinceau, les pensées – plus profonde est l’émotion qu’elle provoque chez les âmes sensibles. « Le rythme et l’harmonie pénètrent irrésistiblement au plus profond de l’âme » - Platon. | | | | |
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| art | | | Si tu veux, que tes idées vibrent et s’illuminent, tu apprendras, plus tard, que les cadences et fréquences, finalement, furent communes et que les lumières pouvaient être remplacées par des lampes moins ambitieuses. Il faut, que tes idées accompagnent des élans vers l’inaccessible et que tu t’exprimes davantage à travers tes ombres. | | | | |
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| art | | | Puisque aucune identité n’est possible entre ta conscience et tes tentatives de la décrire, il vaut mieux renoncer à écrire ce que tu penses ou ressens ; je préfère assister, sur mes pages, à la naissance d’une pensée ou d’un état d’âme, dont je ne soupçonnais même pas l’existence. | | | | |
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| art | | | Qu’ils pratique le poème, la mystique ou l’apophtegme, Nietzsche et Valéry restent grands artistes. Mais Cioran, brillant dans le maniement des mots, est terne dans celui des idées. Le style, c’est de la lumière maintenue, mais la maxime, c’est la qualité des ombres fugaces. | | | | |
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| art | | | Il y a des écrivains qui pensent, orgueilleusement, posséder des idées si importantes, qu’elles doivent être aussitôt énoncées ; il y en a d’autres qui, fièrement, déclarent en être possédés – les pédants ou les minaudants. Dans l’art, les idées n’inspirent ni les hauts départs ni les profondes arrivées ; elles naissent, par hasard ou par inadvertance, dans les parcours, à l’insu du marcheur, ou plutôt du danseur ; elles illuminent les chemins ; mais n’apportent presque rien aux élans, toujours obscurs. | | | | |
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| art | | | Un état d’âme que tu es censé rendre ne se réduit ni aux images ni aux idées ; irrémédiablement tu vas l’inventer. L’auteur et l’homme ne peuvent donc jamais coïncider ; aucun d’eux n’est disciple de l’autre. | | | | |
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| art | | | Le genre discursif – suivre un fil, dans une platitude arbitraire des mots ; le genre aphoristique – s’imposer une trame, ce qui évite le décousu des images et des idées. | | | | |
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| art | | | Les mystiques du mot, de l'image ou de l'idée accompagnent toute œuvre d'art : l'art sans mystique est aussi impossible qu'un chant sans mélodie. | | | | |
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| art | | | Le bon écrivain procède comme tout lecteur : de l'expression à la pensée (et non, comme le préconise Chamfort, l'inverse). | | | | |
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| art | | | Si la source de tes réflexions n’est que problématique ou pragmatique, la tonalité mystique peut s’avérer n’être que platitude ou profanation – un sobre développement y aurait suffi. Mais si cette source est mystique, tu dois renoncer au développement et songer à l’enveloppement de tes réflexions par des caresses, verbales ou conceptuelles, se limitant aux préliminaires. | | | | |
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| art | | | Le seul élément décisif, pour former un vrai style, ce sont les métaphores. La seule véritable grandeur d’écrivain est dans les métaphores et non dans les récits, les tableaux, les abstractions, les idées, les jugements, les positions. La métaphore – une beauté laconique, portée par une noblesse. Le style – des rituels, dédiés aux métaphores. | | | | |
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| art | | | L’écriture idéale : le chant des mots et l’accompagnement musical des idées – il faut être, à la fois, poète, musicien, philosophe – Nietzsche, B.Pasternak. Les ‘séparatistes’ – la hauteur verbale de Nabokov et la profondeur intellectuelle de Valéry. | | | | |
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| art | | | Dans l’art, ce sont les chemins d’accès aux images, aux idées, aux mélodies qui dessinent les goûts de l’artiste. La caresse est l’un de ces sentiers, sentier oblique, opposé aux droites invasions ou possessions. Je ne veux ni inquiéter ni exciter, je veux caresser l’au-delà des mots. | | | | |
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| art | | | Ton écrit doit avoir pour origine tes états d’âme, ces couleurs musicales, ces étincelles instantanées, hors langage, hors idées et, par définition, indicibles, intraduisibles, et ton écrit serait un enveloppement des causes illisibles par de lisibles effets. | | | | |
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| art | | | L’aphoristique s’apparente à la poésie ; toutes les deux forment un état pré-idéel ; grosses de pensées, elles ignorent la nature de leurs rejetons, qui seraient musicaux ou spirituels, leur géniteur étant le son ou le sens. Le lecteur en est l’accoucheur. | | | | |
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| art | | | Tout écrit s’adresse à notre goût et comporte une calorimétrie des idées nutritives et la jouissance des mots épicés, un aliment ou un excitant. J’offre des fruits exotiques et non pas des plats préfabriqués. | | | | |
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| art | | | Du même noble état d’âme peuvent surgir aussi bien une grisaille qu’une illumination. Ne pas se laisser abuser par cet état (le fond), ne tenir, ne garder, ne soigner que la beauté et l’intelligence (la forme). | | | | |
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| art | | | Le peintre voit le réel, et il peint l’idéel. Mais sans la vision inspirante – pas de regard créateur. L’écrivain devrait s’inspirer de cet exemple. | | | | |
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| art | | | Que les voies d’artiste soient obliques s’explique non pas par des changements d’avis, mais, au contraire, par la fidélité à son goût métaphorique, ponctuel et non surfacique, et qui reste le même ! Ce goût se traduit par le culte du point zéro de la création, point de départ d’un méta-retour éternel du même. De brèves éruptions, d’une même intensité et du même cratère, et le refus de suivre, machinalement, le parcours de la lave. Les métaphores de forme personnelle, au-dessus des pensées de fond commun. La même essence étoilée traversant le fleuve de l’existence enténébrée. | | | | |
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| art | | | L’inspiration ne me dicte ni mots ni idées ni images, elle suscite l’aspiration vers mon étoile. Mon corps récepteur transmet cet élan à mon esprit, relais d’excitations, qui mue en mon âme, émettrice de mon regard, que mon talent, artisan du style, traduit en métaphores. Ce chemin, pour ne pas dégénérer en sentier battu, s’arrête à la hauteur d’un commencement individué, ainsi il évite de devenir de l’étendue ou de la profondeur communes. | | | | |
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| art | | | Les genres discursif ou aphoristique, l’horizontalité ou la verticalité, le glissement superficiel sur les mots ou la pénétration, profonde ou haute, des idées. Chez les discoureurs, tout comme chez les laconiques, des images, des concepts et des idées sont aussi présents, mais restent surfaciques. Quant aux mots, l’aphoriste en maîtrise la musique et l’intensité avec plus de vigueur et d’audace, mais il évite les paysages communs, pour peindre son propre climat. Le discoureur méprise des idées nées ; l’aphoriste engendre des idées naissantes. La jouissance des oreilles ou la perplexité de l’esprit. La reconnaissance ou l’étonnement. | | | | |
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| art | | | Ton ouvrage ne doit ni refléter la réalité (qui est surtout un problème), ni traduire une idée (qui n’est qu’une solution), mais caresser un état de ton âme (qui est plus qu’un mystère). | | | | |
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| art | | | L’art est la peinture de tes états d’âme ; de tout tableau réussi émerge le chant d’un rêve ; de tout chant tu peux extraire le récit d’une pensée ; toute pensée a partie liée avec la vie. Donc, l’art réconcilie le rêve et l’action, qui ne se rencontrent guère ailleurs. | | | | |
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| doute | | | L'infini, qu'il soit sentimental, mathématique ou métaphysique, ne peut être imaginé qu'en tant que processus, et non pas comme état, point ou repaire. Chronique et non pas topique. Il a sa propre notion de voisinage, de convergence, d'ouverture. C'est une métaphore, permettant de se faire traiter comme un concept. Maîtriser l'infini, c'est maîtriser le temps, ce second mystère du monde, s'incrustant dans celui de l'espace. | | | | |
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| doute | | | Pour un vrai idéaliste et contrairement au matérialiste, la justification n'efface ni ne surclasse l'interprétation, comme le problème bien formulé garde tout le charme du mystère, et le discours profond de la raison n'aplatit pas le haut chant de l'âme. | | | | |
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| doute | | | Tant d'idées (reçues, utiles, éprouvées), qui simplifient le monde, et si peu, qui le rendent plus beau ou plus palpitant. Les idées saisies sont des chaînes visibles, la création - le miracle d'enchaînements invisibles. La plus profonde simplification est dans la capacité d'invention d'alphabets. | | | | |
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| doute | | | Dans presque tout ce qui compte dans la vie, on bute sur l'impossibilité de dichotomies nettes. Le juste flou des frontières - tel est l'état d'esprit fin et honnête, dans lequel Kant pratiquait sa critique : l'étude des crises, des cas frontaliers, extrêmes, où naissent des métaphores et langages conceptuels. | | | | |
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| doute | | | Tout cheminement d'homme, de nation, d'idée, pour un œil suffisamment perçant ou narquois, peut être vu comme une miraculeuse continuité ou une lamentable suite de volte-face. Sa critique peut tourner facilement soit en apologie soit éreintance. | | | | |
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| doute | | | L'ordre, c'est l'idée du monde, le désordre, c'est le monde des idées, la « branloire pérenne » (Montaigne). La vie est un équilibre précaire entre ces deux univers, équilibre rompu tantôt par le savoir synchrone, le système, tantôt par le savoir diachronique, l'ironie. | | | | |
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| doute | | | Dans l'écriture, la fausse clarté est plus bête que la vraie obscurité. Il ne faut pas rendre la chose plus nette que ne la voit mon regard. La bonne écriture part d'une soif ; et la clarté est la voix du repu : ce qui est bien digéré s'exprimerait en termes clairs. L'honnêteté et la netteté ne sont que de pâles lumières, ne valant pas grand-chose sans un beau jeu de mes ombres dans un Ouvert ; si j'échoue à les incorporer à ma pensée, celle-ci ne sera que claire, c'est à dire fermée. | | | | |
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| doute | | | La conscience de mon soi inconnu - me munir du regard, que je mettrai au-dessus et des choses perçues et des idées conçues (je pourrai l'appeler, comme Nietzsche – mon univers inconnu interne – unbekannte Welt in mir). La conscience de mon soi connu - me voir, bossu ou déçu. | | | | |
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| doute | | | Quand on a chassé les choses, de son champ de vision, on arrive à cette délicieuse identité entre lumière et ombres, mot et pensée, temps et espace. | | | | |
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| doute | | | Dans notre Ouvert humain, tant de suites de pensées, d'images ou d'émotions, qui tendent vers notre commencement miraculeux ou vers notre fin abyssale, et aboutissant, toutes, aux valeurs-limites hors de nous, inspirant l'amour ou la terreur. Mais, contrairement à ce qu'en pense Hölderlin, ces deux bornes s'ignorent. | | | | |
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| doute | | | Je ne m'éclaire pas de la pensée d'autrui, je l'éclaire, mes horizons lui servant d'écran. | | | | |
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| doute | | | Je sais d'avance, que, quels que soient mes serments de fidélité à l'un des royaumes de la pensée, très rapidement je n'en serais plus un digne sujet, j'en serais même un exilé, marqué de lèse-majesté irrépressibles. C'est là où se trouve la différence entre un ironiste et un sceptique. | | | | |
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| doute | | | L'homme et ses cibles : l'un finit par s'abîmer dans leurs fondements, l'autre n'arrive plus à se détacher des traces, que ses flèches avaient laissées dans les choses, le troisième, poète ou philosophe, comprend, que, pour les toucher, il faut toujours viser plus haut, il se voue à la hauteur de l'azur ou de la pensée. Mais tous meurent, le carquois plein (A.Chénier n'est pas le seul à plaindre), car, bêtement, ils font flèches de tout bois. | | | | |
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| doute | | | Il n'y a jamais de mystère dans la pensée, seul le regard peut s'en colorer, à la lumière du rêve : « Ce que je trouve ne se produit que comme dans un irrésistible rêve » - Mozart - « Das Finden geht in mir nur wie in einem starken Traume vor ». | | | | |
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| doute | | | L'intelligence supérieure se reconnaît dans les lacunes volontaires, dans ces hiatus, qui ne sont que respect du mystère, quand toute autre forme de liaison, discursive ou conceptuelle, profane le vide sacré. Ce vide est de la famille des fadeurs chinoises, gardiennes de la plénitude. | | | | |
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| doute | | | Les représentations conceptuelles ne sont jamais homomorphes ; une infinité de structures et d'opérations de la réalité échappera toujours à nos modèles humains. Mais puisque les seuls modèles parfaits sont des modèles mathématiques, le réel, c'est à dire la perfection même, serait une réalisation de la mathématique, celle-ci étant ainsi l'ontologie même. Au commencement et de la représentation et de l'objet est le Nombre, la seule raison de leur concordance. | | | | |
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| doute | | | La lecture d'Héraclite ou Platon : leur logique enfantine n'empêche pas leur poésie à vous atteindre ; la lecture de leurs collègues contemporains : une lourde pseudo-logique, qui vous envahit sans aucune promesse poétique - une terrible conséquence de la traduction d'images fluides en concepts secs. | | | | |
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| doute | | | La netteté des images modernes est due à l'absence de frissons qui, jadis, formaient un tremblement ou une aura autour des mots, des idées et des gestes. | | | | |
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| doute | | | Que je déclare le réel impénétrable ou perméable, les idées ou les métaphores y trouveraient des ressources comparables ; le vrai rêve ne s'évanouit pas au contact des choses, comme le vrai esprit est à l'aise au milieu des fantômes. | | | | |
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| doute | | | C'est le lieu et la nature de ce qui est rigoureux et de ce qui est flou, dans les concepts et dans le discours, qui prédétermine la stature d'un philosophe : le flou poétique des concepts et le flou poétique du discours (les pré-socratiques, Nietzsche), la rigueur prosaïque des concepts et la rigueur prosaïque du discours (Aristote, Kant), le flou poétique des concepts et la rigueur prosaïque du discours (Hegel, Schopenhauer), la rigueur poétique des concepts et le flou poétique du discours (Valéry). C'est la dernière combinaison qui est la plus heureuse. | | | | |
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| doute | | | Entre la perception d'un objet et la mise en mémoire transitoire de son image - aucun traitement conceptuel peut ne se produire ; mais que mémorise-t-on, au juste ? - grande énigme de la mémoire ; à chaque sens correspondrait un type de stockage, mais sans représentation conceptuelle ! Un vrac cru et sans substance. | | | | |
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| doute | | | Deux illusions sur le soi : l'illusion idéaliste - le soi est connu, c'est mon être, je le traduis fidèlement dans mes mots et mes idées ; l'illusion matérialiste ou existentialiste - le soi ne vient à l'existence qu'à travers mes actes. L'existence du soi est indubitable, mais il n'a ni sa substance, ni son langage, ni son sens ; on ne peut que le vénérer, ce qui aboutit soit à l'espérance (le soi serait immortel) soit au désespoir (le soi se réduirait aux essors, qui s'épuisent et meurent, sans laisser de traces fidèles). | | | | |
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| doute | | | Ce n'est pas un fumeux néant qui nous menace, à l'extinction de la dernière illusion, mais un trop plein d'une réalité transparente. À moins que la réalité soit synonyme du néant, comme semble le penser Pascal : « Les premiers principes naissent du néant ». Ce néant sourcier nous aide à retrouver dans des illusions perdues non plus un breuvage, mais un flacon, aux étiquettes enivrantes, flacon que nous remplirons de messages de détresse et en vivrons. | | | | |
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| doute | | | Le moi connu est solidaire de mon fait et de ma pensée ; le moi inconnu n'est embrassé que de mon regard ; quand on ne fait pas cette différence, on se mêle les pédales : « Le moi fuit toujours mon regard, qui ne peut jamais l'atteindre. Mais l'idée de moi, elle, peut être nette » - F.Schlegel - « Anschauen können wir uns nicht, das Ich verschwindet uns dabei immer. Denken können wir uns aber freilich ». Le regard est le porte-parole du moi inconnu. | | | | |
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| doute | | | Toute idée fausse ou terne, soumise à un macroscope assez puissant, peut présenter tous les signes d'une séduisante vérité. L'idée est ce qui permet un agrandissement ou une réduction. Le microscope débrouille des problèmes mineurs, le macroscope embrouille des problèmes majeurs. | | | | |
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| doute | | | Le soi pur de Valéry est trop lié au tout du monde, le soi absolu de l'idéalisme transcendantal de Kant est trop mécanique, mon soi inconnu a l'avantage de ne se mêler ni des opérations analytiques ni des opérandes ensemblistes – il est l’algèbre de la création. | | | | |
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| doute | | | Je ne suis pas sûr que les fondements ou les horizons soient nécessaires, pour que la pensée ait assez de volume ; mais elle doit partir d'un beau firmament, pour nous faire aimer l'intensité de son centre et respecter l'infini, limite de ses circonférences. | | | | |
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| doute | | | Fidélité à l'idée déjà nette, tel est le premier besoin d'un esprit philosophique, à la recherche du mot ; celui-ci sera ascétique, neutre, aptère, si telle est l'idée. L'âme poétique a besoin d'autel et non pas d'ex-voto ; des mots immolés, chantants ou psalmodiants, surgit la musique, et dans la haute musique viennent, miraculeusement, s'incarner de profondes idées. Seule la netteté finale peut être grande ; tout début net est nul. | | | | |
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| doute | | | Il y a des pensées, où leur qualité première est la certitude, qu'il s'agit de consolider, - ce sont des pensées sans ailes. Et il y en a d'autres, les verticales, où compte le ton, la hauteur, la noblesse, et où s'éprouvent mes dons d'envols ou de chutes. Les doutes et les certitudes sont des contraintes, la forme et le fond des pensées sont question du choix de la dimension privilégiée. Exclure l'horizontalité serait une bonne contrainte de plus. | | | | |
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| doute | | | La négation est le lot des esprits faibles ; elle est une épigonie au signe opposé – la même importance accordée aux avis des autres. Le bon nihiliste méprise la négation ; il prône le oui à sa propre audace de fonder ses propres origines à la pensée, au sentiment, au regard. | | | | |
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| doute | | | L'âme est ce qui vit, organiquement, directement, aveuglement, le mystère indicible du monde ; l'esprit est ce qui, par un doute ravageur, le traduit en problèmes conceptuels ou langagiers. Deux observateurs s'en mêlent, le corps et la raison, qui en cherchent des solutions - la caresse ou l'algorithme, les deux faisant visiblement partie du dessein divin. | | | | |
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| doute | | | Le nihilisme n'est pas déni de toute valeur, mais tentative de me mettre au-delà de l'axe habituel, sur un méta-niveau, - volonté de volonté, pensée de pensée, puissance de puissance. La valeur y retrouvera ses nouvelles origines et s'orientera d'après le vecteur de mon regard, qui munira d'une même intensité les deux extrémités de l'axe ; donc, pas de positions ponctuelles, que des poses discrètes d'une même tension. | | | | |
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| doute | | | Deux déviations de la pensée : la sécheresse monocorde d'une réflexion ou la sourde fébrilité d'une foi ; la musique est née de l'accord entre la méditation de mon soi connu et la préméditation de mon soi inconnu. | | | | |
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| doute | | | Tenir en piètre estime le développement, m'occuper davantage du comment des mots que du pourquoi des idées, m'amuser aux jeux du langage, qui me font épouser des antinomies verbales sans répudier l'unité de mon souffle, - tel est le secret de la plus belle écriture, mais il suppose une maîtrise, une intelligence et un soi puissant, conscient et inconscient à la fois. Sur les axes, qui méritent mon regard, ce qui compte, c'est l'intensité de leurs extrémités et non pas mon choix d'un point privilégié, ma pose musicale et non pas ma position doctrinale. | | | | |
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| doute | | | Dans un écrit profond, c'est aux endroits, où sévit la suite dans les idées, la cohérence et la complétude, que nous guette l'ennui certain ; c'est le caprice, la glissade ou la chute, d'une plume, qui se sent perdue et ne poursuit que la forme, qui nous procurent et le plaisir et la surprise et le vertige et nous font ressentir le fond de l'homme. | | | | |
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| doute | | | C'est l'anonymat de mes clartés ou obscurités qui les rend dignes de mes recherches. Les noms définitifs ne fixent souvent que des clartés pétrifiées ou des obscurités sans essor. On reconnaît une intelligence par sa faculté de manipuler de l'innommé, se décomposant d'après le caprice des concepts et des contraintes. Sortir une chose de l'ordinaire est plus difficile que de la tirer de l'inconnu. | | | | |
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| doute | | | L'ennui d'une possession complète d'une idée, c'est sa verbalisation trop banale ou trop linéaire. « L'homme s'exprime clairement, quand il est obsédé par une pensée, et encore plus clairement, quand il possède la pensée » - Bélinsky - « Человек ясно выражается, когда им владеет мысль, но еще яснее, когда он владеет мыслию ». Que vaut cette clarté dans un art, où comptent surtout des jeux d'ombres ? Ce n'est pas aux moments d'obsession ou de possession que se déterminera la stature et l'éclat de ta progéniture, mais dans l'enfantement verbal et dans le polissage mental. Il vaut mieux embrouiller d'abord ta pensée et la réinventer ensuite. | | | | |
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| doute | | | Les idées, incompatibles avec l'édifice langagier courant, sont déclarées pierres irrégulières, dont profitent les bâtisseurs de ruines et les ciseleurs d'écrins. | | | | |
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| doute | | | Ce qui se passe dans mon âme est irréductible aux idées et mots ; aucune précision verbale ou conceptuelle ne m'en approche. « La franchise et la netteté, c'est ce qu'il vous faut, pour cacher vos propres pensées ou d'embrouiller celles des autres » - Disraeli - « Frank and explicit - that is the right line to take when you wish to conceal your own mind and confuse the minds of others » - la seule franchise avec soi-même, et encore, ne serait que musicale, donc au-delà des mots et pensées. Vos pensées, ce sont donc vos incertitudes, et vous cherchez à réduire au même état les pensées des autres - bon moyen, pour continuer à ne pas se connaître et, surtout, ne pas connaître les autres. Plus le mot est net, plus la pensée, en soi, perd de la sur-éminence, du relief, et finit par s'aplatir. | | | | |
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| doute | | | Ils veulent, que la formulation de leurs idées soit claire, mais dont le fond serait incroyable. Un peu d'ironie et d'intelligence balayera toute clarté ; mais il faut beaucoup de maîtrise formelle et de noblesse de ton, pour que le fond soit accepté non pas par un calcul rigoureux, mais par une croyance inconditionnelle, artistique ou intellectuelle. Le sot cherche des idées, comme de nouveaux buts ; le délicat - de nouveaux langages, des contraintes. | | | | |
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| doute | | | On sauve une idée en l'enveloppant de mots résistant au temps. L'idée éprouvée par l'exposition en foires a peu de chances de rester juste. L'idée juste est l'épouse, les préjugés sont des maîtresses. Mais l'art conjugal consisterait à métamorphoser, aux heures critiques, la maîtresse de la maison, la raison, en folle du logis, l'imagination, cette fonction sans organe (G.Bachelard). | | | | |
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| doute | | | Face à mon soi inconnu, les sentiments lui sont plus fidèles que les pensées, la chair - plus que le squelette. La beauté pourrait y mettre un signe d'égalité. Je me retrouve dans les impasses des belles idées, où mes ruines décorent le paysage d’un beau passé. Au pays des sentiments fantomatiques, il n'y a ni routes ni impasses ni mots, mais couleurs, sons et danses, auxquels je dois sacrifier toute marche. | | | | |
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| doute | | | L'idée en tant que quête, dont nous ignorons, pour l'instant, la réponse, est perplexité, que le langage n'a pas encore résorbée ; elle est donc perçue comme mensonge. L'idée en tant que réponse, n'est mensonge que lorsqu'elle est expansionniste, bien au-delà des frontières de son langage natal ; sinon elle devient un mot. Et c'est toujours hors de sa patrie qu'elle est vécue comme prophétique. Vue de près, une idée n'est rien, qu'une vérité sans envergure. | | | | |
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| doute | | | On ne sait pas qui, dans un discours, abuse davantage de constantes : le locuteur ou l'interprète, mais le bon style, ou le bon goût, accrochent des variables à toutes les branches-équations de l'arbre de la création, et leurs substitutions en créent un second, plus profond, plus haut et mieux ramifié que l'initial. Plus original est un discours, de plus d'inconnues et de substitutions aura besoin son auditeur. | | | | |
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| doute | | | L'esprit de suite est bon pour l'ingénieur et néfaste pour le poète. Le rêve n'est traduisible qu'en pointillé, les actes remplissent des chaînes. Je connais les autres par la mémoire en continu et je me découvre moi-même dans l'oubli des traces. Répète la noble prière de S.Weil : « Que je sois hors d'état d'enchaîner par la moindre liaison deux pensées »**. J'aime la raison qui prie et la foi qui lie. | | | | |
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| doute | | | Quelle que soit la trajectoire d'une pensée, elle doit finir par toucher terre, et c'est la qualité de mes ailes qui en déterminera la hauteur et le vertige. En tout cas, toute belle pensée exclut la continuité de la marche ; elle est portée par son vol extra-terrestre ; elle porte au connu un message de l'inconnu. « La valeur d'une pensée se mesure à sa distance par rapport à la continuité du connu » - Adorno - « Der Wert eines Gedankens miβt sich an seiner Distanz von der Kontinuität des Bekannten ». | | | | |
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| doute | | | Mettre de la vie à la pensée, c'est l'envelopper de davantage de doutes ; mettre de la pensée à la vie, c'est la claquemurer dans des certitudes encore plus épaisses. | | | | |
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| doute | | | Tout compte fait, chercher le sens de la vie est plus bête que prétendre l'avoir trouvé. Interpréter le songe ou le classer ? La vie est trop incompréhensible pour avoir un sens. Une idée, un projet, un événement peuvent l'avoir, mais la vie ne se livre qu'aux sens. | | | | |
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| doute | | | Connaître (c'est-à-dire représenter) est ambition de l'artisan. C'est savoir (c'est-à-dire se sentir porteur des idées non-représentées) qui est désir du sage et de l'artiste ! Donc, chercher à faire connaître aux hommes ce qu'ils savent, c'est enguirlander l'artisanat (la transpiration) et non pas l'art (l'inspiration). | | | | |
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| doute | | | Oui, il n'y a, dans le monde, ni couleurs ni sons, mais seulement des ondes ; pourtant, nos récepteurs, captant ces ondes, nous bouleversent par des tableaux et des mélodies ; la réalité passive enjoint de la mimesis à notre idéalité active. Le besoin de couleurs, dans notre esprit, dans l'homo faber ou l'homo pictor, réveille le souci de l'être, au-delà de l'espace ; le besoin de sons provient de l'âme, du devenir intemporel, de l'homo sacer ou l'homo poeticus ; l'art ou la science, dans le premier cas, la foi ou la philosophie - dans le second. | | | | |
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| doute | | | L'impossibilité de goûter de la pensée délayée, étalée. Ce qui ne peut pas se ramasser, se condenser en deux lignes est condamné à la clarté. | | | | |
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| doute | | | La pureté : le plus idéaliste des sens, la vue, débarrassée de sa facette matérialiste, devient regard ; le plus matérialiste, le toucher, libéré de sa fonction idéaliste, devient caresse. | | | | |
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| doute | | | Le discours de tout homme, sain d'esprit, a le même taux de concepts et de désirs. La différence ne peut être que qualitative, en fonction du talent et de l'intelligence, et non pas du parti pris conceptualiste ou vitaliste. | | | | |
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| doute | | | Un discours porte vraiment un message, quand il en appelle à plus d'un interprète, qui se complètent, pour un déchiffrage secret. Mais on se fie d'habitude, aux services d'un seul, le cerveau de service. J'encrypte bien mon message, quand je le retraduis dans un langage des notes, mystifiant les poids et interprétant les chiffres. | | | | |
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| doute | | | De doute en doute, comme de clarté en clarté, on peut arriver à une passionnante impasse ; le premier parcours promet plus de hauteur au regard, le second – plus de profondeur aux pas. Mais alterner le doute et la clarté promet surtout de la platitude – il faut choisir son degré de certitudes ou d'errances. Des clartés désirables, fécondées par le doute : des idées lumineuses, des feux d'artifice sans jubilés ni dates. | | | | |
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| doute | | | Impossible de rendre le mystère au moyen des mots ou des idées ; nous sommes condamnés à le traduire en problème verbal ou en solution sentimentale. « Se donner à l'appel de la hauteur, de la pureté, de l'inconnu, à la traduction du mystère de l'innommé éternel »*** - Goethe - « Ein Streben, sich einem Höhern, Reinern, Unbekannten, enträtselnd sich den ewig Ungenannten hinzugeben ». | | | | |
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| doute | | | La clarté doit accompagner les règles scientifiques ou juridiques, elle ne peut pas orner la pensée (Vauvenargues). Qui réclame la clarté de la musique ? - et la pensée, c'est de la musique verbale que n'ornent que la mélodie, le rythme et l'harmonie. | | | | |
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| doute | | | Il y a autant d'idées de l'être que d'idées du devenir, exprimées dans un langage de monotonie logique ou dans un langage événementiel, de rupture. Une cohérence ou une déshérence. Décrire, par un libre arbitre, un univers ou en créer, en liberté, un nouveau. Une intelligence ou une audace. L'universalité ou l'exception. Mais la seconde tâche est impensable sans la première. Le meilleur mouvement naît de la maîtrise de l'immobile. | | | | |
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| doute | | | Les visages, les actes, les pensées des autres m'apprennent presque tout sur ce qu'est mon soi connu ; ils ne m'apprennent presque rien sur mon soi inconnu. Et même moi-même, j'ai beau interroger ce dernier, je n'entendrai jamais de réponses intelligibles ; il se réduit aux questions, dans un langage musical, qui surgissent au fond du silence de mon âme, pour la bouleverser et s'évanouir. « Troublé par le mystère, ton esprit, en se cherchant, se fuit » - Schelling - « Der Geist, der, wunderbar getäuscht, sich selber suchend, sich selber flieht ». | | | | |
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| doute | | | J'entends la musique de mon soi inconnu, c'est à dire son élan, son intensité et sa mélodie ; ce langage défie tout verbalisme, toute représentation ; pourtant, il s'agit de le traduire par mon soi connu, maître du verbe et du concept. | | | | |
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| doute | | | Celui qui ne comprend pas le concept de l'infini mathématique est incapable de raisonner sur la notion de l'infini philosophique ou sentimental. Platon ne comprenait ni Zénon ni Pythagore, comme Hegel ne comprenait ni Newton ni Leibniz, d'où leurs délires sur la limite et l'illimité (péras et apeiron). | | | | |
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| doute | | | Connaître ses contraintes, c'est savoir ce qui est important et ce qui l'est moins. Comme dans une position échiquéenne : même un joueur médiocre trouvera facilement le meilleur coup, si l'on lui signale quel est l'aspect le plus important dans la position courante. Le scientifique ou l'artiste est celui qui sait ne pas patauger dans l'inessentiel, pour s'attaquer tout de suite à l'essentiel, avec des coups conceptuels, verbaux ou musicaux. | | | | |
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| doute | | | Quand j'ai le courage de constater, que ce qui est le plus précieux pour mon regard est tout simplement invisible, je comprends, que rien - ni les images, ni les idées, ni, encore moins, les actes - ne puissent le dissimuler ou le défigurer ; je m'identifierai avec la matière et avec l'instrument, et je me fierai à mon talent, solidaire de l'invisible. Les sots, évidemment, ont le risible privilège de voir l'invisible : Bienheureux les pauvres en esprit – ils verront Dieu. | | | | |
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| doute | | | Dans le monde de la pensée, on voit très rarement un dialogue fécond ; les commentateurs pratiquent la parlote, en simplifiant ce qui est complexe et en sophistiquant ce qui est banal. Mais pour la qualité des échanges, les formules logiques, auxquelles débouche mécaniquement la vraie compréhension, sont pires que les parlotes. La pensée, comme les bonnes intentions, a le mérite d'ouvrir les portes du doute, tandis que le monde du constat et de l'acte ne fait que les refermer à double tour. | | | | |
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| doute | | | L'esprit accompagne toute idée, qui atteigne mon œil ou mon oreille ; ce qui compte, c'est ce qu'elle touche : l'âme ou la raison. En retour, l'âme munit les yeux d'un bon regard et les oreilles - d'un bon filtre, ce qui fait naître, dans les deux, plus qu'un avis - une vie. Même si le vu et le dit se logent dans des demeures différentes. | | | | |
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| doute | | | Le doute fécond est soit purement langagier - inventer de nouvelles requêtes, soit purement conceptuel - modifier un modèle. Puisque nous ne savons de la réalité que ce que nos modèles réussis nous apprirent, tout le radotage sur l'indubitabilité de l'existence est sottise. Le savoir des choses et le savoir sur les choses sont la même chose (que Wittgenstein m'excuse…) ; la traduction du cogito n'est plus : de connaissances à l'être (la verticalité de la pensée, fondant l'horizontalité de l'existence), mais connaître, c'est être (puisque l'horizontalité, pour ne pas dire platitude, les résume, désormais, tous les deux) ; connaître, sur un mode non-géométrique, c'est créer le modèle, l'habiller par un langage, formuler des hypothèses, les interpréter, donner un sens aux résultats. | | | | |
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| doute | | | Valéry n'a aucune ambition pour la rigueur d'un système, et pourtant ses phrases sont rigoureuses, et derrière elles on peut reconstituer facilement un système complet, profond et subtil, qui l'inspire. Tout, chez Nietzsche, n'est que rhapsodique, mais on y entend une symphonie, grandiose et harmonieuse. Spinoza, Kant, Hegel brandissent leur prétention à la rigueur scientifique, mais chacune de leurs phrases est un fatras anti-conceptuel, anti-logique, anti-poétique, où tout n'est que verbiage, hasard, irresponsabilité, arbitraire, que même le sens commun réfute sans peine, retourne ou s'en moque. | | | | |
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| doute | | | Signe de sottise : l'accord systématique avec soi-même. L'accord chaotique l'est davantage. Il faut que l'accord naisse dans le mot, effleure la chose et meure dans l'idée. Le soi se dilue dans le mot en soi, dans l'idée en soi (Platon) dans la chose en soi (Kant). | | | | |
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| doute | | | La vraie sagesse vitale consiste à ne pas perdre le sens du mystère, qui est la même chose que le regard face à la vue, à la solution donc. On pense la solution, on peint le mystère ; il faut corriger, en ce sens, Cioran : « Quand je réfléchis à une chose, je pense encore moins à la solution que n'y penserait un poète »***. | | | | |
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| doute | | | L'histoire des hommes ou des idées : plus nettement on y voit le hasard, plus résolument on le chasse de son œuvre. Ceux qui, au contraire, y décèlent une loi, vouent, généralement, au hasard leur œuvre. | | | | |
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| doute | | | Qu'ai-je à faire avec les idées, claires et distinctes, dès qu'il s'agit de l'amour, des passions, de la mort, du beau et du bon, du mystère qui entoure tout ce qui est grandiose ? Qu'à la limite, elles s'occupent du vrai, cette partie secondaire et plate d'une existence vécue en relief et en grand ! | | | | |
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| doute | | | Toutes les certitudes sont collectives ; mes contraintes devraient les exclure de ma voix, si je la veux originale ; c'est ainsi que je découvre, que mon fond n'est tapissé ni de mots ni d'idées ni d'images articulés, mais d'un élan indicible vers l'inconnu : « Celui qui vise quelque chose d'infini ignore ce qu'il vise » - F.Schlegel - « Wer etwas Unendliches will, der weiß nicht, was er will ». | | | | |
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| doute | | | Les vertus horizontales de la simplicité en pensées, sans grandeur, conduisent à l'authenticité en actes, sans saveur. « La simplicité et la platitude sont un gage de l'authenticité ; à l'opposé de la saveur dont l'intensité est condamnée à s'user » - Confucius. La platitude inusable préservera mon soi, connu et authentique, mais mon soi inconnu, imposteur et savoureux, ne se manifeste que par l'intensité ! | | | | |
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| doute | | | Ce qui est culturel est tristement versatile, ce qui est naturel stupéfie par sa permanence – regardez les idées éjectables et les fantasmes irréfutables, traitées par notre sophistique ou exhibés par notre dogmatique. Ceux qui guettent l'éternité restent plus souvent avec les fantasmes. | | | | |
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| doute | | | Là où, dans l'arbre de ses réflexions, le sage se contente de placer une inconnue, qu'il fait danser à la lumière de son étoile, le sot se complaît à proposer des fils conducteurs, et la médiocrité s'enorgueillit à tisser, lourdement, des nœuds gordiens triviaux. | | | | |
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| doute | | | Je suis piètre danseur, piètre chanteur, piètre rimeur, piètre constructeur ; néanmoins, je me reconnais davantage dans la danse que dans la marche, dans le chant que dans le récit, dans la métaphore que dans le syllogisme, dans le mot hautain que dans l'idée profonde. Et je finis par comprendre, que le point commun de mes attachements s'appelle musique ; elle voile l'esprit, dénude le cœur et exhibe l'âme. | | | | |
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| doute | | | Philosopher, ce n'est pas opposer une pensée rigoureuse à une vague doxa, mais savoir réduire, rigoureusement, toute pensée endormissante à l'état de doxa enthousiasmante. | | | | |
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| doute | | | L'intentionnalité est la construction de l'arbre linguo-conceptuel d'accès à l'objet visé : un simple nœud-nom, dans le cas le plus flagrant, une forêt-réseau logico-sémantique, dans le cas le plus embrouillé. | | | | |
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| doute | | | Jadis, on pensait, que la vie était si compliquée, qu'elle ne saurait se réduire à ce qui se passait dans sa grotte, sa hutte, son château ou son atelier, et l'on se berçait de mille illusions sur les dieux, les mythes, les visions. « La vie est dans l'illusion - heureux celui qui s'illusionne de la manière la plus plaisante » - Karamzine - « Жизнь есть обман - счастлив тот, кто обманывается приятнейшим образом ». Depuis, la vie changea de demeure secondaire : elle est désormais dans le fait - on ne compte plus les illusions indicibles, étouffées par le chiffre. | | | | |
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| doute | | | Un langage plat ou un déchaînement métaphorique sont à égale distance de la nature. Si le sens du beau ne nous fut pas donné, nous n'eûmes pas compris le second message, tandis que la routine langagière eût interprété sans problème - le premier. Les messages métaphoriques, hélas, sont redirigés vers des gestionnaires périphériques ; la mémoire centrale est usurpée par des opérations arithmétiques ou logiques, où règne le silence des concepts et où l'homme est indiscernable du robot. | | | | |
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| doute | | | Les contraintes : un tamis, dans lequel je fais passer mes idées et mes mots. Jouer sur la largeur des mailles, ramasser des rechutes, constater l'agrandissement de ce qui reste à moi. C'est une bonne contrainte horizontale. Son équivalent vertical serait un regard, qui empêche de m'attarder sur des choses basses. | | | | |
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| doute | | | Je constate, que toutes mes actions ou pensées dégringolent dans la catégorie des platitudes, dès que je leur trouve une justification, d’où mon dévouement exclusif aux commencements indéfendables, irrationnels, injustifiables. Le poète, et donc le philosophe, ne crée que dans l’inexistant, ne console que l’inconsolable, ne boit qu’aux sources introuvables. | | | | |
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| doute | | | Si, dans le fatras hégélien, la logique reste introuvable, rappelez-vous que, pour ce bavard, elle fut un royaume des ombres, une image de Dieu, un royaume de la pensée pure. Dans ce domaine immaculé et majestueux, sans contraintes des négations, connecteurs, quantificateurs, toute élucubration est régalienne, normative. | | | | |
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| doute | | | Ils appellent nihilisme la proclamation que ni Dieu ni la morale ni le bon sens ne contrôlent plus la pensée, et qu’il faille se soumettre à l’absurdité de l’existence. La source de ma pensée et de ma musique est mon soi inconnu, qui me souffle le sens exaltant de ma vie ; et l’écoute de ce souffle me remplace toute recherche du divin extérieur ou d’un Bien normalisé. Mon Vrai rejoindrait l’universel, mais mon Beau ne traduirait que ce souffle unique. Voilà le nihilisme qui me rendit à moi-même. | | | | |
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| doute | | | La qualité des yeux détermine la maîtrise et la profondeur ; la qualité du regard résume le talent et la hauteur. La rigueur d’une lumière ou la vigueur des ombres. La réalité se moque de la seconde démarche, mais le rêve la salue. Nietzsche est impuissant en technique poétique ou musicale, mais aucun poète ou musicien n’émit de métaphores aussi séduisantes là-dessus que les siennes ; Valéry ignore les théories linguistiques ou logiques, mais aucun linguiste ou logicien n’émit d’avis aussi pénétrants là-dessus que les siens. | | | | |
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| doute | | | Le soi connu a ses racines – la représentation, le langage, la pensée ; le soi inconnu a sa canopée – le valoir (le talent), le devoir (l’éthique), le vouloir (la noblesse). | | | | |
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| doute | | | Quand je me trouve au milieu d’un parcours, le cheminement et les finalités se calculent ou se devinent sans peine. Mais le commencement reste une énigme, que ce soit l’amour, le Big-Bang ou la pensée. « Pour toute chose, le mystère de son commencement reste insoluble » - Darwin - « The mystery of the beginning of all things is insoluble by us ». | | | | |
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| doute | | | Ma conscience – la maîtrise de la cohérence de mes gestes, de mes mots, de mes idées – c’est le souci de mon soi connu. Mon soi inconnu relève de l’inconscience, orientant mon regard, animant mes états d’âme, me faisant quitter la voie certaine de mon intérêt droit, bref agissant au nom des valeurs incompréhensibles. Le banal, on le comprend ; et l’on ne peut que croire en merveilleux, même incompréhensible : « La plus grave des erreurs est de croire que l’inconscient est un autre Moi » - Alain – tout réduire au conscient n’est peut-être pas une erreur, mais c’est une bêtise. | | | | |
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| doute | | | L'inconscient se réduit aux réflexes ; ce n'est pas l'inconscient qui constitue le soi inconnu, mais la conscience inarticulable : l'éthique, l'esthétique, la mystique, ce qui échappe à la conscience articulée autour des sensations, concepts ou mots, conscience du soi connu. Deux péchés des temps modernes : l'oubli du soi inconnu ou, pire, sa réduction au soi connu. | | | | |
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| doute | | | Mon soi connu dispose d’une volonté (il la maîtrise), mais mon soi inconnu propose (inspire) une volonté de la volonté (comme une pensée sur la pensée, une musique sur la musique). C’est ce second soi qu’il s’agit de préserver : « La volonté de la volonté afin d’assurer son propre soi » - Heidegger - « Der Wille zum Wille zur Sicherung seiner selbst ». Il est instructif de se rappeler, que l’auteur oppose la volonté de la volonté à celle de l’action ou de la grandeur (Handeln, Grösse). | | | | |
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| doute | | | La certitude traverse trois étapes : le libre arbitre de la représentation (dans le contexte de la réalité à modéliser), la logique de l'interprétation (au sein du modèle), la liberté de la validation intuitive (par la confrontation des résultats logiques avec la réalité modélisée). Créer un arbre artificiel, le parcourir, l'insérer dans une forêt existante, à la frontière entre l'idéel et le réel. | | | | |
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| doute | | | Ta vie la plus intéressante consiste à écouter tes états d’âme, qui ne se réduisent ni à la présentation de tes actes ni à la représentation de tes pensées. Le mystère le plus stimulant pour la création est là. | | | | |
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| doute | | | Réfléchir, agir, gémir – je soupèse leurs poids, pour mesurer mon soi inconnu et je trouve une valeur proche de zéro. Leurs leviers se situent trop près des autres, de l’espèce, du temps qui court ou de l’espace qui se fige. Le seul élan, qui me projette dans une bonne direction, provient du rêve inaccessible, naissant et mourant en moi-même, transformé dans un Ouvert. | | | | |
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| doute | | | Pour celui qui ne vit que de ses commencements, la suite dans les idées est une chute. | | | | |
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| doute | | | Être soi-même s’adresse à mon soi connu. Le soi inconnu n’a pas de langage à lui, et il ne peut donc se manifester ni par l’acte ni par la pensée ni par le style, il n’est qu’une source de mes valeurs éthiques et esthétiques. Mais à tout ce qu’il souffle peut se substituer la routine du soi connu ; l’être originaire et original, chez la plupart des hommes, est évincé par l’étant social et passager. L’essence de l’être est globalement irreprésentable ; sa partie représentée s’appelle l’étant. Donc, le bon slogan serait – écoute ton être ! « Ton épanouissement – la représentation de ton essence, en suivant le commandement : soi toi-même » - H.Hesse - « Deine Entfaltung – die Darstellung des eigenen Wesens nach dem Gebot : Sei Du Selbst » - dans les Commandements, il faut passer du verbe au nom. | | | | |
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| doute | | | Le mérite d’un approfondissement des pensées est de nous débarrasser de fausses clartés et de nous donner le goût de vrais mystères. Une fois éblouis par la certitude de ceux-ci, nous nous mettons à rêver, c’est-à-dire à découvrir la hauteur. | | | | |
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| doute | | | Mon vrai soi est mon soi inconnu, qui inspire mes rêves. Je ne me reconnais pas dans mon soi connu qui produit mes actes et mes pensées et qui reste pour moi un étranger. Mais le soi inconnu n’a ni langage ni souffrance sur lesquels devra se pencher mon soi connu – l’origine d’une vraie philosophie. | | | | |
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| doute | | | Les rêves se forment autour de l’inexistant ; l’inexistant ne peut pas être collectif ; le rêve ne se partage donc pas. Se partagent des actes, des pensées, des chagrins et des joies ; bref, quelque chose de secondaire. | | | | |
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| doute | | | Pour être connu, il faut avoir été représenté et habillé en mots. Tout ce qui n’a pas encore trouvé une enveloppe verbale – dans nos pensées ou nos états d’âme – peut être appelé – inconnu. « Seigneur Inconnu – voilà le cercle de ma hauteur »** - Valéry. | | | | |
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| doute | | | Comme la chiromancie ne dit pas grand-chose sur l’essence de l’homme d’action, la logomancie ne mène pas loin dans l’être d’un homme d’écrit. La première a besoin d’une interprétation fantaisiste ; la seconde – d’une représentation idéaliste. | | | | |
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| doute | | | Et la réalité et le rêve sont dépourvus de pensées et de musique ; c’est l’esprit et l’âme qui les conçoivent ; mais où se trouve leur source ? Dans le réel ou l’imaginaire ? ou bien seraient-elles, elles-mêmes, la source du réel et de l’imaginaire ? Les adeptes de la première attitude, les réalistes, brodent à partir de ce que voient leurs yeux ou entendent leurs oreilles, et visent des finalités profondes. Les seconds, les rêveurs, partent de leur regard intérieur, jamais en contradiction avec les yeux et oreilles, mais créant ses propres hauts commencements. | | | | |
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| doute | | | On n’atteindra jamais la chose en soi ; l’existence d’une faille entre elle et l’état de nos connaissances entretient notre sens ou notre goût du mystère. C’est comme la convergence certaine d’une suite, en mathématique, vers une valeur fini, mais – en infini nombre d’étapes. L’élément fractal élémentaire, visiblement, n’existerait pas. Et ceci est aussi vrai pour les particules élémentaires, que pour nos pensées ou nos extases, afin que vivent notre admiration et notre enthousiasme face à cette œuvre divine. | | | | |
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| doute | | | Peut-être, l’ange et la bête ne sont pas nos deux facettes intérieures, mais deux genres de gardiens extérieurs de notre âme, et le but de notre existence serait de nous confier à un ange. Si l’on rate cette gageure, c’est, fatalement, la bête, c’est-à-dire le daemonion socratique, qui prendrait sa place. Et ce serait pour toute la vie, soit celle de nos actes soit celle de nos idées. Serions-nous un jouet de cette fatalité céleste ? | | | | |
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| doute | | | Il est idiot de fuir la cohérence, mais il est encore plus idiot de croire que nos sensations, nos impressions et même nos pensées soient cohérentes. En tout cas, on ne se débarrasse de l’incohérence que par une réflexion sur le langage. | | | | |
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| doute | | | Plus tu cherches à approfondir une idée, plus tu gagnes en clarté et plus tu perds en qualité de tes ombres. Mais l’idée, hissée à une juste hauteur, devient, elle-même, une belle ombre. | | | | |
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| doute | | | Il m’arrive, comme à tout le monde, de regretter les gestes, les paroles, les réflexions non-osés et même d’y voir l’essence de ma vie, mais, très rapidement, je me ravise du surcroît de honte, qu’ils m’auraient infligé. Le bleu de la pitié est plus facile à porter que le rouge de la honte. | | | | |
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| doute | | | Mon soi connu assume mes idées ; mon soi inconnu assume mon être. Parménide : « Le soi c'est de penser, de même que d'être » - veut les fusionner, ce qui est impossible. | | | | |
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| doute | | | Dans l’art, l’essentiel, pour tout créateur, est que son soi connu souffre et que son soi inconnu, tout en inspirant le premier, est dépourvu de langages (de mots, d’idées, d’images) que ce premier doit inventer. Ce tableau résume le contenu d’une vraie philosophie, qui devrait réveiller les consolations du premier et deviner les langages du second. Cette philosophie ne serait ni ce qu’on dissimule de son soi connu (Nietzsche) ni ce qu’on ignore de son soi inconnu (B.Russell). | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu ne se transforme pas en soi connu (à la façon de l’être-pour-soi se mutant en l’être-en-soi hégélien ou sartrien) et il n’a pas besoin pour cela d’un soi des autres. Le soi inconnu est une source mystérieuse, ne quittant jamais la hauteur, constituant l’élan et son intensité ; le soi connu les traduit en jaillissement d’images, dans le commencement, gorgé de musique et d’idées, fidèle à la hauteur génitrice. | | | | |
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| doute | | | La démarche mathématique part non pas du sensible, mais de l’intelligible, ce qui produit un royaume de vérités idéelles mais objectives ; le sensible du réel, miraculeusement, s’y plie. | | | | |
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| doute | | | La pensée ne peut être définitive que dans un langage figé. Et puisque toute vraie création est élaboration d’un nouveau langage, elle doit comporter des inconnues que chacun est libre d’unifier avec ses propres constantes ou, mieux, avec ses arbres à variables. La sensation du vague est un symptôme d’une pensée réelle. | | | | |
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| doute | | | Je cherche des rencontres des concepts qui ne se connaissaient guère ; de leurs rapprochements hasardeux, naissent des caresses verbales, des métaphores ; l’un des fruits illégitimes et aléatoires de ces ébats s’appellera pensée, qui ne fut nullement invitée à cette fête imprévisible. | | | | |
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| doute | | | La lumière des idées, et même celle des sentiments, est ou devient commune ; ne sont particulières que les ombres. La lumière n’est qu’un outil ; le créateur crée ses créatures – par des ombres. Celui qui porte des aliments et celui qui crée l’excitation. Le phos-phore ne devrait pas se faire trop d’illusions sur l’originalité, l’influence et les métamorphoses de ses lumières. « Porteur de lumière qui ne rendait lumineux personne » - Tchékhov - « Светлая личность, от которой никому не было светло » - c’est une banalité et non pas une tragédie ; la tragédie est l’incapacité de créer des ombres. | | | | |
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| doute | | | Il y a des mystères de la Création et ceux de la création humaine. Ce qui n’est hermétique qu’aux non-initiés (ou aux ignares) s’appelle mystique. C’est l’introduction de représentations individuelles du rêve, dans un milieu, réservé aux banalités consensuelles, qui est à l’origine des mystères. « Mais comment peut-on choisir de raisonner faux ? C'est qu'on a la nostalgie de l'imperméabilité » - Sartre – la fausseté mécanique peut s’avérer vérité mystique. La nostalgie s’adresse au réel ; la mélancolie effleure l’idéel. Le nostalgique de l’imperméabilité apriorique est un artisan ; le mélancolique des ombres apostérioriques est un artiste. | | | | |
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| doute | | | La représentation de connaissances nouvelles réside en assertions à inscrire dans la représentation déjà existante ; la non-contradiction en est la seule contrainte. L’interprétation de connaissances existantes consiste à formuler une requête et à tenter de la démontrer ; la grammaire (logique, syntaxe, sémantique, substitutions) y est le guide. L’Être surgit de la première activité (concepts et relations) ; le Néant est un fait collatéral de la seconde (absence d’objets vérifiant certaines conditions). Aucun parallélisme, aucune identité, aucune comparaison ne sont possibles entre ces deux vagues notions. Qu’est-ce qu’un bonbon ? ou Combien de bonbons dans ce vase vide ? - il est insensé de chercher quelque chose de comparable entre ces deux formules. | | | | |
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| doute | | | Il y a tant de manières, claires et distinctes, pour exposer des niaiseries ; toute pensée, neuve, subtile ou rare, rejoindra la platitude, une fois devenue claire et distincte. Savoir fuir la clarté définitive, celle des cimetières ou des encyclopédies, est signe même d’une pensée encore en vie. | | | | |
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| doute | | | Ce que tu ressens, et même ce que tu penses, n’admet aucune reproduction univoque en mots ; la cachotterie ou la franchise ne jouent qu’un rôle mineur dans la qualité ou l’authenticité de tes portraits verbaux. N’y comptent que l’intelligence conceptuelle et le talent langagier. | | | | |
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| doute | | | Il y a des émotions ou des idées, bouleversantes ou étonnantes, et qui surgissent dans la seule zone palpable de la vie – dans le présent. La valeur de nos écrits est dans la qualité de notre regard intemporel sur elles : le sentiment du sentiment ou la pensée de la pensée – voici le contenu rendant le plus fidèlement notre conscience ; quant à la forme, dont t’affuble ou t’arme le talent, elle doit se fusionner avec ce contenu. | | | | |
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| doute | | | Si le doute sur le sens d’une notion philosophique ne provoque aucune réflexion fructueuse, il faut jeter cette notion au rebut ou, au moins, en ricaner. Les victimes potentielles : l’être, les connaissances, la vérité. Par ailleurs, qui en doute ? Le doute y serait aussi ridicule que l’usage de ces avortons dans les proclamations de foi. | | | | |
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| doute | | | L’ineptie très répandue – une fusion définitive entre le sujet et l’objet. Pour un narcissique, l’objet, c’est son soi connu, avec son savoir, sa sensibilité, sa créativité ; le sujet, c’est son soi inconnu, sans langage, sans mémoire, sans idées. Le concepteur et l’inspirateur. | | | | |
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| doute | | | Les autres sont pour toi aussi évidents que les ours ou les roses, ils tapissent la réalité. La chose la plus irréelle est ton soi inconnu, cette conscience pré-verbale, pré-idéelle, pré-iconique ; ton soi connu, en revanche, est plongé dans le réel. Le premier, le narcissique, t’apprend ce que tu vaux ; le second, le social, apprend ce que valent les autres. « L’apprentissage de la réalité est une blessure narcissique » - R.Debray – la surface de l’eau est la seule origine d’apprentissage de Narcisse ; la seule surface qui te reflète sur un fond d’azur du ciel, à l’opposé du réel. | | | | |
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| doute | | | L’idéel surgit du réel comme l’âme – du corps. Toute idée d’une identité, d’une fusion, d’une unité entre les deux n’a aucun sens intéressant. La seule exception, c’est la mathématique, dont le réel et l’idéel sont identiques. | | | | |
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| doute | | | Mon soi inconnu réveille chez moi un état d’âme ; mon soi connu cherche des mots, imprimant des notes, des accords, des rythmes, des timbres ; mon esprit y trouve des idées, exprimées en mélodies, et c’est mon âme (mes dons) qui les interprète. L’interprétation ne s’occupe ni de recherches ni de trouvailles. | | | | |
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| doute | | | Ce sont des mouvements collectifs - toujours chaotiques ou imprévisibles ! - qui portent au pinacle ou enterrent des idées (ou leurs créateurs). On peut mettre en équations le chaos minéral, le chaos social (technique, culturel ou idéologique) échappera toujours à une schématisation vérifiable. | | | | |
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| doute | | | Toute communication avec la réalité passe à travers une représentation de celle-ci ; de la réalité, ta conscience garde des sensations, et de la représentation – des images, des idées, du sens. | | | | |
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| doute | | | Toute pensée, tout sentiment, toute action peuvent être représentés sous la forme d’un arbre, et l’unification de deux arbres est une belle métaphore d’une union, d’une compréhension, d’un approfondissement mutuel. Mais pour unifier les racines et les branches, il faut qu’elles soient pourvues d’inconnues. | | | | |
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| doute | | | L’exposé de mes images, de mes idées, de mes états d’âme, les actes auxquels se décide mon esprit ou mon intuition n’admettent aucun déterminisme. Le libre arbitre est irréductible à une logique quelconque. Penser le contraire, c’est justifier le règne des robots dans le monde des vivants. Pourtant, nous nous dirigeons vers cette funeste réalité. | | | | |
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| doute | | | Ton soi inconnu t’insuffle un état d’âme, un arbre de questions où ne figurent ni mots ni idées ni notes, que des variables. Et ton soi connu les unifie avec ses fleurs ou fruits interprétatifs, pour générer un arbre musical de réponses. L’inspiration de R.Char fut déjà plus développée : « Aucun oiseau n’a le cœur de chanter dans un buisson de questions ». | | | | |
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| doute | | | Tant de réponses à la question d’apparence banale – que suis-je ? Les autres proclament : ce que je fais, sais, pense, veux, peux, dois. Moi, je dis : ce que je vaux. Et je vaux surtout par mes états d’âme, que m’inspire mon soi inconnu et dans lesquels il n’y a ni action ni langage ni idées, ces composants de l’être des autres, provenant de leur soi connu. Ce que je suis est fait par et de l’Inconnu. | | | | |
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| doute | | | Être lumineux : dans le réel, aboutir à la clarté de la lumière commune, impassible ; dans l’idéel, aborder les ombres particulières, inimitables, inspirant un élan vers les étoiles. | | | | |
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| doute | | | On ne peut vivre sans créer, ni créer sans penser, ni penser sans rêver, ni rêver sans s’inspirer, ni s’inspirer sans croire, ni croire sans mystère. Au bout de la vie se dressent des ombres. | | | | |
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| doute | | | L’inspiration, c’est l’élan, l’état d’âme exaltée, l’état encore dépourvu de mots, d’images, de pensées, l’état que connaît tout homme, mais seul un talent trouve son expression, débouchant sur un sens imprévisible. | | | | |
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| doute | | | J’aime être surpris par une idée qui se dégage de mon écrit, je découvre un regard que mes yeux ne soupçonnaient pas ; les autres engagent leurs idées, tout prêtes, et puis ils voient… | | | | |
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| doute | | | Si tu te penches intensément sur le thème le plus intime de ton soi – sur les états de ton âme - tu finis par comprendre qu’ils sont faits, essentiellement, de silences – ni le son, ni l’image, ni le mot, ni l’idée ne s’associe avec eux. Tu ne les traduis pas ; de leur obscure profondeur tu essaies d’extraire ta propre lumineuse hauteur ; tu leur chantes des hymnes comme on adresse des prières aux dieux inconnus et sourds. Ton esprit est esclave de ton réel ; ton âme est libre créatrice de ton rêve. | | | | |
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| doute | | | Qu’y avait-t-il avant la création du monde ? Ou quelles idées guidaient le Créateur ? La seule réponse qui me vient à l’esprit, c’est – la mathématique. Et la matière et l’esprit s’y soumettent. C.Villani : « Les mathématiques sont le squelette du monde, la physique en est la chair » - sous-estime la mathématique et surestime la physique. | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu s’insinue dans l’âme de ceux qui en ont une, mais sa présence est ignorée par ceux qui n’écoutent que ce qui a déjà trouvé une forme en tant que mots, images ou idées. Or, le soi inconnu n’exprime que l’élan et, encore plus vaguement, l’étoile visée, - une corde tendue mais aucune cible visible. Son attente s’éveille souvent par la conscience des états d’âme inexprimables et la confiance à sa source, mystérieuse, immatérielle, excitante. « Pour moi, le moi connu est trop petit » - Maïakovsky - « 'Я' для меня малó ». | | | | |
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| doute | | | La connaissance ou la fraternité sont les seules sources honorables de la lumière, apportant des idées profondes ou de hauts sentiments. Mais quand on est saturé de savoir et privé d’amitié, on ne se manifeste que par ses ombres, et la beauté des ombres individuelles l’emporte sur la vérité de la lumière commune. | | | | |
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| doute | | | L’homme est ce qu’il croit, ce qu’il pense, ce qu’il fait. Celui qui affirme ne rien croire ne peut être que nigaud, avec des pensées moutonnières et des actes robotiques. Le nihiliste se méfie des pensées, de ses propres et surtout de celles des autres ; de même, il se moque des actes ; il est dans son fantasme intime qui engendre des actes et des pensées naturels mais illégitimes. | | | | |
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| doute | | | À tous les âges, le soi inconnu, cet appel inarticulable ni en langages ni en idées ni en images, nous taraude, mais seul la vieillesse a l’humilité d’un soi connu confirmé, l’interprète fidèle de cet appel. Dans la jeunesse, l’introspection se fait par un soi connu, haut et balbutiant. Dans l’âge mûr – par un soi connu, profond et bavard. Dans la vieillesse – par un soi inconnu, vaste et laconique. Et puisque la platitude est la pire des tragédies, c’est bien dans la vieillesse qu’on découvre le vrai besoin de consolation en hauteur, hors la pesanteur du connu. | | | | |
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| doute | | | L’inspiration, provenant de notre soi inconnu, n’a pas de forme (langagière) mais elle a un fond : un élan vers l’infini (hyperbolique ou parabolique) ou une harmonie du fini (elliptique). Il appartient à notre soi connu de convertir ce fond inarticulé en forme algébrique (la pensée) ou géométrique (l’image). | | | | |
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| hommes | | | L'intellectuel européen prétend apporter du sens aux choses, une naïveté surannée. Le sens naît de la délibération entre l'utilisateur et le propriétaire des choses, délibération se déroulant dans le langage vainqueur, celui d'Hermès. L'intellectuel devrait s'intéresser aux alternatives langagières plutôt que doctrinales. | | | | |
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| hommes | | | L'homme est un miracle grandiose, et lui inculquer qu'il n'est rien, qu'il n'est même pas dieu, comme le dit l'une des interprétations de la sottise delphique, est une profanation. Et si l'homme doit être humble et honteux, c'est parce que ce miracle ne se traduise ni en actes ni en pensées ni en images. | | | | |
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| hommes | | | Le beau concept d'arbre subit des outrages des temps modernes : il se mue facilement en un graphe ; son parcours suit des stratégies programmables - profondeur ou largeur d'abord (la hauteur nous vouant aux cercles vicieux et étant laissée aux vent et ciel improductifs) ; la généalogie (des paysages) surclasse la météorologie, l'attente de saisons nouvelles (des climats). | | | | |
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| hommes | | | L'éviction successive de la poésie de toutes les sphères de l'intelligence. Aux origines, il suffisait au Poète de pratiquer l'interprétatif - les dieux, l'Histoire - (le scribe attitré le supplanta, avantageusement) ; ensuite, le Poète se reclassa dans le représentatif - les idées et les justifications - (l'érudit reçu ou admis le ridiculisa) ; hier, le Poète se réfugia dans le discursif - les images et les sons - (mais les bonnes oreilles se firent rares et l'image synthétique contenta les autres). Aujourd'hui, rien d'étonnant que le Poète s'accroche au non-figuratif, où l'on le confonde avec l'idiot du village. | | | | |
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| hommes | | | Le culte de l'arbre naît avec cette découverte, qu'aucune racine ne puisse être naturelle. Le déracinement seul permet de n'être abattu ni par la chute de fleurs ni par la brisure des branchages et de continuer à croire en l'appel désespéré des cimes, à partir desquelles on se met à bâtir un arbre artificiel, au cours d'un dialogue : « J'avais besoin d'un poumon, m'a dit l'arbre : alors, ma sève est devenue feuille. Puis, ma feuille est tombée ; et mon fruit contient toute ma pensée sur la vie »** - Gide. Un autre destin de la feuille : devenir inconnue, pour s'unifier avec d'autres arbres : « Comme est la nature des feuilles, telle est celle des hommes » - Homère. | | | | |
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| hommes | | | Jadis horrifiait la folie des masses, aujourd'hui terrifie leur raison. Leur folie naissait dans la hauteur non-maîtrisée des idées lyriques, pour aboutir dans les gouffres des faits diaboliques. Leur raison ne promet qu'une vaste platitude, celle des idées et celle des faits. | | | | |
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| hommes | | | Personne ne lève plus la tête, persuadé que toute hauteur est désormais déserte et le ciel est vidé de toute étoile et de toute idée. Et ils prennent les cloaques sous les pieds pour des valeurs écroulées. Ce n'est pas l'absence de faits ou figures indiscutables qui singularise notre époque, mais bien le désintérêt pour un regard non-mécanique, gratuit mais haut. | | | | |
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| hommes | | | Dans les années soixante-dix, Sakharov prévoyait, que l'avancée scientifique à venir la plus significative serait la modélisation conceptuelle. Beau et faux présage, mais si audacieux, face à tous ces Nostradamus de pacotille. La bêtise naturelle pèse toujours plus que l'intelligence artificielle, dans les soucis des hommes. | | | | |
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| hommes | | | On peut être, à la fois, dionysiaque face à l'homme (Nietzsche), nihiliste face aux hommes (Schopenhauer), idéaliste face au sous-homme (Tolstoï), ironiste face au surhomme (Cioran). Nul besoin de la Aufhebung hégélienne, pour réconcilier ces quatre facettes d'un même regard. | | | | |
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| hommes | | | La vie est jalonnée de créations et d'apprentissages de scénarios (sujets, acteurs, rôles, scènes), ce qui demande de l'esprit et de l'intelligence. Mais notre époque, c'est le suivi des modes d'emploi de scénarios figés et robotiques, ce qui ne demande que de la discipline. L'algorithme devint ennemi de la liberté et de la fraternité ; il est le défi horizontal de la verticalité égalitaire. « À la place du concept de l'Être nous voyons le concept d'algorithme » - Arendt - « In place of the concept of Being we now see the concept of process » - laissons tomber l'être, c'est l'homme qui est remplacé par le robot. | | | | |
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| hommes | | | Mon époque, c'est le Moyen Âge, le même mystère autour du mot, du concept et de la chose. Mes contemporains d'aujourd'hui réduisent le mot à la chose, dévitalisent le concept et banalisent la chose. | | | | |
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| hommes | | | L'âme d'une véritable culture est dans la culture d'une âme inventée. (« L'Américain réel est plutôt sympathique ; c'est l'idéal A(a)méricain qui est moche » - Chesterton - « The real American is all right ; it is the ideal American who is all wrong »). Plus on s'attarde sur ce qu'on voit - plus on est barbare. | | | | |
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| hommes | | | Vivre, s'insinuer dans le monde, être regard ; ou vivre, se laisser remplir par le monde, être arbre ; on en trouve l'équilibre dans un regard à hauteur d'arbre. « L'homme se présente face à l'arbre, et l'arbre se le représente »** - Heidegger - « Wir stellen uns einem Baum gegenüber, und der Baum stellt sich uns vor ». Pour penser la pensée ou représenter la représentation, l'arbre est incontournable. | | | | |
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| hommes | | | Appartenir au grand ou bien petit nombre est la même chose ; et « le bonheur du plus grand nombre », comme idéal d'une société, ne me gêne en rien ; pour en avoir la nausée, Nietzsche, bêtement, doit avoir mis le nez dans l'étable. Ton bonheur ne devrait pas dépendre du nombre ; le malheur, commun, te rattrapera partout. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, on plaçait un idéal dans le futur, pour charger le présent d'un devenir et munir le passé - d'un nouvel être, appelé Histoire. Vu sous cet angle, l'Histoire est bien finie. Tout s'arrête, désormais, à la représentation. La vision inverse est toujours sotte : « Le passé n'éclairant plus l'avenir, l'esprit marche dans les ténèbres » - Tocqueville. Rendez-moi mon passé, où gît mon avenir radieux ! | | | | |
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| hommes | | | L'idéal aristocratique, transplanté dans une tête de mufle, devient fléau redoutable ; le goût poissard, dans une âme délicate, devient monstre pitoyable. Le lieu de la vertu aristocratique - château ou ruines ; et de la populaire - la rue ou l'écran. | | | | |
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| hommes | | | L'esprit s'incline devant le miracle du vivant, l'âme l'élève. Et la robotisation de l'homme, c'est la dévitalisation de l'âme, suivie de l'aplatissement de l'esprit ; est robot celui qui ne voit plus de miracles, celui qui ne perçoit que la surface mécanique des pensées profondes et des hauts sentiments. | | | | |
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| hommes | | | Le XIX-ème siècle (siècle des foires – Nietzsche – Jahrmarkts-Jahrhundert) prêchait le collectivisme et/ou la technique, d'où la mauvaise presse du nihilisme, qui est un défi au mouton et au robot, contre l'inertie dans la pensée et contre le calcul dans le sentiment. | | | | |
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| hommes | | | Qu'ils soient romanciers ou épiciers, garagistes ou pianistes, chanteurs ou chercheurs, aujourd'hui, ils doivent leur succès - au travail ; ce misérable travail, qui n'est que la partie mécanique d'un scénario conceptuel, lucratif ou artistique, son exécution et non pas son rêve ; il est le fameux pinceau qu'on ne devrait pas voir sur le tableau de la vie. | | | | |
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| hommes | | | L'intellectuel européen se définit comme manipulateur de concepts ; il ne comprend pas que le dernier plouc en manie autant que lui ; c'est la proximité avec le bon, le beau et le vrai, qui devrait en discriminer, la proximité, qui viendrait de l'écoute et non pas de l'acte ; qui a une bonne écoute, a un bon écrit ; l'écrire est le défi du faire et le contraire du dire. | | | | |
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| hommes | | | Être sans honte, aujourd'hui, signifie ne voir que le corps des pensées, sans s'arrêter sur leurs vêtements que conçoit le haut couturier qu'est tout créateur. Il n'y a que celui-ci qui s'inspire de la troublante nudité de la pensée à maîtriser et que, par ailleurs, il ne touche qu'en rêve, dans ses phantasmata inarticulées. « La perte de la honte est le premier signe d'un faible d'esprit » - Freud - « Der Verlust von Scham ist das erste Zeichen des Schwachsinns » - un faible d'esprit étant celui qui croit que la force équivaut l'esprit. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, le type de pathos de chaque époque pouvait être défini en fonction de sa tâche privilégiée : chercher une idole, ériger des temples à l'idole sacrée, abattre les idoles. Le premier créait, le deuxième priait, le troisième ricanait. J'ai peur, que ce cycle, aujourd'hui, soit brisé et sonne ainsi la fin de l'Histoire. Et l'artiste, dont le métier fut fabrication d'idoles , n'a plus d'emploi justifié, il produit des idoles et non pas des idées (eidolon et non pas eïdos, idéa - Heidegger). | | | | |
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| hommes | | | La totalité de l'homme intéressant se révèle et se résume dans ces trois attitudes : la pose face à la noblesse, la posture face au mot, la position face aux idées - la hauteur, le style, l'intelligence. Suivant ces axes, j'ai trois complices et alliés : Pascal, selon le premier ; Nietzsche, selon les deux premiers, Valéry, selon le troisième. Dois-je attendre mon Mémorial ? Mon cheval de Turin ? Mon illumination de Gênes ? Dans les deux cas - une rupture douloureuse avec la raison. | | | | |
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| hommes | | | Ceux qui se proclament hommes d'idées sont parmi les plus raseurs ; le seul homme d'idées, qui m'inspire une franche admiration, est Valéry, mais il est aussi, et surtout, l'homme du mot, c'est à dire des ombres, tandis qu'il éteint, lui-même, la vaine lumière annoncée par l'idée naissante et portée par l'idée fixe. | | | | |
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| hommes | | | La pire des choses, qui attend l'Europe, c'est l'entente finale entre Américains et Chinois, entre un idéal minable et l'absence d'idéal, entre la triste incompréhension américaine, face à la culture européenne, et, ces temps derniers, la stupéfiante pénétration chinoise de l'opéra italien, de la dramaturgie russe, de la philosophie allemande, du roman français, pénétration mécanique. La détresse d'une ardeur vivante, dominée par une froide technique, c'est ce que nous allons vivre. | | | | |
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| hommes | | | Dans l'éternel retour du même, le mot-clé est le même ; cette métaphore s'oppose aux idées de changement, changement comme moteur et objectif de mes parcours. Quelle attente je mets dans les retrouvailles avec ce que j'avais déjà croisé ? Où se trouve l'essentiel de mon étonnement ou de mon enthousiasme ? En moi ou dans la chose même ? Qu'est-ce qui résume le lien avec le commencement, avec la première rencontre ? Ce ne serait ni un plus (la croissance des progressistes) ni un moins (le détachement des Orientaux) - en poids, en prix ou en valeur -, mais la même intensité, ou la même hauteur, avec lesquelles je redécouvre cette chose. | | | | |
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| hommes | | | Toute la dégénérescence du genre humain se réduit à la mutation de rythmes en algorithmes - la reproductibilité mécanique d'idées, d'images, de sons ; les stades du commencement miraculeux ou de la finalité tragique devenant aussi programmables que toutes les étapes accumulatives ou déductives. | | | | |
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| hommes | | | Le nombre de choses, d'idées, d'images accessibles devint si énorme, que par simple hygiène mentale il faut s'imposer des contraintes sous la forme d'oublis, de mépris, d'yeux fermés. C'est à cette condition qu'on peut encore rester créateur. | | | | |
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| hommes | | | La continuité devint une règle des idées et des actes des hommes ; on n'y voit plus de place pour une approche discrète. Plus que les points de suspension horizontaux, c'est le pointillé vertical qui ne trouve plus d'usage dans la ponctuation vitale, en continu, des hommes. | | | | |
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| hommes | | | La fausse fraîcheur des idées qu'on découvre dans son enfance ; les mêmes, entendues à l'âge mûr, provoquent l'ennui ; mais on ne garde que la fraîcheur d'antan et se lamente sur l'abêtissement du monde actuel. | | | | |
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| hommes | | | Signe de disparition des intellectuels de la scène publique : les combats et les débats d'idées ne débouchent plus sur les ébats de mots. | | | | |
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| hommes | | | Plus le Français aime son pays, plus il se rapproche de l'universel ; l'Allemand, au contraire, se recroqueville sur son provincialisme. Napoléon chercha à exporter l'idéal libertaire dans le monde entier ; Hitler voulait laisser les Français avec leurs chamailleries parlementaires et les Russes - avec leurs commissaires. « Le patriotisme du Français fait que son cœur s'étende sous l'effet d'une chaleur ; celui de l'Allemand rétrécit son cœur, comme une peau transie » - Heine - « Der Patriotismus des Franzosen besteht darin, daß sein Herz durch die Wärme sich ausdehnt ; der Patriotismus des Deutschen besteht darin, daß sein Herz enger wird, wie Leder in der Kälte ». | | | | |
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| hommes | | | Le dessein divin plaça dans notre enfance les traits les plus humains : hurler de surprise, pleurer de désespoir, rire à gorge déployée, jouer pour ne pas voir la vie, transformer les percepts et affects en concepts - partout le commencement, la découverte du vertige initiatique du regard et du sentiment. Mais l'adulte suivit le sentier moutonnier et le circuit robotique - le morne enchaînement, dans un rôle banal et interchangeable. Ce n'est pas seulement l'enfance qu'on trahit, mais aussi bien Dieu lui-même. | | | | |
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| hommes | | | Ce qui est divinement vivant, en nous, est ce qui est fixe, unique et irréproductible. Pour communiquer avec les autres, nous avons besoin de variables unifiables, qui s'appellent principes, et que nous pouvons placer partout, dans notre arbre. Mais ils ne sont pas la sève de la vie, mais seulement notre ouverture au monde : « Les principes généraux sont aux faits ce que la racine et la sève de l'arbre sont aux feuilles » - Coleridge - « General principles are to the facts as the root and sap of a tree are to its leaves ». | | | | |
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| hommes | | | La manie du changement devint une véritable épidémie, chez l’homme-robot. Il est donc normal, que l’homme organique se mette à chercher l’immuable ou l’éternel, c’est-à-dire ce qui n’existe pas. Rien de tel dans les idées ou les images ; on devrait rester en compagnie du cœur, demeure du Bien fugitif, et de l’âme, source de nos fulgurances, dans le mutisme ou dans le chant. | | | | |
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| hommes | | | Avant la Renaissance, les faits étant horribles, le combat intellectuel consistait à opposer des idées abstraites à d’autres idées abstraites ; ensuite, on s’est mis à prévoir des faits nouveaux, découlant de certaines idées, ce fut la lutte entre les faits abstraits et les idées concrètes, jusqu’à la chute du Mur de Berlin ; enfin, toutes les idées promises étant compromises, le seul débat met désormais en lice des faits concrets contre d’autres faits concrets – c’est l’ennui de notre époque. | | | | |
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| hommes | | | La robotisation des hommes n'est pas dans la préférence du conceptuel, au détriment du métaphorique. Les vrais concepts sont d'origine extra-langagière. Le robot n'emploie que des métaphores figées, consensuelles, à travers lesquelles l'accès aux objets est immédiat, mécanique, sans aucun accompagnement musical, sans aucune danse de mots enchanteurs, sans aucune inconnue sur l'arbre du savoir. | | | | |
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| hommes | | | Ne s'attacher qu'à son époque réduit tout discours, aussi savant soit-il, au journalisme le plus plat : « La philosophie saisit son temps en pensées » - Hegel - « Die Philosophie erfaßt ihre Zeit in Gedanken ». | | | | |
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| hommes | | | Quand je lis les propres réflexions de ceux, qui voient la place de la pensée valéryenne dans un album pour filles, j'y tombe sur un ennui, épais et plat, qui paralyserait et poétesses et duchesses et concierges. Même Sartre est comique, lorsqu'il parle de l'ignorance de Valéry (ce qui est aussi statistiquement juste et intellectuellement bête que de trouver, que Dieu n'est pas un artiste). Comment leur faire comprendre, que ce n'est pas le savoir, mais le savoir du savoir, le temps hors du temps, idea ideæ, qui est signe d'un esprit supérieur ? Leurs réponses aux questions des autres sont incolores ; aucune envie de répondre à leurs questions grisâtres. Je ne sais même pas, si Sartre est un peu intelligent ou non. | | | | |
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| hommes | | | Plus une pensée est connue, plus elle gagne en solutions utiles. Plus un homme est connu, plus il gagne en mystères inutiles. | | | | |
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| hommes | | | Oui, non seulement l'homme est joueur, mais il participe, simultanément, aux trois jeux - le jeu de hasard, le jeu musical, le jeu intellectuel, où il donne sa procuration au corps, à l'âme ou à l'esprit. On y devine les trois joueurs : l'homme d'action, l'artiste, le philosophe. Mais l'idéal ludique est leur combinaison : un jeu d'idées musical, dû aux hasard divin de sa source. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, dans l'idéosphère, l'image était une idée métaphorique, se passant de son stade interprétatif ultime, celui du sens ; la graphosphère égalisa l'image et l'idée ; la vidéosphère actuelle se débarrasse de toute métaphore et réduit aussi bien l'image que l'idée - à leur sens. Où elles se retrouvent en compagnie des modes d'emploi et des guides touristiques. Je ressens la puissance de cette machine vidéosphérique dans le sort réservé à ce livre : son inexistence à cause de son invisibilité, de son refus en bloc, refus de sa réalité, de sa valeur, de sa vérité - ce qui me propulse ou m'exile vers ma chère hauteur, où je ne croise ni maisons d'édition ni lecteurs ni caméras. | | | | |
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| hommes | | | Les textes et les faits modernes sont à ce point prédéfinis par la machine, que toute herméneutique en est réduite à l'algorithmique. Tout symbole (étymologiquement, deux morceaux d'une pièce de monnaie, pour que deux inconnus se reconnaissent !) s'accède par un mot de passe calculable. | | | | |
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| hommes | | | Face au ciel, à quoi penses-tu – à la voie, à la vue, à la vie ? À l'ampleur, à la profondeur, à la hauteur ? Au mouvement, au regard, à l'intensité ? Aux galaxies, à la lumière, à ton étoile ? Et tu finiras par préférer à la pensée – les ailes. | | | | |
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| hommes | | | L'étranger : on en comprend la pensée, on n'en décèle pas l'émotion. Le compatriote : on en devine l'émotion, on ne parvient pas à en résumer objectivement la pensée. C'est avec l'étranger qu'il faut apprendre à raisonner et c'est avec son compatriote qu'il faut préserver l'émotion originelle. | | | | |
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| hommes | | | Le rapprochement entre professionnels, la raréfaction des amateurs : le professionnel de l'idée est plus près du professionnel des engrais ; l'amateur du mot est plus proche de l'amateur des fleurs. | | | | |
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| hommes | | | En quantité, et même en qualités, des pensées, tous les hommes se valent. C'est la qualité de nos émotions qui nous distingue et nous prédestine à être des anges ou des bêtes. Les 'penseurs' ne sont pas d'accord, tout en étant plus catégoriques : « L'homme, qui ne vit que de ses sentiments, est une bête » - Tolstoï - « Люди, живущие только своими чувствами, — это звери ». | | | | |
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| hommes | | | Pour rendre hommage aux idées éternelles, les Égyptiens plaçaient au fond de leurs sanctuaires des boucs, des singes, des chats, des crocodiles. À comparer avec l'hommage à l'idée de ce jour, dans nos temples rabougris, avec sacristies, autels ou façades n'attirant plus que des robots. | | | | |
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| hommes | | | L'homme se définit soit par la profondeur de ce qui le met en mouvement : la pensée (Descartes), le jugement (Kant), l'habitude (Dostoïevsky), l'action (Marx et l'homme de la rue), soit par la hauteur de son immobilité. | | | | |
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| hommes | | | Je ne gagne pas en hauteur, en maîtrisant la pensée des autres ; dans le meilleur des cas, je peux en gagner en profondeur, mais, le plus souvent, je n'en ferais qu'étendre mes platitudes. Je ne gagne la hauteur qu'avec des ailes de mes propres déconvenues bien avalées. La pensée fortifie les temples et les étables avec les mêmes matériaux. La hauteur doit n'être soutenue que par le rêve, elle doit être désarmée. | | | | |
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| hommes | | | La qualité des mots, des tempéraments ou des idées en conseil des ministres, en salons mondains, en conseils d'administration ou en jurys littéraires est la même que dans les bars ou les stades. Nourrir l'illusion inverse dévoya tant de belles plumes françaises, de Balzac à R.Debray. Que mes ombres ne soient projetées ni par des notables ni par des minables. Ni, d'ailleurs, par les murs de mon propre édifice ; l'architecture des ruines m'y aidera. | | | | |
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| hommes | | | Deux contenus possibles de la vie, difficilement compatibles : le progrès ou l'intensité, la bougeotte des yeux ou l'immobilité du regard, l'agora surpeuplée ou les ruines solitaires, l'esprit affairé ou l'âme éblouie. Ou bien « notre vie est un voyage, dont le guide est l'idée » (Hugo), ou bien notre vie est une féerie intérieure, dans laquelle se perdent, s'abandonnent, se soutiennent et se relèvent des images et des idées. | | | | |
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| hommes | | | On s’attache à un pays par la voie mystique (le cœur – la nature des sentiments sacrés), esthétique (l’âme – la culture des belles idées), pragmatique (le corps – la civilisation des besoins vitaux). Ne peuvent les réconcilier que les esprits forts. | | | | |
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| hommes | | | Plus je pense par et pour moi-même, plus je suis universel. Mais nos contemporains pensent par et pour les autres. Toutes les voix semblent faire partie d'une chorale. | | | | |
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| hommes | | | Tous nos sentiments et toutes nos pensées sont communs à l'humanité entière ; ils sont des produits de notre adaptation langagière, conceptuelle, pragmatique. On ne peut se distinguer que par ses métaphores, mais même celles-ci sont souvent grégaires ; enfin, le seul à avoir encore de la personnalité est le créateur ; les autres n'ont qu'à se lamenter : « Par souci de conservation, les hommes s'adaptent aux autres, et ainsi se perdent »** - Prichvine - « Приспособляясь, люди хотят сохранить себя и в то же время теряют себя ». | | | | |
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| hommes | | | Jamais le calculateur ne fut aussi jaloux du gracieux danseur de jadis, jamais le danseur ne fut aussi imitateur du disgracieux calculateur de jadis. « On peut être un logicien et en même temps être plein de musique » - H.Hesse - « Man kann Logiker und dabei voll Musik sein » - à remarquer la judicieuse répétition de être, dans la traduction. « Poésie, on t'appellera Pensée Musicale » - Carlyle - « Poetry, we will call Musical Thought » - quand la musique est belle, les pensées accourent, sans être expressément appelées. | | | | |
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| hommes | | | La noblesse du regard sur le monde consiste en capacité de discerner les mystères de la vie, de voir avant tout la beauté de la matière divine et la bonté de la manière humaine. Les vérités, surtout les vérités non-scientifiques, n'y apportent pas grand-chose. Les goujats, hors la science, mais le front plissé, s'imaginent détenteurs de titres de noblesse ruminante : « L'attachement à la pensée, dans son opposition à la vie, est le propre d'hommes d'exception, disons d'une aristocratie » - J.Benda. Le Verbe, qui ne se fait pas chair, est condamné à n'être que minéralogique ou grammatical. | | | | |
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| hommes | | | La mécanisation des esprits toucha, chronologiquement, l’image et le mot, avant de s’attaquer à la musique, sa dernière victime. La prémonition visionnaire de A.Suarès : « Il arrive à l’homme de ne plus penser que selon les images toutes faites d’un écran » - s’applique, aujourd’hui, aux mots et aux mélodies. C’est sur l’écran impassible que viennent mourir les anciens élans et métaphores. | | | | |
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| hommes | | | L’art, c’est du spectacle, et la vie, c’est de la réalité. On peut dire, qu’aujourd’hui, pour la première fois depuis la préhistoire la réalité dépasse le spectacle par sa place dans nos pensées ou émotions. Tout y est atrocement réel, rationnel, utile. À qui la faute ? Aux dramaturges ? Aux metteurs en scène ? Aux acteurs ? M’est avis, que c’est plutôt la faute architecturale, effaçant la rampe entre la scène et le parterre, ou, plus précisément, plaçant la scène au milieu des rues, des bureaux, des forums, où un troupeau homogène s’arroge le droit de jeu, de parole, d’éclairage, de décor et de critique. | | | | |
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| hommes | | | Chronologiquement, l’homme commença par rêver, bifurqua vers le croire, enchaîna par le penser, pour aboutir à l’agir seul. De l’ange au robot. | | | | |
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| hommes | | | L'arbre du monde perd ses variables (de passions, de rêves, de sacrifices) et se fige dans des constantes collectives (d'intérêts, de sens, d'algorithmes) ; l'arbre organique devient structure mécanique. Dans ce monde robotique pullule la pensée collective et disparaît le sentiment individuel. | | | | |
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| hommes | | | Depuis le Haut Moyen-Âge, l’évolution des choses se produisait, à peu près, à la même vitesse. Notre époque n’y a rien d’original. Mais, depuis deux mille ans, les choses projetaient deux sortes d’ombres sur nos idées ou sur nos actes, puisque deux sortes de lumière furent reconnues par tous – notre savoir et notre rêve. C’est dans l’extinction des étoiles et dans l’unicité des ombres pratiques que réside l’originalité de notre temps unidimensionnel. | | | | |
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| hommes | | | Dans l’absence des âmes, les passions profondes finirent par se solidariser avec des passions basses, dont est capable n’importe quel esprit, qu’il soit fort ou faible. L’âme forte, ou l’âme tout court, n’aspire qu’à la hauteur de tout ce qui est pensé ou senti. « L’âme forte est dominée par quelque passion altière »* - Vauvenargues. | | | | |
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| hommes | | | La scène publique est le concept central, pour comprendre en quoi notre époque est différente des autres ; jadis, seuls des généraux ou des poètes occupaient les planches, ceux, qui ne savaient commander ni les troupes ni les tropes, se terrant dans un anonymat ; aujourd'hui, la scène est envahie par la horde, dont le symbole s'incarna en vedettariat de la grisaille. Mais jamais on n'eut autant d'écrivains et même autant de lecteurs, seulement très loin de la rampe. | | | | |
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| hommes | | | Les ruines, c’est ce qui permet à notre mémoire d’accéder à l’histoire d’un bel édifice – tour d’ivoire, merveille plastique, pensée épique - abattu par le temps impitoyable. Du contraire des ruines surgit la barbarie : la perte de la liaison avec un passé, devenu incompréhensible ; c’est du Hamlet – the time is out of joint. | | | | |
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| hommes | | | Dans le domaine spirituel, la catégorie de maître s’éteignit ; il ne restent que des élèves et des esclaves, incapables de créer leurs propres commencements, mais armés de vastes mémoires et de suites serviles dans les idées mécaniques. | | | | |
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| hommes | | | Tous les hommes sont porteurs d’à peu près le même volume de sentiments, d’événements, de réflexions. La grandeur de l’homme est dans la qualité et le respect des contraintes, que son goût ou sa noblesse imposent à son intérêt pour ces choses. « Tous les grands ne se livraient pas aux seules trouvailles, mais surtout au rejet, au filtrage, à la métamorphose »** - Nietzsche - « Alle Großen waren unermüdlich nicht nur im Erfinden, sondern im Verwerfen, Sichten, Umgestalten ». | | | | |
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| hommes | | | Jadis, au chaos de l'horrible quotidien, l'artiste répondait par un ordre des idées éternelles ou des images de l'au-delà ; aujourd'hui, avec un ordre infaillible, régnant dans un quotidien soporifique, l'artiste se doit de rappeler le chaos primordial des âmes éteintes. | | | | |
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| hommes | | | L’homme se réduit à ces trois facettes : les actes, essentiellement imposés de l’extérieur, forcés, mécaniques ; les pensées, finissant toujours par devenir communes ; enfin, les états d’âme muets – des élans vers l’inaccessible et des rêves de l’inexistant. Les choses, les tableaux, la musique. Les lieux, les paysages, le climat. | | | | |
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| hommes | | | De ton passage sur Terre, ce qui l’aura marqué le plus profondément, sans pour autant en laisser de traces, ce sont tes sentiments inexprimés : l’humilité devant le Bien, l’émotion devant le Beau, la fierté devant le Noble. Mais les rats de bibliothèques chercheront à te convaincre, que « dans le monde, ce qu’il y a de meilleur est exhibé par la pensée » - Hegel - « das Beste in der Welt ist das, was der Gedanke hervorgebracht hat ». | | | | |
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| hommes | | | Le langage (et donc les pensées) et les actions sont d’origine collective ; il est naïf de s’y imaginer dans une orgueilleuse solitude. « Je n’ai rien à voir avec ce système, rien même pour m’y opposer » - W.Whitman - « I have nothing to do with this system, not even enough to oppose myself to it ». On ne peut s’y opposer que par le rêve, dont est dépourvue ta nation. Tous tes compatriotes réclament une originalité, et nulle part on ne trouve autant de conformistes. Ailleurs, ce rebelle proclamait ce système - le plus grand des poèmes ! | | | | |
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| hommes | | | Dans l’art moderne dominent les hurleurs, les monstres, les raisonneurs ; tout compte fait, ceci correspond au besoin classique de l’unité artistique – contenir des mélodies, des images, des pensées. | | | | |
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| hommes | | | L’Allemand veut que sa pensée soit noble, le Russe – qu’elle soit folle, le Français – qu’elle soit sûre, l’Anglais – qu’elle soit ironique. Et quel exploit – réunir ces qualités au sein d’une même pensée ! On ne peut trouver ces quatre caractéristiques que chez Nabokov, seulement voilà – chez lui, il n’y a pas de pensées… | | | | |
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| hommes | | | L’ennui insupportable de décrire un homme réel ; la jouissance irrésistible à rester en compagnie d’un homme de rêves invisibles, n’existant que dans un élan vers l’inaccessible, dans un amour ineffable, dans une noblesse inutile, dans une mélancolie indicible, dans une solitude inévitable. Seule la musique peut nous en approcher ; c’est pourquoi j’évite le bruit du réel et poursuis la mélodie de l’idéel. | | | | |
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| hommes | | | Quand l’Intelligence Artificielle, implémentée dans un ordinateur et reproduisant une démarche conceptuelle, expose une pensée, on devrait admirer la profondeur de ce cheminement humain et la virtuosité du concepteur, au lieu de redouter une concurrence ou de déprécier sa propre pensée, dont la valeur réside, principalement, dans la hauteur divine plutôt que dans la profondeur saturnine. | | | | |
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| hommes | | | La vie, même la plus misérable n’est jamais vide - de mots, de sons, d’images ; l’idée de la mort est pleine d’images horribles, de sons lugubres, de mots funèbres. | | | | |
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| hommes | | | On commence, à peine, à se rendre compte, à quel point il est important que nos sentiments et pensées soient organiques, c’est-à-dire provenant des sensations, nées au fond de notre conscience, détachée de la foule. Aujourd’hui, les sentiments végètent dans la platitude commune, et les cerveaux mécaniques fonctionnent comme des machines préprogrammées. | | | | |
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| hommes | | | L’apparition des ailes, des nageoires, des griffes, dans le monde animal, est un miracle qu’aucun Darwin n’abaisse. Mais le surgissement de la conscience humaine est une apothéose, au-delà de tous les miracles. « Le gorille, perdant ses poils et les remplaçant par des idéaux, forgeur de dieux » - Cioran. | | | | |
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| hommes | | | Aux obscurités germaniques, aux apocalypses russes, aux folies anglaises, la littérature française ne peut opposer que la raison de sa lucidité, de son goût du juste milieu, de l’équilibre entre le mot et l’idée. Rien de trop ; ce qui est extrême est insignifiant ; le sens est tout – le culte de la forme n’a pas que des effets heureux. | | | | |
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| hommes | | | Strictement parlant, tout homme est cohabitation d’un scientifique et d’un artiste. Le premier représente le monde et raisonne la-dessus ; le second s’exprime par le chant et la danse. La réalité et les rêves, la vérité et la beauté. L’essentiel : les pensées, et même les croyances, appartiennent aux représentations et non pas au réel ; le sens esthétique est un cadeau de Dieu. Seul le corps est dans le réel ; l’âme est toujours ailleurs. | | | | |
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| hommes | | | L’homme est composé de fini (la portée de ses actes ou pensées) et d’infini (sa conscience miraculeuse). Et c’est là que se trouve la différence entre penser et être. | | | | |
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| hommes | | | Ce n’est plus dans la hauteur (intemporelle) du style, mais dans la platitude (actuelle ou prochaine) des idées qu’on met l’essence de l’homme. | | | | |
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| hommes | | | L’autochtone vit dans l’enchaînement des pas, hérités de sa tribu ; le métèque, instinctivement ou consciemment, est obligé de réinventer les pas premiers et, donc, de s’identifier avec les commencements. C’est vrai aussi bien pour les actions que pour les idées ou les émotions. L’approfondissement du réel ou le rehaussement de l’idéel. | | | | |
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| hommes | | | La reconnaissance (sociale, intellectuelle, sentimentale) est une fausse consolation, comme l’ennui (des corporations, des actes, des idées) est un faux désespoir ; tous les deux sont le sort de ceux qui s’attardent sur les forums. Il faut se construire, dans l’éther, une demeure solitaire, dans le genre des ruines ou des châteaux d’ivoire, pour y pratiquer l’ascèse de la raison ou l’exubérance des rêves. | | | | |
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| hommes | | | Pour savoir ce que tu es ou ce que tu vaux, voici, dans l’ordre croissant d’intérêt et de pertinence, la liste de critères : ce que tu fais, la profondeur de tes pensées, à quoi tu penses, pourquoi tu lis, où et quand surgissent tes larmes, ce que tu évites, la hauteur de ta solitude, comment tu écris. Seul le dernier désigne la part d’artiste en toi, les autres décrivent l’homme. | | | | |
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| hommes | | | Dans ses pensées l’homme est angélique, dans ses actes – bestial. Il ne se manifeste fidèlement que par ses ombres, et c’est le choix de la lumière – son étoile éternelle ou l’éclairage public d’aujourd’hui – qui les fera se projeter d’un côté ou de l’autre. | | | | |
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| hommes | | | L’Histoire des événements enrichit nos lexiques, l’Histoire des idées propose des signes de la profondeur, l’Histoire de l’art apprend à se tendre vers la hauteur. Notre siècle présentiste se détourne du Verbe, ignore la verticalité, se contente du jetable dans ses produits, ses envies, ses possessions. | | | | |
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| introduction intelligence | | | INTELLIGENCE : L'habitat unique de l'intelligence est le cerveau ; et lorsqu'on tente de lui attribuer une résidence secondaire du côté du cœur, les indigènes naïfs et fervents la rejettent ou l'isolent. Ses quatre nervures sont : concevoir, interroger, résoudre, interpréter. Quatre motifs langagiers les tapissent : les concepts, les mots, les logiques, les dialogues. Sa raison d'être est dictée soit par les pieds mesurant la solidité du plancher, soit par les yeux, qui clament la hauteur du plafond percé. | | | | |
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| chœur intelligence | | | DOUTE : Plus un benêt doute, plus il tombe sur des idées reçues. Le sage prend une idée reçue et construit autour d'elle un délicieux doute. Le sage est, avant tout, un polyglotte : il est crédule ou tatillon en fonction du langage, que choisit, capricieuse, son intelligence polymathe. L'opportunité du doute est question de saison langagière ; il y en a qui préfèrent l'automne caduc au printemps éternel. | | | | |
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| intelligence | | | Le terme de système fut compromis par les charlatans de la théorie des systèmes et par les sots-hermeneutes, exploitant, toute leur vie, un seul filon académique. Pourtant, la présence d'un système est une condition nécessaire de toute pensée complète, c'est à dire se penchant sur toutes les facettes irréductibles de la création divine – le bien, le beau, le vrai. D'où le respect qu'on doit porter aux Anciens (avec leur piété et curiosité), à Kant (avec sa triade de Critiques), à Nietzsche (avec l'art couronnant tout). | | | | |
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| intelligence | | | Le monde, en tant que représentation, ce sont les faits en compagnie de la volonté des observateurs, acteurs et juges, qui formulent des idées, les interprètent, en retirent le sens, manipulent les faits. Presque du Schopenhauer. | | | | |
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| intelligence | | | Ce n'est pas la négation qui est le mouvement le plus prometteur d'une pensée, mais la réduction (élévation ?) de constantes au rang d'inconnues (ce que d'autres qualifient, à tort, de négation ou de dénégation). Dans le meilleur des cas, cette inconnue prendra la structure d'arbre à unifier. On n'a pas besoin d'un dérèglement des sens, le bon sens suffit : « Il s'agit d'arriver à l'inconnu par le dérèglement de tous les sens » - Rimbaud. | | | | |
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| intelligence | | | Les connaissances aprioriques sont surtout des méta-connaissances : les (pré-)notions de modèle et instance (les substances aristotéliciennes), leur structure hiérarchique ; les relations entre substances ; les propriétés des objets et relations. Le plus curieux, c'est que ces trois domaines couvrent assez précisément les trois branches mathématiques – la théorie des ensembles, l'analyse fonctionnelle, l'algèbre. | | | | |
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| intelligence | | | Les matérialistes modernes sont bêtes, et les idéalistes – ennuyeux ; pour se moquer du bon Dieu ou pour rehausser des métaphores, il faut du talent d'esthète ou du tempérament de poète, tandis que nos contemporains ne portent qu'un savoir fossilisé et un style protocolaire. | | | | |
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| intelligence | | | Le sot imagine, que la réalité est plus accessible que les idées. Mais toute idée n'est qu'une tentative de se rapprocher de la réalité, qui ne se laisse jamais toucher. La réalité est ce qui résiste à toute métaphore. « L'homme est en même temps dans la réalité énigmatique et dans le monde clair des idées » - Ortega y Gasset - « El ser humano, situado a la vez en la realidad enigmática y en el claro mundo de las ideas ». L'Auteur de cette réalité échappe à tout attachement essentiel : « Dieu, le vrai, qui sans fin ne pense qu'à se détacher » - Artaud. | | | | |
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| intelligence | | | La mort me révèle le mystère de l'être, qui donc est bien représenté dans le temps (Heidegger), mais je ne peux l'interpréter que dans l'espace : en le ravalant dans l'étendue de ses idées (Platon), en le dévoilant dans la profondeur de sa vérité (Aristote), en m'envolant vers la hauteur de sa valeur (Nietzsche). | | | | |
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| intelligence | | | L'idée n'est pas une donnée, qui désigne, mais une requête, qui interroge ; elle est davantage dans le modèle que dans le langage ; l'essence du mot n'existe pas, n'existe que sa fonction désignatrice ; ce n'est pas aux symboles qu'elle renvoie, mais aux objets du modèle. | | | | |
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| intelligence | | | La dernière étape du raffinement conceptuel d'une représentation, pour la rapprocher au plus près de la réalité, s'appelle objet ou relation mathématiques. Et puisque la philosophie est une projection de nos réflexions sur la réalité, son ontologie doit se réduire à la mathématique. « La mathématique est pour la philosophie est ce que la musique est pour la poésie » - F.Schlegel - « Die Mathematik verhält sich zur Philosophie, wie die Musik zur Poesie ». | | | | |
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| intelligence | | | Toute théorie s'articule dans un langage conceptuel de représentation, et elle est sondée par un langage naturel de communication. Le premier n'a presque rien de langagier, le second n'a presque rien de représentatif, et c'est l'imbroglio entre les deux qui est entretenu par les philosophes, attribuant au second des propriétés du premier. | | | | |
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| intelligence | | | Ce que j'appelle monde conceptuel est un vécu, ordinairement chaotique, qu'une sollicitation langagière anime, organise, focalise pour résoudre le problème, que dégage du discours notre machine logique. Toute théorie et tout modèle logent dans ce monde bercé par le désordre. Le langage, lui, ne contient ni théories ni esprit. | | | | |
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| intelligence | | | Pour les tâches de représentation on devrait exclure le terme de langage et parler d'outillage conceptuel. Le langage n'intervient que dans des règles et dans des requêtes du modèle conçu. | | | | |
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| intelligence | | | Toute pensée, finissant par être maîtrisée par les sots, devient une recette de cuisine. « Le propre du génie est de fournir des idées aux crétins une vingtaine d'années plus tard » - Aragon - une vaste fumisterie transformant les incapables en incompris ! « On est grand, quand on est incompris » - Emerson - « To be great is to be misunderstood », c'est encore plus niais ! Le troupeau des non-conformistes incompris est le plus dense en sots, plats et populaciers. On est grand, quand on est admiré pour ce qui ne demande même pas d'être compris. Être grand, c'est être attaché au noble originel, par un lien original. | | | | |
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| intelligence | | | Le fond de la connaissance n'est fait que pour être vénéré ; ce qu'il faut rechercher, c'est sa forme. Toute forme inspirée nous renvoie étrangement au fond. « Les meilleures pensées sont celles qu'on n'aura jamais cherchées » - F.Bacon - « The thoughts that come unsought for are the most valuable ». | | | | |
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| intelligence | | | La science est ce qui n'a pas besoin d'intermédiaires entre le fait et la pensée. L'art est un monde, où le fait et la pensée ne sont que deux langages de plus, rien de plus. | | | | |
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| intelligence | | | Matérialiste : l'homme qui vit dans un univers à l'abandon. Idéaliste : l'homme qui abandonne la vie pour l'univers. La franchise faite règle, l'insincérité faite instinct (Nietzsche). | | | | |
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| intelligence | | | Ils réduisent le sujet aux solutions, qu'il sait manier, et aux problèmes, qu'il est capable d'énoncer. « Une philosophie idéaliste : que le sujet y soit requis, non comme problème, mais comme solution de l'aporie de l'Un » - Badiou. Dans les deux cas, il se réduirait aux vulgaires scolies ou périodes, tandis que, convoqué comme mystère, par une philosophie idéaliste, il ferait honneur même à l'axiome du Multiple. | | | | |
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| intelligence | | | La part de mystère accordée à la vie ou à notre regard, tel est le meilleur critère de toute philosophie. La vie mortelle et le regard mortel - l'immanence. La vie mortelle et le regard immortel - la transcendance. La vie immortelle et le regard mortel - le matérialisme. La vie mortelle et le regard immortel - l'idéalisme. À chacun – son chatoiement sur la facette immortelle qu'il adopte. Et c'est pourquoi l'Asiate immanent nous laisse sans voix, nous, qui rêvons du chant et de l'entente fraternelle entre Castor et Pollux. | | | | |
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| intelligence | | | La pensée : un fait de langage émettant des hypothèses sur des liens entre objets. Par un jeu de substitutions, on peut arriver à une adhésion ou à une preuve. Quand le démonstrateur suffisant est le goût, on est dans l'art ; quand l'adhésion logique est exigée, on tend vers la science. | | | | |
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| intelligence | | | À leur naissance, les pensées sont incolores, et elles le restent, tant que l'irisé de l'âme ne les touche. Et non pas l'inverse : « L'âme se colore par l'effet des pensées » - Marc-Aurèle. Les palettes appartiennent à l'âme ; la géométrie et le dessin sont les outils de l'esprit. Avec la fatale extinction des âmes, toute pensée finit dans la grisaille mécanique. Les pensées engrangent le conscient, l'âme arrange l'inconscient. | | | | |
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| intelligence | | | Évoquer, à partir d'un fait insignifiant et en dernière instance, une pensée grandiose. Mais le penseur moderne s'attaque, d'entrée, à une pensée grandiose pour n'arriver qu'à l'insignifiance d'un fait. | | | | |
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| intelligence | | | Que les pensées, qui me croisent, soient de ces pèlerins étrangers, enfants trouvés, dans lesquels, soudain, je découvre une généalogie commune. | | | | |
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| intelligence | | | Le cartésien nage et avance dans les concepts, sans toucher leur fond, qui s'appelle l'être. Le nouveau Moyen Âge nous attache à l'être sans promesse ferme de nous apprendre à nager. Le manque de faire-savoir ou de savoir-faire. | | | | |
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| intelligence | | | Toute vraie intelligence est soudaine et déracinée, c'est la bêtise qui est préparation graduelle et enracinement servile. C'est pourquoi le mot, qui est toujours soudain, a plus de chances d'être intelligent que l'idée. « L'amour lie le soudain d'une rencontre au fait, que la Beauté n'est ni logos (le discours) ni l'épisthémé (le savoir) »* - Platon. | | | | |
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| intelligence | | | Ces magnifiques triades : œuvre - créateur - principe, éprouver - représenter - interpréter, pouvoir - vouloir - devoir, mot - idée - acte, désir - idéal - miracle - à croire que tout ce qui est beau ne s'exprime qu'en triades ! La gent de plume, de note et de rideau le comprit, pas celle de toile ; ne pas choisir une toile triangulaire est proprement incompréhensible ! Et je ne me moquerais presque plus de ce brave Cusain qui prouvait que son bon Dieu n'était qu'un triangle maximal ! | | | | |
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| intelligence | | | La quête du réel élabore le modèle ; la quête du concept aboutit à la référence ; la quête du vrai bâtit l'énoncé. Ne pas se tromper de type de quête ni de genre de son produit. Savoir intervertir leur chronologie ; cacher la main et son pinceau, le pied et sa danse, mais pas le visage. | | | | |
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| intelligence | | | Le terme d'existence s'applique aussi bien à la réalité qu'à la représentation, tandis que celui d'essence n'est pensable que dans les représentations. Il est pratiquement impossible de trouver deux humains, ayant des représentations identiques d'une même réalité ; l'usage des mêmes noms ne peut pas cacher la différence fondamentale des objets modélisés et, partant, de leurs essences. N'est donc possible aucune prétention des essences d'être des structures universelles ; Platon est trop obnubilé par le monde fantomatique des idées, et Husserl - par celui de la réalité. | | | | |
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| intelligence | | | Face à l'information qui déferle, l'homme est singe, perroquet ou rat ; il paraît qu'il y en a même des chacals : « Voici les intellectuels friands de la chair des concepts congelés par l'intelligence artificielle, dénués de toute saveur. Les chacals de l'information et de la communication » - Baudrillard. Comme la plupart des anathèmes, cette sortie est visiblement dictée par l'ignorance (comme mon animadversion résolue, face aux hommes, espèce que, pourtant, j'ignore largement). L'intelligence artificielle n'est qu'une instrumentation et une généralisation de la logique, elle n'affaiblit en rien la saveur d'une chair plus fraîche. La métaphore fait partie de l'information, que les meilleurs des mammifères ou des programmes informatiques savent digérer. | | | | |
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| intelligence | | | La négation des idées, de cette partie infinitésimale d'un écrit profond, profond par des ombres atteintes, est du chipotage mesquin : on n'y abat que des formules d'un langage, qui n'est pas le tien ; mais la négation des concepts initiaux, formant des sources d'une lumière philosophique projetée sur la poésie des ombres, est féconde - voyez ce virtuose de Heidegger, qui manipule ces quatre axes : être/devenir, être/apparence, être/penser, être/être possible pleins de promesses ! | | | | |
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| intelligence | | | Aller au fond des choses, ce n'est ni intelligent ni rare. L'intelligence, c'est l'art de se servir de formes pour reconstruire un fond plausible, de manier des idées et états et non des choses. Toujours est-il, que la majorité n'atteint pas le fond, trouvant assez de pitance à mi-parcours. | | | | |
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| intelligence | | | Deux discours nihilistes, bravoure des vaincus et absurdité des abstentionnistes, proviennent de la problématique de l'existence, puisque ne pas exister peut avoir deux origines : avoir échoué à s'attacher à un modèle et ne pas l'avoir tenté. « Dire l'individu, c'est utiliser le quantificateur existentiel » - M.Serres - comme pour dire le modèle, on passe par le quantificateur universel, accompagné de spécifications de l'essence. Et que faire de l'existence métaphysique ? - comment vient à l'existence le beau ? Pourquoi le bon existe-t-il avant l'acte, et jamais - après ? Où et quand l'expression est autant persuasive que les choses ? - La meilleure imagination ne cherche même pas les choses : partir d'une sensation, la condenser en une image, l'envelopper de mots, redécouvrir la chose. | | | | |
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| intelligence | | | L'homme est intelligent, quand il comprend, qu'il ne communique jamais avec le réel (mais avec ses modèles, d'où l'irrecevabilité de l'idée platonicienne, qui serait à la fois le réel et le modèle). Il y a de l'esprit religieux, chez lui, quand, en plus, il admire le réel. | | | | |
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| intelligence | | | Etant donnée une pensée, plus facilement on passe d'une traduction à une autre, plus forte est l'impression, que la construction, c'est-à-dire le mot, est la seule réalité digne d'être préservée et que les pensées n'existent pas. | | | | |
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| intelligence | | | Rien de conceptuel ne peut être profond ou rigoureux, si sa seule expression et justification se réduit à la langue ; ce qui condamne et la dogmatique de l'être (les grammaires indo-européennes) et la sophistique du devenir (la poésie européenne). Et quoi qu'en pensent les cartésiens, en philosophie domine la dialectique osée et non pas la logique rusée. | | | | |
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| intelligence | | | Être intellectuel, c'est savoir projeter toute manifestation de la vie sur les axes des sens, du beau, des idées et des actes. Être artiste et intelligent, c'est de créer l'illusion de la vie en partant d'une seule de ces projections. | | | | |
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| intelligence | | | L'hypertrophie des cerveaux y est presque pour aussi importante que celle des dollars, dans le prestige des philosophes américains (ou américanisés !). Mais il leur manque cette force ascensionnelle, qui rend les idées délicieusement impondérables. | | | | |
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| intelligence | | | La vraie intelligence, celle des sources et des horizons, est propre de la jeunesse : ne discerner que peu de chemins, mais des chemins vitaux et intuitifs, pour les voyageurs sans bagages (Nietzsche), voltigeant, le cœur léger, au-dessus toute barrière : « Où est ce cœur vainqueur de toute adversité ? »** - Du Bellay. La maturité inclut tant de précautions de voirie débouchant sur la viabilité de la pensée ramifiée, pondérée et sénile ou sur l'intelligence des buts ou des contraintes. | | | | |
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| intelligence | | | Le sot exhibe ses bêtises quotidiennes, le médiocre les camoufle, le subtil les traduit en sagesse purement langagière. La sagesse n'est pas dans le rejet des idées stupides, mais dans l'art de leur relecture intelligente, c'est-à-dire ironique. L'immaturité ou la pâleur des images retiennent le sage d'ouvrir la bouche. La vraie sagesse est dans le ton et le regard et non pas dans le choix des choses à dire. La bêtise comme l'intelligence se montrent par leur dit ; c'est le non-dit qui leur laisse l'avantage d'un doute. | | | | |
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| intelligence | | | Deux vices des temps modernes : entourer les concepts prosaïques par de prétentieux mythes et fabriquer, à partir d'authentiques mythes, de piètres concepts. | | | | |
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| intelligence | | | L'idée est un arbre. Je m'occupe de ses racines en la plongeant dans le sol des concepts. J'en éprouve les cimes en modulant mes intentions. J'en consolide le tronc par la sève du style. J'en condense les ramages par des pousses de la négation. J'en démultiplie les feuilles par de vastes tropes. J'en pressens des fruits dans des substitutions successives. J'en altère la saison par une métamorphose du langage. Et moi, j'en suis le climat. | | | | |
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| intelligence | | | Deux types de franchissement de frontières à maîtriser : entre la réalité et la représentation (d'abord - vers le concept, ensuite – vers le sens), entre la représentation et le langage (d'abord – vers l'expression, ensuite – vers l'unification) | | | | |
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| intelligence | | | Les questions philosophiques sont des pierres précieuses brutes ; les philosophes académiques rôdent autour, en se demandant ce qu'est leur non-être, quel est le degré de leur contingence, comment leur perception par le sujet affecte l'inter-subjectivité etc. - il en fait un misérable concept sans éclat ; un poète les taille par son style, les sertit dans un écrin d'intelligence, les fait briller dans une lumière verbale – il en fait un bijou. | | | | |
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| intelligence | | | Dans ses pérégrinations l'esprit suit la lumière (le nombre, le concept, l'idée) ou la force (le mot, l'image, la passion). L'intelligence consiste à contenir la force en se servant de la lumière. | | | | |
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| intelligence | | | L'indifférence face à l'incompréhensible, c'est ainsi qu'on peut définir le matérialisme. Son adjonction à l'incompris. Un idéalisme vivifiant consiste à vénérer l'incompréhensible et à s'amuser dans l'incompris. | | | | |
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| intelligence | | | Les pensées à rejeter : quand le contraire a le même poids. La pensée doit être dans un flagrant déséquilibre, laissant dans le camp adverse le plus faible de ses pieds. | | | | |
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| intelligence | | | Ne pas tenir en place, déborder ou gicler - prodrome d'une idée féconde ; la stérilité vient du syndrome des parois étanches. | | | | |
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| intelligence | | | L'inertie presque irrésistible : pensée balbutiante, pensée méditante, pensée calculante. D'où l'intérêt du morcelé et de la pensée enthousiasmante, qui chahute la routine. | | | | |
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| intelligence | | | Le message naît d'un murmure ou d'un silence intérieur. C'est pourquoi ceux qui se proclament, à l'avance, porteurs d'idées mûres n'ont pas de messages, que des discours. | | | | |
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| intelligence | | | Quand on n'arrive pas à embrasser quelque chose, le plus souvent ce n'est pas à cause d'un je ne sais quel infini ou d'une complexité excessive quelconque, mais à cause du flou fuyant des frontières. Favoriser le déplacement de bornes, songer aux empires, être ennemi du statu quo, conquérant ou capitulard (sachant que c'est dans les fuites qu'on fait les meilleures conquêtes, et même de la mêlée des pensées on sort mieux par la fuite que par la suite). | | | | |
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| intelligence | | | Mot à la mode : refus de systèmes. Mais tout homme, pourvu d'intelligence et de bon goût, aboutit à une unité de ton ou de regard, dans laquelle un œil perçant distinguera toujours un système. Le système : le refus du hasard dans le choix des représentations et la cohérence de l'interprétation avec les paradigmes choisis. Le système, c'est de la structuration de concepts, mais c'est l'orientation de leurs fins ou l'intensité de leurs fondements qui en détermine la valeur. | | | | |
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| intelligence | | | Tout ce que nous connaissons de la réalité provient de nos représentations ; l'appel à la réduction phénoménologique est creux, puisque il est impossible de s'abstraire du réel plus que nous ne le faisons déjà. Mais l'appel à la réduction eidétique est encore plus irrecevable, puisque l'essence pure des phénomènes s'ensuit immédiatement des concepts, formés dans la représentation. La phénoménologie, comme la philosophie analytique, sont deux charlatanismes, fondés sur l'inattention à l’interprétation ou à la représentation, ces univers médiateurs, qui se logent entre la réalité et, respectivement, la conscience ou le langage. | | | | |
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| intelligence | | | La représentation et l'interprétation, deux activités, manipulant les noumènes par le libre arbitre et par la liberté, dont sont dépourvus les phénomènes, séjour du nécessaire et de l'irréversible. | | | | |
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| intelligence | | | La voie de l'ivresse-sagesse : partir des faits, les résumer en idées ; affermi en idées, oser le mot ; espérer, qu'une main sensible cueillerait, sur ma page noircie, une fleur. La voie de la sobriété-banalité : oublier la merveille de la fleur, savoir se passer de mots, se désintéresser des idées, ne plus sentir le pouls des faits. | | | | |
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| intelligence | | | La pensée méditante a fini par se confondre avec la pensée calculante. « L'interprétation du monde, qui n'admet que calculs mécaniques, est une ânerie »* - Nietzsche - « Die Welt-Interpretation, die mechanistisch Rechnen und nichts weiter zuläßt, ist eine Plumpheit ». | | | | |
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| intelligence | | | Des jeux pseudo-logiques avec des concepts tirés au hasard des soutenances de thèses, en psychologie ou en physiologie, ce charabia insipide de la professoresque clanique, s'attachant, au gré des modes, au rationaliste le plus absolu, au charlatan de Vienne ou au dingue de Turin, mais sans leur talent, dans cette niche logomachique alimentée par Husserl et Heidegger, Sartre et Badiou, où l'on refuse à Pascal, Voltaire ou Valéry le titre de philosophe, que s'arrogent tous ces arides pontifes de faculté Barthes, Foucault, Deleuze, Ricœur, Derrida. Siècle de Dozenten et d'agrégés ! | | | | |
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| intelligence | | | Le cerveau de l'homme, ce sont trois machines : la conceptuelle, la linguistique et la logique. Le plus curieux, c'est que chacune d'elles, apparemment, contienne les deux autres ! La mécanique terrienne s'insurge, la mécanique sublunaire triomphe ! | | | | |
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| intelligence | | | Ils plaquent leurs pensées mûres sur le langage, ils les y logent. Moi, au contraire, j'insuffle du langage dans une forme attrayante, mais presque vide. Une fois la diffusion ou le moulage réussis, j'assiste à la naissance ou j'assiste la naissance d'une pensée. Si intelligence il doit y avoir, dans l'écriture, ce serait celle du pressentiment de pensée et de la recherche d'un fond pour une forme toute prête. | | | | |
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| intelligence | | | Se moquer des concepts philosophiques, évincer de soi le sous-homme et pratiquer le dithyrambe - pour ces trois audaces, questions de vocabulaire, de gymnastique et de genre, on peut pardonner à Nietzsche son culte de l'âme et son oubli du cœur. | | | | |
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| intelligence | | | On aurait dû avoir au moins cinq verbes différents à la place du penser du cogito : penser dans l'organique (communiquer, faussement, avec le réel, sans passer par un modèle), penser dans le conceptuel (créer des modèles, en apparence arbitraires), penser dans le linguistique (formuler des requêtes du modèle), penser dans l'interprétatif (analyser la requête dans le contexte d'un modèle), penser dans le pragmatique (tirer des conclusions des résultats de la requête). Le premier et le dernier intermèdes, pris naïvement pour solutions, sont plutôt de véritables mystères de la liberté. Au milieu il n'y a que résolution de problèmes, l'obsession, par laquelle se justifient l'inversion robotique : « Je suis, donc je pense » ou ironique : « Je suis donc, je pense ». | | | | |
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| intelligence | | | La pensée n'est que légèrement teintée par la langue. Ceux qui réduisent celle-là à celle-ci ne voient que la requête, tandis que sa première impulsion, le désir, est déjà hors la langue (le poète veut maintenir l'impulsion initiale par l'arbitraire du mot, le logicien - en tracer la trajectoire par l'idée sans brisure). La pensée est un arbre virtuel, mais inentamé, qu'habille la langue et qu'interprète, par substitutions de variables, notre machine conceptuelle, qui n'est langagière que d'apparence. Enfin, c'est la machine pragmatique qui, en tirant des conséquences de l'examen des substitutions, donne un sens à tout. Le néant, le monologue, l'exécution, le dialogue, le néant - le cycle de la pensée. | | | | |
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| intelligence | | | L'être trop vague et l'avoir trop net sont à l'origine des fondations de leurs pensées. Leurs édifices sont sans charme ni vue sur l'étoile ; leur être mécanique naît du non-avoir tout aussi mécanique. Il faut laisser le devenir, du soupir ou de la prière, animer nos tours d'ivoire, sous-sols et ruines, ces séjours principaux d'une pensée organique. Je suis l'âme et j'ai un corps, le dualisme d'initiation préféré au monisme initial (Spinoza). | | | | |
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| intelligence | | | Toute œuvre philosophique consiste à formuler un problème insoluble, lui trouver un sol de concepts fécond et faire pousser là-dessus un arbre alimenté de la sève des métaphores. Mais le non-philosophe y voit un édifice, bâti sur un socle des solutions et approchant du ciel des mystères. | | | | |
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| intelligence | | | À lire les sentences ex cathedra des philosophes de profession, on ne parvient pas à imaginer des colosses, qui les intimideraient. Mais voici qu'ils voient dans le cyberespace virtuel ou dans l'heptagone constructible des concepts à la hauteur de leur ahurissement, - et l'on se rend compte d'être abusé par des ânes. | | | | |
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| intelligence | | | Le concept central, dans notre machine extra-langagière, est l'identité (l'Un, la durée, avec ses débordements phénoménologiques : se manifester, communiquer, ou épistémologiques : savoir, penser, ou ontologiques : être, exister). Aucune langue ne le couvre - on ne peut philosopher que grâce aux lacunes du verbe être. Curieusement, le français, avec même - tandis qu'on a same et self, derselbe et selbst, тот же et сам - ne distingue pas l'identité des objets aux références différentes (mêmeté) de l'identité avec l'acteur d'un scénario (ipséité). | | | | |
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| intelligence | | | On ne maîtrise ni ne goûte une pensée d'autrui qu'à condition de pouvoir descendre, à partir d'elle, jusqu'au zéro de l'écriture. Pour une pensée vivante, cette descente est immédiate ; elle est labyrinthique, à travers la mémoire cathédralesque, - pour une pensée savante. | | | | |
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| intelligence | | | Pour énoncer quelque chose de sensé sur un objet réel, deux choses sont nécessaires : sa place (dans un modèle) et son nom (dans un discours), ce qui inévitablement crée trois contextes irréductibles : la réalité, le modèle et le discours. Le monde n'est la représentation ET la volonté (Maine de Biran, Novalis ou Schopenhauer) que pour ceux qui maîtrisent ET la représentation conceptuelle ET la volonté psycho-linguistique. La science et l'art sont des flagrants déséquilibres de cette triade. | | | | |
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| intelligence | | | L'essence a trois interprétations différentes : dans la réalité - matière ou vie ; dans le modèle - points d'attache et connaissances utilisables ; dans le discours - accès aux connaissances et aux objets (Bemächtigung der Dinge - Nietzsche). Mais entre ces trois sujets en nous - le physique, le mathématique et le poétique - il y a un mystérieux accord. La mécanique quantique et la théorie des nombres exhibent une troublante ressemblance de leurs modèles, nés des soucis totalement disjoints. | | | | |
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| intelligence | | | Il existe toujours un méta-niveau conceptuel (l'Idée des idées platonicienne), vu duquel toute substance peut être réduite à un attribut. Le descriptif résumant et même se substituant au déductif. | | | | |
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| intelligence | | | Il n'existe ni idées simples ni qualités premières (Locke) ; tout fait peut se muer en pure virtualité, et toute virtualité peut devenir polymorphe. Toute mémoire statique peut se convertir en procédure dynamique. | | | | |
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| intelligence | | | Des jalousies claniques les font hurler à la défaite de la pensée (dont la décomposition fut déjà annoncée par Maine de Biran). Les mornes pensées, de toutes leurs tribus de déclinologues professionnels, triomphent partout de leur seul adversaire vivant - de l'émotion. Jamais on n'avait vu autant de géomètres algébriques ou de spécialistes d'Aristote et si peu de poètes. | | | | |
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| intelligence | | | Le lieu des plus belles pensées n'est pas dans l'universel (Alain), mais bien dans l'inexistentiel. Qui constate l'existence, dans l'Histoire, d'un Dieu universel en donne une bien vilaine image ; mais comment ne pas justifier l'intérêt pour un Heidegger, puisqu'il est tout flamme pour un être inexistant, ce qui nous conduit vers l'universel. | | | | |
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| intelligence | | | D'après Heidegger, il y aurait plusieurs façons d'être : en paysage (Vorhandensein), en climat (Dasein ou Mitsein), en outils (Zuhandensein), en phénomène (In-die-Welt-geworfen-sein), en mouton (Miteinandersein), en robot (Am-Werk-Sein), en possibilité (Sein-zum-Tode). Juste de quoi s'occuper dans son jardin, à court de préfixes greffeurs, mais les épigones éberlués en ont créé toute une forêt conceptuelle animée par un nouveau Verbe. Un jeu morphologique élevé au grade d'édifice phénoménologique. | | | | |
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| intelligence | | | Plus que dans les philosophes pinailleurs, on trouve les concepts de Parménide et d'Aristote dans l'informatique : l'être, ou les deux catégories de substance, est un modèle ou une instance ; l'étant (extension dénotée) - une substance réussie ; l'étant en tant que tel - l'origine (réelle) de l'étant ; l'essence (intension connotée) - la substance attribuée, la copule ; l'accident (le symptôme) - instance attribuée à titre individuel. | | | | |
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| intelligence | | | Couler ou jaillir : nos contemporains ne s'intéressent qu'à l'écoulement de l'étant (des choses, des idées, des faits) à travers l'espace, tandis que les meilleures têtes préparent le jaillissement de l'être de la fontaine du temps : « Nous nous enquérons de l'interpénétration de l'être et du temps et de ce qui en jaillit » - Heidegger - « Wir fragen nach der inneren Zusammengehörigkeit des Seins und der Zeit und nach dem, was daraus entspringt ». | | | | |
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| intelligence | | | Trois rôles irréductibles du modèle conceptuel : servir de fond pour l'analyseur sémantique des requêtes langagières, évoluer intrinsèquement, mieux refléter la réalité de référence. Rôle d'axiome, rôle de théorème, rôle d'intuition. | | | | |
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| intelligence | | | Ce que les philosophes appellent être correspond à ce fond réel, qui justifie et sanctionne ces deux tâches : guider la représentation et donner un sens à une interprétation. C'est profond et inutile. On peut s'en rendre compte en comparant la manipulation, représentative ou interprétative, de concepts de centaure, licorne ou lutin, en tout point identiques à celle de vache. | | | | |
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| intelligence | | | La chose a deux sortes de reflets (d'autres parlent de signes) : un porte-parole, dans la langue (l'intentionnalité ne peut être que langagière), pour référencer la chose (dans le cas le plus simple, par son nom - l'accointance), et un représentant, dans la modélisation conceptuelle, pour comprendre la chose (par ses interprètes). | | | | |
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| intelligence | | | Une image mentale peut avoir nettement fixé une chose, mais pour l'évoquer (viser, référencer, y accéder) on doit bâtir un chemin conceptuel ou linguistique, qui résume la connaissance (compétence) ou la maîtrise (performance) de la chose. Vision sans les yeux, lecture sans le texte jaillissent de l'âme à une profondeur, qu'aucun intellect ni aucune langue n'atteignent jamais. Le plus grand mystère de Dieu : l'esprit connaît l'essence avant d'évoquer la moindre représentation ! | | | | |
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| intelligence | | | En philosophie, toute idée a deux facettes : métaphore et requête. La deuxième sert à soutenir des thèses ; la première - à soutenir nos enthousiasmes. La première aide à créer un confort de nos ruines, la seconde - à meubler les raouts sybarites. La Caverne ou le Banquet, l'Arbre ou la Cène. | | | | |
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| intelligence | | | Les sens apportent à l'esprit des signaux émanant de la surface des choses ; l'esprit y introduit une épaisseur de concepts. Originellement, la langue vise les choses, mais sa richesse intrinsèque la réoriente vers l'univers des concepts ; on préfère l'interlocuteur qui cherche à l'observateur qui trouve. Et l'on finit, dans le plus pur des discours, par ne plus interpeller que les concepts. Les sens de l'homme, l'essence des concepts, les sens des idées - tel est le dénominateur phonétique commun de la triade : sensibilité, créativité, intelligence. | | | | |
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| intelligence | | | Nous avons trois interprètes : le langagier, le conceptuel, l'applicatif. Qui génèrent l'expression, le contenu, le sens. Et ces trois ne coïncident jamais. | | | | |
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| intelligence | | | Le contraire de métaphoriser - appeler la chose par son nom, le nominalisme. Les plus belles des choses n'ont pas de noms et réveillent en nous le poète, manipulateur des substitutions. La pensée est une métaphore, dont les substitutions exigent un savoir ou une maîtrise. Si cette maîtrise relève d'un type de sensibilité précis, on a affaire à un esprit de système, une unité de souffle. Des enchaînements narratifs de métaphores sont rarement métaphores, c'est pourquoi l'esprit de système le plus conséquent se rend naturellement par fragments. « Les fragments sont la vraie forme d'une philosophie universelle » - F.Schlegel - « Die eigentliche Form der Universalphilosophie sind Fragmente ». | | | | |
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| intelligence | | | Ce n'est pas l'idée-concept de Platon qui existe, c'est la méta-idée (modèle, archétype, figure) qui pré-existe. « Les concepts renvoient, eux-mêmes, à une compréhension non-conceptuelle » - Deleuze. | | | | |
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| intelligence | | | Qu'il est facile de démolir une pensée du sage et même d'en produire une, de son propre cru et d'une portée ou d'une justesse encore plus grandes. Mais le sage avait enveloppé sa pensée dans un mot majestueux, tandis que la mienne exhibe sa nudité prétentieuse, qui finira par attirer mes propres quolibets ou sarcasmes. | | | | |
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| intelligence | | | Les parallèles entre le monde réel et le monde de la pensée sont si mystérieusement complets, qu'il doit y avoir une analogie parfaite entre la métaphore et une beauté réelle quelconque, de la famille de l'arbre. Mais entre elles, il y a un étrange vide, qu'anime la foi ou remplit la religion : « Toute la clef des religions, c'est ce vide effrayant qui se trouve derrière les métaphores »** - Alain. | | | | |
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| intelligence | | | À côté de l'inépuisable métaphore d'unification d'arbres (pressentie par Valéry à travers les concepts d'implexe, variable, substitution et outillée par des linguistes et cogniticiens sous forme de graphes acycliques), la logorrhée, antique, médiévale ou moderne, sur L'un et multiple, le même et autre, est dérisoire. Les banales relations mathématiques d'équivalence et d'ordre sont déjà plus intéressantes. | | | | |
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| intelligence | | | L'individu Socrate modélisé (une instance de modèle ou une monade) n'a pas plus de réalité que les universaux, et ceux-ci sont plus que des mots-étiquettes, ils sont des concepts. Les médiévaux (Abélard) formaient mal leurs triades et n'alignaient jamais la plus pertinente : réalité - modèle - discours. | | | | |
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| intelligence | | | La pensée pure n'est qu'une modeste partie de la vie et ne s'y oppose jamais. Elle n'en est que la plus pure des métaphores. | | | | |
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| intelligence | | | Trois sortes de réel : le minéral, le vital, le social. Leurs contraires s'appellent mot, pensée, aristocratisme. Éviter de se servir du premier comme du support de ses émotions ; vénérer le mystère du deuxième, sans le réduire aux solutions du troisième ou aux problèmes du premier ; ne pas se frotter au troisième, qui est pourtant le seul à donner un sens à une écriture. Et ils n'entendent pas la chose de la même oreille : « exclus-en le réel » (Mallarmé, le premier sens) ; « s'immuniser contre le réel » (Proust, le deuxième) ; « l'âme outragée par le réel » (Chestov, le troisième) ; « le réel est nul » (Valéry, tous les trois). | | | | |
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| intelligence | | | Valéry, se désintéressant de ses propres productions cérébrales fixées, devait se douter de l'avenir de ce genre - être à portée des machines. La puissance écoulée du sentiment s'avère, à la longue, plus digne de nos plumes que la terreur devant l'impuissance prochaine de la pensée. | | | | |
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| intelligence | | | Dominer en savoir conduit rarement à dominer en idées, comme dominer en idées – à dominer en mots. Mais cette dernière domination finit par se désintéresser des deux premières ; celles-ci y sont rejointes par l'intuition et l'imagination. | | | | |
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| intelligence | | | L'intelligence de Valéry : s'intéresser aux conditions de la pensée, se désintéresser de ses conclusions. Puisqu'un bon esprit saura reconstituer le déclenchement des conséquences d'une règle bien conçue. | | | | |
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| intelligence | | | Par complémentarité, on voit dans l'esprit l'opposé de la réalité, dans la liberté - celui de l'algorithme, dans l'être - celui du devenir. Mais ce n'est qu'une astuce verbale, conceptuelle ou réelle, qui détermine ta façon d'être borné. | | | | |
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| intelligence | | | Plus on est ignare, plus nombreuses sont des questions, autour desquelles, soi-disant, il y aurait silence des Anciens ou des Modernes. D'où le tapage innovant des souteneurs, - de pensées volages ou de thèses sages. Le savoir remplit de bruit toutes les cellules, mais apprend à s'évader vers le silence de soi. | | | | |
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| intelligence | | | La meilleure preuve de l'existence de la pensée non-langagière : la performance (sélection et déclenchement de bonnes règles) se passant de compétence (justification du choix de règles) ou la précédant. À l'autre bout de la chaîne intellectuelle : la reconnaissance, que penser et exprimer sa pensée sont deux dons bien distincts. La mathématique en est marquée au même point que la poésie : « Exprimer une grande idée, c’est une chose aussi délicate que sa conception même » - Grothendieck, mais je sais, que tu vises, hélas, l'appartenance et non pas la factorisation. | | | | |
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| intelligence | | | Les philosophes reproduisent très précisément les écoles picturales - du réalisme socialiste à l’abstraction holiste, de la nature-morte à l’hagiographie, des scènes de batailles à la dissection de cadavres. Toute élocution se réduit à la musique et à la peinture, même si l’on y perçoit plutôt du bruit et du gribouillage. Pour exclure le peindre du parler, il faut être dogmatique et têtu comme Wittgenstein ou Heidegger, et supposer qu’il puisse y avoir des idées sans métaphores. | | | | |
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| intelligence | | | L'idée, se virtualisant dans les mots et s'actualisant dans les concepts, est trop près de la réalité, pour que je la prenne pour un point de départ vers la hauteur. Le mot ou le concept, au moins, par leur aspect plus hautain, promettent des chutes plus retentissantes. | | | | |
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| intelligence | | | Il ne faut pas être philosophe pour continuer à questionner jusqu'à l'infini (Deleuze), n'importe quel sot en est aussi capable ; mais le philosophe, contrairement aux autres, va vers des questions de plus en plus simples, pour arriver au point zéro des quêtes, où naissent, simultanément, le mot, le concept et la réponse. | | | | |
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| intelligence | | | Connaître un concept peut signifier trois choses : en connaître la définition (l'homme de bon sens), connaître les résultats déduits de sa définition (le scientifique), en connaître tout (le philosophe) ; c'est le philosophe qui y paraît le plus bête. | | | | |
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| intelligence | | | L'épreuve par l'étendue de la chose même - la monstration, par la profondeur du concept - la démonstration, par la hauteur du regard - la métaphore. En se mesurant à l'ennui, à la routine, au langage. Wittgenstein : « Ce que représente le solipsisme, ne peut pas se dire, mais se montrer » - « Was der Solipsismus meint, läßt sich nicht sagen, sondern es zeigt sich » - oublie le troisième terme de l'alternative, le verbe peindre (et qui s'inscrit tout naturellement dans la négation de « worüber man nicht sprechen kann »). | | | | |
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| intelligence | | | Nietzsche et Freud : belles métaphores et idées quelconques. Mais les épigones s'accrochent à leurs idées, sans savoir produire leurs métaphores - science professorale, tout le contraire du gai savoir. | | | | |
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| intelligence | | | Difficile d'être complet, dans la défense des commencements, si l'on n'avait pas suivi ce cheminement préalable : les choses, les idées, les principes, les commencements. C'est pourquoi Valéry est plus complet que Nietzsche. | | | | |
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| intelligence | | | Pierre de touche d'une pensée : l'égale résistance, face au réel et à l’idéel. « La nature confond les pyrrhoniens, la raison confond les dogmatiques » - Pascal. | | | | |
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| intelligence | | | L'objectivité, si elle existe, se manifesterait dans nos représentations (la topique) ou dans nos interprétations (la critique), mais nullement dans nos requêtes (la poétique). Et puisque l'homme est requête, appel ou prière, sa pensée et son sentiment doivent être subjectifs. | | | | |
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| intelligence | | | Ils croient pouvoir maîtriser la pensée, en comprenant comment elle marche. Tandis « qu'il faut apprendre à penser, comme on apprend à danser »*** - Nietzsche - « daß Denken gelernt sein will, als eine Art Tanzen ». | | | | |
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| intelligence | | | Toute belle pensée se reconnaît par l'équivalence de son fond et de son élan, le premier - dans l'ordre des représentations, le second - dans le désordre des interprétations. | | | | |
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| intelligence | | | Les Grecs sont visuels ; le regard est une faculté aussi intellectuelle que visuelle ; Platon voit les Idées ; leur existence s'établit au-delà des yeux. | | | | |
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| intelligence | | | La pensée attend de la philosophie – de la musique mystique et non pas la clarté logique. Toute cla-r-(-ss-)ification inaugurale est dans un mouvement de rupture, tandis que toute bonne logique ne s'applique qu'au monde monotone. Ce n'est pas le but de la philosophie, mais le contenu de la connaissance qu'on tente de définir ici. La logique a, dans la philosophie, la même place de domestique que la grammaire dans la poésie. Pourtant, cette misérable clarification logique devint le seul objet de la philosophie analytique, qui n'est pas plus passionnante que la comptabilité analytique. | | | | |
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| intelligence | | | L'attouchement (l'excitation de nos sens par l'appel des choses) et l'élan (le désir de l'âme visant les objets) précèdent la pensée (au sens moderne et non cartésien du mot – l'orientation de l'esprit) et se présentent mieux en tant que certitudes premières. | | | | |
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| intelligence | | | La pensée est concevable sans langage des mots (parmi concevoir, affirmer, vouloir, imaginer, sentir, ces types de pensée cartésiens, seul affirmer réclamerait, éventuellement, le mot), mais elle ne peut pas se passer d'images ; et ceux qui définissent l'être comme ce qui se pense sans images ne savent pas ce qu'ils disent. Même le douteux synonyme pseudo-mathématique de l'être, l'ensemble vide, se présente à notre imagination comme équivalent d'un élément neutre pour l'opération d'union des ensembles (comme le zéro arithmétique), et la neutralité est une image parfaitement rationnelle. | | | | |
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| intelligence | | | L'idéalisme statique, servile et mythique : chaque objet sensible a un correspondant intelligible ; l'idéalisme dynamique, libre et créatif : on ne connaît l'objet sensible que par son modèle intelligible, que chacun bâtit en fonction de son expérience, de son intelligence, de ses goûts. | | | | |
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| intelligence | | | L'idée, l'image, la représentation ; dans leurs acceptions les plus raisonnables, l'idée est une requête (hypothèse, question, ordre), dans le contexte d'une représentation fixe ; l'image est un moyen d'accès indirect (au-delà des étiquettes) aux choses ; la représentation est le fond préétabli et exploré par des idées formelles. Les entités de la représentation, ce ne sont ni idées ni images, mais concepts. | | | | |
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| intelligence | | | Percevoir, concevoir, interroger le conçu - tel est le cycle de la connaissance. Sentir l'existence dans le réel, créer le concept dans la représentation, interpréter la pensée dans le langage, revoir le concept dans l'imagination. | | | | |
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| intelligence | | | Il est possible de déconstruire la totalité des concepts du modèle courant et de rebâtir un modèle entièrement nouveau, mais équivalent à l'ancien, - la plus simple et la plus radicale objection à l'idéalisme platonicien, le côté rhapsodique de la distribution catégoriale, la pluralité des réseaux de repérage. Sans parler d'attribution, où les platoniciens se ridiculisent, en pensant, que chaque objet a un nombre fixe de propriétés. | | | | |
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| intelligence | | | Le monde n'est la totalité ni des faits ni des choses (Wittgenstein), mais de l'énergie (corpusculaire, ondulatoire ou spirituelle), en mouvement et en métamorphose. C'est le modèle du monde qui est construit autour des faits et des règles. Et la pensée n'est pas une image logique des faits (Wittgenstein : « Das logische Bild der Tatsache ist der Gedanke ») ; ce n'est pas en langage de représentation, mais en celui de requêtes qu'elle se formule, avant d'être soumise à la logique, qui fournit des substitutions et préfigure le sens. | | | | |
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| intelligence | | | L'origine des concepts (objets ou relations) d'une représentation est triple : des espèces-constantes de la réalité, la langue, le libre arbitre. Trois clans, qui n'en reconnaissent qu'une seule, sont, respectivement : les platoniciens, les philosophes analytiques, les poètes. Avec leurs dominantes – la science, le bavardage, la musique. Vue sous cette angle, la philosophie ne peut être que de la poésie. | | | | |
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| intelligence | | | Le progrès des représentations : soit on les approfondit (la métaphysique, la quête de l'être de l'étant), soit on les rehausse (le nihilisme, la quête de soi, l'art). Les buts et les contraintes s'y invertissent si facilement ; les métaphores et les concepts s'y muent, mine de rien, les uns dans les autres. D'ailleurs la plupart des concepts ne sont que des métaphores syntaxiques. « Une excitation nerveuse transposée en une image ! La première métaphore » - Nietzsche - « Ein Nervenreiz, übertragen in ein Bild ! Erste Metapher ». | | | | |
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| intelligence | | | Dans la seule architecture qui me soit accessible, celle des ruines, les idées platoniciennes ou les pulsions nietzschéennes ne sont que styles-édifices, et les circonvolutions apolliniennes ou les fibres dionysiaques - que matériaux de construction. Les ruines, libérées de la vitalité des fondements et de la pesanteur des faîtes, se rient de l'existence réelle et s'adonnent aux valeurs virtuelles. C'est cela, la réévaluation nihiliste, l'exact contraire du platonisme : au lieu des points d'attache préconçus - leur libre conception. | | | | |
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| intelligence | | | La mathématique est la représentation de la réalité ontologique, parce qu'elle part des concepts d'ordre et de mesure - pour refléter l'espace, et des concepts de transformation et de suite infinie - pour prendre en compte le temps. Deux choses, toutefois, posent problème : les trois dimensions spatiales (tandis que pour la mathématique il peut y en avoir autant qu'on veut) et l'irréversibilité du temps (tandis que pour la mathématique l'accès aux pré-images est tout naturel) - les questions à poser au Créateur ! | | | | |
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| intelligence | | | Pour les Professeurs de Philosophie, on ne peut consolider le concept que par un développement discursif - la misère ! Le concept évolue surtout grâce aux trois moyens : introduire de nouvelles propriétés (tâche représentative), imaginer de nouvelles requêtes (tâche langagière), créer de nouveaux outils logiques (tâche interprétative) - on enveloppe par la forme, plutôt qu'on ne développe le contenu. | | | | |
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| intelligence | | | Oui, la mathématique est le meilleur candidat pour servir d'ontologie ; des synthèses philosophiques devraient davantage s'inspirer de l'analyse mathématique, qui, entre autres, fournit le concept d'infini (et même bâtit une hiérarchie de cardinalités infinies), tout à fait opératoire et élégant face aux puériles et bancales notions de l'être ou de l'Un, pour « affirmer la priorité de l'idée de l'infini par rapport à l'idée de l'être et par rapport à l'ontologie »** - Levinas. | | | | |
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| intelligence | | | Toute requête sensée peut se prêter à un approfondissement philosophique ; les motifs, les buts, le vocabulaire peuvent être vus comme de simples contraintes autour de cette requête, langagièrement identique, mais conceptuellement - aux interprétations de plus en plus profondes ; cette vue s'appelle philosophie, regard sur une solution dans la perspective d'un mystère, ou substitution de modèles. | | | | |
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| intelligence | | | L'intelligence et le talent - deux clés respectives pour les deux facettes inséparables d'un artiste : ses filtres et sa création, ses dogmes et sa sophistique, sa noblesse et ses idées. | | | | |
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| intelligence | | | Le principe le plus pur n'est que commencement, point zéro, qui ne se prête pas au développement des idées, débouchant toujours sur une caserne ou sur une étable, mais se consacre à l'enveloppement par le mot : la vision d'une tour d'ivoire, à partir de la réalité des ruines. | | | | |
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| intelligence | | | Pour juger de l'intérêt d'un discours abstrait, il existent deux tests infaillibles, l'un logique et l'autre conceptuel : l'épreuve par la négation et l'épreuve par le concret. Si la négation produit un message également défendable, c'est que l'affirmation était sans intérêt. La substitution des concepts par des instances peut : ne rien apporter (le meilleur des cas), confirmer, réfuter, abaisser (le pire, c'est le cas de la majorité des discours philosophiques académiques). | | | | |
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| intelligence | | | Câblage de connaissances, par notre machine interprétative, est une notion ignorée des philosophes et bien connue des informaticiens. Ce que ceux-là appellent connaissance intuitive est, le plus souvent, une connaissance câblée si profondément, en langage-machine, que son accès se ressent comme immédiat et même a priori. Et la dichotomie kantienne : « toutes nos représentations sont soit intuitions, soit concepts » - « alle unsere Vorstellung ist entweder Anschauung oder Begriff » - y est sans fondement. | | | | |
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| intelligence | | | L'intuition pourvue de grâce devient révélation ; la pensée munie de musique est dévoilement. Et toute bonne philosophie est affaire de grâce et de musique : « Le passage de l'apparence dévoilée à l'apparition révélatrice serait toute la métaphysique » - Jankelevitch. | | | | |
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| intelligence | | | L'âme est inséparable du corps (et donc elle s'annihile avec l'extinction de celui-ci) non pas à cause d'une mémoire matérielle (qui même n'existe probablement pas), mais parce que toute image, toute pensée, tout jugement de l'âme porte, inexorablement, une coloration corporelle, liée aux jouissances, souffrances, espérances, et, en plus, cette coloration est nettement placée dans le temps - tout état d'âme est daté. | | | | |
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| intelligence | | | Chez tout homme, la raison s'exerce sur trois facettes : la scientifique, l'artistique, la philosophique. Le libre arbitre de la tâche représentative pré-langagière, la liberté dans la verbalisation d'arbres, les contraintes spéculatives d'unification d'arbres conceptuels. Les kantiens n'attribuent à la raison que la troisième tâche : la faculté unificatrice de l'entendement. « Comprendre, c’est, avant tout, unifier » - Camus. | | | | |
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| intelligence | | | Les termes préférés des philosophes de profession - l'être, l'essence, l'existence, la durée (comme le savoir apriorique : les substances, la causalité, la finalité, les liens spatio-temporels) - appartiennent surtout au méta-langage et seulement d'une manière exotique au langage lui-même. La manipulation des concepts méta-langagiers ne peut être qu'austère et pauvre, et les traiter rhétoriquement, comme s'ils étaient dans le langage n'est qu'un abus. | | | | |
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| intelligence | | | Il y a trois types de connaissance : l'intuition intellectuelle (avant le modèle), la conceptualisation de métaphores (création du modèle), le sens des réponses aux requêtes (interrogation du modèle). La première est rencontre entre le sensible, le langagier et l'utilitaire, la deuxième est traduction dans l'intelligible, la troisième est épreuve de notre personnalité, de son intelligence et de son imagination. Trois efforts de nature totalement différente. | | | | |
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| intelligence | | | Réduire le philosophe à l'ouvrier du concept (Deleuze), c'est ne voir dans le peintre que l'artisan de la couleur. Sans don poétique ni goût de la hauteur, ils ne seraient que spécialistes de la platitude. | | | | |
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| intelligence | | | La modélisation conceptuelle est un projet, dont le sujet est l'Être immémorial et l'objet - l'Un mémorisé ; vu sous cet angle, on ne parle plus d'oubli, et Heidegger se réconcilie avec Platon. | | | | |
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| intelligence | | | La forme est un concept analytique, elle suppose la définition de frontières ; le fond est synthétique, il est question d'homogénéité, de densité, de connectivité. L'espace et le temps y jouent le rôle de métaphores interchangeables. | | | | |
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| intelligence | | | Tout homme, sain d'esprit, est physiologiquement incapable, dans son discours, de se détacher de la réalité ; la part de la réalité est la même dans ses calculs et dans ses délires ; donc, on n'a pas du tout besoin de se référer à la réalité pour juger une intelligence. La part du réel, menant à l'idée ou en découlant, ne compte qu'en sciences ; dans l'art, et donc en philosophie, l'idée ne vaut que par ses métaphores. | | | | |
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| intelligence | | | À force de constater qu'on arrive à prouver n'importe quelle idée, on comprend, que l'intelligence seule, non soutenue par un goût ou une noblesse, ne peut aboutir qu'au cynisme ou désenchantement désabusés. Les meilleurs essors de l'âme se produisent dans les ultimes impasses de la raison. | | | | |
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| intelligence | | | Après la lecture des philosophes, prônant et exhibant des pensées, vérités, savoirs, un irrépressible ennui m'écrase ; je demande de l'air, c'est à dire de la musique : « Inutile que la musique fasse penser » - Debussy. | | | | |
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| intelligence | | | Sur la voie de la pensée, le premier jalon est presque toujours un intérêt soit pour un objet soit pour une relation (et des associations d'images ne viennent qu'après la fixation de l'intensité du désir). Plus on est intelligent, plus souvent la relation se présente avant l'objet, l'opérateur avant l'opérande. | | | | |
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| intelligence | | | Comment appelle-t-on un discours sans définitions clairement perçues ? - bavardage, lorsqu'il s'agit de manier les choses ; philosophie, lorsqu'il est question des idées. Pourtant, de tous les temps, l'incapacité de formuler de bonnes définitions fut vue comme signe d'indigence mentale ; les définitions, paraît-il, tuent le telos/entéléchie/but de la philosophie (ces gardiens de logorrhées, élèves de Husserl, devraient s'appeler phil-a-télistes - ceux qui sont sans le lointain) ; les bonnes définitions sont, en effet, de puissantes contraintes, rendant les buts presque triviaux et sans intérêt propre. | | | | |
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| intelligence | | | Trois stades de notre compréhension du réel, le sensible, le mental, le conceptuel, avec une stupéfiante harmonie des passages de l'un à l'autre, de traces à images et concepts : pureté des empreintes, pureté interprétative, pureté représentative ; entre eux, circule le sens ou l'être, tout justifiant, tout guidant, tout mystifiant. | | | | |
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| intelligence | | | Le sens, tel que l'entendent les philosophes, est le sens d'un discours ; il résulte d'un éternel retour, dont la dernière boucle, boucle ontique, implique le langage, l'interprétation logique, les sens et le bon sens ; elle s'appuie sur la boucle ontologique, la confrontation entre l'être et l'étant, et sur la boucle théorétique, la représentation de l'étant par des concepts. Le sens sert à confirmer ou à infirmer notre travail théorétique. | | | | |
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| intelligence | | | La maîtrise : savoir bâtir un réseau cohérent de concepts, savoir formuler de bonnes requêtes, savoir donner un sens à l'interprétation de ces requêtes. D'où ses trois facettes : l'intellectuelle, la poétique, la philosophique. | | | | |
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| intelligence | | | On reconnaît la présence d'une pensée par son mouvement vers des commencements (« das Hindenken zum Anfang » - Heidegger) ; son contraire s'appelle inertie - partir des commencements. L'élan auroral, le poids vespéral. La philosophie est l'art de garder l'élan, une fois un commencement touché, elle serait même « la discipline des commencements » - Husserl - « die Disziplin des Anfangs ». | | | | |
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| intelligence | | | Le thème de retour est joué par Nietzsche et par Heidegger : le premier veut échapper à l'espace dans l'égale intensité du devenir vital, le second veut échapper au temps dans le déplacement du regard, de l'étant intelligible vers l'être suprasensible. La hauteur de regard semble être leur dénominateur commun ; en privilégiant la hauteur, on prône la musique, et en se concentrant sur le regard, on se condamne à la profondeur. L'être, par rapport au devenir, est ce que le moi inconnu est au moi connu, le regard - à la pensée. | | | | |
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| intelligence | | | On modélise ou extrapole l'être, dont on se sent maître ; devant le devenir on garde le soupir ou la perplexité. Et puisque l'étonnement ou l'incompréhension sont le premier moteur du philosophe, le Zénon du mystère du mouvement, donc de l'interprétation, est plus profond que le Platon du problème des idées, de la représentation. | | | | |
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| intelligence | | | De quel type de pensée nous rapproche le congédiement des passions, c'est à dire de la subjectivité ? - de la pensée de robot, de celle du regard absent, le regard se révélant, lorsque tout objet se présente flanqué du sujet. | | | | |
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| intelligence | | | Dans la représentation, inévitablement, il y a des parties homomorphes à la réalité modélisée ou au langage bâti par-dessus : la réalité fournit des espèces et genres physiques, chimiques et biologiques, et le langage - certains concepts nés dans la civilisation correspondante. Mais l'essentiel de la représentation est construit par un libre arbitre du sujet-modeleur. « Pour passer à une autre philosophie, on passe, forcément, à un autre langage, à d'autres représentations, à d'autres noms, que choisit notre libre arbitre » - J.G.Hamann - « Bei einer andern Philosophie, ist eine andere Sprache unvermeidlich, andere Vorstellungen, andere Namen, die jeder aus seiner Freiwilligkeit bezeichnet ». | | | | |
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| intelligence | | | L'idée a priori aboutit à la représentation, l'idée a posteriori résume le sens ; l'idée tout court est un arbre requêteur, devant la réalité ou devant la représentation : le libre arbitre, la liberté, le langage. | | | | |
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| intelligence | | | Le libre arbitre est à la liberté ce que les yeux sont au regard ; l'arbitraire s'exerce dans le contexte d'une représentation ouverte, in itinere, work in progress, et consiste à créer des événements conceptuels ; la liberté s'éprouve dans un monde monotone et fermé et consiste à donner un sens à une idée, soit en l'interprétant, soit en la traduisant dans la réalité. Plus notre regard se réduit au travail de nos yeux, plus notre liberté n'est que du libre arbitre. | | | | |
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| intelligence | | | La chose, peut-elle être pour moi, sans que j'en sois observateur ? Penser, c'est savoir naviguer dans une structure conceptuelle ou dans une logique résolutionnelle ; être, c'est plutôt inspirer - la créativité - la première et adhérer - le miracle - à la seconde. N'empêche que l'un des plus grands miracles de la création consiste en ceci : contrairement à ce que croient les modernes, le penser ne se valide pas par l'être, mais par notre machine logique intérieure (la certitude intuitive de Descartes ou les jugements synthétiques a priori de Kant), - pourtant il n'entre jamais en contradiction avec l'être ! | | | | |
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| intelligence | | | Les philosophes visitent l'édifice de la science en touristes ahuris et pensent en retirer de savantes synthèses, sous forme de graffiti, qu'ils laissent sur les murs, graffiti affublés de titre de pensées. « Des sciences à la pensée, il n'y a pas de pont, mais seulement le saut » - Heidegger - « Es gibt von den Wissenschaften her zum Denken keine Brücke, sondern nur den Sprung » - il n'y a pas plus de pensées en philosophie qu'en jardinerie, mais le souci du saut est, en effet, un souci philosophique - le saut entre le désarroi de l'esprit et la joie de l'âme. | | | | |
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| intelligence | | | Les idées en tant que fond sont sans vie ; elles ne s'inscrivent dans la vie que par leur forme. Pour être profondes, il leur faut bien un fond, mais leur profondeur ne fascine qu'accompagnée de la hauteur de leur forme. Il n'y a que très peu d'idées (par exemple, physiques ou organiques), que l'esprit voit (Platon) ; les profondes, on les forge. | | | | |
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| intelligence | | | Un gamin veut sortir un livre d'une pile de livres couchés ; il le retire d'un coup sec et brusque, sans que la pile s'écroule - pourtant, aucun apprentissage antérieur, aucune notion de friction des surfaces, aucun travail de représentation conceptuelle ; c'est admirable, l'intelligence abstraite, mais l'intelligence mécanique l'est tout aussi bien, sinon davantage, puisqu'elle est encore plus éloignée des robots. | | | | |
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| intelligence | | | Une définition (détermination) n'est pas un traçage de frontières (Grenzziehung de Hegel), mais une règle, qui détermine si un objet relève ou pas (negatio de Spinoza) du concept. La notion de frontière n'apparaît qu'avec une topologie et une continuité (facultatives), qui distingueront, en passant, entre l'Ouvert et le Clos. | | | | |
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| intelligence | | | Le regard n'aurait pas de sens sans les choses vues - telle est l'aberration inaugurale de la phénoménologie. La plus haute essence humaine se manifeste en ce qui n'existe même pas : l'ascète aime son Dieu ou son idéal bien désincarnés, l'esthète palpite à l'évocation de ses fantômes de beauté, le nihiliste se passionne pour les idées ou sentiments, qui, pourtant, se réduisent au néant. Même en Intelligence Artificielle, l'essence idéaliste précède l'existence matérialiste. | | | | |
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| intelligence | | | La sagesse, c'est le talent de munir tout avis, tout point sur un axe donné, - d'intensité égale ; ton propre avis en ressortira d'autant plus en relief. « Savoir adopter l'angle de vue de l'avis contraire - telle est la vraie sagesse » - Mendeleev - « Перенестись на точку зрения противоположного мнения - это и есть истинная мудрость » - s’appellerait-elle Yin-Yang ? | | | | |
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| intelligence | | | La pensée philosophique, généralement, est très éloignée et de la magie lyrique et du savoir scientifique, ce qui la condamne à n’être que du galimatias. Hélas, en affrontant des sujets philosophiques, pour pallier à cette carence fatale, les scientifiques manquent de hauteur et les poètes – de profondeur. | | | | |
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| intelligence | | | Sans interprétation, et donc sans idées, l’existence n’a aucun sens ; mais toute idée se formule et s’interprète dans le cadre des représentations, qui, presque toujours, sont personnelles et non pas universelles. Même si Platon, globalement, est plus raisonnable que Sartre, ses Idées ne pré-existent pas, elles se créent, par invention de représentations ou adaptation d’interprétations. | | | | |
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| intelligence | | | La vie de la pensée est circonscrite par le modèle spatial, l'être, et le modèle temporel, le devenir : « L'être éternel sans naissance et le devenir qui n'est jamais » - Platon – le premier, d'après toi, existe, et le second – non, ce qui rend celui-ci attractif, en tant qu'outil du bon créateur, l'être étant sa matière première. | | | | |
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| intelligence | | | Le monde, l'homme, la perception humaine du monde - trois merveilles d'un même acabit. Qu'on parte de l'homme (Protagoras, Kant, Nietzsche), du monde (Spinoza, Marx, Heidegger), de la relation entre eux (Aristote, Husserl, Sartre) - on peut aboutir au même réseau conceptuel. Ce qui différencie ces visions, ce n'est pas tant le problème des représentations et des interprétations, que la part et la qualité de l'extase, tragique ou jubilatoire, devant le mystère. L'intelligence, la noblesse, le talent - telle est l'échelle ascendante des bons esprits. | | | | |
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| intelligence | | | La valeur de Platon et de Heidegger se situe hors de la philosophie – dans l'élégance des métaphores ou dans l'amusement philologique. Les philosophes cathédralesques, dépourvus de ces qualités littéraires, sont ridicules dans leur lourd plaidoyer de l'idée platonicienne ou de l'être heideggérien, dans lesquels l'imagination poétique doit dominer largement toute gnoséologie et toute ontologie. | | | | |
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| intelligence | | | Toute partie du réel peut être confiée soit à nos yeux soit à notre regard, soit à un examen rationnel soit à une (re)création artificielle. Dans le premier cas, les mots et/ou les concepts développent suffisamment les choses dociles, c'est le cas de la science et de la vie au quotidien. Dans le second cas, les mots et/ou les concepts ne font qu'envelopper les choses insaisissables en s'en émancipant (émancipation aurait dû signifier – renoncer à la mainmise sur les choses ou les actes par les mains, au profit de la tête), c'est le cas de la philosophie et de la poésie. | | | | |
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| intelligence | | | Chez les philosophes apoétiques, Descartes, Spinoza, Hegel, je ne trouve aucun sujet qui ne serait pas abordé par le poète aphilosophique Valéry ; chez celui-ci - des idées en belles phrases, chez ceux-là - de ternes phrases et de ternes idées ; les meilleurs des philosophes sont ceux qui reconnaissent, que la philosophie doit être ancilla poesiae, comme en témoignent Heraclite, Nietzsche, Heidegger. | | | | |
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| intelligence | | | La différence entre le savoir et l'intelligence : le premier permet de représenter la pensée sous la forme d'un arbre foisonnant, bien ancré et ramifié, en accord avec sa forêt ; la seconde se manifeste surtout par des valeurs inconnues, placées dans l'arbre solitaire, pour en appeler à l'unification avec le monde : « Le Principe distribue la vie dans l'arbre tout entier sans s'y répandre » - Plotin. | | | | |
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| intelligence | | | L'image du monde se forme en nous à travers les mailles de l'esprit et les cordes de l'âme, ce qui donne à cette image la profondeur conceptuelle et/ou la hauteur musicale. Le regard et la tonalité (le in-der-Welt-sein et la Stimmung de Heidegger). Le bruit du monde se transformant en symboles ou en musique. La philosophie pure et la pure musique sont deux cas extrêmes, avec l'extinction de l'une de ces sources. | | | | |
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| intelligence | | | Le talent n'a pas besoin d'idées ; son outil, c'est le mot expressif, duquel, presque automatiquement, surgira l'impression d'idées ; il ne cherchera donc jamais à exprimer ses idées (lesquelles sont, chez lui, toujours a posteriori ; les idées a priori sont l'apanage des sots : (« Les talents nés trouvent d'instinct le moyen d'arriver à exprimer leurs idées » - Delacroix). L'instinct ne les aide que pour peindre : on imprime, en impliquant ses contraintes ; on n'exprime pas, en expliquant ses fins. Le talent se reconnaît, lorsqu'en ex-primant, d'instinct, son vide, il im-prime, presque malgré lui, des idées inattendues. « L'art vise à imprimer en nous des sentiments plutôt qu'à les exprimer » - Bergson. | | | | |
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| intelligence | | | Après avoir répertorié les substances, les dieux et les natures (l'Antiquité, le Moyen Âge, la Renaissance), la philosophie se décida, au XIX-ème siècle, à s'intéresser à la vie en tant que mystère et non pas problème ou solution. La philosophie aurait dû ne s'occuper que de ce qui n'est pas maîtrisable par le concept et abandonner le discours devenu verbiage ou répertoriage. La vie se sépare du langage fixe (décrivant l'inertie du mouvement), mais entretient des rapports secrets avec l'art mobile (chantant l'immobilité de l'invariant), jusqu'à se fondre avec lui : être artiste, c'est être vitaliste. | | | | |
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| intelligence | | | L'esprit, pour concevoir, n'a besoin ni de lumière des idées ni d'ombres des sentiments ; on conçoit d'habitude dans le noir du désir ; c'est à tâtons, en avançant les sens ou les sons des mots, que le talent découvre les plus charmants objets de volupté et de pensée. | | | | |
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| intelligence | | | Dans la saisie des choses, est philosophe celui qui glisse sur la géométrie et donne la priorité à l'algèbre et à l'analyse : l'instrumentalité et les fonctions, avant ce qui est là ou ce qui est donné. Heidegger ne voit autour de lui que des géomètres, et il appelle cette calamité - l'oubli de l'être (une pique à l’oubli de l’Idée platonicien), et que Nietzsche attribuait à la fatigue. | | | | |
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| intelligence | | | Les modèles résument les sensations et pré-formatent les idées. On ne demeure que dans la réalité ou dans les modèles, et c'est plutôt les idées, c'est à dire requêtes ou hypothèses, qui pourraient servir de ponts, construits sur des modèles et maintenus par le langage. Plus vaste et mieux organisé est l'intelligible, plus souvent il sert d'origine aux idées, puisque le sensible devint docile ; la représentation munit le sensible de corps, c'est à dire de squelette et de muscles, que le langage anime par son souffle. | | | | |
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| intelligence | | | La vraie intelligence, ce ne sont pas les connaissances, mais les manières de réveil et méthodes d'accès aux connaissances (non pas les idées, mais les efforts vers les idées). Chez le naïf, ce sont les sens qui convainquent de l'existence des objets ; chez l'intelligent - la raison. Ce qui est encore plus flagrant, c'est que le naïf cherche la bonne règle dans un ensemble trop vaste, tandis que l'intelligent sait surtout réduire l'ensemble de conflit. | | | | |
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| intelligence | | | Le monde ne parle pas ; il faut le munir de langage et de musique. Aucun créateur ne peut échapper à l'interprétation. Sans être obligé à remonter aux causes premières, déjà dans l'inévitable attachement aux classes (visuelles, géométriques, conceptuelles), me voilà interprète ! | | | | |
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| intelligence | | | Les vrais penseurs tirent leur généalogie des mystiques laconiques, tel Héraclite, mais le discoureur, avec Socrate et Platon, apporta l'étalage et le développement. Le discoureur, contrairement au penseur, est celui qui a besoin de modèles d'univers pour faire valoir ses pensées. C'est avec Aristote que le terne penseur éclipse, hélas, les brillants discoureurs, d'Homère à Platon. Il faut reconnaître, que les temps modernes, avant de sombrer dans la grisaille compacte, et à perte de vue, des ternes discoureurs, connurent quelques brillants penseurs. | | | | |
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| intelligence | | | Seul celui qui a de bonnes ressources propres, gagne à descendre au degré zéro de la pensée. Les autres risquent de n'exhiber ensuite que leur indigence. Mais les pires des raseurs écolâtres sont ceux qui pensent, que « qui n'a pas d'abord des sources, n'a pas ensuite d'autonomie » (Ricœur). Toutes les bonnes sources sont en toi ; si je les cherche ailleurs, je suis condamné à l'hétéronomie, que je le veuille ou pas. | | | | |
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| intelligence | | | La matière de la représentation est de nature factuelle, ce sont des substances modélisées. La matière de la pensée est réelle par son sujet, virtuelle par son dialogue, conceptuelle par son moteur de recherche, langagière par sa forme. Deux univers disjoints, sauf des pensées élémentaires, triviales. | | | | |
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| intelligence | | | On pourrait appeler être d'une chose la différence (mathématique) entre sa réalité et sa représentation. « L'être n'est ni couleur, ni matière, ni idée, ni âme, ni Dieu ; il est la pure Hauteur »* - A.Lossev - « Бытие не есть ни цвет, ни материя, ни идея, ни душа, ни дух, ни бог. Оно есть чистое 'сверх' ». Ni l'ampleur ni la profondeur ne peuvent apporter ce que, seule, prodigue la hauteur : la bénédiction, la justification, le sens ; elle est presque la seule à inspirer la prière, le rêve et l'enthousiasme. | | | | |
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| intelligence | | | La méta-réflexion, ce refuge du fabricant d'outils dédaignant leur emploi. « L'ouïe de l'ouïe, la pensée de la pensée, la parole de la parole, il y a aussi le souffle du souffle, le regard du regard » - Upanishad. Mais attention, que la hauteur du « L'ennui, c'est le désir des désirs » - Tolstoï - « Тоска - желание желаний » - ne se transforme en profondeur du manque du manque. | | | | |
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| intelligence | | | L’Orthodoxie creuse les questions sur l’être de l’être et de l’existence de l’existence et trouve des réponses beaucoup plus intéressantes et nettes que de vaseuses définitions de Heidegger. | | | | |
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| intelligence | | | Les axes, qui polluent la scène philosophique, et sur lesquels dominent la grisaille et la stérilité : essence - existence, vérité - apparence, objectif - subjectif, vital - conceptuel. Les deux seuls axes, dont aurait dû s'occuper la philosophie : caresses verbales et musicales, apportant de la consolation à l'homme angoissé, et des réflexions sur le rôle du langage, pour traduire nos frissons ou nos intuitions. | | | | |
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| intelligence | | | Comment une idée devient neuve est plus intéressant que le fait même de sa nouveauté. Ce qui est encore plus important, c'est de savoir prouver que, toutefois, elle est toujours ancienne et d'en recréer l'originelle fraîcheur. | | | | |
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| intelligence | | | Une bonne pensée est un vaste climat, au retour éternel, - où s'enracine, se ramifie, fleurit et se fructifie la vie. « Les vraies pensées évoluent comme un arbre et non comme un nuage »** - Ruskin - « The change of all true opinions is that of a tree not of a cloud ». Le contraire serait une courte saison ou un étroit paysage. | | | | |
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| intelligence | | | Les rapports entre la valeur langagière 'blanc' et l'instance (élément) 'blancheur' de la classe 'couleur' sont d'une totale banalité (les substances, c'est à dire les instances et les classes, n'étant pas langagières mais conceptuelles). Il fallut toute l'équilibristique sophistique de Heidegger, pour l'embrouiller dans les oppositions amphigouriques ridicules : étant - être, présent - présence (anwesend – anwesen). Des foules de bavards imitèrent cette logorrhée parménidienne, creuse et disgracieuse. | | | | |
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| intelligence | | | Plus que l'analyse, c'est la géométrie qui permet de bien évaluer une pensée ; ni les preuves ni les projections, mais la part de ce qui est profond, ample ou haut. Le caractère compte par la profondeur et l'ampleur, et le tempérament se ressent - en hauteur ! - afin que le caractère, tout seul, ne finisse pas, comme toujours, par s'étaler dans la platitude. | | | | |
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| intelligence | | | Contrairement à l'intelligence artificielle, notre cerveau ne contient pas de représentations, câblées, une fois pour toutes, par la voie conceptuelle ou langagière ; il les reconstitue à chaque interprétation d'un discours ou d'un fait, pour en comprendre, justifier ou générer le sens. Que ce soit la mathématique ou la poésie, qui en est le contexte, cet effort suit la même démarche ; si l'arbre interprétatif ne diffère pratiquement pas de l'arbre affirmatif, on est plus près de la mathématique, et s'il est presque nouveau, on est en présence de la poésie. | | | | |
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| intelligence | | | Le matérialisme et l'idéalisme, pour nos yeux, sont comme l'esprit et l'âme - pour notre regard : là où l'objet n'est que trop visible, le matérialisme et l'esprit suffisent ; pour l'invisible nous réservons le meilleur de nous. | | | | |
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| intelligence | | | Travail paradoxal sur la pensée : on cherche à la dépouiller de la gangue des sens, mais quand on le réussit, à coups de métaphores, la pensée jaillit comme une pure sensation. Détachée du sol, elle doit rejoindre, dans l'air, sa source platonicienne. | | | | |
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| intelligence | | | Trois langages, trois grammaires, trois discours : les mots, les concepts, les images, ou la communication, la représentation, l'interprétation. La merveille de l'homme et le défi de la machine - les fusionner en passant harmonieusement de l'un à l'autre. | | | | |
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| intelligence | | | Les faits sont des attributs des objets virtuels et non pas des phénomènes réels. Tout fait résulte de liens, syntaxiques ou sémantiques, dont est dépourvu le monde et qui constituent l'ossature du modèle conceptuel du monde. Les choses, elles, remplissent tout ce qui est inorganisé, et en particulier la réalité. On vient à l'existence topique par une substance (un fait imputable à un lien syntaxique instancié) ; Maître Eckhart refuse, à tort, l'être aux liens : « L'amour, contrairement à la connaissance, unit dans l'action, non dans l'être » - « Im Gegensatz zum Wissen, vereint die Liebe im Wirken, nicht im Sein ». | | | | |
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| intelligence | | | Nos pensées ont trois sources : la scientifique (les représentations), l'empirique (les réflexes appris ou innés), la poétique (le langage). La pensée est d'autant plus pure, qu'une seule source la détermine. | | | | |
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| intelligence | | | La métaphore est au centre et de la philosophie et de la poésie ; mais chez le philosophe-prosateur, elle est vêtue et chargée de paillettes conceptuelles ; elle est nue, coquette et sensuelle, chez le poète. | | | | |
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| intelligence | | | La pensée accomplie est surtout spatiale, même si l'interprétation de son enveloppe langagière est plutôt temporelle. Donc, la former en décrivant les choses (leur existence dans le temps) est plus bête que la créer en interrogeant ma conscience (où réside déjà l'essence des choses, au sein d'une représentation spatiale). C'est la qualité des requêtes qui détermine le rang de la pensée. | | | | |
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| intelligence | | | Trois sortes d'intelligence : représentative (conceptuelle), constructive (technique), interprétative (stratégique). Elles se doublent d'une épreuve langagière : le méta-langage des concepts, l'accès et la maîtrise de bons outils, la faculté de changer de langage. Ce sont des épistémologues, des experts et des décideurs. | | | | |
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| intelligence | | | Qu'est-ce que la valeur d'une pensée ? Sa nouveauté ? Sa place dans l'édifice des systèmes ? Le poids dont on l'affecte ? La qualité de son enveloppe verbale ? Plus on se rapproche de la dernière réponse, plus, donc, on est superficiel, plus cette valeur est artistique, donc, la seule qui survivra aux péripéties temporelles de la science, pour s'inscrire dans l'intemporel des consciences. | | | | |
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| intelligence | | | Dès qu'on prend pour pensées l'idée platonicienne, le cogito cartésien, le conatus spinoziste, l'éternel retour nietzschéen, on est charlatan. En reconnaissant leur vrai statut, celui des métaphores, nous devenons libres à les interpréter comme bon nous semble. Les pensées, c'est chez les poètes qu'il faut les chercher – Rilke, Valéry, Pasternak, R.Char. | | | | |
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| intelligence | | | Tous les nietzschéens ont une vision mécaniste de l'éternel retour ; pourtant, le père de cette jolie métaphore (et de cette misérable pensée), se désavoue lui-même, avec cette flagrante bêtise pseudo-mathématique : « Tout processus infini doit être périodique » - Nietzsche - « Ein unendlicher Prozess kann gar nicht anders gedacht werden als periodisch ». Celui qui ignore la théorie des suites devrait être interdit de réévaluer les valeurs. | | | | |
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| intelligence | | | L'esprit philosophique est dans l'art des contraintes : sélectionner les sujets dignes d'approfondissement et d'y poser de bonnes questions ; le non-philosophe nage dans des questions secondaires. Le mathématicien ignore l'essence des concepts mathématiques, le malheureux est médiocre dans la peinture de sa souffrance, l'artiste se perd dans l'origine du beau et le saint ignore la source du bien. Malheureusement, au lieu de se concentrer sur la formulation des questions universelles, le philosophe professionnel nous ennuie avec ses réponses préfabriquées, destinées à un clan de jargonautes. | | | | |
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| intelligence | | | Deux types de philosophes de système : ceux qui le cherchent, en parcourant des yeux l'univers entier, et ceux qui le portent au fond de leur propre regard. Les premiers disposent d'idées, banales a posteriori ou/et farfelues a priori ; leur but, un tableau cohérent du monde, y est au centre. Les seconds s'identifient avec leurs mots, un concentré d'intelligence, de noblesse et de tempérament, un réseau de contraintes, déterminant l'élan de leurs commencements, dans leur propre voix, à travers leur propre visage. L'immense majorité des philosophes titulaires ne maîtrisent aucun système et ne s'occupent que de l'histoire routinière de la philosophie. | | | | |
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| intelligence | | | Le dédain du présent et la nostalgie du passé s'expliquent par la nature de notre mémoire : elle est faite d'empreintes des choses et de jeux de notre imagination. Ce qui est immédiat porte surtout des traces et des pesanteurs du réel, qui, avec le temps, deviennent de plus en plus impondérables, pour se muer, à la fin, en grâce des images et des états d'âme. Tout vrai nostalgique s'ennuie dans les choses et s'épanouit dans les idées. Mais la qualité des choses et des idées est la même à toutes les époques. | | | | |
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| intelligence | | | Toute phrase peut être interprétée soit comme une requête (de l'être) soit comme une assertion (du devenir) – avènement ou événement, pensée en continu ou pensée de rupture. La science est dans le premier mouvement, et l'art – dans le second. « L'art suprême de la représentation ramène toute pensée au devenir » - Nietzsche - « Die vollendete Kunst der Darstellung weist alles Denken an das Werden ab ». | | | | |
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| intelligence | | | La plus grande merveille de notre esprit est qu'il trouve les mêmes supports de ses idéalités, en se fiant soit à la réalité soit à l'abstraction. Et les plus belles intuitions abstraites trouvent - comme par enchantement - des interprétations empiriques plausibles. | | | | |
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| intelligence | | | Pourquoi l'alchimie sensible et la métaphysique intelligible du verbe ? - parce qu'aucune chimie, aucune physique n'expliquent la source des sentiments et des idées. | | | | |
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| intelligence | | | Lorsque j'entends les lamentations des rats de bibliothèques, au sujet de l'aura, disparue autour des folios à tranches dorées et des éditions de luxe, je salue l'Internet démocratique, assurant un accès aux noumènes plutôt qu'un succès des mécènes. | | | | |
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| intelligence | | | Les ambitions intenables, qui expliquent l'éclipse prochaine programmée de la philosophie académique : être une science, explorer la vérité, élaborer les concepts fondamentaux de la vie, développer les pensées fondatrices en vastes systèmes cohérents. Le scientifique en rira, et le poète n'en gardera que les noms d'Héraclite et de Nietzsche. Toute philosophie, sortant du cadre poétique, est nulle. | | | | |
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| intelligence | | | Raisonner sur les «concepts», qu'ils sont incapables de définir, - tout Kant, tout Hegel, tout Husserl sont là ; la même incapacité n'est en rien gênante chez ceux qui cherchent à faire résonner ces concepts – Nietzsche ou Heidegger. | | | | |
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| intelligence | | | Quels objets manipulent-ils ? Au-dessus de quelle représentation ? Les scientifiques – les concepts, rigoureuse ; les philosophes académiques – les mots, intuitive ; les poètes – les métaphores, intuitive ; les philosophes-poètes – les métaphores, rigoureuse. | | | | |
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| intelligence | | | C'est l'intellect qui donne un sens à mes expériences, évalue le poids des objets et munit les pensées, celles des autres et les miennes propres, d'un sens et d'une profondeur. C'est lui qui les engendre et non pas l'inverse, comme prétendent les phénoménologues. Et il n'en dépend pratiquement pas. Mais l'adéquation des organes intellectuels et des phénomènes naturels est un pur miracle. | | | | |
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| intelligence | | | Aristote, Spinoza, Kant - aucune belle métaphore ; il reste le système (logique, structurel ou verbal, à l'esthétique nulle), donc un résumé, qui n'est jamais qu'enfantillage (c'est à dire la curiosité de la découverte, suivie d'une sobre mémorisation et d'un morne apprentissage). En face, les mythes et idées platoniciens sont de pures métaphores éternelles, comme la plus belle d'entre elles, celle de la Caverne reprenant, peut-être, le beau souvenir du souterrain de Pythagore et d'Empédocle. Tant de prosateurs cherchèrent à embrigader cet impénitent poète, en suivant le conseil perfide de Leibniz : « Si quelqu'un réduisait Platon en système, il rendrait un grand service à l'Humanité ». | | | | |
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| intelligence | | | L'imagination : plus que la faculté de créer des formes, elle est le don de découvrir de l'informe intéressant, c'est à dire ce qui n'a encore trouvé ni nom ni poids ni liaisons, mais nous tracasse. | | | | |
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| intelligence | | | Le regard est une représentation, invitant des pensées à naître. L'intuition est son contraire, elle est toujours une pensée, se passant de toute représentation. On la confirme ou l'infirme en construisant des représentations manquantes. Les balivernes des sots ou les illuminations des sages passent par ce stade de notre conscience. Une curiosité très amusante : je traduis la définition kantienne - : « Diejenige Vorstellung, die vor allem Denken gegeben sein kann, heißt Anschauung » - par « Une représentation, qui peut être là, avant toute pensée, s'appelle regard », tandis que tout Français lit dans la traduction officielle : « Une représentation, qui peut être donnée avant toute pensée, s'appelle intuition » ! | | | | |
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| intelligence | | | L’être et le devenir logent dans la réalité ; pour les penser, on dispose de deux paradigmes cognitifs, la représentation et l’interprétation, et d’un outil de communication, le langage. Le penser n’est pas moins présent dans le devenir que dans l’être ; c’est pourquoi Parménide a tort, en proclamant l’identité de l’être et du penser. | | | | |
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| intelligence | | | Une idée, c'est l'évocation des choses par leurs images. Mais pour Platon, elle n'est qu'image ; pour Aristote, elle n'est que chose ; et pour Descartes, elle est image de la chose (« les images des choses sont les seules à qui convient le nom d'idée » - « rerum imagines, quibus solis conventi ideae nomen ») - les ondes, les capteurs, les empreintes. Je réserverais ce nom aux cas, où les choses sont profondes et les images – hautes, ce qui munirait ces images des choses – de la noblesse ou de la musique. | | | | |
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| intelligence | | | Être homme d'une seule idée est toujours un signe d'originalité ; mais être homme d'une seule méta-contrainte est encore plus prometteur - un signe de noblesse. « Il faut former en soi une question, antérieure à toutes les autres, et qui leur demande, à chacune, ce qu'elle vaut » - Valéry. | | | | |
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| intelligence | | | Le vrai savoir ne peut provenir que d'une représentation, et il s'appuie sur la pensée de l'être, avant d'engendrer celle du devenir ; penser, c'est traverser la représentation en ces étapes : sujet, sensations, objets, relations, mémoire, désir, références conceptuelles, et ensuite verbales, d'objets et de relations, phrases grammaticales, leur interprétation, sens de la vérité établie. Vu sous cet angle, ni Aristote ni St-Augustin ni Descartes ni Kant ni Husserl ne savent ce qu'est penser. Lever les yeux au ciel et froncer les sourcils, c'est le seul sens plausible qu'ils donnent à cette activité non-élémentaire. | | | | |
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| intelligence | | | Le meilleur usage de la philosophie consiste en peinture de mes états d'âme ; cet exercice exige le choix des axes, autour desquels je développe mes idées ou lesquels j'enveloppe dans mes métaphores ; ce choix correspond à la mise en place des contraintes ; pour moi, ce sont la noblesse, l'arbre, l'intelligence ; pour Nietzsche – le retour éternel, la volonté de puissance, le surhomme. Ce qu'il faut retenir de ces banalités, c'est qu'il ne faille pas exagérer le rôle des contraintes communes, il faut écouter la musique des commencements personnels. | | | | |
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| intelligence | | | Ceux qui s'imaginent installés dans la profondeur maîtrisée se lamentent sur l'impossibilité de faire passer toute la portée de leur insondables idées ; ceux qui ne font que suivre du regard la hauteur inaccessible, gardent pour soi l'impulsion initiale, le rythme des premiers sons ou images, comptent davantage sur les ailes que sur le cerveau du spectateur ; si ton œuvre est un arbre vivant, il trouvera toujours de bonnes substitutions virtuelles, c'est à dire compréhensions ; et peu importe de quoi l'arbre nouveau s'enrichisse - de feuilles, de racines ou d'ombres. | | | | |
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| intelligence | | | La science, c'est de l'analyse fonctionnelle – trouver les opérations qui expliquent les transformations des opérandes, trouver la forme d'un contenu ; l'art, c'est de l'algèbre – derrière les propriétés des opérations ressentir l'essence des opérandes, prendre la forme comme un contenu ; la philosophie, c'est de la géométrie – ramener les opérations et les opérandes aux mêmes concepts ou principes traçables, rendre équivalents la forme et le contenu. | | | | |
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| intelligence | | | Pour réhabiliter le terme de système, il faut lui refuser tout rapport avec la suite dans les idées, la cohérence, la netteté des finalités, et le réduire à la circonscription des commencements. Sous cet angle, Kant consacre une trinité vitale – le vrai, le beau, le bon –, et Kierkegaard sacre une trinité intellectuelle – l'éthique, l'esthétique, la mystique. Et l'on peut oublier leurs déductions bancales et leurs conclusions banales. | | | | |
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| intelligence | | | Ni Platon ni l'Aquinate ni Heidegger ni Sartre ne formulent de concepts ontologiques opératoires - que des intuitions poétiques ou théologiques. Que Aristote est si rigoureux avec ergo saute surtout aux yeux, quand on constate, que ni Descartes ne se donne la peine de définir ce qu'est cogito ni Heidegger - ce qu'est sum. La liaison entre la réflexion et l'ontologie est affaire des métaphores. | | | | |
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| intelligence | | | Descartes, Spinoza, Hegel, Husserl : tout est réduit aux langages des problèmes et aux métaphores de leurs solutions. Le langage y est misérable, et les métaphores y sont inexpressives. Une tentative d'un cogito supérieur : il y a deux mystères indubitables – le moi (un corps et un esprit) et le monde (des corps et des esprits), et il y a un troisième – ma faculté de représenter et d'interpréter les deux premiers. La résignation de ne pas s'abaisser au niveau des problèmes distingue un philosophe. C'est pourquoi le cogito phénoménologique (pré-conceptuel, pré-logique, pré-langagier, visant l'accès aux objets et donc – relationnel et pas seulement subjectif) est tout de même supérieur au cogito cartésien. | | | | |
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| intelligence | | | Tout n'est qu'interprétation - les phénoménologues, les langagiers, les hommes d'action ; tout n'est que représentation - les métaphysiciens, les conceptuels, les hommes du rêve. L'humain finit toujours par l'emporter sur le divin ; le premier est proclamé vainqueur par tous les votes, du multitudinaire à l'élitaire. En plus, ou par-delà, il y a des nihilistes, pour qui interprétation est donation de sens, vitalité ou intensité, dans lesquelles se traduit la volonté de puissance. | | | | |
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| intelligence | | | Comparée à l'idée ou à la valeur, la métaphore a une durée de vie décuplée, avant de sombrer, comme tout le reste, dans la banalité ; c’est pourquoi les commencements doivent partir des métaphores vivantes et non pas des abstractions ; l’héritage culturel de mes ancêtres m’oblige à pratiquer un nihilisme filtrant, éliminatoire, pour écarter tout ce qui fut déjà tenté et devint commun. Avoir bien préparé ma défaite future aura fait partie de mon succès présent. | | | | |
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| intelligence | | | Tout philosophe, ayant abordé les concepts de bon, de beau, de vrai, produit, nécessairement, un système, ce qui, en soi, ne présente aucun exploit rare. Ce n’est ni la rigueur ni le savoir ni l’ampleur qui en constituent le mérite, mais la capacité de chaque idée, dans les cercles idéels, de servir de commencement, de point de départ d’une partition musicale. Certains appellent cette capacité – l’éternel retour du même (système). | | | | |
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| intelligence | | | La pensée ne peut pas être pure ; elle se relativise par la langue, par la représentation sous-jacente, par l’interprétation partiale. Ne sont purs que nos meilleurs sentiments, les indicibles, gardant leur innocence même dans l’horreur ou le mystère. | | | | |
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| intelligence | | | Paradoxe : plus une pensée est personnelle, plus sa profondeur est universelle. Mais la hauteur universelle n’existe pas ; ne s’y nichent que des pensées solitaires, et la fraternité d’idées n’est pensable qu’en profondeur. | | | | |
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| intelligence | | | Et l’esprit et l’âme ont le même besoin d’imagination, fournissant, respectivement, des idées ou des mélodies, des concepts ou des spectres. L’âme imaginative, en compagnie des concepts, les travestira facilement en spectres ; en sens inverse, l’esprit imaginatif, ne se fera pas duper par les spectres, qu’il apprivoisera avec des concepts. | | | | |
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| intelligence | | | Les quatre étapes du surgissement de mes notes : l’état de l’âme, la musique, les mots, la pensée. Une bonne contrainte : ne jamais commencer par la dernière étape. | | | | |
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| intelligence | | | Dans l’espace spirituel, comme dans un espace métrique, on peut désigner un élément par une valeur fini ou par un processus infini convergeant. « La pensée et le langage contiennent un mouvement vers la limite, vers le mystère » - Berdiaev - « В мысли и в языке присутствует движение к пределу к тайне ». | | | | |
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| intelligence | | | La pensée – évocation, par un sujet, de relations d’objets dans un langage de mots ou de gestes. Elle peut être émise, perçue, interprétée, munie de sens – par un sujet. La réalité en est le départ et l’arrivée, mais seule la représentation la rend opératoire. | | | | |
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| intelligence | | | Si ma plume est plus près de mon âme que de mon esprit, je soignerai mieux la forme (l’essence de mes rêves) que le contenu (l’existence de mes actes). C’est pourquoi l’existentialisme est, le plus souvent, lamentable. Un bon psycho-logue peut se permettre d’être misologue. | | | | |
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| intelligence | | | La pensée ajoute de l’inconnu à une représentation ; la poésie découvre de l’inattendu dans une interprétation. Et la philosophie, qui est leur fusion, devrait en faire un système, qu’un informaticien austère appellerait système de gestion de bases de connaissances ; la pensée y pencherait sur la consolation, et la poésie s’y affirmerait en tant que triomphe du langage libre. | | | | |
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| intelligence | | | Le discours (requête, idée, pensée articulées) a deux composants successifs : l'expression (parcours de chemins d'accès langagiers aux objets et relations d'une représentation) et le sens (le réseau conceptuel, post-langagier, construit à partir de cette représentation). La hauteur du parcours et la profondeur du réseau résument les parts du beau et du vrai, de l'art et de l'intelligence. | | | | |
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| intelligence | | | L’origine de ces deux bêtises : la pensée engendre le réel (Hegel) ou la pensée n’est qu’un reflet du réel (K.Marx) est la même – l’oubli de la représentation. La pensée ne se formule que par-dessus une représentation ; la réalité ne se reflète que dans une représentation. | | | | |
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| intelligence | | | Tant qu’on se réfère à la réalité, on tourne autour de l’être ; tant qu’on reste au sein des représentations, on fait appel à l’Un, à l’unification ; tant qu’on tient à la vérité, on est plongé dans le langage. On est philosophe, lorsqu’on se rend compte, à quel moment on franchit les frontières entre ces trois sphères de l’intellect. | | | | |
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| intelligence | | | À part quelques nuances, provenant des constantes physiques universelles, l’espace-temps ne dépend pratiquement pas de représentations particulières, tandis que la causalité ne repose que sur celles-ci. Dans le domaine spatio-temporel, scientifique, la philosophie ne peut être que charlatanesque, et dans le domaine causal – que primitive, puisqu’elle ignore ce qu’est la représentation cognitive. | | | | |
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| intelligence | | | L'informatique et l'Intelligence Artificielle : une application informatique, ce sont des procédures et des données, et son exploitation consiste à lancer des procédures ; une application d'IA, ce sont des connaissances associées aux concepts (sujets et objets), et son exploitation est un dialogue entre la machine et l'homme, où la machine interprète les questions dans cet ordre : de quel type de question s'agit-il ? de quel type d'interprète aurais-je besoin ? quels sujets y sont impliqués ? comment accéder aux objets de la requête logique associée ? quel sens donner aux substitutions trouvées dans des représentations sollicitées ? | | | | |
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| intelligence | | | On gagne en profondeur et en intelligence, quand sa pensée est déjà un réflexe et non plus une réflexion. | | | | |
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| intelligence | | | Dans le modèle - donc, dans le savoir - tout n'est que relation ; dans la réalité - donc, dans l'être - se trouve ce qui dicte le choix de types et de valeurs des relations. Perception, intellection, conception - le cheminement vers la relation, l'inverse de celui du sens. | | | | |
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| intelligence | | | Je ne connais pas de pensée, dont le seul mérite serait son développement. Que de naïves illusions tu nourris, si pour toi la pensée développée te fait intellectuel, éternel exilé. Cette éternité ne durerait que l’espace d’une génération. Ton retour sera grégaire ; c'est le sentiment qui prendra l'amère route de l'exil, pendant que tu te mettras aux affaires. | | | | |
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| intelligence | | | Comment voient-ils leur intellectualisme ? - l'observation et l'expérience, dégageant, patiemment et sans parti pris, des concepts et des lois. Quel caporal, voleur à la tire ou sous-préfet ne souscrirait à cette proclamation de foi intellectuelle ? Qu'ai-je à y faire, avec mon impatience, mon aversion pour les méthodes et les normes, mes partis pris viscéraux ! Je ne repousse pas mes conclusions, je les laisse au lecteur, dans la peau duquel je sais me mettre. | | | | |
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| intelligence | | | Seules les idées mathématiques apportent de la crédibilité au platonisme. « La réalité mathématique précède toute existence » - A.Connes. Pascal, par contre, n'y voit que de la coutume : « Notre âme est accoutumée à voir nombre, espace, mouvement ». Dommage que l'union sacrée du Logos et du nombre fût profané par ce mot-avorton qu'est log-arithme ! Le logarithme, lui aussi, ternit l'image du nombre. | | | | |
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| intelligence | | | Tout indice de mon état, de mes attitudes, de mes sentiments relève du penser. Mes gestes, mon visage, mes yeux livrent, tout le temps, ce genre d’indices – la pensée sans les mots est donc possible. Mais aucune pensée ne peut se passer d’une représentation conceptuelle (commune à tout langage qui s’y greffe) et d’une interprétation (soit de propositions langagières soit d’expressions corporelles). Toute civilisation forme des interprètes de nos joies, peines, jugements, intentions, exprimés par notre mimique. | | | | |
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| intelligence | | | L’équivalence entre l’être et le penser, si elle existe, s’éploie, simultanément, sur trois niveaux, en fonction du degré de ma conscience et de la présence de ma liberté : mon soi organique (synapses, neurones, charges électriques – l’inertie, la conscience absente, l’algorithme préétabli), mon soi des sens (la conscience câblée, interprétant mes sensations, la réaction), mon soi de l’intellect (la conscience libre, le langage, l’action) – trois équivalences possibles, mais qui ne se ressemblent pas du tout entre elles. | | | | |
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| intelligence | | | Aucune théorie (représentation) ne peut couvrir la totalité d’un domaine de la réalité (de sa matière et de ses esprits, bref – de l’Être) ; toute pensée se formule dans le contexte d’une représentation (explicite ou implicite) ; donc, la pensée ne peut jamais coïncider avec l’Être (Parménide ou Hegel), elle n’en est qu’un microscopique et approximatif reflet. | | | | |
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| intelligence | | | Là où il y a la mémoire (le savoir), le mouvement voulu (la liberté), la force (les moyens), l’ingestion (le but) – il y a la pensée. Tant de choses évidentes, avant le cogito. | | | | |
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| intelligence | | | Sortir du langage, se plonger dans la représentation recréée, se projeter sur la réalité magique – tel est le seul parcours profond, pour évaluer une haute pensée. Pour la pensée plate, le langage est de trop, la représentation – banale, et la réalité – commune. | | | | |
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| intelligence | | | Pour penser, il faut fermer les yeux sur le réel et laisser le regard le réduire à l’idéel – à la musique et à l’admiration. Pour contempler le réel, il vaut mieux oublier la pensée et laisser le cœur se réjouir de l’harmonie incompréhensible du monde. Mais selon Goethe, il faut que « ma contemplation même soit une pensée et ma pensée soit une contemplation » - « meine Anschauung selbst ein Denken und mein Denken eine Anschauung sei ». | | | | |
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| intelligence | | | Les convictions sont des valeurs, et parler de la mutation des premières (Dostoïevsky) ou de la réévaluation des secondes (Nietzsche) revient au même, bien que le pouvoir de l’homme du souterrain soit à l’opposé du devoir du surhomme. | | | | |
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| intelligence | | | Les catégories de la vie sont, toutes, mystérieuses, et la pensée, fidèle à la vie, ne peut être que profonde, haute ou mystique. En revanche, les catégories de la pensée académique sont misérables, et régler la vie selon ses principes est une ineptie. | | | | |
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| intelligence | | | La forme, céleste, intellectuelle, de Platon, fécondée par le fond, terrestre, conceptuel, d'Aristote, enfanta du Logos, relation spirituelle, intermédiaire entre terre et ciel, esprit et matière, structure stoïcienne et chrétienne. | | | | |
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| intelligence | | | Il est naïf de chercher ton originalité par les pensées ; celles-ci sont, depuis longtemps, répertoriées, toutes, dans le thésaurus mondial exhaustif. Mais même tes états d’âme sont certainement partagés par des autres ; toute exclusivité y est aussi impossible. À cette démocratie du fond, tu ne peux opposer que l’aristocratie de la forme, c’est-à-dire l’art de te servir des pensées pour peindre des états d’âme ; le style original est dans les relations et non pas dans les objets. | | | | |
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| intelligence | | | Ni l’amour ni la sagesse – philo-sophie – ne se préoccupent des connaissances, des pensées, des vérités. Sur ces notions protéiformes l’avis de tout homme de la rue pèse autant que celui d’un professeur de philosophie. Pourtant, la production académique déverse d’innombrables traités sur ces sujets sur-galvaudés et banals. | | | | |
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| intelligence | | | Le parcours intellectuel : des sensations vécues – aux images de la langue ; des images de la langue – aux figures de la représentation, des figures de la représentation – aux pensées ou à la musique du sens. | | | | |
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| intelligence | | | Dans l’enfance je pensais par le rêve ; j’appris, ensuite, à rêver par la pensée. | | | | |
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| intelligence | | | Cet organe unique, qui constitue la personne intellectuelle et qu’Aristote appelle ‘âme’, je ne lui trouve pas de dénomination adéquate et l’affuble de terme de ‘conscience’, dans lequel on devine de la sensation (de et vers les choses) et de la réflexion (dans les deux sens du mot). « La conscience [âme] a trois éléments : l’excitation, la pensée, l’élan »** - Aristote. | | | | |
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| intelligence | | | Lorsque la pensée n’effleure que des choses ayant déjà un nom, on assiste à la banalité, si cultivée par la gent savante. Le créateur sent l’appel des choses innommées ou innommables, ce qui rapproche son discours d’une musique, parsemée d’impasses et de perplexités. « La pensée erre en quête d’indicible » - Cioran – on ne cherche pas l’indicible, on le ressent, aux instants inspirés. | | | | |
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| intelligence | | | Chercher une pensée saine est bête ; on doit en attendre surtout de la beauté lucide et de la noblesse fière. La fierté devrait la rendre laconique, et la lucidité – ironique, ni bavardage ni gravité. La pensée devrait relever de l'art paradoxal, faisant surgir une sainte vie, dans le souci de nos incurabilités, tandis que la pensée banale nous accable de vils remèdes. | | | | |
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| intelligence | | | Peu importe la différence entre le corps et la pensée des autres ; mais te penser est la pré-condition première de la conscience de ton soi, de ton fichu être donc. | | | | |
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| intelligence | | | Notre soi, ce sont des gestes et pensées, portant sur les choses plus ou moins universelles. Celles-ci, dans ma perception, sont développées par le soi des autres, qui est donc un Multiple, un soi-système ; elles sont enveloppées par mon soi, qui est l’Un, un soi-point. | | | | |
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| intelligence | | | La notion de néant n'a d'intérêt que lorsqu'une requête infructueuse d'existence peut, sous d'autres conditions, aboutir à l'existence d'objets. Et ces nouvelles conditions de néantisation peuvent être dues à : un autre instant dans le temps, une adaptation du modèle (face à la réalité), une modification du langage (face au modèle). Le Néant général, qui ne serait pas lié à une requête donnée, est un concept creux et vide - l'idée même de néant est un néant d'idées. | | | | |
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| intelligence | | | Est philosophe celui qui est capable de munir de variables tout aspect de l’arbre de sa pensée ; il est égal à lui même, tout en pouvant s’unifier avec une pléthore de regards des autres, regards qui sont aussi des arbres. | | | | |
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| intelligence | | | Le nombre est le seul concept objectif, c’est-à-dire pouvant se passer de représentations qui sont toujours subjectives. La seule pensée non-subjective est la pensée mathématique. Tous les autres concepts, qu’ils s’appellent extases ou connaissances, se réduisent aux nombres, à travers des représentations. | | | | |
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| intelligence | | | Le galimatias de Hegel reprend celui de Parménide ou de Plotin. La proximité, phonétique et lexicale, entre l’Un et l’Être, en grec, ou entre Sein et Eins, en allemand, est la seule source évidente de leurs logorrhées. Ils ont, tous, profané les notions platoniciennes de Bien et d’Idée, ouvertes aux interprétations innombrables. | | | | |
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| intelligence | | | Développer ses images ou pensées, c’est chercher à convaincre, - le dernier de mes soucis ; je cherche à les envelopper de caresses, pour réveiller votre sensibilité : une noblesse, un amour, une mélancolie, un enthousiasme, une intelligence rêveuse. Je préfère le rôle d’excitant à celui d’aliment. | | | | |
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| intelligence | | | On vit, alternativement, du réel et de l’imaginaire ; dans le premier cas, la matière vitale consiste en sensations et actions ; dans le second – en sentiments et pensées. Dans l’acception courante – la vie ou le rêve, l’existence extérieure ou l’existence intérieure, la concentration ou l’imagination, l’enchaînement ou recommencement, l’inertie ou la création, la reproduction ou l’invention, la servilité ou la liberté. | | | | |
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| intelligence | | | La perception du réel débouche sur la conception de l’idéel (sauf en mathématique, où l’idéel précède le réel) ; les concepts se trouvent déjà du côté de la représentation, qui est le fond de tout savoir ; la représentation et la connaissance se trouvent, donc, dans le même camp. Mais tous les philosophes confondent la représentation avec la perception et la séparent du savoir. | | | | |
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| intelligence | | | La pensée peut avoir de l’ampleur, du poids, de la profondeur, indépendants de son enveloppe verbale, mais seule celle-ci lui apporte de la beauté, c’est-à-dire de la hauteur. | | | | |
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| intelligence | | | L’analyse et la synthèse son présentes dans toutes les entreprises de l’intelligence ; une dichotomie mieux discriminante distinguerait entre l’acquisition de connaissances (où la synthèse occupe le premier plan) et l’exploitation de connaissances (dominée par l’analyse). Leurs cheminements sont presque inverses : dans le premier cas – le regard (la personne), l’idée (la généralité), la représentation (la création) ; dans le second – la pensée (le désir), la représentation (l’appui), le regard (l'interprétation). | | | | |
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| intelligence | | | La philosophie est l’art de préserver la hauteur dans notre regard sur l’œuvre divine - la vie, le monde, la musique, la pensée, le sentiment. Personne, mieux que Socrate, ne la définit qu'en tant que musique la plus haute, et pour préciser qu’il parle du rêve, plutôt que de la réalité, il met en musique les fables d’Ésope ! | | | | |
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| intelligence | | | Pour émettre une pensée, l’esprit ne doit pas être seul : le cœur et l’âme devraient y participer ; le premier – pour ennoblir le fond, la seconde – pour polir la forme ; toutefois, ceci n’est jouable qu’avec ceux qui ont un cœur qui crie la douleur et une âme qui crée la consolation ; chez les autres, on bâillonne le cœur et piétine l’âme. | | | | |
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| intelligence | | | Toute sensation du corps est spontanée et commune, elle est là pour être comprise, abstraitement, par l’esprit et sublimée, sentimentalement, par l’âme ; plus de profondeur ou plus de hauteur. On ne doit pas mettre le matériau au-dessus de l’œuvre, comme le fait Hume : « La plus animée des idées ne vaut pas la sensation la plus terne » - « The most lively thought is still inferior to the dullest sensation ». | | | | |
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| intelligence | | | Chercher du nouveau parmi les objets, les mots ou les idées est une ambition vouée à l’échec ; ces champs sont épuisés depuis longtemps. Le nouveau ne peut être que dans la nature des rapports entre l’intelligence, la noblesse et le style. | | | | |
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| intelligence | | | Les contraintes sont des méta-principes qui réduisent le champ de mes intérêts. Dans ce champ, soit je développe une forêt de principes, soit j’y plante des arbres, des principes solitaires – la fin ou le commencement, la forteresse finale ou la caresse initiale, le discours ou le chant. Aristote est dans la forêt, et Platon – dans l’arbre ; développeur ou enveloppeur, raisonneur ou poète. | | | | |
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| intelligence | | | Il n’y a rien d’absolu dans les Idées platoniciennes. Même l’espace/temps, la matière, la vie, dans les représentations, portent, nécessairement, des traces des expériences individuelles. Aristote fut plus platonicien que Platon, en absolutisant ses catégories, où le libre arbitre est flagrant. La fichue préexistence des Idées n’est qu’une figure rhétorique qui ne s’appuie sur rien. En revanche, la préexistence des concepts (dans la représentation), pour ancrer le langage, leur échappa à tous les deux. | | | | |
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| intelligence | | | Ton essence, c’est-à-dire le fond ou la source de tes pensées et de tes sentiments, restera à jamais indéfinissable. Les ténèbres conviennent mieux à rendre son état que la lumière. Les médiocres se souhaitent la plénitude et la clarté ; le créateur cherche un vide au royaume des sons, des images ou des idées, pour le remplir par la nouveauté de sa propre musique. Musique qui n’est jamais claire, de même que l’amour ou l’inspiration. | | | | |
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| intelligence | | | Un discours, pour prétendre au grade d’un parfait galimatias, doit posséder plusieurs caractéristiques : l’idée centrale banale ou bête, l’indistinction permanente entre le mot et le concept, des relations aléatoires, impossibles, apoétiques entre concepts, des références bancales à vérité, connaissances, liberté, réalité, la manie de dénoncer et de combler des lacunes chez les autres, l’insensibilité aux rêves, qu’on profane par illusions, apparences, incertitudes, riens. | | | | |
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| intelligence | | | Comme dans toute démarche littéraire, la philosophie est un viatique, dans lequel doivent s’entendre et coopérer l’homme et l’auteur, c’est-à-dire une voix de noblesse et un style d’intelligence. La noblesse philosophique se réduit à une forme de confessions, dont les versants les plus éloquents sont la honte et la tragédie, avec un dénominateur commun appelé consolation. L’intelligence philosophique commence par la reconnaissance qu’entre le langage et la réalité il existe une sphère de l’esprit, réceptrice de nos originalités, de nos idées, de nos savoirs, de nos imaginations ; cette sphère n’est ni langagière ni réelle, elle s’appelle représentation, grâce à laquelle sont possibles aussi bien la science que la poésie. | | | | |
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| intelligence | | | La vraie mathématique, la mathématique ontologique, commence par l’imagination d’objets et de leurs relations, imagination nullement dictée par des besoins en provenance de la réalité. Pour faire des ponts ou calculer les orbites des fusées – nul besoin de cette mathématique. | | | | |
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| intelligence | | | Le Royaume des Idées (ou des Formes, modèles, concepts) platoniciennes, n’est qu’une représentation qu’un informaticien appellerait Base de Connaissances, qui est toujours subjective, intermédiaire entre la réalité et le langage et donc liée au temps. | | | | |
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| intelligence | | | Un axe platonicien, divisé en deux intervalles inégaux, reflétant le passage du sensible à l’intelligible et subissant un second partage, dans les mêmes proportions, – une jolie image mythique : conjecture – ombres, croyance – certitude, raison – définition, intelligence - idées. | | | | |
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| intelligence | | | Le poète synthétique Platon place ses mots (Idées particulières) dans sa représentation (en haut) ; le philosophe analytique Aristote les applique directement à la réalité (en bas) universelle. D’où le malentendu entre l’élève et le maître. L’erreur de tous les deux est de croire en universel et de négliger le particulier. En plus, dans le mot particulier, ils confondent ces deux concepts différents : la relation classe/élément et l’appartenance de représentations aux auteurs différents. | | | | |
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| intelligence | | | Un philosophe, qui ne cherche qu’à comprendre et à connaître, ne trouvera jamais ni la profondeur des pensées ni la hauteur des rêves – il sera plongé dans la platitude. | | | | |
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| intelligence | | | Toutes les idées, aussi bien mesquines que sublimes, ont besoin de points d’attache verbaux, au sens vague ou protéiforme, que l’auteur fixerait en les attachant à ses représentations. C’est l’une des justifications de l’appel à ces avortons de notions comme être-exister-substance, métaphysique-transcendance-immanence, savoir-soi-conscience etc., une autre justification étant leur usage métaphorique et non pseudo-théorique. | | | | |
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| intelligence | | | Tu vis dans plusieurs mondes, dans plusieurs demeures, en fonction de leur habitant principal – le sentiment, la pensée, la parole, l’action, l’écrit. Mais sans résidence secondaire, animée par le rêve et où tu vivras en nomade, tes demeures de sédentaire deviennent vite vétustes. | | | | |
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| intelligence | | | La réflexion philosophique peut être atemporelle ou atopique, se focaliser sur l’être ou donner un sens au devenir, chercher l’universel ou exprimer le particulier, partir de la pensée ou tendre vers le rêve. La première attitude nous fait pencher sur l’immobile, sur l’abstraction, sur le langage ; la seconde – sur les commencements, sur l’énigme du passé et du présent, sur l’extinction de nos élans, sur la tragédie et la consolation. | | | | |
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| intelligence | | | La pensée n’est ni la fin ni le moyen mais un effet collatéral de la naissance de métaphores. | | | | |
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| intelligence | | | Les fibres littéraires sont à l’opposé des fibres musicales ; les premières entonnent une mélodie, avant de tomber par hasard sur des idées ; chez les secondes, c’est le contraire : « Si tu as une pensée, ton style doit s’y adapter » - Prokofiev - « Если есть мысль, то стиль повинуется мысли » - tu devrais t’adapter aux rythmes sûrs, plutôt qu’aux pensées bancales. | | | | |
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| intelligence | | | L’intelligence dans l’art : la maîtrise de synthèse ou d’analyse – une platitude ; la rigueur de représentation (ton savoir) ou d’interprétation (ta virtuosité) – une profondeur ; l’art de passer des idées (de tes élans) aux mots (coups de pinceaux ou notes) ou des mots (des autres) aux idées (tes métaphores) – la hauteur. | | | | |
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| intelligence | | | Le fond d’une écriture, c’est son but. Quant à la forme, elle se présente sous deux aspects : son commencement langagier et le chemin d’accès au but, chemin, à la fois conceptuel et métaphorique, extra-langagier. Quelles que soient les arguties des porteurs de lumières, les buts ne peuvent être que collectifs. Les projeteurs d’ombres se concentrent sur la forme, qui fait naître beaucoup plus d’idées originales que le but. | | | | |
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| intelligence | | | La pensée est la suite de quatre étapes : un état d’âme (inspiré par notre soi inconnu), un discours (culture langagière de notre soi connu), des substitutions de mots par concepts (intelligence et connaissances de notre soi connu), un sens (réseaux de concepts – à communiquer). | | | | |
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| intelligence | | | Mettre le sentiment au-dessus de la pensée rend ton rêve tragique ; mettre la pensée au-dessus du sentiment rend ta vie comique. C’est pourquoi la jeunesse est tragique et la vieillesse - comique. | | | | |
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| intelligence | | | Penser est banal, exprimer sa pensée est mécanique ! Préparer un terrain langagier ou conceptuel, dont surgirait une pensée – un arbre ignorant mon labourage et mes semailles ! | | | | |
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| intelligence | | | Le raisonnement mathématique relève du calcul et non pas de la pensée ; l’intelligence artificielle rendra inutile le métier de mathématicien. La pensée est plus près de l’art, surtout de la poésie, que de la science : « Le caractère poétique de la pensée »** - Heidegger - « Dichtungscharakter des Denkens ». | | | | |
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| intelligence | | | Deux sortes de concepts sont manipulées par les créateurs : l’immobile (l’Être) et le mobile (le Devenir), ce qui trace une vague frontière entre deux clans – les platoniciens (Heidegger) ou les héraclitéens (Nietzsche), la géométrie ou la musique. « La mathématique assiste l’âme dans sa conversion du Devenir vers l’authentique Être » - Platon. Les plus belles idées s’exprimant mieux par le Devenir (le style), Héraclite se réconcilie avec Platon. | | | | |
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| intelligence | | | La pensée, ce n’est pas un discours langagier ; elle fait partie du sens de celui-ci ; le sens étant un réseau de concepts non-langagiers, résultant du succès (véracité) d’une interprétation du discours ; la pensée en est un sous-réseau autonome. | | | | |
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| intelligence | | | La pensée s’ancre dans la représentation ; l’élément central de la représentation, c’est le concept de classe (ensemble) : « Tout avancement de la pensée est de former des classes qui permettront de poser des problèmes véritables »*** - Valéry. Tout philosophe de l’esprit (et il y en a des hordes) devrait s’en inspirer, pour oublier les mots et revenir aux classes ! | | | | |
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| intelligence | | | Tout homme, émerveillé par la vie (aussi bien organique que sentimentale) et qui veut en exprimer ses émotions ou ses réflexions, devient une espèce de philosophe. Le mathématicien et le musicien, absorbés par ce qui est au-delà de la vie, sont de piètres philosophes. | | | | |
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| intelligence | | | Ce qui se formule à partir de concepts, abstraits ou spatio-temporels, n’est pas de la pensée, mais de la routine. La pensée naît au milieu de choses vagues : sensations, conscience, désir, opposition, empathie, honte, enthousiasme, angoisse, ni conceptualisées ni verbalisées. Une espèce de mélodie, de puissance naissante, de timbre, de hauteur se fie aux mots approximatifs qui forment une réalité avec de vagues rapports avec tes états d’âme initiaux. Dans cette réalité artificielle percent des idées ; une fois reliées, elles résultent en pensées. | | | | |
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| intelligence | | | Kant créa une grande confusion entre jugements analytiques et synthétiques. L’existence de classes, de liens entre elles, de leurs attributs et de propriétés de ces abstractions, cette existence même fait partie des connaissances synthétiques. Elles résument ce que l’auteur de ces représentations fixe. Le corps a un volume, un poids, il exerce une influence sur des corps voisins, il a des coordonnées spatiales et il évolue dans le temps - jugements synthétiques. Mais ce qu’une sous-classe hérite de ses sur-classes est déjà analytique : un mammifère est mortel car tout être vivant l’est. Les jugements analytiques s’appliquent surtout aux éléments de ces classes. Jean pèse X kg, il est marié à Marie, hier il était à Paris - ces propositions peuvent être vraies ou fausses. | | | | |
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| intelligence | | | Différence entre pensée naissante et pensée née (la liberté a la même destinée). La seconde, la figée, s’exprime dans le langage de la logique et se confirme par la méthode mathématique ; la beauté n’y est qu’intellectuelle et la langue naturelle n’y apporte rien. La première est un effet, souvent inattendu, qu’une enveloppe langagière, la forme qu’on donne à ses états d’âme, laisse apparaître en tant que le contenu, le fond, d’un esprit indicible. La seconde sonde, en profondeur, l’œuvre du Créateur ; la première tente, en hauteur, d’exprimer la créativité humaine. Les appareils de mesurage, pour la seconde ; la fontaine d’âme ou l’éponge d’esprit, le regard ou l’écoute, pour la première. | | | | |
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| intelligence | | | Le nombre et ses relations, ainsi que leurs propriétés, furent généralisés en tant de concepts abstraits et gardant le même degré d’harmonie, d’élégance et d’émerveillement que tout artiste devrait s’imprégner de ce seul savoir universel, même n’allant pas plus loin que l’arithmétique ou la géométrie. | | | | |
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| intelligence | | | Ce n’est pas la pensée qui trace le chemin et fixe le but, mais l’inertie et le sens commun. La pensée ne gît que dans le commencement, sous la forme d’une caresse verbale, intellectuelle ou musicale. | | | | |
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| introduction ironie | | | IRONIE : Le problème, qui est propre à notre siècle, est la surproduction. Celle des navets est régulée par la réduction de surfaces cultivables ; celle des idées est nivelée avec leurs substituts jetables ; celle de la bile est jugulée par le garrot de l'ironie impitoyable. Une circulation trop libre d'avis empoisonnés fait peser sur notre sang le danger de gangrène ; l'ironie s'occupe de salutaires saignées quand ce n'est d'honorables funérailles. L'ironie nous épargne le ridicule du dernier pas, comme la pudeur nous refuse l'imposture de la maîtrise du pas premier. Autrui et Dieu s'en chargent. | | | | |
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| chœur ironie | | | ACTION : Quand on est contaminé par l'ironie, toute cure par l'action ne fait qu'aggraver le mal. Le serpent d'Asklépios n'aime pas se lover autour de la massue d'Héraclès. L'action met en contact illusoire le bras cassant et l'idée coulante, dont pâtissent les deux : le bras s'imagine droit et l'idée - traduisible en langage des gestes. | | | | |
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| chœur ironie | | | MOT : L'ironie s'insinue mal dans les couleurs ou les notes, où la farce manque toujours de force ; c'est parmi les mots qu'elle élit ses disciples, pour saper la réputation de la gravité et la tyrannie des idées. L'ironie est le refus de prêter hommage à un potentat, qui doit tout à l'héritage. L'ironie, c'est la redistribution de titres de noblesse parmi des mots jeunes et exaltés. | | | | |
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| ironie | | | Quand on maîtrise le mot pénétrant, face à une pensée dominée, on peut se permettre, au second assaut, de capituler devant elle. Il faudrait la chevaucher deux fois : par-dessus, en affirmatif, et par en-dessous, en négatif. Plus l'affirmatif est profond, plus sa négation est excitante ; plus l'affirmatif est excitant, plus la négation est profonde. En volatile perfide ou en reptile bifide, je m'y insinue en maître et je gagne dans tous les cas. | | | | |
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| ironie | | | L'ironiste est celui qui pratique l'érotique de l'esprit, en inventant des caresses aux idées les plus excitantes. « Aucune sphère des représentations n'échappe à l'interprétation par les désirs sexuels » - Freud - « Es gibt keinen Vorstellungskreis, der sich der Darstellung sexueller Wünsche verweigern würde ». | | | | |
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| ironie | | | Le littérateur confond les perceptions d'avec les images, le philosophe - les images d'avec les représentations (« La rationalité consiste à pouvoir passer de la Représentation au Concept » - Levinas), seul l'informaticien représente le monde des perceptions et des images - en concepts. | | | | |
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| ironie | | | C'est le matin que naissent les pensées les plus rationnelles. Et c'est pourquoi elles ont l'air si ensommeillées, endormies et endormantes. On ne rêve que dans la nuit du passé (« l'avenir est le présent ensommeillé » - Kafka - « die Zukunft ist eine verschlafene Gegenwart »). Le génétique, à l'origine du réflexif et du constructif. | | | | |
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| ironie | | | Méfie-toi de la pensée habillée d'une façon trop pompeuse, pensée accueillie en tant qu'uniforme ou tenue d'apparat. Fraternise-toi avec les mots haillonneux et cafouilleux, apprends-leur à chanter et à rougir ; quant au mot-roi, semant la terreur en processions rituelles, aie le courage de reconnaître que, pour un bon regard, il est pitoyablement nu. Dans l'hermine de forme s'insinue si facilement la vermine de fond. | | | | |
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| ironie | | | Des illustrations physico-mathématiques, pour se méfier de la suite dans les idées rationnelles : le nombre réel n'a pas de voisin unique, tandis que dans le monde de la matière la continuité n'existe pas (la continuité est un principe métaphysique), le vide remplit l'espace entre particules élémentaires voisines ; si je choisis, au hasard, un point sur un intervalle de nombres réels (bien que tirer au hasard, dans un ensemble non-dénombrable, soit une chimère), la probabilité qu'il soit irrationnel vaut 1. | | | | |
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| ironie | | | Tout le monde voit ce que fait Achille, en dépassant la tortue ; peu comprennent ce qu'en dit Zénon. | | | | |
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| ironie | | | Ce qui est fascinant dans l'arbre abstrait, c'est que, après de subtiles substitutions, on puisse placer ses racines ou ses fleurs dans n'importe laquelle de ses parties, comme ses ombres ou ses fruits. « L'âme sèche est excellente, avec son feu toujours vivant » - Bhagavad-Gîtâ. Et l'on parierait, que les fruits à admirer y précèdent les fleurs à goûter. Comme mon étoile, que je vois dans une profondeur, et qui me permet de projeter mes ombres - vers le haut, que n'habitent que des rêves ; tout le contraire de l'étoile-pensée de Nietzsche, répandant sa lumière sur chacun, vers en-bas (« zu jedermann hinunterleuchten »). | | | | |
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| ironie | | | Oui, il faut savoir ce qu'on a à dire, mais, dans le meilleur des cas, on le sait mieux après qu'avant. Et Platon, avec ses idées préexistantes, est trop statique : « Le sage a quelque chose à dire, le sot a à dire quelque chose », là où le dynamisme cioranien : « On n'écrit pas parce qu'on a quelque chose à dire, mais parce qu'on a envie de dire quelque chose » fait des merveilles. Le désir donne au talent - de la hauteur ; la vue ne fait qu'en élargir l'étendue. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie intellectuelle : réduire la pensée prétendument profonde en image toute superficielle. On réussit, quand de l'image naît la sensation d'une nouvelle profondeur. On finit par comprendre, que toute pensée est superficielle. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie : descendre une abstraction, d'apparence immuable, au niveau d'une chose, qui peut être ou haute ou basse. Ainsi on finit par ne plus vouer de culte qu'à la hauteur même. | | | | |
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| ironie | | | Doxa, idée, preuve, mode d'emploi - la régression de la crédulité est affaire de style. Bientôt, la dernière métaphore sera exposée aux musées, à côté des tableaux, où le visiteur professionnel ricanera, en brandissant ses histogrammes et syllogismes. | | | | |
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| ironie | | | Ce sont des pensées à reculons qui sont encore les plus efficaces, pour envisager l'avenir sans trop d'épouvante. Comme, pour plier le monde, rien ne vaut des « pensées à pas de colombes » - Nietzsche - « Gedanken die mit Taubenfüssen kommen », ou même des « illusions berçantes de la colombe » - Kant - « die Taube, die sich in der Illusion wiegt », dont se serait nourri Platon. | | | | |
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| ironie | | | Ils manquent d'espace ou de temps, pour développer leurs idées ; moi, pour envelopper mes mots, je n'ai besoin que de deux lignes en relief, une page entière me flanquant l'ennui et la trouille. « Le pauvre en pensées pense : on ne possède la pensée que tout prête, on n'a qu'à la revêtir de mots » - K.Kraus - « Der Gedankenlose denkt, man habe nur dann einen Gedanken, wenn man ihn hat und in Worte kleidet ». Les pensées sont d'interchangeables mannequins, pour le haut couturier qu'est le maître du mot. | | | | |
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| ironie | | | Qui aboie ? Le chien ou son concept ? Le chien réel émet des ondes acoustiques, perçues par des micros ou des oreilles ; le concept d'aboyer correspond au lien sémantique, défini dans la représentation et attaché au concept de chien. Donc, ce n'est pas celui qu'on pense (Spinoza) qui aboie. | | | | |
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| ironie | | | La familiarité légitime avec la pensée te rend impuissant du verbe ; l'intimité - viols ou rendez-vous secrets - avec la langue, la fait enfanter de pensées inattendues et proches. « Les pensées, qui naissent, sans être recherchées, sont les plus précieuses » - Edison - « The thoughts that come unsought for are the most valuable ». | | | | |
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| ironie | | | Moins ils mâchent leurs mots, plus insipides, crues et brutes sont leurs idées. | | | | |
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| ironie | | | Mes ruines ne sont jamais vides : ou bien c'est le principe qui ruina le sentiment ou bien c'est le sentiment qui ruina le principe. Le survivant s'occupe des funérailles du sauvage ou du barbare (« le sauvage méprise l'art, le barbare déshonore la nature » - Schiller - « der Wilde verachtet die Kunst, der Barbar entehrt die Natur »). | | | | |
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| ironie | | | Aucune pensée ne peut être complète, si elle n'esquisse pas sa chute. | | | | |
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| ironie | | | L'image la plus gratifiante est le contraire d'une image classique, inaltérable, c'est celle qui donne l'envie de l'envisager sous de nouveaux points de vue. L'ironie, le refus de chercher l'inaltérable dans les concepts ou dans les mots, l'inaltérable qui n'honore que le grandiose inexistant. | | | | |
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| ironie | | | C'est l'humilité et la honte, plus que le courage et l'orgueil, qui inspirent les pensées les plus audacieuses. | | | | |
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| ironie | | | Il est rare que la pensée, contrairement au regard, soit haute. Il faut réserver le droit de primo-géniture au regard, la pensée n’étant que le dernier-né. Le regard court, la pensée accourt. | | | | |
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| ironie | | | Dans le métier de l'habit des pensées il y a deux filières indépendantes : la haute couture ou la fourniture de hauts modèles (top-models). On oublia qu'à l'époque, où la toge et la chlamyde étaient les seuls cache-misères, le philosophe était vu comme un tisserand (Platon). | | | | |
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| ironie | | | En accédant à une idée par des sentiers battus, j'en reconnais la défaite. | | | | |
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| ironie | | | Ce n'est pas la naïveté qu'apprécie un esprit vraiment libre, mais le chemin, qu'il faille parcourir, pour arriver de la naïveté à la profondeur, le chemin, qui est trop court et trop banal, pour des choses graves. Plus on a de la hauteur et plus désespérantes peuvent être des naïvetés qu'on parvient ainsi à sauver. | | | | |
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| ironie | | | Tout homme intelligent passe par la tentation du dogmatisme ou du relativisme ; pour se débarrasser de celui-ci, suffit le talent ; pour maîtriser celui-là, suffit la noblesse ; les deux - armés d'ironie, c'est à dire d'une saine distance. Le fruit de cette fusion, c'est le culte de l'intensité égale sur l'axe des idées et des valeurs : se détacher de l'horizontalité du bruit, pour demeurer dans la verticalité de la musique, devenir vecteur de ce qui tend vers le beau ou le sublime. Cet axe, unifié par la dialectique (Hegel) ou par l'égale intensité (Nietzsche), peut s'arracher à son unique dimension et se généraliser en arbre à inconnues, ouvert à l'unification avec d'autres arbres. | | | | |
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| ironie | | | On perçoit le ridicule de la profondeur aristotélicienne en retrouvant, tels quels, les concepts de cause, agent, matière, produit dans les work-flows modernes banalissimes. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie n'abat que des idées minables ; l'idée irréductible aux mots serait couronnée, voire rehaussée par l'ironie généreuse quoique impitoyable. « Une idée est un concept accompli jusqu'à l'ironie »** - F.Schlegel - « Eine Idee ist ein bis zur Ironie vollendeter Begriff ». | | | | |
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| ironie | | | L'erreur irrémissible des profonds consiste à voir dans la pensée un produit fini, tandis que, pour les hautains, elle est de la matière première ; les premiers l'avalent et la digèrent, les seconds la pétrissent et malaxent comme de la pâte molle, pour la soumettre à leur propre feu. | | | | |
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| ironie | | | On peut juger de l'intérêt d'un courant d'idées par la variété ou l'amplitude des talents qui s'y adonnent : quand on voit l'ennui d'un même ordre, qui émane des meilleurs ou des pires des psychanalystes ou des phénoménologues, on comprend pourquoi, parmi les nietzschéens, on trouve les pires et les meilleurs des talents. | | | | |
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| ironie | | | Pour mériter notre attention, tout livre doit former un idéal. Un algébriste rappellerait, que cet idéal se définit au sein d'un anneau de l'éternel retour ou d'un corps ouvert à toute manipulation, tandis qu'on nous assomme de sous-représentations de certains groupes par trop associatifs et pas assez réflexifs. | | | | |
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| ironie | | | Des mélodies ou des harmonies font venir les mots ; si la musique, qui en naît, est divine, des idées y apparaissent, comme par un coup de baguette magique. Il n'y a pas beaucoup de place aux fichus silences et secrets, dans lesquels mûrirait la pensée. Apologie du pédant et du brigand ! La pensée est un journalier bruyant au service de son employeur grand seigneur, le mot. Invisible, elle n'a pas besoin de se dissimuler. Ce n'est pas le secret qui embellit la vertu, mais sa franchise avec le vice. | | | | |
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| ironie | | | L'analyse mathématique débute avec des suites – l'arbitraire du premier pas plus la règle du passage du pas n au pas n + 1 - le contraire d'une analyse intellectuelle, où une haute Loi dicte le premier pas et tout enchaînement est méprisé. Dans un groupe algébrique, on sait apprécier l'élément zéro et l'élément neutre, les bases d'une pensée associative, comme en philosophie. « La vraie pensée est une pensée de gens, qui ont quitté la série pour être des groupes » - Sartre - à cette pensée des opérandes, il manqueraient des opérations, pour constituer un arbre. | | | | |
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| ironie | | | Ceux qui sont incapables de broder une vision intellectuelle du monde, veulent l'en protéger en invoquant son manteau sacré, cousu de vie réelle et impénétrable à l'abstraction. Et ils l'habillent en paillettes, ignorants qu'ils sont du fait, que l'univers n'est sacré que nu. Un déshabillage conceptuel et artistique annonce plus de promesses chaudes que leurs habits imperméables. | | | | |
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| ironie | | | Sur de vraies idées s'appuient les fondations, se comptent les étages et se scrute le vide du ciel. Sur de fausses - l'envie de s'envoler ou de virevolter. « On perdrait courage si on n'était pas soutenu par des idées fausses » - Fontenelle. | | | | |
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| ironie | | | La chair, le muscle, l'épaisseur d'une belle idée sont constitués presque exclusivement de vernis ; chez ceux qui n'en ont pas, et qui se gargarisent de leurs idées nues, on se croirait face à un squelette (Hegel ne m'y contredirait pas). | | | | |
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| ironie | | | Mon arbre est un compromis, ou mieux - une union, ou encore mieux - une unification entre le matérialisme et l'idéalisme : j'admire l'existence même des constantes dans l'univers de la matière et j'admire l'essence même des variables ou des inconnues, dont est capable l'univers de l'esprit. Mais l'admiration, c'est un autre nom pour désigner la caresse, qui est le commencement ou la racine de tout. | | | | |
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| ironie | | | Toute mise en place d'une représentation doit respecter la rigueur et la cohérence d'un méta-paradigme apriorique, contenant certaines notions de base, telles que : graphe orienté acyclique de concepts, réseau sémantique, scénario, sujet, essence, événement, et que tout informaticien moderne maîtrise sans peine. Mais quand les pédants ou les bavards, Aristote et Kant y compris, tâtonnent autour de ce sujet, cela donne un verbiage amphigourique, appelé métaphysique. Le cogniticien s'appuie sur une grammaire, et le métaphysicien – sur des vœux pieux. | | | | |
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| ironie | | | Le paradoxe doit n'être qu'une maîtresse, qu'on ne doit jamais épouser pour la vie, sinon on s'abêtit dans le ricanement et la grimace (Cioran y succombe). C'est là qu'est la différence entre ceux qui prennent congé de leurs paroles, dès que celles-ci conçurent, et ceux qui épousent leurs idées. Les naïfs, qui croient en paroles vierges, finissent par épouser celles qui n'ont aucun appât. | | | | |
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| ironie | | | Ils écrivent en puisant dans un puits profond, plein de leurs idées, souvenirs, savoirs, et ce qui s'avère être de l'eau courante, mue par la même pression extérieure. Tandis que la condition nécessaire d'une écriture est la présence d'une haute fontaine, me faisant mourir de soif. La soif inextinguible (insatiabilis satietas de St-Augustin est la plus belle contrainte d'homme de goût. | | | | |
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| ironie | | | Très comique confusion entre le vide physique et le vide mathématique, chez les badiousiens : mettez dans un ensemble vide deux ensembles, vous obtenez un ensemble différent de deux ensembles unis ; c'est la matrice formelle de l'addition algébrique. Il a du mérite, cet ensemble vide subissant, sans aménité, une si brutale intrusion ! Et, rongée d'envie, la matrice informelle se réfugierait dans une soustraction topologique. Toutefois, la mathématique de l'Ouvert, chez Badiou ou Sloterdijk n'est pas plus risible que la logique de Hegel - de vastes, indigestes et irresponsables logorrhées, où, par exemple, le tiers exclu désigne un intrus, dont l’arbitrage est refusé par deux idées en conflit, décidées à en découdre. | | | | |
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| ironie | | | Les idéalistes et les matérialistes s'anathématisent mutuellement, mais quand un observateur impartial compare leurs summums respectifs - la relation Père-Fils, en partant du sujet transcendantal, ou la relation Être-Étant, en partant de l'objet immanent, - il est face au même degré d'aberration que dans le mystère du sexe des anges ou du clinamen de Lucrèce. | | | | |
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| ironie | | | Un magnifique exemple de naissance de métaphores vibrantes à partir d'un impassible concept : l'Ouvert est une chose qui coïncide avec son intérieur - une sobre définition mathématique, qui, transposée au domaine spirituel, redessine les frontières et les limites de nos aspirations ou de nos espérances : tout point, où le moi n'est plus seul, ou s'arrête, sans continuer à me toucher, ne m'appartient pas ! De même : le Clos - la différence entre la chose et son intérieur appartient à la chose. Toute limite de mes élans, toute frontière de mon identification, m'appartiennent - le refus de la transcendance. | | | | |
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| ironie | | | Techniquement, est philosophe celui qui serait capable d'inventer une interprétation, amusante ou démesurée, à partir de n'importe quelle sottise, grise et banale. C'est pourquoi il faut le mettre à l'épreuve, en lui présentant des platitudes sans la moindre aspérité idéelle ou verbale, pour voir s'il y trouvera une bonne prise ou un bon levier. La gymnastique philosophique devrait s'appeler gymno-sophisme. | | | | |
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| ironie | | | Qui, aujourd'hui, est philosophe universitaire ? - c'est celui qui, sans vergogne, alignera des centaines de pages charabiques, partant de Le non-être (néant, rien, ensemble vide, inexistant) n'est pas ou de Penser, c'est penser à quelque chose (à Dieu, au bonheur, à la liberté), et développant ces avortons par ce qui aurait pu les précéder ou s'en ensuivre. On tire, au hasard ou en suivant la routine séculaire, des mots dans un sac, avec une douzaine de verbes et une douzaine de substantifs. Dans la logorrhée ainsi produite, toute négation s'accole et s'insère sans aucune résistance ; l'interchangeabilité verbale et conceptuelle y est un jeu d'enfant. | | | | |
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| ironie | | | Les absences, ce qui fut soigneusement évité - les choses, les angles de vue sur les choses, les idées consensuelles - contribuèrent peut-être davantage à la qualité de ce livre, que ce qui s'y faufila à travers ces mailles des contraintes, pour, de présent, devenir donné - des cadeaux gratuits aux dons précieux. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie, la musique et la métaphore semblent être des synonymes, lorsqu'on y voit le contraire du sérieux dans, respectivement, la vie, la pensée et l'art, et ce synonyme, bizarrement, s'articule autour du jeu. | | | | |
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| ironie | | | L'idée est un mannequin, que l'artiste habille de sons et de couleurs et dicte l'expression de son visage et l'allure de sa démarche. Mais ce n'est pas au mannequin de séduire le regard exigeant. | | | | |
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| ironie | | | Quand on a fait le tour complet de la réalité, de la représentation et du langage, on en aura retiré, respectivement, la noblesse, l'intelligence et le talent, pour en épouser, successivement, le matérialisme, l'idéalisme et le verbalisme ; avec la matière on apprend l'art des contraintes, avec les idées - la technique des buts, avec les mots - le vertige des moyens ; et l'on finit dans l'immobilité et l'invisibilité du talent, que ne trahit que la musique de l'œuvre. | | | | |
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| ironie | | | Les idées, qui triomphent dans les faits, se ternissent plus vite que celles, dont l'éclat n'a pas besoin de reflets visibles. L'étrange densité de belles idées qui s'avérèrent catastrophiques. Il existe même une solidarité des idées, permettant de cohabiter avec leurs indéboulonnables mais fraternels contraires. | | | | |
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| ironie | | | Chez les plus grands, on trouve de l'indifférence aux idées : Pascal écoute le sentiment, Nietzsche soigne le ton, Valéry interroge l'expression du mot et la perfection du réel. En revanche, tous les sots sont submergés d'idées, qu'il faut déverser sur un public ignare et avide de vérités. | | | | |
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| ironie | | | Le dogmatisme - ceci ou cela ; la dialectique - ceci, mais aussi cela ; le relativisme - cela vaut ceci ; l'ironie - cela sert à ceci. L'ironie entretient l'intensité de l'axe tout entier ; les autres s'occupent de ses partitions désaxées. | | | | |
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| ironie | | | Comment traduit-on, aujourd'hui : l'artiste peint un tableau ? - le plasticien maintient son installation ! Le mot rencontre le son ? - le concept émerge du bruitage. | | | | |
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| ironie | | | La démonétisation du marché des idées est le meilleur moyen pour se rendre compte, que dans le troc des solutions notre époque n'a pas plus de marchandises que n'importe quelle autre. Être payé en monnaie de son espèce est un piège à crédules. | | | | |
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| ironie | | | Progrès de ma lucidité : je refuse le titre de sagesse, successivement, aux actes, aux motifs, aux attitudes, aux idées, et je ne l'attends plus que des métaphores. La seule lutte, que je reconnais noble et plénifiante, est celle avec les mots, tandis que les hommes actifs parlent de leur sagesse finale, une fois qu'ils sont fatigués par les luttes indignes mais épuisantes. Toute sagesse est initiale, sagesse des commencements. | | | | |
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| ironie | | | Qui veut déduire développe ; qui veut séduire enveloppe. Développer des abstractions, non enveloppées de chair métaphorique, c'est reconstruire un squelette à partir des ossements. | | | | |
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| ironie | | | Quand on a peu de culture ou de confiture, on les étale. Mais il faut en avoir l'épaisseur, pour se permettre une finesse des couches. L'étranger à la culture se reconnaît par son goût égal pour tout ce qui se digère : le pain quotidien, l'argent du beurre, la pensée en marmelade. | | | | |
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| ironie | | | Les plus belles pensées sont au féminin, et j'en apprécie souvent le visage en jetant un coup d’œil discret sur ce qu'elles ont derrière elles. Malgré toute l'excitation malsaine, je pourrais leur garder mon respect, exactement comme avec les femmes. | | | | |
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| ironie | | | Le fond et la forme en littérature : mieux on maîtrise les entrailles, plus on se voue à l'épiderme. Au lieu de finasser en profondeur sur les idées qui avisent, on se met à caresser en hauteur les mots qui grisent. | | | | |
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| ironie | | | L'ouvert physique et l'ouvert topologique - aucune ressemblance ; et l'on observe, chez les poètes et les philosophes, que les plus perspicaces, comme toujours, sont, inconsciemment, plus près du concept mathématique que de l'image mécanique. Pour les pauvres d'imagination, l'Ouvert est tout bêtement … pénétrable (même pour Heidegger : « L'Ouvert laisse se pénétrer » - « Das Offene läßt ein ») ; pour les subtils, il est la condition tragique (Nietzsche et Rilke) de l'intensité de nos irréductibles élans. L'Ouvert est ce qui est dans la limite inaccessible, ce qui ne peut ou ne doit pas se connaître : « Ce que Nietzsche est et fit, demeure ouvert » - Jaspers - « Was Nietzsche ist und tat, bleibt offen ». | | | | |
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| ironie | | | Dès qu'on se met au service des idées, on devient serviteur moutonnier incapable de produire des idées soi-même. | | | | |
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| ironie | | | C'est le déclin inexorable de toute idée (invitant à son sacrifice) qui justifie la fidélité au mot ascensionnel ; plus vaste est l'amplitude entre l'idée calculable et le mot imprévisible, plus riches seront les palettes, les timbres, les mélodies, qui développeront l'idée en l'enveloppant du mot. | | | | |
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| ironie | | | Le sot optimiste : le progrès des idées justes ; le sot pessimiste : les idées fausses humilient les idées justes. L'ironiste : plus on se moque des idées plus elles redressent leur tête dans une fierté de mots. | | | | |
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| ironie | | | Tous habillent leurs pensées. Les habits les plus recherchés sont des feuilles (de laurier, de chêne, de figue) et des plumes (d'oie, d'autruche, d'ange). J'aurais choisi la camisole de force. | | | | |
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| ironie | | | C'est la honte des plates coutures des idées, plus que la fierté des hautes coupures des mots, qui me retient du délayage discursif et me circonscrit dans le genre (ir)responsable des maximes. | | | | |
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| ironie | | | La pensée ne devrait ni reculer ni avancer, mais tourner en rond, pour que sa musique nous fasse danser, - telle est la leçon de l'éternel retour, opposé au progrès hic et nunc. | | | | |
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| ironie | | | Une pensée est la cible ne servant qu'à enflammer l'œil. La toucher n'est pas indispensable. | | | | |
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| ironie | | | Le scientifique raisonne sur les concepts, le philosophe bavarde sur les notions, le poète fait résonner les métaphores. Mais leurs représentations reflètent la même réalité ; elles sont validées chez le premier, invalides chez le deuxième, réévaluées chez le troisième. Les notions sont des concepts mort-nés ou des métaphores vulgarisées. | | | | |
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| ironie | | | C'est en position couchée que je fus visité par les paroles les plus aguichantes. Ni l'agitation de Nietzsche : « Les seules pensées valables me vinrent pendant mes marches » - « Nur die Gedanken, die mir während meines Spaziergangs einfallen, haben Wert », ni l'assiduité de Flaubert : « On ne peut penser qu'assis » - ne me conviennent. | | | | |
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| ironie | | | La pensée, face au mouton, au robot, à l'artiste : elle possède le premier, elle est possédée par le deuxième ; le troisième possède l'expression, qui enfantera d'une musique, d'une image ou d'une pensée. | | | | |
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| ironie | | | La manie des faibles d'esprit de parler de puissance de la pensée ; je parcours la liste de ceux qu'on décore de cette qualité douteuse et je vois tout de suite leur point commun – l'absence de toute ironie dans leur écriture. Pour en parler un peu plus sérieusement, je dirais qu'une pensée est d'autant plus puissante qu'elle exhibe davantage d'ironie philosophique pour elle-même et, surtout, qu'elle subisse avec succès l'examen par une ironie des poètes. | | | | |
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| ironie | | | La maîtrise des idées n'apporte pas grand-chose à la qualité de mes valeurs, mais elle présente un intérêt purement prophylactique : je m'injecte des avis, de plus en plus empoisonnés ; les idées, tout de suite, m'en immunisent ; et je finis par ne plus m'aliéner le moindre point sur un nouvel axe entier de valeurs – je me dévouerai, libéré d'attachements pesants et unidimensionnels, aux vastes ailes des émotions ou des mots. | | | | |
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| ironie | | | Ils pensent que le philosophe est un homme, qui crée des concepts, formule des questions, nous comble de ses réponses, soupèse des savoirs ou déchiffre des théories, tandis que c'est surtout celui qui, en toute circonstance, peut (doit ou veut) nous faire rire ou pleurer, au choix, au lieu de calculer ou de nous morfondre. | | | | |
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| ironie | | | L'une des meilleures intelligences consiste à préserver le plus longtemps possible l'état de promesse, à entretenir la soif indicible, au lieu de tenir la parole donnée. Les mots en donnent un bon moyen. Avec la bêtise, tout est beaucoup plus simple : la satiété des yeux et l'avidité des idées. L'intelligence - l'attente, la soif, l'étonnement. | | | | |
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| ironie | | | Que ce serait beau, si le dernier cri, dans le goût ou dans la pensée, s’inspirait d’un dernier soupir, c’est-à-dire d’un chant du cygne. | | | | |
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| ironie | | | Face à la haute musique verbale, la facilité presque miraculeuse d’en tirer de l’intelligible profond me rend indifférent aux idées et fétichiste du mot. | | | | |
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| ironie | | | Le monde de la pensée sérieuse est horizontal, celui du regard ironique – vertical. La tentative de ramener celui-ci à l’horizontalité produit de l’humour. « L’humour est l’ironie, portée à sa plus grande amplitude » - Kierkegaard – ce qui le porte, inévitablement, à la platitude. L’ironie est éternelle, et l’humour – enfant de son temps. | | | | |
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| ironie | | | Dans l’égale lumière du savant, toute étincelle devient blafarde ; elle a plus de chances de briller et d’être remarquée dans l’obscurité des goujats ou dans les ténèbres du poète. | | | | |
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| ironie | | | Tant de dithyrambes à la pensée libre, mais je fais le tour des pensées proclamant la liberté, et les compare à celles en proie à l’esclavage passionnel, face à Dieu, à la femme, à la mort, et j’y trouve plus de profondeur, de couleurs, de hauteur et de … liberté. La liberté apriorique est stérile ; seule la liberté finale est fertile. | | | | |
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| ironie | | | Ce qui menace ma fugace hauteur, ce n’est pas le désaveu par la profondeur éternelle, mais la dérision par la platitude quotidienne. Ne pas compter sur le sérieux des pensées datées, se vouer à l’ironie des rêves sans dates. | | | | |
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| ironie | | | Le concret devrait ne servir que de bois d’allumage, tandis que l’abstrait offre l’étincelle, sans toutefois garantie de résultat. « Le concret éteint la pensée, l’abstrait l’enflamme » - Benjamin - « Die Konkretion löscht das Denken, die Abstraktion entzündet es ». Encore faut-il que ton esprit ait un bon foyer et ton âme – un bon souffle. | | | | |
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| ironie | | | Dans les Actes d’une conférence académique, je tombe sur cette phrase : l’Idée d’une communication des informations sans limitations. Je pense, naturellement, aux aveux croustillants d’un polisson dévergondé. Eh bien, je me trompe ; pour toute l’assistance, il était évident qu’il s’agissait d’un personnage beaucoup plus espiègle – Dieu ! | | | | |
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| ironie | | | En jonglant avec des termes, dont elle ne comprend goutte, la gent philosophesque peut, tout de même, sortir des perles imprévues. « La subjectivité est la vérité ; la subjectivité est la réalité » - Kierkegaard – une risible ineptie et une vue subtile – je vous laisse deviner à quelles affirmations s’attachent ces étiquettes. | | | | |
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| ironie | | | Le mathématicien maîtrise l’infini, le poète – la pureté, le savant – la pensée. Mais a-t-on jamais vu un seul philosophe, capable de définir ces trois concepts ? Pourtant, l’un des plus obtus d’eux, Hegel, proclame, parmi tant d’autres, cette ânerie, totalement creuse : l’infini est la pensée pure ! Et dire, que la pensée est la pureté infinie, n’est guère plus glorieux. | | | | |
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| ironie | | | Ceux qui tournent le dos aux principes, s'appuient, en général, sur des recettes de basse cuisine. Pour un cuisinier de langages savoureux, vaut cette haute recette : « Appuyez-vous sur les principes, ils finiront par céder » - G.Braque. | | | | |
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| ironie | | | 99 % des phrases, tirées des œuvres des plus grands philosophes, possèdent cette embêtante qualité – j’aurais honte de les avoir pondues ! La banalité, le hasard, l’insignifiance, l’absurdité, l’inexpressivité les rendent sans intérêt hors de leur contexte. La nécessité, dictée par le genre narratif, de jeter des ponts entre des îlots de pensées, conduit, inévitablement, aux pâles bavardages. Pour juger une œuvre, il faut l’expurger de ces remplissages parasites ; le résidu ne contiendrait que des métaphores, des pensées, des maximes. Après cet assainissement, personne au monde, y compris ceux que j’admire franchement, ne pourrait rivaliser avec moi. | | | | |
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| ironie | | | L’Idée couvre tous les champs expressifs, du borborygme à la formule logique ; la philosophie consiste à l’envelopper d’un style, qui, réduit nécessairement aux arrangements spatiaux de mots, ne peut être que géométrique. Chez Platon il est parabolique (les objets à la lumière mythique), chez Nietzsche – hyperbolique (les objets voués à la hauteur), chez Heidegger – elliptique (les objets n’ayant pas encore de nom). J’ai l’ambition de pratiquer un style conique : l’idée serait une corne d’abondance, un cône, avec l’humilité d’un angle de vue étroit, avec un flux du bien-être, avec l’élan vers l’infini ; la maxime émerge, suite au choix d’un plan, traversant le cône, pour créer une parabole, une hyperbole ou une ellipse. | | | | |
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| ironie | | | J’aime cette modestie, hypocrite et ironique, de Nabokov : « Laisse tomber les idées, fais frissonner le bleu, lis avec ta moelle et non avec ton crâne » - « Dismiss ideas, train the freshman to shiver, read with your spine and not with your skull ». Les idées sont un produit collatéral, magiquement surgissant de la musique des mots. Les dangers : plus on s’occupe des bleus, moins on est attentif à l’azur ; la moelle est trop proche de la digestion des insipidités, tandis que le crâne a tout, pour apprécier le goût, l’arôme, le regard, l’écoute, la caresse d’un sourire et le rythme d’un sanglot. | | | | |
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| ironie | | | Tu ne peux avouer, sans rougir, que ta tête est vide de pensées et de vérités, que si ton cœur est inondé par le monde de Bien ou si ton âme inonde le monde de beauté. | | | | |
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| ironie | | | Se manifester par la pensée (Descartes) ou parler en prose (Mr Jourdain) sont des découvertes ou des constats monumentaux, relevant exactement du même niveau de bêtise… | | | | |
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| ironie | | | Les seuls mérites de Descartes : un affaiblissement du jésuitisme, la géométrie analytique, l’invention des symboles +, -, =… | | | | |
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| ironie | | | Me montrer par mes actes, me décrire avec mes idées, m’inventer en métaphores – je me demande, laquelle de ces images est la plus authentique ou s'exhibe mon soi le plus complet. Sceptique des actes, neutre avec les idées, je préfère la caresse et l’intensité des métaphores. | | | | |
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| ironie | | | La manie de ce siècle est de quitter son soi, vu comme une citadelle, trop sur la défensive ; on exhibe ses pensées, plus légères que l’air, et qui se dissipent par-dessus les basses murailles ; on creuse ses pensées, en-dessous des murailles plates, pour s’enfuir, en rampant. | | | | |
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| ironie | | | La lecture d’un livre est une pêche au filet ; le plus souvent, je sors d’un livre – bredouille, puisque mes mailles sont si vastes qu’elles ne puissent attraper que des grands poissons – des métaphores, des idées, des états d’âme. Les soi-disant grands lecteurs captent et consomment du fretin – les personnages, les événements, les chamailleries. Je ne suis pas un érudit alourdi de vétilles, je suis un support de trésors qui scintillent. | | | | |
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| ironie | | | Dans les profondeurs, tout - les connaissances, les idées, les intelligences - finit par être partagé par une communauté. Si tu veux être unique ou inimitable, cherche une bonne hauteur des rêves, des noblesses, des élans. | | | | |
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| ironie | | | Plus je parie sur la force et plus sombre est le pessimisme qui, immanquablement, s'ensuit. À comparer avec l'optimisme, qui accompagne les pensées nées de la faiblesse et des capitulations. Que mon idée-force soit : la fuite doit toujours figurer parmi mes maîtres-mots. | | | | |
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| ironie | | | Visiblement, mes notes n’établissent aucun lien avec le public moderne, mais elles créent beaucoup de passerelles avec mon soi inconnu. | | | | |
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| ironie | | | Dans une banalité – la différence entre l’apparence et la chose en soi – on voit le mérite principal de la philosophie kantienne. Mais sans le reconnaître, aucune science appliquée n’aurait été possible ; et l’objectif de ces sciences est de rapprocher, de plus en plus, les modèles-théories des apparences - de la chose en soi. La même ineptie frappe la méthode transcendantale, les connaissances a priori, l’impératif catégorique – c’est plat, commun, trivial. Le seul mérite de Kant est d’avoir répertorié et creusé les dons divins, dont est doté l’homme. | | | | |
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| ironie | | | Chercher le sens de la vie est la même aberration que chercher la formule du rêve. Le sens accompagne des problèmes et leurs solutions ; il est impuissant devant le mystère ; et la vie est un mystère. Les formules sont dans un langage ; or, le rêve est indicible, on ne peut que le chanter, et la musique va droit à l’âme, sans s’arrêter dans l’esprit. | | | | |
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| ironie | | | Dans les contes de fées, on étale des princes, des sorcières, des contrées bienheureuses, des hommes se transformant en crapauds, en ours, en chats, et l’on bâtit la-dessus des récits qui nous invitent à rêver. Il y a un parallèle assez net avec la philosophie académique, avec ses lourds borborygmes, d’où émergent des chimères de substance, d’être, de vérité, d’altérité, de savoir, de déconstruction, de néant, de liberté, d’existence, de pensée, de dualité. « Dans la philosophie moderne, certains débats tordus ressemblent aux légendes sur les dieux de la poésie ancienne »** - F.Schlegel - « Manche verwickelte Streitfragen der modernen Philosophie sind wie die Sagen und Götter der alten Poesie » - aujourd’hui, il n’y a plus ni légendes ni dieux ni poésie – qu’un bavardage cryptique ou décousu. | | | | |
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| ironie | | | Ceux qui saluent les combats, dans la mêlée moutonnière ou dans les forums robotiques bien réels, ricanent de l’espérance éphémère (elle l’est, en effet, comme tout ce qui est aérien), espérance au royaume des rêves. J’ai remarqué que, au bout du compte, ne regrettent cette combativité optimiste que des sots. Je n’ai de sympathie que pour les résignés pessimistes, résignés à subir le réel, tout en rêvant dans l’idéel. | | | | |
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| ironie | | | Une grande naïveté des vitalistes – imaginer qu’on puisse penser à même les sens, en évitant les concepts. Le taux de concepts est le même chez le fou et chez le sage ; la différence n’est que dans la qualité de ceux-là. | | | | |
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| ironie | | | Se débarrasser de soi-même, se trouver, se dissimuler – tous ces objectifs pseudo-littéraires sont d’égale niaiserie. Une voix inarticulée, qu’on appellera inspiration, soi inconnu ou Muse, doit te souffler des rythmes, des mélodies, des harmonies, que tu tenteras de traduire en images-mots-idées et de les coucher sur une page. Sans talent, le résultat sera une cacophonie ; avec du talent, tu émouvras quelqu’un, toi seul peut-être. | | | | |
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| ironie | | | L’impression de lire un formulaire rempli – telle est ma réaction face à la littérature moderne. Personne ne sait plus graver ses images et ses pensées ; le bronze manque, ainsi que de bons stylets. | | | | |
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| ironie | | | L’idée ne vaut que par la noblesse, la hauteur et la fraîcheur de son commencement ; plus on la développe ou l’approfondit, moins excitante et pure elle est. « On ne poursuit une idée jusqu’au bout que si l’on est imperméable à l’ennui »** - Cioran. | | | | |
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| ironie | | | Avec des commencements minables, les actions ou les idées, qui en découlent, ont la même probabilité d’être grandes ou misérables. Aux bons commencements, la chose à recommander la plus utile est de s’arrêter le plus tôt possible, avant d’être gâchés par une action ou par une idée. | | | | |
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| ironie | | | Quand je vois la misère de nos philosophes académiques et la paisible cohabitation de leurs pensées avec les visions les plus médiocres et grégaires de la majorité robotisée, je me dis que Nietzsche n'avait pas si tort que ça, en prophétisant que les philosophes seront, un jour, maîtres de la Terre, en coalition avec la foule. | | | | |
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| ironie | | | Difficiles d’accès, accès unique, mes notes permettent des parcours faciles et des finalités multiples. Rappelons, que le style est l’art de rendre original l’accès aux idées, aux images, aux états d’âme. L’objet, c’est le chemin qui y conduit. | | | | |
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| ironie | | | Dans leur jeunesse, les philosophes académiques agitent des idées nouvelles (en réalité – des banalités ou des plagiats), dans leur vieillesse, ils balbutient que tout n’est que vanité (l’aveu implicite d’une honte). Chez les bons philosophes, la chronologie des ambitions s’inverse. | | | | |
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| ironie | | | Selon Hegel est infini ce qui n’a pas de frontières. Le seul infini sérieux est le mathématique, et en mathématique, pour avoir des frontières, il faut de la continuité. Dans l’univers de la matière, la continuité n’existe pas ; tout y est discret ; l’ensemble des idées articulées est discret. Et selon Einstein, seule la bêtise peut y prétendre au grade d’infinie. | | | | |
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| ironie | | | Contrairement aux idées scientifiques, toutes les élucubrations tarabiscotées philosophiques doivent être traduisibles en langage commun, accessibles au dernier des ploucs et n’en supprimant aucune image claire. Et, avec un certain ricanement, on découvre que les galimatias hermétiques de forme deviennent galimatias rustiques de fond, rien de plus. | | | | |
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| ironie | | | La superficialité obscure est le contraire de la platitude transparente. Une existence harmonieuse est dans la cohabitation complice entre la superficialité (caresses verbales, idéelles ou charnelles), la profondeur (érudite, spirituelle, systémique) et la hauteur (poétique, noble, ironique). | | | | |
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| ironie | | | L’envie d’écrire en vers chatouille toutes les plumes acérées. Mais le don poétique et le don intellectuel se rencontrent rarement chez une même personne. Les porteurs du premier s’inspirent des mélodies, sans songer aux pensées ; les possesseurs du second débordent de pensées, auxquelles ils aimeraient apporter une tonalité poétique. Les vers des premiers induisent des pensées insoupçonnables, supérieures à celles des intellectuels. Les vers des seconds éconduisent leurs pensées au rang des platitudes. | | | | |
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| ironie | | | J’ignore ce que pourrait être une pensée ou, encore moins, une vie philosophique. La pensée fuit le verbiage, et la pratique trahit le songe ; seul la poésie du rêve peut être philosophique. | | | | |
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| ironie | | | La perplexité, transposée en curiosité, c’est ce genre d’étonnement chez mon lecteur putatif que je vise, et ce lecteur doit fréquenter le rêve plus souvent que la vie. Donc, j’en exclus H.Ibsen : « Au lieu d’étonner le monde, il aurait mieux valu y vivre ». Chez moi – trop d’actes réels, je m’en repens dans l’idéel. | | | | |
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| ironie | | | Ils ont les mêmes règles pour démontrer qu’une pensée est libre ; donc, une fois la démonstration réussie, ils proclament cette pensée – libre. La règle étant identique pour tous, cette pensée a toutes les chances d’être commune et même grégaire. | | | | |
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| ironie | | | Des voluptés des mots bien-nés naissent, en douleur, des idées naturelles. | | | | |
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| ironie | | | Des représentations, plus que des actes, sont les premières manifestations de la conscience de l’homme. Dans ces représentations, l’homme lui-même (ou le Je) est nécessairement représenté en tant que sujet et, en tant qu’objet, il est le seul, dont les essences dans la représentation et dans la réalité sont concomitantes, identiques – l’existence dans la représentation implique l’existence dans la réalité ! Dans la représentation, Je peut être muni de certaines relations unaires (comme penser, bailler, éternuer). Si l’une des propositions je pense, je baille, j’éternue s’avère vraie, alors Je y doit pré-exister. Donc, le bon cogito devrait se formuler ainsi : si j’ai une représentation, le fait que je suis est acquis et ce n’est pas la peine de prouver, au préalable, que je pense, baille, éternue etc. Ce qui, d’ailleurs, est, le plus souvent, faux, au moins en ce qui concerne le penser. | | | | |
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| ironie | | | L’écrivain qui voit sa mission dans la traduction des pensées tout prêtes en mots fidèles ne pratique qu’un viol, dont naissent des avortons. Au contraire, l’approche d’artiste se réduit aux caresses, par l’esprit entreprenant, de paroles séduisantes, qui enfantent d’enfants naturels, de pensées imprévues. | | | | |
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| introduction mot | | | MOT : Les idées reçues naissent dans des contrées pauvres et s'arborent par des stériles repus. Les mots non reçus, dont j'assume ici le trafic, portent sur eux l'embarras de leur conception et la douleur de leur venue au monde. Contrairement aux idées, les mots parlent déjà une langue et sont très sensibles à tout changement de climat. Pour les adopter, il faut savoir lire les regards et les doigts aux tempes, sur le cœur ou sur les lèvres. On ignorera à jamais leurs géniteurs naturels ; comme tout ce qui est grand, ils ont une source inexplicable. | | | | |
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| chœur mot | | | CITÉ : J'ai beau inventer des idiomes, tout mot est un mot de la tribu, mûri dans la cité. J'ai beau exclure tout partage idéal, c'est le portage verbal qui me traînera sur le forum, où le bourreau repu démocratique marquera du fer rouge mes soifs aristocratiques et insérera ma fontaine dans le tout-à-l'égout communautaire charriant des verbes usés. | | | | |
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| chœur mot | | | BIEN : L'un des rares points de rencontre entre l'idée et le mot s'appelle le bien. L'idée y met une alarme, pour l'humanité en rires ; le mot y laisse une larme, pour l'homme en délire. Mais le mot qui prétend, que l'idée perspicace et sociable lui a appris le chemin du bien, s'accroche à elle et ne suit plus son propre destin, qui est celui d'un vagabond solitaire. | | | | |
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| chœur mot | | | HOMMES : Le lecteur de mon mot est l'homme, mon alter ego. Les hommes sont un matériau, un dictionnaire ou une cible. Ils ne peuvent qu'abaisser mon mot au niveau des idées, si leur présence est indispensable, pour ouvrir sa fête. L'avenir des hommes est la machine, l'avenir de l'homme est, comme au passé, - le souterrain, la recherche de soupiraux et d'échappatoires. | | | | |
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| mot | | | On reconnaît un mot par la difficulté de sa traduction ; il se trouve à mi-chemin entre une pensée et une poésie : la traduction d'une pensée est une récréation, celle d'une poésie - une recréation. « Dis-moi ce qu'est pour toi la traduction, je te dirai qui tu es »** - Heidegger - « Sage mir, was du vom Übersetzen hältst, und ich sage dir wer du bist ». | | | | |
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| mot | | | Quand une pensée prétend pouvoir se passer de plume, elle ne s'envolera jamais. La plume est la marche même, la plupart des pensées n'étant que des cannes. | | | | |
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| mot | | | Prouvé par l'expérience : quand une pensée est ressentie si grande, que son enveloppe verbale serait sans importance, elle s'avère être creuse. Les penseurs sont persuadés du contraire. Qui a assez de front, pour reconnaître, que l'épaisseur d'une pensée (et, évidemment, non pas sa hauteur, qui est surtout pré-langagière et post-idéelle) ne se constitue que de mots ? Aucune pensée ne naît nue. La force des mots fait surgir des pensées, et très rarement l'inverse : « Sur une pensée irradiant la puissance, les mots, comme des perles, viendront s'enfiler » - Lermontov - « На мысли, дышащие силой, как жемчуг, нижутся слова ». | | | | |
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| mot | | | Pensée possible dans un climat de mots, mots obligatoires dans un paysage de pensée - j'opte pour la première démarche. | | | | |
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| mot | | | Une pensée est d'autant plus remarquable que les détours verbaux, au-dessus d'elle, sont plus hauts. Que plus grande est la méfiance du mot prédateur, avant qu'il n'y plonge ses griffes. | | | | |
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| mot | | | Le mot est migrateur, il écoute les saisons de l'âme et se détache soudain du climat ambiant. L'idée est sédentaire, elle s'attache au paysage dessiné par l'esprit. « Un invisible courant porte la philosophie à hausser l'Âme au-dessus de l'Idée » - Bergson - ce courant s'est tari, au profit du visible, du réel, où l'âme aplatie sert de signalisation horizontale. | | | | |
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| mot | | | Les murs, l'acoustique, l'auditoire, ce sont des idées. La voix, retentie parmi les premiers, amplifiée et embellie par la deuxième, provoquant un écho dans le troisième, ce sont des mots. Et le style en est l'architecture. « L'idée tue l'inspiration, le style fige l'idée, le mot rend superflu le style » - Benjamin - « Der Gedanke tötet die Eingebung, der Stil fesselt den Gedanken, die Schrift entlohnt den Stil ». | | | | |
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| mot | | | Le rapport entre l'idée et le mot est celui entre eidos et eikon, entre représentation et expression, entre idole et icône, entre langage parlé et langage parlant. Platon, en donnant sa préférence à eidos au détriment d'eikon, nous voue aux idoles. Mais Heidegger, n'accordant de manifestation à son fantomatique être qu'en tant qu'un devenir-mot (« Wortwerden des Seins » ou « Offenbarung des Seins durch das Wort » - « révélation de l'être à travers le mot »), charge le mot d'un faix ou d'un fait impossibles ; à moins que ce fantôme ne soit qu'une ivresse qu'on provoque rien qu'en manipulant des étiquettes. | | | | |
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| mot | | | Le mot a deux entrées et deux sorties : il s'imprègne de la représentation et porte la volonté du locuteur ; il renvoie aux concepts et traduit les états d'âme ; ces deux courants s'entre-croisent, et, pour les démêler, on fait appel à la déconstruction. | | | | |
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| mot | | | Heidegger entretient notre intérêt pour l'être grâce aux enveloppements morphologiques ou poétiques autour de ce mot, tandis que l'ennui des Antiques ou des Modernes provient du développement de l'idée. Les raseurs ramènent l'être au devoir-être, au pouvoir-être, au vouloir-être, au savoir-être, tandis que, plus que l'éthique du devoir, plus que la volonté du vouloir, plus que la puissance du pouvoir, plus que la profondeur du savoir, c'est le talent, c'est à dire le haut valoir seul, qui justifie nos illuminations ou nos élucubrations. | | | | |
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| mot | | | Plus on touche à la prétendue profondeur des idées, plus on aspire à la délicieuse surface des mots. La meilleure possession naît des meilleures caresses, et celles-ci se dévouent plus efficacement à la peau sensible qu'aux fonds insondables. | | | | |
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| mot | | | Le mot ne vaut que par le genre de contact, de prise de langue, que j'établis avec lui et qui devrait électriser son lecteur. Contrairement à l'idée, qui contient en elle-même toute la charge. | | | | |
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| mot | | | Quel beau paradoxe : le maître du mot, Valéry, est l'auteur des idées les plus profondes ; ceux qui se consacrent entièrement aux idées (Platon, Nietzsche, Heidegger) ne laissent derrière eux que de belles métaphores ! | | | | |
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| mot | | | Le mot, qui ne s'associe pas avec une idée - pour s'en moquer, de préférence - n'a pas beaucoup de chances de produire un effet. Mais l'idée, qui se désintéresse du mot qui l'annonce, n'en a aucune. « Je ne confie mes pensées qu'à mes propres idées débarrassées des mots » - Berkeley - « I confine my thoughts to my own ideas divested of words » - l'indigence verbale conduira irrévocablement à l'indigence mentale. | | | | |
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| mot | | | Pour le mot, l'idée est moins qu'un motif, elle n'est qu'une matière, malléable à souhait. Même l'or ne rachète pas le manque d'alchimie du verbe. | | | | |
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| mot | | | Pour l'admiration, le mot est ce que l'idée est pour le respect. L'admiration s'atténue, lorsque le mot se met à se justifier, et elle se mue en respect, quand le mot est prêt à se défendre. L'idée développe l'exprimé, le mot enveloppe l'inexprimable. | | | | |
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| mot | | | L'antique Chaos païen et le Commencement évangélique - l'Idée, le Substantif, et le Mot, le Verbe. Le jalon et le souffle. On est chrétien, peut-être, quand on reconnaît, que le Mot sauveur est à l'origine des idées païennes ; mot inchoatif, face à l'idée terminative. L'éternel - par le commencement ; le commencement - dans l'éternel. | | | | |
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| mot | | | La poésie devrait se vouer entièrement à ses mots et se moquer de ses idées ; le mot poétique est la musique, « l'idée de la poésie est la prose » - Benjamin - « die Idee der Poesie ist die Prosa » ; la prose, qui suit la musique, même en traînant ses idées, devient poésie. La langue, c'est la logique munie de musique. Le désir excite la poésie, qui enfante l'idée ; le mauvais amant confond effets et causes : « La poésie est une volupté couvrant la pensée » - Vigny. | | | | |
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| mot | | | Les mots devraient faire deviner mon âme comme les caresses, qui sculptent un corps, ou comme le regard, qui cligne à Dieu et dédaigne de s'attarder même sur l'air. Le mot, c'est Orphée, l'idée, c'est Eurydice ; et je sais ce que doit devenir l'idée, une fois que je lui aurai adressé le regard définitif. | | | | |
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| mot | | | Quand je sais posséder l'idée par un mot ardent, je ne la laisserai jamais m'obséder. | | | | |
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| mot | | | Le russe et l'allemand sont pleins de mouvement, leurs phrases sont hérissées de protubérances vers l'extérieur. Ce n'est pas bon pour l'aphoriste qui veut isoler ses gemmes. Mais celles-ci doivent être animées par une harmonie dynamique et maîtrisée à l'intérieur. Et c'est ce qui manque à l'anglais. La belle pensée n'est indépendante et noble qu'en français. | | | | |
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| mot | | | La terrible clarté du français : Gelassenheit et Abgeschiedenheit (Maître Eckhart) sont de pures métaphores invitant l'intuition ; délaissement et détachement sont des concepts d'une effroyable précision, produisant des formules. De même pour Abbau (Heidegger) et déconstruction. « Le français : l'heure sans écho-rappel, l'allemand - plutôt le rappel que l'heure (l'appel) » - Tsvétaeva - « Französisch : Uhr ohne Nachklang, deutsch - mehr Nachklang als Uhr (Schlag) ». | | | | |
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| mot | | | La référence : une réponse langagière au désir, à la focalisation, à l'intention de désigner un objet ou une relation ; d'autres l'appellent intentionnalité ; sa diversité verbale est générée par des grammaires de réécriture (Chomsky). La signification : un renvoi pragmatique, hors du langage, à partir d'un fait conceptuel, établi par l'interprétation d'un discours, renvoi vers les objets réels - c'est ce que d'autres appellent - dialectique ; l'intuition et l'arbitraire en sont les seuls justificatifs. Wittgenstein nage, au milieu de ses binômes, et s'y noie, faute de trinité salutaire : langue, représentation, réalité. | | | | |
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| mot | | | Avec l'idée on épuise les choses, en les saisissant par leur centre. Avec le mot on les caresse en surface. La vraie possession est profonde et basse, la vraie caresse est superficielle et haute. Vertige des armes, vertige des charmes. | | | | |
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| mot | | | Seul le mauvais goût pousse les hommes à chercher des idées sans phrase, puisqu'ils se retrouvent tout de suite avec des idées sans saveur et ne dépassant pas le grade de recette de cuisine. Tout bon phrasé réveille le bon goût, qui saura toujours imaginer de savoureux plats de résistance, que font entrevoir les épices verbales. | | | | |
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| mot | | | Le mot devient littéraire, lorsqu'il ne s'identifie plus ni avec la chose ni avec le concept. Ce troisième univers, ce refuge des mots exilés, la Métaphorie Intérieure, a ses propres horizons et ses propres raisons. Le concept serait une métaphore fixe (« usuelle Metapher » de Nietzsche). « Tous les termes philosophiques sont des métaphores, des analogies figées »* - H.Arendt - « Alle philosophischen Termini sind Metaphern, erstarrte Analogien » - la philosophie ne peut donc être que poétique. Et que des prosateurs invétérés continuent leurs misérables mises en garde : « Que le philosophe se méfie de métaphores » - Berkeley - « A metaphoris autem abstinendus philosophus ». | | | | |
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| mot | | | Tout écrivain se penche sur ses états d'âme ; au début, on les évoque dans l'ampleur des faits ; ensuite, on les représente par la profondeur des idées ; et l'on finit par les peindre dans la hauteur des mots. Symptômes, thérapie, résurrection. | | | | |
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| mot | | | Le parti pris des choses triomphe partout (hideux dans leur apothéose - l'Internationale !). Pour les vainqueurs, prosateurs béats, le choix fut entre un objet vivant ou un schéma mort. Ils ne comprendront jamais, que la vie ou la mort des idées ne s'annoncent ni ne se maintiennent que grâce au parti pris des mots. | | | | |
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| mot | | | Les plus belles pensées ne seraient que des regards (Er-eignis - Er-äugnis - Nietzsche) et non pas des événements (qui, étrangement, nous dévoient vers le de-venir ou vers l'être - со-бытие - le co-être, ou vers leur fusion dans le soi, qui serait un événement d'appropriation : Er-eignis der Er-eignung - Heidegger - un joli jeu de mots, en allemand, et un impossible charabia en français). « Le regard, c'est une flèche visuelle décochée vers l'infini »*** - Ortega y Gasset - « Mirar es disparar la flecha visual al infinito » - c'est l'absence des choses qui fait de l'infini une vraie cible. Dieu même, au moins le Dieu des Grecs, hésite entre le regard (theoro - je vois) et l'action (theo - je cours). | | | | |
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| mot | | | Ceux qui calculent les fréquences des voyelles, la place des pronoms ou la longueur des périodes n'ont rien à voir avec mon intérêt pour le langage. La vraie passion du langage commence par la reconnaissance de la merveille de son absurdité, de l'immensité, qui le sépare de la réalité, de l'émoi, qui se fie à lui, et de l'émoi, qui y naît. C'est l'existence, incontournable, mais presque translucide, de modèles, entre le langage et la réalité, qui est la vraie relation, qui lie le mot à l'être, et que ne voit pas Protagoras : « Le langage est séparé de toute relation à l'être ». Les sophistes abusent de la liberté du langage, qui s'adapte au libre arbitre du modèle ; mais les idéalistes font pire : le modèle serait préétabli, asservi et adopté par la réalité. | | | | |
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| mot | | | Les plus belles pensées surgissent d’un élagage de branches indignes ; curieusement, ce sens se glissa, aujourd’hui, dans le calcul computationnel, putare remontant à élaguer. | | | | |
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| mot | | | Le mot en pointillé crée des états d'âme éclectiques ; mais modulés par la trajectoire des idées (l'idée est l'acte du mot), ils doivent prendre une forme syncrétique, nuage de points orienté. L'idée organique traduit une image d'une seule pièce, le mot thaumaturgique la recrée de toutes pièces. « Les idées sont des créatures organiques ; la forme leur est donnée à la naissance, et cette forme est l'acte » - Lermontov - « Идеи - создания органические : их рождение даёт уже им форму, и эта форма есть действие » - les formes fécondes en idées (Valéry). | | | | |
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| mot | | | Il s'agit de coller les mots à la vie imaginaire (la vie réelle étant vouée à recevoir nos maux). Il est plus fécond d'en envelopper un lien plutôt qu'une chose. Le lien, à ses extrémités, est bardé d'inconnues ; la chose est trop liée à son essence, à son noyau constant, sans perspective de belles substitutions. Le mot est un nom, associé non pas à la chose, mais à sa représentation, à son concept donc. Les mots eux-mêmes ne sont pas des liens, mais des aliments de notre appétit d'images et d'émotions ; tout lien est dans le modèle. | | | | |
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| mot | | | Le mot a toujours en vue ce qui le nie. L'idée, c'est une solide frontière avec l'idée contraire. Le mot est donc dans le regard, l'idée - dans les mesures : distances, surfaces, volumes. | | | | |
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| mot | | | L'idée entache l'âme, le mot donne à l'esprit une chance de pureté. Mais chercher à lessiver l'idée, pour faire apparaître le mot use le cœur en manque de blanchisseuses. Si la naissance du mot n'est pas suivie par vagissement de l'idée, autant étouffer ce mot au berceau, il n'est pas viable. | | | | |
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| mot | | | Plume à la main, prendre langue avec la réalité devrait ne me servir qu'à conduire le courant de mes mots. Le reflet est une opération trop floue, pour peindre avec précision mes fantômes. Mais l'ordre musical des idées reste étrangement en prise avec l'ordre phénoménal des choses. | | | | |
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| mot | | | Jolie ambigüité dans cette jolie phrase - je suis fait de ce qui m'échappe : ou bien ce qu'il y a d'inconnu ou d'incompréhensible en moi est mon propre soi (le soi inconnu), ou bien ce qui rend mon essence est ce que, à mon corps défendant, je réussis à articuler. | | | | |
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| mot | | | Le geste ou l'idée qui, bien tassés, n'entrent toujours pas dans un seul instant ou dans une seule maxime, sont condamnés à finir dans la platitude. | | | | |
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| mot | | | Différence entre le mot et la note : la lumière de la musique ne projette aucune ombre, les ténèbres du mot n'ont pas de témoins. La pensée, d'habitude, manque de lumière et le sentiment - d'ombre. Mais mieux je ressens la lumière, plus belles en seront mes ombres. | | | | |
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| mot | | | L'idée atteint son objet de plein fouet, et l'on finit toujours par se dire, qu'il aurait mieux valu le rater, pour tâter un autre angle d'attaque. Le mot, lui, vise un état d'âme et le rate, pour se perdre le plus loin possible. Au milieu de ses ombres et non pas dans l'éclat de son orgueil, ébloui par des ambitions réalisées. | | | | |
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| mot | | | Formé sous l'influence des langues indo-européennes, le regard philosophique européen sur la structure du langage - sujet, verbe, objet - est sans intérêt. Tout langage doit offrir trois types de références : d'objet, d'attribut et de lien entre objets. Les catégories - syntaxique du sujet, lexicale du verbe, sémantique de l'objet - sont purement linguistiques, sans rapport avec le modèle conceptuel. La langue fournit le noyau (verbes, quantificateurs ou connecteurs) de l'axe syntagmatique, l'axe paradigmatique étant alimenté par le modèle. | | | | |
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| mot | | | Le mot décrié de tous temps - vanité, dévouement aux choses vaines et éphémères, il m'est sympathique, vu que tout ce que l'homme garde désormais à portée de ses mains crochues relève des choses vulgairement réelles, pesantes, à rendement garanti. Et ma sympathie pour les sages, penchés, déconfits, au-dessus d'un rêve agonisant, gagne quelques longueurs à cause de leur condamnation par le vainqueur : « Le Seigneur connaît les pensées des sages ; Il sait qu'elles sont vaines » - l'Évangile. En plus, la vanité va souvent de pair avec l'élan, puisque l'Ecclésiaste met la poursuite de vent sur le même plan que la vanité, et auxquelles se réduit le tout ; il finira certainement par acquiescer au monde entier, devenir pan-théiste ou holiste, laissant les idolâtres avec la relativité des choses. | | | | |
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| mot | | | Seuls les polyglottes et les cogniticiens comprennent, que nous pensons non pas dans un, mais dans deux mondes mentaux - dans celui, où les mots, déjà, devancent les concepts, et dans celui, où les mots n'apparaissent pas encore. Le second, à une époque donnée, est pratiquement unique, le premier - imprégné et d'une langue et d'un locuteur. | | | | |
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| mot | | | La langue et la représentation du monde : la langue influe sur l'organisation du modèle conceptuel (qui est le seul à représenter le monde !). Aux hiérarchies de nature linguistique d'une langue peuvent correspondre des hiérarchies psychiques d'une autre. Ce qui se réduit au structurel ici peut n'être que descriptif ou déductif la-bas. On peut avoir un nœud unique dans un modèle à la place d'un beau branchage dans un autre. Mais tous les arbres possèdent les mêmes cryptotypes, de la racine aux fleurs. | | | | |
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| mot | | | Quatre merveilleuses machines, qui donnent naissance à la compréhension du discours : la syntaxique (intentions, types de coordination, ellipses, synecdoques), la logique (négation, quantification, évaluation, connexion), la sémantique (typologies de liens, métonymies, qualification, accès aux objets), la pragmatique (métaphores, goût, conjoncture). La merveille est dans leur coopération, en parallèle, et dans leur contact permanent avec le modèle conceptuel, qui les valide et prépare l'émergence du sens. « Pour atteindre le sens entier du discours il faut atteindre le sens du modèle de la réalité »** - Searle - « Any complete account of speech requires an account of how the mind relates to reality ». | | | | |
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| mot | | | La licorne n'existe pas : dans la langue, cela voudrait dire, que l'étiquette licorne n'est associée à aucun concept du modèle ; dans le modèle - que le concept licorne n'a pas été modélisé (mais il aurait pu l'être, pour exister au même titre que vache) ; dans la réalité - qu'aucun genre d'être vivant (corps organique) portant ce nom n'existe (et n'aurait pas pu exister). Hegel et Sartre (ou, avant eux, - Parménide et Platon) nagent au milieu de leurs avortons de termes - non-être, néant, négation, exister - qu'ils sont incapables de définir et se contentent d'un verbiage borborygmique et difforme. | | | | |
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| mot | | | L'origine de la philosophie banale est, simplement - et bêtement ! -, linguistique : en vidant les noms on aboutit aux substances et concepts, en se débarrassant des adjectifs on les réduit aux essences, accidents ou prédicats, en simplifiant le déterminant on patauge dans l'Un et le multiple, en décolorant les verbes on tombe sur l'être. La philosophie la vraie, la poétique, naît aux sources des émotions innommables et des promesses inverbalisables. | | | | |
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| mot | | | Plus on est bête, plus on est persuadé, que le mot serve, avant tout, à traduire des idées tout prêtes. Toujours cette naïveté de l'homme : croire qu'il peut toucher à la source de ses images de Caverne, où toute fenêtre est miroir. | | | | |
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| mot | | | Ils pensent sérieusement, que la représentation du monde peut être prise en charge par des structures grammaticales, tandis que ces piètres structures restent presque entièrement à l'intérieur des frontières de la langue, et les frontières du monde commencent bien au-delà de la langue, quoi qu'en pense Wittgenstein. La langue fait partie des solutions, le monde restera toujours parmi des mystères, que tente de refléter, telles les idées platoniciennes, la représentation. | | | | |
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| mot | | | L'ambigüité de bilden : éduquer ou produire une image, d'où l'intérêt de la langue, formant la pensée. Le fond de la pensée ne s'éduque guère grâce à la langue ; tout ce qu'une langue apporte à la forme de la pensée est sa réceptivité face aux métaphores. La langue ne modèle pas, elle interroge des modèles. Sans le moindre élément fractal commun, les langues recouvrent pourtant les mêmes surfaces conceptuelles. Et surtout, les mêmes types de structures conceptuelles a priori leur sont sous-jacents et les mêmes types de logique a posteriori. | | | | |
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| mot | | | Le mot n'est signe ni de la chose ni du concept. Le mot est volonté de désigner la chose, volonté, qui ne débouche sur la chose qu'en transitant par le concept (et le concept, non plus, n'en déplaise à Aristote, n'est pas signe des choses ; le concept est la connaissance même de la chose). Le mot n'est ni similitude ni représentation, mais symbole évocateur, excitant, référençant, focalisant. Le mot est une forme travaillée par un désir de fond. | | | | |
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| mot | | | Le mot idole est à réhabiliter ; son contraire le plus en vue est l'idée ; je préfère l'objet de prières au projet grégaire, que devient, tôt ou tard, toute idée. Et puisque on prie le mieux, face à l'inexistant, on n'a même pas besoin de justifier les auréoles qu'on est peut-être le seul à voir. | | | | |
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| mot | | | Dans une espèce de méta-représentation, la réalité est composée de choses et d'esprits, avec un seul lien direct entre eux - le langage. Vu ainsi, le mot s'interprète par l'homme, sans passer par des représentations explicites ; on ne fait appel à celles-ci que pour comprendre le discours, en le traduisant en formules logiques, au-dessus d'un modèle ; ce passage transforme le mot en signe, une métaphore vivante, sonore et elliptique - en simple étiquette collée sur un concept. | | | | |
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| mot | | | La représentation, elle aussi, dispose de son propre langage, mais qui a, vis-à-vis de la langue naturelle, à peu près le même statut qu'un langage de programmation, surtout lorsque celui-ci est fondé sur la logique et est orienté-objets. Les requêtes, formulées dans ce langage artificiel, seraient l'équivalent des idées platoniciennes, indépendantes des mots et classées par type de fonction, de prédicat, d'événement, de substance. | | | | |
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| mot | | | La langue n'est pas une pensée extérieure, comme la pensée n'est pas une langue intérieure. La langue prend en charge la pensée ; le contenu de la pensée naît hors toute langue et se forme dans un langage conceptuel. La langue interroge ce que la pensée crée. | | | | |
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| mot | | | L'idée platonicienne (eïdos) nous renvoie à ce que les choses ont de visible ; à ce qui est lisible nous renvoie le mot (logos). Le Logos bicéphale aristotélicien correspond très exactement à ce qu'est une maxime : l'union de la forme et de la formule ! | | | | |
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| mot | | | Valéry part d'un concept improvisé, effleurant à peine les choses, pour aboutir à un mot poétique. Heidegger part d'un mot improvisé, ignorant les choses, pour aboutir à un concept prosaïque. Privez le langage de suffixes, vous coupez toute source d'inspiration de Heidegger. Oubliez toute la culture, la cible de Valéry garde toute son excitabilité. | | | | |
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| mot | | | Dans leurs idées, ils prônent l'esprit de profondeur, sans avoir ni la profondeur d'esprit ni la hauteur d'âme ; c'est l'âme de hauteur qu'on devrait sentir à travers mes mots. | | | | |
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| mot | | | À quel point le Français se laisse guider par le mot et non pas par le concept, on peut le voir à l'exemple aberrant de ce colloque philosophique dédié à l'engagement (de l'idée - à l'acte) et à la sagesse (intelligence dans l'action), et auquel on invite un général, pour parler d'engagement (contrat avec l'Armée et contact avec l'ennemi), et un pédiatre, pour expliquer pourquoi le môme doit être sage. | | | | |
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| mot | | | On peut décortiquer le langage de l'intérieur, indépendamment du modèle de l'univers ; mais pour interpréter un discours, on ne peut pas se passer de modèle. « Une fois qu'il a donné à la pensée une orientation correcte, le langage peut disparaître pour faire place à un parcours mental »* - Épicure (la sentence est du pur Valéry, qui, curieusement, appelait le modèle - Non-Langage). | | | | |
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| mot | | | Le sens est la jonction (une sorte d'unification mystique, au-delà du mystère) du discours (problème interprété dans le contexte du modèle) et de la réalité (qui est mystère). La langue, elle, sans le modèle, au-dessus duquel elle est bâtie, est absurde et c'est ça, son plus grand miracle. Elle est parlée et elle est parlante : « Il y a deux langages : celui qui disparaît devant le sens, dont il est porteur et celui qui se fait dans le moment de l'expression »** - Merleau-Ponty. Le conceptuel se concentre autour du sens, et le poétique se fixe dans le mot : « Le poème n'est poétique que s'il s'incarne dans les mots » - Hegel - « Das Poetische ist erst dichterisch wenn es sich zu Worten verkörpert ». | | | | |
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| mot | | | Ce sont surtout les bavards qui chantent les vertus du silence. Ce n'est pas le silence que brise le mot, mais le caquetage des idées reçues. Le silence a besoin d'espaces à remplir et non pas de sons à corrompre ; pour cette basse besogne, il y a des idées. Ce n'est pas un silence parlant que je plains - dans ce cas il y a du consentement - je déplore le viol d'un silence musical, silence des choses, dont on ne peut pas parler (Wittgenstein), on ne peut que le chanter. | | | | |
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| mot | | | Suivre ses idées - création autodestructrice, à portée de tout ingénieur ; obéir aux mots - création autocréatrice, réservée aux ivrognes et aux poètes. Dès que la musique des mots est trouvée, leur sens vient tout seul, sous forme d'idées. L'inverse, « Occupe-toi du sens, les sons s'occuperont d'eux-mêmes » - L.Carroll - « Take care of the sense and the sounds will take care of themselves » - est inepte. | | | | |
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| mot | | | Deux rôles, diamétralement opposés, de la pensée : développer en choses mes intuitions, envelopper d'intuitions les choses. Ce qui produit la dualité du monde : ma conscience et mes matières, mon regard et mon écoute, mais le résultat est le même – le langage, approfondi de représentations et rehaussé d'interprétations. | | | | |
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| mot | | | Valéry a de la répugnance pour ce moi impur, moi qualifié, et lui oppose l'ange pur, Dieu sans nom, la femme sans ombre, l'homme sans qualités ou les qualités sans l'homme. Mais il oublie, que tout qualificatif (satellite de syntagme), dans un autre langage, peut aboutir à une pureté conceptuelle (paradigme). | | | | |
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| mot | | | Le cheminement de la pensée : désir - tache - contour - charge - mot - chose (poète - philosophe - peintre - amoureux - écrivain - acteur) - autant de langages ! Qui aura la patience et la sagacité à traduire le geste d'acteur en émotion de poète ? | | | | |
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| mot | | | Toutes les pensées, comme tous les rêves, ont cette fâcheuse et fatale propension à perdre, avec le temps, de leur profondeur ou de leur hauteur. À l’échelle verticale, c’est-à-dire en matière de pérennité et d’intensité, les mots bénéficient d’une longévité mieux assurée ; ils devraient en profiter pour consoler nos extases faiblissantes. Donc, la vraie philosophie, tout naturellement, est tragique. | | | | |
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| mot | | | Dans les bouteilles, qu'avait bénies le mot, le message promet plus d'ivresse que le breuvage, même d'appellation contrôlée. Ne jalouse pas les bouteilles pleines – pleines d'idées, de messages, de liqueurs, et qui ne sont bonnes que pour les épiceries. Et que vive le vide salutaire du mot, où le poète invite Dieu à agir ! | | | | |
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| mot | | | Toute métaphore traverse le langage, le modèle et la réalité. Elle s'appellera mot, lorsque l'essentiel de ce parcours est langagier et débouchant sur un état d'âme réel. Elle s'appellera idée, lorsqu'elle s'attarde au milieu des objets-concepts du modèle. | | | | |
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| mot | | | L'émotion des hommes, provoquée par une idée, ce n'est qu'une émeute de rue ; l'émotion d'un homme, qui a trouvé son mot, c'est presque une révolution de son palais. | | | | |
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| mot | | | Tout énoncé a l'ambition de tourner en arbre. L'arbre de l'esprit-requêteur va s'unifier avec l'arbre de l'esprit-interprète. Les cas stériles : l'arbre de départ sans variables, cas minéralogique, ou l'arbre d'arrivée n'ayant pas gagné en ramages, cas prosaïque. Le mot, c'est une pensée se reconnaissant dans un arbre vivant, cas poétique. Il devient regard à hauteur d'arbre, lorsque à l'arrivée on se trouve avec plus de variables qu'au départ. « Comment ne pas vivre au sommet de la synthèse, quand l'air du monde fait parler et l'arbre et l'homme ? »** - Bachelard. | | | | |
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| mot | | | Rien d'étonnant dans la vision de la poésie comme d'une charrue (Mandelstam) : la poïésis voulant dire labeur, labourage de sillons (versus - vers). La vie étant la terre (le premier humus) retournée par l'homme (le humus second). On retrouve de beaux parallèles avec l'être et la pensée : « La pensée trace des sillons dans le champ de l'être » - Heidegger - « Das Denken zieht Furchen in den Acker des Seins ». Toutefois, l'être et la pensée ne sont que déchéances de la vie et de la poésie. | | | | |
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| mot | | | L'expressivité a deux sources : l'ordre conceptuel et le désordre langagier. La vie en soi de l'écriture est dans l'équilibre entre les deux ; la stérilité - dans l'oubli de l'une des deux. La pensée est un moyen d'expression (structure en surface) ; l'expression est une contrainte de la pensée (structure profonde). | | | | |
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| mot | | | Quand on attend de la langue une tâche de représentation, on est plongé dans un emboîtement de matriochkas, une galerie de Dresde, une mise en abyme, une récursivité abusive. Le mot n'est pas signe (c'est le concept qui l'est) mais métaphore (par-dessus les concepts), tableau référentiel hors galeries facticielles. | | | | |
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| mot | | | « Aller aux mots mêmes » (le symbolisme) est plus bête que « Aller aux choses mêmes » (la phénoménologie), ce qui est plus bête que « Aller aux concepts mêmes » (l'idéalisme). À toute cette bougeotte j'oppose « S'immobiliser dans la métaphore même », à égale distance des trois. | | | | |
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| mot | | | Types de pensée, dans l'ordre croissant de leur intérêt : penser à quelque chose, penser de quelque chose, penser quelque chose, penser sans convoquer de choses, en restant en compagnie de mots seuls, les mots créant des choses inexistantes. | | | | |
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| mot | | | Dans l'émergence d'un nouveau concept, les mots ne sont presque pour rien. Le concept doit sa détermination à la place dans un arbre (graphe) conceptuel, à ses liens sémantiques avec d'autres concepts, à ses attributs, aux rôles qu'il pourrait jouer dans des scénarios impliquant d'autres concepts. Magnifique prémonition de Valéry : « Au lieu de concept, on peut former une Scène »*, réalisée en Intelligence Artificielle ! Les mots ne servent que de mode d'accès plus ou moins paraphrastique aux objets. Dire que les concepts proviennent du langage et non pas de la science (Benjamin) est une pitoyable ânerie ! | | | | |
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| mot | | | Les linguistes et psychanalystes (Saussure, R.Jakobson, M.Foucault, J.Lacan), qui : excluent de leurs analyses le sujet et les référents, ne soupçonnent même pas l’existence de représentations et pensent reconnaître dans la pensée et dans la réalité les mêmes structures que dans le langage, - se disqualifient en tant que spécialistes du langage. | | | | |
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| mot | | | Heidegger chercha le fond commun de tous les emplois du verbe être, de l'ontologique au copulatif, et prétendit l'avoir trouvé en l'existence. Or ce fond est complètement vide. Qu'on en juge, en faisant des intersections soi-même : 0. Socrate est avant toute représentation, 1. le méta-concept (classe ou relation) est, 2. l'homme est, 3. Socrate est une méta-instance, 4. Socrate est, 5. l'homme est un mammifère, 6. Socrate est un homme, 7. la calvitie est à Socrate, 8. Xanthippe est à Socrate, 9. la toge est à Socrate, 10. l'idée est à Socrate, 11. le chien est un ami de l'homme, 12. Socrate est mon ami, 13. l'homme est mortel, 14. Socrate est mortel, 15. l'homme est bête, 16. Socrate est intelligent, 17. la taille de Socrate est de 4 coudées, 18. la proie de l'aigle est un ami de l'homme, 19. Socrate est un nom propre etc. Tous les verbes ont autant de droits à supposer une existence d'objets que cet avorton d'être. Référencer la relation genre/espèce, classe/instance, l'attribution, la possession, l'appartenance, l'évaluation d'attributs, l'unification d'objets - c'est un abus de suremploi. | | | | |
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| mot | | | Ils se disent submergés par des idées se refusant au verbe. Cas clinique des sots incurables. Je n'ai jamais vu le cas contraire : « Il se prépara un grand vocabulaire - et attendit toute sa vie une idée » (N.Barney). | | | | |
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| mot | | | Dans l'écrit, je veux rester tonique ; je dois franchir plusieurs tests de qualité, avant d'exhiber mes sentences ; la tonicité peut et doit provenir des objets évoqués, des mots choisis, des idées émergentes, de mon tempérament – une seule de ces sources désavoue mes mots, et je peux être certain de leur défectuosité. | | | | |
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| mot | | | Le mot emporté par un bon souffle et gonflant une bonne voile - le rêve du naufragé des idées, au fond de son épave. | | | | |
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| mot | | | La mathématique est la seule science, où le conceptuel coïncide presque d'avec le langagier et où les modèles ne représentent pas la réalité, mais sont des produits de notre esprit. Et les représentations algébriques sont beaucoup plus élégantes que les représentations empiriques. Hélas, la beauté des constructions mathématiques ne peut pas être rendue dans une langue naturelle. | | | | |
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| mot | | | L'idéal de l'écriture : chercher à donner au poids des mots la fonction des ailes. Le ratage : le poids continue à tirer vers le bas les idées ; la victoire : une aspiration vers le haut, aspiration devenue en elle-même une idée. | | | | |
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| mot | | | Dans un écrit de fiction philosophique, il y a toujours deux facettes : des idées ou des mots, l'universel ou le personnel, le savoir ou l'auteur. Deux types de faiblesse de ma plume : lorsque les idées datent – manque d'attachement, ou date l'auteur – trop d'attachement. | | | | |
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| mot | | | Le mot libre s'apparente aux rythmes, l'idée des esclaves - aux algorithmes. Le déclin des grands mots accroît le pouvoir de la petite pensée, comme le déclin de la grande pensée accroît le pouvoir des petits mots. Être petit, c'est être collectif. Quand la mesquinerie touche aussi bien les mots que la pensée personnels, l'exclusive est encore plus flagrante. | | | | |
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| mot | | | Tout mot, renvoyant à un concept, aurait dû être accompagné d'une liste de concepts antonymes, pour que nos interprétations soient sensées (l'affirmation ne valant que par ce qu'elle nie…) ou efficaces. Dressez cette liste interminable, pour penser et être, et vous vous rendrez compte du creux béant du cogito. Et la notion de différance de Derrida y est la bien-venue, elle serait « un tissu de différences », à la base d'un discours bien bâti. | | | | |
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| mot | | | L'orthographe, créatrice de belles pensées : mettez l'accent grave dans le ou de : « Il est libre ou il n'est pas » ! « Le bonheur est là où tu n'es pas »** - Schubert - « Dort, wo du nicht bist, da ist das Glück ». | | | | |
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| mot | | | Le mot est défini par la triade – ses relations avec la réalité, la représentation et la langue ; un métèque peut maîtriser parfaitement les deux premières facettes, mais tant de nuances purement langagières lui échapperont à jamais ; tant de ses idées aériennes dégringoleront à cause de la lourdeur de ses mots désarticulés. | | | | |
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| mot | | | Le terme de déconstruction se justifie sous deux angles : la même réalité se représente différemment par des personnes différentes ; le même discours peut s'interpréter différemment, dans les contextes des représentations différentes ; donc, ne se fier ni à la réalité trop silencieuse ni au langage trop bavard - (re)bâtir des représentations (aboutissant à une hétéronymie conceptuelle et langagière). | | | | |
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| mot | | | Trois vues du langage, à partir : de la réalité, du modèle, de la langue. La première, pragmatique (sciences humaines) - la plus vaste et vague ; la deuxième, conceptuelle (mathématique) - la plus haute et ouverte ; la troisième, fonctionnelle (linguistique) - la plus profonde et fermée. | | | | |
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| mot | | | Les rapports entre le mot et la pensée sont du pur érotisme ; le mot est un excitant, qui donne au corps d'une pensée des contours et des profondeurs à caresser ou à explorer. Et K.Kraus s'avoue incompétent : « La langue est la mère et non pas la maîtresse de la pensée » - « Die Sprache ist die Mutter, nicht die Magd der Gedanken ». | | | | |
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| mot | | | Cette erreur irrécupérable de Mallarmé ou de Wittgenstein - la dissociation entre la langue et ses références extérieures, la source du sens soi-disant gisant dans la langue même. Toute image tropique - dépassant la musique et l'usage - naît déjà dans l'interprétation et celle-ci se fait dans le contexte d'un modèle et non pas d'un banal dictionnaire. Référence, vérité, sens, ces concepts de Frege, furent énoncés dans un mauvais ordre, avec de fausses symétries et analogies. | | | | |
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| mot | | | Le langage métaphorique s'oppose à ce qui est sans saveur, que ce soit en mots ou en idées. Tout bon langage conceptuel est métaphorique, qu'il s'agisse de mathématique ou de philosophie. Mais seule la poésie pure peut se permettre le luxe des métaphores refusant toute mutation en concepts. | | | | |
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| mot | | | Le terme de langue couvre trois entités profondément différentes : - un système de signes faisant abstraction de son usage et comparable en tout point avec un langage de programmation : alphabet, vocabulaire, morphologie, grammaire ; astucieux, rigoureux et délicat, mais sans vraiment de merveilles - un système bâti au-dessus d'un modèle conceptuel ; un outil de connaissance et de communication ; on devrait parler de langage (« Le langage est relais par signes »*** - Valéry - la plus précise des définitions !) - un outil d'expression, le modèle sous-jacent fondé sur l'esthétique ; strictement parlant, à chaque usage on y crée une nouvelle langue. | | | | |
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| mot | | | Les deux Cratyle, celui de Platon ou celui d'Aristote, celui qui lève le doigt, avec un nom unique aux lèvres, ou celui qui le baisse, pour que le nom sélectionné soit le plus proche de la réalité terrestre, - produisent du silence ex aequo ou du bruit-écho, tandis qu'il s'agit de composer de la musique - le mot-maître doit faire danser l'idée-servante. | | | | |
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| mot | | | Le trope, et non pas le concept, est la notion, qui aurait dû être au centre de la réflexion philosophique sur le langage. Les concepts sont la chasse gardée de la science. Le philosophe devrait être plus profond que le linguiste et plus haut que le savant ; au lieu de cela, il patauge dans des platitudes pseudo-conceptuelles. | | | | |
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| mot | | | Où peuvent se trouver - si elles existent ! - ces fichues idées platoniciennes ? Dans la réalité ? Dans le modèle ? - Non, presque exclusivement (sauf quelques constantes eidétiques - en physique, en chimie, en biologie) - dans le langage ! C'est à dire dans un outil de critique et non pas de topique. Ni représentation, ni interprétation, mais requête. « Le passage de la vie dans le langage constitue les Idées »** - Deleuze. Les universaux, en revanche, ne sont ni dans la réalité (universalia ante res - le réalisme platonicien), ni dans le langage (le nominalisme médiéval), mais bien dans le modèle (universalia in rebus - les impressions de l'âme aristotéliciennes). Quand on comprend, que non seulement les relations, mais aussi les propriétés et les attributs peuvent être représentés en tant que classes, toute discussion sur le lieu de leur existence devient superflue. | | | | |
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| mot | | | La haute création, la poïesis, sera toujours de la traduction, de la mimesis. Le jardinage divin du mot vivant sera au-dessus de l'artisanat (démiurgie), de la tekhné, de l'idée mécanique. La fidélité chevaleresque au mot vulnérable ou la maîtrise intéressée de l'idée : « Ton chevalier, ton artisan jaloux, te portent leur prière, ma douce langue ! » - Nabokov - « Так молится ремесленник ревнивый и рыцарь твой, родная речь ! » - et que ta prière ne se confonde jamais avec le sermon. | | | | |
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| mot | | | Deux défauts d'écoute privent mon discours de toute musicalité : que je n'entende plus la voix de l'inexistant, ou que la traduction, c'est à dire l'interprétation, soit exclue de mes échos. Il ne me resteront que des références mécaniques de quelques morceaux d'algorithmes, dictés par des robots. « Parler, c'est traduire - d'une langue angélique en une langue humaine, de la pensée vers les mots » - J.G.Hamann - « Reden ist übersetzen - aus einer Engelsprache in eine Menschensprache, Gedanken in Worte » - seulement, l'ange ne parle ni en pensées ni même en notes, mais en appels inaudibles, indicibles, qu'il s'agit de traduire. | | | | |
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| mot | | | Le plumitif médiocre : je maîtrise l'essentiel, dont le mot n'est qu'un mercenaire malléable à merci. Un maître : la terreur devant l'essentiel intraduisible et l'adhésion servile à ce révolté de mot, en vue d'un nouvel esclavage. « Ce n'est pas moi qui maîtrise la langue, c'est la langue qui me maîtrise complètement. Elle n'est pas la servante de mes pensées » - K.Kraus - « Ich beherrsche die Sprache nicht ; aber die Sprache beherrscht mich vollkommen. Sie ist mir nicht die Dienerin meiner Gedanken ». | | | | |
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| mot | | | Deux raisons poussèrent Socrate à répugner l'écriture : l'horreur du développement (auquel succombe son élève infidèle) et l'absence de noms pour tout ce qui compte le plus dans la vie (et dont l'autre fait des Idées). Et le genre aphoristique d'Héraclite, fut oublié au profit des bavards… | | | | |
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| mot | | | Sans idées charmeuses et séduisantes, le mot n'atteindra pas une pénétration. Mais sans le mot viril, tout charme des idées se fane si vite. | | | | |
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| mot | | | L'illusion de la pensée soi-disant dialogique naît du large partage du langage ; le soliloque semble être le vrai berceau de la pensée, et la pensée conçue ne doit sa congruence avec la pensée perçue que par la tribalité du langage. | | | | |
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| mot | | | On ne peut opposer au langage que la pensée ou l'émotion. Il tient en respect la première et même en triomphe, souvent, haut-la-main, mais il se décourage devant l'ineffabilité désarmante de la seconde. Mais sans ces retentissantes défaites il n'eût jamais appris à produire de la pensée et de l'émotion. | | | | |
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| mot | | | La chose et le mot (avec le concept, qui se glisse entre les deux) sont deux facettes de l'étant ; et l'oubli de l'être (celui qui est source de tout), dont s'indigne Heidegger (ou, avant lui, Bakhtine : « La philosophie première, celle qui porte non pas sur les phénomènes de culture, mais sur l'être, tomba dans l'oubli » - « Первая философия - учение не о культурном творчестве, но о бытии - забыта »), cet oubli consiste à n'être respectivement que pragmatique ou poète, être obsédé par le poids des choses ou par la musique des mots, être guidé par l'intérêt ou par le vertige. | | | | |
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| mot | | | Ce qu’on dit, c’est-à-dire des assertions, est, le plus souvent, commun ; ce qui compte, c’est comment on le dit, le style, c’est-à-dire l’élégance, l’ironie, l’intelligence. | | | | |
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| mot | | | Le mot de la langue (sauf les marqueurs logiques) n'a pas de sens lui appartenant en propre ; il est attaché à plusieurs concepts ayant chacun un sens, et le contexte de la phrase permet de réduire l'espace de recherche des concepts plausibles ; derrière le mot, dans la phrase, ce qu'il faut chercher ce n'est pas la chose, mais le chemin d'accès aux choses ou relations, chemin, qui s'y inscrit syntaxiquement ; le mot traduit une volonté subjective du locuteur et non pas une représentation objective. Tous ces points sont compris de travers par Wittgenstein. | | | | |
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| mot | | | Le meilleur habit d'une pensée excitante est transparent ; c'est dans la nudité du mot que le contact avec elle me fait retrouver son sens et perdre ma tête. | | | | |
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| mot | | | La représentation est une tâche conceptuelle, où la langue n'intervient presque pas ; la langue y est statique et la conception - dynamique ; l'expression, en revanche, résulte de la confrontation entre une représentation statique et une langue dynamique. Les signes linguistiques s’attachent aux représentations pré-langagières, ce qui prépare la pensée langagière. | | | | |
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| mot | | | La langue, visiblement, participe à la formation des conceptions du monde, mais pas tellement à la représentation de la réalité ; la trace langagière la plus visible y consiste à choisir, pour une tâche représentative, entre soit un accident soit un concept, concept traduisant le doute, l'ironie, l'activisme, l'émotivité. Mais le gros noyau de la représentation ne dépend guère de la langue. | | | | |
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| mot | | | Les mots parasites à manier avec méfiance : existence, vide, vérité, liberté. Rien de commun entre existence conceptuelle et existence réelle, entre vide mathématique et vide ontologique, entre vérité logique et vérité philosophique, entre liberté de concevoir et liberté d'agir. | | | | |
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| mot | | | Les mots forment un chemin ; son parcours, l'accès aux objets, l'image d'un réseau, qui est idée, - sont affaire du voyageur, de l'interprète, du lecteur. Les mots d'auteur sont souvenirs des aventures des choses. | | | | |
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| mot | | | Du croisement entre l'ironie et la pitié naît la noblesse ; la noblesse multipliée par l'intelligence réveille le talent ; le talent, séduit par l'idée, aboutit à la création ; la création, attirée par le soi, produit le mot - la généalogie du mot, du meilleur, de la maxime. | | | | |
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| mot | | | Seuls les polyglottes peuvent donner un sens profond au silence : les expressions d'un même sentiment, dans des langues différentes, n'offrant ni intersection ni noyau communs, on se réfugie dans ce vide silencieux, ce réceptacle du vrai soi (serait-ce la khôra platonicienne, cet espace réservé à l'accueil des idées ? ), du soi indicible et intouchable, débarrassé et des mots et des choses : « L'esprit vide d'objets est le but du sage » - Upanishad - je dirais qu'il en est la contrainte. | | | | |
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| mot | | | La langue a un double rapport : à l'art et au savoir, d'où ses deux manifestations - le style et la quête. Elle est active et créatrice, sur la première facette, passive et subordonnée - sur la seconde. La représentation, implicite ou fantomatique, fait que la langue touche au réel toujours à travers le voile des concepts ou images, qui, à leur tour, en attendent l'écho : « La connaissance pressent la langue, comme la langue se souvient de la connaissance »** - Hölderlin - « Wie die Erkenntniß die Sprache ahndet, so erinnert sich die Sprache der Erkenntniß ». | | | | |
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| mot | | | Il manque au français le mot Erkenntnis, qu'on traduit, faute de mieux, par connaissance, tandis qu'il s'y agit de quelque chose, qui est, à la fois, le processus et le résultat d'un acte primordial : le passage d'un inconnu vers le domaine du connu, au moyen d'une unification d'arbres (requête vs représentation), qui précède le concept même d'égalité, sans parler de celui de choses égales. Ce n'est pas l'égalité qui est câblée en nous, mais le mécanisme d'unification. | | | | |
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| mot | | | Dans les tâches intellectuelles, le mot a deux fonctions radicalement divergentes : exprimer la forme-style ou rendre le fond-pensée. La mémoire ne garde que la seconde facette ; l'absorption de la première ne laisse que le plaisir. Dans le résumé du fond, il ne doit plus rester de mots, tout doit être traduit en concepts ; la survivance des mots y serait signe d'un discours creux, verbeux. Avec la plus belle des formes, c'est l'inverse qui se produit : ne reste que le mot élevé au grade d'image. | | | | |
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| mot | | | Strictement parlant, les seuls mots du vocabulaire à avoir un sens (indépendamment de la représentation sous-jacente) sont les mots auxiliaires de la logique (les concepts logiques sont les mêmes pour toutes les langues, mais leurs traductions portent des traces grammaticales et morphologiques de chaque langue particulière). Ces mots reflètent les négations, les quantificateurs, les déterminants, les connecteurs, les modalités. Chaque langue a, en plus, une hiérarchie spatio-temporelle implicite de ces constantes méta-logiques, sous forme des priorités dans l'analyse et la transformation des phrases en propositions (distribution de parenthèses). | | | | |
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| mot | | | La signification du mot n'existe pas. Une signification du mot, dans un énoncé correct, dans le contexte d'un modèle conceptuel, c'est un concept auquel le mot est associé après une interprétation réussie de l'énoncé ; bref, elle est hors du langage ; dire que « la signification d'un mot est son emploi dans le langage » - Wittgenstein - « die Bedeutung eines Wortes ist sein Gebrauch in der Sprache » - est une métaphore trop faible, même si elle est plus sensée que de nous renvoyer à un dictionnaire ; elle nous introduit, plutôt, dans ce qui est le sens, mais celui-ci n'est pas associé à un mot, mais à un énoncé entier ; la signification est du libre arbitre, le sens - de la liberté. | | | | |
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| mot | | | Sans parler de hauteur, le mot est aussi plus vaste que l'idée, puisqu'il doit, ou peut, ou veut, exprimer, en plus, le rythme qui précède, accompagne et survit à l'idée (eidos), pour se figer en une icône picturale (eikon) ou en une idole (eidolon) musicale. | | | | |
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| mot | | | Dans les langues indo-européennes, l'analyse d'une proposition suit les étapes suivantes : 1. type d'énoncé (ordre ou requête, ruptures événementielles ou monotonie), 2. arbre de connecteurs logiques, 3. verbes (liens sémantiques, arités, rections, locutions, négations), 4. références d'objets (liens, négations, qualificatifs) - ce qui aboutit à un arbre non-langagier, une formule logique, commune à toutes les langues. Le reste n'est que la démonstration, l'unification avec la représentation conceptuelle de l'interlocuteur, livrant la signification et préparant la donation du sens. | | | | |
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| mot | | | Après l'interprétation d'un discours intellectuel, tout mot doit disparaître, pour laisser la place à un arbre conceptuel ; l'inverse se produit avec un discours poétique, où doit disparaître toute interprétation, pour ne laisser que la musique des mots : « Le dernier pas de toute interprétation consiste à disparaître devant la pure présence du poème »* - Heidegger - « Der letzte Schritt jeder Auslegung besteht darin, vor dem reinen Dastehen des Gedichtes zu verschwinden ». | | | | |
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| mot | | | Hölderlin et Heidegger ont tort d'opposer le pathos sacré de la quête grecque à la sobriété junonienne du don de représentation - ce sont deux dons incomparables, l'un artistique et l'autre intellectuel, l'un langagier et l'autre conceptuel. Nietzsche trouve une opposition plus juste entre deux types d'art, entre deux genres de pathos : Apollon et Dionysos (ou Raphaël et Michel-Ange). | | | | |
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| mot | | | Imbus de leurs pensées, ils se plaignent du manque de mots ou d'oreilles vivantes ; moi, je n'appelle que la haute cause du mot, qui dominera toujours l'effet, que sont les pensées, même les plus profondes ; et les oreilles que je vise appartiennent, toutes, à de glorieux morts. | | | | |
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| mot | | | Le poète entend, tout d'abord, le mot, avant de chercher le concept ; l'homme ordinaire voit d'abord le concept, avant de trouver le mot. La musique du devenir ou le tableau de l'être. | | | | |
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| mot | | | Le mot, c'est le noble logos, bien en chair (Descartes et Port-Royal, par exemple, le plaçaient, carrément, du côté de la matière) ; l'idée, ce n'est que la chimère platonicienne. | | | | |
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| mot | | | Les choses les plus prometteuses n'ont pas de nom ; mais avant le nom naît l'image, qui naît avant le désir, qui naît avant l'idée, qui naît avant le concept, qui naît avant le mot ; et ce parcours, en lui-même, porte beaucoup plus de richesse et d'essence que le mot final ; et Celan : « Les choses n'adviennent à l'être que dans le mot » - « Im Wort werden und sind erst die Dinge » - y est trop cavalier. | | | | |
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| mot | | | On a beau chanter la fonction, c'est à dire l'âme et la pensée, c'est l'organe, c'est à dire le corps et le mot, qui procure la jouissance la plus indubitable. « Le corps est l'organe-obstacle de l'âme, et les mots – l'organe-obstacle de la pensée » - Jankelevitch – en matières divines, le créateur, c'est à dire l'homme de l'imagination et de l'élan, est porté par la contrainte plus loin que par les moyens. | | | | |
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| mot | | | L'émerveillement devant la réalité et la langue, toutes les deux inépuisables : l'infinité de concepts qu'on pourrait bâtir (la représentation) au-dessus d'un nombre fini de mots, qui couvrent une partie du réel, l'infinité d'images qu'on pourrait créer (l'interprétation) au-dessus d'un nombre fini de concepts accessibles à la langue. | | | | |
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| mot | | | Toute descente vers la profondeur suppose des pensées, qui creusent ou enracinent. Mais aucune pensée ne m'accompagne, dans ma prise de hauteur ; je n'y aurai besoin que du mot qui déracine. « Le mot me promet la hauteur ; la pensée reste avec la profondeur »*** - Shakespeare - « My words fly up, my thoughts remain below ». | | | | |
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| mot | | | Un sot sobre expose ses pensées, avec des mots si ternes qu'on en bâille ; un sot ivre déverse des mots, dans lesquels on n'entend aucune pensée. « Le vin fait prendre les mots pour des pensées » - S.Johnson - « Wine makes a man mistake words for thoughts ». L'homme de bien a besoin d'un état d'ivresse, à vivre ou à créer ; tout accès de sobriété devrait le réduire au silence ou faire tomber sa plume. | | | | |
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| mot | | | Le discours, ou la pensée, se forme en deux étapes, la pré-langagière et la langagière. La première : désirer, se focaliser, se tendre – et comme résultat : voir les objets et les relations. La seconde : référencer les objets et les relations, formuler la proposition et comme résultat : montrer l'arbre conceptuel. L'échelle expressive du référencer va du nommer au chanter. L'échelle intellectuelle du formuler comprend les structures et les logiques, une simulation temporelle des tableaux spatiaux. | | | | |
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| mot | | | Apprendre une langue, c'est maîtriser le passage du langage mental (universel) au langage verbal (particulier) - la création d'un arbre de signes à partir d'un réseau de concepts. Dans l'interprétation de discours, le parcours est inverse : l'unification des arbres requêteur (formule logique) et analyseur (émergeant d'une représentation), débouchant sur une signification - un réseau d'objets. | | | | |
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| mot | | | Que Platon confonde souvent la représentation (concepts) avec les quêtes du représenté (idées) se voit dans l'usage indifférencié, qu'il fait de eidos (aspect ou forme) et idea (regard ou fond). Les concepts existent dans le modèle, et les idées - dans le langage ; mais ni les uns ni les autres - dans la réalité. Mais est-ce que la phusis grecque est notre réalité ? Pour Heidegger, elle fut l'être, et l'idée - son interprétation, ce qui est plein de bon sens. | | | | |
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| mot | | | Ni l'intelligence ni le savoir ni la conscience ni la rigueur ne sont pré-conditions d'un discours philosophique ; son unique élément est le langage, qui est à la fois contrainte et ressource ; tout s'y formule en termes d'un vocabulaire et non pas en concepts ; les rares à l'avoir compris : Héraclite, Nietzsche, Heidegger. | | | | |
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| mot | | | Le mot, au sens métaphorique et instrumental, ne peut être jugé que par opposition ou contraste avec les idées, les choses ou l'intelligence ; deux conclusions divergentes s'en dégagent, en fonction du choix du lieu de confrontation - commencements ou fins. Dans le premier cas, la pré-existence ou l'importance des idées ou le poids des choses, le mot sort vainqueur, gagnant surtout en hauteur de ses images et de sa musique. Dans le second, face à l'entendement des choses et à la maîtrise des concepts, il perd, par manque de profondeur. | | | | |
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| mot | | | Deux sortes de métaphores : de relation ou d'objet ; dans la première, la relation référencée n'existe pas entre les objets référencés, et c'est par un critère de proximité, propre aux objets, qu'il faut chercher des relations existantes ; dans la seconde, les objets référencés n'existent pas pour la relation référencée, et c'est par un critère de proximité, propre à la relation, qu'il faut chercher des objets existants. Le type de critère de proximité déterminera, s'il s'agit d'une métaphore littéraire ou conceptuelle, d'une poïesis ou d'un logos. | | | | |
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| mot | | | Les combats d'idées, non arbitrés par des mots désarmés, unificateurs ou consolateurs, sont toujours sources de grisailles et de mesquineries. Les mots sont des arbres ou des flèches ; les idées – des forêts ou des cibles. | | | | |
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| mot | | | Dans tout discours, la part purement langagière est entrelacée avec les couches conceptuelle et poétique, la référentielle et l'expressive ; quand ces deux dernières sont trop misérables, ne conduisant ni à un approfondissement fécond ni à un rehaussement musical, on peut appeler ce discours exclusivement langagier, c'est le silence, dont parle Wittgenstein ; dans un discours intellectuel ou poétique, au contraire, après l'unification avec des idées ou images, disparaît le langage (Valéry). Entre la maxime verbale et la pantomime musicale se joue la création humaine. | | | | |
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| mot | | | On bâille ferme, lorsque le philosophe ne parle que de philosophie, ou le philologue - que de philologie ; c'est l'intérêt ou la volonté que le philosophe tourne vers la forme langagière ou le philologue - vers le fond conceptuel, qui sont plus prometteurs. Ce qui est curieux, c'est que l'incompétence ne gêne en rien les philologues (Nietzsche, Heidegger) et ridiculise - les philosophes (Wittgenstein, Foucault). | | | | |
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| mot | | | Dans l'arbre de la connaissance, quelle est la place du langage ? - fournir un ramage harmonieux, faire éclore des fleurs et couler la sève (« Je presserais mes idées, pour en extraire la sève » - Dante - « Io premerei di mio concetto il suco »), donner un sens à la cime - mais je ne vois sa place ni dans le tronc ni dans les racines : « Le sensible et l'intelligible, en tant que troncs de la connaissance, émergent d'une même racine, racine inconnue » - J.G.Hamann - « Sinnlichkeit und Verstand als zwei Stämme der Erkenntnis entspringen aus einer gemeinen, aber unbekannten Wurzel » - et elle n'est certainement ni langagière ni conceptuelle, mais purement mentale. | | | | |
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| mot | | | De la place du Dire et du Faire dans l'écriture : leurs rôles sont complètement différents aux trois stades - avant la prise de plume, pendant la naissance de l'écrit, enfin, l'appréciation d'un écrit fixe. Au commencement, les niais sont pleins d'idées mûres à traduire dans le dit, et les délicats attendent le premier son ou la première image imprévisibles - le faire, leur métier, ayant besoin d'une matière rare. Au milieu, le niais ne fait que dire, tandis que le mot du délicat naît dans le fait - le style et le ton. À la fin, on ne voit que le fait du niais (son dit étant pâle ou vide), ou le dit du délicat (son fait, c'est à dire son pinceau, étant absent). | | | | |
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| mot | | | J'ai beau me détacher de tous les noms, de tous les courants, - ma recherche de points zéro ne pourra jamais réussir complètement dans le domaine des mots ou des idées, où je suis soumis à mon époque et à ma mémoire ; c'est du point zéro des tons que j'ai le plus de chances de me rapprocher, puisque ce domaine se voue surtout à la hauteur, dimension désertée par d'autres chercheurs d'originalité. | | | | |
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| mot | | | La modeste métaphore de point zéro (de la réflexion, de l'écriture, de la volonté) couvre totalement tous ces avortons de concept : le non (des non-rebelles), la négativité (des non-cogniticiens), la négation (des non-logiciens), le néant (des non-poètes), le vide (des non-mathématiciens). | | | | |
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| mot | | | Dans l'écriture, le seul domaine, où le mot n'ait pas besoin de définition, est la poésie. Et, en particulier, la philosophie, qui aurait reconnu, humblement, d'être une des branches poétiques. Partout ailleurs, l'incapacité de définir un mot-concept devrait priver l'auteur du droit d'en disposer. Ainsi, dans la philosophie académique, on devrait bannir les mots : la métaphysique, l'être, le néant, la transcendance, la vérité, le sujet, la conscience. Son malheur, c'est que, une fois cette purge effectuée, il n'en resteraient que des platitudes, ce qui correspondrait à sa juste valeur. | | | | |
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| mot | | | Dans la félicité des caresses verbales, je ne pense pas souvent à la conception d'enfants, de ces pensées, le plus souvent illégitimes. Mais « tu enfantes de pensées, comme enfante et les porte longtemps la femme » - Prichvine - « мысли рождаются, как живые дети, и их долго вынашивают » - dans la douleur, la difformité et la perte d'appétits. | | | | |
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| mot | | | La parole fut donnée aux vulgaires, pour traduire leur pensée (Talleyrand), aux sages - pour la déguiser (Dante et Machiavel), aux intuitifs - pour la dépister, en passant. Les uns forment, avec la vérité, un couple, les autres s'en réjouissent comme d'une maîtresse, enfin les troisièmes l'approchent en dilettantes et vivent les faveurs des Muses comme promesses de rendez-vous. Convention (la règle), religion (la honte), superstition (l'extase). La poésie est la superstition du mot. | | | | |
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| mot | | | Dans tout discours, il y a un fond, mécanique et banal, l'idée, dictée par l'esprit, et il y a une forme, organique et musicale, inspirée par l'âme. La hauteur d'âme ne se révèle qu'à ceux qui n'ont pas que les yeux pour voir et dont les oreilles perçoivent de la musique dans tout bruit de la vie. | | | | |
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| mot | | | Encore du sur-emploi - le mot idée. Trois emplois incompatibles : en représentation - fixer un aspect structurel, descriptif ou comportemental du modèle ; en langage - formuler et interpréter des requêtes ; en réalité - donner un sens aux résultats du modèle. Trois tâches disjointes : refléter le réel, examiner le modèle, confronter le modèle à la réalité. Trois types d'appui : la perception, les objets et relations, le vrai et le faux du modèle. | | | | |
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| mot | | | La langue de philosophie, c'est le français, comme la langue de poésie, c'est l'allemand. La logomachie française pousse à soigner la ligne sémantique, musicale, du discours ; la logomachie allemande favorise le goût de l'édifice syntaxique structurel. La morphologie indigente du français oblige à créer des concepts avant les mots ; la morphologie allemande invite à créer des mots avant les concepts. Les contraintes vaincues expliquent souvent le succès intellectuel ; c'est pourquoi la meilleure philosophie française est poétique (Pascal ou Valéry) et la meilleure poésie allemande est philosophique (Hölderlin ou Rilke). | | | | |
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| mot | | | Aux cieux – un nombre incalculable d'appels, que les images d'artiste reflètent en mots et en mélodies, élancés vers le haut. Sur la terre – une poignée d'objets et d'actions, sur lesquels n'importe quel imbécile peut formuler des idées terre-à-terre, consensuelles, basses. Les idées appartiennent à la tribu, à la conscience collective. Les mots caressent et font rêver, les idées tiennent en éveil nos muscles et nos griffes. Les mots parlent envols ou chutes, les idées nous attachent à la plate stabilité. | | | | |
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| mot | | | Pour chasser le gibier d'idées, il faut lancer des mots de chasse. Quand, au même moment, le vent de la poésie se lève, pour les porter vers des contrées imaginaires, mais moins arides que le désert de la vie réelle. Les idées, elles aussi, sont réelles, et donc inaccessibles avant d'être fixes, c'est à dire mortes. Le mot est ce qui va à l'envi se remettre à l'irréalité, aux mirages. | | | | |
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| mot | | | L'esprit, c'est l'invocation d'objets et de relations, c'est à dire de concepts pré-langagiers ; les mots y sont des contraintes du même ordre que la rime ou le syllabisme - pour la poésie ; mais les belles contraintes sont à l'origine d'une belle liberté : « Toute parole est déracinement. L'esprit est libre dans la lettre et il est enchaîné dans la racine » - Levinas - un arbre, pour être à moi, doit-il pousser dans un exil, du désert ou de la montagne, de la solitude ou de la hauteur ? | | | | |
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| mot | | | Un écrit est bâti en trois couches : les mots, les tons, les idées. Les deux premières doivent en reconstituer la musique, tout échec dévalorisant les idées. Tout défaut d'une couche inférieure se répercute, fatalement, sur la qualité des suivantes. Le français restant muet, je suis privé d'outil dialogique, indispensable, et me vautre dans un monologue irresponsable. | | | | |
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| mot | | | L'univers des mots et des idées n'est pas moins humain que celui des phénomènes et des paysages ; le romantique, qui se renferme dans le premier, n'a pas besoin de descendre dans le second, pour prouver, que la vie et la mort l'habitent. Le regard d'un créateur, même aux yeux fermés, embrasse tout l'univers. | | | | |
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| mot | | | Grothendieck vient de mourir. Le contact avec lui me fut fort utile : ses quinze mille pages (autant que chez le délicat H.-F.Amiel), griffonnées dans la fébrilité des idées, sans le souci du mot, m'aidèrent à ériger d'excellentes contraintes : me méfier des idées, me réduire à l'ascétisme laconique, caresser le mot – merci, pauvre Alexandre. Un nom me lie à ton souvenir, celui de Cartan : les articles du père, Élie (ami de Valéry), me familiarisèrent avec le français, la perspicacité du fils, Henri, mit Alexandre sur la voie de la mathématique. Je n’aurais peut-être jamais parlé de lui, si ce n’étaient pas quelques parallèles : l’enfance au bagne ou dans un camp de concentration ; orphelins de père, la mort de nos mères joua le même rôle dans le réveil des plumes. Et le français n’était pas notre langue MATERNELLE ! | | | | |
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| mot | | | Un immense tempérament et une immense intelligence, Nietzsche et Valéry, abordèrent toutes les questions de la philosophie académique, en les débarrassant de tout verbalisme, argumentatif ou narratif, dans lequel nagent les philosophes logorrhéiques, et en n'exhibant que des métaphores. Tout contenu se réduisant aux mots, s'opposant aux tropes ou concepts, est bête. Et il n'existe pas de concepts philosophiques, il n'y en a que de vagues notions. | | | | |
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| mot | | | Dans un bon écrit, le mot, personnel et libre, finit par dominer l'idée, qui, toujours, a la tendance de devenir universelle ou grégaire. On ne s'accroche aux idées que tant que leur mot est pâle. Plus le mot s'émancipe, plus l'idée s'éclipse. | | | | |
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| mot | | | Je m'évertue à projeter la grande triade - la noblesse, l'intelligence, la beauté - sur l'idée platonicienne, sur la valeur nietzschéenne, sur l'être heideggérien - je ne parviens pas à la même harmonie, que me procure le mot. Dans tout ce qui est grand, la forme domine le fond. | | | | |
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| mot | | | Dans l'écriture, il y a deux sortes de fond : les concepts ou les choses. Pour les premiers, les mots servent de choses, et pour les secondes - d'abstractions. Quand le mot, c'est à dire le style, est faible, la chose reste tristement réelle, et l'abstraction - tristement inexistante. Un bel et mystérieux constat : d'un mot inspiré, se moquant aussi bien des concepts que des choses, tout homme de goût parvient à reconstituer et les uns et les autres. | | | | |
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| mot | | | Les mots représentent (étiquettent) des concepts, comme les concepts représentent (modélisent) la réalité ; les structures mentales sont surtout sémantiques, les structures linguistiques sont surtout syntaxiques. À cela s'ajoutent le libre arbitre et la liberté de l'homme, ce qui fait que tout discours contient trois significations : syntaxique (analyse grammaticale, à l'intérieur de la langue), sémantique (interprétation dans le contexte du modèle) et pragmatique (sens à attribuer dans la réalité). Le parallélisme estomaquant de l'exécution de ces trois tâches, par l'homme, de tâches presque disjointes, la grammaticale, l'interprétative, l'intellectuelle, est un admirable mystère. | | | | |
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| mot | | | La langue et la pensée. Leurs rapports avec le réel et le modèle sont assez proches, mais leurs structures sont fondamentalement différentes : la pensée suit la représentation, c'est à dire des objets et des relations, tandis que la langue s'occupe surtout des chemins d'accès à ces entités, et ces chemins peuvent être très différents dans des langues différentes, les pensées reflétées étant identiques. C'est ainsi que naît un véritable style littéraire - de la subtilité des accès. | | | | |
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| mot | | | La philosophie n'habite que le langage (et non pas les concepts ou les vérités), puisque la consolation ne peut venir que du langage, et que, pour le philosophe trop réaliste et trop borné, la réalité et la représentation devinrent trop mystérieux ou trop techniques. | | | | |
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| mot | | | À la base de toutes les langues se trouve une grande banalité … ignorée de tous les linguistes : les mots (sons ou morphèmes) ne servent qu'à référencer les objets et les relations. À partir de là - l'histoire forme les grammaires, et les enfants l'apprennent avec une facilité prodigieuse, parce que la référence d'objet ou de relation est un méta-concept inné, a priori, et ce rapport est la seule méta-grammaire universelle que l'apprentissage universel instrumentalise. Les linguistes suivent le chemin inverse ; ce qui est sensé pour une machine est erroné pour l'homme. Des universaux linguistiques (Chomsky) n'existent pas. | | | | |
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| mot | | | Dans le mot, il y a toujours une partie de qui, l'écho du soi connu, et une partie qui, la voix du soi inconnu. Les idées ou le style, la rigueur ou le ton, le savoir ou le valoir. | | | | |
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| mot | | | La pensée est spatiale (une structure, réseau ou arbre), et l'énoncé (élocution ou écriture) est temporel. Pourtant, il faut savoir passer de l'un à l'autre ; c'est l'objet d'une méta-grammaire, traduisant des structures (communes pour tous les hommes) en suites de références (dont l'ordre dépend de la grammaire d'une langue particulière et du style d'un homme particulier) et vice versa ; ces méta-grammaires permettent de classifier toutes les langues du monde. Un jour, on inventera une langue artificielle spatiale, un espéranto conceptuel, où l'on ne lira plus de gauche à droite, ni de haut en bas, mais où l'on se mettra tout de suite à interpréter les idées, en choisissant soi-même le début et le parcours de sa recherche. | | | | |
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| mot | | | Une magnifique trifurcation du mot grec dialegesthai, l'art de la parole, aboutissant aux trois concepts, qui perdirent tout rapport entre eux - dialogue, dialecte, dialectique, et qui se retrouvent, miraculeusement, dans la littérature, car une bonne écriture résulte du respect des contraintes formelles universelles (un dialogue), de la maîtrise des moyens langagiers individualisés (un dialecte), de la noblesse du but intellectuel abstrait (une dialectique). | | | | |
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| mot | | | Tant de fronts froncés au-dessus du savoir ou de l'esprit absolus, tandis que, pour les Germaniques, écrasés par l'érudition hégélienne, ce mot signifierait tout bêtement absous, résolu, réconcilié, suite à la brumeuse résolution dialectique, débouchant, Dieu sait pourquoi, sur une perfection. La même fortune (pour)suivit les mots universel, aliéné, essentiel. D'ailleurs, la dialectique, qui ne se rend pas compte, que la plupart des contradictions se réduisent au choix de langages et non pas à la logique, est bancale, comme le sont des concepts qui lui sont attachés. | | | | |
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| mot | | | Il n'existe pas de concepts philosophiques, il n'en existe que des métaphores. Toute prétention des Professeurs au contenu indépendant du langage est vaine : « Tout contenu qui est lié à la forme verbale d'un discours n'est pas un contenu philosophique » - Kojève. Mais la valeur des métaphores dépend de la représentation sous-jacente, dans laquelle se retrouvent des concepts, dictés, dans la plupart des cas, par le bon sens et non pas par une science quelconque ; ces concepts sont donc plus près des fantômes intuitifs que des espèces maîtrisées. | | | | |
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| mot | | | Chez celui qui ne maîtrise pas le mot créateur, c'est à dire le mot poétique, la grande matière se profane par le mot inexpressif. Mais celui qui est, à la fois, philosophe et poète, sent l'espace de liberté entre l'expression et la pensée et, tout en visant la pensée, il laisse le mot inventeur tracer le chemin ou dessiner les fins ou esquisser les commencements. Seul le poète peut se permettre de « commencer par faire la chasse aux mots plutôt qu'à la matière » - F.Bacon - « to begin to hunt more after words than matter ». | | | | |
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| mot | | | Dans un discours intellectuel, la réflexion et la peinture, l'impression et l'expression, l'idée et le mot vont de pair, mais le second souci doit être dominateur. Toutefois, dire que « la réflexion est d'abord réflexion sur les mots » - Merleau-Ponty - est aussi imprécis, que dire que la peinture est d'abord peinture des idées : les mots, on les peint, et les idées, on y réfléchit. | | | | |
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| mot | | | Dans toutes nos langues, la caresse corporelle, en tant qu'une métaphore, se propage partout où l'émotion a sa place : toucher – touchant, (be)rühren – rührend, тронуть — тронут. Il semblerait même, que les bons esprits eux aussi subissent la même contamination : « La plus haute sagesse consiste à savoir comment toucher à l'intouchable d'une manière touchante » - Nicolas de Cuse - « Summa sapientia est haec, ut scias, quomodo attingitur inattingibile inattingibiliter » - on ne sait pas si l'on y est en présence d'une pensée, d'une maîtresse ou d'un poème. | | | | |
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| mot | | | Dans le langage, il n'y a ni idées ni images, il n'y a que des mots ; il faut aller au-delà des mots, pour trouver de bons ancrages ; et dans cette région se trouvent l'âme et l'esprit ; seul le talent est capable de construire des ponts au-dessus de ce gouffre. Quand l'esprit seul agit, je suis dans la science ; quand l'âme seule m'exprime, je suis dans l'art ; la cohabitation heureuse de l'âme et de l'esprit engendre les plus beaux genres - la poésie et la philosophie. | | | | |
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| mot | | | Comment le mot devient-il libre ? - en s'interdisant des clichés descriptifs (pour devenir image), en se débarrassant des clichés conceptuels (pour devenir métaphore), - donc, surtout, par ses propres contraintes. L'esprit y suffit : « La trinité – le mot, la liberté, l'esprit » - E.Jünger - « Dreieinig sind das Wort, die Freiheit und der Geist » - et lorsque le talent l'y rejoint, on devient iconoclaste, hérésiarque et néophyte. | | | | |
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| mot | | | On peut entrevoir la place du regard, d'après l'étymologie grecque de ce mot - théa, à l'origine de théorie et de théâtre, - la représentation, conceptuelle ou spectaculaire, étant présente dans les deux et animée par des ombres, venant des scénarios ou des scènes. Chez les Latins, on retrouve le regard jusque dans l'intuition (intueri). | | | | |
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| mot | | | L'ambigüité du mot possession – jouissance ou appartenance : je suis jouisseur du mot et propriétaire de l'idée. Le mot est plus proche de la chair et de l'âme que l'idée, affectée à la raison et à l'esprit. Je ne possède l'idée que par le mot bien membré. L'intuition dépourvue de mots n'est que désir commun ; or, l'idée vaut surtout par l'extase unique, que je lui imprime. | | | | |
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| mot | | | L'ordre décroissant de nos croyances ou servitudes : les faits, les idées, les mots. Au bout de ce parcours, on finit par ne plus se soumettre qu'au regard : « C'est dans le regard et non pas dans les idées que doit résider notre unité de souffle, à laquelle même les idées se soumettent »** - J.G.Hamann - « Einigkeit darf nicht in Ideen seyn, sondern im Geist, dem selbst Ideen unterworfen sind » - d'autres appelleront cette unité - intensité. | | | | |
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| mot | | | Un mot (lexical), ce sont des flèches ou des panneaux indicateurs, nous renvoyant vers des concepts ; le voisinage avec d'autres mots permet de sélectionner ou de focaliser les chemins d'accès aux concepts ; le parcours engendre un arbre, dans lequel les uns ne verront qu'une structure, d'autres l'unifieront avec leurs propres ramages, d'autres enfin y entendront du chant. C'est le chemin qui dira, s'il s'agit d'une maîtrise ou d'une caresse. | | | | |
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| mot | | | Le mysticisme est le contraire du culte de la technique : croire que partir de la musique des mots est plus passionnant que ne tenir qu'au bruit des concepts et des choses ; la création impondérable, face à la lourde inertie. | | | | |
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| mot | | | Ni l'idée ni le verbe n'emplissent le premier élan créateur. Au Commencement était quelque chose, qui ne parle pas encore, mais, déjà, console. « 'Au commencement était le Verbe' - un appel à redécouvrir dans ce monde la force créatrice de la raison » - Benoît XVI - « 'Im Anfang war das Wort' - Aufruf dazu, in der Welt die schöpferische Kraft der Vernunft neu zu entdecken » - avant le mot, avant la raison, il y a le désir, caresse à donner ou caresse à recevoir. Le mot lui donne une forme et la raison - un fond. Et la création, c'est l'heureuse rencontre des deux. | | | | |
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| mot | | | L'écriture reproduit les mêmes étapes que la musique : la partition (conçue abstraitement par le compositeur), les instruments (où se retrouvent cordes et souffles), l'interprète (développant les idées et enveloppant les notes), l'auditeur (dont l'oreille est plus présente que le cerveau ou l'âme). Mon drame est que mes instruments français seront, fatalement, mal accordés ; je ne peux compter que sur de bons cerveaux de mon auditoire improbable. | | | | |
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| mot | | | Finalité sans fin, ce charabia est la traduction officielle en français de la définition kantienne du beau. Joli pour l'oreille et idiot pour la jugeote. « Vorstellung ohne Interesse an seinem Dasein und ohne Begriff – représentation, sans renvoi à la réalité et sans concepts » – une belle définition de la poésie (qu'il ne faut pas généraliser à l'art tout entier) : les concepts naissant de l'expression, cette représentation métaphorique, détachée de la réalité par l'audace du langage. | | | | |
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| mot | | | L'idée, c'est un édifice, dont l'ampleur est clairement définie par ta solution architecturale ; la hauteur du mot est indéterminée, on la sent dans la proximité avec ton étoile, et souvent, c'est à partir des ruines que le regard est le plus séduisant ; l'idée est un acte, et le mot - un rêve ; s'ils se rencontrent, c'est sur le mode d'une hantise. | | | | |
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| mot | | | Dès que le mot est maîtrisé, des idées accourent, naissantes, non invitées, soudaines, surprenantes. Au-delà des mots et des idées, les écolâtres voient leur idole verbale - l'être. Si celui-ci existe, il ne serait certainement pas mieux rendu par des idées en bronze que par des brisures des mots. Et je n'ai jamais vu « la pensée de l'être se muer en être de la pensée » - Levinas - à moins que l'être de la pensée à naître soit le mot bien né. | | | | |
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| mot | | | Toute idée est mécanique, tandis qu'un mot réussi est vivant, c'est à dire mortel, vibrant, chantant la naissance et gémissant la mort ; l'idée s'y faufile quelque part, au milieu des mots en rires ou en pleurs. | | | | |
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| mot | | | Trois avortons de concepts : le non-être, le rien, le néant, nés de l'incapacité de manier la négation, la complémentarité ou l'ensemble vide. La joie des bavards, joie encore plus irresponsable que celle de l'être affirmatif. | | | | |
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| mot | | | Ils croient que leur dit est ce qu'ils pensent, et ils voient dans cet accord une difficulté majeure. Or, c'est une difficulté d'élocution et non de création. L'artiste n'a qu'à bien dessiner les ombres de ses mots, pour que, au-dessus, d'une direction inattendue, se devine la lumière de sa pensée. L'altération crée l'altérité (« La production produit le producteur » - Blanchot). Le sot fait l'inverse. | | | | |
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| mot | | | Le Français est le seul à oser se méfier des idées et se fier au mot. « Le Français est l'homme et maître du mot. Sa pensée a pour source la langue » - W.Schubart - « Der Franzose ist ein Mensch und Meister des Wortes. Er denkt von der Sprache her ». Tous tentent de rehausser l'émotion : le Français - par le mot - outil - verdict, l'Allemand - par le rêve - but - motifs, le Russe - par la vie - contrainte - repentance. Le motif premier comme la dernière parole méritent la mémoire surtout dans un verdict sans appel, dans des causes entendues. | | | | |
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| mot | | | Trois pseudo-concepts, trois parasites, nous viennent d'un modeste mot aristotélicien d'ousia (nous renvoyant aux espèces ou aux instances, dans la réalité), traduit substance par Boèce, essence - par St-Augustin et être - par Heidegger. Mais c'est le dernier qui est sans doute le plus près de l'original, puisque les substances et les essences appartiennent surtout à la représentation, tandis que, même fantomatique, l'être a partie liée avec la réalité. | | | | |
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| mot | | | Dans une représentation, toute catégorie, projetée sur la réalité ou sur le langage, devient, respectivement, une allégorie ou une tautégorie, c'est à dire qu'aucune homologie ne peut exister entre représentation et réalité et que le langage n'apporte rien à la représentation. | | | | |
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| mot | | | Dans une représentation, les substances auraient pu s'appeler s1, s2, …, s857, …, et les relations - r1, r2, …, r964, …, sans qu'aucune trace d'une langue vivante n'y intervienne. La langue enveloppe une représentation déjà prête ; dans le cas d'une langue indo-européenne, les noms s'associent avec les substances, les verbes - avec les relations, les adjectifs et adverbes - avec les valeurs. La grammaire interne achève ce travail, pour permettre de formuler des requêtes logiques du monde modélisé. Dans l'exploration du monde, les propositions sont donc la fin et non pas le début. | | | | |
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| mot | | | Tant de semelles et de leurs traces dans l'écrit des agités des pieds et nécessiteux des cervelles : le sabotier doit être roi au pays où règne la langue de bois. | | | | |
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| mot | | | Combien plus nombreux - et bêtes ! - sont ceux qui jurent suivre leurs pensées, plutôt que précéder à leurs mots. Il faut leur rappeler que : « Il est plus facile d'être esclave de l'idée que maître du mot » - Don-Aminado - « Легче быть рабом идеи, чем господином слова ». On ne vit jamais un esclave de l'idée devenir maître du mot ; l'inverse se voit partout : dès que le mot est assez haut, l'idée, qui s'y niche, devient profonde. | | | | |
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| mot | | | La phrase conçue ou la phrase perçue – l'expression ou la compréhension. La traduction de désirs en références et l'enchaînement linéaire de celles-ci ; ou la réduction de références aux objets, l'unification de l'arbre supposé du locuteur avec l'arbre explicite de l'entendeur, le sens étant résumé dans l'arbre unifié. Deux processus très différents, deux types de pensée, en émission ou en réception. | | | | |
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| mot | | | Les disputes philosophiques les plus passionnantes se déroulent autour des mots et non pas des concepts. Nietzsche voue de belles véhémences au mot nihiliste, avant d'en forger le concept et de s'y reconnaître soi-même. Tant de ses appels pathétiques à être impitoyable (dans les mots), avant d'être terrassé par la pitié (un concept) pour un cheval. | | | | |
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| mot | | | La pensée, cette construction spatiale, se compose de la même manière, chez tous les hommes, tandis que la phrase, cette construction temporelle, a des structures et chronologies différentes, dans des langues différentes. La composition de la phrase n'a pas grand-chose à voir avec la composition de la pensée. | | | | |
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| mot | | | Dans le commerce des mots, ce qui porte intérêts, aujourd'hui, ce ne sont ni le capital des idées, ni la productivité des outils de style, ni le retour sur l'investissement humain, mais la spéculation sur les valeurs foiresques. Avoir du talent, c'est prendre de haut les idées courantes et savoir s'investir dans les mots innovants. La trésorerie céleste paye mieux les chanteurs que les orateurs ; s'adonner aux mots, c'est préférer ce qui chante à ce qui parle. | | | | |
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| mot | | | Peu de choses réunissent en elles, simultanément, autant de force et d'impuissance que le mot. « Je connais la force des mots. Du vent, semble-t-il, et… l'homme pourtant, avec toute son âme, ses lèvres, sa carcasse » - Maïakovsky - « Я знаю силу слов. Глядится пустяком, но человек душой губами костяком ». Ils sont bien des instruments à vent et, pour plus d'harmonie, ils se font accompagner de quelques cordes des pensées. La bouche et les doigts, qui s'adressent à l'œil et à l'oreille. | | | | |
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| mot | | | Les mots n'apportent que des ombres utiles à la lumière que sont les idées. Mais celui qui ne vit que dans les ombres voit de la lumière dans tout ce qui est légèrement moins ténébreux : « Les mots peuvent fournir des lumières sur les principes de nos idées » - Condillac - comme la poésie - sur les principes de votre orthographe ! Le poète indigent vit par ses mots, le grammairien repu vit de ses idées. | | | | |
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| mot | | | Le discours est une suite, linéaire et temporelle, de signes ; il n'est qu'une modulation des réseaux conceptuels, sous-jacents et spatiaux ; une langue ne contient pas de connaissances du monde, elle ne fait qu'aider à les résumer ou à les interroger. | | | | |
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| mot | | | Les mots ne doivent jouer presque aucun rôle dans les définitions de concepts, à partir desquelles naissent des idées. « Définir, c'est entourer d'un mur de mots une contrée sauvage d'idées » - S.Butler - « A definition is the enclosing a wilderness of idea within a wall of words » - c'est presque le contraire qui est vrai : à la source d'une définition se trouvent des idées bien viabilisées et nettes, tandis que les mots y jouent un rôle banal de matériaux, pour délimiter les fondations, les murs et les faîtes. Une fois l'édifice en place, on se met à le peupler ou à le hanter d'idées moins harnachées et de mots plus fantomatiques. Il n'y a guère d'idées sauvages, c'est le mot qui ensauvage ou apprivoise. | | | | |
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| mot | | | On peut munir d'ailes - les mots, et non les idées, qui se rangent toujours dans des profondeurs ou dans des platitudes. Donc, ne compatissons pas aux volatiles ratés : « La pensée vole et les mots vont à pied. Voilà tout le drame de l'écrivain » - J.Green - sa comédie, c'est que plus il suit le volatile et plus le reptile trace sa trajectoire. Donne à ta pensée du plomb de l'ironie et cultive chez les mots - des ailes de l'illusoire. | | | | |
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| mot | | | Le passage de la parole à la pensée et de la pensée à la vérité, si vanté par des sages, est à portée des logiciels. La parole de synthèse reproduira fidèlement la pensée analytique, mais le mot vivant défiera les plus impitoyables des analystes. | | | | |
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| mot | | | Chacun de nous peut créer ses propres langages, et le mot, commun en apparence, appartient aux langages différents, tandis que l'idée fait partie d'un thésaurus commun des hommes. Donc, même si « les mots appartiennent à une époque, mais les idées - aux siècles » - Karamzine - « слова принадлежат веку, а мысли векам » - les mots peuvent être toujours neufs, et les idées restent pratiquement toujours les mêmes. | | | | |
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| mot | | | Entendre, c'est s'entendre, dans un dialogue à deux, c’est la première fonction du langage. Tandis que la fonction représentative du langage n'est qu'un immense malentendu de ceux qui voient dans le mot l'unique interprète des choses : « C'est en vue de la fonction représentative que le langage est articulé » - Ricœur. Avec ces linguistes, en tombant sur vache, on ne sait jamais si on a affaire à un mot, un concept ou une chose. | | | | |
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| mot | | | La note, c'est le mot ; l'accord, c'est l'idée - « La note m'émeut ; l'accord m'intimide » - Hippius - « Звуков хотим, - но созвучий боимся ». Ceux qui se croient pleins, prennent cette plénitude pour idées et font appel aux mots sans relief. Ceux qui se reconnaissent vides cherchent des mots intenses, mais l'aléa des idées, qui en naissent, les décourage. | | | | |
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| mot | | | Le Mot, tel un tenseur se réduisant à un vecteur, serait une notion dégénérée, triviale, si « le Tenseur joue dans le domaine du Silence algorithmique un rôle analogue à celui de la Notion dans le Discours » - Kojève. Heureusement, le mot sait recréer ses propres invariants, et par des transformations échappant à toute linéarité des notions. | | | | |
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| mot | | | Le mot ne représente pas la chose. Le mot est dans le pictural et non pas dans le représentatif. Celui qui le comprend le mieux, c'est le poète : « Le poète considère les mots comme des choses et non comme des signes » - Sartre. Le représentatif se réalise dans des méta-concepts (prénotions antiques ? idées a priori ? contagions des représentations ?), qui sont propres à l'homme, pas à la langue. Le représentatif a trois aspects : structurant - liens spatio-temporels et logiques, descriptif - où l'illusion d'univocité est la plus forte et comportemental - calculs, raisonnements, scénarios. | | | | |
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| mot | | | J'aimerais être contesté, plutôt qu'être constaté. On constate les idées, et l'on conteste les mots. Le constat est un acte d'horizontalité ; la contestation - celui de verticalité. Tente donc de t'installer en hauteur, d'où tu pourrais verser un « déluge de mots sur un désert d'idées » - Voltaire. | | | | |
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| mot | | | La pensée est un arbre à variables, l'énoncé en est un mouvement, l'interprétation est le suivi du mouvement, aboutissant à l'arbre unifié. | | | | |
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| mot | | | Dans une langue, comme en mathématique, il y a très peu de constantes, notées toujours par les mêmes symboles (mots) ; c'est pourquoi tout bon et honnête philosophe devrait introduire ses écrits, comme le fait tout mathématicien (Soit X désigne…) : soit Penser, Être, Idée désignent… Toutes ces tentatives ayant lamentablement échoué, on est obligé de lire en toute philosophie, même dans la bonne, - des exercices poétiques, ratés ou réussis. | | | | |
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| mot | | | Le seul degré de création, qui nous soit accessible, est la traduction. Du lisible (l'interprétation ou la parodie) ou de l'illisible (la transmutation ou la métamorphose), mais toujours dans une langue des mots. « La véritable créativité commence souvent là où s'arrête le langage » - Koestler - « True creativity often starts where language ends ». La langue d'idées n'appartient qu'à Dieu de la médiation. Là où s'arrête le langage s'arrête la création, mais peut se mettre en branle la créativité. | | | | |
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| mot | | | L'agonie ou la contradiction, si redoutées par les médiocres, et si fécondes dans la vie des mots, des idées, des états d'âme, afin d'affermir le culte des commencements et des harmonies, au sein d'un langage naissant. | | | | |
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| mot | | | On reproche aux poètes de ne savoir ce qu'ils pensent qu'après l'avoir chanté. Sa parole imprimée, il fictionne ce qu'il aurait pensé. Les autres sont tellement gonflés de leurs pensées toutes prêtes, qu'ils n'exsudent que de l'air. La compression est ennemie de l'impression. | | | | |
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| mot | | | Aucune langue ne m'accueille plus, un permis de travail à la clé. Apatride des idées, je suis devenu apatride des mots - et ma collection des exils s'en voit allongée. | | | | |
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| mot | | | Les mots, c'est un champ magnétique d'attirances, avec des flèches et des arcs, avec lesquels tu pourras dessiner un monde de cibles. Les idées, c'est un répertoire de cibles touchées. « Il y a plus de ressources dans les mots que dans les pensées. C'est le monde des mots qui crée le monde des choses » - Lacan. Tout mot est une requête ou un ordre, et c'est la perspective allégorique du regard sur les choses qui en détermine l'épaisseur et surtout la hauteur. Le meilleur créateur se reconnaît par ses requêtes ! De la sédimentation de discours (Husserl) ne naît que l'arbre sémantique et non pas les choses pragmatiques. | | | | |
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| mot | | | On assagit le verbe, on rogne le mot, on se fie à la seule vérité de la cervelle - et l'on peut fermer l'entrée de sa Caverne, pour se retrouver entre machines silencieuses, sans feu, sans ombres, avec peut-être un homme, réduit à un écran. | | | | |
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| mot | | | Dire, que la langue est un système de signes exprimant des idées, est aussi bête que de dire, que les cordes d'un violon expriment des mélodies - confusion entre l'outil et la fonction. La langue permet de formuler des références, pour accéder aux concepts ; l'idée naît de l'interprétation conceptuelle et non pas langagière. Les idées sont faites pour être communiquées, elles naissent donc du modèle ; l'expression naît de la confrontation entre la langue et le modèle sous-jacent ; le gagnant déterminera si le discours est littéraire ou technique. | | | | |
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| mot | | | Le langage comme forme est inépuisable, informalisable ; le langage comme substance est presque entièrement décrit par la grammaire. Le conceptuel et le réel l'animent et le statufient ; le formel l'abîme et le pétrifie. | | | | |
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| mot | | | Le mécanisme central de tout langage, qu'il soit naturel, conceptuel, musical ou pictural, est le chemin d'accès aux objets et relations. Qu'on le dise ou qu'on le montre, le principe reste le même ; la monstration sera là, dans les deux cas ; mais plus la métaphore l'emporte sur la routine, plus le message relèvera de l'art plutôt que du mode d'emploi, de la musique plutôt que du bruit. | | | | |
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| mot | | | Le poète qui brandit ses idées, que lui inspirent des faits, est plus terne que le scientifique qui crée ses mots, pour peindre des faits. Dans un fait, ce qui compte, c'est le langage de son énonciation. Les idées naissent auprès de Dieu, ne séjournent que dans le langage, elles effleurent les têtes et se moquent des faits. | | | | |
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| mot | | | Dans les discours philosophiques, même en dehors des problèmes lexicaux, le mot sens prend au moins trois significations : refléter un réel vague par la clarté des concepts (le passage de la réalité à la représentation), interroger les concepts (le double passage du langage à l'unification dans la représentation), interpréter l'unification conceptuelle dans un contexte réel (le passage des propositions unifiées à la réalité). Mais personne ne se donne la peine de distinguer ces trois cas, et une logorrhée inconsistante en découle. | | | | |
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| mot | | | Une phrase est, à la fois, une construction langagière, soumise à une analyse linguistique temporelle, et une proposition logique, à laquelle on applique une interprétation spatiale : une chronologie presque linéaire et une synchronie en arbres. Deux procédés radicalement différents, ce qui illustre le caractère indépendant et profond du langage : il n'est pas fait pour traitement d'informations, mais pour exprimer la créativité, organique, initiatique, gratuite. Les tâches représentative et interprétative sont essentiellement non-langagières. D'après Descartes, il serait même possible d'exister sans langage, puisque le vrai sens du cogito est bien : je représente (cogito = percipio), donc je suis. D'ailleurs, pour lui, toute pensée n'est que représentative, et donc - pré-langagière. | | | | |
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| mot | | | L'idée chaussée en mots répugne à être déchaussée. Le non-dit est une cachotterie du marchand et le trésor du sage : « La part créative d'une pensée se manifeste par la présence discrète du non-dit derrière le dit » - Heidegger - « Das Zurückbleiben hinter dem Gedachten kennzeichnet das Schöpferische eines Denkens » - le sensible, suggéré par le style, primant l'intelligible, exhibé dans le mot - le regard derrière les yeux. | | | | |
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| mot | | | Toute pensée est un dialogue, mais parmi tous les dialogues le plus utile, pour la justesse et la justification de la pensée, est celui avec d'autres langues. Le grec aida les Allemands à cultiver l'abstrait ; le latin apprit aux Médiévaux le laconisme ; l'allemand rendit plus poétique la pensée des Français et des Russes. L'Américain, aujourd'hui, favorise l'horizontalité, la platitude, la prose, qui sont la mort de la pensée. | | | | |
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| mot | | | Quand la pensée n'est qu'une structure, la géométrie suffit pour la représenter. Mais lorsqu'elle est un arbre, il faut m'unir à elle par mes propres racines ou ombres, qui poussent ou s'intensifient en mots. N'éclosent que les mots. « J'assiste à l'éclosion de ma pensée » - Rimbaud - réduite au feuillage des mots. La pensée est la fête de l'arbre des mots. Chez l'auteur du Dit d'Igor - la coulée des pensées dessinait un arbre (растекашется мыслию по древу). | | | | |
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| mot | | | Les mots et les concepts habitent deux sphères profondément différentes, avec quelques intersections minimes. Le mot est un habit, et le concept – un mannequin. Le mannequin est le plus séduisant, lorsqu'il est nu. « Méfiez-vous des concepts, chamarrés de mots ; réjouissez-vous des mots, qui mettent en valeur la nudité des concepts »** - Tsvétaeva - « Бойтесь понятий, облекающихся в слова, радуйтесь словам, обнажающим понятия ». | | | | |
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| mot | | | Ce qui nous procure les vertiges et ivresses, réels et profonds, ce sont les drogues et les liqueurs – les idées, solides ou liquides, prometteuses des finalités ; les vertiges et ivresses imaginaires et hautes naissent du regard sur les fleurs et de la lecture des étiquettes, des mots, aériens ou ardents, parlant origines et commencements. | | | | |
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| mot | | | Les pensées naissent tout habillées, comme le corps habille l'âme, les mots habillent les pensées ; on ne vit jamais les secondes sans les premiers. En revanche, les faits nus n'existant plus, les mots n'ont plus rien à y draper. | | | | |
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| mot | | | Dans les merveilleuses structures linguistiques - aucune trace du réel (sauf quelques onomatopées ou reflets de l'axe temporel) ; le conceptuel, à son tour, ne doit presque rien au linguistique ; pourtant, c'est dans ces deux pièges que tombe Heidegger, en suivant un parallèle insensé entre, d'un côté, la sédimentation des infinitifs et des nominatifs débarrassés de déclinaisons et de conjugaisons et, de l'autre, le surgissement de l'être de l'étant. De plus, les flexions ne sont pas une règle pour toutes les langues, et la catégorie de verbe n'est pas absolument indispensable. | | | | |
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| mot | | | Ce n'est pas la maîtrise de la grammaire qui est signe que je possède une langue, mais la compréhension ou, mieux, une nette sensation des effets que provoquent les écarts par rapport à cette grammaire. | | | | |
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| mot | | | Dans la représentation, les images ne sont que des attributs d'objets, comme, d'ailleurs, les noms. C'est l'objet lui-même (faisant partie d'un réseau spatial) qui est la première cible du désir, débouchant sur la pensée (prenant la forme d'un réseau temporel). La première grammaire de la pensée ne serait donc ni iconique ni onomastique ni pragmatique, mais thymique. | | | | |
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| mot | | | L'usage de la langue comprend trois parties : la partie neutre ou plate - la phonétique, le vocabulaire, la grammaire ; la partie profonde, ou philosophique, - le modèle conceptuel, bâti par ses porteurs ; et la partie haute, ou poétique, la plus mystérieuse, informalisable - la nature de la rencontre entre le mot et la chose, entre les sons et le sens. Les plus beaux vers français, russes, allemands, anglais, traduits, mot-à-mot, dans une autre langue, ne sont jamais beaux. Mais les lois scientifiques ne perdent rien dans des traductions littérales. | | | | |
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| mot | | | Les beaux termes de mot et d'idée furent profanés par Adam et Platon ; nommer un objet est banal et créer un concept est trivial ; le mot est une idée, qui est profonde grâce au modèle et haute grâce au langage. | | | | |
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| mot | | | Toute pensée est plate (ou profonde, ce qui est la même chose, question du temps) avant d'inventer une hauteur langagière. « Les hautes pensées exigent un haut langage »* - Aristophane. On reconnaît la logocratie aristocratique dans la démocratie des pensées. | | | | |
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| mot | | | L'opposition mot-idée est du même ordre que pose-position ou regard-pensée : l'intensité, la musique, la noblesse opposées à la cohérence, la force, la certitude. Savoir libérer les premiers des secondes est une précondition de l'art. | | | | |
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| mot | | | Au stade pré-langagier, dans la pensée se cristallisent les sujets et les objets (leurs chemins d'accès), les modalités (devoir, vouloir, pouvoir), la logique (les connecteurs, les quantificateurs, la négation) ; l'enveloppe langagière se forme comme résultat de deux mouvements opposés : de la pensée encore inarticulée et de la langue déjà accueillante. « L'essence du langage : une pensée reçue du dehors » - Levinas – ce dehors concerne la langue et non pas le sujet, les phénoménologues et les philosophes analytiques obtus ne le comprendront jamais. | | | | |
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| mot | | | Non, on ne pense pas en mots, mais en réminiscences d'envies ou répulsions, de possessions ou sacrifices, d'élans ou immobilités, de plaisirs ou inappétances. L'enveloppe verbale vient de notre culture, mais la pensée surgit de notre nature (une pensée décharnée s'appelle idée). « Les mots n'emmaillotent pas la pensée, ils en sont la chair » - G.Spaeth - « Слова - не свивальники мысли, а ее плоть » - une fois verbalisée, la pensée se sépare de son origine charnelle ; seul le mot s'imprègne d'une chair nouvelle. | | | | |
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| mot | | | Platon et Aristote placent les idées soit dans le réel ici-bas soit dans le représenté la-haut, tandis que leur place est dans le langagier intermédiaire. « Les idées sont à titre de modèles, des paradigmes, dans l'éternité de la Nature » - Platon. Dans notre condition humaine, nous devons nous contenter des ombres, à l'intérieur de notre Caverne, ombres appelées mots. Toutefois, c'est d'abord dans le monde fermé des représentations que le mot nous renvoie, avant de se décanter dans le monde ouvert des idées. Les objets eux-mêmes restent en dehors de la Caverne, pour mieux orienter notre lumière ou pour intensifier nos ombres. | | | | |
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| mot | | | La poésie des idées est aussi dérisoire que la poésie des seuls mots ; à la réflexion profonde et à la narration plate, la poésie devrait opposer et la pensée et le style de hauteur, danser plutôt que creuser ou marcher. | | | | |
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| mot | | | Au discours et à la présence, opposer l'écrit et la distance ; à la création maîtrisée d'idées - le créateur maître du mot ; à la pêche des solutions - l'immersion dans le mystère. | | | | |
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| mot | | | L'idée est une formule raidie ; le mot - une formule préservant quelques inconnues. L'idée est squelettique ; le mot lui apporte des articulations et fonctions imprévisibles, ouvertes aux unifications. | | | | |
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| mot | | | Les métaphores au-dessus des idées sont plus qu'idées ; les métaphores au-dessus des choses sont moins que choses - c'est pourquoi l'idéalisme des amis des Formes est toujours plus haut, même si le matérialisme des fils de la Terre peut être plus profond. | | | | |
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| mot | | | Le sophiste face à l'ironiste : le premier choisit au hasard une idée et la consolide ou l'embellit (« domestiquer l'opinion par des charmes du langage » - Gorgias) ; le second, en embellissant ou en consolidant le mot, tombe, par hasard, sur une idée, dont il se rit. | | | | |
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| mot | | | Le choix du mot découle de la tonalité verticale, que je cherche à imprimer à mon discours, tandis que le choix de l'idée en est dicté par l'angle de vue horizontal. Il est donc faux de penser que « notre esprit est ainsi fait que la formation d'un concept et l'évocation d'un mot sont un seul et même acte » - J.Benda. Il n'y aurait ni artistes du mot ni imbéciles du concept, si c'était vrai. L'intelligence manie les concepts, le goût (en couleurs, en hauteur, en intensité) arrange les mots. Et toutes les combinaisons de ses deux types d'énergie sont possibles. Le concept le plus subtil se passe de mot, mais aucun mot ne peut se passer de concept ; quand on ne le comprend pas, on dit : « De ce qui est soustrait à la langue, il ne peut y avoir de concept, ni de pensée » - Badiou. | | | | |
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| mot | | | Je fus injuste, en méprisant l'idée au profit du mot. Le terme d'idée couvre une vaste gamme allant de pensée à mode d'emploi. Je penchais trop du côté du second choix, où tout le sens est dans la maîtrise des objets impliqués, tandis que la pensée est ce qui garde sa valeur même en absence des objets qu'elle évoque. | | | | |
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| mot | | | L'idée est neutre et sédentaire ; c'est au mot de proclamer ma voix et de justifier mon état d'exilé, au milieu des silences ou des brouhahas. Mais l'idée, bien enveloppée par le mot, s'appellerait, peut-être, pensée : « La pensée d'un homme est avant tout sa nostalgie » - Camus. | | | | |
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| mot | | | Le mot se trouve à mi-chemin, entre la chose et la pensée, et celui qui le maîtrise n'a pas à choisir entre l'idéalisme et le matérialisme : le maître se passe de choses, et l'idée se passe dans son mot. | | | | |
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| mot | | | La conception d'une pensée, comme d'un enfant, est souvent due au hasard. La volupté génératrice se joue autour du mot. « Pour que la pensée surgisse, il faut posséder la parole, dans laquelle la pensée germe » - K.Kraus - « Nur der hat einen Gedanken, der das Wort hat, in das der Gedanke hineinwächst ». | | | | |
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| mot | | | On devrait appeler mot toute idée, dans laquelle le verbal (le style) l'emporte sur le minéral (les choses), et le vital (la solitude) - sur le social (l'inertie). | | | | |
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| mot | | | Tous nous avertissent : la langue ne doit pas devancer la pensée. Mais on ne peut pas devancer ce qui ne bouge pas ; la pensée est un arrêt d'image d'un mot, la flèche qui ne vole pas, Achille immobile à grands pas. Ta langue devrait donner plus souvent la sensation d'un arc tendu, plutôt que des cibles visées ou atteintes. Méfie-toi de ce qui sauve en te faisant saliver, méfie-toi de Dalila scélérates, qui révèlent aux Philistins, que ta seule arme performante n'est qu'une mâchoire d'âne, que tu cachais sous ta fière crinière, méfie-toi du Sauveur même qui, caché sur ton dos ou derrière ta plume, te ferait passer pour asinus portans mysteria. | | | | |
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| mot | | | Être original dans ses idées est une gageure presque impossible ; aucun nom, à part celui de Valéry, ne me vient à l'esprit. Tous répètent, imitent, transforment. Ou bien sont incapables de métaphores, ce qui fait dégringoler leurs idées. Les idées font partie du patrimoine collectif ; je ne peux faire parler mon visage que dans le mot, muni de musique et d'ironie. Je garderai mes mots au fond de mon âme, tandis que mes pensées rejoindront les esprits des autres, pour s'y dissoudre. | | | | |
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| mot | | | Socrate, maître de Platon, l'Athénien ayant bu la cigüe, l'ami d'Aristote lui étant moins cher que la vérité – ce sont des références d'objets. Dépendre de, reposer sur, se fier à – ce sont des références de relations. Des combinaisons de ces deux types de référence, munies de connecteurs logiques et syntaxiquement correctes, forment des propositions. Tout y est limpide, à comparer avec des groupes verbaux ou nominaux des linguistes ou avec des combinaisons de représentations et de concepts (Hegel) des philosophes. Les premiers ne voient même pas les représentations, et les seconds placent celles-ci déjà, prématurément, dans le langage. Mais en projetant sur l'indo-européen le mécanisme universel de références : « La proposition (le logos) se forme, en entrelaçant les verbes avec les noms »** - Platon rend bien la fonction première du langage. | | | | |
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| mot | | | Le langage exprime nos faits, nos idées ou nos états d'âme ; l’expression se convertit en représentation ; le sens de la représentation renvoie à la réalité. « Le langage est une transition, qui doit se réaliser d'abord en représentation et en dernière instance, en perception complète des choses mêmes »*** - Valéry - c’est la représentation qui est la transition entre le langage et la réalité. | | | | |
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| mot | | | Oui, je vous l'accorde, on peut être aussi raseur en invoquant l'absolu que le fait divers. Il s'agit de savoir détacher son nez des choses - en béton ou en fumée - qu'on observe : vers les (bas-)fonds ou vers l'étoile. J'appelle regard un tableau, où la hauteur du mot surclasse la profondeur de l'idée. | | | | |
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| mot | | | Ils appellent idée un discours avec un grand degré d'abstraction dans les termes. Activité à portée des machines ! Le mot, en revanche, est un discours, qui intrigue par sa construction, où la structure, la logique, la proximité des termes quelconques appellent une interprétation par des outils imprévisibles. | | | | |
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| mot | | | J'ai une tendresse particulière pour l'initiale I (même si Rimbaud se trompa de sa couleur – elle est bleue et non pas rouge), elle forme l'anneau de la création : idée, icône, idole (que la mauvaise hiérarchie platonicienne associait à Dieu, à l'artisan, à l'artiste). Tous en créent, mais seul l'artiste rend l'idée – palpitante, l'icône – vivifiante, l'idole – sacrée. Dieu nous munit d'instruments, pour les représenter, et d'organes, pour les interpréter. | | | | |
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| mot | | | Avant d'évaluer un discours, il faut en fixer le but : intellectuel ou artistique, conceptuel ou langagier. Après son interprétation adaptée, il ne doit te rester que des métaphores et des renvois aux représentations. S'il n'y a plus de métaphores, c'est que le discours n'est ni poétique ni philosophique, il serait de la science ou du bavardage. Si aucune subtile représentation n'en ressort, c'est que le discours est irresponsable, il ne serait ni philosophique ni intellectuel, il serait de la poésie ou du bavardage. | | | | |
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| mot | | | La pensée n'est pas nécessairement plus objective que la représentation (Frege) ; elle fait appel aux mystères (la nécessité divine) de la réalité, aux problèmes (le libre arbitre) de la représentation, aux solutions langagières (la liberté stylistique) ; mais, peut-être, ce qui mériterait le nom de pensée ce serait un énoncé, qui spécifie, à la fois, le domaine du réel, se limite à une théorie représentative, et accuse un genre littéraire, - ce ne serait qu'une pensée mécanique, la vivante violentant et le réel et le représenté et l'exprimé. | | | | |
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| mot | | | L'aveu le plus difficile à arracher aux orgueilleux tenants de l'originalité de leurs passions, idées, actes : que ce fond est commun à l'humanité tout entière, qu'elle soit avancée ou attardée, servile ou libre, humble ou ambitieuse ; et que ce fond est constitué de pulsions, évidentes et fractales, de puissance ou de sexe. Seule la forme peut nous munir d'un semblant d'unicité, et encore, puisque la forme technico-scientifique tend à la même uniformité, ainsi que les arts plastiques et la musique. Il reste le dernier bastion de l'individualité - le mot, et même ici, de vastes brèches nous furent infligées par le fond médiocrisant et générique des hommes. | | | | |
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| mot | | | Le mot peut être vu sous deux angles : linguistique et instrumental. Dans le premier cas, il fait partie d'un vocabulaire, sans aucun autre élément de structuration que la morphologie et la syntaxe. Dans le second cas, il est étiquette d'un concept, faisant partie d'un vaste réseau sémantique. Dans le premier cas, le vocabulaire comprend des unités lexicales, prenant en compte la logique : les déterminants, les connecteurs, la négation, les quantificateurs. Dans le second cas, parmi les mots figurent des variables, des méta-concepts : les classes, les liens syntaxiques, les attributs, les passerelles tropiques ; certains verbes, être, avoir, verbes modaux, reflètent la sémantique du sujet ou des liens pré-câblés. Cette vision, parfaitement bien comprise par St-Augustin, est complètement ignorée par nos contemporains. | | | | |
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| mot | | | L'exemple le plus convaincant de la domination du mot sur l'idée est apporté par Nietzsche : quand on maîtrise le mot, c'est à dire la métaphore, le ton, la mélodie, l'harmonie, le timbre, on peut se permettre de tirer au sort n'importe quelle idée (et même l'appeler, le plus gravement du monde, la pensée la plus grande) et de l'habiller avec ce que la haute couture verbale daigne d'offrir. N'empêche que certains visionnaires (tel Heidegger) pourront disserter sur la beauté du corps, devinée derrière les plis du langage. | | | | |
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| mot | | | Les mots, même les plus ampoulés ou savants, n’ont ni hauteur ni profondeur ; de même, il n’y a pas de mots, voués irrémédiablement à la platitude ; les mots sont neutres. C’est la noblesse de nos idées ou la musique de nos phrases qui les fait monter ou descendre. | | | | |
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| mot | | | En allemand et en russe, la surabondance de moyens morphologiques et rythmiques rend trop facile l'illusion de pensées profondes ou de vaste lyrisme. En français, les contraintes stylistiques excluent du Parnasse les inhabitués des hauts sentiers. On reconnaît l'élite par la place qu'elle accorde aux contraintes. Nietzsche et Pouchkine sont d'heureux exemples de l'application de contraintes à la française aux moyens expressifs de leurs langues maternelles. | | | | |
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| mot | | | Qu’ai-je à faire de la profondeur des idées, non accompagnées de la hauteur des mots ? Que faire de la pesanteur d’un contenu sans la grâce d’une forme ? Je pourrais l’évaluer, en faire une matière ou un produit, je ne pourrais pas en extraire une musique, qui est la seule à m’entretenir dans un état noble, celui d’espérance ou de désespoir, à l’opposé de la fadeur ou de l’indifférence. | | | | |
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| mot | | | La langue maternelle, c’est une garde-robes tout prête, pour habiller le corps de tes pensées ou de tes sentiments ; tu es en droit de dire, que ma langue me parle – die Sprache spricht (Rilke). Mais écrire dans une langue étrangère, c’est inventer des tissus, mélanger soi-même des couleurs, jouer à l’apprenti-couturier ; tu te tromperas de saison, de mode, de taille ; tu seras égal de l’homme des cavernes, plus solitaire, plus près de Dieu, mais plus loin des hommes. | | | | |
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| mot | | | Écrire en profondeur, c’est donner du poids aux idées ; écrire en hauteur, c’est munir d’ailes les mots. Avec le mot domine la forme, avec l’idée compte le fond ; pourtant, idée voulait dire forme. | | | | |
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| mot | | | Deux genres de maîtrise d’une langue : en tant qu’une couche au-dessus d’une représentation (fonction instrumentale – l’intelligence, le savoir) et en tant qu’une harmonie entre le son et le sens (fonction créatrice – la musique, la poésie). C’est dans ce sens qu’il faut comprendre Nabokov : « Toute grande littérature a pour demeure la langue et non pas les idées » - « Всякая великая литература - это феномен языка, а не идей ». Le philosophe doit maîtriser ces deux fonctions, c’est pourquoi Nabokov fut poète et nullement philosophe. | | | | |
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| mot | | | Dans le mot réalité percent les choses, res, tandis qu’elle est composée et de choses et d’esprits, d’où l’engouement des philologues-philosophes pour l’obscur être. La réalité se reflète, chez un sujet (impliquant des modalités de vue), par, respectivement, des événements et des abstractions, qu’on désignera par présence (ou être-là, pâles échos d’un ampoulé Dasein germanique). Ces reflets modélisés constituent une représentation, dans laquelle le possible (permettant l’existence virtuelle, hors réalité) complète le nécessaire (la misérable essence). Toutes nos connaissances proviennent de ces représentations validées. Tout y est naïf, transparent et … intelligent, mais ignoré par les hordes de professeurs de philosophie, pratiquant le verbiage logorrhéique. | | | | |
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| mot | | | La preuve de la supériorité ou la priorité du mot sur l’idée : sublime dans une langue, toute pensée, traduite dans une autre, devient, presque toujours, lourde, plate ou banale. | | | | |
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| mot | | | Dans l’appel de la hauteur, il y a toujours du chaos ; de la lutte contre lui, comme contre un ange, surgit un système, une cohorte d’idées se tenant debout ensemble. Même si cette position debout se peint le mieux en position couchée. | | | | |
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| mot | | | Dans le discours sur les connaissances, la question centrale est la distinction entre ce qui est conceptuel et ce qui est langagier ; on n'a pas besoin d'une vaste culture philosophique, et encore moins d'une culture linguistique, pour en juger ; seul un poète, doué d'une intuition philosophique et de quelque savoir technique, peut en dresser un tableau intéressant. À l'opposé, ni Kant, ni Hegel, ni Nietzsche, ni Wittgenstein, ni Heidegger n'eurent jamais une intuition linguistique valable, pour formuler une théorie complète des connaissances, sans parler des Anciens, chez qui, la-dessus, on ne lit que des balbutiements. Seul le grand Valéry fut lucide, avec ses états mentaux et sa vision des substitutions. | | | | |
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| mot | | | Je n’ai pas de pensées existantes à conquérir et à gouverner ; cette tâche n’est visée que par des médiocres, ne maîtrisant pas le mot : « L’oral envahit la pensée, l’écrit la domine » - Benjamin - « Die Rede erobert den Gedanken, die Schrift beherrscht ihn ». Chez le maître, la pensée n’est qu’un état d’âme, collatéral et imprévisible, naissant de l’écoute de la musique des mots. | | | | |
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| mot | | | Mauvaise tactique : « Bouche les fuites du chagrin avec des mots » - Shakespeare - « Patch grief with proverbs ». Il vaut mieux le boire frais et plein, avec un calice des mots, sinon ce chagrin se transformera en lie d'indifférence, à consommer par des idées peu exigeantes, c'est à dire se contenant de ne trouver dans ce breuvage que de la vérité. | | | | |
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| mot | | | Le mot émet surtout des sons et des images, et la pensée veut irradier la lumière et éclairer les ombres ; le mot est dans l'intonation des métaphores, et la pensée - dans l'indication des sémaphores. | | | | |
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| mot | | | La qualité d’une pensée dépend fortement de la délicatesse des chemins d’accès aux objets qu’une langue permet. Mais la structure représentationnelle influe sur la structure de la pensée (comme sur notre image de la réalité) beaucoup plus que la structure langagière (totalement étrangère à la réalité). Et Chomsky, comme tous les philosophes analytiques, a tort : « La structure linguistique détermine non seulement la pensée, mais la réalité même » - « The structure of language determines not only thought, but reality itself ». | | | | |
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| mot | | | Dans un discours, ce qui compte, ce ne sont pas tellement les vaches réelles que les modèles et instances de vache, ces concepts (les êtres en puissance ou en acte), que Platon appelle idées, et auxquels il accorde, curieusement, plus de réalité qu'à la réalité elle-même ; mais ces idées ne nous sont pas données a priori, mais sont créées par le discoureur et où une solide dose de libre arbitre est évidente ; la précédence des idées est une chimère. | | | | |
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| mot | | | Une proposition en langue naturelle est définie par cinq éléments : l’émetteur-récepteur (sujets de représentation et d’interprétation), la formule logique sous-jacente (connecteurs, négations, quantificateurs), les mots auxiliaires (typologie de phrases, modalités, degrés de certitude), la mémoire du contexte (acteurs, objets courants), les références d’objets (formulées par l’émetteur, interprétées par le récepteur). La proposition est une idée langagière, et le monde des idées est, évidemment, infiniment plus riche que le monde des objets. Pour ce lourdaud de Spinoza, ils sont équivalents. | | | | |
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| mot | | | Ils veulent libérer la pensée de sa tour d’ivoire verbale et finissent par la retrouver au musée ou en caserne. Ce vieux paradoxe des délicats : une belle expression débouche miraculeusement sur de bonnes pensées, mais d'une bonne pensée à une belle expression le chemin est tortueux et déformant. | | | | |
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| mot | | | Même au stade pré-langagier, on peut dire, que la pensée est là, si les intentions suivantes sont spécifiées : type d’opération (requête ou ordre), objets et relations visés (même intuitivement), structure logique (connecteurs, négations, quantificateurs). L’appel au langage proprement dit consiste en : spécification des références langagières d’objets et relations, références trouvées dans la représentation ; traduction des éléments logiques en leurs implémentations langagières. Enfin, l’interprétation de la pensée relève de l’interprète langagier, s’appuyant sur la représentation sous-jacente. Et Unamuno a tort : « La langue n’est pas une enveloppe de la pensée, elle est la pensée même » - « La lengua no es la envoltura del pensamiento, es el pensamiento mismo ». | | | | |
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| mot | | | Les nuages de mots se concentrent au ciel, sont tournés vers le ciel et l'embellissent. Entre les plus chargés d'intensité éclatent des tonnerres musicaux d'images, et les plus chargés de sens déversent sur la terre des torrents de pensées. Et la musique et le sens doivent être voués à la hauteur, y sentir leur patrie et la raison d'être. | | | | |
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| mot | | | La pensée, exprimée sans talent, c’est-à-dire sans musique des mots, reste une morne et grinçante arborescence ; le talent se moque des pensées et fait s’épanouir l’arbre des mots, où chantent fleurs, sèves et ombres, et de son parcours naît, insoupçonnée, la pensée. « Les tournures brillantes, mais sans pensées, ne servent à rien » - Pouchkine - « Без мыслей блестящие выражения ни к чему не служат » - les pensées, comme les racines, doivent être cachées. | | | | |
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| mot | | | La parole la plus individuelle et novatrice est celle qui vise des choses, dont on n’a pas encore inventé le nom. « Le mot est un pont entre le sujet et l’objet » - A.Lossev - « Слово есть мост между субъектом и объектом ». | | | | |
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| mot | | | Presque partout, où j’emploie le mot commencement, j’aurais dû mettre naissance. Le vivant, opposé au marbre des idées, aux coloris des images, aux coordonnées des actions. La hauteur superlative du soi inconnu inspirateur, opposée à la hauteur comparative du soi connu créateur. | | | | |
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| mot | | | Le poète écoute ses cris et soupirs, d'où naissent des sonorités, couleurs ou mots, au milieu desquels éclosent des métaphores, ouvrant l'accès aux pensées, ces invitées de dernière minute, l'espace d'un matin. À comparer avec les penseurs, se penchant sur leurs pensées-maîtresses, pour les reproduire le plus fidèlement avec des mots moulants et coulants. Penser - l'un de ces verbes-parasites, sur lesquels le cartésien veut bâtir sa santé ! | | | | |
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| mot | | | Chez tout le monde, la pensée commence par le désir, celui de viser, d’interroger, d’atteindre des objets et leurs relations. Mais sa traduction se réduit aux mots (le cas le plus banal), aux formules (chez les pédants), aux images (chez les bavards), aux états d’âme (le cas le plus rare et le plus noble). C’est surtout net chez les polyglottes : « Je pense en images, mais parfois d’une phrase russe ou anglaise surgit un ressac cérébral »* - Nabokov - « Я думаю образами, и лишь иногда русская или английская фраза вспенится мозговой волной ». | | | | |
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| mot | | | Les mots ne peuvent pas être un reflet fidèle de nos émotions ; et nos émotions ne peuvent pas suivre, à la lettre, les leçons de nos idées. L’écriture devrait être un bel équilibre entre ce que je vis et ce que j’imagine. | | | | |
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| mot | | | Le relief du français fait ressortir les concepts avant les relations, l'anglais fait l'inverse, l'allemand et le russe entourent les deux d'une même indétermination. Le nombre de concepts dépassant, de loin, celui de relations, le français se prête mieux aux œuvres de l’esprit, mais en moindre mesure à celles de l’âme. | | | | |
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| mot | | | Dans la réalité, il y a tellement de choses (images, idées), qui n’ont pas encore de noms ; et il y a tellement de noms, qui refusent de s’attacher à la réalité des choses (images, idées). Tant de ressources pour les philosophes ou les poètes ! | | | | |
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| mot | | | Une sage et pacifique résignation à créer ex nihilo incognito, ou bien une rupture, violente ou orgueilleuse, avec des sources communes de nos pensées ? Absence de présuppositions ou déracinement ? - aucun point commun entre ces deux attitudes ; pourtant, l’ouvrage de Chestov, consacrée à la première, fut compris et traduit en français dans le sens de la seconde - Apothéose du déracinement. Les Anglais et les Allemands – groundlessness, Grundlosigkeit – ne s’y trompèrent pas. | | | | |
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| mot | | | C’est la pensée qui doit être au service des mots et non pas l’inverse, elle en serait un vêtement. Plus je mets de la rigueur dans le mot, plus je suis sûr d'habiller un épouvantail ou une figure de géométrie. La haute stature du mot doit être au-dessus de la couture de la pensée, et leur homologie est toujours suspecte. « En l'habillant, la langue dissimule la pensée » - Wittgenstein - « Die Sprache verkleidet den Gedanken » - mais le couturier peut se moquer de mannequins. La valeur des mots séduit la vie ; les pensées en rédigent l'état civil ou en fixent le prix. | | | | |
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| mot | | | Le vocable mot est masculin en français, neutre – en allemand et en russe, féminin – en italien et en espagnol. Il est féminin aussi en grec, et l’on comprend alors pourquoi, pour les Grecs anciens, le mot était une hétaïre (les pensées, elles, deviennent, toutes, de simples catins) et devait s’adonner à la prostitution sacrée. Se soumettre aux caprices des dieux ivres. Ne pas former de famille en s'acoquinant avec un seul concept. | | | | |
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| mot | | | La langue n’est qu’un attouchement, une blessure ou une caresse du corps de la pensée qui est la représentation sous-jacente ; elle n’a rien de vivant, tout en réveillant les plus vives des sensations. Pour les ignares : « La langue est le corps de la pensée. C'est dans le mot que nous pensons » - Hegel - « Die Sprache ist der Leib des Denkens. Wir denken im Worte ». La langue n'en est que l'habit ; la royale nudité de la pensée n'en ressort que grandie. Peu importe que le sens, l'esprit de la pensée, soit hors la langue, celle-ci en porte les sens : le désir, la séduction, la promesse. Mais les sens s'éveillent en moi ; les objets et les liens sémantiques entre eux, visés par les sens, sont, la plupart du temps, dans la représentation ; les relations syntaxiques, que j'interroge, relèvent de la logique. Il ne reste au mot qu'envelopper ces élans, ces tentatives d'accès à l'extra-langagier. Dans le mot, nous nous exprimons ; nos pensées naissent et s'impriment hors la langue. | | | | |
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| mot | | | Pour arriver à magnifier les mots et se détacher des idées, il faut avoir vécu une grande honte, suite aux traîtres d’actes, qui se faufilent entre les mots et les idées. C’est le cas de Cioran : dans sa jeunesse - une crapule des idées ignobles, dans sa vieillesse – un chantre des mots, pleins de noblesse. | | | | |
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| mot | | | Les langages peuvent être naturels (les langues nationales) ou artificiels (les langages technico-scientifiques ou artistiques). Le langage artificiel de nos réflexions s’appelle représentation ; le langage artificiel de la création, adressée à l’esprit, c’est la technique rationnelle d’un art, avec une seule exception – la musique, adressée directement à l’âme, et qui est peut-être le langage artificiel de nos sensations. | | | | |
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| mot | | | Les mots, tels des diamants, sur le collier d’une pensée – ainsi on orne un cou ; l'esprit s'orne mieux de perles isolées, pour que le regard suive non pas le fil, ni même le cou, mais la perfection d'une forme sortie de l'éternité. La vraie perle fuit le fil, comme un vrai arbre se désolidarise de la forêt. | | | | |
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| mot | | | Attendre, saisir, s’approprier une idée aguichante, dépourvue de mots virils, est une posture stérile, n’échappant guère à la platitude. Il faut attendre l’appel d’un mot, c’est-à-dire d’une mélodie, d’une image, d’un élan, d’un état d’âme. Mon soi connu se pavane devant les idées impotentes ; mon soi inconnu caresse les paroles séduisantes. | | | | |
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| mot | | | Les sensations, les objets, les idées – à combien de choses il faut renoncer, pour posséder le mot ! | | | | |
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| mot | | | Les mots, formant des idées ou métaphores inouïes, courent un risque fatal, s’ils sont reconnus par la foule, qui banalise et spolie tout ce qu’elle touche. La chance du solitaire est de garder au chaud, près de son cœur ardent, ses mots immaculés que seules les étoiles écoutent. | | | | |
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| mot | | | Les idées justes décrivent le monde, les mots musicaux le chantent. Les premières doivent se rendre sur place, pour être crédibles ; les seconds, sans se déplacer, ne comptent que sur la qualité de leur voix, pour être admirés. | | | | |
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| mot | | | Rarement, deux mots aussi proches s’éloignaient si radicalement ; idée et idéal. La première supporte la réalité, le second porte le rêve. Tout le monde vous enquiquine avec ses idées ; personne ne vous soulève par ses idéaux. | | | | |
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| mot | | | Celui qui est incapable de définir un mot, c’est-à-dire de l’attacher à un concept de la représentation, est incapable de formuler des idées non plus. Il est condamné au bavardage décousu. | | | | |
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| mot | | | Il suffit d’un peu de connaissances communes pour manier les idées profondes ; il faut un talent extraordinaire pour manier les mots, adressés à la hauteur. | | | | |
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| mot | | | Dans ton écrit, la langue et les objets, que tu dois, immanquablement, évoquer, étant une propriété commune, il est impossible que tu n’écrives que de ton intérieur ; de même, il est impossible de ne maintenir que le ton poétique, une part routinière s’y glissera, prosaïquement. La valeur de ton écrit apparaît après l’élimination du commun langagier, non poétique ; ce qui reste ne peut être que des aphorismes ou des maximes, que les autres, à tort, appellent des idées. | | | | |
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| mot | | | L'intellect (la raison outillée pour des finalités) pénètre trois couches : les sentiments, les concepts, les mots, où l'outil sollicite, respectivement, l'âme, l'esprit ou la métaphore. Si la science fait tout aboutir aux concepts, la philosophie (ou ses vassaux - la littérature ou la religion) trace deux parcours opposés : des mots aux sentiments – pour consoler, ou des sentiments aux mots – pour affirmer son intelligence, son goût ou son talent. | | | | |
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| mot | | | Le Logos johannique pourrait se traduire par entendement (Tolstoï), ce qui est déjà au-delà non seulement du Verbe (collé directement à la représentation) mais aussi de la phrase (qui n’est qu’une requête langagière, loin du sens conceptuel). L’entendement est dans l’interprétation, aboutissant au Sens, - trop d’étapes pour prétendre d’être aux origines. « Au Commencement était le Verbe, et à la Fin – la Phrase » - S.Lec. Et puisqu’il n’y avait rien à représenter, au Commencement était, peut-être, l’idée (le dessein divin) de la représentation. | | | | |
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| mot | | | Bon discours, poétique ou philosophique : le verbal (explicite) renvoyant au conceptuel (implicite). Mauvais, anti-poétique et professoresque : le verbal sans attaches échafaudant le conceptuel gratuit et ad hoc. Le verbal sans contre-partie conceptuelle est du faux-monnayage. | | | | |
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| mot | | | La substance d'un concept ne peut être saisie sans claires indications de ses contraires intéressants. Que vaut cet avorton d'être, si pour ses contraires on nous exhibe un fantomatique non-être (engendré par des eunuques de la négation), un aptère devenir (qui n'est que l'être lui-même, muni d'une échelle temporelle), un insaisissable néant (pas plus riche qu'un ensemble vide) ? | | | | |
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| mot | | | La représentation imprime des concepts et dessine des structures ; la langue exprime des idées et peint des sentiments. Même si la langue repose sur la représentation, ces deux milieux sont incompatibles, bien que confondus par tous les philosophes. | | | | |
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| mot | | | En matière des niaiseries à nier, les assertions sont beaucoup plus vulnérables et instructives que les concepts. Tout Spinoza, tout Hegel, peuvent être ridiculisés de cette manière. La plupart des moralistes aussi. La possibilité, qui me manque, de réfuter que Dieu est, me cache son inexistence, est-ce plus absurde et bête que « L’impossibilité où je suis de prouver que Dieu n’est pas me découvre son existence » - La Bruyère ? | | | | |
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| mot | | | La pensée loge, évidemment, dans la représentation, mais on n’y atteint qu’après avoir dépouillé un discours de son enveloppe purement verbale. La langue est si riche en effets de style que cet enlèvement, en littérature, peut être une véritable caresse. | | | | |
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| mot | | | La pensée naît d’un discours, dont on a éliminé tous les éléments langagiers, pour rester en face d’une représentation et d’une logique. Le seul rôle autonome de la langue est l’expressivité, la part de la poésie ou de la musique. La bêtise des linguistes consiste à affirmer que « c'est ce qu'on peut dire qui délimite et organise ce qu'on peut penser » - É.Benveniste – le dit n’est qu’une enveloppe inexploitable (pour la pensée) ; c’est le visé (dans la représentation) qui détermine la véracité et le sens. | | | | |
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| mot | | | Une hauteur (la noblesse), une tonalité (l’ironie), une musique (la poésie) te dictent les mots du commencement ; de l’enchaînement des mots suivants surgissent des idées. Il faut inverser les causes et les effets dans cette analogie sartrienne : « Le désir s'exprime par la caresse comme la pensée par le langage » - vivent les caresses idéo-verbales ! | | | | |
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| mot | | | On peut penser hors langage ; mais seul un discours, caressé par le langage, peut engendrer une pensée. Contenir des germes d’une volupté langagière devrait appartenir à la définition même de la pensée, et Bergson la place Dieu sait où : « La pensée demeure incommensurable avec le langage ». | | | | |
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| mot | | | La hauteur musicale, contrairement à la profondeur cervicale, n’a pas besoin de références au réel ; celle-ci est tributaire de la logique et celle-là se fie aux mélodies ; celle-ci développe la genèse des idées et celle-là enveloppe les mots de caresses stylistiques. Les idées finissent toujours dans la platitude du réel ; les mots idéels peuvent garder la hauteur de leur origine. Oui, il faut reconnaître que, pour être messager céleste, il faut placer au commencement - le verbe. | | | | |
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| mot | | | L’étude de la logique ne rend pas plus rigoureuses tes pensées ; cette étude aide à comprendre que la logique fait partie de la langue (ce qui n’est pas le cas de la mathématique), et cette merveille rehausse l’image que tu as de ton outil verbal. L’insertion de la logique dans une langue est un procédé d’une rare élégance et d’une stupéfiante diversité. | | | | |
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| mot | | | On se dégage, par substitutions, de la forme langagière d’un discours, pour créer un chemin d’accès au fond ; plus que le fond lui-même, c’est la qualité de ce chemin qui en détermine la qualité. Les mots ne sont qu’instruments, c’est le chemin qui est le produit. | | | | |
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| mot | | | Le Verbe, contrairement au mot, est sensé être animé par une création. Et peut-être c’était l’Homme qui fut visé par le Créateur génial. « La première pensée de Dieu fut un ange. Le premier mot de Dieu fut un homme »** - Kh.Gibran - « The first thought of God was an angel. The first word of God was a man ». | | | | |
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| mot | | | Deux ambitions taraudent un écrivain ambitieux : être original et échapper à son temps. On dispose d'un outil - son talent, et de deux moyens - les idées (l'intelligence) et les mots (le style). Sans bon outil, toute ambition est risible. Mais avec les moyens, on tombe dans un paradoxe. Dans le domaine des idées, l'innovation est éphémère, puisque leur nombre est fini, épuisé. Quant aux mots, ils portent, fatalement, l'empreinte de leur époque. Heureusement, les rencontres putatives de mots sont infinies, et l'art d'en profiter est la définition même d'un vrai talent. | | | | |
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| mot | | | Les plus belles images verbales sont inséparables de la langue ; les plus profondes idées en sont indépendantes. Le tableau d’un haut état d’âme en est le compromis. | | | | |
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| mot | | | Le mot doit résumer ton état d’âme, mais tout mot a pour origine ce qui provoque cet état - une mélodie, une image, une idée : la première comprime, la deuxième imprime, la troisième déprime. Un optimiste solitaire devrait donc s’inspirer davantage des sons que des fonds. | | | | |
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| mot | | | Pour exposer des idées, on ne peut pas se passer de choses ; heureusement, à côté des choses il existent des mots et, pour chanter des rêves, les mots suffisent. | | | | |
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| mot | | | L’interprétation de tout ce qui se formule en langue naturelle finit par un réseau de concepts de la représentation. En particulier, l’univers définitif de la pensée et de la vérité n’est point le langage, mais bien la représentation. | | | | |
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| mot | | | Une inspiration non-langagière crée mon état d’âme et demande d’exprimer celui-ci. Quant aux pensées tout prêtes, je ne les exprime presque jamais ; elles sont des effets inconscients, collatéraux, contingents. Je ne traduis que de l’inexprimable ! | | | | |
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| mot | | | L’aspect formel d’une pensée dépend trop du langage ; heureusement, l’aspect significatif n’en dépend guère – l’espoir d’un métèque de la langue ! Hélas, le langage est vital, tandis que le sens est abstrait. | | | | |
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| mot | | | Dans un discours, les mêmes mots peuvent ne pas dépasser les limites du langage (des idiomes, des tropes, des banalités sophistiquées) ou bien renvoyer à la représentation leur servant de points d’attache (des concepts, des idées, des hypothèses). Chez les écolâtres, on nage dans un pur verbiage, sans atteindre la pensée, ce seul acte intellectuel. | | | | |
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| mot | | | La langue émerge de notre quotidien terrien ; c’est une contrainte à ne pas négliger. Le talent littéraire consiste à s’inspirer de la hauteur du sensible naissant, à s’étonner de la profondeur de l’intelligible né, à ne pas laisser la pesanteur de la langue amortir ces deux élans vers deux admirables naissances, à garder leur grâce. | | | | |
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| mot | | | Ce n'est pas le mot, c'est à dire l'expression et la connotation, mais bien l'idée, c'est à dire la définition et la dénotation, qui nomme les choses et, ainsi, crée une clôture, l'attraction pour mes prochains immédiats, elle me limite par l'illusion de mon soi connu ; le mot, le juste, lui, m'invite à l'ouverture, au lointain inaccessible, il me maintient dans la certitude, que mon meilleur soi reste inconnu. | | | | |
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| mot | | | Les idées naissent de la représentation ; la logique de celle-ci est traduite en musique des mots, rendant possible la formulation des idées et leur transmission aux hommes. Donc, en fin de compte, les idées naissent des mots et non pas l’inverse. « La langue est la mère et non pas la fille de la pensée »** - K.Kraus - « Die Sprache ist die Mutter, nicht die Tochter des Gedankens ». | | | | |
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| mot | | | Ils connaissent l’idée à chasser, mais sur le chemin ils tombent sur du gibier aléatoire et même interdit aux armes dont ils disposent. La proie non-conforme à leur feu les rend braconniers. Les mots sont des appâts ; plus nutritifs ils sont, plus noble seront les idées-cibles sauvages qui s’y laisseront séduire. L’écriture est affaire des caresses et non pas des prouesses. | | | | |
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| mot | | | Le scientifique laisse l’initiative aux idées, la tâche subalterne de leur description étant dévolue aux mots. L’ambition de l’écrivain (poète, philosophe, penseur) est de tisser des charmes verbaux, au milieu desquels surgissent, presque par inadvertance, des idées. « Quand une fois on a goûté au suc des mots, l'esprit ne peut plus s'en passer. On y boit la pensée »** - J.Joubert. Les pensées finissent par rejoindre le fond commun de l’humanité ; les mots restent attachés à leur auteur. | | | | |
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| mot | | | Le sens d’une idée est dans les structures conceptuelles de la représentation ; la forme – dans les tropes du langage. Les structures langagières n’apportent rien au sens ; les concepts de la représentation n’apportent rien à la beauté du discours. | | | | |
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| mot | | | On ne peut pas penser en mots, car les mots traduisent l’inertie, tandis que la pensée doit être une lutte, un style rebelle, fondé sur les concepts. La majorité des philosophes, nageant dans le verbiage, ne pensent pas, ils ignorent les relations entre le mot d’usage et le concept de représentation. | | | | |
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| mot | | | Les mots trop prolifiques ont la fâcheuse tendance de se développer et de s’entasser dans une forêt. J’arrête leur propagation dès que le premier arbre en ressort ; il prend la forme d’une maxime (nécessairement) et le fond d’une idée (en passant). | | | | |
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| mot | | | En littérature, tu progresses par des détachements que tes mots osent, face, successivement, aux idées, sentiments, états d’âme, qui, fatalement, rejoignent, tôt ou tard, le patrimoine commun. L’originalité n’appartient qu’aux mots – la dernière leçon, souvent décourageante, de graphosphère. Le mot réussi est une caresse d’âme qui fait frissonner les esprits et les cœurs. | | | | |
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| noblesse | | | On ne peut pas atteindre la hauteur, mais seulement s'en laisser guider, pour comprendre, qu'aucune idée, aucun geste, aucune parole, aucun état d'âme ne peut prétendre se trouver à un acmé insurpassable, et qu'il existe toujours des objets invisibles, bien plus hauts que tout ce qui se montra déjà. « Ce qui est le plus haut doit n'être qu'un symbole de ce qui est encore plus haut »** - Nietzsche - « Das Höchste muß immer nur ein Symbol des noch Höhern sein ». Garder la tête bien bas aide à se douter de l'existence des hauteurs : « Ceux qui surpassent leur époque, vont souvent tête basse »* - S.Lec. | | | | |
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| noblesse | | | Toute idée est extensible : en profondeur de ses justifications ou en étendue de ses généralisations ; dans les deux cas, à long terme, l'état final s'appellera platitude. Il faut, au contraire, laconiser cette idée, la réduire à l'intensité, qui est sa hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | L'interminable série de défaites de la noblesse par plagiats-perversions : Héraclite voue la philosophie au discours poétique, et Parménide l'encanaille dans une logique bancale ; Pythagore cultive une lumineuse mystique du nombre, et les éléatiques récoltent une casuistique des ombres ; Lao Tseu place le tao dans une inaction altière, et Confucius l'embrigade dans de bas rites ; Platon hisse l'idée lyrique hors du sol, et Aristote la souille par un enracinement empirique ; le cynique prône le mépris hautain, et le stoïcien bassement l'arraisonne ; les murs de Jésus ne convainquent personne, mais les portes des églises rameutent ; la mystique d'une Déité de Maître Eckhart sombre dans le charlatanisme de l'Unité de Nicolas de Cuse ; Kant trouve, pour le savoir divin, un refuge dans la transcendance, et Hegel le réduit à l'état de caserne dialectique ; Nietzsche s'ouvre à l'ivresse des sens, et Heidegger l'évente dans la sobriété de l'être et de l'essence. | | | | |
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| noblesse | | | Trois saisons d'ébranchage de l'arbre de la noblesse : je jette au feu, successivement, les branches des gestes, des mots, des pensées (la plus coriace !). L'arbre devient, pour les autres, invisible, et pour moi - indicible. Et je consacre ma vie à le rendre lisible, digne du Jardinier jaloux. | | | | |
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| noblesse | | | Exister, c'est trouver des aliments, qui entretiennent mon feu intérieur, sans en altérer la pureté. Vivre de mon feu et exister pour mon feu. Ce qui pourrait servir de contrainte à l'écriture : « La seule préoccupation de la pensée est, que la flamme, qu'elle entretient, brûle du feu le plus ardent et le plus pur » - A.Schweitzer. J'en vis ou je le nourris (le contraire de la salamandre de François Ier : « J'y vis et je l'éteins » - « Nutrisco et extinguo »), la hauteur en assurant la pureté (« Aucune hauteur ne m'arrête » - « Quo non ascendam » du Roi-Soleil). | | | | |
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| noblesse | | | Dionysos fêté élégamment rejoint Apollon ; la primauté de la vie enveloppée de belles métaphores est indiscernable de l'idéalisme ; la volonté de puissance auréolée d'humiliantes défaites égalise le ressentiment et l'acquiescement ; l'Antéchrist, à l'âme haute, tend la main au Christ, à la tête basse, - quel nihiliste parfait est Nietzsche ! Et lui-même, dans des moments de lucidité, ne reconnaissait-il pas, que le nihilisme était un mode de pensée divin (eine göttliche Denkweise) ? « La métaphysique de Nietzsche est le nihilisme même » - Heidegger - « Nietzsche’s Metaphysik ist eigentlicher Nihilismus ». | | | | |
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| noblesse | | | Parmi nos actes, nos pensées et nos passions, ce qui mérite d'incarner notre soi le meilleur, le soi inconnu, est ce qui se produit, comme si nous étions immortels, ou bien au nom de l'immortalité : « La vie est un combat pour l'immortalité. L'immortalité, c'est la perception et non pas l'idée de la vie »** - Prichvine - « Жизнь — это борьба за бессмертие. Бессмертие не идея, а самочувствие жизни ». | | | | |
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| noblesse | | | Dès que mon dégoût s'imagine avoir trouvé sa cible idéale, il faut effacer ses traits et noms et me mettre à composer le nom d'une nouvelle admiration à atteindre. Le contre ne vaut qu'anonyme, le pour vaut par son nom. | | | | |
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| noblesse | | | Un vide, que ce soit un vide d'images ou un vide d'idées, est aussitôt rempli par la réalité, qui est la perfection et qui est sans idées ou images. Être parfait, c'est chercher une proximité asymptotique avec la réalité, être le regard, fasciné par une rencontre impossible. Le chemin, du Savoir à la Croyance, va en s'élevant, et pourtant c'est ainsi qu'on retrouve la réalité. | | | | |
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| noblesse | | | C'est dans des impasses que le trafic d'idées est le plus dense. Mais ne confondons pas la cause avec l'effet : tous les Holzwege (chemins-impasses) ne sont pas des Denkwege (chemins-pensées), mais les derniers débouchent toujours sur les premiers. | | | | |
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| noblesse | | | Être barbare, c'est ne pas savoir franchir, en toute légalité, les frontières entre une solution et son problème, entre un problème et son mystère. Être sot, c'est seulement ne pas savoir, qu'une frontière non-terrestre existe entre solutions et mystères. Être et sot et barbare, c'est ignorer l'existence de mystères et se dire : « Je me fiche de savoir si un idéal est profond ; je ne lui demande que de m'aider à résoudre des problèmes » - Rorty - « you can forget whether an ideal is deep, and just ask whether it's useful for solving the problems ». | | | | |
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| noblesse | | | Sur l'opposition entre la vie et la pensée : dans toute section de la vie éclate le miracle de la Création, tandis que la pensée, dans le meilleur des cas, n'en est qu'un pâle reflet. Sans le sensible merveilleux, pas d'intelligible glorieux. Sans la profondeur lumineuse du fond, pas de hauteur ombrageuse de la forme. Mais glorifier une vie sans mystère est plus bête que se vautrer dans une pensée austère. | | | | |
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| noblesse | | | Pour traverser la vie, un guide est utile, mais les idées n'y sont que des tables statistiques. L'âme de musicien, c'est à dire le regard, reflétant nos paysages, même avec les yeux fermés, y est plus précieuse que l'esprit statisticien, nous ouvrant les yeux. | | | | |
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| noblesse | | | La pensée est têtue, le sentiment est docile. L'une doit être traînée, l'autre - entraîné. | | | | |
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| noblesse | | | La rencontre du regard, du désir et des ailes produit une voix, et c'est d'après la voix qu'on peut juger et un homme et une image et une idée. Par le grain de ta voix on devinera le timbre de ta vie. | | | | |
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| noblesse | | | Tout ce qu’on atteint par une persévérance en continu, en se faisant guider par la suite dans les idées, même profondes, et la cohérence, même vaste, manquera de grandeur, qui ne se donne qu’à l’élan vers la hauteur. « L’esprit n’atteint au grand que par saillies » - Vauvenargues. | | | | |
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| noblesse | | | Sans un idéal bafoué ni monstres à vilipender, la fougue du rebelle n'a que trois issues : l'ampleur du fait divers, la profondeur de l'accumulation technico-scientifique, la hauteur inconfortable de l'abdication. | | | | |
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| noblesse | | | Les fonctions principales des contraintes : ne pas dire ce que n'importe qui aurait pu dire à ma place, fuir le nominalisme (« Rien de trop juste ! » - J.Joubert), ne pas toucher aux choses exclusivement prosaïques, ne tendre que vers mes frontières inaccessibles, ne pas laisser les idées se répandre jusqu'à l'inévitable platitude finale, ce qui est propre de la réflexion, qui se propagerait sans contrainte. | | | | |
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| noblesse | | | Test de la noblesse d'une idée : même un ignare sans qualification peut y accéder. La bassesse exige aujourd'hui des aptitudes professionnelles. | | | | |
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| noblesse | | | La hauteur est peut-être équivalente à la profondeur sans épaisseur. Au discours dont l'architecture consacre et accueille le silence. Mais les mots ne viennent pas du silence, mais d'une musique, naissante dans le désir. Mais si les mots ratent la représentation musicale, ils retomberont dans le silence. La musique des rêves est abandonnée par les interprètes modernes, qui ne reproduisent plus que le bruit des idées et du monde. | | | | |
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| noblesse | | | Dans le jeu vital, les fins et les enjeux deviennent à ce point mesquins, qu'il vaut mieux se pencher davantage sur les contraintes, sur les règles qui tiennent lieu de lois. Quand on a trouvé de belles contraintes musicales, ce n'est plus la marche vers le but, qui entraîne et réjouit le plus, mais la sensation d'un sol se dérobant sous les pieds et d'un ciel bénissant la danse. « Il faudrait danser la pensée » - Valéry. | | | | |
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| noblesse | | | Avoir de la hauteur signifie savoir traduire en vol ce qui, sans mon âme et sans mon talent, serait condamné à la marche. Mais les hommes, ayant compris la mécanique de l'aile, comme ils avaient compris celle du pied, se contentent, en tout, de la platitude. « Dans nos écrits, la pensée semble procéder d'un homme qui marche ; dans les écrits des Anciens, elle semble procéder d'un oiseau qui plane »* - J.Joubert. | | | | |
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| noblesse | | | En remontant aux causes premières, à partir même du plus profond de nos embrasements, nous tombons, immanquablement, tôt ou tard, sur un leurre, ce punctum pruriens (Schopenhauer) de toute pensée : « Dès qu'on insiste un peu, c'est le vide » - Céline. Ne pas insister n'est pas glorieux : « Ce n'est qu'un esprit peu exigeant qui se contente de peu. Un sot serait-il un sage ? » - Valéry - puisque, d'après Horace, ne pas le savoir, c'est vivre en esclave. | | | | |
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| noblesse | | | La hauteur et la profondeur sont condamnées à s'écrouler en platitudes, si elles ne s'appuient pas mutuellement, dans un dialogue entre sensibilité et intelligence. Arendt reste trop unilatérale : « Le dialogue des pensées ; où il manque, il n'y a plus de profondeur, que la platitude » - « Der Dialog des Denkens. Wo er fehlt, gibt es keine Tiefe mehr, sondern Verflachung ». | | | | |
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| noblesse | | | La pensée qui t'apaise est rarement de la pensée ; c'est la sensation de honte qui annonce, le plus souvent, sa pénible naissance. Marc-Aurèle : « que tu puisses avouer toujours sans honte tes pensées » - n'y a rien compris, tout en ignorant la profonde ironie de sa pseudo-sagesse : « qui vit en paix avec soi-même, vit en paix avec l'univers ». | | | | |
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| noblesse | | | Les feuilles, frémissant de leurs inconnues, donnent de l'élan à l'arbre, qui cherche à s'unifier avec le monde ; quand elles sont en hauteur, elles deviennent des ailes, - l'arbre retrouve la montagne. « Les hommes sont semblables aux feuilles des arbres » - Homère. | | | | |
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| noblesse | | | La présence des autres, dans ce livre, n'est que l'air des métaphores, que battent mes ailes ; la hauteur et le souffle n'en sont qu'à moi. D'ailleurs, on ne devrait écrire qu'avec la sensation d'être le seul chasseur de métaphores, sous un ciel vide. « Le texte est une forêt, où chasse le lecteur. Un bruissement au sous-bois, tiens - une pensée ; un gibier timide, une citation - à mettre au tableau de chasse » - Benjamin - « Der Text ist ein Wald, in dem der Leser der Jäger ist. Knistern im Unterholz - der Gedanke, das scheue Wild, das Zitat - ein Stück aus dem tableau » - je ne cultive pas de textes, et donc pas de forêts, mais je tends tant d'arbres, chacun avec des ombres qu'il ne partage pas avec d'autres arbres, et ils ne se trouvent ni sous un même soleil ni à la même heure de la nuit. Si tu n'y entends que du bruit, tes oreilles ne sont pas faites pour mes canopées, puisque j'y avais mis de la musique. | | | | |
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| noblesse | | | Dans l'examen d'une chose, d'un événement, d'une pensée ne mettre dans la balance ni gains ni pertes, ni remords ni ressentiment, mais réduire leur mesure à ce qui, en nous, relève, seul, de l'éternité, donc reste le même, - à notre musique et à son intensité, telle est la leçon de l'éternel retour. | | | | |
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| noblesse | | | Le renversement ou le retournement des valeurs, auxquels m'invitent Baudelaire ou Nietzsche, inévitablement, prendront l'aspect mécanique, comme négations ou changements de signes. Lire les valeurs des autres et les renverser est un travail ingrat et sans grâce ; il faut inventer mes propres unités de mesure, ma propre balance et ma propre lecture des empreintes d'idées et de choses. | | | | |
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| noblesse | | | Il y a des idées, qui ne sont sensées qu'énoncées sobrement ; mais les plus belles valent surtout par l'ivresse verbale, qui les accompagne. Les premières courent la rue, les secondes se réfugient dans des sous-sols ou ruines. | | | | |
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| noblesse | | | Une fois dans leur vrai métier, le philosophe ou le poète, nous arrachent du réel ou de ses copies, pour nous charmer ou émouvoir par un chant utopique, idéel ou prophétique. Ils culminent en s'échangeant leurs fonds et formes respectifs : « Le philosophe poétisant, le poète philosophant sont des prophètes »*** - F.Schlegel - « Der dichtende Philosoph, der philosophierende Dichter ist ein Prophet ». Et puisque la forme, chez un bon penseur, précède le fond, Heidegger a raison : « Avant que la chose soit conceptualisée, elle doit toujours être d'abord poétisée » - « Bevor gedacht wird, muß immer zuerst gedichtet werden ». | | | | |
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| noblesse | | | Tant d'héritiers de l'Être (Parménide), du Nombre (Pythagore), de l'Idée (Platon), de la Substance (Aristote), du Doute (Pyrrhon) ; ce qui tomba en déshérence, c'est la Passion (Épicure, comme tous les autres Anciens). | | | | |
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| noblesse | | | Les plus délicates de nos émotions, comme les plus subtiles de nos pensées, naissent (au sein) de l'invisible ; rendre celui-ci lisible est la tâche de la poésie, le rendre intelligible - la tâche de la philosophie ; l'outil de ces métamorphoses s'appelle regard, et son complément, le talent, permet non seulement de regarder, mais aussi de faire voir, ou plutôt de faire entendre, car ce n'est pas la maîtrise du récit (die Gesetze der Diskursivität halten - Kant), mais celle du chant, qui en est la condition. | | | | |
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| noblesse | | | La bouche parle du hier du sentiment ; la plume - du lendemain de la pensée ; le cœur - de son aujourd'hui débordant. « Donner du temps au temps, pour que le vase déborde » - Machado - « Demos tiempo al tiempo ; para que el vaso rebose ». Se pencher sur le sens de la dernière goutte (le devenir causal), sur la plénitude du vase (l'être parfait), sur sa forme (l'éternel retour du même). | | | | |
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| noblesse | | | Aussi abstraite que soit n'importe laquelle de mes remarques, je ne parviens jamais à la détacher de mon corps, c'est à dire d'une caresse ou d'une douleur, vrillées au corps de mon discours. Valéry parle d'un corps de l'esprit comme d'une inconnue sur l'arbre intellectuel. L'inhumaine pseudo-ascèse platonicienne : « mourir au corps, pour libérer l'essence et renaître à l'être » - explique l'obsession des Anciens par la minable tranquillité de l'âme, prépare le chemin à l'idée saugrenue de la résurrection, et, surtout, justifie la robotisation actuelle des esprits (esprit de corps). | | | | |
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| noblesse | | | Ne plus savoir insuffler de la poésie dans ses idées est aussi dramatique que de ne plus aimer. « Ce n'est pas que je n'aie plus d'idées, mais les idées ne dansent plus pour moi »** - G.Bataille. L'idée qui danse s'appelle mot, sinon elle n'est qu'une marche, déplacement, flânerie. Le son et le bruit, le chant et la parole, l'aède et Archimède. L'outil, toujours imprévisible. « La parole humaine est comme un chaudron fêlé, où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles » - Flaubert. Pour que l'idée coule, il faut que l'esprit s'immobilise : « C'est la sécheresse intellectuelle qui nous inonde d'idées » - S.Lec. | | | | |
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| noblesse | | | La façon la plus noble de présenter les valeurs est d'en peindre le vecteur : l'origine, l'unité de souffle, le sens du regard. Laisse les orgueilleux patauger dans des tournants et les sots - dans des suites d'idées. | | | | |
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| noblesse | | | La préservation d'une intranquillité d'âme est l'un des soucis permanents d'un poète, mais le chemin le plus sûr, qui y mène, est paradoxal : le culte de la faiblesse du geste, la paix des idées, la puissance des mots. « Voici un grand projet : avoir la faiblesse d'un homme et la tranquillité d'un dieu » - Sénèque - « Ecce res magna, habere imbecillitatem hominis, securitatem dei ». | | | | |
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| noblesse | | | Lyrisme du son, lyrisme du mot, lyrisme du concept – musique, poésie, intelligence. La corde qui nous rend sensibles à ces vibrations s'appelle âme. | | | | |
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| noblesse | | | Les murailles, que j'érige moi-même, sont utiles, pour que mon regard soit plus près du ciel. Viser l'horizon, en les abattant, est une illusion d'optique, dont ne profiteront que mes yeux. J'abandonnerai l'horizon avec la même facilité que l'herbe sous mes pieds, dès que j'aurai compris, que je devins regard. À la pensée sous l'horizon de la mort, je préférerai le regard au-dessus de sa hauteur. Le beau s'offre partout à l'âme ; l'idée du beau n'est accessible qu'au regard : « Ô mon âme, au plus haut ciel guidée ! Tu y pourras reconnaître l'Idée de la beauté » - Du Bellay. | | | | |
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| noblesse | | | La liberté est un concept d'autant plus douteux, que deux grands sentiments, la honte et la pitié, lui sont franchement hostiles. La liberté est l'égalité des dons de l'esprit, du cœur et de l'âme. L'angoisse accable l'âme, la pitié fige le cœur, le dégoût ravage l'esprit. Mais aujourd'hui, l'angoisse est due à la faiblesse du cœur ; la pitié se calcule par un esprit sans honte ; le dégoût se dissimule dans des âmes sans hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | Ma préférence va plus souvent aux ruines, au détriment des chemins, puisque j'ai deux locataires à héberger : le sentiment sédentaire et la pensée nomade, un aveugle et un boiteux, le premier accédant tout de même au regard, le second - à l'humilité. Séparés, ils se prennent pour voyant ou métronome. Je les laisse ensemble : le sentiment-maître apportant des images, la pensée-servante - un contact avec la réalité. L'imaginaire d'Homère, le réel de Byron - se fraternisent. « Dans le domaine du sentiment, le réel ne se distingue pas de l'imaginaire » - Gide. | | | | |
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| noblesse | | | L'esprit et l'âme, ce sont deux fonctions, opposées et souvent complémentaires, du même organe : « L'âme est gardienne des idées et l'esprit - pilote des sentiments. La pensée, cet oiseau éhonté, au vol rapide » - Nil de Sora - « Сердце, иже помыслам хранитель, и ум, чувствам кормчий, и мысль, скоролетящая птица, и бесстыдная ». Dès que la honte se présente, surgit l'âme ; dès qu'elle s'estompe, lève la tête l'esprit. « La pensée est une insolence éduquée » - Aristote. L'âme passe experte en serrures, l'esprit enferme le sentiment au fond des cales. La pensée porte les nouvelles des derniers déluges. | | | | |
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| noblesse | | | On rêve et on végète dans la même posture. Heureusement, à la posture, affaire des bras et des idées, s'oppose souvent la pose, affaire du regard et des mots ; le rêve est dans la pose. La hauteur, aussi, n'est pas dans l'escalade, qui s'effectue dans la même posture que la reptation. On agit du haut de sa posture, on écrit à la hauteur de sa pose. | | | | |
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| noblesse | | | La nostalgie ne s'adresse ni à un lieu, ni à un fait, ni à une époque ; elle est un salut fraternel ou angélique à un état d'âme extraordinaire, débarrassé de la pesanteur du réel et tourné vers la grâce de l'irréel. Nos états d'âme ordinaires sont trop imbus des impacts visibles de la mémoire et de l'amour-propre ; la nostalgie est la pureté d'une image dématérialisée, libre, autonome, gardant ce qui est ineffaçable, donc idéel, dans le passé. | | | | |
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| noblesse | | | Au royaume de la pensée, comment s'appellent l'héroïsme et l'amour ? - sacrifice de ce qui marche et fidélité à ce qui danse. | | | | |
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| noblesse | | | Dans la hauteur s'amenuisent les idées et se décolorent les actes ; seul mon regard peut y entretenir un semblant de grandeur ; mais même en le ratant, il me promet plus que de la reptation – la chute. | | | | |
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| noblesse | | | La même noblesse anime les grands poètes ; elle peut se manifester par attachement aux mots (le talent et l'âme), aux courants d'idées (l'intelligence et l'esprit), aux formations politiques (le besoin de reconnaissance et la raison). Byron, Chateaubriand, Rilke se contentèrent du premier volet, Hölderlin, Nietzsche, Valéry y ajoutèrent le deuxième, Hugo, Maïakovsky, Aragon – le troisième. Goethe fut le seul à tenter tous les trois, comme notre contemporain, refusant les titres de poète et de héros, R.Debray. | | | | |
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| noblesse | | | L'esprit s'entiche d'idéaux collectifs, l'âme forge son idéal individuel. Les premiers sont en ruines : l'idéal esthétique antique, l'idéal mystique chrétien, l'idéal éthique communiste ; les âmes dépassionnées devinrent stériles et n'enfantent d'aucun idéal ; l'homme moderne hurle au vide, au déclin, à la barbarie, tandis qu'il aurait dû se repentir de l'extinction volontaire de sa propre âme ; mais sa robotisation semble irréversible. | | | | |
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| noblesse | | | Dans une perspective horizontale, plus je me rapproche d'une chose, plus je m'éloigne d'une autre ; dans une perspective verticale, plus je m'élève, plus lointaines deviennent toutes les choses, qui finissent par devenir les mêmes, pour mon regard nouveau-né, - tout retour éternel du même est là – tout est question des ailes et de l'intensité du regard. L'indifférence aux choses, l'ironie aux idées et au-delà - la caresse de l'art et la musique de la vie. | | | | |
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| noblesse | | | En gros, les hommes vivent et pensent, suivant les mêmes chemins et perspectives ; ce qui les distingue, c'est la matière de leurs maux et la manière de leur mots – leurs angoisses et leurs styles – leur face poétique et, donc, philosophique. Voir en philosophie un art de vivre ou de penser est également sot. Aucun philosophe ne vécut admirablement, aucun philosophe professionnel ne produisit de belles ou nobles pensées, comparables avec celles des poètes. | | | | |
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| noblesse | | | On crée par relais ou par pulsion. Ou bien on reprend le témoin d'un thème, d'une époque, d'une école, ou bien on éprouve un besoin, imprévisible, bouleversant, connu même des hommes de cavernes, sans s'associer encore aux mots, aux idées, aux images. Ou bien on défend des points de vue, avec des armes communes, ou bien on invente ses propres couleurs, on peint un axe entier, touchant à la profondeur de l'homme et à la hauteur du surhomme. | | | | |
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| noblesse | | | Tu es ce que sont tes commencements. À la fin, tout - tes pensées, tes actes, tes rêves - ne seront que ruine. Veux-tu l'être, comme t'y invite Nietzsche : « À la fin tu seras ce que tu es » - « Du bist am Ende, was du bist » ? La seule chose qui comptera à la fin, c'est la consolation, mais qui ne peut provenir que de l'Autre, celui qui te sortira de l'enfer. | | | | |
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| noblesse | | | Toute tentative d'une écriture noble aboutit à la problématique confrontation aristotélicienne entre l'intelligible et le sensible. Privilégier le concept, le système, l'inférence, bref une solution, ou bien la beauté, l'émotion, le goût – bref, un mystère - la caresse. La métaphore est une caresse, comme le sont le paradoxe, la mélodie, le rêve. Tout bon philosophe est chantre de la caresse protéiforme. | | | | |
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| noblesse | | | Le terme d'être, presque entièrement vide, est tout de même utile, pour désigner ce point médian entre la pensée et le rêve, ou entre la raison et l'âme. Le problème est dans l'entente impossible entre l'en-deçà de l'être, qui est vivre (où l'on vit selon son muscle), et son au-delà, qui est rêver (où l'on est selon son âme). | | | | |
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| noblesse | | | Connaît-on un seul lieu heureux, auquel aurait abouti un noble pèlerin du mot ou de l’idée ? Non, Zarathoustra a tort, comme les activistes de la bougeotte et du progrès, - c’est le lieu d’origine, le commencement, qui est le seul à porter un message inimitable. | | | | |
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| noblesse | | | Le développement des idées m’ennuie, puisqu’elles sont, le plus souvent, communes, à partager. Je tente de rester en compagnie de ma seule âme, dont les états me servent de matière pour ma musique ou pour ma peinture. « La représentation poétique des états d’âme est plus émouvante que toute analyse purement intellectuelle »** - H.Hesse - « Die dichterische Darstellung seelischer Geschehnisse ist ergreifender als jede nur intellektuelle Analyse ». | | | | |
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| noblesse | | | Peut-être c’est à l’échelle du plaisir qu’il faut mesurer l’élévation de la pensée : de la satisfaction dans la profondeur, vers le bonheur de l’ampleur, à l’extase en hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | Le surhomme se moque de ses muscles, de ses pensées, de son avoir et même de son être, il est dans un devenir artistique, dans une beauté naissante et non pas dans une vérité déclinante ; il est, donc, un grand consolateur de l'homme solitaire et désespéré. Et son langage vaut par sa musique haute plus que par son message profond. L'art et le langage forment la vie et ont pour dénominateur commun – l'intensité. Ainsi, Nietzsche mérite le titre de seul philosophe complet de l'histoire. | | | | |
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| noblesse | | | Vivre pour penser ou penser pour vivre, c’est également bête ; à ces deux positions réalistes il faut opposer la pose d’ironiste – le rêve, qui invente une autre vie et enfante de pensées imprévisibles. | | | | |
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| noblesse | | | Mon existence a deux composants : vivre dans le réel et rêver dans l’imaginaire, la démocratie des déceptions et l’aristocratie des enthousiasmes, le désespoir irréfutable et l’espérance fantomatique, les horizons trop bas pour l’âme et les firmaments trop hauts pour l’esprit. Tenir au vide de leur intersection ; toute conjonction de leurs pensées ou de leurs désirs menant au désastre de la ruine du sensé ou de la profanation du sacré. | | | | |
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| noblesse | | | La hauteur de ton, sans hauteur de pensée, peut trouver sa justification dans la hauteur de noblesse – en poésie, par exemple. Mais aucune noblesse ne peut sauver la hauteur de pensée, sans hauteur de ton, ce qui condamne, par exemple, la philosophie prosaïque. | | | | |
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| noblesse | | | L’intelligence – pouvoir traduire le sentiment (éprouvé ou visé) en la pensée ; le talent – pouvoir exprimer la pensée de telle sorte, qu’un beau sentiment en naisse. Et la noblesse leur servira de contrainte – renoncer aux pensées en dentelles mais sans hauteur pour l’intelligence et sans couleurs pour le talent. | | | | |
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| noblesse | | | J’appelle ailes l’appel du vertige ou de la hauteur, ne m’arrachant pas à mon immobilité primordiale ; en tant que moyen de locomotion, elles ne me rapprochent pas de mon étoile et ne m’apportent qu’une sensation de brève et illusoire liberté. Comme pour les anges, ces ailes permettent d’oublier que je vais pieds nus, bras nus, pensées nues. Ces ailes sont une pesanteur et non une grâce. La grâce, c’est l’élan vers mon étoile. | | | | |
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| noblesse | | | Mieux on maîtrise le sentiment qui se pense en idées, plus surprenante en surgit la pensée qui se sent en arômes. « Tu dois sentir la pensée et penser le sentiment » - Unamuno - « Hay que sentir el pensamiento y pensar el sentimiento ». | | | | |
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| noblesse | | | Les idéaux ne disparurent pas, ils devinrent aussi plats que la réalité. La réalité est une perfection, qu'on aborde soit avec un idéal poétique, soit avec un calcul technique, soit avec une offre marchande. Être vulgaire, c'est n'être pesé qu'en mesures de ce jour, qui peuvent être et idéal et calcul et offre. L'ennui, c'est que l'idéal vulgaire se met à se réaliser (« Il faut placer l'idée centrale à une hauteur inaccessible, plus haut que la possibilité de sa réalisation »*** - Dostoïevsky - « основная идея должна быть недосягаемо выше, чем возможность её исполнения »), tandis que la perfection de la réalité échappe de plus en plus aux yeux affairés. « Les Anciens idéalisaient le réel, les modernes réalisent l'idéal » - Stirner - « Jene wollen das Reale idealisieren, diese das Ideale realisieren » - les premiers savaient s'étonner des murs, les seconds savent bétonner les toits. | | | | |
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| noblesse | | | Pas de nostalgie pour mon enfance, mais une immense gratitude, s’adressant surtout à ma mère, qui m’avait fait découvrir mon âme, celle qui, toujours la même, croit, face à mes actes, mes pensées et même à mes sentiments – la vraie vie est ailleurs ! Une leçon qui ne peut être apprise que dans l'enfance. | | | | |
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| noblesse | | | L’évolution, dans la vie, consiste en qualité des contraintes et des renoncements ; ainsi, par exemple, ma loyauté se détache des actes, des pensées, des ambitions, pour ne se vouer qu’à mon étoile, c’est-à-dire à la hauteur et à l’élan vers celle-ci. | | | | |
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| noblesse | | | Qu’attends-tu de tes idées ? - un savoir touchant au mystère ? une clarté rassurante ? une beauté exaltante ? Et tu t’ancreras à la profondeur, te contenteras de la platitude, te dévoueras à la hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | Il y a assez d’artisans et de journalistes, pour servir les idées ou la vie, en les décrivant ; le rêve réclame un tableau d’artiste, se servant d’idées ou de vie communes, comme d’une matière première, de couleurs presque aléatoires, pour peindre ses propres états d’âme. | | | | |
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| noblesse | | | Tout ce qui est grand suivit le même chemin qu’avait suivi, jadis, ce qui est banal ou insignifiant – tout s’enveloppa d’un vocabulaire figé, inertiel, répétitif, tout est préfabriqué, dans vos têtes et vos veines. « Non seulement nos idées, mais nos souffrances mêmes, nous les vivons toutes faites » - Dostoïevsky - « У нас не только готовыми мыслями, но и готовыми страданиями живут ». | | | | |
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| noblesse | | | Aujourd'hui, la variété et la souplesse, ces attributs des belles âmes (Montaigne), sont propres des amuseurs publics. Le bel esprit est l'homme d'une seule idée ; la belle âme est l'homme d'un seul sentiment. La noblesse est cette idée et ce sentiment. | | | | |
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| noblesse | | | La pensée comme but – un désespoir de la profondeur ; la pensée comme moyen – un désespoir dans la platitude ; la pensée comme commencement – une espérance en hauteur. Ses alliés respectifs – l’ambition, la puissance, la noblesse. | | | | |
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| noblesse | | | À ceux qui cherchent des idées, pour guider leur vie, je préfère ceux qui ont trouvé des mots, pour peindre leurs rêves. À l’imagination du rêve Dostoïevsky préfère la réalité, tout aussi imaginaire : « Exhiber les entrailles de mon âme au marché littéraire serait une bassesse » - « Тащить внутренность души моей на литературный рынок почёл бы подлостью ». | | | | |
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| noblesse | | | Le malheur de l’homme ordinaire – ses idées entrant en contradiction avec la réalité ; le bonheur de l’homme extraordinaire – la fidélité à ses rêves, nés en dehors de toute réalité. | | | | |
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| noblesse | | | L’idéal est un rêve qui n’a besoin ni d’adversaires ni de luttes. Ce qui compte, c’est sa hauteur et la faculté de maintenir celle-ci. Et il est omniprésent dans toute littérature. Dans les tragédies européennes, le gentil s’oppose au méchant, le fidèle au perfide, le cruel au doux, le puissant au faible, le noble au goujat – est-ce qu’on peut les appeler idéaux ? Tandis que chez Tchékhov on voit partout un idéal dépérissant, expirant, agonisant, sans antagonistes, – voici le seul vrai tragédien ! | | | | |
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| noblesse | | | Le réel demeure dans la platitude et dans la profondeur ; l’idéel habite la platitude et la hauteur. C’est aux extrêmes que notre enthousiasme a sa place, tandis que la platitude est le séjour de nos désespoirs, dégoûts et pessimismes. La faute des nigauds est de pratiquer l’enthousiasme dans la platitude et l’indifférence pour la verticalité. | | | | |
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| noblesse | | | Les rêves sont souvent pathétiques, mais les idées – presque jamais. Celui qui tient au pathos sait de quel côté il doit le chercher. | | | | |
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| noblesse | | | Dans la vie, on manie des prix ; dans le rêve – des valeurs. Parfois, quelques éclats de rêves illuminent la vie, et alors on peut dire que « seule la pensée, que nous vivons, a une valeur » - H.Hesse - « nur das Denken, das wir leben, hat einen Wert », où, évidemment, seule la pensée doit être remplacé par tout rêve. | | | | |
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| noblesse | | | Le talent artistique n’est peut-être que la présence, consciente ou non, d’une âme créatrice, demeure de la hauteur. Les esprits et les cœurs des hommes atteignent à peu près les mêmes profondeurs, mais sans la dimension céleste, ils sont condamnés à la platitude terrestre. Les idées et les sentiments sont démocratiques ; les états d’âme, mis en musique par le talent, - aristocratiques. Et Pouchkine : « Deux sortes d’absurdité : la première émerge du manque de sentiments et d’idées, pallié par les mots ; la seconde – de leur plénitude et du manque de mots » - « Есть два рода бессмыслицы : одна происходит от недостатка чувств и мыслей, заменяемого словами ; другая — от полноты чувств и мыслей и недостатка слов » - introduit une fausse symétrie : entre la vie servile et le rêve libre il y aura toujours un gouffre. | | | | |
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| noblesse | | | L’âme est nourrie et assouvie par l’esprit, chasseur de mots et d’idées, et par le cœur, pourvoyeur de goûts et d’ivresses. | | | | |
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| noblesse | | | Les hautes abstractions caressent aussi bien nos pensées que nos sentiments ; elles sont de véritables excitants pour une plume alerte. Le culte des bas détails est pratiqué par des plumes d’eunuque. | | | | |
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| noblesse | | | Des pensées, inespérées et nobles, apparaissent presque automatiquement sous ta plume, si tu exclus de tes centres d’intérêt tout ce qui est mesquin – dans les contraintes se reconnaît le maître du fond (Goethe). Le talent y ajoute la forme, l’expression. | | | | |
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| vérité | | | Le mot idée renvoie soit à la requête (intentions, hypothèses, références), soit à la réponse (constat de substitutions et de liens). Entre ces deux lieux de pensée incommensurables se glisse la vérité, précédant le second et succédant au premier. | | | | |
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| vérité | | | Qu'est-ce qu'une idée ? Une requête syntaxiquement correcte dans un langage ; son analyse sémantique dans le contexte d'un modèle ; sa valeur de vérité ; des substitutions (objets) de ses variables ; des images et des désirs, qui s'en forment dans le locuteur, se tournant vers la réalité modélisée. Il n'y a aucune place à cette fumeuse adéquation de l'idée et de la chose. Aucun isomorphisme n'est pensable entre le langage et le modèle, ou entre le modèle et la réalité. | | | | |
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| vérité | | | Les transcendantaux : le Bien, le Beau et le Logique. Mais ni les bonnes actions, ni les beaux objets ni les vérités ne le sont pas. Le Vrai ne quitte presque pas le domaine langagier, effleure à peine le conceptuel et ignore le réel. Le Bon ne loge que dans l'âme, se tait ou se profane dans le réel et se chante ou se rehausse dans le langagier. | | | | |
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| vérité | | | La vérité n'a aucun rapport avec la validité (le pragmatisme) ni avec la certitude (le psychologisme) ; elle est une relation linguo-conceptuelle. | | | | |
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| vérité | | | Des trois types de vérités, ontologique, représentative, jugementale, seule la dernière devrait être retenue. La vérité des choses aurait dû être confiée aux sens ; la vérité de la pensée des choses - au bon sens ; mais le sens ne peut partir que de la vérité des jugements langagiers. | | | | |
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| vérité | | | Si le vrai de l'homme ne loge que dans le langage, la vérité de Dieu est la possibilité même du langage, elle en est la méta-grammaire, anti-réflexive. Le langage de Dieu échappe à toute grammaire. C'est ce que voulait dire Tiouttchev : « La pensée articulée est mensonge » - « Мысль изречённая есть ложь ». L'esclave inconscient croit qu'est libre celui qui peut ne pas mentir. La vérité logique (celle qui s'établit dans le contexte d'une représentation) est un mensonge ontologique (puisque l'ontologie du réel n'a pas de langage, et aucune représentation n'est homomorphe à la réalité). | | | | |
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| vérité | | | On ne peut strictement rien dire de ce qui n'est attaché à (ou exclu) des concepts. Ni en affirmation ni en négation. Pourtant c'est ce que font les explorateurs de l'être. Kierkegaard s'y égare également : « Si vous me collez des étiquettes, vous me niez » - nier l'être, c'est patauger dans le néant encore plus vaseux. | | | | |
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| vérité | | | Ils cherchent le néant et la vérité non pas dans la représentation ou le langage, mais dans - la réalité ! On devine une négation mécanique : le vrai et l'être, élevés, depuis Aristote, au grade de perfections, avec l'un et le bien. Mais ni le vrai ni le bien n'appartiennent à la réalité (la seule perfection) : le vrai s'établit dans le langage (deux couches, conceptuelle et langagière, au-dessus du réel), et le bien, condamné à ne jamais quitter son foyer - notre cœur, une chimère immortelle. | | | | |
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| vérité | | | L'homme, à l'apogée de son orgueil, s'exclame : « Je suis libre ! » ; notre Dieu incarné aurait dit : « Je suis la Vérité » - pourtant, il y a peu de concepts plus ternes et banals que la vérité et la liberté ; au moins, leur contraires, le rêve et la contrainte, sont plus féconds et stimulent le talent et non pas la routine. Mais on peut animer ce qui est existe, en végétant, – par son plongeon dans l'inexistant : « La liberté n'existe que dans le royaume des rêves » - Stirner - « Freiheit lebt nur in dem Reich der Träume ». | | | | |
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| vérité | | | L'accord du discours avec la réalité - telle est la vision de la vérité du naïf et du savant ; mais le sujet, éliminé ici du débat, a sa réalité et surtout son modèle ; le même discours peut se bâtir au-dessus des modèles incompatibles et être confronté aux réalités différentes. Il vaut mieux oublier la réalité (qui ne doit pas apparaître avant la recherche du sens d'un discours interprété) et laisser l'interprète conceptuel juger de la vérité du discours dans le contexte du modèle. | | | | |
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| vérité | | | Il est si facile de réduire n'importe quel édifice d'idées véridiques à l'état de ruine, qu'il vaut mieux me consacrer au difficile entretien de mes ruines immémoriales, au confort des mensonges immortels et sans cette hypocrisie : « toute ruine est aussi une ruine d'idées fausses » - Valéry. | | | | |
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| vérité | | | La vérité est à la première personne, ne se conjugue qu'à l'infinitif, jamais à l'impératif (sauf la vérité syntaxique, celle du libre arbitre et d'apriori), se décline par la volonté du nominatif au nom du datif, pour produire de l'instrumental, n'a pas de genres, réduit le conditionnel à l'indicatif, ne bascule du côté du faux que dans l'impuissance de prouver. | | | | |
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| vérité | | | Comment naissent des vérités sur la réalité ? Toute vérité (préalable) résulte d'une démonstration de propositions ; toute proposition est formulée en un langage ; tout langage se construit au-dessus d'un modèle ; tout modèle se fonde sur le libre arbitre des concepts modélisés ; toute démonstration engendre des substitutions ; le sens des substitutions résulte de la confrontation avec la réalité ; l'analyse du sens valide le modèle (ou l'invalide, en obligeant à le revoir) et permet de proclamer la vérité du modèle en tant que vérité de la réalité. Il n'est pas un seul exemple de vérité réelle immédiate. | | | | |
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| vérité | | | Celui-ci ne narre que des vérités - impossible de ne pas être d'accord avec lui ; son récit n'est que cohérence et suite dans les idées - et je m'y enquiquine à mort ; cet autre est fragmentaire, on ne voit pas où il veut en venir, il se perd et me perd - et, dans sa compagnie, je me sens lucide et fraternel. | | | | |
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| vérité | | | Il est absurde de dire, que la vérité est dans la chose (tout attribut, y compris la valeur de vérité, s'attache aux concepts et non pas aux choses réelles) ou dans l'adéquation entre le concept et la chose (une adéquation ne pouvant résulter que d'une comparaison, or le réel et sa représentation n'admettent aucune échelle de valeurs commune, ils sont incommensurables). | | | | |
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| vérité | | | La vérité (aléthéia) doit, en effet, être arrachée à la réalité (représentation, requête, interprétation, sens - les étapes d'arrachement : conceptuelle, langagière, logique, métaphysique) : « La vérité est arrachement en mode de dévoilement » - Heidegger - « Wahrheit bedeutet das einer Verborgenheit Abgerungene » ; seulement, je ne vois pas de place pour dissimulation ou voiles : aucun jeu de dés de la part du Créateur. Ce n'est pas un dévoilement, mais une unification d'arbres, c'est à dire une substitution d'inconnues réciproques (qui ne sont jamais des voiles, mais des places vides) par des valeurs, qui est le pas décisif vers le surgissement de la vérité. | | | | |
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| vérité | | | La même naïveté, chez les candides et chez les écolâtres : le sens de l'existence serait de rester fidèle à quelques convictions acquises de haute lutte : « Il faut trouver une Idée vraie et ne jamais céder sur ses conséquences » - Badiou. Ils ne comprennent pas que : - les idées, en dehors de la science, ne valent rien sans métaphores ni élan (la chose n'y est vraie que si elle est belle ou bonne), - l'opiniâtreté est ridicule là où l'on cède à la musique, - le beau et le bon tirent non pas vers des déductions, mais vers des séductions. Toutefois, sans la hauteur, le dogmatisme et le relativisme se valent. | | | | |
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| vérité | | | Leur vérité est un mannequin sans vie, qu'ils cherchent à habiller de leurs accoutrements conceptuels ; il s'agit de bâtir un puits, du fond duquel surgirait une vérité nue et séduisante, le puits se transformant en cette fontaine, prometteuse d'éternelles soifs. | | | | |
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| vérité | | | La logique ne peut pas être subjective (comme le prétend, pourtant, Hegel, pour qui la logique relève d'une théologie…) ; la même logique s'applique aux systèmes conceptuels différents. Mais, pire, la logique objective (toujours du même Hegel, en tant qu'étude de l'être, ne peut être ni logique ni objective, puisque ce fumeux être reste non-formalisable, toute référence à son adéquation avec la représentation ou avec l'interprétation ne pouvant s'appuyer que sur l'intuition. | | | | |
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| vérité | | | Les philosophes, qui ne voient dans la vérité qu'une vaseuse conformité, ne se rendent pas compte de l'importance des outils et de leur validité ; avant qu'on puisse chercher une adéquation quelconque, on doit disposer d'au moins trois outils : un outil conceptuel de représentation, un outil langagier de formulation de requêtes, un outil logique d'interprétation de requêtes. Sans disposer de ces outils, assurant la cohérence du modèle, personne n'est autorisé à parler de vérité comme correspondance avec le réel. Par contre, là où aucun outil ne semble possible, c'est l'attribution de sens aux résultats d'interprétation de requêtes, la confrontation satisfaisante avec la réalité étant prise par des mal-outillés pour vérité. | | | | |
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| vérité | | | Ils parlent de latence (Verborgenheit) des vérités, qu'il s'agit de dévoiler ; mais le nombre de vérités (d'idées ou de propositions vraies), même dans un système aussi pauvre que l'arithmétique, est infini. Recherche de vérités est une expression sotte. L'étude de vérités se réduit surtout à la création de bonnes représentations (postulats, axiomes) et à la formulation de bonnes requêtes (hypothèses, théorèmes). | | | | |
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| vérité | | | Les philosophes croient que toute représentation est statique, tandis que toute réalité est un devenir ; mais le temps se modélise aujourd'hui avec la même facilité que d'autres catégories conceptuelles ; parler de vérité, dans la réalité ou dans la représentation, dans des sections du devenir appelées étants, ce sont désormais deux tâches comparables, et Heidegger : « Confondre le vrai et le représenté en tant qu'étant, est essentiellement fautif, si l'on les mesure à l'échelle du réel et du devenir » - « Das Wahre und im Vorstellen für seiend Gehaltene, am Wirklichen als dem Werdenden gemessen, ist wesenhaft irrig » - confond le vrai et l'être. Le vrai de l'être est métaphysique ; il réside dans le bien et le beau extramondains que ne révèle aucune intentionnalité intramondaine ; on est artiste avant d'avoir peint son premier tableau. | | | | |
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| vérité | | | Dans ce qui est vécu par le sot comme contradiction dans les idées réelles, le sage voit, le plus souvent, un conflit des langages virtuels. Le sot passe sa vie à combattre ces fichues contradictions, tandis que le sage joue avec l'invention, la recréation ou l'imagination des langages, dans lesquels sera vrai ce qu'il aura voulu et pu. | | | | |
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| vérité | | | On rêve selon le mensonge - pour réveiller en nous le rossignol ou la chouette, mais on vit selon la vérité - pour éradiquer en nous l'âne et neutraliser le mouton. Les hommes « doivent vivre dans le mensonge ou voir l'horrible vérité d'une existence absurde » - Tolstoï - « должны жить во лжи или видеть ужасную истину бессмыслицы бытия » - dans le premier cas, ils se mettent au-delà des mots et des idées (au milieu desquels se trouve la demeure de la vérité et d'une vie rationnelle), où ils se réjouissent des écarts de langage. | | | | |
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| vérité | | | Tout se met à parler dans l'univers, dès que je le chante. Mais aussi bien les oreilles bien accommodées que le don de prosopopée sont rares. Pour qu'on y entende le Verbe ou/et lise la vérité, les oreilles et les yeux doivent maîtriser les bons alphabets ou solfèges, c'est à dire devenir l'âme et l'esprit, ces vrais maîtres d'interprétations libres. Quand on maîtrise la vérité, on n'aime que le Verbe, quoiqu'en dise St-Augustin : « aimer non pas les paroles, mais la vérité dans les paroles » - « in verbis verum amare, non verba ». | | | | |
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| vérité | | | Pour Heidegger, la Vérité, l'Être, l'Ouvert sont des synonymes ; leur source commune grecque veut opposer le voilement au dévoilement, tandis que dans leur acception moderne il n'y a rien d'apophatique. En plus, notre philosophe ne comprend pas grand-chose à la vérité logique, à l'être morphologique, à l'ouvert mathématique. Une bouillie conceptuelle, mais quelle créativité ! | | | | |
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| vérité | | | La question de véracité ou de fausseté des pensées est si mécanique et commune, qu'elle ne devrait pas te préoccuper. On peut bien peindre les deux. Une pensée est fausse à cause de l'une des trois raisons : on s'embrouille dans le langage, on s'embrouille dans le modèle courant, on invente un nouveau langage ou un nouveau modèle, ce qui, automatiquement, rend la pensée - fausse. Une pensée, juste dans ce qui est déjà fixe, est une platitude ; dans une invention, elle est belle, grâce au style dans la langue, ou à l'intelligence dans le modèle. | | | | |
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| vérité | | | On reconnaît une véritable pensée philosophique, c'est à dire celle qui aborde, simultanément, l'esprit, l'âme et la réalité, par sa résistance à toute sape sophistique ; tandis que toute recherche de la vérité, réduite à la simple raison, s'écroule au premier attouchement éristique. Pourtant, c'est, aujourd'hui, la seule raison d'être des professionnels, qui font de la philosophie une savante recherche, facilitant le progrès. | | | | |
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| vérité | | | La beauté d'une formule en constitue la vérité esthétique. « Si je trouve une formule qui m'exprime, pour moi ce sera vrai » - Saint Exupéry. Pour être, également, logique, il manqueraient à cette vérité - une représentation conceptuelle, un analyseur linguistique, un démonstrateur logique, un interprète philosophique – le chemin est long. | | | | |
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| vérité | | | La différence entre le doute et l'incertitude : celle-ci ne s'applique qu'à l'intelligible, tandis que celui-là a un sens même pour le sensible. La certitude passe par la vérité ; le doute ou son absence s'en passent. Les sensations sont encore plus indubitables que les pensées, mais celles-ci sont plus certaines ; le cogito a raison de mettre le doigt sur la priorité de la pensée, même s'il reste vague quant au domaine de l'existence. | | | | |
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| vérité | | | Le champ des vérités se crée par le langage, c'est à dire par des concepts ou par des mots, tous les deux ne quittant pas des yeux la réalité, où n'est présente que l'indicible et inconcevable vérité de Dieu. Donc, il est trivial de dire, que « la vérité aussi s'invente » - Machado - « también la verdad se inventa ». - elle est toujours une invention de notre esprit. Et elle s'écroule (dans un nouveau langage) aussi naturellement que le mensonge (dans le langage courant). Il suffit de la secouer avec quelques nouvelles variables endiablées. | | | | |
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| vérité | | | L'accession à une vérité est toujours un progrès ; les philosophes font de la recherche de la vérité leur cible centrale ; aucun progrès en pensée philosophique n'est possible - par quelle pirouette sortent-ils de ce cercle vicieux ? | | | | |
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| vérité | | | Dans les meilleures têtes philosophiques, le privilège des commencements exista de tous temps, mais il s'appuyait souvent sur de mauvaises prémisses : sur l'illusion de représentations univoques (idées ou substances) ou sur celle des interprétations aussi univoques (origines ou causes premières), la vaseuse vérité leur servant de point de mire. Ces démarches sont celles des sciences et non pas de la philosophie, qui devrait se dédier à la beauté, à la liberté, au rêve, toute vérité collatérale n'y étant que métaphorique. Le vrai commencement, c'est une belle et profonde forme, tendue vers la hauteur et refusant toute étendue causale. | | | | |
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| vérité | | | Dans la parole, ils veulent entendre des pensées ; et dans les pensées, ils veulent trouver des vérités - mais de tout cela est déjà capable la machine ! La parole ne vaut que par la musique, qui reste, une fois filtré le bruit des pensées. La pensée ne vaut que par la danse des images, une fois pétrifiée la marche des vérités. | | | | |
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| vérité | | | Les difficultés de logique se surmontent même par des ignares de logique ; le milieu naturel de la vraie pensée, ce n'est ni la rigueur ni la connaissance, ce sont nos ténèbres : ce n'est pas une clarté qu'elle apporte – elle rend superflue toute lumière. Une pensée altière laisse la logique à ses laquais-calculateurs, elle garde son altitude. La logique ignore l'altimètre et n'offre que des garde-fous, pour que je ne dégringole pas dans la vallée des platitudes. Ailleurs, elle cache le ciel, pour qu'on ne se découvre pas des ailes. | | | | |
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| vérité | | | La beauté est maîtresse du poète ; elle ne devrait se marier ni avec le vrai ni avec le bon. Les pitoyables idées platoniciennes devaient naître du mariage entre le beau et le vrai ; tandis le vrai mot, mot rédempteur, naît de la beauté, animée (couverte d'âme) ou visitée par le bon esprit. | | | | |
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| vérité | | | Tous les combats sont infâmes, y compris ceux, où l'on exhibe des vérités ou des idées, pour lesquelles on veuille vivre ou mourir. Des troupeaux et des machines les trouvent encore plus sûrement, et ce, sans appel aux emphases, sabres ou angoisses. Bien qu'une noble mort soit plus fréquente qu'une vie noble, mourir pour une idée est encore plus niais que mourir pour une oie ou pour une loi. La vie ne doit aboutir qu'à un arbre ; la mort est déjà une souche. | | | | |
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| vérité | | | Dans chaque question il y a du bruit linguistique ou conceptuel, qui, inévitablement, entache la réponse. Pourtant, c'est dans la réponse qu'on lit la vérité. Comment peut-on faire endosser la vérité au réel et non pas au langage ? | | | | |
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| vérité | | | La vérité métaphorique, vérité-adéquation entre une proposition et la réalité, s'établit en deux étapes interprétatives, la rigoureuse et l'intuitive : la démonstration dans le contexte d'une représentation et la donation de sens dans la confrontation entre la proposition vraie (dans la représentation) et la réalité représentée. La rigueur est relative au langage (langue plus modèle plus interprète) et l'intuition est relative à notre intelligence pure, pré-conceptuelle. | | | | |
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| vérité | | | L'impossible synonymie des matérialistes : réel = nécessaire = vrai. Le réel s'applique aux faits de la réalité, le nécessaire - aux faits du modèle, le vrai - aux jugements, formulés dans une langue et évalués dans un modèle. Toute réduction à un monisme quelconque mène vers un charabia linguistique, conceptuel ou logique. Il faut beaucoup de sobriété, pour répondre à la question : « Où réside la vérité, dans la subtilité verbale ou dans la réalité ? »*** - Chestov - « Где правда, в словесной ли мудрости или в действительности ? » - par le premier terme (le verbe étant et le mot et le modèle), ce que savait déjà l'excellent cogniticien Shakespeare : « La vérité devient vraie au bout d'un calcul » - « Truth is truth to the end of reckoning ». | | | | |
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| vérité | | | L'intellect est une machine produisant représentations, requêtes et interprétations ; les concepts, idées et vérités ainsi produits appartiennent non pas à lui-même, mais au modèle et au langage. Incompatible avec Descartes : « La vérité ne peut résider qu'en intellect » - « Veritatem in solo intellectu esse posse ». | | | | |
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| vérité | | | Quel piètre cogniticien s'avère être Wittgenstein, en s'imaginant, que le travail de l'intellect se réduise à la description de modèles et de faits (Sachverhalte). Tandis que les idées, comparées aux faits, sont d'autant plus nombreuses, que le vrai par rapport au démontrable. Et prendre les idées pour faits, c'est du platonisme naïf. | | | | |
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| vérité | | | Partir des vérités, c'est figer le langage ; partir des vraisemblances, c'est partir à la recherche d'un langage. Et puisque la création, c'est la construction d'un langage dans le langage, le sophiste est plus créatif que l'idéaliste. | | | | |
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| vérité | | | Le mot n'est presque pour rien, dans le surgissement de la vérité. Et c'est émettre un double charabia que de dire : « C'est avec la dimension du mot que se creuse, dans le réel, la vérité »** - Lacan - puisque non seulement la vérité se creuse dans la représentation et non dans le réel, mais le mot, en dehors de l'expression, n'a d'autres dimensions que la grammaticale (règles) et l'instrumentale (étiquette) ; la vérité ne surgît que sur le fond du modèle conceptuel, dont l'origine, le réel, ne reçoit que le sens. | | | | |
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| vérité | | | Certains imaginent, qu'il suffise qu'une idée soit claire et distincte, pour être vraie : « La vérité est une notion si transcendantalement claire, qu'il est impossible de l'ignorer » - Descartes, tandis que d'autres, moins touchés peut-être par la transcendance, mais pétris de logique, réclament, que l'idée soit formulée dans un bon langage, prouvée par un bon interprète et munie d'un bon sens. | | | | |
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| vérité | | | Celui-là promet de ne relater que la vérité courageuse de ses pulsions les plus abjectes et de ses pensées les plus inavouables, et je m'ennuie avec ses récits, qui ne m'apprennent rien d'exceptionnel, et que n'importe quelle assistante sociale aurait exposés dans les mêmes termes, - je suis au milieu des statistiques. Celui-ci avoue, humblement, que ses mots et ses réflexions ne seraient que des divagations, des masques d'un visage, qu'il ne parvient pas à connaître lui-même, et j'y reconnais des échos d'une même voix, qui me taraude, moi aussi, - je trouve un frère. | | | | |
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| vérité | | | La représentation, implicite en poésie et explicite en philosophie, est leur pivot commun : la poésie le survole avec un langage original et individuel, la philosophie projette sur lui la réalité objective. L'appareil purement logique y est presque absent, aussi bien en représentation conceptuelle qu'en interprétation déductive. La vérité est, donc, exclue des champs poétique et philosophique, elle est réservée à la logique. « La vérité n'est pas l'accord entre le concept et son objet, mais l'adéquation entre ce concept et le raisonnement » - Schiller - « Wahrheit ist nicht die Ähnlichkeit des Begriffs mit dem Gegenstand, sondern die Übereinstimmung dieses Begriffs mit den Gesetzen der Denkkraft ». | | | | |
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| vérité | | | Les plus beaux épisodes dans le périple d'une idée étant des résurrections, voulues par le Père-Mot, - l'Esprit fratricide, ayant toujours, quelque part dans les nuages, une idée rivale, pourra être absous. | | | | |
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| vérité | | | Si une proposition, à part sa valeur de vérité, est dépourvu de toute valeur esthétique et éthique, elle est un axiome, un constat, un théorème, elle ne mérite pas le titre de pensée, quelle que soit sa profondeur ou son importance. « Les catégories de la pensée ne sont pas le vrai et le faux, mais le noble et le vil, le haut et le bas »** - Deleuze. | | | | |
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| vérité | | | Le bien n'est ni dans la pensée ni dans les choses (le cœur en est la source, la demeure et le juge) ; le beau est également réparti entre la pensée et la chose (l'âme contenant un reflet fidèle du monde) ; le vrai est dans la pensée et non pas dans la chose (l'esprit ne sachant interpréter que ce qui s'articule dans un langage). | | | | |
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| vérité | | | Deux vérificateurs des constructions scientifiques ou philosophiques : les yeux, c'est à dire la rigueur et la profondeur, ou le regard – la noblesse et la hauteur. La réponse des yeux dit – vrai ou faux ; la réponse du regard – séduisant ou décevant. L'erreur des philosophes est de vouloir être jugés par les yeux, dont le verdict ne peut être que cinglant. Pas de vérité au milieu des seules notions, sans concepts ni objets. | | | | |
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| vérité | | | Le poète ne cherche ni un vrai à démontrer ni un faux à désavouer ; avec la poésie, le beau de l'âme peut se passer du vrai de l'esprit. Le vrai le plus profond est toujours près de la surface des choses et de la platitude des idées : mais le beau hautain en est toujours éloigné : « Le poète se trouve à une distance infinie du vrai » - Socrate – voilà de la bonne géométrie ! | | | | |
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| vérité | | | Il faut se dire, que le passage de l'idée à la vérité est du même ordre que le passage de la lettre au mot. L'esprit est la maîtrise de la lettre ! | | | | |
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| vérité | | | On peut vaciller entre deux mensonges, mais entre deux vérités il faut choisir soit un langage soit un modèle, pour rester avec une seule d'elles, en tant que métaphore ou en tant que concept. Il n'y a pas de discontinuités sur les courbes du vrai ; ce qu'on prend, admiratif, pour de l'oscillation, est un prosaïque ancrage dans une vérité médiane. | | | | |
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| vérité | | | Un test infaillible de la platitude de ton idée – trouver tout de suite un acquiescement lucide d'autrui. On n'arrive jamais à se mettre d'accord sur une idée intéressante. Les hommes ne sont d'accord que sur les vérités éternelles, c'est à dire sur des balivernes. Mais il faut se méfier du désaccord de façade sur la vérité d'aujourd'hui. | | | | |
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| vérité | | | Il n'y a pas de contradiction entre ceux qui disent qu'on crée, formule, découvre ou ancre la vérité. On la crée en modifiant le modèle (le libre arbitre conceptuel), on la formule dans un langage bâti au-dessus du modèle (l'attachement langagier), on la découvre par un interprète du langage dans le contexte du modèle (la logique de l'unification d'arbres), on l'ancre à la réalité en la confrontant avec le monde modélisé (l'intelligence du sens). Le concept, la métaphore et le sens sont illogiques. | | | | |
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| vérité | | | Pour un philosophe pratique, qu'est-ce que la logique ? - une représentation, un langage de requêtes, bâti là-dessus, et un interprète, qui établit la véracité de requêtes, en unifiant l'arbre-requêteur. L'être, si galvaudé par les Anciens, ainsi que par Hegel et Heidegger, n'y a pas de place, ni sous forme d'Idées immuables, ni de dialectique sujet-objet, ni de souci métaphysique. L'être est le contenu immanent du réel modélisé, servant de justification de représentations et de donation de sens (transcendant, par une gratuite bénédiction - Segnen sinnt !) aux vérités (toujours évaluées dans le contexte représentation-discours). | | | | |
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| vérité | | | Tout énoncé vit trois stades : la question (mots, références), la réponse (valeurs de vérité, substitutions), le sens (confrontations avec la réalité). Si la vraie signification réside dans le premier, le discours est poétique, si elle est dans le deuxième - le discours est scientifique, et si c'est le troisième - applicatif. Et ce qui les traverse, leur invariant, est proprement l'idée, qui n'est donc ni exclusivement dans le mot (les idéationnistes), ni dans le contenu (les phénoménologues), ni dans le sens (les pragmatiques). | | | | |
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| vérité | | | La vérité n'existe que dans des copies (mécaniques ou conceptuelles) de la réalité humaine. Viser la vérité, c'est être copiste ; le créateur peint le rêve, en accord musical mystérieux avec la réalité ; son but, c'est la beauté humaine, chantant le réel divin. | | | | |
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| vérité | | | En fin de compte, la vérité se réduit au chemin d'accès aux objets, sur lesquels elle porte, et le terme de dévoilement (aléthéia) le reflète bien. Ce qui voile ce processus, ce sont deux couches, la langagière et la conceptuelle, qui s'entreposent entre l'interprète et la réalité. | | | | |
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| vérité | | | L'évidence est conçue (les idéalistes) ou perçue (les matérialistes). Mais on parle de deux choses différentes : vérité ou adhésion. L'idéaliste du vrai peut être matérialiste du beau. | | | | |
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| vérité | | | L'idée pré-langagière est une requête, mais sa mise en mots dépend de l'angle de vue et elle peut prendre la forme assertive. Changer d'angle de vue peut aboutir au reniement langagier de la première assertion, d'où l'impression d'une contradiction. C'est la netteté de nos angles de vue, la bonne hiérarchie entre vérité, langage et intelligence, qui nous rendent crédibles et non pas une cohérence dans l'absolu ou avec la réalité. | | | | |
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| vérité | | | Aucun geste consolateur final en vue, se dit le matérialiste, en se mettant à hurler au désespoir. Le beau mystère du monde me fait oublier l'absurdité ou l'horreur des problèmes et des solutions dans ce monde, se dit l'idéaliste, cet « Inconsolé, à la Tour abolie » (G.de Nerval), et s'enivre d'espérance que sa seule Étoile ressuscite, espérance qui est à l'opposé de la lucidité : « L'espoir, qui émerge de la réalité, tout en la niant, est la seule manifestation de la vérité » - Adorno - « Hoffnung ist, wie sie der Wirklichkeit sich entringt, indem sie diese negiert, die einzige Gestalt, in der Wahrheit erscheint » - la vérité est toujours une solution, tandis que toute espérance niche dans des mystères. | | | | |
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| vérité | | | Créer de nouvelles vérités dans un ancien langage est une tâche devenue, de nos jours, triviale. Jouer avec les quantificateurs, connecteurs, négations, sans avoir changé les règles du jeu, est de la routine et non pas de la pensée. « Penser, c'est dire non » - Alain – le misérable porte au pinacle une opération syntaxique banale. Même si l'on nie soi-même, c'est toujours de l'inertie. | | | | |
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| vérité | | | La notion (et pas nécessairement concept) de vérité est évoquée dans des contextes, qui peuvent impliquer cinq domaines : la réalité (R), la représentation (P), le langage (L), l'interprétation du langage au sein de la représentation (ILP), la projection de ILP sur R (ILPR). La vérité présuppose l'usage de L ; quand on se contente de la confrontation directe entre R et P, on ne peut pas parler de vérité, mais seulement d'adéquation (de représentation). L'adéquation d'interprétation ressortirait de ILPR - de la donation du sens. Ces deux adéquations n'admettent aucun modèle logique de validation et ne se fondent que sur l'intuition. Et le seul véritable concept de vérité n'apparaît que dans ILP. | | | | |
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| vérité | | | Le vrai et l'idéel en soi sont assez respectables, mais ils dégringolent lamentablement, dès qu'on oppose le vérisme à la musique et l'idéalisme - au mot. | | | | |
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| vérité | | | Son soi connu, le véridique, ressemble tellement au soi de son prochain, que Narcisse, à la recherche de son visage, se réfugie dans son soi inconnu, l'inexistentiel. « Ce qui a été cru par tous, et toujours et partout, a toutes les chances d'être faux. Il n'y a d'universel que ce qui est suffisamment grossier pour l'être »** - Valéry. Le raffinage d'une vérité universelle est un exercice grossier. Ce paradoxe : l'ennui des concepts dans l'universel ; leur caractère vital dans l'individuel. Plus que la vérité elle-même, c'est notre œil, notre sens du langage, qui s'infléchissent. | | | | |
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| vérité | | | Le sens, c'est une passerelle extra-langagière et extra-conceptuelle entre ce que nous concevons dans une représentation et ce que nous percevons dans la réalité correspondante, la validation de l'essence (le problème) par l'être (le mystère), face à l'étant (la solution). | | | | |
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| vérité | | | La vérité s'établit dans les représentations et non pas dans la réalité (celle-ci sert à valider celles-là, en extrayant le sens de cette vérité, et non pas à la constater). Les concepts de rêve ou d'impôt ont le même degré d'abstraction et se trouvent à une même distance de la réalité. Et lorsqu'on applique la notion de vérité à la réalité, on dit, bêtement, qu'une vraie tristesse est meilleure que la fausse joie. La tristesse du vrai passé (courant) ne doit pas m'empêcher de vivre la joie du faux présent (à naître). | | | | |
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| vérité | | | Le vrai se construit (un travail synthétique) et le démontrable s'établit (un travail analytique). Donc, soit la démarche anti-platonicienne : de la platitude des faits – à la hauteur des idées, soit la démarche anti-aristotélicienne : de la profondeur d'une hypothèse langagière – à la platitude de la preuve et du sens. Gödel et l'Intelligence Artificielle montrent que le premier travail, la représentation, apporte de plus vastes résultats que le second, l'interprétation. | | | | |
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| vérité | | | Les philosophes définissent la vérité comme conformité de la pensée avec l'objet ; cette opération se réduit à la non-contradiction avec les faits avérés et ne peut donc pas être complètement formalisée. Tandis que la vérité sérieuse s'établit rigoureusement dans l'enchaînement logique : la représentation, le discours, la formule logique, la démonstration. Descartes est avec les ignares : « On ne peut donner aucune définition de logique, qui aide à connaître sa [vérité] nature ». | | | | |
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| vérité | | | Quand on parle de vérité en termes d'adéquation, trois sortes d'opération intellectuelle sous-jacente, et souvent confondues, sont possibles : l'ordre (introduction axiomatique de concepts dans la représentation), la requête (proposition langagière sur les relations entre les concepts), l'intuition (confrontation de propositions, vraies ou fausses, avec la réalité, donation de sens). Il est à noter, que la réalité est absente dans le deuxième cas ; la représentation – dans le troisième ; le langage – dans le premier et le troisième. | | | | |
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| vérité | | | Aller au-delà de la pensée et de la connaissance (Plotin), du beau et du hideux (Baudelaire), du bien et du mal (Nietzsche) ne devient possible que grâce au regard, qui va au-delà du vrai et du faux : au-delà des valeurs on trouve leur rêve prévalent, moitié vrai moitié faux, on y trouve leur fontaine, digne qu'on continue à mourir de soif à côté d'elle. L'appel ou la conscience de l'au-delà, ne seraient-ils pas la définition même de la poésie ? Si la prose est une physique de l'écriture, la poésie en est une métaphysique. | | | | |
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| vérité | | | La vérité surgit d’une interprétation du discours ; elle n’appartient qu’à ce discours ; dans la représentation, il n’y a que des vérités triviales, axiomatiques, apodictiques. Il est bête de dire que « l’art représente, pour un regard sensible, la vérité de l’idée » - Hegel - « die Kunst stellt die Wahrheit der Idee für die sinnliche Anschauung dar ». La vérité n’est qu’un effet collatéral et inattendu d’une union sensuelle entre l’esprit et l’âme. | | | | |
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| vérité | | | Entre une représentation scientifique et celle d’amateurs, il y a trois différences : la première a plus de cohérence interne, ses interprétations s’appuient davantage sur la logique que sur l’intuition, et enfin les résultats de ses requêtes sont plus compatibles avec la réalité. Mais la notion de vérité (toujours interne à une représentation) a le même sens dans les deux. | | | | |
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| vérité | | | Dans la définition de la vérité philosophique (intellectus – rei), comment faut-il comprendre rei ? - m’est avis, que c’est seulement en fonction des buts atteints. Et je ne vois ces buts que dans l’admiration du mot (qui se mesure avec nos sentiments indicibles) et dans la consolation de l’âme (face aux terribles verdicts que l’esprit formule à l’égard de nos destinées personnelles). Si les idées, telles que chose en soi, esprit absolu, fonction représentative du mot, apportent de l’enthousiasme à leurs adeptes, elles sont vraies pour la réalité philosophique. Mais bêtes ou triviales. | | | | |
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| vérité | | | Le philosophe orgueilleux veut une intelligence, qui resterait inchangée, quel que soit l'événement, modifiant les faits. Post eventum omnis vir triste… Et si l'on traitait les hypothèses et les a priori en pensées-filles, aguichantes car circulant près des commencements crépusculaires, mais trop grossières pour en tirer des jugements définitifs, nocturnes ? C'est l'événement, lui-même, qui change le système de vérités et, partant, la pensée ; l'événement est ce qui, dans une représentation modifiée, bouleverse, en même temps, le langage et en crée, strictement parlant, un autre, un nouveau. | | | | |
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| vérité | | | Le Beau doit avoir assez de courage pour se mettre au-delà du Bien et assez d’intelligence pour se mettre au-dessus de la Vérité. Le vrai est affaire des archives ; seuls des crétins patentés sont persuadés que « dans l’art, comme dans la pensée, nous cherchons la vérité » - Hegel - « daß wir in der Kunst wie im Gedanken die Wahrheit suchen ». L’art chante le Bien ; l’art est une vérité trouvée, créée ; dans l’art on ne cherche que le Beau. | | | | |
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| vérité | | | Le leurre est une fausse idée sur la réalité ; l’espérance est une vraie idée sur le rêve. | | | | |
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| vérité | | | Une fois éliminés les faits, c’est-à-dire les vérités, que reste-t-il de ton récit sur ta jeunesse ? - des idées et de la poésie, puisque, avec le temps, les faits perdent de leur poids et de leur éclat. Mais les idées finissent toujours par rejoindre les fonds communs ; seule la composante poétique peut garder des échos inimitables de ta vie passée. Goethe, intitulant son auto-biographie Poésie et Vérité (Dichtung und Wahrheit) n’en était pas encore tout-à-fait conscient. | | | | |
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| vérité | | | Il y a des idées câblées (par la représentation) et des idées déduites (à partir de la représentation), ou des idées intuitives (exigeant une modification de la représentation courante) – vérités symboliques ou des vérités inspirées. | | | | |
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| vérité | | | Le plaisir, qu’un jugement te procure, est dû davantage à l’angle de vue qu’à sa véracité ; le premier promet des vertiges, la seconde – de l’équilibre. | | | | |
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| vérité | | | La pensée d’un objet, ou, dans le jargon des charlatans (non-grecs), la noèse d’un noème, c’est ainsi que ceux-ci voient la naissance d’une vérité, sans évoquer ni un langage ni une logique ni une représentation. Un objet, pris séparément, ne peut être interrogé que sur son existence ; seules de bien piètres vérités peuvent en sortir. La pensée est une requête langagière (assertion ou interrogation), portant sur les relations entre objets, dans le contexte d’une représentation ; la pensée est donc un arbre cherchant des unifications et aboutissant au sens. | | | | |
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| vérité | | | Si, pour être appréciée, une pensée doit être comprise, elle saura enrichir le savoir (et s’appellera vérité), elle pourra appauvrir le vouloir (et s’appellera prose). | | | | |
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| vérité | | | La mathématique n’est pas un tripatouillage monotone des grandeurs ; elle est, en dernier recours, une véritable ontologie des univers microscopique et macrocsopique. Elle commence par la découverte de certaines propriétés des nombres et des relations entre eux ; la curieuse harmonie de ces trouvailles amène à imaginer des abstractions autrement plus complexes, mais partageant les mêmes propriétés. Et l’on finit par la magie de la soumission inexplicable de la matière aux combinaisons de ces abstractions. Notre univers spatio-temporel se décrit grâce à cette mathématique, pour laquelle l’espace et le temps ont pourtant un sens totalement différent, hors de toute réalité. Le vrai réel obéit au vrai idéel, sans aucune raison crédible. | | | | |
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| vérité | | | À la merveilleuse aptitude des yeux de changer de focalisation (ce qui dictera ton interprétation du réel) correspond une aptitude de focalisation de ton regard (ce qui guidera ta représentation de l’idéel). À partir d’une focalisation se forme un langage à part, traçant de nouvelles frontières entre le vrai et le faux. | | | | |
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| vérité | | | La réalité matérielle (res extensa) est provisoire, la réalité mentale (res cogitans) est éternelle. Les seules vérités éternelles sont des vérités mathématiques ; elles sont donc préexistantes, telles les Idées platoniciennes : « L’œuvre mathématique est découverte et non pas invention » - Manine - « Математическая работа есть открытие, а не изобретение ». | | | | |
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| vérité | | | Toutes les sciences (sauf la Mathématique) se réduisent aux représentations (théories, modèles, systèmes) d’une réalité (la matière et les esprits, au passé, au présent, au futur) et aux interprétations (langages, logiques, faits). Les faits scientifiques (formulés dans un langage, réductible aux formules logiques) ne sont vrais que s’ils sont démontrables dans le contexte d’une représentation. Donc, une vérité ne peut jamais être une adéquation de la pensée et de la réalité. La chose en soi (la réalité) gardera toujours une part du mystère ; l’inconnaissable sera toujours présent dans l’inconnu. | | | | |
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