| chœur action | | | NOBLESSE : On reconnaît un aristocrate par l'absence d'exaltation dans l'exécution de gestes. Il réserve la verve à la sensation et au regard et n'apprécie, dans le fait, que la part de sa propre maîtrise. Le calcul de la trajectoire entre une lumineuse intention et la grisaille de l'acte relève de la géométrie commune. Préfère une chute démesurée vers l'irréel plutôt qu'une gravitation mesurée du réel. | | | | |
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| chœur action | | | INTELLIGENCE : Il suffit d'être bête pour triompher de l'action ; mais il faut être intelligent pour s'en laisser abattre. La position couchée, la plus prometteuse du rêve, s'acquiert parfois par ruse. L'action est intelligente, quand elle est instinctive et ne montre aucune trace des rouages entraînants ou motivants. L'intelligence dans l'action consiste à escamoter le bon raisonnement. | | | | |
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| chœur action | | | RUSSIE : Vue souvent comme l'incarnation de la paresse, la Russie fiévreuse s'égosille pourtant à appeler ses enfants à l'action. La voix s'enroue, et l'on se remet à la recherche de nouveaux sauveteurs ou guérisseurs. La tête sous l'eau, comment les mains peuvent-elles arriver à faire surnager un corps attiré par des fonds ? | | | | |
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| chœur action | | | IRONIE : Heureusement, on a toujours sous la main ce redresseur des torts, la grande ironie. Elle ne reconnaît pas les privilèges des faits et promet à tous l'égalité des défaites. Elle est la seule à avoir le courage de proclamer, que le roi des gestes n'est couvert d'aucun habit des idées. Mais de sa nudité on n'a pas envie de rire, plutôt de pleurer. | | | | |
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| chœur action | | | VÉRITÉ : La recherche de la vérité est présentée souvent comme prétexte de l'action. Mais ne s'y retrouvent que ceux qui sont persuadés de l'avoir déjà trouvée. Les vérités figées aboutissent aux actions réussies et plates ; les vérités vivantes plongent dans l'inaction ratée et envoûtante. L'action fournit le vocabulaire, la contemplation - la source de la vérité. | | | | |
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| action | | | Il est facile de faire passer l'avoir pour l'être, mais que le faisant évince l'étant aussi magistralement - voici le triomphe stupéfiant des hommes, qui effacent deux mille ans de l'histoire de l'utopie. L'essence du but étant devenue l'aisance. De l'essentiel des origines de nos interrogations étant banni le doute : « Est-ce un Ciel ? ». | | | | |
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| action | | | Tout travail d'ascension mène vers la platitude ; seul l'élan vers la chute donne quelque espoir de hauteur. C'est ainsi, par cette « manière inexorable de perdre et de se perdre » (Blanchot), que se rencontrent des esprits philosophiques. | | | | |
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| action | | | Toutes les montées et chutes se produisent, aujourd'hui, dans la morne horizontalité. Ni vertige ni illumination. En absence de toute hauteur, les stationnaires tombent. Une chute, même dans une profondeur aplatie, me laissera sans bleus ni azur. Rester couché dans mes ruines, tapies de mes chutes, offre une échappatoire à ce prurit cinétique. Les horizontaux aussi chuteront, mais en pleines étables. | | | | |
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| action | | | Toute lutte devint trop sensée et, par-là, dégradante. Comment me résigner à n'en être qu'un instrument, moi, qui cherche à en être le fabricant ? Même une résignation trop militante menace l'homo instrumentalis. | | | | |
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| action | | | La chute de l'ange : la tentation d'opter, l'abandon de l'irrésolution, la damnation, par l'acte, pour devenir la bête. La pure représentation, la sainte, cédant à l'obscure volonté, la diabolique. « Sans représentation, précise et figurative, pas de volonté sainte » - Benjamin - « Kein heiler Wille ohne die genaue bildliche Vorstellung ». | | | | |
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| action | | | Être jeune, c'est être allergique au rêve : l'attouchement par celui-ci réveillant aussitôt un prurit du geste. Être mûr, c'est être immunisé en sens inverse : la piqûre par l'échec du geste n'empoisonnant aucune cellule du rêve. Jadis, ce qui réveillait le rêve, c'était la nature ; aujourd'hui, seule la culture pourrait s'y substituer, mais elle est incompatible avec le culte actuel de l'action et de l'utilitarisme. | | | | |
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| action | | | L'incapacité de me sentir vainqueur, l'oscillation entre la honte de la guerre et la honte de la paix. L'heureuse stabilité de ceux qui n'éprouvent qu'une seule de ces hontes ! L'heureuse béatitude de ceux qui n'en connaissent aucune ! | | | | |
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| action | | | L'expérience du goujat augmente ses déceptions a posteriori ; les déceptions a priori du sage finissent par le désintéresser de toute expérience. Entre empirie et empyrées, il n'y pas de frontière commune. | | | | |
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| action | | | Si l'on ne freine que verbalement le train-train des actes, sans force majeure dans un compartiment vital, on risque de dérailler, mécaniquement, dans un verbiage de garage. Il nous faut avoir été secoué par une déveine d'envergure, pour que l'abstention soit une option de survie ou de malédiction et non de pose. | | | | |
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| action | | | Être vain – une ambigüité : ne pas renforcer notre réussite ou ne pas apporter de consolation à notre défaite. La vie du rêve ou l'action dans la vie. « Pas de vraie vie sans la certitude, sans la hantise de la vanité de l'action » - Malraux. | | | | |
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| action | | | Les actions sont des tumeurs de l'espace, comme le bon sens est une tumeur du temps. Ce sont les échecs de parcours, il faut les laisser crever, mourir de leur propre mort. Les échecs de départ, échecs fondateurs (Sartre), ou les échecs d'arrivée, échecs d'implexe (Valéry), les seuls à pouvoir servir de leçons et donner la mesure à l'étendue ou à la durée de mon exaspération. | | | | |
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| action | | | Attendre de l'art, qu'il vous apprenne quelque chose, qu'il vous arme, - étrange obsession des meilleurs, y compris Valéry. Je n'apprends que dans des guides statistico-savants ; une œuvre d'art devrait donner aux inéluctables fuites de soi la fraîcheur des sources, nous démunir de pores ou munir d'a-pories vitales, nous décuirasser, pour rendre la débâcle moins humiliante et plutôt cérémonielle. | | | | |
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| action | | | Ce livre est une école de l'échec, de la rencontre manquée entre le rêve et son accomplissement, de l'appel à vivre la nuit du rêve et à s'absenter le jour de l'acte. | | | | |
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| action | | | Un recul en étendue bride le cœur, en profondeur - désavoue le cerveau, en hauteur - entrave les pieds. La gravité de nos défaillances est question de type de recul. | | | | |
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| action | | | Ce qui rend l'idée plus prometteuse que l'acte est son inaboutissement primordial. Pas de casseroles - ni de succès ni d'insuccès - pour abandonner une idée. | | | | |
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| action | | | Le combat d'idées se règle au pugilat ; le combat de mots dégénère en affrontement des idées ; le combat des états d'âme s'enlise en querelles de mots. Désarme-toi ! - la bonne devise du capitulard que je devins. Leopardi ne se doutait pas à quel point il avait raison : « Un peuple de philosophes serait le plus couard du monde »* - « Un popolo di filosofi sarebbe il piú codardo del mondo ». | | | | |
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| action | | | La pesanteur pourrait être vécue comme grâce, quand, à coups de contraintes, j'aurai créé une pente à mes inclinations, où je lâcherai la bride à mes abandons et inactions. Et Baudrillard : « S'affranchir de toutes les contraintes est une réaction tellement vitale, qu'il n'y a pas besoin pour cela d'une idée de la liberté » - se trompe lourdement : le choix de contraintes est l'une des meilleures preuves de la liberté ! | | | | |
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| action | | | Le rêve est une illusion se moquant de toute désillusion. Plus sérieusement on prend le désenchantement, plus facilement on se vautre dans l'action dissipant tout enchantement. « Il est peu d'actions, que les rêves nourrissent au lieu de les pourrir »*** - Malraux. | | | | |
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| action | | | Devant ma vie, je suis dans un rafiot : à quoi veux-je consacrer sa traversée ? - ramer ? garder le cap ? guetter des voies d'eau ? appeler un bon souffle ? glisser des mots dans la bouteille ? | | | | |
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| action | | | Le culte de l'acte cupide instaura partout une paix d'âme ; les états d'âme sont rayés des messes et raillés par les masses. La cléricature d'antan, connue par sa trahison face à la raison, fut auréolée d'ombrageuses et faramineuses défaites ; celle qui lui succéda, en revenant au giron du raisonnable, brille par ses triomphes transparents et grégaires. Le poète a honte de ses tranquillités. | | | | |
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| action | | | C'est l'exigence musicale qui plaide pour l'immobilité ; quelle musique puis-je écouter en mouvement ? - une marche régimentaire, foiresque ou funèbre. Mais toute belle musique me parle de mes défaites, tandis que je porte en moi, comme tout le monde, un besoin de victoires, que seuls le recueillement et l'immobilité apportent. Et en tête-à-tête avec la musique, immobile, je me « précipite vers une défaite, car seule la précipitation vaut preuve » - Badiou - preuve de ma victoire ! | | | | |
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| action | | | Aucune œuvre littéraire ne traduit si nettement le conflit majeur de l'existence, entre le moi, qui réfléchit, agit et se connaît et le moi, qui frissonne, rêve et s'ignore, que la Pathétique de Tchaïkovsky ; et nulle part ailleurs on n'entend si nettement l'inéluctable débâcle du second, plein de honte, et le silence confus du premier, plein d'ironie. | | | | |
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| action | | | Tant que tu veux écrire, essaie de ne pas agir ; pour, éventuellement, terminer par : « Plus de mots. Qu'un geste. Je n'écrirai plus » - Pavese - « Non parole. Un gesto. Non scriverò più ». | | | | |
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| action | | | Parfois, la mer présente des avantages agricoles, par rapport à la terre, puisqu'on peut « labourer la mer sans moisson » - Homère - et laisser toute semence aux messages des bouteilles jetées à la mer, à destination de ceux qui s'intéresseront à ma race plus qu'à ma trace. Je choisirai pour patron Poséidon, fort et profond, seul capable de rendre leur hauteur aux bouteilles coulées. Comme les Stoïciens - avec la force d'Héraclès, les Sceptiques - avec la profondeur d'Hadès. Et je m'acoquinerai avec la nymphe Calypso, celle qui voile, que j'associerai au dévoilement apocalyptique. | | | | |
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| action | | | Le mâle a la curiosité de tenter, sur lui, mille expériences ; la femelle n'en retient, pour elle, que ce qui aboutit. La femelle est la mémoire sélective des réussites du mâle. La femelle manquée est celle qui imite les commencements du mâle. | | | | |
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| action | | | Les trois faces de l'homme - l'agir, le sentir, le penser - semblent être complètement disjointes et évoluent d'après des lois indépendantes ; l'écriture tente en vain de les unifier par des accords impossibles ; celui qui le comprend finit, immanquablement, par choisir le désastre comme leur fond, commun mais imaginaire. Le désastre, c'est la condamnation au multiple, réveillant la honte, l'intranquillité, la désespérance. | | | | |
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| action | | | Si le corps-à-corps avec les choses me répugne, ou bien si j'y ai déjà subi des déculottées, bref si ma faiblesse ne fait plus aucun doute, je chercherai à maîtriser ces choses à distance, à pratiquer l'arc bandé, au carquois vide, ou l'intensité d'une volonté de puissance. Et je marmonnerai, que les autres, les vainqueurs naïfs et ignares, ne voient pas leur propre défaite. | | | | |
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| action | | | Je remarque assez tôt, que la noblesse de mon regard me visite presque automatiquement, dès que j'exclus du cercle des choses capitales - l'action et le succès. Mais je finirai par comprendre, que c'est aussi la prémisse obligatoire de la pensée tout court, de la pensée nécessairement noble : « L'effort poético-spirituel, pour la maîtrise du verbe de l'être, se déroule au-delà de combats et d'armistices, hors toute réussite ou déroute, sans prêter attention à la gloire ou au bruit » - Heidegger - « Der dichterisch-denkerische Kampf um das Wort des Seins spielt jenseits von Krieg und Frieden, außerhalb von Erfolg und Niederlage, nie berührt von Ruhm und Lärm ». | | | | |
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| action | | | Le repentir m'attrapera, que je me démène ou me fige, et peut-être « mieux vaut agir, quitte à m'en repentir, que de me repentir de n'avoir rien fait » - Boccace - « è meglio fare e pentire che starsi e pentirsi », bien qu'il y ait fort à parier que j'aboutisse au pire des repentirs : celui d'avoir coulé mon fait dans une action en bronze au lieu d'un rêve brisé. « Celui qui suit son étoile, ne tournoie pas » - de Vinci - « No' si volta chi a stella è fisso ». | | | | |
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| action | | | Le sage n'apprend pas grand-chose dans ses propres erreurs (qui peuvent être pleines de saveurs), mais celles des autres lui sont souvent utiles (pour éviter des indigestions). « Les sages évitent les erreurs des niais, mais les niais n'imitent pas les réussites des sages » - Caton. C'est pourquoi les niais sont plus heureux, dans leur paisible platitude, puisque les réussites des sages, ce ne sont que des consolations des chutes ou des bénédictions des envolées. | | | | |
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| action | | | Les défaites des âmes ataviques passent inaperçues, tandis que les défaites des bras ou des têtes sont toujours bien compréhensibles et leurs conséquences - bien lisibles. Jamais le muscle et la cervelle ne furent aussi solidaires. On ne sait plus, sur qui tombe la punition de jadis : « Quand le bras a failli, l'on en punit la tête » - Corneille. Quand l'âme innocente a réussi, l'on en félicite, hélas, les deux arrogants complices. | | | | |
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| action | | | Vivre des tempêtes (de l’espérance) et toucher aux gouffres (du désespoir), sans quitter le rivage, soupirer - « Suave, mari magno… » (Lucrèce). Nietzsche a tort de pousser le philosophe vers le navire en perdition - troquer ses ruines contre une épave ? Pour exposer le meilleur des arts de navigation, le naufrage n'est pas un but suffisant, mais une contrainte nécessaire. « Navigare necesse, vivere non necesse » (Plutarque) - que des Hanséatiques ou internautes s'en accommodent, affaire d'échanges, lucratifs ou ludiques. | | | | |
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| action | | | Celui qui se sent maître de l'Action à faire est, en général, esclave de l'Action faite. Pour mieux maîtriser celle-ci, il vaut mieux se sentir esclave de celle-là. Dans le domaine des actions, se méfier du vertige des commencements, songer surtout aux fins. Maîtriser, à la fin, le remords de l'âme désabusée est plus vital que se laisser porter, au début, par l'essor des bras abusés. | | | | |
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| action | | | Tant de pierres d'achoppement, accumulées devant toute action ; le travail de Sisyphe résume l'inaction, qui en résulte : trier les pierres - d'achoppement ou de touche, angulaires ou premières - et en décorer mes ruines. | | | | |
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| action | | | Le regard est précieux non seulement pour me réjouir des fleurs, mais aussi pour apprécier le fruit. « Que ce qui fructifie le mieux le champ soit le regard de son maître »** - Pline l'Ancien - « Fertillissimum in agro oculum domini esse ». La recette est bonne non seulement avant la joie des semailles, mais surtout après le désastre de la récolte. | | | | |
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| action | | | Tant qu'on évalue sa vie à l'échelle de l'action, on est guetté par la déroute finale, vers la platitude. Aucune recherche de profondeurs n'aide à y échapper. Chuter, au moins, vers le haut, dans un vertige de hauteur - telle est l'alternative. La hauteur peut rendre certaines folies – bienfaisantes. La pire des dégringolades, c'est s'apercevoir, docte, sain et sage, qu'on n'avait jamais quitté la platitude, puisque toute profondeur y aboutit. | | | | |
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| action | | | Ce savoir précieux - l'art de s'abreuver à une bonne source et de se verser tout de suite dans un bon océan, sans ramer, sans craindre de s'arrêter et de reculer, puisque derrière il n'y a que la source. | | | | |
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| action | | | Tout le monde est debout, et je suis par terre. Ma volonté est dans la chute ou dans le vol, d'autres moyens de locomotion conduisant tout droit vers la platitude. « Il suffit de vouloir, pour tomber, mais te relever - tu le dois » - Joyce - « Phall if you but will, rise you must ». Ils fêtent leur libre rébellion d'esclave, je pleure ma résignation d'homme libre. Leur pouvoir est encrassant, mon devoir - écrasant. | | | | |
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| action | | | La beauté devrait être statuaire, figée ; tout mouvement du grand annonce une grande chute : « C'est par l'action que la douceur tourne en aigreur » - Shakespeare - « Sweetest things turn sourest by their deeds ». | | | | |
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| action | | | L'espoir - la flèche, qui ne quitte pas l'arc bandé ; le désespoir - la découverte qu'aucune cible touchée n'ennoblissait l'effort des cordes. « Rien de plus apaisant qu'un canon chargé » - Heine - « Es gibt nichts stilleres als eine geladene Kanone ». Devant mon adversaire surarmé, l'action triomphante, l'arc est mon arme de dissuasion, censé ne jamais servir. | | | | |
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| action | | | Le choix de chemin est un vote des pieds contre les ailes, qui ne connaissent que l'élan : « Rien qu'un élan ou un vol : planer ou désirer - sinon, sur tous les chemins, ne t'attend que ta perte » - A.Blok - « Только порыв и полёт, лети и рвись, иначе - на всех путях гибель ». L'action ne vaut que par l'élan, qui nous pousse à nous quitter, le temps d'une faiblesse : « Tout n'est qu'effort et rythme. Élan sans but ! Terrible est l'instant, où disparaît l'élan » - Bounine - « Всё ритм и бег. Бесцельное стремленье ! Но страшен миг, когда стремленья нет ». | | | | |
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| action | | | Les choses à ne pas remarquer - les contraintes ; les choses à s'y focaliser - la force ; se détacher des choses - l'intelligence. Le but : se laisser guider par des contraintes, s'appuyer sur la force, baisser pavillon avec l'intelligence. | | | | |
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| action | | | Tout exploit terrestre est voué à la platitude finale et ne te rapproche guère des hauteurs célestes. N'écoute pas Boèce : « Triompher de la Terre, c'est conquérir le Ciel » - « Superata tellus sidera donat ». | | | | |
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| action | | | Pour viser le savoir, l'action ou l'espérance, Kant préconise, respectivement, la puissance, le devoir et l'audace. Plus percutante est la gymnastique quotidienne de Pythagore : « En quoi ai-je failli ? Qu'ai-je fait ? Qu'ai-je omis de mes devoirs ? ». Et, en plus, elle est plus inaccessible aux machines. | | | | |
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| action | | | Réfection ou défaite – deux modes du faire : se défaire ou refaire. La réflexion est une réfection des défaites. Faire, ce serait donc calquer l'autre ou bien tourner casaque, bricoler dans du déjà-vu. Et quand c'est la même chose, cela s'appelle l'enfer, les autres. | | | | |
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| action | | | Toute intelligence consiste à réduire une action à l'appui sur un bouton. Et son échec peut s'expliquer soit par la mauvaise action déclenchée, soit parce que le bouton est mal placé, pour les yeux, les mains ou le cerveau, soit parce qu'il est mal dessiné. La pragmatique, la poétique, l'esthétique. | | | | |
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| action | | | Ceux qui manquent de souffle déclarent ne pas se laisser porter par le vent ; l'appui sur le misérable bouton, ils l'appellent – maîtriser le gouvernail, avec leurs cerveaux ou muscles. Apporter mon souffle, tendre mes voiles, suivre mon étoile, écouter mes sirènes - ne te moque pas trop des naufragés par eux-mêmes, ne t'agrippe pas trop à la boussole des autres. Les instruments à cordes animent mes ruines ; les instruments à vent préparent mes épaves. Garde tes cordes bien tendues, apprends à te servir des courants contrariants : « les vents hostiles, amis des voiles royales » - Emerson - « head-winds right for royal sails ». | | | | |
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| action | | | Pour enjoliver le parcours de sentiers battus, ils veulent voir dans leur chemin – une corde raide, qu'il s'agit de maîtriser. Aucun équilibre mécanique ne résiste à une optique ironique. Le chemin est meilleur, lorsque le regard, mieux que les pieds, le mesure et le marque. En dehors du cirque, l'équilibriste chute le premier. Pour la construction de ta tour d'ivoire, les pierres d'achoppement, les contraintes, s'avèrent plus résistantes que les pierres kilométriques, les jalons des parcours. | | | | |
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| action | | | Certains virent le logos - dans l'action, et ils le trouvent, aujourd'hui, - dans la paralysie. Je le préfère paralysé que robotisé. C'est le robot qui émerge en vainqueur. La paralysie frappe le mythos, abandonné par le logos. | | | | |
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| action | | | La volupté est la volonté de ne pas agir, les yeux ouverts, mais de rougir ou rugir, les yeux fermés. La volonté en puissance est un thème à creuser, puisqu'on sait que : « la volonté d'agir écrase la pensée »** - Heidegger - « Der Wille zum Handeln überrolt das Denken » - il faut donc choisir entre volonté en tant que corde tendue ou en tant que flèche décochée, ou, comme dirait Aristote, entre la volupté en puissance et la volonté en acte. | | | | |
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| action | | | Le verbe laisser aurait dû se ranger du côté des capitulards ; au lieu de cela, il favorise la bougeotte des courants triomphateurs : laissez-faire, laissez-aller, laissez-passer ; même le laissez-être eckhartien (Gelassenheit) est entraîné dans l'activisme existentialiste. | | | | |
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| action | | | Il est humain de rêver des victoires ; il s'agit de bien choisir leur lieu, qui doit être la hauteur, où ne me défieront que des anges. Les fruits des victoires se trouvant dans la platitude, je dois renoncer aux chemins des actes. Il ne me restera que le rêve, dont aucun acte ne tirera parti. Vaincre, sans lever mon petit doigt, puisque mon âme serait déjà assez élevée. | | | | |
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| action | | | C'est le souci de l'acuité de mes flèches et de la bonne tension de ma corde qui doivent me préoccuper davantage que la raison ou même la hauteur de la cible ratée. « Quand l'archer rate sa cible, c'est en lui-même qu'il cherchera la raison de l'échec » - Confucius ; il restera aussi bête, s'il ne la trouve pas dans le relâchement des cordes. | | | | |
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| action | | | Le renoncement honorable à la lutte n'est pas dicté par la peur de perdre, ni même par sa certitude, mais par l'impossibilité de rencontrer un ange ou un démon et par la profusion de moutons et de robots, sur toutes les arènes. Avant de tirer l'épée, pense à la fin d'Ajax : une méprise avec le troupeau surévalué, la honte, la folie, le suicide. Mais ce n'est peut-être qu'à cause du fait qu'il fut le seul héros de l'Iliade à ne pas avoir été assisté par les dieux vengeurs : « Si Dieu veut te perdre, il te rendra d'abord fou » - proverbe latin - « Quem deus vult perdere, dementat prius » - cherche donc la bienveillance des dieux ou la complicité des anges. | | | | |
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| action | | | Les plus belles paroles ou notes sur l'héroïsme et le combat furent composées par des capitulards : « Résignation ! Quel misérable refuge, et pourtant il est le seul qui me reste » - Beethoven - « Resignation ! Welches elende Zufluchtsmittel, und mir bleibt es doch das einzig übrige ». Hélas, tous les autres refuges se transforment fatalement en caserne, étable ou salle-machines. | | | | |
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| action | | | Le raté, contrairement à un simple incapable, ne saurait pas se servir de la force, qui lui fût donnée, pour rejoindre la meute de ceux qui tirèrent leur épingle du jeu. « Par délicatesse j'ai manqué ma vie »* - Rimbaud. | | | | |
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| action | | | Plus je me mesure avec les autres, plus je suis abusé par le misérable culte de la force ; je ne commence à cultiver une noble faiblesse qu'après d'honorables défaites, face à mon adversaire de choix, mon soi, inconnu et invincible. Cette volupté d'abandon et de sujetion est appelée, par certains, force, qui serait le dépassement de mon soi - dépasser ce qui est immobile ne fait tourner la tête que chez les adorateurs des pieds, oublieux des cervelles. | | | | |
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| action | | | Le goujat, une fois installé dans sa confortable réussite matérielle, se met à se plaindre de la malveillance des jaloux, qui empruntaient le même chemin, sans succès. Il ne reconnaîtra jamais, que l'ennui, ce ne sont pas les obstacles, mais le chemin lui-même (médiocre et rampant - Beaumarchais). Celui qui mène vers la défaite n'est pas plus reluisant, mais le troupeau et sa puanteur y sont moins denses. « La reptation du médiocre mène plus loin que le vol du talent » - Schiller - « Die kriechende Mittelmäßigkeit kommt weiter als das geflügelte Talent » - pour celui qui vise la hauteur, ce lointain est risiblement plat. | | | | |
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| action | | | Après chaque dépôt de bilan, ils s'interrogent : est-ce faute de moyens ? faute de buts ? faute de routes ? J'accumule mes faillites faute à l'étoile, qui convertit en regards tout ce qui aurait pu s'investir en choses. « Si tu ne fais qu'obéir, la faute en est à toi et non à tes étoiles » - Shakespeare - « The fault is not in the stars, but in ourselves, that we are underlings ». | | | | |
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| action | | | Les vainqueurs de tous les camps sont des crapules, c'est ce qu'on doit se dire, si l'on choisit le camp des nobles. Il serait tentant d'épouser la cause des vaincus, de tous les camps, - si seulement on réussissait à éteindre leurs rêves de revanche. | | | | |
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| action | | | Avoir ordonné sa vie au calcul, au rite, à l'idée n'est jamais un succès ni une défaite. C'est une réduction du champ des batailles possibles. Par goût électif ou lâcheté grégaire. | | | | |
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| action | | | Tout succès aujourd'hui ancre si sûrement les destinées (les belles situations ! ), que l'on ne peut plus atteindre la hauteur que de chute en chute. Gravir, c'est se soumettre au succès ; s'élancer, c'est le prendre de haut. Qui goûta au vertige des chutes met à la verticale tout sentier, qu'il soit battu ou plat. | | | | |
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| action | | | Il ne s'agit ni d'agrandir ni de réduire l'étendue de mes défaites, mais d'en avoir une telle réserve, qu'aucun nouveau désastre n'approfondisse le naufrage déjà monumental. L'ironie amortissante est un outil d'accumulation et d'accommodation. La pire des réactions serait d'être content de mes revers. | | | | |
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| action | | | Exercice de dialectique hégélienne : voir le mode d'échange entre hommes triomphant, la transaction, comme une synthèse réussie des deux modes déchus, le sacrifice et la fidélité. Le marketing comme leur prolongement justifié. Le frayage des biens, des mots et des femmes s'effectuant selon la même loi. | | | | |
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| action | | | La vie est faite d'inévitables chutes finales, où ma volonté ne sert pas à grand-chose, et d'élans, que mon intelligence ou mon inspiration impriment à mes cadences et les transforment en rythmes ; cette amplitude vitale permet à mon talent de composer de la musique et d'échapper à la platitude, que me prépare toute action, c'est à dire l'inertie. Pour apporter sa note, l'action doit être traduite en idée. | | | | |
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| action | | | Si « nous devons aller de l'avant, quitte à nous écraser en bout de course » - Melville - « we have to go on, on, on, even if we must smash away ahead » - je ne sais pas ce qui y serait le plus pitoyable : le sens de la course, l'état des cœurs affairés ou l'insignifiance de l'épitaphe. | | | | |
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| action | | | L'existence est ce que je suis obligé de faire, et l'essence est ce qui m'oblige à être. Je réussis toujours sur la seconde facette ; j'échoue toujours sur la première : « L'existence est le récif, sur lequel la pensée pure fait naufrage » - Kierkegaard – la pensée est une amphibie, qui est à l'aise même au fond de mon existence naufragée. | | | | |
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| action | | | L'action, c'est la victoire de la pesanteur, et toute pesanteur est un mal. Et qu'est-ce que la victoire de la grâce ? - un sacrifice, ce qu'aurait dû être « la justice, cette fugitive du camp des vainqueurs » - S.Weil. | | | | |
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| action | | | Se sentir flèche pointant une cible inaccessible et chercher à faire de sa vie une tension digne de cette distance à ne jamais parcourir. Exercice des moyens et test des contraintes. « La dignité de l'homme se fonde et tombe avec ceci : il peut se donner des buts inaccessibles » - H.Hesse - « Die Würde des Menschen steht und fällt damit, daß er sich die Ziele im Unerreichbaren setzen kann » - élan et chute - la tragédie d'Icare. | | | | |
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| action | | | Être libre, ce n'est pas seulement savoir agir contre la raison directe, c'est aussi la conscience de ne pas avoir raison, mais qu'il ne faut pas pousser jusqu'au masochisme : « Le désir d'avoir tort relève de la liberté » - Kierkegaard. | | | | |
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| action | | | Le métier de représentant en soleils ayant fait faillite, de plus en plus on s'étripe pour les places sous le soleil. Mais « la place sous le soleil : celui-ci se couche aussitôt que celle-là est gagnée » - K.Kraus - « der Platz an der Sonne - sie untergeht, sobald er errungen ist ». | | | | |
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| action | | | Dissimuler les ressorts, ne laisser apparaître que l'élan - la fin de toute activité noble : la foi câble le pourquoi, l'intelligence - le comment, l'art - le où et le quand. L'intelligence et l'art substituent leurs ad-Verbes dans le Verbe titubant : « Pourquoi m'as-Tu abandonné ! ». | | | | |
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| action | | | Mains oisives, tête active. Mais tête active, âme en dérive. | | | | |
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| action | | | Mes débâcles dans le grandiose ne font qu'entretenir mes palpitations ; le désespoir naît, le plus souvent, de mes échecs dans le mesquin. Pour affronter de grands mystères, j'ai intérêt de ne pas m'attaquer aux grands problèmes et de dévouer mon activisme – aux vétilles. | | | | |
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| action | | | Tous mes actes méritent un mépris, un ricanement ou une indifférence ; il restent mes rêves, habillés de mots ou d'élans ; ils sont ce qui restera de l'édifice de ma vie – ses ruines. « Un grand homme qui tombe n'est pas plus exposé au mépris que les ruines » - Sénèque - « Si magnus vir cecidit, non magis contemni quam ruinae ». | | | | |
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| action | | | Notre époque : le triomphe de l'existence en acte sur l'essence en rêves. | | | | |
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| action | | | Dans le parcours social, la victoire est un acte bestial, implacable, froid ; dans le parcours personnel, beaucoup plus humaine est la défaite, mais, hélas, aussi chaude soit-elle, elle ne fait pas fondre la glace, qui t'isole de la tiédeur des hommes. | | | | |
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| action | | | Quand on s'attache au mât au-dessus des rameurs et prêche une haute voilure, on ne fait plus attention aux fuites de la vie dans les cales profondes. Odysseus, en s’attachant au mât, suivit le conseil, que Nietzsche adressait aux philosophes. | | | | |
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| action | | | Tous les raseurs sont sûrs de pouvoir donner à leur vie un but déterminé et voient dans l'absence de ce but une erreur irréparable. Plus un but est claironnant, plus de brigands et d'épiciers s'y souscrivent. Se tromper, être floué, se vautrer dans sa défaite, s'affermir dans sa démission - cette excitation n'est donnée qu'aux sceptiques des buts et aux enthousiastes des contraintes. | | | | |
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| action | | | Au pays du rêve il n’y a pas de routes ; tout mouvement y est chute ou élan ; s’y égarer veut dire perdre le vertige, s’installer dans la platitude ; l’action y contribue. « Agir, c’est s’égarer » - Arendt - « Handeln heißt irren ». | | | | |
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| action | | | Les cibles prouvent l'existence du Créateur ; les flèches t'incitent à garder la tension des cordes de ta création. La cible est chose vue, la flèche est vision, et la corde - regard. Toutes les cibles se fanent et les triomphes des flèches avec. « De quelle flèche le vol ne s'arrête-t-il jamais ? La flèche, qui frappa sa cible » - Nabokov - « Какая стрела летит вечно ? - Стрела, попавшая в цель ». La fierté des flèches est dans la tension des cordes de l'arc d'Apollon. Lâcher la corde, c'est être entaché par la horde. Derrière toute flèche décochée t'attend une tunique d'Héraclès. | | | | |
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| action | | | Les difficultés extérieures, que tu surmontes, te permettent de ne pas t’écrouler et de te maintenir - dans la platitude ; les contraintes intérieures, qui excluent de tes horizons ce qui est indigne de ton regard, te donnent une chance de garder la hauteur. | | | | |
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| action | | | Les contraintes rendent le rêve plus pur et la réalité – plus calamiteuse. « Seul un sot triomphe de la vie ; le sage, partout, imagine des contraintes » - E.M.Remarque - « Im Leben gewinnt nur ein Narr. Und der Kluge stellt sich überall nur Hindernisse vor » - c’est pourquoi il déménage au royaume des rêves. | | | | |
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| action | | | L’action de la pensée : je prends les plus belles des pensées et je vois que leurs traductions en action conduisirent aux pires des abominations. La pensée de l’action : toute réflexion profonde sur le sens de l’action aboutit à la répudiation de celle-ci et à la volonté de rester immobile. L’action s’identifiant le plus souvent avec la vie, et le contraire de la vie s’appelant rêve, j’arrive à l’hypothèse que l’objet le plus gratifiant de la pensée devrait être le merveilleux, l’inexplicable, l’écho de la profondeur des racines dans la hauteur des cimes. | | | | |
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| action | | | À tout moment de la vie, où l'on tente de tirer un bilan, provisoire ou définitif, il faut se dire, qu'on avait fait fausse route, quels que soient les distances, les sens ou les frontières, qu'on auraient suivis ou négligés. Il est encore plus facile de se convaincre, qu'on avait gardé de bonnes ruines, qui n'ont pas d'âge et dont le seul mérite est de te mettre hors temps. Rien de bon dans les parcours factuels ; le bon n'a qu'une demeure idéelle. | | | | |
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| action | | | L’incertitude entache le commencement, la routine – le milieu, la banalité – la fin. Heureux celui qui sache vivre dans l’incertain ! « C'est le commencement qui est le pire, puis le milieu puis la fin ; à la fin, c'est la fin qui est le pire »* - S.Beckett. | | | | |
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| action | | | Les épopées homériques de déroulent autour de l’agon (compétition) et de la victoire, si chers au jeune Nietzsche, faux guerrier ; mais plus on s’approche de la solitude, plus on s’éloigne de l’olympique compétition publique, qui finit par prendre l’allure d’un combat hésiodique, où tu ne combats qu’un ange, un démon ou un sous-homme, tous imaginaires, - tu es près du Nietzsche mûr. | | | | |
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| action | | | Le taux de turpitudes qu’on commet est le même qu’on se fasse guider par d’ardentes passions ou par la froide raison. Seulement, dans le premier cas les victimes sont de nature terrestre et dans le second – célestes. | | | | |
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| action | | | Toute vertu des actes, sous un regard assez haut, se dissipe. Et les vices cachés des actes ne se dissipent que par la vertu des métaphores, ces caresses verbales de l’âme, calmant le désarroi du cœur trompé. | | | | |
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| action | | | Notre existence s’éploie sur deux faces : agir ou créer, l’acteur ou l’auteur, la vie ou le rêve, le commun ou l’individué, la force ou l’imagination. La première, appuyée sur l’esprit social, triomphe partout, chez tous ; la seconde, portée par l’âme solitaire, devint si rare, presque introuvable. | | | | |
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| action | | | La liberté de tout vivant est une victoire de l’esprit, sa sortie du règne de la nécessité matérielle, sortie miraculeuse. | | | | |
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| action | | | Il est embêtant de vivre ce dilemme – choisir entre l’immobilité, qui rend les yeux perçants, et l’élan, qui rend le regard enivrant. La profondeur, menacée d’affleurer la platitude, ou la hauteur, avec son souci d’atterrissage brutal. | | | | |
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| action | | | À celui qui vise de grandes choses, avoir échoué dans les petites sert de stimulant ou de bonne contrainte. | | | | |
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| chœur amour | | | IRONIE : Il y a peu de voisinages aussi incompatibles que celui de l'amour et de l'ironie. C'est pourquoi l'amour heureux, c'est-à-dire aveugle, survit mieux chez la gent grave. L'ironie égalise, et l'amour vit de chutes ou d'envolées. Ironiquement on s'avoue vaincu, et l'amour conquérant est porté par une vision de nimbes. | | | | |
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| chœur amour | | | HOMMES : Dans toutes les confrontations modernes, à l'amour imprévisible les hommes préfèrent une visible réussite, comme cadre et pâture. Un champ de moutons au détriment d'un chant du cygne. On se force à aimer les hommes, pour tempérer son orgueil ou pour deviner un dessein divin quelconque, mais on finit par comprendre, que cet amour sera dilapidé au détriment de l'homme. | | | | |
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| amour | | | Plus grand est l'amour et plus grand est le doute dans l'essentiel. Les abjurations, ne seraient-elles pas suites d'un grand amour ? Le doute grandit de l'amour, l'amour grandit du doute, tout en le redoutant. Avec la sérénité s'installe la platitude. | | | | |
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| amour | | | Ni l'art ni le savoir ni la puissance n'arrivent à libérer la vie de son accompagnement d'absurdité ou d'angoisse. Même le livre, qui réunit ces trois grandes illusions, finit par se lézarder ou s'écrouler. Seul l'amour réussit à préserver un semblant de consolation ou satisfaction. Ç'aurait dû être une grande victoire du Christianisme sur l'Antiquité. Mais seules les défaites apportent de la durée à ce qui est noble. | | | | |
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| amour | | | On tombe amoureux de nous à cause de notre regard, qui fait oublier les choses vues, mais nous sommes déchus, le plus souvent, à cause des choses, sur lesquelles notre regard est surpris de s'arrêter. | | | | |
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| amour | | | Toute passion, qui se détache de moi, emporte une partie de mon âme. Développer des barrages et soupiraux, pour maintenir sa force ou l'envelopper de mots, qui entretiendraient sa faiblesse royale et nue ? La partialité privilégiant la faiblesse, s'appelle amour, la plus défaitiste des passions ! « L'amour est la plus noble des fragilités de l'esprit » - Dryden - « Love's the noblest frailty of the mind ». | | | | |
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| amour | | | En mettant à l'origine du péché - l'amour charnel, le christianisme entoura nos caresses d'une aura supplémentaire. Qui apporta le plus à l'urbanisme des idées ? - des entreprises de leur démolition ! | | | | |
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| amour | | | Penser avec son cœur et sentir avec son esprit, folie raisonnable et ratiocination tout de cœur - ne serait-ce pas cela, l'âme de la féminité ? Ou de la croyance populaire : « Voici le fruit de l'esprit : amour, paix, bonté, foi, maîtrise de soi » - St-Paul, puisque tout, dans cette liste, ne peut être que fruit d'une folie, d'une résignation ou d'une méprise, et jamais - de l'esprit. | | | | |
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| amour | | | On peut prouver sa noblesse aussi bien en étant maître de son cœur qu'en triomphant par lui : « nobles rêveurs, nobles dompteurs des rêves » - O.Spengler - « edle Träumer und edle Bezwinger der Träume ». La noblesse est la forme du devenir formant le fond de l'être. | | | | |
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| amour | | | De tous les désirs, le moins bien articulé quoique le plus vital, est le désir d'être aimé. Et le seul échec irréconciliable est de définitivement ne pas l'être. Le meilleur en nous ne s'articule guère ; on ne peut être aimé que pour la face cachée de notre être. Je suis mon épiderme et ma cervelle ; je NE suis ni mon invention ni mes pulsions. C'est pourquoi il est inepte de dire : « J'aime mieux être haï pour ce que je suis que d'être aimé pour ce que je ne suis pas » - Gide. | | | | |
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| amour | | | « On aime seulement des qualités et jamais la personne » - si Pascal a globalement tort (aimer, c'est être attiré par la personne, par l'être, sans y être conduit par ses qualités), il y a, tout de même, une seule qualité, sans laquelle, en effet, toute personne s'effondre, c'est son regard. Cependant, à quel regard on atteint, quand on réussit à devenir, un court instant, homme sans qualités ! « Le regard n'est plus réducteur, mais fondateur de l'individu »*** - Foucault - début du nihilisme et du rêve : « On serait tenté d'appeler l'homme sans qualités - nihiliste, celui qui rêve des rêves de Dieu »*** - Musil - « Man mochte den Mann ohne Eigenschaften einen Nihilisten nennen, der von Gottes Träumen träumt ». | | | | |
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| amour | | | L'amour est ennemi de la tolérance ; aimer, c'est découvrir la platitude de tous, sauf un être qu'on découvre à une hauteur vertigineuse et dont on est amoureux, sans savoir si l'ivresse provient de la hauteur ou de l'être aimé. Le sot s'y voit propulsé vers un rang supérieur. Le supérieur s'y découvre sot déchu, sans envier la sagesse des autres, sans chutes. « Tomber amoureux, ce n'est pas encore tout à fait - aimer » - Dostoïevsky - « Влюбиться, еще не значит любить » - aimer, c'est aimer la sensation de chute, c'est à dire la disparition de toute pesanteur. | | | | |
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| amour | | | Tout élan finit par s'avérer pitoyable, sans pour autant me détacher de la merveille de la vie, sauf l'appel de l'amour ; ou, peut-être, lorsque l'amour même s'écroule sur mon échelle de valeurs, mon suicide serait l'issue la plus juste. « On se supprime, quand l'amour se révèle misère, infirmité » - Pavese - « Ci si uccide perché un amore ci rivela miseria, infermità ». | | | | |
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| amour | | | Il est facile de faire subir à n'importe laquelle de mes effervescences la métamorphose, qui la ferait prendre pour mon amour ; mais pour ressentir l'amour de l'autre, aucune manipulation des sens ne t'aidera dans cette supercherie. « On aime d'amour ceux qu'on ne peut pas aimer autrement »** - N.Barney. Les pauvres d'imagination s'exposent au désastre : « Il y a seulement de la malchance à n'être pas aimé ; il y a du malheur à ne point aimer » - Camus. | | | | |
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| amour | | | Si l'amour ignore l'heure, c'est qu'il ne devrait connaître qu'un zénith et des ténèbres, sans aucun intermédiaire : « La lumière de l'amour croît ou, constante, luit : qu'il passe son zénith, et déjà c'est la nuit » - J.Donne - « Love is a growing, or full constant light ; and his first minute, after noone, is night ». Le signe paradoxal de cette nuit est trop de netteté dans ce qui ne promettait jadis qu'une belle obscurité. | | | | |
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| amour | | | La dimension temporelle va de pair avec l'horizontalité, jusque dans la platitude ; parier sur la durée, c'est condamner tout séjour dans la hauteur, dont la seule mesure est l'intensité hors temps ; l'amour est une hauteur, et lorsque le temps s'y faufile, l'écroulement est inéluctable ; ce n'est pas de l'inconstance qu'il faut se lamenter, mais de notre incapacité de rester immobiles dans le temps. D'ailleurs, l'autre nom de la hauteur serait - espace libéré du temps. | | | | |
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| amour | | | L'amour est une sacralisation, par un cœur crédule, d'un grandiose sans mérite. L'agenouillement devant l'humain ou le divin, devant la femme ou devant Dieu, la raison désarmée bénissant ma reddition. Loin de l'agapé platonicien (et de sa vérité), proche de la philia chrétienne (et de son humanité), indiscernable de l'éros (et de sa caresse). | | | | |
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| amour | | | La langue perdue, comme une femme perdue, ne pourront être retrouvées qu'en étrangères. Tous finissent en exilés du pays de l'amour, du paysage, du mot ; seul le pays des robots naturalise ces naufragés, avec la femme et la langue à maîtriser et non plus à aimer. | | | | |
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| amour | | | Le sentiment n'est vivant qu'immobile, tant qu'une roulade parfumée en émane. Lorsqu'il se frétille, on ne sait jamais quelles ailes le portent. La joie de l'essaim est prise aux adieux d'une fleur. | | | | |
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| amour | | | Tant qu'on est avec soi-même (avec le soi connu), on peut être cohérent et honnête, on ne peut pas aimer ; aimer, c'est s'abandonner à son soi inconnu, ce fond, qui prendrait la forme d'un être aimé ; se retrouver est souvent le signe d'une grande perte. « Quand l'amour s'arrête, advient le grand retour vers soi-même » - Tsvétaeva - « Когда любовь кончается, наступает великое возвращенье в себя самоё ». | | | | |
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| amour | | | L’origine d’un amour véritable échappe à nos facettes divines – au Bien, au Beau, au Vrai ; Dieu en fit un mystère irréductible : moins on en comprend la justification, plus il est juste. « La Beauté engendre l’amour » - Cervantès - « Engendra amor la hermosura » - le Beau faiblit, le Vrai ennuie, le Bien se fane, et seul l’Amour reste au-delà des formes, des certitudes, des émotions. | | | | |
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| amour | | | De la ponctuation dans l'amour : ouvert par un point d'interrogation chancelant, il serait consolidé par un deux-points prometteur, préparant l'enchaînement de ses bienfaits, séparés par de joyeuses virgules, tandis que « il n'y a dans l'amour que des points d'exclamation, de suspension, de fin » - Don-Aminado - « В любви есть три знака препинания : восклицательный, многоточие и точка ». | | | | |
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| amour | | | L'amour est un vecteur et non pas une valeur ; il est le contraire d'une foi, c'est un diktat du cœur déraisonnable et libéré, comme une religion est un diktat de la peur raisonnable. Le cœur croyant, d'habitude, y capitule, au nom des valeurs insidieuses ; c'est la raison méfiante de notaires qui commande les prix à afficher. Toutefois, l'amour est plus près d'un confessionnal que d'un ambon. | | | | |
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| amour | | | La foi et l'amour, ces supports palpables de nos espérances, quittent les cœurs avilis des hommes. L'espérance, c'est l'appel et l'attrait des chimères, et ce qui la remplace, dans nos cœurs, est le calcul, qui est l'appât du visible. « L'espérance est ce rêve, qui tient en éveil ton âme »** (Aristote), apothéose d'une âme vaincue : « L'espérance est la plus grande victoire, que l'homme puisse remporter sur son âme » - Bernanos, et même son agonie : « Se déshonore quiconque meurt escorté des espoirs, qui l'ont fait vivre »*** - Cioran. | | | | |
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| amour | | | Le regard de l'homme amoureux lui fait découvrir la hauteur et les ailes, et les yeux de la femme amoureuse y créent une profondeur et un souffle. « Des anges et de l'air la pureté première, de l'homme et de la femme ainsi l'amour diffère » - J.Donne - « As is twixt Aire and Angells puritie, ‘twixt womens love, and mens, will ever bee ». On n'approche le sublime qu'en se faisant invisible, en s'absentant ou en rougissant. Il n'y a pas d'ascension, l'air n'y est propice qu'aux chutes. La pureté est la faculté de voir, les yeux fermés. Les larmes sont à l'origine de la première pureté ; au bout de la seconde, se tient la honte. | | | | |
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| amour | | | Que le délire philogyne des vieux Casanova, Goethe ou Tiouttchev me séduit davantage que ne me convainquent des savantes analyses des misogynes, vautrés dans leur misère sexuelle, tels que Byron, Schopenhauer ou Nietzsche ! Un manque cruel d'ironie, pour bien digérer ses déboires. Un manque, plus cruel encore, d'imagination, pour chanter ce qu'on ne connaît pas. | | | | |
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| amour | | | L'esprit est juge en dernière instance, dans toutes nos controverses intérieures, sauf en amour, où cette prérogative appartient à l'âme. C'est l'âme qui, devant les attaques de l'amour, assure la glorieuse reddition de l'esprit, du corps et du cœur. | | | | |
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| amour | | | On ne cisèle l'image monumentale d'une femme que les yeux naufragés et la main affolée. Toujours recommencée : « Cherche à lui donner un nom, une figure, la recréer cent fois, l'effacer à mesure, ne la trouver qu'en songe et pleurer au réveil » - Lamartine. | | | | |
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| amour | | | La plus belle victoire de l'amour est dans une glorieuse défaite, où il serait abandonné par ses alliés félons : l'amitié, la perspicacité, l'élégance - pour être exilé auprès des sauvages et égrener ses batailles perdues, face au plus fort que lui. | | | | |
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| amour | | | L'âme qui aime n'est plus à l'homme, elle se donne ou se vend à l'ange. Dieu n'apprécie que le troc, le diable tient aux intérêts. Tous les deux sont témoins, quand on déclare la perte. | | | | |
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| amour | | | Ce ne sont ni gouffres ni falaises qui brisent l'élan amoureux, mais, le plus souvent, la platitude. « La barque de l'amour se brisa contre la platitude » - Maïakovsky - « Любовная лодка разбилась о быт ». Le plus shakespearien poète du siècle dernier savait traiter son époque comme Shakespeare - l'Antiquité. Au siècle suivant on comprendra qu'on puisse voir en Lénine ce que Shakespeare discernait dans Antoine ou Rimbaud dans le roi Ménélik. | | | | |
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| amour | | | Toute passion, tout rêve, finit, tôt ou tard, par être rejoint par la raison condescendante. L'amour paraît être le sentiment livrant la résistance la plus longue à ce compromis. « Plus la raison l'attaque, et plus il se roidit ; plus elle l'intimide et plus il s'enhardit » - Corneille - et tout cela pour finir par capituler devant un cœur sans raison. | | | | |
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| amour | | | Il est facile de voir le vrai élément de l'amour - dans le feu de mon désir, dans l'air où se déploient mes ailes, dans la terre qui veut garder des traces de mon passage. Mais l'eau semble être l'élément le plus proche du mystère amoureux, et non pas seulement à cause de la sacrée soif, mais aussi - pour l'immensité de l'illusion qu'elle crée, aussi bien en grâces qu'en pesanteurs : « Le bonheur, c'est l'eau du filet que tu tires » - proverbe russe - « Наше счастье - вода в бредне » - et si, en plus, je pensais au naufrage et aux voiles plus qu'à la criée, je prendrais les profondeurs pour altitudes. | | | | |
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| amour | | | La liberté n'est belle que dans la conquête, l'amour - dans la capitulation. N'aimer que la liberté naissante ; n'être enchaîné que par ce que l'amour t'impose. | | | | |
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| amour | | | Plus délicat est le sentiment, plus fragile est son réceptacle. En voyant ton vase brisé, ne regrette pas, qu'il fut en porcelaine et non pas en bronze. | | | | |
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| amour | | | L'amour s'annonce par la vague, qui nous pousse vers une rive. L'astronomie, mieux que la géographie, y rend compte des distances et des courants, que nos yeux éblouis y déchiffrent. Heureusement que pour habiter une étoile on n'ait pas besoin de ramer. Y faire naufrage y est un vrai dés-astre, perte de ton astre, mauvais déracinement. | | | | |
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| amour | | | Aujourd'hui, ceux qui réussissent leur vie n'aiment pas l'art. « Qui aime l'art ? - celui qui a raté sa vie » - Klioutchevsky - « Искусство любят те, кому не удалась жизнь ». L'homme réussi ne peut même pas savoir ce que c'est que d'aimer, l'amour fou étant le goût des désastres délicieux. L'amour sage, lui, c'est savoir colorer sa vie tantôt de chutes, tantôt d'élans, à l'opposé de la platitude des hommes réussis. | | | | |
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| amour | | | La recherche de réussites est une manie des hommes, dont seul l'amour nous fait douter ; l'ombre d'un malheur menaçant et fatal pèse toujours sur la lumière amoureuse. Les plus perspicaces créent eux-mêmes ces ombres de toutes pièces, puisque « on se plaît dans un amour malheureux » - Th.Mann - « in einer unglücklichen Liebe gefällt man sich ». | | | | |
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| amour | | | Créer, aimer, se résigner - l'esprit, le cœur, l'âme - une triade, où chaque personne ne peux se passer des deux autres. La confection, guidée par l'affection, auréolée de la défection et visant la perfection. | | | | |
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| amour | | | Le langage est une création divine, et donc, à son commencement était aussi la Caresse : « La clé de la langue est dans l'affection, et sa pleine séduction n'est maîtrisée que par les tendres »** - Ruskin - « The secret of language is the secret of sympathy and its full charm is possible only to the gentle ». Cette clé (d'accès) est déjà, hélas, câblée dans des langages sans affection des hommes-robots triomphants, ce qui justifie sans doute mon renfermement au milieu des défections, dans mes ruines sésamiques. | | | | |
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| amour | | | Dans ce monde robotisé, l'existence même de la tragédie, de l'amour, de la poésie semble être si incongrue, incompréhensible, que le robot étudie leur naissance, sans sentir leur extinction. | | | | |
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| amour | | | Le triomphe de l'homo faber sur l'homo loquax, de la praxis sur la poïesis, de la fabrication sur la création, est dû, hélas, à l'adoption volontaire par le poète de la mesure et du regard des ingénieurs. Les vainqueurs, avec un sérieux, qui fait froid dans le dos, proclament, doctes, qu'il faut « prendre acte de la fin d'un âge des poètes, convoquer les mathèmes, penser l'amour dans sa fonction de vérité » - Badiou - on dirait un robot crachant des conclusions d'un syllogisme ; aucune envie d'enterrer le poète, d'énigmatiser les mathèmes, de chercher du vrai, dans la folie amoureuse. | | | | |
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| amour | | | L'esprit désire la même chose que la femme : concevoir dans l'amour, enfanter sans douleur. Et comme la femme, il succombe à la séduction des badauds et se fait avorter des embryons illégitimes. | | | | |
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| amour | | | L'érotisme est le seul domaine, où l'âme est plus près de la matière que de l'esprit. Et le bel humour de Wilde : « Pour le philosophe, les femmes représentent le triomphe de la matière sur l'esprit, et les hommes – celui de l'esprit sur la morale »** - « Women represent the triumph of matter over mind, men represent the triumph of mind over morals » pourrait passer pour le triomphe de l'âme. | | | | |
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| amour | | | L'incompréhension de l'essentiel, tel est le milieu naturel, dans lequel l'amour peut s'entretenir. Et commencer à comprendre est souvent le symptôme de sa proche extinction. « L'amour est fait du désir de comprendre, et à force d'échecs répétés, ce désir meurt » - J.Green - quel galimatias ! Le premier symptôme de l'amour est l'absence de tout désir de comprendre et la cécité du sens critique. | | | | |
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| amour | | | L’amour est le miracle d’une lévitation en hauteur ; dès que la platitude nous attire ou la profondeur nous aspire, nous amorçons la chute. « Plus l’amour confine à l’adoration, plus profonde est la déception » - Bergson – ton adoration, sans doute, confinait à la pesanteur profonde et non pas à la grâce haute. | | | | |
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| amour | | | Que ton amour surgisse de l’illusion ou bien de la réalité, l’attirance initiale serait du même ordre ; mais si tu peux alimenter l’illusion par ton imagination, rien ne sauve la réalité de sa végétation finale. Donc, même ébloui par la seule réalité, sache la munir d’une illusion, si tu veux défier le temps. | | | | |
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| amour | | | L’écriture est peut-être le palliatif le plus performant d’un amour à la dérive ou d’un pénible exil. « L’écriture assouvit la langueur, après la perte d’une patrie ou d’une amante »* - Nabokov - « Потеря родины оставалась для меня равнозначной потере возлюбленной, пока писание не утолило томления ». Écrire, c’est réinventer ; et les amours et les patriotismes inventés sont les plus beaux, même s’ils ne sont pas les plus vrais. | | | | |
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| amour | | | Une attitude qui, par la volonté bien bête d’être original en tout, répugne à l’instinct charnel (le Nietzsche frustré et le Valéry comblé y succombent), cette attitude ne voit pas qu’on n’est en partage avec les autres que par l’esprit et non pas par le cœur. Et l’ivresse d’un cœur débordant ou d’un corps palpitant est semblable à l’ivresse de l’âme enchantée, à l’écoute d’une musique. L’esprit devrait se taire ou s’éclipser devant toute ivresse incompréhensible ou cachottière. | | | | |
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| amour | | | La proximité entre l’amour et la poésie se confirme même par la géométrie : les deux ne sont chez eux qu’en hauteur et se moquent de la profondeur. Et si l’intellect veut s’en servir, pour atteindre le large, c’est pour mieux préparer et embellir son naufrage. | | | | |
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| amour | | | On perçoit la vie sous deux angles, l’historique et le musical, les yeux-raison ou le regard-ouïe, les vestiges ou le vertige. La seconde lecture se réduit, de plus en plus, à la première : les rythmes apaisent et les harmonies se soupèsent. Quand à la mélodie, ce support des passions et des mystères, elle devient inaudible. Un dommage collatéral – l’amour, puisque « en volupté, ne cède la musique qu’à l’amour, mais il est mélodie » - Pouchkine - « из наслаждений, одной любви музыка уступает, но и любовь – мелодия ». | | | | |
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| amour | | | Tous les rapports humains tendent à devenir des jeux à somme nulle : dès que tu montres ta vulnérabilité, l’autre déploie ses armes. L’amour, l’un des derniers sentiments à survivre à la déferlante calculante, serait le dernier, où tu puisses encore exhiber ta faiblesse, sans provoquer chez l’autre l’afflux de la force, pour gagner quelques points. | | | | |
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| amour | | | La béatitude d’abandon, le recours à mes faiblesses heureuses – tels sont de bénéfiques effets d’un amour inexplicable, inexpliqué. Je ne comprendrai jamais les chinoiseries : « Être aimé profondément donne de la force, aimer profondément donne du courage » - Lao Tseu – d’autant moins, que je ne vis ni ne rêve l’amour qu’en hauteur. L’axiologie chinoise est déroutante. | | | | |
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| amour | | | La philosophie est un aliment pour le poète ; la poésie est un excitant pour le philosophe. Une volupté peut naître de leur proximité, mais leur progéniture commune risque de porter des stigmates incestueux. | | | | |
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| amour | | | Même dans un amour heureux il faut entretenir l’atmosphère des ruines profondes, pour pouvoir en reconstituer de hautes et mystérieuses origines. Même par prophylaxie : « Aimer – quel bonheur, et quelle horreur que de chuter de cette haute tour ! » - Tchékhov - « Какое счастье любить и какой ужас сваливаться с этой высокой башни! ». | | | | |
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| amour | | | Pour tes pas fébriles d’amoureux, l’amour peut ouvrir tant de gouffres, mais il te munit, en même temps, de bonnes ailes ; il est la hauteur même. Et l’Ecclésiaste : « N’arrête point tes regards sur une fille, de peur que sa beauté ne vienne à causer ta chute » - ne voit que le souffle coupé du corps, sans tenir compte des ailes de l’âme. | | | | |
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| amour | | | Le mystère de la vie est intraduisible en pensées ; quelques étincelles, qui s’en détachent, s’appellent rêve. Avec notre mortalité se produit l’inverse : on aimerait occulter sa certitude, et l’amour serait le seul à le réussir : « L’amour est un fragment mortel de l’immortalité » - Pessõa. | | | | |
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| amour | | | Le secret de la réussite, réelle et banale, c'est le suivi, l'enchaînement, la durée ; seuls les amoureux, c'est à dire des poètes, baignés par la défaite, imaginaire et glorieuse, ne s'attachent qu'à l'instant ou à l'éternité. | | | | |
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| amour | | | On regrette souvent les moments où l’intelligence l’emporte sur le désir ; on ne regrette presque jamais ceux où le désir l’emporte sur l’intelligence. | | | | |
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| amour | | | L’âme, c’est le don de ce qui est ton intérieur ; l’esprit, c’est la possession de ce qui t’est extérieur. Avec le dépérissement des âmes, les actes et même les sentiments se tournent vers l’extérieur. « L'amour commence par l'éblouissement d'une âme, qui n'attendait rien, et se clôt sur la déception d'un moi qui exige tout » - G.Thibon. | | | | |
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| amour | | | Les grands sentiments ne se traduisent jamais par de grands actes ; ces sentiments ne se livrent qu’à la musique pathétique ou au mot poétique, dans lesquels palpite une détresse ou agonise une béatitude. | | | | |
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| amour | | | De trois besoins de reconnaissance – le professionnel (la maîtrise), l’intellectuel (le talent), le sentimental (l’amour) – la réussite la plus consolante est dans le troisième volet ; être aimé relativise les débâcles pratiques et les humiliations artistiques. | | | | |
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| amour | | | Nous sommes faits de deux manques : en tant qu’ange – l’amour sans caresses ; en tant que bête – les caresses sans amour. | | | | |
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| amour | | | L’amour est un rêve et, comme tout rêve, il subit son tragique affaissement. L’homme de rêve en cherche la consolation faisant renaître l’émotion ou une caresse d’une nature (sentimentale, verbale, gestuelle, intellectuelle), probablement différente de l’épisode précédent. L’homme de réalité et de calcul, dépourvu de cœur et d’imagination, passe, docilement, de l’amour à l’indifférence. | | | | |
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| chœur art | | | BIEN : L'art, qui se désintéresse du bien, peut être bon pour des anthologies, il ne pourra pas servir d'apologie à une vie vouée à l'échec. Le bien est, il ne se fait pas. N'importe quel mufle peut être sûr d'en faire, il s'agit de le vivre et le fond de cette sensation s'appelle la honte : pour mes muscles trop prompts, pour ma cervelle trop calculatrice, pour ma plume trop sereine. | | | | |
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| chœur art | | | HOMMES : Même l'art ne peut plus servir de refuge à l'homme, envahi par les hommes. On devra bientôt accrocher des badges aux pinceaux et plumes pour les distinguer des balais et tournevis. La possibilité de l'art sur une île déserte est le seul motif pour fuir les attentes des hommes et cingler vers l'attente de l'homme naufragé. | | | | |
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| art | | | Les métaphores sont une marchandise (matière première pour les uns, produit clé-en-main pour les autres), dont la demande, aujourd'hui, chuta spectaculairement (et l'offre suivit servilement). C'est l'aubaine pour celui qui s'obstine à produire des perles en pure perte, sans peur de rengaine ni de contrefaçon, pour celui qui peut se passer de la réalité. Je sais que « le destin funeste de la métaphore - la chute dans le réel »*** - Baudrillard - comme toute aléthéia poétique aboutit, tôt ou tard, à une doxa prosaïque. | | | | |
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| art | | | La création, c'est la rencontre de la pesanteur et de la grâce, d'où la grâce sorte vainqueur. Triomphe du pneumatique sur le grammatique. « L'art est le regard sur le monde dans l'état de grâce »** - H.Hesse - « Kunst ist Betrachtung der Welt im Zustand der Gnade ». On peut même s'y passer de monde. Le regard est un tableau ou une musique, naissant dans mon âme, et la création en est un écho, tourné vers l'âme elle-même. Et il est sans importance si l'âme a, face à elle, le monde, le néant ou mon propre visage. | | | | |
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| art | | | Sans déséquilibre initial - pas de poésie ; sans équilibre final - pas de beauté. « Les étoiles ne se reflètent que dans des eaux sans trouble » - proverbe chinois. La poésie est l'art de porter, d'entretenir le vertige des chutes ou des essors, les pieds sur une corde raide, les mains sur la charge salvatrice de la première émotion. | | | | |
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| art | | | L'écriture ne doit pas être vécue comme une revanche des défaites de la vie (« Les écrivains ne réussissent leurs livres que dans la mesure, où ils ont raté leur vie » - P.Morand), mais une défaite de plus, une défaite glorieuse. | | | | |
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| art | | | Sur l'influence des astres dans la littérature - on distingue nettement quatre types d'écriture : matinale, diurne, vespérale, nocturne. Cultivant l'espoir, la clarté, la chute ou le songe. Naissant de la paresse, de l'action, de la mélancolie ou de l'insomnie. Vivant hors lumière, surgissent des inclassables : Homère, Milton, Joyce, Borgès ; hors mélodie : Beethoven, Goya. | | | | |
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| art | | | L'art ne devrait pas être une revanche d'un ratage passager dans mes pulsions ou mon métier, mais il doit s'inspirer du constat, que toute vie, non rythmée par l'art, ne peut être qu'un ratage définitif. | | | | |
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| art | | | La naïveté fatale de Cioran - mettre dans le dernier pas l'essence de ses boutades. Et en plus, son dernier pas est toujours une constante, une chute ; cette monotonie géométrique est épargnée aux adeptes des commencements elliptiques, chargés de variables et aux trajectoires imprévisibles, que chacun retrace, en fonction de ses tangentes, suicidaires ou jouissives. | | | | |
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| art | | | L'art naît de l'arbitrage rendu par ma raison, face aux trois discours, deux intérieurs et un extérieur. En moi, parlent mes passions (goûts, émotions, ambitions) et la voix divine (le beau, le bien, le vrai). Vers moi s'adresse la voix de mes instruments (langue, formes, harmoniques). L'échec, c'est leur rendez-vous manqué, un verdict arbitraire, une peine perdue par contumace. | | | | |
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| art | | | La langue est une œuvre collective et vivante, où presque toute tentative de créer artificiellement des néologismes morpho-lexicaux est de l'enfantillage, voué à échouer lamentablement, comme, par exemple, cette naïve niaiserie de Khlebnikov ou de Joyce, où je n'entends que le grincement de roues dentées, qui fabriquent des mots loufoques et visent une profondeur programmée, celle d'un rouage sans vie, dans une platitude mécanique. Le talent n'a que deux moyens de se traduire en actes : le haut style et la profonde intelligence. | | | | |
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| art | | | Mon écriture est matinale : le soleil de la raison eut juste le temps de faire briller la rosée du rêve ; je ne veux pas assister à son évaporation ; je laisse tomber ma plume à côté de la rose. | | | | |
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| art | | | Les ratés en tout genre sont ceux qui se prennent pour les meilleurs poètes parmi les géomètres ou pour les meilleurs géomètres parmi les poètes (les marchands mêlés) ; ce qui leur ouvrirait, à la fois, l'entrée de l'Académie et la sortie de la Caverne. Le succès n'attend que près de l'Agora, au Portique ou dans un tonneau. « Si tu as du cœur et de l'esprit, n'en montre qu'un seul » - Hölderlin - « Hast du Verstand und Herz, so zeige nur eines von beiden ». Quand ils vont ensemble, pourtant, ils ne font qu'un, qui s'appelle âme ; il faut l'avoir bien timide, pour dire qu’il fasse sablier avec le cerveau ou « quand la pensée naît, le désir meurt » - G.Bruno - « nascendo il pensier, more il desio ». | | | | |
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| art | | | Ce qui donne un sens à cette écriture, c'est le lecteur idéal, mon alter ego (ou plutôt mon altus ego), celui qui, en découvrant ce livre, en serait jaloux, avant d'en être séduit. Mais ce sont mes égaux, imaginaires, impossibles, qui me comprendraient et pleureraient ensemble une défaite annoncée, un amour insensé, mais ils ne parviendraient jamais jusqu'à mes yeux. | | | | |
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| art | | | L'œuvre comme affiche, copie ou trace du proche ? Cette image me gêne. Ni poinçon ni empreinte, mais un mode de réfraction des émotions hautes, se brisant contre la lame des mots profonds, coulant et créant une aura du lointain ! L'état de grâce céleste exclut l'état de traces terrestres. L’art commence par une sortie de la platitude, des coordonnées et des dates. | | | | |
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| art | | | Les seules nouveautés, dans l'art, ce sont des altérations de points de salut ou d'attache. Même une nouvelle paille de salut n'est qu'une combinaison des points existants et qui ne peut être qu'une feuille. L'art de sauvetage de la noyade dans le Léthé, pour produire de l'a-léthéia, proche, toutefois, de l'apocalypse. | | | | |
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| art | | | L'art, c'est une lutte contre le hasard, mais il comporte, lui-même, deux types de hasards internes : le hasard d'émission et le hasard de réception ; le premier, c'est le coup de dés que toute pensée émet (Mallarmé), et le second, c'est la bouteille à la mer recevant cette pensée ; le drame du message et la tribulation de la messagerie. | | | | |
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| art | | | L'ennui des donc, alors, ensuite, l'attrait des ruptures, dans l'inertie logique, et de la fragmentation, dans des monolithes mécaniques. Toute juxtaposition d'images, quand on est sincère, provoque une perte de hauteur, une chute sans éclat, la triste monotonie des n + 1-èmes pas. Vive le pointillé parataxique ! « La continuité dégoûte en tout » - Pascal. | | | | |
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| art | | | La sainte sueur devrait transsuder dans l'écrit, celle d'une défaite annoncée, d'un front baissé, non celle d'une lutte avec un mot racorni, furtif et railleur. | | | | |
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| art | | | L'élément, fait pour accueillir la musique, semble être l'air : Mozart - la hauteur, Beethoven - l'ascension, Tchaïkovsky - la chute, Verdi - le chant. Dans l'air on danse. Wagner est dans l'eau, on y nage, à moins de savoir marcher dessus, pour témoigner de mythes ou de miracles. Stravinsky est dans le feu, qui consume et me coupe la respiration, et Rachmaninov - en terre, qui me fait chavirer ou chialer, moi, le déraciné. | | | | |
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| art | | | S'attacher à son œuvre, à corps perdu, est, j'en conviens, de la servitude. Mais s'en détacher entièrement ne peut apporter qu'une fausse liberté. Il est impossible d'en dénouer toutes les attaches, et celle des mots, placée à une altitude propice à un salutaire étouffement ou à une autodestruction non-polluante, est la moins traîtresse. | | | | |
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| art | | | La poésie est un langage de la faiblesse, de la superficialité et de l'ivresse. Un poète dans l'âme ne peut chanter que défaites et hauteurs. Il est idiot du village, dès qu'il veut être sobre et profond : « Dès qu'un poète se réveille, il est idiot. Je veux dire intelligent » - Cocteau. | | | | |
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| art | | | Je pratique une large démocratie dans le choix de mon jury de l'ombre : un comte, un secrétaire de direction, un vagabond - Tolstoï, Valéry, Cioran. Eux seuls pourraient comprendre mon attitude de condamné, s'accrochant au banc des accusés, au milieu des étoiles. | | | | |
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| art | | | Ils disent : tout se bâtit, en écriture, avec des briques et ce sont des choses approchées, qui en déterminent la taille. Plus on s'éloigne des choses, plus on apprécie l'argile crue comme matériau de base, éloignant la pétrification ou la putréfaction. « Un vase cassé peut se réparer, s'il était en argile crue et non s'il était en argile cuite » - de Vinci - « Un vaso rotto crudo si può riformare, ma il cotto no ». | | | | |
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| art | | | Toute trame livresque a ses hauts et ses bas. Mon livre est exceptionnel, car ses hauts restent solidaires des chutes et ses bas ont toujours la tête tournée en amont. « Si l'homme, qui tombe, est grand, sa chute sera grande » - Sénèque - « Si magnus vir cecidit, magnus jacuit » - il y faut mettre altus à la place de magnus ! | | | | |
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| art | | | Ruptures de stock des mots, déficits du style, pénuries de la négation, surproduction de la grandeur - en littérature comme dans la vie, on s'enraye, on frôle la faillite, on est liquidé par des huissiers compatissants, te suggérant de te recycler en journaliste ou en comptable. | | | | |
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| art | | | L'écriture devrait servir à maintenir à une hauteur recherchée mes troubles d'âme. Non pour chatouiller ma vanité par des visions de chutes ou d'envolées. Garde ta disponibilité de volatile : « Être léger comme l'oiseau et non comme la plume » - Valéry. Plume à la main, je suis un juge dessaisi ou un accusé par contumace. | | | | |
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| art | | | Tout est cerné, ravagé, occupé par le journalisme. Aucune trace de Gide ni de Valéry dans les lettres françaises. Cioran, dans une ultime convulsion, clôt l'agonie de la lettre, qui n'est plus qu'un cimetière comblé, sans renouvellement de concessions crédible. | | | | |
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| art | | | On pense progresser en écrivant successivement sous l'influence des secondes, des jours, des années, des siècles. Et l'on comprend, un jour, que ce cheminement est celui de la régression, et que la seule chance de ressentir le souffle de l'éternité est de se concentrer dans un instant sans durée. | | | | |
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| art | | | Exclus de ta vie les événements, qui auraient pu arriver à n'importe qui ; ceux qui restent se cantonnent dans les rêves imagés. Je les fixe avec des métaphores, d'où jaillit une vie inconnue, mais dès que je les développe, la vie se dissipe et j'entends les roues dentées ou je lis les compteurs. L'art, c'est le courage de l'abandon, au sommet, ou mieux, en hauteur optimale. | | | | |
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| art | | | La poursuite d'une beauté doit aboutir au recueillement auprès d'un arbre : telle est la leçon d'Apollon vénérant le laurier surgi à l'endroit, où la terre engloutit Daphné. « La beauté donne le bonheur non pas à celui qui la possède, mais à celui qui la peut vénérer »*** - H.Hesse - « Schönheit beglückt nicht den, der sie besitzt, sondern den, der sie anbeten kann ». | | | | |
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| art | | | Les quatre éléments offrent à la poésie ses quatre facettes : la poésie de la terre - le mythe, la poésie de l'eau - le naufrage, la poésie du feu - le romantisme, la poésie de l'air - la musique. | | | | |
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| art | | | L’échec fatal du genre discursif est dû au fait que le passage d’une perle à l’autre est presque toujours une grisaille mécanique. « La création – le passage continu d’un échec à l’autre » - Chestov - « Творчество есть непрерывный переход от одной неудачи к другой ». L’échec est dans le passage ! Tu renonces aux passages – tu restes avec les seules maximes, ces nœuds solitaires, ces triomphes des étincelles dans la nuit du rêve ! Hors lumières communes. | | | | |
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| art | | | Satisfaction, béate et bête, de tout écrivain, apprenant que son livre a bouleversé une vie. Je ne parierais pas gros sur l'épaisseur des fonds secoués par un livre. Je serais comblé, si le mien te faisait accrocher à ce qui te reste de toi-même, pour mieux vivre le naufrage quotidien, au milieu des courants hostiles, sans aucune Loreley en vue. Le moi est peut-être la hauteur de la houle, que je maîtrise, sans chavirer. | | | | |
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| art | | | L'image de synthèse collective évinça l'image sculptée de solitaires. Plus d'élan indicible, que la netteté d'un verbe fractal. Ils parlent, discourent, raisonnent, au lieu de chanter. La mort de l'art fut provoquée par celle de Dieu ; l'image, dans sa chute iconoclaste, entraîna l'extinction de tout souffle de caste. | | | | |
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| art | | | Ceux qui aiment l'art, puisque leur haute vie serait ratée, sont beaucoup moins nombreux, que ceux qui y sont indifférents, puisque persuadés que leur basse vie est une réussite. | | | | |
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| art | | | Les ruses, cachotteries, feintes d'artiste ressemblent étrangement au travail de cambrioleur. L'appât de trésor, la trouille du banc des accusés, le gant musqué et le visage masqué. Et à la clé, souvent, le ridicule de la bredouille : « Le banc des accusés, ce n'est pas grave, ce qui est grave c'est d'y être acquitté, sous ricanement général ! » - Prichvine - « Не страшно, что будут судить, а страшно, что при общем смехе еще и оправдают ! ». | | | | |
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| art | | | Il est trop facile de battre mes coulpes, lorsque je suis déjà terrassé ; c'est au comble de ma puissance, que je devrais en enterrer les rêves. La confession, c'est la reconnaissance de ma faiblesse primordiale ; c'est pourquoi il faut la pratiquer, dès que je ressens un accès d'orgueil ou de dynamisme. « L'art, c'est la confession gagnant de hauteur, c'est un monde de la faiblesse » - Pasternak - « Искусство - это повышающаяся исповедь, мир бессилия ». | | | | |
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| art | | | Une fois mon imagination détachée des choses - deux issues plausibles : une chute à cause de la pesanteur, une ascension à cause de la grâce. Je les accompagne de pitié et d'ironie - leurs trajectoires se rejoignent. L'ironie étant égalisation du risible et de l'horrible, on comprend Pouchkine : « Le rire, la pitié et l'horreur, ce sont les trois cordes de notre imagination » - « Смех, жалость и ужас суть три струны нашего воображения ». | | | | |
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| art | | | Dans l'éternel retour, sur la spirale de la création, peu importe sur quelle étape je m'attarde le plus (sur l'œuvre - Nietzsche, sur le créateur - Cioran, sur la création - Valéry), intensité - ironie - intelligence, envol - chute - invariants, - le regard tangent peut y être de la même hauteur et suivre la même direction. | | | | |
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| art | | | Un bel écrit est une partie d'échecs commentée, dont la beauté s'éploie surtout dans des combinaisons imaginaires en dehors de l'échiquier et constitue des contraintes plus que des réalisations. « L'idée est une mise en échec de la vérité » - Ortega y Gasset - « La idea es un jaque a la verdad ». La vie, elle aussi, est plus près de l'échiquier que de la scène : les plus beaux coups-actions ne se déroulent que dans l'imaginaire, impliquent des sacrifices et visent surtout la cible royale. | | | | |
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| art | | | En dernière instance, toutes mes débâcles sont dues au manque de mes talents ; pour un défi minable je ne lève pas mon petit doigt, mais tout défi, pour lequel je m'apprête à lever ma plume, est hors d'atteinte humaine ; dans tous les cas, je me retrouve sur un banc des accusés : « L'ambition dont on n'a pas les talents est un crime » - Chateaubriand. | | | | |
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| art | | | La peinture ou la sculpture sont faites pour proclamer nos triomphes ; la musique et la littérature - pour témoigner de nos défaites ; évoquer les œuvres des autres, en fonds de nos jérémiades, confirme nos aveux de vaincus. | | | | |
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| art | | | Avoir trouvé dans la vie une musique, que ne surpassera aucune sonorité discursive, avoir découvert à la réalité une hauteur, dont aucun verbe ne pourra envisager l'ascension, me sentir un fond que ne tapissera aucune parole, avoir compris, que le meilleur emploi de ma force est dans la peinture de mes débâcles - c'est seulement après ce parcours initiatique d'humble que je pourrai dire d'avoir écrit par faiblesse (Valéry) : « Quand, le même jour, vous songerez à votre force et à votre complet néant, je croirai, que vous êtes à la recherche de la forme » - L.Reisner - « Когда Вы, в один и тот же день, будете мечтать о своей силе и полном ничтожестве, я поверю, что Вы ищете форму ». | | | | |
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| art | | | Tout livre est un voyage vers une île ; les plus bêtes exhibent les coordonnées, les itinéraires ou les tarifs, d'autres vantent l'esquif insubmersible, qui les y propulse, d'autres encore narrent des conflits avec les autochtones ; tandis que sa meilleure image devrait refléter le message, que j'eusse confié à la bouteille, avant mon naufrage, réel ou imaginaire. | | | | |
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| art | | | La poésie est la traduction du message de Dieu ; le mythe - du message des hommes, donc une traduction de la traduction. La poésie est une chute en déshérence, une supplique lancée à une belle image ou à un bel instant, pour qu'ils s'immobilisent, t'illuminent et t'abandonnent. | | | | |
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| art | | | Quel mot est une réussite artistique ? - celui qui fait de l'image et de l'idée - deux alliés, victorieux du hasard et de la routine. Le mot raté est celui qui les fait se chamailler. « Une grande œuvre d'art, c'est une pénible victoire d'un bel esprit sur une brillante imagination » - Shaw - « Great work of art - it is a painful victory of a genius mind over a brilliant imagination » - la victoire du camp adverse aurait été encore plus pitoyable. | | | | |
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| art | | | Celui qui pense que « l'art de commencer est grand ; plus grand encore celui de terminer » - Longfellow - « great is the art of beginning, but greater is the art of ending » - inverse les poids. L'art est le culte du premier pas, s'inspirant du point zéro de la création. Le pas dernier (le sens, la portée, la capitulation) est réservé à Dieu et au lecteur. Je ne peux lui adresser que mon soupir ou ma vénération. | | | | |
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| art | | | Leurs livres sentent les média, les bistros ou les bibliothèques, tandis que je ne m'intéresse qu'aux manuscrits trouvés dans une bouteille (MS. found in a Bottle - Poe). | | | | |
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| art | | | Écrire devrait avoir un seul but - m'adonner à l'appel du beau. Toute autre motivation serait du même ordre que le besoin de m'affirmer ou de me reproduire, un prurit inertiel. La vie doit aboutir à mon livre. Celui-ci est toujours une bouée de sauvetage, mais je dois être menacé par des fonds, pour qu'elle ne soit aussi utile et décorative que l'ancre et la voile. Et sur mon épave on lira l'épitaphe de Faulkner : « Il fit des livres et il mourut » - « He made the books and he died ». | | | | |
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| art | | | Le consommateur ayant changé de besoin, le transporteur s'étant acoquiné avec le distributeur, le producteur d'une littérature sans prix voit ses valeurs d'usage et d'échange s'effondrer. Il ne lui reste que la valeur intrinsèque, la dignité incomestible. | | | | |
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| art | | | Depuis un siècle et demi, le problème de la culture n'est pas dans sa fonction, mais dans son organe ; partout, où régnait l'âme individuelle, s'érige, en seul juge, l'esprit collectif. Valéry voit le mal dans le peu d'esprit critique : « La libre coexistence des principes de vie et de connaissance les plus opposés », tandis qu'il est dans le peu d'âme aristocratique. | | | | |
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| art | | | Dans l'art, le bon nihilisme aide à former des commencements indépendants, mais les non du parcours sont toujours anti-artistiques et mesquins. Ces non promettent le progrès, le combat, la victoire, mais ils abaissent le regard. Le oui universel, que l'art adresse à la vie, c'est l'unification, ou la conversion, tout arbre de requêtes devenant le même ; le temps perd de son importance et passe le flambeau à l'éternité ; le retour nietzschéen, c'est la conversion, accomplie par le oui. | | | | |
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| art | | | Fulgurances, épanchements – telles sont les formes, qui s’offrent, spontanément et naïvement, à mon désir d’écriture – me hisser, exploser. Mais, finalement, c’est dans le lapsus, dans la chute, que mes mots et mes états d’âme se reconnaissent le mieux. | | | | |
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| art | | | La dégringolade de la fonction d’artiste : de la noble création hors espace-temps vers la transmission de l’ancien élitiste vers le contemporain moutonnier et, enfin, vers la communication entre les robots, vautrés dans le présent. | | | | |
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| art | | | En littérature, l’élan du commencement, né dans la hauteur ou la grandeur, vaut plus que les moyens du parcours, aussi profond qu’il soit. Et d’ailleurs, l’échec dans le second volet explique parfois le succès dans le premier. Mais l’échec dans le premier rend banale toute réussite dans le second. | | | | |
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| art | | | Les métaphores échouent à cause des rapprochements conceptuels trop vagues ; les pensées échouent du manque d’imagination verbale. « L’écrivain doit avoir la précision du poète et l’imagination du savant »** - Nabokov - « A writer should have the precision of a poet and the imagination of a scientist ». | | | | |
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| art | | | La fièvre est maléfique dans un cœur sensible, bénéfique à une âme paisible et catastrophique pour un esprit corruptible. Pour peindre l’ardeur, le pinceau doit être froid. | | | | |
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| art | | | La poésie – l’enveloppement musical d’une image, d’un état d’âme, d’une impression, d’une mélodie ou d’un rythme. Leur développement discursif, inévitablement, sera de la prose, qui est un métier à part ; c’est dans ce piège que tombèrent Baudelaire et A.Rimbaud, dans leurs exercices hors rimes et mesures. | | | | |
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| art | | | Le triomphe moderne de la platitude visuelle sur la hauteur musicale et la profondeur verbale. | | | | |
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| art | | | L’immobilité des commencements sert à résister à l’inertie des parcours. « Mon enthousiasme ne surgit que dans l’élan créateur initial ; tout ‘développement’ est perte d’intensité, sous le signe de la nécessité et non pas de la liberté »**** - Berdiaev - « Только первичный творческий подъём вызывал во мне энтузиазм; „развитие“ - охлаждение, под знаком необходимости, а не свободы ». Toutefois, le premier chaînon de cette chute n’est pas la perte de l’enthousiasme, mais le pâlissement de la beauté. C’est une question de style et non pas de liberté. D’ailleurs, dans les grands commencements il y a plus d’arbitraire noble que de liberté neutre. | | | | |
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| art | | | Le goût de la perfection est un état d’esprit impossible, seule la réalité étant parfaite. Cioran, bêtement, le voyait chez Valéry, en y reconnaissant même un désastre (mais pourquoi ne salues-tu pas le désastre, que les vaincus inscrivent dans leurs bréviaires ?). Dans l’art, ce qui est le proche de la perfection du réel, c’est la musique. Et effectivement, tout goût, indifférent à la musique, mène au journalisme, au présentisme, à la routine. Que la perfection, c'est la réalité, fut connu et de Spinoza (« perfectio est gradus realitatis »), et de Nietzsche (« die Welt ist vollkommen ») et des sages orientaux de l'immanence (le bon chrétien, lui, place la perfection dans la transcendance, que Nietzsche appelle surhomme). Et la nature parfaite d'Aristote est un pléonasme. Musil : « une vie parfaite rendrait l'art inutile » - « das vollkommene Leben wäre das Ende der Kunst » - se trompe également. | | | | |
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| art | | | Tu crées une mélodie inspirée, lorsque tu écoutes la voix de ton soi inconnu et non pas celle de la rue ; mais ce n’est pas une garantie du succès – la même inspiration doit, en même temps, rehausser ton esprit, ton âme et ta plume, ce serait le seul état vraiment inspiré et fécond. | | | | |
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| art | | | Que le sens et la forme d’un discours poétique soient fictifs et arbitraires ne me gêne pas ; ce qui compte, dans ce cas, c’est ma capacité de construire un arbre interprétatif, dont l’unification avec ce genre de poème engendrerait quelques fleurs, fruits, ombres ou remous musicaux dans le feuillage. En cas d’échec, soit je suis à court d’imagination, soit le poème est nul. | | | | |
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| art | | | On commença par séparer l’émotion et la beauté, et l’on comprit que la création, c’est-à-dire la traduction des états d’âme, devenait inutile, puisque la beauté sans frissons, c’est-à-dire la joliesse, se fabrique – l’histoire de la dégénérescence de l’art. | | | | |
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| art | | | À quel organe s’adressent les livres d’aujourd’hui ? À une tête en proie à l’ennui, à un estomac à digestion rapide, au faciès fréquentant les plateaux télé. Et pourquoi se tourner vers un esprit fade, une âme moribonde, un cœur emphatique – le lot de la majorité - et qui ne pèsent rien sur la balance du succès escompté ? | | | | |
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| art | | | Le philosophe réfléchit hors du temps et appelle éternité – la réflexion réussie. Le poète rêve dans le temps courant, qu’il veut fuir, et appelle éternité - la fuite réussie. | | | | |
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| art | | | L’homme ou l’auteur, agir par le soi connu ou créer selon le soi inconnu, le style de l’horizontalité ou l’intensité de la hauteur, se mesurer aux hommes ou s’exprimer dans la solitude, se résumer dans l’immanence ou se dépasser dans la transcendance, naviguer grâce à la brise comique ou se noyer dans le naufrage tragique. Bref, il faut renoncer aux discours de l’homme et ne suivre que la musique de l’auteur. | | | | |
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| art | | | Il faut savoir tirer de bons corollaires du théorème de l'amorphisme de Musil : « Si nous essayons d'abstraire de nous-mêmes ce qui n'est que convention inhérente à l'époque, il reste quelque chose de tout à fait amorphe »** - « Versuchen wir von uns abzuziehen, was zeitbedingtes Convenu ist, so bleibt etwas ganz ungestaltetes ». L'une de ces conventions, prêtées au moi formé par l'époque, est sa basse soif de reconnaissance : « L'art est une recherche souffrante du moi avide de triomphe » - A.Suarès. | | | | |
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| art | | | Les Anciens inventèrent tous les genres littéraires, que la modernité ne fait qu’imiter. Le seul genre, où une réelle nouveauté fut introduite, c’est la tragédie, dont le vrai sens fut découvert par Tchékhov. Ni Dante ni Shakespeare ni Descartes ne peuvent prétendre à de telles trouvailles. Nabokov ne trouvait chez Tchékhov : « que des trébuchements continus, mais c’est l’homme, qui ne quitte pas des yeux les étoiles, qui trébuche »** - « непрерывное спотыкание, но спотыкается человек, заглядевшийся на звёзды ». | | | | |
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| art | | | Quand on prête plus d’attention aux désastres réels qu’aux consolations illusoires, on voit dans les maximes des axiomes du crépuscule (Cioran) ; pour ceux qui font le choix inverse, comme moi, les maximes sont des apories de l'aube. | | | | |
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| art | | | Depuis plus de deux millénaires, dans la dramaturgie tragique domine la mort violente. « Le théâtre tragique met trop d’importance à la vie et à la mort »* - N.Chamfort. Le naufrage, le dépérissement ou l’agonie du rêve, cette véritable tragédie, n’attire pas l’attention européenne. | | | | |
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| art | | | En littérature, l’existence de modèles peut servir de bonne contrainte : leur disparition en poésie ruina cet art ; l’épuisement d’un modèle, comme roman, essai ou critique philosophique, provoqua l’abrutissement des productions devenues anachroniques. L’aphoristique est le seul genre ayant toujours refusé tout modèle. | | | | |
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| art | | | Dans tout écrit littéraire se rencontrent, se dévisagent et se mélangent l’homme et l’auteur. L’homme n’y peut apporter que la honte de notre Bien, inaccessible par l’acte ; l’auteur doit servir le Beau, au-delà du Bien et du mal. Flaubert voulait exclure l’auteur et Nietzsche – l’homme. Le premier échoua dans ses finalités ; le second triompha avec ses commencements. | | | | |
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| art | | | L’artiste s’évade de la réalité pour s’adonner au rêve. Cette évasion est une déconvenue face à la vie des actions et des événements. | | | | |
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| art | | | Le destin d’un bel écrit : le talent en conçoit le commencement, la persévérance l’achève, par une fin temporelle ou criminelle. | | | | |
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| chœur cité | | | NOBLESSE : L'expulsion polie et anonyme assainit mieux la cité que le bûcher salissant. L'aristocrate hérésiarque n'a même plus l'hilarité publique à affronter ; on compatit même à sa catastrophe artificielle, comme on compatit aux handicapés ou aux victimes des désastres naturels. Moins les frais de relogement, les mêmes ruines étant plantées dans un désert. | | | | |
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| chœur cité | | | SOUFFRANCE : Rendre invisible et inaudible la souffrance - l'un des triomphes de la cité. Ce dont s'enorgueillissent les ruines est escamoté par les murs et les portes fermées. Les plafonds étouffent ce qui part au ciel à travers les toits percés. Seul l'océan de pitié céleste ouvre ses fonds aux bouteilles jetées par des mains solitaires. | | | | |
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| cité | | | Cheminement de la défaite : l'homme qui rêve cède à l'homme qui vote, l'homme qui vote à l'homme qui consomme, l'homme qui consomme à l'homme à bonne conscience. Au-delà, il n'y a rien de plus féroce. | | | | |
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| cité | | | Une tyrannie apporte de l'intensité humiliante à l'âme noble et de l'intensité triomphante à l'âme basse : elle plonge la conscience de toutes les deux dans une obscurité. La démocratie, en rendant toutes les deux homogènes, cupides, calculatrices et transparentes, les aplatit et dévitalise. | | | | |
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| cité | | | Un horrible mufle fut le seul à vivre sous l'enseigne de l'Amour, les autres affichant l'Argent ou le Gourdin. Le hideux édifice s'écroule ; tous soupirent : l'amour, ce gêneur, peut être définitivement écarté du décor public. C'est ce qu'ils appellent effondrement des idéologies. | | | | |
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| cité | | | L'hypothèse inverse : et si les Virgile ne pouvaient surgir que sous les César (de sceptre ou d'ambition), et jamais - sous un régime parlementaire ? L'extinction de l'intellectuel universaliste, dans des sociétés dirigées par des cornichons d'avocats, y trouverait sa justification. Et ma tristesse passagère tournerait en deuil définitif. | | | | |
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| cité | | | L'élitisme politique : non à la lutte des masses, des classes, des races, où l'on remporte des victoires claniques ; oui à la lutte des as, où l'on porte le poids des défaites communes. | | | | |
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| cité | | | Dans la réussite, les savants d'antan se retrouvaient en compagnie des poètes. Aujourd'hui, dans celle des managers et des sportifs. Aujourd'hui, la spéculation scientifique éloigne de la culture aussi sûrement que la spéculation immobilière. | | | | |
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| cité | | | Plus le système de sélection sociale est rigoureux, plus le hasard est roi et plus vénéré est le culte du mérite. Travailler dur, saisir l'occasion, gérer l'implantation - le même discours chez les épiciers, les industriels, les intellectuels. Tandis que leurs triomphes se réduisent, la plupart du temps, à se trouver au bon moment au bon endroit. Et moi, adepte du « aux lieux et temps imprévisibles » (« incerto tempore, incertisque locis » - Lucrèce), j'en suis un raté tout désigné. | | | | |
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| cité | | | Devant l'échec de tous les maximalismes, l'intellectuel tente de se réfugier dans des positions minimales. Il aurait dû plutôt soit ne pas prendre position du tout, soit trouver de la beauté dans des ruines, soit de la vétusté - dans ce qui rutile. Mais les dispositifs du rebelle sont si voyants, et invisible - la pose du résigné. | | | | |
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| cité | | | Au pays du nationalisme le plus féroce naissent bizarrement les mots Weltliteratur, Weltschmerz, Weltanschauung. Au pays des désastres grégaires et sauvages - boyard, nihiliste, intelligentsia. Contrairement à : snob, spleen, humour, qui coulent de source. | | | | |
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| cité | | | Là où triomphe la liberté économique, se répand la jungle de la force (« la force de la meute est dans le loup » - Kipling - « the strength of the Pack is the Wolf »). Là où pousse, timidement, la fraternité humaine (« la force du loup est dans la meute » - « the strength of the Wolf is the Pack »), s'élargit le terrain vague et s'enhardit la mauvaise herbe. | | | | |
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| cité | | | Dans une tyrannie, j'admire et compatis à ceux qui souffrent, les meilleurs, une infime minorité, et ainsi, à mes yeux, la liberté rejoint l'élite des valeurs. Dans une démocratie, les médiocres, la majorité triomphante, m'écœurent, et la liberté dégringole parmi ce qu'il y a de plus vulgaire. La seule ratio essendi de la souffrance reste ta propre faiblesse, qu'aucune ratio cognoscendi ne calme, - l'humiliant verdict démocratique, par négation, interdit aux élans de ta honte ou de ton orgueil tout appui terrestre. | | | | |
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| cité | | | Le bonheur des peuples est affaire des banquiers et des requins, le bonheur d'un homme est affaire de ses rêves (avant sa sécheresse) et de ses colombes (après ses déluges). | | | | |
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| cité | | | Deux idoles possibles : l'expansion ou la fraternisation. La procession de la première : ennui, robotisation, progrès ; de la seconde : enthousiasme, tyrannie, faillite - « Toute communauté, fondée dans l'enthousiasme, finit dans l'imbécillité » - Proudhon. Refuser cette dichotomie, c'est être bête à pleurer ou démagogue à lier, ou les deux à la fois. | | | | |
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| cité | | | On veut ranimer ou démultiplier la Croix - elle devient gammée ou se transforme en étoile rouge. Et l'on verra dans la croix une svastika castrée ou une étoile éteinte. | | | | |
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| cité | | | Toute la philosophie allemande d'avant Nietzsche préparait le chemin du robot, et paradoxalement ce sont les pires des robots allemands qui ont choisi pour symbole - Nietzsche ! On reconnaît une noble pensée par les catastrophes que déclencherait sa mise en application. « Néron eût été un grand prince, s'il n'eut été gâté par le galimatias de Sénèque » - Ch.Fourier. | | | | |
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| cité | | | La révolte est dans le motif esthétique, et la révolution - dans l'acte pragmatique. Le plaintif et le caritatif ne se rencontrent jamais, sans s'horrifier mutuellement. Entre le motif et l'acte se faufile l'idée, qui est toujours près du premier, et c'est une bonne révolte que vise R.Debray : « Une révolution, c'est un triomphe de l'idée sur le fait » ; ajoutons que, en matière d'idées, le triomphe côté rue tourne toujours, et très rapidement, en débâcle côté âme. | | | | |
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| cité | | | Votre infâme inégalité matérielle engendre votre infâme égalité des goûts : vos poètes sont indiscernables des épiciers. L'aristocratie aurait plus de chances parmi l'égalité matérielle, où le goût du poème ne devrait rien à la graisse du repu ni au fiel du raté. « La racine et la source de l'amour s'appelle Égalité »* - Maître Eckhart - « Die Wurzel und die Ursache der Liebe ist die Gleichheit ». | | | | |
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| cité | | | Deux côtés les plus originaux de notre époque, deux déchéances de regards : de celui des enfants - qui jadis portait le mépris et la révolte devant la crapulerie adulte - et de celui des sages - qui jadis n'affleurait même pas les choses. Aujourd'hui, la musique intérieure de leurs yeux céda la place à la reproduction des cadences du temps. Le regard fait oreilles. | | | | |
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| cité | | | L'étrange parallèle entre l'Allemagne et la Russie : une multitude de voix, jeunes et rebelles, jaillirent au lendemain des cataclysmes de la Grande Guerre, un silence de mort suivit l'écroulement du nazisme et du stalinisme. La vitalité de la résignation n'existe plus ; l'horreur ou la honte de la conscience morale se transforment en une paisible, orgueilleuse et stérile conscience mentale. | | | | |
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| cité | | | Aujourd'hui, nous avons la meilleure foule, de toute l'histoire, et peut-être la pire des élites. Cette élite n'observe que les mouvements de la foule, les compare, indignée, avec l'éclat des élites d'antan et se répand en lamentations sur la dégénérescence du monde. Le regard de nos élites est dans les choses vues et non pas, comme naguère, dans le goût électif des yeux. | | | | |
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| cité | | | Que les figures du professeur et de l'écrivain caracolent sur l'avant-scène dans la dramaturgie de la République des caciques, ou que la Démocratie des comics mette dans le limelight le journaliste et le businessman, c'est la même success-story. D'autant plus qu'aujourd'hui le professeur a la gesticulation du businessman et l'écrivain - la diction du journaliste. Seule une mise en scène aristocratique peut encore donner du panache au seul rôle ne se pliant pas aux exigences du box-office, à celui du vaincu, du loser. | | | | |
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| cité | | | Il est normal de refréner, en moi, tout geste révolutionnaire ; il est infâme d'en enterrer, en même temps, le rêve. | | | | |
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| cité | | | Jadis, régnait le médiocre, et par remords intermittents, il se rapprochait du meilleur et le plaçait dans sa ligne de mire. Aujourd'hui, triomphe le meilleur, plein de respect pour le médiocre, et dont il a de plus en plus la dégaine. Ploutocratie ou médiocratie comme formes de méritocratie - timocratie - démocratie, à mille lieux de l'égalité-aristocratie. | | | | |
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| cité | | | Le hasard et la force brute désignaient, naguère, le gagnant : « de troubles appels à de troubles actions gouvernent le monde » - Goethe - « verwirrende Lehre zu verwirrendem Handeln waltet über die Welt ». Aujourd'hui - l'algorithme et la force élaborée. Sur l'échelle du bien, cette distinction est toujours une chute. Et c'est pourquoi, aujourd'hui, avec les meilleurs, surchargés de savoir et d'intelligence, elles sont si retentissantes. « On ne peut que déchoir, quand on attrape un moral de vainqueur »** - R.Debray. | | | | |
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| cité | | | L'évolution de la civilisation suit celle des rôles, qu'y joue l'homme social. Quand un rôle arrive à sa perfection logique, il s'appelle fonction de robot, et le scénario correspondant - algorithme. Il ne nous reste que quelques ultimes ratures dans ce script triomphant. | | | | |
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| cité | | | La sottise des drames économiques : tu tombes, tu te casses le cou et tu maudis la loi de la gravitation au lieu de regretter la dureté de la terre. | | | | |
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| cité | | | Le triomphe du christianisme est dû surtout à l'efficacité de son message moral – il donne de l'espoir aux Spartacus et modère les appétits des Crassus. « La religion chrétienne élève le peuple à l'intérieur et abaisse le superbe à l'extérieur » - Pascal. | | | | |
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| cité | | | La « bestia trionfante » (G.Bruno), aujourd'hui, n'est plus l'âne, mais l'hybride des goûts de mouton et des appétits d'hyène. | | | | |
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| cité | | | Le vulgus : jadis, sa place fut dans les bas-fonds, ensuite - dans la médiocrité et la moyenne, aujourd'hui, matériellement, elle est largement au-dessus de nous, les réprouvés de son marché. | | | | |
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| cité | | | L'anarchiste américain est indiscernable d'avec n'importe quel businessman : « Si les structures des hiérarchies et du pouvoir ne peuvent pas se justifier, elles doivent être démantelées » - Chomsky - « If the structures of hierarchy and authority can't justify themselves, they should be dismantled ». La seule configuration, se prêtant à ce misérable scénario, c'est une faillite économique, tandis que tout succès comptable ou électoral, en tant que justification, protège contre les foudres anarchiques, puisque, pour l'Américain, n'est vrai que ce qui marche. | | | | |
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| cité | | | L'urbanisme, la politique et l'art : tu bâtis l'étable démocratique, la caserne despotique, les taudis anarchiques ou les ruines aristocratiques. Dans le dernier cas, tout souterrain, même des plus misérables, peut prétendre avoir servi de fondation d'un château écroulé. | | | | |
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| cité | | | Prendre le parti des paumés perd de son panache, puisqu'ils sont dorénavant composés d'une majorité d'incapables. Tous les capables sont accueillis aujourd'hui par la démocratie des chances, mérites et affaires. | | | | |
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| cité | | | Face à la détermination du State Department et du Pentagone, l'Européen se lamente, qu'aucune voix forte et commune ne retentisse de ce côté-ci de l'Atlantique. Mais la voix européenne, jadis, se réduisait à l'âme, au frisson des cordes éthique, esthétique et mystique. Elles ne vibrent plus ; et dans le brouhaha monocorde économique, qui seul atteint aujourd'hui les oreilles, seule compte l'intensité boursière. | | | | |
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| cité | | | L'humanisme, par définition, ne peut être qu'éthique ; le désastre totalitaire et le désastre artistique naquirent des tentatives de pratiquer un humanisme mystique ou un humanisme esthétique. | | | | |
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| cité | | | La démocratie, c'est la littéralité, la présentation juridique évinçant la représentation lyrique, la critique algorithmique se passant de la topique rythmique - elle est une barbarie glacée du robot. Faut-il pour autant, prôner la barbarie chaude des bêtes pour sauver l'art ? Nos veines coupées appellent la tiédeur liquéfiée plutôt que les brûlots pétrifiés. | | | | |
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| cité | | | Les dernières tentatives d'introduire du sacré dans les affaires des hommes aboutirent à Auschwitz et au Goulag. Depuis, aucune déviation, aucun effondrement, aucune brisure : une consensuelle confirmation ou un paisible rétablissement de la valeur éternelle, du lucre. | | | | |
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| cité | | | Humainement, je salue l'avènement du règne du dernier homme - il réduit le nombre de faibles ; je déplore l'attitude du premier : sa soumission aux goûts du dernier et sa recherche de reconnaissance par ce dernier. Le maître défait enviant l'esclave victorieux - pitoyable ! Dès qu'apparaît cette exécrable soif de reconnaissance, il n'y a plus de maîtres, on dit même (Kojève et Fukuyama), qu'il n'y a plus d'Histoire, puisque l'égalité des chances calme toutes les ambitions. | | | | |
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| cité | | | Le nazisme fut un provincialisme, et le bolchevisme - un universalisme. Le folklore ou la philosophie. Et ils s'écroulèrent, confrontés à leurs antagonistes : à l'universalité du genre humain et au folklore du peuple russe. | | | | |
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| cité | | | Le révolutionnaire voudrait, que tout faible pût compter sur la solidarité du fort. « Pour que, si, tombé, tu cries : Camarade ! - la Terre entière se penche sur toi » - Maïakovsky - « Чтоб вся на первый крик : - Товарищ ! - оборачивалась земля ». Mais aujourd'hui, où l'indifférence ne gêne en rien le fonctionnement de l'homme robotisé, celui-ci rejoint le cimetière avec la même paix d'âme que son bureau. Le problème se simplifia, depuis que l'homme devint mouton raisonneur ou robot raisonnant. Et il existeront des préposés aux défaillances, pour que la Terre, en toute bonne conscience, puisse continuer à vaquer à ses saloperies, sans tourner la tête. Qui encore peut dire que « autrui n'apparaît pas au nominatif, mais au vocatif » - Levinas ? | | | | |
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| cité | | | La voix des dissidents soviétiques, à force de s'éloigner de toute illusion, devint tristement vertueuse, à l'opposé de la pensée ironique. En m'accrochant à l'illusion, je ne fais pas reculer la pensée maléfique, mais je me prépare mieux à supporter le poids, sans ironie, de ma défaite. Le rouge au front et l'idylle rosâtre sur la langue m'éloignent des vertus démocratiques. | | | | |
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| cité | | | Si une seule nation décidait de vivre, économiquement, selon la voix de fraternité, tandis que les autres continueraient à ne suivre que la loi du lucre, la déchéance matérielle de celle-là s'ensuivrait, à plus ou moins longue échéance, - telle est la leçon marxiste la plus oubliée et peut-être la seule, qui laisse encore une petite chance à l'humanisme. | | | | |
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| cité | | | La lutte des classes avait un sens pathétique et mobilisateur, à l'époque où le faible fut muet et désorienté, et son porte-parole fut un homme fort à conscience indignée. Mais aujourd'hui, il n'y a que deux classes : les riches et les pauvres, tous verbeux, bruyants et responsables. Les premiers - techniciens, commerçants, gestionnaires - sont singulièrement solidaires autour de la notion consensuelle de méritocratie, tandis que les pauvres - artistes, analphabètes, incapables, ratés - n'ont rien en commun et même se méprisent mutuellement. Heureuse cécité, heureux mutisme ne reviendront plus jamais, pour une nouvelle émancipation, dont personne ne veut. | | | | |
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| cité | | | L'avantage de la pauvreté est de se trouver en bas de l'échelle sociale et d'être obligée de scruter le ciel, d'où pourrait tomber une manne quelconque. Ceux qui se trouvent en haut ont les yeux rivés aux pieds de l'échelle de peur de dégringoler. | | | | |
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| cité | | | Les maîtres à penser accompagnent les tyrannies, politiques ou spirituelles ; les ratés sont le privilège des démocraties. Les grands maîtres finissent par s'imposer en tout régime, mais, curieusement, dans une tyrannie ils sont maîtres des maîtres et dans la démocratie - maîtres des ratés. | | | | |
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| cité | | | La vérité logique et la liberté politique sont des valeurs collectives, portées par une majorité compacte. Leurs homologues personnels, la vérité d'un nouveau langage ou la liberté d'un regard ailleurs, s'insinuent, s'infiltrent pour séduire. Mais ce monde monolithique, d'une écrasante majorité, boucha tous les pores, munit de pièges toutes les échappatoires, condamna les cours d'honneur et ne reçoit que dans la basse-cour les moutons triomphants. | | | | |
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| cité | | | La victoire appartient aux happy few antiques et à la unhappy mob moderne. Le gémissement du vaincu majoritaire aboutit au culte de l'Arbre consolateur, le gémissement du vaincu minoritaire, aujourd'hui, est étouffé par le troupeau triomphant, beuglant, qu'un seul a tort. « Nous entrons dans une ère, où la différence entre vainqueurs et perdants apparaît avec la dureté antique » - Sloterdijk - « Vor uns liegt ein Weltalter, in dem der Unterschied zwischen Siegern und Verlierern mit antiker Härte an den Tag tritt ». | | | | |
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| cité | | | C'est l'emploi de termes de foule ou d'élite qui place l'homme d'aujourd'hui dans la catégorie de conservateurs ; formellement, j'en fais partie, avec, toutefois, ces deux détails : je vois, que tous les riches sont dans la foule, et presque tout homme d'élite est un naufragé. | | | | |
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| cité | | | J'ai un goût pour la liberté du faible, du vaincu, de l'ange : Leopardi, Lermontov, Cioran. La liberté prônée par Goethe ou Baudelaire, liberté du fort, du gagnant, du démon, Lucifer ou Léviathan, - est grégaire, en seconde lecture. | | | | |
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| cité | | | L’universel n’est pas unidimensionnel ; ses versions s’adressent aux moutons, aux robots, aux poètes, et ses valeurs seraient exprimées respectivement, en nombres, en algorithmes, en rêves. Dans la sphère politique, le communisme entraîna dans sa chute toute universalité poétique ; le mouton et le robot s’en réjouirent. | | | | |
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| cité | | | Type de rebelle, dans un style type, vu par un intellectuel type (Sollers) : « Il aime Louis XV, exècre Napoléon. Il ne veut connaître que l'Allemagne maritime. Rien de plus loin de lui que la Russie. En revanche, New York lui plaît, la Chine l'intrigue. La Californie lui envie son arrière-pays. Il est sec, secret, lucide. Farouchement individualiste, il déserte volontiers les collectivités. Bref, ce sera toujours un frondeur ». Que les tyrans tremblent devant cet émeutier ! - vous avez compris, il s'agit des marchands de vin de la ville de Bordeaux. La ligne du goût coïncidant avec celle de la réussite commerciale. | | | | |
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| cité | | | La liberté démocratique : pouvoir profiter pleinement de ses succès, pouvoir abandonner paisiblement ses avis défaillants. La liberté aristocratique : savoir sacrifier les fruits de ses triomphes, savoir rester fidèle au rêve déchu. C'est de cette dernière que parle Berdiaev : « La liberté n'est pas démocratique, elle est aristocratique » - « Свобода не демократична, а аристократична ». | | | | |
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| cité | | | La liberté est surtout belle, lorsqu'elle est invisible ou secrète. On la réclame ou la déclame, elle devient palpable comme un algorithme. Mais le rythme ou le chant de la liberté en deviennent si souvent le chant du cygne. | | | | |
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| cité | | | Le caprice solitaire et la qualité salutaire, ces signes de la verticalité, disparurent, face au culte solidaire de l'organisation horizontale et de la quantité. | | | | |
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| cité | | | L'aveu de défaite anime le poète et renforce le politique. Le vaincu, c'est l'homme, c'est-à-dire ses faits et idées. La poésie et la politique, ce sont des triomphes, respectivement, triomphe de l'illusion et triomphe de la réalité. | | | | |
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| cité | | | Le combat entre le fort et le faible - thème central et de Marx et de Nietzsche ; mais pour le premier, il se déroule entièrement en dehors de l'homme, au milieu des hommes, sous forme d'une lutte des classes ; chez le second, il est entièrement intérieur à l'homme, où le sous-homme fait toujours son travail de sape ; tous les deux sont pour la victoire du fort : le premier - en rendant fort le faible actuel, le second - en surmontant l'homme banal, en soi-même. Aujourd'hui, les hommes triomphèrent, à l'extérieur, et le sous-homme - à l'intérieur ; l'homme est remplacé par le robot, et le surhomme - par le mouton le plus habile ou chanceux. | | | | |
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| cité | | | Une notion économique de gain, opposée à une notion idéologique de victoire, - la démocratie, opposée au totalitarisme, - la sobriété de la raison triomphant de l'ivresse des sens. | | | | |
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| cité | | | Le sens du Bien est un don divin, dont la projection humaine s'appelle justice : la justice personnelle – la fraternité ; la justice politique – la liberté ; la justice sociale – l'égalité. L'idée d'égalité doit être la plus pure, puisqu'elle n'a aucune chance de se réaliser. « Quand les régimes mortifères, qui se réclament du communisme, auront achevé de s'effondrer, l'égalité réelle sera une idée neuve » - Enthoven. | | | | |
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| cité | | | Les totalitarismes entraînent les nations dans la dimension verticale, où aucune stabilité n'est possible, et, comble d'ironie, la dégringolade finale fera découvrir toute la platitude de leurs fins ; la démocratie nous installe dans la platitude des commencements, mais apporte la stabilité de l'horizontalité. « Sans un axe vertical, rien de solide à l'horizontale »* - R.Debray – dans la hauteur, les choses sont encore plus instables, mais elle nous donne le vertige, élargit les horizons, tourne nos âmes vers les firmaments. La hauteur n'est pas une dimension de plus, mais un état d'âme, bref, vulnérable, sacré, une espèce de révélation soudaine. | | | | |
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| cité | | | Perfides allusions dans le choix de bêtes évangéliques : le coq, le poisson, l'âne. L'annonciateur des aubes (des premiers pas) accompagne le reniement. La multiplication de poissons (enchaînement de pas) ne s'adresse qu'aux sots incrédules. Le triomphe (sens du dernier pas) se présente à dos d'âne. Une seule bête non allégorique, le chameau, est occultée aujourd'hui, car son message remet en cause le moteur de la croissance, la richesse. | | | | |
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| cité | | | La maturité politique : se trouver, un jour, du côté du censeur ou de la matraque. La maturité lyrique : savoir boucher le cerveau et faire travailler l'oreille. La maturité spirituelle : fêter, un jour, une défaite. | | | | |
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| cité | | | Ceux qui vaticinent sur le monde allant à sa perte sont généralement ceux qui ne connurent jamais la trouvaille d'avec eux-mêmes. L'obsession par des dystopies les prive de possession de la seule utopie qui vaille, celle de leur propre soi. | | | | |
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| cité | | | Être révolté, c'est vouloir être autre qu'on n'est ; on y réussit presque toujours, pour devenir, en bout de piste, machine ou troupeau, c'est-à-dire rien. Être résigné, c'est désirer ne pas se séparer de soi, qui est le seul tout tolérable. | | | | |
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| cité | | | Le goût de la liberté partagée naît de l'orgueil de l'avoir emporté ensemble ; le goût de la fraternité - de la honte d'avoir capitulé ensemble. | | | | |
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| cité | | | Dans un régime totalitaire, il y a plus de diversité d'avis que dans une démocratie, puisque l'axe malheur-bonheur est beaucoup plus vaste que l'axe échec-réussite. | | | | |
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| cité | | | L'histoire grammaticale du communisme : le discours philosophique, le slogan idéologique, l'onomatopée apocalyptique – la hauteur, la platitude, l'abîme. | | | | |
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| cité | | | Tous les régimes, des despotiques aux démocratiques, veulent cultiver nos victoires, d'où leur obsession verbale d'honneur et de gloire. Qui oserait se pencher sur nos débâcles ? Et chanter l'amour, l'humilité, le sacrifice, qui sont des défaites de la raison et le triomphe du cœur insensé ? | | | | |
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| cité | | | Les commencements politiques possibles : l’élan, la vision du futur, le business-plan – on en mesure les conséquences réelles, et l’on constate, d’une manière irréfutable, que la dernière attitude est, de loin, la plus rentable, pour le bien public. Le rêveur ulcéré laisse tomber le rideau du temps et proclame le culte spatial des commencements immaculés. Et, devenu atemporel, il pratique le palimpseste sur des tableaux du passé et place le futur à une hauteur inaccessible. | | | | |
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| cité | | | Aujourd’hui, seules des minorités font élever les âmes et baisser les têtes. Les majorités, jadis écrasantes, ne sont plus qu’aplatissantes. | | | | |
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| cité | | | Les tyrans, comme les démocrates, sont pour le pouvoir des meilleurs, donc pour une aristo-cratie. Ce qui les distingue, c’est leur corps électoral : une bande ou une foule. L’Antiquité essaya de confier le vote à la seule élite, ce qui débouchait toujours à plus de tyrannie capricieuse ou de démocratie haineuse. | | | | |
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| cité | | | Dans les débats d’idées intellectuelles, l’obscurité la plus fréquente naît de la confusion de deux critères – l’utilité ou la beauté : le fruit est la décadence de la belle fleur et le progrès de l’arbre utile. | | | | |
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| cité | | | Dans l’action politique, il y a trois sortes de perspectives : le paradis, l’Histoire, la carrière. Il faut reconnaître, que c’est une échelle descendante des calamités provoquées, mais aussi une échelle ascendante des bassesses encourues. | | | | |
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| cité | | | Le volume de ton intelligence sera le même, que tu vives sous une tyrannie ou dans une démocratie. Mais la tyrannie restreint tes horizons, ce qui propulsera ton intelligence vers la hauteur. La démocratie ouvre tellement d’horizons, que tu finiras par oublier la dimension verticale. Sénèque ne voit que la dimension horizontale : « L’intelligence grandit dans la liberté ; elle s’affaisse dans la servitude » - « Crescit licentia spiritus, servitute comminuitur ». | | | | |
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| cité | | | En Amérique, une compétition, assez sportive bien que féroce, sert d’ascenseur social ; en Europe, c’est le hasard tribal, clanique, monétaire ou diplomique, qui place aux postes bien rémunérés des ploucs, prenant de haut les ratés sociaux, se moquant de leur inaction, de leur absence du terrain, de leur manque d’initiatives. Les échelles différentes, mais les discours – identiques. | | | | |
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| cité | | | Étranger au pays de la servilité et du mensonge, étranger au pays de la liberté et de la vérité ; rêver d’une fraternité d’émotion, réfléchir sur une fraternité d’esprit, et ne pas trouver de frères. Personne n’a un regard semblable au mien – sur l’intelligence, sur le langage, sur la consolation, sur le goût, sur le Bien, sur la tragédie, sur l’extase. Vivre parmi seuls dissemblables – quelle mélancolie, quelle solitude planétaire. Ne pas glisser vers le dégoût et le mépris, telle est ma tâche quotidienne. Pour le moment – réussie, car je porte tellement d’admiration pour l’invisible, mon seul aliment spirituel. | | | | |
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| cité | | | Dans une société sans monstres, la noblesse rejoint la raison ; les particules d’exception n’y sont que de ridicules règles. | | | | |
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| cité | | | La logosphère millénaire cède sa place à l’iconosphère des versions jetables. Vernadsky et Teilhard de Chardin prédirent l’avènement de la noosphère (héritière de géosphère et biosphère), cette métropole de la raison, au royaume de l’âme. C’est fait sans violence, par la simple extinction des âmes. | | | | |
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| cité | | | L’économie ne dominait pas la culture tant que restaient quelques idées, provenant de l’idéologie (se substituant à la culture) et non testées par l’économie. Une fois que le désastre couronna ces expériences, l’économie triompha de la culture. Les âmes désenchantées se convertirent en esprits désabusés. | | | | |
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| cité | | | L’Histoire est une suite chaotique d’événements imprévisibles ; aucun oraculat rationnel ne se réalisa. De pitoyables tentatives d’y déceler quelques lois - les galimatias, hégélien (sur la prédétermination historique d’avant et d’après l’avènement du Christ) ou marxiste (sur le caractère absolu de la lutte de classes), - s’évaporèrent. Néanmoins, la robotisation des hommes, suivie de celle des civilisations, aboutira, un jour, à l’élaboration d’algorithmes infaillibles, déterminant les parcours des machines désanimées que deviendront les acteurs de l’Histoire. Pourvu qu’un feu nucléaire n’éteigne pas tout signe de vie sur notre planète infortunée. | | | | |
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| cité | | | O.Spengler et Cioran, bercés et aveuglés par d’obscures lueurs orientales, voient et proclament les crépuscules européennes. Ils n’y voient que la décadence et l’affaissement. Ils ne veulent pas reconnaître que l’essor, chez les autres, est celui de la moutonnaille ou de la robotesque, tandis que l’individualisme européen préserve une saine dose d’humanisme, dans sa civilisation, et un bon goût pour la beauté, dans sa culture. Quant à la disparition des âmes et à la promotion de la masse au grade de juge suprême, c’est un phénomène mondial, qui, à l’échelle relative, ne dégrade pas l’Europe. | | | | |
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| cité | | | Le parcours amphigourique, absolutiste et sanguinaire – hégélianisme, communisme, fascisme – une fois démasqué, aboutit à l’émergence de l’homme libre, noble et seul. Le parcours ironique, personnel et débonnaire – voltérianisme, grégarisme, présentisme – une fois triomphant, installe la foule dans les têtes des hommes interchangeables, mesquins et … rebelles. | | | | |
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| cité | | | Aussi haut qu’il fût, le sacré, partagé par la foule, s’écroule dans la platitude, ce qu’illustre le passage de la liberté désirée à la liberté acquise. Qui, aujourd’hui, adhérerait à cette fière proclamation : « Le seul sacré, c’est l’homme libre » - R.Wagner - « Das Heilige ist allein der freie Mensch ». ? | | | | |
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| cité | | | Crépuscules de la beauté, grisaille des pensées, le tout invariant enseveli sous les tas difformes - tel est le tableau effrayant de cette époque sans mystère, sans noblesse, sans hauteur, époque-fossoyeuse définitive de l’art expiré. Extraire la beauté mystérieuse (Baudelaire) devint stérile car ne trouvant aucun spectateur ; tous sont tournés vers la réalité banale, ennuyeuse, laide. | | | | |
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| cité | | | Les philosophes modernes, auteurs interchangeables de plats commentaires de la science des Spinoza, Hegel, Husserl, n’ont qu’une seule ambition – rester en vue sur les écrans, où ils déversent des platitudes immondes sur les affaires judiciaires, les élections municipales, les soucis écologiques, l’investissement dans l’innovation, les ennuis budgétaires. Même un Sartre paraît, aujourd’hui, être un vrai philosophe. | | | | |
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| cité | | | Jadis, les débats entre les tenants d’une idéologie, généreuse mais jamais mise à l’épreuve des actes (la gauche), et les hommes d’action (économique – la droite) présentait un certain intérêt. Une fois toutes les idéologies étant compromises par les débâcles qu’elles provoquaient en pratique, rien de passionnant ne peut être mis dans les discours politiques, où règnent la langue de bois et les invectives gratuites. Les peuples ennuyés cherchent des alternatives – en vain. | | | | |
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| cité | | | La société robotisée sacrifie le ciel pour sauver la terre ; ce qui est compréhensible, après tant de débâcles des tentatives de sacrifier la terre pour sauver le ciel (le christianisme ou le communisme). | | | | |
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| cité | | | La chute du prestige de l’artiste (du poète au philosophe) est le même symptôme principal, annonçant et l’écroulement crépusculaire de l’Antiquité aristocratique et l’hiver thermonucléaire qui clôturera notre époque démocratique. | | | | |
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| cité | | | Les larmes, que la chute du mur de Berlin provoqua chez les âmes sensibles, ne seraient pas dictées par la seule joie d’accueillir la liberté, mais aussi, et même davantage, par la tristesse de voir le plus noble idéal humaniste, la fraternité des humbles, s’écrouler. Les hommes sans larmes, en furent les premiers profiteurs. | | | | |
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| chœur doute | | | RUSSIE : Aucun pays ne fabriqua autant d'écrins, pour y enfermer une clarté précieuse, que la Russie. Le Russe éprouva toujours de la mauvaise joie, face à une clarté déchue. Et sa propension à creuser un gouffre là où tout autre se serait contenté d'une tombe ou d'un fossé en fait bon équilibriste, mais piètre paysagiste. | | | | |
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| doute | | | Les crédules font peu de cas de leurs convictions ; ceux qui les exposent le plus bruyamment sont les sceptiques. Ce qu'on perd par défiance est plus important que ce qu'on gagne par confiance. | | | | |
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| doute | | | Les uns, les pratiques, ne voient que les choses sans voiles ; les autres, les lyriques, vivent de voiles ; les derniers, les ironiques, s'adonnent au dévoilement, en se moquant aussi bien des choses triomphantes que des voiles voués à la défaite. L'ironiste est celui qui sait renouveler le voile autour des choses en quête d'échos. | | | | |
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| doute | | | Je ne parle pas pour mon propre compte, sans m'être grimé ou travesti, sans même dédaigner les services de souffleurs. Mon discours sera jugé d'après le respect, que j'ai pour le dramaturge, le genre choisi pour ma pièce, la distance, qui me sépare du premier spectateur. Deux bilans, également défendables, de ma saison : couac comique aux yeux du boulevard ou tragédie réussie aux yeux du démiurge : « La pièce, ce fut un triomphe, mais le désastre, ce furent les spectateurs » - Wilde - « The play was a great success, but the audience was a disaster ». | | | | |
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| doute | | | Le doute est toujours un recul, il n'est donc jamais de l'inertie comme la plupart des affirmations, qui n'aiment pas voir des horizons s'effondrer. | | | | |
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| doute | | | La conscience de mon soi inconnu - me munir du regard, que je mettrai au-dessus et des choses perçues et des idées conçues (je pourrai l'appeler, comme Nietzsche – mon univers inconnu interne – unbekannte Welt in mir). La conscience de mon soi connu - me voir, bossu ou déçu. | | | | |
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| doute | | | Pour comprendre ce que nous sommes, c'est peine perdue, que de faire marcher nos affaires ou raconter nos tribulations ; nous nous mettons à placer l'espoir dans faire danser nos rêves ou chanter nos joies, mais la déconfiture finale de ces introspections ne fait que redoubler notre perplexité. Et l'on finit par se rendre à cette belle évidence : l'incompréhension du soi est la meilleure source de nos enthousiasmes. | | | | |
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| doute | | | La lumière pragmatique inonde le quotidien des hommes, qui vivent de plus en plus dans l'illusion d'un milieu sans ombres. D'où la chute de l'art et de la philosophie, qui ne vivent que des ombres. « Au fond de chacun, il y a son noyau inconnu, masse d'ombre, qui joue le moi et le dieu »*** - Valéry. Dieu voulut, à l'opposé de Nietzsche, que ce noyau fût fait de faiblesses (« Kern voll Schwäche »*** - Rilke !) ; dans l'inconnu de la volonté de puissance il y a autant de sources d'ennui que dans le connu de nos défaites : « L'inconnu passe pour grandiose » - Tacite - « Ignotum pro magnifico est ». | | | | |
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| doute | | | L'édifice artistique débute par la profession d'un style couronnant final, pour se terminer par le test des fondations. Il s'avère, que bâtir sur l'inconnu est le seul moyen d'accéder, un jour, au statut envié de ruines et d'éviter celui de terrain vague ou d'épave. « Mes efforts sur des chantiers échoueront sur un rivage, pour y traîner comme une épave ruinée » - Goethe - « Meine Bemühungen ums Gebäu werden an den Strand getrieben und wie ein Wrack in Trümmern daliegen ». | | | | |
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| doute | | | Quand je me serai rendu compte, que ce qui projette les plus belles ombres est ma propre étoile, que mes murs ne peuvent pas tenir longtemps debout, que toute sortie est plus que jamais sans objet, que ma profondeur n'est qu'une hauteur mal renversée, - je reconnaîtrai, que ma Caverne devint mes ruines. | | | | |
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| doute | | | Moi, en chevalier errant ? Ou mon étoile en astre errant ? Sur un chemin - mes pas errants ? Non, dans mes ruines, laisser l'errance à mon regard, fidèle à mes abattements ou enthousiasmes. | | | | |
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| doute | | | Ce qu'on connaît est presque sans importance pour la qualité de notre écriture ; c'est dans la docte ignorance que se manifestent le mieux nos frissons et nos recherches : « Qui questionne et s'étonne a le sentiment de l'ignorance »** - Aristote. Elle accompagne l'étonnement jusqu'à sa chute dans une certitude passagère. La docte ignorance est l'aboutissement glorieux de la science (où elle s'appellera savoir indocte) et le début lamentable de la philosophie (où elle s'appellera fidélité à la nature). | | | | |
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| doute | | | Le soi, dont on parle, représente, en nous, deux antagonistes : le soi inconnu, qui frissonne et appelle, et le soi connu, qui crée et maîtrise. Quand nous comprenons, que nos vraies défaites ne sont pas dues à l'adversité extérieure, mais à l'incommensurabilité entre nos deux soi, le muet et le bavard, tous les deux à l'intérieur de nous-mêmes, nous touchons au sentiment tragique. | | | | |
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| doute | | | Je ne connais aucun édifice philosophique, dont les étages sauraient servir d'habitat à un regard exigeant et libre ; les seuls lieux d'intérêt et de vie y sont les souterrains et les ruines : « pour épuiser un philosophe : réfléchir dans ses perspectives jusqu'à tomber dans un cul-de-sac » - Sartre. | | | | |
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| doute | | | Toutes les arènes sont trop inondées de lumière et affichent la date du jour ; le renoncement au combat peut n'être qu'une envie d'ombres et d'éternité : « La résignation pousse ses perspectives jusqu'au bord des ténèbres »** - G.Benn - « Resignation führt ihre Perspektiven bis an den Rand des Dunkels ». | | | | |
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| doute | | | Ce n'est pas un fumeux néant qui nous menace, à l'extinction de la dernière illusion, mais un trop plein d'une réalité transparente. À moins que la réalité soit synonyme du néant, comme semble le penser Pascal : « Les premiers principes naissent du néant ». Ce néant sourcier nous aide à retrouver dans des illusions perdues non plus un breuvage, mais un flacon, aux étiquettes enivrantes, flacon que nous remplirons de messages de détresse et en vivrons. | | | | |
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| doute | | | Le feu et l'amertume sont à l'origine des soifs les plus poignantes. Le chaud désir de vertiges et la lie amère œuvrent pour la même cause. « Qui boit le vin boive la lie » - Aristophane. Au fond de toute clarté s'ouvre le goût d'une nouvelle pénombre. La sédimentation ridiculisant l'alimentation. La fringale d'azur et d'éther montent aux yeux, quand la grisaille et l'insipidité alourdissent la cervelle. Boire la lie aide à mieux mourir de soif. | | | | |
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| doute | | | Sortir de l'obscurité, se mettre sous la lumière, devenir réalité - les étapes d'effondrement du rêve, qui aurait dû ne se jouer que dans sa Caverne natale. | | | | |
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| doute | | | Une paix d'âme est l'un des pires états d'âme, et l'on l'évite par des secousses provoquées par le passage d'un état de doutes à un état dogmatique. L'esprit de système conduit à l'ennui encalminé, avant la détresse. | | | | |
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| doute | | | Les preuves de Platon sont ridicules, mais ses mythes sont admirables. Ce bel exemple d'une bonne démarche elliptique ne fut suivi que par Jésus (en paraboles) et par Nietzsche (en hyperboles). La faillite des autres s'explique davantage par un manque de talent littéraire que par des lacunes de leurs preuves. | | | | |
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| doute | | | L'origine du nihilisme, de la poésie et de la philosophie : ce qui est le plus urgent à faire n'est pas faisable ; ce qui est le plus brûlant à dire est indicible ; ce qui est le plus profond se déracine si facilement. Un seul refuge, devant ces défaites, - la noblesse d'une hauteur hors toutes coordonnées morales, verbales ou mentales. | | | | |
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| doute | | | Dans un écrit profond, c'est aux endroits, où sévit la suite dans les idées, la cohérence et la complétude, que nous guette l'ennui certain ; c'est le caprice, la glissade ou la chute, d'une plume, qui se sent perdue et ne poursuit que la forme, qui nous procurent et le plaisir et la surprise et le vertige et nous font ressentir le fond de l'homme. | | | | |
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| doute | | | Dans un carré, on peut voir un triangle, qui réussit dans la vie, ou bien un cercle, qui tourna mal aux virages vitaux. De même, une circonférence est un carré, qui sait arrondir les angles, ou une sphère, qui se dégonfla. De qui s'y moque-t-on ? « Dieu peut faire un âne à trois queues, mais non pas un triangle à quatre côtés » - Paracelse. | | | | |
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| doute | | | Les Anciens apparaissent à mon horizon, auréolés de génie pur et de profondeur abyssale, et ils me servent d'appui et de consolation. Mais plus je vais, plus je me rends compte, qu'ils sont plus bêtes que nombre de mes contemporains, que, pourtant, je méprise, - et la Terre reçoit soudain une terrible secousse, et je me retrouve dans mes ruines primordiales, sans aucun Atlas complice. | | | | |
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| doute | | | L'absurde a bonne presse chez les bavards, surtout depuis qu'on perdit tout sens du mystère. Choisir le mystère seul est aussi choisir l'absurde. Le vrai choix est double : le premier porte sur la forme de notre trajectoire - un cycle de l'éternel retour (mystère, problème, solution, mystère) ou une ligne droite (le savoir, la maîtrise, l'avoir) ; le second - la place (récurrente ou fuyante) du mystère dans la trajectoire. Se vouer à l'inaccessible, c'est accepter son mécompte dans l'accessible ; « ce n'est qu'en tentant l'absurde qu'on devient capable de dominer l'impossible » - Unamuno - « solo el que intenta lo absurdo es capaz de conquistar lo imposible ». | | | | |
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| doute | | | Zarathoustra, avec abstiens-toi, prêche l'abdication dans l'acquiescement. Les prédicateurs prêchent l'obstination même dans le doute. | | | | |
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| doute | | | Pour bien chercher, il vaut mieux que j'aie une tête froide, mais les plus belles trouvailles, je les ferai en suivant mes fièvres. Je commence par chercher de nouveaux aliments, et je découvre de nouveaux appétits. | | | | |
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| doute | | | Mon jugement s'obscurcit, à force de vérités et non pas, comme c'est le cas de la majorité, à force d'échecs. Dans ce dernier cas, le jugement, plutôt, se raccourcit. Les belles défaites allongent le parcours des yeux et rendent le but si dramatique et lointain, que toutes ses contraintes se mettent à vibrer. | | | | |
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| doute | | | Sombrer dans la sagesse, se surmonter, se connaître, retrouver la paix et l'entente avec soi-même – une perspective minable et impossible. En revanche, une sensation cuisante, que je ne pourrais être d'aucun secours à moi-même. Je me repais de désistements et de capitulations. | | | | |
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| doute | | | Tant d'orgueilleux explorateurs s'imaginent cingler vers des terres lointaines, sur des routes inconnues, tout en mesurant leur audace en miles ou en butins. Mais l'homme finit par comprendre, que toute route se convertira en sentier battu, et que la valeur d'un esquif est dans la maîtrise de la profondeur, dans la fidélité à la hauteur, où l'appelle son étoile, et surtout dans le pathos, qu'il confiera à son message de détresse à destination inconnue, sur une verticalité d'azur. | | | | |
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| doute | | | La chronologie de la dissipation des illusions : d’abord s’évapore l’ivresse des victoires en tant que solutions, ensuite se lézarde la compréhension des problèmes, enfin on se perd dans l’expression des mystères. | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu est un centre, et le soi connu – la circonférence, parcourue par mon regard et calculée d'après ma culture. La culture est un faisceau de rayons, dans lesquels furent entreprises des tentatives, réussies ou échouées, tentatives des autres de capter le beau. La culture est ainsi une excellente contrainte, m'épargnant des sentiers battus, où il n'y a plus rien de grandiose à prospecter. | | | | |
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| doute | | | Le doute fécond est soit purement langagier - inventer de nouvelles requêtes, soit purement conceptuel - modifier un modèle. Puisque nous ne savons de la réalité que ce que nos modèles réussis nous apprirent, tout le radotage sur l'indubitabilité de l'existence est sottise. Le savoir des choses et le savoir sur les choses sont la même chose (que Wittgenstein m'excuse…) ; la traduction du cogito n'est plus : de connaissances à l'être (la verticalité de la pensée, fondant l'horizontalité de l'existence), mais connaître, c'est être (puisque l'horizontalité, pour ne pas dire platitude, les résume, désormais, tous les deux) ; connaître, sur un mode non-géométrique, c'est créer le modèle, l'habiller par un langage, formuler des hypothèses, les interpréter, donner un sens aux résultats. | | | | |
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| doute | | | Le doute même figurant dans l'arsenal du vulgaire, la noblesse me paraît de plus en plus désarmée. « N'avance que désarmé » - Hölderlin - « Wandle nur wehrlos ». Je finis par chercher la noblesse partout, où pointe une quelconque capitulation. Surtout, face à un rêve : ne substitue pas à la vie - un rêve, mais recrée-la par ton rêve ; que ton imaginaire triomphe du réel, en se mettant à sa hauteur ! | | | | |
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| doute | | | Jadis, on pensait, que la vie était si compliquée, qu'elle ne saurait se réduire à ce qui se passait dans sa grotte, sa hutte, son château ou son atelier, et l'on se berçait de mille illusions sur les dieux, les mythes, les visions. « La vie est dans l'illusion - heureux celui qui s'illusionne de la manière la plus plaisante » - Karamzine - « Жизнь есть обман - счастлив тот, кто обманывается приятнейшим образом ». Depuis, la vie changea de demeure secondaire : elle est désormais dans le fait - on ne compte plus les illusions indicibles, étouffées par le chiffre. | | | | |
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| doute | | | Pour connaître, il faut ouvrir les yeux ; et pour sentir, il faut les fermer : déchoir ou se corrompre, ou bien promettre des ailes aux rêves et des bosses au réveil. Ce qui est déchéance sous un arbre peut être révélation sur une montagne. C'est le chemin qui se corrompt et non pas les yeux qui le scrutent. Dissocier les yeux des pieds, c'est le problème ! | | | | |
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| doute | | | Dans la lumière commune, où se formulent des problèmes et se cherchent des solutions, toute tentative d’entrer en contact avec mon soi inconnu échoue ; celui-ci ne se laisse apercevoir que dans l’obscurité solitaire, où se donnent rendez-vous tous les mystères. | | | | |
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| doute | | | Le sens est un bon refuge, en bonne hauteur, qu'on apprécie surtout après le déclenchement des avalanches des apparences, même ironiques. « La vie dans l'apparence comme but » - Nietzsche - « Das Leben im Schein als Ziel » - porterait plus de sens que vivre dans la vérité. Ce but inatteignable fut placé par Kant, le sédentaire de son île de la vérité, dans « un vaste océan, demeure de l'apparence » - « einen weiten Ozean, Sitz des Scheins ». Le sens s'éploie dans la hauteur de ta voile et se dépose, finalement, dans des bouteilles de détresse, coulant au fond de ta vie. | | | | |
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| doute | | | Pour celui qui ne vit que de ses commencements, la suite dans les idées est une chute. | | | | |
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| doute | | | Le même monde peut être vu comme mécanique ou comme divin, défectueux ou parfait, méritant un Non mesquin ou un Oui grandiose. On peut être intelligent dans le premier ; dans le second on peut, en plus, être noble. Le mécanique appelle au combat ; le divin suscite la vénération. Tout combat peut être couronné de gains et de succès ; la vénération ne promet que consolation et création. Tout combat finira dans la platitude ; la vénération peut nous maintenir en hauteur. | | | | |
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| doute | | | Je cherche ce qui serait encore plus bête que renonce à ton soi ! et je trouve sois toi-même ! Tout homme a quatre hypostases, et rester soi-même peut vouloir dire, respectivement : abaisse-toi, hisse-toi, sois tel que la nature t’a fait, sois solidaire de ta tribu. Dans tous les cas, ton meilleur soi, le soi inconnu, est perdant – en intensité, en créativité, en hauteur, en noblesse, en originalité. | | | | |
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| doute | | | Peut-être, l’ange et la bête ne sont pas nos deux facettes intérieures, mais deux genres de gardiens extérieurs de notre âme, et le but de notre existence serait de nous confier à un ange. Si l’on rate cette gageure, c’est, fatalement, la bête, c’est-à-dire le daemonion socratique, qui prendrait sa place. Et ce serait pour toute la vie, soit celle de nos actes soit celle de nos idées. Serions-nous un jouet de cette fatalité céleste ? | | | | |
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| doute | | | Un bilan mitigé : avoir échoué dans tout ce qui s’avéra secondaire, mais prometteur de lumières ; avoir brillamment réussi dans l’essentiel, ne s’exprimant, pourtant, que par des ombres. | | | | |
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| doute | | | Un espoir, qui ne dépendrait que de ta foi, serait indestructible ; il s’appellerait espérance. Toute matière, comme tout esprit, étant voués à la destruction finale, l’espérance ne s’adresse qu'au rêve intemporel, le contraire de la réalité. | | | | |
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| doute | | | Une bonne maxime, visant l’effet d’un éclair, le rate toujours, puisque celui-ci n’est que bruit et lumière, matières communes. C’est la caresse, c’est-à-dire ombre et musique, qui est l’outil d’aphoriste. | | | | |
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| doute | | | On vaut, expressément, par son côté dogmatique, par ses Oui particuliers et difficiles ; on pèse, inconsciencieusement, par son côté sophistique, par ses Non, communs et faciles. Mais la valeur se prouve par la négation, par la contrainte, par les poids niés. C’est par la désignation d’une bonne querelle qu’on affirme son soi. L’inquiétude contre la paix, le rêve déraisonnable contre la réalité gorgée de raison, la solitude trouvée contre la fraternité recherchée, la noblesse inutile contre la loi pratique, la haute harmonie contre la profonde absurdité, l’intensité des ombres contre l’indifférence de la lumière, la résignation pour la forme contre la révolte du fond. | | | | |
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| doute | | | Que faire des lumières reçues ? Je vois ceux qui s'y chauffent, les reflètent ou les racontent et je comprends, que la plus belle façon d'en vivre est de les déposer ou enterrer pudiquement au fond de moi-même. Avec une conséquence irrémissible - je commence à émettre des ténèbres. | | | | |
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| chœur hommes | | | SOLITUDE : Happé par la solitude, je peux néanmoins être plein des hommes. Pour t'en débarrasser, oublie la mémoire et l'oreille, fais-toi regard et invention. Toute recherche réussie d'authenticité débouche sur un modèle forumique. Mets au milieu de ton temple en ruine - le rêve désincarné, transmettant au ciel hostile ta prière en loques. | | | | |
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| hommes | | | Je ne choisis pas la cause des naufragés pour les renflouer. Les seuls vaincus dont je partage les mouises, sont bâtisseurs de ruines, de châteaux en Espagne. Châtelains sans château me sont plus chers que navigateurs sans voile. « Les bâtisseurs de ruines, seuls sur cette terre, sont au bord de l'homme et plient au ras du sol des palais sans cervelle »*** - Éluard. | | | | |
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| hommes | | | Je n'admire guère le courage populacier du faible David, défiant Goliath si fort ; j'admire le noble courage, la faiblesse divine de Jésus, baissant les bras devant le puissant de ce monde, Ponce Pilate. | | | | |
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| hommes | | | Deux rôles, en tant que positions réelles ou poses artificielles, sont les plus répandus parmi les hommes - le veinard et la victime. Ce qui est tragico-comique, c'est que les veinards réels adoptent la pose de victimes des hommes, et que de vraies victimes cherchent leur consolation dans la pose de veinards de Dieu. | | | | |
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| hommes | | | Une des dernières illusions culturelles - croire en ascension du discours, tenu, progressivement, au nom de la Haute-Savoie, de la France, de l'Europe, de l'humanité civilisée. Tôt ou tard on comprendra que dans cette élévation la part de l'homme se rapetisse. On ne verra plus d'esprit au milieu de la lettre. | | | | |
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| hommes | | | L'arbre est d'autant plus grand, qu'il porte plus de variables, pour s'unifier avec le monde ; dans le refus du grand arbre de pousser, Zarathoustra voyait le signe avant-coureur des pires calamités du monde. Mais il a mal vu le remède : apporter des solutions à toutes les énigmes ou verser de la lumière de midi sur toutes les ombres - quel outrage au mystère et à la nuit ! Toutefois, y échappent les ombres les plus intenses, les plus courtes, à travers lesquelles je pourrais encore voir mon étoile danser. | | | | |
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| hommes | | | Tout blasé se lamente de l'ennui et de la bêtise des hommes. Défaillances si faciles à ignorer, et avec superbe ! J'achoppe beaucoup plus sérieusement à la pétulance et à l'intelligence de mes semblables, qualités exercées avec l'infaillibilité des robots élégiaques (Cioran). | | | | |
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| hommes | | | La même antienne, deux fois séculaire, de Balzac à Cioran : l'échec retentissant d'un monde à la dérive, bouleversant toute la tribu. Moi, je vois le paisible succès d'un monde sur-ordonné, étouffant l'élan de tout solitaire. Par ailleurs, toute dérive, aujourd'hui, se calcule comme toute autre trajectoire en continu. | | | | |
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| hommes | | | La dé-cadence n'est pas une chute quelconque (hors d'un occulte être, vers un occulte étant), elle est l'insensibilité aux meilleures cadences, aux convulsions et exultations. La chute des âmes perdant leurs ailes (Platon). | | | | |
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| hommes | | | L'Europe ne connaît plus ni un crépuscule (O.Spengler) ni un naufrage (Heidegger). Son besoin d'astres, exprimé en mégawatts, est comblé ; la platitude jusqu'à tous les horizons satisfait l'ancien appel du large (Europe voulait dire – vaste regard). Se passer d'astres, c'est le dés-astre. | | | | |
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| hommes | | | Le culte de l'arbre naît avec cette découverte, qu'aucune racine ne puisse être naturelle. Le déracinement seul permet de n'être abattu ni par la chute de fleurs ni par la brisure des branchages et de continuer à croire en l'appel désespéré des cimes, à partir desquelles on se met à bâtir un arbre artificiel, au cours d'un dialogue : « J'avais besoin d'un poumon, m'a dit l'arbre : alors, ma sève est devenue feuille. Puis, ma feuille est tombée ; et mon fruit contient toute ma pensée sur la vie »** - Gide. Un autre destin de la feuille : devenir inconnue, pour s'unifier avec d'autres arbres : « Comme est la nature des feuilles, telle est celle des hommes » - Homère. | | | | |
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| hommes | | | Est humaniste celui qui veut protéger l'homme, toujours défait, de l'emprise des hommes, toujours triomphants. | | | | |
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| hommes | | | La terre est certainement un paradis, affaire de jardin ou d'île, d'arbre ou de désert. Des parcs et des archipels surgit l'enfer. Même en suivant le conseil du Bouddha : « Fais une île de toi-même », n'oublie pas de préciser si c'est pour y narrer tes périples, y redécouvrir des connaissances ou y chanter ton naufrage, au pied d'un arbre que tu devins. | | | | |
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| hommes | | | Avec mon potentiel de transfuge vers patries éphémères et de renégat de causes gagnantes, j'aurais dû naître Britannique ; aucun autre pays ne dispose d'autant d'exilés intérieurs : Shakespeare - Romain, Byron - Allemand, Lawrence d'Arabie - Oriental, Wilde - Français, Philby-Wittgenstein - Russes. | | | | |
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| hommes | | | Personne ne lève plus la tête, persuadé que toute hauteur est désormais déserte et le ciel est vidé de toute étoile et de toute idée. Et ils prennent les cloaques sous les pieds pour des valeurs écroulées. Ce n'est pas l'absence de faits ou figures indiscutables qui singularise notre époque, mais bien le désintérêt pour un regard non-mécanique, gratuit mais haut. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes à venir seront nettement plus minables que ceux d'hier ; et tu continues à écrire, pour être lu par des générations futures ? Cruelle et indéfendable ironie ! Plante ton plus bel arbre, mais sache qu'il ne sera peut-être apprécié que par des chiens errants. | | | | |
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| hommes | | | Les ruines, c'est l'état qu'ignorent les barbares, qui vont de la jeunesse à la décrépitude, sans avoir connu l'ancienneté. | | | | |
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| hommes | | | La volonté guidée exclusivement par la raison, telle est la conséquence mentale de la robotisation cérébrale des hommes ; la volonté de vie (Schopenhauer) ou la volonté de puissance (Nietzsche), ces deux formes d'un soi inconnu, unique, voué à une défaite glorieuse, disparurent au profit de la volonté de réussir, cette forme d'un soi connu, transparent et grégaire. Le romantisme, c'est l'élégance d'acceptation de la défaite ; le contraire du romantique n'est pas le classique (qui est un romantique apaisé), mais le robot, programmé pour la réussite du cerveau et la perte de l'âme. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes chassèrent les démons ; au bout du triomphe : les anges, eux aussi, disparurent du champ occupé entièrement par les robots. | | | | |
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| hommes | | | Le but d'une bonne philosophie est de faire vivre la débâcle finale avec le moins possible de regrets et de honte ; et c'est en la ramenant non pas aux buts et moyens fautifs, mais aux justes contraintes et à l'ascèse qu'on l'atteint le mieux. Diogène est trop ambitieux : « Rien ne réussit dans la vie sans ascèse », et Sartre - trop rigide : « On atteint l'extrême dans la plénitude des moyens. Mon principe contre l'ascèse est que l'extrême est accessible par excès, non par défaut » - on devrait parler de moyens inemployés, puisque les contraintes résument aussi bien l'excès que le défaut. | | | | |
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| hommes | | | Au fond, il n'existe pas d'opposition d'essence entre les hommes authentiques et les hommes controuvés, hypocrites ou affétés. Nous sommes tous des hommes inventés, mais le sot reproduit l'invention réussie des autres et se croit authentique, tandis que le sage se réinvente soi-même, au milieu de ses échecs. « La perle est l'autobiographie de l'huître »*** - Fellini - « La perla è l'autobiografia dell'ostrica ». | | | | |
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| hommes | | | Ne connaissant pas de chutes, ils confondent désormais la platitude avec la bassesse. « Pour pouvoir tomber bien bas, il faut un élan puissant » - Tolstoï - « Только с сильными стремлениями люди могут низко падать ». | | | | |
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| hommes | | | En périodes ascensionnelles d'une culture, les yeux fouillent le monde à naître ; en périodes décadentes - le soi à ensevelir. Le rêve des yeux fermés est hors périodes et cultures ; le rêve - à travers le soi en dérive, faire voir le monde inaltéré. Il faut déjà être épave ou ruine, pour suivre le conseil de St-Augustin : « Au lieu du monde extérieur, rentre en toi-même » - « Noli foras ire, in teipsum redi ». | | | | |
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| hommes | | | L'angoisse des échéances de l'avoir les empêche de suivre la joyeuse « déchéance de l'être » - Heidegger - « Verfallenheit des Daseins ». Qui, même, peut être mise en musique (« L'être est dans le chant » - Rilke - « Gesang ist Dasein »). Mais leur esprit n'attise que la soif de la puissance ; chez les poètes, « c'est dans le chant que souffle leur esprit »** - Hölderlin - « im Liede wehet ihr Geist ». | | | | |
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| hommes | | | L'humain s'associant de plus en plus fidèlement avec le robot, j'éprouve de plus en plus de sympathie négative pour l'inhumain, le surhumain, le post-humain. Quand je me réfugie dans les ruines, je m'imagine si facilement ange survivant à sa chute ; mais aux yeux des autres je deviens une bête, puisqu'aux lieux des chutes des anges s'ouvre une hauteur inconnue des mortels dénaturés. Les ruines sont une œuvre humaine, accueillie par la nature et s'y étant fondue. | | | | |
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| hommes | | | La sobriété asservit ; seule l'ivresse nous ouvre à la liberté du chant et du naufrage. Vive la dive bouteille, réceptacle des breuvages et des messages ! Neptune, inspiré des bacchanales : « Je suis Bacchus, et avec mon vin sublime, je porte aux hommes une ivresse spirituelle » - Beethoven - « Ich bin Bacchus, der die Menschen mit dem Geist des herrlichen Weins trunken macht ». | | | | |
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| hommes | | | L'éducation moderne : tu es un cargo, au trajet prédéfini et commandes électroniques ; on te parle d'assurances et jamais de naufrage ; tu oublies les étoiles et te fies au satellite. « L'éducation est allumage de la flamme et non pas remplissage d'un vaisseau » - Socrate. | | | | |
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| hommes | | | Et dire que l'homme, qui aujourd'hui se vautre dans une paisible platitude et ne vise que l'étendue, fut un ange de hauteur, défiant toute chute. Heureusement, il reste la femme, qui lorgne toujours, instinctivement, vers la profondeur : « La femme doit trouver la profondeur, menant à sa surface » - Nietzsche - « Das Weib muß eine Tiefe finden zu seiner Oberfläche ». | | | | |
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| hommes | | | Jadis, le nous fut malade, dont profitait le sain moi. Aujourd'hui, le moi avorton est écrasé dans l'étau du nous à la santé mécanique ; plus le second avance, plus le premier recule. Et Chesterton se trompe de pronom (nos échecs au lieu de mes échecs) : « Le monde sera bientôt divisé entre ceux qui expliquent les raisons de notre succès, et ceux, un peu plus intelligents, qui tentent d'expliquer nos échecs » - « The world will very soon be divided into those who still go on explaining our success, and those somewhat more intelligent who are trying to explain our failure ». | | | | |
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| hommes | | | L'homme moderne : de plus en plus de hasard dans la mise en orbite, le calcul de plus en plus inexorable de la trajectoire, la chute programmée, non polluante et anonyme. Les hommes incalculables et non calculants n’existent plus. « Tu es comète singulière, auprès des astres calculés » - Pouchkine - « Как беззаконная комета в кругу расчисленном светил ». Dans les mouvements des astres, tout se calcule ; mais le firmament de mon étoile défie l’astronomie, et ses trajectoires échappent à la géométrie et se fient à la poésie. | | | | |
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| hommes | | | « N'ayez pas peur ! » - leur inculquent les Papes, gendarmes, députés, maîtres à penser ou patrons ; deux réactions : ils se débarrassent du soupçon (les moutons) ou du frisson (les robots). Déjà, Sénèque leur ouvrait cette sinistre voie : « Quitte l'espérance, la peur te quittera » - « Desines timere, si sperare desieris ». | | | | |
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| hommes | | | Pour garder son sang-froid, il faut avaler ses défaites, ne pas se laisser emporter par un honneur froissé et baveux. Mercutio ne comprend pas le Roméo apaisé (« O Calm, Dishonourable, Vile Submission ! »). « Souvent vaincu dehors, jamais soumis dedans » - aurait embelli quelque blason. | | | | |
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| hommes | | | Le progrès des moyens de transport(s) est à l'origine de la déroute du volatile face au reptile ; tous naissent avec des ailes (Gorky ignore la bonne phylogenèse : « Comment volerais-tu, toi, né à ramper ? » - « Рождённый ползать, летать не может ! »), mais à toutes les destinations on affecta la reptation comme seul déplacement écologiquement inoffensif et économiquement agressif. Même au firmament on est (trans)porté, aujourd'hui, par la voie commune, les yeux ouverts. | | | | |
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| hommes | | | Les écrivailleurs pensent ériger des temples et des mausolées, tandis que leur architecture convient le mieux aux salles-machines, comme, jadis, aux étables ou casernes. « Un livre, ce ne sont pas des phrases mises bout à bout, mais des phrases coulées en arcades et coupoles » - V.Woolf - « A book is not made of sentences laid end to end, but of sentences built into arcades and domes ». Tout cela pour décorer vos parkings, hôtels, aéroports - je tapisse de phrases bout à bout mes ruines aux arcades translucides et à la coupole effondrée. | | | | |
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| hommes | | | La fin de l'Histoire, c'est aussi la fin de l'âge héroïque : plus de triomphes, que des succès ; plus de sacrifices ni de fidélités, que des calculs ; aucune ressource n'est plus cachée au fond de soi-même, tout se puise dans un thésaurus commun, tous sont des nains dressés sur les épaules des autres nains. | | | | |
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| hommes | | | Haïr la grandeur voulait dire, jadis, la jalousie devant la profondeur ou l'inertie devant la hauteur. Mais aujourd'hui la grandeur ne garde qu'une seule dimension – la platitude, et notre époque est tout sourire, face à cette grandeur, sourire complice ou condescendant devant un veinard ou un raté de plus. | | | | |
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| hommes | | | L'homme ordinaire est soumis au temps : le souci du succès local le conduit, inexorablement, à l'échec global ; l'homme d'exception est hors du temps : il vit toute vicissitude locale comme un échec, mais sous le signe immuable du triomphe global. « Il arrive que ce qui est désordre dans la partie est ordre dans le tout » - Leibniz. | | | | |
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| hommes | | | Depuis deux siècles, on nous annonce le dépérissement de la culture européenne, qui viendrait d'un nihilisme rebelle. Or, c'est un holisme grégaire qui s'en charge, avec beaucoup plus d'efficacité. « Chute de tout à cause de tous ! Chute de tous à cause de tout ! »** - Pessõa. Aucune contre-réforme, aucune contre-révolution en vue ; l'abêtissement, c'est à dire la robotisation (succédant à la moutonnaille, cette « parfaite et définitive fourmilière » vouée par Valéry à la permanence), semble être irréversible. Et comme conséquence logique - l'extinction du regard, puisque c'est la culture qui le forme (Nietzsche). | | | | |
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| hommes | | | L'homme de talent n'a pas besoin de modes d'emploi, pour entretenir sa passion et briller en tant que manager ou violoniste ; la civilisation américaine, qui finira par devenir universelle, s'adresse aux incapables, incapables de flamme et de cervelle, pour assurer leur réussite en permettant : au manager - de gérer sa comptabilité et au violoniste - sa carrière. | | | | |
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| hommes | | | La platitude devint si vaste et sûre, que les hommes perdirent tout souvenir de la Chute et, partant, - le souci du Salut. | | | | |
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| hommes | | | Les ruines peuvent servir d'observatoire pour le surhomme, de souterrain - pour le sous-homme, d'habitat - pour l'homme, et même de cimetière - pour les hommes : « L'humanité est un déferlement monstrueux de ratés, un champ de ruines » - Nietzsche - « Die Menschheit ist der Überschuß des Mißratenen, ein Trümmerfeld ». Ces quatre personnages sont inséparables. | | | | |
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| hommes | | | Tout homme est voué à la chute, morale, physique ou sociale, mais la majorité végétant dans la platitude, cette chute passe presque inaperçue. « Plus grande sera la hauteur de ta chute, plus retentissante en sera la gloire » - Héraclite - laissons tomber la gloire, songeons au vertige ou, mieux, à la musique des volatiles abattus, au chant du cygne, avant de sombrer au niveau des reptiles foutus. | | | | |
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| hommes | | | Souvent, les journalistes vous présentent ce tableau apocalyptique : le monde doutant de l'existence des rivages, où il cingle, son navire démâté, sans boussole, prenant l'eau. Mais ce tableau reproduit la démarche des vrais artistes, toujours à la dérive ! La voile du vaisseau fantôme n'a jamais attiré que ceux qui ont leur propre souffle. Tandis que vous, les eunuques de la plume, vous, qui réussissez à charger vos marchandises littéraires sur le cargo éditorial, vous suivez le même circuit que les filières du pneu, de la machine-outil, de l'assurance, vous, avec votre inactualité palabreuse, où n'affleure aucune métaphore… | | | | |
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| hommes | | | Aujourd'hui, tous les comptables, intellos ou ingénieurs, obsédés par l'appât du succès, s'efforcent à se dépasser, comme si le soi avait de nettes frontières, que seuls les faiblards n'oseraient franchir ; ils ne s'aperçoivent pas que l'espace réservé à cette compétition s'appelle platitude. En hauteur, on se sacrifie ou reste fidèle - c'est à dire, on capitule - face à son soi inconnu. « Ce n'est qu'en se dépassant que l'homme est pleinement humain » - Jean-Paul II - mais l'homme est tenté d'être, même par intermittences, surhumain, immuable et intraduisible. | | | | |
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| hommes | | | L'existence de deux métiers difficilement compatibles justifiait le désir de l'homme d'État de devenir homme de lettres et vice versa. Mais depuis le naufrage des idéologies et des romantismes, la seule espèce qui surnagea, l'homme d'affaires, ne brigue aucune métamorphose, elle est au sommet des hiérarchies consensuelles. | | | | |
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| hommes | | | On ne peut se manifester que par son soi connu et respectable, tandis que le soi inconnu ne peut susciter qu'une vénération presque aveugle. Dans un écrit, pour prouver la valeur de l'auteur, le mépris du soi connu apporte plus que son respect ; l'auteur ne vaut que par son regard vers le soi inconnu. Quand Freud ou Proust parlent de perte de l'estime de soi, qui serait signe d'une décadence définitive, ils visent le soi connu (même camouflé sous un soi inconscient), qui, même sans être haïssable, est banal et universel. Tant de vainqueurs arrogants, aujourd'hui, baignent dans une estime de soi, grégaire et basse. | | | | |
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| hommes | | | Les romanciers, les sportifs, les ingénieurs, les boursicotiers ont, aujourd'hui, la même manie, à laquelle ils donnent le nom de défi ou même de rêve : ne pas baisser les bras, lutter de toutes ses forces, réussir à tout prix, et leur triomphe final prend exactement la même forme - la signature d'un juteux contrat. | | | | |
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| hommes | | | Ils ignorent ce que c'est que le premier pas et se contentent des intermédiaires. Je ne connus que les premiers et les derniers pas : les premiers - brillamment réussis, les derniers - lamentablement échoués. Émotion raclée, promotion bâclée. | | | | |
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| hommes | | | Ce qui distingue les temps modernes, c'est la rareté des occasions, où l'on pourrait exhiber ses hontes. L'esprit de l'époque veut, qu'on soit en perpétuelle ascension, tandis qu'on se reconnaît mieux dans ses chutes : « La connaissance de soi est une descente aux enfers »** - J.G.Hamann - « Höllenfahrt der Selbsterkenntnis ». | | | | |
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| hommes | | | Ce monde est désormais aptère - et tant mieux ! Aucune tentation, pour y trouver une place pour mes anges ; heureusement que mon monde à moi ne manque pas d'ailes ; il ne me reste qu'à continuer à inventer mes anges et à me préparer à la lutte et à la défaite. | | | | |
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| hommes | | | La vie devint une immense platitude ; les hommes ne connaissent plus ni chutes ni achoppements ; ils perdirent l’angoisse, en toute péripétie ils croient avoir raison ; avoir tort devint signe de faiblesse, et ils veulent paraître forts. | | | | |
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| hommes | | | J’ai traversé toutes mes rencontres avec les hommes – l’azur à l’âme ou le rouge au front. « Je n’ai jamais marché, mais nagé, mais volé parmi vous »*** - R.Char. | | | | |
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| hommes | | | Des fleurs et des hommes émanent des arômes et des œuvres. Les premiers ne sont grands qu'Ouverts ; les seconds devraient être clos. Est-ce cela qu'a à l'esprit le le Coran : « Les femmes et les parfums sont subtils, aussi faut-il les bien enfermer » ? Et l'on s'exciterait de la lecture d'étiquettes, sur des flacons poussiéreux ? Faire sauter ou consolider les bouchons, lorsque un besoin d'arômes me chatouille ? Chercher à lire le message, à l'intérieur de la bouteille, ou l'expédier en cave, à l'extérieur des châteaux ? | | | | |
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| hommes | | | La même vague d'un lyrisme primitif et intuitif nous atteint, tous ; la plupart, naviguant sur un bateau social, ne s'en aperçoivent même pas ; d'autres tentent de ne pas lâcher le gouvernail ou d'adapter les cadences de leurs rames ; les plus rares ressentent la houle comme effet gravitationnel de leur propre étoile. En matière d'écriture, ils laissent des journaux de bord, des graffiti ou des messages pour la bouteille de détresse. | | | | |
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| hommes | | | Dès que l'amuseur public a plus de temps d'antenne que l'intellectuel, celui-ci crie à l'apocalypse de la culture. Notre époque, infantile ? Où vont-ils chercher ça ? Jamais l'humanité n'était aussi abominablement adulte. Et le progrès évident de la tolérance ne fait qu'élargir la porte de l'étable commune. La barbarie moderne, si elle existe, n'est perceptible que dans la mécanique, qui gouverne sans partage, pour la première fois de l'Histoire, tous les cerveaux, qu'ils soient infantiles, académiques ou rebelles. | | | | |
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| hommes | | | Le Créateur créa l'esprit, pour qu'il explore les profondeurs, et l'âme, pour qu'elle aspire vers le haut. Souvent, on se trompe de dimension : « Connaître ce qui est plus haut que l'homme, tel est donc l'apanage de l'homme accompli » - Diogène Laërce - et voilà que la raison de cet homme accompli a bien appris ce qui est plus haut que l'homme : le commerce et la force. Aujourd'hui, on est marchand triomphateur ou homme écrasé. Une défaite annoncée, désormais, c'est croire en l'homme comme couronnement de l'univers. | | | | |
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| hommes | | | C'est l'intensité de mes vertiges ou de mes hontes qui dit si je traverse des défaites ou des triomphes, ou les deux à la fois ; aucun critère objectif n'y est décisif. « Montrez-moi un parfait blasé, j'y trouverai un raté » - Edison - « Show me a thoroughly satisfied man, and I will show you a failure ». Le danger, qui guette un raté, est de devenir blasé de ses défaites. | | | | |
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| hommes | | | L'homme dynamique, aujourd'hui, gagne bien sa vie et est bercé de vastes certitudes. Rien à voir avec l'époque, où « presque tous les hommes énergiques sont mécréants, les meilleurs d'entre eux en proie aux doutes et misères » - Ruskin - « nearly all the powerful people unbelievers, the best of them in doubt and misery ». Ils employaient leur énergie à préserver leur privilège, la position couchée, au milieu des ruines, et s'adressant aux idoles déchues avec des bréviaires, ces vade-mecum illisibles. | | | | |
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| hommes | | | Devenir Américain : l'hymne, la compétitivité, l'arrogance – n'importe qui peut relever se défi. Devenir Français : l'élégance, la chanson, l'ironie – on comprend et les réticences et les déroutes et l'hostilité du tout-venant. | | | | |
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| hommes | | | Dans la cohue générale, le monde est avec celui qui est debout, pour que le gaillard, bien occupé, oublie ce qu'il piétine. Ceux qui restent couchés, tombent ou s'envolent restent seuls avec leurs bleus respectifs. | | | | |
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| hommes | | | La rectitude devint la meilleure garantie du succès des vies robotiques. Les chutes et les souffrances sont attribuées au défaut de ligne droite (Flaubert). Les pointillés et méandres des rêves (d'amour ou de pouvoir) sont abandonnés, pour que s'étalent mieux des trajectoires inétoilées, dans de vastes platitudes des amours propres et des pouvoirs d'achat. | | | | |
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| hommes | | | Le sens général de la modernité – l'éviction, l'extinction, le dédain de ce qui est faible, inefficace, non-rentable, inévident, discontinu. La culture en est la victime emblématique, et, aujourd'hui, tenir à la culture relève d'un fanatisme et traduit une marginalisation sociale ou un désastre intime. La culture est une incarnation désespérée d'espérances ; elle s'effondre dans un monde du calcul, sans espoir ni désespoir. À moins qu'elle fût toujours une défaite : « La culture, dans son essence la plus profonde et dans son sens religieux, est un immense échec » - Berdiaev - « Культура, по глубочайшей своей сущности и по религиозному своему смыслу есть великая неудача ». | | | | |
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| hommes | | | On comprend la manie de l'homme grégaire d'arriver, puisque, pour y parvenir, nul besoin de savoir partir, tout l'arrivisme est désormais affaire d'enchaînement de pas intermédiaires. | | | | |
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| hommes | | | L'humanité, ayant fait de la réussite le centre de ses soucis, se débarrasse machinalement de poésie, puisque celle-ci est surtout un chant de la défaite. | | | | |
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| hommes | | | Le plumitif type : un rebelle orgueilleux dénonçant le monde raté. Moi : un raté échouant à supporter dignement le monde réussi. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la pensée fut la chasse gardée d'une poignée de privilégiés. Mais depuis que sa vulgarisation (honnête et fidèle !) la rendit à la portée du dernier homme, il ne restait au créateur que sa dernière exclusivité - le mot. Seulement voilà, c'est le créateur, désormais, qui fait défaut. Ceux qui ne se rendent pas compte de ce bouleversement continuent leurs litanies : « Un beau livre est l'acropole, où la pensée se retranche contre la plèbe » - A.Suarès. Il me rappelle davantage une nécropole, où le sentiment élit sa tour d'ivoire. La plus haute cité n'est plus ni la cité haute (acropole), ni la cité-mère (métropole), ni la cité-atelier (technopole), mais leurs nobles ruines, où se réfugie le mot ex-châtelain. | | | | |
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| hommes | | | La modernité : sans nous faire rêver, la philosophie nous endort avec ses litanies sur le savoir et la vérité ; la science ne nous rappelle plus que la beauté et la vie finissent par s’éteindre. « Échec de la philosophie et de l’art tragique, échec au seul profit de la science-action » - R.Char. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes perdirent la vue de leur propre vie, débouchant, inexorablement, sur une détresse. C'est l'une des raisons de l'extinction de la philosophie, qui fut toujours un exercice de consolation ; aujourd'hui, elle ne sert que de décor intellectuel des concours administratifs. | | | | |
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| hommes | | | Le mâle perdit l'appel du ciel et s'enterra dans les chiffres. Ce n'est pas la femelle qui en profitera, car Héraclès triomphant devint eunuque, à la suite de son engagement au service du jaloux Hermès. | | | | |
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| hommes | | | Je ne gagne pas en hauteur, en maîtrisant la pensée des autres ; dans le meilleur des cas, je peux en gagner en profondeur, mais, le plus souvent, je n'en ferais qu'étendre mes platitudes. Je ne gagne la hauteur qu'avec des ailes de mes propres déconvenues bien avalées. La pensée fortifie les temples et les étables avec les mêmes matériaux. La hauteur doit n'être soutenue que par le rêve, elle doit être désarmée. | | | | |
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| hommes | | | Tout parcours humain aboutit à la défaite finale ; armer le croisé, c’est rendre sa chute future plus humiliante et plus irrécupérable ; il faut désarmer son bras, pour que son espérance s’affirme et se renforce dans l’impondérable pacifié. « Pascal nous donne souvent plutôt le contraire d’armes » - Valery. | | | | |
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| hommes | | | Deux issues, banales dans leurs impossibilités, sont prophétisées par tous les sots de la planète : le déclin de l'homme et sa métamorphose. Vu l'immensité du troupeau robotique ambiant, le premier terme semble l'emporter ; le second fut tenté, par la foi et par le sang, et aboutit à la dégénérescence. Y aurait-il un troisième terme, un éternel retour à la bonne nature ? L'éternel retour lyrique - le monde sans être ; l'intemporel ennui logique - le monde sans devenir. | | | | |
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| hommes | | | On est assez grand, tant qu'on peut se boire ou se lire, en oubliant les lèvres et les dates des autres. Virgile, au moins, pensait au jugement d'Homère, et Horace - à Sappho… Ovide a raison : « Qui n'est pas d'aujourd'hui, sera encore moins de demain » - « Qui non est hodie, cras minus aptus erit ». Quant à l'avenir, tout bon art devrait se fier à la « poste de la bouteille », Celan (Flaschenpost), le « pays du cœur » (Herzland) ne manquant pas de rivages. | | | | |
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| hommes | | | L'Histoire est scandée par la part que les hommes accordent aux règnes de la raison ou/et du rêve. L'Antiquité ne vit que de la raison ; la Renaissance réveilla le rêve ; les Lumières atteignent l'équilibre entre les deux ; le romantisme crut pouvoir annoncer le triomphe du rêve ; la modernité, c'est un retour à la raison, sans la noblesse antique, sans l'élan de la Renaissance, sans l'élégance des Lumières, - le glas d'un romantisme étranglé. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, on fustigeait l'ignorance et s'apitoyait sur l'esprit malmené. Mais l'ignorance ne se mêle plus des controverses spirituelles. Et aujourd'hui, l'esprit, ragaillardi, ricane sur son adversaire moderne écrasé - l'âme. L'ignorance étoilée, qui accompagnait jadis le rêve, s'éteignit ; partout se propage la pâle lumière artificielle d'un savoir aptère. | | | | |
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| hommes | | | L'homme est juge du dire, les dieux ou les sirènes arbitrent le chant. L'intelligence, la parole et la marche jouent leur partie, face à la machine, et l'on peut être sûr de leur pitoyable déroute finale. Le rêve, le chant et la danse nous mettent face aux anges, où même les défaites sont glorieuses. | | | | |
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| hommes | | | Toutes les cultures organiques finissent par tomber, au profit des civilisations mécaniques, et plus haute fut la culture, plus douloureuse sera la chute. C'est pourquoi le Français, aujourd'hui, est le plus malheureux des Européens. | | | | |
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| hommes | | | Le stoïcisme veut réduire nos succès et débâcles - à la même placidité des sens. La hauteur, au contraire, en cherche l'inquiétude et l'intensité maximales. « Le succès est une mesure d'ampleur du bonheur, et l'insuccès en est un test de profondeur » - Prichvine - « Удача - это мера счастья в ширину, а неудача - есть проба на счастье в глубину » - et si ses mesures et tests aboutissent à une musique, c'est que la hauteur du bonheur y eut sa place régalienne. | | | | |
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| hommes | | | Tout, dans le monde moderne, déborde de (bon) sens, mais les déclinistes voient partout une montée de l'insignifiance, sans même remarquer la chute des âmes, qui, jadis, défiaient le bon sens. | | | | |
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| hommes | | | La peur de tomber les rendit inaptes à la danse, fit baisser les regards et oublier l’existence des ailes. | | | | |
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| hommes | | | Une fois proclamé mort, Dieu a d’innombrables échappatoires, pour ressusciter, ce qui n’est pas le cas de l’art, dont la mort paraît être définitive et constitue le côté le plus original de notre époque. Le constat clinique se confirme par ce symptôme infaillible – les voix des derniers artistes devinrent inaudibles, dans le brouhaha des chœurs mécaniques. | | | | |
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| hommes | | | Les surréalistes cherchèrent à réconcilier et à fusionner le rêve avec la réalité. En effet, sans le rêve, toute réalité n'est que sous-réalité. On comprend, que ce n'est pas un sous-rêve, en définitive, qui survécut à la mort du rêve et au triomphe de la réalité. | | | | |
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| hommes | | | Notre époque : l'impossibilité de chutes, l'improbabilité d'envolées ; rien d'excessif ni de saillant, la sécurité de la basse platitude. | | | | |
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| hommes | | | Tant de voix grégaires pestent contre la décomposition, la putréfaction, la dégénérescence du monde, là où je ne vois que trop d’ordre, de raison, de sens, de justice et même d’intelligence. Il ne manque à cette perfection mécanique qu’un peu d’âme. | | | | |
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| hommes | | | Le constatataire l'emporta sur le contestataire ; le doigt d'Aristote, de l'École d'Athènes, pointant la terre, ridiculisa le doigt de Platon, invitant le ciel ; seul le terrestre sert désormais de justification à toute quête du céleste. | | | | |
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| hommes | | | Les quatre facettes sociales de l’être humain se manifestent en fonction de son attitude face à la gloire : celui qui en est comblé perd sa personnalité et se met à s’identifier avec l’humanité tout entière, c’est la facette les hommes qui s’en anime ; celui qui y échoue, éprouve soit la fureur soit la résignation, ce qui renforce, respectivement, les facettes surhomme ou sous-homme ; enfin, celui qui y est indifférent, vit surtout de la facette banale - homme. | | | | |
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| hommes | | | J’entends partout l’intellectuel européen geindre - il aurait perdu tout son prestige et toute son influence. De tous les temps, les riches dictaient le goût dans l’art, et notre époque n’est nullement exceptionnelle. C’est l’embarras du choix qui dévia le goût des princes de l’argent. Les Michel-Ange, Mozart ou Nietzsche, purent s’imposer face à une poignée de concurrents ; mais aujourd’hui, ceux qui se présentent comme artistes ou penseurs sont légion, et c’est la mode, statistique, inertielle, mercantile, c’est-à-dire le hasard, qui désigne le gagnant, qui, de plus en plus, se situe au milieu, c’est-à-dire – dans la médiocrité. | | | | |
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| hommes | | | Les premiers soucis d'un homme évolué furent autrefois : une planche de salut (la philosophie) et une bouteille de détresse (la poésie). Mais depuis que l'esquif social devint insubmersible, le dernier homme ne s'intéresse qu'aux tarifs et au confort des cabines-cellules. L'auto-pilote éteignit l'étoile. La chaudière rendit caduc le souffle. | | | | |
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| hommes | | | Tout homme porte en lui un ange lumineux et une ténébreuse bête, et la civilisation est une tentative de rapprocher ces deux hypostases, ce qui résulte en homogénéité moutonnière ou robotique. Le cas le plus passionnant, cas extrême et rare, est celui où l’ange ou la bête domine ; toutefois, dans les deux cas, la chute est au bout du chemin. Dans le premier cas, l’homme, dans sa jeunesse, chante le rêve et la solitude ; dans le second, l’homme compte sur la force et le fanatisme. Au moment de la chute, le premier reste fidèle à son rêve solitaire agonisant, auquel il cherche des consolations ; le second, par un sacrifice, cynique ou désespéré, de sa posture d'antan, éructe des anathèmes au monde raté, dont il fait pourtant partie. | | | | |
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| hommes | | | La noble vitalité d’une nation dépend des réserves d’indicible, où se recrute le sacré, et qu’entretient l’âme. Mais l’esprit des nations évoluées mène son travail de sape, de désacralisation, en attribuant des noms définitifs à ce qui aurait dû rester innommable. Elles finissent, comme les autres, par perdre leur âme, et dans les joutes internationales, désormais jouées par les seules cervelles, elles perdent contre les nations plus cyniques, moins sensibles, plus désanimées. | | | | |
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| hommes | | | Les sceptiques ou les pusillanimes geignent sur les commencements (le monde raté) ou sur les fins (la mort). Le cas est incurable, lorsque ces deux états d’esprit cohabitent chez un même personnage. On se débarrasse rarement de la seconde calamité, mais la première offre une échappatoire – pour ta création ou tes rêves, invente tes propres commencements, hors le temps, hors les soucis terrestres, commencements tournés vers les limites célestes. Et la fidélité à cet état d’âme constitue l’essence de toute grande consolation. | | | | |
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| hommes | | | Trois marches de l’échelle mesurant un homme : la réussite (le prix), les critères retenus (la valeur), l’étoile visée (le vecteur) ; plus on va, mieux on se passe de deux premières et, grâce à la troisième, plus proche devient son ciel étoilé. Einstein ne voit pas cette dernière marche : « C’est en valeur d'un homme et non pas en son succès que consiste le sens de sa vie » - « Der Sinn des Lebens besteht nicht darin ein erfolgreicher Mensch zu sein sondern ein wertvoller ». | | | | |
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| hommes | | | Le romantisme et son support, l’âme, sont les premières victimes de l’américanisation de l’Europe. S.Weil le savait, mais qui, aujourd’hui, l’écouterait ? | | | | |
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| hommes | | | Les objets et les projets remplissent désormais tous les recoins de notre conscience par trop rationnelle ; le sujet désemparé n’a plus de place dans ces horizons trop pleins, et l’âme, sa conscience créatrice ou morale, sa voix d’antan, est muette, dépérit, faute d’emploi. « Le monde moderne porte en lui-même son absence d'âme »* - Malraux. | | | | |
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| hommes | | | L’essence d’une époque se réduit au sens et à la musique de ses messages. Le premier est profond, quand il est dicté par l’esprit ; la seconde est haute, quand elle est composée par l’âme. Le premier résume le progrès matériel ; la seconde – le culte d’une beauté immobile. Le premier ne connut qu’une seule interruption – l’écroulement de L’Antiquité sous les coups des instincts barbares ; depuis la Renaissance une nouvelle ère de progrès ininterrompu s’installa. La seconde commença sa dégénérescence à la fin du XIX-me siècle, pour se machiniser définitivement un siècle plus tard. On n’a rien à reprocher au progrès matériel ; on n’a qu’à regretter l’extinction des âmes. La civilisation enterra la culture. | | | | |
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| hommes | | | Dans l’élite, la première fonction de l’âme est de rêver ; celle de l’esprit – de créer. Les rêves faiblissent, et la création glisse vers l’absurdité, d’où l’intérêt du renouvellement des consolations et des langages. Jadis, seule l’élite laissait des traces dans la mémoire collective ; aujourd’hui – c’est la foule, qui ignore l'appel consolant et la richesse langagière. Mais le tragique reste une constante de l’élite ; il ne fut jamais une propriété de la foule. La calamité sociale est la soumission de l’élite à la foule. | | | | |
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| hommes | | | Les calamités principales de notre époque, comme de plusieurs époques précédentes, sont liées à la propagation du collectif, au détriment de l’individuel. Cette propagation a deux formes : la première - l’invasion des cerveaux des individus, qui, par correction sociale, se mettent à émettre des avis, sensés être personnels mais étant, en réalité, collectifs, et la seconde - l’élévation de la foule au rang de juge, unique et suprême, des productions des individus. | | | | |
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| hommes | | | Les adeptes de la raison triomphante voient dans la noosphère (le milieu du savoir accumulé) l’héritière des éléments inertes (géosphère, atmosphère, pyrosphère, hydrosphère) ; ceux de l’âme humiliée – dans la pneumosphère, que prôneront les marchands de pneus. | | | | |
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| hommes | | | L’évolution organique d’une culture : la sacralisation des racines immémoriales et la création de nouveaux branchages, fleurs, fruits ou ombres. Les greffes américaines mécaniques aux racines européennes expliquent les crépuscules de nos arbres. « Quand je vois pourrir une racine, j’ai pitié des fleurs »** - G.Thibon. | | | | |
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| hommes | | | La masse rabaissa le prince, le prêtre, Dieu, le savant, le poète, l’intellectuel ; aujourd’hui, c’est l’heure du penseur qui sonna. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, l’art (personnel) fut tourné vers le réel ou s’inspirait du rêve, dans les deux cas, il s’adressait à l’homme. Le rêve ayant disparu et le réel - mécanisé, le destinataire de l’art (grégaire) n’est aujourd’hui que le robot. | | | | |
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| hommes | | | La disparition de la notion de sacrifice est l’un des symptômes de la modernité. Cette notion avait un sens, lorsque notre existence s’étalait dans trois dimensions – la vie, le rêve, l’art ; le sacrifice était sensé, si, parmi les survivants, restaient le rêve ou/et l’art ; mais ces deux-là disparurent. On reste fidèle à la seule vie, c’est-à-dire à la réalité de plus en plus plate ; faute de hauteur, le rêve et l’art s’écroulèrent. | | | | |
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| hommes | | | Un intellectuel se reconnaît par ses contraintes, dont la première consiste à se taire sur des sujets irrémédiablement mesquins. Exceptionnellement, un don langagier ou spirituel peut élever même des vétilles à une hauteur insoupçonnée. Ces dons devenant de plus en plus rares, l’intellectuel est condamné à disparaître de l’espace public, car les magnats des média, ses mécènes, finiront par s’apercevoir de la banalité de ses avis sur des matières communes. Ce qu’on ne peut pas chanter, il faut le taire ! | | | | |
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| hommes | | | Le Français est réaliste, l’Allemand et le Russe – rêveurs. Ceux-ci visent le fond, celui-là – la forme. Ceux-ci pêchent leurs images dans un tiroir profond, où s’entassent l’absolu de l’âme ou l’éternel du cœur ; celui-là se borne à ce qui prit la forme de connu, prouvé, réussi, dans la hauteur de l’esprit. Seul le Français sait que tous les fonds furent déjà explorés et il se concentre sur l’invention des formes. | | | | |
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| hommes | | | Ces temps derniers, on vit se former deux coalitions : le colérique optimiste se pactisa avec le flegmatique présentiste, et le mélancolique pessimiste – avec le sanguin émotif. L’émotion et la mélancolie, en pleine agonie, laissent, aujourd’hui, la scène aux seuls indignés du présent. | | | | |
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| intelligence | | | Toute tentative de philosopher, quels que soient tes dons de plume, est et ne peut être que de la poésie (« de la poésie sophistiquée » - Montaigne). « La philosophie devient poésie, sous l'enthousiasme d'un génie »** - Disraeli - « Philosophy becomes poetry, in the enthusiasm of genius » - elle l'est même sans enthousiasme ni génie ; c'est la poésie qui devient philosophie, dans l'abattement du verbe. « La poésie sera de la raison chantée » - Lamartine. | | | | |
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| intelligence | | | Toute compréhension est destruction (des inconnues, des ellipses). C'est pourquoi l'intelligent est entouré de ruines. « Ton obligation - renouvellement des ruines »*** - Goethe - « Der Mensch muß wieder ruiniert werden ». | | | | |
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| intelligence | | | Se méfier de l'intelligence, elle réussit tout ce qu'elle entreprend et te prive de l'exercice aristocratique : dans l'échec, tenter de ne rien apprendre. | | | | |
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| intelligence | | | La rose, l'intelligence, le succès – le mystère, le problème, la solution – se passer du pourquoi, surgir du pourquoi, ignorer le pourquoi. | | | | |
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| intelligence | | | La montagne, c'est l'arbre des ascètes de l'image. Que peut-on en tirer ? - le poids, l'ascension, la hauteur, la solitude, la pureté. L'espoir d'approcher de la source de mes ombres. La mer, c'est l'arbre des bâtisseurs, réceptacle du possible (Valéry) - le rapprochement du firmament et de l'horizon, la sensation des amarres lâchées et du havre visé, la vision de l'épave et de la bouteille de détresse, la profondeur parlant l'horrible et promettant le beau. L'espérance qu'aux estuaires de ma création on reconnaîtra le rythme de mes sources. | | | | |
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| intelligence | | | Deux discours nihilistes, bravoure des vaincus et absurdité des abstentionnistes, proviennent de la problématique de l'existence, puisque ne pas exister peut avoir deux origines : avoir échoué à s'attacher à un modèle et ne pas l'avoir tenté. « Dire l'individu, c'est utiliser le quantificateur existentiel » - M.Serres - comme pour dire le modèle, on passe par le quantificateur universel, accompagné de spécifications de l'essence. Et que faire de l'existence métaphysique ? - comment vient à l'existence le beau ? Pourquoi le bon existe-t-il avant l'acte, et jamais - après ? Où et quand l'expression est autant persuasive que les choses ? - La meilleure imagination ne cherche même pas les choses : partir d'une sensation, la condenser en une image, l'envelopper de mots, redécouvrir la chose. | | | | |
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| intelligence | | | La vraie intelligence, celle des sources et des horizons, est propre de la jeunesse : ne discerner que peu de chemins, mais des chemins vitaux et intuitifs, pour les voyageurs sans bagages (Nietzsche), voltigeant, le cœur léger, au-dessus toute barrière : « Où est ce cœur vainqueur de toute adversité ? »** - Du Bellay. La maturité inclut tant de précautions de voirie débouchant sur la viabilité de la pensée ramifiée, pondérée et sénile ou sur l'intelligence des buts ou des contraintes. | | | | |
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| intelligence | | | Un savoir bien digéré ne produit que de viriles, ironiques et hautes métaphores. « Il ne faut pas attacher le sçavoir à l'âme, il l'y faut incorporer » - Montaigne. Baudelaire aurait pu être un Nietzsche français (tandis que Proust n'en avait aucune chance, n'ayant ni le talent ni la noblesse ni le savoir), si ses boutades étaient rehaussées d'un peu plus d'ironie distante ; celui-ci choisit le bien du Crucifié pour contrainte négative, tandis que celui-là se ridiculisa avec le beau à nier. Le français pousserait à prendre parti, ce qui expliquerait l'échec des tentations nietzschéennes de Valéry. | | | | |
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| intelligence | | | Le poème (représentation naissante) est au noème (représentation née) ce que le chant de rossignol est à la symphonie. Un goût pour l'obscurité, des oreilles tendancieuses, un abandon. Mais le fond - rhétorique ou sonore, en oratorio ou en cantate - est le même. | | | | |
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| intelligence | | | Quand on n'arrive pas à embrasser quelque chose, le plus souvent ce n'est pas à cause d'un je ne sais quel infini ou d'une complexité excessive quelconque, mais à cause du flou fuyant des frontières. Favoriser le déplacement de bornes, songer aux empires, être ennemi du statu quo, conquérant ou capitulard (sachant que c'est dans les fuites qu'on fait les meilleures conquêtes, et même de la mêlée des pensées on sort mieux par la fuite que par la suite). | | | | |
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| intelligence | | | Sentimentalement, la philosophie révolutionnaire du devenir m'est plus proche que le conservatisme de la vision de l'être. Mais le devenir de la première est si frustrant et morne, que je me rabats sur le joyeux et inépuisable être du second. Toutefois, dans les deux cas, il y a une saine part de résignation, dont manque le faire. Je suis capitulard, avec Socrate : « Croire le Logos présent ; céder au Logos qui arrive » - que le devenir soit porté par son commencement, que le bateau de Thésée garde son être, que la chose soit portée par le mot, le fond - par la forme. | | | | |
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| intelligence | | | Le cerveau de l'homme, ce sont trois machines : la conceptuelle, la linguistique et la logique. Le plus curieux, c'est que chacune d'elles, apparemment, contienne les deux autres ! La mécanique terrienne s'insurge, la mécanique sublunaire triomphe ! | | | | |
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| intelligence | | | Toute bonne philosophie doit inclure les trois facettes kierkegaardiennes : l'éthique, l'esthétique, la mystique. La mystique, pour vénérer, plutôt que savoir ou prouver. L'esthétique, pour admirer, plutôt que narrer ou développer. L'éthique, pour aimer, plutôt qu'ordonner ou obéir. La mystique s'occupera du langage, de ce dépositaire du vrai. L'éthique et l'esthétique se dévoueront à la consolation de l'homme en détresse, en créant l'illusion d'une profondeur du beau ou d'une hauteur du bon. | | | | |
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| intelligence | | | L'informaticien et le linguiste ricanent en voyant le philosophe patauger au milieu des logiques et des langages. La défense du merveilleux, face à la déferlante mécanique, - c'est peut-être le seul domaine, où le philosophe a encore son mot à dire, à cause de la défaillance du poète. Puisque « la conscience d'avoir frôlé le merveilleux arrive trop tard » - Blok - « сознание того, что чудесное было рядом, приходит слишком поздно ». | | | | |
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| intelligence | | | Des jalousies claniques les font hurler à la défaite de la pensée (dont la décomposition fut déjà annoncée par Maine de Biran). Les mornes pensées, de toutes leurs tribus de déclinologues professionnels, triomphent partout de leur seul adversaire vivant - de l'émotion. Jamais on n'avait vu autant de géomètres algébriques ou de spécialistes d'Aristote et si peu de poètes. | | | | |
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| intelligence | | | Le sceptique est un handicapé : la vie n'aurait ni fin, ni unité, ni être - comment s'entendre avec un aveugle, un sourd, un muet ? Seul le scepticisme passif peut être un tonique ; le scepticisme actif est une infirmité. « Le scepticisme est la volupté des impasses » - Cioran. | | | | |
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| intelligence | | | Le ratage le plus irrémissible, celui dans l'art de la docte ignorance (où excellèrent Socrate, Pétrarque, Nicolas de Cuse, Cervantès, Valéry, G.Thibon, Cioran) : « une savante ignorance, instruite par l'Esprit de Dieu, qui soutient notre faiblesse » - St-Augustin - « docta ignorantia, sed docta spiritu Dei qui adiuvat infirmitatem nostram ». Au genre ridicule, la gnose livra plus d'échantillons que la crédulité. | | | | |
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| intelligence | | | Le dévoilement est le procédé des imposteurs-prophètes et le voilement - celui des imposteurs-poètes. Héraclite : « l'être aime à se voiler » - est avec ceux-ci (comme Heidegger : « l'être aime se rendre invisible » - « das Sein liebt es, sich zu verbergen ») ; « l'avoir aime à se dévoiler » - la devise des premiers, des vainqueurs. | | | | |
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| intelligence | | | L'idée, se virtualisant dans les mots et s'actualisant dans les concepts, est trop près de la réalité, pour que je la prenne pour un point de départ vers la hauteur. Le mot ou le concept, au moins, par leur aspect plus hautain, promettent des chutes plus retentissantes. | | | | |
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| intelligence | | | La joie la plus vertigineuse, comme la frustration la plus dévastatrice, viennent du fait, que ni l'intelligence ni le savoir ni le tempérament ni le goût n'apportent rien de décisif au triomphe final du talent. Comment définir le talent ? - le jet inné d'images irrésistibles et le refus inné d'imiter ! L'homme sans talent est jouet des mimétismes. « Un lion qui copie un lion devient un singe » - Hugo. | | | | |
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| intelligence | | | Il n'existe pas de sages attitudes ; la sagesse, c'est une justification, intelligente, requinquante et subtile, justification d'une quelconque attitude ; qu'on soit rebelle ou capitulard, lumineux ou ombrageux, optimiste ou pessimiste, raisonnable ou fou - la sagesse consiste à connaître ou à inventer les pourquoi et les comment d'une attitude, auxquels on adhère. | | | | |
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| intelligence | | | Pour juger de l'intérêt d'une pose (posture/position) philosophique, le premier réflexe est d'en imaginer le contraire ; c'est ainsi que l'on comprend l'insignifiance d'un regard, qui aurait pour centre l'être, la matière, la vérité, la liberté, et l'on finit par reconnaître que l'opposition la plus intéressante est entre la poésie et la prose, la consolation et la conviction, la musique et le bruit, l'abstrait et le concret, le commencement et le résultat, l'élégance artificialiste et le naturalisme béat ; et cette opposition est symbolisée le mieux par le sophisme et le cynisme. Platon, Pascal, Nietzsche, face à Diogène, Hume, Husserl. Curieusement, les seconds triomphent en pratique, tandis qu'en paroles sont proclamés vainqueurs - les premiers. | | | | |
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| intelligence | | | Ce qui, paradoxalement, autorise le regard de se détacher des choses vues, sans craindre une chute dans l'inexistant, c'est qu'un lien inconscient conduit des sens au sens, unit le perçu et le mental, sans passer par les yeux. | | | | |
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| intelligence | | | Le sage sait, que la vraie création est celle d'un langage, dans lequel les réponses soient contenues dans la question. C'est un don beaucoup plus rare que ceux de poser de bonnes questions ou d'apporter de justes réponses. Affaire d'interprètes et de substitutions. La réponse crée une entente mécanique avec la question, mais encore davantage - une attente organique d'un langage, où elle n'en serait plus ; et Blanchot force le trait : « La réponse est le malheur de la question » - elle est son propre malheur ! | | | | |
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| intelligence | | | Le soi inconnu est tout simplement notre âme, qui, chez un philosophe, s'incarne dans l'une des deux hypostases du soi connu : elle devient cœur, dans la recherche de consolations à la détresse humaine, ou elle devient esprit, dans son regard sur la merveille du langage. | | | | |
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| intelligence | | | Ils veulent fuir le sol mouvant, pour bâtir sur le roc (Descartes), tandis qu'il s'agit de planter leur arbre. Si mon édifice doit être non seulement promouvant, mais aussi émouvant, je pourrais pratiquer tout type de sol, sans trahir l'architecte. « Avec Descartes, nous pouvons, comme le navigateur après un long périple sur la mer démontée, crier terre » - Heidegger - « Mit Descartes, können wir, wie der Schiffer nach langer Umherfahrt auf der ungestümen See, Land rufen ». Ce périple a, pour seul contenu valable, la houle et, pour seule issue, - le naufrage, qu'il s'agît de chanter et de confier ce chant à la dernière bouteille. Au chant de l'air et du feu, Descartes veut substituer le récit de la terre et de l'eau. | | | | |
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| intelligence | | | Tout n'est qu'interprétation - les phénoménologues, les langagiers, les hommes d'action ; tout n'est que représentation - les métaphysiciens, les conceptuels, les hommes du rêve. L'humain finit toujours par l'emporter sur le divin ; le premier est proclamé vainqueur par tous les votes, du multitudinaire à l'élitaire. En plus, ou par-delà, il y a des nihilistes, pour qui interprétation est donation de sens, vitalité ou intensité, dans lesquelles se traduit la volonté de puissance. | | | | |
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| intelligence | | | Comparée à l'idée ou à la valeur, la métaphore a une durée de vie décuplée, avant de sombrer, comme tout le reste, dans la banalité ; c’est pourquoi les commencements doivent partir des métaphores vivantes et non pas des abstractions ; l’héritage culturel de mes ancêtres m’oblige à pratiquer un nihilisme filtrant, éliminatoire, pour écarter tout ce qui fut déjà tenté et devint commun. Avoir bien préparé ma défaite future aura fait partie de mon succès présent. | | | | |
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| intelligence | | | Je ne connais pas de pensée, dont le seul mérite serait son développement. Que de naïves illusions tu nourris, si pour toi la pensée développée te fait intellectuel, éternel exilé. Cette éternité ne durerait que l’espace d’une génération. Ton retour sera grégaire ; c'est le sentiment qui prendra l'amère route de l'exil, pendant que tu te mettras aux affaires. | | | | |
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| intelligence | | | Aristote et Kant eurent beau avertir les philosophes, que sans une bonne représentation tout discours ne peut être que du verbiage – Spinoza et Hegel tombèrent dans ce piège. Et tout effort interprétatif, sans une base conceptuelle, dégénère en bêtises irresponsables ; et c’est dans ce deuxième piège, qu’ils dégringolèrent. | | | | |
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| intelligence | | | Chercher du nouveau parmi les objets, les mots ou les idées est une ambition vouée à l’échec ; ces champs sont épuisés depuis longtemps. Le nouveau ne peut être que dans la nature des rapports entre l’intelligence, la noblesse et le style. | | | | |
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| intelligence | | | Spinoza cherche à cerner la consolation, et Wittgenstein – le langage. Deux tentatives ratées, puisque l’un ignore la place de la tragédie dans le rêve et l’autre – celle de la représentation dans le discours. | | | | |
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| intelligence | | | Trois types d’intelligence : celle du savoir théorique, celle du pouvoir pratique, celle du vouloir poétique. On constate aujourd’hui la mort clinique de la dernière et le triomphe robotique de la première. | | | | |
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| intelligence | | | L’écroulement de l’Intelligence Artificielle, dans les années 90 du siècle dernier, est dû au conflit intellectuel entre les philosophes (focalisés sur la représentation) et les logiciens (misant sur l’interprétation). Les premiers manquaient de rigueur et les seconds – de profondeur. La réconciliation et l’essor, au XXI-me siècle, sont venus grâce à la conscience du rôle que joue la communication en langage naturel : les philosophes ont compris que la logique fait partie de tout langage naturel, et les logiciens ont compris que le langage naturel n’est qu’une projection de son vocabulaire et de sa grammaire sur des concepts bien structurés. Curieusement, cette entente fut réalisée par des informaticiens (avec leurs big data), qui nagent et en philosophie et en logique… | | | | |
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| intelligence | | | Un étrange parallèle se dessine entre les ambitions de la philosophie analytique du siècle dernier et les résultats de l’IA neuronale. La première prétendait pouvoir extraire un sens unique de tout discours, celui-ci étant le seul objet d’étude (toute représentation étant exclue). Une prétention, évidemment, absurde, puisque le sens dépend des connaissances et des attentes de l’émetteur et du récepteur du discours, ce qui donnait à celui-ci autant de sens qu’il y aurait de personnages putatifs aux deux extrémités de la chaîne. Mais voilà que l’IA neuronale affronte le discours aux milliards de textes, ingurgités par l’apprentissage, pour en sortir le sens moyen statistique. Or, il se trouve que cette misérable (car sans aucune trace d’intelligence) moyenne est presque toujours satisfaisante, sans être ni vraie ni fausse ! Une idée, intellectuellement absurde, confirmée et soutenue par une méthode mécanique ! | | | | |
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| intelligence | | | L’homme est saisi de perplexité et d’admiration devant les mystères de la matière et de l’esprit, mais la machine ne s’élèvera jamais au-dessus des problèmes et des solutions ; le mystère lui restera à jamais inaccessible. C’est la seule borne intellectuelle que je vois, pour ne pas se soumettre à la fascination sans limites devant les performances statistiques de la machine. Et puisque la philosophie humaine commence par s’incliner devant le mystère, elle surclassera toujours la jugeote mécanique. | | | | |
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| intelligence | | | Jadis, le philosophe et le scientifique avançaient, main dans la main. Le premier comprenait Euclide, Pythagore, Ptolémée, Copernic. Le décalage irrécupérable naquit avec Newton et Leibniz, avec une démétaphorisation de l’infini. Le philosophe ahuri se mit à balbutier ses contreparties sur l’absolu, l’éternité, la vérité – le scientifique ricana, mais resta incapable de produire, lui-même, un discours philosophique, pourtant indispensable. Aujourd’hui, les lamentables critiques de l’IA, par des professeurs de philosophie, montrent un gouffre, jamais aussi insondable, entre la réflexion et la technique. Personne n’y gagne, tous y perdent. | | | | |
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| intelligence | | | Ce sont les modèles linguistiques révolutionnaires qui justifient le triomphe (provisoire) de l’IA neuronale. Dans l’IA symbolique, l’interprétation des phrases suivait plutôt un cycle spatial, en tenant compte des priorités (essentiellement spatiales et non pas temporelles) des opérateurs. En plus, l’apparition de termes ou tournures, inconnus de la base de connaissances, bloquait l’analyse. Dans l’IA neuronale, l’interprétation est temporelle, séquentielle, avec un mécanisme, découlant de la pratique humaine, celui de la probabilité de surgissement d’un terme n+1, après la suite de n termes précédents. C’est ce phénomène psychologique d’attente, et non pas la transformation de la phrase entière en une formule logique, qui explique la facilité, avec laquelle les hommes s’entendent entre eux. Mais si, chez l’homme, l’apprentissage se contente d’une poignée d’expériences, les réseaux neuronaux s’appuient sur des milliards de documents qui traînent sur la Toile – le génie face à la statistique. | | | | |
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| introduction ironie | | | IRONIE : Le problème, qui est propre à notre siècle, est la surproduction. Celle des navets est régulée par la réduction de surfaces cultivables ; celle des idées est nivelée avec leurs substituts jetables ; celle de la bile est jugulée par le garrot de l'ironie impitoyable. Une circulation trop libre d'avis empoisonnés fait peser sur notre sang le danger de gangrène ; l'ironie s'occupe de salutaires saignées quand ce n'est d'honorables funérailles. L'ironie nous épargne le ridicule du dernier pas, comme la pudeur nous refuse l'imposture de la maîtrise du pas premier. Autrui et Dieu s'en chargent. | | | | |
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| chœur ironie | | | AMOUR : Tout ce qui est grand, choisit soigneusement ses défaites. L'ironie s'avoue être sans prise, face à l'amour désarmé. Seul, l'amour dépasse l'ironie en spontanéité des abattements et des enthousiasmes, en jobardise, face à l'incohérence de ce qui vous inonde. L'amour est une foi qui résonne, l'ironie - une foi qui raisonne. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie, ce n'est pas le renoncement à la perfection, c'est la conscience qu'aucun pas vers elle n'est définitif et qu'à chaque carrefour il y a des chemins, qui ne mènent nulle part, que tout chemin peut être vu comme un cul-de-sac. Je vois dans celui-ci une foi, un refuge et une vocation. Qui cherche s'y retrouve, plus désemparé que jamais ; les autres, qui se contentent de vivre, s'y installent confortablement. Et les ruines reproduisent le destin des culs-de-sac : « L'extase de l'homme est d'ériger un édifice et non pas d'y vivre, ce qu'il laisse aux moutons »*** - Dostoïevsky - « Человек любит созидать здание, а не жить в нём, предоставляя его баранам ». | | | | |
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| ironie | | | L'ironie serait la recherche d'un point, où rien ne puisse réussir. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie de l'arbre : même le plus consommé symbole de la création pâtit de la proximité d'un chien. Il peut se consoler - sa rivale, la montagne, a ses nuages : « L'ironie sentimentale : un chien hurlant à la lune, tout en pissant sur une tombe » - K.Kraus - « Sentimentale Ironie ist ein Hund, der den Mond anbellt, dieweil er auf Gräber pißt ». Il arrive même aux bons cerveaux de s'exprimer par vessies interposées : Sartre sur la tombe de Chateaubriand ; où peut-on lire encore ces pathétiques suppliques, gravées sur les tombes antiques : « Sacer est locus ; extra meiite » ? Par temps de déluges ou naufrages, il est plus urgent de lâcher des colombes que de cracher sur des tombes… | | | | |
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| ironie | | | La poésie introduit la règle ludique dans le concours de couleurs de l'imagination ; l'ironie est un arbitre, qui met à égalité le vainqueur et le vaincu, avant qu'ils ne rejoignent la grisaille de la vie, où le jeu est minable. L'ironie et le jeu devraient surtout soigner leur premier enfant étymologique - l'il-lusion, l'art de capitulations devant le réel. La philosophie, en nous apprenant, lourdement, à mourir ou à vivre, néglige de nous apprendre à jouer, légèrement. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie de la critique littéraire : le bourreau assurant la longévité des œuvres décapitées. | | | | |
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| ironie | | | La chute la plus profonde attend l'arbre le plus haut. Il t'aura donné le vertige de ses jeunes saisons, il t'en donne un autre, l'ultime, auprès de ses racines, ses ruines, - « la chute de l'humble n'est pas profonde »** - Publilius - « Humilis nec alte cadere potest » - il faut chercher des chutes vers le ciel, que te promettent l'humilité et la honte. | | | | |
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| ironie | | | N'écoute qu'ironiquement les conseils de la puissance ou de la sagesse, d'Héra ou d'Athéna ; n'oublie jamais, que c'est la beauté de la silencieuse Aphrodite qui l'emporte à tout concours divin. | | | | |
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| ironie | | | Sans l'ironie, les seules issues sont le fétichisme d'esprit, après le premier triomphe, ou le masochisme d'âme, après le premier échec. | | | | |
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| ironie | | | La possibilité d'être ailleurs, la paralysie du sens de l'enracinement - l'ironie spatiale. « Une vie rêvée nous attend ailleurs comme le salaire de la malchance ici-bas » - Enthoven. | | | | |
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| ironie | | | S'il faut bâtir sa vie, autant que ce soit en murs des capitulations, plutôt qu'en fondations des réussites ou en charpentes des mérites. Au-delà des murs, toute architecture se voue aux étables ou casernes. | | | | |
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| ironie | | | L'intérêt du travail dans l'impondérable : laisser quelques atomes échapper à la chute de tout enthousiasme. L'ironie gravitationnelle : s'enfuir après toute envolée lyrique, en feu d'artifice, afin de ne pas recevoir sur la tête ses débris bien éteints. | | | | |
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| ironie | | | Ni le courage ni la sagesse n'aident à mépriser la mort ; l'ennui d'une vie bâclée suffit à ceux qui vécurent en robots et se découvrent hommes ; même les testaments se rédigent aujourd'hui dans le style des cahiers des charges. Leur corps, d'un coup, n'est plus une salle-machines, mais une ruine, sur les murailles de laquelle rôde la reddition ; s'y ennuyer, c'est y vivre d'ouvertures stériles, sans exil ami ni siège ennemi. | | | | |
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| ironie | | | Déboulonner est plus facile que statufier ; inaugurer des ruines majestueuses serait le compromis. | | | | |
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| ironie | | | Tous les hommes sont faibles, mais certains ont la faiblesse de se croire forts, et dont quelques rares infortunés s'abîment jusqu'à un véritable succès de leur entreprise. Sans aucune chance de remonter à nos défaites sommitales communes. Oui, « la lutte vers les sommets suffit à remplir un cœur d'homme » (Camus), remplir d'instincts de charognard réussi. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie astronomique : pour mieux chanter son astre, en provoquer l'éclipse. | | | | |
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| ironie | | | Pour être écrasé par le pessimisme, il suffit de suivre jusqu'au bout n'importe quel chemin droit ; pour s'envoler vers l'optimisme, il faut emprunter ou inventer des voies obliques. | | | | |
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| ironie | | | Par l'ironie, j'appris à ricaner de mes débandades au lieu d'en rougir ou de m'en étonner. Le rire - au dehors sans vie, le rouge - au front sans pli, l'étonnement - à l'âme sans prix. La ruine implicite perce dans ce triptyque : étonnement, ironie, élan - à vivre simultanément ! | | | | |
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| ironie | | | Le rebelle se place du même côté que les hommes ; le faux ironiste leur tend le miroir et y voit le bas à la place du haut, le recevoir à la place du donner, la défaite à la place du triomphe. Mais le vrai ironiste est saltimbanque sur des passerelles escamotées, telle corde raide, entre ces extrémités, où s'arrête tout vertige. | | | | |
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| ironie | | | C'est dans les métiers du cirque que je reconnais le mieux le tempérament des hommes. Les numéros que j'exécuterais : l'équilibriste (sur la corde raide du goût), le dompteur (de mon propre rapace), le clown (raillant mes succès amers). | | | | |
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| ironie | | | La médiologie concerne le savoir, qui, lui, se transmet et s'hérite, mais non la sagesse. Celle-ci, normalement constituée, meurt en croix, quand ce n'est en couches ou au fond d'un puits. Mais, contrairement à l'ignorance, elle encourage les visites de ses cimetières, où se côtoient fantômes et ressuscités. | | | | |
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| ironie | | | De la modernité de ma démarche : je prône la discrétion catastrophique (R.Thom) ou l'irréversibilité chaotique (I.Prigogine) - dans la trajectoire du regard, dans l'onde de l'émotion, dans le champ de l'intuition. | | | | |
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| ironie | | | Même l'adorateur d'un seul de ces éléments - air, terre, eau, feu - dispose de tant de modes de défaillance : étouffer ou exhaler la pestilence, se déraciner ou s'enterrer, se noyer ou mourir de soif, se consumer ou éteindre sa flamme. | | | | |
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| ironie | | | De l'incapacité d'avancer naît souvent le chant gratuit des horizons ; de l'incapacité de trouver du charme dans la simplicité - le lourd plongeon dans des profondeurs ; de l'incapacité de se tenir debout - l'appel suicidaire de la hauteur. | | | | |
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| ironie | | | Entre faire face et se cacher la face, le courage, le plus souvent, consiste à faire le second choix, à préférer les yeux baissés au front plissé (« fronti nulla fides » - Juvénal). Nos revers nous reproduisent plus fidèlement, les façades ou frontispices cachant nos ruines. | | | | |
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| ironie | | | Partout triomphent les professionnels : aujourd'hui, le thème de renonciation réussit le mieux au métier de ratés. | | | | |
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| ironie | | | Ce livre est un argument involontaire en faveur de l'obscurantisme : les chapitres le mieux réussis sont ceux, où je suis le moins compétent. | | | | |
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| ironie | | | Mes piteuses invitations à garder la hauteur devraient faire croire, que la Chute n'eut pas encore lieu et nous guette. Mais, par précaution, je ne fais pas l'ange mais la bête. | | | | |
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| ironie | | | Quand on choisit pour outil d'application des contraintes – les ciseaux, on redouble ses louanges aux chutes. | | | | |
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| ironie | | | Encore de l'alphabet grec : viser l'oreille de Θ, fuir l'œil de λ et la raison de Σ. Que Χ ne soit plus seulement une lumière, mais un jeu d'ombres inconnues. | | | | |
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| ironie | | | Travail de plume : porter le léger enthousiasme du premier jour de la vie, tout en en transportant la lourde dépouille du jour dernier. | | | | |
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| ironie | | | La chute actuelle du prestige des philosophes n'est pas due à l'affaiblissement de leurs compétences, mais à l'inutilité de leur savoir, dans la poursuite du seul but qui reste aux hommes – réussir une carrière. | | | | |
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| ironie | | | Chantre des cervelles - la future vocation du poète, échoué à devenir accoucheur (Platon) ou ingénieur (Staline) des âmes. La profession libérale de robot-décorateur lui fera oublier, qu'il jouait jadis, dans la société, la fonction d'archonte de l'humanité (archontische Funktion der Menschheit – Husserl). | | | | |
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| ironie | | | L'ironie de l'espoir : préférer que le navire coule, mais que l'ancre reste. | | | | |
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| ironie | | | Tout ce qui monte, en continu (une prière, un appel, une révolte), est voué à la chute dans le néant, sans illumination aucune. Pour atteindre une hauteur honorable, mon élan doit se tourner vers l'intérieur et projeter au ciel mes ombres discrètes. | | | | |
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| ironie | | | Je ne me considérerai vraiment sans abri que le jour, où se sera accomplie la vision de Lucain : « Les ruines mêmes ont péri » - « Etiam periere ruinae ». | | | | |
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| ironie | | | L'ironie modale : qui peut perdre son esprit l'aura sauvé ; le scepticisme biblique : qui veut sauver son âme la perdra. | | | | |
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| ironie | | | Ils se réjouissent chaque fois, que leurs yeux s'ouvrent - pour comprendre ou prendre ; je me félicite chaque fois, que je parviens, enfin, à les fermer - pour m'abandonner ou donner. « On jouit seulement de ce à quoi on s'abandonne » - Pavese - « Si gode solamente ciò in cui ci si abbandona ». | | | | |
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| ironie | | | La vie m'apprend la navigation, la philosophie - la gestion du naufrage, la poésie - l'art de confier à une bouteille aléatoire et providentielle le vertige des fonds ou l'horreur des crêtes. L'ironie me cloue au rivage. | | | | |
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| ironie | | | Vu mon goût de ruptures et de capitulations, rien d'étonnant, que je suive à l'endroit la règle ; sauter pour mieux reculer, que tout le monde applique à l'envers. | | | | |
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| ironie | | | Le cœur à hauteur d'arbre - la devise d'une école d'arts martiaux extrême-orientale ; quand je survole toute l'étendue de mes capitulations, j'atterris à cette défaite supplémentaire : tout porte à croire que le regard ne se réduise pas au cœur. Mais c'est à la lueur du drapeau blanc que s'illuminent les guerriers de l'ombre. | | | | |
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| ironie | | | Pour aller en enfer, il faut une barque et un nautonier expérimenté ; pour atteindre le paradis, il suffit quelquefois un bon souffle et une bonne voile, au-dessus même d'une épave. | | | | |
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| ironie | | | Aux autres, mon âme est une boîte noire ; pour repêcher son épave, savoir quels nombres y sombrent ou quelles fibres y vibrent, présente le même intérêt. | | | | |
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| ironie | | | Il est propre de la nature humaine de se chercher une originalité ; et toute sa vie on se trompe de milieu de son exercice : au début de sa vie on croit pouvoir être original dans l'orgueil de ses triomphes, ensuite on compte sur la fierté dans ses débâcles, et l'on finit dans le seul milieu, où l'originalité survit au ridicule, - dans l'ironie des ruines, où cohabitent la grandeur, la gloire et l'humilité. | | | | |
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| ironie | | | La jeunesse, c'est la hauteur, où l'on dénude sa vraie forme - ondoyante, houleuse, moutonnante ; la vieillesse, c'est la profondeur, où l'on découvre son vrai fond - rocheux, sablonneux ou fangeux. | | | | |
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| ironie | | | Fuir ces deux chantiers prometteurs : le terrain vague pour le salut de l'homme et le terrain d'essai pour la destruction du monde ; me contenter de mes ruines sans lendemain. | | | | |
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| ironie | | | Les hommes n'intéressent Cioran qu'une fois conduits, par ses soins, au bord de la chute. Quand on sait de quels précipices et hautes tours on se tire aujourd'hui, sans la moindre égratignure, on se contenterait de cartographies et architectures plus ironiques : les ruines, cernées par les pâquerettes. Béni silence des chutes vers le ciel ! Toutes les demeures bâties au bord du Vésuve (Nietzsche - « Baut eure Städte an den Vesuv ») sont désormais munies de sismographes. | | | | |
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| ironie | | | Dans le travail de démolition des illusions ou des certitudes, rien de plus terriblement efficace que le culte du talent, qui abolit toute portée, aplatit toute profondeur et n'érige que la hauteur sans socle. | | | | |
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| ironie | | | Le Talmud réduit le côté bestial de l'homme à sa physiologie et met en relief ses trois côtés angéliques : avoir de l'intelligence, rester debout et parler hébreu - le contraire de ma vision : savoir écouter son âme, rester couché, respecter les langues mortes, gardiennes de l'éternel silence. | | | | |
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| ironie | | | Aucune pensée ne peut être complète, si elle n'esquisse pas sa chute. | | | | |
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| ironie | | | Deux lectures du perfide et ironique impératif de Delphes, « Connais-toi toi-même » : les sots en arrivent à la jubilation niaise, faussement réflexive - « Je me suis retrouvé », les sages - à la mélancolie passive du « Je suis perdu ». | | | | |
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| ironie | | | À l'origine de mes meilleures espérances se trouvaient des pertes, suivies de l'étonnement de pouvoir me passer des choses perdues ; mon désespoir, lui, poignait surtout des acquisitions, qui m'asservissaient. | | | | |
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| ironie | | | Tous mes naufrages sont de la pure invention, puisque je n'emprunte aucune route maritime, n'ai pas de marchandises d'échange, manque d'esquif et ne vois aucune bonne houle au-dessus des profondeurs racoleuses. | | | | |
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| ironie | | | En accédant à une idée par des sentiers battus, j'en reconnais la défaite. | | | | |
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| ironie | | | Pour surmonter l'homme, il faut emprunter le chemin de la résignation, qui passe, successivement, par la profondeur épique, la superficialité comique et la hauteur tragique, pour aboutir aux ruines sans chemins ni géométrie, aux rires et pleurs tournés vers les étoiles. | | | | |
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| ironie | | | Ce que Voltaire dit des (bons) genres vaut pour les systèmes : sans ou avec un système on n'échoue que par l'ennui. | | | | |
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| ironie | | | Des chemins, dont les pieds du goujat éprouvent le prurit, il y en a hors de toute poussière, pierraille ou bitume ; mais le mode de déplacement, sur ceux-ci, n'est point la marche, mais la danse, le vol ou la chute : le voyage est bon, « pourvu que ce soit hors du monde »** - Baudelaire. | | | | |
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| ironie | | | Je tends mon arbre de quête et je m'attends à ce qu'un arbre lecteur s'unifie avec lui, dans une fusion foisonnante ; mais, la page tournée, mon arbre chute, et je ne dois pas m'offusquer, si tout un chacun, sans arbre interprétatif à lui, se serve du mien comme d'un vulgaire bois de chauffage ou d'allumage. « L'arbre une fois abattu, en prend du bois qui veut »** - Érasme - « Arbore deiecta, ligna quivis colligit ». | | | | |
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| ironie | | | La dérive d'une Bouteille à la Mer, est-ce un chemin ? Est-ce encore l'écho d'un beau naufrage ou déjà l'annonce d'une piteuse épave ? | | | | |
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| ironie | | | Pourquoi disparurent les sirènes ? - parce que tous les marins, au lieu de s'attacher voluptueusement à un mât, se bouchent leurs oreilles d'auto-pilotes ; rien n'est plus destiné aux naufrages ; les bouteilles de détresse ni ne reçoivent ni n'émettent aucune ivresse ; les ménades sont au chômage technique. Et après avoir perdu leurs plumes, les sirènes perdirent leurs voix. | | | | |
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| ironie | | | Je pense, donc je puis, donc je suis, donc je fuis - le parcours du capitulard. | | | | |
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| ironie | | | La méta-ironie consiste à croire l'ironie – constructive, et le sérieux - destructif. | | | | |
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| ironie | | | Pour un béat optimiste, la vie est une solution et guère un problème. Comme, pour le vrai pessimiste, la mort n'est pas un mystère, mais un problème. « Ne se suicident que les optimistes » - Cioran. Et l'ironie est une capitulation inconditionnelle du pessimisme surarmé de la raison devant l'optimisme désarmé de l'esprit. | | | | |
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| ironie | | | On a besoin de plus d'énergie, de talent et de force, pour entretenir la pose de perdant que pour tenir le rôle de gagnant. | | | | |
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| ironie | | | Créer sa fortune, la gérer, s'ennuyer et s'intéresser à l'histoire de l'art, perdre sa fortune - de ces quatre modes d'existence, il n'en reste qu'un seul, où l'intérêt pour l'art ne compromet la fortune plus que le zèle commercial ou l'effort artisanal. « La misère, couveuse de tout art » - Apulée - « Paupertas omnium artium repertrix ». | | | | |
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| ironie | | | Brutus et Cassius, pour briller, choisirent un bon stratagème : sur le fond de nos absences - abandons ironiques - se dessinent nos traits les plus hautains. « La présence diminue la gloire » - G.B.Vico - « Minuit praesentia famam ». | | | | |
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| ironie | | | La conscience d'échec nous tient en éveil, lorsque la vie nous sourit ou nous berce ; l'enthousiasme se vit le mieux au milieu des ruines. | | | | |
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| ironie | | | Le bonheur de ma traversée de la vie, c'est l'ivresse et, donc, la fête. La fête de la fin de voyage, fête de l'esprit ; ou la fête du commencement, du départ, fête de l'âme. L'ivresse sur la route même ne promet que des accidents. | | | | |
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| ironie | | | Si tu as soif d'une vie intense, ne cherche pas le vin, mais un naufrage et une bouteille vide, à laquelle tu confieras les tempêtes sous ton crâne. Mais si ce n'est pas la vie, mais la soif qui te préoccupe, crée une fontaine imaginaire, faite à seule fin d'entretenir ta soif. | | | | |
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| ironie | | | Quel est le grand créateur, qui reconnaîtrait, que sa vie eût été une réussite ? Personne. C'est l'arrière-fond des détresses qui perce chez les plus belles des plumes. Mais très peu réussissent leur mise en scène (souvent inconsciemment, comme Mozart ou Tchékhov). La maîtrise d'un style paraît en être la condition, à moins que ce soit le contraire, le style naissant dans l'intelligence, la noblesse et dans le courage d'assumer ses débâcles : « Le style est le luxe de l’échec » - Cioran. | | | | |
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| ironie | | | De l'humour grinçant : quand je lis les longues jérémiades des professeurs sur le déclin apocalyptique de la culture, je me dis qu'il y a, en effet, un signe réel de ce cataclysme – on imprime leurs exercices et l'on refuse les miens. | | | | |
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| ironie | | | Les adeptes de chaque élément ont leurs propres façons d'avancer vers leurs buts : l'eau - écopage ou repêchage, le feu - sainte simplicité ou feu de paille, la terre - sentier battu ou horizontalité, l'air - musique d'élans ou de chutes. | | | | |
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| ironie | | | Quand je lis toujours les mêmes litanies sur les profondes mutations bouleversant les fondements, je sais, que ce sont des commerçants, des journalistes ou des professeurs de philosophie, qui analysent ainsi les achats de véhicules, les faits divers ou les publications académiques, pour déjouer l'ennui et la platitude. Qui tend encore vers la hauteur des invariants immuables ? - des vagabonds, des exilés, des ratés… | | | | |
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| ironie | | | Dans les mentalités horizontales règne le dynamisme, qui assure la stabilité dans la platitude ; la verticalité se maintient grâce à l'immobilité de ce qui est le plus vital, immobilité vécue comme une chute ou une envolée, en fonction du vecteur courant de mon regard. | | | | |
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| ironie | | | Pour ne pas se déchaîner, ils veulent vaincre leur soi connu. Je me déchaîne, m'étant soumis à mon soi inconnu. | | | | |
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| ironie | | | J'ai beau bâtir un système irréfutable, prouvant que mes plus beaux essors naissent d'un génie profond, d'une vaste angoisse ou d'une haute solitude, mon intelligence ironique lui substitue facilement une autre justification, où n'apparaissent qu'un petit amour-propre froissé ou de petites défaillances. C'est ainsi qu'on doit entretenir un sain esprit critique. | | | | |
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| ironie | | | Les idées, qui triomphent dans les faits, se ternissent plus vite que celles, dont l'éclat n'a pas besoin de reflets visibles. L'étrange densité de belles idées qui s'avérèrent catastrophiques. Il existe même une solidarité des idées, permettant de cohabiter avec leurs indéboulonnables mais fraternels contraires. | | | | |
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| ironie | | | Nos meilleurs jugements sont intuitifs, c'est à dire prononcés sans qu'un ensemble de conflit complet soit formé. Pour arriver à une résolution déductive ou autoritaire, il faut de l'audace, puisque je m'avoue trop bête pour ne faire confiance qu'à ma sagesse, qui est toujours intuitive. « Devine si tu peux, et choisis si tu oses » - Corneille. L'audace semble être le lot du genre humain, calculateur et sobre. La voyance - celui des sages, ivres et désemparés. | | | | |
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| ironie | | | Le drame du progrès est que plus de bien-être, même s'il est équivalent au bien-avoir, signifie, en réalité, plus de mal-devenir. Ce n'est pas une question d'éthique, mais d'optique : « Chaque fois qu'il te semble, que les choses vont mieux, tu avais oublié quelque chose » - R.Feynman - « Any time things appear to be going better, you have overlooked something ». | | | | |
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| ironie | | | Le créateur choisit son adversaire, son arme et son issue désirée. Le puissant penche pour le nombre, le muscle et la victoire insolente. Le subtil, l'impuissant, - pour la lettre, l'ironie et la défaite consolante. | | | | |
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| ironie | | | Ce ne sont ni la sagesse ni la morsure qui sont les signes les plus obvies de la présence du serpent, dans ces lignes obliques, mais ses peaux abandonnées. | | | | |
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| ironie | | | Les points de chute se trouvent, d'habitude, dans la platitude ; la fausse fierté de te dire, que là où s'élèvent des monts majestueux s'ouvrent aussi des précipices, ne doit pas t'illusionner. La montagne ou l'arbre, le vertige ou la fleur, la lumière ou l'ombre. Le danger est dans le refus des ailes ou dans le poids des semelles (la grâce ou la pesanteur ascensionnelles - S.Weil). La chute sous un arbre peut être plus ample que dans un précipice. Et plus instructive. Ce qui attire vers la montagne, c'est son peu de routes. | | | | |
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| ironie | | | Plus nous nous mettons à disposition de la terre, moins il nous en reste pour être voué au ciel. Mais plus on s'accroche au ciel avec des ailes croissantes, plus ridicule on sera à l'atterrissage. | | | | |
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| ironie | | | Si je veux être guidé par le clair de lune ou apercevoir l'aurore avant les autres, je dois être prêt à porter des bleus, au front et à l'âme, et avoir souvent les yeux pleins de rosée. | | | | |
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| ironie | | | Nous sommes tous condamnés à nous adonner à l'acrobatie avec des signes ; la connaissance met des tapis sous nos pieds pour amortir les chutes, mais l'ironie fait mieux, elle suspend la gravitation et nous arrête en plein vol. | | | | |
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| ironie | | | Il n'est donné à personne de savoir sa vraie pente qu'il faille suivre ; toutefois, la chutante est plus prometteuse que la montante. Si la pente est vraiment à moi, elle ne peut mener que vers l'impasse. Les montées ou descentes des autres ne servent qu'à équilibrer mes errements ou à relativiser mes chutes. | | | | |
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| ironie | | | Si je dis, que l'art est la maîtrise, la jouissance, l'ardeur, et A.Blok rétorque : « L'art est là où règnent la chute, la perte, la douleur, le froid » - « Искусство там, где ущерб, потеря, страдание, холод » - qui a raison ? Les deux, puisque l'un est dans la finalité, et l'autre – dans le commencement. | | | | |
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| ironie | | | Derrière un succès, il y a toujours de mauvaises raisons, comme il y a une bonne douzaine de fausses raisons pour aimer ce livre. La vraie, la seule, je ne vous la dirai pas ; c'est ce fameux pinceau escamoté qu'on ne doit pas voir sur le tableau d'un maître. | | | | |
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| ironie | | | C'est le déclin inexorable de toute idée (invitant à son sacrifice) qui justifie la fidélité au mot ascensionnel ; plus vaste est l'amplitude entre l'idée calculable et le mot imprévisible, plus riches seront les palettes, les timbres, les mélodies, qui développeront l'idée en l'enveloppant du mot. | | | | |
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| ironie | | | Pour bien chanter les charmes de la faiblesse des mains, il faut posséder une très forte voix de l'âme. Les débâcles fracassantes n'enthousiasment que mises en musique apaisée. | | | | |
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| ironie | | | Le médiocre aime la peinture de la fin du monde, le scientifique en scrute le commencement, et l'ironique cherche, chez les deux, de la hauteur, celle d'un déluge ou celle d'une source, pour y deviner la solution d'une vie humaine ou le mystère d'une vie divine. | | | | |
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| ironie | | | La montagne, l'édifice ou la route, ces rivaux de la pierre, dont s'occupe Sisyphe. Il ne trébuche pas sur la montagne, n'a pas d'ambition pour des édifices, s'écarte des routes. Les bleus, laissés par des pierres de touche ou d'achoppement, l'ont conduit au pied de l'arbre, ou mieux, à sa hauteur, d'où il admire l'azur des montagnes, des horizons, des cieux. | | | | |
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| ironie | | | On ne se retrouve au milieu des ruines qu'à la suite d'une chute ; dans le seul cas, où je les salue, la chute fut due non pas à la pesanteur terrestre, mais à la grâce céleste. | | | | |
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| ironie | | | C'est dans les cruciverbistes qu'on voit la figure de penseur ; les Tyrannicides décorent les comices kolkhoziens ; la Victoire de Samothrace ouvre une séance de Bourse ! | | | | |
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| ironie | | | L’amour est complexe, c’est pourquoi il a une part réelle, la temporelle, et une part imaginaire, intemporelle. Quand l’imagination est nulle, on reste en compagnie de la seule réalité unidimensionnelle, de la linéarité décroissante. | | | | |
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| ironie | | | Comment devrait naître une ironie aimable ? - constater la chute d’une chose noble et comprendre que, rationnellement, cette chose est indéfendable. Donc, l’ironie serait une lamentation, cachant une consolation inavouable. | | | | |
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| ironie | | | Le génie se reconnaît par le choix de la première ligne ; le talent guide les enjambements ; le destin se penche sur le point final, mais la vie y met une rature. | | | | |
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| ironie | | | Ceux qui tournent le dos aux principes, s'appuient, en général, sur des recettes de basse cuisine. Pour un cuisinier de langages savoureux, vaut cette haute recette : « Appuyez-vous sur les principes, ils finiront par céder » - G.Braque. | | | | |
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| ironie | | | L’adhésion de l’humanité à une philosophie noble quelconque tournerait, immanquablement, aux désastres socio-économiques. En revanche, Descartes fut persuadé, que tout charcutier, tout terrassier, tout charpentier retirerait beaucoup d’utilité de l’application de sa manière de philosopher. | | | | |
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| ironie | | | Entre nos doigts, la lettre V devient gesticulante, pour signifier : la Victoire (pour les belliqueux), la Vie (pour les mourants), la Vérité (pour les impuissants), le Visage ou la Voix (pour les expressifs). | | | | |
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| ironie | | | Il est difficile de trouver une seule horreur, dans laquelle ne serait pas (pro)jeté l’homme heideggérien. Ayant saturé tous les gouffres abstraits, et à son corps défendant, il finit par reconnaître que « nous chutons dans la hauteur » - « wir fallen in die Höhe ». | | | | |
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| ironie | | | La manie de ce siècle est de quitter son soi, vu comme une citadelle, trop sur la défensive ; on exhibe ses pensées, plus légères que l’air, et qui se dissipent par-dessus les basses murailles ; on creuse ses pensées, en-dessous des murailles plates, pour s’enfuir, en rampant. | | | | |
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| ironie | | | Par ton écriture tu pensais entretenir, chez ton lecteur, une soif, que tu imaginais éternelle. Or tes contemporains demandent des nourritures modernes, dont la valeur énergétique se trouve quelque part entre la gazette, la baisse des impôts, des likes des réseaux sociaux et un séjour aux Seychelles. | | | | |
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| ironie | | | Un sage peut réussir au royaume des sots, mais il ne faut pas oublier que, dans ce cas, le suffrage ait été celui des sots. | | | | |
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| ironie | | | Plus je parie sur la force et plus sombre est le pessimisme qui, immanquablement, s'ensuit. À comparer avec l'optimisme, qui accompagne les pensées nées de la faiblesse et des capitulations. Que mon idée-force soit : la fuite doit toujours figurer parmi mes maîtres-mots. | | | | |
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| ironie | | | Je suis ange et bête ; les deux ont besoin d’ailes : l’ange, pour garder ma hauteur, la bête – pour cacher les bosses de mes chutes. « Déployées en plein vol, les ailes sont ta liberté ; dans le dos, elles sont un fardeau »** - Tsvétaeva - « Крылья - свобода, когда раскрыты в полёте, за спиной они - тяжесть ». | | | | |
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| ironie | | | Visiblement, mes notes n’établissent aucun lien avec le public moderne, mais elles créent beaucoup de passerelles avec mon soi inconnu. | | | | |
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| ironie | | | L’homme et l’auteur : on trouve rarement un parallélisme dans l’évolution modale de ces deux personnages. Je ne le trouve que chez Cioran, et ce parallélisme temporel est stupéfiant : un sobre salaud pro-nazi, un sinistre prédicateur d’apocalypses, une chute du goût qui lui fait préférer une misérable E.Dickinson à l’immense Rilke, un styliste, exprimant son désastre factice par des minauderies cafardeuses. | | | | |
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| ironie | | | De la division du travail : l’esprit doit étudier, en profondeur, nos chutes, l’âme doit maintenir, en hauteur, nos élans. | | | | |
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| ironie | | | L’intelligence d’un homme, se lamentant de son ennui, est certainement celle d’un handicapé ; les symptômes probables : un regard trop bas sur la vie, le besoin mesquin d’une reconnaissance extérieure ratée, l’imagination défigurée par l’actualité banale, l’écoute exagérée du bruit social, l’insatisfaction de la place que lui accorde la société. Un tel homme ignorera à jamais ce qu’est la hauteur et le bonheur d’un enthousiasme solitaire. | | | | |
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| ironie | | | C’est au cours des chutes que naissent les meilleurs chants de la hauteur. | | | | |
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| ironie | | | L’origine de mon narcissisme – en essayant de retarder le jour, inévitable, où je ferais le deuil de mes succès réels, j’en invente des imaginaires, qui se reflètent dans le lac, rempli de mes larmes et de mon sang, invisibles aux autres. Toute mon écriture est la contemplation de ces succès éphémères. | | | | |
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| ironie | | | Jadis, l’écrivain érigeait des temples, peignait des épopées, exhibait ses états d’âme ; aujourd’hui, il reproduit des bureaux, des hôtels, des bistrots. Moi, bras tombés et visage contre un lac, je me contente d’entretenir le souvenir de belles ruines de mon passé. | | | | |
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| ironie | | | La valeur du succès est méprisable ; le succès de la valeur est admirable. | | | | |
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| ironie | | | Bach écrivait, presque exclusivement, pour les insomniaques qui traînent dans la nuit leurs agacements du jour. Exceptionnellement, il s’adressa aussi à ceux qui, dégoûtés de leurs veilles comiques, attendent un rêve, enthousiasmant et tragique. Résultats – une réussite grégaire ou un noble échec ; les uns bâillent, les autres pleurent. | | | | |
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| ironie | | | Ils regrettent de ne pas avoir suffisamment agi au profit de leur stature sociale ; je regrette d’avoir trop agi, au détriment de mon rêve solitaire. | | | | |
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| ironie | | | Dans les bonnes ruines on retrouve des traces des voûtes, des marbres, des mosaïques et non pas des fondations ; celles-ci sont des lieux datés, les ruines – des ouvrages atopiques, atemporels. | | | | |
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| ironie | | | Seuls ceux qui s’agrippent à la hauteur savent ce que c’est que la dégringolade. Un jour, ils se penchent trop sur le réel, et la glissade fatale leur fait perdre la hauteur idéelle, la seule à ne pas être de ce monde. La platitude est une tour réelle, à multiples étages, et les tracas de ses résidents leur font changer d’étage, rien de plus. | | | | |
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| ironie | | | Si tu sais interpréter tout triomphe en tant que débâcle, tu ne feras plus de différence entre causes perdues et causes gagnantes. Tu te détourneras des finalités et te consacreras aux commencements. | | | | |
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| ironie | | | La goujaterie l’emportera toujours sur la délicatesse, comme l’ironie – sur le lyrisme. C’est pourquoi je préfère le Minnesinger au hidalgo. | | | | |
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| ironie | | | Toutes les voies qui mènent au désespoir sont des sentiers battus, elles constituent le sort commun des hommes. C’est pourquoi la perte des illusions n’est nullement tragique, mais traîtresse ou vaudevillesque ; leur affaiblissement involontaire, en revanche, est une vraie tragédie. Heureusement, un vrai esprit tragique sait faire revenir l’espérance, ce rêve qui évite le glissement vers le désespoir et rend la tragédie – heureuse. | | | | |
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| ironie | | | C’est dans l’art de chanter l’enthousiasme et l’espérance que se reconnaissent les bonnes plumes ; pour la peinture des débâcles, on n’a pas besoin d’un talent, tous y réussissent, mais banalement. | | | | |
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| ironie | | | Quand mon dispositif langagier, pour atteindre un but intelligible, ne marche pas, il m’arrive de le garder quand même, car il a fait danser un commencement sensible. | | | | |
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| ironie | | | L’inconvénient de la réussite est qu’elle est un calmant terrestre, tandis qu’on cherche des excitants célestes. « J'ai connu toutes les formes de déchéance, y compris le succès » - Cioran. | | | | |
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| ironie | | | Mr R.Enthoven (brillantissime à l’oral et nul à l’écrit) reçoit 19 sur 20 (comme l’aurait obtenu tout professeur), à l’examen du Bac, tandis que ChatGPT est humilié avec une note de 5. Enivré par ce triomphe, Enthoven publie un livre sur l’IA, où il montre son ignorance crasse de ce qu'est l’intelligence, sans parler d’IA. Et il ne comprend pas que les notes des juges ne sont pas complètement objectives, mais sont surtout dictées par les traditions et les normes ministérielles, tandis que les critères tels que l’exhaustivité, la cohérence, la fraîcheur, l’audace, le style restent en marge. | | | | |
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| ironie | | | Ils ont les mêmes règles pour démontrer qu’une pensée est libre ; donc, une fois la démonstration réussie, ils proclament cette pensée – libre. La règle étant identique pour tous, cette pensée a toutes les chances d’être commune et même grégaire. | | | | |
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| ironie | | | La honte de ton esprit et l’ironie de ton âme cohabitent, sans se parler : la honte de chercher la basse reconnaissance sur les forums et l’ironie de trouver la haute consolation entre tes quatre murs écroulés. | | | | |
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| ironie | | | La hauteur – l’état rêvé te permettant de survoler, ironiquement, tous les sommets ou gouffres, de conquêtes ou de naufrages, qui comptent dans la vie - la jouissance mélancolique. | | | | |
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| ironie | | | Ne pas avoir de lecteurs est une très mauvaise raison pour m’en enorgueillir (comme le font, pourtant, Diderot ou J.G.Hamann – quis leget haec ?). Il faut m’assurer que mes paroles, placées en tel lieu de l’esprit, vues sous un tel angle de l’âme et fondées sur de tels critères du cœur – elles sont insurpassables ! Mais votre esprit est la foire ; votre âme est atavique ; votre cœur est flasque. J’écris de l’âme à l’âme, de l’âme-élan à l’âme-sœur, dans un univers sans lieux visibles ni dates lisibles. | | | | |
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| ironie | | | Quand on voit un autre en train de bailler, on est saisi de la même envie ; l’extase, en revanche, n’est nullement contagieuse ; c’est ce qui explique le succès populaire des écrivains raseurs et l’indifférence, avec laquelle la foule accueille les plumes ferventes. | | | | |
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| chœur mot | | | SOLITUDE : Il faut bâtir avec des mots un espace de solitude, où l'on ne rencontre que soi-même. Les mots étriqués accueillent facilement la multitude, mais il faut chercher des mots vastes, pour être rempli par le souffle et la hauteur d'une âme esseulée et en perdition. On est vraiment seul, lorsque le mot ne peut être ni déclamé ni chuchoté, mais seulement tu. | | | | |
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| mot | | | Seuls des médiocres prétendent, que le français n'est pas une langue de la poésie. En russe ou en allemand, il est plus facile de compléter le manque d'émotion par la complicité de la langue, tandis que la langue française est foncièrement ironique, s'étant exercée à tous les emballements ratés. Le poète français est plus seul, plus vulnérable, et sa tâche est d'autant plus chevaleresque. | | | | |
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| mot | | | Toute chose dite ou apprise est transformable en médite et méprise et nous fait, tôt ou tard, déchanter, si elle n'est pas chantée. | | | | |
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| mot | | | Deux mots, qui ne se touchent plus : considérer et désirer, et qui auraient pu signifier : être d'accord avec les astres ou se laisser guider par des astres. Sur terre, le premier peut tout de même accompagner quelques musicastres, le second te voue au dés-astre, au silence, pour les autres, de ta musique née ailleurs. | | | | |
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| mot | | | Le parti pris des choses triomphe partout (hideux dans leur apothéose - l'Internationale !). Pour les vainqueurs, prosateurs béats, le choix fut entre un objet vivant ou un schéma mort. Ils ne comprendront jamais, que la vie ou la mort des idées ne s'annoncent ni ne se maintiennent que grâce au parti pris des mots. | | | | |
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| mot | | | La plus forte joie de vivre m'est communiquée par ces faux sceptiques, chez lesquels le naïf lit une démolition de tout élan, tandis qu'ils ne font que reconnaître, humblement, l'impossibilité de trouver un mot aussi prodigieux que l'enthousiasme. La reddition du mot sonne souvent le triomphe de l'émotion. « Ne te courbe que pour aimer » - R.Char. | | | | |
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| mot | | | Déchristianisation des lieux et des événements : enfer - embouteillage, paradis - défiscalisation, purgatoire - concours, immaculé - au casier judiciaire vierge, révélation - marchandise, baptême - prise de fonctions, sermon - brimade d'écolier, Transfiguration - nouvel emploi, Croix - ennuis du métier, résurrection - recapitalisation, stigmates - résurgences de l'humain chez le robot, Ascension - réussite, Apocalypse - krach. | | | | |
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| mot | | | On ne me lira jamais comme je veux, comme si les mots venaient d'être inventés. Pourtant c'est bien ainsi qu'on est tenté d'écrire. Forcer l'oubli des trajectoires connues des mots, les vouer à la destinée des hapax et solipsismes, esquisser des pointillés, qui en feraient pressentir envolées ou chutes. Le verbe créateur ne connaît pas de continuité, tandis que « la nature ne fait pas de bonds » - Leibniz - « natura non fecit saltus » - on ignorait encore les quantas atomiques et les mutations génétiques - que des bonds en discontinu ! La hauteur n'habite que le verbe ; il faut se méfier jusque du ciel : « Sur terre - des arcs brisés ; au ciel - des cercles parfaits » - R.Browning - « On the earth - the broken arcs ; in the heaven - the perfect round ». Et saluer le Christ : « Le ciel et la terre passeront, mais non pas mon verbe ». | | | | |
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| mot | | | Le mot décrié de tous temps - vanité, dévouement aux choses vaines et éphémères, il m'est sympathique, vu que tout ce que l'homme garde désormais à portée de ses mains crochues relève des choses vulgairement réelles, pesantes, à rendement garanti. Et ma sympathie pour les sages, penchés, déconfits, au-dessus d'un rêve agonisant, gagne quelques longueurs à cause de leur condamnation par le vainqueur : « Le Seigneur connaît les pensées des sages ; Il sait qu'elles sont vaines » - l'Évangile. En plus, la vanité va souvent de pair avec l'élan, puisque l'Ecclésiaste met la poursuite de vent sur le même plan que la vanité, et auxquelles se réduit le tout ; il finira certainement par acquiescer au monde entier, devenir pan-théiste ou holiste, laissant les idolâtres avec la relativité des choses. | | | | |
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| mot | | | La langue parlée, dans ce livre, ne retrouvera pas toujours, sur la même longueur d'ondes, la langue parlante (comme les messages hermétique et herméneutique de Plutarque, discours préféré ou discours proféré ; Hermès : se savoir un Dieu, mais ne pouvoir être perçu que comme un simple messager des autres Dieux) ; et dans ce couple, avec cette dissonance entre le message et la messagerie, la loi et l'élection, - les frictions et les rejets mènent si facilement au divorce. | | | | |
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| mot | | | Tout en n'étant qu'une étiquette, le mot permet d'accéder à ce qui va au-delà de la chose. L'étiquette, qui ne fait qu'indiquer le prix de la chose, est moins que la chose. L'idéal, c'est soit une étiquette, qui se substitue au flacon et apporte de l'ivresse, soit celle qui se lit sur une bouteille jetée à la mer étale et paisible, refuge des naufragés de la sédentarité sans patrie. | | | | |
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| mot | | | Je me sens porteur d'une musique, mais je dois la confier aux mots. On peut avoir une idée du désastre en tombant sur d'effarants livrets accompagnant les meilleurs morceaux de Mozart ou Tchaïkovsky. Les arpèges des mots sont souvent souillure d'une partition vitale. Mais la pensée est contre-indiquée à la musique, comme à la poésie ; écoutez du Nietzsche, du Marx ou du Platon, mis en musique par G.Mahler, Prokofiev ou Satie. Un étrange suicidaire, le compositeur loufoque B.A.Zimmerman, prenait pour livrets des citations de l’Ecclésiaste, de St-Augustin, Dostoïevsky, Wittgenstein. | | | | |
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| mot | | | L'être, c'est-à-dire l'âme invisible, est destiné au regard, c'est-à-dire à la prière et au rêve. Mais ils en firent l'objet culte de leurs syllogismes bancals, où le tragique se banalise et la logique s'enlise. | | | | |
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| mot | | | L'étude des passions s'appellerait patho-logie, celle de l'amour - philo-logie, celle de la proximité - topo-logie et celle de l'art - techno-logie. La technique, la mathématique, les lettres, la santé venant au secours d'un Logos défaillant. | | | | |
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| mot | | | L'origine linguistique de la honte : ce qu'il y a de meilleur en nous n'a pas de langage et reste un appel inarticulé, une forme en puissance, une pure disposition sans ressources ni outils. L'invention d'alphabets, l'adamisme et l'ésopisme, la genèse de nos mondes ratés. | | | | |
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| mot | | | On traduit, mécaniquement, Aufklärung par siècle des Lumières. Mais la Aufklärung (courant humaniste, populaire et chaud) gît en ruines, au milieu des machines, tandis que les Lumières (règne de la raison, froide et élitiste) triomphent à tout bout de champ, dans les têtes de loups. L'Allemand y hérite de la tragédie grecque, et le Français - du droit romain. | | | | |
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| mot | | | L'étrange chute du sacré dans la hiér-archie. | | | | |
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| mot | | | Le déclin devrait signifier perte de la hauteur et effondrement dans la platitude, dévitalisation du vouloir du rêve et la robotisation de la volonté de puissance – le contraire de la vision nietzschéenne. | | | | |
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| mot | | | Ce sont ceux qui n'ont pas leur propre souffle, pour enfler leurs basses voiles, qui dénoncent la hauteur d'un ton boursouflé ou enflé. Il appartient à l'homme de lever une voile, même une voile en berne, dès qu'il se sent porteur d'un souffle. Aux meilleur navigateurs, Dieu inspire le pathos du dernier message à confier à la dernière bouteille. | | | | |
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| mot | | | Le mot emporté par un bon souffle et gonflant une bonne voile - le rêve du naufragé des idées, au fond de son épave. | | | | |
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| mot | | | On commence dans l'étendue des chutes - Logos astral, le Verbe, le mot ; on continue dans la profondeur ascensionnelle - le mot, le Verbe étoilé, Logos ; on aboutit à la hauteur des ruines - Logos, le Verbe et le mot ombreux, couchés sur le papier, face à l'étoile immobile. On devient enfant tombé du ciel, astro-lapsus, tel l'enfant d'Abélard. | | | | |
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| mot | | | L'idéal de l'écriture : chercher à donner au poids des mots la fonction des ailes. Le ratage : le poids continue à tirer vers le bas les idées ; la victoire : une aspiration vers le haut, aspiration devenue en elle-même une idée. | | | | |
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| mot | | | Le genre des mots âme et esprit est le même dans toutes nos langues - nos vibrations et élévations se ressemblent. Mais non nos chutes, puisque le cœur est féminin en anglais et neutre en allemand et russe. | | | | |
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| mot | | | La parole écrite, cette héroïne de l'humanité en détresse, sera déchue comme l'héroïne ou l'opium, par l'humanité sans ivresse. Sa seule drogue sera le chiffre zéro, le moins sobre des chiffres. | | | | |
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| mot | | | On ne peut opposer au langage que la pensée ou l'émotion. Il tient en respect la première et même en triomphe, souvent, haut-la-main, mais il se décourage devant l'ineffabilité désarmante de la seconde. Mais sans ces retentissantes défaites il n'eût jamais appris à produire de la pensée et de l'émotion. | | | | |
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| mot | | | Mon ombre (mot) doit être droite, que je sois, moi-même, brisé ou écrasé. | | | | |
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| mot | | | Aux cieux – un nombre incalculable d'appels, que les images d'artiste reflètent en mots et en mélodies, élancés vers le haut. Sur la terre – une poignée d'objets et d'actions, sur lesquels n'importe quel imbécile peut formuler des idées terre-à-terre, consensuelles, basses. Les idées appartiennent à la tribu, à la conscience collective. Les mots caressent et font rêver, les idées tiennent en éveil nos muscles et nos griffes. Les mots parlent envols ou chutes, les idées nous attachent à la plate stabilité. | | | | |
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| mot | | | Le mot lancé au ciel ignore les routes et peut se perdre à tout instant. « Poésie, ô danger des mots à la dérive »* - Aragon. C'est le danger des bouteilles jetées à la mer : les courants, les profondeurs, les prédateurs, le trop peu d'hermétisme. Les mots bien repérés s'érigent en phares, idées lumineuses. | | | | |
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| mot | | | Dans quel cadre doivent se lire les livres modernes ? - dans un restaurant, dans un supermarché, dans un bureau. « Un livre n'est beau qu'habilement paré de l'indifférence des ruines »*** - G.Bataille. Curieusement, tout ce qui se construit, pour ne pas s'écrouler, se remarque par une étrange platitude. Ce n'est pas le choix de pierres angulaires qui trahit l'artiste, mais bien celui de pierres d'achoppement. | | | | |
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| mot | | | Le but du poète est toujours obscur, et le mot, qui le vise, ne doit être ni trop clair ni trop vague. « Le poète rate sa cible, avec des mots ou trop familiers ou trop distants » - S.Johnson - « Words too familiar, or too remote, defeat the purpose of a poet ». Dans l'art du chant, le mot à distance juste n'existant pas, le poète est celui qui vit de ces ratages. | | | | |
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| mot | | | Quand le rêve l'emporte sur le mot, on préfère la montagne à l'arbre, la hauteur à la vie. Lorsqu'ils s'équilibrent, on trouve de l'arbre à chaque cime : au mont des Oliviers ou à l'Ararat - l'olivier, à l'Olympe ou au Parnasse - le laurier, au Sinaï - le buisson-ardent, au Golgotha - la croix. Quand le mot, seul, triomphe, il fait éclore le rêve - dans le vide : le mont de Sisyphe, l'élévation du mot-pierre à une hauteur, le désintérêt du mot-brique et encore plus du mot-édifice. « La pensée est le labeur de l'intelligence, la rêverie en est la volupté »*** - Hugo. Il faut alterner en nous la veille et le rêve, le philosophe et le poète (Platon). | | | | |
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| mot | | | Apollon, le raisonnable, devrait rendre majestueuses nos victoires, et Dionysos, l'insensé, – noyer dans l'ivresse nos défaites, mais l'étymologie s'y oppose : le mot de triomphe, pré-hellénique, vient de fête dionysiaque : le mot de calamité proviendrait de l'arabe et signifierait – logos ! | | | | |
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| mot | | | Une ivresse du regard débouchant sur une glossolalie miraculeuse - tel fut le but insensé de ce livre. Mais le vrai regard, comme le vrai verbe, ne peut naître que dans un dialogue. La langue doit me dévisager et me parler, en anticipant, et m'apporter sa dose de foi et de griserie. La ventriloquence, c'est à dire la création à mon insu, doit avoir sa place, dans la peinture de mes passions. Sans mystifier le cerveau ni démystifier l'âme. Le français resta un grand muet, et dans mon délire, aucun autochtone du pays du rêve ne reconnut son idiome natal. | | | | |
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| mot | | | Maîtriser une langue, c'est d'en maîtriser les trois facettes : la musicale, la picturale et la logique. Dans un discours de maître, la musique naît avant les tableaux et les formules. Le gros des ratages de ce livre vient de la faiblesse de ce premier chaînon, qu'on ne conçoit à fond qu'au berceau. | | | | |
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| mot | | | La bonne écriture, pour mieux garder sa face, gomme sa trace (sacrifice de la profondeur-pesanteur au bénéfice de la hauteur-grâce) ; elle se concentre dans la brisure du pointillé. Le désert de l'écriture hors pistes garde les mirages, ces jardins des mots, où l'on chutait, priait, expirait. « L'écriture se déplace sur une ligne brisée entre la parole perdue et la parole promise… Le jardin est parole, le désert - écriture » - Derrida. | | | | |
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| mot | | | Joli palmarès du mot si anodin, déroute : essuyer une déconfiture, être décontenancé, changer de route. Quand on parvient à en faire trois synonymes, on vit mieux le difficile triomphe de l'immobilité - otium cum dignitate. | | | | |
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| mot | | | Ce que tous les philosophes négligent, c’est le choix explicite des axes conceptuels, sur lesquels ils placent leurs mots fétiches. L’un de ces mots-parasites – la vie. À l’autre bout de l’axe, on devine, chez les soi-disant vitalistes, - la réflexion abstraite, l’érudition, le savoir, tandis que son occupant le plus intéressant est le rêve, ce qui fait de la vie synonyme de la réalité. Ainsi, cet autre terme, la passion, devient archi-flou, puisque, appliqué à la vie, il peut signifier l’obsession par la réussite, et, appliqué au rêve, – l’élan vers la hauteur. « Ce froid regard et nulle vie ; glas des passions inassouvies » - Boratynsky - « Взгляни на лик холодный, в нём жизни нет ; но как былых страстей заметен след ». | | | | |
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| mot | | | Deux rôles du langage : peindre le fantôme de notre bonheur interne (d’être porteur du Bien), formuler la vérité de notre malheur externe (fatalité des chutes). | | | | |
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| mot | | | Le défi stylistique est hors de ma portée, tandis que les choix judicieux des auteurs autochtones sont orientés par l’usage maîtrisé. Il me manque l’intuition de l’effet que produit un écart lexical ou syntaxique. Ce que je vise est au-delà des mots, mais l’attention du lecteur naturel s’arrête aux mots ; les liaisons entre concepts sont perçues comme liaisons entre les mots, ce qui banalise le contenu et abaisse la forme. Malédiction de métèque… | | | | |
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| mot | | | Tu perds tant de choses, en t’exprimant dans une langue étrangère : l’élégance, les idiomatismes, l’ironie. Et l’audace ou la plaisanterie, le plus souvent, t’y desservent. « Dans une langue étrangère, le premier des cadeaux à périr, c’est l’humour » - V.Woolf - « Humour is the first of the gifts to perish in a foreign tongue ». | | | | |
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| mot | | | En littérature, tu progresses par des détachements que tes mots osent, face, successivement, aux idées, sentiments, états d’âme, qui, fatalement, rejoignent, tôt ou tard, le patrimoine commun. L’originalité n’appartient qu’aux mots – la dernière leçon, souvent décourageante, de graphosphère. Le mot réussi est une caresse d’âme qui fait frissonner les esprits et les cœurs. | | | | |
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| chœur noblesse | | | IRONIE : Savoir résister au poids de la gravité et à la légèreté de l'ironie. Garder une même hauteur, en succombant ou en surmontant les pentes. Se réfugier dans sa défaite, d'où rien ne mène vers les régions plus basses. La lumière ironique élèvera tous mes murs à la dignité d'une Caverne et désapprendra à mes yeux la fâcheuse habitude de la regarder en face. | | | | |
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| noblesse | | | Un malentendu géométrique : avoir de la hauteur ne veut pas dire être au-dessus, mais bien être ailleurs, être absent. Mais derrière hors je sens si nettement foris, ces pitoyables portes si inutiles dans mes ruines (et cachant ma forêt), et pire encore - le forum, avec ses estrades et ses arcs de triomphe. Ma Via Sacra est hérissée d'arcs-en-ciel de mes défaites. « Le triomphe est passager, mais les ruines sont éternelles »* - Péguy. | | | | |
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| noblesse | | | La grandeur est la faculté de ne pas perdre de la hauteur, quand les fondements s'effondrent. Elle est donc plus accessible à l'homme du déracinement qu'à l'homme du système. Le dernier tombe, en général, avec son piédestal. | | | | |
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| noblesse | | | Trois critères hiérarchiques, pour me reconnaître une âme sœur : la part du rêve ou de l'actualité, l'hymne de la défaite ou l'appel du triomphe, la pitié pour le faible ou l'admiration du fort. Et dans chaque dimension, chaque adhésion, - la hauteur du regard. Le bon goût est l'équilibre de ces trois hauteurs. | | | | |
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| noblesse | | | L'interminable série de défaites de la noblesse par plagiats-perversions : Héraclite voue la philosophie au discours poétique, et Parménide l'encanaille dans une logique bancale ; Pythagore cultive une lumineuse mystique du nombre, et les éléatiques récoltent une casuistique des ombres ; Lao Tseu place le tao dans une inaction altière, et Confucius l'embrigade dans de bas rites ; Platon hisse l'idée lyrique hors du sol, et Aristote la souille par un enracinement empirique ; le cynique prône le mépris hautain, et le stoïcien bassement l'arraisonne ; les murs de Jésus ne convainquent personne, mais les portes des églises rameutent ; la mystique d'une Déité de Maître Eckhart sombre dans le charlatanisme de l'Unité de Nicolas de Cuse ; Kant trouve, pour le savoir divin, un refuge dans la transcendance, et Hegel le réduit à l'état de caserne dialectique ; Nietzsche s'ouvre à l'ivresse des sens, et Heidegger l'évente dans la sobriété de l'être et de l'essence. | | | | |
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| noblesse | | | Si je chante si facilement mes défaites, pour peu que cela me chante, c'est grâce au pari de n'être en concurrence qu'avec des morts glorieux. « La profondeur de tes révérences donne la mesure de ta hauteur »* - Tsvétaeva - « Глубина наклона - мерило высоты ». Même après m'être incliné devant eux, je garde quelque temps, respectueusement, leur souffle, à ma nuque pliée. Et vous ne trouverez jamais mon gant sur vos arènes immondes. | | | | |
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| noblesse | | | Dionysos fêté élégamment rejoint Apollon ; la primauté de la vie enveloppée de belles métaphores est indiscernable de l'idéalisme ; la volonté de puissance auréolée d'humiliantes défaites égalise le ressentiment et l'acquiescement ; l'Antéchrist, à l'âme haute, tend la main au Christ, à la tête basse, - quel nihiliste parfait est Nietzsche ! Et lui-même, dans des moments de lucidité, ne reconnaissait-il pas, que le nihilisme était un mode de pensée divin (eine göttliche Denkweise) ? « La métaphysique de Nietzsche est le nihilisme même » - Heidegger - « Nietzsche’s Metaphysik ist eigentlicher Nihilismus ». | | | | |
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| noblesse | | | Mon camp est celui, où se sont retranchés mes rêves. Je ne puis lui rester fidèle que dans l'obscurité. Les rêves, ces illusions sombres finissant en échec silencieux. Le meilleur bilan de la vie - leur être resté fidèle ; chez les goujats, c'est l'inverse : « Ce qui compte, à la fin, ce n'est pas ce dont nous avions langui, mais ce que nous avons fait ou vécu » - Schnitzler - « Am Ende gilt doch nur, was wir getan und gelebt - und nicht, was wir ersehnt haben ». | | | | |
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| noblesse | | | La stature de l'adversaire choisi vaut souvent plus que l'issue du combat. Tout coup reçu peut être vécu comme attouchement d'une aile d'ange, que je combats. « Rien ne nous plaît que le combat, mais non pas la victoire » - Pascal. À une bonne hauteur, les défaites élèvent : « En hauteur on ne vainc que pendant l'ascension ; le sommet atteint, tous y sont égaux » - Sénèque - « Nemo ab altero potest vinci, nisi dum ascenditur ; ad summum parveneris, paria sunt ». | | | | |
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| noblesse | | | L'avoir a honte de mon savoir, l'être est fier de mes spectres. Fantômes savants et sagacité fantomatique - cures de mon orgueil et de mon défaitisme. | | | | |
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| noblesse | | | Mon âme a pour père mon soi inconnu et pour fiancé – le créateur en moi. Mais elle restera vierge, mieux à sa place près de ma croix ou de mes ascensions que de mes prêches ou de mes miracles. | | | | |
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| noblesse | | | Si la noblesse devait être associée à un quelconque échange généreux (Platon), ce serait par l'intermédiaire d'une bouteille de détresse, où j'aurais logé mon regard de naufragé. | | | | |
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| noblesse | | | Le culte de la réussite vient de l'incapacité de porter dignement le poids valorisant de nos défaites. « Réussir, c'est d'aller de défaite en défaite, sans perdre de son enthousiasme »*** - Churchill - « Success is the ability to go from failure to failure without losing your enthusiasm ». C'est l'existence, là-haut, d'un autre jeu, où nos pertes d'ici-bas se transforment en martingales, qui justifie cet enthousiasme. | | | | |
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| noblesse | | | Le mot central, aujourd'hui, le mot, autour duquel s'éploient des prières, des mots d'ordre et des coups bas, c'est la réussite, la notion barbare et antichrétienne. Mais aussi très ambigüe, puisqu'un homme du rêve dit avoir réussi sa vie, si ses rêves étaient restés suspendus au-dessus de sa tête, sans jamais s'abaisser jusqu'à ses pieds ; la réussite du barbare - avoir mis la main basse sur tout ce qui paraît haut à ses appétits bien bas. | | | | |
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| noblesse | | | Sans un idéal bafoué ni monstres à vilipender, la fougue du rebelle n'a que trois issues : l'ampleur du fait divers, la profondeur de l'accumulation technico-scientifique, la hauteur inconfortable de l'abdication. | | | | |
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| noblesse | | | Aux hommes de la forêt, du désert, de la mer, de l'ascension, - je préfère l'homme de l'arbre, du mirage, de la bouteille, des crêtes. | | | | |
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| noblesse | | | Trouvez l'intrus dans la liste de mots : château, regard de femme, larme, paysage. Tous témoignent d'une présence divine. Mais la divine défaite les éclaire tous, hormis les yeux de femme, qui guettent les triomphes et fuient les ruines. | | | | |
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| noblesse | | | Le mystère est vu aujourd'hui comme quelque chose de frivole et d'impuissant. En absence d'âmes, ils attachent la gravité et la force à la seule raison. « Ô Mystère, ô tourment de l'âme forte et grave ! » - Vigny. Les âmes passionnées, défaites par l'esprit impassible, perdirent toute légèreté et s'adonnent au calcul intégral ; rien d'étonnant qu'elles délaissent le Mystère, avec son rêve séducteur, et se dévouent aux Solutions, avec leur fil conducteur. | | | | |
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| noblesse | | | Le juste nomadisme dans des platitudes, où s'enracinent de victorieuses certitudes, ne doit pas m'empêcher de pratiquer une juste sédentarité dans une hauteur, où poussent les plus indéracinables défaites. | | | | |
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| noblesse | | | Je salue tout triomphe de la machine nous assiégeant de l'extérieur. Mais je ne parviens pas à vaincre la répugnance devant la machine qui, de l'intérieur, subvertit l'homme, en bridant son cœur et en subjuguant son âme. | | | | |
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| noblesse | | | À chaque élément - sa propre torture : Icare et son air, Ixion et son feu, Tantale et son eau, Sisyphe et sa terre. Le premier doit être le plus près de l'art, c'est à dire de la hauteur, puisque l'art serait la maîtrise de la transmutation de tout élément - en l'air, en musique, tout en contenant un pressentiment de chute. | | | | |
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| noblesse | | | Ne pas réduire la hauteur à un problème géométrique, qui la vouerait aux projections, et toute projection sur l'axe des choses (« zu den Sachen selbst » - Husserl) est une chute. La hauteur devrait être affaire de l'oubli de ce qui attire par le poids ou les coordonnées, affaire du regard attiré par l'impondérable. | | | | |
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| noblesse | | | Impossible d'associer à la noblesse un rite. Si je devais l'identifier à un sentiment, j'élirais la honte, à une attitude spirituelle - l'ironie, à un mouvement social - la solidarité, à un contenu artistique - le rêve. Mais le succès de cette union sonnerait le glas de mes visées dynastiques. On ne se perpétue que par la défaite, défaite dans le seul combat noble, dans la résignation. | | | | |
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| noblesse | | | Le bilan des trois millénaires : sur tous les champs de bataille - empirique, idéologique, sentimental, littéraire - la noblesse est vaincue. D'où la démilitarisation et le service alternatif des généraux, des capitaines d'industrie, des lieutenants d'administration, des majors ès lettres, des commandantes de la rébellion. L'Histoire est une nécropole d'aristocraties. | | | | |
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| noblesse | | | Il y a gros à parier, que ce n'est pas à l'horizon que se profileraient mon salut ou ma damnation (et si Hölderlin : « le lointain du salut par le signe » - « die Ferne rettender Winke » visait la hauteur ?). Ce serait plutôt près de mes pieds, où viendrait s'agenouiller le meilleur de moi, toujours chevaleresque et la tête basse, toujours vaincu et l'âme haute. | | | | |
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| noblesse | | | En séparant ton désir de son objet, garde l'étonnement de celui qui entre dans ce monde. Le rêve, c'est un petit miracle se déployant en toi-même. Tant de stériles croyances naissent d'un miracle extérieur, tant de stériles désenchantements produit un miracle raté. La promesse tenue ou la magie cruelle sont de mauvais pédagogues, mais de bons philosophes. | | | | |
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| noblesse | | | Les plus belles des contraintes, en positif : poursuivre ce qui peut être tout ; en négatif : fuir ce qui doit être rien. « Pour être tout, ne sois rien en rien » - Jean de la Croix - « Para venir a serlo todo, no quieras ser algo en nada ». | | | | |
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| noblesse | | | Le sacrifice de l'horizontalité des réussites, la fidélité à la verticalité des chutes du soi connu et des envolées du soi inconnu - deux exercices de liberté, deux manières d'être rebelle. | | | | |
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| noblesse | | | Bâtir des navires, élever des phares, chercher des souffles et des houles - la raison perce dans toutes ces résolutions réalistes. Mais rédiger des messages à confier à la bouteille de détresse est un passe-temps orphique, que seules comprendraient les sirènes, bien que l'un des meilleurs usages de la raison soit d'illuminer les naufrages. | | | | |
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| noblesse | | | Aujourd'hui, on ne trouve de grands que parmi les ratés. Plus les réussites éclairent mon chemin, plus grand est le soupçon, que ce que je foule soit un sentier battu et ce qui m'attend au bout soit une étable. Et dans : « Plutôt tout rater que ne pas faire partie des plus grands » - Keats - « I would sooner fail than not be among the greatest » - il faudrait remplacer 'rater' par 'réussir'. | | | | |
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| noblesse | | | La sagesse est peut-être la conscience de sa juste hauteur, du souterrain à la tour d'ivoire. La bêtise est de l'associer à un mouvement : « La sagesse vient plus souvent de tes chutes que de tes envols » - Wordsworth - « Wisdom is oftentimes nearer when we stoop than when we soar ». | | | | |
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| noblesse | | | Plus lucide est la reconnaissance de mes défaites, plus chaleureux sont les bras de la hauteur, qui m'accueille, puisque l'homme noble tombe vers le haut. | | | | |
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| noblesse | | | Le pyrrhonien constate « son triomphe ou sa défaite et s'y fortifie également » - Pascal ; l'anti-sceptique suspend son vote et ignore le vainqueur, tout en prenant parti, dogmatiquement, par simple goût ou dégoût, pour la hauteur de l'étoile, sous laquelle naissait l'avis plus brillant. D'autant plus qu'« une victoire racontée en détail, on ne sait plus ce qui la distingue d'une défaite » - Sartre. | | | | |
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| noblesse | | | Peu m'importe, quelles négations ou proclamations je lis sur ton bouclier ; je ne peux deviner ton véritable défi que par ta manière de te désarmer et de te taire, devant la vie et devant l'esprit. Que tes ailes te servent de panache et te portent loin des lieux, marqués par les armes, à l'opposé d'Achille : « Achille, divin preux, sent que ses armes le portent ; il croit avoir des ailes » - Homère. | | | | |
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| noblesse | | | Pour être un optimiste ou un pessimiste conséquent, il faut, respectivement, du courage, face à une raison brandissant des dangers, ou du courage, face à une âme brandissant des merveilles. Ou bien s'en passer, en acceptant la double incohérence d'une écriture pessimiste, dictée par une foi optimiste. Mes capitulations me mettent en contact avec la hauteur ; je me moque du « courage de celui qui regarde dans les abîmes » - Nietzsche - « wer den Abgrund sieht, hat Muth » - ce n'est pas le vertige qui le guette, mais le dégoût ou l'ennui. | | | | |
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| noblesse | | | Les chutes poussent les meilleurs à se chercher des ailes, et les pires – à ramper. Le génie est dans un nouveau mode de déplacement, où chutes et envols peuvent facilement changer de signe. Et pour ne pas ramper, le meilleur moyen – trouver un équilibre dans l'immobilité. Devenir cette « cause immobile, qui meut toute chose » - Maître Eckhart - « eine unbewegliche Sache die alles Ding bewegt ». | | | | |
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| noblesse | | | Montrer une belle image et déclarer : sous ce signe tu … perdras, et passer quelques beaux instants en compagnie des rares, qui resteraient dessous à oublier le temps. Il ne suffit plus au vulgaire de savoir qu'aujourd'hui in hoc signo vinces, il lui faut savoir, que in hoc signo vincunt, vincent et vincant (sous ce signe on vainc et vaincra et qu'on vainque ! ). | | | | |
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| noblesse | | | Ruines, loques, capitulations - toit trop fréquenté, hermine trop exclusive, panache trop blanc. Mais de bonnes notions d'architecture, de haute couture et de Vie sacre. | | | | |
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| noblesse | | | Quand l'intensité remplit mon regard, tout événement - une agonie, un triomphe ou une découverte - est vécu telle une vicissitude sans conséquence, aux noms communs. N'apportent des secousses que les naissances, ces surgissements de l'innommé. | | | | |
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| noblesse | | | Réussir son rêve ou réussir sa vie, il faut choisir, et il y va du choix de la bonne dimension. L'esprit est plus souvent du côté de la vie vaste et plate, et l'âme voue le rêve - à la hauteur. Et toute tentative de leur trouver un refuge commun dans une profondeur se termine par un lent affleurement à la surface, à la platitude. La chute du haut, au moins, tue et non pas banalise le rêve. | | | | |
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| noblesse | | | Le stoïcisme est une morale des sots, des lâches et des esclaves - vaincre son soi, qu'il n'est donné à personne ni à connaître ni à affronter ! Le maître porte, confraternellement et noblement, le poids des défaites des autres maîtres, ce mélange de honte et de pitié. | | | | |
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| noblesse | | | Dans l'examen d'une chose, d'un événement, d'une pensée ne mettre dans la balance ni gains ni pertes, ni remords ni ressentiment, mais réduire leur mesure à ce qui, en nous, relève, seul, de l'éternité, donc reste le même, - à notre musique et à son intensité, telle est la leçon de l'éternel retour. | | | | |
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| noblesse | | | La plupart du temps, sur des questions vitales, l'âme s'accorde avec l'intelligence ; mais, pour rendre leurs rapports plus vibrants ou plus confiants, des sacrifices mutuels doivent être demandés, de temps en temps : des capitulations de l'âme devant l'intelligence - le pessimisme, ou des capitulations de l'intelligence devant l'âme - l'optimisme ; c'est à ce prix qu'elles se restent fidèles. | | | | |
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| noblesse | | | Ma vie élémentaire : sur l'eau, bien choisir le lieu avec une bonne profondeur et une bonne hauteur des deux azurs respectifs - le lieu de mon sabordage ; dans l'air - continuer à bâtir mes châteaux en Espagne ; sur terre - vivre dans mes ruines ou souterrains ; dans le feu - apprendre l'art phénicien de résurrection et le traduire en musique. | | | | |
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| noblesse | | | Plutôt que d'accuser Poséidon à ton n-ème naufrage, découvre, que même tes traversées heureuses, vues d'une bonne hauteur, furent des naufrages. Ainsi, la bouteille, au lieu de m'aider à arroser mes conquêtes, servirait de réceptacle à mes dernières requêtes, adressées à Poséidon. Souvent, au premier naufrage, la faute va à mon étoile, qui m'abandonne, au second - à moi-même, qui abandonne mon étoile. « Suivre une étoile, tout est là » - Heidegger - « Auf einen Stern zugehen, nur dieses ». | | | | |
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| noblesse | | | La construction gagne en beauté, quand elle cache ses fondations, ce qui ne veut pas dire qu'elle n'en a pas. Ses écroulements précèdent l'emménagement, ceux du vilain lui succèdent. « Tout homme qui m'écoute, sans le mettre en pratique, a bâti sa maison sur le sable » - l'Évangile - là où ne règne que la pratique, on ignore le noble genre de ruines, celles qui, sous le sable, s'accrochent au roc invisible. | | | | |
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| noblesse | | | Mozart, Beethoven, Tchaïkovsky nous invitent à une même hauteur ; Mozart suppose que l'homme s'est déjà arraché à la pesanteur de la terre, Beethoven - qu'il y a planté vigoureusement ses pieds, Tchaïkovsky - qu'il est en pleine chute ; c'est pourquoi Tchaïkovsky a le plus d'épaisseur. | | | | |
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| noblesse | | | La vulgarité des victoires, c'est l'affichage, en bonne et due forme, des droits acquis. L'imposture, dans la défaite, est une attitude noble, quand le vrai tenant de titres est un éternel absent, le bon Dieu, par exemple, celui qui est soit la caresse soit la consolation, et jamais - la bénédiction. L'ivresse réelle d'une victoire ou l'ivresse inventée d'une chute, la vérité d'une bouteille vidée ou l'imposture d'une bouteille de détresse. | | | | |
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| noblesse | | | Si je suis un arbre, je porterai avec dignité la boue des racines, la cendre des fleurs, la chute des feuilles, le courant d'air des cimes. « La noblesse est en courage, non en ramage » - proverbe allemand - « Adel sitzt im Gemüte, nicht im Geblüte ». Et avant qu'il devienne matériau de construction, je me serai unifié avec un autre arbre, gardant quelques inconnues. | | | | |
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| noblesse | | | La raison peut mettre le prix aux choses (quoiqu'en pense Pascal) ; et leur valeur, même si c'est l'âme qui l'annonce, c'est bien l'esprit qui la valide. Et non seulement le prix et la valeur, mais au-delà - le tenseur ! L'échec de cette affectation rend certaines choses rares - inestimables. | | | | |
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| noblesse | | | La sensation de plénitude correspond souvent à une perte, à celle d'un élan, qui s'épanouissait grâce à un vide, vide en tant que conquête. | | | | |
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| noblesse | | | Dès que mon regard s'attache non pas à sa direction, mais à son intensité, je suis sollicité par la voix de la noblesse et de la musique. Je m'évade de la platitude, je deviens jouet des chutes et des essors. « C'est le regard qui fait s'élever ou s'effondrer ton esprit » - Ovide - « Ingenium voltu statque caditque ». | | | | |
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| noblesse | | | Plus je cherche, auprès de mes contemporains, le succès de mes meilleures entreprises, plus mesquine sera la démarche de mon esprit et plus humiliante – la chute finale de mon âme. Installe-toi dans les ruines, la seule demeure, où je puisse rester berger du rêve, de l'amour, de la poésie. La force, la reconnaissance, la rigueur sont les valeurs, prônées par ma partie mortelle ; la partie immortelle devrait ne s'occuper que de mon étoile et avoir le courage d'assister à son évanescence et son extinction. Mais ma sinistre époque, en personne de ses professeurs robotisés, proclame, que la seule bonne philosophie consiste à comprendre, qu'une vie de mortel réussie est bien supérieure à une vie d'Immortel ratée. | | | | |
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| noblesse | | | Les forts de tout poil - guerriers, politiciens, séducteurs - triomphent grâce à la résistance des autres forts, mais s'écroulent devant les faibles - pacifiques, résignés, purs. « L'ennemi le plus redoutable de la force, c'est la faiblesse » - Hofmannsthal - « Der gefährlichste Gegner der Kraft ist die Schwäche ». | | | | |
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| noblesse | | | Quand on a une vie intérieure suffisamment intense, tout événement extérieur se vit comme un insignifiant retour du même, puisqu'il ne modifie pas l'essentiel. Ce qu'un démon hurla à Nietzsche comme un incipit tragique et banal, un ange me chanta comme un sufficit ironique et musical. Mais ce retour est éternel, puisqu'il ne concerne que des démons ou des anges, ignorant le temps et s'entourant de l'être. À moins que ce soit le même personnage, puisque le démon, qui étend son acquiescement jusqu'à sa propre chute fatale, redevient ange. | | | | |
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| noblesse | | | Les murailles, que j'érige moi-même, sont utiles, pour que mon regard soit plus près du ciel. Viser l'horizon, en les abattant, est une illusion d'optique, dont ne profiteront que mes yeux. J'abandonnerai l'horizon avec la même facilité que l'herbe sous mes pieds, dès que j'aurai compris, que je devins regard. À la pensée sous l'horizon de la mort, je préférerai le regard au-dessus de sa hauteur. Le beau s'offre partout à l'âme ; l'idée du beau n'est accessible qu'au regard : « Ô mon âme, au plus haut ciel guidée ! Tu y pourras reconnaître l'Idée de la beauté » - Du Bellay. | | | | |
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| noblesse | | | Il fut un temps, où le narrateur et le chanteur alternaient dans le prestige à tour de rôle. Ils pouvaient s'entendre, même si, de temps à autre, les discursifs se plaignaient des impulsifs, les calculateurs - des danseurs (Beaumarchais). Ceux-ci, le plus souvent, tombait dans un traquenard, tendu par les calculateurs, qui ne tardaient pas à rétablir leur hégémonie, face au désastre prévisible du danseur. Aujourd'hui, il n'y a ni désastres ni danseurs, plus de musique - que le bruit des circuits imprimés. | | | | |
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| noblesse | | | J'ai des vecteurs innés de mon goût et de ma sensibilité, et ils n'ont rien à apprendre, dans mes triomphes ou mes débâcles. Pour ne pas perdre de hauteur, je ne tire aucune leçon de mes chutes. Ceux qui comptent ne tirer de leçons que des chutes des autres, se trompent plus lourdement. Mais les plus irrécupérables, et ils sont la majorité, font de leurs chutes la raison de leurs reptations, pour donner aux illusions perdues ou espoirs déçus des vertus pédagogiques. Plus souvent, on devient plus sage en renonçant à quelque chose. L'appropriation rend la justification plus solide et le regard plus grossier. | | | | |
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| noblesse | | | Les sommets ne communiquent pas entre eux, mais tout plongeon réussi dans la profondeur y fait découvrir des prédécesseurs, établit des réseaux et finit par bien aménager un niveau supplémentaire. Donc pas de souci à avoir pour ces voyageurs : « Beaucoup de ceux qui plongent dans les profondeurs n'en reviennent plus » - Joyce - « Many go down into the depths and never come up ». Ils y trouvent un autre troupeau, où ils se plaisent de fondre. Ceux qui s'élancent vers les hauteurs se cassent souvent le cou, au retour, mais en solitaires. | | | | |
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| noblesse | | | Il faut vivre, quand l'équilibre nous berce et n'écrire que lorsque le déséquilibre nous réveille : nous réfugier dans la verve du recul, fomenter les redditions, nous enivrer d'une passivité conquérante, s'ouvrir à un vif insuccès. | | | | |
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| noblesse | | | Sénèque appelle à admirer l'homme échouant après s'être donné un but en hauteur. En hauteur, on ne peut ériger que des contraintes ; tous les buts, même des plus profonds, finissent par affleurer au milieu des platitudes. Les ruines - le lieu des hauts échecs, calculés ou inventés. | | | | |
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| noblesse | | | Les montées ou descentes, pour atteindre à de vraies profondeurs ou hauteurs, doivent être instantanées, sans escales ni parcours. Les chiffres ne peuvent pas les résumer. « On peut s'arrêter au milieu d'une ascension, non au milieu d'une chute » - Napoléon. Que les sobres escaladeurs exercent leurs muscles, moi je penche vers le vertige des épris de chutes qui, de plus, ont souvent d'excellentes ailes. Mes ailes sont mon parachute ; les ailes d'ascension ne sont jamais à moi. « L'oiseau ne monte jamais trop haut, s'il monte avec ses propres ailes » - W.Blake - « No bird soars too high if he soars with his own wings ». | | | | |
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| noblesse | | | C'est en position couchée que j'atteins la meilleure hauteur, étoilée de chutes, que la position debout prépare. Être dans la hauteur, c'est être près de la chute. Ovide se trompe de pose : « debout, vouer son regard aux étoiles » - « erectos ad sidera tollere vultus ». | | | | |
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| noblesse | | | Ne pas songer aux victoires, mais rester debout, à mes propres yeux, et/ou couché, aux yeux des autres, à devenir invulnérable, inattaquable parce qu'invisible, transparence pulsionnelle, extase immobile ! La victoire ne peut pas s'idéaliser, se substituer à l'idéal invisible ; celui-ci ne doit pas m'abandonner même dans mes chutes. L'extinction du rêve ne doit pas éteindre le rêveur. | | | | |
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| noblesse | | | Je devins vieux à l'âge de quinze ans ; je ne crus plus en la noblesse capable de triompher de la vulgarité. Toute la suite me donna raison ; je porte, intacte, ma démobilisation au fond de mes rides intempestives. Les aurores du soir me parurent plus nobles que les crépuscules du matin (Baudelaire). Je tenterai de mourir jeune à quatre-vingts ans (R.Char). | | | | |
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| noblesse | | | Ce que j'ai de meilleur procède de mes faiblesses. Pour un recalé des certitudes, paumé des doutes et nostalgique des défaites, c'est une raison de plus pour m'y attacher. Confucius, n'a-t-il pas mis homme et faiblesse dans le blason de son école, le jou ? À moins que l'oxymore du nom de Lao Tseu, vieil enfant, ne renforce mon goût du paradoxe. | | | | |
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| noblesse | | | Le but de l'homme – l'état de grâce ; le moyen – le talent ; la contrainte – l'évitement de la pesanteur. « Délivrer l'homme de son tyran, la pesanteur » - Hugo. La grâce – l'illusion irrésistible d'une hauteur. La bouteille de détresse, au fond de la mer, mon tombeau, contenant mon chant au ciel, mon berceau. | | | | |
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| noblesse | | | La vie : le hasard géographique et physiologique en détermine les moyens ; les moyens, à travers le hasard social, en fixent les buts ; enfin, le sens de la vie découle mécaniquement des buts ratés ou réussis. Donc, en dehors du talent et dans ce qui ne dépend que de ma volonté, l'essentiel de ma personnalité ne se concentre ni dans le sens ni dans les buts de la vie, mais dans les contraintes que j'impose à ma vie : que mon cœur soit sceptique aux sirènes de l'action et attentif à l'appel du Bien et donc de l'amour ; que mon âme soit indifférente au bruit et sache en extraire la musique ; que mon esprit soit fidèle à mon âme, en interprétant sa musique. | | | | |
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| noblesse | | | Dans la hauteur s'amenuisent les idées et se décolorent les actes ; seul mon regard peut y entretenir un semblant de grandeur ; mais même en le ratant, il me promet plus que de la reptation – la chute. | | | | |
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| noblesse | | | Dans la hauteur, les victoires et les défaites se valent et doivent servir de matière à notre fond tragique ; dans la profondeur, il vaut mieux réduire les deux à leur future forme comique. La hauteur est habitée par notre soi inconnu ; la profondeur est la demeure de notre soi connu, il s'agit de ne pas le laisser s'abattre dans la défaite ni s'enivrer dans la victoire : « Qui triomphe de soi dans la victoire triomphe doublement » - Publilius - « Bis vincit qui se vincit in victoria ». | | | | |
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| noblesse | | | Tu es ce que sont tes commencements. À la fin, tout - tes pensées, tes actes, tes rêves - ne seront que ruine. Veux-tu l'être, comme t'y invite Nietzsche : « À la fin tu seras ce que tu es » - « Du bist am Ende, was du bist » ? La seule chose qui comptera à la fin, c'est la consolation, mais qui ne peut provenir que de l'Autre, celui qui te sortira de l'enfer. | | | | |
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| noblesse | | | Volonté et représentation sont à l'origine de deux échecs définitifs de la noblesse : la volonté du beau de se traduire dans le bien - l'échec de l'homme d'action, et la recherche, par le bien, d'une représentation dans le beau - l'échec de l'homme de rêve. | | | | |
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| noblesse | | | Le véritable sens de verticalité, ce ne sont pas tellement des hiérarchies, ces manifestations du comparatif ; les maximes hautes de Nietzsche et les maximes profondes de Valéry, ce sont des triomphes du superlatif ; tandis que les chutes aristocratiques et les envolées lyriques de Cioran surgissent au bout des parcours horizontaux. | | | | |
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| noblesse | | | C'est le même homme que voient Dostoïevsky et Nietzsche, mais ils le jugent soit de la profondeur d'un sous-sol, soit de la hauteur d'une montagne ; la pitié s'adresse à l'esclave, et l'ironie - au maître, mais c'est le même personnage, perdant sa face et cherchant à gagner sa vie ; la résignation extérieure et la révolte intérieure aboutissant au même surhomme ou à l'homme du souterrain, en butte au mouton ou au robot. | | | | |
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| noblesse | | | Une paix d’âme est toujours un symptôme d’une perte de soi et d’acceptation d’une médiocrité : « Je tenais l’inquiétude pour la garantie de ma sécurité »* - Sartre. | | | | |
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| noblesse | | | Garder la hauteur – entretenir les désirs dans un état de pureté que n’altéreraient ni leur assouvissement ni leur échec. Vivre platement – voir dans les désirs des protubérances gênantes qu’il s’agit de ramener à la platitude ambiante, par néantisation – satisfaction ou extinction. | | | | |
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| noblesse | | | Il faut fuir l’amphigourie des gouffres et des abîmes, comme fausses consolations, et se dire, une fois pour toutes, que toute chute aboutit à la platitude, à un désespoir irrécupérable. C’est la hauteur qui a besoin d’une vraie consolation, sous la forme d’un rêve impondérable. | | | | |
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| noblesse | | | Peut-être la façon la plus sûre de garder la hauteur est d’avoir un regard capable d’atteindre ou de ressentir les mystères de la vie sur notre planète, et la hauteur se réduirait alors au maintien de l’enthousiasme, de la vénération, de l’espérance. Ceux qui s’arrêtent aux problèmes de ce monde adoptent la vision eschatologique, en imaginant des catastrophes de fin du monde. Enfin, les plus nombreux ne vivent que des solutions, qu’apporta la civilisation, ce sont des ronchons, des envieux, des indifférents. N’empêche que la première catégorie regorge d’hommes ratés, la deuxième – de robots, la troisième – de moutons. | | | | |
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| noblesse | | | Mon existence a deux composants : vivre dans le réel et rêver dans l’imaginaire, la démocratie des déceptions et l’aristocratie des enthousiasmes, le désespoir irréfutable et l’espérance fantomatique, les horizons trop bas pour l’âme et les firmaments trop hauts pour l’esprit. Tenir au vide de leur intersection ; toute conjonction de leurs pensées ou de leurs désirs menant au désastre de la ruine du sensé ou de la profanation du sacré. | | | | |
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| noblesse | | | Des grands, tels Rousseau ou Tolstoï, tentèrent, pitoyablement, de mettre l’homme en eux à la hauteur de l’artiste qu’ils furent. Je ne connais que deux réussites de cet effort, inutile mais noble, – Rilke et R.Debray. | | | | |
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| noblesse | | | Il me faut mon étoile, illuminant mon âme, pour que celle-ci projette sur ma vie de beaux commencements. La recherche au bout de la nuit semble être une expédition adéquate : s’il s’agit de l’espace, au bout de l’élan se trouvera l’étoile ; s’il s’agit du temps, au bout du voyage poindra l’aurore. | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse n’est qu’un élan vers la hauteur ; seul le talent complice permet d’en créer une demeure ou, plutôt un état d’âme musical, un regard créateur. La liberté et l’intelligence ne servent qu’à garder contact avec l’étendue des horizons actuels et la profondeur des chutes futures. | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse des propriétaires (de terres, de châteaux, de titres, de prébendes) n'a jamais existé ; elle ne naît que chez les dépossédés (les faibles extérieurement) ou chez les possédés (les forts intérieurement), dans la défaite ou dans le rêve. Au sein de l'humanisme, elle tient la même place, que la poésie - au sein de la littérature. | | | | |
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| noblesse | | | Dans un débat, la colère l'emporte toujours sur la noblesse ; l'indignation est presque toujours signe de bassesse ; il ne s'agit pas de vaincre l'indigne, mais de garder sa propre dignité. Les victoires sont affaire des goujats. | | | | |
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| noblesse | | | L’idéal – une vague perfection, se refusant aux mots. La réalité étant la seule perfection, réaliser l’idéal semble être une bonne formule. Mais rêver, c’est substituer à la perfection métaphysique une perfection poétique ; et dans le réel poétique, il s’agit d’idéaliser le réel, ce qui est la formule même de la création poétique. Une tentative échouée de fusionner le rêve et le réel s’appela surréalisme. | | | | |
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| noblesse | | | Le refus de luttes dégradantes – ou d’avance perdues, face à la bassesse triomphante, – est l’une des contraintes que je me suis toujours imposée. « L’esprit contre la force brute, la qualité contre la quantité, sont toujours perdants »** - H.Hesse - « Geist kann gegen Macht, Qualität gegen Quantität, nicht kämpfen ». | | | | |
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| noblesse | | | Ne te décourage pas à envoyer de la lumière de ton étoile, dans le vide ; grâce à sa vitesse vertigineuse, elle n’atteindrait une espérance atemporelle que beaucoup plus tard ; apprends à déchiffrer le scintillement des étoiles des autres, depuis longtemps éteintes. « Comme cette lumière interstellaire traverse longtemps l'univers avant de nous atteindre, l'image défigurée de ton étoile ne se dessine qu'après ton départ » - Rilke - « Denn wie das Licht von manchem Sterne lange im Weltraum geht, bis es uns endlich trifft, erscheint erst lang nach unsrem Untergange von unsrem Stern seine entstellte Schrift ». | | | | |
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| noblesse | | | Impossible d'être pacifiste, si l'on tient à faire entendre sa voix ! Le combat est l'élément de toute écriture, qui se veut hors et au-dessus des faits. Mais il faudrait dé-fêter les victoires des idées, se ranger du côté des vaincus, tombés, le verbe sur le cœur. Non pas vae vincis, ni gloria vincis, mais bien verbae vincis, même accompagné de vae solis. | | | | |
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| noblesse | | | Tout festin, aujourd'hui, sent trop la cuisine. | | | | |
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| noblesse | | | Dans l’explication de la chute actuelle de l’intellectuel, je dirais, pour être le plus bref, que c’est dans la disparition de toute forme de noblesse – et non pas de grandeur, de talent ou d’ambition – que réside la raison principale de ce drame historique, unique, définitif. | | | | |
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| noblesse | | | Tu es digne d’une hauteur, lorsque la force ou la faiblesse, l’opulence ou la misère, le triomphe ou le désastre ont la même valeur pour ton âme. « Si ton âme est toujours ailée, sont égaux pour elle huttes ou palais »** - Tsvétaeva - « Если душа родилась крылатой - что ей хоромы - и что ей хаты ». | | | | |
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| noblesse | | | La modestie a sa place dans les récits de nos débâcles réelles ; elle n’est que sottise dans les hymnes à nos rêves. | | | | |
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| noblesse | | | Les contraintes sont un prérequis de la noblesse ; c’est pourquoi, celle-ci se manifeste, le plus souvent, dans la musique et dans la poésie. « La gêne fait l’essence et le mérite brillant de la poésie »* - Fontenelle. | | | | |
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| noblesse | | | La vilenie de tout être inculte réside dans la volonté de succomber à l’abrutissement – cette maxime est-elle bête ? - certainement, mais au même degré que son reflet dans le miroir de la bêtise : « La noblesse de tout être pensant réside dans le pouvoir de se vaincre par la réflexion » - F.Mauriac. | | | | |
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| noblesse | | | Le pessimiste est l’homme sans la verticalité, ce qui réduit ses horizons et rend tout l’au-delà menaçant, incertain. L’optimiste est l’homme, familier de la verticalité et se détachant de l’horizontalité ; il n’est que spectateur des naufrages d’en-bas ; maître de la profondeur des yeux, il pratique la hauteur du regard. | | | | |
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| proximité | | | Le sacré rôde autour de notre âme, la soulève en hauteur et la fait chuter en la chargeant de noms et de dates. Pourtant, « le penseur dit l'être ; le poète nomme le sacré » - Heidegger - « der Denker sagt das Sein ; der Dichter nennt das Heilige » - puisque le nommage poétique passe par la métaphore et non pas par le nom. La poésie (re)nomme, la philosophie (dé)sacralise n'importe quel nom. La poésie (re)nomme, la philosophie (dé)sacralise n'importe quel nom. La philosophie éloigne le proche, pour en avoir une vue plus sobre ; la poésie rapproche le lointain, pour mieux s’en enivrer. La philosophie s’occupe de l’intensité de l’être ; la poésie cherche à en munir son devenir : « Le spectre de l’être s’entoure d’un azur au-delà de la page » - Nabokov - « Продлённый призрак бытия синеет за чертой страницы ». | | | | |
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| proximité | | | C'est autour du vide que s'éploient les plus forts vocables : tentation, crainte, recherche (Maître Eckhart), chute (Cioran), rayonnement (le prince de Lumière). Je l'associe au travail, à la veille comme le beau silence opposé au sommeil, mais ami du rêve. Le vide est un silence élaboré, sur le point de recevoir le mot musical. La kénose des contraintes aboutissant à l'apothéose des buts. Le bavardage des autres ne serait-il pas le silence des mots ? « Si la musique fait défaut, il faut se taire »** - A.Blok - « Лучше молчать, если нет музыки » - la meilleure réplique à Wittgenstein. | | | | |
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| proximité | | | Il faut ne pratiquer des fusions ou unions qu'à titre hypothétique. Dès que l'hypothèse - un beau rêve - s'invalide, le monde hypothétique bâti par-dessus devient inaccessible, se dissout, s'annihile. | | | | |
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| proximité | | | La foi vient à coups de défaites, que les yeux, pleins de larmes, finissent par transformer en victoires de leur faiblesse. Les yeux restés secs cultivent l'incrédulité et la force. | | | | |
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| proximité | | | Si Jésus, au lieu de chasser les marchands du temple, avait réussi dans le commerce de tapis, ou s'il avait été analphabète, au lieu d'affronter le Sanhédrin et les procurateurs romains, ou si les cheveux de femme avaient servi non pas pour essuyer ses pieds, mais pour sa promotion sociale, aurais-tu pu l'aimer ? La plupart des croyants auraient répondu, hélas, par l'affirmative. | | | | |
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| proximité | | | Devant l'échiquier de la vie, mon Dieu est une belle combinaison à sacrifices. Le leur est, le plus souvent, - une bévue (Nietzsche). | | | | |
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| proximité | | | La proximité du souci de l'être (Heidegger fuyant son Gestell mécanique) va de pair avec la proximité de l'insouciance existentielle. Mais les tenants de l'existence voient dans « la grégarisation du souci de l'être - le triomphe de la machine » - Jaspers - « die Massendordnung für Daseinsfürsorge - die Herrschaft des Apparats ». On n'échappe à la machine que par le regard absent. | | | | |
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| proximité | | | Aucune statue conceptuelle, métaphysique, historique ne résiste à l'explosif critique, que pratique ce kamikaze de raison terrorisante. Pour qui ruines est symbole de la déchéance, le constat est clair : Dieu est mort. Mais si les ruines topiques avaient toujours été ton refuge, ton autel et ton confessionnal, aucun tremblement de terre ne ferait chuter ton idole interstellaire. | | | | |
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| proximité | | | Nos trajectoires célestes se terminent par une chute terrestre, quelles que soient leurs apogées, tangentes ou destinations. Ce n'est pas la crainte des virages qui retient le contemplatif, mais le souci de ne pas perdre de vue son étoile. La droiture me tient éveillé, ductus obliquus dissipe, l'immobilité me berce et envoie des songes. Avec mon étoile placée assez loin, c'est à dire très haut, aucune onde de mes égarements ne la dévierait. | | | | |
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| proximité | | | Dès que je me sens touché par le salut, s'ouvre aussitôt, béant, le chemin de ma perte ; mais si j'accepte la perte comme mon destin, je sens l'attouchement du salut - c'est cela peut-être l'impossible répétition, l'éternel retour, l'incertain purgatoire. | | | | |
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| proximité | | | Quel genre littéraire pratiquerait le bon Dieu, s'il Lui fallait paroliser le Verbe ? Je ne Le vois ni en romancier d'Éden, de Sinaï ou de Patmos, ni en psaumier, ni en libertin des Cantiques, ni même en critique de l'Ecclésiaste. Je Le verrais en Job, geignant avec un peu plus d'ironie, au milieu de ses déjections ratées. La honte se glissant par erreur dans la panoplie divine ; l'ontologie se transformant en honto-logie. | | | | |
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| proximité | | | Oui, Dieu créa aussi la profondeur et l'étendue, pour y cultiver des belliqueux et des victorieux, mais c'est dans la hauteur qu'il laissa des capitulards et des anges. C'est ce que peut-être entrevit Job : « Dieu est Celui qui fait la paix dans les hauteurs ». Les calculs profonds des vainqueurs les stigmatisent ; pour les vaincus des hautes luttes, pour les anges, « l'espoir est l'alibi de la résignation »** - Enthoven. | | | | |
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| proximité | | | Pour la première fois on chanta une débâcle de la noblesse, clouée au banc des accusés, que fut Sa Croix, avec l'avocat de la défense, le Paraclet, brillamment résigné. Ceux qui prirent Son Nom, Le proclamèrent vainqueur pour rameuter des querelleurs des valeurs positives, qui font gagner. | | | | |
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| proximité | | | L'extinction du sacré de toutes les scènes humaines - politiques, littéraires, morales - paraît être irréfutable et bien méritée ; pourtant Dieu n'y perd rien de son essence ; Dieu n'aurait rien à voir avec le sacré, Il n'en serait que la possibilité. | | | | |
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| proximité | | | Découvrir que ce qui, sentimentalement, au fond de moi-même, m'est le plus proche est ce qu'il y a, mentalement, de plus lointain, m'interdit toute familiarité avec moi-même et me livre au tragique, c'est à dire au sentiment, que ma défaite devant le lointain n'est due qu'à moi-même, illusoirement si proche. | | | | |
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| proximité | | | Dieu créa les axes (« Dieu est jour/nuit, satiété/faim »** - Héraclite ; les oppositions héraclitéennes semblent être l'approche du divin la plus sensée de tous les temps), la liberté de l'homme y lit - plus qu'elle ne choisit ! - des valeurs (l'ombre, à laquelle on tient, et la soif, qu'on entretient, désignent les plus libres). La terne dialectique hégélienne profana ce beau culte des axes, que reprit Nietzsche, avec vie-art, bien-mal, nihilisme-acquiescement, chute-élan, puissance-résignation. | | | | |
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| proximité | | | Ils font du bonheur un gibier qu'il s'agit de viser, et ils veulent, pour ne pas le rater, qu'il se rapproche le plus près de nous. Mais le gibier peut entretenir l'appétit de l'œil, sans dépraver celui de l'estomac. Visé de trop près, je le touche et en régale ma digestion, mais j'éteins mon regard, qui ne vit que du lointain. | | | | |
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| proximité | | | Pour amortir le choc écrasant de nos misères rationnelles, le Créateur imagina une consolation irrationnelle – la création humaine. Mais quels en sont les vrais raisons, motifs, moteurs ? Deux réponses sont les plus répandues - pour le salut de mon âme ou pour accomplir une mission confiée par autrui, par l'au-delà, par devoir. La première est futile, symptôme de graphomanie, mais la seconde n'est pas plus glorieuse, non plus, puisqu'elle suppose une mimésis, à la place d'une poïésis. | | | | |
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| proximité | | | Exister, c'est m'attacher ou me manifester, être un problème ou une solution. Et il est clair que le mystère, quel que soit ce qu'il enveloppe, moi-même ou bon Dieu, n'existe pas. Mais vénérer cet inexistant, c'est se vouer à la hauteur, à partir de laquelle les deux premières hypostases doivent être perçues comme chutes. Dès que mes yeux les fixent, mon regard perd de la hauteur. | | | | |
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| proximité | | | Le mérite principal de l'Évangile est d'avoir chanté (plutôt que narré) la défaite (et non pas un triomphe dissimulé, comme le présentèrent, plus tard, les clercs). « C'est quand on est vaincu qu'on devient chrétien » - Hemingway - « It is in defeat that we become Christian ». Quand on est vainqueur, l'épreuve est encore plus subtile : prouver d'être chrétien, en y décelant une défaite cachée et profonde. | | | | |
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| proximité | | | Le lieu des sacrifices, c'est la hauteur, le lieu des autels et des gloires, comme la fidélité sied surtout aux profondeurs, aux lieux des défaites et des hontes. Mais les hommes perdirent ce sens des dimensions divines : « Les hommes, pour ces dieux, disposent leurs tisons non point sur des autels, mais dans des trous profonds » - J.Donne - « Men to such Gods, their sacrificing Coles, did not in Altars lay, but pits and holes ». Qu'il s'agisse de souterrains ou de femmes, trop de fenêtres et pas assez de murs laissent refroidir ma flamme. | | | | |
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| proximité | | | Ce n'est ni salut ni indulgence que visent leurs prières, mais une réussite, et ces prières sont juste bonnes pour être récitées dans une école de commerce. Tout ce qu'apporte la prière est précaire. Munie d'une visée quelconque, elle est même source du mal, pour les plus purs : « En priant quelque chose, tu pries mal ou pries le mal » - Maître Eckhart - « Petens hoc aut hoc malum petit et male ». Je n'imagine une prière qu'aboutissant aux belles ruines et aux défaites glorieuses. | | | | |
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| proximité | | | Les dieux sont étrangement absents, dans nos triomphes terrestres. En revanche, « quand on court de soi-même à sa perte, les dieux y mettent la main aussi » - Eschyle. Pour se trouver dans cette excellente compagnie, il faut non pas courir, ni marcher, mais danser (ne pas suivre Hermès, mais imiter Terpsichore, être un ludion sacré), sans quitter du regard ni sa tour d'ivoire, ni son inexorable ruine, à l'horizon si proche. | | | | |
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| proximité | | | Si je veux passer quelques instants délicieux, en simulation d'une prière berceuse, une provision d'œillères, de bâillons et de bonne cire en est une sage solution. « Durant la prière, il faut faire de grands efforts, pour rendre sourd-muet son esprit » - Nil de Sora - « Подвизайся ум свой во время молитвы соделывать глухим и немым ». C'est ainsi que naît la piété des contraintes. | | | | |
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| proximité | | | L'ennui, c'est les dieux qui trônent et les nymphes qui rient. Tandis qu'il nous faut des dieux qui chutent et des nymphes qui pleurent. Installer l'Empyrée dans nos ruines. Mais le comble de l'ennui, c'est ne plus avoir de mythes. | | | | |
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| proximité | | | Chacun de nous porte en lui-même de vagues puretés, exposées à l'outrage plus que nos défauts ; veiller sur celles-là relève de la consolation philosophique. C'est ce qui s'appelle garder la distance, s'interdire la familiarité, n'admirer son visage que reflété par un lac de haute montagne, n'y jeter sa bouteille que la nuit du naufrage final. Le génie esquissant ses traits, en troublant la surface, faite pour te peindre, c'est cela qu'il faut éviter. En élevant le regard, baisser les yeux. L'outrage est le même sens donné au désiré et au fait. | | | | |
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| proximité | | | Pour les ratés de tous les temps, les anarchistes, le Christ serait leur seul confrère qui réussît. Crachats, épines, gifles, clous - je ne vois que des débâcles. Ceux qui réussissent, ce sont toujours des rois, des bergers, des pasteurs. Les agneaux échouent. | | | | |
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| proximité | | | Tant qu'une idole - Dieu, le salut, l'immortalité, le sens de la vie - se tenait debout, l'image consolante d'un progrès, d'un rapprochement, d'une victoire te permettait de t'accrocher au mouvement ou à la route. Mais une fois que l'inéluctable se produisit, et ton idole gît en ruines, la question la plus vitale, aux crépuscules de la vie, devient : que mettre à sa place ? Plusieurs solutions, également éphémères : proclamer ton soi inconnu en tant qu'un nouveau Dieu, t'étourdir dans le culte d'une création ou te griser dans le vertige d'une intensité. Et te rendre compte, que cultiver ton jardin ou éduquer tes élèves relève de la même anesthésiante niaiserie. | | | | |
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| proximité | | | La consolation n'est pas dans la conscience réelle que Dieu se soucie de nos misères terrestres, mais dans celle, éphémère, que notre participation à l’œuvre du beau ou du bon justifie ou soulage nos angoisses célestes. | | | | |
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| proximité | | | Science de mon salut - conscience de ma chute, encore l'un de ces axes, qui méritent, que je ne m'y accroche pas à une seule valeur, mais que je le munisse d'une même intensité. Le souci du salut mène à l'activisme, à la création, à la réinvention du sacré ; l'ivresse de la chute conduit au nihilisme, à la révolte, à l'angoisse. Les réunir, dans un même regard, - le triomphe de l'humain sur le divin ! | | | | |
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| proximité | | | La modernité se singularise par la valeur grandissante du plombier, de l'ingénieur, du marchand et par la chute du prêtre et du scientifique, porteurs de consolations et créateurs de langages. Ceux qui s'adressent aux mêmes fibres, les poètes et les philosophes, sont victimes d'un effet collatéral et assistent à leur pitoyable extinction. | | | | |
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| proximité | | | L'approche du sublime se fait reconnaître par la dérobade du sol ou l'échappée du regard. Mais les mêmes symptômes précèdent les chutes. | | | | |
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| proximité | | | Notre vie se projette sur deux plans – le mécanique et le divin : l'efficacité ou le Bien, la norme ou la loi, l'utile ou le beau, la solution ou le mystère, l'ampleur ou la hauteur, la production ou la création, l'événement ou l'invariant, l'inertie ou le commencement. Le triomphe de la mécanique fut appelé mort de Dieu. | | | | |
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| proximité | | | La croix camarguaise me fait penser, que l'amour n'est qu'un point intermédiaire, pour que la Croix devienne ancre : « La Croix grandie devient Ancre » - J.Donne - « Crosses grow anchors ». Destiné à quelqu'un, qui est voué au naufrage, c'est un geste de compassion. Ne pas décourager avec une simple pierre, oser d’être captieux avec le symbole de l'espérance accroché à ton cou. La Croix faisant entrevoir un parachute serait autrement plus vacharde. | | | | |
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| proximité | | | La source de l’esprit ou l’aboutissement du savoir sur la matière – tels sont les plus profonds mystères du monde, face auxquels l’intellect se remet à la hauteur de l’incontournable croire ; c’est sa force et non pas sa faiblesse, à moins qu’il renonce à toute mystique, pour rejoindre la platitude du seul faire. L’intellect n’est jamais vaincu par la foi, qu’elle soit réglementaire ou intuitive. | | | | |
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| proximité | | | Avec mes agonies sur un autel, que je me glorifie d'avoir érigé moi-même, l'ennui de la présence d'un observateur, c'est la conscience qu'il me donne de me trouver dans un abattoir commun, sans aucune issue vers le ciel, qui ricane et ne m'attend guère. Dans le cas le plus noble, où il serait question d'autels et de victimes, même le Spectateur suprême serait de trop. | | | | |
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| proximité | | | Chez Bach - aucune trace d’un Dieu tout-puissant, je n’entends qu’un hymne à la solitude humaine. L’omniscience divine est incompatible avec la musique de Mozart, il crée une divinité de l’émotion pure. En fin de compte, la tonalité sûre et triomphante de Beethoven est plus proche des croyances populaires en Dieu tonnant et rassurant. | | | | |
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| proximité | | | Partout notre regard perçoit le divin, mais jamais il ne perçoit Dieu. Et toute tentative de le concevoir, étant, inévitablement, un mensonge, est vouée à l’échec. | | | | |
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| proximité | | | Ta Bête ne quitte jamais la Terre ; ton Ange, horrifié par la platitude terrestre, chute souvent de son séjour céleste et connaît la proximité défiante de la Bête. De retour dans sa demeure naturelle, son sommet solitaire, l’Ange ne voit ni ne connaît plus que le lointain, où s’impatientent, sur leurs sommets, d’autres anges, au-dessus d’autres bêtes. « Au Ciel, un ange n'a rien d'exceptionnel » - B.Shaw - « In heaven an angel is nobody in particular » - les anges ne forment ni troupeaux ni meutes, dans lesquels se vautrent les bêtes. | | | | |
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| proximité | | | Il est propre des Dieux de s’affirmer par des commencements injustifiables, avec des feuilles de route banales ou des horizons communs. Nietzsche fut le seul à suivre cette voie. Hegel est dans les parcours : l’Absolu, le Savoir, l’Histoire, dans lesquels il tente de deviner des lois, qui ne sont, chez lui, que des Arlésiennes. Cioran ne vit que de finalités : le dégoût, la chute, le suicide ; ça peut exalter des ‘incompris’, ça laisse froid celui qui veut créer sa propre foi ardente. | | | | |
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| chœur russie | | | SOLITUDE : On est solitaire en Europe, quand on regarde ailleurs que les autres ; en Russie - quand on vit ailleurs. Et puisque la vie remplit les pages, la littérature russe de la solitude est plus pure. Le solitaire européen rêve de réussites, le solitaire russe savoure ses défaites. La solitude s'affirme non pas dans des salons ou forêts, mais dans des souterrains ou sur des toits. | | | | |
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| chœur russie | | | VÉRITÉ : Aucun pays au monde ne fait tant de tapage autour de la vérité, et aucun ne fut étouffé par tant de silences mensongers que la Russie. Ses malheurs sont liés à la largesse de son dictionnaire ; sa vérité, la pravda, figurant au sein d'un même article tantôt avec la charité, tantôt avec l'harmonie. La division du travail, le slogan de la réussite, dans toutes les entreprises humaines. | | | | |
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| russie | | | Encore une image russe incomprise : l'homme du souterrain, dans lequel l'Européen voit un outsider, einen unbehausten Menschen, un sans-abri (seul Nietzsche comprit le vrai sens), tandis qu'il n'est qu'un composant sur quatre (avec le surhomme, les hommes et l'homme tout court) de tout homme – le sous-homme. | | | | |
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| russie | | | Deux manières d'avancer, pour une civilisation : la conviction (l'Asie) ou la conciliation (l'Europe). La Russie, en se plaçant entre les deux - dans l'adhésion - se condamne à l'anémie. « Dans l'âme russe, ce qui est divin, c'est la résignation » - Conrad - « what's divine in the Russian soul - that's resignation ». | | | | |
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| russie | | | Le Russe est un individualiste portant le témoin du bien commun. Dans ce genre de course, l'Asiate redoute le départ, l'Européen - la déconvenue à l'arrivée, le Russe - la course elle-même. | | | | |
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| russie | | | La cause, pour laquelle on s'engage, delo, en russe, c'est-à-dire action. On comprend pourquoi le Russe, immunisé contre l'action, martèle, qu'il n'existe pas de cause justifiant notre palpitation. On ne prend en sympathie, en Russie, que des causes perdues, désespérées, des défaites annoncées. Pays de St Jude et de Ste Rita. Psychose (psy-cause ?) du doute plutôt que narcose des certitudes. | | | | |
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| russie | | | Les mots - symboles - idoles : pureté - pour l'Allemagne, bonté - pour la Russie, beauté - pour la France. Les pires des abominations naissaient de l'opposition d'une idole aux deux autres ; les plus beaux triomphes - d'une mise à l'épreuve par les autres de son idole. | | | | |
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| russie | | | Rome est tombée à cause des repentance, pitié et honte chrétiennes, plus que de la férocité des Barbares. La Russie succombe à la générosité du communisme, héritier naturel du christianisme et bâtard stoïcien, plutôt qu'à la tyrannie d'une pensée unique. La renaissance et le progrès ne s'associent qu'avec le triomphe du marchand, impénitent, éhonté et impitoyable. | | | | |
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| russie | | | La littérature russe est la seule en Europe à avoir résisté à la tentation d'un héros triomphateur. Elle affiche une interminable galerie des vaincus, bons princes : prince Igor, prince Mychkine, prince André. | | | | |
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| russie | | | Non, Staline n'était pas dans Lénine, ni Lénine dans Marx. Armés d'une belle idée, un satrape asiate, un tribun cosmopolite, un penseur européen se transforment fatalement en garde-chiourme féroce, face à la hideuse réalité des hommes - « la dégénérescence de la générosité en stalinisme » - Levinas. | | | | |
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| russie | | | Après la débâcle soviétique, aucune envie de me livrer à une docte critique de l'idée communiste, mais plutôt de hurler de désespoir de voir un jour une belle idée triompher chez les hommes (« Le communisme n'est pas mal comme théorie, mais il ne marche pas du tout en Russie » - Einstein - « Der Kommunismus ist in der Theorie nicht so schlecht. In Rußland funktioniert er aber nicht »). Tout ce qui est beau devrait être laissé derrière la ligne bleue du rêve, les mains liées. | | | | |
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| russie | | | L'homme libre optant sereinement pour une saloperie profitable ; l'esclave, mis, par l'inertie d'un cataclysme, à la poursuite d'une belle et funeste utopie - la guerre froide, ce fut cela. L'homme libre et riche gagne et gagnera toujours, pour le malheur du pauvre et du faible. | | | | |
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| russie | | | Le naufrage de la Russie soviétique, c'est la chute de la troisième Rome. La première promettait la civilisation, la deuxième - la foi, la troisième - la générosité. L'humanisme - c'est bien lui, et non pas le communisme, qui est mort - n'avait aucune chance d'être porté par quelque chose de noble ; il aurait dû, pour survivre, s'associer avec le marchand qui, dans nos Rome, fut entravé par le soldat, le moine ou le goujat. « La chute de l'humanisme est le bilan principal de notre époque »*** - Soljénitsyne - « Крушение гуманизма - главный итог нашей эпохи ». | | | | |
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| russie | | | Cernée par toutes les grandes civilisations du monde - l'Europe, le monde musulman, la Chine, le Japon, les USA - la Russie perdit toutes les batailles. L'Europe l'emporta en beauté, l'Islam en volonté, la Chine en dynamisme, le Japon en équilibre, les USA en puissance. Tout sera perdu, quand ses prime-ballerine, échéphiles, mathématiciens ou violonistes seront surclassés par quelques nouveaux tigres asiatiques ou latinos. Elle restera avec ce qui fut son origine - avec ses contes de fées. | | | | |
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| russie | | | Le discours, en Russie, porte à croire dans le règne des purs, et pourtant la couronne n'y est portée que par des crapules. Le triomphe du vil, en ce pays, paraît si inconcevable, au milieu d'un discours mielleux, qu'on l'attribue à une force occulte et maléfique, sans en tirer la moindre leçon. | | | | |
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| russie | | | Depuis Octobre 1917, tant de visions oraculaires et haineuses de la chute finale de la Russie. Mais ce n'est pas dans le bruit de vaisselle cassée qu'elle sombre, mais dans le vide et le silence des vitrines des quincailleries. Telle Pythie, telle pitié. | | | | |
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| russie | | | Le même destin poursuit les escadres, idéologies ou poésies russes : viser le monde entier, pour se retrouver épave, coulée sans gloire : le Variag, l'Internationale, les Scythes. | | | | |
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| russie | | | Le philistin et le philosophe allemands, le syndicaliste et l'intellectuel français, vivent dans le même milieu, avec la même vision du bon, du beau, du vrai ; aucun d'eux ne se considère vaincu ou dominé. L'escroc et le poète russes n'ont pas grand-chose de commun, et le premier écrase le second : « Ce pays avait tout pour devenir un paradis de l'esprit, mais il devint un enfer grisâtre » - Brodsky - « Страна обладала задатками духовного рая, а стала адом серости ». | | | | |
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| russie | | | Le Christ, dans la perception européenne, est une figure fondamentalement apollinienne ; chez les Russes, il est hautement dionysiaque. Le Christ russe, pitoyable, en compagnie du Grand Inquisiteur, ou le Christ, assisté de Torquemada, frère d'Héraclès (Hölderlin), ou prêtant son âme à César (le surhomme de Nietzsche). | | | | |
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| russie | | | En Russie, comme en Asie, ce qui est dynamique - en politique ou en économie - est hideux. En Europe, même le monachisme le plus contemplatif est des plus entreprenants. La résignation que je prône pour l'homme ne peut embellir peut-être que l'Asiate. | | | | |
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| russie | | | De son passage à Paris, l'Américain retiendra le nom de l'hôtel, où il a eu un dîner d'affaires, l'Allemand - les horaires des trains, qui conduisent à Euro-Disney, le Russe - le nom de celui qui s'était suicidé à l'endroit le plus proche. | | | | |
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| russie | | | Plus que des œuvres de ses généraux ou historiens, la Russie sort glorieuse des péripéties du lac Peïpous, de la Moskowa et du blocus de Léningrad grâce à Eisenstein d'Alexandre Nevsky, à Tchaïkovsky de l'Ouverture 1812, à Chostakovitch de la 7-me Symphonie. Et là où Passent les cigognes, on boit, en sanglotant, la défaite, les yeux fixés au ciel. | | | | |
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| russie | | | Le même jour, le 22 juin, des coalitions européennes, montées par Napoléon et Hitler, envahissent la Russie. D'autres curieux parallèles : le général russe, qui les battit, porte le même nom - Hiver,dont les méfaits furent aggravés par l'indélicatesse du comte Rostoptchine ou celle du NKVD ; les dragons et les as de la Luftwaffe sabrent ou descendent un nombre incalculable de ces lourdauds de moujiks, qui, à la fin, par milliers et milliers, déferlent sur les boulevards parisiens et dans le ciel berlinois, où le sabre et l'avion font terriblement défaut aux Européens ahuris. Mais ce n'est ni le dragon ni l'avion russes qui y triomphent, fièrement, mais l'humble patriotisme d'un peuple. | | | | |
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| russie | | | Les meilleurs compagnons occidentaux de la cause communiste, s'ils avaient dû vivre au quotidien en URSS, auraient été les adversaires les plus farouches du bolchevisme. Rien de plus frustrant qu'un rêve céleste dans une croûte terrestre. Rêver d'un rôle à adouber et baver dans une geôle du KGB. | | | | |
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| russie | | | Pour être porté aux nues par sa nation, l'Américain doit gagner, l'Allemand - souffrir, le Français - briller, l'Italien - chanter, le Russe - tomber. | | | | |
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| russie | | | Ce terrible constat : il n'y a pas de ruines en Russie, comme il y en a sur tout le pourtour méditerranéen. Non seulement elles n'ennoblissent aucun sol, mais même dans les têtes toute débâcle résulte en bouillie rapidement évacuée et oubliée. « Ce qui chutera, chez nous, ce ne seront pas les pierres, tout se diluera en une boue »* - Dostoïevsky - « Упадут у нас не камни, а все расплывётся в грязь ». | | | | |
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| russie | | | Pour un Russe, écrire en français, c'est être sur la Bérézina et ne pas savoir si l'on vit une débâcle ou une délivrance. | | | | |
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| russie | | | L'idéalisation bien pesée du présent réveille la passion du passé, fait prospérer la civilisation et ne laisse les révolutions éclater que sous les crânes. Les Russes font tout l'inverse : le présent trop répugnant, le futur gratuitement idéalisé, le passé ignoré – cet état d'âme émeutier ruina la Russie. | | | | |
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| russie | | | Après une orgie, la Russie exsangue s'écroula, mais à l'adresse d'une clinique se trouvait un abattoir. Et les abats russes devinrent plus connus que ses ébats. « Le diagnostic fut juste, l'opération se déroula à merveille, mais l'autopsie révéla qu'elle fut intempestive »** - Kouprine - « Диагноз был поставлен верно, операция проведена блестяще, но вскрытие показало, что она была преждевременна ». | | | | |
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| russie | | | Dans les catastrophes, l'Européen trouve de l'étoffe pour repriser le tissu social, le Russe n'en retire que des strophes pour griser son insu viscéral. Qui contesterait la maîtrise unique, que le Russe démontre dans l'ordre des idées désastreuses ? | | | | |
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| russie | | | Une nuit polaire, un matin enchanteur invitent la Russie à vivre un jour de liberté et de lumière, mais elle se précipite tout de suite dans un soir sans promesse, - il lui faut un manque vital. « Longtemps la Russie fut congelée dans la servitude. Aujourd'hui, en plein dégel, elle ne retrouve pas la vie, elle se décompose » - Hippius - « Россия долго стыла в рабстве. И теперь, оттаяв, не оживает, а разлагается ». | | | | |
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| russie | | | Les chutes, au moins, permettent de se lamenter sur le sort d'une verticalité instable, mais la mort pétrifie nos cerveaux et nos mots, dans une horizontalité de morgue - tel est mon regard sur la Russie du XXI-ème siècle, où l'on chercherait en vain la moindre trace de la conscience de Tolstoï, de la pénétration de Dostoïevsky, de la grâce de Pouchkine. Aucune trace, non plus, du moujik, du boyard ou du pope, tels que les siècles précédents les connurent. Le sens du grandiose - dans le sourire, la grimace ou la honte - abandonna cette contrée, sans pasteurs ni chantres, où sévit le charlatan. | | | | |
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| russie | | | L'Européen se préoccupe surtout de ce qui ne va pas dans sa machine économique, et il finit par le faire marcher ; le Russe s'accroche à ce qui danse, dans ses yeux, et qui finit, comme tout le reste, par ne plus marcher. Calculateur et danseur, s'entendront-ils un jour ? | | | | |
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| russie | | | Écrits à la même époque (et redécouverts, aussi, à une même époque), le Cantar de mío Cid, la Chanson de Roland, le Nibelungenlied et le Dit de l'Ost d'Igor (Слово о полку Игореве), présentent d'étonnantes ressemblances factuelles, mais surtout psychologiques, les héros se baignant dans leurs défaites ; l'ère carolingienne fut peut-être le dernier moment d'une Europe chrétienne, acceptant, fièrement, la chute. Avec la Divina Commedia commence la littérature moderne des héros, triomphateurs du Mal. | | | | |
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| russie | | | Le sort de la Russie communiste ne se décida ni à Rome ni à Berlin ni à Varsovie ni à Kaboul ni à Washington, mais exclusivement à Moscou, avec ses vitrines vides et ses journaux pourris ; la Russie, à genoux, supplia de l'aide, mais le monde évolué préféra ne pas se priver du joyeux spectacle de décomposition d'un ennemi terrassé ; la conséquence immédiate - le mot de démocratie restera maudit pour plusieurs générations de Russes mortifiés. | | | | |
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| russie | | | Les russophobes dénicheront toujours du cosaque, chez Dostoïevsky ou Tolstoï (et jusqu'à l'hymne italien : il sangue polacco bevé il cosacco), mais le cas d'un pur génie européen comme Tchaïkovsky les embête, un effort y est nécessaire : « Tchaïkovsky : la beauté en dehors de la connaissance, c'est la volonté de plaire, une musique efficace, une sorte de démagogie sentimentale de l'art » - Kundera. Une musique saupoudrée de syllogismes, cherchant à repousser et y échouant, un genre pragmatique des tâcherons - c'est ce genre de musicalité qu'il faut recommander à ces roquets du bruit politicien. « Nul mieux que Tchaïkovsky n'a exprimé ce mélange d'aspiration à l'infini et d'angoisse devant le destin, qui caractérise la Russie » - D.Fernandez. | | | | |
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| russie | | | L'image d'artiste maudit est bouleversante en France, surprenante en Allemagne, banale en Russie. Elle est ridicule dans le monde anglo-saxon ne s'intéressant qu'aux réussites. | | | | |
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| russie | | | Le génie allemand caresse la pureté romantique et la réduit à la poésie souriante. Trois génies russes, Dostoïevsky, Tchaïkovsky, Tchékhov, se saisissent de la pureté réelle et y découvrent une philosophie sanglotante ; la pureté, chez eux, est condamnée à cohabiter avec la bassesse, le vice, l'évanescence. | | | | |
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| russie | | | L'arrogance américaine, comme, jadis, l'ambition française ou le nationalisme allemand, cherche à abattre la Russie, par des sanctions économiques ou en soudoyant des marionnettes environnantes. Je ne sais pas ce qu'on devrait leur conseiller : mieux étudier l'histoire de Napoléon et d'Hitler ou bien la géographie : « On ne soumet point une nation dont le pôle est la dernière forteresse » - Chateaubriand. À l'autre pôle - la culture, celle de Pouchkine, Tchaïkovsky, Tolstoï. | | | | |
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| russie | | | Reims ou Dresde subissent le sort des vaincus, mais Moscou sort de son incendie, triomphale : « Jamais, en dépit de la poésie, toutes les fictions de l'incendie de Troie n'égaleront celui de Moscou » - Napoléon. | | | | |
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| russie | | | Le succès peut être vu comme l'issue (ré-ussite) d'une poursuite (Er-folg) haletante (у-спех). | | | | |
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| russie | | | Qu'attend-on du jeu ? Le Français - une il-lusion, l'Allemand - un exemple (Bei-spiel), le Russe - une victoire (об-ыграть). | | | | |
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| russie | | | Ce bel appel à l'humilité dans cause remontant à chuter, tandis que l'allemand fait penser aux choses (Ur-sache) et le russe - à l'action (при-чина). | | | | |
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| russie | | | Le rang de la richesse : riche aurait la même origine latino-germanique que roi, tout comme reich, coïncidant avec das Reich - l'empire, mais le russe va encore plus loin, puisque богатый y est apparenté à Бог - Dieu. La pauvreté est banale en français (apparemment - de paucus parere - pas grand-chose), mélancolique en allemand : arm, qui signifiait esseulé ou pitoyable, et franchement calamiteuse en russe : бедный, provenant de беда - désastre. | | | | |
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| russie | | | Tout particularisme n'est qu'incapacité d'accéder à un langage plus vaste. La vraie opposition, dans le débat intellectuel, n'est pas entre l'universel et le particulier, mais entre l'universel palpitant et l'universel mécanique. Le Grec et le Français penchent pour la mécanique, et l'harmonie finale est au rendez-vous. L'Allemand et le Russe tendent vers la palpitation, et de terribles déchirures aboutissent au gauchissement de leurs édifices. Pour que la maison commune soit agréable à vivre, il ne faut ni monter au plafond, ni taper de la tête contre les murs, ni s'extasier devant des ruines laraires : en communauté, il faut garder la paix moutonnière ou robotique. | | | | |
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| russie | | | La rencontre avec le Malin est plus dramatique pour le Russe que pour l'Allemand ou le Français : la tentation ou la Versuchung ne sont que des mises à l'épreuve, tandis que искушение est déjà une morsure et соблазн – même une chute. Le goût et la caresse, sources de nos passions, opposés à la raison, source de nos pensées. | | | | |
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| russie | | | Dans le cadre moderne, on imagine, sans trop de retouches, Goethe ou Hugo. Aucune place, en revanche, pour Pouchkine. Quel rêve déçu : « Pouchkine représente le Russe à son apogée, tel qu'il sera dans deux siècles » - Gogol - « Пушкин - русский человек в его развитии, в каком он явится через двести лет » ! Pouchkine serait aujourd'hui si horrifié par la chute du Russe, qu'il se réfugierait auprès des Tziganes ou des Circassiennes. Aucun poète n'est cependant si adulé dans sa patrie, et si désespérément isolé. | | | | |
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| russie | | | L’homme nouveau, élevé par la grandeur ou porté par la fraternité, est impossible, ce qui explique l’échec des totalitarismes du XX-e siècle. Un commencement historique ne se prépare que par le premier homme (le mouton) ou le dernier (le robot). « Ce qui s’est passé en Russie ne présente historiquement aucun intérêt ; c’est strictement le contraire d’un commencement » - Ortega y Gasset - « No es interesante históricamente lo acontecido en Rusia; por eso es estrictamente lo contrario que un comienzo ». | | | | |
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| russie | | | Face à leurs carences politico-économiques, les Russes tirent des diagnostics d'autruche, rêvent de remède de cheval, imaginent des thérapies de robot ou d'ange. Tandis que ce qui leur manque le plus est un constat d'homme, les yeux froids ouverts sur l'évidence. | | | | |
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| russie | | | Seuls les poètes munissent le ciel de sa hauteur ; seuls les philosophes montrent la profondeur de la terre. En Russie, ce fut souvent le même créateur. « La Russie est la terre des poètes par excellence » - Badiou. Pauvre Russie, privée désormais et des uns et des autres, déambule dans un désert, plat, déshumanisé, dépeuplé. | | | | |
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| russie | | | De brefs dégels balisaient l’histoire post-stalinienne de la Russie, mais se terminant par un pourrissement de plus. Mais peut-être K.Léontiev avait raison : « Il faut congeler légèrement la Russie, avant qu’elle ne pourrisse » - « Россию надо подморозить хоть немного, чтобы она не гнила ». Au XXI-me siècle, on le comprit, en laissant pourrir la Russie, avant qu’elle ne soit recongelée. Saint-Pétersbourg, inventée par Pierre le Grand en tant que fenêtre sur l’Europe, doit être débarrassée de l’influence européenne, selon le maire sauvage de cette malheureuse cité. | | | | |
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| russie | | | À l'école russe, le mot le plus entendu fut amour : amour du paysage ou de la langue natals, de la musique ou de la mathématique, du Tsar ou du Parti Communiste. Donc, une école de l'échec, puisque tout amour est une défaite. À l'école du monde évolué, le mot omniprésent, envahissant, ravageant est réussite, où l'acharnement ne laisse aucune place à la passion, ni la lutte - à la pitié. Chesterton : « Nietzsche : on s'engage non pas pour aimer, mais pour lutter. Tolstoï : on s'engage non pas pour lutter, mais pour aimer » - « Nietzsche : we should go in for fighting instead of loving. Tolstoy : we should go in for loving instead of fighting ». | | | | |
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| russie | | | Même si, globalement, A.Suarès se fourvoie dans son anti-germanisme : « Un ou deux hommes en Angleterre, trois ou quatre en Russie, trois ou quatre en France, voilà tout le siècle. À l’entour, le désert », on peut songer à la place qu’aurait prise la culture russe, sans le désastre révolutionnaire. | | | | |
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| russie | | | L’échec, pour un homme, vivant d’initiatives, de responsabilités, de progrès, paralyse souvent l’énergie de son activisme et même de son esprit ; mais le Russe, résigné, paresseux et fataliste, garde, dans les pires des débâcles, toute l’énergie de sa passivité et de son âme, lui permettant de surmonter des désastres, auxquels succombent les autres. | | | | |
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| russie | | | Les notions de gloire, d’honneur, de grandeur engendrent le culte du héros, cherchant à triompher ; ces notions n’ont pas bonne presse chez l’écrivain russe. Dans la littérature russe, aucune trace d’un héros qui réussisse, tandis que les ratés de la vie – mais prisonniers du rêve ! - y pullulent. Pour l’apprécier, il faut être sensible à la honte plus qu’à la gloriole. « Si tu as écouté les écrivains russes, tu auras gagné en pureté, en bonté, en honte » - Morgenstern - « Wenn man den russischen Schriftstellern zugehört hat, wird man reiner, gütiger, schamhafter ». | | | | |
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| russie | | | Dans leur parcours vital, presque tous les personnages de l’Histoire russe ne sont que des victimes ; on n’y trouve que deux héros – Pierre le Grand et Pouchkine, triomphant de la barbarie des mœurs ou du langage. | | | | |
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| russie | | | En Russie, les tâches eschatologiques (les seules qui y ont cours) sont prises en compte, séparément, par son peuple, qui se plaît dans des fins radieuses ou apocalyptiques, et par sa littérature, qui ne va pas pas plus loin que des commencements déclamatoires. « La Russie, où, souvent, les idées restent suspendues, dans le doute sur leur meilleur achèvement » - V.Woolf - « Russia, where sentences often remain halfway in doubt of how best to finish them ». | | | | |
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| russie | | | La Russie ochlocratique et cleptocratique, en déclarant la guerre à la démocratie, se dirige, irrévocablement, vers un écroulement de plus. Tiouttchev avait raison : « Il n’y a plus en Europe que deux puissances réelles – la Révolution et la Russie. La vie de l’une est la mort de l’autre »* - « В Европе существуют только две действительные силы - революция и Россия ; существование одной из них равносильно смерти другой » - où, en éliminant un anachronisme, il faut remplacer révolution par démocratie. | | | | |
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| russie | | | Pour les Russes de souche, la perte de l'empire signifiait retour à la vocation sentimentale de leur nation ; mais pour les déracinés ou les orgueilleux, c'était l'ahurissement proche de la folie. La bonne santé des enracinés les empêche de voir tant de mirages inhabitables et laisse inexploitées tant de monumentales et inéluctables défaites, que seule une folie promet. | | | | |
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| russie | | | D’une manière inexplicable, et peut-être complètement aléatoire, les deux thèmes principaux d’une bonne philosophie – la consolation et le langage – correspondent aux deux traits nationaux russes les plus saillants et touchant davantage le moujik que l’aristocrate ou l’intellectuel. Le besoin de consolation perce dans leurs appels à la pitié, à la compassion et surtout dans la vision du Christ-Paraclet, du Consolateur, plus que du Sauveur, comme dans l’Occident. Enfin, la richesse phonétique, morphologique, syntaxique du russe munit cette langue d’une liberté phénoménale. Le discours dans les langues romano-germaniques renvoie, immédiatement, aux représentations conceptuelles sous-jacentes, tandis que le discours russe traduit, avant tout, les états d’âme, le degré d’ironie ou de perplexité, l’intensité des désirs ou des espérances. Et c’est la raison principale du succès de la littérature russe. | | | | |
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| russie | | | L’amour-propre en souffrance produisit tant de bileux, de ratés, de tyrans. Aujourd’hui, le chef de la bande régnante russe exhibe tous les symptômes de cette engeance dégénérée. | | | | |
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| russie | | | La Russie aurait pu affirmer, définitivement, son destin européen et démocratique à l’aube du XXI-me siècle. Mais un ivrogne écervelé, pour s’assurer l’absolution de ses péchés pécuniaires, transmit le pouvoir à un bandit. Notre génération ne verra pas une Russie libre. | | | | |
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| russie | | | Février 2022 : il est presque certain, que nous allons assister à une nouvelle révolution russe, à un désastre moral, économique, politique, humain. À la tête de cette malheureuse Russie, où il étouffa tout souffle de la liberté, se trouve un voyou inculte, un homo sovieticus barbare. Il vient de se lancer dans une aventure qui ne peut se terminer que par des amoncellements de cadavres de soldats russes dans les steppes ukrainiennes, le reste rentrant au pays, la queue entre les jambes, et par un terrible écroulement du pays. Pourvu que l’Occident oublieux ne réveille pas l’indomptable ours : « Je connais mille façons de faire sortir l'ours russe de sa tanière, mais pas une seule pour l'y faire rentrer » - Talleyrand. | | | | |
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| russie | | | Cinquante pays les plus évolués du monde commirent une faute regrettable, en cherchant à humilier la Russie (et pas tellement son dictateur mafieux, qui ignore la honte). Ils injecteront des milliards pour armer les Petits-Russiens, mais feront, peut-être, une erreur, en livrant des chars germaniques avec la même croix qu’au temps de Barbarossa – aux Tigres et Panthères succéderont les Léopards, et en réveillant le patriotisme grand-russien (succédant à l’apathie et à l’indifférence). Mais l’Occident démocratique ne connaîtra pas ce que connurent Napoléon l’Antichrist et Hitler le Teutonique. | | | | |
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| russie | | | Seul un despotisme – tsariste, bolchevique ou mafieux – peut préserver l’empire russe. La moindre intrusion de la liberté provoque son écroulement. Cioran le vit bien : « À supposer que la Russie arrivât à un régime libéral, elle se disloquerait sur-le-champ ». | | | | |
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| russie | | | La France, victorieuse de la Grande Guerre, transforme la gloire de survivre en joie de vivre ; la Russie, victorieuse de la Seconde, passe du deuil de survivre à l’horreur de vivre. | | | | |
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| russie | | | En Russie, dans ce pays du bavardage servile, l’État mouchard chercha à me choraliser, mais je gardais ma solitude, taciturne et secrète ; en France, dans ce pays de la conversation libre, on se moque des solitaires, monologiques et marginaux. J’y devins, respectivement, – misérable malheureux ou misérable heureux, mais dans les deux cas - misérable. Une tragédie omniprésente, une tragédie absente – impossible de faire comprendre aux autres ce qu’est une tragédie du rêve personnel et évanescent. | | | | |
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| russie | | | Trois défaites militaires russes, au début du XX-me siècle, amenèrent trois révolutions ; le même scénario se profile aujourd’hui, avec les mêmes émeutes, chaotiques et impitoyables. On n’avait pas trouvé vital de juger les assassins sauvages de masses, un demi-siècle plus tôt ; on devrait juger, aujourd'hui, les assassins sauvages d’individus, pour crever les abcès sanglants de ce pays malade. Le crétinisme permanent, incurable et viscéral, de tous ces assassins ne présage pas, hélas, qu’une intelligentsia pro-européenne, enfin, vienne au pouvoir. | | | | |
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| russie | | | La Révolution russe : le Rousseau lyrique et le Marx dogmatique, lus et interprétés par le Gengis-Khan pratique. La racaille, marmonnant des thèses dialectiques pour trucider des Saint-Preux ataviques. | | | | |
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| russie | | | La culture et, surtout, la civilisation allemandes sauvèrent l’humanisme, après la barbarie nazie, tandis que la brillante culture russe fut la première et la plus irréversible victime de la Révolution. La Russie porte, même cent ans après, les stigmates de la dévastation sauvage. Comme si Bounine parlait aujourd’hui : « Tous, haineux, infiniment sanguinaires, menteurs jusqu’à la nausée, primitifs, minables au plus haut point » - « Всё злобно, кроваво донельзя, лживо до тошноты, плоско, убого до невероятия ». | | | | |
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| russie | | | La souffrance inonde tout l’espace russe, de sa misère matérielle à sa littérature spirituelle, mais ne fait que remuer la boue, sans apporter la moindre pureté. « La souffrance n’apporte une catharsis qu’aux âmes libres » - Prichvine - « Только душу свободную очищает страдание ». | | | | |
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| russie | | | Deux courants, l’un économique et l’autre politique, décrivent, respectivement, la normalisation et la chute russes. Le premier est une américanisation – progrès de la civilisation (hôtels, restaurants, imprimerie, oligarques) et la banalisation de la culture (primat des journalistes et économistes, platitude littéraire et théâtrale). Le second est une mongolisation – tyrannie, brutalité, violence, arbitraire. | | | | |
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| russie | | | 1812, 1941, 2022 - trois confrontations entre l’Occident et la Russie : la politique (pour dominer), la raciale (pour soumettre), la juridique (pour défaire les envahisseurs) ; coalitions de 10, 30, 75 pays. Avec, à la tête de la Russie : un Européen raffiné, un Asiate sanguinaire, un mafieux véreux. Les résistants russes : aristocrates et cosaques, humiliés et vengeurs, mercenaires et ivrognes. | | | | |
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| chœur solitude | | | ART : Toute production, - d'assurances, de céréales ou d'œuvres d'art - doit être à l'écoute du marché, si elle veut survivre. La surdité du solitaire le condamne à la ruine. Et ne compte pas sur les brocanteurs ou les bouquinistes. L'art solitaire est mort au début du siècle dernier, et le culte hypocrite des défaites artistiques n'est né que de nos jours. | | | | |
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| chœur solitude | | | ACTION : On est entraîné dans le troupeau par le goût des transactions ; on cherche à atteindre la dignité de berger en pratiquant l'action, mais l'inaction ne suffit pas pour garder la solitude. Il faut y avoir échoué. L'action, c'est un langage franc, une image photographique. Mais le solitaire est celui, dont tous les miroirs sont pipés étant trop réfléchissants. | | | | |
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| solitude | | | L'effet obligé du « Je peux vous aimer, tous » est « Personne ne m'aime ». C'est le « Je suis avec celui qui gagne » qui est traduit par l'interprète céleste dans « Tu ne seras jamais seul ». | | | | |
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| solitude | | | Flottaison précaire sur la face de la nuit. Jet, tout machinal, de bouteilles par-dessus bord. Bouteilles vides. | | | | |
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| solitude | | | Sur l'origine de la solitude en fonction de ma position : debout, personne ne me voit ; assis, nous sommes tous indiscernables ; couché, je ne vois personne. C'est encore à genoux que j'ai la meilleure chance de rencontrer l'Autre : en priant, en recevant un adoubement, en avalant des couleuvres de mes écrasantes défaites. « Pourquoi garder les pieds sur terre, quand on peut s'agenouiller ? » - Enthoven. | | | | |
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| solitude | | | Non seulement la position couchée protège ma solitude, mais elle est aussi une astuce pour garder la hauteur de mes songes et promettre le vertige de mes chutes inévitables. Mais les sobres, ceux qui veillent, restent debout ou assis : « Je préfère m'asseoir tout bas, ainsi la chute serait moins dangereuse » - Boulgakov M. - « Я люблю сидеть низко, - с низкого не так опасно падать ». | | | | |
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| solitude | | | Impossible, aujourd'hui, d'imaginer la force d'un homme seul. Je ne le vois que déconvenu, rendu, résigné. | | | | |
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| solitude | | | Ton astuce, ta ruse du vaincu, étendu sur un champ, où rôdent et exultent des ennemis impitoyables, - la ruse de faire le mort. | | | | |
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| solitude | | | Deux trajectoires du raté à ne pas confondre : la descendante - palpitation, bile, mégalomanie et l'ascendante - mégalomanie, bile, palpitation. Le plus parfait des ratés sait s'immobiliser et vivre les trois phases en même temps. | | | | |
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| solitude | | | Ne te flatte pas par ta solitude. La honte guette, avec la même fatalité, dans les tanières et dans les foires. La solitude a un avantage : la défaite est annoncée à l'avance. | | | | |
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| solitude | | | La multitude affiche et promet des liesses félonnes autour de mon soi épanoui, la solitude annonce des deuils fidèles de mon soi immortel. Rends-toi, sans conditions, à la merci du deuil, où tu es sûr de tout perdre, fuis l'alacrité racoleuse et triomphante, où tu es sûr de ne rien trouver. | | | | |
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| solitude | | | Je commençai par des vues et hurlements d'un loup solidaire et je fus propulsé, par un enchaînement de chutes et presque malgré moi, vers la hauteur des requêtes solitaires, puisque, dans les platitudes terrestres, personne ne sollicita ni ma voix de lycanthrope ni mon regard. Depuis, je compris, qu'on ne monte pas vers la hauteur, on y tombe (Hölderlin). | | | | |
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| solitude | | | La tour d'ivoire hantée par l'extase, entrepôt de l'irréparable et de l'irrécupérable, dans la catégorie des ruines, classées monument hystérique. | | | | |
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| solitude | | | La part du sauveteur - gendarme - rééducateur en moi : repêcher la volonté noyée, traîner sur la place publique mon caractère anachorète, redresser mon tempérament hypocrite, corrompre mon espoir geôlier. | | | | |
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| solitude | | | Apprends à te parler à voix haute, sans être à l'affût d'un écho. Les acoustiques infaillibles étouffèrent tant de voix. | | | | |
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| solitude | | | À force de fouiller les jugements des hommes, on désapprend à être son propre juge et l'on quitte le banc des accusés illustres pour les forums des désabusés rustres. | | | | |
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| solitude | | | Mon naufrage ne résulte ni d'une collision avec un vaisseau mieux manœuvrable ou mieux armé, ni d'une voie d'eau, due aux récifs inconnus ou à la vétusté de mes cales. Non, c'est la perte de tout port d'attache, l'implacable appel du large se convertissant imperceptiblement en appel du haut, où n'est réclamé que mon souffle. Et je baisse mes voiles, je me débarrasse de mes avirons ; mes messages de détresse se déposent dans des bouteilles, qui finissent par couler au fond du Temps. | | | | |
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| solitude | | | Ni le naufrage de Robinson ni la résignation du prince Mychkine ni la folie de Don Quichotte ne donnent le meilleur modèle de solitude. Le pilori se sent chez Defoe, le bagne chez Dostoïevsky, l'esclavage chez Cervantès. La souffrance est bon outil mais mauvaise œuvre. | | | | |
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| solitude | | | Le progrès humain, ce sont deux convergences : la horde virant au troupeau, le loup solitaire se découvrant brebis galeuse. | | | | |
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| solitude | | | Placer ma voix dans des ruines est une astuce pour éviter l'incrustation d'un public dans mes acoustiques. L'intensité des récits modernes naît dans des salles. Je n'entends qu'une seule voix d'aujourd'hui, que Bach aurait pu mettre en musique - la voix de Cioran (R.Debray l'entendit dans la voix de Benjamin) Le culte avant-gardiste de la modernité ne vénère que les saisons et les gagnants, - pire ! - que les dates et les chiffres. Les meilleurs écrivains restituent le climat, que ressentent même les arrière-gardistes, les vaincus. | | | | |
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| solitude | | | Réussir sa solitude, c'est s'y faire horizon (se chercher), perspective (se connaître) ou hauteur (se contempler). | | | | |
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| solitude | | | Doit-on surmonter ou élever sa croix ? Ou les deux à la fois ? La réduire à un arbre, celui qui est au-dessus et hors de toute forêt. | | | | |
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| solitude | | | Je sais, que mes ruines sont un fétu de paille comme tout autre outil de salut, mais, contrairement à d'autres genres de naufrage, je n'invente ici ni profondeurs menaçantes, ni courants hostiles, ni voies d'eau imprévues, ni fautes d'astrolabes ; j'en suis le concepteur, le geôlier, l'évadé, le croque-morts. | | | | |
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| solitude | | | Tant de dives bouteilles à portée de ma plume, je n'ai besoin ni de tempêtes ni de naufrages, pour me mettre à la rédaction d'un message de détresse ; la chose la plus utile serait un bon bouchon, qui isole de l'océan humain mes mots solitaires, terrestres, aériens ou en feu. Dommage qu'il faille les envoyer vers une profondeur imprévisible, au lieu d'une hauteur prédestinée. | | | | |
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| solitude | | | L'arbre est la ruine de la forêt ; il est la négation, point par point, de « patrie, asile, berceau, nid et tombe qu'est la forêt » - H.Hesse - « Der Wald war Heimat, Schutzort, Wiege, Nest und Grab » ; il est exil, vulnérabilité, bâtardise, chute et renaissance. | | | | |
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| solitude | | | La solitude n'embellit ni ne justifie rien ; elle est ce qui me désarme, sans me protéger ; elle me laisse me lamenter sur le carquois vide ou m'exercer avec des cordes sans flèches : « La solitude, gardienne de la médiocrité, est un ami austère du génie » - Emerson - « Solitude, the safeguard of mediocrity, is to genius the stern friend ». | | | | |
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| solitude | | | Les deux races réussies, les robots et les moutons, triomphent de la vie, en s'arrachant à la solitude. Seuls l'amour et l'art en font un compagnon d'infortune : « L'art, c'est l'apothéose de la solitude » - Proust - et l'amour en fait vivre simultanément l'apothéose et les affres. | | | | |
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| solitude | | | La solitude réussie - ou l'enfer en pleurs ou le ciel d'une divine complaisance. La solitude ratée - le ciel désacralisé ou l'enfer sans révolte. | | | | |
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| solitude | | | Sortir de soi par la grande porte donnant sur une voie publique ? - à cette platitude je préfère les hautes ruines de soi, que je puisse quitter par la fenêtre, aux heures de désespoir, ou par le toit, aux heures astrales d'espérance (grâce à l'espérance, Haydn fut capable d'écrire un miserere en allegro !), ou par la dégringolade dans mon souterrain, quand le temps se brise. | | | | |
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| solitude | | | Qui a le besoin le plus vital de hauteur ? - peut-être Robinson, pour planter son drapeau de détresse (Kafka). | | | | |
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| solitude | | | Se trouvant seuls dans leur bureau, devant un coffre-fort, ils préparent leurs fulgurances : « La chute vers l'abîme, l'ascension vers les cimes, seront les plus chères pour qui est solitaire » - Kipling - « Down to Gehenne or up to the Throne, he travels the fastest who travels alone ». Tous les voyages sont horizontaux ; l'esprit a pour vocation la maîtrise de la profondeur, et l'âme est gardienne de la hauteur ; les deux - animés par le regard immobile, ce guide du voyageur aux ailes pliées. Dans les platitudes des autres voyages, tout solitaire, aux ailes d'ange, devient solidaire des pieds des bêtes. | | | | |
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| solitude | | | Pour vaincre, le talent profond n'a pas besoin de solitude ; pour convaincre, la haute solitude a besoin de talent. Combien de sots cherchent la solitude pour y emmener, au bout de leurs semelles, - le troupeau informe et plat, ses horizons et ses routes. | | | | |
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| solitude | | | Un effet bénéfique de la solitude : par la dérive des non-événements, j'accoste le pays de mon enfance, mon havre définitif, où je peindrai mes plus récents naufrages. | | | | |
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| solitude | | | Je peux peindre soit la forêt soit l'arbre, et je peux même ignorer quelle est l'origine de mes couleurs, dans l'espèce ou dans le genre, mais je dois peindre a cappella, ma voix doit toujours être celle de l'arbre non accompagné. « Nul homme n'est une île, tout homme a son continent » - J.Donne - « No man is an island, every man is a part of the main » - mais dans ta bouteille de détresse je veux découvrir un chant insulaire, une féerie, et non pas un récit protocolaire d'une scierie. | | | | |
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| solitude | | | Sur mes racines : il faut me demander non pas 'où es-tu né', mais 'où naquirent tes premiers émois, tes premières illuminations, tes premières chutes'. Passer du natif au votif ! | | | | |
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| solitude | | | Il est facile d'imaginer une solitude dans un paysage de fin du monde. C'est la solitude des commencements, où mon étoile tarde à apparaître, qui présente un tableau autrement plus ardu à peindre. « Solitude d'un bateau sans naufrage ni étoiles »*** - Machado - « Soledad de barco sin naufragio y sin estrella ». Et le fond plus proche que toute terre, et l'aviron entre le ciel et l'eau, et l'ancre entre le fond et la surface, et des nageoires menaçantes qui me cernent… | | | | |
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| solitude | | | Un sens possible de la vie : munir, d'une même intensité, et nos ascèses et nos débauches - le meilleur remède contre déceptions et désenchantements - l'intensité comme sens, vecteur ou méta-valeur sur l'axe sensuel. La pureté y étant rejointe par la honte. Ni les voluptés ne calment l'angoisse vitale, ni l'abstention ascétique n'atteint rien de sacré. | | | | |
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| solitude | | | L'un des aspects les plus originaux de notre époque : le troupeau aux bas appétits chasse des hauteurs tout ermite porteur de sermons pas assez nourrissants. Heureusement, il n'y a pas que des hauteurs des pâturages, mais aussi celles des naufrages, que n'atteignent que les porteurs d'un souffle fort, d'une grande voile ou d'un beau message à confier à une bouteille. | | | | |
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| solitude | | | Le souci du salut est juste. Encore faut-il savoir si l'on veut sauver par bon appel ou par bonne piste, être un phare ou une balise (pour y voir plus clair, un club, Phares et Balises, fut créé à Paris par R.Debray). Me méfiant des lumières et anticipant notre état de sombre épave, je voue mes soucis à la bouteille de détresse. En attendant, même les dîners en ville pourraient aider à en rédiger le message. | | | | |
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| solitude | | | J'envie celui qui se trouve en état d'exil, tout simplement puisque, en s'approchant des hommes, une brûlante horreur le fait fuir. Là où il échouait à s'acclimater, des climatiseurs modernes érigèrent la chape d'une assommante tiédeur. Les seules brûlures, aujourd'hui, proviennent de l'air irrespirable de ma méchante solitude. | | | | |
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| solitude | | | Comme, à certaines heures, chacun éprouve la manie de collectionneur, aux autres heures chacun est flâneur. Comme en matière de collections je ne peux exhiber que les défilés de mes débandades, en matière de flâneries j’ignore des galeries, des agoras, des temples, je ne pratique mes flâneries que dans mes ruines, ces lieux où les plus belles découvertes ne se font pas par les yeux mais par le regard, les yeux fermés. | | | | |
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| solitude | | | La gamme complète de la solitude céleste comprend trois registres, associés aux trois métaphores terrestres : la forêt, la montagne, la mer – des regards à hauteur d'arbre, des regards de gouffres, des regards entre l'étoile et la bouteille de détresse, au fond des vagues, – des vagabonds, des anachorètes, des chantres. Trois paysages différents, que mes saisons musicales doivent savoir harmoniser. | | | | |
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| solitude | | | L'usage populaire du terme fort place dans cette catégorie les marchands et les politiciens, c'est à dire ceux qui ont le plus besoin de foules, pour assouvir ainsi leur avidité de richesses ou de pouvoir. Mais Nietzsche les appelle faibles ; ils finiraient toujours par écraser et humilier les forts, ceux qui ne s'épanouissent que dans leur solitude. | | | | |
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| solitude | | | Être philosophe, c'est ignorer l'immédiate raison de ses abattements et connaître à ses joies les raisons les plus lointaines. Cette métrique manque à la double ignorance prônée par Plotin. Le cœur a sa raison, que les raisons écœurent. | | | | |
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| solitude | | | Plus je m'égare dans la forêt, plus je ressemble à un arbre, qui cherche son salut, en se faufilant vers le ciel. | | | | |
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| solitude | | | Tout éclat, aujourd'hui, est dû à la foule, en est le produit, le reflet ou l'émanation ; plus de vertu ayant un sens sur une île déserte. Même la solitude peut découler d'une source grégaire, par échec des additions ou par succès des projections. La solitude devrait provenir des opérations ensemblistes et non arithmétiques ou analytiques, toute tentative d'union résultant en une différence symétrique. | | | | |
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| solitude | | | Qui prêterait attention aux états d'âme gémis par un anachorète carthaginois ? Même pour décorer les chars des Romains triomphants, on ne recherchait que des généraux ou de la soldatesque. Mon livre va sombrer comme tout souvenir phénicien, puisque les cendres de son oiseau éponyme ne toucheront plus la terre. La Didon du bûcher (Homère) ou la Didon abandonnée par Énée sur une île déserte (Virgile). Mais je dois tout faire pour « qu'à la vie solitaire corresponde un livre solitaire »*** - Pétrarque - « quo silicet solitarie vite solitarius liber esset ». | | | | |
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| solitude | | | Globalement, le bon goût parvenait à se faire reconnaître, puisque les hiérarchies n’étaient pas encore influencées par les statistiques. Mais aujourd’hui, où domine le goût de masse, avoir du goût condamne à la solitude. « Être privé de goût est une moindre calamité que de l’avoir médiocre » - Pasternak - « Бедствие среднего вкуса хуже бедствия безвкусицы ». Les deux calamiteux en furent inconscients ; aujourd’hui, ils ricanent de la calamité de ceux qui ont du goût, calamité aigüe, humiliante et inaperçue par les chanceux, c’est-à-dire par les bouseux de goût. | | | | |
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| solitude | | | J'ai beau chercher des complices en écriture – je n'en trouve que deux – Héraclite et R.Char. Mais seraient-ils bons éditeurs de mes maximes ? « Ces notes n’empruntent rien à la maxime ; un feu d’herbes sèches eut tout aussi été leur éditeur » - R.Char. | | | | |
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| solitude | | | L’ange ou/et la bête ne me quittent jamais : de jour, c’est la bête triomphante qui justifie mes actes ; le soir, elle transmet sa honte à l’ange encore lointain ; de nuit, l’ange me rappelle l’existence de mon étoile ; enfin, le matin, mon heure préférée, la chute de l’ange rejoint l’angoisse de la bête – l’axe le plus vaste d’un verbe auroral. | | | | |
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| solitude | | | La solitude recherchée, dans les forêts, les villas, les pays exotiques, – suite aux déceptions ou débâcles dans la société – est une rigolade de repus. Une vraie solitude, comme un vrai désert, est en nous ; seulement, pour s’en apercevoir, il ne suffit pas d’avoir les yeux, il faut posséder son propre regard, dont nous munit notre soi inconnu, notre inspirateur de rêves et de retraites. | | | | |
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| solitude | | | Je serais ravi si quelqu’un s’adressait à moi avec des messages semblables aux miens, par le ton, le projet maîtrisé ou l’objet indicible ; moi-même, hélas, je ne peux m’adresser qu’à l’Inconnu ; aucun lecteur en vue, aucune oreille accordée à ma musique, aucun système, dans lequel s’incrusteraient mes regards intempestifs, atopiques. | | | | |
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| solitude | | | Le temps de détresse flagrante éclate sur des forums et fait agir en toi – la bête ; l’ange accompagne ta solitude, pour te consoler par une espérance diaphane. | | | | |
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| solitude | | | Comparée à une vie affairée, la solitude a un avantage pragmatique – elle a moins de menaces, pesant sur l’essentiel. Et puisque le salut est une esquive face aux menaces, la solitude a plus besoin de consolation que de salut. Celui-ci est, le plus souvent, une fumisterie des activistes grégaires. | | | | |
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| solitude | | | J’oppose mon nihilisme narcissique au nihilisme initiatique de Nietzsche et au nihilisme apocalyptique de Cioran. Chez le premier, on substitue si facilement Zoroastre par Manès ou par le Crucifié, ce qui ferait du hasard – le maître de mon propre soi. Les chutes du second sont provoquées par toute vision d’une vermine humaine, astronomique ou animale, chutes de la hauteur d’un bureau bancal, avec des Cahiers, demandeurs d’effarouchements. | | | | |
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| solitude | | | Ceux qui se proclament solitaires, par un choix orgueilleux ou par un sentiment d’inappartenance aux clans humains, sont, généralement, des moutons en puissance. La vraie solitude est l’échec des tentatives de trouver un frère. | | | | |
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| solitude | | | Dans tout ce qu’on continue, aujourd’hui, d’appeler, par inertie, littérature, il est facile d’accéder au sens, mais le rêve y est introuvable. Tout est narré, rien n’y est chanté. Au moins, personne ne se détache du réel avec plus de mépris ou d’indifférence que moi. Et personne ne crée autant de mélodies pour les songes que moi – et je suis tristement seul comme quelqu’un qui serait catalogué – sans profession, fredonnant mes chants entre mes quatre murs, sous les ponts, dans les collines arides et désertiques. La solitude est la seule défaite, intransformable en salutaire surnage. | | | | |
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| solitude | | | Tous sont avides de triomphes ; c’est l’ampleur du lieu, où retentira la trompette – l’agora, le club, tes quatre murs - qui déterminera s’il s’agit d’un exploit moutonnier, robotique ou solitaire. Ses témoins : tes contemporains, tes complices, l’oreille de Celui, avec lequel s’identifie ton soi inconnu. | | | | |
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| solitude | | | Le seul bénéfice que je tirai de la lecture des sages est la résolution de ne pas abandonner ma liberté et ma solitude, puisque aucun ne me surclasse ni en profondeur de l’intelligence ni en hauteur de la noblesse. Quant à l’étendue, elles se ramène, chez les autres, à une mémoire d’éléphant sur les parcours des sages d’antan. Chez moi, elle se manifeste dans des ruines du rêve (où gît l’art millénaire expiré) ou dans le large réel (qui ne promet que des naufrages). | | | | |
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| solitude | | | On est toujours seul dans un naufrage (même le Radeau de la Méduse ne me convaincra pas du contraire). Les uns cherchent un drapeau, les autres – une miette ou une goutte, les troisièmes, les plus rares, - une bouteille de détresse, pour y mettre les mots, venant de la hauteur et voués à la profondeur. | | | | |
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| solitude | | | Pour être digne d’être consolé, il faut que tu sois Narcisse, te moquant des déceptions ou frustrations grégaires et sachant purifier et clarifier la surface, provisoirement trouble, du Lac, réfléchissant tes hauts rêves, solidaires de la profondeur de tes naufrages. | | | | |
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| solitude | | | Dans la profondeur on n’est pas compris ; dans la hauteur on n’est pas vu. C’est pourquoi, pour réussir, c’est-à-dire pour être vus et compris, les hommes s’amassent dans la platitude. | | | | |
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| solitude | | | C’est seulement a posteriori que je découvre que mon besoin d’écrire vient du rejet des mots de la tribu. Ceux-ci se réduisent à la maîtrise de la matière, au respect de la loi écrite, au sérieux de la cohabitation ; tandis que mon inspiration vient de mes états d’âme, fondés sur l’intelligence immatérielle, la noblesse de l’arbitraire, l’ironie de la défaite. | | | | |
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| solitude | | | En France, on veut charger l’esprit de l’intellectuel d’une mission auprès de la collectivité ; lui dont l’âme, inspirée, devrait viser surtout des émissions, artistiques et solitaires. L’intellectuel devrait remédier à l’agonie de la culture, cette extinction des âmes. | | | | |
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| solitude | | | La solitude, c’est souvent l’incapacité de rester dans l’horizontalité ou son abandon volontaire pour rejoindre la verticalité. On s’installe soit dans la profondeur d’ensauvagement soit dans la hauteur d’ennoblissement. | | | | |
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| solitude | | | Toutes les réussites, tu les dois à la foule, dont tu rejoindras la lie, et tu ne pourras plus partager ta solitude avec les meilleurs, les purs, les humbles. « Même étant riches, ce qui nous rend pauvres, c’est ne plus pouvoir rester seul » - Hölderlin - « Das macht uns arm bei allem Reichtum, daß wir nicht allein sein können ». | | | | |
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| solitude | | | Dans aucun pays je n’ai planté mes racines ; mais il y en a eu trois, où je me réfugiais dans leurs canopées. | | | | |
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| solitude | | | Que fais-je dans ce siècle où s’éteignirent les filières que, naïvement, je visais – il n’y a plus ni solitaires, ni amoureux, ni poètes, ni philosophes ? | | | | |
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| solitude | | | Dans les trois sphères de la reconnaissance – intellectuelle, professionnelle, sentimentale – j’ai de profondes raisons, pour geindre de mes ratages, et de hautes raisons, pour m’en sentir comblé. Dans toutes les trois, je vécus des brèves étincelles éblouissantes de nuit, faisant oublier les longues ténèbres de jour. | | | | |
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| chœur souffrance | | | ART : L'art pullule d'images de souffrances. La béatitude, comme l'ennui, déserte les bonnes pages pour n'y laisser que ses promesses. Mais comme le scepticisme le plus radical s'accommode parfois de la plus lumineuse des fois, la plume la plus imprégnée d'harmonie est souvent la plus prolifique en peinture des cataclysmes et des écartèlements. | | | | |
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| chœur souffrance | | | PROXIMITÉ DIVINE : La proximité recherchée à cause d'une souffrance est presque toujours fausse. C'est chair en paix qu'on communique le mieux avec le guérisseur d'âmes. Ne rapprochent que d'étranges réjouissances partagées au sein d'un naufrage. Les joies ne sont belles qu'imprévues, les souffrances - qu'appelées de ses vœux. | | | | |
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| chœur souffrance | | | HOMMES : La douleur sans plaies visibles est une incapacité professionnelle, que les hommes traitent comme le bégaiement ou la claudication. Un jour, on aura les Jeux Olympiques des hypocondriaques. Il faut refuser aux hommes le rôle d'arbitres et ne voir dans leurs tribunes qu'un fond sonore pré-enregistré, qui ne doit pas dicter le rythme de mes défaillances. | | | | |
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| souffrance | | | L'expérience et la douleur assagissent le plébéien. Ne tirer aucune leçon des échecs. Ni, au reste, des réussites. Ou, mieux, rester debout, face à la honte, couché - face au succès. | | | | |
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| souffrance | | | Nous pouvons triompher du désespoir, tant que nous avons encore des réserves d'abîmes pour nos futures chutes, des réserves de déserts pour assécher nos courants ou des réserves de tempêtes pour faire honte à nos accalmies. | | | | |
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| souffrance | | | L'Esprit descend non pas pour illuminer, mais pour souffler. Il est le voile, le vol, la voile, annonçant le vague, porté par la vague : il est chute ou naufrage au bout d'un voyage intranquille. | | | | |
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| souffrance | | | Les sentiments qui valent la mémoire sont ceux qui munissent la vie soit d'un désespoir lumineux soit d'un espoir impénétrable. « Avoir un goût libidineux pour l'abattement est une promesse de féconde vie intérieure » - Pavese - « Avere un libidinoso gusto dell'abbandono è una premessa di feconda vita interiore ». | | | | |
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| souffrance | | | Entretenir intact un découragement sans faille, redoubler de signes d'abandon, ne pas se débander dans la poursuite de l'inutile démoralisateur. | | | | |
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| souffrance | | | On s'imagine un glorieux martyre, qu'on subit de la main des canailles déchaînées et haineuses, et l'on ploie sous l'indifférence d'un brave homme sans malice. | | | | |
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| souffrance | | | La vie, c'est la nuit. Toute rencontre, ici-bas, n'est qu'achoppement, trébuchement, collision, dont je ne sors jamais indemne. Compte tes bleus, bosses, égratignures. La raison du jour rend plus circonspect, fait apprécier les platitudes rebouteuses et les guérisons définitives. | | | | |
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| souffrance | | | L'art de la négation : les uns voient le refus d'une espérance insuffisante dans le désespoir et y chutent ; les autres lui opposent l'espérance des délicats et rehaussent leur regard. L'optimisme des sots décourage, le pessimisme des sages vivifie. | | | | |
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| souffrance | | | La défaite est notre lot commun, elle est le fond même de notre existence. Trois usages de cette calamité : s'en morfondre (les moutons), l'analyser (les robots), projeter sur la noirceur de son fond – l'éclat lumineux de nos formes (les poètes). | | | | |
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| souffrance | | | La première fonction de la larme - réagir à l'intrusion des corps étrangers dans nos yeux (de la matière dans notre regard). La vallée des larmes se prête bien à l'érection d'une bonne et pure hauteur du regard, sur un fond de naufrage. | | | | |
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| souffrance | | | Le désespoir a une belle place dans tout bon écrit, en tant que cible d'une réfutation ironique. Le désespoir final, le second désespoir (Pascal), le méta-désespoir, c'est l'incapacité de surmonter le désespoir. | | | | |
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| souffrance | | | « Trop de logique, trop de sentiments » - Flaubert - minables bilans des vies ratées des sots repus. Trop d'ennui, pas assez d'ironie. | | | | |
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| souffrance | | | Les manifestations, joyeuses et extérieures, de nos pulsions – le nourrisson s'attachant à sa mère, l'amoureux oubliant le monde pour une paire d'yeux, le créateur obsédé par la gloire – ont peut-être une même origine, sombre et intérieure, – la détresse de l'abandon, du manque ou de la solitude. | | | | |
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| souffrance | | | La douleur indéterminée, la pire des souffrances, surgit d'une source inconnue, me submerge de honte, se déverse dans une stagnante léthargie, dans laquelle je perds pied ; ma fière ruine coule et s'avère pitoyable épave. | | | | |
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| souffrance | | | Dans tout écrit, on peut deviner le lieu d'écriture, le style architectural de sa demeure. L'écriture des ruines ravive un passé maîtrisé, où elle recrée des tours d'ivoire ; elle est consciente de la débâcle finale de tout édifice, dédié à la grandeur ; elle se moque de nos murs, de nos portes, de nos fenêtres et même de nos sous-sols. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation – dans la vie démâtée, revoir l’horizon de l’esprit, la voile du cœur et le souffle de l’âme. | | | | |
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| souffrance | | | Face à l'épreuve de la souffrance, la vie et l'amour trouvent les répondants opposés : ce que la vie y perd en hauteur et lumières, l'amour en gagne en profondeur et ombres. Épave laminée ou ruine illuminée. | | | | |
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| souffrance | | | Quand je suis moi-même un climat, j'accueille comme miens les calamités et sinistres, dont m'accable une aveugle saison : « Tout ce que m'apportent tes saisons est pour moi fruit, ô Nature » - Marc-Aurèle. Être moi-même nature, que n'éclaire ni ne tente aucun chemin : « La nature que nous sommes s'assombrit, car nous n'avions aucun chemin »** - Nietzsche - « Die Natur, die wir sind, verfinsterte sich - denn wir hatten keinen Weg » - que mon dynamisme s'affirme dans mon art de préserver mon immobilité, pleine de belles ombres d'une lumière inconnue. | | | | |
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| souffrance | | | La comédie - prouver que tout plongeon dans les profondeurs, comme toute envolée vers la hauteur, peuvent se réduire à la platitude du quotidien. La tragédie - sauver une profondeur désespérante ou une hauteur d'espérance en leur évitant cette chute vers la platitude. | | | | |
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| souffrance | | | L'acquiescement au monde ou la résignation d'y échouer, ces deux apparentes antinomies, en se solidarisant, deviennent deux facettes d'une même tragédie ; donc, Nietzsche, la-dessus, n'est qu'un prolongement de Schopenhauer. | | | | |
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| souffrance | | | L'algorithme vint se substituer aux trois origines de nos parcours vitaux : au destin, au hasard, au mérite. Les naïfs continuent, pourtant, d'évoquer les ombres disparues. « Seuls les malheureux croient encore en Destinée ; les heureux, eux, attribuent leurs succès à leurs propres mérites » - Swift - « The power of fortune is confessed only by the miserable, for the happy impute all their success to prudence or merit ». Ils ne veulent pas reconnaître qu'un calcul, bas et précis, détermine leurs vies, réduites aux pas intermédiaires d'un projet collectif. Personne ne cherche plus une consolation, vague mais haute, du premier pas ou du pas dernier, qui sont les deux limites inaccessibles du nec plus ultra ? | | | | |
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| souffrance | | | Le moi impondérable est attiré par la hauteur intemporelle. Le moi terre-à-terre part toujours de la vacuité journalière et vise les horizons éternels, mais il est moins qu'un pont, un simple bac branlant. La création, par le premier moi, en est le seul passager. Ne pas me transformer en radeau du naufragé, ne pas me laisser entraîner par le courant du quotidien. Ne pas voir dans la corde au cou une destinée de batelier, mais un salut de noyés. | | | | |
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| souffrance | | | Toute pensée de la vie tourne, inexorablement au poison ; trois attitudes possibles : ne plus y toucher (les prosaïques), s'inventer des antidotes anesthésiants (les sages), y goûter (les poètes), en l'injectant sous la peau à doses artistiques, pour le transformer en simple excitant. | | | | |
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| souffrance | | | Sur le fond de la réussite monumentale du monde, peindre la forme, en miniature, de mes désastres ; dans la pose du vaincu, vaincre le monde triomphant ; le matériau le plus propice, pour faire entendre ma musique de hauteur, est le silence des chutes ; même si je ne trouve pas de ruines à portée de ma plume, il faudrait en inventer, pour en aimer les murs nus, les toits translucides et l'acoustique paradoxale. | | | | |
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| souffrance | | | Me lamenter de mes débâcles, face aux hommes, c'est du ressentiment mesquin ; les infirmités de la vie, dignes de figurer dans mes lamenti, doivent provenir de mes échecs inexorables, face à l'ange, celui de la chute ou celui de la mort. Pour s'attacher au grandiose, il faut aimer la vie ; les suicidaires sont parmi les plus mesquins : « Entraîné par la volupté du suicide, je cède à la fascination des bagatelles » - H.-F.Amiel. | | | | |
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| souffrance | | | Ton échec flagrant ne provient ni d'une souffrance ni d'une malchance ni d'une maladresse - « La mort, le hasard, la culpabilité me révèlent mon échec » - Jaspers - « Tod, Zufall, Schuld demonstrieren dem Menschen sein Scheitern » - mais de la vie, de ses lois, de ses mystères, de ta honte obscure. | | | | |
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| souffrance | | | Le malheur est ce qui se constate et s'explique, la souffrance est un mystère, au même titre que le bien – des sources douteuses, des raisons obscures, des finalités désastreuses. L'art est un métier impitoyable, puisque du malheur animal il nous élève à la souffrance divine. Les charlatans sont beaucoup plus utiles à la santé publique : « Le comble de ce qui est accessible à l'homme, c'est de ramener sa souffrance hystérique au malheur ordinaire » - Freud - « Das Beste, was man erreichen könne, sei - das hysterische Elend auf das allgemeine Unglück zurückzuschrauben ». | | | | |
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| souffrance | | | La musique est la seule forme poétique, où le bonheur le plus grand est vécu avec la sensation du plus grand désastre : une béatitude noyée dans des larmes, un élan paralysant. Un malheur, vécu en musique, devient une tragédie, élevant les cœurs. « Qui aime la musique, n'est jamais entièrement malheureux » - Schubert - « Wer die Musik liebt, kann nie ganz unglücklich werden ». | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance abîme toujours notre fond placide, mais elle produit souvent des effets bénéfiques ou iconoclastes sur la forme de nos rêves échevelés. « Par la souffrance, je fus brisé et plié, mais pour prendre une meilleure forme »** - Dickens - « Suffering : I have been bent and broken, but into a better shape ». | | | | |
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| souffrance | | | L'origine d'une vraie souffrance reste inconnue, et cette souffrance ne lancine que mon âme, détachée du corps et de l'esprit ; si je la vois dans une défaite quelconque, ce ne seraient que des morsures de mon amour-propre ou des défaillances, pénibles mais non sacrées, de mon corps ou de mon esprit. | | | | |
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| souffrance | | | Vivre l'espérance comme une belle défaite de la raison. Aux antipodes du désespoir moderne, vécu comme son morne triomphe. | | | | |
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| souffrance | | | Que le ciel, de temps en temps, s'effondre, est fatal, puisque une mort le frappe ou un amour cesse de lui apporter son soutien. Le vrai problème, c'est qu'il faille, dans ces cas, recommencer à faire semblant de vivre. « Il faut se remettre à vivre, que le ciel même s'écroulât de nouveau » - D.H.Lawrence - « We've got to live, no matter how many skies have fallen ». Ce qui aide un peu, c'est, au moment du désastre, avoir pour demeure les ruines, au contact avec le ciel et m'épargnant un déménagement pénible vers des lieux, plus proches des cimetières. | | | | |
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| souffrance | | | La chronologie du sot enthousiaste : l'étonnement suivi de la déception. Chez le sage ironique, la déception précède la rencontre, et l'étonnement le visite à la fin. Ainsi se préserve l'immaculée déception, déposée dans tout désir profond et dont la satisfaction la féconde. Quand l'intensité des ombres profondes n'en cède en rien à l'intensité de la haute étoile, on entend mieux un carillon naissant qu'un glas du fini. | | | | |
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| souffrance | | | Connaître la lie, qu'ont tous les filtres ou nectars, ne m'apprendra rien de stimulant pour mes futures soifs, que je réserverai à mon regard, pour ne pas éventer mes ivresses ; il faut laisser quelques gouttes ultimes au fond de tout calice ; la même pureté doit accompagner mes espérances et mes désespoirs. | | | | |
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| souffrance | | | Les ruines sont un excellent refuge pour la plupart des misères ou des jouissances humaines. Mais il faut un rêve ou un amour, pour se passer de toits, se croire dans un château ou sur une étoile, se prendre pour des naufragés heureux. « La vie ne semble souvent qu'un long naufrage, dont les débris sont l'amitié et l'amour » - G.Staël. | | | | |
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| souffrance | | | Pourquoi la tendresse, cette partie de mon corps et de mon cœur, fait penser aux flammes des offrandes ? Parce qu'elle naît du feu de défaite, dont me marque l'autre partie de mon corps et de mon cœur, partie offerte à la honte. Et puisque la réussite sociale devint une manie universelle, la tendresse, pour la première fois dans l'histoire, disparut de toutes les sphères, où l'esprit eût la chance de se muer en âme. | | | | |
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| souffrance | | | J'ai beau n'être adepte que d'une ivresse d'étiquettes, de sobres bourreaux me privent de bouteilles. Et mes messages restent sans enveloppe spiritueuse ni houle porteuse. Je rêvais de couler sobre, et je coulerai ivre, avant de pouvoir appliquer cette bonne recette : « Ce que, ivre, tu jurais de faire, fais-le sobre » - Hemingway - « Always do sober what you said you'd do drunk ». | | | | |
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| souffrance | | | Un désespoir vivifiant ou une espérance mortifère : le premier naît d'une conscience, que les beaux élans de ton âme, comme les plus pénétrantes vues de ton esprit, sont voués à la chute, dans une platitude finale ; la seconde compte sur le calcul de la raison anticipante. Le premier fait verdoyer ta plume, la seconde l'engrisaille. Mais un désespoir calculé est pire qu'une espérance gratuite. | | | | |
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| souffrance | | | Les plus impressionnants des triomphes ne se font pas à l'ombre des épées, mais en clarté des massues ; regardez Héraclès et Zarathoustra, profanateurs de l'arbre, que sanctifièrent les défaites du Christ et de Manès. Aimer l'arbre, où l'on expire : « J'aimais ma mort, j'aimais ma faiblesse » - St-Augustin - « Amavi perire, amavi defectum meum ». | | | | |
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| souffrance | | | Pas de lumière, extérieure à moi-même, qui délimiterait les lieux de mon naufrage. Aucun phare ni fanal de ce siècle caboteur, mais de hautes étincelles d'un feu, qui crépitait devant ma caverne. | | | | |
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| souffrance | | | Une astuce désespérée du raté : placer ses défaites dans de basses cuisines ou dans des étables, tandis que les plus fracassantes se produisent dans les lieux les plus respectables - dans les souterrains. | | | | |
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| souffrance | | | Les mélancoliques furent autrefois les plus brillants des écrivailleurs, ils nous emportaient vers des lieux sans nom ni date : « Tous les hommes d'exception, les philosophes et les poètes, sont bénéficiaires et victimes de la mélancolie » - Aristote. Aujourd'hui, la mélancolie dépasse rarement l'horizon des petites déceptions des petits amours-propres au milieu des petits événements, où se morfond le gai luron. | | | | |
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| souffrance | | | Les déceptions devraient ne frapper que l'esprit et laisser intactes les extases acquiescentes de l'âme. Tout ce qui découle des déceptions quitte le domaine du lyrique, pour s'installer dans le mécanique. Si je suis déçu même dans l'éphémère, c'est que j'avais certainement mal rêvé. | | | | |
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| souffrance | | | À chaque élément - son type de défaitel : chute - pour la terre, sacrifice - pour le feu, pesanteur - pour l'air, noyade - pour l'eau. Les saluts, eux aussi, leur sont propres. Dans l'eau, par exemple, on ne se sauve qu'en s'accrochant à une paille de salut. Ce qui flotte ou pèse - noie. | | | | |
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| souffrance | | | L'une des premières fonctions de la philosophie est la consolation artistique de notre défaite face à la vie ; donc elle ne peut être ni ludique, puisque le jeu est avant tout un appât de gain, ni sérieuse, puisque tout sérieux mène au malheur, au découragement, au désespoir. La définition platonicienne de philosophie comme jeu sérieux est sujette à critiques. À moins que, ironiquement, il ait voulu en faire un approfondissement de la tragédie. Sous une lumière naturelle, la vie, c'est une marche macabre de nos ombres tragiques, et la philosophie serait une lumière artificielle, qui en ferait une danse, non moins tragique mais noble. | | | | |
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| souffrance | | | La victoire spirituelle sur ou par la souffrance - ces deux voies vers le salut chrétien sont également vaines : la première, à cause du moyen (c'est à l'âme et non pas à l'esprit qu'il revient de maîtriser la souffrance), la seconde, à cause du but impossible (la souffrance ne s'apaisant que dans une résignation). Il faut voir dans la souffrance une contrainte divine, qui aide à vouer nos meilleurs regards au rêve et non pas à la réalité. | | | | |
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| souffrance | | | L'arbre a partie liée avec la défaite : voyez Poséidon, dieu titulaire de l'arbre, protecteur de la malheureuse Troie, parquant sa descendance en Atlantide, engloutie dans l'oubli des hommes. | | | | |
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| souffrance | | | La pire dégringolade intérieure est de ne plus ressentir l'intensité des notes et des mots, qui, jadis, te bouleversaient et scandaient ta vie. C'est ce qu'on appelle peut-être – perdre la foi, se résigner à la monotonie de l'âme. | | | | |
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| souffrance | | | Bien que toute entreprise vitale aboutisse au naufrage, le rôle du savoir peut y être très différent : pour remplir les cales d'un bon trésor, les voiles - d'un bon souffle, les bouteilles, à jeter à la mer, - d'un bon pathos. | | | | |
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| souffrance | | | Le but de la philosophie n'est pas de rendre l'homme – heureux, mais de rendre son malheur – exaltant. Mais, évidemment, pour accomplir cette tâche fallacieuse, il faut tricher : ne pas dire à l'homme, qu'au sommet de la montagne non seulement la pierre de Sisyphe chute, mais que lui-même y change de nom et devient Icare. | | | | |
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| souffrance | | | Les deux volets de la bonne philosophie découlent tout droit des deux faces, que la vie nous présente : d'un côté, elle est une collection de nos déconfitures, et de l'autre – un tableau grandiose d'une perfection, qu'il s'agit de peindre ou de mettre en musique. D'où le double souci de caresses ou de langages. | | | | |
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| souffrance | | | Leurs litanies sur la souffrance, l'angoisse, le désespoir, évidemment, réveillent non pas ma pitié, mais mon ironie : leurs dangers sont communs, le sens qu'ils donnent à leurs défaites, est pitoyable, leurs refuges sont sans noblesse et la langue - sans élan ni intensité. Ils auraient dû se vouer à la peinture des béatitudes, où ils auraient eu plus de chances d'être dans la moyenne des bâillements ainsi provoqués. | | | | |
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| souffrance | | | Homme orgueilleux, je sais, que c'est la simplicité qui fait le mieux cicatriser les plaies au-delà des épidermes. Mais je sais aussi, qu'aux yeux des sages la simplicité n'est que bouffonnerie, aux yeux des sots - impuissance, et à mes propres yeux - chute. « Garde pour toi la conscience de ta faiblesse, pleine et éblouissante » - M.Boulgakov - « Сознание своего полного, ослепительного бессилия нужно хранить про себя ». Pense à l'Agneau sacrifié et sanctifié, « la Souffrance et la Faiblesse glorifiées » (Balzac). | | | | |
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| souffrance | | | Si la citadelle humaine est sans murailles, face à la mort (Épicure), elle s'entoure de murailles à escalade banale, face à la vie. Elle devrait disposer de souterrains secrets, menant vers une ruine hors murs, où se sauvent des vestiges immortels. Plus je gagne en maturité, plus de sécurité et de familiarité m'offrira cette résidence secondaire : « La mort t'accompagne au milieu de la vie » - proverbe latin - « Media vita in morte sumus ». | | | | |
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| souffrance | | | Deux usages de nos déconfitures : leur effet en tant que la solution finale, le néant, ou bien leur cause en tant que l'être mystérieux. | | | | |
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| souffrance | | | La vie est une balance à deux plateaux : celui où se déposent nos étonnements et nos espérances et celui où s'amassent nos douleurs et nos apathies. Dieu, apparemment, voulut une répartition assez équitable, entre ces deux poids, mais laissa à l'homme la liberté dans le placement du point d'appui de ces deux bras. La meilleure forme de cette liberté s'appelle ironie ; c'est elle qui rend le plus court le levier de la souffrance et annonce le triomphe pipé de l'espérance. | | | | |
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| souffrance | | | La déroute finale étant inévitable, je dois faire de la sorte, qu'une humiliante reddition se vive comme une aimable abdication : saigner en manant, signer en monarque. | | | | |
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| souffrance | | | L'origine de la mélancolie : malgré toutes les tentatives des pourquoi et comment de bien l'ancrer, le quoi continue à dériver et le qui perd son cap. | | | | |
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| souffrance | | | Il est trop facile de bavarder sur nos décrépitudes banales ; mais il faut avoir percé cette vision, profonde et tragique, - que les déchéances irrémédiables et les plus dignes d'être dépeintes par nos plumes sont celles de la noblesse, de la création, de l'amour, - pour comprendre la grandeur de Tchékhov. | | | | |
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| souffrance | | | Il n'y a rien qui vibre, dans la résignation antique ; et sa dignité est trop drapée soit dans une raison sans déchirure, soit dans les trous de son manteau. On sent une construction bâtie par et sur la négation : contre la panique, l'hystérie, la lamentation. Une bonne résignation doit accompagner une bonne espérance. L'art : créer une acoustique, où le gémissement atteindrait la hauteur et l'intensité d'outre-tombe, d'une majesté intime et lointaine. Pas de mausolées ni arcs de triomphes, ces lieux de silence et de refus, mais des châteaux en Espagne, ces lieux d'échos, de survivances et de rencontres. | | | | |
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| souffrance | | | Leurs souffrances surgissent à leur réveil (après leurs rêves de réussites) ; la vraie souffrance accompagne et anime le rêve (se déroulant au milieu des ruines et des chutes). | | | | |
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| souffrance | | | Pour se faire une idée de ce qui nous pousse à écrire, il faut avoir découvert un livre, qui ne serait qu'un message au fond d'une bouteille de détresse. Les uns y trouveront un appel, les autres – une transmission, les troisièmes, les plus sagaces, - une tentative de faire même de notre dernier pas – une œuvre musicale. Écrire, c'est faire durer en musique l'écho de nos commencements-souvenirs. | | | | |
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| souffrance | | | Aucune issue heureuse pour nos misères ; tenter d'en faire une grandeur est sot. Mais il est certain, que les sources du grandiose et du consolant se trouvent derrière nos misères silencieuses et jamais – derrière nos triomphes criards. La musique de l'existence naît du silence de l'âme résignée plutôt que du bruit de l'esprit arrogant. | | | | |
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| souffrance | | | La dilution dans le monde après une rencontre foirée avec soi, telle est la trajectoire victorieuse de la majorité. L'adhésion à soi après l'expérience du monde - une déroute réservée à ceux qui suivent le nez (l'odorat, le goût) plutôt que la raison (le sens des pas et des coudes), le cœur battant, imperceptiblement, devenant cœur battu. | | | | |
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| souffrance | | | L'optimisme : l'espérance matinale, face au désespoir vespéral, le rêve nocturne face à la réalité diurne. Le pessimisme : « Lui, avec la prémonition matinale des désastres du soir, moi – avec mon angoisse nocturne au-dessus des joies du jour » - Berbérova - « Он с утренними предчувствиями вечерних катастроф, я с ночными тревогами о дневных радостях ». | | | | |
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| souffrance | | | Et la religion et la philosophie naissent dans le naufrage, dans la détresse de la vie, et elles ont le même but : contrer le néant, apporter un semblant de consolation (« la tâche de la philosophie est d'inventer le mot qui sauve »** - Wittgenstein - « die Aufgabe der Philosophie ist, das erlösende Wort zu finden ») - et les mêmes moyens que la poésie - créer une tempête dans un verre d'eau, imaginer un message à destination lointaine et chercher fébrilement une bouteille : « Le poème est une bouteille jetée à la mer, abandonnée à la foi chancelante qu'elle échoue quelque part sur une terre d'âme » - Celan - « Ein Gedicht ist eine Flaschenpost, aufgegeben in dem nicht immer hoffnungsstarken Glauben, irgendwo an Land gespült zu werden, an Herzland vielleicht ». | | | | |
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| souffrance | | | Presque toute révolte est lâche ; on souffre le plus, quand on regrette sa capitulation, qui est peut-être la meilleure façon de réussir son enterrement ( J.Ferrat). Être heureux, c'est savoir se vautrer, en pleine conscience, dans sa débâcle. « Tu cherches le bonheur ? - Apprends d'abord à souffrir » - Tourgueniev - « Хочешь быть счастливым ? Выучись сперва страдать ». Heureusement, l'horizon du bonheur surgit dès qu'un amour illumine le firmament. « L'amour est là, pour montrer quelle souffrance nous savons supporter » - H.Hesse - « Die Liebe ist da, um uns zu zeigen, wie stark wir im Leiden sein können ». | | | | |
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| souffrance | | | L'excès de pessimisme donne des ailes à ma révolte, l'excès d'optimisme m'enfle de résignation, celle de prendre un stylo pour me dégonfler. Les deux ne sont que deux figures du nihilisme, aux saisons différentes. La révolte est comique et la résignation - tragique : « La vie est indigne de notre attachement : l'esprit tragique conduit à la résignation »*** - Schopenhauer - « Das Leben ist unserer Anhänglichkeit nicht werth : der tragische Geist leitet zur Resignation hin » - mais toi, qui ne connus jamais le vrai Dionysos, tu ne comprenais pas, que la résignation devant la vie pouvait signifier révolte du rêve, ce que comprit Nietzsche. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance au positif – les bobos, l'oppression, la misère – est une bonne précondition d'une écriture emphatique. La souffrance au comparatif – les défaites, les jalousies, le manque de pot – est toujours mesquine et bien méritée. La souffrance au superlatif – la hauteur désertique, la douleur inscrite dans l'harmonie du monde, le temps, nivelant nos passions et nos talents – cette souffrance-là est inconnue des plébéiens, elle est le lot du sel de la terre, le sel des larmes. | | | | |
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| souffrance | | | La plus pure des mélancolies naît de l'enthousiasme : on ne parvient pas à se maintenir à son pic extatique et finit par vivre de sa mémoire, douce, évanescente, enivrante et toujours belle. Une chute amortie en caresses. La mélancolie la moins noble gît dans les déceptions : on s'attendait aux gouffres ou cimes, et l'on se retrouve dans la platitude – l'ennui déguisé en mélancolie. | | | | |
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| souffrance | | | Que je vise mon étoile, des fauteuils ou des podiums, un jour je me trouverai à leurs pieds. Où veux-je que ma chute m'attende ? M'effondrer d'épuisement, à la fin, m'essouffler d'ennui, dans un parcours sans fin, inclure ma chute dans le fondement même de mon commencement ? Ce dernier choix suppose, que ma demeure soit une haute ruine. « Le fond de la chute se trouve d'abord dans la grandeur du commencement » - Heidegger - « Der Grund des Einsturzes liegt zuerst in der Größe des Anfangs ». | | | | |
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| souffrance | | | Toute tentative de fixer l'intemporel artistique introduit dans nos tableaux ce traître de temps (la chute dans le Temps de Cioran) ; on cherche, inconsciemment, à lui donner de la cohérence ; et c'est ainsi que naissent les tons propres au matin, au jour, au soir ou à la nuit - le commencement, la lumière, la chute ou le désespoir. Mais l'essentiel reste au-delà du ton, et derrière la noirceur cioranique se lisent tant de visions lumineuses. | | | | |
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| souffrance | | | Les genres de chutes à éviter : une Parque adoptant le métier de Pénélope, Sisyphe se recyclant en travaux des Danaïdes, Pythie au service d'Hermès. | | | | |
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| souffrance | | | Consoler, ce n'est pas remplir le vide, laissé par une perte. Consoler, c'est créer du sacré, en traçant une telle frontière dans la conscience, que l'horreur irréversible et la beauté incontestable se trouvent côte-à-côte, du même côté, face à l'indifférent ou à l'inconsolable. La consolation, c'est une grande fraternité dans l'intemporel. | | | | |
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| souffrance | | | Les ruines : errance immobile, nomadisme des yeux et sédentarité des pieds. À l'ombre du drapeau blanc flottant sur l'ex-tour d'ivoire, après la capitulation des bras. « Une capitulation est une opération, par laquelle on se met à expliquer au lieu d'agir » - Péguy - mauvais dilemme ! Non seulement ne pas combattre l'adversaire indigne, mais ne pas chercher à le comprendre - comprendre la débâcle, digne et anonyme. | | | | |
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| souffrance | | | Les critères pour juger du bilan de ma vie : je les approfondis - je constate un lamentable échec ; je les rehausse - je vois une réussite exceptionnelle. Mais les arguments sont d'un poids comparable ; d'où l'équilibre entre mes enthousiasmes et mes hontes, mon espérance et mon désespoir, ma fierté et mon humilité. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance améliore le sage et avilit le sot. « La mauvaise fortune du bon lui fait élever le regard au ciel ; la bonne fortune du mauvais lui fait baisser la tête vers la terre »*** - Saadi. D'où la nostalgie des volatiles et la bonne humeur des reptiles. | | | | |
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| souffrance | | | Dans une perspective, toujours possible, tout n'est que mon triomphe, et dans une autre - que mes défaites. Orgueil et niaiserie ou bien fierté et panache - choisis ! « Dans l'échec, vivre l'être » - Jaspers - « Im Scheitern das Sein zu erfahren », ou dans le succès, vivre le devenir. « Tout compte fait, tout n'est que naufrage »** - Pétrone - « Si bene calculum ponas, ubique naufragium est », mais je renonce au calcul, et tout peut prendre une valeur triomphale. | | | | |
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| souffrance | | | L'être est tragique, à sa source insondable, et le devenir – comique, à ses finalités dérisoires ; c'est l'équilibre entre les deux, qui est la tâche du sage. Carlyle ne le comprend pas : « Ce qui est tragique dans la vie des hommes, c'est moins leurs souffrances que leurs échecs » - « The tragedy in life is not so much what people suffer, but rather what they miss ». | | | | |
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| souffrance | | | L’homme le plus heureux serait celui qui connaîtrait, en même temps, l’amour, la création et le rêve. Hélas, ces béatitudes ne se substituent jamais ; la perte de l’une signifie la perte du reste. « Pour qui éprouva la jouissance de la création, il n’y a plus d’autres jouissances » - Tchékhov - « Кто испытал наслаждение творчества, для того уже все другие наслаждения не существуют » - la même loi s’applique à l’amour et au rêve. | | | | |
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| souffrance | | | Faire taire toute déploration, qui perdrait en intensité si, d'aventure, j'accédais à une chaire universitaire. La déchéance est l'impossibilité de descendre au niveau de l'homme des cavernes. | | | | |
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| souffrance | | | Toute vie est une histoire de chutes : de l'extase (passion, poésie), vers l'enthousiasme (bonheur, harmonie) et vers l'ataraxie (équilibre, création). Par le travail implacable de la raison, toute justification d'une hauteur acquise s'érode et s'effondre. Et le but de la philosophie devrait être d'inventer de nouvelles raisons de s'immobiliser à la hauteur courante, de ne pas s'agiter. Plotin, Nietzsche, Cioran - pour la marche la plus haute, non-numérotée ; Épicure, Pascal, Dostoïevsky - pour l'avant-dernière ; Platon, Tolstoï, Valéry - pour la dernière. | | | | |
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| souffrance | | | L'hypocrisie de ma pose de naufragé : refusé à monter à bord en tant que timonier et même en tant que rameur libre, galérien entravé, sirène salariée, j'invente les houles et les îles désertes, parmi mes épaves interdites du large. | | | | |
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| souffrance | | | Le progrès de la voix de l'abandon : il n'y a rien à faire, il n'y a rien à dire, il n'y a rien à écrire. Heureusement, on n'arrive au dernier stade qu'en état d'une rarissime lucidité, car une plume traîne plus souvent sous nos yeux qu'un gourdin ou une oreille d'imbécile. | | | | |
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| souffrance | | | Pourquoi les ruines ? - pour avoir sous les yeux la tour d'ivoire, la bouteille de détresse et la cendre. | | | | |
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| souffrance | | | À traquer des vérités mortelles, on finit par ne plus voir le rêve immortel. La vérité est dans l'implacable boussole, qui met le cap sur une mort sans rêves, tandis que nos meilleurs rêves sortent d'une bouteille de détresse. Que je te comprends, mon frère, même si nous n'eûmes pas exactement les mêmes étiquettes sur nos bouteilles : toi, avec ton calvados et ta Voie Lactée, moi, avec mon armagnac, mon Floc de Gascogne et mon étoile. | | | | |
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| souffrance | | | Permettre à tout enthousiasme d'aboutir logiquement à une pâmoison et continuer à le pratiquer, écrasé et compromis. | | | | |
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| souffrance | | | Pour goûter aux fruits de nos défaites, il faut qu'une victoire nous en donne le loisir. | | | | |
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| souffrance | | | Toute position se prête aux couleurs de triomphe, de routine ou de défaite. Le fiasco paraît être la teinte la plus prometteuse pour un homme de cœur terrorisé par la grisaille. | | | | |
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| souffrance | | | Ce qu'on brigue dans la vie s'associe à la mer : songez au phare, à la bouée ou à la bouteille. Sauver les autres, se sauver ou, enfin, reconnaître sa déconfiture dans un message pathétique à destination inconnue. | | | | |
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| souffrance | | | Un espoir secret : ma collection de défaites remportant un franc succès auprès d'un collectionneur d'exception(s). | | | | |
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| souffrance | | | L'objet le plus attendu du ciel est une bouée de sauvetage, l'espérance. C'est pourquoi on est tenté de vivre le monde comme un naufrage. | | | | |
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| souffrance | | | La lumière ne caresse pas celui qui est riche en ombres, elle l'humilie. Les vraies ténèbres ne le paralysent pas, elles le relèvent. Les ténèbres enivrent d'un air de défaite, d'une véracité du vaincu. La lumière produit un état de sobre et faux triomphe. L'hallucinogène se moque du lucifère. | | | | |
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| souffrance | | | Si le naufrage est l'événement pivotal de mon écrit, ce n'est pas parce que je construis moins bien mon esquif ni même que je subisse davantage de tempêtes, mais parce que le seul récipient d'un écrit noble me paraît être la bouteille qu'on jette à la mer. En plus, la posture de naufragé aide à se séparer, volens nolens, et même de bon cœur, avec des caisses de faux reliquaires, laissées dans l'épave de la vie. | | | | |
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| souffrance | | | Dans la partie d'échecs, qui m'oppose à la vie, et dont l'issue fatale, à l'étouffé ou par pression positionnelle, est inéluctable, il faut que j'accorde au rapace d'en face un handicap, pour amortir la honte. Non pas quelques pions-courtisans, fous-hérauts, cavaliers sans panache, tours sans ivoire, dame avec ambitions - mais le roi lui-même. Je me transforme ainsi en inventeur de nouvelles règles, en messager sans maître, en ange. « Dans le théâtre des humains, les places de spectateurs sont réservées à Dieu et à ses anges » - Pythagore. | | | | |
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| souffrance | | | Verser des flots de larmes, pour ne garder que ce qui surnage dans le naufrage. | | | | |
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| souffrance | | | C'est à vous pendre d'ennui que de lire des récits de conquêtes et d'indignations, rédigés par des plumes médiocres ; mais quel afflux d'enthousiasme, avec de chatoyants tableaux, peints par des suicidaires, défaits et résignés ! | | | | |
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| souffrance | | | La maturité : ma chaude sève traitée en engrais ; mes feuilles mortes ramassées avec des ordures ; mes racines dévorées par des pourceaux ; ma dure écorce livrée aux termites. Pour mûrir, il faut durcir ou pourrir. Mes fruits surgissant aux endroits, inconnus de mes fleurs. | | | | |
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| souffrance | | | Quand j'ai assez ri et pleuré avec Don Quichotte, je m'en retourne vers l'expérience de Robinson : mais au lieu d'attendre que, un jour aléatoire, la mer me recrache, je me mets à préparer mon propre naufrage, hors temps, je choisis sa latitude et la profondeur vitale, au-dessus de laquelle j'aurai vu, pour la dernière fois, la hauteur sentimentale, je chevaucherai les vagues, je chasserai les images et je pêcherai les mots à confier à la bouteille de détresse. | | | | |
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| souffrance | | | Depuis que tout esquif vital devint insubmersible, la métaphore du naufrage obligatoire perdit de prestige et entraîna dans sa déchéance celle des messages, confiés à la bouteille de détresse. Ce qui, dans un cœur, fut perçu jadis comme irremplaçable ou irréparable se répare mécaniquement ou se jette, pour laisser place à des pièces d'échange jetables. | | | | |
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| souffrance | | | La vie heureuse, dont prétend s'occuper une philosophie hédoniste, n'est pas à portée des discours. Si le verbe fut élu, pour y placer une part du divin, la vie humaine alors ne serait faite que pour aboutir à un beau livre (aboutissement verbal, mais qui devrait s'interdire d'aboutir !). Tout autre aboutissement est soit banal (force ou chance) soit épouvantable (beauté ou amour). Le Verbe essaya de s'incarner en un corps (son porte-parole minaudant : « Jouis ! » devant une impuissante d'amour) ou en un livre (le même jouvenceau gouailleur : « Lis ! » sous le nez d'un puissant analphabète) - deux désastres d'une sagesse, infidèle à sa hauteur. | | | | |
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| souffrance | | | Dans ton goût immodéré des défaites, méfie-toi de leur reproduction trop mécanique, à l'instar du moteur de la modernité : reproduction des succès. | | | | |
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| souffrance | | | La culture n'est pas ce qui sauve du naufrage vital (Ortega y Gasset : « Cultura es lo que salva del naufragio vital »), elle est ce qui rend plus pathétique le style de nos messages confiés à la bouteille, à bord de ce vaisseau fantôme qu'est la vie. C'est, peut-être, ce que voulait dire Nietzsche : « Montez à bord, les philosophes ! » - « Auf die Schiffe, ihr Philosophen ! » (les bons philosophes savent, depuis Pascal, qu'ils sont déjà fatalement embarqués), leurs havres d'intranquillité étant leurs propres épaves : « pour se maintenir, comme Pyrrhon, à flot dans l'océan de l'esprit » - Byron - « to float, like Pyrrho, on a sea of speculation ». Deux manières de penser le retour éternel : brûler ses navires, soigner le contenu de sa bouteille. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance noble est inconsolable ; c'est pourquoi je me moque de la religion, de la victoire et de l'action. Je ne compte que sur la caresse. | | | | |
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| souffrance | | | Si l'on farcit une pièce tragique avec des renvois aux concepts pompeux, cérémonieux et abstraits – la gloire, le péché, la grandeur – on obtient du Racine ou du Corneille, qui inspiraient à Valéry « le dégoût de ces confusions entre la mystagogie, la falsification du rêve » - la plus dégoûtante des falsifications étant le langage conventionnel, monotone, évident, clanique, codifié. Toute vraie tragédie doit pouvoir se dérouler sur une île déserte, dans la conscience d'un homme solitaire, et ne rien devoir aux chutes des ambitions ou aux manigances des méchants ; de la poésie ou de la compassion, c'est ce qu'on trouve chez Shakespeare ou Tchékhov. | | | | |
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| souffrance | | | La distance entre l'incapable et l'homme réussi, où se faufilait naguère le raté, se réduisit tellement, dans la société juste, qu'il ne reste plus à celui-ci beaucoup de choix, pour s'y insérer et clamer son originalité. C'est cette indiscernabilité qui l'accable le plus. | | | | |
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| souffrance | | | Avec mon dernier soupir, je scelle mon dernier message à confier à la bouteille et dont le destinataire devrait être habitué des profondeurs et des naufrages. Que ma bouteille ne se trompe pas de mer, il paraît que « dans les mers de la multitude, Dieu la [l’œuvre] prendra du doigt, pour la conduire au port » - Vigny – et là-bas, faute de bon adressage, mon message sera classé sans suite. | | | | |
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| souffrance | | | Mes ruines sont ce raccourci des situations-limites, où réussit le monde et échoue ma liberté. Le lieu des illuminations par l'échec (« Erhellung im Scheitern » - Jaspers ; « the happy failure » - Melville). | | | | |
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| souffrance | | | À nos quatre hypostases - homme, hommes, sous-homme, surhomme - correspondent quatre éléments – air, terre, eau, feu ; et leur demeure commune, où ils pourraient ruminer leurs défaites respectives, seraient les ruines. Icare, Antée, Odysseus, Prométhée, au bord de mer, s'occupant du feu du phare, humiliés par la pesanteur de la terre et par la grâce de l'air. Consoler les naufragés par la hauteur du feu. | | | | |
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| souffrance | | | Le philosophe : ni médecin ni guérisseur, mais consolateur de l'incurable. | | | | |
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| souffrance | | | L'authentique déluge, dans nos basses contrées robotisées, engloutit l'île déserte des âmes ; et ce livre est une Arche, où se réfugient toutes les espèces encore animées, mais disant adieu à leur monde perdu. | | | | |
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| souffrance | | | C'est avec les yeux de Jacob qu'il faut voir chaque étape, dans la constitution de mon œuvre : me désintéresser de l'édifice trompeur, dont ferait partie ma dernière ascension, ne pas prétendre connaître l'adversaire combattu, ne voir l'exploit que dans la hauteur de mon échelle, dans son origine angélique et dans la profondeur de ma blessure. | | | | |
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| souffrance | | | Celui qui écrit pour être admiré dans ses exploits n'est qu'artisan ; n'importe quelle action vise la même ambition. L'artiste écrit pour s'aimer dans la défaite. Pascal voyait du bonheur jusque dans la corde de celui qui allait se pendre. | | | | |
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| souffrance | | | L'horreur croisera le chemin de tout activisme : dans les gouffres de la pensée, dans la platitude de l'action, dans l'envolée du rêve – la désespérance, l'ennui, la chute. Le dernier itinéraire est, évidemment, le plus désirable. Mets donc la pensée à sa place - par l'ironie, rabats le caquet à l'action – par la contrainte. | | | | |
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| souffrance | | | Personne n'ose plus reconnaître ses chutes ; tous veulent être relevé à l'horizontale ou en profondeur. Heureusement, « On ne peut pas relever quelqu'un, sans se relever soi-même » - Emerson - « No man can sincerely try to help another without helping himself ». En hauteur, il ne restent que des solitaires secourables, mais inutiles. | | | | |
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| souffrance | | | Pour ne pas couler à pic ni m'embarquer sur un esquif de passage, il faut faire coïncider les moments où je perds pied et où je retrouve mes ailes. C'est ainsi que je peindrai les charmes d'une île déserte à être confiés à une bouteille de détresse. | | | | |
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| souffrance | | | Suivre des connaissances, c'est faire du cabotage, en vue de la terre ferme. Le goût, c'est l'appel du large (l'incertain), du profond (l'angoisse) ou de mon étoile (la noblesse), qui se propose pour guide. Les dépourvus de goût le voient dans des sorties à la campagne : « Le goût est un canal artificiel ; la connaissance navigue sur l'océan » - Disraeli - « Taste is an artificial canal. Knowledge navigates the ocean ». Le bon goût consiste à appeler de bonnes connaissances pour provoquer une houle. Le vertige est affaire de la terre, qui se dérobe, ou de l'air, qui réclame des ailes. L'eau comme le feu sont des éléments secondaires à l'école de navigation vers la vie. Une fois dans la vie, ils en accompagnent le naufrage. | | | | |
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| souffrance | | | La pitié, le plus noble des sentiments, le contraire de l'amour, la lucidité d'une défaite face au fantôme aptère des triomphes, la révérence l'emportant sur la référence, la foi en une merveille inexprimable face à la connaissance d'une fibre traduite en sons ou même en rythmes. | | | | |
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| souffrance | | | Pourquoi disparurent les Muses, surtout les Muses pleureuses ? La femme ne retiendrait des expériences des hommes que ce qui réussit ; les hommes désapprirent le goût des défaites ; la femme ne reflète, désormais, que le troupeau triomphant. Autre temps, autres Muses. | | | | |
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| souffrance | | | Ne plus accorder le moindre crédit à nos défaites - telle est la devise de notre époque. Mais toute personnalité s'affirme avant tout par l'unicité de ses défaillances - comment s'étonner que le robot se mette en place et règne sans partage ! | | | | |
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| souffrance | | | Embarqués sur le navire de vie, les éclairés ne détachent pas leurs yeux des cartes et des boussoles, les obscurs ne voient que la vague et l'horizon, les ténébreux vouent leur esprit au naufrage et leur âme - à la bouteille de détresse. | | | | |
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| souffrance | | | La paisible vitalité de la horde moderne est due à l'héritage éthique de la femme de Loth : personne ne retourne plus la tête en entendant des clameurs de détresse, nulle caravane ne s'arrête ; si le sel de la terre vous manque, si aucune colonne ne brise plus la monotonie de vos plats forums, vous en connaissez le geste fondateur. | | | | |
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| souffrance | | | La noblesse d'une culture se reconnaît par sa capacité de pleurer des idéaux naufragés. | | | | |
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| souffrance | | | Les larmes ne sont belles que gratuites, c'est à dire jaillissant d'un cœur, ébloui et vaincu, et non pas couronnant une raison triomphatrice. Pourtant, les yeux de mes contemporains ne sont plus reliés qu'à cette sèche raison. « On oublierait jusqu'à notre âme, si parfois nos yeux ne se mouillaient plus de larmes » - Karamzine - « Мы забыли бы душу свою, если бы из глаз наших слёзы не капали » - le plus souvent il y a méprise : la raison légèrement ébranlée étant prise pour l'âme. | | | | |
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| souffrance | | | Ni la solitude ne me rend plus délicat, ni la souffrance ne me rend plus juste, ni la débâcle ne me rend plus généreux. Et, d'ailleurs, l'abondance n'en donne pas plus de lucidité et de droits que la privation. Ce n'est pas l'événement passé mais le talent présent qui justifie le mérite d'un tableau et de son authenticité naissante. | | | | |
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| souffrance | | | Quand l'esprit est en feu, ou l'âme pratique un sang-froid, le chaos mental ou la détresse morale seront au rendez-vous. La beauté, ou le bonheur, naissent de « froids regards de l'esprit et d'exaspérantes observations de l'âme » - Pouchkine - « Ума холодных наблюдений и сердца горестных замет ». Heureusement, on peut compter sur la chaleur intérieure de l'âme et sur l'espérance extérieure de l'esprit, pour que l'âme ait son regard, et l'esprit – ses notes. L'esprit verra au-delà des formules, et l'âme - au-delà des notules. | | | | |
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| souffrance | | | Plus je m'approche du Pôle Nord, plus j'y oublie l'absence de longitudes et mieux j'y fête la hauteur du feu boréal, visible même des épaves. « Être soi-même, c'est le pôle, où il n'est plus d'horizon » - A.Suarès. Ce n'est pas un brise-glaces que j'appellerais, mais un sous-marin, car, sous ces latitudes, même si le naufrage est profond, le bonheur est vaste et le regard est haut : « Je vis au fond de lui comme une épave heureuse » - R.Char - le poète laisse voguer ses poèmes ; la forme leur donna la voile, mais c'est du fond qu'on contemple mieux leur étoile. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance doit être utile : telle une pierre, que le malheureux Sisyphe traîne vers un sommet, mais au lieu de la faire tomber à pic, d'en haut vers la vallée, comme le fait Cioran, en maugréant la terre entière, il faut essayer d'en faire une pierre de touche pour mes muscles, une pierre d'achoppement pour mon esprit, une pierre angulaire de mon âme. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance la plus haute, et donc (quoique) détachée de la matière, je la vois dans le monde imaginaire, où règnent les caprices de l'âme ; les repus placent leurs jérémiades dans le récit de leur vie, censée être réelle, et où gémit leur corps ou, dans le meilleur des cas, leur esprit. Mes souffrances réelles tapissent ma vie, mais témoignent du chaos, du hasard, de la déspiritualisation, ne méritant aucun réquisitoire artistique. Je ne verserai pas mes déboires réels dans le ciboire virtuel de mes prières. | | | | |
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| souffrance | | | La vie, la vraie, l'indubitable, la cohérente, est la marche et non pas la danse, la récitation et non pas le chant, la douleur et non pas la douceur. Par la consolation on ne peut que détourner la vie de son courant naturel, on ne peut pas la vaincre. Sénèque est trop optimiste : « Il vaut mieux vaincre le mal que de le tromper » - « Melius est vincere illum quam fallere ». | | | | |
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| souffrance | | | Pour mon âme, le culte des commencements est le culte du printemps et de son sacre, de l'optimisme et de l'acquiescement ; les autres saisons me plongent dans un pessimisme de la faiblesse, de l'immobilité ou du dépérissement. Plus humblement je baisse alors ma tête rédemptrice, plus fièrement se redressera mon âme créatrice. | | | | |
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| souffrance | | | Mon âme aspire à une musique sacrée, mais seuls mon esprit ou ma chair composent des harmonies, mélodies et rythmes, qui, souvent, s'avèrent profanes, – telle est l'origine de la véritable angoisse. Et que c'est mesquin et décharné que de la voir dans la liberté (Kierkegaard), dans le néant (Heidegger) ou dans les deux (Sartre) ! | | | | |
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| souffrance | | | Il est clair, que toute consolation est une capitulation. Capitulation de l'esprit. Mais oh combien plus pitoyable, ou plutôt imprévoyante, est la capitulation de l'âme, qui accepte le combat, et veut le gagner, pour devenir, ensuite, inconsolable ! | | | | |
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| souffrance | | | Aucune volonté, aussi héroïque et déterminée soit-elle, ne peut me sauver de cette triple tragédie : le bien, disparaissant derrière le bas horizon de l'action, le beau, chutant du haut firmament du rêve, le vrai, expulsé de la profondeur et affleurant à la platitude. Quand l'esprit et les bras s'avouent leur impuissance, doit apparaître l'âme, la consolation d'une tragédie assumée. Quand ils continuent de s'agiter, la tragédie devient vaudeville. | | | | |
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| souffrance | | | La certitude qu'une bonne traduction en français de mon opus hapax intensifie la mélancolie de mon chant des défaites. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance me rend plus sensible au vague appel du Bien ; mes mots-échos, au début nus et naïfs, se mettent à rechercher des habits de la Beauté. C'est ainsi que se produit la fusion entre la vie et l'art, dont le Bien restera la victime muette d'un triomphe de la Beauté, préparé par une souffrance. Ce chemin fut parcouru par Hölderlin, Dostoïevsky et Nietzsche. | | | | |
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| souffrance | | | Dans la partie d'échecs, qui nous oppose à l'adversaire coriace qu'est le temps, les plus compétents s'aperçoivent, les premiers, d'une défaite annoncée implacable, d'où le ton mélancolique et résigné qu'ils adoptent, sans attendre l'humiliation finale (abandonner la partie se dit, en anglais, - to resign). Les autres se gigotent et s'illusionnent sur leurs chances de tenir tête à celui qui les domine sans broncher. | | | | |
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| souffrance | | | Mes rapports avec le beau : c'est comme Roméo ratant son coup, se réveillant, détraqué, l'estomac en folie, eczémateux, grimace hideuse au visage et bredouillant le nom de Juliette devant des infirmiers hilares et vigilants. | | | | |
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| souffrance | | | Face à nos débâcles, deux attitudes possibles : la pesanteur d’une tristesse ou la grâce d’une gaîté ; l’ironie en est le compromis – une mélancolie souriante. | | | | |
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| souffrance | | | La grande tragédie, ce ne sont pas des tracas publics des princes de ce monde, mais la langueur solitaire des serviteurs de Dieu, dont les talents, les sentiments, les rêves s’évaporent, face au vide des cieux. | | | | |
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| souffrance | | | Le travail de l'oubli ou du deuil : chaque époque débusque ou enterre ses disparus : Dieu, l'histoire, le hasard. La pensée réfutée, la femme indifférente, le mot qui échappe devraient être traités en disparus et non en perdus. La mélancolie de la disparition plutôt que la tristesse ou la nostalgie de la perte. | | | | |
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| souffrance | | | L’espérance métaphysique, la seule dont j’y parle, devient vraiment belle, quand elle est flanquée d’un désespoir parfaitement physique et touchant les valeurs nobles mais irrécupérables. C’est lorsque aucun appui ne permet plus de projeter la moindre étincelle sur un avenir sans issue, donc lorsque seul un nihilisme intérieur, gratuit et irresponsable, offre ses ressources à ma musique et, d’une noirceur extérieure, laisse surgir une douceur illisible, c’est alors que l’espérance se fraternise avec mon angoisse, se fait consolation et m’assure que mes palpitations, perdues pour les yeux et l’esprit, portent un sens pour l’âme, au-dessus des faits, des calculs et même des passions. Cette espérance ne prétend sur aucune profondeur humaine, elle est dans une hauteur divine, inhabitable. | | | | |
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| souffrance | | | Le rêve : un élan créateur du Beau ou l’élan amoureux du Bien. Et puisque toute création réelle et tout amour réel ne relèveraient plus du rêve immatériel, tout rêve de l’âme finit en nostalgie, en rêve de la raison, en recherche d’une consolation. | | | | |
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| souffrance | | | Dans le domaine du réel, notre pouvoir se réduit de plus en plus au savoir, comme, dans le domaine de l’illusoire, notre vouloir seul reflète désormais le valoir. Toute tentative de fusionner ces deux domaines, comme, par exemple, la poursuite de la volonté de puissance, est vouée à l’échec et ne peut donc être que tragique. | | | | |
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| souffrance | | | Un peu d’esprit suffit pour constater, au bout de tout chemin, - un désespoir. Un bon esprit l’étouffe par l’action ou le cynisme. Un esprit noble découvre son allié charitable, l’âme, porteuse de chimères et souffleuse d’espérances, hors chemins, hors temps, hors désir même, une caresse tout intérieure, c’est-à-dire une chaleur sans ressources et une lumière sans sources. | | | | |
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| souffrance | | | Le plus noble des sentiments tragiques – l’angoisse, qui est la paralysante conscience de l’insignifiance, dans le monde réel, de mes plus précieux, authentiques et purs rêves, élans, attaches. L’angoisse, c’est le retour dramatique de la grâce, céleste et impondérable, qui sacralisait ma vie, sur la terre de la pesanteur. Aucun résident permanent des hauteurs n’est immune de ces chutes sporadiques. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation ne permet pas de redresser ma tête après un naufrage regrettable ; elle tente, tout en gardant ma tête basse, d’élever mon âme, avant que celle-ci n’affronte un naufrage prédestiné. | | | | |
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| souffrance | | | Je me distingue par le bonheur que je crée, plus que par le malheur que je subis. Il faut donc m’attarder plus sur mes chants que sur mes pleurs. Les seules souffrances, qui méritent ma consolation, sont presque imaginaires, puisqu’elles se produisent entre une réalité unifiante et une sensibilité inimitable, et où la seconde finit par succomber. Le bonheur est une consolation, triomphante et éphémère. | | | | |
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| souffrance | | | Tout homme délicat associe la consolation avec la hauteur et la caresse. La douceur manquant, l’homme, dans sa hauteur fébrile, est pris de vertiges et s’effondre ; dans cette chute, il trouve souvent une fausse consolation – la pensée du suicide (Nietzsche). | | | | |
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| souffrance | | | La sensibilité poétique nous fait réfléchir sur l'invariant absolu de notre existence – la trajectoire tragique de tous nos beaux élans, qu'ils soient sentimentaux, intellectuels ou artistiques. Sur tous les chemins, arrive un instant, quand aucune volonté, aucun courage, aucune action ne parviennent plus à nous libérer de l'écrasante sensation d'écroulement, épuisement, exténuation, aplatissement. Ce qui est le plus dramatique, dans ces cas, c'est que l'esprit comprenne et approuve cet abattement, lui trouvant d'irréfutables raisons. Nous ne pouvons y compter que sur l'âme – tâtonnante, irrationnelle, capitularde – mais noble. Sans lever les yeux, elle nous fera redresser le regard. Sans réfuter le désespoir présent et passé, elle nous inonde d'espérances … intemporelles. Le vrai ne portant plus que la pesanteur, c'est au Bien intraduisible et au Beau incompréhensible de nous apporter la grâce. | | | | |
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| souffrance | | | Mon vrai désespoir n’est pas la malveillance du sort ou la faiblesse de mes moyens, provoquant ma chute brutale, mais la lente et irrémédiable descente de ce, qui fut, dans la jeunesse de mon rêve, grand, pur, mystérieux et noble, - vers la banalité, l’extinction, l’insignifiance, la grisaille. | | | | |
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| souffrance | | | Les hommes passionnés, ne trouvant pas assez de reliefs dans la platitude ambiante, se reconnaissent dans l’élan ou la chute des rêves, dans le vertige ou dans la souffrance. Le philosophe est celui qui sait en créer un axe continu. « Vivre sera la passion, au sens religieux »** - Sartre. | | | | |
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| souffrance | | | L’ivresse – la terre échappe sous mes pieds ; l’angoisse – mes horizons s’effondrent ; le vertige – le firmament accueille mes rêves. Le vertige est peut-être la seule consolation que je puisse apporter à mes pieds égarés et à mes yeux trop lucides. | | | | |
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| souffrance | | | La tragédie du Bien – l’élan, ne touchant aucune cible ; la tragédie du Beau – l’élan, perdant de sa hauteur, la chute. La plus vivable des tragédies est celle du Vrai – l’élan, dont on vient de découvrir la source, l’inertie. | | | | |
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| souffrance | | | En volume – l’étendue de la noblesse, la profondeur de l’intelligence, la hauteur du regard – je les surclasse, tous. Mais j’ai des périmètres trop discrets, des surfaces trop fermées, des angles trop aigus – les seuls points de contact modernes. Une sinistre indifférence en résulte et m’humilie. Beethoven sans reconnaissance. Extraterrestre, attaché à mon étoile, en quête d’espaces interstellaires. « Ce qui me frappe le plus, c’est l’indifférence à mon égard » - Tsvétaeva - « Я больше всего удивляюсь, когда человек ко мне равнодушен ». | | | | |
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| souffrance | | | Je n’appellerais pas consolation les paroles de réconfort, au moment où la perte est déjà consommée. C’est l’affaiblissement de ma sensibilité, face au Beau se ternissant, au Bien se taisant, au Vrai se banalisant qui rend urgente une consolation. Cette éphémère consolation me placerait aux extrémités inaccessibles - à la hauteur de la création ou à la profondeur du créé. La consolation – la vivacité de l’élan, même en absence de cibles et d’armes. | | | | |
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| souffrance | | | Tous mes contacts avec la réalité sociale se terminaient par le dégoût, l’humiliation, la honte. Pourtant, dès que le rouge au front s’atténuait, le bleu du rêve me rendait heureux. J’ai fini par détacher mes souvenirs de ce qui n’était que vrai, pour ne garder que ce qui n’était qu’imaginaire. Ce don d’ubiquité sauva mon acquiescement au merveilleux. | | | | |
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| souffrance | | | L’ignorance étoilée se maintient, tant que notre regard ne quitte pas notre étoile, comme notre savoir s’étend, tant que nos yeux ne se referment pas définitivement. Avec le savoir grandit non seulement le doute paisible sur la profondeur, mais aussi la tragique certitude, celle de la chute de ce qui fut grand et haut. « Nous sommes écartelés entre l’avidité de connaître et le désespoir d’avoir connu »** - R.Char. | | | | |
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| souffrance | | | L’homme de la réalité connaît les injustices, les douleurs, les effondrements – il ne connaît pas de tragédie intérieure, que des tracas communs, propres à son rang. L’homme du rêve désincarné porte dans sa chair, fatalement, la honte ; et la vraie tragédie, tragédie d’un solitaire, c’est le déchirement entre le rêve céleste et la honte terrestre. Le hasard du réaliste ou la fatalité du rêveur. Rien de tragique chez Médée, Hamlet ou Phèdre ; la tragédie n’est présente que chez Tchékhov. | | | | |
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| souffrance | | | Les instants les plus exaltants de ton existence : le vague du lointain, l’amour te faisant renaître, la fleur refusant de se transformer en fruit ; d’où cette bonne définition de la tragédie : « Le fruit déçoit, l’amour s’éteint, le temps égalise »* - Swinburne - « Fruits fail, love dies, time ranges ». | | | | |
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| souffrance | | | Les beaux esprits vivent la détresse, ce vide en attente d'une musique qui ne vient pas ; les minables vivent de manques, de ces vides, qu'ils remplissent du bruit des actes et des choses. | | | | |
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| souffrance | | | Un aveu gênant pour tout artiste : par l'art nous cherchons à rattraper ce dont nous priva la vie. | | | | |
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| souffrance | | | Le mérite principal de Dostoïevsky est d'avoir compris, que ce n'est pas une valeur, singulière, univoque et indubitable, qui distingue un homme, mais tout un axe équivoque, dont cette valeur n'est qu'un cas particulier : de chute à salut, d'espérance à désespoir, d'ange à bête. Mais le seul à avoir compris et mis en pratique ce terrible et authentique constat fut Nietzsche. La perplexité et la honte de Dostoïevsky et la noblesse et le style de Nietzsche, la conscience et le talent, mais la même place de la souffrance et de l'art, chez tous les deux. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation n’est pas dans une paix d’âme, mais dans la fierté retrouvée des passions vécues jadis, dans l’élan vers les étoiles éteintes. | | | | |
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| souffrance | | | Pour comprendre le pourquoi est plus éloquent que le comment ; pour sentir, c’est l’inverse. Ah pourquoi Jésus, au lieu de l’interrogation : Pourquoi m’as Tu abandonné ? n’employa pas l’exclamation : Comment m’abandonnes Tu ! | | | | |
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| souffrance | | | Mélodrame : tu quittes ce que tu désirais ; tragédie : ce que tu désirais – te quitte. « Qu’on détourne les yeux et les oreilles de ce qu’on a quitté » - Sénèque - « Oculos et aures ab his quae relinquit, avertat » - et qu’on les dirige sur ce qui nous quitte, c’est la consolation. | | | | |
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| souffrance | | | L’espoir se tourne vers l’avenir, et l’espérance compte sur le passé ; celle-ci est une victoire de l’âme et du rêve, face à la souffrance, celui-là est une capitulation de l’esprit devant la réalité. | | | | |
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| souffrance | | | La mélancolie naît dans l’âme, mais elle contamine l’esprit, qui se met à fouiller la mémoire, à la recherche de sources, – en vain. C’est peut-être, cet échec qui distingue la mélancolie – de la tristesse. | | | | |
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| souffrance | | | Dans une mélancolie sans raison perce une tendresse inexplicable, qui est comme le souvenir d’un paradis, perdu et oublié. | | | | |
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| souffrance | | | Une belle mélancolie accompagne plus souvent les fleurs qui montent que les feuilles qui tombent. | | | | |
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| souffrance | | | La mort de l’espérance est un drame ; l’extinction d’une passion est une tragédie. « Déchu n’est pas l’espoir, mais l’élan même »** - Leopardi - « Non che la speme, il desiderio è spento ». | | | | |
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| souffrance | | | Le besoin d’espérance apparaît avec la sécheresse au front, aux yeux, au cœur. « Rien de plus horrible – les yeux, la bouche, le cerveau – secs ; plus aucune sève, mais ma vie continue »** - Berbérova - « Самое страшное - высохнут глаза, рот, мозг. Не будет никаких соков, а я буду всё ещё жить ». Voici la vraie tragédie, la vraie souffrance. | | | | |
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| souffrance | | | Il est vain de protéger la vie, c’est-à-dire la réalité, contre la souffrance (das Leben gegen den Schmerz zu verteidigen – Nietzsche) ; ce combat est perdu d’avance – la douleur est invincible. Il faut défendre le rêve contre son affaiblissement, son oubli, son extinction – donc, contre la vraie tragédie humaine, pour n’en garder peut-être que de la mélancolie. | | | | |
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| souffrance | | | L'équilibre de Goethe, l'héroïsme beethovénien, c'est juste bon pour passer quelques soirées de velours ou de morgue, mais c'est l'immense frisson éperdu de Nietzsche, honteux devant ses déroutes en poésie et en musique, qui me met dans une véritable tonalité artistique, celle d'une débâcle finale, belle et horrible. | | | | |
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| souffrance | | | Aucun raisonnement ne peut soulager le désastre de l’atterrissage de tes rêves ; mais le contraire du raisonnement est la fidélité aléatoire de ton regard sur ton étoile évanouissante. « Les dés te consolent » - Sénèque - « Alea solacium fuit ». | | | | |
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| souffrance | | | Les instants de bonheur – sentimental, créatif, visionnaire –, il faut les déposer en hauteur, inaccessible aux actes et même aux pensées. Ainsi, ils serviront de points d’espérance, le jour où ce bonheur aura faibli. La hauteur protège contre les déceptions, qui sont le lot des avidités terrestres. | | | | |
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| souffrance | | | Mes attentes vivent dans le réel, mes espérances – dans l’idéel. L’insuccès, dans les premières, amène des déceptions, dans les secondes – des tragédies. Et puisque mon essence est dans l’idéel, elle ignore les déceptions, cette essence des hommes pragmatiques. | | | | |
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| souffrance | | | L’irréparable dans la vie demande du courage lucide d’abandon ; l’irréparable dans le rêve se redresse par la consolation, par la fidélité aux chimères. | | | | |
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| souffrance | | | À chaque élément du monde – Feu, Air, Terre, Eau (l’ordre est d'Empédocle) – me lie un frère malheureux : Sphinx (avec le goût des cendres), Icare (avec sa chute programmée), Dédale (avec ses impasses), Narcisse (avec une noyade si proche). | | | | |
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| souffrance | | | Je n’ai connu que des succès majeurs et des échecs mineurs ; les premiers, invisibles, ont nourri mes rêves ; les seconds, criards, ont empoisonné ma vie. | | | | |
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| souffrance | | | Même les plus orgueilleux des ratés ne peuvent pas renoncer à l’attente du succès. Le remède de ce prurit de reconnaissance serait-il l’anxiété en toute circonstance, qui égaliserait l’échec et la réussite ? | | | | |
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| souffrance | | | Il faut être très lucide sur la terrible déchéance, sentimentale ou intellectuelle, qui nous guette, pour comprendre ce qu’est une vraie consolation. | | | | |
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| souffrance | | | Dans la vie, l’enfer est personnel et le paradis – collectif. Dans le rêve, c’est l’inverse. C’est pourquoi je m’occupe davantage de l’espérance paradisiaque que du désespoir infernal. | | | | |
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| souffrance | | | Dégoût de la vie ou délivrance par le suicide – deux sujets, deux insanités des aigris ou des maniérés à courte vue et à méchante cervelle. La vie doit être épicée par le rêve, et le suicide – écarté aux pacifiques consolés et réservé aux combattants désabusés. | | | | |
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| souffrance | | | La seule foi opératoire est celle qui naît de retrouvailles avec un rêve évanescent – credo quia consolans. Rien de surnaturel dans cet objet de culte. | | | | |
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| souffrance | | | Sur l’axe vertical, tout séjour aux extrémités s’achève dans une débandade : toute profondeur finira par affleurer, lentement, à la platitude ; toute hauteur finira par te précipiter dans une chute, dont le seul bénéfice notable est le vertige de la vitesse ; la première te permettra de garder ton orgueil, la seconde – de garder l’espérance. | | | | |
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| souffrance | | | Tu es soumis au désespoir, puisque tu ne quittes que rarement le réel, ce producteur de tes détresses. Ton refuge, ce sont tes rêves que tu matérialiseras dans tes mots ou tes notes. « Mes partitions viennent de mes perditions »** - Beethoven - « Ich schreibe Noten aus Nöten ». | | | | |
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| souffrance | | | La vraie consolation ne s’adresse pas à celui qui souffre dans le réel (l’inconvénient de tous), mais à celui dont le rêve, jadis ardent, devient tiède (la tragédie des rares). | | | | |
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| souffrance | | | La débâcle se produit sur les chemins terre-à-terre ; les attirés par le large subissent le naufrage. Il faut pratiquer la résignation sur les premiers et chercher une bouteille de détresse – sur les seconds. L’humilité devant la force perdue du loup ou le pathos des derniers mots scellés, du chant du cygne. | | | | |
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| souffrance | | | Toutes les tentatives épicuriennes ou stoïciennes de conjurer l’angoisse face à ta mort sont vouées à l’échec. Aucune consolation par un rêve retrouvé, aucune résignation par un esprit capitulard, aucune fierté des souvenirs d’un cœur généreux, aucune pénitence des bras fautifs, aucune étendue d’une âme créatrice, aucune surabondance de la foi – rien de noble, rien de vrai, ne peut te garantir un paisible trépas. | | | | |
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| souffrance | | | Plus qu’en moi-même, mon rêve est dans l’élan vers une cible, inaccessible et indicible, que j’appelle mon étoile ; et la consolation consiste à rendre à cette lumière lointaine et faiblissante un peu de son éclat d’antan et à mes ombres – un peu plus de consistance. | | | | |
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| souffrance | | | Au-dessus du flux temporel, le seul pont à bascule, reliant la vie au rêve, s’appelle, sur la première rive, désespoir et, sur la seconde, - espérance. On se rend sur la première, en se plongeant dans le présent sans pitié ; on débarque sur la seconde, en navigant sur le souvenir d’un passé sans ironie, mais le séjour prolongé sur la première semble inévitable. « Pour devenir optimiste, il faut avoir vécu et vaincu un désespoir » - Scriabine - « Чтобы стать оптимистом, нужно испытать отчаяние и победить его ». | | | | |
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| souffrance | | | C’est la nostalgie du passé et non la souffrance au présent qui t’appelle à chercher une consolation ; la vraie souffrance est inconsolable, la raison étant sans pitié, mais la nostalgie peut se transformer en mélancolie, par réanimation du rêve d’antan. Mais La Rochefoucauld les confond : « Nous nous consolons souvent par faiblesse des maux dont la raison n'a pas la force de nous consoler ». - il est trop optimiste. | | | | |
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| souffrance | | | Dans ta jeunesse, tu te consoles surtout de petits tracas, liés à la malchance ou l’injustice extérieures. À l’âge mûr, tu te consoleras de tes propres rêves évanescents.« L’essentiel, faire de beaux rêves ; n’en plus faire que de mauvais, voilà vieillir » - A.Suarès. | | | | |
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| souffrance | | | Les souffrances, causées par la cruauté, l’injustice ou la malchance, peuvent se classer dans la catégorie des faits divers, pouvant accabler n’importe qui. La vraie souffrance ne frappe que les têtes rêveuses, créatrices, nobles, à l’instant d’aplatissement du sens de leur vie. | | | | |
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| souffrance | | | C’est la cohabitation forcée de la prose de ton existence avec la poésie de ton essence qui est à l’origine de tes tragédies : l’étouffement du souffle du rêve par les miasmes réels, l’étoile de tes aubes occultée par les ténèbres de tes crépuscules, les mélodies de ton âme brouillées par la monotonie de ton esprit. La consolation – des retrouvailles avec tes commencements essentiels, le détachement de tes fins existentiels. | | | | |
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| souffrance | | | L’état du monde doit n’inspirer, dans le pire des cas, qu’une nostalgie ; la tragédie ne devrait apparaître que du regard sur l’état de ton propre soi inconnu, état dégradable et souvent irréversible. | | | | |
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| souffrance | | | La gamme de tristes mélodies, plutôt que d’hymnes triomphales, se prête à l’expression d’un extrême bonheur (les yeux tristes d’Aragon) . « Je suis un lâche, je ne puis supporter la souffrance d’être heureux » - Keats - « I am a Coward, I cannot bear the pain of being happy ». À tout ce qui est plus grand que toi, tu ne réponds pas par des rires de contrition, mais par des larmes de vénération. | | | | |
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| souffrance | | | Même après la chute de tes rêves tu peux garder la hauteur, et ce sera une amère tragédie ; mais si tu perds tes ailes, si tu descends sur terre, ce ne sera qu’une douce comédie. « Le temps diminue l’intensité des plaisirs absolus et accroît les plaisirs relatifs » - N.Chamfort. | | | | |
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| souffrance | | | La vie et le rêve : dans la vie, la seule tragédie, c’est ton trépas ; dans le rêve, la tragédie accompagne toute extinction de tes étincelles, toute perte d’intensité de tes émotions, tout affaissement de ta créativité. Donc – pas trop de gémissements dans ta vie, pas trop de béatitudes dans tes rêves ! | | | | |
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| souffrance | | | Taedium vitae finira par éteindre toutes les lumières, toujours communes, de ton esprit ; gaudium somniorum embellira les ombres, toujours uniques, de ton âme. | | | | |
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| souffrance | | | Au royaume des rêves, la consolation est lyrique et finie ; elle est tragique et infinie au royaume du réel. Dans le premier, on dit au-revoir au rêve évanescent et appelé à renaître ; dans le second, on dit adieu à la vie qui s’arrête sans répit. Le rêve est fait de commencements ; la vie ne quitte pas des yeux - la fin. Mais dans les échecs, la nature de la consolation s’inverse : tragédie pour le rêve, elle n’est que déception pour la vie. | | | | |
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| souffrance | | | Il est plus facile de désavouer les fondements d’une euphorie que ceux d’une panique. Il vaut mieux s’en prendre au plus difficile et chercher des consolations dans l’obscure hauteur plutôt que des démonstrations dans la profondeur transparente. | | | | |
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| souffrance | | | Dans ta recherche d’admirations juvéniles, tu comptes trop sur les aliments ; et lorsque tu comprends que les excitants auraient été plus vitaux pour préservation de tes rêves, il est souvent trop tard. « Tout s’affadit : aliments et rêves »*** - Cioran. | | | | |
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| souffrance | | | Ni la cigüe de Socrate, ni la croix de Jésus, ni la blessure d’Hamlet ne sont des tragédies, mais le Bien évanescent du premier, la solitude du deuxième, la réduction de la vie aux seuls mots chez le troisième. | | | | |
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| souffrance | | | Qu’on oublie les mythes du passé est triste ; mais ne plus créer de mythes, au présent, est tragique – on prépare le terrain du robot triomphant. | | | | |
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| souffrance | | | La vraie tragédie est fatale et non pas redevable à une malchance. Si le Golgotha s’ensuivait d’une prédestination, il serait une tragédie ; m’est avis que ce fut une malchance, à cause de l’indifférence de Ponce Pilate. | | | | |
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| souffrance | | | Les tragédiens gréco-romains, Shakespeare, Racine s’attardent sur les ennuis des princes, ennuis dus à l’injustice, la perfidie, la cruauté, ce qui ne mérite pas le noble statut de tragédie ; les derniers des ploucs subissent des avanies de la même espèce. Tous ces soucis les accablent de l’extérieur, tandis que la vraie tragédie est élective, elle ne visite que les créateurs, les rêveurs et les amoureux, et elle naît dans leur intérieur, où les extases de jadis perdent, fatalement, de leur intensité – voici la vraie tragédie ! | | | | |
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| souffrance | | | L’ange tombe à cause de l’impitoyable temps, qui fait perdre de l’impondérabilité dans une hauteur non-éternelle. | | | | |
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| souffrance | | | Chantre de l’aube, le coq, annonçant la fin d’un rêve ou la sortie des ténèbres, est invoqué aux dernières heures de Socrate et de Jésus, qui proclament leur devoir, rendu à l’impitoyable et irrévocable lumière. Le coq optimiste de Zarathoustra chante au grand midi l’avènement de l’Éternel Retour, retour des ténèbres, porteuses de rêves. | | | | |
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| souffrance | | | Les tournants décisifs de ton existence se produisent le jour où il ne te restera plus d’aliments : d'abord, aliments pour vivre – la page vitale perd son poids ; ensuite aliments pour rêver - la page lyrique perd son apesanteur. « Le jour viendra où rien ne se rêvera, comme, déjà, rien ne se vit en toi »* - Tsvétaeva - « И станет грезить нечем, как и теперь уже нам нечем жить! ». | | | | |
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| souffrance | | | Jadis, tout tracas banal était traduit par des rêveurs en tragédie extraordinaire ; aujourd’hui, toute vraie tragédie est vécue comme un malheur banal (ein gemeines Unglück – S.Freud). | | | | |
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| souffrance | | | Quand l’usure par le temps réduit tout, irrévocablement, aux traces, ombres, poussière, il ne restera à la voix de ton âme que de chanter ces vénérables ruines, aux rêves ensevelis. « Tout, sauf ton esprit et ta lyre, se disloque et se désagrège » - Ovide - « Membra iacent diversa locis, caput lyramque excipis ». | | | | |
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| souffrance | | | Le grand rêve se forme toujours sur le fond d’un désastre mesquin. Les prouesses réelles abaissent notre capacité de rêver. Pourtant, il ne reste aux hommes que le misérable rêve américain, culminant avec l’enflure de leur compte en banque. « En Amérique, on n’évalue le vécu que par la réussite » - P.Celan - « In Amerika, misst man die Erfahrungen so gern am Erfolg ». | | | | |
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| souffrance | | | La mélancolie sert à surmonter la tristesse des passions déclinantes. « De l’ennui on ne triomphe que par la langueur » - Tsvétaeva - « Только в тоске мы победны над скукой ». | | | | |
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| souffrance | | | Tout homme, sachant s’écouter et reconnaissant s’ignorer, vit, tôt ou tard, cet état de sa conscience : un cœur exsangue, une âme fléchissante face à un esprit toujours serein, prêchant le désespoir. Et sa volonté tenterait cette grande leçon : au cœur - la résignation à porter un gouffre infranchissable entre le motif et l’acte ; à l’âme – la consolation en tant que l’humble fidélité aux premiers élans de sa jeune noblesse ou de sa noble jeunesse. | | | | |
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| souffrance | | | Au-dessus de toi, ce n’est pas le même ciel qui intimide ton esprit ou encourage ton âme. Pour te tourner vers le premier, tu dois lever les yeux ; pour te donner au second, tu dois lever le regard. Le premier, gardien des ténèbres, approfondit ton désespoir ; le second, hébergeur de ton étoile, t’élève jusqu’à l’espérance. | | | | |
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| souffrance | | | L’homme commence dans le malheur ; le succès est la fin de l’homme. | | | | |
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