| chœur cité | | | INTELLIGENCE : Tout bonne couveuse de l'intelligence qu'elle est, la cité, néanmoins, en a gâté la jeunesse. Tout geste productif de l'intelligence crédule fut récompensé par une friandise ; l'intelligence a fini par se retrouver dans la même étable que la bêtise, nourrie aux hormones de croissance, au service de l'irrassasiable veau d'or, gérant du cirque des fauves. | | | | |
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| chœur cité | | | IRONIE : C'est sur l'écrit grave qu'est fondé la cité de droit. L'indétermination de l'ironie la biffe des tablettes honorifiques, où se gravent des modes d'emploi ou recettes de cuisine. Si la tyrannie cherche à faire monter ses caciques exsangues sur les scènes et pinacles, la démocratie se contente que les siens soient engraissés en coulisses. | | | | |
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| chœur cité | | | DOUTE : Sur les forums on encourage toute forme de doute, sauf celui qui porte atteinte au prestige du veau d'or et à son régime, le culte carnivore du mérite. Les doutes collectifs sont encore plus ennuyeux que ne le sont les vérités de foire ; les deux servent à araser toute aspérité rebelle, qui poindrait dans un cerveau en proie au plat calcul. | | | | |
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| chœur cité | | | MOT : Le forum s'incline devant la lettre pinailleuse et se gausse de l'esprit nonchalant. Le mot du degré zéro, cet écho de l'esprit infini, lui est sans poids ; il n'aime que le lourd enchaînement juridique protégeant le possédant de la furie fondatrice des dépossédés. Les titres de propriété, rédigés en mots sans âme, pris pour titres de noblesse, l'âme sans mots. | | | | |
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| cité | | | Contrairement à ce qu'il dit lui-même, l'homme est de moins en moins fou, car la folie suppose un manque de rêves inaccessibles. L'époque moderne est unique en fabrication de rêves à portée des bourses. | | | | |
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| cité | | | Conversion fut affaire d'âme ou d'épée. Désormais, être convertible est anodin aussi bien en matière religieuse que monétaire, le mouton et le veau assurent le pouvoir du rachat ou d'achat. | | | | |
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| cité | | | Tant qu'on avait besoin de pilotes et de timoniers, le poète, subrepticement, en profitait, en offrant ses services en mer de l'Étrange ou aux passages infestés de sirènes. Mais aujourd'hui, où toute embarcation est insubmersible, où toute cargaison flotte et toute profondeur est bien sondée, où toute Fata Morgana est assagie et tous les mats portent des pavillons victorieux aux couleurs de Plutus, - le poète ne peut prétendre qu'au rôle d'un passager clandestin. | | | | |
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| cité | | | Un horrible mufle fut le seul à vivre sous l'enseigne de l'Amour, les autres affichant l'Argent ou le Gourdin. Le hideux édifice s'écroule ; tous soupirent : l'amour, ce gêneur, peut être définitivement écarté du décor public. C'est ce qu'ils appellent effondrement des idéologies. | | | | |
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| cité | | | « Soyons compétitifs » - ça permet de produire les meilleures marchandises et les pires des crapules. « Soyons frères » - ça te sauve de la surabondance du remords, mais pas de la pénurie des devantures. | | | | |
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| cité | | | L'idée communiste : faire du père Noël un dictateur. On vit, que, outre que les cadeaux devenaient rares, on commençait à manquer cruellement de chaussures ou de chaussettes. Deux solutions : ne le laisser s'occuper que des heures astrales, faire jouer son rôle à la vente par correspondance. L'humanité choisit la seconde voie. | | | | |
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| cité | | | L'homme libre d'aujourd'hui ne connut ni l'élan, ni l'écartèlement, ni le joug d'une idylle politique, défiant la force de l'argent. Il ne connut que le règne, sans partage, du boutiquier. Les cobayes des expériences poético-inquisitoriales devinent plus aisément les délices d'une société des marchands, que les adeptes de la vérité économique n'imaginent les horreurs d'une vérité utopique faite chair. Plus on est libre, plus on est aveugle. « Voltaire a dit : plus les hommes seront éclairés et plus ils seront libres. Ses successeurs ont dit au peuple, que plus il serait libre, plus il serait éclairé ; ce qui a tout perdu » - Rivarol. | | | | |
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| cité | | | Le chaos d'une âme barbare et l'harmonie d'une âme poétique, se sentent offensés par la règle démocratique. Le démocrate de raison met dans le même panier la barbarie et la poésie ; par exemple, il pense que les plus grandes calamités du siècle dernier ont pour origine une barbarie - la soif de pouvoir, l'intolérance, la brutalité – tandis que ce fut bien une poésie - la grandeur, le déni de la force marchande, la vision eschatologique de l'homme. | | | | |
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| cité | | | Tous les problèmes de politique pragmatique se réduisent à ces deux casse-tête : comment conduire les ressources d'action des lucratifs et comment réduire les ressources d'inaction des contemplatifs. Comment employer les griffes, comment déployer les ailes. | | | | |
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| cité | | | L'irrésistible puissance de l'argent provient du fait que, contrairement à tout ce qui est noble, il n'a pas d'adversaires à mépriser ; il est prêt à s'acoquiner avec un bourreau ou avec un poète, avec un comptable ou avec un philosophe. Un poète a même dit : « Dans ses effets et lois, l'argent est aussi beau que la rose » - « Money is, in its effects and laws, as beautiful as roses ». | | | | |
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| cité | | | Ma liberté politique découle de l’écoute collective de la loi ; ma liberté économique – de la consultation de mon compte bancaire ; ma liberté éthique – des lieux de mes sacrifices ; ma liberté esthétique – de l’originalité de mes commencements. | | | | |
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| cité | | | La tyrannie se faufile à travers la prétention de l'incapable (doux rêveurs, assassins ou poètes) d'imposer l'illisible (la charité, la noblesse). Le capable (disciple d'Hermès) l'évince dans une émulation transparente arbitrée par la foule. | | | | |
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| cité | | | En quoi la force de l'argent est plus honorable que la force du glaive ? Celui-ci faisait trembler pour notre corps, celui-là - pour notre âme. | | | | |
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| cité | | | Le socialisme serait hideux, puisqu'il tend vers le moindre mal, au lieu du plus grand bien. Il est beau, votre capitalisme, qui se débarrasse allègrement de toute cette dimension du bien et du mal, pour rester dans la platitude, sans relief, de l'argent. « La foule, où rien ne s'élève ni s'abaisse »* - Tocqueville. | | | | |
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| cité | | | Ce qui justifie peut-être le règne des marchands est le mérite de libérer l'énergie des salauds possédants et de mettre au travail les salauds dépossédés. Mais que celui qui n'est ni entreprenant ni paresseux en pâtit… | | | | |
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| cité | | | Le conformisme des sots : se rebeller bruyamment contre un effet, tout en en admettant, en silence, la cause. (« Dieu se rit des hommes, qui se plaignent des conséquences, alors qu'ils en chérissent les causes »** - Bossuet). Par exemple, la misère d'un faible, avec son amor fati, face à la loi de l'homo faber. L'impuissance du politique, face à l'homo mercator, au culte de Hermès. L'esquive du philosophe de la caverne devant l'agitation de l'homo viator. | | | | |
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| cité | | | Voter pour le marchand, en première manche, est sage ; le respecter est une autre paire de manches. Mais cette « trahison est nécessaire, pour rendre la cité plus libre » - Socrate. | | | | |
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| cité | | | Le même cercle vicieux, dans les cycles prophétie - apostolat - cléricature et économique - politique - éthique. Le gardien du clocher se rapproche des sibylles de passage, l'incorruptible s'acoquine avec Hermès. | | | | |
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| cité | | | Dictature du cœur ou dictature du muscle, tout les oppose en leitmotive, tout les confond en finales. On devrait n'en garder que les ouvertures, vivace, cantabile. Laisser à la dictature de l'argent tous les développements, ma non troppo. Laisser en vibrati le cœur et le muscle contents, avant que l'argent comptant ne décoche la flèche finale en moderato ; disparaître au moment même, où s'allume ta lampe d'Aladin : « L'argent comptant est la lampe d'Aladin » - Byron - « Ready money is Aladdin's lamp ». | | | | |
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| cité | | | L'Histoire fut possible grâce au poids des liens arbitraires ou imaginaires. Sa fin, c'est la reconnaissance que la seule authenticité est dans les relations commerciales, au réalisme pré-programmé. « La croyance utopique implique une radicale insincérité » - Ortega y Gasset - « La creencia utópica implica una radical insinceridad ». | | | | |
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| cité | | | Quand une pudique générosité s'autorise à violer les règles mercantiles, le prochain viol pourrait provenir d'un vol impudent. La stricte déférence du cadre achat-vente, de la vénalisation douce, rend l'humanité aimable et sage. | | | | |
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| cité | | | Le bonheur des peuples est affaire des banquiers et des requins, le bonheur d'un homme est affaire de ses rêves (avant sa sécheresse) et de ses colombes (après ses déluges). | | | | |
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| cité | | | Ce qui, jadis, par un mécénat incontrôlable, permettait à l'artiste de survivre, sera tôt ou tard traité d'emplois fictifs, de détournements de fonds, d'abus de biens sociaux. La fonction publique le recalera à cause de ses hors-sujet, son seul refuge sera la banque. | | | | |
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| cité | | | Derrière la justice des hommes se devine toujours la soif de vengeance, derrière le culte du mérite - le commerce. Préférer au tumulte du semi-lucre - le culte du simulacre. Chercher Venise par temps sec. | | | | |
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| cité | | | Justification du culte de la résignation : plus les hommes se soumettent au règne du boutiquier, plus y gagnent la justice et l'égalité. Plus vil est le héros du jour, plus constructif est l'élan des jeunots. Plus gris est l'horizon des désirs, plus de couleurs offre le terre-à-terre des actes. | | | | |
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| cité | | | L'idéal politique : une démocratie forte ne s'occupant que des faibles. Mais cette ambition servit toujours de prélude à toutes les tyrannies. « Toujours la tyrannie a d'heureuses prémices » - J.Racine. Cercle vicieux, qui nous pousse à désirer le seul règne qui marche, celui des marchands. | | | | |
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| cité | | | Tout est perdu, quand, au pays du rêve apollinien annexé par l'empire d'Hermès, tout acte de résistance n'est ressenti par moi-même que comme astuce de collabo. | | | | |
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| cité | | | Peuple d'hommes de rêve, peuple d'hommes d'action, peuple d'hommes d'affaires - tel fut le cheminement de toutes les nations évoluées. L'élite, à contre-courant, fut en premier lieu dans l'action, puis dans le rêve - aujourd'hui, elle est dans les affaires, comme tous les autres. | | | | |
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| cité | | | La question de société, qui est occultée par tous, tout en étant à l'origine de toutes les chamailleries, est : quelle doit être la récompense de la force (musculaire, intellectuelle, monétaire) ? La réponse, presque unique et presque unanime, est - l'argent. On te range d'après ce que tu manges. Nos footballeurs, nos penseurs, nos banquiers exercent de plus en plus le même métier - ce sont des faiseurs d'argent. Sans cette récompense, les déserts de la pensée, aménagés aujourd'hui en sinécures, retrouveraient le béni inconfort des cavernes. | | | | |
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| cité | | | Nulle part ailleurs le boutiquier n'est aussi omni-présent et omni-puissant qu'en pays européens sous régime monarchique. Les républiques, tout de même, laissent toujours une petite chance à la noblesse à ne pas être entièrement laminée par le lucre. | | | | |
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| cité | | | L'individualisme est à l'origine des monstruosités du siècle dernier, individualisme du héros ou individualisme du fourbe. C'est la démocratie qui l'emporte, c'est-à-dire le collectivisme, celui de l'espèce la plus grégaire, du marchand. | | | | |
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| cité | | | Dès qu'on libère l'homme de ses attaches nationales, pour le faire adhérer à l'universalité, il ne se précipite pas sur la poésie de ses voisins, il a hâte de s'attacher à la seule loi vraiment universelle, celle du marché. | | | | |
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| cité | | | En abolissant le culte du veau d'or, il faut savoir ne pas se laisser subjuguer par le prône de l'âne ou de l'hyène ou subir la procession des vaches maigres. | | | | |
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| cité | | | Dans une tyrannie en quête de drogues, le rêve comme démarche, qui grise, peut faire jeu commun avec la poudre aux yeux et la langue de bois. Dans une sobre démocratie, le rêve comme marchandise s'apparente aux faux en écriture. Le rêve a une petite chance de se maintenir sous la tyrannie, sous la démocratie il n'en a aucune. Bénie « censure, mère de la métaphore » - Borgès - « censura, madre de la metáfora » ! | | | | |
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| cité | | | Malgré les apparences, les civilisations, précédant la nôtre, étaient plus scientistes. La nôtre est totalement marchande, mais il se trouve, que la science apporte une réelle valeur ajoutée, d'où son actuel prestige, tandis qu'auparavant elle était parfois une valeur tout court. | | | | |
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| cité | | | Quand ma haine du fort, dans cette société des marchands, baisse, très brièvement, d'intensité, je me rends compte, que je hais le faible encore plus nettement, puisqu'il serait pire, s'il parvenait à rejoindre le fort. Et pour recevoir ma sympathie, il ne me reste, en définitive, que des exclus de leurs balances, des impondérables, des exilés, des emmurés, des anachorètes du style, des stylites sans colonne. | | | | |
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| cité | | | Ni l'appât du gain, ni l'obsession par le pouvoir, ni le vice inné ne sont à l'origine de l'état calamiteux des rapports entre les hommes, mais la seule loi raisonnable, qu'on ait pu inventer, pour échapper au cannibalisme, la loi du marché. | | | | |
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| cité | | | Le vulgus : jadis, sa place fut dans les bas-fonds, ensuite - dans la médiocrité et la moyenne, aujourd'hui, matériellement, elle est largement au-dessus de nous, les réprouvés de son marché. | | | | |
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| cité | | | L'anarchiste américain est indiscernable d'avec n'importe quel businessman : « Si les structures des hiérarchies et du pouvoir ne peuvent pas se justifier, elles doivent être démantelées » - Chomsky - « If the structures of hierarchy and authority can't justify themselves, they should be dismantled ». La seule configuration, se prêtant à ce misérable scénario, c'est une faillite économique, tandis que tout succès comptable ou électoral, en tant que justification, protège contre les foudres anarchiques, puisque, pour l'Américain, n'est vrai que ce qui marche. | | | | |
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| cité | | | Zeus poursuit de sa hargne l'artiste Prométhée, père de l'écriture et du nombre, et donne sa faveur à Hermès, inventeur du lucre, c'est ainsi que naquit la démocratie de droit divin. | | | | |
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| cité | | | Je suis pour le collectivisme des porte-monnaie et des porte-parole et pour l'élitisme des porte-voix. | | | | |
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| cité | | | Prendre le parti des paumés perd de son panache, puisqu'ils sont dorénavant composés d'une majorité d'incapables. Tous les capables sont accueillis aujourd'hui par la démocratie des chances, mérites et affaires. | | | | |
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| cité | | | Face à la détermination du State Department et du Pentagone, l'Européen se lamente, qu'aucune voix forte et commune ne retentisse de ce côté-ci de l'Atlantique. Mais la voix européenne, jadis, se réduisait à l'âme, au frisson des cordes éthique, esthétique et mystique. Elles ne vibrent plus ; et dans le brouhaha monocorde économique, qui seul atteint aujourd'hui les oreilles, seule compte l'intensité boursière. | | | | |
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| cité | | | Malraux vit juste, en prédisant au XXI-ème siècle un mainstream religieux (avec les dieux réintégrés), mais il ne pouvait pas se douter de sa vraie raison – la désintégration des poètes, la sécularisation des penseurs, la perte de vocation des martyrs. Le rouge au front, on se jettera dans les bras du Pape, du Dalaï-Lama, de l'Ayatollah, en fuyant le seul occupant de la scène publique - le marchand. Ou, tout au contraire, on congédiera les héritiers de Sabaoth, du Bouddha et de Lao Tseu, pour adhérer, conscience en paix, au seul dieu qui ait réussi, à l'Hermès des marchands. La seconde issue est plus probable. | | | | |
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| cité | | | Les totalitarismes tentèrent d'imposer l'âme exaltée ou prodigue comme la dignité suprême de l'homme, mais ce qui est sommet chez un anachorète s'avéra abîme dans une société. Et notre démocratie a raison de réduire l'homme au corps, c'est à dire à la raison, où l'exaltation et la prodigalité sont des marchandises comme les autres. | | | | |
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| cité | | | La gauche serait pour privilégier la justice, face à la liberté, et la droite serait résolument pour l'inverse - pitoyable opposition, quand on sait que, pour les deux, et la justice et la liberté consistent à assurer à celui qui est dix fois plus fort un compte en banque dix fois mieux approvisionné ! | | | | |
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| cité | | | La sacro-sainte propriété, postulant l'inégalité, est, aujourd'hui, le premier ennemi de la liberté. « La liberté sans socialisme, c'est le règne de l'injustice ; le socialisme sans liberté, c'est la servilité et l'abrutissement »* - Bakounine - « Свобода без социализма - это привилегия несправедливости, социализм без свободы - это рабство и скотство ». Aujourd'hui, dans la presque liberté et le presque socialisme, les hommes méritent leur juste abrutissement. | | | | |
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| cité | | | Les dernières tentatives d'introduire du sacré dans les affaires des hommes aboutirent à Auschwitz et au Goulag. Depuis, aucune déviation, aucun effondrement, aucune brisure : une consensuelle confirmation ou un paisible rétablissement de la valeur éternelle, du lucre. | | | | |
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| cité | | | Quand le miséreux subit de moins en moins la précarité et commence à goûter de plus en plus de sécurité, il n'arrête pas de geindre. Devenu repu, il est désormais imbu de son angoisse, dans le pari risqué d'une machination financière. | | | | |
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| cité | | | Le boutiquier comme symbole, tel est le point de départ commun de Marx et de Hitler, du marxisme et du nazisme. L'élan de haute justice de Marx, pour redresser le faible, ou la pulsion de basse envie de Hitler, pour se dresser en force. La haine de tout boutiquier - l'attitude marxiste, ou la haine du grand boutiquier par le petit - l'attitude des nazis. Mais l'élan ou la pulsion, lâchés dans la foule, produisent le même effet - la férocité contre l'autre. | | | | |
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| cité | | | L'échelle de mes haines va des riches aux forts, en passant par les paisibles ; et chaque fois que je me trouvais, moi-même, dans leur peau respective, ma haine redoublait de violence ; mais, tout en subissant toutes les combinaisons de ces avatars, je ne me connus jamais, à la fois, pauvre, apaisé et faible ; ce bouquet angélique serait réservé au Rédempteur. | | | | |
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| cité | | | La justice sociale se réduirait à deux actions : la séparation de deux types d'argent, servant à huiler la machine économique ou à remplir nos assiettes, - et l'égalité totale dans la distribution de la deuxième ressource. Dans cette optique - rien à reprocher au capital, à la globalisation, à la concurrence ; toute gloire serait immatérielle, toute souffrance matérielle - fraternellement partagée ; toute élite sécrétant le mépris, conscience tranquille, tout goujat privé de raison d'investir les rues ; l'ennui de la majorité gueulante, la paix bénie d'une minorité chantante. | | | | |
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| cité | | | La Bourse, la concurrence, la course aux profits seraient d'excellents outils, pour amener le progrès économique et pour décider qui doit produire des ordinateurs, chemises ou polices d'assurance, s'ils ne décidaient pas, en même temps, de la différence du contenu de nos assiettes. Les rebelles niais cherchent des poux à l'outil, au lieu de les dénicher et écraser dans ce qui les met en marche et s'en sert - des cervelles orgueilleuses ou des âmes soumises. | | | | |
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| cité | | | L'idéal de la liberté est atteint : le veau d'or se moque et du lion hiératique et du mouton démotique ; l'idéal de l'égalité triomphe : le loup et l'agneau sont assurés de démarrer leur course à partir des mêmes starting-blocks ; quand on s'avisera de se pencher sur la fraternité, on la trouvera tout prête à unir, corps et âmes, les robots que seront devenus les hommes libres et égaux. | | | | |
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| cité | | | Le révolutionnaire est un poète, il lui faut des noms - du vent, du sang, du gang. Le conservateur est un homme d'action, il lui faut des verbes ; il ment, il tend, il vend - il ment au cœur, il tend vers la raison, il vend l'âme. | | | | |
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| cité | | | La France reste le dernier pays au monde, où l'intellectuel intervienne dans les affaires politiques, en osant même sortir parfois de la thématique fiscale. « La France est un trop noble pays, pour se soumettre à la puissance matérielle » - Napoléon. Le dernier à y avoir cru, fut le Général de Gaulle. Mais les capitaines d'industrie, qui désormais nous gouvernent, se moquent des états d'âme des généraux. | | | | |
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| cité | | | Un silence écrasant, étouffant, répugnant, ce silence des politiciens ou des intellectuels d'aujourd'hui sur ce que le monde devrait être ; le déferlement du réel, c'est à dire du marchand, dans toutes les sphères, où, jadis, se croisaient des idées, des utopies ou des rêves ; à la mort du poète, les jurés moutonniers interprétèrent correctement son testament, en léguant tous ses biens au robot. | | | | |
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| cité | | | Ni la contrainte de la pensée unique, ni le penchant pour la police ou la censure, ni l'obsession par des hiérarchies, ni la volupté des bourreaux ne sont à l'origine des totalitarismes, mais l'innocent et louable désir de sortir de la morne logique marchande et d'apporter un souffle de générosité ou de noblesse ; dès qu'on voit de l'éclat ou des larmes, dans les yeux d'un nouveau sauveur, il faut le crucifier séance tenante, avant que la première inquisition ne se mette à sévir parmi les néophytes. | | | | |
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| cité | | | On aimerait que dans un âge d'or règne autre chose que l'or, mais c'est le fer qui, d'accoutumé, en prend la place. Sous la forme des chaînes ou des glaives. | | | | |
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| cité | | | Ils voient dans l'argent un instrument de la liberté. Que Pinocchio, fabriqué par d'autres outils, outils du rêve, paraît vulnérable, face aux robots à la cervelle, mâchoire et entrailles infaillibles, robots sortant de leur outil sans pitié ni honte. | | | | |
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| cité | | | Partout, on entend des voix indignées de millionnaires repus - chanteurs, footballeurs ou spéculateurs : qu'elle est injuste et dégueulasse, cette société, où il reste encore tant de laissés pour compte, dont le compte en banque ne permet ni de s'offrir une Mercedes ou une virée aux Hawaï, ni de claquer une petite fortune au casino, ni de se régaler à la Tour d'Argent ou de faire le flambard à la Porte d'Auteuil. Le progrès, c'est que jadis ces mêmes repus - marchands ou rentiers - au lieu de pitié, n'éprouvaient pour le miséreux que mépris. | | | | |
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| cité | | | Prôner l'égalité matérielle pour des raisons idéologiques (le prolétaire ou l'employé seraient aussi méritants que les patrons et banquiers, dans la production de richesses) est mesquin. Ce sont des raisons esthétiques (le dégoût de l'opulence face à la misère) ou même physiologiques (le goût commun des plaisirs de la chair) qui sont beaucoup plus valables. | | | | |
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| cité | | | L'inégalité matérielle est également répugnante chez un goujat, riche et minable, à cause des hommes, misérables, mais plus nobles et plus dignes que lui, et chez un homme brillant, dont l'éclat est terni par la reconnaissance monétaire, qui souille son pur talent. « L'évaluation en espèces d'un talent est chose impossible » - Proudhon - c'est chose faite aujourd'hui ! L'argent va au bon violoniste, bon golfeur ou bon vendeur, au lieu de récompenser des éboueurs, des policiers et tout homme de peine. | | | | |
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| cité | | | Aujourd'hui, tous les industriels, footballeurs, spéculateurs, chanteurs ou avocats se disent choqués par la pauvreté et l'injustice, mais tous tiennent, doctement, à la méritocratie, source principale de ces abominations. Le mérite consistant, le plus souvent, à avoir marqué et cadenassé une place près des robinets pécuniaires. Et les repus répètent, avec Sénèque, que la souffrance du riche est égale à celle du pauvre, puisque celui-là est terrorisé par l’idée de perdre sa fortune. | | | | |
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| cité | | | Le pouvoir des marchands, tout naturellement, a la tendance de devenir pouvoir des experts, mais le pouvoir des artistes, inévitablement, se mue en pouvoir des ignares. Ce n'est pas aux musiciens d'appeler le peuple dans des salles de concert, mais aux imprésarios. « Les compositeurs, avec leur nature des poètes, ignorent la justice de la Muse » - Platon. | | | | |
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| cité | | | Dans toutes les sphères humaines, la marchandisation règne sans rival ; l'homme lui-même, sa raison et son esprit, devinrent une foire. Les technocrates et les commerciaux firent perdre au monde et à l'homme leurs deux autres facettes : l'autel et le salon, où vivotaient le sacré mystérieux et la valeur secrète ; il ne lui reste plus que le prix affiché. | | | | |
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| cité | | | L'une des pires goujateries, menant inexorablement à la dégénérescence et à la domination du sous-homme malade, ce fut l'aristocratie héréditaire, ce règne du hasard biologique ; l'actuel règne de la règle monétaire, de cette ploutocratie héréditaire, ne conduit qu'à la platitude, aseptique et saine. | | | | |
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| cité | | | Le monde complexe, c'est la stabilité de ses sous-ensembles : le réel (l'horizontalité humaine) et l'imaginaire (la verticalité divine), le réel comprenant, à son tour, le rationnel (l'État) et le naturel (l'homme). Dieu étant proclamé mort, l'État s'éclipsant au profit de l'économie, l'homme naturel raidi en robot artificiel, nous sommes livrés au seul réel, compact et irrespirable. De la triade anarchiste - Dieu, l'État, la Propriété - il ne reste que la dernière hypostase. | | | | |
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| cité | | | Dès qu'une ochlocratie s'installe, de tous les outils de pouvoir c'est l'outil patibulaire qui sert le mieux la nouvelle justice. « Le pire des États, c'est l'état populaire » - Corneille - tandis que le boutiquier, dont le pouvoir il faut appeler de nos vœux, n'a besoin que d'un seul outil, l'argent, qui ne blesse que des épidermes sensibles à l'abject. | | | | |
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| cité | | | La canaille financière, de nos jours, est honnête, c'est cela son côté particulièrement nauséeux. Elle ne chaparde pas ; et sans ces parasites le créateur risquerait de ne trimbaler que la misère lépreuse. Ce n'est pas d'anesthésie qu'il aurait besoin, mais d'anti-vermine. | | | | |
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| cité | | | Si vous voulez une humanité, tenant au pur ou au fraternel (ces deux hypostases politiques du sacré), à la grandeur d'âme, à la générosité du cœur, à la noblesse d'esprit, le passage par des camps de concentration est inévitable - telle est la terrible leçon du XX-ème siècle, qui fait de chacun de nous - un partisan inconditionnel du lucre comme du seul appât non sanguinaire. Combien de siècles faudra-t-il attendre, avant que l'homme-consommateur et l'homme-contribuable redécouvrent l'homme-saint, l'homme-héros, l'homme-frère ou l'homme-poète ? | | | | |
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| cité | | | Si une seule nation décidait de vivre, économiquement, selon la voix de fraternité, tandis que les autres continueraient à ne suivre que la loi du lucre, la déchéance matérielle de celle-là s'ensuivrait, à plus ou moins longue échéance, - telle est la leçon marxiste la plus oubliée et peut-être la seule, qui laisse encore une petite chance à l'humanisme. | | | | |
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| cité | | | Les lendemains du totalitarisme n'ont pas chanté, ses hérauts administratifs ayant perdu leurs voix. Ce furent des corbeaux et des perroquets. Mais les colombes n'eurent pas plus de chance, avec : aimez-vous les uns les autres. Seuls les charognards de la Bourse et les coucous des statistiques ne se trompent jamais, ou presque. | | | | |
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| cité | | | Même dans la sphère politique, le décalage entre le dit et le fait disparut, pour la plus grande misère et des dits et des faits, où ne perce plus aucune personnalité. Le politicien n'est plus ni acrobate du verbe ni clown de l'action, mais gestionnaire des ustensiles numéraires. Ce n'est plus une corde raide qu'il a sous ses pieds, mais une arène bien plate. Ses pour et contre, dans le dit et le fait, sont du même acabit. Ce n'est plus le sens de ses gesticulations qui blesse l'œil, mais la gesticulation elle-même. | | | | |
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| cité | | | Le mouton ne s'intéressait qu'au matériel, tandis que le robot penche nettement pour le logiciel ; en plus, le robot n'a plus de problèmes de digestion. Le veau d'or reçoit l'hommage de ce monde. Même certains ordres chevaleresques suivirent cette idolâtrie : « Quelle époque : la Toison d'or endossée par le veau d'or ! »** - K.Kraus - « Es kommt die Zeit, wo das goldene Vlies vom goldenen Kalb bezogen wird ! ». | | | | |
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| cité | | | Le progrès comme but positiviste, l'amour comme principe clérical, l'ordre comme base conservatrice - réunis, ces monstres froids bénissent aujourd'hui leur seule progéniture légitime, le robot. Pour que celui-ci règne, il suffit de choisir la Libre Entreprise pour entremise et la Chambre de Commerce pour juge. | | | | |
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| cité | | | C'est toujours le même veau d'or qui trône, mais personne ne se réfugie plus auprès des bons sauvages, en quête de parenté élective ou aurifère. L'homme de la nature est un écolo, en quête d'électeurs. Le seul débat : doit-on prôner un empire de l'or ou bien une république ? | | | | |
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| cité | | | Les profiteurs du culte mercantile, de l'académicien à l'apothicaire du coin, sont les premiers à rougir de colère et les derniers à rougir de honte. Vautrés dans leurs infâmes mérites, mathématiques ou pharmaceutiques, ils se prosternent devant Plutos. | | | | |
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| cité | | | Il est trop facile de voir dans la bassesse le motif principal des conservateurs, et dans l'envie - celui des révolutionnaires. Les deux, aujourd'hui, se dévouent, avec fidélité et compétence, à la défense du pouvoir d'achat. Tout en jasant sur leurs mythiques erreurs respectives : « Le révolutionnaire continue à commettre des fautes ; le conservateur en empêche la correction » - Chesterton - « Progressives go on making mistakes ; the Conservatives prevent the mistakes from being corrected ». | | | | |
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| cité | | | Il y a deux seuls moyens d'éradiquer la misère : éliminer les millionnaires (recette jamais expérimentée) ou faire de l'indigence le lot de tous (recette bolchevique) - consciences enfin réveillées ou consciences abruties. Mais tous préfèrent l'entretenir, par l'indifférence ou par la bienfaisance. « Le but de la charité n'est pas d'en faire, mais de faire, qu'il n'y ait plus personne, qui en aurait besoin »* - Klioutchevsky - « Цель благотворительности не в том, чтобы благотворить, а в том, чтобы некому было благотворить ». | | | | |
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| cité | | | La loi complaisante fit de la méritocratie, ce fléau social, un fléau personnel, puisque tous les riches pensent, désormais, avoir mérité leur fortune. Toutes les crapules vous apprennent, que la dignité est dans la conscience de mériter les honneurs et non pas dans leur possession. Jadis plutôt militaires, les honneurs sont, aujourd'hui, monétaires. La meilleure conscience est celle de toujours mériter le fouet. L'honneur de la vie est la vie sans honneurs. | | | | |
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| cité | | | Plus je peins ma sueur, moins de place y restera pour mon sang. Laisse geindre les voix fades et ne suis que ton rêve, doux ou amer, froid ou ardent. « La sueur et la peine, le lot de ces hommes, pour que d'autres puissent rêver » - Longfellow - « One half the world must sweat and groan that the other half may dream ». Les récompenses trébuchantes, récoltées par la première moitié, devinrent si alléchantes - de même que leur sueur se réduisant aux calculs sans douleur - la seconde moitié se fondit et rejoignit la première. Quelques derniers îlots de résignation seront prochainement submergés. | | | | |
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| cité | | | Jadis, l'argent violait la loi ; aujourd'hui, la loi l'épouse. | | | | |
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| cité | | | On assiste à l'intronisation de l'horizontalité, de la platitude finale, des reliefs uniformément empreints par l'argent, des esclaves se prenant pour maîtres, des maîtres se comportant en esclaves. « L'Histoire s'achève au moment, où disparaît la différence entre Maître et Esclave » - Kojève. | | | | |
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| cité | | | On relut l'Évangile à la lumière du lucre, colla aux verbes forcenés quelques adjectifs calmants, et nous voilà au milieu des bêtes policées et robotisées, des moutons ayant perfectionné l'art de piétiner sans douleur ni peine. « On ne peut pas régir le monde d'après les Évangiles, ce serait déchaîner les bêtes sauvages » - Luther - « Man kann die Welt nicht nach dem Evangelium regieren ; denn das hieße die wilden Tiere losbinden ». | | | | |
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| cité | | | Trois objets de nos convoitises, dans une société : une aumône, un vol, un salaire, et, respectivement, nous nous y apitoyons, appâtons, pâtissons. Le progrès, c'est le rapprochement de ces trois rôles, et son résultat le plus patent - les consciences tranquilles. | | | | |
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| cité | | | L'une des confusions, créées par ce siècle, et qui m'embête sérieusement, c'est que les deux castes traditionnelles - les riches et les forts - se fusionnèrent. Et je ne pourrais plus dire : c'est avec enthousiasme que je participerais à l'œuvre d'égalisation matérielle totale, mais je n'aurais rien d'immatériel à partager avec les ex-pauvres et beaucoup avec les ex-forts (qui, en réalité, ne seraient que des ex-riches). | | | | |
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| cité | | | Les industriels, les footballeurs, les avocats dormiront tranquilles, dans cette humanité des robots, respectueux de l'égalité des droits. Plus l'écart-type baisse, dans le domaine des goûts, plus servile et tolérante devient la jugeote populaire, face aux écarts monétaires. Dans cette mentalité, on voit la genèse des pauvres en esprit, des assoiffés de et des persécutés pour la justice. Les âmes étant, aujourd’hui, éteintes, la diatribe d’Héraclite : « Que la richesse ne vous fasse pas défaut, afin que l’indigence de votre âme se découvre » est passée à côté de la plaque. | | | | |
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| cité | | | C'est l'emploi de termes de foule ou d'élite qui place l'homme d'aujourd'hui dans la catégorie de conservateurs ; formellement, j'en fais partie, avec, toutefois, ces deux détails : je vois, que tous les riches sont dans la foule, et presque tout homme d'élite est un naufragé. | | | | |
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| cité | | | Qu'il y ait des pauvres et des riches, tout le monde s'en fiche, mais qu'il y ait des gaspillages, ça émeut le dernier des citoyens ou des abbés. Toute ma vie, c'est une série de gaspillages (aux plus précieux des gains, je réservais mes faiblesses), je n'arrive pas à me débarrasser de la répugnance que m'inspire l'existence des riches et des pauvres. « Les riches m'embêtent non pas à cause de leur richesse, mais parce qu'ils font ressentir aux pauvres leur pauvreté » - Klioutchevsky - « Богатые вредны не тем, что они богаты, а тем, что заставляют бедных чувствовать свою бедность ». | | | | |
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| cité | | | Leur sordide liberté fait marcher les salles-machine, elle ne fait pas danser nos fibres patriotiques, qui, jadis, trouvaient écho dans les chaumières et dans les châteaux. « Fini le patriotisme : argent libre, amour libre, église laïque libre, dans un État laïc libre » - Joyce - « No more patriotism. Free money, free love and a free lay church in a free lay state ». Dans votre laïcité robotique, les programmes et projets remplacèrent les prières. | | | | |
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| cité | | | La spéculation, en tant qu'ennemi de la volonté ou de la production, triompha et de la politique et de l'économie ; c'est pourquoi toute économie politique n'est désormais qu'artisanat de la spéculation. | | | | |
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| cité | | | On appelle, aujourd'hui esclave, homme passif et pas assez entreprenant, celui qui est incapable de faire fortune par lui-même et qui implore une aide fraternelle. L'homme n'est libre que s'il gagne assez d'argent - telle sera l'attitude de la majorité méprisante, face aux pauvres. | | | | |
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| cité | | | L'inégalité matérielle blesse le regard de l'âme et caresse l’œil de la raison. Aujourd'hui, l'âme, inspiratrice du beau et du bon, s'éteint au profit de la cervelle, dont les yeux ne voient dans l'injustice éthique que sa dimension géométrique. Dans la volonté de justice esthétique, ils ne voient que l'envie économique. Le plus grand avantage de l'égalité matérielle est le surgissement forcé de valeurs autres que marchandes. | | | | |
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| cité | | | Dans des bistrots parisiens, vous dénoncez le pouvoir des génocideurs de l'espèce, tandis que vous faites partie de ces génocideurs du genre d'homme, enterré depuis belle lurette dans son ghetto du rêve (on ne nomme homme que celui qui s'élève au-dessus de sa race). S'exerçant sur les machines, votre pouvoir ne porte plus de traces de vie. Votre vie, votre espèce et votre race s'évaluent en pesanteurs et non en grâces. | | | | |
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| cité | | | Depuis trois mille ans, un culte de la sagesse, poétique ou scientifique, s’opposait à la vulgaire domination de l’argent. Des idées, civiques, théologiques, philosophiques, politiques, exerçaient un pouvoir d’attraction, modérant la tyrannie mercantile. Mais la Cité céda à la Bourse, Dieu fut proclamé mort, la fraternité se limita à l’art culinaire. Le dernier coup à l’humanisme fut porté par l’écroulement de l’URSS, enterrant l’idée communiste. Toute verticalité s’effondra ; une immense horizontalité règne sur les forums et dans les têtes. | | | | |
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| cité | | | L'argent est appelé, chez eux, à n'être que serviteur, mais les serviteurs, en démocratie, sont promis aux postes de maîtres. Tout bon serviteur devient un méchant maître. C'est à l'argent que se réduisent désormais la vie (que voulait l'esclave) et la liberté (que voulait le maître) - ils finirent par devenir indiscernables. C'est St-Augustin qui est sans concession : « L'argent est un mauvais maître et un perfide serviteur » - « Aurum malus dominus, proditor servus ». | | | | |
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| cité | | | Produire, réussir, profiter - tels sont les seuls soucis du dernier homme, qui ricane des États-Providences, redistribuant quelques miettes ramassées sur sa table - aux moins chanceux que lui ; à ses yeux, noyés dans la graisse et l'indifférence, les misérables n'ont qu'à s'en prendre à leur paresse et à leur manque d'initiatives. | | | | |
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| cité | | | Type de rebelle, dans un style type, vu par un intellectuel type (Sollers) : « Il aime Louis XV, exècre Napoléon. Il ne veut connaître que l'Allemagne maritime. Rien de plus loin de lui que la Russie. En revanche, New York lui plaît, la Chine l'intrigue. La Californie lui envie son arrière-pays. Il est sec, secret, lucide. Farouchement individualiste, il déserte volontiers les collectivités. Bref, ce sera toujours un frondeur ». Que les tyrans tremblent devant cet émeutier ! - vous avez compris, il s'agit des marchands de vin de la ville de Bordeaux. La ligne du goût coïncidant avec celle de la réussite commerciale. | | | | |
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| cité | | | Dans quels systèmes la spiritualité était portée aux nues ? - sous le nazisme et sous le bolchevisme. Moins un régime politique se préoccupe des âmes, mieux se porteront les corps et les esprits. | | | | |
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| cité | | | Le terme de démocratie ne s'associe plus ni avec le pouvoir ni avec le peuple. La démocratie, aujourd'hui, est un mécanisme, servant à assurer un développement économique sans heurts, dans des cycles électoraux. En revanche, le terme de république renvoie toujours à une cause collective, en dehors de l'économie et même de la politique ; il est assez organique et devrait être prioritaire face à la démocratie. Curieusement, en Amérique l'interprétation de ces deux termes est presque diamétralement inverse. | | | | |
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| cité | | | Il faut blâmer le despote non pas parce qu'il abat l'arbre, pour avoir le fruit, mais parce qu'il refuse à l'arbre son existence hors toute forêt, et que l'arbre ne lui apporte que le fruit, plutôt que des fleurs, des cimes ou des ombres. Hélas, l'homme libre, au nom de la valeur marchande du fruit, oublie le caractère sacré de l'arbre, tout en l'entretenant telle une moissonneuse-batteuse. | | | | |
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| cité | | | Athènes et Descartes doivent être remerciés pour avoir introduit deux grands principes : la liberté dans la cité et le système dans la philosophie, leurs valeurs sont indubitables. Ensuite, les héritiers épigones les mettent en pratique : les politiciens fondent tout sur le commerce et les impôts, et les philosophes – sur le savoir et la vérité. Le parcours est rarement d'accord avec la source. Ne gardent un contact avec les commencements que les adeptes de la grandeur ou de la poésie, de Gaulle ou Nietzsche. | | | | |
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| cité | | | Il fallut vivre les affreuses ténèbres du XX-ème siècle, pourtant nées des Lumières du XVIII-ème, pour assister à la fin d'une époque, qui dura deux siècles et demis, de Voltaire à Sartre, de Radichtchev à Soljénitsyne, de Goethe à H.Böll, ces hommes, qui portaient en eux toute la douloureuse conscience de l'humanité, et dont la parole portait quelque chose de surhumain. Aujourd'hui, il ne nous restent que des écologistes, des tiers-mondistes, des ardents défenseurs de la croissance ou des farouches adversaires de la discipline budgétaire. | | | | |
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| cité | | | Le riche accueille avec bonhomie et compréhension les revendications du pauvre, il l'aide même à se redresser ; il ne craint que sa propre reculade monétaire, qui plongerait son nez dans la véritable base de sa renommée et puissance - dans le merdier : « L'homme de ce monde est à l'aise dans ses déjections et redoute qu'on ne les remue » - Dostoïevsky - « Свет любит скверну свою и не хочет, чтоб её потрясали ». | | | | |
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| cité | | | Il est facile d'imaginer une fraternité entre un riche sans honte et un pauvre sans dignité, mélange d'un cynisme et d'une servilité. Mais un riche rougissant peut être frère d'un pauvre indigné. Sans l'égalité virtuelle des assiettes, pas de fraternité réelle des têtes. Sans l'égalité géométrique, pas de fraternité onirique. Mais le repu n'est pas partageur : « La fraternité n'a pas ici-bas de pire ennemi que l'égalité » - G.Thibon. | | | | |
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| cité | | | La fraternité et la liberté ne sont que de belles idées, sans traductions fidèles dans la réalité ; seule l'égalité relève du réel, tandis que son idée est assez plate et sans envergure. Et en matière des inégalités, Rousseau - « Commençons par écarter tous les faits, car ils ne touchent point à la question » - est avec les raisonneurs repus. | | | | |
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| cité | | | Le culte de l'inégalité, dans nos sociétés repues, découle directement de la sensation de force, qu'éprouvent même ceux qui se trouvent en bas de l'échelle sociale. Pour rendre l'homme – fraternel, il faudrait lui rappeler qu'il est faible. Et la liberté se vit mieux en tant qu'un songe qu'une veille. « L'épuisement est le chemin le plus court vers l'égalité, vers la fraternité, et c'est le sommeil qui y ajouterait la liberté » - Nietzsche - « Die Ermüdung ist der kürzeste Weg zur Gleichheit und Brüderlichkeit – und die Freiheit wird endlich durch den Schlaf hinzugegeben ». Il n'existe pas de rêves, nés dans l'abondance ; l'utopie est affaire de la misère, réelle ou imaginaire ; la satiété fruste tue la société juste. | | | | |
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| cité | | | Une notion économique de gain, opposée à une notion idéologique de victoire, - la démocratie, opposée au totalitarisme, - la sobriété de la raison triomphant de l'ivresse des sens. | | | | |
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| cité | | | On sait où, dans les affaires des hommes, aboutit le culte des fins - à la basse domination de la finance. Prôner les débuts a l'avantage de faire de moi un éternel débutant. Mais le pire serait ne tenir qu'aux moyens - je serais médiocre, moyen. | | | | |
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| cité | | | Tant de discussions, politiciennes, savantes et stériles, sur le rôle de l'État, dans l'économie ; mais tous ces bavards sont du même avis – l'inégalité matérielle est la pierre angulaire de leurs ignobles édifices, tandis que l'égalité matérielle aurait dû être l'objectif central dans les interventions de l'État. | | | | |
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| cité | | | Le libéralisme politique – adresser un regard attendri au marchand, qui réussit à remplir, sans entraves publiques, ses poches. | | | | |
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| cité | | | Le nombre d'incompris est directement lié au pouvoir d'achat des sujets aux penchants débineurs ou aigres. Être compris, c'est surtout pouvoir s'offrir des dîners en ville. « Les salons et les académies tuent plus de révolutionnaires que les prisons et les canons » - P.Morand. Dans quel salon le mot révolution retentissait le plus férocement ? - dans la salle des Actes de la rue d'Ulm ! | | | | |
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| cité | | | Une pensée politique noble, une fois traduite en actes, peut s'avérer abomination du Bien et martyre des innocents. Au lieu de séparer la pensée des actes, ils renoncèrent à toute noblesse. Et le titre même d'acte est réservé désormais aux seules transactions commerciales. | | | | |
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| cité | | | Toutes les tentatives d'établir un Royaume de Dieu sur terre échouèrent sur terre, mais gardèrent leurs promesses au ciel. La république des comptables, qui leur succéda, tint toutes ses promesses terrestres, mais tira tous les rideaux, donnant sur le ciel. | | | | |
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| cité | | | La dégringolade du débat public : de la liberté de croire, à la liberté de voter et à la liberté d'entreprendre – les enjeux, jadis mystiques et politiques, devinrent exclusivement économiques. Les comptables évincèrent les poètes et les tribuns. | | | | |
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| cité | | | Au cosmopolitisme stoïco-chrétien et à l'internationalisme socialo-communiste succéda le globalisme des marchands. À la prière et au chant succéda le hurlement des traders et le silence des machines. | | | | |
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| cité | | | La liberté sort, triomphante, du XX-ème siècle ; les deux grands vaincus – la fidélité à la grandeur et le sacrifice au nom de la justice. La fraternité et l'égalité – disqualifiées à jamais. Désormais, la transaction sera le seul mode d'échange entre les hommes. | | | | |
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| cité | | | Comment voulez-vous que je m'extasie en faveur de la liberté, si je sais, comme tout le monde, que le moyen le plus sûr d'en profiter, c'est l'argent ? | | | | |
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| cité | | | Abélard et St-Bernard annoncent leur débat public sur la liberté, dans une cathédrale ; le roi de France s'empresse d'y accourir. Aujourd'hui, les princes de ce monde n'honorent de leur présence que les réunions sur les tracas monétaires. | | | | |
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| cité | | | L'intellectuel européen joint sa voix à la dénonciation générale des marchands d'illusions. Dont profitent les marchands tout court. | | | | |
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| cité | | | La première règle du monde entier devint : je suis plus fort - en intelligence, en performances, en héritage - donc, je mangerai mieux ; être plus fort signifiant se vendre mieux sur le marché courant, le prix d'échange étant devenu la seule valeur humaine prise en compte et bannie des contes. | | | | |
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| cité | | | Les soifs, dont mourait notre âme, devinrent soifs, dont vit l'économie. Mais il est inepte de dénoncer le plaisir de la possession matérielle : « L'exécrable soif de l'or » - Virgile - « Auri sacra fames » ou « la misérable passion de richesses » - Ovide - « amor sceleratus habendi », sans comprendre, qu'avec l'égalité matérielle, ce désir est aussi dépassionné que la santé ou le bon appétit. | | | | |
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| cité | | | La Grèce démocratique livre l'aristocratique Socrate au poison. Notre démocratie neutralise toute aristocratie par des contrepoisons prophylactiques : injections vénales accordées à tout sujet frappé d'intelligence. | | | | |
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| cité | | | La fraternité n'est possible qu'entre égaux ; l'infâme inégalité trouve des apologistes jusque chez les barbus antiques : « Si les biens étaient à tous, la noble générosité n'aurait plus sa place » - Aristote – la noblesse du don ne cache pas la bassesse du fond. | | | | |
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| cité | | | Tant que l'homme imitait le loup, l'âne, le mouton, la chouette ou le rossignol, on pouvait le traiter d'animal politique (Aristote), mais mué en robot, dans une société où ce n'est plus la politique mais l'économie qui règne, il devint matière première presque minérale, sans réflexes, sans instincts, mais maîtrisant à fond son rôle dans un algorithme mécanique. | | | | |
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| cité | | | La liberté est une valeur des politiciens de droite ; l'égalité préoccupe les politiciens de gauche ; aux non-politiciens il reste la fraternité, la seule valeur non-quantifiable. Une fois le minimum vital, en libertés et égalités atteint, il ne reste à défendre que la liberté d'entreprendre et l'égalité des chances, qui finissent par se confondre. | | | | |
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| cité | | | Les actes des nazis sont en parfaite concordance avec leurs idéaux : la guerre, la supériorité raciale, l'extermination ou l'asservissement de races inférieures. Mais les actes des staliniens n'ont rien à voir avec l'idéal communiste : la libération par le travail, le bonheur collectif, la fraternité entre les forts et les faibles, les valeurs humanistes, opposées au lucre et à la compétition impitoyable. Tout est franc et honnête chez les premiers ; tout est fourbe et mensonger chez les seconds. L'idéal des premiers n'inspire plus que le dégoût ; celui des seconds – que la pitié. | | | | |
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| cité | | | De tous les temps, les conservateurs, c'étaient des profiteurs ignares, plongés totalement dans un présent gluant qui les arrangeait, et ignorant tout des beaux invariants du passé. | | | | |
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| cité | | | La poésie n'a pas sa place dans les affaires publiques ; tout y doit être traité prosaïquement, pour empêcher tout prurit héroïque ou utopique se matérialiser dans un massacre. C'est pourquoi à la liberté des fiers (déjà atteinte) et à la fraternité des nobles (hors de notre atteinte) je préfère l'égalité des humbles (à portée de nos bourses) comme le premier souci. | | | | |
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| cité | | | Les partisans de l'inégalité matérielle admettent, implicitement, la division en maîtres et esclaves, puisque la richesse, dans les pays démocratiques, est le facteur central de la liberté. Donc, ils sont des esclaves. Esclaves d'un dogme inhumain et, partant, hostile au divin. Ces esclaves, ces derniers hommes, triomphèrent des maîtres, de ceux qui prêchaient l'égalité matérielle et la solitude aristocratique. | | | | |
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| cité | | | Dans une démocratie, il y trois sortes de frontières sociales indépendantes : politiques, économiques, éthiques, dont aucune ne s'érige en séparateur définitif entre le bien et le mal. Dans les régimes autoritaires, la frontière est unique, et elle rend les opposants au régime, en même temps et définitivement, - perfides, pauvres et haineux. « Le pauvre, chez nous, a des raisons d'envier le riche, du moins n'en a-t-il aucune de s'incliner devant ses qualités morales »** - R.Debray. | | | | |
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| cité | | | Les penseurs-fonctionnaires veulent nous épouvanter avec leurs idées, dangereuses, osées, foudroyantes, et je n'y vois que la banalité insipide et la mesquinerie incolore. Personne ne veut admettre, que les seules idées, menaçantes pour l'ordre établi, furent les idées de pureté, de grandeur et de fraternité, les idées qui n'effleurent plus personne, pour le plus grand bien politique et économique des nations assagies par la modération. | | | | |
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| cité | | | Trois sortes de libertés qu'on exerce hors de soi : la politique, l'intellectuelle, l'économique. La société robotique assure parfaitement la première ; l'instinct moutonnier rend invisible et inaccessible la deuxième ; la troisième est la seule qui mérite encore de la considération, mais seuls les Scandinaves, pour qui la liberté, c'est l'égalité matérielle, s'en rendent déjà compte. | | | | |
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| cité | | | La dégénérescence ne naît ni de la lutte entre les forts et les faibles, ni de la domination de l'une de ces classes, mais plus sûrement de l'entente spirituelle entre elles : les faibles reconnaissant aux forts le mérite et les privilèges qui en découlent, les forts adoptant le goût des faibles, les deux ignorant envies et mépris. Ni esclaves ni maîtres, aux sentiments véhéments, – mais robots passifs et robots actifs, aux instincts apaisés. | | | | |
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| cité | | | Tant de discours ampoulés autour de la liberté à défendre ou de la fraternité à créer, tandis qu'aucune fraternité entre les pauvres et les riches n'est envisageable, et que la seule liberté réelle non-politique, aujourd'hui, est celle du pouvoir d'achat. Et personne ne songe, concrètement et non démagogiquement, à imposer l'égalité matérielle pour des raisons aussi bien pratiques qu'éthiques et, surtout, esthétiques. Et c'est un élitiste qui vous parle. | | | | |
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| cité | | | La Gauche et la Droite modernes sont des Guelfes et Gibelins d'antan : ils prétendent représenter le spirituel ou le temporel, mais finissent par être guidées et gérées par les mêmes curies mercantiles. | | | | |
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| cité | | | L'égalité sociale : fixer les bornes inférieure et supérieure de la fortune personnelle. Mais pour les repus, « chaque pas que [les nations] font vers l'égalité les rapproche du despotisme » - Tocqueville. D'après ce prophète, la Scandinavie serait aujourd'hui plus despotique que la Chine ! | | | | |
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| cité | | | Les passions, la première vertu dans l'homme, le premier vice dans la cité. « La morale élève les civilisés à n'avoir point de passions, à n'aimer que le bien du commerce, mœurs fort commodes pour les épiciers »*** - Ch.Fourier. Aujourd'hui, toutes les phalanges, de celle des poètes à celle des topologistes, arborent la morale du vainqueur, de l'épicier. | | | | |
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| cité | | | Il s'avère, hélas, qu'au lieu d'abattre le veau d'or, afin d'en extraire du misérable corned-beef, il est plus pratique de l'engraisser pour en faire une vache à lait. Comme il est raisonnable de pousser l'agneau, qui se frotte aux autels, vers le troupeau de moutons le plus proche. Ou le bouc-émissaire - vers la cité, pour que l'air de ton désert reste respirable. | | | | |
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| cité | | | Jadis, le faible voyait dans la chère liberté un moyen pour se rapprocher de l'égalité et d'envisager la fraternité ; aujourd'hui, le fort pratique la liberté, chérie comme un but, en éloignant l'égalité et en se détournant de la fraternité. | | | | |
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| cité | | | Les commencements politiques possibles : l’élan, la vision du futur, le business-plan – on en mesure les conséquences réelles, et l’on constate, d’une manière irréfutable, que la dernière attitude est, de loin, la plus rentable, pour le bien public. Le rêveur ulcéré laisse tomber le rideau du temps et proclame le culte spatial des commencements immaculés. Et, devenu atemporel, il pratique le palimpseste sur des tableaux du passé et place le futur à une hauteur inaccessible. | | | | |
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| cité | | | Ce n’est pas l’indignation, mais la honte ou le mépris, qui devraient motiver le révolutionnaire. Mépriser la force cynique, avoir honte des privilèges de naissance, d’intelligence, d’assiduité, de connaissances, des privilèges matériels. Mais une belle et pure révolution, tout en adhérant à la démocratie des esprits, devrait prôner l’aristocratie des âmes. | | | | |
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| cité | | | De trois révolutions, l’anglaise – industrielle et vaste, l’allemande – philosophique et profonde, la française – politique et haute, - seule la première garde de l’actualité dans la platitude moderne mercantile. La verticalité des penseurs ou des rêveurs est aujourd’hui aussi exotique et anachronique que les mystères ou les larmes. | | | | |
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| cité | | | Aux dieux sanguinaires, le nectar et l’ambroisie, symbolisant une mort vaincue et une vie immortelle, servaient de poudre aux yeux, tandis que leur vraie pitance, c’était la fumée des victimes, immolées sur les autels sacrés. Aujourd’hui, les dieux renoncèrent à l’immortalité et se succèdent, par versions courantes jetables ; leur autel, c’est le marché aseptisé, aucune pollution olfactive ou sonore n’en émane ; les victimes consentantes graissent ou refroidissent les circuits d’un Moloch impassible ; les dieux et les hommes, tous, – robots pré-programmés. | | | | |
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| cité | | | Plus on se méfie des rêves de Th.More et plus on se fie aux calculs d’A.Smith, plus assurés sont le progrès économique et le déclin éthique ou poétique. « La race la plus stupide et immonde est celle des marchands » - Érasme - « Est omnium stultissimum et sordissimum negotiatorum genus ». Au pays du robot infaillible, l’intelligence est sans importance et la noblesse – sans pertinence. | | | | |
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| cité | | | La femme sera définitivement émancipée le jour où l’on reconnaîtra, que la force, musculaire, cérébrale ou sociale, n’est pas un attribut décisif, noble, de premier plan. Tandis que la beauté, le mystère, la passion vécue ou inspirée, le goût du sacrifice compris ou de la générosité aveugle, sont des qualités largement plus rares, plus délicates et plus hautes, et dans lesquelles la femme surclasse l’homme. Hélas, nos contemporains se félicitent d’avoir fait de la femme un individu, dès qu’elle devient électrice, contribuable ou détentrice d’un compte en banque. | | | | |
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| cité | | | Ceux qui s’extasient sur le progrès en consommation, en croissance, en publicité, en pouvoir d’achat sont, évidemment, bêtes ; mais il est encore plus évident que ceux qui y voient l’horreur absolue de notre temps sont plus bêtes encore. | | | | |
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| cité | | | Dans la monotonie des n+1-èmes pas, on oublie le frisson du premier. Le rêve du dernier est encore plus palpitant, mais le sommeil de l'homme libre est sans rêves. La liberté est la fidélité au commencement, dont on ne garde que le rythme, - un fleuve exauçant les vœux de sa source. | | | | |
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| cité | | | Jadis, on se faisait tuer pour la liberté ; aujourd’hui, on se suicide pour profiter, dans l’au-delà, des quarante vierges, ou pour confirmer, ici-bas, que le piteux état de sa trésorerie rendait la vie sans intérêt(s). | | | | |
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| cité | | | On n’a le besoin d’idéal, politique ou esthétique, que lorsque la liberté ou la créativité font défaut. L’homme, libre ou auto-satisfait, se contente de rêver du pouvoir d’achat. « Privé de liberté, l’homme idéalise sa servitude » - Pasternak - « Несвободный человек идеализирует свою неволю ». | | | | |
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| cité | | | Il n’y a plus de tyrans individuels, avec une tyrannie imposée, mais un nouveau tyran, collectif celui-là, s’y est substitué – le public, son opinion, son jugement – une tyrannie involontaire, acceptée de bon cœur par toutes les élites. Tout y est évalué en chiffres – nombre de juges, de lecteurs, d’auditeurs, tirages d’impression, bilan des ventes. « Se soumettre au pouvoir ? Au peuple ? Ça revient au même » - Pouchkine - « Зависеть от властей, зависеть от народа — Не всё ли нам равно? ». | | | | |
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| cité | | | Ah, que ce serait beau, si les performances et les compétences n’étaient récompensées que par la gloire ! Mais elles amènent surtout des pécunes, pour le plus grand bien-être social et pour l’effondrement du Bien personnel. « La première source du mal est l’inégalité »*** - Rousseau. | | | | |
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| cité | | | La révolution ne peut avoir qu’une seule dimension noble – la hauteur. Dans l’étendue et dans la profondeur, l’évolution est plus performante, l’évolution marchande ou l’évolution savante. Mais l’illusion révolutionnaire de maîtrise et de savoir conduit vers la platitude de l’arbitraire et du charlatanisme. Confinée à la seule hauteur, l’idée révolutionnaire n’enivrera que quelques cœurs ardents, rares et purs. | | | | |
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| cité | | | La beauté n’a plus de patrie ; dans ce monde de vérités mercantiles, elle est en exil, un agent de l’étranger, toute connivence avec elle te fait traiter d’hurluberlu, en marge de la société civile. Tandis que H.Hesse voit de la trahison jusque dans un sain patriotisme : « Sacrifier à la patrie l’essence de la vérité est une trahison » - « Den Sinn für die Wahrheit dem Interesse des Vaterlands opfern ist Verrat ». | | | | |
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| cité | | | La loi d’offre et demande ne s’applique pas aux révolutions : moins répandue est la demande de la liberté, plus cruel est le prix pour se l’offrir. L’inverse est aussi vrai : « Le prix qu'il faut payer pour la liberté diminue à mesure qu'augmente la demande » - S.Lec. | | | | |
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| cité | | | Tyran, seigneur, propriétaire, gestionnaire – telle est la vraie évolution du prince de ce monde. Et qu’il soit républicain ou monarchiste, démocrate ou aristocrate, hautain ou mesquin, ce sont des détails sans importance. | | | | |
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| cité | | | Tant que le progrès socialo-économique se déroulait dans des pays de culture, il ne gênait en rien l’épanouissement de cette culture. Passé aux barbares américains ou chinois, il finira par tuer toute culture. | | | | |
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| cité | | | Il est naïf et bête d’opposer la liberté à la dépendance. L’indépendance n’apporte de la liberté que dans les domaines mercantile, international, étatique. Dans la liberté individuelle, la dépendance est omniprésente : dans le domaine éthique je dépends de la voix du Bien, dans le domaine esthétique j’obéis à la finalité qui ne peut être que la Beauté, dans le domaine spirituel je ne peut ignorer ni les systèmes des ancêtres ni la loi logique. | | | | |
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| cité | | | Les tyrans – politiques, religieux, pécuniaires – furent tellement agacés par la résistance contre leur arbitraire, qu’ils la marquèrent de titre infamant d’orgueil et firent de cette attitude anodine l’un des crimes, péchés ou misères les plus condamnables. | | | | |
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| cité | | | Les drames dans le domaine public devinrent banals ou ridicules ; les drames privés, depuis deux siècles, furent beaucoup plus particuliers ou nobles. Mais depuis que le privé machinisé s’identifia avec le public normalisé, partout règne la foule sans grâce, sans classes, sans races. Forts ou faibles, riches ou pauvres, intelligents ou bêtes – tous professent les mêmes goûts collectifs. Ni élites ni bas-fonds – moutons inconscients ou robots programmés. | | | | |
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| cité | | | Sur l'égalité : dans les débats horizontaux - gauche contre droite, conservateurs contre progressistes - il faut être pour l'égalité matérielle intégrale ; dans la prospection des profondeurs - savoir et intelligence - l'inégalité naturelle règne et régnera ; enfin, en ce qui vient de l'appel de la hauteur - poésie et noblesse - l'inégalité artificielle doit être créée et maintenue. | | | | |
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| cité | | | En Amérique, une compétition, assez sportive bien que féroce, sert d’ascenseur social ; en Europe, c’est le hasard tribal, clanique, monétaire ou diplomique, qui place aux postes bien rémunérés des ploucs, prenant de haut les ratés sociaux, se moquant de leur inaction, de leur absence du terrain, de leur manque d’initiatives. Les échelles différentes, mais les discours – identiques. | | | | |
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| cité | | | La liberté politique est une valeur prosaïque et l’on la conquiert en partant de la liberté d’expression et de la liberté du commerce. Érigée en valeur poétique (Étoile d’un bonheur enchanteur - Pouchkine - Звезда пленительного счастья), elle restera inaccessible à vos ailes, rognées par des tyrans. | | | | |
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| cité | | | Un aristocrate respecte les virtuoses de tous les domaines, de l’art à l’économie ; mais il déteste les riches. Celui qui les respecte est un plébéien ; et cette race, aujourd’hui, est dominante. | | | | |
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| cité | | | Jules César se voulait historien, Néron – acteur, Marc-Aurèle – moraliste. Leurs homologues modernes se voient et se comportent en gérants d’entreprises lucratives. Aristote, Platon, Sénèque, Boèce, Léonard et même Malraux ou R.Debray furent amis du Prince. Aujourd’hui, c’est le journaliste qui a la faveur des Chefs gestionnaires. Et si ceux-ci avaient raison, l’art étant mort ?… | | | | |
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| cité | | | Pour l’homme de gauche, les termes de nation, peuple, foule sont synonymiques, auxquels il prête le même respect de correction sociale – une hypocrisie irrationnelle. Pour l’homme de droite, la suite, dans cet ordre, représente une dégringolade – un cynisme rationnel. Je ne vois pas d’autres différences. Ce, en quoi ces deux hommes sont d’avis identique, est que l’élite doit mieux manger, être mieux logée, mieux employer ses vacances – bref, être plus riche que les ploucs du bas de l’échelle sociale. | | | | |
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| cité | | | L’intellectuel doit trouver un compromis entre la conscience morale, amie de la faiblesse, et la liberté d’action lucrative, favorisant la force. L’attitude égalitaire semble la plus propice pour y servir de fond ; les cyniques musclés, côté bras ou côté cervelle, ont besoin de supériorité matérielle : « L’aspiration à l’égalité restera le plus périlleux danger pour la liberté des hommes » - Berdiaev - « Жажда равенства всегда будет самой страшной опасностью для человеческой свободы ». | | | | |
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| cité | | | Le mépris des riches ne se justifie que parce que les riches se considèrent dignes de leur richesse. L’inégalité matérielle est moralement répugnante. | | | | |
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| cité | | | Tous réclament un pouvoir d’achat (terme abjecte) augmenté ; personne ne cherche, plus simplement, plus d’égalité (terme noble) matérielle ; personne n’ose réclamer le droit à l’inégalité spirituelle. | | | | |
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| cité | | | Il faut beaucoup de siècles, pour qu’une grande nation élabore des valeurs culturelles qui lui sont propres - du lyrisme des chansons à la solennité du sacré. Le multiculturalisme, qui défigura l’Amérique et ravage l’Europe, finit, inévitablement, par l’affaissement de ces valeurs et par le règne exclusif de l’argent, cette seule valeur commune. | | | | |
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| cité | | | Jadis, les débats entre les tenants d’une idéologie, généreuse mais jamais mise à l’épreuve des actes (la gauche), et les hommes d’action (économique – la droite) présentait un certain intérêt. Une fois toutes les idéologies étant compromises par les débâcles qu’elles provoquaient en pratique, rien de passionnant ne peut être mis dans les discours politiques, où règnent la langue de bois et les invectives gratuites. Les peuples ennuyés cherchent des alternatives – en vain. | | | | |
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| cité | | | Dans l’unité européenne actuelle, économique, on ne trouve aucune trace de la religiosité hébraïque, de la philosophie grecque, de la justice romaine – ces trois piliers de l’unité spirituelle d’antan. | | | | |
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| cité | | | Les pauvres et leurs faux défenseurs réclament plus de pognon à la fin de mois, tandis qu’il existe des moyens beaucoup plus simples, pour atténuer les inégalités : « Le moyen le plus direct pour réduire la pauvreté du peuple est de réduire la richesse excessive des riches » - Marc-Aurèle. | | | | |
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| cité | | | Pour préserver ce que leurs cultures ont en commun, les Européens auraient dû favoriser des déplacements internes de populations, au lieu de se laisser envahir par l’Asie et l’Afrique, culturellement incompatibles. Ils le font afin d’assurer la croissance économique, qui est, aujourd’hui, hélas, l’avatar le plus apprécié d’une civilisation. Il est trop tard d’écouter Heidegger : « Pourquoi la purification raciale de la germanité ne déboucherait pas à la fusion de la germanité et de la russité ? » - « Warum sollte nicht die Reinigung der Rasse [des Germanentums] eine große Mischung mit dem Russentum zur Folge zu haben ? » - où l’on ne comprend pas s’il s’agit d’un pro- ou anti-nazi. | | | | |
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| cité | | | Des professeurs repus, après leurs dîners en ville, lancent leurs révoltes prométhéennes, au nom de l’homme qui souffre, atrocement, des budgets et des impôts injustes. Ils dénoncent la perfidie des modes de scrutin, les promesses du bonheur non-tenues, les erreurs fatidiques dans le calcul du prix de l’essence. Dans leur amère solitude, ils s’offusquent de ce monde absurde, refusant un financement plus décent de leurs postes à durée indéterminée. | | | | |
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| cité | | | L’homme de l’égalité, en général, n’est pas doué pour la production ; l’homme de la liberté, en général, n’est pas porté sur la répartition. L’État démocratique, en fin de comptes, crée un semblant de fraternité assez équilibrée, en obligeant le premier à rester fidèle à l’idée de la liberté et en forçant le second à sacrifier une partie de sa fortune, au nom de l’égalité. La dictature de l’égalité idéologique amène la misère matérielle de tous ; la dictature de la liberté économique engraisse le fort et humilie le faible. | | | | |
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| cité | | | Seul la souffrance (l’humiliation, la misère, la solitude) ou la menace extérieure (des tyrans, des sauvages, des fanatiques) pourraient me faire tourner vers la masse de mes semblables. Or, toutes les deux prirent une coloration trop économique et pas assez idéologique ou civilisationnelle. La mesquinerie et non la grandeur ou la noblesse. La platitude sans épaisseur. Les mêmes visions de la société chez les philosophes ou garagistes. L’intellectuel, transformé en contribuable. Le patriote, introuvable en dehors des stades. | | | | |
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| cité | | | Finis les hommes du devoir existentiel, du vouloir essentiel, du pouvoir substantiel, c'est le valoir industriel qui les réduisit tous en robots. | | | | |
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| chœur hommes | | | RUSSIE : Toutes les tribus sur Terre se divisent en deux clans : les fanatiques et les marchands, les deux se vouant mutuellement une grande curiosité. La seule tache blanche, ne suscitant ni intérêt ni sympathie, est la Russie. La merveilleuse langue russe est la seule à creuser un fossé pneumatique et grammatique entre l'homme (человек) et les hommes (люди). | | | | |
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| hommes | | | Les études plantent en nous un arbre du savoir, mais toutes les étapes de mûrissement, de ramification et de floraison sont désormais mécanisées, la commercialisation des fruits restant le seul souci permanent visible. | | | | |
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| hommes | | | Aujourd'hui, l'art périt non pas par désintégration et pourriture (Arendt), mais par son intégration infaillible dans le monde des marchandises et par l'enfouissement sécurisé de ses déchets. | | | | |
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| hommes | | | L'intellectuel européen prétend apporter du sens aux choses, une naïveté surannée. Le sens naît de la délibération entre l'utilisateur et le propriétaire des choses, délibération se déroulant dans le langage vainqueur, celui d'Hermès. L'intellectuel devrait s'intéresser aux alternatives langagières plutôt que doctrinales. | | | | |
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| hommes | | | Des prêtresses d'Athéna, en pensionnaires consentantes des lupanars d'Hermès. Des sacrificateurs d'Hermès officiant devant des temples d'Athéna. L'intelligence au service de l'économie. | | | | |
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| hommes | | | Le silence ambiant est ce que les hommes redoutent le plus. Cette frayeur favorisait jadis l'artiste, qui créait l'illusion de sens ou de musique, pour les hommes muets et isolés. Mais depuis que tous les hommes se mirent, volontairement, dans un troupeau, beuglant en permanence, tout message d'ailleurs devint inutile, les messageries au quotidien se chargent, pour combler un vide fétide. L'époque est sourde à la musique et muette en esprit ; le pauvre homme est amené à dédier tout son esprit au caquetage des places publiques. | | | | |
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| hommes | | | Les attributs des empereurs et des saints, dans la très républicaine Académie Française. Ceux des agriculteurs et des marchands, à la Chambre des Lords. L'aimable hypocrisie, productrice du kitsch. | | | | |
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| hommes | | | Ce que l'homme fort du moment appelle ses aventures est à portée de tout mufle, pourvu d'assez de pécunes (le mot apparenté au pecus – troupeau) et d'assez de temps, pour lire le journal ou fouiller la Toile. Le vrai aventurier invente ses aventures. | | | | |
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| hommes | | | La barbarie ou la décadence se valent, et les millionnaires passent facilement de l'une à l'autre : celui qui est obsédé par le prix d'une villa ou celui qui dit, orgueilleusement, pouvoir s'en passer, puisqu'il posséderait d'autres valeurs, relèvent de la même race inférieure des hommes. | | | | |
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| hommes | | | Ce n'est pas la cécité de la foi, mais sa profondeur et son immatérialité, qui expliquent son irrésistible vivacité chez le jeune. La foi en la puissance (le muscle, le pouvoir, l'argent), la foi en la beauté (l'élévation, la création, l'originalité), la foi en la reconnaissance (l'intelligence, l'amour, la gloire), - avec le temps tout finit par s'avérer un leurre. Et au-delà des leurres, il te resteront l'espérance sans lendemain, ou la consolation sans mouchoir, dans une hauteur, abandonnée par la vie et livrée à ton étoile évanescente. | | | | |
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| hommes | | | Les rouages de la société sont si bien huilés ou câblés, qu'ils tourneraient aussi bien qu'on mette à leurs commandes le dernier des sots ou le premier des experts, pourvu qu'ils maîtrisent le b-a-ba mercantile. La civilisation progresse, la culture régresse. « Ce qui est civilisé, c'est le monde, et non pas ses habitants » - Ortega y Gasset - « Lo civilizado es el mundo, pero su habitante no lo es ». | | | | |
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| hommes | | | L'angoisse des échéances de l'avoir les empêche de suivre la joyeuse « déchéance de l'être » - Heidegger - « Verfallenheit des Daseins ». Qui, même, peut être mise en musique (« L'être est dans le chant » - Rilke - « Gesang ist Dasein »). Mais leur esprit n'attise que la soif de la puissance ; chez les poètes, « c'est dans le chant que souffle leur esprit »** - Hölderlin - « im Liede wehet ihr Geist ». | | | | |
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| hommes | | | Se remplir, le plus rapidement, les poches, en appliquant exactement la même rigueur commerciale à la vente de pétrole, de chansons ou de logiciels - telle fut, de tous les temps, l'aspiration de la pire des racailles. Aujourd'hui, cette ambition se nimbe du titre prestigieux de rêve américain, et il semblerait que ce soit le dernier qui reste dans ce monde désenchanté. C'est pourquoi tout marchand acquiesce, avec conviction : « Le rêve est au centre de l'existence humaine » - Chesterton - « The centre of every man's existence is a dream ». | | | | |
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| hommes | | | La fessée et le piquet rappelaient au môme que le monde, dans lequel il entrait, n'était pas le sien ; ce qui réveillait en lui le désir d'un autre monde, plus poétique et plus proche. Aujourd'hui, le monde est à lui, dès le berceau ; et son premier désir est d'ouvrir, le plus tôt possible, son propre compte en banque. | | | | |
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| hommes | | | Les rapports organiques de l'homme avec l'élan, l'angoisse et l'invisible disparurent au profit de ses rapports mécaniques avec sa propre visibilité et avec l'argent. Tout chevalier s'engagea dans la cavalerie de St-Georges. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes se mesurent sur la foi d'Hermès ou d'Apollon, qui proclament une inégalité profane ou spirituelle ; mais c'est une égalité sacrée que proclame Zeus, égal pour tous (omnia aequus), qui nous rend fraternels ou humanistes. | | | | |
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| hommes | | | La terrible loi de l'offre-demande explique l'essentiel de toute époque ; aujourd'hui, le poète, et donc le philosophe et le style, disparurent, car non-sollicités par ce siècle, dont la première calamité est la non-exigence musicale, l'insensibilité au tragique. | | | | |
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| hommes | | | Dans un nécrologue, je tombe sur ce bouquet : croyant, écrivain et homme d'affaires - difficile d'imaginer une triade aussi aberrante, contre nature ! Un écrivain, en proie aux Écritures, Saintes ou comptables, ne peut être que grenouille ou écureuil, là où l'on attend une chauve-souris ou un aigle. | | | | |
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| hommes | | | Notre époque a la fringale de l'extrême : en vitesse du gonflement d'un compte en banque, en nombre d'heures, qu'il faut à un yacht, pour faire le tour d'une île déserte, en véhémence du rejet de la société, au cours d'une garden-party ou d'un dîner en ville. Je ne vois que deux extrêmes, qui surclassent nettement le milieu ou la moyenne : en abnégation de mère et en talent d'artiste. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, le peuple n'arrivait pas à se faire entendre ; aux oreilles du riche ne parvenait que la voix de l'élite, dont il appréciait le goût et le propageait. Aujourd'hui, le brouhaha populaire couvre toutes les voix ; et le riche n'éprouve plus besoin d'écouter l'élite, qui, ce qui plus est, finit par mêler sa voix au beuglement général et prouve ainsi son inutilité. | | | | |
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| hommes | | | On pensait, que seul le sourire pouvait être commercial, et non pas les pleurs ou les riress ; on sous-estimait l'inventivité robotique qui, après l'intelligence, mobilise aujourd'hui et la larme et la pétulance, pour séduire le chaland. | | | | |
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| hommes | | | Tous les repus d'aujourd'hui, des philosophes aux chanteurs, des scientifiques aux footballeurs, des publicistes aux artistes, nous appellent à nous indigner : comment peut-on vivre avec X euros ? Pour une fois, que les Anciens sont plus nobles, avec leur condamnation unanime de la colère (de cohibenda ira) ! À condition, toutefois, qu'on ne glisse pas dans l'infâme paix d'âme. | | | | |
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| hommes | | | Il y a tant de pauvres avec beaucoup d'argent ; je ne suis pas pauvre. Je suis riche, mais sans argent. « Que de richesses dans les livres, que de misères dans les villas » - Ch.Fourier ! | | | | |
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| hommes | | | L'existence de deux métiers difficilement compatibles justifiait le désir de l'homme d'État de devenir homme de lettres et vice versa. Mais depuis le naufrage des idéologies et des romantismes, la seule espèce qui surnagea, l'homme d'affaires, ne brigue aucune métamorphose, elle est au sommet des hiérarchies consensuelles. | | | | |
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| hommes | | | Pourquoi les valeurs disparaissent-elles, au profit de ce qui est en-deçà ou au-delà d'elles ? Parce que l'homme a le prix, pour lequel il se vend, la valeur, pour laquelle il se donne, et le génie, qui le possède. Qui, encore, se donne ou se veut possédé ? | | | | |
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| hommes | | | Chez les hommes, la seule traduction de la supériorité, ce sont des multiplications ou des additions : « Les signes + et x de la Banque soutiennent avec le signe sacré de la Croix un obscur combat bourré de salpêtre et de cierges éteints » - Lorca - « Los signos + y X de la Banca sostenían con la sagrada señal de la Cruz un combate oscuro, lleno por dentro de salitre y cirios apagados ». On sait aujourd'hui retraiter le salpêtre en encens, et les cierges, chargés d'argent, résistent aux courants d'air dévitalisés. Aucune multiplication ne sauvera un nul, qui ne vaudra que par ce qu'on ajoute. | | | | |
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| hommes | | | Si les vrais maîtres avaient gouverné la cité, la première mesure, qu'ils auraient prise, serait d'imposer l'égalité matérielle (répartition équitable de Némésis, égalité géométrique de Platon ou l'égalité arithmétique d'Aristote), pour se réjouir ensuite, en toute impunité, de l'inégalité spirituelle. Mais c'est la plèbe qui est au gouvernail, et son premier souci est de maintenir l'écart entre les pauvres et les riches, car la course à l'argent est sa première joie. | | | | |
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| hommes | | | Comment interprètent-ils l'égalité des chances ? Si, à l'arrivée, je n'ai pas traduit mes talents initiaux en un compte en banque respectable, je serais voué aux ténèbres et géhennes, en suivant le jugement sans appel de notre Sauveur-boursicotier : Qu'as-tu fait de ton talent ? | | | | |
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| hommes | | | Les romanciers, les sportifs, les ingénieurs, les boursicotiers ont, aujourd'hui, la même manie, à laquelle ils donnent le nom de défi ou même de rêve : ne pas baisser les bras, lutter de toutes ses forces, réussir à tout prix, et leur triomphe final prend exactement la même forme - la signature d'un juteux contrat. | | | | |
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| hommes | | | Oui, pour eux, Dieu est bien mort ; ils n'entendent plus Sa voix, au fond d'eux-mêmes, voix qui les appelait au bon, au beau, au vrai ; pour eux, le beau est conservé dans des musées, car ses œuvres sont chères, le bon ne sert qu'à ériger des règles morales, protégeant l'ordre établi, et le vrai ne se reflète que dans une législation mécanique. | | | | |
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| hommes | | | Le métier de consolateur, ou de paraclet, ne connut jamais d'extinction, mais, de tous les temps, il ne fut qu'une deuxième profession ; la première, chronologiquement, fut exercée par : le poète, le prêtre, le philosophe, le prince, l'ingénieur, le boursicotier. | | | | |
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| hommes | | | Un vague appel du beau doit survivre même dans les cervelles les plus atteintes par la marchandisation universelle, puisque l'art vivote, malgré tout, dans la sphère économique. L'économie moderne est suffisamment souple, pour tirer de bons profits aussi bien de Mozart que des bagnoles ; le vrai ennui, c'est que l'homme consomme du Mozart avec le même entrain que du 4X4. | | | | |
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| hommes | | | Finis, les solos, même ceux de clavecin ou de tambour, s'adressant aux salonniers ou aux héros. De nos jours, on réunit aisément des orchestres, avec baguettes de la Bourse, violons des gazetiers, fifres du peuple, flûtes des intellos, fanfares du barreau. Et son auditoire, c'est le monde entier. | | | | |
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| hommes | | | L'imagination avait son bercail ou étincelle - l'âme, et son achèvement ou brasier - l'émotion. Le progrès leur substitua la raison, qui n'en eût dû être qu'un pare-feu. Il n'y a presque plus de distance entre l'imagination et la raison. Une belle sauvage se livrant au mieux-payant. L'heureux vieux temps où l'on pouvait encore dire : « Le peuple a besoin qu'on l'éblouisse et non pas qu'on l'éclaire » - Ch.Fourier. | | | | |
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| hommes | | | Le Créateur créa l'esprit, pour qu'il explore les profondeurs, et l'âme, pour qu'elle aspire vers le haut. Souvent, on se trompe de dimension : « Connaître ce qui est plus haut que l'homme, tel est donc l'apanage de l'homme accompli » - Diogène Laërce - et voilà que la raison de cet homme accompli a bien appris ce qui est plus haut que l'homme : le commerce et la force. Aujourd'hui, on est marchand triomphateur ou homme écrasé. Une défaite annoncée, désormais, c'est croire en l'homme comme couronnement de l'univers. | | | | |
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| hommes | | | Le boutiquier assagi vend le superflu, qui n'est indispensable qu'au poète. Celui-ci achète le nécessaire pour ne pas perdre le superflu. C'est ainsi, en termes d'achat-vente, que se formulent aujourd'hui nos attitudes mentales. | | | | |
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| hommes | | | Le sujet des querelles publiques n'a plus d'importance, dans les deux sens du mot sujet : l'individu représente fidèlement le troupeau et le thème n'est éclairé que par l'actualité et l'utilité. L'homme en est absent, et les hommes reproduisent le même trajet, réalisent le même projet que n'importe quel homo oeconomicus, ce rejet de l'homme. | | | | |
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| hommes | | | Ils ont réussi à remplacer les faux besoins par les vrais. Le besoin le plus vrai, celui d'un bon compte en banque, évinça tous les besoins artificiels : ceux du rêve, de la caresse, de la félicité, du sacrifice ou de la fidélité. | | | | |
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| hommes | | | Un esprit est libre, lorsqu'il sait se transformer en l'âme. Cette dernière hypostase étant à l'agonie, les esprits devinrent esclaves du père du lucre. « L'esprit libre de l'homme est ce qui a le plus de prix au monde » - Steinbeck - « The free mind of the individual human is the most valuable thing in the world » - les marchands s'en sont aperçu et lui appliquent le même taux de change qu'aux actions avant de le mettre à l'encan. Dès que l'esprit calculateur se croit libre, il décolle et se niche, flatté, aux plafonds des Bourses. | | | | |
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| hommes | | | L'espérance se vend au plus croyant : « Un chef est un marchand d'espérance » - Napoléon. La marchandise s'étant banalisée et baissée en prix, un chef, aujourd'hui, c'est un marchand tout court. Les poètes, marchands de désespoir, se ruinent et sont la risée du monde transformé en marché. | | | | |
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| hommes | | | Par le nom profané de danger on désigne aujourd'hui les risques mercantiles et par servitude - l'incapacité d'élaborer son propre business plan. Ils appellent liberté la latitude pour se servir soi-même et servitude - la contrainte ou le désir de servir les autres. Cette ironie, les Anciens ne l'auraient pas comprise : « Il vaut mieux une liberté pleine de dangers qu'une servitude tranquille » - proverbe latin - « Potior visa est periculosa libertas quieto servitio ». | | | | |
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| hommes | | | Jadis, où parlait l'or, les langues se taisaient. Aujourd'hui, toutes les langues se délièrent ; et elles ne parlent que d'or. | | | | |
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| hommes | | | La technique, c'est la raison et la lumière, mais, pour la pratiquer, l'homme est amené à renoncer à son visage et à son regard. La transcendance grise est la plus perfide. « L'époque marquée par une intelligence technique, l'argent et le regard voué aux choses, c'est l'américanisme dénué de toute âme »** - O.Spengler - « Ära, geprägt durch technische Intelligenz, Geld und den Blick für Tatsachen, ein vollkommen seelenloser Amerikanismus ». | | | | |
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| hommes | | | La justice étant, à l'époque, une notion vague, liée aux caprices des âmes sensibles, on l'associait à la noblesse. Cette justice intuitive s'opposait à la recherche du seul profit, ce qui était signe de goujaterie. Le profit faisant désormais partie de la justice écrite, les profiteurs se déclarèrent nobles. La noblesse, freinant l'appât du profit, est condamnée ; les nobles avalent leur honte sur le banc des accusés, au Palais de Justice des profiteurs. | | | | |
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| hommes | | | L'écriture est en train de perdre sa dernière magie, au profit du traitement de textes, qui devint le métier commun des écrivains, des comptables et des ingénieurs. Fini le temps, où « l'oie, l'abeille et le veau gouvernaient le monde » - proverbe latin - « Anser, apie, vitellus, populus et regna gubernant ». Entre-temps, le veau d'or assure la satrapie, les abeilles se dévouant à l'essaim et les oies refusant des plumes aux rebelles. | | | | |
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| hommes | | | Pourquoi Dieu a-t-Il créé le lyrisme ? Ne savait-Il pas que l'homme se détournerait de toute musique et se vautrerait dans le calcul et l'avarice ? Un cynisme inconscient règne dans les têtes des hommes, qui ne rêvent plus que de diriger d'autres hommes et de posséder un joli compte en banque. | | | | |
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| hommes | | | La rectitude devint la meilleure garantie du succès des vies robotiques. Les chutes et les souffrances sont attribuées au défaut de ligne droite (Flaubert). Les pointillés et méandres des rêves (d'amour ou de pouvoir) sont abandonnés, pour que s'étalent mieux des trajectoires inétoilées, dans de vastes platitudes des amours propres et des pouvoirs d'achat. | | | | |
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| hommes | | | Le pathos ou le rêve n'apportent aucune lumière à notre vision de la matière, n'améliorent en rien notre efficacité de producteurs, n'augmentent jamais le niveau de vie, donc réduisons l'homme aux fonctions robotisables – telle est la devise, aujourd'hui, des techniciens, des juristes, des garagistes. Sous les coups du calculateur, même le danseur se mit à la marche. | | | | |
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| hommes | | | Le cœur des hommes est aujourd'hui dans leur porte-monnaie, et toute l'intelligence humaine est employée à ce qu'on ne le leur subtilise pas. Ce ne sont plus les larmes qui coulent de leurs yeux, quand on les pique ; ce n'est plus l'intelligence qui jaillit du cœur, lorsqu'on le touche. La passion fait préférer à l'œil - le regard ; le goût rehausse l'intelligence insipide ; mais l'homme sans goût n'a plus de passions. | | | | |
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| hommes | | | On se nourrissait aux Lois mythiques des Conciles ou aux Lois mirifiques des Académies ; désormais on ne s'alimente qu'aux Hasards de la Bourse. Et ça marche à défaut de ne plus danser. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la querelle du voyage opposait la voile à l'ancre, pour que voguât ou se calmât notre cœur. Aujourd'hui, c'est une question du container, des tarifs, des horaires. Les transports de l'âme assurés de bon port. | | | | |
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| hommes | | | « L'eau des W.C., qui bouillonnait à intervalles réguliers dans les tuyaux » (B.Cendrars) - la plus belle phrase française, d'après H.Miller. Que ferait un Anglo-Saxon sans chiffres ni tuyauteries ? « Mrs D. et Le Manuel se vendent à la cadence de 148 et 73 par semaine. Cela ne me fait-il pas entrevoir une salle de bains et un W.C. ? » - V.Woolf - « Mrs D. and C.R. are selling 148 and 73 weekly. Does it portend a bathroom and a W.C. ? ». | | | | |
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| hommes | | | De l'importance de la chronologie des rêves et des réalités : les mythes, gorgés d'art et de vie, préparaient le règne de la raison européenne ; la raison américaine marchande engendra des mythes mécaniques – causes et effets. | | | | |
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| hommes | | | Que vaut un humain ? Commençons par constater que les généraux, les argentiers, les techniciens, avec leurs férocité, vénalité ou banalité, constituent la lie de la société. Enchaînons par reconnaître qu'en intelligence logique l'humain sera bientôt dépassé par l'ordinateur, comme, en force physique, il fut dépassé par les machines. L'humain vaut par la richesse, la beauté et la noblesse des émotions, que son talent sut vivre, peindre ou inspirer. Et vous conviendrez avec moi, que l'humain le plus digne de notre admiration est - la femme ! Au lieu de l'entraîner dans leur morne marche, les hommes devraient la laisser se vouer à la danse. | | | | |
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| hommes | | | L'aboutissement moderne des idéaux antiques : le stoïcien - homme d'affaires ou écolâtre, le cynique - juriste ou journaliste, l'épicurien - politicien ou artisticule, le sceptique - homme de la rue. Le romantisme aristocratique des Goethe, Byron, Chateaubriand, Leopardi, Lermontov ne fut qu'une parenthèse anti-antique, vite barrée des chroniques intellectuelles. Et en admirant passivement Nietzsche, Ortega y Gasset ou Cioran, je me sens écœuré en compagnie de leurs admirateurs actifs. | | | | |
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| hommes | | | Quand ils perdent le besoin de rêver, il leur reste une seule envie, celle de vivre, c’est-à-dire faire de l’argent, dîner en ville, lire des magazines – très vite ils sont repus, blasés, interchangeables, trouvant la vie en Occident impossible et n’éprouvant pour celui-ci que du mépris. Le seul moyen de leur réapprendre la honte (d’être d’incurables imbéciles) est de bloquer leur compte en banque. | | | | |
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| hommes | | | Le sujet culturel, dominé par le projet commercial, telle est l’américanisation de la France. « Si jamais la France s’américanise, sa fleur raffinée périra sans retour » - H.F.Amiel. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la longueur des mots tentait de rattraper ce qui manquait aux orateurs en profondeur des idées. De nos jours, c'est surtout la largeur des marchés ou des portes d'églises qui est convoitée. La hauteur du regard, dans les forums, devint inaudible et invendable et se réfugia dans les ruines. | | | | |
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| hommes | | | Le mâle perdit l'appel du ciel et s'enterra dans les chiffres. Ce n'est pas la femelle qui en profitera, car Héraclès triomphant devint eunuque, à la suite de son engagement au service du jaloux Hermès. | | | | |
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| hommes | | | À Paris, le parcours géo-démocratique d'un grand homme, à vol d'oiseau (de proie) : de sa résidence permanente dans le XVI-ème (de la Mère-Finance) à celle, éternelle, dans le XX-ème (du Père-Lachaise), en passant par l'acier du robot dans le VII-ème (la tour Eiffel), les ors du prébendier dans le VI-ème (le palais de la Médicis), la pierre enviée dans le V-ème (la coupole panthéonique ), l'argent reconnaissant dans le XII-ème (le temple du Bercy). | | | | |
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| hommes | | | Je ne vois pas les sophistes d'antan devenir cordonniers, mais je vois très facilement les philosophes universitaires d'aujourd'hui devenir représentants en transistors. Être professionnel ou être vénal devinrent synonymes. | | | | |
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| hommes | | | En Europe, les châteaux devaient éblouir par la magnificence et l'élégance, les librairies étaient censées promouvoir la noblesse et l'intelligence, les laboratoires témoignaient de la profondeur et de la grandeur. Une fierté en émanait. Aujourd'hui, ces sites sont au service exclusif du lucre, en compagnie des bourses, usines et music-halls. Plus aucun idéal à défendre ; un complexe d'infériorité face aux centres de recherches américains, aux usines chinoises. Et pas de grande politique, sans un grand idéal. L'horizontalité, collective et nette, adoptée par la société, humilie l'Européen, habitué de la verticalité, individuelle et vague. | | | | |
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| hommes | | | Chronologiquement, la plume eut pour allié : l'épée, la cornue, le cahier des charges. Ce n'est plus ni l'aigle ni la chouette qui la jugent et soutiennent, mais la machine, la même qui classe comptables, chanteurs et cyclistes. Sur la place du marché et non pas sur un champ de bataille ou dans un laboratoire. | | | | |
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| hommes | | | Le beau métier de vivre, c'est seulement chez les femmes désœuvrées qu'on le trouve encore ; les hommes affairés se réduisent de plus en plus au métier de faiseurs d'argent. Et la fichue émancipation de la femme tend d'en faire le même robot que l'homme : « La belle affaire pour vous d'égaler un avocat ou un pharmacien » - A.France. | | | | |
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| hommes | | | C'est la trajectoire de l'admiration, que les hommes vouent à leurs élites, qui décrit le mieux notre décrépitude : de la geste du poète ou du geste du héros – à la gestion du manager. Hauteur, grandeur, platitude. | | | | |
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| hommes | | | La philosophie crèvera d'une manière analogue au trépas de l'art : les deux abandonnèrent leur fond de commerce – le bon et le beau – pour ne se consacrer qu'au vrai, où ils sont largement battus par les techniciens, les comptables ou les avocats. | | | | |
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| hommes | | | Heidegger, Ortega y Gasset et nos intellectuels parisiens dénoncent, bêtement, le règne de la technique, tandis qu'il n'est qu'une application du règne du lucre, si bien ancré dans les consciences populaires, que, si demain le poète gagnait mieux sa vie que l'ingénieur, la populace se mettrait à s'émouvoir des aubades et à encenser leurs chantres. | | | | |
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| hommes | | | Après la liberté mécanique, voici la beauté mécanique qui s'installe dans les cerveaux des hommes, en absence des âmes. Les impôts et le budget ne sont plus des sujets plus secs, que ce qu'on trouve dans la peinture ou dans la poésie modernes – beaucoup de bruit et aucune musique. Où chercher un bon orphelinat ? « La liberté ne vit qu'au pays du rêve, et la beauté ne va que vers le chant »* - Schiller - « Freiheit ist nur in dem Reich der Träume, und das Schöne blüht nur im Gesang ». | | | | |
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| hommes | | | Le premier souci de l'homme libre, possédé par le veau d'or, devint la possession. Qu'on est loin de : « Être libre, ce n'est pas seulement ne rien posséder, c'est n'être possédé par rien » - J.Green. Aujourd'hui, on clame, sans rougir : « la totalité de mes possessions reflète la totalité de mon être » - Sartre. Le fait marquant est, que leur miroir n'est nullement pipé ; leur misérable être, fait de manques à combler, est à nu, c'est à dire - repoussant et hideux. | | | | |
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| hommes | | | Il est bienséant, aujourd’hui, d’être en révolte permanente, pour sauver la liberté agonisante, en gagnant plus de pognon. | | | | |
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| hommes | | | Les sots détestent l'argent, tout en acceptant l'inégalité monétaire. Th.More proposait de fabriquer des pots de chambre avec cet or détestable, au lieu d'en faire profiter même ceux qui ont le ventre vide. | | | | |
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| hommes | | | Depuis que les programmes échiquéens battent l'humain, champion du monde, on sait ce qui attend le mathématicien : la machine le surclassera ; c'est la seule raison qui me fait croire, que le poète retrouvera, un jour, son prestige d'antan. « L'argent, le machinisme, l'algèbre, les trois monstres de la civilisation actuelle »* - S.Weil - les trois robots qu'ils seront devenus, au milieu des robots humains pleurant les muses disparues. | | | | |
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| hommes | | | Un millionnaire sophistiqué, abusant de la sueur des faibles, - c'est ainsi que le goujat se représente le surhomme, tandis que pour Nietzsche, celui-ci, solitaire, serait « avec son peu de besoins, plus pauvre et plus simple que l'ouvrier, mais imbu de puissance » - « durch Bedürfnislosigkeit, ärmer und einfacher als der Arbeiter, doch im Besitz der Macht ». | | | | |
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| hommes | | | Une énigme : même le coupe-gorges, même l'ingénieur, même le journaliste saoule son môme avec des contes de fées et non avec le contenu de son journal. Autrefois, le besoin du merveilleux s'éteignait vers 25 ans, de nos jours, à 5 ans, on sait, que le père Noël est un produit de grande distribution comme un ordinateur ou une assurance. | | | | |
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| hommes | | | Aujourd'hui, le quoi collectif dominateur découle d'un au nom de quoi économique, prédétermine le comment mécanique et le pourquoi cynique et présélectionne, par un algorithme presque infaillible, le qui, exécuteur d'une finalité mercantile impersonnelle. Fini le qui solitaire, maître des contraintes, de la noblesse et du talent, dictant le quoi sélectif, le pourquoi électif, le comment créatif. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, être de trop dans le monde des hommes affairés poussait le poète à s'accrocher d'autant plus fermement au monde du rêve. Aujourd'hui, à l'image des fonctionnaires ou traders, le poète, lui aussi, ne réclame que sa part du gâteau économique. Le monde n'est plus qu'un plat village sédentarisé, sans déserts ni montagnes ni ermitages, sans brebis égarées. | | | | |
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| hommes | | | Faut-il mépriser l'eau, si l'on aime le vin ? Diaboliser l'argent, si l'on prône le partage et le don ? Ce qui est méprisable, c'est l'incapacité de s'enivrer et la mauvaise joie d'inégalité. | | | | |
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| hommes | | | De tous les temps, la barbarie s’annonçait par la domination de la matière sur la forme. La barbarie moderne a ceci de particulier, que la matière est de plus en plus abstraite et la forme – de plus en plus mécanique. La forme poétique, et donc abstraite, fiche le camp ; et la matière devient toujours plus virtuelle, mais avec une valeur d’échange grandissante. | | | | |
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| hommes | | | La reconnaissance verticale – le talent, la noblesse, l’intelligence, remarqués par nos pairs. La reconnaissance horizontale, par le nombre, – le compte en banque, le poste universitaire, la bande de copains. | | | | |
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| hommes | | | Ils vouent le surhomme à l’avenir et imaginent des chemins ou des ponts qui y mènent, tandis que, de toute évidence, il réside au passé, au milieu des impasses et des ruines, en compagnie du poète-pleureur ; l’avenir appartient au robot, dans son bureau, son hôtel, son aéroport, en compagnie de son banquier, son client, son agent. | | | | |
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| hommes | | | L’humanisme prêchait un homme, capable de compassion, de rêve, de beauté ; aujourd’hui, on apprécie la cohérence, le financement, l’écologie – ces traits du robot, régnant déjà dans tant de têtes déshumanisées. | | | | |
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| hommes | | | Ce n’est plus le paradigme de théâtre mais celui de Bourse qui conviendrait le mieux, pour situer la scène du monde. Ce fut le spectacle de déraison qui provoquait jadis la révolte des hommes ; aujourd’hui, ce qui réveille la mienne, c’est l'application mécanique d’une raison calculatrice. Trop de raison, trop de sens, trop de normes, au détriment d’un rêve agonisant. | | | | |
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| hommes | | | Ce n’est plus le théâtre, mais le bureau, qui est le paradigme dominant, dans la vie de l’homme. Finis, les personnages, avec des rôles multiples, joués par l’esprit, le corps, le cœur ou l’âme du même homme ; désormais, l’homme est une personne unidimensionnelle (au masque unique), exécutant un algorithme ou suivant les règles, prédéfinis pour sa cervelle ou ses muscles. La seule dramaturgie, aujourd’hui, c’est l’économie. | | | | |
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| hommes | | | Le nombre des contemporains, admirateurs des belles plumes, est le même, aujourd’hui, qu’aux époques d’Homère, de Shakespeare, de Nietzsche, de Valéry. C’est le nombre des candidats et, surtout, les critères d’excellence qui changèrent : le marchand, le footballeur, le chanteur, le journaliste évincèrent le poète, le philosophe, l’intellectuel. | | | | |
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| hommes | | | Les écrits de toutes les célébrités littéraires s’adressent, aujourd’hui, à l’homme de la rue et se font imprimer pour chatouiller les amours-propres des auteurs et pour en améliorer le pouvoir d’achat. Plus d’auteurs d’élite, qui diraient : « Écris pour nous et publie pour la populace » - Pouchkine - « Ты пишешь для нас, а печатаешь для черни ». | | | | |
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| hommes | | | Dans le commerce de l'écrit, les pièces d'or n'ont plus cours. Cette monnaie étant rare, on stipendie les feuilles préfabriquées logorrhéennes par le troc des billets, avec des zéros à l'infini. | | | | |
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| hommes | | | L'art a définitivement renoncé à son statut sacré et s'est soumis à la loi profane. L'économie tout-puissante profana les couleurs, mélodies et pensées ; le performant évinça le compétent ; le visuel se moqua de l'invisible ; le verdict statistique se substitua aux jurys artistiques ; la rue remplaça la scène. Mais, moyennant ces greffes, prothèses et outillages, la survie est assurée, même si l'identité du personnage le place désormais dans la famille des artisans, robots ou domestiques. Et qui parle de résurrection ou d'insurrection ne songe ni aux croix ni aux barricades, mais aux investisseurs audacieux. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, l’écrivain rêvait de transformer son lecteur en spectateur de ses tableaux ou en auditeur de sa musique ; aujourd’hui, il ne cherche que l’acheteur de sa marchandise. | | | | |
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| hommes | | | Aux siècles précédents, la musique fut toujours un produit demandé aux artistes ; mais depuis que la demande chuta, dramatiquement, tous les musiciens potentiels se convertirent en marchands de bruits. | | | | |
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| hommes | | | Le héros d'aujourd'hui serait un investisseur ou un épicier. Le héros de jadis, « Odysseus vole, pille, tue, mais il ne commerce pas ! » - Homère. Mais ni l'un ni l'autre ne fabriquent. | | | | |
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| hommes | | | C'en est fini de la métaphore du théâtre, pour parler de ce simulacre que devint la vie : l'installateur remplaça le dramaturge, l'opérateur évinça l'acteur, la scène, c'est la foule, et l'applaudissement - l'audimat ou le chiffre de ventes, tout y renvoie à la vie réelle, rien - à la vie imaginaire. | | | | |
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| hommes | | | C’est l’engeance lucrative qui proclame le plus bruyamment son attachement à la folie, à l’aventure, au défi. « Sois plutôt un remuant aventureux qu’un sage immobile » - Keats - « Better be imprudent moveables, than prudent fixtures ». Ces gens ignorent que les plus belles choses sont immobiles, comme, d'ailleurs, leurs contemplateurs. | | | | |
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| hommes | | | J’entends partout l’intellectuel européen geindre - il aurait perdu tout son prestige et toute son influence. De tous les temps, les riches dictaient le goût dans l’art, et notre époque n’est nullement exceptionnelle. C’est l’embarras du choix qui dévia le goût des princes de l’argent. Les Michel-Ange, Mozart ou Nietzsche, purent s’imposer face à une poignée de concurrents ; mais aujourd’hui, ceux qui se présentent comme artistes ou penseurs sont légion, et c’est la mode, statistique, inertielle, mercantile, c’est-à-dire le hasard, qui désigne le gagnant, qui, de plus en plus, se situe au milieu, c’est-à-dire – dans la médiocrité. | | | | |
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| hommes | | | Depuis que les critères du beau pictural sont dictés par des salles de vente ou de conseils d’administration, la poursuite de cette beauté conduit à la mesquinerie, au goût exécrable ; le mobilier l’emporte déjà en importance esthétique sur les tableaux. | | | | |
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| hommes | | | De la table des grandeurs ascendantes – prix-valeur-noblesse – il ne reste, de nos jours, que le prix, qui, moutonnier, cherche à se faire passer pour valeur universelle ou noblesse personnelle. | | | | |
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| hommes | | | L’état du couple beauté-joliesse dépend de celui du couple utilité-mercantilisme. Jadis, la joliesse était presque invisible, et la beauté s’entendait bien avec l’utilité, puisque le beau était utile à l’élite, qui dictait les goûts les plus exigeants. Aujourd’hui, disparaît la beauté, et la joliesse arrange le mercantilisme universel, qui domine le goût de la foule, qui prit la place de l’élite. | | | | |
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| hommes | | | Il y a une hauteur qui ne tient qu’à l’air musical, au regard noble ; et il y a une hauteur due au pouvoir ou à la richesse, à une verticale de subordination ou à un tas d’or, à la terre meuble donc. L’excellence du goût et des ailes, ou la médiocrité des appétits et des griffes. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la notion de valeur n’effleurait qu’une partie infinitésimale des hommes, le reste se contentant de vivre selon l’instinct. Les valeurs, réglementaires ou monétaires, devinrent l’apanage de la foule déblatérante, et aux instincts vitaux individuels se substituèrent les algorithmes communs. Il devint difficile de distinguer le mouton du robot. La banalité juste évinça la volupté injuste. | | | | |
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| hommes | | | L’évolution des moyens pour se manifester : la création, la transmission, la communication ; avec leurs milieux respectifs - la solitude, le marché, la foule. | | | | |
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| hommes | | | Seule la Méditerranée gréco-romaine tenait à la culture comme à une valeur suprême de son identité nationale ou impériale ; l’argent et le glaive avaient la même place chez les Germains et les Slaves. Ce que les Gréco-Romains appelèrent Grandes Invasions, les autres désignent par un terme neutre de Déplacement de Populations (Völkerwanderung). Le même phénomène se produit sous nos yeux ; il est vécu comme un drame identitaire en Méditerranée du Nord romane et comme une bénédiction économique dans l’Europe germanique. Les Slaves et les Grecs, ayant connu la férocité asiatique, se barricadent. | | | | |
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| hommes | | | Les Normaliens et les notables de Sciences-Po tiennent des langages éminemment différents ; la culture littéraire ou scientifique écrase la nature du lucre ou du fonctionnariat. En revanche, le Hollywood et le Stanford abordent les mêmes sujets, sous le même angle, avec les mêmes perspectives. La verticalité et l’horizontalité. | | | | |
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| hommes | | | La pseudo-culture américaine, mécanique, anti-romantique, repose sur une vraie civilisation américaine, réaliste, efficace, calculatrice, mercantile. Le monde entier, ayant plébiscité cette civilisation robotique, importe, en même temps, cette culture de masses robotisées. | | | | |
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| russie | | | Le Russe ne reconnaît pas le mal dans le mal. L'Européen ne voit pas le bien dans le bien (nonobstant les conseils de Villon). En Russie sévissent de braves gens sans éducation du mal. En Europe, font du bien les indifférents se moquant du bien. « L'homme privé de liberté du mal, deviendrait robot du bien »** - Berdiaev - « Человек, лишённый свободы зла, был бы автоматом добра ». Ce robot incarnera les vertus publiques qui, semble-t-il, s'ensuivent du règne des vices privés. | | | | |
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| russie | | | Tout ce qu'il y a d'intelligent et dynamique, en Europe, va dans la politique ou dans les affaires. Seuls des incapables et des timorés se contentent de rêver ou de déblatérer. Comment s'entendre avec la Russie, où se produit le contraire ? | | | | |
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| russie | | | Le césar romain fut roi, prêtre et dieu, le basileus byzantin - roi et prêtre, le secrétaire général moscove - seulement prêtre. Le seul lieu de culte s'étant fixé au marché, dans la Rome moderne, sans dieu ni maître ni héros, personne n'a plus envie de lever la tête - cette société ne peut être qu'horizontale, où tout échange n'est que fourrager. | | | | |
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| russie | | | Deux tentatives d'imposer un diktat de l'humanisme réel, christianisme ou communisme, au nom du salut de l'homme et son assimilation avec l'ange, se soldèrent par l'écroulement de deux immenses empires, Rome et la Russie. Les droits de l'homme, en l'envisageant comme un robot, amènent la stabilité des marchés, communs et diaboliques. | | | | |
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| russie | | | Rome est tombée à cause des repentance, pitié et honte chrétiennes, plus que de la férocité des Barbares. La Russie succombe à la générosité du communisme, héritier naturel du christianisme et bâtard stoïcien, plutôt qu'à la tyrannie d'une pensée unique. La renaissance et le progrès ne s'associent qu'avec le triomphe du marchand, impénitent, éhonté et impitoyable. | | | | |
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| russie | | | L'homme libre optant sereinement pour une saloperie profitable ; l'esclave, mis, par l'inertie d'un cataclysme, à la poursuite d'une belle et funeste utopie - la guerre froide, ce fut cela. L'homme libre et riche gagne et gagnera toujours, pour le malheur du pauvre et du faible. | | | | |
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| russie | | | La prochaine secousse que la Russie prépare au monde sera l'apparition du premier marchand honnête, policé et efficace. Aucun pays ne pourra se mesurer avec cette unique combinaison des ressources naturelles, intellectuelles et … financières. La barbarie du boutiquier est aujourd'hui la première embûche de la normalisation russe. | | | | |
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| russie | | | La concurrence - encore elle - fait améliorer la marchandise, qu'elle soit manuelle ou spirituelle, - regardez les chutes de la qualité, juive ou russe, après leurs proclamations des monopoles de la vérité ou de la souffrance. | | | | |
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| russie | | | La douceur chrétienne ruina Rome, la générosité communiste abattit la Russie. « Moscou, comme Rome, c'est du grandiose » - « Moskau sowohl wie Rom sind grandiose Sachen » - la dernière étincelle du cerveau de Nietzsche, le jour même, où la folie l'éteignit définitivement à Turin, en vue d'un cheval fouetté, lui, qui chanta les vertus du fouet et dénonça les méfaits de la pitié ! Cette même image, qui l'enténébra, illumina Raskolnikov. Désormais, l'humanité ne demandera à ses apprentis-sauveurs que le taux d'intérêt ou la marge de profit - le salut est dans la prédominance du lucre. | | | | |
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| russie | | | Un grossier robot et un grossier mouton, le vieil Américain et le nouveau Russe, profanèrent, respectivement, ces deux jolis mots : romantique et aristocratique ; le premier dit romantique - pour dire : tiens, ça sort de l'algorithme ; le second dit aristocratique - pour dire : seul un millionnaire peut se le permettre. | | | | |
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| russie | | | La liberté s'installe là, où l'homme peut ne plus rougir des moyens pour accéder à la propriété. La Russie en est bien loin : « Toute propriété, en Russie, a pour origine : la supplique, le cadeau, la corruption » - V.Rozanov - « В России вся собственность выросла из выпросил, или подарил, или кого-нибудь обобрал ». | | | | |
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| russie | | | Le meurtrier de Pouchkine, d'Anthès, l'un des futurs pères de la SNCF (comme Pascal, avec ses omnibus, - celui de la RATP) et la bête noire de Hugo, fut complice de Dumas père, qui emprunta son nom pour Edmond Dantès, cet habile spéculateur, exerçant sa vengeance à coups d'interlopes boursicotiers et recommandant, même dans son testament, des placements à 18% à ses héritiers formés au métier de banquier. | | | | |
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| russie | | | Se civiliser, c'est se débarrasser du péché originel et de la honte. Les péchés du Russe sont si cuisants, qu'il lui faut des dieux cléments, sachant fermer les yeux sur le réel et se contenter de l'idéel. « Le pouvoir soviétique se maintient grâce au platonisme du peuple russe. » - Lossev - « Советская власть держится благодаря платоническим воззрениям русского народа ». Tout autre peuple européen, soumis à une expérience marxiste, se nourrirait du Capital ; les Russes sortent tout droit de la République. L'idée reçue voit dans le Russe un vétéro-Chrétien, tandis qu'il est un païen, un platonicien invétéré. | | | | |
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| russie | | | Les Russes ont la naïveté de vénérer les pierres sacrées de l'Europe, sans en avoir l'intuition du prix. L'Europe ne cherche plus à convertir ou à séduire, elle veut se vendre, comme tous les autres. | | | | |
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| russie | | | Même dans des transactions modernes, le Russe alterne le vol et le don, comme jadis - dans ses sacrifices ou ses fidélités. Il a besoin de voler, pour exhiber sa force, et de donner, pour calmer sa conscience. | | | | |
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| russie | | | D'après l'intensité, la sincérité et les penchants de son tempérament, dans quelles autres filières aurait pu s'exercer un intellectuel, qui se préoccupe aujourd'hui, politiquement, des faibles ? En Russie, il serait moine, bombiste ou poète ; en Europe - banquier, représentant en transistors ou promoteur immobilier. | | | | |
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| russie | | | Un consensus règne chez les Européens sur l'essentiel - la liberté, la démocratie, la justice ; il ne leur reste, comme sujet de débats, que l'ennui des détails techniques d'imposition ou de budgétisation. Chez les Russes, ce consensus ne touche que le secondaire - l'arbitraire, le caprice, l'improvisation comme règles de la vie sociale ; pour assaisonner cette bouillie dans les têtes, ils se saoulent de débats, passionnants et stériles, sur la liberté, Dieu, le sens de l'existence ; en attendant, la justice, face aux dissidents, y garde toujours la même nature – le harcèlement et la vindicte. | | | | |
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| russie | | | Ces Yankoïdes, exilées à Passy ou Montparnasse, pratiquant leur aristocratie parmi marchands de tableaux, cultivant le Bel Esprit dans des restaurants, s'épanouissant aux courses à Enghien et en escapades sur la Riviera, elles me font penser à deux grandes exilées russes, A.Akhmatova et M.Tsvétaeva, ne se liant, en France, qu'avec d'autres exilés, A.Modigliani ou Rilke. Mais le badaud s'extasie sur toutes ces G.Stein, N.Barney, A.Nin, repues et insignifiantes. Et leurs homologues masculins, E.Pound, Fitzgerald, Hemingway, furent, eux aussi, de répugnants bourgeois, entreprenants et snobs. | | | | |
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| russie | | | Des métèques-clochards, comme Celan ou Cioran, sont de rares promoteurs des poètes et philosophes russes ; le marketing triomphal de leurs homologues américains est assuré par des hordes de professeurs des Business Schools. | | | | |
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| russie | | | Entre un message dionysiaque transmis par un messager hideux et barbare et un message sobre d'un souriant adorateur de Hermès, l'hésitation aura été brève : « L'Europe sera républicaine ou cosaque » - Napoléon. L'Europe sera républicaine, c'est-à-dire américaine. « Exit la Russie, et voilà que nous sommes tous Américains ! » - R.Debray. Qui écoute encore Nietzsche : « Il faut absolument, que nous allions main dans la main avec la Russie. Pas d'avenir avec l'Amérique » - « Wir brauchen ein unbedingtes Zusammengehen mit Rußland. Keine amerikanische Zukunft ». | | | | |
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| russie | | | La volonté, dans la bouche d'un Russe, signifie l'exercice jouissif de ses caprices et lubies, dans un cadre, délimité par le rang, l'argent ou le sexe. C'est le processus qui l'excite et non pas les buts d'une civilisation ou les contraintes d'une culture. « La liberté, c'est l'abdication de ta volonté personnelle » - Wiazemsky - « Свобода есть отреченье личной воли ». | | | | |
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| russie | | | Les Russes sont constants dans leur fureur de lapider leurs prophètes. D'autre part, sans pierres - de lapidation, d'achoppement, d'angle - pas de prophète ! Avec les peuples heureux, les candidats au prophétorat, admis au sein des cités marchandes, contribuent à réduire en pierres les cœurs jetables. | | | | |
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| russie | | | Plus il y a de consciences troubles, chez les princes de ce monde, mieux se porte l'art, que les mécènes favorisent mieux que les ministères. L'immense pillage, auquel se livrèrent récemment les oligarques russes, rendit leur sommeil fragile, ce qui promet, en Russie, une prochaine résurgence des talents bien payés, en attendant que la Loi, et donc la paix d'âme, ne fasse retourner ces sponsors au seul lucre. | | | | |
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| russie | | | Jamais, depuis Catherine II, le parti de la liberté ne fut aussi orphelin de ses élites que dans la Russie du XXI-ème siècle ; c'est avec nostalgie qu'on se souvient encore des aristocrates du temps de Pouchkine, des socialistes du temps de Dostoïevsky, de l'intelligentsia du temps de Tchékhov ou même des dissidents du temps de Pasternak - des voyous corrompus votent aujourd'hui, en pleine liberté, pour … voyous corrompus. | | | | |
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| russie | | | Les élites sont de trois types, selon ces trois critères : le prestige, le pouvoir, l’argent. En URSS, la première élite fut composée de scientifiques et d’artistes ; la deuxième – de despotes incultes ; la troisième n’exista pratiquement pas. Dans la Russie actuelle, la première et la troisième, fusionnées comme partout ailleurs, se vouent au commerce, et la deuxième n’exhibe que des voyous, plus incultes que jamais. | | | | |
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| russie | | | Le rang de la richesse : riche aurait la même origine latino-germanique que roi, tout comme reich, coïncidant avec das Reich - l'empire, mais le russe va encore plus loin, puisque богатый y est apparenté à Бог - Dieu. La pauvreté est banale en français (apparemment - de paucus parere - pas grand-chose), mélancolique en allemand : arm, qui signifiait esseulé ou pitoyable, et franchement calamiteuse en russe : бедный, provenant de беда - désastre. | | | | |
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| russie | | | Tant d'envolées, enjôleuses ou savantes, sentimentales ou sermonnaires, à l’eau de rose ou au vitriol, autour de l'esprit français ou de l'âme russe, tandis que leurs architectes principaux sont le banquier parisien et le gendarme moscovite, à l'origine des salons et des bagnes. | | | | |
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| russie | | | Le robot devint l'idéal commun des Français, des Allemands, des Russes ; il y est, respectivement, bon vendeur, bon producteur, bon tricheur. On n'y décèle aucune trace d'un chevalier, d'un héros, d'un saint. | | | | |
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| russie | | | Comme tous les pays européens, la Russie tsariste fut impérialiste ; la Russie soviétique, pour la première et, sans doute, la dernière fois, dans l'Histoire, se voulut internationaliste, sacrifia ses intérêts nationaux, tenta de voir un frère dans tout Terrien, s'écroula sous un poids insupportable (même le Goulag, en tant qu'un levier économique, ne sauva pas l'affaire), s'écroula au grand soulagement des acheteurs et vendeurs concurrentiels que devinrent tous les candidats au titre fraternel. Quand mon seul frère est mon prochain impassible, calculé sur une échelle commerciale, j'oublierai ce qu'est, sur une échelle du cœur et du rêve, mon lointain vibrant. | | | | |
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| russie | | | Depuis le retour de la Crimée en Russie, une russophobie héréditaire, viscérale, primitive déferle sur la scène publique en Europe, ce qui pousse tout Européen indépendant à chercher des excuses au régime pourri russe. Le même aveuglement frappait les intellectuels européens après la Révolution russe, mais à l’époque le pays, au moins, fut dirigé par quelques rêveurs, cultivés et désintéressés, tandis qu’aujourd’hui il l’est par des analphabètes et prévaricateurs. | | | | |
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| russie | | | Si, dans le regard sur la Russie, on exclut tout lyrisme géopolitique, idéologique ou religieux, si, donc, on ne tient qu’à la réalité, c’est-à-dire à la matière et à l’esprit, on définirait ainsi le régime actuel russe : sous l’angle de la matière – une ploutocratie, sous l’angle de l’esprit – une ochlocratie. | | | | |
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| russie | | | La demande engendre l'offre, ce glacial adage s'applique à la politique et à la poésie avec la même mécanique implacable qu'à l'économie. Mozart, Kant, Napoléon, Hugo furent demandés. La Russie reste la seule exception à cette règle : ni Pierre le Grand, ni Pouchkine, ni Gorbatchev ne furent appelés par personne. Ce sont des miracles, comme tout ce qu'il y a de valable en Russie. | | | | |
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| russie | | | Comment devient-on milliardaire ? Aux USA – par l’agressivité et la spéculation, en Chine – par le travail et la fidélité au Parti, en Europe – par la gestion et la concurrence, en Inde – par la caste, en Russie – par le vol et le pot de vin. | | | | |
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| russie | | | Avant l’apparition du capitalisme, au XVIII-me siècle, la lutte de l’humanité contre la nature fut défensive : contre les épidémies, la famine, les catastrophes naturelles. Ensuite, elle devint offensive : la productivité, la rentabilité, le pouvoir d’achat. Tout l’épisode soviétique fut un retour à la sauvagerie, à la lutte pour la survie, tempérée par des purges exterminatrices. | | | | |
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| russie | | | En Europe, la présence de l’État se traduit par l’obligation de respecter les codes fiscal, pénal, civil, routier ; en Russie – par l’ennui de subir l’arbitraire véreux des fonctionnaires et des polices. | | | | |
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| russie | | | Le Russe ne veut forger que pour les dieux (Arès, Apollon, Aphrodite), qui sous-payent en général leur main-d'œuvre, l'Européen - pour réaliser sa production à juste prix auprès de Hermès. | | | | |
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| russie | | | En Europe, l’Église, discrètement, occulte son rôle sacré, pour se vouer à la fonction caritative ; on n’y cherche plus Dieu, mais une consolation. En Russie, où l’Église figure parmi les organismes les plus corrompus, les chercheurs de Dieu sont hors de l’Église. « En Occident, l’église est sans dieu ; en Russie, dieu est sans église » - Klioutchevsky - « На Западе церковь без бога, в России бог без церкви ». | | | | |
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| russie | | | L’évolution du profil du maître de la Russie, depuis deux siècles : avant la Révolution - un amateur de bals et de plumages ; un caporal, transformant le pays en casernes ; un libérateur, massacré par des libérés ; un moujik, porté sur la soupe au chou et la boisson ; un boulanger, s’adaptant au rôle impérial ; après la Révolution – un raisonneur, inventeur les charniers de classe et de masse ; un sanguinaire, remplissant les charniers par des infortunés, tirés au sort ; une série de ploucs illettrés, marmonnant des litanies rituelles à la gloire de K.Marx ; un débonnaire, découvreur de la liberté, vite évincé par des violents ; un fonctionnaire, décidé d’enterrer K.Marx et de sanctifier des monarques ; un voyou, surgi du chaos, entouré de bandits et d’escrocs, tous promus au statut de milliardaires, arrachant les pousses timides de la démocratie, l’assassinat des adversaires se banalisant. | | | | |
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| russie | | | La Russie ochlocratique et cleptocratique, en déclarant la guerre à la démocratie, se dirige, irrévocablement, vers un écroulement de plus. Tiouttchev avait raison : « Il n’y a plus en Europe que deux puissances réelles – la Révolution et la Russie. La vie de l’une est la mort de l’autre »* - « В Европе существуют только две действительные силы - революция и Россия ; существование одной из них равносильно смерти другой » - où, en éliminant un anachronisme, il faut remplacer révolution par démocratie. | | | | |
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| russie | | | Dans la Russie cleptocratique actuelle, les riches serviables se sentent à l’abri des ennuis pécuniaires. En Russie tsariste, « les brigands détroussaient les riches ; notre pouvoir dépouillait les pauvres » - Tolstoï - « разбойники грабят богатых. Наша власть обирает бедных ». Le pouvoir, aujourd’hui, appartient aux brigands ; ne pâtissent du pillage que les pauvres. | | | | |
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| russie | | | Les seuls états civils de l’époque tsariste, qu’on ne retrouve plus dans la Russie du XXI-me siècle, ce sont des aristocrates fainéants et des intellectuels européanisés. La plus grande nouveauté, ce sont des voyous et des bandits au pouvoir. En revanche, les fonctionnaires véreux possèdent toujours les mêmes traits héréditaires. Comme, d’ailleurs, les popes arrogants : « La hiérarchie des mitres est comme des mites parasites sur la conscience en haillons d’un vaurien orthodoxe russe » - Klioutchevsky - « Клобучная иерархия - тунеядная моль тряпичной совести русского православного слюнтяя ». | | | | |
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| russie | | | Avant le coup d’État bolchevik, la Russie impériale comptait une pléiade d’artistes extraordinairement doués ; mais dans la Russie de la racaille actuelle, personne, généalogiquement, ne s’en réclame. En revanche, ces goujats se gargarisent d’être descendants de la noblesse, d’officiers ou d’archimandrites, de marchands de bois ou de fabricants de cartons. La corruption fut la source de la fortune de ces deux générations de ploucs. | | | | |
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| russie | | | Deux courants, l’un économique et l’autre politique, décrivent, respectivement, la normalisation et la chute russes. Le premier est une américanisation – progrès de la civilisation (hôtels, restaurants, imprimerie, oligarques) et la banalisation de la culture (primat des journalistes et économistes, platitude littéraire et théâtrale). Le second est une mongolisation – tyrannie, brutalité, violence, arbitraire. | | | | |
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