| action | | | L'orfèvrerie de l'inutile est un travail en pure perte. Être utile, c'est être demandé, avoir une promesse, voir un échange possible. Deux détournements de mes talents non réclamés, non fructifiés : les enterrer ou les vouer à une hauteur irrespirable. | | | | |
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| action | | | Être jeune, c'est être allergique au rêve : l'attouchement par celui-ci réveillant aussitôt un prurit du geste. Être mûr, c'est être immunisé en sens inverse : la piqûre par l'échec du geste n'empoisonnant aucune cellule du rêve. Jadis, ce qui réveillait le rêve, c'était la nature ; aujourd'hui, seule la culture pourrait s'y substituer, mais elle est incompatible avec le culte actuel de l'action et de l'utilitarisme. | | | | |
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| action | | | Parfois, la mer présente des avantages agricoles, par rapport à la terre, puisqu'on peut « labourer la mer sans moisson » - Homère - et laisser toute semence aux messages des bouteilles jetées à la mer, à destination de ceux qui s'intéresseront à ma race plus qu'à ma trace. Je choisirai pour patron Poséidon, fort et profond, seul capable de rendre leur hauteur aux bouteilles coulées. Comme les Stoïciens - avec la force d'Héraclès, les Sceptiques - avec la profondeur d'Hadès. Et je m'acoquinerai avec la nymphe Calypso, celle qui voile, que j'associerai au dévoilement apocalyptique. | | | | |
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| action | | | Le contraire de travailler aurait pu s'appeler prier, devant Dieu, une femme ou une feuille blanche. « Le travail est la prière des esclaves. La prière est le travail des hommes libres »*** - Bloy. L'homme libre, étant meilleur calculateur que l'esclave, comprit, que tout travail, utile aux yeux de l'Éternel, fut assorti d'un décent salaire et il transforma sa prière, qui fut jadis une demande de l'impossible (« La grandeur de la prière réside d'abord en ce que n'entre point dans cet échange la laideur d'un commerce »** - Saint Exupéry), en offre de services lucratifs en rapport avec la demande des mécréants solvables. Il devint « esclave des bagnes mercantiles » - Ch.Fourier. | | | | |
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| action | | | À vue de nez, l'héroïsme est une camelote périmée, dont n'émane plus aucun parfum de renommée ou de mythe. Le pragmatisme pestilentiel remplit désormais le rayon des actions. La caducité est spatiale pour le sage (même pour le Sage du Café du Commerce - Valéry), temporelle pour les autres. | | | | |
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| action | | | Toute intelligence consiste à réduire une action à l'appui sur un bouton. Et son échec peut s'expliquer soit par la mauvaise action déclenchée, soit parce que le bouton est mal placé, pour les yeux, les mains ou le cerveau, soit parce qu'il est mal dessiné. La pragmatique, la poétique, l'esthétique. | | | | |
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| action | | | La compétence peut servir dans deux actions opposées : enraciner profondément par la performance pragmatique ou déraciner en hauteur par la puissance ironique. La performance, naguère, n'était qu'un effet de la compétence ; aujourd'hui, elle en est la cause : pour le malheur de l'intelligence, il faut maintenant être compétent pour être performant. Et les déracinés à cause d'incompétence sont aussi ennuyeux que les enracinés suite aux performances. | | | | |
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| action | | | Les hommes ne sentent plus de quoi ils sont capables, tandis que tout ce qui se calcule est si prosaïque, que cela coupe l'envie d'agir chez les plus sensibles. Les hommes d'aujourd'hui sont bardés de capteurs infaillibles ; des algorithmes optimaux déclenchent des actes préprogrammés. La qualité, qui empêche les hommes de rêver, c'est de bien avoir calculé, que toute déviation contemplative est contre-productive. | | | | |
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| action | | | L'intelligence amortit la honte de l'action ; sans l'intelligence, l'action est pure et bête consolation. Mais sans l'action, l'intelligence est initiatique et féconde ! Les enfants de l'intelligence sont tous des bâtards, victimes d'une déshérence. Plus l'action s'inspire de l'intelligence, plus elle est vaine. « L'histoire des actes : l'alternance de la pudeur et de la pesanteur relapse » - Jankelevitch. | | | | |
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| action | | | La révolte – contre la bêtise, l'injustice des autres ou ma propre condition – cette révolte est toujours dégradante (pour moi-même, et utile – pour la société). La seule révolte digne de mes remords est celle qui naît de la honte de voir mes rêves profanés par mes actes. | | | | |
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| action | | | Le rationnel se répand et envahit la vie au point, que le métier d'artiste - prospection, extraction et raffinage de l'inutile - perdit toute rentabilité. | | | | |
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| action | | | La vraie liberté : pouvoir trouver, pour ma voile et mes horizons, un souffle favorable. | | | | |
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| action | | | L'indifférence dans des bas-fonds est plus utile qu'un engagement dans des hauteurs. Le danger est de s'engluer, s'empêtrer dans les nuances de là-bas, tout en tendant vers la grande unité de là-haut. La neutralité des pieds est une position aristocratique, non-affiliée. | | | | |
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| action | | | L'apothéose de l'inutile en hauteur - Sisyphe, sa pierre et sa montagne. En profondeur - les Danaïdes, leur tonneau et leur Hadès. En étendue - Diogène, son tonneau et sa cité affairée. | | | | |
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| action | | | L'utile n'est ennemi du poète qu'à cause de l'étiquette portant son prix d'échange. L'inutile est une non-marchandise sans poids affiché, ce qui pousse le mesureur à inventer des balances. | | | | |
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| action | | | Pourquoi l'image d'arbre périclite-t-elle ? Parce que tous les usages du bois - du gourdin au cercueil, de l'amulette à la Croix - s'abandonnent au profit des matériaux plus résistants. J'oublie souvent l'une des fonctions vitales de l'arbre : absorber les miasmes des actions humaines, pour faire respirer, ensuite, nos rêves. Le carbone des moutons pollueurs ou des robots imitateurs, transformé en oxygène du créateur solitaire. | | | | |
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| action | | | Les maximes s'affirment et ne se confirment pas par des applications ; elles sont déjà des applications de ta geste musicale, et non pas des guides de ton geste bancal. « Ne fais pas étalage de maximes devant des gens vulgaires. Mais montre-leur les effets de ce que tu as digéré » - Épictète. Je passe sur l'indécence de la seconde suggestion. La première ne tient pas debout non plus : si quelque chose a des chances d'échapper à leurs souillants appétits, ce sont bien des maximes. | | | | |
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| action | | | Tout ce qui est profond finit par affleurer dans la platitude, pour servir de matière première ou d'engrais à l'action de nos bras ou cerveaux. Ne reste inusable que ce qui se réfugie dans la hauteur, - la virginité de l'inaction rêveuse. « Et si tout ce qui se consomme n'était, dès le début, que platitude ? » - F.Schlegel - « War nicht alles, was abgenutzt werden kann, gleich anfangs platt ? ». | | | | |
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| action | | | Un sage, c'est un homme d'expériences, sachant trouver une relation harmonieuse entre la pensée et l'action, débouchant sur des résultats favorables. On aurait dû l'appeler – philosophe, tandis que le philosophe historique aurait dû s'appeler – philologue, puisque le logos se voue aussi bien à la parole consolante qu'au verbe révélateur, les deux véritables sujets d'une bonne philosophie. | | | | |
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| action | | | Depuis Pindare ou Thomas d'Aquin, on sait, qu'il faut tenir pour intelligent celui qui ne vise que des fins accessibles. Mais je crois, que c'est surtout celui qui sache choisir le meilleur organe d'accès : l'esprit, la main ou le regard. L'arc précis, la flèche décochée ou la corde tendue. | | | | |
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| action | | | En littérature, l'action s'oppose à la reproduction. « Je prends la plume pour l'avenir de ma pensée, non pour son passé. Je parle bien, si je bâtis en même temps que je parle »** - Valéry. Les autres copient le présent des choses. La forme architecturale future du bâti résulte de la résolution de contraintes présentes, tandis que le passé du but n'en donne qu'un fond utilitaire. Dans la conception, charnelle ou poétique, on ne connaît point l'enfant à naître. | | | | |
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| action | | | Autour de nos actions se forment les attitudes éthique, pragmatique, intellectuelle, esthétique, et à chacune d'elles un regard mystique affectera sa place. Il va de soi, que sur tout axe éthique, la pragmatique nous poussera à éradiquer l'extrémité négative ; l'intellect nous fera reconnaître la fatalité ou la nécessité tragique de cette extrémité ; l'esthétique accordera aux deux extrémités le même droit à la présence dans nos tableaux. | | | | |
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| action | | | L'utilité du savoir philosophique, admirée par Aristote : les astres soufflèrent à Thalès le présage d'une bonne récolte d'olives ; le bougre investit en pressoirs et, à l'automne, amasse une coquette somme d'argent. Aujourd'hui, porteurs de complets, les philosophes-savants envient les toges et se moquent des chlamydes. Platon, lui, ne retient des trajectoires de Thalès que sa chute dans un puits, à force de ne pas quitter des yeux les astres. | | | | |
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| action | | | L’espoir s’associe soit avec l’attente, plate ou profonde, dans le réel, soit avec la haute espérance dans le rêve ; c’est de l’espoir que parle Vauvenargues : « L’espérance est le plus utile ou le plus pernicieux des biens ». | | | | |
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| action | | | Dans la société, faire le Bien, c’est s’appliquer à suivre, consciencieusement, une filière normative, d’utilité publique – tâche à portée des robots. Dans la solitude, on cherche à être bon, sans chercher à appliquer cet état à la pratique. « L’homme vit souvent avec lui-même, et il a besoin de vertu ; il vit avec les autres, et il a besoin d’honneur » - N.Chamfort. | | | | |
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| amour | | | En cherchant à rapprocher un amour affectif d'un amour effectif, on les rend tous les deux défectifs. Le premier se met à ne se décliner qu'à l'instrumental, le second à ne plus se conjuguer qu'au présent. | | | | |
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| amour | | | Surproduction de bile à usage interne, surproduction d'amour à destination externe, leur non-sollicitation, leurs coupes respectives pleines, leur mélange inutilisable, pour ulcérer les douceâtres ou étancher les soifs des doux et ne pouvant servir que d'encre sympathique. | | | | |
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| amour | | | Pour se savoir fort, la connaissance la plus utile est de se savoir aimé. L'ignorance la plus utile est d'ignorer pourquoi on n'est pas aimé. Socrate s'y connaissait : « Je ne sais rien d'autre que les choses de l'amour ». | | | | |
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| amour | | | La basse liberté consiste à refouler ses passions et à ne suivre que ses intérêts ; pour les hautains, « la liberté est sensibilité » - Valéry. On ne prouve sa haute liberté qu'en agissant contre la voix de la basse raison ou en acceptant une haute servitude ; la liberté est un désordre, salué par l'âme ; les robots professent le contraire : « La liberté consiste à instituer hors de soi un ordre de raison » - Levinas. L'acte, appuyé sur le seul calcul et derrière lequel ne palpite aucune sensibilité, ne peut être libre : « Aimer et haïr, les deux choses les plus libres au monde »** - Sénèque - « amare et odisse, res omnium liberrimas ». | | | | |
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| amour | | | L'heureux hasard nous rendait amoureux, à cause d'un regard détourné du réel et promettant l'impossible. De nos jours, le hasard devint opportunité, le pur regard - yeux entachés de calcul, la promesse - contrat, l'impossibilité - utilité. | | | | |
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| amour | | | La liberté subit le même renversement que l'intelligence, chez l'amoureux : « L'amour est ce qui réduit en esclavage les hommes libres et apporte aux esclaves la liberté » - Lulle. Aux uns il donne la fontaine et la chaîne, aux autres - l'eau courante et l'hygiène, aux meilleurs - la soif, dont ils meurent. | | | | |
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| amour | | | Le noble esclavage : sacrifier le vrai proche au bon ou/et au beau lointain – et c'est ce qui fait naître l'amour et la liberté supérieure. Le bas esclavage : n'écouter que la claire voix de mon intérêt immédiat, ne suivre que la voie nette du vrai, sous mes pieds. | | | | |
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| amour | | | Qu'a-t-Il créé, notre Dieu, au juste : l'homme, la vie, la matière, l'espace-temps ? On n'y comprend pas grand-chose. Mais encore beaucoup moins – pourquoi Il créa le bien et l'amour, avec leurs flagrantes irrationalité, immatérialité, inutilité ? | | | | |
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| amour | | | L'homme fut créé, pour rêver et aimer, en succombant, vers trente ans, à la première attaque de l'effectif sur l'affectif. C'est la prolifération de vieux qui précipita l'encanaillement des hommes. Leur laideur le doit à la médecine. On devrait éliminer l'homme au premier rêve envolé, au premier cheveu tombé ou chenu, au premier calcul disloquant un songe. « Quand on est aimé des dieux, on meurt jeune » - Plaute - « Quem dei diligunt, adulescens moritur ». | | | | |
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| amour | | | J'aime tellement ta lumière, que je n'attends plus rien de tes ombres. La lumière, irradiée par ta beauté et nourrissant la naissance de mes houles. Les ombres de tes gestes ou de tes paroles. Mais pour boire ta lumière, je me réfugie à l'ombre de mon corps et de mon esprit ; peut-être aimer, c'est ne plus pouvoir, ou vouloir, quitter cette ombre, qui ne vit que tant que tu m'illumines. Et qu'on prend souvent pour l'ombre de l'autre, l'ombre qu'on aura créée et aimée. | | | | |
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| amour | | | N'en déplaise à la fatuité des hommes du monde, les plus beaux chants furent composés par ceux que n'aura inspiré aucune muse. Pire, la présence d'inspiratrices fait souvent pencher les palettes vers des recettes de cuisine et de vaines lumières. Les présence de ou grâce à deviennent des buts banals ; les absence de et malgré restent contraintes vitales. | | | | |
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| amour | | | Le premier souci de l’amour aurait dû être la préservation de son mystère. Ceux qui veulent le réduire à une solution utile le profanent : « L’amour, qui chercherait autre chose que la solution de son propre mystère, ne serait qu’un filet, jeté pour n’attraper que de l’inutile » - Kh.Gibran - « Love that seeks aught but the disclosure of its own mystery is not love but a net cast forth : only the unprofitable is caught ». | | | | |
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| amour | | | La mathématique, la musique et l’amour sont peut-être les seuls excitants qui nous laissent perplexes, désarmés, face à notre soi inconnu, immatériel. La mathématique – par la stupéfiante harmonie des grandeurs abstraites ; la musique – par l’émotion soudaine, émancipée de l’esprit inutile ; l’amour – par l’élan, naissant d’une attraction irrésistible, injustifiable. | | | | |
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| amour | | | L’intelligence ne sert à rien dans la naissance de l’amour, mais elle est très efficace, et même indispensable, dans ses renaissances. | | | | |
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| chœur art | | | HOMMES : Même l'art ne peut plus servir de refuge à l'homme, envahi par les hommes. On devra bientôt accrocher des badges aux pinceaux et plumes pour les distinguer des balais et tournevis. La possibilité de l'art sur une île déserte est le seul motif pour fuir les attentes des hommes et cingler vers l'attente de l'homme naufragé. | | | | |
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| art | | | L'art de l'éternel est dans la musique, l'objet central d'une bonne philosophie, qui ne peut être que poétique : « Seul le philosophe est poète »* - Nietzsche - « Nur der Philosoph ist Dichter ». Par un malentendu terminologique, pauvre Platon, cet authentique poète, n'entendant goutte à la mathématique, n'invitait à l'Académie que des géomètres, (ceux qui savent évaluer les choses terrestres). Lui, qui n'offrait aux hommes que des mythes, s'en prend à ses confrères : « Je mets au défi les passionnés de la poésie de montrer, qu'elle est non seulement réjouissante, mais aussi bénéfique à la vie humaine ordonnée » - Platon. Mais peut-être le chaos et le spleen sont les seuls éléments, dans lesquels la poésie ne se noie pas. | | | | |
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| art | | | En fait d'art, la connaissance la plus utile, c'est comment naît une larme. | | | | |
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| art | | | Même dans l'art, la fonction collective domine désormais la forme personnelle. La devise des designers, form follows function, devint une norme ; l'artiste oublia que le beau pour soi se déprécie en présence de l'utile pour les autres. | | | | |
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| art | | | L'artiste, c'est la sensibilité plus l'imagination plus l'ironie. Il crée des vérités. Le scientifique cherche des vérités toutes prêtes. La plèbe accepte des vérités en fonction de ses besoins. La vérité d'artiste s'ouvre aux yeux sachant se fermer. La vérité scientifique se conquiert en se saisissant des vérités d'appoint, qui l'éclairent. Pour les vérités plébéiennes, on n'a besoin ni d'yeux ni de lumière. | | | | |
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| art | | | Un chiasme utile : je dois entraîner et par le jeu des idées - la beauté - et par l'idée du jeu - la nature. On peut aimer l'idée du jeu, sans la comprendre - le bon sauvage. On doit comprendre le jeu des idées pour l'aimer - le bon artiste. | | | | |
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| art | | | Le miroir narcissique, l'écran d'observateur, le métronome de savant, comme figures ou instruments d'art pour saisir ce qui se rythme ou se cadence, paraissent bien inutiles et niais, quand on a la chance de posséder un bon altimètre. | | | | |
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| art | | | L'artiste, qui ne serait pas un grand artiste, est-il inutile ? - oui, mais les grands le sont également et même au plus haut degré. Mais, contrairement aux cordonniers, les poètes, même médiocres, n'ont pas que des piétons comme commanditaires et juges. Il est vrai, que le gros du troupeau aurait pu et dû exercer le sacerdoce de boutiquier, sans vendre son âme. Seulement, quelques brebis galeuses auraient retrouvé leur véritable statut, celui de vagabond, de nomade. | | | | |
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| art | | | Les mouroirs discrets, les progrès de l'hygiène sociale et l'arrogance du cerveau autocrate rendirent l'homme si puissant, que l'art devint inutile et se mit à couvrir de son prestige un artisanat sain et bien portant. « Est-ce que l'art est autre chose qu'un aveu de notre impuissance ? » - Wagner - « Ist die Kunst etwas anderes als ein Geständnis unserer Ohnmacht ? ». L'artiste est celui qui se sent un être mortel porteur d'un message immortel. L'artisan agit, comme s'il était immortel, et ne transmet que les traces d'un être mortel. | | | | |
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| art | | | Avec la poésie, quand la compréhension en a chassé le noyau prosaïque, la perplexité devant les bribes inutiles et incompréhensibles peut continuer à agiter l'âme, quand bien même la tête se sentirait frustrée devant l'utile évaporé. La poésie répugne aux tableaux et se fait de fragments, de beaux détails. | | | | |
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| art | | | Écrire devrait avoir un seul but - m'adonner à l'appel du beau. Toute autre motivation serait du même ordre que le besoin de m'affirmer ou de me reproduire, un prurit inertiel. La vie doit aboutir à mon livre. Celui-ci est toujours une bouée de sauvetage, mais je dois être menacé par des fonds, pour qu'elle ne soit aussi utile et décorative que l'ancre et la voile. Et sur mon épave on lira l'épitaphe de Faulkner : « Il fit des livres et il mourut » - « He made the books and he died ». | | | | |
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| art | | | Le consommateur ayant changé de besoin, le transporteur s'étant acoquiné avec le distributeur, le producteur d'une littérature sans prix voit ses valeurs d'usage et d'échange s'effondrer. Il ne lui reste que la valeur intrinsèque, la dignité incomestible. | | | | |
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| art | | | L'astuce la plus utile pour l'artiste est la rétention du flou, qui entoure tout premier emportement. Dès que celui-ci s'en débarrasse, le message devient extérieur et la fabrication remplace la traduction. Traduction ou imitation, mimesis et poïesis, de l'intensité originelle, tel est le vrai nom de la création. Les épigones imitent les résultats et non pas les origines. La noble mimesis (re)crée ce qui ne fut jamais advenu : en matière, en réflexion, en intensité. | | | | |
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| art | | | Le but de la philosophie est le Beau verbal et la consolation face au fatal. Donc, au moins la moitié relève de la poésie : « Le but de la poésie, c’est le Beau, le Beau seul, le Beau pur, sans alliage d’Utile, de Vrai ou de Juste » - Verlaine. | | | | |
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| art | | | Puisque je me moque de l’action, suis plutôt indifférent au lieu et vise l’atemporalité, l’unité de la dramaturgie aristotélicienne ne m’est d’aucune utilité ; ma seule unité est celle du souffle. De mes ruines, je reconstitue tantôt une scène, tantôt des gradins, tantôt des coulisses. | | | | |
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| art | | | On commença par séparer l’émotion et la beauté, et l’on comprit que la création, c’est-à-dire la traduction des états d’âme, devenait inutile, puisque la beauté sans frissons, c’est-à-dire la joliesse, se fabrique – l’histoire de la dégénérescence de l’art. | | | | |
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| art | | | La plus utile contrainte, dans l’art, est d’éviter la platitude : s’appuyer sur la profondeur et viser la hauteur. « Pour l’artiste, la seule chose à ne pas voir est l’évidence »** - O.Wilde - « The only thing that the artist cannot see is the obvious ». | | | | |
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| bien | | | Qui est plus débonnaire - celui qui compatit aux bourreaux du Christ, vannés et mal payés, ou bien celui qui, sans états d'âme, investit massivement en Celui Qui allait gagner (il fallait être un Byron, pour aimer Hérode) ? Que ceux qui misèrent bien aient maintenu la profession décriée et même qu'ils en aient augmenté la solde est sans importance. | | | | |
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| bien | | | Ce qui me rendit le Bien sujet digne de curiosité, c'est l'unique cafouillage, chez les sages, pour le définir : « la connaissance des choses » - Sénèque ; « ce qui est utile » - Spinoza ; « ce qui élève et valorise » - Goethe. Mais je ne peux pas le voir comme « ombres furtives, accablements humides, nuages fugitifs » - Nietzsche - « Zwischen-Schatten, feuchte Trübsale, Zieh-Wolken ». | | | | |
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| bien | | | La confusion entre être bon et être bon pour quelque chose (confusion héritée, peut-être, de Platon et de son agathon : « L'essence de l'idée platonicienne est de rendre bon pour quelque chose » - Heidegger - « Das Wesen der idea ist, tauglich zu machen »), elle explique la perte de prestige du Bien en Occident ; le russe, avec ces deux termes nettement séparés (хороший et добрый), continue à y voir quelque chose de sacré. | | | | |
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| bien | | | On est face à un vrai arbre et non pas à une structure conceptuelle, botanique ou généalogique, quand on est capable de faire, mentalement ou sentimentalement, le parcours complet entre ses racines et sa cime, ses fleurs et son ombre. « Même l'arbre en fleurs ment, dès l'instant, où l'on le regarde fleurir, sans percevoir l'ombre du Mal » - Adorno - « Noch der Baum, der blüht, lügt in dem Augenblick, in welchem man sein Blühen ohne den Schatten des Entsetzens wahrnimmt ». L'oubli d'un attribut ou d'une saison de l'arbre est source du Mal, et l'ombre est soumise à cette loi aussi bien que les fleurs. La pose la plus favorable pour une vision unificatrice de l'arbre s'appelle, hélas, - immobilité ; et cet angle de vue unificateur s'appelle hauteur ; l'arbre artificiel ainsi unifié étant dédié à la perfection de la réalité. La connexité entre fleur et fruit, racine et sève, cime et ombre, c'est cela, l'arbre. | | | | |
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| bien | | | Dans la valeur d'une action, le sacrifice ou la fidélité devraient compter plus que l'intérêt. « L'intérêt n'est la clef que des actions vulgaires » - Napoléon. On se lave très simplement de la vulgarité en noyant l'intérêt dans des intentions moussantes. La clé des actions nobles est inutile, la noblesse étant tournée vers le toit et non pas vers la porte. | | | | |
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| bien | | | Seul le christianisme donna ses titres de noblesse au sacrifice, perçu comme abandon de ses clairs intérêts au nom d'un Bien inarticulable. Et Socrate : « Préférer le nuisible à l'utile, peut-il en être de plus funeste pour l'homme ? » - est bien un plébéien, n'arrivant pas à la cheville du Christ. | | | | |
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| bien | | | Sur son lit de mort, personne ne regrette de ne pas avoir tout fait pour sa carrière. Mais tous regrettent de ne pas avoir tout fait pour leur âme. Que la vie soit faite pour le bon et pour le beau, et non pas pour l'utile, est un joyeux mystère pour un poète, toujours renaissant, et un macabre problème pour un goujat agonisant. | | | | |
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| bien | | | Les passions sont le sel, dans l'océan impétueux de nos drames ; les vertus bonifient les eaux douces de nos banalités. Une fois à terre, laisse les passions animer les mirages ; tandis qu'il y a toujours tant de déserts en toi, qui n'attendent que quelques gouttes vertueuses, pour montrer de nouveau des signes de vie. | | | | |
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| bien | | | Faire le bien pour l'amour de Dieu ? - mais les hommes n'aiment que Sa face visible, ils n'écoutent pas Sa voix inaudible et irrésistible, la voix du Bien. On ne peut aimer que l'invisible ou l'illisible, ces belles ruines de l'âme (« Il n'y a dans le visible que les ruines de l'esprit »* - Merleau-Ponty)., mais on ne s'intéresse plus qu'à ce qu'on voit ou lit. On fait le bien par indifférence. | | | | |
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| bien | | | Les mêmes qui disent : « Méfiez-vous du premier mouvement, il est toujours généreux » (Talleyrand), précisent : embrassez la dernière pensée, elle résulte certainement d'un plus grand nombre que la précédente. | | | | |
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| bien | | | L'utilité n'est pas un attribut booléen, comme pensent tous les philosophes, mais une relation binaire entre l'objet-acteur et l'objet-but. Le libre arbitre créant des buts à volonté, il est possible de déclarer utile n'importe quelle perfidie ou tricherie. Et ils déclarent, que l'utilité est la vertu même ! Avec la puissance, ils arrivent à la même absurdité. | | | | |
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| bien | | | La pose d’ange, que, naïvement, j’adopte face à cet homme, devint possible grâce à la posture de bête, que, désespéré, je fus obligé de tenir face à cet autre homme. Le même cœur, ne doutant pas de sa pureté, se découvre une noirceur, qu’aucune lumière ne dissipe. Et je trouve un compromis douteux, en déclarant, que mon essence ne s’exprimerait que par des ombres, que je crée moi-même, en proclamant l’inutilité de toute lumière. | | | | |
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| bien | | | Le vrai m’invite à dévoiler le monde – je deviens héraut de la connaissance ; le beau chatouille mes sens – me voilà chantre d’une musique ; mais le Bien qui inquiète mon cœur reste inutile, inutilisable, intraduisible, d’où son dépérissement. Il me faut du bruit ou de la musique ; le silence me paralyse, me rend angoissé ou indifférent. Je reste le même (Rousseau penserait le contraire), mais avec un organe atavique. | | | | |
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| bien | | | La distinction hésitante du Bien et du Mal provient peut-être de nous-mêmes, mais le sens même du Bien est certainement un don inné, un cadeau miraculeux, incompréhensible, inutile, admirable du Créateur. | | | | |
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| bien | | | De tous les rôles sociaux, que tu es amené à jouer, les plus utiles sont ceux de victime ou de bourreau. En tant que victime, tu vis une révolte, débouchant nécessairement sur l’enthousiasme ; en tant que bourreau, tu réveilles chez toi une honte bénéfique. Le pire des rôles est celui d’une conscience en paix. | | | | |
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| bien | | | La sincérité est utile pour connaître le Vrai, insignifiante – en création du Beau, hypocrite – dans les commentaires sur le Bien. Une faculté implémentable dans le futur robot. | | | | |
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| bien | | | Le bas égoïsme – suivre, en tout point, son intérêt immédiat. Ce n’est pas l’altruisme, dont je suis incapable de définir le contenu si vague et ambigu, qui est le contraire de l’égoïsme, mais bien la liberté. Les apologistes de la bassesse pensent le contraire : « Suivre son soi, c’est cela la liberté » - Hegel - « Freiheit ist bei sich selbst zu sein ». | | | | |
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| bien | | | Le plaisir suprême est dans la vénération du Bien, de sa lumière et de sa chaleur, inexplicables et inutiles, qui illuminent et font palpiter ton cœur, ce réceptacle du Bien. « Dépêche-toi de faire le bien, sinon tu finiras par prendre plaisir dans le mal » - le Bouddha. Faire, c’est projeter des ombres et gaspiller des ardeurs ; le Beau peut s’en accommoder, mais pas l’hédonique. | | | | |
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| bien | | | Chez les philosophes, rien d’intéressant ne fut jamais écrit sur la nature divine du Bien, qu’il soit idéel (Platon) ou souverain (Aristote) ; ils parlent de justice, de bonhomie, d’utilité, de bonheur, ces tentatives louables de ne pas être un salaud, mais qui n’ont rien à voir avec l’appel, ardent mais inarticulable, du Bien, qui ne peut jamais quitter son unique demeure, le cœur (et ceci est proprement divin), et se traduire en actes. | | | | |
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| bien | | | Aristote ne connaît pas la différence entre un arbre et un graphe ; la notion d’implexe ne lui vient pas à l’esprit, sinon il ne parlerait pas de l’impossibilité d’associer au concept du Bien, plusieurs ancêtres – substance (intelligence), qualité (vertu), quantité (équilibre), relation (utilité). | | | | |
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| cité | | | Tous les problèmes de politique pragmatique se réduisent à ces deux casse-tête : comment conduire les ressources d'action des lucratifs et comment réduire les ressources d'inaction des contemplatifs. Comment employer les griffes, comment déployer les ailes. | | | | |
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| cité | | | La forme que prend le débat des idées : en Russie - le sermon sur la Montagne ; en Allemagne - l'ascension d'un cénobite ; chez les Anglo-Saxons - le pragmatisme démocratique ; en France - la guerre civile. | | | | |
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| cité | | | Une erreur esthétique : chercher des tares sociales du capitalisme - mais celui-ci y a réussi mieux que toutes ses féroces alternatives. Ce qu'il y a de hideux chez lui vient des rapports entre les faibles et les forts, entre la sagesse et l'efficacité. | | | | |
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| cité | | | Dans les affaires des hommes, ce n'est pas sa stérilité qui me fait mépriser l'imprécation, mais, au contraire, son indéniable efficacité. | | | | |
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| cité | | | Un caporal aryosophe (Hitler) en héros d'un humanisme belliqueux, un séminariste caucasien (Staline) en héraut d'un humanisme évangélique - les professionnels, les haut gradés, les généraux ou les papes, firent meilleure fortune dans le métier de racoleurs. | | | | |
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| cité | | | La perte du sens du grandiose : les finalités de plus en plus vagues et les moyens, la raison instrumentale, de plus en plus efficaces, le désintérêt pour les commencements. Ces symptômes ont toujours précédé le déferlement de la barbarie. On tenta d'ajouter du lyrisme bleu aux horizons grisâtres ; le résultat - encore plus de gouttes rouges et d'injustice noire. Impasse. Montée inexorable du robot paisible et juste, qui finira par détruire l'homme. | | | | |
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| cité | | | Corruptio optimi pessima. Que les impôts, les vitamines et le fait divers ne laissent plus le temps à la populace pour songer au salut du monde, - on doit s'en féliciter. Mais que la même sagesse frappe les élites, c'est odieux. Le patricien, rognant ses ailes et baissant son regard, dépasse le vulgum pecus en répugnance. | | | | |
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| cité | | | La révolte est dans le motif esthétique, et la révolution - dans l'acte pragmatique. Le plaintif et le caritatif ne se rencontrent jamais, sans s'horrifier mutuellement. Entre le motif et l'acte se faufile l'idée, qui est toujours près du premier, et c'est une bonne révolte que vise R.Debray : « Une révolution, c'est un triomphe de l'idée sur le fait » ; ajoutons que, en matière d'idées, le triomphe côté rue tourne toujours, et très rapidement, en débâcle côté âme. | | | | |
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| cité | | | Porter au suffrage universel l'amour ou la haine est également bête. On ne voue les grands sentiments qu'à un inutile autoritaire et grandiose. | | | | |
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| cité | | | Malgré les apparences, les civilisations, précédant la nôtre, étaient plus scientistes. La nôtre est totalement marchande, mais il se trouve, que la science apporte une réelle valeur ajoutée, d'où son actuel prestige, tandis qu'auparavant elle était parfois une valeur tout court. | | | | |
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| cité | | | Maintien d'équilibre du corps européen : la menace russe provoqua une excroissance, côté cervelle, - un organe de l'intérêt commun ; l'amitié américaine réduisit à l'état atavique d'apesanteur l'organe superflu - l'âme. | | | | |
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| cité | | | Être libre – avoir de la pitié pour la noblesse impuissante des causes, qui nous poussent à agir ou à penser, avoir de l'ironie pour l'utilité dégradante de nos actes ou de nos pensées. | | | | |
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| cité | | | Pour ceux qui découvrent un isoloir, il étanche leur soif de liberté ; pour les habitués, il n'est qu'une vespasienne. C'est par la hauteur des murs autour de ton besoin qu'on reconnaît l'urgence de le satisfaire. | | | | |
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| cité | | | La malchance de la fraternité, c'est que tout progrès en connaissances la rend plus inutile. « Nous avons appris à voler comme les oiseaux, à nager comme les poissons, mais nous avons désappris l'art si simple de vivre comme des frères » - Luther - « Wir haben gelernt, wie die Vögel zu fliegen, wie die Fische zu schwimmen ; doch wir haben die einfache Kunst verlernt, wie Brüder zu leben ». Le troisième élément, la terre, nous a aussi rapprochés des reptiles et des moutons. C'est le quatrième, le feu des astres amoureux, qui nous abandonne, dans notre tiédeur fétide. | | | | |
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| cité | | | Ils veulent que le droit des motions l'emporte sur le devoir des passions. En l'emportant, le droit expulse les passions et finit par ne plus s'en souvenir. Le droit est dicté par des passions utilitaires assagies. La liberté somptuaire édicte, parfois, d'étranges droits à l'esclavage d'une vraie passion, mais son champ d'application est ravagé par le robot. | | | | |
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| cité | | | Toute idée noble n'attire que des incapables ou des inutiles, qui finissent par s'appuyer sur une tyrannie quelconque, intellectuelle ou politique, car dans un débat libre, c'est-à-dire se référant à la réalité marchande, ils n'ont aucune chance de s'imposer. | | | | |
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| cité | | | Sur l'arène sociale, tout combat est utile, même s'il est infâme ; mais s'y battre pour l'inutile aérien est plus bête que se résigner face à l'utile terrestre. | | | | |
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| cité | | | Tant de discours ampoulés autour de la liberté à défendre ou de la fraternité à créer, tandis qu'aucune fraternité entre les pauvres et les riches n'est envisageable, et que la seule liberté réelle non-politique, aujourd'hui, est celle du pouvoir d'achat. Et personne ne songe, concrètement et non démagogiquement, à imposer l'égalité matérielle pour des raisons aussi bien pratiques qu'éthiques et, surtout, esthétiques. Et c'est un élitiste qui vous parle. | | | | |
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| cité | | | De l'effet désastreux de la ponctuation dans les affaires des hommes : la substitution au point d'interrogation (expliquant le monde à la Platon) du point d'exclamation (modifiant le monde à la Marx). Les analyseurs syntaxiques non-monotones s'égarent et le sens, guidé par les synthétiseurs pragmatiques monotones, s'en désolidarise. | | | | |
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| cité | | | Dans les débats d’idées intellectuelles, l’obscurité la plus fréquente naît de la confusion de deux critères – l’utilité ou la beauté : le fruit est la décadence de la belle fleur et le progrès de l’arbre utile. | | | | |
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| cité | | | La femme sera définitivement émancipée le jour où l’on reconnaîtra, que la force, musculaire, cérébrale ou sociale, n’est pas un attribut décisif, noble, de premier plan. Tandis que la beauté, le mystère, la passion vécue ou inspirée, le goût du sacrifice compris ou de la générosité aveugle, sont des qualités largement plus rares, plus délicates et plus hautes, et dans lesquelles la femme surclasse l’homme. Hélas, nos contemporains se félicitent d’avoir fait de la femme un individu, dès qu’elle devient électrice, contribuable ou détentrice d’un compte en banque. | | | | |
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| cité | | | De la séduction démoniaque ou angélique : dans une tyrannie, les démons veulent passer pour des anges ; dans une démocratie, les anges, outragés par leur inutilité, se peignent en démons. | | | | |
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| cité | | | La seule utilité de la connaissance de l’Histoire est la tolérance, voire la résignation, face aux misères de notre temps, puisqu’elles furent beaucoup plus flagrantes aux époques sans bombes thermonucléaires, sans la Sécurité Sociale, sans une Justice égale pour tous. « L’Histoire réconcilie le citoyen avec l’imperfection de l’état des choses actuelles » - Karamzine - « История мирит гражданина с несовершенством видимого порядка вещей ». | | | | |
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| cité | | | La santé démocratique d’une nation, dans ses conflits avec les autres, se prouve par l’honnêteté et le courage de reconnaître ses propres fautes, au lieu de ne les chercher que chez les autres. La honte est peut-être le sentiment le plus utile, aussi bien pour les nations que pour les individus, pour cultiver une noblesse d’esprit. | | | | |
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| cité | | | Les lois mathématiques sont nécessaires ; les lois scientifiques – possibles ; les lois sociétales – utiles, arbitraires ou superflues. | | | | |
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| doute | | | Tant d'idées (reçues, utiles, éprouvées), qui simplifient le monde, et si peu, qui le rendent plus beau ou plus palpitant. Les idées saisies sont des chaînes visibles, la création - le miracle d'enchaînements invisibles. La plus profonde simplification est dans la capacité d'invention d'alphabets. | | | | |
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| doute | | | Projetée hors de nous-mêmes, la lumière impose un ordre sédentaire auquel répugnent le cœur migrateur, l'âme vagabonde, l'esprit nomade. L'adresse ou les coordonnées définitives ne sont utiles que si j'attends une réponse de quelqu'un d'autre que moi-même, phénomène rare. | | | | |
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| doute | | | Le culte du doute cartésien débouche sur la prévalence du calcul. Deux objections à cette attitude. Dans le Vrai : le calcul enraie l'essentiel, la recherche du langage. Dans les Bien et Beau : l'utilitaire tuant l'admiratif devant le principe. | | | | |
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| doute | | | On a beau savoir mesurer, c'est la mesure qu'il faut inventer ! « Là où la lucidité règne, l'échelle de valeurs est inutile » - Camus. | | | | |
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| doute | | | Étranges étiquettes - « inutile et incertain » - que Pascal attribue à Descartes, tandis que celui-ci n'est justement qu'utile et certain. Comme ce lourdaud de Spinoza bourré de connaissances pratiques et traité par Voltaire de « subtil et creux ». | | | | |
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| doute | | | La lumière pragmatique inonde le quotidien des hommes, qui vivent de plus en plus dans l'illusion d'un milieu sans ombres. D'où la chute de l'art et de la philosophie, qui ne vivent que des ombres. « Au fond de chacun, il y a son noyau inconnu, masse d'ombre, qui joue le moi et le dieu »*** - Valéry. Dieu voulut, à l'opposé de Nietzsche, que ce noyau fût fait de faiblesses (« Kern voll Schwäche »*** - Rilke !) ; dans l'inconnu de la volonté de puissance il y a autant de sources d'ennui que dans le connu de nos défaites : « L'inconnu passe pour grandiose » - Tacite - « Ignotum pro magnifico est ». | | | | |
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| doute | | | La plus précieuse sagesse de la vie : savoir de quelle illusion il faut se débarrasser et à laquelle - s'accrocher. Fractions futiles et fictions utiles (« fictions légitimes » - Montaigne). | | | | |
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| doute | | | La lumière qui éclaire ou la lumière qui éblouit : la première – utile pour les yeux, inutile pour le regard ; la seconde – vitale pour le regard, mortelle pour les yeux. | | | | |
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| doute | | | Voir plus clair est utile dans les codes administratifs, dans les démonstrations de théorèmes, dans les contrats mercantiles. Partout où se faufile le rêve s’apprécient les voiles, les ombres, les suspensions. La vérité est toujours un fait indifférent aux élans, une lumière commune monocorde ; le mensonge est la promesse de langages et d’audaces. | | | | |
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| doute | | | Ce qui se passe dans mon âme est irréductible aux idées et mots ; aucune précision verbale ou conceptuelle ne m'en approche. « La franchise et la netteté, c'est ce qu'il vous faut, pour cacher vos propres pensées ou d'embrouiller celles des autres » - Disraeli - « Frank and explicit - that is the right line to take when you wish to conceal your own mind and confuse the minds of others » - la seule franchise avec soi-même, et encore, ne serait que musicale, donc au-delà des mots et pensées. Vos pensées, ce sont donc vos incertitudes, et vous cherchez à réduire au même état les pensées des autres - bon moyen, pour continuer à ne pas se connaître et, surtout, ne pas connaître les autres. Plus le mot est net, plus la pensée, en soi, perd de la sur-éminence, du relief, et finit par s'aplatir. | | | | |
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| doute | | | Mon soi inconnu est auréolé de tant de faiblesses – il ne dispose ni de visage, ni de langage, ni d’outillage. Mais, comme pour la qualité du regard les yeux sont de peu de poids, pour la qualité de l’écoute du soi inconnu les oreilles n’apportent rien de significatif – il faut compter sur la force de mon soi connu. « Plus le moi connaît sa force, moins il la propose en exemple » - A.Suarès. | | | | |
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| doute | | | On vaut, expressément, par son côté dogmatique, par ses Oui particuliers et difficiles ; on pèse, inconsciencieusement, par son côté sophistique, par ses Non, communs et faciles. Mais la valeur se prouve par la négation, par la contrainte, par les poids niés. C’est par la désignation d’une bonne querelle qu’on affirme son soi. L’inquiétude contre la paix, le rêve déraisonnable contre la réalité gorgée de raison, la solitude trouvée contre la fraternité recherchée, la noblesse inutile contre la loi pratique, la haute harmonie contre la profonde absurdité, l’intensité des ombres contre l’indifférence de la lumière, la résignation pour la forme contre la révolte du fond. | | | | |
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| hommes | | | On entre dans une époque sans visages ni ailes ni piédestaux. Toute verticalité se mue, doucement, en une platitude, plus juste, plus performante. Tous les visages expriment la même certitude : je suis à ma place, ce temps est à moi, je sais où je vais. Troupeau lucide : « Reconnaître sa place - tout est là : c'est à dire devenir soi-même » - Bélinsky - « Узнать своё место - в этом всё, это значит сделаться самим собой ». | | | | |
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| hommes | | | Le silence ambiant est ce que les hommes redoutent le plus. Cette frayeur favorisait jadis l'artiste, qui créait l'illusion de sens ou de musique, pour les hommes muets et isolés. Mais depuis que tous les hommes se mirent, volontairement, dans un troupeau, beuglant en permanence, tout message d'ailleurs devint inutile, les messageries au quotidien se chargent, pour combler un vide fétide. L'époque est sourde à la musique et muette en esprit ; le pauvre homme est amené à dédier tout son esprit au caquetage des places publiques. | | | | |
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| hommes | | | Le vrai intérêt des choses, qui nous libèrent des hommes, est leur curieuse propriété d'être réutilisables, pour réduire en obéissance notre propre moi. | | | | |
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| hommes | | | L'esprit ému se mue en âme ; dans son état normal, l'esprit doit être imperturbable, froid, impartial, il est juge et non pas législateur. Laissons ce dernier rôle à l'âme, avec ses pulsions, ardeurs et fanatismes. Les hommes peuvent ne plus redouter ce déferlement des extrêmes, puisque leur âme devint atavique et inutile ; aujourd'hui, la justice est formulée et exécutée par le même robot de raison. Mais l'homme seul se moque de la raison superflue et devient, inévitablement, tyran et énergumène. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes d'aujourd'hui sortent, tous, de l'Antiquité ; le panem et circenses engendra, respectivement, l'homme pragmatique et l'homme ludique. L'action soumise aux règles universelles et le jeu ne visant que l'enjeu lucratif - ces deux espèces finirent pas se fondre, en ensevelissant l'homme pathétique et l'homme du sacré. | | | | |
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| hommes | | | Dès qu'on oublie le souci du ventre, on se désintéresse du chantre. Le souci du beau ne concerne plus que ceux qui inventent leurs propres soifs inextinguibles. « Le savoir produisant le bien, qui produisait le beau, tandis que le sacré illuminait toute chose ; voici la nouvelle barbarie : l'explosion scientifique et la ruine de l'homme » - M.Henry. Quand le champ du possible s'élargit, le chant de l'invisible s'assourdit. Jamais le besoin de l'inutile ne fut si moribond. « L'amphore, qui refuse d'aller à la fontaine, mérite la huée des cruches » - Hugo - vous comprenez maintenant l'orgueil de ce récipient exhibant les mêmes performances que la cruche. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, le peuple n'arrivait pas à se faire entendre ; aux oreilles du riche ne parvenait que la voix de l'élite, dont il appréciait le goût et le propageait. Aujourd'hui, le brouhaha populaire couvre toutes les voix ; et le riche n'éprouve plus besoin d'écouter l'élite, qui, ce qui plus est, finit par mêler sa voix au beuglement général et prouve ainsi son inutilité. | | | | |
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| hommes | | | La philosophie est la seule branche de la poésie qui soit utile ; dès qu'on commence à s'interroger sur l'utilité de la poésie, on devient prosateur ou … philosophe. La poésie brillait surtout aux époques, où son inutilité indiscutable fut flagrante. L'utilité de la philosophie est double : nous consoler, hypocritement, ou dessiner, habilement, des frontières entre la réalité, la représentation et le langage. La poésie, elle, nous désespère ou se noie dans le pur langage. | | | | |
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| hommes | | | Savoir marcher n'apporte rien à l'art de la danse ; ce conseil : « Avant que de danser, apprends, au moins, la marche » - A.Pope - « Men must walk, at least, before they dance » - est du même ordre que : avant le chant, apprends la parole. Les études ont tendance de s'allonger, et l'on finit par désapprendre le vertige des pirouettes, dans la sécurité des girouettes. | | | | |
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| hommes | | | Le sujet des querelles publiques n'a plus d'importance, dans les deux sens du mot sujet : l'individu représente fidèlement le troupeau et le thème n'est éclairé que par l'actualité et l'utilité. L'homme en est absent, et les hommes reproduisent le même trajet, réalisent le même projet que n'importe quel homo oeconomicus, ce rejet de l'homme. | | | | |
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| hommes | | | Face à la rose, ils appliquent la géométrie ou dénoncent les épines, pour mesurer ou pour s'indigner. Ils auront la rose sans larmes comme la pastèque sans pépins. La rose avec comment se sépare d'avec « la rose sans pourquoi » (Angélus). | | | | |
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| hommes | | | Plus une pensée est connue, plus elle gagne en solutions utiles. Plus un homme est connu, plus il gagne en mystères inutiles. | | | | |
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| hommes | | | Le sens général de la modernité – l'éviction, l'extinction, le dédain de ce qui est faible, inefficace, non-rentable, inévident, discontinu. La culture en est la victime emblématique, et, aujourd'hui, tenir à la culture relève d'un fanatisme et traduit une marginalisation sociale ou un désastre intime. La culture est une incarnation désespérée d'espérances ; elle s'effondre dans un monde du calcul, sans espoir ni désespoir. À moins qu'elle fût toujours une défaite : « La culture, dans son essence la plus profonde et dans son sens religieux, est un immense échec » - Berdiaev - « Культура, по глубочайшей своей сущности и по религиозному своему смыслу есть великая неудача ». | | | | |
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| hommes | | | L'utilitaire, au détriment de l'imaginaire, cette dérive peut frapper même les artistes eux-mêmes. Les mêmes sentiments troubles furent à l'origine des boutades platoniciennes contre Homère ou des grognes tolstoïennes contre Shakespeare (Goethe et Nietzsche, deux autres de ses frères, subirent les mêmes foudres – qui aime bien punit bien) : « Une paire de bottes vaut mieux que tout Shakespeare » - Tolstoï - « Пара сапогов ценней всего Шекспира ». Soit on y voit l'ennoblissement du bottier, soit l'un des plausibles ressorts de la plume shakespearienne, la honte. Les besoins des pieds seraient-ils plus vitaux que ceux des narines : « J'ai essayé de lire Shakespeare, et je l'ai trouvé si niais, que j'en ai eu la nausée » - Darwin - « I tried to read Shakespeare, and found it so dull that it nauseated me » - et Wittgenstein fut aussi intraitable, face à l'immoralisme shakespearien. | | | | |
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| hommes | | | On se nourrissait aux Lois mythiques des Conciles ou aux Lois mirifiques des Académies ; désormais on ne s'alimente qu'aux Hasards de la Bourse. Et ça marche à défaut de ne plus danser. | | | | |
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| hommes | | | De plus en plus, les hommes se contentent de ce que la rigueur et l'intérêt leur dictent, pour se détourner de ce que l'art procure - de l'admiration et du rêve. Et, doctes, ils se justifient : « L'art est inutile, où suffit la nature » - Gracián - « No es menester arte donde basta naturaleza ». Où manque l'art, la nature est insuffisante. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, l'homme fut prédestiné soit à commander, soit à obéir (les incapables de ces deux servitudes furent proclamés inutiles). Aujourd'hui, on a la chance de pouvoir échapper à ce jeu des maîtres-esclaves, en ne commandant ni en n'obéissant qu'à soi-même, dans une verticalité solitaire. Cependant, les hommes acceptent leurs places interchangeables, dans un réseau mécanique, où tout pouvoir et toute obéissance s'exercent dans une horizontalité, c'est à dire dans une platitude. « Au-delà de la hauteur du vrai, du bon, du beau s'étend ce qui nous abaisse – la platitude » - Goethe - « Hinter dem Ewigen des Wahren, Guten, Schönen lag, was uns alle bändigt, das Gemeine ». | | | | |
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| hommes | | | L'Utile, jadis méprisé par le Beau, s'enveloppa du Joli moutonnier et, aux yeux robotisés, dépouilla le Beau de son aura sacré. « Nous faisons cas du Beau, nous méprisons l'Utile » - La Fontaine. | | | | |
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| hommes | | | Le simple peut être profond, il ne sera jamais haut. Les simplets se croient complexes, puisqu'ils ont des appétits variés. L'homme de goût cultive surtout ses bonnes soifs, complexes et électives. L'époque préfère amonceler des complexités dans la même utilité syntaxique plutôt que redevenir naïve dans une nouvelle sémantique. | | | | |
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| hommes | | | L'innovation est sur toutes les lèvres ; l'invariance des choses immuables n'intéresse personne. Tous les découvreurs des nouvelles dimensions de l'existence aboutissent dans la platitude. N'oubliez pas que l'oracle de Delphes, ce premier poète, ne faisait que traduire en vers la prose de la Pythie. | | | | |
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| hommes | | | Plus on cultive le prototype prométhéen, plus banal, sain et productif devient l'homme. Une efficacité grandissante, avec l'âme, qui va en s'effaçant. | | | | |
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| hommes | | | Ceux qui travaillent, pour faire de la philosophie, n'en sont, le plus souvent, que journaliers. La paresse en inspire les maîtres. « L'oisiveté est mère de la philosophie »* - Hobbes - « Leisure is the mother of philosophy ». Les actifs sont absorbés par l'utile immédiat, la philosophie commence par l'intérêt qu'on porte à l'inutile intemporel. | | | | |
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| hommes | | | Le mouton est dans l’inertie, et le robot – dans la routine. Leurs tâches, imposées ou programmées, visent l’utile collectif. L’homme, en paraphrasant Sartre, est dans le commencement nihiliste, c’est-à-dire personnel, des passions inutiles. | | | | |
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| hommes | | | L’art, c’est du spectacle, et la vie, c’est de la réalité. On peut dire, qu’aujourd’hui, pour la première fois depuis la préhistoire la réalité dépasse le spectacle par sa place dans nos pensées ou émotions. Tout y est atrocement réel, rationnel, utile. À qui la faute ? Aux dramaturges ? Aux metteurs en scène ? Aux acteurs ? M’est avis, que c’est plutôt la faute architecturale, effaçant la rampe entre la scène et le parterre, ou, plus précisément, plaçant la scène au milieu des rues, des bureaux, des forums, où un troupeau homogène s’arroge le droit de jeu, de parole, d’éclairage, de décor et de critique. | | | | |
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| hommes | | | Depuis trois millénaires, dans la littérature s’affichait surtout le superflu, désintéressé et racé ; aujourd’hui, seul le nécessaire, c’est-à-dire utile et vil, qui préoccupe les plumes. La masse se substitua à la race. | | | | |
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| hommes | | | Être utile aux autres, c’était la répugnance des romantiques et la satisfaction des goujats : « C'est proprement ne valoir rien que de n'être utile à personne » - Descartes. | | | | |
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| hommes | | | Dans le domaine intellectuel, nos forces sont sensiblement comparables, relèvent du même ordre ; c’est le choix d’objets de leur application, c’est-à-dire les contraintes, qui désignent de vraies élites. En revanche, les faiblesses sont réparties, chez la race humaine, d’une façon très inégale ; il s’agit d’en découvrir des ressources cachées, matériellement inutiles, divines et de fonder la-dessus la noblesse humaine. | | | | |
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| hommes | | | L’ennui insupportable de décrire un homme réel ; la jouissance irrésistible à rester en compagnie d’un homme de rêves invisibles, n’existant que dans un élan vers l’inaccessible, dans un amour ineffable, dans une noblesse inutile, dans une mélancolie indicible, dans une solitude inévitable. Seule la musique peut nous en approcher ; c’est pourquoi j’évite le bruit du réel et poursuis la mélodie de l’idéel. | | | | |
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| hommes | | | L’état du couple beauté-joliesse dépend de celui du couple utilité-mercantilisme. Jadis, la joliesse était presque invisible, et la beauté s’entendait bien avec l’utilité, puisque le beau était utile à l’élite, qui dictait les goûts les plus exigeants. Aujourd’hui, disparaît la beauté, et la joliesse arrange le mercantilisme universel, qui domine le goût de la foule, qui prit la place de l’élite. | | | | |
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| hommes | | | L’homme est une créature sociale – il a besoin d’une liberté politique, liberté-solution ; l’homme est un créateur de personnalité – il a besoin d’une liberté intellectuelle, liberté-problème ; l’homme est une création divine – il a besoin d’une liberté morale, liberté-mystère, la seule liberté non-calculable, non-écrite, inutile, immobile, absolue. | | | | |
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| hommes | | | Dans sa première jeunesse, on exhibe ce qu’on sait (pas grand-chose, en réalité), ensuite, on s’épanche sur ce qu’on pense (le plus souvent – des platitudes), enfin, on se contente de narrer ce qu’on éprouve (mais il est trop tard, pour s’en émouvoir). Pourtant, l’inverse aurait été si raisonnable. Et utile aussi bien pour le savoir final que pour le valoir initial. | | | | |
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| hommes | | | L’homme est une cohabitation de sa facette individuelle, la sensibilité, et de sa facette communautaire, la liberté. La première se manifeste par la faculté de sacrifices, l’écoute du Bien, et par le talent d’artiste, le culte du Beau. La seconde facette est le sens du Vrai, ou d’utile, appliqué à ta tribu. La culture et la civilisation. | | | | |
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| hommes | | | L’Histoire des événements enrichit nos lexiques, l’Histoire des idées propose des signes de la profondeur, l’Histoire de l’art apprend à se tendre vers la hauteur. Notre siècle présentiste se détourne du Verbe, ignore la verticalité, se contente du jetable dans ses produits, ses envies, ses possessions. | | | | |
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| hommes | | | Depuis toujours, on reconnaît trois sphères où agissent les hommes : la profondeur des scientifiques, la hauteur des artistes, la platitude de la majorité. L’énorme poids de l’actuelle platitude met à rude épreuve les deux autres catégories, en les attirant vers ses valeurs dominantes. Pour se défendre, la profondeur a ses écoles et ses utilités ; mais la hauteur n’héberge que des solitaires, dont la plupart, forcés ou consentants, rejoint la médiocrité, faute d’ailes. | | | | |
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| chœur intelligence | | | RUSSIE : Dans quel pays l'intelligence ne s'éploie que dans l'inutile ? En Russie, où la musique, la poésie et la mathématique ne laissent aucune chance aux ponts et chaussées. Le peuple le plus doué de la planète, gaspillant ses dons au vent de l'ivresse, de l'oubli, de la prostration. Mais quelle incapacité pour le calcul concret ! | | | | |
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| chœur intelligence | | | AMOUR : Dans l'absurdité absolue de l'amour, le sage trouve un bon prétexte pour s'abêtir. Le sot, dans le même cas, se tourne résolument vers l'intelligence du calcul. Aimer, c'est savoir sacrifier l'utile et rester fidèle à l'inutile. Sans l'amour, l'image ne crée, même chez un sage, qu'un paysage ; chez l'amoureux, l'image crée un climat. | | | | |
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| intelligence | | | La sagesse, c'est l'art de confier à l'âme la tâche de relever les plus grands défis de la condition humaine : l'individualité, la fraternité, la souffrance, la poésie, la passion, la noblesse, la création, le langage. À son opposé – l'esprit moutonnier ou/et robotique. Aujourd'hui, la technique, l'économie, la science, la philosophie cathédralesque sont des ennemies de la sagesse, puisqu'elles se vouent au secondaire : à l'utilité, à la vérité, à l'être, à la puissance. | | | | |
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| intelligence | | | Les oppositions, où il y a de la bassesse ou de la hauteur dans les deux termes, sont sans intérêt. Des dyades à n'en pas abuser : être - néant, présence - absence, intérieur - extérieur, vain - sensé, nécessaire - contingent, le même - l'autre. À ne pas perdre de vue : noble - bas, beau - gris, musical - plat. Des monades à éviter : mort, progrès, observation. À rechercher : intensité, merveille, regard. | | | | |
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| intelligence | | | La compréhension est, pour l'esprit, ce que l'accommodation est pour les yeux ; elles procèdent par élimination de l'inactuel, par tamisation du bruit débouchant sur le son. Les ressources de la poésie se trouvent essentiellement dans l'inactuel, dans l'inutile, qui échappent aux mailles de la compréhension. | | | | |
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| intelligence | | | Les pourquoi et comment sont d'inépuisables sources d'ennui, mais le pourquoi des pourquois débouche sur une bonne leçon de liberté et le comment des comments apprend à chanter l'outil, sans s'enrouer ni s'encanailler dans son usage. | | | | |
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| intelligence | | | On aurait dû avoir au moins cinq verbes différents à la place du penser du cogito : penser dans l'organique (communiquer, faussement, avec le réel, sans passer par un modèle), penser dans le conceptuel (créer des modèles, en apparence arbitraires), penser dans le linguistique (formuler des requêtes du modèle), penser dans l'interprétatif (analyser la requête dans le contexte d'un modèle), penser dans le pragmatique (tirer des conclusions des résultats de la requête). Le premier et le dernier intermèdes, pris naïvement pour solutions, sont plutôt de véritables mystères de la liberté. Au milieu il n'y a que résolution de problèmes, l'obsession, par laquelle se justifient l'inversion robotique : « Je suis, donc je pense » ou ironique : « Je suis donc, je pense ». | | | | |
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| intelligence | | | La pensée n'est que légèrement teintée par la langue. Ceux qui réduisent celle-là à celle-ci ne voient que la requête, tandis que sa première impulsion, le désir, est déjà hors la langue (le poète veut maintenir l'impulsion initiale par l'arbitraire du mot, le logicien - en tracer la trajectoire par l'idée sans brisure). La pensée est un arbre virtuel, mais inentamé, qu'habille la langue et qu'interprète, par substitutions de variables, notre machine conceptuelle, qui n'est langagière que d'apparence. Enfin, c'est la machine pragmatique qui, en tirant des conséquences de l'examen des substitutions, donne un sens à tout. Le néant, le monologue, l'exécution, le dialogue, le néant - le cycle de la pensée. | | | | |
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| intelligence | | | L'essence a trois interprétations différentes : dans la réalité - matière ou vie ; dans le modèle - points d'attache et connaissances utilisables ; dans le discours - accès aux connaissances et aux objets (Bemächtigung der Dinge - Nietzsche). Mais entre ces trois sujets en nous - le physique, le mathématique et le poétique - il y a un mystérieux accord. La mécanique quantique et la théorie des nombres exhibent une troublante ressemblance de leurs modèles, nés des soucis totalement disjoints. | | | | |
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| intelligence | | | Une philosophie complète reprendrait toutes les métaphores de l'arbre (« la formule de la vie s'applique aussi bien à l'arbre » - Nietzsche - « muß die Formel [des Lebens] so gut vom Baum gelten » ; « la poésie est création d'un arbre virtuel de références » - Valéry). Mais les partielles, et dominatrices, se consacrent à l'enracinement, à la ramification ou à la cueillette. | | | | |
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| intelligence | | | L'intelligence de Valéry : s'intéresser aux conditions de la pensée, se désintéresser de ses conclusions. Puisqu'un bon esprit saura reconstituer le déclenchement des conséquences d'une règle bien conçue. | | | | |
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| intelligence | | | Les hiérarchies intellectuelles en fonction des priorités dans la création - représentation, interprétation, langage - et dans sa grammaire - syntaxe, sémantique, pragmatique. Le génie d'Aristote, avec le primat du couple représentation-syntaxe, la médiocrité des stoïciens avec interprétation-sémantique, la chute finale de nos analytiques avec langage-pragmatique. | | | | |
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| intelligence | | | Oui, il est possible de briller par la continuité de son système, par le style de ses transitions, par la connexion de ses étendues ou l'ouverture de ses frontières ; mais l'imagination s'y vide rapidement, l'intuition y devient vite superflue et le tempérament - inutile. Rien d'excitant n'en peut plus être attendu, après Aristote, Descartes et Kant, que les impuissants de la métaphore vivifiante continuent à imiter pâlement. Le cerveau s'acquitta de sa mission géométrique exhaustive auprès de l'esprit ; celui-ci ne peut plus espérer de la nourriture que de la musique de l'âme. | | | | |
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| intelligence | | | L'intérêt du verbe être est tout de syntaxe, contrairement à avoir - tout de pragmatique. Tandis que seule la sémantique des autres, tel penser, qui mérite de fouler vos arènes. Là où, pour abattre des idoles, l'arrogante négation ne suffit plus, on fait appel à la subordination pusillanime : l'homme propose, que Dieu dispose - c'est ainsi, que, perdu dans le continu, toujours infléchi par des autres, en pli ou en labyrinthe, l'homme veut sacrer ses pointillés par la voirie céleste. | | | | |
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| intelligence | | | D’après la forme de son discours, la philosophie peut prendre l’un des trois aspects : la réflexion, l’intuition, la tonalité. La première philosophie est banale et impersonnelle, la deuxième – logorrhéique et inutile, la troisième – poétique et hautaine. Mais le fond en est le même – nos misères et nos musiques. | | | | |
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| intelligence | | | Une bonne dialectique opposerait le Bien à l’action, le Beau à l’utile, le Vrai figé au Vrai à créer. | | | | |
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| intelligence | | | L’intelligence, aussi bien scientifique que poétique, s’attarde sur les espèces plus que sur les genres, sur les ensembles plus que sur les éléments. C’est pourquoi les empiristes, utilitaristes, pragmatistes, existentialistes sont irrévocablement bêtes. L’existence, rationnelle et vitale, découle de l’essence ; l’inexistant rêvé est affaire de la poésie (qui se doit d’être un peu bête) ou de la solitude (qui fuit la raison grégaire). | | | | |
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| intelligence | | | Comment est vu ce monde ? Absurde (pour les sots, les révoltés, les aigris), transparent (pour les utilitaristes, les moutons et les robots), mystérieux (pour les poètes, les penseurs, les rêveurs). | | | | |
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| chœur ironie | | | HOMMES : Il était beaucoup plus facile d'ironiser sur les hommes, lorsqu'ils cultivaient encore quelques illusions et se mesuraient aux volatiles. L'ironie est un épouvantail inutile au milieu des utopies dévorées par des reptiles. Peut-on être ironique avec une machine ? Elle mérite un maximum de sérieux et un minimum de paroles intelligibles, juste quelques vociférations, le jour des pannes. | | | | |
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| ironie | | | Une justification pragmatique pour préférer la hauteur à la profondeur : anticiper leurs fins inévitables et reconnaître, qu'une ruine est plus habitable qu'une épave. | | | | |
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| ironie | | | Le livre complet correspond à l'exigence tout gastronomique : on le goûte, on le mâche et l'avale, on le digère. Mon penchant pour les amuse-gueule fugitifs fait, que je ne me recueille qu'auprès des avant-goûts, sans promesse de calories ni vitamines. | | | | |
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| ironie | | | Progrès du savoir : après Astrologie à la portée des duchesses on écrira Comptabilité à la portée des poètes. Le syllogisme poétique éteignant le dernier astre. | | | | |
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| ironie | | | Sois petit à leurs yeux, par la discrétion de ton ombre ou par l'éloignement. La force, aussi, est un mauvais compagnon sur la route du beau. La force n'est utile que pour le secondaire, les racines par exemple. Le déracinement, c'est la trompeuse et prometteuse faiblesse des nœuds variables, où de bons greffeurs reconstitueront des arbres unifiés. | | | | |
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| ironie | | | Ma sensation d'exilé naît d'une fréquentation assidue des frontières, que je finis par ressentir comme le milieu même de mon existence. L'homme, serait-il réduit à la communication avec le monde ? Serait-il privé de noyau ? « L'homme n'a pas de territoire intérieur souverain, il est toujours et tout entier - aux frontières » - Bakhtine - « У человека нет внутренней суверенной территории, он весь и всегда на границе ». Ma voix émanerait des membranes plutôt que des cordes intérieures. | | | | |
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| ironie | | | Doute et déception devinrent thèmes préférés des sots et des conformistes. L'homme de goût et d'esprit ne rechigne pas à exhiber ses fanatismes indéfendables, et il est plus souvent porteur d'espérances, vertigineuses et irréalisables, que de lamentations, plates et argumentées. Le seul doute, fructueux ou tout prosaïquement utile, est le doute sur l'inessentiel. L'essentiel tient grâce à la foi involontaire ou aux cécités ou surdités volontaires. | | | | |
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| ironie | | | Dans le travail de démolition des illusions ou des certitudes, rien de plus terriblement efficace que le culte du talent, qui abolit toute portée, aplatit toute profondeur et n'érige que la hauteur sans socle. | | | | |
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| ironie | | | Dénoncer les mensonges du monde, c'est si bête et utile ; chanter sa perfection - profond et si illusoire ; s'inscrire en faux apporte des fruits, circonscrire le beau - des ombres et des fleurs. | | | | |
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| ironie | | | La fraternité contemplative offre l'âme ; les bras, les cerveaux ou les épaules sont affaire de la coopération active. « Le pygmée, juché sur les épaules des géants, voit plus loin que les géants eux-mêmes » - Lucain - « Pigmaei gigantum humeris impositi plusquam ipsi gigantes vident ». Mais le pygmée se réduira aux choses vues, tandis que le géant aura laissé son regard. Le géant crée la hauteur ; le pygmée a toutes ses chances en profondeur ; en hauteur, il « n'est monté que d'un grain sur les espaules du pénultime » - Montaigne. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie est un sens des hiérarchies, le refus du sérieux, que votre antagoniste prête au niveau courant ; c'est pourquoi, face aux Européens, les Américains sont si pitoyables, avec leur sérieux indécrottable, voué à l'Administration, au management, à la drogue, à l'homophobie, au salut de l'âme. | | | | |
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| ironie | | | Comment reconnaît-on la naissance imminente d'un mystère ? - par des annonciations de conceptions miraculeuses. Comment une solution, garantissant des multiplications de pains, s'élève-t-elle jusqu'au mystère des péchés inexpiables ? - par une épiphanie, nous rendant momentanément aveugles. | | | | |
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| ironie | | | Je dois disposer d'un bon exposant, supérieur à l'unité, pour élever la vie au maximum de sa puissance ; d'autres préfèrent des multiplications : « La santé, c'est l'unité qui fait valoir tous les zéros de la vie » - Fontenelle. Dès que je la mets en place d'honneur, elle se gonfle d'importance et ajoute un nouveau zéro. | | | | |
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| ironie | | | Les mauvais esthètes fustigent l'utile ; c'est aussi inepte que dénoncer le débonnaire, le serviable, le musclé. Les mauvais ascètes se réfugient auprès des bouseux, comme si le meuglement fut plus naturel que le chant, la réflexion ou le carillon. | | | | |
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| ironie | | | Le talent s'entretient par l'exercice routinier (la poursuite de buts aléatoires) et s'exprime dans le défi monumental (la suite de contraintes nécessaires). L'entraînement dans l'utile terrestre, l'entrain dans l'inutile céleste. Sans oublier, que si sur Terre l'ennui se loge souvent dans l'utile, il y grouille dans l'inutile. | | | | |
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| ironie | | | Devenir utile ne veut pas dire, automatiquement, cesser d'être beau. C'est une fausse irréversibilité ! La sagesse est dans le passage du possible à l'impossible et de l'utile à l'inutile ! L'artisanat fait l'inverse et croit son travail irréversible. | | | | |
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| ironie | | | La méthode cartésienne, cette meilleure façon de raisonner (comme, de nos jours, celle de marcher), méthode portée aux nues par Hegel et Husserl, est appliquée, tous les jours, par tout scout comme, jadis, par tout aubergiste. Les crétins et les sages le font avec autant d’utilité. | | | | |
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| ironie | | | L’adhésion de l’humanité à une philosophie noble quelconque tournerait, immanquablement, aux désastres socio-économiques. En revanche, Descartes fut persuadé, que tout charcutier, tout terrassier, tout charpentier retirerait beaucoup d’utilité de l’application de sa manière de philosopher. | | | | |
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| ironie | | | Je salue les triomphes du savoir utile, et même profond, de notre siècle. Et je m’étonne des geignements des hommes des Lumières : « On n’a jamais chargé l’esprit des hommes d’autant de connaissances inutiles et superficielles » - Vauvenargues – mais parmi celles-ci il y avait de bien hautes, que l’esprit transmettait à l’âme, car, contrairement à notre époque, il y avait encore des âmes et des hauteurs. | | | | |
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| ironie | | | Chez celui qui ne se sert que d’un seul langage, de celui du troupeau, la contradiction est signe de bêtise. Mais chez un créateur de langages, les prétendues contradictions ne témoignent que d’une richesse langagière. Prenez Nabokov - à un endroit il dit : « L’écrivain est mort, quand il se met à se préoccuper des questions telles que : qu’est-ce que l’art ? ou en quoi consiste le devoir de l’écrivain ? » - « Писатель погиб, когда его начинают занимать такие вопросы, как что такое искусство ? и в чём долг писателя ? », mais ailleurs, nous lisons chez lui : « Le devoir de l’écrivain est de porter une flamme dans son regard » - « Долг писателя - огонёк в писательских глазах » et « L’art pur apporte plus de bien qu’une bienfaisance décousue » - « Чистое искусство принесёт больше пользы, чем бестолковая благотворительность ». | | | | |
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| ironie | | | L’ironie est l’une des contraintes les plus utiles : elle exclut les extases et les lamentations autour des sujets insignifiants. | | | | |
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| ironie | | | Avec des commencements minables, les actions ou les idées, qui en découlent, ont la même probabilité d’être grandes ou misérables. Aux bons commencements, la chose à recommander la plus utile est de s’arrêter le plus tôt possible, avant d’être gâchés par une action ou par une idée. | | | | |
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| ironie | | | L’avantage de prêcher les rêves est de ne pas être obligé de les confirmer par des actes. | | | | |
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| ironie | | | L’érudition est un outil encombrant des pédants et une contrainte libératrice des poètes. | | | | |
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| ironie | | | L'inaboutissement extrême, qui me place devant un fait inaccompli, que je reçois avec une résignation inexploitée. | | | | |
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| ironie | | | Exercice zoologique, pour bien dresser ta plume : pense qu'il se trouvera toujours un mouton se lamentant sur sa solitude dix fois plus que toi, un crocodile versant dix fois plus de larmes sur sa souffrance, un âne braillant dix fois plus fort son intelligence. Et tu comprendras pourquoi la compagnie d'une chouette, solitaire et rapace, ou d'une marmotte, souffrante et bête, est plus précieuse pour celui qui veut chanter - et non pas narrer ou exploiter - la nuit et le printemps. | | | | |
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| mot | | | La référence : une réponse langagière au désir, à la focalisation, à l'intention de désigner un objet ou une relation ; d'autres l'appellent intentionnalité ; sa diversité verbale est générée par des grammaires de réécriture (Chomsky). La signification : un renvoi pragmatique, hors du langage, à partir d'un fait conceptuel, établi par l'interprétation d'un discours, renvoi vers les objets réels - c'est ce que d'autres appellent - dialectique ; l'intuition et l'arbitraire en sont les seuls justificatifs. Wittgenstein nage, au milieu de ses binômes, et s'y noie, faute de trinité salutaire : langue, représentation, réalité. | | | | |
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| mot | | | Fonder sa vie sur la reproduction de moments uniques ou sur la production de choses pratiques ? - non, sur la traduction de messages cryptiques ! La félicité et l'action comme messages à traduire, d'une langue toujours étrangère. Ne pas être aussi mauvais traducteur que ces Latins, qui traduisirent par réalité l'energeia grecque. Les gouffres les plus infranchissables, entre l'Orient et l'Occident européens, sont creusés par ces traductions : « Le déracinement de la pensée occidentale commence avec cette traduction » - Heidegger - « Die Bodenlosigkeit des abendländischen Denkens beginnt mit diesem Übersetzen ». La prose latine défigura la poésie grecque. | | | | |
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| mot | | | Personne ne se rend mieux compte de la petitesse et de l'immensité des mots, de leurs messages cristallins ou indéchiffrables, de leur inutilité et leur vitalité que le poète, qui est le seul à ne fréquenter que leurs recoins extrêmes. | | | | |
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| mot | | | Tant de mystère insondable nous interpelle dans le don de la langue et de la parole, ainsi que dans le rire et les pleurs. Mais la routine affadit notre regard sur le beau inconnaissable, en nous arrêtant sur la richesse des problèmes, que ces dons permettent de formuler, ou, pire encore, sur l'utilité des solutions, qu'on connaît à ces problèmes résolus. | | | | |
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| mot | | | Le mot décrié de tous temps - vanité, dévouement aux choses vaines et éphémères, il m'est sympathique, vu que tout ce que l'homme garde désormais à portée de ses mains crochues relève des choses vulgairement réelles, pesantes, à rendement garanti. Et ma sympathie pour les sages, penchés, déconfits, au-dessus d'un rêve agonisant, gagne quelques longueurs à cause de leur condamnation par le vainqueur : « Le Seigneur connaît les pensées des sages ; Il sait qu'elles sont vaines » - l'Évangile. En plus, la vanité va souvent de pair avec l'élan, puisque l'Ecclésiaste met la poursuite de vent sur le même plan que la vanité, et auxquelles se réduit le tout ; il finira certainement par acquiescer au monde entier, devenir pan-théiste ou holiste, laissant les idolâtres avec la relativité des choses. | | | | |
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| mot | | | Glissades orthographiques, utiles pour la science de l'ironie : âme - âne, Seele - Esel, nóos (intellect) - ónos (âne). | | | | |
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| mot | | | « Au commencement était le Verbe » - on peut en ricaner sur trois niveaux : en syntaxe - les substantifs n'ont qu'à bien se tenir (on est avec les logiciens) ; en sémantique - les relations précèdent les sujets/objets (on est avec les structuralistes) ; et en pragmatique - il n'y a rien à chercher avant le mot, tout peut être réduit au mot (on est contre Platon). Heureux qui est ab-origène du pays du Verbe ! | | | | |
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| mot | | | La seule fidélité, avec les mots, est la hauteur scintillante et discrète ; le reste n'est que sacrifices, - à l'usage, à la fatuité, à la fausse droiture | | | | |
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| mot | | | Le langage n'est qu'une machine au service du désir : celui d'accéder (souci, focalisation, soupçon, intentionnalité) aux choses (les pragmata visées par des pathèmata) et celui de les évaluer (substitutions, hypothèses, modalités, valeurs de vérité). | | | | |
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| mot | | | Trois types assez nets de philosophie : autour des substantifs, adjectifs ou verbes. Comparez ce qu'on bâtit autour de intensité, intensif, intensifier : l'ennui ravi, l'ennui rivé, l'ennui crevé (Wittgenstein l'a très bien vu : « Il serait intelligent de diviser un livre traitant de philosophie par parties de discours » - « Es wäre vernünftig, ein Buch über Philosophie nach Arten von Wörtern aufzugliedern »). Le malheur du verbe est sa fâcheuse tendance de s'incarner, de se substantiver et de promettre des transfigurations, voire des résurrections, au milieu des pronoms désarticulés et crédules. | | | | |
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| mot | | | Trois vues du langage, à partir : de la réalité, du modèle, de la langue. La première, pragmatique (sciences humaines) - la plus vaste et vague ; la deuxième, conceptuelle (mathématique) - la plus haute et ouverte ; la troisième, fonctionnelle (linguistique) - la plus profonde et fermée. | | | | |
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| mot | | | Il faut lire ce livre, comme on lit une poésie étrangère (où d'abord s'imposent le son, l'allusion et la frontière) : l'abstraction surgissant avant la chose et même rendant celle-ci inutile. | | | | |
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| mot | | | Le sens d'un mot (à part les mots grammaticaux) est une chose banale : c'est une étiquette attachée à un objet ou à une relation du modèle. Rien à ajouter, tout cratylisme est niais. En revanche, le sens d'une requête est une chose bien délicate : l'analyse syntaxique, la génération d'un arbre sémantique dans le modèle (d'une réponse à la requête), la confrontation pragmatique de cet arbre avec la réalité modélisée, débouchant sur le savoir ou sur l'action. | | | | |
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| mot | | | Dans le commerce des mots, ce qui porte intérêts, aujourd'hui, ce ne sont ni le capital des idées, ni la productivité des outils de style, ni le retour sur l'investissement humain, mais la spéculation sur les valeurs foiresques. Avoir du talent, c'est prendre de haut les idées courantes et savoir s'investir dans les mots innovants. La trésorerie céleste paye mieux les chanteurs que les orateurs ; s'adonner aux mots, c'est préférer ce qui chante à ce qui parle. | | | | |
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| mot | | | La syntaxe de la vie est bien inattaquable ; sa sémantique est soumise à notre intelligence ; sa pragmatique - à notre caprice. La bonne parole est au contact des trois. La parole, qui ne s'adresse qu'à une autre parole, est sans vie. | | | | |
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| mot | | | Le vrai mot donne la sensation d'un arbre indivis, avec ses racines et cimes, son climat et ses saisons. Le fruit d'un tel mot, d'une maxime, est la présence de la vie, même si le sens en reste vague. « Les mots sont comme des feuilles : l'arbre, qui en exhibe trop, est pauvre en fruits de la raison » - A.Pope - « Words are like Leaves ; and where they most abound, much Fruit of Sense beneath is rarely found ». | | | | |
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| mot | | | Pour rendre les états d’esprit (concentration, focalisation, perspectives), les mots viennent tout seuls ; la précision et la cohérence sont faciles et utiles à suivre. Pour rendre les états d’âme (inspiration, élans, extases), les mots manquent, car ces états sont indicibles ; la création ex nihilo est inévitable – on crée la mélodie, on ne suit pas la mesure. | | | | |
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| chœur noblesse | | | ART : Si un art n'est pas aristocratique, il n'est qu'utilitaire. On en décorera des palais, mais on n'en embellira pas des chaumières. La Caverne est une galerie d'art aristocratique : c'est par l'ombre qu'un objet jette sur l'âme ouverte sur la vie qu'on en reconnaît l'étendue et l'éclat - de l'art vital. Le plein air et le néon ne valorisent que le minéral. | | | | |
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| chœur noblesse | | | SOUFFRANCE : Jamais noblesse ne fut plus percluse d'impuissance, ni bassesse - plus vigoureuse. Nous finissons par avoir honte de ce qui se porte bien, en nous-mêmes, et par être fiers de ce qui nous lancine. Souffrir, c'est savoir le meilleur et le plus pur de nous-mêmes - inutile. Les ennuis surclassèrent la souffrance en capacité mobilisatrice. | | | | |
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| chœur noblesse | | | RUSSIE : Quoi qu'en dise l'Histoire, la pensée en Russie fut exceptionnellement aristocratique. Dans aucun autre pays, les itinéraires des actes et des visions ne s'éloignèrent à ce point. Partout ailleurs, les visions s'embourbèrent en sinuosités stériles et les actes empruntèrent un chemin droit, fangeux et fécond vers l'utilitaire. | | | | |
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| noblesse | | | Ce n'est pas une préférence de la qualité à la quantité qui désigne un aristocrate, mais un attachement aux qualités, qui ne se réduisent pas aux quantités - « peu, mais intense »*** - Pline le Jeune - « non multa, sed multum ». | | | | |
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| noblesse | | | La hauteur s'oppose presque toujours à la profondeur. Celle-ci est utile dans la construction de ponts, dans les concours administratifs et dans les sondages de la vidéosphère. La hauteur est inutile dans les productions des têtes et le commerce des cœurs, elle servirait, à la limite, aux transports de l'âme. J'aimerais savoir ce que l'Ecclésiaste entendait par la « haute profondeur », que l'homme n'atteindrait jamais. | | | | |
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| noblesse | | | Le rejet a priori des choses est une opération de filtrage par de vagues contraintes, rejet dicté par un préjugé plat ou par un goût de hauteur ; c'est un état de défi, de guerre et d'exaltation. Le rejet a posteriori, dicté par la raison profonde ou plate, en vue d'un but transparent, conduit à un état de paix et de compromis, où poussent progrès et bassesses. | | | | |
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| noblesse | | | Le spectre de l'impulsion initiale, c'est ce qui distingue un homme intéressant. « Tout s'achève avec mon commencement » - T.S.Eliot - « In my beginning is my end » (ne pas croire les Chrétiens, naïfs ou hypocrites : my end is my beginning). En grec, commencer signifierait commander - volonté de puissance (pour Nietzsche, vouloir, c'est obéir au commencement, plutôt que commander la fin) ! « L'unique joie au monde, c'est de commencer » - Pavese - « ricominciare è l'unica gioia al mondo ». Ensuite, le poète, qui doit être Prince, conserve cette impulsion (« nous ne sommes pas responsables de ce qui naît en nous, mais de ce qui dure »** - Valéry), le philosophe la contrecarre par un angle de vue paradoxal, le pragmatique la rattache à la réalité. La pulsion, l'expulsion, la propulsion. | | | | |
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| noblesse | | | Nos sens sont si étroitement surveillés par notre raison, complice totale de la réalité, que notre perception du monde est toujours miraculeusement fidèle à l'original. Rien à voir avec le bâton d'un aveugle (Leibniz). Nos sens sont connectés à deux usagers : le cerveau et l'âme, pour naviguer ou bien vivre des vertiges. Il faut être sourd pour ne pas l'entendre. Le bâton, à l'origine des vertiges spontanés, est une invention récente. | | | | |
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| noblesse | | | Quatre types de rayonnement : utilitaire, moral, mystique, poétique. Quatre questions abductives : quoi - création, comment - sensibilité, pourquoi - source, où - liberté. Seuls l'ironie ou le regard répondent au au nom de quoi. Dans l'ironie on devine l'âme, dans le regard - l'esprit. Une ironie trop désinvolte devient stérile, un regard trop exigu confond la profondeur avec la hauteur. Peut-être que l'union de l'ironie et du regard s'appelle liberté : « Le au nom de quoi forme l'Un avec la Liberté » - Heidegger - « In eins mit Freiheit ist Umwillen ». | | | | |
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| noblesse | | | Il s'agit non pas de briser les tables des valeurs, qui s'avèrent le plus souvent n'être que valeurs d'échange ou valeurs d'usage, mais de les laisser à leur place, dans le cloaque du quotidien et de l'utile. La vraie valeur, c'est ce qui en restera, après la résolution de cette contrainte. | | | | |
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| noblesse | | | L'aristocratisme des sens : se délecter d'une pureté à même le plus noble des sens, les yeux de l'âme. Les yeux d'un esprit noble aident à voir de la pureté parmi n'importe quel empirisme. Pureté, face cachée de la réalité. | | | | |
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| noblesse | | | Face à la fragilité des causes premières intellectuelles, trois réactions actives possibles : la trahison - retour au palpable, aux affaires, aux palabres ; la perversion - chant cynique, le désespoir bien pesé ; la fidélité-sacrifice - chant du cygne, l'espérance parée de sa gratuité : « Le sacrifice a en soi sa propre essence et n’a pas besoin de but ou d’utilité » - Heidegger - « Das Opfer hat in sich sein eigenes Wesen und bedarf keiner Ziele und keines Nutzens ». La réaction passive serait de fermer les yeux, face au problème des causes, et de ne vouer son regard qu'au mystère de l'effet : « Les ténèbres de l'âme ont besoin non pas de rayons de soleil, mais du regard sur la nature »* - Lucrèce - « Animi tenebras necessit non radii solis, sed naturae species ». | | | | |
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| noblesse | | | L'intensité est cette force unifiante, qui fait vénérer, dans l'arbre, avec l'égale ouverture, - les rameaux, les fleurs, les fruits, les racines et les cimes, ainsi que toutes ses saisons ; l'utilitarisme est le nom de l'un des adversaires de l'intensité : « Ne sois pas tenté par la science des Grecs ; elle donne des fleurs, mais point de fruits » - le Talmud. | | | | |
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| noblesse | | | Des grands, tels Rousseau ou Tolstoï, tentèrent, pitoyablement, de mettre l’homme en eux à la hauteur de l’artiste qu’ils furent. Je ne connais que deux réussites de cet effort, inutile mais noble, – Rilke et R.Debray. | | | | |
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| noblesse | | | La passion est un élan, qui me fait quitter le monde de la nécessité, de l’intérêt de l’espèce, de l’utile. Le moment idéal, pour prouver ma liberté. C’est de la foi, même si c’est de la mauvaise foi. | | | | |
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| noblesse | | | Se moquer des houles et ascensions n'est utile, que si l'on dépose outre-mer ou dans l'Empyrée assez de trésors inaccessibles. | | | | |
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| noblesse | | | Presque toutes les forces de l’homme sont utiles ; et presque toutes les faiblesses de l’homme – inutiles. Mais celles qui restent – forces et faiblesses – sont les plus nobles, puisque la vraie valeur de l’homme réside dans l’emploi de ces dernières faiblesses, emploi rendu possible grâce à ces dernières forces. | | | | |
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| noblesse | | | L’inutilité croissante de toute noblesse la condamne à disparaître. « Les plus nobles, aujourd’hui, courent le risque d’extinction, car leurs yeux, oreilles et âmes sont à la recherche de l’éveil et de la caresse »** - H.Hesse - « Heute müssen die Edleren hinsterben, da sie wache und zarte Augen, Ohren und Seelen haben ». - ils devraient davantage songer aux rêves qu’aux veilles. | | | | |
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| proximité | | | Prier sans chercher d'écho, travailler, comme si je n'étais regardé que de Celui, qui vaut ma prière : je travaille comme je prie, je prie comme je travaille. L'ascétique « Ou tu pries, ou tu agis » (« aut ora aut labora ») devint, hélas, le pragmatique « prie et agis » (« ora et labora ») - mouton ou robot. Mais le pragmatisme possédait déjà Bias : « Aime comme si un jour tu devais haïr ; hais comme si un jour tu devais aimer ». | | | | |
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| proximité | | | Tous les mystères de la haute justice sont confiés désormais aux solutions, dictées par la lettre des codes ; il ne reste que le problème de l'utile, qui tarabuste encore les hommes. Mais « de l'utile au juste la distance est la même qu'entre la terre et l'étoile »* - Lucain - « sidera terra ut distant, sic utile recto ». L'étoile disparut des outils de mesure des hommes ; seule la perspective du lucre donne aujourd'hui la mesure de l'utile devenu le seul juste. | | | | |
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| proximité | | | Si Dieu est un Verbe, quelle serait la place lexicale de l'homme ? J'ai beau pencher du côté d'un pronom personnel, d'un déterminant, d'une négation, il semblerait, que cette place fût beaucoup plus modeste ; « L'homme doit être ad-verbe, être près du Verbe » - Maître Eckhart - « Der Mensch soll, beim Wort ein „Beiwort“ sein ». On préfère généralement des particules de subordination ou des pronoms possessifs, pour amadouer l'Analyseur pragmatique. | | | | |
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| proximité | | | Entre les yeux et cette page s'insinuent tant de couches ou d'étapes de ma réalité bruyante et envahissante. Un rêve : rendre cette réalité silencieuse, pour qu'on m'entende de très-très loin, pour que la vie surgisse et retentisse après et non pas avant cette page. Mais la réalité y joue un rôle de contrainte utile : elle m'évite une chute dans la familiarité. | | | | |
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| proximité | | | Notre vie se projette sur deux plans – le mécanique et le divin : l'efficacité ou le Bien, la norme ou la loi, l'utile ou le beau, la solution ou le mystère, l'ampleur ou la hauteur, la production ou la création, l'événement ou l'invariant, l'inertie ou le commencement. Le triomphe de la mécanique fut appelé mort de Dieu. | | | | |
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| proximité | | | La mort de Dieu est un effet du progrès social : depuis que la charité, la correction politique, la transparence bancaire ridiculisèrent l’énigme du Bien sois-disant divin, toute perplexité humaine se dissipa et rejoignit une conscience tranquille ; depuis que les enchères et les subventions publiques valorisèrent l’art, le goût, jadis gratuit, du Beau se plaça à côté de tout autre lucre. Quant à la troisième facette divine, celle du Vrai, elle se contente de ne plus communiquer qu’avec la machine, extérieure ou intérieure à l’homme. L’intérieur humain devenant aussi mécanique que son extérieur, et Dieu étant une affaire intérieure sentimentale, l’inexistence avérée de Celui-ci ni n’inquiète ni n’interroge. | | | | |
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| proximité | | | Les dieux vivent comme vivent les roses – l’espace d’une floraison (qu’elle se mesure en matinées ou millénaires). Le chêne est enterré dans la souche, l’amour – dans la routine, la création – dans la production, le Beau – dans l’utile, le divin – dans le robotique. Tout bon croyant se transforme en Narcisse, admirant son sosie, superficiel et profond, - Dieu. | | | | |
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| proximité | | | Dans la musique, la beauté (Mozart) se substitue à Dieu, la grandeur (Beethoven) Le rend inutile, la passion (Bach) en traduit la noblesse. « La vénération, dans la musique, témoigne de l’omniprésence de la grâce divine »* - Bach - « Bei einer andächtigen Musik ist allezeit Gott mit seiner Gnaden Gegenwart ». | | | | |
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| proximité | | | Tant de définitions farfelues de ces termes ‘métaphysiques’ – Grâce et Créateur. Je dirais que la grâce est toute sortie inexpliquée de l’inertie des Lois, et le Créateur est l’auteur anonyme de nos trois hypostases : le Bien mystérieux, le Beau inutile, le Vrai universel. Mais les attribuer à Dieu : « L'âme, le cœur et l'esprit, c'est la trinité qui est dans l'unité de l'homme comme dans l'unité de Dieu » - Hugo – est un anthropomorphisme gratuit. | | | | |
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| proximité | | | Il y a deux sortes d’historiens : ceux qui narrent l’état du monde à un moment donné et ceux qui remontent aux origines de cet état, les narrateurs des finalités et les chantres des commencements. Plus lointaines sont les origines, de plus de place et de liberté dispose l’individualité de l’historien. Tite-Live se désintéresse de la didactique et se peint lui-même en mythologisant les époques reculées ; Tacite évite les mythes et veut être utile à ses contemporains. | | | | |
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| souffrance | | | Soupir et larme. Le soupir monte, la larme tombe. La ventilation du halètement, l'arrosage du regard. On enterre le soupir, dans la larme on fait refléter l'étoile. Le soupir t'emporte, la larme t'enchaîne. Du soupir naît le mot, que la larme rend inutile. C'est un chant du cygne, car, aux futurs concours du plus beau soupir et de la plus chaude larme il n'y aura que serpents et crocodiles. | | | | |
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| souffrance | | | L'enfant n'a pas besoin d'être consolé, c'est pour cela que la consolation le rend littéralement heureux, c'est-à-dire jouissant de l'inutile. Je dois en faire autant avec mon livre. Et la rencontre entre les deux - et liberi et libri ! - serait mon idéal ! | | | | |
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| souffrance | | | Entretenir intact un découragement sans faille, redoubler de signes d'abandon, ne pas se débander dans la poursuite de l'inutile démoralisateur. | | | | |
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| souffrance | | | Je trouve de l'hypocrisie jusque dans mon accumulation effrénée de trésors invisibles, éphémères et inutiles - ils pourraient rendre plus facile mon agonie bien réelle. | | | | |
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| souffrance | | | Le désespoir, qui guide les hommes robotisés, est bien réel ; ce sont les hommes de passion qui doivent être menés par des espérances vaines (Bossuet) ! | | | | |
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| souffrance | | | L'intérieur humain fait partie de ces choses inexistantes, qui accueillent nos meilleurs frissons ; leurs ondes extérieures deviennent de la chaleur d'homme ou de la musique d'artiste. « L'homme commence là, où, irradiant la joie autour de lui, à l'intérieur il reçoit la souffrance » - Prichvine - « Человек начинается там, где, радостный вокруг себя, он, внутри, принимает страдание ». | | | | |
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| souffrance | | | Désapprendre à vivre est plus facile qu'apprendre à mourir. Et beaucoup plus utile. Pour mieux aimer. Transformer la lueur ardente, venant de l'amour ou de la mort, - en ombres : « Esclave de l'amour, je suis libre des deux mondes » - Hafez. La plus belle liberté est celle qui réussit à se mettre au-dessus de la souffrance : « Dans la possibilité de l'angoisse la liberté succombe écrasée par le destin » - Kierkegaard. | | | | |
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| souffrance | | | Pour l'homme de l'utile, un travail est stérile, s'il ne laisse pas de traces. Pour l'homme du futile - s'il mutile des horizons ou des firmaments. | | | | |
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| souffrance | | | Le rire et les pleurs sont deux humeurs d'égale utilité et intensité, pour saluer le bonheur ; la première - profonde, et la seconde - haute : il faut rire du bonheur compris, et pleurer - du bonheur incompréhensible. Il faut vouer le malheur - au silence et à l'impassibilité. | | | | |
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| souffrance | | | L'anesthésiant est utile au corps, comme la pitié l'est à l'âme. Libérer le corps d'une pesanteur ; apporter de la grâce à l'âme. L'état d'âme, à ne pas confondre avec l'état du corps : « On se fatigue de la pitié, quand la pitié est inutile » - Camus. | | | | |
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| souffrance | | | Personne n'ose plus reconnaître ses chutes ; tous veulent être relevé à l'horizontale ou en profondeur. Heureusement, « On ne peut pas relever quelqu'un, sans se relever soi-même » - Emerson - « No man can sincerely try to help another without helping himself ». En hauteur, il ne restent que des solitaires secourables, mais inutiles. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance doit être utile : telle une pierre, que le malheureux Sisyphe traîne vers un sommet, mais au lieu de la faire tomber à pic, d'en haut vers la vallée, comme le fait Cioran, en maugréant la terre entière, il faut essayer d'en faire une pierre de touche pour mes muscles, une pierre d'achoppement pour mon esprit, une pierre angulaire de mon âme. | | | | |
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| souffrance | | | Le sacrifice et la fidélité s'associent presque spontanément avec l'amour ou avec la liberté, mais difficilement – avec la souffrance, qui est plutôt la conscience de leur inutilité. | | | | |
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| souffrance | | | Tes bonheurs et tes malheurs du passé te servent de lumière et d’ombres ; tu as bien besoin de cette lumière, mais ce sont les ombres de tes douleurs qui t’expriment le mieux. Sans la lumière, on a raison de dire : « La terrible vérité est celle-ci : souffrir ne sert à rien » - C.Pavese - « La tremenda verità è questa : soffrire non serve a niente » - tu as dû éteindre, dans ta mémoire, toutes les étincelles d’un bonheur de vivre. | | | | |
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| souffrance | | | J’aimerais, que ma parole soit sensible comme une voix, et que ma voix soit aussi intelligible qu'une parole, au point de renverser la distribution de rôles aristotélicienne : « La voix sert à signifier la douleur, et la parole existe en vue de manifester l'utile ». | | | | |
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| chœur vérité | | | NOBLESSE : Énoncer ou taire les vérités, en fonction d'un goût désintéressé plutôt que d'un calcul mécanique, telle est l'attitude aristocratique. Rehausser et soigner le vrai et le beau, tenir en laisse la fausseté et la laideur. La vraie noblesse se manifeste et dans l'attachement à une vérité délétère et dans le détachement d'un mensonge profitable. | | | | |
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| vérité | | | Sans appliquer à une belle vérité le cycle ironique, allant d'un mystère à l'autre, on la condamne au cycle historique : divine, naturelle, utile, oubliée. | | | | |
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| vérité | | | Les sophistes, ceux qui vendent des vérités aux ratés bien en vie, me sont plus sympathiques que les positivistes, ceux qui les acquièrent en usufruit auprès des triomphateurs mourants. | | | | |
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| vérité | | | La vérité vaut par la capacité de produire son contraire et d'en démontrer l'intérêt. Le souffle de la négation donne du volume aux vérités emballées. Sans cela, elles sont des platitudes ou des tautologies, paralysées ou dégénérées, d'une véracité vivante. | | | | |
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| vérité | | | Flâner parmi les vérités en visiteur accidentel de musée et non en acheteur intéressé. | | | | |
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| vérité | | | La distance entre le vrai et le faux peut se mesurer en unités lexicales, syntaxiques, sémantiques ou pragmatiques. Plus on la réduit à la lettre (au lexique donc), plus on a de l'esprit. Une vérité est belle, lorsqu'elle résiste aux substitutions congruentes, radicales et délicates, de ses termes. Gödel montra une belle différence entre ce qui est sémantiquement vrai et ce qui est syntaxiquement démontrable, tandis qu'en Intelligence Artificielle les deux sont équivalents. | | | | |
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| vérité | | | Soit on réduit la philosophie à la logique en en attendant des solutions-vérités, soit au savoir, prometteur de problèmes-langages, soit, enfin, à la poésie, où l'on se contente de mystères-styles. Sens pratique, sens intellectuel, sens poétique : « Le poète est un homme, qui a gardé le sens du mystère »* - J.Green. | | | | |
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| vérité | | | La vérité n'a aucun rapport avec la validité (le pragmatisme) ni avec la certitude (le psychologisme) ; elle est une relation linguo-conceptuelle. | | | | |
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| vérité | | | Ils « traquent la vérité désintéressée, pour se munir de garantie contre la vacuité » - G.Steiner - « hunt after disinterested truth … to be equipped with some safeguard against emptiness », tandis que c'est seulement son intérêt bien pratique qui justifie la quête de la vérité, et que l'homme, mystique ou musical, a besoin de ce vide sacré, pour qu'y résonnent les chants des dieux, sans interférences avec le bruit du monde. | | | | |
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| vérité | | | Le vrai est recherché puisqu'il est utile et rassurant ; le non-vrai, c'est à dire le rêve, est désiré, même inutile et inquiétant. Schopenhauer aurait dit que le premier relève de la volonté réelle et le second - de la représentation imaginaire. | | | | |
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| vérité | | | Non seulement la vérité n'a rien à voir avec le feu, elle n'a même de notion de distance : soit on la tient, soit on est incommensurable avec elle. On ne peut ni s'en approcher ni n'en brûler : « Il faut vivre avec la vérité comme avec le feu : pas trop près, pour ne pas se brûler, pas trop loin, pour ne pas avoir froid » - Diogène Les âmes chevaleresques ou les esprits fraternels s'enflamment et se chauffent ailleurs, auprès du beau ou du bon. La vérité pourrait, éventuellement, servir de ressource alimentaire. | | | | |
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| vérité | | | La peinture moderne, qui se sépara résolument d'avec la poésie (à partir des impressionnistes), prétend servir la vérité, au même degré que le papier-peint et les peintres en bâtiment, tandis que « la vérité, vers laquelle se tourne l'art, ne peut être formulée qu'en brisures, allégories, inventions » - Weidlé - « та правда, с которой имеет дело искусство, вообще не высказываема иначе, как в преломлении, в иносказании, в вымысле ». | | | | |
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| vérité | | | Dans les nations robotisées, la vérité vit, mettons, 2 ou 12 ans ; dans les superstitieuses, elle se réincarne ou ressuscite. Chez les positivistes, elle vit jusqu'au moment, où l'on lui administre de telles greffes, que les non-familiers la prennent pour une mutante. | | | | |
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| vérité | | | Pour être maître du vrai, l'intelligence suffit ; mais il faut plus que de l'intelligence, pour faire cohabiter le bien et le beau, - il faut de l'esprit, presque inutile dans le vrai. | | | | |
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| vérité | | | La Fontaine a raison : « L'homme est de glace aux vérités, il est de feu pour les mensonges » - mais ce n'est pas la vérité qui y est à plaindre, mais le feu, qui s'éteignit, pour ne nous laisser qu'en compagnie des vérités pétrifiées. | | | | |
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| vérité | | | Il se trouvent même des mathématiciens, qui cherchent la vérité dans une adéquation quelconque avec la réalité. La géométrie n'est ni vraie (car utile) ni fausse (car absente dans le réel). Elle n'est pas fausse, non plus. Elle est vraie dans le langage qu'elle crée elle-même. La poésie, elle, est fausse, mais elle est, heureusement, inutile. | | | | |
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| vérité | | | Le mensonge ne trompe qu'une fois ; la vérité, en revanche, me garantit le sommeil du juste, tant de fois que j'aurai la paresse de ne pas en changer la berceuse. | | | | |
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| vérité | | | Tout énoncé vit trois stades : la question (mots, références), la réponse (valeurs de vérité, substitutions), le sens (confrontations avec la réalité). Si la vraie signification réside dans le premier, le discours est poétique, si elle est dans le deuxième - le discours est scientifique, et si c'est le troisième - applicatif. Et ce qui les traverse, leur invariant, est proprement l'idée, qui n'est donc ni exclusivement dans le mot (les idéationnistes), ni dans le contenu (les phénoménologues), ni dans le sens (les pragmatiques). | | | | |
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| vérité | | | Tous comprennent l'utilité du sacrifice de vérités au nom de l'éthique ; très peu sont capables de voir dans le sacrifice d'une vieille vérité – la fidélité à la création de vérités nouvelles, au nom de l'esthétique. Le beau inutile crée un langage, le bon utile se sert de l'ancien. | | | | |
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| vérité | | | Tant que l'ignorance et le mensonge infestaient et corrompaient les esprits, je pouvais voir dans la vérité un allié ; mais depuis qu'elle, en allié de l'esprit, rend inutiles les âmes, j'éprouve de la sympathie pour une ignorance étoilée et un mensonge enivrant. | | | | |
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| vérité | | | La 'logique' puérile de Hegel suppose l'unicité de la négation (die Verzweiung – couper en deux) et fait de son surgissement une nécessité, tandis qu'il y a autant de négations d'un concept qu'il y en a de points ou d'angles de vue sur ce concept, et la négation n'est ni absolue ni nécessaire mais tout bêtement utile, pour focaliser l'attention sur un aspect plutôt que sur un autre. | | | | |
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| vérité | | | La rigueur formelle apporte moins à la qualité des vérités philosophiques (en acceptant, un instant, l’hypothèse de cet oxymore) que l’étonnement ou l’émotion. Notre machine intérieure est capable de rigueur ; notre âme, seule, porte des frissons. La machine est inutile en philosophie ; et sans frisson, la philosophie est nulle. | | | | |
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