| action | | | Quand je n'ai pas de bonnes paroles, je suis tenté de m'exprimer en langage des actes, qui rabaissent mon silence. À l'opposé de Phèdre : « Ceux qui rabaissent en paroles ce qu'ils ne peuvent faire » - « Qui facere quae non possunt verbis elevant ». | | | | |
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| action | | | La désespérance aurait dû dégoûter de toute action, mais regardez ses tenants, jusqu'au cou dans l'agitation gluante et piétinant le rêve. L'espérance aurait dû auréoler l'action, mais je vois ses champions paralysés, devant le rêve agonisant (action et agonie – deux mots d'une même origine !). L'espérance des ténèbres silencieuses, la désespérance de la lumière criarde. | | | | |
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| action | | | Silence ou vacarme, équilibre ou diffusion ? - Confusion des charmes ! - ce qui fera de moi un vrai croisé pratiquant « profusion des armes ET effusion des larmes » - Lulle. | | | | |
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| action | | | La musique en mouvement ne peut conduire qu'en caserne ou en cimetière ; c'est la musique de l'immobilité, n'ayant besoin d'aucun chemin, qui m'approche de ce qui m'est infiniment cher et lointain. Aucun silence ne peut la remplacer : « Le chemin vers tout ce qui est grand passe par le silence » - Nietzsche - « Der Weg zu allem Großen geht durch die Stille ». | | | | |
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| action | | | L'action ne fait que du remplissage ; du silence des mains naît la caresse ou le rêve. « Qui se tait avec sa bouche bavarde avec ses mains »* - Freud - « Wessen Lippen schweigen, der schwätzt mit den Fingerspitzen ». Il faut être fanatique de la lutte des classes et des sexes, pour voir dans la caresse, comme Sartre, « une embuscade tendue à l'autre » ; la caresse est une tentative désespérée, pour que la main parle le langage du rêve. | | | | |
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| action | | | Je n'ai aucune répugnance à l'action ; je me contente de constater son intégral mutisme : elle ne traduit presque rien de ce qui, en nous, vaut d'être dévoilé. « Tout ce que vous faites trouve un sens dans ce que vous êtes » - Jean-Paul II - et puisque vous êtes condamnés à ignorer ce que vous êtes, ce sens est une chimère sans intérêt. | | | | |
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| action | | | Aucune œuvre littéraire ne traduit si nettement le conflit majeur de l'existence, entre le moi, qui réfléchit, agit et se connaît et le moi, qui frissonne, rêve et s'ignore, que la Pathétique de Tchaïkovsky ; et nulle part ailleurs on n'entend si nettement l'inéluctable débâcle du second, plein de honte, et le silence confus du premier, plein d'ironie. | | | | |
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| action | | | Trois étapes de justification de l'action : le naturel, l'humain, le divin, dont l'action serait un lieu géométrique ou une modulation, et où se rencontreraient le bruit naturel, la voix humaine et la musique divine. Mais c'est prendre des casseroles ou des soupirs pour instruments de musique. Pour ton œil musical, toute action est du silence. À l'opposé de l'action se tient le rêve avec ses cordes, ce centre, à partir duquel se tracent les circonférences de nos horizons ou les firmaments de nos étoiles. | | | | |
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| action | | | On améliore sa voix en pratiquant non seulement la rhétorique, mais aussi l'art du silence ; il faut voir dans l'action - un silence de l'âme, qui pourrait rendre d'autant plus pure son éloquence. | | | | |
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| action | | | Tenir à la pureté crée, inévitablement, du vide, mais il ne dépend que de moi que de rendre ce vide - réceptacle de ma musique. « La pureté, ce vide maudit. La contemplation pure, en pleine action, c'est du Don Quichotte, ridicule et pitoyable » - Mérejkovsky - « Чистота - пустота проклятая. Чистое умозрение в делании - донкишотство, смешное и жалкое ». Être encombré de vétilles est le contraire d'un vide pur ; il vaut mieux inspirer de la pitié, dans mon chaud silence, que de l'indifférence, au milieu d'un bruit glacial. | | | | |
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| action | | | Du silence de l'univers, la patience de l'esprit extrait les cadences, et l'impatience de l'âme – la musique. Ce qui est objectif ne promet qu'une désespérance, ferme et lucide ; l'espoir, éphémère et beau, ne peut venir que de la musique de l'âme. Et l'espérance de Vauvenargues : « La patience est l'art d'espérer » - est de l'artisanat bien pesé et non de l'art impondérable. | | | | |
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| action | | | Le mot perdit définitivement la partie contre le fait. Le mot coloré, porteur de silence rieur ou sanglotant, n'a plus aucune valeur d'échange ; les faits incolores s'échangent dans le brouhaha mécanique des foires ou des salles-machine. | | | | |
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| action | | | La féerie du monde se brouille par ma bougeotte ; c'est dans mon immobilité que cette féerie se dévoile, car les couleurs, comme les sons, naissent en nous ; de moi dépend si le monde est tableau symphonique ou bien grisaille silencieuse. « Donateur de sens, le regard humain valorise le monde » - Wittgenstein - « Der menschliche Blick hat es an sich, daß er der Welt einen Wert zuerkennen kann ». Mais tant que nos bras et pieds sont en action, nos meilleures palettes et cordes sont hors d'usage. L'immobilité tonifiante est le seul problème. L'homme de foi et, en particulier, l'artiste, agit en moi, dès que je m'immobilise. | | | | |
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| action | | | Ce que je dis au monde se forme par un bavard - l'action de mon soi connu - et par deux muets - le rêve de mon soi inconnu et la perplexité du bien intraduisible en actes. « Tu mettras de la mémoire dans ton travail, de la bienséance - dans ton silence, dans ta nature - de la noblesse » - Bias. Une anodine substitution s'impose : au travail, toujours forcée, sied mieux la bienséance ; au silence, toujours libre, - la noblesse ; à la nature, toujours jeune, - la mémoire. La grandeur est attribut du seul soi originaire, l'inconnu : « L'instinct secret qui reste de la grandeur de notre première nature »** - Pascal. | | | | |
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| action | | | Mes actions font appel à ma force ou à ma musique, à l'arc ou à la lyre. Je tends le mieux les cordes d'arc - dans une attitude malgré ou contre. La lyre se tourne vers le oui fraternel, elle n'a pas grand-chose à gagner avec des ennemis : « L'ennemi, lui aussi, fait vibrer ta corde sensible. Pour qu'elle casse »* - S.Lec. Tandis qu'avec l'arc « nos vrais ennemis sont silencieux »* - Valéry – pour nous faire relâcher nos cordes désœuvrées. | | | | |
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| action | | | L'action et le verbe : adversaires, ils embellissent la liberté et le silence ; alliés, ils abrutissent les hommes, serviles et sourds. | | | | |
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| action | | | Les événements devinrent si prévisibles, transparents et insipides, que seule l'éloquence journalistique en entretient encore l'intérêt. Et dire, que, jadis, les meilleurs orateurs appelaient au silence, face aux faits, si pittoresques ou/et si horribles. La vraie éloquence vise, au-delà d'un état de fait, - un état d'âme. Pour fixer le fait, il faut décocher des flèches ; pour atteindre l'âme, il suffit de bien bander son arc. L'art est un état d'âme, et l'intelligence est un état de faits. | | | | |
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| action | | | Pour ériger ma tour d’ivoire, les matériaux de construction et les outillages me sont fournis par l’esprit et les yeux, mais ni l’âme ni le regard ne sont esclaves de mon atelier (Sklave seiner Werkstatt – S.Zweig). Ils convertissent le silence mystérieux et la lumière incolore du monde en mélodies et arcs-en-ciel des mots. | | | | |
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| action | | | Oui, tu commets certainement des actions sociales, motivées pourtant par ta passion, mais tu finiras toujours par regretter de ne pas l’avoir dédiée plutôt à ton propre état d’âme ou, au pire, à une idée désintéressée ou à une grisante image. La passion existe pour être mise en musique et fuir le silence des actions. | | | | |
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| chœur amour | | | MOT : Les plus beaux mots d'amour naissent d'un amour des mots. Pourtant c'est en écoutant le silence d'un amour éloquent qu'on comprend, que sa langue est la seule à ne pas avoir besoin de mots. Tout peut servir d'ornement d'un amour, toujours nu pour être vrai, mais seul le voile des mots permet d'apprécier ce qui, en lui, n'est beau que vêtu. | | | | |
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| amour | | | Si un bonheur s'apprête à habiter des hauteurs, n'oublie pas, qu'il n'y a, là-haut, que disharmonie, silence et avalanches. | | | | |
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| amour | | | Quand je vois tant de visages anonymes de nos contemporains interrogateurs, sans écho, sans réponses, je comprends que l'amour fiche le camp de ce monde, voué au silence. À l'amoureux, « il fallait bien, qu'un visage réponde à tous les noms du monde » - Éluard. | | | | |
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| amour | | | Si la raison se tait, l'amour devient bavard ; quand celui-ci veut parler, la raison devrait lui dire de se taire. Dès que l'amour parle, ce n'est plus l'amour, hélas, qui parle… Il doit prêter sa voix, pas ses mots (qu'il n'a pas ! ). Son silence, ce sont ses caresses : l’onde, dans le cœur et dans le corps, naissant de l’attouchement immobile. | | | | |
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| amour | | | L'esprit manipule des valeurs au comparatif, fournies par des capteurs ; l'âme, elle, n'est sensible qu'au superlatif, auquel réagissent ses cordes. « Il existe ces drôles de cordes dans l'âme humaine ! Insensibles aux appels tonnants elles se mettent soudain à vibrer aux mots prononcés tout bas » - Dickens - « There are chords in the human heart, which will remain senseless to appeals the most passionate, and respond at last to the slightest casual touch ». Le cerveau traduit les mots, nettement filtrés par l'oreille, mais le cœur en connaît la langue originelle, qui ne jaillissait que des yeux silencieux. | | | | |
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| amour | | | Dès qu'on affiche son amour de la vérité, je suis sûr de me trouver au milieu d'un troupeau beuglant ou des imbéciles. Et je ne surprends la vérité de l'amour que dans des lieux solitaires, purs et silencieux. La vérité, par définition, est sans vie ni mouvement, et se passionner pour elle est signe d'une maladie mentale, par exemple : « Le fanatisme, ce redoutable amour de la vérité » - Alain - pour la vérité on devrait ne faire que calculer. | | | | |
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| amour | | | Le soi connu nous donne de l'ampleur ; le soi inconnu, lui, se décompose sur l'axe vertical : la profondeur de ce dont nous sommes porteurs et la hauteur de ce vers quoi nous nous sentons portés - nos dons, d'un côté, et nos passions, de l'autre. On nous respecte, ou tombe amoureux de nous, à cause de ce que nous portons - notre talent, notre beauté, notre rayonnement, mais on se sent heureux de vivre à côté de nous - à cause de nos palpitations silencieuses, ou de nos ombres, face à la lumière du bien, du bon, du vrai. | | | | |
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| amour | | | Une attitude qui, par la volonté bien bête d’être original en tout, répugne à l’instinct charnel (le Nietzsche frustré et le Valéry comblé y succombent), cette attitude ne voit pas qu’on n’est en partage avec les autres que par l’esprit et non pas par le cœur. Et l’ivresse d’un cœur débordant ou d’un corps palpitant est semblable à l’ivresse de l’âme enchantée, à l’écoute d’une musique. L’esprit devrait se taire ou s’éclipser devant toute ivresse incompréhensible ou cachottière. | | | | |
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| amour | | | Créer à perdre le cœur est le pendant à aimer à perdre la raison (Aragon). Et c’est une métaphore qui traduit l’adage d’artiste se plaçant au-delà du Bien et du mal, comme l’amoureux réduisant au silence et à l’esclavage la raison asservie. On leur fait perdre la liberté, on les enferme dans les bas étages, mais on les nourrit, respectivement, par le Beau et le Bien tyranniques. | | | | |
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| amour | | | Même dans l’amour, les contraintes valent plus que la liberté : « L’intimité véritable repose sur le sens mutuel des pudenda et des tacenda »** - Valéry. | | | | |
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| art | | | Avec un vrai artiste, plus il tranche en faveur de l'art palpitant, face à la vie stagnante, plus on vénère la vie, qui s'y naît, harmonieuse ou mystérieuse. La musique y anime les deux. Avec les tâcherons, et l'art et la vie sont banals, sans musique : dans la vie règne l'ennui bruyant, et dans l'art - le chaos silencieux. | | | | |
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| art | | | Ni confessions ni testaments ni catéchèses – mais la musique ! Faite de soupirs, d'élans, de silences. L'état d'âme – le point d'arrivée. Ambition d'artiste. | | | | |
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| art | | | Les sources du beau sont en nous, mais nos traductions n'étant pas en chaque occasion assez artistiques, devant le beau réussi des autres nous éprouvons l'envie de nous taire, d'arrêter notre discours sans grâce et, confus, de nous reconnaître, enfin, dans la production d'un autre. C'est, je crois, un sens possible du « le beau désespère » de Valéry. Un autre serait la sensation de chute de la trajectoire artistique : de la loi de l'être vers le hasard du devenir, à l'opposé de la science : du hasard de l'être vers la loi du devenir - le vrai rassure. | | | | |
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| art | | | La vie grouillait de rêves silencieux, lorsque l'art était plongé dans un sommeil de plomb ; mais dans le Moyen Âge de l'art contemporain, le rêve commun ne reproduit que le brouhaha des foires. « L'art était une utopie ; aujourd'hui cette utopie est réalisée » - Baudrillard - pour nous ennuyer ou nous épouvanter. En lisant certains journaux intimes, on se croit en pleine place publique ; heureusement, dans les tableaux des places publiques, peints par d'autres, on découvre plutôt un journal intime. | | | | |
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| art | | | Une métaphore est une idée, qui compte non pas par son propos, son étendue, son poids, sa profondeur, sa cohérence, mais par une irrésistible impression d'un bel état d'âme. Le pire des mutismes - le manque de métaphores. | | | | |
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| art | | | Le romantisme d'antan, ce fut de faire parler les bêtes ou les choses. Aujourd'hui il faut faire parler les concepts, mais le plus difficile, c'est de faire taire les hommes. | | | | |
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| art | | | Difficile de reproduire la vie mieux que par l'image d'un arbre. Le récit, le plus souvent, me met déjà au milieu d'une bruyante forêt, cachant les soucis de l'arbre solitaire, tandis qu'une formule de deux lignes ne peut se vouer qu'à un arbre fier et silencieux. | | | | |
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| art | | | L'Esprit et le Verbe, c'est tout ce qui me reconnaît pour Père. Quand le Verbe est vers Dieu, je suis dans le vers ; quand Il est Dieu Maximus, je suis dans la maxime. Et l'Esprit m'enveloppe d'un fond de silence. | | | | |
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| art | | | Le talent littéraire : pour les paroles prêtes, savoir trouver une mélodie ; pour la mélodie prête, savoir trouver des paroles. Une bonne contrainte : se taire, au lieu de proférer des paroles sans mélodies. | | | | |
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| art | | | Les uns exposent leur vie, les autres leur savoir, d'autres encore leur sexe. Mais le meilleur art, c'est se cacher élégamment, se perdre, s'éluder, faire entendre son mutisme. Se faire regard, parler aux aveugles, qui verraient en te lisant. | | | | |
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| art | | | Quand je ne sais pas grand-chose des notes, qui se veulent sons, il faut chercher des accords paradoxaux, uniques ou iconoclastes. Ou me taire, plutôt que chercher à espérer des mélodies, produites dans un espace, dont je ne maîtrise pas l'acoustique, étant étranger à ses murs et à son sol. Tandis que dans les sous-sols je gémis et sur les toits je soupire. | | | | |
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| art | | | Artiste est celui qui inverse la hiérarchie habituelle des hypostases de notre soi inconnu ; elle devient – idée, icône, idole, image – en privilégiant la couleur haute face à la rigueur profonde, l'arbre musical - aux structures silencieuses. | | | | |
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| art | | | La liberté est nue, la création est l'habillage. Même si la création-source est libre, la création-fleuve ne peut pas l'être, à moins que celle-ci réussisse à préserver le rythme de celle-là (l'étymologie du mot rythme !). On n'est libre qu'en rêvant, c'est-à-dire en ne désirant pas la mise en forme. La création est l'affectation, la recherche des empreintes de ce qui n'a pas de corps. L'art ignore la liberté connue, il en invente une autre, inconnue, il la crée ; il n'écoute pas, il émet sa musique au milieu du silence : « L'art est appel à la liberté » - Schiller - « Die Kunst ist ein Appell an die Freiheit » - sans être libre lui-même. | | | | |
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| art | | | Une fois que j'ai recueilli, ressenti, saisi les chauds balbutiements du monde, je pourrai réagir en confesseur (si j'ai le talent d'âme ou de plume) ou en professeur (si l'inertie de mouton ou le réflexe de robot sont les motifs de mon existence) : ou bien la musique des métaphores ludiques et consolantes, ou bien le silence des formules logiques et pontifiantes. | | | | |
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| art | | | Pour un non-artiste, le langage et l'esprit servent à reproduire le bruit (ou le silence) du monde, tandis que, pour un homme d'esprit, la poésie et la philosophie en extraient la musique ; la poésie est le même dépassement du langage que la philosophie - celui de l'esprit ; mais la nature de la musique, qui en naît, est la même, dans les deux cas, pour élever l'âme ou consoler le cœur. | | | | |
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| art | | | Si je veux rendre ma caresse - un soupir, un gémissement ou un silence voluptueux – la vigueur est préférable à la douceur, la contrainte - le fouet et les chaînes – au déchaînement. Et A.France : « Caressez longuement votre phrase, et elle finira par sourire » - a de mauvais moyens et buts. | | | | |
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| art | | | L'écriture est une dramaturgie, où les mots-acteurs n'ont qu'une importance toute virtuelle. Autour des mots, un écrit crée un cadre acoustique : soit c'est du bruit répercuté par une lecture échotière, soit c'est du silence sacré animé par une lecture de recueillement. | | | | |
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| art | | | Le chant du poète anime le silence du cœur, comme le sens divin remplit le vide de l'esprit. Le chant est aussi éloigné du bruit sensible que le sens - de la représentation intelligible. Et Chateaubriand se trompe de source : « Les poètes sont des oiseaux : tout bruit les fait chanter » - la musique naît dans l'âme, qui, chez le poète, est toujours neuve : « Cette 'âme nouvelle' devrait chanter et non pas narrer ! »** - Nietzsche - « Sie hätte singen sollen, diese “neue Seele” - und nicht reden ! ». | | | | |
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| art | | | Le bruit, dans la littérature, ce sont des objets trop criards ; on le réduit en leur préférant des relations entre innommables ; la poésie est une dissolution musicale de représentations ; avec la seule intensité on atteint le stade suprême, en découvrant, que « l'intensité est silencieuse » - R.Char. | | | | |
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| art | | | Les écrits des hommes sont composés, à 95%, dans le genre débrouiller, genre ennuyeux mais utile ; si je l'exclus, il ne me resteront que deux choix : briller ou brailler - être sophiste du silence lumineux de Dieu ou activiste du bruit calamiteux des hommes. | | | | |
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| art | | | La vie profanée, comme l'art profané, c'est la prégnance du calcul silencieux, guidant les actes ou dessinant les images. Mais la vie la vraie a ses intensités et ses miracles, et l'art vrai - sa musique (rythmes, mélodies, harmonies, hauteurs). « Je veux qu'on dise de mon œuvre : cet homme sent intensément » - Van Gogh – Apollon s'inspirant de Narcisse. Si l'art pour l'art signifie ne pas atteindre l'intense et le miraculeux, autant le classer parmi les profanations. | | | | |
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| art | | | Trois mondes : le silence du réel, le bruit du mental, la musique du poétique. Et la poésie est de la musique pure, ayant fait foin de la réalité ; et elle est le point de départ de la bonne philosophie, qui nous fait découvrir, que cette musique est l'écho le plus fidèle, quoique paradoxal et étrange, de la perfection du monde réel, son point d'arrivée. La prose des choses, traduite en poésie des mots. | | | | |
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| art | | | Le monde n'est pas un catalogue de choses, ni même un roman d'aventures, mais un poème. Il s'agit de le traduire : dans un silence mécanique, dans un bruit de concepts, dans une musique d'images. Très proche d'une traduction littéraire : « La traduction prosaïque, c'est de la servitude, la traduction poétique, c'est de la rivalité » - V.Joukovsky - « Переводчик в прозе - раб, переводчик в стихах - соперник ». | | | | |
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| art | | | Dans une œuvre d'art doivent apparaître mes négations et mes affirmations, résultant de mes contraintes ou de mon goût, ce que mes yeux évitent d'envisager et ce que mon regard perçoit dans les ombres de ma Caverne, des silences et des révélations, des voilements et des dévoilements. C'est aux non-artistes que s'adresse le pragmatique conseil d'Héraclite : « Ne voile ni ne dévoile, mais montre ». | | | | |
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| art | | | Ils attendent de l'art ce qu'on cherche dans un manuel de bricolage - des lumières, des garanties et des modes d'emploi. Et les artisans héliolâtres, dévoyés et éblouis par la rampe théâtrale, ne résistent pas à leur logorrhée transparente, sans ombres silencieuses. Qui encore est capable de suivre une étoile illuminant quelque logos en langes ? Aujourd'hui, l'art est aussi grisâtre que la vie. Dans les deux, l'homme du mystère est sacrifié aux hommes des solutions. | | | | |
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| art | | | Trois niveaux dans mes exercices littéraires : la parole, l'image, la musique – dire, montrer, chanter. « Nous devrions moins parler et peindre davantage » - Goethe - « Wir sollten weniger sprechen und mehr zeichnen ». Si tu chantes devant Dieu, ne te montre pas ; si tu te montres, ne dis rien aux autres. Le se taire wittgensteinien est au bout de cette exigence. Mais la chute finale est de descendre du silence même – vers l'action. Puisque, aujourd'hui, « l'action a le mot ; si tu as quelque chose à dire – montre-toi et tais-toi ! » - K.Kraus - « die Tat hat das Wort ; wer etwas zu sagen hat, trete vor und schweige ! » - le premier pas, quoique vague, vers la musique. | | | | |
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| art | | | La chronologie juste du travail d’artiste : avant de faire parler la créature, créer du silence autour du créateur. La créature est avec, sans, dans, hors de Dieu ; le créateur doit être devant Lui ! | | | | |
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| art | | | La vie est trop belle et trop incompréhensible, pour être rendue fidèlement par une œuvre d'art, mais celle-ci doit présenter deux facettes : ton humble musique et le silence majestueux de la vie, qui veut, à travers ta musique, se faire entendre. | | | | |
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| art | | | Les philosophes-poètes savent munir le devenir de mélodies et l’être – de couleurs et de formes. Chez les prosateurs, l’être est grisâtre et le devenir – silencieux ou cacophonique. | | | | |
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| art | | | Pour écrire dans un langage des ombres, il faut une lumière ; le choix est simple – l’éclairage du présent ou ta propre étoile hors du temps. Et, dans ton livre, on se trouvera en plein jour affairé ou l’on y rencontrera la nuit. « Le poète entre dans le silence. Ici, le mot avoisine non pas avec un rayonnement, mais avec la nuit »** - G.Steiner - « The poet enters into silence. Here the word borders not on radiance, but on night ». | | | | |
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| art | | | Depuis Socrate, on considère techniquement identiques les génies comique et tragique ; mais le don comique n’est qu’un talent, tandis que le goût tragique relève vraiment du génie. La comédie peut se contenter de rires et d’applaudissements, tandis que la tragédie est toujours accompagnée de noble musique ou de profond silence. Ainsi, je ne vois d’autre tragédien complet que Tchékhov, à qui G.Steiner, soudain devenu sourd ou trop naïf, refuse ce statut : « Tchékhov n’entre pas dans la catégorie de tragédien » - « Chekhov lies outside a consideration of tragedy ». Et peu importe ce que Tchékhov lui-même pensait de ses genres. « Ce n’est pas une comédie, comme vous me l’écriviez, c’est une tragédie » - Stanislavsky - « Это не комедия, как Вы писали, - это трагедия ». | | | | |
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| art | | | Quand on voue un culte au Beau, on perçoit tout appel, en paroles ou en actes, au Bien et à la Justice comme une platitude voire une bassesse, leur seule traduction noble étant peut-être une pitié, silencieuse ou pétrifiée. | | | | |
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| art | | | Le sens qui me fait apprécier une écriture d’art – du poème au traité de philosophie - n’est ni l’ouïe ni la vue mais le toucher sublimé, la caresse, inattendue, excitante, évocatrice, grâce à l’esprit qui entretient le silence et les yeux fermés. | | | | |
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| bien | | | Non seulement le faire, mais déjà le dire, nous expulse du royaume du Bien, pour nous livrer au mal ; le Bien appartient à l'écoute, au silence, à la contemplation ; c'est le Bien qui est condamné à rester secret et à ne relever que du mystère ; penser le contraire est bête : pas de dit sans dédit, pas de fait sans méfaits. | | | | |
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| bien | | | Ma mauvaise conscience ne vient pas d'une méchanceté commise, provoquant des regrets et me plongeant dans un repentir. Elle vient plus souvent du Bien qui m'habite, de mes bons motifs, de mon action anodine et, finalement, d'une cuisante sensation d'un gouffre entre la musique de mon Bien et le mutisme de mes actes. | | | | |
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| bien | | | L'imbécile de demain dira de plus en plus souvent - je veux comprendre, le médiocre - je peux faire et le sage - je dois me taire. | | | | |
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| bien | | | Le Bien n'est jamais dans l'œuvre ; il est irrémédiablement entaché par toute forme de force, que ce soit dans le geste ou dans la pensée. C'est l'âme coupable et non pas l'esprit capable qui colore nos actes, et Hamlet cherche des couleurs du mauvais côté : « il n'existe ni le Bien ni le mal, c'est la pensée qui les crée » - « there is nothing either good or bad, but thinking makes it so ». Le Bien est l'émoi silencieux, pudique, humble et immobile de l'âme, bien que son objet puisse être altier, grandiose et remuant. | | | | |
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| bien | | | L'intelligence sait, qu'il n'existe aucun vaccin contre le mal, que je ferais ; et c'est un silence et non pas un conseil qu'elle attend de mon cœur : « Le dernier mot de l'intelligence est une humble et douloureuse requête à la bonté » - A.Suarès. | | | | |
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| bien | | | Le premier calmant des troubles de la conscience est l'action, avec ses illusions sur le droit (consistant en connaissance des lois et des codes) et la puissance (se réduisant de plus en plus à l'appui sur un bouton). « Que nos bras forts soient notre conscience »** - Shakespeare - « Our strong arms be our conscience » - la cécité des muscles se compléta par la surdité des cœurs et le mutisme des âmes. | | | | |
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| bien | | | La liberté, dans les affaires de l'amour ou du Bien, ne sert à rien ; dans les deux cas on subit un profond esclavage, qui nous fait rêver de hauteur ; dans l'amour, on devient regard, pour voir dans l'objet adoré toute la beauté du monde, et dans le Bien, on devient ouïe, pour écouter sa conscience silencieuse et désorientée. | | | | |
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| bien | | | Ils appellent salut – une paix d'âme, résultant de nos péchés pardonnés ou oubliés, tandis qu'il serait une âme trouble et vibrante, reproduisant la musique de nos rêves immaculés. Le salut, c'est le triomphe de ta musique sur le silence de Dieu et le bruit des hommes. | | | | |
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| bien | | | Quant aux perspectives d'application du Bien, le constat central, amer et navrant, c'est : l'éthique s'arrête au « tu dois ! ». Aucun verbe à l'infinitif (agir, faire, créer), aucun complément d'objet ou de manière (ton prochain, le monde, toi-même, l'intensité) ne peuvent s'y joindre, sans que tout l'arbre éthique ne s'écroule. D'ailleurs, ce serait l'interprétation la plus plausible du silence wittgensteinien. | | | | |
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| bien | | | Écouter la voix autoritaire de sa conscience ou son silence perplexe ? Ce qui vaut pour l'action vaut, curieusement, pour la réflexion. | | | | |
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| bien | | | Le silence fait du Bien, et le Bien devrait faire, autour de lui, du silence. Le Bien tenté, toujours mâtiné de mal, devrait engendrer la honte. | | | | |
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| bien | | | Ils sont tellement habitués à voir dans un discours soit une démonstration soit une invitation à agir, qu'ils l'opposent au silence, qui serait le seul support du Bien : « La conscience parle sur le mode angoissant du silence » - Heidegger - « Das Gewissen spricht im unheimlichen Modus des Schweigens » - à moins qu'on y vise la honte ou la pitié, qui sont parmi nos sentiments les plus irrésistibles et silencieux. | | | | |
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| bien | | | Le Bien, c'est à dire la grandeur et la noblesse, ne s'inscrit jamais durablement dans les actes des hommes ; je finirai par ne plus le trouver que dans les livres, les tableaux, les mélodies et je le refuserai aux hommes. Solitude d'une vie silencieuse, réduite à l'attente d'un art musical. | | | | |
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| bien | | | Le bonheur rend insouciant et débonnaire ; le malheur fait entendre la voix de la honte des actes et le silence du Bien paralysé. Être comique ou devenir tragique. | | | | |
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| bien | | | Le vrai m’invite à dévoiler le monde – je deviens héraut de la connaissance ; le beau chatouille mes sens – me voilà chantre d’une musique ; mais le Bien qui inquiète mon cœur reste inutile, inutilisable, intraduisible, d’où son dépérissement. Il me faut du bruit ou de la musique ; le silence me paralyse, me rend angoissé ou indifférent. Je reste le même (Rousseau penserait le contraire), mais avec un organe atavique. | | | | |
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| bien | | | On ne peut atteindre le Ciel qu’en sacrifiant quelque chose de vital sur la Terre ; mais le Ciel, c’est l’angoisse, la consolation fugitive, la solitude des joies et le silence du Bien. Mais l’obsédé de l’Action trouvera toujours une justification de son ancrage à la Terre : « Au Ciel il n’y a aucune occasion de sacrifice, tout n’y est que calme et volupté » - A.Carpentier - « En el Reino de los Cielos - imposibilidad de sacrificio, reposo y deleite ». Le Ciel s’ouvre, quand je reste seul, débarrassé des autres et même de mon propre soi connu ; l’Enfer sévit sur la Terre des autres. | | | | |
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| bien | | | Quand ton cœur ne bat plus, sa conséquence, le silence de ta honte, te livre à l’ennui, qui, pour ne pas s’avouer, se cache derrière les révoltes factices. | | | | |
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| bien | | | Jadis, chacun s’écoutait, une conscience intérieure était la seule voix audible et inquiétante, un épais silence couvrait le monde extérieur. Rarement, ce silence se brisait par quelques rugissements, pleurs ou acclamations. Désormais, ton ouïe est envahie en permanence par un brouhaha collectif, auquel tu mêles ta misérable voix, en quête d’échos ou de reconnaissance. « La conscience est une voix intérieure qui nous avertit que peut-être quelqu’un nous observe » - Mencken - « Conscience is the inner voice that warns us somebody may be looking » - les consciences s’endormirent, car on n’écoute plus que la voix de la masse et en reproduit l’inconscience. | | | | |
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| bien | | | Le mal, c'est le silence de la honte ; c'est pourquoi le vrai contraire du mal, cette grisaille de l'âme, n'est guère le bien rosâtre, mais - la noblesse, qui commence par un rouge au front ! | | | | |
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| chœur cité | | | ACTION : Moi, le créatif, j'aimerais respecter l'œuf ; les autres, les contemplatifs, lui préfèrent la poule ; mais la cité active donna la primauté au coq : l'action au-dessus de la raison et de la couvaison. Vivifier ou cocufier par insolence, au lieu de me crucifier en silence ou fructifier les autres en patience. Poulailler aux allures d'étable. | | | | |
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| cité | | | Le conformisme des sots : se rebeller bruyamment contre un effet, tout en en admettant, en silence, la cause. (« Dieu se rit des hommes, qui se plaignent des conséquences, alors qu'ils en chérissent les causes »** - Bossuet). Par exemple, la misère d'un faible, avec son amor fati, face à la loi de l'homo faber. L'impuissance du politique, face à l'homo mercator, au culte de Hermès. L'esquive du philosophe de la caverne devant l'agitation de l'homo viator. | | | | |
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| cité | | | Pour mettre à l'épreuve nos yeux et oreilles, les lendemains devraient se taire et le passé - être imprévisible. Plus on est sans voix, plus on prête l'oreille aux lendemains qui chantent. Plus les œillères enveloppent les yeux, plus la rétrospective devient diaphane. | | | | |
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| cité | | | Le progrès palpable de notre société : l'accumulation cède le pas à la capitalisation, avec un taux de pénétration des âmes à valeur ajoutée jamais atteint. Les méfaits du progrès : le micro fit taire les Voix d'ailleurs, le train fit déblayer les Voies impénétrables. | | | | |
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| cité | | | L'étrange parallèle entre l'Allemagne et la Russie : une multitude de voix, jeunes et rebelles, jaillirent au lendemain des cataclysmes de la Grande Guerre, un silence de mort suivit l'écroulement du nazisme et du stalinisme. La vitalité de la résignation n'existe plus ; l'horreur ou la honte de la conscience morale se transforment en une paisible, orgueilleuse et stérile conscience mentale. | | | | |
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| cité | | | Entre la pensée totalitaire (l'Un, la passion, le rêve) et la pensée libre, le choix est libre. Toutefois, le contraire de l'Un n'est pas un multiple libre, mais le hasard d'esclave ; le contraire de la passion n'est pas la raison, mais la mécanique ; le contraire du rêve n'est pas le rythme mais l'algorithme. Leur pensée libre est le grincement du cerveau et le silence de l'âme. | | | | |
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| cité | | | Le contraire de liberté s'appelle passion ; il n'y a pas de liberté spirituelle - qui est toute de passion - la seule liberté respectable est la liberté politique. Le rêve silencieux, cette source de toute passion asservissante, est étouffé par le calcul libérateur et bavard. Lu à la porte d'une chambre d'hôtel ce magnifique écriteau, adressé aux femmes de ménage et exprimant une énigmatique et profonde sagesse : « Le rêve achevé, la voiX est libre » ! | | | | |
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| cité | | | Un silence écrasant, étouffant, répugnant, ce silence des politiciens ou des intellectuels d'aujourd'hui sur ce que le monde devrait être ; le déferlement du réel, c'est à dire du marchand, dans toutes les sphères, où, jadis, se croisaient des idées, des utopies ou des rêves ; à la mort du poète, les jurés moutonniers interprétèrent correctement son testament, en léguant tous ses biens au robot. | | | | |
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| cité | | | De misérables cornichons, comme Popper et Hayek, plus américains que les Américains, voient dans l'écroulement du communisme réel une raison suffisante pour ne prier que sur la libre entreprise, la technologie, l'égalité des chances. Et ils ont raison, dans leur temple - l'immense et silencieuse salle-machines, où calculent et s'agitent des robots libres au cœur éteint. Et moi, j'aurais tort, si je voulais propager mes idées de fraternité charnelle et d'égalité des assiettes en dehors de mon club de gentlemen. | | | | |
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| cité | | | Étrange mutisme du Livre sur les droits de l'homme (les devoirs gastronomiques, rituels et hiérarchiques y prévalent). Ou, contrairement à ce qui est résolument moderne et écologiquement correct, pas un mot n'y affleure sur les droits de nos frères, les animaux ; à part quelques remarques dédaigneuses sur les colombes, porcs, ânes, agneaux, boucs et coqs, aucune sympathie divine pour les rossignols, dauphins ou renards. | | | | |
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| cité | | | L'un des stratagèmes démocratiques, pour attirer l'adhésion des hommes, fut la quasi-disparition de l'humiliation de l'homme, bien qu'avec le maintien de son abaissement. « Les hommes sont si bêtes, qu'il faut les traîner vers le bonheur » - G.Bernanos (Voltaire et Hume furent du même avis). Le despotisme tyrannise la majorité silencieuse, sans humilier une minorité gémissante ; la démocratie humilie une minorité aphone, sans tyranniser la majorité, qui est toujours bien orchestrée par l'instinct grégaire. De bonnes âmes entendront toujours de la musique, là où un marginal de l'histoire râle, suffoque ou expire. | | | | |
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| cité | | | La lutte des classes avait un sens pathétique et mobilisateur, à l'époque où le faible fut muet et désorienté, et son porte-parole fut un homme fort à conscience indignée. Mais aujourd'hui, il n'y a que deux classes : les riches et les pauvres, tous verbeux, bruyants et responsables. Les premiers - techniciens, commerçants, gestionnaires - sont singulièrement solidaires autour de la notion consensuelle de méritocratie, tandis que les pauvres - artistes, analphabètes, incapables, ratés - n'ont rien en commun et même se méprisent mutuellement. Heureuse cécité, heureux mutisme ne reviendront plus jamais, pour une nouvelle émancipation, dont personne ne veut. | | | | |
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| cité | | | Dans une nation barbare, n'est éloquent que le mugissement du peuple ; chez les nations évoluées, c'est son silence. Ce sont des moutons sans cervelle ou des robots sans cœur ; le premier n'est sympathique que silencieux, le second - que ronronnant. | | | | |
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| cité | | | Dans les jeux de mots de Heidegger, il y a autant d'intelligence et de rigueur qu'il s'agisse de l'essence de l'Être ou de l'allégeance au maître (Adorno remarque là-dessus, que « l'Être est le Führer ») - comme Platon à Denys le tyran, Boèce au grand Théodoric, Kant à son Dieu des Évangiles, Hegel au roi de Prusse, Sartre à Staline. Tous reconnaîtront l'indigence du second discours, mais le premier continue à séduire le public. En tout sujet, sur lequel il se prononce, le philosophe déploie le même don et prouve la même hauteur. Et Heidegger, en oubliant cette dimension, triche, en justifiant le Führerprinzip (que les nazis copièrent sur les bolcheviks – principe de guide - вождизм) par une détermination plus profonde et par le devoir plus large (la volonté de grandeur débouchant sur le pas cadencé ! - der Wille zur Größe - das Schrittgesetz). Il y rate une occasion de se taire et se comporte en Socrate ou Pyrrhon, qui se seraient mis à écrire. | | | | |
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| cité | | | Les goûts respectifs pour l'acquiescement silencieux ou pour la bruyante révolte naissent d'une même source - une dévorante ambition. Ou bien on se tourne vers la liberté, la mauvaise foi, l'authenticité (Sartre), et l'on finit par un beuglement, bête et solidaire, du troupeau, ou bien on se contente de l'aristocratisme, et l'on se recueille (Valéry) dans des commencements intelligents et solitaires. | | | | |
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| cité | | | De la différence entre, jadis, le troupeau chaotique de moutons et la société d'aujourd'hui, ce réseau social de robots : on n'a plus besoin de chiens de garde, qui surveillent, aboient ou mordent, quelques robots de plus suffisent, silencieux, corrects, infaillibles, exécutant un algorithme, écrit dans le même langage que les tâches gestionnaires, productives ou créatives. | | | | |
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| cité | | | Au cosmopolitisme stoïco-chrétien et à l'internationalisme socialo-communiste succéda le globalisme des marchands. À la prière et au chant succéda le hurlement des traders et le silence des machines. | | | | |
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| cité | | | Le monde, dont le bavardage ne laisse aucune place au silence, est un monde muet. | | | | |
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| cité | | | Si l'on veut une société libre, efficace, juste, on doit faire taire la musique des hauteurs et l'intelligence des profondeurs ; la prospérité pousse dans la platitude. « Le communisme – une hauteur, une profondeur ; aucune platitude ne mérite le titre de communiste » - Maïakovsky - « Коммуна – высота, глубина. Не возвести в коммунистический сан плоскость ». | | | | |
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| cité | | | Que les hommes préfèrent gueuler sur les forums, plutôt que se taire dans des cloîtres est la meilleure garantie des libertés civiles. « Partout s’amasser, partout se rameuter, partout se décharger du destin pour se précipiter dans la tiédeur du troupeau ! » - H.Hesse - « Überall Gemeinsamkeit, überall Zusammenhocken, überall Abladen des Schicksals und Flucht in warme Herdennähe ! » - mais imagine la multiplication de stylites, la recherche passionnée de sa propre voix, la manipulation abusive du feu, et tu comprendras la chance bénéfique de vivre dans ta société ! | | | | |
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| cité | | | Dans un pays libre, les tracas mineurs déclenchent tant de révoltes bruyantes. Dans une tyrannie, même au milieu d’horribles souffrances – un silence honteux et si peu de plaintes. Librement ressenti un malheur collectif ou servilement proclamé un bonheur officiel. | | | | |
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| chœur doute | | | MOT : Ce qui est le moins évident, dans mes opérations de démontage des clartés, c'est que l'outil utilisé est le plus souvent le mot, et non pas le syllogisme. Le classique croit entendre la voix des dieux et toucher aux vérités éternelles ; le romantique s'enivre du silence des cieux et s'entoure des ombres charnelles. Recherche du mot juste ou du mot-geste. | | | | |
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| doute | | | Le mérite de Descartes est d'ordre psychologique et politique et nullement - philosophique : il s'opposa au doute, borné et obtus, des sceptiques, et il opposa un silence, poli mais éloquent, aux certitudes des dogmatiques. Il s'occupa donc des frontières, tandis que toute bonne philosophie est dans le choix d'un noyau. | | | | |
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| doute | | | Le libre arbitre a ses merveilleuses lois, qu'il ne nous appartient pas, hélas, d'explorer, mais seulement d'admirer en silence. Pourquoi Loi plutôt que Chaos ? Pourquoi Valeur plutôt que Mesure ? Pourquoi Frisson plutôt que Calcul ? | | | | |
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| doute | | | Le soi n'est ni dans les réponses, ni dans le questionnement, ni dans le parcours de la question à la réponse, ni dans le silence ; si, après ces quatre négations, je me sens authentique, je me trompe de voies ou de voix. Notre essence restera soit hypothétique soit utopique soit mythique ; seule l'existence est authentique, c'est pourquoi il faut la mépriser, ou, au moins, négliger, pour vivre le vertige de l'essence inconnue. | | | | |
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| doute | | | Que trouve-t-on dans son âme ? - une musique silencieuse, une peinture des yeux fermés, une raison d'avant le Verbe, des attirances sans objets, et la tâche humaine d'introspection est tout de traduction ; je n'y vois aucune place pour la dissimulation, le refoulement, l'aliénation - toutes les philosophies du soupçon (et même l'école nietzschéenne de suspicion - die Schule des Verdachts - lorsqu'elle s'écarte du mépris - der Verachtung) ne s'adressent pas à l'homme, mais au robot, qui s'imagine, que ses copies sont plus authentiques que ses dissimulations. | | | | |
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| doute | | | Celui qui est dépourvu de musique intérieure, de bonne ouïe ou de bonne attente, ne voit pas l'intérêt de disposer d'un vide extérieur, de son acoustique humaine et de son silence divin. | | | | |
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| doute | | | Me connaître, c'est comprendre l'instrument, dont je suis appelé à jouer : grosse caisse ou violon, harpe ou triangle ; mais cette connaissance n'existe guère pour l'homme-orchestre, l'homme-compositeur ou l'homme-silence, qui sont condamnés à se réinventer, en se vidant avant tout premier son. C'est la musique du monde qui se jouera en, de ou par moi. | | | | |
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| doute | | | Le mystère serait-il un taire raté ? Peut-être, mais, heureusement, il est toujours plein de musique, tandis qu'un discours raté, c'est à dire, un taire réussi, se réduit à l'é-vid-ence muette. | | | | |
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| doute | | | Que je dissimule tous les faits de ma vie, ou bien que j'y obéisse à une sincérité impitoyable, les résultats seront, en tout point, comparables, dès qu'il s'agit d'entendre la vraie musique de mon âme. Et je comprendrai, que savoir éliminer tout bruit des faits et créer autour de mon soi un silence des choses, en est le moyen le plus sûr. | | | | |
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| doute | | | Celui-là tâtonne, s'égare, se perd, mais de ses paroles monte une musique, qui fascine jusqu'à mon esprit ; celui-ci exhibe des choses indubitables, appelle des procédés irréfutables, expose une probité à toute épreuve, et je l'accueille dans un silence d'âme, sans que sa moindre fibre ne se mette en mouvement. Toutefois, ceux qui savent le mieux, se perdent le mieux. | | | | |
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| doute | | | Incapables de munir le monde d'un sens, les plus bêtes des nihilistes le proclament absurde et se vautrent dans le dévoilement du néant. Tandis que tant de lectures, c'est à dire d'interprétations, au sens musical, se présentent à celui qui possède son propre regard et maîtrise les gammes de l'intelligence (le langage créé et les requêtes bien formulées, à l'origine du sens, que je donne plutôt que je ne le lis). Les plus sots n'entendent même pas le bruit des choses et s'effraient de leur silence. Ce n'est pas le sens qui manque à ce monde, mais bien la musique. | | | | |
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| doute | | | L'acquiescement noble n'est pas un apaisement silencieux, mais une inquiétude rythmée, mélodieuse et harmonieuse. | | | | |
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| doute | | | Le doute fait partie de l'arsenal négateur, donc des contraintes ; être un aristocrate du doute est une position respectable, mais moins haute que la pose de l'artiste, qui vaut davantage par la musique sur l'essentiel que par le silence autour de l'inessentiel. | | | | |
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| doute | | | Les visages, les actes, les pensées des autres m'apprennent presque tout sur ce qu'est mon soi connu ; ils ne m'apprennent presque rien sur mon soi inconnu. Et même moi-même, j'ai beau interroger ce dernier, je n'entendrai jamais de réponses intelligibles ; il se réduit aux questions, dans un langage musical, qui surgissent au fond du silence de mon âme, pour la bouleverser et s'évanouir. « Troublé par le mystère, ton esprit, en se cherchant, se fuit » - Schelling - « Der Geist, der, wunderbar getäuscht, sich selber suchend, sich selber flieht ». | | | | |
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| doute | | | Ce livre contribue à démolir le dernier universal linguistique, celui qui verrait systématiquement le blanc vainqueur du noir, la lumière - préférée aux ténèbres. Tous les propagateurs de lumières tapageuses se plaignent d'être mal compris (problème de messagerie ! ), tandis que les auteurs ténébreux se félicitent d'avoir seulement provoqué un écho silencieux (mystère des messages ! ) | | | | |
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| doute | | | Un langage plat ou un déchaînement métaphorique sont à égale distance de la nature. Si le sens du beau ne nous fut pas donné, nous n'eûmes pas compris le second message, tandis que la routine langagière eût interprété sans problème - le premier. Les messages métaphoriques, hélas, sont redirigés vers des gestionnaires périphériques ; la mémoire centrale est usurpée par des opérations arithmétiques ou logiques, où règne le silence des concepts et où l'homme est indiscernable du robot. | | | | |
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| doute | | | La seule philosophie qui me charme est la philosophie de la nuit ; la clarté du langage ou de l’espérance, même une clarté pure et profonde, s’évapore vite, sous le feu des questions, et je veux un milieu, résistant même aux mystères silencieux. Le langage ou l’espérance obscurs s’appellent poésie et consolation. « Dois-tu chercher ton guide et ton consolateur parmi les ombres de la nuit ? » - G.Bachelard. | | | | |
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| doute | | | Le silence est encore plus éloigné de l’indicible que le dit, et les secrets de l’homme ne sont jamais plus glorieux que ce qu’il exhibe. Les faux romantiques sont persuadés du contraire« Le secret et le silence font la grandeur de l’homme » - Kierkegaard. D’autre part, si l’on voit leur contraire non pas dans les mots souverains et ambitieux, mais dans l’action servile et mesquine, cette relative grandeur se justifie peut-être. | | | | |
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| doute | | | Mon soi connu tenta de parler à la terre ; trop absorbée par sa lumière et ses bavardages, elle se moqua de mes fébrilités obscures. Ulcéré, je fus presque forcé de me tourner vers le silence du ciel ; ses ténèbres et sa bonne oreille réveillèrent la musique de mon soi inconnu. Interdit de solidarité humaine, je découvrais la fraternité divine. | | | | |
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| doute | | | Les circuits intégrés silencieux remplacèrent, dans nos cerveaux, des roues dentées grinçantes ou des fibres gémissantes. « Je n'approuve que ceux qui cherchent en gémissant » - Pascal. Gémir, c'est admettre, humblement ou fièrement, en musique, que ton soi arbitraire veut s’émanciper de la raison nécessaire. | | | | |
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| doute | | | Dans ses exercices d’illumination, l’esprit sensible cherche la complicité du cœur ; mais pour l’âme, dont la fonction première est la projection de ses ombres, la lumière de l’esprit ne sert que d’instrument, de source sans message propre. Le cœur est voué aux ténèbres d’inaction, de silence, de résignation, qui couvrent ou complètent l’assurance de l’esprit. « Le cœur expie les lumières de l’esprit »* - Cioran. | | | | |
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| doute | | | Tout écrivain est graveur de mots, mais l’aphoriste ne s’occupe que de l’aspect esthétique des médailles, la frappe finale appartenant au lecteur. L’aphoriste, sur des axes abstraits – enthousiasme-mélancolie, espérance-désespoir, musique-silence -, ne formule que des réponses, auxquelles le lecteur associe ses questions pragmatiques, apportant des dates, des lieux et des mesures. Les bavards nous assomment de questions, facilement développables en myriades de réponses. « Les bonnes questions n’ont aucune réponse » - G.Bateson - « Good questions do not have answers at all » - la question est bonne si elle ne se réduit pas à la logique. | | | | |
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| doute | | | Toute ouverture vers le mystère de la (C)création peut être vue comme une tentative d’embrouiller nos certitudes, d’où la manie des réalistes d’éclairer les débats. Certaines de ces ouvertures entament de véritables symphonies du monde, tandis que tous ces éclaircissements aboutissent au silence ou à la platitude. | | | | |
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| doute | | | Si tu te penches intensément sur le thème le plus intime de ton soi – sur les états de ton âme - tu finis par comprendre qu’ils sont faits, essentiellement, de silences – ni le son, ni l’image, ni le mot, ni l’idée ne s’associe avec eux. Tu ne les traduis pas ; de leur obscure profondeur tu essaies d’extraire ta propre lumineuse hauteur ; tu leur chantes des hymnes comme on adresse des prières aux dieux inconnus et sourds. Ton esprit est esclave de ton réel ; ton âme est libre créatrice de ton rêve. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, on écoutait les meilleures des voix au milieu d'un silence ; mais depuis que la voix médiocre obtint l'accès à l'écoute publique, on est condamné à tendre son oreille au milieu d'un brouhaha. Cette sur-sollicitation de l'ouïe dévitalise la vue, la grisaille des choses racoleuses décolore le regard exigeant. Les Valéry, Malraux, Sartre modernes n'ont aucune influence sur les débats publics, puisque personne ne les entend ou ne les distingue dans le tintamarre ambiant égalisateur (das lärmende Gezwirge - Nietzsche). | | | | |
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| hommes | | | Le silence ambiant est ce que les hommes redoutent le plus. Cette frayeur favorisait jadis l'artiste, qui créait l'illusion de sens ou de musique, pour les hommes muets et isolés. Mais depuis que tous les hommes se mirent, volontairement, dans un troupeau, beuglant en permanence, tout message d'ailleurs devint inutile, les messageries au quotidien se chargent, pour combler un vide fétide. L'époque est sourde à la musique et muette en esprit ; le pauvre homme est amené à dédier tout son esprit au caquetage des places publiques. | | | | |
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| hommes | | | Heureux Pascal, dont les yeux s'effrayaient d'un silence éternel ! De nos jours, que l'épreuve de nos oreilles, par le bavardage passager, est plus effrayante ! Pour celui qui a besoin d'un haut silence (« altum silentium » - Virgile). | | | | |
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| hommes | | | Ce déluge du kitsch pictural, musical, intellectuel, architectural, qui déferle sur l'Europe, à partir des USA, finira par transformer tous nos musées, étables, bistrots, églises, châteaux - en bureaux, en salles-machine, où le calcul silencieux se substituera aux chants, prières et extases. | | | | |
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| hommes | | | Nous sommes le chant et non pas le calcul. Nous sommes ce qu'émet notre fond musical (et non pas ce que nous pensons - le Bouddha) ; c'est pourquoi nos rues sont pleines tantôt de tintamarre tantôt de silence - personne n'y a envie ni de chanter ni de danser. | | | | |
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| hommes | | | Comment l'arbre se réduit-il lamentablement aux seules propriétés de la forêt ? - par un mauvais mode d'unification avec d'autres arbres : l'alignement, la taille, le parasitage, dans un plat silence des cimes, au lieu d'irruptions de questions profondes ou d'éruptions de hautes réponses. | | | | |
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| hommes | | | Un jour, la musique des ruelles moscovites et des places parisiennes se tut ; presque au même moment, le silence de Delphes ou Herculanum se mit à réveiller en moi une musique intérieure ; la musique durable, c'est un temps incompréhensible et non pas un espace maîtrisé. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes interdits d'accès au mystère de la vie sont réduits au monde binaire : « L'homme remarque, que le problème de la vie est résolu, lorsqu'il a disparu » - Wittgenstein - « Die Lösung des Problems des Lebens merkt man am Verschwinden dieses Problems » - les uns vivront du silence du questionnement, d'autres - du vide mécanique de la solution, d'autres, enfin, - du vide béni et musical du mystère retrouvé. | | | | |
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| hommes | | | Me sentant à l'aise en compagnie des morts, j'essaie de faire taire le brouhaha des vivants, pour que ma voix puisse s'élever des ruines, en chant porté par le silence. Quand on communique avec le monde par le regard, plus que par l'ouïe, on échappe mieux à la sinistrose et à la cachotterie. « Ce que la voix peut cacher, le regard le livre » - Bernanos. Je garde mes réserves d'hilarité, en laissant les yeux se fermer et les mains libres tomber. Pour boucher les oreilles, en revanche, il faut asservir mes mains. | | | | |
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| hommes | | | Seul le commencement est libre et nécessaire, surtout si j'avais bien formulé mes contraintes, ce noble cercle du possible. Des fins, des moyens et des parcours sont dictés par la médiocrité des hasards. L'aléatoire devrait s'arrêter à l'avant-dernier pas, le dernier est déjà dans le superflu, la péroraison, profanant le silence nécessaire. | | | | |
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| hommes | | | Tous les hommes disposent de mêmes moyens d'accès à ces deux facettes de la réalité - l'âme silencieuse et le bruit du monde ; seuls les poètes et les philosophes savent en extraire la musique : dans les premiers, c'est l'âme qui se met à chanter ; les seconds transforment le bruit sensible en musique intelligible ; mais les meilleurs des philosophes finissent par reconnaître, que dans l'âme poétique se retrouve toute la réalité ; l'âme qui se met à parler devient leur définition commune. | | | | |
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| hommes | | | La manie du changement devint une véritable épidémie, chez l’homme-robot. Il est donc normal, que l’homme organique se mette à chercher l’immuable ou l’éternel, c’est-à-dire ce qui n’existe pas. Rien de tel dans les idées ou les images ; on devrait rester en compagnie du cœur, demeure du Bien fugitif, et de l’âme, source de nos fulgurances, dans le mutisme ou dans le chant. | | | | |
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| hommes | | | La musique fait de nous - suicidaires, héros, amoureux ou bourreaux ; pour résister à cette calamité, les hommes inventèrent deux remèdes : la cire d'Odysseus et la lyre d'Orphée. L'effondrement de l'artisanat de luthier et le triomphe de l'industrie de la cire expliquent l'heureuse surdité des modernes. « La vie humaine, sans musique, serait sourde » - Chostakovitch - « Без музыки жизнь человека была бы глуха » - pour entendre la musique, il faut un silence intérieur et un détachement du bruit extérieur. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes se fient de plus en plus à la vue, c'est à dire à l'esprit : face aux faits ou événements criards, celui-ci en rend compte. Tandis que le philosophe, c'est surtout une bonne ouïe, c'est à dire l'âme : face aux rêves ou appels silencieux, elle en rend la musique. | | | | |
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| hommes | | | Dans le brouhaha moderne, mon oreille n'entend pas de voix qu'elle guette ; mais elles existent, sûrement, réduites, comme la mienne, au silence et étouffées par le mutisme monstrueux des sans-voix. | | | | |
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| hommes | | | Ceux qui amplifient ou transforment, retirent du fracas des esprits affairés l’assourdissement et l’ahurissement ; avec mes filtres, je n’en retiens que le silence des âmes éteintes. | | | | |
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| hommes | | | Dans ce monde, le brouhaha commun rend inaudible toute musique ; aucune Caverne n’échappe plus à l’éclairage permanent de la rue. Mais les repus interchangeables, sûrs d’avoir leur mot à dire et leur lumière à propager, se lamentent : « Le silence et les ténèbres s’étendent » - G.Bataille. | | | | |
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| hommes | | | Les objets et les projets remplissent désormais tous les recoins de notre conscience par trop rationnelle ; le sujet désemparé n’a plus de place dans ces horizons trop pleins, et l’âme, sa conscience créatrice ou morale, sa voix d’antan, est muette, dépérit, faute d’emploi. « Le monde moderne porte en lui-même son absence d'âme »* - Malraux. | | | | |
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| ironie | | | Les Anciens reprochent aux hommes de parler plus qu'ils ne pensent et de penser plus qu'ils ne vivent. La pensée et la vie ayant muté, de nos jours, en schémas et en normes, et le silence de l'âme remplissant la parole, il faudrait dire aujourd'hui qu'ils pensent, malheureusement, plus qu'ils ne parlent et qu'ils vivent, hélas, plus qu'ils ne pensent. | | | | |
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| ironie | | | Pour se mettre à écrire, un besoin intérieur doit naître : le sot y voit quelque chose à dire, le graphomane y ressent l'envie de dire quelque chose, l'écrivain y entend la musique qu'il tente de traduire en mots, détachés des choses et entachés de silence, tout en se méfiant des inerties. | | | | |
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| ironie | | | N'écoute qu'ironiquement les conseils de la puissance ou de la sagesse, d'Héra ou d'Athéna ; n'oublie jamais, que c'est la beauté de la silencieuse Aphrodite qui l'emporte à tout concours divin. | | | | |
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| ironie | | | Polyglotte du silence : savoir se taire en plusieurs langues et se faire lire entre les lignes - par des analphabètes. « Quelle parole partager avec l'homme, qui ne partage avec toi aucun silence ! ? »** - Guénine - « О чём говорить с человеком, с которым не о чем помолчать !? ». | | | | |
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| ironie | | | L'existant s'enfonce irréparablement dans un silence ou un vacarme, mais l'inexistant se prête trop facilement à être mis en musique. Se servir de mélodies, pour animer des silences ou échapper au vacarme. | | | | |
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| ironie | | | L'écoute de nos silences détermine souvent si nous nous entendons. | | | | |
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| ironie | | | Les hommes n'intéressent Cioran qu'une fois conduits, par ses soins, au bord de la chute. Quand on sait de quels précipices et hautes tours on se tire aujourd'hui, sans la moindre égratignure, on se contenterait de cartographies et architectures plus ironiques : les ruines, cernées par les pâquerettes. Béni silence des chutes vers le ciel ! Toutes les demeures bâties au bord du Vésuve (Nietzsche - « Baut eure Städte an den Vesuv ») sont désormais munies de sismographes. | | | | |
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| ironie | | | Le Talmud réduit le côté bestial de l'homme à sa physiologie et met en relief ses trois côtés angéliques : avoir de l'intelligence, rester debout et parler hébreu - le contraire de ma vision : savoir écouter son âme, rester couché, respecter les langues mortes, gardiennes de l'éternel silence. | | | | |
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| ironie | | | Il y a tant de penseurs, qui louent les vertus d'un silence révélateur, et qui abusent de nos oreilles avec leur interminable bavardage. Dans un domaine, où compte avant tout la musique, faite de violences et de silences. Même Nietzsche tombe dans ce travers : « L'essentiel de ta vie se déroule non pas aux plus bruyantes, mais aux plus silencieuses de tes heures » - « Die größten Ereignisse, das sind nicht unsere lautesten, sondern unsere stillsten Stunden » - l'essentiel n'est pas dans la force du son, mais dans son amplitude-intensité, dans la ligne musicale de crête ou de faîte. Il faut faire comme Beethoven et se dire, en permanence, que le vrai sourd, c'est le monde, et ne pas chercher des oreilles adéquates. | | | | |
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| ironie | | | Les plus grands bavards écolâtres sont aujourd'hui ceux qui prêtent au silence les vertus de profondeur et de majesté et en chantent la communion et le déchiffrement. Quels hymnes à la solitude et à l'angoisse se composent dans leurs colloques, se terminant par des dîners en ville ! Les intellectuels repus se grisant de déceptions. | | | | |
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| ironie | | | En cherchant un compromis, en calculant une moyenne, en modulant ou en équilibrant, entre la profondeur et la hauteur, entre l'humilité et la fierté, entre la honte et la pureté, soit on se retrouve dans une platitude, c'est à dire dans un silence, soit on n'en garde que l'intensité, c'est à dire la musique, cette meilleure rencontre des extrêmes, au foyer du beau. | | | | |
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| ironie | | | Des mélodies ou des harmonies font venir les mots ; si la musique, qui en naît, est divine, des idées y apparaissent, comme par un coup de baguette magique. Il n'y a pas beaucoup de place aux fichus silences et secrets, dans lesquels mûrirait la pensée. Apologie du pédant et du brigand ! La pensée est un journalier bruyant au service de son employeur grand seigneur, le mot. Invisible, elle n'a pas besoin de se dissimuler. Ce n'est pas le secret qui embellit la vertu, mais sa franchise avec le vice. | | | | |
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| ironie | | | Le silence est si élastique, en volumes et en puissance, qu'on peut y fourrer la bêtise la plus vaste et exigeante. « Seul le silence est grand, tout le reste est faiblesse » - Vigny. L'un des signes des grands hommes est qu'ils sachent s'appuyer sur leur faiblesse. L'un des mérites de la faiblesse est qu'elle puisse irradier une beauté ou réveiller une force. La grandeur est l'attouchement de la perfection, la faiblesse - sa poursuite. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie relève, elle aussi, du pneumatique : dégonfler la pompe du réel (le monde) et enfler le silence de l'imaginaire (le moi), pour donner de mon propre souffle à mes voiles. | | | | |
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| ironie | | | Tant de salive perdue, pour dénoncer la mutation de la scène publique en foire ; aujourd'hui, cette scène se reporta dans des salles-machines, sans bigarrures des chalands, sans le tintamarre des marchands – un silence de mort des transactions entre les machines vivantes, calculées par de vraies machines. | | | | |
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| ironie | | | Au lieu d’encombrer la mémoire de ses auditeurs, le philosophe devrait leur expliquer comment oublier le terrible et pourquoi taire l’inessentiel. | | | | |
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| ironie | | | De temps en temps, il faut que tu te rappelles, que presque partout, dans l’Univers, règnent le noir, le froid et le silence ; et tu t’agenouilleras non seulement devant la lumière de ton esprit, la chaleur de ton cœur, la musique de ton âme, mais aussi devant les rayons solaires, la douceur océanique, la musique forestière. | | | | |
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| mot | | | L'ambition grisante et impossible – à travers mes mots faire parler mon âme. Les cœurs ne s'y prêtent pas non plus, ils parlent trop haut, et les âmes n'en captent que des échos rabaissés, terre-à-terre, infidèles. À l'état naturel, l'âme est nue ; c'est dans la nuit que son silence nous excite : « Le silence est une nudité de l'âme, qui s'est libérée de la parure des mots » - D.Fernandez - de jour, on ne peut l'admirer que sous cette parure. | | | | |
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| mot | | | Sans m'être enraciné dans le français, j'en réclamai des fleurs ; ce que se permit ma compatriote, comtesse de Ségur, m'était interdit. L'arbre français me répondit par le silence de ses ramages ; je dus lui inventer un souffle, pour que mes feuilles bruissent. « Dans une langue d’emprunt, les mots existent non en vous mais hors de vous »*** - Cioran. Sans entendre la musique à ses nœuds, accords des mots justes, je dus confier mon visage aux couleurs de ses mots troubles, juchés près de la cime ; mais je n'envie pas ceux qui, à l'inverse, peuvent dire : « Je ne suis que parole, il me faut un visage » - Jabès. Je vise l'octopus profond, c'est l'occiput superficiel qui émerge. Je dois me résigner à n'être connu que par l'extérieur, puisque « l'intérieur de l'homme se révèle par la musique de sa parole » - Boehme - « das Innerliche arbeitet stets zur Offenbarung durch den Schall des Worts ». | | | | |
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| mot | | | Deux mots, qui ne se touchent plus : considérer et désirer, et qui auraient pu signifier : être d'accord avec les astres ou se laisser guider par des astres. Sur terre, le premier peut tout de même accompagner quelques musicastres, le second te voue au dés-astre, au silence, pour les autres, de ta musique née ailleurs. | | | | |
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| mot | | | La totalité du langage se réduit aux formules logiques et aux références d'objets et relations (de l'un et du multiple ; la grammaire universelle engendrant une langue interne). Pas de quoi fouetter un chat. Mais, tel un musicien, je l'interprète, face à mon univers silencieux, et mon âme, en chef d'orchestre ou en casserole attachée à mon corps, fait entendre une mélodie ou un grincement, un soupir ou un bâillement. « En langage poétique, le signe acquiert une valeur à part, créant une espèce d'accompagnement du signifié » - R.Jakobson - « In poetic language, the sign takes on an autonomous value and creates a sort of accompaniment to the signified », et comme dans un opéra, la musique libre l'emporte souvent sur le livret imposé. « Même l'interprétation et l'emploi des mots suppose une création libre » - Chomsky - « Even the interpretation and use of words involves a process of free creation ». | | | | |
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| mot | | | Chacun est maître et esclave de ses paroles, mais celles-ci peuvent être majestueuses ou basses ; on sera alors roi des nobles ou bouffon de la canaille. Le silence est affaire des courtisans et des hommes de main. | | | | |
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| mot | | | L'une des plus immenses merveilles humaines : dans les cas les plus intéressants, on ne sait pas d'où vient l'irrésistible musique de notre regard - de la perfection du réel ? de l'intelligence du représenté ? de l'élégance de l'exprimé ? L'esprit le plus rare - celui qui vit une fusion de ces trois sphères, dans un accord divin, et, tout en reconnaissant leurs mutismes problématiques, nous enivre de leur musique recréée, recommencée, mystérieuse. « Les mots, parfois, ont besoin de musique, mais la musique n'a besoin de rien »* - E.Grieg. | | | | |
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| mot | | | Ce sont surtout les bavards qui chantent les vertus du silence. Ce n'est pas le silence que brise le mot, mais le caquetage des idées reçues. Le silence a besoin d'espaces à remplir et non pas de sons à corrompre ; pour cette basse besogne, il y a des idées. Ce n'est pas un silence parlant que je plains - dans ce cas il y a du consentement - je déplore le viol d'un silence musical, silence des choses, dont on ne peut pas parler (Wittgenstein), on ne peut que le chanter. | | | | |
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| mot | | | Mon mot, qui réussit à s'échapper au silence de Proserpine, je le respecterai sur le mode orphique : je lui jetterai mon dernier regard en arrière, avant qu'il ne me laisse en souvenir que le nom d'Eurydice. « L'homme des mots, le chanteur, s'en retourne vers le trésor des ombres chères » - G.Steiner - « The man of words, the singer, will turn back, to the place of necessary beloved shadows ». | | | | |
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| mot | | | Je ne prête l'oreille aux sermons ou dissertations que si je sens, à leur origine, un désert et non pas des bibliothèques ou cimetières. On peuple de silence le désert du soi, désert d'initiés. Ce bon silence (das rechte Schweigen de Heidegger, si proche de celui de Wittgenstein), que seul un maître sait traduire en mots : « La philosophie est la reconversion du silence et de la parole l'un dans l'autre »*** - Merleau-Ponty. Une autre tâche de la philosophie devrait consister à écouter le bruit profond et tragique de la vie, pour le traduire en musique, haute, héroïque et consolante. Et peu importe, si cette musique était reconvertie en bruit difforme, par les oreilles modernes robotiques. | | | | |
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| mot | | | Le talent est peut-être faculté de concentration ; c'est pourquoi le silence qu'on s'impose est capital : « Parler distrait, se taire recueille » - Jean de la Croix - « El hablar distrae, el callar recoge ». | | | | |
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| mot | | | Le terme de déconstruction se justifie sous deux angles : la même réalité se représente différemment par des personnes différentes ; le même discours peut s'interpréter différemment, dans les contextes des représentations différentes ; donc, ne se fier ni à la réalité trop silencieuse ni au langage trop bavard - (re)bâtir des représentations (aboutissant à une hétéronymie conceptuelle et langagière). | | | | |
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| mot | | | On atteint la hauteur par l'action conjuguée de deux acceptions du verbe tollere (ou aufheben) : soulever et supprimer - par le filtre éliminant le bavardage étranger du bas et par l'amplificateur élevant ton silence familier vers le haut (par ailleurs, ce que le Sauveur fit de nos péchés : tollit peccata mundi - n'est pas si clair). On devrait apprécier le chiffre sacré de 7, puisqu'en allemand il veut dire filtrer (sieben) et en russe - en famille (семью). | | | | |
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| mot | | | Les deux Cratyle, celui de Platon ou celui d'Aristote, celui qui lève le doigt, avec un nom unique aux lèvres, ou celui qui le baisse, pour que le nom sélectionné soit le plus proche de la réalité terrestre, - produisent du silence ex aequo ou du bruit-écho, tandis qu'il s'agit de composer de la musique - le mot-maître doit faire danser l'idée-servante. | | | | |
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| mot | | | La fonction cognitive du langage comprend et l'expressive et la communicative (W.Humboldt) : du silence (l'absence de sujet) on peut passer au monologue ou au dialogue, en introduisant le moi ou le toi, la métaphore ou les contraintes. Une tâche particulièrement facile en russe, où ego (его) veut dire lui. | | | | |
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| mot | | | Le silence du mot (taceo) n'est pas silence de l'âme (sileo). « Là où la langue échoue, c'est la peinture qui parle » - proverbe latin - « Quod lingua nequit, pictura fatetur ». Pour une bonne oreille, où s'arrête la langue, commence la musique. Ce n'est pas au non-dit que doit être confié l'indicible, mais au chanté. | | | | |
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| mot | | | Seuls les polyglottes peuvent donner un sens profond au silence : les expressions d'un même sentiment, dans des langues différentes, n'offrant ni intersection ni noyau communs, on se réfugie dans ce vide silencieux, ce réceptacle du vrai soi (serait-ce la khôra platonicienne, cet espace réservé à l'accueil des idées ? ), du soi indicible et intouchable, débarrassé et des mots et des choses : « L'esprit vide d'objets est le but du sage » - Upanishad - je dirais qu'il en est la contrainte. | | | | |
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| mot | | | C'est dans le cadre d'un langage donné que se définit le silence ; quand on atteint les limites d'un langage, ce n'est pas le silence qu'on doit adresser aux choses inaccessibles (Wittgenstein), mais le chant, chant, qui est métaphorisation du langage courant. | | | | |
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| mot | | | Le langage est la demeure de notre esprit. Entre ses murs se trouvent de bons miroirs, une excellente acoustique, d'infaillibles climatiseurs ; j'y introduis une image, une mélodie, un climat - je retrouve des échos et saisons imprévisibles. Dans le langage on se rencontre, on se retrouve. Mais ma texture intérieure doit être en harmonie avec mon architecture extérieure ; les meilleurs styles sont - château en Espagne, tour d'ivoire, ruines. Ruines et musique, uniques ou multiples, opposées à maison et voix : « L'univocité de l'être signifie, que l'être est Voix » - Badiou - comme, sans doute, il est Vers, puisqu'il est universel. Pour d'autres, il n'est que Silence, traduisible en musique par l'esprit devenu âme. « Le langage est séparé de toute relation à l'Être » - Gorgias. | | | | |
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| mot | | | Un sot sobre expose ses pensées, avec des mots si ternes qu'on en bâille ; un sot ivre déverse des mots, dans lesquels on n'entend aucune pensée. « Le vin fait prendre les mots pour des pensées » - S.Johnson - « Wine makes a man mistake words for thoughts ». L'homme de bien a besoin d'un état d'ivresse, à vivre ou à créer ; tout accès de sobriété devrait le réduire au silence ou faire tomber sa plume. | | | | |
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| mot | | | Dès que le fait d'écrire est ressenti comme aussi naturel que de se laver ou de marcher, on irradie la platitude et la graphomanie ; le mot est toujours un artifice, une invention comme les tentatives d'un mime de rendre les couleurs, goûts ou températures. La singerie, elle, est naturelle ; la création, face au monde silencieux, est un pied de nez grimaçant, dont on est fier et honteux à la fois. Verdi disait, qu'il : « valait mieux inventer une vérité que la copier »* - « Copiare il vero può essere una buona cosa, ma inventare il vero è meglio ». | | | | |
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| mot | | | Rôle néfaste que peut jouer la grammaire : la transitivité du verbe taire (tandis qu'il est intransitif en allemand, schweigen über, et en russe, молчать о) fait du silence de Wittgenstein une cachotterie ou une dissimulation, tandis qu'il s'y agit d'une impuissance ou d'un recueillement ; peut-on taire un heptagone constructible ? - la transitivité suppose l'existence, ce que ne fait pas l'intransitivité. Le Filioque n'est pas très loin. Par ailleurs, il ne serait qu'une pure chinoiserie : « Le premier engendra le second ; les deux produisirent le troisième ; et les trois firent toutes choses. L'incompréhensibilité de cette Trinité vient de son Unité » - Lao Tseu. | | | | |
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| mot | | | Je suis embêté d'avouer, qu'une bonne moitié de mes émotions, sur cette terre, est due aux écrits des autres. Pourtant, la vie aurait dû garder toute sa valeur en dehors de tout écrit du passé. Les mots du présent ne sont que de passives étiquettes ; en se tournant vers le passé, ils ont une chance de devenir signes ou symboles ; pour les mots bien magnétisés, on peut dire, que « contrairement à la mathématique, le langage nous conduit vers le passé » - G.Steiner - « language, unlike mathematics, draws backward ». On met longtemps pour comprendre, et d'en être horrifié, que, dans le passé, tout le reste est silence. « Muets sont les tombeaux, survivent seul les mots » - Bounine - « Молчат гробницы - лишь слову жизнь дана ». | | | | |
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| mot | | | Dans tout discours, la part purement langagière est entrelacée avec les couches conceptuelle et poétique, la référentielle et l'expressive ; quand ces deux dernières sont trop misérables, ne conduisant ni à un approfondissement fécond ni à un rehaussement musical, on peut appeler ce discours exclusivement langagier, c'est le silence, dont parle Wittgenstein ; dans un discours intellectuel ou poétique, au contraire, après l'unification avec des idées ou images, disparaît le langage (Valéry). Entre la maxime verbale et la pantomime musicale se joue la création humaine. | | | | |
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| mot | | | Pascal a raison : ce qui est le plus grandiose et énigmatique dans le monde garde un terrible silence. Les mots ne l'atteignent pas et s'arrêtent sur la surface des choses ; seule la musique semble parfois surmonter la pesanteur et se fondre en grâce divine. « Peut-être, pour la dernière réalité il n'y a pas de mots du tout » - H.Broch - « Vielleicht gibt es überhaupt keine Worte für die letzte Wirklichkeit » - une bonne raison pour s'y taire et ne compter que sur le chant. | | | | |
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| mot | | | Les yeux sont plus dignes de foi que la langue, mais ils ne furent jamais à l'origine d'une hérésie. Les yeux sont toujours bavards, seule la langue sait doser mutisme et éloquence. Les yeux parlent, la langue respire. | | | | |
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| mot | | | Ceux qui manquent de musique, se rabattent sur le bavardage ; ceux qui manquent de mots, se réfugient dans le silence. Notre âme, notre esprit, notre corps – du mystère au problème, pour s'immobiliser dans la solution : « Je me comprends beaucoup moins bien dans ma parole que dans mon silence »*** - Hofmannsthal - « Ich verstehe mich selbst viel schlechter wenn ich rede, als wenn ich still bin » - un pas de plus, et tu retrouveras la bénie incompréhension de ta musique. | | | | |
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| mot | | | Tous les mots que j'écris sont aux autres, mais je ne les colle pas sur les mêmes objets ; toutes les relations que j'invoque sont connues des autres, mais elles ne lient pas les mêmes objets ; et même mes silences ne couvrent pas la même réalité. « Chaque mot se présente, pour moi en tant que locuteur, sous trois aspects : mot neutre, mot d'autrui, mot à moi » - Bakhtine - « Всякое слово существует для говорящего в трёх аспектах : как нейтральное, как чужое и, наконец, как моё ». Le mot doit se référer à la réalité objective (premier aspect), mais, surtout, il est lieu de rencontre dialogique de nos modèles (deux derniers aspects), où se jouent la compréhension et l'expression. | | | | |
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| mot | | | Le Mot, tel un tenseur se réduisant à un vecteur, serait une notion dégénérée, triviale, si « le Tenseur joue dans le domaine du Silence algorithmique un rôle analogue à celui de la Notion dans le Discours » - Kojève. Heureusement, le mot sait recréer ses propres invariants, et par des transformations échappant à toute linéarité des notions. | | | | |
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| mot | | | On assagit le verbe, on rogne le mot, on se fie à la seule vérité de la cervelle - et l'on peut fermer l'entrée de sa Caverne, pour se retrouver entre machines silencieuses, sans feu, sans ombres, avec peut-être un homme, réduit à un écran. | | | | |
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| mot | | | Ceux qui font la louange du silence ratent tant d'occasions de se taire ; tant de sages, en se taisant, se rendent sots. Le sage, en parlant, expose le passé de sa sagesse, et le sot - le futur de sa sottise. | | | | |
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| mot | | | Au royaume de l'Acte, le silence est d'or. Au royaume du Mot, seule l'alchimie du verbe frappe une bonne monnaie, toujours à l'effigie du faux-monnayeur. | | | | |
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| mot | | | Du silence de leur intelligence, ils extraient des mots ; des mots, qui coupent le souffle, j'extrais du silence, dans lequel retentit la musique du sentiment. | | | | |
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| mot | | | L'idée est neutre et sédentaire ; c'est au mot de proclamer ma voix et de justifier mon état d'exilé, au milieu des silences ou des brouhahas. Mais l'idée, bien enveloppée par le mot, s'appellerait, peut-être, pensée : « La pensée d'un homme est avant tout sa nostalgie » - Camus. | | | | |
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| mot | | | Que ton écrit évite de répéter le dit des autres ; mais qu’il engendre un dit nouveau. Rien d’inouï n’existe plus pour le contenu de ton écrit ; le nouveau n’y surgira qu’à travers la forme. Si aucune musique ne naît de ton écrit, il rejoindra le plat silence du monde. N’écoute donc pas les savants : « Langage de l’inaudible, langage de l’inouï, langage du non-dit. Écriture ! » - Levinas. | | | | |
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| euripide | | | Parle, si tu as des mots plus forts que le silence, ou garde le silence. | | |   | |
| | mot | | | Dans le silence, mûrit la révolte des mots. Dans les mots, le silence se libère. | | | | |
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| maistre j. | | | Toute dégradation individuelle ou nationale est sur-le-champ annoncée par une dégradation proportionnelle dans le langage. | | | | |
| | mot | | | En n'entendant plus autour que des beuglements ou hallalis, on se rend compte de la place, que prit le troupeau ou la meute, dans les individus et dans les nations. Que leur silence était plus propice, pour que, en plein air, s'affermît le chant ou s'étouffât le sanglot, qui se réfugièrent, désormais abasourdis, dans des catacombes. | | | | |
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| balzac h. | | | Demander des mots au silence et des idées à la nuit. | | | | |
| | mot | | | Écoutez les cadences mécaniques diurnes, qui remplissent les idées d'aujourd'hui ! La musique étoilée se réfugie en hauteur, où ne s'aventurent ni éditeurs ni lecteurs. La défaite du mot est de ne plus provoquer d'avalanches d'idées. Le mot est un silence, faisant entendre la musique. L'idée est un silence cadencé. | | | | |
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| poe e. | | | All Nature speaks, and ev'n ideal things Flap shadowy sounds from visionary wings.
Dans l'Univers, tout parle ; et même l'idéal De sa large aile envoie une ombre ou un signal. | | | | |
| | mot | | | Le silence, lui aussi, y a sa place : c'est l'art de rester dans le soleil, sans jeter d'ombre. Le langage est toujours une projection de modèles ; le soleil est la réalité, l'écran de ta Caverne – ton intelligence, les ombres projetées – ta création, faite de perceptions, d'images, de mots, fondus dans des métaphores. | | | | |
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| renan e. | | | Le génie apporte une langue et une voix aux instincts muets. | | |  | |
| | mot | | | Le génie découvre, que tout parle dans l'univers. Le génie est la rencontre de deux interprètes : de celui qui sait lire la partition de l'Autre et de celui qui sait la rendre. Les mal-entendants ont raison de voir dans le silence du monde l'origine de leur angoisse ; pensant rendre la voix lointaine de Pascal, ils ne rendent que la faiblesse de leurs propres cordes. L'angoisse, c'est ta voix ne dépassant le silence ni en puissance ni en mélodies. | | | | |
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| wittgenstein l. | | | Wovon man nicht sprechen kann, darüber muß man schweigen.
Ce dont on ne peut parler, il faut le taire. | | |  | |
| | mot | | | Pour un condisciple de Hitler et un serviteur de Staline (avec d'autres Apôtres de Cambridge), c'est une sage précaution (prise, avec la même élégance, par les camarades Kojevnikov et Hemingway). En sens inverse, le silence, peut-il avoir une projection verbale ? - pour chercher « un mot à l'image du silence » - Celan - « ein Wort nach dem Bilde des Schweigens ». Malheureusement, « là où manque le verbe, parle l'action » - Goethe - « wo die Worte fehlen, spricht die Tat ». La philosophie serait décidément de la poésie : « Le verbe nous manque ; philosopher est dire ce qui ne se laisse pas dire » - Adorno - « Fehlen uns die Worte ; Philosophie ist : sagen was sich nicht sagen läßt » ; tandis que la théologie en serait l'antithèse : « Nous taire, tel est souvent notre devoir ; car les noms divins manquent » - Hölderlin - « Schweigen müssen wir oft ; es fehlen heilige Namen ». Mais pour ceux qui préfèrent la couleur à la géométrie, le chant à la déclamation et la danse à la marche, bref - l'esthétique à l'éthique, il reste d'autres échappatoires à l'angoisse devant le silence. Heidegger ne le voit pas : « Aujourd’hui, le chemin de la pensée débouche sur le silence » - « Der Weg eines Denkens heute dazu führt, zu schweigen ». | | | | |
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| noblesse | | | Les yeux, plus que les oreilles, nous font découvrir la musique du monde ; son bruit, capté en surface par des oreilles muettes, fait geindre sur le silence du monde, mais filtré par des yeux, sourds à la profondeur, il laisse entendre de hautes mélodies. « La conscience parfaite est un chant, une simple modulation des états d'âme »** - Novalis - « Das vollkommene Bewußtsein ist ein Gesang, bloße Modulation der Stimmungen ». | | | | |
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| noblesse | | | Le monde est plein de musique, c'est une affaire de filtres acoustiques et de choix oculaire de bonnes cordes. Ceux qui n'y décèlent plus de mélodies divines ouvrent trop leur ouïe et pas assez leur regard. « Mon regard et le regard de Dieu, c'est le même regard, la même vision, la même connaissance, le même amour »** - Maître Eckhart - « Mein Auge und Gottes Auge, das ist ein Auge und ein Sehen und ein Erkennen und eine Liebe ». Mais le regard musical, remplacé par l'ouïe sans musique, fait mettre le monde bavard à la place du Dieu silencieux et me voue à la termitière ou à la machine. | | | | |
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| noblesse | | | Mon camp est celui, où se sont retranchés mes rêves. Je ne puis lui rester fidèle que dans l'obscurité. Les rêves, ces illusions sombres finissant en échec silencieux. Le meilleur bilan de la vie - leur être resté fidèle ; chez les goujats, c'est l'inverse : « Ce qui compte, à la fin, ce n'est pas ce dont nous avions langui, mais ce que nous avons fait ou vécu » - Schnitzler - « Am Ende gilt doch nur, was wir getan und gelebt - und nicht, was wir ersehnt haben ». | | | | |
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| noblesse | | | Une erreur de jeunesse - brandir un non retentissant ; à l'âge mûr, on se rattrape par le chant, la prière ou le silence autour d'un oui monumental, d'un acquiescement nietzschéen, qui est, en fait, un méta-acquiescement, dans un nihilisme fondé sur des principes : laisser cohabiter le oui et le non, grâce à la maîtrise simultanée de l'intensité des deux. De la valeur temporelle - au vecteur spatial, de la cible agitée – à la flèche immobile ! | | | | |
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| noblesse | | | Mon vote va au boutiquier, mon désir à l'amoureux, mon regard au philosophe, ma honte à l'ami, ma pitié au faible, mon ironie au fort, mon mot au poète, mon silence à Dieu. | | | | |
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| noblesse | | | La hauteur est peut-être équivalente à la profondeur sans épaisseur. Au discours dont l'architecture consacre et accueille le silence. Mais les mots ne viennent pas du silence, mais d'une musique, naissante dans le désir. Mais si les mots ratent la représentation musicale, ils retomberont dans le silence. La musique des rêves est abandonnée par les interprètes modernes, qui ne reproduisent plus que le bruit des idées et du monde. | | | | |
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| noblesse | | | Peu m'importe, quelles négations ou proclamations je lis sur ton bouclier ; je ne peux deviner ton véritable défi que par ta manière de te désarmer et de te taire, devant la vie et devant l'esprit. Que tes ailes te servent de panache et te portent loin des lieux, marqués par les armes, à l'opposé d'Achille : « Achille, divin preux, sent que ses armes le portent ; il croit avoir des ailes » - Homère. | | | | |
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| noblesse | | | Ni le savoir ni la création, en eux-mêmes, ne justifient la vie ; seule la musique, qui deviendrait leitmotiv de celle-ci ou accompagnement de celui-là nous ferait oublier le silence absurde et angoissant de l'existence. Et toute musique naît des bonnes vibrations : « Le sens de l'existence est dans l'intranquillité et dans l'angoisse » - A.Blok - « Смысл жизни заключается в беспокойстве и тревоге ». St-Augustin (inquietas), Heidegger (Sorge), Borgès (intranquilidad) seraient d’accord. | | | | |
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| noblesse | | | Ce que n'importe qui peut dire, il faut le taire ; ce qu'on ne peut que dire, et non pas chanter, il faut le taire ; ce qu'un autre peut chanter, ce n'est pas la peine que je le dise ; ce qui est dit ne peut pas être chanté ; il ne reste au dire qu'un champ de silences ou un commentaire du chant. Et Voltaire : « Ce qui est trop sot pour être dit, on le chante » - aurait pu ou dû mettre vague ou beau, à la place de sot, pour défier Wittgenstein ou laisser Zadig inspirer Zarathoustra : « Chante ! Ne parle plus ! » - « Singe ! Sprich nicht mehr ! ». Le silence est une contrainte, plus qu'un moyen. D'ailleurs, Zarathoustra ne parle pas, il chante ! | | | | |
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| noblesse | | | Ils exhibent des choses minables, de peur que d'autres ne les disent avant eux. Les choses ne méritent d'être dites que grâce aux mots, qui entrevoient des liens musicaux entre elles et d'autres choses, liens dont les choses mêmes ne soupçonnaient pas jusqu'à l'existence. Pour la plupart des gens, les choses bien dites resteront irrémédiablement du silence. | | | | |
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| noblesse | | | La médiocrité en appelle, tout le temps, à la pureté, à la grandeur et à la liberté, connues et fermées, lui servant de buts ou balances ; le talent, c'est ce qui les fait oublier ou n'en fait que des contraintes, figées et silencieuses, et permet de produire de nouvelles unités de mesure du pur, du grand et du libre - mesures sonores, ouvertes et palpitantes. « La grandeur d'une âme est dans son don de reconnaître une grandeur chez les autres » - Karamzine - « Талант великих душ есть узнавать великое в других людях ». | | | | |
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| noblesse | | | Il serait bête d'énoncer dans mon livre ce que n'importe qui aurait pu faire à ma place ; c'est à cause de cette contrainte volontaire qu'il faut taire certaines choses, dont je me refuse de parler, puisque je ne le dois pas, tout en le pouvant (Wittgenstein s'y méprit de verbe, comme Rivarol : « La raison se compose de vérités qu'il faut dire et de vérités qu'il faut taire » - de sujet et d’objet : il faut mettre contrainte à la place de raison et fait - à la place de vérité). | | | | |
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| noblesse | | | Ils vivent de plus en plus de ce qui calcule et bavarde ; or l'âme n'émet que de la musique, elle n'a pas non plus un langage à elle, elle est un silence évocateur. Et c'est ainsi que les hommes sourds à la musique concluent, que, lorsque nous vivons, nos âmes sont mortes et ensevelies en nous. Compter sur leur résurrection est encore plus bête. N'empêche que leurs voix s'entendent mieux dans des ruines ou cimetières, que j'entretiens seul, que dans des édifices ou autels que j'érige avec les autres. | | | | |
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| noblesse | | | Les mélodies, qui me bouleversent le plus, ne parviennent pas de mes oreilles et ne viennent pas de notes connues. Quand mon oreille se fait rêve, ma propre musique sait accompagner et le chant et le silence du monde ; un jour, je suis instrument, un autre - compositeur, un troisième encore - mélodie. Le jour de veille, tu ne reproduis que des cadences sans musique. | | | | |
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| noblesse | | | Le silence de l'âme favorise la production de robots ; le sommeil de l'esprit accélère la prolifération de moutons. L'âme et l'esprit se fusionnent dans le rêve, mais « le rêve de la seule raison ne produit que des monstres »** - Goya - « El sueño de la razón produce monstruos » - comme le calcul du cœur est accessible même aux anges, mais ne produit que des contribuables. Ce beau mot peut se traduire, platement, par : « le SOMMEIL de LA raison est à l'origine de toute monstruosité », bien que Goya ajoute : « Mais l'imagination, ajoutée à la raison, est mère des arts et source de ses désirs » - « unida a ella, es la madre del arte et fuente de sus deseos » ! | | | | |
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| noblesse | | | La musique de ta vie ou de ta création naît du frisson, de celui de ton regard sur ton étoile ou de celui de tes métaphores, les deux – indispensables, pour faire vibrer tes cordes poétiques ou pour faire taire tout bruit prosaïque. « Il faut trembler pour grandir »** - R.Char. | | | | |
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| noblesse | | | Derrière toute beauté, immédiatement, je sens la présence d'une noblesse, que ce soit un papillon sous mes yeux ou un poème devant mes oreilles. « L'art n'a de valeur que s'il apporte de la noblesse à la vie » - Gandhi. La même auréole couronne l'intelligence formant le vrai ou la pitié répondant à l'appel du bien, mais la noblesse y reste le fond commun. Trois hypostases – esthétique, mystique et éthique - du Dieu trinitaire, avec trois langages créateurs, c'est à dire déviant, métamorphosant, surgissant dans un silence des origines. | | | | |
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| noblesse | | | Quand on nous scrute ou nous tâte, on nous découvre moutons ou machines, pitoyables et interchangeables. C'est quand on entend nos silences, voit nos rêves, pèse nos hontes, qu'on nous trouve de la différence. | | | | |
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| noblesse | | | L’esprit ou l’âme, armés d’un regard assez profond ou assez haut, perçoivent ou conçoivent du mystère en tout sensible et en tout intelligible. Les yeux, baissés d’admiration ou dressés vers un ciel silencieux, sont le seul moyen de ressentir l’obscure présence du mystère ; cet état extatique s’appelle rêve. Mais ceux, qui forcent les portes du mystère, ne sont nullement des rêveurs et tombent certainement sur des balivernes. Le mystère n’a pas de domicile, pas de temples, pas d’autels ; pourtant il est le seul à justifier nos prières. | | | | |
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| noblesse | | | Pour parler d’un état d’âme, il faut qu’il y ait une âme. Or, les cas, où l’âme se réveille, sont rarissimes ; le plus fréquemment, ils se manifestent chez le poète. Je n’évoque les états d’âme que lorsqu’un fourmillement poétique en autorise la peinture. L’âme dort dans les tumultes quotidiens ; un silence éternel la rend vivace. | | | | |
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| noblesse | | | La vie se réduit aux choix entre élans et chemins ; l’absence de choix signifie soit la solitude soit la platitude. L’appel du Bien, le chant du Beau, la musique du noble, le silence des étoiles – tant d’objets de tes élans vers l’Inconnu ; les chemins ne mènent que vers le connu, même s’il s’agit de ton propre soi connu. | | | | |
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| introduction proximité | | | PROXIMITÉ DIVINE : L'homme est un miracle ignorant son thaumaturge. Ce qui le sépare de sa naissance ou de sa mort, d'une pierre ou d'un singe, d'une machine ou d'un dieu, donne une métrique vertigineuse, où l'infini brouille les calculs et inverse les valeurs. La foi est un élan, chaud et soudain, vers une sommation, lancinante et certaine. Quant à celui qui ne l'entend pas, soit il est trop loin de soi-même, soit il ne consulte que ses oreilles, tandis que c'est notre âme qui est sollicitée. L'horreur ou le silence du merveilleux empêchent d'en ressentir la présence. | | | | |
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| proximité | | | Ils meublent le silence de Dieu avec leur camelote scripturaire, et à force de s'y cogner, ils désapprennent à lever ou à fermer les yeux. Le grand Muet meublé ! Heureusement, « il y a plusieurs demeures en la maison de Dieu », où l'on peut encore se coucher face aux étoiles et à l'abri des maîtres priseurs du mobilier sacré. | | | | |
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| proximité | | | C'est autour du vide que s'éploient les plus forts vocables : tentation, crainte, recherche (Maître Eckhart), chute (Cioran), rayonnement (le prince de Lumière). Je l'associe au travail, à la veille comme le beau silence opposé au sommeil, mais ami du rêve. Le vide est un silence élaboré, sur le point de recevoir le mot musical. La kénose des contraintes aboutissant à l'apothéose des buts. Le bavardage des autres ne serait-il pas le silence des mots ? « Si la musique fait défaut, il faut se taire »** - A.Blok - « Лучше молчать, если нет музыки » - la meilleure réplique à Wittgenstein. | | | | |
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| proximité | | | La distance est aussi peu absence que le silence - oubli. « Dieu ? Nous nous saluons, mais nous ne nous parlons pas »** - Voltaire. | | | | |
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| proximité | | | L'homme d'aujourd'hui est soumis à un bombardement continu de paroles et d'images ; ce qui est source première de toute incroyance ; la foi est capacité de silence et de regard, avec les oreilles et les yeux fermés. | | | | |
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| proximité | | | Le regard est cette distance personnaliste et individuante qui, aux instruments que sont les objets, impose la musique du sujet ; à l'opposé du point de vue, qui laisse le bruit des objets s'imposer au silence du sujet. | | | | |
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| proximité | | | L'impensable et l'indicible nous sont plus proches que toute action, tout discours ; paradoxalement, c'est le triomphe suprême du mot, la poésie, qui nous en apporte la certitude ; la poésie serait une voix, qui fasse sentir le silence de Dieu. Sacrifices et fidélités en apportent d'autres preuves. | | | | |
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| proximité | | | Entre les yeux et cette page s'insinuent tant de couches ou d'étapes de ma réalité bruyante et envahissante. Un rêve : rendre cette réalité silencieuse, pour qu'on m'entende de très-très loin, pour que la vie surgisse et retentisse après et non pas avant cette page. Mais la réalité y joue un rôle de contrainte utile : elle m'évite une chute dans la familiarité. | | | | |
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| proximité | | | La croyance a sa place partout, dans le réel ; dans l’imaginaire, seul Dieu devrait en être exempt – Le croire est pire que Le comprendre – Il est le grand Inconnu absent. | | | | |
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| proximité | | | Le visage humain est l’appel le plus immédiat à croire en Créateur. Le sourire au visage, sa grimace, son accablement, son mutisme même nous signalent la présence d’un grand Étranger, l’auteur des élans de nos cœurs et des envolées de nos pensées. Dieu est dans un grandiose éloignement, vécu comme une ardente proximité. | | | | |
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| proximité | | | Dans la création humaine, l’œuvre dépasse le créateur ; dans la Création divine, j’admire davantage le génie du Créateur que l’admirable harmonie du Créé, de la Nature. D’où mon scepticisme face à la déification de la nature par Spinoza ou Schelling. Dieu parle, la nature est silencieuse. | | | | |
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| introduction solitude | | | SOLITUDE : La race des solitaires est menacée d'extinction. Ils se reproduisaient en embrassant de séduisantes et troublantes idées ou images. Notre siècle mit le livre, la forêt, la mer et la montagne dans le même paysage que le bureau, la déchetterie et la criée. Les porteurs du virus solitaire sont de plus en plus frappés de stérilité, et l'air de l'époque est plus propice aux exhalaisons des foires. Mais nos congénères sont compatissants aux handicapés : les culs-de-jatte ont leurs escaliers, les aveugles leur alphabet, les sans-abri leur asile, les solitaires leur droit au silence. | | | | |
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| chœur solitude | | | MOT : Le mot du solitaire est plus rugueux, mais lâché dans le vide, il n'écorche que l'oreille trop polie par le rabâchage des idées inaudibles, inculquées par les coureurs de foires. Il est à vivre hors de portée des mains, dans un silence annonciateur de rêves. Le mot des termitières est destiné aux pieds, le mot des salons - aux cervelles en éveil. | | | | |
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| chœur solitude | | | HOMMES : Je plonge dans la solitude en me protégeant des hommes, et je finis par me rendre compte, que la muraille n'est plus assaillie par personne, mais que mes propres sorties sont devenues impossibles. À la noblesse motivante d'assiégé succède l'angoisse désarmante d'abandonné. De toute tour me braquent des meurtrières silencieuses et inutiles. | | | | |
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| solitude | | | Avec la solitude comme avec la gloire ou avec la femme : c'est en la négligeant qu'on a les meilleures chances de l'alpaguer. La guigne de Nietzsche ne prouve rien : « Le philosophe se reconnaît à ce qu'il évite trois choses éclatantes et bruyantes : la gloire, les princes et les femmes » - « Man erkennt einen Philosophen daran, daß er drei glänzenden und lauten Dingen aus dem Wege geht : dem Ruhme, den Fürsten und den Frauen » - il les évite à la lumière des lampes et dans le bruit des sens et s'y baigne à l'abri des regards et dans le silence du sens. | | | | |
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| solitude | | | Comment définir le désert ? - l'absence des arbres ? L'impossibilité d'une unification vivifiante, la réduction de tout message au soliloque, l'illusion d'une oasis salvatrice au bout d'un regard, d'une plume, d'un silence. | | | | |
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| solitude | | | Une illusion - fonder mon équilibre sur la tension créée par une paire : moi, d'un côté, et un ami, une maîtresse, un livre. Rien de crédible en dehors des triades : moi, une insondable source (voix, oreille, œil, dessein), dont je suis un écho et, enfin, une âme des fins, un esprit, qui préserve mes échos à une belle hauteur. L'origine de la solitude est triadique ; la solitude respectable, ou le désespoir irrévérencieux, - l'absence irremplaçable de l'un de ces trois sommets : la solitude d'un soi perdu, la solitude du silence des sources, la solitude de la perte des ailes. Et quand un deuxième sommet vient à manquer, sonne l'heure d'une solitude honteuse, ou plutôt hébétude irrémédiable. La solitude binaire, elle, n'est souvent que grégaire : manque de berger ou de moutons. | | | | |
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| solitude | | | Dans la solitude, il faut fuir la sensation du nid ou du cocon, où je puisse lécher mes plaies, - le seul abri digne de la majesté solitaire, ce sont des ruines, gardiennes de mon soi : « Il y a en toi un silence sacré, dans lequel tu peux retourner à tout moment, pour y être toi-même » - H.Hesse - « In dir ist eine Stille und ein Heiligtum, in die du jederzeit zurückkehren und du selbst sein kannst ». | | | | |
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| solitude | | | C'est peut-être dans la confrontation entre la solitude de l'être et la solitude du mot que se trouve le drame majeur du créateur : être (le réel indicible), face à émettre (le créé articulé, qui tend à être, aime-être) ; c'est dans les interstices entre les deux que se blottit ce que veut taire Wittgenstein, taire puisque ce n'est pas le mot, mais seule la musique, qui pourrait rendre le mystère de l'être lumineux, qui nous pousse à émettre des ombres. | | | | |
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| solitude | | | Pour que ma plume parle mon propre langage, il me faut du silence alentour ; les sots écrivent ce qu'ils entendent, par l'oreille ou par la raison, dans le brouhaha ambiant ; il faut que, dans ce que l'esprit solitaire note, l'âme universelle entende la musique - l'interprète amoureux du représentant, Narcisse. | | | | |
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| solitude | | | Quand ton exaltation te porte à croire entendre une vox Dei, dis-toi que ce n'est qu'une vox populi - tu retrouveras vite le béni silence de tes dialogues inentamés, où naissent et le sentiment et la pensée : la pensée est un soliloque de l'âme sur le chemin vers elle-même (Platon). L'âme est muette ; c'est dans des impasses de la raison que je la comprends le mieux ; un moyen, incertain mais indicatif, pour que mon esprit en soit son porte-parole, est de ne pas me laisser envahir par le bruit de mon siècle. L'esprit, détourné des choses, et si c'était l'âme même ? | | | | |
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| solitude | | | Que mes notes n'aient pas reçu le moindre écho est l'une des rares occasions pour me féliciter d'un silence, dans lequel même Nietzsche ressentait une blessure incurable (die tödliche Wunde keine Antwort zu haben) ; aucune onde de sympathie ou de fraternité n'a dévié le courant de ma plume ; toutes mes incurabilités proviennent de moi-même. | | | | |
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| solitude | | | Quel symptôme doit justifier ma prise de plume ? - l'un des plus traîtres est la sensation, que ma solitude s'est mise à parler en moi-même ; l'un des plus prometteurs - la volonté d'y faire taire la multitude. | | | | |
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| solitude | | | Ce qu'il y a de vivant en moi a besoin d'attouchement par autrui, pour se maintenir en vie ou pour en entretenir l'illusion ; la solitude est ce qui m'apprend que je porte, dans mes bras, des enfants morts, et qu'il est horrible de continuer à les caresser. « La solitude est une tempête de silence, qui nous arrache toutes nos branches mortes »** - Gibran - « Solitude is a silent storm that breaks down all our dead branches ». | | | | |
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| solitude | | | La solitude est un silence, pourtant les meilleures plumes, c'est à dire plumes musicales, cherchent à en créer l'écho - dialogue minimal, orchestration minimale. | | | | |
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| solitude | | | Vivre garde son sens, tant qu'un mouvement quelconque justifie ou chante ma haute immobilité, comme la flèche, qui vole, témoigne de la qualité de ma corde ou de la noblesse de ma cible élue. Et la solitude, c'est la perte de sens de tout mouvement. C'est pourquoi la solitude de la montagne ou celles de la forêt ou du désert cèdent en éloquence à la solitude de la mer, où je me débats, à bord de mon esquif vital, en suivant la voix de sirènes. Ces voix animent mon souffle, dont la perte, qui équivaudra le mutisme du monde et ma propre surdité, est début d'une vraie solitude. Et non pas l'absence d'ancres, de voiles ou de boussoles, l'éloignement de havres ou l'extinction d'étoiles. | | | | |
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| solitude | | | Quand on lit les définitions du soi énigmatique, qu'en formulent ses austères chercheurs, on découvre le même silence et le même vide que dans les définitions les plus grégaires. Et ils veulent y placer leur tranquillité ! Dans l'intranquillité, au moins, on découvre nécessairement de la musique, qui est peut-être le seul but - irréel ! - de l'existence, dont l'hésychasme extérieur n'est qu'une bienfaisante et chaste contrainte. « L'irréalité inquiétante de la pure humanité » - H.Arendt - « verrückte Irrealität der reinen Menschheit » est, plus souvent, à rechercher qu'à fuir. | | | | |
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| solitude | | | Les fragiles d'esprit voient dans la solitude une malédiction, les fragiles d'âme - une bénédiction : « Béatitude seule – solitude béate » - (attribué à) St-Bernard - « O beata solitudo, o sola beatitudo ! », tandis qu'elle n'est ni l'un ni l'autre, puisqu'elle est condamnation au silence. J'attendrai l'évasion de mon mot, la complicité d'une oreille compatissante ou le chant de liberté dans mes ruines insonores, en attendant « la musique silencieuse, la solitude sonore » - Jean de la Croix - « la música callada, la soledad sonora ». | | | | |
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| solitude | | | Avec le savoir, le silence était plus profond et la solitude - plus haute. Mais de nos jours, où la foire est la plus beuglante autour des marchands d'un savoir consommable sur place. Plus invendable est notre savoir, plus sans prix sont nos cris. | | | | |
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| solitude | | | Si mon écrit s'adresse aux autres, j'y suis surtout un géomètre, un Fermé, aux frontières familières ; je deviens mystique dès que je parle à moi-même, je deviens un Ouvert, puisque je ne me connais que par mon élan vers mes frontières infinies. Être mystique, c'est suivre l'attirance de mon âme vers ce monde silencieux, la demeure de mon soi inconnu, ce soi qui ne se révèle à moi-même que par une musique naissante, et que cherchera à interpréter mon esprit. | | | | |
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| solitude | | | Le néant est une misérable image des philosophes impuissants et tâtonnants, et qui naîtrait de la négation la plus forte ou de la contradiction la plus flagrante. J'en reconstitue, très facilement, une miniature en opposant ma certitude d'avoir écrit le plus grand livre de l'histoire des hommes et le constat, désarmant et désabusé, qu'un silence, morne et total, un silence de mes minables contemporains l'accueille. | | | | |
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| solitude | | | La conscience que mes cris et soupirs, transposés en sons et en pensées, perdraient de leur intensité et pureté, s'ils étaient répercutés en échos, dans les oreilles et les bouches des autres, - telle est la justification apriorique de la solitude silencieuse, à laquelle je confierai mes aveux et mes hontes et dans laquelle mûrirait ma musique, sans auditeurs visibles. | | | | |
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| solitude | | | La fraternité est une invention des solitaires, qui, dans leur silence de longue haleine, soudain découvrent la musique dans un accord entre deux âmes, aspirées vers une même hauteur. Et quand c'est toute une tribu, émue par les mêmes notes, on peut composer jusqu'à une symphonie : « Plus il y a de solitaires, plus solennelle, émouvante, puissante est leur communauté » - Rilke - « Je mehr Einsame, desto feierlicher, ergreifender und mächtiger ist ihre Gemeinsamkeit ». | | | | |
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| solitude | | | Les Platon, Descartes, Hegel ont tant d'imitateurs, d'acolytes, de plagiaires, reproduisant le même contenu, les mêmes schémas, le même ton. Autour d'Héraclite, St-Augustin, Nietzsche – un vide ; aucune voix comparable, faussement solidaire, ne brouille le contact direct, sans intermédiaires, avec leur poésie, leurs passions, leur langue. La stature d'un grand se devine d'après la virginité d'accès à leur musique ; le brouhaha des minables (lärmendes Gezwirge – Nietzsche) se filtre et se réduit si facilement au silence. | | | | |
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| solitude | | | Rien, pas même les étoiles, ne me parle dans la nuit ; telle est ma nuit avec les mots français, qui me laissent dans ma solitude silencieuse, avec un scintillement moqueur et des ombres incertaines. | | | | |
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| solitude | | | Le silence comme support de notre musique intérieure, l'exil comme ambiance de nos rêves, la maîtrise comme outil de nos prières - et si c'étaient les seules tâches que l'âme aristocratique formulerait à l'esprit démocratique ? | | | | |
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| solitude | | | Trop d'échos et trop de clartés – tels sont les inconvénients d'un séjour prolongée dans la multitude, tandis que « la solitude, c'est le silence autour de l'âme et la plénitude du regard » - Berbérova - « одиночество - тишина души и полнота сознания ». Le regard naît dans l'absence de repères, et l'âme concentrée fait naître de la musique dans les choses vues et silencieuses. | | | | |
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| solitude | | | La solitude, ce n'est pas tellement l'absence d'yeux, qui m'observent, mais beaucoup plus probablement - l'absence d'oreilles, capables d'interpréter mes silences. « Ne dis jamais être seul ; tu n'es pas seul, car Dieu est en toi, et ton génie aussi ; et ils n'ont nul besoin de lumière pour voir ce que tu fais » - Épictète. Ton génie a beau ne parler que de son voisin de cellule, il est condamné d'emprunter les ombres et la langue des autres, puisque Dieu est sourd, muet, aveugle et analphabète. | | | | |
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| solitude | | | La valeur de l'homme serait son cri (son prix - Hobbes !), qui ne serait même pas une question, mais un soupir ou murmure mi-muets. Au cri le penseur préfère le silence : « tout être, qui pense ton univers, fait monter un hymne de silence » - Grégoire de Nazianze. Que de réponses, en revanche, se réfèrent à la parole de Dieu, chez les sourds ! « C'est le silence de Dieu, qui divinise le cri de l'homme »**** - G.Thibon. | | | | |
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| solitude | | | Celui, dont la vie intérieure est misérable, a raison de suivre cette règle de F.Bacon : « Garde silence sur toi-même » - « De nobis ipsis solemus » - à conseiller à tous les sots, qui narrent l'ennui du monde. Le sage ne parle que de soi-même, mais dans ses tableaux on découvre les merveilles du monde. | | | | |
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| solitude | | | Vivre dans le présent, c'est tout voir à travers le troupeau courant (rampant, remuant, vociférant, beuglant). L'une des voies qui mènent à la hauteur silencieuse commence par une sortie du présent ; la hauteur a un effet collatéral – on y croise ceux qui vécurent dans la solitude et dans l'oubli ; leurs voix aident à découvrir la musique d'un monde atemporel. | | | | |
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| solitude | | | Lorsque la scène publique était étroite, seul quelques têtes bien éduquées en composaient la dramaturgie, héritée, d'ailleurs, d'un passé filtré, donc – d'une culture. Pour un esprit ambitieux, y figurer était valorisant plutôt que dégradant. Mais aujourd'hui, où l'immense majorité des pièces, jouées sur cette estrade surpeuplée, aborde des thèmes minables, dans un style de goujats. Un bon esprit doit s'en exclure, chercher un ailleurs silencieux, pour préserver la pureté de sa musique, voulue angélique. « Pour vivre saintement, vivons cachés »** - R.Debray. | | | | |
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| solitude | | | La solitude apporte le silence, cette condition nécessaire pour écouter ou composer de la musique, surtout de la musique verbale, intellectuelle ou mystique. | | | | |
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| cicéron | | | Numquam se minus solum quam cum solus esset.
Je ne suis jamais moins seul que dans la solitude. | | |    | |
| | solitude | | | J'ai appris à parler à moi-même, une fois que j'ai appris à me taire dans la foule (leçon, donnée par Caton et Scipion l'Africain, et bien apprise par Byron). Tant de fantômes, venus du passé des autres et de ma propre enfance, seront mes interlocuteurs. La solitude ouvre à la dimension verticale, dans laquelle se logent tant d'images, d'élans et de mélodies, qui feront vibrer en moi ce qui restait muet, dans la multitude. | | | | |
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| rousseau j.-j. | | | L'enfer du méchant est d'être réduit à vivre seul avec lui-même, mais c'est le paradis de l'homme de bien. | | | | |
| | solitude | | | Les deux vivent d'illusions, illusions de fausse franchise ou de vraie bêtise. Et si le bien et le mal n'étaient que des matériaux, dont on pave le chemin - travaux du purgatoire - dont peu compte la destination ? Le vrai solitaire aménage si bien son vide, qu'il résonne de tout regard, qui le parcourt ; le solitaire forcé laisse toute sonorité dehors, rentré chez lui, il est effrayé par tant de silence. Métamorphose chrétienne d'une métaphore païenne. | | | | |
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| poe e. | | | There is two-fold Silence - sea and shore - Body and soul … his name's 'No More'.
Deux visages - mer, rivage - a le Silence - 'Jamais plus' est son nom - poids et balance. | | | | |
| | solitude | | | 'Plus' est pire, c'est du bavardage, poids sans balance, balance sans poids, mer sans houle, rivage sans rêveur. Laisse ton corps parler du poids, laisse ton âme inventer des balances. Pour les pessimistes, le drame est dans le 'jamais plus' ; pour les optimistes, la béatitude est dans le 'pas encore' ; pour les ironistes, le bonheur est dans le 'toujours là'. | | | | |
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| nietzsche f. | | | In der Einsamkeit frißt sich der Einsame selbst auf ; in der Vielsamkeit fressen ihn die vielen.
Dans la solitude tu te ronges le cœur ; dans la multitude, ce sont les autres qui te le rongent. | | |    | |
| | solitude | | | La solitude fait de moi un ouroboros, à l'appétit féroce ; dans la multitude je suis une marmotte, à l'indigestion humiliante. Le but de la vie étant d'arracher au silence quelques aveux, le hurlement est préférable à l'écœurement. | | | | |
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| ortega y grasset j. | | | Vivir es sentirse perdido.
Vivre, c'est se sentir perdu. | | |  | |
| | solitude | | | Et l'on se met à végéter, dès qu'on s'imagine s'être trouvé. Se perdre : soit à cause de l'immensité silencieuse, qui entoure le soi, soit à cause de l'encombrement de choses ou de valeurs. | | | | |
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| cocteau j. | | | La poésie est une solitude… et nous sommes des moines, qui échangent des silences. | | | | |
| | solitude | | | Le mot poétique devint prière silencieuse depuis que d'autres ne communiquent qu'en litanies ou sermons. Mais attention : le silence tout seul, sans la prière, peut être forumique : « C'est en nous qu'il nous faut nous taire » - Aragon. | | | | |
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| souffrance | | | Plus grinçant est le rouage du quotidien, plus attentif je suis au silence de l'éternité. La graisse salutaire monte en général au cerveau, qui lève la tête, baisse le regard et rabat les oreilles. | | | | |
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| souffrance | | | C'est le manque d'oreilles ou la pâleur de notre verbe, plutôt que la pudeur, qui expliquent le mutisme de notre souffrance. C'est par la hauteur, à laquelle nos gémissements retentissent, qui la souffrance est sacrée. | | | | |
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| souffrance | | | Le silence, même perçu au plus haut des cieux, cherche à se loger dans des profondeurs ; le cri, même étouffé dans un souterrain, nous place dans la hauteur. Le silence s'inscrit dans l'effort profond ; le hurlement introduit la haute musique. | | | | |
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| souffrance | | | Sur le fond de la réussite monumentale du monde, peindre la forme, en miniature, de mes désastres ; dans la pose du vaincu, vaincre le monde triomphant ; le matériau le plus propice, pour faire entendre ma musique de hauteur, est le silence des chutes ; même si je ne trouve pas de ruines à portée de ma plume, il faudrait en inventer, pour en aimer les murs nus, les toits translucides et l'acoustique paradoxale. | | | | |
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| souffrance | | | Toutes les souffrances guérissables sont communes et ne méritent pas d'être chantées. « À l'infirmerie aucun ne souffre ni ne gémit bien différemment des autres » - M.Serres. Les poètes cherchent des exceptions : des morgues, où la seule réplique au silence est donnée par la musique, des maisons de fous, où chacun se prend pour Prométhée, ou des maisons de Dieu, où l'Infirmier accorde une audience privée à toute plainte, suffisamment stridente. | | | | |
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| souffrance | | | Tchékhov pensait, que le bonheur n'était possible que grâce au silence des malheureux (« без молчания несчастных счастье было бы невозможно »). Dans le brouhaha médiatique actuel on comprit, que rien de ce qui mérite la compassion ne fut caché par ce bénéfique silence. D'où la prolifération de malheureux repus et d'heureux solitaires. Ceux-ci profitent du silence, ce privilège des aristocrates. | | | | |
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| souffrance | | | Il n'y a rien qui vibre, dans la résignation antique ; et sa dignité est trop drapée soit dans une raison sans déchirure, soit dans les trous de son manteau. On sent une construction bâtie par et sur la négation : contre la panique, l'hystérie, la lamentation. Une bonne résignation doit accompagner une bonne espérance. L'art : créer une acoustique, où le gémissement atteindrait la hauteur et l'intensité d'outre-tombe, d'une majesté intime et lointaine. Pas de mausolées ni arcs de triomphes, ces lieux de silence et de refus, mais des châteaux en Espagne, ces lieux d'échos, de survivances et de rencontres. | | | | |
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| souffrance | | | Plus profonde est notre quête de connaissance, de certitude, d'ordre du monde, plus haut nous apparaîtra son silence final. La meilleure intelligence ne mène qu'à un meilleur effroi. | | | | |
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| souffrance | | | Aucune issue heureuse pour nos misères ; tenter d'en faire une grandeur est sot. Mais il est certain, que les sources du grandiose et du consolant se trouvent derrière nos misères silencieuses et jamais – derrière nos triomphes criards. La musique de l'existence naît du silence de l'âme résignée plutôt que du bruit de l'esprit arrogant. | | | | |
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| souffrance | | | Le mystère – que je dispose de cordes ou de fibres, qui me font entendre la musique de la Création ; les problèmes – la découverte de nœuds ; la solution – le dénouement. En matière d'harmonies philosophiques, si je suis cette chronologie, je vivrai le finale – le silence ou le bruit plat. La morale : connaissant le finale de toute espérance virtuelle et de toute agonie réelle, leur refuser tout dénouement intellectuel. | | | | |
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| souffrance | | | Une double négation dans les définitions : le bonheur, c'est l'absence du malheur ; et le malheur, c'est l'absence de la musique dans ton écoute du monde, son silence froid ou son bruit chaotique. | | | | |
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| souffrance | | | Le rire et les pleurs sont deux humeurs d'égale utilité et intensité, pour saluer le bonheur ; la première - profonde, et la seconde - haute : il faut rire du bonheur compris, et pleurer - du bonheur incompréhensible. Il faut vouer le malheur - au silence et à l'impassibilité. | | | | |
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| souffrance | | | L'âme n'a pas de langage, et son silence imposé est vécu comme une tristesse ou une angoisse. Elle est analogique, et l'esprit est numérique ; l'intelligence, c'est une fraternité entre eux. La mélancolie : un état d'âme rendu par un mot d'esprit. | | | | |
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| souffrance | | | Ce n'est pas parce que leurs points d'interrogation ne sont pas assez profonds, que les discours modernes sont si misérables, mais parce qu'ils désapprirent à se servir de hauts points d'exclamation. Le cri, le soupir, le gémissement devinrent aussi plats que le silence. | | | | |
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| souffrance | | | Les excitations, euphoriques ou désespérantes, troublent l’image de ton étoile et en affaiblissent l’attraction. « J’ai préféré la mélancolie qui espère et qui aspire à celle qui désespère »*** - Van Gogh. La mélancolie est l’écho de l’appel de ton étoile, entendu par ton âme dans le silence de ton esprit. | | | | |
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| chœur vérité | | | NOBLESSE : Énoncer ou taire les vérités, en fonction d'un goût désintéressé plutôt que d'un calcul mécanique, telle est l'attitude aristocratique. Rehausser et soigner le vrai et le beau, tenir en laisse la fausseté et la laideur. La vraie noblesse se manifeste et dans l'attachement à une vérité délétère et dans le détachement d'un mensonge profitable. | | | | |
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| vérité | | | Si je ne m'intéresse qu'à la vérité, c'est à dire – aux solutions, je ne ferai que de la science. Mais si mon intérêt va jusqu'aux problèmes, c'est à dire au langage, ou, mieux, si je suis chatouillé par le goût des mystères, c'est à dire par la beauté symbolique, je tenterai de me vouer à la poésie ou à la philosophie. Les solutions sont possibles grâce aux systèmes, mais Wittgenstein : « Les systèmes sont exactement ce, sur quoi on ne peut pas parler » - « Die Systeme sind gerade das, wovon man nicht reden kann » - est complètement à côté de la plaque, puisque, au-dessus des systèmes, se bâtit le pouvoir philosophique et le discours poétique. Et l'on est obligé de se taire, si l'on ne maîtrise ni la philosophie ni la poésie. | | | | |
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| vérité | | | Tous, tôt ou tard, s'aperçoivent du gouffre qui, inévitablement, se creuse entre la merveille de la réalité et la merveille du langage, entre le dit et le fait ; mais les niais en veulent la cohérence et finissent par faire la louange du silence de Mélisande, porteur de la vérité ; la vérité du monde se chante, la vérité du langage se formule ; leurs merveilles - se (re)créent, en dépit des lois et des contradictions. | | | | |
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| vérité | | | C'est la déviation langagière, et donc un mensonge dans le langage courant, qui manifeste notre créativité. « N'importe quel sot est capable de dire la vérité, pour savoir bien mentir, en revanche, on a besoin d'une certaine finesse » - S.Butler - « Any fool can tell the truth, but it requires a man of some sense to know how to lie well ». Le fin esprit consiste à savoir, qu'une avalanche de mensonges entraînants peut être provoquée par l'écho d'une vérité silencieuse. D'où sa méfiance de toutes pistes et la détermination de rester en hauteur, au-dessus des neiges ou des mers déchaînées. | | | | |
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| vérité | | | Leur être cosmique serait muet et faux, sans la voix de l'homme. Avec les hommes, il est sourd : il est bien là, mais l'avoir, le vrai des vrais, fait taire toutes les voix, qui préfèrent le chant au son des chiffres. | | | | |
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| vérité | | | Comment aspirer sérieusement à atteindre la paix ou la vérité, si les deux excellents spécialistes en matière, interrogés là-dessus, ne répondirent que par un sourire et par un silence - le Bouddha et le Christ ! | | | | |
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| vérité | | | Tout ce qu'il y a de métaphysique chez l'homme naît des contraintes : la contrainte de la vérité (Aristote) est à l'origine des questions du philosophe, la contrainte du beau produit des réponses de l'artiste, la contrainte du bien nous entoure du silence de l'homme d'action. | | | | |
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| vérité | | | Deux regards sur la vérité : sur elle-même, émergeant d'un langage et d'un monde anonymes, ou bien sur son locuteur, avec ses pulsions ou ses répulsions. Dans le premier cas, tout se fondra dans une horizontalité objective et silencieuse ; dans le second, en même temps que la vérité d'un homme, j'atteindrai la hauteur et la musique de ses rêves, de ses doutes, de ses confessions. | | | | |
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| vérité | | | Le philosophe est non pas l'homme, qui médite plus, mais qui s'isole mieux. D'autres servent de caisses de résonances du brouhaha ambiant ; le philosophe découvre le silence, qui précède chacun de ses mots. Non pas tant distinguer le vrai du faux, mais ce qui chante en moi - de ce que me souffle l'époque récitante. | | | | |
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| vérité | | | Dans l'abord d'un problème, la sagesse consisterait à ne pas perdre de vue le mystère de son origine et à ne voir dans sa solution qu'une des traductions possibles. La solution ne doit pas faire disparaître le problème ; elle est une réponse et non pas un silence, un sens et non pas la vérité. La solution disparaîtra dans un élégant passage à un nouveau mystère. Le sens ne s'oppose jamais à la vérité et s'exprime dans un tout autre langage. La sagesse consiste à préparer un terrain du dialogue, au cours duquel, en accédant aux vérités, on fait naître le sens. | | | | |
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| vérité | | | L’inaction ou le silence sont aussi des moyens de donner son avis que l’action et le discours. Et Confucius : « Le silence est ton vrai ami qui ne trahit jamais » - ne manie pas la négation mieux que les Européens. | | | | |
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