| chœur action | | | NOBLESSE : On reconnaît un aristocrate par l'absence d'exaltation dans l'exécution de gestes. Il réserve la verve à la sensation et au regard et n'apprécie, dans le fait, que la part de sa propre maîtrise. Le calcul de la trajectoire entre une lumineuse intention et la grisaille de l'acte relève de la géométrie commune. Préfère une chute démesurée vers l'irréel plutôt qu'une gravitation mesurée du réel. | | | | |
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| chœur action | | | AMOUR : On est amoureux - d'un paysage, d'une femme, d'un livre - tant que les yeux, les bras, le cerveau n'y jouent que les seconds rôles, l'essentiel étant interprété par l'âme. L'amour, comme la force de gravitation, n'est grand qu'en tant que fatalité : un vide vivant entre deux corps ou deux cœurs, qui cependant savent, que l'attirance joue son jeu incompréhensible et irrésistible. | | | | |
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| chœur action | | | MOT : L'antithèse de l'action serait peut-être le mot, symbole des images, qui ne s'incrustent ni dans le sol ni dans les murs et qui refusent aux mains le rôle d'interprète entre l'âme et les yeux. Plus la liberté d'agir est grande, plus les actes de basse extraction fraternisent avec la noblesse déchue des mots. Plus on fait plier la tête au reptile laborieux, plus doux est le sommeil du volatile verbeux. | | | | |
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| action | | | Quand la vie bat son plein, on doit choisir : être recteur de ses départs ou vecteur de son regard, être affairé ou effaré. Mais quand le regard commence à manquer de voix, on doit choisir la voie du départ, comme le firent Rimbaud et Tolstoï. | | | | |
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| action | | | Deux types de contraintes : pour la hauteur du regard ou pour l'étendue de l'action - Lichtzwang (n'éclairer que ce qui aspire à la lumière) ou Zugzwang (jouer un coup sous pression des règles). | | | | |
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| action | | | Le miracle de l'homme : la suprématie du désir sur le désiré, de la liberté - sur l'action, de l'immobilité de la source - sur le courant de la création. « L'action, le mot, l'événement ne sont que des représentations ; le chemin de la nostalgie et de la liberté ne se donne jamais à la marche » - H.Broch - « Das Getane und das Gesprochene und Geschehene sind nichts als eine Darbietung ; aber der Weg der Sehnsucht und der Freiheit ist niemals ausschreitbar » - il se donne à la danse, mais il y devient impasse des pieds ou scène du regard. | | | | |
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| action | | | Je finis par m'accrocher à l'arbre en abandonnant la Croix, à cause de son chemin de Croix, tandis que le regard suffit pour vénérer l'arbre. | | | | |
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| action | | | La seule chose qu'on attend aujourd'hui de l'intelligence, c'est qu'elle permette d'améliorer le pouvoir d'achat : « Marche avec des sandales jusqu'à ce que la sagesse te procure des souliers » - Avicenne - voilà encore une invitation à accéder à la propriété, c'est à dire à devenir voleur comme tout le monde, et qu'il s'agisse de souliers, de bottes ou de pantoufles, - qu'à cela ne tienne ! « Il vaut mieux marcher pieds nus que voler des pantoufles » - Che Guevara - « Es mejor caminar descalzo, que robando zapatillas » - plutôt - danse pieds nus, jusqu'à ce que, sur une voie aérienne, des ailes procurent à ton regard la sensation de sagesse. | | | | |
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| action | | | Dès que je me dis, que pour vivre il faut agir, je ne vis plus. La meilleure place des mains est devant les yeux, où naissent les regards, les fantômes ou les larmes. | | | | |
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| action | | | Les voies, qui mènent le plus loin un bon regard, sont les voies impénétrables. | | | | |
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| action | | | L'action est une traduction libre, ce qui justifie cette cohérence : l'humilité devant ce qui est produit, ma face traduite, la fierté devant ce qui produit, ma face intraduisible. Mais leur dénominateur commun est un regard chaud (et non pas froid, comme le prétend Nietzsche) et qui est la valeur même. | | | | |
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| action | | | Ceux qui observent et trouvent et ceux qui agissent et cherchent, les contemplatifs et les actifs, n'ont ni les mêmes représentations ni les mêmes requêtes. Se rencontrent-ils jamais ? Dans la réalité, où il n'y a ni langage ni regard, autant dire nulle part. Trouvère et chercheur s'ignorent. Mais celui-ci se reproduit et pullule, et celui-là est frappé de stérilité et d'imminente extinction. | | | | |
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| action | | | Chez les agités des pieds - l'exigüité des vues et l'insipidité du goût ; l'étendue du désir et la saveur du vaste chez les immobiles du regard, aux ailes pliées. | | | | |
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| action | | | On commence par viser l'une des deux attitudes : sauver sa tour d'ivoire ou être sauvé dans son souterrain, faire ou croire. Tandis qu'il faudrait peut-être se sauver dans ses ruines, se faire voyant, se croire fait regard. | | | | |
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| action | | | La hauteur n'est pas dans la capacité d'indiquer les directions (Schiller ou Nietzsche), mais dans celle de voir nettement les chemins à ne pas parcourir. Tous les chemins se dessinent dans l'horizontalité ; dans la verticalité, il n'y a ni tournants ni pentes, que des élans et des chutes : « Le chemin vers la hauteur et le chemin vers la profondeur sont un »* - Héraclite - et il n'est ni spatial ni même bidimensionnel, mais réduit à un point, où demeurera ton regard. | | | | |
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| action | | | Au-dessus des tombes, les larmes les plus belles se versent au sujet des mots non-dits, des regards non croisés et des actions non osées - l'esprit d'escalier. | | | | |
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| action | | | Regard : contemplation se nourrissant d'elle-même. | | | | |
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| action | | | Pour contempler ou transformer le monde, une paire d'yeux ou de bras suffit. Pour que ce monde se mette à danser, comme mon étoile, je dois lui adresser mon regard, filtrant, plutôt que transformant, les choses, dignes d'être chantées. Quand ils ne sont pas électifs, les contemplatifs et les actifs se valent. | | | | |
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| action | | | J'ai beau disposer d'un bon regard, et le lecteur - d'un bon horizon ; c'est mon égarement et sa presbytie qui décideront du sort de mon livre : « Ça marche, demande l'aveugle au paralytique. Comme vous voyez, répond le paralytique » - Lichtenberg - « Wie geht's, sagte ein Blinder zu einem Lahmen. Wie Sie sehen, antwortete der Lahme ». | | | | |
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| action | | | Plus que l'ampleur du but et la précision de la direction vers lui compte la hauteur, à laquelle j'en érige les contraintes, que respectera mon regard en épargnant ainsi l'effort inutile des pieds. | | | | |
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| action | | | Dans toute action se croisent le pouvoir éloigné et le pouvoir prochain (Pascal), la grâce et l'outil, le regard et les yeux. Les deux sont voués à la peinture de la vie ; le second dessine l'horizon, le premier colore le firmament. Ab posse ad esse, et non pas l'inverse. | | | | |
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| action | | | Prier sur mon étoile ou la suivre, tel est le choix vital (à condition préalable de ne pas prendre pour elle - la lumière de la rue). En priant, je suis sûr de m'égarer, mais je sauve mon regard ; en marchant je suis sûr de me retrouver sur des sentiers battus, avec mon regard éteint. | | | | |
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| action | | | L'homme de contemplation (Platon) ou l'homme d'action (Aristote) ne sont que de mécaniques projections de l'homme de création : le musée ou l'usine, pâles reflets de la vie. | | | | |
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| action | | | Toute action, qui ne provoque pas de changement d'orbite au-dessus de la vie, devrait t'être indifférente. Mais vivre d'ascensions et de chutes, nées d'un regard immobile et vibrant, dans un vide sidéral, voué à la hauteur irrespirable. Tenter de tout mouvoir, et rester sans mouvement soi-même. | | | | |
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| action | | | La volonté de puissance (ou plutôt le désir de force) ne concerne ni les muscles ni, encore moins, la flèche décochée, mais exclusivement, la corde, sa tension, l'intensité entre elle, mes doigts et mon regard (c'est la dynamique aristotélicienne face à son énergie). Mais les hommes n'en retinrent que la force de frappe et la cible frappée. L'homme vaut par « les flèches, sans cible, de sa raison »** - Tennyson - « the viewless arrows of his thoughts ». | | | | |
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| action | | | Un grand avantage de l'immobilité est la facilité de retours et de demi-tours, cette gymnastique vitale des grands voyageurs du regard. | | | | |
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| action | | | La pose esthétique relève de mon libre arbitre, elle est donc de nature sophistique ; la position éthique témoigne de ma liberté, elle est donc de culture dogmatique. Quand je suis artiste, fier esclave de mon regard rêveur, je suis sophiste ; quand je suis un raisonneur orgueilleux, acteur de mes visions, je suis dogmatique. L'homme du rêve est dans la pose ; l'homme d'action est dans la position. | | | | |
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| action | | | Une fois au but, le meilleur résumé ne serait pas de se féliciter du choix de bons chemins ou de bons moyens, mais de la qualité des contraintes ; le talent doit si peu à la géographie et aux muscles, qui le flattent, et si beaucoup - aux sacrifices et fidélités, qui le guident et donnent une forme à ses pas et un fond à son regard. | | | | |
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| action | | | Il ne suffit plus, aux évaluateurs modernes, de savoir où je vais ; il leur faut montrer, que j'y suis parti. Par un regard comme un mime, par un mot comme un auteur, mais non par un acte comme un acteur. | | | | |
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| action | | | Mon esprit et mes jours décrivent les cercles : mystère - problème - solution - mystère et regard - désir - action - réflexion - regard, mais mon âme éternelle ne doit faire escale que dans le mystère et le regard, dans l'intensité et le visage ; le reste ne fera que contribuer à l'éternel retour du même. Mais ce même est hautement sélectif ; ne méritent mon intensité que les choses dignes de mon désir, choses sélectionnées par mes contraintes volontaires. | | | | |
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| action | | | Les âmes vouées au visible trouvent leur joie dans l'action. Incapables d'apercevoir des ectoplasmes de la contemplation ni de suivre les zombies de la réflexion. | | | | |
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| action | | | Le regard ne devrait pas servir de guide aux pieds, mais d'élan aux ailes ; il sied davantage au toit inexistant des ruines qu'aux fenêtres étanches des étables ou des salles-machine ; le regard deviendrait désir et non plus volonté. Combien de fois la volonté se met à la fenêtre, avant que l'action franchisse la porte (Érasme) ? Le désir est un coup d'ailes provoqué par l'appel de ton étoile immobile. | | | | |
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| action | | | Je remarque assez tôt, que la noblesse de mon regard me visite presque automatiquement, dès que j'exclus du cercle des choses capitales - l'action et le succès. Mais je finirai par comprendre, que c'est aussi la prémisse obligatoire de la pensée tout court, de la pensée nécessairement noble : « L'effort poético-spirituel, pour la maîtrise du verbe de l'être, se déroule au-delà de combats et d'armistices, hors toute réussite ou déroute, sans prêter attention à la gloire ou au bruit » - Heidegger - « Der dichterisch-denkerische Kampf um das Wort des Seins spielt jenseits von Krieg und Frieden, außerhalb von Erfolg und Niederlage, nie berührt von Ruhm und Lärm ». | | | | |
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| action | | | Je baisse les yeux, puisque mon acte, mon mot, mes yeux et même mon regard n'arrivent pas à se maintenir à la hauteur du miracle de la vie ; mais c'est, peut-être, le seul moyen de garder un souvenir intemporel de toute hauteur : par rabaissement de soi on compte monter. | | | | |
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| action | | | Aujourd'hui, la seule raison que trouve encore l'homme moderne, pour contempler le monde, est de mieux se préparer à l'action - actif dans la contemplation ; fini le bon vieux temps, où Loyola pouvait appeler l'homme à être « contemplatif dans l'action » - « in actione contemplativus ». | | | | |
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| action | | | Volonté banale : orientée par un but, guidée par un chemin, motivée par des moyens ; volonté en tant que puissance, ou contrainte intérieure, - l'intensité du regard, réduisant au même les buts et les chemins, vécus comme un retour en ton soi. | | | | |
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| action | | | Dans l'édifice de mon soi, la volonté a le choix entre : agir, en sortant par la porte ; connaître, en se fixant à la fenêtre ; geindre, en cognant la tête contre les murs ; rêver, en perçant le toit, par le regard ou par le temps. Si, en plus, j'ai du talent, le monde, autour de mon château en Espagne ou de mes ruines, s'enrichira de belles représentations - me voilà schopenhauerien. | | | | |
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| action | | | Pour entrevoir ce que le soi inconnu représente, il faut commencer par le détacher de toute action. « Voir que le Soi n'agit pas, c'est voir » - Bhagavad-Gîtâ. Si ce n'est pas le Soi qui élève les murs, c'est bien Lui qui y perçoit des ruines. Le bon regard est le regard vibrant, ennemi de la paix des édifices et des âmes : « Le Soi est inquiétude »*** - Hegel - « Die Unruhe ist das Selbst ». | | | | |
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| action | | | Avec de bonnes contraintes, le plus court chemin entre un point de départ et un point d'arrivée sera toujours oblique et finira même par devenir discret, en pointillé, que parcourt un regard, expert en géométrie céleste. Entre deux hauteurs il ne doit pas y avoir de chemin - le meilleur argument pour le pointillé non terrestre. | | | | |
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| action | | | Ils appellent danger ce qui pourrait gêner une ascension sociale. « Plutôt un mouvement périlleux qu'une immobilité sans danger » - Keats - « Better being imprudent moveables than prudent fixtures ». Le péril du mouvement, c'est un bleu sur l'épiderme, une grisaille dans la tête ou un vide côté âme. Le péril de l'immobilité, c'est un rouge au front, une noirceur dans le regard, un trop plein côté cœur. | | | | |
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| action | | | Vivre des tempêtes (de l’espérance) et toucher aux gouffres (du désespoir), sans quitter le rivage, soupirer - « Suave, mari magno… » (Lucrèce). Nietzsche a tort de pousser le philosophe vers le navire en perdition - troquer ses ruines contre une épave ? Pour exposer le meilleur des arts de navigation, le naufrage n'est pas un but suffisant, mais une contrainte nécessaire. « Navigare necesse, vivere non necesse » (Plutarque) - que des Hanséatiques ou internautes s'en accommodent, affaire d'échanges, lucratifs ou ludiques. | | | | |
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| action | | | On cherchait à transformer ce monde par les passions, par les mains, par les idées, par les regards, et l'on finit par confier cette tâche aux seuls cerveaux robotisés. Ni transformer ni même contempler, mais - recréer, telle serait le meilleur emploi de notre premier levier, le regard. La contemplation n'est peut-être pas son meilleur usage. Serait-ce l'inévidence du contact avec la chose vue ? | | | | |
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| action | | | Deux éternités encadrent mon existence, que je dois amplifier, en transformant le passé et en filtrant l'avenir (et non pas l'inverse). Pour en rester à l'électrotechnique, je dirais, que, en fait d'éternité, la bonne jointure se fait par un regard-condensateur plutôt que par un muscle-résistance. | | | | |
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| action | | | Le regard est précieux non seulement pour me réjouir des fleurs, mais aussi pour apprécier le fruit. « Que ce qui fructifie le mieux le champ soit le regard de son maître »** - Pline l'Ancien - « Fertillissimum in agro oculum domini esse ». La recette est bonne non seulement avant la joie des semailles, mais surtout après le désastre de la récolte. | | | | |
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| action | | | À l'ennui d'une action interminable, ils trouvèrent un répit - voyager : « Le voyage est une échappatoire à l'action réelle » - Modigliani. Il n'en est qu'un piège de plus. C'est dans l'irréalité du regard immobile qu'on découvre les trésors d'inaction. | | | | |
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| action | | | Jadis, l'action faisait appel à notre force, et le rêve valorisait toutes les ressources de nos faiblesses, l'impur ne se mêlait guère du pur. Aujourd'hui, ils veulent les fusionner : « Vision sans action est un songe, action sans vision est un cauchemar » - proverbe japonais. L'homme, fidèle à la vision et sacrifiant l'action, se réfugie dans des ténèbres. | | | | |
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| action | | | Tracer des routes peut être une tentative d'échapper à l'étendue de la platitude, mais aucune signalisation ne les empêche de devenir sentiers battus. On se trompe de dimension : à une bonne hauteur, tout souci de périmètres ou de surfaces se calme par une anodine homothétie ou par une translation du regard. | | | | |
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| action | | | Si la vie, pour les Russes, est loin d'être la traversée d'un champ, pour les Italiens elle ressemblerait à la traversée d'une mer : « Du dire au faire, il y a au milieu la mer » - proverbe italien - « Dal dire al fare c'è di mezzo il mare ». Ses vagues sont plus proches du dire, ses rivages du faire. Et au-dessus il y a le ciel, le voir et l'entendre. | | | | |
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| action | | | Qu'emporte de nous, le mot, le regard, le geste ? La vie est-elle une traduction libre d'un texte insensé ou la création d'un discours inédit ? Se peut-il que « l'âme n'ait pas de secret, que la conduite ne révèle » - proverbe chinois ? Et si une œuvre n'était créatrice que révélatrice ? Psychologisme transcendantal ! | | | | |
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| action | | | Quand la main indique le but, le mouton se met en branle, le robot évalue les moyens, le sage érige des contraintes. L'innocent ne quitte pas des yeux la main. | | | | |
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| action | | | Le verbe voir est plus vaste que les verbes agir ou penser, mais il n'est qu'une banale entrée du dictionnaire, s'il n'est pas accompagné des noms de regard et hauteur. | | | | |
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| action | | | On pense, généralement, que le ciel observe nos mains ou nos cœurs, pour juger de nos mérites civils, mais le Seigneur sans obliquités ni ambages : « Je scrute les reins pour rendre à chacun selon le fruit de ses actes ». Sisyphe serait récompensé, et non pas Orphée. Pourquoi ne scruterais-Tu pas nos yeux, où Tu verrais les fleurs des rêves accomplis ou des actes non accomplis, par égard à Ton regard ? Et nos oreilles, tournées vers Ta musique ? Je Te préfère en fleuriste ou chef d'orchestre qu'en contre-maître. | | | | |
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| action | | | La philosophie n'apprend ni à penser ni à parler ni à agir, elle est loin des voies, elle est une voix, qui tente à réduire à la musique intellectuelle tout bruit réel. Toutefois, dans le dit il y a plus de sources musicales que dans le fait, et Sénèque : « La philosophie apprend à agir, non à parler » - « Facere docit philosophia, non dicere » - y est doublement bête. L'action du philosophe consiste à séparer le fait du regard et à ne peupler celui-ci que de ce qui peut être dit. Théoricien aux yeux de l'homme d'action, le philosophe est praticien aux yeux des aèdes et bardes. | | | | |
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| action | | | Ce n'est pas dans l'accompli que les êtres d'exception lisent la grandeur, mais dans l'imaginé. Non pas avec leurs yeux, mais avec leur regard. Éventuellement, dans l'imaginé d'après l'accompli, mais dans un langage de hauteur, tout accompli s'inscrivant toujours dans la platitude. Il n'y a pas de grandes actions, il y a de grandes images. | | | | |
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| action | | | La féerie du monde se brouille par ma bougeotte ; c'est dans mon immobilité que cette féerie se dévoile, car les couleurs, comme les sons, naissent en nous ; de moi dépend si le monde est tableau symphonique ou bien grisaille silencieuse. « Donateur de sens, le regard humain valorise le monde » - Wittgenstein - « Der menschliche Blick hat es an sich, daß er der Welt einen Wert zuerkennen kann ». Mais tant que nos bras et pieds sont en action, nos meilleures palettes et cordes sont hors d'usage. L'immobilité tonifiante est le seul problème. L'homme de foi et, en particulier, l'artiste, agit en moi, dès que je m'immobilise. | | | | |
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| action | | | Toute intelligence consiste à réduire une action à l'appui sur un bouton. Et son échec peut s'expliquer soit par la mauvaise action déclenchée, soit parce que le bouton est mal placé, pour les yeux, les mains ou le cerveau, soit parce qu'il est mal dessiné. La pragmatique, la poétique, l'esthétique. | | | | |
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| action | | | Ceux qui manquent de souffle déclarent ne pas se laisser porter par le vent ; l'appui sur le misérable bouton, ils l'appellent – maîtriser le gouvernail, avec leurs cerveaux ou muscles. Apporter mon souffle, tendre mes voiles, suivre mon étoile, écouter mes sirènes - ne te moque pas trop des naufragés par eux-mêmes, ne t'agrippe pas trop à la boussole des autres. Les instruments à cordes animent mes ruines ; les instruments à vent préparent mes épaves. Garde tes cordes bien tendues, apprends à te servir des courants contrariants : « les vents hostiles, amis des voiles royales » - Emerson - « head-winds right for royal sails ». | | | | |
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| action | | | Le but de l’écriture est le même que celui de l’existence : rester fidèle au rêve, à cet essentiel immuable, et sacrifier l’action, ce secondaire aléatoire. Le changement de soi est un objectif des médiocres ; je veux rester moi-même, c’est-à-dire rester à l’écoute de mon soi inconnu, révélé dans mon enfance et accompagnant tout mon regard sur l’azur, lointain ou haut. | | | | |
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| action | | | Pour enjoliver le parcours de sentiers battus, ils veulent voir dans leur chemin – une corde raide, qu'il s'agit de maîtriser. Aucun équilibre mécanique ne résiste à une optique ironique. Le chemin est meilleur, lorsque le regard, mieux que les pieds, le mesure et le marque. En dehors du cirque, l'équilibriste chute le premier. Pour la construction de ta tour d'ivoire, les pierres d'achoppement, les contraintes, s'avèrent plus résistantes que les pierres kilométriques, les jalons des parcours. | | | | |
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| action | | | Mon regard doit être à moi, il est ce qui m'exprime mieux que mon action, qui, strictement parlant, ne m'appartient pas. « Chacun ne peut voir qu'à sa lampe ; mais il peut marcher ou agir à la lumière d'autrui » - J.Joubert. | | | | |
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| action | | | Le regard est une espèce de conception du monde ; l'action et la contemplation y sont également inutiles ; la main caressante y est plus féconde que la main agissante, et les yeux fermés y sont plus prometteurs que les yeux écarquillés. | | | | |
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| action | | | Deux voies de progrès, dans la littérature, à partir de la banalité discursive de l'action : la voie psychologique – examiner les motifs de l'action, pour en approfondir la vision, et la voie ironique – chercher à rehausser le regard, en trouvant des motifs de l'inaction, au profit du rêve. La première devient, très rapidement, sentier battu ; seule la seconde garde l'éternelle fraîcheur, elle entretient l'attente sans disperser l'attention. | | | | |
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| action | | | L'esprit est âme, tant qu'il écoute la voix du bien plus que celle du vrai ; le devenir est création, tant qu'il suit la voie du beau plus que celle du juste ; le regard est musique, tant qu'il est émis par le rêve de ton soi inconnu, plutôt que par la raison de ton soi connu. « La pensée n'est que songe, tant qu'elle n'est traduite en acte »** - Shakespeare - « Thoughts are but dreams till their effects be tried ». | | | | |
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| action | | | Ils veulent se connaître en s'agitant et s'affairant, tandis que toute action est démultiplication, et l'unité du soi n'est qu'un regard sur le Bien ou son désir : « Le désir du Bien, qui est désir de soi, conduit jusqu'à l'unité, c'est à dire à soi-même »** - Plotin. | | | | |
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| action | | | Changer d'avis ou se repentir, en grec, se diraient avec le même mot - métanoïa ; mais le meilleur repentir est d'avoir honte de l'action même, tout en gardant le même regard sur ses motifs et fins. | | | | |
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| action | | | C'est dans les ruines des actes qu'on prêche le mieux l'errance des pensées. Les toits et auges des étables fixent les visées et limitent les vues. | | | | |
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| action | | | La justification anatomique de la position couchée - préservation de la verticalité du regard et de l'horizontalité du goût : « Les yeux sont horizontaux et le nez - vertical » - le Bouddha. | | | | |
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| action | | | La pureté : n'être que récipient, aux formes douces, et ne connaître ni désirer de contenu, au fond amer. Outil sans application, regard sans chose, volonté sans acte. Maîtrise de l'acte en puissance, désintérêt pour la puissance de l'acte. Face à la réalité parfaite, la puissance comme fin de la volonté, à l'opposé de Thomas d'Aquin : « L'acte est plus parfait que la puissance » - « actus est potentia perfectior ». | | | | |
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| action | | | Quand je comprends, qu'aucune lumière n'est à moi, et que je ne suis qu'un manipulateur des ombres, je prête plus d'attention à l'irréalisable, qui doit percer dans mon action ; de même - à l'invisible dans mon regard ou à l'innommable dans mes mots. | | | | |
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| action | | | Signe d'avance vers la sagesse : on connaît de plus en plus de choses à négliger, à ne pas remarquer, à ne pas s'arrêter dedans. Et l'on finit par tourner les yeux vers l'intérieur. | | | | |
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| action | | | Il va de soi, que je me déplaise dans ce que je fais et même dans ce que je pense ; je dois me plaire dans ce que je n'arriverai jamais à traduire en actes ou en mots ; le problème, c'est de trouver un lac pour mon regard, lac, dans lequel se refléterait fidèlement mon visage, c'est à dire mon rêve. | | | | |
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| action | | | Contente-toi du monde, qui t'est donné - c'est ainsi que le matérialiste vulgaire voit le tracé de sa frontière avec l'idéaliste ; lui, qui n'a que les yeux pour voir, tandis que le regard, le vrai, naît de la reconnaissance des traces du merveilleux, dans toutes les sphères du monde. | | | | |
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| action | | | Quand l'époque croule sous des questions, elle réveille chez l'homme un prurit narratif. Quand elle s'enorgueillit de réponses finales, l'homme s'en retourne dans l'introspection. Quand elle est muette, l'homme s'adonne à la contemplation. | | | | |
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| action | | | Pourvu qu'on ait du talent, la démarcation intéressante ne passera pas entre un libre penseur et un épigone, mais entre l'élan et l'inertie, entre le commencement et le développement, entre l'inconnu irrésistible et le connu résistant, entre le regard étoilé et la trajectoire en continu. | | | | |
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| action | | | Après chaque dépôt de bilan, ils s'interrogent : est-ce faute de moyens ? faute de buts ? faute de routes ? J'accumule mes faillites faute à l'étoile, qui convertit en regards tout ce qui aurait pu s'investir en choses. « Si tu ne fais qu'obéir, la faute en est à toi et non à tes étoiles » - Shakespeare - « The fault is not in the stars, but in ourselves, that we are underlings ». | | | | |
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| action | | | Plus je me fie au rêve, plus justifiée est ma pose de Narcisse ; plus je m'identifie avec l'action, plus ravageur est mon doute sur ma valeur. Mes actes sont aux autres, tandis que mes rêves, c'est moi-même. Mais, paradoxalement, le regard du rêve est plus universel que les vues de l'action. | | | | |
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| action | | | Le mérite principal des bonnes contraintes n'est pas de me porter plus directement vers un but, mais de créer un vecteur de mon regard, vecteur qui définira et la hauteur et le sens et les moyens de mes voyages. | | | | |
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| action | | | Je répertorie mes fétiches : la place de la lumière, le rôle de la pesanteur, la part du geste - et je suis horrifié par peu d'originalité de ce bouquet, puisqu'il correspond aux trois constantes physiques : la vitesse, la gravitation, le quantum d'action. Et avec mon regard sur la vérité je ne fais que suivre la chute de l'âge héroïque : la complémentarité se substituant à la causalité… | | | | |
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| action | | | Le monde est, à la fois, le réceptacle de l'acte et l'inspirateur du rêve ; ton regard devrait en être vide, dans le premier sens, et plein - dans l'autre. | | | | |
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| action | | | Il faudrait rendre la route si difficile, qu'elle ne soit accessible qu'au regard sur mon étoile. On connaît les promesses et les fins des boulevards ou sentiers lumineux : « La route, qui mène à la misère, est plane » - Hesiode - … et droite. Mais, en choisissant la cahoteuse et sinueuse, je m'éloigne bien de la misère, sans m'approcher du bien-être béni des étoiles. | | | | |
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| action | | | Là où règne la pensée, l'aristocrate est le plus tolérant et crédule, car, dans l'intelligible, il n'y a pas de matières, indignes d'un outil noble (dans le sensible, le rapport s'inverse). « Il n'y a pas de sentiment moins aristocratique que l'incrédulité » - Talleyrand. L'aristocratisme se manifeste dans le regard ironique sur le passage à l'acte. Pour le plouc, passage à l'acte est passage à l'existence. | | | | |
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| action | | | Ce n'est pas parce qu'on jeta un regard profond sur la vraie essence des choses, qu'on répugne à agir sur elles, mais parce qu'un haut regard dédaigne de s'arrêter sur les choses, pour ne pas profaner le beau rêve ou le rêve du bien. | | | | |
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| action | | | Une bonne ombre traduit l'éclat et le mystère de l'astre, au hasard de mes pérégrinations dans ma caverne ; l'objet qui la projette est, le plus souvent, aléatoire. La parole qui n'est que l'ombre de l'action, devrait se détacher de l'action, pour parler de l'astre. D'ailleurs, à son tour, « action est l'ombre de la contemplation et de la raison » - Plotin. Et celles-ci, à leur tour, ne sont que des miroirs de l'âme. Un beau destin d'homme est peut-être de vivre en projecteur des ombres. Pour le créateur, l'action est secondaire, comme tout ce qui n'est que nécessaire ; la contemplation, même superflue pour l'action, est primordiale. | | | | |
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| action | | | Je suis dégoûté de l'action non pas à cause d'une discordance entre le prévu et le vu, l'attendu et l'entendu, le pressenti et le senti, mais à cause de l'intraduisibilité cruciale du regard des premiers en choses vues des seconds ; dans le royaume du rêve, le mot, au moins, peut inventer la hauteur cachée des choses, tandis que l'acte en exhibe la criante platitude. | | | | |
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| action | | | Je vaux par ce que je veux atteindre par la musique de mon regard absent ou par l'intensité de mon élan sans ailes, par le vague de mon interprétation par l'art. Mais c'est ce que je peux voir avec mes yeux ou tenir avec mes mains qui me représente, trop nettement, auprès de la vie. | | | | |
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| action | | | La liberté est beaucoup plus dans l'écoute passive de mon être éthique que dans le regard actif sur mon faire pratique. | | | | |
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| action | | | Avant même que je me mette à agir, à parler ou à penser, deux sujets préexistent en mon for intérieur : le soi connu (la créature, les yeux de l'espèce) et le soi inconnu (le créateur, le regard personnel). Et ma vie, par alternance, prendra forme soit d'une copie du premier, soit d'une parabole du second. | | | | |
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| action | | | Il y a en nous un créateur et un spectateur ; le premier conçoit le beau, le second le perçoit ; le premier est dans le climat initiatique du regard, le second – dans le paysage, se déroulant sous ses yeux. Seule la source rend sacré le fleuve ; au-delà ne règne que la mécanique. « La source désapprouve presque toujours l'itinéraire du fleuve » - Cocteau. | | | | |
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| action | | | Mes yeux servent soit à répertorier des choses vues, des ampleurs, des empreintes des paysages, soit à imprimer au monde mon regard, ma hauteur, mon climat, qu'il soit modéré, désertique ou junglesque. L'action ou le rêve, la voie dogmatique ou la voix sophistique. « Le seul véritable voyage, ce ne serait pas d'aller vers de nouveaux paysages, mais d'avoir d'autres yeux » - Proust - les yeux de l'autre soi, du soi inconnu, s'appellent regard. | | | | |
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| action | | | Depuis Pindare ou Thomas d'Aquin, on sait, qu'il faut tenir pour intelligent celui qui ne vise que des fins accessibles. Mais je crois, que c'est surtout celui qui sache choisir le meilleur organe d'accès : l'esprit, la main ou le regard. L'arc précis, la flèche décochée ou la corde tendue. | | | | |
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| action | | | Que devient l'agir, privé d'un noble regard ? - il devient le faire, que je désigne ici par le nom d'action ; dans cet exercice morphologique, ce n'est pas la racine qui me motive, mais l'attrait des cimes. | | | | |
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| action | | | Ce n'est pas l'action qui constitue la grandeur d'un événement, mais le regard profond, qui le développe, ou le haut mythe, qui l'enveloppe. « Le regard d'Histoire, où la grandeur de la pensée se mue en acte et la hauteur du sentiment s'incruste dans un fait d'éclat » - Bélinsky - « Историческое созерцание, где великая мысль становится делом, а высокое чувствование — подвигом ». L'Histoire devrait se constituer de mes propres mythes, les seuls capables de donner de l'éclat aux actes. L'éclat compte surtout aux yeux des autres, les ombres reflètent mon propre regard. | | | | |
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| action | | | Dans l'action, c'est la part de mon regard qui en détermine la liberté et la noblesse. Les phénoménologues ne veulent pas accorder au regard son rôle déterminant ; d'après eux, toute la nature de ma visée est dictée par et comprise dans la chose visée ; heureusement, l'un de leurs adeptes finirait par adopter l'attitude contraire, beaucoup plus vivante : « Farouchement résolu, mais je ne sais pas à quoi » - Jaspers de Heidegger - « Unheimlich entschlossen, weiß aber nicht wozu ». | | | | |
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| action | | | L'homme vit dans deux sphères : dans la réelle et dans l'imaginaire, dans l'action et dans le rêve. Tous finissent par reconnaître, que tout désir, plongé uniquement dans la première sphère, doit être vain, et que tout élan, surgissant dans la seconde, veut et peut être saint. Ceux qui sont dépourvus du sens de sacré – les moutons ou les robots - hurleront à la vanité du monde et de l'homme. Même Pascal succomba à cette inanité : « Qui ne voit pas la vanité du monde est bien vain lui-même ». Les yeux de la raison la constatent ; le regard de l'âme lui passe outre, pour créer la merveille du monde. | | | | |
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| action | | | Les grands hommes d'action n'existèrent jamais ; la grandeur n'est que dans les circonstances. Ceux qui s'y prêtèrent ne s'appuyaient guère sur les idées, mais sur le courant aléatoire et favorable à leur profil. Se plaindre de l'absence de grands hommes : « Ces hommes d'autrefois furent très grands, avec leurs yeux, fixés sur une Idée, sur un universel abstrait et éternel » - J.Benda – est idiot. Félicitons-nous que les yeux de tous les candidats à cette méchante grandeur soient fixés aujourd'hui sur l'Idée d'un universel mercantile et non pas belliqueux. Et laissons l'homme de rêve vivre de son regard, particulier, viscéral et charnel. | | | | |
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| action | | | L'action met en jeu mes forces communes, elle produit ; le bilan se situe entre l'arrogance et l'humiliation. Le rêve exprime mes faiblesses innées, il crée ; le bilan me bouleverse par l'angoisse ou la béatitude. Pour les robots, c'est beaucoup plus simple : « La Joie : la contemplation de notre puissance d'agir » - Spinoza - « Lætitia : suam agendi potentiam contemplatur ». Tout le contraire de Narcisse qui se contemple soi-même. | | | | |
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| action | | | Autour de nos actions se forment les attitudes éthique, pragmatique, intellectuelle, esthétique, et à chacune d'elles un regard mystique affectera sa place. Il va de soi, que sur tout axe éthique, la pragmatique nous poussera à éradiquer l'extrémité négative ; l'intellect nous fera reconnaître la fatalité ou la nécessité tragique de cette extrémité ; l'esthétique accordera aux deux extrémités le même droit à la présence dans nos tableaux. | | | | |
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| action | | | Ni la marche, ni même l’escalade ne nous approchent de la hauteur. Nous ne pouvons ni progresser vers elle ni, a fortiori, l’atteindre ; nous ne pouvons que tendre vers elle, par l’élan d’un regard immobile ; elle est dans la soif et non pas dans son assouvissement. | | | | |
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| action | | | La création, face à l’inertie, – l’actif ou le réactif, comme le regard, face aux yeux, - le devenir d’artiste ou l’être de conformiste. | | | | |
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| action | | | Pour Heidegger, la pensée est un travail de la main (vorhanden / zuhanden) ; elle est celui du sobre cerveau, pour les lunatiques, et celui des bras actifs, pour les pragmatiques. Elle devrait être la création immatérielle des ivresses et du regard passif. | | | | |
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| action | | | L'utilité du savoir philosophique, admirée par Aristote : les astres soufflèrent à Thalès le présage d'une bonne récolte d'olives ; le bougre investit en pressoirs et, à l'automne, amasse une coquette somme d'argent. Aujourd'hui, porteurs de complets, les philosophes-savants envient les toges et se moquent des chlamydes. Platon, lui, ne retient des trajectoires de Thalès que sa chute dans un puits, à force de ne pas quitter des yeux les astres. | | | | |
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| action | | | Les cibles prouvent l'existence du Créateur ; les flèches t'incitent à garder la tension des cordes de ta création. La cible est chose vue, la flèche est vision, et la corde - regard. Toutes les cibles se fanent et les triomphes des flèches avec. « De quelle flèche le vol ne s'arrête-t-il jamais ? La flèche, qui frappa sa cible » - Nabokov - « Какая стрела летит вечно ? - Стрела, попавшая в цель ». La fierté des flèches est dans la tension des cordes de l'arc d'Apollon. Lâcher la corde, c'est être entaché par la horde. Derrière toute flèche décochée t'attend une tunique d'Héraclès. | | | | |
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| action | | | Tout mouvement est de l’inertie : en revanche, contempler des buts, universels mais inaccessibles, ou créer des commencements, individuels et nets, brise la monotonie des parcours, allume les regards ou rappelle l’existence de nos ailes. Tout anti-eschatologue se condamne à l’imitation : « Mon objectif – me débarrasser de commencements et de fins » - Chestov - « Моя задача - избавиться от начал и концов ». | | | | |
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| action | | | C’est grâce à ce que je refuse de voir que mon regard forme mon identité ; la qualité du fait, par la volonté, découle de la quantité du volontairement non-fait. « Tu affirmes ta personnalité en ne faisant pas ceci ou cela » - c’est ce que le daemonion soufflait à Socrate. | | | | |
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| action | | | Une maxime n’est pas une flèche frappant une cible ; elle est une noble contrainte, réduisant ton arsenal aux meilleures flèches et plaçant dans tes plus hauts horizons les plus valables des cibles. La beauté avant la justesse ; le regard avant l’action. | | | | |
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| action | | | Avec le temps, le travail des yeux parcourt un cycle : dans ton enfance ils boivent le monde, ensuite ils le voient ; un jour, ils deviennent regard, qui recrée le monde, ensuite il se dévoue à en entretenir la soif. Les yeux finissent par s’attacher à l’esprit créateur, comme les oreilles – à se solidariser avec l’âme musicale. Le cœur, lui, reste toujours solitaire. | | | | |
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| action | | | La belle force est naturelle – bons yeux, bons outils, bonnes cibles ; la belle faiblesse est artificielle – regard sélectif, commencements imprévisibles, acquiescement sans discernement. La force constitue le fond ; la faiblesse cisaille la forme. L’artiste est celui qui sait faire valoir ses faiblesses, sans exhiber sa force. | | | | |
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| action | | | Ton étoile ne se livre qu’au regard de ton âme ; ni la raison ni les pieds ni les mains ne t’en rapprochent. C’est ainsi qu’il faut comprendre Dante : « Si tu suis ton étoile, un port de gloire t’attend au bout » - « Se tu segui la tua stella, non puoi fallire a glorioso porto ». | | | | |
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| action | | | Les difficultés extérieures, que tu surmontes, te permettent de ne pas t’écrouler et de te maintenir - dans la platitude ; les contraintes intérieures, qui excluent de tes horizons ce qui est indigne de ton regard, te donnent une chance de garder la hauteur. | | | | |
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| action | | | Agir, c’est rougir du front ; s’abstenir, c’est bleuir des yeux. Et il n’y a pas de troisième choix. | | | | |
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| action | | | Avoir un regard de philosophe ne signifie pas, qu'on doive choisir entre le ciel ou la terre (entre le Socrate de Platon ou celui de Xénophon), mais qu'on puisse agir et connaître sur un mode terrestre et vénérer et rêver sur un mode céleste. | | | | |
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| action | | | Mes yeux fermés donnent de l’audace à la danse de mes mots ; une fois ouverts, ils rendent lâches les pas de mes actes. | | | | |
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| action | | | Avec le monde des faits ou des idées, nous communiquons soit artificiellement soit naturellement. Est artificiel ce que touchent nos mains ou perçoivent nos yeux, ce qui sort de nos bras ou de nos bouches – c’est le présent qui en dicte le contenu. Avec ce qui arrive à survivre ne serait-ce qu’un siècle nous communiquons plus naturellement, puisque nous ne l’approcherions que par la forme, dictée par toute l’étendue du passé historique. | | | | |
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| action | | | La loi de la pesanteur intervient dans toutes tes actions et finit par te rabattre sur la terre ; le rêve, c’est ne pas quitter des yeux ton étoile, pour rendre ton élan vers elle - impondérable. | | | | |
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| action | | | Quand ils s’indignent du progrès des seuls moyens, les intellos veulent m’orienter vers le culte des finalités. Mais celles-ci sont générales, communes - idéologiques, économiques ou robotiques. Je tiens à ce qui est particulier – aux commencements, dont les illusions, contrairement à celles des finalités, ne sont pas à atteindre mais à guider mon regard. | | | | |
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| action | | | Toutes les finalités essentielles sont déterminées (sans nécessairement être atteintes) par ce qui anime le premier pas : le regard – vers Dieu, le rêve – vers la consolation, l’intelligence – vers la vénération, la noblesse – vers la hauteur, l’enthousiasme – vers le bonheur, l’ironie – vers le style, le talent – vers la beauté, l’amour – vers le mystère. Dans cette banalité, ce qui est surtout à retenir, c’est l’irréversibilité entre l’effet et la cause. | | | | |
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| action | | | Les seules de tes actions qui me prouvent quelque chose, ce sont celles qui vont contre ton intérêt biologique et font croire à ta liberté. Mais ce que tu dis est sans ambigüité et mérite plus de ma confiance. Les sots pensent le contraire : « N’écoutez pas ce qu’ils disent, regardez ce qu’ils font » - Bergson - et tu préfères la banalité d’Achille à l’intelligence de Zénon d'Élée… | | | | |
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| action | | | Ta position (vision des finalités) révèle ton clan, ta posture (maîtrise du parcours) – ton métier, ta pose (naissance du regard) – ta volonté. « Tout est dans la pose » - Chestov - « Поза - это всё ». | | | | |
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| action | | | Pour ériger ma tour d’ivoire, les matériaux de construction et les outillages me sont fournis par l’esprit et les yeux, mais ni l’âme ni le regard ne sont esclaves de mon atelier (Sklave seiner Werkstatt – S.Zweig). Ils convertissent le silence mystérieux et la lumière incolore du monde en mélodies et arcs-en-ciel des mots. | | | | |
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| action | | | Toute vertu des actes, sous un regard assez haut, se dissipe. Et les vices cachés des actes ne se dissipent que par la vertu des métaphores, ces caresses verbales de l’âme, calmant le désarroi du cœur trompé. | | | | |
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| action | | | Que vaut-il mieux : être marcheur sans destination ou destination sans marche ? Dans les deux cas, les yeux restent fermés : se vouer à l’intensité de l’effort ou regarder le scintillement de son étoile - je vote pour le second choix. | | | | |
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| action | | | Il est embêtant de vivre ce dilemme – choisir entre l’immobilité, qui rend les yeux perçants, et l’élan, qui rend le regard enivrant. La profondeur, menacée d’affleurer la platitude, ou la hauteur, avec son souci d’atterrissage brutal. | | | | |
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| action | | | Des anges ou des démons peuplent mes hauteurs, en fonction de mes chemins et de mes regards, de mes joies et de mes chagrins. Plus terrienne est mon eudémonique, plus démoniaque est la coloration de mon ciel. | | | | |
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| chœur amour | | | PROXIMITÉ DIVINE : Une des ambitions douteuses de l'amour est de rapprocher deux êtres. Plus lointaine est l'étoile, qui influe sur nos orbites, plus prodigieuse est son attirance. Que les cœurs prennent part à l'ivresse des corps, mais que les âmes continuent à s'entrelacer, sans se toucher. Le cœur n'a pas d'yeux, tandis que tout ce que l'âme regarde à ras d'yeux est voué à l'indifférence. | | | | |
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| amour | | | C'est la caresse, et non pas le regard, qui remplit le mieux l'horizontalité, le lointain se substituant à la proximité, le caressé se détachant du caressant. Quant au regard, son lieu de naissance n'est pas l'horizon, mais le firmament, l'enveloppant motivé par la hauteur, l'enveloppé tenant à la profondeur. | | | | |
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| amour | | | Toute rencontre de deux êtres peut se réduire à la métaphore de l'unification d'arbres : pour les esprits, l'entente se ferait par les racines, pour les âmes – par les fleurs, pour les cœurs – par les cimes. Aux hommes de science on ne demandera pas « le degré d'amour, avec lequel ils regardent leurs arbres » - Dostoïevsky - « степени любви, с которою они смотрели на деревья », puisque le scientifique lève rarement son regard, familier surtout des feuilles de ce jour. | | | | |
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| amour | | | Plus que dans l'intelligence, plus que dans le pouvoir, plus que dans l'art du jeu - c'est dans ma faculté de caresser - par la main, le mot ou le regard - que je place mon amour-propre suraigu. Si ma caresse n'est recherchée par personne, rien ne me sauvera de la paralysante honte. | | | | |
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| amour | | | On tombe amoureux de nous à cause de notre regard, qui fait oublier les choses vues, mais nous sommes déchus, le plus souvent, à cause des choses, sur lesquelles notre regard est surpris de s'arrêter. | | | | |
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| amour | | | La création, la contemplation, l'ascèse sont des états enviables de l'homme évolué. L'homme, là-dedans, est un matériau comme une pierre, une merveille comme une vache, une impossibilité comme Dieu. Être sous-développé : quand, en même temps que moi-même, l'univers entier pourrit, se décompose, perd son sens. | | | | |
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| amour | | | L'amour est une perpétuelle confusion de genres, où le comique des oreilles voisine avec le tragique des yeux : les sens nous poussent à rire et le sens - à pleurer. Le rôle de l'obscurité, des foyers et des entractes (dans l'amour, plus longs que les actes) est aussi à saluer. | | | | |
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| amour | | | Savoir s'absenter, l'un de l'autre, en amour, est plus judicieux que savoir se retrouver. Les yeux bien accommodés trouvent ce dernier chemin, les yeux en proie au vertige des promesses - le premier. | | | | |
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| amour | | | Chaque sens, quand il devient despotique, est un imposteur de l'amour : le toucher qui propulse le corps, la vue qu'éblouit une vénusté, l'ouïe qui cède aux tendres sirènes, l'odorat qui invente des parfums artificiels, le goût qui éveille le rapace. L'amour, c'est la fusion inconditionnelle des sens, perdant leurs fonctions premières. | | | | |
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| amour | | | Le vrai regard est comme une caresse - l'art d'attouchement initiatique, tout en surface ; la profondeur, comme une possession, crée un paysage, mais fausse le climat. « Tout vrai regard est un désir »** - Musset. | | | | |
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| amour | | | On ne peut aimer que l'objet, dont on ignore le véritable fond, et dont la forme séduit inconditionnellement, aimer en amateur, crédule et enthousiaste. Dès qu'on commence à maîtriser le fond, on devient un professionnel, rigoureux et raseur. Tenir à la maîtrise de la forme, notre meilleure chance d'entretenir un regard vibrant. Dilettante du fond, expert de la forme. | | | | |
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| amour | | | Il n'est pas de plus forte et irrésistible béatitude que de se noyer dans les yeux d'un être aimé ; mais, pendant un instant, détache ses pupilles de son corps désirable, de son cœur aimable, de son âme qui sent tout et de son esprit qui voit tout, - je verrais dans ses trous noirs, monstrueux et vides, ce que ressentirait un Martien : les pupilles d'un poulpe, d'une hyène ou d'une chauve-souris qui me guette. Et devant mon miroir j'éprouverais la même horreur. | | | | |
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| amour | | | « On aime seulement des qualités et jamais la personne » - si Pascal a globalement tort (aimer, c'est être attiré par la personne, par l'être, sans y être conduit par ses qualités), il y a, tout de même, une seule qualité, sans laquelle, en effet, toute personne s'effondre, c'est son regard. Cependant, à quel regard on atteint, quand on réussit à devenir, un court instant, homme sans qualités ! « Le regard n'est plus réducteur, mais fondateur de l'individu »*** - Foucault - début du nihilisme et du rêve : « On serait tenté d'appeler l'homme sans qualités - nihiliste, celui qui rêve des rêves de Dieu »*** - Musil - « Man mochte den Mann ohne Eigenschaften einen Nihilisten nennen, der von Gottes Träumen träumt ». | | | | |
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| amour | | | L'amour est peut-être l'antagoniste le mieux inspiré de ma manie de renoncer aux yeux, pour se vouer au regard ; il s'enivre dans les yeux et se moque de regards ; il prend pour lumière ce qui n'est que ses ombres : « Lumière de mes yeux, tu es mon regard même » - Hafez. | | | | |
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| amour | | | On n'arrive à associer l'idée d'immortalité ni au corps, ni à l'âme, ni à la conscience ; ce qui s'en rapproche le plus, c'est la caresse que je voue à un visage, à un souvenir, à ce qui m'avait muni de regard, aux mains de ma mère, bref à l'absurdité insondable d'un aveugle amour, qui ne dure qu'un moment : « L'immortalité : un instant, pour le génie, une longue vie – pour les médiocres » - Prichvine - « Для гениальных бессмертие - в мгновении, а для обыкновенных - в долготе жизни ». L'immortelle caresse, au-dessus de l'immortalité d'une conscience selon Pythagore, ou Socrate, d'une pensée selon Aristote, d'une foi selon le Christ, d'une création selon l'Artiste. | | | | |
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| amour | | | On se dégrise en assouvissant ses soifs ; seules la forme et les étiquettes des bouteilles, le regard et l'écriture, nous tiennent encore en vertiges, nous enivrent sans vin. | | | | |
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| amour | | | Dans le regard, il devrait y avoir de la grâce et de la pesanteur, de ce qui est charmant et de ce qui est charmeur, comme dans le regard de femme, qui prolonge ou complète ce que la bouche n'ose pas prononcer. « La femme enrichit la hauteur de la vie et en multiplie la profondeur »*** - Nietzsche - « Durch Frauen werden die Höhepunkte des Lebens bereichert und die Tiefpunkte vermehrt ». Elle voit plus de branches à variables que de constantes racines. Le regard est un interprète, et l'interprétariat, c'est le contraire de l'empreinte. | | | | |
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| amour | | | L'esprit manipule des valeurs au comparatif, fournies par des capteurs ; l'âme, elle, n'est sensible qu'au superlatif, auquel réagissent ses cordes. « Il existe ces drôles de cordes dans l'âme humaine ! Insensibles aux appels tonnants elles se mettent soudain à vibrer aux mots prononcés tout bas » - Dickens - « There are chords in the human heart, which will remain senseless to appeals the most passionate, and respond at last to the slightest casual touch ». Le cerveau traduit les mots, nettement filtrés par l'oreille, mais le cœur en connaît la langue originelle, qui ne jaillissait que des yeux silencieux. | | | | |
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| amour | | | L'heureux hasard nous rendait amoureux, à cause d'un regard détourné du réel et promettant l'impossible. De nos jours, le hasard devint opportunité, le pur regard - yeux entachés de calcul, la promesse - contrat, l'impossibilité - utilité. | | | | |
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| amour | | | Moins on habille l'amour, moins il aura froid. Peu de gens savent cet art ludique, le déshabillage. Dénuder l'amour est aussi amusant que désarmer une vérité. Notre regard, c'est l'habit, mais notre nudité apparaît le mieux dans et par l'amour : « L'amour nous révèle dans notre nudité »* - Pavese - « Un amore ci rivela nella nostra nudità ». | | | | |
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| amour | | | Toute forme de lyrisme, dans le regard des hommes, fiche le camp ; et la culture de la féminité sera peut-être la dernière victime de cet assèchement planétaire ; personne ne comprendra plus Fontenelle : « Il y a trois choses que j'ai aimées, sans rien y comprendre : la musique, la peinture et les femmes » - puisque ces choses seront parfaitement transparentes, accessibles et purement décoratives. | | | | |
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| amour | | | Les yeux d'amoureux, la vue de sage, le regard de créateur - le bouquet complet, la fusion d'un cœur, d'un esprit, d'une âme - à offrir à un talent. | | | | |
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| amour | | | Quand le regard, le mot et le geste de l'autre, au lieu d'ex-primer une solution en pure forme m'im-priment un mystère, je deviens traducteur-inventeur-créateur du fond. « Aimer quelqu'un, c'est l'inventer » - R.Gary. | | | | |
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| amour | | | Voir, dans l'objet de ton amour, ce qui n'existe pas ; ne pas y voir ce que tous voient - les yeux fermés font de nous - un regard libre, car ne suivant que des contraintes incalculables. | | | | |
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| amour | | | Le regard de l'homme amoureux lui fait découvrir la hauteur et les ailes, et les yeux de la femme amoureuse y créent une profondeur et un souffle. « Des anges et de l'air la pureté première, de l'homme et de la femme ainsi l'amour diffère » - J.Donne - « As is twixt Aire and Angells puritie, ‘twixt womens love, and mens, will ever bee ». On n'approche le sublime qu'en se faisant invisible, en s'absentant ou en rougissant. Il n'y a pas d'ascension, l'air n'y est propice qu'aux chutes. La pureté est la faculté de voir, les yeux fermés. Les larmes sont à l'origine de la première pureté ; au bout de la seconde, se tient la honte. | | | | |
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| amour | | | Le printemps de l'amour : en tout on vit une renaissance, on sème, parce qu'on s'aime, sans savoir pour quelles saveurs futures ; son été - beaucoup d'angoisses, de soucis d'ivraies, d'arrosages intenses ; l'automne - on se découvre fécond, on découvre le prix et la paix d'une moisson ; l'hiver - lire les souvenirs congelés, les mettre en mouvement, grâce aux regard et cœur immobiles. Ne sois pas l'homme d'une saison, sois un climat ! | | | | |
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| amour | | | Que ce soit la vie, la création ou l'amour, il n'y a que deux choses qui comptent - la poésie et l'intelligence. La poésie est la rencontre, hors toute frontière spatio-temporelle, du talent et de la noblesse ; l'intelligence est le flair pour la profondeur et le goût pour la hauteur, plus l'ampleur du regard. | | | | |
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| amour | | | Un jour, on comprend que la chair, contrairement au corps, est aussi immatérielle que l'âme ; l'âme, dispensatrice des caresses invisibles, la chair, réceptacle des caresses du regard et de la peau. | | | | |
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| amour | | | Tomber amoureux, c'est ne plus suivre ses yeux et être transporté par son propre regard. Coup de foudre se dit aimer dès le premier regard, en allemand et en russe : Liebe auf den ersten Blick - Любовь с первого взгляда. | | | | |
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| amour | | | C'est en renonçant à toute course qu'on ressent le mieux le courant amoureux. Vivre, c'est toucher à ce qui est évanescent. On ne touche à l'éternel que par un regard immobile. Aimer, c'est donc désapprendre à vivre. « Aime et fais ce que tu veux » - St-Augustin - « Ama et fac quod vis » - autant dire, ne fais rien et sois l'acquiescement du monde. Renonce à la chose, pour le nom de la chose. Lulle : « qui n'aime pas, ne vit pas » - met une négation de trop, dans n'importe quel ordre. | | | | |
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| amour | | | Les yeux, quand ils s'humectent ou se ferment au bon moment, font des découvertes ou des pertes des deux côtés des pupilles : regards sur complice, égards pour Narcisse. « Ce que tu vois, l'amour le voilera ; ce qui est caché fait entrevoir l'amour » - Arioste - « Quel che l'uom vede, l'amor gli fa invisibile ; e l'invisibil fa veder Amore ». | | | | |
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| amour | | | Des nectars ou élixirs, accompagnés d'amuse-gueule, telle devrait être la seule nourriture de l'amour ; dès que, de gourmand il devient gourmet, il revit une santé et ne s'aperçoit même pas de la mort du vertige ; cette mort est la perte du goût. Dès que la langue de l'amour s'intéresse de trop près au goût des aliments, ceux-ci deviennent insipides. Les yeux et les oreilles sont les meilleures gardes du palais de l'amour. « La faim assaisonne le mets » - Cicéron - « Cibi condimentum fames est ». | | | | |
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| amour | | | L'amour enténèbre le lumineux, couvre de bigarrures l'incolore ; ce goût de paradoxe en fait même un faux-monnayeur, « qui change les gros sous en louis d'or, et qui fait de ses louis des gros sous » - Balzac. Le regard du sot gagne avec de bons yeux ; celui du sage - avec de bonnes paupières. « D'un rustre même Éros fait un poète » - Euripide. | | | | |
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| amour | | | Ils s'imaginent une cohabitation sereine possible entre l'appât du gain, qui les possède, et l'appât de la femelle, qu'ils veulent posséder. « L'affection illuminant un œil et le calcul éclairant l'autre » - Dickens - « With affection beaming in one eye, and calculation shining out of the other ». L'accommodation dominante finira vite par faire oublier la source de l'affection et se retrouver dans des cloaques du calcul. Non seulement les yeux ne rayonneront plus, mais ils oublieront jusqu'au plaisir d'être fermés. | | | | |
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| amour | | | Quand j'apprends à reconstituer, en solitude, l'éclat, le frisson et l'aveuglement de mes meilleurs sentiments, je comprends, que l'essentiel est dans leur reflet dans le regard d'un être aimé et non pas en eux-mêmes. | | | | |
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| amour | | | L'homme laid exhibe sa virilité ; la femme laide cache sa tendresse. Tout homme sensé est conscient de sa laideur, qui est la distorsion entre le regard et le geste. Et quand le mot se charge de concilier la tendresse du regard avec la rudesse du geste, ça s'appelle ironie. | | | | |
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| amour | | | Le désir de devenir, ou même la certitude soudaine d'être - pur, parfait, au sommet de mes dons, de mes soifs, de mes regards, - tels sont les symptômes d'un état amoureux. Les purs découvrent un récipient de leur pureté, et les impurs découvrent la source d'eux-mêmes. « L'imparfait a plus besoin d'amour que le parfait » - Wilde - « It is not the perfect, but the imperfect, who have need of love ». | | | | |
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| amour | | | Tomber amoureux, c'est devenir regard, face au monde, qui redevint inconnu. Un dérèglement de l'accommodation des yeux. « L'amour est tout yeux et ne voit rien » - proverbe chinois. Les yeux de l'amoureux, embués et tournés vers le haut, ne servent qu'à éclairer son âme, devenue ombrageuse. | | | | |
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| amour | | | Pour ne pas souffrir de la passion pour la femme, Démocrite se crève les yeux, et les Chrétiens veulent que leur âme soit sourde à l'appel de cette voix. Mais la vue et l'ouïe n'y sont peut-être pas les sens les plus troublants, et le toucher, ou son absence, créent davantage de tensions entre la jouissance et la souffrance. Le corps caressé, comme le mot châtié, traduisent mieux notre goût que la vision des contours ou l'écoute des horizons. | | | | |
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| amour | | | L'amoureux voit tout en grand. Et ce qu'il fait, on doit le voir avec ce regard d'amoureux et non pas avec les yeux ouverts. « Je n'ai jamais rien fait de grand que sous le regard d'une femme » - Teilhard de Chardin. Le doigt d'une femme nous fait courir, son pied - nous prosterner, son regard - nous élever. | | | | |
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| amour | | | L'amour est aveugle, puisqu'il devient regard. L'effet le plus immédiat, lorsque tout n'est que regard, c'est que le fond, le poids et le bruit des choses disparaissent, et je me mets à vivre de la pure et impondérable forme, proche de la musique. | | | | |
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| amour | | | Au lieu de preuves, l'amour devrait vivre d'épreuves. Comme l'essentiel de l'âme est invisible aux yeux, son existentiel est indémontrable par l'esprit. | | | | |
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| amour | | | Être vieux, c'est ne croire plus que ses yeux. Des rides dans les cerveaux sont précoces, de nos jours, tandis que chez les jobards même le cœur est sans rides. Dans la jeunesse, le cœur iconoclaste entraîne une âme crédule ; dans la vieillesse, c'est l'esprit incrédule qui entraîne le cœur sans foi. | | | | |
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| amour | | | Le cœur vit surtout de ses accélérations, que ce soit par des arrêts ou par des impulsions soudaines. Les deux regards, qui interfèrent, s'annihilent ; sans regards, les cœurs amoureux s'emballent. « Quand tu me regardes, tu me déchires. Quand tu ne me regardes pas, je me déchire » - proverbe espagnol - « Se me miras me matas. Se no me miras me muero ». | | | | |
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| amour | | | En fermant les yeux, le sage approfondit son regard et l'amoureux rehausse son aveuglement. | | | | |
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| amour | | | L'amour s'annonce par la vague, qui nous pousse vers une rive. L'astronomie, mieux que la géographie, y rend compte des distances et des courants, que nos yeux éblouis y déchiffrent. Heureusement que pour habiter une étoile on n'ait pas besoin de ramer. Y faire naufrage y est un vrai dés-astre, perte de ton astre, mauvais déracinement. | | | | |
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| amour | | | Ce qu'on voit dans un humain, ce sont ses attributs secondaires ; son essence est transparente, et c'est l'amour qui la met à nu. Deviner, inventer, recréer - tout le contraire de constater. Se fondre des yeux plutôt que se croiser de têtes. | | | | |
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| amour | | | Une pudeur embellit nos rencontres avec la femme autant qu'avec la noblesse ou l'art. « Même dans l'art, le beau est impensable sans la honte » - Hofmannsthal - « Das Schöne, auch in der Kunst, ist ohne Scham nicht denkbar ». Le beau est le regard de l'homme devinant la hauteur au féminin. | | | | |
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| amour | | | Dante est dans le regard, Béatrice est dans la hauteur. « L'éternel Féminin nous aspire vers le haut » - Goethe - « Das Ewig-Weibliche zieht uns hinan ». Élever son regard devient question de conservation de l'espèce : « Psyché est fécondée par le regard d'Éros » - Salomé. Heureusement, le vrai regard a une bonne source : « L'amour est le regard de l'âme »*** - S.Weil. | | | | |
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| amour | | | Trois stades dans l'amour : l'absence vécue comme une souffrance, le désir de caresser, l'universalité dans la caresse et dans la souffrance – tout contact – d'épiderme, de regard ou de mots – comportant des caresses ; la facilité, avec laquelle la caresse devient souffrance et la souffrance – caresse. | | | | |
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| amour | | | Le regard, c'est la faculté de découverte, au milieu des choses visibles ou invisibles ; il est donc condition d'un amour qui s'entretient, plus que de celui qui tient ses promesses. Ne pas se voir de près et se vouer un regard lointain. La mémoire des yeux et celle du regard ne sont pas les mêmes. « Pour sombrer dans l'oubli, rien de plus efficace que se voir tous les jours »* - Akhmatova - « Лучший способ забыть навек - видеть ежедневно ». | | | | |
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| amour | | | Ceux qui cherchent la vérité sont, généralement, encore plus raseurs que ceux qui se gargarisent de l'avoir trouvée. Les deux en sont, probablement, des amis, mais je leur préfère des amants ! Ceux qui sont à l'origine d'un langage, langage de requêtes, de regards, de soupirs, de perplexités, d'où surgit la vérité auréolée de substitutions des belles et mystérieuses inconnues. La possession, fût-elle furtive, hypothétique et inavouable, donne du piquant à la recherche. | | | | |
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| amour | | | L'art : suggérer, pudiquement, par quelques reliefs, contours ou fragrances, le sens, la charge et la hauteur d'un regard sur ce qui appelle adulation, sacrifice ou possession - tout art est, donc, érotique. Où encore la volupté frôle de si près la honte ? « Mes pensées sont mes catins »* - Diderot. Les intentions du bon Dieu n'y sont pas sans ambigüité non plus : entre être l'Amour ou faire l'amour, Il s'est réservé être et ne nous invita qu'à faire. | | | | |
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| amour | | | Signe d'authenticité aimante : ce qui aime, en moi, n'hérite d'aucune expérience, comme si je n'avais jamais aimé. Signe d'affectation agissante : jamais je n'ai agi ainsi. L'action ne vaut que par les yeux désenchantés a posteriori, l'amour vaut par le regard enchanté a priori. | | | | |
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| amour | | | L'amour masculin : les yeux, assoiffées de formes ; l'amour féminin : le regard, se délectant du fond. « Elles aiment mieux que nous, elles sont aveugles » - A.France. | | | | |
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| amour | | | Le meilleur signe de l'amour n'est ni la force ni le sacrifice ni la fidélité, mais la furtive caresse, portée par un regard, une main, un mot. Sur un axe, allant de la volupté à la consolation. | | | | |
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| amour | | | Découvrir l'ampleur de la noblesse dans la noblesse, la profondeur du regard sur le regard, la hauteur de l'amour de l'amour – tout le sens de l'existence est là-dedans, dans cet absolu sans objet. Tandis que l'application de ses merveilles me laisse dans la platitude. « Je n'aimais pas encore et j'aimais à aimer » - St-Augustin - « Nondum amabam, et amare amabam ». | | | | |
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| amour | | | Le triomphe de l'homo faber sur l'homo loquax, de la praxis sur la poïesis, de la fabrication sur la création, est dû, hélas, à l'adoption volontaire par le poète de la mesure et du regard des ingénieurs. Les vainqueurs, avec un sérieux, qui fait froid dans le dos, proclament, doctes, qu'il faut « prendre acte de la fin d'un âge des poètes, convoquer les mathèmes, penser l'amour dans sa fonction de vérité » - Badiou - on dirait un robot crachant des conclusions d'un syllogisme ; aucune envie d'enterrer le poète, d'énigmatiser les mathèmes, de chercher du vrai, dans la folie amoureuse. | | | | |
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| amour | | | La force garantit un équilibre mécanique, la faiblesse promet un vertige organique. D'où les bienfaits surréels du sexe faible : « Sans les femmes le commencement de notre vie serait privé de secours, le milieu - de plaisirs et la fin - de consolation » - Chamfort. Étonnant parallèle avec les rôles joués par la langue, au cours du temps, dans l'évolution de mon regard sur la vie, – la mère, l'amante, la consolatrice. | | | | |
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| amour | | | L’amour est peut-être le seul sentiment qui atteint les sommets, quel que soit l'organe qui s'y adonne : l'esprit, l'âme ou le corps. Et d'ailleurs, ses plus beaux triomphes s'emportent, lorsque un seul de ses trois alliés fait taire les deux autres. Ainsi l'amour n'y a rien de nécessaire, mais tout lui y est suffisant. | | | | |
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| amour | | | Une curiosité sociologique : dans les civilisations, où la femme occupe un statut subalterne, la laideur se propage et se tolère partout, de l'urbanisme à la poésie, du vêtement au divertissement. « Tout ce qu'il y a de beau sur terre est né de l'amour pour la femme. La hauteur d'une culture est déterminée par le regard qu'elle voue à la femme » - Gorky - « От любви к женщине родилось всё прекрасное на земле. Высота культуры определяется отношением к женщине ». | | | | |
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| amour | | | La caresse, comme la prière, a besoin d’une foi, c’est-à-dire des chemins obliques, pour ma main, mon regard ou mon mot. Y manquer de foi réveille une mauvaise conscience. « J’ai honte de ma vivante tendresse – sans la foi »** - Hippius - « Мне стыдно за свою неумирающую нежность – без веры ». | | | | |
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| amour | | | Dieu réserve aux hommes ordinaires son regard courroucé, pour leur inspirer la peur et le remords ; mais Il leur refuse et l’oreille et la bouche. Pour les amoureux et les poètes, Dieu n’est ni sourd ni muet. À l’amoureux Dieu dicte les caresses, au poète - les mélodies. Traduire ce que n’entend personne d’autres est leur métier commun. « Les poètes ne sont que les interprètes des dieux » - Platon. | | | | |
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| amour | | | On perçoit la vie sous deux angles, l’historique et le musical, les yeux-raison ou le regard-ouïe, les vestiges ou le vertige. La seconde lecture se réduit, de plus en plus, à la première : les rythmes apaisent et les harmonies se soupèsent. Quand à la mélodie, ce support des passions et des mystères, elle devient inaudible. Un dommage collatéral – l’amour, puisque « en volupté, ne cède la musique qu’à l’amour, mais il est mélodie » - Pouchkine - « из наслаждений, одной любви музыка уступает, но и любовь – мелодия ». | | | | |
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| amour | | | Il faudrait réserver le terme d’amour à ses deux éruptions inconditionnelles : l’amour maternel, viscéral, imbu d’esprit de sacrifice aveugle, et l’amour sensuel, à fidélité aveugle, porté à un être du sexe opposé ; ce sont des caresses – par le regard, par le mot, par la main. En revanche, l’amour de Dieu, de vérité ou de patrie devrait être réduit aux choses sacrées : le sacré du lointain, le sacré de l’immédiat, le sacré du proche. L’âme sacralise la Création divine, l’esprit - la création humaine, le cœur – l’émotion de notre venue au monde. | | | | |
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| amour | | | La hauteur noble, la hauteur à garder, n’est pas dans un lieu à ne pas quitter, elle est dans un élan qu’apportent une âme chevaleresque ou un cœur amoureux, un regard fraternel ou les ailes palpitantes, bref – une amitié de rêve ou un amour de caresses. « L’amitié est l’amour sans ses ailes ! » - Byron - « Friendship is Love without his wings ! ». | | | | |
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| amour | | | Le regard est affaire du créateur ; l’amoureux cesse d’être créateur, pour devenir jouet du Créateur, retrouver la première fonction des yeux – transmettre la stupeur à l’esprit, qui se métamorphosera en cœur. | | | | |
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| amour | | | Pourquoi les amoureux sont les meilleurs des écrivains ? - parce que l'amour est le plus grand annulateur de tous les parcours du regard ; et le point zéro de l'action, de la réflexion et du sentiment sont les premières conditions d'une écriture originale et noble ; des livres sur des livres, genre florissant chez des rats de bibliothèques, n'ont de valeur qu'anecdotique. | | | | |
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| amour | | | Je suis regard et visage, pour aimer ou être aimé, avec la même source d'ombres ou de lumières - mes yeux ; le pire drame - mes ombres décolorées ou ma lumière froide - mes yeux éteints, privés de formes naissantes et de fond inné. | | | | |
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| amour | | | Tu es amoureux, lorsque tout attouchement avec l’être aimé – par le regard, la main, le souvenir, le désir – cesse d’être acte et devient caresse, excitante ou apaisante, voluptueuse ou douce, te précipitant dans l’abîme ou t’élevant dans la hauteur. Tu n’es plus ni les yeux ni le regard, et l’être aimé n’est plus l’objet regardé, c’est toi qui es regardé et aimé par Dieu, qui est Amour. | | | | |
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| amour | | | Oui, comme tout au monde, l’amour est un arbre, dont le premier don, cette fois-ci, ce sont ses ombres, dans lesquelles se love la volupté. L’austère Valery apprécie surtout ses racines : « L’amour croît comme une plante, et ce qu’on en voit, à savoir les feuilles et les fleurs et les fruits et la tige, n’est rien sans ce que l’on ne voit pas, les racines ». Pourquoi croître là où il s’agit de s’ébattre ? Ne pas voir est bon pour rêver ; voir est préférable pour se river. | | | | |
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| amour | | | La panoplie des sens : la vue te conduit à former ton propre regard ; l’ouïe te rend intelligent ; le goût forge l’art des contraintes ; l’odorat affine ton intuition ; mais je leur préfère le toucher, car il réveille ta capacité la plus secrète, la plus profonde, la plus universelle – la caresse. | | | | |
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| amour | | | Comme dans tout ce qui bouleverse l’âme ou émeut le cœur, dans l’amour cohabitent le réel et l’irréel ; pour le consolider, l’homme banal développe les facettes réelles, et pour le fêter, l’homme subtil enveloppe de caresses – les irréelles. Et les caresses les plus durables ne se dégagent pas des mains ni même des mots, mais des regards, des phantasmes, des rêves. Et l’on ne sait jamais ce qu’elles enveloppent ; c’est comme la musique, portant un sentiment, invisible et irrésistible. | | | | |
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| amour | | | Le plus grand mystère humain réside dans le bonheur que nous apporte une caresse artistique ou une caresse amoureuse. « Toute caresse, tout regard, toute partie du corps a son mystère, dont le réveil apporte du bonheur à l’initié » - H.Hesse - « Jedes Streicheln, jeder Anblick, jede kleinste Stelle des Körpers hat ihr Geheimnis, das zu wecken dem Wissenden Glück bereitet ». | | | | |
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| amour | | | L’amour est plus près du rêve que de la vie, il est dans le regard avec les yeux fermés ; aimer, c’est un devenir créateur, plus intense qu’un être créé. Comment puis-je m’entendre avec Hugo : « Aimer, c’est vivre ; aimer, c’est voir ; aimer, c’est être ». | | | | |
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| amour | | | Aveugle dans le réel, l’amour a un bon regard, tourné du côté du rêve. « Ton amour, qu’ils imaginent aveugle, est clairvoyant et perspicace, car si tu aimes, c’est parce que tu vois des choses que ne voit pas l'indifférent »** - Ortega y Gasset - « El amor, a quien pintan ciego, es vidente e perspicaz, porque el amante ve cosas que el indiferente no ve et por eso ama ». | | | | |
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| amour | | | Les plus belles qualités du cœur, de l’âme, de l’esprit se réduisent, en fin de compte, à la même chose – à la maîtrise des caresses, qui exprimeront, respectivement, l’amour, la noblesse, le talent – le visage illuminé, le regard mélancolique, la tête haute. « Le visage dévoile la couleur du cœur » - Dante - « Lo viso mostra lo color del coro ». | | | | |
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| amour | | | L’amour dès le premier regard apporte de la béatitude et de la certitude ; l’amour dès le dernier regard – la honte et le remords - c’est ce qui m’arriva à la mort de ma mère – j’ai compris, de quel amour elle fut digne, et je n’avais pas su le lui faire sentir – ma vie commença à palpiter avec mon esprit du savant, se tourna vers l’âme du créateur, et finit, trop tard, hélas, par se tapir dans mon cœur inexpérimenté, où m’attendait un amer regret. | | | | |
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| amour | | | La vraie fidélité, le vrai amour, la vraie création commencent lorsque les yeux se ferment sur le réel et les mains s’en détachent ; le regard et le cœur les remplacent, on devient poète, c’est-à-dire un amoureux. | | | | |
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| amour | | | L’amour détache ton regard des horizons et le voue au firmament, où se retrouvent tous les grands paradoxes de la vie et du rêve : « L’infini enivrant de l’être ! L’extase et la douleur ! La puissance et la fragilité de la vie ! » - Boratynsky - « Пьянящая бескрайность бытия ! Восторг и боль ! Вся мощь и хрупкость жизни ! ». | | | | |
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| amour | | | En oubliant sa liberté, tout être vivant, l’homme y compris, peut être vu comme une matière première, tel un marbre. Il faut être créateur ou amoureux, pour que son regard enflammé y devine un ange. « J'ai vu un ange dans le marbre et j'ai seulement ciselé jusqu'à l'en libérer » - Michel-Ange - « Ho visto un angelo nel marmo e ho scolpito fino a liberarlo ». | | | | |
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| amour | | | L’ange et la bête, en toi, se regardent, d’habitude, en chiens de faïence, mais leur entente contre nature peut te rendre narcissique. « L’ange et la bête se regardent par les mêmes yeux et finissent par s’aimer » - Valéry. | | | | |
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| amour | | | La poésie est à la prose ce que le regard est aux yeux ; le poète, les yeux fermés, se sert de son regard pour recréer les objets illusoires, engendrant des émotions réelles. L’amour est l’un de ses instants bénis, où l’on puisse se passer d’yeux : « L'amour est l'état dans lequel les hommes ont les plus grandes chances de voir les choses telles qu'elles ne sont pas »* - Nietzsche - « Die Liebe ist der Zustand, wo der Mensch die Dinge am meisten so sieht, wie sie nicht sind » - seulement il ne les voit pas, il les crée par le regard : « Ubi oculus, ibi amor ». Par ailleurs, personne ne peut formuler ce qu’est une chose réelle. | | | | |
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| amour | | | Après avoir vu quelques femmes réelles, le poète porte, dans sa sensibilité, l’appel d’une féminité, abstraite et mystérieuse, et dont la vague beauté va enflammer son regard balbutiant et réveiller dans son cœur le don de chantre. Le non-poète vit et s’émeut dans le concret, particulier ; il n’a pas de regard créateur, il n’a que les yeux pour … narrer et enjoliver. | | | | |
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| amour | | | La caresse est une invitation à la volupté : charnelle, visuelle, auditive, intellectuelle. | | | | |
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| amour | | | Que tes yeux dévoreurs boivent la proximité réelle de ton amante ; que ton regard créateur invente, autour d’elle, des obscurités et des lointains de rêve. | | | | |
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| art | | | Le bon style, ce ne sont ni les yeux ni la vision ni même le regard, mais l'une des facettes du talent, la seconde résumant l'ouïe et l'entendement. Mais le génie serait plutôt la technique que l'imagination, plutôt le mot que l'idée. | | | | |
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| art | | | La création, c'est la rencontre de la pesanteur et de la grâce, d'où la grâce sorte vainqueur. Triomphe du pneumatique sur le grammatique. « L'art est le regard sur le monde dans l'état de grâce »** - H.Hesse - « Kunst ist Betrachtung der Welt im Zustand der Gnade ». On peut même s'y passer de monde. Le regard est un tableau ou une musique, naissant dans mon âme, et la création en est un écho, tourné vers l'âme elle-même. Et il est sans importance si l'âme a, face à elle, le monde, le néant ou mon propre visage. | | | | |
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| art | | | Nous avons deux types de cordes : pour produire notre propre harmonie ou pour réagir, en écho, aux mélodies des autres. Les premières se logent plus près des yeux, les secondes - de l'oreille. On ne peut devenir artiste que si l'on sait s'ausculter. Si l'on sait transformer un regard en un son. Si l'on est auteur : « Tout fourmille de commentaires ; d'auteurs, il en est grand'cherté » - Montaigne. | | | | |
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| art | | | Trois sortes de bons écrivains : ceux qui font défiler beaucoup de choses, et dans toutes on devine un beau regard d'homme ; ceux qui n'exhibent qu'eux-mêmes, mais on arrive à y reconstituer le regard sur beaucoup de choses ; ceux, enfin, dont le regard donne rendez-vous au vôtre à une hauteur inaccessible aux choses. Quant aux mauvais, le plus décevant spécimen est celui qui nous laisse trop longtemps en tête-à-tête avec des choses. | | | | |
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| art | | | Sur le dernier pas, laissé aux lecteurs : je leur tends un rameau, qu'ils en fassent un oiseau, un arbre ou une saison. Mais il y a toujours le risque, qu'on le prenne pour un déchet, un outil ou une arme. Le regard qui croie et s'éploie, face aux yeux qui croient et se ploient. | | | | |
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| art | | | Au début on pense, que les livres peuvent apporter des lumières (eux), ensuite on en attend surtout des émotions (nous), enfin, on comprend, que les couleurs (moi-même) sont, en eux, la chose suffisante. Plus on va, moins on voit les autres et plus on s'accommode sur soi-même. Première étape, l'inacceptable, - regarder le monde à travers les livres des autres. La seconde, l'acceptable, - aimer l'art en moi et non pas moi dans l'art. Mais plus on va, moins on voit les autres et plus on s'accommode sur son vrai soi, qui est toujours artiste. | | | | |
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| art | | | Heidegger, qui voit en poésie « un éveil du regard le plus vaste » - « ein Erwachen des weitesten Blickes », inverse les rôles et se trompe de dimension : c'est un haut regard qui éveille notre fibre poétique ; tout ce qui n'est que vaste prend fin dans la platitude. | | | | |
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| art | | | Quand, dans le devenir créatif, dominent l'art et l'intensité, le temps disparaît des attributs de la création, et le regard de créateur remplace les yeux d'homme ; c'est un retour éternel, retour sur soi, retour du même soi, après une brève traversée du temps. | | | | |
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| art | | | La musique nous laisse en communion immédiate avec notre âme, elle n'apporte rien à notre regard. Le regard est l'équilibre entre l'esprit et l'âme, où la représentation chromatique conduit à l'interprétation musicale. | | | | |
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| art | | | La hiérarchie des regards sur l'écriture : j'arriverais toujours à me défendre, face à un logicien, un historien, un philologue ou un philosophe ; le seul jugement, que je redoute et que j'accepte d'avance, est celui d'un poète. | | | | |
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| art | | | Trois épurations successives de toute missive littéraire : se débarrasser de l'enveloppe, du contenu du message et de ses fulgurances langagières. Si quelque chose en reste sous les yeux du destinataire, cela ne peut être autre chose que la hauteur du regard de l'expéditeur. | | | | |
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| art | | | Une écriture est privée de regard, lorsque l'œil et l'objet vu se trouvent au même niveau. | | | | |
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| art | | | Un style rêvé : donner l'impression de procéder par raccourcis, tout en faisant entrevoir un regard sur l'absolu. Un style sans intérêt : se laisser guider par la rigueur d'enchaînement. Ne pas quitter la haute contrée, ne pas goûter les bas-côtés. | | | | |
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| art | | | On a beau avoir une hauteur de vue, une profondeur de l'ouïe, mais, en dernière instance, c'est bien le sens du toucher qui détermine la place d'une écriture. | | | | |
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| art | | | Parmi les écrivains reconnus, le clivage entre ceux qui voient et ceux qui entendent. Je ne dresse les oreilles, ni mes yeux ne s'apprêtent à s'enflammer que si je devine, chez l'auteur de la page devant moi, les yeux fermés, au bon moment, ou, surtout, les oreilles bouchées, aux mauvais endroits. La littérature aurait dû être de la musique, c'est-à-dire du bruit de la vie bien filtré, madrigaux exécutés a cappella. | | | | |
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| art | | | Une voix complice n'apporte rien à la voix créatrice. Il faut dédaigner l'oreille et se faire regard. | | | | |
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| art | | | Tout genre littéraire détermine le type de passerelle avec la réalité : les uns bâtissent des ponts, d'autres creusent des mines. La maxime communique avec le monde par le regard, abstrait, hautain, à l'aplomb de la vie. « Le fragment doit être complètement hors du monde environnant et être concentré en soi comme un hérisson » - F.Schlegel - « Das Fragment muß von der umgebenden Welt ganz abgesondert und in sich selbst vollendet wie ein Igel ». | | | | |
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| art | | | On écrit en comptant d'abord sur une affinité d'yeux, mais on lit en appréciant surtout l'affinité d'oreilles. Pour être bon auteur, il faut être bon lecteur. | | | | |
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| art | | | Deux tendances anti-artistiques : imputer de la sincérité (mot de débiles) ou de la justesse (mot de serviles) à tout premier regard, tout premier jet, ou bien ne travailler que dans le polissage débouchant sur une œuvre, où aucun détail ne tolérerait plus aucun rééquilibrage, sans mettre en péril tout l'édifice. L'artiste s'interdit de désigner le mot premier ou le mot final. Sur papier, la communication entre les choses et les mots n'est possible que des seconds vers les premières. Dans la tête de l'artiste, la chose doit être systématiquement évincée par le regard. | | | | |
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| art | | | Le mûrissement de notre plume, à travers nos rapports avec la beauté, - trois étapes : le désir – l'ampleur des choses belles à peindre ; la puissance – la profondeur de notre vision du beau en général ; la création – la hauteur, le ton et le style de notre beau langage. Arrivés au dernier stade, ayant acquis notre propre regard et l'art de manier nos faiblesses, nous nous désintéressons et des choses vues et des puissances. | | | | |
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| art | | | Tant de livres annoncent, dès la première page, soit de la noirceur soit des arcs-en-ciel. Et combien ne laissent, derrière la dernière page, qu'une grisaille rapidement dissipée. L'artiste est celui qui, devant sa toile, tente de ne pas brandir sa palette. À l'écriture suffisent une tempête du bocal ou de l'encrier : « un verre d'eau aurait les mêmes passions que l'océan » - Hugo. Pour le regard, c'est aussi simple : « Un rond d'azur suffit pour voir passer les astres » - E.Rostand. Quand le sang ou l'encre vous manqueront, vous vous tournerez, pusillanimes, vers l'univers entier : « Que le cratère de Vésuve soit mon encrier » - Melville - « Give me Vesuvius crater for an inkstand ». | | | | |
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| art | | | Dans une œuvre d'art, le commencement, c'est la contrainte, imposée par le regard (le soi inconnu) et suivie par le style (le soi connu). Un commencement réussi serait une pure caresse : « ces regards brillants de caresses » - Balzac. | | | | |
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| art | | | Imiter, c'est orienter son regard dans la direction de l'original. Le goût de l'immobilité peut pousser à regarder en sens inverse : les deux mouvements s'annulent et une délicieuse immobilité peut s'ensuivre. | | | | |
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| art | | | L'objet trouvé dans un livre devrait pouvoir se transformer en outil de vue pour s'apercevoir de nouvelles impossibilités ou compulsions. | | | | |
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| art | | | Ce n'est pas un hasard que les premiers arts furent la poésie et le théâtre : la poésie satisfait le premier besoin de l'âme – la musique dans le regard, dans le mot, dans le geste ; et le théâtre satisfait le premier besoin de l'esprit – créer des scènes abstraites, sur lesquelles se dérouleraient des tragédies ou des comédies, traduisant le dessein du Dramaturge, mettant en jeu le talent des acteurs, l'exubérance du décor, les contraintes spatiales, les ressources verbales et les dénouements finals. Et l'intelligence philosophique débuta par le genre le plus poétique – par l'aphorisme. | | | | |
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| art | | | L'écrivain médiocre est myope, il écrit au contact avec l'objet. Le bon n'écrit que lorsqu'il réussit à s'en éloigner suffisamment. | | | | |
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| art | | | Sur la division en naturalistes et en artificialistes : il faut séparer le regard de la vue. Le regard, cet outil de l'intelligence, doit être artificier, tandis que la valeur de la vue ne dépend que du talent et de la créativité. Les couleurs et les notes de la panoplie d'artiste n'existent pas dans la nature ; tout naturalisme de la vue n'est qu'un artificialisme (re)connu, prévisible, sans étonnement. | | | | |
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| art | | | Les exigences acoustiques ne sont pas les mêmes pour les lieux, où je compose mes mélodies divines, et ceux, où je les aimerais exécuter. Le fond sonore idéal, pour les premiers, serait l'applaudissement de mon concierge et le ricanement du ciel. Oreilles faites yeux - pour les seconds. | | | | |
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| art | | | Les uns exposent leur vie, les autres leur savoir, d'autres encore leur sexe. Mais le meilleur art, c'est se cacher élégamment, se perdre, s'éluder, faire entendre son mutisme. Se faire regard, parler aux aveugles, qui verraient en te lisant. | | | | |
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| art | | | Communiquer avec le lecteur, c'est laisser de la place à son regard, à sa perplexité, à son arbitraire. « Grand homme est celui qui laisse après soi les autres dans l'embarras »** - Valéry. Ne pas suivre l'inertie, pour aller jusqu'au bout d'une idée, s'arrêter au plus fort d'une tentation, laisser les sons mourir de leur propre éloignement. Les vagues de communion, une fois les fonds bien secoués, ne sont portées que par le vide. | | | | |
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| art | | | Signe d'une œuvre d'art : le lisible si fin qu'il devient invisible, le visible si bouleversant qu'il devient illisible. Si l'on ne lit que le lisible et ne voit que le visible, c'est un symptôme de la médiocrité. La primauté de l'absence. | | | | |
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| art | | | La hauteur du regard d'un écrivain, c'est le désir de contenir la résonance entre les murailles, dans les limites du goût. Au-dessus - la sensibilité, en-dessous - la compréhension. Et le goût est la complicité harmonieuse entre les deux. | | | | |
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| art | | | L'harmonie est une chose insaisissable, et l'on le comprend sur l'exemple des types de versification nationaux. Leur niaiserie formelle est du même ordre que la niaiserie de fond des tanka ou haïku. La longueur des syllabes grecques, la métronomie de l'allemand ou du russe, l'orthographe dans le choix de rimes françaises. De concert avec le sonore, on devrait rimer pour l'olfactif, mais surtout pas pour le visuel. | | | | |
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| art | | | L'écriture est l'alchimie d'extraction d'or à partir du plomb des mots. La logomachie est à l'âme ce que la physique des actes est aux muscles. L'écriture est un faux-monnayeur, la vraie monnaie du bonheur est frappée dans les alliages des mains et des regards. La vraie écriture est l'invention de ma propre effigie ; face à la monnaie, c'est à dire à la monnaie courante, à la règle, mes pièces, à la première lecture ou au premier emploi, seront déclarées fausses. Le premier à recevoir cet étrange présage delphique, être faux-monnayeur, c'est à dire allant à contre-courant, fut Diogène. | | | | |
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| art | | | Peut-on peindre son soi, en confessant ses turpitudes, face aux Manichéens ou aux duchesses (St-Augustin ou Rousseau) ? - à la limite, on y trouve quelques éclats de cervelle. Heureusement, il y a aussi la chair ; et la concupiscence augustinienne ou la mauvaise paternité rousseauïste nous font entrevoir quelque chose de vraiment intime. Heureusement, il y a aussi l'âme et le talent, c'est à dire le regard, qui, à toute sa production, affecte le genre de confession ou de testament. | | | | |
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| art | | | Le regard, dans ce livre, c'est le réveil de l'imaginaire sous l'impulsion du rêve, c'est le choix partial de représentations. | | | | |
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| art | | | Le but le plus enviable de l'écriture : qu'à travers ton cerveau on découvre ton visage et lui voue un regard fraternel. À comparer avec « Perdre le visage, écrire n'a pas d'autre but » (G.Deleuze). Ces sots, qui opposent l'interprétation et le manifeste aux protocoles d'expérience et programmes de vie ! Ta Muse - au minois hors commun - devrait être la seule à tenir le miroir. En son absence, on se contentera du lac le plus proche. | | | | |
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| art | | | Tous les regards de l'art moderne sont tournés vers le morne enchaînement des actes. L'art suprême - le regard sur le regard, dans une liberté hors actes, dans une musique au-delà des images. | | | | |
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| art | | | C'est l'ennui et non pas l'horreur qui fait pulluler l'art abstrait. Mais ceux qui s'enquiquinent à mort adorent le discours de fin du monde, qui pousserait les créateurs à fuir la vie et se réfugier dans la géométrie. L'horreur d'artiste est le vide du ciel, le regard des hommes étant, de fond en comble, absorbé par la cervelle. L'intelligence vouée au service de la pesanteur, l'artiste sans grâce ne reproduit, dans le vide, que la géométrie. | | | | |
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| art | | | Un bon lecteur parle rarement de lectures indigestes, car, avant de les ingurgiter, il les filtre avec son regard (l'heure), son nez (le goût), ses mains (le poids). Les indélicats méritent d'avouer, que « connaître, ce n'est plus manger, c'est vomir » - Sartre. | | | | |
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| art | | | L'écrivain, c'est un champ en friche de magnétismes, la hauteur, à laquelle se condensent et éclatent des orages, la charge d'arômes ou d'éclairs. Les mots, presque aléatoires, dont respire toute la contrée, tombent sur lui, l'emplissent et en émanent en un courant plus propice à enflammer les yeux qu'à dilater les poumons. | | | | |
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| art | | | Ni donné ni construit (tâches réservées à Dieu ou à l'artisan), mais engendré (tâche d'artiste) – telle devrait être l'impression se dégageant du fruit de ta plume, mais la pudeur et le bon goût t'interdiront de peindre les ébats fécondants, entre l'esprit et l'âme, entre le regard et la langue, entre l'orgueil et l'humilité. | | | | |
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| art | | | La montre, l'échelle et le zoom comme seuls outils de lecture moderne. Quand on n'a que l'intensité pour outil d'écriture, on ne compte, chez le lecteur, que sur le regard nu. Le feu, cet autre nom de l'intensité, fut le seul élément, que le bon Dieu biblique cachottier aurait escamoté à l'homme (« Il créa le ciel et la terre, et Son esprit planait au-dessus des eaux » - et le feu, alors ?), avant que Prométhée ne relève le défi divin. | | | | |
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| art | | | Trois axes d'opposition kierkegaardienne, dans l'art : l'éthique, la noblesse s'opposant à la vulgarité (à la correction démocratique) ; l'esthétique, le beau défiant le banal (le vrai du jour) ; le mystique, l'harmonieux fatal évinçant le hasard (sans regard vers l'intemporel). | | | | |
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| art | | | Le miroir narcissique, l'écran d'observateur, le métronome de savant, comme figures ou instruments d'art pour saisir ce qui se rythme ou se cadence, paraissent bien inutiles et niais, quand on a la chance de posséder un bon altimètre. | | | | |
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| art | | | Nos sens et l'art : l'un crée, parce qu'il voit des choses, l'autre - parce qu'il entend des voix, le troisième - parce qu'un attouchement le conduit à sculpter son regard, où le flair et le goût se disputent la palme. | | | | |
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| art | | | Tout ce que redresse la langue est voué à l'étendue ou à la profondeur de la terre, telle une idole, mais il relève de moi de la munir d'un regard vers la hauteur. | | | | |
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| art | | | L'écriture est une savante reconstitution d'une tour d'ivoire, à partir des ruines ; une envolée des mots pour freiner la chute des sons ; un poids salutaire pour l'équilibriste indécis de la corde raide ; l'assentiment du regard en dépit du ressentiment des larmes : « Voué au regard, adoubé pour la Tour, ce monde me plaît »* - Goethe - « Zum Schauen bestellt, dem Thurme geschworen, gefällt mir die Welt ». | | | | |
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| art | | | Une œuvre : le choix de l'objet (choses et relations), le choix du projet (angle de vue), le choix du sujet (style). Ambition suprême : que personne ne puisse te surclasser sur l'une de ces trois facettes, sans être obligé à changer les deux autres. | | | | |
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| art | | | Dans l'éternel retour, sur la spirale de la création, peu importe sur quelle étape je m'attarde le plus (sur l'œuvre - Nietzsche, sur le créateur - Cioran, sur la création - Valéry), intensité - ironie - intelligence, envol - chute - invariants, - le regard tangent peut y être de la même hauteur et suivre la même direction. | | | | |
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| art | | | Je dois régner déjà, en hauteur, sur le pays du regard et de la musique, avant d'envisager la cérémonie scripturale, qui assoit ou sacre ma tyrannie. Mais la foi précède l'onction, contrairement à ce que dit K.Kraus : « C'est dans l'écriture que se décide ce que je crois » - « Was ich sagen will ist was ich schreibe ». | | | | |
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| art | | | Plume à la main, ce qui compte, c'est la profondeur de mon regard sur les fins, l'étendue de l'ironie sur le poids des moyens, la hauteur des contraintes. Bref, je ne serai jamais ni choix ni mouvement. (« Nous sommes choix » - Sartre ; « tout est mouvement » - Héraclite). | | | | |
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| art | | | La naissance d'une œuvre d'art est vécue par l'artiste comme jaillissement immanent d'une liberté, relevant de son soi inconnu, son seul dépositaire, et que l'artiste, ce soi connu, subit. Mais la perception, par le spectateur, d'une œuvre réussie doit être empreinte d'une nécessité presque transcendantale. « La création comme liberté sans transcendance » - Jaspers - « Schaffen als Freiheit ohne Transzendenz », dont l'artiste n'est qu'instrument. Cette dualité entre la hauteur visée et la profondeur atteinte est presque la définition même d'une œuvre d'art. | | | | |
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| art | | | Mon arbre n'est fait ni pour l'appétit, ni pour l'ombre, ni même pour les yeux, il est fait pour le regard, qui, lui aussi, est un arbre, capable de s'unifier avec le mien, pour gagner en ramages, en hauteur ou en ombres. | | | | |
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| art | | | De mon écrit doit surgir une vie, sous forme d'un arbre ou d'un animal imprévisible ; mais je sais, que les mots ne bâtissent que des structures et ne présentent que des bêtes domptées ; je dois donc préparer le terrain d'un dialogue avec l'arbre requêteur, hors des forêts et des zoos, débouchant sur une unification vivifiante des inconnues en cages et d'un regard libérateur. | | | | |
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| art | | | Non seulement il est impossible de trancher si la beauté des choses naît en elles-mêmes ou dans notre regard, mais toute exclusive y débouche sur une tragédie : « Un être bien malheureux serait celui qui aurait le sens interne du beau et qui ne reconnaîtrait jamais le beau dans les objets » - Diderot, et le bonheur de celui qui est privé de son propre regard ne peut être que bien court et manquant de hauteur. | | | | |
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| art | | | L'intelligence, c'est la prépondérance de l'intuition sur la vision ; mais l'art, c'est le diktat du talent et de la noblesse, au-dessus de toute intelligence, le regard s'imposant et à l'intuition et à la vision. | | | | |
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| art | | | Le langage du réel et un langage d'art renvoient aux objets incommensurables ; on ne copie jamais un objet réel, on ne peut copier que d'autres objets artificiels ; ces reproductions privent l'objet copié de statut d'objet d'art ; les métaphores meurent comme meurent les mots. Dans l'art, comme dans la science, on construit des chemins d'accès (artificiels) aux objets réels ; ces chemins sont l'origine des métaphores ; le regard, c'est un chemin d'accès au réel sans intermédiaires. | | | | |
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| art | | | Quand je cherche à adapter la forme à un fond préexistant, je deviens superficiel ; c'est le fond profond qui doit naître d'une haute forme. Le fond final doit être intelligible, le parcours stylistique – lisible et la forme initiale – sensible, mais ces trois rayonnements, ou trois répartitions d'ombres, doivent se soumettre à la lumière de mon haut regard, si je ne veux pas me retrouver dans la platitude : « La forme, c’est le fond qui remonte à la surface » - Hugo. | | | | |
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| art | | | La représentation crée un Fermé, l'interprétation y reste, tandis que l'art est dans l'aspiration d'un Ouvert créé : « Une aspiration fermée dans le cadre d'une interprétation, voici ce qu'est l'art » - B.Croce - « Un'aspirazione chiusa nel giro di una interpretazione, ecco l'arte » - qu'un tableau ait besoin de cadre, notre regard peut l'ignorer. | | | | |
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| art | | | La division des écrivains en myopes et en presbytes n'a pas beaucoup d'intérêt, puisque l'outil principal d'une écriture n'est pas l'œil, mais le regard, qui, plus que des yeux, a besoin des oreilles musicales, du goût électif, du toucher des caresses. Il y a donc ceux qui produisent du bruit et ceux dont émane une musique ; que les premiers soient sourds, cela blesse notre oreille, mais notre goût et notre peau, mobilisés par notre charité, les réduisent tout de suite en muets ou en manchots. | | | | |
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| art | | | L'art : faire travailler le regard plus que les yeux, substituer aux aperçus - des échappées, traduire la marche en danse et le bruit - en musique. | | | | |
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| art | | | Dans une œuvre d'art doivent apparaître mes négations et mes affirmations, résultant de mes contraintes ou de mon goût, ce que mes yeux évitent d'envisager et ce que mon regard perçoit dans les ombres de ma Caverne, des silences et des révélations, des voilements et des dévoilements. C'est aux non-artistes que s'adresse le pragmatique conseil d'Héraclite : « Ne voile ni ne dévoile, mais montre ». | | | | |
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| art | | | Peindre le regard avant les choses vues, peindre ce qui les rend intelligibles. « Il faut peindre ce qui fait voir » - Michel-Ange - « Dipingere ciò che fa vedere ». | | | | |
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| art | | | La beauté se concentre sur la hauteur, ne fait qu'effleurer la profondeur et est absente de l'ampleur ; c'est pourquoi elle est teintée d'azur, fuit le noir et ignore le gris. L'ardeur, à l'origine de la rencontre au sommet entre la hauteur et la couleur… « Plus ton regard gagne en hauteur, plus ample est l'ardeur, qui s'y alimente »** - Dante - « Onde la vision crescer convene, crescer l'ardor che di quella s'accende ». | | | | |
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| art | | | La valeur tonale d'un livre dépend de la hauteur, à laquelle interfèrent les regards de l'auteur et du lecteur. | | | | |
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| art | | | L'artiste, c'est l'oreille, qui entend et recueille la voix divine du premier pas, le miracle ordinaire du pur incipit, et les yeux, qui, en se fermant, aperçoivent le dernier, l'occulte explicit, que l'artiste ne fera pas. Ce que font, entre les deux, les mains, aurait pu se confier à l'artisan. « Parfois, ce qui finit bien, commençait beaucoup mieux » - Guénine - « Иногда то, что хорошо кончается, начиналось гораздо лучше » - pour l'artiste, tout est bien qui commence bien. | | | | |
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| art | | | L'art, comme la religion, commence par l'intérêt qu'on porte à ce qui n'existe pas, n'existe déjà plus ou n'a pas encore existé. Même si la vision y compte moins que la création. L'artiste est celui qui ne peut pas vivre sans ce qui n'existe pas. Les yeux, qui en vivent, s'appellent regard. « Il me faut ce qui n'existe pas »** - Hippius - « Мне нужно то, чего нет на свете ». Pour en vivre ou pour le réinventer : « La mission du poète est d'inventer ce qui n'existe pas » - Ortega y Gasset - « La misión del poeta es inventar lo que no existe ». Et Kierkegaard - « Le génie ne désire pas ce qui n'existe pas » - veut faire de l'acteur - un figurant. | | | | |
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| art | | | On peut tout sentir, sans avoir rien peint ; mais celui qui peint tout, sent mal tout. Pour bien sentir, il faut ne peindre que ce qui réveille les sens ! La contrainte de l’œil résulte en but du regard. | | | | |
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| art | | | Nous voyons avec nos oreilles ce que Beethoven entendait avec ses yeux. Avoir un regard veut dire remplir les yeux de musique. « J'entendrai des regards, que vous croirez muets » - J.Racine (G.Fauré, avec son Cantique de Jean Racine, rendit audible ce regard funèbre). L'émotion est le dénominateur commun de nos sens. Quand on maîtrise le transfert des numérateurs. Comme Homère : « Ce que lui-même ne voyait pas, il nous le fit voir » - Cicéron - « Que ipse non viderit, nos ut videremus, effecerit ». | | | | |
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| art | | | Je ne vois aucune échelle, sur laquelle un artiste pourrait rivaliser avec le Créateur du monde. D'ailleurs, tout grand artiste commence par inventer ses propres mesures, indépendantes du monde. Il est musicien, face à l'Auteur de l'harmonie. Il n'est ni transcripteur ni amplificateur, mais créateur des échelles, c'est à dire - du regard. | | | | |
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| art | | | Chez l'amateur d'art, se trouve une faim universelle, ainsi que des goûts dictés par l'époque. Seule la première est digne de nos plumes. C'est ton livre qui devrait être imprégné d'une faim nouvelle, qui réveillerait l'appétit de l'oreille, même chez les repus de l'œil. | | | | |
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| art | | | Ce n'est pas l'œil, mais le cœur, ce n'est pas l'esprit, mais l'âme, qui dicteront si mon art sera serein ou trouble, musical ou insonore, absolu ou borné. « L'art romantique n'aspire plus à reproduire l'intensité de la vie dans son état de sérénité infinie » - Hegel - « Die romantische Kunst hat die Lebendigkeit des Daseins in seiner unendlichen Stille nicht mehr zu ihrem Ziel ». La vie est une excellente contrainte d'un art humain, mais elle est un piètre but, digne d'un art photographique ou robotique. Quant à l'art classique, il est de l'art romantique si bien maîtrisé, qu'une vie nouvelle en surgit, en rien inférieure à la vie réelle. | | | | |
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| art | | | Dans un portrait, certains yeux n'aperçoivent que des périmètres ou surfaces ; il faut avoir un certain regard pour reconstruire un paysage ou sentir un climat. Qui fait mieux que Montaigne, qui, tout en citant des paysages des autres, ne fait que peindre son propre climat ! Pascal : « Le sot projet que Montaigne a eu de se peindre » - ne le comprit pas. | | | | |
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| art | | | L'art a deux fonds : les choses vues et le regard de l'auteur. Les hommes remercient l'artiste de leur avoir ouvert les yeux, lorsque le premier fond domine ; j'ai envie de fermer les yeux, pour revoir les rêves de l'artiste, lorsque son regard est plus intéressant que ses objets. | | | | |
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| art | | | L'ordre croissant d'importance, dans le travail de plume : les circonstances (lieux et dates), les contraintes (choses et relations à exclure), le talent (fulgurances et abattements). Aujourd'hui, seul le premier aspect survit ; les livres nagent dans une platitude, dont ne débordent que quelques fadaises. Partout - des dates (pas d'appels de l'éternité), les lieux sont publics (ni l'âme ni le cœur), les objets n'ont qu'une pesanteur (pas de grâce), les points de vue sont claniques (ni regards ni états d'âme personnels). | | | | |
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| art | | | L'art est le regard du beau sur ce que lui soufflent ses deux interlocuteurs, la vie et la philosophie, spécialistes du bon et du vrai. L'homme, acteur de la vie, est plutôt un saint, respectueux des dogmes ; l'homme, sujet de la philosophie, est plus près du satyre, osant les limites du mal et du mépris des vérités stagnantes. Le seul moyen de réconcilier l'ampleur du premier et la profondeur du second est de se dresser à une hauteur d'artiste. | | | | |
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| art | | | L’artisan d’aujourd’hui est le même que jadis – son outil évolue mais pas son regard. En revanche, c’est le regard d’artiste qui devint artisanal. « Quelle merveilleuse époque que la nôtre, où les plus grands peintres aiment à devenir potiers » - G.Bachelard - les philosophes deviennent bien chroniqueurs ou sociologues. Un robot, parmi les autres, peut proclamer, fièrement : Nous sommes tous des potiers ! | | | | |
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| art | | | Tout écrivain se croit regardé ; et le profil du lecteur qu'il cherche détermine la hauteur que son regard placera dans son écrit. S'il est face à ses semblables, il reste dans la platitude ; mais face à Dieu, ses yeux baissent et son regard s'élève. | | | | |
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| art | | | Devenir regard – se sentir créateur des choses vues, un état intellectuel, proche de l'inspiration des poètes. « Inspiration : cette intrigue de l'infini, où je me fais l'auteur de ce que j'entends »* - Levinas. | | | | |
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| art | | | La poésie ramène ses objets à la perception musicale, comme la philosophie – à la conception réelle ; la science n'y a aucune place. « Entre science et philosophie il y a quelque chose du rapport, que je vois entre musique et poésie » - Valéry – vous, qui voyiez dans la science un pouvoir et non pas un savoir, vous y déployez un regard d'artiste, au lieu d'employer les yeux de scientifique. | | | | |
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| art | | | Le créateur voit ce qu'il croit (rêve) ; le contemplateur croit (comprend) ce qu'il voit. S'ils cohabitent en moi, le second devrait n'offrir que des contraintes, tandis que tout commencement devrait appartenir au premier. « Ce qu'il croyait, il le voyait, au lieu que les autres croient ce qu'ils voient » - Fontenelle. | | | | |
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| art | | | La mort – de Dieu, de l’art, de l’homme – se réduit, peut-être, à la mort de la beauté et non pas parce s’arrêtèrent son souffle et le battement de son cœur, mais parce que les hommes finirent par ne plus la voir. Les yeux robotiques ne perçoivent pas tout ce que voyait le regard humain. | | | | |
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| art | | | Dans l'art, le bon nihilisme aide à former des commencements indépendants, mais les non du parcours sont toujours anti-artistiques et mesquins. Ces non promettent le progrès, le combat, la victoire, mais ils abaissent le regard. Le oui universel, que l'art adresse à la vie, c'est l'unification, ou la conversion, tout arbre de requêtes devenant le même ; le temps perd de son importance et passe le flambeau à l'éternité ; le retour nietzschéen, c'est la conversion, accomplie par le oui. | | | | |
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| art | | | L'art naît de mon refus de copier la lumière des autres et de la volonté de créer des ombres, provenant de mon propre astre. Le choix de ce qui les projette est d'importance secondaire, mais l'air autour doit être pur, d'où l'attirance de l'altitude. | | | | |
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| art | | | Quand, dans mes yeux, les couleurs et les formes se mettent à parler musique, quand donc la vue cède en intensité à l’ouïe, je deviens plus qu’un témoin, je deviens regard, - mon âme barbare en serait muée en juge partial mais illuminé. « Les yeux sont des témoins plus exacts que les oreilles » - Héraclite. | | | | |
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| art | | | Lorsqu'on ne peint que son regard et non pas les choses vues, on ne doit pas craindre la fuite et la perte de ses couleurs (Kafka). On n'écrit ni face à soi-même ni face aux choses - pour, dans les deux cas, n'animer que le vide de la vie - on écrit face à la vie du vide. Ou face à la mort, en faisant semblant de ne pas mourir, dans l'agonie du verbe. | | | | |
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| art | | | Dieu serait ou cachottier ou bien amuseur public : « La nature nous cèle le meilleur, afin que nous ayons recours à l'art » - B.Gracián - « Déjanos comúnmente a lo mejor la naturaleza, acojámonos al arte ». Il faut choisir son angle de vue sur les desseins du Créateur ludique. Ce qui est certain, c'est que l'art de la nature et la nature de l'art n'ont pas grand-chose à apprendre l'un sur, ou à, l'autre. L'art est à l'opposé de la nature ; il est l'instrument de la culture, pour créer des ouvertures de l'homme sur le monde. | | | | |
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| art | | | Devant un chef-d’œuvre humain, l’admiration a deux composants – la vénération de l’outil divin et le plaisir, procuré par le talent humain ; le premier est dans la profondeur miraculeuse de nos fonctions vitales et spirituelles, le second – dans la hauteur de nos regards musicaux ou stylistiques. Vu sous l’angle du premier, « l’homme véritablement extraordinaire est le véritable homme ordinaire » - Kierkegaard. | | | | |
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| art | | | Le poète est dans les vibrations, nées de son regard sur l’horizon ou le firmament ; son talent en produit des mélodies ; le miracle de l’art y fait surgir des pensées insoupçonnées. Les journaliers verbaux tentent de suivre le chemin inverse. | | | | |
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| art | | | Toute pensée est un accord entre la nécessité d’un fond et la liberté d’une forme, entre le cerveau et les ailes, entre la profondeur des yeux et la hauteur du regard. La philosophie étant un art et nullement une science, Heidegger : « La parole du penseur est pauvre en images et sans attraits » - « Das Wort des Denkens ist bildarm und ohne Reiz » - y est étrangement unilatéral. | | | | |
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| art | | | Toute tentative de faire de l’art est toujours de la traduction ; mais son produit ne relèvera de l’art que si l’objet à traduire est l’élan intérieur de l’auteur lui-même, la noblesse du cœur, portée par le talent de l’âme et exprimée par l’intelligence de l’esprit. Ainsi on comprend, que l’art vit ces dernières années, puisque toute intériorité disparaît sous les coups du conformisme, du dynamisme, de la rationalisation des regards et des comportements. On ne traduit aujourd’hui que du fait divers, relevé sur la voie publique. | | | | |
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| art | | | L’existence est molle, et l’essence est dure ; pour se sculpter, il faut savoir se pétrifier, il faut avoir le regard de Méduse. | | | | |
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| art | | | Les yeux et le regard (captant ce qui échappe aux yeux), la logique ou le miracle, m’apprennent ce qu’est la vie. L’artiste qui n’a que les yeux a raison de ne pas mettre la vie au cœur de son ouvrage. | | | | |
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| art | | | Toute la puissance et toute la beauté du chêne découlent de la merveille minérale et vitale, programmée par le Créateur dans un gland. L’esprit s’en contente, mais les yeux veulent admirer le tronc et le feuillage. Et puisque l’art verbal, c’est un déroulement virtuel de tableaux que peint l’âme, le talent consiste à n’expliciter que l’énergie du commencement et laisser au lecteur le souci des parcours et finalités. Le chêne à naître, le chêne naissant ou le chêne né peuvent être soit narrés soit chantés. Quand tout instant, toute durée, par une magie du chant, se métamorphosent en commencements, on est en présence d’un talent supérieur. | | | | |
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| art | | | La moitié de mon enthousiasme vient de la beauté du monde, l’autre moitié – de la beauté du monde où je vis, l’autre moitié – de la beauté du monde que je crée sur mes pages ; mais ces deux mondes ne se chevauchent même pas. Celui qui ne voit dans le monde que l’absurdité est un handicapé de la cervelle ou des yeux. | | | | |
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| art | | | Le culte du présent non seulement éteint le rêve du passé imaginaire ou du futur à bâtir, mais, surtout, il rend l’éternité du lointain sans intérêt. Comment mon écrit peut-il attirer leurs yeux affairés, puisque je n’y mets que de l’épique, du mythique, de l’initiatique. « Les livres médiocres flattent nos faiblesses – du siècle, de l’âge, du sexe » - Tsvétaeva - « Плохие книги льстят слабостям: века, возраста, пола ». Ces faiblesses d’esprit sont vécues comme forces par les atrophiés d’âme. | | | | |
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| art | | | Le commencement d’un livre serait aussi un arbre, dont les racines et les fleurs sont des jardins secrets de l’auteur, et dont les seules variables seraient placés dans sa cime, pour attendre des unifications improbables avec des regards d’autrui. Pasternak : « Un vrai livre n’a pas de première page ; il naît Dieu sait où, il bouleverse la jungle vierge et soudain parle le langage de toute la canopée » - « Ни у какой истинной книги нет первой страницы ; она зарождается бог весть где, и катится, будя заповедные дебри и вдруг заговаривает всеми вершинами сразу » - vit une forêt là où il n’y avait qu’un arbre. | | | | |
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| art | | | L'artiste crée un système d'apesanteur, où doit régner une perfection impalpable, tournée vers le bien. Tout système d'apesanteur renvoie au regard, traduction des poids en formes. En tenant, en point de salut ou en point de mire, la réalité-perfection. | | | | |
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| art | | | La curiosité des yeux est partout ; nulle part on ne voit la créativité du regard. Le regard – un visage irradiant une mélodie. Le visage disparut de la peinture, et la mélodie – de la musique. Il restent la géométrie et les cadences. | | | | |
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| art | | | L’un des buts de l’écriture est d’occulter le comparatif et rester en compagnie du seul superlatif. En exclure tes contemporains est une prévention pédagogique à recommander. Soli Deo auribus – aurait pu être ma devise (plagiée de Bach : Soli Deo gloria). Quand ton seul auditeur, interlocuteur muet, est un absolu inexistant, appelé Dieu, tu deviens bon Narcisse : « L’âme de philosophe contemple sa propre contemplation »** - Dante - « L’anima filosofante contempla il suo contemplare medesimo ». | | | | |
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| art | | | Le monde se conçoit par les yeux et par le regard, par le savoir et par la création. Tout art est une espèce de regard qu’on projette sur le monde des yeux. | | | | |
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| art | | | Les récits, avec leur inévitable platitude, t’invitent à promener tes yeux et ta raison sur leurs pages ; les maximes, s’énonçant sur des sommets, ont pour ambition - redresser ton regard et parler à ton âme. | | | | |
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| art | | | L’âme forme le regard, enveloppant des choses ; les yeux de l’esprit le développent en relations. C’est presque la même chose que de dire : « L’esprit est l’œil de l’âme » - Vauvenargues. | | | | |
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| art | | | Qui a la prémonition de l'art, se désintéresse de la chose ; qui s'intéresse à la chose a moins de prémonition de l'art. Trois niveaux : la chose vue, le regard, l'intuition - le spectateur, le créateur, l'artiste. | | | | |
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| art | | | Dans tout travail créateur figureront des cibles ; pour le scientifique, elles seront télos, des buts-finalités, et pour l’artiste – skopos, des visées-regards. | | | | |
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| art | | | Mauvais objectif, pour un artiste : faire voir autrement les choses – n’importe quel guide statistique y réussit tout autant. Il faut s’adresser aux oreilles, plutôt qu’aux yeux : faire entendre la musique, où d’habitude on n’entendait que du bruit. | | | | |
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| art | | | Je veux traduire mon état d’âme ; celui-ci, certainement, équivaut à une mélodie que, malheureusement, je n’entends pas ; mais je veux qu’un lecteur n’entende qu’une mélodie, qui correspondrait à son propre état d’âme, peut-être très différent du mien. C’est une ambition homérique ou beethovénienne. | | | | |
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| art | | | Les livres, écrits pour combattre l’ennui et la vacuité de la vie, sont ennuyeux. Il faut écrire pour se solidariser avec les pulsions et la plénitude du rêve. Bruit du combat des yeux, musique de l’acquiescement du regard. | | | | |
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| art | | | Le romancier meuble la pièce de son choix – salon, chambre à coucher, cuisine -, afin que son lecteur sache exactement où les héros cherchent leur boîte d’allumettes. Qui mettrait les pieds (regards, pensées, images) dans mes ruines nues, envahies de mes ombres, et où chacun peut inventer l’époque, le drame, l’angoisse ou l’enthousiasme ? | | | | |
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| art | | | La musique est une étonnante fusion d’une lumière, qui s’avère être intérieure et nous oblige à fermer les yeux inutiles, et des ombres extérieures, qui nous obligent à ouvrir les yeux, pour ne pas rater ce miracle révélateur. « La musique éveille en moi le désir d’une clarté extérieure à la lumière et de ténèbres qui ne dépendent pas de la nuit »** - Cioran. | | | | |
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| art | | | Tant d’yeux perspicaces s’aperçurent de la mort de Dieu, de l’homme, de l’Histoire, mais personne ne remarqua la mort de l’art. La vie me parle assez de Dieu, l’homme, même agonisant, me fascine, je peux me passer de l’Histoire comme d’un dictionnaire, mais sans l’art vivant j’étouffe. « Viendra le jour, où l’art sera chassé, à jamais, de notre vie »* - Hegel - « Es wird einmal der Moment kommen, wo die Kunst für immer aus unserem Leben verbannt sein wird » - nous en vivons la première époque. | | | | |
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| art | | | Il faut savoir être aveugle ou sourd, quand ni les choses vues ne se transforment en regard ni le bruit entendu ne s'amplifie jusqu'à la musique – le travail de filtrage, les contraintes. | | | | |
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| art | | | Ton œuvre est creuse, si elle ne vaut que par ce qu’on y voit ; c’est la part de l’invisible qui est décisive, et non pas par une dissimulation quelconque, mais par l’indispensable présence d’inconnues dans ton arbre. Et cette invisibilité peut concerner l’esprit – jeu intellectuel, l’âme – jeu poétique, le cœur – jeu sentimental. | | | | |
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| art | | | Comme tout art, la musique comporte des ombres ; mais contrairement aux autres, elle les projette à partir de ses propres lumières. En plus, ce n’est qu’en musique qu’on confond si souvent la lumière et l’ombre, puisqu’on l’écoute, les yeux fermés : chez Bach, il y a plus de lumière, et chez Tchaïkovsky, il y a plus d’ombres qu’on ne pense. | | | | |
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| art | | | Le rêve, qui me poursuit depuis mon enfance, – être poète ! Et la terrible déception dans l’impression d’être passé à côté de ce métier des anges. D’autres vocations m’en dévièrent, bien que mon regard sur l’essentiel de la vie gardât des interrogations et vibrations poétiques. Ah, si Valéry avait raison : « Être peintre, c’est chercher indéfiniment ce qu’est la Peinture ! »*. | | | | |
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| art | | | Ne décris pas ce qu’on peut voir ; ne cherche pas à traduire en musique obscure ce qui n’est qu’un bruit trop net ; écris pour que de ton regard sur l’invisible naisse une musique, adressée aux yeux fermés, à l’âme ouverte. | | | | |
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| art | | | La profondeur de ton regard et l’étendue de tes idées sont portées en hauteur – par la musique. La marche ou le récit, transformés en danse ou en chant. | | | | |
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| art | | | Le style naît d’une pénétration du Mystère royal dans la république du Problème et de la Solution. De la Hauteur tri-dimensionnelle, céleste, inaccessible, - dans la platitude des horizons maîtrisés. Tous les regards, aujourd’hui, étant tournés vers le bas commun, il n’y a plus de styles personnels. | | | | |
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| art | | | Un bon écrivain, c’est la rencontre d’une noblesse, d’une intelligence et d’un talent. La noblesse, c’est un goût sélectif et la hauteur du regard ; l’intelligence, c’est la profondeur du savoir et l’exigence des contraintes ; le talent, c’est le ton musical et la grâce du verbe. Un seul de ces dons est absent, et vous risquez d'être Gros-Jean comme les autres. | | | | |
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| art | | | Plus tu vas, moins tu penses que le talent, ce soit l’harmonisation ou la coordination entre ce que tes yeux croient et ce que ton regard crée. Décidément, le talent n’est que ton regard initiateur et vibrant, bien que certaines choses vues se mettent, parfois, à vibrer, elles aussi ; le réel ne constitue qu’un cadre commun, qui conviendrait à tant de tableaux disparates. | | | | |
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| art | | | Le regard, dont je parle, n’est pas tellement dans l’œil, puisque ce regard se dédie à la création, c’est-à-dire à la conception (par l’âme) et à l’exécution (par l’esprit). | | | | |
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| art | | | Tant de galimatias – philosophiques, picturaux, musicaux (la liste reflète la chronologie des agonies) – se présentent comme l’avènement de la sensibilité pure. Dans un langage plus réaliste, je parlerais du hasard des relations entre concepts, du hasard des couleurs ou des formes, du hasard du croisement des tons, des rythmes. Bref, la disparition de la mélodie – spirituelle, pittoresque, émotive. À force de moduler à outrance les reliefs de notre âme, on aboutit à une platitude idéologique, formelle, impersonnelle. | | | | |
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| art | | | La démonstration convaincante de la différence entre les produits des yeux et du regard, c’est Valéry qui l’expose : la platitude, morne et maniérée, de ses Vues et la haute liberté, organique et spontanée, de ses Cahiers. Journées de travail, matinées de rêve. | | | | |
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| art | | | Le chemin menant à la naissance de ton regard poétique : tu ne comprends plus, tu n’entends plus, tu ne vois plus – et tu fais appel au goût (les contraintes de l’esprit) et au toucher (la caresse de l’âme). | | | | |
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| art | | | J’ai choisi de me montrer, plutôt que de montrer les autres ; ce qui revient à préférer le chant au récit. Le seul musicien, chez moi, est mon âme ; en absence des âmes, personne ne m’entend – l’âme n’est entendue que par des âmes – ma réplique au fragment de F.Schlegel : « Les esprits ne se montrent qu’aux esprits »* - « Geister zeigen sich nur Geistern ». Les abstractions, les rêves, les spectres passent, inaperçus, inentendus… | | | | |
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| art | | | Pour apprécier le rêve aérien, coulé dans le bronze des mots, on a besoin d’une imagination pour le voir et d’une oreille et d’une intelligence – pour l’entendre (dans les deux sens du mot). | | | | |
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| art | | | L’amour, c’est la caresse par le regard ; la noblesse, c’est la caresse par la hauteur ; l’intelligence, c’est la caresse par la représentation ; la poésie, c’est la caresse par le verbe. « La poésie est l'essai de représenter ce que tentent d'exprimer les caresses »** - Valéry. | | | | |
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| art | | | La plus utile contrainte, dans l’art, est d’éviter la platitude : s’appuyer sur la profondeur et viser la hauteur. « Pour l’artiste, la seule chose à ne pas voir est l’évidence »** - O.Wilde - « The only thing that the artist cannot see is the obvious ». | | | | |
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| art | | | Aujourd’hui, la foule (ou des règlements écrits) est le seul juge en politique, en esthétique, en éthique ; l’écrit, qui s’adapta à ses goûts, est plus pitoyable que l’image, qui n’exige pas la présence d’une âme et n’a nul besoin de l’esprit, les yeux passifs se nourrissant des écrans. « Où l'image tient lieu de la parole, la matière évince l'esprit » - A.Suarès. | | | | |
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| art | | | En approfondissant ton regard sur n’importe quel objet – que ce soit un cristal, un papillon, un rugbyman – tu finiras par tomber sur des mystères grandioses, incitant ta vénération de la Création ; mais l’écrivain, dans son choix d’objets, doit poser des contraintes sévères et remonter aux genres les plus abstraits, où disparaîtraient les atomes, les yeux, les cervelles et ne resteraient que les états d’âme enchantée. | | | | |
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| art | | | La tâche la plus noble de la philosophie aurait dû être la traduction en langage poétique de ce qui est grandiose ou mystérieux dans le regard sur la condition humaine. | | | | |
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| art | | | Le peintre voit le réel, et il peint l’idéel. Mais sans la vision inspirante – pas de regard créateur. L’écrivain devrait s’inspirer de cet exemple. | | | | |
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| art | | | Un artiste a deux regards : celui du créateur et celui de l’admirateur. Pour le second, une page, que le premier vient de griffonner, serait un lac, dans lequel se reflète une beauté. Frappé par celle-ci, le second regard est d’abord conquis et jaloux, avant de se rendre compte, que c’est l’œuvre du premier, du jumeau. « Dans son travail, un bon styliste doit éprouver la volupté d’un Narcisse »** - K.Kraus - « Ein guter Stilist muss bei der Arbeit die Lust eines Narzissus empfinden ». | | | | |
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| art | | | L’inspiration ne me dicte ni mots ni idées ni images, elle suscite l’aspiration vers mon étoile. Mon corps récepteur transmet cet élan à mon esprit, relais d’excitations, qui mue en mon âme, émettrice de mon regard, que mon talent, artisan du style, traduit en métaphores. Ce chemin, pour ne pas dégénérer en sentier battu, s’arrête à la hauteur d’un commencement individué, ainsi il évite de devenir de l’étendue ou de la profondeur communes. | | | | |
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| art | | | Les choses de ce monde portent déjà, mystérieusement, tant de beautés ; celles-ci sont mises en valeur par ton regard d’artiste ou de penseur. Ta sensibilité les perçoit en profondeur et ton regard, c’est-à-dire ton style, les valorise en hauteur. | | | | |
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| art | | | Le sens qui me fait apprécier une écriture d’art – du poème au traité de philosophie - n’est ni l’ouïe ni la vue mais le toucher sublimé, la caresse, inattendue, excitante, évocatrice, grâce à l’esprit qui entretient le silence et les yeux fermés. | | | | |
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| art | | | Le philosophe décompose l’être et son essence, et le poète compose le devenir dans son innocence. Cibles réelles, pour les yeux ; cibles imaginaires, créées par le regard. Armurier ou archer. Le bon archer se moque de la difficulté des cibles et de la continuité du vol ; il se reconnaît dans l’intensité de sa corde. Le commencement est son devenir ; il devient aphoriste des réponses, invitant les activistes à fabriquer leurs propres questions, poursuites et gibecières. | | | | |
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| introduction doute | | | DOUTE : La pensée unique fit d'énormes progrès. Elle persuada à tant d'hommes orgueilleux d'avoir leur regard à part, tandis que l'œil du troupeau s'y installa en maître. Le doute, en soi, n'est pas plus recommandable qu'une recette de cuisine ; il n'est bon qu'accompagné des paradoxes, ces couples d'avis se reniant par un simple changement de langage. Il est le contraire du microscope sceptique, il est le macroscope ironique. L'unification des arbres de plus en plus dissemblables - la noble tâche du doute. | | | | |
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| chœur doute | | | PROXIMITÉ DIVINE : À la proximité atteinte en plein jour, je préfère celle que découvrent les insomniaques en fixant la même étoile, à la trajectoire imperceptible. Je ne vois clair que dans ce qui m'est trop proche ou trop éloigné. La vraie distance ne se calcule qu'avec mes propres mesures, pipées par ma passion, déformées par mon regard oblique. | | | | |
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| chœur doute | | | IRONIE : Plus je pratique le sabotage des certitudes rouillées, plus l'ironie décapante a de prises avec mon outillage. L'ironie, c'est le respect du marteau et la peur du clou, avec peu d'entrain dans l'exécution du geste, qui consacre le mur ou la croix. Être suspendu par la seule force de mon regard crédule et m'écrouler à la première apparition d'un huissier ou d'une femme. | | | | |
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| doute | | | Tant d'aveugles clament s'être trouvés ou, au moins, visent cet objectif, qui leur paraît distinct et accessible. Mais le moi-même n'est que l'arc, dont mon regard est la flèche. Me perdre des yeux signifie me trouver en regard. | | | | |
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| doute | | | Le philosophe est artisan des réinterprétations ; toute pensée, absurde dans l'interprétation courante, admettrait un sens intéressant, moyennant réinvention de modèles ou de langages. « Je ne sais comment il ne se peut rien dire de si absurde, qui n'ait été avancé par quelque philosophe » - Cicéron - « Nescio quo modo nihil tam absurde dici potest quod non dicatur ab aliquo philosophorum ». Le grain est absurde ; est sensé l'arbre, qui en naît. De même, le jugement (défini par Kant comme représentation de la représentation - Darstellung der Darstellung), comparé au regard. | | | | |
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| doute | | | Tout cheminement d'homme, de nation, d'idée, pour un œil suffisamment perçant ou narquois, peut être vu comme une miraculeuse continuité ou une lamentable suite de volte-face. Sa critique peut tourner facilement soit en apologie soit éreintance. | | | | |
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| doute | | | Chez l'homme du savoir, les tendances de la raison façonnent celles du sentiment : la primauté de la largeur de vues, par exemple, se traduit par la part de l'étendue des émotions. Chez l'homme du cœur, c'est la forme de son savoir qui n'est qu'une translation de ses sentiments : un haut regard provenant d'une haute houle. | | | | |
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| doute | | | Qui ignore la hauteur de l'invisible ne peut pas sonder la profondeur du visible. « Ce qui est visible ouvre nos regards sur l'invisible » - Anaxagore. Ce qui nous y aide, c'est que nos cerveaux résistent à l'illisible, nos mains se saisissent de l'impalpable, nos oreilles se remplissent de l'inaudible ou de l'inouï. | | | | |
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| doute | | | Dès que la lucidité devient seul juge, le spectre d'un vide stérile envahit mon regard. Et je me réfugie auprès du premier asile, où est encore toléré le vague à l'âme, et le vide s'anime. | | | | |
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| doute | | | Ce que je cherche est absurde, ce que je trouve est lumineux (« je suis ce que je cherche » - Hölderlin - « Was ich suche, ist alles » ! Picasso : « Je ne cherche pas, je trouve » - j'invente ! - ce que je crée m'apprend ce qu'est la création). La recherche même est diabolique comme activité (ressource d'algorithmes), divine comme objet (source de rythmes). La mise en hauteur de la recherche, la mise en couleur des trouvailles - recettes pour les yeux, redoutant le terre-à-terre et la grisaille. | | | | |
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| doute | | | Se fonder sur le doute ou se livrer aux critiques, est signe d'absence de talent littéraire ou, au moins, de méfiance vis-à-vis de celui-ci ; l'intérêt pour ce genre de productions s'évapore vite. Tout ce qui est durable, sur nos échelles de valeurs intellectuelles, provient de la grandeur des acquiescements. La grandeur y va de pair avec le fait, que les choses, auxquelles j'acquiesce, restent invisibles aux yeux, privés de regard. | | | | |
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| doute | | | Sous un regard trop perçant, la vie perd en échelle ce qu'elle gagne en lisibilité. | | | | |
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| doute | | | De l'inertie et de la transparence les yeux extraient une profonde lumière ; le regard se baigne dans les ombres, dont les plus hautes naissent de la rencontre du mystérieux et du viscéral : l'amour maternel, le beau musical, le vrai cosmogonique. | | | | |
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| doute | | | Nos limites jouent deux rôles : déclencher nos élans ou mesurer nos forces. Dans le second cas (Odysseus ou Hegel), le soi connu se dépasse et augmente le volume de son savoir. Dans le premier (Orphée ou Rilke) – l'appel de notre soi inconnu nous fascine, inaccessible, et sacre notre regard immobile sur notre étoile. | | | | |
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| doute | | | Il suffit de baisser la tête ou élever l'âme, pour se rendre compte que toute fixité, sentimentale ou spirituelle, est une errance, au prime abord imperceptible ; l'astronomie et la science de l'âme nous l'apprennent. « Pas une étoile fixe, et tant d'astres errants » - J.Racine. L'inertie et la sédentarité du regard fixe sont dans les pieds et dans la cervelle. | | | | |
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| doute | | | Les domaines, touchant à nos racines les plus profondes, éthiques, esthétiques, métaphysiques, ne se prêtent à aucune investigation scientifique ; leur essence est mystérieuse, et seul un regard poétique peut en extraire une musique allusive. Les habitués des statistiques et des théorèmes ont beau se moquer du poète, incohérent ou balbutiant, eux-mêmes émettent, dans ces domaines, des avis autrement moins signifiants et plus niais. | | | | |
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| doute | | | La conscience de mon soi inconnu - me munir du regard, que je mettrai au-dessus et des choses perçues et des idées conçues (je pourrai l'appeler, comme Nietzsche – mon univers inconnu interne – unbekannte Welt in mir). La conscience de mon soi connu - me voir, bossu ou déçu. | | | | |
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| doute | | | Mon jeu d'ombres est pris, par des yeux délicats, pour lumière. Cette interchangeabilité est une véritable chinoiserie de yin (les ramages et les feuilles de l'arbre) et de yang (le tronc et les branches). Peu m'importe votre lumière aux cimes ; je la développe, ou plutôt je l'enveloppe de mes ombres : je m'adosse à la ferme lumière, pour mieux affronter les ombres dansantes. Et vos ombres radicales ne m'émeuvent que si j'en devine le soleil : « Ceux qui sont hideux au soleil ; ceux qui gagnent à accueillir le froid et l'obscurité » - Canetti - « Menschen die an der Sonne gehässig werden. Menschen, denen Kälte und Finsternis gut tun ». | | | | |
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| doute | | | Moi, en chevalier errant ? Ou mon étoile en astre errant ? Sur un chemin - mes pas errants ? Non, dans mes ruines, laisser l'errance à mon regard, fidèle à mes abattements ou enthousiasmes. | | | | |
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| doute | | | Mon écrit, pour rendre mon regard, passe, hélas, par le double filtre de la raison et de la langue ; et le résultat, ce n'est pas mon visage, mais son pâle reflet, à contrecœur. On vit dans l'éthique, on conçoit dans le mystique, on évalue dans l'esthétique et l'on écrit dans le pragmatique. | | | | |
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| doute | | | Les mystères, à force de rester en permanence sous nos yeux, n’inspirent plus la même fascination. « Les miracles, trop fréquentés, pâlissent »* - St-Augustin - « Mirabilia assiduitate vilescunt ». D’où l’intérêt de fermer, de temps en temps, les yeux, pour les recharger de l’envie d’admirer. | | | | |
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| doute | | | Le soi est si loin de ce qui se montre, se dit ou se fait, que ce soit par les autres ou par moi-même, que le désir d'être soi-même - le fondement de la bonne conscience - est une aberration des sots. À moins qu'être soit ce qui subsiste, quand je ferme mes yeux, pour créer un écran, et ma bouche, pour laisser parler ma plume, et quand je laisse tomber mes bras, pour jouir des images insaisissables. | | | | |
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| doute | | | Un mystique, ce n'est pas celui qui veut voir en tout un mystère, pour chatouiller son goût ou ses caprices, mais celui qui le peut voir, grâce à son regard et son intelligence. | | | | |
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| doute | | | Le contenu, le frisson de la vie, est de porter un bon regard à une bonne hauteur, où ne naissent encore ni questions ni réponses. La lumière est impure, quand la vie commence par la brûlure des questions, mais avec les seules réponses, elle manque de bonnes ombres. | | | | |
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| doute | | | Les contraintes, ou le filtrage, ne devraient pas écarter des objets de mes partitions, mais en écarter des angles de vue, des clefs, qui ne promettent aucune musique. Tout objet, sous un regard électif, peut devenir digne de mes cordes : « Je ne cherche pas la définition. Je tends vers l'infinition »** - G.Braque. | | | | |
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| doute | | | C'est l'incompréhension et la perplexité qui rendent la vie désirable. « Donnez un but précis à la vie : elle perd instantanément son attrait » - Cioran. Le sot est plus souvent myope que presbyte : il sait où il va, sans savoir où il est. | | | | |
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| doute | | | Pour vivre du regard détaché des choses vues, il ne suffit pas que je voie que je rêve, il faut ne voir qu'en rêvant. | | | | |
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| doute | | | On commence par trouver la beauté dans les choses vues ; ensuite, on s'imagine qu'elle réside dans nos yeux ; et dans le meilleur des cas, on finit par reconnaître une miraculeuse concordance entre la beauté conçue et la beauté perçue. L'expression de cette harmonie s'appelle regard. | | | | |
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| doute | | | Les yeux sont un organe de l'esprit, et le regard – celui de l'âme ; l'âme, c'est l'esprit, visité par une grâce. « Tout ce que nous voyons sans la lampe de Sa grâce, ce n'est que vanité » - Montaigne - donc, apprécions Son voir plus que le savoir. | | | | |
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| doute | | | Il faut reconnaître : l'éternel retour, pourtant incontournable, est un cercle vicieux. Pour un regard, qui navigue entre la profondeur et la hauteur et arrive à ce constat désabusé : fixer des commencements ou des fins, au lieu de les supposer ineffables, ne fait qu'abaisser nos trajectoires. Et le mythique recommencement archétypal, l'écho du sacré dans l'acte, ne tient jamais ses promesses. | | | | |
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| doute | | | Ces deux efforts isolés : ne voir dans la réalité que mystères, ou tenter d'accorder au mystère autant de poids qu'à la réalité, - quand ils ne sont pas coordonnés, le délire te guettera au tournant. « Le monde comme un rêve, le rêve comme un monde » - Novalis - « Die Welt wird Traum, der Traum wird Welt » - la tâche du regard, les yeux ouverts, ou le travail de la hauteur, les yeux fermés. | | | | |
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| doute | | | Nous sommes tous également impuissants dans la vision du lointain ; c'est seulement en profondeur ou en hauteur que nos regards diffèrent, en gagnant en poids ou en intensité. Et celui qui croit, que « plus on prend de la hauteur et plus on voit loin » (proverbe chinois), se trompe de dimension. | | | | |
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| doute | | | L'âme, c'est la pression sous la membrane de mon regard ou sous l'épiderme de mes gestes, l'appréhension. L'esprit, c'est la compréhension, l'universalité de l'im-pression de lumière. Le cœur, c'est l'incompréhension, l'existence de l'ex-pression des ombres. L'âme éclectique est condamnée à osciller entre l'impressionnisme et l'expressionnisme. | | | | |
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| doute | | | On reconnaît le sot par la place du hasard : chez le sage, la loi du haut regard fait oublier le hasard des choses ; chez le sot, le hasard d'un regard, superficiel ou profond, doit dévoiler la pseudo-loi des choses. | | | | |
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| doute | | | L'être, que reniflent les creux, est ce que représente la chose sans notre œil et sans lumière : « O Soleil ! Toi, sans qui les choses ne seraient que ce qu'elles sont » - E.Rostand. Les ombres de notre regard seraient à déplorer encore davantage. D'ailleurs, le regard est davantage une humble répartition d'ombres qu'une orgueilleuse projection de lumières ; la lumière, c'est du je peux ! , et les ombres - du je veux ! | | | | |
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| doute | | | La discontinuité de tout regard sur le monde, qu'il soit philosophique, scientifique ou poétique, est inévitable, et ceci - en deux sens : à la verticale à cause du changement, toujours possible et toujours discret, de langage et à l'horizontale, puisque toute chaîne causale se brise si facilement, que ce soit en début, à la fin ou au milieu. | | | | |
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| doute | | | Je ne connais aucun édifice philosophique, dont les étages sauraient servir d'habitat à un regard exigeant et libre ; les seuls lieux d'intérêt et de vie y sont les souterrains et les ruines : « pour épuiser un philosophe : réfléchir dans ses perspectives jusqu'à tomber dans un cul-de-sac » - Sartre. | | | | |
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| doute | | | Le regard - dépositaire du vu, peintre du visible, porte-parole de l'invisible. | | | | |
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| doute | | | Ma main droite caresse ma main gauche ; laquelle est plus proche de ma conscience ? - la caressante ou la caressée ? le sujet ou l'objet ? La même perplexité qu'entre le corps et l'âme. Mais ce déclic ne se produit pas entre l'entendeur et le parleur, lorsque je m'écoute parler. L'ouïe et la vue ne font pas partie du corps ; je ne me vois ni ne m'écoute, mais ça se voit et ça s'écoute en moi. | | | | |
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| doute | | | Le contraire du regard n'est pas la croyance (Nietzsche - Schauen - Glauben), mais les choses vues (maîtrisées, stockées, pesées) ; la part de croyance est la même chez ceux qui possèdent leur propre regard et intensité que chez ceux qui se remettent à la vision et à la mesure communes. | | | | |
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| doute | | | La lumière qui éclaire ou la lumière qui éblouit : la première – utile pour les yeux, inutile pour le regard ; la seconde – vitale pour le regard, mortelle pour les yeux. | | | | |
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| doute | | | Le feu et l'amertume sont à l'origine des soifs les plus poignantes. Le chaud désir de vertiges et la lie amère œuvrent pour la même cause. « Qui boit le vin boive la lie » - Aristophane. Au fond de toute clarté s'ouvre le goût d'une nouvelle pénombre. La sédimentation ridiculisant l'alimentation. La fringale d'azur et d'éther montent aux yeux, quand la grisaille et l'insipidité alourdissent la cervelle. Boire la lie aide à mieux mourir de soif. | | | | |
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| doute | | | Le moi connu est solidaire de mon fait et de ma pensée ; le moi inconnu n'est embrassé que de mon regard ; quand on ne fait pas cette différence, on se mêle les pédales : « Le moi fuit toujours mon regard, qui ne peut jamais l'atteindre. Mais l'idée de moi, elle, peut être nette » - F.Schlegel - « Anschauen können wir uns nicht, das Ich verschwindet uns dabei immer. Denken können wir uns aber freilich ». Le regard est le porte-parole du moi inconnu. | | | | |
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| doute | | | La matière se mettrait à voir, une fois tombée en déséquilibre ; le chaos de l'irréversible non seulement allongerait l'onde, mais rehausserait le regard. Il suffirait d'être élémentaire, comme une particule ou comme un amoureux, pour transcender son voisinage. | | | | |
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| doute | | | La contemplation est presque le contraire du regard : l'éclairage prolongé, face à l'éclair soudain. Un bon regard illumine, c'est de la contemplation en pointillé. | | | | |
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| doute | | | Le regard se forme le mieux dans la peinture de ce qui n'existe pas ; c'est pourquoi le mysticisme est un excellent terrain d'exercices, où, pour que nous soyons touchés, la vision, l'extase ou le ravissement (ces paliers bergsoniens) en appellent à notre imagination plus qu'à notre œil. | | | | |
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| doute | | | N'avoir que les yeux, pour voir, rend aveugle dans le noir. Mais seuls ceux qui les ont savent, que s'en passer permet de découvrir les plus belles des couleurs. « L'essentiel est invisible avec les yeux »* - Saint Exupéry. Le noir préserve, c'est le gris qui tue. « Seul l'azur est inépuisable » - Akhmatova - « Неистощима только синева ». | | | | |
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| doute | | | Pour saluer ce qu'on vit, il ne suffit ni de savoir pourquoi on vit, ni de bâtir le comment de sa vie, ni de bien choisir les où et quand de sa vie, mais il faut bien voir ce qu'on vit - le regard l'y emporte sur le cerveau et les bras. | | | | |
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| doute | | | Si je n'ai plus rien à dire au monde, c'est probablement une défaillance de mes yeux ; mais si je pense, que le monde n'a plus rien à me dire, c'est certainement à cause de l'extinction de mon propre regard. | | | | |
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| doute | | | Ce qui doit être Ouvert en nous, c'est notre désir, plutôt que notre regard, dont les frontières, verbales ou mentales, sont condamnées à nous appartenir. Et, au lieu d'y propager les lumières des autres, il vaut mieux y porter ses propres ombres. Corrections à apporter à Hölderlin : « Être une lumière ouverte, pour le regard ouvert » - « Dem offenen Blick offen der Leuchtende sein ». | | | | |
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| doute | | | Les empreintes de tous mes sens doivent se projeter sur un fond perceptif commun ; je l'appelai regard, mais il aurait pu être une généralisation du goût, du flair, de la caresse, de l'intelligence (et même du droit, pour faire de moi un magistrat sans juridiction - Montaigne) ; le bien en détermine l'ampleur, et le talent en dessine la verticalité - le vrai du savoir profond et le beau du haut sentir. | | | | |
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| doute | | | Le soi connu se montre aux yeux, avec leurs prix et leurs mesures ; le soi inconnu se donne au regard et reste sans prix ni mesure. Le phénoménal représenté et le mental interprété. | | | | |
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| doute | | | La différence la plus stupéfiante entre ce que l'œil perçoit et ce que le regard conçoit - comment le visage d'un autre, même le visage d'un animal, s'imprime dans ta conscience : toute géométrie en est absente, l'expression des yeux, le mouvement des lèvres, l'inclination de la tête revêtent des significations d'une foudroyante précision ; cette merveille du regard est réservée au visage, et aucune autre partie du corps n'en bénéficie. | | | | |
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| doute | | | Peu importe si je vise l'extérieur ou l'intérieur, peu importe si je suis le chemin des pieds ou des yeux, ce qui compte, c'est la part du mystère qui accompagne mon regard, c'est ainsi que je corrigerais Novalis, nous invitant à vénérer : « le chemin mystérieux vers l'intérieur » - « den geheimnisvollen Weg nach innen ». | | | | |
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| doute | | | Avoir réfléchi ne rend ni plus dubitatif ni plus dogmatique, mais, en même temps, creuse davantage le doute, approfondit la certitude et même, dans le meilleur des cas, ouvre à la hauteur du regard. | | | | |
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| doute | | | La négation est le lot des esprits faibles ; elle est une épigonie au signe opposé – la même importance accordée aux avis des autres. Le bon nihiliste méprise la négation ; il prône le oui à sa propre audace de fonder ses propres origines à la pensée, au sentiment, au regard. | | | | |
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| doute | | | Toute notre vie consciente consiste en deux mouvements opposés : nous recueillir en nous-mêmes, en compagnie de notre âme, pour en vivre des pulsions, ou nous mettre hors de nous-mêmes, pour nous juger par notre esprit. Très tard, on finit par se demander, si ce n'est pas le même organe, qui serait le cœur, et son regard - la caresse. | | | | |
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| doute | | | Le nihilisme n'est pas déni de toute valeur, mais tentative de me mettre au-delà de l'axe habituel, sur un méta-niveau, - volonté de volonté, pensée de pensée, puissance de puissance. La valeur y retrouvera ses nouvelles origines et s'orientera d'après le vecteur de mon regard, qui munira d'une même intensité les deux extrémités de l'axe ; donc, pas de positions ponctuelles, que des poses discrètes d'une même tension. | | | | |
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| doute | | | La vie nous débarrasse, successivement, de clartés, de profondeurs et de plénitudes ; l'homme de rêve reste avec la hauteur d'un regard en pointillé, et le non-rêveur - avec le vide, la platitude, la grisaille. | | | | |
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| doute | | | L'évolution et l'éclair - telle est la trajectoire du soi connu ; des invariants et des ombres - tels sont des signes du soi inconnu. « J'ai conscience d'un soi identique, face à la diversité des représentations, que mon regard saisit » - Kant - « Ich bin mir des identischen Selbst bewußt, in Ansehung des Mannigfaltigen der mir in einer Anschauung gegebenen Vorstellungen » - ce soi identique et immuable est le seul à nous parler directement d'un certain être des choses. « Le problème est : dissocier en soi l'œil et le regard, séparer le moi authentique de cet autre qui pose » - Jankelevitch - je ne suis pas sûr, que notre acteur nous soit plus étranger que notre spectateur. | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu, celui qui veut, et le soi connu, celui qui peut, heureusement s'ignorent ; le premier insuffle le langage de rêves, le second le traduit en langage d'images et de mots ; l'âme, qui porte le regard, et l'esprit, qui peint les choses vues. « Cette étrangeté de soi à soi, qui est l'aiguillon de l'âme » - Levinas. | | | | |
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| doute | | | Le bien, la noblesse, le nihilisme, le Christ - ce sont de grands axes, où seule compte l'intensité de mon regard, créateur ou scrutateur, et non pas des oui, faciles et volatiles, ou des non, fébriles et stériles. | | | | |
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| doute | | | Sans l'ironie et le nihilisme, nos certitudes finiraient par éteindre tout regard dans nos yeux. L'art de la conversion ironique, dans lequel Platon voyait le sens de l'allégorie de sa Caverne. La ténèbre de la mort n'embellit ni la lumière de la vie ni les ombres de l'écriture ; elle ne communique qu'avec la folie. | | | | |
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| doute | | | Sur un axe de valeurs, il y a toujours une extrémité facile, servant de point de départ et de pierre angulaire, et une extrémité difficile, servant de pierre de touche de mon talent. Le retour du même signifie : parcourir l'ensemble de l'axe, munir tous ses points d'une même intensité, constater, au point de départ, qu'il n'est en rien supérieur aux autres, ni éthiquement ni esthétiquement. « En quête du savoir, on finit par arriver au point de départ, qu'on découvre pour la première fois » - T.S.Eliot - « The end of all our exploring will be to arrive where we started and know the place for the first time » - ce sont des symptômes du retour du même, chez celui qui vit non pas des lieux visités, mais de l'intensité du regard sur les pas, premier ou ultime. | | | | |
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| doute | | | Quand on renonce au développement, qui est toujours servile, le commencement cesse d'être un point de départ nécessaire et devient un point de mire libre. Les yeux développent ; le regard enveloppe. | | | | |
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| doute | | | Face à une antinomie de deux extrêmes, le sot hésite, le médiocre tranche en faveur de l'un des deux, et le sage les maîtrise simultanément, en créant une tension entre deux regards, deux langages, entre lesquels naît la musique de la création. | | | | |
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| doute | | | Les représentations du réel sont constituées essentiellement de métaphores, et les métaphores finissent par devenir des réalités langagières. C'est le regard, plus même que le talent, qui est l'outil de la métaphorisation ; et le regard, c'est l'art de lire et de traduire le réel en métaphorique. | | | | |
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| doute | | | Pour connaître mon soi connu, il suffit de vouer à son image mes yeux ou mon esprit. Je ne peux pas connaître mon soi inconnu, je peux l'aimer, grâce à l'image, qu'en renvoie mon regard, c'est à dire mon âme. C'est, peut-être, l'objet tant convoité par Narcisse et qui l'empêche d'être immortel. Ne sont immortels que le désamour et l'imitation. La créature, la création, le créateur sont tous voués à néant. | | | | |
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| doute | | | On ne pense que dans la mesure, où l'on s'exprime, et la clarté n'est pas dans l'expression, mais dans le jugement de son interprète. La poésie n'est pas moins claire que l'algèbre (elle est la logique de l'indéfinissable, comme, d'après Valéry, - la métaphysique), mais, malheureusement, le regard (interprète) algébrique est plus répandu et topique que le regard poétique. | | | | |
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| doute | | | Même dans ce qui n'existe pas, le philosophe ne trouve que du possible musical, ouvert, solidaire du réel ; le sot ne voit que le réel nécessaire, résumé dans un bruit fermé et flagrant. | | | | |
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| doute | | | L'espérance trouble les choses vues, mais élève la vue. Une revanche sur la portée de vue, c'est la hauteur de vue, fonction de l'intensité de cette espérance. | | | | |
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| doute | | | Être sage dans ce qu'on sait n'est que de l'intelligence ; la vraie sagesse est l'art et la manière de vénérer ce qu'on ne saura jamais, c'est à dire le mystère de la création divine, mystère omniprésent pour celui qui est pourvu du regard créateur et noble. | | | | |
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| doute | | | Dans les écrits des sots, ce qui saute aux yeux, c'est leur obsession par les mots, portant sur le savoir, la rigueur, la profondeur ; de cette manie des mots guindés naît l'illusion d'un discours bien réfléchi. On vise ces pédants, quand on dit, que « l'habitude d'un raisonnement logique tue l'imagination » - Chestov - « привычка к логическому мышлению убивает фантазию ». L'imagination, c'est un regard tourné vers la hauteur. | | | | |
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| doute | | | Le mot et le regard sont d'autant plus grands, que même des muets et des aveugles pourraient les maîtriser : « L'aveugle garde le regard comme le muet la parole - l'un et l'autre dépositaires de l'invisible, de l'indicible - gardiens infirmes du rien »* - Jabès. La part de l'œil, de la bouche ou de l'oreille - dans le regard, le mot ou le son - est presque insignifiante à côté de ce qu'apportent l'âme, le visage ou la cervelle. L'infirmité de la conscience - manquer de doigt vengeur, se sentir près d'un banc des accusés. | | | | |
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| doute | | | Tous aimeraient donner à leur regard un sens ascensionnel, mais c'est l'inertie gravitationnelle qui le replonge dans la platitude. Réussir à créer l'état d'apesanteur, c'est réussir à munir mon regard de la seule dimension noble, de la hauteur. « Le regard, au-dessus du monde, est le seul, qui saisit le monde » - Wagner - « Der Blick über die Welt hinaus ist der einzige, der die Welt versteht » - bien qu'il s'agisse de chanter et non pas comprendre le monde. « Quand le regard ne suffit pas, la bouche est de peu de secours » - Grillparzer - « Kann der Blick nicht überzeugen, überred't die Lippe nicht » - fais de ta bouche un regard ! | | | | |
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| doute | | | Les meilleures visions me viennent, lorsque je ferme mes yeux. « Celui qui ne sait pas fermer les yeux ne sait pas regarder »*** - S.Butler - « He who knows not how to wink knows not how to see ». Dans ce que je vois, la part de l'œil est modeste. Les bonnes paupières, contrairement aux mauvaises œillères, ont une face interne réfléchissante, à y regarder à deux fois. | | | | |
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| doute | | | Le regard, c'est mon visage, muni de ma voix et laissant un écho sur les choses. Le haut regard est celui qui, par une concentration inverse, permet de reconstituer, avec ses traits épars, - un visage. | | | | |
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| doute | | | Les deux yeux, prenant appui par le cerveau, produisent une seule vue ; associés à l'esprit - une seule voie ; alliés aux deux oreilles - une seule vie ; fusionnés avec l'âme - une seule voix. | | | | |
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| doute | | | Les yeux, indissociables de la cervelle, pénètrent et déchiffrent tout paysage des choses. Le regard, en revanche, pactisant avec l'âme, crée un climat des images, qui se démarque des choses et s'ouvre aux rêves. | | | | |
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| doute | | | Le cerveau complète l'œil et l'oreille, sans sortir de la platitude des images. C'est l'âme qui les interprète dans un langage à reliefs musicaux. On vit dans l'espace de l'esprit et dans le temps de l'âme. | | | | |
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| doute | | | Par une inertie géologique abusive, les philosophes voient dans les fondations de nos demeures une analogie avec les fondements des édifices spirituels. Et ils baissent leur regard, pour assurer leur (dé)marche profonde, au lieu de l'élever, pour s'adonner à un élan vers la hauteur dansante. C'est le rôle de nos toits qui crée les vrais fondements ; les plus stellaires des styles sont les ruines et les tours d'ivoire. | | | | |
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| doute | | | Le souffle, les couleurs et les rythmes se moquent de clarté, mais ils ne naissent qu'à travers toi-même ! Ne te presse pas à voir clair et à te détourner de toi-même : « Comment voir clair ? En renonçant à regarder à travers toi-même » - Tchaadaev. | | | | |
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| doute | | | Pour comprendre, que je n'ai pas que les yeux pour voir, et que je n'ai pas que les oreilles pour entendre, - il suffit d'une larme, effaçant tous les soucis du monde, ou d'une mélodie, qui en couvre le bruit. | | | | |
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| doute | | | Si rien ne remplace l'oreille pour l'ouïe, une bonne vue peut se passer d'yeux, quand on possède une bonne cervelle. C'est pourquoi la musique est plus proche des dieux que la peinture. Le cœur complète le travail de l'oreille, le cerveau - celui de l'œil. La science et l'art sont ce qui permet aux aveugles de voir et aux sourds - d'entendre. | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu, c'est le regard ; le soi connu ne produit que des représentations. « La conscience de mon soi dans la représentation Je n'est pas un regard, mais une représentation purement intellectuelle » - Kant - « Das Bewußtsein meiner selbst in der Vorstellung Ich ist gar keine Anschauung, sondern eine bloß intellektuelle Vorstellung ». | | | | |
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| doute | | | Tout passe, tout casse, tout lasse - en faussant (la perspective), en se gaussant (de vos lumières), en haussant (le regard). | | | | |
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| doute | | | L'allumage de chandelles peut être une offense à l'obscurité. Savoir la saluer, sans l'aide du feu ou des lunettes, est le privilège de ceux qui n'ont pas que les yeux pour voir. | | | | |
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| doute | | | L'ontique unifiée avec l'optique s'appellerait regard, bien au-dessus des choses vues ou des choses crues. Le croire donne du rythme au vocabulaire du savoir, mais ils sont indépendants. Ne crois pas que « plus on voit, moins on croit » - proverbe italien - « chi più sa, meno crede ». | | | | |
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| doute | | | Les choses, que j'invoque, sont un moyen pour atteindre trois buts bien différents : en mesurant les choses, prouver la qualité de ma vue ; en les évitant, montrer la noblesse de mes contraintes ; en les combinant, produire de ma musique. « Ce que j'en opine, c'est aussi pour déclarer la mesure de ma veuë, non la mesure des choses »** - Montaigne. Et l'ironie voudra que, dans mon livre, on mesurera les choses de vue au lieu de voir les choses de mesure. | | | | |
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| doute | | | Se connaître, l'une de ces fumisteries, héritées de l'Antiquité. Pour évaluer mon soi connu – nul besoin d'introspection : les sources de mes goûts et de mes passions sont communes à tous mes contemporains, autant scruter mon voisin plutôt que fouiller, vaguement, dans ma conscience insaisissable. Mais le soi inconnu, par définition, n'est qu'une étincelle divine du génie, qui n'a ni un langage fonctionnel ni un outillage intellectuel ; il m'inspire sans se dévoiler ; si je prétends le connaître, je me trompe de cerveau ou d'yeux. | | | | |
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| doute | | | Tout un chacun est plein du mystère de l'invisible, qui surgit au fond de notre âme, sous un regard vivant. Et tous, nous sommes capables de le traduire en problème de notre genre. Mais un mystère au moins aussi épais gît dans le visible. Et il éblouit surtout, lorsque mon intelligence réussit à rendre invisible sa provisoire solution, créée par notre espèce. | | | | |
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| doute | | | Mon jugement s'obscurcit, à force de vérités et non pas, comme c'est le cas de la majorité, à force d'échecs. Dans ce dernier cas, le jugement, plutôt, se raccourcit. Les belles défaites allongent le parcours des yeux et rendent le but si dramatique et lointain, que toutes ses contraintes se mettent à vibrer. | | | | |
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| doute | | | On n'use pas sa vue, si l'on trouve avec les yeux fermés. La recherche, elle, ne fait que l'aiguiser, pour mieux cerner sa nouvelle ignorance. Les trouvailles sont des ruptures du temps, favorisant les naissances de nouveaux langages, qui consolident ou peignent ces trouvailles. | | | | |
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| doute | | | Mes yeux ne sont pas à la hauteur de mon esprit curieux, telle serait l'origine de la pensée philosophique. Pour consolider ses fondements, aujourd'hui, on se tourne de plus en plus souvent aux oreilles. Oreilles sensibles aux bonnes cadences, qui font tourner l'esprit vers ce qui pèse, et les yeux - vers ce qui se voit. La philosophie du bon sens. La vraie philosophie ne fréquente que les sens. | | | | |
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| doute | | | Être jeune : continuer à ne pas se connaître, à ne pas vouloir se ressembler, à entretenir l'ubiquité entre le regard et le geste : « Seul le creux se connaît »* - Wilde - « Only the shallow know themselves » - mais les creux seraient en nombre : « À tous les hommes il est accordé de se connaître » - Héraclite - ce don des sots s'est vu, apparemment, quelques refus. | | | | |
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| doute | | | La jeunesse : tout est évidence ; la maturité : tout est miracle. Le jeune n'a que les yeux pour voir, le mûr a déjà le regard. | | | | |
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| doute | | | La pureté : le plus idéaliste des sens, la vue, débarrassée de sa facette matérialiste, devient regard ; le plus matérialiste, le toucher, libéré de sa fonction idéaliste, devient caresse. | | | | |
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| doute | | | Le non-poète ne veut pas de paupières ; il veut avoir ses yeux ouverts en permanence, pour se saisir du monde. Le poète a les paupières les plus lourdes ; il a tant besoin d'yeux fermés, pour rêver. Qui s'identifie aux choses vues ? - des entités périssables : les dieux, les manuels, les mémoires. | | | | |
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| doute | | | Le soi connu, c'est à dire l'esprit, dispose de la noblesse et de l'intelligence, qui sont des espèces d'aigle et de serpent de l'artiste Zarathoustra, pour lui rappeler la hauteur des cercles de l'existence ; mais le talent appartient au soi inconnu, et il n'est pas les yeux, mais le regard de l'âme. | | | | |
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| doute | | | C'est avec un règne de la lumière que j'associerais l'enfer - la morne transparence, l'accessibilité immédiate, la platitude sans relief ; et comme le jeu des ombres enchanteresses nous rapproche du paradis - l'étonnement du regard, le commencement du rêve, la chute du souffle et des yeux fermés ! | | | | |
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| doute | | | De doute en doute, comme de clarté en clarté, on peut arriver à une passionnante impasse ; le premier parcours promet plus de hauteur au regard, le second – plus de profondeur aux pas. Mais alterner le doute et la clarté promet surtout de la platitude – il faut choisir son degré de certitudes ou d'errances. Des clartés désirables, fécondées par le doute : des idées lumineuses, des feux d'artifice sans jubilés ni dates. | | | | |
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| doute | | | Le regard : dans l'unification avec l'arbre du monde, la faculté de continuer à garder des feuilles inconnues, ouvertes à de nouvelles fusions ; l'inconnu renaissant s'appellerait l'infini. Ce bel appel aux philosophes : « Dégage l'inconnue ! » de J.Joubert ! | | | | |
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| doute | | | Le primitif s'enorgueillit des objets visibles qu'il veut posséder ; le naïf se flatte des objets vus qu'il doit maîtriser ; l'intuitif s'enivre des objets invisibles qu'il peut chanter. Regarder, voir, rendre audible l'invisible. | | | | |
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| doute | | | Pour Goethe, Husserl, Heidegger, derrière les phénomènes il n'y a rien à chercher. Mais où s'imprime le phénomène ? Sur la rétine ? Dans la conscience ? Au sein d'une représentation ? Dans une réaction réelle ? Toutes ces versions sont envisageables, et leur examen vous fera vite oublier ce misérable phénomène, pour rester avec une loi scientifique, une maîtrise technique, une musique mystique. Le regard surclasse le souci. | | | | |
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| doute | | | Seuls les superficiels osent encore se cacher dans une réversible clarté ! La profondeur est peut-être dans la faculté de rester obscur, sans avoir besoin d'occultation. | | | | |
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| doute | | | L'homme du labyrinthe cherche son Ariane, pour lui apporter une solution et une issue ; l'homme de l'arbre appelle son Eurydice, pour lui rappeler le mystère du regard et du commencement. | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu est un centre, et le soi connu – la circonférence, parcourue par mon regard et calculée d'après ma culture. La culture est un faisceau de rayons, dans lesquels furent entreprises des tentatives, réussies ou échouées, tentatives des autres de capter le beau. La culture est ainsi une excellente contrainte, m'épargnant des sentiers battus, où il n'y a plus rien de grandiose à prospecter. | | | | |
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| doute | | | Le visage de ceux qui proclament, doctes, se chercher est, d'habitude, déjà une copie en dur d'un prototype grégaire ; ils cherchent des finalités sur des sentiers battus ; le vrai, le grand, le mystérieux soi ne se manifeste que si l'on fuit son soi visible, sans craindre les impasses, et ne vit que des commencements, des amorces, les pieds en paix et le regard en feu. | | | | |
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| doute | | | Pas de place au hasard, tout n'est que hasard, le hasard des choses et la loi du regard – les points de vue de la profondeur, de la platitude, de la hauteur. | | | | |
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| doute | | | L'âme serait créée avant le corps (Platon) et aurait pour siège le cerveau ; l'âme ardente serait dans le cœur (Aristote), pour équilibrer le froid cerveau ; l'âme serait à la couture entre le cerveau et le corps (Descartes), dans une glande pinéale ; la théorie du transfert des soupçonneux nous la ferait croiser jusque dans le bas-ventre. Où qu'on loge le regard, ce n'est pas aux yeux d'en dicter la hauteur. | | | | |
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| doute | | | Quand j'ai le courage de constater, que ce qui est le plus précieux pour mon regard est tout simplement invisible, je comprends, que rien - ni les images, ni les idées, ni, encore moins, les actes - ne puissent le dissimuler ou le défigurer ; je m'identifierai avec la matière et avec l'instrument, et je me fierai à mon talent, solidaire de l'invisible. Les sots, évidemment, ont le risible privilège de voir l'invisible : Bienheureux les pauvres en esprit – ils verront Dieu. | | | | |
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| doute | | | L'esprit accompagne toute idée, qui atteigne mon œil ou mon oreille ; ce qui compte, c'est ce qu'elle touche : l'âme ou la raison. En retour, l'âme munit les yeux d'un bon regard et les oreilles - d'un bon filtre, ce qui fait naître, dans les deux, plus qu'un avis - une vie. Même si le vu et le dit se logent dans des demeures différentes. | | | | |
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| doute | | | La vraie sagesse vitale consiste à ne pas perdre le sens du mystère, qui est la même chose que le regard face à la vue, à la solution donc. On pense la solution, on peint le mystère ; il faut corriger, en ce sens, Cioran : « Quand je réfléchis à une chose, je pense encore moins à la solution que n'y penserait un poète »***. | | | | |
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| doute | | | La liberté d'esprit a pour origine la facilité, avec laquelle le monde peut être vu comme un vilain hasard, qui écrase, ou comme une belle harmonie, qui soulève. Le bon sens terrestre, opposé au sens céleste, c'est à dire scientifique ou artistique. D'où l'air abattu ou aigre de ceux qui sont étrangers et à la science et à l'art. Le regard d'artiste ou de savant crée son oreille, qui redécouvre un univers qui résonne. L'oreille du sot l'empêche d'avoir un bon regard, elle est soudée à la cervelle difforme, qui raisonne, dans un brouhaha inharmonieux. | | | | |
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| doute | | | Si mon regard naïf en moi ou autour de moi (Bergson) ne produit pas de système (château, phare, ruines), cela voudrait dire, que mon soi est trop encombré de choses disparates, ou bien que je manque de regard architectural, et que j'ai beau être peintre en bâtiment, je ne serai jamais un peintre. Mieux je me vide des autres, plus systématique sera mon message. | | | | |
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| doute | | | Plus on se livre à une analyse rigoureuse, mieux on comprend, qu'une synthèse arbitraire promet plus de nuances et même d'idées. « Dans le regard sur mon soi, je donne à la représentation une préférence par rapport à l'interprétation » - Schiller - « An sich selbst gebe ich der Darstellung vor der Untersuchung den Vorzug ». | | | | |
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| doute | | | Les contraintes éliminant l'inessentiel, on touche à l'être, on aboutit au concentré, à la maxime, au regard ; la poursuite du but me réduit au devenir fluide, à la présence de pinceaux dans mes tableaux, à la fonction seulement visuelle. « Il faut tout d'un coup voir la chose d'un seul regard, et non pas par progrès de raisonnement »** - Pascal. | | | | |
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| doute | | | L'œil et l'oreille maîtrisent l'image et le bruit, avant que la première lumière ou le premier son ne les atteignent ; de même, la logique est parfaitement opératoire, avant qu'une représentation lui soit soumise. Wittgenstein : « La logique précède le comment et non le quoi » - « Die Logik ist vor dem Wie, nicht vor dem Was » - ne va pas assez loin. Le pourquoi, le au nom de quoi, est aussi pris en compte par la logique, avant que le désir du qui soit connu. L'emploi de la logique est subordonné au qui, puisque celui-ci dispose de son propre quoi. De même le sens, qui est le à quoi bon. | | | | |
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| doute | | | Au bout de son chemin, l'homme découvre des contraintes, plus éloquentes que les buts, et des regards, plus enthousiasmants que les choses vues. Bien que sa substance se réduise aux relations, le sujet qui regarde rend secondaire l'objet regardé. « L'homme cherche à oublier où le chemin conduit » - Héraclite – pour s'identifier avec son premier pas, accomplis sous le signe des contraintes, créées par lui-même. | | | | |
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| doute | | | Le sens de l'existence : tenter de vivre des mystères du vivant et de leur vouer ma poésie et ma musique, portées par mon regard ; quand je le réussis, je vis une espérance, hors du réel compréhensible. Contrairement au mystère, les problèmes ne promettent que le désespoir, et les solutions – l'ennui. | | | | |
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| doute | | | N'écrire que ce que personne n'aurait su écrire à ma place – cette bonne règle a pour conséquence, que je ne peux plus écrire sur ce que j'ai vécu, connu, vu, puisque ces faits sont largement partageables avec le premier venu. À les narrer – il y aurait trop de vérités courantes, intermédiaires, tandis que je veux me mettre entièrement dans mes commencements inventés. D'où le gouffre entre mes yeux et mon regard, entre mon action et mon rêve. Et l'étrange solidarité entre ma honte et mon orgueil, entre la bête a posteriori et l'ange a priori. Pour les regards - l'exhibition des ombres fantomatiques ; pour les yeux - l'extinction de la lumière des choses. | | | | |
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| doute | | | Nous vivons trois manières de percevoir le monde : la découverte, la maîtrise, le regard ; et il n'y a pas de chronologie unique préétablie, les étapes peuvent s'intervertir, se chevaucher ou même coexister. En mode découverte, tout miracle est vécu comme une banalité ; en mode maîtrise, toute banalité est réduite à une autre banalité ; en mode regard, toute banalité est vécue comme un miracle. | | | | |
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| doute | | | Quand j'entends les privés de regard geindre à propos des ténèbres qui seraient en train d'envelopper nos claires journées, je me sens solidaire de David : « La nuit me devient illumination ». | | | | |
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| doute | | | Le serpent, et même peut-être la taupe et le chien, surclassent l'aigle en qualité de leur regard. « Si tu prêtes foi aux yeux plus qu'à l'esprit, en sagesse tu serais inférieur à l'aigle » - Apulée - « Si magis pollerent oculorum quam animi iudicia, profecto de sapientia foret aquilae concedendum » - heureusement, les yeux fermés et le regard transforment ton esprit en âme, qui est porteuse de la véritable sagesse. | | | | |
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| doute | | | Pour connaître, il faut ouvrir les yeux ; et pour sentir, il faut les fermer : déchoir ou se corrompre, ou bien promettre des ailes aux rêves et des bosses au réveil. Ce qui est déchéance sous un arbre peut être révélation sur une montagne. C'est le chemin qui se corrompt et non pas les yeux qui le scrutent. Dissocier les yeux des pieds, c'est le problème ! | | | | |
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| doute | | | Voir sans être vu - classique ; imposer la hauteur du regard - romantique. Au-dessus, peut-être, - rendre l'allégorie utopique, ne pas refuser à l'allusion de maintenir l'illusion. | | | | |
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| doute | | | Les limites des choses ou de la vue font écarquiller les yeux ; aux limites du désir naît le regard. | | | | |
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| doute | | | Les contraintes : un tamis, dans lequel je fais passer mes idées et mes mots. Jouer sur la largeur des mailles, ramasser des rechutes, constater l'agrandissement de ce qui reste à moi. C'est une bonne contrainte horizontale. Son équivalent vertical serait un regard, qui empêche de m'attarder sur des choses basses. | | | | |
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| doute | | | J’aime les fantômes qui me servent de points de mire à la verticale, et vers lesquels converge mon regard. Mais les fantômes horizontaux – la vérité, l’être, la liberté – se livrent, banalement, aux yeux peu exigeants, impassibles, et ne m’excitent guère. | | | | |
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| doute | | | Pour le matérialiste, il n’y a qu’un seul soi – le connu, qui ne fait que voir et agir ; pour l’idéaliste, il y a, de plus, un soi inconnu, celui qui fait que le soi connu maîtrise, en plus, le regard et le rêve, à l’instant où un courant le relie, mystérieusement, au soi inconnu, l’instant appelé inspiration, prière ou extase. | | | | |
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| doute | | | Ma conception du monde partait toujours de mon regard, mais celui-ci se fondait, successivement, sur les faits, les convictions, les doutes, les rêves. | | | | |
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| doute | | | À l’échelle macroscopique, le regard est semblable à une prise de mesure, à l’échelle microscopique : une perte d’objectivité, la préférence exclusive d’un angle de vue, écartant, par contraintes volontaires, ce que le goût et le style excluent du champ visible, la volonté imitant la connaissance. | | | | |
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| doute | | | La qualité des yeux détermine la maîtrise et la profondeur ; la qualité du regard résume le talent et la hauteur. La rigueur d’une lumière ou la vigueur des ombres. La réalité se moque de la seconde démarche, mais le rêve la salue. Nietzsche est impuissant en technique poétique ou musicale, mais aucun poète ou musicien n’émit de métaphores aussi séduisantes là-dessus que les siennes ; Valéry ignore les théories linguistiques ou logiques, mais aucun linguiste ou logicien n’émit d’avis aussi pénétrants là-dessus que les siens. | | | | |
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| doute | | | Sans même parler du miracle de la vie, la réalité, même matérielle, est stupéfiante, impossible, impensable. Et je ne sais pas ce qui est plus profond : le regard transcendantal ou la prospection immanente, les deux aboutissant au même émerveillement. | | | | |
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| doute | | | Comme la vue aide à former mon regard sur l’invisible, l’ouïe devrait servir à entendre mon soi inconnu. « La voix de mon soi connu doit devenir celle de mon soi inconnu » - S.Freud - « Wo es war, soll ich werden ». | | | | |
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| doute | | | Là où mon regard est absent, toutes mes négations sont fades ; et c’est la première de mes contraintes – ne m’impliquer que dans le divin, dans l’intensité de mon acquiescement. « Que ma seule négation soit de regarder ailleurs ! »*** - Nietzsche - « Wegsehen sei meine einzige Verneinung ! ». La négation n'a de sens qu'en tant que position, tandis que la résignation ne vaut qu'en tant que pose. La résignation a donc plus de ressources en expressivité, comme la négation - de sources d'ennui. Mais, en restant dans l'immédiat, « l'acquiescement éclaire le visage, le refus lui donne la beauté » - R.Char. | | | | |
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| doute | | | Ma conscience – la maîtrise de la cohérence de mes gestes, de mes mots, de mes idées – c’est le souci de mon soi connu. Mon soi inconnu relève de l’inconscience, orientant mon regard, animant mes états d’âme, me faisant quitter la voie certaine de mon intérêt droit, bref agissant au nom des valeurs incompréhensibles. Le banal, on le comprend ; et l’on ne peut que croire en merveilleux, même incompréhensible : « La plus grave des erreurs est de croire que l’inconscient est un autre Moi » - Alain – tout réduire au conscient n’est peut-être pas une erreur, mais c’est une bêtise. | | | | |
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| doute | | | Sans posséder un seul concept rigoureux, la philosophie académique, comme d’ailleurs toute autre, ne peut formuler aucune conception du monde ; celle-ci résulte de la réflexion et contemplation naïves de ce que la cosmogonie, la biologie ou la poésie exhibent de la matière minérale, animale ou viscérale. Mais la philosophie peut rehausser le regard sur le monde, ce que pratiquent les Allemands et les Russes, avec leurs Anschauung/воззрение – regard. | | | | |
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| doute | | | Tes yeux sont une éponge, et ton regard – une fontaine. L’esprit guide ceux-là, l’âme – celui-ci. La volonté assure au regard une bonne épaisseur, et l'émotion - une bonne hauteur. « Le regard, ce n'est pas une sèche lumière ; il est tout de volonté et d'émotion » - F.Bacon - « The human understanding is no dry light, but receives infusion from the will and affections ». La lumière, elle, a un rôle plutôt mécanique que ludique, dans le dépouillement des images. | | | | |
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| doute | | | Ta noble espérance n’est possible que si tes yeux sont profondément fermés et ton regard – hautement ouvert. | | | | |
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| doute | | | Mon soi inconnu est auréolé de tant de faiblesses – il ne dispose ni de visage, ni de langage, ni d’outillage. Mais, comme pour la qualité du regard les yeux sont de peu de poids, pour la qualité de l’écoute du soi inconnu les oreilles n’apportent rien de significatif – il faut compter sur la force de mon soi connu. « Plus le moi connaît sa force, moins il la propose en exemple » - A.Suarès. | | | | |
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| doute | | | Mon corps est une prison ; c’est à travers ses barreaux que mon soi inconnu forme mon regard sur le monde. Ma conscience, ce sont des ruines, que parcourent les yeux de mon soi connu, pour en reconstituer l’origine. | | | | |
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| doute | | | La sérénité des yeux ouverts, qui cherchent, aboutit à l’angoisse ; l’inquiétude des yeux fermés, qui trouvent, promet l’espérance. | | | | |
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| doute | | | Mes yeux évoluent beaucoup plus que mon regard. Avec mes yeux passagers d’adulte, je traduis mon regard d’enfant éternel. | | | | |
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| doute | | | L’esprit ébloui ferme les yeux et se réjouit du regard pénétrant de l’âme ; les yeux ouverts de l’esprit éclairé arrachent au doute ce qui devra appartenir au savoir. Le premier est plutôt créateur, le second – producteur. | | | | |
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| doute | | | Les yeux subissent le flux d’images, tandis que le regard le filtre, en ne gardant que ce qu’il veut ou doit voir ; l’esprit l’amplifie en profondeur, et l’âme le transforme en figures. | | | | |
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| doute | | | Ce qui constitue le véritable mystère du vivant (comme, d’ailleurs, de la matière tout entière), ce n’est pas la difficulté d’explication, mais l’évidence de l’impossibilité de cet ordre des choses, impossibilité, dictée par la pure statistique ou par d’autres constructions mathématiques, à partir des électrons, molécules, cellules, codes génétiques ; c’est ce qui justifie la majuscule dans le mot Création. L’œil est impossible, l’oreille est impossible, le désir est impossible – et pourtant ils sont là, dans l’indifférence des robots que devinrent les hommes. | | | | |
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| doute | | | Chronologiquement, notre vie traverse trois étapes, en fonction du rôle qu’y joue le doute : l’introduction, la contemplation, la création – une croyance en ordre universel, des images du chaos ambiant troublant, une invention d’un ordre particulier, personnel, harmonieux, divin. | | | | |
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| doute | | | Dans tout discours, il y a une part dogmatique – des assertions sans preuve – et une part sophistique – des inconnues, insérées, afin qu’elles invitent des unifications avec des regards ou requêtes des autres. « Il y a un flair mathématique, qui subodore dans une question les bonnes variables »** - Valéry. Je dirais que c’est un flair intellectuel, propre et aux poètes et aux philosophes, c’est-à-dire aux tenants de la forme, tandis que la logique des variables n’est liée qu’au fond, à la représentation. | | | | |
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| doute | | | Une vision nette et un regard bien bas ; une vision vague et un regard bien haut. Un robot, doué de vue ; un rêveur, doué de vie ; une bonne (ré)solution ou un bon mystère. | | | | |
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| doute | | | Et la réalité et le rêve sont dépourvus de pensées et de musique ; c’est l’esprit et l’âme qui les conçoivent ; mais où se trouve leur source ? Dans le réel ou l’imaginaire ? ou bien seraient-elles, elles-mêmes, la source du réel et de l’imaginaire ? Les adeptes de la première attitude, les réalistes, brodent à partir de ce que voient leurs yeux ou entendent leurs oreilles, et visent des finalités profondes. Les seconds, les rêveurs, partent de leur regard intérieur, jamais en contradiction avec les yeux et oreilles, mais créant ses propres hauts commencements. | | | | |
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| doute | | | Sur la surface des choses on trouve autant de mystères que dans leur profondeur ; dans le premier cas, les yeux suffisent, dans le second, on a besoin du regard ; ce qui explique la différence entre les naturalistes et les mystiques, entre les contemplateurs et les poètes, entre la description et la création. | | | | |
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| doute | | | Les connaissances rendent plus profond le regard d’un savant, plus vastes – les horizons d’un curieux, mais n’élèvent point les paroles d’un poète. Étrange bêtise de Pétrarque : « Ne m’est donné qu’un seul délice - apprendre » - « Altro diletto che ‘mparar non provo ». La jouissance d’un poète est dans la proximité avec des étoiles qui dansent. | | | | |
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| doute | | | Dans les visions panoramiques, qu’elles soient partielles ou partiales, on devine la qualité d’un regard atemporel ; dans les vues pointues, terre-à-terre, aussi précises et honnêtes soient-elles, on ne prouve que l’existence des yeux d’aujourd’hui. | | | | |
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| doute | | | Une vision du monde s’appuie sur le connu, l’inconnu, l’inconnaissable. Chez l’homme de la rue, elle se réduit à l’inconnu ; chez le scientifique, démuni d’âme, - au connu. Mais tout ce qui est universellement connu, fixe, est commun ; et la vision du monde ne vaut que par sa facette personnelle. La part de l’inconnu ne traduit que notre ignorance, tandis que l’inconnaissable, reconnu comme tel même par les scientifiques, est le seul support valable d’une vision, à la fois poétique et philosophique. | | | | |
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| doute | | | On ne découvre pas le sens de la vie à 50 ans ; il doit s’incruster en nous avant nos 20 ans, sous la forme d’une étincelle frissonnante, se transformant en notre étoile, qu’il s’agira de suivre de nos yeux toute notre vie. Et, petit à petit, cette étoile formera notre regard d’adulte – sur la vie, sur la mort, sur le rêve. | | | | |
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| doute | | | Dans l’élaboration de contraintes intellectuelles, portant sur les objets à retenir ou à rejeter, la sophistique s’occupe des indifférences profondes, et la dogmatique – des différences hautes. Savoir fermer les yeux sur la pesanteur, avoir son propre regard sur la grâce. | | | | |
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| doute | | | L’ouverture d’esprit – accepter tout ce qui est proche de tes yeux ; l’ouverture d’âme – ne t’attacher qu’au lointain, être un Ouvert. | | | | |
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| doute | | | L’image d’un homme : quand il est près de moi, mes yeux lui donnent sa mesure ; quand il est loin, mon regard lui donne sa démesure. C’est pourquoi, pour bien voir l’homme, je m’en éloigne. | | | | |
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| doute | | | Sur certains visages je ne lis qu’une lumière ; sur les autres – que des ombres. Je peux respecter les premiers, mais je ne peux aimer que les seconds. | | | | |
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| doute | | | En cherchant à émettre des lumières ou à scruter celles des autres, tu mets en œuvre tes yeux, au détriment de ton regard, existant pour peindre tes rêves, toujours composés d’ombres. « Par une double lumière je me suis gâché le regard de l’intérieur »** - Nabokov - « Двойным светом я испортил себе внутреннее зрение ». | | | | |
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| doute | | | En paléontologie, on remonterait à la première apparition de tous les organes biologiques - des archétypes (holotypes, paratypes). Je me demande si l’on connaît les époques où apparurent le doigt, l’œil, l’oreille, le cerveau. Je me convertis, tout de suite, au matérialisme vulgaire si les biologistes le savent. | | | | |
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| doute | | | Les yeux creusent et formulent l’Être ; le regard s’élève et forme le Devenir. « Je m’étais fait un regard » - Valéry. | | | | |
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| doute | | | Écarte le pessimisme de tes regards ; il n’est respectable que pour les yeux qui ne quittent pas les murs de ta demeure. « Le pessimisme cosmique est une doctrine de consolation » - Pavese - « Il pessimismo cosmico è una dottrina di consolazione ». Ce pessimisme clownesque prône l’absurdité des miracles, et il est moins que minéral. N’est cosmique que la conscience que, dans l’horrible vide inerte de l’Univers, notre Terre est un paradis magique. On ne se console que par un regard sur les étoiles, même invisibles. | | | | |
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| doute | | | Il faut avoir assez de nuit en toi-même, pour que, les yeux fermés, ton regard distingue ton étoile. Ne va pas au-delà de l’aurore, pour ne pas dissiper le rêve de cette nuit. | | | | |
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| doute | | | Aux pessimistes et aux absurdistes, la hauteur paraît être ridicule, puisque dans ce monde ils ne voient ni miracles ni mystères. Et geindre au milieu des choses transparentes est une attitude naturelle et minable. La hauteur n’existe que pour les yeux, perçant les profondeurs mystiques et inspirant le regard des hauteurs poétiques. | | | | |
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| doute | | | On approfondit sa vue, grâce au savoir des scientifiques et à l’intelligence des philosophes ; on rehausse son regard, grâce à l’imagination et la musique des poètes. Ne pas confondre ces deux dimensions incompatibles ; même axe, deux extrémités opposées. Une vue plus juste ; un regard plus intense. | | | | |
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| doute | | | Le regard perçant de l’esprit suffit pour trouver de la grandeur dans tout ce qui vient de la Création divine. Ces créatures devraient être presque les seules que viserait le regard créatif de l’âme. Pour le reste, celle-ci devrait s’imposer la contrainte la plus utile – éliminer de son champ de vision les choses n’ayant aucune chance d’être peintes en grand. | | | | |
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| doute | | | Dans le te connaître, il faut distinguer le connaître ton soi connu – ton savoir, ton goût, tes ambitions – et le connaître ton soi inconnu – les sources de tes désirs, l’intensité de ton regard, le sens de ta musique. Une tâche triviale et une tâche impossible. | | | | |
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| doute | | | Il y a des émotions ou des idées, bouleversantes ou étonnantes, et qui surgissent dans la seule zone palpable de la vie – dans le présent. La valeur de nos écrits est dans la qualité de notre regard intemporel sur elles : le sentiment du sentiment ou la pensée de la pensée – voici le contenu rendant le plus fidèlement notre conscience ; quant à la forme, dont t’affuble ou t’arme le talent, elle doit se fusionner avec ce contenu. | | | | |
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| doute | | | L’impulsion qui va de ton soi inconnu au soi connu s’appellera inspiration ; mais le regard inverse, du soi connu comblé à l’obscur soi inconnu, est protéiforme – curiosité, reconnaissance, admiration. « Être soi-même à l’excès, voilà l’artiste » - A.Suarès – quand l’excès se mesure à la verticale et s’y perd ! Si le soi connu est un Devenir créateur, le soi inconnu serait l’Être inspirateur ! | | | | |
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| doute | | | On pratique trois sortes de philosophie : celle qui croit avoir résolu un problème et veut exhiber ses solutions ; celle qui reste insensible aux mystères du monde et leur substitue ses problèmes ; celle, enfin, qui s’adresse au Créateur des mystères indicibles et cherche à en composer des conceptuels. Trois sortes de regard – pratique, mécanique, extatique. | | | | |
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| doute | | | Tout ou parties – tel est le choix qui se présente à ton regard sur toi-même (ou même sur tout homme). C’est aussi un test de ta liberté, ou, plus précisément, de ta capacité de distinguer entre la liberté d’un tout statique et celle des parties créatrices. Presque tous – romanciers, philosophes, scientifiques – penchent pour tout (totalité, unité, bloc, conglomérat, ensemble). Les rares – des poètes ! - restent sceptiques face aux parcours préprogrammés et monolithiques et vouent un culte aux seuls commencements (parties indépendantes !), provenant des sources imprévisibles, où surgissent soudain des états d’âme, des mots, des mélodies. Voici pourquoi tout aphoriste doit être poète. | | | | |
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| doute | | | Pour chercher, il faut avoir sous les yeux un but ; pour trouver, il faut concentrer son regard sur les commencements. Travailleur ou créateur, ajouteur ou initiateur, communautaire ou solitaire. | | | | |
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| doute | | | Devant le même tableau du monde, le regard pragmatique (le plus terre-à-terre) implémente des solutions, le regard scientifique (le plus profond) formule des problèmes, le regard poétique (le plus haut) discerne des mystères. | | | | |
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| doute | | | J’aime être surpris par une idée qui se dégage de mon écrit, je découvre un regard que mes yeux ne soupçonnaient pas ; les autres engagent leurs idées, tout prêtes, et puis ils voient… | | | | |
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| doute | | | Que ce soient les yeux et la sensibilité, provoquant des incantations pour la Terre et la Vie, ou bien le regard et l’intelligence, créant des élégantes abstractions intellectuelles, c’est l’émerveillement qui les rend également dignes de nos hymnes. La faculté d’étonnement nous rend nobles. | | | | |
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| doute | | | Si tu attrapes une inquiétude d’âme ou si une honte remue ta conscience, tu te rendras ouvert à la joie d’une espérance salvatrice et d’une hauteur de ton regard futur, ; mais tes yeux seraient voués à la triste bassesse, si tu savoures ta paix d’âme ou te vautres dans une assurance béate. | | | | |
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| doute | | | Il n’y a rien de simple dans la nature : pour un œil, soutenu par une cervelle, la nature présente partout des beautés et des mystères. Celui qui voit dans la simplicité une imitation de la nature ne sait ni ce qui est nature ni ce qui est complexité. | | | | |
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| doute | | | Ce qui reconnaît l’existence des mystères dans toute dimension du monde, ce ne sont pas les yeux fermés et le regard ésotérique quelconque, mais bien les yeux ouverts de la froide raison. Et d’ailleurs, les plus hauts mystères ne sont proclamés que par l’intelligence la plus profonde - la justification de la métaphysique. | | | | |
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| doute | | | L’esprit se sert des yeux, l’âme anime le regard ; l’un perçoit, l’autre conçoit. « On voit le monde par parties, mais le tout est dans l’âme » - Emerson - « We see the world piece by piece ; but the whole is the soul ». | | | | |
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| doute | | | Le sensible n’hérite pas grand-chose de l’intelligible, ni le créer – du voir, ni le noble – du pur. Les premiers, en fermant les yeux et en tendant l’oreille, disent : Chante, pour que mon regard te sculpte ! Les seconds, en ouvrant les yeux et les esprits, psalmodient : « Parle, pour que je te voie ! » - J.G.Hamann - « Rede, daß ich dich sehe ! ». | | | | |
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| doute | | | Dans l’âme s’arrête l’effet, les objets, et commence la cause, le regard. | | | | |
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| doute | | | Quand un talent inné anime ta plume, tu peux te passer de la lecture des autres. Le but principal de tes incursions livresques devrait être l’établissement de bonnes contraintes : exclure de ton écrit tout ce qui est indigne de ton regard et dont s’avèrent entachées les plumes moins exigeantes. | | | | |
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| doute | | | La perception ou la conception du monde : le travail horizontal des yeux impassibles ou l’envol (ou la plongée) vertical du regard émerveillé ; l’élargissement des problèmes et solutions ou l’approfondissement (l’élévation) des mystères. Le point le plus important : dans toute sphère de la matière ou de l’esprit, un regard perçant arrive à l’attouchement par le mystère. | | | | |
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| chœur hommes | | | SOLITUDE : Happé par la solitude, je peux néanmoins être plein des hommes. Pour t'en débarrasser, oublie la mémoire et l'oreille, fais-toi regard et invention. Toute recherche réussie d'authenticité débouche sur un modèle forumique. Mets au milieu de ton temple en ruine - le rêve désincarné, transmettant au ciel hostile ta prière en loques. | | | | |
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| chœur hommes | | | AMOUR : Un vagabond juif suggéra aux hommes l'amour comme contenu de leur regard sur autrui et sur le ciel. L'Autre devenu un alter ego interchangeable et jetable et le ciel se vidant, les hommes perdirent le fond paradoxal de leurs yeux et s'identifièrent à la forme banale de leurs oreilles. L'amour des hommes est aujourd'hui affaire de mimétisme. | | | | |
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| chœur hommes | | | BIEN : En termes statistiques, l'humanité n'a jamais pratiqué le bien à une échelle aussi vaste. Mais l'absence de perspective ôte à ce tableau tout semblant de vie. On ne fait du bien que les yeux perdus au fond de son immobilité et non pas en exécutant un geste, qui est toujours superficiel, il ignore la profondeur de la honte et la hauteur du regard. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, on écoutait les meilleures des voix au milieu d'un silence ; mais depuis que la voix médiocre obtint l'accès à l'écoute publique, on est condamné à tendre son oreille au milieu d'un brouhaha. Cette sur-sollicitation de l'ouïe dévitalise la vue, la grisaille des choses racoleuses décolore le regard exigeant. Les Valéry, Malraux, Sartre modernes n'ont aucune influence sur les débats publics, puisque personne ne les entend ou ne les distingue dans le tintamarre ambiant égalisateur (das lärmende Gezwirge - Nietzsche). | | | | |
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| hommes | | | Quand on ne sait pas se donner ses propres contraintes, on se cherche des ennemis. Est philosophe celui qui sait se passer d'ennemis ; si mes pour sont universels et s'adressent à l'univers entier, mes contre individuels se tourneront vers les limites que j'aurais dessinées moi-même – le oui stratégique du regard et le non tactique des yeux. | | | | |
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| hommes | | | L'Europe ne connaît plus ni un crépuscule (O.Spengler) ni un naufrage (Heidegger). Son besoin d'astres, exprimé en mégawatts, est comblé ; la platitude jusqu'à tous les horizons satisfait l'ancien appel du large (Europe voulait dire – vaste regard). Se passer d'astres, c'est le dés-astre. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, les livres de fiction nous renvoyaient à ce qui se chantait dans nos rêves, ensuite – à ce qui se faisait dans la vie, enfin – à ce qui se voit à la télévision. Ces étapes marquent l'expiration de l'âme, de l'esprit, du cœur. Le regard, créateur d'images personnelles, s'éteignit, il ne restent que les yeux, dévoreurs d'images communes. | | | | |
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| hommes | | | Depuis un demi-siècle, tous les nigauds prétendent, que la vitesse est la source du malaise ambiant. Tandis que c'est, chaque fois, la perte de hauteur, le nez-à-nez avec ce qui bouge, qui est le vrai mal. La vitesse n'est affaire ni des pieds ni même des ailes, mais du regard (« À mon regard je rends la liberté, et à mes pieds - Hadès » - Euripide). Ce qui est propre à notre époque, c'est que la désertion des altitudes prend l'allure d'une désertification irréversible. | | | | |
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| hommes | | | Heureux Pascal, dont les yeux s'effrayaient d'un silence éternel ! De nos jours, que l'épreuve de nos oreilles, par le bavardage passager, est plus effrayante ! Pour celui qui a besoin d'un haut silence (« altum silentium » - Virgile). | | | | |
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| hommes | | | Personne ne lève plus la tête, persuadé que toute hauteur est désormais déserte et le ciel est vidé de toute étoile et de toute idée. Et ils prennent les cloaques sous les pieds pour des valeurs écroulées. Ce n'est pas l'absence de faits ou figures indiscutables qui singularise notre époque, mais bien le désintérêt pour un regard non-mécanique, gratuit mais haut. | | | | |
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| hommes | | | La vie humaine vue par les hommes d'aujourd'hui : un peu de chimie, un peu plus de mécanique et beaucoup d'arithmétique. « Les merveilles du monde ne sont que des symétries passagères » - Diderot. Des miracles indicibles partout où tombe un regard vivant, mais les hommes ne voient que causes, fonctions et chiffres. « Le monde ne mourra jamais par manque de merveilles, mais uniquement par manque d'émerveillement »*** - Chesterton - « The world will never starve for want of wonders, but for want of wonder ». | | | | |
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| hommes | | | On peut être, à la fois, dionysiaque face à l'homme (Nietzsche), nihiliste face aux hommes (Schopenhauer), idéaliste face au sous-homme (Tolstoï), ironiste face au surhomme (Cioran). Nul besoin de la Aufhebung hégélienne, pour réconcilier ces quatre facettes d'un même regard. | | | | |
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| hommes | | | Jamais les hommes ne furent moins aveugles ; jamais ne fut plus criarde l'absence de regards. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes sont de plus en plus dans l'écoute, perdent tout regard et même désapprennent l'usage de leurs griffes. On les reconnaît par leurs oreilles (ex ungue…). | | | | |
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| hommes | | | Pour s'élancer au doux ciel il faut être enveloppé d'obscurités amères ; mais la mièvre lumière des hommes les expose à l'insipide platitude ou les fixe dans la sèche profondeur, qu'ils prennent pour un puits de sagesse, où ils ruminent, doctes. Le Bouddha, au moins, inversait ce regard, pour sonder le firmament en y croisant le regard du Dieu de Maître Eckhart. | | | | |
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| hommes | | | L'âme d'une véritable culture est dans la culture d'une âme inventée. (« L'Américain réel est plutôt sympathique ; c'est l'idéal A(a)méricain qui est moche » - Chesterton - « The real American is all right ; it is the ideal American who is all wrong »). Plus on s'attarde sur ce qu'on voit - plus on est barbare. | | | | |
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| hommes | | | Vivre, s'insinuer dans le monde, être regard ; ou vivre, se laisser remplir par le monde, être arbre ; on en trouve l'équilibre dans un regard à hauteur d'arbre. « L'homme se présente face à l'arbre, et l'arbre se le représente »** - Heidegger - « Wir stellen uns einem Baum gegenüber, und der Baum stellt sich uns vor ». Pour penser la pensée ou représenter la représentation, l'arbre est incontournable. | | | | |
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| hommes | | | En périodes ascensionnelles d'une culture, les yeux fouillent le monde à naître ; en périodes décadentes - le soi à ensevelir. Le rêve des yeux fermés est hors périodes et cultures ; le rêve - à travers le soi en dérive, faire voir le monde inaltéré. Il faut déjà être épave ou ruine, pour suivre le conseil de St-Augustin : « Au lieu du monde extérieur, rentre en toi-même » - « Noli foras ire, in teipsum redi ». | | | | |
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| hommes | | | Le passage de la jeunesse à la maturité, c'est la préférence grandissante, qu'on accorde aux yeux fermés, par rapport aux yeux écarquillés : pour percevoir la réalité, pour entrevoir le rêve, pour concevoir ou recevoir des caresses. | | | | |
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| hommes | | | Ce n'est pas « l'œil pour l'œil » qui « éteignit tout regard chez les hommes » (Gandhi), mais la prééminence croissante des oreilles : en hauteur - pour promouvoir l'âne, en profondeur - pour engraisser le rat, en étendue - pour assagir le mouton. Tant pis pour l'aigle, la chouette et la chauve-souris. | | | | |
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| hommes | | | Les belles âmes continuent, par inertie, à conjurer les hommes de se réveiller. Elles auraient dû, tout au contraire, leur réapprendre à fermer leurs yeux affairés et laisser tomber leurs mains crochues - pour rêver et se frotter les yeux, d'émoi ou d'horreur. | | | | |
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| hommes | | | La culture européenne se distinguait par un élan vers l’invisible qu’on appelle regard. Dès que tout se confie aux yeux, c’est-à-dire à la raison calculante, la culture vit un déclin. | | | | |
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| hommes | | | Trois regards sur l'humanité d'aujourd'hui : l'historique, l'éthique, le personnel. C'est la société la plus juste, la plus intelligente, la plus généreuse. C'est un troupeau sans âme, sans rêve, sans horizons. C'est une meute d'impitoyables hyènes, un réseau de robots solidaires écrasant toute espèce non beuglante ou non calculante. | | | | |
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| hommes | | | Ceux qui se désespèrent de l'absurdité du sens de la vie ne sont sensibles qu'aux deux niveaux de l'admiration : celui de la chose créée (désirée, conçue, possédée) et celui du processus de la création. Mon espérance est exclusivement liée au troisième niveau, celui de la fonction même. Elle est cet arbre, ne se réduisant ni aux fruits ni aux fleurs, surmontant et le vivifiant déracinement et l'appel des cimes et la densité des ombres. Elle est la hauteur, qui est fonction de l'âme ; elle est le regard, qui est fonction de l'esprit ; elle est l'amour, qui est fonction du cœur. « Le malheur, c'est l'absence de fonction » - Kierkegaard. | | | | |
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| hommes | | | La parole des hommes devint si insignifiante et monotone que le show - à l'écran, au stade et même à l'église - évince partout le sermon ou la harangue. Dans le mot de Lope de Vega : « Laissez le tact, le goût, l'odorat et la vue ; prêtez l'ouïe à la foi » - « Ni la Vista, ni el Gusto, ni el Tacto, ni el olfato tienen éxito alguno ; el oído se vuelve a la fe » on doit, aujourd'hui, intervertir la vue et l'ouïe. | | | | |
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| hommes | | | La supériorité en profondeur du savoir, en ampleur de l'action ou de la liberté n'est pas une supériorité noble ; elle ne peut l'être qu'en hauteur du regard : « Il faut être supérieur à l'humanité par sa hauteur d'âme »** - Nietzsche - « Man muß der Menschheit überlegen sein durch Höhe der Seele ». | | | | |
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| hommes | | | Du spectacle du monde, un bon spectateur, l'homme du regard, retient l'harmonie grandiose du dramaturge divin, l'ingéniosité inventive du metteur en scène, l'expressivité unique du jeu des interprètes ; l'homme de la rue, c'est à dire l'homme de la seule écoute, n'y aura perçu que des sifflements, des claques ou des éternuements. | | | | |
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| hommes | | | Je vois les regards bien bas, les cœurs vidés, toutes les flammes éteintes ; ce serait un tableau paradisiaque, si l'on croit la vue biblique de l'enfer : « Hauteurs des regards, enflement du cœur - le flambeau des impies n'est que péché ». L'éclairage collectif, la platitude des regards et des cœurs, les oriflammes digitalisées accompagnent désormais le robot vertueux. En hauteur, ne s'accrochent au souffle de leur cœur que les hérésiarques du culte apostatique de la mesquinerie. | | | | |
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| hommes | | | Leur accommodation va aux choses connues ou aux buts pré-programmés, et elle devient assimilation, incrustation, empreinte débouchant sur l'action ; la meilleure accommodation se fait sur ton soi inconnu et fait naître le regard riche de son immobilité. | | | | |
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| hommes | | | L'homme est fait pour vivre de sa soif, de l'éprouver par sa liberté, en vouant son regard aux bons cieux ; au lieu de cela, il se vautre dans la servitude de l'eau courante, fixe de ses yeux rassasiés le robinet ou le bouton le plus proche et oublie la hauteur de l'étoile. Qui encore verrait dans l'homme – un dieu tombé qui se souvient des cieux (Lamartine) ? | | | | |
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| hommes | | | Depuis deux siècles, on nous annonce le dépérissement de la culture européenne, qui viendrait d'un nihilisme rebelle. Or, c'est un holisme grégaire qui s'en charge, avec beaucoup plus d'efficacité. « Chute de tout à cause de tous ! Chute de tous à cause de tout ! »** - Pessõa. Aucune contre-réforme, aucune contre-révolution en vue ; l'abêtissement, c'est à dire la robotisation (succédant à la moutonnaille, cette « parfaite et définitive fourmilière » vouée par Valéry à la permanence), semble être irréversible. Et comme conséquence logique - l'extinction du regard, puisque c'est la culture qui le forme (Nietzsche). | | | | |
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| hommes | | | Pour un maître du regard, la manière la plus naturelle de se présenter, devant son soi inconnu, est, le plus souvent, une afféterie ou une pose ; dès que les hommes apparaissent à ses horizons, il prend position ou adopte une posture, ces empreintes visibles d'une lumière lisible ; la pose est l'ombre lisible d'une lumière invisible. | | | | |
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| hommes | | | Ni la puissance ni l'intelligence ni l'action ne résument l'homme avec autant de précision et d'originalité que la musique, dont son regard est capable. La musique imprime notre effigie ; tout ce qu'elle exprime s'y réduit. Si l'homme est son style, la musique est l'homme même. « La musique n'exprime qu'elle-même » - Stravinsky - « Музыка выражает самоё себя ». | | | | |
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| hommes | | | L'homme n'est pas encore robot : son optique s'appuie sur son regard plus que sur ses cristallins et pupilles ; et alors, si l'étant relève de notre optique (Heidegger - das Seiende gehört zu unserer Optik), c'est qu'il n'est pas très différent de l'être, qui ne se donne qu'au regard. | | | | |
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| hommes | | | Où cherchent-ils le séjour de ce règne planétaire de la technique ? - dans des laboratoires, ateliers, chambres d'enfants, tandis que le lieu, où sa terrible tyrannie s'exerce en toute impunité, tout en restant inaperçu, s'appelle - le cerveau mécanique. Les yeux impassibles du troupeau, qui y évincèrent le regard vibrant. | | | | |
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| hommes | | | La vie du regard comprend trois étapes, en fonction de son inspirateur : autrui, Dieu, le soi ; curieusement, l'ontogenèse y reproduit la phylogenèse : comme dans la vie d'un homme, les hommes connurent le refus d'une tyrannie élitiste (adieu, le maître de race), ensuite - la mort du Dieu collectiviste (adieu, le sauveur de masses), avant de proclamer le règne du soi individualiste (bonjour, le produit de classe). Chez l'homme particulier, ce cheminement peut être plat, descendant ou ascendant ; dans le meilleur des cas, celui du danseur, il suit la ligne - solution (autrui), problème (Dieu), mystère (soi), et non pas l'inverse, comme chez le calculateur. | | | | |
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| hommes | | | Les meilleurs humanistes et les meilleurs artistes sont ceux, chez qui l'appel du bon et l'attrait du beau proviennent de la nature et non pas de la culture, et qui sont, donc, plutôt sources que finalités, plutôt mélodies qu'instruments, plutôt regards qu'yeux, plutôt contraintes que moyens. | | | | |
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| hommes | | | Deux humains ne supportent pas un regard prolongé, dans les yeux, l'un de l'autre, sans se mettre à se battre ou à s'ébattre. Seuls les enfants et les poètes cherchent le regard soutenu comme confirmation de leur existence. Notre époque est sans enfance ni poésie, tout n'est que réel, même les ébats, qui sont de moins en moins imaginaires. | | | | |
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| hommes | | | Me sentant à l'aise en compagnie des morts, j'essaie de faire taire le brouhaha des vivants, pour que ma voix puisse s'élever des ruines, en chant porté par le silence. Quand on communique avec le monde par le regard, plus que par l'ouïe, on échappe mieux à la sinistrose et à la cachotterie. « Ce que la voix peut cacher, le regard le livre » - Bernanos. Je garde mes réserves d'hilarité, en laissant les yeux se fermer et les mains libres tomber. Pour boucher les oreilles, en revanche, il faut asservir mes mains. | | | | |
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| hommes | | | Le regard relève de la vision individuée, et les yeux - de la réflexion grégaire, d'où ce paradoxe des temps modernes : la perte du regard au profit des yeux ; on n'écoute plus que ce qui (se) pense, on devient sourd à ce qui (se) voit. | | | | |
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| hommes | | | Le génie n'est ni un bon usage de règles, ni une invention de nouvelles règles, ni même une création de jeux nouveaux, mais une vision des enjeux, à la verticale des joueurs. Ni choses vues, ni les yeux, ni les prix, ni les valeurs, mais - le regard. | | | | |
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| hommes | | | Le dessein divin plaça dans notre enfance les traits les plus humains : hurler de surprise, pleurer de désespoir, rire à gorge déployée, jouer pour ne pas voir la vie, transformer les percepts et affects en concepts - partout le commencement, la découverte du vertige initiatique du regard et du sentiment. Mais l'adulte suivit le sentier moutonnier et le circuit robotique - le morne enchaînement, dans un rôle banal et interchangeable. Ce n'est pas seulement l'enfance qu'on trahit, mais aussi bien Dieu lui-même. | | | | |
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| hommes | | | En politique, en économie, en art – il n’y a plus de commencements, puisqu’il n’y a plus de bonnes contraintes, qui voueraient nos yeux calculateurs au présent et notre regard rêveur – à l’éternité. L’enchaînement de pas mécaniques, au lieu de l’élan initiatique. Ni valeurs ni ardeurs ni grandeurs – que la pesanteur, que notre époque préféra à ces grâces. « La grandeur réside dans le départ qui oblige »** - R.Char – le valoir dictant le devoir. | | | | |
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| hommes | | | Tout homme est capable de descendre dans ses profondeurs, où se blottit son soi connu, aspiré vers la lumière. Mais très peu tournent leur regard vers la hauteur, ce séjour ombreux de leur soi inconnu et immobile. On connaît la trajectoire du premier : « C'est le moi d'en-bas qui remonte à la surface » - Bergson - chez les non-créateurs, surface voulant dire - platitude. | | | | |
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| hommes | | | L'homme est cerné de toute part par des images communes ; il ne peut être ouvert que vers la hauteur, où il peut encore vivre son soi inconnu, source de ses propres images : « Son regard ne scrutait plus l'étendue, mais s'évanouissait dans l'Ouvert »** - Rilke - « Sein Blick war nicht mehr vorwärts gerichtet und verdünnte sich im Offenen ». | | | | |
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| hommes | | | Il ne faut pas compter vivre dans les siècles à venir ; vivre sans compter, dans la réversibilité du sentiment et de l'espérance intemporels. Plus qu'un coup d'œil au passé, c'est un coup de pied à l'avenir, qui rendra vivant et noble ton élan présent, ce coup de maître. Pendant des siècles on nourrissait l'illusion, que la maîtrise du passé aiderait à mieux bâtir un futur organique ; aujourd'hui on sait, que l'avenir appartient à ceux qui ont tout oublié, aux hommes du seul présent mécanique. | | | | |
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| hommes | | | Peu d'hommes maîtrisent l'arithmétique du bonheur. Celui-ci est une fraction, dont le regard superlatif est numérateur, et l'orgueil comparatif – dénominateur. La valeur de ce bonheur peut donc être augmentée soit en élevant regard, soit en baissant la tête. | | | | |
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| hommes | | | La divinisation ou la diabolisation de balivernes est la voie la plus sûre, aujourd'hui, vers la platitude. Et c'est l'acquiescement ironique aux deux, l'intensité axiale pathétique qui conduit soit à une indifférence profonde, soit à un haut regard. | | | | |
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| hommes | | | Si l'on creuse le vivant, le végétal et même le minéral, partout on aboutit au divin, aux essences réelles et pas seulement nominales. C'est la sagacité de notre regard qui place et déplace la frontière entre le divin et le naturel, entre le sacré et le mécanique, entre la Loi et le hasard. | | | | |
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| hommes | | | La vie des hommes, bardés de compteurs, se passe, le nez contre la finitude des chiffres. Quand le nombre d'étoiles ou de bonnes gouttes, se reflète dans un bon regard, on se met à écouter l'infini. | | | | |
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| hommes | | | Le cœur des hommes est aujourd'hui dans leur porte-monnaie, et toute l'intelligence humaine est employée à ce qu'on ne le leur subtilise pas. Ce ne sont plus les larmes qui coulent de leurs yeux, quand on les pique ; ce n'est plus l'intelligence qui jaillit du cœur, lorsqu'on le touche. La passion fait préférer à l'œil - le regard ; le goût rehausse l'intelligence insipide ; mais l'homme sans goût n'a plus de passions. | | | | |
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| hommes | | | Le monde ne devint pas plus fini, mais c'est le choix d'outils de mesure qui détermina la déchéance de l'infini. Pour mesurer le fini, on fait appel à l'esprit, aux yeux, à la profondeur, et pour s'en prendre à l'infini, on se servait, jadis, de l'âme, du regard, de la hauteur. Aujourd'hui, le second arsenal est abandonné, au profit exclusif du premier. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, on fut attiré par ce qui était intelligible, délicat ou lisible, c'est à dire sollicitait notre esprit, notre âme ou notre goût. Aujourd'hui, pour être valable, il faut être visible ; la visibilité sur la scène publique comme le premier critère de la valeur. Toutes les qualités sont désormais numérisables ; l'écrasante horizontalité quantitative sépare l'homme de ce qui ne vaut qu'en hauteur, où le chiffre n'a aucun poids. Et les différences les plus notables proviennent de la verticalité. | | | | |
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| hommes | | | Face au ciel, à quoi penses-tu – à la voie, à la vue, à la vie ? À l'ampleur, à la profondeur, à la hauteur ? Au mouvement, au regard, à l'intensité ? Aux galaxies, à la lumière, à ton étoile ? Et tu finiras par préférer à la pensée – les ailes. | | | | |
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| hommes | | | La misère de notre époque le doit beaucoup à son aveugle manie de franchissement de frontières. Tout créateur connaît le vertige de l'au-delà du vrai ; on a vu de grandes tentatives d'aller au-delà du bien ; on peut tolérer même des sorties au-delà de la culture ; mais il n'est donné à personne de rester artiste au-delà du beau. L'extinction du beau, dans l'image, dans le mot, dans la mélodie, dans le regard, - telle est l'étiologie de la maladie de ce siècle, siècle des gestionnaires, des ingénieurs et des journalistes. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes sont nés pour observer, établir, entretenir ou admirer l'ordre du monde. Le regard, la création, l'extase ayant fui ce monde, il ne reste aux hommes que la tâche d'entretien, où ils seront bientôt remplacés par des machines. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la longueur des mots tentait de rattraper ce qui manquait aux orateurs en profondeur des idées. De nos jours, c'est surtout la largeur des marchés ou des portes d'églises qui est convoitée. La hauteur du regard, dans les forums, devint inaudible et invendable et se réfugia dans les ruines. | | | | |
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| hommes | | | L'homme moderne, c'est l'homme de l'inertie, de la succession de pas intermédiaires. S'opposent à lui l'eschatologue et le nihiliste. Le premier projette sur l'horizon tout ce qui est déjà fixe sous ses pieds ; le second abandonne à la platitude ce qui est acquis aux yeux des autres et cherche au firmament le point de départ de son propre regard initiatique. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la hauteur de l'art et la profondeur de la philosophie se projetaient sur les étoiles, ce qui enthousiasmait nos yeux et nos regards et faisait honte à nos bras. Depuis que ces projections se font exclusivement sur la platitude de notre existence terrestre, règne la raison technico-scientifique. La disparition de la honte a pour conséquence l'inutilité de toute consolation. Le sobre calcul remplit les regards et les vide de leurs vertiges d'antan. Au lieu de Dieu, on aurait dû pleurer l'art et la philosophie. | | | | |
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| hommes | | | Mon existence s'écoula dans les cinq milieux successifs : l'humus de la terre (les prolétaires), la danse de la terre (les poètes), l'essence de la terre (les scientifiques), la marche de la terre (les techniciens), le moteur de la terre (les patrons). Je n'en retirai rien de substantiel, mais ces expériences rendirent libre mon regard sur la pitié, la noblesse, l'intelligence, la platitude et la honte. Et puisque toute vraie existence se réduit à la musique, je ne me sens solidaire que des poètes. | | | | |
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| hommes | | | Le merveilleusement impossible est sauvé par la fidélité du regard ou par le sacrifice du possible : « Mettre les moyens du possible au service de l'impossible » - R.Debray. Le moyen, ne serait-il pas infidélité latente ? « Soyons réalistes, exigeons l'impossible » - Che Guevara - « Seamos realistas, exijamos lo imposible ». Même des irréalistes poursuivent l’impossible : « Faire le bien et éviter le mal » - Thomas d'Aquin - « Bonum est faciendum et malum vitandum ». | | | | |
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| hommes | | | Détacher le regard des choses est une gymnastique, qui munit mon esprit de la noblesse de mon âme : « Qu'il est beau, le regard sur les choses ; qu'il est horrible de devenir choses »* - Nietzsche - « Es ist schön die Dinge zu betrachten, aber schrecklich sie zu sein ». | | | | |
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| hommes | | | Chez l'animal, on trouve des traces de toutes nos mystérieuses capacités, depuis l'étincelle du bien et le sens du beau jusqu'au suivi du vrai. Impossible de comprendre comment a pu se faire le saut : des organes et des fonctions réactifs – aux productions créatives. « L’œil est notre face animale, et le regard – la spirituelle » - Aristote. | | | | |
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| hommes | | | L'esprit constate l'égalité des yeux, mais l'âme introduit une inégalité des regards. Le cœur reconnaît l'égalité des âmes, mais l'esprit perçoit l'inégalité des souffrances et des imaginations. | | | | |
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| hommes | | | Être intellectuel, c'est savoir se mettre au-dessus du temps et s'enthousiasmer de la grandeur ou de la beauté des invariants humains ou divins. Le romantisme peut se traduire par l'invention d'un passé épique, par le rêve d'un futur lyrique, par l'élan, partant d'un présent tragique. La modernité : tout horizon est tracé par un présent, vécu sans élan, sans angoisse, - l'effacement du passé et du futur des regards des hommes, tous les soucis individuels – l'amour, la fraternité, la noblesse – rapportés à l'échelle sociale et, donc, robotisés. | | | | |
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| hommes | | | L'orgueil vient de l'esprit, et la fierté – de l'âme. Je dois apprendre au premier à baisser ses yeux et à la seconde – à garder sa hauteur. La hauteur appartient au regard qui trouva et non pas au regard qui cherche. Et Nietzsche : « Vous voulez vous élever et vous levez vos yeux ; moi, je baisse mes yeux, car je suis en hauteur » - « Ihr seht nach oben, wenn ihr nach Erhebung verlangt. Und ich sehe hinab, weil ich erhoben bin » - s'adresse aux yeux de l'esprit et à l'altimètre de l'âme. | | | | |
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| hommes | | | La nature de l'homme se manifeste sur les axes horizontal et vertical ; sur le premier, elle consiste à suivre les pulsions, communes à toute l'espèce ; sur le second, la nature profonde s'appellera intelligence, et la nature haute - regard, qui, tous les deux, nous disent, que la vraie nature de l'homme, c'est l'artifice, la création. | | | | |
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| hommes | | | La noblesse du regard sur le monde consiste en capacité de discerner les mystères de la vie, de voir avant tout la beauté de la matière divine et la bonté de la manière humaine. Les vérités, surtout les vérités non-scientifiques, n'y apportent pas grand-chose. Les goujats, hors la science, mais le front plissé, s'imaginent détenteurs de titres de noblesse ruminante : « L'attachement à la pensée, dans son opposition à la vie, est le propre d'hommes d'exception, disons d'une aristocratie » - J.Benda. Le Verbe, qui ne se fait pas chair, est condamné à n'être que minéralogique ou grammatical. | | | | |
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| hommes | | | Certains portent le lien avec leur terre natale comme une peau de serpent, dont la mue les en sépare sans douleur et les métamorphose. D’autres, plus viscéraux, s’attachent à leur patrie par la musique (celle de la langue ou celle du regard sur la nature ou la culture). On abandonne la peau, on enrichit l’oreille. | | | | |
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| hommes | | | On hérite des horizons des fins, on invente des firmaments des commencements. Dans les beaux débuts, il y a forcément de l’héritage éthique, esthétique, mystique : regards sur la femme, pressentiments du beau, place et heure des larmes, mais l’aspect tribal – nation, clan, famille - ne doit pas dominer en hauteur. | | | | |
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| hommes | | | Avec la propagation de l’horizontalité des goûts, des regards, des élans, aucune altérité enthousiasmante n’est plus possible, on est dans l’Un, multiplié à l’infini. Qui comprendrait aujourd’hui Levinas : « Autrui surgit dans la dimension de la hauteur ». | | | | |
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| hommes | | | Ils énumèrent des imperfections, ratages, horreurs du monde (une tâche à portée de tout sot) et concluent à son absurdité et conjurent l’âme indignée à se substituer à l’esprit, complice du pire. Ce qui s’appelle – vivre de faits, qui, pourtant, ne sont qu’une bibliothèque de signaux, nullement opposée à la sensibilité, qui, elle, sait transformer les yeux du réel en regards de l’imaginaire. | | | | |
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| hommes | | | Dans leur regard sur le devenir, que ce soit au passé ou au futur, les hommes privilégient ce qui évolue, change, disparaît ; l’obsession primitive par le changement devint universelle. L’œil sensible, au contraire, s’adonne à chercher surtout des invariants, et la création artistique, qui s’en inspire, aboutit à la reconnaissance du retour éternel du même dans tout ce qui est digne d’être immortalisé, c’est-à-dire peint ou chanté. | | | | |
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| hommes | | | Il y a un nombre fini de chemins pour les pieds ; peu importe lequel tu en empruntes, pourvu que, au lieu d’y marcher, tu y danses. Et il y a un nombre infini de chemins pour ton propre regard, et que trace ta création ; ne pas emprunter les chemins des autres, y est capital. « Il y a des gens si pleins de sens commun, qu’il ne leur en reste pas le moindre écart, pour leur sens propre »** - Unamuno - « Hay personas que están tan llenas de sentido común que no les queda la más mínima grieta para su propio sentido ». | | | | |
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| hommes | | | La peur de tomber les rendit inaptes à la danse, fit baisser les regards et oublier l’existence des ailes. | | | | |
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| hommes | | | Dans ce monde, il y a de pus en plus de justice et de vérité ; c’est la poésie qui s’en va. « Hors de la poésie, entre notre regard et le champ parcouru, le monde est nul » - R.Char. Le regard, toujours recommencé, est tout, et tout parcours est nul ! | | | | |
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| hommes | | | Ce n'est ni l'action (G.Le Bon), ni la révolte (Ortega y Gasset) ni la folie (H.Broch) des masses qui nous cernent aujourd'hui, mais leurs transactions et calculs, inertiels, paisibles et raisonnables. Et toutes les élites en sont solidaires, les seules frontières, encore en place, étant horizontales ; plus de douaniers de goût ni de barrières de dégoût ; le ciel, abandonné de regards, pleure le souvenir de l'action de Dieu, de la révolte de l'ange et de la folie du héros. | | | | |
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| hommes | | | Deux jugements te résument en tant qu’homme : ce que tes yeux (c’est-à-dire ton esprit) constatèrent dans le monde, et ce que ton regard (c’est-à-dire ton âme) inventa en toi-même. Et chacun de ces jugements porte, nécessairement, l’influence de chacune de tes quatre hypostases : l’homme (l’espèce), le sous-homme (la faiblesse), le surhomme (le rêve), les hommes (la masse). L’espèce devrait dominer dans le travail de tes yeux ; le rêve et l’humilité – dans la création de ton regard. Devant tes yeux, la masse est plutôt sympathique ; elle est répugnante – en tant que guide de ton regard. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes exceptionnels forment des genres, caractérisés par un type de regard particulier sur des objets souvent imaginaires ; les hommes ordinaires appartiennent, entièrement, à l’espèce et ne disposent que des yeux, qui ne parcourent que des objets communs. La matière des premiers est vierge et originelle ; celle des seconds – partagée et secondaire. « Les faits trop attestés ont cessé d’être malléables »* - J.Joubert. | | | | |
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| hommes | | | L’intérêt pour le passé permet d’entretenir l’échelle verticale de tes regards sur le temps, grâce à la profondeur de tes représentations et à la hauteur de tes interprétations. Le tête-à-tête avec le seul présent, qui devient le mode de vie dominant, ne promet que de la platitude inertielle. | | | | |
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| hommes | | | Le même impact sensoriel donne aux uns l’impression d’une mélodie et aux autres – un poids économique, politique, ludique. Là réside la différence entre l’éternel et le temporel : le premier provient de l’ouïe individuelle, le second – de la vue sur un présent commun. | | | | |
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| hommes | | | Il y a une hauteur qui ne tient qu’à l’air musical, au regard noble ; et il y a une hauteur due au pouvoir ou à la richesse, à une verticale de subordination ou à un tas d’or, à la terre meuble donc. L’excellence du goût et des ailes, ou la médiocrité des appétits et des griffes. | | | | |
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| hommes | | | C’est pour déplorer la raréfaction des musiciens que je m’attarde et m’attriste à la vue des genres humains dominants – le moutonnier et le robotique – ce qui ne m’empêche pas de voir des merveilles partout où le regard ose se plonger dans la profondeur de la Création divine, jusqu’au mystère de la vie. Geindre au sujet d’un monde raté et en déverser le dégoût est une attitude inepte, triviale. | | | | |
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| hommes | | | L’âme est ce qui dirige ton regard sur ton étoile ; l’extinction des âmes, aujourd’hui, s’explique par la tyrannie du sens, que seul l’esprit trace et en fait des sentiers battus, même pour les aveugles. « Quand on a son bon sens, il est inutile de frapper aux portes de la poésie »** - Platon. | | | | |
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| hommes | | | Dans la forêt sibérienne, au métro moscovite, sur les boulevards parisiens, sur les routes européennes ou américaines - je me sens le même, je porte le même regard, et mes yeux n’en sont que des témoins passifs. | | | | |
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| hommes | | | L’homme a besoin d’un bon regard d’esprit pour mieux interpréter les ombres d’âme ; mais il hérita l’instinct aveugle du mouton et la raison transparente du robot. | | | | |
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| hommes | | | L’Antiquité – la poésie d’un regard créateur ; la modernité – la prose des yeux scrutateurs. | | | | |
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| hommes | | | Tu dois choisir entre la contemplation et la création, donc entre la réalité et le rêve. Ou bien tu perçois le monde avec les yeux idylliques (car le monde est sublime) ou satirique (car ce monde est aussi plein d’horreurs), ou bien tu conçois le monde avec ton regard élégiaque (car tu devras le quitter). | | | | |
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| hommes | | | Tu disposes de trois regards sur le monde : l’éthique, l’esthétique, le pragmatique. Le premier devrait t’amener à vénérer le miracle de l’existence même de ce sens inutile, ‘contre-productif’, destiné à ne pas quitter ton humble cœur, ton cœur soumis. Le deuxième te dote de contemplation de la beauté du monde et de volonté de créer de la beauté toi-même. Enfin, le troisième humilie ta liberté, fait de toi un jouet de la nécessité, un révolté mécanique, brandissant de sots reproches d’absurdité ou d’horreur du monde mal conçu. Les yeux baissés – la profondeur ; les yeux enflammés – la hauteur ; les yeux écarquillés – la platitude. Dieu, rêve, réalité. | | | | |
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| chœur intelligence | | | PROXIMITÉ DIVINE : Plus on est brillant, et plus on se sent proche de tout ce qui est ténébreux. Non pas pour l'éclairer, mais pour s'y exiler comme dans une nouvelle patrie. La lumière divine est une étoile, qui éclaire moins qu'une chandelle, elle guide le regard et non les pas. L'intelligence est la projection d'une image inaccessible préservant sa chaleur ou sa couleur. | | | | |
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| intelligence | | | C'est Heidegger qui sentit mieux que quiconque la nature triadique de notre regard sur le monde : le mystère poétique de l'être, le problème philosophique de l'étant, la solution temporelle et technique de l'être-là. Évidemment, à la place de ce mot trop galvaudé d'être il faudrait mettre un autre, de la famille de réel ou parfait. | | | | |
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| intelligence | | | Une banalité, qui demanderait réflexion : la vision de soi n'a pas besoin d'yeux. Est-ce cela qui explique, que le besoin de couleurs est le plus aigu des besoins chez celui qui tient à soi ? Partout, où mes yeux s'en mêlent, sévit la mécanique (ou l'optique), c'est pourquoi je me vois toujours le plus éloigné du robot. | | | | |
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| intelligence | | | Je ferme les yeux, je me libère des choses vues, aléatoires et mesquines, je reste en compagnie de mon regard. Du dialogue avec ce regard ne naissent que des commencements, mais ils me conduisent vers des choses capitales, nullement fantasmagoriques et témoignant d'une loi mystérieuse qui lie, fidèlement, ma conscience isolée à la réalité objective. Et je comprends toute la niaiserie philosophesque de la description des choses – les choses, pour porter ma griffe et être grandioses, doivent être inventées ! | | | | |
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| intelligence | | | Un objet se présente comme une matière empirique, qui, par un hasard, le compose, et une manière artistique, qui, par un regard, le décompose. On change d'objet, avec tout changement de matière ; changer de manière, sans changer d'objet, est une tâche de créateur. Un contenu et une forme. « La forme est une détermination d'un contenu » - Aristote. | | | | |
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| intelligence | | | L'anatomie comparée de l'intelligence : l'esprit, c'est la tête d'homme ou les pieds de femme ; le cœur, c'est les pieds d'homme ou les ailes de femme ; l'âme, c'est les ailes d'homme ou la tête de femme. Les pieds - où nous sommes ; les ailes - où nous nous sentons portés ; la tête - où nous nous voyons. | | | | |
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| intelligence | | | La part de mystère accordée à la vie ou à notre regard, tel est le meilleur critère de toute philosophie. La vie mortelle et le regard mortel - l'immanence. La vie mortelle et le regard immortel - la transcendance. La vie immortelle et le regard mortel - le matérialisme. La vie mortelle et le regard immortel - l'idéalisme. À chacun – son chatoiement sur la facette immortelle qu'il adopte. Et c'est pourquoi l'Asiate immanent nous laisse sans voix, nous, qui rêvons du chant et de l'entente fraternelle entre Castor et Pollux. | | | | |
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| intelligence | | | Le regard, en littérature, c'est l'élégance du passage du mot à la vie, sans trop s'attarder au modèle. Se barricader dans le modèle est la tare du scientifique borné. | | | | |
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| intelligence | | | Chez ceux qui réfléchissent sur la vie, le vrai conflit n'est pas entre ceux qui croient à une unité du monde et ceux qui en proclament la multiplicité selon la liberté chaotique de chacun. Il oppose plutôt ceux qui voient et vénèrent l'inaccessible beauté du monde, leur servant d'asymptote, et ceux qui ne tournent leurs yeux que du côté de leurs cerveaux. | | | | |
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| intelligence | | | Les oppositions, où il y a de la bassesse ou de la hauteur dans les deux termes, sont sans intérêt. Des dyades à n'en pas abuser : être - néant, présence - absence, intérieur - extérieur, vain - sensé, nécessaire - contingent, le même - l'autre. À ne pas perdre de vue : noble - bas, beau - gris, musical - plat. Des monades à éviter : mort, progrès, observation. À rechercher : intensité, merveille, regard. | | | | |
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| intelligence | | | L'anticipation est surtout intéressante pour prévoir un nouveau regard sur le passé. Et c'est peut-être cela aussi, le vrai rêve. Pour pouvoir dire, que « le passé n'est plus ce qu'il était » - Chesterton - « the past is not what it was ». | | | | |
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| intelligence | | | L'intelligence, c'est ce qui permet à l'émotion de se propager de l'âme au regard, au lieu de s'éteindre dans un prurit gestuel ou narratif. | | | | |
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| intelligence | | | Trois modes de pénétration d'un objet, qu'il soit métaphysique, paysager ou scientifique : par l'étendue de mon savoir, par la profondeur de mon interprétation, par la hauteur de mon regard. Avec le dernier, aucun objet n'oppose aucune résistance ni opacité ; seule ma lame ou mes ombres déterminent le degré de pénétration. Les deux premiers sont banals, même si les nigauds s'imaginent en détenir l'exclusivité. | | | | |
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| intelligence | | | La compréhension est, pour l'esprit, ce que l'accommodation est pour les yeux ; elles procèdent par élimination de l'inactuel, par tamisation du bruit débouchant sur le son. Les ressources de la poésie se trouvent essentiellement dans l'inactuel, dans l'inutile, qui échappent aux mailles de la compréhension. | | | | |
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| intelligence | | | Des vulgarisations de la poésie : la foi - des signes des choses sont des choses ; la philosophie - la raison des choses est leur seul intérêt ; l'art - le chemin vers le divin passe par des choses. La poésie - ne pas s'attarder sur la chose visible ou intelligible, se faire regard lisible. | | | | |
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| intelligence | | | La primauté du regard, c'est la résignation à l'impossibilité de l'équilibre, ni même de l'entente, entre le moi observé et le moi qui s'observe (ce no man's land de la conscience ressemblerait au néant de Sartre), l'oubli du moi et la poursuite de l'acte d'observation guidé par le mot équidistant. | | | | |
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| intelligence | | | Le sot exhibe ses bêtises quotidiennes, le médiocre les camoufle, le subtil les traduit en sagesse purement langagière. La sagesse n'est pas dans le rejet des idées stupides, mais dans l'art de leur relecture intelligente, c'est-à-dire ironique. L'immaturité ou la pâleur des images retiennent le sage d'ouvrir la bouche. La vraie sagesse est dans le ton et le regard et non pas dans le choix des choses à dire. La bêtise comme l'intelligence se montrent par leur dit ; c'est le non-dit qui leur laisse l'avantage d'un doute. | | | | |
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| intelligence | | | Le fondement d'un nouveau regard philosophique ne peut être ni logique (Spinoza et sa mathématique), ni dialectique (Hegel et sa synthèse), ni métrique (Nietzsche et sa transvaluation), ni psychanalytique (Freud et sa perversion), mais presque exclusivement métaphorique (Derrida voit en philosophie : « une théorie de la métaphore »*** !). C'est pourquoi toute création, en philosophie, n'est que d'ordre poétique. Et le sujet en relève au même degré que l'objet : « L'homme est une métaphore de lui-même »** - Paz - « El hombre es una metáfora de sí mismo ». | | | | |
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| intelligence | | | Quoi qu'en dise la raison, le goût ne doit pas grand-chose aux yeux ni aux oreilles, mais plutôt au nez, au flair. | | | | |
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| intelligence | | | L'esprit, évidemment, voit plus que les yeux et entend mieux que l'oreille. L'âme, elle aussi, est reliée aux yeux et oreilles, mais par des filtres grinçants et impitoyables, non par des conducteurs ondoyants. Les yeux fermés, mieux que l'esprit ouvert, font, que des choses continuent à mériter d'être contemplées. Je t'entendrai, si tu réussis à peindre ton regard. « Parle, pour que je te voie » - Socrate - est plus douteux. | | | | |
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| intelligence | | | Les yeux nous apportent un contenu, auquel le cerveau donne une forme ; le regard, c'est une forme qui détermine son propre contenu. | | | | |
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| intelligence | | | La science et l'art, regards allant des modèles vers la réalité ; la philosophie, tentative d'évaluer les modèles à partir de la réalité. | | | | |
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| intelligence | | | Mot à la mode : refus de systèmes. Mais tout homme, pourvu d'intelligence et de bon goût, aboutit à une unité de ton ou de regard, dans laquelle un œil perçant distinguera toujours un système. Le système : le refus du hasard dans le choix des représentations et la cohérence de l'interprétation avec les paradigmes choisis. Le système, c'est de la structuration de concepts, mais c'est l'orientation de leurs fins ou l'intensité de leurs fondements qui en détermine la valeur. | | | | |
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| intelligence | | | Je veux - une flèche, je pense - un réseau, je rêve - un regard. Mais ce regard a besoin de flèches, qui ne volent pas, au-dessus d'un beau réseau. Donc, l'existence à la Valéry est plus convaincante que celle de Nietzsche ou de Descartes. | | | | |
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| intelligence | | | Le cogito veut dire que, dans un discours sensé, devant tout verbe il faut placer je pense que… : je pense que je respire, je pense que je vois, je pense que je mens, je pense que je pense. Cartésius n'ajoute rien au Philosophe : « Avoir conscience que nous pensons est avoir conscience, que nous existons ». Comme le penser et l'être de Parménide, ou comme peser et devenir ! - mens et mensura, ou « l'intellection est le premier être » - Plotin. Cette obsession par un verbe impersonnel, même flanqué d'un sujet transcendantal, leur désapprend l'usage du pronom à la première personne, qui, seul, substitue aux choses et gestes - le regard. | | | | |
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| intelligence | | | Un philosophe serait celui qui porte un haut regard sur la condition humaine et prouve, que l'homme est irréductible au robot. Mais les professionnels, qui accaparèrent ce titre, ne s'occupent que de la facette humaine robotisable : la détermination, l'être, l'inconscient. Le diplômé de cardiologie, qui se proclame meilleur spécialiste du cœur humain que le poète ! | | | | |
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| intelligence | | | Test d'intelligence : l'exercice de mystique affective prenant subrepticement forme d'une mystique spéculative. | | | | |
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| intelligence | | | Intelligence inférieure : une mémoire bien organisée, munie de bons moteurs de navigation et d'inférences. Intelligence supérieure : inventer des modes d'organisation, donner le vertige des houles et des syllogismes, sans agiter des rames ni modi, par le regard soulevé par les apories originelles. Profondeur ou hauteur, Descartes ou Pascal, Sartre ou Valéry, Deleuze ou Cioran. | | | | |
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| intelligence | | | Une image mentale peut avoir nettement fixé une chose, mais pour l'évoquer (viser, référencer, y accéder) on doit bâtir un chemin conceptuel ou linguistique, qui résume la connaissance (compétence) ou la maîtrise (performance) de la chose. Vision sans les yeux, lecture sans le texte jaillissent de l'âme à une profondeur, qu'aucun intellect ni aucune langue n'atteignent jamais. Le plus grand mystère de Dieu : l'esprit connaît l'essence avant d'évoquer la moindre représentation ! | | | | |
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| intelligence | | | En remontant aux commencements, on n'aboutit, en dernière instance, qu'aux rythmes, timbres, hauteurs et intensités - que tout disparaisse, dans le monde ou dans nos espérances, il ne restera que la musique (Schopenhauer). La philosophie ne serait que du tone-painting (G.Steiner) ou le regard naïf (Bergson) – c'est à dire inné, naturel - en soi. Tout dans le monde est artificiel par son origine et naturel par son résultat ; d'où le culte de l'acte qui fixe et l'abandon du fait fixé. | | | | |
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| intelligence | | | On a beau s'enfermer dans la nature objective ; avec un bon regard subjectif on la trouvera de plus en plus projective. | | | | |
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| intelligence | | | Le sensible : ce que je vois, entends, sens, goûte, touche ; l'intelligible : le regard, la mélodie, l'arôme, le goût, la forme. L'homme des sens, le trivial, est dans le premier ; l'homme de l'essence, l'intellectuel, - dans le second ; celui qui les relie, l'homme du sens, est le métaphysicien ou le poète. | | | | |
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| intelligence | | | On commence par associer l'intelligence au cheminement, ensuite on l'attache plutôt aux buts, et l'on finit par la voir dans la faculté de substituer à tout chemin - un regard et à tout but - de bonnes contraintes. « Avec tous les chemins sous les yeux, c'est sans chemin que mon regard poursuivit le rien »** - Sophocle. | | | | |
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| intelligence | | | Les merveilles de ce monde devraient exaucer complètement notre curiosité et notre imagination ; notre souci du possible ne doit pas aller jusqu'à chercher d'autres mondes, mais se limiter aux regards nouveaux sur le mystère absolu et unique, s'offrant à nos yeux et esprits. | | | | |
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| intelligence | | | Regard - les variables d'observateur dominant les constantes des choses. | | | | |
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| intelligence | | | L'épreuve par l'étendue de la chose même - la monstration, par la profondeur du concept - la démonstration, par la hauteur du regard - la métaphore. En se mesurant à l'ennui, à la routine, au langage. Wittgenstein : « Ce que représente le solipsisme, ne peut pas se dire, mais se montrer » - « Was der Solipsismus meint, läßt sich nicht sagen, sondern es zeigt sich » - oublie le troisième terme de l'alternative, le verbe peindre (et qui s'inscrit tout naturellement dans la négation de « worüber man nicht sprechen kann »). | | | | |
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| intelligence | | | Je contiens en moi un homme du regard (sensibilité, tempérament, goût) et un homme des preuves (imagination, intuition, puissance). Entre les deux - la corde raide de l'intelligence. J'en garde l'équilibre, en maintenant le premier par l'amplification et en entretenant le second par le filtrage, et non pas l'inverse, qui rendrait le regard - fuyant et la preuve - envahissante. | | | | |
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| intelligence | | | Les Grecs sont visuels ; le regard est une faculté aussi intellectuelle que visuelle ; Platon voit les Idées ; leur existence s'établit au-delà des yeux. | | | | |
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| intelligence | | | Dans un écrit de philosophie, la culture philosophique représente un apport négligeable ; l'esprit y est inséparable de la chair ; les horizons n'y attirent qu'à une belle hauteur de tempérament, de style ou d'émotion. La plus belle intelligence est celle qui écoute son âme et affine son goût, au lieu de scruter et confiner sa mémoire. Peu me chaut la supériorité oculaire de Descartes sur Pascal, de Bergson sur Alain, de Sartre sur Valéry, si les seconds surclassent les premiers en qualité de leur sensibilité et de leur regard. | | | | |
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| intelligence | | | Puisqu'il est impossible de peindre fidèlement celui qui regarde (le témoin), il faut ne peindre que le regard (l'accusé), le regard donateur originaire (originär gebende Anschauung - Husserl). | | | | |
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| intelligence | | | Comme au jeu d'échecs, en philosophie, ce qui compte ce n'est pas le calcul, mais le regard, qui a deux fonctions : éliminer l'inessentiel de ses horizons et se focaliser sur l'essentiel. | | | | |
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| intelligence | | | Ni la réflexion ni le savoir ne sont à l'origine des écrits les plus admirables, ni même des plus profonds. Ce qui compte, c'est la faculté d'inflexion, qui oriente le regard vers la hauteur. La réflexion sert surtout à ériger de bonnes contraintes, et la plupart des connaissances ne font qu'appesantir la droiture, c'est-à-dire la platitude. Le goût et le talent les rehaussent ou expriment l'essentiel. | | | | |
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| intelligence | | | Toute requête sensée peut se prêter à un approfondissement philosophique ; les motifs, les buts, le vocabulaire peuvent être vus comme de simples contraintes autour de cette requête, langagièrement identique, mais conceptuellement - aux interprétations de plus en plus profondes ; cette vue s'appelle philosophie, regard sur une solution dans la perspective d'un mystère, ou substitution de modèles. | | | | |
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| intelligence | | | La philosophie s'occupe des choses, qui n'admettent pas de système, ou, au moins, où aucun progrès systématique n'est significatif. Aucun système ne pourra jamais rendre la signification d'un regard, d'un style, d'un état d'âme, d'une forme de vie. Aucun système n'est capable d'apporter à la philosophie ce que lui apportent les métaphores. L'aphorisme est un arbre de métaphores ; l'attrait d'une même hauteur et le souci d'un même regard, la pensée unifiante, en font un système en aphorismes. | | | | |
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| intelligence | | | Kant a tort d'opposer les déterminations qualitatives de la philosophie aux déterminations quantitatives de la mathématique ; la mathématique procède par l'abstraction maximale de l'objet et par la rigueur la plus élégante de la relation ; si, incidemment, au bout de ce regard apparaît le nombre viril, et non pas l'idée sans corps, c'est que, peut-être, Pythagore fut meilleur philosophe que Platon. | | | | |
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| intelligence | | | Descartes voit la source de l'homme dans la position du cogito (l'ampleur de la raison), Heidegger - dans la pro-position du sum (la profondeur du langage) ; elle serait plus nette - dans la pose de l'ergo (la hauteur du regard). | | | | |
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| intelligence | | | Le sens de mon regard sur le monde est possible à la seule condition d'admettre, que ma représentation et ma sensibilité sont déterminées par une réalité, indépendante des interférences avec ma personne. Mais je peux vivre sans le sens et accéder au monde non pas par la raison, mais par le rêve, non pas par un texte, mais par une musique. | | | | |
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| intelligence | | | Pour être inépuisables, les meilleurs cerveaux sont toujours initiaux : dans l'amplitude de la langue - Heidegger, dans la hauteur du ton - Nietzsche, dans la profondeur du regard - Valéry. Les médiocres sont toujours dans le développement, remplissage ou collage. | | | | |
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| intelligence | | | Hegel assigne à la philosophie la tâche d'interpréter le monde, Marx - de le changer, Aristote - de le représenter : le sens, le devenir, l'être. Le relatif de l'absolu, l'absolu du relatif, l'absolu. Mais, en tout cas, c'est la musique et l'intensité du langage, c'est à dire le regard, qui feront, que ce monde est bien à moi. Par ailleurs, l'intensité nietzschéenne n'est pas la force, comme on le croit bêtement, mais exactement - la musique ! Comme sa force consiste à savoir s'appuyer sur sa noble faiblesse. | | | | |
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| intelligence | | | Mon regard sur le monde doit choisir entre deux sources de la vision : l'homme vibrant et chantant ou l'être cadavérique et silencieux ; mais la vue peinte peut être grise dans le premier cas et bigarrée - dans le second. Et je finirai par comprendre, que le talent est le regard même. | | | | |
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| intelligence | | | Les étapes ascendantes du mûrissement d'une bonne tête : penser, se regarder penser, savoir se regarder penser - la mécanique, l'intelligence, la connaissance ; une fois ce minimum vital atteint, il faut le mettre sur le métier à trois navettes : pouvoir, vouloir, devoir - le talent, l'intensité, la morale - l'esprit, l'âme, le cœur. | | | | |
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| intelligence | | | Il est absurde d'opposer la souveraineté du Je à l'héritage des structures de l'espèce. Le sujet, sa liberté et son originalité, s'affirment surtout dans le regard sur les structures, qu'elles soient à lui ou à tout le monde. | | | | |
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| intelligence | | | Le thème de retour est joué par Nietzsche et par Heidegger : le premier veut échapper à l'espace dans l'égale intensité du devenir vital, le second veut échapper au temps dans le déplacement du regard, de l'étant intelligible vers l'être suprasensible. La hauteur de regard semble être leur dénominateur commun ; en privilégiant la hauteur, on prône la musique, et en se concentrant sur le regard, on se condamne à la profondeur. L'être, par rapport au devenir, est ce que le moi inconnu est au moi connu, le regard - à la pensée. | | | | |
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| intelligence | | | Qu'on soit scolastique, cartésien ou spinoziste, qu'on parte des choses vues, de l'œil ou de leur Créateur, de la matière, de l'instrument ou du Maître, - on vaudra ce que vaut son regard, c'est à dire la qualité interne de son œuvre. | | | | |
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| intelligence | | | De quel type de pensée nous rapproche le congédiement des passions, c'est à dire de la subjectivité ? - de la pensée de robot, de celle du regard absent, le regard se révélant, lorsque tout objet se présente flanqué du sujet. | | | | |
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| intelligence | | | Pour représenter, il suffit de voir ; pour bien interroger ou exprimer, il faut avoir un regard ; pour que la représentation serve bien pour la future interprétation et pour que le sens s'appuie davantage sur une représentation, il faut de l'intelligence, qui est, dans des tâches intellectuelles, plutôt de l'ouïe que de la vue. | | | | |
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| intelligence | | | Si l'esprit n'intervenait pas dans le travail de l'œil, celui-ci n'exhiberait que des points sans poids ni relief. La vraie vue est une violence faite à l'espace. De même, la culture est une violence faite au temps. L'harmonie cotonneuse avec son temps s'appelle troupeau, quand ce n'est machine. | | | | |
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| intelligence | | | Le libre arbitre est à la liberté ce que les yeux sont au regard ; l'arbitraire s'exerce dans le contexte d'une représentation ouverte, in itinere, work in progress, et consiste à créer des événements conceptuels ; la liberté s'éprouve dans un monde monotone et fermé et consiste à donner un sens à une idée, soit en l'interprétant, soit en la traduisant dans la réalité. Plus notre regard se réduit au travail de nos yeux, plus notre liberté n'est que du libre arbitre. | | | | |
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| intelligence | | | Le regard, c'est à dire le visage, est ce qui déborde, dépasse ou vivifie un savoir objectif et une ignorance subjective, tout en en restant solidaire ; il en serait l'unité de l'unification (die Einheit des Einigens - Hölderlin), une puissance au service d'une faiblesse, l'intelligence soumise à la musique. | | | | |
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| intelligence | | | Le regard n'aurait pas de sens sans les choses vues - telle est l'aberration inaugurale de la phénoménologie. La plus haute essence humaine se manifeste en ce qui n'existe même pas : l'ascète aime son Dieu ou son idéal bien désincarnés, l'esthète palpite à l'évocation de ses fantômes de beauté, le nihiliste se passionne pour les idées ou sentiments, qui, pourtant, se réduisent au néant. Même en Intelligence Artificielle, l'essence idéaliste précède l'existence matérialiste. | | | | |
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| intelligence | | | Toute partie du réel peut être confiée soit à nos yeux soit à notre regard, soit à un examen rationnel soit à une (re)création artificielle. Dans le premier cas, les mots et/ou les concepts développent suffisamment les choses dociles, c'est le cas de la science et de la vie au quotidien. Dans le second cas, les mots et/ou les concepts ne font qu'envelopper les choses insaisissables en s'en émancipant (émancipation aurait dû signifier – renoncer à la mainmise sur les choses ou les actes par les mains, au profit de la tête), c'est le cas de la philosophie et de la poésie. | | | | |
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| intelligence | | | Le regard naît de la contemplation naïve, adamique, non de la réflexion calculante et persistante ; il est synonyme de naissance d'un sens nouveau du monde : « Le regard fait disparaître le sens ancien » - Hegel - « Der Sinn verliert sich in dem Anschaun ». | | | | |
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| intelligence | | | Non seulement le regard ne résume que le sujet et se moque des objets, mais son intensité est largement au-dessus de l'importance des choses vues, de la pertinence de l'acte de viser ou de la perspicacité des yeux. | | | | |
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| intelligence | | | Le bon résultat d’une recherche est soit une découverte (aboutissement d’un chemin), soit une invention (renvoi aux nouveaux commencements). Selon leur objet, il y aurait trois sortes de recherches – la recherche de la réalité (les sciences dures), la recherche de la représentation (la mathématique), la recherche du langage (la poésie). Les découvertes se font surtout dans la première ; les deux dernières devraient viser surtout des inventions. La philosophie serait une tentative d’unifier ces trois regards sur la condition humaine. | | | | |
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| intelligence | | | Pour les autres, nous sommes surtout un paysage, et pour nous-mêmes - un climat. Reflets de nos actions ou de nos émotions. « Chacun est le climat de son intelligence » - Lamartine. L’œil saisit le paysage, le regard s'imprègne du climat. Que ce soit intelligent ou bête, que ce soit le pays ou la langue, qui illustrent cette leçon de météorologie sentimentale, - on est le concentré de son parallèle, la cordialité de l'esprit, ou de son méridien, la spiritualité du cœur. | | | | |
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| intelligence | | | Descartes ne voit aucun attribut commun entre nos substances corporelle et spirituelle. Comment veut-il séparer les attributs, attachés à notre vue, à notre ouïe et même à notre toucher ? Tout y est corps et tout y est âme. | | | | |
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| intelligence | | | Ce n'est pas le nombre d'espèces ou de genres, qu'un homme distingue, qui en fait un génie, mais la qualité des relations métaphoriques qu'il est capable d'y introduire. L'arithmétique des yeux ou l'algèbre du regard. | | | | |
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| intelligence | | | Ce qui, paradoxalement, autorise le regard de se détacher des choses vues, sans craindre une chute dans l'inexistant, c'est qu'un lien inconscient conduit des sens au sens, unit le perçu et le mental, sans passer par les yeux. | | | | |
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| intelligence | | | Le côté poétique des questions philosophiques les laisse souvent prendre pour religieuses, ce qu'elles ne sont que dans la recherche de consolations, ce premier chapitre philosophique, le second étant la musique des rapports entre la réalité, la représentation et le langage. Orphée semble être la figure la plus emblématique de cette philosophie. Il n'y a donc pas une, mais deux philosophies premières : l'éthico-religieuse et l'esthético-scientifique. | | | | |
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| intelligence | | | L'intelligence n'a pas de visage ; elle est à l'esprit ce que les muscles sont au corps - presque inutile en matière des caresses. Les meilleurs des regards ne forment guère un visage, mais le plus beau visage peut être privé de regard. La hauteur - rencontre du regard et du visage. | | | | |
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| intelligence | | | La méta-réflexion, ce refuge du fabricant d'outils dédaignant leur emploi. « L'ouïe de l'ouïe, la pensée de la pensée, la parole de la parole, il y a aussi le souffle du souffle, le regard du regard » - Upanishad. Mais attention, que la hauteur du « L'ennui, c'est le désir des désirs » - Tolstoï - « Тоска - желание желаний » - ne se transforme en profondeur du manque du manque. | | | | |
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| intelligence | | | Le soi inconnu est tout simplement notre âme, qui, chez un philosophe, s'incarne dans l'une des deux hypostases du soi connu : elle devient cœur, dans la recherche de consolations à la détresse humaine, ou elle devient esprit, dans son regard sur la merveille du langage. | | | | |
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| intelligence | | | Le matérialisme et l'idéalisme, pour nos yeux, sont comme l'esprit et l'âme - pour notre regard : là où l'objet n'est que trop visible, le matérialisme et l'esprit suffisent ; pour l'invisible nous réservons le meilleur de nous. | | | | |
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| intelligence | | | L'étonnement et la beauté sont également répartis entre les choses vues, les causes lues et les poses voulues, entre l'œil, le regard et le talent. | | | | |
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| intelligence | | | En philosophie, là où l'on n'entend pas de musique (le marteau auriculaire de Nietzsche), il n'y a rien à chercher ; l'âme est l'esprit sachant réduire à l'ouïe tous nos sens, et la philosophie est exactement la fonction, qui réalise cette transformation. Le cœur réduit le même esprit au toucher, à la caresse. La musique, le regard, la caresse semblent être des synonymes, ou des traductions d'un même mot dans des langages divins différents. | | | | |
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| intelligence | | | Avant de chercher l'intensité de la pensée (ce qui en est le but), il faut lui imposer des contraintes. Un saint filtrage, avant toute amplification. Une fois ce travail de l'esprit accompli, le relais sera passé au vrai créateur, à l'âme. L'esprit prépare l'horizontalité, pour que mieux s'épanouisse la verticalité de l'âme. Les bonnes œillères des yeux profiteront à la pureté du regard. | | | | |
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| intelligence | | | Le but de mon existence est de faire entendre ma musique, mais je passe l'essentiel de mon temps à accorder ou à désaccorder mon instrument. Les oreilles, les yeux, l'âme, le cerveau d'autrui n'apportent presque rien aux meilleurs chants, danses, poèmes, poses. Mais pour la maîtrise de la mélodie, la maîtrise de l'instrument ne suffit pas - il faut un accord entre mes cordes et celles de l'instrument. | | | | |
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| intelligence | | | La présence d'un regard philosophique - le nécessaire devenant seulement possible ; la présence d'un regard artistique - le possible se percevant comme uniquement nécessaire. | | | | |
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| intelligence | | | Toute chose peut être vue sous un angle soit temporel : progrès ou décadence, soit intemporel : hauteur ou intensité ; la mort ou la vie, la puissance de la volonté ou la volonté de puissance, la force irréversible ou le réversible éternel retour, éternel soulignant l'insignifiance du temps et non pas une répétition quelconque. L'éternité surgit, quand le temps perd toute son importance, et s'impose l'intensité - « l'éternel retour du même, c'est l'inépuisable intensité de la vie en tant que joie-douleur »*** - Heidegger - « die ewige Wiederkunft des Gleichen - die unerschöpfliche Fülle des freudig-schmerzlichen Lebens », c'est un équivalent de la hauteur du regard (Gipfel der Betrachtung - Nietzsche). | | | | |
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| intelligence | | | Deux types de philosophes de système : ceux qui le cherchent, en parcourant des yeux l'univers entier, et ceux qui le portent au fond de leur propre regard. Les premiers disposent d'idées, banales a posteriori ou/et farfelues a priori ; leur but, un tableau cohérent du monde, y est au centre. Les seconds s'identifient avec leurs mots, un concentré d'intelligence, de noblesse et de tempérament, un réseau de contraintes, déterminant l'élan de leurs commencements, dans leur propre voix, à travers leur propre visage. L'immense majorité des philosophes titulaires ne maîtrisent aucun système et ne s'occupent que de l'histoire routinière de la philosophie. | | | | |
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| intelligence | | | L'orgueilleux évalue son intelligence dans le miroir de la bêtise des autres. Le fier se rend compte de ses bêtises dans le miroir de l'intelligence des autres. L'humble n'a pas besoin de miroir ; il fait confiance à l'original, que le regard forme et les yeux déforment. | | | | |
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| intelligence | | | Un merveilleux exemple de l'éternel retour : la sensation et le désir exercent, réciproquement, une influence, l'un sur l'autre, et l'on finit par ne plus comprendre, d'où vient l'excitation, puisque la même intensité est portée par mon regard et ressentie par ma chair. L'extérieur et l'intérieur, le perçu et le conçu se fusionnent dans la volupté. | | | | |
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| intelligence | | | Mes yeux parcourent le paysage social commun, mais mon regard crée mon climat intérieur. L'homme du regard : de son œuvre, sans qu'il y songe lui-même, se dégage un système inimitable et complet. L'homme des yeux : son œuvre suit les règles aléatoires, imitées des autres. L'homme créateur de grâces paradoxales sur des axes entiers ou l'homme reproducteur de pesanteurs ponctuelles. « J'aime mieux être homme à paradoxes qu'homme à préjugés » - Rousseau. | | | | |
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| intelligence | | | Toute philosophie aurait dû n'être que commencements, conceptions, enfantements ; mais ce sont des intermédiaires qui y dominent : « La philosophie commence toujours au milieu, comme un poème épique » - F.Schlegel - « Die Philosophie fängt immer in der Mitte an, wie das epische Gedicht ». Cette philosophie renia sa mère, la poésie ; et la marâtre, la logique, resta mauvais pédagogue. Chez ceux qui pataugent au milieu des choses je ne vois ni héros ni dieux ni exploits, mais des avalanches de formules (pseudo-)logiques ; les yeux y règnent et pas le regard, ce créateur d'images épiques. | | | | |
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| intelligence | | | Le labyrinthe (recherche) se justifie par un but à atteindre, le réseau (communication) fournit des moyens à déployer, l'arbre (regard) brille par ses inconnues unifiables, ces contraintes positives. « Regard ailleurs, mon arbre est prêt à croître » - Rilke - « Ich seh hinaus, und in mir wächst der Baum ». | | | | |
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| intelligence | | | Le monde ontologique inspire la représentation (la finalité statique), le monde phénoménologique justifie l’interprétation (les moyens dynamiques), le monde axiologique forme les contraintes : les objets ou relations à privilégier ou à exclure, la hauteur minimale des regards ou des mots. | | | | |
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| intelligence | | | Trois perceptions du temps : l'immensité de la nuit du passé à interpréter, la fugacité du présent à exprimer, l'éternité crépusculaire de l'avenir à représenter – la même perplexité et incompréhension dans ces trois regards différents sur ce mystère. Facile dans le concret, énigmatique dans l'abstrait. | | | | |
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| intelligence | | | L'un des symboles les plus éloquents de la robotisation des esprits modernes est la fichue méthode phénoménologique ; prenez ses termes-clés : contemplation, réduction, description – quand on est dépourvu de regard, on écarquille ses yeux, on contemple ; quand on n'a aucune passion inconditionnelle, on suspend sa jugeote ; quand on n'a pas de cordes musicales, on narre, on décrit. D'ailleurs, un robot réel suivrait exactement la même démarche. | | | | |
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| intelligence | | | L'Histoire de la philosophie s'écrit selon le lieu de ses exercices : la hauteur du Bien, du Beau ou du Vrai (d'Héraclite à Montaigne) ; la platitude du méthodique ou du naturel (de Descartes à Leibniz) ; la profondeur des limites humaines (de Kant à Marx) ; la hauteur de notre regard et de notre souffle (Nietzsche). Sachant que toute profondeur finit par affleurer à la platitude, il faut saluer tout retour à la hauteur, même au prix du trépas de son Habitant d'antan. | | | | |
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| intelligence | | | Le regard est une représentation, invitant des pensées à naître. L'intuition est son contraire, elle est toujours une pensée, se passant de toute représentation. On la confirme ou l'infirme en construisant des représentations manquantes. Les balivernes des sots ou les illuminations des sages passent par ce stade de notre conscience. Une curiosité très amusante : je traduis la définition kantienne - : « Diejenige Vorstellung, die vor allem Denken gegeben sein kann, heißt Anschauung » - par « Une représentation, qui peut être là, avant toute pensée, s'appelle regard », tandis que tout Français lit dans la traduction officielle : « Une représentation, qui peut être donnée avant toute pensée, s'appelle intuition » ! | | | | |
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| intelligence | | | Si, dans ma perception, je privilégie la vue (et la compréhension), j'ai affaire à mon esprit ; et si je privilégie le toucher (et la caresse), le même organe s'appellera âme. Même Descartes, tout en partant de l'esprit, le savait : « Le premier principe est que notre âme existe ». Et quand l’œil de l'esprit se laisse guider par le toucher de l'âme, naît mon regard. | | | | |
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| intelligence | | | Le regard est l'écoute docile de mon soi inconnu par mon soi connu, il est la faculté des yeux de dépasser ou de se passer de la raison, pour admirer ou créer. Il est une manifestation de la hauteur ; viser la profondeur raisonnable n'est pas sa vocation : « Le regard sur la raison tombe dans la profondeur » - Heidegger - « Der Blick auf die Vernunft fällt in die Tiefe » - pour rebondir vers la platitude. | | | | |
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| intelligence | | | Ils pensent, que le soi, c'est à dire mon regard, se forme au contact des choses, dans une intentionnalité binaire, servile et photographique, tandis qu'il est autonome comme le sont, dans une merveilleuse harmonie et concordance, l'objet, l'outil et le sujet ; et ce dernier est réductible à la fonction, dans le détachement du sensible. | | | | |
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| intelligence | | | Ils pensent, que l'opiniâtreté, le choix de bonnes pistes et le bon souffle peuvent les soustraire, un jour, à l'attraction du sensible et les propulser dans les orbites purement et hautement métaphysiques. Mais au détour de tout chemin ils découvrent l'Éternel Retour du Même (la découverte de l'être dans un intense devenir), et ils se mettent à se lamenter. On ne garde ses vertiges et enthousiasmes initiaux que si l'on avait suivi, du regard, son étoile, même du fond de son immobilisme. | | | | |
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| intelligence | | | Il n'y a que deux étants : l'homme et le monde, l'œil et la lumière ; comment, de la création de la lumière, passer à la conception de l'œil ? - parfois, devant la merveille du regard, je me dis, que le génie divin devait procéder en sens inverse. | | | | |
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| intelligence | | | Ils pensent (Descartes), que vivre sans philosophie, c'est avoir les yeux fermés. Ils oublient, que les yeux fermés, c'est aussi une condition, pour produire de la bonne philosophie, celle qui a besoin de rêves plus que de syllogismes. Les yeux ouverts, tous se valent, tous deviennent calculateurs interchangeables ; on ne devient danseur unique que les yeux fermés, pour recevoir l'élan. Et la philosophie, ce n'est pas ton insertion dans une forêt, c'est l'apparition ou la création de ton arbre. | | | | |
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| intelligence | | | Pour le haut regard, capable de scruter la profondeur, le mystère est omniprésent en toute demeure de l'esprit, qu'elle soit château ou ruines. Mais ceux qui, dans leur tiède platitude, ne voient que des casernes des solutions ou ceux qui, dans leur froide profondeur, ne s'identifient qu'avec des salles-machines des problèmes, ne reconnaissent ni châteaux ni ruines et traitent le mystère, qui leur reste inaccessible, – d'asile de l'ignorance. | | | | |
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| intelligence | | | Face aux systèmes profonds, la hauteur du regard apporte une autorité de transformer des constantes en variables, ce qui permettra d’unifier des systèmes, auparavant incompatibles. | | | | |
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| intelligence | | | Intello est celui dont le regard l’emporte en intérêt sur les choses regardées ; il regarde plus qu’il ne voit. | | | | |
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| intelligence | | | Avoir mon propre regard : maîtriser le fond ou l’essence de la chose, avant d’en juger ou d’en créer des formes ou des surfaces. | | | | |
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| intelligence | | | Dans la chose que l’œil voit, le regard ne devrait retenir que ce qui y est empreint de beauté et que l’oreille imprimerait en musique. « Qui rêve perd le regard ; qui dessine ce qu’il voit perd les songes » - G.Bachelard – non, le regard devrait n’être qu’une vision, animée par le rêve. | | | | |
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| intelligence | | | De l’objectivité de l’être et de l’action, surgit la subjectivité de l’essence et de l’existence, et c’est notre regard créateur qui, à partir de la première, génère des représentations, et, à partir de la seconde, forme des interprétations ; l’intelligence et la noblesse y sont des vecteurs, et le talent – le maître. Quatre étages de la création. | | | | |
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| intelligence | | | La fonction principale de l’intelligence aurait dû être d’amortir les assauts du désespoir, bien réel, perclus de ma souffrance et du Bien bafoué, et d’intensifier la consolation imaginaire, provenant de mon regard et de ma création esthétiques. | | | | |
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| intelligence | | | Les yeux parcourent le réel, le regard s’arrête sur la représentation. Toute bonne tête, qu’elle soit scientifique ou artistique, commence par le regard. | | | | |
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| intelligence | | | Le créateur est celui, chez qui le regard l’emporte sur l’écoute ; l’oreille introduit en moi le monde, l’œil m’introduit dans le monde. | | | | |
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| intelligence | | | Je décris tout objet soit par le chiffre soit par la mélodie - son immanence quantitative ou sa transcendance qualitative. Mais si le chiffre rend le véritable fond, indépendant de mes yeux ou lubies, la mélodie le munit d’une forme, et cette mélodie préexiste dans mon regard. « La musique, dans les choses sensibles, est créée par une musique qui leur est antérieure »** - Plotin. | | | | |
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| intelligence | | | Je refuse de gaspiller le beau terme d’Universaux pour l’attacher aux vétilles telles que blancheur. Je le réserve à la triade divine – le Bien, le Beau, le Vrai, qui touche tout homme, mais doit servir de base pour une bonne philosophie, s’articulant autour de la consolation et du langage. La noblesse, dans l’élaboration de consolations, découle de l’axe, allant d’une mélancolie à la tragédie et créé par la fatalité du Bien, de plus en plus inaccessible, et du Beau, dont le vertige faiblit. L’intelligence du regard sur le Vrai est déterminée par le rôle qu’on y accorde au langage en tant qu’intermédiaire logique entre la réalité et la représentation. Cette philosophie est donc rencontre d’une noblesse et d’une intelligence. | | | | |
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| intelligence | | | Pour penser, il faut fermer les yeux sur le réel et laisser le regard le réduire à l’idéel – à la musique et à l’admiration. Pour contempler le réel, il vaut mieux oublier la pensée et laisser le cœur se réjouir de l’harmonie incompréhensible du monde. Mais selon Goethe, il faut que « ma contemplation même soit une pensée et ma pensée soit une contemplation » - « meine Anschauung selbst ein Denken und mein Denken eine Anschauung sei ». | | | | |
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| intelligence | | | On a son propre regard, lorsqu’on est capable d’embellir même des objets invisibles, voire inexistants. Nos contemporains ont d’excellents yeux, mais qui ne s’arrêtent sur de vilains objets, bien palpables, trop visibles. À quoi sert une oreille juste, si l’on chante faux ? | | | | |
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| intelligence | | | La conscience est formée par ce que tu peux émettre et par ce que tu peux percevoir. Leur intersection n’est pas vide, mais leur différence symétrique en constitue l’essentiel. Chez les sots domine la perception, et chez les sages – l’émission. | | | | |
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| intelligence | | | Est philosophe celui qui est capable de munir de variables tout aspect de l’arbre de sa pensée ; il est égal à lui même, tout en pouvant s’unifier avec une pléthore de regards des autres, regards qui sont aussi des arbres. | | | | |
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| intelligence | | | Le regard est un don de l'esprit : vivre non pas des choses vues par les yeux, mais de la perception ou de la création de la musique par ton âme, qui est le siège du goût et du style. Avoir son propre regard te prédestine au grand bonheur ou au grand malheur. « Le bonheur est dans le comment et non pas dans le quoi ; il est un talent, et non pas une chose » - H.Hesse - « Das Glück ist ein Wie, kein Was ; ein Talent, kein Objekt » - le malheur, c'est la faiblesse du comment et l'invasion par le quoi. | | | | |
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| intelligence | | | Ce qui est profond ne peut ni s’envelopper d’un mot-à-mot délié ni se développer par un nez-à-nez familier ; on ne donne une image verbale, conforme de la profondeur d’une sensation, que par la hauteur d’un regard, perçant et intense. La plus belle création consiste en entretien des axes, vastes et paradoxaux. | | | | |
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| intelligence | | | Voir les choses, telles qu’elles sont, cette obsession des nigauds, n’a aucun mérite, que ce soit sur l’horreur ou sur l’admiration, que tu arrêtes ta prospection, nécessairement finie. En revanche, seul le regard créateur, donnant aux choses, réelles ou rêvées, des couleurs ou des vibrations, est à rechercher et à vénérer. | | | | |
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| intelligence | | | Tout est particulier dans ce qu’on rêve ; tout est général dans ce qu’on voit. « Les grands ne voient que du général » - Karamzine - « Великие люди видят только общее » - c’est une qualité générale (propre même aux sots) et non pas particulière (réservée aux puissants) ; rêver est une qualité rare, très particulière. | | | | |
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| intelligence | | | Je dois trop sentir les livres sur l’au-delà, puisque tous détournent de moi leurs regards, leurs mains, leurs oreilles, ne vivant que de l’en-deça. | | | | |
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| intelligence | | | Toute la métaphysique se réduit aux trois cadeaux divins, harmonieusement liés à nos sens : l’ouïe vague du Bien, le goût intuitif du Beau, la vue certaine du Vrai ; ce sont les seules connaissances a priori, ou plutôt des outils de la connaissance. | | | | |
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| intelligence | | | Trois sortes d’érudition : la profonde – la maîtrise des solutions d’un métier ; la vaste – la curiosité pour les problèmes du savoir ; la haute – le regard sur le mystère de la vie. Dans l’Histoire, un seul personnage les possédait, toutes, – Einstein. | | | | |
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| intelligence | | | Le concept de vache n’est nullement moins abstrait que celui d’une algèbre de Lie. Et peu importe que la vision, le toucher et l’usage précédèrent le premier, et que le second soit un cas particulier d’une algèbre sur un corps, cas invisible, intouchable, inutilisable en dehors de la mathématique. | | | | |
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| intelligence | | | L’analyse et la synthèse son présentes dans toutes les entreprises de l’intelligence ; une dichotomie mieux discriminante distinguerait entre l’acquisition de connaissances (où la synthèse occupe le premier plan) et l’exploitation de connaissances (dominée par l’analyse). Leurs cheminements sont presque inverses : dans le premier cas – le regard (la personne), l’idée (la généralité), la représentation (la création) ; dans le second – la pensée (le désir), la représentation (l’appui), le regard (l'interprétation). | | | | |
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| intelligence | | | L’esprit, c’est la profondeur du regard ; l’âme, c’est la hauteur de la noblesse ; le cœur, c’est l’ampleur de la compassion. | | | | |
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| intelligence | | | Le système, pour un penseur, naît de l’éviction de l’inessentiel et de l’exhaustivité de l’essentiel. Un regard exigeant et un talent en sont les outils ; la cohérence n’en est qu’une qualité mineure. | | | | |
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| intelligence | | | On croit voir l’espace, puisque la mémoire retient surtout les objets (et beaucoup moins les relations entre les objets) ; mais avec chaque seconde successive, l’objet perçu n’est plus le même. Il serait donc plus juste de dire que nous voyons le temps ! | | | | |
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| intelligence | | | L'esprit vivifie la forme, personnelle et obscure, et stérilise le fond, commun et clair. Il est ce qui les rend provisoirement solidaires, l'intemporel et le corporel. Le temps use le fond, par ces fêlures l'esprit fuit ; ce qui reste est la lie de l’esprit - la forme, pleine d’ombres et de ténèbres, dont se nourrit le regard. « Le regard est la lie de l'homme » - Benjamin - « Der Blick ist die Neige des Menschen ». | | | | |
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| intelligence | | | C'est par le regard sur la vie ou sur le rêve que se prouve la plus estimable des intelligences, celle de la hauteur et de l'enthousiasme. Et c’est ainsi qu’on découvre l’un des contrastes les plus saisissants des temps modernes – l’insondable profondeur de la science et l’immense platitude des scientifiques. | | | | |
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| intelligence | | | La science développe avec des yeux universels, l’art enveloppe avec un regard particulier. Mais la grande mathématique est présente dans les deux, explicitement ou implicitement. « Tout dispositif poétique repose sur un fait mathématique enveloppé »** - Valéry. | | | | |
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| intelligence | | | Par définition, la philosophie ne devrait aborder que des thèmes sur lesquels le consensus est impensable, ce qui aurait dû interdire toute objectivité et ne favoriser qu’un regard personnel, qui ne vaudrait que par sa hauteur, son goût, ses contraintes et son tempérament. La sagesse, le savoir, l’être sont de ces thèmes vagues, mais sur lesquels se déverse la logorrhée professoresque, à la recherche de l’universalité. | | | | |
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| intelligence | | | L’intelligence aide à évaluer les prix, la noblesse – à rendre intelligibles les valeurs. Et puisque celles-ci sont au-dessus de ceux-là, on peut se passer d’intelligence et se contenter de noblesse, pour ambitionner une hauteur de vues. Quand on n’a ni l’une ni l’autre, on se vautre dans la bassesse et la bêtise, en se moquant de l’intelligence. | | | | |
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| intelligence | | | Ce que mes yeux m’apportent des autres (de leur savoir, de leurs actes, de leur intelligence) s’appelle connaissance ; ce que mon regard m’apprend de moi-même (de mon esprit, de mon cœur, de mon âme) s’appelle conscience. L’IA neuronale n’a ni la connaissance objective ni la conscience individuelle ; elle reproduit les performances, statistiquement moyennes, résumant les expériences linguistiques des millions de livres, d’articles, de rapports, disponibles sur la Toile. | | | | |
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| intelligence | | | Différence entre pensée naissante et pensée née (la liberté a la même destinée). La seconde, la figée, s’exprime dans le langage de la logique et se confirme par la méthode mathématique ; la beauté n’y est qu’intellectuelle et la langue naturelle n’y apporte rien. La première est un effet, souvent inattendu, qu’une enveloppe langagière, la forme qu’on donne à ses états d’âme, laisse apparaître en tant que le contenu, le fond, d’un esprit indicible. La seconde sonde, en profondeur, l’œuvre du Créateur ; la première tente, en hauteur, d’exprimer la créativité humaine. Les appareils de mesurage, pour la seconde ; la fontaine d’âme ou l’éponge d’esprit, le regard ou l’écoute, pour la première. | | | | |
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| intelligence | | | Comment est vu ce monde ? Absurde (pour les sots, les révoltés, les aigris), transparent (pour les utilitaristes, les moutons et les robots), mystérieux (pour les poètes, les penseurs, les rêveurs). | | | | |
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| chœur ironie | | | ART : Tout artiste cherche à placer un diablotin ironique dans un coin de ses tableaux, pour dire, qu'aucun regard n'épuise entièrement une œuvre. L'ironie, dans l'art, consiste à renvoyer l'apprenti photographique dans un recoin négligeable d'un vaste atelier graphique. Ne pas se fier au témoin oculaire et s'identifier avec l'accusé par contumace. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie juste, c'est-à-dire le regard du contemplatif et du faible, fait attacher aux illusions autant d'importance qu'à la réalité. Ne désillusionne que le cynisme, qui est l'ironie du fort. | | | | |
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| ironie | | | Il est vrai, que tout objet, aussi bas soit-il, peut véhiculer une haute image. Seulement, la somme de sa hauteur et de celle du regard doit être suffisamment grande. Et quand cette somme est à peu près la même, c'est peut-être le signe d'un bon goût. D'où le besoin qu'on éprouve de toucher le beau inaccessible avec ce qui traîne sous ses pieds, ou la vétille avec une large aile. L'ironie descendante et l'ironie ascendante. | | | | |
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| ironie | | | Les uns, les plus sensibles, commencent par un oui ; les autres, les sceptiques et les aigris, - par un non. Mais les deux cèdent du terrain à la race dominante, celle dont le motif, le jeu et l'aboutissement se réduisent aux transactions, où les oui et les non portent le message des griffes et des cervelles et non pas des yeux ni des oreilles. | | | | |
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| ironie | | | L'automobile au service de l'ironiste. Les niveaux à régler, avant tout démarrage en écriture - l'essence du regard, le liquide de refroidissement pour l'allumage intempestif du cœur, le liquide de frein pour les glandes lacrymales. | | | | |
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| ironie | | | Il faut puiser dans l'abondance avec les yeux. Dans le vide il faut puiser à pleines mains. | | | | |
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| ironie | | | L'esprit regarde, mais l'âme est le regard même, dépassant les choses vues. Pour se libérer de celles-ci, une myopie du sceptique ou une hauteur ironique pourraient suffire ; et voilà l'esprit devenue âme. | | | | |
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| ironie | | | Le meilleur optimiste est celui qui ne se fait pas dévier par des larmes. Le meilleur pessimiste est celui qui ne se fait pas impressionner par de solides chaussures. « Un optimiste est un homme, qui regarde vos yeux, un pessimiste - un homme, qui regarde vos pieds » - Chesterton - « An optimist is a man who looks after your eyes, and a pessimist is a man who looks after your feet ». | | | | |
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| ironie | | | L'ironie consiste dans le pouvoir de choisir sa saison, en fonction des couleurs et fièvres du moment. On ne choisit pas son climat, et la suite de ses saisons est implacable : on accumule la force dans le pessimisme, pour la déployer en saison optimiste. Nietzsche tenta, sans succès, de : « s'imposer un climat de l'âme » - « so zwang ich mich zu einem Klima der Seele », en « tournant son regard vers l'optimisme, lui permettant de retourner vers le pessimisme » (« ich drehte meinen Blick : Optimismus, um wieder Pessimist sein zu dürfen »). | | | | |
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| ironie | | | L'ironie du regard : la liberté du choix de la hauteur, à laquelle l'œil veut bien s'accommoder. | | | | |
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| ironie | | | Dans la plus parfaite accommodation, l'ironie du regard décèlera, à sa guise, de la myopie ou de la presbytie. La bonne vue est question de bons foyers. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie apocalyptique : le paradis soumis aux cadences infernales, l'enfer suggérant des visions paradisiaques. « Comme s'il avait pour l'enfer un souverain mépris » - Dante - « Come avesse lo'nferno in gran dispitto ». | | | | |
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| ironie | | | Le meilleur goût loge aux oreilles et aux yeux, plutôt qu'à la bouche ; une bonne soif s'entretient plutôt avec de l'amer ou de l'aigre qu'avec du sucré ou du salé. Le sel ou la douceur doivent faire partie du plat lui-même, du bon écrit, plutôt que des assaisonnements, des verbiages. | | | | |
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| ironie | | | Oui, il faut savoir ce qu'on a à dire, mais, dans le meilleur des cas, on le sait mieux après qu'avant. Et Platon, avec ses idées préexistantes, est trop statique : « Le sage a quelque chose à dire, le sot a à dire quelque chose », là où le dynamisme cioranien : « On n'écrit pas parce qu'on a quelque chose à dire, mais parce qu'on a envie de dire quelque chose » fait des merveilles. Le désir donne au talent - de la hauteur ; la vue ne fait qu'en élargir l'étendue. | | | | |
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| ironie | | | Nous suivons tous la voie de la raison. Les uns le font avec leurs pieds, sabots, écailles ; d'autres - avec leurs doigts, baguettes, longue-vue ; enfin, les meilleurs, - avec leur regard, absent et présent, plein tantôt d'admiration tantôt de dérision. Ne pas l'ériger en voie de salut, si ne l'éclaire pas ton étoile. | | | | |
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| ironie | | | La nuit on rêve, mais c'est à l'aube qu'on interprète les songes. Mais ce n'est que la nuit que le ciel écoute ceux qui ont besoin de lui. Le regard, c'est ce qui sait étoiler le ciel au gré de l'heure astrale. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie la plus fructueuse naît de la conscience des rapports troubles entre le réel et l'imaginaire. Malaise ayant pour cause non pas la faiblesse de notre esprit, sa mauvaise foi ou la complexité du monde, mais l'incommensurabilité entre le fait (pour les yeux) et le dit (pour le regard) et la créativité iconoclaste du talent. Le sérieux, qui abîme la plupart des cerveaux philosophiques, est l'obstination dans le rapprochement illusoire et continu entre le perçu et le conçu. L'ironie, c'est la liberté de la conception. | | | | |
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| ironie | | | Le regard, au lieu d'être un casse-tête de l'écriture ou un attrape-cœur de la lecture devrait peut-être se présenter en « trompe-l'œil de la vie » - Rilke (« Schein-Dinge, Lebens-Attrappen »). | | | | |
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| ironie | | | De la modernité de ma démarche : je prône la discrétion catastrophique (R.Thom) ou l'irréversibilité chaotique (I.Prigogine) - dans la trajectoire du regard, dans l'onde de l'émotion, dans le champ de l'intuition. | | | | |
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| ironie | | | La seule jeunesse qu'on puisse préserver dans la vieillesse, c'est de recommencer à ne reconnaître que soi-même, sans être discourtois avec Mozart, Nietzsche ou Valéry. Du désir de voir le scintillement du monde, je passerai au regard sur mon propre étincellement. | | | | |
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| ironie | | | Une taupe inondée de sa propre lumière, dans son noir souterrain, cherche un contact avec une haute lumière du ciel, mais ne laisse au regard du promeneur-lecteur que des mottes de terre, au ras du sol, avant de rejoindre, inondée de honte, ses repaires. | | | | |
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| ironie | | | Se réduire au regard ou souffle, c'est éviter qu'on ne te traite en baudruche qu'on dégonfle par une piqûre d'ironie ou de poésie. | | | | |
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| ironie | | | Encore de l'alphabet grec : viser l'oreille de Θ, fuir l'œil de λ et la raison de Σ. Que Χ ne soit plus seulement une lumière, mais un jeu d'ombres inconnues. | | | | |
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| ironie | | | Pour s'approcher de l'achèvement artistique, il faut accepter l'inachèvement de l'avant-dernier pas, ce pas de raison, précédant le pas dernier, le pas d'âme. Heureusement, l'art n'est pas la marche, mais le regard. | | | | |
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| ironie | | | Le regard, ce serait cet outil de mesure qui perturbe le phénomène et obstrue l'objet ; l'observateur devient la seule réalité, digne qu'on n'en fouille pas les causes. | | | | |
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| ironie | | | Le regard d'artiste, contrairement à l'homme de réflexion ou de prospection, va du présent vers le passé et non pas du présent vers l'avenir. C'est pourquoi la farce, parmi ses impressions, précède la tragédie. | | | | |
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| ironie | | | Du bon usage de nos sens : je me bouche les oreilles - le monde danse sous mes yeux ; je clos mes yeux - mon âme se met à chanter ; je ferme ma bouche - et je découvre de nouveaux arômes ; je me pince le nez - un pressentiment d'un bon goût m'envahit ; je refuse de toucher aux choses - et j'en suis touché par les meilleures. | | | | |
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| ironie | | | Ils se réjouissent chaque fois, que leurs yeux s'ouvrent - pour comprendre ou prendre ; je me félicite chaque fois, que je parviens, enfin, à les fermer - pour m'abandonner ou donner. « On jouit seulement de ce à quoi on s'abandonne » - Pavese - « Si gode solamente ciò in cui ci si abbandona ». | | | | |
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| ironie | | | Je maîtrise l'étendue en jouant de l'accommodation de mes yeux ou des foyers de ma loupe ; en profondeur, je prendrais plutôt un microscope de ma tête, et en hauteur - un macroscope de mon âme. | | | | |
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| ironie | | | Le cœur à hauteur d'arbre - la devise d'une école d'arts martiaux extrême-orientale ; quand je survole toute l'étendue de mes capitulations, j'atterris à cette défaite supplémentaire : tout porte à croire que le regard ne se réduise pas au cœur. Mais c'est à la lueur du drapeau blanc que s'illuminent les guerriers de l'ombre. | | | | |
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| ironie | | | La généalogie du regard est aussi une raison valable de l'intérêt qu'on porte à l'arbre. Seulement, sa vraie physionomie naît d'un réseau et non d'un arbre. | | | | |
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| ironie | | | Il est rare que la pensée, contrairement au regard, soit haute. Il faut réserver le droit de primo-géniture au regard, la pensée n’étant que le dernier-né. Le regard court, la pensée accourt. | | | | |
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| ironie | | | Il n'y a que ton étoile qui peut te combler aussi bien par une lumière, qui te fait ouvrir les yeux, et par des ténèbres, qui te les font fermer au bon moment. « Cette obscure clarté, qui tombe des étoiles » - Corneille. Rebondissant en obscurité ostentatoire (telles les valeurs somptuaires valéryennes, opposées aux valeurs fiduciaires) et remontant au ciel. L'état d'âme embue l'œil, l'état d'esprit le dissipe et dessèche. « Dieu, ce mot ténébreux, gonflé de clarté » - Hugo. | | | | |
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| ironie | | | La simplicité est le retour éternel du regard de sage, qui s'arrête, successivement, sur les choses naturelles, rationnelles, réelles, complexes : la bonne simplicité est une complexité naturelle. | | | | |
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| ironie | | | En avançant dans un terrain profond, on est tenu à prendre tant de précautions qu'on finit par ramper ; la hauteur, elle, ne se donne qu'à l'aile insouciante, munie d'un regard perçant. | | | | |
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| ironie | | | La fraternité contemplative offre l'âme ; les bras, les cerveaux ou les épaules sont affaire de la coopération active. « Le pygmée, juché sur les épaules des géants, voit plus loin que les géants eux-mêmes » - Lucain - « Pigmaei gigantum humeris impositi plusquam ipsi gigantes vident ». Mais le pygmée se réduira aux choses vues, tandis que le géant aura laissé son regard. Le géant crée la hauteur ; le pygmée a toutes ses chances en profondeur ; en hauteur, il « n'est monté que d'un grain sur les espaules du pénultime » - Montaigne. | | | | |
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| ironie | | | L’un des effets collatéraux de mes contraintes sur le réel, digne d’être vu, est un reflux d’énergie, pour peindre mes rêves ; ainsi, je pourrais dire que « nous avons de quoi saisir ce qui n’existe pas et de quoi ne pas voir ce qui crève les yeux »*** - Valéry. | | | | |
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| ironie | | | Ceux qui affrontent la mort, sourire aux yeux, furent connus d'avoir affronté la vie, grimace aux lèvres. | | | | |
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| ironie | | | Le point d'interrogation semble s'inspirer de la forme de l'oreille. La bouche est un trait d'union, les yeux - les points de suspension. Et c'est Freud qui découvre où se cache l'orgueilleux point d'exclamation (en deux morceaux, masculin et féminin) et les parenthèses béantes. | | | | |
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| ironie | | | Il est certain que les profondeurs du savoir recèlent quelque chose de solide, y croire et s'appuyer la-dessus est sain ; la hauteur du regard naît d'un vide saint et aérien, où rien d'aptère ne saurait se maintenir. Mais la verticalité donne le vertige ; la platitude rassure et calme les consciences aux ailes rognées. | | | | |
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| ironie | | | Les imposteurs, qui veulent imiter Narcisse, se soucient surtout de miroirs, dans lesquels ils font refléter leurs basses têtes, à défaut de hauts visages ; ils ne comprennent pas, que le vrai outil du narcissisme est le regard. | | | | |
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| ironie | | | Qui est encore plus raseur que le bougon passif, pestant contre son temps et vénérant une époque révolue ? - le terrien dynamique, béat et résolument moderne ! L'intemporel devint translucide aux yeux, privés de regard. Le poète ne devient absolument moderne (Rimbaud) qu'une fois son regard éteint par le souci du temps. | | | | |
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| ironie | | | L'œil s'humidifie ou s'enflamme, et la cervelle en est souvent complice, pour l'entretenir ou le traduire ; la dévoyeuse, la componction à traquer, la gravité desséchante ou frigorifiante, se tapit dans l'écriture. | | | | |
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| ironie | | | Le réel est si inépuisable, que creuser l’impossible est une tâche pour aveugles ou blasés. | | | | |
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| ironie | | | On ne voue pas à l'outil le même regard qu'à son œuvre. (« On est toujours fils de son œuvre » - Cervantès - « Cada uno es hijo de sus obras » ; mon moi est dans mon outil, ce moulin à vent du verbe : « Don Quichotte, mon Ego, Sancho Panza - mon moi » - W.Auden - « Don Quixote, the Ego, Sancho Panza - the self ».) L'idéal, c'est, après l'écrivain, chercher à rencontrer Dieu, le troisième niveau d'admiration et d'étonnement. | | | | |
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| ironie | | | Dans les mentalités horizontales règne le dynamisme, qui assure la stabilité dans la platitude ; la verticalité se maintient grâce à l'immobilité de ce qui est le plus vital, immobilité vécue comme une chute ou une envolée, en fonction du vecteur courant de mon regard. | | | | |
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| ironie | | | Le chemin vers soi-même est aussi bête que le chemin contre soi-même ; la docte introspection comme la confession indocte ne valent pas grand-chose là où règne l'invention - le regard initiatique sur le soi inconnu, les yeux fermés sur le soi connu. | | | | |
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| ironie | | | Existe-t-il des béatitudes, les yeux ouverts ? - on suppose, que les yeux dessillés ne fournissent leurs découvertes qu'à la cervelle, comme les yeux fermés, prélude de la naissance du regard, ne partageraient leurs rêves qu'avec l'âme. Une haute ironie consisterait à intervertir ces interlocuteurs, pour découvrir le calcul des larmes et l'éblouissement des chiffres. | | | | |
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| ironie | | | Sans observateur, le cœur et le bon sens restent indéchiffrables ; si ce n'est l'ironie myope, ce sera la presbytie des convictions. L'ironie n'est pas une pose d'acteur, mais bien de spectateur : « les spectateurs voient plus que les acteurs » - Gracián - « siempre ven más los que miran que los que juegan ». Savoir être spectateur de son propre jeu, c'est tenir au regard et se méfier des bras et des yeux. | | | | |
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| ironie | | | Tant de compliments au front plissé, enrichissant les yeux (Empédocle), divaguants et écarquillés, tandis que les meilleures visions naissent dans les yeux fermés, qui se moquent de la raison frontale et se réjouissent des images obliques. Dans de hauts regards, libérés de la basse raison. Aucun regard n'embellit la raison, qui ne sait pas divaguer. | | | | |
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| ironie | | | Nos meilleurs jugements sont intuitifs, c'est à dire prononcés sans qu'un ensemble de conflit complet soit formé. Pour arriver à une résolution déductive ou autoritaire, il faut de l'audace, puisque je m'avoue trop bête pour ne faire confiance qu'à ma sagesse, qui est toujours intuitive. « Devine si tu peux, et choisis si tu oses » - Corneille. L'audace semble être le lot du genre humain, calculateur et sobre. La voyance - celui des sages, ivres et désemparés. | | | | |
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| ironie | | | Un bon penseur : un climat, dans lequel je m'immerge, - le ton, le regard, la noblesse ; un mauvais : des paysages ou natures-mortes – des routes, des services, des panneaux – des choses. | | | | |
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| ironie | | | Les trois hypostases indissociables de ma trinité - la caresse, le regard, la noblesse - semblent représenter le Diable, puisque l'apôtre préféré de Jésus les définit comme concupiscence de la chair, concupiscence des yeux et l'orgueil de la vie. | | | | |
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| ironie | | | Aller tout droit, tourner en rond, prendre le contre-pied des autres sont des synonymes. Quand on l'a compris, on se débarrasse d'une grosse part de sa suffisance remuante. N'arpente plus les routes des niais ni ne charpente ton doute casanier - reste vagabond immobile parcourant du seul regard tes vastes ruines. | | | | |
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| ironie | | | Ce qu'on peut comprendre sans enthousiasme ni dégoût ne vaut généralement pas grand-chose. Ce monde sans admiration, bien compris et sans révolte, est le monde d'aujourd'hui. Dans la devise spinoziste (Nil mirari, nil indignari, sed intellegere !) se cache peut-être une ironie, qui rend cette diatribe bien ridicule. Plus que les moyens, c'est le but, acquiescentia animi, une bonne conscience, qui m'y donne de l'urticaire. | | | | |
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| ironie | | | L'authenticité, ou la présence, est ce qui se constate par les yeux ou les mains ; mais le rêve, ou l'absence, se donne au regard ou à l'âme, qui ne peuvent que t'inventer. L'invention est absence. « La vraie vie est absente »*** - Rimbaud. | | | | |
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| ironie | | | Je m'agrippe à l'arbre, me prenant pour un rossignol ; j'ouvre les yeux, m'observe et me découvre caméléon qui, ailleurs, serait trop visible ; je referme les yeux et me flagorne de n'être qu'une chauve-souris ou une chouette ; j’entends les rossignols modernes croasser. | | | | |
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| ironie | | | Si je veux être guidé par le clair de lune ou apercevoir l'aurore avant les autres, je dois être prêt à porter des bleus, au front et à l'âme, et avoir souvent les yeux pleins de rosée. | | | | |
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| ironie | | | Je veux être regardé et pas tellement - entendu (fuir le phénomène des oreilles d'âne - les plus longues et donc les plus hautes !). Le regard, pour atteindre une certaine hauteur et contrairement à l'ouïe, doit avoir traversé un bon cerveau. | | | | |
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| ironie | | | Ah, s’il était possible de réunir l’ironie, les yeux, les finalités de Voltaire avec la honte, le regard, les commencements de Rousseau ! Le luxe avec l’ascèse ! | | | | |
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| ironie | | | Les plus belles pensées sont au féminin, et j'en apprécie souvent le visage en jetant un coup d’œil discret sur ce qu'elles ont derrière elles. Malgré toute l'excitation malsaine, je pourrais leur garder mon respect, exactement comme avec les femmes. | | | | |
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| ironie | | | Je me sens plus près des fabricants de lunettes que des analystes d'yeux ou des synthétiseurs de la nature. Ad instrumentem, le contraire de ad hoc, et plutôt que ad hominem ou ad rem, qui, après de fugitifs ad laudem et ad libitum, n'aboutissent que trop souvent à ad nauseam, quand ce n'est ad digitum, juste avant d'être envoyé ad patres. Le goût est dans le choix des choses (ab ovo), l'intelligence - dans les outils (ab actu), la hauteur - dans la part de l'homme (ad oculos), quand ce n'est de la femme - ad foeminam. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie est justifiée par la reconnaissance, que, sous un regard de plus en plus exigeant, la réalité nous échappe à l'infini et aucune certitude finie ne résiste à une quête serrée. « L'ironie est une conscience nette d'un chaos se projetant vers l'infini » - F.Schlegel - « Ironie ist klares Bewußtsein des unendlich vollen Chaos ». L'intelligence est notre épuisable faculté d'harmoniser le chaos. Une fois aux frontières d'un chaos maîtrisé, elle arrive soit au vide de l'attendu, soit à l'ennui de l'entendu ; en se débarrassant du ballast ou de la platitude du sérieux, elle s'accroche à l'ironie, prometteuse de hauteurs et d'apesanteurs. C'est ton étoile qui te remplit de chaos ; celui qui a besoin du chaos, pour enfanter de son étoile (Nietzsche), finira en fausses couches. | | | | |
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| ironie | | | Le sot optimiste : le progrès des idées justes ; le sot pessimiste : les idées fausses humilient les idées justes. L'ironiste : plus on se moque des idées plus elles redressent leur tête dans une fierté de mots. | | | | |
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| ironie | | | Une pensée est la cible ne servant qu'à enflammer l'œil. La toucher n'est pas indispensable. | | | | |
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| ironie | | | On conquiert la profondeur, pour mieux voir les choses ; on s'abandonne à la hauteur, pour les voir avec autre chose que les yeux. | | | | |
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| ironie | | | Nos yeux suffisent pour dénoncer des enfers terrestres, mais il faut un bon regard pour annoncer des paradis célestes. | | | | |
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| ironie | | | J’aime cette modestie, hypocrite et ironique, de Nabokov : « Laisse tomber les idées, fais frissonner le bleu, lis avec ta moelle et non avec ton crâne » - « Dismiss ideas, train the freshman to shiver, read with your spine and not with your skull ». Les idées sont un produit collatéral, magiquement surgissant de la musique des mots. Les dangers : plus on s’occupe des bleus, moins on est attentif à l’azur ; la moelle est trop proche de la digestion des insipidités, tandis que le crâne a tout, pour apprécier le goût, l’arôme, le regard, l’écoute, la caresse d’un sourire et le rythme d’un sanglot. | | | | |
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| ironie | | | Les ruines sont le cadre le plus propice pour une création, puisque l’artiste préfère le regard aux yeux, la mémoire au présent, le rêve à la réalité. | | | | |
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| ironie | | | Je dois reconnaître que ce que je sais exprimer est plus vaste, plus profond et, surtout, plus haut, que ce que je vois. L’essentiel dans mes notes est écrit, les yeux fermés ou le regard, détaché du visible. | | | | |
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| ironie | | | Parmi ceux qui se targuent de voir loin, je ne connais personne, dont la vision serait profonde et le regard – haut. Le lointain est fait, non pas pour deviner le futur, mais pour nous donner l’envie de monter plus haut, hors du temps. | | | | |
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| ironie | | | Chez celui qui ne se sert que d’un seul langage, de celui du troupeau, la contradiction est signe de bêtise. Mais chez un créateur de langages, les prétendues contradictions ne témoignent que d’une richesse langagière. Prenez Nabokov - à un endroit il dit : « L’écrivain est mort, quand il se met à se préoccuper des questions telles que : qu’est-ce que l’art ? ou en quoi consiste le devoir de l’écrivain ? » - « Писатель погиб, когда его начинают занимать такие вопросы, как что такое искусство ? и в чём долг писателя ? », mais ailleurs, nous lisons chez lui : « Le devoir de l’écrivain est de porter une flamme dans son regard » - « Долг писателя - огонёк в писательских глазах » et « L’art pur apporte plus de bien qu’une bienfaisance décousue » - « Чистое искусство принесёт больше пользы, чем бестолковая благотворительность ». | | | | |
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| ironie | | | Aujourd’hui, quels sont les porteurs principaux de l’harmonie, de la puissance, de la bigarrure ? - la platitude, la niaiserie, l’ennui. La noblesse du regard et l’intelligence de l’âme ne portent désormais que le silence, l’obscurité et l’impuissance. | | | | |
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| ironie | | | Un mathématicien - comprendre sans voir ; un autre scientifique – voir pour comprendre ; un artiste – avoir un regard et une noblesse qui dispensent de comprendre et de voir. L’homme de la rue – voir sans comprendre. | | | | |
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| ironie | | | L’intelligence d’un homme, se lamentant de son ennui, est certainement celle d’un handicapé ; les symptômes probables : un regard trop bas sur la vie, le besoin mesquin d’une reconnaissance extérieure ratée, l’imagination défigurée par l’actualité banale, l’écoute exagérée du bruit social, l’insatisfaction de la place que lui accorde la société. Un tel homme ignorera à jamais ce qu’est la hauteur et le bonheur d’un enthousiasme solitaire. | | | | |
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| ironie | | | Tous ceux qui se croient nés sous une mauvaise étoile, se dispensent de recherches de leur vraie étoile, celle qui est censée guider leur regard et non pas leurs pas. | | | | |
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| ironie | | | Tableau ou musique : tes yeux suffisent pour penser aux autres ; pour penser à toi-même, suffit ton oreille. | | | | |
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| ironie | | | Mon orgueil d’algébriste est chatouillé par cet aveu de Valéry : « Ce qu’ont fait les hommes de plus admirable est peut-être l’algèbre ». Mais il gâche tout mon plaisir en en évoquant les aspects soi-disant les plus précieux – les nombres et l’observation de la nature – et je comprends que le compliment est irrecevable, puisque ni les nombres ni l’observation ni, encore moins, la nature n’y jouent un rôle quelconque. L’algèbre est la science qui, à la fois, est la plus éloignée de nos quantités et perceptions et traduit l’intelligence la plus universelle et pure, au-delà de l’humain. | | | | |
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| ironie | | | Le sérieux, c’est l’arrogance des yeux sédentaires ; l’ironie, c’est l’humilité du regard vagabond. | | | | |
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| ironie | | | Pour bien rêver, il faut se détacher de la réalité, le temps d’une illumination dans les yeux fermés, sinon tu constateras, fatalement : « Vivre est un village où j’ai mal rêvé » - Aragon – village ou capitale, c’est toujours la terre, en-dessous du rêve aérien. | | | | |
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| ironie | | | Le regard est un point de vue, point impondérable, oblique, solitaire, s’opposant au poids des volumes, au poli des surfaces, à la rectitude des lignes. | | | | |
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| ironie | | | En faisant travailler tes yeux ouverts, tu mets au chômage ton regard. « Ferme les yeux et tu verras » - J.Joubert. | | | | |
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| ironie | | | La poésie nous pousse à fermer les yeux ; la peinture – à apprécier le silence. Léonard voit les choses par l’autre bout de la lorgnette : « La poésie est compréhensible par l’aveugle, la peinture – par le sourd » - « La poesia è comprensibile ai ciechi, e la pittura ai sordi ». | | | | |
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| ironie | | | Les œuvres des autres sont des auberges espagnoles ; j’y entre avec mon propre mobilier – mon goût, mon regard, mes rêves. J’en sors avec mes meubles ambulants, mieux débarrassés du superflu, mieux stylés, mieux entretenus, mieux détachés des époques et des méridiens. | | | | |
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| ironie | | | Qui voit clairement ce qui reste obscur aux autres a peu de chances de faire partie des génies. Au contraire, est génie celui qui découvre un beau mystère là où les autres ne voient qu’un problème théorique ou une solution pratique. | | | | |
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| introduction mot | | | MOT : Les idées reçues naissent dans des contrées pauvres et s'arborent par des stériles repus. Les mots non reçus, dont j'assume ici le trafic, portent sur eux l'embarras de leur conception et la douleur de leur venue au monde. Contrairement aux idées, les mots parlent déjà une langue et sont très sensibles à tout changement de climat. Pour les adopter, il faut savoir lire les regards et les doigts aux tempes, sur le cœur ou sur les lèvres. On ignorera à jamais leurs géniteurs naturels ; comme tout ce qui est grand, ils ont une source inexplicable. | | | | |
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| chœur mot | | | AMOUR : L'amour fait parler tout ce qu'il touche, mais dans un langage, où tout mot est traître ou superflu. Les mots, pour les transports amoureux, ne sont pas plus importants que les panneaux indicateurs, mais ils en annoncent bien les titres. Le rôle héraldique sied beaucoup mieux aux mots que le rôle fatidique, qu'il vaut mieux réserver aux regards. | | | | |
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| mot | | | Une de ces choses que nous cachent la grammaire et l'usage banal : le mot n'est pas un reflet de la vie, il est une vie à part, aussi proche de l'essentiel, peut-être, que le regard. Comme de theoria on aboutit au regard, de logos on se condense dans le mot. Non sans déchirement, puisqu'il y a toujours « un conflit entre le regard, cette métaphore centrale de la vérité philosophique, et la langue »* - H.Arendt - « die Unverträglichkeit zwischen der Anschauung - der Leitmetapher der philosophischen Wahrheit - und der Sprache ». | | | | |
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| mot | | | Il y a des mots qui narrent, des mots qui réfléchissent et des mots qui chantent ; dans le monde, il y a des paysages à décrire, des champs à cultiver et des climats à vivre, le savoir à organiser et le visage à exprimer ; obscure doit être la nuit, solaire veut être la méditation, mais le regard vaut surtout par ses jeux des ombres ; les connaissances doivent être dites, mais « la contemplation est indicible » - Jean de la Croix - « la contemplación es indecible » ; la contemplation est une méditation se passant de mots ; comme un grand sentiment, cette cible indicible, ce point de mire invisible, et que le mot vise, par sa corde hyperbolique et sa flèche métaphorique. | | | | |
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| mot | | | Les mots devraient faire deviner mon âme comme les caresses, qui sculptent un corps, ou comme le regard, qui cligne à Dieu et dédaigne de s'attarder même sur l'air. Le mot, c'est Orphée, l'idée, c'est Eurydice ; et je sais ce que doit devenir l'idée, une fois que je lui aurai adressé le regard définitif. | | | | |
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| mot | | | Citation ou cinétique ont la même étymologie, comme émouvoir et mouvoir. Les citations de ce livre ne sont que des excitations ; ce n'est pas à elles de déterminer la direction du regard, qui est toujours à et de moi-même. | | | | |
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| mot | | | La division en enthousiastes ou grincheux suit l'ambigüité du mot monde, qu'on salue ou maudit. Ce mot peut désigner la matière, la vie, les hommes - trois objets, auxquels on devrait réserver des organes de vue et de langage différents : le cerveau, l'âme ou la rate. | | | | |
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| mot | | | Les plus belles pensées ne seraient que des regards (Er-eignis - Er-äugnis - Nietzsche) et non pas des événements (qui, étrangement, nous dévoient vers le de-venir ou vers l'être - со-бытие - le co-être, ou vers leur fusion dans le soi, qui serait un événement d'appropriation : Er-eignis der Er-eignung - Heidegger - un joli jeu de mots, en allemand, et un impossible charabia en français). « Le regard, c'est une flèche visuelle décochée vers l'infini »*** - Ortega y Gasset - « Mirar es disparar la flecha visual al infinito » - c'est l'absence des choses qui fait de l'infini une vraie cible. Dieu même, au moins le Dieu des Grecs, hésite entre le regard (theoro - je vois) et l'action (theo - je cours). | | | | |
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| mot | | | Orateur - os + ratio - raison de la bouche. Je lui préfère la raison de l'œil - le regard. La pire, c'est la raison de la cervelle - oraculisme, où l'on réinvente soi disant et la bouche et l'œil. | | | | |
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| mot | | | Parler de choses qu'on n'a jamais vues est plus honnête que d'en dépeindre les bien aperçues. L'œil dédouble la plume, l'imagination l'aiguise. | | | | |
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| mot | | | Le mot a toujours en vue ce qui le nie. L'idée, c'est une solide frontière avec l'idée contraire. Le mot est donc dans le regard, l'idée - dans les mesures : distances, surfaces, volumes. | | | | |
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| mot | | | L'une des plus immenses merveilles humaines : dans les cas les plus intéressants, on ne sait pas d'où vient l'irrésistible musique de notre regard - de la perfection du réel ? de l'intelligence du représenté ? de l'élégance de l'exprimé ? L'esprit le plus rare - celui qui vit une fusion de ces trois sphères, dans un accord divin, et, tout en reconnaissant leurs mutismes problématiques, nous enivre de leur musique recréée, recommencée, mystérieuse. « Les mots, parfois, ont besoin de musique, mais la musique n'a besoin de rien »* - E.Grieg. | | | | |
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| mot | | | La poésie, c'est l'interception de regards de l'éternité, regards, qui suggèrent des formes (mots ou sons) et promettent l'attouchement du fond (bonheur ou enthousiasme). Qu'est-ce que l'image éternitaire, sinon une haute musique révélant un sens profond : « La musique du vers ne peut se passer de sens ; mais le sens du vers ne peut se passer de musique » - Weidlé - « Музыка стихов не может обойтись без смысла. Но и смысл в стихах не может обойтись без музыки ». | | | | |
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| mot | | | Tant de mystère insondable nous interpelle dans le don de la langue et de la parole, ainsi que dans le rire et les pleurs. Mais la routine affadit notre regard sur le beau inconnaissable, en nous arrêtant sur la richesse des problèmes, que ces dons permettent de formuler, ou, pire encore, sur l'utilité des solutions, qu'on connaît à ces problèmes résolus. | | | | |
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| mot | | | La contingence guette les mots sans attache. Le hasard du verbe n'est domestiqué que par sa subordination à la hauteur de ton regard interrogatif. Et c'est le regard pré-langagier et non pas le hasard des mots, qui persiste et nous fait abandonner tout ce qui est fixe. La symétrie pascalienne : « le hasard donne les pensées et le hasard les ôte » - est fausse. | | | | |
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| mot | | | Formé sous l'influence des langues indo-européennes, le regard philosophique européen sur la structure du langage - sujet, verbe, objet - est sans intérêt. Tout langage doit offrir trois types de références : d'objet, d'attribut et de lien entre objets. Les catégories - syntaxique du sujet, lexicale du verbe, sémantique de l'objet - sont purement linguistiques, sans rapport avec le modèle conceptuel. La langue fournit le noyau (verbes, quantificateurs ou connecteurs) de l'axe syntagmatique, l'axe paradigmatique étant alimenté par le modèle. | | | | |
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| mot | | | Je dis être en présence d'un mot, lorsque j'ai la sensation, que l'exigence d'une fine oreille se transforme imperceptiblement en l'acquiescement d'un haut regard. | | | | |
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| mot | | | Les mots s'acceptent sans heurts dans un voisinage soit par l'inertie d'usage, soit par un champ d'intuition créé par la langue elle-même, soit enfin par un magnétisme induit par un courant d'auteur. Et je sais, hélas, que sans maîtriser à fond les deux premières de ces forces, je cours le risque de ne pas faire agir la troisième. Je présuppose une charge réceptive dans l'oreille, tandis que c'est l'œil d'autochtone qui coupe tout courant déjà dans la prise de risques insensée par ma bouche. Retentis dans la bouche ou ressentis dans l'oreille, les mots ont des effets souvent opposés - et il est impossible d'effacer la mémoire collective, où se produit l'effet dévastateur idiomatique. | | | | |
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| mot | | | Les mots sont comme l'éther, vitaux mais inertes. Il faut savoir susciter de violentes tornades ou de doux courants, évoquant de lointaines contrées ou emportant vers de hauts horizons. Il faut y mêler des arômes ou en nourrir une flamme. Et l'art des contraintes consisterait à s'appuyer sur les choses aérostatiques, pour progresser et rendre aérodynamiques les choses dignes d'être caressées. Pour le regard, les poumons peuvent s'avérer plus porteurs que les yeux. « L'évolution d'un homme se réduit aux mots dont il se détourne » - Canetti - « Die Entwicklung eines Menschen besteht aus den Worten, die er sich abgewöhnt ». | | | | |
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| mot | | | L'être, c'est-à-dire l'âme invisible, est destiné au regard, c'est-à-dire à la prière et au rêve. Mais ils en firent l'objet culte de leurs syllogismes bancals, où le tragique se banalise et la logique s'enlise. | | | | |
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| mot | | | Une communion de deux âmes, c'est ce qu'ambitionnent mes mots ; et ton âme, ou son regard, est ce que gagnent les yeux de ton esprit, quand il aura finalement compris, que ce que je cherchais à te procurer fut la caresse. | | | | |
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| mot | | | Deux rôles, diamétralement opposés, de la pensée : développer en choses mes intuitions, envelopper d'intuitions les choses. Ce qui produit la dualité du monde : ma conscience et mes matières, mon regard et mon écoute, mais le résultat est le même – le langage, approfondi de représentations et rehaussé d'interprétations. | | | | |
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| mot | | | Mes mots : forme de réponses et fond de questions. « Tu voues ton regard, dépourvu de questions, à l'heure, qui dissout tout regard » - G.Benn - « Du hast fraglosen Aug's den Blick gewendet in eine Stunde, die den Blick zerstört ». | | | | |
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| mot | | | Le toucher produit le nom, le nez - l'adjectif, l'oreille - la rime, la langue - la mélodie, le regard - le verbe. | | | | |
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| mot | | | Tout énoncé a l'ambition de tourner en arbre. L'arbre de l'esprit-requêteur va s'unifier avec l'arbre de l'esprit-interprète. Les cas stériles : l'arbre de départ sans variables, cas minéralogique, ou l'arbre d'arrivée n'ayant pas gagné en ramages, cas prosaïque. Le mot, c'est une pensée se reconnaissant dans un arbre vivant, cas poétique. Il devient regard à hauteur d'arbre, lorsque à l'arrivée on se trouve avec plus de variables qu'au départ. « Comment ne pas vivre au sommet de la synthèse, quand l'air du monde fait parler et l'arbre et l'homme ? »** - Bachelard. | | | | |
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| mot | | | Leurs mots sont reflet de ce que leurs yeux ont déjà vu dans les forums et leurs oreilles - entendu. Les miens - un regard déréistique, dont le reflet ou l'écho chercheraient leur siège en moi-même. « L'objet de tout ton désir est déjà en toi-même » - Angélus - « Alles was du willst, ist schon zuvor in dir ». | | | | |
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| mot | | | Mon mot, qui réussit à s'échapper au silence de Proserpine, je le respecterai sur le mode orphique : je lui jetterai mon dernier regard en arrière, avant qu'il ne me laisse en souvenir que le nom d'Eurydice. « L'homme des mots, le chanteur, s'en retourne vers le trésor des ombres chères » - G.Steiner - « The man of words, the singer, will turn back, to the place of necessary beloved shadows ». | | | | |
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| mot | | | Les chemins d'accès à l'objet sont très loin du réel, de l'être et même de la représentation ; ils sont un phénomène stylistique, mettant à l'épreuve nos goûts et nos interprètes mentaux, ils reflètent le regard du sujet. Dire que « l'accès à l'objet fait partie de l'être de l'objet » (Levinas), c'est reconnaître la misère de la vision phénoménologique du langage, vision ignorant le regard. | | | | |
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| mot | | | Même en matières théoriques la vue cède à l'ouïe et aux choses vues, au culte des déjà-vu et encore-entendu. Pourtant, théorie signifierait je vois Dieu. | | | | |
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| mot | | | Ils réduisent la vie aux gérondifs (Bergson, Ortega y Gasset) ou aux participes (Marx, Sartre), aux aspects ou aux respects. La vie est la recherche de verbes-interprètes, intemporels et iconoclastes, et qui mettent en musique les choses-notes muettes, qui s'inscrivent dans l'esprit et les yeux. | | | | |
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| mot | | | Ni la peinture ni la musique ne peuvent rendre ni mon regard ni ma houle. Et, dans mon soi révélé ou palpitant, le mot n'a rien de palpable à embrasser ni à reproduire ; c'est une ambition bien niaise, que « ton fruit soit copie de toi-même » - Byron - « as our mould must the produce be » ; il n'y a rien à copier - ma création est moi ! Encore que ce soient les meilleurs qui le tentent ; les pires copient les autres ou les choses. | | | | |
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| mot | | | Quand je vois, que ad-miration vient du regard, Be-geist-erung - de l'esprit et вос-хищение - de la hauteur, je comprends une part significative du caractère national. | | | | |
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| mot | | | Quelle belle science aurait pu être l'astro-nomie, si l'on se souvenait, que nomos signifiait non seulement loi, mais aussi chant ! Et l'on apprendrait non seulement à regarder une physio-nomie, mais aussi à l'entendre. L'éco-nomie, cette morne gestion domestique, nous éloigna du chant, et la loi fit de nous - des robots. | | | | |
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| mot | | | Être un Ouvert, c'est être ouvert à l'appel de ton étoile, vivre de révélations, plutôt que d'annonciations : révélation - enlever le voile, Offenbarung - rendre ouvert, откровение - se débarrasser du toit. Reconnaître que nos limites mystérieuses sont intouchables et, pourtant, vivre de l'aspiration vers elles, c'est aussi - avoir son propre regard, qui n'est que l'ouverture, faite non pas pour être investie, mais pour investir le monde. Notre intérieur strict n'est qu'un problème de vision, et notre extérieur - une solution visible. | | | | |
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| mot | | | En matière des premiers gestes divins, l'opposition la plus fréquente est entre ceux qui penchent pour le verbe ou pour le nom, donc pour la relation ou pour l'objet. La relation semblerait être au commencement, l'algèbre l'y emporte sur l'analyse. Tout algébriste ou linguiste t'y suivrait, seul le poète sait convertir toute relation en chose pour ne réserver la primauté qu'à la hauteur du verbe-relation ou du nom-chose. Scruter les choses est stérile ; c'est le regard sur leurs relations syntaxiques - l'instanciation-appartenance (substance première, ou le suppôt) ou la dérivation-inclusion (substance seconde, ou le modèle) - qui les vivifie. | | | | |
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| mot | | | La vue (theoria), en grec, aboutit à théâtre, théorème ou théorie, en se prenant pour moyen, but ou contrainte et exprimant le jeu, la puissance ou le regard. | | | | |
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| mot | | | Tout ce que voit un sot a déjà un nom ; le sot est privé de regard. La vue, c'est la connaissance, le regard, c'est la reconnaissance. Le regard est la vision des choses innommées : « Voir ce qui n'a pas encore de nom, bien qu'offert à tous les yeux »** - Nietzsche - « Etwas sehen, das noch keinen Namen trägt, ob es gleich vor Aller Augen liegt ». | | | | |
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| mot | | | Reflétée par nos sens, la perfection du réel s'appellera, pour l'œil et l'oreille - beauté, et, pour le palais, le nez et le doigt - caresse. La caresse est la beauté incarnée, et puisque le mot est l'incarnation de l'esprit, il devrait aussi être surtout une caresse, tendant vers la beauté. | | | | |
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| mot | | | Que Platon confonde souvent la représentation (concepts) avec les quêtes du représenté (idées) se voit dans l'usage indifférencié, qu'il fait de eidos (aspect ou forme) et idea (regard ou fond). Les concepts existent dans le modèle, et les idées - dans le langage ; mais ni les uns ni les autres - dans la réalité. Mais est-ce que la phusis grecque est notre réalité ? Pour Heidegger, elle fut l'être, et l'idée - son interprétation, ce qui est plein de bon sens. | | | | |
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| mot | | | Dommage que le mot sceptique ait fini par s'attacher à l'un des courants les plus sots de la philosophie ; étymologiquement, il aurait dû désigner ceux qui disposent de leur propre regard, contrairement à ceux qui nagent dans la doxa. | | | | |
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| mot | | | On avance par un regard, attiré par le but ou guidé par les contraintes ; pourtant, en grec, le but, skopos, fait penser à la guidance, et la contrainte, systoli, à l'attirance. | | | | |
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| mot | | | L'univers des mots et des idées n'est pas moins humain que celui des phénomènes et des paysages ; le romantique, qui se renferme dans le premier, n'a pas besoin de descendre dans le second, pour prouver, que la vie et la mort l'habitent. Le regard d'un créateur, même aux yeux fermés, embrasse tout l'univers. | | | | |
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| mot | | | Les yeux sont plus dignes de foi que la langue, mais ils ne furent jamais à l'origine d'une hérésie. Les yeux sont toujours bavards, seule la langue sait doser mutisme et éloquence. Les yeux parlent, la langue respire. | | | | |
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| mot | | | Trois regards déterminent la qualité d'une écriture : sur le fond de l'âme mystérieuse (vénération vs ignorance), sur le passage problématique de l'âme vers le mot (talent vs authenticité), sur la forme résolue du mot (intensité vs rigueur). Un seul de ces regards absent, ou penchant trop nettement vers la seconde vision, - et l'écriture devient bancale. | | | | |
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| mot | | | La langue fait ouvrir les yeux et dresser les oreilles, mais le regard et sa hauteur doivent leur formation - à l'âme, qui préside à la conception du premier et au sens du dernier pas des mots. | | | | |
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| mot | | | Les images grégaires évincèrent, aujourd’hui, les mots individuels. Il n’y a plus de lecteurs (le regard plus le rêve), il n’y a que des spectateurs (les yeux plus le calcul). Et dire, que, jadis, l’ambition suprême de l’écrivain fut de « transformer le lecteur en spectateur » - Nabokov - « превратить читателя в зрителя ». | | | | |
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| mot | | | Étymologiquement, miracle nous renvoie soit au regard soit à l'étonnement - deux piliers d'une bonne philosophie : faire voir, en toute banalité du monde, - du merveilleux, transformer tout bruit mécanique - en musique céleste, faire comprendre que c'est le regard et non pas les yeux qui nous fait voir le monde. | | | | |
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| mot | | | On peut entrevoir la place du regard, d'après l'étymologie grecque de ce mot - théa, à l'origine de théorie et de théâtre, - la représentation, conceptuelle ou spectaculaire, étant présente dans les deux et animée par des ombres, venant des scénarios ou des scènes. Chez les Latins, on retrouve le regard jusque dans l'intuition (intueri). | | | | |
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| mot | | | L'ordre décroissant de nos croyances ou servitudes : les faits, les idées, les mots. Au bout de ce parcours, on finit par ne plus se soumettre qu'au regard : « C'est dans le regard et non pas dans les idées que doit résider notre unité de souffle, à laquelle même les idées se soumettent »** - J.G.Hamann - « Einigkeit darf nicht in Ideen seyn, sondern im Geist, dem selbst Ideen unterworfen sind » - d'autres appelleront cette unité - intensité. | | | | |
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| mot | | | L'idée, c'est un édifice, dont l'ampleur est clairement définie par ta solution architecturale ; la hauteur du mot est indéterminée, on la sent dans la proximité avec ton étoile, et souvent, c'est à partir des ruines que le regard est le plus séduisant ; l'idée est un acte, et le mot - un rêve ; s'ils se rencontrent, c'est sur le mode d'une hantise. | | | | |
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| mot | | | Avec un regard, à la fois pénétrant et caressant, appuyé par un mot sésamique, toute chose endormie peut se mettre à chanter. Dans les mêmes choses, il y a aussi, malheureusement, des litanies bien éveillées et criardes, que tout le monde narre avec des mots de robot. Répète la belle prière d'Hésiode : « Donnez-moi le chant de mon désir ! »***. | | | | |
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| mot | | | Le mot littéraire devient vivant dans la rencontre du regard de l'écrivain (guidé par le goût) et de celui du lecteur (animé par l'intelligence). Il n'y a pas de naissances au pays des mots, il n'y a que des réincarnations préconçues. « Le mot, d'être dit, meurt, ils disent. Je dis qu'au même moment il naît » - Dickinson - « Word is dead when it is said, some say, I say, it just begins to live that day ». | | | | |
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| mot | | | Ma vision-compréhension est, en grande partie, un emprunt au patrimoine commun des hommes, mais mon regard, c'est ma vision-création, qui commence par un détachement, par volonté ou par révélation, du monde connu, nommé. Nommer ne fait pas partie des prérogatives du regard (mais référencer, relier des noms avec de bons connecteurs - oui) ; le regard, c'est une projection du verbe sur un modèle du monde. Théorie voulait dire, jadis, - regard. Le regard est réduction de toute observation en introspection. | | | | |
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| mot | | | Notre langue maternelle est ce qui prive de leur Pentecôte l'œil et l'oreille. Le don des langues est l'un des dons majeurs du regard et du goût. Et même de la vie : on est autant de fois homme, que le nombre de langues qu'on maîtrise. | | | | |
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| mot | | | Peu de choses réunissent en elles, simultanément, autant de force et d'impuissance que le mot. « Je connais la force des mots. Du vent, semble-t-il, et… l'homme pourtant, avec toute son âme, ses lèvres, sa carcasse » - Maïakovsky - « Я знаю силу слов. Глядится пустяком, но человек душой губами костяком ». Ils sont bien des instruments à vent et, pour plus d'harmonie, ils se font accompagner de quelques cordes des pensées. La bouche et les doigts, qui s'adressent à l'œil et à l'oreille. | | | | |
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| mot | | | Dans la tuyauterie humaine circulent des syllogismes et du sang. Le premier circuit rehausse le verbe, le second - le regard. Si je n'irrigue pas assez le premier, le second tarira dans une inexpressivité hébétée. Et être, c'est savoir traduire le regard en verbe et animer le verbe par la présence d'un regard. | | | | |
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| mot | | | Pour ouvrir les portes, plusieurs solutions : devenir familier du portier, fabriquer les clefs, apprendre l'art sésamique. « Qu'est-ce que la langue dans la bouche d'un homme ? - la clef d'un trésor ! Tant que la porte est fermée, personne ne sait si, derrière, il y a des pierres précieuses ou des ordures » - Saadi. Le bon regard, dans les yeux d'un homme, t'apprendra, que le vrai trésor est la clef elle-même et te détournera des serrures. Toutes les portes se valent pour celui qui a la formule sésamique. | | | | |
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| mot | | | Les mots, c'est un champ magnétique d'attirances, avec des flèches et des arcs, avec lesquels tu pourras dessiner un monde de cibles. Les idées, c'est un répertoire de cibles touchées. « Il y a plus de ressources dans les mots que dans les pensées. C'est le monde des mots qui crée le monde des choses » - Lacan. Tout mot est une requête ou un ordre, et c'est la perspective allégorique du regard sur les choses qui en détermine l'épaisseur et surtout la hauteur. Le meilleur créateur se reconnaît par ses requêtes ! De la sédimentation de discours (Husserl) ne naît que l'arbre sémantique et non pas les choses pragmatiques. | | | | |
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| mot | | | L'idée chaussée en mots répugne à être déchaussée. Le non-dit est une cachotterie du marchand et le trésor du sage : « La part créative d'une pensée se manifeste par la présence discrète du non-dit derrière le dit » - Heidegger - « Das Zurückbleiben hinter dem Gedachten kennzeichnet das Schöpferische eines Denkens » - le sensible, suggéré par le style, primant l'intelligible, exhibé dans le mot - le regard derrière les yeux. | | | | |
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| mot | | | Valéry a une vision d'une profondeur vertigineuse : « Les mots ne sont pas dignes de figurer dans mes vrais problèmes et dans mes solutions »*** ! Que le modèle et la réalité s'en chargent et laissent aux mots transitoires le souci du haut mystère inventé ! « Ce n'est ni mot ni regard que je pleure, - je pleure le mystère perdu »*** - Tsvétaeva - « Жаль не слова и не взора - тайны утраченной жаль ». | | | | |
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| mot | | | Pour sculpter mon regard, je prends le bloc de mon être, j'en élimine mes actes, pour n'en laisser que mes mots et ma voix (« verba et voces » - Horace, si loin de la devise américaine : « acta non verba » !). En paraphrasant S.Beckett, je dirais, que mon style se dégagera des réponses à ces questions en marbre : Où irais-je, si je devais aller ? Que serais-je, si je voulais être ? Que dirais-je, si je pouvais avoir une voix ? | | | | |
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| mot | | | Ce qui nous procure les vertiges et ivresses, réels et profonds, ce sont les drogues et les liqueurs – les idées, solides ou liquides, prometteuses des finalités ; les vertiges et ivresses imaginaires et hautes naissent du regard sur les fleurs et de la lecture des étiquettes, des mots, aériens ou ardents, parlant origines et commencements. | | | | |
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| mot | | | L'opposition mot-idée est du même ordre que pose-position ou regard-pensée : l'intensité, la musique, la noblesse opposées à la cohérence, la force, la certitude. Savoir libérer les premiers des secondes est une précondition de l'art. | | | | |
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| mot | | | Une ivresse du regard débouchant sur une glossolalie miraculeuse - tel fut le but insensé de ce livre. Mais le vrai regard, comme le vrai verbe, ne peut naître que dans un dialogue. La langue doit me dévisager et me parler, en anticipant, et m'apporter sa dose de foi et de griserie. La ventriloquence, c'est à dire la création à mon insu, doit avoir sa place, dans la peinture de mes passions. Sans mystifier le cerveau ni démystifier l'âme. Le français resta un grand muet, et dans mon délire, aucun autochtone du pays du rêve ne reconnut son idiome natal. | | | | |
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| mot | | | Quatre regards sur la langue : le syntaxique (plat), le sémantique (profond), le métaphorique (haut), pragmatique (ludique). | | | | |
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| mot | | | Oui, je vous l'accorde, on peut être aussi raseur en invoquant l'absolu que le fait divers. Il s'agit de savoir détacher son nez des choses - en béton ou en fumée - qu'on observe : vers les (bas-)fonds ou vers l'étoile. J'appelle regard un tableau, où la hauteur du mot surclasse la profondeur de l'idée. | | | | |
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| mot | | | Le même mot pour fin-cible et fin-limite ! Pourquoi s'étonner que le Français soit si raisonneur en fourrant partout cet intrus de causalité racoleuse ? Et si la fin-limite était derrière nous, avant notre premier pas ? Et si la fin-cible servait à aiguiser notre regard et non nos flèches ? | | | | |
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| mot | | | L’émotion (excitation) nous renvoie au mouvement (la terre), Aufregung – à la hauteur (l’air), волнение – à l’onde (l’eau). Pourtant, c’est le feu qui traduirait le mieux leur sens désirable. « Que l’amour soit une mer agitée entre les rivages de vos âmes » - Kh.Gibran - « Let love be a moving sea between the shores of your souls ». Il pourrait être aussi un néant, dont l’ardeur serait entretenue par la caresse des regards, des mains, des paroles. | | | | |
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| mot | | | Surprenante – et juste ! - opposition, que Kant crée entre la raison pure et la raison pratique. Et Feuerbach, en l’appliquant au regard, la rend encore plus propre : « Le regard pratique est un sale regard » - « Die praktische Anschauung ist eine schmutzige Anschauung ». | | | | |
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| mot | | | Dieu nous fit présent de l’intelligence et de la liberté, pour que notre contemplation objective accompagne notre création subjective, les deux formant notre regard, ce juste homonyme de Dieu dans théorie. | | | | |
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| mot | | | Une tâche technique difficile : arracher au jour les mots, dont le milieu naturel est la nuit. On n’y réussit que si l’on est capable de fermer les yeux sur le présent et si l’on a sa propre étoile à ne pas quitter du regard. | | | | |
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| mot | | | Non seulement les cinq sens humains sont admirables et merveilleux, mais chacun donna lieu à une métaphore associée : le regard, la musique, le goût artistique, le flair, la caresse. Et si le Créateur ne s’inspirait que des métaphores, telles les Idées platoniciennes, et l’œil ou l’oreille ne seraient que leurs matérialisations ? Et ce serait pour cette raison que le Créateur ne mettrait nulle part Son nez ou Sa voix dans les affaires des hommes. | | | | |
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| mot | | | Voir ou concevoir : les yeux qui contemplent ou le regard qui agit, le verbiage ou le Verbe, le développement en étendue ou enveloppement par un élan vers la hauteur. | | | | |
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| mot | | | L’évolution de l’outil principal d’une écriture artistique : de la confiance orgueilleuse en l'esprit, à la fière foi en l'âme, à la noble maîtrise par le mot, cette étape ultime de toute plume ambitieuse et éclairée, étape gênante pour le regard initiateur mais justifiée par la création finale. En plus, cette conclusion aboutit à cette antienne protéiforme, tout galvaudée qu’elle soit, - Au Commencement était le Verbe, puisque tout grand écrivain vaut par la qualité de ses commencements. Le rêve : réduire tout discours au statu nascendi. | | | | |
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| mot | | | À ces deux mots, très importants, – regard et voix – je donne un sens arbitraire de créativité et d'originalité. Je fus très content de tomber sur cette remarque de Cioran : « Tout s’estompe chez les êtres, sauf le regard et la voix », bien qu’il prenne ces termes au sens banal. | | | | |
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| mot | | | Ce que tous les philosophes négligent, c’est le choix explicite des axes conceptuels, sur lesquels ils placent leurs mots fétiches. L’un de ces mots-parasites – la vie. À l’autre bout de l’axe, on devine, chez les soi-disant vitalistes, - la réflexion abstraite, l’érudition, le savoir, tandis que son occupant le plus intéressant est le rêve, ce qui fait de la vie synonyme de la réalité. Ainsi, cet autre terme, la passion, devient archi-flou, puisque, appliqué à la vie, il peut signifier l’obsession par la réussite, et, appliqué au rêve, – l’élan vers la hauteur. « Ce froid regard et nulle vie ; glas des passions inassouvies » - Boratynsky - « Взгляни на лик холодный, в нём жизни нет ; но как былых страстей заметен след ». | | | | |
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| mot | | | Une confusion, dans les langues romano-germaniques, entre le rêve, qu’accompagne un ronflement, et le rêve, qu’écoutent les astres, associe la renommée désastreuse du rêve – avec le réveil ! Pour le second, le seul évoqué ici, c’est l’endormissement de l’âme, gardienne du rêve, qui est la tragédie du rêveur. « Le réveil fait aux rêves une réputation qu'ils ne méritent pas » - Valéry – la réputation de mon rêve est dans l’intensité de mon regard nocturne sur mon étoile et non dans mes yeux d’un bâilleur matinal. N’empêche que pour écrire ou mettre en musique mon rêve je dois être bien réveillé. | | | | |
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| mot | | | Grâce à une heureuse polysémie, le mot hauteur est employé aussi bien par des musiciens que par des écrivains qui cherchent une certaine musicalité dans leurs discours – la hauteur du son ou la hauteur de vues. | | | | |
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| noblesse | | | Noblesse : le courage de dire adieu, et non pas au-revoir, à ce qui aura été vécu en grand. De donner à la profondeur du Oui - la hauteur du Amen. La noblesse est la grâce du regard sur l'éternité ; le courage est la grâce face à la vie, qui voit son terme. | | | | |
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| noblesse | | | La hauteur n'est pas une dimension de plus pour remplir notre regard, elle est ce vibrato esthétique, qui se faufile dans la durée, la profondeur, l'étendue, y efface la terne illusion de suite et de continuité et la remplace par le beau rêve aux points lumineux et scintillants. | | | | |
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| noblesse | | | Les yeux, plus que les oreilles, nous font découvrir la musique du monde ; son bruit, capté en surface par des oreilles muettes, fait geindre sur le silence du monde, mais filtré par des yeux, sourds à la profondeur, il laisse entendre de hautes mélodies. « La conscience parfaite est un chant, une simple modulation des états d'âme »** - Novalis - « Das vollkommene Bewußtsein ist ein Gesang, bloße Modulation der Stimmungen ». | | | | |
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| noblesse | | | La dignité est pour l'esprit (cette âme inférieure) ce que la noblesse est à l'âme (cet esprit supérieur), les yeux du soi connu – au regard du soi inconnu. La dignité aide à garder la tête haute ; la noblesse fait baisser les yeux. L'indifférence ou la honte. L'orgueil ou la fierté. La dignité intégrale, c'est la noblesse des sots intégraux. | | | | |
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| noblesse | | | Les étapes du mûrissement du rêve : ne plus profaner le regard dans l'immédiat profond et réel, le vouer au large horizon imaginaire, enfin le réserver à une hauteur complexe. | | | | |
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| noblesse | | | La hauteur habitée ou conquise tournera rapidement en platitude ; elle n'a de consistance que non viabilisée et indomptable : « Le noble esprit, en vain, aspirera à la maîtrise de la hauteur pure » - Goethe - « Vergebens werden ungebundne Geister nach der Vollendung reiner Höhe streben ». | | | | |
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| noblesse | | | La même grisaille guette et menace ce qui est permanent et ce qui est éphémère. Le meilleur coloriste, c'est toujours et encore les yeux fermés, quand le permanent fournit des couleurs et l'éphémère s'en illumine. | | | | |
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| noblesse | | | Les yeux et le regard sont deux outils d'une bonne philosophie – pour percer et admirer l'harmonie des langages divins et pour composer la mélodie des consolations humaines. Les yeux reçoivent la lumière du vrai, les ombres du beau, les ténèbres du bon ; le regard – les émet. | | | | |
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| noblesse | | | Toute philosophie des profondeurs sape ou consolide les choses, même les choses, auxquelles nous n'avons pas d'accès, même les choses ne souffrant la présence ni d'observateurs ni d'architectes. Heureusement, la hauteur, elle, n'est pas un lieu (« aucun lieu au-dessus du plus haut » - Sénèque - « ultra summum non est locus »), mais un angle de vue, un regard sans présence, n'ayant pas besoin de coordonnées pour évaluer les choses. « En toute chose, ce que j'en attendais ne fut pas son essence, mais sa palpitation extérieure » - Pasternak - « Я во всём искал не сущности, а посторонней остроты ». | | | | |
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| noblesse | | | Très tôt je comprends, que ma voix ne peut pas avoir de fond (les sources et les fins m'étant inaccessibles). Plus tard, j'apprends, hélas, que même la fusion avec la forme est une illusion de plus, qui dure le temps d'un emballement (« le dur désir de durer » de l'artiste - Éluard). Il ne me restera que la perspective, la voix qui s'éteint en échos mourants (flatus vocis), en regards évanescents. | | | | |
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| noblesse | | | Nihiliste acquiescent = surhomme. Nihiliste passif, aux cordes qui ne vibrent plus ou aux flèches qui ne volent plus. La négation non seulement d'un demi-tour, mais d'un tour complet, d'un éternel retour tragique, toute cible atteinte redevenant regard. Tragique, car l'objet de nos langueurs, cet au-delà qui existe bien, échappera toujours à nos parcours, à nos ruptures et à nos regards. | | | | |
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| noblesse | | | Impossible de rendre, fidèlement, un sentiment, puisque l’essence de tout grand sentiment est dans la profondeur indicible de la vie ; on ne peut qu’en rendre la forme, c’est-à-dire l’intensité du verbe et la hauteur du regard ; l’art n’est pas dans le descriptif, mais dans l'inventif. | | | | |
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| noblesse | | | Le monde est plein de musique, c'est une affaire de filtres acoustiques et de choix oculaire de bonnes cordes. Ceux qui n'y décèlent plus de mélodies divines ouvrent trop leur ouïe et pas assez leur regard. « Mon regard et le regard de Dieu, c'est le même regard, la même vision, la même connaissance, le même amour »** - Maître Eckhart - « Mein Auge und Gottes Auge, das ist ein Auge und ein Sehen und ein Erkennen und eine Liebe ». Mais le regard musical, remplacé par l'ouïe sans musique, fait mettre le monde bavard à la place du Dieu silencieux et me voue à la termitière ou à la machine. | | | | |
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| noblesse | | | Dans le regard, tourné vers le bas, à la façon du bétail (Platon), se retrouvent les profonds et les vastes, trônant dans des bureaux. Seuls les hautains osent lever leur regard, à l'aplomb de leurs ruines. | | | | |
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| noblesse | | | L'étoile doit éclairer mon âme et non pas le chemin. L'étoile se donne au regard et non pas au cheminement ni même aux coups d'ailes. Tout chemin mène à l'étable (fourmilière, meute, troupeau, phalanstère). N'écoute pas Novalis : « Le chemin du mystère te conduit vers toi-même » - « Nach innen geht der geheimnisvolle Weg », à moins que je m'y assoupisse pour rêver ; écoute Emerson : « Attelle ton char à une étoile » - « Hitch your wagon to a star » et laisse Pégase inventer le chemin même. De nos jours, on laissa tomber l'étoile, on accroche sa charrette aux millionnaires. | | | | |
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| noblesse | | | Quand la vie est trop pleine de réel, le rêve est ressenti comme son contraire ; entre les yeux et le regard, je pencherai pour le dernier, qui ausculte l'invisible : « L'homme vit dans ce qu'il voit, mais il ne voit que ce qu'il songe »*** - Valéry. | | | | |
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| noblesse | | | Il est très facile d'être philosophe ou poète, il suffit d'avoir son propre regard ou sa propre langue : « La différence ne réside pas dans le contenu, mais dans le genre de regard ou de langue »** - Marx - « Der Unterschied liegt nicht im Inhalt, sondern in der Betrachtungsweise, oder in der Sprechweise ». | | | | |
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| noblesse | | | L'éternel retour, c'est la reconnaissance, qu'aucun développement ne rehausse le regard prima facie : « De retour à mes débuts, j'y retrouve la même perplexité » - Goethe - « Da steh' ich nun, ich, armer Tor ! Und bin so klug als wie zuvor ». Le sens, l'invariant, de ce retour est dans la bouche de Faust : « Tu es beau, arrête-toi » (« Verweile doch, du bist schön ») - le sens d'un retour intemporel. Et si la cause finale d'Aristote était la même chose : « La cause finale occupe la place de la beauté dans les êtres, qui en sont pourtant dépourvus » ? | | | | |
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| noblesse | | | Dis-moi ce que tu réussis à ne pas voir, je devinerais où peut être ton regard. | | | | |
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| noblesse | | | Le rêve et la prophétie - deux courants vitaux d'âme : le premier descend, le second monte. Le rêve est une prophétie faite yeux ; la prophétie est un rêve fait regard. | | | | |
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| noblesse | | | Que la première fonction de ton regard ne soit pas d'embrasser le monde, mais d'embraser ta perception du monde. | | | | |
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| noblesse | | | Sur Terre n'est libre peut-être que mon premier pas, les suivants ne m'appartiennent pas, ou moi, je ne leur appartiens plus. Mais le regard posé sur mon étoile est toujours libre. Et les meilleurs chemins se tracent dans le ciel, à la lumière de mon étoile. | | | | |
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| noblesse | | | Un vide, que ce soit un vide d'images ou un vide d'idées, est aussitôt rempli par la réalité, qui est la perfection et qui est sans idées ou images. Être parfait, c'est chercher une proximité asymptotique avec la réalité, être le regard, fasciné par une rencontre impossible. Le chemin, du Savoir à la Croyance, va en s'élevant, et pourtant c'est ainsi qu'on retrouve la réalité. | | | | |
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| noblesse | | | Ce n'est pas l'objet de contemplation qu'il faudrait muter en objet de désir, mais la contemplation elle-même. | | | | |
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| noblesse | | | Dans la plèbe, je reconnais le philosophe d'après ce qui ne l'arrête pas. Parmi les philosophes, je reconnais le sublime dans ses lieux d'arrêt. Je dois passer outre, secoué de regrets, d'envies ou de dégoûts, que ce soit parmi l'encens, la huée ou l'indifférence. Et je m'arrêterai, le souffle coupé, les yeux et l'âme prêts à vénérer et à recevoir. | | | | |
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| noblesse | | | Du bon choix de compléments du Verbe : mets en lumière ton âme, mets à l'ombre ton cœur, mets au pas ton esprit. Laisse les autres dresser les esprits, amuser les cœurs et escamoter les âmes. | | | | |
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| noblesse | | | Le talent : jeter des passerelles entre la réalité et le rêve, pour que dans le regard sur la réalité on reconnaisse le penseur, et dans le regard sur le rêve on admire le créateur. | | | | |
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| noblesse | | | Il est facile de proclamer grand ou inexistant n'importe quoi ; c'est ce qui est grand et inexistant qui mérite notre vénération - Dieu et le bien, le beau et l'amour. Ce sont des arbres, comme tout le reste, mais arbres privés de racines à nourrir ; la terre et l'eau leur manquent, ce qui les voue à l'air et au feu. C'est cette splendide inexistence déracinée, aérienne ou flamboyante, qui élève mon regard, surtout aux moments, où mes yeux sont baissés. | | | | |
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| noblesse | | | Puisque tout est pur aux purs (St-Paul), ceux-ci n'ont jamais peur de se souiller. C'est le contraire de la hauteur qui est un tamis et un filtre, une peur vigilante. Il faut se sentir impur, sans même voir ses impuretés, ne fût-ce que pour comprendre, que Dieu a plus que les yeux. | | | | |
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| noblesse | | | Pour traverser la vie, un guide est utile, mais les idées n'y sont que des tables statistiques. L'âme de musicien, c'est à dire le regard, reflétant nos paysages, même avec les yeux fermés, y est plus précieuse que l'esprit statisticien, nous ouvrant les yeux. | | | | |
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| noblesse | | | Quatre types de rayonnement : utilitaire, moral, mystique, poétique. Quatre questions abductives : quoi - création, comment - sensibilité, pourquoi - source, où - liberté. Seuls l'ironie ou le regard répondent au au nom de quoi. Dans l'ironie on devine l'âme, dans le regard - l'esprit. Une ironie trop désinvolte devient stérile, un regard trop exigu confond la profondeur avec la hauteur. Peut-être que l'union de l'ironie et du regard s'appelle liberté : « Le au nom de quoi forme l'Un avec la Liberté » - Heidegger - « In eins mit Freiheit ist Umwillen ». | | | | |
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| noblesse | | | On prouve la hauteur de son regard, quand, en n'évoquant que la féminité, on ne perd pas de vue l'image d'une femme. La même chose avec l'ironie et la pitié, le goût et la beauté. Ceci pourrait s'appeler refus du regard droit, celui qui prétend pouvoir se projeter sur l'épiderme des choses, tandis que le poète a pour toile soit le ciel, soit l'horizon, soit la nuit. | | | | |
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| noblesse | | | La hauteur est atteinte par une collection d'harmoniques, qui excluent le bruit et accentuent la mélodie. Sans bon regard, l'élimination du bruit n'aboutit qu'au silence. | | | | |
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| noblesse | | | La rencontre du regard, du désir et des ailes produit une voix, et c'est d'après la voix qu'on peut juger et un homme et une image et une idée. Par le grain de ta voix on devinera le timbre de ta vie. | | | | |
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| noblesse | | | Si la noblesse devait être associée à un quelconque échange généreux (Platon), ce serait par l'intermédiaire d'une bouteille de détresse, où j'aurais logé mon regard de naufragé. | | | | |
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| noblesse | | | Ce que j'ignore prépare ce que je dois, mais ce que je vois ne devrait pas effacer ce que je veux. C'est le contraire du : « L'homme peut ce qu'il doit » - Fichte - « Der Mensch kann was er soll ». | | | | |
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| noblesse | | | Penser que l'essentiel est dans les objets ou jugements sur eux, c'est se condamner à l'accessoire. L'essentiel est dans la position des mains, qui caressent, et surtout dans la hauteur des yeux, qui se confessent. | | | | |
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| noblesse | | | Notre savoir passe par notre ouïe, et notre valoir - par notre vue ; nos moyens, les filtres, ou nos contraintes, les paupières. Nos oreilles, ces orifices sans virginité ; nos yeux, ces sondes avec fécondité. Même pour les yeux, la meilleure paupière est la hauteur inviolable. Mais il faut savoir se dérober à la surveillance du cerveau, ce proxénète ou racketteur de nos âmes accueillantes. | | | | |
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| noblesse | | | Trois dimensions du regard : la verticale, les deux horizontales - l'étendue et la largeur. Il y a plus d'oppositions entre deux sens de chaque alternative qu'entre alternatives. La gauche ou la droite, l'anticipation ou la nostalgie, la profondeur ou la hauteur. Mais la hauteur accompagne plus volontiers la gauche et la nostalgie. | | | | |
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| noblesse | | | Être entier par le regard (syncrétisme de hauteur) et fragmentaire par les choses regardées (éclectisme d'étendues sélectives). Le regard est vecteur apriorique de valeurs, et les choses n'en sont que porteuses apostérioriques. L'intensité du regard est au-dessus de la pénétration métaphysique. « En pensant en termes des valeurs, la métaphysique s'interdit de ne livrer l'être qu'au regard » - Heidegger - « Durch das Wertdenken fesselt sich die Metaphysik in die Unmöglichkeit, das Sein nur in den Blick zu bekommen » - sous un bon regard l'être ne fait pas que marcher, il se met à danser. | | | | |
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| noblesse | | | Être concerné par toutes les choses, c'est le credo de ces touche-à-tout de Rimbaud, Hofmannsthal, Mallarmé, Keats, Kafka, A.Breton ; ils n'ont pas de filtres, que des amplificateurs ou transformateurs leur assurant une hygiène de l'ennui (Baudelaire). Le travail filtrant : approche, attouchement, vibration - éliminer, maîtriser, vivre. Celui qui a un regard vibrant a rarement des yeux vibrionnants, contrairement à ceux qui pratiquent un « nomadisme intellectuel : les yeux, qui partout se nourrissent » - Emerson - « the intellectual nomadism : the eyes which everywhere feed themselves ». Je préfère les ascètes et les esthètes : « J'ai un goût sans prétention : les meilleurs me suffisent » - Wilde - « I have a modest taste : the best of the best is enough for me ». | | | | |
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| noblesse | | | Les plus beaux et complets symboles du culte des premiers pas vers l’irréel : le regard d'Orphée sur Eurydice, à l'orée de la vie, ou celui de la femme de Loth, « renonçant à la vie pour un seul regard » - Akhmatova - « отдавшую жизнь за единственный взгляд », en se retournant vers l’origine de ses élans. À comparer la barque sans événement d'Orphée ou le sel de la Terre que devint Loth, avec les jeux préprogrammés pour le navire, chargé de marchandises, d'Odysseus. | | | | |
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| noblesse | | | Trouvez l'intrus dans la liste de mots : château, regard de femme, larme, paysage. Tous témoignent d'une présence divine. Mais la divine défaite les éclaire tous, hormis les yeux de femme, qui guettent les triomphes et fuient les ruines. | | | | |
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| noblesse | | | Tout le monde cultive le souci de soi, mais, ordinairement, avec le regard de l'autre. C'est le souci de l'autre qui fait l'homme, surtout si son regard procède de lui-même. | | | | |
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| noblesse | | | L'aristocratisme des sens : se délecter d'une pureté à même le plus noble des sens, les yeux de l'âme. Les yeux d'un esprit noble aident à voir de la pureté parmi n'importe quel empirisme. Pureté, face cachée de la réalité. | | | | |
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| noblesse | | | Ils pensent, que le regard est dans le retard. Chez l'homme de loisirs sachant creuser, sur la transversale de l'événement. Je le verrais mieux dans les yeux de l'homme de plaisirs sachant se désennuyer. À la verticale de la ligne du temps. | | | | |
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| noblesse | | | S'attaquer surtout au non-existant : après la naissance du rêve ou la mort de Dieu - chercher à donner vie au regard. | | | | |
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| noblesse | | | Le regard naît avec la trouvaille de son propre souffle. Que ce soit dans la lumière d'une imagination, lux rationis, ou dans les ténèbres d'une sensibilité, tenebrae fidei. Le contraire de regard s'appelle inertie. « La vie noble s'oppose toujours à la vie par inertie »*** - Ortega y Gasset - « La vida noble queda contrapuesta a la vida inerte ». | | | | |
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| noblesse | | | Le soi connu ignore ses ressorts ; il se détache de son œuvre, que lui souffla le soi inconnu. « L'homme parfait est sans soi, l'homme inspiré est sans œuvre » - proverbe chinois. Les yeux se baissent, où règne le regard. | | | | |
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| noblesse | | | Ne pas réduire la hauteur à un problème géométrique, qui la vouerait aux projections, et toute projection sur l'axe des choses (« zu den Sachen selbst » - Husserl) est une chute. La hauteur devrait être affaire de l'oubli de ce qui attire par le poids ou les coordonnées, affaire du regard attiré par l'impondérable. | | | | |
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| noblesse | | | Rêver, c'est entendre de la musique à travers toute clameur de la vie. Et comme toute vraie création naît du besoin d'échos, on se met à griffonner des pages ou des toiles, car c'est le seul moyen de munir son rêve - du regard, pour répliquer à l'oreille. « On naît poète, on devient tribun »* - Quintilien - « Nascuntur poetae, fiunt oratores ». | | | | |
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| noblesse | | | Aucune chose, en elle-même, n'est en-dessous d'une exigence de hauteur ; c'est le regard qu'on y porte qui en dessine la dignité. Le regard est un arbre interrogateur, et lorsqu'il ne comprend plus aucune inconnue, la chose disparaît et s'identifie à cet arbre, devenu arbre interprétatif. La poésie, c'est la permanence des inconnues ; elle est le dernier recours, pour avoir une nostalgie des choses mêmes. | | | | |
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| noblesse | | | Il est des sensations ou des images, qui envoûtent l'âme, mais désespèrent la langue : le bonheur, Dieu - qu'aucune forme langagière sérieuse n'épouse ; on est condamné à les laisser dans l'antichambre des métaphores platoniques. L’espérance a besoin des yeux fermés ; l’esprit commande les yeux ouverts, pour nous conduire vers la désespérance ; l’âme, c’est le regard, les yeux fermés, inventant des espérances fugitives. | | | | |
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| noblesse | | | Notre existence se déroule dans deux domaines – la réalité et le rêve, dont l’intersection diminue avec l’âge. On affronte la vie réelle avec les yeux ouverts, et l’on découvre son caractère tragique. Le rêve se marie bien avec l’espérance qui n’est pensable que les yeux fermés – l’extase, le bonheur. « Le bonheur a les yeux fermés »** - Valéry. | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse du regard, ce n'est ni l'étendue entre-ouverte de l'avenir, ni même la profondeur entrevue du passé, mais bien la hauteur entretenue d'un présent, débarrassé de ses soucis terrestres. À l'échelle temporelle, il est semblable à l'instant de Zarathoustra (der Augenblick - regard des yeux), dont l'éternité enveloppe les chemins du passé et de l'avenir. À l'échelle spatiale, le regard, c'est l'enveloppement ludique de choses, rendant leur développement pragmatique - superflu. | | | | |
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| noblesse | | | La direction de mon regard et l'évocation des choses vues me sont imposées. Ne dépend de moi que la qualité de ce regard, qualité qui s'appelle hauteur ou intensité noble. | | | | |
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| noblesse | | | Est à hauteur d'arbre ce que l'homme embrasse du regard. Les échelles et les routes l'amènent à la platitude d'étables. | | | | |
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| noblesse | | | Le corps part des yeux, l'esprit – des choses vues, l'âme – du regard. Trois démarches difficilement compatibles dans l'espace, et que Goethe cherche vainement à fusionner dans le temps : « Né pour voir, préposé au regard » - « Zum Sehen geboren, zum Schauen bestellt ». | | | | |
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| noblesse | | | La majorité des sages étale devant la raison même des litanies élogieuses. Quelques rares poètes (Nietzsche) en chantent la vitesse (l'intensité), mais c'est son accélération (le vertige) qu'il faudrait mettre en musique. Les dérivées de la raison, plutôt que la raison elle-même. À la raison panoramique opposer le regard hiératique, vertical. | | | | |
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| noblesse | | | Baisser les yeux, cherchant des profondeurs, des voluptés ou des hontes, - un excellent moyen pour être propulsé vers la hauteur. L'écriture aurait dû être une œuvre de la chair, où l'oreille et les yeux enflamment alternativement les mains et le cerveau. | | | | |
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| noblesse | | | Signe de noblesse : l'espérance la plus pure naissant dans les situations les plus désespérées (Camus). « Bien que sous la forme d'une vague quête, l'espoir germe dans une profonde désespérance » - Th.Mann - « Aus tiefster Heillosigkeit, wenn auch als leiseste Frage, keimt die Hoffnung ». L'invisibilité comme garantie d'authenticité : « L'espérance qui se voit n'est pas l'espérance » - St-Augustin - « Spes autem quae videtur, non est spes ». Comme l'amour qui dure, tant qu'on ne se voit pas : « Les yeux dans les yeux, les amants n'arrivent pas à se voir » - N.Barney. | | | | |
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| noblesse | | | Face à la fragilité des causes premières intellectuelles, trois réactions actives possibles : la trahison - retour au palpable, aux affaires, aux palabres ; la perversion - chant cynique, le désespoir bien pesé ; la fidélité-sacrifice - chant du cygne, l'espérance parée de sa gratuité : « Le sacrifice a en soi sa propre essence et n’a pas besoin de but ou d’utilité » - Heidegger - « Das Opfer hat in sich sein eigenes Wesen und bedarf keiner Ziele und keines Nutzens ». La réaction passive serait de fermer les yeux, face au problème des causes, et de ne vouer son regard qu'au mystère de l'effet : « Les ténèbres de l'âme ont besoin non pas de rayons de soleil, mais du regard sur la nature »* - Lucrèce - « Animi tenebras necessit non radii solis, sed naturae species ». | | | | |
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| noblesse | | | L'ampleur d'une vie spirituelle résulte de la tension entre la profondeur de l'humilité et la hauteur du regard, la honte et l'ironie. Et puisque le talent, c'est surtout un don de l'ironie, ce don peut être un obstacle à l'amplitude de l'âme, si la honte ne le rejoint pas. | | | | |
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| noblesse | | | Un miracle de notre interprète câblé ; dans l'expression des yeux se lit le portrait de l'âme ! Curieusement, sa musique, elle aussi, se concentre dans le regard, qui se laisse entendre. « Ô hauteur sans escales ! Ô chant d'Orphée ! Ô son à hauteur d'arbre ! » - Rilke - « O reine Übersteigung ! O Orpheus singt ! O hoher Baum im Ohr ! ». Un regard à hauteur d'arbre, une musique montant de notre Caverne intérieure… | | | | |
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| noblesse | | | Dans l'Éternel Retour je ne vois pas de cycles ; j'y vois, par contre, l'extase hautaine qui, intemporellement, seule épuise l'essence de la chose, qu'aucun mouvement, circulaire, linéaire ou chaotique, aucun approfondissement ni élargissement n'enrichit ni n'éclaire. La chose reste la même, face à toute bougeotte, et ne se résume que dans l'intensité du regard initiatique ; l'intensité non-noble est propre des passions aujourd'hui dominantes : la Bourse, le flirt, la gazette. Mais tenir à la permanence de l'intensité, c'est aussi chercher à mourir debout, contrairement aux autres : « Tout ce qui se perfectionne par progrès périt aussi par progrès »** - Pascal. | | | | |
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| noblesse | | | Un bon souffle et un bon regard, voilà ce qu'apporte la hauteur. Le souffle te dégage de tes actes et libère de l’air commun ta respiration ; le bon regard permet de dominer et d’ignorer la platitude. | | | | |
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| noblesse | | | Le dernier homme, ce n'est pas nécessairement le ressentiment en soi, ni même son objet, ni le non orgueilleux et bête jeté à la figure du monde, mais le manque d'intensité de son regard capable d'égaliser les non et oui, dans un acquiescement, à la fois fier et humble, une naïve et essentielle soumission montanienne. Surhomme : l'effort au service de la résignation, l'intensité comme dénominateur commun de toute fraction de la vie - l'homme du désir sachant museler l'homme du besoin. Contrairement à l'ultra-humain ou au trans-humain, perçus en perspective temporelle, le surhumain s'évade du temps, puisque le vrai humain est intemporel. | | | | |
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| noblesse | | | Dans quelles circonstances la vue est préférable au regard ? - quand l'affectif épuisé cède au contemplatif ou à l'accumulatif : « Je ne veux pas de points de vue, je veux la vue » - Tsvétaeva - « Я не хочу иметь точку зрения. Я хочу иметь зрение ». | | | | |
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| noblesse | | | Quand l'intensité remplit mon regard, tout événement - une agonie, un triomphe ou une découverte - est vécu telle une vicissitude sans conséquence, aux noms communs. N'apportent des secousses que les naissances, ces surgissements de l'innommé. | | | | |
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| noblesse | | | Cocteau voit l'arbre croître en profondeur : « Gravez votre nom dans un arbre, qui poussera jusqu'au nadir » - c'est une exclusivité de l'arbre - chacun choisit la dimension, à laquelle s'attache son regard ; ce qu'on ne peut pas dire de la lugubre platitude du marbre. | | | | |
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| noblesse | | | Les mêmes états et objets sont à l'origine des réactions romantique (chaude) ou mécanique (froide) ; mais le romantique y avait entendu de la musique, tandis que l'enregistreur y avait mesuré des décibels ou fréquences ; le conte de fée, face au compte rendu ; la réalité mélodique ou la réalité statistique. « Symbole et indice se regardent en chiens de faïence »** - R.Debray. Toute la vie, en puissance, est en moi ; m'écouter, c'est y déceler la musique (et non pas le bruit) du monde, que je porte, pour la traduire ensuite dans mon regard. | | | | |
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| noblesse | | | Me faire envahir par des platitudes de la vie est signe de manque d'imagination ; les reliefs de la vie ne se sculptent pas par mes mains, mes pieds ou même mes yeux, ils se doivent à mon regard. L'imagination, c'est ce qui construit des exubérances ou déconstruit des platitudes, afin de créer un paysage, animé d'un climat émotif, que les Hindous appellent saveurs esthétiques. | | | | |
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| noblesse | | | Aucune de mes frontières, en étendue et en profondeur, ne m'appartient, j'y suis un Ouvert ; c'est en hauteur que je n'ai rien à atte(i)ndre, qui ne soit à moi ; Heidegger, dans son oubli de la hauteur, confond horizons et firmaments : « L'horizon n'est nullement rapporté au regard, mais signifie la clôture » - « Aber Horizont ist gar nicht auf Blicken bezogen, sondern besagt den Umschluß » ; quand l'horizon se réduit au temps, qui rend compréhensible l'être, on néglige le firmament, qui est l'espace, demeure ou ruines, du devenir. | | | | |
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| noblesse | | | D'après Sartre, on accède au monde par le regard. Mais il le place, à l'instar de Platon ou de Heidegger, en profondeur et non en hauteur, et il l'adresse au groupe et non à l'arbre. | | | | |
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| noblesse | | | Les plus délicates de nos émotions, comme les plus subtiles de nos pensées, naissent (au sein) de l'invisible ; rendre celui-ci lisible est la tâche de la poésie, le rendre intelligible - la tâche de la philosophie ; l'outil de ces métamorphoses s'appelle regard, et son complément, le talent, permet non seulement de regarder, mais aussi de faire voir, ou plutôt de faire entendre, car ce n'est pas la maîtrise du récit (die Gesetze der Diskursivität halten - Kant), mais celle du chant, qui en est la condition. | | | | |
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| noblesse | | | Parmi les choses, je distingue celles qui relèvent soit du prix, soit de la valeur, soit du sacré ; mais la merveille du monde fait que, dans toute chose particulière, percent les mêmes trois dimensions ; il me faut deux types de regard, pour, respectivement, un travail de filtrage et un travail d'amplification ; donc, la formule : ce qui a de la valeur est sans prix, ce qui est sacré ne peut pas être évalué - s'appliquera même à l'intérieur de la chose élue, lorsque je serai en tête-à-tête avec elle, et que mon goût phylogénétique laissera sa place à mon intelligence ontogénétique. | | | | |
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| noblesse | | | Les yeux ont deux fonctions disjointes : être source des larmes ou commencement du regard. Il serait sage de les équilibrer, sans négliger aucune : « Plutôt pleurer qu'explorer » - Faulkner - « Ever complain, never explain ». Pleurniche sur le beau, déniche le vrai. Le corps complique, l'esprit explique. La contagion, entre eux, passe par les oreilles, source d'une ironie anti-tintamarre ou d'une cacophonie amplificatrice. | | | | |
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| noblesse | | | Le rêve est dans son élan initial, dans son départ, mais toute arrivée est dans la réalité, où tout mouvement n'est que géométrique, toute hauteur vite réduite à la platitude, toute solitude souillée par la présence des autres. « Je voulais les attacher en haut, les mener à la réalité par des songes » - Chateaubriand - qui manque de regard manquera aussi de hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | La culture est davantage dans la hauteur des vues que dans la profondeur de l'ouïe, dans la beauté des fleurs que dans la vérité des racines. Mais Protagoras a raison : « La culture n'éclôt dans l'âme que si elle descend aux racines ». | | | | |
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| noblesse | | | Ce ne sont ni l'escalade ni l'excavation, mais le regard et l'intelligence qui nous rendent familiers des hauteurs et des profondeurs, qu'un talent ou une noblesse font se rencontrer. Cette rencontre est le seul bonheur vrai, c'est à dire imaginaire. | | | | |
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| noblesse | | | Il y a trois sortes de thèmes, abordables par un intellectuel : ceux, où 90% des hommes sont dans le vrai - on pratique le paradoxe, en s'y opposant, ou le conformisme, en y adhérant ; ceux, où 90% sont dans le faux - le conflit est entre la bêtise et l'intelligence, l'ignorance et le savoir, la platitude et la profondeur ; enfin, dans le troisième domaine, un homme de palinodies, un homme d'esprit et de virtuosité, trouvera toujours de bons arguments pour soutenir soit l'un soit l'autre des avis contraires - le choix serait question de goût, de passions, de hauteur du regard. Le premier domaine accueille la majorité des cerveaux et des plumes ; l'arbitre du deuxième est le scientifique ; tandis que le troisième est le seul, où devraient agir le cœur du poète ou l'âme du philosophe. Postures, positions, poses. | | | | |
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| noblesse | | | On peut se permettre d'écrire sur le monde en ne s'appuyant que sur la profondeur, d'écrire sur son époque en ne maîtrisant que l'ampleur ; mais on ne peut se décrire soi-même qu'à une grande hauteur, où, à défaut du réel, on placera son idéel. | | | | |
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| noblesse | | | C'est sur des sentiers battus qu'on rencontre ceux qui s'égosillent le plus sur les périls de leur chemin unique, réservé aux immenses trublions qu'ils sont : « Des voies obliques, mal entretenues, sont les voies du Génie » - W.Blake - « the crooked roads without improvement are roads of Genius ». Ce n'est pas l'aménagement de virages qui motive le Génie, mais l'arrangement de mirages. Qu'on parcourt des yeux sans recours aux pneus. | | | | |
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| noblesse | | | Les yeux suffisent pour fixer mes buts ; pour poser mes contraintes, j'ai besoin de regards ; les yeux saisissent mes frontières visibles, le regard me fait tendre vers mes limites, qui ne sont pas à moi, il me rend Ouvert. Mon côté animal perçoit un monde clos ; mon côté humain conçoit un monde ouvert. Beaucoup de liberté sur cet axe, pour un créateur inspiré : « De tous ses yeux l'animal perçoit l'Ouvert, sa profondeur se lit sur son visage. Son être est sans regard » - Rilke - « Mit allen Augen sieht die Kreatur das Offene, das im Tiergesicht so tief ist. Sein Sein ist ohne Blick » - la hauteur de cet Ouvert s'écrit par le regard. Ce, que ne voient que les yeux, m'enferme, fait de moi - une bête, dont la frontière devient sa cage. | | | | |
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| noblesse | | | Un penchant sympathique de ceux qui connurent l'exil : ils apprennent à inventer des patries imaginaires, placées dans des endroits imprévisibles : « Le ciel est ma patrie et la contemplation des astres - ma mission » - Anaxagore - ce qui s'appelle exil étoilé. De ce regard doit naître l'arbre, comme cet arbrisseau torturé, qui surgit de la Nuit étoilée de Van Gogh. | | | | |
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| noblesse | | | Il n'y a plus de chemins secrets, menant vers des trésors ou des illuminations ; je ne dois compter que sur mon étoile, que je suivrai, les yeux fermés, du fond de mes ruines. Ne crois pas trop les prétentieux : « Heureux qui va par une route inconnue à la sagesse humaine, et sans toucher de pied à terre » - Fénelon - la sagesse est une affaire terrestre, accessible même aux misérables, qui s'attroupent sur des sentiers battus, sans toucher de regard au ciel. Le sage est celui qui a la plus vaste collection de plaies, mais qui les lèche mieux que les autres. « Parmi les sages, pas un qui ne soit heureux » - Cicéron - « Neque sapientum non beatus ». | | | | |
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| noblesse | | | L'apparition du regard, dans mes yeux, est facile de détecter : je verrais la terre à travers le ciel. « Le désir du regard le poursuit si fort, qu'il aspire au ciel et abandonne la terre » - Arioste - « Tanto è il desir che di veder lo incalza, ch'al cielo aspira, e la terra non stima ». Si, en plus, je munis mes yeux de noblesse et d'intensité, j'aurai un haut regard - je vivrais le ciel en vue de la terre. | | | | |
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| noblesse | | | Être humble avec les buts, ironique avec les moyens et royal avec les contraintes, telle est la forme d'acquiescement à la vie ; et lorsque la contrainte porte sur la même intensité de mon regard (et non pas la multiplication d'objets regardés), elle s'appellera éternel retour : « La pensée d'éternel retour du même est la plus haute formule d'acquiescement » - Nietzsche - « Der Ewige-Wiederkunfts-Gedanke ist die höchste Formel der Bejahung ». | | | | |
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| noblesse | | | Le sens de mon existence - l'intensité de mon regard, c'est à dire de mon rapport avec la vie, et qui s'atteint surtout grâce aux contraintes que je m'impose : mettre le désir au-dessus de la force (la volonté de puissance), ne pas m'attarder sur les choses, qui changent, entretenir l'excellence du regard (l'éternel retour du même), me mettre au-delà des valeurs, pour être moi-même leur vecteur (la réévaluation de toutes les valeurs) - trois synonymes du plan nietzschéen. Vie, volonté de puissance, art - comme trois hypostases d'une même substance tragique ! | | | | |
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| noblesse | | | Dès que mon regard s'attache non pas à sa direction, mais à son intensité, je suis sollicité par la voix de la noblesse et de la musique. Je m'évade de la platitude, je deviens jouet des chutes et des essors. « C'est le regard qui fait s'élever ou s'effondrer ton esprit » - Ovide - « Ingenium voltu statque caditque ». | | | | |
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| noblesse | | | Le nihilisme des commencements - ne pas se hisser sur les épaules des autres ; le nihilisme des contraintes - en être le seul auteur ; le nihilisme des moyens - savoir se servir de ses faiblesses ; le nihilisme du parcours - tenir davantage au regard qu'aux pieds ; le nihilisme des finalités - en reconnaître l'insignifiance. Je pense en être très proche. | | | | |
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| noblesse | | | La façon la plus noble de présenter les valeurs est d'en peindre le vecteur : l'origine, l'unité de souffle, le sens du regard. Laisse les orgueilleux patauger dans des tournants et les sots - dans des suites d'idées. | | | | |
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| noblesse | | | Le bonheur nihiliste est le désir, détourné des routes et tourné vers la hauteur. C'est ainsi que je dois comprendre les Anciens, voyant le bonheur dans l'étouffement de nos désirs. Il serait plus sage de n'en chercher le chemin qu'à la verticale de mon regard sur la carte du Tendre. La hauteur est une frontière inaccessible d'un Ouvert ; et le nihilisme n'est pas dans la transgression de plates limites, mais dans la vénération de nos plus hautes frontières infranchissables et dans « l'élan vertical dans l'Ouvert » - Rilke - « den Absprung, senkrecht ins Offene ». | | | | |
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| noblesse | | | Quand ce qui est vu comme beau s'avère être systématiquement vrai, on a de bonnes chances d'être en présence d'un regard noble. « La noblesse de l'esprit solitaire est si grande, que tout ce que son regard conçoit est vrai » - Avicenne. Le propre du goujat : ne vivre que de son vrai, d'un misérable vrai ne s'élevant jamais jusqu'à être beau. | | | | |
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| noblesse | | | L'art d'accommodation noble de mon regard consiste à savoir, où et quand il faut garder les yeux ouverts ou fermés. « Apprends-nous à ouvrir et à fermer les yeux » - T.S.Eliot - « Teach us to care and not to care ». Tandis que le monde ne m'apprend que des choses regardées et me désapprend à tenir à mon regard. | | | | |
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| noblesse | | | Les murailles, que j'érige moi-même, sont utiles, pour que mon regard soit plus près du ciel. Viser l'horizon, en les abattant, est une illusion d'optique, dont ne profiteront que mes yeux. J'abandonnerai l'horizon avec la même facilité que l'herbe sous mes pieds, dès que j'aurai compris, que je devins regard. À la pensée sous l'horizon de la mort, je préférerai le regard au-dessus de sa hauteur. Le beau s'offre partout à l'âme ; l'idée du beau n'est accessible qu'au regard : « Ô mon âme, au plus haut ciel guidée ! Tu y pourras reconnaître l'Idée de la beauté » - Du Bellay. | | | | |
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| noblesse | | | Tout ce qui sert à maintenir l'équilibre de ma raison se trouve sur la terre ; la raison n'a rien à gagner, quand je lève mes yeux vers le ciel. Ce n'est pas la tête qu'il faut lever, mais l'âme, qui prendrait la relève des yeux. Ainsi se lisent la lumière céleste comme le noir terrien. L'homme au bandeau, ignorant le secret de l'anneau de Gygès et qui n'aurait que les yeux pour voir, ne voit plus rien. | | | | |
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| noblesse | | | Un amoureux de climats ou de paysages humains n'a pas besoin de guides, pour chanter la vie, sans la traverser, perclus dans ses châteaux ou ruines. Ceux qui découvrent le beau, guidés par le vrai, sont des marionnettes : « Ce qui distingue le fou du sage, c'est que le premier est guidé par les passions, le second par la raison » - Érasme - « Quandoquidem hac nota a stulto sapientem discernunt, quod illum affectus, hunc ratio temperat ». Que derrière cette marche assistée se tienne la passion ou la raison, ce qui compte, c'est si elles s'acoquinent avec mon regard ou avec mes pieds, pour éployer les ailes ou alourdir les semelles. Pourvu que la raison du fou ne sois pas la passion du sage. Ni que la semelle allégée ne réduise en allégeance l'aile. Me prendre à la légère ne doit pas être à l'origine de mon haut vol. | | | | |
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| noblesse | | | J'ai des vecteurs innés de mon goût et de ma sensibilité, et ils n'ont rien à apprendre, dans mes triomphes ou mes débâcles. Pour ne pas perdre de hauteur, je ne tire aucune leçon de mes chutes. Ceux qui comptent ne tirer de leçons que des chutes des autres, se trompent plus lourdement. Mais les plus irrécupérables, et ils sont la majorité, font de leurs chutes la raison de leurs reptations, pour donner aux illusions perdues ou espoirs déçus des vertus pédagogiques. Plus souvent, on devient plus sage en renonçant à quelque chose. L'appropriation rend la justification plus solide et le regard plus grossier. | | | | |
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| noblesse | | | Le commencement est la quintessence du regard et même peut-être son seul contenu inimitable, le reste ressemblant plutôt à un vide. Et c'est en évitant d'encombrer de nos petitesses ce vide sacré que nous prouvons la présence d'une pleine fin, au-delà du regard. | | | | |
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| noblesse | | | La musique de ta vie ou de ta création naît du frisson, de celui de ton regard sur ton étoile ou de celui de tes métaphores, les deux – indispensables, pour faire vibrer tes cordes poétiques ou pour faire taire tout bruit prosaïque. « Il faut trembler pour grandir »** - R.Char. | | | | |
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| noblesse | | | L'âme se fond dans l'azur d'un regard, quand elle est haute. Quand elle est basse (mais est-ce une âme ? ), elle suit la grisaille des yeux. « Ce sont de mauvais témoins pour les hommes que les yeux et les oreilles, quand ils ont des âmes barbares » - Héraclite. | | | | |
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| noblesse | | | Ils cherchent leur voie, dans le labyrinthe des écoles ou des styles, tandis qu'il s'agit de se débarrasser de routes, de se mettre en hauteur, de chercher sa voix, qui est cette même perspective, devenu regard. Ne pas creuser - en temps de déluge de messages, la colombe est plus éloquente que la taupe. | | | | |
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| noblesse | | | C'est en position couchée que j'atteins la meilleure hauteur, étoilée de chutes, que la position debout prépare. Être dans la hauteur, c'est être près de la chute. Ovide se trompe de pose : « debout, vouer son regard aux étoiles » - « erectos ad sidera tollere vultus ». | | | | |
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| noblesse | | | En l'absence des autres, je me place, spontanément, aux extrémités de tous les axes de valeurs ; mais mes superlatifs s'effondrent à toute épreuve du comparatif. Être dans la vie ou dans l'art, parfois, surtout si l'on n'est pas Nietzsche, s'excluent : « Je compare, donc je vis » - Mandelstam - « Я сравниваю — значит, я живу ». Il faut savoir choisir entre le regard et le poids : « Quand je me considère, je me désole ; quand je me compare, je me console » - Talleyrand. Dans considérer, on sent la présence des astres ; dans comparer, gît une égalité des pareils. « Si je me considère, je m'annule » - Valéry. Le soi connu, dont il est question ici, est, en effet, source de nos hontes, il est dans le comparatif ; le superlatif ne s'applique qu'au soi inconnu, dont on dit : « Humble quand je me compare, inconnu quand je me considère »*** - Tsvétaeva. | | | | |
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| noblesse | | | La fonction noble de l'âme – la sublimation de nos cinq sens : la musique, le flair, le goût, la caresse, le regard. L'esprit se contente du bruit, du calcul, de l'intérêt, de la possession, des yeux. | | | | |
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| noblesse | | | On rêve et on végète dans la même posture. Heureusement, à la posture, affaire des bras et des idées, s'oppose souvent la pose, affaire du regard et des mots ; le rêve est dans la pose. La hauteur, aussi, n'est pas dans l'escalade, qui s'effectue dans la même posture que la reptation. On agit du haut de sa posture, on écrit à la hauteur de sa pose. | | | | |
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| noblesse | | | À l'origine de l'axiologie nietzschéenne se trouve cette magnifique remarque de L.Salomé : « À bonne hauteur, ardeur et froideur sont ressenties comme presque identiques »*** - « Auf richtiger Höhe, Brand und Frost fühlen sich fast identisch an ». Tenir à la hauteur, c'est vouer son regard à l'altimètre, s'éloigner des choses, de leurs baromètres (erreur de Nietzsche) et thermomètres (dénoncés par Pétrarque). | | | | |
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| noblesse | | | La minable recette stoïcienne : « Une intensité permanente brise l'élan de l'esprit » - « Animorum impetus assiduus labor frangit » - contamina des romantiques : « La hauteur nous attire, et non les marches ; les yeux fixés sur la cime, nous traînons dans la platitude » - Goethe - « Die Höhe reizt uns, nicht die Stufen ; den Gipfel im Auge, wandeln wir gerne in der Ebene » - vous renoncez à l'intensité, vous voilà dans la lourdeur. La hauteur attire surtout ce qui est impondérable. | | | | |
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| noblesse | | | Il faut prendre de la hauteur non pas pour voir plus loin, mais pour voir avec autre chose que les yeux. | | | | |
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| noblesse | | | Quand un noble vouloir a la double veine d'être porté par un pouvoir intellectuel, il résulte en un valoir poétique – la volonté de puissance de mon soi connu, faisant vibrer les meilleures cordes de mon soi inconnu. Tout impetus (élan) se désintéressant du scopum (regard, profané en cible) et se résumant en un conatus (intensité). | | | | |
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| noblesse | | | Les yeux ouverts pour mieux maîtriser les choses, ou les yeux fermés pour mieux s'abandonner au rêve. Le regard sur ou le regard de ; le premier consolide l'esprit, le second illumine le visage ; la racine ou la cime de ma personnalité, de mon arbre. « La majesté du visage sans regard » - Enthoven – sans le premier, oui, mais avec le second ! « Arbre – la verticale la plus insolente, majesté de verticale » - Levinas. | | | | |
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| noblesse | | | Les contraintes filtrantes apportent plus à la qualité de mon regard que les ressources amplifiantes. Contrairement à ce que pense Heine : « Le sage remarque tout ; le sot, sur tout, fait des remarques » - « Ein Kluger bemerkt alles. Ein Dummer macht über alles eine Bemerkung », les remarques, électives et laconiques, valent mieux que les observations, pensives et discursives. | | | | |
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| noblesse | | | L'objet gagne en dramatisme et en profondeur, dès qu'on le dévisage, comme si c'était pour la dernière fois. « On ne parle bien que de ce qui est en train de disparaître » - Baudrillard. Ce n'est pas la chose, mais le regard, qui serait évanescent et mourant. « Jouez une œuvre comme si c'était la dernière fois dans votre vie » - Rachmaninov - « Делайте, как будто вы делаете это в последний раз в своей жизни ». | | | | |
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| noblesse | | | J'ai deux visages – l'adorateur et le créateur. Le second, c'est mon meilleur masque. « Nous sommes condamnés à nous inventer un masque, pour, ensuite, découvrir que ce masque est notre véritable visage »** - Paz - « Estamos condenados a inventarnos una mascara y, después, a descubrir, que esa mascara es nuestro verdadero rostro ». Le symbole de ce masque est le regard, dans lequel ne se reconnaissent entièrement ni nos yeux ni notre cervelle. | | | | |
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| noblesse | | | Nommer, c'est profaner le sacré ou sacraliser le profane. « Venise me gâte Othello » - A.Suarès. Comparez avec le nom du dieu des Juifs, avec « Que ton NOM soit sanctifié » des Chrétiens ou avec le nom de la rose de Juliette. « La lutte : sans mettre des noms, des corps, des yeux » - R.Debray. Mais pourquoi pas les corps ? Par exemple, la main droite, sachant que les yeux et la main gauche peuvent ignorer ce que fait celle-là ? | | | | |
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| noblesse | | | Le goût s'occupe de mes contraintes ; et le talent – de mes productions. Le premier me fait don de ruines ; le second fait pousser un arbre. Grâce au premier, je vis dans les ruines ; je rêve en arbre, grâce au second. Les ruines – la virginité (pour mon regard) et la grandeur (pour mes yeux) du passé ; l'arbre – la fécondité des racines, des fleurs et des ombres. | | | | |
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| noblesse | | | Aucun bel et noble commencement ne servit de message fondateur. Les fondements, ce sont déjà les fins bien tracées. Toute l'énergie du bon commencement doit se concentrer dans l'élan initial, en mode discontinu, et son interprétation doit appartenir aux yeux de l'interprète et non pas au regard de l'auteur. | | | | |
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| noblesse | | | Les yeux, et donc la profondeur, relèvent de l'esprit, et le regard, et donc la hauteur, – de l'âme. Le profond, cherchant à s'élever mais manquant d'âme, ne débouchera qu'à la platitude. | | | | |
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| noblesse | | | La profondeur, c'est l'ajout d'un pas nouveau, vers le vrai, ce pas sera le dernier, en attendant son successeur. La hauteur, c'est le regard initiateur, le commencement d'un beau, n'ayant besoin d'aucun enchaînement. Et c'est ce que veut dire, dans un autre vocabulaire, R.Debray : « Les hauteurs nous garantissent la dernière vue ». | | | | |
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| noblesse | | | Les yeux s'entendent mieux avec l'esprit, et le regard – avec l'âme : les yeux sont faits pour voir et pleurer, et le regard – pour admirer et se consoler. | | | | |
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| noblesse | | | Dans la hauteur s'amenuisent les idées et se décolorent les actes ; seul mon regard peut y entretenir un semblant de grandeur ; mais même en le ratant, il me promet plus que de la reptation – la chute. | | | | |
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| noblesse | | | Dans une perspective horizontale, plus je me rapproche d'une chose, plus je m'éloigne d'une autre ; dans une perspective verticale, plus je m'élève, plus lointaines deviennent toutes les choses, qui finissent par devenir les mêmes, pour mon regard nouveau-né, - tout retour éternel du même est là – tout est question des ailes et de l'intensité du regard. L'indifférence aux choses, l'ironie aux idées et au-delà - la caresse de l'art et la musique de la vie. | | | | |
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| noblesse | | | Deux cadres, dans lesquels le regard s'exerce – la bibliothèque ou les ruines, les théories ou les théâtres. Explorer, de jour, par la fenêtre, le lointain profond ; chanter, de nuit, par le toit, le haut lointain. | | | | |
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| noblesse | | | La chose vue n'est qu'un prétexte, pour que mes yeux calculent la pesée et que mon regard en soit le peseur. « Que l'importance soit dans ton regard, non dans la chose regardée » - Gide. | | | | |
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| noblesse | | | Tous les murs sont dans l'horizontalité ; le particulier transi, qui songe à atteindre le chaud universel en saccageant ses murs, se trouve dans la même platitude. La fraternité se gagne en hauteur, où il faut placer ses limites et ses frontières ; celles-ci ne se donnent ni aux pieds ni aux yeux, elles existent pour embraser nos regards. | | | | |
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| noblesse | | | La meilleure sensation de plénitude a pour origine des manques vitaux : une émotion ne trouvant pas d'expression, une pureté indissociable de la honte, une noblesse du regard diluée dans l'insignifiance des choses vues. La plénitude, c'est donc l'entente entre la fidélité et le sacrifice : fidélité à la perfection inaccessible et sacrifice de l'imparfait atteint. | | | | |
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| noblesse | | | Tête haute ou âme haute, souvent il faut choisir ou en connaître le lieu le plus propice. « L'homme aux yeux baissés voit mieux le ciel »** - Iskander - « Люди с опущенными глазами чаще видят небо ». Dans les ruines solitaires, l'étoile se donne aux yeux scrutateurs, à travers le toit manquant ; mais dans la rue, elle n'est visible qu'au rêve, du fond des yeux baissés. | | | | |
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| noblesse | | | C'est à travers la musique que je comprends le mieux ce que c'est que l'acquiescement à la vie : que ce soit par la fuite ou par l'affirmation, la musique me fait découvrir la dimension essentielle de la vie - l'appel de sa hauteur, mon vrai séjour, d'où je fus banni, pour des raisons mystérieuses ; ne plus pouvoir y mettre ni mes pieds ni mes yeux m'oblige à inventer mon immobilité et mon regard. | | | | |
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| noblesse | | | C'est d'après la place que j'accorde au nihil qu'on reconnaît le genre de nihilisme que je pratique. Dans le meilleur des cas, c'est le point de départ qui est visé, l'origine ou le point zéro de mon regard sur le monde, et que j'aurai débarrassé de la présence d'autrui. Mais les démons de Dostoïevsky le placent dans les finalités, et Nietzsche – dans le parcours ; on devient, chez eux, adversaire de Dieu ou des hommes, au lieu de soi-même. | | | | |
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| noblesse | | | Comment reconnaît-on quelqu’un qui a son propre regard, qui crée sa propre musique et féconde sa propre espérance ? - « On regarde là où il n’y a plus rien à voir, on écoute là où il n’y a plus rien à entendre, on attend là où il n’y a plus rien à espérer »*** - Jankelevitch. | | | | |
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| noblesse | | | Les valeurs que nous prônons ne divergent pas beaucoup, m’est même avis qu’elles sont presque les mêmes pour tout le monde. Ce sont nos vecteurs et non pas les valeurs qui nous distinguent : un vecteur – un point d’origine de nos regards, le commencement, plus la hauteur de la flèche de nos désirs. | | | | |
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| noblesse | | | Pour se créer soi-même, ni le regard ni l’oreille ne servent à rien ; ce qui émane du soi inconnu, de ce modèle unique, ne porte ni lumière ni musique, mais un appel muet de la noblesse et de la beauté à naître ; Orphée ou Narcisse connurent cet état d’âme. | | | | |
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| noblesse | | | La nature d’une forêt, belle, sauvage et infinie, rendit humbles mes yeux ; la culture d’une cité, policée, délicate et fermée, rendit fier mon regard. La contemplation et la création sont incompatibles, dès qu’il s’agit de la beauté ; elles ne sont solidaires que dans l’abstrait, c’est-à-dire dans le Bien et dans le Vrai. | | | | |
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| noblesse | | | Mes yeux peuvent se contenter de la réalité, mais mon regard, sollicité par mon rêve, cherche à lui échapper. La réalité est fondée sur les profondeurs communes ; son apparence est accessible à mes yeux ; mais son sens et ses limites ne s’ouvrent qu’à mon regard. Tous les horizons sont fermés ; il me faut l’Ouvert du firmament, où j’aimerais placer mon élan, se matérialisant dans un devenir créateur. | | | | |
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| noblesse | | | Peut-être la façon la plus sûre de garder la hauteur est d’avoir un regard capable d’atteindre ou de ressentir les mystères de la vie sur notre planète, et la hauteur se réduirait alors au maintien de l’enthousiasme, de la vénération, de l’espérance. Ceux qui s’arrêtent aux problèmes de ce monde adoptent la vision eschatologique, en imaginant des catastrophes de fin du monde. Enfin, les plus nombreux ne vivent que des solutions, qu’apporta la civilisation, ce sont des ronchons, des envieux, des indifférents. N’empêche que la première catégorie regorge d’hommes ratés, la deuxième – de robots, la troisième – de moutons. | | | | |
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| noblesse | | | La Caverne platonicienne n’est nullement dans une profondeur, elle appartient à la banalité, donc à platitude, puisque tout notre savoir est inéluctablement anthropomorphique. La profondeur se donne aux yeux, et la hauteur – au regard. Aucune plongée dans la première n’est envisageable à partir de cette Caverne ; seule une envolée vers une hauteur est prometteuse. Il faut intervertir profondeur et hauteur dans cette bêtise deleuzienne : « La hauteur n’est qu’un effet de surface, qui se défait sous le regard de la profondeur ». | | | | |
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| noblesse | | | La hauteur, c’est un bon élan, ou regard, vers une étoile inaccessible ; c’est pourquoi l’échelle n’y servirait à rien, tandis que la sensation des ailes, même pliées, est indispensable. | | | | |
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| noblesse | | | La volonté dans l’acte ou la volonté dans le désir : la première surgit de nos profondeurs ou de nos routines superficielles, elle ignore la hauteur ; la seconde ne connaît que la hauteur, elle se réduit à l’élan. La première s’achève dans la possession d’un point de l’horizon ; la seconde s’éternise dans un regard sur une étoile inaccessible au firmament. « L’élan, mais sans la volonté ; l’aboutissement, mais sans le but »*** - Hippius - « Стремленье - но без воли. Конец - но без конца ». | | | | |
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| noblesse | | | Mes contraintes raréfient les horizons dignes de mon regard ; ma culture m’emporte vers la hauteur et me rend indifférent à la profondeur. C’est pourquoi Lou, si omnivore et si naturelle, resta inaccessible à Nietzsche et à Rilke : « Chargée de mille profondeurs, tu devenais sauvage et vaste » - « Du hattest tausend Tiefen, und wurdest wild und weit ». | | | | |
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| noblesse | | | L’esprit ou l’âme, armés d’un regard assez profond ou assez haut, perçoivent ou conçoivent du mystère en tout sensible et en tout intelligible. Les yeux, baissés d’admiration ou dressés vers un ciel silencieux, sont le seul moyen de ressentir l’obscure présence du mystère ; cet état extatique s’appelle rêve. Mais ceux, qui forcent les portes du mystère, ne sont nullement des rêveurs et tombent certainement sur des balivernes. Le mystère n’a pas de domicile, pas de temples, pas d’autels ; pourtant il est le seul à justifier nos prières. | | | | |
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| noblesse | | | Il faut que ton regard possède assez de profondeur, pour te rendre compte du mystère grandiose du monde et pour affirmer ainsi ton acquiescement enthousiaste. Mais ton regard a, également, besoin d’une grande hauteur, pour faire de toi un nihiliste, celui qui crée ses propres commencements. L’acquiescement n’est nullement un dépassement du nihilisme, mais un partenaire sur le même axe de valeurs. | | | | |
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| noblesse | | | Dès que je me mets à brosser un tableau d’espérance, une perspective vers des horizons cherchera à s’y incruster. Mais la vraie espérance n’est pas affaire de la vue vaste, mais du regard haut, - la perspective verticale, l’élan intérieur et non pas l’avance extérieure. | | | | |
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| noblesse | | | Le prosateur rêve de faire ouvrir les yeux d’autrui, à les livrer à l’insomnie ; le poète cherche à les faire se fermer, pour rêver. | | | | |
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| noblesse | | | J’exprime mon soi inconnu par les ombres, que projette mon étoile ; mais pour faire valoir mon soi connu, il me faut des étincelles, des scintillements et non une lumière en continu, qui égalise ce qui est haut ou profond avec ce qui est plat. Le don que me fait le monde mystérieux - ou le cadeau de ma vision de ce monde. « Le monde n’est nullement une suite des hasards prédateurs, mais une joie scintillante, un cadeau » - Nabokov - « Мир вовсе не череда хищных случайностей, а мерцающая радость, подарок ». | | | | |
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| noblesse | | | L’étoile froide, comme ton regard froid sur elle, servent à mieux peindre l’ardeur de ton élan vers elle. | | | | |
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| noblesse | | | La merveille de l'homme est d'être muni exactement de ce qui permet de vivre le monde comme une pure musique : un instrument (le talent), un interprète (l'esprit), un auditeur (le cœur), un compositeur (l'âme). Paradoxalement, les yeux y sont absents, pourtant c'est bien le regard qui permet de voir cette merveille. C'est le regard et la mémoire qui rendent l'homme - mortel. « L'homme est un Dieu mortel »*** - le Trismégiste. | | | | |
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| noblesse | | | Les idéaux ne disparurent pas, ils devinrent aussi plats que la réalité. La réalité est une perfection, qu'on aborde soit avec un idéal poétique, soit avec un calcul technique, soit avec une offre marchande. Être vulgaire, c'est n'être pesé qu'en mesures de ce jour, qui peuvent être et idéal et calcul et offre. L'ennui, c'est que l'idéal vulgaire se met à se réaliser (« Il faut placer l'idée centrale à une hauteur inaccessible, plus haut que la possibilité de sa réalisation »*** - Dostoïevsky - « основная идея должна быть недосягаемо выше, чем возможность её исполнения »), tandis que la perfection de la réalité échappe de plus en plus aux yeux affairés. « Les Anciens idéalisaient le réel, les modernes réalisent l'idéal » - Stirner - « Jene wollen das Reale idealisieren, diese das Ideale realisieren » - les premiers savaient s'étonner des murs, les seconds savent bétonner les toits. | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse n’est qu’un élan vers la hauteur ; seul le talent complice permet d’en créer une demeure ou, plutôt un état d’âme musical, un regard créateur. La liberté et l’intelligence ne servent qu’à garder contact avec l’étendue des horizons actuels et la profondeur des chutes futures. | | | | |
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| noblesse | | | Qui est un intellectuel ? - celui qui a assez de talent, pour bien formuler son regard sur l’intelligence ou la noblesse. Pour le devenir, pas besoin de fréquenter les forums ; l’introspection par un regard personnel y vaut plus que toute prospection collective. | | | | |
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| noblesse | | | Les yeux nourrissent ton savoir de la lumière du monde, le regard laisse sur le mystère du monde l’empreinte de ta personnalité, mais pour te révéler toi-même, donc pour rêver, tu as besoin de la nuit. « Ni la science ni l’art ne peuvent donner ce qu’apporte avec elle la nuit »** - Chestov - « Никакая наука, ни одно искусство не может дать того, что приносит с собою тьма ». | | | | |
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| noblesse | | | L'homme grégaire est condamné à écouter ou à reproduire le bruit du monde ; l'homme sensible est voué à entendre ou à créer de la musique ; le sens du toucher y ajoute le désir de caresser ou de consoler, et ceux de l'odorat et du goût le protègent des platitudes, celui de la vue fixe son esprit en hauteur - le désir de voir du vrai sensible, puisque pour atteindre au vrai intelligible, le cerveau tout seul suffit. | | | | |
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| noblesse | | | Le rythme et l'algorithme ont la même origine - l'habitude ou la répétition - mais les sources différentes : le rythme naît en nous, l'algorithme - hors de nous, dans le troupeau ou dans la machine. Étymologiquement, rythme signifiait fidélité du fleuve à sa source (fidélité, traduite par la même intensité, dont l'éternel retour du même est la plus belle des métaphores), d'où la place qu'il mérite dans le culte des commencements. Le soi inconnu ne se laisse entrevoir que par les premiers pas ou par la hauteur du regard sur toute marche : « Il n'y a d'originalité qu'à l'origine, au-dessus et bien avant » - R.Debray. | | | | |
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| noblesse | | | L’âme, d’abord, est visuelle, pour s’imprégner de la beauté ; ensuite, plus mûre, elle devient auditive, pour se vouer à la musique. | | | | |
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| noblesse | | | Sans aucune noirceur dans mon regard ou dans mes états d’âme, je dois reconnaître, sobrement, pacifiquement, que la noblesse n’existe pas dans la vie et n’a de valeur ou de reflets que dans le rêve. Ce constat désabusé permet de me consacrer essentiellement à l’admiration de mystères, au lieu de la vitupération contre des problèmes ou leurs solutions. | | | | |
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| noblesse | | | Quand on est un homme de rêve, on vit mieux avec les yeux plutôt fermés qu’ouverts. Et l’on prête plus attention à l’oreille, en quête d’une musique, d’un soupir ou d’un sanglot. De plus, l’œil est commun, et l’oreille est individuelle. | | | | |
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| noblesse | | | Une découverte qu’on fait, malheureusement, trop tard : l’âme ne se réduit ni aux yeux ni aux oreilles ni à l’esprit. Ce n’est que lorsqu’on l’a découvert, qu’on peut envisager d’être un artiste. « J’eus l’impression de ne posséder, n’avoir besoin ni des oreilles, ni toutefois des yeux ou autres sens »* - Bach - « Es war mir, als wenn ich weder Ohren, am wenigsten Augen und weiter keine übrigen Sinne besäße noch brauchte ». | | | | |
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| noblesse | | | La vie se réduit à la lumière de ton esprit, à la création de ton âme, à la noblesse de ton cœur. Le premier, la lumière, maîtrise ta vue, ta marche, ta parole ; la deuxième en crée les ombres - ton regard, ta danse, ton chant : le troisième munit de frissons le jeu de lumières et d’ombres. | | | | |
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| noblesse | | | Il n’y a pas beaucoup de grandes choses dans le monde ; je n’en connais qu’une seule – le rêve, avec plusieurs façons de se manifester : l’amour, la musique, l’admiration. Il n’y a pas de balance universelle, pour évaluer cette grandeur ; se résigner à s’occuper du petit, car presque invisible, et laisser le grand, soi-disant trop voyant, aux autres, est une aberration, visuelle et intellectuelle. | | | | |
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| noblesse | | | On reconnaît un aristocrate par sa liberté intérieure et par l’ironie de son regard, naissant de cette liberté. L’épreuve la plus probante d’un esprit aristocratique est l’exercice de cette liberté dans une tyrannie étouffante, ce que démontra, mieux que quiconque, Pouchkine, conscient que « si le Tsar m’octroie la liberté, pas un mois de plus je n’y resterais » - « если царь даст мне свободу, то я и месяца не останусь ». | | | | |
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| noblesse | | | Même les plus cruels des bourreaux sont capables de rires et de pleurs, de ces messagers d’un cœur irresponsable. Mais le messager d’une âme responsable, le regard noble, ne s’irradie que des purs. | | | | |
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| noblesse | | | Les sentiments ne sont jamais profonds, la profondeur étant la faculté de voir plus loin, tandis que les sentiments sont aveugles. Le seul lieu, où ils sont à l’aise, c’est la hauteur, la noblesse. Qu’ils soient vils ou purs, c’est la musique et non pas le discours qui les traduit fidèlement. | | | | |
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| noblesse | | | Regard sur mon étoile – c’est peut-être le critère le plus fréquent que j’applique à mes fidélités, béatitudes, tragédies, motivations, états d’âme, élans, espérances, admirations. L’idéal – en garder l’intensité, la direction, la fraîcheur. S’en consoler. | | | | |
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| noblesse | | | Pour un Oriental, ne rien désirer veut dire renoncer, froidement, à toute possession ; pour un Occidental, c’est ne plus avoir de cibles inaccessibles, qui rendent le regard - ardent. | | | | |
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| noblesse | | | Il est plus grave de te tromper de la hauteur de ton regard que de la profondeur de ta vue ; le premier crée le rêve, le second scrute la réalité. | | | | |
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| noblesse | | | L’inutilité croissante de toute noblesse la condamne à disparaître. « Les plus nobles, aujourd’hui, courent le risque d’extinction, car leurs yeux, oreilles et âmes sont à la recherche de l’éveil et de la caresse »** - H.Hesse - « Heute müssen die Edleren hinsterben, da sie wache und zarte Augen, Ohren und Seelen haben ». - ils devraient davantage songer aux rêves qu’aux veilles. | | | | |
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| noblesse | | | Le chemin partagé, son éclairage, le sens de nos pas communs, la proximité de nos racines – non, ce n’est pas ici que je reconnais mon frère ; c’est la hauteur de nos étoiles, déterminant l’intensité de nos regards, qui établit ma fraternité. Une fraternité se passant de père et ne partageant que la possession-maîtrise du ciel. | | | | |
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| noblesse | | | Les hommes, aujourd’hui, gardent leurs yeux, ouverts en permanence, pour rester en compagnie d’une lumière blafarde ; les yeux fermés sont rares et tous les regards, façonneurs d’ombres, sont éteints – voici ce qui explique la grisaille de ce siècle. « Quels rêves ferait-il, s’il ne faisait pas que de voir » - J.Joyce - « What dreams would he have, not seeing ». | | | | |
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| noblesse | | | Ce n’est pas aux convictions que tu dois rester fidèle mais à l’élan qui t’y avait propulsé ; mais tu ne gardes (le souvenir de) ton élan que si tu ne quittes pas des yeux ton étoile, ton vecteur. | | | | |
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| noblesse | | | Ton rêve est une étoile d’azur impondérable qui illumine tes caresses et tes élans ; ta réalité est un trou noir et dans sa pesanteur grouillent des calculs et des mesures. Ton regard crée le rêve ; tes yeux sont créés par le réel. | | | | |
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| noblesse | | | L’œil ne maîtrise que deux dimensions, ce qui le condamne souvent, faute d’imagination, à la platitude. Le bon regard est créateur de verticalités, de l’abîme du savoir ou de la canopée du vouloir. « Le vertige vient autant de l’œil que de l’abîme » - Kierkegaard. | | | | |
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| noblesse | | | Le pessimiste est l’homme sans la verticalité, ce qui réduit ses horizons et rend tout l’au-delà menaçant, incertain. L’optimiste est l’homme, familier de la verticalité et se détachant de l’horizontalité ; il n’est que spectateur des naufrages d’en-bas ; maître de la profondeur des yeux, il pratique la hauteur du regard. | | | | |
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| chœur proximité | | | INTELLIGENCE : L'intelligence, le plus souvent, dirige notre regard vers ces choses extérieures, qui sont en train de changer d'éclairage. Elle nous fait, souvent, oublier une lumière permanente, tournée vers l'intérieur. La machine finira par être partout plus intelligente que l'homme, mais elle n'atteindra jamais cette étrange bêtise de l'homme, qui le fait soupirer et se résigner. | | | | |
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| proximité | | | Ce qu'on entrevoit derrière les choses insécables s'appelle la foi. Ne pas les vénérer nous rend robots. Ne pas en voir, c'est n'avoir que les yeux pour voir. | | | | |
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| proximité | | | Ils meublent le silence de Dieu avec leur camelote scripturaire, et à force de s'y cogner, ils désapprennent à lever ou à fermer les yeux. Le grand Muet meublé ! Heureusement, « il y a plusieurs demeures en la maison de Dieu », où l'on peut encore se coucher face aux étoiles et à l'abri des maîtres priseurs du mobilier sacré. | | | | |
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| proximité | | | Les naïfs cherchent la proximité dans la même longueur d'ondes, les savants - dans la même largesse de vues, les poètes - dans la même hauteur du regard. | | | | |
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| proximité | | | L'accès de foi, pour eux, - l'empressement pour dévorer la Bible. Pour moi - regarder, avec les yeux écarquillés, les œillets, écouter, avec les oreilles musicales, les cigales, me sentir, la tête baissée, solidaire des coléoptères. | | | | |
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| proximité | | | Au commencement étaient la couleur et le son, mais c'est l'œil et l'oreille qui sont plus près du dessein divin ; de même, la primogéniture du verbe cède à l'intelligence l'héritage et la place auprès du Seigneur. | | | | |
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| proximité | | | Il n'y a pas de choses sacrées, mais un regard sacré. Donc, aucune objection de principe à une sécularisation ou réification de la pensée, qui est une chose comme les autres. On n'a pas besoin de dieux pour bien se sentir dans la hauteur du regard (dans ce qui ex-alte et se fait ad-mirer !), où l'on peut même amener des choses comme des dés d'un jeu hautain anagogique. Nos genoux sont des choses, mais notre regard ne l'est pas ; je ne comprends donc pas le Prophète : « Le regard est une flèche empoisonnée » - ne pas pouvoir lancer de flèches, à quatre pattes, ne me chagrine pas, mais ne pas pouvoir tendre ma corde - m'embête. | | | | |
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| proximité | | | De la superstition vaincue et dévitalisée, l'esprit lyrique veut garder « sa musique et son encens dans les funérailles » (Renan), l'oreille et l'odorat. Les superstitieux basiques la réduisent, en fait, au toucher dans les épousailles et au goût dans les ripailles. Les ironiques s'en détachent par le regard, hors les canailles. Tout est question du bon sens. | | | | |
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| proximité | | | Le regard, c'est la vue, remplie de mon visage, de mon étonnement, de mes caresses, c'est le toucher intuitif guidant le goût réflexif : « La philosophie du regard s'accomplit dans un remplissement tactile de l'intuition » - Derrida. | | | | |
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| proximité | | | C'est par le chemin de l'immanence que l'Asiatique approche de Dieu, tandis que l'Européen l'attend sur les sentiers de la transcendance. La lumière versée vers l'intérieur, l'immobilité, l'exercice du regard ; ou vers l'extérieur, la création, l'exercice de l'esprit. De leur rencontre fortuite, hors des méridiens, naît l'ego poétique ou phénoménologique (l'immanence de la transcendance des Chinois ou « la transcendance - caractère d'être immanent, qui se constitue à l'intérieur de l'ego » - Husserl - « Transzendenz ist ein immanenter, innerhalb des ego sich konstituierender Seinscharakter »). | | | | |
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| proximité | | | La foi catholique est la religion des mains, la foi orthodoxe - celle du visage. Les mains jointes, dans un retable, ne renient ni le poing ni la chaîne. L'icône invite un regard ou une larme, chauds, recueillis et hypocrites. | | | | |
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| proximité | | | Tout ce qui t'est précieux, aime-le de loin. Demande-toi pourquoi tu crois, que les horizons sont sans limites, le ciel est bleu et l'étoile amicale et compréhensive ? Ou bien, je me trompe avec Pessõa : « Voir, c'est être loin » - le délicat s'accommode à tant de distances : de zéro à l'infini, de l'intimité à la justice, de la fusion à la solitude. | | | | |
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| proximité | | | Quand les regards de deux êtres s'arrêtent sur la même chose, le mieux, pour eux, serait que ce soit sur un mirage. | | | | |
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| proximité | | | Avec une proximité toute mécanique, les choses fixes s'agrandissent, les choses élastiques se rétrécissent. La grandeur des choses est dans une élasticité permettant leur vision dans la perspective de l'éternité. « Dans la proximité la plus étroite réside la distance absolue » - Ricœur. | | | | |
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| proximité | | | Pour te regarder, place-toi un peu plus loin de toi-même et un peu plus près de ton prochain. Pour regarder ailleurs, il faut faire l'inverse. | | | | |
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| proximité | | | Les uns se perdent en un absolu enivrant, les autres se cherchent dans une sobre anthropologie, d'autres encore poursuivent un mot prometteur - et voilà qu'ils se rencontrent auprès d'un même regard - la meilleure preuve de la divinité du lot humain. | | | | |
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| proximité | | | Toute route vers la hauteur est une impasse, ne s'y rencontrent que des regards, porteurs d'une mélodie. Cohérence immobile avec une voix haute, plutôt que co-errance mobile sur une voie sotte. Mais co-naissance du dernier pas plutôt que connaissance du premier. | | | | |
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| proximité | | | Le regard, c'est ce qui met en contact harmonieux mon âme tâtonnante et le monde, deux fantômes, s'ignorant à une distance vertigineuse. L'œil erre, la chose fuit, mais quand l'accommodation réussit, naît le regard. Comme chez les pacifiques Kant (la philosophie serait un champ de bataille - der Kampfplatz) et Hegel (qui serait l'issue du combat et le combat lui-même - das Kampfende und der Kampf selbst), les combattants étant leur esprit et l'énigme du monde. Quand on est intelligent, on aboutit à une paix universelle, à un acquiescement au monde, qui s'avère être équivalent à ton âme. On exprime le mieux son âme, en se tournant vers les étoiles ou en se mesurant à l'univers entier. | | | | |
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| proximité | | | Les hypostases divines chez l'homme : le cœur (pour tendre vers le Bien), l'âme (pour s'émouvoir devant le Beau), l'esprit (pour prospecter le Vrai). Les sens produisent ses hypostases humaines : le regard, le goût, l'intuition, la musique, la caresse. | | | | |
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| proximité | | | La beauté naît uniquement en notre désir, disent les matérialistes. « La beauté des choses vit dans l'âme de celui qui les contemple » - Hume - « The beauty of things resides in the soul of those who look at it ». Mais pourquoi toutes les fleurs sont-elles belles et pas seulement un petit tiers ? La beauté est hors de nous ! | | | | |
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| proximité | | | Pour agir, Dieu a besoin de la largeur (de vos portes des églises) ; pour être craint - de la profondeur (de nos solitudes) ; pour exister - de la hauteur (de ton regard - c'est pourquoi Il est mort, aux yeux des multitudes). | | | | |
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| proximité | | | Deux choses, surtout, me rendent le personnage de Jésus sympathique : sa hargne contre le marchand et le riche - le Seigneur renvoie le riche les mains vides - et l'état d'exil - le Fils de Dieu n'a où poser la tête - qu'il crée presque artificiellement et où il se complaît. (Que ce soient les attitudes de racketteur ou de brigand - tout regard poétique est une faute juridique !) | | | | |
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| proximité | | | Dieu est peut-être le seul concept inexistant qui s'impose, avec la même irrésistible évidence, aussi bien en moi-même qu'en-dehors. Et je me mets à Le chercher à l'extérieur, en m'appuyant sur mon intérieur. « Personne ne Te peut chercher, qui ne T'ait déjà trouvé. Tu veux être trouvé pour être cherché » - St-Bernard. Mais dès que je crois L'avoir trouvé, je me mets à Lui chercher des noms et des masques, au lieu de continuer à m'adresser à Lui à la cantonade. Il est une Face innommable, omniprésente et absente, qu'animent mes yeux et mes oreilles. « Voir Dieu, c'est la mort ; Le deviner, c'est la vie »*** - Morgenstern - « Gott schauen ist Tod ; Gott erraten ist Leben ». Ni le regard ni l'imagination ne Le dévoilent ; c'est le voile miraculeux qui témoigne de Son évidence indicible ou inconnaissable : « Des dieux, je ne suis en mesure de savoir ni qu'ils sont ni qu'ils ne sont pas » - Protagoras. | | | | |
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| proximité | | | La primauté du regard : Diogène voulut, qu'on l'enterrât : « sur le visage », il savait déjà que, « dans l'au-delà, le dernier serait le premier ». Socrate fut condamné pour un regard inconvenant sur ce qui se passe sous la terre et dans le ciel ; une fois sa cigüe bue, il enveloppe de son manteau - le visage, son regard va déjà aux morts. | | | | |
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| proximité | | | Un être te devient le plus proche, lorsque ton regard le place près de ton étoile. | | | | |
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| proximité | | | Pascal : la chose la plus proche de l'homme est la souffrance, vénérons-la ; Flaubert : il existe le mot le plus proche de la chose, cherche-le ; Valéry : toute pensée fixe s'écroule sous le regard plus proche, abandonne-la ; Cioran : la familiarité proche dégrade tout, réfugions-nous dans les ruines sans métrique. Sous peu, on se refusera même la proximité avec soi-même. | | | | |
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| proximité | | | L'unique objet, dans lequel on puisse vivre la proximité la plus enthousiasmante et le lointain le plus angoissant - le visage de l'autre. Le regard, au sens propre, y prend l'allure d'un mystère sans fond. « On ne peut pas séparer le regard du visage » - Wittgenstein - « Den Blick kann man vom Gesicht nicht trennen ». Le visage est le miroir du cœur, ce pauvre cœur, choisi pour demeure par la machine, qui ne se contente plus de ses séjours dans les pieds, les mains et les cerveaux. Bientôt, les badges seront plus expressifs que les visages. « Jadis, on tenait à son visage et cachait son corps ; aujourd'hui, on s'occupe de son corps et oublie son visage » - Klioutchevsky - « Прежде дорожили лицом и скрывали тело, ныне ценят тело и равнодушны к лицу ». | | | | |
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| proximité | | | Il n'y a ni regards ni gestes, qui rendent Dieu plus proche ou plus lointain. Des illusions : plus je connais Dieu, plus Il s'éloigne (Jean de la Croix) ; plus je m'en rapproche, plus seul je suis (Bloy) ; plus je me contente de Le chercher, plus Il reste à ma portée (Pascal). | | | | |
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| proximité | | | La proximité du souci de l'être (Heidegger fuyant son Gestell mécanique) va de pair avec la proximité de l'insouciance existentielle. Mais les tenants de l'existence voient dans « la grégarisation du souci de l'être - le triomphe de la machine » - Jaspers - « die Massendordnung für Daseinsfürsorge - die Herrschaft des Apparats ». On n'échappe à la machine que par le regard absent. | | | | |
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| proximité | | | L'espérance : sans te débarrasser de tout le ballast de la raison, te sentir les ailes, qui te détachent de la terre. | | | | |
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| proximité | | | L'homme, qui m'est le plus nécessaire, est celui que je n'arriverais jamais à toucher ni à approcher, l’homme lointain, l’homme des sommets isolés, jamais celui que j’aurais en face. Celui-ci occupera mes yeux ; mais mon regard sera voué à l’homme des firmaments. | | | | |
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| proximité | | | L'espérance : fermer les yeux et se faire regard, ne rien attendre de personne et se faire attente, s'abaisser jusqu'à terre, pour se faire hauteur. | | | | |
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| proximité | | | La pensée atteint le grade de regard, lorsque disparaît le spectre d'un destinataire existant, d'une oreille d'homme par exemple. Et je ne sais plus si je regarde ou si je suis regardé. « Le regard, par lequel je Le connais, est le regard même, par lequel Il me connaît »* - Maître Eckhart - « Mein Erkennen ist Sein Erkennen » - c'est l'abîme, qui finit par me regarder (Nietzsche) ! | | | | |
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| proximité | | | Regarder les choses de loin ou de près ne fait que réveiller le plat prurit aux pieds ou au cerveau ; c'est mon regard, s'éveillant dès que je ferme les yeux et me détache des choses, qui me met en proximité urticante et vibrante avec mon âme immobile. | | | | |
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| proximité | | | Me sentir porteur de l'absolu, qu'aucun microscope ne dévoile, qui galvanise mon regard et mes mots, mais fuit mes yeux et mes gestes. Mais j'en suis porteur originel, non-contagieux, et non pas « incroyant contaminé par l'absolu » (Cioran). | | | | |
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| proximité | | | L'homme d'aujourd'hui est soumis à un bombardement continu de paroles et d'images ; ce qui est source première de toute incroyance ; la foi est capacité de silence et de regard, avec les oreilles et les yeux fermés. | | | | |
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| proximité | | | En creusant, on arrive au même degré d'admiration des choses vues, de la vue et du voyeur - matière, fonction, esprit. Ni le Big-Bang ni la paléontologie ni la génétique ni Darwin ni n'y contribuent ni n'en rabattent l'éblouissement. L'Horloger se moque des serruriers et métallurgistes. | | | | |
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| proximité | | | Même débarrassés de toute transcendance, la foi mystique et le regard poétique trouveront toujours assez de ressources dans la réalité sans voiles ; quand le Dieu profond des apparences est mort, ressuscite celui de la réalité, le haut. | | | | |
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| proximité | | | Le regard est cette distance personnaliste et individuante qui, aux instruments que sont les objets, impose la musique du sujet ; à l'opposé du point de vue, qui laisse le bruit des objets s'imposer au silence du sujet. | | | | |
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| proximité | | | La proximité désigne cette faculté de notre regard qui, en même temps, dévoile l'être et voile l'étant, montre l'indicible et déréifie les choses. | | | | |
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| proximité | | | Du peu qu'est toute chose, il est loisible de passer au tout ou au rien, la distance est la même ; le cerveau et les yeux suffisent, pour arpenter la seconde, pour la première on aurait besoin de regard et d'ailes. « Le vide, rempli par le néant, devint le tout » - H.Broch - « Das Nichts erfüllte die Leere und ward zum All » - ce tout si vif, puisque débarrassé de choses. | | | | |
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| proximité | | | Sur la surface néo-testamentaire affleurent les noms de Sinaï, de Rome ou de Jérusalem, venus des profondeurs de l'Histoire ; mais un bon regard y perçoit beaucoup plus nettement la hauteur conceptuelle et naturelle d'Athènes ou de l'Himalaya. | | | | |
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| proximité | | | Il faut s'attacher à l'invisible impérieux et se détacher du palpable superflu ; et l'attachement et le détachement doivent servir à faire entendre notre musique, pour laquelle trouveront leurs instruments et leurs interprètes la faiblesse et la puissance, la fierté et la honte, la passion et la paix, l'ambition et l'humilité, la maîtrise et la simplicité. L'harmonie entre ces deux versants est peut-être ce qui est à l'origine de son propre regard : « C'est la honte ou la fierté, qui me révèlent le regard d'autrui »*** - Sartre. | | | | |
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| proximité | | | Narcisse, qui serait incapable de s'adresser aux dieux, ni en croisant le regard d'Apollon ni en s'élevant à la hauteur de Dionysos (ces deux interlocuteurs réveillent notre soi inconnu), donc sans talent ni intensité, ne serait qu'un sot auto-satisfait, se contentant de son soi connu. L'esprit doit préserver imperturbable la surface réfléchissante, et l'âme – percer la profondeur houleuse. | | | | |
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| proximité | | | Ils font du bonheur un gibier qu'il s'agit de viser, et ils veulent, pour ne pas le rater, qu'il se rapproche le plus près de nous. Mais le gibier peut entretenir l'appétit de l'œil, sans dépraver celui de l'estomac. Visé de trop près, je le touche et en régale ma digestion, mais j'éteins mon regard, qui ne vit que du lointain. | | | | |
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| proximité | | | Les questions, à l'origine d'une foi : à Qui est l'œil posé sur moi ? pourquoi mes yeux ? comment se forme mon regard ? | | | | |
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| proximité | | | En nous, qu'est-ce qui est le plus proche du réel : l'action ? le savoir ? le discours ? la musique ? - on pense s'approcher de la réponse, en progressant sur cette échelle, mais l'on finit par constater toujours le même gouffre et par reconnaître, que c'est le regard qui est le seul candidat crédible : « Qu'y a-t-il de plus réel qu'un regard ? » - M.Henry. | | | | |
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| proximité | | | On est superficiel, lorsqu'on se tient sur une seule des facettes existentielles : la réalité, la représentation, le langage. On est profond, lorsqu'on est capable de s'en tenir à distance égale. On a de la hauteur, lorsque la noblesse, le talent et le tempérament couronnent un regard profond. | | | | |
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| proximité | | | Exister, c'est m'attacher ou me manifester, être un problème ou une solution. Et il est clair que le mystère, quel que soit ce qu'il enveloppe, moi-même ou bon Dieu, n'existe pas. Mais vénérer cet inexistant, c'est se vouer à la hauteur, à partir de laquelle les deux premières hypostases doivent être perçues comme chutes. Dès que mes yeux les fixent, mon regard perd de la hauteur. | | | | |
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| proximité | | | Le Seigneur, a-t-Il une main, dont sortent toutes choses parfaites ; il paraît que la main de l'homme les profane ou déprave, toutes. Dommage qu'on ne prête pas à Dieu une paire d'ailes. Dieu serait à l'aise en chirurgie (œuvre des mains, chiromancie), mais malhabile en thérapie (thaumaturgie du regard ailé). | | | | |
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| proximité | | | Topologiquement banal et psychologiquement subtil : un point fait partie de mes frontières, si ma présence se manifeste dans chacun de ses voisinages. L'absence de frontières fera que je ne serai ni clos ni ouvert ; rien à voir avec l'ouverture comme pénétrabilité ou indétermination comme le voient des poètes. Comment qualifier un Ouvert noble ? - mon aspiration vers mes limites inaccessibles. Les yeux s'approprient les limites, le regard les éloigne. | | | | |
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| proximité | | | Quand je scrute mon propre écrit, sur la plupart des critères littéraires je trouve facilement des accointances ou lignes d'héritage ou de partage avec des autres ; seule la nature de ma noblesse, recherchée, inventée ou peinte, qui n'admet pas de franche proximité et me singularise radicalement ; mais, par exemple, en matière de goût ou d'intelligence, je sens très nettement le souffle fraternel de Nietzsche ou le regard complice de Valéry. | | | | |
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| proximité | | | Que, pour toute émanation de la matière, le Créateur nous ait pourvu de capteurs est proprement prodigieux. « Que l'œil puisse s'être formé par la sélection naturelle, voilà une hypothèse absurde au plus haut point »* - Darwin - « To suppose that the eye could have been formed by natural selection, seems absurd in the highest degree ». Mais qui, de matière, de fonction et d'organe, fut le premier à mûrir dans le Dessein divin ? En tout cas, l'accord entre nos organes et la réalité est si total, tout en étant miraculeux, que l'Être et le Paraître seraient des synonymes. | | | | |
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| proximité | | | Ceux qui se croient le sel de la terre ont, en général, le regard insipide, aussi bien sur l'Autre que sur eux-mêmes. Celui qui a un bon goût passe, la honte aidant, du regard sirupeux sur l'Au-delà au regard amer sur l'en-deçà. Et l'on vivra de la honte d'avoir cru et de l'amertume de ne plus croire. | | | | |
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| proximité | | | Pour juger une œuvre d'art, il serait illusoire de la mettre à côté d'un objet créé par Dieu, un arbre ou un papillon, et d'évaluer la distance qui l'en sépare. La création ex nihilo est inaccessible à l'homme ; dans le meilleur des cas, je me vouerai aux commencements, mais l'origine restera hors de ma portée. Trois mesures ascendantes sont à la disposition de mon œil : la géométrie (intelligence), la mécanique (raison), l'âme (mystère) ; et c'est mon regard, si j'en suis capable, qui me rendra humble et fier, face au génie divin. « Je suis dans le commencement, mais l'arbre, c'est Toi »** - Rilke - « Ich bin das Beginnende, du aber bist der Baum » - un commencement poétique aussi est un arbre, et s'il a assez d'inconnues, il pourrait s'unifier avec l'arbre divin. | | | | |
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| proximité | | | Je suis l'appel des fonds - j'y découvre une substance robotique ; je suis l'appel du large - je me trouve entraîné dans l'existence des moutons ; je suis l'appel du haut - et je trouve, enfin, mon essence, ce seul moyen de me séparer de moi-même, pour me voir et m'aimer. | | | | |
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| proximité | | | La Face de Dieu serait présente, où que vous vous tourniez. Mais c'est également l'ambition des polices secrètes et de la marketplace, bien que ce ne soit pas leurs faces, mais, respectivement, leur œil ou leurs dents qu'ils veulent faufiler, pour tempérer nos agissements. | | | | |
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| proximité | | | Inventer le jour, une fois créés les astres, devait être une tâche divine assez banale, mais inventer la nuit, avant même qu'on sache ce qu'elle est, mérite toute notre admiration. « Dieu est la nuit sans nuit, le jour sans jour, l'avant-regard » - Jabès - Dieu serait aussi non seulement dans l'axiome, mais aussi dans le théorème, dans l'après-vu ! | | | | |
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| proximité | | | Le Seigneur est très incertain, quant à la puissance de Sa lumière, qui nous accueillerait dans l'au-delà : tant de ténèbres traversent le Jugement Dernier, et le Mahométan serait reçu par des vierges sans souillure - dans des ombres délicieuses. D'autre part, à quoi bon les yeux là où régnera le regard ? | | | | |
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| proximité | | | C'est le nez qui oriente l'oreille et focalise l'œil. Et surtout, c'est lui qui évalue les distances. Qui a nez plus fin voit plus loin. | | | | |
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| proximité | | | Pour voir clairement, que « chacun est à soi-même le plus proche » - Térence - « proxumus sum egomet mihi », un regard lointain est nécessaire ; après ce constat, sera encore plus clair son corollaire : « Chacun est à soi-même le plus lointain »** - Nietzsche - « Jeder ist sich selbst der Fernste ». | | | | |
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| proximité | | | Une valeur (éthique, esthétique ou mystique) est un axe, et un vecteur y est une intensité, un goût, un sens ; ce n'est pas la préférence donnée à un point (position) qui compte, mais la conception de la limite (pose) : l'essor qui naît d'un mouvement, imaginaire et infini, vers une limite incompréhensible, limite que choisit la liberté d'un créateur Ouvert - créer, c'est s'attacher au vertige de la convergence et non pas à la limite même. La valeur-prix est question d'yeux, la valeur-axe - celle de regard. | | | | |
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| proximité | | | Les stades de mon regard sur l'infini : l'élan, l'étonnement, la définition. Les trois doivent cohabiter, et, pour rester un Ouvert (sur l'infini), tu ne peux pas te passer de ce regard : « La vie de l'homme s'exprime dans la relation du fini à l'infini » - Bounine - « Жизнь человека выражается в отношении конечного к бесконечному ». | | | | |
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| proximité | | | L'égale présence divine dans la merveille des choses, dans la vision que l'homme en a, dans le mécanisme des yeux. Mais, pour comprendre le dessein de Dieu, il faut se demander : quel savoir et quelle jouissance sont possibles sans recours aux yeux ? Et l'on constate que la seule science, pouvant se passer d'yeux, est la mathématique et la seule émotion, invitant même à fermer les yeux, réside dans la caresse. Aux commencements étaient le nombre et la caresse. | | | | |
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| proximité | | | La proximité avec l'autre, nous la voulons tous. Mais il y a ceux qui tendent vers les volatiles et ceux qui se contentent des reptiles. Ceux qui se croisent de regard et ceux qui engagent les épidermes. « La hauteur ? - je n'en veux pas, c'est la proximité que je veux » - Prichvine - « Не хочу высоты, хочу близости ». | | | | |
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| proximité | | | La vie 'côte à côte', avec autrui, me devient possible à partir de la distance infinie que je crée avec lui. Nos mains rejoindront nos regards, pour ne s'entrelacer qu'au ciel ; l'amour - une prière du regard. | | | | |
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| proximité | | | Accepter la vacuité de Dieu est un geste d'esprit aussi noble que le regard, que ton âme jette dans le trop-plein de Dieu, qui, en retour, illumine ton vide. | | | | |
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| proximité | | | La hauteur est peut-être ce rare équilibre entre l'oculaire et l'auriculaire (les préférences : « Credere oculis amplius quam auribus » - Sénèque - ou l'inverse, font des oraculaires ou des spéculaires, ce qui est bête), à condition toutefois qu'on se sente entouré de signes des dieux et de voix des hommes. Mais l'homme est plus tenté d'entendre des voix des dieux et de suivre des signes des hommes. | | | | |
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| proximité | | | Le regard s'éloigna de l'œil au même point que le goût - de la langue, la caresse - de la main, le flair - des narines, le sens de l'harmonie - de l'oreille. Je finis par être réduit aux touches des opérateurs sans attouchement des opérandes. | | | | |
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| proximité | | | Les seules hérésies, aujourd'hui, touchent au rituel et laissent se pétrifier le sacramentel. La vie en gagne, l'esprit y perd. Les convictions inventent des bûchers, le doute - des sacrements. Au-dessus des deux se trouve le regard ; lui, il lit des mystères (ce beau nom poétique grec, soumis à la prose latine, fut traduit par sacrement). | | | | |
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| proximité | | | Ils font grand cas du mode d'apparition des choses matérielles ; mais que celles-ci se donnent ou se montrent, se dévoilent ou se révèlent, elles restent au centre des pédants-statisticiens, au lieu de rester à la périphérie de nos regards, orientés, par des contraintes, - vers des songes. Ah que le surgissement des choses inexistantes, ou n'existant qu'en rêve, est plus passionnant ! Le meilleur exemple de la libération du poids des choses – la musique impondérable. | | | | |
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| proximité | | | Ils abandonnent le haut au profit du profond, comme ils abandonnent le lointain, pour se fondre dans le proche, en fuyant l'inaccessible ou l'inexistant ; le résultat est le même – la platitude d'un soi commun et transparent. | | | | |
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| proximité | | | L'être, c'est à dire le dessein divin dans l'homme, c'est le regard dans le vu, la liberté dans l'action, le don dans le donné, source et donation du sens. | | | | |
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| proximité | | | Être croyant, c'est reconnaître et vénérer la miraculeuse harmonie du monde ; la hauteur est l'autel, invisible et même inexistant, vers lequel se tourne mon regard, c'est à dire mes prières. « Seul le firmament est dieu ; Zeus ? - il n'existe même pas » - Socrate. Le disciple de la Grèce fut, en même temps, un disciple du ciel. | | | | |
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| proximité | | | Rien de sacré n'a jamais été remarqué dans le réel ; le sacré est réservé au domaine des fantasmes. Même le Pater Noster ne demande pas de sanctifier Dieu lui-même, mais seulement son nom. D'ailleurs, son ciel devrait se lire – hauteur : Dieu ne nous apparaît que si notre regard monte à la verticale, de la profondeur de la Terre au plus haut des cieux. Et puisque tout regard finit par retomber, en même temps que nos ailes, tout sacré est périssable. | | | | |
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| proximité | | | Chacun de nous porte en lui-même de vagues puretés, exposées à l'outrage plus que nos défauts ; veiller sur celles-là relève de la consolation philosophique. C'est ce qui s'appelle garder la distance, s'interdire la familiarité, n'admirer son visage que reflété par un lac de haute montagne, n'y jeter sa bouteille que la nuit du naufrage final. Le génie esquissant ses traits, en troublant la surface, faite pour te peindre, c'est cela qu'il faut éviter. En élevant le regard, baisser les yeux. L'outrage est le même sens donné au désiré et au fait. | | | | |
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| proximité | | | Le bien, la faiblesse, le nihilisme – tant de fausses cibles pour le regard nietzschéen, tandis que celui-ci n'y fait qu'exercer la puissance de ses cordes et la rigueur de son arc, sans vraiment lâcher de flèches. L'ultime adversaire-frère – le Christ, ouvrant les bras à Dionysos et Socrate. D’ailleurs, son vrai adversaire, ce fut non pas le Christ, mais le protestantisme, sacrifiant l’esthétique au dépens de l’éthique, tandis que Nietzsche faisait le contraire. | | | | |
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| proximité | | | L'Hindou regarde avec les mêmes yeux et Dieu et la vache. Toutefois, dans la vue, il y a l'œil (moi), la chose vue (l'autre) et le regard (Dieu) ; il suffit de s'y accommoder, pour ne devenir que regard, même devant une vache non sacrée. | | | | |
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| proximité | | | Science de mon salut - conscience de ma chute, encore l'un de ces axes, qui méritent, que je ne m'y accroche pas à une seule valeur, mais que je le munisse d'une même intensité. Le souci du salut mène à l'activisme, à la création, à la réinvention du sacré ; l'ivresse de la chute conduit au nihilisme, à la révolte, à l'angoisse. Les réunir, dans un même regard, - le triomphe de l'humain sur le divin ! | | | | |
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| proximité | | | Le discours philosophique, ignorant le style, calcule les écarts entre les choses, en les reproduisant en mots, tandis que la distance appartient au regard, c'est à dire au style. Aucune architecture langagière ne représente les membrures des choses, comme le chant ne se prête point à rendre la géométrie ou le bruit du monde. | | | | |
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| proximité | | | Le regard crée des unités de mesure et une proximité astrale ; les yeux mesurent les distances et l'éloignement terrestre. « Mon regard est pour le lointain, et mes yeux – pour le prochain » - Goethe - « Ich blick' in die Ferne, ich seh' in der Nähe » - le regard serait le refus de la familiarité et l'art de rendre lisible même l'invisible. | | | | |
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| proximité | | | S'adonner à l'espérance : donner la préférence au lointain du regard par rapport à la proximité des yeux et des choses vues. L'espérance se perd aux horizons intouchables. | | | | |
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| proximité | | | Le mystère – une perplexité et une admiration, que la connaissance ne réfute pas et que la foi, peut-être provisoire, bénit. De notre regard sur la vie, il faudrait bannir la religion et garder la foi et le mystère. Pourtant, Nietzsche et Tolstoï formulent une religion sans foi ni mystères. L'aigle et la colombe manquent de dons de la chouette. Mais à la religion de la tête ou à la religion du cœur il faut préférer, au moins, la religion de l'âme, la poésie. | | | | |
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| proximité | | | Il y a trois familles mystiques : les eschatologiques du Jugement Dernier, les cléricaux du parcours salvateur, les nihilistes des points zéro de la réflexion, du regard, de la passion. Les deux premières sont constituées, essentiellement, de nains ahuris, balançant sur les épaules des géants ; la dernière se dévoue à fabriquer elle-même les mesures ironiques de la grandeur et de la vision. | | | | |
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| proximité | | | Le miracle de la rétine, le miracle de la circonvolution, le miracle de la communication entre elles – aucun paléontologue, aucun évolutionniste, aucun biologiste ne peut ébranler ma sensation de divinité de l'Opticien et de l'Ordonnateur. | | | | |
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| proximité | | | La vraie humilité apporte la sensation d'une vraie hauteur, celle que fréquentent sinon le bon Dieu, au moins ses anges, elle est l'art de s'abaisser sans descendre. « Dieu n'est pas affaire de théologie, ni de philosophie, ni de savoir, ni de hauteur, mais peut-être d'humilité » - Kierkegaard. Se cacher en profondeur est son autre refuge, où elle est racine de tant d'arbres divins. Rester invisible des hommes, dans les souterrains, et être berceau du regard profond sur la hauteur. | | | | |
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| proximité | | | Et la superstition et l'athéisme abaissent nos espérances, en nous promettant un avenir meilleur ou même radieux. L'espérance noble naît d'un avenir, sciemment occulté, car réel et monstrueux, et d'un présent, dont le sens se concentrerait dans un rêve, entre le regard et la création. | | | | |
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| proximité | | | Au pays des fantômes, tels que prophètes, anges ou messies, la règle du plus court chemin ne marche pas ; tout y est discret et oblique. Pour une fois, la Bible a raison : « Aux yeux de l'insensé, son chemin est droit ». Aux yeux du sensé, le hasard, la fatalité et l'attraction des étoiles dévient tout chemin visible et le transforment en un pointillé lisible. On ne voit pas les mystères de Dieu, on les lit. | | | | |
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| proximité | | | La meilleure définition du regard : ce contact avec la vie - qui est miracle ! - qui balaie toutes les proclamations des yeux - qui sont raison ! - de l'abandon ou de la mort de Dieu. Toute sensation de solitude absolue est d'absolue cécité. « L'homme n'est pas seul ; seule est la pensée »* - G.Benn - « Der Mensch ist nicht einsam, aber das Denken ist einsam ». | | | | |
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| proximité | | | La vraie foi surgit avec la magie du nombre, le regard initial ne naissant que dans la superstition de l'âme. « La mathématique nourrit la conversion du regard » - Platon. Mais mal digérée, la mathématique dévaste les âmes et les pousse à l'apostasie au profit des idoles désincarnées. | | | | |
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| proximité | | | Les regards, dont je parle, ne sont pas mes regards ; je me sens regardé, ce qui me métamorphose ; je deviens théâtral, bien que ce soit par une serrure et non point de la loge royale, que le Spectateur m'épie. La pantomime devient mon art. Ce n'est pas du « courage de l'aigle qu'aucun Dieu ne regarde » - Nietzsche - « Adler-Mut, dem kein Gott mehr zusieht », mais de l'angoisse de la chauve-souris, dans sa Caverne soudainement animée, où elle prendrait ses parois pour un bon miroir : « Je me sens regardé, ce qui est le sens second et plus profond du narcissisme » - Merleau-Ponty. | | | | |
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| proximité | | | L'approche du sublime se fait reconnaître par la dérobade du sol ou l'échappée du regard. Mais les mêmes symptômes précèdent les chutes. | | | | |
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| proximité | | | Des hypostases d'Autrui : ma raison y voit l'autre, mon cœur - le semblable et mon âme - le prochain. La distance y est mesurée par les yeux, par les choses vues, par le regard. | | | | |
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| proximité | | | Vue de près, toute chose se banalise ; le poète est créateur de lointains, où son regard s'installe, mais il est chantre de la proximité et de la caresse et non pas « admirateur du lointain » - Aristote. | | | | |
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| proximité | | | Dieu est omniprésent : dans l'objet matériel (la réalité), dans ma main qui s'en saisit (le moyen), dans la fonction d'appropriation (le but), dans mon choix d'objets à saisir (la contrainte), dans ma création d'objets (le commencement). Omniprésent pour le regard, absent – pour les yeux. Et tout miracle organique s'éteint dans la débâcle mécanique : les robots proclament mort ce Dieu invisible et visiblement inexistant. | | | | |
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| proximité | | | Dans convaincre ou séduire il y a la même volonté d'un contact des épidermes, d'un regard à bout portant. Ne serait-il pas plus noble de se rapprocher par le même fier éloignement des choses, qui méritent qu'on y pose un regard ? « L'éloignement nous rapproche, mais loin de nous »** - Blanchot. | | | | |
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| proximité | | | La prière, c'est l'étincelle d'une lumière sans retour, l'étincelle, qui possède le don d'approfondir le regard, quand il est suffisamment embué. « Mon unique prière appelle l'approfondissement ; lui seul peut me conduire de nouveau vers Dieu » - Morgenstern - « Mein einziges Gebet ist das um Vertiefung. Durch sie allein kann ich wieder zu Gott gelangen ». En hauteur, il n'y a que des idoles, dont se repaît le poète et s'inspire le philosophe. | | | | |
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| proximité | | | La main crée la proximité, et le regard – la distance. Deux erreurs à ne pas commettre : l'orgueil de ta main qui viserait le ciel, la familiarité de ton regard qui se profanerait dans des choses basses. L'heureuse rencontre entre la main et le regard – la caresse : le proche voué au lointain. | | | | |
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| proximité | | | Les yeux mesurent les distances objectives ; le regard, arbitrairement, par sa démesure originelle, proclame les proches et les lointains, puisque c’est la prérogative de sa hauteur. | | | | |
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| proximité | | | La fraternité : la proximité dans la hauteur, sans toucher à la terre ; ce qui en exclut la religion, la patrie, l’action. Les regards, portés par la noblesse, sans nécessairement viser les mêmes objets ni suivre la même direction, - perdus dans les étoiles. | | | | |
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| proximité | | | Tu terrorises mon pitoyable savoir du divin, en l’exposant aux yeux omniscients de Dieu, tandis que je me réjouis de la musique de mon verbe vacillant, s’adressant à Ses oreilles. « Que dire de Dieu ? - rien. Que dire à Dieu ? - tout »*** - Tsvétaeva - « Что мы можем сказать о Боге? Ничего. Что мы можем сказать Богу? Всё ». | | | | |
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| proximité | | | C’est la proximité avec nos yeux, n’engageant pas notre regard, c’est le souci de ce jour, projeté par des artistules sur leurs objets trop proches du présent, qui provoquèrent la mort de l’art. « On ne reconnaît le Beau que s’Il est rare ou lointain »*** - Nabokov - « Man only recognizes beauty if he sees it either seldom or from afar ». | | | | |
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| proximité | | | Les yeux suffisent, pour voir l’homme de près, et l’on y découvre la bête ; le lointain n’est accessible qu’au regard, et alors on découvre dans l’homme - l’ange. | | | | |
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| proximité | | | Dans le créé, naturel et merveilleux, – aucune trace des mains du Créateur (ni de ses yeux ni de ses outils), et l’on finit par n’y voir que de la mécanique, faute à nos yeux trop superficiels et, surtout, aux religions, qui poussent à chercher le merveilleux dans le fumeux surnaturel. | | | | |
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| proximité | | | Être un Ouvert : ne s’attacher ni aux frontières ni aux parcours, mais à l’élan, au commencement, au regard sur l’inaccessible. L’intensité atopique, opposée à la vitesse et aux lieux. | | | | |
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| proximité | | | La foi doit s’appuyer sur des miracles, que tes yeux froids, et non pas ton regard ardent, constatent. Toute forme du vivant, comme tout fond de l’esprit, sont de pures merveilles, qui doivent faire plier tes genoux et élever ton regard. Ce n’est pas la vue de l’Homme, marchant sur un lac, qui doit te sauver de l’enfoncement dans le marais terrestre, mais la hauteur céleste, dont tu ne détaches pas tes yeux. | | | | |
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| proximité | | | Nous portons en nous une métrique objective, selon laquelle nous sont lointains – le savoir, la femme, Dieu, et nous sont proches – la poésie, le bien, la noblesse. L'ignominie de notre temps est que le lointain soit désormais conçu comme familier et transparent, et que le proche ne soit plus perçu du tout par notre regard myope. Un monde sans lointains, un monde avec familiarité mécanique, sans proximité organique. | | | | |
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| proximité | | | En cherchant l’essence de Dieu, tu n’arrives à imaginer ni ses yeux ni sa cervelle ni son allure ; en revanche, une intuition de ses oreilles, bien que vague et abstraite, se forme dès que tu ambitionnes une création artistique. Étranger aux mots, Il ne serait sensible qu’aux mélodies, aux échos de son Verbe languissant. Tout art ne vaut peut-être que dans la mesure où y perce une musique. « La musique, c’est un dialogue avec Dieu » - Mravinsky - « Музыка - это разговор с Богом » - c’est un monologue de l’âme, allant tout droit au cœur, sans passer par le cerveau. À défaut des mots ou des notes, même les actes devraient pouvoir s’interpréter, par des initiés, comme une partition. | | | | |
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| proximité | | | À l’échelle horizontale, où se mesurent nos actes, nos pensées, nos sentiments, les distances entre nous sont minimes ; mais l’échelle verticale, où se créent nos mélodies, nos noblesses, nos ironies, reste invisible à la multitude. « Une hauteur du regard est nécessaire, pour percevoir la différence entre toi et les autres »** - Hofmannsthal - « Um die Unterschiede unter uns und anderen zu erkennen, bedarf es des erhöhten Augenblickes ». | | | | |
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| proximité | | | Dans ce monde, créé par Dieu, il y a assez de fatalités horribles, pour justifier une révolte ou comprendre une résignation ; mais le regard le plus profond sur Dieu doit aboutir à la plus haute admiration de Son œuvre. | | | | |
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| proximité | | | Les chemins, qui m’attirent le plus, sont ceux où je ne mettrais jamais les pieds, car ils se perdent dans le lointain et conduisent aux cibles inaccessibles. Mais rien que le regard fidèle sur eux apporte deux résultats paradoxaux : l’ennoblissement de la faiblesse de l’esprit et l’humble force de l’âme. | | | | |
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| proximité | | | Tu lèves, orgueilleusement, la tête – tu vois plus nettement la profondeur pesante de la terre ; tu baisses, humblement, les yeux – et s’ouvre devant toi la hauteur impondérable du ciel. L’ouïe semble mieux se prêter à la mesure des dimensions de l’existence. | | | | |
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| proximité | | | Voir des miracles jusque dans la matière inerte, sans parler du plus mystérieux des miracles, la vie, – tel est le regard du poète sur le monde, il en est, intuitivement, amoureux, excité. Le philosophe, qui, devant le monde, doit être poète, est mû par la vénération, par la foi, par l’étonnement. Quant au Créateur, le poète prie, en mélodies verbales ou spirituelles, devant Ses créatures ; le philosophe hisse Sa création dans les hautes sphères de la pensée. Ils sont religieux tous les deux, mais loin de tout temple, érigé par des hommes. | | | | |
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| proximité | | | Partout notre regard perçoit le divin, mais jamais il ne perçoit Dieu. Et toute tentative de le concevoir, étant, inévitablement, un mensonge, est vouée à l’échec. | | | | |
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| proximité | | | Il y a des choses qui portent la beauté de la Création divine, et il y a des concepts que savent manipuler des ploucs ou des machines. Donc, manier certains concepts terrestres peut être plus bête que de contempler certaines choses célestes. | | | | |
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| proximité | | | Te dire que Dieu te contemple et même se dirige vers toi est plus sensé qu’imaginer que tu Le vois et t’en rapproches. | | | | |
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| proximité | | | Tout ce qui est à la portée de tes sens ou de ton esprit finit par revêtir le grade de paisible évidence ; seul le lointain dans ton regard – sur Dieu, l’amour, le mystère – préserve tes extases indéfendables. Et Socrate a la vue terre-à-terre : « Le vent renforce la flamme, et la proximité - l’attraction ». | | | | |
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| proximité | | | La hauteur du regard est doublement bénéfique – elle égalise tous les actes sans créateur et divinise toute créature et toute création. « Bénie soit l’âme qui s’élance vers la hauteur, pour percevoir toute chose dans sa divinité » - Maître Eckhart - « Selig ist die Seele, die sich hinüberschwingt, um alle Dinge in der bloßen Gottheit zu empfangen ». | | | | |
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| proximité | | | Ni le doute ni les certitudes n’apportent quoi que ce soit à l’appréhension du divin. Seuls les yeux éberlués, enivrés, face aux innombrables miracles de la Création, alimentent le sobre esprit, qui s’avoue impuissant, pour remonter aux origines du monde. Et c’est l’âme enthousiaste qui prend la relève, pour s’étonner, vénérer, admirer le Dessein incompréhensible. | | | | |
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| proximité | | | Dans la matière et dans l’esprit, tant de miracles réels, époustouflants et impossibles, dus à l’arbitraire divin ou à la liberté du vivant ; mais aux yeux tribaux, sans regard scrutateur ou créateur, il faut des miracles inventés, mensongers et primitifs. Au lieu d’une vénération de l’incompréhensible infini, ils se livrent à une adulation du transparent fini. La stupéfaction calculée d’Einstein ou la gratuité de la foi aveugle de Mauriac. | | | | |
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| proximité | | | Je fuis les croyants à cause de la bêtise de leur regard ; je fuis les athées à cause de la bêtise de leurs yeux. Souvent, les premiers ont du cœur, et les seconds - de l’esprit. Aux deux manque l’âme. | | | | |
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| chœur solitude | | | VÉRITÉ : On place ses vérités là où son regard s'attarde le plus. Comparez le toit, constellé d'hésitations, du solitaire et le bureau, constellé de modes d'emploi, du bon citoyen. Le vrai du solitaire l'accable davantage ; il finit par ne plus compter que sur quelques mensonges de passage, que la raison des forts n'a pas encore classés. | | | | |
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| solitude | | | Dans ma riche collection de solitudes, celle qui me fait le plus mal est la solitude du regard. Elle n'est pas du tout de nature transcendantale, mais gustative et respiratoire : en hauteurs béantes, non en épaisseurs dominées. | | | | |
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| solitude | | | Le comble de la solitude : souffrir de ne pas avoir quelqu'un suffisamment attaché à moi, pour m'abandonner. C'est mon regard qui détermine le rang de mon prochain - mouton, robot ou Dieu : « Dieu seul a le privilège de nous abandonner. Les hommes ne peuvent que nous lâcher » - Cioran. | | | | |
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| solitude | | | Les yeux, c'est à dire le visage, veulent être remarqués ; mais être un regard, c'est ne plus désirer d'être vu, telle la rose d'Angélus (« sans se demander si l'on la voit » - « fragt nicht, ob man sie siehet »). | | | | |
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| solitude | | | Me révolter contre mes contemporains et me révolter contre Nabuchodonosor, c'est la même chose. Plaindre Troie comme je plains Hiroshima. Quand je comprends cela, mon regard gagne en encablures et ma solitude en millénaires. | | | | |
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| solitude | | | Les repus dénoncent une société de surveillance ; les solitaires n'y trouvent pas un seul regard pour eux. | | | | |
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| solitude | | | Comment définir le désert ? - l'absence des arbres ? L'impossibilité d'une unification vivifiante, la réduction de tout message au soliloque, l'illusion d'une oasis salvatrice au bout d'un regard, d'une plume, d'un silence. | | | | |
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| solitude | | | La solitude est presbyte, la communauté myope. La seule optique valable est un savant alliage, que prescrivent les yeux fermés. | | | | |
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| solitude | | | Profite des moments d'inattention de la vie. Ne la scrute que lorsqu'elle se détourne de toi. Creuse-la avant qu'elle ne s'aperçoive de ton existence et n'en découvre les lieux les plus vulnérables ou déjà atteints. Un regard droit sur les plaies prive de tout espoir de résurrection. | | | | |
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| solitude | | | Pour les critiques, le style est ce que d'autres critiques avaient relevé chez un classique - une vision mécanique et naïve. « Un romantique, c'est la solitude, qu'elle soit rebelle ou résignée ; être romantique, c'est perdre le style » - Weidlé - « Романтик есть одиночество, все равно - бунтующее или примирённое ; романтизм есть утрата стиля ». Le style, c'est le regard, c'est à dire union d'une personnalité, d'une intelligence et d'une volonté, tout appuyé sur un talent. | | | | |
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| solitude | | | L'orgueilleux ou le désespéré dit ne pas chercher de consolations dans un livre. Pourtant, c'est ce que j'y cherche, sous forme d'un regard altier coulé dans un mot suspendu, sublime, isolé. | | | | |
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| solitude | | | Chacun de mes sens a sa solitude ; la solitude de la main : personne à en solliciter la caresse ; la solitude du palais : aucun goût ne partage mes ivresses ; la solitude des yeux : aucun reflet de ma flamme ; la solitude des oreilles : aucun écho de ma voix ; la solitude du nez : aucun flair ne mène à ma hauteur, vers mes ruines. | | | | |
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| solitude | | | Une illusion - fonder mon équilibre sur la tension créée par une paire : moi, d'un côté, et un ami, une maîtresse, un livre. Rien de crédible en dehors des triades : moi, une insondable source (voix, oreille, œil, dessein), dont je suis un écho et, enfin, une âme des fins, un esprit, qui préserve mes échos à une belle hauteur. L'origine de la solitude est triadique ; la solitude respectable, ou le désespoir irrévérencieux, - l'absence irremplaçable de l'un de ces trois sommets : la solitude d'un soi perdu, la solitude du silence des sources, la solitude de la perte des ailes. Et quand un deuxième sommet vient à manquer, sonne l'heure d'une solitude honteuse, ou plutôt hébétude irrémédiable. La solitude binaire, elle, n'est souvent que grégaire : manque de berger ou de moutons. | | | | |
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| solitude | | | Solitude du regard : l'ironie trop haute. Solitude de la hauteur : le souffle trop coupé. Solitude de l'arbre : le climat tantôt trop vernal, tantôt trop automnal, avant l'éclosion de fleurs ou après l'heure des fruits. | | | | |
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| solitude | | | L'épreuve de l'île déserte est utile ; encore faut-il savoir, si j'y deviendrai Robinson, singe ou arbre : l'action, la nature ou le regard. Mais dans le meilleur des cas je deviens île. | | | | |
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| solitude | | | Je commençai par des vues et hurlements d'un loup solidaire et je fus propulsé, par un enchaînement de chutes et presque malgré moi, vers la hauteur des requêtes solitaires, puisque, dans les platitudes terrestres, personne ne sollicita ni ma voix de lycanthrope ni mon regard. Depuis, je compris, qu'on ne monte pas vers la hauteur, on y tombe (Hölderlin). | | | | |
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| solitude | | | À part une saine mobilisation de mes instincts de survie, en ma qualité d'étranger, l'exil aide à accomplir un exploit beaucoup plus glorieux, pour la qualité de mon regard, - je finis par devenir étranger à moi-même. | | | | |
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| solitude | | | Je suis d'autant plus seul, que je prends l'habitude de fréquenter l'homme inventé. L'homme des cavernes, l'homme d'une île déserte, l'homme de la terre, l'homme du mot ou du regard sont tous des créatures inventées, auxquelles j'offre mon amitié et ma simplicité. Mais l'homme du forum m'encercle et me rend hargneux, biscornu, compliqué et infiniment seul. | | | | |
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| solitude | | | La solitude : ne plus voir d'horreurs, qui soulèveraient une houle dans mon regard ou dans mon mot. Une sensation d'immense platitude, où mes aspérités s'écrasent sans la moindre onde de choc. | | | | |
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| solitude | | | Mieux je protège mes yeux, face à la déferlante des choses, plus pénétrant sera mon regard ; mieux je suis coupé du bruit du monde, plus pure sera ma musique ; l'Homère aveugle et le Beethoven sourd me montrent de beaux exemples des contraintes salvatrices. | | | | |
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| solitude | | | Dans ma première jeunesse, je me crois seul, mais, en réalité, je partage ma vue avec le monde entier. Ensuite, je me trouve une fratrie lucide, qui m'isole d'une majorité aveugle. Et je finis, avec mon esprit unifié avec la merveille de l'humanité, mais dans une solitude de mon regard, nostalgique de l'enfance. Une étonnante stabilité de l'union : l'âme et l'esprit, la fierté et l'humilité, le rêve et la raison. | | | | |
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| solitude | | | Les profondeurs sont saturées d'avis pertinents ; pour étaler leurs requêtes de reptile, il ne reste aux sages que la platitude. En hauteur ne résonnent que les cris lancinants de volatiles solitaires, abandonnés des regards et des oreilles des sages. « Le sage ne s'attarde pas dans les austères hauteurs de l'intelligence et descend dans des vertes vallées de la bêtise » - Wittgenstein - « In den Tälern der Dummheit wächst für einen Philosophen immer noch mehr Gras als auf den kahlen Hügeln der Gescheitheit ». | | | | |
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| solitude | | | On sait où mène la poursuite de la beauté : de ses ténèbres, tout bon Orphée retourne sans Eurydice ; Psyché se perd, en cherchant le beau visage d'Éros ; Démocrite, ébloui par ce que lui apporte le regard, se crève les yeux ; faute de lumière, Empédocle se précipite dans l'Etna. | | | | |
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| solitude | | | La Panthère de Rilke, l'Animal intellectuel de Valéry, le gorille de Nabokov, le cachalot de Melville, l'orang-outan mélancolique d'Ortega y Gasset : un regard, dont la beauté ou l'intelligence se reflètent dans les murailles ou dans les barreaux de leurs cages. « Nous vivons tous derrière des barreaux, que nous traînons avec nous-mêmes » - Kafka - « Jeder lebt hinter einem Gitter, das er mit sich herumträgt ». Quitter cette cage, serait-ce rencontrer le Dieu innommable ? - « Pour retrouver Dieu sans le Nom ou le Mot de ce qui est ou n'est pas, il faut franchir cette cage d'Être » - Artaud. Ma cage prouve-t-elle la liberté divine ? Ou l'inverse : mieux je vois mes barreaux, mieux je comprends la (com)passion de leur créateur. Mais ma cage à moi, c'est la langue, ce français, qui grossit les barreaux, rapproche l'horizon et rabaisse le ciel. | | | | |
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| solitude | | | Le régime du lion littéraire : écarter de ses menus tout mouton, ne digérer que de son regard, ne digérer que d'autres lions, se trouvant, eux aussi, dans une cage. | | | | |
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| solitude | | | Ta cachotterie : les yeux plus bas que terre, le cœur plus éteint que les cierges, les mains plus étrangères que l'enfance. | | | | |
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| solitude | | | Les accès et excès de la non-reconnaissance font tourner ma saine et grandiose humilité en folie des grandeurs douteuses. Hegel a raison, quand il voit dans le désir de reconnaissance un besoin humain majeur. Il appartient à mon regard de former mon reconnaisseur net, monumental ou mesquin, qui finira par déterminer le volume de mon soi tâtonnant. | | | | |
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| solitude | | | À force de fermer souvent les yeux et de boucher les oreilles, je m'éloigne des choses et des hommes, sans m'approcher de moi-même. « La mauvaise vue te coupe des choses, la mauvaise ouïe - des hommes » - Kant - « Schlechtes Sehen trennt von den Dingen, Schwerhörigkeit - von den Menschen ». | | | | |
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| solitude | | | Plus profonde est ma solitude, plus haut est le ciel au-dessus de mon âme et plus vaste est la vie, qui s'étend sous ce ciel. Et Flaubert n'y a rien compris : « Que le monde est vide pour qui le parcourt seul ». Il se désemplit de choses, accumulées par des autres, mais s'ouvre aux secousses, panoramas et teintes, que le monde à moi, en moi, est capable de transmettre. Surtout, si c'est du regard et non des pieds que je le parcours. | | | | |
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| solitude | | | Mes incantations, pour qu'on ferme souverainement les yeux, prises à la lettre, sont exagérées. Néanmoins, ne les ouvrir qu'une fois seul paraît être un mouvement de compensation adéquat. | | | | |
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| solitude | | | Le regard le plus borné est celui qui s'adresse à un clan ; il faut, au contraire, se tourner vers tous ou vers personne, c'est à dire vers ce qui n'existe pas. Tous : ton frère en souffrance ou une créature d'un Dieu inconnu ; personne : un poète sans forme ou un rêve sans fond. | | | | |
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| solitude | | | Comment peindre mon visage ? (Que d'autres peignent autre chose, c'est affaire de type d'ambitions ou de grégarisme.) Certainement pas en narrant les péripéties du rouage socio-économique, dans lequel le hasard m'a placé. Peut-être, par un regard solidaire sur notre origine mystérieuse ou par un regard solitaire sur ma mort un peu moins mystérieuse. | | | | |
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| solitude | | | Contrairement au point de vue (l'horizon de rayon zéro), le regard (l'horizon devenu firmament) renonce à la continuité et part du point zéro, se détache des choses vues et se forme en solitude : « Résumer d'un regard la vierge absence éparse en cette solitude » - Mallarmé. | | | | |
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| solitude | | | Il faut choisir entre l'arbre, qui chauffe ton regard, et le bois de chauffage, qui t'obligerait de t'enfoncer dans une forêt, même sur des chemins, qui ne mènent nulle part. Entre la solitude de l'œuvre et la solitude du chemin, je penche pour la première - l'œuvre et non pas le chemin ! (Werke, nicht Wege !) - pour parodier Heidegger - ne serait-ce que pour ne pas quitter mes ruines, cernées par des impasses. | | | | |
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| solitude | | | Se trouvant seuls dans leur bureau, devant un coffre-fort, ils préparent leurs fulgurances : « La chute vers l'abîme, l'ascension vers les cimes, seront les plus chères pour qui est solitaire » - Kipling - « Down to Gehenne or up to the Throne, he travels the fastest who travels alone ». Tous les voyages sont horizontaux ; l'esprit a pour vocation la maîtrise de la profondeur, et l'âme est gardienne de la hauteur ; les deux - animés par le regard immobile, ce guide du voyageur aux ailes pliées. Dans les platitudes des autres voyages, tout solitaire, aux ailes d'ange, devient solidaire des pieds des bêtes. | | | | |
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| solitude | | | Pour t'enorgueillir de l'étendue de ton savoir ou t'enivrer de la profondeur de ton intelligence, la présence de l'Autre est nécessaire ; seule la hauteur de ton regard n'a besoin de personne, pour t'émouvoir. Toutefois, même ici, il se trouvent des nécessiteux, nostalgiques des foires : « L'Autre montre un visage, ouvre la dimension de la hauteur, c'est à dire déborde infiniment la mesure de la connaissance » - Levinas. | | | | |
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| solitude | | | L'enfer, ce n'est pas que les autres n'atteignent pas mon regard (Sartre), mais que je perde le mien ; danger, qui se présente chaque fois, que je préfère la lumière problématique de mes yeux aux ombres mystérieuses de mon regard. | | | | |
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| solitude | | | Si l'on tient à la création, c'est que l'on compte, même inconsciemment, sur la présence d'un regard ou d'une oreille ; donc, un créateur, ou, plutôt, son esprit, ne peut jamais être seul. Quelque chose nourrit aussi la même espérance dans le cœur, qui veut aimer, même dans le vide ; seule l'âme est vouée à une inconsolable solitude, où elle cherche à entraîner et l'esprit et le cœur. | | | | |
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| solitude | | | La pose de spectateur, si vantée par les sages, est inutile pour celui qui a un bon regard (s'attachant aux yeux fermés) et un bon visage (c'est à dire sa propre voix). | | | | |
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| solitude | | | On devine trop de lumières d'Athènes et de Rome, de Moscou et de Paris, - à l'origine de vos ombres ; les meilleures auraient dû naître à la seule lumière couchante de l'île de Pâques agonisante, où le seul regard survécu fut celui, fier et méprisant, des mystérieuses statues tournées vers l'oreille du Dieu-soleil, devenu sourd aux râles et aux chants. | | | | |
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| solitude | | | La caresse ou la douceur sont toujours superficielles et exigent la présence de l'autre ; la solitude ne peut qu'être amère puisqu'elle est profonde ; Narcisse, en arrêtant son regard sur la surface du lac, tenta de le déjouer, mais il finira par s'y noyer. | | | | |
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| solitude | | | Vivre couché ou caché, pour vivre debout et heureux - depuis Épicure (« Vis caché »), cette coquetterie est propre de ceux qui baissent les yeux pour mieux attirer sur soi ceux des autres. « Se cacher pour vivre, c'est piller une tombe » - Plutarque. Dès qu'on agit, on n'est plus soi-même ; toute action est un masque : « Je m'avance masqué » - Descartes - « Larvatus prodeo ». Pour mieux te verser, cache ta source (si, par malheur, tu la connais). À comparer ce calcul tourné vers l'avenir, avec un regard, sur le passé, d'un poète : « Celui qui s'est bien caché a bien vécu » - Ovide - « Bene qui latuit bene vixit ». Et en plus, l'homme même serait, hélas, ce qu'il cache (Malraux), tandis que « les hommes se distinguent par ce qu'ils montrent et se ressemblent par ce qu'ils cachent » - Valéry. | | | | |
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| solitude | | | Strictement parlant, on ne peut voir un fantôme à deux, puisque les yeux de deux êtres ont rarement la même accommodation, la même brillance ou la même larme. | | | | |
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| solitude | | | Un monde hostile pouvait servir d'écran opaque, où je pourrais projeter mes rêves. Maintenant, dans ce monde indifférent, je suis contraint de les faire revenir au seul regard éteint. | | | | |
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| solitude | | | La vraie négation est le regard ailleurs. Faire toujours le contraire est aussi du mimétisme. Etiam si omnes, ego non (St-Pierre, avant de trahir Jésus, ou Louis XIII, pendant qu'il se pliait comme tout le monde devant Richelieu) - Tous peut-être, mais pas moi - une manière naïve de rejoindre le troupeau, dont le beuglement couvre le chant du coq. | | | | |
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| solitude | | | Les musiques et les esprits de deux solitudes, s’entre-pénétrant et s'unifiant – voilà une belle image d'arbres : Ce sont la musique et l'esprit qui munissent l'arbre monologique de variables dialogiques, pour qu'il puisse s'unir avec un regard ou un visage, c'est à dire avec un autre arbre. Une analogie érotique nous mènerait même jusqu'à l'accouplement (Paarung) husserlien comme symbole de l'unification heureuse. | | | | |
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| solitude | | | Le message poétique naît soit du mot (du dialogue), soit de l'esprit (de la harangue), soit du regard (du monologue). Du don, du travail, du rêve. Se saouler, ciseler, s'isoler. Je reconnais n'avoir ni don ni zèle, - que des ailes. | | | | |
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| solitude | | | Qui est incapable de créer un autel à son effigie, s'affairera autour des bureaux, des tavernes ou des casernes. Le bon Narcisse saura noyer toute idole au fond du lac, dont seule la surface l'intéresse. Si mon regard est impropre à ciseler des idoles, mes yeux se contenteront de reproductions. | | | | |
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| solitude | | | La solitude avilit ce qui, en moi, tend vers le bon et le collectif et ennoblit ce qui aspire à l'unique et au beau ; le sous-homme y relèvera la tête et le surhomme rehaussera le regard. « La solitude, c'est l'homme au carré » - Brodsky - « Одиночество - это человек в квадрате ». Quand on en extrait la racine, le résultat, aussi, en est souvent bien connu - le troupeau. | | | | |
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| solitude | | | Dans le désert ou l'océan de la vie, on croisait jadis d'autres égarés, pour échanger un regard, une voix ; aujourd'hui, où le seul espace de rencontres est un bureau, on n'y entend que des chiffres et des chorales. Sous toutes les latitudes règne l'esprit de croisière ou d'aménagement, à la lumière cathodique et à la voix synthétisée. Seule, la voix de ma solitude me rappelle encore quelques ombres chantantes des mirages dissipés. | | | | |
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| solitude | | | Sur les routes, où serait tombée la graine de la parole divine, ce ne sont plus des oiseaux qui menaceraient la bonne pousse, mais le poids exorbitant de nos transports, comparé avec nos âmes, de plus en plus impondérables, sans état d'ivresse. L'alternative de la circulation est l'arbre, où le fruit est dû autant à la fleur de mon regard qu'à la racine du verbe des autres. | | | | |
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| solitude | | | Le rêve que je scelle, c'est moi-même. Plotin appelait bien à « sculpter sa propre statue », mais préconisait le regard comme ciseau éphémère, pour laisser les niais se lamenter sur les grands hommes sans effigies ni statues, dans les places publiques. En fin de compte, c'est peut-être le seul moyen de régler le problème des fétiches et des idoles (la noblesse et l'intensité de Nietzsche - sur le piédestal du dieu mort). | | | | |
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| solitude | | | L'omniprésence des regards des autres m'empêche de me regarder moi-même. « La solitude : une douce absence de regards » - Kundera. Toutefois, l'absence de regards des autres ne garantit pas ma propre présence dans mon regard amer, même panoptique. | | | | |
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| solitude | | | Le point commun entre les ruines et la tour d'ivoire - ne pas être habitables, être les lieux, où le regard ne se donne qu'au rêve. Il faut « construire à une hauteur, que tu n'es pas capable d'habiter » - Ibsen. | | | | |
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| solitude | | | Les suicides virtuels se pratiquent aujourd'hui sur des places publiques, et leur souvenir se réduit à un reportage ampoulé, rédigé par le suicidaire lui-même, cherchant les yeux des autres, mais dépourvu de son propre regard. Qui écrirait de meilleurs mémoires que Phénix ? Le regard, c'est la maîtrise du feu et des cendres. | | | | |
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| solitude | | | Plus j’ai, plus j’ai de chances qu’on regarde que je suis (mon soi connu) ; moins j’ai, plus j’ai de chances de garder ce que je suis (mon soi inconnu). | | | | |
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| solitude | | | En troupeau, dès qu'on partage ses angoisses, ses vilenies, ses visions, on accède à la mécanique quiétude d'âme, qu'ignore l'homme des cavernes, l'ermite ou le misanthrope, qui s'y morfond au milieu d'une solitude pleine de honte. Celui qui y échoue comprend, pourquoi dans les grandes villes on meurt, comme on vit, - affairé ou dans une solitude inhumaine, et avec des remords étourdis. | | | | |
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| solitude | | | Sur les forums, la fraternité tourne tout de suite en instincts tribaux. Je ne crois pas en profondeur du message, émanant d'une chaîne humaine. Ma main dans ta main, ta larme à l'encontre de la mienne, notre accord ou notre regard, exprimant la même clarté ou le même trouble, - deux solitudes solidaires. « La solitude est essentielle à la fraternité » - G.Marcel. | | | | |
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| solitude | | | Un bon livre, c'est la naissance d'un arbre solitaire, avec ses racines héritées, ses propres fleurs et ses ombres accueillantes ; il promet une musique d'unification, de communion, de fraternité ; son regard me fait fermer les yeux. Un mauvais livre reproduit le bruit de la forêt commune, ses mesures mécaniques ; il me promène sur des sentiers battus, en tant que touriste, badaud ou voyeur. | | | | |
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| solitude | | | Comme, à certaines heures, chacun éprouve la manie de collectionneur, aux autres heures chacun est flâneur. Comme en matière de collections je ne peux exhiber que les défilés de mes débandades, en matière de flâneries j’ignore des galeries, des agoras, des temples, je ne pratique mes flâneries que dans mes ruines, ces lieux où les plus belles découvertes ne se font pas par les yeux mais par le regard, les yeux fermés. | | | | |
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| solitude | | | Trop d'échos et trop de clartés – tels sont les inconvénients d'un séjour prolongée dans la multitude, tandis que « la solitude, c'est le silence autour de l'âme et la plénitude du regard » - Berbérova - « одиночество - тишина души и полнота сознания ». Le regard naît dans l'absence de repères, et l'âme concentrée fait naître de la musique dans les choses vues et silencieuses. | | | | |
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| solitude | | | De château en château, de Bohème en Espagne, - vers les ruines, tel devrait être le parcours d'un regard nomade. Les étapes à éviter, seraient : le forum, la foire, le théâtre. Les meilleurs fondements - le souterrain, le cabanon, la caverne. | | | | |
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| solitude | | | Trois manières de perdre de vue un visage : le fondre dans l'étendue d'une foule, l'ensevelir dans la profondeur de ma mémoire, le laisser échapper dans la hauteur de mes rêves. Et je lui tendrai la main, l'oreille ou le regard. | | | | |
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| solitude | | | La gamme complète de la solitude céleste comprend trois registres, associés aux trois métaphores terrestres : la forêt, la montagne, la mer – des regards à hauteur d'arbre, des regards de gouffres, des regards entre l'étoile et la bouteille de détresse, au fond des vagues, – des vagabonds, des anachorètes, des chantres. Trois paysages différents, que mes saisons musicales doivent savoir harmoniser. | | | | |
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| solitude | | | Je ne peux avoir un regard lucide sur ma mort que si ni prêtre, ni médecin, ni notaire, ni bourreau, ni épouse ne dérangent notre tête-à-tête. | | | | |
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| solitude | | | Mes yeux empruntent sans vergogne ; mon regard ne se laisse influencer par personne. Mes idées frôlent celles des autres, mes mots gardent leurs distances. | | | | |
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| solitude | | | La fraternité est affaire des solitaires ; c'est la rencontre, au fond d'eux-mêmes, d'une nature et d'une culture qui dessine les frontières du sacré fédérateur. Tout le contraire d'un troupeau : imitation de l'extérieur, solidarité intéressée, nature tribale et culture provinciale. Je lis tant d'humanité universelle dans le regard d'un narcissique doué ; tandis que les yeux d'un grégaire, cherchant à embrasser, emphatiquement, l'universel, ne reflètent que son auge. | | | | |
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| solitude | | | Mon visage, c'est mon soi inconnu, le créateur ; mon soi connu, le producteur, ne peut exhiber que des masques. Les masques, que grime l'homme de la multitude, sont reproductions des visions communes, tandis que le regard du solitaire invente ces masques, est obligé de les inventer. Même chez les meilleurs, la mascarade peut devenir fanfaronnade. Ce que Nietzsche dit de Spinoza : « O combien de sa propre vulnérabilité trahit cette mascarade d'un malade solitaire ! » - « Wie viel eigne Angreifbarkeit verräth diese Maskerade eines einsiedlerischen Kranken ! » - s'applique parfaitement à lui-même. | | | | |
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| solitude | | | C'est parce que mes requêtes et mon regard s'adressent à un interlocuteur introuvable, et probablement inexistant, que je tombe dans la solitude. Chez les blasés, leur orgueilleuse solitude naît au sein du monde, où leurs bavardages ou leurs agissements ne suscitent pas assez de louanges. Un vrai solitaire n'a pas besoin de sortir du monde, pour rester avec ou chez soi. | | | | |
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| solitude | | | Ce qui fut la première matière de la vie ou de l'art - couleurs, musique ou arbre - devint de la matière première pour les adeptes de la mécanique. Quand au meublé on préfère les ruines, à la scie radicale - l'unification vitale, on aime l'arbre, qui, à défaut de s'offrir à la vue des autres, me munira de mon propre regard, aux racines profondes et cimes hautes. L'arbre est ma contrainte, plus précieuse que les buts, avec lesquels il finira par s'unifier. | | | | |
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| solitude | | | Mes yeux ne captivent plus personne - telle est la source de toute solitude. Mon regard est aspiré par la lumière, et voilà que mon œil n'émet plus que des ténèbres. L'ennoblissement de la fonction, qui dévitalise l'organe. Fasciné par l'intelligence, j'arrive immanquablement à mépriser le travail de la cervelle. | | | | |
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| solitude | | | L'homme grégaire n'a pas de visage, il est satisfait de ses bras et de sa cervelle, mais Narcisse n'aime que son âme, et dans son regard baissé il y a plus de honte que de contentement. | | | | |
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| solitude | | | J'aime la triade, qui manqua à l'enfance de Sartre : sans hériter ni l'ombre ni le regard, presque sans nom - en effet, ce sont les premières choses à inventer pour avoir droit au soi. Orphelin de nom, ignorant la première lumière et livré aux choses - telle fut mon enfance, d'avant le premier conte de fées, qui me débarrassa et de choses et de noms et me voua à leur réinvention : « Une chose perdue cherche un nom perdu » - Shakespeare - « A lost thing looks for a lost name ». | | | | |
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| solitude | | | Je ne connus pas de routes révélatrices, menant aux illuminations d’adultes de Damas, Tolbiac, Gênes, Sils-Maria ; la seule douce lumière, qui m’accompagna dans tous mes sentiers-impasses, provenait des contes de fées, que, lorsque j’avais cinq ans, me lisait ma mère. Ses yeux bleus, pleins de fatigue, d’amour et de larmes, m’ouvrirent les chemins ne menant nulle part, où je décidai de demeurer, tant que je pouvais garder mes yeux fermés, l’azur de mon regard rejoignant celui du rêve. | | | | |
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| solitude | | | L'hostilité des autres n'a pas de place dans une vraie solitude. La solitude, c'est ma transparence aux regards des autres. | | | | |
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| solitude | | | Le regard personnel sur les valeurs universelles – telle est la mince consolation de la solitude. D’autres en font même la seule condition d’une vie intense : « Sans vues universelles et sans regards ouverts sur le monde la vie individuelle ne peut exister » - Hölderlin - « Ohne Allgemeinsinn und offnen Blick in die Welt kann das individuelle Leben nicht bestehen ». | | | | |
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| solitude | | | Le narcissisme, ce n’est ni se prendre pour supérieur ni trouver sa personne seule digne de regard. Il est un sobre constat, accessible à tout plouc, que pour comprendre ou peindre les hommes, une introspection suffit, - pas la peine de fréquenter ou examiner les foules ou élites. Dans ce genre descriptif, tout modèle est déjà en toi ; tu proclames l’universel en acclamant ton particulier. En plus, que l’homme soit un miracle, tu le sais spontanément, sur ta propre vie, sans analyse ni réflexion, nécessaires dans le regard sur les autres. | | | | |
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| solitude | | | Non, les hommes ne sont point aveugles, ils sont seulement privés de leur propre regard. C'est le solitaire qui est aveugle, puisqu'il devient regard. « Je porte la solitude du dernier regard, dans un monde des aveugles » - Maïakovsky - « Я одинок, как последний глаз у идущего к слепым человека ». Ils m'entoureront de leurs gestes et même de leurs yeux, et me conduiront jusqu'aux sourds, où je connaîtrai ma dernière solitude, celle de ma musique, ignorée de leurs oreilles et étouffée dans leur brouhaha. | | | | |
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| solitude | | | La tornade de la solitude, un jour ou l’autre, dans un lieu ou dans un autre, aspire chacun de nous. Mais l’homme commun, même dans la solitude, garde du troupeau, dans son regard ou dans son goût. Dans la vraie, dans la non-interchageable, solitude, l’homme créateur découvre son propre soi inconnu et restera dans sa seule compagnie, même s’il la sait mauvaise. « L’entrée en solitude, dans ton propre soi, te rend, par la grâce, égal de Dieu » - Maître Eckhart - « Abgeschiedenheit in sich selbst bringt in Gleichheit mit Gott, durch Gnade ». | | | | |
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| solitude | | | Le bonheur est l’instant, où l’émerveillement de tes yeux ouverts, qui contemplent le monde, est égalé, en intensité ou en beauté, par la merveille de tes yeux fermés, qui en créent le rêve. Et cette contemplation et cette création ne sont pensables que dans la solitude. « On ne connaît le vrai bonheur que dans la solitude »* - Tchékhov - « Истинное счастье невозможно без одиночества ». | | | | |
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| solitude | | | Les yeux fermés, ton regard te portant au firmament, tu te sens compositeur de mélodies célestes ; mais les autres n’entendent que ton interprétation grinçante et te refusent même un sou terrestre dans ton chapeau, que tu mets trop bas. | | | | |
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| solitude | | | La solitude recherchée, dans les forêts, les villas, les pays exotiques, – suite aux déceptions ou débâcles dans la société – est une rigolade de repus. Une vraie solitude, comme un vrai désert, est en nous ; seulement, pour s’en apercevoir, il ne suffit pas d’avoir les yeux, il faut posséder son propre regard, dont nous munit notre soi inconnu, notre inspirateur de rêves et de retraites. | | | | |
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| solitude | | | Quand l’objet le plus passionnant d’un sujet est le sujet lui-même, ce sujet est un Narcisse ; le lac est la vie, et la représentation – le regard, le rêve. | | | | |
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| solitude | | | Je serais ravi si quelqu’un s’adressait à moi avec des messages semblables aux miens, par le ton, le projet maîtrisé ou l’objet indicible ; moi-même, hélas, je ne peux m’adresser qu’à l’Inconnu ; aucun lecteur en vue, aucune oreille accordée à ma musique, aucun système, dans lequel s’incrusteraient mes regards intempestifs, atopiques. | | | | |
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| solitude | | | On n’a pas besoin de Sahara, pour se mettre à l’épreuve de la solitude. Les meilleurs déserts, on les crée soi-même. Ce n’est pas l’Himalaya, qui donne les meilleurs vertiges de la hauteur. Les tempêtes sublimes remuent les âmes et non pas les esquifs. Les meilleures croyances ne se puisent pas dans les livres sacrés, mais dans les regards pénétrants. | | | | |
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| solitude | | | Je suis enfant de la neige, qui aplatit les élans et raccourcit les visions. Le désert apporte de l’ardeur – à la profondeur inféconde ou à la hauteur prophétique. Les deux protègent la solitude, par la mélancolie de la pureté ou des mirages. | | | | |
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| solitude | | | Les yeux sont là pour comprendre et représenter, pour communiquer avec les autres ; le regard est là pour traduire en musique personnelle, solitaire, tes états d’âme. | | | | |
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| solitude | | | Tant d’hommes grégaires se sentent et se proclament seuls ; ceux qui savent communiquer avec l’inexistant ou possèdent un regard narcissique, ne se sentent pas seuls, ils sont seuls. | | | | |
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| solitude | | | Le regard recrée ce dont les yeux fermés rêvent ; les yeux ouverts des moutons ne font que fixer le réel. « La foule a trop d’yeux pour avoir un regard »** - Hugo. | | | | |
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| solitude | | | Il n’y a que les introspectifs qui méritent le titre de philosophe ; mais parmi eux il y a deux catégories : ceux qui se découvrent un regard narcissique et ceux qui en éprouvent un incoercible ennui. Mais l’intelligence et la noblesse leur sont propres au même degré. | | | | |
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| solitude | | | Se suffire à soi-même – une ambigüité : ni tes émotions ni tes réflexions n’ont de sens qu’en présence de celui qui a une ouïe et un regard infaillibles – ton soi inconnu ou Dieu. | | | | |
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| solitude | | | A-t-on jamais vu quelqu’un qui serait, à la fois, poète, cogniticien, philosophe, logicien, linguiste ? Ce profil introuvable réduit à zéro le nombre de mes admirateurs potentiels. Est-ce que quelqu’un comprit la tragédie dans le sens que je lui donnai ? L’absence de cet angle de vue rend inaccessible aux autres mon culte de la consolation. A-t-on jamais entendu un philosophe qui aurait compris la place du langage dans l’expression des idées et dans leurs interprétations ? Pas la moindre trace ! Tous mes hymnes à la merveille langagière tombent dans un désert sourd et muet, l’homme-robot sédentaire ayant choisi pour séjour la cité affairée. | | | | |
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| solitude | | | Les yeux sont faits pour nos rencontres terrestres ; le regard est donné à ceux qui cherchent le vertige céleste. Avec les yeux on creuse les mêmes profondeurs et parcourt la même horizontalité que la plupart de tes semblables. Mais une froide solitude attend celui qui voue son regard à la hauteur, où son regard différent (die Verschiedenheit des Blicks – Nietzsche) l’isole des hommes. | | | | |
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| solitude | | | Les faux solitaires se voient dans des gouffres profonds et jalousent la surface affairée, dont ils furent chassés par une chute imméritée. Les vrais se réfugient dans la hauteur, se détournent du réel et vouent leurs regards aux étoiles inaccessibles ou inexistantes. | | | | |
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| solitude | | | Se réfugier dans une hauteur permet de se prémunir contre l’exil dans l’espace (séparation avec une patrie) et l’exil dans le temps (séparation avec une époque). L’esprit s’exile, l’âme s’envole. Les yeux s’épouvantent devant la profondeur du réel ; le regard crée l’enthousiasme du haut rêve. | | | | |
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| solitude | | | La solitude fait comprendre l’importance des contraintes dans le choix d’objets, dignes de notre regard ; elle nous pousse à chasser l’inessentiel, à privilégier l’ironie et à s’adonner à la mélancolie. | | | | |
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| solitude | | | L’horizontalité : les contraintes (sociales, langagières, politiques, civilisationnelles) que les communautés, dont je suis issu, m’imposent. La verticalité : les contraintes (éthiques, esthétiques, mystiques) que je m’impose moi-même. Je fais peu de cas des premières (les yeux suffisent pour les résumer) et n’envisage sérieusement que les secondes (formant mon regard). | | | | |
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| solitude | | | L’intellectuel est un singleton, s’incarnant dans les trois hypostases – le cœur (la voix), l’âme (la caresse), l’esprit (le regard) ; il est la noblesse et la maîtrise de leurs métamorphoses et symbioses. Il se désolidarise de ses bras et pieds ; il cherche la reconnaissance de son unité tripartite ; il méprise la reconnaissance des multitudes de ce jour et se reconnaît le mieux dans la solitude atemporelle. Ce genre, dans lequel le sous-homme (la honte) rencontre le surhomme (l’intensité), est mort ; toutes les consciences humaines, sans cœur ni âme, se vouent, aujourd’hui, aux seuls esprits claniques. | | | | |
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| chœur souffrance | | | INTELLIGENCE : On ne peut pas enlever à la souffrance son évident bienfait : elle rend plus intelligent. En épaisseur d'analyse. Mais ses synthèses ne sont souvent que prothèses. L'intelligence née sur un front plissé, que ne déride pas l'ironie, et échauffée aux exercices, ne peut être qu'artificielle ; c'est le front baissé, ruisselant de sueur froide, qui favorise les meilleures perspicacités. | | | | |
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| chœur souffrance | | | VÉRITÉ : À celui qui souffre, la vérité est contre-indiquée. Elle fait ouvrir les yeux au moment de l'anesthésie. Une intense cure d'illusions et des boues gorgées de fausses promesses calment les plaies mieux que les coutures d'un esprit raisonneur, spécialiste de surfaces et d'épidermes. Vivre de vérités est juger le corps d'après ses balafres. | | | | |
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| souffrance | | | Soupir et larme. Le soupir monte, la larme tombe. La ventilation du halètement, l'arrosage du regard. On enterre le soupir, dans la larme on fait refléter l'étoile. Le soupir t'emporte, la larme t'enchaîne. Du soupir naît le mot, que la larme rend inutile. C'est un chant du cygne, car, aux futurs concours du plus beau soupir et de la plus chaude larme il n'y aura que serpents et crocodiles. | | | | |
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| souffrance | | | Les souffrances, auxquelles je compatis le plus, sont des déficiences du rêve : manque d'oreilles (les mots se perdent), manque de bouche (les mots ne naissent plus), manque de regard (les mots ne s'envolent pas). La danse des images s'appelle songe, leur marche s'appelle veille. Ce sont les songes qui enfantent la souffrance (et non pas l'inverse, Aragon) ; la veille la stérilise ou l'anesthésie. | | | | |
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| souffrance | | | Le regard des vivants traduit de plus en plus la mécanique et la moyenne. Pour communiquer avec l'amplitude insondable de l'homme, il ne nous restera bientôt que la voix des mourants. J'inverserais les registres des cloches d'antan : « Je plains les vivants, j'appelle les morts » - « Vivos plango, mortuos voco », puisque je suis incapable de : « briser la foudre » - « fulgura frango ». | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance n'est qu'une mystérieuse contrainte, qui rend encore plus majestueuse la vraie quête, celle du bonheur d'un haut regard sur la vie. (Car « il est trop facile de mépriser la vie, dans le malheur » - Martial - « rebus in angustis facile est contemnere vitam ».) Le Bouddha, qui y vit l'origine de tout savoir, se disqualifie par cette myopie. « Par la souffrance l'esprit devient vivace et n'accède à l'absolu qu'à travers des contraintes »* - Kant - « Der Geist wird durch Leiden thätig, gelangt zum Absoluten nur durch Schranken ». | | | | |
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| souffrance | | | Souffrance en positif ou en négatif : l'émotion aigüe, mise en mots ou en regards, et qui ne réveille aucune sympathie ; le geste obtus, fruit du hasard et de l'indifférence, et qui t'attire des étiquettes définitives. | | | | |
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| souffrance | | | Quand la sève de la vie est accessible, la sueur s'absorbe, l'encre se solidifie, la larme tarit, le sang enivre, celui des autres. Seul le poète connaît la lancinante soif près de la fontaine ; Tantale, qui, au lieu de s'abaisser par le geste, s'élèverait par le regard ; la fontaine de Siloë, n'a-t-elle pas rendu le regard aux yeux éteints ? L'obscur désir, face à la claire fontaine, ou comme le dirait Freud - la libido, est le nom de cette soif. | | | | |
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| souffrance | | | Que vaut le regard, face à une plaie, à une balafre ? - Rehausser le hurlement ? Reconstituer la déchirure ? Au livre-douleur, au livre-cicatrice il faut toujours affecter un livre-regard. « Tels sont les yeux, tel est le corps » - Hippocrate. | | | | |
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| souffrance | | | On commence par croire, que nos malheurs sont dus aux accidents, et qu'une logique extérieure nous achemine vers la joie. Plus tard, on se met à croire en une destinée aveugle. On finit par comprendre, que c'est notre essence qui porte le bonheur ou le malheur, au bout d'une volonté, élevée par une foi. Et l'on est heureux ou malheureux, au gré de la hauteur de notre regard et non des objets croisés. | | | | |
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| souffrance | | | Submergé de bonheur, on perd l'image de Dieu ; accablé d'une souffrance, comme illuminé par une beauté, on assiste à l'émergence d'un Dieu en majesté. Pourtant, d'après les hommes : « Le bonheur et la beauté découlent l'un de l'autre » - Shaw - « Happiness and beauty are by-products ». Dieu, qui est peut-être dans une étrange rencontre du beau et de l'horrible (« fair is foul and foul is fair » - Shakespeare, en lecture traumatologique et non pas météorologique), pour la bonne raison, que la douleur et l'harmonie n'appartiennent à personne. Un masque étincelant de l'art, sur le visage horrible de la vie – telle serait la destinée d'artiste. | | | | |
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| souffrance | | | Ce ne sont ni l'espoir ni le désespoir qui composent le chant le plus beau, mais un duo entre le zéro et l'infini (darkness at noon de Koestler) du regard. Tantôt ils s'annihilent, tantôt se substituent, tantôt se confessent. Le désespoir est le maître, nous apprenant le chant, l'espoir en est l'élève. | | | | |
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| souffrance | | | Plus grinçant est le rouage du quotidien, plus attentif je suis au silence de l'éternité. La graisse salutaire monte en général au cerveau, qui lève la tête, baisse le regard et rabat les oreilles. | | | | |
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| souffrance | | | Le mépris de ce qui nous ressemble et la fuite vers la hauteur, auprès des illusions d'optique. | | | | |
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| souffrance | | | L'art de la négation : les uns voient le refus d'une espérance insuffisante dans le désespoir et y chutent ; les autres lui opposent l'espérance des délicats et rehaussent leur regard. L'optimisme des sots décourage, le pessimisme des sages vivifie. | | | | |
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| souffrance | | | Les plus belles plumes prônent le style sec. Pour ne pas moisir, au milieu de ta prose jadis larmoyante, n'occulte pas, mais sculpte ta larme. Sors-la du souterrain et peuples-en les ruines. Et que ton style devienne regard : « Le style est une manière absolue de voir les choses » - Flaubert. Avoir du style, c'est orienter le hasard et dominer la routine par une expression magnétisante. | | | | |
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| souffrance | | | La tentation de me dire : Dieu est contre moi ; Il doit n'exister pour moi qu'ironiquement et jamais sérieusement, une espèce d'hurluberlu muet. Dans ma cage et, simultanément, en dehors. Être mon regard, perçant mes barreaux et accompagnant mes évasions. | | | | |
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| souffrance | | | Le désespoir de l'aveugle vient du non-avoir ; le désespoir des yeux à moitié clos - du non-être. L'être envahit et multiplie ; l'avoir étouffe et réduit. Mais ce sont toujours de bons exutoires, si on les compare aux yeux, que nous fait écarquiller le trop visible devenir. La douleur réelle loge dans le devenir, où, exaspéré, on invite l'inexistante consolation sous forme de l'inexistant être, guérisseur fantomatique. | | | | |
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| souffrance | | | La première fonction de la larme - réagir à l'intrusion des corps étrangers dans nos yeux (de la matière dans notre regard). La vallée des larmes se prête bien à l'érection d'une bonne et pure hauteur du regard, sur un fond de naufrage. | | | | |
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| souffrance | | | Mon regard est porté vers la hauteur ; mais je ne peux ni l'atteindre ni soutenir ce qu'elle me renvoie - la double origine de la souffrance. | | | | |
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| souffrance | | | L'action devrait être une drogue, pas une anesthésie. L'homme qui agit oublie la souffrance, et l'homme qui souffre n'agit pas. Sans souffrance, point de conscience. Sans guérison, point d'action. La douleur, tout en faisant baisser nos yeux, apporte de la hauteur à notre regard. | | | | |
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| souffrance | | | En fait des souffrances, nous sommes tous lotis à la même enseigne ; c'est seulement leur place, dans notre regard sur la vie, qui nous divise en vivants et en morts ; chez le vivant, la souffrance se trouve à la source de ses visions ou pulsions vitales. « La vie, privée de souffrances, est une mort » - Chestov - « Жизнь, лишённая страдания есть смерть ». | | | | |
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| souffrance | | | Le bon, le grand, le vrai réveillent des passions compréhensibles et cohérentes, mais le beau nous met dans un état paradoxal : « Le beau provoque la terreur, le vertige et un plaisir mêlé de douleur ; il entraîne loin du bien » - Plotin - le beau appartient au regard, et nous vivons trop de nos yeux sans vertige. Même le plaisir le plus raffiné naît des contraintes : « Il faut rechercher non pas tout le plaisir, mais celui qui vise le beau »* - Démocrite. | | | | |
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| souffrance | | | Quand je suis ouvert, au même degré, à la honte et à l'ironie, je réconcilie facilement le regard sur le chagrin comme sentiment valorisant, impavide et haut et le point de vue de Montaigne : « La tristesse est nuisible, couarde et basse ». | | | | |
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| souffrance | | | Pascal fut peut-être le seul, de toute l'Histoire, à avoir à la fois de bons yeux et un bon regard, l'esprit de finesse et l'esprit géométrique, qui, généralement, s'excluent, et que n'admette qu'une rencontre inopinée entre une intelligence et une souffrance. | | | | |
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| souffrance | | | Deux sortes d'objectivité : celle de l'humain détourné du divin, et celle du divin, scrutant l'humain. Affaire des yeux et de la rhétorique, ou affaire du regard et de l'intelligence. Dans tout état, réduit à l'humain, la première formulera d'excellentes raisons pour se pendre. Dans tout état, tourné vers le divin, la seconde chantera des béatitudes. Mais ce sera le même état, les mêmes circonstances. | | | | |
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| souffrance | | | Aucune souffrance - ni celle de la non-liberté, ni celle de la chair, ni celle de la non-compréhension - n'apporte rien à la qualité de mon regard ou de ma plume. L'imagination gratuite, hypocrite, imposteuse lui est nettement supérieure. | | | | |
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| souffrance | | | Entre ma naissance, où j'étais le seul à pleurer, et ma mort, où je serai, peut-être, pleuré par les autres, la larme n'ennoblit plus la vie, ni la joie - la mort. Mes paupières fermées, qu'ils découvrent mon regard, mon rêve ou mon ironie ! « Ci-gît moi, tué par les autres » devint, pour le regard de Valéry : « un long regard sur le calme des dieux ». Pour le rêve de Rilke : « enseveli sous le poids des paupières, tu n'es plus rêve de personne » - « Niemandes Schlaf zu sein unter so viel Lidern ». Pour les larmes de Tsvétaeva : « Plus envie de rire » - « Уже не смеётся ». Pour l'ironie de Gogol : « Je rirai un jour avec mon mot amer » - « Горьким словом моим посмеюся ». | | | | |
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| souffrance | | | La victoire spirituelle sur ou par la souffrance - ces deux voies vers le salut chrétien sont également vaines : la première, à cause du moyen (c'est à l'âme et non pas à l'esprit qu'il revient de maîtriser la souffrance), la seconde, à cause du but impossible (la souffrance ne s'apaisant que dans une résignation). Il faut voir dans la souffrance une contrainte divine, qui aide à vouer nos meilleurs regards au rêve et non pas à la réalité. | | | | |
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| souffrance | | | Plus haut montent mes dégoûts et mes souffrances, plus facilement j'accorde un Oui altier à la vie, puisque tous les axes de valeurs sont horizontaux ; ne sont verticaux que mon goût et mon regard, c'est à dire mon talent et ma création. | | | | |
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| souffrance | | | L'arbre de douleur, plus que la montagne ou le ciel, fait comprendre la verticalité : avec la douleur aux racines et le bonheur aux fleurs, on a les yeux orientés vers la hauteur. | | | | |
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| souffrance | | | Une douleur évaluée par un barbare américain ou une soif hurlée par un repu européen, penses-y, pour qu'un regard plus pur que le tien ne voie dans tes noirceurs qu'une grisaille passablement lisible. | | | | |
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| souffrance | | | L'air, autour, foisonne d'événements perdus ; si je baisse la tête, sans baisser le regard, j'échappe à tant de bleus à l'âme. | | | | |
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| souffrance | | | L'absence de douleur nous rend libres ; l'acceptation de contraintes naturelles est le deuxième volet de la recette du bonheur, et il s'appelle tout bêtement - l'intelligence. Donc, le bonheur est dans le regard, qui est la liberté intelligente des yeux sachant se faire guider par plus perçants qu'eux. | | | | |
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| souffrance | | | Dans la vie affairée, la vue des choses qui comptent efface, impitoyablement et mécaniquement, le passé et éteint le regard ; un grand avantage de la souffrance est de nous inonder de souvenirs et de rêves. « La mort est toute de souvenirs, et la vie est si oublieuse » - Akhmatova - « Как жизнь забывчива, как памятлива смерть ». | | | | |
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| souffrance | | | Pourquoi le beau caresse l'œil et l'âme, comment le regard et l'esprit doivent combattre l'horreur – ces questions sont les sources premières de nos étonnements créateurs. Peu y importe la chronologie : « La philosophie devrait commencer non pas par l'étonnement, mais par l'effroi » - Nietzsche - « Philosophie muß nicht mit dem Erstaunen, sondern mit dem Erschrecken beginnen » - c'est la topologie qui compte. L'exclusive y est toutefois injuste : l'effroi doit venir de moi, et l'étonnement, surtout, - du monde. | | | | |
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| souffrance | | | L'espérance est digne de ce nom, quand sa cohabitation avec le désespoir est féconde, elle y gagnerait même en intensité. Elle est le maintien de ton regard en hauteur, et ce regard est intemporel et donc étranger à l'attente : « Ne plus rien attendre – la première sagesse de la vie » - Nietzsche - « Erste Lebensklugheit – nicht mehr zu warten ». | | | | |
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| souffrance | | | Dès que j'élève ma maîtresse, mon regard ou mon espérance à une grande hauteur, en dehors des valeurs intelligibles, une inexplicable inquiétude ou même angoisse me prennent à la gorge. « Souffrir, c'est donner à quelque chose une attention suprême »** - Valéry. Le paradis, c'est peut-être la platitude de l'ordinaire ; et l'accès à la grande beauté mène à l'enfer. | | | | |
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| souffrance | | | Naissance de la tragédie : je comprends, que mon regard peut se substituer à toute lumière, ensuite que mon regard se réduit aux jeux des ombres, enfin que tout ce qui est mesquin est voué à la platitude et tout ce qui est grandiose – aux ténèbres. Extinction, excitation, résignation. | | | | |
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| souffrance | | | La philosophie, digne de nos enthousiasmes, n'a que deux ambitions à justifier : la synthèse des consolations et l'analyse du langage. La consolation – une espérance excluant toute action ; le langage, cet intermédiaire entre la réalité et la représentation et qui est la demeure de notre regard sur les commencements et sur les fins. « La philosophie proclame les principes de nos espérances les plus hautes et de nos regards sur les fins dernières »*** - Kant - « Die Philosophie verheißt die Grundlage zu unseren größten Erwartungen und Aussichten auf die letzten Zwecke ». | | | | |
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| souffrance | | | Tout regard droit sur la mort paralyse et décourage tout enthousiasme, surtout celui de l'art. L'art est un regard oblique, fuyant, étourdissant – sur la mort intouchable, inenvisageable. De cet art on peut dire : « Le vrai art naît de l'angoisse devant la mort » - H.Hesse - « Alle Kunst entsteht aus Angst vor dem Tod ». | | | | |
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| souffrance | | | La vraie consolation rose, comme la bonne espérance bleue, doivent intervenir au moment même, où je souffre ou me désespère, et non pas après. Dans le futur, tout est noir. Ce qu'il me faut, pour être consolé, je l'ai déjà ; pour le voir, hausse suffisamment ton regard. | | | | |
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| souffrance | | | Le passé offre des solutions, l'avenir prépare des problèmes, seul le présent tient le langage des mystères. Et l'espérance peut porter les trois couleurs correspondantes : ne pas pleurer les disparitions, mais remercier le ciel d'avoir connu le disparu ; prier le temps de ne pas paralyser nos meilleurs élans ; s'émerveiller du spectacle du monde, qui se déroule dans notre regard. Seul le présent laisse ressentir l'écoulement mystérieux du temps ; temps et éternité sont des synonymes : « L'éternité, ni elle ne sera, ni elle ne fut ; elle est » - Hegel - « Die Ewigkeit wird nicht sein, noch war sie ; sondern sie ist » - et Parménide dit la même chose du temps. | | | | |
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| souffrance | | | La force, l'action, la création, ce sont des rideaux qui nous cachent la vue de la sinistre faucheuse. Les plus rusés et doués en tapissent toutes les facettes de leur demeure : la force – pour les fondements de la réflexion, l'action – pour l'ampleur de la vie, la création – pour la hauteur du rêve. Dans tous les cas, il s'agit de dévier les yeux du soi connu, pour se fier au regard du soi inconnu. | | | | |
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| souffrance | | | L'enthousiasme peut aller de pair avec l'avis le plus désespéré, que j'aie du monde (« Il n'y a pas d'amour de vivre sans désespoir de vivre » - Camus), car la meilleure source de mes élans peut se trouver tout entière en moi-même, à l'intérieur de mon regard. Quel enthousiaste de la chose funèbre que Cioran ! Comme le furent Pascal et Kierkegaard. L'espérance ou la désespérance ne brillent qu'aux cimes ! Et sont vouées à la platitude dès qu'elles visent la profondeur. La philosophie devrait se consacrer à donner le goût des cimes, tout en touchant aux profondeurs avec ses racines. | | | | |
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| souffrance | | | Les ruines : errance immobile, nomadisme des yeux et sédentarité des pieds. À l'ombre du drapeau blanc flottant sur l'ex-tour d'ivoire, après la capitulation des bras. « Une capitulation est une opération, par laquelle on se met à expliquer au lieu d'agir » - Péguy - mauvais dilemme ! Non seulement ne pas combattre l'adversaire indigne, mais ne pas chercher à le comprendre - comprendre la débâcle, digne et anonyme. | | | | |
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| souffrance | | | Les chances égales de s'écrouler côté de l'espérance ou côté du désespoir, côté sceptique ou côté dogmatique, côté fraternel ou côté haineux, c'est ce qu'apportent les sommets, la sensation de hauteur, à l'opposé de l'horrible platitude, paisible ou folle : « Au désespoir succède la paix, mais l'espérance rend fou » - Akhmatova - « После отчаяния наступает покой, а от надежды сходят с ума ». Se mettre au-delà de la profondeur, en dehors de l'étendue ; en baissant les yeux, n'oublie pas de les fermer. | | | | |
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| souffrance | | | De quoi faut-il m'épouvanter davantage, de l'infinité de l'espace ou de mon absence la-dedans ? Il faudrait transformer ma vue en regard, dans lequel il n'y a que moi : que je le jette ou le pose, en avant ou en arrière, devant moi ou devant autrui. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance améliore le sage et avilit le sot. « La mauvaise fortune du bon lui fait élever le regard au ciel ; la bonne fortune du mauvais lui fait baisser la tête vers la terre »*** - Saadi. D'où la nostalgie des volatiles et la bonne humeur des reptiles. | | | | |
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| souffrance | | | L'étincelle paraît être la seule évocation artistique de la lumière : la hauteur de son éclat, le pathos de sa mort, la profondeur des ténèbres, qui l'accueillent et l'ensevelissent. Le scintillement devrait être réservé au regard qui s'émeut, plutôt qu'aux yeux qui contemplent. L'éclairage convient aux salons et laboratoires, mais dévalorise les ruines, lieu idéal de nos écritures et de nos lectures. | | | | |
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| souffrance | | | La sagesse, c'est s'esbigner avec l'élégance, face au regard droit de la mort, à l'opposé de la familiarité ou de l'hystérie. L'impossibilité d'un équilibre debout, les yeux ouverts. Le ridicule d'une concentration horizontale, la bouche bée, l'attrait d'un éclatement vertical, les ailes pliées (mystère signifierait - bouche fermée). La sagesse est davantage dans un front baissé que dans un front plissé. | | | | |
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| souffrance | | | La vie est rarement à blâmer, dans mes accès de nausées. C'est à l'inadvertance de mon regard, jeté sur un hors-d'œuvre périmé, sur un plat de résistance trop dilué, sur un dessert que m'interdisent mes propres contraintes, que je devrais m'en prendre. La meilleure hygiène me sera assurée par le flot s'offrant à mes filtrages impitoyables, par les larmes de ma honte ou la sueur de mon front, par le sang que le style fera affluer vers mes blessures. | | | | |
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| souffrance | | | Le progrès de la voix de l'abandon : il n'y a rien à faire, il n'y a rien à dire, il n'y a rien à écrire. Heureusement, on n'arrive au dernier stade qu'en état d'une rarissime lucidité, car une plume traîne plus souvent sous nos yeux qu'un gourdin ou une oreille d'imbécile. | | | | |
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| souffrance | | | Un jour je m'aperçois, que l'oreille a trop de place dans ma soif éthique de pureté ; je découvre, que la soif optique est plus inextinguible, et je m'écroule auprès de la fontaine du regard, fontaine devenue ruine, fontaine réveillant une soif mortelle et un besoin de survie, à travers des mots ou des notes. | | | | |
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| souffrance | | | Quel est le lieu du dévoilement primordial : le temps topique ? le néant apophatique ? - le regard orphique ! Au seuil de l'enfer et de la mort, guidé par l'amour. | | | | |
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| souffrance | | | À ne regarder les choses que pour les décrire, on finit par ne plus avoir de regard. « L'homme rêve, afin de ne pas perdre le regard »**** - Goethe - « Der Mensch träumt nur, damit er nicht aufhöre, zu sehen ». | | | | |
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| souffrance | | | La philosophie, c'est la danse et non pas la marche, la hauteur active et non pas la platitude passive ; elle voue le regard hautain aux ruines et les pas profonds - au souterrain. Même l'austère Hegel voyait en philosophie « une vénérable ruine, que la raison choisit pour demeure » - « eine ehrwürdige Ruine, in der sich der Verstand angesiedelt hat ». | | | | |
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| souffrance | | | Être souffleur, souffreur, persifleur de sa vie ? La tailler, la bâiller, la railler ? Pour la quitter, le regard rouillé à l'intérieur, souillé par l'extérieur, mouillé sur la surface… | | | | |
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| souffrance | | | Ne regarde pas la vie à ras d'yeux, en face, en regard. Le danger n'est pas dans son horreur, mais dans son ennui. La familiarité n'est exaltante qu'avec l'abject. | | | | |
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| souffrance | | | Réduire la vie aux choses, c'est la rendre insipide et plate ; transférer le poids des choses des yeux au regard, même tragique, c'est apporter à la vie l'intensité créatrice. « Préférer la douleur à la fadeur, aimer ce qui est intense et vif » - Voltaire. Savoir alterner bonheurs et douleurs. | | | | |
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| souffrance | | | La noblesse d'un esprit se reconnaît par la présence et l'intensité, dans son regard ou dans ses actes, de l'axe, allant de l'évidence du désespoir à la difficulté de l'espérance. Les faibles s'égarent dans la forêt désespérante, et les forts se retrouvent dans l'arbre consolateur. L'intelligence justifie la présence, et le talent apporte l'intensité. | | | | |
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| souffrance | | | Jadis, une beauté te bouleversa et fit battre ton cœur ; c’est elle qui sera, un jour, source de ta tragédie inévitable, le jour, où aucune ardeur ne naîtra plus de ton regard sur cette beauté. (Re)trouver de la beauté, dans la tragédie même, s’appelle consolation. | | | | |
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| souffrance | | | Les mêmes angoisses guettent tout mortel ; chacun cherche sa consolation, en fonction de ses talents, de son intelligence, de la hauteur de son regard. Fonctionnellement, le créateur n'y est pas très différent de celui qui plante un arbre ou une progéniture. Tous réussissent leurs débuts, tous échouent au final. Ne te fais pas trop d'illusions la-dessus : « La création, voilà ce qui délivre de la souffrance et rend la vie - légère » - Nietzsche - « Schaffen - das ist die große Erlösung vom Leiden, und des Lebens Leichtwerden ». On est créateur, si l'on s'occupe de l'arbre entier de la vie : de ses racines, de ses fleurs et de ses ombres, en y plaçant des inconnues, sources des lumières initiales et des ténèbres finales. | | | | |
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| souffrance | | | La terrible preuve de notre totale disparition finale : impossible de donner à notre regard une intensité quelconque sans la présence de nos yeux et même de nos mains. Notre âme s'éteint avec la lumière dans nos yeux. | | | | |
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| souffrance | | | Le désespoir devrait rendre plus pénétrant mon regard ; l'espérance n'est désirable qu'aveuglante. | | | | |
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| souffrance | | | Pour tes passions, tes rêves, tes créations, toute perte d’intensité ou de hauteur, est mortelle, puisque tu les dois recommencer, ressusciter (le retour éternel). Le lien qui t’unissait à eux se dénoue, se brise ; cette rupture est à l’origine de la tragédie humaine – se rabattre sur les souvenirs, ranimer le regard d’antan. | | | | |
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| souffrance | | | La chronologie, dans la détermination du genre de ton regard : souffrir et, donc, nier - à l'origine d'un sentiment profond et … comique ; statuer et, donc, souffrir - témoignant d'un sentiment hautain et tragique. | | | | |
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| souffrance | | | Quand l'esprit est en feu, ou l'âme pratique un sang-froid, le chaos mental ou la détresse morale seront au rendez-vous. La beauté, ou le bonheur, naissent de « froids regards de l'esprit et d'exaspérantes observations de l'âme » - Pouchkine - « Ума холодных наблюдений и сердца горестных замет ». Heureusement, on peut compter sur la chaleur intérieure de l'âme et sur l'espérance extérieure de l'esprit, pour que l'âme ait son regard, et l'esprit – ses notes. L'esprit verra au-delà des formules, et l'âme - au-delà des notules. | | | | |
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| souffrance | | | Plus je m'approche du Pôle Nord, plus j'y oublie l'absence de longitudes et mieux j'y fête la hauteur du feu boréal, visible même des épaves. « Être soi-même, c'est le pôle, où il n'est plus d'horizon » - A.Suarès. Ce n'est pas un brise-glaces que j'appellerais, mais un sous-marin, car, sous ces latitudes, même si le naufrage est profond, le bonheur est vaste et le regard est haut : « Je vis au fond de lui comme une épave heureuse » - R.Char - le poète laisse voguer ses poèmes ; la forme leur donna la voile, mais c'est du fond qu'on contemple mieux leur étoile. | | | | |
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| souffrance | | | L'homme se débat contre la vie, sans la percevoir ni, encore moins, la concevoir. « J'ai beau voir et comprendre la vie, je ne peux la toucher » - Pessõa – mes yeux manquent de regard ou mon toucher est trop loin d'être une caresse. Combattre un ange, plutôt que scruter une bête. Être un ange et en vivre la souffrance, plutôt que « se faire une bête, afin d'étouffer la douleur d'être un humain » - S.Johnson - « to make a beast of himself in order to get rid of the pain of being a man ». | | | | |
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| souffrance | | | Le goût est l'écoute et le suivi de ce que souffle mon soi inconnu, la préférence de son regard, au détriment des yeux de mon soi connu. Celui qui ne vit que des choses vues est vite dégoûté de tout ; le goût est la capacité de se réjouir de tout, surtout des choses invisibles. | | | | |
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| souffrance | | | L'abîme, la nuit, le néant – j'esquisse ces quelques pas abstraits vers la mort, et chaque fois j'en constate l'ineptie, puisque ce sont toujours des hypostases de mon regard, dont je n'arriverai jamais à imaginer ou à représenter l'extinction. | | | | |
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| souffrance | | | Jeunesse, maturité, vieillesse - projets, trajets, rejets - regards devant ses yeux, sous ses pieds, derrière ses mains. Blessure, flétrissure, blettissure. La hauteur, seule attitude, où le regard choisisse sa saison, en fonction du sujet qui l'atteint. | | | | |
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| souffrance | | | Je ne te verrai plus - toute tragédie se réduit à cela ; mais puisque la réalité perçue ne peut être que devenir, la vie même est tragique, au moins dans l'acte du dénouement, où la fausse lucidité se dissipe. D'où l'intérêt du regard, c'est à dire des yeux intemporels, qui contemplent l'être. | | | | |
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| souffrance | | | Le désespoir décroît avec la décroissance de mes attentes du ciel ; je commence par lui attacher la fonction majestueuse de protecteur, ensuite – celle, ironique, de complice, et enfin – celle, humble, de lecteur ; ces rôles épuisés et abandonnés, je n'aurais d'autre justicier ou mesureur que mon propre regard, père d'espérances, dont la plus belle naît de la solitude céleste ; la solitude terrestre ne promet que l'horreur. | | | | |
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| souffrance | | | C’est à la lumière du jour que le net désespoir inonde mes yeux ; les ténèbres nocturnes réveillent mon regard, et il se fend d’une vague mais belle espérance. Intervertir les saisons, c’est enfanter d’avortons. Et puisque la vraie création est faite d’ombres, on doit ne parler qu’à travers la nuit. | | | | |
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| souffrance | | | La sensibilité poétique nous fait réfléchir sur l'invariant absolu de notre existence – la trajectoire tragique de tous nos beaux élans, qu'ils soient sentimentaux, intellectuels ou artistiques. Sur tous les chemins, arrive un instant, quand aucune volonté, aucun courage, aucune action ne parviennent plus à nous libérer de l'écrasante sensation d'écroulement, épuisement, exténuation, aplatissement. Ce qui est le plus dramatique, dans ces cas, c'est que l'esprit comprenne et approuve cet abattement, lui trouvant d'irréfutables raisons. Nous ne pouvons y compter que sur l'âme – tâtonnante, irrationnelle, capitularde – mais noble. Sans lever les yeux, elle nous fera redresser le regard. Sans réfuter le désespoir présent et passé, elle nous inonde d'espérances … intemporelles. Le vrai ne portant plus que la pesanteur, c'est au Bien intraduisible et au Beau incompréhensible de nous apporter la grâce. | | | | |
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| souffrance | | | Derrière l’espérance, telle que je la conçois, il n’y a ni paradis, ni redressement de tête, ni réparation des torts, ni aplatissement des routes – il n’y a qu’un regard, attendri, désespéré, éternel - sur le Bien irréalisable et sur la Beauté incompréhensible – regard qui va s’éteindre, mais dont les ombres de ma création veulent prolonger la bouleversante lumière du Créateur, qui m’avait accompagné dans cette vie terrible mais merveilleuse. Le Non n’exprime que ma rancune terrestre, le Oui témoigne de ma vénération céleste. | | | | |
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| souffrance | | | L’ivresse – la terre échappe sous mes pieds ; l’angoisse – mes horizons s’effondrent ; le vertige – le firmament accueille mes rêves. Le vertige est peut-être la seule consolation que je puisse apporter à mes pieds égarés et à mes yeux trop lucides. | | | | |
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| souffrance | | | Le bonheur, c’est un regard apaisé sur le Bien gratuit ou sur le Beau si cher. Mais l’angoisse trouble ce regard, et la raison crée, fatalement, cette angoisse. Si tu cherches le bonheur, fais donc taire la lourde raison, fais parler le rêve léger, qui constitue la seule consolation humaine, bien que malhonnête, opaque, endormante – serait-elle divine ? | | | | |
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| souffrance | | | En volume – l’étendue de la noblesse, la profondeur de l’intelligence, la hauteur du regard – je les surclasse, tous. Mais j’ai des périmètres trop discrets, des surfaces trop fermées, des angles trop aigus – les seuls points de contact modernes. Une sinistre indifférence en résulte et m’humilie. Beethoven sans reconnaissance. Extraterrestre, attaché à mon étoile, en quête d’espaces interstellaires. « Ce qui me frappe le plus, c’est l’indifférence à mon égard » - Tsvétaeva - « Я больше всего удивляюсь, когда человек ко мне равнодушен ». | | | | |
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| souffrance | | | L’ignorance étoilée se maintient, tant que notre regard ne quitte pas notre étoile, comme notre savoir s’étend, tant que nos yeux ne se referment pas définitivement. Avec le savoir grandit non seulement le doute paisible sur la profondeur, mais aussi la tragique certitude, celle de la chute de ce qui fut grand et haut. « Nous sommes écartelés entre l’avidité de connaître et le désespoir d’avoir connu »** - R.Char. | | | | |
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| souffrance | | | Au paradis est absurde l’espérance ; dans l’enfer – le désespoir. Et puisque dans la vie réelle (et non pas dans celle du rêve), tout tend vers des finalités infernales, il faut y pratiquer l’art de la consolation, absurde pour les yeux et salutaire pour le regard. | | | | |
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| souffrance | | | Le Beau n’a pas d’alliés : le Vrai est prosaïque et le Bien n’est qu’un fond divin sans forme humanisable. Cette solitude provoque une terreur, qu’il faut domestiquer, pour devenir artiste. « L'épouvante est le propre de l'impression produite par la beauté » - Leopardi - « È proprio della impressione che fa la bellezza – lo spaventare ». Heidegger inverse la chronologie : « terreur secrète devant tout commencement » - « geheime Furchtbarkeit vor der Gestalt alles Anfänglichen », ce que notre époque semble justifier : « Il n'y a plus de beauté que dans le regard, qui va à l'horrible » - Adorno - « es ist keine Schönheit mehr außer in dem Blick, der aufs Grauen geht ». | | | | |
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| souffrance | | | Non seulement la hauteur de ton regard ne peut pas se substituer à la surface, sur laquelle se peindront tes tableaux, mais, en plus, une terreur mélancolique affleurera d’en-dessous de tes tableaux. « Pas de belles surfaces sans horrible profondeur » - Nietzsche - « es gibt keine schöne Fläche ohne schreckliche Tiefe ». C'est à Macduff (« Horror, horror, horror, tongue cannot name thee ») que répond Hamlet (« words, words, words ») ; et cette mise au même niveau ne date pas d'hier : « Hadès est le même que Dionysos » - Héraclite. Pégase est né du sang de Méduse. | | | | |
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| souffrance | | | La vie, c’est l’action et les yeux ; le rêve, c’est l’abandon et le regard. Dans la vie on souffre ; dans le rêve on se console. « Ascèse et non berceuse : telle est la vie morale » - Jankelevitch. Laissons l’ascèse à la vie, cherchons la consolation dans la berceuse du rêve à naître, rêve plutôt esthétique que moral. | | | | |
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| souffrance | | | Devenir plus sec – dans ses yeux, ses pensées, ses rêves – telle est la véritable tragédie de l’homme. | | | | |
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| souffrance | | | Ton espérance : au milieu d’une sécheresse, s’aggravant dans le lit de tes torrents d’antan, en pleine perte de ton être dans un néant commun, continuer à croire en hauteur de tes sources. Fermer tes yeux, mais ne pas perdre ton regard sur ton étoile, de plus en plus lointaine. | | | | |
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| souffrance | | | Plus le spectacle du monde, perçu par tes yeux, est joyeux, plus mélancolique est la musique dont ton regard accompagne ce spectacle. Le Beau voisine avec l’horrible, et le joyeux – avec le mélancolique. D’où le devoir de l’artiste d’être homme de l’axe et non pas de la valeur. | | | | |
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| souffrance | | | La vraie consolation n’est ni morale ni rationnelle, mais mystique : une belle foi se transformant en une idolâtrie résignée, aux rituels ne demandant ni murs ni autels, dans des ruines, ouvertes aux étoiles, éteintes pour les yeux, mais renaissantes pour la mémoire du regard. | | | | |
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| souffrance | | | Ils voient leur désespoir dans l’absence/présence d’un infini, qu’ils ne parviennent pas à valoriser. L’infini des repus et des bavards n’est qu’une blague. Le seul infini métaphysique est dans la distance entre le Bien, ayant notre cœur pour demeure, et les lieux où notre action veut placer Celui-là. Notre plus grand malheur est dans l’extinction de notre regard, de cet élan vers l’inexistant, et qu’adoucit notre noblesse, en suivant ces étapes : la mémoire, la langueur, l’espérance. | | | | |
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| souffrance | | | Peu soupçonnent, que derrière la banalité de la phrase – la vie est tragique – se trouve la définition même de la tragédie, que formula, génialement, Hugo : « La vie n'est qu'une longue perte de tout ce qu'on aime » ! La baisse d’intensité de ce qui, jadis, nous bouleversait. Et la consolation - un regard fidèle, se substituant à une étoile éteinte. | | | | |
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| souffrance | | | Sous la torture, nous apprit Soljénitsyne, on ne peut que gémir, sans dignité, comme un cochon qu’on égorge, la saleté souillant toute pureté. Rimbaud, en revanche, nous apprend, que les soi-disant torturés, les blasés, entonnent une musique savante, la tête haute, l’âme pure, le regard illuminé. Aucune illumination pour celui qui aurait séjourné dans un camp de concentration ; les ténèbres ne le quitteront plus. | | | | |
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| souffrance | | | La stature de mes bonheurs et de mes malheurs est définie par mon regard : je cherche à en comprendre la désolante profondeur ; je tente de les faire affleurer sur une surface calmante ; je les élève dans une vibrante hauteur. | | | | |
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| souffrance | | | Nietzsche définit bien la tragédie : « Les regards de ma jeunesse et mes mystères les plus chers, c’est vous qui les massacrèrent »** - « Mordetet ihr doch meiner Jugend Gesichte und liebste Wunder », mais se trompe d’assassin, qui n’est ni Wagner ni Schopenhauer, mais le poids du réel. | | | | |
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| souffrance | | | La douleur, tôt ou tard, nous frappera, tous. Il faut être idiot, pour suivre la direction, préconisée par Aristote : « Non le plaisir, mais l’absence de douleur, que doit chercher le sage ». La voie épicurienne est plus sensée, mais je leur préférerais, à toutes les deux, des sentiers non-battus, menant au rêve, même si, au bout, m’attend une impasse. On ne se console d’une douleur réelle ni ne devient esclave des plaisirs communs que par un regard sur le rêve non-éteint. | | | | |
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| souffrance | | | Le Phédon est, peut-être, le plus beau livre sur la consolation, vue comme rencontre de la douleur et du plaisir. Mais pour Socrate les convives sont la mort et la sagesse, tandis que ce devaient être le bonheur évanescent, dont la jeunesse se ranime par un regard, caressant et ressuscitant. | | | | |
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| souffrance | | | Aucun raisonnement ne peut soulager le désastre de l’atterrissage de tes rêves ; mais le contraire du raisonnement est la fidélité aléatoire de ton regard sur ton étoile évanouissante. « Les dés te consolent » - Sénèque - « Alea solacium fuit ». | | | | |
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| souffrance | | | Vivre rien que de ton regard, sans recours aux objets, sur lesquels il se poserait, et qui sont, en soi, toujours gris ou fortuits. Rêver des belles couleurs, qui se valent dans le noir, - pour produire du chaos sentimental ou de la musique d'auteur. | | | | |
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| souffrance | | | Les consolations adressées à ta vie sont de brèves anesthésies, sans aucun suivi, sans aucune thérapeutique. Les consolations doivent se tourner vers ton rêve anémique, en revitalisant les illusions dont te nourrissaient les yeux fermés et le regard tourné vers les étoiles. Dans la vie, on t’injecte des placebos communautaires ; dans le rêve, tu bois des élixirs revigorant tes élans solitaires. | | | | |
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| souffrance | | | La tragédie classique : le mal triomphe du bien ; la tragédie dostoïevskienne : le mal se faufile dans toute œuvre du bien. Vinrent, enfin, Nietzsche et Tchékhov, pour se mettre au-delà du bien et du mal, et placer le tragique non pas dans l’éthique mais dans l’esthétique. « Vous, spectres de ma jeunesse ! Vous, tous les regards d’amour, regards divins ! Ah, comme votre mort fut si soudaine ! »** - Nietzsche - « Oh ihr, meiner Jugend Erscheinungen ! Oh, ihr Blicke der Liebe alle, ihr göttlichen Augenblicke ! Wie starbt ihr mir so schnell ! ». | | | | |
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| souffrance | | | L’âme de châtelain doit persister dans les ruines de l’esprit. Elle se nourrit de ton regard, fidèle à ton étoile inextinguible ou réanimateur de ton étoile éteinte. Que l’esprit garde les sous-sols solides et que l’âme aspire au scintillement fragile au milieu des ténèbres. | | | | |
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| souffrance | | | L’état du monde doit n’inspirer, dans le pire des cas, qu’une nostalgie ; la tragédie ne devrait apparaître que du regard sur l’état de ton propre soi inconnu, état dégradable et souvent irréversible. | | | | |
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| souffrance | | | Tous ceux qui projetaient des chemins du salut, pour l’humanité consentante, finirent dans les affres des impasses. Ils auraient dû se contenter de consolations solitaires, qui résident, toutes, dans tes commencements, dans ton regard immobile sur ton étoile immobile, dans ton élan immobile. | | | | |
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| souffrance | | | En quête de consolation, tu devrais, au lieu de chercher un rétablissement d’un rêve agonisant, te rappeler, simplement, que la vie est un miracle, rétablir l’entente entre les yeux ouverts et les yeux clos. | | | | |
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| souffrance | | | L’incapacité de percevoir le mystère miraculeux du monde est une cécité intellectuelle (dans le pire des cas - un matérialisme primitif), qui, inéluctablement, conduit au désespoir, tandis que l’admiration, ou même la vénération de ce mystère est la source de la seule espérance, espérance mystique. Ceux qui espèrent vivent du commencement de tout ce qui est haut ; les aveugles pleurent les finalités, incompréhensibles, plates ou absurdes. « Notre âme porte en elle des embryons du désespoir dans l’incroyance, dans l’absurdité des fins et des aboutissements » - Kandinsky - « Unsere Seele birgt in sich Keime der Verzweiflung des Nichtglaubens, des Ziel- und Zwecklosen ». | | | | |
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| vérité | | | La vérité sans sujet, c'est ce que suit et poursuit le siècle, la vérité technique. Mais c'est la vérité sans objet, la vérité artistique, qui me séduit : de belles échappées de vue sur des bribes fortuites d'une réalité inaccessible. | | | | |
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| vérité | | | Flâner parmi les vérités en visiteur accidentel de musée et non en acheteur intéressé. | | | | |
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| vérité | | | Il suffit d'être fort, pour posséder une vérité ; mais il faut mobiliser toutes les ressources de la faiblesse, pour suivre, fasciné et immobile, sa lente mise à nu. Il est nécessaire et suffisant de l'aimer, pour que, du veilleur de ses échéances, je passe au voyeur de ses déchéances, sans la répudier. | | | | |
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| vérité | | | Le regard sur la vie devrait passer, à tour de rôle, d'un talisman à une boussole. | | | | |
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| vérité | | | Le regard et le langage - deux outils qu'entretient un bel esprit ; le médiocre, le mal instrumenté ou le mal inspiré, s'occupe de matières premières, des vérités. La Caresse ou le Verbe, c'est à dire la poésie personnelle, se concentrent aux Commencements ; des vérités traînent auprès des finalités aléatoires et communes. Ceux qui manquent d'audace et de personnalité, se plient aux jugements universels, absolus : « Ce qui vient de moi-même, dans ma philosophie, est faux » - Hegel - « Was in meiner Philosophie von mir ist, ist falsch ». Le créateur audacieux dit : « C'est le regard qui exprime la vérité » - Nietzsche - « Die Wahrheit spricht der Blick aus ». | | | | |
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| vérité | | | Échapper aux bouchons du présent, s'engager sur une voie d'accès d'un avenir, jeter un coup d'œil prophylactique sur un rétroviseur du passé - telles sont les leçons enseignées à l'école de la vérité. À l'école de l'ironie, on n'apprend que la conduite, sur des voies impénétrables et en état d'ivresse, d'un regard vagabond entraîné par l'attraction des étoiles. | | | | |
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| vérité | | | J'aime mieux l'homme, qui aime soi-même plus qu'il n'aime la vérité : même s'il se trompe d'altimètre, son regard se situe en hauteur ; le pays des vérités est le plat pays, pays des platitudes. | | | | |
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| vérité | | | La vie a sa profondeur - la mort, et sa hauteur - l'amour. Aucune vérité ne pénètre dans cette dimension insaisissable. « La vérité est triple, comme triple est la mesure : de l'homme, de l'amour, de la mort » - Hippius - « Тройная правда - и тройной порог. О человеке. Любви. И Смерти » - ce qui permet de vivre en trompe-l'œil, permanent et créateur. | | | | |
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| vérité | | | Dans les contradictions d'un sot, avec lui-même, on devine un regard monolithique, mais inconsistant, sur la réalité. Dans les contradictions d'un sage, on découvre un conflit entre des modèles différents (couches, angles ou points de vue), mais se servant des mêmes «interfaces» langagières (et la contradiction gît dans le langage). Le sot est terrorisé par ses contradictions ; le sage s'en réjouit, car il vit, simultanément, la merveilleuse richesse du langage, du modèle et de la réalité. | | | | |
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| vérité | | | La poésie est un flux langagier rendant superflu le modèle sous-jacent, devant l'évidence du beau, qui en est la fin ; la philosophie est la création de modèles, face à un langage, rendant vraies et enracinées ses métaphores ; et c'est à partir du langage poétique que le chemin en est le plus profond, car les métaphores poétiques sont les plus hautes. « Le poète enveloppe la vérité d'images, qu'il offre ainsi au regard pour (é)preuve »** - Heidegger - « Der Dichter verhüllt die Wahrheit in das Bild und schenkt sie so dem Blick zur Bewahrung » - le regard, gardien de vérités (dans wahr, il y de la garde et de la vérité !), dans la demeure de l'être, édifiée en mots, - beau tableau ! | | | | |
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| vérité | | | L'une des plus utiles contraintes est celle qui interdit à mon regard de voir certaines choses, que mes yeux voient. Pouchkine et Nietzsche appellent ce refus - mensonge qui élève ; voir ce que voit tout le monde est certes une vérité, mais elle me rapproche de la platitude. | | | | |
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| vérité | | | Tout se met à parler dans l'univers, dès que je le chante. Mais aussi bien les oreilles bien accommodées que le don de prosopopée sont rares. Pour qu'on y entende le Verbe ou/et lise la vérité, les oreilles et les yeux doivent maîtriser les bons alphabets ou solfèges, c'est à dire devenir l'âme et l'esprit, ces vrais maîtres d'interprétations libres. Quand on maîtrise la vérité, on n'aime que le Verbe, quoiqu'en dise St-Augustin : « aimer non pas les paroles, mais la vérité dans les paroles » - « in verbis verum amare, non verba ». | | | | |
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| vérité | | | Le savant, qui parvient à une vérité, prouve la force et l'intelligence de ses yeux ; le poète, qui s'en écarte, montre le goût et la créativité de son regard ; ni l'un ni l'autre ne se contentent d'y séjourner. Tous les deux sont créateurs de langages : de représentation et d'interprétation. Les chemins, qui conduisent à la vérité ou en partent, ce sont des langages, universels, pour le savant, individuels - pour le poète. | | | | |
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| vérité | | | Ils érigent l'édifice de la vérité, qui doit héberger la profondeur et l'ampleur philosophiques, mais, immanquablement, cette construction finit par prendre les traits d'une caserne ou d'une étable. Les amoureux de la hauteur inventée se terrent dans leurs ruines, sans portes ni fenêtres et au toit percé, face aux étoiles, où s'envole leur regard enivré, las de ne se fier qu'aux yeux trop sobres. La philosophie sans enivrement, c'est comme la poésie sans musique. | | | | |
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| vérité | | | Cynique : accepter le laid car vrai ; nihiliste : refuser le vrai car laid ; sceptique : refuser le beau car non vrai ; ironique : accepter le faux car beau. Mais le plus bête est le réaliste, qui appelle à être vrai, même si l'on est laid. Même si l'on prend la magie du réel pour la vérité, la laideur vient du nous, le je étant la beauté même : les choses vues ou faites, face au regard qui crée. | | | | |
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| vérité | | | Tout ce qui touche à la manipulation de vérités rentre dans la dimension horizontale ; on ne rend pas une chose - haute, en la prenant de haut ; ce dont ne profite que ton regard. | | | | |
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| vérité | | | En tombant sur ou dans certaines vérités, on attrape le vertige à cause de leur profondeur. Il s'agit de la combler, grâce à un regard suffisamment haut. Si on y chute une seconde fois, c'est qu'il y eut quelque part des lacunes de logique ou des pièges de langage. | | | | |
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| vérité | | | Deux vérificateurs des constructions scientifiques ou philosophiques : les yeux, c'est à dire la rigueur et la profondeur, ou le regard – la noblesse et la hauteur. La réponse des yeux dit – vrai ou faux ; la réponse du regard – séduisant ou décevant. L'erreur des philosophes est de vouloir être jugés par les yeux, dont le verdict ne peut être que cinglant. Pas de vérité au milieu des seules notions, sans concepts ni objets. | | | | |
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| vérité | | | En passant du monde apparent au monde vrai, je ne gagne ni en ampleur ni en profondeur ni en précision. Seul compte le monde qu'inventent mon regard et mon verbe, c'est à dire la hauteur et la musique. Les vérités, comme les apparences, sont réparties également parmi sots et sages, parmi savants et ignares. | | | | |
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| vérité | | | Son soi connu, le véridique, ressemble tellement au soi de son prochain, que Narcisse, à la recherche de son visage, se réfugie dans son soi inconnu, l'inexistentiel. « Ce qui a été cru par tous, et toujours et partout, a toutes les chances d'être faux. Il n'y a d'universel que ce qui est suffisamment grossier pour l'être »** - Valéry. Le raffinage d'une vérité universelle est un exercice grossier. Ce paradoxe : l'ennui des concepts dans l'universel ; leur caractère vital dans l'individuel. Plus que la vérité elle-même, c'est notre œil, notre sens du langage, qui s'infléchissent. | | | | |
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| vérité | | | L'exemple d'une mauvaise négation sémantique : « Qui suit un autre, il ne suit rien » - Montaigne. Au lieu de nier suivre, tu nies l'autre, ce qui est bête. C'est la fixité du regard et non pas la bougeotte des pieds, qui attrape les meilleures cibles. Le sot, persuadé de se connaître, se suit fidèlement soi-même et se retrouve en étable. | | | | |
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| vérité | | | Quand on n'a que les yeux pour voir, on n'exhibe que les choses vues, alourdies de leurs pesantes vérités. Les vérités aériennes entourent le rêve, porté par le regard. « Dans tout bon discours, le premier mouvement doit être dans le regard et non dans la démonstration » - Épicure. L'élan du premier pas, au point zéro de l'intelligence et du goût, est donné par l'intuition de l'âme. C'est l'un de ces miracles, qui s'attardent au-dessus des berceaux plus souvent qu'au-dessus des tombes. | | | | |
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| vérité | | | Aristote et Platon, dilettante du vrai et dilettante du bien, sont franchement ignares dans le beau, qu'ils imaginent en tant qu'éclat du vrai ; le beau est une lumière invraisemblable, une source inattendue, une cause nouvelle des effets bienfaisants dans notre âme, un regard néophyte, faisant baisser nos yeux incrédules. Le vrai n'est qu'une représentation, tandis que le Bien est dans la réalité divine et le beau – dans son interprétation humaine. | | | | |
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| vérité | | | À quoi doit se réduire un regard philosophique ? - à la tragédie humaine, reflétée par le Verbe ; il est insensé et stupide de se vouer à la sobre vérité, devant tant de vertiges du langage et tant d'angoisses, implorant une consolation. « Le philosophe ne cherche pas la vérité, mais la métamorphose du monde dans les hommes » - Nietzsche - « Der Philosoph sucht nicht die Wahrheit, sondern die Metamorphose der Welt in den Menschen ». - et cette métamorphose ne vaut que par la douleur ennoblie et le Verbe rehaussé. | | | | |
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| vérité | | | Mes yeux doivent scruter le vrai du monde ; mon regard veut s’attarder sur le beau de l’illusion ; mon esprit peut en assurer la bonne cohérence. L’outil, le désir, la maîtrise. | | | | |
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| vérité | | | Il y a les yeux qui reflètent et enregistrent – les yeux corporels – le savoir. Et il y a les yeux qui dictent et imposent – les yeux spirituels – le regard. Des vérités découvertes ou des vérités créées. | | | | |
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| vérité | | | Aller au-delà de la pensée et de la connaissance (Plotin), du beau et du hideux (Baudelaire), du bien et du mal (Nietzsche) ne devient possible que grâce au regard, qui va au-delà du vrai et du faux : au-delà des valeurs on trouve leur rêve prévalent, moitié vrai moitié faux, on y trouve leur fontaine, digne qu'on continue à mourir de soif à côté d'elle. L'appel ou la conscience de l'au-delà, ne seraient-ils pas la définition même de la poésie ? Si la prose est une physique de l'écriture, la poésie en est une métaphysique. | | | | |
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| vérité | | | La vérité surgit d’une interprétation du discours ; elle n’appartient qu’à ce discours ; dans la représentation, il n’y a que des vérités triviales, axiomatiques, apodictiques. Il est bête de dire que « l’art représente, pour un regard sensible, la vérité de l’idée » - Hegel - « die Kunst stellt die Wahrheit der Idee für die sinnliche Anschauung dar ». La vérité n’est qu’un effet collatéral et inattendu d’une union sensuelle entre l’esprit et l’âme. | | | | |
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| vérité | | | La fin terrible de ton corps, le parcours de ton âme aboutissant dans l’impasse, les résumés de tes yeux profanant les commencements de ton regard, tes extases quittées par l’intensité – tant d’objets de la consolation, que seul le mensonge puisse apporter. « Comme l’amour, comme la mort, la vérité a besoin des voiles du mensonge » - Céline. | | | | |
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| vérité | | | La vérité s'anoblit par la profondeur dans la maîtrise du langage, par la rigueur des problèmes et par la virtuosité des solutions ; la croyance – par la hauteur du regard sur la vie, par la ferveur du mystère ressenti. L'une ne peut pas se passer de l'autre ; et quand elles le font, elles deviennent robotique ou fanatique. | | | | |
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| vérité | | | Le plaisir, qu’un jugement te procure, est dû davantage à l’angle de vue qu’à sa véracité ; le premier promet des vertiges, la seconde – de l’équilibre. | | | | |
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| vérité | | | Si tu ne suis que la raison, toute perspective te conduira aux ténèbres ; la lumière consolante ne peut venir que de ton regard irrationnel, qui, même dans les impasses, suit ton étoile. Qui n’est qu’illusion. « Sans le mensonge, l’humanité périrait de désespoir et d'ennui » - A.France. | | | | |
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| vérité | | | Dans le réel, juge la raison ana-logique, guidée par le regard créateur ; dans la représentation, due essentiellement aux yeux contemplateurs, juge un interprète logique. Dans le premier s’incarne le savoir et le goût ; dans la seconde se désincarnent le langage et la vérité. Mais sans la puissance, profonde et prouvée, dans celle-ci – pas de hautes jouissances, éprouvées dans celui-là. | | | | |
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| vérité | | | À la merveilleuse aptitude des yeux de changer de focalisation (ce qui dictera ton interprétation du réel) correspond une aptitude de focalisation de ton regard (ce qui guidera ta représentation de l’idéel). À partir d’une focalisation se forme un langage à part, traçant de nouvelles frontières entre le vrai et le faux. | | | | |
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| vérité | | | Les vérités de l’Histoire apportent de la durée à la vie trop brève ; les mensonges des mythes hissent les rêves à la hauteur éternelle. Regard en arrière, dans l’étendue du passé ; regard en hauteur, dans l’intensité de l’instant. | | | | |
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| vérité | | | Tout produit de la science ou de l’art se formule dans un langage (naturel, pictural, musical, technique, mathématique). Même une composition musicale, un tableau, une sculpture tendent à nos oreilles, à nos yeux, à nos esprits et nos âmes des propositions à évaluer. Certaines de ces évaluations doivent être validées par l’affrontement avec la réalité ; d’autres – la musique, la poésie, la mathématique – ne vont pas plus loin qu’aux représentations. Dans les deux cas, on fait appel à la notion de vérité, dont la première étape se déroule dans la représentation (émotions ou démonstrations), mais dans le premier cas, la véracité doit, en plus, passer par une seconde étape, pour se confirmer par la réalité, par une satisfaction intuitive. Dans le premier cas, on peut découvrir les vérités ; dans le second, on ne peut que les prouver. C’est pour cela que la musique et la mathématique sont les domaines les plus purs, les plus nobles et les plus divins ! Dieu est dans l’harmonie du son ou du nombre. | | | | |
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