| chœur action | | | INTELLIGENCE : Il suffit d'être bête pour triompher de l'action ; mais il faut être intelligent pour s'en laisser abattre. La position couchée, la plus prometteuse du rêve, s'acquiert parfois par ruse. L'action est intelligente, quand elle est instinctive et ne montre aucune trace des rouages entraînants ou motivants. L'intelligence dans l'action consiste à escamoter le bon raisonnement. | | | | |
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| action | | | Dans tout geste de l'homme, même dans le plus souillé par le calcul, on peut discerner de la grâce. À condition d'avoir surmonté ou repoussé la pesanteur du calcul, question de levier ou d'élan. | | | | |
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| action | | | Bon nombre de mésaventures de la rêverie sont dues au fait qu'au lieu de la faire chanter l'on en fait un chantier. Trop de méthode rend mauvais rhapsode. | | | | |
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| action | | | L'action ne traduit rien, seul le choix d'inaction, face à un défi, est éloquent. Mon (in)action est ma race et mon refuge, à l'opposé du Bouddha. C'est dans des étables qu'on parle traces et subterfuges ; l'absence de toits est propre du solitaire dans ses ruines, où il peut « agir en primitif et prévoir en stratège » - R.Char. | | | | |
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| action | | | Les mains sont aveugles : bras vengeurs, paumes consolatrices, doigts de justice - le commanditaire n'est pas la main, il est toujours ailleurs - dans le cœur, dans l'âme, dans la cervelle. | | | | |
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| action | | | La maîtrise de soi se prouve le mieux par le genre d'inaction, qu'on a l'audace de tenter, c'est l'action de soi ; son inaction serait l'action du cerveau et du muscle, qui s'imagineraient de traduire le soi : « Celui qui voit l'action dans l'inaction et l'inaction dans l'action, est un sage » - Bhagavad-Gîtâ. | | | | |
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| action | | | L'ignorance conduit au vrai rêve (aux yeux ouverts) et au vrai amour (aux yeux fermés). Mais quand les mains, ou, pire, le cerveau, prennent la relève des yeux, tout bon sauvage s'avère sauvage tout court. Morale : l'ignorance n'est étoilée que de nuit, le savoir n'est brillant que de jour. | | | | |
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| action | | | L'acte pur, c'est abstraire ; le rêve impur, c'est calculer. | | | | |
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| action | | | Fausse piste : « transformer la vie en destin » (d'Aristote à Sartre) - la conception nous étant incompréhensible, préférer l'algorithme aux rythmes est bête. | | | | |
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| action | | | Un recul en étendue bride le cœur, en profondeur - désavoue le cerveau, en hauteur - entrave les pieds. La gravité de nos défaillances est question de type de recul. | | | | |
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| action | | | Le culte de l'acte cupide instaura partout une paix d'âme ; les états d'âme sont rayés des messes et raillés par les masses. La cléricature d'antan, connue par sa trahison face à la raison, fut auréolée d'ombrageuses et faramineuses défaites ; celle qui lui succéda, en revenant au giron du raisonnable, brille par ses triomphes transparents et grégaires. Le poète a honte de ses tranquillités. | | | | |
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| action | | | L'âme place des panneaux indicateurs, avec des distances à ne pas parcourir et avec des frontières à ne pas franchir. C'est l'esprit, c'est à dire le regard, qui les interprète, la volonté étant au volant. « L'esprit sert à tout, mais il ne mène à rien » - Talleyrand. | | | | |
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| action | | | Jadis, on passait à l'action pour tester sa liberté (« L'action rachète l'esprit ; on cesse un peu d'être machine » - A.Suarès) ; aujourd'hui, elle est le chemin le plus sûr menant à la servilité robotique. | | | | |
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| action | | | J'aime les mises en abyme ; mon indécision, qui se croyait en bout de chaîne, se regarde dans un miroir nouveau, prompte à riposter, je veux dire à réfléchir. « Autrefois j'étais indécis, mais à présent je n'en suis plus aussi sûr » - U.Eco - « Tempo fa ero indeciso, ma ora non ne sono più così sicuro ». | | | | |
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| action | | | L'homme désire ; à un moment donné, au lieu de continuer à désirer, il se met à agir : par la parole, par la raison, par le muscle ; la discordance entre le désir et l'acte, très rapidement, devient flagrante ; dans cette banale platitude, où il n'y a ni dissimulation ni aliénation ni refoulement, la psychanalyse prétend découvrir des gouffres d'inconscience. Imposer un sens à ce qui en est dénué, dénicher un sens paillard dans ce qui n'est que criard - deux démarches d'un même charlatanisme. | | | | |
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| action | | | Les grands projets que forme un homme : c'est la femme qui les lui inspire, c'est la femme qui l'en empêche. C'est pourquoi elle était plus proche du rêve : beau sujet que vous chantiez au lieu de mettre vos projets en chantier. Le calcul est naturel ; la femme et la poésie sont invention même ; le goût du paraître et le dégoût pour l'être ; Baudelaire (« la femme est abominable parce que naturelle ») ne le comprit pas. | | | | |
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| action | | | Les âmes vouées au visible trouvent leur joie dans l'action. Incapables d'apercevoir des ectoplasmes de la contemplation ni de suivre les zombies de la réflexion. | | | | |
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| action | | | L'âme désire, l'esprit veut, la raison commande, c'est cet accord spatial que je préfère à la platitude temporelle : « L'esprit commande que l'esprit veuille » - St-Augustin - « Imperat animus, ut velit animus ». | | | | |
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| action | | | Les défaites des âmes ataviques passent inaperçues, tandis que les défaites des bras ou des têtes sont toujours bien compréhensibles et leurs conséquences - bien lisibles. Jamais le muscle et la cervelle ne furent aussi solidaires. On ne sait plus, sur qui tombe la punition de jadis : « Quand le bras a failli, l'on en punit la tête » - Corneille. Quand l'âme innocente a réussi, l'on en félicite, hélas, les deux arrogants complices. | | | | |
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| action | | | Tant de pierres d'achoppement, accumulées devant toute action ; le travail de Sisyphe résume l'inaction, qui en résulte : trier les pierres - d'achoppement ou de touche, angulaires ou premières - et en décorer mes ruines. | | | | |
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| action | | | À la raison contraignante du : « Je peux car je veux ce que je dois » (Kant), on peut opposer la passion astreignante : « Seigneur, accordez-moi la force de désirer plus que ce que je puisse atteindre »*** - Michel-Ange - « Signore, promettimi di poter desiderare sempre più di quanto posso realizzare ». | | | | |
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| action | | | Le verbe voir est plus vaste que les verbes agir ou penser, mais il n'est qu'une banale entrée du dictionnaire, s'il n'est pas accompagné des noms de regard et hauteur. | | | | |
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| action | | | Une barbarie spirituelle survient, dès que l'homme d'action apparaît. Mais dès que l'homme du rêve s'y substitue, une autre barbarie redouble de férocité, la barbarie matérielle. Seul, l'homme du calcul assagit les mœurs et les règles. | | | | |
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| action | | | Le sot dominateur prête beaucoup de cohérence à ses actes et en conteste chez les autres ; le sot incompris en accorde aux autres et s'efforce d'en atteindre pour soi-même. L'ironiste - sot ou sage - fut jadis intégralement fataliste, mais les progrès de la mécanique - mécanique, le seul porteur de la cohérence - chez l'homme calculable et déductible, firent de son cœur un bon dépositaire de syllogismes. | | | | |
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| action | | | Ce qu'on veut penser, on peut le dire. Ce qu'on doit faire, on veut le penser. Et quand on peut le penser, on ne peut pas le faire. Ce qu'on fait n'est ni pour ni contre ce qu'on pense. Faire, c'est avoir trouvé cet accord du pouvoir, du dire et du penser, qui s'insère dans la partition irréversible de la vie. | | | | |
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| action | | | Odysseus et l'enfant prodigue, partis à l'étranger, rêvent d'un retour au sein de leurs familles. L'action et la pensée sont ces pays étrangers, où s'aventure l'âme vagabonde. Et quelle joie et quelle merveille, son retour au bercail, au rêve, déjà chargé de mots, d'images, de souvenirs, de pauvretés et de dangers. | | | | |
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| action | | | Les armures des actes et des convictions font oublier la fatalité du coup de grâce du brigand à la faux sans merci, notre créditeur accusateur et désarmant. Penser, c'est se dépenser dans la honte, incorrigible, tandis qu'agir, c'est s'empêcher de rougir, impénitent. | | | | |
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| action | | | Réfection ou défaite – deux modes du faire : se défaire ou refaire. La réflexion est une réfection des défaites. Faire, ce serait donc calquer l'autre ou bien tourner casaque, bricoler dans du déjà-vu. Et quand c'est la même chose, cela s'appelle l'enfer, les autres. | | | | |
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| action | | | La liberté mécanique : ne pas avoir de contraintes extérieures ; la liberté organique : suivre les contraintes intérieures, formulées par l'âme. Ou bien on est pour le rationnel et le vrai, ou bien – pour le bon ou le beau irrationnels. | | | | |
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| action | | | Deux raisons déterminent le choix de nos actions : la mécanique – suivre la voix de l'intérêt immédiat et net, et l'organique – prêter attention à l'appel d'un bien, vague et distant. L'inertie du nécessaire ou la liberté du possible. Et la liberté s'avère dans un non au mécanique gravitationnel, suivi d'un oui à l'organique ascensionnel – la liberté est toujours dialectique, elle est une rupture, un saut, une fuite de la continuité. | | | | |
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| action | | | La naïveté de Dostoïevsky : les hommes, dans la suite de leurs actions, incarnent des idées. La lucidité de Tolstoï : les hommes, dans le chaos de leurs actes, se précipitent, honteux, derrière des idées fuyantes. Chez Tolstoï, au tournant - un somnambulisme, un regard vers le ciel ; chez Dostoïevsky - un psychologisme, un magisme ou un syllogisme. | | | | |
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| action | | | Toute intelligence consiste à réduire une action à l'appui sur un bouton. Et son échec peut s'expliquer soit par la mauvaise action déclenchée, soit parce que le bouton est mal placé, pour les yeux, les mains ou le cerveau, soit parce qu'il est mal dessiné. La pragmatique, la poétique, l'esthétique. | | | | |
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| action | | | Ceux qui manquent de souffle déclarent ne pas se laisser porter par le vent ; l'appui sur le misérable bouton, ils l'appellent – maîtriser le gouvernail, avec leurs cerveaux ou muscles. Apporter mon souffle, tendre mes voiles, suivre mon étoile, écouter mes sirènes - ne te moque pas trop des naufragés par eux-mêmes, ne t'agrippe pas trop à la boussole des autres. Les instruments à cordes animent mes ruines ; les instruments à vent préparent mes épaves. Garde tes cordes bien tendues, apprends à te servir des courants contrariants : « les vents hostiles, amis des voiles royales » - Emerson - « head-winds right for royal sails ». | | | | |
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| action | | | Le contraire d'inspiration n'est pas travail, mais calcul. L'inspiré ne transpire pas moins que le calculateur, mais ce n'est pas sa cervelle qui appesantit et chauffe les gouttes. | | | | |
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| action | | | Que ce soit devant la raison ou bien devant l'âme, on interprète nos actes d'après les mêmes critères : les buts, les moyens, les contraintes. Pour la raison, une justification terre-à-terre est toujours fidèle et immédiate. Mais le jugement de l'âme met ces critères à une telle hauteur, que l'interprétation devient de la traduction libre et arbitraire, pleine d'incohérences et de faux amis. « Nous sommes libres quand nos actes expriment notre personnalité » - Bergson – mais nous avons autant de personnalités que nous avons d'organes d'expression et de perception ; libres pour la raison, nous sommes si souvent esclaves aux yeux de l'âme, comme, d'ailleurs, l'inverse. | | | | |
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| action | | | Les hommes ne sentent plus de quoi ils sont capables, tandis que tout ce qui se calcule est si prosaïque, que cela coupe l'envie d'agir chez les plus sensibles. Les hommes d'aujourd'hui sont bardés de capteurs infaillibles ; des algorithmes optimaux déclenchent des actes préprogrammés. La qualité, qui empêche les hommes de rêver, c'est de bien avoir calculé, que toute déviation contemplative est contre-productive. | | | | |
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| action | | | Le but de la philosophie aurait dû être d'aider à supporter avec dignité la position couchée - pour rêver (la hauteur). Au lieu de cela, les philosophes nous invitent à rester assis - pour calculer (la profondeur du Lycée !), ou debout - pour bâtir (la largeur du Jardin !) ou en marche - pour connaître (l'étendue du Portique !). À tout orgueilleux, qui pense que la hauteur c'est l'endroit, où il est assis ou, pire, qui y voit sa dignité dans la position debout, il faut conseiller : « Essaye la position couchée, une fois seul ! ». | | | | |
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| action | | | Avoir agi accélère les petites pensées et freine la naissance des grandes. De trop agir on condescend à penser, ce qui donne lieu aux exercices de reptation cérébrale. | | | | |
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| action | | | L'être (humain) est ce qui ne se traduit fidèlement ni par l'action ni par la pensée ni par le mot. La musique (verbale, conceptuelle, plastique), cette manifestation du devenir, en reflète mieux le cœur. Tout homme de plume doit être d'abord un musicien : « Un écrivain doit exprimer ce qu'il est et non ce qu'il pense »** - Cioran. | | | | |
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| action | | | L'esprit est âme, tant qu'il écoute la voix du bien plus que celle du vrai ; le devenir est création, tant qu'il suit la voie du beau plus que celle du juste ; le regard est musique, tant qu'il est émis par le rêve de ton soi inconnu, plutôt que par la raison de ton soi connu. « La pensée n'est que songe, tant qu'elle n'est traduite en acte »** - Shakespeare - « Thoughts are but dreams till their effects be tried ». | | | | |
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| action | | | Ce ne sont pas les traces - ni, à plus forte raison, les preuves ! - qui me font rêver (R.Char), mais l'imagination de brisées non battues, que je ne profanerais pas non plus avec mes pas affairés. Une mélodie n'est ni trace ni preuve, mais épreuve et race. | | | | |
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| action | | | Penser avant d'agir ou après, le résultat est presque le même - voyez le Zeus moqueur, face à d'Épiméthée, celui qui pense après, ou à son frère Prométhée, celui pense avant, - et qui, Zeus, finit par faire appel au dieu du lucre, Hermès, pour suppléer à leurs lacunes - l'oubli de la loi et de la honte. | | | | |
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| action | | | La chose, pour laquelle ma tête se démène le plus, est l'immobilité de mes bras. La bougeotte des périphériques s'explique souvent par la faiblesse de l'unité centrale. | | | | |
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| action | | | La liberté ne se manifeste que dans ou par la discontinuité ; c'est pourquoi, en fuyant l'inertie, je me retrouve dans le pointillé. Je suis esclave, tant que j'explique le supérieur par l'inférieur (A.Comte), ou vice versa. La liberté se reconnaît dans l'écart par rapport à la raison courante, et Goethe s'y plante complètement : « La liberté n'est rien d'autre que la possibilité d'agir selon la raison » - « Freiheit ist nichts als die Möglichkeit das Vernünftige zu tun » - la tâche du robot ! | | | | |
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| action | | | Le rationnel se répand et envahit la vie au point, que le métier d'artiste - prospection, extraction et raffinage de l'inutile - perdit toute rentabilité. | | | | |
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| action | | | Toute émanation humaine, qu'elle provienne des bras ou du cerveau, contient et de l'homme et de l'œuvre : la part et du producteur et du créateur, de l'inertie et de l'élan. Et l'on a raison de négliger le premier et de ne s'intéresser qu'au second (« l'homme n'est rien, l'œuvre est tout » - Flaubert). Tout à tour, le Logos incarné ou le pathos désincarné. | | | | |
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| action | | | La vie est un jeu minable (champ d'expérimentations, théâtre, prison…) - on commence par ce choix de coordonnées et l'on bâtit par-dessus une géométrie. La vie est un miracle ineffable, qu'il faut conter, en chant et musique et non compter, en champs et rubriques ! Être saisi plutôt que saisir, et Einstein n'a raison qu'à moitié : « C'est même le but de toute activité intellectuelle : transformer un 'miracle' en quelque chose qu'on puisse saisir »*** - « Es ist ja das Ziel jeder Tätigkeit des Intellekts, ein 'Wunder' in etwas zu verwandeln, was man begreifen kann ». | | | | |
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| action | | | Avoir ordonné sa vie au calcul, au rite, à l'idée n'est jamais un succès ni une défaite. C'est une réduction du champ des batailles possibles. Par goût électif ou lâcheté grégaire. | | | | |
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| action | | | Je suis avec autrui, quand je réfléchis ou agis ; je ne suis avec moi qu'en écrivant, en verbifiant ma substance. | | | | |
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| action | | | La liberté la plus mystérieuse est celle de l'action (avec la liberté abstraite – en pensée, en foi ou en politique - les choses sont beaucoup plus simples). Un scénario se déroule ; ma raison pèse mes acquis, mes contraintes, mes buts, pour choisir le décideur de mon prochain acte (partie du scénario) - entre mon esprit ou mon âme ; le décideur suit sa logique (le bien aveugle ou la cohérence lucide), formule l'objectif et s'adresse à ma raison, pour qu'elle conçoive l'acte, en accord avec l'objectif ; la raison élabore l'acte et le transmet à ma volonté ; ma volonté déclenche l'acte. La volonté ne coïncidera avec la liberté que si le décideur fut mon âme. Descartes ne voit pas cette nuance : « La volonté et la liberté ne sont qu'une même chose ». N'empêche que mon âme ne se reconnaîtra jamais dans mon action. L'âme est dans l'impuissance, la cécité, l'intraduisibilité du bien. | | | | |
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| action | | | Être libre, ce n'est pas seulement savoir agir contre la raison directe, c'est aussi la conscience de ne pas avoir raison, mais qu'il ne faut pas pousser jusqu'au masochisme : « Le désir d'avoir tort relève de la liberté » - Kierkegaard. | | | | |
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| action | | | Une bonne ombre traduit l'éclat et le mystère de l'astre, au hasard de mes pérégrinations dans ma caverne ; l'objet qui la projette est, le plus souvent, aléatoire. La parole qui n'est que l'ombre de l'action, devrait se détacher de l'action, pour parler de l'astre. D'ailleurs, à son tour, « action est l'ombre de la contemplation et de la raison » - Plotin. Et celles-ci, à leur tour, ne sont que des miroirs de l'âme. Un beau destin d'homme est peut-être de vivre en projecteur des ombres. Pour le créateur, l'action est secondaire, comme tout ce qui n'est que nécessaire ; la contemplation, même superflue pour l'action, est primordiale. | | | | |
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| action | | | La raison, comme le corps, habite l'espace-temps, et l'action est sa dimension temporelle. Son espace est occupé par ses trois hypostases : l'esprit, l'âme, le cœur – la profondeur du savoir, la hauteur de la beauté, la largeur de la fraternité. Une seule de ces dimensions manque, et voilà qu'apparaît le spectre de la platitude, d'un monde unidimensionnel ou fermé. | | | | |
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| action | | | Répudier une pensée ou une action est également facile ; on les garde faute de mieux ou grâce à une ignorance étoilée. « Nous ne ferions rien dans ce monde si nous n'étions guidés par des idées fausses » - Fontenelle. Ouverts dans l'action même, les yeux doivent se fermer dans sa justification : « Que de choses il faut ignorer pour agir ! » - Valéry. L'immobilité interne nous traduit plus fidèlement que l'action externe. L'action est manichéenne, la pensée ne doit pas l'être (Malraux et R.Debray). Avec le savoir, on trouvera toujours une contrainte, qui interdira à l'action d'être moyen et but. Refuser les contraintes de la raison, c’est vulgariser les commencements du cœur : « Pour faire du Bien, il faut que le cœur n’écoute plus l’esprit » - Pasternak - « Чтобы сделать добро, нужна некоторая беспринципность сердца ». | | | | |
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| action | | | Leur pensée ne s'enflamme que par l'appât du but, et leur acte ne va pas plus loin que la caresse des moyens - la fidélité, là où sied le sacrifice aux contraintes ; le sacrifice, là où s'impose la fidélité à l'instinct. « Pense en homme d'action, agis en homme de pensée » - Bergson - mauvais programme ! | | | | |
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| action | | | Aucune étoile ne m'invite vers l'action ; cette cible est dictée par la seule raison. Quand je vois ce qu'une ignorance étoilée apporte à ma culture, je suis gêné de me trouver à l'opposé, sur tous les points, de la triade socratique – la nature, le savoir, l'action -, censée caractériser l'homme parfait. | | | | |
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| action | | | La volonté de puissance, surtout celle que Nietzsche appelle volonté d'un ordre (Wille ist Befehl), ressemble beaucoup à mes contraintes : l'action extérieure en est exclue, seule est visée l'intensité intérieure, intensité qui est fusion de la volonté et de la puissance, du sentiment et de la raison. Et le soi inconnu serait la hauteur même. « Volonté de puissance : accéder à la hauteur au-dessus de son soi » - Heidegger - « Wille zur Macht heißt : die Ermächtigung in der Überhöhung seiner selbst ». | | | | |
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| action | | | Dans l'action, le corps défigure l'âme ; dans la réflexion, l'âme redessine le corps. « C'est la vie, et non pas la mort, qui sépare l'âme du corps »* - Valéry. | | | | |
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| action | | | Ce que les hommes font, est de plus en plus inattaquable. Ce qu'ils pensent et ce qu'ils sentent est de plus en plus morbide. Mécanique des gestes, mécanique des cœurs. La synthèse : le vivant plaqué sur du mécanique (l'analyse de Bergson voyait le contraire). Et c'est précisément ce caractère mécanique qui accorde les actes et les pensées et qui est à l'origine du fléau de ce siècle - le pullulement des consciences tranquilles. « Votre esprit est emprisonné dans votre bonne conscience »*** - Nietzsche - « Ihr Geist ist eingefangen in ihr gutes Gewissen ». La recta ratio et la recta conscientia vont rarement de pair, quoiqu'en pense Cicéron. | | | | |
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| action | | | L'action, la réflexion, l'image modernes débordent d'extériorité ; finie, la race d'Empédocle, de Hölderlin ou de R.Char, qui vivait de « l'excès d'intériorité ». | | | | |
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| action | | | Toutes les actions des hommes devinrent si sensées, calculées, intéressées, que j'ai envie de réhabiliter le mot vanité – mais qui encore est capable d'agir ou de rêver en vain, sans chercher à en retirer quelque profit ? | | | | |
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| action | | | L'homme vit dans deux sphères : dans la réelle et dans l'imaginaire, dans l'action et dans le rêve. Tous finissent par reconnaître, que tout désir, plongé uniquement dans la première sphère, doit être vain, et que tout élan, surgissant dans la seconde, veut et peut être saint. Ceux qui sont dépourvus du sens de sacré – les moutons ou les robots - hurleront à la vanité du monde et de l'homme. Même Pascal succomba à cette inanité : « Qui ne voit pas la vanité du monde est bien vain lui-même ». Les yeux de la raison la constatent ; le regard de l'âme lui passe outre, pour créer la merveille du monde. | | | | |
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| action | | | Le bonheur, c’est la création, inspirée par l’âme, sans accord, ni préalable ni postérieur, de la raison. Le bonheur, promis par Aristote : « Le bonheur, c’est l’activité de l’âme, conforme à la raison » - est insipide, bien que certain, puisqu’il n’y a plus d’âmes. | | | | |
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| action | | | Quel est le rôle de l'action, face à l'appel, irrationnel et irrésistible, du bien ? à la pulsion, qui nous attire vers le beau ? à l'émotion, que la liberté soulève en nous ? Elle secrète la désespérance, inspire la création, consacre la fraternité. Elle apporte de la clarté et de l'ordre ; mais ce qu'il y a de meilleur chez l'homme gît dans les ombres et dans le désarroi et ne communique que superficiellement avec les bras et les cerveaux. | | | | |
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| action | | | La représentation sert de fond pour trois manifestations rationnelles de l'homme : l'action, le langage, la pensée. Mais elle ne figure que très vaguement dans les trois manifestations irrationnelles : le génie, la passion, la créativité. | | | | |
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| action | | | Le travail, aujourd’hui, est l’exécution d’un algorithme en vue d’un but parfaitement transparent et rationnel, le contraire de ce qu’est la caresse à donner : un secret commencement, aux conséquences imprévisibles, le seul retour désiré étant une caresse à recevoir. Mais, peut-être, « primitivement, caresse et travail devaient être associés » - Bachelard - pour que la praxis profonde rejoigne la haute poïésis. | | | | |
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| action | | | La machiavélique Compagnie de Jésus, avec son « La fin justifie les moyens », est trop dans le temps, l'action, la logique, et pas assez dans l'héraldique, tandis que le but peut ne servir qu'à ériger de belles contraintes et à déployer des moyens à ne pas employer. Dans le but, ce qui compte est l'art de sa formulation ; dans les moyens - le parcours raisonné de leur recherche. Je préfère m'en tenir à la noblesse héréditaire du langage, refusée aux gueux de la logique ou aux nobliaux de la mécanique. | | | | |
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| action | | | La raison n’est pas la seule à dicter les motifs de nos actions : l’esprit en formule les raisons explicites, le cœur en souffle les implicites, et l’âme, chez les créateurs dans l’âme, en bâtit la mystique. « Les mythes sont l’âme de nos actions et de nos amours »** - Valéry. | | | | |
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| action | | | Pour Heidegger, la pensée est un travail de la main (vorhanden / zuhanden) ; elle est celui du sobre cerveau, pour les lunatiques, et celui des bras actifs, pour les pragmatiques. Elle devrait être la création immatérielle des ivresses et du regard passif. | | | | |
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| action | | | La pensée, comme Rachel, est gracieuse ; l’action, comme Léa, - féconde. La grâce, elle aussi, enfante, quoique ses accouchements soient secrets à cause des paternités obscures. | | | | |
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| action | | | La sagesse, selon Aristote, est dans l’habitude et non dans l’acte. Mais qu'est-ce que l'aphoristique ? - une écriture, qui tente d'éviter l'habitude, pour devenir acte pur, sagesse immaculée, conception sans pénétration. Le soi inconnu se devine dans la continuité inexplicable de l'être, mais se traduit dans les césures évidentes du faire. Dans le langage monotone et disert d'une loi et dans la logique événementielle de rupture de son application. | | | | |
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| action | | | Ton étoile ne se livre qu’au regard de ton âme ; ni la raison ni les pieds ni les mains ne t’en rapprochent. C’est ainsi qu’il faut comprendre Dante : « Si tu suis ton étoile, un port de gloire t’attend au bout » - « Se tu segui la tua stella, non puoi fallire a glorioso porto ». | | | | |
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| action | | | Le taux de turpitudes qu’on commet est le même qu’on se fasse guider par d’ardentes passions ou par la froide raison. Seulement, dans le premier cas les victimes sont de nature terrestre et dans le second – célestes. | | | | |
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| action | | | La raison et la liberté choisissent ton action ainsi que ses causes. La liberté découlant de ta raison n’est que raison. La liberté est un vague appel du Bien, elle est ton goût du Beau et tes contraintes du Vrai. Ta raison, ne connaissant que ton intérêt immédiat doit être absente du tribunal du vrai Bien (du Bien divin) ; ta raison entoure de contraintes ta créativité dans le Beau ; ta raison est seul juge du Vrai. À la sentence, totalement vide, de Rousseau : « sous la loi de raison, rien ne se fait sans cause » - tu préféreras celle-ci : grâce à la liberté, tu peux échapper à la raison égoïste et préférer la musique insensée du Bien à son bruit mécanique et trouver ton propre chemin dans les labyrinthes du Beau. Les causes humaines se fabriquent ou s’inventent ; les causes divines enchantent ton soi inconnu. | | | | |
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| action | | | L’action par omission, l’action s’opposant à ton intérêt immédiat, prouve ta liberté, irrationnelle mais noble, et témoigne de ton attachement au Bien. Le Mal et ses motifs sont toujours rationnels et s’identifient avec tes bas intérêts. | | | | |
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| chœur amour | | | RUSSIE : Quand l'amour oriente mes sens sur les mêmes objets que le bon sens, je reste fidèle à moi-même. Avec la Russie, on se perd, on se surprend, on se dépasse. L'horreur glace le regard, et pourtant le rêve continue à fasciner par tant de fatalité des fins ultimes de l'homme qu'on lit dans cette terre russe plus forte que les hommes. | | | | |
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| amour | | | Toutes les passions logent assez nettement dans la cervelle avant de contaminer les mains, les pieds ou l'âme. Sauf l'amour. On ne sait jamais quelle cellule en serait frappée en premier. Face à lui, l'épiderme comme le cœur deviennent poreux, se laissent envahir par ses émanations, éruptions, courants, souffles, caresses. La cervelle abdique, l'espoir enfantin se met à bouleverser, le hasard aveugle à prendre l'allure du destin, la belle liberté à perdre ses titres de noblesse, le mystère à portée des grenouilles à auréoler le quotidien. | | | | |
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| amour | | | Les mérites, la réciprocité, la compréhension - ce sont des nuisances qui brouillent ce qu'il y a de pur dans l'amour. Si je t'aime, tes actes et tes raisons n'y sont pour rien. | | | | |
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| amour | | | L'éloignement, en unités du palpable, d'un être cher est cette belle indétermination, qui laisse notre imaginaire, et non pas nos calculatrices, chercher le cadre pour ce qui est derrière le visage. | | | | |
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| amour | | | L'amour peut se refléter sur d'étonnantes facettes. Croire dans ces éclats plus qu'en illuminations ciblées et ombrageuses de la raison. | | | | |
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| amour | | | L'amour est une perpétuelle confusion de genres, où le comique des oreilles voisine avec le tragique des yeux : les sens nous poussent à rire et le sens - à pleurer. Le rôle de l'obscurité, des foyers et des entractes (dans l'amour, plus longs que les actes) est aussi à saluer. | | | | |
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| amour | | | L'esprit, ce serait une raison discrète dévoilant un sentiment pudique. | | | | |
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| amour | | | De tous les désirs, le moins bien articulé quoique le plus vital, est le désir d'être aimé. Et le seul échec irréconciliable est de définitivement ne pas l'être. Le meilleur en nous ne s'articule guère ; on ne peut être aimé que pour la face cachée de notre être. Je suis mon épiderme et ma cervelle ; je NE suis ni mon invention ni mes pulsions. C'est pourquoi il est inepte de dire : « J'aime mieux être haï pour ce que je suis que d'être aimé pour ce que je ne suis pas » - Gide. | | | | |
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| amour | | | Oui, le cœur n'a pas de rides, puisque la cervelle l'a noyauté et l'a blindé par greffes inusables. Des rides d'un cœur, comme des ruines d'une tour d'ivoire, peuvent garder des fantômes mieux que des monuments ravalés. | | | | |
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| amour | | | Esclaves de la raison, ils éteignent ou abaissent leur passion et tirent leur orgueil de s'être mis au-dessus d'elle, pour la maîtriser. | | | | |
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| amour | | | La basse liberté consiste à refouler ses passions et à ne suivre que ses intérêts ; pour les hautains, « la liberté est sensibilité » - Valéry. On ne prouve sa haute liberté qu'en agissant contre la voix de la basse raison ou en acceptant une haute servitude ; la liberté est un désordre, salué par l'âme ; les robots professent le contraire : « La liberté consiste à instituer hors de soi un ordre de raison » - Levinas. L'acte, appuyé sur le seul calcul et derrière lequel ne palpite aucune sensibilité, ne peut être libre : « Aimer et haïr, les deux choses les plus libres au monde »** - Sénèque - « amare et odisse, res omnium liberrimas ». | | | | |
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| amour | | | L'amour est une sacralisation, par un cœur crédule, d'un grandiose sans mérite. L'agenouillement devant l'humain ou le divin, devant la femme ou devant Dieu, la raison désarmée bénissant ma reddition. Loin de l'agapé platonicien (et de sa vérité), proche de la philia chrétienne (et de son humanité), indiscernable de l'éros (et de sa caresse). | | | | |
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| amour | | | Le beau se réduit aussi peu à la géométrie ou à la physique des ondes, que le bien - aux bonnes notes décernées par des Maîtres, ou l'amour - au fonctionnement des glandes ; bien que les Modernes prétendent le contraire : « La psychanalyse est la seule vraie tentative moderne pour faire de l'amour un concept » - Badiou - et ce concept triomphe, si l'on en juge d'après la disparition de chevaliers et de suicides, des chroniques amoureuses. | | | | |
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| amour | | | Si la raison se tait, l'amour devient bavard ; quand celui-ci veut parler, la raison devrait lui dire de se taire. Dès que l'amour parle, ce n'est plus l'amour, hélas, qui parle… Il doit prêter sa voix, pas ses mots (qu'il n'a pas ! ). Son silence, ce sont ses caresses : l’onde, dans le cœur et dans le corps, naissant de l’attouchement immobile. | | | | |
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| amour | | | L'esprit manipule des valeurs au comparatif, fournies par des capteurs ; l'âme, elle, n'est sensible qu'au superlatif, auquel réagissent ses cordes. « Il existe ces drôles de cordes dans l'âme humaine ! Insensibles aux appels tonnants elles se mettent soudain à vibrer aux mots prononcés tout bas » - Dickens - « There are chords in the human heart, which will remain senseless to appeals the most passionate, and respond at last to the slightest casual touch ». Le cerveau traduit les mots, nettement filtrés par l'oreille, mais le cœur en connaît la langue originelle, qui ne jaillissait que des yeux silencieux. | | | | |
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| amour | | | L'heureux hasard nous rendait amoureux, à cause d'un regard détourné du réel et promettant l'impossible. De nos jours, le hasard devint opportunité, le pur regard - yeux entachés de calcul, la promesse - contrat, l'impossibilité - utilité. | | | | |
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| amour | | | Je suis avec mon soi connu, lorsqu'il s'agit de faire, de réfléchir, de ressentir ; mais pour que je sois avec mon meilleur soi, avec le soi inconnu, il faut que j'aime. « Quand je n'aime pas, je ne suis pas moi-même »** - Tsvétaeva - « Я, когда не люблю, - не я ». | | | | |
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| amour | | | L'amour compréhensif dispense de penser, puisque ses heures heureuses font oublier les minutes minutieuses. Même en respirant, au lieu d'inspirer ou d'expirer, son souffle sera toujours pris, par un Croire amoureux, pour un éternel éternuement. | | | | |
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| amour | | | L'amour est un vecteur et non pas une valeur ; il est le contraire d'une foi, c'est un diktat du cœur déraisonnable et libéré, comme une religion est un diktat de la peur raisonnable. Le cœur croyant, d'habitude, y capitule, au nom des valeurs insidieuses ; c'est la raison méfiante de notaires qui commande les prix à afficher. Toutefois, l'amour est plus près d'un confessionnal que d'un ambon. | | | | |
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| amour | | | La foi et l'amour, ces supports palpables de nos espérances, quittent les cœurs avilis des hommes. L'espérance, c'est l'appel et l'attrait des chimères, et ce qui la remplace, dans nos cœurs, est le calcul, qui est l'appât du visible. « L'espérance est ce rêve, qui tient en éveil ton âme »** (Aristote), apothéose d'une âme vaincue : « L'espérance est la plus grande victoire, que l'homme puisse remporter sur son âme » - Bernanos, et même son agonie : « Se déshonore quiconque meurt escorté des espoirs, qui l'ont fait vivre »*** - Cioran. | | | | |
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| amour | | | Voir, dans l'objet de ton amour, ce qui n'existe pas ; ne pas y voir ce que tous voient - les yeux fermés font de nous - un regard libre, car ne suivant que des contraintes incalculables. | | | | |
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| amour | | | Une aberration du français (comme de l'anglais et de l'allemand) : savoir signifiant tantôt maîtriser et tantôt ne pas ignorer - quand on sait aimer, on n'aime pas, puisque aimer, c'est ne pas savoir. « Si tu aimes, tu ne sais plus ; et si tu sais, tu n'aimes plus »** - Publilius - « Cum ames non sapias, aut cum sapias, non ames ». D'autres exemples, chez Pascal : le cœur et ses raisons, que la raison ignore, ou, chez Sartre : des tenants du monde sans conscience ou des fanatiques de la conscience sans monde… Il n'y a pas de contradiction entre être artiste de son amour et avoir une tête sans droit au chapitre. | | | | |
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| amour | | | On sait qu'on aime, tant que toute découverte, chez l'être aimé, ne fait qu'épaissir son mystère, tant que son voile n'est pas percé par les yeux trop ouverts, tant que le meilleur attouchement se produit à l'insu des mains et des cerveaux. Dès que le mystère tourne en problèmes et le souci bavard remplace la caresse indicible, on n'est plus amoureux ; la solution finale n'est pas loin. | | | | |
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| amour | | | Homme et femme d'aujourd'hui : deux cervelles, se dévisageant et ne communiquant que par des chiffres. Dans les âmes ataviques - les couleurs sont perçues comme longueurs d'ondes ou revêtements étanches. « L'avenir de l'homme est la femme ; elle est la couleur de son âme » - Aragon. L'avenir des hommes ne dépasse plus leur agenda ; leurs couleurs ne sont que des mixages mécaniques. | | | | |
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| amour | | | Quand les yeux amoureux sont là, fermés ou écarquillés, les caresses envoyées dans la pleine lumière valent les caresses soufflées par l'obscurité. « L'ombre est si belle, où m'attire ta main » - Desbordes-Valmore. Tant que l'amoureux suit la lumière invisible qui l'attire, l'ombre en reproduit les contours recherchés. Quand le cerveau se met à apporter des chandelles, l'ombre devient muette. | | | | |
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| amour | | | Ils s'imaginent une cohabitation sereine possible entre l'appât du gain, qui les possède, et l'appât de la femelle, qu'ils veulent posséder. « L'affection illuminant un œil et le calcul éclairant l'autre » - Dickens - « With affection beaming in one eye, and calculation shining out of the other ». L'accommodation dominante finira vite par faire oublier la source de l'affection et se retrouver dans des cloaques du calcul. Non seulement les yeux ne rayonneront plus, mais ils oublieront jusqu'au plaisir d'être fermés. | | | | |
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| amour | | | Ils cherchent la paix et l'auto-satisfaction, en dominant leurs misérables affections. Sans vertiges ni honte vivifiante, dominés par leurs cervelles de robot, - que peuvent-ils entendre encore des affections de leurs âmes ataviques ? | | | | |
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| amour | | | Toute passion, tout rêve, finit, tôt ou tard, par être rejoint par la raison condescendante. L'amour paraît être le sentiment livrant la résistance la plus longue à ce compromis. « Plus la raison l'attaque, et plus il se roidit ; plus elle l'intimide et plus il s'enhardit » - Corneille - et tout cela pour finir par capituler devant un cœur sans raison. | | | | |
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| amour | | | Dès le matin, dès que je suis debout, irrésistiblement, je me mets à calculer. L'amour est l'oubli matinal des chiffres et le penchant nocturne pour les opérations. « L'amour est le plus matinal de nos sentiments » - Fontenelle. | | | | |
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| amour | | | Parmi tant d'injustices et de brutalités, s'épanouissaient le rêve et l'amour, souvent main dans la main, cœur sur le cœur. On pouvait même dire qu'« il n'est de grand amour qu'à l'ombre d'un grand rêve » - E.Rostand. Aujourd'hui, la justice et les droits de l'homme calmèrent nos envolées, une lumière blafarde chassa toute ombre, le rêve agonisant est la risée de tous - l'amour devint une pièce de musée, que les touristes condescendants appellent romantique. | | | | |
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| amour | | | Pour savoir si j'existe toujours, être aimé apporte sans doute plus de doutes vertigineux qu'avoir cogité n'apporte de certitudes apaisantes. | | | | |
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| amour | | | En matière de beauté, les yeux d'un amoureux s'arrangent, pour constater ce que le cœur arbitraire décrète. Ils s'accommodent aussi bien de la naturelle démocratie de la tête que de l'autocratie artificielle du cœur. Et au lieu d'aimer ce qui est beau, on crée le beau de ce qu'on aime. | | | | |
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| amour | | | La tête peut bien forcer la main à se serrer contre le cœur, frapper le front ou remplir la bouche, elle ne peut pas lui apprendre l'art des caresses. | | | | |
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| amour | | | Ce qu'on voit dans un humain, ce sont ses attributs secondaires ; son essence est transparente, et c'est l'amour qui la met à nu. Deviner, inventer, recréer - tout le contraire de constater. Se fondre des yeux plutôt que se croiser de têtes. | | | | |
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| amour | | | Dans la mise en place du rendez-vous avec ma Muse, la raison c'est le choix du lieu, de la date, du décor. Mais, en cachette, ce rendez-vous est attendu par mon esprit, mon corps, mon âme – la séduction, la volupté, la jouissance. L'enfant de l'âme s'appelle volupté : Psyché et Hédoné. | | | | |
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| amour | | | Il y avait des objets d'expérience et des objets d'imagination, que maîtrisaient nos bras ou nos esprits. Et il y avait l'amour, qui venait surprendre nos âmes et rendait nos existences et nos rêves purement artificiels et hautement heureux. Aujourd'hui, même l'amour est un objet d'expérience, dans cette chaîne de (re)production naturelle, que devint la vie. Les cerveaux et les cœurs sont au plus bas, au service des griffes. | | | | |
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| amour | | | Cette manie bien niaise d'associer à l'amour des qualificatifs tels que vrai ou légitime. Lui qui fait briser tant de bonnes règles, véridiques et légales. Le logicien, comme l'avocat, sont de mauvais juges de ce qui ne vit que de son hérésie honnie. Comme, d'ailleurs, le bien, qui est toujours une déviation de l'orthodoxie ; il est bête de croire, que « à l'instant où l'homme serait vrai, il serait aussitôt bon » - Grillparzer - « Wär' nur der Mensch erst wahr, er wär' auch gut ». | | | | |
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| amour | | | La créature animale et la créature divine, en nous, ne se trouvent jamais aussi fusionnées que lorsqu'un amour aveugle envahit notre âme. Mais l'ironie humaine aide à n'y voir qu'un stratagème du pécheur, une inversion diabolique : la honte du divin, tempérée par la foi en l'animal. | | | | |
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| amour | | | L'âme, c'est la faculté d'aimer quoi qu'en disent les sens ou le bon sens. | | | | |
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| amour | | | La raison refuse d'unifier le comment et le pourquoi de l'amour, seule la poésie réussit à les mêler ou fusionner. « Il y a le ferme amour et le fol amour. L'écriture essaie de concilier les deux » - C.Marot. C'est-à-dire la forme ferme et le fond fou. | | | | |
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| amour | | | Le mystère est présent aussi bien dans l'être du réel que dans le devenir - devenir soit de l'inertie algorithmique (voulue par Dieu, sous forme de science ou d'apprentissage), soit de la création (artistique ou sentimentale). L'invention inspirée paraît se rapprocher davantage du fond du réel que de la représentation rigoureuse ; l'invention, c'est l'imagination non maîtrisée par la volonté ; et quand la poésie anime l'imagination, c'est le beau se fusionnant avec le bon et produisant l'amour, cette poésie de l'imagination. La poésie de l'intellect (Valéry), c'est également de l'invention heureuse. Aimer, c'est s'arracher à l'inertie de la cervelle et se laisser guider par l'invention du cœur. « L'amour est une espèce de poésie » - Platon. | | | | |
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| amour | | | L'art : suggérer, pudiquement, par quelques reliefs, contours ou fragrances, le sens, la charge et la hauteur d'un regard sur ce qui appelle adulation, sacrifice ou possession - tout art est, donc, érotique. Où encore la volupté frôle de si près la honte ? « Mes pensées sont mes catins »* - Diderot. Les intentions du bon Dieu n'y sont pas sans ambigüité non plus : entre être l'Amour ou faire l'amour, Il s'est réservé être et ne nous invita qu'à faire. | | | | |
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| amour | | | Dans le corps, où logent pèle-mêle l'âme, le muscle et la cervelle, aucune étanchéité sûre : on inocule une dose d'algèbre destinée au cerveau, on en retrouve des traces jusque dans notre capacité d'aimer. | | | | |
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| amour | | | N'est véritable passion que ce qui redouble d'intensité, une fois soumis à l'examen, sans concession, de la raison. | | | | |
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| amour | | | Les amis ou les amants de la sagesse - deux familles, presque sans intersection. Je ne fréquente que les seconds : le culte de la caresse, l'ivresse de l'obscurité, le goût pour des contacts téméraires, suivis du refus d'en assumer les conséquences. Mais les amis dominent : en créant des salons et écoles, en traquant, en pleine lumière, la sobre vérité, en s'enorgueillissant d'une cohérence entre leurs dits et leurs faits. Aut factum aut dictum (St-Augustin) est plus intelligent que dictum - factum. | | | | |
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| amour | | | Comment échappe-t-on au monde des évidences ? Le philosophe - par la logique, l'amoureux - par le physique, le poète - par la musique. Ils créent des cadences, des transes, des danses, qui ne sont que des apparences de la vie, des rythmes humains extrapolant les algorithmes divins. « J'existe comme les chiffres de mon rythme » - M.Serres. | | | | |
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| amour | | | Comparée à la Création divine, la création humaine est comme les ruses d'un flirt à côté d'un amour sans rime ni raison. | | | | |
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| amour | | | Oui, la vie est un rêve, diurne ou nocturne, la raison ou l'érotisme, l'être ou le néant. Et comme toujours, c'est à travers leurs perversions que nous en touchons le fond : l'acte ou la possession, agir ou avoir. On jouit toujours à deux, et l'on jouit le mieux avec un partenaire vécu comme un mystère, et que ne voient pas ceux qui ne s'occupent que de problèmes visibles : « La physique est aux maths ce que faire l'amour est à se masturber » - R.Feynman - « Physics is to math what sex is to masturbation ». | | | | |
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| amour | | | Un casse-têtes psychologique : si, en plus de mon âme, ma raison même me persuade, qu'il est dans mon intérêt de sacrifier ce qui rapporte ou de rester fidèle à ce qui me ruine, serais-je libre ou amoureux, en suivant cette ligne de conduite ? | | | | |
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| amour | | | L'une des contraintes les plus subtiles est celle qui, à un rare moment choisi, fait taire la raison, pour laisser la parole à la volupté irrationnelle - verbale, sensuelle ou chimérique. « Pour bien jouir, il serait sage de se priver » - Matisse. | | | | |
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| amour | | | Parmi les mystères du Bien, le plus étranger à la raison s'appelle amour ; quand on lui succombe, on devient étranger à tout ce qui est dicté par l'intérêt, par l'instinct d'équilibre et de paix, on souffre métaphysiquement. Ce qui épaissit cette énigme, c'est que, inversement, avoir éprouvé une vraie souffrance nous jette dans les affres d'un amour encore moins compréhensible. « Nous ne pouvons vraiment aimer qu'avec la douleur, et seulement par la douleur »* - Dostoïevsky - « Мы истинно можем любить лишь с мучением и только через мучение ». | | | | |
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| amour | | | Aujourd'hui, qu'est-ce qui aime et admire ? Avec le dépérissement du Bien, remplacé par les codes, le cœur devint inutile et légua ses fonctions à la raison. Avec l'extinction des âmes (l'agonie de l'âme européenne – Valéry), l'esprit reste le seul juge du Beau, devenu Joli, suite aux attentes de la foule raisonneuse et calculatrice. | | | | |
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| amour | | | Le nom d'amour a servi d'étiquette à tant d'imposteurs : l'or, le sort, le corps - le hasard qu'on calcule. Le hasard, auquel on a cru, s'appelle amour. | | | | |
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| amour | | | Ils vivent du sens, de ce qui est relativement absolu - la force, la reconnaissance ; il faut vivre des sens, de ce qui est absolument relatif - le bon, le beau, l'aimé. | | | | |
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| amour | | | La plus profonde sagesse consiste à comprendre où et quand la raison doit céder à la folie. La folie la plus vaste consiste à écouter et à vénérer la voix du bien. La musique la plus haute de cette voix s'appelle amour. Or, la sagesse aujourd'hui est basse, et la folie - assagie. | | | | |
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| amour | | | Deux infâmes charlatans réduisent nos passions, respectivement, à la raison (« À toutes les actions, auxquelles tu es déterminé par une passion, tu peux l'être sans elle par la raison » - Spinoza - « Ad omnes actiones, ad quas ex passione, determinamur, possumus absque eo a ratione determinari ») ou aux glandes (les passions de l'esprit comme répressions ou suppressions - Freud - Unterdrückung ou Verdrängung) ; à un noble esclavage ils préfèrent une pâle liberté de robot ou une sale liberté de cochon. | | | | |
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| amour | | | L'homme fut créé, pour rêver et aimer, en succombant, vers trente ans, à la première attaque de l'effectif sur l'affectif. C'est la prolifération de vieux qui précipita l'encanaillement des hommes. Leur laideur le doit à la médecine. On devrait éliminer l'homme au premier rêve envolé, au premier cheveu tombé ou chenu, au premier calcul disloquant un songe. « Quand on est aimé des dieux, on meurt jeune » - Plaute - « Quem dei diligunt, adulescens moritur ». | | | | |
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| amour | | | L'heureuse imprécision des flèches d'amour, chez l'homme d'antan : souvent il touchait un cœur de femme, tout en visant plus bas. Aujourd'hui, ces flèches devinrent immanquables : elles visent plus haut et ne touchent que la tête racoleuse de femme, où déménagea son cœur cachottier. | | | | |
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| amour | | | La raison n'est qu'un témoin de l'amour, c'est l'âme qui en est la nourrice. Avec le dépérissement des âmes, la raison se substitua à elles. Jadis malveillante : « La raison contre l'amour ne peut chose qui vaille » - Ronsard – elle en est, désormais, imposteuse. | | | | |
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| amour | | | L'incompréhension de l'essentiel, tel est le milieu naturel, dans lequel l'amour peut s'entretenir. Et commencer à comprendre est souvent le symptôme de sa proche extinction. « L'amour est fait du désir de comprendre, et à force d'échecs répétés, ce désir meurt » - J.Green - quel galimatias ! Le premier symptôme de l'amour est l'absence de tout désir de comprendre et la cécité du sens critique. | | | | |
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| amour | | | L’amour est peut-être le seul sentiment qui atteint les sommets, quel que soit l'organe qui s'y adonne : l'esprit, l'âme ou le corps. Et d'ailleurs, ses plus beaux triomphes s'emportent, lorsque un seul de ses trois alliés fait taire les deux autres. Ainsi l'amour n'y a rien de nécessaire, mais tout lui y est suffisant. | | | | |
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| amour | | | L'amour : un hasard, qui fait fusionner les yeux et les sens, dans un même frisson, un hasard, sur lequel l'esprit ferme les yeux et l'âme ouvre le regard. Dès qu'une loi y touche, l'amour ne sert qu'à renforcer la Distribution du Grand Nombre. L'intuition : un hasard auquel a cru l'âme. Comme la volupté se dévoilant au corps. | | | | |
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| amour | | | Si les raisons d’un engouement sont claires, celui-ci ne mérite pas le nom de passion. Le vague en soi ne suffit pas non plus pour le rendre noble. Il doit être d’origine divine, pour donner raison à D.Hume : « La raison est et ne doit qu’être l’esclave des passions » - « Reason is, and ought only to be, the slave of the passions ». Toutefois, res cogitans, qui ne serait pas res amans, ne serait que res extensa. | | | | |
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| amour | | | Tout amoureux devient poète et en adopte la langue, incompatible avec les vérités du langage commun. Là où chante l’amour, ces vérités se taisent ; son arbitraire exclut la logique, et L.Feuerbach : « Pas de vérité où il n’y a pas d’amour » - « Wo keine Liebe ist, ist auch keine Wahrheit » - confond l’amour avec la raison, la représentation idolâtre avec l’interprétation, seulement iconoclaste. Ce qui surgit de l’amour est non seulement au-delà du Bien, mais aussi au-delà du vrai. | | | | |
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| amour | | | On perçoit la vie sous deux angles, l’historique et le musical, les yeux-raison ou le regard-ouïe, les vestiges ou le vertige. La seconde lecture se réduit, de plus en plus, à la première : les rythmes apaisent et les harmonies se soupèsent. Quand à la mélodie, ce support des passions et des mystères, elle devient inaudible. Un dommage collatéral – l’amour, puisque « en volupté, ne cède la musique qu’à l’amour, mais il est mélodie » - Pouchkine - « из наслаждений, одной любви музыка уступает, но и любовь – мелодия ». | | | | |
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| amour | | | L’amour, pour une femme ou pour une patrie, pouvait coûter la vie à un homme de culture ; mais aujourd’hui, même les suicides résultent d’un raisonnement et non pas d’un sentiment, toutes les morts sont naturelles - aucune tragédie d’art ne s’y lit. | | | | |
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| amour | | | Que ta maîtresse, ton œuvre, ta limite restent dans un mystérieux lointain – tel paraît être le sens de ton existence créatrice. Mais, pour garder cette sainte distance, une mystérieuse proximité est nécessaire, et elle semble s’appeler – la Caresse, une jouissance sans trace, sans compréhension, sans raison. | | | | |
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| amour | | | L'erreur, remontant à Diogène, fut de chercher à séparer l'âme du corps. Il faut reconnaître, qu'ils ne voient dans le corps que des cadences du hard et non pas des caresses du soft. Le poète procure des jouissances au corps, même par des caresses verbales, musicales ou mentales. L'âme ardente sans le corps n'est qu'une raison froide. | | | | |
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| amour | | | Créer à perdre le cœur est le pendant à aimer à perdre la raison (Aragon). Et c’est une métaphore qui traduit l’adage d’artiste se plaçant au-delà du Bien et du mal, comme l’amoureux réduisant au silence et à l’esclavage la raison asservie. On leur fait perdre la liberté, on les enferme dans les bas étages, mais on les nourrit, respectivement, par le Beau et le Bien tyranniques. | | | | |
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| amour | | | La comparaison la plus féconde, en logique ou en amourettes, est celle qui débouche sur une unification : naissance d'un arbre avec plus de ramages ou d'ombres et plus de promesses de fleurs ou de sèves. Et peu importe si c'est l'arbre requêteur ou l'arbre interpréteur qui apporte plus de nœuds ou d'ombres. Celui qui aime plus, qui a plus d'inconnues dans son arbre. | | | | |
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| amour | | | L’amoureux, comme le poète, se reconnaît par l’élan altier de son état, plutôt que par l’étendue de ses actes ou par la profondeur de ses raisons. | | | | |
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| amour | | | La raison te guide dans le monde réel, et l’amour – dans celui du rêve ; tant que tu ne confonds pas ces deux mondes, ton amour durera, grâce à ton imagination, ton goût de renaissance, ton attachement aux sources, ta foi en finalités. L’objet de ton amour existera davantage dans le haut rêve que dans la profonde réalité. | | | | |
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| amour | | | La sobre intelligence prosaïse l’amour, l’ivresse folle des actes le poétise. Mais aujourd’hui les ivresses comme les sobriétés sont trop raisonnables. | | | | |
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| amour | | | À force de trop réfléchir, c’est-à-dire de trop calculer, on devient inapte à aimer, puisque « l’amour commence où s’arrête la réflexion » - Maître Eckhart - « die Liebe beginnt da, wo das Denken aufhört ». | | | | |
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| amour | | | L’amour, c’est l’art d’échanges de caresses charnelles, verbales, gestuelles, idéelles, folles, mystiques, rationnelles, invisibles. Le contraire de caresse s’appelle raison. | | | | |
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| chœur art | | | RUSSIE : Dans les pays harmonieux, l'art découle des impératifs de la logique de l'offre-demande. Dans des pays en loques, telle la Russie, il n'est qu'un luxueux intrus, entretenu par des non-solvables. L'exemple russe prouve que, dans l'art, plus de place on laisse à l'homme, plus cela donne de l'art pour l'art, c'est-à-dire débarrassé des hommes. | | | | |
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| chœur art | | | PROXIMITÉ DIVINE : Personne ne sait si Dieu est en nous ou dans l'infini. La vie pratique le situe quelque part entre le muscle et la cervelle, et l'art fait de Son éloignement un prétexte pour chercher Sa proximité. Ce n'est pas Son magnétisme qui Le dévoile, mais la sensation que toute autre attirance le cède en priorité à la Sienne. | | | | |
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| chœur art | | | BIEN : L'art, qui se désintéresse du bien, peut être bon pour des anthologies, il ne pourra pas servir d'apologie à une vie vouée à l'échec. Le bien est, il ne se fait pas. N'importe quel mufle peut être sûr d'en faire, il s'agit de le vivre et le fond de cette sensation s'appelle la honte : pour mes muscles trop prompts, pour ma cervelle trop calculatrice, pour ma plume trop sereine. | | | | |
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| art | | | Penser = produire du vrai - une des plus mornes équations de l'ère moderne. Sentir = faiblir d'esprit - est sa réciproque. Penser, dans l'art, c'est savoir mettre en valeur nos faiblesses. La pensée rend les sentiments plus déliés ; elle est une nécessité physiologique, et s'en libérer n'honore guère le sentiment. À l'écrivain, le registre des syllogismes doit être aussi familier que celui des véhémences ou des pâmoisons. | | | | |
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| art | | | Le style émerge davantage des facilités évitées que des difficultés vaincues. Aujourd'hui, la chose la plus facile est la négation ; et la meilleure contrainte est peut-être la négation de la négation, la résignation, le divorce définitif entre le nez et la cervelle. | | | | |
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| art | | | Devant une feuille blanche, j'ai beau m'accrocher à ma cervelle et déverser mon âme, au bout du compte je vois, que ce que j'aimerais surtout que l'on reconnût - c'est mon visage. À travers les carreaux des vitrages et les barreaux de ma cage. | | | | |
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| art | | | Une culture grandit par la part de l'irrationnel qu'elle comporte, une civilisation - par la part du rationnel. « La culture est organique, la civilisation - mécanique » - O.Spengler - « Kultur ist organisch, Zivilisation - mechanisch ». Le poète s'opposera toujours au robot, comme le mechanicus, l'homme des protocoles, s'opposait jadis à l'Orateur, à l'homme de la parole (Nicolas de Cuse). | | | | |
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| art | | | Créer, en français, c'est tout simplement interpréter, dans les deux sens : musical et logique. L'acte de traduction, qui affiche ses lettres de noblesse. | | | | |
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| art | | | L'art naît de l'arbitrage rendu par ma raison, face aux trois discours, deux intérieurs et un extérieur. En moi, parlent mes passions (goûts, émotions, ambitions) et la voix divine (le beau, le bien, le vrai). Vers moi s'adresse la voix de mes instruments (langue, formes, harmoniques). L'échec, c'est leur rendez-vous manqué, un verdict arbitraire, une peine perdue par contumace. | | | | |
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| art | | | L'univers du rêve, tout comme un système de logique, s'évalue sobrement : indécidable, il est le seul fond du vrai art, art de l'insoluble, l’art qui impose ses illusions. | | | | |
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| art | | | En philosophie, un maître doit être à l'aise dans la profondeur et dans la hauteur, dans le logos et dans le mythos, dans le rationnel et dans l'irrationnel. Dans la création, l'opposition principale est ailleurs : entre la grisaille et l'éclat, entre le bruit et la musique, entre l'indifférence et le bien. | | | | |
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| art | | | Mon écriture est matinale : le soleil de la raison eut juste le temps de faire briller la rosée du rêve ; je ne veux pas assister à son évaporation ; je laisse tomber ma plume à côté de la rose. | | | | |
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| art | | | L'homme complet : union d'une musique intérieure et d'une géométrie extérieure. La présence, seule, de la première réveille l'artiste. La maîtrise de la seconde prédestine à la philosophie. | | | | |
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| art | | | Les ratés en tout genre sont ceux qui se prennent pour les meilleurs poètes parmi les géomètres ou pour les meilleurs géomètres parmi les poètes (les marchands mêlés) ; ce qui leur ouvrirait, à la fois, l'entrée de l'Académie et la sortie de la Caverne. Le succès n'attend que près de l'Agora, au Portique ou dans un tonneau. « Si tu as du cœur et de l'esprit, n'en montre qu'un seul » - Hölderlin - « Hast du Verstand und Herz, so zeige nur eines von beiden ». Quand ils vont ensemble, pourtant, ils ne font qu'un, qui s'appelle âme ; il faut l'avoir bien timide, pour dire qu’il fasse sablier avec le cerveau ou « quand la pensée naît, le désir meurt » - G.Bruno - « nascendo il pensier, more il desio ». | | | | |
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| art | | | Tous les artistes cherchent à se résumer en pensées. Et voilà la danse libre du pinceau ou de l'archer se transformant en boitement raisonneur ; chez les non-initiés de la plume, la pensée est prisonnière des mots sans ressort : « La danse est la métaphore de la pensée » - Badiou. | | | | |
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| art | | | Tout artiste est un copiste, mais de combien de fibres copiées monte une palpitation ? Là où le tâcheron reproduit la géométrie, l'artiste insuffle déjà une mélodie. | | | | |
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| art | | | Un écrit vaut par ce qui reste, une fois effacées les traces visibles provenant de la mémoire ou de la géométrie (il ne resterait que les « traces de l'absence » - Derrida). Mais à notre époque infovore et vidéosphérique, ne survivent que des narrations conformes au format BD (Bases de Données ou Bandes Dessinées). | | | | |
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| art | | | Définir fait partie d'écrire ; plus grande est sa part, plus intelligente, en général, est la plume. Une raison de plus de soupçonner la France d'être la patrie de l'esprit ; dans quel autre pays, pour savoir ce qu'est voir, entendre, sentir, consulterait-on un dictionnaire ? | | | | |
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| art | | | Pour nous révéler, comme pour nous cacher, l'art, à l'instar des muscles ou des cervelles, est impuissant, imposteur et même faussaire. L'art ne peut que peindre notre circonstance : les barreaux de notre cage, l'élan de notre tour d'ivoire et le périmètre de nos ruines. Tout ce qui nous exprime nous imprime, tout ce qui nous développe nous enveloppe, - mais nous restons insaisissables. | | | | |
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| art | | | On reconnaît une vraie écriture, lorsque l'origine du plaisir ne remonte pas directement à la part de l'hallucination ou du calcul dans le livre. Mais sans l'un et l'autre, aucun style ne sauve la mise. | | | | |
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| art | | | Penser, c'est donner des noms aux choses figurant dans un problème. Résoudre celui-ci est l'affaire de l'artisan, non de l'artiste. L'artiste vit face à l'être naissant, l'artisan - face à la raison des fins. | | | | |
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| art | | | Lorsqu'un incoercible ennui m'assomme à la lecture d'un Faulkner, d'un Priestley, d'un Joyce, je comprends, que l'esprit n'existe qu'en France, car leur homologue, Proust, s'en tire avec des bâillements nettement plus espacés. Dans leurs dialogues extérieurs comme monologues intérieurs, le mot est toujours de trop, il remplit des cases d'une grille mécanique. Que ce soit au niveau de la tête ou au niveau des pieds, que se produit le remplissage, le résultat est presque le même, dans la perspective de la hauteur. Idiomatisation de balivernes débouchant sur l'idiotisme. | | | | |
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| art | | | Nos seuls lecteurs sont la raison et l'oreille. Jamais le cœur, jamais l'âme. L'oreille est plus proche du cœur, la raison - de l'âme. Ne pas se tromper d'interlocuteur, qui ne sera donc qu'un ambassadeur, et qui transmettra, comme il peut, nos notes et nos mémorandums, que dictaient nos cœur et âme. | | | | |
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| art | | | Travail de plume : coups de main à l'oreille musicale, coups de pied à la raison tribale. | | | | |
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| art | | | Ma présence, dans un livre, se manifeste non pas par l'ostentation de mes opinions, mais par l'écart que je mets entre moi et les choses. Mais je peux me fondre avec une chose en profondeur et en être infiniment éloigné en hauteur. Et la meilleure absence, là-bas, se dégage parfois d'une belle présence, là-haut. | | | | |
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| art | | | Avoir pensé ne sert strictement à rien pour la qualité de l'écriture. Avoir écrit apprend la joie de penser. | | | | |
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| art | | | Le livre est un puits. J'éprouve les fils de ma pensée (ou les fibres de ma sensibilité) en essayant d'atteindre sa face (surface). Le livre est aussi un avatar de l'existence et je dois introduire, entre lui et moi, un vide nommé ironie. | | | | |
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| art | | | Tout livre, comme tout homme, peut être transformé en ton allié, il suffit d'imaginer une lutte, lutte des esprits ou des calculs, et de s'accorder avec son ton, grave ou ironique. | | | | |
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| art | | | Signe de présence d'idées dans une image, qui trouva son mot : elle ne se fige guère et reste presque crue, prête à servir de matière première pour un nouvel étonnement, nouvel arbre de désir : « De la semence de l'étonnement naît l'arbre de la raison, lequel produit des fruits capables d'étonner » - Nicolas de Cuse - « De semine admirationis arbor exoritur rationalis, quae fructus parit admirationi similes ». Le doute perd de hauteur : jadis, la présence réelle suggérait un corps derrière des images (l'Eucharistie) ; aujourd'hui, on doute des images, qui se trouveraient derrière des mots trop plats. | | | | |
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| art | | | Une fois que j'ai recueilli, ressenti, saisi les chauds balbutiements du monde, je pourrai réagir en confesseur (si j'ai le talent d'âme ou de plume) ou en professeur (si l'inertie de mouton ou le réflexe de robot sont les motifs de mon existence) : ou bien la musique des métaphores ludiques et consolantes, ou bien le silence des formules logiques et pontifiantes. | | | | |
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| art | | | Mon admiration oscille entre l'art de la naissance (paysage de Valéry) et l'art de la transformation (climat de Nietzsche). Mais les deux fuient le pire, celui de la nature morte. L'élégance d'une logique monotone, l'audace d'une logique non-monotone. Quelle cervelle que celle de Valéry, voyant en Nietzsche « un essai d'une logique à base réflexe » ! | | | | |
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| art | | | La différence entre l'art et la science : l'art arrache, à son contemplateur, des oui et des non, que la science impose. Mais les signes d'adhésion ou de rejet, en l'art, sont précédés d'interjections ah, oh, eh, sont suivis de prometteurs points de suspension et surtout, sont accompagnés de riches substitutions des variables implicites, profondes ou hautes. | | | | |
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| art | | | C'est l'ennui et non pas l'horreur qui fait pulluler l'art abstrait. Mais ceux qui s'enquiquinent à mort adorent le discours de fin du monde, qui pousserait les créateurs à fuir la vie et se réfugier dans la géométrie. L'horreur d'artiste est le vide du ciel, le regard des hommes étant, de fond en comble, absorbé par la cervelle. L'intelligence vouée au service de la pesanteur, l'artiste sans grâce ne reproduit, dans le vide, que la géométrie. | | | | |
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| art | | | Le cafouillage le plus servile se forme sous la plume ou le pinceau d'un larbin, qui s'exclame, en jubilant : « Je suis libre ! ». Tant que de nobles chaînes de contraintes ne délimitent pas mon périmètre ; je ne peux pas être artiste, au moins en hauteur. La pensée sans frein n'engendre que de l'inertie. | | | | |
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| art | | | Même les plus obtus des philosophes professionnels (« la tourbe philosophesque » - Rousseau) se doutent bien, que leurs concepts sont dus au hasard, à l'impéritie et à l'inertie, que leurs preuves ne sont que fatras de sentences d'apparence logique (« Les résultats de la «métaphysique» sont et doivent être nuls, plaisir à part » - Valéry), et que le poète, par son jeu de métaphores, atteint le même but avec autant de rigueur et avec plus d'élégance. | | | | |
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| art | | | Dans l'écrit de jadis on sentait le frisson des mains, des cervelles et des plumes (« découvrir une chose, c'est la mettre à vif »** - G.Braque) ; aujourd'hui, le mode flagrant, qui domine, est copier-coller. | | | | |
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| art | | | Le plumitif préfère la forme de rite sur un fond de raison ; je pratique les formes de raison sur un fond de mythes. | | | | |
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| art | | | Dans le genre discursif, les lacunes témoignent du manque de maîtrise, et non pas d'une volonté délibérée d'un inachèvement artistique, comme c'est le cas chez les maximistes, qui fixent le vecteur, évoquent les valeurs, mais laissent au goût du lecteur l'accès aux intensités et aux vertiges. « L'art d'inaboutissement est l'un des plus insoumis à la raison » - Iskander - « Искусство недосказанности – одно из самых неподвластных разуму ». | | | | |
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| art | | | L'âme et l'esprit sont deux fonctions d'un même organe inconnu ; le romantisme se sert de l'âme comme le classicisme - de l'esprit. Seulement, il ne faut pas pousser trop loin sa fidélité, puisque derrière l'esprit se vautre la raison de reptile et derrière l'âme guette la folie de volatile. La reptation semble l'emporter, en séduction, sur la chute ; le romantisme humaniste s'étiole, et le classicisme conduit vers une culture mécaniste. | | | | |
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| art | | | L'écrit ne vaut que par sa musique ; et le descriptif et le discursif ne sont que bruit, si le récitatif ne s'y mêle. « Constituer le monde et l'homme comme la musique a été constituée à partir du bruit »*** - Valéry. Le même défaut d'oreille depuis Quintilien : « On écrit pour raconter, non pour prouver » - « Scibitur ad narrandum, non ad probandum » - prouver, dans l'art, c'est séduire, induire en extase. | | | | |
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| art | | | Le fond à rendre est le même pour tous les hommes. C'est par le choix de la forme - syllogistique, narrative, pulsionnelle - qu'ils se distinguent : la profondeur, l'étendue, la hauteur. Mais pour s'entendre, le vrai dénominateur , le talent, suffit. | | | | |
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| art | | | Ni miroirs, ni échos, ni modèles, ni horloges, ni récits ne peuvent rendre ce qui sourd dans mon âme. Quelque chose entre une mélodie et une formule. C'est pour cela, peut-être, que même les tableaux auraient dû relever du genre aphoristique. Me fusionner en un minimum d'espace. Aucune effusion de la cervelle ne vaut une fusion de l'âme, du tempérament et du talent. | | | | |
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| art | | | Nos rapports avec la vie prennent forme en fonction des trois types de son interprétation : par le cerveau (la science), par les sens (l'instinct), par l'âme (l'art) - la comprendre, la subir, la jouer. La vie semble être un jeu, puisque seul l'art fait durer l'illusion d'une fidélité à la vie. | | | | |
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| art | | | Toute plume, fatalement, commence par « agiter les eaux du langage » (Kierkegaard), mais le style naît de la capacité d'entretenir le début du sentiment plutôt que de maintenir le débit de la réflexion. | | | | |
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| art | | | Il faut donner raison aux sots, ricanant que la meilleure sonorité provienne du creux : aller au bout de la forme aboutit au vide résonnant, se solidariser avec le fond débouche sur le bourrage raisonnant. | | | | |
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| art | | | Même chez le plus raisonneur des penseurs, le message ne perd presque rien, si l'on en extirpe toutes les transitions pseudo-déductives. Le noyau métaphorique gagne à être débarrassée de toute la gangue des syllogismes. | | | | |
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| art | | | Le chant du poète anime le silence du cœur, comme le sens divin remplit le vide de l'esprit. Le chant est aussi éloigné du bruit sensible que le sens - de la représentation intelligible. Et Chateaubriand se trompe de source : « Les poètes sont des oiseaux : tout bruit les fait chanter » - la musique naît dans l'âme, qui, chez le poète, est toujours neuve : « Cette 'âme nouvelle' devrait chanter et non pas narrer ! »** - Nietzsche - « Sie hätte singen sollen, diese “neue Seele” - und nicht reden ! ». | | | | |
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| art | | | On écrit sous l'impulsion de la logique ou de la musique ; il faut être méfiant du premier courant et essayer de suivre fidèlement le second ; mais les deux se concilient, comme la contrainte se concilie avec le but. « Nostre vie est partie en folie, partie en prudence. Qui n'escrit que regulierement, il en laisse en arriere plus de la moitié » - Montaigne. | | | | |
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| art | | | Tant de livres, qui enseignent ou renseignent, et si peu - qui saignent. En se détournant des astres, on creuse jusqu'à atteindre une platitude finale ; en se penchant sur nos plaies, on découvre, dans nos émotions saturniennes, la hauteur initiale. | | | | |
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| art | | | Dans tout discours se glisse l'inertie, et toute volonté de conclure est signe d'orgueil et de faiblesse. Que toute métaphore coule de mes hautes sources, sans découler de mes raisons profondes. « Le commencement appartient au génie, la suite et la fin - au sot et à la bête » - L.Andréev - « Начинает гений, а продолжает и кончает идиот и животное ». | | | | |
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| art | | | Quand le comment porte sur le style et le pourquoi - sur la noblesse, le talent du qui justifiera tout quoi. Mais l'écrivain d'aujourd'hui ne voit dans les comment et pourquoi que des quêtes logiques, ce qui rend moutonniers tous ses où et quand. Ce n'est peut-être pas si saugrenu que de prétendre, que toute littérature est de circonstance ? L'instrument devrait rester invisible, l'époque et lieu - évoqués en beaux fantômes. Des réponses respectables aux où et quand : dans l'âme (et non pas - à Paris), en pleine euphorie (et non pas - à l'heure de grande écoute). | | | | |
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| art | | | L'artiste est celui qui fait parler son âme, enveloppée par son cœur et développée par son esprit. « La littérature est produite par les âmes qui pensent » - Carlyle - « Literature is the Thought of thinking Souls ». Les têtes qui sentent sont plus rares ; elles extraient de profondes matières premières, les autres fabriquent plutôt des produits terre-à-terre. « Tant d'usines pour fabriquer des génies, mais des matières premières ne sont plus livrées »** - S.Lec. | | | | |
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| art | | | La valeur inconditionnelle d'une œuvre d'art frappait, jadis, votre âme, et vous parveniez même, parfois, à en dégager des idées pour votre esprit. Aujourd'hui, devant des pinceaux ou plumes aléatoires, il faut s'interroger sur les idées, qui auraient pu guider la raison de l'auteur, pour n'aboutir qu'au prix d'un produit. | | | | |
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| art | | | La poésie fut à l'origine de tous les genres littéraires, puisque l'homme naît poète ; c'est la cité qui le rendit prosaïque. « Enfin un Philosophe, ne pouvant se plier aux règles de la poésie, hasarda le premier d'écrire en prose » - Condillac. Il se détourna de ce qui reproduisait des rythmes - que ce soit le cœur ou la raison - pour se vouer à l'arythmie, à l'arithmétique, à l'algorithme. Et cette nouvelle espèce contribua pour l'extinction de l'originelle. | | | | |
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| art | | | Les mouroirs discrets, les progrès de l'hygiène sociale et l'arrogance du cerveau autocrate rendirent l'homme si puissant, que l'art devint inutile et se mit à couvrir de son prestige un artisanat sain et bien portant. « Est-ce que l'art est autre chose qu'un aveu de notre impuissance ? » - Wagner - « Ist die Kunst etwas anderes als ein Geständnis unserer Ohnmacht ? ». L'artiste est celui qui se sent un être mortel porteur d'un message immortel. L'artisan agit, comme s'il était immortel, et ne transmet que les traces d'un être mortel. | | | | |
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| art | | | Savoir bien raisonner n'apporte rien à la qualité de l'écriture. Apprendre à penser, avant de prendre la plume, c'est conseiller au peintre de se soumettre à la géométrie ou à l'amoureux de s'attarder sur l'anatomie. | | | | |
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| art | | | Écrire des maximes, c'est un jeu de réussites : je rabats mes cartes d'images, le lecteur devant y lire son destin. Mais elles ne ressemblent pas aux ouvertures échiquéennes, mais plutôt aux fins de parties. | | | | |
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| art | | | Derrière toute beauté on peut reconstituer sa mathématique - ses nombres et ses contours, mais son chant rend cet effort inaudible. « Ô beauté enchaînée sans ligne en fleur ni centre, ni purs rapports de nombre et de sourire » - Lorca - « Belleza encadenada sin linea en flor, ni centro, ni puras relaciones de número y sonrisa ». Pour faire vibrer les lignes en pointillé, il faut une origine, un centre sans coordonnées fixes. Dans la vie, le nombre souille le sourire ; en poésie, la pureté du nombre se fusionne avec le pur sourire. | | | | |
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| art | | | Avec la poésie, quand la compréhension en a chassé le noyau prosaïque, la perplexité devant les bribes inutiles et incompréhensibles peut continuer à agiter l'âme, quand bien même la tête se sentirait frustrée devant l'utile évaporé. La poésie répugne aux tableaux et se fait de fragments, de beaux détails. | | | | |
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| art | | | L'ordre, en poésie, fait partie de ces contraintes, qui doivent rester implicites. Mais chez les raisonneurs, ignorant le vivifiant désordre poétique, l'ordre mécanique est le seul à s'installer dans le mot. « J'aime mieux une poésie sans ordre qu'un ordre sans poésie »* - Pouchkine - « Я более люблю стихи без плана, чем план без стихов ». | | | | |
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| art | | | C'est la qualité de la preuve - more nobilium, c'est-à-dire la fulgurance, la hauteur ou l'ironie - et non pas la valeur en elle-même, more geometrico, qui est parfois le contenu même de l'art. Que les valeurs se prouvent ou pas, le taux de vulgaires y est le même. | | | | |
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| art | | | Tout écrit est fait d'un fond (les faits) et d'une forme (les métaphores). Vu la disparition des métaphores (suite à l'extinction des âmes) et la bonne santé des faits (avec la tyrannie de la raison), on acquiescerait, ironiquement, à la bêtise de Ronsard : « La matière demeure et la forme se perd ». | | | | |
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| art | | | L'artiste ne doit ni ne peut peindre la vie, il veut l'inventer, c'est à dire rendre vivante sa peinture. Les couleurs routinières ne sont pas plus près de la vie, que les couleurs inventées. Pour être vivantes, elles doivent créer une illusion irrésistible d'une autre vie, aussi énigmatique que la réelle. Le talent, le goût, l'intelligence comptent plus, pour la vivacité des touches, que le respect servile de la routine, de la version courante, de la fidélité photographique. Mieux on fabrique l'outil (organon, logique), moins on a besoin de s'en servir. L'infusion de l'être, fidèle à l'effusion de la vie. | | | | |
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| art | | | Il y a plus de chances de placer de la beauté artistique dans un désordre organique que dans un ordre mécanique. Nos délices ne vont ni à l'ordre ni au désordre, elles vont à la beauté, qui les anime. « L'ordre est le plaisir de la raison ; mais le désordre est le délice de l'imagination » - Claudel. | | | | |
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| art | | | Le jour n’a besoin que de notre raison ; c’est la nuit qui a besoin de notre talent, pour embellir nos songes et préparer l’aurore de nos plus belles pensées. « Le rêve peut avoir de la suite dans les idées »* - Bachelard. | | | | |
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| art | | | La raison tient au bon et au vrai, mais l’âme a le droit de tout sacrifier au beau. Les valeurs particulières de l’être terrestre deviennent les axes entiers pour le devenir céleste, la création. Dans l’art qui veut être la vie même, les axes, détachés du temps, deviennent ellipses, boucles – l’éternel retour. L’art reste le Même. | | | | |
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| art | | | En tout art, on trouve du calcul caché, mais si la méditation technique exclut la préméditation artistique, je n'aurais rien à partager avec les poètes, je resterais avec les géomètres, qui se font une optique logique, sans rien d'absurde - on y reconnaîtra la raison des longueurs d'onde et des lignes, on n'y trouvera plus l'absurde du beau. | | | | |
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| art | | | Le goût, dans l’écriture, est l’accord entre une raison abstraite et une musique vivante. « Le bon goût consiste en harmonie entre la mesure et l’image » - Pouchkine - « Истинный вкус состоит в чувстве соразмерности и сообразности ». Sans cette harmonie on est pédant ou ventriloque. | | | | |
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| art | | | Du soi inconnu émanent des élans fous, que le soi connu métamorphose en musique rationnelle. « Les choses les plus belles sont celles que souffle la folie et qu’écrit la raison »** - Gide. | | | | |
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| art | | | Les récits, avec leur inévitable platitude, t’invitent à promener tes yeux et ta raison sur leurs pages ; les maximes, s’énonçant sur des sommets, ont pour ambition - redresser ton regard et parler à ton âme. | | | | |
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| art | | | L’ordinateur n’a pas à s’excuser auprès de Gutenberg, à cause de la chute du prestige et de la diffusion du livre. Le problème est ailleurs : il y a, aujourd’hui, autant de talents qu’aux toutes autres époques, et même peut-être autant de désirs de bonnes lectures ; ce qui disparut, c’est l’originalité, la musique, la noblesse – bref, l’âme, aussi bien chez l’écrivant que chez le lisant. Là où jadis s’éployait le rêve, une raison pseudo-révoltée, pseudo-savante, pseudo-exceptionnelle remplit les pages monotones, robotiques, tournées vers l’actuel et ignorant l’éternel. | | | | |
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| art | | | L'impasse est un lieu idéal pour échapper à l'étable, où aboutissent tous les discours académiques sur des sentiers battus. Badiou ne se doutait pas, à quel point il avait raison : « Promotion du fragment, discours en miettes, tout cela argumente en faveur d'une ligne de pensée sophistique et met la philosophie en impasse ». La miette, sous une bonne plume, peut se muer en perle ; vos raisonnements ne peuvent polir ou curer que le circuit intégré ou le tout-à-l'égout. La philosophie est l'art de la métaphore vitale. | | | | |
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| art | | | Les plumes sèches prétendent traduire le passionnel en rationnel ; les plumes ardentes cherchent à traduire le rationnel en passionnel. | | | | |
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| art | | | Les raisonneurs sur l’art prolifèrent ; les artistes de la raison (l’expression est de Kant) sont menacés d’extinction. | | | | |
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| art | | | Il est facile de traduire en folie toute raison, mais la folie devenant raison, c'est le privilège des sages. « Si les vers ont été l'abus de ma jeunesse, les vers seront aussi l'appui de ma vieillesse : s'ils furent ma folie, ils seront ma raison »** - du Bellay. Un magnifique tableau, qui trace, mieux que n'importe quelle réflexion, le chemin de toute création (de vérités, d'émotions, d'images). L'abus de bravades, la surprise réconfortante de sa fécondité, sa conversion en raison d'être. | | | | |
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| art | | | L’homme de réflexion réduit les pulsions de ses sens au fond raisonnable ; l’homme de création métamorphose les messages de sa raison en forme sensuelle. | | | | |
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| art | | | Il est absurde d’opposer LE sentiment à LA raison. Parmi les sentiments il y a ceux qui s’accordent parfaitement avec la raison ; d’autre part, il y tant de sentiments féroces, témoignant de notre origine bestiale et qui forcent l’appel à la raison animale qui coïncide avec les sensations animales. Ce qui mérite le noble nom de sentiment s’appellerait caresse, s’opposant à la possession, à la force, à la droiture, à l’inertie. Nous partageons certaines caresses avec les bêtes : l’instinct maternel, la séduction des femelles, le sens de communauté. L’homme ajoute des caresses spirituelles, verbales, musicales, picturales, architecturales, où, par des écarts avec la norme, se manifeste la personnalité de créateurs. | | | | |
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| chœur bien | | | ACTION : N'importe qui peut faire du bien, il suffit d'être fidèle au poids des habitudes ; pour être bon, il faut un sacrifice, il faut renoncer à peser et à encenser l'action. Le meilleur départ du Bien se trouve sur ton front qu'auréole la honte ; le pire - dans une main traduisant un dessein de la cervelle au repos. L'action est pour le Bien ce que le fard est pour le sourire. | | | | |
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| chœur bien | | | VÉRITÉ : Les vérités vivent dans un pays ou l'on ne reçoit qu'un seul ambassadeur des hommes, leur cerveau. La bonté, comme la beauté, y sont des agents secrets, pour faire parler le vrai, méfiant et évasif. Au lieu d'envahir la vérité, il vaut mieux lui imposer des échanges de type colonial : ses matières premières contre ton savoir-écrire. | | | | |
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| chœur bien | | | HOMMES : Notre contemporain dit, en citant l'Histoire, que plus on veut apporter de la santé aux pensées des hommes et plus l'émotion de l'homme en sort malade. L'homme devint atrocement robuste côté cervelle et lamentablement flasque côté cœur. Jamais l'humanité ne faisait autant de bien social et jamais elle n'était aussi froide. | | | | |
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| bien | | | Ils voient la racine du mal dans le mensonge, dans le trucage, dans l'irrationnel. Tandis qu'il envahit le vrai, le translucide, le raisonnable. Le mal est vraiment radical (« das radikal Böse » de Kant, dont on ne voit aucune raison compréhensible - kein begreiflicher Grund ist da), et la racine s'appelle (tout) acte (et le poing nu y est aussi pernicieux que la technique, dans laquelle Heidegger place son mal radical à lui, semblable à Sartre ou aux Orthodoxes, avec leur manque d'être, en tant qu'origine du mal, à rapprocher de l'oubli de l'être). Et aucun péché originel n'en couvre la moindre parcelle ; le seul palliatif étant agir, les yeux et l'âme éteints. | | | | |
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| bien | | | Pensée sans regard de la charité est demi-pensée. Charité sans analyse de la pensée est charité double. | | | | |
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| bien | | | La veille : l'angoisse du cœur et la paix de la tête. Le sommeil : la révolte de la tête et la charité du cœur. Bercées par la mort dans l'âme. | | | | |
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| bien | | | On comprend l'homme par sa réaction, face à une hyène égorgeant une gazelle. Trois familles se présentent : justifier, maudire, faire confiance à la vie - réalistes, humanistes, ironistes. | | | | |
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| bien | | | L'imbécile de demain dira de plus en plus souvent - je veux comprendre, le médiocre - je peux faire et le sage - je dois me taire. | | | | |
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| bien | | | Ce temps béni, où la graisse, en leur montant à la tête, irriguait, en passant, le cœur ! Aujourd'hui, la graisse se dépose directement dans les têtes, et le cœur s'enfonce dans un régime sec. | | | | |
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| bien | | | Le Bien n'est peut-être que sym-bolique, l'Un platonicien ; c'est dans le multiple, le dia-bolique, que s'incarne le mal. La parabole va au symbolique, l'obole sied au diabolique. C'est pourquoi l'inventeur de nouvelles variables - le créateur d'inconnus de Nietzsche - cherche dans l'unification un rachat ou un équilibre. « L'harmonie est l'unification, la pensée commune de ce qui pense séparément »*** - Pythagore, qui mérite vraiment son titre d'Apollon Hyperboréen ! | | | | |
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| bien | | | Le vrai appartient à la raison ; le beau réside dans l'âme. Mais nos rapports avec le Bien se forment à travers l'un ou l'autre : « le beau est un enjeu terrible ; pour le gagner, le diable défie Dieu, et l'âme humaine est ce champ de bataille » - Dostoïevsky - « красота страшная вещь, здесь Бог с диаволом борется, а поле битвы - сердца людей ». | | | | |
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| bien | | | La plus grande liberté, comme le plus grand esclavage, se résument dans une même formule : accomplir la volonté d'un autre et non la mienne propre. Si cette contrainte extérieure m'est imposée par des hommes, plus puissants que moi, je suis esclave. Si elle m'est soufflée par mon propre soi inconnu, par cette voix d'un Bien inné et sacrificiel, je suis homme libre, homme divin. Cette liberté est une merveille irrationnelle, accessible même au dernier des hommes ; la liberté animale, celle du choix d'un acte dans un ensemble des actes possibles, est une merveille rationnelle, accessible même aux fourmis. | | | | |
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| bien | | | La honte disparut chez nos semblables, avec l'intrusion de la raison dans tous les compartiments de l'âme. Et lorsqu'ils trouvent, qu'il n'y a pas assez de raison dans leurs microscopiques émotions, l'embarras qui les gêne sera appelé par eux - honte. Ils ne comprendront jamais, que ce qui est hors de la raison peut ne pas être contre la raison. Tout homme sensé est hanté par la vague sensation de souillure, de péché sans acte ni expiation, dont il ne décèle aucune origine raisonnable. | | | | |
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| bien | | | Le Bien est essentiel, car il n'a pas de contraire (et Plotin y jongle mal : « il est nécessaire qu'il y ait des maux, s'il faut qu'il y ait quelque chose de contraire au Bien », tout en étant, ailleurs, meilleur logicien que Sartre : « l'être n'a pas de contraire »). Le mal naît du changement de lieu d'exercice, lorsque, au lieu de jaillir au cœur, la source du Bien se met à emporter le bras. | | | | |
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| bien | | | Pourquoi est-il impossible de se débarrasser du mal ? - parce qu'il est impossible d'être juste sans loi ou d'être véridique sans logique. | | | | |
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| bien | | | Réévaluer n'est pas renommer (umwerthen - umnennen de Zarathoustra) ; un nouveau langage est changement de modèle, beaucoup plus que de vocabulaire. La raison accepte facilement la mutation du vrai en faux, par une substitution de langages ; mais le cœur renâcle, lorsqu'on procède de la même manière avec le Bien et le mal. Pourtant, l'analogie est irréfutable. C'est que la raison est plus près du langage temporel et le cœur - de l'interprète intemporel. | | | | |
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| bien | | | Les valeurs métaphysiques n'ont pas de négation : le Bien, qui nous travaille, n'a pas besoin d'un Mal, qui n'existe que dans l'acte et jamais - dans le cœur, comme le frisson du Beau dans l'âme n'a rien à voir avec le frisson du dégoût dans les yeux ou dans la raison. | | | | |
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| bien | | | Misérable ! - si tu penses pouvoir choisir entre le Bien et le mal, comme on choisit entre le respect et la violation d'une loi, et que tu prétendes ainsi accéder à la liberté, - tu n'es qu'un esclave d'une raison sans cœur. | | | | |
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| bien | | | L'origine de l'éthique ne peut se trouver que dans la hauteur d'un ciel vide ; les misérables cherchent à la fonder dans de vaseuses cogitations ontologiques. | | | | |
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| bien | | | Le Bien se loge loin des bras, et encore plus loin - du cerveau ; le fait et le pensé, même appuyé par le bel écrit, ne nous rapprochent en rien du bon (le beau est l'aveu d'impuissance du bon) ; la morale descriptive et l'éthique prescriptive n'ont aucun contact avec le Bien. | | | | |
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| bien | | | Peut-on être caressant, le ventre creux ? Il y a plus de chances de tomber sur un tendre chez les affamés que chez les rassasiés. Tous les pieux appels de remplir les estomacs avant les têtes, pour améliorer l'humanité, donnent à l'estomac rempli un poids démesuré et vident la tête de tout doute impondérable. | | | | |
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| bien | | | Deux genres d'hommes, qui profanent le problème du Bien : ceux qui ne suivent que leur foi et ceux qui n'obéissent qu'à leur raison. Les deux finissent par voir le Bien, qui ne l'est qu'invisible. Le Mal, lui, n'est visible qu'à ceux qui n'ont pas que les yeux pour voir. | | | | |
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| bien | | | Il n'y a que deux espèces qui, face au problème du Mal, gardent une conscience tranquille : les moutons, puisqu'ils vivent dans l'action, et celle-ci, étant collective, n'interpelle pas leur âme individuelle, et les robots, puisqu'ils évoluent selon des algorithmes et ceux-ci, étant infaillibles, n'imaginent plus de bugs spirituels. Le muscle et la cervelle, livrés à eux-mêmes, - deux ennemis du Bien. | | | | |
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| bien | | | Jadis, c'est dans le châtiment que notre inconscient trouble lisait sa faute. Aujourd'hui, c'est notre conscient en béton qui n'a pas honte à voir du mérite jusque dans ses crimes. | | | | |
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| bien | | | Si la vertu et la raison justifient les buts et les moyens, l'âme s'occupe des contraintes. Elle sacre le but, en ne validant que les moyens nobles. | | | | |
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| bien | | | Si tu manques de penchant spontané pour le Bien passif, que le désespoir actif t'y aide ! Devant le vide des causes premières, soit on garde sa capacité d'emballement (en l'appelant espérance ou désespoir ! ), soit on se met à calculer des causes intermédiaires (et l'on l'appelle raison). | | | | |
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| bien | | | La sensibilité parle au cœur, et j'accueillerai le pauvre et l'assoiffé. L'imagination parle à la raison et j'ouvrirai les bras aux effractions du douteux pauvre en esprit ou assoiffé de justice. Et je chercherai à élever mon cœur avec les mains. | | | | |
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| bien | | | Être homme entier, que tout avance en moi en même temps, - c'est souvent un cœur à bout de souffle qui cherche cet équilibre mécanique. L'athlète se sépare de l'esthète et repousse l'ascète. La charité moderne, c'est une épreuve pour handicapés, arbitrée par des valides. | | | | |
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| bien | | | Si la bonté du cœur (et non pas de l'acte) est effectivement un signe de supériorité, ce n'est ni un plus ni un moins, mais une parenthèse. Et l'on finit par mettre entre parenthèses tout l'univers, le cœur et la raison, pour ne plus laisser de place à l'être (Husserl : « Was kann als Sein noch setzbar sein, wenn das Weltall, das All der Realität eingeklammert bleibt ? »). | | | | |
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| bien | | | Le regard sur le mal est double : soit on suit l'histoire de la raison, soit celle du rêve – les actes ou les œuvres de fiction, la réalité ou l'invention. Dans la première, on constate des victoires constantes du mal sur le Bien, mais dans la seconde – triomphe le Bien. L'artiste, serait-il celui qui, à l'enchaînement fatal, le rêve – l'acte et donc le Bien – le mal, ajouterait le deuxième chaînon : le mal – la victoire de Dieu sur le mal ? L'artiste est celui qui crée devant Dieu, surtout devant le Dieu altier, inexistant mais irrésistible ; dans l’élan vers Lui Sénèque voyait : « une vieille maxime : élève-toi jusqu’à Dieu » - « illud vetus præceptum: sequere Deum », que tenta de suivre Casanova. | | | | |
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| bien | | | Le Bien, c'est une pulsation inarticulée de ton cœur, ayant besoin d'une traduction. Trois interprètes se présentent : le bras, l'esprit ou l'âme – l'action, la raison, la beauté – le traître, le sophiste, l'artiste. « Il faut saisir les problèmes éthiques sous l'angle esthétique » - Kierkegaard. | | | | |
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| bien | | | La raison cherche à embrasser les choses les plus vastes, et la pitié naît de la solitude de ce que seule une main, et même pas un regard, saurait caresser : « La pitié est dans ce qui est petit » - V.Rozanov - « Жалость - в маленьком ». | | | | |
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| bien | | | Éternel est peut-être une métaphore, pour désigner la source ou le fond de nos enchantements par le beau ou de nos béatitudes dans le bon, et qu'aucune agitation rationnelle ne puisse troubler. L'une des formes de l'éternité serait l'aphorisme (Nietzsche). | | | | |
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| bien | | | En politique, le cœur est toujours à gauche, la raison - à droite. La pitié vient du cœur, la justice - de la raison. La honte, qui t'empêche d'encenser le berger lauré, le haut-le-cœur, qui te retient de vanter le mouton ruminant les lauriers. Qu'il est ennuyeux de porter la cervelle du loup et la tendresse de l'agneau ! | | | | |
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| bien | | | La connaissance est ennemie des valeurs métaphysiques : avec elle, le Bien quitte le bien en tant que bien, et le beau cesse d'être beau. En tant que (l'être en tant qu'être…) signifie – hors toute définition, d'une façon permanente et immanente. Pour n'être qu'un bon raisonneur, il suffit de rester dans le modèle courant ; pour être un bon créateur, il faut en sortir, pour en inventer un autre. Si, pour sentir la valeur d'une transcendance, je ne fais qu'en lire le prix avalisé, je n'en participerai pas. L'achèvement complet est un manque, la plénitude définitive est pire qu'un vide. | | | | |
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| bien | | | La voix du beau est tournée vers la hauteur extérieure, elle s'y matérialise sous forme de création ou de goût ; la voix du vrai est au bout de la langue, elle peut se contenter même de la platitude. Mais la voix du Bien n'est destinée qu'à notre profondeur intérieure ; projetée à l'extérieur, sous forme d'actes ou de raison, elle n'engendre que la honte et le désespoir. | | | | |
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| bien | | | Le Bien se rêve et le mal se fait ; l’arbitraire tyrannique du Bien ou la liberté raisonnable du mal. L’esclavage du mal n’existe pas ; c’est le Bien qui nous y soumet. Oser le Bien immobile, atopique, fantomatique et non pas subir l’inertie du mal, actif, présent, évident. La vraie rédemption : se soumettre à l’esclavage injustifiable du Bien. Toutefois, cette résignation exige plus de volonté de puissance que la détermination de l’orgueil. | | | | |
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| bien | | | Il n’y a que quatre genres d’action, témoignant, respectivement, de la routine (moutonnière ou robotique), de la bêtise (conscience tranquille), de la liberté (humilité consciente), de la férocité (culte de la force, cynisme). La liberté signifierait ici la présence de sacrifices ou de fidélités, dans les motivations, et la bêtise – leur absence, la poursuite de ses intérêts rationnels. En tout cas, le mal est présent dans toutes formes d’action, et le salut (l’innocence) n’est accessible que sola fide. « Un sacrifice de ses intérêts est le besoin d'une âme noble »*** - N.Chamfort. | | | | |
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| bien | | | Deux lectures, radicalement différentes, du Mal, associé à toute action : la première, par la personne qui le subit, directement ou pas, - une claire souffrance, à cause de l’injustice, de l’incompréhension, de la cruauté ; la seconde, par la personne qui le commet, - une vague honte, à cause d’un inévitable décalage entre ce qui se conçoit comme le fond de son penser, et ce que trahit la forme de son agir. Le vrai Mal est dans cette seconde lecture. | | | | |
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| bien | | | L’intelligence, ou la raison, - dans les affrontements entre l’esprit et l’âme - peut servir d’arbitre pour tout thème sauf le Bien ou l’espérance, ces états d’âme injustifiables. Toute docta spes est impensable. | | | | |
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| bien | | | La liberté banale se manifeste dans tous nos actes, pensées, résolutions ; mais la liberté la plus noble et la plus mystérieuse consiste, en toute conscience, à s’opposer à la raison. Et je sais, que notre sage siècle pense, que ne sont libres que ceux qui « se font guider par la raison » - Spinoza - « sola ducitur ratione ». Toutefois, traitée par l’ironie, cette sentence peut devenir juste. Qui est exclu de cette coterie ? - les serviteurs de Dieu, les esclaves de l'amour, les bateliers de l'art. Qui y reste ? - les robots que devinrent nos contemporains, repus de liberté. | | | | |
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| bien | | | Bien que les libertés d’action du vivant ou d’avis du citoyen soient assez claires et s’offrent assez facilement à la raison, la liberté éthique reste le plus grand mystère divin, échappant à toute raison (qu’elle soit pure ou pratique). Ces libertés n’ont presque aucun point commun ; pourtant les philosophes ont tendance de les mettre dans un même sac : « Le concept de liberté constitue la pierre définitive de la raison pure » - Kant - « Der Begriff der Freiheit macht den Schlußstein der reinen Vernunft aus ». | | | | |
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| bien | | | Dans ce monde, la somme des maux n'est plus constante, puisque de plus en plus d'actions se déclenchent par la volonté des machines, que celles-ci soient électroniques ou câblées dans les cerveaux humains. La répartition des maux changea, elle aussi : le mal ne coule plus des mains et des langues, il déborde vers les têtes et les âmes. | | | | |
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| bien | | | Devant l’accumulation monstrueuse du Mal, qu’échafaudent toutes nos actions, on peut faire appel aux trois juges – la raison, les yeux de l’esprit, le regard de l’âme. La première conclut à la liberté déviée de l’homme-scélérat ; les deuxièmes stigmatisent le mauvais démiurge ; le troisième s’émerveille de l’existence même de notre sens du Bien et vénère le Créateur incompréhensible et souvent impuissant. | | | | |
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| bien | | | J’exclus la pitié du champ social, où ne peut intervenir efficacement que la raison, tandis que l’implication du cœur dégénère si facilement en sensiblerie stérile et la descente de l’âme sacrifie les hautes impasses de la beauté aux sentiers battus de l’hypocrisie. Ma pitié ne va qu’aux solitaires, avides de fraternité et ne recevant que l’indifférence ; ici, la raison solidaire rejoint le cœur compatissant et l’âme créatrice. | | | | |
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| bien | | | Il y a une liberté biologique (elle est aussi mystique), qui existe chez tous les êtres vivants, de l’amibe à l’homme ; il y a une liberté pragmatique, qui résulte dans des actes rationnels, au service des intérêts, de ceux de l’individu, de la tribu, de l’espèce ; chez les hommes, il y a une liberté politique, qui exclut le délit d’opinion. Mais seule la liberté éthique peut témoigner de la noblesse de l’individu (presque tout mammifère et même les oiseaux peuvent en avoir) – aller contre ses intérêts, biologiquement justifiés : pouvant se mettre à l’abri - se sacrifier, ou garder une fidélité aux causes perdues. | | | | |
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| bien | | | Tu as beau avoir, simultanément, les mains pures, la tête froide, le cœur ardent, ton action sera toujours entachée de traces du Mal. | | | | |
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| bien | | | Ni l’action ni la réflexion ne nous aident à comprendre ce qu’est le Bien. Il reste le Beau, qui, tout en restant au-delà du Bien, peut en peindre des contours. « L’esthétique est une forme d’appréhension de l’éthique » - F.Iskander - « Эстетика есть форма осознания этики ». | | | | |
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| bien | | | Toute qualité humaine découlant désormais de la raison, la même origine est assignée à la pauvre bonté. La rapacité, en revanche, est dans la nature des choses : c'est le fruit vitaminé des bronzés de cœur. La bonté est surnaturelle, puisque intraduisible dans le langage de la raison. | | | | |
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| bien | | | La continuité, dans une vie rationnelle, produit l’habitude, le sentiment blasé, la paix d’âme. La honte, qui est toujours irrationnelle, est une rupture, le début d’un nouveau départ, d’une renaissance, d’un élan ou d’une délivrance. | | | | |
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| bien | | | Dans ton existence terrestre, la sagesse est double : vénérer le Bien, au fond de ton cœur, et distinguer le cas, où doit dominer ton esprit, et le cas où il faut lui préférer ton âme : la raison, la vie, l’avance ou la folie, le rêve, la défaite. Tout, évalué à la courte échelle de ta condition humaine. | | | | |
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| chœur cité | | | ACTION : Moi, le créatif, j'aimerais respecter l'œuf ; les autres, les contemplatifs, lui préfèrent la poule ; mais la cité active donna la primauté au coq : l'action au-dessus de la raison et de la couvaison. Vivifier ou cocufier par insolence, au lieu de me crucifier en silence ou fructifier les autres en patience. Poulailler aux allures d'étable. | | | | |
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| chœur cité | | | DOUTE : Sur les forums on encourage toute forme de doute, sauf celui qui porte atteinte au prestige du veau d'or et à son régime, le culte carnivore du mérite. Les doutes collectifs sont encore plus ennuyeux que ne le sont les vérités de foire ; les deux servent à araser toute aspérité rebelle, qui poindrait dans un cerveau en proie au plat calcul. | | | | |
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| cité | | | Ces minables rebelles d'aujourd'hui - transgression des règles des autres, agression du temporel, progression vers le rationnel. Cette belle résignation - créer des règles, qui n'ont de sens que dans ta solitude, où se rêve le hasard. | | | | |
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| cité | | | De nobles têtes combattent la tyrannie du salaud grotesque, en le fuyant comme une peste, pour aboutir à la préséance du salaud raisonnable, qui finit par les infecter et par les désennoblir. | | | | |
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| cité | | | Les étapes successives de l'évolution moderne : dévitalisation, désublimation, neutralisation. Mais les révolutions faisaient pire : polarisation, sublimation, décapitation. Se réfugier dans l'involution : se méfier de la tête et vivre des charges de l'âme. | | | | |
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| cité | | | Le danseur espérant égaler le calculateur, une fois aux affaires, - tous les cataclysmes du XX-ème siècle viennent de cette funeste illusion. Ceux qui refusent de réduire leurs vies à la marche, leurs voix - aux sondages d'opinions et leurs âmes - à la messe dominicale continuent à escamoter cette fatale évidence. | | | | |
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| cité | | | Plus les hommes s'agitent, plus ils deviennent libres. Plus l'homme s'agite, et plus il est esclave. Le tumulte chasse le poète : du forum - dans le premier cas, de ton propre cerveau - dans le second. | | | | |
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| cité | | | La caserne se fait rare, nul n'est plus enrégimenté. Le troupeau quitta la rue et s'installa dans la cervelle, où il se reproduit mieux que jamais : la cinquième colonne dans la quintessence de l'univers. | | | | |
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| cité | | | La perte du sens du grandiose : les finalités de plus en plus vagues et les moyens, la raison instrumentale, de plus en plus efficaces, le désintérêt pour les commencements. Ces symptômes ont toujours précédé le déferlement de la barbarie. On tenta d'ajouter du lyrisme bleu aux horizons grisâtres ; le résultat - encore plus de gouttes rouges et d'injustice noire. Impasse. Montée inexorable du robot paisible et juste, qui finira par détruire l'homme. | | | | |
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| cité | | | Je peste contre le régime le plus juste, le plus efficace, le plus ouvert, mais sous lequel on se demande : qui rêve encore aux heures grasses ? Quelque chose d'essentiel manque d'aliments. L'âme ne se nourrirait-elle que de la misère d'un corps ou d'un cerveau en proie aux monstres ? Face aux robots, elle s'étiole et s'affadit. | | | | |
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| cité | | | L'évolution de la civilisation suit celle des rôles, qu'y joue l'homme social. Quand un rôle arrive à sa perfection logique, il s'appelle fonction de robot, et le scénario correspondant - algorithme. Il ne nous reste que quelques ultimes ratures dans ce script triomphant. | | | | |
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| cité | | | La négation, jadis nimbée d'audace et d'originalité, devint vulgaire, dans une société tolérante. Les seules astuces logiques du rebelle restent : la traduction en variables de tout terme terminal et l'évaluation dans l'inexistentiel de ce qui tendait vers l'universel. | | | | |
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| cité | | | Tous les huppés du monde proclament, doctement, que la richesse devrait n'être qu'un moyen, pas un but, mais la vraie égalité n'est que dans les moyens, chacun ayant la liberté de choisir son propre but ! Logique d'hyènes fraternelles ! | | | | |
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| cité | | | Entre la pensée totalitaire (l'Un, la passion, le rêve) et la pensée libre, le choix est libre. Toutefois, le contraire de l'Un n'est pas un multiple libre, mais le hasard d'esclave ; le contraire de la passion n'est pas la raison, mais la mécanique ; le contraire du rêve n'est pas le rythme mais l'algorithme. Leur pensée libre est le grincement du cerveau et le silence de l'âme. | | | | |
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| cité | | | Le Pape Benoît XVI abdique. Quel bilan lui dressent les hommes ? Sa vision de la procession de l'Esprit-Saint ? De la compatibilité de la raison et de la foi ? De la honte d'être riche ? Non, ils ne parlent que des galipettes de quelques prélats concupiscents ou des scoops d'un clerc sur des irrégularités, commises par des banques vaticanes. Après la politique et la poésie, voilà la foi réglementaire qui se soumet intégralement à la jugeote journalistique. | | | | |
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| cité | | | Maintien d'équilibre du corps européen : la menace russe provoqua une excroissance, côté cervelle, - un organe de l'intérêt commun ; l'amitié américaine réduisit à l'état atavique d'apesanteur l'organe superflu - l'âme. | | | | |
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| cité | | | Les barricades ne séparent que les quartiers, les états, les âges, les cerveaux. Quand je voudrai communiquer avec la Cité de Dieu et intercepter le regard intemporel, j'apprécierai les barricades devenues ruines, où je serai toujours dedans et dehors, l'assiégé et l'assiégeant, l'assoiffé et l'enivré. | | | | |
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| cité | | | Pour Kant, le goût, le savoir et la raison légifèrent à tour de rôle. Démocrate pratique (aristocrate pur ? juge en esthétique ?), je dirais, que le savoir devrait s'occuper de l'exécutif, la raison - du législatif et le goût - du judiciaire. Les bancs des assimilés, les bancs des assemblées, les bancs des accusés. | | | | |
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| cité | | | Les totalitarismes tentèrent d'imposer l'âme exaltée ou prodigue comme la dignité suprême de l'homme, mais ce qui est sommet chez un anachorète s'avéra abîme dans une société. Et notre démocratie a raison de réduire l'homme au corps, c'est à dire à la raison, où l'exaltation et la prodigalité sont des marchandises comme les autres. | | | | |
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| cité | | | Vous vous désintéressez des lendemains qui chantent, et voilà qu'ils se mettent à parler, c'est-à-dire à calculer. Et lorsque votre vie marche, cela veut dire souvent qu'elle ne danse plus… | | | | |
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| cité | | | De la servitude à la liberté : l'absence de choix (mouton), les choix imposés (esclave), les choix calculés en fonction du contexte (robot), les choix atteints depuis le degré zéro de l'existence, de la création, du désir, du goût. Ce niveau primordial surgit à l'endroit, où la croyance se substitue à la raison, il n'est donc pas vide, il est ce « bercail poétique, où les rêveries remplacent la pensée, où les poèmes cachent les théorèmes »* - Bachelard. | | | | |
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| cité | | | La bonne raison, beaucoup plus que l'échine, fléchit aujourd'hui, chez l'esclave moderne, qui se croit le plus libre ; le tableau de Montaigne : « Ma raison n'est pas duite à se courber, ce sont mes genoux » - s'inversa. | | | | |
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| cité | | | Leur misérable révolte naît de l'incompréhension de la déraison conduisant à l'injustice. C'est tout le contraire de la mienne ; trop de raison froide, trop de justice mécanique, crevant les yeux sans larmes. | | | | |
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| cité | | | Une utopie politique gagne en pureté, lorsqu'elle se double d'une uchronie poétique, une raison futuriste - d'une âme nostalgique, une liberté fraternelle - d'une solitaire irréversibilité. | | | | |
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| cité | | | Le révolutionnaire est un poète, il lui faut des noms - du vent, du sang, du gang. Le conservateur est un homme d'action, il lui faut des verbes ; il ment, il tend, il vend - il ment au cœur, il tend vers la raison, il vend l'âme. | | | | |
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| cité | | | L'émancipation de la femme eut pour conséquences la disparition de tout esprit galant ou chevaleresque chez l'homme et le changement d'organe de communication chez la femme - le cœur brûlant passa le flambeau à la tête calculante. « Les femmes sont faites pour commercer avec nos faiblesses, avec notre folie, mais non avec notre raison »** - Chamfort - la force et le bon sens du boutiquier eurent raison de la faiblesse du poète et du chevalier. | | | | |
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| cité | | | Ils voient dans l'argent un instrument de la liberté. Que Pinocchio, fabriqué par d'autres outils, outils du rêve, paraît vulnérable, face aux robots à la cervelle, mâchoire et entrailles infaillibles, robots sortant de leur outil sans pitié ni honte. | | | | |
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| cité | | | L'ivresse publique disparue, la vigueur et la prudence se calculent aujourd'hui par les mêmes sobres cerveaux, sans états d'âme. On n'a plus la sagesse gothique : « Les Goths débattaient deux fois chaque question d'état ; une fois ivres et une fois sobres. Ivres afin de ne pas manquer de vigueur ; et sobres afin de ne pas manquer de prudence » - L.Sterne - « The Goths debated everything of importance to their state, twice, once drunk and once sober, to achieve a suitable mix of vigour and discretion ». | | | | |
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| cité | | | Le révolutionnaire voudrait, que tout faible pût compter sur la solidarité du fort. « Pour que, si, tombé, tu cries : Camarade ! - la Terre entière se penche sur toi » - Maïakovsky - « Чтоб вся на первый крик : - Товарищ ! - оборачивалась земля ». Mais aujourd'hui, où l'indifférence ne gêne en rien le fonctionnement de l'homme robotisé, celui-ci rejoint le cimetière avec la même paix d'âme que son bureau. Le problème se simplifia, depuis que l'homme devint mouton raisonneur ou robot raisonnant. Et il existeront des préposés aux défaillances, pour que la Terre, en toute bonne conscience, puisse continuer à vaquer à ses saloperies, sans tourner la tête. Qui encore peut dire que « autrui n'apparaît pas au nominatif, mais au vocatif » - Levinas ? | | | | |
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| cité | | | Dans toutes les sphères humaines, la marchandisation règne sans rival ; l'homme lui-même, sa raison et son esprit, devinrent une foire. Les technocrates et les commerciaux firent perdre au monde et à l'homme leurs deux autres facettes : l'autel et le salon, où vivotaient le sacré mystérieux et la valeur secrète ; il ne lui reste plus que le prix affiché. | | | | |
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| cité | | | La tyrannie du bien et la démocratie du mal, les contraintes et les moyens, l'art de la corde tendue et l'artisanat d'abattage de cibles, la solution finale ou le problème du parcours. Entre les deux - l'aristocratie - accepter le mystère de l'opacité du bien et de la transparence du mal. | | | | |
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| cité | | | Un régime vaut par ce qu'il a de cérébral et non pas de viscéral. « La démocratie peut être furieuse, mais elle a des entrailles ; l'aristocratie demeure toujours froide, elle ne pardonne jamais » - Napoléon. La digestion, contrairement à la gestion, est une affaire personnelle. | | | | |
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| cité | | | On sait que les meilleurs patriotes peuplent les plus méchants pays. « Le patriotisme, ce dernier refuge des crapules » - S.Johnson - « Patriotism is the last refuge of a scoundrel ». Au pays où il n'y avait pas de liberté, on chantait : « Où encore la liberté imprègne ainsi les hommes » - « где так вольно дышит человек ». Le pays, où il n'y eut jamais de rêves, est appelé « le plus grand des poèmes » - W.Whitman - « The US are the greatest poem ». Les cerveaux cosmopolites vainquirent les cœurs prosélytes. L'amour de ta patrie est l'amour de ton enfance, et si l'horreur de l'âge adulte ne l'attise pas, il tiédit. | | | | |
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| cité | | | Plus je peins ma sueur, moins de place y restera pour mon sang. Laisse geindre les voix fades et ne suis que ton rêve, doux ou amer, froid ou ardent. « La sueur et la peine, le lot de ces hommes, pour que d'autres puissent rêver » - Longfellow - « One half the world must sweat and groan that the other half may dream ». Les récompenses trébuchantes, récoltées par la première moitié, devinrent si alléchantes - de même que leur sueur se réduisant aux calculs sans douleur - la seconde moitié se fondit et rejoignit la première. Quelques derniers îlots de résignation seront prochainement submergés. | | | | |
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| cité | | | L'inégalité matérielle blesse le regard de l'âme et caresse l’œil de la raison. Aujourd'hui, l'âme, inspiratrice du beau et du bon, s'éteint au profit de la cervelle, dont les yeux ne voient dans l'injustice éthique que sa dimension géométrique. Dans la volonté de justice esthétique, ils ne voient que l'envie économique. Le plus grand avantage de l'égalité matérielle est le surgissement forcé de valeurs autres que marchandes. | | | | |
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| cité | | | Pourquoi l'attraction s'associe-t-elle avec le cœur et l'auréole - avec la tête ? C'est pourtant la tête démocratique qui invente les poids et c'est le cœur aristocratique qui a le plus besoin de hauteur. | | | | |
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| cité | | | Dans un écrit, entre docteur et doctrine, j'ai le faible de m'intéresser davantage au premier, source d'une mystique sensible, plutôt qu'à la seconde, n'aboutissant qu'à une politique intelligible. « Toutes les doctrines sont belles dans leur mystique et laides dans leur politique » - Péguy. Sous régimes différents, les doctrines n'enlaidissent pas les mêmes parties du corps social : toute tyrannie mutile les bras, pourrit les poumons et ébranle la cervelle ; la démocratie assagit le cœur, dessèche l'œil et endort l'âme. | | | | |
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| cité | | | Nous nous débarrassons, de plus en plus, de drapeaux et de cocardes. Les enseignes immaculées des marchands leur succédèrent, en apaisant nos inappétences et nos consciences. Le drapeau souillé, au moins, avait le mérite de nous rappeler l'existence d'une honte à boire. | | | | |
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| cité | | | Le malheur des modernes est de naître déjà libres, ce qui les prive de la joie de découvrir ce qu'est la liberté, même imméritée, même sans les fers. C'est le bronze, autour du cœur, et non plus le fer, autour des mains, qui empêche l'homme de palpiter, libre. La liberté vécue comme un poème épique et non pas comme un théorème juridique. | | | | |
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| cité | | | La vraie tolérance : plus que le respect de l'avis d'autrui, le refus d'avoir son propre avis sur les choses sans noblesse, qui sont majorité. Meilleurs seront mes préjugés, moins de choses j'aurai envie de juger. | | | | |
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| cité | | | Les conservateurs pensent que la dépravation des mœurs est conséquence de la diffusion des lumières (ce qu'en pensent les hommes du progrès est pire). Le dépistage de la corruption est affaire du nez. L'odorat étant le sens le plus affecté par le progrès des sociétés aseptisées, la corruption des têtes passe à l'as aussi subrepticement que la lèpre des âmes. C'est dans des ténèbres extérieures du doute que l'homme s'élève à la lumière de sa conscience. | | | | |
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| cité | | | Une notion économique de gain, opposée à une notion idéologique de victoire, - la démocratie, opposée au totalitarisme, - la sobriété de la raison triomphant de l'ivresse des sens. | | | | |
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| cité | | | Quand ta vie libre est déjà envahie par la foule, ce n'est plus de la servilité, mais de la complicité ; sinon une servilité sociale (d'épiderme et de raison) protège la liberté vitale (d'âme et d'esprit). « Demandez des âmes libres, bien plutôt que des hommes libres » - J.Joubert. | | | | |
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| cité | | | La démocratie a l'honnêteté de poser de vrais problèmes, dans toute leur profondeur ; elle a les compétences pour apporter de vraies solutions, dans toute leur ampleur ; mais elle évente de vrais mystères, qui vivotent dans leur hauteur, abandonnée des démocrates. La probité, l'objectivité, la responsabilité sont la santé de la raison et la peste de l'âme. | | | | |
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| cité | | | La maturité politique : se trouver, un jour, du côté du censeur ou de la matraque. La maturité lyrique : savoir boucher le cerveau et faire travailler l'oreille. La maturité spirituelle : fêter, un jour, une défaite. | | | | |
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| cité | | | La main est faite pour la caresse, non - pour le vote, où le vote à pied levé, et même à la langue pendante, est plus éloquent. L'heureux élu ne te prendra plus sous ses ailes, mais sous ses aisselles ; il aura pris l'esprit de ta main au pied de la lettre. | | | | |
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| cité | | | Le siècle des Lumières : le culte de la raison ironique, débouchant sur les barricades et le romantisme. Le XX-me siècle : le culte de l'utopie édénique, laissant derrière lui les charniers et le cynisme. Pour rêver librement, faisons allégeance à la raison. | | | | |
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| cité | | | Tous les régimes, des despotiques aux démocratiques, veulent cultiver nos victoires, d'où leur obsession verbale d'honneur et de gloire. Qui oserait se pencher sur nos débâcles ? Et chanter l'amour, l'humilité, le sacrifice, qui sont des défaites de la raison et le triomphe du cœur insensé ? | | | | |
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| cité | | | La Gauche et la Droite modernes sont des Guelfes et Gibelins d'antan : ils prétendent représenter le spirituel ou le temporel, mais finissent par être guidées et gérées par les mêmes curies mercantiles. | | | | |
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| cité | | | Dans tout discours, concernant la vie de la cité, il y a une part du constat (diagnostic d'une crise), une part de l'appel (à l'action motivée), une part de la métaphore (tableau exalté) - travail robotique, exécution moutonnière, création artistique. Dans la cité antique domina la vision artistique ; jusqu'au XX-ème siècle, le rythme grégaire fut déterminant ; aujourd'hui, nos politiciens suivent, aveuglement et sourdement, l'algorithme robotique. | | | | |
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| cité | | | Ne te chagrine pas trop, que le Dichter s'érigea en Richter (poète-juge) ; console-toi, que le Henker se recycla en Denker (bourreau-penseur). | | | | |
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| cité | | | Comment appelleriez-vous l’être qui n’agirait que selon la dictée de la raison (dictamina rationis) ? - oui, ce serait bien un robot. Mais c’est ainsi que Spinoza définit l’homme libre ! | | | | |
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| cité | | | Un bon révolutionnaire serait un énergumène au cœur brûlant, tête froide et mains propres (Dzerjinsky) ; je présente tous les traits d'un contre-révolutionnaire : j'aime le cœur en paix, la tête en feu et les mains confuses s'agrippant au banc des accusées. | | | | |
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| cité | | | Un enfer ardent mobilise mieux les fous, qu’un paradis tiède – les hommes raisonnables ; c’est ce qu’on découvre après l’éclipse des avenirs radieux. Le présent tempéré motive les propriétaires et les suicidaires. | | | | |
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| cité | | | L'abjecte qualité, qui a le plus bel avenir, est le sens des responsabilités. Elle décharge la société de l'assistance au faible, accorde au calculateur le prestige, dont seul le danseur aurait dû se prévaloir et, surtout, elle pousse tout danseur à devenir calculateur. Le beau principe espérance (E.Bloch) vit ces derniers instants, pour être remplacé par le vilain principe responsabilité (H.Jonas). L'espérance peut se passer du réel, la responsabilité s'y identifie : « L'acte responsable s'oppose au monde de l'imagination » - Bakhtine - « Теоретическому миру противопоставлен ответственный поступок ». Les Anglo-Saxons vont jusqu’à mêler leurs rêves ataviques aux calculs responsables : « Les responsabilités commencent dans un rêve » - W.B.Yeats - « In dreams begin responsibilities ». | | | | |
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| cité | | | La liberté politique s’exerce à la lumière de la Loi, à laquelle adhère mon soi connu, comme ceux des autres ; la liberté éthique ne se manifeste que dans les ténèbres de mon soi inconnu. Pour celui qui écoute son âme, dans la seconde liberté, la plus belle, perce le Bien ; dans la première liberté, la mécanique, ne s’impose que le Vrai géométrique ; « L’homme, qui est conduit par la raison, est plus libre dans la cité que dans la solitude, où il n’obéit qu’à lui-même » - Spinoza - « Homo, qui ratione ducitur, magis in civitate, quam in solitudine, ubi sibi soli obtemperat, liber est ». | | | | |
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| cité | | | Les tyrans aimeraient qu’on s’adonne, passionnément, à une servitude aveugle et béate ; la démocratie cultive l’adhésion réfléchie et dépassionnée. Dieu même serait un démocrate, puisque, selon Descartes et Spinoza, il pratique une liberté d’indifférence. | | | | |
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| cité | | | Le démocratisme concerne l’esprit, et l’aristocratisme – l’âme ; il n’y a pas de conflits entre la raison (ou le Bien) et la noblesse. Le rêve n’est possible que parce qu’il y a la réalité. | | | | |
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| cité | | | Une chose commune n’est souhaitable que si elle est animée d’une passion. Au passé, on trouve une liste interminable de passions, qui réunissaient autour d’elles des hommes enflammés, serrant des rangs fraternels. Et je ne reprocherais pas à ce siècle, dépourvu de passions, un manque de sensibilité ; les choses sont plus prosaïques : toutes les passions furent testées, et il s’avère que la plupart d’entre elles se résument dans une gestion plus rationnelle des affaires publiques, et quelques passions exotiques, restant vivantes, ne sont cultivées que par des anachorètes sans aucun pignon sur rue. | | | | |
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| cité | | | Dans le monde actuel, la liberté et la servitude sont bien réelles, sans être rationnelles ; l’égalité matérielle est bien rationnelle, sans être réelle. Hegel a encore quelques cours de science Po à prendre. | | | | |
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| cité | | | L’homme rationnel doit vivre et agir selon les règles de la société, devenues modes d’emploi ; l’homme imaginatif peut rêver selon ses idées ; l’homme irrationnel veut se débarrasser et des règles et des idées, pour s’identifier avec ses rêves. | | | | |
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| cité | | | Tes pieds, ton cœur et la partie rationnelle de ton esprit sont sur terre, et il est inévitable, qu’ils prennent part aux zizanies entre réformismes et conservatismes, dans la vallée des larmes, dans la platitude bruyante. Mais tes ailes, ton âme et la partie irrationnelle de ton esprit te placent en hauteur, laquelle te détache des soucis du jour et te fait entendre la musique atemporelle, où le chant, le soupir, le sanglot se passent d’actes. | | | | |
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| cité | | | La justice, la loi, le bien-être matériel, ce sont des lumières, rendant inutiles, superflues les ombres qui furent la demeure préférée de la poésie, voire de l’art tout entier. La limpide raison économique dicte, désormais, l’évolution des prix des ouvrages d’un art agonisant, et l’on ricane des valeurs romantiques d’antan. | | | | |
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| cité | | | Dans une société sans monstres, la noblesse rejoint la raison ; les particules d’exception n’y sont que de ridicules règles. | | | | |
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| cité | | | La logosphère millénaire cède sa place à l’iconosphère des versions jetables. Vernadsky et Teilhard de Chardin prédirent l’avènement de la noosphère (héritière de géosphère et biosphère), cette métropole de la raison, au royaume de l’âme. C’est fait sans violence, par la simple extinction des âmes. | | | | |
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| cité | | | Pour l’homme de gauche, les termes de nation, peuple, foule sont synonymiques, auxquels il prête le même respect de correction sociale – une hypocrisie irrationnelle. Pour l’homme de droite, la suite, dans cet ordre, représente une dégringolade – un cynisme rationnel. Je ne vois pas d’autres différences. Ce, en quoi ces deux hommes sont d’avis identique, est que l’élite doit mieux manger, être mieux logée, mieux employer ses vacances – bref, être plus riche que les ploucs du bas de l’échelle sociale. | | | | |
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| cité | | | L’Histoire est une suite chaotique d’événements imprévisibles ; aucun oraculat rationnel ne se réalisa. De pitoyables tentatives d’y déceler quelques lois - les galimatias, hégélien (sur la prédétermination historique d’avant et d’après l’avènement du Christ) ou marxiste (sur le caractère absolu de la lutte de classes), - s’évaporèrent. Néanmoins, la robotisation des hommes, suivie de celle des civilisations, aboutira, un jour, à l’élaboration d’algorithmes infaillibles, déterminant les parcours des machines désanimées que deviendront les acteurs de l’Histoire. Pourvu qu’un feu nucléaire n’éteigne pas tout signe de vie sur notre planète infortunée. | | | | |
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| cité | | | Jadis, le progrès de la raison signifiait l’éloignement de l’homme du mouton ; aujourd’hui – son rapprochement avec le robot. | | | | |
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| chœur doute | | | SOLITUDE : Plus le cercle de mes clartés est mince, plus certainement je me renferme dans la solitude. Les hommes n'apprécient que les positions au rayon large et net. La solitude, avec des certitudes, est fastidieuse, avec des doutes - douloureuse. Si tu plonges dans la claustration, munis-toi de convictions et de règles. | | | | |
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| chœur doute | | | MOT : Ce qui est le moins évident, dans mes opérations de démontage des clartés, c'est que l'outil utilisé est le plus souvent le mot, et non pas le syllogisme. Le classique croit entendre la voix des dieux et toucher aux vérités éternelles ; le romantique s'enivre du silence des cieux et s'entoure des ombres charnelles. Recherche du mot juste ou du mot-geste. | | | | |
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| doute | | | Les contraires de croire : dans le mystère - supposer ; dans le problème - prouver ; dans la solution - douter. Le doute, sur cette échelle, n'est pas si glorieux à côté des preuves et des hypothèses. | | | | |
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| doute | | | Chez l'homme sensé, le Pourquoi se moque de toute la multitude de Parce que. Chez le sot, c'est l'unique Parce que qui efface d'innombrables Pourquoi. | | | | |
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| doute | | | La clarté vaut mieux que le chaos dans tout récit de faits divers, c'est-à-dire 95 % de la littérature. Mais la clarté est signe de bêtise dans tout message à écouter au clair de lune. Il est plus difficile de s'écarter des cadences logiques que des cadences mécaniques. | | | | |
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| doute | | | Chez l'homme du savoir, les tendances de la raison façonnent celles du sentiment : la primauté de la largeur de vues, par exemple, se traduit par la part de l'étendue des émotions. Chez l'homme du cœur, c'est la forme de son savoir qui n'est qu'une translation de ses sentiments : un haut regard provenant d'une haute houle. | | | | |
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| doute | | | Justification de la divagation : il y a, en nous, un fond fuligineux, épais et ardent, que les plates clartés d'une cervelle surfacique ne parviennent pas à rendre, cherchent à l'animer et finissent par l'ensevelir. | | | | |
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| doute | | | Qui ignore la hauteur de l'invisible ne peut pas sonder la profondeur du visible. « Ce qui est visible ouvre nos regards sur l'invisible » - Anaxagore. Ce qui nous y aide, c'est que nos cerveaux résistent à l'illisible, nos mains se saisissent de l'impalpable, nos oreilles se remplissent de l'inaudible ou de l'inouï. | | | | |
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| doute | | | Le culte du doute cartésien débouche sur la prévalence du calcul. Deux objections à cette attitude. Dans le Vrai : le calcul enraie l'essentiel, la recherche du langage. Dans les Bien et Beau : l'utilitaire tuant l'admiratif devant le principe. | | | | |
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| doute | | | Il suffit de baisser la tête ou élever l'âme, pour se rendre compte que toute fixité, sentimentale ou spirituelle, est une errance, au prime abord imperceptible ; l'astronomie et la science de l'âme nous l'apprennent. « Pas une étoile fixe, et tant d'astres errants » - J.Racine. L'inertie et la sédentarité du regard fixe sont dans les pieds et dans la cervelle. | | | | |
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| doute | | | Seule une clarté de tête peut rendre un vague à l'âme. | | | | |
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| doute | | | Le langage n'est jamais neutre ; ma raison ne peut pas se libérer des caprices langagiers, comme elle ne peut pas s'abstraire de mon tempérament et de mon goût. C'est pourquoi l'importance que Goethe ou Heidegger attachent aux remarques pures (qui n'existent pour ainsi dire jamais) est une louange de la pesanteur au détriment de la grâce. | | | | |
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| doute | | | Dans l'écriture, la fausse clarté est plus bête que la vraie obscurité. Il ne faut pas rendre la chose plus nette que ne la voit mon regard. La bonne écriture part d'une soif ; et la clarté est la voix du repu : ce qui est bien digéré s'exprimerait en termes clairs. L'honnêteté et la netteté ne sont que de pâles lumières, ne valant pas grand-chose sans un beau jeu de mes ombres dans un Ouvert ; si j'échoue à les incorporer à ma pensée, celle-ci ne sera que claire, c'est à dire fermée. | | | | |
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| doute | | | Gymnastique de la rigueur : réussir, brillamment, à employer une incertitude alternative, rebelle à l'embrigadement dans des régiments syllogistiques. | | | | |
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| doute | | | La clarté dans la tête - irremplaçable pour mieux cerner mon vague à l'âme. | | | | |
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| doute | | | Méfie-toi de ton évidence grise ; prends conseil auprès de ton excellence bleue. | | | | |
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| doute | | | C'est par le choix des lieux, dignes qu'on s'y perde, qu'on reconnaît le mieux son âme-sœur. Là où l'on se connaît, règne la logique tribale, artisanale ou minérale. « Se connaître est la démangeaison des imbéciles » - Bernanos. On ne connaît que ce qu'on partage : « Se connaître, c'est fatalement prendre sur soi le point de vue d'autrui » - Sartre. | | | | |
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| doute | | | Mon écrit, pour rendre mon regard, passe, hélas, par le double filtre de la raison et de la langue ; et le résultat, ce n'est pas mon visage, mais son pâle reflet, à contrecœur. On vit dans l'éthique, on conçoit dans le mystique, on évalue dans l'esthétique et l'on écrit dans le pragmatique. | | | | |
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| doute | | | La naïveté – croire penser, grâce à la raison unique ; la lucidité – penser croire, car les raisons sont multiples. | | | | |
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| doute | | | Le libre arbitre a ses merveilleuses lois, qu'il ne nous appartient pas, hélas, d'explorer, mais seulement d'admirer en silence. Pourquoi Loi plutôt que Chaos ? Pourquoi Valeur plutôt que Mesure ? Pourquoi Frisson plutôt que Calcul ? | | | | |
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| doute | | | Sophistes, cyniques et sceptiques sont de mauvais nihilistes : indifférents, calculateurs ou apophatiques, là où le nihiliste est enthousiaste, créatif et confiant, - dans la fabrication libre de ses propres points d'attache ontologiques. Mais les pires des profanateurs du nihilisme sont ceux qui couvrent de ce beau nom une égalisation loufoque entre l'être et le néant. | | | | |
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| doute | | | Il faut que ce soient deux grands vides qui se cognent, pour que l'écho porte loin et fasse sonner le néant. Le poète est calculateur et bâtisseur de vides. | | | | |
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| doute | | | Le cogito n'est pas une formule logique, mais une équation à variables, dont chacun crée les domaines de valeurs. Toutefois, pour son père misérable, il relevait plutôt de la physiologie que de la logique : « Sentir n'est rien d'autre que penser » - Descartes - « Sentire nihil aliud est quam cogitare » - voilà que le front plissé, que lui prêtent les acolytes, cède tout son prestige - aux glandes ! Pour être sûr d'exister, il suffit donc, par exemple, d'être caressé, ce qui n'est que du bon sens ! René Descartes profana son anagramme – Tendre Caresse ! | | | | |
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| doute | | | Les représentations conceptuelles ne sont jamais homomorphes ; une infinité de structures et d'opérations de la réalité échappera toujours à nos modèles humains. Mais puisque les seuls modèles parfaits sont des modèles mathématiques, le réel, c'est à dire la perfection même, serait une réalisation de la mathématique, celle-ci étant ainsi l'ontologie même. Au commencement et de la représentation et de l'objet est le Nombre, la seule raison de leur concordance. | | | | |
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| doute | | | Les mauvais chercheurs, en remontant les causes, aboutissent aux fondements, justificateurs et apaisants. Les bons (en rigueur ou en hauteur) y tombent sur le vide : les calculateurs se mettent à clamer leur désespoir, et les rêveurs redoublent d'enthousiasme, à cause de la gratuité prouvée et merveilleuse de leurs premiers emballements. | | | | |
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| doute | | | La vertu, en pleine lumière, ne peut être que petite vertu, comme le péché, commis dans l'obscurité, n'est que petit péché. « Le péché n'est pas dans la ténèbre, mais dans le refus de la lumière » - Tsvétaeva - « Грех не в темноте, а в нежелании света ». Le vice s'appuie sur la nette raison, la vertu cherche sa raison dans le vague à l'âme : « Les vertus ont leur siège dans la partie irrationnelle de l'âme »* - Aristote. | | | | |
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| doute | | | Je ne vois aucun trait net de ces fichues limites kantiennes, qui borneraient notre raison. Ce qui est pire, c'est que Kant ne se pose même pas la question capitale : à qui appartiennent ces limites ? À nous ou au monde ? Sommes-nous ouverts ou clos ? | | | | |
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| doute | | | La lecture d'Héraclite ou Platon : leur logique enfantine n'empêche pas leur poésie à vous atteindre ; la lecture de leurs collègues contemporains : une lourde pseudo-logique, qui vous envahit sans aucune promesse poétique - une terrible conséquence de la traduction d'images fluides en concepts secs. | | | | |
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| doute | | | Abandonner le certain pour l'incertain est bête (même si le mouton fait l'inverse) ; transformer l'incertain en certain est à portée des machines ; c'est la découverte de l'incertain dans le certain qui est l'apanage de l'homme lucide. | | | | |
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| doute | | | Les étapes d'approfondissement, aboutissant à l'illusion du soi : je n'affirme pas ce que je suis ; je ne suis pas ce que j'affirme ; le Je et le Moi sont identiques et également inapprochables. Et si « être un homme, c'est savoir distinguer son Je et son Moi » (S.Weil), l'homme est un fieffé illusionniste ! | | | | |
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| doute | | | Que trouve-t-on dans son âme ? - une musique silencieuse, une peinture des yeux fermés, une raison d'avant le Verbe, des attirances sans objets, et la tâche humaine d'introspection est tout de traduction ; je n'y vois aucune place pour la dissimulation, le refoulement, l'aliénation - toutes les philosophies du soupçon (et même l'école nietzschéenne de suspicion - die Schule des Verdachts - lorsqu'elle s'écarte du mépris - der Verachtung) ne s'adressent pas à l'homme, mais au robot, qui s'imagine, que ses copies sont plus authentiques que ses dissimulations. | | | | |
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| doute | | | Derrière le terme de vie - deux réalités radicalement différentes : le fruit rationnel des expériences et observations des autres et de moi-même, d'une part, et de l'autre - la source mystérieuse de mes vibrations, chants ou angoisses, au fond de moi-même. C'est au courant de la seconde que mon œuvre doit s'écrire ; la première, c'est ce fameux pinceau qui doit être absent de mon tableau. | | | | |
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| doute | | | Que je déclare le réel impénétrable ou perméable, les idées ou les métaphores y trouveraient des ressources comparables ; le vrai rêve ne s'évanouit pas au contact des choses, comme le vrai esprit est à l'aise au milieu des fantômes. | | | | |
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| doute | | | Théoriquement, on peut imaginer un être vivant, muni d'un tel cerveau et de tels sens, qui ne permettraient aucune représentation sensée de la réalité ; seule cette abracadabrante hypothèse justifierait le scepticisme. Mais la vie, visiblement, est un miracle, qui va dans un sens opposé au soupçon et favorable à la foi, c'est à dire à la poésie, puisque, entouré de dieux, tout homme devient poète. | | | | |
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| doute | | | Proclamer illusoires la réalité, la liberté, toutes les valeurs métaphysiques, c'est déclarer la guerre à la raison, la dégrader. Le soupçon intellectuel auquel répugnent les sens ne vaut pas plus que la croyance populaire, que le sens approuve. | | | | |
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| doute | | | La foi en soi - une double aberration qui, curieusement, s'avère être plus acceptable que la connaissance de soi, où, systématiquement, on se trompe soit de connaissance soit de soi. Comme quoi une double négation de la raison est parfois presque de la raison. | | | | |
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| doute | | | Tout homme lucide fait, tôt ou tard, cette découverte : s'imaginer l'emporte sur s'analyser, dans la vraisemblance et la qualité des contours de soi qu'on esquisse. | | | | |
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| doute | | | L'acquiescement au monde n'est pas sa compréhension suivie d'une approbation, mais, presque au contraire, son incompréhension, profonde et émerveillée, suivie d'une tragique résignation de son haut parcours. | | | | |
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| doute | | | Le soi se loge quelque part sous la boîte crânienne, observe la conscience et déclenche des actes ; aucun oracle delphique, aucun cogito, aucun réseau ne neurones ne m'éclaire sur son mystère ; il est la flèche de Zénon, qui, visiblement, vole, mais, pour ma raison, - reste immobile. Aucune solution donc du problème grec de connaissance ni du problème égyptien de vérité (personne ne souleva mon voile), qui nous illuminerait sur le mystère du soi, où le connu et le vrai restent impuissants. | | | | |
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| doute | | | Le point commun entre la poésie et la mathématique : la forme engendre le contenu - un mystère de l'âme, un mystère de la raison ; la réalité se pliant, Dieu sait pourquoi, - devant la liberté. L'imagination est ascendante (vers l'intonation) en poésie et descendante (vers l'intuition) - en mathématique, et D.Hilbert oublie d'en donner le sens : « Celui-là abandonna la mathématique et devint poète ; il manquait d'imagination pour être mathématicien » - « Der hat die Mathematik aufgegeben und ist Dichter geworden, für die Mathematik hatte er zu wenig Fantasie ». | | | | |
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| doute | | | Les Lumières avaient raison de ne plus croire en ce qui aurait dû se raisonner, mais la modernité ne fait que raisonner sur ce à quoi les Lumières ne faisaient que croire. | | | | |
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| doute | | | L'activation du moi inconnu apporte aussi peu à la connaissance du vrai que celle du moi connu - à la justification du beau ou du bon. Pourtant, leurs substances, dans nos modèles, sont de même nature. L'a priori de la représentation est désavoué par une interprétation, câblée trop profondément pour notre cervelle surfacique. | | | | |
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| doute | | | Je ne connais pas un seul passage philosophique, qui, pour mon adhésion, mon plaisir ou mon respect, gagnerait quoi que ce soit grâce à l'argumentation, au fol amour de la vérité ou à l'impeccable rigueur. En revanche, combien d'extases devant la solitude d'un balbutiement, d'une honte, d'une métaphore, bref - d'un accord. Le but de la philosophie est la traduction en musique de tout bruit de la vie, montant de mon cœur ou de mon âme. Et non pas son aléatoire et pénible déchiffrage. | | | | |
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| doute | | | Les absurdistes voient le conflit central - entre l'irrationalité du monde et le besoin de clarté, qui travaillerait l'homme ; je vis du besoin de l'insaisissable, qui me donnerait un vertige assez fort, pour que je le traduise en musique ; et le monde me subjugue par sa merveilleuse rationalité. À la rébellion d'absurdiste je préfère l'acquiescement d'ironiste. | | | | |
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| doute | | | La conscience de l'esprit humble rend vitale l'existence, dans l'âme, d'une source d'hésitation et d'inquiétude, d'un punctum pruriens, de cette « intranquillité, qui ne se laisse pas calmer par un regard sceptique ou critique »*** - Schopenhauer - « Unruhe, die sich weder durch Skepticismus noch durch Kriticismus beschwichtigen läßt ». La conviction est le sommeil d'une conscience sans rêves. | | | | |
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| doute | | | Les ombres de nos métaphores devraient faire apprécier la lumière, qui nous fait artistes ; et il faut savoir mettre à contribution la lumière de notre raison, pour ajouter du relief à nos ombres ; Pascal, qui veut « convaincre la raison de son peu de lumière », pour ne plus « trouver des répugnances dans les mystères », se trompe d'adversaire et se prive d'un allié. | | | | |
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| doute | | | Quelle autre démonstration d'une existence hors espace-temps que le moi, se révélant dans cette coordination miraculeuse entre les sens, le cerveau, les muscles, la conscience métaphysique ! Tous accessibles à tout moment et en toute circonstance, dans un parallélisme et une unité inconcevables ! | | | | |
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| doute | | | Le feu et l'amertume sont à l'origine des soifs les plus poignantes. Le chaud désir de vertiges et la lie amère œuvrent pour la même cause. « Qui boit le vin boive la lie » - Aristophane. Au fond de toute clarté s'ouvre le goût d'une nouvelle pénombre. La sédimentation ridiculisant l'alimentation. La fringale d'azur et d'éther montent aux yeux, quand la grisaille et l'insipidité alourdissent la cervelle. Boire la lie aide à mieux mourir de soif. | | | | |
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| doute | | | Ce qui est rigoureux refuse de se mettre en musique et reste, la plupart du temps, insignifiant. La rigueur est une univocité du fond et de la forme, ce qui est contraire à toute musicalité. Signifier, c'est découvrir du fond absolu dans une forme arbitraire. Découvrir le noyau d'une application. | | | | |
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| doute | | | Tant de balivernes autour du rôle constructif et bénéfique du doute, nous libérant de la tricherie de nos sens (les exemples misérables du bâton brisé par une surface liquide ou du diamètre apparent du Soleil servant d'uniques illustrations) ; les sens ne nous trompent jamais, puisque chacun est impensable sans la raison, qui transforme, amplifie ou filtre leurs signaux, plus qu'elle ne les corrige. Il n'y a que trois choses, qui comptent dans la qualité du résultat, de notre vision du monde : les connaissances, l'intelligence et le talent - représentation, interprétation, expression. | | | | |
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| doute | | | Il est facile de donner un sens à toute négation ; l'affirmation, elle, même de lieux communs, est plus ardue et moins gratuite, mais elle ne vaut que par ce qu'elle nie (Spinoza ou Hegel). « Omnis determinatio negatio est ». | | | | |
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| doute | | | Le bon commencement se signale soit par une fidélité à l’irrationnel solitaire, soit par un sacrifice du rationnel commun. Mais ce sont les deux manifestations les plus flagrantes de la liberté ! La liberté serait donc l’une des origines premières de nos véritables débuts. | | | | |
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| doute | | | Il y a deux sortes d'intuition objective : la projection métaphorique de connaissances sur un nouveau domaine ou l'interprétation implicite d'un savoir câblé, n'affleurant pas sur la surface consciente. Elle est donc rationnelle et relationnelle, et non pas immédiate ou immanente. | | | | |
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| doute | | | Les plus obtus des hommes prétendent, que nos désirs sont aussi prédéterminés par des causes, que les orbites des astres. À voir les orbites interchangeables de nos contemporains, on est tenté de donner raison à cette ineptie. | | | | |
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| doute | | | Avoir réfléchi ne rend ni plus dubitatif ni plus dogmatique, mais, en même temps, creuse davantage le doute, approfondit la certitude et même, dans le meilleur des cas, ouvre à la hauteur du regard. | | | | |
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| doute | | | La raison fournit un système de notation ou de signes ; elle n'a pas de voix propre. Les négations de la raison, que sont le charlatanisme, la superstition ou le fanatisme, prétendent émettre une voix inouïe, appuyée sur des signes inaudibles. Mais la poésie applique les notes de la raison, pour produire de la musique, qui est au-dessus de toute voix. | | | | |
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| doute | | | Proportionnellement, il n'y a pas plus de preuves dans le genre argumentatif que dans le genre aphoristique ; et, normalement, avec un ouvrage du premier genre, après y avoir éliminé tous les remplissages de liaison, de raison ou de dialectique, remplissages superflus et mécaniques, on devrait n'avoir sous les yeux que des maximes. | | | | |
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| doute | | | L'âme est ce qui vit, organiquement, directement, aveuglement, le mystère indicible du monde ; l'esprit est ce qui, par un doute ravageur, le traduit en problèmes conceptuels ou langagiers. Deux observateurs s'en mêlent, le corps et la raison, qui en cherchent des solutions - la caresse ou l'algorithme, les deux faisant visiblement partie du dessein divin. | | | | |
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| doute | | | Deux déviations de la pensée : la sécheresse monocorde d'une réflexion ou la sourde fébrilité d'une foi ; la musique est née de l'accord entre la méditation de mon soi connu et la préméditation de mon soi inconnu. | | | | |
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| doute | | | Paradoxalement, c'est la raison et non pas l'âme qui nous convainc plus sûrement de notre propre mystère : « La nature de l'homme est un mystère impénétrable à l'homme même, quand il n'est éclairé que par la raison seule » - d'Alembert. Mais le cœur n'y surajoute que de la folie, et l'âme - que des ombres ; ce qui rend ce mystère - encore plus impénétrable ; il appartient à l'esprit de le peindre, dans un jeu de lumières et d'ombres. | | | | |
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| doute | | | La raison devrait n'être qu'un cadre net de mon portrait flottant, tissé d'approximations et d'incertitudes. La raison est dans les mots et les représentations, et mon portrait est de frissons, de couleurs et de mélodies. Si, en me peignant, je suis d'accord avec la raison, c'est mon robot intérieur qui s'exprime. Si, dans mes traits de pinceau, j'ai peur de me tromper, c'est mon mouton extérieur qui me paralyse. | | | | |
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| doute | | | On sauve une idée en l'enveloppant de mots résistant au temps. L'idée éprouvée par l'exposition en foires a peu de chances de rester juste. L'idée juste est l'épouse, les préjugés sont des maîtresses. Mais l'art conjugal consisterait à métamorphoser, aux heures critiques, la maîtresse de la maison, la raison, en folle du logis, l'imagination, cette fonction sans organe (G.Bachelard). | | | | |
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| doute | | | Les ténèbres, qui, dans la Création, précédèrent la lumière, n'ont rien à voir avec les ténèbres, qui, seules, reflètent et interprètent mon âme. La lumière nécessaire est aux autres, et les ombres possibles sont à moi. Où butiner et où créer ? - même le travail devrait être de la lumière, mais pour mieux rendre mes ombres. On crée parmi les ombres du fond, jetées par la lumière des formes. La raison lumineuse ne suit que la voie de la vérité ; la musique ombrageuse ne suit que la voix du rêve. | | | | |
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| doute | | | À prendre les choses comme elles sont, on se retrouve avec les mains pleines et le cerveau vide. | | | | |
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| doute | | | Ils s'enorgueillissent de la coïncidence entre leurs dits et leurs faits, mais « c'est être bien borné que de penser une chose et d'en dire - la même ! » - Guénine - « Какая это ограниченность - думать одно, а говорить - то же самое ! ». Dire, et découvrir par la même qu'on pense, est plus précieux et rare. | | | | |
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| doute | | | La position du philosophe, la position couchée, perdit du prestige. Debout, la tête en haut, toute vision est syllogistique. « Le devoir d'artiste : tenir en éveil le sens du merveilleux »** - Chesterton - « The dignity of the artist - keeping awake the sense of wonder ». La merveille est chassée de la vie, puisque c'est la vérité qui y règne désormais sans partage : « Le merveilleux n'attire plus des songes, la vie ne rêve plus que dans le vrai »** - Grillparzer - « Erloschen ist der Wunder altes Licht. Das Wirkliche dünkt sich allein das Wahre ». | | | | |
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| doute | | | Le mot et le regard sont d'autant plus grands, que même des muets et des aveugles pourraient les maîtriser : « L'aveugle garde le regard comme le muet la parole - l'un et l'autre dépositaires de l'invisible, de l'indicible - gardiens infirmes du rien »* - Jabès. La part de l'œil, de la bouche ou de l'oreille - dans le regard, le mot ou le son - est presque insignifiante à côté de ce qu'apportent l'âme, le visage ou la cervelle. L'infirmité de la conscience - manquer de doigt vengeur, se sentir près d'un banc des accusés. | | | | |
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| doute | | | La meilleure des raisons devrait admettre, que tous les bâtons sont courbés et que nous sommes condamnés à déchiffrer des anamorphoses. Dans les cas plus simples, la raison redresse le bâton courbé par l'eau. | | | | |
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| doute | | | La perfection du réel est une cible privilégiée de la maxime, mais le lien entre elles n'est pas une imitation, mais métamorphose : le passage du mystère au problème, du problème à la solution et de la solution à un nouveau mystère. | | | | |
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| doute | | | C'est dans la hauteur qu'on doute le mieux, les certitudes étant renvoyées vers les profondeurs ou platitudes. Nietzsche se trompe de dimension : « Il faut douter plus profondément » - « Es muß gründlicher gezweifelt werden », mais c'est toujours mieux que de ne pas douter de la plus grande des incertitudes - de notre moi (Descartes). La naissance de la pensée : choisir un bon langage, formuler une bonne négation, viser une bonne hauteur - une belle croyance émergera d'un beau doute. | | | | |
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| doute | | | Le progrès du sot va toujours de la racine aux extrémités des branches, de ce qui est caché vers ce qui est dénudé. « Le développement de l'esprit est un progrès de l'indéfini au défini » - H.Spencer - « The development of mind must ever be from the undefined to the clearly defined ». L'élagage, le taillage profond et les hautes greffes, le lié devenant libre - un développement plus prometteur des floraisons inattendues. | | | | |
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| doute | | | Les yeux, indissociables de la cervelle, pénètrent et déchiffrent tout paysage des choses. Le regard, en revanche, pactisant avec l'âme, crée un climat des images, qui se démarque des choses et s'ouvre aux rêves. | | | | |
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| doute | | | Dans l'âme, ce n'est pas un vague qui règne, mais une émotion, en absence de mots, d'idées et même d'images. Ce qui s'en approche le mieux, c'est la musique, ce qui existe bien avant les mots. Parler de la réalité, matérielle ou spirituelle, ou parler de l'âme, ce sont deux arts distincts. Au royaume des mots, les notes sont vagues. | | | | |
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| doute | | | L'existence de lois de la nature démunit de son aura tout subjectivisme transcendantal : qu'on se fie, intégralement, à ses sens ou qu'on s'en méfie, on aboutit aux mêmes modèles. Celui qui doute de l'existence de corps célestes, d'atomes ou d'espèces, bâtit des châteaux de cartes phénoménologiques ; celui qui n'en doute guère, envoie des vaisseaux inter-planétaires, maîtrise la matière et l'énergie et doute de soi-même. | | | | |
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| doute | | | Les négatifs, les pensifs et même les suspensifs, sont aussi crédules que les dogmatiques. « Les hommes les plus affirmatifs sont les plus crédules »* - Swift - « The most affirmative men are the most credulous ». L'essentiel est dans le choix de lieux pour nos arbitraires : convictions, rébellions, syllogismes ou vacuités. | | | | |
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| doute | | | Si rien ne remplace l'oreille pour l'ouïe, une bonne vue peut se passer d'yeux, quand on possède une bonne cervelle. C'est pourquoi la musique est plus proche des dieux que la peinture. Le cœur complète le travail de l'oreille, le cerveau - celui de l'œil. La science et l'art sont ce qui permet aux aveugles de voir et aux sourds - d'entendre. | | | | |
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| doute | | | L'esprit de suite est bon pour l'ingénieur et néfaste pour le poète. Le rêve n'est traduisible qu'en pointillé, les actes remplissent des chaînes. Je connais les autres par la mémoire en continu et je me découvre moi-même dans l'oubli des traces. Répète la noble prière de S.Weil : « Que je sois hors d'état d'enchaîner par la moindre liaison deux pensées »**. J'aime la raison qui prie et la foi qui lie. | | | | |
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| doute | | | Le hasard est un ordre, qui n'est pas encore formalisé, ou demande trop d'efforts à efficacité trop réduite. Ou notre faculté de nous passer d'un ordre de formules et de nous adonner à un désordre d'images. | | | | |
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| doute | | | Je m'intéresse à tout, dit le philosophe allemand ; je m'en fous de tout, lui rétorque le philosophe français. Les deux ne manquent ni de buts ni de moyens, ils manquent de bonnes contraintes. L'attitude anti-philosophique, c'est le sentiment de terre ferme dans nos modèles du monde. Lâcher prise, c'est une première allusion au réveil d'une vraie réflexion. Mais il faut avoir bien possédé par l'esprit ce que j'envisage d'abandonner par mon âme. L'esprit philosophique, c'est un fort cerveau cédant le pas à une âme ironique. | | | | |
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| doute | | | Au théâtre de la vie, notre curiosité ou notre espérance nous poussent à imaginer des merveilles dans les revers inaccessibles des rideaux enroulés ; mais, une fois les scènes et les coulisses parcourues, nous aurons appris à prendre l'endroit, comme si nous touchions, en même temps, à l'envers ; nous pousserons le poulailler jusqu'aux premières loges - le théâtre nous apprend la complémentarité mieux que la logique. | | | | |
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| doute | | | La simplicité est l'expression des prémisses profondes, c'est-à-dire axiomatiques ou paradoxales, où parlent le goût et la liberté. La complexité est l'expression des conclusions peu profondes, c'est-à-dire syllogistiques, où sévissent la nécessité et l'inertie. | | | | |
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| doute | | | Le séjour rêvé est celui, où le tout cohabite avec son contraire. C'est pourquoi la réalité, avec l'arrogance de sa pensée unique et se moquant du rêve antinomique et indéfendable, m'est insupportable. | | | | |
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| doute | | | Le genre prédictif ou prophétique n'a jamais réussi qu'aux imbéciles, l'imprévisible effaçant toute construction raisonnée. La prêtrise à Delphes fut affaire des Béotiens. Mais bientôt les prophètes pulluleront, la marche des hommes empruntant des algorithmes de plus en plus infaillibles. Mais ce seront toujours des imbéciles qui en tireront le meilleur parti, le calcul devenant leur nouvelle obsession. | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu se livre à l'âme tâtonnante et fuit la pensée cohérente ; là, où parle le soi connu, le chœur s'y faufile et, souvent, me gouverne. Dès que j'ai envie d'être là où je pense, je me retrouve en étable. « Là où je suis, il n'y a plus à penser » - Artaud. Pour le soi inconnu, je suis vient d'être ; pour le connu - de suivre. | | | | |
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| doute | | | Le propre du sentiment est d'être obscur et chaud. Que de méprises dans des tentatives de le rendre, où l'obscurité saute aux yeux, mais la chaleur ne parvient même pas jusqu'à la cervelle ! | | | | |
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| doute | | | En promulguant l'absurdité du but, j'élève le moyen à la dignité de vrai but. Et celui-ci ne devrait jamais être absurde. | | | | |
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| doute | | | On devrait s'interdire la démarche irrationnelle avec ce que le langage circonscrit parfaitement, c'est à dire avec des problèmes bien formulés ou des solutions bien maîtrisées ; la divagation n'est permise que pour peindre des mystères poétiques, sentimentaux ou mentaux. | | | | |
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| doute | | | Un discours porte vraiment un message, quand il en appelle à plus d'un interprète, qui se complètent, pour un déchiffrage secret. Mais on se fie d'habitude, aux services d'un seul, le cerveau de service. J'encrypte bien mon message, quand je le retraduis dans un langage des notes, mystifiant les poids et interprétant les chiffres. | | | | |
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| doute | | | De doute en doute, comme de clarté en clarté, on peut arriver à une passionnante impasse ; le premier parcours promet plus de hauteur au regard, le second – plus de profondeur aux pas. Mais alterner le doute et la clarté promet surtout de la platitude – il faut choisir son degré de certitudes ou d'errances. Des clartés désirables, fécondées par le doute : des idées lumineuses, des feux d'artifice sans jubilés ni dates. | | | | |
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| doute | | | Si l'âme produit nos extases (mystères) et l'esprit forge nos goûts (problèmes), c'est la raison qui formule nos convictions (solutions). La conscience intervient bien dans ce travail : chez un sage, cette conscience, trouble, ne touche qu'aux mystères et aux problèmes ; chez un sot, une conscience en paix le conduit aux solutions. | | | | |
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| doute | | | C'est par l'art d'accueillir, de fonder et de former le hasard qu'on reconnaît le sage. Tandis que des parvenus d'aujourd'hui on peut dire, qu'ils « sont sortis premiers d'un concours de circonstances » - Claudel. Ce qui dirime le sage du médiocre, c'est aussi le contenu de leurs intérêts supérieurs ; pour le premier, ils sont dans le haut devenir et dans le profond être, et pour le second - dans le plat avoir. | | | | |
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| doute | | | L'âme serait créée avant le corps (Platon) et aurait pour siège le cerveau ; l'âme ardente serait dans le cœur (Aristote), pour équilibrer le froid cerveau ; l'âme serait à la couture entre le cerveau et le corps (Descartes), dans une glande pinéale ; la théorie du transfert des soupçonneux nous la ferait croiser jusque dans le bas-ventre. Où qu'on loge le regard, ce n'est pas aux yeux d'en dicter la hauteur. | | | | |
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| doute | | | Dans le monde de la pensée, on voit très rarement un dialogue fécond ; les commentateurs pratiquent la parlote, en simplifiant ce qui est complexe et en sophistiquant ce qui est banal. Mais pour la qualité des échanges, les formules logiques, auxquelles débouche mécaniquement la vraie compréhension, sont pires que les parlotes. La pensée, comme les bonnes intentions, a le mérite d'ouvrir les portes du doute, tandis que le monde du constat et de l'acte ne fait que les refermer à double tour. | | | | |
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| doute | | | Le grand peut-être rabelaisien est pire que les petites certitudes des grenouilles de bénitier ; le néant absolu, qui t'attend, ne doit pas être entaché de relativisme. Vu en grand, même les certitudes apportent de la saine anxiété à l'allergique du sédentarisme. « Ce n'est pas le doute qui rend fou, c'est la certitude » - Nietzsche - « Nicht der Zweifel, die Gewissheit ist das, was wahnsinnig macht ». C'est le hasard matérialiste (le fors de Lucrèce) qui ne promet que la certitude d'ennui et d'horreur. | | | | |
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| doute | | | Le doute fécond est soit purement langagier - inventer de nouvelles requêtes, soit purement conceptuel - modifier un modèle. Puisque nous ne savons de la réalité que ce que nos modèles réussis nous apprirent, tout le radotage sur l'indubitabilité de l'existence est sottise. Le savoir des choses et le savoir sur les choses sont la même chose (que Wittgenstein m'excuse…) ; la traduction du cogito n'est plus : de connaissances à l'être (la verticalité de la pensée, fondant l'horizontalité de l'existence), mais connaître, c'est être (puisque l'horizontalité, pour ne pas dire platitude, les résume, désormais, tous les deux) ; connaître, sur un mode non-géométrique, c'est créer le modèle, l'habiller par un langage, formuler des hypothèses, les interpréter, donner un sens aux résultats. | | | | |
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| doute | | | La mathématique est rationnelle et nullement – réelle ; nos sens du beau et du bon sont bien réels et nullement – rationnels. Comment peut-on être hégélien ? | | | | |
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| doute | | | La liberté d'esprit a pour origine la facilité, avec laquelle le monde peut être vu comme un vilain hasard, qui écrase, ou comme une belle harmonie, qui soulève. Le bon sens terrestre, opposé au sens céleste, c'est à dire scientifique ou artistique. D'où l'air abattu ou aigre de ceux qui sont étrangers et à la science et à l'art. Le regard d'artiste ou de savant crée son oreille, qui redécouvre un univers qui résonne. L'oreille du sot l'empêche d'avoir un bon regard, elle est soudée à la cervelle difforme, qui raisonne, dans un brouhaha inharmonieux. | | | | |
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| doute | | | Tous mettent leurs préjugés au-dessus de leurs convictions, mais seul le sage y a raison, puisque ses convictions sont profondes et ses préjugés sont hauts ; chez le goujat, les convictions sont plates et les préjugés sont bas. « Les convictions les plus inébranlables sont les plus superficielles. N'évoluent que les convictions profondes » - Tolstoï - « Самые непоколебимые убеждения — самые поверхностные. Глубокие убеждения всегда подвижны ». | | | | |
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| doute | | | Il faut façonner le doute de l'homme en artiste et la certitude des hommes - en comptable. | | | | |
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| doute | | | Comprendre, c'est englober l'origine du premier pas, ce point zéro, qui ne s'appuie que sur la croyance, même en mathématique : « Si tu ne crois pas, tu ne comprendras pas » - Anselme - « Nisi credidentis, non intelligentis ». Une fois la compréhension bien balisée, la croyance s'installe, paisiblement, parmi des faits et des logiques : « Tu dois comprendre pour croire » - St-Augustin - « Intellige ut credas ». Les tenants des rigueurs monolithiques sont avec Schopenhauer : « Croire et comprendre sont deux plateaux d'une balance : plus l'une monte plus l'autre descend » - « Glauben und Wissen verhalten sich wie die zwei Schalen einer Waage : in dem Maße, als die eine steigt, sinkt die andere » - c'est la croyance qui grave les mesures et stabilise la balance ! Près des sources, la raison calculante doit devenir raison croyante : « Je dus écarter la raison, pour faire place à la croyance » - Kant - « Ich habe das Denken beiseiteschaffen müssen, um dem Glauben Platz zu machen » - il ne faut même pas laisser vide la place de la raison, il suffit d'y reconnaître son impuissance, ce qui est un geste de lucidité et de courage, apparenté au sacrifice. | | | | |
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| doute | | | Les sujets les plus dignes de ma plume sont ceux, où le goût et la raison s'opposent, le manichéisme se méfie de l'objectivité. | | | | |
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| doute | | | Ce n'est pas pour l'espoir de débrouiller le mystère que celui-ci mérite d'être respecté. Le mystère n'offre ni écheveaux ni puzzles, on ne s'en aperçoit que lorsqu'il se mue déjà en problème. Le mystère, ce n'est pas un manque d'explication, c'est l'état d'une âme, qui adhère sans besoin d'explication. | | | | |
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| doute | | | La raison ne quitte un homme sensé ni dans ses calculs ni dans ses folies ; le raisonnement est une concentration sur le but et les moyens, le rêve en est une concentration dans l'élan et non dans la maîtrise de nos limites sublimes. Kant s'y égare : « Le rêve est un dépassement fondamental et profond de frontières de la raison humaine » - « Schwärmerei ist eine nach Grundsätzen unternommene Überschreitung der Grenzen der menschlichen Vernunft ». L'homme Fermé croit connaître ses limites, il adopte le ton apocalyptique ; l'homme Ouvert peint sa convergence infinie sur un ton grand seigneur. Promesse ou noblesse des espérances. | | | | |
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| doute | | | Les contraintes éliminant l'inessentiel, on touche à l'être, on aboutit au concentré, à la maxime, au regard ; la poursuite du but me réduit au devenir fluide, à la présence de pinceaux dans mes tableaux, à la fonction seulement visuelle. « Il faut tout d'un coup voir la chose d'un seul regard, et non pas par progrès de raisonnement »** - Pascal. | | | | |
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| doute | | | Le passé à inventer a besoin de nos oreilles et de notre nez ; l'avenir, sans énigme, n'a besoin que de nos cervelles. Mnémosyne, lisant le passé en linéaments, doit être plus inspirée que Cassandre, déchiffrant les partitions définitives. | | | | |
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| doute | | | Un langage plat ou un déchaînement métaphorique sont à égale distance de la nature. Si le sens du beau ne nous fut pas donné, nous n'eûmes pas compris le second message, tandis que la routine langagière eût interprété sans problème - le premier. Les messages métaphoriques, hélas, sont redirigés vers des gestionnaires périphériques ; la mémoire centrale est usurpée par des opérations arithmétiques ou logiques, où règne le silence des concepts et où l'homme est indiscernable du robot. | | | | |
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| doute | | | Je constate, que toutes mes actions ou pensées dégringolent dans la catégorie des platitudes, dès que je leur trouve une justification, d’où mon dévouement exclusif aux commencements indéfendables, irrationnels, injustifiables. Le poète, et donc le philosophe, ne crée que dans l’inexistant, ne console que l’inconsolable, ne boit qu’aux sources introuvables. | | | | |
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| doute | | | Le mystère du hasard fait naître le désir ; les problèmes de la volonté et les solutions de l’intelligence s’appuient sur ce désir mystérieux. Si tu veux, que des mots s’en mêlent, sans tomber dans la graphomanie, ce désir de l’écriture, - pratique l’écriture du désir. | | | | |
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| doute | | | L’esprit a besoin de règles, et le sentiment – d’enjeux. « Tout raisonnement se réduit à céder au sentiment » - Pascal. Il cède sur les enjeux, non sur les règles, tandis que le sentiment ne vit que d'enjeux et se moque de règles. « J'aime la règle, qui corrige l'émotion. J'aime l'émotion, qui corrige la règle »** - G.Braque. | | | | |
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| doute | | | Regardez ces robots, qui ne font que penser et croient, qu'ils imaginent. « Les hommes croient, et ils s'imaginent qu'ils pensent » - A.Suarès. Ma foi, je leur donne raison. Penser, c'est calculer ; croire, c'est écouter son imagination. | | | | |
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| doute | | | Les circuits intégrés silencieux remplacèrent, dans nos cerveaux, des roues dentées grinçantes ou des fibres gémissantes. « Je n'approuve que ceux qui cherchent en gémissant » - Pascal. Gémir, c'est admettre, humblement ou fièrement, en musique, que ton soi arbitraire veut s’émanciper de la raison nécessaire. | | | | |
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| doute | | | Le fil noué du mystère se livre à la rigueur d'un problème ; le dénouement du problème est dans la clarté d'une solution. Que je sois Gordias, avec sa hache fébrile, ou Ariane, avec ses doigts habiles, que l'élan d'un mystère m'accompagne – à travers la corde, sa musique ou ses flèches. « La vie est un perpétuel dénouement. Il ne faut pas s'en ennuyer ou s'attendre à un fil sans nœuds » - Tolstoï - « Жизнь есть непрестанное развязывание узлов. Надо не скучать этим и не ожидать гладкой нитки ». | | | | |
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| doute | | | L’erreur la plus impardonnable, c’est de nous dévier de notre tâche divine – rêver et créer, ou de nous vouer à la fonction animale – chasser et dominer. La raison soutient celle-ci, l’âme – celle-là. « La raison nous trompe plus souvent que la nature » - Vauvenargues. La raison pèche par calcul, la nature – par omission. | | | | |
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| doute | | | C’est petit – ne compter que par ce qui compte. La mesure du meilleur est la meilleure des mesures, à usage unique, digital, analogique ou sentimental. « Ce qui compte peut ne pas se compter ; ce qui peut être compté ne compte pas toujours » - Einstein - « Nicht alles was zählt, kann gezählt werden, und nicht alles was gezählt werden kann, zählt ! ». | | | | |
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| doute | | | Le seul prix du savoir est son acquisition, à l'aide d'un emprunt à la croyance, en monnaie, certes, inconvertible. « Ce qu'on croit fait tout le prix de ce qu'on sait » - A.Suarès. Irréfutable en monosyllabiques ! | | | | |
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| doute | | | Les lumières courantes – du Soleil ou de la raison – sont naturelles, largement collectives, elles éclairent notre vie réelle ; le sacré est une lumière artificielle, personnelle ou fraternelle, permettant de jeter des ombres sur notre vie de rêve. | | | | |
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| doute | | | Destin, prédestination, vocation, fatum – notions ampoulées, galvaudées, vagues et creuses, et qui ne disent pas grand-chose à ma vie ou à mon rêve. Des mots plus modestes – intérêt, désir, passion, goût – me sont plus proches et plus clairs ; et ma vie et mon rêve en sont pénétrés. L’axe : raison – pulsion est inépuisable. | | | | |
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| doute | | | La philosophie peut suivre la raison ou l’âme. La raison étant largement universelle, la première de ces philosophies est commune, se résume et se consomme facilement. Mais les âmes sont, toutes, différentes ; et la seconde des philosophies est essentiellement personnelle et se réduit souvent à la peinture des états d’âme incomparables. La première ignore l’âme ; la seconde méprise la raison. | | | | |
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| doute | | | Les mystères ne sont pas des signes de l’insuffisance de l’esprit ; l’esprit tout-puissant constate l’impossibilité, logique, intellectuelle ou matérielle, de l’harmonie du réel. Là est le mystère, puisque l’harmonie est bien là, sans que la raison l'explique ou la conçoive. | | | | |
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| doute | | | La science émet des lumières, et l’intelligence les reçoit ; ce sont des fonctions rationnelles de l’esprit. Mais le cœur reçoit une lumière intérieure, irrationnelle, le mystère y est plus profond, car il atteint l’amour ; l’âme émet des ombres, irrationnelles, le mystère y est plus haut, car il s’y agit d’une création humano-divine. | | | | |
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| doute | | | Entre le raisonnement (ce mystère du Vrai) et le sentiment (ce mystère du Bien) se glisse ce mystère du Beau – l’instinct. En littérature, former et entretenir cette triade est une tâche ardue de composition. Quand au mystère on substitue le problème ou la solution, on cesse d’être artiste. | | | | |
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| doute | | | Plus on est inculte, plus de raisons on trouve de hurler au désespoir et de rester sourd au chant de l’espérance. Il faut plus d’inconscience, pour annoncer la fin du monde que pour en admirer les merveilles. | | | | |
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| doute | | | À l’évidence de l’espace correspond l’énigme du temps. Ce que St-Augustin dit du temps : « si personne ne m'interroge, je le sais ; si je veux répondre à cette demande, je l'ignore » - « Si nemo ex me quaerat, scio ; si quaerenti explicare velim, nescio » est vrai pour la matière, comme, pour l’esprit, est énigmatique ce qui se déroule en nous. « Avant Kant nous étions dans le temps, depuis Kant le temps est en nous » - Schopenhauer - « Vor Kant waren wir in der Zeit, seit Kant ist die Zeit in uns ». Et l'espace, lui, n'a-t-il vraiment que trois dimensions, tandis que notre imagination géométrique pourrait facilement en ajouter tant qu'on veut ? Le temps-qui-passe et l'espace ouvert – deux énigmes du réel, défiant le temps-qui-dure et l'espace fermé. | | | | |
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| doute | | | Le passé, devenu figé, inaltérable, peut se réduire à la froide raison des constats et balances. Ils sont peu, ceux qui en retirent de chaudes étincelles, une flamme à transmettre. « Qui comprend le nouveau, en réchauffant l'ancien, peut devenir un maître »* - Confucius. | | | | |
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| doute | | | Ce qui reconnaît l’existence des mystères dans toute dimension du monde, ce ne sont pas les yeux fermés et le regard ésotérique quelconque, mais bien les yeux ouverts de la froide raison. Et d’ailleurs, les plus hauts mystères ne sont proclamés que par l’intelligence la plus profonde - la justification de la métaphysique. | | | | |
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| doute | | | On vaut, expressément, par son côté dogmatique, par ses Oui particuliers et difficiles ; on pèse, inconsciencieusement, par son côté sophistique, par ses Non, communs et faciles. Mais la valeur se prouve par la négation, par la contrainte, par les poids niés. C’est par la désignation d’une bonne querelle qu’on affirme son soi. L’inquiétude contre la paix, le rêve déraisonnable contre la réalité gorgée de raison, la solitude trouvée contre la fraternité recherchée, la noblesse inutile contre la loi pratique, la haute harmonie contre la profonde absurdité, l’intensité des ombres contre l’indifférence de la lumière, la résignation pour la forme contre la révolte du fond. | | | | |
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| chœur hommes | | | INTELLIGENCE : Sans l'intelligence, les hommes auraient pu continuer à croire vaguement en poésie, en fraternité, en souffrance. Mais la lucidité rigoureuse les transforme de plus en plus en salopards transparents et efficaces. Les dieux les menaçaient de foudres, les calculs permettent surtout de fabriquer des paratonnerres et d'authentiques indulgences. | | | | |
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| chœur hommes | | | PROXIMITÉ DIVINE : Les antipodes devinrent si proches, que les hommes n'éprouvent plus le besoin de recréer une proximité avec ce qui les appelle de l'infini. Tous les horizons sont scrutés, toutes les profondeurs sont bien sondées et la hauteur n'apporte aucun signe prometteur de poids ou de volume. Autant rester avec sa cervelle si proche des autres et si plate. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la poésie de l'art apportait aux cœurs, bronzés ou brisés, un complément de l'âme, nous permettant de ne pas succomber au poids de la raison prosaïque. Mais, visiblement, la vie fut prédestinée à se réduire aux algorithmes ; il s'agit, désormais, de dresser un bûcher funèbre pour nos rythmes d'antan, pour nos livres et nos étoiles : « La Loi de la vie se grave dans des machines et non plus dans des livres » - Volochine - « Законы жизни вписаны не в книгах, а в машинах ». | | | | |
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| hommes | | | Temps modernes : les illusions, qui se calculent comme les certitudes. Jugement Dernier voudrait dire calcul ; la dernière aube pourrait déchiffrer le rêve du premier matin de la Création. | | | | |
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| hommes | | | Tentative de prophétie : on ne saoulera plus les mômes avec des contes de fées (finis les mythes !), on les sèvrera au Manuel de Référence du Nourrisson Stagiaire (apprentissage de rites !). La musique (ce qu'insufflent les Muses !) sera évincée par la casuistique (ce que dicte la ruse !) Après la poésie et la philosophie, l'humanité se vouera à la programmation - les mythes, les rites et les rythmes céderont la place à l'algorithme, cette exacte métaphore de l'état positif. | | | | |
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| hommes | | | Le déluge de la raison et la colombe de Noé. Aucune feuille d'olivier à attendre, que des feuilles couvertes de chiffres. | | | | |
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| hommes | | | Je ne choisis pas la cause des naufragés pour les renflouer. Les seuls vaincus dont je partage les mouises, sont bâtisseurs de ruines, de châteaux en Espagne. Châtelains sans château me sont plus chers que navigateurs sans voile. « Les bâtisseurs de ruines, seuls sur cette terre, sont au bord de l'homme et plient au ras du sol des palais sans cervelle »*** - Éluard. | | | | |
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| hommes | | | Vu de loin, la vie des hommes ressemble de plus en plus à un jeu de réflexion, et la vie de l'homme - à une loterie. La machine dicte l'enjeu du premier et les règles du second de ces jeux. | | | | |
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| hommes | | | L'homme de la nature : l'imposture incohérente. L'homme moderne : l'authenticité calculée. L'harmonie artificielle leur manque, l'incohérence harmonique de Valéry. | | | | |
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| hommes | | | Tant de carapaces protègent l'homme moderne, devant tant de flèches décochées par ses semblables. Visiblement, l'endroit vulnérable des Achille ou Siegfried d'aujourd'hui n'est plus ni dans la tête ni dans le sexe, mais entre les deux, dans ce vide béant du cœur, qui n'est sollicité par aucun archer. | | | | |
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| hommes | | | La même antienne, deux fois séculaire, de Balzac à Cioran : l'échec retentissant d'un monde à la dérive, bouleversant toute la tribu. Moi, je vois le paisible succès d'un monde sur-ordonné, étouffant l'élan de tout solitaire. Par ailleurs, toute dérive, aujourd'hui, se calcule comme toute autre trajectoire en continu. | | | | |
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| hommes | | | Le blasphème est ici plus blême que la profession de foi, le juvénile est plus servile que le vieillard, le rebelle est plus rationnel que le conformiste. | | | | |
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| hommes | | | Soyons honnêtes : l'homme-robot lui aussi vit de l'illusion, celle que le calcul épuise toutes les opérations humaines. Le pugilat face à la danse, le tournoi face au bal, tournoi d'algorithmes, bal de rythmes. | | | | |
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| hommes | | | Toute harmonie se réduit aux nombres, mais aux nombres câblés qu'excluent les alphabets de l'âme tâtonnante. L'horreur de notre époque est que le nombre crève la vue et que l'âme se munisse de capteurs froids et infaillibles. Le plasticien évalue la nature ; la machine porte le verdict au rêve. Et l'homme se machinise, ses rêves naissent dans son cerveau en veille et non pas dans une nuit astrale. Les cœurs, ces organes ataviques : « La civilisation occidentale remplit le cerveau de connaissances, sans chercher à remplir le cœur - de compassion » - Dalaï-Lama. | | | | |
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| hommes | | | L'homme est un miracle si grandiose, que ceux, qui se reconnaissent comme néant, sont fous, privés non seulement d'yeux, mais de raison ; l'humilité devant Dieu est de l'hypocrisie ; il faut être humble devant le projet divin qu'est l'homme. | | | | |
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| hommes | | | Jadis horrifiait la folie des masses, aujourd'hui terrifie leur raison. Leur folie naissait dans la hauteur non-maîtrisée des idées lyriques, pour aboutir dans les gouffres des faits diaboliques. Leur raison ne promet qu'une vaste platitude, celle des idées et celle des faits. | | | | |
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| hommes | | | L'homme du ressentiment : qui ne voit ni rime ni raison dans ce monde, dont il n'est pas le créateur. Moi, j'entends partout de belles rimes et je vois votre monde saturé de raison, ce qui me pousse à en créer un autre, dans le périmètre de mes ruines déraisonnées. | | | | |
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| hommes | | | La vie humaine vue par les hommes d'aujourd'hui : un peu de chimie, un peu plus de mécanique et beaucoup d'arithmétique. « Les merveilles du monde ne sont que des symétries passagères » - Diderot. Des miracles indicibles partout où tombe un regard vivant, mais les hommes ne voient que causes, fonctions et chiffres. « Le monde ne mourra jamais par manque de merveilles, mais uniquement par manque d'émerveillement »*** - Chesterton - « The world will never starve for want of wonders, but for want of wonder ». | | | | |
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| hommes | | | Il faut s'en prendre aux personnes et non aux causes. L'homme, ce sont ses métaphores hérissées de vie (« transformer la vie quotidienne en une métaphore à signification divine »** - S.Weil) ; les causes, elles, sont de la géométrie ne méritant ni passion ni défi. | | | | |
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| hommes | | | L'esprit ému se mue en âme ; dans son état normal, l'esprit doit être imperturbable, froid, impartial, il est juge et non pas législateur. Laissons ce dernier rôle à l'âme, avec ses pulsions, ardeurs et fanatismes. Les hommes peuvent ne plus redouter ce déferlement des extrêmes, puisque leur âme devint atavique et inutile ; aujourd'hui, la justice est formulée et exécutée par le même robot de raison. Mais l'homme seul se moque de la raison superflue et devient, inévitablement, tyran et énergumène. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes d'aujourd'hui s'agitent dans la certitude, se reposent dans le doute, s'oublient dans l'erreur. Je m'agite dans le doute, me repose dans l'erreur, m'oublie dans la certitude. Dieu s'agite dans l'erreur, se repose dans la certitude, s'oublie dans le doute. La certitude, lieu idéal pour faire des sacrifices. Le doute, moment idéal pour être fidèle. | | | | |
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| hommes | | | L'ennui de notre époque ne vient pas du manque de zèle - loin s'en faut ! - chez les chercheurs de vérité, qui pullulent tout autant, mais du déclin du mensonge (Wilde). « L'art de vivre, c'est l'art de savoir croire aux mensonges » - Pavese - « L'arte di vivere è l'arte di saper credere alle bugie ». | | | | |
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| hommes | | | Le discrédit de la dialectique hégélienne est un effet collatéral, et presque seulement verbal, de la manie des hommes de prôner en tout une positivité jubilatoire ; l'innocente négation de Hegel (fond et forme des définitions) ayant été prise pour une tache gênante (sur la grisaille des preuves). La logique de race, victime d'une sociologie de masse. | | | | |
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| hommes | | | Les six Juifs, dans un stupéfiant ordre chronologique, topologique et anatomique, montraient aux hommes la source absolue de leurs troubles : Moïse - les cieux, Salomon - la tête, Jésus - le cœur, Marx - le ventre, Freud - le sexe. Vint le dernier, Einstein, pour prouver que tout est relatif… | | | | |
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| hommes | | | La culture européenne se distinguait par un élan vers l’invisible qu’on appelle regard. Dès que tout se confie aux yeux, c’est-à-dire à la raison calculante, la culture vit un déclin. | | | | |
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| hommes | | | Ils se lamentent : tout perdrait le sens. Tandis que le vrai drame de ce siècle est que ce fichu sens finit par tout envahir, en étouffant tout songe insensé. | | | | |
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| hommes | | | Nous sommes le chant et non pas le calcul. Nous sommes ce qu'émet notre fond musical (et non pas ce que nous pensons - le Bouddha) ; c'est pourquoi nos rues sont pleines tantôt de tintamarre tantôt de silence - personne n'y a envie ni de chanter ni de danser. | | | | |
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| hommes | | | Je m'aperçois que ma dyade - le rythme (le moi désirant) contre l'algorithme (le moi calculant) - doit être élargie à la triade platonicienne, pour inclure le thymos, le désir de la reconnaissance (la monade hégélienne, le moi grégarisant). | | | | |
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| hommes | | | J'oublie souvent que ce qui empêche le troupeau humain de devenir définitivement moutonnier ou robotique est l'inquiétude ; donc, si l'on veut accélérer ce processus irréversible, il faut continuer à employer le berger stoïque ou cartésien. | | | | |
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| hommes | | | Trois regards sur l'humanité d'aujourd'hui : l'historique, l'éthique, le personnel. C'est la société la plus juste, la plus intelligente, la plus généreuse. C'est un troupeau sans âme, sans rêve, sans horizons. C'est une meute d'impitoyables hyènes, un réseau de robots solidaires écrasant toute espèce non beuglante ou non calculante. | | | | |
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| hommes | | | Autour, tout n'est mû que par le sens, tempéré par la sensation et abandonné du sentiment. Et dire que Nietzsche voyait dans l'absence de sens le danger des dangers et nous tendait un marteau pour abattre le nihilisme, celui même qui n'est pas du tout l'absence de sens, mais l'appel à le recréer à partir du point zéro de l'imagination et de la sensibilité, au lieu de vivre d'une répétition quelconque, fût-elle appelée éternel retour. Que tes « interrogations soient plus près des commencements ! »** - Heidegger - « Anfänglicher Fragen ! ». | | | | |
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| hommes | | | Plus je vois dans la tête le foyer de ma personnalité, plus je perds mon visage. « L'humanité a égaré le secret de se donner à soi-même un visage » - G.Bataille. Mieux je renonce à ma personnalité visible, au profit de mon soi invisible, plus mon âme a de chances d'en devenir le chantre. | | | | |
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| hommes | | | Ils libèrent leur âme des tyrans, de Dieu, des censeurs, pour se retrouver avec leur seule cervelle, sans liberté, sans hauteur, sans originalité. L'âme, dépourvue de tous ses attributs, devint atavique. | | | | |
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| hommes | | | Leurs rejets, souvent, sont profonds et même hauts, mais c'est la platitude de leurs projets qui me rend sceptique. Quand son propre projet a de la hauteur, on se moque de tout rejet ; le cerveau acquiesce à la terre entière, quand les yeux sont pleins de ciel. | | | | |
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| hommes | | | Ce n'est ni la déchéance, ni la pourriture, ni la décrépitude qui amènent le déclin de la culture (Baudelaire, Arendt, Benjamin), mais au contraire, l'excès de santé stérile, la rigueur et la robustesse, la facilité de produire des images cohérentes, facilité performante, qui n'a plus besoin ni de talent ni d'audace ni de compétence. | | | | |
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| hommes | | | Dans le robot moderne, cohabitent la pré-programmation des prix et le hasard des valeurs ; il est l'héritier direct de l'automaton d'Aristote, qui désignait le hasard, et du juste pécheur des jansénistes marqué par la prédestination. Saturé d'un sens cérébral, ce robot est un non-sens vital. | | | | |
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| hommes | | | Quand la production succède à la création, les formes platoniciennes de l'art - l'icône (pour le cœur), l'idole (pour la raison), le fantasme (pour l'âme) - se dévitalisent et se banalisent ; il ne restent que des pièces fractales et inertes d'un puzzle ou d'un circuit. | | | | |
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| hommes | | | Il n'y a aucune raison de pester contre la modernité, puisqu'elle se serait éloignée de la Nature ; le bon Dieu ayant créé la vache, l'arbre et la rivière, prouve, par là même, que l'homme d'aujourd'hui est plus près du dessein divin que l'homme préhistorique. Mais un bug se serait glissé dans le programme thuriféraire, car le cerveau, contre toute attente, l'emporta sur le ventre, en privant ainsi le mouton de la victoire finale, pour offrir le podium au robot. | | | | |
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| hommes | | | Il est trop facile et ingrat de trouver de la folie dans la raison populaire ; trouver de la raison dans les folies des sages est et plus agréable et plus ardu. | | | | |
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| hommes | | | L'époque moderne enterra la controverse millénaire entre l'esprit, conduit par la raison, et l'esprit, séduit par l'âme. C'est la métaphore architecturale qui la rendait le mieux : la raison évolua de la Caverne au bureau climatisé, en passant par casernes et étables ; l'âme eut un faible pour la tour d'ivoire que nous rappellent encore ses souterrains et ruines. Mais même sur ses soupiraux, le badaud d'aujourd'hui ne lit que géométrie et dates. | | | | |
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| hommes | | | C'est l'âme et non pas la raison qui nomme maîtres ou esclaves ; la raison fixe le rayon de ton action, mais l'âme oriente le sens de ton regard. « Les fers n'entravent que les mains ; c'est la raison qui fait esclave ou maître » - Grillparzer - « Es binden Sklavenfesseln nur die Hände, der Sinn, er macht den Freien und den Knecht ». La raison, elle-même, aurait besoin de fers ; livrée à elle-même, elle fait pulluler le petit maître, à l'âme d'esclave. | | | | |
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| hommes | | | La totalité de l'homme intéressant se révèle et se résume dans ces trois attitudes : la pose face à la noblesse, la posture face au mot, la position face aux idées - la hauteur, le style, l'intelligence. Suivant ces axes, j'ai trois complices et alliés : Pascal, selon le premier ; Nietzsche, selon les deux premiers, Valéry, selon le troisième. Dois-je attendre mon Mémorial ? Mon cheval de Turin ? Mon illumination de Gênes ? Dans les deux cas - une rupture douloureuse avec la raison. | | | | |
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| hommes | | | La technique moderne est admirable en tant que moyen, acceptable en tant que but, passable en tant que contrainte, et franchement abominable en tant que contenu de la vie. L'invention de la roue ou de la machine à vapeur ne s'insinuait pas entre la raison et l'âme de l'homme de la rue, mais l'ordinateur lui rend obsolète le conte de fées, obstrue le ciel et l'éloigne du frère. | | | | |
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| hommes | | | L'extinction de l'âme, l'hypertrophie du cerveau - tel est l'homme moderne. Matière sans manière, dans le spirituel et dans le charnel. « Ce n'est point la chair corruptible, qui a rendu l'âme - pécheresse, mais l'âme pécheresse a rendu la chair - corruptible » - St-Augustin - « Nec caro corruptibilis animam peccatricem, sed anima peccatrix fecit esse corruptibilem carnem ». | | | | |
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| hommes | | | Et la raison et la folie se chargent d'apporter de la pureté dans cet univers inarticulé, chaotique ; il suffit de veiller qu'elle ne soit ni trop aseptisée ni trop fébrile. Quant aux saletés, la raison n'en remarque guère les plus hautes, et la folie en introduit de bien profondes. Dieu nous garde d'étouffer dans une pureté des bureaux ou dans une saleté des cabanons. | | | | |
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| hommes | | | Le regard relève de la vision individuée, et les yeux - de la réflexion grégaire, d'où ce paradoxe des temps modernes : la perte du regard au profit des yeux ; on n'écoute plus que ce qui (se) pense, on devient sourd à ce qui (se) voit. | | | | |
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| hommes | | | La culture nous propose des masques, sous lesquels s'exprime notre âme ; la civilisation façonne le vrai visage de la raison, visage sans expression. | | | | |
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| hommes | | | Choisir et s'imposer ses contraintes est plus digne et utile que seulement les connaître. « Est libre qui connaît ses contraintes ; qui se croit libre est esclave de sa folie »** - Grillparzer - « Wer seine Schranken kennt, der ist der Freie ; wer frei sich wähnt, ist seines Wahnes Knecht ». Sacrifice dynamique, plutôt que fidélité statique. « Le comble de la liberté est de se contraindre »** - Valéry. L'homme moderne n'est plus esclave d'une folie tyrannique, mais d'une raison démocratique. Mais la chaîne virtuelle s'avère mille fois plus lourde bien qu'indolore. | | | | |
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| hommes | | | Le calcul, l'action, la caresse - telles sont les facettes de notre être, se déployant dans la déduction (Aristote), la production (Marx), la séduction (Nietzsche), dévoilant la part du robot, du mouton, de l'homme. | | | | |
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| hommes | | | La perversité moderne : l'ange terrassé vit de passions nourricières, la bête triomphante vit de raison sans saveur. La bête privée de passions s'appelle robot, comme la bête abandonnée de la raison s'appelait mouton. | | | | |
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| hommes | | | Ce n'est ni le sous-homme ni le surhomme qui tuera l'homme, mais - les hommes. Et non pas à cause de leurs folies, mais de la folie de l'homme se rebiffant contre la raison des robots et des moutons. | | | | |
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| hommes | | | La définition cartésienne des animaux, en tant que machines, est étendue, aujourd'hui, à l'homme. Tant que l'injustice ou l'irrationnel hérissait le paysage humain, l'homme avait une chance d'échapper à la mutation en machine. Tous les Descartes modernes abandonnèrent cette ultime réticence et déclarèrent la justice - terrain non-déconstructible (Derrida) et même le seul. La honte des sens et l'ironie du sens - les seules facettes humaines, que la machine ne reproduira jamais ; quant au reste, Valéry a raison : « Le modèle Machine doit être pris comme base du système Homo ». | | | | |
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| hommes | | | Du temps de Descartes et Spinoza, la raison fut bafouée par le dogmatisme et la superstition ; mais aujourd'hui, où la raison triomphante étouffa toute forme de sensibilité, être cartésien ou spinoziste est signe d'un cerveau robotisé. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, en parlant du vivant, on le comparaît avec du vivant. Aujourd'hui, toute mesure de l'homme est mécanique, digitale ou analogique. L'homme comme mesure se réduisit à l'unité tout arithmétique. | | | | |
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| hommes | | | L'homme devrait laisser cohabiter en lui le sous-homme et le surhomme, et se débarrasser au maximum des hommes. « L'homme est un génie, les hommes ne sont qu'un monstre acéphale »* - Chaplin - « Man is a genius. But men form the Headless Monster ». C'est plutôt à l'homme de ressembler à cette bête, lorsqu'il oublie d'être un ange. Les hommes d'aujourd'hui ne sont qu'une tête, tête séparée de l'âme. | | | | |
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| hommes | | | Dès que l'amuseur public a plus de temps d'antenne que l'intellectuel, celui-ci crie à l'apocalypse de la culture. Notre époque, infantile ? Où vont-ils chercher ça ? Jamais l'humanité n'était aussi abominablement adulte. Et le progrès évident de la tolérance ne fait qu'élargir la porte de l'étable commune. La barbarie moderne, si elle existe, n'est perceptible que dans la mécanique, qui gouverne sans partage, pour la première fois de l'Histoire, tous les cerveaux, qu'ils soient infantiles, académiques ou rebelles. | | | | |
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| hommes | | | L'imagination avait son bercail ou étincelle - l'âme, et son achèvement ou brasier - l'émotion. Le progrès leur substitua la raison, qui n'en eût dû être qu'un pare-feu. Il n'y a presque plus de distance entre l'imagination et la raison. Une belle sauvage se livrant au mieux-payant. L'heureux vieux temps où l'on pouvait encore dire : « Le peuple a besoin qu'on l'éblouisse et non pas qu'on l'éclaire » - Ch.Fourier. | | | | |
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| hommes | | | Moi, fils de la Terre, en oubliant le Père je me prive, le plus souvent, de l'Esprit. Hors cette Trinité, même laïque, et où je ne suis qu'interprète, il n'y a que troupeau, celui des auteurs-robots, ceux qui ne rendent compte qu'à la raison. Pour bâtir un pont, la raison suffit, pour bâtir une vie on devrait rendre quelques comptes à la conscience, l'éternelle oubliée des raisonneurs. | | | | |
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| hommes | | | Notre civilisation de déodorants, d'anesthésies et de contraceptifs rendit tolérable l'homme, qui, à part le cerveau, a des griffes, des organes digestifs et génitaux. Plus d'organes vitaux indépendants. Maître du monde, le mouton calculateur se moque des bêtes et des anges et se mue en robot. | | | | |
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| hommes | | | Nos misères corporelles, sentimentales ou spirituelles sont trop évidentes, pour faire de leur conscience - un exploit ou une grandeur. Ce que l'homme peut dépasser, sur cette échelle, c'est la calculatrice, le stéthoscope, le tensiomètre. Heureusement, dans d'autres organes que la conscience vit le rêve de la majesté humaine. | | | | |
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| hommes | | | La machinisation, l'algorithmisation des goûts est paradoxalement tribut au plus ignoble des hasards. J'ignore mes fins, autant les vouer au hasard. Mais je dois être maître de mes contraintes, qui traduisent mon goût. Seul le caprice de l'artiste offre une houle alternative à la déferlante aléatoire à l'origine des destinées. | | | | |
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| hommes | | | Ils disent ne pas pouvoir suivre leur étoile, puisqu'ils ont une pierre dans leur soulier. Ils éteignent l'étoile pour le bien-être des pieds, des yeux sans scintillement, d'un cerveau ne dévisageant que d'autres cerveaux. | | | | |
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| hommes | | | Quand on voit l'homme d'aujourd'hui, pleurnichant sur sa solitude, mais manquant de toute noblesse de pensée ou d'acte, on se dit, que peut-être la voix moyenne de la multitude n'est pas très différente. Le plus grand nombre pense ne pas faire partie de la multitude, qu'il voit haineuse et sotte, tandis qu'elle est prude, gentillette et de plus en plus avisée, mais elle se réduit à la loi statistique du grand nombre. | | | | |
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| hommes | | | De notre siècle, où les masques de comptables dominent les visages de poètes, on peut dire : quelle cervelle imposante, mais de beauté point. Phèdre fut moins dur, pour les masques tragiques : « Quelle beauté imposante, mais de cervelle point ! » - « O quanta species, cerebrum non habet ! ». | | | | |
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| hommes | | | La technique, c'est la raison et la lumière, mais, pour la pratiquer, l'homme est amené à renoncer à son visage et à son regard. La transcendance grise est la plus perfide. « L'époque marquée par une intelligence technique, l'argent et le regard voué aux choses, c'est l'américanisme dénué de toute âme »** - O.Spengler - « Ära, geprägt durch technische Intelligenz, Geld und den Blick für Tatsachen, ein vollkommen seelenloser Amerikanismus ». | | | | |
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| hommes | | | Jadis l'esprit maillait et tamisait la vie ; aujourd'hui il la grillage, l'étiquette et l'emprisonne. Ni commencements ni fins : la généalogie et l'eschatologie tronquées. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, dans l'idéosphère, l'image était une idée métaphorique, se passant de son stade interprétatif ultime, celui du sens ; la graphosphère égalisa l'image et l'idée ; la vidéosphère actuelle se débarrasse de toute métaphore et réduit aussi bien l'image que l'idée - à leur sens. Où elles se retrouvent en compagnie des modes d'emploi et des guides touristiques. Je ressens la puissance de cette machine vidéosphérique dans le sort réservé à ce livre : son inexistence à cause de son invisibilité, de son refus en bloc, refus de sa réalité, de sa valeur, de sa vérité - ce qui me propulse ou m'exile vers ma chère hauteur, où je ne croise ni maisons d'édition ni lecteurs ni caméras. | | | | |
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| hommes | | | Le feu est donné à toutes les âmes, mais la raison ne cherche qu'à le dompter, au lieu de le laisser nous emporter. Comme l'air, créé pour porter notre musique, et qui ne retentit plus que du bruit de nos compteurs. | | | | |
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| hommes | | | Imaginez Platon, se cramponnant à sa cire et à son stylet et brocardant l'infamie technocratique des inventeurs du papier (comme Chateaubriand et Vigny maudissant la locomotive à vapeur) - c'est pourtant ce que font nos intellectuels geignards et aigris, face à la joyeuse avancée du gai savoir des ordinateurs. L'affreux Gestell de Heidegger n'est pas en salle-machine, il s'incruste dans vos circuits mentaux sans courant de rêve ! Le triomphe du robot, chez les hommes, n'est ni extérieur ni technique, mais intérieur et psychique. Moi, charlatan de mon étoile, dois-je m'effaroucher, puisqu'on se met à explorer les astres ? | | | | |
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| hommes | | | La barbarie n'est ni manque de raison ni manque de nature, mais manque d'irrationnel et d'inventé (mais voyez l'invention d'une folle barbarie dans le Sacre du Printemps, bouleversant tout homme civilisé). La raison nous renvoie à la nature. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, en suivant les caprices de l'histoire, on canonisait des saints, des héros, des monarques ; aujourd'hui, on vulgarise leurs équivalents : des gestionnaires, des sportifs, des amuseurs publics, en suivant la rigueur de leurs prouesses monétaires. Et ce que nous gagnons en sobriété du jugement, nous le perdons en ébriété de l'esprit. | | | | |
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| hommes | | | Les textes et les faits modernes sont à ce point prédéfinis par la machine, que toute herméneutique en est réduite à l'algorithmique. Tout symbole (étymologiquement, deux morceaux d'une pièce de monnaie, pour que deux inconnus se reconnaissent !) s'accède par un mot de passe calculable. | | | | |
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| hommes | | | Les hauteurs sont vides, les profondeurs affleurent la platitude ; à l'affection succéda la désaffection, à la jubilation - l'amusement, au caprice - le calcul. « Ils méditent, analysent, calculent, ruminent, mais ils n'exultent pas » - Rachmaninov - « Они размышляют, анализируют, вычисляют, вынашивают, но только не ликуют ». | | | | |
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| hommes | | | L'étranger : on en comprend la pensée, on n'en décèle pas l'émotion. Le compatriote : on en devine l'émotion, on ne parvient pas à en résumer objectivement la pensée. C'est avec l'étranger qu'il faut apprendre à raisonner et c'est avec son compatriote qu'il faut préserver l'émotion originelle. | | | | |
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| hommes | | | Je trouve plus de vie, d'étonnement, de mystère – dans un beau livre, que dans les hommes d'aujourd'hui, d'une transparence insupportable. Extinction de l'âme, coulée dans une raison en bronze. Même le ciel, on le découvre désormais non pas dans les yeux d'un homme amoureux, mais dans un livre : « Et, tel un livre parmi d'autres, tu trouveras le ciel, dans une âme dépeuplée » - A.Blok - « И небо - книгу между книг - найдёшь в душе опустошённой ». | | | | |
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| hommes | | | Notre époque est peut-être la première, où il soit permis de douter de l'inaliénabilité du rêve onirique. Une fonction d'âme désactivée par ce contrôleur de cerveau à cause du peu d'appels. | | | | |
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| hommes | | | L'âme et l'esprit sont deux fonctions d'un même organe, qui tantôt vibre et tantôt calcule. À l'évocation des choses qui n'existent pas, mais réclament une forme, ou au défi des choses raisonnables, qu'il s'agit de maîtriser. Avec la mort des poètes, la première fonction humaine devint presque atavique. Le sobre Socrate l'avait prévu : « Le poète donne une mauvaise orientation à l'âme, en flattant ce qu'il y a en elle de déraisonnable » - désormais les orientations et les trajectoires se calculent, mais ne se chantent plus, dans l'organe unidimensionnel. Une mise en prose, si semblable à une mise en bière. | | | | |
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| hommes | | | Notre époque, c'est l'épuisement de mythes. Comment naissaient et s'entretenaient les mythes ? De quelques échos épars d'une réalité évanescente surgissait un premier mythe – une histoire, une théorie, un système. Par dessus le premier mythe s'érigeaient des monuments – temples, statues, livres, symphonies. Fascinés par ces monuments, les hommes créaient un second mythe – des passions, des croyances, des certitudes et des doutes. Aujourd'hui, on ne produit plus de monuments ; le second mythe se dévitalise et le premier – se rationalise. L'art fiche le camp, en entraînant avec soi - le mythe. | | | | |
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| hommes | | | Le nombre devint si compact et continu, qu'on n'y échappe que par des fragments discrets, en s'émiettant. | | | | |
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| hommes | | | Deux issues, banales dans leurs impossibilités, sont prophétisées par tous les sots de la planète : le déclin de l'homme et sa métamorphose. Vu l'immensité du troupeau robotique ambiant, le premier terme semble l'emporter ; le second fut tenté, par la foi et par le sang, et aboutit à la dégénérescence. Y aurait-il un troisième terme, un éternel retour à la bonne nature ? L'éternel retour lyrique - le monde sans être ; l'intemporel ennui logique - le monde sans devenir. | | | | |
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| hommes | | | L'ivresse, l'extase, l'angoisse - tels sont les états normaux de l'âme ; dès que l'équilibre ou l'harmonie la visitent, elle vire à la raison ou à l'esprit. Mais depuis que l'homme se détourna des sources, perdit le goût des rythmes et s'adonna à l'inertie et à l'algorithme, il ne vit plus que de la sobre raison, où il devint indiscernable du robot : « Nous sommes automates autant qu'esprits » - Pascal - en absence de l'âme, l'esprit devient un automate de plus. | | | | |
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| hommes | | | Arrivent de nouveaux barbares, forts de leur intelligence et horribles par leur absence de contraintes. Ils ont la maîtrise des moyens et la certitude des buts, ce qui suffit à l'intelligence calculante, pour ne pas glisser vers l'intelligence méditante. | | | | |
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| hommes | | | L'histoire de l'humanité semble être cyclique, avec les règnes successifs de la superstition, de la raison, de la passion ; avec les cultes respectifs du sacré, du vrai, du beau. Aux charnières entre ces époques surgissent la fraternité, la création, la décadence. Nous trouvant au beau milieu de la deuxième période, verrons-nous le retour de la troisième, du rêve ? Sur cette roue, le point le plus éloigné, aujourd'hui, c'est la fraternité, que ne peuvent plus évoquer, sérieusement, que d'incorrigibles rêveurs. | | | | |
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| hommes | | | Ils rêvent comme s'ils étaient en éveil ; je cherche à donner à l'éveil le caractère du rêve. L'homme qui rêve a de l'âme, l'homme qui veille fait appel à l'esprit ; une mutation robotique nous rendit tributaire du seul esprit ; le terme de spirituel, qui désignait jadis la cohabitation de ces deux facettes d'un même organe, est caduc. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la hauteur de l'art et la profondeur de la philosophie se projetaient sur les étoiles, ce qui enthousiasmait nos yeux et nos regards et faisait honte à nos bras. Depuis que ces projections se font exclusivement sur la platitude de notre existence terrestre, règne la raison technico-scientifique. La disparition de la honte a pour conséquence l'inutilité de toute consolation. Le sobre calcul remplit les regards et les vide de leurs vertiges d'antan. Au lieu de Dieu, on aurait dû pleurer l'art et la philosophie. | | | | |
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| hommes | | | Après la liberté mécanique, voici la beauté mécanique qui s'installe dans les cerveaux des hommes, en absence des âmes. Les impôts et le budget ne sont plus des sujets plus secs, que ce qu'on trouve dans la peinture ou dans la poésie modernes – beaucoup de bruit et aucune musique. Où chercher un bon orphelinat ? « La liberté ne vit qu'au pays du rêve, et la beauté ne va que vers le chant »* - Schiller - « Freiheit ist nur in dem Reich der Träume, und das Schöne blüht nur im Gesang ». | | | | |
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| hommes | | | Jamais le calculateur ne fut aussi jaloux du gracieux danseur de jadis, jamais le danseur ne fut aussi imitateur du disgracieux calculateur de jadis. « On peut être un logicien et en même temps être plein de musique » - H.Hesse - « Man kann Logiker und dabei voll Musik sein » - à remarquer la judicieuse répétition de être, dans la traduction. « Poésie, on t'appellera Pensée Musicale » - Carlyle - « Poetry, we will call Musical Thought » - quand la musique est belle, les pensées accourent, sans être expressément appelées. | | | | |
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| hommes | | | L'Histoire est scandée par la part que les hommes accordent aux règnes de la raison ou/et du rêve. L'Antiquité ne vit que de la raison ; la Renaissance réveilla le rêve ; les Lumières atteignent l'équilibre entre les deux ; le romantisme crut pouvoir annoncer le triomphe du rêve ; la modernité, c'est un retour à la raison, sans la noblesse antique, sans l'élan de la Renaissance, sans l'élégance des Lumières, - le glas d'un romantisme étranglé. | | | | |
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| hommes | | | Après le spirituel (la fête de l'âme), le rituel (la cérémonie de l'esprit) aussi fiche le camp au profit du ponctuel (l'agenda de la raison) : être au bon endroit au bon moment. L'avenir des hétérodoxes est dans la gestion des algorithmes. | | | | |
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| hommes | | | La philosophie avait une chance de survivre à la robotisation des hommes, en restant, comme jadis, du côté du soft, avec des fonctions plutôt qu'avec des organes. Mais elle tenta de placer sa compétence du côté de la rigueur du hard ; la prétention d'être organe la dévalorisa, faute de performances. Ainsi, le soft perdit sa dernière interface lyrique, désormais seule la raison calculante l'exécute. | | | | |
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| hommes | | | La nature de l'homme se manifeste sur les axes horizontal et vertical ; sur le premier, elle consiste à suivre les pulsions, communes à toute l'espèce ; sur le second, la nature profonde s'appellera intelligence, et la nature haute - regard, qui, tous les deux, nous disent, que la vraie nature de l'homme, c'est l'artifice, la création. | | | | |
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| hommes | | | Pourquoi, diable, pâtit-on davantage, dans l'inhumain, des rêves brisés, plutôt que, dans l'humain, des os brisés ? Parce qu'un rêve inaccessible portait, jadis, plus haut qu'une action, devenue aujourd'hui accessible et nous condamnant à la platitude. « L'événement crucial de la Modernité, le passage du règne de l'humain à celui de l'inhumain, l'action est devenue objective » - M.Henry. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la vie se déroulait entre la sobriété du sens et l'ivresse des sens ; la sobriété de la raison l'emporta, et une sobre concentration règne dans toutes les têtes, l'âme ayant crevé suite à la gueule de bois trop prolongée. J'envie le temps, où l'on pouvait dire cette chose invraisemblable : « L'homme moderne s'enivre des dissipations » - Valéry. | | | | |
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| hommes | | | Les mêmes climatiseurs donnent vie aujourd'hui aux porcheries et aux bibliothèques ; le porteur de raison n'a plus aucune raison de toiser le porteur de jambon. « Celui qui partage le savoir avec ceux qui en sont indignes suspend des perles au cou des porcs » - le Coran. | | | | |
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| hommes | | | Je regrette l’ennui de la mythologie de la raison, pratiquée il y a deux siècles, lorsque l’horreur de la sociologie de l’âme m’étouffe, aujourd’hui, dans ce siècle sans mythes ni âmes. | | | | |
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| hommes | | | Ce n’est plus le paradigme de théâtre mais celui de Bourse qui conviendrait le mieux, pour situer la scène du monde. Ce fut le spectacle de déraison qui provoquait jadis la révolte des hommes ; aujourd’hui, ce qui réveille la mienne, c’est l'application mécanique d’une raison calculatrice. Trop de raison, trop de sens, trop de normes, au détriment d’un rêve agonisant. | | | | |
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| hommes | | | L’art, c’est du spectacle, et la vie, c’est de la réalité. On peut dire, qu’aujourd’hui, pour la première fois depuis la préhistoire la réalité dépasse le spectacle par sa place dans nos pensées ou émotions. Tout y est atrocement réel, rationnel, utile. À qui la faute ? Aux dramaturges ? Aux metteurs en scène ? Aux acteurs ? M’est avis, que c’est plutôt la faute architecturale, effaçant la rampe entre la scène et le parterre, ou, plus précisément, plaçant la scène au milieu des rues, des bureaux, des forums, où un troupeau homogène s’arroge le droit de jeu, de parole, d’éclairage, de décor et de critique. | | | | |
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| hommes | | | Un nationalisme réfléchi, en littérature comme en politique, est toujours abjecte ; seul un nationalisme pulsionnel est pardonnable (Hölderlin, dont les firmaments anxieux me sont chers, ou bien Dostoievsky, chez qui tout n’est que pulsion). Un cosmopolitisme n’est bon que réfléchi, surtout chez les polyglottes (Nabokov ou G.Steiner, deux auteurs, dont les horizons me sont les plus proches) ; pulsionnel, chez les monoglottes, il ne traduit qu’un artifice de l’âme et une froideur de l’esprit. | | | | |
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| hommes | | | Ce n'est ni l'action (G.Le Bon), ni la révolte (Ortega y Gasset) ni la folie (H.Broch) des masses qui nous cernent aujourd'hui, mais leurs transactions et calculs, inertiels, paisibles et raisonnables. Et toutes les élites en sont solidaires, les seules frontières, encore en place, étant horizontales ; plus de douaniers de goût ni de barrières de dégoût ; le ciel, abandonné de regards, pleure le souvenir de l'action de Dieu, de la révolte de l'ange et de la folie du héros. | | | | |
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| hommes | | | Dans la robotisation générale, le seul genre littéraire qui survivra sera probablement celui des scénarios (ou des schèmes kantiens). L'écran sera élevé au titre de support exclusif de rêves ! Aux projecteurs mécaniques - des rêveurs mécaniques ! La bonne littérature, comme la mauvaise, commence bien par l'extinction de lumières ; ensuite, la mauvaise enclenche l'action et la bonne - la génuflexion ou, au moins, la réflexion. | | | | |
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| hommes | | | Tant de voix grégaires pestent contre la décomposition, la putréfaction, la dégénérescence du monde, là où je ne vois que trop d’ordre, de raison, de sens, de justice et même d’intelligence. Il ne manque à cette perfection mécanique qu’un peu d’âme. | | | | |
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| hommes | | | Oui, Goya vit juste : les rêves, fricotant avec la seule raison, enfantent des monstres et furent des monstres, déjà, eux-mêmes. Jadis, l’âme s’unissait à l’esprit, pour enfanter de rêves, beaux et sensuels ; mais l’âme, aujourd’hui, est frigide et l’esprit – châtré. | | | | |
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| hommes | | | L’une des obsessions de ce siècle – la correction, aussi bien en tant qu’état qu’en tant que processus. Jadis, la raison vaseuse corrigeait l’émotion débordante ; aujourd’hui, l’émotion décadente corrige la raison rêveuse. | | | | |
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| hommes | | | Le constatataire l'emporta sur le contestataire ; le doigt d'Aristote, de l'École d'Athènes, pointant la terre, ridiculisa le doigt de Platon, invitant le ciel ; seul le terrestre sert désormais de justification à toute quête du céleste. | | | | |
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| hommes | | | Dans l’art moderne dominent les hurleurs, les monstres, les raisonneurs ; tout compte fait, ceci correspond au besoin classique de l’unité artistique – contenir des mélodies, des images, des pensées. | | | | |
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| hommes | | | C'est autour d'une Histoire, vue comme un mouvement rationnel vers la Liberté, que se bâtissent, de Hegel à Lyotard, les savants constats de Fin de l'Histoire, qu'ils placent, naturellement, toujours en Prusse, à la bataille d'Iéna ou à la chute du Mur de Berlin. | | | | |
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| hommes | | | La bouche s'ouvrait jadis, pour représenter ou interpréter les débordements du cœur palpitant ; aujourd'hui, elle n'exprime que les résidus numériques d'une raison calculante. | | | | |
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| hommes | | | L’âme est ce qui dirige ton regard sur ton étoile ; l’extinction des âmes, aujourd’hui, s’explique par la tyrannie du sens, que seul l’esprit trace et en fait des sentiers battus, même pour les aveugles. « Quand on a son bon sens, il est inutile de frapper aux portes de la poésie »** - Platon. | | | | |
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| hommes | | | L’homme a besoin d’un bon regard d’esprit pour mieux interpréter les ombres d’âme ; mais il hérita l’instinct aveugle du mouton et la raison transparente du robot. | | | | |
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| hommes | | | Aux obscurités germaniques, aux apocalypses russes, aux folies anglaises, la littérature française ne peut opposer que la raison de sa lucidité, de son goût du juste milieu, de l’équilibre entre le mot et l’idée. Rien de trop ; ce qui est extrême est insignifiant ; le sens est tout – le culte de la forme n’a pas que des effets heureux. | | | | |
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| hommes | | | La bête, en nous, ce n’est pas un démon, une force du Mal ; notre bête se charge de nos extases, irrationnelles mais pures, comme notre ange garde notre noblesse, raisonnable mais flamboyante. Nous exprimer pleinement, c’est-à-dire avec le concours de l’ange et de la bête, c’est de nous inspirer ou de nous fendre d’extases nobles. | | | | |
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| hommes | | | Les Français mirent plus d’un siècle, pour écraser l’Infâme (un vrai et unique mérite de Descartes à Diderot), tandis que les philosophes allemands, amis des pasteurs, se livraient aux litanies sur la vérité, les connaissances, le mystère. Mais sans l’Infâme, le discours français tourna à l’ennui rationnel, tandis que la logorrhée allemande se métamorphosa en poésie, irrationnelle mais philosophique. | | | | |
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| hommes | | | Les objets et les projets remplissent désormais tous les recoins de notre conscience par trop rationnelle ; le sujet désemparé n’a plus de place dans ces horizons trop pleins, et l’âme, sa conscience créatrice ou morale, sa voix d’antan, est muette, dépérit, faute d’emploi. « Le monde moderne porte en lui-même son absence d'âme »* - Malraux. | | | | |
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| hommes | | | La reconnaissance (sociale, intellectuelle, sentimentale) est une fausse consolation, comme l’ennui (des corporations, des actes, des idées) est un faux désespoir ; tous les deux sont le sort de ceux qui s’attardent sur les forums. Il faut se construire, dans l’éther, une demeure solitaire, dans le genre des ruines ou des châteaux d’ivoire, pour y pratiquer l’ascèse de la raison ou l’exubérance des rêves. | | | | |
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| hommes | | | Les adeptes de la raison triomphante voient dans la noosphère (le milieu du savoir accumulé) l’héritière des éléments inertes (géosphère, atmosphère, pyrosphère, hydrosphère) ; ceux de l’âme humiliée – dans la pneumosphère, que prôneront les marchands de pneus. | | | | |
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| hommes | | | La foi en âme immortelle ou à la vie éternelle ne peut être que grégaire (d’autant plus vide et froide que les âmes se raréfient et la vie, de plus en plus, s’oppose au rêve). À cette farce de foi populacière, je préfère le tableau du monde que peint la raison tragique, s’appuyant, certes, sur un savoir collectif, mais disposant d’une palette de couleurs personnelle. | | | | |
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| hommes | | | Quand, dans les affaires du monde, je vois la raison, le calcul, le sens évincer le rêve, je pense, ironiquement, aux innombrables absurdistes vouer le futur au règne du chaos : « Si la littérature d’avenir doit devenir absurde, le monde le serait aussi, pour ne plus être seulement tragique, romantique et religieux » - Chesterton - « If nonsense is to be the literature of the future, the world must not only be the tragic, romantic, and religious, it must be nonsensical ». | | | | |
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| hommes | | | Jamais la créativité humaine ne s'exerçait à une telle échelle, jamais la tolérance n'adoucissait à ce point les mœurs, jamais le savoir ne jouissait d'un tel prestige - et pourtant votre siècle est des plus barbares, car tous ces choix se font par une raison en bronze, en absence des cœurs brisés. | | | | |
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| introduction intelligence | | | INTELLIGENCE : L'habitat unique de l'intelligence est le cerveau ; et lorsqu'on tente de lui attribuer une résidence secondaire du côté du cœur, les indigènes naïfs et fervents la rejettent ou l'isolent. Ses quatre nervures sont : concevoir, interroger, résoudre, interpréter. Quatre motifs langagiers les tapissent : les concepts, les mots, les logiques, les dialogues. Sa raison d'être est dictée soit par les pieds mesurant la solidité du plancher, soit par les yeux, qui clament la hauteur du plafond percé. | | | | |
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| chœur intelligence | | | ART : Tous les emplois sont soumis, aujourd'hui, aux tests de l'intelligence. Je tremble pour l'art, qui s'adjugeait le privilège de défier les syllogismes. Les poètes, musiciens et peintres, ayant perdu la foi en verbe, ton et note, se faufilent dans des miasmes métaphysiques, où tous les premiers rôles sont déjà accaparés par des scolâtres de l'ennui professoral. | | | | |
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| chœur intelligence | | | SOLITUDE : Le sot est évidemment plus exposé à la solitude que le sage. Le malheur de celui-ci est que, même en foule, il se sent solitaire. La solitude de l'insensé naît de l'incompréhension, qui entoure ses faits et visions. La solitude du sage est la certitude, que les autres ne sentent pas ses pulsations. Le plus fort plaisir du sage est qu'on devine et admire ses rythmes et non pas ses algorithmes. | | | | |
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| chœur intelligence | | | RUSSIE : Dans quel pays l'intelligence ne s'éploie que dans l'inutile ? En Russie, où la musique, la poésie et la mathématique ne laissent aucune chance aux ponts et chaussées. Le peuple le plus doué de la planète, gaspillant ses dons au vent de l'ivresse, de l'oubli, de la prostration. Mais quelle incapacité pour le calcul concret ! | | | | |
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| chœur intelligence | | | AMOUR : Dans l'absurdité absolue de l'amour, le sage trouve un bon prétexte pour s'abêtir. Le sot, dans le même cas, se tourne résolument vers l'intelligence du calcul. Aimer, c'est savoir sacrifier l'utile et rester fidèle à l'inutile. Sans l'amour, l'image ne crée, même chez un sage, qu'un paysage ; chez l'amoureux, l'image crée un climat. | | | | |
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| chœur intelligence | | | MOT : Heureusement, le mot n'accourt pas à toute injonction de l'intelligence. Son prêtre et maître est le goût, le vrai adversaire et rarement l'allié, de l'intelligence. Le verbe salue l'extase des néophytes, l'algorithme surveille les oukases des rites. De l'intelligence et même du mystère, le goût fait des autels ou des socles, où il immole ou intronise le mot. | | | | |
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| chœur intelligence | | | BIEN : Faire du bien est inefficace, il faut beaucoup d'intelligence pour le comprendre. Les progrès de la lucidité rendront nos cœurs opaques. Le magnétisme du bien s'effrite, lorsqu'un cœur isolé se décharge de sa mission au profit d'une cervelle conductrice de troupeaux. De tous les dons, dans le dessein divin, le bien est celui qui se réfère le moins à la géométrie. | | | | |
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| intelligence | | | La merveille du cerveau : tant de choses en sortent, sans que les bras le réclament. La merveille du cœur : tant de choses y rentrent, sans être approuvées par le cerveau. | | | | |
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| intelligence | | | Toute tentative de philosopher, quels que soient tes dons de plume, est et ne peut être que de la poésie (« de la poésie sophistiquée » - Montaigne). « La philosophie devient poésie, sous l'enthousiasme d'un génie »** - Disraeli - « Philosophy becomes poetry, in the enthusiasm of genius » - elle l'est même sans enthousiasme ni génie ; c'est la poésie qui devient philosophie, dans l'abattement du verbe. « La poésie sera de la raison chantée » - Lamartine. | | | | |
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| intelligence | | | Tant de bavardage autour de cette fiction stérile de méthode de penser (more geometrico ou Wissenschaftslehre nova methodo), tandis que seule une manière de penser (more aestetico) est probante, opératoire et bien réelle. La méthode est surtout utile en technique et en artisanat, et quand on tente de l'introduire en littérature ou en philosophie, on entend du croassement ou du grincement. | | | | |
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| intelligence | | | Ce n'est pas la négation qui est le mouvement le plus prometteur d'une pensée, mais la réduction (élévation ?) de constantes au rang d'inconnues (ce que d'autres qualifient, à tort, de négation ou de dénégation). Dans le meilleur des cas, cette inconnue prendra la structure d'arbre à unifier. On n'a pas besoin d'un dérèglement des sens, le bon sens suffit : « Il s'agit d'arriver à l'inconnu par le dérèglement de tous les sens » - Rimbaud. | | | | |
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| intelligence | | | Le cerveau est une excellente unité arithmétique, mais qui devient détestable, dès qu'il se substitue à nos périphériques, où s'impriment les âmes, se magnétisent les cœurs ou se gravent les mystères. | | | | |
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| intelligence | | | Tout homme créatif est amené à exécuter la tâche de représentation, mais l'approche peut être de trois sortes : pragmatique - fournir des moyens, stratégique - déblayer le chemin vers un but, spirituelle - constituer un réseau de contraintes, deviner dans le sensible le langage de l'intelligible, voir l'étant à travers l'être : « Cette re-présentation de l'étant en vue de son être s'appelle penser » - Heidegger - « Dieses Vor-Stellen des Seiendes hinsichtlich seines Seins ist Denken ». L'être se réduisant à la volonté (Schelling), le monde (schopenhauerien) n'est qu'un interminable penser, ce qui n'est pas glorieux. | | | | |
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| intelligence | | | Trois sortes d'intelligence : l'analytique, s'encanailler dans des pourquoi ; la synthétique, s'enfatuer avec des comment ; la thétique ou la romantique, jongler avec des où et quand (hic et nunc). | | | | |
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| intelligence | | | Ce que j'appelle monde conceptuel est un vécu, ordinairement chaotique, qu'une sollicitation langagière anime, organise, focalise pour résoudre le problème, que dégage du discours notre machine logique. Toute théorie et tout modèle logent dans ce monde bercé par le désordre. Le langage, lui, ne contient ni théories ni esprit. | | | | |
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| intelligence | | | Il y a en nous trois sortes d'infini : le géométrique auquel on accède par une extrapolation du fini, l'esthétique dont témoigne le plaisir de l'âme, l'affectif surgissant dans l'aveuglement du cœur. Aucune hybridation entre eux n'a de sens, pourtant, c'est ainsi que procèdent les nigauds. | | | | |
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| intelligence | | | Est plus intelligent celui qui, dans deux objets, voit plus de dissemblances et plus de ressemblances. L'ironie égalise, la curiosité multiplie. L'intelligence est une curiosité ironique. « Le sens unifie partout, les sens dissocient partout » - Schiller - « Der Sinn vereinigt überall, der Verstand scheidet überall ». | | | | |
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| intelligence | | | L'anatomie comparée de l'intelligence : l'esprit, c'est la tête d'homme ou les pieds de femme ; le cœur, c'est les pieds d'homme ou les ailes de femme ; l'âme, c'est les ailes d'homme ou la tête de femme. Les pieds - où nous sommes ; les ailes - où nous nous sentons portés ; la tête - où nous nous voyons. | | | | |
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| intelligence | | | Ils réduisent le sujet aux solutions, qu'il sait manier, et aux problèmes, qu'il est capable d'énoncer. « Une philosophie idéaliste : que le sujet y soit requis, non comme problème, mais comme solution de l'aporie de l'Un » - Badiou. Dans les deux cas, il se réduirait aux vulgaires scolies ou périodes, tandis que, convoqué comme mystère, par une philosophie idéaliste, il ferait honneur même à l'axiome du Multiple. | | | | |
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| intelligence | | | Le philosophe donne de la vie, c'est à dire du mystère et de la musique, de la profondeur et de la hauteur, - aussi bien aux généralités qu'aux particularités. Chez le non-philosophe, les généralités, comme les particularités, sont inertes et plates. | | | | |
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| intelligence | | | Est métaphysicien celui qui admet, qu'au-dessus des commencements du sensible et des finalités de l'intelligible règnent les contraintes du réel, appelées, maladroitement, l'Être. Mais dominent les adeptes des sentiers battus, des parcours, des inerties, des routines intermédiaires. À l'être poétique qui fait danser, ils préfèrent le devenir prosaïque qui ne fait que penser. | | | | |
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| intelligence | | | La pensée : un fait de langage émettant des hypothèses sur des liens entre objets. Par un jeu de substitutions, on peut arriver à une adhésion ou à une preuve. Quand le démonstrateur suffisant est le goût, on est dans l'art ; quand l'adhésion logique est exigée, on tend vers la science. | | | | |
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| intelligence | | | Chez ceux qui réfléchissent sur la vie, le vrai conflit n'est pas entre ceux qui croient à une unité du monde et ceux qui en proclament la multiplicité selon la liberté chaotique de chacun. Il oppose plutôt ceux qui voient et vénèrent l'inaccessible beauté du monde, leur servant d'asymptote, et ceux qui ne tournent leurs yeux que du côté de leurs cerveaux. | | | | |
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| intelligence | | | Face à l'information qui déferle, l'homme est singe, perroquet ou rat ; il paraît qu'il y en a même des chacals : « Voici les intellectuels friands de la chair des concepts congelés par l'intelligence artificielle, dénués de toute saveur. Les chacals de l'information et de la communication » - Baudrillard. Comme la plupart des anathèmes, cette sortie est visiblement dictée par l'ignorance (comme mon animadversion résolue, face aux hommes, espèce que, pourtant, j'ignore largement). L'intelligence artificielle n'est qu'une instrumentation et une généralisation de la logique, elle n'affaiblit en rien la saveur d'une chair plus fraîche. La métaphore fait partie de l'information, que les meilleurs des mammifères ou des programmes informatiques savent digérer. | | | | |
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| intelligence | | | L'homme est une étrange osmose d'un calculateur et d'un valseur, d'un interprète et d'un représentateur, l'un pouvant se passer, facilement, de l'autre. Ce dont est incapable l'intelligence artificielle : étant condamnée à passer par la représentation, elle ne mènera jamais la danse. Kant, pensant définir la vie, définit déjà le robot : « La capacité d'un être d'agir selon ses représentations s'appelle la vie » - « Das Vermögen eines Wesens, seinen Vorstellungen gemäß zu handeln, heißt das Leben ». La mathématique, en tant qu'interprète, ne vaut pas grand-chose, mais elle est le contenu même de toute représentation ; elle est donc la création la plus inhumaine, ou surhumaine, ou divine. | | | | |
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| intelligence | | | Les meilleurs juges de la place de l'élan poétique, dans les affaires des hommes, sont les mathématiciens, qui pénètrent la réalité, sans la toucher, qui croient en existence par l'appel d'harmonie et croient en harmonie par une démonstration d'existence. On se débarrasse de beaucoup d'orgueil, lorsqu'on comprend, que les modèles mathématiques nécessaires ne sont pas des représentations possibles du réel, mais le réel même, et que l'imagination poétique y est plus importante que la rigueur et le savoir. | | | | |
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| intelligence | | | La logique fait partie de la langue naturelle comme la philosophie fait partie de la poésie. Et la rigueur logique apporte à la philosophie la même chose que la grammaire à la poésie, c'est-à-dire rien. Il n'y a pas moins de logique chez Cioran que chez Wittgenstein. Les perles syllogistiques ou grammaticales ne séduisent que des mollusques des profondeurs sans vie. | | | | |
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| intelligence | | | La primauté du regard, c'est la résignation à l'impossibilité de l'équilibre, ni même de l'entente, entre le moi observé et le moi qui s'observe (ce no man's land de la conscience ressemblerait au néant de Sartre), l'oubli du moi et la poursuite de l'acte d'observation guidé par le mot équidistant. | | | | |
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| intelligence | | | Si tout premier signal du cœur est le meilleur (le génie du cœur), avec les productions de l'esprit (la passion savante) il faut attendre systématiquement un second signal pour s'entendre. Tant et si bien que je pense de Descartes, je veux de Nietzsche, je dois de Tolstoï, je puis de Valéry, je suis de Heidegger - leurs premiers signaux - gagnent en intérêt, si l'on a la patience d'écouter leurs successeurs, qui ne sont jamais produits par la même fibre. | | | | |
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| intelligence | | | L'hypertrophie des cerveaux y est presque pour aussi importante que celle des dollars, dans le prestige des philosophes américains (ou américanisés !). Mais il leur manque cette force ascensionnelle, qui rend les idées délicieusement impondérables. | | | | |
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| intelligence | | | Le fondement d'un nouveau regard philosophique ne peut être ni logique (Spinoza et sa mathématique), ni dialectique (Hegel et sa synthèse), ni métrique (Nietzsche et sa transvaluation), ni psychanalytique (Freud et sa perversion), mais presque exclusivement métaphorique (Derrida voit en philosophie : « une théorie de la métaphore »*** !). C'est pourquoi toute création, en philosophie, n'est que d'ordre poétique. Et le sujet en relève au même degré que l'objet : « L'homme est une métaphore de lui-même »** - Paz - « El hombre es una metáfora de sí mismo ». | | | | |
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| intelligence | | | Tant que la rumination était l'occupation principale des savants, le meuglement résultant était ressenti comme nuisance naturelle et presque pittoresque. Mais, aujourd'hui, pour une oreille exigeante, la production de leurs héritiers est insonore comme le calcul des ordinateurs. | | | | |
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| intelligence | | | La logique, ce modèle-noyau intemporel, donnant lieu à trois super-structures spatiales : la profondeur scientifique, la hauteur philosophique, l'étendue langagière. | | | | |
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| intelligence | | | Quoi qu'en dise la raison, le goût ne doit pas grand-chose aux yeux ni aux oreilles, mais plutôt au nez, au flair. | | | | |
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| intelligence | | | La distinction kantienne entre la raison et l'entendement (Vernunft et Verstand) est trop vague ; pour être précis, il faudrait en distinguer les traits cognitifs : la raison représente et interprète, l'entendement donne le sens - le libre arbitre et la logique, face à la liberté. | | | | |
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| intelligence | | | L'inertie presque irrésistible : pensée balbutiante, pensée méditante, pensée calculante. D'où l'intérêt du morcelé et de la pensée enthousiasmante, qui chahute la routine. | | | | |
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| intelligence | | | Il faut respecter le calcul en profondeur et vénérer l'heureuse incalculabilité des hauteurs : « sonder le compréhensible et vénérer, dans un recueillement, l'insondable »** - Goethe - « das Erforschliche erforscht zu haben und das Unerforschliche ruhig zu verehren ». | | | | |
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| intelligence | | | C'est la raison qui a besoin d'ailes pour rester fidèle à la terre. L'âme, elle, a besoin de plomb pour atteindre des hauteurs. | | | | |
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| intelligence | | | La pensée méditante a fini par se confondre avec la pensée calculante. « L'interprétation du monde, qui n'admet que calculs mécaniques, est une ânerie »* - Nietzsche - « Die Welt-Interpretation, die mechanistisch Rechnen und nichts weiter zuläßt, ist eine Plumpheit ». | | | | |
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| intelligence | | | Dans un système fermé, les structures sont irréductibles à la logique et vice versa. Mais dès qu'on s'ouvre à un nouveau langage, on peut distribuer toute logique en nombre de structures et aplatir toute structure en pures relations logiques, c'est cela, les ruptures épistémiques entre le gnoséo-morphique et le gnoséo-logique. | | | | |
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| intelligence | | | Des jeux pseudo-logiques avec des concepts tirés au hasard des soutenances de thèses, en psychologie ou en physiologie, ce charabia insipide de la professoresque clanique, s'attachant, au gré des modes, au rationaliste le plus absolu, au charlatan de Vienne ou au dingue de Turin, mais sans leur talent, dans cette niche logomachique alimentée par Husserl et Heidegger, Sartre et Badiou, où l'on refuse à Pascal, Voltaire ou Valéry le titre de philosophe, que s'arrogent tous ces arides pontifes de faculté Barthes, Foucault, Deleuze, Ricœur, Derrida. Siècle de Dozenten et d'agrégés ! | | | | |
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| intelligence | | | Le cerveau de l'homme, ce sont trois machines : la conceptuelle, la linguistique et la logique. Le plus curieux, c'est que chacune d'elles, apparemment, contienne les deux autres ! La mécanique terrienne s'insurge, la mécanique sublunaire triomphe ! | | | | |
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| intelligence | | | Je veux - une flèche, je pense - un réseau, je rêve - un regard. Mais ce regard a besoin de flèches, qui ne volent pas, au-dessus d'un beau réseau. Donc, l'existence à la Valéry est plus convaincante que celle de Nietzsche ou de Descartes. | | | | |
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| intelligence | | | Le cogito veut dire que, dans un discours sensé, devant tout verbe il faut placer je pense que… : je pense que je respire, je pense que je vois, je pense que je mens, je pense que je pense. Cartésius n'ajoute rien au Philosophe : « Avoir conscience que nous pensons est avoir conscience, que nous existons ». Comme le penser et l'être de Parménide, ou comme peser et devenir ! - mens et mensura, ou « l'intellection est le premier être » - Plotin. Cette obsession par un verbe impersonnel, même flanqué d'un sujet transcendantal, leur désapprend l'usage du pronom à la première personne, qui, seul, substitue aux choses et gestes - le regard. | | | | |
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| intelligence | | | On aurait dû avoir au moins cinq verbes différents à la place du penser du cogito : penser dans l'organique (communiquer, faussement, avec le réel, sans passer par un modèle), penser dans le conceptuel (créer des modèles, en apparence arbitraires), penser dans le linguistique (formuler des requêtes du modèle), penser dans l'interprétatif (analyser la requête dans le contexte d'un modèle), penser dans le pragmatique (tirer des conclusions des résultats de la requête). Le premier et le dernier intermèdes, pris naïvement pour solutions, sont plutôt de véritables mystères de la liberté. Au milieu il n'y a que résolution de problèmes, l'obsession, par laquelle se justifient l'inversion robotique : « Je suis, donc je pense » ou ironique : « Je suis donc, je pense ». | | | | |
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| intelligence | | | Qu'est-ce que penser ? - savoir que l'on doit (Kant), veut (Schopenhauer), peut (Valéry). Et sans le savoir - pas de valoir (Nietzsche) ; donc, au moins dans l'immédiateté, Descartes est plus près du moi que les autres. | | | | |
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| intelligence | | | Pour mes appétits banals, le seul plat de résistance c'est le fade esprit, le même sur tous les méridiens. Mais mes soifs inextinguibles ne s'entretiennent que par les seuls épices poussant dans mon climat austère - le cœur frileux et l'âme photophobe. | | | | |
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| intelligence | | | La raison antique se colore de son style ; le cynisme, le scepticisme, le stoïcisme, l'épicurisme ne sont que styles, avec les parts à peu près égales de sophistique ou de dogmatique, de vrai ou de noble, de solitaire ou de sociable, la poésie étant son guide - la raison tâtonnante. La raison d'aujourd'hui est incolore, ennemie de toute poésie, - la raison raisonnante. « Les vallées se divisent, les montagnes se rencontrent » - Tsvétaeva - « Враждуют низы, горы - сходятся ». | | | | |
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| intelligence | | | Je suis pour la dialectique de la chaîne ouverte, du pointillé. La synthèse, qui ne froisse pas mon goût des thèses parcellaires, est une synthèse ironique, jouant sur la substitution ludique de langages, tandis que toute synthèse logique est source d'un mortel ennui. | | | | |
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| intelligence | | | Jadis, l'intelligence représentative, inspirée par le ciel, avait le beau pour cible et matière première de ses représentations. Le sage croyait avant de calculer. Aujourd'hui, l'intelligence inspirée par la machine consiste à se méfier de la représentation artistique, pour se vautrer dans l'interprétation numérique. | | | | |
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| intelligence | | | Tout compte fait, nous avons un seul instrument mental, qui s'appellera soit esprit (lorsqu'on traque le vrai) soit âme (lorsque le bon nous taraude ou le beau nous soulève), et un seul interprète, qui s'appelle raison. Mais aussi bien l'outil que la fonction relèvent du mystère : « La raison n'est qu'un instinct merveilleux et inintelligible dans notre âme » - Hume - « Reason is nothing but a wonderful and unintelligible instinct in our souls ». | | | | |
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| intelligence | | | Intelligence inférieure : une mémoire bien organisée, munie de bons moteurs de navigation et d'inférences. Intelligence supérieure : inventer des modes d'organisation, donner le vertige des houles et des syllogismes, sans agiter des rames ni modi, par le regard soulevé par les apories originelles. Profondeur ou hauteur, Descartes ou Pascal, Sartre ou Valéry, Deleuze ou Cioran. | | | | |
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| intelligence | | | La pensée n'est que légèrement teintée par la langue. Ceux qui réduisent celle-là à celle-ci ne voient que la requête, tandis que sa première impulsion, le désir, est déjà hors la langue (le poète veut maintenir l'impulsion initiale par l'arbitraire du mot, le logicien - en tracer la trajectoire par l'idée sans brisure). La pensée est un arbre virtuel, mais inentamé, qu'habille la langue et qu'interprète, par substitutions de variables, notre machine conceptuelle, qui n'est langagière que d'apparence. Enfin, c'est la machine pragmatique qui, en tirant des conséquences de l'examen des substitutions, donne un sens à tout. Le néant, le monologue, l'exécution, le dialogue, le néant - le cycle de la pensée. | | | | |
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| intelligence | | | Le concept central, dans notre machine extra-langagière, est l'identité (l'Un, la durée, avec ses débordements phénoménologiques : se manifester, communiquer, ou épistémologiques : savoir, penser, ou ontologiques : être, exister). Aucune langue ne le couvre - on ne peut philosopher que grâce aux lacunes du verbe être. Curieusement, le français, avec même - tandis qu'on a same et self, derselbe et selbst, тот же et сам - ne distingue pas l'identité des objets aux références différentes (mêmeté) de l'identité avec l'acteur d'un scénario (ipséité). | | | | |
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| intelligence | | | Les philosophes n'ont plus absolument rien d'intéressant à dire sur l'espace-temps, n'importe quel étudiant en 2-ème année de physique a des avis plus pertinents là-dessus. Pourtant, le discours philosophique officiel continue à en polluer le débat (la durée, la simultanéité, l'immédiateté). | | | | |
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| intelligence | | | L'informaticien et le linguiste ricanent en voyant le philosophe patauger au milieu des logiques et des langages. La défense du merveilleux, face à la déferlante mécanique, - c'est peut-être le seul domaine, où le philosophe a encore son mot à dire, à cause de la défaillance du poète. Puisque « la conscience d'avoir frôlé le merveilleux arrive trop tard » - Blok - « сознание того, что чудесное было рядом, приходит слишком поздно ». | | | | |
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| intelligence | | | Pourquoi le savoir fait de nous des Faust blasés ? Parce que la joie est dans le jaillissement du plaisir, et lorsque celui-ci se met à découler, on cherchera en vain d'en boucher la source. L'amateur de belles houles du regard se noie dans les mares de l'écho. « C'est quand il n'est pas possible de savoir ce qu'il faut faire qu'une décision est possible » - Derrida - la décision-rythme s'opposant à la décision-algorithme. | | | | |
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| intelligence | | | Ce qu'on appelle le proprement sensible n'est accessible qu'aux biologistes et nullement aux philosophes, puisque le grand interprète, le cerveau (ou plutôt sa partie muette, câblée), ne laisse pas un seul instant notre corps avec ses empreintes. Aucune rationalité à ce stade, seuls des réflexes, aucune réflexion – les données des sens sommairement rangées. Le cerveau (sa partie structurée, dynamique) y met de l'ordre, en débouchant sur l'intelligible, sur la représentation, que Kant veut associer au sensible, à cette brumeuse esthétique transcendantale, où les sensations se présentent, sans être représentées, se donnent sans parler. | | | | |
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| intelligence | | | La volonté du premier et du dernier pas doit naître de la foi : « Artiste, prête foi aux sources et fins » - A.Blok - « Художник, веруй в начала и концы ». Le dernier est à l'origine du sens ; le premier sert de justification du choix des représentations. La volonté s'oppose à la pensée, qui est au milieu, domaine voué à la future machine. | | | | |
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| intelligence | | | Prôner l'âme synthétique, pour effleurer les origines ou aboutissements ; se résigner à l'esprit analytique, pour égrener et appesantir les pas entre le premier et le dernier. Les brouillons abusent de synthèse, les stériles - d'analyse. | | | | |
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| intelligence | | | Une philosophie parfaite est la rencontre d'un esprit mathématique et d'un langage poétique, rencontre, qui n'est pensable qu'en Allemagne (Heidegger eut raison de ne pouvoir imaginer un commencement philosophique qu'en Grèce et Allemagne). | | | | |
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| intelligence | | | Dans la vie de l'esprit comme en arithmétique : le rationnel a beau être partout dense dans le réel, l'irrationnel est présent, discrètement, sur tout intervalle de la réalité, contrairement au naturel. Le réel, serait-il une mauvaise projection du complexe renonçant à l'imaginaire ? | | | | |
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| intelligence | | | Un langage, c'est une langue plus une intelligence. Celui qui ne tient en bride qu'une des deux est un artisan, artisan raisonneur ou artisan descripteur. Avec la maîtrise des deux on a une chance de devenir artiste. Un génie est presque toujours un artisan exceptionnel, sans être nécessairement un artiste. | | | | |
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| intelligence | | | Tout fond logique peut se réduire à une forme métaphorique. Mieux, toute belle métaphore aboutit, mystérieusement, à un fond sérieux et inespéré. Les Muses seraient-elles les meilleurs experts en physique et métaphysique ? Le sens du beau fut-il donné pour atteindre au sens du vrai ? Le sens naît de la mélodie et non l'inverse : « Le son devrait sembler écho du sens » - A.Pope - « The sound must seem an echo to the sense ». | | | | |
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| intelligence | | | La philosophie - rencontre entre une forme poétique et un fond logique. D'un côté - une imagination intuitive, une adhésion par séduction, tout étant sujet de controverses ; de l'autre - une intuition imaginative, une preuve par raison, tout échappant au doute. | | | | |
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| intelligence | | | Dans toutes les équations de la vie, où figure le monde, je peux lui substituer moi-même. Le cogito s'avère équivalent du Deus cogitat ! « L'homme est un monde en miniature » - Boèce - « Homo mundus minor ». Quand je le découvre, je me mets à me moquer de solutions, tout en accompagnant le mystère de merveilleuses inconnues, qui aboutissent à moi. « J'aime mon Dieu : lumière, voix, parfum, aliment, étreinte de l'homme intérieur, qui est en moi »** - St-Augustin - « Amo Deum meum : lucem, vocem, odorem, cibum, amplexum interioris hominis mei ». Surtout, depuis que nous savons que, par la volonté de Dieu, nous ne sommes pas seulement matière, mais aussi onde. Les mêmes forces originaires formèrent et la nature et notre âme. | | | | |
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| intelligence | | | Nous avons trois interprètes : le langagier, le conceptuel, l'applicatif. Qui génèrent l'expression, le contenu, le sens. Et ces trois ne coïncident jamais. | | | | |
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| intelligence | | | En dehors du savoir, on ne peut parler de l'être que sous forme de prières ou poèmes, car l'être ne nous est accessible que par le savoir. Le savoir est l'être modélisé. Le philosophe dissertant sur l'être, et qui ne serait ni prêtre ni poète - est en proie à la logorrhée. « Prier est dans la religion ce que penser est dans la philosophie » - Novalis - « Beten ist in der Religion, was Denken in der Philosophie ist ». | | | | |
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| intelligence | | | Tout peut être réduit au statut d'attribut (d'un méta-objet), même l'existence, même la substance, même la relation. Et donc être déduit ! - n'en déplaise à Anselme, Descartes ou Kant. Ou aux bavards : « Exister, c'est être là, simplement ; on ne peut jamais déduire les existants » - Sartre. C'est sur le évidemment que trébuchent le plus souvent les bons mathématiciens ; les mauvais raisonneurs trébuchent sur le simplement. | | | | |
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| intelligence | | | L'imagination n'est qu'une intellection vibrante. Manier les états mentaux (Valéry) ou manier les états d'âme (moi !) relève des mêmes cordes. L'Ange pur, astreint par la pudeur du sentiment ; l'ange impur, contraint par la honte du penser calculateur. | | | | |
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| intelligence | | | Tout ce qui doit être compris, peut être méprisé - vouloir une source intarissable de l'incompréhensible, c'est tenir à garder la capacité de vénérer. « Tout comprendre, c'est tout pardonner » - Tchékhov - « Всё понять - всё простить » - c'est tout mépriser ! Mais « celui qui comprend et pardonne - où donc trouvera-t-il un mobile d'action ? » - Koestler - « he who understands and forgives - where would he find a motive to act ? ». | | | | |
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| intelligence | | | Le vrai sujet, intellectuel et spirituel, ce n'est pas le sens, mais la possibilité du sens (« meaning vs meaningfulness » du logocrate G.Steiner), la merveilleuse concordance : raison - choses. | | | | |
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| intelligence | | | La meilleure preuve de l'existence de la pensée non-langagière : la performance (sélection et déclenchement de bonnes règles) se passant de compétence (justification du choix de règles) ou la précédant. À l'autre bout de la chaîne intellectuelle : la reconnaissance, que penser et exprimer sa pensée sont deux dons bien distincts. La mathématique en est marquée au même point que la poésie : « Exprimer une grande idée, c’est une chose aussi délicate que sa conception même » - Grothendieck, mais je sais, que tu vises, hélas, l'appartenance et non pas la factorisation. | | | | |
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| intelligence | | | Savoir raisonner en algèbre ou en philosophie paraît être deux dons incompatibles. Le don algébrique est pur, et le don métaphysique est impur ; l'imagination ne sert à rien pour ranger nos hontes, et l'écoute de notre moi ne produit aucun homomorphisme. Le raisonnement métaphysique ne vaut que par la qualité des errements, qu'il incorpore toujours. | | | | |
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| intelligence | | | Tout écrit grandiose, débarrassé de sa gangue narrative ou déductive, se réduit aux maximes, qui garderaient la trace de nos goûts et de nos dégoûts : « Le premier pas de la raison pure est dogmatique ; le deuxième – sceptique ; et le troisième, nécessaire, ne s'appuie que sur les maximes » - Kant - « Der erste Schritt der reinen Vernunft ist dogmatisch. Der zweite – sceptisch. Ein dritter Schritt ist nöthig, der Maximen zum Grunde hat ». | | | | |
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| intelligence | | | Je contiens en moi un homme du regard (sensibilité, tempérament, goût) et un homme des preuves (imagination, intuition, puissance). Entre les deux - la corde raide de l'intelligence. J'en garde l'équilibre, en maintenant le premier par l'amplification et en entretenant le second par le filtrage, et non pas l'inverse, qui rendrait le regard - fuyant et la preuve - envahissante. | | | | |
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| intelligence | | | Pierre de touche d'une pensée : l'égale résistance, face au réel et à l’idéel. « La nature confond les pyrrhoniens, la raison confond les dogmatiques » - Pascal. | | | | |
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| intelligence | | | Philosopher, c'est créer des liens entre représenter, questionner et interpréter, avec les trois exagérations possibles : poétique, analytique, logique, dont seule la première est temporelle et personnelle. Ce qui est intemporel et abstrait est prédestiné à la machine. | | | | |
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| intelligence | | | Je ne me suis jamais trouvé dans un espace quadri-dimensionnel ; je ne vois pas pourquoi il n'est pas rationnel de vouloir se déplacer plus vite que la lumière - mes objections à Hegel (was ist vernünftig ist wirklich…). | | | | |
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| intelligence | | | La pensée attend de la philosophie – de la musique mystique et non pas la clarté logique. Toute cla-r-(-ss-)ification inaugurale est dans un mouvement de rupture, tandis que toute bonne logique ne s'applique qu'au monde monotone. Ce n'est pas le but de la philosophie, mais le contenu de la connaissance qu'on tente de définir ici. La logique a, dans la philosophie, la même place de domestique que la grammaire dans la poésie. Pourtant, cette misérable clarification logique devint le seul objet de la philosophie analytique, qui n'est pas plus passionnante que la comptabilité analytique. | | | | |
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| intelligence | | | La différence principale entre le monde réel et le monde de la représentation n'est pas l'absence de modèles indubitables, dans la réalité, mais la présence, dans la représentation, d'objets, qui ne sont pas, l'altérité. Plus cette partie est insigne, plus on est poète, créateur de mensonges délibérés et féconds, d'autres ne mentant que par plats calculs ou par inadvertance. | | | | |
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| intelligence | | | La pensée est concevable sans langage des mots (parmi concevoir, affirmer, vouloir, imaginer, sentir, ces types de pensée cartésiens, seul affirmer réclamerait, éventuellement, le mot), mais elle ne peut pas se passer d'images ; et ceux qui définissent l'être comme ce qui se pense sans images ne savent pas ce qu'ils disent. Même le douteux synonyme pseudo-mathématique de l'être, l'ensemble vide, se présente à notre imagination comme équivalent d'un élément neutre pour l'opération d'union des ensembles (comme le zéro arithmétique), et la neutralité est une image parfaitement rationnelle. | | | | |
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| intelligence | | | Le monde n'est la totalité ni des faits ni des choses (Wittgenstein), mais de l'énergie (corpusculaire, ondulatoire ou spirituelle), en mouvement et en métamorphose. C'est le modèle du monde qui est construit autour des faits et des règles. Et la pensée n'est pas une image logique des faits (Wittgenstein : « Das logische Bild der Tatsache ist der Gedanke ») ; ce n'est pas en langage de représentation, mais en celui de requêtes qu'elle se formule, avant d'être soumise à la logique, qui fournit des substitutions et préfigure le sens. | | | | |
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| intelligence | | | Comme au jeu d'échecs, en philosophie, ce qui compte ce n'est pas le calcul, mais le regard, qui a deux fonctions : éliminer l'inessentiel de ses horizons et se focaliser sur l'essentiel. | | | | |
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| intelligence | | | Ni la réflexion ni le savoir ne sont à l'origine des écrits les plus admirables, ni même des plus profonds. Ce qui compte, c'est la faculté d'inflexion, qui oriente le regard vers la hauteur. La réflexion sert surtout à ériger de bonnes contraintes, et la plupart des connaissances ne font qu'appesantir la droiture, c'est-à-dire la platitude. Le goût et le talent les rehaussent ou expriment l'essentiel. | | | | |
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| intelligence | | | Oui, il est possible de briller par la continuité de son système, par le style de ses transitions, par la connexion de ses étendues ou l'ouverture de ses frontières ; mais l'imagination s'y vide rapidement, l'intuition y devient vite superflue et le tempérament - inutile. Rien d'excitant n'en peut plus être attendu, après Aristote, Descartes et Kant, que les impuissants de la métaphore vivifiante continuent à imiter pâlement. Le cerveau s'acquitta de sa mission géométrique exhaustive auprès de l'esprit ; celui-ci ne peut plus espérer de la nourriture que de la musique de l'âme. | | | | |
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| intelligence | | | Refuser à la raison de s'immiscer dans les querelles de l'âme est signe d'une indigence spirituelle. Mais avoir honte de la présence de l'âme confuse et cachottière aux confrontations de l'esprit inquisiteur témoigne de l'indigence plus grave encore. Anémie du serein ou acédie du divin. | | | | |
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| intelligence | | | La raison se décompose en trois axes : créateur, artistique, instrumental - la rupture, l'inspiration, l'algorithme. On enlève l'art - on reste dans la platitude ; on manque de créativité - on se retrouve dans la linéarité des robots, dans l'âge de la raison instrumentale. | | | | |
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| intelligence | | | Descartes voit la source de l'homme dans la position du cogito (l'ampleur de la raison), Heidegger - dans la pro-position du sum (la profondeur du langage) ; elle serait plus nette - dans la pose de l'ergo (la hauteur du regard). | | | | |
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| intelligence | | | Le nihilisme, c'est l'attention que je porte à mon inertie de race (la voix irrationnelle de mon âme) et le mépris pour leur inertie de masse (la voie battue par l'habitude et le conformisme) ; il est le refus d'accorder à la seule raison l'évaluation de mes choix vitaux et le refus d'accepter le mimétisme social ; avec cette arme paradoxale de l'inertie, il est le seul à affronter et le mouton et le robot. | | | | |
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| intelligence | | | Pour juger de l'intérêt d'un discours abstrait, il existent deux tests infaillibles, l'un logique et l'autre conceptuel : l'épreuve par la négation et l'épreuve par le concret. Si la négation produit un message également défendable, c'est que l'affirmation était sans intérêt. La substitution des concepts par des instances peut : ne rien apporter (le meilleur des cas), confirmer, réfuter, abaisser (le pire, c'est le cas de la majorité des discours philosophiques académiques). | | | | |
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| intelligence | | | Une bonne intelligence est aussi sensible à la caresse qu'un épiderme. Mais l'humanité devint pachydermique : émouvoir ou frapper, une âme ou une tête, se fait à travers calculer. | | | | |
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| intelligence | | | Le désir et la foi en philosophie : la transcendance est le désir de preuves ; l'immanence est la foi, qu'en dernière instance, toute preuve est tautologique. Et l'on finit par comprendre, que seule leur valeur, l'intensité simultanée du désir et de la foi, la hauteur, qui en résume l'essence ; cet état ek-statique s'appelle éternel retour : « le retour à sa source, au suprême désir, au premier don de la nature » - Dante - « lo ritornare a lo suo principio, sommo desiderio, prima da la natura doto ». | | | | |
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| intelligence | | | La logique et les structures, ces deux types de connaissances intervenant aussi bien en représentation qu'en interprétation ; mais, face à la réalité, la logique est nécessaire, tandis que les structures sont contingentes (sauf certaines structures a priori) ; on observe, que la réalité se plie à la logique et que nos modèles structurels sont asymptotes de la réalité ; c'est tout cela qui permet de parler d'une réalité objective, malgré la relativité de nos sens, que, d'ailleurs, aucun malin génie, visiblement, ne dévie. | | | | |
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| intelligence | | | Le sens de mon regard sur le monde est possible à la seule condition d'admettre, que ma représentation et ma sensibilité sont déterminées par une réalité, indépendante des interférences avec ma personne. Mais je peux vivre sans le sens et accéder au monde non pas par la raison, mais par le rêve, non pas par un texte, mais par une musique. | | | | |
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| intelligence | | | Chez tout homme, la raison s'exerce sur trois facettes : la scientifique, l'artistique, la philosophique. Le libre arbitre de la tâche représentative pré-langagière, la liberté dans la verbalisation d'arbres, les contraintes spéculatives d'unification d'arbres conceptuels. Les kantiens n'attribuent à la raison que la troisième tâche : la faculté unificatrice de l'entendement. « Comprendre, c’est, avant tout, unifier » - Camus. | | | | |
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| intelligence | | | On peut chercher les causes parmi des sujets, des situations, des paradigmes, des algorithmes, des ressources, des acteurs, des matériaux, des outils. Contrairement au pourquoi des raisons, où règne la liberté, le pourquoi des causes ne témoigne que du libre arbitre. | | | | |
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| intelligence | | | Compare les parcours, que font un paysage réel ou un paysage relaté dans un livre, jusqu'à leur absorption dans ta conscience ; ce qui est flagrant, c'est que le soi relié à mes sens et le soi commandant mon cerveau sont deux êtres, qui s'ignorent : le premier, c'est la rupture, et le second - la continuité. | | | | |
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| intelligence | | | La descente au point zéro de nos réflexions ou de nos émotions, ce sont nos retrouvailles avec l'état d'innocence, le plus propre à provoquer un reflux de créativité, surtout chez les anges : « Le pouvoir rénovateur en nous n’est autre que l’innocence » - Grothendieck - l'innocence des buts entretenant l'ignescence des commencements. Pour Platon, au commencement étaient les Anges. | | | | |
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| intelligence | | | À force de constater qu'on arrive à prouver n'importe quelle idée, on comprend, que l'intelligence seule, non soutenue par un goût ou une noblesse, ne peut aboutir qu'au cynisme ou désenchantement désabusés. Les meilleurs essors de l'âme se produisent dans les ultimes impasses de la raison. | | | | |
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| intelligence | | | Pour peindre, j'ai besoin d'une toile et d'un chevalet ; donc pour juger de mon don pictural, il suffit d'étudier mon intentionnalité, face aux industries du textile et du meuble - c'est ainsi que raisonnent les phénoménologues. « La canaille philosophique : dire que le désir de l'homme, c'est le désir de l'Autre » - Lacan, tandis qu'il traduit le soi, que dis-je, qu'il le crée, fécondé par l'Être. L'homme peut porter l'amour, au fond de soi-même, sans avoir jamais rencontré d'êtres aimables ; l'homme est ouvert à l'émotion esthétique ou éthique, dans un milieu, où n'affleuraient jamais que la laideur et le mal. La Rochefoucauld fut mauvais métaphysicien : « II y a des gens, qui n'auraient jamais été amoureux, s'ils n'avaient jamais entendu parler de l'amour ». | | | | |
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| intelligence | | | Sans la totalité de quoi, le pourquoi relève soit de la niaiserie soit de la poésie, selon que je m'appuie, respectivement, sur les donc ou sur les comment. L'intelligence abductive, supérieure, est propre des contemplatifs. | | | | |
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| intelligence | | | Penser, pour Descartes, est ce que nous apercevons immédiatement, mais je pense veut dire : mon état mental (jeu réciproque des représentations et interprétations) change, il y a donc mouvement et temps, ce qui exclut l'immédiateté ; depuis Zénon nous savons, que le mouvement pensé et le mouvement réel ne s'entendent pas très bien, et puisqu'on doit donner la préférence à la réalité, je bouge réel est plus probant que je pense idéel, comme première certitude. La conscience n'est qu'une surface des mouvements humains, leur profondeur et leur source principales se trouvent dans les pulsions. | | | | |
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| intelligence | | | L'intelligence organique, intelligence-réflexe, face à l'intelligence d'organes, intelligence-réflexion, - cohérence et profondeur, face à invention et hauteur ; je penche, par goût, pour la seconde, tout en sachant, que la réflexion, plus souvent que le réflexe, peut être bête. | | | | |
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| intelligence | | | Une bonne logique ne fonctionne que dans un univers monotone, sans aucune modification d'états, mais, dans la réalité, le temps inexorable n'est que mouvement ; on surmonte cette apparente impasse, en créant des modèles parfaitement logiques, quoique discrets, du temps lui-même, avec constellations d'univers incompatibles ; on peut manipuler des faits, vrais dans un univers et faux dans un autre, sans violer la logique. La réalité n'est que devenir : le modèle n'est qu'être. Cratyle et Platon l'ignoraient. | | | | |
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| intelligence | | | La métaphore ailée surclasse largement les syllogismes boiteux – en pertinence, en honnêteté, en noblesse. Et ceci pas tellement à cause des dons ou intelligences supérieurs des artistes, mais pour des raisons profondes et rationnelles : le soi inconnu, ce foyer de nos angoisses, de nos curiosités ou de nos créations, échappe à toutes les descriptions savantes et ne peut être abordé que par des métaphores poétiques. Toutefois, l'infâme relativisme moderne met les scientistes et les artistes sous la même enseigne, celle de la platitude et de l'indifférence des colloques, manuels ou recueils critiques. | | | | |
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| intelligence | | | La raison humaine relève presque exclusivement de l'essence de l'espèce et ne traduit qu'une partie infime de notre soi, qui se concentrerait donc dans la sensibilité (sens du sacrifice de notre liberté) et dans le talent (part de la musique dans notre voix), et non pas dans l'intelligence, comme pensent les écolâtres, pour qui mon soi, en tant que sujet de la liberté, ne fait que cogiter - ce soi sera moutonnier, ou, définitivement absorbé dans la réflexion, - robotique. | | | | |
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| intelligence | | | L'intérêt du verbe être est tout de syntaxe, contrairement à avoir - tout de pragmatique. Tandis que seule la sémantique des autres, tel penser, qui mérite de fouler vos arènes. Là où, pour abattre des idoles, l'arrogante négation ne suffit plus, on fait appel à la subordination pusillanime : l'homme propose, que Dieu dispose - c'est ainsi, que, perdu dans le continu, toujours infléchi par des autres, en pli ou en labyrinthe, l'homme veut sacrer ses pointillés par la voirie céleste. | | | | |
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| intelligence | | | Aucun philosophe n'est capable de dire clairement ce que c'est que de penser ou d'être. Et tant de bavardage autour de la formule parménidienne : « Même chose se donne à penser et à être » (que d’autres proposent de traduire par : « Le soi est fait aussi du percevoir que de l’être », ce qui a l’air beaucoup plus sensé, mettant le devenir à côté de l’être). On ne peut penser que ce qui est représenté, mais des choses non représentées peuvent être. Les bons scolastiques, contrairement à nos contemporains, voyaient qu'entre être-là et existence, d'un côté, et être et essence, de l'autre, il y avait la représentation, le modèle des substances, le seul substrat du penser et le support de l'existence (Aristote, réduisant l'être à la substance, reste plus lucide qu'Avicenne ou Heidegger). « L'existence sépare la pensée et l'être » - Kierkegaard. | | | | |
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| intelligence | | | Si la jeunesse savait, elle en pleurerait ; si la vieillesse pouvait, elle en rirait. Et non pas, comme c'est le cas, l'inverse. « Tant que tu es jeune, toutes tes pensées vont à l'amour ; après, tout ton amour va aux pensées »** - Einstein - « Solange man jung ist, gehören alle Gedanken der Liebe ; später gehört alle Liebe den Gedanken ». On est jeune, quand on sait tout (« Je ne suis pas assez jeune pour tout savoir » - Wilde - « I am not young enough to know everything »). L'ignorance est le lot de la savante vieillesse : « Ne cherche pas à tout savoir, si tu ne veux pas tout ignorer » - Démocrite. | | | | |
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| intelligence | | | Il y a trois sortes de pensée humaine, résultant des dialogues de la raison avec ses interlocuteurs : la raison face à la logique, la raison face aux sens, la raison face aux valeurs métaphysiques. La pensée mathématique, la plus primitive, sera parfaitement modélisée par l'ordinateur ; de bonnes représentations, appuyées par de bons interprètes, y suffiront. Je ne vois pas comment pourrait être imitée par la machine la pensée sensorielle, où l'interprétation foudroyante devance toute représentation (les phénoménologues appellent cette réinterprétation magique – intuition originaire - Urintuition). Mais la pensée métaphysique, aux sources et ressorts du beau et du bon insondables, restera peut-être le dernier bastion de l'homme, face à la déferlante robotique dans les cerveaux humains. | | | | |
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| intelligence | | | Quatre types d'existence : être, non-être, devenir, non-devenir - puissance, imagination, acte, immobilité. « L'être est le possible ; le non-être le rend intelligible » - Lao Tseu. Qu'est-ce qu'être intelligent ? - élargir (la connaissance), approfondir (le savoir), rehausser (le goût) le domaine du possible pour y choisir sa demeure - tour d'ivoire, souterrain ou ruines. | | | | |
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| intelligence | | | Il n'existe pas de sages attitudes ; la sagesse, c'est une justification, intelligente, requinquante et subtile, justification d'une quelconque attitude ; qu'on soit rebelle ou capitulard, lumineux ou ombrageux, optimiste ou pessimiste, raisonnable ou fou - la sagesse consiste à connaître ou à inventer les pourquoi et les comment d'une attitude, auxquels on adhère. | | | | |
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| intelligence | | | L'être heideggérien n'est qu'une redite de la chose en soi kantienne. Cernée asymptotiquement par nos sens et notre raison, elle défie les limites de la seconde et tient en haleine les premiers ; et ce sont, d'ailleurs, les sujets principaux de ces deux auteurs - la merveille de nos lois internes et la merveille de nos appels externes. | | | | |
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| intelligence | | | Mieux je comprends le monde, plus banal devient mon désir rationnel et plus vital – mon désir irrationnel. Le pessimisme raisonnable et l'optimisme fou gagnent, simultanément, en crédibilité ; et ils doivent constituer le climat de mon désir, ce paysage de mon âme. | | | | |
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| intelligence | | | Toute partie du réel peut être confiée soit à nos yeux soit à notre regard, soit à un examen rationnel soit à une (re)création artificielle. Dans le premier cas, les mots et/ou les concepts développent suffisamment les choses dociles, c'est le cas de la science et de la vie au quotidien. Dans le second cas, les mots et/ou les concepts ne font qu'envelopper les choses insaisissables en s'en émancipant (émancipation aurait dû signifier – renoncer à la mainmise sur les choses ou les actes par les mains, au profit de la tête), c'est le cas de la philosophie et de la poésie. | | | | |
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| intelligence | | | Le regard naît de la contemplation naïve, adamique, non de la réflexion calculante et persistante ; il est synonyme de naissance d'un sens nouveau du monde : « Le regard fait disparaître le sens ancien » - Hegel - « Der Sinn verliert sich in dem Anschaun ». | | | | |
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| intelligence | | | Une hiérarchie de valeurs externes s'établit en fonction de la hiérarchie de mes juges internes : à ma raison, à mon esprit, à mon âme, en tant que juges, correspondent le savoir, l'intelligence, le talent des autres. Et c'est ainsi qu'au-dessus du beau savoir de G.Steiner je placerai l'intelligence de Valéry, et le beau talent de Nietzsche - au-dessus de l'intelligence de Valéry. | | | | |
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| intelligence | | | Le beau, le goûteux, le caressant n'existent pas sur la rétine, la langue ou la peau ; derrière l'empreinte, le cerveau reconstitue non seulement l'objet stimulant, mais la nature même de l'empreinte et perçoit l'état du stimulé, et l'esprit en résume le sens et en propage des conséquences : « la sensation comme état de conscience et comme conscience d'un état » - Merleau-Ponty. | | | | |
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| intelligence | | | Penser, c'est représenter, être, c'est communiquer, vivre, c'est interpréter - le résumé le plus bref et le plus exact du cogito cartésien. | | | | |
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| intelligence | | | Qui se souvient encore, que « l'objet du philosophe est le sentiment plutôt que le syllogisme »** - Érasme - « philisophiae genus in affectibus situm verius quam in syllogismis » ? Depuis Kant, la philosophie devint collectiviste : « La façon solitaire de philosopher perdit tout crédit ; tout commencement philosophique s'élève jusqu'à devenir science » - Hegel - « Das einzelne Philosophieren hat allen Kredit verloren ; jedes philosophische Beginnen erweitert sich zu einer Wissenschaft » - et qui croise-t-on dans ces hauteurs scientifiques ? - des moutons mimétiques, avant qu'ils ne soient rejoints par des robots programmés. | | | | |
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| intelligence | | | La pensée ne peut être continue ; il faut l'interrompre, si l'on ne veut pas tomber dans l'inertie. Questionner, c'est tomber, miraculeusement, sur le premier mot ; penser, c'est essayer s'inspirer du mot dernier, sans le maîtriser. La discontinuité est là, tandis qu'entre les deux - la routine sans brisure, la spirale logocentrique. | | | | |
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| intelligence | | | La pseudo-négation d'une pseudo-négation ne te rapproche pas de l'affirmation, contrairement à une vraie négation. La réfutation de sottises, pour ne pas être sottise elle-même, doit être aussi rigoureuse que celle d'hypothèses sensées. Euclide a tort : « Ce qui est affirmé sans preuve peut être nié sans preuve ». | | | | |
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| intelligence | | | En intelligence démonstrative on agit en expert de robotique (modus cogitandi) ; en intelligence justificative - en expert d'autorité (modus explanandi). La méta-intelligence, c'est la connaissance des sources d'autorité (modus conoscendi). | | | | |
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| intelligence | | | La vraie intelligence, ce ne sont pas les connaissances, mais les manières de réveil et méthodes d'accès aux connaissances (non pas les idées, mais les efforts vers les idées). Chez le naïf, ce sont les sens qui convainquent de l'existence des objets ; chez l'intelligent - la raison. Ce qui est encore plus flagrant, c'est que le naïf cherche la bonne règle dans un ensemble trop vaste, tandis que l'intelligent sait surtout réduire l'ensemble de conflit. | | | | |
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| intelligence | | | Avec dix voyelles et vingt consonnes, nous avons un alphabet dix fois plus pauvre encore, que le clavier d'ordinateur : « L'ère de l'informatique sera celle des crétins. Le clavier de l'ordinateur est plus pauvre que celui d'une machine à écrire » - M.Henry - et vous adressez vos piètres piaillements aux oreilles complaisantes. Le clavier de l'ordinateur, au moins, est écouté par un cerveau de plus en plus subtil et presque sans faille. Le crétinisme, c'est peut-être de ne pas produire d'accents assez toniques ni de se servir de touches assez sensibles. | | | | |
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| intelligence | | | D'un côté - la linéarité du devenir, le fleuve phénoménal, le progrès, l'algorithme, l'apprentissage, le but, autrui, ou bien - l'éternel retour de l'être, la source nouménale, l'intensité, le rythme, le commencement, la contrainte, le soi - telles sont les lignes de partage entre ceux qui peuvent raisonner et ceux qui veulent résonner. On connaît le prix profond des premiers et la haute valeur des seconds. | | | | |
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| intelligence | | | L'esprit et l'âme avancent en parallèle : devant l'embryon devenant homme et devant la fleur devenant fruit, l'esprit saisit le comment du devenir et l'âme - le pourquoi de l'être. Le bras armé de l'âme est la création ; le bras armé de l'esprit est l'intelligence. | | | | |
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| intelligence | | | Deux généralisations de la logique : la fidèle, la mathématique, et la sacrificielle, la langue. | | | | |
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| intelligence | | | En mémoire et en puissance interprétative, l'homme sera dépassé facilement par la machine. En matière intellectuelle, l'esprit humain devrait se consacrer surtout à la qualité de ses représentations. On n'est plus à une époque, où, naïvement, on pouvait dire que « l'esprit, c'est la mémoire elle-même » - St-Augustin - « animus sit etiam ipsa memoria ». Pour Descartes, la mémoire est répartie entre l'esprit et le corps, l'esprit ayant la priorité. Mais le corps, apparemment, n'a pas de mémoire de masse ; et la seule mémoire sensible, la mémoire centrale, relèverait entièrement de l'esprit. Chez l'homme, tout n'est qu'une réinterprétation, et elle est si bien câblée, qu'on ne voit presque pas la mémoire. « Il n'y a pas de données, mais seulement des conduites » - Sartre. | | | | |
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| intelligence | | | Avant de chercher l'intensité de la pensée (ce qui en est le but), il faut lui imposer des contraintes. Un saint filtrage, avant toute amplification. Une fois ce travail de l'esprit accompli, le relais sera passé au vrai créateur, à l'âme. L'esprit prépare l'horizontalité, pour que mieux s'épanouisse la verticalité de l'âme. Les bonnes œillères des yeux profiteront à la pureté du regard. | | | | |
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| intelligence | | | Le but de mon existence est de faire entendre ma musique, mais je passe l'essentiel de mon temps à accorder ou à désaccorder mon instrument. Les oreilles, les yeux, l'âme, le cerveau d'autrui n'apportent presque rien aux meilleurs chants, danses, poèmes, poses. Mais pour la maîtrise de la mélodie, la maîtrise de l'instrument ne suffit pas - il faut un accord entre mes cordes et celles de l'instrument. | | | | |
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| intelligence | | | Nos barbus antiques s'imaginaient, que la connaissance de la raison des choses pût leur procurer une vie heureuse (Virgile). Tandis que beaucoup plus heureux est l'homme qui en devine l'âme, que semblent posséder même les objets inanimés, puisque cet homme ira ensuite jusqu'à connaître la raison de l'esprit. | | | | |
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| intelligence | | | L'impact originaire des objets sur nos sens n'est accessible et compréhensible qu'aux physiologistes et nullement aux philosophes. Aucune donation ne précède la perception ; toute perception est déjà une aperception ; notre cerveau est indissociable, dans le temps, de notre œil. | | | | |
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| intelligence | | | Les structures sont une prérogative de la représentation ; même le langage ne les exhibe que dans sa grammaire, qui est sa représentation. L'inconscient des psychanalystes n'en possède pas non plus. Le Moyen Âge obtus s'y tint, lui aussi, - le discours intérieur. L'être, dont l'inconscient fait partie, est inarticulé. La structure rend l'être compréhensible ; l'être fait entrevoir l'illusion de vie dans la structure. | | | | |
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| intelligence | | | Un franc sot rejoint le délicat dans la reconnaissance de l'harmonie entre la nature et la raison (là où le pseudo-savant voit un gouffre). Pour le sot, c'est la chose la plus évidente, et pour le délicat - la plus miraculeuse. « Le plus incompréhensible dans l'Univers est, que nous le puissions comprendre » - Einstein - « Das Unverständlichste am Universum ist, daß wir es verstehen können ». | | | | |
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| intelligence | | | L'orgueilleux évalue son intelligence dans le miroir de la bêtise des autres. Le fier se rend compte de ses bêtises dans le miroir de l'intelligence des autres. L'humble n'a pas besoin de miroir ; il fait confiance à l'original, que le regard forme et les yeux déforment. | | | | |
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| intelligence | | | Deux étapes d'une méta-intelligence : reconnaître, que ce qui est grand se compose de ce qui est compris, est à comprendre, est incompris, est incompréhensible, pour, enfin, décider, laquelle de ces quatre faces est la plus représentative. | | | | |
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| intelligence | | | Les philosophes, dans le cycle – observation (réalité), expression (langage), signification (réalité) –, veulent partir de la réalité et la rejoindre, mais finissent, le plus souvent, par négliger le chaînon central, le poétique, tandis que c'est le contraire qu'il faudrait faire. La gratuité et l'absurdité guettent, avec la même probabilité, le contemplateur et le rêveur. Dans la naissance de questions profondes ou de réponses hautes, l'observation décrite et la signification imaginée jouent un rôle mineur et même sont des tâches superflues, puisque notre cerveau possède une merveilleuse capacité de congruence avec la réalité, nous évitant tout délire incompatible avec le monde observable et sensé. | | | | |
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| intelligence | | | Le regard est l'écoute docile de mon soi inconnu par mon soi connu, il est la faculté des yeux de dépasser ou de se passer de la raison, pour admirer ou créer. Il est une manifestation de la hauteur ; viser la profondeur raisonnable n'est pas sa vocation : « Le regard sur la raison tombe dans la profondeur » - Heidegger - « Der Blick auf die Vernunft fällt in die Tiefe » - pour rebondir vers la platitude. | | | | |
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| intelligence | | | Une esthétique calculable et jetable, telle est la réplique du technicien à la grogne du poète : « Un monde par essence esthétique va cesser d'obéir à des prescriptions esthétiques, telle est la barbarie de la science »** - M.Henry. Elle est au gouvernail d'un navire, à la navigation préprogrammée. Apprends à ne pas compter sur les voiles empruntées, mais sur ton propre souffle, même si tu étais condamné à garder ton immobilité au fond d'une cale, où t'ont abandonné tes ex-compagnons de route. | | | | |
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| intelligence | | | La mathématique épuise le champ du possible, mais la réalité, qu’elle soit matérielle ou spirituelle, recèle tant de miracles, jugés impossibles par notre raison, qu’on est obligé de reconnaître que le possible humain est misérable à côté du réel divin. C’est une des raisons à dédier la création artistique – à l’impossible, c’est-à-dire au rêve. | | | | |
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| intelligence | | | Si ma plume est plus près de mon âme que de mon esprit, je soignerai mieux la forme (l’essence de mes rêves) que le contenu (l’existence de mes actes). C’est pourquoi l’existentialisme est, le plus souvent, lamentable. Un bon psycho-logue peut se permettre d’être misologue. | | | | |
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| intelligence | | | Je vois trois clans adversaires de la philosophie : le robot et le mouton (la raison ou l’imitation s’opposent à l’âme et à la personnalité du philosophe), les linguistes (qui observent la langue de l’intérieur de sa grammaire, tandis que le philosophe y voit une couche instrumentale au-dessus des représentations), la religion (avec ses promesses, placées dans le réel, tandis que la consolation philosophique provient du rêve). | | | | |
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| intelligence | | | La raison, qu'elle soit pure, pratique, dialectique, symbolique, instrumentale, politique ou cynique, reste une raison, qui se réduit aux critiques ; il faut réserver les topiques aux œuvres originales, dans lesquelles le rôle de la raison est des plus insignifiants. | | | | |
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| intelligence | | | Pour la peinture philosophique, le réel aurait dû ne servir que de toile, de support matériel nécessaire, tandis que l’essentiel aurait dû être dédié à l’imagination, langagière et lyrique, irréductible à la raison. La Realphilosophie (Hegel) des rats de bibliothèques, bavards et calculateurs, face à la vraie philosophie des poètes, dont l’esprit chante ou danse, pour devenir âme, pour nous faire aimer la vie abyssale et le verbe musical. | | | | |
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| intelligence | | | En philosophie, être littérairement nul ne signifie pas nécessairement être bête. L’intelligence kantienne est incontestable ; sa vision de la raison est exhaustive, lumineuse, nous rapprochant de l’œuvre divine dans sa totalité. Mais que penser des premières certitudes cartésiennes, de la méthode géométrique spinoziste, du savoir absolu hégélien ? La nouveauté de leurs vocabulaires séduisit les contemporains, inhabitués à tant de liberté, mais situant mal les signes d’intelligence et ignares en logique. Aujourd’hui, force est de constater que ces auteurs sont des ânes. | | | | |
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| intelligence | | | Le monde réel est une œuvre d’un Créateur génial, mystérieux, irrationnel (rationnel – est un qualificatif anthropomorphe et ne s’applique qu’aux productions de nos mains ou cerveaux). Le réel n’est pas rationnel, il est magique, parfait ; et puisque tout être vivant fait partie du monde réel, s’attribuer une perfection n’est nullement prétentieux de sa part. D’autre part, tant de choses rationnelles ne sont point réelles ; les résultats mathématiques en sont un exemple suffisant. | | | | |
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| intelligence | | | Connaître une chose (matérielle ou spirituelle), c’est d’en avoir bâti un modèle, une représentation. La raison qui ignore les raisons du cœur ou de l’esprit est paresseuse, indifférente ou bête. | | | | |
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| intelligence | | | Aussi merveilleux qu’ils soient, ni nos sens ni notre raison n’arriveront jamais à atteindre la profondeur mystérieuse de l’essence du monde. D’où, peut-être, par dépit, l’attirance qu’exerce sur nous la hauteur de notre propre soi inconnu. | | | | |
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| intelligence | | | Que tout réel, conçu par un Créateur divin, soit rationnel est un mystère certain, bien qu’incompréhensible, mais il n’est pas vrai que le rationnel, ce fruit de ta faible raison, soit toujours réel, car sa partie imaginaire appartient au rêve, à cet opposé de la réalité. | | | | |
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| intelligence | | | Toute la métaphysique est une immense fumisterie. La définition kantienne : « La métaphysique est une science des lois de la raison humaine pure et donc subjective » - « Die Metaphysik ist eine Wissenschaft von den Gesetzen der reinen menschlichen Vernunft und also subjektiv » - est la plus éloquente : la science subjective n’existe pas, aucune loi de la raison pure (à ne pas confondre avec la logique) ne fut jamais formulée. Pour ne pas rejeter ce beau terme, je lui donnerais le sens de l’art des commencements (ce qui vaut mieux que les principes). | | | | |
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| intelligence | | | Ce spectre philosophique, à peine audible, l’Être, se prête bien aux chants du rêve ; il est cacophonique ou grinçant dans les incantations de la raison. « L’être est une merveille ; ni rêve est-il ni veille » - Boratynsky - « Бытие - ни сон оно, ни бденье ». | | | | |
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| intelligence | | | Un axe platonicien, divisé en deux intervalles inégaux, reflétant le passage du sensible à l’intelligible et subissant un second partage, dans les mêmes proportions, – une jolie image mythique : conjecture – ombres, croyance – certitude, raison – définition, intelligence - idées. | | | | |
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| intelligence | | | J’apprécie l’intuition de Valéry pour juger du savoir, du langage, de l’intelligence ; mais quand je lis, que pour lui « la mathématique est la science de l’arbitraire », je vois qu’il n’y comprend rien. Il y a des lois implicites, en mathématique, qui encouragent l’élégance et le laconisme des preuves d’une nouvelle assertion. Il est rare qu’on améliore la première version de preuve, mais c’est toujours au profit de ces deux critères qui excluent, presque complètement, l’arbitraire. Même la création de nouveaux objets, en mathématique, bannit l’arbitraire ; c’est pourquoi la mathématique est la vraie ontologie pour tout cerveau rationnel. L’arbitraire des représentations est propre à toutes les sciences, sauf la mathématique. | | | | |
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| intelligence | | | Le sentiment s’entendra toujours, implicitement ou explicitement, avec la raison ; le vrai contraire de la raison est la folie. Celle-ci peut être : la mystique (discours philosophique ou religieux sur le mystère de la matière, de la vie, du temps), l’éthique (l’énigme du sacré, du sacrifice, de la fidélité), l’esthétique (le goût et l’émotion face au Beau, l’inspiration, l’imagination), la poétique (la créativité verbale ou musicale), l’érotique (la sensibilité du corps, verbale ou gestuelle). Toutes ces folies se réduisent aux caresses irrationnelles, opposées aux actes rationnels. | | | | |
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| intelligence | | | L’intelligence, aussi bien scientifique que poétique, s’attarde sur les espèces plus que sur les genres, sur les ensembles plus que sur les éléments. C’est pourquoi les empiristes, utilitaristes, pragmatistes, existentialistes sont irrévocablement bêtes. L’existence, rationnelle et vitale, découle de l’essence ; l’inexistant rêvé est affaire de la poésie (qui se doit d’être un peu bête) ou de la solitude (qui fuit la raison grégaire). | | | | |
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| intelligence | | | En mathématique, contrairement aux autres sciences, on ne modélise pas les choses en soi, en créant des objets d’étude ; ceux-ci y sont identiques à celles-là. La mathématique est une rationalité objective, mais il se trouve que les rationalités subjectives, aussi bien dans la matière que dans les esprits, s’y plient, ce qui fait de la mathématique une véritable ontologie de l’Univers. C’est dans l’irrationnel – l’art ou l’émotion, l’âme ou le cœur – que l’homme se dégage de la nécessité et proclame sa liberté. | | | | |
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| confucius | | | Trois voies mènent au savoir : la réflexion - la voie la plus noble, l'imitation - la voie la plus facile, l'expérience - la voie la plus amère. | | |  | |
| | intelligence | | | C'est une vision tri-viale de ce qui s'acquiert le mieux hors tout circuit : dans des impasses ou ruines, où la marche n'a pas beaucoup de sens, mais la danse donne un noble et difficile vertige. Que la noblesse y soit amère, l'amertume, au moins, y est noble. | | | | |
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| thomas d'aquin | | | Nihilominus tamen compositionem et divisionem enuntiationum intelligit, sicut et ratiocinationem syllogismorum, intelligit enim composita simpliciter.
Le besoin de la composition logique, de la division ou de détour inférentiel tient à la faiblesse de l'esprit humain. | | | | |
| | intelligence | | | C'est pourtant sur cette faiblesse que l'homme se pencha si fort qu'il s'éloigna dangereusement de l'ange et se rapprocha outrageusement du robot. Être robot, c'est, en toute occasion, suivre la métronomie de la vérité, ne pas entendre la musique alogique du rêve et proclamer, docte et bête : « Je préfère être un diable en pacte avec la vérité qu'un ange en pacte avec le mensonge » - Feuerbach - « Ich bin lieber ein Teufel im Bunde mit der Wahrheit, als ein Engel im Bunde mit der Lüge ». | | | | |
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| thomas d'aquin | | | Intellectus cognoscit quod quid est non solum definitiones, sed etiam enuntiabilia.
L'intellect forme des objets de deux sortes : définitions et énonciations. | | | | |
| | intelligence | | | Des idoles magiques et des formules logiques, un monde arbitraire et ses implacables requêtes hors toute langue. L'indépendance mutuelle rend souverains et le géniteur d'un nom enraciné et le locuteur d'un verbe désincarné. Et tout le reste est littérature, appel au mot. | | | | |
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| montaigne m. | | | Mieux vaut une tête bien faite qu'une tête bien pleine. | | |  | |
| | intelligence | | | Une tête bien faite est celle qui, pour atteindre un but, a besoin d'un minimum de mémoire et de recherches et d'un maximum de subtilité et de vitesse. Équilibre entre fin et frein, entre interprète et organisation. Toutes les têtes, aujourd'hui, sont pleines de vétilles, cohérentes et monolithiques, tandis que ce qui est digne d'y être préservé, ce sont quelques étincelles, images éparses, fragments de monuments. Garder quelques zones vides, pour y recevoir la musique du monde. | | | | |
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| voltaire f.-m. | | | L'instinct, c'est tout sentiment et tout acte qui prévient la réflexion. | | | | |
| | intelligence | | | L'instinct est la réflexion câblée, qui prévient la réflexion explicite ! Dans celle-là, on ne voit pas le mécanisme, silencieux et mieux huilé que dans celle-ci, aux syllogismes nus. Le réflexe intervient pour se passer de réflexion. La réflexion banale est inductive, elle se résume en réflexes ; mais la réflexion la plus subtile – et irremplaçable – est abductive : seul le qui, au-dessus du quoi, peut justifier les pourquoi et comment. | | | | |
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| kant e. | | | Die Vernunft wird durch den Hang ihrer Natur getrieben, sich in einem reinen Gebrauch zu den äußersten Grenzen aller Erkenntnis hinaus zu wagen, Ruhe zu finden.
La raison est mue par son penchant naturel d'avoir une audace pure d'aspirer aux dernières limites du savoir et d'y trouver la paix. | | | | |
| | intelligence | | | Tout cela est fortement douteux : il faut choisir l'axe, qui t'attire le plus - l'étendue, la profondeur ou la hauteur ; quant à cette misérable paix, gagnée à coups de connaissances, je lui préférerais une docte ignorance, qui m'apporterait davantage de vertiges. L'espérance des indoctes vaut plus que la suffisance des doctes (à l'époque, où l'on croisait encore quelques sages dépenaillés, Démocrite prêtait l'espérance - aux doctes, et la suffisance - aux indoctes). | | | | |
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| kant e. | | | Was kann ich wissen ? Was soll ich machen ? Was darf ich hoffen ?
Que puis-je savoir ? Que dois-je faire ? Qu'est-ce que j'ose espérer ? | | |    | |
| | intelligence | | | Toutes les combinaisons verbales (neuf !) sont intéressantes. Par exemple : le Père peut, le Fils doit, l'Esprit ose - est bien connu. Plus frais serait : la perception ose, la représentation doit, l'interprétation peut. Mais ton ordre, à toi, montre que ni la raison pure (le savoir) ni la raison pratique (le faire) ne touchent à la raison d'espérer (le rêve), qui brille, chez toi, par son absence. | | | | |
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| kant e. | | | Zum Erlebnisse : erstlich der Begriff, dadurch ein Gegenstand gedacht wird, und zweitens die Anschauung, dadurch er gegeben wird.
La connaissance suppose : d'abord le concept, pour lequel l'objet est pensé, et ensuite le regard, par lequel il est donné. | | | | |
| | intelligence | | | Ce regard est une espèce de mémoire du réel, qui justifie le concept et valide l'idée. Penser introduit le mot et l'image, qui peuvent soit précéder soit suivre le regard. Penser, c'est peindre le connaître. Connaître, c'est éduquer le penser. | | | | |
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| kant e. | | | Alles Denken ist nichts anderes als ein Vorstellen durch Merkmale.
Penser, ce n'est jamais que représenter par signes. | | | | |
| | intelligence | | | Ce qui exclut le désir, l'image d'un objet, la recherche de sa référence langagière, la constitution d'une formule logique, son interprétation, la recherche du sens des substitutions - cette pensée est du niveau d'une programmation informatique. | | | | |
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| lichtenberg g. | | | Nicht zu sagen Hypothese, noch weniger Theorie, sondern Vorstellungsart.
Ne parle pas d'hypothèses, encore moins de théories, mais de mode de représentation. | | |  | |
| | intelligence | | | Tout raisonnement n'est peut-être que des enchaînements de représentations (« La pensée est une représentation » - Heidegger - « Der Gedanke ist eine Vorstellung »). Ou, au contraire, toute représentation n'est que résultat des réinterprétations volontaristes (comme le pense Nietzsche, et que Schopenhauer oublie d'ajouter à volonté et représentation) ; la volonté arbitraire et la représentation fatale se courent derrière : « Le destin fut impérieux avec moi, mais plus impérieuse encore fut ma volonté » - Nietzsche - « Das Schicksal war herrisch zu mir, aber herrischer war mein Wille ». Un trait subtil, représenter les mondes hypothétiques, où germent la volonté de renaissance et la représentation de commencements. | | | | |
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| maistre j. | | | Le chef-d'œuvre de raisonnement est de découvrir le point, où il faut cesser de raisonner. | | | | |
| | intelligence | | | Le sot, chancelant et labile dans ses raisons, y voit la justification humoristique de ses charabias. Le sage sait, que raisonner ironiquement, c'est changer de langage (aux points de chefs-d'œuvre). | | | | |
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| schlegel f. | | | Verstand ist mechanischer, Witz ist chemischer, Genie ist organischer Geist.
L'intelligence est la raison mécanique, l'esprit - chimique, le génie - organique. | | |    | |
| | intelligence | | | L'organique et le chimique se traitent, aujourd'hui, comme jadis le mécanique ; notre milieu robotique leur adresse le même respect pragmatique. Toutefois, la plupart des organismes devinrent déjà mécanismes, pour reproduire le bruit ambiant : « Tout organisme est une mélodie, qui se chante elle-même »** - Merleau-Ponty. | | | | |
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| byron g. | | | Those who will not reason, are bigots, those who cannot, are fools, those who dare not, are slaves.
Les fanatiques ne veulent pas raisonner, les imbéciles ne peuvent et les esclaves n'osent. | | |   | |
| | intelligence | | | Aujourd'hui, tout le monde veut, peut et ose. Le sot n'est plus ni esclave ni fanatique, et sa raison, sous forme d'un mode d'emploi, est librement acceptée, même par les sages. | | | | |
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| schopenhauer a. | | | Daß die niedrigste aller Tätigkeiten die arithmetische ist, wird dadurch belegt, daß sie die einzige ist, die auch durch eine Maschine ausgeführt werden kann. Danach bemesse man den mathematischen Tiefsinn.
Que la plus basse des facultés est l'arithmétique, se confirme par le fait qu'elle soit la seule à être reproduite par la machine. Voilà la prétendue profondeur de la pensée mathématique. | | |  | |
| | intelligence | | | Aucune matière, de versification à théologie, n'échappe plus à la machine, comme jadis à la plume. Il s'agit d'avoir une bonne hauteur de plume et de ne pas être terrorisé par la profondeur des porte-plumes. La mathématique a l'avantage de ne manipuler que des objets-fantômes, avec des outils divins. | | | | |
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| tolstoï l. | | | Знание смиряет великого, удивляет обыкновенного и раздувает маленького человека.
Avec le savoir, le grand homme devient plus humble, l'ordinaire - plus étonné, le petit - plus arrogant. | | |    | |
| | intelligence | | | Plus on est grand, plus petits paraissent tout acquis côté tête et toute perte côté pieds. | | | | |
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| dostoïevsky f. | | | Меж нами, в наших сношениях, одни знаки, словно в твоей алгебре.
Entre toi et moi, il n'y a que des signes, comme dans ton algèbre. | | |  | |
| | intelligence | | | Le rôle des signes des Maîtres est plutôt de peindre les beaux chemins d'accès aux choses, plus que de narrer les choses elles-mêmes. L'un voit dans ces signes - de vastes arbres aux branches couvertes de belles inconnues, et l'autre - de banales constantes : chiffres ou choses. Même unifié, l'artiste a beaucoup de fusions à offrir, il lui reste toujours autant d'inconnues. | | | | |
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| france a. | | | Les philosophes savent que les poètes ignorent la pensée et cela les désarme et fascine. | | | | |
| | intelligence | | | Car le vrai philosophe n'ignore pas le sort titubant de ses constructions pseudo-logiques éphémères, et il admire le poète, qui érige le même édifice uniquement par un bel élan du mot. Les châteaux en Espagne du poète s'avèrent plus intelligibles que les casernes philosophiques, qui, d'aveu même de leurs habitants, ne sont, dans le meilleur des cas, que des châteaux de cartes. La pensée accompagne plus volontiers une image qu'un échafaudage. | | | | |
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| rimbaud a. | | | Je pense : on devrait dire on me pense. Tant pis pour le bois, qui se trouve violon. | | | | |
| | intelligence | | | La seule pose, qui autorise de dire je suis, serait, donc, celle d'un traducteur ou d'un interprète, mais non de choses visibles ou de causes intelligibles, qui, toujours, se valent quoi qu'en pense Montaigne : « ils laissent les choses et courent aux causes » ; quelle que soit leur cible, sans bonne pose, sans être ramenards, ils n'arriveront qu'aux positions ou postures grégaires. | | | | |
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| unamuno m. | | | Otros piensan con todo el cuerpo y toda el alma, con la sangre, con el tuétano de los huesos, con el corazón, con los pulmones, con el vientre, con la vida. Y las gentes que no piensan más que con el cerebro, dan en definidores.
D'autres pensent avec tout le corps et toute l'âme, avec la moelle des os, avec le cœur, avec les poumons, avec le ventre, avec la vie. Et les gens, qui ne pensent qu'avec le cerveau, donnent des définitions. | | | | |
| | intelligence | | | Le ventre songeur, la moelle des os ployée sous le poids des syllogismes, le corps éructant quelques métaphores mal digérées - non, au pays du verbe je suis contre la république et pour la tyrannie du cerveau. | | | | |
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| claudel p. | | | Pour connaître la rose, quelqu'un emploie la géométrie et un autre emploie le papillon. | | | | |
| | intelligence | | | D'autres encore font parler le nez, les yeux ou l'âme. La rose se donne à la connaissance (« Parmi les piqûres que t'inflige le présent, voir dans la raison - une rose » - Hegel - « Die Vernunft als die Rose im Kreuze der Gegenwart zu erkennen »), en se fanant : « Un nez trop approché anéantit la rose »* - R.Browning - « Any nose may ravage with impunity the rose ». | | | | |
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| valéry p. | | | Toute philosophie, où le mot vie est explicateur, est nulle. | | | | |
| | intelligence | | | J.Benda t'accuse d'en être l'un des adeptes. La vie, cet implexe hors logique, cette instase sans Dieu, a peut-être sa place dans la philosophie extatique en tant que implicateur. | | | | |
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| valéry p. | | | L'imbécile est celui qui n'a pas l'idée de se servir de ce qu'il possède. | | | | |
| | intelligence | | | Des trois chambres de trésor, que Dieu a mises en nous - l'âme, le cœur et la raison - seule la dernière est indiquée en chiffres lumineux, jolis taux d'intérêts. D'où le déficit chronique dans les échanges avec deux autres. | | | | |
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| valéry p. | | | Parfois je pense, et parfois je suis. | | | | |
| | intelligence | | | Penser, c'est voir naître en images (pour Descartes, c'est entendre, vouloir, imaginer) ; être, c'est concevoir sans images. | | | | |
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| suarès a. | | | Le bonheur de vivre : donner toute sa musique à la pensée. | | |   | |
| | intelligence | | | Toute musique, qui court après la pensée, est en-dessous de tout syllogisme. Celui qui a de la musique intérieure et qui la laisse partir dans la nature découvre, médusé, que d'étranges et aériennes pensées se mettent à l'accompagner et la munissent d'ailes. | | | | |
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| gide a. | | | Il n'y a pas de problème, il n'y a que des solutions. L'esprit de l'homme invente ensuite le problème. | | |   | |
| | intelligence | | | C'est vrai, le meilleur cycle est : mystère, problème, solution, mystère. Une fois la solution sous la main, l'homme aurait dû retourner au mystère au lieu de faire du sur place avec des problèmes. Remarquez qu'on n'est pas invité ici à ne vivre que de solutions… La tête d'homme s'absorbe dans la collection de solutions et de problèmes, et son âme atavique n'exhibe plus le moindre mystère. | | | | |
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| russell b. | | | Mathematics possesses a beauty cold and austere, like that of a sculpture, sublimely pure, such as only the greatest art can show.
La mathématique a cette beauté, froide et austère, telle une sculpture, d'une sublime pureté, que seul un grand art est capable de produire. | | | | |
| | intelligence | | | Pour animer ces Galatée, le cerveau doit déjà posséder de bons interprètes de mélodies et de bons prismes de couleurs. | | | | |
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| einstein a. | | | Das Ziel jeder Tätigkeit des Intellekts ist es, ein Wunder in etwas zu verwandeln, was man begreifen kann.
Le but de toute intelligence est de transformer un miracle en quelque chose de compréhensible. | | |  | |
| | intelligence | | | On finit par se contenter de choses comprises et on ne voit plus de miracles. L'intelligence, d'une industrie secondaire de transformation passa au tertiaire, à l'assurance-vie. | | | | |
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| einstein a. | | | Freude am Schauen und Begreifen ist die schönste Gabe der Natur.
La joie de contempler et de comprendre est le plus beau don de la nature. | | | | |
| | intelligence | | | Ces deux dons - le mystère du soi inconnu et la créativité du soi connu – sont des dons de la culture. Savoir fermer les yeux et se passer de raison est un don de la nature. | | | | |
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| musil r. | | | Ein Denker ist um so denkender desto er dichtender ist.
Plus le penseur poétise, plus il est penseur. | | |    | |
| | intelligence | | | La philosophie est un petit chapitre dans le livre de la poésie. Seuls les charlatans en logique, psychologie ou linguistique le nient. | | | | |
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| heidegger m. | | | Das dichtend Gesagte und das denkend Gesagte sind zuweilen das Selbe, wenn die Kluft zwischen Dichten und Denken rein klafft, während das Erste hoch und das Zweite tief sind.
Le poète et le penseur disent parfois la même chose, lorsque l'abîme entre poésie et pensée reste béant ; ce qui arrive, quand la poésie est haute et la pensée profonde. | | |    | |
| | intelligence | | | « Sur des sommets séparés à jamais, s'interpellent le poète et le penseur »* - Hölderlin - « Der Dichter und der Denker winken einander zu, auf getrenntesten Bergen ». Et pour préserver le béni néant volumique, on y adjoindra une étendue nulle, par compression du devenir au profit de l'être, dans un Retour Éternel de l'Un broyant le temps discriminateur. | | | | |
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| heidegger m. | | | Hinsehen auf, Begreifen von, Wählen, Zugang zu sind Seinsmodi eines Seienden, des Seienden, das wir, die Fragenden, je selbst sind.
Viser, entendre, choisir, accéder sont des modes d'être d'un étant, de cet étant que nous, qui questionnons, sommes nous-mêmes. | | | | |
| | intelligence | | | Dans le questionneur et dans le questionné, il faudrait signaler, en plus, deux machines distinctes : dans le premier - l'intuition du modèle et la maîtrise langagière, dans le second - la maîtrise du modèle et l'automatisme de l'interprète-substituteur. L'homme est une combinaison de ces trois machines. Il n'est pas possible que la requête même soit l'être ; elle est toujours sociale et n'est qu'une modulation langagière d'un penser discontinu de l'ego, qui est, tout de même, plus près du cogito pré-langagier que du sum pré-réflexif. | | | | |
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| heidegger m. | | | Das Dasein gibt sich, mit der Welt, einen ursprünglichen Anblick, der nicht eigens erfaßt und als Vor-bild für alles Seiende fungiert.
L'homme acquiert, par le monde, un regard primordial, qui ne perçoit pas par lui-même, mais sert de prototype pour tout étant. | | | | |
| | intelligence | | | Le vrai choix philosophique, ici, est entre par le monde et par ta divine essence (la confusion entre les deux donnerait le soi). J'ai peur que le monde ne réduise le regard à la doxa ; le regard est la liberté face au monde ; la perception étant affaire des sens et de la raison serviles. Le contraire du regard s'appelle néant, ce séjour des esclaves, dans lequel ce lourd sophiste de Sartre voit un enfant de la liberté ! | | | | |
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| wittgenstein l. | | | Die Philosophie läßt alles, wie es ist.
La philosophie laisse toute chose comme elle est. | | | | |
| | intelligence | | | Fouiller les attributs des choses est, en effet, le souci des sciences. Mais en manipuler des points d'attache, en les ramenant à l'homme, est une tâche philosophique. Tout attouchement est un événement avec onde de choc. Les structures et la logique se complètent merveilleusement : objectivité logique et structures anthropologiques. | | | | |
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| pasternak b. | | | Прирожденный талант есть детская модель вселенной.
Un talent inné, c'est un modèle de l'enfance de l'univers. | | | | |
| | intelligence | | | Les médiocres portent, dans leur misérable raison, une vague projection du monde d'aujourd'hui ; l'homme de génie préserve dans son âme l'état du monde au moment de sa création. | | | | |
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| pasternak b. | | | Художественное дарование : видеть так, как все прочие думают, и думать так, как все прочие видят.
Le talent d'un artiste : voir comme les autres pensent et penser comme les autres voient. | | |    | |
| | intelligence | | | Ses pensées doivent être malléables, mais ses vues - avoir la substance irréductible des syllogismes en bronze. Formuler des pensées, éprouver des sentiments, c'est banal ; il faut mettre en forme musicale ses sentiments et éprouver, par des contraintes de plus en plus exigeantes, - le fond de ses pensées. | | | | |
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| chœur ironie | | | CITÉ : Ironiser sur les couacs d'un rebelle est trop facile, essaye un peu d'ironiser sur la logique triomphante de la cité ! Ses orbites se rient de mes comètes, où je tente de faire régner l'apesanteur. Elle dénonce, sémillante, les trajectoires bancales, intenables, de mes astres et de mes constellations, qui prétendaient se passer de la masse gravitationnelle et se désagrègent. | | | | |
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| chœur ironie | | | PROXIMITÉ DIVINE : Les agrandissements ironiques nous autorisent de parler de proximité, lorsqu'un éloignement vertigineux nous arrache des aveux ou des prières. Pour t'adresser à Dieu, commence par évaluer la distance, qui t'en sépare. Tout prurit aux pieds ou dans la cervelle, qui m'en rapprocherait, est signe, que je me trompe d'interlocuteur. | | | | |
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| chœur ironie | | | AMOUR : Tout ce qui est grand, choisit soigneusement ses défaites. L'ironie s'avoue être sans prise, face à l'amour désarmé. Seul, l'amour dépasse l'ironie en spontanéité des abattements et des enthousiasmes, en jobardise, face à l'incohérence de ce qui vous inonde. L'amour est une foi qui résonne, l'ironie - une foi qui raisonne. | | | | |
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| ironie | | | Jadis, le ciel avait la hauteur des âmes ; aujourd'hui, il est aussi profond et aussi plat que les esprits. Et ils accusent le ciel d'être trop exigu… | | | | |
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| ironie | | | Les Anciens reprochent aux hommes de parler plus qu'ils ne pensent et de penser plus qu'ils ne vivent. La pensée et la vie ayant muté, de nos jours, en schémas et en normes, et le silence de l'âme remplissant la parole, il faudrait dire aujourd'hui qu'ils pensent, malheureusement, plus qu'ils ne parlent et qu'ils vivent, hélas, plus qu'ils ne pensent. | | | | |
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| ironie | | | Progrès du savoir : après Astrologie à la portée des duchesses on écrira Comptabilité à la portée des poètes. Le syllogisme poétique éteignant le dernier astre. | | | | |
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| ironie | | | Et si l'esprit et l'âme n'étaient que nos fantasmes, et si notre intérieur n'était prévu que pour les viscères et muscles ? Et si la caresse de notre peau était la dernière profondeur, qui nous soit accessible ? Même les robots doutent de l'existence d'un intérieur. | | | | |
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| ironie | | | La méditation, c'est à dire la rumination, fait de l'homme un animal dépravé (Rousseau). Mais que de dignité dans l'animal suprême, qui ne médite pas ! | | | | |
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| ironie | | | C'est le matin que naissent les pensées les plus rationnelles. Et c'est pourquoi elles ont l'air si ensommeillées, endormies et endormantes. On ne rêve que dans la nuit du passé (« l'avenir est le présent ensommeillé » - Kafka - « die Zukunft ist eine verschlafene Gegenwart »). Le génétique, à l'origine du réflexif et du constructif. | | | | |
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| ironie | | | L'apologie de l'ignorance et de l'impuissance : la jeunesse, ignorant les prémisses de la vie, parvient aux conclusions justes et exaltantes ; la vieillesse, inapte désormais à déclencher les conclusions, en maîtrise, parfaitement et amèrement, les profondes prémisses. | | | | |
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| ironie | | | Si un avis pathétique sait résister à la démolition en règle par l'ironie, sa négation a souvent les mêmes assises, mais ce genre d'édifice est rarissime dans l'architecture foncièrement manichéenne du savoir, au tiers exclu. | | | | |
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| ironie | | | Nous suivons tous la voie de la raison. Les uns le font avec leurs pieds, sabots, écailles ; d'autres - avec leurs doigts, baguettes, longue-vue ; enfin, les meilleurs, - avec leur regard, absent et présent, plein tantôt d'admiration tantôt de dérision. Ne pas l'ériger en voie de salut, si ne l'éclaire pas ton étoile. | | | | |
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| ironie | | | Polyglotte du silence : savoir se taire en plusieurs langues et se faire lire entre les lignes - par des analphabètes. « Quelle parole partager avec l'homme, qui ne partage avec toi aucun silence ! ? »** - Guénine - « О чём говорить с человеком, с которым не о чем помолчать !? ». | | | | |
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| ironie | | | Doxa, idée, preuve, mode d'emploi - la régression de la crédulité est affaire de style. Bientôt, la dernière métaphore sera exposée aux musées, à côté des tableaux, où le visiteur professionnel ricanera, en brandissant ses histogrammes et syllogismes. | | | | |
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| ironie | | | Pour s'approcher de l'achèvement artistique, il faut accepter l'inachèvement de l'avant-dernier pas, ce pas de raison, précédant le pas dernier, le pas d'âme. Heureusement, l'art n'est pas la marche, mais le regard. | | | | |
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| ironie | | | L'un des rôles de la philosophie est d'endormir, de bercer les consciences, pour qu'elles rêvent au lieu de calculer. Être guérisseur (Platon), thérapeute (« La philosophie est le remède de la douleur » - Cicéron - « Doloris medicina est philosophia »), chirurgien (Épicure, dont la philosophie promet « la santé de l'âme ») ou assureur (« primum non docere ») est également charlatanesque, le mal de vivre - et de penser - étant incurable, surtout chez les inimitables, qui ne peuvent pas profiter de la règle moutonnière - similia similibus curantur. « La consolation philosophique d'un Boèce installe en l'homme non pas tant la joie que l'anesthésie et la résignation »** - Jankelevitch - la résignation durable nous console mieux que la joie furtive. La résignation dans le réel amène parfois la maîtrise dans l’idéel, comme le dit le grand amateur de Boèce, l’hypocrite Casanova : « Mon seul plaisir était celui de me repaître de projets chimériques ». | | | | |
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| ironie | | | Chantre des cervelles - la future vocation du poète, échoué à devenir accoucheur (Platon) ou ingénieur (Staline) des âmes. La profession libérale de robot-décorateur lui fera oublier, qu'il jouait jadis, dans la société, la fonction d'archonte de l'humanité (archontische Funktion der Menschheit – Husserl). | | | | |
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| ironie | | | L'abus de causalité : admirer le papillon, renifler la chenille, pondre un poncif. | | | | |
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| ironie | | | L'admirable parallélisme des vocabulaires philosophique et ensembliste : le rationnel ne peut pas dépasser en puissance le naturel ; le réel est infiniment plus vaste que le rationnel, il est le support de la continuité (puissance du continu), le rationnel ne se manifestant qu'en discontinu, en dénombrable ; aucune cardinalité intermédiaire n'existe entre le réel et le rationnel ; pour échapper à la linéarité, le réel a besoin d'une généralisation par l'imaginaire et donc, par le complexe. | | | | |
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| ironie | | | L'abus de négation : « Je pense, donc je n'existe pas » est concevable, quoique « Je ne pense pas, donc j'existe » soit plus que douteux. | | | | |
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| ironie | | | Doute et déception devinrent thèmes préférés des sots et des conformistes. L'homme de goût et d'esprit ne rechigne pas à exhiber ses fanatismes indéfendables, et il est plus souvent porteur d'espérances, vertigineuses et irréalisables, que de lamentations, plates et argumentées. Le seul doute, fructueux ou tout prosaïquement utile, est le doute sur l'inessentiel. L'essentiel tient grâce à la foi involontaire ou aux cécités ou surdités volontaires. | | | | |
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| ironie | | | Don philosophique : laisser de bonnes questions sans réponse ; don poétique : laisser de bonnes réponses sans question ; don logico-ironique : ne s'intéresser qu'aux questions contenant leurs propres réponses, comme une équation contient en elle-même ses solutions (à chacun ses domaines de valeurs, ses lemmes et ses interprètes). Et Musil : « Que tes réponses aient l'exigence du philosophe et l'art de poser les questions - du poète » - « Habe in den Antworten das Anspruchsvolle des Philosophen und die Fragestellung des Dichters » - commet une gaffe ! | | | | |
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| ironie | | | Justification gödélienne des élucubrations poétiques : dans un langage clos, le vrai est plus vaste que le démontrable. Et le vrai n'est qu'une plate projection langagière du beau, haut et indicible. | | | | |
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| ironie | | | Vouloir, pouvoir, devoir s'associent, bêtement, avec, respectivement, la vie (Nietzsche), l'intelligence (F.Bacon), l'éthique. Il serait plus intéressant de parler de vouloir un type de pensée, de pouvoir révoquer notre suffisance, de devoir faire danser la vie. | | | | |
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| ironie | | | Quand on évalue l'ennui de ne trouver autour de soi que ce qui existe, ou, pire, l'horreur d'être cerné uniquement par ce qui cogite, on reconnaît à Descartes l'immense mérite d'un dualisme vivifiant, se moquant et de la logique et de l'Histoire. Avec lui, enfin, on peut penser l'inexistant et exister sans penser. Et en bon mathématicien, contrairement à Nicolas de Cuse ou à Spinoza, il n'abandonne pas l'homme aux seuls réalité ou langage, mais le force à passer par la représentation. | | | | |
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| ironie | | | Ils se réjouissent chaque fois, que leurs yeux s'ouvrent - pour comprendre ou prendre ; je me félicite chaque fois, que je parviens, enfin, à les fermer - pour m'abandonner ou donner. « On jouit seulement de ce à quoi on s'abandonne » - Pavese - « Si gode solamente ciò in cui ci si abbandona ». | | | | |
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| ironie | | | Je maîtrise l'étendue en jouant de l'accommodation de mes yeux ou des foyers de ma loupe ; en profondeur, je prendrais plutôt un microscope de ma tête, et en hauteur - un macroscope de mon âme. | | | | |
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| ironie | | | L'écoute de nos silences détermine souvent si nous nous entendons. | | | | |
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| ironie | | | Aux autres, mon âme est une boîte noire ; pour repêcher son épave, savoir quels nombres y sombrent ou quelles fibres y vibrent, présente le même intérêt. | | | | |
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| ironie | | | Les langages des bilans de la vie les plus répandus sont arithmétique : additions, soustractions, multiplications - ou logique : connecteurs, négations, quantifications. Il devrait plutôt être purement orthographique - place des points de suspension, d'interrogation, d'exclamation, choix de majuscules, élégance des traits d'union, calligraphie des aveux. | | | | |
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| ironie | | | Le plus souvent, quand le vaste vague, après la lecture d'un raseur, persiste, je n'ai qu'à m'en prendre à sa tête ; mais si la haute clarté d'un bel ouvrage se dissipe délicieusement et instantanément, c'est, souvent, parce que je l'aurais pris au pied de la lettre. | | | | |
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| ironie | | | Le monde minéral obéit à la nécessité ; le monde végétal montre déjà des signes de la liberté ; le monde animal la pratique, et le monde humain la produit. Berdiaev serait le seul à le proclamer clairement : « La liberté est absence de la nécessité » - « Свобода есть беспричинность », tandis que Spinoza : « Un homme libre est celui qui vit uniquement selon les préceptes de la raison » - « Homo liber hoc est qui ex solo rationis dictamine vivit » et Marx : « La liberté est la nécessité comprise » - « Freiheit ist die Einsicht in die Notwendigkeit » réduisent la liberté à une espèce servile de nécessité. | | | | |
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| ironie | | | Éros munit la raison d'ailes, que les rats de bibliothèques déchiquettent en autant de plumes décharnées, pour griffonner des pages asexuées. | | | | |
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| ironie | | | Le scepticisme se fonde sur la raison ; le savoir, la rigueur, l'irréfutabilité l'auréolent. Il est moins robotique que le stoïcisme et moins moutonnier que le cynisme. Il est donc l'adversaire de choix pour la noblesse, qui prône l'illusion poétique qui sauve, le vertige romantique qui élève, le sacrifice gratuit qui sanctifie. | | | | |
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| ironie | | | Seuls les poètes et les … logiciens voient dans l'inexistence d'objets ou de faits une grande et belle source de leurs (é)preuves. Les autres se contentent de l'inexistence divine. | | | | |
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| ironie | | | Pour penser avec force et hauteur, il faut sentir sa faiblesse et bassesse. | | | | |
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| ironie | | | Dénoncer la tyrannie de la raison est aussi ridicule que s'acharner contre la grammaire, que même le poète respecte. La raison est la grammaire inconsciente d'une conscience poétique. | | | | |
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| ironie | | | Une seule de ces sentences est pondue par un écolâtre de philosophie : « la logique est le monde de l'être-là », « l'être-là est la logique du monde », « le monde est l'être-là de la logique » - si tu arrives à défendre toutes les trois, comme l'auteur, ou, comme moi, - à t'en moquer, tu te débarrasses de toute timidité, face à la terreur des logorrhéisants. Si tu trouves cet exercice amusant, voici, en prime, un autre : « L'essence de l'être-là se loge dans l'existence » - « Das Wesen des Daseins liegt in seiner Existenz », en y substituant, de plus, à se loge : se tient debout, à quatre pattes ou assis (en catégorie supérieure d'ahuris, on substituera, ensuite, l'être à l'existence, pour continuer à s'ek-stasier). | | | | |
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| ironie | | | Il faut reconnaître, que l'homme devient de plus en plus théophore, semblable à ce Dieu, qui serait démuni de frissons et tropes et s'occuperait directement d'intellections : « Ni la sensation ni l'imagination ne peuvent L'habiter, et Lui embrasse du seul intellect » - Abélard - « Deo nec sensum nec imaginationem inesse posse, sed eum cuncta intellectu ». Le plus curieux serait qu'entre-temps le robot apprenne à pleurer et à rêver ! | | | | |
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| ironie | | | Ce que Voltaire dit des (bons) genres vaut pour les systèmes : sans ou avec un système on n'échoue que par l'ennui. | | | | |
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| ironie | | | Tout le monde sait rire de soi-même, mais du soi hésitant et maladroit, tandis que c'est le soi arrogant et bon calculateur qui le mériterait davantage. | | | | |
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| ironie | | | Je me relis et je n'y trouve aucune trace des lieux, où je bouquinais ou bossais ; ni Moscou ni Paris, mais la Méditerranée, elle y est omniprésente, elle qui illuminait les autres, elle qui m'enténébra. Je me fiche de ma cervelle comme de mes muscles ; je veux coucher mon âme en compagnie de mes caresses. | | | | |
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| ironie | | | Les plus pures des abstractions antiques se trouvaient à l'aise en compagnie des ivrognes, hétaïres ou pâtres ; de quelles ivresses, de quelles voluptés peut se réclamer ce sage moderne, dont les seules quêtes sont : l'Être, l'Un et l'Ego (si enivrants et banals pour un Athénien et si sobres et ampoulés pour un Parisien), sont-ils transcendants ou transcendantaux, immanents ou réels ? - des robots enrayés, des programmes, qui bouclent dans un vide stérile des circuits sans vie. | | | | |
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| ironie | | | Enlevez à l'écrivain moderne les noms propres, le souci et le jargon du jour - et la triste nudité de sa cervelle n'inspirera que pitié et honte. | | | | |
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| ironie | | | Des mélodies ou des harmonies font venir les mots ; si la musique, qui en naît, est divine, des idées y apparaissent, comme par un coup de baguette magique. Il n'y a pas beaucoup de place aux fichus silences et secrets, dans lesquels mûrirait la pensée. Apologie du pédant et du brigand ! La pensée est un journalier bruyant au service de son employeur grand seigneur, le mot. Invisible, elle n'a pas besoin de se dissimuler. Ce n'est pas le secret qui embellit la vertu, mais sa franchise avec le vice. | | | | |
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| ironie | | | Ceux qui sont incapables de broder une vision intellectuelle du monde, veulent l'en protéger en invoquant son manteau sacré, cousu de vie réelle et impénétrable à l'abstraction. Et ils l'habillent en paillettes, ignorants qu'ils sont du fait, que l'univers n'est sacré que nu. Un déshabillage conceptuel et artistique annonce plus de promesses chaudes que leurs habits imperméables. | | | | |
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| ironie | | | L'œil s'humidifie ou s'enflamme, et la cervelle en est souvent complice, pour l'entretenir ou le traduire ; la dévoyeuse, la componction à traquer, la gravité desséchante ou frigorifiante, se tapit dans l'écriture. | | | | |
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| ironie | | | Chez les absurdistes, on remarque surtout qu'ils ne sont guère doués pour le sublime. Les farcesques, en revanche, souvent débordent de ce don oblique. On accède à la farce par une voie absurde, et donc humoristique, ou par une voie sublime, et elle s'appellera ironie. | | | | |
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| ironie | | | Les hommes calculent en tout ; ils ne devinent que quand ils s'oublient. « Les femmes devinent tout ; elles ne se trompent que quand elles réfléchissent » - A.Karr. | | | | |
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| ironie | | | Le rasoir d'Ockham ou la raison suffisante de Leibniz feraient partie de mes arsenaux de contraintes, si je pouvais leur trouver une bonne cible victimale. | | | | |
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| ironie | | | Le bon sens a beau être un bon cuisinier, le bon goût est dicté, Dieu merci, par les commandes des gourmets de nos sens tout court. « Entre le bon sens et le bon goût, il y a la différence de la cause à son effet » - La Bruyère. | | | | |
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| ironie | | | Existe-t-il des béatitudes, les yeux ouverts ? - on suppose, que les yeux dessillés ne fournissent leurs découvertes qu'à la cervelle, comme les yeux fermés, prélude de la naissance du regard, ne partageraient leurs rêves qu'avec l'âme. Une haute ironie consisterait à intervertir ces interlocuteurs, pour découvrir le calcul des larmes et l'éblouissement des chiffres. | | | | |
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| ironie | | | Mon âme s'émeut, donc mon esprit devient - c'est ainsi que Pascal et Nietzsche répliqueraient au cogito, et où les verbes seraient aussi diserts que les noms, les pronoms et les conjonctions, plus éloquents que penser et être. | | | | |
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| ironie | | | Tant de compliments au front plissé, enrichissant les yeux (Empédocle), divaguants et écarquillés, tandis que les meilleures visions naissent dans les yeux fermés, qui se moquent de la raison frontale et se réjouissent des images obliques. Dans de hauts regards, libérés de la basse raison. Aucun regard n'embellit la raison, qui ne sait pas divaguer. | | | | |
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| ironie | | | Nos meilleurs jugements sont intuitifs, c'est à dire prononcés sans qu'un ensemble de conflit complet soit formé. Pour arriver à une résolution déductive ou autoritaire, il faut de l'audace, puisque je m'avoue trop bête pour ne faire confiance qu'à ma sagesse, qui est toujours intuitive. « Devine si tu peux, et choisis si tu oses » - Corneille. L'audace semble être le lot du genre humain, calculateur et sobre. La voyance - celui des sages, ivres et désemparés. | | | | |
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| ironie | | | L'amitié naît du partage des pleurs et des rires, c'est à dire de l'intelligence et de l'ironie. L'animosité, à l'inverse, se manifeste dans un chiasme moqueur : « Il faut démolir le sérieux de nos opposants par le rire, et leur rire – par le sérieux » - Gorgias. Trop de pédanterie ou de pitreries dans le sérieux torpillant le sérieux ou dans la blague à l'assaut de la blague. | | | | |
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| ironie | | | La raison est au zénith ; nous vivons à l'heure de l'ombre la plus rétrécie. Pourtant, « Les plus jolies choses du monde ne sont que des ombres » - Dickens - « The loveliest things in life are but shadows ». En n'apportant que des lumières, on laisse derrière soi de tristes et courtes ombres. | | | | |
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| ironie | | | Quand on sait munir ses formules de bons coefficients vibratoires, on peut même oublier tout opérande et s'enivrer d'opérateurs. Mais le pire, c'est la narration ordine geometrico : « Je parlerai des sentiments humains comme des lignes et des surfaces » - Spinoza - « Humanas appetitus considerabo perinde ac si quæstio de lineis aut planis esset ». | | | | |
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| ironie | | | Les hommes se plaignent d'être cernés par l'imbécile, et ils ont tort. L'intelligence s'installa dans toutes les têtes ; elle est aujourd'hui à portée de tout imbécile, lequel s'en sert à bon escient et en toute circonstance. Des bêtises sans calcul ne se perpètrent plus que par des réprouvés de la raison, des poètes. Je suis cerné par la raison irrespirable. | | | | |
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| ironie | | | Ce qu'on peut comprendre sans enthousiasme ni dégoût ne vaut généralement pas grand-chose. Ce monde sans admiration, bien compris et sans révolte, est le monde d'aujourd'hui. Dans la devise spinoziste (Nil mirari, nil indignari, sed intellegere !) se cache peut-être une ironie, qui rend cette diatribe bien ridicule. Plus que les moyens, c'est le but, acquiescentia animi, une bonne conscience, qui m'y donne de l'urticaire. | | | | |
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| ironie | | | Heureusement, l'humain n'est pas seulement un frêle roseau pensant, mais aussi un oiseau dépensant, quand il s'y niche… Surtout quand on est du sexe féminin (« La femme peut faire un millionnaire de tout milliardaire » - Chaplin - « A woman can make any man a millionaire, if he is a billionaire »). Que de fermeté faut-il à la femme, pour porter haut sa fragilité ; que de hauts abandons faut-il à l'homme, pour affirmer sa profonde puissance ! « Il faut être femme avec masculinité et homme - avec féminité » - V.Woolf - « One must be a woman manly, or a man womanly ». | | | | |
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| ironie | | | Dans la spontanéité, le hasard a plus de place que la nature. Elle n'est donc pas une valeur inconditionnelle et doit subir le même polissage que le maniérisme, la prééminence du calcul devant l'intuition. | | | | |
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| ironie | | | Je veux être regardé et pas tellement - entendu (fuir le phénomène des oreilles d'âne - les plus longues et donc les plus hautes !). Le regard, pour atteindre une certaine hauteur et contrairement à l'ouïe, doit avoir traversé un bon cerveau. | | | | |
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| ironie | | | Quand on m'apprend, que la conscience a pour structure constitutive – la transcendance (Sartre), je me dis, qu'au même titre le miaulement (facticité) est comportement processif durant la rossée du chat (l'acte de néantisation). | | | | |
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| ironie | | | Vivre, c'est tirer ses flèches ; rêver, c'est viser ; écrire, c'est viser sans tirer. Toutefois, parler, c'est penser ; et le seul vice à dénoncer, c'est parler sans sentir : « Parler sans penser, c'est comme tirer sans viser »** - Cervantès - « Hablar sin pensar es como disparar sin apunta ». | | | | |
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| ironie | | | La réalité et le rêve vivent d'après des lois tout à fait incompatibles entre elles. Il est illusoire de rabattre le caquet à la raison par des arguments raisonnables. L'estocade kierkegaardienne – la rationalité serait une chimère – est un oxymoron ou une bêtise. Le rêve n'est grand que chimérique. | | | | |
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| ironie | | | Les sots cherchent à convaincre ; les subtils à séduire. Quand le sot se met à séduire, on entend le grincement de roues dentées. Mais lorsque le subtil se convertit en raisonneur, on dirait un rossignol en train de croasser. | | | | |
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| ironie | | | Il n'est pas honteux d'avoir des convictions ; il est honteux de ne pas trouver de préjugé, qui leur serait supérieur. | | | | |
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| ironie | | | Pour les uns, les conditions a priori de la sensibilité sont l'espace et le temps ; pour les autres - les structures et la logique ; pour les derniers en date, et les plus nombreux, - le moule et les voies bien tracées. Les pédants, les peintres, les pantins. | | | | |
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| ironie | | | Comment devrait naître une ironie aimable ? - constater la chute d’une chose noble et comprendre que, rationnellement, cette chose est indéfendable. Donc, l’ironie serait une lamentation, cachant une consolation inavouable. | | | | |
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| ironie | | | Le devenir ne s'absorbe pas dans l'algorithme ou dans le noyau, il ne se soumet pas à la métonymie, il est le vassal hautain de la déduction – ma savante réplique à ceci : « L'être ne se diffuse pas dans le rythme et dans l'image, il ne règne pas sur la métaphore, il est le souverain nul de l'inférence » - A.Badiou. À vous de juger où l'esprit doit rire ou pleurer. Et de pardonner à la platitude ce qu'on ne pardonne pas à la profondeur. | | | | |
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| ironie | | | Ceux qui tournent le dos aux principes, s'appuient, en général, sur des recettes de basse cuisine. Pour un cuisinier de langages savoureux, vaut cette haute recette : « Appuyez-vous sur les principes, ils finiront par céder » - G.Braque. | | | | |
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| ironie | | | La méthode cartésienne, cette meilleure façon de raisonner (comme, de nos jours, celle de marcher), méthode portée aux nues par Hegel et Husserl, est appliquée, tous les jours, par tout scout comme, jadis, par tout aubergiste. Les crétins et les sages le font avec autant d’utilité. | | | | |
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| ironie | | | Si je vous disais, que la contrainte est l’élévation de l’esprit au-dessus des contradictions de la raison, vous auriez parfaitement droit de me traiter de bavard bête, creux et irresponsable. Ce que vous auriez dû penser aussi de celui qui disait : « La contradiction est l’élévation de la raison au-dessus des contraintes de l’esprit » - Hegel - « Der Widerspruch ist das Erheben der Vernunft über die Beschränkungen des Verstandes ». Tout Hegel est fait de ces formules gratuites, facilement traduites en niaiseries encore plus évidentes. | | | | |
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| ironie | | | J’admets facilement, et même fièrement, que mes écrits n’ont ni queue ni tête, c’est-à-dire ils sont dépourvus et de la poursuite de nettes finalités et de l’obsession par la raison – je laisse ces soucis aux réalistes, superficiels ou profonds ; je me contente des commencements, où se niche la hauteur du rêve. | | | | |
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| ironie | | | Progression de la profondeur : du Pensif de Michel-Ange au Philosophe (un comptable vérifiant ses comptes) de Chardin, au Penseur (initialement – Poète !) de Rodin - l'échine plus courbée, le nez encore plus près des choses, l'attraction de la hauteur s'exerçant encore moins sur l'âme. | | | | |
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| ironie | | | Ce qui est réel est miraculeux ; ce qui est rationnel est banal – ma pique à Hegel. | | | | |
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| chœur mot | | | DOUTE : Nous avons assez de nos propres cahoteux doutes, nous voulons, que les autres nous parlent de leurs plates certitudes. Mais tout mot honnête, c'est-à-dire ailé et entravé, trébuche sur le premier syllogisme et se met à compter ses bosses. La littérature n'est possible que parce que les mots habillent avec le même plaisir la clarté laborieuse et l'obscurité oiseuse. | | | | |
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| mot | | | L'ambition grisante et impossible – à travers mes mots faire parler mon âme. Les cœurs ne s'y prêtent pas non plus, ils parlent trop haut, et les âmes n'en captent que des échos rabaissés, terre-à-terre, infidèles. À l'état naturel, l'âme est nue ; c'est dans la nuit que son silence nous excite : « Le silence est une nudité de l'âme, qui s'est libérée de la parure des mots » - D.Fernandez - de jour, on ne peut l'admirer que sous cette parure. | | | | |
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| mot | | | Prouvé par l'expérience : quand une pensée est ressentie si grande, que son enveloppe verbale serait sans importance, elle s'avère être creuse. Les penseurs sont persuadés du contraire. Qui a assez de front, pour reconnaître, que l'épaisseur d'une pensée (et, évidemment, non pas sa hauteur, qui est surtout pré-langagière et post-idéelle) ne se constitue que de mots ? Aucune pensée ne naît nue. La force des mots fait surgir des pensées, et très rarement l'inverse : « Sur une pensée irradiant la puissance, les mots, comme des perles, viendront s'enfiler » - Lermontov - « На мысли, дышащие силой, как жемчуг, нижутся слова ». | | | | |
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| mot | | | Une entrée de dictionnaire peut servir d'estampille, de symbole ou de conducteur pour communiquer avec les hommes, avec l'homme élu ou avec Dieu. Dans le dernier cas on peut s'adresser à Dionysos ou à Apollon, en langage de la volonté ou de la raison. Pour Allah, il vaut mieux y ajouter le gourdin : « Les chemins, qui mènent à Dieu, sont deux : le discours ou la guerre » - Averroès. | | | | |
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| mot | | | La totalité du langage se réduit aux formules logiques et aux références d'objets et relations (de l'un et du multiple ; la grammaire universelle engendrant une langue interne). Pas de quoi fouetter un chat. Mais, tel un musicien, je l'interprète, face à mon univers silencieux, et mon âme, en chef d'orchestre ou en casserole attachée à mon corps, fait entendre une mélodie ou un grincement, un soupir ou un bâillement. « En langage poétique, le signe acquiert une valeur à part, créant une espèce d'accompagnement du signifié » - R.Jakobson - « In poetic language, the sign takes on an autonomous value and creates a sort of accompaniment to the signified », et comme dans un opéra, la musique libre l'emporte souvent sur le livret imposé. « Même l'interprétation et l'emploi des mots suppose une création libre » - Chomsky - « Even the interpretation and use of words involves a process of free creation ». | | | | |
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| mot | | | La division en enthousiastes ou grincheux suit l'ambigüité du mot monde, qu'on salue ou maudit. Ce mot peut désigner la matière, la vie, les hommes - trois objets, auxquels on devrait réserver des organes de vue et de langage différents : le cerveau, l'âme ou la rate. | | | | |
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| mot | | | Les plus belles pensées ne seraient que des regards (Er-eignis - Er-äugnis - Nietzsche) et non pas des événements (qui, étrangement, nous dévoient vers le de-venir ou vers l'être - со-бытие - le co-être, ou vers leur fusion dans le soi, qui serait un événement d'appropriation : Er-eignis der Er-eignung - Heidegger - un joli jeu de mots, en allemand, et un impossible charabia en français). « Le regard, c'est une flèche visuelle décochée vers l'infini »*** - Ortega y Gasset - « Mirar es disparar la flecha visual al infinito » - c'est l'absence des choses qui fait de l'infini une vraie cible. Dieu même, au moins le Dieu des Grecs, hésite entre le regard (theoro - je vois) et l'action (theo - je cours). | | | | |
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| mot | | | Mes mots-ennemis : compter et conter. Mes amis : coter (mettre des points d'exclamation) et quoter (mettre entre guillemets). | | | | |
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| mot | | | Orateur - os + ratio - raison de la bouche. Je lui préfère la raison de l'œil - le regard. La pire, c'est la raison de la cervelle - oraculisme, où l'on réinvente soi disant et la bouche et l'œil. | | | | |
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| mot | | | Le langage des contraintes décrit en l'air de belles demeures, c'est en cela qu'il est plus noble que celui d'échafaudage de buts. La vue du but interpelle le calcul, la sensation de la contrainte sollicite l'âme. Les contraintes sont semblables à ces belles combinaisons échiquéennes qu'on ne voit pas sur l'échiquier, mais qu'on devine derrière les coups positionnels joués. | | | | |
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| mot | | | Les mots aux trajectoires trop bien calculées peuvent donner l'impression d'un vol de chauve-souris, d'un vol au radar. Tandis que je cherche de vastes survols ou amorces de piqués. Le mot est plus proche d'un oiseau de proie, à l'œil hautain, visant le gibier à une distance vertigineuse. | | | | |
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| mot | | | Le mot, qui n'impose pas sa hauteur, est une girouette. Retenti en altitude, il provoquerait des avalanches ; le même, entendu dans des tréfonds, disparaîtrait, sans laisser d'écho ni d'avalanches. En stratégie littéraire, la marge de l'artilleur est plus prometteuse que la charge du chasseur. | | | | |
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| mot | | | Quatre merveilleuses machines, qui donnent naissance à la compréhension du discours : la syntaxique (intentions, types de coordination, ellipses, synecdoques), la logique (négation, quantification, évaluation, connexion), la sémantique (typologies de liens, métonymies, qualification, accès aux objets), la pragmatique (métaphores, goût, conjoncture). La merveille est dans leur coopération, en parallèle, et dans leur contact permanent avec le modèle conceptuel, qui les valide et prépare l'émergence du sens. « Pour atteindre le sens entier du discours il faut atteindre le sens du modèle de la réalité »** - Searle - « Any complete account of speech requires an account of how the mind relates to reality ». | | | | |
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| mot | | | Logos signifierait chose chez les Grecs, acte chez les Hébreux, entendement chez Tolstoï, intelligence chez les Musulmans. Comment échapper à la manie des hommes de ne pas nous laisser un seul mot, qui ne serait voué qu'au rêve ! Res vaga refusant de devenir res publica. L'étendard de rêve devenant standard de vie… | | | | |
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| mot | | | « Au commencement était le Verbe » - on peut en ricaner sur trois niveaux : en syntaxe - les substantifs n'ont qu'à bien se tenir (on est avec les logiciens) ; en sémantique - les relations précèdent les sujets/objets (on est avec les structuralistes) ; et en pragmatique - il n'y a rien à chercher avant le mot, tout peut être réduit au mot (on est contre Platon). Heureux qui est ab-origène du pays du Verbe ! | | | | |
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| mot | | | Il n'y a rien à comprendre dans le discours de ceux, qui ne voient dans le mot qu'un moyen de se faire comprendre. | | | | |
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| mot | | | L'ambigüité de bilden : éduquer ou produire une image, d'où l'intérêt de la langue, formant la pensée. Le fond de la pensée ne s'éduque guère grâce à la langue ; tout ce qu'une langue apporte à la forme de la pensée est sa réceptivité face aux métaphores. La langue ne modèle pas, elle interroge des modèles. Sans le moindre élément fractal commun, les langues recouvrent pourtant les mêmes surfaces conceptuelles. Et surtout, les mêmes types de structures conceptuelles a priori leur sont sous-jacents et les mêmes types de logique a posteriori. | | | | |
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| mot | | | Le cheminement de l'interprétation moderne d'un mot : une lettre (un son), un mot, une référence (de lien ou de modèle), un réseau, une relation de ce réseau avec un autre, l'intention, la preuve de la relation, les substitutions dans la preuve, le sens des substitutions, l'action s'inspirant du sens. On retire les deux dernières étapes - on est dans le langage intellectuel (antique) ; on en retire les deux premiers - on est dans le langage angélique (médiéval). | | | | |
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| mot | | | Dans l'esprit se déroulent des métaphores de l'illumination, indexées de désir, sans noms ni verbes, ne relevant d'aucune langue et pointant sur des objets, liens, variables (nomena nescio), valeurs de vérité. La langue le transforme en références (d'objets et de liens) et en formules logiques. Elle y introduit le temps, joue avec des qualificatifs, la négation, l'ellipse, bref avec ce qui n'apporte presque rien à la pensée. | | | | |
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| mot | | | Le sens naît d'un dialogue, donc d'un partage. La langue allemande ne s'en trompe pas, voir l'admirable série : Urteil, Vorteil, Mitteilung - jugement, préférence, message - provenant de teilen - partager. La philosophie est la poésie du dialogue. « La philosophie n'est qu'un moyen, pour atteindre ce qu'est la poésie » - F.Schlegel - « Die Philosophie ist nur ein Mittel zu dem, was die Poesie selbst ist ». | | | | |
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| mot | | | L'être, c'est-à-dire l'âme invisible, est destiné au regard, c'est-à-dire à la prière et au rêve. Mais ils en firent l'objet culte de leurs syllogismes bancals, où le tragique se banalise et la logique s'enlise. | | | | |
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| mot | | | Quand on comprend, que le verbe être peut remplacer tous les autres verbes et que des variables peuvent se substituer à tous les noms, on se met à pratiquer la logique - les quantificateurs et la négation, la poésie - la liberté dans le choix des variables et des adjectifs, ou la philosophie - en alternant les points d'interrogation et d'exclamation. | | | | |
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| mot | | | On traduit, mécaniquement, Aufklärung par siècle des Lumières. Mais la Aufklärung (courant humaniste, populaire et chaud) gît en ruines, au milieu des machines, tandis que les Lumières (règne de la raison, froide et élitiste) triomphent à tout bout de champ, dans les têtes de loups. L'Allemand y hérite de la tragédie grecque, et le Français - du droit romain. | | | | |
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| mot | | | Suivre ses idées - création autodestructrice, à portée de tout ingénieur ; obéir aux mots - création autocréatrice, réservée aux ivrognes et aux poètes. Dès que la musique des mots est trouvée, leur sens vient tout seul, sous forme d'idées. L'inverse, « Occupe-toi du sens, les sons s'occuperont d'eux-mêmes » - L.Carroll - « Take care of the sense and the sounds will take care of themselves » - est inepte. | | | | |
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| mot | | | Le calembour paraît être stérile sous toutes ses formes : le sémantique - « le cœur a ses raisons, que la raison ignore » (Pascal), le morphologique - « die Eifersucht ist eine Leidenschaft die mit Eifer sucht, was Leiden schafft » (Schleiermacher), l'orthographique - « the Nature, which to them gave goût, to us gave only gout », le syntaxique - « se perdre dans sa passion - perdre sa passion » (soi-disant de St-Augustin) ou « le sceptique ne se doute de rien » (Claudel). Son inertie intellectuelle signifierait-elle sa longévité ? - « Au commencement était le calembour » - S.Beckett. | | | | |
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| mot | | | Curiosité adverbiale et spatiale de la phrase de Buffon : « Bien écrire, c'est bien penser, bien sentir et bien rendre » - la bonne écriture, c'est la hauteur, la bonne pensée - la profondeur, le bon sentiment - l'étendue, le bon rendu - la largeur. Maîtriser le style, c'est maîtriser l'espace. | | | | |
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| mot | | | La langue a deux composantes : la logique et la tropique ; tout nouveau trope, inéluctablement, rejoint, sous le poids de l'habitude, la première. Avec de telles contraintes, seul un maître peut encore magnétiser par la métaphore estimative au lieu de se neutraliser dans des syllogismes narratifs. | | | | |
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| mot | | | Pour les uns, penser et écrire sont du même genre ; pour d'autres, le penser-maître déniaise l'écriture-servante ; enfin, pour les meilleurs, l'écriture-Muse inspire le penser-poète. | | | | |
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| mot | | | Dans le cycle antique, mystère - problème - solution, le mystère retrouva son sens originel d'un simple métier. Tout mystagogue devint problem-solver. Rien de cyclique, ni sacrifice ni fidélité ni chutes, - qu'une exécution linéaire de plats algorithmes : la coutume imitant la raison et limitant l'inspiration (« Il y a trois moyens de croire : la raison, la coutume, l'inspiration » - Pascal). | | | | |
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| mot | | | Tout mot, renvoyant à un concept, aurait dû être accompagné d'une liste de concepts antonymes, pour que nos interprétations soient sensées (l'affirmation ne valant que par ce qu'elle nie…) ou efficaces. Dressez cette liste interminable, pour penser et être, et vous vous rendrez compte du creux béant du cogito. Et la notion de différance de Derrida y est la bien-venue, elle serait « un tissu de différences », à la base d'un discours bien bâti. | | | | |
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| mot | | | Ces préfixes révélateurs : re-présenter, ex-primer, dé-montrer, pour désigner les trois actions intellectuelles de base : induire, séduire, déduire. Une topique, une tropique, une critique. Fixer le possible, exhiber le suffisant, s'appuyer sur le nécessaire. Une mémoire, une voix, une voie. | | | | |
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| mot | | | La raison visant les prémisses de l'âme ; l'âme arrivant aux conclusions de raison. Entre les deux - l'arbitraire du langage. | | | | |
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| mot | | | Quand on refuse au modèle et à sa supra-structure, le langage, le rôle créateur de vérités, c'est à dire d'identités, de mesures et de logiques, on devient pyrrhonien, pour qui toute chose est « indifférente, immesurable, indécidable ». Le dialogue moi-réalité n'existe pas ; il fait partie du tétralogue : moi - modèle - langage - réalité (je sais, qu'il n'y a pas de nombre deux dans dialogue, et, par exemple, dans la plupart des dialogues platoniciens figurent plus de deux interlocuteurs). | | | | |
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| mot | | | La Bible nous invite à négliger la chair, pour la livrer aux concupiscences. En français, il n'est pas clair si ce pour nous invite aux concupiscences ou au mépris de la chair. Et une perversité hygiénique y perce. | | | | |
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| mot | | | Le langage est donné à l'homme, pour qu'il chante ce qu'il est. Au lieu de cela, il narre ce qu'il fait, ce qu'il voit ou ce qu'il opine. | | | | |
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| mot | | | L'idiot, aujourd'hui, est celui qui ni ne sait ni juge ni palpite ; l'idiot de Nicolas de Cuse ne sait mais juge, l'Idiot de Dostoïevsky ne sait mais palpite ; les deux derniers idiots n'existent plus : personne n'est plus différent des autres ; au lieu des idiomes, ces mots à soi, ces mots des racines, tous emploient la langue grégaire, la langue surfacique, la langue de bois. | | | | |
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| mot | | | Dans l'arbre de la connaissance, quelle est la place du langage ? - fournir un ramage harmonieux, faire éclore des fleurs et couler la sève (« Je presserais mes idées, pour en extraire la sève » - Dante - « Io premerei di mio concetto il suco »), donner un sens à la cime - mais je ne vois sa place ni dans le tronc ni dans les racines : « Le sensible et l'intelligible, en tant que troncs de la connaissance, émergent d'une même racine, racine inconnue » - J.G.Hamann - « Sinnlichkeit und Verstand als zwei Stämme der Erkenntnis entspringen aus einer gemeinen, aber unbekannten Wurzel » - et elle n'est certainement ni langagière ni conceptuelle, mais purement mentale. | | | | |
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| mot | | | L’IA, peut-elle avoir une conscience, s’interrogent les observateurs, sans se soucier du gouffre entre deux acceptions du mot conscience en français. L’IA symbolique a déjà une conscience intellectuelle beaucoup plus profonde que l’homme, car elle s’appuie sur la représentation et le savoir, tandis que l’homme, le plus souvent, s’arrête au langage et aux croyances. Enfin, la conscience morale de l’homme se manifeste sous deux formes : le contenu objectif de ses actes externes et le contenu subjectif de ses émotions internes. Le premier aspect est facilement modélisable, mais le second échappe au langage et même à la raison - l’IA y sera amenée aux simulacres. | | | | |
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| mot | | | Notre cerveau dispose de trois admirables machines : la raison spatiale (visant les structures – nœuds et arêtes), la grammaire temporelle (se pliant à la syntaxe et à la lexicologie), l'interprète spatio-temporel du discours (s'appuyant sur la logique et la précédence des opérateurs). Et la merveille du passage de relais entre ces machines est tout aussi prodigieuse. | | | | |
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| mot | | | Confusion regrettable dans le verbe entendre, où la compréhension et la sonorité se disputent la priorité. Et si la musique était plus probante que la logique, dans je m'entends, qui perce dans le cogito ? | | | | |
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| mot | | | Quand je lis le linguiste borné ou le philosophe vague, je comprends qu'il est impossible de savoir ce qu'est la langue, si l'on ne sait pas ce qu'est la raison, et qu'il est impossible de savoir ce qu'est la raison, si l'on ne sait pas ce qu'est la langue. Il manque, respectivement, un bon quantificateur universel ou un bon quantificateur existentiel. | | | | |
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| mot | | | L'ambigüité du mot possession – jouissance ou appartenance : je suis jouisseur du mot et propriétaire de l'idée. Le mot est plus proche de la chair et de l'âme que l'idée, affectée à la raison et à l'esprit. Je ne possède l'idée que par le mot bien membré. L'intuition dépourvue de mots n'est que désir commun ; or, l'idée vaut surtout par l'extase unique, que je lui imprime. | | | | |
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| mot | | | Ni l'idée ni le verbe n'emplissent le premier élan créateur. Au Commencement était quelque chose, qui ne parle pas encore, mais, déjà, console. « 'Au commencement était le Verbe' - un appel à redécouvrir dans ce monde la force créatrice de la raison » - Benoît XVI - « 'Im Anfang war das Wort' - Aufruf dazu, in der Welt die schöpferische Kraft der Vernunft neu zu entdecken » - avant le mot, avant la raison, il y a le désir, caresse à donner ou caresse à recevoir. Le mot lui donne une forme et la raison - un fond. Et la création, c'est l'heureuse rencontre des deux. | | | | |
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| mot | | | La trajectoire du logos - de l'unification des arbres (rassembleur solidaire) à l'entendement d'un seul (le Verbe salutaire) ; elle est, en elle-même, un arbre, vaste et complet. La trajectoire de l'être, de Parménide à Heidegger, - une platitude continue, avec des dérivées mortes, des rhizomes rampants. | | | | |
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| mot | | | Le passage de la parole à la pensée et de la pensée à la vérité, si vanté par des sages, est à portée des logiciels. La parole de synthèse reproduira fidèlement la pensée analytique, mais le mot vivant défiera les plus impitoyables des analystes. | | | | |
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| mot | | | Si l'âme est dédiée aux ombres, le cœur, lui, est source de lumières. Mais sa lumière passe par quatre prismes radicaux avant de laisser son empreinte langagière : la volonté l'assagit, la raison interroge la volonté, les objets extorquent leurs références, la langue modèle les références. Comment s'étonner, que la bouche ne s'accorde jamais avec le cœur ? « Je hais comme les portes des Enfers celui dont le cœur n'est pas d'accord avec la bouche » - Homère. | | | | |
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| mot | | | Même dans le clan des amateurs de la citation je ne suis qu'un exilé. Qu'ai-je à partager avec ces juvéniles calculateurs ou ces séniles collectionneurs ? Le barbare repeupla la patrie dévastée de Plutarque, d'Érasme et de Montaigne. | | | | |
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| mot | | | Le mot ne représente pas la chose. Le mot est dans le pictural et non pas dans le représentatif. Celui qui le comprend le mieux, c'est le poète : « Le poète considère les mots comme des choses et non comme des signes » - Sartre. Le représentatif se réalise dans des méta-concepts (prénotions antiques ? idées a priori ? contagions des représentations ?), qui sont propres à l'homme, pas à la langue. Le représentatif a trois aspects : structurant - liens spatio-temporels et logiques, descriptif - où l'illusion d'univocité est la plus forte et comportemental - calculs, raisonnements, scénarios. | | | | |
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| mot | | | Dans la tuyauterie humaine circulent des syllogismes et du sang. Le premier circuit rehausse le verbe, le second - le regard. Si je n'irrigue pas assez le premier, le second tarira dans une inexpressivité hébétée. Et être, c'est savoir traduire le regard en verbe et animer le verbe par la présence d'un regard. | | | | |
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| mot | | | Les adjectifs traduisent la faiblesse des noms et l'indifférence face aux verbes ; mais la poésie étant le chant de la faiblesse, par un verbe partial, les adjectifs y sont les bienvenus. Sans eux, on peut, en effet, brosser, à grands traits, un arbre inéradicable (verbes-nœuds, noms-branches). Mais d'autres y chercheront des fleurs. Le verbe est l'âme, le nom - la raison, l'adjectif - le cœur. Pouchkine est dans l'harmonie de tous les trois, Lermontov est le verbe, Blok - l'adjectif, Pasternak - le nom. | | | | |
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| mot | | | En perçant l'indicible mystère du monde, je chercherai - ou en recréerai ! - la musique, la grammaire et le vocabulaire des choses et la mirobolante logique de leurs cortèges. « Tout parle dans l'univers, il n'est rien qui n'ait son langage » - La Fontaine. Et je ne m'arrêterai même pas aux choses elles-mêmes ; j'en ferai parler la profondeur et chanter - la hauteur. | | | | |
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| mot | | | Le vrai mot donne la sensation d'un arbre indivis, avec ses racines et cimes, son climat et ses saisons. Le fruit d'un tel mot, d'une maxime, est la présence de la vie, même si le sens en reste vague. « Les mots sont comme des feuilles : l'arbre, qui en exhibe trop, est pauvre en fruits de la raison » - A.Pope - « Words are like Leaves ; and where they most abound, much Fruit of Sense beneath is rarely found ». | | | | |
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| mot | | | On assagit le verbe, on rogne le mot, on se fie à la seule vérité de la cervelle - et l'on peut fermer l'entrée de sa Caverne, pour se retrouver entre machines silencieuses, sans feu, sans ombres, avec peut-être un homme, réduit à un écran. | | | | |
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| mot | | | Le poète qui brandit ses idées, que lui inspirent des faits, est plus terne que le scientifique qui crée ses mots, pour peindre des faits. Dans un fait, ce qui compte, c'est le langage de son énonciation. Les idées naissent auprès de Dieu, ne séjournent que dans le langage, elles effleurent les têtes et se moquent des faits. | | | | |
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| mot | | | Aucune critique, aucune logique chez Kant et Hegel, dans leurs raisons pures ou leur Science ; leur Critique se rapproche de la crise, situation-limite, et leur Logique vient tout droit du Logos. | | | | |
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| mot | | | La musique des mots est étonnamment plus féconde en échos et sens cachés que les syllogismes les mieux tambourinés. « Enfiler des mots sonores, qui n'accueillent leur sens qu'une fois lâchés » - Vigny. | | | | |
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| mot | | | L'une des sottes joies des intellectuels français (et dont je me laisse parfois contaminer), ce sont ces innombrables palindromes mécano-syntaxiques, comme, par exemple : l'histoire n'est pas raisonnable (ce qui est juste), c'est la raison qui est historique (ce qui est bête). Qu'importe qu'histoire n'a presque rien à voir avec historique ni raison avec raisonnable. | | | | |
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| mot | | | Au discours et à la présence, opposer l'écrit et la distance ; à la création maîtrisée d'idées - le créateur maître du mot ; à la pêche des solutions - l'immersion dans le mystère. | | | | |
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| mot | | | Ils appellent idée un discours avec un grand degré d'abstraction dans les termes. Activité à portée des machines ! Le mot, en revanche, est un discours, qui intrigue par sa construction, où la structure, la logique, la proximité des termes quelconques appellent une interprétation par des outils imprévisibles. | | | | |
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| mot | | | Ce qui parle en notre nom peut s’appeler cœur, âme ou esprit ; pour nous rendre justice, notre interlocuteur doit disposer de trois interprètes ; et il soumettra notre discours au jugement, respectivement, du Bien, du Beau, du Vrai et saura sacrifier les deux critères secondaires ; mais on s’y trompe souvent : « Les mouvements du corps et de l’âme, du langage et de la raison, doivent cesser devant la vérité » - Arendt - « The movements of body and soul as well as of speech and reasoning must cease before truth ». | | | | |
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| mot | | | Surprenante – et juste ! - opposition, que Kant crée entre la raison pure et la raison pratique. Et Feuerbach, en l’appliquant au regard, la rend encore plus propre : « Le regard pratique est un sale regard » - « Die praktische Anschauung ist eine schmutzige Anschauung ». | | | | |
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| mot | | | La virgule - « Dieu, ou la Nature » (au lieu de « Deus Naturaque » - G.Bruno ou « Deus sive Natura » - Spinoza) – permettrait de distinguer la disjonction d'identité de la disjonction d'alternative - « la raison ou la conscience » (« ratio vel conscientia » - Thomas d'Aquin). Malheureusement, Thomas d'Aquin visait plutôt « la raison, ou la conscience », puisqu'il ignorait la conscience morale. | | | | |
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| mot | | | Le poète écoute ses cris et soupirs, d'où naissent des sonorités, couleurs ou mots, au milieu desquels éclosent des métaphores, ouvrant l'accès aux pensées, ces invitées de dernière minute, l'espace d'un matin. À comparer avec les penseurs, se penchant sur leurs pensées-maîtresses, pour les reproduire le plus fidèlement avec des mots moulants et coulants. Penser - l'un de ces verbes-parasites, sur lesquels le cartésien veut bâtir sa santé ! | | | | |
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| mot | | | C’est la pensée qui doit être au service des mots et non pas l’inverse, elle en serait un vêtement. Plus je mets de la rigueur dans le mot, plus je suis sûr d'habiller un épouvantail ou une figure de géométrie. La haute stature du mot doit être au-dessus de la couture de la pensée, et leur homologie est toujours suspecte. « En l'habillant, la langue dissimule la pensée » - Wittgenstein - « Die Sprache verkleidet den Gedanken » - mais le couturier peut se moquer de mannequins. La valeur des mots séduit la vie ; les pensées en rédigent l'état civil ou en fixent le prix. | | | | |
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| mot | | | La langue n’est qu’un attouchement, une blessure ou une caresse du corps de la pensée qui est la représentation sous-jacente ; elle n’a rien de vivant, tout en réveillant les plus vives des sensations. Pour les ignares : « La langue est le corps de la pensée. C'est dans le mot que nous pensons » - Hegel - « Die Sprache ist der Leib des Denkens. Wir denken im Worte ». La langue n'en est que l'habit ; la royale nudité de la pensée n'en ressort que grandie. Peu importe que le sens, l'esprit de la pensée, soit hors la langue, celle-ci en porte les sens : le désir, la séduction, la promesse. Mais les sens s'éveillent en moi ; les objets et les liens sémantiques entre eux, visés par les sens, sont, la plupart du temps, dans la représentation ; les relations syntaxiques, que j'interroge, relèvent de la logique. Il ne reste au mot qu'envelopper ces élans, ces tentatives d'accès à l'extra-langagier. Dans le mot, nous nous exprimons ; nos pensées naissent et s'impriment hors la langue. | | | | |
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| mot | | | Dans un discours, qu’il soit intellectuel, poétique ou philosophique, on peut substituer indéfiniment les mots par d’autres mots, sans aucune perte fatale – fiduciaire, musicale ou rationnelle. Parler de l’impossibilité d’enlever un seul mot, sans détruire toute l’harmonie d’un texte, est de la niaiserie. Mais pour le comprendre, il faut voir dans le discours un arbre vivant, arbre à inconnues, et non pas une formule figée - logique ou sonore. | | | | |
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| mot | | | L'intellect (la raison outillée pour des finalités) pénètre trois couches : les sentiments, les concepts, les mots, où l'outil sollicite, respectivement, l'âme, l'esprit ou la métaphore. Si la science fait tout aboutir aux concepts, la philosophie (ou ses vassaux - la littérature ou la religion) trace deux parcours opposés : des mots aux sentiments – pour consoler, ou des sentiments aux mots – pour affirmer son intelligence, son goût ou son talent. | | | | |
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| mot | | | Deux sortes d’intelligence : l’une fondée sur les concepts (l’intelligence scientifique) et l’autre - sur les notions (l’intelligence intuitive). Dans les deux cas – la place modeste, voire négligeable, du langage, qui disparaît suite aux substitutions par des concepts/notions. Un contraste saisissant avec le verbiage philosophique, où l’on s’embourbe dans les mots, non-transformables en concepts/notions. L’élégance des mots, refusant toute rationalisation, est réservée aux poètes. | | | | |
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| mot | | | La facilité époustouflante, avec laquelle l’homme comprend le discours d’un autre, n’est due ni au câblage de la grammaire ni à la projection des mots sur les concepts, mais à la … statistique. Tel est le constat, décourageant pour les cogniticiens, avec leurs modèles savants, mais traduisant une irréfutable réalité. L’apprentissage, à travers l’usage quotidien, forme la vague notion de proximité entre les mots (syntagmes) ; les réseaux neuronaux (chatbots) suivent exactement la même démarche, et c’est seulement au stade du raisonnement abductif (qui, quoi, pourquoi, comment) qu’interviennent, aussi bien chez l’homme que chez les robots, quelques mécanismes logiques. | | | | |
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| mot | | | Contrairement aux mots vérité ou liberté, où le vague règne, le mot vie, a des antonymes assez nets, pour ne pas se tromper d’acception. Trois d’entre eux, les plus pertinents, correspondraient aux trois angles de vue, pratiqués, respectivement, par un biologiste, un cogniticien, un poète – matière inerte, raison, rêve. Face à matière inerte, la vie est un miracle de la Création. Opposée à raison, la vie exhibe des émotions, des états d’âme, des intuitions, des instincts. Avec rêve, la vie complète la double sphère de notre existence et se réduit aux actions. | | | | |
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| chœur noblesse | | | CITÉ : Tout homme sensé préconise la démocratie en tant que seul mode de cohabitation vivable dans la cité. L'aristocrate y voit un sacrifice à la pratique ; le goujat - la fidélité à une théorie. L'aristocrate se sent plus proche du républicain, aux valeurs irrationnelles, que du démocrate, aux valeurs calculables. | | | | |
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| chœur noblesse | | | BIEN : L'aristocrate se dépouille du nécessaire, pour faire le bien. Le mufle ne lui accorde que du superflu. L'aristocratisme, c'est l'art de s'écarter du calcul et de savoir pratiquer le sacrifice ou la fidélité, ses seules façons de ne pas se laisser entraîner dans des entreprises du mal. Le mal, c'est l'exécution d'un algorithme au moment, où Dieu éprouve ma liberté. | | | | |
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| noblesse | | | Tête haute - âme basse ? C'est presque toujours vrai. Tête haute équivaut conscience tranquille et c'est la dégaine de la multitude. Les autres combinaisons sont exotiques : tête basse, âme basse - la canaille ; tête haute, âme haute - le héros ; tête basse, âme haute - le philosophe. | | | | |
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| noblesse | | | La hauteur s'oppose presque toujours à la profondeur. Celle-ci est utile dans la construction de ponts, dans les concours administratifs et dans les sondages de la vidéosphère. La hauteur est inutile dans les productions des têtes et le commerce des cœurs, elle servirait, à la limite, aux transports de l'âme. J'aimerais savoir ce que l'Ecclésiaste entendait par la « haute profondeur », que l'homme n'atteindrait jamais. | | | | |
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| noblesse | | | Chez l'homme, ce merveilleux parallélisme entre le matériel et l'immatériel : la mémoire et le muscle accompagnent l'esprit, et ce dernier mue en âme, dès que le corps s'adonne à la caresse ou découvre les joies de la faiblesse. Le corps et la raison sont bicéphales – une tête sobre et une autre - grisée. | | | | |
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| noblesse | | | Vivre sans espérance, c'est vivre librement et froidement la sobriété du calcul, projet digne des robots. Vivre de l'espérance, c'est vivre fidèlement dans la tyrannie du rêve, c'est sacrifier, la tête basse et l'âme haute, à la gratuité de nos plus beaux embrasements. L'espérance est un bon moyen de vivre de l'inespéré : « Sans l'espérance, on ne trouvera pas l'inespéré »*** - Héraclite. | | | | |
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| noblesse | | | L'art des contraintes : me rendre sourd à ce qui pourrait me mettre en route ; me faire aveugle devant ce qui voudrait occuper mon horizon ; détourner mon nez de l'insipide. « L'élimination de l'inessentiel, voilà le secret de l'intensité vitale » - Lao Tseu. C'est aussi la clé d'un bon style. Des liaisons, des développements, des justifications relèvent, la plupart du temps, de l'inessentiel. La grandeur n'est pas dans l'intégrité profonde, mais dans le pointillé hautain : « Pour bien écrire, il faut sauter les idées intermédiaires » - Montesquieu. | | | | |
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| noblesse | | | N'importe quel imbécile peut se mettre face au jargon, au savoir, à la force et les défier, mais toute nuisance serait annihilée par l'insensibilité des puissants. En revanche, la hauteur, la noblesse, la faiblesse sont vulnérables ou pitoyables devant les attaques de la vulgarité : « La grossièreté vient à bout de toute raison et désarme tout esprit » - Schopenhauer - « Die Grobheit besiegt jedes Argument und verscheucht allen Geist » - quoiqu'il y faudrait parler de l'âme et du rêve. | | | | |
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| noblesse | | | Le sot peut tout apprendre, sans rien savoir. Le sot pense penser avec savoir, l'homme de qualité sait savoir, sans penser. « Il vaut mieux créer qu'apprendre ; l'essence de la vie, c'est la création »* - Jules César. | | | | |
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| noblesse | | | Étymologiquement, être absurde veut dire émaner d'un sourd. La voix du sourd aux appels du siècle fait vibrer mes propres cordes. Celle du sourd à Dieu, me fait regretter, qu'il ne soit pas muet. | | | | |
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| noblesse | | | Nos sens sont si étroitement surveillés par notre raison, complice totale de la réalité, que notre perception du monde est toujours miraculeusement fidèle à l'original. Rien à voir avec le bâton d'un aveugle (Leibniz). Nos sens sont connectés à deux usagers : le cerveau et l'âme, pour naviguer ou bien vivre des vertiges. Il faut être sourd pour ne pas l'entendre. Le bâton, à l'origine des vertiges spontanés, est une invention récente. | | | | |
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| noblesse | | | Dis-moi de quoi tu te sens maître, en toi-même, et je te dirais ce que tu vaux. Je ne me respecte qu'emporté, sans offrir de résistance. Même un ahurissement maîtrisé me fait subodorer un vulgaire théorème. | | | | |
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| noblesse | | | Les heures astrales ou hautes : les premières - pour ériger les écueils, les secondes - pour les surmonter. L'heure astrale : quand la raison me fait honte ou la chair me caresse. L'heure haute : quand, d'un seul coup d'œil, mon âme peut contempler tous les sommets de la vie. La félicité, c'est leur rencontre, que je vis corps et âme. | | | | |
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| noblesse | | | Le bilan des trois millénaires : sur tous les champs de bataille - empirique, idéologique, sentimental, littéraire - la noblesse est vaincue. D'où la démilitarisation et le service alternatif des généraux, des capitaines d'industrie, des lieutenants d'administration, des majors ès lettres, des commandantes de la rébellion. L'Histoire est une nécropole d'aristocraties. | | | | |
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| noblesse | | | Tant que, pour garder la tête haute, on rejette la prosternation et la prière, on prouve, que son âme est d'ascendance basse. Mais si l'on courbe le cou pour témoigner de sa parenté avec une divinité, son âme s'abâtardit. Il faudrait réserver à la tête - l'horizontalité (« le courage pour l'étendue de la raison » - Benoît XVI - « Mut zur Weite der Vernunft »), pour que l'âme garde sa solitude - dans la hauteur. « La prière est le désespoir de la raison »** - Jankelevitch - puisque tout ce qui a la forme de prière a le fond précaire. J'aime la dialectique, approuvée par la prière, et la prière, sacrée par la dialectique. | | | | |
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| noblesse | | | Pour le vilain, la raison et l'expérience réduisent en nous la part sensible à l'illusion. Pour le sage, elles l'élargissent. Pour le poète, elles la rehaussent. | | | | |
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| noblesse | | | « Faire de vertu nécessité » - aurait pu être une devise de la noblesse ; à comparer avec Descartes : « faisons de nécessité vertu », (devenu un proverbe français). « La noblesse consiste à ne pas se laisser dominer par le nécessaire » - Valéry - accorde trop de place au pouvoir au détriment du devoir. Esthétiquement et logiquement, la nécessité des choses peut être vue comme une beauté en soi, mais chez l'homme, l'impératif ne vaut pas grand-chose à côté de l'instinct : « L'instinct, revêtu de noblesse, est la grandeur des hommes » - Euripide. | | | | |
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| noblesse | | | Dans le jeu vital, les fins et les enjeux deviennent à ce point mesquins, qu'il vaut mieux se pencher davantage sur les contraintes, sur les règles qui tiennent lieu de lois. Quand on a trouvé de belles contraintes musicales, ce n'est plus la marche vers le but, qui entraîne et réjouit le plus, mais la sensation d'un sol se dérobant sous les pieds et d'un ciel bénissant la danse. « Il faudrait danser la pensée » - Valéry. | | | | |
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| noblesse | | | Bâtir des navires, élever des phares, chercher des souffles et des houles - la raison perce dans toutes ces résolutions réalistes. Mais rédiger des messages à confier à la bouteille de détresse est un passe-temps orphique, que seules comprendraient les sirènes, bien que l'un des meilleurs usages de la raison soit d'illuminer les naufrages. | | | | |
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| noblesse | | | La majorité des sages étale devant la raison même des litanies élogieuses. Quelques rares poètes (Nietzsche) en chantent la vitesse (l'intensité), mais c'est son accélération (le vertige) qu'il faudrait mettre en musique. Les dérivées de la raison, plutôt que la raison elle-même. À la raison panoramique opposer le regard hiératique, vertical. | | | | |
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| noblesse | | | Baisser les yeux, cherchant des profondeurs, des voluptés ou des hontes, - un excellent moyen pour être propulsé vers la hauteur. L'écriture aurait dû être une œuvre de la chair, où l'oreille et les yeux enflamment alternativement les mains et le cerveau. | | | | |
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| noblesse | | | Ce qui s'oppose à l'édifice terre-à-terre de la raison pure, ce n'est ni l'éphémère métaphysique (château de sable), ni l'inexistante (hors raison) expérience naturelle (château de cartes), mais bien le rêve (château d'ivoire), cet irrésistible pressentiment de la hauteur naissant au milieu des ruines. | | | | |
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| noblesse | | | Si je baisse mon esprit, je deviens bossu, se disent les orgueilleux, et ils redressent la tête, sans s'apercevoir, qu'une bosse défigure leur âme. | | | | |
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| noblesse | | | Cette vaine et niaise recherche de la vérité, de la justice et de la raison, à l'intérieur de moi ; ces choses froides se trouvent à l'intérieur des codes et langages ; le moi ne porte que de chaudes palpitations, traduisibles soit en musique soit en calcul. Même la bonne mathématique est plus près de la musique que du calcul, elle est l'art d'éviter le calcul - elle manipule les ombres plus magistralement que les nombres. | | | | |
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| noblesse | | | Pour être un optimiste ou un pessimiste conséquent, il faut, respectivement, du courage, face à une raison brandissant des dangers, ou du courage, face à une âme brandissant des merveilles. Ou bien s'en passer, en acceptant la double incohérence d'une écriture pessimiste, dictée par une foi optimiste. Mes capitulations me mettent en contact avec la hauteur ; je me moque du « courage de celui qui regarde dans les abîmes » - Nietzsche - « wer den Abgrund sieht, hat Muth » - ce n'est pas le vertige qui le guette, mais le dégoût ou l'ennui. | | | | |
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| noblesse | | | La liberté en tant que libre arbitre, s'appuyant sur un caprice ou un coup de dés, est digne des singes ou des machines. La vraie commence avec l'écoute de ma faiblesse et de ma honte intérieures, face à ma force et mon intérêt extérieurs. | | | | |
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| noblesse | | | Il ne sert à rien de creuser dans les profondeurs de nos raisons, pour justifier nos rêves ; le vrai désir naît dans la hauteur (contrairement aux appétition, conatus, volonté, tournés vers la profondeur), et Kant avec les scolastiques - « ce n'est que SOUS de bons prétextes que nous désirons » (« nihil appetimus nisi SUB ratione boni ») - regardèrent dans une mauvaise direction. | | | | |
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| noblesse | | | L'âme a sa place jusque dans l'harmonie géométrique (comme la raison est toujours bien venue dans le chaos sentimental), mais la gent professoresque continue à encenser ces deux sinistres personnages, Descartes et Spinoza, pour avoir substitué partout anima par mens. | | | | |
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| noblesse | | | La liberté est l'une de ces notions floues, que n'éclaircit que la présence de la noblesse : mais aujourd'hui, le plus souvent, quand on est libre, on est sans noblesse, et quand on est noble, on l'est déjà au-delà de la liberté. La seule grande liberté vérifiable est une préférence accordée à la faiblesse, face à une force sans noblesse. « Sans pouvoir être déraisonnables, nous ne nous considérons pas assez libres » - Leibniz - « Nisi potestas brutalitatis fiat, satis non liberos esse non putamus ». Quand on ne respecte que la force raisonnable et incolore, on est gris comme un mouton ou livide comme un robot. | | | | |
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| noblesse | | | Pourquoi les âmes finirent-elles par devenir, comme les cervelles, tièdes, sans frisson ni fièvre ni éclat ? Parce qu'on suivit la recette platonicienne mal comprise : les nourrir. Mais au lieu de ne sélectionner que des aliments immatériels, composés d'élans et d'étonnements, pour en entretenir la pure flamme, on les encombra avec des matières lourdes, lois ou algorithmes, qui y éteignirent toute étincelle. « Étant grossier, tout esprit s'ignore et désire la chair, comme aliment et volupté »** - Boehme - « Ein jeder Geist ist rohe, und kennet sich nicht : nun begehret ein jeder Geist Leib, beides zu einer Speise und Wonne » - c'est dans l'image ou dans la donzelle que l'esprit entretient la belle illusion de soi. | | | | |
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| noblesse | | | Qu'est-ce qu'espérer ? - ne pas étouffer la voix inutile et mystérieuse du bon et du beau. L'espérance est un contact fécond et réciproque entre le cerveau et l'âme ; lorsque le premier néglige la seconde, je suis robot, et lorsque la seconde n'écoute plus le premier, je suis mouton ; dans les deux cas, je désire sans jouir, je suis exploitant du cerveau ou eunuque de l'âme ! | | | | |
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| noblesse | | | Il serait bête d'énoncer dans mon livre ce que n'importe qui aurait pu faire à ma place ; c'est à cause de cette contrainte volontaire qu'il faut taire certaines choses, dont je me refuse de parler, puisque je ne le dois pas, tout en le pouvant (Wittgenstein s'y méprit de verbe, comme Rivarol : « La raison se compose de vérités qu'il faut dire et de vérités qu'il faut taire » - de sujet et d’objet : il faut mettre contrainte à la place de raison et fait - à la place de vérité). | | | | |
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| noblesse | | | Le nihiliste ne dit pas, qu'il n'y ait pas de raisons pour s'enthousiasmer ou pour se morfondre, mais que ce n'est pas à la raison, c'est à dire à ce qui est fixe et plat, d'en décider, mais au goût, c'est à dire à l'essor profond vers une hauteur naissante. | | | | |
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| noblesse | | | Les yeux ont deux fonctions disjointes : être source des larmes ou commencement du regard. Il serait sage de les équilibrer, sans négliger aucune : « Plutôt pleurer qu'explorer » - Faulkner - « Ever complain, never explain ». Pleurniche sur le beau, déniche le vrai. Le corps complique, l'esprit explique. La contagion, entre eux, passe par les oreilles, source d'une ironie anti-tintamarre ou d'une cacophonie amplificatrice. | | | | |
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| noblesse | | | La raison et la noblesse sont, le plus souvent, adversaires. La fin de la raison, c’est le désespoir ; le commencement de la noblesse, c’est l’espérance. « Le commencement de la philosophie n’est pas l’étonnement, mais le désespoir » - Chestov - « Начало философии не удивление, а отчаяние ». Maintenir l’étonnement, c’est maintenir l’espérance. | | | | |
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| noblesse | | | Pour ne pas s'écrouler dans la platitude, la passion doit se faire accompagner de l'esprit, qui l'approfondit, et de la noblesse, qui la rehausse. Sans passion, la noblesse ne peut être qu'héraldique, et l'esprit - mécanique. « La raison sans passion n'est qu'un roi sans sujets » - Diderot. | | | | |
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| noblesse | | | Deux beaux profils mythiques disparurent des parcours humains - les anges et les rois, les poètes fastueux et les philosophes majestueux. Les logorrhées fangeuses, où rien ne résonne et tout raisonne. Les voies royales ne mènent plus qu'aux ruines et deviennent impasses nostalgiques. « Il n'y a plus de voies royales en géométrie » - dirait Euclide, en songeant à la philosophie. | | | | |
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| noblesse | | | La raison peut mettre le prix aux choses (quoiqu'en pense Pascal) ; et leur valeur, même si c'est l'âme qui l'annonce, c'est bien l'esprit qui la valide. Et non seulement le prix et la valeur, mais au-delà - le tenseur ! L'échec de cette affectation rend certaines choses rares - inestimables. | | | | |
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| noblesse | | | Ne plus savoir insuffler de la poésie dans ses idées est aussi dramatique que de ne plus aimer. « Ce n'est pas que je n'aie plus d'idées, mais les idées ne dansent plus pour moi »** - G.Bataille. L'idée qui danse s'appelle mot, sinon elle n'est qu'une marche, déplacement, flânerie. Le son et le bruit, le chant et la parole, l'aède et Archimède. L'outil, toujours imprévisible. « La parole humaine est comme un chaudron fêlé, où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles » - Flaubert. Pour que l'idée coule, il faut que l'esprit s'immobilise : « C'est la sécheresse intellectuelle qui nous inonde d'idées » - S.Lec. | | | | |
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| noblesse | | | Un Ouvert entretient la convergence vers des valeurs inaccessibles, sans perdre de contact avec l'accessible, c'est son mérite principal. « Les systèmes de valeurs ouverts, dans leur évolution inachevable, présentent une alternance permanente entre l'expérience rationnelle et l'expérience irrationnelle »*** - H.Broch - « Die offenen Wertesysteme, in ihrer endlosen Entwicklung, stellen einen ständlichen Umtausch zwischen einem vernünftigen und einem unvernünftigen Versuch dar » - une belle définition de la frontière de l'Ouvert humain : des points, dont tout voisinage contienne et de l'irrationnel inatteignable et du rationnel maîtrisé ! | | | | |
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| noblesse | | | Je n'aime pas ces profanations, purement verbales et anti-poétiques, du beau terme de commencement, que sont l'être ou le néant (par l'intermédiaire du devenir fantomatique), ces spectres interchangeables, sur lesquels se gargarisent Hegel et Sartre. Le commencement est un surgissement d'une émotion, d'une image, d'une mélodie, d'un état d'âme qu'aucun développement rationnel n'épouse ni n'explique ; on ne peut lui rester fidèle qu'en poésie d'enveloppement par un mot inspiré, c'est à dire puissant, ironique, créateur et noble. | | | | |
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| noblesse | | | Dans le vivant, si je ne brûle pas, je pourris. « Il n'y a que deux formes d'existence : pourriture ou brûlure »** - Gorky - « Есть только две формы жизни : гниение и горение ». Souvent c'est la même chose : la pourriture dégage bien de la chaleur, et toute flamme finit dans des cendres. La forme est pour l'histrion, le fond - pour le spectateur. Savoir équilibrer le trop plein de la tête et étancher la vacuité du cœur - tel est le fond de l'existence. « Notre lot : végéter ou brûler de l'âme »*** - Pétrarque - « Nos autem vel torpemus vel ardemus animorum estibus ». | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse : un oui passionnel à la forme du monde infini et incompréhensible, un non rationnel au fond du monde compris et borné. | | | | |
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| noblesse | | | Ils méprisent ce qu'ils ne désirent pas et se proclament purs. La bonne jugeote ou l'ironie poussent plutôt à tenir en mépris ou en honte l'objet de nos désirs. Le désir n'est beau ni pur que par le regard qui le porte. À moins que le désir soit un souhait aveugle. | | | | |
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| noblesse | | | Tout ce qui sert à maintenir l'équilibre de ma raison se trouve sur la terre ; la raison n'a rien à gagner, quand je lève mes yeux vers le ciel. Ce n'est pas la tête qu'il faut lever, mais l'âme, qui prendrait la relève des yeux. Ainsi se lisent la lumière céleste comme le noir terrien. L'homme au bandeau, ignorant le secret de l'anneau de Gygès et qui n'aurait que les yeux pour voir, ne voit plus rien. | | | | |
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| noblesse | | | L'expérience n'apporte rien pour l'attirance de la hauteur, attirance qui ne peut être qu'innée. L'expérience nous apprend la rigueur ; la vigueur, c'est l'intuition qui s'en charge. « En chacun de nous, se tapit un adolescent aspirant à l'incohérence de la hauteur » - Brodsky - « В каждом из нас кроется подросток, тянущийся к бессвязной выси ». On le laisse en paix et même on le nourrit de syllogismes, quand on découvre, que les bas-fonds ne présentent pas plus de cohérence. Ce qui est couture en bas est coupure en haut. | | | | |
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| noblesse | | | Un amoureux de climats ou de paysages humains n'a pas besoin de guides, pour chanter la vie, sans la traverser, perclus dans ses châteaux ou ruines. Ceux qui découvrent le beau, guidés par le vrai, sont des marionnettes : « Ce qui distingue le fou du sage, c'est que le premier est guidé par les passions, le second par la raison » - Érasme - « Quandoquidem hac nota a stulto sapientem discernunt, quod illum affectus, hunc ratio temperat ». Que derrière cette marche assistée se tienne la passion ou la raison, ce qui compte, c'est si elles s'acoquinent avec mon regard ou avec mes pieds, pour éployer les ailes ou alourdir les semelles. Pourvu que la raison du fou ne sois pas la passion du sage. Ni que la semelle allégée ne réduise en allégeance l'aile. Me prendre à la légère ne doit pas être à l'origine de mon haut vol. | | | | |
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| noblesse | | | La conscience morale est l'art de garder l'équilibre entre l'esprit et l'âme, sans exiger que l'un s'aligne sur les valeurs de l'autre. « L'esprit se soumettant au jugement du cœur, voici la meilleure et la plus délicate voix de la conscience morale » - Batiouchkov - « Отчёт ума сердцу есть лучший и нежнейший цвет совести » - c'est aussi déraisonnable que le cœur sollicitant l'élan de l'esprit ; le cœur sans raisons et l'esprit avec du sentiment sont peut-être une seule et même chose, qu'on appelle âme. | | | | |
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| noblesse | | | Il fut un temps, où le narrateur et le chanteur alternaient dans le prestige à tour de rôle. Ils pouvaient s'entendre, même si, de temps à autre, les discursifs se plaignaient des impulsifs, les calculateurs - des danseurs (Beaumarchais). Ceux-ci, le plus souvent, tombait dans un traquenard, tendu par les calculateurs, qui ne tardaient pas à rétablir leur hégémonie, face au désastre prévisible du danseur. Aujourd'hui, il n'y a ni désastres ni danseurs, plus de musique - que le bruit des circuits imprimés. | | | | |
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| noblesse | | | Tous, aujourd'hui, ne s'occupent que de faire marcher les rouages d'une vie commune ; ils oublièrent la danse, qui ne naît qu'au fond de nous-mêmes, puisqu'ils n'écoutent que le forum. Seuls les poètes se désolent, « quand on n'a plus assez de musique en soi pour faire danser la vie… » - Céline. Tant et si bien que le danseur se mue en calculateur. Nous aurions dû habituer la vie à notre cacophonie dès le plus jeune âge. « Il faut porter un chaos en soi, d'où peut émerger une étoile qui danse »* - Nietzsche - « Man muss noch Chaos in sich haben, um einen tanzenden Stern gebären zu können ». La danse est à la marche ce que le chant est à la parole ou la poésie à la prose ou encore l'écriture en hauteur à l'écriture en longueur. Le bruit de fond, face à la musique, de pure forme. | | | | |
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| noblesse | | | Les prix, ce sont des moyens ; les valeurs, ce sont des buts ; les vecteurs, ce sont des contraintes. Le soi inconnu se manifeste dans les contraintes : le soi connu formule les buts et forge les moyens. Les plus belles valeurs sont irrationnelles, une valeur rationnelle se réduit à un prix ; une chose irrationnelle, déclarée sans prix, a des chances de s'avérer valeur. | | | | |
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| noblesse | | | Le silence de l'âme favorise la production de robots ; le sommeil de l'esprit accélère la prolifération de moutons. L'âme et l'esprit se fusionnent dans le rêve, mais « le rêve de la seule raison ne produit que des monstres »** - Goya - « El sueño de la razón produce monstruos » - comme le calcul du cœur est accessible même aux anges, mais ne produit que des contribuables. Ce beau mot peut se traduire, platement, par : « le SOMMEIL de LA raison est à l'origine de toute monstruosité », bien que Goya ajoute : « Mais l'imagination, ajoutée à la raison, est mère des arts et source de ses désirs » - « unida a ella, es la madre del arte et fuente de sus deseos » ! | | | | |
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| noblesse | | | Des vases communicants : « L'imagination gagne autant de vigueur qu'en cède la ratiocination » - G.B.Vico - « La fantasia è tanto più robusta quanto più debole è il raziocinio ». Et Rousseau résume parfaitement l'équilibre recherché : « Les hommes n'eussent jamais été que des monstres, si la nature ne leur eût donné la pitié à l'appui de la raison » Le rêve garde curieusement une certaine auréole, mais là où l'homme moderne prétend rêver, il ne fait la plupart du temps que calculer. Calcul = rêve de raison ! | | | | |
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| noblesse | | | La vie a ses raisons et ses pulsions ; il faut savoir maîtriser les premières et succomber aux secondes. « Pour vivre, perdre la raison de vivre » - Juvénal - « Et propter vitam, vivendi perdere causam ». Sans cette raison, il est plus facile de se résigner à réduire la vie à un livre, pour rester maître de ses raisons : « Il est possible, que le livre soit le dernier refuge de l'homme libre »** - A.Suarès - mais l'homme libre finit par ne plus vivre que des autres et par n'écrire de livres que sur des livres des autres, et non plus sur sa propre vie invisible. Aimer à perdre la raison (Aragon) paraît être une bonne introduction à la sagesse, puisque celui qui n'en perd jamais, n'en a pas beaucoup. | | | | |
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| noblesse | | | La raison peut être profonde ou plate, elle ne peut pas être haute, ou la raison haute s'appelle passion. « La caractéristique de la vénérable philosophie est d'ignorer la passion » - Diogène – cette vénérabilité prit aujourd'hui l'ampleur d'une épidémie. La vraie philosophie, humble et fière à la fois, ne vit que de passions, c'est à dire de raisons hautes, des raisons pour espérer, dans le vide des oratoires, ou pour créer, dans le vide des auditoires. | | | | |
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| noblesse | | | Tous ceux qui pataugent dans de vaseuses approximations cherchent à mettre en valeur leur manque de réflexion, en disant que rien de grand n'est jamais venu de l'intelligence. À l'aune de l'irréflexion, toute mesure se réduit à l'étendue. Pour qu'une haute grandeur se maintienne, une profonde réflexion est de mise. Un bon astronome doit être un bon géomètre. | | | | |
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| noblesse | | | Dieu fit qu'une cohabitation pacifique entre l'action et le rêve fût continue, comme entre le jour et la nuit. Il ne faut ni éteindre l'astre ni s'exposer à lui en permanence. « La vie est un rêve, c'est le réveil qui nous tue » - V.Woolf - « Life is a dream. 'Tis waking that kills us ». Vos rêves nocturnes sont si bien connectés au calcul diurne, qu'aucun éclair des aubes ne menace plus vos vies rechargeables. « Vivre, c'est bien, rêver, c'est mieux, le mieux de tout, c'est de réveiller » - Machado - « Si es bueno vivir, todavía es mejor soñar y, lo mejor de todo, despertar ». Et l'écriture serait un « rêve guidé » (« sueño dirigido »). « Les lois secrètes gouvernent le rêve » - Borgès - « las secretas leyes rigen el sueño ». | | | | |
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| noblesse | | | J'ai deux visages – l'adorateur et le créateur. Le second, c'est mon meilleur masque. « Nous sommes condamnés à nous inventer un masque, pour, ensuite, découvrir que ce masque est notre véritable visage »** - Paz - « Estamos condenados a inventarnos una mascara y, después, a descubrir, que esa mascara es nuestro verdadero rostro ». Le symbole de ce masque est le regard, dans lequel ne se reconnaissent entièrement ni nos yeux ni notre cervelle. | | | | |
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| noblesse | | | Être et avoir : je suis passions et faiblesses, contraintes et commencements, talent et noblesse, vouloir et valoir ; j'ai la raison et la force, les buts et les moyens, le savoir et le pouvoir. On ne peut vivre, c'est à dire agir, de mon avoir, mais mon être doit se dédier au rêver, c'est à dire au créer. | | | | |
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| noblesse | | | La même noblesse anime les grands poètes ; elle peut se manifester par attachement aux mots (le talent et l'âme), aux courants d'idées (l'intelligence et l'esprit), aux formations politiques (le besoin de reconnaissance et la raison). Byron, Chateaubriand, Rilke se contentèrent du premier volet, Hölderlin, Nietzsche, Valéry y ajoutèrent le deuxième, Hugo, Maïakovsky, Aragon – le troisième. Goethe fut le seul à tenter tous les trois, comme notre contemporain, refusant les titres de poète et de héros, R.Debray. | | | | |
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| noblesse | | | Il est clair, que l'âme est une chimère, pour désigner l'état d'un esprit, ému face à une beauté et tendant vers l'infini. Elle n'est donc pas un organe, mais un état irrationnel, sentimental : dans son état normal l'esprit formule le sens ou les raisons, devenu âme, il forme des sentiments ou des rêves. Aujourd'hui, il est voué exclusivement à la raison : « Le rêve sur l'infini de l'âme perd sa magie » - Kundera. | | | | |
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| noblesse | | | Face à une belle soif de notre âme, la raison peut jouer deux rôles : nous aider à l’assouvir ou bien à l’entretenir. Alors on pourra dire : « C’est une excellente chose que l’appétit obéisse à la raison » - Cicéron - « Illud praestantissimum est, appetitum obtemperare rationi ». | | | | |
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| noblesse | | | Sur la voie (la logique ou la dialectique) ou sur ses bretelles (les méthodes), que ma raison marchante compte, que mon étoile dansante conte ! | | | | |
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| noblesse | | | Le terme d'être, presque entièrement vide, est tout de même utile, pour désigner ce point médian entre la pensée et le rêve, ou entre la raison et l'âme. Le problème est dans l'entente impossible entre l'en-deçà de l'être, qui est vivre (où l'on vit selon son muscle), et son au-delà, qui est rêver (où l'on est selon son âme). | | | | |
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| noblesse | | | L’esprit n’évolue que dans l’horizontalité de la raison et de l’action ; dès qu’il la quitte, pour se vouer à la verticalité, il devient âme, par une rupture et non pas par une marche. On ne va pas vers la hauteur on ne peut qu’y être ; c’est la différence entre le prix et la valeur : « Le prix de l’âme ne consiste pas à aller haut, mais ordonnément » - Montaigne. | | | | |
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| noblesse | | | Le poète croyait, qu’en perdant sa tête, il ferait parler son cœur ; mais le robot moderne comprit, qu’en se débarrassant de son cœur non rentable, il rendrait encore plus efficace sa tête productrice. | | | | |
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| noblesse | | | Mon existence a deux composants : vivre dans le réel et rêver dans l’imaginaire, la démocratie des déceptions et l’aristocratie des enthousiasmes, le désespoir irréfutable et l’espérance fantomatique, les horizons trop bas pour l’âme et les firmaments trop hauts pour l’esprit. Tenir au vide de leur intersection ; toute conjonction de leurs pensées ou de leurs désirs menant au désastre de la ruine du sensé ou de la profanation du sacré. | | | | |
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| noblesse | | | La personne est une entité indivisible, mais de substance trine : l’esprit raisonnant, le cœur désirant, l’âme s’extasiant. Aucune substitution entre ces trois facettes d’un même organe n’est possible, et les deux dernières sont de plus en plus ataviques, chez l’homme qui n’est plus que calculateur. | | | | |
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| noblesse | | | On ne peut pas vivre de la musique ; on ne peut qu’en laisser envahir ses rêves. La vie est cadences et bruits ; le rêve – émotions et musique. La raison et la noblesse n’ont pas grand-chose à se dire ; la raison désespère et la noblesse invente de folles espérances. Mais si tu veux une vie indiscernable du rêve, écoute Aristote : « L’homme doit tout faire pour vivre selon la partie la plus noble qui est en lui ». Vivre serait donc entendre et poursuivre l'éphémère, éternellement inexistant et attirant, la mort du corps guidant et justifiant la noblesse de l'esprit. | | | | |
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| noblesse | | | L'âme de la meilleure culture consiste en culture de l'âme. Le seul cultivateur, aujourd'hui, c'est le cerveau, dont les manipulations transgéniques rendirent l'âme robuste, résistante, onctueuse et sans goût. Sans aucun intérêt pour la philosophie, cette vraie culture de l'âme (Cicéron). | | | | |
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| noblesse | | | La seule consolation noble est la vénération, la foi ou l’attention que tu portes au sacré, qui surgit de tes rêves. Tout ce qui est profane, commun ou rationnel finit par désespérer. | | | | |
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| noblesse | | | Le filtrage des excitants est affaire de l’ouïe, qui élimine de tes horizons tout ce qui réfractaire à la mise en musique. La musique est un hymne à la faiblesse. La gloire rend lourd et sérieux et fait préférer la force à la faiblesse, en confiant à la raison la fonction sélective. La gloire étouffe la noblesse. | | | | |
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| noblesse | | | L’enthousiasme est bon aussi bien pour accomplir quelque chose de grand que de renoncer à se mêler de ce qui est mesquin. J'aime l'enthousiasme – dans les ruines. Dans les édifices communs – je désespère. L'enthousiasme, avant d'être architecte, est surtout bon pour un travail de sape ou de démolition. C'est pourquoi on lui préfère aujourd'hui - le calcul, la règle et le niveau. | | | | |
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| noblesse | | | Chez un sage, la raison et le sentiment s’entendent en toute fraternité ; c’est le manque de connaissances d’un esprit trop dissipé ou d’intensité d’une âme trop passive, qui poussent l’homme à inventer des conflits inexistants entre la réflexion et l’émotion. | | | | |
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| noblesse | | | Le rêve est irrationnel et irréel ; la vie est rationnelle ou réelle (contrairement à l’avis de certains, ces qualités ne sont pas identiques). La vie est vraie ; le rêve ne l’est jamais. Celui qui prêche la vraie vie, ne saura jamais se convertir au rêve. | | | | |
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| noblesse | | | La force rationnelle apporte du pouvoir ; la faiblesse irrationnelle intensifie le vouloir. Donc, il ne faut pas s’extasier devant ce truisme baconien : le pouvoir vient du savoir, puisque le savoir terrien amène le désespoir, tandis que la meilleure espérance s’ensuit du vouloir céleste, qui est une forme de noble faiblesse. | | | | |
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| chœur proximité | | | DOUTE : Le doute n'est fécond qu'au sujet de ce que nous fournissent les mains ou le cerveau, c'est-à-dire de ce qui nous est proche. Douter du doute, ce serait renoncer à écouter ce qui, au rythme lointain, palpite mystérieusement dans notre âme. La foi, c'est la réalité des cadences, dont on ignore la source, tout en l'admirant. | | | | |
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| proximité | | | L'alternative du culte du mystère est l'habitude de l'absurde. Au moins trois sortes d'absurde : le vital - tout réduire à la chimie ; l'historique - voir le dévoilement du mystère le jour X à l'endroit Y ; l'intellectuel - écarter tout ce qui ne se réduise pas aux syllogismes ni ne s'implémente en machine. | | | | |
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| proximité | | | La raison, c'est l'évaluation dans l'existentiel ou dans l'universel ; la foi, c'est les valeurs dans l'absolu. Et l'intelligence, c'est la conscience que la foi lumineuse précède le premier pas de l'évaluation, et la foi ombrageuse en consacre le dernier. | | | | |
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| proximité | | | Par l'éloignement, le sot perd la faculté de juger, le profond voit plus clair et le hautain retrouve le vertige. | | | | |
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| proximité | | | Les uns pensent, qu'il se passe plus de choses dans une tête d'homme que dans l'univers entier, d'autres pensent le contraire. Le premier est plus près d'une foi. | | | | |
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| proximité | | | Dans les châteaux forts des convictions on ne trouve que pierres et tyrans ; dans les chaumières de la foi - grains et mages. | | | | |
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| proximité | | | Les uns se perdent en un absolu enivrant, les autres se cherchent dans une sobre anthropologie, d'autres encore poursuivent un mot prometteur - et voilà qu'ils se rencontrent auprès d'un même regard - la meilleure preuve de la divinité du lot humain. | | | | |
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| proximité | | | Le regard, c'est ce qui met en contact harmonieux mon âme tâtonnante et le monde, deux fantômes, s'ignorant à une distance vertigineuse. L'œil erre, la chose fuit, mais quand l'accommodation réussit, naît le regard. Comme chez les pacifiques Kant (la philosophie serait un champ de bataille - der Kampfplatz) et Hegel (qui serait l'issue du combat et le combat lui-même - das Kampfende und der Kampf selbst), les combattants étant leur esprit et l'énigme du monde. Quand on est intelligent, on aboutit à une paix universelle, à un acquiescement au monde, qui s'avère être équivalent à ton âme. On exprime le mieux son âme, en se tournant vers les étoiles ou en se mesurant à l'univers entier. | | | | |
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| proximité | | | Une racine faible commande la fleur, la forte - lui obéit. Des engrais malodorants de l'effort apportent parfois l'arôme d'une floraison effleurée. La fleur est dans le quoi absolu ; sa sagesse et sa raison sont dans le pourquoi relatif des racines et des abeilles. | | | | |
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| proximité | | | Ce qui soulage fut toujours préféré à ce qui sauve. Le désenchantement moderne est, qu'aucun salut n'enchante plus personne. La magie naturelle, se reflétant dans l'âme, fiche le camp, puisque la seule interface avec le monde se loge désormais dans la cervelle, tandis qu'un monde enchanté est celui, où se sent chez elle l'âme. | | | | |
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| proximité | | | L'unique objet, dans lequel on puisse vivre la proximité la plus enthousiasmante et le lointain le plus angoissant - le visage de l'autre. Le regard, au sens propre, y prend l'allure d'un mystère sans fond. « On ne peut pas séparer le regard du visage » - Wittgenstein - « Den Blick kann man vom Gesicht nicht trennen ». Le visage est le miroir du cœur, ce pauvre cœur, choisi pour demeure par la machine, qui ne se contente plus de ses séjours dans les pieds, les mains et les cerveaux. Bientôt, les badges seront plus expressifs que les visages. « Jadis, on tenait à son visage et cachait son corps ; aujourd'hui, on s'occupe de son corps et oublie son visage » - Klioutchevsky - « Прежде дорожили лицом и скрывали тело, ныне ценят тело и равнодушны к лицу ». | | | | |
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| proximité | | | S'il existe deux verbes inapplicables à Dieu, ce sont bien aimer et comprendre. Et donc, en toute logique, ils ont raison, ceux qui disent, qu'Il n'est compris que s'Il est aimé et qu'il n'est aimé que s'Il est compris. Et ce qui reste vrai, si l'on y barre les « ne … que »… | | | | |
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| proximité | | | L'espérance : sans te débarrasser de tout le ballast de la raison, te sentir les ailes, qui te détachent de la terre. | | | | |
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| proximité | | | Avec l'image de limite, on pense soit à une frontière soit à une proximité ; ce qui, chez un Ouvert, crée des fraternités ou fait vivre, simultanément et dans un élan irrationnel, - le lointain appelant, haut et divin, et le proche appelé, profond et humain. | | | | |
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| proximité | | | Aucune statue conceptuelle, métaphysique, historique ne résiste à l'explosif critique, que pratique ce kamikaze de raison terrorisante. Pour qui ruines est symbole de la déchéance, le constat est clair : Dieu est mort. Mais si les ruines topiques avaient toujours été ton refuge, ton autel et ton confessionnal, aucun tremblement de terre ne ferait chuter ton idole interstellaire. | | | | |
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| proximité | | | Pour quand la machine rougissante et sanglotante ? Puisqu'elle se met déjà à penser et à croire ; elle peut dire déjà « ergo sum Deus », la symbiose du cogito et du : « Celui qui croit est dieu » - Luther - « Der aber glaubt, der ist ein Gott » ! Des seuls penser et croire ne découlent que le robot ou le mouton. | | | | |
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| proximité | | | Ni au ciel ni sur terre, les existentialistes ne parviennent à lire une échelle quelconque de valeurs et se remettent à l'aveugle action, sous leurs pieds. Ils ne veulent pas admettre, que ce qui est illisible à la raison peut être parfaitement sensible à l'âme et, partant, - intelligible pour un esprit étoilé. Mais, d'autre part, quand l'horreur d'un rapprochement inexorable de l'homme avec la machine me saisit, je ne sais plus quoi répondre à ces soi-disant impératifs esthétique et moral… | | | | |
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| proximité | | | Certes, Dieu jette plus d'ombres dans la nature qu'Il n'en projette de lumière. Mais la philosophie a aussi peu de chances de L'en chasser - ou de Le tuer ! - que la géométrie - d'éliminer la beauté de la peinture, l'acoustique - de la musique, la grammaire - de la poésie. La raison, sans l'étonnement primordial, n'est plus de la raison, ou bien de la raison basse, tandis que « la plus grande hauteur accessible à l'homme, est l'étonnement » - Goethe - « Das Höchste, wozu der Mensch gelangen kann, ist das Erstaunen ». | | | | |
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| proximité | | | Immortel, omniscient, omniprésent, tout-puissant, aimant tout le monde - ce que l'homme ne peut pas être, il l'attache à Dieu, au lieu d'en faire un étranger merveilleux, sans attributs lisibles et se foutant de nos misères. Mais le plus lamentable, c'est encore de Le rendre égal de l'homme : « Agir, sans suivre la raison, est étranger à l'essence divine » - Benoît XVI - « Nicht vernunftgemäß handeln ist dem Wesen Gottes zuwider ». Même le bon Dieu serait condamné à devenir machine comme les autres… « Il n'y a pas de contradiction entre les vérités révélées et les vérités de raison » - Averroès. | | | | |
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| proximité | | | Du peu qu'est toute chose, il est loisible de passer au tout ou au rien, la distance est la même ; le cerveau et les yeux suffisent, pour arpenter la seconde, pour la première on aurait besoin de regard et d'ailes. « Le vide, rempli par le néant, devint le tout » - H.Broch - « Das Nichts erfüllte die Leere und ward zum All » - ce tout si vif, puisque débarrassé de choses. | | | | |
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| proximité | | | La chance unique du christianisme - la fusion entre un Dieu juif et un Dieu grec, entre un étant, qui chante et résonne, et un être, qui alimente et raisonne, entre celui qui hésite, dans la douleur du bien, et celui qui crée, dans la certitude du beau. C'est Dionysos qui souffla au Christ sa plus belle leçon : « L'œuvre essentielle du Christianisme, c'est d'avoir révélé que la vie la plus misérable peut, par la hauteur de son intensité, acquérir une estimable richesse »*** - Nietzsche - « Wenn das Christentum etwas Wesentliches getan hat, es war die Entdeckung, daß das elendeste Leben reich und unschätzbar werden kann durch eine Temperatur-Erhöhung ». | | | | |
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| proximité | | | Le plus grandiose, dans le dessein divin, est que les miracles de la matière, de l'esprit et de l'âme sont du même degré ; on hésiterait d'en dresser la préséance (ce que tenta, sans conviction, Kant : « Le monde est un animal, mais son âme n'en est pas Dieu » - « Die Welt ist ein Tier : aber die Seele desselben ist nicht Gott »). | | | | |
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| proximité | | | L'infini des théologiens m'est hermétique ; celui des mathématiciens est beaucoup plus suggestif quant à la nature du divin : il n'est ni naturel ni rationnel ; quoi que je verse en lui, il reste inchangé ; il annihile toute quantité, qui veuille se diviser par lui ; tendre vers lui veut dire que, tôt ou tard, on doive tourner le dos à tout jalon fini. | | | | |
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| proximité | | | Le Dieu de Spinoza, à l'infinité d'attributs, est aussi loufoque que le Dieu s'incarnant dans un fils de charpentier ou s'identifiant avec un marchand de tapis. Le Dieu inconnu, le seul, qui mérite nos louanges, est celui qui, premièrement, déposa en nous les germes du vrai, du bon et du beau et, deuxièmement, pour les percevoir, nous munit d'un cerveau, d'un cœur et d'une âme. « Dieu se connaît mieux en restant inconnu »** - St-Augustin - « Deus scitur melius nesciendo ». | | | | |
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| proximité | | | Un athée est souvent un homme châtré, soit de l'intelligence, soit de la sensibilité, soit de l'âme. Ce qui peut rendre sa voix plus pénétrante. La greffe au cerveau ou aux glandes lacrymales, que subit un homme pieux, ayant rencontré Dieu, ne rend plus viriles ni sa pensée ni ses lamentations. Seule la compagnie d'un Dieu inconnu conduit à l'invention, cette seule authenticité humaine. | | | | |
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| proximité | | | Pour amortir le choc écrasant de nos misères rationnelles, le Créateur imagina une consolation irrationnelle – la création humaine. Mais quels en sont les vrais raisons, motifs, moteurs ? Deux réponses sont les plus répandues - pour le salut de mon âme ou pour accomplir une mission confiée par autrui, par l'au-delà, par devoir. La première est futile, symptôme de graphomanie, mais la seconde n'est pas plus glorieuse, non plus, puisqu'elle suppose une mimésis, à la place d'une poïésis. | | | | |
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| proximité | | | L'homme est l'ange solitaire, cherchant des murs, et il est la bête sociale, cherchant des portes. Et la raison et le sentiment peuvent aider pour nous unir, mais dans des régions différentes : la raison - dans le monde proche, et le sentiment - dans le monde lointain. Dans le dernier cas, lorsque le lointain touche à l'infini, on parlera d'union sacrée, où le sacré finira par l'emporter sur l'union. | | | | |
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| proximité | | | Le Seigneur, a-t-Il une main, dont sortent toutes choses parfaites ; il paraît que la main de l'homme les profane ou déprave, toutes. Dommage qu'on ne prête pas à Dieu une paire d'ailes. Dieu serait à l'aise en chirurgie (œuvre des mains, chiromancie), mais malhabile en thérapie (thaumaturgie du regard ailé). | | | | |
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| proximité | | | Être un Ouvert, c'est, au-delà d'un désir fini, savoir deviner un désir infini, c'est à dire un désir dont la source devient horizon ou firmament, et dont je me sens infiniment proche, tout en me rendant compte, que je ne la toucherai jamais, même par ma raison ou ma foi. C'est la nature des contraintes, humaines ou divines, qui reconnaîtra la nature du désir. C'est l'insensibilité au second type de contraintes qui fait dire à Heidegger : « L'Ouvert est le Tout de tout ce qui ne connaît pas de contraintes » - « Das Offene ist das Ganze alles dessen, was entschränkt ist ». D'autre part, être sans contraintes (et, donc, Ouvert, pour Heidegger) ne signifie nullement être infini. | | | | |
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| proximité | | | L'esprit, l'instinct, le sentiment font de nous un Ouvert, aspiré ou fasciné infiniment par nos frontières asymptotiques ; la raison et l'expérience mettent à notre disposition nos frontières, par un effort fini. Nous sommes ouverts dans notre dimension verticale, et clos - dans l'horizontale ; donc, l'Ouvert de Rilke, s'étendant entre Terre et Ciel, est plus pur que celui de Heidegger, qui introduit dans son quadriparti (Geviert) une dimension inutile, Mortel-Immortel, si proche d'une plate clôture. Le Dieu transcendantal est absent de notre dimension verticale ; Il ne fait que clore nos horizons. | | | | |
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| proximité | | | Aucune compréhension complète ne peut se passer de croyance ; tôt ou tard, dans l'enchaînement causal, on tombe sur un postulat ou un axiome ; croire en autre chose ne peut être que de la bêtise. « Je ne cherche pas à comprendre pour croire, mais je crois pour comprendre » - Anselme - « Neque enim quaero intelligere, ut credam ; sed credo, ut intelligam ». Le croire se laissant dicter sa raison par un pour, c'est comme le Verbe pur se soumettant à une vulgaire préposition. Sans disposition au croire aucune proposition du comprendre ne tient debout. | | | | |
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| proximité | | | Dans trois sphères l'homme vit des débordements d'images, ne trouvant pas assez de justifications dans le réel : le bien, la souffrance, le rêve ; c'est, peut-être, l'origine principale de l'image de Dieu qu'il se forgea : l'amour, la consolation, le mystère. | | | | |
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| proximité | | | Le microscope, pas plus que le macroscope, ne permet de jauger le sacré. Et si l'on cherche à le chasser de ce que voit l'outil, il retourne, visible à l’œil nu. Le sacré garde son unité mystérieuse entre les fonctions, les outils et la raison - impossible de les cerner par un seul regard, qu'il vienne du lointain ou du prochain. | | | | |
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| proximité | | | Pour juger une œuvre d'art, il serait illusoire de la mettre à côté d'un objet créé par Dieu, un arbre ou un papillon, et d'évaluer la distance qui l'en sépare. La création ex nihilo est inaccessible à l'homme ; dans le meilleur des cas, je me vouerai aux commencements, mais l'origine restera hors de ma portée. Trois mesures ascendantes sont à la disposition de mon œil : la géométrie (intelligence), la mécanique (raison), l'âme (mystère) ; et c'est mon regard, si j'en suis capable, qui me rendra humble et fier, face au génie divin. « Je suis dans le commencement, mais l'arbre, c'est Toi »** - Rilke - « Ich bin das Beginnende, du aber bist der Baum » - un commencement poétique aussi est un arbre, et s'il a assez d'inconnues, il pourrait s'unifier avec l'arbre divin. | | | | |
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| proximité | | | Ce qui mériterait le nom de divin, à part Dieu lui-même, vit dans ton âme, sans liens compréhensibles avec la raison, les noms, les connaissances, privé, donc, de réalité, de langage, de représentation. « À jamais - innommable, à jamais - inconnu, à jamais - irreprésenté, et cependant - vécu dans l'âme »*** - D.H.Lawrence - « Forever nameless, forever unknown, forever unrepresented, yet forever felt in the soul ». Les uns verront ainsi leur Dieu, les autres - leur meilleur soi. | | | | |
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| proximité | | | Inventer le jour, une fois créés les astres, devait être une tâche divine assez banale, mais inventer la nuit, avant même qu'on sache ce qu'elle est, mérite toute notre admiration. « Dieu est la nuit sans nuit, le jour sans jour, l'avant-regard » - Jabès - Dieu serait aussi non seulement dans l'axiome, mais aussi dans le théorème, dans l'après-vu ! | | | | |
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| proximité | | | Si je veux passer quelques instants délicieux, en simulation d'une prière berceuse, une provision d'œillères, de bâillons et de bonne cire en est une sage solution. « Durant la prière, il faut faire de grands efforts, pour rendre sourd-muet son esprit » - Nil de Sora - « Подвизайся ум свой во время молитвы соделывать глухим и немым ». C'est ainsi que naît la piété des contraintes. | | | | |
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| proximité | | | Soit ils voient dans la nature une source d'imitation en tout genre, soit un adversaire de l'esprit, de la liberté et même de la grâce. Avec une telle logique, rien d'étonnant qu'ils soient si proches des robots ! La nature s'oppose, avant tout, à l'esclavage de la mécanique. L'esprit est fait pour la comprendre, la grâce - pour l'admirer, la liberté - pour s'y identifier. | | | | |
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| proximité | | | Dieu est autant dans les opérations que dans les opérandes, et pour en apprécier des invariants et noyaux, c'est à dire la hauteur et la profondeur, on n'a pas besoin d'être un bon géomètre - un bon altimètre de l'âme ou une bonne sonde de l'esprit suffisent. Le chemin, qui mène à Dieu, est fait de métaphores et de théorèmes ; il est inaccessible aux non-poètes et aux non-mathématiciens. Et la mathématique ne serait que la poésie des idées logiques (Einstein : « die Mathematik ist die Lyrik der logischen Gedanken »). | | | | |
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| proximité | | | Les dieux des hommes marchent, parlent, raisonnent ; les dieux des pies doivent voler, jacasser, être portés sur le larcin. | | | | |
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| proximité | | | Le lointain mesurée par la seule raison peut être aussi sans ressorts que le proche le plus inerte. « L'espèce la plus vaine, ceux qui méprisent ce qui est proche et rêvent de ce qui est au loin » - Pindare. C'est l'âme qui découvre et sacre le lointain indubitable et … vain. On devrait inverser l'adage populaire et dire que ce qui est loin du cœur devrait rester loin des yeux. De nos jours, où l'on ne sait ni mépriser ni rêver, où l'on ne fait que mesurer, avec des outils pipés, le proche et le lointain se valent. | | | | |
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| proximité | | | Tout, dans la matière, dit, qu'au commencement était le Chiffre lisible - lumineux (le Ciel) ou sombre (la Terre). Tout, dans le domaine de l'esprit, dit, qu'au commencement était le Verbe incompréhensible. Un Dieu créateur fort et un Dieu rédempteur faible, pouvaient-ils être la même personne ? S'appelait-Elle - Caresse ? | | | | |
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| proximité | | | La philosophie s'intéresse à ce qui, tout en étant vrai, n'admet pas de règle, c'est à dire au religieux ou au poétique ; c'est pourquoi la religion est une poésie de la philosophie. | | | | |
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| proximité | | | L'héroïsme et la poésie ne charmaient qu'à une distance interdite aux yeux de la raison ; la familiarité avec les grands devenue, aujourd'hui, règle, toute idole est un badaud ou une girouette ; le héros fut intouchable, surtout en pensée ; l'attouchement virtuel d'idole constitue l'hystérie même des idolâtres. | | | | |
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| proximité | | | Croire, c'est la volonté de joindre deux bouts de la chaîne, que la raison échoue à réunir. C'est aussi le vœu pieux des philosophes professionnels - garder présents à l'esprit deux termes de l'alternative, s'interdire toute forme de l'énerguménite. Croire, c'est aussi agiter les encensoirs ou polir les chaînons et oublier jusqu'à l'existence de chaînes. | | | | |
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| proximité | | | Si la raison cède à la foi, c'est la raison et non pas la foi qui doit en donner la raison. La foi n'accompagne que les commencements et les fins (où la raison est impuissante), tandis que tous les parcours doivent être guidés par la raison. | | | | |
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| proximité | | | L'uniformité de pensée populaire, est-elle une précondition ou une conséquence du développement de la démocratie et de la religion ? Le rétrécissement des circonvolutions allait de pair avec l'élargissement des portes des églises ; aujourd'hui, il accompagne plutôt la sacralisation des portes des banques. | | | | |
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| proximité | | | Notre cerveau n'est à l'aise que dans des univers clos ; l'Ouvert est affaire de l'âme. Une main fermée sur sa prise, ou une main tendue vers l'imprenable. Garder sous sa main ou à portée de sa main – Vorhandenheit ou Zuhandenheit (Heidegger) – une proximité stabilisatrice spatio-temporelle ou une proximité artificielle de l'élan. | | | | |
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| proximité | | | Même la simple raison nous pousse à chercher du merveilleux dans l'harmonie du monde, mais seul la grâce le fait découvrir, sans recherche ni attente. La grâce se passe et de raison et de foi, et Cioran a doublement tort : « L'attente de la foi est un autre mot pour grâce ». | | | | |
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| proximité | | | Je n'aime pas les frontières, qui servent pour délimiter des enclos, ou même des cloîtres, et dont la clôture me rendrait, mécaniquement, frère des autres renfermés. La frontière désirable est celle qui, inaccessible, m'attire et fait de moi un Ouvert, suivant des yeux de l'âme, et non pas des pieds de la raison, mes propres limites, dessinées par quelqu'un de plus haut que moi. | | | | |
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| proximité | | | L'action traduit un millième de ce que je suis, la réflexion - un centième, le rêve - un dixième. Si, dans le vide de ce qui reste, je n'étouffe pas, si une joie ou un amour, sans aucun appel d'air, dilatent mes poumons, alors, mon souffle ne peut me porter que vers la foi. | | | | |
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| proximité | | | Ils ne quittent pas des yeux – la chose. Cette scrutation est déclenchée par la raison, mais, arrivés à une certaine profondeur, ils avouent les limites de la raison et laissent la parole à ce qu'ils appellent la foi, cet aveu d'impuissance de la raison. Tandis que le bon relais devrait être assuré par l'âme, qui abandonnerait la chose pour le rêve, c'est à dire pour des images pleines d'intensité musicale. Dans ce rêve, la chose, au lieu d'être sondée dans son fond, serait enveloppée d'une forme nouvelle. | | | | |
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| proximité | | | Que ton rythme soit : un pas de la conscience t'éloignant de l'être, un pas de l'être te rapprochant de la conscience. Les meilleurs parcours se font sur une corde raide, hors toute arène. | | | | |
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| proximité | | | En quels termes puis-je parler de proximité ou d'accessibilité de mon soi inconnu ? Il m'est plus proche que la raison elle-même, puisque c'est lui qui anime mon esprit, pour qu'il devienne âme ; et ce souffle est plus spontané que mes mots, mes idées ou mes actes. Il est mon ouverture vers la merveille du monde, de la vie, de la raison ; il est si proche, que les myopes ne le voient même pas : « Le moi intérieur m'est caché » - Wittgenstein - « Das Innere ist uns verborgen ». | | | | |
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| proximité | | | L'esprit profond voit le Concepteur et le Penseur ; l'âme haute sent le Créateur et le Consolateur ; mais la raison plate ne fait qu'exécuter, machinalement, des algorithmes, elle n'a plus besoin ni d'esprit ni d'âme. Et puisqu'on vit la dictature de la raison, Dieu est proclamé mort. | | | | |
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| proximité | | | Le même irrespect des miracles : croire, que les collisions des atomes puissent aboutir, dans l'espace-temps, au miracle de la vie et de la raison ; croire, que ce dernier miracle fut déjà dévoilé ou révélé quelque part dans le temps. La croyance populaire n'a d'égale en niaiserie que l'incroyance populaire. | | | | |
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| proximité | | | Ma foi en Créateur ne peut prétendre à une dignité que si je reconnais humblement ne L'avoir jamais perçu ni par mes sens ni par mon intelligence. Par ailleurs, le bonheur a les mêmes raisons d'être : il n'est vrai que lorsque je ne le vois pas. | | | | |
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| proximité | | | Visiblement, Dieu s'exclut du domaine de l'action (où règne la liberté, vraie et vulgaire, celle du muscle et du calcul), pour n'habiter que celui du Bien (dont seul le cœur est le réceptacle et l'interprète libre) et pour consacrer l'homme à celui du Beau (que l'âme libre peuple de ses images divines). Dieu est cette triple liberté. | | | | |
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| proximité | | | La meilleure définition du regard : ce contact avec la vie - qui est miracle ! - qui balaie toutes les proclamations des yeux - qui sont raison ! - de l'abandon ou de la mort de Dieu. Toute sensation de solitude absolue est d'absolue cécité. « L'homme n'est pas seul ; seule est la pensée »* - G.Benn - « Der Mensch ist nicht einsam, aber das Denken ist einsam ». | | | | |
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| proximité | | | Dans la vie, l'âme, hélas, n'est jamais confrontée à ce dilemme manichéen : se sauver ou se perdre ; celui qui pense la sauver la perd, celui qui sent la perdre en sauve peut-être une étincelle ; la honte en est plus fidèle interprète que la raison. | | | | |
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| proximité | | | Des hypostases d'Autrui : ma raison y voit l'autre, mon cœur - le semblable et mon âme - le prochain. La distance y est mesurée par les yeux, par les choses vues, par le regard. | | | | |
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| proximité | | | Devant l'œuvre du Créateur : mon âme reconnaissante et ma raison pardonnante. | | | | |
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| proximité | | | Vivre non pas des rencontres, mais des prétextes d'attouchement ou de détachement. Béni soit tout instant, qui nous unit dans une proximité céleste : en chair, en sourire, en spasme. Béni soit tout instant, qui nous désunit dans un lointain terrestre : en pensée, en rêve, en parole. | | | | |
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| proximité | | | On voit dans l'homme (ou dans le vivant) la meilleure preuve de l'existence de Dieu, et l'on a raison. Mais arrivent les hommes - pour Le traîner dans l'église, le surhomme - pour se substituer à Lui et, surtout, le sous-homme - pour Le placer dans le troupeau ou la machine. Les dieux présents sont sans intérêt : « Seule l'absence divine aide » - Hölderlin - « Gottes Fehl hilft ». | | | | |
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| proximité | | | Pour savoir si j'ai un bon Dieu, face à moi, il faudrait savoir si c'est malgré ou grâce à la longue distance qui m'en sépare, qu'Il demeure si proche de moi. Les trois métriques - celles du cerveau, du cœur et de l'âme - s'éploient rarement en parallèle. | | | | |
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| proximité | | | La bonne philosophie (comme toute poésie) peut se passer de concepts de vérité, de savoir, de nécessité. Les mauvaises, l’académique ou la religieuse, par pédantisme ou fanatisme, en sont surchargées, en abusant de philologie ou de misologie. L’académique, au moins, les loge dans l’esprit libre, critique et initiatique, proche de l’universel ; la religieuse leur trouve l’appui dans l’âme servile, dévouée aux Écritures. La croyance achève le parcours profond du sage ; elle précède l’errance superficielle du sot. | | | | |
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| proximité | | | La foi, c’est l’écoute de mon âme, c’est la vénération émerveillée du miracle de la vie ; cette foi prodigue ma seule consolation crédible. En revanche, tout renvoi, par une raison dévoyée, aux promesses, aux preuves, aux croyances dogmatiques ne fait qu’étouffer ma sensibilité. La vraie consolation est le triomphe de l’âme sur la raison, le triomphe du Beau incompréhensible sur le Vrai bien compris. « La religion, en tant que source de consolation, est un obstacle à la véritable foi » - S.Weil. | | | | |
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| proximité | | | Croire en Dieu connu, en Europe, ce fut entretenir fanatisme, hypocrisie, lyrisme, mais ce sont, très exactement, les piliers de l’art occidental ! L’annonciation de la mort de Dieu accélérera donc la mort de l’art ; à l’artiste, palpitant au milieu de ses hyperboles et paraboles, succédera le robot elliptique, rationnel, honnête, sans états d’âme. | | | | |
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| proximité | | | Le Créateur a muni ce monde d’autant de rigueur, pour notre esprit, que de mystères, pour notre âme. La pensée humaine ne dévoile pas Dieu plus que le rêve humain. Dieu ne prête pas plus l’oreille aux calculs qu’aux chants, aux rires et aux larmes de l’homme. | | | | |
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| proximité | | | L’infini : soit c’est une limite intellectuelle inaccessible, vers laquelle on peut, doit ou sait tendre – c’est l’élan vital ou le Dieu inconnu ; soit c’est un mot fourre-tout, accueillant toutes les énormités métaphysiques que la raison refuse d’envelopper ou de développer. | | | | |
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| proximité | | | Que le Créateur ait mis l’essence divine dans notre cœur, plutôt que dans notre âme ou notre esprit, se prouve par le fait, que les bêtes sont capables de création et sont pourvus de raison, mais elles ignorent la larme et le rire. | | | | |
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| proximité | | | Savoir ou croire, la lumière ou les ombres, la science ou l’art – le premier membre de ces dyades contient, évidemment, infiniment plus d’intelligence, de rigueur, de sérieux. La seule lumière, dont se sert l’homme, créateur et artiste, provient de sa raison (même si celle-ci ne fait que refléter une lumière reçue d’ailleurs) ; son âme la projette sous la forme des belles ombres. Renoncer à la raison, comme le réclament les religions révélées, c’est nous condamner aux ténèbres. | | | | |
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| proximité | | | Comprendre le monde (et mon soi qui en fait partie) est une tâche scientifique, rationnelle, l’intelligence des représentations ; comprendre que le monde et mon soi sont des merveilles inconcevables est un élan irrationnel de la Foi en Créateur-magicien. Aujourd’hui, les philosophes ignares (car toujours hors toute science) s’occupent de la première activité, sans posséder l’intelligence requise (le bavardage sur les connaissances et la vérité leur suffit). Les têtes sensibles aux mystères de l’Univers s’inclinent, humblement, devant ce Dieu inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Entre la nécessité, dans le monde matériel, et la liberté, dans le monde du vivant, - aucun objectif commun. Le plus grand miracle de la Création est que la demeure des esprits est matérielle. Le démiurge de la matière et l’Auteur de l’esprit ne se connurent jamais ; le gnosticisme part du nombre, et le vitalisme – du Verbe, de l’Amour, de la Caresse, ces supports de la liberté. | | | | |
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| proximité | | | Aucun sacré collectif ne survit à l’examen par la raison ; ce qui, même après être soumis à l’épreuve rationnelle, continue à inspirer une vénération sans pourquoi et à garder le nom de sacré est réservé au romantique solitaire. | | | | |
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| chœur russie | | | PROXIMITÉ DIVINE : L'eschatologie russe pousse à la familiarité avec les fins du monde et avec soi-même. La sensation de proximité naissant de l'attouchement par des mêmes arcanes. En Europe, le prochain est celui qui vous comprend le mieux ; en Russie - celui qui s'enthousiasme de la mutuelle incompréhension, source de vertiges. | | | | |
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| chœur russie | | | MOT : Le mot russe a la liberté du latin, l'élasticité de l'italien, l'imprévisibilité de l'allemand. Il rend bien les états d'âme, mais s'empêtre dans les abstractions. L'antithèse du français. Mon écrit est une tentative contre nature : un état d'âme, qui veut remplir le mot tout entier. L'ambition démesurée, mais la seule, qui justifie ma prise de plume. | | | | |
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| russie | | | L'Européen veut de la concentration pour sa raison et de la liberté - pour son cœur. La paix comme aboutissement : « Être libre, c'est croire l'être ! » - Unamuno - « ¡ Ser libre es creer serlo ! ». Chez le Russe, c'est le contraire : il veut de l'étendue pour son action et de la fatalité pour son sentiment. Comme aboutissement - la révolte. Être libre, c'est savoir à ne plus croire. | | | | |
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| russie | | | J'aime Pouchkine parce qu'il n'est pas russe, Dostoïevsky à cause de ses hystéries allégoriques, Tolstoï pour ses interprétations palpitantes des Évangiles, Akhmatova pour n'avoir pas touché à la vie, Tsvétaeva pour en avoir été poursuivie jusqu'en halètement, Pasternak pour y avoir trouvé une intonation, Nabokov et Soljénitsyne pour leur langue. Aucune raison reçue. | | | | |
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| russie | | | Ce paradoxe : chez le théâtral Dostoïevsky, l'implacable logique des personnages biscornus ; chez le naturel Tolstoï, la fortuité des attitudes des personnages sensés. C'est le hasard tolstoïen et non pas la ratiocination dostoïevskyenne qui se refléta mieux dans la Révolution russe. G.Steiner le vit de travers : « Un peu d'espérances de Tolstoï et beaucoup d'appréhensions de Dostoïevsky se réalisèrent » - « Some of Tolstoy's hopes and most of Dostoevsky's fears were realized ». | | | | |
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| russie | | | Le sommeil de la raison, de même que la coupure du courant, rendent l'homme ou l'ordinateur improductifs et inoffensifs. C'est la tentative de l'homme de faire rêver l'ordinateur ou de pratiquer le rêve de raison qui engendrent des monstres (Goya). L'humanisme réel est un rêve de raison et la Russie soviétique - son monstre. Pourtant, le mot Soviet est un calque russe du grec - symbole. | | | | |
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| russie | | | L'Anglo-Saxon réduit la philosophie à une grammaire, le Français - à une logique, l'Allemand - à une structure, le Russe - à une poétique. | | | | |
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| russie | | | Les formes personnelles du verbe être n'ont rien à voir avec l'infinitif, en exprimant, respectivement, le cogito (je), la proximité (tu), le regard (il), la tribu (nous), l'autre (vous), l'intelligence (ils). Curieusement, en russe, c'est le seul verbe, où l'infinitif (есть) serve de forme personnelle pour toute personne ! | | | | |
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| russie | | | Toute superficialité veut sauver la face en s'accrochant aux extrêmes. L'âme russe se croit plus près des débuts et des fins et voue l'esprit européen au milieu, pour ne pas dire à la médiocrité. Poème du Commencement, Poème de la Fin - tels sont les titres de deux visions, poétiques et eschatologiques, typiquement russes, où sont chantés la caresse et le feu, le Naître et le Disparaître. La liberté étant dans le premier et peut-être dans l'avant-dernier des pas, et l'esclavage - dans leur enchaînement, on peut ne pas avoir honte d'errer avec la première plutôt que de compter avec et sur le second. Mais sans savoir bien compter, on risque de ne pas apercevoir beaucoup de zéros cachés derrière le chiffre 1 et n'en voir que trop derrière tout signe d'infini. | | | | |
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| russie | | | L'Anglais a plus d'avis que de pensées, l'Allemand - plus de pensées que d'avis (Heine). L'avis du Français est la pensée ; l'avis du Russe - la vie. | | | | |
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| russie | | | Le plus humaniste des messages, celui de Tchékhov : la compassion et la langueur vous étreignent, sans que les affaiblisse une interrogation sur la crédibilité intellectuelle ou sociale de ses héros perdus et impossibles. Qui nous déshumanise le plus ? - les sociologues et philosophes, rigoureux et raseurs. Pour comprendre Tchékhov, il faut se dire, que, s'il écrivait aujourd'hui, sa pitié, sa tristesse et son lyrisme trouveraient autant, sinon davantage, de matière. | | | | |
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| russie | | | C'est dans le liquide que s'éploie l'âme russe : dans le sang, dans la sueur, dans la larme, dans la vodka. Le cerveau semble en être également atteint : « Le cerveau russe est mouillé ; il ne flambe pas du feu de l'intelligence, et quand tombe en lui l'étincelle du savoir, il s'enfume et s'éteint »* - Gorky - « Сырой русский мозг не вспыхивает огнём разума, когда в него попадает искра знания, - он тлеет и чадит ». C'est presque aussi mauvais qu'une âme sèche ; aux saignées ou sanglots du vouloir, qui l'interpellent ou l'inondent, elle ne renvoie que de la fumée. Voltaire, qui faisait du philosophe un pompier : « la superstition met le monde en flammes, la philosophie les éteint », aurait apprécié… | | | | |
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| russie | | | L'humanisme originel devint rationnel à la Renaissance, le revirement complètement ignoré par la Russie et qui explique la plupart de ses différences d'avec l'Europe. L'humanisme irrationnel devint une quête exclusivement russe : « La fiction russe est celle du Chaînon Manquant de l'humanité ; son crâne est celui du surhomme » - Chesterton - « Russian tale is the tale of the Missing Link ; his head is the head of the superman ». | | | | |
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| russie | | | Les raisonneurs européens sont habitués à voir, dans la littérature, des personnages bien réels, d'où leur allergie aux fantômes loufoques russes, travaillés par l'impuissance. « Comment peut-il [Dostoïevsky] écrire si incroyablement mal et émouvoir si profondément ! » - Hemingway - « How can a man [Dostoyevsky] write so unbelievably badly, and make you feel so deeply ! » - on y voit la différence entre un journaliste minable et un journaliste génial. Bien écrire, c'est bien émouvoir. | | | | |
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| russie | | | L'intellectuel russe forme sa sensibilité autour de la pitié, et l'intellectuel européen forme sa raison avec l'outil de l'ironie. Leur symbiose serait un sentimental, ayant pitié de l'homme, mais ne la déployant que dans la solitude, ironique et résignée. | | | | |
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| russie | | | La sensation d'être un exilé de l'intérieur, dans mon propre pays, est précisément la preuve, que je suis bien à lui. « Je ne suis pas à toi, ô laideron de neige » - Maïakovsky - « Я не твой, снеговая уродина ». Les meilleurs enfants de la Russie furent ses enfants prodigues. Certains trouvaient même à l'exil l'aura d'une mission : « Nous ne sommes pas des bannis, nous sommes des bénis » - Berbérova - « Мы не в изгнании, мы - в послании ». | | | | |
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| russie | | | De plus en plus souvent on entend chez les catholiques, que la foi ne s'oppose en rien à la raison. Que doit penser le Russe, pour qui : « Nul mètre usuel ne la mesure, nulle raison ne la conçoit. La Russie a une stature, qui ne se livre qu'à la foi » - Tiouttchev - « Умом Россию не понять, аршином общим не измерить. У ней особенная стать ! в Россию можно только верить » ? Elle tente bien de se livrer au bon sens, mais les sens tout court nous en rebutent (l'ouïe - à cause des silences de ses faibles, l'odorat - gêné par les miasmes de ses forts, le goût - frappé par sa grossièreté générale). Suremploi de l'arbre : le gourdin, la croix, l'icône. | | | | |
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| russie | | | L'écriture de Nietzsche fait penser à l'esprit français et au ton russe. Le style de Montaigne, Pascal ou Voltaire, le sujet y dominant le projet, et l'élégance de forme se moquant de la rigueur de fond. La véhémence et le conservatisme de Dostoïevsky, la pureté et la honte y étant inextricablement mêlées sur le même axe vertical. L'homme, ce soi connu, le soi du centre, le soi haïssable, il doit être surmonté par le surhomme, ce soi inconnu, le soi des commencements, le soi admirable. | | | | |
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| russie | | | L'Européen se préoccupe surtout de ce qui ne va pas dans sa machine économique, et il finit par le faire marcher ; le Russe s'accroche à ce qui danse, dans ses yeux, et qui finit, comme tout le reste, par ne plus marcher. Calculateur et danseur, s'entendront-ils un jour ? | | | | |
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| russie | | | La philosophie, en Angleterre - anatomie intellectuelle, en Allemagne - physiologie spirituelle, en France - hygiène mentale, en Russie - pathologie vitale. | | | | |
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| russie | | | La raison pénètre rarement dans les pulsions russes, gorgées d'horreur ou d'exaltation. Mais l'on ne voue le sérieux qu'aux œuvres de raison. « La seule chose à prendre au sérieux, en Russie, c'est la Russie » - Tiouttchev - « В России нет ничего серьёзного, кроме самой России ». Pour tous les pays, on devine ce que le dessein divin leur réserve ; mais l'expérience matérielle russe ne nous apprend rien ; l'énigme de son existence est la seule à retenir notre regard. | | | | |
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| russie | | | Les russophobes dénicheront toujours du cosaque, chez Dostoïevsky ou Tolstoï (et jusqu'à l'hymne italien : il sangue polacco bevé il cosacco), mais le cas d'un pur génie européen comme Tchaïkovsky les embête, un effort y est nécessaire : « Tchaïkovsky : la beauté en dehors de la connaissance, c'est la volonté de plaire, une musique efficace, une sorte de démagogie sentimentale de l'art » - Kundera. Une musique saupoudrée de syllogismes, cherchant à repousser et y échouant, un genre pragmatique des tâcherons - c'est ce genre de musicalité qu'il faut recommander à ces roquets du bruit politicien. « Nul mieux que Tchaïkovsky n'a exprimé ce mélange d'aspiration à l'infini et d'angoisse devant le destin, qui caractérise la Russie » - D.Fernandez. | | | | |
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| russie | | | Dans les péripéties de toutes les histoires nationales européennes, on devine une espèce de plan intelligent, formulé comme un destin particulier et bien calculé par une chancellerie céleste. Sur ce fond, le chaos diabolique russe est flagrant : « La Russie est un jeu de la nature et non pas de la raison » - Dostoïevsky - « Россия есть игра природы, а не ума ». Et le Russe voit dans sa nature un chagrin étouffant, un silence pesant, une hauteur glacée (K.Balmont). | | | | |
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| russie | | | Pour deviner les rapports de l'Européen avec la connaissance, il suffit d'examiner son verbe-fétiche : under-stand (humilité), ver-stehen (pénétration), com-prendre (universalité), по-нять (hauteur). | | | | |
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| russie | | | Des curiosités de l'origine des mots : désespoir - épuiser l'espoir ; Verzweiflung - aller au bout du doute ; отчаяние - rejeter tout espoir. Déception - éloigner du sens, Enttäuschung - se débarrasser de l'illusion, разочарование - cesser d'être subjugué. La dernière triade est évocatrice : la logique, le rêve, la passion se chargent de la même chose. | | | | |
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| russie | | | Erlebnis, ce qui a la vie pour source ; переживание, le contenu d'une traversée de la vie ; le vécu, ce qui en résulte, - comment peuvent-ils s'entendre en logique, si le psychique les sépare tant ? | | | | |
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| russie | | | L'impossible cohabitation de deux sens de réfléchir, en français. Quand j'entends l'imagination réfléchit, je ne suis pas sûr de devoir sortir des miroirs. L'avantage, c'est de ne pas indiquer nettement la direction, probablement - la profondeur. En allemand, on réfléchit en accumulant des couches en hauteur (überlegen) et en russe - en brassant des pensées en étendue (размышлять). | | | | |
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| russie | | | Le concept doit être engendré, le Begriff - saisi, le понятие - compris ; le départ, le parcours, l'arrivée ; c'est pourquoi le Français est si créatif, l'Allemand - si ferme, et le Russe - si ahuri. | | | | |
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| russie | | | La mémoire allemande (Ge-dächt-nis) s'appuie sur ce qui fut pensé, la mémoire russe (па-мять) compte sur ce qui peut toujours être imaginé. | | | | |
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| russie | | | Le Français, comme les Anciens, vise l'équilibre et la tranquillité ; le Russe s'ennuie dans une paix d'âme ; sans savoir bien réfléchir, il est chez lui dans une agitation inarticulable. « Les Allemands s'exaltent par la méditation au lieu de se calmer » - Stendhal. Et pourquoi ne pas faire un compromis, en vouant la raison au calme, le cœur – à l'exaltation et l'esprit – à la méditation ? | | | | |
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| russie | | | Presque miraculeusement, la liberté et la raison furent offertes à la Russie post-bolchevique. Qu'en a-t-elle retiré ? - la violence sans bornes et la bigoterie la plus servile, ces traits moyenâgeux, y ressurgirent, accompagnés de haines et de ressentiments, toujours bas, toujours dostoïevskiens. « De l'arbre que nous sommes - et le gourdin et l'icône » - proverbe russe - « Из нас, как из дерева, — и дубина, и икона ». | | | | |
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| russie | | | L'esprit universel français (Montesquieu), le cœur sacré des peuples (Hölderlin - heiliges Herz der Völker), l'âme vaste du Russe (Dostoïevsky - размах русской души), - on s'y trompe d'adjectif : l'esprit doit être vaste, le cœur - universel, et l'âme - sacrée. | | | | |
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| russie | | | La rencontre avec le Malin est plus dramatique pour le Russe que pour l'Allemand ou le Français : la tentation ou la Versuchung ne sont que des mises à l'épreuve, tandis que искушение est déjà une morsure et соблазн – même une chute. Le goût et la caresse, sources de nos passions, opposés à la raison, source de nos pensées. | | | | |
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| russie | | | La Révolution française annihilait les privilèges, la Révolution russe annihilait les privilégiés ; la Révolution française prônait la Raison et la Loi, la Révolution russe prônait les passions et l’arbitraire ; la Révolution française portait la guerre hors de ses frontières, la Révolution russe déclenchait la guerre civile ; la Révolution française ridiculisait la superstition magique, la Révolution russe lui substituait une superstition idéologique ; la Révolution française compromettait le pouvoir des tyrans, la Révolution russe produisait les pires des tyrans. | | | | |
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| russie | | | Deux sortes de servilité : résulter de la raison et y résider, ou bien être infiltrée dans le sang même ; soit on s’incline consciemment devant une force implacable, soit on se soumet machinalement à tout caprice du fort ; ce qui annonce le robot futur ou décrit le mouton actuel. Le premier type est assez répandu en Europe, le second sévit en Russie : « Ils ont une psychologie du chien : on les frappe – ils geignent et se cachent ; on les caresse – ils se mettent sur le dos, les pattes en haut » - Tchékhov - « Психология у них — собачья : бьют их - они повизгивают и прячутся, ласкают — они ложатся на спину, лапки кверху ». | | | | |
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| russie | | | L’Européen part des finalités claires, auxquelles il adapte des moyens adéquats, rationnels ; le Russe se fie aux pulsions des commencements obscurs, et l’obscurité initiatique l’attire plus que la clarté des buts. « Les Russes sont d'autant plus eux-mêmes qu'ils sont plus ouverts aux forces cachées qui les gouvernent » - D.Fernandez. | | | | |
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| russie | | | L'attente russe : que, dans la série interminable de gestes rationnels, jaillisse, momentanément, la folie d'un acte, d'un mot, d'un regard. L'attente occidentale : que, dans ce qui paraît être chaotique et mal organisé, la raison introduise enfin, définitivement, de l'ordre, de la norme, de la justification. | | | | |
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| russie | | | L’âme et le cœur russes sont sensibles aux même pulsions qu’en Occident. Mais la raison, dont l’action et les mœurs, subit une influence néfaste d’un Orient barbare (les cultures japonaise, chinoise, indienne n’apportèrent absolument rien à la civilisation russe). Mais le combat civilisationnel se déroule dans la raison, d’où l’âpreté et l’incompréhension du dialogue tendu et méfiant avec l’Occident. | | | | |
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| russie | | | En gros, les civilisations expriment des particularismes nationaux ; tandis que dans la culture jouent plutôt des particularismes individuels. La civilisation russe est misérable, car la masse, dans ses attitudes psychologiques, oublia le passé européen rationnel de leur patrie et préserve surtout l’héritage mongol, où règne l’arbitraire. Les meilleurs porteurs de la culture russe – Pouchkine, Tourgueniev, Nabokov – sont nihilistes, ce qui aurait pu constituer sa gloire, car les nihilistes sont pour l’individu, contre la foule. Mais, les Mongols, représentés par Dostoïevsky : « À cause d’un nihiliste, Pierre le Grand, nous n’avons pas de culture » - « Культуры у нас нет через нигилиста Петра Великого » - sont incapables d’admirer ce qui sort de la tribu. | | | | |
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| russie | | | Le désespoir est un produit de la raison, et puisque celle-ci s’attarde rarement en Russie, on y rencontre plus souvent une espérance, toujours vague, toujours monumentale, toujours déçue. B.Shaw, retournant de Russie : « Je quitte ce pays d’espérance, pour revenir dans les pays du désespoir » - « I leave this land of hope and return to the countries of despair » - ne se doutait pas, à quel point ce cri triomphal était, en réalité, de l’humour, amer et triste. | | | | |
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| russie | | | La liberté est une abstraction spirituelle qui n’a ni définitions ni règles ; la démocratie est une traduction matérielle de la liberté dans ces catégories, mais cette traduction, par la raison, est impossible sans la liberté, portée déjà dans l’âme. Les Russes ne le comprennent pas : « Les libéraux s’attendrissent sur le peuple abstraitement, en visant leurs propres objectifs abstraits » - Koublanovsky - « Либералы радеют за народ умозрительно, преследуя свои умозрительные цели ». | | | | |
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| russie | | | La spiritualité complète accorde aux trois mystères - la vie, le beau et le bien - des poids comparables. Mais des spiritualités partielles - de l'âme, de l'esprit, du cœur - privilégient le bien (la russe), le beau (la française) ou la vie (l'allemande). Et elles s'accusent, mutuellement, du manque de spiritualité chez leurs voisins. | | | | |
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| chœur solitude | | | MOT : Le mot du solitaire est plus rugueux, mais lâché dans le vide, il n'écorche que l'oreille trop polie par le rabâchage des idées inaudibles, inculquées par les coureurs de foires. Il est à vivre hors de portée des mains, dans un silence annonciateur de rêves. Le mot des termitières est destiné aux pieds, le mot des salons - aux cervelles en éveil. | | | | |
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| chœur solitude | | | VÉRITÉ : On place ses vérités là où son regard s'attarde le plus. Comparez le toit, constellé d'hésitations, du solitaire et le bureau, constellé de modes d'emploi, du bon citoyen. Le vrai du solitaire l'accable davantage ; il finit par ne plus compter que sur quelques mensonges de passage, que la raison des forts n'a pas encore classés. | | | | |
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| solitude | | | L'âme est muette - voici l'origine de la solitude. Pour qu'elle trouve une âme sœur, mes mains s'agitent ou ma cervelle se démène, mais leur message est dénué de soupirs qu'aimerait leur confier mon âme. | | | | |
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| solitude | | | Je peux être seul sur terre, où je pense et agis, devant le ciel, où je rêve ou prie, dans un souterrain, où je doute ou me confesse. Mes compagnons y sont l'épaule des hommes, le scintillement des astres, le soupir des murs. La vraie solitude : les étoiles, qui s'éteignent, ou les échos, qui se meurent, ou les feuilles, qui se vident. « Que ton arbre soit plein de feuilles, et ton ciel - plein d'étoiles » - Ovide - « Quid folia arboribus, quid pleno sidera caelo ». | | | | |
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| solitude | | | Pourquoi l'esseulé finit par ne plus voir de sens à la vie ? Parce que le sens ne naît que des dialogues. Vivre, c'est produire du sens. | | | | |
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| solitude | | | Le grégarisme, ce sont des drapeaux ou des idées - au-dessus des têtes ou en-dessous des pieds - en quête de prosélytes ou compagnons, meutes ou élites. | | | | |
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| solitude | | | Le nombre de solitaires visibles augmente ; le troupeau beuglant quitte les champs et les rues pour mieux s'installer subrepticement dans les cerveaux muets. | | | | |
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| solitude | | | Avec la solitude comme avec la gloire ou avec la femme : c'est en la négligeant qu'on a les meilleures chances de l'alpaguer. La guigne de Nietzsche ne prouve rien : « Le philosophe se reconnaît à ce qu'il évite trois choses éclatantes et bruyantes : la gloire, les princes et les femmes » - « Man erkennt einen Philosophen daran, daß er drei glänzenden und lauten Dingen aus dem Wege geht : dem Ruhme, den Fürsten und den Frauen » - il les évite à la lumière des lampes et dans le bruit des sens et s'y baigne à l'abri des regards et dans le silence du sens. | | | | |
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| solitude | | | Les hommes intéressants inventent, chacun, son langage ; et la solitude n'est souvent que le manque de don ou d'intérêt pour le déchiffrage des vocables étranges. Depuis que le minimum vital des idiomes vernaculaires, la larme et le rouge au front, n'a plus cours, on ne retire de ses marmonnements que des formules logiques. | | | | |
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| solitude | | | À force de fouiller les jugements des hommes, on désapprend à être son propre juge et l'on quitte le banc des accusés illustres pour les forums des désabusés rustres. | | | | |
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| solitude | | | Aujourd'hui, même les sirènes font chœur avec les vautours et chouettes, pour m'attirer vers les cadences des profondeurs et me détourner de la hauteur du chant. La profondeur est discours, et la hauteur – le chant. Le discours résumant l'essence. Dans le Verbe divin, celle-ci rejoint l'existence : « En Dieu seul, l'essence (ce qu'Il est) coïncide avec l'existence (pourquoi Il est) » - Avicenne. | | | | |
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| solitude | | | Dans ma première jeunesse, je me crois seul, mais, en réalité, je partage ma vue avec le monde entier. Ensuite, je me trouve une fratrie lucide, qui m'isole d'une majorité aveugle. Et je finis, avec mon esprit unifié avec la merveille de l'humanité, mais dans une solitude de mon regard, nostalgique de l'enfance. Une étonnante stabilité de l'union : l'âme et l'esprit, la fierté et l'humilité, le rêve et la raison. | | | | |
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| solitude | | | Ma prétendue parenté avec des volatiles ne vise ni aigles ni rossignols ni chouettes. Je me sentirais sien en compagnie de la chauve-souris, à la généalogie douteuse, tenant la tête plus bas que le cœur, surtout dans une bonne Caverne. Sa solitude m'est plus chère que la hauteur de l'Albatros ou même l'ampleur du Martinet aux trop longues ailes (R.Char). Zarathoustra, survolé soi-disant par un aigle portant au cou un serpent, fut myope : vu d'une bonne hauteur, ce serait un corbeau dégustant un ver de terre. | | | | |
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| solitude | | | La première des quêtes de l'homme est celle d'une consolation définitive sous forme d'une image, d'une pensée ou d'une foi, visible et intelligible par les autres, c'est-à-dire d'une idole. À coups d'âge, toute idole se fissure et plonge ainsi tout habitué des forums dans un désespoir. La seule consolation durable réside dans les ruines d'une solitude, où mon étoile m'inonde d'une espérance illisible. « Dum spero, spiro… ». La lisibilité finit toujours par désespérer ; ceux qui ne vont pas au terme de la lecture croient naïvement, que la compréhension console. Consolent les énigmes. | | | | |
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| solitude | | | Discours solitaire, où le honteux et le pathétique gardent, contre toute logique, leur sens, s'appelle prière. | | | | |
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| solitude | | | Cultiver l'âtre, au milieu des ruines, mon défi phonétique à l'être (comme le Paraître le fut pour Pyrrhon, le Non-Autre pour le Cusain, le Naître - après Sein und Schein - pour Nietzsche, l'Outre pour Bakounine, comme l'Autre pour Levinas ou le Neutre pour Blanchot). Les contraires logique (le Urteil de Hölderlin), spatial (le néant de Sartre) ou temporel (la Zeit de Heidegger) sont moins chauds et plus ternes. | | | | |
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| solitude | | | Pour que ma plume parle mon propre langage, il me faut du silence alentour ; les sots écrivent ce qu'ils entendent, par l'oreille ou par la raison, dans le brouhaha ambiant ; il faut que, dans ce que l'esprit solitaire note, l'âme universelle entende la musique - l'interprète amoureux du représentant, Narcisse. | | | | |
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| solitude | | | Il y a du calcul, dans mon acharnement à ne pas quitter mes ruines, elles sont la meilleure antichambre de la mort, meilleure que l'auberge de Cicéron : « Je quitte la vie, comme si je quittais une auberge, et non pas ma demeure » - « Ex vita ita discedo tamquam ex hospitio, non tamquam e domo » ou de Sénèque : « ce corps n'est point un domicile fixe, mais une auberge » - « nec domum esse hoc corpus, sed hospitium ». Et, de jour, j'y loge l'esprit et, de nuit, - l’âme. L’âme ne vit que dans et de la solitude, et l’esprit rejoint la multitude, même après la mort. Ceux qui ne vivent que dans le commun disent : « la vie, qui se maintient dans la mort, est la vie de l'esprit » - Hegel - « das Leben, das sich im Tode erhält, ist das Leben des Geistes ». | | | | |
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| solitude | | | Quand ton exaltation te porte à croire entendre une vox Dei, dis-toi que ce n'est qu'une vox populi - tu retrouveras vite le béni silence de tes dialogues inentamés, où naissent et le sentiment et la pensée : la pensée est un soliloque de l'âme sur le chemin vers elle-même (Platon). L'âme est muette ; c'est dans des impasses de la raison que je la comprends le mieux ; un moyen, incertain mais indicatif, pour que mon esprit en soit son porte-parole, est de ne pas me laisser envahir par le bruit de mon siècle. L'esprit, détourné des choses, et si c'était l'âme même ? | | | | |
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| solitude | | | Des palliatifs à la solitude : l'action anesthésie l'angoisse, la création arrache à la réalité paralysée, la réflexion refroidit les fièvres. Mais seul l'amour l'embellit et la rehausse, en faisant de nous un foyer d'extase au milieu d'un monde transi. | | | | |
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| solitude | | | Quoi qu'en dise le blasé, la solitude est toujours une absence. Comme la folie, dont je vois trois causes : l'absence d'atelier, l'absence d'outils, l'absence d'œuvre - langage, intelligence, création. | | | | |
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| solitude | | | J'essaie d'imaginer le vide noir sidéral, sans matière, sans astres, sans la moindre onde de gravitation ni de magnétisme, qui le traverserait - le cerveau refuse de saisir cette réalité, qui glace l'imagination. C'est ainsi que le cœur refuse de concevoir la solitude, qui pourtant existe bel et bien. | | | | |
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| solitude | | | Le beau projet nietzschéen : faire parler le désir et non pas la pensée. Il se trouve, que celui-là débouche, malgré toute injonction de celle-ci, sur la solitude, imitation (Nachfolge ou Nachahmung), vindicte ou ressentiment (Rach- ou Nachgefühl). Et la pensée préconçue n'y est pour rien. Apollon n'a qu'à suivre Dionysos ; mais main dans la main, ils ne se retrouvent que dans la tragédie. | | | | |
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| solitude | | | La vraie négation est le regard ailleurs. Faire toujours le contraire est aussi du mimétisme. Etiam si omnes, ego non (St-Pierre, avant de trahir Jésus, ou Louis XIII, pendant qu'il se pliait comme tout le monde devant Richelieu) - Tous peut-être, mais pas moi - une manière naïve de rejoindre le troupeau, dont le beuglement couvre le chant du coq. | | | | |
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| solitude | | | L'esprit ne gagne en vigueur qu'en se frottant aux autres ; la solitude le démobilise. « Dans la solitude, l'esprit revigoré apprend à ne s'appuyer que sur lui-même » - L.Sterne - « In solitude the mind gains strength and learns to lean upon itself » - ce Münchhausen y apprend à compter sur ses faiblesses. La solitude est l'endroit, où l'esprit avoue aux autres, plus vigoureux que lui, - surtout à l'âme - qu'il ne faille pas compter sur lui, puisqu'il ne sait que compter. Dans la solitude, l'arithmétique est remplacée par la rythmique. | | | | |
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| solitude | | | L'un des aspects les plus originaux de notre époque : le troupeau aux bas appétits chasse des hauteurs tout ermite porteur de sermons pas assez nourrissants. Heureusement, il n'y a pas que des hauteurs des pâturages, mais aussi celles des naufrages, que n'atteignent que les porteurs d'un souffle fort, d'une grande voile ou d'un beau message à confier à une bouteille. | | | | |
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| solitude | | | Pour eux, la solitude est un atelier ou une salle-machines de plus, et non pas une tour d'ivoire. En effet, bâtie en béton armé de leurs désespoirs et calculs, la leur se dresse, indiscernable, au milieu des autres étables, appelées bureaux. L'ivoire et l'Espagne ne se donnent qu'aux amants de la haute architecture, non aux amateurs de la basse cuisine et des travaux publics. | | | | |
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| solitude | | | Être philosophe, c'est ignorer l'immédiate raison de ses abattements et connaître à ses joies les raisons les plus lointaines. Cette métrique manque à la double ignorance prônée par Plotin. Le cœur a sa raison, que les raisons écœurent. | | | | |
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| solitude | | | Tout éclat, aujourd'hui, est dû à la foule, en est le produit, le reflet ou l'émanation ; plus de vertu ayant un sens sur une île déserte. Même la solitude peut découler d'une source grégaire, par échec des additions ou par succès des projections. La solitude devrait provenir des opérations ensemblistes et non arithmétiques ou analytiques, toute tentative d'union résultant en une différence symétrique. | | | | |
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| solitude | | | Mes yeux ne captivent plus personne - telle est la source de toute solitude. Mon regard est aspiré par la lumière, et voilà que mon œil n'émet plus que des ténèbres. L'ennoblissement de la fonction, qui dévitalise l'organe. Fasciné par l'intelligence, j'arrive immanquablement à mépriser le travail de la cervelle. | | | | |
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| solitude | | | Quand on dit, que nous sommes en dehors de nous-mêmes, le premier nous désigne le cerveau et le second - l'âme ou Dieu (selon St-Augustin) ; le premier évalue et le second juge ; le premier dialogue, le second est voué à la solitude ; le premier comprend - pige - le second, et le second comprend - inclut - le premier. | | | | |
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| solitude | | | La meilleure voie, qui t’évite l’isolement, est d’être dans la moyenne, d’accepter, sagement ou bêtement, un conformisme, raisonnable ou abject. Tandis qu’une grande faiblesse ou une grande force te condamnent ou te prédestinent à la solitude. La faiblesse t’isole ; tu t’isoles par la force. « À quelles forces farouches il faut faire appel, pour surmonter le progressus in simile » - Nietzsche - « Man muss ungeheure Gegenkräfte anrufen, um den progressus in simile zu kreuzen ». | | | | |
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| solitude | | | Il ne faut pas opposer, systématiquement, la raison – au désir ou au rêve. La raison d’un solitaire est plus noble que le désir d’un grégaire. | | | | |
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| solitude | | | Ton narcissisme peut avoir deux faces : l’introspection subjective, résumant l’essentiel du monde, et la comparaison objective avec tes semblables. J’en ai toutes les deux, et la seconde me rend peut-être trop rationnel, je connais tous les autres, les rivaux, contrairement à Valéry : « Moi seul puis me donner ma gloire » - chez qui la première face est brillante et la seconde - trop déficiente. | | | | |
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| solitude | | | L’homme de troupeau suit la règle ; l’homme d’élite suit la raison ; le solitaire, dans sa tour d’ivoire, loge les règles et les raisons dans des dépendances de laquais, son rêve seigneurial est tourné vers son étoile. | | | | |
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| chœur souffrance | | | INTELLIGENCE : On ne peut pas enlever à la souffrance son évident bienfait : elle rend plus intelligent. En épaisseur d'analyse. Mais ses synthèses ne sont souvent que prothèses. L'intelligence née sur un front plissé, que ne déride pas l'ironie, et échauffée aux exercices, ne peut être qu'artificielle ; c'est le front baissé, ruisselant de sueur froide, qui favorise les meilleures perspicacités. | | | | |
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| chœur souffrance | | | MOT : On apprit à enfanter du mot émoussé, sans douleur. Il s'agit d'enfanter de la douleur, avec un mot tranchant. On se rend compte, qu'une plume est acérée, non pas en y posant un doigt ou un cerveau, mais en suivant son élan vers les tables à graver. Souvent, c'est à l'encre sympathique qu'on écrit le mot le plus pénétrant et profond. | | | | |
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| chœur souffrance | | | VÉRITÉ : À celui qui souffre, la vérité est contre-indiquée. Elle fait ouvrir les yeux au moment de l'anesthésie. Une intense cure d'illusions et des boues gorgées de fausses promesses calment les plaies mieux que les coutures d'un esprit raisonneur, spécialiste de surfaces et d'épidermes. Vivre de vérités est juger le corps d'après ses balafres. | | | | |
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| chœur souffrance | | | BIEN : Il est bien connu qu'avoir souffert ne rend pas plus sensible au bien ; les martyrs connaissent mieux les nuances et les plaisirs du métier de bourreau. Mais on souffre davantage dans la peau de théoricien que dans celle de praticien : dans les impasses pratiques on n'est vu de personne, dans les impasses théoriques on est la risée de soi. | | | | |
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| souffrance | | | On commence par croire, que nos malheurs sont dus aux accidents, et qu'une logique extérieure nous achemine vers la joie. Plus tard, on se met à croire en une destinée aveugle. On finit par comprendre, que c'est notre essence qui porte le bonheur ou le malheur, au bout d'une volonté, élevée par une foi. Et l'on est heureux ou malheureux, au gré de la hauteur de notre regard et non des objets croisés. | | | | |
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| souffrance | | | Mes rêves ne se sont jamais tenus debout, et mes ruines ne sont pas des ruines des idéaux (dans lesquelles se vautrait le jeune Cioran), elles sont le seul écrin à l'abri des appétits du chaland mesquin - de toi, fat ou calculateur. Je préfère l'habitude de mes ruines à : « Ils vivent dans des ruines de leurs habitudes » - Cocteau. | | | | |
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| souffrance | | | Savoir bâtir de magnifiques contraintes et ne pas disposer de but, qui les aurait mises en œuvre. Sujet d'une frustration d'esprit ou d'une fierté d'âme. | | | | |
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| souffrance | | | La vie, c'est la nuit. Toute rencontre, ici-bas, n'est qu'achoppement, trébuchement, collision, dont je ne sors jamais indemne. Compte tes bleus, bosses, égratignures. La raison du jour rend plus circonspect, fait apprécier les platitudes rebouteuses et les guérisons définitives. | | | | |
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| souffrance | | | Les Anciens souffrent de soifs inassouvies et te soutiennent par l'harmonie et la raison ; les modernes digèrent mal leurs dîners en ville et t'accablent de visions d'angoisse et de folie. « Ce qu'il désire s'accomplit par là même que son désir demeure inassouvi » - Grégoire de Nysse. | | | | |
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| souffrance | | | Le désespoir a une belle place dans tout bon écrit, en tant que cible d'une réfutation ironique. Le désespoir final, le second désespoir (Pascal), le méta-désespoir, c'est l'incapacité de surmonter le désespoir. | | | | |
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| souffrance | | | La raison s'identifiant de plus en plus avec le dit, les seuls témoins de l'indicible seront bientôt les rires et les pleurs. | | | | |
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| souffrance | | | La démence ou la platitude, deux terribles issues pour celui qui se dévoue à la construction. Je cherche à me sauver dans un édifice à épreuve de ces deux fléaux, et je me retrouve prostré dans les ruines hérissées de raison. | | | | |
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| souffrance | | | Ce que la modernité gagne en angoisses, elle le perd en tragédies ; la lancinante tristesse de l'âme se mua en aigreur nauséabonde de la raison. | | | | |
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| souffrance | | | Contrairement au corps, la santé de l'âme se feint plus par émotion qu'elle ne se prouve par déduction ; ce que n'avait guère compris Épicure : « Il ne faut pas feindre de philosopher, mais réellement philosopher ». | | | | |
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| souffrance | | | La fonction musicale de la philosophie : composer une mélodie vitale à partir des hurlements aigus de la douleur et de la plate gravité de la raison : « Là où tu restas muet de douleur, Dieu m'envoya le don de dire ce que je souffre » - Goethe - « Und wenn der Mensch in seiner Qual verstummt, - gab mir ein Gott zu sagen was ich leide ». Mais dans ce que le philosophe dit, la douleur et la raison doivent nous chanter ou nous faire chanter. | | | | |
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| souffrance | | | La douleur est bien notre sixième sens, mais chacun place son organe là où il se sent le plus touché : la vanité insatiable, l'amour instable, l'âme indomptable, le cerveau comptable. | | | | |
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| souffrance | | | Tant que le plaisir, c'est à dire la caresse, chatouille mes sens ou ma raison, je n'ai pas besoin de philosophie ; aucun discours philosophique ne me rapproche du plaisir, il est anesthésiant plutôt qu'aphrodisiaque ; la philosophie hédoniste est entièrement fumiste. | | | | |
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| souffrance | | | Vivre l'espérance comme une belle défaite de la raison. Aux antipodes du désespoir moderne, vécu comme son morne triomphe. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance, pour conduire au bonheur, doit être enveloppée de saintes images, plutôt qu'être développée en feintes raisons, - la prêtrise y vaut mieux que la maîtrise. Rien n'apprend ni à souffrir ni à être heureux, on les trouve sans les chercher. | | | | |
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| souffrance | | | L'esprit, même s'il est plus lucide que l'âme, tente de nous détacher des pensées sombres, mais l'âme est portée en permanence vers la tristesse. « On ne se débarrassera jamais de ses chagrins, si l'on tâte en permanence son pouls » - Luther - « Wir kommen nie aus den Traurigkeiten heraus, wenn wir uns ständig den Puls fühlen ». Depuis qu'on ne tâte que sa cervelle, on ignore la fièvre, mais toute joie n'est plus que cérébrale. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance immédiate, commune, ayant un lien évident avec la réalité, ne mérite pas qu'on s'attarde sur elle, comme sur tout ce qui n'est que fatal. La souffrance noble est hors-raison, elle est fruit d'une sensibilité communiquant avec l'au-delà du réel. Chez les sots, les espoirs, comme les désespoirs, sont pleins de raisons et de causes matérielles. Le vrai désespoir est profond, le vrai espoir est haut, tandis que le réel n'occupe que l'ampleur, somme toute - plate. | | | | |
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| souffrance | | | Qu'on le veuille ou pas, le cerveau en éveil est la meilleure berceuse du désespoir et le meilleur interprète des espérances de l'âme. | | | | |
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| souffrance | | | Un désespoir vivifiant ou une espérance mortifère : le premier naît d'une conscience, que les beaux élans de ton âme, comme les plus pénétrantes vues de ton esprit, sont voués à la chute, dans une platitude finale ; la seconde compte sur le calcul de la raison anticipante. Le premier fait verdoyer ta plume, la seconde l'engrisaille. Mais un désespoir calculé est pire qu'une espérance gratuite. | | | | |
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| souffrance | | | Leur vie spirituelle consiste en de pures et amphigouriques sentences précédant les dîners en ville et les garden parties. L'esprit n'est pas plus pur que l'appareil digestif ; il faut craindre des épidémies et parasites, vivre avec des nausées et déjections. Bref, une lente descente aux enfers qui, en passant, alimente la cervelle et le cœur. | | | | |
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| souffrance | | | Tant d'abusives équivalences dans la chaîne : connaître, être, penser, souffrir. Chez les repus, c'est le même degré d'ennui, dans chacune de ces sphères, qui les prive de la sensation des frontières. Chez l'homme sensible, leur point commun, c'est la propension à tout envahir et c'est justement la résistance de notre volonté, qui en trace les frontières. | | | | |
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| souffrance | | | L'homme se réduit lamentablement à sa seule fonction communicative : il émet de plus en plus de signaux (descriptifs et argumentatifs) et de moins en moins de symptômes (curatifs ou maladifs). | | | | |
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| souffrance | | | Sola fide fit miroiter aux hommes un bel horizon, et solo dolore - une belle hauteur ; sola ratione ou sola mens permettront d'en reproduire des ersatz virtuels, impies et indolores. | | | | |
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| souffrance | | | Le premier souci de l'homme est d'être consolé, mais aucune consolation rationnelle ne survit à une grande souffrance. Seule une consolation esthétique ou poétique, c'est à dire s'attachant aux illusions ou aux rêves, est envisageable, et la réussir, c'est être doublement philosophe – irradier la pitié et le verbe. | | | | |
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| souffrance | | | Ni notre continu ni nos pointillés ne reproduisent rien de fidèle à l'essence du monde ; et nos inquiétudes viennent de cette séparation et non pas de nos lacunes ou de nos imperfections. Notre intranquillité est belle, car ce gouffre ou ce vide fatal dans nos connaissances est fait pour résonner et bouleverser notre âme ; l'esprit, qui est fait pour raisonner, cherche le continu monolithique, avec, en prime, une paix d'âme, et finit par nous enlaidir. | | | | |
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| souffrance | | | L'avantage des yeux fermés et des bras tombés est de ne pas souffrir de la bêtise des hommes. En revanche, on a beau se boucher les oreilles et se faire ramollir la cervelle, on souffre toujours autant de l'assourdissante et impitoyable intelligence des hommes calculateurs. | | | | |
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| souffrance | | | Le besoin d'écrire naît de la honte d'avoir l'œil sec, tandis qu'une larme ravage ton cœur, la honte de marcher droit, tandis qu'une danse fait chavirer ton rêve, la honte de parler, tandis que ton fond n'est que chant, soupir ou râle. La résignation : « Le cri ne peut être égal ni à la douleur ni à la raison » - Sénèque - « Non potest par dolori esse, nec rationi, clamor ». | | | | |
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| souffrance | | | La meilleure joie, la joie aveugle, apporte toujours de la souffrance ; la meilleure souffrance, la souffrance limpide, apporte toujours une promesse de joie. Un aveugle éclairant un fou ; un fou assagissant un aveugle. On reste ou seulement fou ou seulement aveugle, si l'on suit la ligne de partage de Kafka : « Ils dénient la souffrance, en montrant le soleil ; lui, il dénie le soleil, en montrant la souffrance » - « Manche leugnen den Jammer durch Hinweis auf die Sonne, er leugnet die Sonne durch Hinweis auf den Jammer ». | | | | |
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| souffrance | | | J'éteins, successivement, mes yeux, mes caresses, mes mots, ma mémoire, ma raison – et je comprends, que ni la consolation ni l'horreur, ni la grâce ni la punition, n'ont plus aucun sens, pour mon être mort. « Et au-delà – ténèbres impénétrables, ou pureté de la face de Dieu » - A.Blok - « Над нами - сумрак неминучий, иль ясность божьего лица » - ni cette lumière ni ces ombres ne seront plus à toi. | | | | |
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| souffrance | | | En quoi le boutiquier est pire qu'un goujat : ta complainte ne réveillera chez lui ni hostilité ni compassion. Être sans cervelle frappe la capacité de la parole, être sans cœur prive d'ouïe. | | | | |
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| souffrance | | | Il n'y a rien qui vibre, dans la résignation antique ; et sa dignité est trop drapée soit dans une raison sans déchirure, soit dans les trous de son manteau. On sent une construction bâtie par et sur la négation : contre la panique, l'hystérie, la lamentation. Une bonne résignation doit accompagner une bonne espérance. L'art : créer une acoustique, où le gémissement atteindrait la hauteur et l'intensité d'outre-tombe, d'une majesté intime et lointaine. Pas de mausolées ni arcs de triomphes, ces lieux de silence et de refus, mais des châteaux en Espagne, ces lieux d'échos, de survivances et de rencontres. | | | | |
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| souffrance | | | Les paradoxes acérés tendent à laisser de profondes entailles. Cependant, je devrais être coutures plutôt que coupures, rhaps-odie plutôt que par-odie, liaison plutôt que lésion. Les plaies sont de la cervelle, le baume - du cœur. | | | | |
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| souffrance | | | La dilution dans le monde après une rencontre foirée avec soi, telle est la trajectoire victorieuse de la majorité. L'adhésion à soi après l'expérience du monde - une déroute réservée à ceux qui suivent le nez (l'odorat, le goût) plutôt que la raison (le sens des pas et des coudes), le cœur battant, imperceptiblement, devenant cœur battu. | | | | |
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| souffrance | | | À quoi me sert l'indubitabilité de mon moi qui, indicible et impassible, cogite, s'il reste un grand inconnu pour l'autre moi, qui souffre ou qui s'exprime ? | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance glorieuse - ni expiatoire ni rédemptrice - est une des notions le plus inaccessibles aux cartésiens (Hésiode voyait advenir le futur mal absolu, lorsque : « de tristes souffrances resteront seules aux mortels »). Même le bonheur, qui comme tout appel de l'infini incertain nous serre le cœur, en est mystérieusement entaché (quoiqu'en pense Borgès : « La seule chose sans mystère est le bonheur » - « La única cosa sin misterio es la felicidad »). Le malheur, lui, connaît ses heure et lieu. Ne pas goûter à la souffrance d'un bonheur réel, édulcorer un malheur, la plupart du temps imaginaire - la même pusillanimité du calculateur sans goût pour la larme. | | | | |
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| souffrance | | | Le désespoir est rationnel, net et irréfutable ; l'espérance est folle, vague et fragile. Pour espérer, il faut avoir la foi, c'est à dire l'âme : pour désespérer, il suffit d'avoir de l'esprit. | | | | |
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| souffrance | | | Le pays de la raison et du sentiment est traversé par trois sortes de chemins : ceux du vrai, animés par les destinations, qui, irrémédiablement, porteront le nom de désespoir ; ceux du bien et du beau, vivant des commencements ou des parcours, débouchant sur les ruines ou les impasses, mais accueillant l'espérance. L'espérance – la fragilité du beau ou du bon triomphant de la solidité du vrai. | | | | |
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| souffrance | | | Les ruines : errance immobile, nomadisme des yeux et sédentarité des pieds. À l'ombre du drapeau blanc flottant sur l'ex-tour d'ivoire, après la capitulation des bras. « Une capitulation est une opération, par laquelle on se met à expliquer au lieu d'agir » - Péguy - mauvais dilemme ! Non seulement ne pas combattre l'adversaire indigne, mais ne pas chercher à le comprendre - comprendre la débâcle, digne et anonyme. | | | | |
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| souffrance | | | Toute vie est une histoire de chutes : de l'extase (passion, poésie), vers l'enthousiasme (bonheur, harmonie) et vers l'ataraxie (équilibre, création). Par le travail implacable de la raison, toute justification d'une hauteur acquise s'érode et s'effondre. Et le but de la philosophie devrait être d'inventer de nouvelles raisons de s'immobiliser à la hauteur courante, de ne pas s'agiter. Plotin, Nietzsche, Cioran - pour la marche la plus haute, non-numérotée ; Épicure, Pascal, Dostoïevsky - pour l'avant-dernière ; Platon, Tolstoï, Valéry - pour la dernière. | | | | |
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| souffrance | | | La philosophie, c'est la danse et non pas la marche, la hauteur active et non pas la platitude passive ; elle voue le regard hautain aux ruines et les pas profonds - au souterrain. Même l'austère Hegel voyait en philosophie « une vénérable ruine, que la raison choisit pour demeure » - « eine ehrwürdige Ruine, in der sich der Verstand angesiedelt hat ». | | | | |
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| souffrance | | | Permettre à tout enthousiasme d'aboutir logiquement à une pâmoison et continuer à le pratiquer, écrasé et compromis. | | | | |
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| souffrance | | | La vie heureuse, dont prétend s'occuper une philosophie hédoniste, n'est pas à portée des discours. Si le verbe fut élu, pour y placer une part du divin, la vie humaine alors ne serait faite que pour aboutir à un beau livre (aboutissement verbal, mais qui devrait s'interdire d'aboutir !). Tout autre aboutissement est soit banal (force ou chance) soit épouvantable (beauté ou amour). Le Verbe essaya de s'incarner en un corps (son porte-parole minaudant : « Jouis ! » devant une impuissante d'amour) ou en un livre (le même jouvenceau gouailleur : « Lis ! » sous le nez d'un puissant analphabète) - deux désastres d'une sagesse, infidèle à sa hauteur. | | | | |
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| souffrance | | | La culture n'est pas ce qui sauve du naufrage vital (Ortega y Gasset : « Cultura es lo que salva del naufragio vital »), elle est ce qui rend plus pathétique le style de nos messages confiés à la bouteille, à bord de ce vaisseau fantôme qu'est la vie. C'est, peut-être, ce que voulait dire Nietzsche : « Montez à bord, les philosophes ! » - « Auf die Schiffe, ihr Philosophen ! » (les bons philosophes savent, depuis Pascal, qu'ils sont déjà fatalement embarqués), leurs havres d'intranquillité étant leurs propres épaves : « pour se maintenir, comme Pyrrhon, à flot dans l'océan de l'esprit » - Byron - « to float, like Pyrrho, on a sea of speculation ». Deux manières de penser le retour éternel : brûler ses navires, soigner le contenu de sa bouteille. | | | | |
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| souffrance | | | Un idéaliste (G.Marcel) sermonne : le désespoir est possible ; un matérialiste (Comte-Sponville) marmonne : le désespoir est nécessaire - tant que vos fichus désespoirs s'enveloppent en catégories logiques, ils agissent comme somnifères ! Qu'un espoir sans raison, mais emballé en belles métaphores, m'est plus précieux, pour me tenir éveillé au milieu des ruines ! | | | | |
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| souffrance | | | La terrible preuve de notre totale disparition finale : impossible de donner à notre regard une intensité quelconque sans la présence de nos yeux et même de nos mains. Notre âme s'éteint avec la lumière dans nos yeux. | | | | |
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| souffrance | | | Les larmes ne sont belles que gratuites, c'est à dire jaillissant d'un cœur, ébloui et vaincu, et non pas couronnant une raison triomphatrice. Pourtant, les yeux de mes contemporains ne sont plus reliés qu'à cette sèche raison. « On oublierait jusqu'à notre âme, si parfois nos yeux ne se mouillaient plus de larmes » - Karamzine - « Мы забыли бы душу свою, если бы из глаз наших слёзы не капали » - le plus souvent il y a méprise : la raison légèrement ébranlée étant prise pour l'âme. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance abreuve l'âme, abrite le cœur et abrutit la cervelle. | | | | |
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| souffrance | | | Quand l'esprit est en feu, ou l'âme pratique un sang-froid, le chaos mental ou la détresse morale seront au rendez-vous. La beauté, ou le bonheur, naissent de « froids regards de l'esprit et d'exaspérantes observations de l'âme » - Pouchkine - « Ума холодных наблюдений и сердца горестных замет ». Heureusement, on peut compter sur la chaleur intérieure de l'âme et sur l'espérance extérieure de l'esprit, pour que l'âme ait son regard, et l'esprit – ses notes. L'esprit verra au-delà des formules, et l'âme - au-delà des notules. | | | | |
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| souffrance | | | L'homme se débat contre la vie, sans la percevoir ni, encore moins, la concevoir. « J'ai beau voir et comprendre la vie, je ne peux la toucher » - Pessõa – mes yeux manquent de regard ou mon toucher est trop loin d'être une caresse. Combattre un ange, plutôt que scruter une bête. Être un ange et en vivre la souffrance, plutôt que « se faire une bête, afin d'étouffer la douleur d'être un humain » - S.Johnson - « to make a beast of himself in order to get rid of the pain of being a man ». | | | | |
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| souffrance | | | Pour l'âme, vivre, c'est vibrer dans l'inquiétude des voluptés et des souffrances, et pour la raison - baigner dans la quiétude d'un gras bonheur. | | | | |
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| souffrance | | | À l'âge de dix ans, je connaissais déjà toutes les meilleures raisons désespérantes, j'avais déjà vécu les expériences des pires souffrances ; aucune désillusion terrestre ne menaçait plus mes illusions célestes, où j'avais choisi ma patrie ; aucun réalisme ne s'élevait plus à la hauteur de mon romantisme, bâti sur tant de malheurs. Mon optimisme, matinal et mûr, s'appuyait désormais sur mon pessimisme, enfantin et crépusculaire. | | | | |
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| souffrance | | | La Bible sanguinaire, la tragédie grecque et la tragédie shakespearienne comportent trop de cruautés ou de perfidies, ce sont des vaudevilles. La vraie tragédie, la tragédie optimiste, est celle de Tchékhov, où il n'y a ni bourreaux ni victimes, et la convulsion nostalgique est vécue par un amour, une jeunesse, un talent, un rêve, une grâce, soumis à la loi, terrible et fastidieuse, de la pesanteur et de la raison. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation rationnelle ne peut être que bêtise, cécité ou lâcheté. La raison cohérente aboutit inévitablement au désespoir et à l'hystérie, face à l'horreur de notre anéantissement. La bonne consolation agit contre la raison, mais s'en sert comme d'un outil : c'est la raison qui nous rend fidèles au Bien mystérieux et intraduisible, et c'est encore la raison qui nous fait sacrifier l'éthique transparente à l'obscure esthétique, - deux sources de consolations. | | | | |
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| souffrance | | | Sur le registre sentimental, le liquide domine : on déverse du fiel, on verse du sang, on écrit à l'encre bleue, on est submergé de larmes. La digestion cérébrale se contente du solide. Dans le liquide narcissique ne se retrouvent que la soif animale, la flottaison verbale et l'ivresse sentimentale - « par son propre reflet éclairées »*** - Rilke. « Dans l'eau tu ne vois que ton visage, dans le vin tu lis le cœur d'autrui » - Sophocle. Mais en mélangeant les deux, tu oublieras et le cœur, qui chavire, et le visage noyé ; Plutarque tomba dans le piège : « Un homme, qui craint de s'enivrer, ne jette pas son vin, il le mélange ». | | | | |
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| souffrance | | | Nul n'a besoin d'incantations philosophiques, pour s'adonner aux plaisirs ou béatitudes, et plus aveuglement on s'y livre mieux ça vaut ; en revanche, c'est l'irrésistible angoisse, qui finit par glisser dans les plus optimistes des âmes et qu'aucune raison n'efface ni ne calme, c'est cette intranquillité qui se tourne vers le sage, pour que celui-ci détourne l'intensité d'une souffrance muette vers une musique caressante, consolante, irrationnelle, grandiose. | | | | |
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| souffrance | | | L'exil, c'est l'entretien de la sensation du voyage permanent, sans routes ni jalons ; et Descartes dit quelque part, qu'on ne réfléchit qu'en villégiature - ambulandi cogitatio - (Kant et Hegel se contentant d'une marche, et Nietzsche prêchant l'immobilité de l'éternel retour, ce contraire de toute bougeotte). Quel dommage que le Moi sédentaire du je suis ne soit connu des autres que par l'erratique non-moi du je pense ! | | | | |
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| souffrance | | | Le rêve : un élan créateur du Beau ou l’élan amoureux du Bien. Et puisque toute création réelle et tout amour réel ne relèveraient plus du rêve immatériel, tout rêve de l’âme finit en nostalgie, en rêve de la raison, en recherche d’une consolation. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation, dont je parle, ne doit rien à la bonne foi, à la cohérence, à la suite dans les idées ; tout au contraire, la raison plaide toujours en faveur de l’angoisse incurable, et Sartre, au fond : « Nous fuyons l’angoisse dans la mauvaise foi » a raison, seulement il faut savoir vivre cette fuite dans le temps en tant que consolation dans l’espace. | | | | |
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| souffrance | | | C’est seulement dans le refus de l’implacable raison que se formule une véritable consolation ; elle serait donc due à une forme de folie ; l’alternative est connue – se morfondre dans un véritable désespoir. « Il vaut mieux confier sa vie à la folie, que chercher une poutre pour se pendre » - Érasme - « Satius stultitia vitam exigere, an trabem suspendio quaerere ». | | | | |
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| souffrance | | | La sensibilité poétique nous fait réfléchir sur l'invariant absolu de notre existence – la trajectoire tragique de tous nos beaux élans, qu'ils soient sentimentaux, intellectuels ou artistiques. Sur tous les chemins, arrive un instant, quand aucune volonté, aucun courage, aucune action ne parviennent plus à nous libérer de l'écrasante sensation d'écroulement, épuisement, exténuation, aplatissement. Ce qui est le plus dramatique, dans ces cas, c'est que l'esprit comprenne et approuve cet abattement, lui trouvant d'irréfutables raisons. Nous ne pouvons y compter que sur l'âme – tâtonnante, irrationnelle, capitularde – mais noble. Sans lever les yeux, elle nous fera redresser le regard. Sans réfuter le désespoir présent et passé, elle nous inonde d'espérances … intemporelles. Le vrai ne portant plus que la pesanteur, c'est au Bien intraduisible et au Beau incompréhensible de nous apporter la grâce. | | | | |
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| souffrance | | | L’idéaliste enthousiaste, qui bâtit avec son âme, dit : l’espérance du sage se met au-dessus de la raison ; le matérialiste morose et jaloux se rebiffe : « les espoirs des sots sont dénués de raison » - Démocrite, en oubliant, que cette raison est la première pourvoyeuse de désespoirs, aussi bien pour les sots que pour les sages sans âme. | | | | |
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| souffrance | | | Deux états d’âme mettent à l’épreuve mon courage ou mon imagination – un désespoir flagrant, à portée de ma raison, ou une fugitive espérance, aperçue par mon âme. « La résignation est de deux genres : l’une suivant le désespoir, l’autre s’inclinant devant l’imprenable espérance » - B.Russell - « Resignation is of two sorts, one rooted in despair, the other in unconquerable hope ». Le vrai courage – faire de cette inaccessibilité une grande espérance – un élan vers l’inexistant ! | | | | |
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| souffrance | | | Le bonheur, c’est un regard apaisé sur le Bien gratuit ou sur le Beau si cher. Mais l’angoisse trouble ce regard, et la raison crée, fatalement, cette angoisse. Si tu cherches le bonheur, fais donc taire la lourde raison, fais parler le rêve léger, qui constitue la seule consolation humaine, bien que malhonnête, opaque, endormante – serait-elle divine ? | | | | |
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| souffrance | | | À penser, en profondeur, les causes, on néglige de panser, en hauteur, les effets. | | | | |
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| souffrance | | | La vraie consolation n’est ni morale ni rationnelle, mais mystique : une belle foi se transformant en une idolâtrie résignée, aux rituels ne demandant ni murs ni autels, dans des ruines, ouvertes aux étoiles, éteintes pour les yeux, mais renaissantes pour la mémoire du regard. | | | | |
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| souffrance | | | Paradoxalement, ceux qui cherchent une paix d’âme ne font que raisonner, dont l’aboutissement – le désespoir – les comble. Ceux qui ont besoin de frissons, les retrouvent dans l’espérance diaphane. | | | | |
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| souffrance | | | Dostoïevsky et Nietzsche imaginent, que pour penser il faille souffrir, se tordre dans des crampes, en appeler aux forces surhumaines ; mais ce qui convient le mieux à cette activité - mécanique, calculatrice – c’est une paisible concentration de la cervelle, comparable au rôle de l’appétit, dans des ripailles rurales. La douleur rehausse les rêves, mais abaisse les pensées. | | | | |
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| souffrance | | | Aucun raisonnement ne peut soulager le désastre de l’atterrissage de tes rêves ; mais le contraire du raisonnement est la fidélité aléatoire de ton regard sur ton étoile évanouissante. « Les dés te consolent » - Sénèque - « Alea solacium fuit ». | | | | |
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| souffrance | | | C’est la nostalgie du passé et non la souffrance au présent qui t’appelle à chercher une consolation ; la vraie souffrance est inconsolable, la raison étant sans pitié, mais la nostalgie peut se transformer en mélancolie, par réanimation du rêve d’antan. Mais La Rochefoucauld les confond : « Nous nous consolons souvent par faiblesse des maux dont la raison n'a pas la force de nous consoler ». - il est trop optimiste. | | | | |
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| chœur vérité | | | NOBLESSE : Énoncer ou taire les vérités, en fonction d'un goût désintéressé plutôt que d'un calcul mécanique, telle est l'attitude aristocratique. Rehausser et soigner le vrai et le beau, tenir en laisse la fausseté et la laideur. La vraie noblesse se manifeste et dans l'attachement à une vérité délétère et dans le détachement d'un mensonge profitable. | | | | |
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| chœur vérité | | | INTELLIGENCE : Savoir falsifier toute vérité est signe d'intelligence. L'intelligence supérieure est de fabriquer un langage rendant cette falsification - automatique. Tout ce qui touche à la vérité peut être câblé dans le cerveau des hommes. La grande menace serait, que le beau se réduise, lui aussi, à quelques branchements de veines ou d'aortes. | | | | |
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| chœur vérité | | | SOUFFRANCE : Les vérités meurent en souffrance, les mensonges s'évaporent dans la joie. Deux sujets, injustement négligés : on préfère les vérités bien portantes et les mensonges eczémateux. La vérité n'a pas de visage, elle a des masques dessinés par une logique sans goût. Le drame d'une larme y est mesuré en centimètres-cubes. | | | | |
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| chœur vérité | | | RUSSIE : En Russie, on n'adhère au vrai que s'il est beau et, surtout, juste. On cherche, aujourd'hui, quelque chose de séduisant et vrai dans l'économie de marché, pour l'épouser, la tête en feu, au lieu de l'approcher avec un bon portefeuilles et de bons outils de calcul. Tomber sous le charme d'une vérité désintéressée - un vieux rêve russe. | | | | |
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| chœur vérité | | | PROXIMITÉ DIVINE : Plus un sot accumule de faits, plus il se sent proche de la vérité. Le sage, en constatant dans la nature un écho de ses vérités, se sent infiniment éloigné de leurs insondables sources. La vérité est possible, car il y a une machine à l'intérieur de notre raison. La seule vérité vivante est celle qui projette de délicieuses ombres sur une vie hors de toute raison. | | | | |
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| vérité | | | Trois lectures de la vérité : rédaction logique, réduction pratique, traduction pathétique. Seule la dernière permet trois éclairages de notre choix : tragique, comique ou ironique. | | | | |
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| vérité | | | La quête de la vérité de modélisation ayant pour but l'adéquation avec la réalité, ou bien la vérité résultant de l'évaluation d'une re-quête dans le contexte d'un modèle. Le charlatanisme ou l'imposture sont aux origines respectives de ses deux vérités, qui s'ignorent. Les moins exigeants des chercheurs de la vérité l'identifient même au simple fait d'être raisonnable : « La vérité du don suffit à annuler le don » - Derrida. | | | | |
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| vérité | | | La vérité que fournit la logique est insensée. Son sens vient du dialogue entre le fournisseur et le commanditaire. Leurs modèles de référence ne pouvant pas coïncider en tout point, la distorsion d'interprétation est inévitable. Le sens d'une vérité bien assise peut être fuyant. | | | | |
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| vérité | | | Vivre et raisonner sans prémisses - mais c'est le plus précieux de nous-mêmes ! Valéry a tort de voir dans les conditions de la pensée le seul moteur d'une écriture noble - les contraintes sont plus près du mystère que les présuppositions. Chasser le fiduciaire de notre vie, c'est tout étiqueter, même ce qui est sans prix : « La vie est un mystère qu'il faut vivre, et non un problème à résoudre »** - Gandhi. | | | | |
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| vérité | | | Pourquoi le sage aime-t-il défier des vérités ? Serait-il plus sceptique que le sot, face aux preuves ? Non, le sage fait davantage confiance à l'Horloger du vrai, mais il sait, par expérience, que plus on soumet la vérité aux épreuves du paradoxe, plus majestueux est le nouveau langage, dans lequel elle se réincarne et se renomme, dans une espèce de tautologie de rupture. « La législation langagière engendre aussi les premières lois de la vérité »** - Nietzsche - « Die Gesetzgebung der Sprache giebt auch die ersten Gesetze der Wahrheit ». | | | | |
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| vérité | | | Prendre pour vrai, c'est adhérer. L'adhésion liminaire se moque de la compréhension finale. On ne comprend pas ce à quoi on adhère. On s'y fie (« L'être comme lieu de la fidélité » - G.Marcel). On comprend, surtout et mieux, ce qu'on rejette, faute d'être séduit. | | | | |
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| vérité | | | Tous les sots prétendent apporter des preuves, les autres ne proférant que gratuités. Pourtant tous répètent, et pour cause, qu'on prouve tout ce qu'on veut, et seul le choix partial de thèses désigne le grand ou le juste. Tous prouvent, seuls les grands divaguent sur des choses prouvées ou réfutent ce qui n'est pas à comprendre. | | | | |
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| vérité | | | La vérité n'est jamais vivante. Dès qu'on laisse entrer la vie (la réalité), dans un modèle (dépositaire de vérités), une rupture épistémique (dans le langage ou dans le modèle) éclate, et un nouveau système de vérités s'installe. La vérité est monotone, intemporelle, sans mouvement vital (la vérité est cadavérique - Hegel - leblose Knochen eines Skeletts) : « En logique, nul mouvement ne doit devenir, car le logique ne fait qu'être »** - une étonnante rigueur technique de Kierkegaard. | | | | |
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| vérité | | | Le regard sur la vie devrait passer, à tour de rôle, d'un talisman à une boussole. | | | | |
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| vérité | | | Ceux qui se trouvent le plus près de la vérité - le spécialiste de la thermodynamique et l'agent comptable. Ceux qui en sont le plus éloignés - le poète et le meurtrier. Ces derniers, submergés par la vie des sens, mesurent le pouls de leur vie par l'attouchement de la vérité. Les premiers consultent leur tiède cerveau, en proie au vrai, pour constater, que le monde n'est atteint d'aucune fièvre menteuse. | | | | |
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| vérité | | | Par abus de langage on dit, que le système des vérités change, lorsqu'on change de langage. Le plus souvent, ce n'est pas le langage qui change, mais le modèle de l'univers (le signifié), dans le contexte duquel on évalue des propositions. C'est de l'union d'une machine linguistique (comprenant la logique) et des lambeaux de la vie modélisée que naît la vérité. | | | | |
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| vérité | | | Soit on réduit la philosophie à la logique en en attendant des solutions-vérités, soit au savoir, prometteur de problèmes-langages, soit, enfin, à la poésie, où l'on se contente de mystères-styles. Sens pratique, sens intellectuel, sens poétique : « Le poète est un homme, qui a gardé le sens du mystère »* - J.Green. | | | | |
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| vérité | | | On ne voit aucune raison, pour que la matière suive la loi, que la raison dicte. Pourtant, c'est ce qui se passe. Le sceptique, qui voit des contradictions jusque dans l'être, par là-même se disqualifie. Les contraires ne cohabitent que dans des modèles ou langages différents, dans des savoirs à la différence symétrique non-vide. Et Héraclite : « les contraires se font équilibre dans l'esprit, parce qu'ils se font équilibre dans la réalité » - semble ne pas comprendre, que l'esprit n'est pas seulement exploitant, mais aussi fabricant de modèles, la synchronie ne se confondant pas avec la diachronie. | | | | |
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| vérité | | | Tant de sophismes n'auraient jamais vu le jour, si la manipulation de la négation n'avait pas été si malaisée : Platon, incapable de nier une relation ternaire (par ex., ressemblance dans son Parménide) ; Shakespeare (« Nothing is but what is not »), ne distinguant l'universel d'avec l'existentiel ; Kant se ridiculisant avec froid et obscur en tant que des négations de chaud et de lumineux ; Hegel, confondant la complémentaire et la négation (tout comme Jankelevitch : « La négation exprime une altérité, mais non point un néant ») ; Le plus lucide est peut-être Sartre, faisant de variables rien et personne des instances de néant. | | | | |
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| vérité | | | On reconnaît la présence du cœur ou de la volonté par le non-recours à la logique courante. Ce qui peut déboucher sur un accès à une vérité nouvelle ; c'est ainsi qu'il faudrait comprendre Hegel : « La vérité est la même chose que la véritable rationalité du cœur et de la volonté » - « Die Wahrheit und, was dasselbe ist, die wirkliche Vernünftigkeit des Herzens und Willens ». | | | | |
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| vérité | | | Les sages aiment réfuter ce qui fut vrai dans un ancien langage. Les preuves sont obsession des médiocrités : « On peut prouver même ce qui est vrai » - Wilde - « Even things that are true can be proved ». | | | | |
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| vérité | | | L'amour, le sacré, la mort : toute lumière, toute vérité n'y est d'aucun secours ; nous n'y valons que par la qualité du mystère qui les enveloppe ; pourtant, c'est touchés par eux que nous vivons les instants les plus intenses de la vie ; abandonnés par eux, livrés à la seule raison, nous pourront psalmodier : « Si quelqu'un veut chercher la vérité, il ne doit songer qu'à accroître la lumière de sa raison » - Descartes. | | | | |
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| vérité | | | Ils cherchent le néant et la vérité non pas dans la représentation ou le langage, mais dans - la réalité ! On devine une négation mécanique : le vrai et l'être, élevés, depuis Aristote, au grade de perfections, avec l'un et le bien. Mais ni le vrai ni le bien n'appartiennent à la réalité (la seule perfection) : le vrai s'établit dans le langage (deux couches, conceptuelle et langagière, au-dessus du réel), et le bien, condamné à ne jamais quitter son foyer - notre cœur, une chimère immortelle. | | | | |
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| vérité | | | Trois critères de la vérité totalement disjoints : pendant la création du modèle (le libre arbitre), dans la démonstration des requêtes du modèle (la logique), la confrontation des réponses aux requêtes avec la réalité (le sens). Postulat, preuve, adéquation. Le bon Arthur confond les deux premiers, en dénonçant l'erreur, que toute vérité repose sur une preuve (jede Wahrheit wird durch Beweise mitgetheilt, ce qui est pourtant vrai pour le deuxième critère), et en affirmant, que toute vérité s'appuie sur une vérité indémontrée (jeder Beweis bedarf einer unbewiesenen Wahrheit, ce qui n'est vrai que pour le premier critère). | | | | |
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| vérité | | | La beauté a besoin de monstration créatrice, la vérité - de démonstration calculatrice ; c'est pourquoi les deux nous désespèrent : la première - par verdeur (Valéry), la seconde - par laideur (Nietzsche). | | | | |
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| vérité | | | Aucune passerelle rationnelle en vue entre la vérité formelle (la logique), la vérité expérimentale (les sens) et la vérité ontologique (le sens) ; mais les bavards continuent leurs mornes solennités sur l'unité du vrai. | | | | |
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| vérité | | | La vie est suite continue d'événements ; l'événement est ce qui modifie une base de faits ; la seule bonne logique est monotone, hors du temps, sans événements, - vous comprenez maintenant, pourquoi toute vérité est squelettique. Le temps est incompréhensible, puisque comprendre, c'est suivre une bonne logique. « C'est dans la rétroaction de l'événement que se constitue l'universalité d'une vérité ; l'intervention est le nœud de toute théorie du temps » - Badiou - il en est même l'aporie. | | | | |
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| vérité | | | La production de vrai (Nietzsche - das Wahre hervorbringen) serait à l'origine de la volonté de puissance ; mais produire peut signifier aussi bien créer (la représentation) que prouver/comprendre (l'interprétation et le sens) ; mais Nietzsche ne voit que le second procédé. La reconnaissance de beau serait la seule véritable prérogative de la volonté de puissance, qui n'est pas une idée vitale, mais artistique. | | | | |
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| vérité | | | L'épicurisme - savoir donner un goût délectable à toute vérité, qui, en elle-même, est toujours insipide. Une tâche, dont seule l'âme peut s'acquitter ; et non pas la raison, qui grogne : « de la source même des plaisirs jaillit quelque chose d'amer » - Lucrèce - « medio de fonte leporum, surgit amari aliquid ». | | | | |
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| vérité | | | L'évaluation sentimentale n'est pas moins signifiante que l'évaluation logique ; la vérité du cœur se prouve par notre machine palpitante, qui n'est pas moins rigoureuse que notre machine calculante. Il faut être sourd au vrai Vrai, pour dire : « L'indicible est ce qu'il y a de plus insignifiant, de moins vrai » - Hegel - « Das Unsagbare ist das Unbedeutendste, das Unwahrste ». Mais ils entendent l'absolument vrai ou l'infiniment pur, qui sont, pourtant, si nettement muets. | | | | |
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| vérité | | | Deux moyens, pour atteindre au vrai : exclure des impossibles, réduire des possibles ; ces moyens s'inversent, dès qu'il s'agit du bonheur ; l'ironiste, qui oscille entre la vérité grave et le bonheur fou, s'essaye à repousser le possible vers l'impossible, pour s'extasier devant la nouvelle immensité ou l'intensité de ce qui peut être faux. | | | | |
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| vérité | | | Les vérités sacrées qu'on découvre, en renonçant à la raison et en se plongeant dans un recueillement, ont toutes les chances d'être de sacrés mensonges. Les vérités n'ont ni visages ni mélodies ; ceux-ci peuplent le recueillement et désertent le raisonnement. Quand la vérité s'orne d'images et de sons, c'est pour séduire le badaud ou amuser le sage. | | | | |
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| vérité | | | Ce qui, aujourd'hui, glace l'âme, c'est le caractère irréfutable des vérités, dont vivent les hommes. On ne s'enflamme que pour le fragile ou l'éphémère ; et l'âme sans feu devient, rapidement, raison froide. « C'est quand nous avons raison que nous sommes le plus impitoyables » - Herzen - « Мы всего беспощаднее, когда мы правы ». | | | | |
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| vérité | | | Même une logique peut frôler la perfection et s'incorporer, ainsi, à la réalité ; elle ne peut engendrer de monstres contre nature. Tout ce qui tend à être parfait a sa place dans la nature, qui est la perfection même ; et la logique, avec son harmonie, y a sa place, même si elle ignore le rythme, cette noble imperfection humaine, au même titre que des sacrifices ou fidélités. | | | | |
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| vérité | | | Non seulement la vérité n'a rien à voir avec le feu, elle n'a même de notion de distance : soit on la tient, soit on est incommensurable avec elle. On ne peut ni s'en approcher ni n'en brûler : « Il faut vivre avec la vérité comme avec le feu : pas trop près, pour ne pas se brûler, pas trop loin, pour ne pas avoir froid » - Diogène Les âmes chevaleresques ou les esprits fraternels s'enflamment et se chauffent ailleurs, auprès du beau ou du bon. La vérité pourrait, éventuellement, servir de ressource alimentaire. | | | | |
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| vérité | | | Il n'y a plus ni maîtres ni esclaves ; une vérité réglementaire est respectée par le marché, que devint la société humaine ; le mensonge n'intéresse plus que l'homme libre, le poète, le marginal. Et qu'on était naïf : « Le mensonge est la religion de l'esclave et du maître ; la vérité est le dieu de l'homme libre » - Gorky - « Ложь - религия рабов и хозяев ; правда - Бог свободного человека ». Quand l'ultime rêve est immolé à l'autel de ce dieu des robots (stade suprême de l'esclave - раб, робот), on se moque de sacrifices et ne vénère que la fidélité au syllogisme. | | | | |
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| vérité | | | Dans la vie spirituelle, la science n'est qu'une contrainte, nous évitant de proférer de trop grosses sottises, mais parler d'elle n'a pas plus d'intérêt que parler du code civil. « Les véritables bonnes logiques ne servent qu'à ceux qui peuvent s'en passer »* - d'Alembert - elles leur servent, pour qu'ils s'en moquent, en compagnie plus aguichante de l'intuition. On est maître d'un bien accessible, si l'on sait s'en passer. On devrait se servir de sa logique, comme on se sert de sa digestion : des boîtes-noires dont on ne voit que des entrées-sorties. | | | | |
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| vérité | | | Le vrai n'est ni dans les choses ni dans les rêves, il est dans les mots suspendus au-dessus d'une représentation et interprétés par la raison. Mais l'âme, elle aussi, veut parfois se mêler de la véracité, et alors on dit que « les rêves sont plus vrais que les choses : car il y a plus d'affinités entre les fantômes de l'imagination et l'âme, qui les produit, qu'entre cette âme et le monde extérieur » (Custine). La raison ne s'occupe que du langage, c'est l'âme qui fait adhérer à ce qui y prend forme. | | | | |
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| vérité | | | Pour celui qui connaît le raisonnement hypothético-déductif, le monde de la morale (ought) n'est qu'un monde hypothétique au-dessus du monde phénoménologique de base (is). « Le gouffre logique entre être et devrait est infranchissable » - Hume - « The logical gap between is and ought cannot be cleared off ». | | | | |
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| vérité | | | Leur être cosmique serait muet et faux, sans la voix de l'homme. Avec les hommes, il est sourd : il est bien là, mais l'avoir, le vrai des vrais, fait taire toutes les voix, qui préfèrent le chant au son des chiffres. | | | | |
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| vérité | | | On reconnaît une véritable pensée philosophique, c'est à dire celle qui aborde, simultanément, l'esprit, l'âme et la réalité, par sa résistance à toute sape sophistique ; tandis que toute recherche de la vérité, réduite à la simple raison, s'écroule au premier attouchement éristique. Pourtant, c'est, aujourd'hui, la seule raison d'être des professionnels, qui font de la philosophie une savante recherche, facilitant le progrès. | | | | |
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| vérité | | | La vérité n'est pas seulement une pierre de touche des mensonges courants, mais ce parangon peut se transformer en pierre d'achoppement pour des vérités anciennes, et l'ancien mensonge, accédant au titre de vérité dans un nouveau langage, en sera peut-être la pierre angulaire. | | | | |
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| vérité | | | Tout savoir s'inscrit dans un processus logique ; c'est le savoir-faire qui se passe souvent de représentation et nous renvoie aux obscures intuitions ; ce serait le véritable savoir vivant, aux prises avec les abstractions, et il est en dehors et non pas au-dessus du savoir le vrai. La négation - n'être vrai que par ce qu'on nie. | | | | |
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| vérité | | | Même l'arbre pousserait en suivant des syllogismes (Hegel). « Il n'y a que Dieu qui sache comment le syllogisme s'exécute en nous » - Diderot. Même le Verbe se laisse définir par une grammaire (générative, transformationnelle ou de ré-Écriture !). C'est pourquoi je dédaigne l'arbre des saisons, pour me réfugier dans l'arbre du climat. | | | | |
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| vérité | | | La négation constructive fait partie des buts ou des moyens en logique ou des contraintes en art, non-implication trop profonde dans ce qui est hors d'art. Mais si en logique le langage est routinier et non-contradictoire, aux cadences régulières, en art il est initiateur et paradoxal, sa mesure d'authenticité est sa musique. | | | | |
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| vérité | | | Le but est une belle phrase-arbre, habillée d'étincelantes inconnues-idées. Et le chemin, ce sont des mises à nu, de savantes substitutions naissant au bout de nos doigts ingénus et fébriles. « Le tableau est fini, quand il a effacé l'idée »** - G.Braque. | | | | |
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| vérité | | | L'éloquence ironique embellit l'austère logique. La logique, à son tour, est propice à réveiller l'éloquence muette de nos meilleures fibres. | | | | |
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| vérité | | | Les difficultés de logique se surmontent même par des ignares de logique ; le milieu naturel de la vraie pensée, ce n'est ni la rigueur ni la connaissance, ce sont nos ténèbres : ce n'est pas une clarté qu'elle apporte – elle rend superflue toute lumière. Une pensée altière laisse la logique à ses laquais-calculateurs, elle garde son altitude. La logique ignore l'altimètre et n'offre que des garde-fous, pour que je ne dégringole pas dans la vallée des platitudes. Ailleurs, elle cache le ciel, pour qu'on ne se découvre pas des ailes. | | | | |
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| vérité | | | Ce n'est pas le défaut de preuves qui nous pousse à imposer ou à intimer, mais la vulgarité des preuves. Le contraire est plus banal : chercher à prouver à défaut d'intimer, de s'imposer ou de faire adhérer. | | | | |
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| vérité | | | L'impossible synonymie des matérialistes : réel = nécessaire = vrai. Le réel s'applique aux faits de la réalité, le nécessaire - aux faits du modèle, le vrai - aux jugements, formulés dans une langue et évalués dans un modèle. Toute réduction à un monisme quelconque mène vers un charabia linguistique, conceptuel ou logique. Il faut beaucoup de sobriété, pour répondre à la question : « Où réside la vérité, dans la subtilité verbale ou dans la réalité ? »*** - Chestov - « Где правда, в словесной ли мудрости или в действительности ? » - par le premier terme (le verbe étant et le mot et le modèle), ce que savait déjà l'excellent cogniticien Shakespeare : « La vérité devient vraie au bout d'un calcul » - « Truth is truth to the end of reckoning ». | | | | |
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| vérité | | | Vérité des relations mathématiques, vérité des propriétés physiques, chimiques, biologiques, vérité des faits du passé - tout y est sensé, sérieux et exclut toute polémique terminologique. Mais vérité philosophique - ou poétique ! - est chose si impensable, incongrue, n'offrant pas un seul spécimen crédible, qu'il est effarant de voir le gros de la troupe professionnelle continuer à le professer. Il faut choisir entre sophiste et copiste. Et Platon, tout en maugréant contre les mœurs des sophistes et des poètes, est, lui-même, dans le sophisme et la poésie. | | | | |
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| vérité | | | Ce qui a le plus de valeur, en nous, échappe à toute évaluation logique. Comme une formule mathématique, dont la beauté ne se réduit pas aux preuves, et dans laquelle de beaux symboles font entrevoir de nobles inconnues. | | | | |
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| vérité | | | Rien d'élégant ne sort de ces tentatives logiciennes de répartir la vérité entre la réalité et le langage et d'ignorer le modèle. « À l'être en soi correspondent les vérités en soi, et à celles-ci, - des énoncés fixes et univoques » - Husserl - « Dem An-sich-Sein entsprechen die Wahrheiten an sich, und diesen - fixierte und eindeutige Aussagen ». Il y a des vérités absolues, propres à la matière et à l'esprit, des «vérités» arbitraires, nées de la liberté du concepteur, et enfin, des vérités «univoques» naissant de l'évaluation des énoncés dans le contexte d'un modèle. Que la foi ou la compétence s'occupent des deux premières, seule la dernière devrait être prise au sérieux par un cogniticien. | | | | |
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| vérité | | | En dehors de la logique on ne manipule que des opinions (doxa), jamais des vérités. Pour passer aux vérités il faut : placer la proposition dans un langage, reconstituer un modèle de l'univers, évaluer la proposition dans le contexte du modèle, pour déduire sa valeur de véracité. La seule chose méritant d'être retenue dans cette banalité, c'est que le libre arbitre a sa place dans chacune de ces trois tâches. | | | | |
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| vérité | | | La paix d'âme ou le repos d'esprit sont deux calamités, que favorisent les vérités fixes : « Nous aimons tellement le repos d'esprit, que nous nous arrêtons à tout ce qui a quelque apparence de vérité » - J.Joubert. Vu sous cet angle, le contraire de la vérité serait la beauté ou la noblesse, qui nous promettent des extases, des fidélités ou des sacrifices, éprouvés hors toute raison prouvée. La beauté se montre et ne se démontre pas. La vérité assure les cadences, et la beauté – la musique. | | | | |
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| vérité | | | Les natures basses endossent la contradiction avec autant de désinvolture que les natures élevées. La différence se trouve ailleurs. La contradiction appartient au langage bâti au-dessus d'un modèle. Le sot vit des contradictions au sein d'un même langage ou modèle, lâches et flous. Le subtil est celui qui est capable de créer des modèles multiples et de construire des langages à rigueurs variables ; ses contradictions se logent dans des univers incompatibles, mais intérieurement cohérents. | | | | |
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| vérité | | | La représentation, implicite en poésie et explicite en philosophie, est leur pivot commun : la poésie le survole avec un langage original et individuel, la philosophie projette sur lui la réalité objective. L'appareil purement logique y est presque absent, aussi bien en représentation conceptuelle qu'en interprétation déductive. La vérité est, donc, exclue des champs poétique et philosophique, elle est réservée à la logique. « La vérité n'est pas l'accord entre le concept et son objet, mais l'adéquation entre ce concept et le raisonnement » - Schiller - « Wahrheit ist nicht die Ähnlichkeit des Begriffs mit dem Gegenstand, sondern die Übereinstimmung dieses Begriffs mit den Gesetzen der Denkkraft ». | | | | |
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| vérité | | | Dans l'évaluation de valeurs de vérité, je sous-estime la part de la vie. Le langage n'est pas tout ; dans les références d'objets et de relations, la vie - c'est-à-dire le savoir, la rigueur et la droiture de l'homme - intervient et peut bouleverser toute interprétation logico-linguistique. Et la post-vérité psycho-linguistique peut être plus révélatrice que la pré-vérité logique ; et ce passage fait partie de la naissance du sens. | | | | |
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| vérité | | | Le plus beau vrai est celui qui est invraisemblable. Trop de clarté y est signe d'impuissance : sans vertiges - « ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement » - la tête n'est que mémoire. Seul l'arbitraire est indiscutable. Le vrai naît d'un algorithme banal, d'où est banni tout rythme vital. | | | | |
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| vérité | | | Avoir bien trouvé, c'est trouver le langage - la logique - le système de vérités. Hors d'un langage fixe, la vérité ne se constate pas, mais se construit ou s'invente. Et si même ce n'était pas vrai, ce serait bien trouvé - c'est ainsi que je corrigerais G.Bruno : « Se non è vero, è ben trovato ». Avec ces temps et modes - traduttore traditore - cet adage a de bonnes chances d'être vrai ! | | | | |
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| vérité | | | Il n'y a pas de contradiction entre ceux qui disent qu'on crée, formule, découvre ou ancre la vérité. On la crée en modifiant le modèle (le libre arbitre conceptuel), on la formule dans un langage bâti au-dessus du modèle (l'attachement langagier), on la découvre par un interprète du langage dans le contexte du modèle (la logique de l'unification d'arbres), on l'ancre à la réalité en la confrontant avec le monde modélisé (l'intelligence du sens). Le concept, la métaphore et le sens sont illogiques. | | | | |
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| vérité | | | Je passe, inévitablement, par la tentation du sophisme - un jour je me dirai : je prouve tout ce que je veux. Mais deux constats finissent par m'en éloigner : primo, quand à ma conviction s'ajoute mon adhésion, et la réalité, miraculeusement, s'y plie (aléthéia d'Aristote, adaequatio rei et intellectus de St-Augustin et d'Averroès, verum et factum reciprocantur de G.B.Vico, l'harmonie préétablie dans l'âme entre la représentation et l'objet de Leibniz, ce qui est rationnel est réel de Hegel - was ist wirklich ist vernünftig, la parole va à l'être, car elle en vient de Heidegger - das Wort geht zum Sein weil es vom Sein herkommt), le significatif rejoignant le formel ou s'y refusant dans l'irrécusable perplexité de Zénon d'Élée ; secundo, quand je comprends, que le choix des choses à prouver joue le rôle des contraintes, que ne s'imposent que le bon goût et la noblesse. | | | | |
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| vérité | | | On a maille à partir avec la définition de la vérité : pour l'arbitre nous prenons tantôt la logique, tantôt le bon Dieu, tantôt notre sincérité. En logique, la vérité se réduit au langage ; la vérité divine est ce qui entretient la soif d'éternité ; la vérité-droiture est le courage d'affronter le constat dormitif. Il faudrait se tenir à la vérité romanesque et au romantique mensonge. | | | | |
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| vérité | | | L'évidence est conçue (les idéalistes) ou perçue (les matérialistes). Mais on parle de deux choses différentes : vérité ou adhésion. L'idéaliste du vrai peut être matérialiste du beau. | | | | |
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| vérité | | | Il semblerait (Freud) que, dans l'inconscient, il n'y ait pas de négation ; serait-il le désir n'atteignant pas la volonté ? Que garde-t-il de la logique ? - les connecteurs ? les implications ? - puisque la volonté commence par eux. Ce qui est amusant, c'est que, machinalement, on associe l'inconscient avec le travail de sape du diable, or, d'après de bons logiciens (Wittgenstein), la négation serait l'enfer (et l'identité - le diable en personne ! ). | | | | |
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| vérité | | | Les vérités ne logent jamais dans la raison ; leur maison, c'est le langage, bâti sur le sol des représentations. L'enchantement naît de cette communication avec le profond. Mais dans la platitude du réel, ce frisson peut, et doit, tourner en mensonge. « Notre raison, par ses vérités puisées en elle-même, crée, de notre univers, un royaume enchanté de mensonges »* - Chestov - « Наш разум, на основе в нём самом почерпнутых истин, создаёт из нашей Вселенной зачарованное царство лжи ». | | | | |
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| vérité | | | Les hommes vivent de preuves : de vraies, de pipées, de sottes ; cette densité de platitudes en fait un poison, et la poésie, hélas, n'y joue plus le rôle d'antidote, comme, jadis, aux âges obscurs, les preuves elles-mêmes. « Les preuves sont un antidote contre le poison des témoignages » - F.Bacon - « Proofs are an antidote for the poison of witnesses ». L'enthousiasme et la science jouant à la mort et s'en riant (A.Smith). | | | | |
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| vérité | | | Quand on n'a que les yeux pour voir, on n'exhibe que les choses vues, alourdies de leurs pesantes vérités. Les vérités aériennes entourent le rêve, porté par le regard. « Dans tout bon discours, le premier mouvement doit être dans le regard et non dans la démonstration » - Épicure. L'élan du premier pas, au point zéro de l'intelligence et du goût, est donné par l'intuition de l'âme. C'est l'un de ces miracles, qui s'attardent au-dessus des berceaux plus souvent qu'au-dessus des tombes. | | | | |
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| vérité | | | Toute représentation est partiellement fausse (inadéquate) ; néanmoins, tout critère de vérité (des propositions) ne peut s'appuyer que sur une représentation. À ne pas confondre avec la vérité de la représentation (le libre arbitre) ou avec la vérité du sens (la liberté). | | | | |
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| vérité | | | La nullité rationnelle de la logorrhée prosaïque sur l'être, chez Hegel, Sartre, Levinas, s'établit facilement, en soumettant leurs discours à l'épreuve par la négation : systématiquement le contraire de leurs formules a autant de (non-)sens que l'affirmative. Avec les poètes, ce test ne marche pas : aucun sens sérieux ne se dégage de la négation de Parmenide, de Nietzsche ou de Heidegger, et dont la valeur irrationnelle réside dans le langage, le ton et le talent. | | | | |
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| vérité | | | Bientôt, la machine, en quelques secondes, produira plus de vérités que l'humanité entière, dans toute son histoire. Et ils continuent leurs litanies de désir de vérité, au lieu de créer de nouveaux voluptueux langages, où la facette logique serait la moins désirable de toutes. | | | | |
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| vérité | | | La vérité mécanique s'énonce toujours dans un univers fermé, mais il faut être un grand Ouvert, pour proclamer des vérités vivantes. L'homme ouvert sait, que la vérité sort des mots et non pas des choses. L'ouverture est aussi utile à l'esprit, pour dire le vrai, qu'au cœur, pour dire le bon ou à l'âme, pour dire le beau. | | | | |
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| vérité | | | Une étrange attirance qu'exerce le mot vérité sur ceux qui n'ont jamais pratiqué la logique. L'inertie verbale dictant le choix de leurs mots, ils portent une vague conscience de proférer à chaque instant des contrevérités et ils nomment vérité ce béat et fantomatique contraire du mensonge. | | | | |
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| vérité | | | La vérité scientifique est une vérité logique, validée par son sens dans la réalité, mais cette validation ne s’appuie que sur le bon sens et l’expérience ; le paradoxe : une métaphore, personnelle, idéelle et rigoureuse, devenant une vérité, collective, pragmatique et improuvable. | | | | |
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| vérité | | | La Raison, ensemencée par l’Intérêt, accouche de la Vérité. Libérée de son hideux époux, elle enfante de beaux enfants illégitimes – le Rêve, la Noblesse, l’Ironie. | | | | |
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| vérité | | | L’âme, qui concocte des consolations éphémères, tourne le dos à la vérité ; l’esprit, qui se voue à la vérité, ne conduit que vers un désespoir certain. « Le sentiment ne parvient pas à convertir la consolation en vérité, et la raison ne réussit pas à convertir la vérité en consolation »*** - Unamuno - « El sentimiento no logra convertir el consuelo en verdad, ni la razón tiene éxito en convertir la verdad en consuelo ». | | | | |
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| vérité | | | Le philosophe orgueilleux veut une intelligence, qui resterait inchangée, quel que soit l'événement, modifiant les faits. Post eventum omnis vir triste… Et si l'on traitait les hypothèses et les a priori en pensées-filles, aguichantes car circulant près des commencements crépusculaires, mais trop grossières pour en tirer des jugements définitifs, nocturnes ? C'est l'événement, lui-même, qui change le système de vérités et, partant, la pensée ; l'événement est ce qui, dans une représentation modifiée, bouleverse, en même temps, le langage et en crée, strictement parlant, un autre, un nouveau. | | | | |
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| vérité | | | La vie s’exprime soit en langage de la raison soit en celui de la musique. Le premier exige l’intervention de l’esprit et aboutit aux vérités, le second va directement à l’âme, créatrice d’images, où l’esprit a peu de place. « La vie, c’est la vérité, mais l’âme réclame l’invention » - Z.Hippius - « Жизнь – правда, но сердце ищет обмана ». | | | | |
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| vérité | | | On ne percera jamais le mystère de l’apparition de la vie ni même de la naissance de l’univers. Une vérité de fait et une absurdité de raison. « C'est une absurdité de dire : Il y a une vérité essentielle à l'homme, et Dieu l'a cachée » - Voltaire – le grand Cachottier préféra la perplexité à l’évidence. | | | | |
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| vérité | | | Si tu ne suis que la raison, toute perspective te conduira aux ténèbres ; la lumière consolante ne peut venir que de ton regard irrationnel, qui, même dans les impasses, suit ton étoile. Qui n’est qu’illusion. « Sans le mensonge, l’humanité périrait de désespoir et d'ennui » - A.France. | | | | |
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| vérité | | | Dans le réel, juge la raison ana-logique, guidée par le regard créateur ; dans la représentation, due essentiellement aux yeux contemplateurs, juge un interprète logique. Dans le premier s’incarne le savoir et le goût ; dans la seconde se désincarnent le langage et la vérité. Mais sans la puissance, profonde et prouvée, dans celle-ci – pas de hautes jouissances, éprouvées dans celui-là. | | | | |
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| vérité | | | Dans toute évaluation d’un discours s’affrontent le locuteur et l’entendeur, avec leurs langages (et donc leurs représentations). Si ce n’est pas le même personnage, les contradictions constatées sont dues à la différence des langages (sans qu’ils soient nécessairement défectueux) ; une adaptation mutuelle de ces langages pourrait éliminer ces contradictions. Mais si l’entendeur est le locuteur lui-même, les contradictions sont dues aux défauts de ses représentations. Un travail sur les représentations – l’ontologie, la cognitique, la linguistique. Rien à voir avec la fumisterie hégélienne : « La contradiction est l’élévation de la raison au-dessus des contraintes de l’entendement » - « Der Widerspruch ist das Erheben der Vernunft über die Beschränkungen des Verstandes ». Il n’y a pas de dimension verticale dans le travail sur les représentations. | | | | |
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| vérité | | | La vérité est l’avant-dernier pas dans le cheminement à travers un discours, le dernier étant le sens. La réalité ou la morale n’y servent que de contraintes, d’accotements. | | | | |
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| vérité | | | La mathématique n’est pas un tripatouillage monotone des grandeurs ; elle est, en dernier recours, une véritable ontologie des univers microscopique et macrocsopique. Elle commence par la découverte de certaines propriétés des nombres et des relations entre eux ; la curieuse harmonie de ces trouvailles amène à imaginer des abstractions autrement plus complexes, mais partageant les mêmes propriétés. Et l’on finit par la magie de la soumission inexplicable de la matière aux combinaisons de ces abstractions. Notre univers spatio-temporel se décrit grâce à cette mathématique, pour laquelle l’espace et le temps ont pourtant un sens totalement différent, hors de toute réalité. Le vrai réel obéit au vrai idéel, sans aucune raison crédible. | | | | |
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| vérité | | | L’emploi courant de la notion de vérité se rapporte soit à une représentation (alors la notion devient concept) soit à la réalité (la vérité n’y serait qu’intuitive). Les concepts de nécessité et de contradiction n’ont de sens que dans le contexte d’une représentation. D’où il faut conclure que la vérité de raison est un concept logique, et la vérité de fait est une notion s’appuyant uniquement sur l’intuition. | | | | |
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| vérité | | | L'amour de la vérité est une expression si impossible et niaise, que je finis par la parodier dans ma haine du syllogisme. Ma haine céleste des choses terrestres, face à leur amour terrestre des choses célestes. | | | | |
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