| chœur action | | | SOUFFRANCE : L'accord entre action et pensée est une joie de l'homme ordinaire. Pour le délicat, la rencontre des bras et de l'âme est une souffrance, une clarté, qui outrage la pudeur des ombres. Nous souffrons de la droiture du muscle, qui ne reproduit pas les courbures de nos rêves. Ceux qui condamnèrent Sisyphe étaient d'excellents experts en tortures. | | | | |
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| chœur action | | | BIEN : On n'est pas perdu pour le bien, tant qu'on a la conscience en éveil. L'action crée une telle illusion de notre droit au sommeil des justes, que seul un rêve cauchemardesque nous rend aux frissons de la position couchée. Le bien ne naît que la nuit, quand le rouge au front, les bleus de l'âme et le gris du geste se confondent en une bigarrure inextricable et pudique. | | | | |
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| chœur action | | | HOMMES : Commise sans témoins, l'action aurait été aussi respectable que le rêve. Mais les hommes sont partout, pour dater et nommer mon geste et étouffent ainsi mes aveux ou mes prières. Je peux aimer et rêver parmi les hommes, sans être avec eux, je ne peux agir qu'avec eux, d'après leurs règles. L'action est un exil de plus, l'exil auprès des hommes. | | | | |
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| action | | | On peut juger de la liberté de l'homme par le degré d'inaction, qu'il accorde à ses rêves. À une substitution près, c'est du St-Augustin : « posse non peccare, non posse non peccare, non posse peccare ». Mais c'est une voie qui mènerait à la molle inertie ou à la molle incroyance : sans grand péché – pas de grande foi. | | | | |
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| action | | | Face à l'acte - trois attitudes possibles : confiance, indifférence, honte. L'acte me reflète, me promet la liberté et finit par me dévoiler l'esclave que je suis, dans l'impuissance de traduire mon rêve. | | | | |
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| action | | | Le choix de l'homme, choix heureusement non-exclusif, est entre maintenir l'intensité de la lumière ou d'en entretenir le rythme des ombres, entre l'acte net et le mot infidèle, entre le geste, qui lève, et la geste du rêve. Faire pencher la raison du côté du second choix, éduquer l'âme à accepter le premier, comme une contrainte féconde. | | | | |
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| action | | | Il est facile de faire passer l'avoir pour l'être, mais que le faisant évince l'étant aussi magistralement - voici le triomphe stupéfiant des hommes, qui effacent deux mille ans de l'histoire de l'utopie. L'essence du but étant devenue l'aisance. De l'essentiel des origines de nos interrogations étant banni le doute : « Est-ce un Ciel ? ». | | | | |
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| action | | | La plénitude te pousse vers l’horizon des actes ; le vide réveille l’appel de la hauteur. L’inspiration arrive à l’âme aux moments d’un vide dans l’esprit ; il faut savoir créer ce vide, ouvert au ciel. | | | | |
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| action | | | La seule immobilité que j'appelle de mes vœux dans ce livre est celle du mot ou du rêve refusant toute mobilisation décrétée par le geste régnant, res gestae. Manfred se distançant de Missolonghi, Comète ma Comète ignorant la trajectoire de Camiri, le soleil d'Austerlitz n'illuminant pas le parcours de Napoléon ni n'assombrissant celui du prince André. Fatum libellorum, la geste, s'émancipant du geste. Écrire tibi et igni. | | | | |
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| action | | | Tout en prônant l'immobilité, j'applaudis la danse et boude la marche. La sensation d'une belle immobilité naît, lorsque la trace rémanente, dans les yeux ouverts, se double d'une trace, beaucoup plus profonde et, en sus, réversible, dans les yeux fermés. | | | | |
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| action | | | L'homme se manifeste en homme d'action et en homme de rêve, tout en se servant des mêmes ressources - l'esprit, le cœur, l'âme. Mais si tout ce qu'entreprend l'homme d'action peut s'interpréter en rêve, ce qu'entrevoit l'homme de rêve n'a aucune chance d'être reflété par l'action. | | | | |
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| action | | | Le décrochage entre le rêve et l'action, qui s'en revendique ; le court-circuit dans notre isolation du monde, conducteur d'un troupeau courant. « Il n'y a que deux conduites avec la vie : ou on la rêve, ou on l'accomplit »** - R.Char. Tsvétaeva et Cioran disaient la même chose. | | | | |
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| action | | | Toute agitation des hommes a le même sens : « Regardez-moi ! ». Le médiocre l'intitule « Je cherche la vérité », le sot - « Je tiens le bien », le sage - « Je suis hanté par le rêve ». Et l'on voit leurs pieds, leurs mains ou leur âme. | | | | |
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| action | | | L'ultime déception de l'homme d'action : même en se réfugiant dans l'irréel, on n'arrive pas à se réaliser. | | | | |
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| action | | | Bon nombre de mésaventures de la rêverie sont dues au fait qu'au lieu de la faire chanter l'on en fait un chantier. Trop de méthode rend mauvais rhapsode. | | | | |
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| action | | | Seul crime certain, traduire le rêve en actes. Seul châtiment certain, lire dans l'acte un rêve indicible. | | | | |
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| action | | | Être jeune, c'est être allergique au rêve : l'attouchement par celui-ci réveillant aussitôt un prurit du geste. Être mûr, c'est être immunisé en sens inverse : la piqûre par l'échec du geste n'empoisonnant aucune cellule du rêve. Jadis, ce qui réveillait le rêve, c'était la nature ; aujourd'hui, seule la culture pourrait s'y substituer, mais elle est incompatible avec le culte actuel de l'action et de l'utilitarisme. | | | | |
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| action | | | Le rêve – une pensée, qui illumina mon âme, sans se propager jusqu'à mes bras. « La pensée, qui ne passerait pas à l'action, s'éteindra d'elle-même » - Dostoïevsky - « погаснет мысль не трудящаяся » - oui, mais elle laisserait briller dans le noir, peut-être, quelques étoiles. Mêlée à l'action, elle éclairerait des routes ou pâturages, mais me désintéresserait du ciel. La vie, n'est-elle pas des souvenirs, ceux des étincelles ou des comètes ? | | | | |
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| action | | | Les actions sont des parties de notre tout terrestre ; notre tout céleste trouve toute action pitoyable, ce qui nous ouvre au rêve, c’est-à-dire à l’élan vers ce tout inaccessible et divin. | | | | |
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| action | | | C'est un paradoxe bien embarrassant : ceux qui se vautrent dans des sentiments vulgaires réussissent mieux dans des actions tout à fait honorables ; les rêveurs succombent facilement à la goujaterie des actes. La vulgarité est dans la fusion de la parole et de son objet. Et la grandeur est peut-être dans leur confusion artistique créée à la faveur de la berlue des yeux, à la dissonance dans les oreilles et à la discorde des mots. | | | | |
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| action | | | Dès que je me dis, que pour vivre il faut agir, je ne vis plus. La meilleure place des mains est devant les yeux, où naissent les regards, les fantômes ou les larmes. | | | | |
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| action | | | Entre l'être et le connaître, le faire. Être, c'est végéter, vivre dans des réponses. Connaître, c'est partir, glaner des métaphores et métamorphoses comme de belles interrogations, qui s'énoncent, s'écoutent, s'admirent sans espoir de retour dans l'univers, qui les enfanta. Faire, c'est se renier, laisser la cervelle ou la main assoupies interpréter les songes d'une âme en éveil. « Le monde, c'est la douceur du rêve de vivre et l'amertume de l'acte de vivre »** - Héraclite. | | | | |
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| action | | | Par l'entremise incontournable du langage nous sommes tous dans l'homme relatif. Par rapport à quoi, là est la question. Pour la majorité, c'est l'homo historicus coulé dans le fait. Pour les meilleurs - l'homo phantasiae aspiré par le rêve. | | | | |
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| action | | | Ni ponts ni gués entre le rêve et l'idée, entre l'idée et l'acte. Il faut beaucoup de foi pour prendre ces passages pour ce qu'ils sont : marche sur les eaux ou entre les murs d'une mer qui s'écarte. « L'idée ne peut être réalisée sans finir d'être une idée » - Stirner - « Die Idee kann nicht so realisiert werden, daß sie Idee bliebe ». | | | | |
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| action | | | Folichonner avec une aberration est bien, l'épouser est périlleux, on risque de la faire enfanter d'un acte. | | | | |
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| action | | | La seule chose, qui m'empêche de m'attendrir sur l'homme, comme je m'attendris sur l'enfant, est le reflet blasphématoire de ses rêves inavouables, noyés dans ses actes innocents. La vraie innocence a honte de toute action (à l'opposé de Rousseau). | | | | |
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| action | | | Si j'ai la sensation, qu'une action épouse fidèlement une thèse, mon premier réflexe devrait être d'en évacuer toute trace du sublime. Que le sublime accompagne la vanité du regard, il préservera ainsi une petite chance de rester désincarné, contrairement aux vétilles. La hauteur réelle s'acoquine avec des bas-fonds, c'est une hauteur en illusion et non en essence qui garde de la noblesse. | | | | |
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| action | | | Être vain – une ambigüité : ne pas renforcer notre réussite ou ne pas apporter de consolation à notre défaite. La vie du rêve ou l'action dans la vie. « Pas de vraie vie sans la certitude, sans la hantise de la vanité de l'action » - Malraux. | | | | |
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| action | | | Le rêve me condamne et l'action m'acquitte. Le rêve, cette accumulation de faux témoignages, me cloue au banc des accusés, où je me sens à ma place, celle d'imposteur. L'action me tend des alibis, assortis de noms et de dates, mais je ne me sens pas concerné par des enquêtes impartiales. « Les saints accusent leurs meilleures actions »** - Pascal. | | | | |
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| action | | | On ne se rend compte de l'écoulement du temps (qui provoque la seule vraie tragédie – l'affaissement des rêves) qu'en s'immobilisant sur ses rives. En essayant de surnager, nous prenons la peur chavirante pour la joie de la vitesse. | | | | |
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| action | | | L'ignorance conduit au vrai rêve (aux yeux ouverts) et au vrai amour (aux yeux fermés). Mais quand les mains, ou, pire, le cerveau, prennent la relève des yeux, tout bon sauvage s'avère sauvage tout court. Morale : l'ignorance n'est étoilée que de nuit, le savoir n'est brillant que de jour. | | | | |
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| action | | | L'acte pur, c'est abstraire ; le rêve impur, c'est calculer. | | | | |
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| action | | | Ce livre est une école de l'échec, de la rencontre manquée entre le rêve et son accomplissement, de l'appel à vivre la nuit du rêve et à s'absenter le jour de l'acte. | | | | |
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| action | | | La désespérance aurait dû dégoûter de toute action, mais regardez ses tenants, jusqu'au cou dans l'agitation gluante et piétinant le rêve. L'espérance aurait dû auréoler l'action, mais je vois ses champions paralysés, devant le rêve agonisant (action et agonie – deux mots d'une même origine !). L'espérance des ténèbres silencieuses, la désespérance de la lumière criarde. | | | | |
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| action | | | Le rêve est une illusion se moquant de toute désillusion. Plus sérieusement on prend le désenchantement, plus facilement on se vautre dans l'action dissipant tout enchantement. « Il est peu d'actions, que les rêves nourrissent au lieu de les pourrir »*** - Malraux. | | | | |
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| action | | | Il est facile de descendre jusqu'à l'origine des actes - pour n'y découvrir que l'ennui ; il est beaucoup plus difficile de monter jusqu'aux fins des rêves - et d'y attraper un nouveau vertige. | | | | |
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| action | | | Tant que l'action sert d'excitant et le repos - de somnifère, ton rêve ne reflétera que le morne souci du jour. Pour te tourner vers la belle insouciance de la nuit, compte plutôt sur un repos extatique et une action soporifique. | | | | |
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| action | | | Le souci heideggérien semble être un bon compromis entre l'action et le rêve - l'intensité d'une corde tendue, face aux cibles de l'action et aux flèches du rêve, l'être se résumant mieux dans la puissance que dans le sens ou dans les sens. | | | | |
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| action | | | Préférer l'Agir au Faire, l'action à la production, la résolution de contraintes à l'avance vers le but, la liberté des buts à la liberté des moyens. Aristote : « Seul le mouvement, dans lequel le but est immanent, est l'action-praxis ». L'action-poïésis serait le mouvement animé par le rêve, cette contrainte transcendante, un telos intérieur au-dessus du skopos extérieur (cette action vers l'extérieur - Tat nach außen - Nietzsche) ; le malheur est que, au-delà du rêve défait, sévit le bilan, l'action-prohairésis, qui te laissera, le plus souvent, non pas avec une paix d'âme, mais avec une honte. | | | | |
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| action | | | À l'opposé de l'homme d'action se trouvent l'enfant et le rêveur, aux rires, pleurs ou songes inassouvissables. Ont-ils jamais été enfants, ont-ils jamais connu des rêves ? - ces faux picaresques, déclamant, avec l'emphase des garagistes : « Plutôt étouffer un nourrisson dans son berceau que nourrir des désirs non passés en actes » - W.Blake - « Sooner murder an infant in its cradle than nurse unacted desires ». | | | | |
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| action | | | Valéry ne parle que de l'action, et je n'y entends que du rêve ; Nietzsche ne parle que du rêve, et le sot ne lui trouve qu'un appel à l'action. | | | | |
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| action | | | L'ardeur : dans l'action elle devient combustible commun, dans la contemplation - ta lumière, dans le rêve - la musique, ton ombre. | | | | |
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| action | | | J'aime l'arbre non seulement à cause de son rêve fleuri et plein d'ombres, côté vie, mais aussi à cause de son immobilité lumineuse, puisqu'il n'a qu'un pied, et il est dans la tombe, côté mort. Et tant mieux si « l'arbre ne fascine pas tout le monde » - Virgile - « non omnes arbustos iuvant ». | | | | |
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| action | | | La maxime est faite pour bercer le rythme de mes rêves et non pas pour tracer l'algorithme de mes actes. Personne n'est ni poète ni philosophe - par ses actes ; on ne l'est que par son chant. | | | | |
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| action | | | Horrible et absurde, avec de telles épithètes le sot affuble et accable la vie, pour justifier les miasmes de son action ; le sage applique les mêmes – aux prémisses de la beauté et du rêve, pour rendre encore plus mystérieux son enthousiasme et son admiration. La vie de l'esprit, la vie sociale, est trop pleine de sens et de transparence ; la vie de l'âme, la vie artistique, offre un vide béni, où doit retentir la musique, insensée et impénétrable. | | | | |
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| action | | | L'action ne fait que du remplissage ; du silence des mains naît la caresse ou le rêve. « Qui se tait avec sa bouche bavarde avec ses mains »* - Freud - « Wessen Lippen schweigen, der schwätzt mit den Fingerspitzen ». Il faut être fanatique de la lutte des classes et des sexes, pour voir dans la caresse, comme Sartre, « une embuscade tendue à l'autre » ; la caresse est une tentative désespérée, pour que la main parle le langage du rêve. | | | | |
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| action | | | Je n'ai aucune répugnance à l'action ; je me contente de constater son intégral mutisme : elle ne traduit presque rien de ce qui, en nous, vaut d'être dévoilé. « Tout ce que vous faites trouve un sens dans ce que vous êtes » - Jean-Paul II - et puisque vous êtes condamnés à ignorer ce que vous êtes, ce sens est une chimère sans intérêt. | | | | |
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| action | | | Le rêve est un régime despotique, s'opposant aux lois et aux théories ; le faux enthousiasmant n'y craint aucune réfutation. L'action est une démocratie, où se respectent la non-contradiction et la déduction ; tout ce qui est vrai s'y prouve. L'idéal serait d'avoir une double nationalité : être sujet enivré de l'un et citoyen sobre de l'autre, changer totalement d'état d'âme à tout franchissement de la frontière. La révolution postule, l'évolution calcule. | | | | |
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| action | | | L'homme s'attache, de plus en plus, à ce qui est dynamique - ses instincts (la part moutonnière) et ses moyens (la part robotique), et se détache de ce qui est immuable - ses buts (la part du rêve). La seule tentative de les réconcilier consiste à les tempérer, par des contraintes, s'appliquant aussi bien au passager qu'à l'intemporel. | | | | |
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| action | | | Homme de scène, homme d'action… Deux types d'échelles, plutôt que deux types d'hommes. L'agir noble : partager mon pain ou tendre ma main à celui qui est tombé - gestes dont est capable, un jour, n'importe quelle crapule. La scène est un paradigme beaucoup plus discriminatoire : qui m'observe et me juge ? quelle lumière m'illumine ? Quelle distance me sépare de la rue ? Quel est le genre de ma pièce ? En quelle langue sont mes paroles ? Quelle est la part du dramaturge ou du démiurge dans mon texte ? Qui incarne mon héros ? - ma raison, mon cœur ou mon âme ? Homme d'action n'est qu'un cas mineur d'homme de scène, qui, à son tour, n'est qu'un cas extraverti d'homme de rêve. | | | | |
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| action | | | Aucune œuvre littéraire ne traduit si nettement le conflit majeur de l'existence, entre le moi, qui réfléchit, agit et se connaît et le moi, qui frissonne, rêve et s'ignore, que la Pathétique de Tchaïkovsky ; et nulle part ailleurs on n'entend si nettement l'inéluctable débâcle du second, plein de honte, et le silence confus du premier, plein d'ironie. | | | | |
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| action | | | Toute la littérature moderne est dans l'action et l'événement, dont on cherche à extraire une impossible poésie. De même, les boutiquiers seraient poètes de l'échange. Est poète celui qui a envie de repartir de zéro ; toute action est au milieu, jamais au début. Et puisque penser, c'est le parcours et non pas le commencement, l'homme d'action pense plus qu'un homme de rêve. Et Pessõa : « Penser, c'est hésiter. Les hommes d'action ne pensent jamais » - confond penser avec rêver, quoique rêver, ce ne soit pas hésiter, mais être aussi sûr de son rêve que de la réalité. | | | | |
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| action | | | Le rêve, immobile et inexistant, se prête bien à l'impératif d'ordre musical ; le réel, lui, peut se vautrer dans l'indicatif d'ordre mécanique et sans tonitruances ; et puisqu'on ne peut donner de sa propre voix qu'en s'adressant au rêve, on a raison de dire, que « le visage, c'est de nous affecter non pas à l'indicatif, mais à l'impératif » - Levinas. | | | | |
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| action | | | La pose esthétique relève de mon libre arbitre, elle est donc de nature sophistique ; la position éthique témoigne de ma liberté, elle est donc de culture dogmatique. Quand je suis artiste, fier esclave de mon regard rêveur, je suis sophiste ; quand je suis un raisonneur orgueilleux, acteur de mes visions, je suis dogmatique. L'homme du rêve est dans la pose ; l'homme d'action est dans la position. | | | | |
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| action | | | Trois clans philosophiques, en fonction du réceptacle prévu pour l'être : la réflexion (Heidegger), l'action (Sartre), le rêve (Nietzsche). | | | | |
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| action | | | Les grands projets que forme un homme : c'est la femme qui les lui inspire, c'est la femme qui l'en empêche. C'est pourquoi elle était plus proche du rêve : beau sujet que vous chantiez au lieu de mettre vos projets en chantier. Le calcul est naturel ; la femme et la poésie sont invention même ; le goût du paraître et le dégoût pour l'être ; Baudelaire (« la femme est abominable parce que naturelle ») ne le comprit pas. | | | | |
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| action | | | Les verbes les plus éloignés des origines de ce livre : travailler, étudier, approfondir ; les plus proches - rêver, rehausser, caresser. | | | | |
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| action | | | Trois étapes de justification de l'action : le naturel, l'humain, le divin, dont l'action serait un lieu géométrique ou une modulation, et où se rencontreraient le bruit naturel, la voix humaine et la musique divine. Mais c'est prendre des casseroles ou des soupirs pour instruments de musique. Pour ton œil musical, toute action est du silence. À l'opposé de l'action se tient le rêve avec ses cordes, ce centre, à partir duquel se tracent les circonférences de nos horizons ou les firmaments de nos étoiles. | | | | |
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| action | | | Ils pensent, que l'action nous réveille, tandis qu'elle n'est, en soi, qu'un sommeil sans songes. « L'action, de tous les opiums, procure le sommeil le plus lourd ; la place, qu'elle prend, fait songer aux arbres, qui cachent la forêt »** - G.Bataille. Des songes elle fait des calculs, elle plante notre arbre au milieu d'une forêt anonyme. | | | | |
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| action | | | Dans l'édifice de mon soi, la volonté a le choix entre : agir, en sortant par la porte ; connaître, en se fixant à la fenêtre ; geindre, en cognant la tête contre les murs ; rêver, en perçant le toit, par le regard ou par le temps. Si, en plus, j'ai du talent, le monde, autour de mon château en Espagne ou de mes ruines, s'enrichira de belles représentations - me voilà schopenhauerien. | | | | |
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| action | | | Le repentir m'attrapera, que je me démène ou me fige, et peut-être « mieux vaut agir, quitte à m'en repentir, que de me repentir de n'avoir rien fait » - Boccace - « è meglio fare e pentire che starsi e pentirsi », bien qu'il y ait fort à parier que j'aboutisse au pire des repentirs : celui d'avoir coulé mon fait dans une action en bronze au lieu d'un rêve brisé. « Celui qui suit son étoile, ne tournoie pas » - de Vinci - « No' si volta chi a stella è fisso ». | | | | |
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| action | | | Un rêve, hélas, inaccessible : vivre ce que je suis – je vis un devenir, qui n'est jamais fidèle à l'être inspirateur. Mais la fausse réalité : je suis ce que je vis – est pire, puisque mes gestes et mes mots cherchent l'ampleur ou la profondeur, tandis que mon être ne quitte jamais la hauteur. La vie se fige, oublie ou perd son élan - un vivant instantané sans un créant éternel. | | | | |
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| action | | | Ils voient un titre de gloire dans leurs tentatives de tirer du sommeil les hommes inconscients et éperdus. Ces réveilleurs, qui sont légion, achèvent ainsi quelques survivants du rêve. On ne voit plus que les activistes des yeux ouverts ; fermer les yeux, pour s'adonner aux songes, devint un acte suicidaire, dont se rit l'humanité affairée. | | | | |
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| action | | | L'action ne devrait nuire en rien à nos meilleures idées ou à nos meilleurs rêves, qui sont nos seuls pourvoyeurs de meilleures consolations. Quant aux idées ou rêves terrestres, on peut dire, que « L'action est l'ennemie de la pensée et l'amie des flatteuses illusions » - Conrad - « Action is consolatory. It is the enemy of thought and the friend of illusions ». Avec l'ennemi - deux attitudes possibles : le corps-à-corps ou la reddition tempérée par l'indifférence. Ta pensée en sortira avec les bleus des illusions malmenées ou avec le rouge des illusions honteuses. | | | | |
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| action | | | Les journaliers, suant sur leur pages, grises et vastes, clament, que le génie est affaire de patience et de persévérance. La patience en geste - le talent - conduit à l'immobilité des pieds et rejoint l'impatience de l'âme - le génie - pour donner des ailes au rêve. | | | | |
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| action | | | Ni l'action ni le mot ne sont des empreintes fidèles de notre meilleur soi. Avec les mots on crée des images, avec les actions - des choses. L'image, éloignée du vrai, peut devenir rêve, mais la chose, éloignée du vrai, ne peut être que mensonge. Les mots s'occupent de la traduction, et l'action - de la trahison. Traduttore - non traditore. | | | | |
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| action | | | Que ce soit le hasard ou une préméditation, nos actions, à l'échelle de nos rêves, sont muettes. « Nos actions ne sont que des coups de dés, dans la nuit noire du hasard » - Grillparzer - « Unsre Taten sind nur Würfe in des Zufalls blinde Nacht ». Tout choix des hommes s'affiche désormais sous un éclairage pré-programmé. Les rêves, même conçus sous les meilleurs des astres, sont repoussés vers l'ombre du destin. Le hasard mécanique abolit le coup de dés prophétique. | | | | |
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| action | | | On ne rêve, dans la jeunesse, que de ce qui ne ressemble guère à la pensée. On n'agit pas, à l'âge mûr, selon le rêve de la jeunesse. « Qu'est-ce qu'une grande vie, sinon une pensée de la jeunesse exécutée par l'âge mûr » - Vigny - elle est plutôt dans le non-mélange des rêves, des actes et des pensées et dans la création et l'entretien de ces trois demeures indépendantes. | | | | |
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| action | | | La paix extrême dans l'action, la passion extrême dans le rêve - tel est l'état de déséquilibre à entretenir. Les hommes cherchèrent toujours leur fichu équilibre soit dans la paix d'âme (l'Antiquité) soit dans la passion agissante (la modernité). | | | | |
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| action | | | Ils sont innombrables à proférer ces insanités de mufles agissants : « Rêver, mais sans laisser le rêve être ton maître, penser sans n'être qu'un penseur » - Kipling - « If you can dream - and not make dreams your master ; if you can think - and not make thoughts your aim ». On sait qui, en l'occurrence, occupera la place du maître et du penseur - l'hygiène de hyène et le cerveau de veau. | | | | |
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| action | | | Le sens du sacrifice et le rêve sont chassés comme déviations du scénario unique des hommes. « Ce qui disparaît est l'Action, niant le donné, et l'Erreur » - Kojève - sans lesquels l'Homme disparaît des horizons divins, la platitude des hommes fêtant la fin de l'Histoire. | | | | |
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| action | | | Où, sinon dans le rêve, peut se concentrer l'infinie liberté ? Et à quelle infinie servitude peut-elle aboutir ? - au renoncement à la valeur de l'action ! Donc, rien d'apocalyptique. Et que la liberté partielle se loge dans la vérité (Berdiaev), dans la beauté (Dostoïevsky) ou dans le bien (Tolstoï), privée d'infini, elle peut occuper l'horizon, elle ne nous remplace pas le firmament. | | | | |
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| action | | | À rêver, sans faire appel aux choses, te fera venir et des faits et des pensées. À penser ou à agiter trop de choses te fait oublier ce qu'est rêver. | | | | |
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| action | | | Dès que j'emballe mes muscles, je perds le contact avec Dieu ; de même, la tête basse, mieux que la tête haute, convient à mes rendez-vous avec Lui ; les yeux plutôt fermés. Et non pas à cause de Sa puissance, mais, au contraire, puisqu'Il est non seulement dans la faiblesse, mais peut-être Il est même inexistant, comme mes rêves ou mes prières. « Ce qui est divin est sans effort » - Eschyle. | | | | |
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| action | | | Connaître ses points de départ et d'arrivée et ignorer ses développements et actes suffit pour connaître un homme d'envergure. Son rêve est d'entretenir le rythme du pointillé vital, dessiné par ses deux points, dont il n'est pas vraiment le maître, mais seulement l'admirateur. Mais être fasciné par les sources vaut mieux qu'être façonné par les ressources. | | | | |
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| action | | | La réalisation de tout idéal le souille et le voue au passé. Ne nous parviennent que les idéaux vierges de toute réalité et tenant haut leur obscurité. Tous les idéaux radieux s'accomplirent dans une platitude sans bornes ; le seul espoir des derniers rêveurs est du côté des ombres ignorant tout encore. | | | | |
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| action | | | Une barbarie spirituelle survient, dès que l'homme d'action apparaît. Mais dès que l'homme du rêve s'y substitue, une autre barbarie redouble de férocité, la barbarie matérielle. Seul, l'homme du calcul assagit les mœurs et les règles. | | | | |
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| action | | | Oui, les saints accomplirent de belles œuvres, mais on trouve exactement les mêmes exploits chez les païens ou chez les brigands. Les nimbes ne se dessineraient qu'au-dessus du rêve, jamais - au-delà d'une action. | | | | |
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| action | | | On pense, généralement, que le ciel observe nos mains ou nos cœurs, pour juger de nos mérites civils, mais le Seigneur sans obliquités ni ambages : « Je scrute les reins pour rendre à chacun selon le fruit de ses actes ». Sisyphe serait récompensé, et non pas Orphée. Pourquoi ne scruterais-Tu pas nos yeux, où Tu verrais les fleurs des rêves accomplis ou des actes non accomplis, par égard à Ton regard ? Et nos oreilles, tournées vers Ta musique ? Je Te préfère en fleuriste ou chef d'orchestre qu'en contre-maître. | | | | |
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| action | | | Chacun porte en soi une fiction d'interprète de rêves et une fiction de compositeur de gestes ; celui qui n'entend pas des voix n'a pas la sienne non plus. Un homme peut n'être fidèle qu'à sa musique intérieure ; on n'aurait pas le droit de faire grief à sa musique de ne pas être nostalgique des pas cadencés ou chaotiques, qu'elle aurait pu accompagner ! | | | | |
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| action | | | Produire et créer, le travail et l'inspiration, les moyens problématiques et les commencements mystérieux, l'opposition entre ces deux manières de vivre est une fatalité irréconciliable. « L'âme se dessèche chez l'homme qui agit, mais l'homme qui crée sa personnalité (ou son mot ou son rêve) perd tout intérêt pour l'action »** - Prichvine - « Делая, человек становится бессердечным, а создавая личность (слово-сказку), теряет интерес к действию ». | | | | |
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| action | | | L'action profonde noie facilement le haut rêve verbal. Le mot sans ailes fait chuter une grande action - dans la platitude. Quand les actions s'accumulent, le mot stagne et devient indiscernable de l'action. | | | | |
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| action | | | De nuit, où ton action est rêve, tout blé semble farine. De jour, toute farine devient du blé, pour le marchand. | | | | |
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| action | | | Il vaut mieux que je tienne l'accusateur, le but de ma vie, dans l'ignorance des pièces à conviction, des non-assistances aux actes en danger, répudiés par mon rêve. | | | | |
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| action | | | Pour de l'argent on est capable de tant de choses, même d'une bonne action. Gratuitement, on n'est plus capable même d'une méchante action. Le bon rêve sans prix est rarement gratuit. | | | | |
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| action | | | Le tragique, ce n'est pas l'inconciliable, c'est la conciliabilité entre le rêve et le geste. Qui nous rabat sur le comique. | | | | |
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| action | | | Aucune imitation humaine de l’œuvre de Dieu n’est possible, puisque celle-ci ne concevait que des miracles et des mystères, tandis que toute œuvre humaine, même mystique, ne produit que des problèmes et des solutions. Mais il y a un parallèle incompréhensible entre l’extase (prévue par Dieu) devant la beauté érotique du corps et l’extase (réservée aux esprits nobles) devant la beauté romantique de l’âme. Seul un rêveur peut s’inspirer des merveilles de la c(C)réation. | | | | |
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| action | | | Odysseus et l'enfant prodigue, partis à l'étranger, rêvent d'un retour au sein de leurs familles. L'action et la pensée sont ces pays étrangers, où s'aventure l'âme vagabonde. Et quelle joie et quelle merveille, son retour au bercail, au rêve, déjà chargé de mots, d'images, de souvenirs, de pauvretés et de dangers. | | | | |
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| action | | | Le rêve se crée et l'action se fait ; et l'homme est sa création et non pas sa production. Mais depuis Hegel, Malraux et Sartre on pense que l'homme est ce qu'il fait. Dans ce monde robotisé, l'homme noble se manifeste au premier chef par ce qu'il ne fait pas - pour ne pas profaner son rêve. | | | | |
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| action | | | Le talent, c'est surmonter ce qui est humainement difficile ; le génie, c'est maîtriser ce qui est divinement facile, tout en restant humainement impossible. Mais ces adresses actives, talentueuses ou géniales, sont peu de chose à côté de la caresse passive, dont on enveloppe le rêve, et que d'autres profanent par la petitesse développante. Rendre le rêve plus lointain que présent, pour qu'il nous attire et excite plus que le fait - l'affaire du génie improbable. | | | | |
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| action | | | La grâce dans la vie ou dans l'art – la facilité de respiration ou d'inspiration ; et de bonnes barrières entre l'action et le rêve contribuent à nous rendre gracieux des deux côtés de la frontière : « On est plus à l'aise avec la création, qui se désengage de la vie, comme avec la vie, qui se détourne de l'art » - Bakhtine - « Легче творить, не отвечая за жизнь, и легче жить, не считаясь с искусством ». | | | | |
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| action | | | La narration, face à la métaphore, est comme l'action, face au rêve, - changer l'or en petite monnaie. Ce qui se justifie en additions peut être aberrant en projection. Projetée sur l'âme, toute action ne laisse qu'une empreinte vide. | | | | |
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| action | | | Tu es certainement une médiocrité, si tu ne rêves ni du bien ni de l'héroïsme ni de l'humanisme ; mais tu es un apostat, si, au nom de ces valeurs, tu ne fais qu'agir (le collectif se projetant sur l'affectif). L'action individuelle devrait n'être consacrée qu'à la beauté. | | | | |
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| action | | | La misère de notre époque n'est pas qu'on ne voie plus la différence entre grandeur et mesquinerie, entre hauteur et platitude, mais qu'on la cherche dans les actes et non pas dans le rêve. On n'est plus héritier, créatif et libre, d'une culture, mais jouet servile d'une civilisation. | | | | |
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| action | | | Quand on a secoué l'apathie de l'action et calmé le fanatisme du rêve, où se retrouve-t-on ? - dans la platitude d'une tolérance moutonnière et d'une productivité robotique. | | | | |
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| action | | | À l'homme appartiennent le rêve, le génie, le bien, et à l'humanité – l'action, le progrès, le mal. On est sous-homme, si on ne voit pas cette dichotomie, que tout le monde porte en soi ; on est surhomme, si on l'accepte et la surmonte. | | | | |
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| action | | | La sagesse consiste en ce triple savoir : savoir ce que je fais (toujours en surface), savoir ce que je peux (en profondeur et en maîtrise), savoir ce que je veux (en hauteur des rêves). | | | | |
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| action | | | Le but de l’écriture est le même que celui de l’existence : rester fidèle au rêve, à cet essentiel immuable, et sacrifier l’action, ce secondaire aléatoire. Le changement de soi est un objectif des médiocres ; je veux rester moi-même, c’est-à-dire rester à l’écoute de mon soi inconnu, révélé dans mon enfance et accompagnant tout mon regard sur l’azur, lointain ou haut. | | | | |
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| action | | | L'aviron du Rêve ne peut plus atteindre les mares de la vie fuyante. Cependant, rame ! L'élément naturel du rêve est l'air. Ignorant le but, le rêve est mû par la contrainte. | | | | |
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| action | | | Les grandes choses se rêvent, les petites choses se font. Ou bien le rêve même agrandit, et l'action rétrécit ? | | | | |
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| action | | | Ce qui se fonde sur le rêve a de bonnes chances de déboucher sur un beau rythme ; ce qui se fonde sur l'acte ne peut aboutir qu'aux algorithmes. « Sème un acte, tu récolteras une habitude ; sème une habitude, tu récolteras un caractère ; sème un caractère, tu récolteras une destinée » - Dalaï-Lama – ces destinées, comme ces habitudes, seront celles des robots. | | | | |
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| action | | | L'existence, c'est ton action (ou l'inaction, le rêve), et l'essence, c'est ta capacité de sentir et de penser. De tous les temps, la bonne précédence fut accordée à la seconde, ce que résume le cogito cartésien. Il fallut attendre Marx, avec son action collective, ou Sartre, avec son rêve individuel, pour proclamer l'inverse. « Il n'y a pas de nature humaine, puisqu'il n'y a pas de Dieu, pour la concevoir » - Sartre – mais c'est refuser le mystère, puisqu'on n'en voit pas la solution ! | | | | |
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| action | | | Tant d'enthousiastes rêvaient du jour, où la vérité serait la force, où le savoir se traduirait immédiatement en pouvoir. Ce jour est venu. On pourrait continuer à tenir à la beauté du mot, on serait sans doute horrifié de la complicité du savoir et du pouvoir. « On paye cher l'accès au pouvoir : le pouvoir abêtit » - Nietzsche - « Es zahlt sich teuer, zur Macht zu kommen : die Macht verdummt » - mais encore davantage abêtit le savoir moderne. Quand la force était la vérité, quels beaux mensonges chérissions-nous ! | | | | |
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| action | | | L'amour est la seule manifestation palpable du bien ; mais si le bien répugne à l'action et ne se donne qu'au rêve, l'amour a son action, qui s'appelle caresse. L'amour divin, semble-t-il, en est dépourvu : « Pour imiter l'amour divin, il faut aussi ne jamais faire appel à l'action » - Platon. | | | | |
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| action | | | Après les holocaustes du XX-ème siècle, tant de lamentations sur le mal radical, qui ferait partie de la nature humaine, et sur la scélératesse des idées, tandis que la leçon principale aurait dû être la séparation définitive entre les idées et les actes et le retour des plus belles des idées dans leur milieu naturel - le rêve. | | | | |
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| action | | | Mes actions, ce sont des entrées de mon agenda externe, des déclenchements de mon réveil, dictés par les autres et m'appelant à la veille et au devoir. Mais mon vouloir et mon rêve, ce sont des arrêts, des oublis ou des sorties du temps. Mon horloge interne est sans cadran, et je n'entends sa musique qu'aux heures astrales. | | | | |
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| action | | | Le sot s'indigne des imperfections du réel, le naïf se lamente sur les contradictions dans son propre fors intérieur, le sensible souffre de l'incompatibilité entre le beau réel et le beau imaginaire, entre l'action et le rêve, entre l'issue et la source du bien. | | | | |
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| action | | | Deux voies de progrès, dans la littérature, à partir de la banalité discursive de l'action : la voie psychologique – examiner les motifs de l'action, pour en approfondir la vision, et la voie ironique – chercher à rehausser le regard, en trouvant des motifs de l'inaction, au profit du rêve. La première devient, très rapidement, sentier battu ; seule la seconde garde l'éternelle fraîcheur, elle entretient l'attente sans disperser l'attention. | | | | |
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| action | | | Les hommes ne sentent plus de quoi ils sont capables, tandis que tout ce qui se calcule est si prosaïque, que cela coupe l'envie d'agir chez les plus sensibles. Les hommes d'aujourd'hui sont bardés de capteurs infaillibles ; des algorithmes optimaux déclenchent des actes préprogrammés. La qualité, qui empêche les hommes de rêver, c'est de bien avoir calculé, que toute déviation contemplative est contre-productive. | | | | |
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| action | | | Le but de la philosophie aurait dû être d'aider à supporter avec dignité la position couchée - pour rêver (la hauteur). Au lieu de cela, les philosophes nous invitent à rester assis - pour calculer (la profondeur du Lycée !), ou debout - pour bâtir (la largeur du Jardin !) ou en marche - pour connaître (l'étendue du Portique !). À tout orgueilleux, qui pense que la hauteur c'est l'endroit, où il est assis ou, pire, qui y voit sa dignité dans la position debout, il faut conseiller : « Essaye la position couchée, une fois seul ! ». | | | | |
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| action | | | Le contraire du faire : dans les petites choses – végéter, dans les grandes – ne pas créer, dans les sublimes – rêver. Et le protagoniste du faire s'y appellerait – mouton, artiste ou robot. | | | | |
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| action | | | Jadis, l'homme pensait le rêve, et le hasard décidait de son agir ; le décalage entre ces deux sphères rendait le mal omniprésent. Aujourd'hui, l'homme pense comme une machine, et son action est exécution d'un algorithme bien rodé ; une paix d'âme en résulte, l'illusion de suivre l’œuvre du bien. | | | | |
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| action | | | Rien de noble ne se confirme par la révolte ou l'action ; la résignation et le sacrifice en sont beaucoup plus proches - les trois frères Karamazov en sont une jolie illustration. Le sacrifice entretient une illusion personnelle, et l'action maintient une illusion collective ; l'action peut être noble avant son déclenchement, jamais - après, ce que ne comprend pas Aristote : « On devient juste, en agissant d'une manière juste, et courageux - en agissant courageusement ». | | | | |
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| action | | | Ce que je dis au monde se forme par un bavard - l'action de mon soi connu - et par deux muets - le rêve de mon soi inconnu et la perplexité du bien intraduisible en actes. « Tu mettras de la mémoire dans ton travail, de la bienséance - dans ton silence, dans ta nature - de la noblesse » - Bias. Une anodine substitution s'impose : au travail, toujours forcée, sied mieux la bienséance ; au silence, toujours libre, - la noblesse ; à la nature, toujours jeune, - la mémoire. La grandeur est attribut du seul soi originaire, l'inconnu : « L'instinct secret qui reste de la grandeur de notre première nature »** - Pascal. | | | | |
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| action | | | L'esprit est âme, tant qu'il écoute la voix du bien plus que celle du vrai ; le devenir est création, tant qu'il suit la voie du beau plus que celle du juste ; le regard est musique, tant qu'il est émis par le rêve de ton soi inconnu, plutôt que par la raison de ton soi connu. « La pensée n'est que songe, tant qu'elle n'est traduite en acte »** - Shakespeare - « Thoughts are but dreams till their effects be tried ». | | | | |
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| action | | | Tant que mon âme ne participe pas à mes choix vitaux, je ne peux pas parler de ma liberté ou d'un bien que je suivrais. « L'homme d'action reçoit les motifs de ses actes immédiatement de la vie même ; l'homme de rêve suit les motifs, reflétés par son âme »** - Prichvine - « Деловые люди получают мотивы своих действий непосредственно от жизни ; мечтатели, в поступках своих, руководствуются мотивами, преломленными в их душе ». | | | | |
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| action | | | Ce ne sont pas les traces - ni, à plus forte raison, les preuves ! - qui me font rêver (R.Char), mais l'imagination de brisées non battues, que je ne profanerais pas non plus avec mes pas affairés. Une mélodie n'est ni trace ni preuve, mais épreuve et race. | | | | |
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| action | | | Je suis mon soi inconnu (ce qui produit mes songes), je deviens mon soi connu (ce que mon talent produit). Impossible de devenir ce que je suis, mais je peux être ce que je deviens. Ce que je deviens est déjà déchiffré ; ce que je suis est intraduisible en actes. | | | | |
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| action | | | Ascèse joyeuse des pieds, extase mélancolique du rêve - deux battants, sans marches, d'une échelle menant à la hauteur. | | | | |
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| action | | | L'écriture, la poésie et la philosophie nous furent données par des rêveurs ahuris et passionnés - Prométhée, Orphée ou Narcisse - et que profana, bêtement, le calculateur Icare, en tentant de traduire ces rêves musicaux dans les actes mécaniques. Nos héros nous apprirent aussi la multiplicité du visage féminin, à travers Pandore (la fatalité des maux), Eurydice (la fatalité de l'avant-dernier pas), la nymphe Écho (la fatalité du reflet et de la solitude). | | | | |
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| action | | | Sur quelle face de notre dualité – l'ange et la bête, le rêve et l'acte, le bien voulu et le mal commis - veulent-ils exercer leur catharsis ? La première ne peut être plus pure, et la seconde est vouée à la noirceur. La vraie catharsis se réduit aux contraintes prismatiques, portant sur les axes entiers et irradiant des arcs en ciel de tout faisceau de lumière ou d'ombres. | | | | |
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| action | | | Le sage préfère le mystère à la solution, reconnaît que ses paroles n'épuisent ni la merveille de ses rêves ni celle du monde, ne passe à l'action qu'acculé par l'indifférente nécessité. À comparer avec les matérialistes : « La sagesse a trois applications : choisir de bonnes solutions, parler sans faute, agir comme il faut » - Démocrite. | | | | |
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| action | | | Il est humain de rêver des victoires ; il s'agit de bien choisir leur lieu, qui doit être la hauteur, où ne me défieront que des anges. Les fruits des victoires se trouvant dans la platitude, je dois renoncer aux chemins des actes. Il ne me restera que le rêve, dont aucun acte ne tirera parti. Vaincre, sans lever mon petit doigt, puisque mon âme serait déjà assez élevée. | | | | |
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| action | | | La fidélité au désir ou son sacrifice, l'épicurien ou le stoïcien, auraient pu s'équivaloir si, au lieu de s'intéresser à la volonté, c'est à dire à l'inertie ou à la fuite en avant, ils se penchaient sur la puissance, c'est à dire sur l'intensité et son retour éternel ; c'est ainsi que Nietzsche interpréta la misérable idée spinoziste : la béatitude (le conatus) résiderait dans l'augmentation (le progrès, donc, – à l'opposé de l'éternel retour) de la puissance d'agir, tandis que, pour Nietzsche, il s'agit de la puissance de rêver. Comme quoi, les (pseudo-)parentés philosophiques se fondent sur les mots et non pas sur le sens. | | | | |
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| action | | | Si la vie est un jeu, ce n'est ni le jeu d'échecs, trop géométrique, ni un jeu de hasard, pas assez analytique, mais un jeu algébrique, où il s'agit d'inventer, en permanence, de nouvelles règles et de nouveaux enjeux. Hélas, nous sommes réduits au rôle d'interprète onirocritique d'une langue, que nous ne maîtrisons pas, et traduttore - traditore - en même temps transmetteur et traître, entretenant la tradition de la tradition. Vivre, c'est savoir résister à l'éveil. Il faut corriger Calderón : la vie est de plus en plus une veille, sobre et collective, et c'est de mon songe, enivré et solitaire, que je devrais tenter de faire ma vraie vie. | | | | |
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| action | | | La révolte – contre la bêtise, l'injustice des autres ou ma propre condition – cette révolte est toujours dégradante (pour moi-même, et utile – pour la société). La seule révolte digne de mes remords est celle qui naît de la honte de voir mes rêves profanés par mes actes. | | | | |
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| action | | | Il va de soi, que je me déplaise dans ce que je fais et même dans ce que je pense ; je dois me plaire dans ce que je n'arriverai jamais à traduire en actes ou en mots ; le problème, c'est de trouver un lac pour mon regard, lac, dans lequel se refléterait fidèlement mon visage, c'est à dire mon rêve. | | | | |
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| action | | | Contente-toi du monde, qui t'est donné - c'est ainsi que le matérialiste vulgaire voit le tracé de sa frontière avec l'idéaliste ; lui, qui n'a que les yeux pour voir, tandis que le regard, le vrai, naît de la reconnaissance des traces du merveilleux, dans toutes les sphères du monde. | | | | |
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| action | | | La magie du conçu rendait sans importance le vécu. Désormais, seul le vécu sans magie donne de l'importance au conçu vendable. | | | | |
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| action | | | Maîtrise de son métier : donner à l'exercice l'intensité de la fatalité. Et quand, avec Valéry ou Kafka, on se dit, que la grande œuvre n'est qu'un exercice, on n'est plus fâché avec ces contre-maîtres de constructeurs, tout en retournant chez les architectes des ruines (le mot ascèse vient du mot exercice). Il se trouve, que leurs maîtres sont les mêmes que ceux qui bâtissent des châteaux en Espagne, mais leur style reste inconnu des apprentis : « Il n'y a aucune règle d'architecture des châteaux en Espagne » - Chesterton - « There are no rules of architecture for a castle in the clouds ». | | | | |
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| action | | | Jadis, même le prosateur le moins inspiré se considérait tenu à réserver une place à l'homme de rêve et aux abstractions sentimentales. Aujourd'hui, même les maîtres ne s'identifient qu'avec l'homme d'action ou avec de mornes abstractions professorales. | | | | |
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| action | | | Réaliser la vie, c'est réussir à donner du prix à ses meilleures sensations, tâche dont seul est capable l'art. Pour être un peu plus précis : donner de la valeur et non pas du prix ; leurs chances se trouvent partout, où n'est pas encore mort l'étonnement, dont la création n'est qu'une variation ; rêver la vie est plus noble que la réaliser. « L'artiste doit aimer la vie et nous montrer qu'elle est belle. Sans lui, nous en douterions » - A.France. | | | | |
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| action | | | Plus je me fie au rêve, plus justifiée est ma pose de Narcisse ; plus je m'identifie avec l'action, plus ravageur est mon doute sur ma valeur. Mes actes sont aux autres, tandis que mes rêves, c'est moi-même. Mais, paradoxalement, le regard du rêve est plus universel que les vues de l'action. | | | | |
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| action | | | Pourquoi l'image d'arbre périclite-t-elle ? Parce que tous les usages du bois - du gourdin au cercueil, de l'amulette à la Croix - s'abandonnent au profit des matériaux plus résistants. J'oublie souvent l'une des fonctions vitales de l'arbre : absorber les miasmes des actions humaines, pour faire respirer, ensuite, nos rêves. Le carbone des moutons pollueurs ou des robots imitateurs, transformé en oxygène du créateur solitaire. | | | | |
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| action | | | Ce qui tue le rêve est son instanciation, sa spécialisation, sa prise en compte - il faut donc le maintenir en état de pure virtualité, d'abstraction irresponsable, non soumise à aucun démon vicissitudinal. | | | | |
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| action | | | L'action est une langue de bois, et le goût exclusif pour l'action trahit la fadeur du tien. Le rêve est un arbre, qui te promet tout, de la racine aux fleurs. Ton propre goût se transmettra à ses fruits. La contemplation, qui ne chercherait pas la création d'arbres, serait pire que l'action de labourage ou de cueillette. | | | | |
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| action | | | Par un rêve, je me désengage, je retrouve une liberté, dont me prive l'action, qui suppose, obligatoirement, des choix manichéens : elle m'engage, elle m'oblige de chercher de la cohérence, dont me libère le rêve. | | | | |
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| action | | | Tout ce qui est profond finit par affleurer dans la platitude, pour servir de matière première ou d'engrais à l'action de nos bras ou cerveaux. Ne reste inusable que ce qui se réfugie dans la hauteur, - la virginité de l'inaction rêveuse. « Et si tout ce qui se consomme n'était, dès le début, que platitude ? » - F.Schlegel - « War nicht alles, was abgenutzt werden kann, gleich anfangs platt ? ». | | | | |
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| action | | | Le monde est, à la fois, le réceptacle de l'acte et l'inspirateur du rêve ; ton regard devrait en être vide, dans le premier sens, et plein - dans l'autre. | | | | |
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| action | | | Après le crépuscule des idoles, deux issues : le scintillement incertain d'une étoile romantique, ou la lumière blafarde d'une action robotique. Dans la nuit solitaire, on ne rêve plus, on se prépare pour le jour à la lumière certaine et sans étoiles. | | | | |
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| action | | | Aucun rêve volage n'échappe plus au harcèlement de quelque action bâtarde, qui s'en réclame. Aucun soupir n'évite une décomposition en harmoniques reproductibles. L'œil des capteurs dénude tous les recoins de l'âme. La pudeur ironique nous condamne à la honte. | | | | |
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| action | | | Les étapes de mon mûrissement, face au désir : le maîtriser, le calculer, le rêver, le peindre – héroïque, intelligent, poétique, créateur. | | | | |
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| action | | | Quand on comprend ce que vaut le rêve, comparé à l'acte, ou la métaphore libre, comparée à la métonymie mécanique, on comprend ce que vaut le génie, comparé au talent. Le génie est une intuition se passant d'intelligence : « Le génie est le don de découvrir ce qui ne peut être ni appris ni enseigné » - Kant - « Genie ist das Talent der Erfindung dessen, was nicht gelehrt oder gelernt werden kann ». Et toutes les grandes idées des hommes, comme leurs plus grands actes, valent surtout par leurs images métaphoriques : « La métaphore est la puissance la plus féconde que l'homme possède »** - Ortega y Gasset - « La metáfora es el poder más fértil que el hombre posee ». | | | | |
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| action | | | L'action se fait au nom de ce qui est et/ou sera ; s'attacher à ce qui n'existera jamais est autrement plus noble, et cet essor s'appelle rêve. | | | | |
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| action | | | Ce n'est pas parce qu'on jeta un regard profond sur la vraie essence des choses, qu'on répugne à agir sur elles, mais parce qu'un haut regard dédaigne de s'arrêter sur les choses, pour ne pas profaner le beau rêve ou le rêve du bien. | | | | |
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| action | | | Je commence par décomposer la valeur d'un homme sur les axes des actes, des pensées, des rêves, et je finis par n'y voir que l'homo faber commun. Même nos rêves portent des stigmates collectifs, sans parler des pensées ou des actes : « Donner une valeur à l'homme d'après les actes les plus hauts est absurde » - Sartre. C'est l'homme créateur, l'homo sacer, l'homme solitaire, ayant reçu du haut un talent sans mérite, bref - un nihiliste doué pour la métaphore, qui prend, à mes yeux, l'allure classieuse d'un vrai héros, créateur du sacré. | | | | |
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| action | | | Le hasard – mon rôle social, mon talent, mon énergie - prouve ce que je peux. La liberté – mon cœur, ma honte, ma foi – souffle ce que je veux. L'acte visible face au rêve invisible. Ceux qui n'ont que les yeux pour voir n'en perçoivent pas la différence : « Seuls les actes décident de ce que l'on a voulu » - Sartre. | | | | |
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| action | | | Je suis dégoûté de l'action non pas à cause d'une discordance entre le prévu et le vu, l'attendu et l'entendu, le pressenti et le senti, mais à cause de l'intraduisibilité cruciale du regard des premiers en choses vues des seconds ; dans le royaume du rêve, le mot, au moins, peut inventer la hauteur cachée des choses, tandis que l'acte en exhibe la criante platitude. | | | | |
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| action | | | L’homme est cerné, d’un côte, par le possible et, d’un autre côté, par l’impossible ; il est Ouvert du côté de l’impossible et Fermé du côté du possible ; il est donc dans le rêve de l’inatteignable et dans l’action vers une cible à toucher. | | | | |
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| action | | | Les rêves, et même les pensées, se placent dans l'espace, tandis que les actes appartiennent à leur temps. Et puisque l'éternité métaphorique tend à devenir spatiale, le rêveur ou le penseur fuient ou méprisent l'action, puisque celle-ci appartient à la société et non pas à l’univers. | | | | |
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| action | | | On vit au milieu des actes, on rêve au milieu des fantômes – l'horizontalité et la verticalité ; et une bonne philosophie ne devrait s'occuper ni de la vie ni de la mort, ici-bas, mais de l'élan vers le haut : la sublimation de nos joies et l'évaporisation de nos angoisses. Et puisque la soif de Dieu prend source dans les mêmes thèmes, la philosophie, en effet, devrait être ancilla theologiae. | | | | |
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| action | | | C'est en rêve qu'un bon outil produit l'œuvre. Se fier aux précipitations d'un premier jet céleste plutôt qu'à l'entretien de sillons et de bonnes graines. « Restez près du nuage. Veillez près de l'outil. Toute semence est détestée » - R.Char. | | | | |
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| action | | | La conception suit les jalons - l'action, la pensée, le sentiment, la forme ; la perception emprunte le chemin inverse ; le sentiment doit être plus près de la forme, et la pensée – de l'action. Wilde se trompe d'étape : « Rêver d'une forme, aux jours de la pensée » - « A dream of form in days of thought ». La forme se donne surtout à la nuit du rêve, encadrée de matinées de nos doutes et de vesprées de nos certitudes. | | | | |
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| action | | | Mes yeux servent soit à répertorier des choses vues, des ampleurs, des empreintes des paysages, soit à imprimer au monde mon regard, ma hauteur, mon climat, qu'il soit modéré, désertique ou junglesque. L'action ou le rêve, la voie dogmatique ou la voix sophistique. « Le seul véritable voyage, ce ne serait pas d'aller vers de nouveaux paysages, mais d'avoir d'autres yeux » - Proust - les yeux de l'autre soi, du soi inconnu, s'appellent regard. | | | | |
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| action | | | La vie se résume en actes, pensées et rêves : le hasard (des parcours), l’art (des finalités), le départ (des élans). | | | | |
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| action | | | Toute intelligence consiste en actes réflexes, qu'on soit en proie au rêve ou à l'algorithme. Affaire de câblage, où seul ce saboteur de rêve est apte de placer des courts-circuits entre les stimuli magnétisants et les réactions électrisées. | | | | |
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| action | | | Jadis, tout progrès technique se gagnait à la sueur des fronts solitaires ; aujourd'hui, il se programme dans l'indifférence des robots collectifs. Aucun élan, aucun rêve ne pouvait remplacer un effort organique ; l'effort mécanique arrête les élans et éteint les rêves. | | | | |
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| action | | | Toutes les actions des hommes devinrent si sensées, calculées, intéressées, que j'ai envie de réhabiliter le mot vanité – mais qui encore est capable d'agir ou de rêver en vain, sans chercher à en retirer quelque profit ? | | | | |
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| action | | | Former, et non pas remplir mon rêve, l'abandonner au vide pur. Conformer ma vie, déformer mes mots - autant de moyens de ne pas ouvrir des vannes. | | | | |
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| action | | | Le rêve ne peut pas être innocent, il s'y point toujours un état d'âme extatique, coupable, échappant à toute bonne logique acquittante. On s'en tire mieux avec l'action, qui est si souvent le contraire du rêve : « La vraie vie est l'éternelle innocence de l'agir » - Goethe - « Das wahre Leben ist des Handelns ewige Unschuld » - la vie, moins vraie mais plus musicale, se dédie au rêve. Le rêve est un sacrifice, et tout sacrifice est à ta charge, surtout le sacrifice des idées : « Aimer, voici l'éternelle innocence ; la seule innocence, c'est de ne pas penser » - Pessõa. | | | | |
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| action | | | Je subis le hasard de mon réel, je maîtrise la loi de mon imaginaire ; de leur rencontre, le réel gagne en profondeur désespérante, et l'imaginaire se réfugie davantage dans une hauteur éphémère. S'ils s'évitaient, il y aurait moins d'étincelles de percussion, mais plus de clarté, pour le premier, et plus d'obscurité, pour le second : on verrait mieux soit son chemin soit son étoile. | | | | |
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| action | | | Tous mes actes méritent un mépris, un ricanement ou une indifférence ; il restent mes rêves, habillés de mots ou d'élans ; ils sont ce qui restera de l'édifice de ma vie – ses ruines. « Un grand homme qui tombe n'est pas plus exposé au mépris que les ruines » - Sénèque - « Si magnus vir cecidit, non magis contemni quam ruinae ». | | | | |
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| action | | | L'homme vit dans deux sphères : dans la réelle et dans l'imaginaire, dans l'action et dans le rêve. Tous finissent par reconnaître, que tout désir, plongé uniquement dans la première sphère, doit être vain, et que tout élan, surgissant dans la seconde, veut et peut être saint. Ceux qui sont dépourvus du sens de sacré – les moutons ou les robots - hurleront à la vanité du monde et de l'homme. Même Pascal succomba à cette inanité : « Qui ne voit pas la vanité du monde est bien vain lui-même ». Les yeux de la raison la constatent ; le regard de l'âme lui passe outre, pour créer la merveille du monde. | | | | |
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| action | | | Les grands hommes d'action n'existèrent jamais ; la grandeur n'est que dans les circonstances. Ceux qui s'y prêtèrent ne s'appuyaient guère sur les idées, mais sur le courant aléatoire et favorable à leur profil. Se plaindre de l'absence de grands hommes : « Ces hommes d'autrefois furent très grands, avec leurs yeux, fixés sur une Idée, sur un universel abstrait et éternel » - J.Benda – est idiot. Félicitons-nous que les yeux de tous les candidats à cette méchante grandeur soient fixés aujourd'hui sur l'Idée d'un universel mercantile et non pas belliqueux. Et laissons l'homme de rêve vivre de son regard, particulier, viscéral et charnel. | | | | |
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| action | | | Tout courant d'idées ou de gestes est induit aujourd'hui par un puissant et monotone champ d'action, où les plus ou les moins ne servent qu'à faire tourner la même machine. Pour l'homme du rêve, c'est par un court-circuit grinçant, ou par une fausse note, que s'achève, dans ce champ de signes, son chant du cygne. | | | | |
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| action | | | La vie est faite d'actions et de rêves. Les premières sont interprétées par l'esprit, à travers l'intérêt, la société, le savoir ; les seconds sont représentés par l'âme, à travers les dieux, la musique, la noblesse. L'ivresse, devant mon étoile, ne s'évente pas par l'astronomie. Et Épicure : « Il vaut mieux croire aux fables qu'on raconte sur les dieux, que de s'asservir à la nécessité des physiciens » - est bien bête. | | | | |
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| action | | | L'action fut un plat journalier, créant des conditions favorables pour nous vouer à la profondeur du sentiment ou à la hauteur du rêve. Aujourd'hui, les rôles s'inversèrent, et la platitude règne aussi bien dans les muscles que dans les cœurs. « La Civilisation des machines s’inspire de son principe essentiel, qui est celui de la primauté de l’action » - G.Bernanos. | | | | |
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| action | | | Notre époque : le triomphe de l'existence en acte sur l'essence en rêves. | | | | |
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| action | | | Très peu d’actes témoignent d’une hauteur d’esprit ; dans tout acte on peut entrevoir une part de bassesse. La hauteur est une dimension, réservée au rêve, dicté par le cœur, ou à l’écriture (de mots ou de notes), soufflée par l’âme. C’est pourquoi les belles paroles de Tsvétaeva : « Tous ceux qui parlent comme moi agissent avec une horrible bassesse ; toux ceux qui agissent comme moi parlent avec une terrible hauteur » - « Все говорящие, как я, поступают ужасно низко, а все поступающие, как я, говорят ужасно высоко » - n’expriment qu’un chaos sentimental, se prêtant bien à la poésie mais non à la pensée. | | | | |
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| action | | | Dans l'action, ce sont le premier et le dernier pas qui comptent, et ils ne m'appartiennent pas : les circonstances et les buts me sont imposés. Dans la fiction, la place de ces pas est aussi décisive, mais il m'appartient de donner au commencement mon visage, formé par mon soi inconnu, et de remplacer la profondeur des buts par la hauteur des contraintes. Dans la fiction, tout est faux de b à y ; seuls a et z sont vrais ; c'est pourquoi il faut me fier à a, sans m'en imaginer l'auteur, et éluder z, en en laissant au lecteur l'illusion de la découverte. Ce livre est un hymne à a et un clin d'œil à y, à l'avant-dernier pas, où l'erreur est toute chaude et la vérité ne congèle pas encore le rêve. Mais tout cela est obsolète : depuis que l'existence est l'alpha et l'oméga des hommes, l'alphabet de l'essence est en déliquescence. | | | | |
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| action | | | Librement on ne peut que rêver, et jamais – faire. On peut mettre du rêve dans l'action, en y apportant de bonnes chaînes ou de bonnes œillères. La noblesse est dans les bonnes contraintes, qui m'évitent le tête-à-tête avec les choses. | | | | |
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| action | | | Les grandes valeurs ne se conçoivent qu’en langage du rêve ; intraduisibles en langage des actions, elles se refusent même à celui des idées. Ce sont de piètres juges, ceux qui pensent que « ce qui juge un homme, c’est qu’il ait ou non fait passer des valeurs dans les faits » - Merleau-Ponty. | | | | |
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| action | | | Un bon douteur constate un gouffre entre la portée de son action et le sens de sa pensée, sans parler de l'élan de son rêve. Et dans son esprit et dans son âme, il entretiendra une saine irrésolution, tandis que son bras dira, que « ma maxime était d'être le plus résolu en mes actions » - Descartes. | | | | |
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| action | | | Ce n’est pas le hasard qui dévierait l’action du bien vers le mal : « Je te cultivais, vertu, comme une réalité, et tu n'étais qu’esclave du hasard » - Plutarque – mais c'est une fatalité même. Le Bien vit de l’élan et du rêve et fuit les fins et la réalité. | | | | |
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| action | | | La vie est faite d’actions et de rêves, que, respectivement, nous exerçons sur terre ou vouons au ciel ; mais les plus nobles mouvements, de l’esprit ou de l’âme, les fidélités et les sacrifices, y ont des places presque opposées. Sur terre, je cherche la fidélité aux rêves ; le sacrifice des actions m’aide à rester au ciel. La fidélité aux actions ou le sacrifice des rêves nous rendent moutons ou robots. | | | | |
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| action | | | Il faut penser et agir en homme sans illusions terrestres ; il faut rêver et créer en homme aux illusions célestes. | | | | |
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| action | | | Il serait bête de réduire notre valeur à la qualité de nos rêves et de nos idées, puisque, presque toujours, ils sont communs à toute l’humanité. C’est par l’acte de leur traduction artistique ou scientifique, donc par la création, que nous faisons entendre notre vraie voix. Le talent met la création au même niveau que les rêves et idées, le génie la porte même au-delà, et la noblesse l’élève au-dessus. | | | | |
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| action | | | Même l’amour est aujourd’hui question d’action et non plus de rêve ; le gras bonheur n’est plus dû qu’à l’affairisme. « L’homme heureux ne rêve jamais » - Freud - « Der Glückliche phantasiert nie ». | | | | |
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| action | | | Mon soi inconnu ignore le langage des idées et l’action des volontés, mais il peut influencer mes échelles de valeurs, en soumettant mon action à ma pensée, et ma pensée – à mon rêve. « L’essence véritable de mon soi n’est pas Je pense, mais J’agis » - Heidegger - « Das eigentliche Wesen des Ich ist nicht das Ich denke, sondern das Ich handle ». J’agis est moutonnier, je pense est robotique ; il ne reste aux rares possesseurs d’un soi inconnu que je rêve angélique ! | | | | |
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| action | | | Au pays du rêve il n’y a pas de routes ; tout mouvement y est chute ou élan ; s’y égarer veut dire perdre le vertige, s’installer dans la platitude ; l’action y contribue. « Agir, c’est s’égarer » - Arendt - « Handeln heißt irren ». | | | | |
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| action | | | L’être, qui se dégage du récit de mes actes, m’est étranger ; c’est l’être, que j’invente, en fuyant la réalité et en suivant l’élan de mes rêves, qui m’est beaucoup plus proche. Je me cache en me révélant ; je me révèle en me cachant. | | | | |
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| action | | | On pourrait définir le rêve comme une excitation n’appelant pas à l’action. | | | | |
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| action | | | Mes faiblesses, c’est ce qui m’empêche de mieux m’incruster dans la vie, mais elles peuvent m’aider à plus m’élever par le rêve. « Il faut placer tes buts au-dessus de tes forces » - Pasternak - « Надо ставить себе задачи выше своих сил » - ce qui t’obligera de mobiliser tes hautes faiblesses, au-dessus des forces profondes. | | | | |
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| action | | | Je vis, simultanément, deux vies : celle qui découle du cours du temps et celle qui tente de saisir ou de suivre ce qui est hors du temps et que j'appelle, faute de mieux, l'éternel. Le choix exclusif entre les deux ne se pose presque jamais. Agir ou contempler, calculer ou rêver, la rigueur ou l'intuition, l'équilibre ou le vertige, la paix ou la détresse – il faut accepter toutes ces poses, et en faire des gammes larges dont naîtra ma haute musique. | | | | |
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| action | | | Au pays du rêve, l’action, même très entreprenante, doit être vue comme stérile ; et la sainte superstition devrait la déclarer vierge, pour priver sa progéniture remuante du droit de cité. « L’acte est vierge, même répété »* - R.Char. | | | | |
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| action | | | L’action ne s’oppose ni à la contemplation ni à la réflexion, mais au rêve. Celui-ci provient de mon soi inconnu ; les autres forment mon soi connu. Pour qualifier sa personne, chacun est libre de choisir l’un de ses soi comme interprète. Teilhard de Chardin voit « dans l’action - une dépersonnalisation absolue », tandis que pour Maître Eckhart affirmer sa personne consiste à « apprendre à être libre, au milieu de l‘action » - « lernen, mitten im Wirken frei zu sein ». | | | | |
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| action | | | Aucun chemin ne mène au rêve ; aucun progrès ne s’y produit ; le rêve n’est qu’un élan vers l’inaccessible immobile. Et quand on s’émerveille « du rêve condensé en fait », on finira, avec amertume, par y voir le passage « de l’inaccessible à l’état de chemin battu » - Hugo. | | | | |
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| action | | | L’immense majorité de mes actes est fruit de ma servitude ; ma liberté ne doit presque rien à mes actes. Mais lorsque l’acte rare, magiquement, découle de ma liberté, dans un sacrifice pathétique ou dans une fidélité illogique, je vis des instants, comparables, en extase et grandeur, au rêve. | | | | |
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| action | | | Ce qui existe peut servir de matériau, d’outil, d’obstacle, de convoitise ; mais ce qui n’existe pas élève les rêves et approfondit les pensées. | | | | |
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| action | | | L’espoir s’associe soit avec l’attente, plate ou profonde, dans le réel, soit avec la haute espérance dans le rêve ; c’est de l’espoir que parle Vauvenargues : « L’espérance est le plus utile ou le plus pernicieux des biens ». | | | | |
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| action | | | Des expressions du genre - réaliser un idéal – ne m’inspirent que du dégoût, parce qu’aucun acte, mécanique et imposteur, ne peut rendre, authentiquement, un rêve. En revanche, j’ai du goût pour – idéaliser une réalité – puisque c’est ainsi qu’on pourrait définir la naissance d’un rêve. | | | | |
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| action | | | Quand je cherche des actes (impossibles !), incarnant mes rêves, je lis la tragédie de la vie ; quand je cherche des rêves (possibles !), solidaires de mes actes, j’en découvre la comédie. Et puisque même le rêveur est condamné à agir, sa vie sera une tragi-comédie. | | | | |
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| action | | | La force enracine tes actes et minéralise tes rêves. « La faiblesse traduit la fraîcheur de la vie » - Lao Tseu. La fraîcheur est toujours près des naissances, des commencements - de ceux des rêves. L’acte vaut par ses fins, le rêve – par ses débuts. | | | | |
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| action | | | Jadis, pour agir, l’esprit avait besoin de force et de volonté banales, et pour rêver, l’âme s’abandonnait à la noble faiblesse. « La volonté, cette ennemie intérieure de l’âme » - St-Augustin - « Voluntas, velut hostis interior ». Aujourd’hui, les âmes sont mortes, et les esprits ne se vouent qu’à l’exécution d’algorithmes. | | | | |
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| action | | | Tout acte (comme toute pensée) est fruit d’une routine (sociale ou langagière) ou d’un hasard (l’état des muscles ou l’état d’âme) ; d’après le pénétrant Valéry, il serait un lapsus, tandis que le but d’un créateur (homme d’action ou homme de rêve) serait d’en faire entrevoir des invariants. | | | | |
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| action | | | C’est la souplesse de l’arc, plus que l’acuité de la flèche, qui fait de bons archers. Les meilleures visées se font dans l’immobilité. « Partir, ce rêve de tout projectile » - P.Morand. | | | | |
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| action | | | Ce ne sont plus les chemins qui portent l’action de l’homme, mais des chaînes de production ou de distribution. Mais même dans les chemins, je n’apprécie que leurs points de départ, le seul séjour vivable des rêves, surtout s’ils visent la hauteur. « Je veux prendre mon chemin à la hauteur des astres »*** - Pythagore. | | | | |
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| action | | | Tes actes (mécaniques, sociaux, verbaux, intellectuels) sont des réactions ultérieures à ce que ton soi connu est, tandis que tes rêves sont des actions originaires, menant à ton soi inconnu. Pas de liens de parenté entre tes actes et tes rêves. | | | | |
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| action | | | Ta sensibilité est indissociable des faits réels qui parsemèrent ta vie, mais pour la qualité de ta création ils ne jouent aucun rôle. C’est à peu près la même chose avec l’étude de l’Histoire : elle enrichit tes vocabulaires, mais n’apporte rien à l’efficacité, à la responsabilité ou à la sagesse de tes actions, y compris de tes créations. Les seuls personnages du passé, qui restent vivants dans le présent, sont ceux qui tentaient d’entamer un dialogue avec l’éternité. Le rêve, et non pas la réalité, guident les plus belles pensées et les plus belles plumes. | | | | |
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| action | | | Les contraintes rendent le rêve plus pur et la réalité – plus calamiteuse. « Seul un sot triomphe de la vie ; le sage, partout, imagine des contraintes » - E.M.Remarque - « Im Leben gewinnt nur ein Narr. Und der Kluge stellt sich überall nur Hindernisse vor » - c’est pourquoi il déménage au royaume des rêves. | | | | |
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| action | | | Mon immobilité est plus compatible avec mon attachement à un esquif, porté par un bon souffle, qu’avec un havre définitif, au milieu des yachts ou bateaux de croisière. « Mon espérance naviguait grâce au vent ; la mer la bénissait, mais le port la tua » - Lope de Vega - « Con viento mi esperanza navegaba ; perdónala la mar, matóla el puerto » - l’espérance est la foi en bon vent. | | | | |
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| action | | | Ils sont si peu de proclamer la noblesse de la faiblesse dans le réel et de la force dans le rêve ; tous sont pour la force combattante dans le réel, tous ignorent le rêve, intraduisible en actes. | | | | |
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| action | | | Les actes et les réflexions, toujours communs, toujours reproductibles, constituent une vie ; et le mystère, toujours personnel, ne surgit que des rêves. C’est sous cet angle que je comprends le surprenant Montaigne : « Les plus belles vies sont à mon gré celles qui se rangent au modèle commun, sans merveille ». | | | | |
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| action | | | Les actes réveillent en moi un négateur ; mon acquiescement repose sur des rêves, où je cultive mon espérance atemporelle, incompatible avec l’espoir du futur. L’espérance cohabite avec la honte et même s’en nourrit. | | | | |
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| action | | | Le mouvement – des bras, des pieds, de la cervelle – est le sort commun de l’espèce spatio-temporelle ; l’immobilité, dont je parle, est d’ordre exclusivement intellectuel – faire rentrer mon rêve dans un seul point, celui d’un commencement. « Toutes les affaires des hommes se ressemblent au point d’où elles partent ; nées du néant, elles retombent dans le néant » - Bias – le néant est l’éternel retour du commencement. | | | | |
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| action | | | Pour eux, la volonté est une flèche affairée qui vise la puissance (Nietzsche) ou la réalité ( (Schopenhauer) – Drang nach Realität) ; pour moi, elle est une flèche immobile, visant un rêve inaccessible, et ma puissance est dans l’arc complice, arc du goût. | | | | |
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| action | | | Une virtuosité rare – rendre tes faiblesses si impondérables, qu’elles atteindraient, sans effort, une noble hauteur, en compagnie des rêves et des espérances. Ce qui ressemblerait aux ailes d’un albatros, si gauche sur les esquifs collectifs. | | | | |
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| action | | | Désirer l’inaccessible, c’est-à-dire rêver, c’est renoncer à l’action au profit du rêve. Pour l’accessible, on peut être d’accord avec Valéry : « L’action transforme le désir en possession de la chose désirée ». | | | | |
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| action | | | Ce qu’il y a de nuisible et d’indésirable dans tout activisme, circonscrit au réel, c’est qu’il m’éloigne du rêve. « Retiens ta main, si tu t’adonnes à la fantaisie »** - Tchékhov - « Давая волю фантазии, придержи руку ». | | | | |
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| action | | | Vivre, c’est faire ; rêver, c’est admirer. Un être noble, c’est l’admirateur de l’œuvre divine lumineuse ; un devenir créateur, c’est l’action de consolation de l’existence humaine, pleine d’ombres. | | | | |
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| action | | | Les essentielles de mes notes sont des tentatives de rendre l’élan vers des cibles nobles mais inaccessibles, puisqu’elles relèvent du rêve. Donc, ce sont des appels au chant des commencements, sans chercher à réciter la prose des développements. Si l’on retourne à la réalité, c’est Einstein qui a raison : « Ne raconte à personne tes projets, n’exhibe que tes résultats » - « Erzähle niemanden deine Pläne, zeige ihnen nur deine Ergebnisse » - ce qui suppose des représentations et interprétations communes. La logique est une anti-musique. | | | | |
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| action | | | Avoir un regard de philosophe ne signifie pas, qu'on doive choisir entre le ciel ou la terre (entre le Socrate de Platon ou celui de Xénophon), mais qu'on puisse agir et connaître sur un mode terrestre et vénérer et rêver sur un mode céleste. | | | | |
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| action | | | L’action de la pensée : je prends les plus belles des pensées et je vois que leurs traductions en action conduisirent aux pires des abominations. La pensée de l’action : toute réflexion profonde sur le sens de l’action aboutit à la répudiation de celle-ci et à la volonté de rester immobile. L’action s’identifiant le plus souvent avec la vie, et le contraire de la vie s’appelant rêve, j’arrive à l’hypothèse que l’objet le plus gratifiant de la pensée devrait être le merveilleux, l’inexplicable, l’écho de la profondeur des racines dans la hauteur des cimes. | | | | |
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| action | | | Sobre dans la vie, enivré dans le rêve – telle devrait être l’harmonie de ton existence. L’inversion de ses états conduit aux monstres de Goya. Quand on est partout sobre ou partout enivré, on jugera ainsi les séjours dans la vie ou dans le rêve : « Merveilleuse est la sobriété de l’enivré ; horrible est l’ivresse du sobre » - G.Simmel - « Wundervoll ist die Nüchternheit des Trunkenen; entsetzlich die Trunkenheit des Nüchternen ». | | | | |
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| action | | | La loi de la pesanteur intervient dans toutes tes actions et finit par te rabattre sur la terre ; le rêve, c’est ne pas quitter des yeux ton étoile, pour rendre ton élan vers elle - impondérable. | | | | |
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| action | | | Tu ne peux pas échapper à ce cheminement parallèle, dans le réel et dans l’imaginaire, vers le désespoir et vers l’espérance. Mais il faut tenter d’éviter trop de chevauchements entre ces deux domaines, pour ne pas « contempler l’édition raisonnable de l’halluciné que l’on a été »*** - Cioran. | | | | |
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| action | | | Dans la réalité il n’y a presque rien à créer – contemple-la ; dans le rêve il n’y a presque rien à contempler - crée-le. | | | | |
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| action | | | Le rêve est nourri, en permanence, par la vie, tout en en étant l’opposé. Et la volonté, qui a ses racines dans la vie et ses floraisons – dans le rêve, cette volonté naît d’un trop plein, plutôt que d’un manque (Schopenhauer, S.Freud) ; deux flux en découlent – le désir ou l’action. | | | | |
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| action | | | Toutes les finalités essentielles sont déterminées (sans nécessairement être atteintes) par ce qui anime le premier pas : le regard – vers Dieu, le rêve – vers la consolation, l’intelligence – vers la vénération, la noblesse – vers la hauteur, l’enthousiasme – vers le bonheur, l’ironie – vers le style, le talent – vers la beauté, l’amour – vers le mystère. Dans cette banalité, ce qui est surtout à retenir, c’est l’irréversibilité entre l’effet et la cause. | | | | |
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| action | | | Le meilleur usage de la vie : au milieu des actions programmées, laisser des vides, destinés à recevoir des visites imprévisibles du rêve. Tu l’apprécieras le jour où tu découvriras que : « Le temps d’apprendre à vivre, il est déjà trop tard » - Aragon – pour le rêve, que tu apprends dans ton enfance, il n’est jamais trop tard. | | | | |
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| action | | | L’écriture discursive est un acte (fondé sur l’esprit), mais l’écriture poétique ou musicale relève plutôt du rêve (l’inspiration de l’âme). Et Cioran : « On ne vit qu’en épuisant la substance de notre âme, en trivialisant par des actes ses virtualités, en enterrant ses éruptions sous des formules » se méprend sur les fonctions de l’âme. | | | | |
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| action | | | Depuis Héraclite, le temps est associé à l’élément liquide ; il est en notre pouvoir de le représenter comme un lac limpide (pour nous refléter), un puits (pour l’homme de la profondeur), un océan (pour l’homme de l’étendue), un déluge (pour l’homme de la hauteur), une source (pour l’homme du rêve), un canal (pour l’homme de l’action). Se jeter dans cet élément a tant de significations divergentes. | | | | |
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| action | | | La première qualité de ton âme est la grâce de sa création qui t’attire vers les firmaments ; le poids du corps et de l’esprit te fait pencher vers la basse terre. L’impondérable culture du rêve ou la pesante nature de l’action – tel est le choix qui dit si tu es poète ou activiste. « La parole qui ne mène pas à l’acte n’est que du bruit sur Terre » - Th.Carlyle - « Speech that leads not to action is a nuisance on the Earth » - bruit sur Terre, musique aux cieux. | | | | |
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| action | | | Dans le réel comptent surtout les intérêts pragmatiques ; il est donc facile de savoir si, dans ce domaine, tes actions vont contre ou pour ce que tu es. Et, d’ailleurs, la présence des contres témoignerait de ta noblesse. Mais si tu places ton milieu d’existence dans le rêve, et non pas dans le réel, l’opposition, ci-dessus, n’a aucun sens. | | | | |
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| action | | | Le désir vise l’état des choses ou des idées, et l’espérance – celui de l’âme ; le premier réclame l’action, et la seconde – le rêve. Toute action comportant une part du Mal, le chemin, partant du désir, conduit vers le désespoir ; tout rêve étant un appel d’un Bien intraduisible et inaccessible ne peut vivre que d’intensité immatérielle. | | | | |
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| action | | | Notre existence s’éploie sur deux faces : agir ou créer, l’acteur ou l’auteur, la vie ou le rêve, le commun ou l’individué, la force ou l’imagination. La première, appuyée sur l’esprit social, triomphe partout, chez tous ; la seconde, portée par l’âme solitaire, devint si rare, presque introuvable. | | | | |
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| action | | | Que vaut-il mieux : être marcheur sans destination ou destination sans marche ? Dans les deux cas, les yeux restent fermés : se vouer à l’intensité de l’effort ou regarder le scintillement de son étoile - je vote pour le second choix. | | | | |
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| action | | | Notre existence se déroule sur deux facettes – la réalité ou le rêve. Aucune philosophie n’a jamais apporté quoi que ce soit d’appréciable sur la première ; les meilleurs philosophes, étant poètes, se tournent vers la seconde. Ni Aristote, ni Sénèque, ni Boèce n’ont inspiré des actions généreuses de leur prince respectif. Nietzsche et Heidegger étaient surtout appréciés par des princes nullement poètes. Aujourd’hui, philosophes et princes ne sont que journalistes, emportés par des cloaques de l’existence réelle. | | | | |
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| chœur amour | | | ART : Dans l'art cultivé par nos contemporains, l'amoureux disparaît en tant que climat et souffle, tout en continuant à avoir du prestige en tant que paysage et girouette. L'amour de l'art s'inspire aujourd'hui du même appât du gain que la prédisposition à la jurisprudence ou à la comptabilité. Les victimes de la fusion de l'art avec la vie, - le renvoi, à cause de sous-emploi, de verbes aimer et rêver. | | | | |
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| chœur amour | | | RUSSIE : Quand l'amour oriente mes sens sur les mêmes objets que le bon sens, je reste fidèle à moi-même. Avec la Russie, on se perd, on se surprend, on se dépasse. L'horreur glace le regard, et pourtant le rêve continue à fasciner par tant de fatalité des fins ultimes de l'homme qu'on lit dans cette terre russe plus forte que les hommes. | | | | |
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| chœur amour | | | ACTION : À ses débuts, l'amour voit du rêve dans chaque action ; il finit souvent, hélas, par ne voir que l'action comme salut du rêve. Ses yeux ne sont plus à lui. L'amour déplace bien des étoiles et arrête le cours du temps ; dès que le muscle ou l'attraction terrestre lui prêtent main forte il devient aussi vulgaire qu'un levier ou une montre. | | | | |
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| amour | | | Pourquoi l'amour s'éteint-il ? Parce que tu profanes et galvaudes sa lumière en en éclairant tes pas. La lumière incompréhensible devrait n'illuminer que ton rêve. La lumière amoureuse devrait surtout faire danser les plus étonnantes des ombres. | | | | |
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| amour | | | On peut prouver sa noblesse aussi bien en étant maître de son cœur qu'en triomphant par lui : « nobles rêveurs, nobles dompteurs des rêves » - O.Spengler - « edle Träumer und edle Bezwinger der Träume ». La noblesse est la forme du devenir formant le fond de l'être. | | | | |
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| amour | | | Quand on aime, on aime une chimère animant un visage réel ; quand on n'aime plus, c'est bien le visage même déserté de chimères. | | | | |
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| amour | | | Oui, le cœur n'a pas de rides, puisque la cervelle l'a noyauté et l'a blindé par greffes inusables. Des rides d'un cœur, comme des ruines d'une tour d'ivoire, peuvent garder des fantômes mieux que des monuments ravalés. | | | | |
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| amour | | | Rencontre merveilleuse du désir et de la jouissance, s'arrêtant au seuil infranchissable du manque - le rêve, avec son autre nom : volupté ou mieux Lust ! « Qu'est-ce en somme la rose - que la fête d'un fruit perdu » - Rilke. | | | | |
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| amour | | | « On aime seulement des qualités et jamais la personne » - si Pascal a globalement tort (aimer, c'est être attiré par la personne, par l'être, sans y être conduit par ses qualités), il y a, tout de même, une seule qualité, sans laquelle, en effet, toute personne s'effondre, c'est son regard. Cependant, à quel regard on atteint, quand on réussit à devenir, un court instant, homme sans qualités ! « Le regard n'est plus réducteur, mais fondateur de l'individu »*** - Foucault - début du nihilisme et du rêve : « On serait tenté d'appeler l'homme sans qualités - nihiliste, celui qui rêve des rêves de Dieu »*** - Musil - « Man mochte den Mann ohne Eigenschaften einen Nihilisten nennen, der von Gottes Träumen träumt ». | | | | |
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| amour | | | J'aime, tant que je garde l'image de l'être aimé - dans un lointain hors de ma vue, et si cet être s'approche trop près, je risque d'en perdre l'image véritable. Je devrais aimer par des coups d'ailes, sans mettre le pied ou les yeux sur terre. | | | | |
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| amour | | | Aimer, c'est la caresse d'une jouissance irréelle ; être aimé, c'est la caresse de l'amour-propre bien réel ; l'amour partagé, c'est la rencontre du songe et du réveil. « Aimer, c'est jouir, tandis que ce n'est pas jouir que d'être aimé » - Aristote. | | | | |
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| amour | | | Le rêve est l'image qu'on peut aimer, sans qu'elle bouge, grandisse ou s'inscrive dans la réalité ; il est la fusion du premier et du dernier pas, sans qu'on ait besoin de pas intermédiaires ; et l'homme et la femme de Wilde désirent peut-être la même chose : « Les hommes veulent être le premier amour de la femme ; les femmes voudraient être le dernier rêve de l'homme » - « Men want to be a woman's first love. What women like is to be a man's last romance ». | | | | |
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| amour | | | L'horizontalité socio-économique devint la seule dimension, dans laquelle évoluent les passions des hommes ; la verticalité de la vie s'articule autour de la profondeur de la réalité et de la hauteur du rêve, mais l'homme prosaïque veut abaisser le rêve, en le rapprochant de la réalité, tandis que le poète, c'est à dire l'amoureux, découvre du rêve en tout point réel, autour de l'être aimé, - des sublimations mystérieuses et immédiates. | | | | |
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| amour | | | Choisir entre Werther (laisser son imagination se traduire en réalité - une tragédie) et Don Juan (laisser la réalité réveiller l'imagination - un vaudeville), ce choix stendhalien ne se pose plus aujourd'hui, où la réalité et l'imagination ne communiquent plus entre elles, ce qui est une des origines de l'extinction de l'amour, dans les cœurs ataviques : « C'est dans l'amour que le rêve et la réalité ne font qu'un »** - Nabokov - « Мечта и действительность сливаются в любви ». | | | | |
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| amour | | | L'amour est un plongeon dans la source du rêve, où vivote, d'ordinaire, notre soi inconnu ; avec le dessèchement du pays du rêve, entraînant une non-vitalité de l'amour, on ne reste qu'en compagnie de son soi connu, bien enraciné dans le terre-à-terre. « L'amour d'un être nous fait pénétrer dans une vie inconnue et faire bon marché du reste »** - Proust. | | | | |
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| amour | | | L'inspiration : s'arracher, ou être arraché, à l'inertie, tomber sur un point zéro sans cause, passer le flambeau à une fibre créatrice. Cette rencontre entre l'inspiration et la création s'appelle culte des commencements, dont vivent l'artiste, l'amoureux et le rêveur ; dès que la première impulsion est éteinte, intervient la routine, palissent l'art, l'amour et le rêve. | | | | |
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| amour | | | Il faut entretenir l'inquiétude du cœur : dès qu'il se met à battre, même dans le vide du sentiment, la nuit m'enveloppe, je rêve, j'aime ; s'il ne se réveille que lorsque je crois aimer, je me trouverai en plein jour, je veillerai. | | | | |
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| amour | | | La foi et l'amour, ces supports palpables de nos espérances, quittent les cœurs avilis des hommes. L'espérance, c'est l'appel et l'attrait des chimères, et ce qui la remplace, dans nos cœurs, est le calcul, qui est l'appât du visible. « L'espérance est ce rêve, qui tient en éveil ton âme »** (Aristote), apothéose d'une âme vaincue : « L'espérance est la plus grande victoire, que l'homme puisse remporter sur son âme » - Bernanos, et même son agonie : « Se déshonore quiconque meurt escorté des espoirs, qui l'ont fait vivre »*** - Cioran. | | | | |
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| amour | | | Le bonheur, c'est la chance de parler à une oreille infiniment lointaine et compréhensive, ce qui se transforme inévitablement en extase, en délire divin, au contraire du à bout portant, qui est à l'origine des petits bonheurs et des grands malheurs. « On est d'autant plus heureux qu'on a davantage de formes de délire » - Érasme - « Quisque felicior, quo pluribus desipit modis ». | | | | |
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| amour | | | Le bonheur n'est pas une neige blanche immaculée, même lui a besoin d'ironie, qui est blanchisseuse de la vie, voyante du rêve et berceuse des ambitions. L'ironie, nous sauvant des gestes pathétiques : « L'homme, qui va se pendre, court encore à son bonheur »** - Pascal. | | | | |
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| amour | | | Parmi tant d'injustices et de brutalités, s'épanouissaient le rêve et l'amour, souvent main dans la main, cœur sur le cœur. On pouvait même dire qu'« il n'est de grand amour qu'à l'ombre d'un grand rêve » - E.Rostand. Aujourd'hui, la justice et les droits de l'homme calmèrent nos envolées, une lumière blafarde chassa toute ombre, le rêve agonisant est la risée de tous - l'amour devint une pièce de musée, que les touristes condescendants appellent romantique. | | | | |
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| amour | | | L'abandon du rêve, c'est à dire le retour à la vérité, marque le tarissement final de l'amour, au-delà duquel sévira la platitude sèche et mécanique : « L'amour - la procédure, qui fait vérité de la disjonction des positions sexuées » - Badiou - pauvre fonction, pauvre procédure, pauvre position… | | | | |
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| amour | | | Au-dessus du sens - le culte de la source perdue du premier mot et la joie de la divination de la finalité du dernier. « Chez la femme, le sens est porté par le dernier mot, chez l'homme - par le premier »*** - L.Salomé. L'homme est musicien d'antan, la femme est Muse de l'instant : le rythme, c'est l'émoi, né à la source et prolongé par le courant créateur ; le commencement, c'est l'émoi sans durée ni coordonnées. Le fleuve cherchant à rester fidèle au sens de sa source - telle fut le sens du rythme antique. | | | | |
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| amour | | | Depuis que les éclairs et les illuminations ne pénètrent plus la grisaille démagnétisée des hommes, on ne prête son ouïe qu'au bruit des choses, qui remplaça le tonnerre des rêves. Dans le champ amoureux, les aiguilles sont au point mort et ne sentent plus les pôles d'attirance céleste. | | | | |
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| amour | | | Dieu nous munit d'instincts de l'amour, du bien et du beau, sollicitant notre corps, notre cœur ou notre âme ; l'esprit les prend en charge, et pour cela il dispose de deux structures d'accueil - la raison et l'imagination : pour les développer jusqu'à leur insertion dans des algorithmes du réel ou pour les envelopper de rythmes imaginaires et mystérieux ; il faut choisir entre la justesse apaisante et la caresse troublante. | | | | |
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| amour | | | Toute caresse, que ce soit par le mot, par le regard ou même par la main, est si facile à profaner : il suffit que le réel fasse irruption dans le domaine, réservé exclusivement au rêve : « Ce monde trop réel est obscène »** - Baudrillard. | | | | |
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| amour | | | Notre âme est nomade, et l'amour est un appel à la sédentarité. Tant que l'étoile éclaire le gîte et non pas les chemins, tant que l'amour fait tourner les yeux vers le firmament plus souvent que vers les horizons, les amoureux voueront leur magnétisme au foyer béni, à ces hautes et palpitantes ruines, et se méfieront de vastes et monotones migrations. À moins qu'une terre promise apparaisse au-dessus de la hauteur acquise et nous fasse rêver. | | | | |
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| amour | | | Vouloir se débarrasser des illusions – telle semble être la devise de l'homme moderne. Il commença par jeter par-dessus bord le rêve collectif – le sacré ou la fraternité, pour finir encore plus près du mouton, et bientôt il se libérera du rêve personnel, de cette seule illusion que l'homme crée vraiment lui-même – de l'amour, et il deviendra un lucide robot. | | | | |
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| amour | | | Le corps, en tant que support de l'âme, ce ne sont ni la physiologie, ni l'âge, ni l'anatomie, ni les nerfs, mais la mémoire des voluptés ou défaillances de nos caresses, au milieu des rêves, des mots, des attouchements. Ceux qui se laissent influencer par les tracas de leur estomac, par la profondeur de leurs larmes, par la hauteur de leur rire, font, d'habitude, pleurer d'ennui. | | | | |
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| amour | | | La rhétorique ou l'imagination classiques, le rêve ou la sensibilité romantiques, le fantasme ou la folie postmodernes - cette dégringolade terminologique reflète fidèlement, pourtant, un progrès vers plus d'authenticité - le don sous-jacent, qu'il s'agisse de la créativité ou du frisson, est de nature érotique. Comme si le corps voulut prendre sa revanche sur l'esprit, la caresse se plaçant au même niveau que le bon et le beau. | | | | |
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| amour | | | Oui, la vie est un rêve, diurne ou nocturne, la raison ou l'érotisme, l'être ou le néant. Et comme toujours, c'est à travers leurs perversions que nous en touchons le fond : l'acte ou la possession, agir ou avoir. On jouit toujours à deux, et l'on jouit le mieux avec un partenaire vécu comme un mystère, et que ne voient pas ceux qui ne s'occupent que de problèmes visibles : « La physique est aux maths ce que faire l'amour est à se masturber » - R.Feynman - « Physics is to math what sex is to masturbation ». | | | | |
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| amour | | | La volupté est dans l'acte furtif et aveugle, et non dans le rêve absent ; mais l'acte est rare en amour qui vit du rêve, d'où le spectre de la souffrance, qui hante l'amour. Et l'acte, hélas, c'est le mal : « Dans le mal se trouve toute volupté » - Baudelaire. | | | | |
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| amour | | | L'âme n'a pas de mots à elle. La poésie seule, en bousculant les dictionnaires, peut jouer à l'interprète imposteur, l'illusion naissant dans l'étrangeté des arabesques et des idéogrammes, à la prononciation gutturale imprévisible. Toute illusion de la vie est plus sonore que la vie, question de la disposition des bonnes cordes. L'âme n'a que des ailes : « L'amour, c'est la paire d'ailes, dont Dieu a pourvu l'âme, pour qu'elle s'élève à Lui » - Michel-Ange - « Amore ‘mpenna l'ale, né l'alto vol al suo creatore, l'alma ascende ». | | | | |
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| amour | | | L'homme fut créé, pour rêver et aimer, en succombant, vers trente ans, à la première attaque de l'effectif sur l'affectif. C'est la prolifération de vieux qui précipita l'encanaillement des hommes. Leur laideur le doit à la médecine. On devrait éliminer l'homme au premier rêve envolé, au premier cheveu tombé ou chenu, au premier calcul disloquant un songe. « Quand on est aimé des dieux, on meurt jeune » - Plaute - « Quem dei diligunt, adulescens moritur ». | | | | |
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| amour | | | Comment naît le paradigme du théâtre, qui nous attire tous ? - par le besoin de sortir des gestes obligatoires, des rôles collectifs, des situations répétitives, des mots vétustes – donc, par le rêve. Et puisque la femme est une créature de rêve et l'homme – un créateur d'action, « l'actrice est une femme au carré, l'acteur – un homme dont on extrait la racine » - K.Kraus - « die Schauspielerin ist die potenzierte Frau, der Schauspieler der radizierte Mann ». | | | | |
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| amour | | | L'apport de la philosophie à l'action, à la connaissance, à la pensée est nul et non avenu ; sa première fonction est la création et la garde de la frontière du sacré, où sont exilés, désarmés et incertains, l'amour, le rêve et la musique : préserver un doute pulsionnel, plutôt que consolider des certitudes impassibles. | | | | |
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| amour | | | La possession ou la caresse, ce qu’on obtient ou ce dont on rêve, l’esprit dans les profondeurs ou l’âme aux anges, la danse hors espace ou l’espérance hors temps. | | | | |
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| amour | | | Rien de ce qui est lisible, par exemple ce qu’est ou fait mon soi connu, ne peut être attribut de mon soi inconnu (qui n’a pas d’attributs, il n’a que des vecteurs, des élans, des convergences vers mes limites inaccessibles). Le rêve – être aimé pour mon essence illisible et qui aurait touché une âme pénétrante. L’amour pour le palpable est affaire des glandes et des hormones ; il se forme sur les mêmes cordes que la haine ou l’indifférence. | | | | |
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| amour | | | La hauteur noble, la hauteur à garder, n’est pas dans un lieu à ne pas quitter, elle est dans un élan qu’apportent une âme chevaleresque ou un cœur amoureux, un regard fraternel ou les ailes palpitantes, bref – une amitié de rêve ou un amour de caresses. « L’amitié est l’amour sans ses ailes ! » - Byron - « Friendship is Love without his wings ! ». | | | | |
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| amour | | | La volonté de puissance doit se lire dignité de puissance, et cette dignité se traduit le mieux par la soumission d’une force brute à une faiblesse digne et délicate, aux moments, où nos ailes, soudainement découvertes, nous font oublier nos pieds ; le rêve en est le déclencheur, et l’amour est, aujourd’hui, le dernier de ces rêves non-éteints. | | | | |
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| amour | | | L’homme est naturel dans les stades, les abattoirs, les bureaux ; mais il vit ses plus beaux instants dans l’état artificiel – en tant qu’artiste, amoureux ou rêveur. On n’est naturel que face à ce qu’on comprend. | | | | |
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| amour | | | L’excès ou le manque de réalité : l’astronome, mesurant les distances, ou l’amoureux, pour qui s’arrête le temps, car il se met à vivre de l’inimitable et de l’inexistant. « N’est digne d’amour que ce qui vient d’ailleurs, du rêve » - Nabokov - « Люби лишь то, что редкостно и мнимо ». | | | | |
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| amour | | | Pour ne pas engendrer des désillusions, l’amour ne devrait pas oublier qu’il naît d’une illusion. | | | | |
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| amour | | | La béatitude d’abandon, le recours à mes faiblesses heureuses – tels sont de bénéfiques effets d’un amour inexplicable, inexpliqué. Je ne comprendrai jamais les chinoiseries : « Être aimé profondément donne de la force, aimer profondément donne du courage » - Lao Tseu – d’autant moins, que je ne vis ni ne rêve l’amour qu’en hauteur. L’axiologie chinoise est déroutante. | | | | |
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| amour | | | Pour rêver, briller, chanter, créer – il faut aimer. Pour certains, il le faut même pour penser ! « On ne peut philosopher sans aimer » - Dante - « A filosofare è necessario amare ». | | | | |
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| amour | | | La vie est faite de la réalité et des songes, de la veille et des rêves. Depuis que la vie n’est plus qu’une vigilante veille, le rêve s’évanouit. Qui pourrait encore dire avec A.Musset : « La vie est un sommeil, l'amour en est le rêve ? ». | | | | |
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| amour | | | La solitude m’accompagne depuis ma tout première enfance, et je peux témoigner qu’elle ne condamne pas à ne plus savoir aimer. Mais il est vrai, que, dans la solitude, on vit plus souvent du désir d’aimer que de l’amour lui-même. Mais doit-on le vivre ou bien seulement le rêver ? | | | | |
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| amour | | | La passion sans sommeil réparateur peut devenir mécanique ; mais si « la tendresse est le repos de la passion » - J.Joubert – ses rêves sont des caresses. | | | | |
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| amour | | | À la femme que j’aime je voudrais pouvoir dire : Tu es la seule qui n’es que rêve. À quoi pensait Rilke, en disant à L.Salomé : Toi seule est réelle - Du allein bist wirklich ? Peut-être, pour un poète, réel et rêvé peuvent échanger leurs contenus, sens et rôles ? | | | | |
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| amour | | | Oui, comme tout au monde, l’amour est un arbre, dont le premier don, cette fois-ci, ce sont ses ombres, dans lesquelles se love la volupté. L’austère Valery apprécie surtout ses racines : « L’amour croît comme une plante, et ce qu’on en voit, à savoir les feuilles et les fleurs et les fruits et la tige, n’est rien sans ce que l’on ne voit pas, les racines ». Pourquoi croître là où il s’agit de s’ébattre ? Ne pas voir est bon pour rêver ; voir est préférable pour se river. | | | | |
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| amour | | | Comment tombes-tu amoureux ? - tu as une soif de fauve et un talent de peintre, tu veux peindre un portrait et le fauve te dicte, à l’avance, le genre, les couleurs, les nuances secrètes ; survient un visage, et c’est ta soif, portée par ton talent, qui réinvente ce visage, que tu aimeras, aussi bien dans le réel du fauve que dans le rêve du peintre. | | | | |
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| amour | | | Ta place dans la vie terrestre dépend, évidemment, de tes forces, que tu arrives à déployer ; mais la place de l’amour céleste dans ton cœur dépend de la capacité de tes faiblesses à déployer leurs ailes redressées. Quand le Dieu biblique t’invite à L’aimer de toutes tes forces, Il s’adresse à l’homme du réel et non pas à l’homme du rêve. | | | | |
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| amour | | | L’amour et l’art sont les seules activités, où l’ange et la bête, en nous, se fusionnent, se détachent de la réalité et se livrent au rêve. « Le mélange d’amour avec esprit est la boisson la plus enivrante »** - Valéry. | | | | |
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| amour | | | Comme dans tout ce qui bouleverse l’âme ou émeut le cœur, dans l’amour cohabitent le réel et l’irréel ; pour le consolider, l’homme banal développe les facettes réelles, et pour le fêter, l’homme subtil enveloppe de caresses – les irréelles. Et les caresses les plus durables ne se dégagent pas des mains ni même des mots, mais des regards, des phantasmes, des rêves. Et l’on ne sait jamais ce qu’elles enveloppent ; c’est comme la musique, portant un sentiment, invisible et irrésistible. | | | | |
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| amour | | | Aveugle dans le réel, l’amour a un bon regard, tourné du côté du rêve. « Ton amour, qu’ils imaginent aveugle, est clairvoyant et perspicace, car si tu aimes, c’est parce que tu vois des choses que ne voit pas l'indifférent »** - Ortega y Gasset - « El amor, a quien pintan ciego, es vidente e perspicaz, porque el amante ve cosas que el indiferente no ve et por eso ama ». | | | | |
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| amour | | | Le mystère de la vie est intraduisible en pensées ; quelques étincelles, qui s’en détachent, s’appellent rêve. Avec notre mortalité se produit l’inverse : on aimerait occulter sa certitude, et l’amour serait le seul à le réussir : « L’amour est un fragment mortel de l’immortalité » - Pessõa. | | | | |
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| amour | | | Notre conscience a deux demeures – le soi connu, qui agit, et le soi inconnu, qui rêve. Quitter la première, pour rejoindre la seconde, est un acte désirable. Cet acte, étymologiquement, s’appelle extase, dont la plus belle manifestation est l’amour. « L’amour est un extase : il nous fait sortir de nous-mêmes »** - Unamuno - « El amor es un éxtasis : nos saca de nosotros mismos ». | | | | |
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| amour | | | Pour que le ciel étoilé devienne l’une des merveilles de ta vie, il faut que tu y trouves ta propre étoile. Et Cervantès : « On n’imagine pas un chevalier errant sans une dame, parce qu’il l’est aussi naturel, pour de tels hommes, que pour le ciel d’être étoilé »** - « No puede ser que haya caballero andante sin dama, porque tan natural es a los tales ser enamorados, como al cielo tener estrellas » - pourrait peut-être généraliser son adage aux rêveurs sédentaires. | | | | |
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| amour | | | Le réel est composé de problèmes et de leurs solutions ; y être fort, c’est savoir les exprimer, et y être faible – d’en être réduit aux balbutiements. Le rêve est le règne des mystères ; y être fort, c’est de s’y perdre, dans une volupté inexprimable, et y être faible – d’en chercher une traduction. L’amour, c’est la puissance irrésistible d’un rêve, naissant d’une faiblesse soudaine du réel. | | | | |
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| amour | | | Face à l’être aimé, il faut te demander s’il rend plus vertigineux tes rêves, plutôt que s’il rend plus sûre ta réalité. Le bonheur, rare, c’est qu’il réussisse les deux. | | | | |
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| amour | | | La raison te guide dans le monde réel, et l’amour – dans celui du rêve ; tant que tu ne confonds pas ces deux mondes, ton amour durera, grâce à ton imagination, ton goût de renaissance, ton attachement aux sources, ta foi en finalités. L’objet de ton amour existera davantage dans le haut rêve que dans la profonde réalité. | | | | |
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| amour | | | Seul l'état amoureux nous met, simultanément, face aux sources du rêve et aux origines de la réalité ; être amoureux, c'est ne vivre que de commencements, sans savoir distinguer si l'on est au seuil d'une grâce ou d'une pesanteur. | | | | |
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| amour | | | L’amour détache ton regard des horizons et le voue au firmament, où se retrouvent tous les grands paradoxes de la vie et du rêve : « L’infini enivrant de l’être ! L’extase et la douleur ! La puissance et la fragilité de la vie ! » - Boratynsky - « Пьянящая бескрайность бытия ! Восторг и боль ! Вся мощь и хрупкость жизни ! ». | | | | |
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| amour | | | La vie est remplie de la réalité et du rêve ; lorsque celui-ci dépasse celle-là - en volume, en valeur, en intensité -, on est proche de la poésie ou d’un amour. | | | | |
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| amour | | | Dans la réalité il y a nécessité, temps, limites ; dans le rêve il y a liberté, éternité, infini ; être poète ou amoureux, c’est laisser le rêve dominer la réalité. | | | | |
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| amour | | | Narcisse se rêve plus qu’il ne s’aime. | | | | |
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| amour | | | La notion de vérité, si capitale en Intelligence Artificielle (symbolique), trouve un parallèle inattendu avec la femme, avec ces deux démarches - de représentation (vérités dogmatiques) et d’interprétation (vérités sophistiques). Chez la femme, la beauté (langagière, gestuelle, plastique) défie la vérité de représentation ; le caprice (goût, passion, rêve) – la vérité d’interprétation. Et en plus, il semblerait que, chez elle, ces deux facettes se touchent : « Le caprice, chez les femmes, est tout proche de la beauté » - La Bruyère. | | | | |
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| amour | | | Le mot et l’acte peuvent n’être qu’expressions de la caresse ; la plus subtile des caresses réconcilie les deux, antagonistes dans le réel et complices dans l’idéel. | | | | |
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| amour | | | On tombe amoureux, en tombant des étoiles ; quand l’étoile même tombe, on vit à la lumière des lampes, on n’aime plus. « J’ignore qui vous êtes et, en vous découvrant, ne veux pas perdre l’illusion astrale »** - Tsvétaeva - « Не знаю вас и не хочу терять, узнав, иллюзий звёздных ». | | | | |
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| amour | | | Que tes yeux dévoreurs boivent la proximité réelle de ton amante ; que ton regard créateur invente, autour d’elle, des obscurités et des lointains de rêve. | | | | |
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| amour | | | L’amour est un rêve et, comme tout rêve, il subit son tragique affaissement. L’homme de rêve en cherche la consolation faisant renaître l’émotion ou une caresse d’une nature (sentimentale, verbale, gestuelle, intellectuelle), probablement différente de l’épisode précédent. L’homme de réalité et de calcul, dépourvu de cœur et d’imagination, passe, docilement, de l’amour à l’indifférence. | | | | |
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| chœur art | | | AMOUR : Quand on aime, la vie devient un art. Le poète rêve, que son art prenne l'épaisseur d'une vie. La belle rencontre de ces mutations se fait dans l'artiste amoureux. L'art existera, tant qu'on aura besoin de chanter l'amour au lieu de le narrer, de le détacher du sol au lieu de le soupeser avec des balances de ce jour. | | | | |
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| art | | | Le rêve de tout artiste : peindre un tableau apollinien d'une fête dionysiaque - être absent dans ce qui m'est le plus cher. Et comme le rêve, cette ambition ne connut jamais de succès. | | | | |
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| art | | | L'art : ne pas raconter, mais chanter le monde ; ne pas faire marcher, mais danser les images ; ne pas frapper les cibles, mais apprendre à tendre la corde ; ne pas calculer la joie, les yeux ouverts, mais la rêver, les yeux fermés. | | | | |
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| art | | | Sur l'influence des astres dans la littérature - on distingue nettement quatre types d'écriture : matinale, diurne, vespérale, nocturne. Cultivant l'espoir, la clarté, la chute ou le songe. Naissant de la paresse, de l'action, de la mélancolie ou de l'insomnie. Vivant hors lumière, surgissent des inclassables : Homère, Milton, Joyce, Borgès ; hors mélodie : Beethoven, Goya. | | | | |
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| art | | | La vie grouillait de rêves silencieux, lorsque l'art était plongé dans un sommeil de plomb ; mais dans le Moyen Âge de l'art contemporain, le rêve commun ne reproduit que le brouhaha des foires. « L'art était une utopie ; aujourd'hui cette utopie est réalisée » - Baudrillard - pour nous ennuyer ou nous épouvanter. En lisant certains journaux intimes, on se croit en pleine place publique ; heureusement, dans les tableaux des places publiques, peints par d'autres, on découvre plutôt un journal intime. | | | | |
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| art | | | L'univers du rêve, tout comme un système de logique, s'évalue sobrement : indécidable, il est le seul fond du vrai art, art de l'insoluble, l’art qui impose ses illusions. | | | | |
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| art | | | Mon écriture est matinale : le soleil de la raison eut juste le temps de faire briller la rosée du rêve ; je ne veux pas assister à son évaporation ; je laisse tomber ma plume à côté de la rose. | | | | |
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| art | | | Les songe-creux ont toujours tant de choses à dire, dont ils fixent l'être : sans savoir exprimer, ils impriment, ils signifient, ils font, pensant qu'ils sont. L'idéal de l'écriture serait de tout exprimer, de ne dire qu'un minimum, tout en cherchant à réduire le dit au chanté, de l'opérer à l'œuvrer. | | | | |
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| art | | | Ne pas savoir vivre sans écrire - graphomanie ; ne pas savoir écrire sans vivre, c'est-à-dire sans l'envie de rêver, - éthéromanie, nulla linea sine nocte plutôt que « nulla dies sine linea » - Pline l'Ancien. Pessõa : « Mieux vaut écrire que risquer de vivre ; l'écriture est la manière la plus savoureuse d'ignorer la vie » - justifie la graphomanie, qui ignore le ridicule de risquer d'écrire, lorsque aucune saveur vitale n'accompagne la plume. | | | | |
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| art | | | La bonne mémoire transmet icônes et idoles, de l'amnésie naissent spectres et fantômes. La poésie a grand besoin d'oublis. | | | | |
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| art | | | Poète est celui, pour qui les rêves sont plus véridiques que les choses. L'immensité du possible s'éploie devant le poète, là où pour le Terrien n'est possible que ce qui est. Le sûr n'est vrai pour lui qu'improbable ! | | | | |
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| art | | | Le poète aime le printemps pour les chimères qui naissent et l'automne - pour celles qui se meurent. Les fleurs à peine nées et les fleurs à peine mortes. Chanter apparitions, pleurer disparitions - le contraire de Nietzsche : « être sans pitié pour ce qui est faible ou mourant en nous » - « unerbittlich sein gegen alles, was schwach und alt an uns ist ». | | | | |
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| art | | | La poésie, c'est un songe dans la nuit de la vie, c'est la faculté de ne pas se réveiller et vivre et croire le rêve plus profondément que la réalité. « La matière propre de la poésie est l'impossible crédible » - G.B.Vico - « La propria materia della poesia è l'impossibile credibile ». | | | | |
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| art | | | Avec du talent, le délire des mots devient un rêve ; sans le talent, il tourne à un misérable verbiage. C'est sûrement un misérable qui dit : « Là où un homme rêve et délire, un autre se lève et interprète » - Ricœur – cet homme debout, sans doute, interprète des balivernes. Et vive l'homme couché, homme du rêve ! | | | | |
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| art | | | Ce qui compte, en art, c'est ce qui ébranle la beauté ou le rêve. L'art pour la vie et la vie pour l'art - le but et les moyens. Mais par-dessus tout - la noblesse des contraintes : quand on maîtrise le qui et le quoi, on s'entend avec n'importe quels pourquoi et comment. Et Nietzsche : « Tout comment est bon pour celui qui a, dans la vie, un bon pourquoi » - « Wer ein Wofür im Leben hat, der kann fast jedes Wie ertragen » - ne fait que la moitié du bon chemin. | | | | |
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| art | | | La liberté est nue, la création est l'habillage. Même si la création-source est libre, la création-fleuve ne peut pas l'être, à moins que celle-ci réussisse à préserver le rythme de celle-là (l'étymologie du mot rythme !). On n'est libre qu'en rêvant, c'est-à-dire en ne désirant pas la mise en forme. La création est l'affectation, la recherche des empreintes de ce qui n'a pas de corps. L'art ignore la liberté connue, il en invente une autre, inconnue, il la crée ; il n'écoute pas, il émet sa musique au milieu du silence : « L'art est appel à la liberté » - Schiller - « Die Kunst ist ein Appell an die Freiheit » - sans être libre lui-même. | | | | |
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| art | | | Faire de l'art profond et de la vie haute - des alliés et même les unifier ; l'arbre ainsi construit s'appellerait - la création. Quand on n'en est pas capable, on voit dans l'art un mercenaire du rêve, ou, pire, on dit, que la vie, c'est « l'extinction du rêve par la réalité »** - Gogol - « разрушение мечты действительностью ». | | | | |
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| art | | | Le regard, dans ce livre, c'est le réveil de l'imaginaire sous l'impulsion du rêve, c'est le choix partial de représentations. | | | | |
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| art | | | Exclus de ta vie les événements, qui auraient pu arriver à n'importe qui ; ceux qui restent se cantonnent dans les rêves imagés. Je les fixe avec des métaphores, d'où jaillit une vie inconnue, mais dès que je les développe, la vie se dissipe et j'entends les roues dentées ou je lis les compteurs. L'art, c'est le courage de l'abandon, au sommet, ou mieux, en hauteur optimale. | | | | |
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| art | | | Le plumitif préfère la forme de rite sur un fond de raison ; je pratique les formes de raison sur un fond de mythes. | | | | |
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| art | | | L'écriture est un acte (et non pas un rêve) surveillé par une sensibilité, une mémoire et une intelligence, ce qui le décompose sur ces axes : la hauteur du style, l'étendue de l'ambition, la profondeur de la construction. | | | | |
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| art | | | Les quatre éléments offrent à la poésie ses quatre facettes : la poésie de la terre - le mythe, la poésie de l'eau - le naufrage, la poésie du feu - le romantisme, la poésie de l'air - la musique. | | | | |
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| art | | | L’échec fatal du genre discursif est dû au fait que le passage d’une perle à l’autre est presque toujours une grisaille mécanique. « La création – le passage continu d’un échec à l’autre » - Chestov - « Творчество есть непрерывный переход от одной неудачи к другой ». L’échec est dans le passage ! Tu renonces aux passages – tu restes avec les seules maximes, ces nœuds solitaires, ces triomphes des étincelles dans la nuit du rêve ! Hors lumières communes. | | | | |
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| art | | | Flaubert et Nabokov : l'ironie, plutôt verbale que tonale, et la poursuite de mots ou périodes justes pour narrer les faits. Le bon Dieu (ou le diable) est, pour eux, dans le détail, et ils déversent ce détail verbal, le faisant passer pour du style. Le style, c'est l'art d'élimination ascétique plus que d'échafaudage décoratif de platitudes. Que valent les litanies, trop claires, à l'éclairage sans ombres, sans l'intelligence intuitive, vibrante et par à-coups, sans ce ton, laconique et hautain, servant à chanter les rêves obscurs ? | | | | |
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| art | | | Il est trop facile de battre mes coulpes, lorsque je suis déjà terrassé ; c'est au comble de ma puissance, que je devrais en enterrer les rêves. La confession, c'est la reconnaissance de ma faiblesse primordiale ; c'est pourquoi il faut la pratiquer, dès que je ressens un accès d'orgueil ou de dynamisme. « L'art, c'est la confession gagnant de hauteur, c'est un monde de la faiblesse » - Pasternak - « Искусство - это повышающаяся исповедь, мир бессилия ». | | | | |
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| art | | | Le poète n'est pas enfant de l'harmonie, c'est l'harmonie qui naît du poète ! L'harmonie du scientifique a pour porteuse la perfection de la réalité, à laquelle il réussit à donner une interprétation ; l'harmonie du poète - l'appel de l'irréel, qu'il munit de musique. | | | | |
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| art | | | L'art commence par la création d'un langage, et donc, dans l'ancien, il est mensonge : « L'art est de la magie, débarrassée du mensonge d'être vraie »* - Adorno - « Die Kunst ist Magie, befreit von der Lüge Wahrheit zu sein ». On bricole de la vérité dans l'authentique, on crée du beau dans l'inventé. La vérité aide à vivre, mais la beauté apprend à rêver, bien que Nietzsche pense le contraire. Mais pour celui qui s'identifie avec l'axe entier art - vie, ce n'est qu'un retour du même. | | | | |
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| art | | | Le secret d'une grande littérature : créer le plus grand écart entre l'auteur et son rêve, et en vivre l'harmonie (Pouchkine ou Goethe) ou le conflit (Cervantès ou Cioran). | | | | |
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| art | | | La philosophie devrait créer des états d'esprit, comme la littérature crée des états d'âme. Créer un ciel, une hauteur, à laquelle s'illuminent ou se consument nos astres, nos espérances ou rêves les plus hauts. Mais les concepts des philosophes cathédralesques se distribuent en préfabriqués (Dostoïevsky : « Maintenant, les idées se vendent comme de petits pains » - « Мысли теперь продаются как калачи »), tandis que « les concepts sont des aérolithes plutôt que des marchandises » - Deleuze. | | | | |
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| art | | | Tout artiste veut parler de ses rêves ; mais c'est seulement chez les meilleurs qu'on voit, que leurs rêves sont dissociés d'avec leurs veilles. Chez les sots on revit la veille. | | | | |
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| art | | | L'unité aristotélicienne dans l'art : vénérer le début incompréhensible, rêver la fin imprévisible, vibrer entre les deux. Et tout le reste est maculature. | | | | |
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| art | | | L'affranchissement du lieu et l'inactualité rendent l'esprit - serviteur de l'imaginaire. Les noms et dates le transforment en tyranneau d'un réel trop palpable. « Toute localisation me semble odieuse, aussi bien que toute datation, pour nos pauvres fêtes de l'esprit » - Saint-John Perse. Ah, ce beau halo de l'acquiescement au réel non-daté et innommé ! | | | | |
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| art | | | L’amour de l’art est dans l’abandon conscient de la connaissance, de la profondeur, de la possession et l’adhésion aveugle au rêve, à la hauteur, à la caresse. | | | | |
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| art | | | Aucune liaison matérielle, causale ou hiérarchique entre le rêve inarticulé, qui soulève l'artiste, et le rêve surgissant, ensuite, de son œuvre. On ne narre ni ne récite ni même ne peint son rêve ; c'est l'écrit ou le sculpté lui-même qui doit être un rêve en soi, à la généalogie obscure. | | | | |
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| art | | | Quand le comment porte sur le style et le pourquoi - sur la noblesse, le talent du qui justifiera tout quoi. Mais l'écrivain d'aujourd'hui ne voit dans les comment et pourquoi que des quêtes logiques, ce qui rend moutonniers tous ses où et quand. Ce n'est peut-être pas si saugrenu que de prétendre, que toute littérature est de circonstance ? L'instrument devrait rester invisible, l'époque et lieu - évoqués en beaux fantômes. Des réponses respectables aux où et quand : dans l'âme (et non pas - à Paris), en pleine euphorie (et non pas - à l'heure de grande écoute). | | | | |
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| art | | | Le soi connu et le soi inconnu forment nos frontières : le premier s'occupe de nos clôtures et le second - de nos ouvertures. Nos limites accessibles, critiques, sont dessinées par la science ; de ce côté-ci nous sommes clos. Mais tout le contenu de l'art est dans l'élan vers nos limites inaccessibles ; l'art est ce qui nous donne la sensation d'être Ouverts, puisque son élan naît aux sources même du beau, et ses limites sont hors de notre emprise et nous font rêver. « Une œuvre universelle : ayant montré les limites de ses lieu et époque, - montrer, sans limites, ce qui dépasse le lieu et l'époque » - Tsvétaeva - « Мировая вещь : предельно явив свой край и век - беспредельно являет всё, что не-край и не-век ». | | | | |
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| art | | | Que je colle mon nez à la vie, ou bien que je me livre à l'imaginaire le plus débridé, mon écrit portera la même part de mon talent, de mon savoir ou de mes inquiétudes. Pour qu'une vie naisse de mes pages, seul mon talent est nécessaire. « Que ta vie s'accorde avec l'écrit, et ton écrit - avec la vie, sinon tous les échos de ta lyre sonneront faux » - Batiouchkov - « Живи как пишешь, и пиши как живёшь : иначе все отголоски лиры твоей будут фальшивы » - la vie n'a pas de musique à elle, elle est pleine de bruits, que la lyre ou l'esprit traduisent en notes. Si je peux vivre ce qui est écrit, c'est que c'est un mauvais écrit ; le bon n'est fait que pour me faire rêver. | | | | |
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| art | | | Si je me crois fort en pensées, puisque j'aurais atteint une hauteur, au-dessus des autres, je dois me tromper de dimension : la hauteur doit donner le vertige de la faiblesse et du rêve. La place des pensées est la profondeur, qui, inexorablement, devient platitude, si, chemin faisant, un mot ailé ne les élève pas en hauteur. | | | | |
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| art | | | Sans honte ni angoisse de l'auteur, l'art ne serait pas au-dessus des arts décoratifs ; mais, si tu veux faire entendre ta propre voix, il ne doit pas en porter des traces, qui sont toujours communes ; rester aux commencements, dans lesquels, avec la même probabilité, peuvent naître et le bonheur et la douleur du lecteur. Seul ton talent devrait en être responsable, l'intensité, non pas la véracité. « Nous ne possédons pas l'art. Nous n'avons à le payer ni par des souffrances, ni par des remords » - Pessõa. Parfois, chanter le rêve, c'est inviter à dormir. | | | | |
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| art | | | L'art, comme la religion, commence par l'intérêt qu'on porte à ce qui n'existe pas, n'existe déjà plus ou n'a pas encore existé. Même si la vision y compte moins que la création. L'artiste est celui qui ne peut pas vivre sans ce qui n'existe pas. Les yeux, qui en vivent, s'appellent regard. « Il me faut ce qui n'existe pas »** - Hippius - « Мне нужно то, чего нет на свете ». Pour en vivre ou pour le réinventer : « La mission du poète est d'inventer ce qui n'existe pas » - Ortega y Gasset - « La misión del poeta es inventar lo que no existe ». Et Kierkegaard - « Le génie ne désire pas ce qui n'existe pas » - veut faire de l'acteur - un figurant. | | | | |
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| art | | | La seule sincérité d'une œuvre, qui vaudrait quelque chose, est l'astuce, donnant de la réalité à une illusion. Mais il vaut mieux laisser l'illusion vide bien irréelle, mais valant la peine qu'on abandonne, pour elle, une réalité trop pleine. | | | | |
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| art | | | L'art n'est qu'un langage de plus pour interroger l'immensité muette de la vie. L'artiste la fait chanter, là où les autres la font parler. La vie réelle est l'action, et l'art est le rêve. « Si je pouvais embrasser la vraie vie, je n'aurais pas besoin d'art. L'art commence précisément où la vie réelle cesse » - Wagner - « Die Kunst würde allen Grund verlieren, wenn ich die Wirklichkeit des Lebens umarmen dürfte. Wo das Leben aufhört, da fängt die Kunst an ». L'art pour l'art, comme la langue pour les linguistes - sensé, mais à l'intérieur d'une mécanique, tandis que l'art, comme la langue, est l'extérieur d'une métaphysique. | | | | |
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| art | | | L'art a deux fonds : les choses vues et le regard de l'auteur. Les hommes remercient l'artiste de leur avoir ouvert les yeux, lorsque le premier fond domine ; j'ai envie de fermer les yeux, pour revoir les rêves de l'artiste, lorsque son regard est plus intéressant que ses objets. | | | | |
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| art | | | L'évolution vers une belle écriture : je commence par décrire ce que je ressens, ensuite je transcris ce que je sais, et je finis par inscrire mes mots dans une musique soufflée par mon rêve, loin de mes sentiments et réflexions antérieurs – mon mot deviendra compositeur et non seulement instrument ou interprète. Et je rougirai si je disais un jour, comme Nabokov, que je connaissais plus de choses, que je ne saurais exprimer par des mots. | | | | |
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| art | | | Dans le choix de ses matériaux, l'écrivain ne peut, malheureusement, pas se contenter de ses rêves et se passer de faits, et donc snober le temps. S'occuper du futur, de toute évidence, relève de notre facette robotique ; il restent le passé étendu, le vertical, et le passé immédiat, l'horizontal, (le présent n'existant que dans notre sensibilité immémoriale), la culture ou la nature, la personnalité ou le mouton. S'écarter du second est l'une des contraintes qu'on doit s'imposer. | | | | |
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| art | | | La vie n'apporta rien à mon écriture ; je ne puise que dans mes états d'âme, et ceux-ci communiquent non pas avec mes faits, mais avec mes rêves. Vivre pour écrire ou écrire pour vivre sont deux sottes attitudes de graphomane ou de tâcheron. L'homme parfait vit et crée dans trois mondes (le vrai, le beau, le bon), dominés par l'esprit, l'âme ou le cœur. | | | | |
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| art | | | Le créateur voit ce qu'il croit (rêve) ; le contemplateur croit (comprend) ce qu'il voit. S'ils cohabitent en moi, le second devrait n'offrir que des contraintes, tandis que tout commencement devrait appartenir au premier. « Ce qu'il croyait, il le voyait, au lieu que les autres croient ce qu'ils voient » - Fontenelle. | | | | |
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| art | | | L'écriture doit être un rêve, mais la vie, qui y perce, ne doit pas l'être, car le rêve à l'intérieur d'un rêve, par une espèce de double négation, serait atrocement réel. | | | | |
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| art | | | La mort qu'on ne pleure pas assez est la mort de l'art, la mort que l'agonie actuelle rend si proche et déjà palpable. L'art se maintenait, car on comprenait, que les plus beaux mouvements du cœur ou de l'âme ne pouvaient pas trouver une traduction non-illusoire dans la vie, mais on tenait à garder le cœur et l'âme, qui finissaient par se tourner vers l'art. La vie devenue le seul test du pathos, éthique ou esthétique, et l'esprit ayant usurpé le langage du cœur et de l'âme, on en constate des résultats dérisoires et finit par se métamorphoser en robot, sans pathos, sans intensité, sans rêves, c'est à dire sans l'art. | | | | |
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| art | | | Comment un écrivain aimerait voir l'évolution de son écriture : au début - simple et mauvaise, après – compliquée et mauvaise, ensuite – compliquée et bonne, enfin – simple et bonne. On commence par se prendre pour porte-parole de son sentiment et finit par comprendre, qu'on n'est qu'interprète de ses rêves. L'écriture est bonne, lorsqu'elle ne s'est pas encore détachée des dernières ombres de la nuit des songes et porte déjà la première lueur du jour des idées ; son mot doit donc être matinal, inaugural. | | | | |
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| art | | | De Sophocle à Corneille, en passant par Shakespeare, la tragédie suivait la recette aristotélicienne – se traduire par l’action et non pas par le récit. Seul Tchékhov dépassa – en hauteur ! - cette vision bien primitive, l’illusion d’une profondeur événementielle ; il devina (inconsciemment !) la grande tragédie dans l’impermanence, la vulnérabilité ou l’extinction des plus beaux états d’âme, de ceux d’un amoureux, d’un artiste, d’un rêveur – bref, non pas d’un acteur mais d’un spectateur. Il faudrait peut-être ne pas oublier L.Sterne : « La plus délicieuse de nos jouissances s’achèvera dans la terreur »* - « The loveliest of our pleasures ends with a shudder ». | | | | |
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| art | | | Toutes les médiocrités vivent du fond ; seuls les grands peuvent se permettre de rêver ou de créer en formes. | | | | |
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| art | | | Le jour n’a besoin que de notre raison ; c’est la nuit qui a besoin de notre talent, pour embellir nos songes et préparer l’aurore de nos plus belles pensées. « Le rêve peut avoir de la suite dans les idées »* - Bachelard. | | | | |
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| art | | | L’esprit compose le rêve, que lui dictent les yeux fermés ; l’âme, qui le lit, les yeux ouverts, se fait oreilles, pour entendre la musique, que visait, comateux, le rêve. La possibilité de l’art est dans ces deux paires d’yeux, tantôt naissants tantôt évanescents, découvrant la caresse ou devenant l’ouïe. | | | | |
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| art | | | Avoir sa propre voix signifie deux choses : savoir composer ou interpréter de la musique et savoir créer son propre langage. Avoir la vocation d’artiste, l’invocation de rêveur, la provocation d’ironiste. | | | | |
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| art | | | J’attends la même chose de l’art et de la philosophie : mystère et abstraction, rêve plutôt que réalité, fond numérique et forme poétique. Je vois que Th.Mann définit ainsi la musique : « La musique est miracle du nombre, l’art le plus éloigné de la réalité et en même temps le plus passionnel, abstrait et mystique » - « Die Musik ist Zahlenzauber, die der Wirklichkeit fernste und zugleich passionierteste der Künste, abstrakt und mystisch » - donc, tout art, toute philosophie doivent se réduire à la musique. | | | | |
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| art | | | L’attitude philosophique : reconnaître que la première fonction du langage est poétique et que la consolation humaine doit s’appuyer non pas sur les faits, mais sur les rêves – le poète, qui l’adopte, poétise sur le mode philosophique. Philosopher en métaphores conduit au même résultat. | | | | |
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| art | | | Pour les grands, le style est matière : les uns en bâtissent des phalanges, des palais, des écuries – lieux à vivre ; les autres – des châteaux en Espagne, sans portes, fenêtres, enfilades – lieux à rêver. | | | | |
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| art | | | Le culte du présent non seulement éteint le rêve du passé imaginaire ou du futur à bâtir, mais, surtout, il rend l’éternité du lointain sans intérêt. Comment mon écrit peut-il attirer leurs yeux affairés, puisque je n’y mets que de l’épique, du mythique, de l’initiatique. « Les livres médiocres flattent nos faiblesses – du siècle, de l’âge, du sexe » - Tsvétaeva - « Плохие книги льстят слабостям: века, возраста, пола ». Ces faiblesses d’esprit sont vécues comme forces par les atrophiés d’âme. | | | | |
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| art | | | S’éloigner de la réalité est un bon moyen pour se rapprocher du rêve ; la grandeur de Hugo et Dostoïevsky y doit beaucoup – tous leurs personnages sont irréels, contrairement à Balzac, Stendhal, Flaubert, chez qui on devine facilement un voyou, un ambitieux, un imbécile, tous bien réels. Aucune belle idée, et encore moins aucune belle image, ne peut surgir d’une source réelle. | | | | |
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| art | | | Travail du rêve libre (versifié) dans les éléments : allitérations du solide, assonances du liquide, rimes de l'aérien, paronymes de l'ardent. | | | | |
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| art | | | Dans l’approche de l’art, on doit partir soit de la vie soit du rêve, et ces deux angles d’attaque s’excluent, mutuellement. Nietzsche penche pour la vie, et moi – pour le rêve. La jouissance biologique serait, pour Nietzsche, l’essence même des valeurs esthétiques ; et pour moi, ce serait la caresse mélancolique. Sous toutes ses formes, le vitalisme est signe de la pauvreté – spirituelle, créatrice ou imaginative. | | | | |
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| art | | | Dans l’art, la vie joue un rôle insignifiant d’un cadre, choisi par le hasard et la géométrie, tandis que le tableau lui-même devrait ne refléter que le rêve. | | | | |
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| art | | | Dans les ruines il y a plus de vivant que de mécanique ; c’est pourquoi c’est un cadre idéal d’une écriture qui rêve de naissances plus que de constructions. | | | | |
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| art | | | Je ne produis ni récits à lire ni assertions à juger, mais états d’âme comme partitions ou songes à interpréter, dans les deux sens du mot, musical et intellectuel. | | | | |
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| art | | | L’ordinateur n’a pas à s’excuser auprès de Gutenberg, à cause de la chute du prestige et de la diffusion du livre. Le problème est ailleurs : il y a, aujourd’hui, autant de talents qu’aux toutes autres époques, et même peut-être autant de désirs de bonnes lectures ; ce qui disparut, c’est l’originalité, la musique, la noblesse – bref, l’âme, aussi bien chez l’écrivant que chez le lisant. Là où jadis s’éployait le rêve, une raison pseudo-révoltée, pseudo-savante, pseudo-exceptionnelle remplit les pages monotones, robotiques, tournées vers l’actuel et ignorant l’éternel. | | | | |
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| art | | | Un grand avantage du genre aphoristique : il est plus facile de s’y appuyer sur le rêvé que sur le vécu. | | | | |
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| art | | | Si, après avoir lu ton livre, quelqu’un te disait que son rêve eût gagné en hauteur, en pureté ou en intensité, tu pourrais interpréter ce vague et noble aveu comme éloge, compréhension ou fraternité, ce qu’attend n’importe qui. Tant de grandes catégories se développent en banalités. | | | | |
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| art | | | Toute grande culture a ses propres repères de profondeur : l’allemande – dans l’intensité et les concepts ; la française - dans l’intelligence et le style ; la russe – dans l’humilité et la tragédie. Tous ces repères s’ancrent dans la réalité ; tandis que la hauteur ne s’évalue que par la part et la qualité du rêve. Le Russe semble y être le plus compétent. | | | | |
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| art | | | Les livres, écrits pour combattre l’ennui et la vacuité de la vie, sont ennuyeux. Il faut écrire pour se solidariser avec les pulsions et la plénitude du rêve. Bruit du combat des yeux, musique de l’acquiescement du regard. | | | | |
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| art | | | En cherchant à rendre des sentiments vécus, beaux, authentiques, des sentiments à vivre, on ne fait pas de bonne littérature ; ce sont des sentiments imaginaires et nobles, des sentiments à rêver, qui amènent la belle littérature. | | | | |
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| art | | | Ta facette réelle, où dominent le calcul et la nécessité, reflète, tout de même, le miracle de la Création divine ; sur ta facette immatérielle, merveilleuse mais imaginaire, se gravent ou se peignent ton rêve et ta liberté. « On se peint dans son art mieux que dans sa vie même »*** - Suarès. | | | | |
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| art | | | Qu’on devine, dans ton écrit, quelle hauteur vise ton âme ou quelle profondeur scrute ton esprit, sans les confondre, - tel est le rêve de tout créateur. Tant qu’existaient des âmes, on pouvait encore défier St-Paul : « On sème un corps de l’âme, en surgit un corps de l’esprit ». Aujourd’hui, des esprits médiocres moissonnent l’insipidité des esprits médiocres. | | | | |
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| art | | | Chez le créateur lyrique, à l’homme de la perception du réel s’ajoute l’homme de la création du rêve. Au monde fini, rempli de problèmes et de solutions, s’ajoute l’univers de mystères. « Le Beau devient un problème suprême, exigeant une solution » - Pasternak - « Прекрасное становится высшей задачей и требует разрешенья » - le Beau, quand il est suprême, devrait chercher un mystère inouï, plutôt qu’une ordinaire solution. | | | | |
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| art | | | Les instances les plus intenses de ton existence sont celles, où il faut choisir entre la vie et le rêve ; le choix du rêve est l’acte de l’amour profond ou du haut art. « L’art n’est qu’une manière de vivre » - Rilke - « Die Kunst ist nur eine Art zu leben » - il n’est qu’un style de rêves. | | | | |
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| art | | | Le pire des holismes littéraires est le bourrage raisonneur, en largeur (complétude, liaisons). « Le secret d'ennuyer, c'est de vouloir tout dire » - Voltaire. Il faut savoir s'arrêter en profondeur - laisser le lecteur s'appesantir sur le dernier pas, qu'on ne fait pas soi-même. « Quand on n'a pas de talent, on dit tout. L'homme de talent choisit et se contient »* - Quintilien - « Indocti dicunt omnia. Doctis est electio et modus ». Ou bien on cherche à conter, à tout dire par algorithme ; ou bien à chanter, viser tout en rythmes. Démuni de poésie, on en cherche des ersatz totaux dans l'action, la vérité, la liberté. Du tout au rien ou du rien au tout - les itinéraires de ceux qui ne visent pas le ciel. Les meilleurs sont dans l'éternel retour sur le soi-même imaginaire, retour fait de commencements d'intensité égale. | | | | |
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| art | | | Mon état d’âme - ce désir difforme, cette voix du Bien - sert de commencement pour le chanter ; mais, en le chantant, un autre désir, inspiré par la forme naissante, surgit, - une voix du Beau. Le rêve musicalisé, c’est la rencontre de ces deux voix. « Je te chercherai par mes désirs ; je te désirerai en te cherchant » - Anselme - « Quaeram te desirando, desiderem quaerando ». | | | | |
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| art | | | Je m’ennuie avec les narrateurs des routes, des sentiers, des plages, des déserts, bref – avec les avaleurs de kilomètres, en étendue, en profondeur et même en hauteur. Je leur préfère les hommes d’idées ou de rêves, qui sont leurs seuls chemins, réels ou imaginaires. | | | | |
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| art | | | La nullité littéraire des musiciens et des mathématiciens s’explique par l’impossibilité de traduire la musique en autre chose que la danse ou d’interpréter la mathématique, en revenant au réel relatif et en sortant de l’idéel absolu. Danseur ou penseur, ces deux dons sont les seuls à faire de toi un écrivain. « J’aime la vie elle-même et non des au-delà quelconques ; je ne suis pas rêveur, je ne fouille pas mes états d’âme » - Prokofiev - « Я люблю самую жизнь, а не витания где-то, я не мечтатель, я не копаюсь в моих настроениях ». | | | | |
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| art | | | Les bons écrivains sont de deux sortes – des aliments et des excitants : les premiers m’apportent de la vie, et les seconds me transportent au royaume du rêve ; les premiers développent des problèmes communs, les seconds m’enveloppent de mystères individuels ; mon soi connu se nourrit des premiers, mon soi inconnu garde ses soifs, grâce aux seconds. | | | | |
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| art | | | Les ombres artistiques sont celles qui ne dépendent pas de la lumière qui les projette et finissent par se rapprocher davantage de la musique ou du rêve, qui sont si souvent une seule et même chose. | | | | |
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| art | | | Le seul art, qui n’ait pas besoin de la réalité, pour réveiller en nous des rêves, c’est la musique. Plus tu t’en rapproches, toi l’artiste, plus pur est ton art. | | | | |
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| art | | | L’art est traducteur du rêve, et le rêve est à l’opposé de la réalité, qui est la vie. Donc, contrairement à Bach : « Si ton art est de la vie, ta vie sera de l’art » - « Wem die Kunst das Leben ist, dessen Leben ist eine große Kunst » - je dirais : Si ton art est du rêve, ton rêve sera de l’art. | | | | |
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| art | | | On ne trouve de vrais rêveurs que chez Héraclite et Platon, Goethe et Byron, Dostoïevsky et Nietzsche ; tous les autres, avant, pendant ou après ceux-là, y compris leurs épigones, ne peignent que des bavards réalistes ou des pédants abstractionnistes. | | | | |
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| art | | | Tchékhov est le Mozart de l’art tragique ; chez les deux on trouve le plus grand écart entre l’homme et l’auteur – l’homme y est invraisemblablement bête et l’auteur – invraisemblablement pénétrant. Tchékhov ne fut nullement délicat, et Mozart ne fut jamais envahi par un rêve. Pourtant, les pièces de Tchékhov sont pleines d’une musique délicate ; les opéras et les concertos de Mozart nous renvoient aux rêves d’un dramatisme déchirant. | | | | |
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| art | | | Ce sont les caprices des dieux, imprévisibles, vengeurs et songeurs, plus que les péripéties touristiques ou martiales des Terriens, qui font le mérite d’Homère ; mais dans l’Orestie d'Eschyle, prolongeant Homère, le venger efface le songer. | | | | |
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| art | | | Dans la vie réelle, tous connaissent des instants de passion ; mais pour que de ton rêve ou de ta création, si tu en as, monte une passion, il faut que tu sois artiste. Il ne sert à rien de t’égosiller sur tes trémoussements, si ton style est plat ou sec. La brillante sécheresse (glänzende Trockenheit de Kant) peut apporter quelques pâles lumières, elle est incapable d’ombres éclatantes, dont est constituée une passion. | | | | |
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| art | | | J’entends tant de reproches, adressés à un écrivain, puisqu’il n’y aurait pas assez de vécu dans ses livres, mais je n’ai jamais entendu de regrets critiques à cause d’un manque de rêves. | | | | |
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| art | | | 1966, 1970, 1988 – les dates de la mort du dernier poète en Russie, en Allemagne, en France. J’ai beau m’extasier devant la merveille de la sauterelle, je ne peux en conclure, en absence de poètes, que « the poetry of Earth is never dead » - J.Keats. Les poètes traduisaient les concepts en rêves ; nos contemporains réduisirent tout rêve – en concept. Ce n’est plus aux mânes ou momies de la défunte qu’on rend hommage, mais à ses images de synthèse. | | | | |
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| art | | | Une question très éclairante à poser à tout écrivain : Comment voyez-vous votre place dans la littérature ? Je sais que la mienne se trouve au bout d’une impasse, mais je sais que personne ne pourrait m’y accompagner, puisque j’y communique, en hauteur, avec Celui que tout le monde ignore ou méprise. La-haut, je vis une métamorphose du réel en rêve. | | | | |
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| art | | | Tant de galimatias – philosophiques, picturaux, musicaux (la liste reflète la chronologie des agonies) – se présentent comme l’avènement de la sensibilité pure. Dans un langage plus réaliste, je parlerais du hasard des relations entre concepts, du hasard des couleurs ou des formes, du hasard du croisement des tons, des rythmes. Bref, la disparition de la mélodie – spirituelle, pittoresque, émotive. À force de moduler à outrance les reliefs de notre âme, on aboutit à une platitude idéologique, formelle, impersonnelle. | | | | |
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| art | | | La démonstration convaincante de la différence entre les produits des yeux et du regard, c’est Valéry qui l’expose : la platitude, morne et maniérée, de ses Vues et la haute liberté, organique et spontanée, de ses Cahiers. Journées de travail, matinées de rêve. | | | | |
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| art | | | J’ai choisi de me montrer, plutôt que de montrer les autres ; ce qui revient à préférer le chant au récit. Le seul musicien, chez moi, est mon âme ; en absence des âmes, personne ne m’entend – l’âme n’est entendue que par des âmes – ma réplique au fragment de F.Schlegel : « Les esprits ne se montrent qu’aux esprits »* - « Geister zeigen sich nur Geistern ». Les abstractions, les rêves, les spectres passent, inaperçus, inentendus… | | | | |
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| art | | | Pour apprécier le rêve aérien, coulé dans le bronze des mots, on a besoin d’une imagination pour le voir et d’une oreille et d’une intelligence – pour l’entendre (dans les deux sens du mot). | | | | |
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| art | | | La création est un contraire du rêve : celle-là vaut, surtout, par la qualité de ses nets commencements, et celui-ci – par l’inaccessibilité de ses buts vagues. Mais aussi bien les commencements que les buts y servent de lumière, pour projeter nos ombres intellectuelles ou sentimentales. « L’impossible, nous ne l’atteignons pas, mais il nous sert de lanterne »** - R.Char – tu y parles du rêve immobile, tandis que la création est l’art du possible animé. | | | | |
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| art | | | L’art fait verdoyer le rêve, pour se sauver de la sécheresse de la vie ; la science résume la vie dans un arbre, chargé d’inconnues vivantes. Quand on ignore la technique d'unification d'arbres, on s'horrifie pour rien : « L’art est l’arbre de la vie ; la science – l’arbre de la mort » - W.Blake - « Art is the Tree of Life, Science is the Tree of Death ». | | | | |
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| art | | | Comme la vraie philosophie, l’art devrait être soit une caresse, apportant une consolation à nos rêves vulnérables, soit une mise en musique de la vie au moyen d’un langage poétique. « L’art n’est pas une puissance, mais une consolation » - Th.Mann - « Die Kunst ist keine Macht, sie ist nur ein Trost ». | | | | |
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| art | | | Dans l’art, tout relève du rêve ; celui qui pense y placer la vie n’y dépose que de mauvais rêves. « Il ne s'agit pas de peindre la vie, mais de rendre la peinture vivante » - Cézanne – cette définition s’applique aussi bien à la photographie qu’à la folie. | | | | |
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| art | | | Les armes du style : l’étendue des écarts langagiers subtiles, la profondeur des métaphores conceptuelles, la hauteur des chemins d’accès aux objets de rêve. | | | | |
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| art | | | Tant de livres, aujourd’hui, à nous apprendre à agir, à réfléchir, à connaître – et aucun pour nous faire rêver. Quelle amère ironie dans ces paroles de G.Bachelard : « Les livres sont nos vrais maîtres à rêver ! ». | | | | |
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| art | | | La littérature et la philosophie ont les mêmes exigences de forme – la virtuosité langagière – et de contenu – la consolation dans l’affaissement de nos rêves. Leur contraire, la science, codifie le langage et, dans la plupart des cas, elle est sans conscience morale. | | | | |
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| art | | | L’inspiration (état d’âme dans l’espace, créant un enthousiasme a posteriori) n’a aucun rapport avec l’excitation (état d’âme dans le temps, portant un enthousiasme a priori). Une main tremblante est compatible avec un esprit ferme, tous les deux au service de l’âme. On vit dans le temps (un devenir de routine), on rêve dans l’espace (un être de rupture). | | | | |
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| art | | | Les pièces de Tchékhov réveillent des sentiments tragiques, chez les rêveurs, et mélancoliques, chez les railleurs. « Tchékhov adressait aux hommes joyeux le chagrin de ses livres » - Nabokov - « Чехов писал печальные книги для весёлых людей » - c’est ce que lui-même pensait, à la Mozart, c’est-à-dire – bêtement. | | | | |
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| art | | | Le bon lecteur refuse la nourriture indigeste ; il ne digère que des aliments et des excitants. Les premiers raccourcissent la vie, les seconds allongent les rêves. « Ce qui me nourrit, me détruit » - Ch.Marlowe - « What nourishes me, destroys me ». | | | | |
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| art | | | Depuis plus de deux millénaires, dans la dramaturgie tragique domine la mort violente. « Le théâtre tragique met trop d’importance à la vie et à la mort »* - N.Chamfort. Le naufrage, le dépérissement ou l’agonie du rêve, cette véritable tragédie, n’attire pas l’attention européenne. | | | | |
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| art | | | Visiblement, l’écriture est plus près du rêve que de la réalité, puisqu’elle crée, irrésistiblement, la sensation de fusion avec ton enfance, ce que ne réussissent, en général, que les rêves. | | | | |
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| art | | | La réalisation d’un beau rêve n’est jamais belle – le contraire de la vie : « La vie n’est jamais belle, seulement ses images dans le miroir de l’art » - Schopenhauer - « Das Leben ist nie schön, sondern nur die Bilder des Lebens im Spiegel der Kunst ». | | | | |
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| art | | | Dans l’art, le passage du réel au rêve est du même ordre que le passage de la profondeur à la hauteur, de la possession à la caresse, de la marche à la danse, de la parole au chant, de la prose à la poésie. | | | | |
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| art | | | L’art est la peinture de tes états d’âme ; de tout tableau réussi émerge le chant d’un rêve ; de tout chant tu peux extraire le récit d’une pensée ; toute pensée a partie liée avec la vie. Donc, l’art réconcilie le rêve et l’action, qui ne se rencontrent guère ailleurs. | | | | |
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| art | | | L’artiste s’évade de la réalité pour s’adonner au rêve. Cette évasion est une déconvenue face à la vie des actions et des événements. | | | | |
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| art | | | C’est dans l’art que se croisent deux ambitions : vivre le rêve et rêver la vie. | | | | |
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| bien | | | On passe dans le camp du mal, chaque fois qu'on préfère au rêve - un acte : « Les bons sont ceux qui rêvent ce que les méchants font »** - Platon. Nous sortons tous ex-æquo de l'épreuve des actes ; c'est le rêve qui, seul, nous fait pressentir la troublante présence du Bien, au fond de notre moi immobile. | | | | |
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| bien | | | Le Bien ne survit pas à son cocon originel de rêves ; éclos en chrysalide de reptation, il se métamorphose en répugnant parasite d'actes. Rêver, c'est renoncer à l'irréversible. | | | | |
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| bien | | | Dieu créa le remords sans faute, pour nous donner le rêve des défaites ; les hommes créèrent le repentir de la faute, pour que nous rebondissions vers une promesse de victoire. | | | | |
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| bien | | | Pour te mettre à rêver, ne laisse pas ta nuit de Walpurgis se transformer en nuit d'orgie. | | | | |
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| bien | | | L'opposition entre le Bien et le mal (le ressentiment de Dostoïevsky, l'idée empruntée par Nietzsche) est bête, puisque le vrai mal naît de l'incompatibilité entre le muscle et le rêve. La vraie innocence est la vraie honte, puisque, pour atteindre à l'une ou l'autre, il faut aller au-delà du Bien et du mal, dans une même direction. | | | | |
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| bien | | | Le face-à-face, le Bien contre le mal, n'existe pas ; n'existe que le Bien, qui introduit le mal, chaque fois que mes mains levées au ciel sans réponses tombent et s'occupent de la terre sans questions. | | | | |
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| bien | | | Le mensonge non suivi d'action peut n'être que songe ; la vérité traduite en action est toujours porteuse de mal ; tandis qu'une sagesse de foire proclame que « le mal est entré dans le monde par le mensonge » - Kant - « das Böse ist von der ersten Lüge in die Welt gekommen ». | | | | |
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| bien | | | Tant que j'habite la réalité, c'est à dire l'action, la mauvaise conscience me suit ; on ne peut la calmer qu'en plongeant dans le rêve : « Je sais que je suis enchanté ; cela suffit, pour garder ma conscience en paix » - Cervantès - « Yo sé que voy encantado, y esto me basta para la seguridad de mi conciencia ». | | | | |
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| bien | | | La vie, c’est ce qu’il y a de plus proche ; et le rêve – ce qu’il y a de plus lointain. Le Mal est toujours sous tes pieds, dans tes muscles, en ton cerveau ; et le Bien n’est qu’une cible inaccessible, au-delà des rêves. Et la langue de R.Char a fourchu : « Le mal vient toujours de plus loin qu’on ne croit » - c’est, évidemment, le Bien qui s’y réfugie, intraduisible, immatériel et immatérialisable. | | | | |
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| bien | | | Être-coupable est ma demeure, la ruine de mes faits, où se dresse, invisible, la tour d'ivoire de mes cauchemars et de mes rêves. Ma justice fantomatique. Mais la justice robotique des hommes trace si facilement le chemin entre l'injustice commise et le verdict de culpabilité. | | | | |
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| bien | | | La liberté, dans les affaires de l'amour ou du Bien, ne sert à rien ; dans les deux cas on subit un profond esclavage, qui nous fait rêver de hauteur ; dans l'amour, on devient regard, pour voir dans l'objet adoré toute la beauté du monde, et dans le Bien, on devient ouïe, pour écouter sa conscience silencieuse et désorientée. | | | | |
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| bien | | | Il existent deux approches du Bien et du Mal : une vision profonde ou un haut regard ; la première perçoit la justice et l'action – la liberté et l'égalité, les valeurs des solidaires ; la seconde conçoit la noblesse et le rêve – la fraternité, le vecteur des solitaires. | | | | |
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| bien | | | Qu'est-ce qui nous fait renoncer à l'action et fait plier notre genou ? - Dieu qu'on vénère, la femme qu'on adore, le Bien qui émeut. Rien ne nous apprend mieux l'avantage des yeux fermés et du rêve ouvert. | | | | |
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| bien | | | Le bon est celui qui a de la pitié pour les rêves et de l'ironie pour les actions ; le méchant est ironique avec des rêves et impitoyable dans l'action. « Les bons sont ceux qui se contentent de rêver ce que les méchants font en réalité » - Freud - « Die Guten sind diejenigen, welche sich begnügen von dem zu träumen, was die Bösen wirklich tun ». En plagiant Platon, tu donnes trop de sens aux rêves (qui doivent rester mélodies insensées) et pas assez - aux actions (qui n'ont que du sens sans mélodies). | | | | |
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| bien | | | La paix d'âme devint une épidémie, tempérée par l'indignation réglementaire. La résignation et la honte quittèrent les hommes d'aplomb et sans péché. Tous les écrivains prient sur la science, aucun n'interpelle les consciences. « Les bons écrivains sont les remords de l'humanité » - Feuerbach - « Die echten Schriftsteller sind Gewissensbisse der Menschheit ». La bonne écriture part de l'aveu honteux, que nos rêves ne se laissent reproduire ni en un geste ni en un acte ni même en un mot, qui est cependant leur ultime chance. La mauvaise littérature se dévoue à l'enterrement du rêve et à la proclamation des droits de l'acte. | | | | |
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| bien | | | Je peux être dans le Bien que je sens m'interpeller, au fond de moi-même, - mais je ne peux pas le vivre. La vie est faite d'actes et de rêves, le Malin se tapissant dans les premiers et l'ange m'accompagnant dans les seconds. Les activistes se mettent au service du Malin, lorsqu'ils imaginent que leur bonté puisse combattre le mal ; je devrais ne combattre que l'ange complice, qui me rappellera que tout recours à l'acte me rendra boiteux. | | | | |
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| bien | | | La plupart des idées ou des mouvements d'âme admettent une traduction en matière ou en substance, mais « le Bien est au-delà de la substance, dans une surabondance de majesté » - Socrate - on peut agir au-delà du Bien, on ne peut que rêver au-delà de la substance. | | | | |
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| bien | | | Le mal n'existe que parce que je suis condamné d'agir, au lieu de prier ou de rêver. Le bien qui agit est un apostat, retournant au mal. « Que ferait ton bien, si le mal n'existait pas ? » - M.Boulgakov - « Что бы делало твоё добро, если бы не существовало зла ? ». | | | | |
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| bien | | | Ne créent ni ne prient que les esclaves. Esclaves d'une passion ou d'une vision. Devenus maîtres, ils se mettent à produire. Œuvres et autels se transforment en lignes de produits. On crée et prie devant le rêve, on produit dans la réalité : « Il n'y a plus de résolution symbolique, par le sacrifice, de l'excédent de la réalité »** - Baudrillard. | | | | |
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| bien | | | Le Bien commence où le soi connu et agissant disparaît, au profit du soi inconnu et rêveur ; mais pour l'homme moderne, là où le soi inconnu se met à chanter, le mal se met à parler. | | | | |
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| bien | | | La raison, chez Kant, a trois hypostases : guidée par la vérité pure elle est esprit, de retour à la bonne pratique elle est corps, soulevée par le don du beau elle est âme. L'esprit et l'âme s'acquittent fidèlement de leurs missions, tandis que le corps, agissant au nom du Bien, s'avère mauvais interprète, imposteur et corrupteur. De tout ce qu'il y a de merveilleux, chez l'homme, le Bien est peut-être le seul appel à ne se fier qu'au rêve et à renoncer à toute traduction en actes. D'où son prestige chez Socrate. | | | | |
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| bien | | | Tout le monde fuit les cloaques du vice ; le sot finit par bien tomber et s'installer dans l'étable d'un vice voisin, et le sage, même découvrant la caverne de la vertu, continue à songer aux fuites. La vertu est un rêve nomade dans la sédentarité des ruines. | | | | |
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| bien | | | Pour eux, l'éthique apparaît au moment d'un passage à l'acte net (que ce soit d'après des règles ou anarchiquement), tandis qu'elle ne s'évalue que dans un tête-à-tête trouble avec le sentiment (ou le rêve) du Bien. | | | | |
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| bien | | | Le soi connu forme une conscience du monde, fondée sur l'esprit ; le soi inconnu forme une conscience du monde, fondée sur l'âme. Le rêve est cette conscience du réel, détachée de nos bras et de nos pensées, et tournée vers le Bien et le beau irresponsables. Mais « la conscience du rêve est la négation du rêve » - Jankelevitch – si cette conscience nage dans le vrai affairé, au lieu du bon ou du beau immobiles. | | | | |
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| bien | | | Cette navrante manie des hommes de mettre en pratique ou à exécution leurs bonnes pensées comme leurs rêves. Toute pensée a un côté fonction et un côté outil. Seuls les délicats peuvent apprécier le premier (où se logent et la bonté et la beauté), sans se soucier du second. Qu'est-ce qu'un rêve ? - la jouissance d'une fonction gratuite. | | | | |
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| bien | | | Le sens de la vie : garder, à l'esprit et dans l'âme, la conscience de cette flamme divine, au fond de ton soi inconnu, flamme inextinguible qui s'appelle le Bien, et créer, par ton soi connu, deux traductions de ce message originaire cryptique : l'esprit formant des discours vrais, l'âme forgeant ou se délectant des belles images ; ces traductions sont la connaissance et le rêve. | | | | |
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| bien | | | L'esprit a sa source dans la culture, le rêve - dans la nature, mais le Bien ne réside ni dans la nature ni dans la culture, c'est un intrus de la fête de l'homme, un exilé dans la patrie des hommes. | | | | |
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| bien | | | La faiblesse est l'origine de nos plus beaux sentiments – le Bien, la noblesse, le rêve. La force a pour moteurs – l'envie, le nombre, l'inertie. Des élans angéliques et des instincts bestiaux. De nobles contraintes, de minables moyens. Le talent – se mettre au-delà ou au-dessus des deux. | | | | |
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| bien | | | Ce qui distingue les passions, ce n'est pas la part de vertus ou de vices, mais le milieu de leur exercice - la certitude de l'action ou le vague du rêve, le réel ou l'idéel, le plaisir des yeux ou la volupté du regard. « Les passions vicieuses sont toujours un composé d'orgueil, et les passions vertueuses un composé d'amour » - Chateaubriand. L'amour actif est source de tant de scélératesses, et l'orgueil passif – de tant de noblesse. | | | | |
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| bien | | | Ne vivre que de l'agir, c'est s'identifier avec la fourmi, le mouton ou le robot ; mais vénérer le seul non-agir, c'est vénérer la vache. Le Mal est dans l'identification de l'agir et du rêver ; ni la paix ni la tourmente ne me sauvent du Mal, et ce bouddhiste de Cioran a tort : « Le principe du Mal réside dans l'incapacité au quiétisme ». | | | | |
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| bien | | | À quelle époque mettait-on l'esprit chevaleresque au sommet des valeurs éthiques ? - au Moyen-Âge ! Mais le nouveau Moyen-Âge, qu'on vit aujourd'hui, c'est le règne du goujat : « Oubliez la vérité objective et vous rendrez les Terriens plus pragmatiques et libéraux » - Rorty - « To forget about objective Truth would make the world's inhabitants more pragmatic, more liberal » - pour les pragmatiques, ne vaut que ce qui s'achète, tandis que l'absolu, ou la vérité objective, à leurs yeux, c'est la gratuité inconditionnelle des rêves, des passions, des sacrifices. | | | | |
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| bien | | | L'écriture, c'est une tentative de reproduire, synchroniquement, l'évolution du sens du logos grec : compter ses éléments pour constituer l'arbre de la vie, conter des miracles pour entretenir le rêve, chanter le bon pour dire le beau. | | | | |
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| bien | | | Rien de spirituel à découvrir dans le mal qui frappe de l'extérieur mes intérêts, mes goûts ou mon corps ; le seul mal intéressant est celui qui naît de mes conflits intérieurs : entre le Bien, logé dans mon cœur et l'action qui taraude mon corps. Autant la lutte extérieure, pour prouver mon intelligence ou mon talent, est valorisante, autant la lutte intérieure entre le rêve immobile et le mouvement actif est angoissante et dégradante. « La provocation au combat est l'un des moyens de séduction les plus efficaces du Mal »** - Kafka - « Eines des wirksamsten Verführungsmittel des Bösen ist die Aufforderung zum Kampf » - d'où l'intérêt des capitulations précoces. Mais tenir à la caresse imaginative, même au milieu des rudesses possessives. | | | | |
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| bien | | | Le Bien se rêve et le mal se fait ; l’arbitraire tyrannique du Bien ou la liberté raisonnable du mal. L’esclavage du mal n’existe pas ; c’est le Bien qui nous y soumet. Oser le Bien immobile, atopique, fantomatique et non pas subir l’inertie du mal, actif, présent, évident. La vraie rédemption : se soumettre à l’esclavage injustifiable du Bien. Toutefois, cette résignation exige plus de volonté de puissance que la détermination de l’orgueil. | | | | |
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| bien | | | Le Bien est une interpellation angoissée, vrillée dans notre cœur, mais interdite de sortie dans le monde des actes ; le Mal n’est pas la privation d’un bien, il accompagne tout acte, qu’il soit agréable, neutre ou nocif. Le seul antonyme crédible du Bien serait l’indifférence, le cœur éteint. Et puisque l’homme se détourne du rêve (cet aliment du Bien) et se réduit à ses actions, l’hypothèse du mauvais Démiurge (moderne) est assez plausible. | | | | |
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| bien | | | On ne trouve pas la consolation dans la platitude du réel, on la bâtit dans la hauteur de l’imaginaire, où demeurent le Bien énigmatique, interdit de séjour sur Terre, et le Beau mystérieux, porté par des Anges de plume, de note, de palette. La consolation divine, inhumaine, donc. | | | | |
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| bien | | | Toutes nos cordes, en accord avec la noblesse, la créativité, le rêve, finissent, fatalement, par devenir lâches – c’est la véritable tragédie humaine, mais du point de vue thérapeutique c’est de la dégénérescence. Faut-il avoir pitié de nos propres défaillances incurables ? Ou bien faut-il chercher de belles pompes, pour un enterrement, plein d’intensité et de plénitude ? | | | | |
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| bien | | | C’est le Beau et non pas le Bien qui apporte la consolation la plus irrésistible. « La Beauté est une promesse du bonheur » - Stendhal. L’âme est ouverte à la musique du Vrai ou du rêve, tandis que le cœur ne communique qu’avec le frisson de mon soi inconnu. | | | | |
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| bien | | | Dans la vie il y a des actes et des rêves, et dans l’art il devrait n’y avoir que des rêves. Et puisque le Bien n’est jamais dans les actes, et puisque les rêves de l’art en sont plus près que les rêves de la vie, la voix du Bien s’entend mieux dans l’art, que dans la vie. Paradoxalement, plus l’art se met au-delà du Bien, mieux il réussit à faire apprécier celui-ci. « Plus tu t’adonnes au Beau artistique, plus tu t’éloignes du Bien » - Tolstoï - « Чем больше мы отдаёмся художественной красоте, тем больше мы отдаляемся от добра ». En hauteur, on s’éloigne de tout, mais c’est pour plus s’approcher de l’infini, où le Bien a plus de chances de nous attendre. | | | | |
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| bien | | | Au lieu d’être bons en rêve, ils veulent être intelligents en réalité. Ils osèrent l’inverse, être bons en action, - cette expérience tourna tout de suite à l'envers et à l'enfer. Le rêve leur resta inconnu. | | | | |
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| bien | | | Dans notre conscience, il n’y a rien de plus vivant que le sens du Bien, qui trouble notre cœur, sans lui donner la moindre indication des chemins ou des finalités, que ce Bien devrait adopter. Il est souhaitable peut-être, que les bras de l’homme d’action tâtonnent, en les prospectant ; mais l’homme du rêve n’a rien à y trouver, et le créateur encore moins. « Si le grain ne meurt… » - Goethe - « Stirb und werde ». - désigne la résignation de ne pas savoir traduire la voix du Bien en chant du Beau, et que Nietzsche place au-delà du Bien, en cherchant à munir le devenir créateur - de l’intensité de l’Être immuable. | | | | |
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| bien | | | Les sacrifices (comme les fidélités) ne sont que des actes, ils ne peuvent pas servir de support à la consolation, qui ne devient crédible qu’en nous renvoyant au rêve. « Dans la fidélité, nous apprenons à n’être jamais consolés » - R.Char – dans l’intemporel, demeure de la consolation, il n’y a ni jamais ni toujours. | | | | |
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| bien | | | Deux sentiments fondamentaux forment l’homme complet : la honte et l’enthousiasme. La saine culpabilité nous fait découvrir une profondeur réelle ; la sainte innocence nous maintient dans une hauteur imaginaire. | | | | |
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| bien | | | La honte finale ou les contraintes initiales sont des états d’âme centraux de l’homme d’action ou de l’homme du rêve, de Don Juan ou de Don Quichotte. | | | | |
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| bien | | | Ils disent, que ce qui, dans la sécurité, t’empêche de te tenir tranquille et de t’y endormir, ce serait le vice. Mais du trop de veille dynamique naissent les pires des vices ; la vertu, elle, naît d'une profonde faiblesse et apparaît dans un haut rêve. Le vice nous envahit par les yeux ouverts et les mains emballées. La vertu accompagne l'immobilité des pieds et la honte dans les yeux. | | | | |
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| bien | | | Dès que mon produit est beau, il n'est plus à moi ; je ne possède que ce qui est médiocre. Le vrai Bien est beau, c’est pourquoi il n’est à personne. Ce bien public fut créé par Dieu comme point de rencontre avec Lui. Si je m'en accapare, je ne penserais qu'au loyer ou aux locataires et je perdrais le sommeil du juste, parsemé de rêves. Il suffit que je ferme les yeux, pour que tout ce que je vois m'appartienne. | | | | |
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| bien | | | Les signes d’une liberté éthique : l’inexécution de ce que ton intérêt pragmatique dicte, la suspension de ce qui te plaît, l’acceptation de ce qui ne te plaît pas – ignorer ce que le Bien, comme le Beau, veut dire – en réalité ; celle-ci n’exprime ni contient que le Vrai. Le Créateur mit le Bien à accomplir et le Beau à créer - au Royaume du Rêve. | | | | |
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| bien | | | Seul un artiste, c’est-à-dire celui qui se met au-delà du Bien et du Mal, et donc au-delà de la liberté, peut se permettre des monstruosités du genre : « J’appelle décadent celui qui préconise ce qui n'est pas dans son intérêt » - Nietzsche - « Ich nenne ein Individuum verdorben, wenn es vorzieht, was ihm nachtheilig ist ». Une belle pose d’aristocrate, perclus de rêves, et une vile position de goujat, agissant dans la réalité. | | | | |
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| bien | | | L’orgueil te fait oublier parfois, que tu portes en toi, en permanence, une bête ; la honte occulte parfois la présence continue en toi – d’un ange. Heureusement, ta bonne mémoire te retournera toujours au sentiment de ta dualité. « Dans l’homme, le sentiment angélique de l’ubiquité ne s’était pas aboli, étant ineffaçable » - Valéry. Le sentiment bestial de l’unité s’appuie sur l’action aveugle, mais s’efface avec chaque rêve révélateur. | | | | |
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| bien | | | Ni le culte de la force mentale, ni l’adhésion inconditionnelle à la faiblesse sentimentale ne t’approchent du Bien divin. Le pire, c’est leur fusion. « L’idéal de la force est le sommet de la barbarie ; ses adeptes, il les trouve justement parmi des faiblards » - Novalis - « Das Ideal der Stärke ist das Maximum des Barbaren – und hat gerade unter den Schwächlingen Anhänger erhalten ». Le compromis : vouer la force à la création, et la faiblesse – aux rêves. | | | | |
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| bien | | | Le Bien, comme le rêve, ne se confirment ni par les actes ni par ni par les pensées ; ils sont affaires d’une grâce immatérielle, indicible. « Tu ne peux pas, par toi-même, rester ferme dans la vertu ; c’est une affaire de la grâce » - Nil de Sora - « Твёрдо стоять в добродетелях сам собою не можешь. Это есть дело благодати ». | | | | |
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| bien | | | Il est impossible de te débarrasser de la honte, puisqu’il est impossible de renoncer à l’agir, sa source principale. « L’homme reçut l’espérance, pour vaincre la honte qu’engendre tout acte » - Cioran. Ton espérance ne doit pas quitter le royaume du rêve et ne pas se mêler des broutilles dans la république des actes. L’espérance est une grâce, et la honte est une pesanteur. | | | | |
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| bien | | | Notre appartenance au clan des forts ou à celui des faibles dépend de deux composants : nos lumières dans le réel et nos ombres dans l’imaginaire. Ma force éphémère ne vient que du second composant. La misère de celui-ci est le cas le plus répandu chez les hommes, ce qui, par lucidité trompeuse ou par renversement d’échelles, les place dans la tribu hétéroclite des forts. Il n’y a plus de faibles ; la pitié perd sa raison d’être. | | | | |
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| bien | | | On ne doit suivre une invitation au suicide qu’à deux conditions célestes : premièrement, aucune beauté, vécue jadis, n’enflamme plus tes souvenirs et deuxièmement, aucun Bien, même muet, ne t’apporte une consolation durable. Autrement, suivre le désespoir terrestre ne peut être que de la trahison de tes rêves pas encore éteints. | | | | |
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| bien | | | La consolation ne peut venir que d’un rêve ; le Bien en est un, tant qu’il reste dans la cage de ton cœur ; une fois sorti dans le monde des actes, tout en apportant de la gentillesse à quelqu’un, il oubliera, négligera, éloignera, humiliera, blessera quelqu’un d’autre. « Dans un certain sens, le Bien n’est pas une consolation, mais une désolation » - Kafka - « Das Gute ist, in einem gewissen Sinne, trostlos ». | | | | |
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| bien | | | Le Bien : pour Platon – les Idées et leurs finalités ; pour Aristote – les Actes et leurs parcours ; pour moi – les Rêves et leurs commencements. | | | | |
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| bien | | | Les seules lois éternelles sont dans la mathématique.Toutes les autres sont provisoires. Le seul domaine, qui défie toute loi, c’est l’action, sensée refléter le Bien. Il existent des lois, hors toute morale, qui résument l’intérêt pragmatique de l’homme (struggle for life darwinien) ; elles sont comparables aux lois de la création des fondements du Vrai et de sa démonstration, aux lois, propres aux genres ou écoles du Beau. La liberté morale du Bien est due, intégralement, au hasard apophatique, celui qui ennoblit l’homme, s’écartant de ses intérêts évidents. Curieusement, les absurdistes détestent le hasard : « Si le hasard est roi, voici l’affreuse liberté de l’aveugle » - Camus. Il faut se rappeler aussi, que le rêve, commençant souvent par les yeux fermés, doit son intensité au hasard et non pas aux lois. | | | | |
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| bien | | | L’action dans le réel ou la création dans l’imaginaire sont deux formes du devenir : la première, en-deça du Bien et du Mal, engendre la honte (de l’Être) et la seconde, au-delà du Bien et du Mal, - l’innocence (du Devenir). | | | | |
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| bien | | | Tu fais le mal, malgré toi, fatalement, ce qui te rend malheureux ; même en aspirant au bien, tu ne peux pas le faire. Tu ne veux pas rêver du mal ; tu ne peux rêver que du bien, ce qui peut te rendre heureux. La nécessité dominant la possibilité, le malheur moral est plus vivace et prolifique que le bonheur. | | | | |
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| bien | | | Les premiers rêves, nés d’un espoir optimiste, en appellent aux sacrifices du secondaire ; les derniers rêves, renaissants dans le pessimisme désespéré, inspirent la fidélité à l’essentiel. | | | | |
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| bien | | | Dans ton existence terrestre, la sagesse est double : vénérer le Bien, au fond de ton cœur, et distinguer le cas, où doit dominer ton esprit, et le cas où il faut lui préférer ton âme : la raison, la vie, l’avance ou la folie, le rêve, la défaite. Tout, évalué à la courte échelle de ta condition humaine. | | | | |
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| bien | | | Le sens du Bien admet trois lectures : en tant que mystère, problème ou solution. Ainsi, il devient, pour l’esprit humain, - élan d’un rêve philosophique, sujet d’une étude scientifique, objet d’application naïve. Le philosophe est au-delà, le scientifique – dedans, le naïf – à côté. | | | | |
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| chœur cité | | | VÉRITÉ : L'homme, hors de toute tribu, s'attache aux invariants utopiques. L'homme de la cité, avide de progrès, marque toute avancée par proclamation de vérités nouvelles. Des faits, des acquis, des outils et pas des œuvres, ces créations inventées donnant à l'éphémère illusoire l'intensité refusée aux vérités gonflables à souhait. | | | | |
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| cité | | | Contrairement à ce qu'il dit lui-même, l'homme est de moins en moins fou, car la folie suppose un manque de rêves inaccessibles. L'époque moderne est unique en fabrication de rêves à portée des bourses. | | | | |
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| cité | | | Ces minables rebelles d'aujourd'hui - transgression des règles des autres, agression du temporel, progression vers le rationnel. Cette belle résignation - créer des règles, qui n'ont de sens que dans ta solitude, où se rêve le hasard. | | | | |
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| cité | | | La liberté, c'est ce qui nous autorise à vivre de ce que nous sommes : la banalité et l'impuissance. L'oppression nous force à réinventer ce que nous aurions pu être : des chimères envoûtantes et irrésistibles. | | | | |
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| cité | | | Plus sensible, plus rêveur je suis, plus attirante me paraîtra l'idée communiste. Plus réaliste je suis, plus résolument je m'opposerai à ce qu'on la mette en pratique. | | | | |
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| cité | | | L'homme libre d'aujourd'hui ne connut ni l'élan, ni l'écartèlement, ni le joug d'une idylle politique, défiant la force de l'argent. Il ne connut que le règne, sans partage, du boutiquier. Les cobayes des expériences poético-inquisitoriales devinent plus aisément les délices d'une société des marchands, que les adeptes de la vérité économique n'imaginent les horreurs d'une vérité utopique faite chair. Plus on est libre, plus on est aveugle. « Voltaire a dit : plus les hommes seront éclairés et plus ils seront libres. Ses successeurs ont dit au peuple, que plus il serait libre, plus il serait éclairé ; ce qui a tout perdu » - Rivarol. | | | | |
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| cité | | | Le faible, qui est toujours un peu sauvage, et le rêveur, qui est toujours un peu fripouille, n'ont rien à attendre de la démocratie, qui est la liberté du boutiquier, prude et probe, et du loup, pavoisé et apprivoisé. Ils sont caciques ou sous-fifres, à tour de rôle, rôles que répugnent les faibles comme les rêveurs. | | | | |
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| cité | | | La tyrannie se faufile à travers la prétention de l'incapable (doux rêveurs, assassins ou poètes) d'imposer l'illisible (la charité, la noblesse). Le capable (disciple d'Hermès) l'évince dans une émulation transparente arbitrée par la foule. | | | | |
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| cité | | | Le rêve de l'intellectuel européen - qu'on le déclare dangereux, qu'on cherche à le mettre au pas, qu'on le marque du sceau d'infamie, qu'on l'embastille, qu'on le déclare honni et ennemi public. Et il envie B.Russell, dont l’œuvre fut déclarée par la Cour Suprême américaine : lubrique, salace, libidineuse, lascive, érotomane, aphrodisiaque, irrévérencieuse, dépourvue de toute fibre morale (lecherous, salacious, libidinous, lustful, erotomaniac, aphrodisiac, irreverent, bereft of moral fibre). | | | | |
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| cité | | | L'Histoire fut possible grâce au poids des liens arbitraires ou imaginaires. Sa fin, c'est la reconnaissance que la seule authenticité est dans les relations commerciales, au réalisme pré-programmé. « La croyance utopique implique une radicale insincérité » - Ortega y Gasset - « La creencia utópica implica una radical insinceridad ». | | | | |
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| cité | | | Le bonheur des peuples est affaire des banquiers et des requins, le bonheur d'un homme est affaire de ses rêves (avant sa sécheresse) et de ses colombes (après ses déluges). | | | | |
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| cité | | | Et si ce qui condamne fatalement toute utopie humaniste n'était pas la bassesse du possédant, mais la paresse du dépossédé ? | | | | |
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| cité | | | L'histoire de l'humanisme : le XVI-ème siècle - le pathos d'une révolte, le XVII-ème- la passion d'une utopie, le XVIII-ème - l'élégance d'un rêve, le XIX-ème - la grandeur d'une théorie, le XX-ème - l'horreur d'une réalité, le XXI-ème - l'ennui de l'inutile. | | | | |
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| cité | | | L'homme libre : dans le noir de la solitude il garde le regard ; dans le brouhaha de la multitude il garde l'ouïe ; dans la fadeur des gestes il garde le toucher des caresses rêvées. | | | | |
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| cité | | | Tout est perdu, quand, au pays du rêve apollinien annexé par l'empire d'Hermès, tout acte de résistance n'est ressenti par moi-même que comme astuce de collabo. | | | | |
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| cité | | | Les combattants de la liberté n'eurent jamais pour adversaire des monstres tyranniques et haineux, mais bien d'insipides tenants de la routine et d'une inertie du statu quo. Mais ils furent plus jeunes, plus romantiques, plus pathétiques. La dévalorisation de la jeunesse, du rêve et du pathos sont à l'origine de cet immonde consensus, qui a aplati la querelle de la liberté aujourd'hui. | | | | |
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| cité | | | Peuple d'hommes de rêve, peuple d'hommes d'action, peuple d'hommes d'affaires - tel fut le cheminement de toutes les nations évoluées. L'élite, à contre-courant, fut en premier lieu dans l'action, puis dans le rêve - aujourd'hui, elle est dans les affaires, comme tous les autres. | | | | |
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| cité | | | Je peste contre le régime le plus juste, le plus efficace, le plus ouvert, mais sous lequel on se demande : qui rêve encore aux heures grasses ? Quelque chose d'essentiel manque d'aliments. L'âme ne se nourrirait-elle que de la misère d'un corps ou d'un cerveau en proie aux monstres ? Face aux robots, elle s'étiole et s'affadit. | | | | |
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| cité | | | Corruptio optimi pessima. Que les impôts, les vitamines et le fait divers ne laissent plus le temps à la populace pour songer au salut du monde, - on doit s'en féliciter. Mais que la même sagesse frappe les élites, c'est odieux. Le patricien, rognant ses ailes et baissant son regard, dépasse le vulgum pecus en répugnance. | | | | |
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| cité | | | La voix grégaire : une révolte collective pour favoriser l'individu actuel ; la voix aristocratique : la résignation individuelle pour se retrouver dans un collectif inactuel. | | | | |
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| cité | | | Dans une tyrannie en quête de drogues, le rêve comme démarche, qui grise, peut faire jeu commun avec la poudre aux yeux et la langue de bois. Dans une sobre démocratie, le rêve comme marchandise s'apparente aux faux en écriture. Le rêve a une petite chance de se maintenir sous la tyrannie, sous la démocratie il n'en a aucune. Bénie « censure, mère de la métaphore » - Borgès - « censura, madre de la metáfora » ! | | | | |
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| cité | | | L'essentiel du monde économico-politique : 1. tu t'en prends aux profiteurs, l'indigence des étals s'ensuit, 2. les profiteurs ignoreront la honte, 3. tu dois rêver et non pas chercher la justice, 4. il faut souhaiter, que cette saloperie perdure. | | | | |
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| cité | | | Il est normal de refréner, en moi, tout geste révolutionnaire ; il est infâme d'en enterrer, en même temps, le rêve. | | | | |
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| cité | | | Entre la pensée totalitaire (l'Un, la passion, le rêve) et la pensée libre, le choix est libre. Toutefois, le contraire de l'Un n'est pas un multiple libre, mais le hasard d'esclave ; le contraire de la passion n'est pas la raison, mais la mécanique ; le contraire du rêve n'est pas le rythme mais l'algorithme. Leur pensée libre est le grincement du cerveau et le silence de l'âme. | | | | |
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| cité | | | La pire des fautes, qu'on reproche aux princes d'aujourd'hui, - perdre le contact avec la réalité ! Eux, qui pourtant vivent perpétuellement dans l'insipidité du réel - comme d'ailleurs d'autres goujats de moindre importance - sans aucune évasion vers le pays des rêves ! Ils connaissent si bien leur place, qu'ils redoutent toute u-topie, non-lieu. « On acquit la réalité et perdit le rêve »*** - Musil - « Man hat Wirklichkeit gewonnen und Traum verloren ». | | | | |
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| cité | | | Face à la détermination du State Department et du Pentagone, l'Européen se lamente, qu'aucune voix forte et commune ne retentisse de ce côté-ci de l'Atlantique. Mais la voix européenne, jadis, se réduisait à l'âme, au frisson des cordes éthique, esthétique et mystique. Elles ne vibrent plus ; et dans le brouhaha monocorde économique, qui seul atteint aujourd'hui les oreilles, seule compte l'intensité boursière. | | | | |
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| cité | | | Le triomphe de la vérité, le déclin des utopies - les premières raisons du règne actuel de la grisaille dans les têtes. L'imposture des hommes du rêve, aspirant à plus de fraternité, de compassion, d'émotions, est définitivement balayée par la déferlante bien justifiée des hommes d'action, clamant le culte du terrain et le mépris de la hauteur. L'acte rapporte, le rêve coûte. Pour la première fois dans son histoire, l'humanité est orpheline de ses poètes. | | | | |
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| cité | | | Le contraire de liberté s'appelle passion ; il n'y a pas de liberté spirituelle - qui est toute de passion - la seule liberté respectable est la liberté politique. Le rêve silencieux, cette source de toute passion asservissante, est étouffé par le calcul libérateur et bavard. Lu à la porte d'une chambre d'hôtel ce magnifique écriteau, adressé aux femmes de ménage et exprimant une énigmatique et profonde sagesse : « Le rêve achevé, la voiX est libre » ! | | | | |
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| cité | | | Le regard est question d'un goût, qui n'est pas à justifier, et le goût, en présence d'une espèce, est une préférence gratuite, donnée à certains genres ; c'est l'esprit qui a besoin de justification de ses unifications d'arbres, qui est sa première fonction, et où il cherche surtout des similitudes des espèces. Vu sous cet angle, le mot de Nietzsche : « Voir partout des similitudes et en faire des égalités sont le signe de mauvaise vue » - « Ähnlichseherei und Gleichmacherei sind das Merkmal schwacher Augen » - juge l'esprit et non pas le regard. Dans les affaires de la cité, c'est une myopie voulue, puisque l'égalité à faire est en bas, mais la liberté à rêver est en haut. | | | | |
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| cité | | | Pour que le néon et l'hygiène satisfissent le besoin des hommes en lumière et en pureté, il fallut, au XX-ème siècle, tenter les deux termes de l'alternative tolstoïenne : éclairer ou être pur (светить или быть чистым), le phénomène ou le fantasme, le communisme ou le nazisme, aboutissant aux ténèbres et à la boue. La cuirasse exclut la pureté d'âme quoi qu'en pense Dante : « sous l'armure du sentiment d'être pur » - « sotto l'asbergo del sentirsi pura ». | | | | |
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| cité | | | L'histoire avait un sens - et présentait un intérêt pour son étude - lorsque la cité tenait un mythe ou une utopie en point de mire, sous forme ethnique, étatique ou civilisationnelle. Depuis que l'histoire n'est plus portée par l'enthousiasme, mais par l'apathie (« Ne pas laisser l'élan devenir enthousiasme ; la vertu est dans l'apathie » - Kant - « Den Schwung mäßigen um ihn nicht bis zum Enthusiasmus steigen lassen ; die Tugend erfordert Apathie »), depuis que les hommes préférèrent la justice robotique et la sensibilité moutonnière, l'histoire n'est pas plus instructive que la météorologie. | | | | |
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| cité | | | Voir dans l'Histoire un permanent progrès de la liberté n'est pas si bête que ça. Je serais tenté de voir dans l'Histoire un processus d'étouffement du rêve libre par une liberté d'esclaves, mais ce qui reste inexplicable, c'est l'existence, jadis, de rêveurs parfaitement libres et même repus. | | | | |
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| cité | | | Il y a très peu de choses, sur lesquelles le poète ait un avis ; le propre des moutons et des robots est d'en avoir un sur tous les sujets, y compris la bonté, la fraternité, l'amour ou le rêve. La fin de l'Histoire fut signée le jour, où leur avis la-dessus se mît à peser plus que celui du poète. | | | | |
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| cité | | | On s'adresse à la grandeur, à la pureté, à la poésie de l'homme - on arrive à la tyrannie du goujat, à la cruauté et à l'obscurantisme ; on se tourne vers le consommateur et vers le contribuable - une démocratie, tolérante et éclairée, s'ensuit, sans aucun effort de propagande. Voilà pourquoi tout théâtre, aujourd'hui, est théâtre de boulevard, tout livre - reflet de la gazette, tout rêve - traduit immédiatement en chiffres. | | | | |
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| cité | | | L'une des plus honnêtes leçons politiques : savoir dire non à la mise en pratique de certains rêves, que tu respectes, et dire oui à certaines règles, que tu méprises ; et l'on y verra de la trahison des saints ou de la complaisance aux crapules. | | | | |
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| cité | | | Le rêve social n'est beau qu'impuissant ; dès qu'un lyrisme (Marx) s'incarne dans un dynamisme (Lénine), un concentrationalisme (Staline) en prendra la suite. | | | | |
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| cité | | | Le révolutionnaire est un poète, il lui faut des noms - du vent, du sang, du gang. Le conservateur est un homme d'action, il lui faut des verbes ; il ment, il tend, il vend - il ment au cœur, il tend vers la raison, il vend l'âme. | | | | |
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| cité | | | Il paraît, que le premier supplice du méchant soit son propre rêve ; oh combien plus de supplices des autres débutèrent au siècle dernier par le rêve des grands cœurs ! | | | | |
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| cité | | | Le temps ne joue plus le rôle d'un rêve artificiel d'un avenir meilleur ; l'espace naturel et larmoyant le remplace ; l'écologie baveuse évinça l'égologie rêveuse. | | | | |
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| cité | | | Deux abstractions étonnamment semblables, le surhomme de Nietzsche et le prolétariat de Marx. Une utopie de solitaire et une utopie de solidaire. Une voix de l'esthétique, par-delà l'éthique, et une voix de l'éthique, par-delà la politique. Mais le même appel de la noblesse et du pathos. Frères sur papier et en rêve, ennemis en pratique et chez les acolytes. | | | | |
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| cité | | | Ils voient dans l'argent un instrument de la liberté. Que Pinocchio, fabriqué par d'autres outils, outils du rêve, paraît vulnérable, face aux robots à la cervelle, mâchoire et entrailles infaillibles, robots sortant de leur outil sans pitié ni honte. | | | | |
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| cité | | | Ils cherchent à s'extirper de la fatalité et à gagner la liberté par l'intelligence et le courage ; ce qui rend encore plus acérées leurs canines et encore plus cohérents leurs calculs, mais tue leurs rêves, frères de la fatalité, dans la région, où nolentem trahunt. | | | | |
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| cité | | | Les apports des deux révolutions. La française : en liberté - presque rien, en égalité - un microscopique progrès de l'égalité des chances, en fraternité - l'ivresse de quelques années. La russe : en liberté - l'étouffement définitif d'une liberté naissante, en égalité - un saut énorme vers l'égalité dans la misère, en fraternité - l'ivresse de quelques mois. Toutes les deux - nées de très beaux rêves : de ceux des encyclopédistes et de ceux du marxisme et de l'Âge d'Argent. Les peuples décidèrent de se débarrasser des rêves. | | | | |
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| cité | | | La voix des dissidents soviétiques, à force de s'éloigner de toute illusion, devint tristement vertueuse, à l'opposé de la pensée ironique. En m'accrochant à l'illusion, je ne fais pas reculer la pensée maléfique, mais je me prépare mieux à supporter le poids, sans ironie, de ma défaite. Le rouge au front et l'idylle rosâtre sur la langue m'éloignent des vertus démocratiques. | | | | |
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| cité | | | L'avantage de la pauvreté est de se trouver en bas de l'échelle sociale et d'être obligée de scruter le ciel, d'où pourrait tomber une manne quelconque. Ceux qui se trouvent en haut ont les yeux rivés aux pieds de l'échelle de peur de dégringoler. | | | | |
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| cité | | | Dès qu'un régime politique se détourne du réel, pour porter aux nues des chimères, il tourne à la dictature. Le discours totalitaire est lyrique, celui de la démocratie est prosaïque, atteignant l'hypocrisie et/ou le cynisme, qui prouvent un contact avec la réalité. La dictature ne peut être qu'héroïque ou épique, c'est-à-dire n'être que hors de la réalité. | | | | |
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| cité | | | Pour être un héros dans la vie, il faut avoir le culot, ou l'aveuglement, de voir son rêve incarné dans une action, une courte liberté. Heureusement, il en existent de plus vastes : « Si tu rêves, tu seras libre d'esprit ; si tu luttes, tu seras libre dans la vie »** - Che Guevara - « Sueña y seras libre de espíritu, lucha y seras libre en la vida ». La préférence donnée par les hommes à la chamaillerie, au détriment du rêve, se voit dans la propagation de cerveaux serviles et de libertés de reptiles. | | | | |
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| cité | | | Plus je peins ma sueur, moins de place y restera pour mon sang. Laisse geindre les voix fades et ne suis que ton rêve, doux ou amer, froid ou ardent. « La sueur et la peine, le lot de ces hommes, pour que d'autres puissent rêver » - Longfellow - « One half the world must sweat and groan that the other half may dream ». Les récompenses trébuchantes, récoltées par la première moitié, devinrent si alléchantes - de même que leur sueur se réduisant aux calculs sans douleur - la seconde moitié se fondit et rejoignit la première. Quelques derniers îlots de résignation seront prochainement submergés. | | | | |
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| cité | | | La liberté politique devint bien réelle, seulement elle changea de genre ; de fable elle se mua en mode d'emploi ou manuel de références, à usage des robots gouvernables. C'est de la ringardise romantique que de ronchonner : « La liberté politique est une habile fable, inventée par les gouvernants pour endormir les gouvernés » - Napoléon - tous veillent, aujourd'hui, et personne ne rêve. | | | | |
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| cité | | | Ils se plaignent du retard, pris par le développement spirituel, comparé avec le foudroyant progrès matériel. Un sot est, à ses yeux, toujours entouré d'imbéciles, et de plus en plus désespérants. Le monde est sursaturé de spiritualité au même point que de mécanique, c'est le rêve qui se raréfie sur les horizons des hommes. | | | | |
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| cité | | | L’universel n’est pas unidimensionnel ; ses versions s’adressent aux moutons, aux robots, aux poètes, et ses valeurs seraient exprimées respectivement, en nombres, en algorithmes, en rêves. Dans la sphère politique, le communisme entraîna dans sa chute toute universalité poétique ; le mouton et le robot s’en réjouirent. | | | | |
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| cité | | | Dans des bistrots parisiens, vous dénoncez le pouvoir des génocideurs de l'espèce, tandis que vous faites partie de ces génocideurs du genre d'homme, enterré depuis belle lurette dans son ghetto du rêve (on ne nomme homme que celui qui s'élève au-dessus de sa race). S'exerçant sur les machines, votre pouvoir ne porte plus de traces de vie. Votre vie, votre espèce et votre race s'évaluent en pesanteurs et non en grâces. | | | | |
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| cité | | | Moins on cherche l'homme, une lampe à la main, mieux on trouve la justice. Mais, pour trouver l'injustice, on n'a pas besoin de lampe : il suffit de fermer les yeux, pour rêver l'homme. Mais que de lampes fumantes, pestilentielles, escortent la Justice des hommes, au large bandeau aux yeux. | | | | |
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| cité | | | La liberté démocratique : pouvoir profiter pleinement de ses succès, pouvoir abandonner paisiblement ses avis défaillants. La liberté aristocratique : savoir sacrifier les fruits de ses triomphes, savoir rester fidèle au rêve déchu. C'est de cette dernière que parle Berdiaev : « La liberté n'est pas démocratique, elle est aristocratique » - « Свобода не демократична, а аристократична ». | | | | |
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| cité | | | On devient révolutionnaire, lorsqu'on vit de l'essence du monde. Quand on est trop immergé dans son existence, on attache trop d'importance à son absurdité (incongruité avec le rêve) et finit par une révolte, qui est encore plus absurde. | | | | |
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| cité | | | L'aveu de défaite anime le poète et renforce le politique. Le vaincu, c'est l'homme, c'est-à-dire ses faits et idées. La poésie et la politique, ce sont des triomphes, respectivement, triomphe de l'illusion et triomphe de la réalité. | | | | |
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| cité | | | Fossoyeurs, innocents et illuminés, de belles idées : du romantisme politique - Lénine, Hitler ; du romantisme artistique - Pissarro ou Malévitch, Schönberg ou Mahler. C'est ainsi que s'achèvent deux mille ans, où tâtonnaient l'humanisme et la grandeur, la direction et la hauteur du regard. Tout est confié, désormais, aux cervelles, muscles et griffes. C'est le romantisme qui est mort et non pas le totalitarisme ou l'académisme. | | | | |
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| cité | | | Le culte de l'inégalité, dans nos sociétés repues, découle directement de la sensation de force, qu'éprouvent même ceux qui se trouvent en bas de l'échelle sociale. Pour rendre l'homme – fraternel, il faudrait lui rappeler qu'il est faible. Et la liberté se vit mieux en tant qu'un songe qu'une veille. « L'épuisement est le chemin le plus court vers l'égalité, vers la fraternité, et c'est le sommeil qui y ajouterait la liberté » - Nietzsche - « Die Ermüdung ist der kürzeste Weg zur Gleichheit und Brüderlichkeit – und die Freiheit wird endlich durch den Schlaf hinzugegeben ». Il n'existe pas de rêves, nés dans l'abondance ; l'utopie est affaire de la misère, réelle ou imaginaire ; la satiété fruste tue la société juste. | | | | |
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| cité | | | La politique et la littérature furent les seuls genres d'activité, où l'on pouvait se passer de diplômes. Les écoles d'administration ou de journalisme comblèrent cette lacune : pour parler du salut de nos âmes, le Bac+10 est désormais obligatoire. Bâtir des ponts ou bâtir des rêves, les rouages s'entretiennent désormais grâce au même graissage. | | | | |
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| cité | | | Le même besoin, traduit en langues aristocratique ou démocratique : rêve ou amusement. L'élégance et la lecture ou bien le sport et l'ordinateur. Image en puissance ou image préfabriquée. | | | | |
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| cité | | | Dans cette société sévit l'arbitraire, et dans celle-ci apaise la loi. L'homme, avec la même présence de vertus et de vices, vit d'inquiétude et de honte, dans le premier cas, ou bien se repaît de conscience tranquille, dans le second. Un malheur moutonnier, un bonheur robotique. Le E.Jünger centenaire, avec ses dernières paroles : « Ma lecture approfondie de Dostoïevsky me rendit susceptible aux rêves inquiets » - « Meine intensive Dostojewski-Lektüre macht mich für unruhige Träume anfällig » - découvrit la saine inquiétude. | | | | |
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| cité | | | Il faut être archaïsant dans toute idée de l'avenir et visionnaire dans l'approche futuriste du passé. | | | | |
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| cité | | | L'éviction de charlatans et d'intolérants - explication première de l'intronisation du robot. | | | | |
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| cité | | | Quel philosophe est considéré aujourd'hui, par les instances académiques, pur et authentique ? - celui qui remâche infiniment les inepties de Spinoza, Hegel, Husserl. Imaginez l'horreur d'un État, qui serait dirigé par de tels bavards ou robots ! Ce fut pourtant le rêve de Platon. | | | | |
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| cité | | | L'intellectuel européen joint sa voix à la dénonciation générale des marchands d'illusions. Dont profitent les marchands tout court. | | | | |
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| cité | | | La première règle du monde entier devint : je suis plus fort - en intelligence, en performances, en héritage - donc, je mangerai mieux ; être plus fort signifiant se vendre mieux sur le marché courant, le prix d'échange étant devenu la seule valeur humaine prise en compte et bannie des contes. | | | | |
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| cité | | | Pour l'homme de justice, la révolution, comme le bien, devrait être une enivrante idée à rêver et non pas une sobre action à tenter. Puisque toute action finit par nous dégriser de tout vertige. Tout ce qui est ressenti comme sacré devrait se réfugier dans un temple ou dans ses vestiges, dans des ruines de notre sensibilité. | | | | |
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| cité | | | Être obligé de traduire dans les actes nets ce qui est réservé aux rêves obscurs – la tragédie ; la comédie, c'est l'inverse, mais effectué volontairement. C'est pourquoi dans la grande politique on voit une tragédie, et dans la grande volupté – une comédie. | | | | |
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| cité | | | Le siècle des Lumières : le culte de la raison ironique, débouchant sur les barricades et le romantisme. Le XX-me siècle : le culte de l'utopie édénique, laissant derrière lui les charniers et le cynisme. Pour rêver librement, faisons allégeance à la raison. | | | | |
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| cité | | | Enfant de prolétaires, au milieu des bagnards, je détestais le communisme et rêvais d'un règne aristocratique. Aujourd'hui, au milieu des hommes déclassés et indifférents, j'ai une tendresse tardive pour un communisme idyllique et impossible et j'ai horreur de tout aristocrate au pouvoir. Le communisme, en tant que rêve, est un sacré aristocratisme. L'aristocratisme, en tant qu'action, est un sacrilège. | | | | |
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| cité | | | Les hommes nobles, dans leurs recherches de la hauteur, sont souvent attirés et induits en erreur par l'ampleur des actes des princes de ce monde. À la fin, les défauts des cervelles et des bras de ceux-ci, près des horizons, sont pris pour la trahison du firmament des âmes de ceux-là. Platon, Gracián, Machiavel, R.Debray, dans leurs récits du réel politique, ne nous apprennent rien, leurs chants de l'irréel poétique gardent toute leur rafraîchissante valeur. Ils eurent des rêves, résistant à toute épreuve par l'ingrate et décevante action. | | | | |
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| cité | | | L'horizontalisation moderne : jadis, le liberticide fut commandé en-haut et combattu en-bas ; le phantasmicide, aujourd'hui, s'attrape par la simple propagation horizontale, et il n'existe plus ni le haut ni le bas. Sans la liberté, on peut rêver ; sans le rêve, on ne peut plus être libre, libre pour le sacré ou le fraternel. | | | | |
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| cité | | | Les beaux rêves politiques devraient être vécus comme les mystères, qui s'évaporent dès qu'on en trouve la solution. « Le communisme est le mystère de l'histoire, mystère résolu, et il sait qu'il est cette solution » - Marx - « Der Kommunismus ist das aufgelöste Rätsel der Geschichte und weiß sich als diese Lösung ». | | | | |
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| cité | | | La culture est bien réelle et la nature (humaine) – entièrement imaginaire. La première nous fait calculer la liberté (en multitude) ou désirer la fraternité (en solitude) ; la seconde nous fait songer à la chimérique égalité. Rousseau (celui du Discours sur l'inégalité et non pas celui du Contrat social) fut le plus noble des hommes des Lumières. | | | | |
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| cité | | | Chez les hommes, il existent deux oppositions, une profonde - entre les forts et les faibles, et une haute – entre la force et la faiblesse, à l'intérieur de chaque individu. La démocratie amortit et adoucit la première et exacerbe la seconde. La faiblesse humaine, ce sont les rêves - le Bien, l'amour, le lyrisme, et la force humaine, c'est la réalité - le calcul, le savoir, la responsabilité. Le culte de la force réelle tua le rêve. | | | | |
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| cité | | | Un jeune, au cœur palpitant et aux élans naissants, écoute deux clans politiques qui semblent être sentimentalement irréconciliables : les uns disent – produisons, et les autres – rêvons. Facile de deviner que Che Guevara attirera davantage de jeunes enthousiastes que Mme Thatcher. Ces jeunes, devenus hommes mûrs, finiront par découvrir, que, en dehors des discours idéologiques, enflammés ou ternes, les deux coteries manquent au même point de noblesse et de couleurs et pratiquent la même grisaille réaliste. L'engagement collectif sera suivi du dégagement personnel. | | | | |
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| cité | | | La haine, l’indignation ou le mépris – tels sont les états d’âme qui nous classent dans les clans politiques – le révolutionnaire, le démocratique, l’aristocratique. La focalisation sur les finalités, les moyens ou les contraintes. Produisant, à l’échelle politico-psychologique, des tyrans (détenteurs de lumières), des esclaves (receveurs de lumière), des rêveurs (émettant des ombres). | | | | |
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| cité | | | L’homme de nature est fait pour guetter, chasser, dévorer ; des mutations par la culture lui apprirent à légiférer, à voter, à consommer. Seuls les solitaires, aux appétits et goûts immatériels, se découvrent des ailes invisibles, arrêtent de ramper et cherchent à voler. « Il en est si peu qui savent qu’ils ont des ailes et sont faits pour voler » - Grothendieck - non, les ailes ne poussent que dans l’imagination des poètes, l’humanité prosaïque, ignorant les rêves, en est dépourvue. | | | | |
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| cité | | | Les commencements politiques possibles : l’élan, la vision du futur, le business-plan – on en mesure les conséquences réelles, et l’on constate, d’une manière irréfutable, que la dernière attitude est, de loin, la plus rentable, pour le bien public. Le rêveur ulcéré laisse tomber le rideau du temps et proclame le culte spatial des commencements immaculés. Et, devenu atemporel, il pratique le palimpseste sur des tableaux du passé et place le futur à une hauteur inaccessible. | | | | |
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| cité | | | C’est dans la jungle latino-américaine, en vue d’un combat réel pour la liberté obscure mais enivrante, que R.Debray ressentit l’exaltation la plus forte de sa vie. Mes exaltations, à moi, provenaient surtout des rêves abstraits ; quand à la liberté, je ne l’appréciais que concrète, je la découvrais, enivré, au moment de mettre les pieds sur le sol français et de me débarrasser du lourd dégoût pour le réel et d’en apprendre le goût léger. R.Debray voulut réconcilier la logique de la pensée avec celle de l’acte, le but que j’ai toujours considéré comme irréalisable et trompeur ; R.Debray souffre d’une nostalgie passéiste ; je me réjouis de ma mélancolie atemporelle. Mais que vaut mon harmonie imaginaire à côté de ses mélodies bien réelles ! | | | | |
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| cité | | | Aujourd’hui, les révoltes s’ancrent dans le présent et ses soucis, sans l’enthousiasme du souvenir des aînés, extatiques et glorieux, sans la belle foi dans un futur plus noble, plus jeune, plus rêveur. Mais le présent est toujours mesquin, insignifiant ; l’importance et la grandeur ne se donnent qu’à une vaste perspective, née d’une hauteur de vues. La platitude imprègne la vie ; l’épaisseur sied au rêve. | | | | |
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| cité | | | De trois révolutions, l’anglaise – industrielle et vaste, l’allemande – philosophique et profonde, la française – politique et haute, - seule la première garde de l’actualité dans la platitude moderne mercantile. La verticalité des penseurs ou des rêveurs est aujourd’hui aussi exotique et anachronique que les mystères ou les larmes. | | | | |
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| cité | | | Des sentiments noirs – l’indignation, le mépris ou l’indifférence - sont inévitables, ce qui fait de nous hommes de gauche, de droite ou du marais. C’est notre enfance qui détermine notre profil, en fonction du milieu de nos regards : la réalité humaine (conflits, orgueils, jalousies), la réalité surhumaine (contes de fées, rêves, solitudes), la réalité inhumaine (routines, conformismes, platitudes). Ma première enfance passa dans le deuxième milieu, dans l’immensité des forêts, des livres, des montagnes et des chants de ma mère. Le mépris de ce qui est sans relief ni mélodie fit de moi un homme de droite, ce que j’appris un demi-siècle plus tard, ayant vécu dans la certitude de faire partie des extrémistes de gauche… | | | | |
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| cité | | | Plus on se méfie des rêves de Th.More et plus on se fie aux calculs d’A.Smith, plus assurés sont le progrès économique et le déclin éthique ou poétique. « La race la plus stupide et immonde est celle des marchands » - Érasme - « Est omnium stultissimum et sordissimum negotiatorum genus ». Au pays du robot infaillible, l’intelligence est sans importance et la noblesse – sans pertinence. | | | | |
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| cité | | | L’indignation part des faits, le plus souvent authentiques ; le mépris s’inspire des idées préconçues, justes ou injustes. C’est pourquoi le matérialiste, guidé par les faits, est un homme de gauche, et l’idéaliste, s’appuyant sur les idéaux, est un homme de droite. Mais le rêveur, qui se détourne des faits et se moque des idées, et qui ne tend que vers la musique, n’adhère jamais aux clans politiques. | | | | |
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| cité | | | Il ne reste plus aucune zone d’ombre dans notre vision historique du passé ; il ne reste rien de radieux dans notre vision idéologique du futur. Le réel est mort en tant que source d’enthousiasmes ou de croyances ; on devrait en profiter, pour retourner à nos rêves atemporels, promettant de la musique et des ombres et renonçant à la lumière. | | | | |
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| cité | | | Dans la monotonie des n+1-èmes pas, on oublie le frisson du premier. Le rêve du dernier est encore plus palpitant, mais le sommeil de l'homme libre est sans rêves. La liberté est la fidélité au commencement, dont on ne garde que le rythme, - un fleuve exauçant les vœux de sa source. | | | | |
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| cité | | | L'abjecte qualité, qui a le plus bel avenir, est le sens des responsabilités. Elle décharge la société de l'assistance au faible, accorde au calculateur le prestige, dont seul le danseur aurait dû se prévaloir et, surtout, elle pousse tout danseur à devenir calculateur. Le beau principe espérance (E.Bloch) vit ces derniers instants, pour être remplacé par le vilain principe responsabilité (H.Jonas). L'espérance peut se passer du réel, la responsabilité s'y identifie : « L'acte responsable s'oppose au monde de l'imagination » - Bakhtine - « Теоретическому миру противопоставлен ответственный поступок ». Les Anglo-Saxons vont jusqu’à mêler leurs rêves ataviques aux calculs responsables : « Les responsabilités commencent dans un rêve » - W.B.Yeats - « In dreams begin responsibilities ». | | | | |
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| cité | | | On n’a le besoin d’idéal, politique ou esthétique, que lorsque la liberté ou la créativité font défaut. L’homme, libre ou auto-satisfait, se contente de rêver du pouvoir d’achat. « Privé de liberté, l’homme idéalise sa servitude » - Pasternak - « Несвободный человек идеализирует свою неволю ». | | | | |
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| cité | | | L'idée communiste m'est d'autant plus sympathique que, depuis l'effondrement de l'URSS, elle fut, sur-le-champ, abandonnée par tous, tandis que l'idée national-socialiste continua à intriguer des rêveurs comme Heidegger, qui apercevait une folle parenté entre américanisme et bolchevisme. Le communisme, contrairement aux autres, n'est pas une voie, mais un regard. Toutefois, la voie est aussi facilement robotisée par les pieds que le regard - moutonnisé par la cervelle. « L'Amérique, l'étable de la liberté, habitée par des goujats de l'égalité » - Heine - « Amerika, der Freiheitsstall, bewohnt von Gleichheitsflegeln ». | | | | |
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| cité | | | Les projets des tyrans se projettent sur le futur éternel et s’inspirent des utopies rêveuses folles. Vauvenargues a tort de s’acharner contre la démocratie : « La politique bornée, de se déterminer toujours par le présent et de préférer le certain à l’incertain », mais le philosophe devrait suivre, dans sa création, hors de la Cité, la recette aristocratique des tyrans et fuir la mesquinerie démocratique. | | | | |
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| cité | | | Le démocratisme concerne l’esprit, et l’aristocratisme – l’âme ; il n’y a pas de conflits entre la raison (ou le Bien) et la noblesse. Le rêve n’est possible que parce qu’il y a la réalité. | | | | |
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| cité | | | Une civilisation se compose de trois mondes – les actes, les idées, les rêves. Le dernier est hétérogène, il n’est accessible qu’aux solitaires ; les deux premiers réunissent des solidaires – des compagnons ou complices – ces deux mondes furent, le plus souvent, en lutte entre eux. L’Antiquité ignorait le dernier des mondes et réussissait à faire cohabiter les deux premiers. Le Christianisme introduisit un monde des rêves, qui vivotait jusqu’à la Renaissance. Mais le monde des actes dominait jusqu’au siècle des Lumières, où les idées commencèrent à rivaliser avec les actes et tinrent une place d’honneur jusqu’à l’écroulement du communisme. Aujourd’hui, le monde des rêves est mort ; les deux autres fusionnèrent, faute d’idées non testées par les actes. | | | | |
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| cité | | | La responsabilité ou l’irresponsabilité n’ont pas grand-chose à voir avec la liberté ; mais la responsabilité passive purifie le cœur, la responsabilité active solidifie l’esprit, l’irresponsabilité créative rehausse les rêves de l’âme. | | | | |
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| cité | | | L’homme rationnel doit vivre et agir selon les règles de la société, devenues modes d’emploi ; l’homme imaginatif peut rêver selon ses idées ; l’homme irrationnel veut se débarrasser et des règles et des idées, pour s’identifier avec ses rêves. | | | | |
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| cité | | | Dans les sociétés démocratiques, la plupart de conflits se déroulent dans une horizontalité, régie par la loi. Ce sont nos conflits internes les plus aigus qui se placent dans une verticalité du rapport maître-esclave : le soi inconnu et le soi connu, l’âme capricieuse et l’esprit droit, l’élan du sentiment et l’immobilité des actes, le regard créateur et les yeux curieux, l’admiration et la grogne, l’espérance rêveuse et le désespoir net. | | | | |
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| cité | | | De bonnes leçons politiques : ne pas promettre un ciel à la terre, ne pas compter sur les étoiles pour éclairer nos ateliers, ne pas rêver sur les engins de calcul. Et l’on finit par comprendre que le métier d’un politicien, juste et efficace, est, sur tous les points, semblable à celui d'un comptable. | | | | |
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| cité | | | Auréoler les grandeurs du passé, se débarrasser des promesses de l’avenir, se hisser au-dessus du présent – c’est ainsi que tu devrais affronter l’épreuve par le temps. Dans la cité, la grandeur n’a plus la cote ; les promesses (d’une éternité chrétienne ou d’un horizon radieux communiste) se sont évaporées ; tous se vautrent dans un présent sans rêve ni noblesse. | | | | |
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| cité | | | Une révolution – les jeunes, rêvant d’avenirs radieux, se débarrassent des vieux ; une guerre – les vieux, recalculant l’obscur passé, se débarrassent des jeunes. | | | | |
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| cité | | | Le rêveur ne peut embarrasser qu’un régime tyrannique ; le journaliste, avec sa propagande servile, y remplit le rôle de mobilisateur d’adhésions et de chantre de la perfection du Chef. Dans une démocratie, le journaliste peut embarrasser, en exhibant des imperfections du système ; le rêveur potentiel y serait aussi inoffensif qu’un épicier ou un garagiste. Toutefois, les rêveurs n’existent plus que dans la clandestinité ou dans les prisons des dictateurs. | | | | |
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| cité | | | La fraternité (de sensibilité, de goût, de rêve) n’existe qu’entre anges héroïques ou artistes solitaires. Ce qu’on appelle mentalité collective est un fatras de coutumes mécaniques. « Le caractère national n’est qu’un autre nom pour une forme particulière que prennent dans chaque pays la petitesse, la perversité et la bassesse » - Schopenhauer - « Nationaler Charakter ist nur ein anderer Name für die besondere Form, die die Kleinheit, Perversität und Niedrigkeit der Menschheit in jedem Land annehmen ». | | | | |
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| cité | | | Plus longue est l’Histoire d’une nation, moins de confirmation exigent ses mythes. L’Histoire des jeunes nations, comme l’Amérique, est transparente et vérifiable, elle ne laisse pas beaucoup de place aux mythes. « La piètre mémoire des nations immortalise les légendes » - S.Lec. | | | | |
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| cité | | | Depuis que n’importe quel plouc veut – et peut - donner de la voix dans des débats médiatiques sur les élections, le foot, la circulation routière, chacun rêve d’un projet d’influence. À l’époque où les procédés pratiques comptent plus que les idées théoriques, cette ambition est justifiable. Et n’est intellectuel que celui qui ne se plaint pas du peu de place qu’on lui accorde sur la scène publique ; il est celui qui donne à ses hauts rêves au moins autant d’importance qu’à la profonde réalité. | | | | |
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| cité | | | L’histoire des révolutionnaires de la cause commune suit l’idée qui les excite ; l’enthousiasme, fatalement, faiblit, et le désenchantement les rend mélancoliques et solitaires. Les idées, contrairement à Dieu, ne sont pas mortes, elles changent de foyers de leurs élans. Jadis, elles portaient sur des fantômes (Platon), ensuite elles visèrent les objets (Aristote), l’homme introspectif (Kant), l’homme de la production (K.Marx). Seul Sisyphe pouvait trouver de la noblesse dans ce dernier emploi de notre perspicacité ou de nos rêves ; les autres descendaient dans le passé, pour ressusciter, nostalgiquement, les anciennes idoles, mais qui ne s’avéraient être que des momies. Toute idée dégénère en algorithme. | | | | |
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| cité | | | La fraternité n’est ni dans l’être ni, encore moins, dans le faire, mais dans le devenir, c’est-à-dire dans la créativité, dans la hauteur des rêves, dans la part du feu qui, nourri de l’air céleste, quitte la terre, trop imbue de sang et de sueur. | | | | |
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| chœur doute | | | BIEN : Plus le monde m'est clair, plus je m'éloigne du bien. L'incertitude m'attache à la terre et fait germer des grains de la pitié. L'homme sûr laboure le quotidien et sectionne les racines séculaires. L'homme dubitatif se noie dans le jour de ses gestes, pour faire surnager la nuit de ses rêves. Il est toujours trop tard de se réveiller, la pierre au cou ou le rouge au front. | | | | |
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| doute | | | L'un des invariants sublimes est le sens et l'intensité du rêve humain. D'Héraclite à R.Char – la même ivresse des visions poétiques. La connaissance balaye les démocraties d'ignorances et d'erreurs, elle ne pénètre jamais dans l'aristocratie des rêves. | | | | |
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| doute | | | Aucun beau mystère n'est né de mon savoir, mais celui-ci aide à me débarrasser des avortons et à régulariser des bâtards. C'est en pelotant mon ignardise que j'assure la descendance du rêve volage. | | | | |
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| doute | | | La dialectique sophistique favorise les tableaux triadiques ; la dialectique dogmatique leur préfère l'axe, la dualité, dont le soi est le cas le plus flagrant. Et j'y trouve tant d'oppositions mal tranchées : l'inconscient n'est qu'une partie câblée du conscient, l'essence est une précondition nécessaire de l'existence, la transcendance est l'immanence justifiée. Le soi se décompose le mieux entre le vouloir et le pouvoir, entre le rêve et l'action, entre le divin et l'humain, entre la création et la créativité, bref – entre le soi inconnu et le soi connu. | | | | |
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| doute | | | Le fanatisme le plus froid et féroce naît dans un excès de clarté ; les passions obscures habitent les anges, en proie aux rêves de solitaires, et non pas les démons, avec leur prurit des actes, tournés vers les autres. | | | | |
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| doute | | | Tous, d’une manière ou d’une autre, veulent connaître la vie. Mais le consommateur envisage la vie comme une solution, le penseur – comme un problème, le poète – comme un mystère. Et puisque nous portons en nous, tous, un peu de ces trois personnages, nous apprenons à agir, à créer, à rêver. L’absence d’une seule de ces facettes compromet gravement la qualité de l’ensemble. | | | | |
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| doute | | | Chercher à atteindre la face voilée de l'astre - ils appellent ça rêver ! Rêver, c'est vivre de ce que dévoile sa haute orbite, le revers n'éclipsant jamais l'endroit en qualité des ombres. | | | | |
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| doute | | | Tous nos mondes de fictions ou de rêves se projettent sur ou sont projetés par la réalité, indépendamment du degré de notre franchise, notre imagination ou notre intelligence. Le réel se présente à nous par nos yeux (la beauté), notre esprit (le langage), notre âme (la souffrance), notre cœur (la bonté). Même un fou ne quitte jamais le sol du réel, car il a un langage. | | | | |
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| doute | | | Qui gagne à dissiper le vague ? - un imitateur, un jaloux, un comptable. Qui gagne à en multiplier les effets ? - un amoureux, un rêveur, un créateur. | | | | |
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| doute | | | Pour comprendre ce que nous sommes, c'est peine perdue, que de faire marcher nos affaires ou raconter nos tribulations ; nous nous mettons à placer l'espoir dans faire danser nos rêves ou chanter nos joies, mais la déconfiture finale de ces introspections ne fait que redoubler notre perplexité. Et l'on finit par se rendre à cette belle évidence : l'incompréhension du soi est la meilleure source de nos enthousiasmes. | | | | |
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| doute | | | La plus précieuse sagesse de la vie : savoir de quelle illusion il faut se débarrasser et à laquelle - s'accrocher. Fractions futiles et fictions utiles (« fictions légitimes » - Montaigne). | | | | |
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| doute | | | Quand je découvre l'éphémère de ce qui est le plus solide, et le solide - de ce qui est on ne peut plus éphémère (« Seul l'éphémère dure »** - Ionesco), rien ne s'écroule dans ma tour d'ivoire ; mais je révise la place accordée à son toit, ses souterrains, ses fenêtres, et je vois que, fonctionnellement, mon édifice s'inscrira désormais tout naturellement dans le style architectural des ruines. | | | | |
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| doute | | | Il n'y a jamais de mystère dans la pensée, seul le regard peut s'en colorer, à la lumière du rêve : « Ce que je trouve ne se produit que comme dans un irrésistible rêve » - Mozart - « Das Finden geht in mir nur wie in einem starken Traume vor ». | | | | |
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| doute | | | Le monde devient si translucide, si bien viabilisé et éclairé, qu'on a le droit de s'interroger : qu'y fais-je avec mes ténèbres ? Et dire que jadis on pouvait clamer, fièrement et bêtement : « Comment émettre de la lumière dans ce monde envahi par les ténèbres ? » - Dostoïevsky - « Как светиться в мире, утопающем во тьме ? ». Émettre, allumer des rêves, une fois dans les ténèbres, serait une autre issue. | | | | |
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| doute | | | Dans l'essentiel, toute recherche de fondements, d'ancrages ontologiques ou affectifs, aboutit au noble néant des ruines, sans dates ni noms, intemporelles et innommables, où l'on frissonne, admire et rêve. Dans l'inessentiel, on a le choix entre l'étable et la salle-machines, où l'on rumine. | | | | |
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| doute | | | Pour vivre du regard détaché des choses vues, il ne suffit pas que je voie que je rêve, il faut ne voir qu'en rêvant. | | | | |
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| doute | | | Les mauvais chercheurs, en remontant les causes, aboutissent aux fondements, justificateurs et apaisants. Les bons (en rigueur ou en hauteur) y tombent sur le vide : les calculateurs se mettent à clamer leur désespoir, et les rêveurs redoublent d'enthousiasme, à cause de la gratuité prouvée et merveilleuse de leurs premiers emballements. | | | | |
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| doute | | | Ces deux efforts isolés : ne voir dans la réalité que mystères, ou tenter d'accorder au mystère autant de poids qu'à la réalité, - quand ils ne sont pas coordonnés, le délire te guettera au tournant. « Le monde comme un rêve, le rêve comme un monde » - Novalis - « Die Welt wird Traum, der Traum wird Welt » - la tâche du regard, les yeux ouverts, ou le travail de la hauteur, les yeux fermés. | | | | |
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| doute | | | Les certitudes appartiennent aux modèles interrogeables ; elles ne qualifient une intelligence ou un savoir qu'au second degré. On ne peut parler d'illusions humaines de la liberté ou de la vérité, que si l'on ne dispose pas de bons modèles ou ne les maîtrise pas. La certitude en absence de bons modèles est soit une plate bêtise soit une profonde intuition soit un haut rêve. | | | | |
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| doute | | | Peut-être que le plus beau rêve ne s'oppose guère à la réalité, mais est la sensation du monde tel qu'il est, et donc de l'inconnaissable et de l'intouchable, et non pas de tel qu'il se fait, du paru et connu. | | | | |
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| doute | | | Que je déclare le réel impénétrable ou perméable, les idées ou les métaphores y trouveraient des ressources comparables ; le vrai rêve ne s'évanouit pas au contact des choses, comme le vrai esprit est à l'aise au milieu des fantômes. | | | | |
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| doute | | | Tout homme lucide fait, tôt ou tard, cette découverte : s'imaginer l'emporte sur s'analyser, dans la vraisemblance et la qualité des contours de soi qu'on esquisse. | | | | |
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| doute | | | Dans la république du réel, la rareté n’est pas une garantie du beau ou de l’admirable ; elle ne l’est que dans le royaume des rêves. Et Valéry et St-Augustin : « C’est ce qui est rare qu’on admire » - « Quae sunt rara admiramur » - eurent tort. Mais avec le rêve se raréfiant, ils se retrouvent dans le juste, mais insignifiant. Le lointain, lieu idéal pour admirer le beau, disparaît, lui-aussi, au profit d’une aveugle familiarité. | | | | |
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| doute | | | Ils brandissent leurs éteignoirs ; je me contente de soigner mes ombres, pour qu'elles fassent rêver d'une lumière inextinguible. | | | | |
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| doute | | | La mathématique procure tant de joie et de bonheur, à travers l'harmonie qu'on découvre dans des objets … qui n'existent pas. Une leçon à retenir, dans mes choix des éléments, avec lesquels je chercherai à bâtir mes plus ambitieux édifices ; il faudrait peut-être tenter de serrer mes contraintes jusqu'à ce que mes objets trop évidents - murs, toits et fenêtres - s'effacent de la réalité indéfinissable, pour atteindre à une rigueur de rêve, aux ruines et souterrains imaginaires, ces applications biunivoques d'une tour d'ivoire. | | | | |
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| doute | | | Tâche facile : réduire à la banalité n'importe quel mystère ; tâche beaucoup plus subtile : dans n'importe quelle parcelle du réel déceler du mystère. Faire cohabiter le quotidien et le sublime, faire découler l'un de l'autre - la tâche la plus vitale pour ne devenir ni mouton du concret ni robot de l'abstrait, et c'est le rêve qui en paraît le seul remède efficace : « Le réel ne disparaît pas dans l'illusion, c'est l'illusion qui disparaît dans la réalité intégrale »** - Baudrillard. | | | | |
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| doute | | | Tout le monde cherche le nom, pour désigner la grandeur du monde, et l'on le trouve en fonction de ses faiblesses : le rêveur, au regard ahuri, l'appelle Mystère, le je-m'en-foutiste, devant les choses vues incompréhensibles, - Absurde, l'angoissé, aux yeux pleins de voix, - Foi. Le déracinement, qui voue à la hauteur complexe ; l'ironie, qui réduit tout à la platitude réelle ; la pitié, qui promet d'imaginaires profondeurs. | | | | |
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| doute | | | La fonction première de la philosophie est de me donner des raisons de m'étonner ; une fois l'étonnement solidement installé, je peux l'appliquer à la vérité, à la musique ou au rêve ; l'étonnement est l'instrument, et moi - compositeur, interprète ou auditeur. Depuis Platon et Aristote, beaucoup pensent, que « la vraie attitude philosophique est étonnement devant le monde »** - Merleau-Ponty. | | | | |
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| doute | | | Ton bonheur le plus pur est dû à ce qui n’existe pas, mais dont le rêve entretient ton élan. « L’homme vraiment heureux est celui qui réfléchit non seulement sur ce qui est, mais aussi sur ce qui n’est pas » - Tchékhov - « Истинно счастливый человек думает не только о том, что есть, но даже о том, чего нет ». | | | | |
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| doute | | | Voir plus clair est utile dans les codes administratifs, dans les démonstrations de théorèmes, dans les contrats mercantiles. Partout où se faufile le rêve s’apprécient les voiles, les ombres, les suspensions. La vérité est toujours un fait indifférent aux élans, une lumière commune monocorde ; le mensonge est la promesse de langages et d’audaces. | | | | |
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| doute | | | Paradoxalement, les tentatives de rationaliser le soi inconnu débouchent soit sur la superstition (la représentation religieuse), soit sur le charlatanisme (l'interprétation psychanalytique) ; seuls les doux rêveurs se contentent encore de le vénérer, irrationnel et irréductible. | | | | |
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| doute | | | Sortir de l'obscurité, se mettre sous la lumière, devenir réalité - les étapes d'effondrement du rêve, qui aurait dû ne se jouer que dans sa Caverne natale. | | | | |
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| doute | | | Les branches apportent l'ombre, qui me sépare de la forêt et fait de moi - un arbre. C'est la cime qui est la seule réalité, irradiant la lumière et animant le rêve. « Dans les racines - la lumière des branches ; dans les branches - le rêve des racines » - V.Ivanov - « И корни - свет ветвей, а ветви - сон корней ». | | | | |
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| doute | | | La vie nous débarrasse, successivement, de clartés, de profondeurs et de plénitudes ; l'homme de rêve reste avec la hauteur d'un regard en pointillé, et le non-rêveur - avec le vide, la platitude, la grisaille. | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu, celui qui veut, et le soi connu, celui qui peut, heureusement s'ignorent ; le premier insuffle le langage de rêves, le second le traduit en langage d'images et de mots ; l'âme, qui porte le regard, et l'esprit, qui peint les choses vues. « Cette étrangeté de soi à soi, qui est l'aiguillon de l'âme » - Levinas. | | | | |
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| doute | | | Encore un bel axe, allant du rêve à la veille, et méritant, tout entier, mon enthousiasme et mon souci : veiller, pour tenir à la lumière des solutions humaines ; rêver, pour entretenir les ombres du mystère divin. | | | | |
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| doute | | | Les ténèbres, qui, dans la Création, précédèrent la lumière, n'ont rien à voir avec les ténèbres, qui, seules, reflètent et interprètent mon âme. La lumière nécessaire est aux autres, et les ombres possibles sont à moi. Où butiner et où créer ? - même le travail devrait être de la lumière, mais pour mieux rendre mes ombres. On crée parmi les ombres du fond, jetées par la lumière des formes. La raison lumineuse ne suit que la voie de la vérité ; la musique ombrageuse ne suit que la voix du rêve. | | | | |
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| doute | | | La position du philosophe, la position couchée, perdit du prestige. Debout, la tête en haut, toute vision est syllogistique. « Le devoir d'artiste : tenir en éveil le sens du merveilleux »** - Chesterton - « The dignity of the artist - keeping awake the sense of wonder ». La merveille est chassée de la vie, puisque c'est la vérité qui y règne désormais sans partage : « Le merveilleux n'attire plus des songes, la vie ne rêve plus que dans le vrai »** - Grillparzer - « Erloschen ist der Wunder altes Licht. Das Wirkliche dünkt sich allein das Wahre ». | | | | |
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| doute | | | Les ombres, pas plus que les rêves, n'ont pas bonne presse, aujourd'hui. L'homme, lui aussi, est évincé par les hommes, comme la veille chassa le rêve, et le néon - les ombres. « L'homme est le rêve d'une ombre. (Nous sommes l'ombre d'un songe ?) » - Pindare. L'homme rejoignit un autre grand mort - Dieu - dans une flagrante inexistence. C'est à la lumière cathodique qu'on interprète nos songes. | | | | |
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| doute | | | Si je tiens à la métaphore de théâtre, pour résumer la vie, ce qui le résume le mieux, ce serait le besoin de sauvegarder l'illusion enivrante, qu'il ne faut pas laisser éventer par de sobres vérités intempestives. Sur la scène de la vie, dès que l'illusion faiblit, il faut tirer le rideau. Si, en plus, je suis mon propre spectateur, je m'apercevrai, qu'en coulisses, on ruminera machinalement les paroles pathétiques, déplacées et désuètes. | | | | |
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| doute | | | Personne n'est capable de tout croire ou de douter de tout, ce ne sont que des slogans. S'éloigner de tout ne te rapproche pas de l'essentiel ; sur les cartes de l'absolu, les mesures sont absentes. Le de omnibus dubitandum et le omnibus credendum - deux chemins, qui nous éloignent de notre patrie immobile - du rêve. | | | | |
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| doute | | | Les yeux, indissociables de la cervelle, pénètrent et déchiffrent tout paysage des choses. Le regard, en revanche, pactisant avec l'âme, crée un climat des images, qui se démarque des choses et s'ouvre aux rêves. | | | | |
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| doute | | | Il est trop facile de chanter l'obscurité de ce qui est, par défaut, obscur : la nuit, la mort, Dieu – ma lumière fixe suffit, pour leur rester fidèle. Mais l'obscurité de l'espérance, du rêve, de l'ange ne peut enchanter que grâce à mes ombres créatrices. | | | | |
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| doute | | | Le séjour rêvé est celui, où le tout cohabite avec son contraire. C'est pourquoi la réalité, avec l'arrogance de sa pensée unique et se moquant du rêve antinomique et indéfendable, m'est insupportable. | | | | |
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| doute | | | Tout compte fait, chercher le sens de la vie est plus bête que prétendre l'avoir trouvé. Interpréter le songe ou le classer ? La vie est trop incompréhensible pour avoir un sens. Une idée, un projet, un événement peuvent l'avoir, mais la vie ne se livre qu'aux sens. | | | | |
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| doute | | | L'inappartenance de l'artifice à l'ordre du naturel - l'un des plus beaux mystères de la création divine ! L'homme est condamné à la création d'apparences et de rêves, qui apportent autant à la perception du réel que les lois et la logique. | | | | |
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| doute | | | Leur lucidité de robots résulte d'un séjour prolongé au milieu étroit des solutions mécaniques ; la lucidité du sage est la faculté de ses yeux et de ses oreilles de percevoir partout des mystères organiques. Le robot devient inaccessible à la joie à cause de ses ressentiments et du dépérissement de ses cordes jadis sentimentales ; le sage se réjouit de l'inépuisable beauté du monde. La cohabitation fraternelle entre la lucidité et la joie est, d'ailleurs, signe d'un esprit, ouvert au rêve, et d'une âme, ouverte à l'éveil. Les aigris, les incompris, les rebelles forment la lie humaine. | | | | |
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| doute | | | Le non-poète ne veut pas de paupières ; il veut avoir ses yeux ouverts en permanence, pour se saisir du monde. Le poète a les paupières les plus lourdes ; il a tant besoin d'yeux fermés, pour rêver. Qui s'identifie aux choses vues ? - des entités périssables : les dieux, les manuels, les mémoires. | | | | |
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| doute | | | C'est avec un règne de la lumière que j'associerais l'enfer - la morne transparence, l'accessibilité immédiate, la platitude sans relief ; et comme le jeu des ombres enchanteresses nous rapproche du paradis - l'étonnement du regard, le commencement du rêve, la chute du souffle et des yeux fermés ! | | | | |
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| doute | | | Le savoir se vulgarisant, il devint facile et tentant, pour l'homme réaliste et orgueilleux, de n'émettre que de la lumière. Mais cette tendance nous fait trop souvent oublier, que nous sommes enfants de la nuit, où naissaient nos rêves. « L'homme est un dérivé de la nuit »** - Hugo. | | | | |
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| doute | | | Sur la plupart des axes moraux, la préférence évidente va à un bout, où règne la gentillesse, le sourire, la bienveillance. Mais quand on a le malheur d'être artiste, on se rend compte, que de grands tableaux peuvent naître de la peinture du bout moins sympathique. On finit par apprécier la même intensité, dont on est capable de munir l'axe entier, mais c'est le chemin partant du bout douteux qui est le plus complexe, exige les moyens les plus subtils. C'est ce qu'on appelle - tout comprendre, c'est à dire reconnaître, qu'un pur fidéisme approuve ou condamne nos jugements d'homme, et l'on s'abandonne au jugement d'artiste. Ne pas aller au bout des choses sur terre est un bon moyen de garder au ciel le rêve. | | | | |
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| doute | | | Perdre sa dernière illusion, c'est un désastre, pour quelqu'un qui garde encore quelques cordes sensibles dans son âme, et le pas décisif joyeux vers la robotisation finale, pour les niais, ceux qui prônaient toujours un bonheur sans illusions. | | | | |
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| doute | | | Ton cœur et ton âme créent l’illusion, que ton univers intérieur et l’univers extérieur soient homomorphes, et que tu retrouves dans celui-là tout ce que celui-ci te cèle. Mais ton esprit, qui maîtrise tous tes récepteurs, et qui sait projeter leurs données sur les sources originaires, ton esprit sait, que toi, avec ton univers, tu es confiné dans une cage, au-delà de laquelle aucun de tes capteurs n’a de prise. La cage est ta sobre réalité ; et son au-delà n’est que ton rêve enivrant. | | | | |
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| doute | | | La philosophie ne libère de rien ; elle, au contraire, chante certains esclavages, comme ceux de l'amour, du rêve, de l'espérance. La philosophie n'élucide rien, elle s'efforce de faire vivre dignement dans et de ténèbres. | | | | |
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| doute | | | Ce qui berce : l'illusion d'une réalité ou le sentiment de réalité d'une illusion. Ce qui tient en éveil : se contenter de l'illusion des illusions, s'émerveiller de la réalité de la réalité. | | | | |
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| doute | | | Le domaine, jadis réservé à la représentation, est livré en pâture au directement vécu (par les gestionnaires, sociologues ou philosophes analytiques). Ou, plus précisément, il y avait, parmi les représentations, des rêves irréalisables et des recettes de cuisine. ; les hommes gardèrent les recettes et oublièrent le rêve. Le rêve, ce qu'on vit à distance et ailleurs. « Ce qui nous arrive est ce dont nous avions rêvé ; si ce n'est pas le cas, c'est que nous avions mal rêvé »*** - Blok - « С нами случается то, о чём мы мечтали, а если нет, значит, мы плохо мечтали ». | | | | |
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| doute | | | L'espérance n'est pas la découverte d'une lumière nouvelle, mais l'attachement à un beau jeu d'ombres, à cette consolation irresponsable. « L'espoir n'est pas une flamme, mais un éteignoir » - Enthoven – il en est plutôt l'oubli ou l'occultation, mais ce qui revient au même. | | | | |
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| doute | | | La raison ne quitte un homme sensé ni dans ses calculs ni dans ses folies ; le raisonnement est une concentration sur le but et les moyens, le rêve en est une concentration dans l'élan et non dans la maîtrise de nos limites sublimes. Kant s'y égare : « Le rêve est un dépassement fondamental et profond de frontières de la raison humaine » - « Schwärmerei ist eine nach Grundsätzen unternommene Überschreitung der Grenzen der menschlichen Vernunft ». L'homme Fermé croit connaître ses limites, il adopte le ton apocalyptique ; l'homme Ouvert peint sa convergence infinie sur un ton grand seigneur. Promesse ou noblesse des espérances. | | | | |
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| doute | | | Qui voit clair ? - celui qui arrête de creuser ou celui qui n'est plus porté par des ailes de l'amour, de la création ou du rêve. Bref – l'homme de la platitude. Celui qui aime s'égare et se perd. | | | | |
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| doute | | | Dès que je sais ce que je fais, je quitte l'art, l'éros et le rêve. C'est dans l'ignorance étoilée que naît la beauté, la caresse et l'émotion. | | | | |
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| doute | | | Le doute même figurant dans l'arsenal du vulgaire, la noblesse me paraît de plus en plus désarmée. « N'avance que désarmé » - Hölderlin - « Wandle nur wehrlos ». Je finis par chercher la noblesse partout, où pointe une quelconque capitulation. Surtout, face à un rêve : ne substitue pas à la vie - un rêve, mais recrée-la par ton rêve ; que ton imaginaire triomphe du réel, en se mettant à sa hauteur ! | | | | |
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| doute | | | Deux porte-voix possibles, pour m'exprimer : le soi connu ou le soi inconnu. Mes maîtrises et mes expériences, ou mes perditions et mes rêves ? Dois-je coller mon verbe à mon corps et à mon esprit, pour qu'il en soit solidaire, ou bien dois-je créer un personnage imaginaire, en contact mystérieux avec mon âme irresponsable, tenant des propos imprévisibles ? Je penche pour le second choix, mais ce que furent Socrate pour Platon, Zadig pour Voltaire, Zarathoustra pour Nietzsche, s'appelle, chez moi, - mon soi inconnu. | | | | |
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| doute | | | L'homme, qui ne maîtrise pas la forme, est un objet, sur lequel tombent des lumières aléatoires et renvoient sur un fond commun des ombres anonymes. Le rêve : être la nuit, sous ma propre étoile, dont les plus belles des ombres sont projetées par moi-même. | | | | |
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| doute | | | N'écrire que ce que personne n'aurait su écrire à ma place – cette bonne règle a pour conséquence, que je ne peux plus écrire sur ce que j'ai vécu, connu, vu, puisque ces faits sont largement partageables avec le premier venu. À les narrer – il y aurait trop de vérités courantes, intermédiaires, tandis que je veux me mettre entièrement dans mes commencements inventés. D'où le gouffre entre mes yeux et mon regard, entre mon action et mon rêve. Et l'étrange solidarité entre ma honte et mon orgueil, entre la bête a posteriori et l'ange a priori. Pour les regards - l'exhibition des ombres fantomatiques ; pour les yeux - l'extinction de la lumière des choses. | | | | |
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| doute | | | On ne découvre pas le mystère impossible en suivant ses rêves ; c'est, au contraire, le rêve qui naît de la conscience du mystère bien réel. | | | | |
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| doute | | | Deux mystiques, ou deux genres irrationnels, pour parler du rationnel : le lyrisme et l'ésotérisme. Le premier traduit en rêve ou en prière la vénération du merveilleux dans le monde ; le second te replonge dans le rationnel, en lui apportant un verdict irrationnel. À cette seconde tentative de donner aux ombres la consistance de la lumière, à cette pseudo-poésie, je préfère la prose des lumières, expliquant l'origine des ombres. | | | | |
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| doute | | | Pour connaître, il faut ouvrir les yeux ; et pour sentir, il faut les fermer : déchoir ou se corrompre, ou bien promettre des ailes aux rêves et des bosses au réveil. Ce qui est déchéance sous un arbre peut être révélation sur une montagne. C'est le chemin qui se corrompt et non pas les yeux qui le scrutent. Dissocier les yeux des pieds, c'est le problème ! | | | | |
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| doute | | | Voir sans être vu - classique ; imposer la hauteur du regard - romantique. Au-dessus, peut-être, - rendre l'allégorie utopique, ne pas refuser à l'allusion de maintenir l'illusion. | | | | |
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| doute | | | Éliminer le banal, approfondir l’énigmatique – filtrer les faits, amplifier le rêve – l’audace de ne pas accepter l’acceptable, l’audace d’accepter l’inacceptable. | | | | |
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| doute | | | L’être – le mystère de la création divine ; le devenir – le mystère de la création humaine. Imprimer dans l’agir, intellectuel ou artistique, la musique du Beau et le rêve du Bien, c’est d’en tapir le fond, la forme étant l’assertion d’un Vrai irréfutable. | | | | |
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| doute | | | Pour le matérialiste, il n’y a qu’un seul soi – le connu, qui ne fait que voir et agir ; pour l’idéaliste, il y a, de plus, un soi inconnu, celui qui fait que le soi connu maîtrise, en plus, le regard et le rêve, à l’instant où un courant le relie, mystérieusement, au soi inconnu, l’instant appelé inspiration, prière ou extase. | | | | |
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| doute | | | Le rêve est un chant, né de l’attirance de mon âme pour l’inaccessible ; ce qui est accessible à mes sens constitue la réalité. La représentation du rêve s’appelle l’art ; la représentation de la réalité s’appelle le savoir, dont le contenu le plus rigoureux s’appelle la science. Dans tous les cas, la représentation relève entièrement de l’intelligible et non pas du sensible comme le pensent Aristote et Kant : « Un jeu aveugle des représentations, c’est-à-dire moins qu’un rêve » - « Ein blindes Spiel der Vorstellungen, d. h. weniger als ein Traum ». | | | | |
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| doute | | | Ma conception du monde partait toujours de mon regard, mais celui-ci se fondait, successivement, sur les faits, les convictions, les doutes, les rêves. | | | | |
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| doute | | | Le vrai désespoir vient d’une bonne certitude et non pas d’un mauvais doute. Le doute est source des mauvaises espérances. Les doutes et les certitudes sont affaires de l’esprit ; mais c’est l’âme, avec ses rêves et ses vertiges, qui nous fait découvrir de bonnes espérances, sans lucidité ni promesses. | | | | |
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| doute | | | La qualité des yeux détermine la maîtrise et la profondeur ; la qualité du regard résume le talent et la hauteur. La rigueur d’une lumière ou la vigueur des ombres. La réalité se moque de la seconde démarche, mais le rêve la salue. Nietzsche est impuissant en technique poétique ou musicale, mais aucun poète ou musicien n’émit de métaphores aussi séduisantes là-dessus que les siennes ; Valéry ignore les théories linguistiques ou logiques, mais aucun linguiste ou logicien n’émit d’avis aussi pénétrants là-dessus que les siens. | | | | |
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| doute | | | J’oublie, qu’à côté de la réalité (le savoir pragmatique) et du rêve (le vouloir romantique), il existe un troisième séjour de nos lubies – l’idéologie (le pouvoir politique). Ainsi, après la logorrhée scolastique sur l’Un, l’Être, Dieu, l’omniscience, l’omnipotence, la vérité – la banalité cartésienne ou les finasseries spinozistes sont perçues comme presque anti-chambres du réel ou du rêvé. Hegel nous replonge dans le délire. | | | | |
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| doute | | | L’homme thésaurise ou se dépense. Le rêveur emmagasine toute lumière qui atteint ses yeux, sa peau ou son esprit ; il émet des ombres de son âme. Le créateur est éponge du clair et fontaine de l’obscur. Ses clartés sont empruntées ; ses obscurités, il les garde en propre. Le conformiste fait l’inverse. | | | | |
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| doute | | | Mon soi connu agit dans l’horizontalité ; mon soi inconnu rêve dans la verticalité : dans la profondeur se forment ses joies, dans la hauteur tendent ses mélancolies. Et puisque le soi connu donne rendez-vous à l’inconnu en hauteur, il n’en retire que de la souffrance. « Atteindre la jouissance de mon soi profond, l’on touche à la plaie muette » - R.Char. | | | | |
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| doute | | | Réfléchir, agir, gémir – je soupèse leurs poids, pour mesurer mon soi inconnu et je trouve une valeur proche de zéro. Leurs leviers se situent trop près des autres, de l’espèce, du temps qui court ou de l’espace qui se fige. Le seul élan, qui me projette dans une bonne direction, provient du rêve inaccessible, naissant et mourant en moi-même, transformé dans un Ouvert. | | | | |
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| doute | | | Les lumières courantes – du Soleil ou de la raison – sont naturelles, largement collectives, elles éclairent notre vie réelle ; le sacré est une lumière artificielle, personnelle ou fraternelle, permettant de jeter des ombres sur notre vie de rêve. | | | | |
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| doute | | | Non seulement la manie de comprendre occulte souvent la joie de savoir, mais la manie de savoir étouffe le bonheur de rêver. | | | | |
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| doute | | | Tout, pour être vu, lu, entendu, a besoin de lumière. Ma propre lumière suffit, pour ma danse et mon rêve, mais on « peut marcher ou agir à la lumière d’autrui »** - J.Joubert. | | | | |
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| doute | | | Le mérite d’un approfondissement des pensées est de nous débarrasser de fausses clartés et de nous donner le goût de vrais mystères. Une fois éblouis par la certitude de ceux-ci, nous nous mettons à rêver, c’est-à-dire à découvrir la hauteur. | | | | |
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| doute | | | Mon vrai soi est mon soi inconnu, qui inspire mes rêves. Je ne me reconnais pas dans mon soi connu qui produit mes actes et mes pensées et qui reste pour moi un étranger. Mais le soi inconnu n’a ni langage ni souffrance sur lesquels devra se pencher mon soi connu – l’origine d’une vraie philosophie. | | | | |
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| doute | | | Se tromper sur le réel est signe de la faiblesse d’esprit ; se laisser tromper par le rêve – signe de la force d’âme. L’espérance doit être l’un de ces rêves, trompeurs mais nobles. « L’espérance trompe les plus grandes âmes » - Vauvenargues – mais tu oublies de préciser que c’est par un consentement enthousiaste ! | | | | |
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| doute | | | Les rêves se forment autour de l’inexistant ; l’inexistant ne peut pas être collectif ; le rêve ne se partage donc pas. Se partagent des actes, des pensées, des chagrins et des joies ; bref, quelque chose de secondaire. | | | | |
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| doute | | | Destin, prédestination, vocation, fatum – notions ampoulées, galvaudées, vagues et creuses, et qui ne disent pas grand-chose à ma vie ou à mon rêve. Des mots plus modestes – intérêt, désir, passion, goût – me sont plus proches et plus clairs ; et ma vie et mon rêve en sont pénétrés. L’axe : raison – pulsion est inépuisable. | | | | |
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| doute | | | La mystique, discourant sur la réalité, ne peut être qu’une incantation charlatanesque ; la mystique, décorant le rêve, est la seule admissible dans l’art. | | | | |
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| doute | | | Aucune mystique dans le langage, dans le rêve, dans la représentation, dans l’interprétation ; la mystique ne se trouve que dans la réalité. Pour tout esprit sain et objectif, cette réalité, qu’elle soit minérale, vitale ou spirituelle, est impossible, inimaginable, mystérieuse. Un philosophe devient mystique, s’il reconnaît le mystère du réel, ne se contente pas, dans son discours, de ne toucher que le connu, admet la présence d’éléments divins dans cette partie de sa conscience que j’appelle son soi inconnu. Le mystique est admirateur du Créateur (d’)Inconnu. | | | | |
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| doute | | | Toute la réalité, vue par son éventuel Créateur, est improbable. De ce point de vue, le rêve, en tant que produit d’une imagination et d’une sensibilité, est plus compréhensible non seulement par notre âme mais par notre esprit aussi. | | | | |
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| doute | | | Une vision nette et un regard bien bas ; une vision vague et un regard bien haut. Un robot, doué de vue ; un rêveur, doué de vie ; une bonne (ré)solution ou un bon mystère. | | | | |
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| doute | | | Savoir, sentir, rêver qu’on vit est plus qu’un plaisir (Aristote), ce sont trois mystères - de l’esprit, du cœur, de l’âme. | | | | |
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| doute | | | Ce qui est le plus important pour toi – Dieu, l’amour, le rêve, la création, le Bien, la noblesse – n’existe pas, puisque exister, c’est d’avoir un nom univoque. Or, ces mots ne couvrent qu’une partie infinitésimale de ce que tu éprouves à leur évocation. Presque toutes les autres choses sont déjà pleinement nommées et donc existent ou vivotent. | | | | |
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| doute | | | Le papillon et la fleur sont de beaux symboles des commencements, ne promettant aucune beauté durable, aucun fruit, entretenant la soif, pour le lendemain, réel ou imaginaire. « Le fruit est pour l'homme, mais la fleur est pour Dieu » - Claudel. | | | | |
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| doute | | | Et la réalité et le rêve sont dépourvus de pensées et de musique ; c’est l’esprit et l’âme qui les conçoivent ; mais où se trouve leur source ? Dans le réel ou l’imaginaire ? ou bien seraient-elles, elles-mêmes, la source du réel et de l’imaginaire ? Les adeptes de la première attitude, les réalistes, brodent à partir de ce que voient leurs yeux ou entendent leurs oreilles, et visent des finalités profondes. Les seconds, les rêveurs, partent de leur regard intérieur, jamais en contradiction avec les yeux et oreilles, mais créant ses propres hauts commencements. | | | | |
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| doute | | | Le mystère est une réalité du scientifique, un rêve du philosophe, une étoile du poète. « L’âme du poète est orientée vers le mystère » - Machado - « El alma del poeta se orienta hacia el misterio ». | | | | |
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| doute | | | Aucun langage – ni littéraire ni plastique ni musical – ne peut rendre nos sentiments ; ce qui est perçu dans une œuvre d’art n’est que conçu, et la conception n’est que de l’invention. Les yeux et les caresses les traduisent mieux, mais ils sont, eux aussi, réels, tandis que nos sentiments sont du rêve. | | | | |
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| doute | | | La réalité est faite de réflexions sur la vie et sur la mort ; dans les deux cas, le résultat est le même – un désespoir profond. Le contraire de la réalité s’appelle rêve, qui répugne à la réflexion et se forme de sentiments – de l’extase à la résignation – et réveille la haute espérance. | | | | |
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| doute | | | La réalité est faite de mystères, de problèmes et de solutions. Il faut reconnaître, que sa facette mystérieuse est plus profonde que tout rêve, mais elle n’en est pas plus haute. « La réalité dépasse en richesse le rêve même le plus téméraire ou le plus profond »* - Grothendieck. | | | | |
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| doute | | | Pour que tu tendes vers l’espérance, il faut que tu perdes le sol sous tes pieds ; deux issues sont possibles : tomber dans un gouffre du doute dans le réel, ou bien te hisser vers la hauteur d’une foi dans le rêve – un noir désespoir ou une espérance diaphane. | | | | |
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| doute | | | Il faut reconnaître que, dans la réalité, il y ait plus d’obscurités répugnantes que de nettetés agréables. Mais dans le domaine du rêve, il y a davantage d’obscurités enivrantes que de sobres nettetés. | | | | |
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| doute | | | Pour Socrate, une vie après la mort, est une claire réalité, et pour Jésus – un rêve éphémère ; le premier garde une sérénité admirable, comme admirable est l’angoisse du second. | | | | |
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| doute | | | Toute source de lumière, tel le soleil du réel, et qui serait au-dessus de ton rêve ne projetterait que des ombres terre-à-terre ; l’artiste, et peut-être même le philosophe, veulent dédier leurs ombres à leur étoile, vers la hauteur ; forcés, ils ne trouvent la juste lumière que dans la profondeur d’un savoir théorique et d’une intuition mystique. Projection de bas en haut. | | | | |
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| doute | | | L’affaiblissement de nos certitudes n’est nullement tragique, il est plutôt bénéfique pour notre humilité. En revanche, il faut craindre l’affaissement de nos rêves. Les déceptions ravagent les affairés arrogants ; l’espérance ranime les rêveurs purs. | | | | |
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| doute | | | On ne découvre pas le sens de la vie à 50 ans ; il doit s’incruster en nous avant nos 20 ans, sous la forme d’une étincelle frissonnante, se transformant en notre étoile, qu’il s’agira de suivre de nos yeux toute notre vie. Et, petit à petit, cette étoile formera notre regard d’adulte – sur la vie, sur la mort, sur le rêve. | | | | |
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| doute | | | Tout bel élan est irrationnel ; et si, en plus, il évite la mesquinerie, la bêtise, la folie, - ces attributs de l’horizontalité, il peut être appelé – le rêve, puisque, alors, il ne pourrait tendre que vers la hauteur inaccessible. | | | | |
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| doute | | | Il faut distinguer les illusions qui fourvoient notre esprit et les illusions qui nourrissent notre âme. Elles ne sont que très rarement les mêmes. | | | | |
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| doute | | | Les plus profondes ruptures dans nos états d’âme se produisent aux frontières : l’angoisse – à la frontière entre le psychique et le réel ; l’espérance – entre le rêvé et le vécu. Les hommes sages et ennuyeux ne quittent pas le tiède noyau de l’homogénéité ambiante et ne se hasardent pas à s’approcher des frontières. | | | | |
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| doute | | | Approfondir le rêve et divaguer dans le réel ? - il faut y inverser les cibles. | | | | |
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| doute | | | Tout croire ou ne croire en rien – deux niaiseries du même acabit ou, plus précisément, une bêtise et une bêtise au carré, car s’appuyer sur un doute n’aide jamais à s’élancer vers le rêve. | | | | |
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| doute | | | Une incompatibilité totale entre la vie et le rêve ; la première remplit l’espace et le temps, le second est atemporel et atopique. | | | | |
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| doute | | | Le rêve – volonté sans objet palpable ou intelligible. | | | | |
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| doute | | | Un rêveur : celui chez qui ce qui aurait pu être tient plus de place que ce qui est ou fut. | | | | |
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| doute | | | Je fais de mes ombres froides – des objets de rêve (qui persisteraient en absence de toute lumière), au lieu d’exposer des objets réels, censés porter le feu et la lumière (mais dont la vocation est de devenir cendres). | | | | |
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| doute | | | Il y a tant de choses lumineuses qui m’attristent, et tant d’images ténébreuses qui me mettent en extase. Pourtant tout beau rêve est mélancolique, tout réel est un mystère inépuisable. | | | | |
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| doute | | | En cherchant à émettre des lumières ou à scruter celles des autres, tu mets en œuvre tes yeux, au détriment de ton regard, existant pour peindre tes rêves, toujours composés d’ombres. « Par une double lumière je me suis gâché le regard de l’intérieur »** - Nabokov - « Двойным светом я испортил себе внутреннее зрение ». | | | | |
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| doute | | | Rêver, c’est se réfugier dans les ombres, n’avoir besoin d’aucune lumière, même pas de clair de lune. | | | | |
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| doute | | | Ce qui devrait pousser au suicide n’est pas le désespoir inéluctable dans la réalité, mais l’espérance éteinte dans le rêve. | | | | |
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| doute | | | Il faut avoir assez de nuit en toi-même, pour que, les yeux fermés, ton regard distingue ton étoile. Ne va pas au-delà de l’aurore, pour ne pas dissiper le rêve de cette nuit. | | | | |
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| doute | | | Si la sagesse est la mémorisation des faits, Aristote a raison : « Le doute est le commencement de la sagesse ». Pour moi, le doute est la fin de nos chimères salutaires. | | | | |
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| doute | | | Dans nos rêves, élans et passions nous croyons plus que nous ne sachions ; le pire des doutes est celui qui veuille substituer la certitude à la croyance. | | | | |
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| doute | | | Il est louable d’inviter dans sa couche des chimères ; encore faut-il qu’elles soient séduisantes. Or, je ne vois aucun charme à tourner et retourner celles qui s'appellent absolu, Être, savoir, vérité. Ce sont des garces sans appâts qui se donnent à tout badaud bavard. | | | | |
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| doute | | | Il y a des mystères de la Création et ceux de la création humaine. Ce qui n’est hermétique qu’aux non-initiés (ou aux ignares) s’appelle mystique. C’est l’introduction de représentations individuelles du rêve, dans un milieu, réservé aux banalités consensuelles, qui est à l’origine des mystères. « Mais comment peut-on choisir de raisonner faux ? C'est qu'on a la nostalgie de l'imperméabilité » - Sartre – la fausseté mécanique peut s’avérer vérité mystique. La nostalgie s’adresse au réel ; la mélancolie effleure l’idéel. Le nostalgique de l’imperméabilité apriorique est un artisan ; le mélancolique des ombres apostérioriques est un artiste. | | | | |
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| doute | | | L’intensité, tu dois la partager entre le rêve et la vie. Ton soi connu doit être emporté par l’intensité de la vie ; ton soi inconnu doit créer l’intensité du rêve. | | | | |
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| doute | | | Le mot mystère est l’un des mots les plus profanés ; le plus souvent à cause d’une incompréhension d’une solution ou d’un problème réels. Ceux-ci, une fois maîtrisés pour de bon, laissent notre esprit perplexe devant une nouvelle obscurité qui s’ouvre avec l’énigme de la Création. C’est l’esprit qui doit constater ces mystères et non pas l’âme, qui, elle, produit des spectres, des phantasmes, des rêves, mais non des mystères. Les âmes ayant disparu, il ne restent que des esprits faibles, incapables de vénérer l’inconnaissable majestueux et s’extasiant devant l’inconnu frivole. | | | | |
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| doute | | | Que Baudelaire est bête, en pensant que, en peinture : « chaque nouvelle couche donne au rêve plus de réalité ». Le rêve est le plus plein lorsqu’il reste irréel, inarticulé, indicible ; on ne le développe pas, pour le rapprocher du réel ; on l’enveloppe de caresses picturales, musicales ou verbales, qui le métamorphosent, en lui apportant de la noblesse et de la hauteur, absentes dans le réel. | | | | |
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| doute | | | Les autres sont pour toi aussi évidents que les ours ou les roses, ils tapissent la réalité. La chose la plus irréelle est ton soi inconnu, cette conscience pré-verbale, pré-idéelle, pré-iconique ; ton soi connu, en revanche, est plongé dans le réel. Le premier, le narcissique, t’apprend ce que tu vaux ; le second, le social, apprend ce que valent les autres. « L’apprentissage de la réalité est une blessure narcissique » - R.Debray – la surface de l’eau est la seule origine d’apprentissage de Narcisse ; la seule surface qui te reflète sur un fond d’azur du ciel, à l’opposé du réel. | | | | |
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| doute | | | Un espoir, qui ne dépendrait que de ta foi, serait indestructible ; il s’appellerait espérance. Toute matière, comme tout esprit, étant voués à la destruction finale, l’espérance ne s’adresse qu'au rêve intemporel, le contraire de la réalité. | | | | |
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| doute | | | Dans l’écriture, j’obéis à mon soi inconnu, je commande à mon soi connu. Je projette mes ombres grâce la lumière du second, je rêve grâce à la nuit du premier. | | | | |
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| doute | | | L’irréalité héberge les visiteurs nocturnes de notre conscience, les fantômes – Dieu, le rêve, l’espérance. | | | | |
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| doute | | | L’accommodation est facile, si tu vises les horizons figés du réel ; pour les firmaments, elle est presque impossible, car leurs résidents, les rêves, te bouleversent et te donnent des vertiges. | | | | |
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| doute | | | La fidélité à la réalité ou la fidélité aux rêves : pas d’écarts (les mensonges) de l’appareil-photo ou pas de grisaille (la banalité) dans ta peinture, la servilité ou la contrainte, la routine ou la création. | | | | |
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| doute | | | Rêver, c’est apprendre à voiler ta vie depuis la hauteur de ton étoile et de ton espérance ; tu finiras par dire, avec Calderón et St-Jérôme, que la vie est un songe : la vida es sueño, « vita, quasi somnium ». | | | | |
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| doute | | | Le réceptacle du rêve est l’âme ; avec la raréfaction de celles-ci, l’homme reste face à la seule réalité. Le rêve qui s’éloigne rend mélancolique, tandis que la réalité faiblissante ne réveille qu’une nostalgie. L’existence de Chateaubriand étant vouée à l’âme, il introduit, tout de même, une fausse symétrie : « Les chimères d'une existence active sont aussi démontrées que les chimères d'une existence désoccupée », puisque les premières comptent sur une espérance, de rêve et de hauteur, tandis les secondes – sur un espoir, réel et plat. | | | | |
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| doute | | | La réalité, évidemment, est infiniment plus miraculeuse que mon rêve, mais elle est partagée avec les autres ; mon meilleur rêve reste réservé à ma solitude. Dans la réalité domine la nécessité ; dans le rêve naît la liberté. La profondeur du réel fascine ; la hauteur du rêve me donne des vertiges - le Créateur fut bon designer, mais Il ne s’exerça point en composition musicale. Si Son Commencement était le Verbe, le mien est dans la caresse à résonances | | | | |
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| doute | | | On ne peut vivre sans créer, ni créer sans penser, ni penser sans rêver, ni rêver sans s’inspirer, ni s’inspirer sans croire, ni croire sans mystère. Au bout de la vie se dressent des ombres. | | | | |
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| doute | | | Si tu te penches intensément sur le thème le plus intime de ton soi – sur les états de ton âme - tu finis par comprendre qu’ils sont faits, essentiellement, de silences – ni le son, ni l’image, ni le mot, ni l’idée ne s’associe avec eux. Tu ne les traduis pas ; de leur obscure profondeur tu essaies d’extraire ta propre lumineuse hauteur ; tu leur chantes des hymnes comme on adresse des prières aux dieux inconnus et sourds. Ton esprit est esclave de ton réel ; ton âme est libre créatrice de ton rêve. | | | | |
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| doute | | | Les états (de la matière) et les productions (des esprits), avec leurs coordonnées spatio-temporelles, sont la seule réalité. Hors de la réalité, hors-temps et hors-espace, se trouvent des rêves inexprimés (états d’âme) et des vérités éternelles (productions mathématiques). | | | | |
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| doute | | | Le passé a existé, l’avenir existera, mais le présent, en tant que l’instant qui traverse l’univers, n’existe même pas, ou plutôt il est à la fois l’existence du néant et l’essence de l’éternité : dans le premier vivent les existentialistes, dans la seconde rêvent les essentialistes. | | | | |
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| doute | | | La foi peut être aveugle (la religion), charlatanesque (le progressisme révolutionnaire ou l’apocalyptisme réactionnaire), poétique (quitter la réalité, pour se réfugier dans un rêve). Les deux premières prônent l’esprit rigide et fermé, la dernière adore les productions de l’âme ouverte. | | | | |
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| doute | | | L’espérance (que le rêve renaisse) et l’acquiescement (à la vie mystérieuse) sont les prémisses d’un nihilisme, intime et optimiste. Chez les révoltés, grégaires et absurdistes, « le nihilisme est la volonté de désespérer et nier » - Camus. | | | | |
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| doute | | | L’attachement au rêve, à l’âge adulte, est le prolongement du goût pour le jeu de l’enfant. « Le contraire du jeu n’est pas le sérieux, mais la réalité » - S.Freud - « Der Gegensatz su Spiel ist nicht Ernst, sondern - Wirklichkeit » - le rêve a le même opposé. | | | | |
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| doute | | | On vaut, expressément, par son côté dogmatique, par ses Oui particuliers et difficiles ; on pèse, inconsciencieusement, par son côté sophistique, par ses Non, communs et faciles. Mais la valeur se prouve par la négation, par la contrainte, par les poids niés. C’est par la désignation d’une bonne querelle qu’on affirme son soi. L’inquiétude contre la paix, le rêve déraisonnable contre la réalité gorgée de raison, la solitude trouvée contre la fraternité recherchée, la noblesse inutile contre la loi pratique, la haute harmonie contre la profonde absurdité, l’intensité des ombres contre l’indifférence de la lumière, la résignation pour la forme contre la révolte du fond. | | | | |
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| doute | | | Vivre mal – au milieu des solutions, ne pas remonter jusqu’aux problèmes initiaux ; mal rêver – abaisser les mystères initiatiques jusqu’à la platitude des problèmes. | | | | |
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| doute | | | L’esprit vit de certitudes lumineuses ; l’âme rêve au milieu de l’obscurité ombrageuse. C’est l’extinction des âmes solitaires qui explique le désintérêt actuel pour les ombres et la volonté de tout soumettre au jugement d’une lumière commune. | | | | |
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| chœur hommes | | | SOLITUDE : Happé par la solitude, je peux néanmoins être plein des hommes. Pour t'en débarrasser, oublie la mémoire et l'oreille, fais-toi regard et invention. Toute recherche réussie d'authenticité débouche sur un modèle forumique. Mets au milieu de ton temple en ruine - le rêve désincarné, transmettant au ciel hostile ta prière en loques. | | | | |
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| chœur hommes | | | ACTION : La valeur des hommes est dans leurs actions de dératés. La valeur de l'homme est dans ses inactions ratées. C'est l'impossibilité d'agir contre les hommes qui fait l'homme rare et le mouton prolifique. La disparition de l'acte solitaire est signe de notre époque ; le rêve ne trouve plus de compagnon en chair, et l'utopie n'atteint même plus une page. | | | | |
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| hommes | | | Tentative de prophétie : on ne saoulera plus les mômes avec des contes de fées (finis les mythes !), on les sèvrera au Manuel de Référence du Nourrisson Stagiaire (apprentissage de rites !). La musique (ce qu'insufflent les Muses !) sera évincée par la casuistique (ce que dicte la ruse !) Après la poésie et la philosophie, l'humanité se vouera à la programmation - les mythes, les rites et les rythmes céderont la place à l'algorithme, cette exacte métaphore de l'état positif. | | | | |
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| hommes | | | Le silence ambiant est ce que les hommes redoutent le plus. Cette frayeur favorisait jadis l'artiste, qui créait l'illusion de sens ou de musique, pour les hommes muets et isolés. Mais depuis que tous les hommes se mirent, volontairement, dans un troupeau, beuglant en permanence, tout message d'ailleurs devint inutile, les messageries au quotidien se chargent, pour combler un vide fétide. L'époque est sourde à la musique et muette en esprit ; le pauvre homme est amené à dédier tout son esprit au caquetage des places publiques. | | | | |
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| hommes | | | Quand, en croisant mes contemporains, je me désespère de ne pas trouver parmi eux la moindre trace de l'âme, je me dis que je me trompais peut-être, en voyant dans l'âme un organe universel de sensibilité et de création ; et si elle n'était que la création même, une création arbitraire, sans aucune réalité psychique ou mentale, une création des poètes, des rêveurs, des marginaux ? Cette hypothèse me glace. | | | | |
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| hommes | | | Soyons honnêtes : l'homme-robot lui aussi vit de l'illusion, celle que le calcul épuise toutes les opérations humaines. Le pugilat face à la danse, le tournoi face au bal, tournoi d'algorithmes, bal de rythmes. | | | | |
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| hommes | | | Le nombre de mufles est le même dans les châteaux et dans les chaumières, mais contrairement à tout le reste les premiers offrent soit des toits percés vers les étoiles, soit des souterrains hantés par de beaux fantômes. Tout ce qui est habitable m'est irrespirable. | | | | |
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| hommes | | | Toute harmonie se réduit aux nombres, mais aux nombres câblés qu'excluent les alphabets de l'âme tâtonnante. L'horreur de notre époque est que le nombre crève la vue et que l'âme se munisse de capteurs froids et infaillibles. Le plasticien évalue la nature ; la machine porte le verdict au rêve. Et l'homme se machinise, ses rêves naissent dans son cerveau en veille et non pas dans une nuit astrale. Les cœurs, ces organes ataviques : « La civilisation occidentale remplit le cerveau de connaissances, sans chercher à remplir le cœur - de compassion » - Dalaï-Lama. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, les livres de fiction nous renvoyaient à ce qui se chantait dans nos rêves, ensuite – à ce qui se faisait dans la vie, enfin – à ce qui se voit à la télévision. Ces étapes marquent l'expiration de l'âme, de l'esprit, du cœur. Le regard, créateur d'images personnelles, s'éteignit, il ne restent que les yeux, dévoreurs d'images communes. | | | | |
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| hommes | | | Deux sortes de patrie : endormie ou évéillée. La première se laisse abuser par des aigrefins ou berce mes rêves ; la seconde calme mes aigreurs et fait de moi - un aigrefin. | | | | |
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| hommes | | | L'Ouest ou l'Est : on est dans le phénoménal ou dans le cérémonial, dans le mythe du moi ou dans le rite du nous (le moi se formant davantage par ce qu'on émet que par ce qu'on subit et le nous ayant la tendance inverse), on se sculpte ou on s'occulte, on se taille un soi à connaître ou l'on se taille en laissant un vide d'un soi inconnu. | | | | |
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| hommes | | | En périodes ascensionnelles d'une culture, les yeux fouillent le monde à naître ; en périodes décadentes - le soi à ensevelir. Le rêve des yeux fermés est hors périodes et cultures ; le rêve - à travers le soi en dérive, faire voir le monde inaltéré. Il faut déjà être épave ou ruine, pour suivre le conseil de St-Augustin : « Au lieu du monde extérieur, rentre en toi-même » - « Noli foras ire, in teipsum redi ». | | | | |
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| hommes | | | Le passage de la jeunesse à la maturité, c'est la préférence grandissante, qu'on accorde aux yeux fermés, par rapport aux yeux écarquillés : pour percevoir la réalité, pour entrevoir le rêve, pour concevoir ou recevoir des caresses. | | | | |
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| hommes | | | Se remplir, le plus rapidement, les poches, en appliquant exactement la même rigueur commerciale à la vente de pétrole, de chansons ou de logiciels - telle fut, de tous les temps, l'aspiration de la pire des racailles. Aujourd'hui, cette ambition se nimbe du titre prestigieux de rêve américain, et il semblerait que ce soit le dernier qui reste dans ce monde désenchanté. C'est pourquoi tout marchand acquiesce, avec conviction : « Le rêve est au centre de l'existence humaine » - Chesterton - « The centre of every man's existence is a dream ». | | | | |
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| hommes | | | La barbarie d'aujourd'hui est due à la mort du rêve. Plus précisément, à son handicap mental, dès sa prime enfance. Le discrédit du conte de fées, le merveilleux étouffé par le mielleux, le jeu électronique expulsant le jouet anachronique. Les lieux, qui ont le plus besoin de rebelles aujourd'hui, sont les crèches, et leurs noms sont Andersen et Ch.Perrault. Shakespeare, Pouchkine et Montaigne en savaient quelque chose : « Notre principal gouvernement est entre les mains des nourrices ». | | | | |
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| hommes | | | La fessée et le piquet rappelaient au môme que le monde, dans lequel il entrait, n'était pas le sien ; ce qui réveillait en lui le désir d'un autre monde, plus poétique et plus proche. Aujourd'hui, le monde est à lui, dès le berceau ; et son premier désir est d'ouvrir, le plus tôt possible, son propre compte en banque. | | | | |
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| hommes | | | Le rêve abandonna l'avenir (où se placent les fous), se détourna du passé à inventer (où s'attardent les sages) et se figea dans le culte du réel présent (cette demeure des sots) - le progrès égalisateur les rendit indiscernables. | | | | |
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| hommes | | | Du mythe volatile, en passant par l'illusion du reptile, vers la réalité ruminante - l'évolution de l'espèce dominante : légions des anges, divisions motorisées, troupeaux béats. | | | | |
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| hommes | | | Ils se lamentent : tout perdrait le sens. Tandis que le vrai drame de ce siècle est que ce fichu sens finit par tout envahir, en étouffant tout songe insensé. | | | | |
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| hommes | | | Pendant trois millénaires, nous vivions dans un équilibre entre les valeurs matérielles et immatérielles ; et le progrès global fut une règle (sauf l'épisode des Dark Ages) ; notre époque est la première à se moquer des valeurs spirituelles, tout en triomphant, mieux que jamais, dans tous les domaines matériels. Je ne sais pas si l'oubli des valeurs en déclin est tragique ou comique, puisque la vocation de l'homme semblerait être au progrès, et son rêve le pousserait vers des nostalgies immuables. | | | | |
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| hommes | | | Les mauvaises révoltes : celle de l'étendue - les hommes manqueraient de savoir ou d'ouvertures, ou celle de la profondeur - la vérité ou la justice manqueraient aux hommes. La bonne révolte est celle de la hauteur - l'oubli, par les hommes, des astres et des rêves. | | | | |
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| hommes | | | Le sage antique fut complice du poète, dans l'escamotage de la vie. Le sage moderne enfanta le juste et le naturel, qui bannirent la passion injuste et le culte de l'homme inventé. Du divorce entre la raison et le rêve ne survécurent que des enfants-monstres : la machine et le hasard. | | | | |
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| hommes | | | Trois regards sur l'humanité d'aujourd'hui : l'historique, l'éthique, le personnel. C'est la société la plus juste, la plus intelligente, la plus généreuse. C'est un troupeau sans âme, sans rêve, sans horizons. C'est une meute d'impitoyables hyènes, un réseau de robots solidaires écrasant toute espèce non beuglante ou non calculante. | | | | |
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| hommes | | | Quand le robot nippon ou yankee et le mouton batave ou helvète resteront les seules espèces humaines sur Terre, l'homo poeticus, empaillé dans leurs Muséums, sera exhibé en compagnie des singes paresseux, se livrant aux rêves improductifs. | | | | |
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| hommes | | | La création, la mort et le rêve, ce sont l'aube, le coucher de soleil et la nuit ; mais depuis que les hommes vouent toute leur vie à la lumière du jour, - on crée, on meurt et on rêve - robotiquement. « Tes jours s'en vont, sans nuits ni aubes » - G.Benn - « Die Tage gehn dir ohne Nacht und Morgen ». | | | | |
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| hommes | | | L'humanisme : trouver tout homme - irremplaçable ; heureusement pour le rêveur et le créateur « il n'y a pas d'absences irremplaçables »** - R.Char. | | | | |
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| hommes | | | À l'âge adulte, aucune lecture ne peut plus infléchir notre fond psychique, qui est déterminé par les livres de notre enfance ; les seuls noms, qui me viendraient à l'esprit, si je devais désigner mes véritables maîtres câblés, seraient ceux de Perrault, Andersen, Pouchkine, Grimm. Rien d'étonnant donc qu'aujourd'hui nos petites têtes blondes, gavées aux comics et codecs, finissent par exhiber des cerveaux de moutons et de robots. | | | | |
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| hommes | | | Le monde grouille d'enchantements et de merveilles, même si l'on scrute un mouton isolé ; mais les théoriciens moutonniers veulent juger le monde d'après l'état des termitières, et ils se mettent à se lamenter sur le désenchantement du monde. | | | | |
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| hommes | | | Leurs rejets, souvent, sont profonds et même hauts, mais c'est la platitude de leurs projets qui me rend sceptique. Quand son propre projet a de la hauteur, on se moque de tout rejet ; le cerveau acquiesce à la terre entière, quand les yeux sont pleins de ciel. | | | | |
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| hommes | | | Le théâtre et le livre étaient des lieux ou se réfugiait celui qui fuyait la réalité ; aujourd'hui, ces lieux devinrent plus réels que la rue et la cuisine. | | | | |
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| hommes | | | Toutes les valeurs sont lues aujourd'hui sur un même écran, où l'on ne distingue plus : le talent - de son absence, l'intelligence - de la mémoire, le rebelle - de l'esclave. Projeté sur le réel, tout complexe se voit privé de son imaginaire. | | | | |
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| hommes | | | Ils colmatent leur vide en remplissant leur vie : par le travail, par la gamberge, par la reconnaissance ; tandis qu'il est essentiel de créer et d'entretenir en soi un vide, où continuerait à retentir la voix du Dieu, qui n'est pas mort, du Dieu vivant, de Celui du rêve et de la musique. | | | | |
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| hommes | | | Qu'ils soient romanciers ou épiciers, garagistes ou pianistes, chanteurs ou chercheurs, aujourd'hui, ils doivent leur succès - au travail ; ce misérable travail, qui n'est que la partie mécanique d'un scénario conceptuel, lucratif ou artistique, son exécution et non pas son rêve ; il est le fameux pinceau qu'on ne devrait pas voir sur le tableau de la vie. | | | | |
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| hommes | | | Un fait divers, sous la forme d'un compte rendu ou d'un procès verbal, - tel est le genre dominant aujourd'hui, puisque les hommes prirent au sérieux le verdict, politiquement correct, qu'après Auschwitz, écrire des poèmes relevait de la barbarie, et, même rédigé en prose, tout rêve fut banni. | | | | |
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| hommes | | | L'humanisme : non pas l'humanisation du divin, par un cerveau suffisant et impassible, mais la divinisation de l'humain, par une âme hésitante et palpitante. Mais aujourd'hui, hélas, c'est l'âme qui, sobrement, humanise, c'est à dire banalise, son rêve, et le cerveau, enivré, divinise, c'est à dire innocente, son acte, ce qui rapproche l'homme du mouton et du robot. | | | | |
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| hommes | | | Est anti-humaniste celui qui ne mise que sur la force ; est humaniste celui qui a pitié de la faiblesse d'autrui et honte de sa propre force ; le respect du seul savoir, qui augmente la force, ou le respect du savoir sans forces. « C'est à en rire ou à en pleurer de voir tant de savoir rester sans force sur la vie des hommes » (Kierkegaard) - tu ne comprends donc pas que la beauté de la vie est due plus à l'inconnaissable qu'au connu, à l'intensité qu'à la force. « Tout ce que nous ignorons, nous le connaissons grâce aux rêves des savants-poètes » - Vernadsky - « Всё, что мы не знаем, мы знаем благодаря мечтам учёных-поэтов ». | | | | |
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| hommes | | | L'humanisme complet est projection verticale sur toutes les facettes de l'homme : la biologique - la vénération du miracle de la vie, la sociale - l'appel à l'égalité matérielle, la politique - la garantie de liberté d'opinions démocratiques, la spirituelle - la primauté de la noblesse, l'artistique - le culte du talent et de la pureté. Une seule de ces facettes manque, et l'édifice devient vulnérable au travail de sape des économistes, des sociologues, des politiciens, de ces calculateurs d'un humanisme réel ; c'est au philosophe qu'appartient la tâche de gardien de l'humanisme de rêve. | | | | |
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| hommes | | | L'humanisme commence par la reconnaissance d'une hiérarchie verticale des facettes humaines : miracle, seigneur de la nature, prodige de l'esprit, rêveur, amoureux etc. Mais l'horizontalité cynique finira par le rendre égal des moutons et des robots, qui ne veulent pas d'homme-maître. Pourtant, jamais l'espèce ne fut ainsi sans honte, comme aujourd'hui. | | | | |
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| hommes | | | L'amitié est une heureuse unification de deux arbres, privilégiant les extrémités : le mystère des racines et le rêve des cimes. « L'amitié est un arbre protecteur » - Coleridge - « Friendship is a sheltering tree » - la meilleure protection d'un arbre est son ouverture, c'est à dire la présence de variables, appelant à l'unification avec d'autres arbres et refusant la forêt. | | | | |
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| hommes | | | Non, ils ont tort, ceux qui voient dans notre époque une nuit épaisse, neutralisant, engloutissant et noyant les mots et les passions ; elle est, au contraire, un trop de lumière du jour, où ne peuvent fermer les yeux et rêver de leur étoile que les plus enivrés des pessimistes. Dans la nuit, toutes les étoiles et les plumes sont brillantes ; il s'agit de savoir (re)créer sa nuit. | | | | |
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| hommes | | | La richesse serait fortement souhaitable, mais, hélas, « la pauvreté n'ôte de noblesse à personne, la richesse oui »* - Boccace - « la povertà non toglie gentilezza ad alcuno, ma si avere », car la bassesse ne se manifeste qu'en actes, et le pauvre n'a pas de moyens d'agir. La noblesse s'exprime en rêves, et le riche a toujours les yeux ouverts. Seule l'inaction a des chances de nous rendre libres, quoi qu'en pense Alexandre le Grand : « Rien de plus servile que le luxe, rien de plus royal que le travail ». | | | | |
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| hommes | | | Les romanciers, les sportifs, les ingénieurs, les boursicotiers ont, aujourd'hui, la même manie, à laquelle ils donnent le nom de défi ou même de rêve : ne pas baisser les bras, lutter de toutes ses forces, réussir à tout prix, et leur triomphe final prend exactement la même forme - la signature d'un juteux contrat. | | | | |
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| hommes | | | Pour calmer nos veilles, on inventa le mur, et pour calmer nos rêves – le toit. Et l'on oublia la félicité du nomade – dormir à la belle étoile. | | | | |
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| hommes | | | L'une des raisons de la disparition des rêves : les hommes s'empêchent mutuellement de dormir, tout en prétendant que ce tapage est provoqué par l'interdiction de rêver, qui leur aurait été signifiée par d'autres veilleurs. La vigilance des rondes de nuit, la transparence des mondes de jour en font de bons citoyens et de mauvais poètes. | | | | |
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| hommes | | | On voit dans l'Histoire soit une chronologie des faits soit une cosmologie des mythes, un dogmatisme rationnel ou un sophisme imaginaire. La réalité et le présent évincent le rêve intemporel, et la première de ces lectures de l'Histoire finira par rester la seule possible, pour la plus grande satisfaction des robots que seront devenus les hommes. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, on ne savait pas ce qu'on est, et l'on s'inventait en écoutant ses rêves. Aujourd'hui, ils savent exactement ce qu'ils sont, ce qui rendit superflu tout rêve. On ne peut plus juger les hommes d'après ce qu'ils rêvent, ni même d'après ce qu'ils sont ou font, mais uniquement d'après ce qu'ils produisent. | | | | |
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| hommes | | | Ils veulent débarrasser l'homme réel de ses défigurations par le travail (Marx), le sexe (Freud), la volonté (Nietzsche) ; mais ce sont exactement les dimensions centrales de sa réalité, l'autre face, l'homme idéel, ne contenant que le rêve, qui est l'homme même, son style vital. | | | | |
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| hommes | | | Enfants des mythes, enfants de l'Histoire, nous voilà orphelins de Dieu, orphelins du rêve ; et dans notre arbre généalogique croît et s'approche de nos branches le robot impassible et prolifique. | | | | |
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| hommes | | | Aujourd'hui, l'homme dominateur, l'homme fort, l'homme calculateur, est partout jovial ; et dire qu'autrefois, l'homme fort, le héros, l'homme rêveur, passait surtout pour saturnien. Héraclès fut le premier mélancolique. Les seuls suicidaires louables ne suivaient que la mélancolie, puisqu'il est bête de « mourir, sans que personne ne te tue, et sans que d'autres mains que celles de la mélancolie t'achèvent » - Cervantès - « morir, sin que nadie le mate, sin otras manos que le acaben que las de la melancolía ». | | | | |
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| hommes | | | La définition cartésienne des animaux, en tant que machines, est étendue, aujourd'hui, à l'homme. Tant que l'injustice ou l'irrationnel hérissait le paysage humain, l'homme avait une chance d'échapper à la mutation en machine. Tous les Descartes modernes abandonnèrent cette ultime réticence et déclarèrent la justice - terrain non-déconstructible (Derrida) et même le seul. La honte des sens et l'ironie du sens - les seules facettes humaines, que la machine ne reproduira jamais ; quant au reste, Valéry a raison : « Le modèle Machine doit être pris comme base du système Homo ». | | | | |
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| hommes | | | Et le misanthrope et le philanthrope cherchent la fraternité, par exclusion ou par inclusion, mais sa base, dans les deux cas, serait terrestre, tandis que seul le sacré peut lui donner du panache et nous faire rêver, au lieu de haïr ou d'agir. | | | | |
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| hommes | | | Nos misères corporelles, sentimentales ou spirituelles sont trop évidentes, pour faire de leur conscience - un exploit ou une grandeur. Ce que l'homme peut dépasser, sur cette échelle, c'est la calculatrice, le stéthoscope, le tensiomètre. Heureusement, dans d'autres organes que la conscience vit le rêve de la majesté humaine. | | | | |
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| hommes | | | Ils ont réussi à remplacer les faux besoins par les vrais. Le besoin le plus vrai, celui d'un bon compte en banque, évinça tous les besoins artificiels : ceux du rêve, de la caresse, de la félicité, du sacrifice ou de la fidélité. | | | | |
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| hommes | | | Le quotidien est tapissé de faits, et la vie est tissée de rêves. « Vous cherchez de quoi remplir vos jours, tandis que c'est votre vie qui est vide » - Tchaadaev - ce n'est pas la même matière qui les remplit. L'action remplit les jours, se moquer d'action remplit la vie. | | | | |
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| hommes | | | Imaginez Platon, se cramponnant à sa cire et à son stylet et brocardant l'infamie technocratique des inventeurs du papier (comme Chateaubriand et Vigny maudissant la locomotive à vapeur) - c'est pourtant ce que font nos intellectuels geignards et aigris, face à la joyeuse avancée du gai savoir des ordinateurs. L'affreux Gestell de Heidegger n'est pas en salle-machine, il s'incruste dans vos circuits mentaux sans courant de rêve ! Le triomphe du robot, chez les hommes, n'est ni extérieur ni technique, mais intérieur et psychique. Moi, charlatan de mon étoile, dois-je m'effaroucher, puisqu'on se met à explorer les astres ? | | | | |
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| hommes | | | Le pathos ou le rêve n'apportent aucune lumière à notre vision de la matière, n'améliorent en rien notre efficacité de producteurs, n'augmentent jamais le niveau de vie, donc réduisons l'homme aux fonctions robotisables – telle est la devise, aujourd'hui, des techniciens, des juristes, des garagistes. Sous les coups du calculateur, même le danseur se mit à la marche. | | | | |
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| hommes | | | La « pensée de Midi » (Camus) m'est étrangère, je suis un homme du Nord. Le Midi, c'est la faconde en continu ; le Nord, c'est le rêve en pointillé. Avec des transfuges : Leopardi, Valéry ou Borgès, s'il le faut. En reniant, à contrecœur, les congénères : J.Donne, Hölderlin ou Pouchkine. Quand on est porteur des ardeurs autonomes, le Borée capricieux et froid les accompagne mieux que le Zéphyr constant et douceâtre. Suivre son Étoile du Nord et porter sa Croix du Sud. « Inondé de mystère, cette lumière boréale de l'âme » - S.Zweig - « Überlichtet von Geheimnis, Nordlicht der Seele » - c'est sous cette lumière discrète de l'âme que naissent les meilleurs jeux d'ombres de l'esprit. | | | | |
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| hommes | | | La vraie ligne de partage entre aristocratie et goujaterie ne passe pas au milieu des hommes, en les divisant en hommes du commun et hommes d'exception, mais au milieu de chaque homme, où l'homme du troupeau s'oppose à l'homme du rêve. | | | | |
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| hommes | | | N'importe qui est capable, aujourd'hui, de problématiser la vie, sans parler des amples solutions qu'on y apporte ; ce qui devint, en revanche, rare est de continuer à y déceler le mystère ; ils s'en font une gloire et proclament, orgueilleux et naïfs, la mort de Dieu, tandis qu'elle n'est que le constat d'épuisement de l'imagination religieuse ou de mort de l'immortalité : toute recherche de Dieu, historique ou métaphysique, devint algorithmique, charlatanesque ou idolâtre ; nous étant détournés du rêve, nous restons seuls face à la seule réalité. | | | | |
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| hommes | | | De plus en plus, les hommes se contentent de ce que la rigueur et l'intérêt leur dictent, pour se détourner de ce que l'art procure - de l'admiration et du rêve. Et, doctes, ils se justifient : « L'art est inutile, où suffit la nature » - Gracián - « No es menester arte donde basta naturaleza ». Où manque l'art, la nature est insuffisante. | | | | |
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| hommes | | | La vie est faite de nos offrandes à Apollon, qui nous tend l'arc, et à Dionysos, qui en tend la corde. « Et la vie est l'arc, et la corde est le rêve »** - R.Rolland - et c'est par nos flèches, bien orientées mais non décochées, qu'on nous jugera, nous, les archers. Aux murs des demeures modernes, on ne trouve plus que des têtes de leurs victimes ou des diplômes décochés, ce qui te fit voir les hommes - « vautrés dans l'étable, où ils sont vêlés » - des loups moutonnés ! | | | | |
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| hommes | | | La modernité : sans nous faire rêver, la philosophie nous endort avec ses litanies sur le savoir et la vérité ; la science ne nous rappelle plus que la beauté et la vie finissent par s’éteindre. « Échec de la philosophie et de l’art tragique, échec au seul profit de la science-action » - R.Char. | | | | |
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| hommes | | | Notre époque est peut-être la première, où il soit permis de douter de l'inaliénabilité du rêve onirique. Une fonction d'âme désactivée par ce contrôleur de cerveau à cause du peu d'appels. | | | | |
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| hommes | | | De l'importance de la chronologie des rêves et des réalités : les mythes, gorgés d'art et de vie, préparaient le règne de la raison européenne ; la raison américaine marchande engendra des mythes mécaniques – causes et effets. | | | | |
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| hommes | | | Notre époque, c'est l'épuisement de mythes. Comment naissaient et s'entretenaient les mythes ? De quelques échos épars d'une réalité évanescente surgissait un premier mythe – une histoire, une théorie, un système. Par dessus le premier mythe s'érigeaient des monuments – temples, statues, livres, symphonies. Fascinés par ces monuments, les hommes créaient un second mythe – des passions, des croyances, des certitudes et des doutes. Aujourd'hui, on ne produit plus de monuments ; le second mythe se dévitalise et le premier – se rationalise. L'art fiche le camp, en entraînant avec soi - le mythe. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes se fient de plus en plus à la vue, c'est à dire à l'esprit : face aux faits ou événements criards, celui-ci en rend compte. Tandis que le philosophe, c'est surtout une bonne ouïe, c'est à dire l'âme : face aux rêves ou appels silencieux, elle en rend la musique. | | | | |
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| hommes | | | Quand ils perdent le besoin de rêver, il leur reste une seule envie, celle de vivre, c’est-à-dire faire de l’argent, dîner en ville, lire des magazines – très vite ils sont repus, blasés, interchangeables, trouvant la vie en Occident impossible et n’éprouvant pour celui-ci que du mépris. Le seul moyen de leur réapprendre la honte (d’être d’incurables imbéciles) est de bloquer leur compte en banque. | | | | |
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| hommes | | | Dans les ruines, on communique par le souvenir, le rêve ou l'étoile : dans leurs édifices, ils n'ont plus de messages propres, que des messageries collectives, des réseaux sociaux, c'est à dire robotiques : même les portes, les fenêtres et les murs n'y sont plus qu'écrans. Même la chanson populaire, qui tenait à la musique, à la voix, aux paroles, ne vaut plus que par le nombre de projecteurs et par les contorsions accompagnantes. | | | | |
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| hommes | | | Je ne gagne pas en hauteur, en maîtrisant la pensée des autres ; dans le meilleur des cas, je peux en gagner en profondeur, mais, le plus souvent, je n'en ferais qu'étendre mes platitudes. Je ne gagne la hauteur qu'avec des ailes de mes propres déconvenues bien avalées. La pensée fortifie les temples et les étables avec les mêmes matériaux. La hauteur doit n'être soutenue que par le rêve, elle doit être désarmée. | | | | |
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| hommes | | | L'histoire de l'humanité semble être cyclique, avec les règnes successifs de la superstition, de la raison, de la passion ; avec les cultes respectifs du sacré, du vrai, du beau. Aux charnières entre ces époques surgissent la fraternité, la création, la décadence. Nous trouvant au beau milieu de la deuxième période, verrons-nous le retour de la troisième, du rêve ? Sur cette roue, le point le plus éloigné, aujourd'hui, c'est la fraternité, que ne peuvent plus évoquer, sérieusement, que d'incorrigibles rêveurs. | | | | |
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| hommes | | | Ils rêvent comme s'ils étaient en éveil ; je cherche à donner à l'éveil le caractère du rêve. L'homme qui rêve a de l'âme, l'homme qui veille fait appel à l'esprit ; une mutation robotique nous rendit tributaire du seul esprit ; le terme de spirituel, qui désignait jadis la cohabitation de ces deux facettes d'un même organe, est caduc. | | | | |
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| hommes | | | Ceux qui se plaignent du vide du ciel et de la pesanteur du sol ignorent la profondeur du réel dans le second et la hauteur du rêvé dans le premier. | | | | |
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| hommes | | | Le barbare moderne est presque le contraire de l'ancien sauvage. Ne rêvent que les sauvages (ou ceux qui en héritent, ce qui explique le néant lyrique des Américains), et la barbarie d'aujourd'hui peut être définie comme absence de songes. Et de vrai bonheur : « Les machines sont les seules femmes que les Américains savent rendre heureuses » - Morand. | | | | |
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| hommes | | | Après la liberté mécanique, voici la beauté mécanique qui s'installe dans les cerveaux des hommes, en absence des âmes. Les impôts et le budget ne sont plus des sujets plus secs, que ce qu'on trouve dans la peinture ou dans la poésie modernes – beaucoup de bruit et aucune musique. Où chercher un bon orphelinat ? « La liberté ne vit qu'au pays du rêve, et la beauté ne va que vers le chant »* - Schiller - « Freiheit ist nur in dem Reich der Träume, und das Schöne blüht nur im Gesang ». | | | | |
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| hommes | | | Des intelligents, des savants, des justes, des inventifs, des heureux – aucune époque n'en disposait autant que la nôtre. Une seule catégorie dégringola, celle de rêveurs, à cause du dépérissement de leur organe, l'âme. | | | | |
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| hommes | | | On ne frissonne pas moins, on frissonne moins bien ; aujourd'hui, c'est l'inquiétude pour les choses à avoir qui provoque des frissons de propriétaire ; jadis, c'est le frisson de rêveur qui prédestinait les choses invisibles à être. « Le meilleur lot de l'homme est le frisson » - Goethe - « Das Schaudern ist der Menschheit bester Teil ». | | | | |
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| hommes | | | L'imbécile cherche des oppositions fortes, pour s'accrocher à l'extrémité vertueuse d'un axe qu'il ne maîtrise pas. Il n'existerait dans la réalité aucun robot ou mouton, je resterais attaché, avec la même détermination, au rêve de la musique et de la solitude. On n'a pas besoin de Bête, pour apprécier la Belle. | | | | |
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| hommes | | | L'Histoire est scandée par la part que les hommes accordent aux règnes de la raison ou/et du rêve. L'Antiquité ne vit que de la raison ; la Renaissance réveilla le rêve ; les Lumières atteignent l'équilibre entre les deux ; le romantisme crut pouvoir annoncer le triomphe du rêve ; la modernité, c'est un retour à la raison, sans la noblesse antique, sans l'élan de la Renaissance, sans l'élégance des Lumières, - le glas d'un romantisme étranglé. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, on fustigeait l'ignorance et s'apitoyait sur l'esprit malmené. Mais l'ignorance ne se mêle plus des controverses spirituelles. Et aujourd'hui, l'esprit, ragaillardi, ricane sur son adversaire moderne écrasé - l'âme. L'ignorance étoilée, qui accompagnait jadis le rêve, s'éteignit ; partout se propage la pâle lumière artificielle d'un savoir aptère. | | | | |
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| hommes | | | Une énigme : même le coupe-gorges, même l'ingénieur, même le journaliste saoule son môme avec des contes de fées et non avec le contenu de son journal. Autrefois, le besoin du merveilleux s'éteignait vers 25 ans, de nos jours, à 5 ans, on sait, que le père Noël est un produit de grande distribution comme un ordinateur ou une assurance. | | | | |
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| hommes | | | Être intellectuel, c'est savoir se mettre au-dessus du temps et s'enthousiasmer de la grandeur ou de la beauté des invariants humains ou divins. Le romantisme peut se traduire par l'invention d'un passé épique, par le rêve d'un futur lyrique, par l'élan, partant d'un présent tragique. La modernité : tout horizon est tracé par un présent, vécu sans élan, sans angoisse, - l'effacement du passé et du futur des regards des hommes, tous les soucis individuels – l'amour, la fraternité, la noblesse – rapportés à l'échelle sociale et, donc, robotisés. | | | | |
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| hommes | | | L'homme est juge du dire, les dieux ou les sirènes arbitrent le chant. L'intelligence, la parole et la marche jouent leur partie, face à la machine, et l'on peut être sûr de leur pitoyable déroute finale. Le rêve, le chant et la danse nous mettent face aux anges, où même les défaites sont glorieuses. | | | | |
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| hommes | | | L’homme échappait à l’ennui parce qu’à côté des choses vivotait le rêve, défiant l’agitation matérielle et apportant de la vibration immatérielle. Mais depuis que le rêve s’assoupit, « l’action ne crée plus de tension ; il y a au contraire de la désintensification » - J.Baudrillard. | | | | |
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| hommes | | | La narco-industrie sociale se diversifia ; l’immunité acquise contre la seule drogue des temps anciens, la religion, poussa les trafiquants à en inventer de nouvelles : le globalisme, l’écologie, la consommation, le terrorisme, les taxes, les sanctions – ces thèmes malsains, ces nourritures insipides, font oublier aux hommes les nourritures saines – le rêve, l’égalité, la fraternité, l’ironie, la musique. | | | | |
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| hommes | | | Le rêve n'est ni dans une projection vers l'avenir ni dans un plongeon dans le passé ; l'ailleurs du rêve n'est pas temporel, mais spatial, et il est le seul vrai antagoniste du présentisme actuel. Il y aurait donc deux familles superficielles : les hommes de culture, cultivant le passé intellectuel, et les hommes de nature, élancés vers le futur fraternel. Nietzsche : « Face au présent, on a hâte, on a peur ; face à l'avenir, on est méfiant » - « Man ist eilig und ängstlich für die Gegenwart, mißtrauisch für das Kommende » - y fait figure d'un homme de progrès, c'est à dire d'un imbécile. | | | | |
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| hommes | | | Pourquoi, diable, pâtit-on davantage, dans l'inhumain, des rêves brisés, plutôt que, dans l'humain, des os brisés ? Parce qu'un rêve inaccessible portait, jadis, plus haut qu'une action, devenue aujourd'hui accessible et nous condamnant à la platitude. « L'événement crucial de la Modernité, le passage du règne de l'humain à celui de l'inhumain, l'action est devenue objective » - M.Henry. | | | | |
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| hommes | | | Ma vision des hommes, vision assez noire, ne s'appuie que sur les productions de leurs meilleures fibres, sur leurs livres, sur leurs imaginations donc, sur leurs rêves. Quand je pense à ce qu'ils sont et font en réalité, c'est à dire cent fois pires, je suis glacé d'horreur et d'impuissance. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, être de trop dans le monde des hommes affairés poussait le poète à s'accrocher d'autant plus fermement au monde du rêve. Aujourd'hui, à l'image des fonctionnaires ou traders, le poète, lui aussi, ne réclame que sa part du gâteau économique. Le monde n'est plus qu'un plat village sédentarisé, sans déserts ni montagnes ni ermitages, sans brebis égarées. | | | | |
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| hommes | | | Ils s’indignent des actes ou des états de fait, tandis que c’est aux rêves éteints et aux états d’âme atavique que nous devrions adresser les plus horrifiées de nos appréhensions. | | | | |
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| hommes | | | Ce n’est plus le paradigme de théâtre mais celui de Bourse qui conviendrait le mieux, pour situer la scène du monde. Ce fut le spectacle de déraison qui provoquait jadis la révolte des hommes ; aujourd’hui, ce qui réveille la mienne, c’est l'application mécanique d’une raison calculatrice. Trop de raison, trop de sens, trop de normes, au détriment d’un rêve agonisant. | | | | |
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| hommes | | | Chez les hommes, la chronologie de la disparition du rêve : le mépris pour le miracle impossible, l’indifférence pour l’idéal imprévisible, le rodage de l’algorithme satisfaisant. | | | | |
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| hommes | | | La vie moderne se réduit aux enchaînements routiniers, mécaniques, où l’essor ne trouve plus de place ; et l’essor est synonyme de commencement, aussi bien dans l’art que dans le rêve, et, pour l’intelligence chinoise, est le fondement même d’une vie de sage. La sagesse serait-elle en train de rejoindre l’art et le rêve dans leur convoi funèbre ? | | | | |
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| hommes | | | Sur la hiérarchie des thèmes, qui cadrent notre vie : dans neuf cas sur dix, le conformisme est justifié. Il reste le cas, où il est question des commencements individuels, de la solitude, du rêve, du goût ; et c’est la-dessus que se fonde l’exact opposé du conformisme – le nihilisme, qui est le narcissisme de l’aristocrate ou du créateur. Mais un nihilisme systématique est pire qu’un conformisme autocritique. | | | | |
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| hommes | | | Depuis trois mille ans, l’art, c’est-à-dire les mythes, les styles, les tempéraments, marquait tous les siècles par ses rêves d’au-delà individualistes, au milieu des horreurs, des folies, des perfidies bien réelles. Aujourd’hui, au milieu de l’honnêteté, de la pruderie, de la tolérance, tous les poètes, philosophes, romanciers m’enquiquinent avec le fait divers ou le jargon clanique, qui animent leurs bavardages anonymes et interchangeables. Aucun nom digne à mettre sur l’épitaphe : je vécus au siècle de …. | | | | |
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| hommes | | | Le sens de l’existence humaine serait la fidélité à la hiérarchie des trois facettes vitales, hiérarchie que se fixe dès la plus tendre enfance entre agir, comprendre et rêver. Mon hiérarchie à moi fut, par ordre décroissant d’importance, – rêver, comprendre, agir. | | | | |
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| hommes | | | Les choses les plus fascinantes - l’univers, la vie, l’esprit - furent créées ex nihilo. Certains tentèrent d’imiter ce prodige : « Tu feras de l’âme, qui n’existe pas, un homme meilleur qu’elle » - R.Char – le créateur, rejoignant le penseur et l’amoureux, pour former une triade de rêve. | | | | |
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| hommes | | | Dans l’homme, il y a cinq sujets : le rêvant, l’agissant, l’imitant, le calculant, le connaissant, qui, dans l’Histoire, forment des alliances, pour dominer : le règne de la culture, c’est l’alliance du rêvant et du connaissant ; celui de la civilisation - l’alliance du calculant et de l’agissant. L’imitant en assure l’entente et la puissance. | | | | |
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| hommes | | | Les surréalistes cherchèrent à réconcilier et à fusionner le rêve avec la réalité. En effet, sans le rêve, toute réalité n'est que sous-réalité. On comprend, que ce n'est pas un sous-rêve, en définitive, qui survécut à la mort du rêve et au triomphe de la réalité. | | | | |
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| hommes | | | Le bon côté de la robotisation actuelle : la vie devient soporifique, ce qui favorise la naissance du rêve. « La vie n’est que sommeil ! Et les révélations – la veille ! » - Pasternak - « Как усыпительна жизнь! Как откровенья бессонны! ». | | | | |
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| hommes | | | L'arbre du monde perd ses variables (de passions, de rêves, de sacrifices) et se fige dans des constantes collectives (d'intérêts, de sens, d'algorithmes) ; l'arbre organique devient structure mécanique. Dans ce monde robotique pullule la pensée collective et disparaît le sentiment individuel. | | | | |
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| hommes | | | Pour le robot moderne, qu’il soit ingénieur, garagiste ou philosophe, la vie, c’est la formulation, la démonstration et l’application des vérités – tout le contraire de ce qu’on appelait jadis vitalisme. Je finis par opposer à cette vie mécanique – le rêve poétique : formules en tant que forme, démonstrations en tant que musique, applications en tant qu’élan. Foin des vérités cadavériques – pour des états d’âme mélancoliques. | | | | |
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| hommes | | | Depuis le Haut Moyen-Âge, l’évolution des choses se produisait, à peu près, à la même vitesse. Notre époque n’y a rien d’original. Mais, depuis deux mille ans, les choses projetaient deux sortes d’ombres sur nos idées ou sur nos actes, puisque deux sortes de lumière furent reconnues par tous – notre savoir et notre rêve. C’est dans l’extinction des étoiles et dans l’unicité des ombres pratiques que réside l’originalité de notre temps unidimensionnel. | | | | |
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| hommes | | | Dans la robotisation générale, le seul genre littéraire qui survivra sera probablement celui des scénarios (ou des schèmes kantiens). L'écran sera élevé au titre de support exclusif de rêves ! Aux projecteurs mécaniques - des rêveurs mécaniques ! La bonne littérature, comme la mauvaise, commence bien par l'extinction de lumières ; ensuite, la mauvaise enclenche l'action et la bonne - la génuflexion ou, au moins, la réflexion. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, l’écrivain rêvait de transformer son lecteur en spectateur de ses tableaux ou en auditeur de sa musique ; aujourd’hui, il ne cherche que l’acheteur de sa marchandise. | | | | |
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| hommes | | | Il y a d’innombrables fonctions robotiques, auxquelles se livre l’homme moderne. Et lorsqu’on reproche à un homme public d’avoir perdu le contact avec le réel, cela signifie, vraiment, qu’il change de fonction et non pas de milieu. Je suis le plus heureux, quand les pieds me détachent du réel, pour me confier aux ailes du rêve. Mon étoile ne fait partie d’aucune galaxie réelle. | | | | |
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| hommes | | | Oui, Goya vit juste : les rêves, fricotant avec la seule raison, enfantent des monstres et furent des monstres, déjà, eux-mêmes. Jadis, l’âme s’unissait à l’esprit, pour enfanter de rêves, beaux et sensuels ; mais l’âme, aujourd’hui, est frigide et l’esprit – châtré. | | | | |
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| hommes | | | L’une des obsessions de ce siècle – la correction, aussi bien en tant qu’état qu’en tant que processus. Jadis, la raison vaseuse corrigeait l’émotion débordante ; aujourd’hui, l’émotion décadente corrige la raison rêveuse. | | | | |
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| hommes | | | C'en est fini de la métaphore du théâtre, pour parler de ce simulacre que devint la vie : l'installateur remplaça le dramaturge, l'opérateur évinça l'acteur, la scène, c'est la foule, et l'applaudissement - l'audimat ou le chiffre de ventes, tout y renvoie à la vie réelle, rien - à la vie imaginaire. | | | | |
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| hommes | | | Le constatataire l'emporta sur le contestataire ; le doigt d'Aristote, de l'École d'Athènes, pointant la terre, ridiculisa le doigt de Platon, invitant le ciel ; seul le terrestre sert désormais de justification à toute quête du céleste. | | | | |
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| hommes | | | L’homme se réduit à ces trois facettes : les actes, essentiellement imposés de l’extérieur, forcés, mécaniques ; les pensées, finissant toujours par devenir communes ; enfin, les états d’âme muets – des élans vers l’inaccessible et des rêves de l’inexistant. Les choses, les tableaux, la musique. Les lieux, les paysages, le climat. | | | | |
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| hommes | | | Le sot : la vie est une triste réalité ; le sage : la vie fut un rêve, joyeux et miraculeux. La consolation du premier – la haine de la vie, la haine des autres ; la consolation du second – le réveil des échos, des ombres, des représentations de ce qui ne fut jamais compris. | | | | |
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| hommes | | | L’âme crée le rêve, l’esprit (re)produit la réalité. Aujourd’hui, dans l’absence des âmes, seul l’esprit robotique fabrique ce que, par inertie, on continue d’appeler œuvres d’art au rêve absent. | | | | |
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| hommes | | | Ce qui désigne ta patrie, ce ne sont ni les coordonnées de tes racines, ni les couleurs de tes fleurs, ni la saveur de tes fruits, mais les objets, qui reçoivent l’intensité de tes ombres, et s’en réjouissent – fantômes, états d’âme, rêves. | | | | |
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| hommes | | | Je préfère l’humanité ennuyeuse à l’humanité belliqueuse. Qu’ils se réunissent, poussés par l’ennui, dans les stades, manifestations de rue ou théâtres, au lieu d’accumuler le fiel dans une solitude, boudeuse et réelle, dont ne sont dignes que les élus des rêves. | | | | |
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| hommes | | | Le langage (et donc les pensées) et les actions sont d’origine collective ; il est naïf de s’y imaginer dans une orgueilleuse solitude. « Je n’ai rien à voir avec ce système, rien même pour m’y opposer » - W.Whitman - « I have nothing to do with this system, not even enough to oppose myself to it ». On ne peut s’y opposer que par le rêve, dont est dépourvue ta nation. Tous tes compatriotes réclament une originalité, et nulle part on ne trouve autant de conformistes. Ailleurs, ce rebelle proclamait ce système - le plus grand des poèmes ! | | | | |
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| hommes | | | Le mystère, la poésie, le rêve disparurent de la littérature moderne ; tout son fond découle, directement, des actualités de l’année courante, et sa forme, c’est-à-dire le langage, est la même que celle qui se déferle des écrans. | | | | |
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| hommes | | | Chez les philosophes et poètes modernes, je trouve beaucoup de folies verbales, mais je n’y décèle aucun rêve musical. Qui, aujourd’hui, comprendrait Rabelais : « Ils sont fous comme poètes et rêveurs comme philosophes » ? | | | | |
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| hommes | | | L’ennui insupportable de décrire un homme réel ; la jouissance irrésistible à rester en compagnie d’un homme de rêves invisibles, n’existant que dans un élan vers l’inaccessible, dans un amour ineffable, dans une noblesse inutile, dans une mélancolie indicible, dans une solitude inévitable. Seule la musique peut nous en approcher ; c’est pourquoi j’évite le bruit du réel et poursuis la mélodie de l’idéel. | | | | |
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| hommes | | | Vivre, c’est évoluer dans la nature ou traverser l’histoire ; rêver, c’est quitter le naturel et le temporel et se passionner pour l’artificiel. | | | | |
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| hommes | | | Des quatre facettes humaines, ton soi inconnu s’occupe du surhomme ; le sous-homme, les hommes et l’homme résumant ton soi connu. L’inspirateur de rêves et l’exécutant d’actions. | | | | |
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| hommes | | | Pour les réalistes, le monde fut, successivement, une lice, un marché, une machine. Pour les rêveurs, il ne fut qu’une scène de mystères. « Le monde est un théâtre de prodiges, où, au lieu de voir ce qui est, on ne voit que ce qui n’existe pas » - Ortega y Gasset - « El mundo es un teatro de prodigios, en el cual en vez de ver lo que hay, sólo veis lo que no está ». | | | | |
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| hommes | | | Les contraintes à t’imposer : exclure du cercle de tes intérêts et de tes productions ce qui est consensuel, commun, trop transparent ou trop connu, fuir les forums et les foires. Mais ce qui te reste peut être plus vaste que chez les pires des conformistes, et les lieux de tes séjours peuvent être peuplés par tant d’illustres fantômes solitaires du passé. La plus vitale des contraintes - savoir être seul, dans tes rêves et dans tes goûts. | | | | |
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| hommes | | | Tout homme porte en lui un ange lumineux et une ténébreuse bête, et la civilisation est une tentative de rapprocher ces deux hypostases, ce qui résulte en homogénéité moutonnière ou robotique. Le cas le plus passionnant, cas extrême et rare, est celui où l’ange ou la bête domine ; toutefois, dans les deux cas, la chute est au bout du chemin. Dans le premier cas, l’homme, dans sa jeunesse, chante le rêve et la solitude ; dans le second, l’homme compte sur la force et le fanatisme. Au moment de la chute, le premier reste fidèle à son rêve solitaire agonisant, auquel il cherche des consolations ; le second, par un sacrifice, cynique ou désespéré, de sa posture d'antan, éructe des anathèmes au monde raté, dont il fait pourtant partie. | | | | |
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| hommes | | | La réalité est une phalange, où tous, de Napoléon au concierge, sont taraudés par le prurit de domination. Heureusement, le Créateur songea aussi à la solitude du rêve, hors toute constellation, hors toute compétition, et où l’on ne poursuit que son étoile filante, dont on garde l’humble hauteur. | | | | |
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| hommes | | | Les sceptiques ou les pusillanimes geignent sur les commencements (le monde raté) ou sur les fins (la mort). Le cas est incurable, lorsque ces deux états d’esprit cohabitent chez un même personnage. On se débarrasse rarement de la seconde calamité, mais la première offre une échappatoire – pour ta création ou tes rêves, invente tes propres commencements, hors le temps, hors les soucis terrestres, commencements tournés vers les limites célestes. Et la fidélité à cet état d’âme constitue l’essence de toute grande consolation. | | | | |
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| hommes | | | Sans se trouver, l’homme se cherche ; sans les chercher, l’homme trouve le rêve ou l’amour. Inversez les verbes – vous tomberez dans l’une des platitudes humaines les plus répandues. | | | | |
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| hommes | | | Tout en séparant, en toi, l’auteur de l’homme, n’oublie pas que les liens d’héritage, qu’ils entretiennent avec leur jeunesse commune, sont, eux aussi, très différents. L’auteur ne peut que trahir ou dépasser sa jeunesse, tandis que l’homme en a des rapports beaucoup plus complexes : l’oublier, lui rester fidèle, en avoir honte, vivre la tragédie de l’évanouissement de ses rêves. L’auteur crée et l’homme croit. | | | | |
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| hommes | | | Strictement parlant, tout homme est cohabitation d’un scientifique et d’un artiste. Le premier représente le monde et raisonne la-dessus ; le second s’exprime par le chant et la danse. La réalité et les rêves, la vérité et la beauté. L’essentiel : les pensées, et même les croyances, appartiennent aux représentations et non pas au réel ; le sens esthétique est un cadeau de Dieu. Seul le corps est dans le réel ; l’âme est toujours ailleurs. | | | | |
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| hommes | | | Tout homme porte des germes d’un penseur et d’un rêveur ; le penseur nage dans des cloaques des vérités, ces qualités mécaniques, et le rêveur se voue aux ondes musicales qui sont la première qualité organique. | | | | |
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| hommes | | | L’enracinement permet de vivre, naturellement, dans une civilisation ; le déracinement permet de rêver, artificiellement, dans une culture. Mon déracinement, en Russie, me plaça dans une hauteur, à partir de laquelle aucun enracinement ne fut plus possible. Je devins artificiel en tout, prenant les canopées pour mes racines. | | | | |
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| hommes | | | Celui qui ne sait plus vivre du rêve, ce géniteur de l’espérance, et ne vit que du réel, aboutit, inéluctablement, au désespoir. Confondre la cause et l’effet produit ce galimatias : « Le réel n’est que l’enfant légitime de la désillusion » - Baudrillard. | | | | |
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| hommes | | | Tu dois choisir entre la contemplation et la création, donc entre la réalité et le rêve. Ou bien tu perçois le monde avec les yeux idylliques (car le monde est sublime) ou satirique (car ce monde est aussi plein d’horreurs), ou bien tu conçois le monde avec ton regard élégiaque (car tu devras le quitter). | | | | |
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| hommes | | | Chez l’homme, jadis, à côté d’un esprit calculateur se blottissait une âme rêveuse. Dans tout ce qui se calcule, la machine, un jour, dépassera l’homme ; mais ce n’est pas ça qui rendra l’homme – idiot (comme le pensait Einstein), mais le fait qu’il n’aura plus d’âme, c’est-à-dire de rêves. | | | | |
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| hommes | | | La surdité croissante aux appels du soi inconnu – telle est la caractéristique unique de notre époque ; les soi connus, interchangeables et mesquins, s’agitent dans le réel et ignorent le rêve. « Le moi divin, le seul qui soit sans limite, englobe tous les autres moi » - G.Thibon – il ne les englobe pas, il veut les inspirer, mais aucune tête n’est plus tournée vers la hauteur, où réside ce moi invisible. | | | | |
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| hommes | | | Dans l’élite, la première fonction de l’âme est de rêver ; celle de l’esprit – de créer. Les rêves faiblissent, et la création glisse vers l’absurdité, d’où l’intérêt du renouvellement des consolations et des langages. Jadis, seule l’élite laissait des traces dans la mémoire collective ; aujourd’hui – c’est la foule, qui ignore l'appel consolant et la richesse langagière. Mais le tragique reste une constante de l’élite ; il ne fut jamais une propriété de la foule. La calamité sociale est la soumission de l’élite à la foule. | | | | |
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| hommes | | | C’est au XX-me siècle qu’on comprit que l’art est mortel – toutes les ressources d’innovation sont définitivement épuisées. On vit désormais dans des versions jetables, qui se renouvellent tous les vingt ans et se soumettent au seul juge écouté, la foule ; l’invariant individuel n’intéresse plus personne, même les mythes et les rêves s’actualisent et se collectivisent. Le fait divers, les conflits mesquins, la correction politique obsèdent aussi bien le troupeau que les élites. | | | | |
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| hommes | | | La reconnaissance (sociale, intellectuelle, sentimentale) est une fausse consolation, comme l’ennui (des corporations, des actes, des idées) est un faux désespoir ; tous les deux sont le sort de ceux qui s’attardent sur les forums. Il faut se construire, dans l’éther, une demeure solitaire, dans le genre des ruines ou des châteaux d’ivoire, pour y pratiquer l’ascèse de la raison ou l’exubérance des rêves. | | | | |
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| hommes | | | Dans ta vie sociale, tout ce qui est réel est mesquin ou le sera avec le temps ; la vanité consiste à imaginer que tes réalités intimes soient d’admirables secrets que tu donnes en pâture aux yeux braqués sur toi. N’est admirable que l’inexistant, le rêve par exemple. | | | | |
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| hommes | | | Tu disposes de trois regards sur le monde : l’éthique, l’esthétique, le pragmatique. Le premier devrait t’amener à vénérer le miracle de l’existence même de ce sens inutile, ‘contre-productif’, destiné à ne pas quitter ton humble cœur, ton cœur soumis. Le deuxième te dote de contemplation de la beauté du monde et de volonté de créer de la beauté toi-même. Enfin, le troisième humilie ta liberté, fait de toi un jouet de la nécessité, un révolté mécanique, brandissant de sots reproches d’absurdité ou d’horreur du monde mal conçu. Les yeux baissés – la profondeur ; les yeux enflammés – la hauteur ; les yeux écarquillés – la platitude. Dieu, rêve, réalité. | | | | |
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| hommes | | | Aujourd’hui, les mathématiciens forment une espèce de secte ésotérique, pratiquant, au sein de leur compagnie, une rigueur de la forme logique et, en dehors, - des balbutiements sur le fond philosophique. Et dire que le grand Galilée portait le titre de philosophe, se lançait dans la critique de Pétrarque, du Tasse, de l’Arioste et présentait les résultats de ses calculs comme caprices mathématiques, telles poésies ou rêveries. | | | | |
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| hommes | | | La grande liberté, dont le Créateur dota l’homme, place celui-ci entre la nature, où il est un prédateur carnivore, porté sur le calcul, et la culture, où il apprend le rêve, la caresse, la honte. La nature régulée s’appellera civilisation, elle accentue la domination des calculateurs et devient le moteur principal de la modernité aculturée. | | | | |
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| hommes | | | La foi en âme immortelle ou à la vie éternelle ne peut être que grégaire (d’autant plus vide et froide que les âmes se raréfient et la vie, de plus en plus, s’oppose au rêve). À cette farce de foi populacière, je préfère le tableau du monde que peint la raison tragique, s’appuyant, certes, sur un savoir collectif, mais disposant d’une palette de couleurs personnelle. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, l’art (personnel) fut tourné vers le réel ou s’inspirait du rêve, dans les deux cas, il s’adressait à l’homme. Le rêve ayant disparu et le réel - mécanisé, le destinataire de l’art (grégaire) n’est aujourd’hui que le robot. | | | | |
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| hommes | | | Quand, dans les affaires du monde, je vois la raison, le calcul, le sens évincer le rêve, je pense, ironiquement, aux innombrables absurdistes vouer le futur au règne du chaos : « Si la littérature d’avenir doit devenir absurde, le monde le serait aussi, pour ne plus être seulement tragique, romantique et religieux » - Chesterton - « If nonsense is to be the literature of the future, the world must not only be the tragic, romantic, and religious, it must be nonsensical ». | | | | |
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| hommes | | | La vie est linéaire, et le rêve est fait des éternels retours, des commencements. Voltaire a raison : « Qui n’a pas l’esprit de son âge, de son âge a tous les malheurs ». Comme Sénèque : « Ils vivent mal, ceux qui commencent toujours à vivre » - « Male vivunt qui semper vivere incipiunt » - tout le contraire du rêve ! | | | | |
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| hommes | | | Pour la sensibilité moderne, être heureux, c’est être (auto-)satisfait. Ce monde est heureux, et le rêve est en larmes ; et tant mieux pour les deux : le premier, le repu, laisse en paix le second, qui se nourrit de ses mélancolies. Grothendieck était trop pessimiste : « Malheur à un monde où le rêve est méprisé ». | | | | |
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| hommes | | | La disparition de la notion de sacrifice est l’un des symptômes de la modernité. Cette notion avait un sens, lorsque notre existence s’étalait dans trois dimensions – la vie, le rêve, l’art ; le sacrifice était sensé, si, parmi les survivants, restaient le rêve ou/et l’art ; mais ces deux-là disparurent. On reste fidèle à la seule vie, c’est-à-dire à la réalité de plus en plus plate ; faute de hauteur, le rêve et l’art s’écroulèrent. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, le rêveur ou le savant poétisaient, respectivement, l’avenir ou le passé ; aujourd’hui, tous sont obsédés par la prosaïsation du présent, la seule époque qui compte à leurs yeux. La promiscuité du présent suffit désormais aux profondeurs scientifiques et aux hauteurs littéraires. | | | | |
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| hommes | | | Le Français est réaliste, l’Allemand et le Russe – rêveurs. Ceux-ci visent le fond, celui-là – la forme. Ceux-ci pêchent leurs images dans un tiroir profond, où s’entassent l’absolu de l’âme ou l’éternel du cœur ; celui-là se borne à ce qui prit la forme de connu, prouvé, réussi, dans la hauteur de l’esprit. Seul le Français sait que tous les fonds furent déjà explorés et il se concentre sur l’invention des formes. | | | | |
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| hommes | | | Ce qui, chez l’homme, est, au sens propre, naturel est de nature animale et se réduit aux réflexes. Ce qui, chez lui, est artificiel relève de la production ou de la création - de la science robotique du réel ou de l’art angélique du rêve. | | | | |
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| chœur intelligence | | | HOMMES : Les hommes deviennent de plus en plus intelligents et nets, ils ne voient plus aucun intérêt à l'obscure naïveté de l'homme. Le retour sur investissement est déjà mieux perçu et maîtrisé que l'Éternel Retour. Les images médiatiques se déchiffrent plus vite que les images mythiques. Les intérêts des prêts s'imposent aux yeux avec plus de force que l'intérêt des prés. | | | | |
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| intelligence | | | Il ne faut pas être excessivement perspicace pour voir, que le mythe (discours sans références) rencontre, au sommet, le logos (discours référencé). La réaction intelligente eût été de se rire du logos et de s'adonner au mythe. Mais c'est la réaction bête qui l'emporte : surcharger le logos et laisser s'échapper le mythe. L'inexistentialisme ailé céda à l'existentialisme zélé. | | | | |
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| intelligence | | | On n'admire ni n'aime vraiment la chose que lorsqu'on n'en connaît pas le pourquoi. Même le comment, le geste, n'est qu'antichambre du quoi, au toit constellé, aux murs mouvants, aux fenêtres en trompe-l'œil, aux portes sésamiques. L'œuvre est fortuite, la force sous-jacente captive davantage, ce qui enfante cette force est proprement divin. | | | | |
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| intelligence | | | L'anticipation est surtout intéressante pour prévoir un nouveau regard sur le passé. Et c'est peut-être cela aussi, le vrai rêve. Pour pouvoir dire, que « le passé n'est plus ce qu'il était » - Chesterton - « the past is not what it was ». | | | | |
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| intelligence | | | Penser, c'est cultiver l'arbre. Écrire ou rêver, c'est ne s'occuper que de ramages ou de fleurs. Laisser des branches ouvertes vers un azur unificateur. | | | | |
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| intelligence | | | Tous les hommes (les Ms Jourdain) vivent d'abstractions et s'adressent aux fantômes, mais seuls les subtils prennent les mots plus au sérieux que la réalité et savent vivre le miracle du vide et vivifier la vacuité des choses : « Nier les miracles, c'est ne pas prendre au sérieux la réalité »** - Einstein - « Wunder zu negieren heißt die Wirklichkeit nicht ernst zu nehmen ». | | | | |
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| intelligence | | | « Les philosophes et les poètes d'origine possèdent la Maison, mais restent des errants sans atelier ni maison »** - R.Char - ruines, le nom que prend la Maison ainsi possédée et qui cesse d'être habitable. Ce qui réside légalement dans le langage porte un nom beaucoup moins ectoplasmique - la vérité cadavérique, réceptacle du désoubli de l'Être. Les ruines, cette vénérable demeure, hantée par le rêve et la caresse, où l'on héberge les invariants de tout mouvement (Goethe, n'y voyant aucune tour debout, ne reconnut pas les ruines discrètes). L'être n'habite que la réalité, il est la chose, qui est source des objets de la représentation et cible des mots du langage. | | | | |
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| intelligence | | | La vraie intelligence, celle des sources et des horizons, est propre de la jeunesse : ne discerner que peu de chemins, mais des chemins vitaux et intuitifs, pour les voyageurs sans bagages (Nietzsche), voltigeant, le cœur léger, au-dessus toute barrière : « Où est ce cœur vainqueur de toute adversité ? »** - Du Bellay. La maturité inclut tant de précautions de voirie débouchant sur la viabilité de la pensée ramifiée, pondérée et sénile ou sur l'intelligence des buts ou des contraintes. | | | | |
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| intelligence | | | Le cartésien : le réel pourrait n'être que le rêve des sens. Moi : le rêve devrait être le sens du réel. | | | | |
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| intelligence | | | L'esprit, évidemment, voit plus que les yeux et entend mieux que l'oreille. L'âme, elle aussi, est reliée aux yeux et oreilles, mais par des filtres grinçants et impitoyables, non par des conducteurs ondoyants. Les yeux fermés, mieux que l'esprit ouvert, font, que des choses continuent à mériter d'être contemplées. Je t'entendrai, si tu réussis à peindre ton regard. « Parle, pour que je te voie » - Socrate - est plus douteux. | | | | |
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| intelligence | | | Je veux - une flèche, je pense - un réseau, je rêve - un regard. Mais ce regard a besoin de flèches, qui ne volent pas, au-dessus d'un beau réseau. Donc, l'existence à la Valéry est plus convaincante que celle de Nietzsche ou de Descartes. | | | | |
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| intelligence | | | Dans la vie de l'esprit comme en arithmétique : le rationnel a beau être partout dense dans le réel, l'irrationnel est présent, discrètement, sur tout intervalle de la réalité, contrairement au naturel. Le réel, serait-il une mauvaise projection du complexe renonçant à l'imaginaire ? | | | | |
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| intelligence | | | Le stoïcisme est tueur du rêve, puisqu'il nous invite à nous débarrasser du désir d'être ailleurs ou autrement. Ailleurs - parmi des fantômes, autrement - en fantôme. | | | | |
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| intelligence | | | Toute véritable sagesse concerne nos rapports avec des fantômes, mais pour la faire partager, il faut l'amener aux choses palpables. C'est pourquoi « la sagesse, qu'un sage chercherait à communiquer, sonne toujours comme une sottise » - H.Hesse - « Weisheit, welche ein Weiser mitzuteilen versucht, klingt immer wie Narrheit ». La sagesse ne se communique que par hantise. | | | | |
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| intelligence | | | Les tenants des racines, les radicaux, et les habitués des cimes, les rêveurs, s'envoient des anathèmes de froid académisme ou de chaude barbarie. Ils auraient dû comprendre, que toute création aboutit à un arbre complet, et que seuls des arbres unifiables, quel que soit leur parcours, méritent notre intérêt. | | | | |
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| intelligence | | | Pour rendre sacré un objet, il faut priver de tout intérêt sa négation. Aucune négativité dans l'inconscient, l'indicible, l'intouchable ; ils sacrent la conscience, le Verbe, la caresse comme le rêve sacre la vie, sans l'habiter. | | | | |
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| intelligence | | | Déficience du réel, déficience du rêve - c'est la seconde qui est vraiment incurable. « Deux sortes d'imbéciles : les uns ne comprennent pas ce que tout le monde doit comprendre ; les autres comprennent ce que ne doit comprendre personne »* - Klioutchevsky - « Есть два рода дураков : одни не понимают того, что обязаны понимать все ; другие понимают то, чего не должен понимать никто ». Chez les intelligents, on relève des symptômes semblables : l'excédent du réel ou l'excédent du rêve - une plénitude banale ou un vide sacré. | | | | |
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| intelligence | | | On pourrait appeler être d'une chose la différence (mathématique) entre sa réalité et sa représentation. « L'être n'est ni couleur, ni matière, ni idée, ni âme, ni Dieu ; il est la pure Hauteur »* - A.Lossev - « Бытие не есть ни цвет, ни материя, ни идея, ни душа, ни дух, ни бог. Оно есть чистое 'сверх' ». Ni l'ampleur ni la profondeur ne peuvent apporter ce que, seule, prodigue la hauteur : la bénédiction, la justification, le sens ; elle est presque la seule à inspirer la prière, le rêve et l'enthousiasme. | | | | |
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| intelligence | | | Vivre, c'est agir et narrer, et rêver, c'est chanter et s'étonner, ce sont deux antinomies. Et la philosophie n'a aucune chance d'être une science de vie – le bon sens s'en occupe mieux – elle peut, en revanche, rehausser le chant et approfondir l'étonnement. Il faut vivre une sagesse savante et terrienne, et rêver dans une ignorance étoilée. | | | | |
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| intelligence | | | Et la réalité et le rêve mettent à l'épreuve notre esprit et notre âme ; la réalité offre l'horizontalité, et le rêve – la verticalité. L'idéal est de choisir la seconde dimension, puisque « la hauteur des sentiments est en raison directe de la profondeur de l'intelligence » - Hugo. | | | | |
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| intelligence | | | Tout bon philosophe porte en lui un enseignant (de foi, de morale, de vie), un maître (de style, d’intelligence, de noblesse), un prophète (de musique, de mort, de rêve). Les mauvais nous ennuient avec leurs commentaires monotones, leur triste épigonat, leur prose, difforme, prétentieuse et ampoulée, – ce sont des fonctionnaires académiques. | | | | |
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| intelligence | | | Les philosophes, dans le cycle – observation (réalité), expression (langage), signification (réalité) –, veulent partir de la réalité et la rejoindre, mais finissent, le plus souvent, par négliger le chaînon central, le poétique, tandis que c'est le contraire qu'il faudrait faire. La gratuité et l'absurdité guettent, avec la même probabilité, le contemplateur et le rêveur. Dans la naissance de questions profondes ou de réponses hautes, l'observation décrite et la signification imaginée jouent un rôle mineur et même sont des tâches superflues, puisque notre cerveau possède une merveilleuse capacité de congruence avec la réalité, nous évitant tout délire incompatible avec le monde observable et sensé. | | | | |
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| intelligence | | | Le pédant s'identifie avec les racines, le marchand – avec le tronc, le sage – avec les feuilles, le rêveur – avec les fleurs, le consommateur – avec les fruits, le poète – avec l'ombre, mais le philosophe doit viser l'arbre tout entier. « La puissance, qui devait aller aux fleurs, se partage aujourd'hui entre les feuilles et le tronc » - Nietzsche - « Die Kraft, die eigentlich der Blüthe zukommen soll, bleibt jetzt an Blätter und Stamm vertheilt ». Le vrai ennui, c'est que le tronc ne pense qu'au bois et oublie la sève, et que les feuilles soient surchargées de constantes et manquent d'inconnues. | | | | |
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| intelligence | | | Tout n'est qu'interprétation - les phénoménologues, les langagiers, les hommes d'action ; tout n'est que représentation - les métaphysiciens, les conceptuels, les hommes du rêve. L'humain finit toujours par l'emporter sur le divin ; le premier est proclamé vainqueur par tous les votes, du multitudinaire à l'élitaire. En plus, ou par-delà, il y a des nihilistes, pour qui interprétation est donation de sens, vitalité ou intensité, dans lesquelles se traduit la volonté de puissance. | | | | |
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| intelligence | | | Ils pensent (Descartes), que vivre sans philosophie, c'est avoir les yeux fermés. Ils oublient, que les yeux fermés, c'est aussi une condition, pour produire de la bonne philosophie, celle qui a besoin de rêves plus que de syllogismes. Les yeux ouverts, tous se valent, tous deviennent calculateurs interchangeables ; on ne devient danseur unique que les yeux fermés, pour recevoir l'élan. Et la philosophie, ce n'est pas ton insertion dans une forêt, c'est l'apparition ou la création de ton arbre. | | | | |
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| intelligence | | | Là où s’arrête l’expérience commence la métaphysique. L’expérience fait découvrir la réalité spatio-temporelle ; l’expérience dicte des représentations ; l’expérience forme le langage ; l’expérience compose la société humaine. La métaphysique se réduit à nos trois soucis divins : au Bien, au Beau, au Vrai ; ce qui les résume le mieux, c’est le rêve. La métaphysique aurait dû ne se consacrer qu’à la nature du rêve et oublier les croyances. | | | | |
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| intelligence | | | Dans la chose que l’œil voit, le regard ne devrait retenir que ce qui y est empreint de beauté et que l’oreille imprimerait en musique. « Qui rêve perd le regard ; qui dessine ce qu’il voit perd les songes » - G.Bachelard – non, le regard devrait n’être qu’une vision, animée par le rêve. | | | | |
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| intelligence | | | La mathématique épuise le champ du possible, mais la réalité, qu’elle soit matérielle ou spirituelle, recèle tant de miracles, jugés impossibles par notre raison, qu’on est obligé de reconnaître que le possible humain est misérable à côté du réel divin. C’est une des raisons à dédier la création artistique – à l’impossible, c’est-à-dire au rêve. | | | | |
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| intelligence | | | Quand l’intelligence ou le goût veulent prendre la forme d’une passion, leurs contenus deviennent de la sophistique ou de la dogmatique. Et le rêve, c’est l’entente entre la profondeur sophistique et la hauteur dogmatique, la puissance ironique de l’âge mûr justifiant l’impuissance lyrique de notre enfance. « La rigueur d’adulte est de la sophistique sur nos folies de jeunesse » - Kant - « Der Mann der Gründlichkeit wird der Sophiste seines Jugendwahns ». | | | | |
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| intelligence | | | La fonction principale de l’intelligence aurait dû être d’amortir les assauts du désespoir, bien réel, perclus de ma souffrance et du Bien bafoué, et d’intensifier la consolation imaginaire, provenant de mon regard et de ma création esthétiques. | | | | |
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| intelligence | | | Si ma plume est plus près de mon âme que de mon esprit, je soignerai mieux la forme (l’essence de mes rêves) que le contenu (l’existence de mes actes). C’est pourquoi l’existentialisme est, le plus souvent, lamentable. Un bon psycho-logue peut se permettre d’être misologue. | | | | |
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| intelligence | | | Je vois trois clans adversaires de la philosophie : le robot et le mouton (la raison ou l’imitation s’opposent à l’âme et à la personnalité du philosophe), les linguistes (qui observent la langue de l’intérieur de sa grammaire, tandis que le philosophe y voit une couche instrumentale au-dessus des représentations), la religion (avec ses promesses, placées dans le réel, tandis que la consolation philosophique provient du rêve). | | | | |
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| intelligence | | | Le médiocre cherche le complexe, l'énumération de parties constantes et grossières d'un tout. Le profond oppose le multiplexe (Leibniz) du réel à la pauvreté de l'imaginaire. Le subtil trouve l'implexe (Valéry), un modèle s'ouvrant à l'unification par substitutions de variables délicates. Le fou se déverse dans l'explexe (Rimbaud), où tout n'est qu'opérandes symboliques sans structure d'arbre unificateur. Le robot optimise le simplexe. Ce que je prône, moi, pourrait s'appeler exciplexe - recherche d'une stabilité dans l'excitation. | | | | |
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| intelligence | | | Dans toute représentation respectable, il y a de la place pour une profondeur du réel et une hauteur du rêve ; les beaux tropes, comme les grandes théories, naissent dans des représentations et non pas dans le langage. Ceux qui nagent dans les concepts et ne voient que les mots ou les choses sont condamnés au verbiage ; toute la philosophie académique y est. | | | | |
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| intelligence | | | Dans l’espace, abstrait et figé, s’incruste l’être ; dans le temps, incompréhensible et limité, se déroule le devenir. L’espace nous effraie et le temps nous tue – d’où la recherche de consolations, pour nos actes trop nets et nos rêves trop diaphanes. L’espace réveille notre intelligence et le temps peaufine notre talent – d’où le besoin de couleurs et de mélodies, le souci du langage. Toutes les bonnes raisons de faire de la bonne philosophie sont là. | | | | |
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| intelligence | | | L’art, c’est la maîtrise des langages, et la vie, c’est la quête des consolations – ces deux soucis correspondent exactement à la vocation d’une bonne philosophie. « La philosophie devrait être une épice discrète de l’art et de la vie »*** - Pasternak - « Философия должна быть скупою приправой к искусству и жизни ». La philosophie est l’art langagier du rêve consolateur ; tous les autres arts portent sur la réalité. Et B.Pasternak a tort. | | | | |
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| intelligence | | | Toute la philosophie, visant le savoir, l’être, la vérité, la liberté, est finie, morte et doit être ensevelie, avec plus de ricanements que de contritions. Et vive la jeunesse de l’Intelligence Artificielle, qui, sur ces sujets, toujours à l’état vierge, formulera des avis autrement plus profonds, élégants et opératoires. Comme le roman se substitua aux commérages oraux. L’IA partagera avec la philosophie la réflexion sur le langage et ne laissera aux philosophes que l’exclusivité de la recherche de consolations, à cause de nos rêves agonisants. | | | | |
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| intelligence | | | Dans l’œuvre de tout grand philosophe on peut reconnaître un système, vaste, solide, profond, et même, dans le meilleur des cas, - altier. Ce système ne peut être qu’un constat, un résumé a posteriori des ouvrages, dont le commencement aurait été dicté par le choix d’un ton, d’une hauteur, d’une noblesse et non pas des dogmes a priori. Toutes les tentatives de partir d’un système (Descartes, Spinoza, Hegel) débouchent sur la banalité, la platitude, le galimatias. Dans les notes fragmentaires de Dostoïevsky, Nietzsche, Valéry, en revanche, on reconnaît, nettement, un système, un vrai monde de l’esprit. « Le fragment n’est rebuffé que par ceux qui croient en systèmes de création » - S.Zweig - « Das Fragmentarische erschreckt nur den, der an Systeme im Schöpferischen glaubt » - il est permis d’y croire (en rêve), mais non de penser (en actes) selon un système. | | | | |
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| intelligence | | | Qu’est-ce que la volonté basse ? - l’avidité du pouvoir, de la force – le pessimisme intelligent et passager - l’esprit. Qu’est-ce que la volonté noble ? - l’élan vers ton étoile, la consolation par ta faiblesse – l’optimisme d’un rêve d’éternité - l’âme. « Le pessimisme de l’intelligence, l’optimisme de la volonté » - R.Rolland. | | | | |
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| intelligence | | | Dans l’enfance je pensais par le rêve ; j’appris, ensuite, à rêver par la pensée. | | | | |
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| intelligence | | | L’imagination a deux contraires – la routine et la matière. C’est pourquoi elle est plus près de la faiblesse que de la force, ce qui en fait nourricière des rêves : « La faiblesse a toujours vécu d'imagination » - R.Gary. | | | | |
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| intelligence | | | L’écriture est faite de jugements et de métaphores. Chez Nietzsche domine la métaphore, et chez Valéry – le jugement. Moi, j’en cherche l’équilibre ; Cioran le trouve dans une ténébreuse gnostique ; je le veux consolateur, réconciliant l’inquiétante réalité du Beau avec le paisible rêve du Bien. | | | | |
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| intelligence | | | Dans un rêve, au sens physiologique, dans un rêve nocturne, on procède à la représentation d’un monde, ne ressemblant que vaguement au monde réel, au monde diurne. Toute interprétation en est aléatoire ; pourtant, c’est uniquement de l’interprétation de rêves que, sur des centaines de pages, discourent ses meilleurs spécialistes – Freud et Valéry. | | | | |
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| intelligence | | | Une bonne philosophie devrait mettre en relief l’essentiel d’une vie d’homme et s’articuler autour de l’axe réalité – rêve. Ne pas s’attarder sur l’aspect socialo-économique de la réalité ou futuro-idéologique du rêve. Donc, non au vitalisme de fond et au verbalisme de forme. Le réel prenant une coloration tragique, le premier souci de la philosophie devrait être d’y apporter de la consolation. Le rêve, englobant les extases et les connaissances, se matérialise dans des langages, offrant une hauteur d’expression ou une profondeur de compréhension, - l’art ou la science. La place du langage est le thème le plus occulte dans la philosophie académique aussi bien qu’en linguistique. | | | | |
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| intelligence | | | La métaphysique de la connaissance ne déboucha que sur l’universel, ce qui est, forcément, un chemin moutonnier. La métaphysique de l’action conduisit à la mécanique, ce qui est l’origine des robots. La seule métaphysique valable est celle du rêve, qui n’est ni généralisable ni programmable et ne peut motiver que les poètes. | | | | |
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| intelligence | | | Développer ses images ou pensées, c’est chercher à convaincre, - le dernier de mes soucis ; je cherche à les envelopper de caresses, pour réveiller votre sensibilité : une noblesse, un amour, une mélancolie, un enthousiasme, une intelligence rêveuse. Je préfère le rôle d’excitant à celui d’aliment. | | | | |
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| intelligence | | | Voir les choses, telles qu’elles sont, cette obsession des nigauds, n’a aucun mérite, que ce soit sur l’horreur ou sur l’admiration, que tu arrêtes ta prospection, nécessairement finie. En revanche, seul le regard créateur, donnant aux choses, réelles ou rêvées, des couleurs ou des vibrations, est à rechercher et à vénérer. | | | | |
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| intelligence | | | Pour reprendre Schopenhauer, je dirais que l’art de représenter le rêve est plus précieux que l’artisanat de manifester sa volonté dans le réel. C’est pourquoi le suicide, résultant d’une forte volonté, est moins méritoire que la résignation de peindre sa faiblesse. | | | | |
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| intelligence | | | Tout est particulier dans ce qu’on rêve ; tout est général dans ce qu’on voit. « Les grands ne voient que du général » - Karamzine - « Великие люди видят только общее » - c’est une qualité générale (propre même aux sots) et non pas particulière (réservée aux puissants) ; rêver est une qualité rare, très particulière. | | | | |
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| intelligence | | | Adoucir la souffrance par un rêve astral, affermir la noblesse par une sagesse verbale – tels sont les plus grands thèmes d’une haute philosophie. « La philosophie n’est autre chose que la compassion et la sagesse »*** - Dante - « Filosofia non è altro che amistanza e sapienza ». | | | | |
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| intelligence | | | On vit, alternativement, du réel et de l’imaginaire ; dans le premier cas, la matière vitale consiste en sensations et actions ; dans le second – en sentiments et pensées. Dans l’acception courante – la vie ou le rêve, l’existence extérieure ou l’existence intérieure, la concentration ou l’imagination, l’enchaînement ou recommencement, l’inertie ou la création, la reproduction ou l’invention, la servilité ou la liberté. | | | | |
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| intelligence | | | La philosophie est l’art de préserver la hauteur dans notre regard sur l’œuvre divine - la vie, le monde, la musique, la pensée, le sentiment. Personne, mieux que Socrate, ne la définit qu'en tant que musique la plus haute, et pour préciser qu’il parle du rêve, plutôt que de la réalité, il met en musique les fables d’Ésope ! | | | | |
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| intelligence | | | Toute représentation de l’avenir, comme toute interprétation du passé, sont empreintes d’un arbitraire insoluble, que ne sauvent ni les connaissances ni l’imagination. La vie et le rêve sont tributaires du présent : la vie en est traversée et le rêve le fuit, pour atteindre l’atemporel. | | | | |
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| intelligence | | | La sagesse est l’art de savoir à quelle désespérance nous devons apporter de la consolation. Moins on songe aux plaies du corps et plus on se penche sur les saignées des rêves, plus sage on est. | | | | |
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| intelligence | | | La conscience humaine se compose de deux domaines – la réalité à résumer en théories et le rêve à mettre en musique – l’enthousiasme et la mélancolie, qu’entretiennent le langage et la consolation, les seuls sujets, dignes d’une philosophie de profondeur ou de hauteur. | | | | |
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| intelligence | | | Qu’est-ce qui me pousse à écrire ? - la musique ! - l’harmonie de la matière et la mélodie de la vie, réveillent tantôt mon esprit scientifique, tantôt mon âme poétique. Tant de choses ont été déjà dites la-dessus ; c’est pourquoi mon outil initial, même s’il n’est pas le plus créateur, ce sont les contraintes, me protégeant de la banalité et du plagiat. | | | | |
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| intelligence | | | Que tout réel, conçu par un Créateur divin, soit rationnel est un mystère certain, bien qu’incompréhensible, mais il n’est pas vrai que le rationnel, ce fruit de ta faible raison, soit toujours réel, car sa partie imaginaire appartient au rêve, à cet opposé de la réalité. | | | | |
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| intelligence | | | Spinoza cherche à cerner la consolation, et Wittgenstein – le langage. Deux tentatives ratées, puisque l’un ignore la place de la tragédie dans le rêve et l’autre – celle de la représentation dans le discours. | | | | |
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| intelligence | | | L’arbre offre tous les éléments nécessaires pour que leur métaphorisation reflète le rêve, celui-ci se réduisant au laconisme d’une maxime. C’est au rêve et non pas à la vie que pensait Valéry : « Le fragment se fait un individu complet ; il se fait des feuilles, une tige, des racines, tout ce qu’il faut pour vivre »**. | | | | |
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| intelligence | | | L’ennui m’étouffe dans les miasmes pseudo-philosophiques, lourds et monotones, autour de la vérité, du savoir, des substances ; une saine respiration philosophique n’est possible que dans un langage poétique enveloppant des rêves impossibles. | | | | |
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| intelligence | | | L’art de ranimer les rêves et les mots – tel est le sens de la gaya scienza de Nietzsche : « Une philosophie pleine de fleurs, science gaie autant que sublime » - J.Joubert – la science n’y est qu’un art et les fleurs y font partie d’un arbre majestueux, de racines à canopée. | | | | |
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| intelligence | | | L’éternel retour nietzschéen, ce sont les retrouvailles avec le même rêve. Rêve fuyant, donc il s’y agit bien d’une consolation. Ce n’est pas à la réalité (l’être figé) que s’applique sa volonté de puissance, mais à la représentation (le devenir créateur), d’où son souci permanent du langage. Depuis Héraclite, Nietzsche est le dernier vrai philosophe. | | | | |
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| intelligence | | | Ce spectre philosophique, à peine audible, l’Être, se prête bien aux chants du rêve ; il est cacophonique ou grinçant dans les incantations de la raison. « L’être est une merveille ; ni rêve est-il ni veille » - Boratynsky - « Бытие - ни сон оно, ни бденье ». | | | | |
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| intelligence | | | Un discours, pour prétendre au grade d’un parfait galimatias, doit posséder plusieurs caractéristiques : l’idée centrale banale ou bête, l’indistinction permanente entre le mot et le concept, des relations aléatoires, impossibles, apoétiques entre concepts, des références bancales à vérité, connaissances, liberté, réalité, la manie de dénoncer et de combler des lacunes chez les autres, l’insensibilité aux rêves, qu’on profane par illusions, apparences, incertitudes, riens. | | | | |
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| intelligence | | | Un axe platonicien, divisé en deux intervalles inégaux, reflétant le passage du sensible à l’intelligible et subissant un second partage, dans les mêmes proportions, – une jolie image mythique : conjecture – ombres, croyance – certitude, raison – définition, intelligence - idées. | | | | |
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| intelligence | | | Connaître ce qu’est la connaissance ; désirer que le désir se maintienne – deux belles tâches d’intelligence ou de noblesse, dans lesquelles auraient pu se retrouver les bons philosophes, en réconciliant la vie et le rêve. Au lieu de cela, la gent philosophesque s’attelle à désirer la connaissance (une platitude, une tâche à la portée des ploucs) ou connaître le désir (une pédanterie, une tâche des rats de bibliothèques). | | | | |
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| intelligence | | | Un philosophe, qui ne cherche qu’à comprendre et à connaître, ne trouvera jamais ni la profondeur des pensées ni la hauteur des rêves – il sera plongé dans la platitude. | | | | |
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| intelligence | | | Tu vis dans plusieurs mondes, dans plusieurs demeures, en fonction de leur habitant principal – le sentiment, la pensée, la parole, l’action, l’écrit. Mais sans résidence secondaire, animée par le rêve et où tu vivras en nomade, tes demeures de sédentaire deviennent vite vétustes. | | | | |
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| intelligence | | | C'est par le regard sur la vie ou sur le rêve que se prouve la plus estimable des intelligences, celle de la hauteur et de l'enthousiasme. Et c’est ainsi qu’on découvre l’un des contrastes les plus saisissants des temps modernes – l’insondable profondeur de la science et l’immense platitude des scientifiques. | | | | |
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| intelligence | | | La réflexion philosophique peut être atemporelle ou atopique, se focaliser sur l’être ou donner un sens au devenir, chercher l’universel ou exprimer le particulier, partir de la pensée ou tendre vers le rêve. La première attitude nous fait pencher sur l’immobile, sur l’abstraction, sur le langage ; la seconde – sur les commencements, sur l’énigme du passé et du présent, sur l’extinction de nos élans, sur la tragédie et la consolation. | | | | |
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| intelligence | | | Mettre le sentiment au-dessus de la pensée rend ton rêve tragique ; mettre la pensée au-dessus du sentiment rend ta vie comique. C’est pourquoi la jeunesse est tragique et la vieillesse - comique. | | | | |
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| intelligence | | | Puisque la réalité figure dans toute définition de représentations ou de langages, il faut en donner l’esquisse d’une (pseudo-)définition.
1. Cette définition est formulée par un Terrien du XXI-me siècle ; il l’appuie sur son bagage intellectuel, constitué par les phénomènes externes perçus et les noumènes internes conçus.
2. Ce Terrien se trouve sur la planète Terre, faisant partie du système Solaire, l’un des cent milliards de systèmes de la galaxie Voie Lactée, celle-ci figurant parmi les cent milliards d’autres galaxies.
3. Ces agglomérats de matière sont constitués à partir des mêmes éléments, énumérés par la table de Mendeleev ; les particules élémentaires communes existent depuis des millions d'années, mais à l'origine de l'Univers la matière fut organisée autrement.
4. La vie dans l'Univers, fort probablement, n'existe que sur notre planète dans les domaines végétal, animal et humain. La liberté se manifeste dans les deux derniers (en dehors de notre planète règne la nécessité minérale), et l'esprit (attaché mystérieusement au corps et possédant la conscience et la créativité) est propre à l'homme.
5. En résumé, l'Univers, qui est un autre nom de la réalité, est constitué de la matière et des esprits – une banalité proclamée depuis l'Antiquité.
6. La matière est soumise au mouvement ; les étapes successives s'associent au Temps irréversible qui traverse l'Espace contenant la matière. Les esprits étant incorporés dans la matière vivante, ils accompagnent leurs corps dans leur dissolution et s'éteignent.
7. Il est certain qu'un jour toutes les étoiles s'éteindront, les esprits disparaîtront et une matière en décomposition remplira la nuit totale d'un Univers mort.
8. En retournant sur notre planète, nous y voyons quatre mondes : le minéral, le végétal, l'animal, l'humain. La minéralogie, la botanique, la zoologie s'occupent des trois premiers. Le domaine humain se décompose en quatre mondes : le social, le technique, le scientifique, l'artistique ; c'est la seule réalité dont s'occupe la philosophie.
9. À part la réalité, notre existence ne connaît qu'un seul autre objet de réflexion – le rêve. Ce domaine n'est pas éphémère à cause de deux sources d'étonnement, d'admiration et d'enthousiasme : le fait indéniable que le Créateur (de l'Univers ou de la vie ?) ait mis en nous trois sens merveilleux – le Vrai, le Bien, le Beau, et le besoin de créativité que tout homme évolué éprouve. | | | | |
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| intelligence | | | Je m’aperçois, assez tardivement, que la dyade schopenhauerienne est très proche de la mienne : sa Volonté n’est qu’un élan ou un rêve, dont le fatal affaissement appelle une Consolation ; sa Représentation est la démarche centrale, pour comprendre la place du Langage dans un discours. C’est Nietzsche qui, plus poétique et révolutionnaire que moi, dévia la Volonté vers la puissance et la Représentation – vers le retour, toujours recommencé. | | | | |
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| intelligence | | | Trois types d’intelligence : celle du savoir théorique, celle du pouvoir pratique, celle du vouloir poétique. On constate aujourd’hui la mort clinique de la dernière et le triomphe robotique de la première. | | | | |
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| intelligence | | | Un ver de terre contient infiniment plus de mystères de la vie que tout discours sur ceux-ci. Heureusement, l’homme créateur, contrairement au reste du vivant, complète la vie par le rêve inventé, s’inspirant du mystère réel. | | | | |
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| intelligence | | | L’intelligence, aussi bien scientifique que poétique, s’attarde sur les espèces plus que sur les genres, sur les ensembles plus que sur les éléments. C’est pourquoi les empiristes, utilitaristes, pragmatistes, existentialistes sont irrévocablement bêtes. L’existence, rationnelle et vitale, découle de l’essence ; l’inexistant rêvé est affaire de la poésie (qui se doit d’être un peu bête) ou de la solitude (qui fuit la raison grégaire). | | | | |
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| intelligence | | | Toute représentation se réfère à la réalité, c’est-à-dire à la matière (les lois universelles, les espèces minérales, végétales, animales, humaines, les sciences appliquées) ou à l’esprit (l’éthique, l’esthétique, les rêves, la mathématique). | | | | |
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| intelligence | | | Comment est vu ce monde ? Absurde (pour les sots, les révoltés, les aigris), transparent (pour les utilitaristes, les moutons et les robots), mystérieux (pour les poètes, les penseurs, les rêveurs). | | | | |
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| intelligence | | | La poésie est un va-et-vient entre la réalité et le rêve ; la mathématique les ignore, mais, miraculeusement, la réalité et le rêve se soumettent à elle. | | | | |
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| chœur ironie | | | HOMMES : Il était beaucoup plus facile d'ironiser sur les hommes, lorsqu'ils cultivaient encore quelques illusions et se mesuraient aux volatiles. L'ironie est un épouvantail inutile au milieu des utopies dévorées par des reptiles. Peut-on être ironique avec une machine ? Elle mérite un maximum de sérieux et un minimum de paroles intelligibles, juste quelques vociférations, le jour des pannes. | | | | |
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| ironie | | | La rêverie est une question de voirie. Le rêveur n'entretient que les routes désignées par clair de lune. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie juste, c'est-à-dire le regard du contemplatif et du faible, fait attacher aux illusions autant d'importance qu'à la réalité. Ne désillusionne que le cynisme, qui est l'ironie du fort. | | | | |
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| ironie | | | La poésie introduit la règle ludique dans le concours de couleurs de l'imagination ; l'ironie est un arbitre, qui met à égalité le vainqueur et le vaincu, avant qu'ils ne rejoignent la grisaille de la vie, où le jeu est minable. L'ironie et le jeu devraient surtout soigner leur premier enfant étymologique - l'il-lusion, l'art de capitulations devant le réel. La philosophie, en nous apprenant, lourdement, à mourir ou à vivre, néglige de nous apprendre à jouer, légèrement. | | | | |
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| ironie | | | Le réel devint si soporifique qu'on s'en berce ; seule l'illusion nous tient encore en éveil. | | | | |
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| ironie | | | La hauteur de l'illusion peut en faire une divinité inaccessible, la profondeur - seulement une idole familière. La vérité, qui selon Nietzsche serait une illusion, peuplerait soit temples soit usines. Mais en matière d'illusions, l'agitation ou la drogue ont le même but que l'art : « L'art au service de l'illusion, voilà tout notre culte » - « Die Kunst als die Pflege des Wahns - unser Kultus ». | | | | |
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| ironie | | | Pertes successives de vérités bien assises, accumulation frénétique d'illusions quintessenciées - à contre-courant des mufles et des robots. | | | | |
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| ironie | | | La jeunesse : chercher à se mettre sur les épaules des géants, pour mieux voir et avancer vers des fins ; la vieillesse : chercher des points zéro, pour mieux rêver, immobile, des commencements. C'est la place de la musique qui les distingue : elle est le commencement du jeune ; pour les vieux, elle n'en est qu'un « dernier écho » (Nietzsche). | | | | |
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| ironie | | | Trouver une excellente raison de désespérer de l'avenir (des fins de l'homme) devint tâche plus facile et, surtout, plus mécanique que de s'accrocher à une chimère prometteuse - une raison bancale mais suffisante, pour cultiver l'espérance des sources. « Ton but, c'est la source » - K.Kraus - « Ursprung ist das Ziel ». | | | | |
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| ironie | | | En littérature se vouant aux rêves, comme en informatique manipulant les connaissances, il y a deux clans : ceux qui les interprètent et ceux qui les représentent. D'habiles charlatans et d'inspirés visionnaires. De bons vicaires pratiquant de piètres herméneutiques, de bons herménautes n'accédant à aucun vicariat. Des homélies ou des hommes élus. | | | | |
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| ironie | | | C'est le matin que naissent les pensées les plus rationnelles. Et c'est pourquoi elles ont l'air si ensommeillées, endormies et endormantes. On ne rêve que dans la nuit du passé (« l'avenir est le présent ensommeillé » - Kafka - « die Zukunft ist eine verschlafene Gegenwart »). Le génétique, à l'origine du réflexif et du constructif. | | | | |
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| ironie | | | Reconnaître une pitoyable insignifiance de l'enfance est signe qu'on reste jeune ; tous les esprits séniles s'extasient devant la pureté et l'innocence de cet âge sans grâce, sans étonnement, sans rêve. | | | | |
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| ironie | | | La possibilité d'être ailleurs, la paralysie du sens de l'enracinement - l'ironie spatiale. « Une vie rêvée nous attend ailleurs comme le salaire de la malchance ici-bas » - Enthoven. | | | | |
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| ironie | | | Ce qui est fascinant dans l'arbre abstrait, c'est que, après de subtiles substitutions, on puisse placer ses racines ou ses fleurs dans n'importe laquelle de ses parties, comme ses ombres ou ses fruits. « L'âme sèche est excellente, avec son feu toujours vivant » - Bhagavad-Gîtâ. Et l'on parierait, que les fruits à admirer y précèdent les fleurs à goûter. Comme mon étoile, que je vois dans une profondeur, et qui me permet de projeter mes ombres - vers le haut, que n'habitent que des rêves ; tout le contraire de l'étoile-pensée de Nietzsche, répandant sa lumière sur chacun, vers en-bas (« zu jedermann hinunterleuchten »). | | | | |
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| ironie | | | Comme tout ce qui est chimérique, il faut te présenter en trois modes : par-devant, par-derrière et au milieu (l'Un, l'Être et la Volonté des Anciens). Mais contrairement à la vraie Chimère, il faut être serpent par-devant, chèvre par-derrière et lion au milieu. Sage et sifflant, en approche ; défait et bêlant, une fois éloigné ; emballé et rugissant, dans l'immobilité effrénée de soi-même. | | | | |
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| ironie | | | Le mérite principal de l'ironie est de ne pas permettre, que la vie intérieure se réduise à la sottise extérieure, car dehors tout est relativement grave, l'absolue légèreté ne pouvant trouver refuge qu'en moi-même. | | | | |
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| ironie | | | Il est honteux de ne pas savoir ancrer ou héberger mon rêve à l'abri de l'espace et du temps, et de le plonger dans les où et les quand. Il faut flanquer mon rêve crépusculaire des pourquoi nobles et des comment artistiques, mais lui laisser la mauvaise conscience de sans-abri et ne pas le priver d'insomnie. | | | | |
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| ironie | | | La nuit on rêve, mais c'est à l'aube qu'on interprète les songes. Mais ce n'est que la nuit que le ciel écoute ceux qui ont besoin de lui. Le regard, c'est ce qui sait étoiler le ciel au gré de l'heure astrale. | | | | |
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| ironie | | | La médiologie concerne le savoir, qui, lui, se transmet et s'hérite, mais non la sagesse. Celle-ci, normalement constituée, meurt en croix, quand ce n'est en couches ou au fond d'un puits. Mais, contrairement à l'ignorance, elle encourage les visites de ses cimetières, où se côtoient fantômes et ressuscités. | | | | |
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| ironie | | | Les meilleurs journaux intimes s'écrivent la nuit ; les rêves les plus profonds s'écrivent par des plumes éveillées. | | | | |
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| ironie | | | Plus on se rapproche de l'état d'innocence en rêve, plus on se voue au banc des accusés en action. Une étrange hypothèse : ce que le sage recherche spontanément s'avère être, mystérieusement, - du fruit défendu ! « N'est doux que défendu, le fruit ; sans lui est fade tout paradis » - Pouchkine - « Запретный плод нам подавай, а без него нам рай не рай ». | | | | |
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| ironie | | | Le bonheur est question de rêves et de fantômes, mais « les ennemis du bonheur sont toujours en veille. Avec vos deux mains montez la garde du bonheur ! » - Zamiatine - « враги счастья не дремлют. Обеими руками держитесь за счастье ! » - une âme y serait plus efficace que les deux mains. | | | | |
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| ironie | | | Comment reprocher à Pégase son goût pour l'étable, quand tout Bellérophon ne voit plus l'intérêt de s'attaquer aux Chimères ? | | | | |
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| ironie | | | Ce sont des pensées à reculons qui sont encore les plus efficaces, pour envisager l'avenir sans trop d'épouvante. Comme, pour plier le monde, rien ne vaut des « pensées à pas de colombes » - Nietzsche - « Gedanken die mit Taubenfüssen kommen », ou même des « illusions berçantes de la colombe » - Kant - « die Taube, die sich in der Illusion wiegt », dont se serait nourri Platon. | | | | |
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| ironie | | | La sensibilité est inépuisable, c'est en insensibilité qu'il faut être économe. Progresser vers l'irrésolution et l'irréalisation des désirs, garder la ferveur de l'indifférence. Ne rester de marbre que devant ce qui est fort, se laisser porter par l'ardente patience. Ruiner le réalisme et engraisser l'utopie. | | | | |
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| ironie | | | L'un des rôles de la philosophie est d'endormir, de bercer les consciences, pour qu'elles rêvent au lieu de calculer. Être guérisseur (Platon), thérapeute (« La philosophie est le remède de la douleur » - Cicéron - « Doloris medicina est philosophia »), chirurgien (Épicure, dont la philosophie promet « la santé de l'âme ») ou assureur (« primum non docere ») est également charlatanesque, le mal de vivre - et de penser - étant incurable, surtout chez les inimitables, qui ne peuvent pas profiter de la règle moutonnière - similia similibus curantur. « La consolation philosophique d'un Boèce installe en l'homme non pas tant la joie que l'anesthésie et la résignation »** - Jankelevitch - la résignation durable nous console mieux que la joie furtive. La résignation dans le réel amène parfois la maîtrise dans l’idéel, comme le dit le grand amateur de Boèce, l’hypocrite Casanova : « Mon seul plaisir était celui de me repaître de projets chimériques ». | | | | |
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| ironie | | | Ce qu'il y a de plus facile à réfuter, ce sont les rêves ; c'est pourquoi, les rats de bibliothèques, en acquérant des connaissances, gagnent en sobriété et en ennui. Mais pour l'amoureux de l'ivresse des sens, plus de savoir signifie plus d'amplitude des métaphores ; la danse des joies et chagrins est d'autant plus riche de nuances et d'audaces. | | | | |
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| ironie | | | Les hommes, face aux portes closes, se démènent dans la recherche de bonnes clés. Dans mes ruines, j'ai une belle collection de clés, pour lesquelles j'invente de secrètes serrures. Les plus beaux trésors de rêves appartiennent aux porteurs de sésames. | | | | |
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| ironie | | | Ils se réjouissent chaque fois, que leurs yeux s'ouvrent - pour comprendre ou prendre ; je me félicite chaque fois, que je parviens, enfin, à les fermer - pour m'abandonner ou donner. « On jouit seulement de ce à quoi on s'abandonne » - Pavese - « Si gode solamente ciò in cui ci si abbandona ». | | | | |
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| ironie | | | Ce livre est un chant des ruines, avec l'acoustique d'un château en Espagne, avec un auditoire moitié fantômes des combles moitié lépreux des souterrains. | | | | |
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| ironie | | | Même la faiblesse, même le désespoir, même le vide peuvent être vécus avec intensité - la leçon centrale de Nietzsche (déjà amorcée par Platon : « Le plus beau des liens est celui qui rend au plus haut degré un soi-même et les termes liés ») ; la volonté de puissance ne vise que l'intensité de la vie. L'intensité de l'inconscience - source de toute poésie ; l'intensité de la conscience - critère de la liberté (Bergson). | | | | |
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| ironie | | | Le squatter de mes ruines est un personnage aussi inexistant que le prolétaire de Marx ou l'aristocrate de Disraeli. Et il rêve ou des chaumières hautaines ou des châteaux de paille. | | | | |
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| ironie | | | Pseudo-valeurs, refuges des médiocrités : vérité, liberté, authenticité. S'opposant au rêve impossible, à l'esclavage d'une passion, au désespoir autour d'un moi introuvable. | | | | |
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| ironie | | | Dans le travail de démolition des illusions ou des certitudes, rien de plus terriblement efficace que le culte du talent, qui abolit toute portée, aplatit toute profondeur et n'érige que la hauteur sans socle. | | | | |
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| ironie | | | La meilleure façon de montrer mon mépris du temps est de bâtir pour mes rêves un séjour intemporel, dans le style anachronique des ruines, ce séjour des meilleures espérances, de celles qui naissent, sans même savoir vivre. | | | | |
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| ironie | | | Le secret de mon optimisme incurable : j'attrape toute illusion d'exception, qui pénètre dans mes ruines et m'immunise ainsi contre toute piqûre de déception. | | | | |
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| ironie | | | C'est par le genre de l'édifice à ériger qu'on reconnaît la stature de son artiste. Aujourd'hui, dominent les bureaux, aéroports, hôtels, bistrots. Disparaissent les châteaux en Espagne et les prisons : « Ne fais pas de tes pensées une prison » - Shakespeare - « Make not your thoughts your prison ». Moi, avec mon rêve (dont nous sommes faits !), je continue à bâtir, au passé, une tour d'ivoire, qui, au présent, se présente comme des ruines. | | | | |
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| ironie | | | Pour entretenir l'appétit de rêves célestes, je dois savoir varier le fatalisme des nourritures terrestres : je dois en pourrir, je peux en mourir, je veux m'en nourrir. | | | | |
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| ironie | | | Dans la vie, comme en mathématique, le réel se réduit aux valeurs unidimensionnelles, tandis que l'imaginaire invite à forger des vecteurs complexes ; cet imaginaire, qui naît de l'extraction impossible de racines des valeurs négatives, pour aboutir à l'existence nécessaire de solutions des problèmes rationnels. | | | | |
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| ironie | | | Des chemins, dont les pieds du goujat éprouvent le prurit, il y en a hors de toute poussière, pierraille ou bitume ; mais le mode de déplacement, sur ceux-ci, n'est point la marche, mais la danse, le vol ou la chute : le voyage est bon, « pourvu que ce soit hors du monde »** - Baudelaire. | | | | |
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| ironie | | | L’un des effets collatéraux de mes contraintes sur le réel, digne d’être vu, est un reflux d’énergie, pour peindre mes rêves ; ainsi, je pourrais dire que « nous avons de quoi saisir ce qui n’existe pas et de quoi ne pas voir ce qui crève les yeux »*** - Valéry. | | | | |
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| ironie | | | C'est Jules César qui expliqua, mieux que quiconque, la raison de l'intranquillité des poètes : « Plus que de ce qu'ils voient, les hommes s'inquiètent de ce qu'ils ne voient point »**. | | | | |
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| ironie | | | L'écrit lui-même devrait être un rêve, - au lecteur de savoir fermer les yeux et de choisir sa nuit ; l'écrit des charlatans provoque presque le même effet : il est somnifère et nuit, sans rêve ni lumière ni ombres. | | | | |
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| ironie | | | La superstition anti-poétique : dans une paix d'âme, croire en irréalité de la mort, s'accrocher, par l'action, au réel de la vie ; la foi poétique : trembler, dans son esprit, devant la réalité de la mort, vibrer, dans son âme, pour l'irréel de la vie, c'est à dire pour son rêve. | | | | |
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| ironie | | | Bâtis des ruines, destinées à la vie. On se méprendra sur ses habitants, qui ne peuvent être que fantomatiques. C'est la bêtise humaine qui voit dans tout fantôme - un mort. | | | | |
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| ironie | | | Partout, sur mon corps, peut se loger la poésie : la caresse - poésie des doigts, la danse - poésie du pied, le chant - poésie de la bouche, l'humilité - poésie du cou, le rêve - poésie des yeux, la musique - poésie de la cervelle, le jeu - poésie du sexe, l'ivresse - poésie du palais. | | | | |
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| ironie | | | En cherchant les vertus de la jeunesse, on tombe sur ce côté mystérieux de notre sens esthétique : j'ai beau fouiller dans tous les avantages, que traditionnellement on attache à l'âge tendre, je n'en retiens que la beauté physique, ou, plus précisément, ce qu'on tient pour telle. La pureté, l'innocence, l'énergie, la force, l'élan, la créativité, le rêve, l'espérance et même la fraîcheur appartiennent à un autre âge. | | | | |
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| ironie | | | Existe-t-il des béatitudes, les yeux ouverts ? - on suppose, que les yeux dessillés ne fournissent leurs découvertes qu'à la cervelle, comme les yeux fermés, prélude de la naissance du regard, ne partageraient leurs rêves qu'avec l'âme. Une haute ironie consisterait à intervertir ces interlocuteurs, pour découvrir le calcul des larmes et l'éblouissement des chiffres. | | | | |
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| ironie | | | La liberté et la vérité s'installèrent solidement partout ; rien ni personne ne les menace plus. Mais j'entends partout ces cohortes d'écrivailleurs, brûlant de l'envie de libérer l'homme, en lui apportant la vérité ! Par dépit, je proposerais à l'homme une camisole de force, pour contraindre ses bas appétits et les réorienter vers le haut et palpitant rêve, cette distorsion des impassibles vérités. | | | | |
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| ironie | | | Avoir, c'est avaler ; être, c'est mâcher ; rêver, c'est savourer son propre goût et créer ses propres soifs. | | | | |
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| ironie | | | L'authenticité, ou la présence, est ce qui se constate par les yeux ou les mains ; mais le rêve, ou l'absence, se donne au regard ou à l'âme, qui ne peuvent que t'inventer. L'invention est absence. « La vraie vie est absente »*** - Rimbaud. | | | | |
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| ironie | | | Plus nous nous mettons à disposition de la terre, moins il nous en reste pour être voué au ciel. Mais plus on s'accroche au ciel avec des ailes croissantes, plus ridicule on sera à l'atterrissage. | | | | |
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| ironie | | | La funeste paix d'âme, prônée par les Anciens, conduit à la platitude même ceux qui atteignent la hauteur : « En gagnant le haut, on le voit s'aplanir » - Hésiode. La musique est le contraire de la platitude ; il faut disposer de gammes larges, être Icare, rêvant d'envols et vivant de chutes. | | | | |
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| ironie | | | Vivre, c'est tirer ses flèches ; rêver, c'est viser ; écrire, c'est viser sans tirer. Toutefois, parler, c'est penser ; et le seul vice à dénoncer, c'est parler sans sentir : « Parler sans penser, c'est comme tirer sans viser »** - Cervantès - « Hablar sin pensar es como disparar sin apunta ». | | | | |
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| ironie | | | Hostilité pour les fausses proximités : mot-à-mot, face-à-face, pas-à-pas. Prédilection pour leurs contraires : la réinterprétation, l'effacement, le premier pas. Mais on finit par retomber dans le corps-à-corps cynique, le nez-à-nez éthylique, le côte-à-côte idyllique, le bouche-à-bouche utopique, le dos-à-dos ironique. | | | | |
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| ironie | | | La réalité et le rêve vivent d'après des lois tout à fait incompatibles entre elles. Il est illusoire de rabattre le caquet à la raison par des arguments raisonnables. L'estocade kierkegaardienne – la rationalité serait une chimère – est un oxymoron ou une bêtise. Le rêve n'est grand que chimérique. | | | | |
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| ironie | | | Je prône la contrainte, l'acquiescement, le rêve ; je lève la tête, je vois l'intellectuel lambda – il est libre, rebelle, au contact avec la réalité – je comprends que j'y suis un intrus, un ennemi ou un fantôme. | | | | |
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| ironie | | | Être crédible dans l'écriture, ce n'est pas tenir à ses certitudes, mais entretenir des illusions d'autrui : paraître sensible au lecteur intelligent, passer pour intelligible au lecteur sensible. | | | | |
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| ironie | | | La vie commence avec l’eau de notre semence, continue avec le feu de nos rêves et avec la terre de nos actions, se termine avec l’air de notre dernier soupir. | | | | |
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| ironie | | | À quoi puis-je penser, dans un état apaisé ? - au coin du feu, au bon vin, à Louis de Funès. Mais une fois attrapé par la palpitation, je me mets à songer à la musique, à la création, à la consolation. Et je me mets à tricher : j’approche le feu de mon cœur, j’enivre mon âme, et c’est mon sombre esprit qui commence à émettre de belles ombres. | | | | |
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| ironie | | | Les châteaux en Espagne, comme leurs vestiges, les ruines, brillent par leur inexistence. Quelle autre architecture aurait pu héberger le rêve, qui ne se manifeste par aucun signe matériel ? | | | | |
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| ironie | | | Implicitement, et peut-être inconsciemment, Schopenhauer voulut défendre le rêve, puisque tout en réduisant la réalité humaine à la volonté et à la représentation, il prône la non-volonté et montre son désintérêt pour toute représentation savante. | | | | |
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| ironie | | | Ce qui menace ma fugace hauteur, ce n’est pas le désaveu par la profondeur éternelle, mais la dérision par la platitude quotidienne. Ne pas compter sur le sérieux des pensées datées, se vouer à l’ironie des rêves sans dates. | | | | |
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| ironie | | | La philosophie étant surchargée d’interminables lourdeurs séniles, le seul moyen de lui donner des ailes de jeunesse serait de s'y limiter aux commencements. | | | | |
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| ironie | | | On peut fuir le présent soit dans l’espace, en se réfugiant dans le rêve, soit dans le temps, en cherchant l’âme sœur au passé ou l’esprit fraternel au futur. Ceux qui se vautrent dans le présent sont des bêtes. Ceux qui ignorent le présent sont des anges. « J’ai une atrophie du présent : non seulement je n’y vis pas, je n’y mets jamais les pieds »** - Tsvétaeva - « У меня атрофия настоящего, не только не живу, никогда в нём и не бываю ». | | | | |
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| ironie | | | Obsédé seulement par les commencements, je reste assez indifférents aux fins et même aux centres. Je ne peux être ni anthropocentrique, puisque l’homme est englué dans l’irréversible progressus in simile, ni logocentrique, puisque ce n’est plus le noble Verbe qu’on y sous-entend mais un verbiage, ni même onirocentrique, puisque ce n’est plus le songe du cœur qui y est visé mais le sommeil de l’âme. | | | | |
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| ironie | | | Plus ta conscience est trouble, inexplicablement, plus ton rêve gagne en pureté, en intensité et en crédibilité. Avec la vie, ce contraire du rêve, c’est l’inverse : « Une conscience endormie – voilà la vie idéale »* - M.Twain - « A sleepy conscience: this is the ideal life ». | | | | |
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| ironie | | | L’ironie et la pitié animent la réalité ; l’intensité et la noblesse animent le rêve. Nietzsche, homme du rêve, intense et noble, s’éloigne de Wagner, puisque celui-ci ignore l’ironie en tout, y compris dans le rêve ; il s’éloigne de Schopenhauer, puisque celui-ci penche pour la pitié, aux dépens du rêve. | | | | |
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| ironie | | | Il faut inclure l’ironie dans l’arsenal de tes contraintes : préserver quelques idéaux des moqueries de celle-là, car sans idéaux, tu ne peux être que producteur et non pas créateur. | | | | |
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| ironie | | | L’ange est aussi ridicule dans la réalité que le paon ou la dinde ; il ne doit montrer son visage et ses ailes que dans les rêves. | | | | |
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| ironie | | | Les ruines sont le cadre le plus propice pour une création, puisque l’artiste préfère le regard aux yeux, la mémoire au présent, le rêve à la réalité. | | | | |
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| ironie | | | J’admets facilement, et même fièrement, que mes écrits n’ont ni queue ni tête, c’est-à-dire ils sont dépourvus et de la poursuite de nettes finalités et de l’obsession par la raison – je laisse ces soucis aux réalistes, superficiels ou profonds ; je me contente des commencements, où se niche la hauteur du rêve. | | | | |
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| ironie | | | En écrivant, je suis toujours partagé entre deux impressions disjointes sur le contenu de mes tribulations verbales : est-ce du travail ou est-ce du jeu ? Mais je constate, que le meilleur surgit lorsque, dans cette opposition, le jeu l’emporte. Peut-être parce que, parmi ses alliés, se trouvent l’entame, l’amour, le rêve, tandis qu’à côté du travail s’agglutinent l’algorithme, la multitude, la possession. | | | | |
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| ironie | | | Pour me plier à leur fichue règle d’unité de temps, d’espace et d’action, je proposerait l’éternité, l’infini et le rêve ; ces coordonnées sont beaucoup plus prometteuses que les siècles, les latitudes et les gesticulations. | | | | |
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| ironie | | | Dans les profondeurs, tout - les connaissances, les idées, les intelligences - finit par être partagé par une communauté. Si tu veux être unique ou inimitable, cherche une bonne hauteur des rêves, des noblesses, des élans. | | | | |
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| ironie | | | Dès que tu abordes un sujet sérieux, lourd de conséquences, tu te retrouves dans un clan, une foule, une communauté – impossible d’y rester seul. Il semblerait que le seul moyen de garder ta solitude est de t’entourer de ce qui est impondérable et même inexistant et qui ne pût s’animer que par l’ironie ou l’amour, ces incarnations du rêve. | | | | |
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| ironie | | | J’use et j’abuse des termes de ‘robot’ et ‘mouton’ en tant que mutations du genre humain. Ce sont, tout de même, des manifestations de la vie (encore un lapsus terminologique : à quoi s’oppose la vie ? - au rêve ou à la matière inerte ?). Imaginez un homme-robot sur une planète sans le moindre signe de vie – il serait vu comme un miracle inconcevable, impossible. De même un homme-mouton, au milieu, où n’existe aucun multiple, aucune relation genre-espèce, - il serait ressenti comme une invitation à la fraternité. | | | | |
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| ironie | | | Chercher le sens de la vie est la même aberration que chercher la formule du rêve. Le sens accompagne des problèmes et leurs solutions ; il est impuissant devant le mystère ; et la vie est un mystère. Les formules sont dans un langage ; or, le rêve est indicible, on ne peut que le chanter, et la musique va droit à l’âme, sans s’arrêter dans l’esprit. | | | | |
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| ironie | | | Tous les réalistes sont insignifiants, mais le réaliste pessimiste, au moins, est cohérent, puisque le regard sur la seule réalité ne peut en concevoir que du désespoir, tandis que le réaliste optimiste est irrémédiablement bête, puisque tout accès au rêve, cette seule source, immatérielle, du bonheur, lui est interdit, car il est subjugué par les choses palpables. | | | | |
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| ironie | | | Redonner de l’espérance, ce n’est pas dorer la pilule, mais attirer l’attention sur l’or du rêve et se passer de pilule de la réalité. | | | | |
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| ironie | | | Ceux qui saluent les combats, dans la mêlée moutonnière ou dans les forums robotiques bien réels, ricanent de l’espérance éphémère (elle l’est, en effet, comme tout ce qui est aérien), espérance au royaume des rêves. J’ai remarqué que, au bout du compte, ne regrettent cette combativité optimiste que des sots. Je n’ai de sympathie que pour les résignés pessimistes, résignés à subir le réel, tout en rêvant dans l’idéel. | | | | |
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| ironie | | | Si être éveillé veut dire ne plus faire de rêves, c’est l’un des états les plus vils, dignes des robots. | | | | |
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| ironie | | | Dans le domaine des rêves absolus, j’aimerais donner à mes ombres ce que, dans la réalité relative, on attribue à la lumière – ne pas avoir de masse, mais irradier de l’énergie. | | | | |
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| ironie | | | Le but d’une consolation – continuer à être dupe de ses rêves. | | | | |
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| ironie | | | Les écrivains, qui se targuent d’être inconnus et de mépriser la gloire, passent le plus clair de leur temps sur les forums médiatiques et fréquentent, assidûment, les dîners en ville. Il n’est donné à personne de renoncer, franchement, à la quête de la gloire. Chez les meilleurs, la gloire n’est qu’un excitant réel pour les aliments servis par des rêves. | | | | |
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| ironie | | | Le rêve, par définition, réside en hauteur ; difficile de le munir de profondeur, et cet exploit risquerait de le plonger dans l’équilibre d’une platitude. Le réel est infiniment profond ; mais il est facile de le prendre de haut. | | | | |
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| ironie | | | Indifférent dans le réel, ambitieux dans le rêve – l’attitude idéale, pour affronter l’existence. À l’essence - le talent et la noblesse suffisent. | | | | |
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| ironie | | | Les buts inconnus émeuvent la jeunesse ; les parcours bien connus banalisent l’âge mûr ; les commencements inconnaissables ennoblissent la vieillesse. Aux extrémités – deux rêves, portant la honte du milieu. | | | | |
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| ironie | | | Dès que le rêve se met à veiller, il touche terre, il se fond dans la platitude. | | | | |
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| ironie | | | Les scribouillards, pataugeant dans le réel, veulent entourer le fond de leurs balivernes d’un halo tragique, tandis que c’est la forme qui les rend comiques. Il faut réserver la lumière comique à la réalité et les ombres tragiques – au rêve. | | | | |
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| ironie | | | Qu’est-ce que le rêve ? - seuls les poètes le savent ; le support – la musique. Qu’est-ce que le savoir, la vérité ? - seuls les cogniticiens le savent ; le support – la représentation. Qu’est-ce qu’être ? - seuls les bavards le savent ; le support – la logorrhée. | | | | |
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| ironie | | | Ce qu’ils appellent voix intérieure appartient à mon soi inconnu. « Le but d’une vie consciente est d’entendre la voix intérieure et de la suivre » - H.Hesse - « Ziel eines sinnvollen Lebens ist den Ruf der inneren Stimme zu hören und ihr zu folgen » - dans cette formule, il faut remplacer but par commencement, vie par rêve, consciente par inspiré, entendre par tendre l’âme, voix par inspiration, suivre par traduire - tout le reste est parfait… | | | | |
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| ironie | | | Bach écrivait, presque exclusivement, pour les insomniaques qui traînent dans la nuit leurs agacements du jour. Exceptionnellement, il s’adressa aussi à ceux qui, dégoûtés de leurs veilles comiques, attendent un rêve, enthousiasmant et tragique. Résultats – une réussite grégaire ou un noble échec ; les uns bâillent, les autres pleurent. | | | | |
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| ironie | | | Pour bien rêver, il faut se détacher de la réalité, le temps d’une illumination dans les yeux fermés, sinon tu constateras, fatalement : « Vivre est un village où j’ai mal rêvé » - Aragon – village ou capitale, c’est toujours la terre, en-dessous du rêve aérien. | | | | |
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| ironie | | | Ma nostalgie est tournée vers le dernier instant réel avant l’horreur de mon futur final ; mon espérance surgit d’une résurrection du rêve du passé. | | | | |
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| ironie | | | Ils regrettent de ne pas avoir suffisamment agi au profit de leur stature sociale ; je regrette d’avoir trop agi, au détriment de mon rêve solitaire. | | | | |
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| ironie | | | Casser ou se casser – deux minauderies des faux rebelles. Même la nuit, ils la voient sous l’angle d’un voyage, dont seul le bout les intéresse, pour vivre, – je leur oppose un commencement immobile, pour rêver. | | | | |
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| ironie | | | Plus harmonieuse est ta berceuse - une espérance passive, plus mouvementé sera ton rêve - un désespoir actif. Un beau chant vespéral doit précéder un beau regard nocturne. | | | | |
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| ironie | | | Toutes les voies qui mènent au désespoir sont des sentiers battus, elles constituent le sort commun des hommes. C’est pourquoi la perte des illusions n’est nullement tragique, mais traîtresse ou vaudevillesque ; leur affaiblissement involontaire, en revanche, est une vraie tragédie. Heureusement, un vrai esprit tragique sait faire revenir l’espérance, ce rêve qui évite le glissement vers le désespoir et rend la tragédie – heureuse. | | | | |
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| ironie | | | On peut respecter un cerveau toujours en éveil (Baudelaire et Valéry poussent jusqu’à l’admirer chez E.Poe), mais on aime un cerveau s’adonnant aux rêves. | | | | |
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| ironie | | | Me limitant aux domaines philosophiques et retranchant mes inévitables solécismes, je pense avoir surpassé mes rivaux dans les thèmes suivants : langage, noblesse, intelligence, solitude, bien, souffrance, connaissance, contrainte, commencement, être, liberté, rêve, poésie, philosophie, représentation, vérité, politique, Russie. | | | | |
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| ironie | | | Je ne connais pas un seul auteur intelligent qui se moquerait de l’intelligence en lui opposant la vie, la passion, le rêve (toutes ces choses sont plus éclatantes chez un intelligent que chez un plouc de plume). Les sots visent la non-connaissance de soi, en adoptant les positions sociales, grégaires ; l’intelligent la possède, en tombe amoureux et se réjouit de sa pose narcissique. | | | | |
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| ironie | | | J’ignore ce que pourrait être une pensée ou, encore moins, une vie philosophique. La pensée fuit le verbiage, et la pratique trahit le songe ; seul la poésie du rêve peut être philosophique. | | | | |
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| ironie | | | L’avantage de prêcher les rêves est de ne pas être obligé de les confirmer par des actes. | | | | |
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| ironie | | | Dans chaque événement, se produisant sur Terre, on peut distinguer une part de l’art et de la science, mais attribuer à l’Histoire des actions un sens théorique ou didactique est une blague, et connaître cette Histoire n’apporte rien à la sagesse ou à l’intelligence. Pour l’Histoire des images, La Guerre de Troie et Guerre et Paix sont plus excitants – et même plus véridiques ! - qu’Hérodote ou J.Michelet. De tous les temps, une expérience séculaire fut jetable, et l’espérance de vie d’une expérience immédiate, d’un algorithme donc, fut brève. La mémoire ne devrait servir qu’à l’entretien de rêves. | | | | |
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| ironie | | | La perplexité, transposée en curiosité, c’est ce genre d’étonnement chez mon lecteur putatif que je vise, et ce lecteur doit fréquenter le rêve plus souvent que la vie. Donc, j’en exclus H.Ibsen : « Au lieu d’étonner le monde, il aurait mieux valu y vivre ». Chez moi – trop d’actes réels, je m’en repens dans l’idéel. | | | | |
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| ironie | | | Il n’est donné à personne de se détacher, matériellement, de ce qui est dans la réalité ; il n’est donné qu’aux très rares de s’attacher, intellectuellement, à ce qui n’y est pas, c’est-à-dire au rêve. | | | | |
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| ironie | | | Le style et l’imagination sont pratiqués par le bon écrivain ; leurs opposés, la simplicité et la sincérité, – par le mauvais. L’azur d’un rêve éphémère ou la grisaille d’une vie certaine. | | | | |
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| ironie | | | La hauteur – l’état rêvé te permettant de survoler, ironiquement, tous les sommets ou gouffres, de conquêtes ou de naufrages, qui comptent dans la vie - la jouissance mélancolique. | | | | |
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| ironie | | | Les œuvres des autres sont des auberges espagnoles ; j’y entre avec mon propre mobilier – mon goût, mon regard, mes rêves. J’en sors avec mes meubles ambulants, mieux débarrassés du superflu, mieux stylés, mieux entretenus, mieux détachés des époques et des méridiens. | | | | |
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| mot | | | Je ne songe pas à m'annexer le français, j'en suis un hôte discret, et son confort nocturne hérisse mes rêves mieux, que son hospitalité diurne ne les calme. | | | | |
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| mot | | | Plume à la main, prendre langue avec la réalité devrait ne me servir qu'à conduire le courant de mes mots. Le reflet est une opération trop floue, pour peindre avec précision mes fantômes. Mais l'ordre musical des idées reste étrangement en prise avec l'ordre phénoménal des choses. | | | | |
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| mot | | | La vie, et aussi les mots, peuvent être vécus en longueur, en largeur ou en profondeur. Il suffit de garder les yeux, comme le voulut le Dieu du jour, tournés vers le bas. Quand on les ferme ou les tourne vers le haut, comme le veut le Dieu de la nuit, on vit ou l'on délire en hauteur. Nuit, l'un des rares mots à rester le même dans toutes les langues indo-européennes, comme les noms des chiffres, pour nous rappeler que le Logos signifie eurythmie, équilibre, proportion, mesure, donc – nombre ; la nuit, et non pas le jour, servit d'unité de mesure du temps. | | | | |
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| mot | | | Le mot décrié de tous temps - vanité, dévouement aux choses vaines et éphémères, il m'est sympathique, vu que tout ce que l'homme garde désormais à portée de ses mains crochues relève des choses vulgairement réelles, pesantes, à rendement garanti. Et ma sympathie pour les sages, penchés, déconfits, au-dessus d'un rêve agonisant, gagne quelques longueurs à cause de leur condamnation par le vainqueur : « Le Seigneur connaît les pensées des sages ; Il sait qu'elles sont vaines » - l'Évangile. En plus, la vanité va souvent de pair avec l'élan, puisque l'Ecclésiaste met la poursuite de vent sur le même plan que la vanité, et auxquelles se réduit le tout ; il finira certainement par acquiescer au monde entier, devenir pan-théiste ou holiste, laissant les idolâtres avec la relativité des choses. | | | | |
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| mot | | | Logos signifierait chose chez les Grecs, acte chez les Hébreux, entendement chez Tolstoï, intelligence chez les Musulmans. Comment échapper à la manie des hommes de ne pas nous laisser un seul mot, qui ne serait voué qu'au rêve ! Res vaga refusant de devenir res publica. L'étendard de rêve devenant standard de vie… | | | | |
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| mot | | | Le langage, en mode routinier, n'est qu'un code d'accès, et très rarement, en mode-rupture, - une courroie de création. L'esprit possède et les langages et les modèles, et le premier critère de sa qualité est le contenu de ses modèles, auxquels renvoie un langage. C'est une question de goût et d'intelligence - avec quoi peupler ses modèles dynamiques : avec des fantômes ou avec des bases de connaissances, avec des déductions ou avec des faits. Le sot croit « créer en nommant » (Proust), l'artiste nomme en créant. | | | | |
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| mot | | | Aucune langue européenne n'est aussi désincarnée que le français. Quelle aubaine, pour un ami des fantômes, fuyant tout contact avec les choses ! Il n'y a que le mot français, qui ne cherche aucun miroir empirique, pour se lire ! | | | | |
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| mot | | | L'appauvrissement et la corruption de la langue sont une conséquence immédiate de la disparition du sacré des horizons des hommes ; tant que le soupir, la larme ou le genou détachent nos yeux des choses vues, nos mots chercheront à envelopper des mirages, au lieu de développer des choses. | | | | |
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| mot | | | L'être, c'est-à-dire l'âme invisible, est destiné au regard, c'est-à-dire à la prière et au rêve. Mais ils en firent l'objet culte de leurs syllogismes bancals, où le tragique se banalise et la logique s'enlise. | | | | |
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| mot | | | Prôner l'an-archie des choses, pas de prééminences, et la pan-archie des rêves, que des éminences. Vivre de l'éternel retour (ressasser) de l'autre verbe palindrome français - rêver ! | | | | |
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| mot | | | Toutes les pensées, comme tous les rêves, ont cette fâcheuse et fatale propension à perdre, avec le temps, de leur profondeur ou de leur hauteur. À l’échelle verticale, c’est-à-dire en matière de pérennité et d’intensité, les mots bénéficient d’une longévité mieux assurée ; ils devraient en profiter pour consoler nos extases faiblissantes. Donc, la vraie philosophie, tout naturellement, est tragique. | | | | |
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| mot | | | Le déclin devrait signifier perte de la hauteur et effondrement dans la platitude, dévitalisation du vouloir du rêve et la robotisation de la volonté de puissance – le contraire de la vision nietzschéenne. | | | | |
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| mot | | | Le malheur de notre époque est que le mot se rapproche trop de la chose. Jadis, à travers le mot, l'homme entrevoyait encore le rêve ; aujourd'hui, il y voit déjà la chose. | | | | |
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| mot | | | Le mot emporté par un bon souffle et gonflant une bonne voile - le rêve du naufragé des idées, au fond de son épave. | | | | |
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| mot | | | La parole écrite, cette héroïne de l'humanité en détresse, sera déchue comme l'héroïne ou l'opium, par l'humanité sans ivresse. Sa seule drogue sera le chiffre zéro, le moins sobre des chiffres. | | | | |
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| mot | | | Rêver, c'est laisser vibrer des images en deçà des paroles. Le mot est fait des images fixées au-dessus des rêves pétrifiés. Le poète tente souvent l'inverse : « L'image est formée des mots qui la rêvent » - Jabès. Et, ce qui reste inexplicable, le plus beau mot est rêvé par des pensées endormies. | | | | |
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| mot | | | Je deviens écrivain, quand je comprends, que ne vivent, sur mes pages, que des noms. Les choses n'en peuvent être que des rêves. | | | | |
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| mot | | | Pour les Grecs et pour Heidegger, une affirmation devient vraie, lorsqu'elle se débarrasse de voiles, qui la cachaient, d'où le dévoilement (aléthéia - Unverborgenheit) ; l'un des contraires populaires de caché (renfermé), c'est l'ouvert, d'où la perplexité d'un mathématicien, qui découvre l'Ouvert heideggérien, se détournant des limites et convergeant facilement aussi bien vers l'apophatique vérité que vers l'arrogant Être (partant de offen – ouvert et tombant sur Offenbarung – révélation ou dévoilement). Cet Ouvert promet une sortie des ténèbres vers la lumière, tandis que celui de Rilke, au contraire, nous conduit d'une lumière facile au bord de la nuit et du rêve. Le mot dé-claration aurait pu signifier un mouvement, opposé à aléthéia : priver une chose de sa clarté. | | | | |
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| mot | | | La vie se compose d'empreintes et de rêves. L'évoquer dans un langage est également ardu, mais la difficulté de la seconde tâche est qu'il faille s'interdire l'usage de miroirs, tandis que la première est toute de miroirs. L'artisanat de l'axe et l'art du levier. | | | | |
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| mot | | | Trois moyens, pour pouvoir parler d'une chose en étendue, en profondeur, en hauteur : en donner une définition, l'évoquer par une métaphore, la circonscrire par des antonymes ; et l'on aura pour interlocuteur respectif un homme intelligent, un philosophe, un rêveur. | | | | |
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| mot | | | Il y a maintes facettes de la réalité, rendues si parfaitement par nos représentations et nos langages, que leur mystère ontique devient inutile et superflu ; mais les meilleures des facettes humaines, où se croisent les émotions, les beautés et les rêves, sont si incompréhensibles et irréproductibles, que le seul but de notre dit devrait y être - faire ressentir l'indicible. | | | | |
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| mot | | | Aux cieux – un nombre incalculable d'appels, que les images d'artiste reflètent en mots et en mélodies, élancés vers le haut. Sur la terre – une poignée d'objets et d'actions, sur lesquels n'importe quel imbécile peut formuler des idées terre-à-terre, consensuelles, basses. Les idées appartiennent à la tribu, à la conscience collective. Les mots caressent et font rêver, les idées tiennent en éveil nos muscles et nos griffes. Les mots parlent envols ou chutes, les idées nous attachent à la plate stabilité. | | | | |
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| mot | | | Pour chasser le gibier d'idées, il faut lancer des mots de chasse. Quand, au même moment, le vent de la poésie se lève, pour les porter vers des contrées imaginaires, mais moins arides que le désert de la vie réelle. Les idées, elles aussi, sont réelles, et donc inaccessibles avant d'être fixes, c'est à dire mortes. Le mot est ce qui va à l'envi se remettre à l'irréalité, aux mirages. | | | | |
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| mot | | | Le sage est celui qui pose des équations avec le plus grand nombre d'inconnues et avec les plus vastes domaines de leurs valeurs. Pour le sot, le mot est une constante, pour le sage - une vaste variable. Poétiser, c'est imaginer des relations impossibles entre variables imaginaires. Penser, c'est indiquer des classes de solutions. | | | | |
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| mot | | | Les images grégaires évincèrent, aujourd’hui, les mots individuels. Il n’y a plus de lecteurs (le regard plus le rêve), il n’y a que des spectateurs (les yeux plus le calcul). Et dire, que, jadis, l’ambition suprême de l’écrivain fut de « transformer le lecteur en spectateur » - Nabokov - « превратить читателя в зрителя ». | | | | |
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| mot | | | L'idée, c'est un édifice, dont l'ampleur est clairement définie par ta solution architecturale ; la hauteur du mot est indéterminée, on la sent dans la proximité avec ton étoile, et souvent, c'est à partir des ruines que le regard est le plus séduisant ; l'idée est un acte, et le mot - un rêve ; s'ils se rencontrent, c'est sur le mode d'une hantise. | | | | |
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| mot | | | Avec un regard, à la fois pénétrant et caressant, appuyé par un mot sésamique, toute chose endormie peut se mettre à chanter. Dans les mêmes choses, il y a aussi, malheureusement, des litanies bien éveillées et criardes, que tout le monde narre avec des mots de robot. Répète la belle prière d'Hésiode : « Donnez-moi le chant de mon désir ! »***. | | | | |
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| mot | | | Le Français est le seul à oser se méfier des idées et se fier au mot. « Le Français est l'homme et maître du mot. Sa pensée a pour source la langue » - W.Schubart - « Der Franzose ist ein Mensch und Meister des Wortes. Er denkt von der Sprache her ». Tous tentent de rehausser l'émotion : le Français - par le mot - outil - verdict, l'Allemand - par le rêve - but - motifs, le Russe - par la vie - contrainte - repentance. Le motif premier comme la dernière parole méritent la mémoire surtout dans un verdict sans appel, dans des causes entendues. | | | | |
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| mot | | | Écrire, c'est bâtir un édifice, dans un style que te dictent ton goût et ton talent. Pour avoir cette liberté, il faut habiter la langue, c'est à dire se sentir chez soi dans son atelier, maîtriser et ses outils et ses matériaux et ses acoustiques. Mais je n'habite plus aucune langue ; je suis condamné à n'ériger que des ruines, en espérant qu'un œil de connaisseur y devine le style rêvé : une caverne, une tour d'ivoire, un temple. | | | | |
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| mot | | | On peut munir d'ailes - les mots, et non les idées, qui se rangent toujours dans des profondeurs ou dans des platitudes. Donc, ne compatissons pas aux volatiles ratés : « La pensée vole et les mots vont à pied. Voilà tout le drame de l'écrivain » - J.Green - sa comédie, c'est que plus il suit le volatile et plus le reptile trace sa trajectoire. Donne à ta pensée du plomb de l'ironie et cultive chez les mots - des ailes de l'illusoire. | | | | |
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| mot | | | Quand le rêve l'emporte sur le mot, on préfère la montagne à l'arbre, la hauteur à la vie. Lorsqu'ils s'équilibrent, on trouve de l'arbre à chaque cime : au mont des Oliviers ou à l'Ararat - l'olivier, à l'Olympe ou au Parnasse - le laurier, au Sinaï - le buisson-ardent, au Golgotha - la croix. Quand le mot, seul, triomphe, il fait éclore le rêve - dans le vide : le mont de Sisyphe, l'élévation du mot-pierre à une hauteur, le désintérêt du mot-brique et encore plus du mot-édifice. « La pensée est le labeur de l'intelligence, la rêverie en est la volupté »*** - Hugo. Il faut alterner en nous la veille et le rêve, le philosophe et le poète (Platon). | | | | |
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| mot | | | Une ivresse du regard débouchant sur une glossolalie miraculeuse - tel fut le but insensé de ce livre. Mais le vrai regard, comme le vrai verbe, ne peut naître que dans un dialogue. La langue doit me dévisager et me parler, en anticipant, et m'apporter sa dose de foi et de griserie. La ventriloquence, c'est à dire la création à mon insu, doit avoir sa place, dans la peinture de mes passions. Sans mystifier le cerveau ni démystifier l'âme. Le français resta un grand muet, et dans mon délire, aucun autochtone du pays du rêve ne reconnut son idiome natal. | | | | |
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| mot | | | Une amusante coïncidence, dans la définition de la honte comme le fait de ne pas être à la hauteur. Pour l’homme d’action, il s’agit d’un comparatif, et pour l’homme du rêve – d’un superlatif ; le premier voit les marches, et le second – la hauteur même, qui n’est pas un lieu, mais un état d’âme. | | | | |
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| mot | | | Ce que tes mots peuvent exprimer est infiniment plus vaste, riche et enthousiasmant que tout ce que tu sais. Si, orgueilleux, tu déclares posséder un savoir, refusant toute traduction en mots, alors où bien tu n’es pas maître du mot ou bien ton savoir n’a ni contenu ni frontières ni vecteurs. Ou bien tu te moques de ton lecteur : « Je sais plus que ce que je sais exprimer avec les mots » - Nabokov - « Я знаю больше, чем могу выразить словами ». Plus vaste que le mot n’est que le rêve. | | | | |
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| mot | | | La nature humaine se réduit au quadriparti nietzschéen – l’homme, les hommes, le sous-homme, le surhomme – et elle se traduit nettement dans le contenu de toute création artistique, qui ne peut être qu’un dialogue, dans lequel l’homme (mon soi connu) s’exprime soit devant le surhomme (mon soi inconnu, Dieu), soit devant le sous-homme (le contemporain, le pair), soit devant les hommes (le clan, la tradition). Dans tous les cas on vise le feu, mais qui ne se maintient, aérien, qu’avec des aliments purs – le cas de Dieu en tant qu’inspirateur muet, une ouïe, un songe. Le dia-logue, avec deux autres dégénère en diarrhée aqueuse des sous-hommes ou en logorrhée terre-à-terre des hommes. | | | | |
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| mot | | | À leur disjonction je rêve ou je veille, j’oppose ma conjonction je rêve où je veille. | | | | |
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| mot | | | Les grands mots, appliqués au réel, sont signes d’impuissance et sources d’ennui ; ils ne prennent du sens que tournés vers le rêve, et ce sens est plutôt musical que spirituel - tantôt le glas tantôt le tocsin tantôt le carillon. | | | | |
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| mot | | | L’étrange acception du mot compter, en tant que signe d’importance (ce qui compte). S’il s’agissait d’un comptage arithmétique, je serais d’accord avec R.W.Emerson : « Ce qui compte, ce n’est pas la durée, mais la profondeur de ta vie » - « It is not the duration of life, but its depth that counts », mais sur des balances plus délicates, je placerais en premier la hauteur d’une vie, c’est-à-dire la noblesse de tes rêves. | | | | |
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| mot | | | Pourquoi ce qui constitue un arbre ou un livre porte le même nom – les feuilles ? Ça m’arrange : mes livres, pleins de mots connus, sont destinés à créer des arbres d’images d’inconnues. « Mes livres sont des feuilles, tombées au hasard sur la route de ma vie » - Chateaubriand – ce n’est pas sur la route de ma vie, que tombent les miennes, mais sur les constellations de mes rêves. | | | | |
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| mot | | | L’évolution de l’outil principal d’une écriture artistique : de la confiance orgueilleuse en l'esprit, à la fière foi en l'âme, à la noble maîtrise par le mot, cette étape ultime de toute plume ambitieuse et éclairée, étape gênante pour le regard initiateur mais justifiée par la création finale. En plus, cette conclusion aboutit à cette antienne protéiforme, tout galvaudée qu’elle soit, - Au Commencement était le Verbe, puisque tout grand écrivain vaut par la qualité de ses commencements. Le rêve : réduire tout discours au statu nascendi. | | | | |
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| mot | | | La représentation produit des concepts, le langage, visant la réalité, les transforme en modes d’emploi et celui du rêve les traduit en mythes. | | | | |
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| mot | | | Rarement, deux mots aussi proches s’éloignaient si radicalement ; idée et idéal. La première supporte la réalité, le second porte le rêve. Tout le monde vous enquiquine avec ses idées ; personne ne vous soulève par ses idéaux. | | | | |
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| mot | | | La vie consiste dans le sérieux de l’action ; le rêve prend la forme d’un jeu d’enfants. C’est pourquoi le rêveur cultive l’illusion, qui, étymologiquement, voulait dire – se faire entraîner vers le jeu. | | | | |
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| mot | | | Le rêve est plus près des mots que des actes ; les mots, ardents ou aériens, se prêtent mieux à une vie noble que les actes, coulants ou terrestres. | | | | |
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| mot | | | Le sens logique, extra-langagier, du mot vrai est rarement employé. Qu’est-ce que la vraie vie ? Elle ferait partie du monde, dont nous ne sommes pas (Rimbaud), puisque nous sommes dans le rêve sans langage et, donc, sans vérités, et ce rêve est le contraire de ce monde, saturé de langages et, donc, de vérités. | | | | |
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| mot | | | Ce que tous les philosophes négligent, c’est le choix explicite des axes conceptuels, sur lesquels ils placent leurs mots fétiches. L’un de ces mots-parasites – la vie. À l’autre bout de l’axe, on devine, chez les soi-disant vitalistes, - la réflexion abstraite, l’érudition, le savoir, tandis que son occupant le plus intéressant est le rêve, ce qui fait de la vie synonyme de la réalité. Ainsi, cet autre terme, la passion, devient archi-flou, puisque, appliqué à la vie, il peut signifier l’obsession par la réussite, et, appliqué au rêve, – l’élan vers la hauteur. « Ce froid regard et nulle vie ; glas des passions inassouvies » - Boratynsky - « Взгляни на лик холодный, в нём жизни нет ; но как былых страстей заметен след ». | | | | |
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| mot | | | Ce que j’appelle rêve, Nietzsche l’appelle vie ; c’est pourquoi, pour lui, triompher de la réalité, c’est vivre, et pour moi - rêver. | | | | |
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| mot | | | La musique de la poésie n‘est ni dans les rimes ni dans les rythmes ; elle est dans la proximité de son message avec les pulsions de notre âme : « La transmission de nos états d’âme pourrait être la vraie cible du discours poétique »* - Heidegger - « Die Mitteilung der Befindlichkeit kann eigenes Ziel der dichtenden Rede sein ». | | | | |
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| mot | | | Je tire ces mots - fantôme, béatitudes, songe, tortures, enfer, misères, destinées, souffrances, désespoirs – d’une seule phrase de Chateaubriand, ce qui annonce le vocabulaire des zigotos d’aujourd’hui. Il ne manquent que – solitude, angoisse, mépris, révolte, gloire… - pour égayer leurs dîners au château ou au bistrot. | | | | |
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| mot | | | L’insupportable profanation du mot rêve (Traum, dream) dans l’application à nos hallucinations nocturnes ! Pour m’en réconcilier, je renverserais la phrase de Hugo, en disant que le sens de notre existence consiste à passer de la vie où l’on s’agite (du sommeil où l’on dort) au rêve immobile (au sommeil où l’on rêve). | | | | |
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| mot | | | Dans un discours il y a un sens (tourné vers le vrai et compatible avec la réalité) et une expression (visant le beau et reflétant le rêve) – formule ou caresse, calcul ou musique, savoir ou vouloir, déduire ou séduire. | | | | |
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| mot | | | Une confusion, dans les langues romano-germaniques, entre le rêve, qu’accompagne un ronflement, et le rêve, qu’écoutent les astres, associe la renommée désastreuse du rêve – avec le réveil ! Pour le second, le seul évoqué ici, c’est l’endormissement de l’âme, gardienne du rêve, qui est la tragédie du rêveur. « Le réveil fait aux rêves une réputation qu'ils ne méritent pas » - Valéry – la réputation de mon rêve est dans l’intensité de mon regard nocturne sur mon étoile et non dans mes yeux d’un bâilleur matinal. N’empêche que pour écrire ou mettre en musique mon rêve je dois être bien réveillé. | | | | |
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| mot | | | Pour propager les lumières et guider l’action, la connaissance des concepts suffit ; pour peindre les ombres et embellir le rêve, il faut la maîtrise des mots. Dit autrement, « le langage est l'ombre des actions » - Plutarque. | | | | |
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| mot | | | Pour exposer des idées, on ne peut pas se passer de choses ; heureusement, à côté des choses il existent des mots et, pour chanter des rêves, les mots suffisent. | | | | |
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| mot | | | Le mot réalité a, au moins, deux sens presque opposés : le mystère de la Création divine (l’impossibilité, l’harmonie, la beauté) et la solution de l’action humaine (la transparence, la prévisibilité, le contraire du rêve). « Qu’y a-t-il de plus fantastique et inattendu que la réalité ? » - Dostoïevsky - « Что может быть фантастичнее и неожиданнее действительности ? ». | | | | |
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| mot | | | Contrairement aux mots vérité ou liberté, où le vague règne, le mot vie, a des antonymes assez nets, pour ne pas se tromper d’acception. Trois d’entre eux, les plus pertinents, correspondraient aux trois angles de vue, pratiqués, respectivement, par un biologiste, un cogniticien, un poète – matière inerte, raison, rêve. Face à matière inerte, la vie est un miracle de la Création. Opposée à raison, la vie exhibe des émotions, des états d’âme, des intuitions, des instincts. Avec rêve, la vie complète la double sphère de notre existence et se réduit aux actions. | | | | |
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| chœur noblesse | | | RUSSIE : Quoi qu'en dise l'Histoire, la pensée en Russie fut exceptionnellement aristocratique. Dans aucun autre pays, les itinéraires des actes et des visions ne s'éloignèrent à ce point. Partout ailleurs, les visions s'embourbèrent en sinuosités stériles et les actes empruntèrent un chemin droit, fangeux et fécond vers l'utilitaire. | | | | |
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| noblesse | | | Mépriser l'avoir et le paraître et parier sur l'être est puéril ; d'autant plus que les sublimations de ces deux adversaires bien pâlichons s'appellent le devenir et le rêver ; le premier, mû par un talent, s'identifie avec la création, et le second, inspiré par une noblesse, t'installe dans la hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | La hauteur n'est pas une dimension de plus pour remplir notre regard, elle est ce vibrato esthétique, qui se faufile dans la durée, la profondeur, l'étendue, y efface la terne illusion de suite et de continuité et la remplace par le beau rêve aux points lumineux et scintillants. | | | | |
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| noblesse | | | Les étapes du mûrissement du rêve : ne plus profaner le regard dans l'immédiat profond et réel, le vouer au large horizon imaginaire, enfin le réserver à une hauteur complexe. | | | | |
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| noblesse | | | La même grisaille guette et menace ce qui est permanent et ce qui est éphémère. Le meilleur coloriste, c'est toujours et encore les yeux fermés, quand le permanent fournit des couleurs et l'éphémère s'en illumine. | | | | |
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| noblesse | | | Trois critères hiérarchiques, pour me reconnaître une âme sœur : la part du rêve ou de l'actualité, l'hymne de la défaite ou l'appel du triomphe, la pitié pour le faible ou l'admiration du fort. Et dans chaque dimension, chaque adhésion, - la hauteur du regard. Le bon goût est l'équilibre de ces trois hauteurs. | | | | |
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| noblesse | | | Vivre sans espérance, c'est vivre librement et froidement la sobriété du calcul, projet digne des robots. Vivre de l'espérance, c'est vivre fidèlement dans la tyrannie du rêve, c'est sacrifier, la tête basse et l'âme haute, à la gratuité de nos plus beaux embrasements. L'espérance est un bon moyen de vivre de l'inespéré : « Sans l'espérance, on ne trouvera pas l'inespéré »*** - Héraclite. | | | | |
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| noblesse | | | L'étoile doit éclairer mon âme et non pas le chemin. L'étoile se donne au regard et non pas au cheminement ni même aux coups d'ailes. Tout chemin mène à l'étable (fourmilière, meute, troupeau, phalanstère). N'écoute pas Novalis : « Le chemin du mystère te conduit vers toi-même » - « Nach innen geht der geheimnisvolle Weg », à moins que je m'y assoupisse pour rêver ; écoute Emerson : « Attelle ton char à une étoile » - « Hitch your wagon to a star » et laisse Pégase inventer le chemin même. De nos jours, on laissa tomber l'étoile, on accroche sa charrette aux millionnaires. | | | | |
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| noblesse | | | Quand la vie est trop pleine de réel, le rêve est ressenti comme son contraire ; entre les yeux et le regard, je pencherai pour le dernier, qui ausculte l'invisible : « L'homme vit dans ce qu'il voit, mais il ne voit que ce qu'il songe »*** - Valéry. | | | | |
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| noblesse | | | Ne pas fureter dans les ombres de ce monde pour chercher l'explication de la lumière qui les projette. Mais bien entretenir l'entrée de ta Caverne. Et surtout ne pas compter vivre de la lumière extérieure, et, encore moins, ne pas chercher à lui substituer ta propre lumière, puisque « l'onirique et le rêve sont la disparition de la lumière » - Heidegger - « der Rausch und der Traum sind das Verschwinden des Lichtes ». | | | | |
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| noblesse | | | Ils sont tellement obsédés par l'exploration des horizons de sens, qu'ils oublient jusqu'à l'existence des firmaments de rêve. | | | | |
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| noblesse | | | N'importe quel imbécile peut se mettre face au jargon, au savoir, à la force et les défier, mais toute nuisance serait annihilée par l'insensibilité des puissants. En revanche, la hauteur, la noblesse, la faiblesse sont vulnérables ou pitoyables devant les attaques de la vulgarité : « La grossièreté vient à bout de toute raison et désarme tout esprit » - Schopenhauer - « Die Grobheit besiegt jedes Argument und verscheucht allen Geist » - quoiqu'il y faudrait parler de l'âme et du rêve. | | | | |
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| noblesse | | | Mon camp est celui, où se sont retranchés mes rêves. Je ne puis lui rester fidèle que dans l'obscurité. Les rêves, ces illusions sombres finissant en échec silencieux. Le meilleur bilan de la vie - leur être resté fidèle ; chez les goujats, c'est l'inverse : « Ce qui compte, à la fin, ce n'est pas ce dont nous avions langui, mais ce que nous avons fait ou vécu » - Schnitzler - « Am Ende gilt doch nur, was wir getan und gelebt - und nicht, was wir ersehnt haben ». | | | | |
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| noblesse | | | Le rêve et la prophétie - deux courants vitaux d'âme : le premier descend, le second monte. Le rêve est une prophétie faite yeux ; la prophétie est un rêve fait regard. | | | | |
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| noblesse | | | C'est la nuit, au milieu des ruines, que le bleu entre le mieux, dans nos lignes de mire. Je me rêve en ruines. D'autres se ruinent en rêves. D'autres encore ne visent que le gris du jour, qui se laisse toujours toucher ou prendre. « Il visa le hasard bleu et toucha la cible noire » - proverbe allemand - « Mancher schießt ins Blaue und trifft ins Schwarze ». Le bleu d'œil devant l'horizon gris (« blauäugige Begeisterung » - H.Hesse), plutôt que l'œil gris devant le bleu des horizons. Broyer du noir pour échapper au gris est souvent la dernière échappatoire. | | | | |
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| noblesse | | | L'histoire de l'Humanité rêveuse - transport de l'impossible dans les sphères du possible. L'histoire de l'Homme-rêveur - l'inverse, la décréation : « faire passer du créé dans l'incréé »** - S.Weil. | | | | |
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| noblesse | | | Mon soi inconnu, c’est l’origine de mon inspiration, la grâce de mes rêves, grâce qui s’oppose à la liberté d’agir de mon soi connu. Quant j’écoute la musique du premier, je me libère volontiers du bruit du second. « Dans quel sens arrives-tu à te libérer de ton soi ? – là réside ta vraie valeur »* - Einstein - « Der wahre Wert eines Menschen : in welchem Sinn kann er zur Befreiung vom Ich gelangen ». | | | | |
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| noblesse | | | Le rhizome opposé à l'arbre, l'identification avec le sol nourricier - à l'appel du vide et des couleurs, l'enracinement - au déracinement, la banalité - à la hauteur, le discursif - à l'évaluatif - tel est le visage défraîchi du postmodernisme. Détourné du rêve, prônant l'horizontalité intégrale, misérable avec ses idées, se vautrant dans des mots ampoulés, il puise toutes ses niaiseries dans un réel net, malléable à merci et envahissant. Juger sans critères, en absence de l'universel - ils ne comprennent pas, que le libre arbitre de la représentation touche toujours à l'universel (au sens du quantificateur logique) et qu'il n'est donné à personne, au stade de l'interprétation libre, d'échapper aux critères logiques, éthiques ou esthétiques. | | | | |
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| noblesse | | | Le talent : jeter des passerelles entre la réalité et le rêve, pour que dans le regard sur la réalité on reconnaisse le penseur, et dans le regard sur le rêve on admire le créateur. | | | | |
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| noblesse | | | Le pauvre d'imagination se tourne vers l'avenir ; le pauvre d'esprit patine dans le présent ; le pauvre de vie peuple le passé. L'homme sensible s'éprend de la vie d'un rêve passé plus que d'un rêve d'une vie future. Penser à la conservation du futur et à la redécouverte du passé, c'est, à la fois, le culte du commencement et le souci de l'éternel retour : « Le retour au commencement est une espèce de futur » - Jankelevitch. | | | | |
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| noblesse | | | Je porte en moi quatre acteurs : un homme secret, un condensé des hommes, un sur-homme potentiel et un sous-homme actuel (les quatre masques antiques portés par tout humain). Le surhomme serait-il ce dieu intérieur, sur lequel doit veiller le philosophe - Marc-Aurèle ? Et surmonter l'homme mystérieux - quel beau programme pour celui qui vit du rêve ! Avoir surmonté tous les quatre, c'est être poète ; c'est ce que fit Rilke, en surmontant Nietzsche ! | | | | |
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| noblesse | | | L'avoir a honte de mon savoir, l'être est fier de mes spectres. Fantômes savants et sagacité fantomatique - cures de mon orgueil et de mon défaitisme. | | | | |
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| noblesse | | | Jadis glorieux, vivre de l'impossible devint honteux. C'était vivre de l'espérance, c'est à dire d'une promesse de l'impossible. Saisir l'impossible, ou le néant, permet de cerner les frontières du nécessaire, ou de l'être. Plus on rêve l'impossible, mieux on fait le nécessaire. Mieux on saisit le platement possible, plus on est bassement suffisant. | | | | |
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| noblesse | | | Le bonheur : savoir vivre de son rêve et rêver de sa vie. « Le même mystère forme mon bonheur et mon rêve » - H.Hesse - « Mein Glück bestand aus dem gleichen Geheimnis wie das Glück der Träume ». | | | | |
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| noblesse | | | Plus vous chassez le rêve de vos songes, plus vous avez besoin d'extra-humain dans le spectacle. Plus spontanée est votre adhésion à un conformisme infâme, plus bruyantes sont vos déclarations de guerre à la société. Plus l'épicier régule en vous la vision de la vie, plus vous appréciez le genre picaresque ou burlesque. « Le goût de l'extraordinaire est le caractère de la médiocrité » - Diderot. | | | | |
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| noblesse | | | Le mot central, aujourd'hui, le mot, autour duquel s'éploient des prières, des mots d'ordre et des coups bas, c'est la réussite, la notion barbare et antichrétienne. Mais aussi très ambigüe, puisqu'un homme du rêve dit avoir réussi sa vie, si ses rêves étaient restés suspendus au-dessus de sa tête, sans jamais s'abaisser jusqu'à ses pieds ; la réussite du barbare - avoir mis la main basse sur tout ce qui paraît haut à ses appétits bien bas. | | | | |
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| noblesse | | | La sécurité et la tranquillité sont des valeurs que partagent les barbus antiques et bibliques, ainsi que les compagnies d'assurances et les body-guards. La paix d'âme peuple les habitations sécurisées. Même les étoiles sont abandonnées de rêves et livrées à l'agitation : « Il faut, pour trouver le repos, aller jusqu'aux étoiles » - Jankelevitch. L'ultime recours à l'inquiétude nous voue aux démons et géhennes, à l'écart des cités et en proie aux étoiles inhabitables. « Tout ce qu'un homme peut faire pour un autre, c'est de le rendre inquiet » - Kierkegaard. | | | | |
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| noblesse | | | Toute fumée, même une fumée d'azur, ne conduit qu'au sommeil profond. La hauteur est question de veille, dans un vide d'azur. Il faut vivre d'un « rêve à l'usage de gens éveillés » - Platon. | | | | |
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| noblesse | | | C'est la part du rêve ou du talent qui traduit, respectivement, mon vouloir ou mon pouvoir – en valoir. Je suis ce que je veux en rêve, je deviens ce que je peux avec mon talent. Je vaux par l'harmonie entre mon être et mon devenir. | | | | |
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| noblesse | | | Ce n'est pas le rôle du rêve que de me consoler par l'oubli - la vie, à mon réveil, m'affligera d'autant plus durement. Il faut rêver en éveil (« l'espoir, c'est le rêve de l'homme en éveil »* - Aristote) et ne chercher de consolations qu'auprès d'une vie endormie. Rêver pour dissoudre le visible dans le lisible, le contraire de « Ceux qui rêvent de jour sont conscients de tant de choses échappant à ceux qui ne rêvent que la nuit » - Poe - « Those who dream by day are cognizant of many things that escape those who dream only at night ». | | | | |
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| noblesse | | | Le mystère est vu aujourd'hui comme quelque chose de frivole et d'impuissant. En absence d'âmes, ils attachent la gravité et la force à la seule raison. « Ô Mystère, ô tourment de l'âme forte et grave ! » - Vigny. Les âmes passionnées, défaites par l'esprit impassible, perdirent toute légèreté et s'adonnent au calcul intégral ; rien d'étonnant qu'elles délaissent le Mystère, avec son rêve séducteur, et se dévouent aux Solutions, avec leur fil conducteur. | | | | |
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| noblesse | | | Viser la lune, même si je ne la décroche pas et la rate, je me trouverai peut-être parmi les étoiles. Alta pete ! - Vise haut ! | | | | |
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| noblesse | | | Il faut bien disposer de la perfection du miroir, mais pour ne bien refléter que des rêves. « Je rêve de ma peinture, ensuite je peins mes rêves »* - Van Gogh. | | | | |
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| noblesse | | | S'attaquer surtout au non-existant : après la naissance du rêve ou la mort de Dieu - chercher à donner vie au regard. | | | | |
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| noblesse | | | Rêver, c'est entendre de la musique à travers toute clameur de la vie. Et comme toute vraie création naît du besoin d'échos, on se met à griffonner des pages ou des toiles, car c'est le seul moyen de munir son rêve - du regard, pour répliquer à l'oreille. « On naît poète, on devient tribun »* - Quintilien - « Nascuntur poetae, fiunt oratores ». | | | | |
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| noblesse | | | La hauteur est peut-être équivalente à la profondeur sans épaisseur. Au discours dont l'architecture consacre et accueille le silence. Mais les mots ne viennent pas du silence, mais d'une musique, naissante dans le désir. Mais si les mots ratent la représentation musicale, ils retomberont dans le silence. La musique des rêves est abandonnée par les interprètes modernes, qui ne reproduisent plus que le bruit des idées et du monde. | | | | |
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| noblesse | | | Les valeurs, ce sont des points de rencontre entre la réalité et le rêve. Elles ont besoin et d'équilibre et de vertiges - de l'horizontalité du savoir et de la verticalité du valoir. | | | | |
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| noblesse | | | Notre existence se déroule dans deux domaines – la réalité et le rêve, dont l’intersection diminue avec l’âge. On affronte la vie réelle avec les yeux ouverts, et l’on découvre son caractère tragique. Le rêve se marie bien avec l’espérance qui n’est pensable que les yeux fermés – l’extase, le bonheur. « Le bonheur a les yeux fermés »** - Valéry. | | | | |
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| noblesse | | | Impossible d'associer à la noblesse un rite. Si je devais l'identifier à un sentiment, j'élirais la honte, à une attitude spirituelle - l'ironie, à un mouvement social - la solidarité, à un contenu artistique - le rêve. Mais le succès de cette union sonnerait le glas de mes visées dynastiques. On ne se perpétue que par la défaite, défaite dans le seul combat noble, dans la résignation. | | | | |
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| noblesse | | | On conjure tout rêveur de quitter sa caverne onirique et de redécouvrir le monde. Ils ignorent, qu'il n'est donné à personne de quitter la Caverne, et ceux qui croient le contraire sont dans la caserne, l'étable ou la salle-machines, à éclairage fonctionnel et artificiel. | | | | |
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| noblesse | | | Ceux qui cherchent à vivre en profondeur se frottent trop aux reptiles et en contractent des réflexes. Les volatiles s'évitent, et ceux qui rêvent en hauteur gardent l'aile de leur propre espèce. | | | | |
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| noblesse | | | En séparant ton désir de son objet, garde l'étonnement de celui qui entre dans ce monde. Le rêve, c'est un petit miracle se déployant en toi-même. Tant de stériles croyances naissent d'un miracle extérieur, tant de stériles désenchantements produit un miracle raté. La promesse tenue ou la magie cruelle sont de mauvais pédagogues, mais de bons philosophes. | | | | |
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| noblesse | | | La fuite face à la vie, vers une mort, qui serait un sommeil sans songes - un mauvais apologiste nécro-mantique voit ainsi le divin Socrate bien somnambulique. La noble attitude humaine serait l'immobilité face à la mort biographique, au milieu des songes sans sommeil, que serait devenue la vie thanatographique en veille. Et Freud n'y voit pas la vraie dimension, la hauteur : « Le rêve éveillé s'étend en largeur, mais aussi dans un lointain profond » - « Der Tagtraum erstreckt sich wie in die Breite, so in die tiefe Weite ». | | | | |
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| noblesse | | | L'ordre du progrès dans l'art du mépris pour : ceux qui font, ceux qui font savoir, ceux qui savent faire, ceux qui savent. Et l'on finit par ne se fier qu'à ceux qui rêvent, sans passer par ces verbes parasites : être, avoir, faire, savoir, devoir, pouvoir… | | | | |
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| noblesse | | | Pour le vilain, la raison et l'expérience réduisent en nous la part sensible à l'illusion. Pour le sage, elles l'élargissent. Pour le poète, elles la rehaussent. | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse du rêve n’est ni dans la dignité du mouvement ni dans la netteté du but, mais dans l’immobilité d’un beau commencement. Renoncer à développer celui-ci rend la vie plus pauvre et le rêve – plus riche. | | | | |
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| noblesse | | | Toutes les valeurs sont désormais ancrées à la terre ; le monde s'est définitivement séparé du ciel ; « es werthet » de Kant et « es weltet » de Heidegger (« on évalue » ou « on ancre ») devinrent synonymes. | | | | |
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| noblesse | | | Qu'est-ce que le rêve ? - une prière vers l'inexistant, un élan vers l'inconnu, un attachement à l'impondérable, un détachement de l'évident, un sacrifice des horizons et une fidélité au firmament, une reconnaissance que l'essentiel n'est pas dans le réel, une solitude du bien et une sacralité du beau. | | | | |
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| noblesse | | | Réussir son rêve ou réussir sa vie, il faut choisir, et il y va du choix de la bonne dimension. L'esprit est plus souvent du côté de la vie vaste et plate, et l'âme voue le rêve - à la hauteur. Et toute tentative de leur trouver un refuge commun dans une profondeur se termine par un lent affleurement à la surface, à la platitude. La chute du haut, au moins, tue et non pas banalise le rêve. | | | | |
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| noblesse | | | Ce dont je rêve doit remplir ma vie ; ce fut un mauvais rêve, s'il en est absent. | | | | |
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| noblesse | | | Il ne sert à rien de creuser dans les profondeurs de nos raisons, pour justifier nos rêves ; le vrai désir naît dans la hauteur (contrairement aux appétition, conatus, volonté, tournés vers la profondeur), et Kant avec les scolastiques - « ce n'est que SOUS de bons prétextes que nous désirons » (« nihil appetimus nisi SUB ratione boni ») - regardèrent dans une mauvaise direction. | | | | |
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| noblesse | | | Dès que le bonheur n'est plus un rêve, il devient insignifiant. | | | | |
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| noblesse | | | Dès que je me laisse envahir par le réel, la réduction du fond de l'existence au comique ou au tragique devient une tâche d'une facilité ingrate ; d'où l'intérêt de garder, en moi, assez de vide pour y loger mon rêve, ennemi des pulsions théâtrales ; les ruines - à l'opposé de la scène. | | | | |
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| noblesse | | | Le château en Espagne est au centre aussi bien de la poésie que de la philosophie ; la poésie y profite de l'absence de toit et la philosophie en consolide les fondations ; la poésie y fait vivre le rêve et la philosophie le justifie ; les deux en font une réalité à part. Les mauvais poètes et philosophes s'enferment en casernes et en bureaux, que les bons réaménagent en ruines et peuplent de fantômes. Les vraies Regulae philosophandi devraient se réduire à l’Ars somniandi. | | | | |
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| noblesse | | | Tant de triomphes du mouton combatif, dans la poursuite des aveuglements et des illusions, portés par des brebis égarées ; le résultat - disparurent les éblouissements et les rêves des aigles ; le mouton, mué en robot, peut ne plus surveiller les hauteurs désertiques, pour vouer son énergie à l'éternelle bassesse. | | | | |
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| noblesse | | | Le hasard peut suffire pour assouvir une soif précoce ; il faut laisser le fond du petit bonheur-chance prendre la forme d'un grand bonheur-danse ; laisser mûrir sa soif, mûrir en hauteur, pour que seules des sources profondes puissent la satisfaire ; vivre de la soif et rêver des sources. Pour les naïfs : « La première coupe – pour la soif, la deuxième – pour la joie, la troisième – pour la volupté, la quatrième – pour la folie » - Apulée - « Prima creterra ad sitim, pertinet secunda ad hilaritatem, tertia ad voluptatem, quarta ad insaniam ». Celui qui sait entretenir la soif, sans l'assouvir comme dans une étable, souffrira, mais connaîtra la volupté et la folie des sources solitaires. | | | | |
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| noblesse | | | L'extase ou la sécheresse, le oui ou le non aux illusions sont des contraintes, que le philosophe se donne, pour ne pas rater ses commencements du jour, dont la forme est faite d'ombres et de rêves. Le sot en fait des buts ou des fonds, lumineux et permanents. « L'esprit le plus parfait est une sèche lumière » - Héraclite, qui peut devenir, le lendemain, des ombres ardentes. « La poésie doit être assez sèche pour mieux flamber » - Paz - « La poesía debe ser un poco seca para que arda bien ». | | | | |
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| noblesse | | | Tant de plomb est trouvé dans les ailes de l'utopie, que personne ne croit plus qu'elle se relève. Pour lever des meutes, troupeaux ou termitières, la réalité, aux semelles ailées, suffit. L'utopie n'est bonne que pour mieux me clouer au milieu de mes ruines ou pour en tapisser le toit. | | | | |
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| noblesse | | | L'être et l'étant : le premier - la nuit des rêves, à la lumière de mon étoile ; le second - le jour des veilles, dans les ombres de la terre. | | | | |
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| noblesse | | | Le rêve est dans son élan initial, dans son départ, mais toute arrivée est dans la réalité, où tout mouvement n'est que géométrique, toute hauteur vite réduite à la platitude, toute solitude souillée par la présence des autres. « Je voulais les attacher en haut, les mener à la réalité par des songes » - Chateaubriand - qui manque de regard manquera aussi de hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | La contemplation me fait gagner de la largeur ; la réflexion me conduit à la profondeur ; mais je ne découvre la hauteur qu’en écoutant la musique de mes rêves – le contraire de : Tourgueniev : « Si ton but est la hauteur, tu ne dois plus penser à toi-même » - « Кто стремится к высокой цели, уже не должен думать о себе ». | | | | |
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| noblesse | | | Comment voient-ils le maintien d'un rêve ? - dans la réalisation (les réalistes) ou dans la renonciation (les pessimistes), tandis qu'on devrait l'entretenir par la reformulation de ses buts, de ses moyens ou de ses contraintes ; qui maîtrise le langage, maîtrise la chose. | | | | |
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| noblesse | | | Plus je cherche, auprès de mes contemporains, le succès de mes meilleures entreprises, plus mesquine sera la démarche de mon esprit et plus humiliante – la chute finale de mon âme. Installe-toi dans les ruines, la seule demeure, où je puisse rester berger du rêve, de l'amour, de la poésie. La force, la reconnaissance, la rigueur sont les valeurs, prônées par ma partie mortelle ; la partie immortelle devrait ne s'occuper que de mon étoile et avoir le courage d'assister à son évanescence et son extinction. Mais ma sinistre époque, en personne de ses professeurs robotisés, proclame, que la seule bonne philosophie consiste à comprendre, qu'une vie de mortel réussie est bien supérieure à une vie d'Immortel ratée. | | | | |
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| noblesse | | | Tout ce qui sert à maintenir l'équilibre de ma raison se trouve sur la terre ; la raison n'a rien à gagner, quand je lève mes yeux vers le ciel. Ce n'est pas la tête qu'il faut lever, mais l'âme, qui prendrait la relève des yeux. Ainsi se lisent la lumière céleste comme le noir terrien. L'homme au bandeau, ignorant le secret de l'anneau de Gygès et qui n'aurait que les yeux pour voir, ne voit plus rien. | | | | |
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| noblesse | | | Les mélodies, qui me bouleversent le plus, ne parviennent pas de mes oreilles et ne viennent pas de notes connues. Quand mon oreille se fait rêve, ma propre musique sait accompagner et le chant et le silence du monde ; un jour, je suis instrument, un autre - compositeur, un troisième encore - mélodie. Le jour de veille, tu ne reproduis que des cadences sans musique. | | | | |
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| noblesse | | | Toutes les lumières nous sont communes et elles se mesurent en profondeurs ; je ne peux me distinguer que par la qualité de mes ombres. « La hauteur de ton esprit se lit dans l'ombre qu'il projette »*** - R.Browning - « Measure your mind's height by the shade it casts ». Comme la profondeur de ma lumière se lit dans le ciel, sur lequel est capable de se projeter l'ombre de mon rêve. Toute lumière, comme toute profondeur, sont vouées à la platitude finale, seul le jeu des ombres fait oublier le temps écrasant. | | | | |
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| noblesse | | | Accepter le sort qui m'emporte est banal ; c'est quand le sort me traîne ou m'est indifférent, que j'aurai besoin de courage. Sinon, une lâcheté suffit pour laisser malmener ma tête en profondeur ou étendue, pourvu que dans ma hauteur je puisse rester seul avec mon rêve. | | | | |
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| noblesse | | | Le sacré : une hauteur émotive, sublime, impondérable et répétitive, qu'aucune épreuve par la pesanteur du plat ou du profond ne fasse chuter. Ce qui me fait fermer les yeux, pour rêver ou pour cacher les larmes. Une déraison d'être, larmoyante et grandiose. | | | | |
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| noblesse | | | Sur l'échelle verticale, il n'y pas d'égalisation possible - comment comparer des incommensurables ? La seule égalité, que l'aristocrate appelle de ses vœux, s'établirait dans l'horizontalité matérielle, mais, évidemment, ce ne sont que des vœux pieux. La belle égalité n'existe qu'entre nobles - à moins que le noble soit celui qui, pour toute paire d'opérandes, est capable d'inventer un nouvel opérateur d'égalité. Pour les vilains, l'égalité est une question de lettre, c'est-à-dire de chiffres ; elle n'est chimère, c'est-à-dire esprit, que pour les nobles. L'égalité noble part de la réduction à un zéro signifié de tous les autres chiffres signifiants. | | | | |
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| noblesse | | | Les uns traversent la vie comme un désert, qu'ils peuplent d'oasis et animent de mirages ; d'autres - comme un réseau routier, avec un itinéraire préprogrammé. « Il faut se dépêcher de se gaver de rêves pour traverser la vie » - Céline. La vie a horreur du vide, surtout de celui que créent les plus beaux rêves, et je pourrai baguenauder et même danser, à cœur ouvert, en n'invitant que les dieux à me remplir. « La vie est plus ardue à traverser qu'un champ » - proverbe russe - « Жизнь прожить - не поле перейти ». | | | | |
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| noblesse | | | Avant Cartésius, on ne doutait pas moins, mais on rêvais mieux : « M'est avis qu'après Descartes bien des fous ont choisi d'abjurer le songe »** - Enthoven. Une folie, presque aussi grave, fut d'imaginer, qu'un songe parmi les autres, plutôt vague et gris et sans beauté aucune, puisse être érigé en tant qu'idole de rigueur et d'intelligence. | | | | |
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| noblesse | | | J'ai des vecteurs innés de mon goût et de ma sensibilité, et ils n'ont rien à apprendre, dans mes triomphes ou mes débâcles. Pour ne pas perdre de hauteur, je ne tire aucune leçon de mes chutes. Ceux qui comptent ne tirer de leçons que des chutes des autres, se trompent plus lourdement. Mais les plus irrécupérables, et ils sont la majorité, font de leurs chutes la raison de leurs reptations, pour donner aux illusions perdues ou espoirs déçus des vertus pédagogiques. Plus souvent, on devient plus sage en renonçant à quelque chose. L'appropriation rend la justification plus solide et le regard plus grossier. | | | | |
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| noblesse | | | Le silence de l'âme favorise la production de robots ; le sommeil de l'esprit accélère la prolifération de moutons. L'âme et l'esprit se fusionnent dans le rêve, mais « le rêve de la seule raison ne produit que des monstres »** - Goya - « El sueño de la razón produce monstruos » - comme le calcul du cœur est accessible même aux anges, mais ne produit que des contribuables. Ce beau mot peut se traduire, platement, par : « le SOMMEIL de LA raison est à l'origine de toute monstruosité », bien que Goya ajoute : « Mais l'imagination, ajoutée à la raison, est mère des arts et source de ses désirs » - « unida a ella, es la madre del arte et fuente de sus deseos » ! | | | | |
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| noblesse | | | Des vases communicants : « L'imagination gagne autant de vigueur qu'en cède la ratiocination » - G.B.Vico - « La fantasia è tanto più robusta quanto più debole è il raziocinio ». Et Rousseau résume parfaitement l'équilibre recherché : « Les hommes n'eussent jamais été que des monstres, si la nature ne leur eût donné la pitié à l'appui de la raison » Le rêve garde curieusement une certaine auréole, mais là où l'homme moderne prétend rêver, il ne fait la plupart du temps que calculer. Calcul = rêve de raison ! | | | | |
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| noblesse | | | Dieu ou le rêve ne méritent notre emballement que recherchés et non pas trouvés ou réalisés. Il vaut mieux les perdre de vue qu'imaginer les tenir. Au-dessus de leurs sources je retrouverai toujours une bonne étoile. Mais les pragmatiques vivent des yeux et non pas du regard, c'est-à-dire du rêve : « C'est faire preuve de peu de sagesse que de placer le rêve si haut, qu'on le perde en le cherchant » - Faulkner - « The end of wisdom is to dream high enough to lose the dream in the seeking of it ». | | | | |
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| noblesse | | | Le moyen sûr de perdre mon rêve, c'est - me battre pour lui, tandis que « le sens de l'existence est de sauver le rêve » - Modigliani. Enfouis tes reliquaires derrière la muraille fissurée de tes ruines, de ta forteresse vide, qui n'attirerait ni conquérant ni agent immobilier ni touriste. « Fais que le rêve dévore ta vie, afin que la vie ne dévore pas ton rêve »** - Saint Exupéry. | | | | |
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| noblesse | | | Dans la hauteur, loin de la terre, nous ne parcourons les chemins que de nos yeux nomades. « Nos pères furent sédentaires. Nos fils le seront davantage, car ils n'auront, pour se déplacer, que la terre » - P.Morand. Ne nous laissons pas emporter par des vents racoleurs : « Les vents, qui soufflent dans les hauteurs, changent sans cesse » - Pindare. | | | | |
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| noblesse | | | Le plus clair de mon temps se passe dans la demeure, bâtie et animée par les autres ; les heures obscures et rares, c'est à dire les meilleures, je les vis dans mes ruines, dont les portes et fenêtres sont condamnées par mes contraintes, et mes moyens m'y ouvrent le ciel, où scintille mon but, mon étoile. Tant de nigauds, n'acceptant pas le monde et refusant d'y bâtir leur maison, continuent d'habiter leurs cellules communautaires. Ce n'est pas par rejet du monde que je me réfugie dans ma résidence secondaire ; dans les deux lieux règne mon acquiescement : au monde de l'esprit divin et à celui de mon âme. Et qu'il est beau, ce rêve du monde, parmi « ses propres ruines, éprouvées par l'âge, mais toujours majestueuses » - Homère. | | | | |
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| noblesse | | | Tout ce qui, même partiellement, se raccroche au réel est voué à être englouti, sans retour, par le temps ; l'éternel retour dans l'espace de la création n'est promis qu'au rêve, dont la hauteur le sépare et protège du réel. | | | | |
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| noblesse | | | Ne pas songer aux victoires, mais rester debout, à mes propres yeux, et/ou couché, aux yeux des autres, à devenir invulnérable, inattaquable parce qu'invisible, transparence pulsionnelle, extase immobile ! La victoire ne peut pas s'idéaliser, se substituer à l'idéal invisible ; celui-ci ne doit pas m'abandonner même dans mes chutes. L'extinction du rêve ne doit pas éteindre le rêveur. | | | | |
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| noblesse | | | Dieu fit qu'une cohabitation pacifique entre l'action et le rêve fût continue, comme entre le jour et la nuit. Il ne faut ni éteindre l'astre ni s'exposer à lui en permanence. « La vie est un rêve, c'est le réveil qui nous tue » - V.Woolf - « Life is a dream. 'Tis waking that kills us ». Vos rêves nocturnes sont si bien connectés au calcul diurne, qu'aucun éclair des aubes ne menace plus vos vies rechargeables. « Vivre, c'est bien, rêver, c'est mieux, le mieux de tout, c'est de réveiller » - Machado - « Si es bueno vivir, todavía es mejor soñar y, lo mejor de todo, despertar ». Et l'écriture serait un « rêve guidé » (« sueño dirigido »). « Les lois secrètes gouvernent le rêve » - Borgès - « las secretas leyes rigen el sueño ». | | | | |
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| noblesse | | | On rêve et on végète dans la même posture. Heureusement, à la posture, affaire des bras et des idées, s'oppose souvent la pose, affaire du regard et des mots ; le rêve est dans la pose. La hauteur, aussi, n'est pas dans l'escalade, qui s'effectue dans la même posture que la reptation. On agit du haut de sa posture, on écrit à la hauteur de sa pose. | | | | |
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| noblesse | | | L'irruption de regards rêveurs (schwärmerische Vision – Kant) ne provoque pas l'écroulement de la philosophie académique, mais l'assigne à sa véritable place – à la platitude. | | | | |
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| noblesse | | | Vivre dans une servitude essentielle est signe d'un homme d'exception. Non pas parce que « homme noble aspire à une loi » (Goethe), mais parce que la loi noble ne s'inspire que du rêve et ne respire plus au sein des actes. Dis-moi à quelle noble servitude tu te soumets, je te dirais de quelle vulgaire liberté - de, pour ou dans - tu peux te passer. | | | | |
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| noblesse | | | Mon héros, c'est un anti-Antée : toucher la hauteur (m'ex-alter) et retrouver ma faiblesse. « Exhausser, exaucer, sont le même mot »*** - Valéry. Perdre la terre en l'exhaussant. Dans une tour, profonde côté terre et haute côté ciel. Des visées côté terre noire devraient élever mon regard côté ciel d'azur. | | | | |
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| noblesse | | | La volonté et le rêve sont maîtres de leurs empires respectifs, et le rêve d'impuissance (caractère sensible) peut parler d'égal à égal avec la volonté de puissance (caractère intelligible). | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse n'a pas besoin de négations, pour se réveiller ; un nouvel et monumental acquiescement y est plus propice. « Tout ce qui est noble a l'air de dormir, avant d'être défié par une contradiction » - Goethe - « Alles Edle scheint zu schlafen, bis es durch Widerspruch herausgefordert wird ». La noblesse a le courage ou la sagesse de ne pas abandonner la position couchée, dans laquelle non seulement on rêve, mais aussi accueille l'amour et la mort. | | | | |
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| noblesse | | | Il est très facile de trouver de la profondeur à tout Commencement, qu'il s'agisse du Verbe, de l'Action ou de l'Étrange ; le vrai problème, c'est de savoir le munir de suffisamment de hauteur, afin de rendre visibles les plus beaux des horizons et surtout de pouvoir communiquer avec les plus mystérieux des firmaments. | | | | |
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| noblesse | | | Les yeux ouverts pour mieux maîtriser les choses, ou les yeux fermés pour mieux s'abandonner au rêve. Le regard sur ou le regard de ; le premier consolide l'esprit, le second illumine le visage ; la racine ou la cime de ma personnalité, de mon arbre. « La majesté du visage sans regard » - Enthoven – sans le premier, oui, mais avec le second ! « Arbre – la verticale la plus insolente, majesté de verticale » - Levinas. | | | | |
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| noblesse | | | Être et avoir : je suis passions et faiblesses, contraintes et commencements, talent et noblesse, vouloir et valoir ; j'ai la raison et la force, les buts et les moyens, le savoir et le pouvoir. On ne peut vivre, c'est à dire agir, de mon avoir, mais mon être doit se dédier au rêver, c'est à dire au créer. | | | | |
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| noblesse | | | Le goût s'occupe de mes contraintes ; et le talent – de mes productions. Le premier me fait don de ruines ; le second fait pousser un arbre. Grâce au premier, je vis dans les ruines ; je rêve en arbre, grâce au second. Les ruines – la virginité (pour mon regard) et la grandeur (pour mes yeux) du passé ; l'arbre – la fécondité des racines, des fleurs et des ombres. | | | | |
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| noblesse | | | Cultiver le rêve, c'est être un Ouvert, accepter de tendre vers de belles et lumineuses limites, qui ne m'appartiennent pas, sont au-delà de mon soi connu et me fascinent. « La limite : être encore immanent, mais indiquer déjà une transcendance » - Jaspers - « Die Grenze : noch immanent zu sein und schon auf Transzendenz zu weisen ». La transcendance : une hauteur, me concernant profondément, tout en m'étant inaccessible ; mon soi inconnu y réside. | | | | |
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| noblesse | | | Le matin et l'automne reçoivent mes commencements, mais le commencement matinal s'inspire des rêves nocturnes et ne fait pas beaucoup de promesses au jour ; le commencement automnal vit de la mémoire des fleurs printanières plus que de la résignation devant le linceul hivernal. | | | | |
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| noblesse | | | Mon soi connu me classe au milieu de mes contemporains, mon soi inconnu ne communique qu'avec les sources de l'homme éternel. L'esprit ou l'âme, le comparatif ou le superlatif ; le bon Narcisse n'admire que le second. Grothendieck les appelait Patron et Rêveur. | | | | |
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| noblesse | | | Les plus beaux désirs naissent non pas d'un manque dans le réel, mais d'un débordement dans l'imaginaire, non pas de la pesanteur de l'avoir terrestre, mais de la grâce de l'être céleste, non pas d'un prurit aux pieds, mais d'un élan des ailes. | | | | |
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| noblesse | | | Il est clair, que l'âme est une chimère, pour désigner l'état d'un esprit, ému face à une beauté et tendant vers l'infini. Elle n'est donc pas un organe, mais un état irrationnel, sentimental : dans son état normal l'esprit formule le sens ou les raisons, devenu âme, il forme des sentiments ou des rêves. Aujourd'hui, il est voué exclusivement à la raison : « Le rêve sur l'infini de l'âme perd sa magie » - Kundera. | | | | |
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| noblesse | | | Partout j'entends des jérémiades apocalyptique sur la défaite du sens et sur le triomphe de l'ignorance. Personne ne comprend plus, que dans la dissension qui oppose, depuis toujours, le sens aux sens et le savoir à la noblesse, ce sont les premiers qui sont vainqueurs – immondes ! Les victimes – l'âme et le rêve. | | | | |
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| noblesse | | | Quand on nous scrute ou nous tâte, on nous découvre moutons ou machines, pitoyables et interchangeables. C'est quand on entend nos silences, voit nos rêves, pèse nos hontes, qu'on nous trouve de la différence. | | | | |
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| noblesse | | | Le poète est anti-parménidien : il crée de l'être à ce qui n'en a pas (le haut rêve) et réduit à néant ce qui est (la basse réalité) – but et contraintes. | | | | |
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| noblesse | | | Les instants sublimes dans une vie d'homme : vivre le vertige des pulsions ténébreuses de bête ou rêver de la lumineuse pureté d'ange. | | | | |
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| noblesse | | | L'opposition centrale, dans la vie, est entre le réel et le rêve ; il vaut mieux être plus près du rêve du monde que du moi-même réel ; les appels grandiloquents, qui visent les fières retrouvailles avec moi-même, visent, le plus souvent, le moi réel, le connu, l'inférieur. Mais le soi de rêve est inaccessible comme but et ne se manifeste que dans les contraintes. | | | | |
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| noblesse | | | Tu es ce que sont tes commencements. À la fin, tout - tes pensées, tes actes, tes rêves - ne seront que ruine. Veux-tu l'être, comme t'y invite Nietzsche : « À la fin tu seras ce que tu es » - « Du bist am Ende, was du bist » ? La seule chose qui comptera à la fin, c'est la consolation, mais qui ne peut provenir que de l'Autre, celui qui te sortira de l'enfer. | | | | |
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| noblesse | | | Volonté et représentation sont à l'origine de deux échecs définitifs de la noblesse : la volonté du beau de se traduire dans le bien - l'échec de l'homme d'action, et la recherche, par le bien, d'une représentation dans le beau - l'échec de l'homme de rêve. | | | | |
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| noblesse | | | Tête haute ou âme haute, souvent il faut choisir ou en connaître le lieu le plus propice. « L'homme aux yeux baissés voit mieux le ciel »** - Iskander - « Люди с опущенными глазами чаще видят небо ». Dans les ruines solitaires, l'étoile se donne aux yeux scrutateurs, à travers le toit manquant ; mais dans la rue, elle n'est visible qu'au rêve, du fond des yeux baissés. | | | | |
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| noblesse | | | Toute tentative d'une écriture noble aboutit à la problématique confrontation aristotélicienne entre l'intelligible et le sensible. Privilégier le concept, le système, l'inférence, bref une solution, ou bien la beauté, l'émotion, le goût – bref, un mystère - la caresse. La métaphore est une caresse, comme le sont le paradoxe, la mélodie, le rêve. Tout bon philosophe est chantre de la caresse protéiforme. | | | | |
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| noblesse | | | Le terme d'être, presque entièrement vide, est tout de même utile, pour désigner ce point médian entre la pensée et le rêve, ou entre la raison et l'âme. Le problème est dans l'entente impossible entre l'en-deçà de l'être, qui est vivre (où l'on vit selon son muscle), et son au-delà, qui est rêver (où l'on est selon son âme). | | | | |
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| noblesse | | | L’âme ne se manifeste que dans les commencements, c’est-à-dire dans le rêve. « La rêverie nous met en état d’âme naissante »** - Bachelard. L’âme serait la poule, et le rêve – l’œuf : va savoir qui fut le premier. | | | | |
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| noblesse | | | Se surmonter, ce serait se détacher de tout ce qui est accessible, même en profondeur, et se donner des limites, en hauteur, et dont l’appel ne ferait qu’entretenir un élan, sans l’espoir de l’assouvir. Celui qui outrepasse ses limites les avait mal choisies, il est un Fermé ; l’homme du rêve est un Ouvert. | | | | |
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| noblesse | | | Fonder ma vie sur le savoir est certes bête, mais la redresser par le rien n’est guère plus glorieux. Il faut orienter ma vie par le rêve, cette ignorance étoilée, que m’inspire mon soi inconnu. | | | | |
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| noblesse | | | Il faut fuir l’amphigourie des gouffres et des abîmes, comme fausses consolations, et se dire, une fois pour toutes, que toute chute aboutit à la platitude, à un désespoir irrécupérable. C’est la hauteur qui a besoin d’une vraie consolation, sous la forme d’un rêve impondérable. | | | | |
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| noblesse | | | Mes yeux peuvent se contenter de la réalité, mais mon regard, sollicité par mon rêve, cherche à lui échapper. La réalité est fondée sur les profondeurs communes ; son apparence est accessible à mes yeux ; mais son sens et ses limites ne s’ouvrent qu’à mon regard. Tous les horizons sont fermés ; il me faut l’Ouvert du firmament, où j’aimerais placer mon élan, se matérialisant dans un devenir créateur. | | | | |
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| noblesse | | | Ni la consolation tragique, ni le verbe poétique n’ont de place dans la vie réelle ; ils ne peuvent s’incarner que dans un rêve immatériel. La philosophie et la vie sont incompatibles. | | | | |
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| noblesse | | | Vivre pour penser ou penser pour vivre, c’est également bête ; à ces deux positions réalistes il faut opposer la pose d’ironiste – le rêve, qui invente une autre vie et enfante de pensées imprévisibles. | | | | |
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| noblesse | | | Mon existence a deux composants : vivre dans le réel et rêver dans l’imaginaire, la démocratie des déceptions et l’aristocratie des enthousiasmes, le désespoir irréfutable et l’espérance fantomatique, les horizons trop bas pour l’âme et les firmaments trop hauts pour l’esprit. Tenir au vide de leur intersection ; toute conjonction de leurs pensées ou de leurs désirs menant au désastre de la ruine du sensé ou de la profanation du sacré. | | | | |
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| noblesse | | | La vie des actes et la vie des rêves ; là, où, dans la première on marche et narre, dans la seconde on danse et chante. Les sots ne connaissent que la première, où ils peuvent dire : « Une vie, c’est son histoire, en quête de narration » - Ricœur. Dans cette vie on souhaite que ça marche ; dans l'autre, le rêveur désire que ça danse ! | | | | |
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| noblesse | | | L’audace et le don déterminent la stature d’un penseur, l’audace d’un devoir de créateur et le don d’un pouvoir de maître, les deux bénis par l’intensité d’un vouloir de rêveur. L’audace suffit pour développer noûs, intellectus, esprit, Vernunft ; mais le don est nécessaire pour tout envelopper par l‘âme. | | | | |
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| noblesse | | | Les choses, dont je rêve, n’existent et ne peuvent pas exister ; il faut que je mette ma volonté non pas dans les choses qui existent, mais dans les choses à créer – par mon rêve, ma plume, mon désir ! Le sens est banal, c’est aux sens qu’il faut se dédier ! | | | | |
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| noblesse | | | Le rêve, flanqué de finalités, perd son mystère ; mais le rêve, livré à la marche, oublie la danse ; il ne peut suivre l’étoile qui danse qu’avec de bonnes œillères des commencements, sentimentaux ou artistiques. « Une œuvre d’art impose des contraintes à la rêverie » - G.Spaeth - « Художественное произведение обуздывает мечтательность ». | | | | |
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| noblesse | | | La vraie consolation est aussi loin des souvenirs heureux que des promesses de bonheur ; elle est hors temps, dans le domaine réservé aux rêves sans durée, sans poids, sans consistance, - une étincelle céleste dans la nuit terrestre. | | | | |
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| noblesse | | | La vie et le rêve, à travers les éléments : la vie est possible grâce à l’eau, l’être de la vie s’éploie sur terre et son devenir se forge par le feu ; le rêve tend vers l’air, et chez les Chinois, l’air est remplacé par l’arbre. | | | | |
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| noblesse | | | La réalité s’offre à la philosophie de la nature en tant que référence, et même révérence, et même cadre à mes rêves, mais non en tant que leur juge. Je peux envisager sereinement une philosophie que tout dément dans la pratique de la vie (Aragon), puisqu’une telle philosophie pourrait être une théorie du rêve. | | | | |
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| noblesse | | | Dans l’air, poétique et transparent, se reflète l’arc-en-ciel de nos rêves : la rougeur du feu, la bleuté de l’eau, la verdure de la terre. | | | | |
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| noblesse | | | L’homme vise en profondeur, souhaite en platitude et désire en hauteur ; l’objet poursuivi s’appellera maîtrise, puissance ou illusion ; le contenu en sera – la fin, le parcours, le commencement ; et l’homme en sera penseur, exécutant, rêveur. | | | | |
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| noblesse | | | L’esprit ou l’âme, armés d’un regard assez profond ou assez haut, perçoivent ou conçoivent du mystère en tout sensible et en tout intelligible. Les yeux, baissés d’admiration ou dressés vers un ciel silencieux, sont le seul moyen de ressentir l’obscure présence du mystère ; cet état extatique s’appelle rêve. Mais ceux, qui forcent les portes du mystère, ne sont nullement des rêveurs et tombent certainement sur des balivernes. Le mystère n’a pas de domicile, pas de temples, pas d’autels ; pourtant il est le seul à justifier nos prières. | | | | |
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| noblesse | | | Je n’ai pas quoi faire de la sobriété que me promet la réalité ; mes seules ivresses proviennent du rêve ; et l’harmonie, qui chatouille mon cœur, ne m’est bien-venue que grisante. « Caressé par l’harmonie, ému aux larmes par le génie » - Pouchkine - « Гармонией упьюсь, над вымыслом слезами обольюсь ». | | | | |
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| noblesse | | | Je souhaite d’après mes bas intérêts d’esclave ; je désire selon mes hauts songes d’homme libre. Les fidélités ou sacrifices difficiles – telle est la meilleure manifestation de cette liberté. Et Horace : « Qui désire – craint, il ne sera jamais libre » - « Qui cupiet, mutuet, liber non erit umquam » - vise la liberté robotique et non pas éthique. | | | | |
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| noblesse | | | Le prosateur rêve de faire ouvrir les yeux d’autrui, à les livrer à l’insomnie ; le poète cherche à les faire se fermer, pour rêver. | | | | |
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| noblesse | | | On ne peut pas vivre de la musique ; on ne peut qu’en laisser envahir ses rêves. La vie est cadences et bruits ; le rêve – émotions et musique. La raison et la noblesse n’ont pas grand-chose à se dire ; la raison désespère et la noblesse invente de folles espérances. Mais si tu veux une vie indiscernable du rêve, écoute Aristote : « L’homme doit tout faire pour vivre selon la partie la plus noble qui est en lui ». Vivre serait donc entendre et poursuivre l'éphémère, éternellement inexistant et attirant, la mort du corps guidant et justifiant la noblesse de l'esprit. | | | | |
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| noblesse | | | Ils veulent mettre leur vécu, dans la balance de leur écrit ; on en retirera le poids, l’événement, le prix. Que vaut ce toc à côté de la construction libre de valeurs, ayant leur source dans une vie rêvée, à l’opposé d’une vie vécue. | | | | |
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| noblesse | | | La vie inscrit tout dans la durée ; son contraire, le rêve, n’a de sens que dans un instant, dans une étincelle, dans une immobilité. Et puisque les états les plus nobles de notre âme – le bonheur, l’extase, le déchirement, l’espérance – ne peuvent pas durer, le besoin de rêve fit appel au livre, son guide le plus fidèle. | | | | |
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| noblesse | | | La passion n’est possible que si tu réussis à maintenir le sens de l’éternité ; et fatalement, un jour tu le perds, tu assistes à la tragédie du rêve, tu tues l’éternité, comme les autres tuent le temps, pour animer la comédie de la vie. | | | | |
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| noblesse | | | Je suis ce que valent mes élans, ce que veulent mes rêves, ce que peuvent mes mots. Les tâches de la verticalité. Le savoir ou le devoir ne s’y placent qu’aux horizons, dans l’horizontalité. | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse des propriétaires (de terres, de châteaux, de titres, de prébendes) n'a jamais existé ; elle ne naît que chez les dépossédés (les faibles extérieurement) ou chez les possédés (les forts intérieurement), dans la défaite ou dans le rêve. Au sein de l'humanisme, elle tient la même place, que la poésie - au sein de la littérature. | | | | |
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| noblesse | | | Le rêve est ce qui, sans montrer de buts, fait sentir l’élan. Même vers l’inexistant. « Une utopie n’est pas un but, mais une direction » - Musil - « Eine Utopie ist aber kein Ziel, sondern eine Richtung ». | | | | |
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| noblesse | | | Les yeux nourrissent ton savoir de la lumière du monde, le regard laisse sur le mystère du monde l’empreinte de ta personnalité, mais pour te révéler toi-même, donc pour rêver, tu as besoin de la nuit. « Ni la science ni l’art ne peuvent donner ce qu’apporte avec elle la nuit »** - Chestov - « Никакая наука, ни одно искусство не может дать того, что приносит с собою тьма ». | | | | |
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| noblesse | | | Les plumes nobles sèment l’espérance, qui ne pousserait qu’en hauteur, que seuls les rêveurs cultivent. Les plumes vulgaires propagent le désespoir grégaire, pour rameuter tout ce qui traîne dans la platitude. Les premières s’adressent aux solitaires ; les secondes, à la recherche d’épigones, – aux hommes d’action. | | | | |
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| noblesse | | | La seule fonction noble de nos espérances est de créer un état d’âme qui nous hisse au-dessus du réel. « Les rêves et les espérances s’éveillent sur Terre, mais s’accomplissent ailleurs »* - Chestov - « На земле пробуждаются мечты и надежды, исполняются же они не здесь ». | | | | |
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| noblesse | | | L’évolution de l’aristocrate social : un prince, un privilégié, un riche. Avec l’abolition des titres et des privilèges, il ne lui reste plus que l’argent ; il devient un goujat comme tous les autres. L’aristocrate d’esprit suivit une autre trajectoire : un philosophe, un moine, un poète, un journaliste. Ni la sagesse, ni l’anachorèse, ni la métaphore n’ont plus cours ; il parasite sur l’héritage des Anciens ou commente, dans les gazettes, les faits divers. Ces deux guildes ne s’agitaient que de jour ; l’aristocratisme de la nuit, l’aristocratisme du rêve, ne connut aucune mutation, mais reste invisible à la lumière des lampes. | | | | |
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| noblesse | | | L’homme de rêve est chez soi dans l’inexistant : dans le futur inconnaissable et dans le passé disparu. Contrairement au robot, au culte du présent palpable. « La machine tend à changer les souvenirs incertains, l’avenir confus - en présent identique »** - Valéry. | | | | |
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| noblesse | | | Je n'aime pas le scepticisme : dans chaque infirmité de la vie on peut atteindre à l'émerveillement. Même dans la dégringolade des merveilles il y a du merveilleux. L'amusement du rêveur ironique est de desceller les piédestaux d'idoles, même de ceux de Pyrrhon et de Lao Tseu. | | | | |
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| noblesse | | | Le rêve ne peut pas persister sans excitation par le réel ; mais tout réel est déjà au passé (le présent n’a pas de durée), donc le meilleur séjour du rêve, ce sont des ruines, gardant quelques souvenirs d’un passé glorieux. | | | | |
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| noblesse | | | L’idéal – une vague perfection, se refusant aux mots. La réalité étant la seule perfection, réaliser l’idéal semble être une bonne formule. Mais rêver, c’est substituer à la perfection métaphysique une perfection poétique ; et dans le réel poétique, il s’agit d’idéaliser le réel, ce qui est la formule même de la création poétique. Une tentative échouée de fusionner le rêve et le réel s’appela surréalisme. | | | | |
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| noblesse | | | La seule consolation noble est la vénération, la foi ou l’attention que tu portes au sacré, qui surgit de tes rêves. Tout ce qui est profane, commun ou rationnel finit par désespérer. | | | | |
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| noblesse | | | Vivre son idéal (par son soi connu) ou en rêver (par son soi inconnu) – il faut choisir ! L’idéal vécu devient méthode ou projet – une profanation. Je n’affirmerais pas que tous ceux qui prétendent vivre selon leur idéal soient des imbéciles, mais il est sans aucun doute que ceux-ci en constituent une majorité. | | | | |
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| noblesse | | | Qu’elle soit active ou contemplative, la vie nous est imposée par la nécessité, le hasard ou le calcul d’intérêts ; nous ne sommes vraiment libres que dans le choix et l’embellissement de nos rêves. | | | | |
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| noblesse | | | Il y a assez d’artisans et de journalistes, pour servir les idées ou la vie, en les décrivant ; le rêve réclame un tableau d’artiste, se servant d’idées ou de vie communes, comme d’une matière première, de couleurs presque aléatoires, pour peindre ses propres états d’âme. | | | | |
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| noblesse | | | Nous sommes là pour agir (vivre – la pratique) ou pour créer (rêver – la théorie) ; le lointain anime le second, le proche guide le premier. Mais, tout de même, Goethe exagère : « L’esprit, qui tient au plus proche, avec un motif pratique, est ce qu’il y a de plus sublime au monde » - « Der Geist, sich in praktischer Absicht ans Allernächste haltend, ist das Vorzüglichste auf Erden », puisque des motifs pratiques sont en bas et les motifs théoriques - en haut. Le sublime fuit les profondeurs et se réfugie en hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | Tu comprends très vite, que les plus beaux de tes rêves sont inaccessibles, irréalisables, et tu acceptes la faiblesse comme leur digne compagne. « Ce sont nos passions qui nous rendent faibles, parce qu'il faudrait pour les contenter plus de forces que ne nous en donna la nature »* - Rousseau. | | | | |
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| noblesse | | | Nietzsche déteste la platitude discursive, et pour lui trouver un inverse, il plonge dans la ‘profondeur vitale’ et en ressort son fichu instinct, qui est une construction artificielle, mécanique, l’inverse naturel étant la hauteur du rêve. | | | | |
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| noblesse | | | Quand on est un homme de rêve, on vit mieux avec les yeux plutôt fermés qu’ouverts. Et l’on prête plus attention à l’oreille, en quête d’une musique, d’un soupir ou d’un sanglot. De plus, l’œil est commun, et l’oreille est individuelle. | | | | |
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| noblesse | | | C’est la hauteur du rêve ou l’humilité de l’action qui te rapprochent, presque inconsciemment, de la profondeur ou de la grandeur ; viser celles-ci, explicitement, c’est t’exposer à la platitude et à la mesquinerie. | | | | |
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| noblesse | | | Il n’y a pas beaucoup de grandes choses dans le monde ; je n’en connais qu’une seule – le rêve, avec plusieurs façons de se manifester : l’amour, la musique, l’admiration. Il n’y a pas de balance universelle, pour évaluer cette grandeur ; se résigner à s’occuper du petit, car presque invisible, et laisser le grand, soi-disant trop voyant, aux autres, est une aberration, visuelle et intellectuelle. | | | | |
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| noblesse | | | Mes écrits font partie de mes rêves et non pas de ma vie ; ce n’est pas ma tombe, mais le ciel qu’ils rejoindraient. « Je ferais enterrer mes manuscrits avec moi, comme un sauvage fait de son cheval » - Flaubert. | | | | |
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| noblesse | | | Les âmes sont rares, dans ce monde inanimé ; celles qui survécurent, agonisent et ne pourraient palpiter de nouveau que dans la hauteur des rêves ; mais elles se profanent dans la platitude de l’actualité, qu’on appelle, ironiquement, largeur de vues : « Élargissez, mortels, vos âmes rétrécies » - Lamartine. | | | | |
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| noblesse | | | Le rêve se chante par des rhapsodes errants, la vie est fabricante de codes récurrents. Les lois du réel et de l’idéel sont incompatibles ; les mélanger conduit aux bonheurs ou malheurs bien plats. | | | | |
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| noblesse | | | À ceux qui cherchent des idées, pour guider leur vie, je préfère ceux qui ont trouvé des mots, pour peindre leurs rêves. À l’imagination du rêve Dostoïevsky préfère la réalité, tout aussi imaginaire : « Exhiber les entrailles de mon âme au marché littéraire serait une bassesse » - « Тащить внутренность души моей на литературный рынок почёл бы подлостью ». | | | | |
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| noblesse | | | Vécu au passé et remémorisé, même le réel devient rêve ; et le but de tout rêve est de nous redonner le goût de la hauteur. « Les reflets répétés du passé maintiennent celui-ci non seulement vivant, mais élèvent la vie à une hauteur encore plus vertigineuse »*** - Goethe - « Die wiederholten Spiegelungen erhalten das Vergangene nicht allein lebendig, sondern emporsteigen sogar zu einem höheren Leben ». La seule consolation crédible vient de ces souvenirs revigorants. | | | | |
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| noblesse | | | Dès que notre conscience est attirée vers la hauteur, elle produit des rêves, c’est la définition même du rêve ; Homère appelait celui-ci – un être ailé. | | | | |
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| noblesse | | | Le malheur de l’homme ordinaire – ses idées entrant en contradiction avec la réalité ; le bonheur de l’homme extraordinaire – la fidélité à ses rêves, nés en dehors de toute réalité. | | | | |
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| noblesse | | | L’idéal est un rêve qui n’a besoin ni d’adversaires ni de luttes. Ce qui compte, c’est sa hauteur et la faculté de maintenir celle-ci. Et il est omniprésent dans toute littérature. Dans les tragédies européennes, le gentil s’oppose au méchant, le fidèle au perfide, le cruel au doux, le puissant au faible, le noble au goujat – est-ce qu’on peut les appeler idéaux ? Tandis que chez Tchékhov on voit partout un idéal dépérissant, expirant, agonisant, sans antagonistes, – voici le seul vrai tragédien ! | | | | |
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| noblesse | | | Dans un langage, purgé de réalité et imbibé de rêves, apporter de la consolation à nos élans déclinants, - ce qui réussit cette gageure peut être appelé philosophique. Vue sous cet angle, la philosophie courante n’est nullement philosophique. « Toute philosophie vraiment philosophique est d’une hauteur infinie » - F.Schlegel - « Alle Philosophie die philosophisch ist, ist unendlich hoch ». Ce qui dépasse le réel est infini ; ce qui accueille l’idéel s’appelle hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | Aucune noblesse des hommes, que je croisai dans mon existence d’homme d’action, noblesse héréditaire, intellectuelle, sentimentale, ne dépasse, à mes yeux d’homme de rêve, en pureté, hauteur ou dramatisme, celle de ma mère, ouvrière, dans une usine délabrée, au fin fond de la Sibérie, au sol en terre nue, avec des outils et tâches, réservés aux hommes robustes. Et aucune plainte ; le soir - ses chansons mélancoliques ou la lecture de contes de fées ; la nuit – ses sanglots étouffés, qui me pétrifiaient. De jour – la ruine, la famine, la vermine. Le goût de caresses et de liberté me vint de cette horreur, multipliée par mon statut d’orphelin de père. | | | | |
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| noblesse | | | Le monde, dans lequel je vis, n’a pas grand-chose en commun avec le monde, qui vit en moi, – la réalité et le rêve. | | | | |
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| noblesse | | | C’est dans l’imaginaire que surgissent nos plus belles ruines, là où s’épuisaient nos plus beaux rêves. La ruine est la tragédie du château en Espagne. | | | | |
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| noblesse | | | La fidélité aux rêves évanescents entretient notre espérance ; le sacrifice des actes, profitables dans le réel, prouve notre liberté. | | | | |
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| noblesse | | | Le rêve en action ou le rêve immobile : trouver ce qu’on ne chercha point ou chercher l’introuvable. | | | | |
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| noblesse | | | Il faut que tes rêves aient assez de force, pour oser chanter des hymnes à ta faiblesse dans la vie – la fierté amortissant le remords d’avoir tenté une œuvre de la force. | | | | |
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| noblesse | | | Les rêves sont souvent pathétiques, mais les idées – presque jamais. Celui qui tient au pathos sait de quel côté il doit le chercher. | | | | |
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| noblesse | | | L’espérance est une tentative de garder l’ivresse des sens, le refus de se dégriser. | | | | |
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| noblesse | | | La modestie a sa place dans les récits de nos débâcles réelles ; elle n’est que sottise dans les hymnes à nos rêves. | | | | |
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| noblesse | | | Un effet collatéral du débordement de rêves – un manque de réalité. | | | | |
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| noblesse | | | La destinée des sentiments médiocres, c’est une déchetterie commune ; les grands sentiments se rétrogradent en ruines individuelles, où l’on puisse encore songer aux rêves d’antan, aux consolations, aux retrouvailles avec son étoile. | | | | |
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| noblesse | | | La force nous aide à rester debout dans le réel ; la faiblesse nous maintient en position couchée afin que nous enfantions de rêves. L’intelligence sobre ou la sagesse enivrante : « La sagesse est la force des faibles » - J.Joubert. | | | | |
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| noblesse | | | Une création horizontale – étaler ce qu’on croit savoir ; une création verticale – l’harmonie des vérités prouvées ou la mélodie des rêves éprouvés. | | | | |
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| noblesse | | | La plupart de défis, que la vie nous lance, sont mesquins ; les bras, ces symboles de nos résignations ou de nos héroïsmes, devraient, plus souvent, se baisser, songeurs, que se dresser, vengeurs. | | | | |
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| noblesse | | | Le rêve est irrationnel et irréel ; la vie est rationnelle ou réelle (contrairement à l’avis de certains, ces qualités ne sont pas identiques). La vie est vraie ; le rêve ne l’est jamais. Celui qui prêche la vraie vie, ne saura jamais se convertir au rêve. | | | | |
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| noblesse | | | Les contraintes que tu t’imposes doivent t’isoler de tout ce qui est bas et te permettre de garder de la hauteur. Plus librement tu t’éloignes de la prose de la vie, plus libre sera la poésie de tes rêves. « Moins de droits extérieurs signifie plus d’intérieurs »** - Tsvétaeva - « Чем меньше внешних прав, тем больше внутренних ». | | | | |
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| noblesse | | | Ce n'est pas le nombre plus élevé des possibles qui fera le charme de mon espérance face à la possession, de mon rêve face à la réalité, mais que j'espère et je rêve l'impossible. | | | | |
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| noblesse | | | Rêve de puissance est un oxymore ; le rêve ne peut naître que de ta résignation à détacher de la terre tes élans aériens, donc naître de ta faiblesse, de ton impondérabilité. La maîtrise, de ton existence ou de ton art, consiste en coopération mutuelle entre la profondeur du savoir et la hauteur du vouloir. | | | | |
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| noblesse | | | Dans la vie, on manie des prix ; dans le rêve – des valeurs. Parfois, quelques éclats de rêves illuminent la vie, et alors on peut dire que « seule la pensée, que nous vivons, a une valeur » - H.Hesse - « nur das Denken, das wir leben, hat einen Wert », où, évidemment, seule la pensée doit être remplacé par tout rêve. | | | | |
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| noblesse | | | Aux termes d’être (réalité absolue, universelle) et de vie (réalité vécue, individuelle), je préfère celui de rêve, en opposition à toute réalité, - l’attraction par le mystère de nos meilleurs élans et de leurs cibles. | | | | |
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| noblesse | | | Tes rêves sont des mélodies de ton cœur et, comme toute musique ou tout récit, ils peuvent s’effacer de ta mémoire, ce qui est une vraie tragédie. Ta consolation, ce serait ta réorchestration, sinon ce pourrait être une voix fraternelle : « Ton ami est celui qui connaît la mélodie de ton cœur et te la chantonne, quand tu l’oublies » - Einstein - « Ein Freund ist ein Mensch, der die Melodie deines Herzens kennt und sie dir vorspielt, wenn du sie vergessen hast ». | | | | |
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| noblesse | | | Dans le rêve, il n’y a ni matière ni esprit, ces composants de la réalité ; le rêve est immatériel et ne repose que sur l’âme. Il est absurde de dire : « Je n'aime le rêve que tant que je le crois réalité » - A.Gide. | | | | |
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| noblesse | | | Les rêves sont hors temps, et ils sont, peut-être « les seules choses qui ne vieillissent pas » - Cocteau. Ils perdent, pourtant, de leur musicalité, que permet de retrouver une bonne consolation. | | | | |
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| noblesse | | | Les murs de ta maison t’isolent du mystère ; le toit t’occulte ton étoile. Tu les démolis, tu restes avec tes ruines, dans lesquelles éclosent tes rêves, fusant vers le ciel. | | | | |
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| noblesse | | | Ce n’est pas la beauté mais la hauteur qui annonce la naissance du rêve, avec sa promesse de pureté, d’amour ou de mélancolie. La hauteur commence par l’attouchement de ton étoile et par l’élimination de tes soucis terrestres. | | | | |
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| noblesse | | | Le talent artistique n’est peut-être que la présence, consciente ou non, d’une âme créatrice, demeure de la hauteur. Les esprits et les cœurs des hommes atteignent à peu près les mêmes profondeurs, mais sans la dimension céleste, ils sont condamnés à la platitude terrestre. Les idées et les sentiments sont démocratiques ; les états d’âme, mis en musique par le talent, - aristocratiques. Et Pouchkine : « Deux sortes d’absurdité : la première émerge du manque de sentiments et d’idées, pallié par les mots ; la seconde – de leur plénitude et du manque de mots » - « Есть два рода бессмыслицы : одна происходит от недостатка чувств и мыслей, заменяемого словами ; другая — от полноты чувств и мыслей и недостатка слов » - introduit une fausse symétrie : entre la vie servile et le rêve libre il y aura toujours un gouffre. | | | | |
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| noblesse | | | L’extinction des rêves est irréversible ; la consolation n’est qu’une ombre artificielle d’une authentique lumière à jamais perdue, une réparation de l’irréparable. | | | | |
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| noblesse | | | Il est plus grave de te tromper de la hauteur de ton regard que de la profondeur de ta vue ; le premier crée le rêve, le second scrute la réalité. | | | | |
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| noblesse | | | L’inutilité croissante de toute noblesse la condamne à disparaître. « Les plus nobles, aujourd’hui, courent le risque d’extinction, car leurs yeux, oreilles et âmes sont à la recherche de l’éveil et de la caresse »** - H.Hesse - « Heute müssen die Edleren hinsterben, da sie wache und zarte Augen, Ohren und Seelen haben ». - ils devraient davantage songer aux rêves qu’aux veilles. | | | | |
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| noblesse | | | Le Bien du cœur est réel, et la Beauté de l’âme est imaginaire ; l’écriture est dans l’imaginaire, c’est pourquoi le cœur y doit céder sa place à l’âme. Dans l’ascèse on renonce au luxe ; dans les contraintes on s’astreint au seul luxe. L’illusion divine d’une beauté profonde, le cœur face au monde ; la création humaine d’une haute beauté, dans la solitude de l’âme. | | | | |
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| noblesse | | | Mon ange s’occupe du rêve et laisse la réalité à ma bête. « Il n'y a pas d'ange de la réalité »** - Éluard. | | | | |
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| noblesse | | | Le rêve admet deux colorations principales – la romantique et la mystique. Ainsi, en m’installant dans mes ruines, j’en reconstitue, dans mon imagination, soit un château d’ivoire soit un temple. « Architecte, j’eusse construit un temple à la Ruine »** - Cioran. | | | | |
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| noblesse | | | Tout ce qui est réel a des coordonnées et des dates, tandis que le rêve s’en détache. Pour s’adonner au rêve, tu n’as pas besoin de fuir la réalité ; il suffit que tu cesses de lire les leçons de ton esprit et que tu écoutes la musique de ton âme. | | | | |
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| noblesse | | | N’importe quel sot peut t’apprendre comment vivre mieux, mais le vrai philosophe, c’est-à-dire celui qui, en même temps, est poète, t’apprend comment mieux rêver. | | | | |
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| noblesse | | | La poésie est une consolation magique, celle qui substitue au dégoût du réel le goût du rêve, tourné au passé imaginaire. | | | | |
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| noblesse | | | Ton rêve est une étoile d’azur impondérable qui illumine tes caresses et tes élans ; ta réalité est un trou noir et dans sa pesanteur grouillent des calculs et des mesures. Ton regard crée le rêve ; tes yeux sont créés par le réel. | | | | |
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| chœur proximité | | | RUSSIE : Tous les titres glorieux étant pris par des nations plus terre-à-terre et plus ambitieuses, la Russie s'appela humblement Sainte, tout en accumulant des péchés inouïs. Tant que le gouffre entre l'action et le sentiment restera aussi béant, la Russie est promise à de bien lointaines rencontres avec l'Auteur de rêves et l'Inspirateur de soupirs. | | | | |
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| chœur proximité | | | ACTION : Ni une foi réglementaire ni, encore moins, une action ne nous rapprochent de nous-mêmes. C'est le désir du point zéro, dans chaque départ, qui donnerait une bonne direction. L'action ne peut unir que les courts désirs, portés par la mesure et l'habitude. Ceux qui se touchent au-delà des choses, réclament le rêve inaccessible. | | | | |
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| proximité | | | Sous la plume d'un penseur, ce chapitre s'intitulerait Topologie du mystère ou U-topie des voix. J'aurais pu l'appeler : Hygiène des distances. | | | | |
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| proximité | | | L'un des meilleurs signes de Son existence, que le Créateur nous envoie, est la possibilité de vivre dans et de l'illusion, celle du Beau ou celle du Bien. L'une des pires calamités des temps modernes est de ramener ces rêves irréductibles à de minables certitudes, à portée des programmes de tri informatiques. | | | | |
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| proximité | | | C'est autour du vide que s'éploient les plus forts vocables : tentation, crainte, recherche (Maître Eckhart), chute (Cioran), rayonnement (le prince de Lumière). Je l'associe au travail, à la veille comme le beau silence opposé au sommeil, mais ami du rêve. Le vide est un silence élaboré, sur le point de recevoir le mot musical. La kénose des contraintes aboutissant à l'apothéose des buts. Le bavardage des autres ne serait-il pas le silence des mots ? « Si la musique fait défaut, il faut se taire »** - A.Blok - « Лучше молчать, если нет музыки » - la meilleure réplique à Wittgenstein. | | | | |
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| proximité | | | Il faut ne pratiquer des fusions ou unions qu'à titre hypothétique. Dès que l'hypothèse - un beau rêve - s'invalide, le monde hypothétique bâti par-dessus devient inaccessible, se dissout, s'annihile. | | | | |
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| proximité | | | Quand on réussit à éloigner du réel le présent et en faire un rêve inabordable, on peut ne plus craindre, que « lorsque le passé devient légende, le présent se réduit aux broutilles »** - Don-Aminado - « Когда прошлое становится легендой, настоящее становится чепухой ». | | | | |
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| proximité | | | Le besoin d'un lointain accompagna les hommes. Les dieux, l'amour, le rêve peuplaient leurs fantasmes, avant que la religion, la famille, la science ne s'y substituent et ne calment les fébrilités humaines. Tout ce que les hommes finissent par maîtriser leur devient proche, éventé de tout mystère et ne portant aucune espérance d'infini. Avec la sobriété des sens et du sens, l'âme devint atavique. | | | | |
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| proximité | | | Le sage n'a besoin de mythes que pour illustrer le logos initiatique ; le vilain n'a besoin de logos que pour légitimer le mythe profanateur. Le logos est une rencontre féconde entre l'esprit et le verbe : « La proximité, faisant se toucher la poésie et la pensée, s'appelle mythe »*** - Heidegger - « Die Nähe, die Dichten und Denken in die Nachbarschaft bringt, nennen wir die Sage ». | | | | |
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| proximité | | | Un homme à genoux - trois lectures ou justifications différentes : car il ne peut, ne veut ou ne doit pas rester debout - la prière, le rêve, la honte. | | | | |
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| proximité | | | Dieu est mort, puisque l'homme apprit la sage parole et désapprit le chant fou : « Dieu serait l'excitation et la terreur de la folie humaine »** - Nietzsche - « der Gott wäre der entzückte und entsetzte Wahn der Menschen ». La poésie, la musique, le rêve ne sont que des folies nous sauvant de la solitude ; Dieu, c'est l'impossibilité de la solitude du chant ; tandis que ni la parole, ni même le cri, ne m'ouvrent plus à l'écoute divine. Non, Dieu du chant, de l'intensité, qui n'est pas la force, ce Dieu n'est pas mort ; s'Il l'était, je serais condamné au soliloque ; une sensation impossible pour tout créateur de mélodies. | | | | |
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| proximité | | | Vivre, c'est traduire la poésie du Vivant en prose de plus en plus proche et claire, pour terminer par une insipidité définitive ; rêver, c'est entretenir la convulsion ou l'agonie poétique, à une distance infinie. « La vie où tu n'es pas, serait si belle ; te vivre [rêver] aussi est un défi à relever » - L.Salomé - « Das Leben ohne dich, es wäre schön, und doch auch du bist werth, gelebt [geträumt] zu werden ». | | | | |
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| proximité | | | Tous les dieux sont de faux dieux, mais l'homme écrit autour d'eux tant de ces contes de fées pour adultes - de mythes, qui nous apprennent, et nous persuadent, que la vraie vie est imaginaire. | | | | |
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| proximité | | | Là où toute distance est précise, la vraie proximité, qui est du pur rêve, est impossible. « L'illusion croît avec la distance ; la distance disparaît avec l'illusion » - Don-Aminado - « Расстояние увеличивает иллюзию ; иллюзия уничтожает расстояние » - croît l'illusion-erreur ; disparaît la distance-poids, pour céder à la proximité-ailes, qui ne s'appuie que sur l'illusion. | | | | |
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| proximité | | | La musicalité de l'existence gagne de l'extrémisme des positions horizontales - politiques, esthétiques, sentimentales - mais dans la verticalité, au contraire, il lui faudrait davantage de dialectique, de complémentarité : plus haute est mon espérance, de plus profonds désespoirs je pourrai m'accommoder ; plus profond est mon savoir, plus audacieuses seront les hauteurs de ma foi ou de mon rêve. | | | | |
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| proximité | | | En quoi se mesure la proximité entre deux hommes ? C'est une question de mesurage : à vol d'oiseau, à tire-d'ailes, ou au pas de charge d'un troupeau compact. Nos qualités aident à maintenir un sain éloignement, et nos sottises nous rendent proches, espace d'une honte partagée. | | | | |
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| proximité | | | Dans trois sphères l'homme vit des débordements d'images, ne trouvant pas assez de justifications dans le réel : le bien, la souffrance, le rêve ; c'est, peut-être, l'origine principale de l'image de Dieu qu'il se forgea : l'amour, la consolation, le mystère. | | | | |
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| proximité | | | Toute consolation est un mirage, c'est pourquoi les anachorètes du désert réussissent le mieux cet exercice. « Pour les incrédules, leurs œuvres seront comme ce mirage du désert » - le Coran. Les crédules mèneront leurs caravanes jusqu'en foires ; l'oasis leur sera une rive et non pas un rêve. | | | | |
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| proximité | | | Les tenants d'un idéal collectif chrétien poussent tout agneau errant vers le troupeau assagi. Mais ces hérétiques assurent la vitalité de cet idéal, qui n'est qu'une hérésie d'une chimère encore plus haute. | | | | |
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| proximité | | | La pose d'hérésiarque est trop facile ; plus digne est d'agir en évangéliste. C'est pourquoi Nietzsche est, évidemment, largement supérieur à Cioran. Mais celui-ci, avec ses remèdes de cheval contre toute illusion, nous procure une des plus belles des illusions : celle de pouvoir se passer d'écurie et de harnais et de se contenter de ruades. | | | | |
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| proximité | | | Le lointain mesurée par la seule raison peut être aussi sans ressorts que le proche le plus inerte. « L'espèce la plus vaine, ceux qui méprisent ce qui est proche et rêvent de ce qui est au loin » - Pindare. C'est l'âme qui découvre et sacre le lointain indubitable et … vain. On devrait inverser l'adage populaire et dire que ce qui est loin du cœur devrait rester loin des yeux. De nos jours, où l'on ne sait ni mépriser ni rêver, où l'on ne fait que mesurer, avec des outils pipés, le proche et le lointain se valent. | | | | |
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| proximité | | | Le fond de l'écriture est une question de type de foi ; ce fond est iconographique, totémique ou idéographique, en fonction de la place du Verbe : dans l'image, dans l'effroi ou dans le rêve. | | | | |
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| proximité | | | L'ennui, c'est les dieux qui trônent et les nymphes qui rient. Tandis qu'il nous faut des dieux qui chutent et des nymphes qui pleurent. Installer l'Empyrée dans nos ruines. Mais le comble de l'ennui, c'est ne plus avoir de mythes. | | | | |
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| proximité | | | Il y a, effectivement, trois personnes, trois hypostases chrétiennes, dans chacun de nous : homme d'action (provenant du Père), homme de rêve (apparenté à l'Esprit Saint), homme du verbe (mêlé au sang du Fils). Celui qui a trouvé la Terre, Celui qui trouve dans les étoiles, Celui qui cherche les meilleures orbites. Et il semblerait que le Prophète, lui aussi, dans ces exercices, intégrât trois substances : il serait un ange, un miroir de son âme et un roi. L'objet de nos recherches, serait-ce le Graal, c'est à dire le Sang Royal ? | | | | |
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| proximité | | | Aucune trace de Dieu dans la réalité matérielle, spatio-temporelle. Dans la sphère spirituelle, l'idée de Dieu surgit, appuyée par l'intelligence et la sensibilité, mais on ne peut la placer qu'à une telle hauteur, à laquelle Dieu ne peut qu'être invisible, inaccessible, indéductible et donc – inexistant. Comme Ses mystères – le Bien, l'amour, la noblesse, la beauté, dont on ne peut que rêver. | | | | |
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| proximité | | | L'accessible et le faisable devraient être exclus de nos prières et de nos rêves. Demander trop, telle doit être notre attitude face à la religion et à la philosophie. L'une des attentes d'un homme de foi ou d'esprit est, par exemple, la chaleur au cœur, et lorsqu'il ne reçoit, à sa place, que de ternes prétentions à la lumière (du salut ou de la vérité), il est si frustré qu'il dévient facilement misologue ou misanthrope. « Une misologie apparaît, quand on trouve la philosophie ingrate, puisqu'on lui avait trop demandé » - Kant - « Eine Misologie entspringt daraus, daß man die Philosophie undankbar findet, weil man ihr zu viel zugemutet hat ». | | | | |
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| proximité | | | Ils font grand cas du mode d'apparition des choses matérielles ; mais que celles-ci se donnent ou se montrent, se dévoilent ou se révèlent, elles restent au centre des pédants-statisticiens, au lieu de rester à la périphérie de nos regards, orientés, par des contraintes, - vers des songes. Ah que le surgissement des choses inexistantes, ou n'existant qu'en rêve, est plus passionnant ! Le meilleur exemple de la libération du poids des choses – la musique impondérable. | | | | |
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| proximité | | | Rien de sacré n'a jamais été remarqué dans le réel ; le sacré est réservé au domaine des fantasmes. Même le Pater Noster ne demande pas de sanctifier Dieu lui-même, mais seulement son nom. D'ailleurs, son ciel devrait se lire – hauteur : Dieu ne nous apparaît que si notre regard monte à la verticale, de la profondeur de la Terre au plus haut des cieux. Et puisque tout regard finit par retomber, en même temps que nos ailes, tout sacré est périssable. | | | | |
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| proximité | | | L'action traduit un millième de ce que je suis, la réflexion - un centième, le rêve - un dixième. Si, dans le vide de ce qui reste, je n'étouffe pas, si une joie ou un amour, sans aucun appel d'air, dilatent mes poumons, alors, mon souffle ne peut me porter que vers la foi. | | | | |
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| proximité | | | Ils ne quittent pas des yeux – la chose. Cette scrutation est déclenchée par la raison, mais, arrivés à une certaine profondeur, ils avouent les limites de la raison et laissent la parole à ce qu'ils appellent la foi, cet aveu d'impuissance de la raison. Tandis que le bon relais devrait être assuré par l'âme, qui abandonnerait la chose pour le rêve, c'est à dire pour des images pleines d'intensité musicale. Dans ce rêve, la chose, au lieu d'être sondée dans son fond, serait enveloppée d'une forme nouvelle. | | | | |
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| proximité | | | Je commence par chanter la force, le bien, la beauté ; porté par ma plume et ma noblesse, je touche aux autres cordes, plus étonnantes et délicates – la faiblesse, le mal, l'horreur – et je comprends, que mon chant est plus important que la chose chantée, que l'élargissement de gammes est plus porteur que l'approfondissement de thèmes, que la hauteur de ma voix assure la même intensité de mes fibres au-dessus de tout axe de valeurs. Au pays de mes pensées païennes, je dois être missionnaire, pour les convertir en une foi des rêves ; c'est le retour à la pureté initiale (le retour nietzschéen, die Wieder-Kehre, est une tentative de conversion !). | | | | |
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| proximité | | | Quand Rimbaud ou les Trois Sœurs placent leur vraie vie ailleurs, ce n'est pas en coordonnées géographiques, sur la platitude terrestre, mais en hauteur céleste, qu'il faut chercher cette vie intemporelle et fantomatique. Les pauvres âmes ne sont ni au monde ni à Moscou ; elles sont absentes là où ne règnent que le temps et l'espace, et s'étouffe le rêve. Ces absents sont des anges ou des démons. | | | | |
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| proximité | | | La culture se traduit par le respect ou l'intérêt que l'on porte à l'inexistant, par exemple – à Dieu. L'inculture actuelle enterra tant de beaux rêves, en compagnie des folies, des superstitions et des errances. | | | | |
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| proximité | | | La vie, c'est la recherche de chemins : vers le savoir, la survie, la création, le plaisir. Et le bon Dieu se contenta de définir un méta-chemin, la logique, et de spécifier les objets de nos désirs, toujours à la manière d'un mathématicien ou d'un rêveur. | | | | |
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| proximité | | | Comment se débarrasser de la hantise des profondeurs, pour n'en garder que le vertige ? - en vidant la mer (ce qui, pour Nietzsche, équivaut la mort de Dieu), ce qui classe parmi l'inconnu ce qui eut la prétention d'être inconnaissable ; les gouffres dénudés nous rendent plus honnêtes que la face faussement prometteuse ou mystérieuse (et que Valéry appellerait toit tranquille cachant l'altitude) ; ainsi, la hauteur sera la seule issue vers l'inaccessible, vers le rêve. « La terre, déçue par la profondeur, préserve les germes de la hauteur »** - Ovide - « Tellus seducta ab alto retinebat semina caeli ». | | | | |
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| proximité | | | Et la superstition et l'athéisme abaissent nos espérances, en nous promettant un avenir meilleur ou même radieux. L'espérance noble naît d'un avenir, sciemment occulté, car réel et monstrueux, et d'un présent, dont le sens se concentrerait dans un rêve, entre le regard et la création. | | | | |
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| proximité | | | Le rêve ne peut s'adresser qu'à une hauteur inaccessible ; traditionnellement, on appelle cette hauteur – ciel ; le ciel est, donc, notre Ouvert, et peut-être le seul. | | | | |
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| proximité | | | Entre les yeux et cette page s'insinuent tant de couches ou d'étapes de ma réalité bruyante et envahissante. Un rêve : rendre cette réalité silencieuse, pour qu'on m'entende de très-très loin, pour que la vie surgisse et retentisse après et non pas avant cette page. Mais la réalité y joue un rôle de contrainte utile : elle m'évite une chute dans la familiarité. | | | | |
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| proximité | | | La même distance sépare ces trois séjours du soi : la profondeur de l'être, la platitude de l'avoir, la hauteur du rêver – l'intelligence, l'action, la noblesse. | | | | |
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| proximité | | | Les hommes valent par la qualité de leurs inexistants vitaux : les primitifs n'y placent qu'un seul objet – Dieu, et les délicats le peuplent de rêves aussi éphémères mais plus consolants. L'homme recherche « des choses absentes les secours qu’il n’obtient pas des présentes » - Pascal. | | | | |
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| proximité | | | Les étapes nous débarrassant de superstitions : la religion - penser, sérieusement, que sur notre planète, à une date et dans un lieu connus, un événement surnaturel se produisit, sacralisant l'homme ; la foi – ressentir, émerveillé, l'incompréhensible harmonie d'un monde sacré ; l'utopie – rêver, ironiquement, d'un monde noble et fraternel et bâtir sur son impossibilité une espérance sacrée. | | | | |
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| proximité | | | Vivre non pas des rencontres, mais des prétextes d'attouchement ou de détachement. Béni soit tout instant, qui nous unit dans une proximité céleste : en chair, en sourire, en spasme. Béni soit tout instant, qui nous désunit dans un lointain terrestre : en pensée, en rêve, en parole. | | | | |
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| proximité | | | Dieu n'a pas de limites ; Il est dans l'existence même de limites : pour la matière, pour mon rêve, pour la voix du Bien, pour l'émotion du beau, pour la puissance du vrai. | | | | |
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| proximité | | | Le rêve : croire contre créer ; la pensée : créer contre croire. Je crois en Créateur, sans savoir Le penser. Je peux penser un Créateur, caché hors du temps ou dans la quatrième dimension spatiale, mais je ne peux pas le croire. Dieu est un rêve du gratuit, et la pensée est une création du nécessaire. | | | | |
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| proximité | | | Céleste ou Très-Haut, telles sont les épithètes dont on affuble Dieu, jamais – terrestre ou profond. L'âme serait préférée à l'esprit, le rêve ou la douleur – à la connaissance. Mais les sots continuent leurs doctes litanies : « Dieux aiment la profondeur et non le tumulte de l'âme » - Wordsworth - « The Gods approve the depth and not the tumult of the soul ». | | | | |
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| proximité | | | Avec la robotisation des actions, des pensées, des sentiments, la relation de proximité devint parfaitement symétrique ; seuls les rêveurs ont encore des mesures propres, pour constater « l’asymétrie absolue de la proximité » - Levinas. | | | | |
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| proximité | | | Ils placent leur idéal dans une de ces niches exclusives : devoir, vouloir, pouvoir, savoir, avec des outils évidents, pour l’atteindre. Le rêveur le remet à l’étoile du valoir ; à cette hauteur – ni action, ni progrès, ni proximité possibles. | | | | |
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| proximité | | | La création ex nihilo est réservée à Dieu ; la nôtre ne peut être que de la traduction. « La vie terrestre n’est qu’une terne traduction de l’original divin » - Nabokov - « Earthly life is a murky translation from the divine original » - heureusement il existe aussi une vie céleste, une vie de rêve, qui est une traduction poétique ! | | | | |
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| proximité | | | Consentir à la distance (S.Weil) – une très belle attitude, comprenant et le sacrifice d’une volonté envahissante et la fidélité au rêve inaccessible. | | | | |
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| proximité | | | Le Bien et le Beau, ces cordes, biologiquement inutiles et irrationnelles, furent placées par le Créateur dans mon cœur et mon âme en tant que supports de la consolation divine, face à la tragédie de la vie et à l’horreur de la mort. La consolation humaine, se logeant dans l’action et non pas dans le rêve, m’éloigne de la hauteur et me replonge dans la platitude. | | | | |
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| proximité | | | Assis, ta limite est un livre (pour penser), debout – un horizon (pour dominer), couché – un firmament (pour rêver) ; je ne suivrais donc ni Flaubert ni Nietzsche. | | | | |
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| proximité | | | Peut-être il y eut deux Créateurs : le premier créa la matière, et le second s’occupa de l’esprit, pour donner naissance à la vie et au rêve, à l’eau et à l’air. « Entre le feu et la terre, Dieu plaça l’eau et l’air »** - Platon. | | | | |
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| proximité | | | Avec mes agonies sur un autel, que je me glorifie d'avoir érigé moi-même, l'ennui de la présence d'un observateur, c'est la conscience qu'il me donne de me trouver dans un abattoir commun, sans aucune issue vers le ciel, qui ricane et ne m'attend guère. Dans le cas le plus noble, où il serait question d'autels et de victimes, même le Spectateur suprême serait de trop. | | | | |
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| proximité | | | Tout philosophe doit trancher : l’homme est une nullité ou une divinité, une machine ou un ange. Aujourd’hui, la première réponse domine outrageusement, surtout depuis que Dieu est proclamé mort. Plus Dieu est moqué, abandonné, solitaire, agonisant, plus ardemment je cherche Sa compagnie, hors réalité – dans le rêve. | | | | |
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| proximité | | | J’écoute ceux qui ont trouvé le sens de la vie – la dévotion, l’absurdité, la recherche de soi – une misère ! Et même si, en approfondissant ce sujet, on se penchait sur les trois mystères dont nous a doté le Créateur – le Bien, le Beau, le Vrai, le résultat serait très décevant : le sens des deux premiers est inaccessible, et le sens du Vrai est trop transparent, accessible même aux machines. À l’opposé du sens à chercher se trouve le rêve à créer. | | | | |
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| proximité | | | Le lointain est ma patrie ; la profondeur – mon atelier ; la hauteur – mon exil. Trois lieux - pour rêver, pour créer, pour chanter. | | | | |
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| proximité | | | La vie, le rêve, la mort – il faut accorder une place juste à ces trois voisins de ta conscience : la vie doit être la plus proche possible ; le rêve doit se maintenir grâce au lointain où tu le crées ; enfin, la mort devrait être balancée derrière tous les horizons, puisque aucun échange avec elle ne produit rien de sainement palpitant. | | | | |
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| proximité | | | Ce qui t’est le plus précieux – l’élan, le rêve, la femme, la foi – laisse-les au lointain, inaccessible à l’âme et inexistant pour l’esprit. « Je suis Dieu de près, dit le Seigneur, et non plus Dieu de loin » - la Bible – ton existence factice T’a perdu. | | | | |
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| proximité | | | Le Créateur a muni ce monde d’autant de rigueur, pour notre esprit, que de mystères, pour notre âme. La pensée humaine ne dévoile pas Dieu plus que le rêve humain. Dieu ne prête pas plus l’oreille aux calculs qu’aux chants, aux rires et aux larmes de l’homme. | | | | |
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| proximité | | | La croyance a sa place partout, dans le réel ; dans l’imaginaire, seul Dieu devrait en être exempt – Le croire est pire que Le comprendre – Il est le grand Inconnu absent. | | | | |
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| proximité | | | Faire cohabiter un désespoir réel et une consolation imaginaire est un privilège des rêveurs ; le désespoir est humain et la consolation est divine. « Ceux qui pensent croire en Dieu, sans le désespoir dans la consolation, ne croient qu’en idée de Dieu, non en Dieu Lui-même » - Unamuno - « Los que, sin la desesperación en el consuelo, creen creer en Dios, no creen sino en la idea de Dios, mas no en Dios mismo ». Dieu n’est qu’une idée, comme l’est la vraie consolation ; c’est l’incapacité de projeter l’idée magique sur la réalité tragique qui nous prive de noblesse. | | | | |
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| proximité | | | La réalité est plus près de la lettre, et le rêve – de l’esprit de la vie. Il faut donc prendre la réalité à la lettre et chercher dans le rêve – de l’esprit. | | | | |
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| proximité | | | Un espace infini te sépare de ta mort : « Face à la vie et la mort, tu dois rester avec la plus proche » - Machado - « En caso de vida o muerte se debe estar con el más prójimo » - il n’y a pas de choix, tu resteras avec la vie jusqu’à ton dernier souffle. À la vie s’oppose le rêve, mais rien ne s’oppose à la mort. | | | | |
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| proximité | | | En temps de détresse physique, la foi héréditaire peut servir de ferveur et jamais – de consolation ; celle-ci n’apaise que les détresses immatérielles – la lente extinction de nos rêves fervents. | | | | |
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| proximité | | | La croyance ne peut être justifiée que par la reconnaissance des mystères ; ceux-ci peuvent être soit hérités des générations passées en tant que superstitions religieuses ou idéologiques, soit constatés par une intelligence personnelle et profonde. Dans le premier cas, la croyance se substitue, bêtement, à la réalité ; dans le second, elle complète, harmonieusement, la réalité par le rêve, celui d’un monde impossible, cet exploit inexplicable d’un Créateur génial et cachottier. | | | | |
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| proximité | | | La réalité pèse lourd ; l’orbite du rêve doit atteindre une grande hauteur, pour se dégager du poids du réel. La grâce du rêve le doit à la faiblesse de la pesanteur de la réalité. | | | | |
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| proximité | | | La gravitation, dans le réel, est aussi mystérieuse, et donc divine, que la beauté, dans le rêve. La pesanteur et la grâce sont l’œuvre d’un même Créateur tout-puissant et omni-absent. | | | | |
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| proximité | | | L’entretien de ta mémoire te protège contre l’oubli ou le présentisme. C’est le parcours périodique de la mémoire à long terme qui en reconstitue, renouvelle ou réinvente l’essentiel. L’esprit y introduit des évaluations, des causalités et des coordonnées, spatiales ou temporelles ; le cœur y repêche des remords et des hontes ; l’âme imagine la profondeur de tes fidélités ou la hauteur de tes sacrifices et fait fusionner la forme spirituelle avec le fond corporel. Le goût pour la noblesse et la caresse, dans l’idéel courant, se reconnaissant dans la misère et la violence du réel passé. | | | | |
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| proximité | | | Avec les progrès de la démocratie et de la protection sociale, l’homme libre n’eut plus besoin de Dieu et le proclama mort. Dieu-protecteur, Dieu-consolateur, Dieu-amour disparurent des horizons, sans provoquer la moindre secousse dans les âmes débarrassés de mystères. Mais, fuyant l’ennui des hommes-robots et se réfugiant au milieu des rêveurs, enthousiastes dans l’âme, Dieu-créateur est toujours en vie, Il ne fit que se coucher, dépité. | | | | |
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| proximité | | | Dans les affaires des religions officielles, le dernier mot aurait dû appartenir au savant : historien, biologiste, physicien, et non pas aux enfants ou poètes. C'est le savant qui touche au rêve divin, mais c'est pour l'interpréter, dans un modèle scientifique, et c'est le poète qui s'occupe de l'activité divine, mais c'est pour la représenter, dans un modèle artistique. Le plus grand mystère est la rencontre de la Beauté et de la Bonté, dans le dess(e)in divin. | | | | |
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| proximité | | | L’âme est la maison de la verticalité – de la hauteur poétique à la profondeur philosophique. Nietzsche pensait l’avoir visitée, puisqu’il avait lu, à l’entrée, l’adresse – l’Âme du monde. Il l’a trouvée complètement vide, ce qui prouvait sa désertion par l’Habitant des Hauts Cieux, le Dieu. Et il proclama Celui-là – mort. Aujourd’hui, il n’y a plus d’âmes, puisque tout gît désormais dans la platitude, aussi bien le devoir du vouloir que le pouvoir du savoir. Il faut quitter la banalité du réel (les ruines) et se vouer à la créativité du rêve (rehaussée par le Créateur inventé). | | | | |
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| introduction russie | | | RUSSIE : Ce rude pays m'ouvrit ses bagnes et ses forêts, ses poètes et ses mouchards, ses grognements et sa musique, sa mathématique et ses casernes. Même sans sa langue, qui est aussi la mienne, je serais resté son fils, sans savoir exactement qui est mon père spirituel. La France, plus attentive, ironique et souple, m'adopta. L'appel du large, que me légua la Russie, se transforma en besoin de hauteur. Ayant appris le vertige de la hauteur, l'humilité de résignation devint une honte agissante. Le goût de vastes panoramas s'effaça au profit des climats exquis et rares. La déraison poursuit l'histoire russe et fournit aux plumes, sortant des sillages rationnels, des instigations au rêve ou à l'invention. | | | | |
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| chœur russie | | | INTELLIGENCE : Le Russe voit dans l'intelligence un objet d'amour lustral, à la même enseigne que la musique ou le théâtre. Même la science est choisie en Russie à cause de son détachement du sol pourrisseur. L'intelligence, c'est la possibilité de se réaliser ailleurs, d'atteindre ce qu'inventèrent les rêves. En Occident elle sert surtout pour nous débarrasser de toute ivresse. | | | | |
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| chœur russie | | | ACTION : Mon préjugé contre les hommes d'action date de mes déboires en Russie, où seules les crapules sont entreprenantes, les autres végétant, rêveurs ou éméchés. L'Occident me confirma, que l'ivresse et le songe quittent fatalement la tête en proie aux injonctions des coudes. Vos clochards seront bientôt les seuls vestiges du rêve, qu'on visitera, comme on visite en Russie les starets, les gérontes. | | | | |
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| chœur russie | | | PROXIMITÉ DIVINE : L'eschatologie russe pousse à la familiarité avec les fins du monde et avec soi-même. La sensation de proximité naissant de l'attouchement par des mêmes arcanes. En Europe, le prochain est celui qui vous comprend le mieux ; en Russie - celui qui s'enthousiasme de la mutuelle incompréhension, source de vertiges. | | | | |
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| chœur russie | | | HOMMES : L'action des hommes engendre une civilisation, celle de Russie est misérable ; le rêve de l'homme constitue une culture, celle de Russie est grandiose. Les Russes ensemble font l'effet d'une horde ; le Russe, sûr de ne pas être vu, est un poète. Ils ne présentent un intérêt pour l'esprit que divisés. Le seul pays, où les raids de Vikings constituèrent un progrès. | | | | |
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| russie | | | L'Europe : l'histoire d'un combat - entre l'Antiquité et le Christianisme - où l'on prend parti du vainqueur, de l'Antiquité. La Russie : le même combat, entre deux fantômes, portant les mêmes noms, mais plutôt absents de ses latitudes, où l'on se range du côté du vaincu, du Christianisme. | | | | |
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| russie | | | Tout ce qu'il y a d'intelligent et dynamique, en Europe, va dans la politique ou dans les affaires. Seuls des incapables et des timorés se contentent de rêver ou de déblatérer. Comment s'entendre avec la Russie, où se produit le contraire ? | | | | |
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| russie | | | L'intelligentsia européenne : se soucier du bonheur universel ; l'intelligentsia russe - se lamenter sur le malheur particulier. La première cherche à amender le Code fiscal, la seconde - à essuyer une larme. La première voit la contradiction la plus dramatique dans l'incompatibilité entre l'universel et le particulier, la seconde - dans l'incommensurabilité entre le rêve et l'acte. | | | | |
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| russie | | | Dostoïevsky met dans la peau d'un même personnage (nihiliste, libéral, révolutionnaire) les traits, qui, en pratique, se répartissent entre trois générations : les rêveurs, les assassins, les bureaucrates. La fatalité de l'héritage et de la routine, plutôt que la théorie et le cynisme, sont à l'origine des horreurs communistes. | | | | |
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| russie | | | Sur les fonts baptismaux d'un rêve, l'eau tourna rapidement au sang, qu'on jeta, horrifié, et l'enfant avec. La prochaine fois, le Christ se tournera vers un pays aux rites laïcisés et aux liquides lymphatiques, la Russie en loques mendiant sur le parvis. | | | | |
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| russie | | | Un bel amour entre le Rêve et la Justice aboutit à la naissance d'un avorton. Le père, stérilisé de force, creva de honte, la mère se vendit au plus offrant, leurs ébats de jadis déclarés criminels. L'histoire du communisme russe. | | | | |
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| russie | | | Le sommeil de la raison, de même que la coupure du courant, rendent l'homme ou l'ordinateur improductifs et inoffensifs. C'est la tentative de l'homme de faire rêver l'ordinateur ou de pratiquer le rêve de raison qui engendrent des monstres (Goya). L'humanisme réel est un rêve de raison et la Russie soviétique - son monstre. Pourtant, le mot Soviet est un calque russe du grec - symbole. | | | | |
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| russie | | | Le même potentiel du délire est attribué à chaque nation. L'Allemagne le consacre à la poésie, la France - à la politique, les USA - à la religion. Le délire russe ne contient que … du délire, pseudo-poétique, pseudo-politique, pseudo-religieux. En tout cas, « les plus grands biens, qui nous échoient, sont ceux qui nous viennent par le moyen d'un délire » - Socrate. | | | | |
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| russie | | | L'Orient cherche à anéantir le rêve par l'inaction introvertie ; l'Occident - à le profaner par l'action extravertie ; la Russie - à le cultiver sur son épiderme. | | | | |
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| russie | | | Dans ce chapitre, comme dans tous les autres, mes complices ou compatriotes sont fantomatiques. Je ne pourrais même pas signer comme Celan : « Tselan, Russkij poët in partibus nemetskich infidelium ». | | | | |
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| russie | | | L'Occident fête davantage Noël, pour saluer la promesse d'une vie de rêve ; la Russie s'accroche à Pâques, au vague souvenir d'un rêve de la vie. Le compromis, dont l'exemple nous fut donné par le protagoniste lui-même : faire de sa vie une rencontre entre la Crèche et la Croix. | | | | |
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| russie | | | Après la débâcle soviétique, aucune envie de me livrer à une docte critique de l'idée communiste, mais plutôt de hurler de désespoir de voir un jour une belle idée triompher chez les hommes (« Le communisme n'est pas mal comme théorie, mais il ne marche pas du tout en Russie » - Einstein - « Der Kommunismus ist in der Theorie nicht so schlecht. In Rußland funktioniert er aber nicht »). Tout ce qui est beau devrait être laissé derrière la ligne bleue du rêve, les mains liées. | | | | |
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| russie | | | L'homme libre optant sereinement pour une saloperie profitable ; l'esclave, mis, par l'inertie d'un cataclysme, à la poursuite d'une belle et funeste utopie - la guerre froide, ce fut cela. L'homme libre et riche gagne et gagnera toujours, pour le malheur du pauvre et du faible. | | | | |
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| russie | | | Cernée par toutes les grandes civilisations du monde - l'Europe, le monde musulman, la Chine, le Japon, les USA - la Russie perdit toutes les batailles. L'Europe l'emporta en beauté, l'Islam en volonté, la Chine en dynamisme, le Japon en équilibre, les USA en puissance. Tout sera perdu, quand ses prime-ballerine, échéphiles, mathématiciens ou violonistes seront surclassés par quelques nouveaux tigres asiatiques ou latinos. Elle restera avec ce qui fut son origine - avec ses contes de fées. | | | | |
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| russie | | | Est-ce à la première personne que je choisis mon pronom préféré ? à la deuxième ou à la troisième ? Pour déterminer ma position ? ma posture ? ma pose ? - L'Européen s'installe dans le moi, l'Asiate se comporte par le lui, le Russe rêve du toi - la liberté, l'égalité, la fraternité - sujet, objet, projet. | | | | |
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| russie | | | Le rêve russe est hors du temps ; mais puisque, ailleurs, le rêve creva depuis longtemps, aux yeux moutonniers ou robotiques, toute forme d'élucubrations ne peut s'attacher qu'à l'avenir ; d'où cette erreur : « En Russie, on ne songe qu'à l'avenir » - Steinbeck - « In Russia it is always the future that is thought of ». | | | | |
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| russie | | | Face au phénomène de la Russie soviétique, le démocrate européen fut soit russophile soit russophobe ; et les deux attitudes furent également justifiées, puisqu'il s'y agissait de deux clans différents : des démocrates du rêve nostalgique ou des démocrates des faits statistiques. | | | | |
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| russie | | | Des archéologues, poètes ou critiques d'art allemands sillonnent la Grèce, la France ou l'Italie et imitent la pureté, la grandeur ou la beauté, vues, comprises et digérées ; des rêveurs russes imitent les mirages des autres, sans leurs soifs, sans leurs transports, sans leurs cartes ; voilà pourquoi la culture russe est plus originale. Parce que plus inventée. | | | | |
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| russie | | | C'est l'ogresse Baba-Yaga qui fixe le mieux la précision du rêve russe : « Va je ne sais où, chercher je ne sais quoi » - « Пойди туда не знаю куда, найди то, не знаю что ». Lamartine le partage : « Je vais sans savoir où, j’attends sans savoir quoi ». | | | | |
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| russie | | | Le moyen le plus sûr d'enterrer le rêve est de chercher à le rendre lisible : « Appelés à rendre vrai le rêve » - « Мы рождены, чтоб сказку сделать былью » - tout rêve, auquel conduisent les pieds et non pas le seul regard, devient kafkaïen ou ubuesque : « Appelés à rendre vrai Kafka » - « Мы рождены, чтоб Кафку сделать былью ». | | | | |
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| russie | | | À l'occasion du trépas de l'URSS, on planta le dernier clou dans le cercueil de l'Histoire (pour l'enterrer juste à côté du Dieu et de l'art, défunts un peu plus tôt), c'est à dire dans celui de l'homme, qui ne peut être vivant qu'animé d'un rêve. « Hegel se trompa de 150 ans : la Fin de l'Histoire, ce n'est pas Napoléon, c'est Staline » - Kojève. Finis, le frisson de la fraternité et la noblesse de l'égalité ; la voie est libre pour le seul survivant - le robot, juste, libre, rassasié. | | | | |
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| russie | | | Le dernier coin de la Terre, où l'on veuille encore rêver et danser, au lieu de veiller et marcher, est peut-être l'Amérique Latine ; d'où l'immense prestige, là-bas, du lyrisme et de la nonchalance russes, importés en même temps que les missiles, la bureaucratie et la démagogie soviétiques. | | | | |
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| russie | | | Le Français réussit sa gloire en calculant dans le réel, l'Allemand réussit sa conscience en travaillant sur le réel, l'Anglais réussit sa compétition en fabriquant le réel ; le Russe échoue dans son rêve, en trichant sur le réel. | | | | |
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| russie | | | L'égalité, pour un Russe, relève du rêve, et l'amour de la patrie - de la réalité ; tout le contraire de l'Allemand : « L'amour de la patrie conduisait le peuple allemand à mourir, mais il plongea dans le mépris universel, quand il suivit les promesses réelles de la révolution » - Hitler - « Die Liebe zum Vaterland ließ das deutsche Volk sterben ; erst als es den realen Versprechungen der Revolution folgte, kam es in die allgemeine Verachtung » - le ressentiment des nazis contre les Juifs et les bolchevistes a sa source dans la débâcle de la Grande Guerre, à laquelle le Teuton cherchait un bouc émissaire. | | | | |
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| russie | | | Les meilleurs compagnons occidentaux de la cause communiste, s'ils avaient dû vivre au quotidien en URSS, auraient été les adversaires les plus farouches du bolchevisme. Rien de plus frustrant qu'un rêve céleste dans une croûte terrestre. Rêver d'un rôle à adouber et baver dans une geôle du KGB. | | | | |
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| russie | | | Dans la vie, il est impossible de garder la même hauteur que dans le rêve ; la profondeur ou la bassesse accompagnent si souvent une vie, trop lourde ou trop cruelle. « La pensée russe semble attirée par la hauteur, mais pourquoi sa vie est si basse ? » - Tchékhov - « Русскому человеку свойственен возвышенный образ мыслей, но почему в жизни он хватает так невысоко? » - ce ne sont que rarement des pensées ; le plus souvent ce sont des délires, des proclamations, des incantations. | | | | |
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| russie | | | Le véritable drame de la Russie actuelle, depuis son écroulement, c'est son incapacité d'imaginer de nouveaux mythes, qui donneraient sens à sa nouvelle existence ; il faut reconnaître, que le mythe, grandiose et planétaire, mythe de la dignité du faible, mythe aujourd'hui humilié et ridiculisé, n'est pas facile à remplacer. Et les utopies ne sont plus à l'ordre du jour. « Tout État doit se créer une utopie, lorsqu'il a perdu contact avec le mythe » - E.Jünger - « Zur Utopie ist jeder Staat verpflichtet, sobald er die Verbindung zum Mythos verloren hat ». | | | | |
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| russie | | | Les plus grandes actions russes viennent des plus grands rêves et non pas des calculs : le processus fascine le Russe plus que le but. « La Russie : c'est un pays, où l'on peut faire les plus grandes choses pour le plus mince résultat » - Custine. Les Russes usent de plusieurs sortes de balances pour peser leurs résultats. Celle que tu as lue, la seule connue par ailleurs, la marchande, n'est peut-être pas la plus consultée dans ce pays de démesure. Ici, on chante ce qu'on peut faire, comme d'autres « dansent ce qu'ils veulent dire » (Nietzsche) - à vous le récit et le devoir. | | | | |
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| russie | | | C'est en proie à un rêve fou que le Russe sent son vrai soi s'affirmer, et c'est dans la sobriété du quotidien qu'il se sent le plus perdu. Montaigne l'avait bien entrevu : « Ce sont toujours ténèbres cimmériennes. Nous veillons dormants, et veillants dormons »**. | | | | |
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| russie | | | Les vrais Possédés furent toujours des Européens. Le Russe est obsédé par la hantise d'une réalité, qui se substituerait à ses délires et les rendrait caducs. | | | | |
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| russie | | | En venant en France, le Russe veut voir partout des d'Artagnan, ne voit que des consommateurs et se met à se lamenter sur la disparition d'un monde de rêves. Le Français se rend en Russie, pour s'ébahir devant des fous de Dieu, de vodka, de caviar ou de musique tzigane, tombe sur des fonctionnaires véreux et finit par n'y voir que la poubelle du monde. Les lucides des deux camps comprennent que le charme recherché le doit à l'inexistence de l'objet qui les intrigue, ce qui redouble leur sympathie. | | | | |
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| russie | | | Dans la connaissance de l'homme, le Français se penche sur le comment, l'Allemand - sur le où, l'Anglais - sur le quand, le Russe - sur le qui. « Le Français s'amuse, l'Allemand rêve, l'Anglais vit, le Russe singe » - Gogol - « Француз играет, немец мечтает, англичанин живёт, русский обезъянствует ». | | | | |
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| russie | | | Dans mon village natal s'affairent des hommes d'une autre couleur, et épaisseur, de peaux ou de rêves, cultivant des arômes ou s'occupant des bêtes, qui me sont étrangers, hommes aux rires et pleurs incompréhensibles, à la langue sans liens avec ton enfance. « De nuit, plus près de l'aube, je suis de retour au pays congelé, - au mien ? au leur ? » - Koublanovsky - « Возвратясь в свой или нет край замороженный, ночью, когда ближе рассвет » - mieux j'entretiens les promesses des aubes, moins je tiens au désespoir des crépuscules. | | | | |
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| russie | | | L'être de l'inexistant intrigue les vagabonds, les héros, les poètes, mais laisse indifférents les moutons et les robots, qui ignorent la misère et la honte. Les patriotes russes cultivent cet inexistant : « Ma pauvre Russie ! Dans des taudis pourris, dans l'Europe sans honte, nous porterons le rêve de ce que tu es » - Koublanovsky - « Россия, ты моя ! В завшивленный барак, в распутную Европу, мы унесём мечту о том, какая ты ». | | | | |
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| russie | | | Ne pas savoir ce qu'on vint à faire dans ce monde, ce qu'on vaut ou ce qu'on vise, et de s'en accommoder, telle est l'attitude russe. Ce qui est trop net ne peut pas être de la vie : « Le Russe a raison de se contenter de son néant, au lieu de se vouer à une détermination minable » - Bélinsky - « Русский хорошо делает, довольствуясь пока ничем, вместо того, чтобы закабалиться в какую-нибудь дрянную определённость ». Les fantômes peuvent bien se passer de miroirs, d'échos et d'ombres, mais les châteaux à hanter, il faut bien les bâtir. | | | | |
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| russie | | | La démocratie réveille l'énergie des hommes d'action et paralyse les hommes du rêve. Le Russe étant allergique à l'action et infesté de rêves, on comprend son désarroi actuel. « La Russie, sous les démocrates, est si pitoyable, que le cœur me saigne. Ce n'est même pas tragique, c'est pire… Une dictature, au moins, tout compte fait, n'est qu'une pitoyable parodie d'une monarchie » - Chafarévitch - « При демократии Россия представляет такой жалкий вид, что даже сердце щемит. Даже не трагичный - хуже… А диктатура - в конце концов лишь жалкая пародия на монархию ». | | | | |
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| russie | | | L'Européen est persuadé, que son bien-être et la stabilité sont dus au doute permanent et personnel, auquel il soumet tout, tandis que leur vraie cause, ce sont les certitudes collectives. Le Russe vit de ses certitudes viscérales, mais casse tout par son doute périodique. « Dans cette Russie ignorante et barbare, si l'homme descendait la pente du doute, rien ne l'arrêterait » - Michelet. | | | | |
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| russie | | | L'Anglais qui prie est un spectacle peu émouvant ; le Seigneur doit lui préférer le Français qui blasphème. Le Seigneur a en horreur la prière du Russe, toujours blasphématoire, mais Son hypostase littéraire a un faible pour le blasphème russe, si énorme, qu'il touche au ciel. | | | | |
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| russie | | | Trois questions russes classiques avec des réponses plausibles : que faire ? - rien ; à qui la faute ? - à celui qui agit ; où vivre ? - ailleurs. | | | | |
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| russie | | | J'aurais eu assez de force pour traduire ma lucidité en actes, je serais retourné dans ma forêt natale de Sibérie, sur les traces de mes ancêtres orpailleurs, ou, au moins, j'aurais cherché à me réfugier en Amazonie ou au Kenya. Accepter de vivre d'une illusion - l'écriture comme réceptacle d'un souffle - illusion devenue fatalité, telle est la faiblesse, qui est à l'origine de ce livre boursouflé. « Il ne dépend que de nous : vivre dans un monde rassurant d'illusion » - Chomsky - « If we choose, we can live in a world of comforting illusion ». | | | | |
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| russie | | | Les Russes, en politique, sont immatures ; ils ignorent l'art subtil de transformation de la liberté : de but exaltant - en prosaïque contrainte. Au lieu de rédiger de sobres lois et d'exploiter la liberté, ils veulent continuer à aimer une liberté perçue comme un rêve et non comme une règle. « Sous la contrainte, les hommes vivent du rêve de liberté ; une fois la liberté en place, ils ne savent pas quoi en faire » - Prichvine - « В нужде люди живут мечтой о свободе ; приходит свобода, и люди не знают, что с ней делать ». | | | | |
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| russie | | | On trouve un vibrant hymne à la fainéantise dans cette coquille orthographique des paroles d'une belle chanson soviétique : tout ce que je NE ferai PAS (au lieu de : quoi que je fasse), je le couronnerai de ton beau nom (всё что я нЕ сделаю светлым именем твоим я назову). À moins que ce soit pour valoriser le rêve : si je ne le fais pas, c’est que je ne fais qu’en rêver ! | | | | |
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| russie | | | Wirklichkeit, действительность, viennent du verbe agir ; réalité vient du nom chose. C'est pourquoi le Français préfère agir dans l'éphémère, tandis que l'Allemand et le Russe se passionnent pour des choses de l'imaginaire. | | | | |
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| russie | | | Quand je constate que le Russe est un produit de la paresse et du rêve, je comprends toute l’ironie de la définition marxiste de l’homme, qui serait une production du travail. | | | | |
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| russie | | | Des curiosités de l'origine des mots : désespoir - épuiser l'espoir ; Verzweiflung - aller au bout du doute ; отчаяние - rejeter tout espoir. Déception - éloigner du sens, Enttäuschung - se débarrasser de l'illusion, разочарование - cesser d'être subjugué. La dernière triade est évocatrice : la logique, le rêve, la passion se chargent de la même chose. | | | | |
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| russie | | | Qu'attend-on du jeu ? Le Français - une il-lusion, l'Allemand - un exemple (Bei-spiel), le Russe - une victoire (об-ыграть). | | | | |
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| russie | | | La mémoire allemande (Ge-dächt-nis) s'appuie sur ce qui fut pensé, la mémoire russe (па-мять) compte sur ce qui peut toujours être imaginé. | | | | |
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| russie | | | Quel impardonnable cocktail d'acceptions que le mot rêve - Traum - dream ! Mettre sous un même vocable ce qui nous hante, inconscients, dans nos sommeils, et ce qu'anime notre conscience, rivale du cerveau ! Le russe les sépare très nettement : сон - мечта. Interprétation de rêves-сны - de la voyance, de l'artisanat ; interprétation de rêves-мечты - le contenu même de l'art, de nos meilleures visions ! En tout cas, le verbe rêver ne se conjugue plus qu'au passé (au chapitre Rêve, chez les non-rêveurs Freud ou Valéry, - aucune trace d'un rêve au présent). Le nom de Morphée – faiseur de formes ! - nous rappelle, que le bon sommeil est créateur de rêves, dans les deux acceptions du mot ! | | | | |
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| russie | | | Le mensonge, en allemand (Lüge) et en russe (ложь), est au féminin ; il cherche son partenaire masculin et le trouve dans le rêve ; le mensonge français évite ce piège, son partenaire étant la crédulité ; d'où le ferme attachement du Français à la vérité. | | | | |
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| russie | | | Dans l’évolution russe, J.Michelet voyait un « crescendo de mensonges, de faux-semblants, d’illusions ». En effet, au bout de cette montée exponentielle se trouvent le crime, la perfidie et … le rêve. | | | | |
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| russie | | | La neige fut ma patrie (je souris en lisant : « voici la neige, malheur à celui qui n'a pas de patrie » - Nietzsche - « bald wird es schnein, weh dem, der keine Heimat hat »). Ensuite, j'occupai ma vie à inventer des patries, pour donner corps à la sensation d'exil, qui ne me quitte jamais. Comme j'invente des églises ou des tribunaux, où ma honte trouve enfin un confessionnal ou un banc des accusés. Un besoin vital de mystère : « Le rêve d'exilé russe s'enveloppe de sa patrie, comme d'un mystère » - Nabokov - « Изгнанника сон, как тайной, Россией окружён ». | | | | |
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| russie | | | Le souvenir le plus vivant, que je garde de ma Russie, s’incruste pourtant dans une mort, la seule mort que je vécus comme tragédie. Je creuse la tombe de ma mère, dans la terre gelée de Sibérie, et les seuls impacts, qui coupent la monotonie blanche, ce sont bien mes larmes. Et il faut déjà penser aux clous, que le pope me tendra bientôt devant un cercueil encore ouvert. Et, pour ne pas entendre le grincement de ma pioche, dans cet horrible trou, je récite les contes de fées, en imitant la douce intonation de ma mère. Je ne sur-vis, c'est à dire je ne rêve que grâce à ces contes magiques. | | | | |
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| russie | | | Que trouvaient, jadis, à la bonne hauteur, le Français et le Russe ? - le lit et la table, l'herbe et le ciel. C'est l'appétit des organes vitaux qui le dictait. Aujourd'hui, c'est le besoin créé par les autres, dans des organes éteints, qui le détermine, à chaque allumage de téléviseur. | | | | |
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| russie | | | La chanson et le chant me rendent la Russie et la France si proches. Mais si en Russie tout commence par une chanson, en France, par elle, tout finit. Le chant russe me rappelle la pesanteur profonde de l'existence, et le chant français m'ouvre à la haute grâce du rêve. L'âme et l'esprit se croisent dans la voix chantante. | | | | |
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| russie | | | Nous vîmes le même bagne, Dostoïevsky et moi : moi, de l’extérieur, je le transposai, ensuite, dans mes vers inexpiés ; lui, de l’intérieur, il le vécut, les fers aux pieds. Une dualité, entre la vie et le rêve, naquit de ce milieu lugubre, d’où deux branches hyperboliques qui s’inscrivirent dans nos arbres émotifs et verbaux. | | | | |
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| russie | | | Comme tous les pays européens, la Russie tsariste fut impérialiste ; la Russie soviétique, pour la première et, sans doute, la dernière fois, dans l'Histoire, se voulut internationaliste, sacrifia ses intérêts nationaux, tenta de voir un frère dans tout Terrien, s'écroula sous un poids insupportable (même le Goulag, en tant qu'un levier économique, ne sauva pas l'affaire), s'écroula au grand soulagement des acheteurs et vendeurs concurrentiels que devinrent tous les candidats au titre fraternel. Quand mon seul frère est mon prochain impassible, calculé sur une échelle commerciale, j'oublierai ce qu'est, sur une échelle du cœur et du rêve, mon lointain vibrant. | | | | |
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| russie | | | Depuis le retour de la Crimée en Russie, une russophobie héréditaire, viscérale, primitive déferle sur la scène publique en Europe, ce qui pousse tout Européen indépendant à chercher des excuses au régime pourri russe. Le même aveuglement frappait les intellectuels européens après la Révolution russe, mais à l’époque le pays, au moins, fut dirigé par quelques rêveurs, cultivés et désintéressés, tandis qu’aujourd’hui il l’est par des analphabètes et prévaricateurs. | | | | |
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| russie | | | Le Russe et le Français sont d’accord sur le lieu de la vraie vie – ailleurs. La beauté et la bonté se dégagent du rêve plus nettement que de la réalité. « L’Allemand veut pénétrer jusqu’à la Nature. Le Français et le Russe s’arrêtent à la convention » - H.-F.Amiel - ils savent, ceux-ci, qu’aller au bout, c’est aller à l’ennui. | | | | |
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| russie | | | Ils pensent, que dans ce mariage inégal entre la Russie et le communisme le pire des compagnons fut le communisme. Mais le vrai traumatisme, ce fut le choc de deux beaux rêves, dont ne sortent que des monstres. Ce n'est pas le communisme qui ruina la réalité russe, c'est la Russie qui ruina le rêve communiste. | | | | |
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| russie | | | La tragédie à l’européenne : l’horreur devant la cruauté des actes ; la tragédie à la russe : la souffrance, détachée de tout acte, la conscience languissante d’une fatalité, qui engloutit tout souvenir de nos rêves. La première, même trempée dans un style emphatique, apitoie surtout l’homme de la rue ; la seconde, même exposée humblement, convainc n’importe qui, du moujik à l’aristocrate, en passant par le poète. C’est pourquoi le plus grand tragédien de tous les temps s’appelle Tchékhov. | | | | |
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| russie | | | Qu’apporte au Russe la clarté ? - des vérités communes, l’ennui personnel, l’absurdité de tout rêve. « L’insécurité effrayante de ces âmes russes, qui se plaisent aux situations embrouillées » - R.Rolland. La clarté, qu’installe l’algorithme de l’esprit, finit par rendre inaudible tout rythme de l’âme. Les assemblées humaines du futur ressembleront à nos salles-machines, comme, récemment, elles ressemblaient aux étables. | | | | |
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| russie | | | Ce qui frappe un Russe, chez les Européens, c’est l’absence, chez eux, de tout doute sur la place qui leur est dévolue dans la société. Homme de trop, homme superflu, homme ne trouvant pas sa place dans ce monde – tel est le personnage le plus original de la littérature russe et présent chez Griboïedov, Pouchkine, Lermontov, Tourgueniev, Tchékhov. Plus que l’horreur criarde de la réalité, c’est la beauté, humble ou fière, du rêve évanescent qui le met en marge du réel. | | | | |
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| russie | | | Les notions de gloire, d’honneur, de grandeur engendrent le culte du héros, cherchant à triompher ; ces notions n’ont pas bonne presse chez l’écrivain russe. Dans la littérature russe, aucune trace d’un héros qui réussisse, tandis que les ratés de la vie – mais prisonniers du rêve ! - y pullulent. Pour l’apprécier, il faut être sensible à la honte plus qu’à la gloriole. « Si tu as écouté les écrivains russes, tu auras gagné en pureté, en bonté, en honte » - Morgenstern - « Wenn man den russischen Schriftstellern zugehört hat, wird man reiner, gütiger, schamhafter ». | | | | |
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| russie | | | Paradoxalement, dans ma jeunesse moscovite, la vérité, poétique ou sentimentale, choisit pour séjour deux lieux de culte – le Monastère de la Nativité et celui des Filles-Nouvelles. Tandis que le rêve mûrissait dans des bibliothèques. | | | | |
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| russie | | | Le Russe se sent à l’aise dans un état des croyances gratuites et même recherchées. Dostoïevsky admettait, que l’occulte idée d’une mission russe d’harmonisation fraternelle du continent européen était rêve et délire, mais il voulait y croire et en vivre. | | | | |
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| russie | | | L’homme de la nature, le Russe place la culture au ciel de ses rêves ; pour l’Européen, la culture s’inscrit dans le cadre de son existence quotidienne. D’où cette stupéfiante et naïve méprise des Russes : « La destruction de la culture se déroule en Russie plus lentement que dans des pays plus civilisés » - V.Arnold - « Уничтожение культуры в России идёт медленнее, чем в более цивилизованных странах ». Avoir la tête au milieu des étoiles permet de ne pas voir les cendres sous ses pieds. | | | | |
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| russie | | | Avec ses grands écrivains du XIX-me siècle, la Russie avait créé, auprès des Occidentaux, une naïve illusion qu’en se réveillant de son anémie, elle donnerait un nouveau souffle au romantisme d’antan : « De tout chagrin, de tout soupir l’Occident est la tombe ; l’espérance et l’amour retrouvés viennent de l’Orient ! Tournez-vous vers lui ! » - L.Carroll - « The West is the tomb for all the sorrow and the sighing ; from the East comes new Hope, new Love ! Look Eastward ! » - après les soupirs passagers des rêveurs, on continua de n’entendre en Russie que des hurlements des tourmenteurs et des tourmentés. | | | | |
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| russie | | | En Russie, dans ce pays du bavardage servile, l’État mouchard chercha à me choraliser, mais je gardais ma solitude, taciturne et secrète ; en France, dans ce pays de la conversation libre, on se moque des solitaires, monologiques et marginaux. J’y devins, respectivement, – misérable malheureux ou misérable heureux, mais dans les deux cas - misérable. Une tragédie omniprésente, une tragédie absente – impossible de faire comprendre aux autres ce qu’est une tragédie du rêve personnel et évanescent. | | | | |
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| russie | | | En Russie, à cause de son régime grossier, envahissant et méfiant, je ne pouvais pas me débarrasser du réel, qui collait à mes états d’âme et à mon regard sur le monde. Je n’ai trouvé le rêve libre et enthousiaste qu’une fois en Europe. Je ne porte plus d’angoisses extérieures, sous une lumière indiscrète ; elles se métamorphosèrent en solitude intérieure et pleine d’ombres bienfaisantes. | | | | |
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| russie | | | Heine s’attache à l’Allemagne, car il sait qu’elle est une terre ferme (ein festes Land) ; Pouchkine s’attendrit sur la Russie, car il rêve qu’elle surgisse de son endormissement (вспрянет ото сна). | | | | |
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| russie | | | Je suis enfant de la forêt sibérienne. L’ours m’était plus proche que le caniche. La framboise et le sureau, à la lisière, et non pas le chocolat et le sorbet, accompagnaient mes premiers festins gourmands, solitaires et non collectifs. Mais j’y reconnais la même substance, qui, jadis, animait mes soirées, et, aujourd’hui, anime mes matinées – le livre. Les contes de fées, que, rentrant de son usine, me lisait ma mère ; la poésie, lyrique ou philosophique, qui s’incarne dans mes états d’âmes, dans les images ou les mots, se déversant sur mes pages. Je ne sais plus où l’emporte la nature, où s’incline la culture. La civilisation la plus tardive de la planète. | | | | |
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| chœur solitude | | | MOT : Le mot du solitaire est plus rugueux, mais lâché dans le vide, il n'écorche que l'oreille trop polie par le rabâchage des idées inaudibles, inculquées par les coureurs de foires. Il est à vivre hors de portée des mains, dans un silence annonciateur de rêves. Le mot des termitières est destiné aux pieds, le mot des salons - aux cervelles en éveil. | | | | |
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| solitude | | | Les ruines, c'est toute construction à toit ouvert, prévue non pas pour un séjour, mais pour une hantise ; même un puits ou un pont peuvent l'être : « Vivre, c'est dresser des ponts au-dessus des fleuves, qui n'existent plus » - G.Benn - « Leben ist Brücken schlagen über Ströme die vergehen ». Hantologie serait le nom, donné par Derrida à ce respect de spectres. | | | | |
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| solitude | | | Imagine un monde voué à la noblesse. Aucune échappatoire, par une tour d'ivoire, au harcèlement de la mort. « Plus de mode fatal de disparition, mais un mode fractal de dispersion »** - Baudrillard. Non, de deux hauteurs, solidaire ou solitaire, seule la dernière est salutaire. Dieu nous préserve d'un monde meilleur, où l'illusion serait impossible ! | | | | |
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| solitude | | | La solitude : être suspendu entre la chose et le rêve, ne savoir ni vivre dans l'une ni s'identifier avec l'autre, ne pas se sédimenter. Ne pas savoir « faire travailler son rêve » (jusqu'à ce qu'il en crève) - Emerson - « put your creed into your deed ». Ne rêve pas ta vie, vis ton rêve. | | | | |
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| solitude | | | Non seulement la position couchée protège ma solitude, mais elle est aussi une astuce pour garder la hauteur de mes songes et promettre le vertige de mes chutes inévitables. Mais les sobres, ceux qui veillent, restent debout ou assis : « Je préfère m'asseoir tout bas, ainsi la chute serait moins dangereuse » - Boulgakov M. - « Я люблю сидеть низко, - с низкого не так опасно падать ». | | | | |
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| solitude | | | La solitude est presbyte, la communauté myope. La seule optique valable est un savant alliage, que prescrivent les yeux fermés. | | | | |
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| solitude | | | La solitude est un cas rare de coopération harmonieuse entre les corps constitutifs de l'homme : l'esprit la peuple de fantômes, le cœur en réchauffe les souterrains et combles, l'âme l'ouvre aux étoiles. | | | | |
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| solitude | | | Une illusion - fonder mon équilibre sur la tension créée par une paire : moi, d'un côté, et un ami, une maîtresse, un livre. Rien de crédible en dehors des triades : moi, une insondable source (voix, oreille, œil, dessein), dont je suis un écho et, enfin, une âme des fins, un esprit, qui préserve mes échos à une belle hauteur. L'origine de la solitude est triadique ; la solitude respectable, ou le désespoir irrévérencieux, - l'absence irremplaçable de l'un de ces trois sommets : la solitude d'un soi perdu, la solitude du silence des sources, la solitude de la perte des ailes. Et quand un deuxième sommet vient à manquer, sonne l'heure d'une solitude honteuse, ou plutôt hébétude irrémédiable. La solitude binaire, elle, n'est souvent que grégaire : manque de berger ou de moutons. | | | | |
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| solitude | | | Le nihilisme n'est pas une maladie de la volonté (Nietzsche), mais la santé du rêve. Le rêve est une volonté spiritualisée de se supporter tout seul ; la volonté est un rêve incarné de se mêler aux autres. | | | | |
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| solitude | | | Côté plaisant de l'état d'exil endémique : je ne m'adresse à mes patries perdues qu'en poèmes. Peut-on rédiger une requête, un bon de commande ou une réclamation à l'encontre d'un fantôme ? | | | | |
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| solitude | | | Sur l'origine citadine et théâtrale de l'anachorèse : on applaudit au tonneau de Diogène et au souterrain de Pythagore, parce qu'ils se trouvent au centre de la cité (et le brave Socrate passe le plus clair de son temps près de l'Agora) – la solitude publique aura un grand avenir ! Le dramaturge devrait ne consulter que le démiurge et savoir recréer l'illusion de la vie, même dans une Caverne de Platon ou, au moins, dans une cabane de Démocrite. Dans l'ordre croissant des idoles de F.Bacon, la caverne précède le théâtre : « tribu, caverne, foire, théâtre » - « Tribe, Cave, Market-Place, Theater ». Même Zarathoustra trahit sa montagne et son arbre, pour s’introduire en forêt et en ville, pour prêcher le surhomme. | | | | |
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| solitude | | | On peut en être presque certain : dès qu'un scribouillard orgueilleux proclame ne faire partie d'aucune école, ses copies sentiront l'air de sa vraie classe - de l'étable. Mon écrit sera là, où j'aurai trempé ma plume ; et l'encrier des rebelles est si souvent grégaire. La meute sévissant dans mes mots est plus collante que celle, dont je détache mes yeux. Tout bon écrit s'apprend à l'école-buissonnière de la vie, où les classes sont toujours surchargées de fantômes plus doués que moi. | | | | |
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| solitude | | | Dans ma première jeunesse, je me crois seul, mais, en réalité, je partage ma vue avec le monde entier. Ensuite, je me trouve une fratrie lucide, qui m'isole d'une majorité aveugle. Et je finis, avec mon esprit unifié avec la merveille de l'humanité, mais dans une solitude de mon regard, nostalgique de l'enfance. Une étonnante stabilité de l'union : l'âme et l'esprit, la fierté et l'humilité, le rêve et la raison. | | | | |
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| solitude | | | Paria nuisible en Russie (où est enterré le rêve), paria invisible en Europe (où le rêve est né), aurais-je mon heure de gloire risible en Amérique (où le rêve n'a jamais mis les pieds) ? | | | | |
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| solitude | | | Pour celui qui n'a pas accumulé un stock de sentiments, d'images, de mots, musicaux et libres, l'entrée en solitude signifiera un désert, animé par l'esprit de foires et dénué de mirages pour son âme. | | | | |
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| solitude | | | Le soi du geste et le moi du rêve - quand, miraculeusement, ils se rencontrent -, enfantent du toi de l'amour. Le soi, tout seul, mène vers les eux de masse ; le moi - vers le nous de race. | | | | |
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| solitude | | | Socrate et Jésus m'étaient fort sympathiques, jusqu'au jour, où j'aperçus, que leurs soliloques ou dialogues n'étaient qu'échos de places publiques. Mais Prométhée et Job devaient trop leur héroïsme à la flamme ou au fumier, où il me fallait du froid et du flair. Le moulin à vent m'obstruait la vue de l'île déserte du rêve, île en tant que terre promise de Don Quichotte. Et je leur préférai Hamlet et Faust, se contentant de fantômes pour bâtir de beaux dialogues, sous forme de soliloques décousus. Et s'ils sont si forts en philosophie, c'est que peut-être ils fréquentèrent la même Université allemande que Luther et Stavroguine. | | | | |
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| solitude | | | Dans mon enfance, les horizons se remplissent de choses trop visibles. Peu à peu, je les remplace par des chimères, qui sont mon soi ; et c'est ainsi que se referme, un jour, le cercle de ma solitude, mes ruines. Mais les ruines ont cet avantage acoustique : c'est le seul style architectural qui n'étouffe pas l'écho de mon enfance. | | | | |
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| solitude | | | Profite du désert comme d'un lieu des tentations et des mirages, et ne cherche pas à en devenir le seigneur, ce qu'une corne plus acérée, un sabot plus agile ou un poison plus dense mettraient si facilement en question. | | | | |
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| solitude | | | La bénie méconnaissance de soi-même ! Ne savoir ni se résumer ni se reconnaître et ainsi ne pas découvrir, à ses dépens, que seules comptent les formes - des emplois, des agendas, des rêves, - tandis que les fonds sont soumis au hasard et à l'indifférence. « Toutes les places dans la vie sont déjà prises, il ne reste que l'extrême hauteur »** - Tsvétaeva - « Alle Plätze im Leben sind schon besetzt - aber es bleibt doch noch das ganze Oben » - nous sommes tous des arbres : celui qui perd des feuilles se trouve dans la platitude de la vie, aux déracinés est promis le ciel. | | | | |
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| solitude | | | Dans la maison de l'être, quels sont les obstacles ? Le plancher - pour ma stabilité, la porte - pour mon mouvement, les murs - pour ma solitude, le souterrain - pour ma honte, le toit - pour mon rêve. Les obstacles franchis, il ne me resteront que des ruines, bien à moi, et où l'être et le devenir se voient à la hauteur de mon étoile, dont la lumière, nommé langage, se reconnaît aux ombres du Verbe, sans domicile fixe. Le propre des ruines est d'être toujours les mêmes, d'accueillir les ombres du langage, d'être la demeure de l'être : « Éternellement se bâtit la même maison de l'être » - Nietzsche - « Ewig baut sich das gleiche Haus des Seins ». | | | | |
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| solitude | | | Les chouettes, aigles et autres renards sont plutôt cachottiers, contrairement aux moutons. « Le monde n'est que franche moutonnaille » - La Fontaine. Le plus curieux, dans la moutonnaille moderne, c'est qu'elle se croit alliée de ces cachottiers. La solitude orgueilleuse emménage dans des fourmilières cossues, où le rêve commun élit sa résidence. | | | | |
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| solitude | | | Tous rêvent. Tous s'y attendrissent et croient y cultiver leur jardin secret. Mais peu détachent leur rêve - de la vie courante. Seul un rêve dévitalisé peut promettre de la hauteur ; les autres ne font qu'étendre l'espace vital pour se gargariser, après leurs dîners en ville, grégaires et repus : « Nous vivons, comme nous rêvons, - seuls » - Conrad - « We live as we dream - alone ». | | | | |
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| solitude | | | Le regard le plus borné est celui qui s'adresse à un clan ; il faut, au contraire, se tourner vers tous ou vers personne, c'est à dire vers ce qui n'existe pas. Tous : ton frère en souffrance ou une créature d'un Dieu inconnu ; personne : un poète sans forme ou un rêve sans fond. | | | | |
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| solitude | | | Te ciseler, plutôt que te chercher ou te bâtir ; l’orgueil, le marbre, les concours, les faits divers sont des matériaux des sculpteurs qui vivent sur les forums ; mais si ton milieu, c’est un désert, tu ne pourras te servir que de tes rêves, des mirages, que n’aperçoivent que des anachorètes égarés. | | | | |
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| solitude | | | Le mirage est ma destination ; le désert - le milieu qui le promet ; l'oasis - l'arrêt, où boire n'est qu'alimentaire et élémentaire et où ne doivent pas s'échanger les cargaisons ou fardeaux sans prix. Nietzsche se trompe de lieu et d'instant - et de gravité ! - des profanations : « La vie est une source de volupté, mais où la canaille vient boire, toutes les fontaines sont empoisonnées » - « Das Leben ist ein Born der Lust, aber wo das Gesindel mittrinkt, sind alle Brunnen vergiftet ». | | | | |
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| solitude | | | Le souci de la maison de l'être leur est étranger ; ils peuplent leurs plats écrits d'habitants sédentaires et interchangeables, au lieu de soigner le choix de bons matériaux, de bonnes verticalités, de bonnes ombres. « Les symboles - les éléments (feu, eau, vent, terre), les dimensions (hauteur et profondeur), les aspects (lumière et ténèbre) – sont la création d'une œuvre singulière, se confondant avec la métaphore vive » - Ricœur – cette demeure solitaire, à tour de rôle tour d'ivoire ou ruines, accueillera mes rêves de nomade. | | | | |
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| solitude | | | L'un des avantages de la solitude est que je ne remplisse pas de vétilles trop visibles nos vides communs et que je les peuple de fantômes – voilà ce que m'apporte le désert, contrairement à la forêt. Ce vide n'est pas moins béant dans la multitude, mais je n'y fourre que des choses ou des valeurs. Le vide du solitaire est conçu pour être peuplé de voix de Dieu ou d'autres spectres, en musique ou en mystique, non en mécanique ou en axiologie. Privé de la compagnie des hommes, le solitaire finit par se dire, que « l'amour des fantômes a plus de hauteur que celui des hommes »* - Nietzsche - « höher als die Liebe zu Menschen ist die Liebe zu Gespenstern », mais ce fantôme ne sera que la quintessence de l'homme réel - le surhomme imaginaire. | | | | |
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| solitude | | | Strictement parlant, on ne peut voir un fantôme à deux, puisque les yeux de deux êtres ont rarement la même accommodation, la même brillance ou la même larme. | | | | |
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| solitude | | | Un monde hostile pouvait servir d'écran opaque, où je pourrais projeter mes rêves. Maintenant, dans ce monde indifférent, je suis contraint de les faire revenir au seul regard éteint. | | | | |
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| solitude | | | La solitude, c'est, quoi qu'en pensent les blasés, - un manque d'hommes, un envahissement par des choses. Chamfort a tout vu de travers : « Dans la solitude, on pense aux choses et dans le monde on est forcé de penser aux hommes » - bien que les hommes eux-mêmes ne pensent plus qu'aux choses, et moi, dans ma solitude, ayant pour seuls témoins les choses, j'invente l'homme, libéré des choses et livré aux rêves. J'invente mon soi inconnu, je m'invente : « Le moi me contraint à l'inventer – lui que je ne vois jamais »*** - Valéry. | | | | |
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| solitude | | | Le message poétique naît soit du mot (du dialogue), soit de l'esprit (de la harangue), soit du regard (du monologue). Du don, du travail, du rêve. Se saouler, ciseler, s'isoler. Je reconnais n'avoir ni don ni zèle, - que des ailes. | | | | |
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| solitude | | | Le rêve que je scelle, c'est moi-même. Plotin appelait bien à « sculpter sa propre statue », mais préconisait le regard comme ciseau éphémère, pour laisser les niais se lamenter sur les grands hommes sans effigies ni statues, dans les places publiques. En fin de compte, c'est peut-être le seul moyen de régler le problème des fétiches et des idoles (la noblesse et l'intensité de Nietzsche - sur le piédestal du dieu mort). | | | | |
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| solitude | | | Le point commun entre les ruines et la tour d'ivoire - ne pas être habitables, être les lieux, où le regard ne se donne qu'au rêve. Il faut « construire à une hauteur, que tu n'es pas capable d'habiter » - Ibsen. | | | | |
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| solitude | | | L'un des aspects les plus originaux de notre époque : le troupeau aux bas appétits chasse des hauteurs tout ermite porteur de sermons pas assez nourrissants. Heureusement, il n'y a pas que des hauteurs des pâturages, mais aussi celles des naufrages, que n'atteignent que les porteurs d'un souffle fort, d'une grande voile ou d'un beau message à confier à une bouteille. | | | | |
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| solitude | | | Les passions collectives ne sont qu'hystéries urbanisées ; la vraie passion ne peut naître que dans la solitude, hantée par des mirages : « Les grandes passions sont solitaires, et les transporter au désert, c'est les rendre à leur empire » - Chateaubriand - les petites passions les y suivent rarement : « Rigoler dans un désert – comble de goujaterie » - Berdiaev - « Чувствовать себя весело в пустыне есть пошлость ». | | | | |
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| solitude | | | Le désert est notre destination commune ; pour le justifier ou glorifier, deux démarches : trouver les meilleures pistes ou les plus riches caravanes, ou bien faire voir des mirages, pour croire en oasis. « Dante ou la ligne droite ; Pétrarque ou le pointillé sans fin » - Paz - « Dante o la línea recta ; Petrarca o el continuo zigzag » - une minéralogie aboutissant à St-Antoine ; une passion menant à St-Augustin. | | | | |
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| solitude | | | Le silence comme support de notre musique intérieure, l'exil comme ambiance de nos rêves, la maîtrise comme outil de nos prières - et si c'étaient les seules tâches que l'âme aristocratique formulerait à l'esprit démocratique ? | | | | |
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| solitude | | | Mes rêves sont beaucoup plus près de moi que mes idées. Les idées sont des lumières ou des étincelles, mais je me reconnais mieux dans mes ombres. « Les rêves sont des ombres muettes de la pensée » - G.Spaeth - « Грёзы - немые тени мысли » - l'obsession par la pensée claire rend souvent sourd à la musique des ombres. | | | | |
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| solitude | | | Trois manières de perdre de vue un visage : le fondre dans l'étendue d'une foule, l'ensevelir dans la profondeur de ma mémoire, le laisser échapper dans la hauteur de mes rêves. Et je lui tendrai la main, l'oreille ou le regard. | | | | |
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| solitude | | | Fuyant toutes les marches, j’ignore la mienne, sur les échelles collectives. Quant on s'adonne surtout au rêve, placé en hauteur, toute échelle ne peut servir que pour descendre, perdre de la hauteur. Je préfère être ignoré que mesuré. | | | | |
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| solitude | | | Le fruit invite la famille, l'ami, le collègue ; la fleur n'est à sa place que seule : dans une main d'amoureux, dans une prairie, sur une tombe. La rose n'est à personne - Niemandsrose ou Роза-Никому (Celan et Mandelstam) ; « le rêve de personne sous tant de paupières » - Rilke - « Niemandes Schlaf unter so viel Lidern ». Elle est un climat, elle fait oublier les saisons : « La rose meurt hors saison » - Horace - « rosa sera moretur ». Bref, une rose impossible : « Toujours improbable paraît la rose » - Goethe - « Unmöglich scheint immer die Rose ». | | | | |
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| solitude | | | Le mot désert a plus d'acceptions divergentes que l'arbre ; la lamentation sur le vide croissant, vide désertique d'idées, d'intelligence ou d'idéaux, est la lecture la plus courante et bête. Le désert décroît. Surtout à cause de l'incapacité de voir ou de provoquer des mirages et de la rationalisation et de la collectivisation des caravanes solitaires de rêves. « Malheur à celui qui porte en soi des déserts » - Nietzsche - « Weh dem, der Wüsten birgt », car il mourra de soif, faute d'oasis. | | | | |
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| solitude | | | Celui qui cherche la liberté ou la vérité, se retrouve dans un désert (avec Moïse ou le Jésus tenté) ou sur une montagne (avec le Jésus tentant ou Zarathoustra) ; celui qui ne tient qu'au rêve, reste avec le mirage et la hauteur. | | | | |
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| solitude | | | Le rêve complète l'espace et le temps comme sphères de notre existence ; je ne vécus ni dans l'âge de mon soi connu, ni dans notre espace, ni dans votre temps, je vécus dans le rêve de mon soi inconnu - ni mémoire, ni langue, ni traces. | | | | |
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| solitude | | | L'exil et la solitude m'éloignent des soucis prosaïques autour du Vrai, réveillent les hautes cordes, poétiques et créatives, du Beau, me laissent en compagnie du Bien profond et irréalisable. Bref, des rêves, inventés et personnels, évincent la réalité, collective et véridique. Les meilleurs diseurs de vérités furent toujours des rats de bibliothèques. | | | | |
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| solitude | | | Ce n'est pas la différence qui se trouve à l'origine de la solitude, mais bien la différance, celle entre le rêve et le geste, que les autres effacent dans une simultanéité impossible pour tout candidat à la tanière. | | | | |
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| solitude | | | J'aime la triade, qui manqua à l'enfance de Sartre : sans hériter ni l'ombre ni le regard, presque sans nom - en effet, ce sont les premières choses à inventer pour avoir droit au soi. Orphelin de nom, ignorant la première lumière et livré aux choses - telle fut mon enfance, d'avant le premier conte de fées, qui me débarrassa et de choses et de noms et me voua à leur réinvention : « Une chose perdue cherche un nom perdu » - Shakespeare - « A lost thing looks for a lost name ». | | | | |
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| solitude | | | Ils installent leurs émotions dans les salons de la pensée, dans les chambres de leurs instincts, dans les bureaux de leurs intérêts. Dans mes ruines, j'évite ces privautés avec la vie ; elles connaissent les passages secrets vers les souterrains fermés de la honte ou vers les toits ouverts vers le rêve. | | | | |
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| solitude | | | Je ne connus pas de routes révélatrices, menant aux illuminations d’adultes de Damas, Tolbiac, Gênes, Sils-Maria ; la seule douce lumière, qui m’accompagna dans tous mes sentiers-impasses, provenait des contes de fées, que, lorsque j’avais cinq ans, me lisait ma mère. Ses yeux bleus, pleins de fatigue, d’amour et de larmes, m’ouvrirent les chemins ne menant nulle part, où je décidai de demeurer, tant que je pouvais garder mes yeux fermés, l’azur de mon regard rejoignant celui du rêve. | | | | |
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| solitude | | | En multitude, on calcule le droit universel ; en solitude, on rêve du devoir personnel. Les Grecs furent plus solitaires que les Romains. | | | | |
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| solitude | | | Quand un individu ne dépasse la foule qu’en étendue intellectuelle, il vit le drame (externe et bien plat) de sa supériorité ou de son mépris ; mais lorsque un individu se place en hauteur, sans contact immédiat avec la foule, il vit la tragédie (interne et fatale), tragédie du gouffre qui sépare le rêve de son soi inconnu et la réalité de son soi connu. Le poète, hautain et ironique, est toujours plus intelligent que le profond philosophe, idéaliste ou existentialiste. | | | | |
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| solitude | | | Je ne choisis pas la folie du rêve ; c’est la vie qui m’expulse et me propulse vers les ténèbres plus hospitalières qu’elle. « Laisse-toi t’enivrer, mon âme, s’il ne te reste que l’ivresse » - Pasternak - « Давай безумствовать, сердце моё, если ничего, кроме безумства, нам не осталось ». | | | | |
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| solitude | | | Quant à la honte, je n’en connais que la honte de solitaire, lorsque mon rêve est le juge, et mon action – le délinquant. La honte devant autrui est de la lâcheté. | | | | |
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| solitude | | | Aujourd’hui, plus un homme possède de qualités spirituelles ou sociales – intelligence, dynamisme, indépendance – plus profondément il s’englue dans le troupeau. La solitude n’engloutit que l’homme de l’âme, c’est-à-dire du rêve. Et puisque les âmes se raréfient, les multitudes s’épaississent. | | | | |
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| solitude | | | Le bonheur est l’instant, où l’émerveillement de tes yeux ouverts, qui contemplent le monde, est égalé, en intensité ou en beauté, par la merveille de tes yeux fermés, qui en créent le rêve. Et cette contemplation et cette création ne sont pensables que dans la solitude. « On ne connaît le vrai bonheur que dans la solitude »* - Tchékhov - « Истинное счастье невозможно без одиночества ». | | | | |
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| solitude | | | La race de solitaires s’éteignit il y a cent ans. Et ce cataclysme ne fut pas provoqué par un mouvement moutonnier de manants, mais plutôt par la révolte des sentiments presque aristocratiques contre la domination du fort et par la compassion pour le faible. Le souci d’une conscience noble se transforma en obsession par des causes communes et mécaniques. Le rêve individuel se mua en action collective. « Rien au monde ne me répugne autant que l’action collective »** - Nabokov - « На свете нет ничего столь же мне ненавистного, как коллективная деятельность ». | | | | |
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| solitude | | | Toutes les médiocrités diplômées stigmatisent la bêtise de leurs semblables, qu’ils fréquentent tous les jours (et qui leur répondent par la même morgue), et finissent par s’auto-proclamer solitaires incompris. Le vrai solitaire a un désert, naturel ou inventé, autour de lui, où il rêve d’une fraternité introuvable, les yeux humblement baissés. | | | | |
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| solitude | | | J’aime ma permanente sensation d’exil, puisqu’elle est sans nostalgie ; ma patrie est le ciel, je m’y rends sans papiers, sans souvenirs d’enfance, sans permis de séjour ni de retour ; les seuls moyens de transports y étant mes rêves non-communs. | | | | |
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| solitude | | | Au bout de quelques générations, tout ce qui s’adressait aux masses (élites ou foules) perd sa valeur émotive et laisse indifférente la génération courante. La grande poésie se maintenait grâce aux solitaires, qui y trouvaient l’écho de leurs rêves ou de leurs chagrins. Aujourd’hui, la vraie poésie s’éteignit faute de solitaires. | | | | |
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| solitude | | | Leurs narrations de batailles, de casernes, de machines me maintiennent dans un état banal de veille. Et moi, je cherche la liberté et l'inaction du rêve. La seule écriture, qui m'intéresse, est celle d'une île déserte, avec des images et actes à la Robinson (au sens que donne à cette métaphore Valéry, puisque le vrai Robinson ignore la solitude et que connaissent les mondains Ch.Harold ou E.Onéguine). | | | | |
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| solitude | | | La solitude recherchée, dans les forêts, les villas, les pays exotiques, – suite aux déceptions ou débâcles dans la société – est une rigolade de repus. Une vraie solitude, comme un vrai désert, est en nous ; seulement, pour s’en apercevoir, il ne suffit pas d’avoir les yeux, il faut posséder son propre regard, dont nous munit notre soi inconnu, notre inspirateur de rêves et de retraites. | | | | |
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| solitude | | | Le monde nous fournit les objets de nos actes, de nos rêves, de nos pensées ; mais ces objets passent par deux filtres disjoints – le nous ou le je. Le premier nous déverse autant de choses justes que de choses niaises ; je constate, sans vergogne, que le second, chez moi, est beaucoup plus exigeant, en éliminant tant de flots de niaiseries, qui s’invitent à ma plume, mais sont éconduites par mes contraintes. | | | | |
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| solitude | | | Quand l’objet le plus passionnant d’un sujet est le sujet lui-même, ce sujet est un Narcisse ; le lac est la vie, et la représentation – le regard, le rêve. | | | | |
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| solitude | | | La disparition des rêves des uns explique la disparition de la solitude des autres, car la solitude naît du rêve secret d’un être cher et introverti, du rêve où tu es absent. | | | | |
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| solitude | | | La solitude dans le réel ou dans l’imaginaire : en Russie, tant de folies, de mensonges, d’aberrations n’empêchaient pas mon rêve de se sentir parmi les siens ; en France, une culture délicate, une liberté respectée, une dignité spontanée rendaient ma réalité pleine de sérénité. En Russie – une horrible solitude dans le réel ; en France – une triste solitude dans l’imaginaire. | | | | |
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| solitude | | | Il ne faut pas opposer, systématiquement, la raison – au désir ou au rêve. La raison d’un solitaire est plus noble que le désir d’un grégaire. | | | | |
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| solitude | | | Je suis reconnaissant à l’Internet, pour un surplus de solitude qu’il m’apporta : il mit les bibliothèques et les musées du monde entre mes quatre murs, en me mettant en compagnie des hommes imaginaires et en m’évitant de croiser les hommes réels. Ceux-ci y cherchent la foule, qui alimenterait leur petit amour-propre ; moi, j’y trouve un moyen de plus, pour entretenir mes soifs et appuyer mes amours. | | | | |
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| solitude | | | On peut penser, rire, travailler ensemble, mais on ne crée ni rêve ni pleure que seul. | | | | |
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| solitude | | | Dans le futur, tu n’es qu’une souche inerte, dans un noir sans la moindre étincelle ; dans le présent, tu es partie interchangeable d’une forêt monolithique ; dans le passé tu peux être auteur de racines, de fleurs, de sèves d’un arbre ou d’une forêt, peuplant tes souvenirs ; être hors du temps, c’est t’occuper de canopées, d’élans, de rêves. | | | | |
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| solitude | | | Beaucoup de mes rêves tendaient vers la réalité ; un seul réussit – ce livre. Beaucoup de mes désirs cherchaient de l’amitié ; un seul devint réel – l’amitié du contemporain, le plus noble du monde. Assez de raisons, pour me sentir heureux. Heureux tragique, puisque ce bonheur va s’éteindre, sans laisser la moindre trace ; la consolation – l’extase de race est au-dessus de l’emphase des traces. | | | | |
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| solitude | | | Dans la vie, l’égoïsme intellectuel s’appelle nihilisme, et dans le rêve – narcissisme. Dans les deux cas – le culte du commencement individuel. | | | | |
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| solitude | | | Dans la vie réelle, la pureté ne peut être qu’une minauderie ; dans la vie imaginaire, qui ne survient qu’avec une vraie solitude, la pureté devient, presque automatiquement, un rêve. Ne sont purs que les rêves du solitaire. | | | | |
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| solitude | | | La solitude que tu tournes vers l’éternité symbolique, ou la solitude puisque tu te détournes de tes contemporains réels – une pose noble ou une position ordinaire. | | | | |
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| solitude | | | Dans tout ce qu’on continue, aujourd’hui, d’appeler, par inertie, littérature, il est facile d’accéder au sens, mais le rêve y est introuvable. Tout est narré, rien n’y est chanté. Au moins, personne ne se détache du réel avec plus de mépris ou d’indifférence que moi. Et personne ne crée autant de mélodies pour les songes que moi – et je suis tristement seul comme quelqu’un qui serait catalogué – sans profession, fredonnant mes chants entre mes quatre murs, sous les ponts, dans les collines arides et désertiques. La solitude est la seule défaite, intransformable en salutaire surnage. | | | | |
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| solitude | | | Quelle que soit ta noble conviction, elle sera, à coup sûr, partagée aussi par quelques ploucs indignes ; et tu devrais avoir honte de telles assemblées. Vis plutôt de tes illusions ; même inarticulées, elles se tourneraient vers un frère ; ainsi, au moins, tu protégeras d’intrusions indésirables ta solitude. | | | | |
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| solitude | | | Tant de faux solitaires traversent des océans ou escaladent des falaises, sans se séparer, au fond d’eux-mêmes, de la réalité commune. Les vrais solitaires, obsédés par leurs rêves secrets, je les croisai à Moscou et à Paris. | | | | |
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| solitude | | | Le seul bénéfice que je tirai de la lecture des sages est la résolution de ne pas abandonner ma liberté et ma solitude, puisque aucun ne me surclasse ni en profondeur de l’intelligence ni en hauteur de la noblesse. Quant à l’étendue, elles se ramène, chez les autres, à une mémoire d’éléphant sur les parcours des sages d’antan. Chez moi, elle se manifeste dans des ruines du rêve (où gît l’art millénaire expiré) ou dans le large réel (qui ne promet que des naufrages). | | | | |
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| solitude | | | Je réalisai tout ce dont je rêvais dans ma première jeunesse. Personne ne l’admire ni le reconnaît ; pourtant je ressens cette solitude comme une immense gloire – je suis digne de mon seul Interlocuteur, si présent dans mes rêves et si absent dans la réalité, et dont l’inexistence rendit mes extases d’autant plus pures. Sa reconnaissance surclasse la non-reconnaissance par ma minable époque. | | | | |
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| solitude | | | Au même âge, où je m’émerveillais, pour la première fois, des contes de fées, j’acquerrais la certitude que je vivrais en marge de la société sans princesses, sans chats bottés, sans citrouilles se métamorphosant en carrosses. | | | | |
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| solitude | | | Le regard recrée ce dont les yeux fermés rêvent ; les yeux ouverts des moutons ne font que fixer le réel. « La foule a trop d’yeux pour avoir un regard »** - Hugo. | | | | |
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| solitude | | | Dans ta jeunesse, la révulsion par le réel individuel rend plus intense ta pulsion pour les rêves ; ton expulsion du réel social, à l’âge adulte, ne rend cette pulsion que plus flasque – c’est l’une des sources de tes tragédies. | | | | |
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| solitude | | | Autour de moi, le désert croît, le mirage trompeur est trop près et le rêve fidèle – trop loin – l’une des raisons pour chercher une impondérable hauteur et se débarrasser du poids des horizons. | | | | |
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| solitude | | | Dans la vie, tu n’échapperas jamais à la solitude, mais dans le rêve, en particulier – dans la création, tu auras toujours un voisin, un ami, un complice. « La noblesse du métier d'écrivain est dans la résistance au consentement à la solitude » - Camus. | | | | |
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| solitude | | | Pour être digne d’être consolé, il faut que tu sois Narcisse, te moquant des déceptions ou frustrations grégaires et sachant purifier et clarifier la surface, provisoirement trouble, du Lac, réfléchissant tes hauts rêves, solidaires de la profondeur de tes naufrages. | | | | |
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| solitude | | | La solitude comme réalité matérielle est humiliante et désespérante ; comme rêve spirituel, elle te gratifie de fierté et d’espérances. | | | | |
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| solitude | | | Ton soi inconnu est ton interlocuteur idéal ; il est dépourvu de langage, comme Dieu ou ton propre rêve, et tu t’adresseras à lui, pour être surpris par ta propre création, imprévisible et solitaire. | | | | |
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| solitude | | | L’ange muet fraternise avec mon soi inconnu, cachottier et divin ; la bête bavarde s’insinue dans mon soi connu, ouvert et humain. Pourtant, l’amoureux et l’artiste, dans leurs rêves, écoutent l’ange, et dans leurs réalités, se soumettent à la bête. « Il n'y a pas d’œuvre d'art sans collaboration du démon » - A.Gide. | | | | |
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| solitude | | | Se réfugier dans une hauteur permet de se prémunir contre l’exil dans l’espace (séparation avec une patrie) et l’exil dans le temps (séparation avec une époque). L’esprit s’exile, l’âme s’envole. Les yeux s’épouvantent devant la profondeur du réel ; le regard crée l’enthousiasme du haut rêve. | | | | |
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| solitude | | | La bête, en toi, par ses actes visibles, aspire à la reconnaissance par les autres ; ton ange, en proie aux rêves invisibles, ne déploie ses ailes qu’une fois seul. | | | | |
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| solitude | | | L’adversaire le plus incorruptible de la vie s’appelle rêve. L’intellectuel moderne vit des mêmes vicissitudes que la foule et il désapprit à rêver, comme tous les autres. Je corrigerais Lucain : « Le genre humain vit grâce à quelques hommes » - « Humanum paucis vivit genus » - le genre humain rêvait grâce à quelques poètes. | | | | |
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| solitude | | | La philosophie est affaire des solitaires, vibrant de leurs élans ou de leurs angoisses, dans leur vie ou dans leur rêve ; plus elle s’occupe de contrats sociaux, plus mesquine et démagogique elle est. Mais la foule devint seul juge de toutes les productions artistiques (et la philosophie ne peut être qu’un art), ce qui transforme tous les agoraphobes potentiels en agoraphiles réels, sous la pression des verdicts publics impitoyables. | | | | |
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| solitude | | | L’homme de troupeau suit la règle ; l’homme d’élite suit la raison ; le solitaire, dans sa tour d’ivoire, loge les règles et les raisons dans des dépendances de laquais, son rêve seigneurial est tourné vers son étoile. | | | | |
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| chœur souffrance | | | VÉRITÉ : À celui qui souffre, la vérité est contre-indiquée. Elle fait ouvrir les yeux au moment de l'anesthésie. Une intense cure d'illusions et des boues gorgées de fausses promesses calment les plaies mieux que les coutures d'un esprit raisonneur, spécialiste de surfaces et d'épidermes. Vivre de vérités est juger le corps d'après ses balafres. | | | | |
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| souffrance | | | Les souffrances, auxquelles je compatis le plus, sont des déficiences du rêve : manque d'oreilles (les mots se perdent), manque de bouche (les mots ne naissent plus), manque de regard (les mots ne s'envolent pas). La danse des images s'appelle songe, leur marche s'appelle veille. Ce sont les songes qui enfantent la souffrance (et non pas l'inverse, Aragon) ; la veille la stérilise ou l'anesthésie. | | | | |
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| souffrance | | | Toute action passionnée et toute pensée profonde finissent par nous désespérer ; et l'espérance ne peut venir que des rêves, ayant emprunté la passion aux actions et transformé la profondeur réfléchie en hauteur réfléchissante. Toute visée de finalités nous affligera ; seul un culte des commencements rêveurs nous consolera. | | | | |
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| souffrance | | | Mes rêves ne se sont jamais tenus debout, et mes ruines ne sont pas des ruines des idéaux (dans lesquelles se vautrait le jeune Cioran), elles sont le seul écrin à l'abri des appétits du chaland mesquin - de toi, fat ou calculateur. Je préfère l'habitude de mes ruines à : « Ils vivent dans des ruines de leurs habitudes » - Cocteau. | | | | |
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| souffrance | | | Face au malheur, se réduisant au faible pouvoir d'achat, je suis à court de sympathie, car je sais d'avance, que le meilleur remède est dans davantage de lucre et de machinisation dans la société. Je ne suis sensible qu'au malheur de ne pouvoir vivre (de) mon rêve et de devoir cacher ma honte. La réalité et le rêve auraient dû avoir la différence symétrique vide ; lorsqu'ils interagissent comme des vases communicants - plus la réalité me blesse, plus robuste en sort mon rêve - le rêve y est mesquin, même s'il est puissant. | | | | |
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| souffrance | | | Le finale du réalisme, c'est la misérable liberté de toute illusion, qui noircira toutes les espérances réfutées. Tiens au romantisme, sa genèse - blanchiment du désespoir prouvé. « L'espérance nous est donnée à cause des désespérés » - Benjamin - « Nur um der Hoffnungslosen willen ist uns die Hoffnung gegeben ». | | | | |
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| souffrance | | | Ô mes rêves intouchables, le crépuscule vous a touchés et l'aube n'a rien à y dissiper. | | | | |
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| souffrance | | | Les inconscients, s'adonnant au rire et à la danse, - les seuls heureux de la terre ! De l'incapacité de jouir naît le souci du savoir, de la puissance ou du rêve, qui mène, inéluctablement, au désespoir. Le malheur, c'est qu'au rire jeune succède toujours un rire jaune. | | | | |
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| souffrance | | | Je connus sur ma peau toutes les formes de souffrance, qui se prêtent à la grandiloquence des plumes sensibles, et je dis qu'elles ne comptèrent presque pour rien au fond de mon écrit. C'est à ce que nous n'avons jamais vécu, par exemple à nos rêves, que nous devons notre essence. « Notre caractère est déterminé plutôt par l'absence de certaines expériences que par des expériences réelles » - Nietzsche - « Unser Charakter wird noch mehr durch den Mangel gewisser Erlebnisse als durch das, was man erlebt, bestimmt ». | | | | |
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| souffrance | | | M’est avis que l’enfer, c’est la lumière, la transparence, la solitude interdite, la souffrance du rêve impossible ; et le paradis serait la nuit, la joie des ombres, la patrie du rêve, la source des audaces. La volupté des pensées et des pulsions ne se conçoit que dans la nuit. | | | | |
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| souffrance | | | Pour accepter la musique de la vie, que chantent, authentiques, les sirènes, mon ouïe doit supporter tant de souffrances, de ces sombres contraintes, sans lesquelles mon étoile n'aurait peut-être pas eu tout son éclat. Mais tant d'adorateurs de caps en continu cherchent à me dévier de mes constellations, et me conseillent de boucher les oreilles. L'utopie, minable, c'est le bon havre ; la musique, c'est la réalité, profonde et intense. « La vie est faite de sauts entre les faits et les rêves ; entre les deux - aucun havre » - Tchaïkovsky - « Жизнь есть чередование действительности с грёзами - пристани нет ». | | | | |
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| souffrance | | | Pourquoi, derrière une souffrance, pressent-on venir un songe ou un amour ? - mystère. L'un de ces cas si rares, où l'apparition des ombres devance la lumière et en est une promesse. La souffrance dresse un écran opaque, sur lequel l'inconnu projette la lumière. | | | | |
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| souffrance | | | Dieu munit l'homme de rêves et d'angoisses ; la machinisation générale les réduisit en projets à calculer et en objets à contrôler. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance abîme toujours notre fond placide, mais elle produit souvent des effets bénéfiques ou iconoclastes sur la forme de nos rêves échevelés. « Par la souffrance, je fus brisé et plié, mais pour prendre une meilleure forme »** - Dickens - « Suffering : I have been bent and broken, but into a better shape ». | | | | |
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| souffrance | | | Le bonheur est question des certitudes faciles ; c'est pourquoi la canaille heureuse prolifère et la souffrance marque le front et l'âme de celui, rare, qui ignore les passerelles entre le bien dont on rêve et le bien que, soi-disant, on fait. « Ne pas comprendre si un homme est bon ou mauvais signifie, certainement, qu'il est malheureux »** - Klioutchevsky - « Когда не поймёшь, добрый ли человек или злой, можно смело сказать, что он - несчастный ». | | | | |
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| souffrance | | | Des désillusions, des désenchantements, des trépas, ce ne sont que d’horribles banalités ; notre tragédie est ailleurs - c’est que ni l’amplitude de nos actes ni la profondeur de nos mots ne parviendront jamais à embrasser ou à rendre la hauteur de nos rêves muets, de nos dons musicaux, de nos passions inarticulables. Tout le génie de Tchékhov est dans cette vision désespérante. | | | | |
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| souffrance | | | Les ruines sont un excellent refuge pour la plupart des misères ou des jouissances humaines. Mais il faut un rêve ou un amour, pour se passer de toits, se croire dans un château ou sur une étoile, se prendre pour des naufragés heureux. « La vie ne semble souvent qu'un long naufrage, dont les débris sont l'amitié et l'amour » - G.Staël. | | | | |
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| souffrance | | | L'éternel retour de Nietzsche est tragique puisque éphémère ; le einmal, nur einmal (une fois, qu'une fois) de Rilke ou le never more (plus jamais) de Poe sont comiques puisque réels. Le retour à chercher n'est pas celui du jour et de la nuit, du sommeil et de la veille, mais de la réalité et du rêve, ou de la réalité et de la mémoire, la réalité se définissant ensuite par l'intensité entretenue des songes ou des représentations. Ce retour éphémère, ce sacrifice du nouveau, entretient le bonheur éphémère, le seul digne de notre fidélité. | | | | |
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| souffrance | | | Qu'on le veuille ou pas, le cerveau en éveil est la meilleure berceuse du désespoir et le meilleur interprète des espérances de l'âme. | | | | |
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| souffrance | | | J'ai beau n'être adepte que d'une ivresse d'étiquettes, de sobres bourreaux me privent de bouteilles. Et mes messages restent sans enveloppe spiritueuse ni houle porteuse. Je rêvais de couler sobre, et je coulerai ivre, avant de pouvoir appliquer cette bonne recette : « Ce que, ivre, tu jurais de faire, fais-le sobre » - Hemingway - « Always do sober what you said you'd do drunk ». | | | | |
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| souffrance | | | Entre ma naissance, où j'étais le seul à pleurer, et ma mort, où je serai, peut-être, pleuré par les autres, la larme n'ennoblit plus la vie, ni la joie - la mort. Mes paupières fermées, qu'ils découvrent mon regard, mon rêve ou mon ironie ! « Ci-gît moi, tué par les autres » devint, pour le regard de Valéry : « un long regard sur le calme des dieux ». Pour le rêve de Rilke : « enseveli sous le poids des paupières, tu n'es plus rêve de personne » - « Niemandes Schlaf zu sein unter so viel Lidern ». Pour les larmes de Tsvétaeva : « Plus envie de rire » - « Уже не смеётся ». Pour l'ironie de Gogol : « Je rirai un jour avec mon mot amer » - « Горьким словом моим посмеюся ». | | | | |
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| souffrance | | | Les déceptions devraient ne frapper que l'esprit et laisser intactes les extases acquiescentes de l'âme. Tout ce qui découle des déceptions quitte le domaine du lyrique, pour s'installer dans le mécanique. Si je suis déçu même dans l'éphémère, c'est que j'avais certainement mal rêvé. | | | | |
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| souffrance | | | La victoire spirituelle sur ou par la souffrance - ces deux voies vers le salut chrétien sont également vaines : la première, à cause du moyen (c'est à l'âme et non pas à l'esprit qu'il revient de maîtriser la souffrance), la seconde, à cause du but impossible (la souffrance ne s'apaisant que dans une résignation). Il faut voir dans la souffrance une contrainte divine, qui aide à vouer nos meilleurs regards au rêve et non pas à la réalité. | | | | |
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| souffrance | | | Notre faculté d'analyse conduit inexorablement au désespoir irréfutable ; heureusement, notre faculté de synthèse produit quelques illusions bancales mais salutaires. Le philosophe devrait n'exercer que deux fonctions : synthétiseur des consolations ou analyseur des langages. Le philosophe analytique est exclu, par définition, de la première guilde. | | | | |
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| souffrance | | | Prendre l'absurdité de la vie au sérieux, c'est ainsi qu'ils veulent consoler l'homme ! Prendre de haut le sens profond du rêve, - même si ce n'est pas très intelligent, sur cette voie on peut tomber, par hasard, sur une vraie consolation. | | | | |
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| souffrance | | | Le premier souci de l'homme est d'être consolé, mais aucune consolation rationnelle ne survit à une grande souffrance. Seule une consolation esthétique ou poétique, c'est à dire s'attachant aux illusions ou aux rêves, est envisageable, et la réussir, c'est être doublement philosophe – irradier la pitié et le verbe. | | | | |
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| souffrance | | | Impossible de nous débarrasser ni du désespoir ni de la croyance ; mais sur la gamme qu'ils forment il est loisible au talent philosophique de composer une musique de consolation. L’espérance n’est que frêle croyance, bâtie au-dessus de la certitude du désespoir : « Le contraire de désespérer, c'est croire » - Kierkegaard. Le contraire de désespérer, c’est s’enthousiasmer pour un rêve sublime et impossible. | | | | |
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| souffrance | | | En songeant aux conditions les meilleures pour une écriture, au ton et à la pénétration, dont je rêve, je jalouse les destins antithétiques de ceux qu'enviaient Tolstoï ou Cioran - ceux des bagnards ou des persécutés - et pour un objectif inverse au leur - plus d'authenticité et d'humilité. Je jalouse J.Joubert ou H.-F.Amiel, leurs salons parisiens et leurs chaires helvètes, où la bile et la peine attestent une totale et orgueilleuse invention. | | | | |
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| souffrance | | | Les plus belles des larmes nostalgiques, celles qui pleurent ce que j'avais réussi à garder inconnu, ce dont je n'avais jamais effleuré la surface, ce que je n'avais approché qu'à coups d'ailes. Ce qui était passé par mes mains, en revanche, pourra rester dans les archives de mon insignifiance. | | | | |
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| souffrance | | | Sur son lit de mort, l'homme se retrouve dans l'état, dans lequel il est né : sans cheveux, sans dents et sans rêves, qui lui permirent, à l'âge décent, d'apprécier le goût, la caresse et l'émoi. Et il finira par retomber dans la seule chose, qu'il savait faire à la naissance, - dans les pleurs et gémissements. | | | | |
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| souffrance | | | Dans la vie affairée, la vue des choses qui comptent efface, impitoyablement et mécaniquement, le passé et éteint le regard ; un grand avantage de la souffrance est de nous inonder de souvenirs et de rêves. « La mort est toute de souvenirs, et la vie est si oublieuse » - Akhmatova - « Как жизнь забывчива, как памятлива смерть ». | | | | |
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| souffrance | | | Tant de litanies et de lamentations des philosophes sur le désespoir, cet état naturel, évident, commun à tous, tandis que l'espérance et le rêve sont des états artificiels, inventés, rares et intenables, ce qui aurait dû leur attirer l'intérêt des plumes authentiquement philosophiques, dédiées à la consolation et non pas à la désolation. | | | | |
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| souffrance | | | Pour exister virtuellement, c'est à dire dans le rêve, il faut renoncer à l'existence câblée. Comme, en renonçant au sens courant des mots, la poésie élève le mot jusqu'au concept sonore, le son précédant le sens, la musique dominant le bruit. | | | | |
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| souffrance | | | Le sage se reconnaît par l'importance qu'il accorde aux utopies, aux rêves, aux mystères. Et donc, en cherchant l’absence de douleur, cette chimère inaccessible, il a de bonnes chances d'accéder au plaisir encore plus chimérique, plus près du rêve. Mais plus que de bonnes bottes, il aura besoin des ailes. | | | | |
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| souffrance | | | Leurs souffrances surgissent à leur réveil (après leurs rêves de réussites) ; la vraie souffrance accompagne et anime le rêve (se déroulant au milieu des ruines et des chutes). | | | | |
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| souffrance | | | Dans l'état anesthésié, l'homme s'attache aux choses et aux règles et oublie la musique et l'élan. Dans la souffrance, l'homme retourne à son destin, qui est la tragédie comme l'est toute musique. « Toute douleur qui ne détache pas est de la douleur perdue » - S.Weil. Le nombre de nos points d'attache restant le même, il s'agit de s'attacher aux noyaux invisibles, aux rêves : « On meurt de l'essentiel, lorsqu'on se détache de tout » - Cioran. | | | | |
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| souffrance | | | Dans les moments cruciaux, on doit faire un choix exclusif entre vivre ou rêver. L'espérance aide à rêver l'incommensurable, non à vivre en mesures. Donc, peut-être, « l'espérance ne peut pas vivre sans objet » - Coleridge - « hope without object cannot live » - elle peut faire rêver de l'immatériel. | | | | |
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| souffrance | | | Être jeune, c'est ne pas se laisser envahir par des faits ou leurs souvenirs. « La faculté d'oubli est le secret de l'éternelle jeunesse ; nous vieillissons à cause des souvenirs » - E.M.Remarque - « Vergessenkönnen ist das Geheimnis ewiger Jugend. Wir werden alt durch Erinnerung ». Le rêve, lui, ne s'écrit pas en chiffres, il s'écrit dans l'air et non pas dans la mémoire. | | | | |
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| souffrance | | | L'optimisme : l'espérance matinale, face au désespoir vespéral, le rêve nocturne face à la réalité diurne. Le pessimisme : « Lui, avec la prémonition matinale des désastres du soir, moi – avec mon angoisse nocturne au-dessus des joies du jour » - Berbérova - « Он с утренними предчувствиями вечерних катастроф, я с ночными тревогами о дневных радостях ». | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance : le Bien individuel ne trouvant plus de traductions ni en gestes ni en paroles ni en regard ; le Beau d'élite devenant insipide et perdant toute appétence ; le Vrai collectif étouffant toute illusion, toute consolation, tout rêve. Son contraire : l'assurance du bien, l'inertie du beau, la paix du vrai. | | | | |
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| souffrance | | | C'est dans le sommeil qu'apparaît nettement notre propension au chagrin ou à la joie. Malheureusement, pour raconter son rêve, il faut se réveiller (« somnium narrare vigilantis est » - Sénèque). Le cafard est un subterfuge des cachottiers de la joie. On n'aime la félicité que nimbée d'un front enténébré. | | | | |
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| souffrance | | | L'excès de pessimisme donne des ailes à ma révolte, l'excès d'optimisme m'enfle de résignation, celle de prendre un stylo pour me dégonfler. Les deux ne sont que deux figures du nihilisme, aux saisons différentes. La révolte est comique et la résignation - tragique : « La vie est indigne de notre attachement : l'esprit tragique conduit à la résignation »*** - Schopenhauer - « Das Leben ist unserer Anhänglichkeit nicht werth : der tragische Geist leitet zur Resignation hin » - mais toi, qui ne connus jamais le vrai Dionysos, tu ne comprenais pas, que la résignation devant la vie pouvait signifier révolte du rêve, ce que comprit Nietzsche. | | | | |
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| souffrance | | | La vie s'éploie dans la marche et dans la danse, dans le bruit et dans la musique, dans l'action et dans le rêve, dans l'accumulation et dans la création, dans l'avoir et dans l'être. La pensée de la vie peut servir de consolation face à la mort ; les sots ont besoin des premiers semi-axes, et les sages – des seconds. | | | | |
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| souffrance | | | La force, l'action, la création, ce sont des rideaux qui nous cachent la vue de la sinistre faucheuse. Les plus rusés et doués en tapissent toutes les facettes de leur demeure : la force – pour les fondements de la réflexion, l'action – pour l'ampleur de la vie, la création – pour la hauteur du rêve. Dans tous les cas, il s'agit de dévier les yeux du soi connu, pour se fier au regard du soi inconnu. | | | | |
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| souffrance | | | Je prends toutes les manifestations de mon âme – la souffrance, la beauté, l'amour, le mystère, le rêve – et j'arrive à cette merveilleuse et terrible certitude – impossible de les séparer de mon corps ! La perspective de l'extinction de mon âme, après l'appui sur l'interrupteur de ma rate, - et je ne connaîtrai d'autre immortalité que celle d'un instant d'abandon, d'yeux fermés et de désirs ouverts. | | | | |
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| souffrance | | | Quelle consolation j'attends d'un discours philosophique ? Celle de vérités et de certitudes, qui m'enracineraient davantage dans la profondeur de la vie ? Ou celle d'images et de rêves, qui m'arracheraient de la terre et me laisseraient en vue du haut ciel ? En réponse à Wittgenstein, qui ne trouve pas beaucoup de consolation chez Nietzsche. | | | | |
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| souffrance | | | Je suis un Janus, avec une face côté âme et l'autre côté esprit ; et la mélancolie naît du contraste entre elles. L'âme vit dans une musique, où l'harmonie du bien enveloppe la mélodie du beau et l'intensité du noble ; l'esprit, lui, développe du bruit autour des mots, des images, des idées, qui terminent leur parcours dans la platitude des actes, à l'opposé de la hauteur, dans laquelle trouvent refuge les rêves de l'âme. | | | | |
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| souffrance | | | Ils se targuent de narrer la lucidité, tandis que chanter l'illusion correspond beaucoup mieux à la mission centrale du sage – consoler les perdus, plus que ceux qui veulent se trouver. Se vautrer dans l'éveil, tandis que notre séjour divin est dans le rêve. | | | | |
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| souffrance | | | L’homme le plus heureux serait celui qui connaîtrait, en même temps, l’amour, la création et le rêve. Hélas, ces béatitudes ne se substituent jamais ; la perte de l’une signifie la perte du reste. « Pour qui éprouva la jouissance de la création, il n’y a plus d’autres jouissances » - Tchékhov - « Кто испытал наслаждение творчества, для того уже все другие наслаждения не существуют » - la même loi s’applique à l’amour et au rêve. | | | | |
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| souffrance | | | Le rêve est hors du temps ; c’est pourquoi il est hors la réalité et près du mystère. Mais l’irruption du temps affaiblit le rêve, et son redressement s’appelle espérance. « J’appelle miracle tout ce qui est au-dessus de l’espérance »** - St-Augustin - « Miraculum voca quidquid supra spem apparet ». | | | | |
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| souffrance | | | À ne regarder les choses que pour les décrire, on finit par ne plus avoir de regard. « L'homme rêve, afin de ne pas perdre le regard »**** - Goethe - « Der Mensch träumt nur, damit er nicht aufhöre, zu sehen ». | | | | |
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| souffrance | | | À traquer des vérités mortelles, on finit par ne plus voir le rêve immortel. La vérité est dans l'implacable boussole, qui met le cap sur une mort sans rêves, tandis que nos meilleurs rêves sortent d'une bouteille de détresse. Que je te comprends, mon frère, même si nous n'eûmes pas exactement les mêmes étiquettes sur nos bouteilles : toi, avec ton calvados et ta Voie Lactée, moi, avec mon armagnac, mon Floc de Gascogne et mon étoile. | | | | |
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| souffrance | | | Noircir furieusement la terre pour mériter au ciel une place lumineuse - rêve du pessimiste. Le rêve de l'optimiste est de descendre aux enfers, pour ne pas s'encanailler dans des paradis artificiels. | | | | |
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| souffrance | | | Un but possible de l'existence : garder intact l'irréel dans les dévastations volontaires du réel. | | | | |
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| souffrance | | | Les rêves d'enfant sont des visées de prédateurs en puissance, même s'ils sont couvés par des serins. Notre nostalgie de l'enfance est le regret de ne pas avoir su nous muer en colombe ou en rossignol et le vague soupçon d'être devenu vautour ou corbeau. | | | | |
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| souffrance | | | Je vois mon écriture comme abri d'un rêve agonisant ; j'aboutis à l'architecture des ruines comme seul cadre pas trop étouffant ; et, en fin de parcours, j'apprends, que même les ruines pourront être reluquées comme une marchandise. Comme le devinrent la montagne et l'arbre, après la tour d'ivoire. | | | | |
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| souffrance | | | L'esprit guide l'action, l'âme insuffle le rêve. L'âme crée l'espérance, l'esprit fabrique le désespoir. « Toute tentative de vivre selon l'esprit conduit, immanquablement, au désespoir » - H.Hesse - « Jeder Versuch, nach dem Geist zu leben, führt unfehlbar zur Verzweiflung ». | | | | |
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| souffrance | | | Pourquoi du changement incessant du réel n’émane que la sensation de monotonie ? Et pourquoi le rêve immobile donne la sensation d’élan ? Dans le réel on s’ennuie, dans le rêvé on souffre : « Je souffre de l’irréel intact dans le réel dévasté » - R.Char. | | | | |
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| souffrance | | | Je ne place aucune espérance dans le futur ; c’est le passé rafraîchi de mes rêves qui s’en occupe. La consolation de Chateaubriand : « On n'a rien à craindre du temps lorsqu'on est rajeuni par la gloire » - est grégaire ; elle ne loge pas dans notre cœur, son seul noble séjour, mais dans notre sens social, entretenu par un esprit faible. | | | | |
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| souffrance | | | Ce n'est pas un conflit qui oppose le rêve à l'action, mais l'incompatibilité de leurs langages, tandis que chacun a raison dans son domaine. Il est bête de voir une tragédie dans le fait que deux antagonistes aient raison en même temps (Hegel) ; la tragédie est dans l'impossibilité d'exprimer une noblesse dans le langage d'une autre. | | | | |
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| souffrance | | | L'horreur croisera le chemin de tout activisme : dans les gouffres de la pensée, dans la platitude de l'action, dans l'envolée du rêve – la désespérance, l'ennui, la chute. Le dernier itinéraire est, évidemment, le plus désirable. Mets donc la pensée à sa place - par l'ironie, rabats le caquet à l'action – par la contrainte. | | | | |
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| souffrance | | | Pour un écrivain, l'un des emplois les plus utiles de l'intelligence consiste à garder l'illusion, que l'écriture soit une communication salutaire avec l'au-delà de la mort et de l'angoisse, tandis que ce labeur est aussi trompeur et borné que tout travail abrutissant ou assourdissant. Vivre sans illusions est le lot des intelligences médiocres, même si elles sont puissantes. | | | | |
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| souffrance | | | Pour tes passions, tes rêves, tes créations, toute perte d’intensité ou de hauteur, est mortelle, puisque tu les dois recommencer, ressusciter (le retour éternel). Le lien qui t’unissait à eux se dénoue, se brise ; cette rupture est à l’origine de la tragédie humaine – se rabattre sur les souvenirs, ranimer le regard d’antan. | | | | |
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| souffrance | | | Les malaises qui nous guettent, à toute étape vitale spatio-temporelle, sont si pénibles qu'il faut chercher des remèdes de cheval, pour nous étourdir. Les plus désirables s'appellent consolations philosophiques, ces caresses de l'esprit, administrées à un corps ou une âme malades. C'est le mot grec pharmakon qui le rend le mieux : à la fois poison, sorcellerie et charme, neutraliser l'angoisse, valoriser le rêve, embraser le regard. | | | | |
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| souffrance | | | La dialectique est synonyme du relativisme, tandis qu'une consolation efficace ne peut être que dogmatique et tranchante. Oui, le réconcilié est un vrai consolé, mais d'une consolation mécanique et provisoire ; le consolé par le rêve est un éternel inconsolé. | | | | |
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| souffrance | | | Le cœur, l'âme, l'esprit, tous les trois trouvent l'aliment pour leur expression dans le royaume des ombres : un fantôme, un rêve, un concept – pour palpiter, s'élancer ou approfondir. La houle des deux premiers provoque, fatalement, des souffrances, tandis que l'esprit n'avance que dans le calme ; penser est un calmant, sentir – un excitant. | | | | |
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| souffrance | | | Ce qui aggrave un malheur, c'est un regard de trop près ou ne cherchant que du vrai. « Rien ne peut nous consoler lorsque nous y pensons de près »** - Pascal – la consolation ne peut venir que du lointain, où l'on rêve plus qu'on ne pense. | | | | |
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| souffrance | | | La Bible sanguinaire, la tragédie grecque et la tragédie shakespearienne comportent trop de cruautés ou de perfidies, ce sont des vaudevilles. La vraie tragédie, la tragédie optimiste, est celle de Tchékhov, où il n'y a ni bourreaux ni victimes, et la convulsion nostalgique est vécue par un amour, une jeunesse, un talent, un rêve, une grâce, soumis à la loi, terrible et fastidieuse, de la pesanteur et de la raison. | | | | |
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| souffrance | | | L'espérance et la désespérance cohabitent en moi, puisqu'elles proviennent des organes différents : le cœur ou l'âme, pour la première, l'esprit ou le corps, pour la seconde. Les origines, elles aussi, sont différentes : divines ou humaines. On se désespère dans l'action, on espère dans le rêve. « Agir dans le négatif nous est encore imposé ; être dans le positif nous est déjà donné »*** - Kafka - « Das Negative zu tun ist uns noch auferlegt, das Positive ist uns schon gegeben ». | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance, je la respecte davantage chez les passifs que chez les actifs. Aujourd'hui, de mesquines tracasseries, accompagnant toute action, usurpèrent le nom de souffrance : « La douleur est l'aiguillon de l'activité ; sans elle la léthargie s'installerait » - Kant - « Der Schmerz ist der Stachel der Tätigkeit ; ohne diesen würde Leblosigkeit eintreten » - pour les rats de bibliothèques le rêve est de la léthargie. | | | | |
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| souffrance | | | Jadis, des accords de notes, de mots, d'états d'âme pouvaient rendre heureux un rêveur, qu'il soit rustaud ou aristocrate. Ces accords provenaient d'une nature ou traduisaient une culture. Avec la dégradation de la nature et le dépérissement de la culture, c'est à dire avec l'extinction des âmes, le taux de malheureux bondit, puisque le bonheur n'est accessible qu'à ceux qui sont capables de vivre d'illusions naturelles ou artistiques. | | | | |
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| souffrance | | | La grande tragédie, ce ne sont pas des tracas publics des princes de ce monde, mais la langueur solitaire des serviteurs de Dieu, dont les talents, les sentiments, les rêves s’évaporent, face au vide des cieux. | | | | |
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| souffrance | | | Le rêve : un élan créateur du Beau ou l’élan amoureux du Bien. Et puisque toute création réelle et tout amour réel ne relèveraient plus du rêve immatériel, tout rêve de l’âme finit en nostalgie, en rêve de la raison, en recherche d’une consolation. | | | | |
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| souffrance | | | Ne plus aimer (ou ne plus rêver, ce qui revient au même), voici une haute angoisse. Et l’angoisse est d’autant plus profonde que plus primordiale est la chose désirée et menacée, d’où l’horreur de la mort comme de l’antithèse de l’être. En paraphrasant Schelling (Le premier être est le désir - Wollen ist Ursein), on peut dire : « Le premier désir est d’être - Sein ist Urwollen ». | | | | |
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| souffrance | | | Dans le domaine du réel, notre pouvoir se réduit de plus en plus au savoir, comme, dans le domaine de l’illusoire, notre vouloir seul reflète désormais le valoir. Toute tentative de fusionner ces deux domaines, comme, par exemple, la poursuite de la volonté de puissance, est vouée à l’échec et ne peut donc être que tragique. | | | | |
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| souffrance | | | Un peu d’esprit suffit pour constater, au bout de tout chemin, - un désespoir. Un bon esprit l’étouffe par l’action ou le cynisme. Un esprit noble découvre son allié charitable, l’âme, porteuse de chimères et souffleuse d’espérances, hors chemins, hors temps, hors désir même, une caresse tout intérieure, c’est-à-dire une chaleur sans ressources et une lumière sans sources. | | | | |
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| souffrance | | | Toute coexistence rationnelle entre le réel et le rêvé aboutit au désespoir ; l’espérance ne peut naître que d’une rupture entre eux : soit tu agiras dans le réel, débarrassé de l’imaginaire, dans la quiétude de mouton ou l’algorithmie de robot, soit tu seras consolé, dans un rêve au seul firmament, sans horizons. | | | | |
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| souffrance | | | Nos souffrances se rapportent soit à notre réalité soit à nos rêves. Dans le premier cas, elles sont communes et découlent de la condition humaine. Dans le second, elles mettent en jeu notre sensibilité, notre imagination, notre intelligence ; elles ne se partagent pas, et rien de collectif ne les éclaire ; leur contenu et leur intensité ne dépendent nullement de nos expériences en souffrances communes. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation, dont je parle, n’est pas un refuge, offrant toit et chaleur, mais des ruines, hantées par des fantômes, instantanés, ardents et fraternels. Gémissement, tourné en chant du cygne. | | | | |
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| souffrance | | | Toute espérance a pour origine la vue des crépuscules envahissant la lumière d’une pensée, d’un sentiment, d’une action. La mauvaise espérance, c’est se persuader de l’imminence des aubes prometteuses. La bonne – quitter le temps, créer des aubes imaginaires, où l’on rêve, et y chanter la grandeur tragique des crépuscules réelles, où l’on vit. | | | | |
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| souffrance | | | L’incommensurabilité tragique entre la réalité et le rêve, entre un état d’âme et sa verbalisation, entre l’évidence du désespoir et l’espérance volatile fait de la création une espèce de rédemption, tentant de réconcilier ces deux facettes. | | | | |
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| souffrance | | | Ma consolation consiste à créer un ange de beauté, dans et par un rêve de hauteur, là où, dans la réalité, règnent le vide, la ténèbre, le désespoir sans fond. À l’instar de ce starets, consolant une paysanne, qui vient de perdre son enfant : « Ne te console pas, pleure, mais souviens-toi, que ton petit garçon est un ange » - Dostoïevsky - « Не утешайся, и плачь, только вспоминай, что сыночек твой – ангел » - je suis et le starets et la paysanne et le rêve. Et la hauteur, pleurant mon enfant mort. | | | | |
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| souffrance | | | Un cœur brisé est à l’origine aussi bien du sentiment tragique de la vie que de la tragédie du rêve. L’action adoucit la vie ; l’espérance ressuscite le rêve. « Le cœur se brise à la séparation des songes » - Chateaubriand. | | | | |
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| souffrance | | | Mon vrai désespoir n’est pas la malveillance du sort ou la faiblesse de mes moyens, provoquant ma chute brutale, mais la lente et irrémédiable descente de ce, qui fut, dans la jeunesse de mon rêve, grand, pur, mystérieux et noble, - vers la banalité, l’extinction, l’insignifiance, la grisaille. | | | | |
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| souffrance | | | Quand, dans la vie d’un homme, la liste de ses misères réelles est trop longue, il finit par s’émouvoir davantage de récits de misères inventées. Il est le seul à pouvoir s’autoriser cette extravagance : « Le cœur s’attendrit plus volontiers à des maux feints qu’à des maux véritables » - Diogène Laërce. | | | | |
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| souffrance | | | Les hommes passionnés, ne trouvant pas assez de reliefs dans la platitude ambiante, se reconnaissent dans l’élan ou la chute des rêves, dans le vertige ou dans la souffrance. Le philosophe est celui qui sait en créer un axe continu. « Vivre sera la passion, au sens religieux »** - Sartre. | | | | |
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| souffrance | | | Le sage aptère choisit entre la sieste et l’angoisse ; le poète enveloppe de rêves la première et développe en hauteur la seconde. | | | | |
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| souffrance | | | L’ivresse – la terre échappe sous mes pieds ; l’angoisse – mes horizons s’effondrent ; le vertige – le firmament accueille mes rêves. Le vertige est peut-être la seule consolation que je puisse apporter à mes pieds égarés et à mes yeux trop lucides. | | | | |
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| souffrance | | | Le bonheur, c’est un regard apaisé sur le Bien gratuit ou sur le Beau si cher. Mais l’angoisse trouble ce regard, et la raison crée, fatalement, cette angoisse. Si tu cherches le bonheur, fais donc taire la lourde raison, fais parler le rêve léger, qui constitue la seule consolation humaine, bien que malhonnête, opaque, endormante – serait-elle divine ? | | | | |
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| souffrance | | | Tous mes contacts avec la réalité sociale se terminaient par le dégoût, l’humiliation, la honte. Pourtant, dès que le rouge au front s’atténuait, le bleu du rêve me rendait heureux. J’ai fini par détacher mes souvenirs de ce qui n’était que vrai, pour ne garder que ce qui n’était qu’imaginaire. Ce don d’ubiquité sauva mon acquiescement au merveilleux. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation ne peut être que tragique : par la beauté d’un rêve faire triompher l’âme noble sur l’impitoyable esprit, la vérité métaphorique l’emportant sur la vérité mécanique. « La vérité est noble, et l’image qui la révèle, c’est la tragédie » - R.Char. | | | | |
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| souffrance | | | Chez tous les tragédiens, c’est une réalité horrible qui constitue la trame du récit ; seules les tragédies tchékhoviennes n’accordent aucun rôle à la réalité, qu’elle soit paisible ou tourmentée. La magie d’un amour, l’extase d’une création, la hauteur d’un rêve, perdant, avec le temps, fatalement, d’intensité ou de sens, et se résumant dans un état proche de l’ennui, - telle est la vraie tragédie des hommes sensibles ; elle est intérieure et point extérieure. | | | | |
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| souffrance | | | L’homme de la réalité connaît les injustices, les douleurs, les effondrements – il ne connaît pas de tragédie intérieure, que des tracas communs, propres à son rang. L’homme du rêve désincarné porte dans sa chair, fatalement, la honte ; et la vraie tragédie, tragédie d’un solitaire, c’est le déchirement entre le rêve céleste et la honte terrestre. Le hasard du réaliste ou la fatalité du rêveur. Rien de tragique chez Médée, Hamlet ou Phèdre ; la tragédie n’est présente que chez Tchékhov. | | | | |
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| souffrance | | | Avec cette vision stupide de la tragédie : « Le cas particulier d’injustice, réfutant la domination de l’ordre » - G.Steiner - « The individual instance of injustice that infirms the general pretence of order » - on est, hélas, d’accord avec tous les tragédiens européens, mais contre l’art noble. Heureusement il y eut Tchékhov : « La démonstration socratique de l’unité finale entre les drames tragique et comique est définitivement abandonnée. La preuve en est l’art de Tchékhov » - G.Steiner - « The Socratic demonstration of the ultimate unity of tragic and comic drama is forever lost. But the proof is in the art of Chekhov ». Il n’y a pas de preuves, chez Tchékhov, il n’y a que la langueur solitaire d’un rêve agonisant. | | | | |
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| souffrance | | | L’esprit scrute la vie ; l’âme et le cœur sculptent le rêve. L’esprit s’occupe surtout du Vrai ; l’âme et le cœur se fient au Bien et au Beau. Le Vrai vital nous conduit inexorablement vers le désespoir ; le Bien et le Beau inventent des espérances. « Constater dans la vie une mélancolie incurable, c’est achever ce qui te reste de ton soi » - Chestov - « Обнаружить в жизни безысходную тоску значит добить себя ». Le soi connu est un Sphinx, qui renaît dans le feu mélancolique que déclenche le rêve du soi inconnu. | | | | |
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| souffrance | | | La vie, c’est l’action et les yeux ; le rêve, c’est l’abandon et le regard. Dans la vie on souffre ; dans le rêve on se console. « Ascèse et non berceuse : telle est la vie morale » - Jankelevitch. Laissons l’ascèse à la vie, cherchons la consolation dans la berceuse du rêve à naître, rêve plutôt esthétique que moral. | | | | |
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| souffrance | | | La misère matérielle a cette qualité unique de multiplier des mirages, à cause du nombre des choses inaccessibles ; et c’est ainsi, après l’élimination de l’inessentiel, se forment des rêves de l’essentiel. Après l’amour maternel, c’est la deuxième raison de m’attacher à mon enfance. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation, due à l’ignorance, est préférable à celle que nous apporterait le savoir – la platitude calme, la profondeur exacerbe. Seul l’attachement au rêve nous offre une consolation noble et éphémère, trouble en profondeur mais lumineuse en hauteur. | | | | |
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| souffrance | | | Devenir plus sec – dans ses yeux, ses pensées, ses rêves – telle est la véritable tragédie de l’homme. | | | | |
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| souffrance | | | Ce qui est matériel aboutit à l’ennui ; ce qui est spirituel – à l’angoisse. Pour entretenir une lueur d’espérance, il ne reste que l’inactuel, le rêve. « L’Espérance regarde au-delà du corps et de l’esprit »*** - Valéry. | | | | |
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| souffrance | | | Consoler, ce n’est pas redonner l’envie des départs dans la vie, mais le goût des commencements dans les rêves. Le désespoir est dans la vie agonisante, l’espérance – dans le rêve renaissant. | | | | |
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| souffrance | | | Pour une tragédie littéraire, il peut y a voir trois fonds possibles : l’historique (le réel), le mythique (l’imaginaire), le lyrique (le rêvé) ; le talent, c’est-à-dire la maîtrise de la forme élégante, justifie l’existence de tous les trois. Mais le contenu d’une vraie tragédie ne peut être que lyrique – la nostalgie des rêves agonisants. | | | | |
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| souffrance | | | La réalité est faite de vérités, et le rêve – d’élans. La perte d’intensité de celle-là – la comédie ; la perte d’intensité de celui-ci – la tragédie. Le philosophe optimiste cherche la plénitude (trop difficile) des deux ; le philosophe pessimiste en voit le vide (trop facile). | | | | |
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| souffrance | | | Le lieu le plus naturel de la consolation paraît être des ruines (d’un rêve, d’un amour, d’une ambition). Mais elle peut être vécue comme une fête. Les ruines sont un néant, à la place de ce qui fut vécu comme inaugural, majestueux ou sacré. « Les plaisirs de la jeunesse, reproduits par la mémoire, sont des ruines vues au flambeau »** - Chateaubriand. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance et la douleur, dues à la condition humaine, frappent, avec la même intensité les délicats et les goujats, et, ce qui est le plus important, provoquent les mêmes conséquences. Aucun culte de ce genre de calamité ne peut apporter quoi que ce soit de positif à n’importe quel homme, aussi évolué ou profond qu’il soit, et aucune consolation ne freinerait notre descente aux enfers. En revanche, la souffrance, liée à l’extinction fatale de nos rêves, n’est connue que des hommes, dont l’âme avait atteint une certaine hauteur ; et s’accrocher aux souvenirs de nos élans de jadis peut servir de consolation, fallacieuse mais noble. | | | | |
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| souffrance | | | C’est une soif affaiblie, et non pas un manque de fontaines, qui a besoin de consolation. Ce n’est pas l’esprit, creusant des gouffres, qui te rendra l’espérance, mais l’âme, dégageant ton étoile des nuages qui l’occultaient. « Dans la réflexion se trouve une source inépuisable de consolations » - Novalis - « Nachdenken enthält eine unendliche Quelle von Trost » - qui, rapidement, s’avéreront insipides, tandis que la consolation est retour du goût de vie ou de rêve. | | | | |
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| souffrance | | | Mon soi connu se reconnaît le mieux dans l’enchantement ; les douleurs sont trop communes pour n’éclairer qu’un seul individu. De plus, la douleur frappe l’esprit ou le corps, tandis que l’enchantement caresse l’âme ; et l’âme sait transformer ses douleurs en élans ou rêves. | | | | |
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| souffrance | | | Dans le rêve tu te dis : la vie m’accompagne, la mort s’éloigne. Et dans la réalité : « La mort me poursuit, et la vie me fuit » - Sénèque - « Mors mi sequitur, fugit vita ». La morale : fréquenter le rêve plus souvent que la réalité. | | | | |
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| souffrance | | | L’espoir se tourne vers l’avenir, et l’espérance compte sur le passé ; celle-ci est une victoire de l’âme et du rêve, face à la souffrance, celui-là est une capitulation de l’esprit devant la réalité. | | | | |
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| souffrance | | | Par tes incantations aléatoires, éblouissements volontaires ou extases excitantes, tu peux arracher quelques consolations à une vie ou un rêve qui se fanent, mais tu n’arriveras jamais à adoucir le souvenir tragique de leur beauté originaire. « Aucune prière ne fera revenir une beauté sur le déclin » - Nabokov - « Не удержать тающей красоты никакими молитвами ». | | | | |
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| souffrance | | | Le rêve, en entretenant tes meilleures soifs, fait entrevoir l’espérance ; la réalité, en prétendant assouvir tes désirs, ne fait qu’intensifier ton désespoir. R.Char est trop optimiste : « Le réel quelquefois désaltère l’espérance ; c’est pourquoi l’espérance survit ». | | | | |
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| souffrance | | | La pensée, qui te rapproche le plus sûrement de la réalité, est celle de ta propre mort ; donc, évite-la si tu veux exister dans le rêve. | | | | |
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| souffrance | | | La pensée de ta mort réelle est insupportable, étouffante, horrible ; il faut traduire cette pensée en rêve : « Mourir en rêvant ; plus tu rêves de la mort, plus la mort sera un rêve »** - Unamuno - « Morir soñando, sí, mas si se sueña morir, la muerte es sueño ». | | | | |
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| souffrance | | | La foi en rêve et la patience en vie – deux conditions d’une consolation, appuyé sur un mystère, inexistant et beau, et sur un réel, horrible et flagrant. La musique, souvent, répond à ces exigences. « De la patience et de la foi – et l’inspiration se donnera à celui qui aura surmonté son chagrin » - Tchaïkovsky - « Нужно терпеть и верить, и вдохновение явится тому, кто сумел победить своё нерасположение ». | | | | |
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| souffrance | | | Un jour ou l’autre, tout homme est envahi par un désespoir ; le médiocre réagit par l’action ou la résignation ; le sage, ou l’homme du rêve, cherche une espérance – l’esclave ou l’homme libre. « La vraie liberté commence de l'autre côté du désespoir »*** - Sartre. | | | | |
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| souffrance | | | La vraie espérance ne loge que dans un rêve ; c’est pourquoi perdre toute espérance, c’est se livrer à la seule réalité, c’est-à-dire à la platitude. | | | | |
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| souffrance | | | Dostoïevsky et Nietzsche imaginent, que pour penser il faille souffrir, se tordre dans des crampes, en appeler aux forces surhumaines ; mais ce qui convient le mieux à cette activité - mécanique, calculatrice – c’est une paisible concentration de la cervelle, comparable au rôle de l’appétit, dans des ripailles rurales. La douleur rehausse les rêves, mais abaisse les pensées. | | | | |
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| souffrance | | | Il est vain de protéger la vie, c’est-à-dire la réalité, contre la souffrance (das Leben gegen den Schmerz zu verteidigen – Nietzsche) ; ce combat est perdu d’avance – la douleur est invincible. Il faut défendre le rêve contre son affaiblissement, son oubli, son extinction – donc, contre la vraie tragédie humaine, pour n’en garder peut-être que de la mélancolie. | | | | |
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| souffrance | | | Le but d’une noble consolation : passer d’un pessimisme réel à un optimisme imaginaire ; mais pour l’atteindre, il faut recommencer à vivre dans le monde, peuplé des plus inaccessibles des rêves et des plus purs des souvenirs. | | | | |
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| souffrance | | | Là où la vie réelle désespérante dit C’est la fin, mon rêve, à la recherche d’une consolation, dit C’est un commencement et une espérance. | | | | |
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| souffrance | | | La clarté met à nu le désespoir réel, elle fait s’épanouir des pensées noires ; des espérances diaphanes attendent l’obscurité, où point le rêve. « Mes espérances, je les dois à la nuit »** - Cioran. | | | | |
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| souffrance | | | La douleur, tôt ou tard, nous frappera, tous. Il faut être idiot, pour suivre la direction, préconisée par Aristote : « Non le plaisir, mais l’absence de douleur, que doit chercher le sage ». La voie épicurienne est plus sensée, mais je leur préférerais, à toutes les deux, des sentiers non-battus, menant au rêve, même si, au bout, m’attend une impasse. On ne se console d’une douleur réelle ni ne devient esclave des plaisirs communs que par un regard sur le rêve non-éteint. | | | | |
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| souffrance | | | L’arbre de vie dans ton imaginaire tragique : dans la jeunesse – une cécité face à tes racines, une floraison dans ton intérieur, les fruits poussant à l’extérieur et consommés pour entretenir la vie réelle et obscurcir des souvenirs de tes fleurs, de tes rêves éphémères. La consolation : devant tes yeux fermés – résurrection des pétales. | | | | |
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| souffrance | | | Toute fuite devant une réalité bien portante, vers un rêve agonisant, est signe de faiblesse, mais son culte apporte la plus pure des consolations. | | | | |
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| souffrance | | | Les soucis sentimentaux, médicaux, vitaux accablent avec la même acuité, qu’on soit un plouc ou un sage ; les incantations stoïciennes n’offrent aucune défense contre cette fatalité, puisque la vie, son support, nous dote de mêmes organes bien fragiles. Heureusement, notre existence a une seconde facette, cette fois d’origine divine, - le rêve ; ici, tout est personnel, tout est dans les commencements créateurs, tout est défi à la souffrance et, plus généralement, à la tragédie. | | | | |
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| souffrance | | | Aucun raisonnement ne peut soulager le désastre de l’atterrissage de tes rêves ; mais le contraire du raisonnement est la fidélité aléatoire de ton regard sur ton étoile évanouissante. « Les dés te consolent » - Sénèque - « Alea solacium fuit ». | | | | |
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| souffrance | | | La consolation est toujours un défi à la vie réelle. Ce qui est faux dans la réalité : « Chagrin est bref, bonheur est éternel » - Schiller - « Kurz ist der Schmerz und ewig ist die Freude » - la consolation l’impose au rêve. | | | | |
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| souffrance | | | L’esprit borné suit la voie rationnelle, et, au bout, parvient, inexorablement, à un désespoir ; l’âme ouverte écoute un appel irrationnel, source de rêves et de tragédies, et s’ingénie d’en garder une espérance. Vu sous cet angle, le vrai contraire du désespoir n’est pas l’espérance éphémère mais la tragédie palpable. « Un esprit délié répugne à la tragédie et à l’apothéose » - Cioran – un tel esprit serait plutôt animalier que délié ; un esprit noble apprécierait aussi bien la finitude elliptique que l’infini hyperbolique ! | | | | |
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| souffrance | | | Un héros, périssant par la perfidie des autres ou pour accomplir sa propre destinée, - n’importe quel macchabée, sans exploits ni cabales, peut prétendre à ce titre ronflant et honorifique. La tragédie n’arrive qu’à ceux qui vécurent un rêve lumineux et en vivent une fatale éclipse ; le héros est celui qui en fait renaître une étincelle d’espérance. | | | | |
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| souffrance | | | L’irréparable dans la vie demande du courage lucide d’abandon ; l’irréparable dans le rêve se redresse par la consolation, par la fidélité aux chimères. | | | | |
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| souffrance | | | Je n’ai connu que des succès majeurs et des échecs mineurs ; les premiers, invisibles, ont nourri mes rêves ; les seconds, criards, ont empoisonné ma vie. | | | | |
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| souffrance | | | Le Commencement d’un rêve (qui n’est pas Verbal) et la Fin d’une vie sont les moments les plus intenses. Je place la caresse (l’espérance) dans le premier ; la seconde (le désespoir) est résumée par ce gémissement évangélique, qui ne sonne tragiquement qu’en allemand : Es ist vollbracht (Bach y apporta un effet musical insurpassable). | | | | |
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| souffrance | | | Tous les grands philosophes révèrent d’écrire un livre de consolations ; aucun ne réussit, car, au lieu d’adoucir la tragédie des rêves, ils s’attaquaient aux amertumes des tracas réels ou à la béatitude d’une vie d’au-delà. | | | | |
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| souffrance | | | Dans la vie, l’enfer est personnel et le paradis – collectif. Dans le rêve, c’est l’inverse. C’est pourquoi je m’occupe davantage de l’espérance paradisiaque que du désespoir infernal. | | | | |
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| souffrance | | | Dégoût de la vie ou délivrance par le suicide – deux sujets, deux insanités des aigris ou des maniérés à courte vue et à méchante cervelle. La vie doit être épicée par le rêve, et le suicide – écarté aux pacifiques consolés et réservé aux combattants désabusés. | | | | |
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| souffrance | | | Il est assez facile de tenir tête à ce qui est, il suffit souvent de lui passer outre. C'est ce qui n'est pas qui m'atteint et me blesse. Souffrir pour ou par ce qui est avilit le compagnon de l'irréel que je suis. | | | | |
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| souffrance | | | Chasser le réel de tes soucis, telle devrait être ta première réaction face au désespoir ; le désespéré doit se réfugier dans le rêve. « Se débarrasser de la réalité, c’est ce qui console. L’espérance n’a sa place que chez l’inconsolé »** - Adorno - « Das Tröstliche – dem Dasein sich abzutrotzen. Hoffnung ist am ahesten bei den Trostlosen ». | | | | |
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| souffrance | | | De prime abord, on s’imagine que la musique ou la passion devraient servir la cause de la joie ; or, on constate que, lorsqu’elles sont grandes et belles, une mélancolie en constitue le noyau, le sens et le but. | | | | |
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| souffrance | | | Le contraire de la consolation, c’est l’indifférence, le contentement de ton paisible état, l’oubli que tu as besoin d’être consolé. L’inquiétude pour un rêve évanescent doit t’accompagner dans toute paix d’âme. | | | | |
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| souffrance | | | La lente et inexorable montée du désespoir dans la vie réelle devrait réveiller la furtive espérance, c’est-à-dire une consolation par un souvenir d’un rêve endormi. « L’espérance est un mouvement de l’âme qui témoigne du plus profond désespoir quant à l’état réel des choses »*** - Baudrillard. | | | | |
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| souffrance | | | La philosophie est affaire de l’âme ; et celle-ci y est plus un outil qu’un objet. L’objet est fourni par les confrères de l’âme – le cœur et l’esprit. Le cœur est sensible au caractère tragique d’une vue de rêve ; il appelle le philosophe à chercher des consolations. L’esprit abstrait se réduit aux domaines de ses manifestations, ce qui nous conduit aux interrogations sur la place du langage dans un discours. | | | | |
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| souffrance | | | La seule foi opératoire est celle qui naît de retrouvailles avec un rêve évanescent – credo quia consolans. Rien de surnaturel dans cet objet de culte. | | | | |
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| souffrance | | | Si, jamais, un déçu rêva, il rêva mal. On ne console pas les déçus du réel, on ne console que les fidèles du rêve. | | | | |
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| souffrance | | | Dans la réalité, tu souffres et tu apprends le b-a-ba de la future profondeur de ton savoir ; dans le rêve, tu t’épanouis, tu découvres l’éternelle hauteur de ton valoir. « Le malheur, c’est un bon lycée ; le bonheur – la meilleure grande école » - Pouchkine - « Несчастия - хорошая школа. Но счастия - лучший университет ». | | | | |
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| souffrance | | | L’espérance naît non pas d’une promesse de ton avenir réel, mais de la réanimation du passé de tes rêves. « Tant que le cœur conserve des souvenirs, l'esprit garde des illusions »** - Chateaubriand. D’une mémoire complice sort la consolation, illusoire mais la seule crédible. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation est la réanimation ou la résurrection d’un rêve sur le déclin, c’est-à-dire réduit à une mémoire. Consoler est donc presque le contraire de vivre : « Vivre, c'est s'obstiner à achever un souvenir »** - R.Char. | | | | |
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| souffrance | | | Tu es soumis au désespoir, puisque tu ne quittes que rarement le réel, ce producteur de tes détresses. Ton refuge, ce sont tes rêves que tu matérialiseras dans tes mots ou tes notes. « Mes partitions viennent de mes perditions »** - Beethoven - « Ich schreibe Noten aus Nöten ». | | | | |
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| souffrance | | | Ce n’est pas le temps implacable et irréversible qu’il faut appeler de s’arrêter, mais le souvenir d’un rêve qui ne dura, peut-être, qu’un instant, mais qui ressuscite l’espérance. | | | | |
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| souffrance | | | Vivre rien que de ton regard, sans recours aux objets, sur lesquels il se poserait, et qui sont, en soi, toujours gris ou fortuits. Rêver des belles couleurs, qui se valent dans le noir, - pour produire du chaos sentimental ou de la musique d'auteur. | | | | |
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| souffrance | | | Nos pensées et nos actes sont loin de rejoindre l’infinie beauté du monde ; nous ne participons à celle-ci que par nos rêves, toujours mortels, toujours à fins tragiques. « On ne peut pas préserver la beauté, et c’est la seule affliction du monde »** - Nabokov - « Красоту нельзя удержать, и в этом единственная печаль мира ». | | | | |
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| souffrance | | | On peut combattre la souffrance venue de l’extérieur ; la souffrance intérieure est invincible, car son foyer, un rêve expirant, ne peut qu’être consolé, sans apaiser la souffrance elle-même. « La consolation est un étrange état d’âme qui laisse subsister la souffrance, mais élimine la souffrance de la souffrance »*** - G.Simmel - « Der Trost ist das merkwürdige Erlebnis, das zwar das Leiden bestehen lässt, aber das Leiden am Leiden aufhebt » - élimine le désespoir. | | | | |
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| souffrance | | | La beauté qu’offre la nature, ou la gloire, que t’offre la société, peuvent faire redresser ta tête, mais non pas ton cœur, où résident tes rêves faiblissants. Les cœurs fragiles ne sont consolés que par les âmes agiles. | | | | |
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| souffrance | | | La vraie consolation ne s’adresse pas à celui qui souffre dans le réel (l’inconvénient de tous), mais à celui dont le rêve, jadis ardent, devient tiède (la tragédie des rares). | | | | |
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| souffrance | | | Toutes les tentatives épicuriennes ou stoïciennes de conjurer l’angoisse face à ta mort sont vouées à l’échec. Aucune consolation par un rêve retrouvé, aucune résignation par un esprit capitulard, aucune fierté des souvenirs d’un cœur généreux, aucune pénitence des bras fautifs, aucune étendue d’une âme créatrice, aucune surabondance de la foi – rien de noble, rien de vrai, ne peut te garantir un paisible trépas. | | | | |
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| souffrance | | | Les consolations adressées à ta vie sont de brèves anesthésies, sans aucun suivi, sans aucune thérapeutique. Les consolations doivent se tourner vers ton rêve anémique, en revitalisant les illusions dont te nourrissaient les yeux fermés et le regard tourné vers les étoiles. Dans la vie, on t’injecte des placebos communautaires ; dans le rêve, tu bois des élixirs revigorant tes élans solitaires. | | | | |
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| souffrance | | | Plus qu’en moi-même, mon rêve est dans l’élan vers une cible, inaccessible et indicible, que j’appelle mon étoile ; et la consolation consiste à rendre à cette lumière lointaine et faiblissante un peu de son éclat d’antan et à mes ombres – un peu plus de consistance. | | | | |
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| souffrance | | | Une fois le rêve éteint, on se suicide pour éteindre la réalité. La pensée du suicide est une mauvaise consolation, la bonne relève du travail de Phénix – chercher à rallumer le rêve au milieu des cendres. | | | | |
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| souffrance | | | Les objets de tes désirs sont immatériels et n’offrent à ta sensibilité qu’une enveloppe, une espèce de peau qui ne demande que d’être caressée par tes rêves. Le drame survient lorsque cette peau y devient moins sensible à cause soit de la pesanteur terrestre, qui t’abaisse, soit de la grâce céleste, qui te quitte. C’est ici qu’apparaît le besoin d’une consolation philosophique qui, contrairement à toutes les autres se tourne non pas vers l’avenir mais vers le passé. | | | | |
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| souffrance | | | Au-dessus du flux temporel, le seul pont à bascule, reliant la vie au rêve, s’appelle, sur la première rive, désespoir et, sur la seconde, - espérance. On se rend sur la première, en se plongeant dans le présent sans pitié ; on débarque sur la seconde, en navigant sur le souvenir d’un passé sans ironie, mais le séjour prolongé sur la première semble inévitable. « Pour devenir optimiste, il faut avoir vécu et vaincu un désespoir » - Scriabine - « Чтобы стать оптимистом, нужно испытать отчаяние и победить его ». | | | | |
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| souffrance | | | C’est la nostalgie du passé et non la souffrance au présent qui t’appelle à chercher une consolation ; la vraie souffrance est inconsolable, la raison étant sans pitié, mais la nostalgie peut se transformer en mélancolie, par réanimation du rêve d’antan. Mais La Rochefoucauld les confond : « Nous nous consolons souvent par faiblesse des maux dont la raison n'a pas la force de nous consoler ». - il est trop optimiste. | | | | |
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| souffrance | | | Dans ta jeunesse, tu te consoles surtout de petits tracas, liés à la malchance ou l’injustice extérieures. À l’âge mûr, tu te consoleras de tes propres rêves évanescents.« L’essentiel, faire de beaux rêves ; n’en plus faire que de mauvais, voilà vieillir » - A.Suarès. | | | | |
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| souffrance | | | Les idées ne consolent pas ; ne consolent que les rappels des rêves. « La brève saison des idées, le long trajet vers la sensation, suffisamment ponctué de saveurs, pour qu’on y trouve de quoi se consoler »** - R.Debray. | | | | |
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| souffrance | | | Les rêves se délavent comme les couleurs d’un tableau ou les empreintes, laissées dans notre âme par un beau livre. Le salut, ou la consolation, c’est de réduire tes impressions à la seule musique, qui semble être la seule à échapper à l’usure par le temps. Et tu appelleras le lieu qui accueille cette musique – ton étoile. | | | | |
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| souffrance | | | Les souffrances, causées par la cruauté, l’injustice ou la malchance, peuvent se classer dans la catégorie des faits divers, pouvant accabler n’importe qui. La vraie souffrance ne frappe que les têtes rêveuses, créatrices, nobles, à l’instant d’aplatissement du sens de leur vie. | | | | |
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| souffrance | | | C’est la cohabitation forcée de la prose de ton existence avec la poésie de ton essence qui est à l’origine de tes tragédies : l’étouffement du souffle du rêve par les miasmes réels, l’étoile de tes aubes occultée par les ténèbres de tes crépuscules, les mélodies de ton âme brouillées par la monotonie de ton esprit. La consolation – des retrouvailles avec tes commencements essentiels, le détachement de tes fins existentiels. | | | | |
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| souffrance | | | Ce n’est pas le malheur dans la réalité d’aujourd’hui que tu dois chercher à consoler, mais le bonheur d’un rêve d’antan, qui perd de son intensité. | | | | |
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| souffrance | | | Habités surtout par le réel, les hommes succombent au désespoir ; même Valéry voyait le but suprême de l’artiste dans le désespérer. Tourné vers le rêve du passé, le poète rencontre l’espérance du présent. | | | | |
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| souffrance | | | Pour une cohabitation palpitante entre l’espérance et le désespoir – rêver son être et vivre son devenir. | | | | |
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| souffrance | | | Que la vraie espérance surgit d’un bon rappel de tes rêves d’antan, fut bien compris par Michel-Ange : « Dieu a donné une sœur au souvenir et il l'a appelée espérance »*** - « Dio ha dato una sorella al ricordo e l'ha chiamata speranza ». | | | | |
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| souffrance | | | La bête, en toi, ne quittant jamais le réel, t’accable et te désespère ; ton ange, réfugié dans le rêve, est messager de l’espérance. « Chaque homme a son ange, qui suit tous ses pas, qui le console et le soutient » - A.France. | | | | |
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| souffrance | | | Seuls les plus obtus des philosophes, les spinozistes, promettent de la joie, qui consisterait en connaissances. Dans l'insipide jungle moderne, l'Ecclésiaste bureautisé déracina toute libido sciendi, toujours solitaire, tandis que le nom même d'Ecclésiaste désigne celui qui prêche à la foule. On a beau placer son Golgotha au milieu du jardin d'Éden, - la croix ou le pommier - c'est la rencontre des crânes et le divorce des désirs. Dans l'arbre du rêve, le savoir est ce qui en soude les branches ; la douleur - ce qui amène la sève et colorie les fleurs. Tout ce qui n'est pas tenté par la hauteur d'arbre est teinté de platitude. | | | | |
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| souffrance | | | Le regard sur le passé enjolive le réel et rehausse l’idéel, ce qui, au présent, te rend nostalgique ou mélancolique, avec un réel affaissé ou un idéel abaissé. Flacon frelaté ou étiquettes muettes. Et tu t’adonnes à la sobriété d’un désespoir ou à l’ivresse d’une espérance. | | | | |
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| souffrance | | | Même après la chute de tes rêves tu peux garder la hauteur, et ce sera une amère tragédie ; mais si tu perds tes ailes, si tu descends sur terre, ce ne sera qu’une douce comédie. « Le temps diminue l’intensité des plaisirs absolus et accroît les plaisirs relatifs » - N.Chamfort. | | | | |
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| souffrance | | | Ton esprit est la lumière commune, dont ton âme projette des ombres individuées, auxquelles ton cœur apporte de la chaleur – ce tableau résume la source de ton rêve. Un jour, aucun aliment terrestre n’entretient plus la lumière de ton esprit, et la tragédie, c’est la nuit sans aucune lumière. Mais tu ne vis que de la nuit. Et tu te mettras à rechercher des aliments célestes que t’offrira ton étoile. | | | | |
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| souffrance | | | La vie et le rêve : dans la vie, la seule tragédie, c’est ton trépas ; dans le rêve, la tragédie accompagne toute extinction de tes étincelles, toute perte d’intensité de tes émotions, tout affaissement de ta créativité. Donc – pas trop de gémissements dans ta vie, pas trop de béatitudes dans tes rêves ! | | | | |
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| souffrance | | | Taedium vitae finira par éteindre toutes les lumières, toujours communes, de ton esprit ; gaudium somniorum embellira les ombres, toujours uniques, de ton âme. | | | | |
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| souffrance | | | Au royaume des rêves, la consolation est lyrique et finie ; elle est tragique et infinie au royaume du réel. Dans le premier, on dit au-revoir au rêve évanescent et appelé à renaître ; dans le second, on dit adieu à la vie qui s’arrête sans répit. Le rêve est fait de commencements ; la vie ne quitte pas des yeux - la fin. Mais dans les échecs, la nature de la consolation s’inverse : tragédie pour le rêve, elle n’est que déception pour la vie. | | | | |
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| souffrance | | | Par ses caresses, la belle Hélène, la reine, ravit l’âme au premier Faust (celui de Ch.Marlowe), et l’on y découvre une vraie tragédie – l’incapacité soudaine de rêver, d’être artiste. La rustique Marguerite du second Faust (celui de Goethe) lui évite la tragédie, en le vouant à la banalité de l’éternité et du mal réels. | | | | |
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| souffrance | | | L’étrange absence du rêve, dans les panoplies littéraires, de l’Antiquité à l’époque romantique. D’où l’absence concomitante du tragique ; celui-ci naissant de l’anémie grandissante des rêves. Le XIX-me siècle est le seul à comprendre ce qu’est une vraie tragédie. | | | | |
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| souffrance | | | On suivit si bêtement le mauvais conseil de Shakespeare : « Que mes pensées se séparent de mes chagrins » - « Should my thoughts be sever’d from my griefs », que, aujourd’hui, les pensées sans mélancolie se robotisent, et les geignements sans idées se moutonnisent. | | | | |
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| souffrance | | | Dans l’âme de mécréant, que je suis, le rêve occupe la place que le croyant accorde au paradis, le refuge ou la destination de l’espérance. Dans l’esprit, où sévit le réel, éclot le désespoir, l’anti-chambre de l’enfer. « Tout lieu serait enfer, s’il n’est le paradis » - Ch.Marlowe - « All places shall be hell that is not heaven ». | | | | |
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| souffrance | | | Dans ta recherche d’admirations juvéniles, tu comptes trop sur les aliments ; et lorsque tu comprends que les excitants auraient été plus vitaux pour préservation de tes rêves, il est souvent trop tard. « Tout s’affadit : aliments et rêves »*** - Cioran. | | | | |
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| souffrance | | | La ligne de partage la plus profonde sépare les rêveurs des hommes d’action, et c’est la nature de leurs angoisses qui en témoigne le plus éloquemment : les actifs narrent le sens tragique de la vie, les rêveurs chantent le sens tragique du rêve. | | | | |
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| souffrance | | | Les tragédiens gréco-romains, Shakespeare, Racine s’attardent sur les ennuis des princes, ennuis dus à l’injustice, la perfidie, la cruauté, ce qui ne mérite pas le noble statut de tragédie ; les derniers des ploucs subissent des avanies de la même espèce. Tous ces soucis les accablent de l’extérieur, tandis que la vraie tragédie est élective, elle ne visite que les créateurs, les rêveurs et les amoureux, et elle naît dans leur intérieur, où les extases de jadis perdent, fatalement, de leur intensité – voici la vraie tragédie ! | | | | |
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| souffrance | | | En quête de consolation, tu devrais, au lieu de chercher un rétablissement d’un rêve agonisant, te rappeler, simplement, que la vie est un miracle, rétablir l’entente entre les yeux ouverts et les yeux clos. | | | | |
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| souffrance | | | Le désir dans le réel s’appelle espoir, le désir dans l’idéel s’appelle espérance. Les espoirs sont là pour être exaucés et finissent, inexorablement, par déception et désespoir. Les espérances sont là pour entretenir nos soifs inextinguibles et notre besoin d’ombres, et la soif aide à continuer à chercher au ciel la lumière complice de notre étoile. | | | | |
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| souffrance | | | Chantre de l’aube, le coq, annonçant la fin d’un rêve ou la sortie des ténèbres, est invoqué aux dernières heures de Socrate et de Jésus, qui proclament leur devoir, rendu à l’impitoyable et irrévocable lumière. Le coq optimiste de Zarathoustra chante au grand midi l’avènement de l’Éternel Retour, retour des ténèbres, porteuses de rêves. | | | | |
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| souffrance | | | Les tournants décisifs de ton existence se produisent le jour où il ne te restera plus d’aliments : d'abord, aliments pour vivre – la page vitale perd son poids ; ensuite aliments pour rêver - la page lyrique perd son apesanteur. « Le jour viendra où rien ne se rêvera, comme, déjà, rien ne se vit en toi »* - Tsvétaeva - « И станет грезить нечем, как и теперь уже нам нечем жить! ». | | | | |
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| souffrance | | | Jadis, tout tracas banal était traduit par des rêveurs en tragédie extraordinaire ; aujourd’hui, toute vraie tragédie est vécue comme un malheur banal (ein gemeines Unglück – S.Freud). | | | | |
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| souffrance | | | Quand l’usure par le temps réduit tout, irrévocablement, aux traces, ombres, poussière, il ne restera à la voix de ton âme que de chanter ces vénérables ruines, aux rêves ensevelis. « Tout, sauf ton esprit et ta lyre, se disloque et se désagrège » - Ovide - « Membra iacent diversa locis, caput lyramque excipis ». | | | | |
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| souffrance | | | Dans quelle image se rencontrent la tragédie, l’espérance et le commencement ? C’est l’éternel retour du créateur ou l’aurore du rêveur, qui en donnent une idée assez précise. « Aube et résurrection sont synonymes » - Hugo. Le ciel ou la terre, Dionysos ou Phénix. | | | | |
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| souffrance | | | Le grand rêve se forme toujours sur le fond d’un désastre mesquin. Les prouesses réelles abaissent notre capacité de rêver. Pourtant, il ne reste aux hommes que le misérable rêve américain, culminant avec l’enflure de leur compte en banque. « En Amérique, on n’évalue le vécu que par la réussite » - P.Celan - « In Amerika, misst man die Erfahrungen so gern am Erfolg ». | | | | |
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| souffrance | | | La consolation est la réparation verbale d’un indicible abîmé. « Aujourd’hui, tout s’achève, puisque rien ne se répare plus » - Tsvétaeva - « Сейчас всё кончается, потому что ничто не чинится » - on ne pleurera que le tout des rêves, non des actes. | | | | |
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| souffrance | | | Toute vraie espérance ne console qu’en rêve. « Que ce qui vous est promis en songe arrive en songe ! » - J.Joubert. | | | | |
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| souffrance | | | La nuit décroît ; le rêve difficile cède à la clarté facile ; le vouloir ne vise plus le savoir mais le pouvoir – symptômes d’une tragédie naissante. | | | | |
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| souffrance | | | L’origine de notre tragédie, cet affaiblissement de l’appel de nos rêves, aurait dû susciter une douce tristesse et non pas, comme c’est le cas, une violente angoisse – énigme… Pour Nietzsche, vivre une tragédie, c’était « souffrir du manque d’enchantements et de l’oppressante inquiétude » - « an der Entbehrung des Rausches und an einer drückenden Unruhe leiden », et la consolation serait la résurrection d’un enchantement évanoui. | | | | |
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| souffrance | | | Ta leçon d’humilité : imagine que tous aient, de nouveau, une âme, que tous se rappellent leurs rêves d’antan, que tous en ressentent les crépuscules menaçantes. Alors, tous pourraient-ils revendiquer l’état tragique ? Une minorité d’antan, étant rejointe par une majorité nouvelle, changerait le fusil d’épaule, en ne voyant dans leur existence qu’une comédie béate ! Peut-être, non seulement le beau doit être rare, mais le tragique aussi… | | | | |
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| souffrance | | | On a tort d’opposer l’espérance au désespoir : celui-ci gémit dans le réel, celle-là chante dans le rêve. Deux interprètes, si souvent à l’opposé l’un de l’autre, – l’esprit et l’âme. | | | | |
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| introduction vérité | | | VÉRITÉ : Aucune bannière ne rameuta autant de zélateurs dévoués que celle de la vérité. Et aucune meute ne fut aussi dense en imbéciles. Impuissants en beauté, impénétrables au mystère, incapables de bonté, ils se rabattent tous sur la vérité, vaste cloaque, où des vérités éternelles sont broyées en compagnie des vérités de ce jour. De timides ou de fiers mensonges, qui constituaient, jadis, l'essence de la poésie et du rêve, sont traqués par des nettoyeurs de la cité. Les camps de rééducation recrachent des procès-verbaux de réussites. | | | | |
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| vérité | | | Il y a tant de remontées mécaniques, vers des crêtes des vérités bien balisées, que je préfère vivre mon vertige au pied de l'arbre chargé de rêves hors pistes. | | | | |
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| vérité | | | On ne s'approche de la vérité qu'en s'éloignant de soi-même, c'est-à-dire en renonçant à être dans un point, pour être partout. Une pan-topie à la rescousse d'une u-topie. Toute perspective est une invitation au faux ; la fermeture des horizons est condition du vrai. | | | | |
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| vérité | | | Trois supports possibles, pour buriner l'image du vrai : la chose, le rapport entre le rêve et la chose, le rêve - d'où les trois interprétations : la règle de robot, le rite de fanatique, le chant de poète. | | | | |
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| vérité | | | Que l'illusion soit plus vitale que toute vérité se prouve avec la même rigueur à partir des trois démarches : de la représentation (la puissance d'Aristote), de la quête (la poésie de Valéry), de l'interprétation (la noblesse de Nietzsche). Ce qui est curieux - et juste, car ces trois dons ne s'influencent guère mutuellement -, c'est que chacun d'eux voyait dans sa démarche la seule menant à cette vitalité. | | | | |
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| vérité | | | L'homme, à l'apogée de son orgueil, s'exclame : « Je suis libre ! » ; notre Dieu incarné aurait dit : « Je suis la Vérité » - pourtant, il y a peu de concepts plus ternes et banals que la vérité et la liberté ; au moins, leur contraires, le rêve et la contrainte, sont plus féconds et stimulent le talent et non pas la routine. Mais on peut animer ce qui est existe, en végétant, – par son plongeon dans l'inexistant : « La liberté n'existe que dans le royaume des rêves » - Stirner - « Freiheit lebt nur in dem Reich der Träume ». | | | | |
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| vérité | | | Toutes les grandes vérités furent déjà dites ; et en promettre de nouvelles, au bout d'une course, devint charlatanesque. Le seul aboutissement désirable est dorénavant l'enthousiasme initial sauvegardé, c'est à dire préservant une part salvatrice d'utopie, de mensonge. « Il y a des esprits qui vont à l'erreur par toutes les vérités ; il en est de plus heureux qui vont aux grandes vérités par toutes les erreurs » - J.Joubert - les pédants, vivant de moyens communs, et les poètes, vibrant de leurs propres images. | | | | |
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| vérité | | | Dans mes ruines, que commençait à battre la marée humaine, je me tourne vers une île déserte, utopique de préférence, pour donner plus de frissons au rêve à sceller dans une bouteille ; mais les hommes verront dans mon périple une banale expédition, pour aborder la vérité : « L'île de la vérité est entourée par un puissant océan, dans lequel bien des intelligences iront faire naufrage dans les tempêtes de l'illusion » - F.Bacon - « The island of truth is lapped by a mighty ocean in which many intellects will still be wrecked by the gales of illusion ». | | | | |
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| vérité | | | La musique apporte le désaveu le plus complet du misérable culte des vérités mécaniques ; la musique, où tout n'est qu'illusions irrésistibles, auxquelles succombe tout esprit non dénué de sensibilité. | | | | |
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| vérité | | | Aujourd'hui, n'importe qui prouve sans peine toutes les vérités de ce jour. Le seul défi des belles plumes reste de faire encore croire aux illusions hors temps. | | | | |
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| vérité | | | Le vrai est recherché puisqu'il est utile et rassurant ; le non-vrai, c'est à dire le rêve, est désiré, même inutile et inquiétant. Schopenhauer aurait dit que le premier relève de la volonté réelle et le second - de la représentation imaginaire. | | | | |
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| vérité | | | Ce qui, aujourd'hui, glace l'âme, c'est le caractère irréfutable des vérités, dont vivent les hommes. On ne s'enflamme que pour le fragile ou l'éphémère ; et l'âme sans feu devient, rapidement, raison froide. « C'est quand nous avons raison que nous sommes le plus impitoyables » - Herzen - « Мы всего беспощаднее, когда мы правы ». | | | | |
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| vérité | | | Il n'y a plus ni maîtres ni esclaves ; une vérité réglementaire est respectée par le marché, que devint la société humaine ; le mensonge n'intéresse plus que l'homme libre, le poète, le marginal. Et qu'on était naïf : « Le mensonge est la religion de l'esclave et du maître ; la vérité est le dieu de l'homme libre » - Gorky - « Ложь - религия рабов и хозяев ; правда - Бог свободного человека ». Quand l'ultime rêve est immolé à l'autel de ce dieu des robots (stade suprême de l'esclave - раб, робот), on se moque de sacrifices et ne vénère que la fidélité au syllogisme. | | | | |
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| vérité | | | Il y a trois sortes de vérités : des dogmes, des preuves et des métaphores, et les reconnaître, c'est reconnaître leur portée. Le nihiliste évalue leurs rayons respectifs à - nul, jusqu'aux frontières du langage, l'infini. Il refuse de n'être que croyant, scientifique ou mystique, il aime se mettre à l'origine de toute mesure. « Les nihilistes dénient l'existence de toute vérité » - Benoît XVI - « Die Nihilisten leugnen die Existenz jeglicher Wahrheit » - ils ne nient que son existence hors tout langage. | | | | |
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| vérité | | | Le vrai n'est ni dans les choses ni dans les rêves, il est dans les mots suspendus au-dessus d'une représentation et interprétés par la raison. Mais l'âme, elle aussi, veut parfois se mêler de la véracité, et alors on dit que « les rêves sont plus vrais que les choses : car il y a plus d'affinités entre les fantômes de l'imagination et l'âme, qui les produit, qu'entre cette âme et le monde extérieur » (Custine). La raison ne s'occupe que du langage, c'est l'âme qui fait adhérer à ce qui y prend forme. | | | | |
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| vérité | | | Le misérable verbe être pollua le débat intellectuel jusque dans les Saintes Écritures. Les vrais verbes sacrés, nous sauvant de l'incolore vérité, toujours profane, sont : pâtir, rêver, créer, penser. « Le verbe être avait, dans l'Antiquité, un sens sacré de l'Être divin, devant engendrer dans les hommes la sensation de la vérité » - V.Ivanov - « Глагол быть имел в древнейшие времена священный смысл бытия божественного, чтобы сеять в людях ощущение истины ». | | | | |
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| vérité | | | La misérable littérature moderne est constituée de vérités collectives, formant une platitude, vérités, que le lecteur est invité à découvrir. Le meilleur lecteur lit, pour frayer quelques nouveaux chemins vers son propre soi. Le soi, même s'il ignore son origine, peut gagner en profondeur ou en hauteur, au contact avec un livre, qui, au lieu de narrer des vérités, chante des rêves. | | | | |
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| vérité | | | Quelle est cette vérité du Christ (ou qu'est le Christ) ? - elle est dans une noble servitude, puisqu'Il vint pour accomplir la volonté de Celui qui l'envoya. En faire un héraut de la liberté, comme le font Dostoïevsky ou Berdiaev, est de l'escroquerie. À moins que la haute liberté, celle de rêver, soit l'abandon de la liberté basse, celle d'agir. | | | | |
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| vérité | | | Dans les meilleures têtes philosophiques, le privilège des commencements exista de tous temps, mais il s'appuyait souvent sur de mauvaises prémisses : sur l'illusion de représentations univoques (idées ou substances) ou sur celle des interprétations aussi univoques (origines ou causes premières), la vaseuse vérité leur servant de point de mire. Ces démarches sont celles des sciences et non pas de la philosophie, qui devrait se dédier à la beauté, à la liberté, au rêve, toute vérité collatérale n'y étant que métaphorique. Le vrai commencement, c'est une belle et profonde forme, tendue vers la hauteur et refusant toute étendue causale. | | | | |
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| vérité | | | Ils n'ont pas tout à fait tort, ceux qui disent que le sentier de la vérité est inaccessible aux sceptiques (ou ironiques). Même aplani, aplati, goudronné, transformé en autoroute gratuite ou en sentier battu, il le reste ! Les ironiques, devant la banale accessibilité de la vérité, se réfugient dans les impasses du rêve. | | | | |
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| vérité | | | Chaque mot, chaque image verbale est une concession que je fais à mon sentiment ou à mon rêve indicibles. Mais regarde ces sots orgueilleux menant des vies sans aucune concession ! Ils ne peuvent vivre que des empreintes, des copies, des routines. Aux sentiments des robots – les images des robots. Que la vérité finale naisse du mot, soit, sa musique originaire doit s'inspirer du rêve inarticulé. | | | | |
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| vérité | | | Toute sagesse devrait être d'ordre cynique : ne pas se laisser envahir par la vérité, toujours laisser quelques échappatoires mystiques aux fantômes ironiques. L'homme de l'arbre, l'homme du climat savent, à la lumière du jour, transformer le fantôme en saisonnier zélé de la vérité diurne. | | | | |
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| vérité | | | Le réel est vrai, pour celui qui contemple, et le vrai est réel, pour celui qui réfléchit. Le vrai, lui aussi, comme le réel, relève de l'imaginaire. On ne crée, c'est-à-dire on ne fait naître le premier pas d'un savoir ou d'une preuve, que dans l'imaginaire. Dans le réel, on implémente. | | | | |
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| vérité | | | Deux regards sur la vérité : sur elle-même, émergeant d'un langage et d'un monde anonymes, ou bien sur son locuteur, avec ses pulsions ou ses répulsions. Dans le premier cas, tout se fondra dans une horizontalité objective et silencieuse ; dans le second, en même temps que la vérité d'un homme, j'atteindrai la hauteur et la musique de ses rêves, de ses doutes, de ses confessions. | | | | |
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| vérité | | | La vérité est une chatterie à but hygiénique, la chimère est une hygiène à but orgiaque. | | | | |
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| vérité | | | La vérité n'existe que dans des copies (mécaniques ou conceptuelles) de la réalité humaine. Viser la vérité, c'est être copiste ; le créateur peint le rêve, en accord musical mystérieux avec la réalité ; son but, c'est la beauté humaine, chantant le réel divin. | | | | |
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| vérité | | | Il suffit de ne pas avoir mon propre avis, pour être dans le vrai, car dans 99% des cas, où la vérité est en jeu, la réponse de la majorité est juste. Je ne peux montrer mon propre visage qu'en m'en écartant ; ou bien je continue à suivre les règles de la vérité et je me découvre dans mon mensonge, ou bien j'en change et les règles et l'enjeu et je me couvre de mon rêve. | | | | |
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| vérité | | | La vérité d'un homme, ce sont ses actions ; à l'opposé se trouve la beauté, ce mensonge sans mots usités, réveillant des rêves immobiles, inarticulés, muets. « La beauté est une tromperie muette » - Théophraste. | | | | |
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| vérité | | | Ils veulent se débarrasser des illusions, ne plus vivre dans l'erreur, et ils aboutissent à la morne vérité des machines. Et il n'y a pas de troupeau plus homogène que celui des prétendants à l'originalité. Ce qui devait, d'après le dessein divin, être une créature de rêve, devint robot, à la cervelle infaillible, ou mouton, à la digestion défaillante. | | | | |
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| vérité | | | Ce qui sépare la civilisation et la culture, c'est la place de la vérité agissante : la première est mue par le savoir et l'efficacité, et la seconde - par le valoir et le rêve. | | | | |
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| vérité | | | Les vérités ne logent jamais dans la raison ; leur maison, c'est le langage, bâti sur le sol des représentations. L'enchantement naît de cette communication avec le profond. Mais dans la platitude du réel, ce frisson peut, et doit, tourner en mensonge. « Notre raison, par ses vérités puisées en elle-même, crée, de notre univers, un royaume enchanté de mensonges »* - Chestov - « Наш разум, на основе в нём самом почерпнутых истин, создаёт из нашей Вселенной зачарованное царство лжи ». | | | | |
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| vérité | | | La vie se décolore sous l'effet de la grisaille des vérités envahissantes ; le rêve, c'est à dire la recherche d'éclat et d'azur, en est le remède. Ce n'est pas un monde d'apparences qu'il faut opposer au monde vrai, mais un monde de brillance. | | | | |
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| vérité | | | Le rêve, c'est ce qui échappe à toute enveloppe verbale et, donc, ce qui se moque de vérité ; les chemins du rêve se dressent dans la verticalité des élans, toute vérité s'incrustant dans l'horizontalité des faits. « La voie de la vérité, c'est une corde, tendue non pas vers la hauteur, mais juste au-dessus de la platitude » - Kafka - « Der wahre Weg geht über ein Seil, das nicht in der Höhe gespannt ist, sondern knapp über dem Boden ». Planer ou trébucher. | | | | |
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| vérité | | | La vérité, c'est l'état des yeux indifférents (plongés dans un possible réalisable), et en tant que telle elle s'oppose aussi bien au courage (prônant les yeux enflammés pour un autre possible) qu'à la consolation (le parti pris des yeux fermés, pour rêver, en hauteur, l'impossible). Les yeux paisibles et objectifs conduisent, irrévocablement, au désespoir profond. Vivre de l'impossible – le secret de la consolation. | | | | |
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| vérité | | | La vérité n'a rien de vivant ; elle ne naît pas, elle se construit et se démontre. Le contraire du Bien, qu'aucun acte ne bâtit ni ne prouve. Ce n'est pas l'opposition entre un bon et un mauvais actes qui permet de comprendre la nature du Bien, mais celle entre tout acte mécanique et le rêve vivant. Les sots enthousiastes ou les sobres réalistes illustrent mieux, par contraste, ce que sont la vérité et le Bien que les menteurs et les tortionnaires. | | | | |
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| vérité | | | L'esprit du réel ou l'âme du rêve sont deux modes de perception – et par le même organe ! - du même monde : la profondeur d'une vérité mécanique ou la hauteur d'une beauté mystique. | | | | |
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| vérité | | | La Raison, ensemencée par l’Intérêt, accouche de la Vérité. Libérée de son hideux époux, elle enfante de beaux enfants illégitimes – le Rêve, la Noblesse, l’Ironie. | | | | |
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| vérité | | | Mes yeux doivent scruter le vrai du monde ; mon regard veut s’attarder sur le beau de l’illusion ; mon esprit peut en assurer la bonne cohérence. L’outil, le désir, la maîtrise. | | | | |
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| vérité | | | Aller au-delà de la pensée et de la connaissance (Plotin), du beau et du hideux (Baudelaire), du bien et du mal (Nietzsche) ne devient possible que grâce au regard, qui va au-delà du vrai et du faux : au-delà des valeurs on trouve leur rêve prévalent, moitié vrai moitié faux, on y trouve leur fontaine, digne qu'on continue à mourir de soif à côté d'elle. L'appel ou la conscience de l'au-delà, ne seraient-ils pas la définition même de la poésie ? Si la prose est une physique de l'écriture, la poésie en est une métaphysique. | | | | |
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| vérité | | | La liste des niaiseries, commençant par post- (après le meurtre de Dieu , de la culture, de l’homme), vient de s’allonger avec post-vérité. Mais ce n’est pas la hauteur du rêve qu’ils opposent à la vérité des profondeurs, mais la platitude des hasards, des caprices, des élucubrations des hommes-robots. | | | | |
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| vérité | | | La sévérité des codes civiques fit passer aux hommes toute envie d’exprimer des non-vérités, parmi lesquelles se trouvaient des rêves, de folles imaginations ou passions. Victimes collatérales. « Aucun art de formuler des non-vérités ne pallie l’incapacité de dire la vérité » - Pasternak - « Неумение сказать правду не покрыть уменьем говорить неправду ». J’aime le chant ; et aucun diseur de vérités n’est chanteur. | | | | |
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| vérité | | | Celui qui aime la vérité, qui veut-il confondre ? - le cachottier ou le menteur ? - cibles misérables. Le rêveur, porteur d’images indémontrables, est le vrai antagoniste de ces amateurs niais. Je suis avec celui qui « tend à parler non pas pour l’amour de la vérité, mais pour son propre plaisir » - Pétrarque - « tende a parlare non per amor di verità ma come gli aggrada » - j’évite de dire ce qu’un autre pourrait faire à ma place. | | | | |
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| vérité | | | Ne peut être vrai que ce qui se prouve (que Gödel me pardonne cette identité approximative entre le vrai et le démontrable), mais les moyens de démonstration sont toujours personnels ; donc, il n’existe pas de vérités valables pour tous ; toute vérité est personnelle. La vérité est un enfant légitime, fruit du calcul et non pas de l’amour. « Ô vérité, infante mécanique reste terre au milieu des astres » - R.Char - qui sont des rêves, enfants illégitimes d’un amour astral. | | | | |
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| vérité | | | Quelle sottise que d’imaginer que la vérité ou la sagesse puissent consoler ! Il est sage et vrai, que le désespoir surgit au bout de toute réflexion profonde. Heureusement, il existe le haut rêve qui s’occupe de la consolation, malgré toutes les injonctions de la sagesse. | | | | |
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| vérité | | | Plus un homme est noble, plus il s’attache aux rêves indéfendables, irrésistibles et individuels et plus il devient indifférent aux vérités communes, dans les deux sens du mot. Aujourd’hui, presque toutes les vérités politiques, économiques, sociales s’installèrent dans le camp des salauds. Et Aristote n’est pas le seul salopard à trahir l’amitié de son ami, pour rejoindre le troupeau des véridiques ; Camus l’imita : « Si la vérité me paraissait à droite j'y serais ». | | | | |
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| vérité | | | Les vérités sont des matières premières, pour bâtir des représentations de notre réalité, comme les émotions le sont, pour créer des interprétations de nos rêves. | | | | |
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| vérité | | | La modestie et l’intelligence accompagnent, main dans la main, cette bénéfique évolution : prouver le vrai, narrer le réel, chanter le rêve. Mais il faut porter en soi un savant, un philosophe ou un poète, pour réussir ce parcours, avec un nombre décroissant de compagnons ou d’entendeurs. | | | | |
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| vérité | | | Le contraire de la Loi s’appelle le hasard, l’arbitraire, la folie. Le rêve, l’amour, l’inspiration, sans parler de l’art en général, ont leurs lois internes, non-écrites, mystérieuses. Qu’on leur obéisse a priori ou qu’on les reconnaisse a posteriori, une haute vérité percera dans le cœur ou dans l’âme. | | | | |
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| vérité | | | Une partie de mes contradictions est due à mes quadruples états d’esprit : le matinal (le créateur), le diurne (le réaliste), le vespéral (le pessimiste), le nocturne (le rêveur). | | | | |
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| vérité | | | Le leurre est une fausse idée sur la réalité ; l’espérance est une vraie idée sur le rêve. | | | | |
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| vérité | | | Toute la bonne philosophie consiste à sacrifier de basses vérités à quelque rêve, que ce soit de la poésie, se moquant de preuves, ou de la consolation indéfendable. Seuls des goujats de la robotique peuvent penser, que « le courage de la vérité est la première exigence de la philosophie » - Hegel - « der Mut der Wahrheit ist die erste Bedingung der Philosophie ». | | | | |
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| vérité | | | En littérature, la vérité matérielle n’apporte que de l’ennui, autant lire le journal ; mais le mensonge créateur t’éloignera du réel mortel et te donnera des chances de rejoindre la rive du rêve. | | | | |
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| vérité | | | Les vérités du monde sont presque toujours communes ; elles résultent de la communication entre profondeurs. Les rêves du monde sont presque toujours personnels ; ils surgissent partout où quelqu’un entend l’appel d’une hauteur. | | | | |
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| vérité | | | Les chemins croisés de la réalité et du rêve : la première – réalité, représentation, langage, requête, vérité ; le second – rêve, interprétation, émotion, langage. Une source hindouiste, remontant à Upanishad, constate l’incompatibilité de ces chemins : « La vérité ne rêve jamais », comme le rêve, lui, est déjà au-delà de la vérité. | | | | |
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| vérité | | | Toute l’énergie que tu mets à chercher la vérité, l’absolu (Dieu), le salut, s’en va en pure perte : la recherche de la première se réduit au calcul, le deuxième ne peut qu’être visé, le dernier, calmant ou endormant, tu devrais le remplacer par l’espérance, que tu ne chercheras guère, tu la ressusciteras par des retrouvailles avec tes rêves d’antan. | | | | |
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| vérité | | | Illusion, irréalité, artifice – Cioran cherche à terroriser le lecteur avec ses mots : mais, mortels pour la vie, ils sont le décor délicieux des rêves. Raisonner la-dessus est aussi absurde que déclarer son amour à la vérité. | | | | |
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| vérité | | | Pourquoi tous les partisans de la sincérité sont si bêtes ? - parce que toute adéquation avec la vérité éloigne du rêve. L’intelligence sans rêves ne peut être que robotique. | | | | |
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| vérité | | | La vérité n’apparaît dans la vie ou dans le rêve que par l’intermédiaire d’un langage, donc d’une représentation, toujours abstraite, toujours bancale. | | | | |
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| vérité | | | L’espérance est un rêve, fragile et tendre, et qui est un défi et à la vérité impitoyable et à la pitoyable réalité. | | | | |
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| vérité | | | La plus grande vertu, pour eux, c’est être dans le vrai. Je préfère vivre du bien ou rêver du beau. | | | | |
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| vérité | | | Un vrai Narcisse se moque de ce qui est simple ou véridique ; l’objet de son admiration est profond et éphémère. « Pour guérir les Narcisses, il faut leur parler dans la simplicité de la vérité » - Montesquieu - ceux qui pensent, que la simplicité est vraie ou que la vérité est simple, sont niais. | | | | |
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| vérité | | | À première vue, la vérité s’oppose au rêve, mais il y a, entre eux, aussi, un parallèle : les deux ont besoin d’un complément d’objet. La vérité n’a pas de sens sans une assertion langagière à prouver ; le rêve est une chimère si son élan sentimental ignore ou l’étoile visée, ou le frisson initial de l’esprit, ou l’état d’âme à rendre. | | | | |
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| vérité | | | Il existe bien des vérités inaccessibles (indémontrables), mais Gödel nous montra qu’elles ne pussent résider que dans l’infini, c’est-à-dire en mathématique ou en rêves. Et puisque nous sommes condamnés à vivre dans le fini, il faut abandonner toute tentative de les y chercher. D’ailleurs, personne n’en trouva, puisque sa requête aurait dû être infinie. | | | | |
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| vérité | | | La nudité de la vérité est à même d’exhiber la vulgarité du réel ; le mensonge est toujours habillé, ce qui lui permet de présenter en majesté même la hauteur du rêve. | | | | |
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| vérité | | | Les vérités de l’Histoire apportent de la durée à la vie trop brève ; les mensonges des mythes hissent les rêves à la hauteur éternelle. Regard en arrière, dans l’étendue du passé ; regard en hauteur, dans l’intensité de l’instant. | | | | |
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