| action | | | Quitter le monde tel qu'on l'a trouvé, monde des choses. Vivre dans le monde où il ne se passe rien (« poems make nothing happen » - W.Auden). Ne pas chercher à transformer ni à transvaluer ; je sais que même les tentatives de traduire le « en soi et pour soi » en « en moi et pour moi » finissent par me faire envahir par le temps et par les lieux, dont est libre le soi inconnu, immobile et insituable, au-dessus des objets et des sujets, de l'essence et de l'existence. | | | | |
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| action | | | L'usage direct des choses - machinisation, l'usage indirect - fétichisation. Robot ou poète. | | | | |
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| action | | | Le vulgaire ne voit dans les fleurs que la promesse de fruits. Quand le contemplatif cède au lucratif, la langue du poète à celle des diètes, je pleure les couleurs, j'ai le dégoût du goût. | | | | |
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| action | | | Par son culte de l'action et de l'efficacité, l'Amérique contamine tous les Européens exilés (Stravinsky, Nabokov, Arendt). Ne résistent que quelques poètes (Rachmaninov, Chaplin, Einstein). Toutes les Marie y deviennent Marthe. | | | | |
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| action | | | On peut toujours s'approfondir, s'outrepasser, s'étendre ; mais la hauteur, elle, c'est une impossibilité de progrès et une chance de ne pas régresser en restant immobile. « Décadence de la verve et de la poésie, à mesure que l'esprit philosophique a fait des progrès : on cesse de cultiver ce qu'on méprise » - Diderot. La philosophie de la hauteur : désintérêt pour le comparatif dans l'appel banal d'une vie plus heureuse, plus sensée, plus libre. L'homme est en ceci différent de l'animal, qu'il est sensible au superlatif ; le comparatif étant à la portée des moutons et des robots. | | | | |
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| action | | | Dans l'art, l'action s'oppose à l'image. La musique - pure action sans images ; la peinture - pure image sans action ; la poésie - image se muant en action. | | | | |
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| action | | | Le culte de l'acte cupide instaura partout une paix d'âme ; les états d'âme sont rayés des messes et raillés par les masses. La cléricature d'antan, connue par sa trahison face à la raison, fut auréolée d'ombrageuses et faramineuses défaites ; celle qui lui succéda, en revenant au giron du raisonnable, brille par ses triomphes transparents et grégaires. Le poète a honte de ses tranquillités. | | | | |
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| action | | | C'est la mimesis (représentation, en grec), la noble imitation, qui est source de toute création (avec l'herméneutique - interprétation), et lorsque ce qu'on imite est action on l'appellera poésie, la poïesis. | | | | |
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| action | | | La liberté est hésitation et hasard ; c'est pourquoi mon acte, mon sentiment, ma pensée ne sont pas moi, mais de moi. Le moi mystérieux ne se réduit à rien de connu ; il est ce que l'inspiration est pour le poète. Il est la source de la création, qu'on pourrait appeler méta-savoir : « Le savoir se confond avec la poésie du soi absolu » - Schelling - « Die Wissenschaft löst sich in der Poesie des absoluten Selbst ». | | | | |
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| action | | | La maxime est faite pour bercer le rythme de mes rêves et non pas pour tracer l'algorithme de mes actes. Personne n'est ni poète ni philosophe - par ses actes ; on ne l'est que par son chant. | | | | |
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| action | | | Mouton robotisé : il énonce, docte, pour la n+1-ème fois, la façon de marcher et ainsi enrichit son esprit, en se gargarisant de sa rigueur. Poète : sa danse imprévisible, sans pareil et libre, met à nu son âme. | | | | |
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| action | | | Toute la littérature moderne est dans l'action et l'événement, dont on cherche à extraire une impossible poésie. De même, les boutiquiers seraient poètes de l'échange. Est poète celui qui a envie de repartir de zéro ; toute action est au milieu, jamais au début. Et puisque penser, c'est le parcours et non pas le commencement, l'homme d'action pense plus qu'un homme de rêve. Et Pessõa : « Penser, c'est hésiter. Les hommes d'action ne pensent jamais » - confond penser avec rêver, quoique rêver, ce ne soit pas hésiter, mais être aussi sûr de son rêve que de la réalité. | | | | |
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| action | | | Les grands projets que forme un homme : c'est la femme qui les lui inspire, c'est la femme qui l'en empêche. C'est pourquoi elle était plus proche du rêve : beau sujet que vous chantiez au lieu de mettre vos projets en chantier. Le calcul est naturel ; la femme et la poésie sont invention même ; le goût du paraître et le dégoût pour l'être ; Baudelaire (« la femme est abominable parce que naturelle ») ne le comprit pas. | | | | |
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| action | | | Je remarque assez tôt, que la noblesse de mon regard me visite presque automatiquement, dès que j'exclus du cercle des choses capitales - l'action et le succès. Mais je finirai par comprendre, que c'est aussi la prémisse obligatoire de la pensée tout court, de la pensée nécessairement noble : « L'effort poético-spirituel, pour la maîtrise du verbe de l'être, se déroule au-delà de combats et d'armistices, hors toute réussite ou déroute, sans prêter attention à la gloire ou au bruit » - Heidegger - « Der dichterisch-denkerische Kampf um das Wort des Seins spielt jenseits von Krieg und Frieden, außerhalb von Erfolg und Niederlage, nie berührt von Ruhm und Lärm ». | | | | |
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| action | | | La source, l'action, le sens - telle semble être le sens dynamique de la Trinité : « Il y a un seul Dieu le Père, de qui tout procède, un Seigneur Jésus-Christ, par lequel tout se fait, et un Esprit-Saint, dans lequel tout s'accomplit » - Grégoire de Nazianze - un admirable équilibre syntaxique (balayant au passage le Filioque) - appréciez l'enchaînement de de, par, dans - mais une sémantique des plus lâches : le Père-source, le Fils-outil, l'Esprit-réceptacle ? Je placerais le récipient - dans le Père, l'instrument - dans l'Esprit et l'origine du premier pas - dans le Fils. Mais que ne pardonnerait-on pas au patron des poètes ! | | | | |
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| action | | | La philosophie n'apprend ni à penser ni à parler ni à agir, elle est loin des voies, elle est une voix, qui tente à réduire à la musique intellectuelle tout bruit réel. Toutefois, dans le dit il y a plus de sources musicales que dans le fait, et Sénèque : « La philosophie apprend à agir, non à parler » - « Facere docit philosophia, non dicere » - y est doublement bête. L'action du philosophe consiste à séparer le fait du regard et à ne peupler celui-ci que de ce qui peut être dit. Théoricien aux yeux de l'homme d'action, le philosophe est praticien aux yeux des aèdes et bardes. | | | | |
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| action | | | Rien n'est fait aujourd'hui pour le son, le nom d'une chose, tout se fait pour la chose. Y renoncer pour son nom - privilège des poètes. Les autres ignorent le sacrifice et ne connaissent que l'échange. | | | | |
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| action | | | Pour dédaigner de marcher, il faut avoir des ailes. Mais si tu as envie de marcher, oublie que tu as les ailes. Et Nietzsche se trompe de chronologie des apprentissages : « Qui veut apprendre un jour à voler doit d'abord apprendre à marcher » - « Wer einst fliegen lernen will, der muß erst stehn lernen ». Comme la prose naquit jadis d'une poésie exténuée, la marche est de la danse perdant de son envol. | | | | |
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| action | | | On n'apprécie plus que ce qui est mûr, par l'épreuve des marchands et des saisons. C'est pourquoi le cultivateur pullule et le poète trépignant se fait rare. Les cours des fleurs s'effondrent, le navet étant plus porteur. | | | | |
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| action | | | On peut être obsédé au même point soit par des solutions (les moutons), soit par des problèmes (les robots), soit par des mystères (les poètes). « La tâche du philosophe n'est pas du tout la résolution de problèmes, mais la peinture d'une vie, surchargée de mystères et de problèmes »** - Chestov - « Дело философов вовсе не в разрешении проблем, а в искусстве изображать жизнь как можно более таинственной и проблематичной » - surtout, de mystères de la souffrance et de problèmes du langage. | | | | |
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| action | | | Dans une action, ce qui mérite d'être examiné est, paradoxalement et exactement, ce qui est son stricte opposé – la réflexion théorétique et l'expression poétique (gnosis et poïesis). | | | | |
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| action | | | L'esprit suffit pour entendre un poème, cette musique nommée et datée ; seule l'âme peut entendre la poésie, cette musique atemporelle et atopique. « Le poème merveilleux est l'affaire des profanes, la poésie mystérieuse et invisible est une recréation de mystes » - Platon. | | | | |
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| action | | | L'écriture, la poésie et la philosophie nous furent données par des rêveurs ahuris et passionnés - Prométhée, Orphée ou Narcisse - et que profana, bêtement, le calculateur Icare, en tentant de traduire ces rêves musicaux dans les actes mécaniques. Nos héros nous apprirent aussi la multiplicité du visage féminin, à travers Pandore (la fatalité des maux), Eurydice (la fatalité de l'avant-dernier pas), la nymphe Écho (la fatalité du reflet et de la solitude). | | | | |
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| action | | | Le même soupir chatouille toutes les lèvres : le technicien le traduit en solutions, le journaliste le représente en problème, le poète l'interprète en mystère. | | | | |
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| action | | | Jadis, même le prosateur le moins inspiré se considérait tenu à réserver une place à l'homme de rêve et aux abstractions sentimentales. Aujourd'hui, même les maîtres ne s'identifient qu'avec l'homme d'action ou avec de mornes abstractions professorales. | | | | |
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| action | | | Qu'est-ce qu'une contrainte intellectuelle ? - ne pas toucher aux objets vulgaires, s'en interdire des commentaires, refuser le sérieux, face à l'indéfinissable, n'en admettre qu'un angle poétique ; ne pas s'étendre sur la nécessité de la contingence peut avoir eu des pourquoi fort différents. | | | | |
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| action | | | L'utile n'est ennemi du poète qu'à cause de l'étiquette portant son prix d'échange. L'inutile est une non-marchandise sans poids affiché, ce qui pousse le mesureur à inventer des balances. | | | | |
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| action | | | Rien de philosophique ne peut être traduit en actes pour être relu, apprécié et approuvé. Socrate et Sénèque auraient pu choisir une friandise ou un stylo, au lieu de cigüe et rasoir, sans rien trahir de leur philosophie. Ne sont philosophiques que les livres (Sartre). Contrairement à la poésie, qui se faufile jusque dans nos appétits et galéjades. | | | | |
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| action | | | Jadis, le monumental pouvait se manifester par le juste glaive, par l'art rebelle, par le génie scientifique passionné ; aujourd'hui, on ne peut opposer à la médiocrité ambiante que de l'action administrative, en l'associant, sans espoir de retour, à une grandeur dérisoire. Ne plus pouvoir agir poétiquement – tel est le verdict de cette modernité prosaïque. | | | | |
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| action | | | Pour devenir impérissable, il faut atteindre le stade de mythe ; le style mythique, ce sont les ruines. C'est le seul style qui sauve la grandeur des édifices, des poèmes et des gestes. Et c'est la transformation de nos tours d'ivoire en salles-machine, qui efface toute grandeur de nos mémoires héroïques. | | | | |
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| action | | | Les étapes de mon mûrissement, face au désir : le maîtriser, le calculer, le rêver, le peindre – héroïque, intelligent, poétique, créateur. | | | | |
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| action | | | Qu'est-ce que l'acte, que devrait provoquer une maxime ? - une mise en mouvement de mes fibres poétiques, aboutissant à une impression musicale. Est-ce que Valéry : « La formule n’est jamais qu’un commencement – et il faut en arriver à l’acte » - voulait dire la même chose ? Le commencement est le tout de l'action de l'aphoriste, et l'acte n'est qu'une partie de la réaction du lecteur. Un résultat d'unification de deux arbres. | | | | |
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| action | | | Poésie, travail en grec. (Regardez ces jargonautes modernes aigrefins s'extasier devant la formule soi-disant platonicienne : « Tout ce qui mène du non-être à l'être est de la poésie » ! La visibilité ! Même la Dichtung allemande peut s'entendre comme condensation.) Verdict contre la fainéantise, réhabilitation du travail. Et si tout le reste n'était qu'extraction de mensonges, usinage d'illusions, service rendu au diable, diffusion de contrefaçons… | | | | |
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| action | | | Le commencement compte, entre autres, par la surprise et l'espérance, qui, même déçues, génèrent des harmonies et des rythmes. Celui qui sait faire durer cet étonnement et cette attente s'appelle poète ; celui qui se met à vivre des buts, et même du chemin, est voué à devenir machine. | | | | |
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| action | | | En poésie, le faire, c'est la musique, et le dire, c'est l'intelligence. C'est ainsi qu'il faudrait comprendre Dante : « Que le dire soit fidèle au faire » - « Che dal fatto il dir non sia diverso ». | | | | |
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| action | | | Difficile d'imaginer l'être, qui serait hors l'espace et le temps. Pourtant, c'est ce que visent, sous des angles différents, le scientifique, le poète et le penseur. À l'instar des dieux, ils agissent dans l'être ; c'est l'homme banal qui n'agit que dans le devenir, que seul le créateur sait munir d'une consistance de l'être. À l'opposé se trouve l'action, ni savante ni poétique ni spirituelle. « Si les dieux sont parfaits, pourquoi ont-ils besoin d'agir ? » - Épicure. | | | | |
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| action | | | On a beau n'être que virtuel, nos actes n'en émettent pas moins des messages - des attributs sans identité. Avec les seuls attributs, créer une identité, tel est l'objectif de nos productions artistiques : « Des chats sans ricanement, j'en ai vu plein ; mais le ricanement sans chat ! » - L.Carroll - « I've often seen a cat without a grin ; but a grin without a cat ! ». | | | | |
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| action | | | Tout savoir factuel et déductif sera bientôt câblé, il sera à portée de tout concierge, avec l'ordinateur incrusté dans sa montre. Le vrai casse-tête sera le contrôle du savoir dynamique : qui aura le droit de déclencher des avalanches événementielles ? Le poète, ayant cessé d'être passeur de mots, se retrouvera dans l'emploi nouveau de codeur de mots de passe et de dépoussiéreur de touches. | | | | |
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| action | | | En littérature, l'action s'oppose à la reproduction. « Je prends la plume pour l'avenir de ma pensée, non pour son passé. Je parle bien, si je bâtis en même temps que je parle »** - Valéry. Les autres copient le présent des choses. La forme architecturale future du bâti résulte de la résolution de contraintes présentes, tandis que le passé du but n'en donne qu'un fond utilitaire. Dans la conception, charnelle ou poétique, on ne connaît point l'enfant à naître. | | | | |
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| action | | | La noblesse d'une activité est question de qualité de ses contraintes. C'est pourquoi la musique, avec ses règles harmoniques, mélodiques, rythmiques, est l'art le plus noble. La mathématique a ses axiomes et sa logique ; la poésie – ses règles de versification. La philosophie aurait dû oublier la vérité et les connaissances, l'existence et l'essence, les idées et même les choses, pour se concentrer sur les souffrances et les langages de l'homme et lui apporter de la consolation et de l'enthousiasme, bref, être plutôt rhétorique que didactique. | | | | |
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| action | | | L'action et l'otium - les formes de vie du marchand ou du poète ; mais leurs fonds se retrouvent dans les rejets : la nég-ation ou le neg-otium. | | | | |
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| action | | | Tant de niaiseries autour de la métaphore de chemin, préexistant ou construit en marchant, tandis que ce qui compte, c’est si ton étoile l’illumine et si tes pas forment une danse personnelle ou s’inscrivent dans une marche collective. Les plus lucides des partisans des chemins de l’être, de la vérité, de la connaissance finissent par reconnaître, qu’au pays de la poésie, ces chemins ne mènent nulle part (Heidegger). | | | | |
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| action | | | Le travail, aujourd’hui, est l’exécution d’un algorithme en vue d’un but parfaitement transparent et rationnel, le contraire de ce qu’est la caresse à donner : un secret commencement, aux conséquences imprévisibles, le seul retour désiré étant une caresse à recevoir. Mais, peut-être, « primitivement, caresse et travail devaient être associés » - Bachelard - pour que la praxis profonde rejoigne la haute poïésis. | | | | |
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| action | | | Tout a une fin ; s’y attarder est vain, puisque presque toute fin est banale, commune, inertielle – le temps dévore, égalise, aplatit. Seuls les commencements spatiaux méritent ton attention : l’inertie scientifique ou sociale, ou bien la création musicale – poétique ou philosophique. | | | | |
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| action | | | L’écriture discursive est un acte (fondé sur l’esprit), mais l’écriture poétique ou musicale relève plutôt du rêve (l’inspiration de l’âme). Et Cioran : « On ne vit qu’en épuisant la substance de notre âme, en trivialisant par des actes ses virtualités, en enterrant ses éruptions sous des formules » se méprend sur les fonctions de l’âme. | | | | |
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| action | | | Les finalités, même les plus nobles ou grandioses, sont, en gros, communes à tous. À côté des professionnels des moyens, les fabricants d’avenirs radieux sont des charlatans. Aux deux, je préfère les artistes-amateurs des commencements, les poètes et les philosophes, qui savent faire des moyens et des finalités – des contraintes, pour exclure les banalités. | | | | |
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| action | | | La première qualité de ton âme est la grâce de sa création qui t’attire vers les firmaments ; le poids du corps et de l’esprit te fait pencher vers la basse terre. L’impondérable culture du rêve ou la pesante nature de l’action – tel est le choix qui dit si tu es poète ou activiste. « La parole qui ne mène pas à l’acte n’est que du bruit sur Terre » - Th.Carlyle - « Speech that leads not to action is a nuisance on the Earth » - bruit sur Terre, musique aux cieux. | | | | |
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| action | | | Notre existence se déroule sur deux facettes – la réalité ou le rêve. Aucune philosophie n’a jamais apporté quoi que ce soit d’appréciable sur la première ; les meilleurs philosophes, étant poètes, se tournent vers la seconde. Ni Aristote, ni Sénèque, ni Boèce n’ont inspiré des actions généreuses de leur prince respectif. Nietzsche et Heidegger étaient surtout appréciés par des princes nullement poètes. Aujourd’hui, philosophes et princes ne sont que journalistes, emportés par des cloaques de l’existence réelle. | | | | |
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| amour | | | Je ne peux aimer que ce qui pourrait me faire rougir : une femme, un état d'âme, un poème. Au-delà de l'amour, la vénération nostalgique : la nature, l'enfance, la pureté lacunaire. En deçà, l'attachement simiesque : la liberté, la justice, la vérité mercenaire. | | | | |
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| amour | | | L'amour est la poésie de l'enthousiasme, et, comme toute poésie, il doit se désintéresser de la vérité. On ne sait pas de quels vérité, amour ou poésie parle Plutarque : « Amour qu'on doit avoir pour vérité, la poésie ne s'en soucie guère ; sans vérité, elle use de variété ». | | | | |
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| amour | | | Le malheur a mille visages, le bonheur n'en a qu'un et, qui plus est, ne sachant pas devenir masque. La poésie est un masque (plus beau, en général, que le visage), c'est pourquoi elle ne s'en prend qu'aux malheurs. (Seule exception, la musique, cette marée de bonheur qui, en nous submergeant, fait resurgir des cimes du malheur - telles des îles inhabitables.) | | | | |
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| amour | | | Être poète, c'est être amoureux ; mais la poésie procède par phylogenèse, en quittant l'espace, et l'amour, en quittant le temps, est ontogénétique. Les prosateurs consolident, les poètes rendent impondérable. Aimer d'un poète, c'est se sculpter, ou sculpter ses divinités, être, au choix, Narcisse ou Pygmalion. « Les polissons sont amoureux, mais les poètes sont idolâtres » - Baudelaire. | | | | |
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| amour | | | Sur dix tentatives de parler de choses tendres, neuf laissent derrière elles la honteuse imperfection, photographique ou langagière, qui m'oblige à ne plus chanter que la fonction et non les exploits des organes (« Non seulement aimer, mais être l'amour » - Angélus - « Wir sollen nicht nur lieben, sondern die Liebe sein »). De même, la pudeur sexuelle se sauve vers l'ambigüe poésie. L'amour est le seul nom, dans lequel s'entendent merveilleusement les trois verbes irréconciliables : l'avoir, l'être, le faire. | | | | |
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| amour | | | Ton soi inconnu réveille tes passions, mais c’est ton soi connu qui les met en relief, en couleurs ou en musique. Avec l’âge, les dons du second restent presque inchangés ; mais l’intensité de la voix du premier faiblit, c’est là que réside la tragédie d’un poète, c’est-à-dire d’un amoureux. La belle recette de St-Augustin : « Ils aiment en admirant et admirent en aimant »* - « Admirantes diligunt et diligentes admirantur » - ne s’applique qu’à la jeunesse ; les vieux entendent la même musique, mais leur passion perd de la hauteur. | | | | |
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| amour | | | On dirait, que chacun de nos sens, sans exception, fut créé avec la seule fin de tendre vers sa transfiguration extatique par le simple fait d'aimer ; on ne sait même pas lequel en est le mieux marqué. « L'amour est la poésie des sens »* - Balzac. | | | | |
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| amour | | | Dans une caresse peu importe son objet - épiderme, amour-propre ou talent - on suspend son vol, on vit de la tension de sa corde et l'on oublie sa cible, on est atteint, comblé par le fragment de ce qui reste incompréhensible, poétique : « Nous ne pouvons recevoir des impulsions de poésie qu'à travers des fragments » - Bachelard. | | | | |
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| amour | | | L'horizontalité socio-économique devint la seule dimension, dans laquelle évoluent les passions des hommes ; la verticalité de la vie s'articule autour de la profondeur de la réalité et de la hauteur du rêve, mais l'homme prosaïque veut abaisser le rêve, en le rapprochant de la réalité, tandis que le poète, c'est à dire l'amoureux, découvre du rêve en tout point réel, autour de l'être aimé, - des sublimations mystérieuses et immédiates. | | | | |
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| amour | | | Trois hypostases, à hiérarchie variable, nous résument : celui qui crée, celui qui connaît et celui qui aime. Leur fusion (l'ambition des sots) n'a aucun sens, bien que même Nietzsche succombe à l'illusion : « Toute création est l'envoi de messages : tout y est un - ce qui connaît, ce qui crée, ce qui aime » - « Alles Schaffen ist Mitteilen. Der Erkennende, der Schaffende, der Liebende sind Eins ». L'illusion vient de la fausse association du philosophe avec la connaissance et du saint - avec l'amour (« Le philosophe, l'artiste, le saint - c'est tout un » - Heidegger - « Der Philosoph, der Künstler, der Heilige - Eins »), tandis qu'ils n'en sont que chantres, sans être ni savants ni amoureux ; réunis, ils forment un poète. Les connaissances – contraintes négatives, l'amour – positives. La création – chemin. | | | | |
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| amour | | | Toute forme de lyrisme, dans le regard des hommes, fiche le camp ; et la culture de la féminité sera peut-être la dernière victime de cet assèchement planétaire ; personne ne comprendra plus Fontenelle : « Il y a trois choses que j'ai aimées, sans rien y comprendre : la musique, la peinture et les femmes » - puisque ces choses seront parfaitement transparentes, accessibles et purement décoratives. | | | | |
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| amour | | | La femme est bien un paysage qu'anime un climat : le poète, l'homme. « Votre âme est un paysage choisi » - Verlaine. Les décors mécaniques et les thermostats programmés se substituent de plus en plus aux âmes de la nature, aux échappées de vue. | | | | |
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| amour | | | Que ce soit la vie, la création ou l'amour, il n'y a que deux choses qui comptent - la poésie et l'intelligence. La poésie est la rencontre, hors toute frontière spatio-temporelle, du talent et de la noblesse ; l'intelligence est le flair pour la profondeur et le goût pour la hauteur, plus l'ampleur du regard. | | | | |
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| amour | | | L'amour enténèbre le lumineux, couvre de bigarrures l'incolore ; ce goût de paradoxe en fait même un faux-monnayeur, « qui change les gros sous en louis d'or, et qui fait de ses louis des gros sous » - Balzac. Le regard du sot gagne avec de bons yeux ; celui du sage - avec de bonnes paupières. « D'un rustre même Éros fait un poète » - Euripide. | | | | |
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| amour | | | L'amour et l'intelligence, deux scintillements intérieurs indicibles, et il y a un net parallélisme entre les tentatives de les dire à autrui : la foi et le poème - pour l'amour, et pour l'intelligence - la philosophie et l'intelligence artificielle. | | | | |
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| amour | | | La poésie - comme les meilleures de ses dérivations : l'art, la noblesse, la philosophie - est une valeur féminine, au moins ne se justifiant que par une présence féminine. L'ignominie des temps modernes vient de la considération des valeurs masculines comme des seules valeurs humaines. | | | | |
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| amour | | | Deux manières de voir le présent : en faire un vide et le remplir par la profondeur d'un passé creusé ou par la hauteur d'un avenir rêvé, ou bien en vivre un débordement, ce que nous apporte l'amour, qui n'est qu'un perpétuel présent rejaillissant sur le passé ou sur l'avenir. Mais l'avenir est banal et le passé imprévisible. Le souvenir, comme le rêve, sont des poèmes, n'en faisons pas des chroniques ou des plans. | | | | |
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| amour | | | L'écoute soudaine du soi inconnu est le signe même d'un amoureux, et le poète est un éternel amoureux, puisqu'il est le seul à en imiter la voix. « L'essence de l'amour : le sacrifice de la conscience de son soi et sa redécouverte et maîtrise dans cet oubli même » - Hegel - « Das wahre Wesen der Liebe besteht darin, das Bewußtsein seiner selbst aufzugeben, doch in diesem Vergessen sich erst selber wirklich zu besitzen » - on abandonne son soi connu, pour se fusionner avec l'inconnu. Et puisque la poésie correspond exactement à la même définition, le poète est l'éternel amoureux, sacrifiant ce qu'il possède à la fidélité à ce qui le possède. | | | | |
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| amour | | | L'amour est ce qui crée le vrai fond de la vie, tous les autres sentiments n'y ajoutant que de la forme ; il est, dans la vie, ce que la poésie est dans l'art. Plus que de sens, la vie a besoin d'intensité et de mystère, dont la munit la poésie et l'amour, ces sens méta-vitaux. | | | | |
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| amour | | | La raison refuse d'unifier le comment et le pourquoi de l'amour, seule la poésie réussit à les mêler ou fusionner. « Il y a le ferme amour et le fol amour. L'écriture essaie de concilier les deux » - C.Marot. C'est-à-dire la forme ferme et le fond fou. | | | | |
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| amour | | | Le mystère est présent aussi bien dans l'être du réel que dans le devenir - devenir soit de l'inertie algorithmique (voulue par Dieu, sous forme de science ou d'apprentissage), soit de la création (artistique ou sentimentale). L'invention inspirée paraît se rapprocher davantage du fond du réel que de la représentation rigoureuse ; l'invention, c'est l'imagination non maîtrisée par la volonté ; et quand la poésie anime l'imagination, c'est le beau se fusionnant avec le bon et produisant l'amour, cette poésie de l'imagination. La poésie de l'intellect (Valéry), c'est également de l'invention heureuse. Aimer, c'est s'arracher à l'inertie de la cervelle et se laisser guider par l'invention du cœur. « L'amour est une espèce de poésie » - Platon. | | | | |
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| amour | | | Avec la poésie - comme avec la femme : l'avoir aimée sans retour peut embellir ton existence nocturne plus que les apparitions mondaines, familiales ou éditoriales, ou une conception d'héritiers, sous un toit commun, fatalement de plus en plus étanche aux messages des étoiles. | | | | |
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| amour | | | Sois poète avec toute passion : cherche à faire durer ses premiers soubresauts en lui attachant le titre de platonique, suivant l'idée platonicienne - en séparant la musique - des cordes ; la poésie, c'est l'écriture de points d'orgue. | | | | |
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| amour | | | Le savoir, la sagesse, la poésie - la pomme, le serpent, l'arbre. Ah, pourquoi Ève, au lieu de mordre dans la pomme, n'a pas apprivoisé le serpent, ni n'est tombée amoureuse de l'arbre ! | | | | |
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| amour | | | Comment échappe-t-on au monde des évidences ? Le philosophe - par la logique, l'amoureux - par le physique, le poète - par la musique. Ils créent des cadences, des transes, des danses, qui ne sont que des apparences de la vie, des rythmes humains extrapolant les algorithmes divins. « J'existe comme les chiffres de mon rythme » - M.Serres. | | | | |
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| amour | | | La femme vaut par la hauteur du désir qu'elle entretient dans l'homme. Dès qu'elle se mêle de la platitude du féminisme, des droits, de la compétition, sa valeur s'effondre, c'est à dire elle se marchandise. D'où la disparition des amoureux, c'est à dire des poètes. | | | | |
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| amour | | | Le vrai est soumis aux caprices profonds des langages ; le Bien extrême remplit l'ampleur de l'amour ; le beau culmine dans la hauteur de la musique. Et c'est tout naturellement que ce bouquet se forme dans le poète, cet éternel amoureux : « Le centre du monde se trouve dans le cœur du poète » - Heine - « Das Herz des Dichters ist der Mittelpunkt der Welt ». | | | | |
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| amour | | | En matière des voluptés, tous sont interpellés par les mêmes pulsions. C'est la nature d'accès à l'objet du désir qui nous divise en poètes ou en automates. Le poète est ennemi du plus court chemin ; il cherche des voies et des regards obliques ; il est maître de la caresse, qu'il applique avec la même élégance aux mots, aux idées et aux corps. Saoulé par le sang et l'encre secrets, il ne voit pas le temps et l'ancre concrets. | | | | |
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| amour | | | Dans ce monde robotisé, l'existence même de la tragédie, de l'amour, de la poésie semble être si incongrue, incompréhensible, que le robot étudie leur naissance, sans sentir leur extinction. | | | | |
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| amour | | | Le triomphe de l'homo faber sur l'homo loquax, de la praxis sur la poïesis, de la fabrication sur la création, est dû, hélas, à l'adoption volontaire par le poète de la mesure et du regard des ingénieurs. Les vainqueurs, avec un sérieux, qui fait froid dans le dos, proclament, doctes, qu'il faut « prendre acte de la fin d'un âge des poètes, convoquer les mathèmes, penser l'amour dans sa fonction de vérité » - Badiou - on dirait un robot crachant des conclusions d'un syllogisme ; aucune envie d'enterrer le poète, d'énigmatiser les mathèmes, de chercher du vrai, dans la folie amoureuse. | | | | |
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| amour | | | Tant qu'on voit dans une chose - des métaphores, elle restera un miracle, qui animera une ironique foi des ermitages. Dès que la poésie s'en évapore, la chose se pétrifie dans des archives ou temples, vides et graves : grandiloquence ou mémoire. | | | | |
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| amour | | | L'âme n'a pas de mots à elle. La poésie seule, en bousculant les dictionnaires, peut jouer à l'interprète imposteur, l'illusion naissant dans l'étrangeté des arabesques et des idéogrammes, à la prononciation gutturale imprévisible. Toute illusion de la vie est plus sonore que la vie, question de la disposition des bonnes cordes. L'âme n'a que des ailes : « L'amour, c'est la paire d'ailes, dont Dieu a pourvu l'âme, pour qu'elle s'élève à Lui » - Michel-Ange - « Amore ‘mpenna l'ale, né l'alto vol al suo creatore, l'alma ascende ». | | | | |
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| amour | | | Dans tout homme, l'amour réveille un poète, qui se met à inventer des noms et des modes d'accès nouveaux aux choses, aux idées ou aux images. « L'amour commence par une métaphore » - Kundera. | | | | |
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| amour | | | Une curiosité sociologique : dans les civilisations, où la femme occupe un statut subalterne, la laideur se propage et se tolère partout, de l'urbanisme à la poésie, du vêtement au divertissement. « Tout ce qu'il y a de beau sur terre est né de l'amour pour la femme. La hauteur d'une culture est déterminée par le regard qu'elle voue à la femme » - Gorky - « От любви к женщине родилось всё прекрасное на земле. Высота культуры определяется отношением к женщине ». | | | | |
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| amour | | | Toute création humaine – de théorèmes, d’arbres, de poèmes – part d’un besoin divin, et Aphrodite, plus nettement qu'Hermès, pousse mon âme ou mes mains vers une rupture avec l’inertie du monde mécanique. Mais pour être complet, c’est-à-dire universel à l’échelle divine, je dois compléter mon jury céleste par Athéna et Apollon, en flanquant l’amour d’intelligence et de beauté. Et je m’adresserai à Zeus, maître des foudres critiques et amateur des volontés de puissance. | | | | |
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| amour | | | Aimer, c’est croire en l’inexistant et le vénérer ; c’est pourquoi le poète est un éternel amoureux. | | | | |
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| amour | | | Tout amoureux devient poète et en adopte la langue, incompatible avec les vérités du langage commun. Là où chante l’amour, ces vérités se taisent ; son arbitraire exclut la logique, et L.Feuerbach : « Pas de vérité où il n’y a pas d’amour » - « Wo keine Liebe ist, ist auch keine Wahrheit » - confond l’amour avec la raison, la représentation idolâtre avec l’interprétation, seulement iconoclaste. Ce qui surgit de l’amour est non seulement au-delà du Bien, mais aussi au-delà du vrai. | | | | |
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| amour | | | Le culte ignoble de la paix d'âme, dans l'Antiquité, découle, peut-être, de l'absence de la femme des horizons intellectuels et même sentimentaux. À comparer avec le rôle des maîtresses à la Renaissance ou avec les salons des élégantes parisiennes au siècle des Lumières. Avec la femme en point de mire, déboulent des chantres, des chevaliers, des musiciens et se sauvent les sages raseurs. | | | | |
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| amour | | | Dieu réserve aux hommes ordinaires son regard courroucé, pour leur inspirer la peur et le remords ; mais Il leur refuse et l’oreille et la bouche. Pour les amoureux et les poètes, Dieu n’est ni sourd ni muet. À l’amoureux Dieu dicte les caresses, au poète - les mélodies. Traduire ce que n’entend personne d’autres est leur métier commun. « Les poètes ne sont que les interprètes des dieux » - Platon. | | | | |
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| amour | | | La proximité entre l’amour et la poésie se confirme même par la géométrie : les deux ne sont chez eux qu’en hauteur et se moquent de la profondeur. Et si l’intellect veut s’en servir, pour atteindre le large, c’est pour mieux préparer et embellir son naufrage. | | | | |
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| amour | | | L'erreur, remontant à Diogène, fut de chercher à séparer l'âme du corps. Il faut reconnaître, qu'ils ne voient dans le corps que des cadences du hard et non pas des caresses du soft. Le poète procure des jouissances au corps, même par des caresses verbales, musicales ou mentales. L'âme ardente sans le corps n'est qu'une raison froide. | | | | |
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| amour | | | Dans la vie ordinaire, le poète ou l’amoureux se soumettent à l’éthique commune ; mais, une fois à l’œuvre dans l’art ou dans l’amour, ils doivent devenir esclaves de la beauté ou de l’amour, puisque c’est c’est le seul moyen d’en entretenir l’intensité. « Malheur à tous les amoureux, qui n’auraient pas encore atteint une hauteur, au-dessus de leur pitié ! » - Nietzsche - « Wehe allen Liebenden, die nicht noch eine Höhe haben, welche über ihrem Mitleiden ist ! ». Et même sur terre, la pitié menace l’amour : « L’amour n’est plus en sécurité, si la pitié rôde autour » - G.Greene - « Love isn't safe when pity's prowling around ». | | | | |
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| amour | | | Deux composants d’une grande création : un grand sentiment indubitable, faisant ressentir son Vrai intuitif, et un grand talent, faisant de l’intuition une certitude, grâce à une représentation paradoxale. Ce qui fait de tout poète – un amoureux, et de tout amoureux – un poète. | | | | |
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| amour | | | Tomber amoureux, c’est comme être frappé par une œuvre de Dieu ou par une œuvre d’art – d’un coup, on entend la musique et oublie le bruit. Et puisque, avec de l’imagination, on redécouvre toujours et partout ces œuvres, le poète est un éternel amoureux. | | | | |
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| amour | | | Pour que son amour dure, l’amoureux devrait prendre l’exemple du mathématicien – apprendre l’art de substitution de variables aux constantes, sacrifier le permanent par fidélité à l’intemporel. Par ailleurs, le poète le comprend déjà : « La poésie est l’inconstance dans la fidélité »* - R.Char. | | | | |
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| amour | | | Tout poète est amoureux, mais tout amoureux n’est pas poète. Le poète fait partie de la seule race, consciente de l’existence de notre second soi, du soi inconnu, inspirateur de la musique de nos sentiments et de nos images. « L’amour est l'oubli de soi » - H.-F.Amiel – du soi connu, résident de notre esprit, l’oubli pour mieux se souvenir, enfin, du soi inconnu, résident tantôt de notre cœur et tantôt de notre âme ! | | | | |
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| amour | | | La philosophie est un aliment pour le poète ; la poésie est un excitant pour le philosophe. Une volupté peut naître de leur proximité, mais leur progéniture commune risque de porter des stigmates incestueux. | | | | |
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| amour | | | La poésie naît du sens du merveilleux : la beauté, le Bien, l’amour. Les deux premières merveilles ont presque disparu, et même la dernière a déjà du plomb dans ses ailes. « Il n'y a aucun pays de la terre où l'amour n'ait rendu les amants poètes » - Voltaire. La mécanique des amants rendra l’amour – mécanique. | | | | |
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| amour | | | À la femme que j’aime je voudrais pouvoir dire : Tu es la seule qui n’es que rêve. À quoi pensait Rilke, en disant à L.Salomé : Toi seule est réelle - Du allein bist wirklich ? Peut-être, pour un poète, réel et rêvé peuvent échanger leurs contenus, sens et rôles ? | | | | |
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| amour | | | Qu’on soit de tempérament monacal, narcissique ou donjuanesque, quand on veut passer pour artiste, on cherche la séduction : « Qui séduire, seigneur Auteur, est-ce Mammon, Démos, César, Dieu ? » - Valéry. César et Démos, désormais, sont au service de Mammon ; il reste Dieu, ce guide des amoureux et des poètes. | | | | |
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| amour | | | Dans la réalité, il n’y a rien d’éternel ou d’infini ; il faut les inventer, comme les invente le mathématicien, en tant que processus. Pour le poète, ce serait de l’élan. « Impossible de te détacher des choses passagères, si tu n’es pas épris des choses éternelles »** - St-Augustin - « Amor rerum temporarium non expugnatur, nisi aliqua suavitate aeternorum ». | | | | |
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| amour | | | L’artiste sent qu’une œuvre gagne en intensité, lorsqu’une proximité s’établit entre la hauteur imaginaire et la profondeur réelle, comme dans le voisinage qu’on invente entre la haute beauté et la profonde horreur. L’amour est le seul axe, où la profondeur des chutes érotiques s’entrelace, se solidarise, en toute franchise, avec la hauteur lyrique, d’où sa grandeur et son mystère. | | | | |
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| amour | | | Plus un sentiment est profond, mieux appropriée, parmi tous les moyens, est la musique, pour le rendre. L’amour semble être le seul sentiment qui échappe à cette règle ; je parcours les moyens de son expression – tableau, discours, poème, mélodie – et je leur trouve la même puissance et je ne peux trouver de meilleur candidat à l’excellence que leur dénominateur commun – la caresse. | | | | |
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| amour | | | La force de l’amour se mesure par la sincérité et la beauté de l’hymne à ta faiblesse, puisque tu dois être esclave de ce penchant divin. « Je croyais que, pour aimer l’autre, je devais renoncer à ma liberté. Finalement, je sens, que la plénitude de l’amour n’est que dans la plénitude de la force » - Hölderlin - « Ich meinte, um die Menschen zu lieben, müßte ich die eigene Freiheit verlieren. Ich fühle es endlich : nur in ganzer Kraft ist ganze Liebe ». Poète, à tes débuts, tu devins philistin, sur le tard. | | | | |
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| amour | | | L’amoureux, comme le poète, se reconnaît par l’élan altier de son état, plutôt que par l’étendue de ses actes ou par la profondeur de ses raisons. | | | | |
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| amour | | | Le cycle de la Table Ronde : des mâles en rut, se chamaillant pour une femelle ; la goujaterie des meurtriers fortunés, pouvant s’offrir des heaumes, des hauberts, des écus, des destriers, des panaches, pour occire plus sûrement d’autres brigands. Il fallut attendre Dante et Pétrarque, pour chanter l’amour courtois, en découvrant l’art de triompher non pas par le gourdin, mais par la passion et la faiblesse. | | | | |
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| amour | | | Le secret de la réussite, réelle et banale, c'est le suivi, l'enchaînement, la durée ; seuls les amoureux, c'est à dire des poètes, baignés par la défaite, imaginaire et glorieuse, ne s'attachent qu'à l'instant ou à l'éternité. | | | | |
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| amour | | | En amour, comme en poésie, la plus secrète volupté est due aux contraintes rythmiques ou gestuelles. « Le grand mérite de la pudeur est de donner du prix aux caresses »* - Morand. | | | | |
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| amour | | | Le Bien appartient au cœur, comme le corps et ses désirs ; et l’amour est le désir – mystérieux, sensuel ou immatériel. Quand on dit, que le poète est un éternel amoureux, cela veut dire, que son complice, son âme, parcourt le chemin de son cœur. « Le désir est affaire du corps, mais nous sommes, l’un pour l’autre, - des âmes »*** - Tsvétaeva - « Хотеть — это дело тел, a мы друг для друга - души ». | | | | |
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| amour | | | La sobre intelligence prosaïse l’amour, l’ivresse folle des actes le poétise. Mais aujourd’hui les ivresses comme les sobriétés sont trop raisonnables. | | | | |
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| amour | | | La vraie fidélité, le vrai amour, la vraie création commencent lorsque les yeux se ferment sur le réel et les mains s’en détachent ; le regard et le cœur les remplacent, on devient poète, c’est-à-dire un amoureux. | | | | |
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| amour | | | La poésie est à la prose ce que le regard est aux yeux ; le poète, les yeux fermés, se sert de son regard pour recréer les objets illusoires, engendrant des émotions réelles. L’amour est l’un de ses instants bénis, où l’on puisse se passer d’yeux : « L'amour est l'état dans lequel les hommes ont les plus grandes chances de voir les choses telles qu'elles ne sont pas »* - Nietzsche - « Die Liebe ist der Zustand, wo der Mensch die Dinge am meisten so sieht, wie sie nicht sind » - seulement il ne les voit pas, il les crée par le regard : « Ubi oculus, ibi amor ». Par ailleurs, personne ne peut formuler ce qu’est une chose réelle. | | | | |
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| amour | | | La vie est remplie de la réalité et du rêve ; lorsque celui-ci dépasse celle-là - en volume, en valeur, en intensité -, on est proche de la poésie ou d’un amour. | | | | |
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| amour | | | Il y a beaucoup de sphères de la vie où l’amour ne devrait jamais mettre ses ailes (pour qu’elles ne se métamorphosent pas en pieds). Ces précautions valent pour tout ce qui est noble ; les contraintes apportent de la pureté à la poésie, à la mathématique, à la musique. L’amour a plus besoin de fermetures que d’ouvertures. Mais étant craintif, « que craint l’amour ? - des bornes » - Kierkegaard. | | | | |
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| amour | | | Même celui qui ne connut jamais la solitude en découvre les affres et les délices, une fois amoureux. Dire que le poète est un amoureux, implique donc qu’il est solitaire. | | | | |
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| amour | | | Dans la réalité il y a nécessité, temps, limites ; dans le rêve il y a liberté, éternité, infini ; être poète ou amoureux, c’est laisser le rêve dominer la réalité. | | | | |
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| amour | | | Les grands sentiments ne se traduisent jamais par de grands actes ; ces sentiments ne se livrent qu’à la musique pathétique ou au mot poétique, dans lesquels palpite une détresse ou agonise une béatitude. | | | | |
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| amour | | | Après avoir vu quelques femmes réelles, le poète porte, dans sa sensibilité, l’appel d’une féminité, abstraite et mystérieuse, et dont la vague beauté va enflammer son regard balbutiant et réveiller dans son cœur le don de chantre. Le non-poète vit et s’émeut dans le concret, particulier ; il n’a pas de regard créateur, il n’a que les yeux pour … narrer et enjoliver. | | | | |
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| amour | | | Quand une œuvre, dont enfante un homme, est palpitante, c’est certainement une femme qui l’avait engendrée. Rilke et Pasternak, poétiques et sublimes, le confirment. Comme les placides Aristote et Kant, intelligents et raseurs. | | | | |
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| amour | | | Qu’on soit un renne, un crapaud, un rossignol, c’est la séduction qui donne un sens à leur musique. Et puisque ces chants supposent un cadre solitaire et une dose de mélancolie, si naturels à l’homme amoureux, la musique fut parmi les premiers outils des esprits naissants, encore si poétiques. Rien d’étonnant que dans l’Antiquité, elle figurait dans le quadrivium mathématique. | | | | |
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| introduction art | | | ART : Tous les métiers, aujourd'hui, exigent de tout impétrant qu'il exhibe, dès l'entrée, ses diplômes. L'art reste une des dernières échappatoires des charlatans, où ils peuvent exercer leurs lubies, sans s'exposer en permanence au risque d'un contrôle inopiné par des inspecteurs orthographiques ou symphoniques. Produire des unités de mesure n'est pas un secteur porteur ; il est moins que secondaire, moins que primaire ; il prétend donner un sens à l'extraction et à la métamorphose de matières. Avec les chameliers, les poètes seront déclarés déserteurs par le mobilisateur mécanique. | | | | |
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| chœur art | | | AMOUR : Quand on aime, la vie devient un art. Le poète rêve, que son art prenne l'épaisseur d'une vie. La belle rencontre de ces mutations se fait dans l'artiste amoureux. L'art existera, tant qu'on aura besoin de chanter l'amour au lieu de le narrer, de le détacher du sol au lieu de le soupeser avec des balances de ce jour. | | | | |
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| art | | | Les métaphores sont une marchandise (matière première pour les uns, produit clé-en-main pour les autres), dont la demande, aujourd'hui, chuta spectaculairement (et l'offre suivit servilement). C'est l'aubaine pour celui qui s'obstine à produire des perles en pure perte, sans peur de rengaine ni de contrefaçon, pour celui qui peut se passer de la réalité. Je sais que « le destin funeste de la métaphore - la chute dans le réel »*** - Baudrillard - comme toute aléthéia poétique aboutit, tôt ou tard, à une doxa prosaïque. | | | | |
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| art | | | La philosophie ne formula jamais rien de sérieux sur la logique ; en revanche, elle a son mot à dire sur la poésie, à commencer par reconnaître, que ses propres moyens, pour traiter ses seuls domaines légitimes - la consolation et le langage - ne peuvent être que de nature poétique. Et elle devrait faire taire la vieille antienne : la Sorbonne n'a aucun droit sur le Parnasse - Sorbonnae nullum jus in Parnasso. | | | | |
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| art | | | Sans déséquilibre initial - pas de poésie ; sans équilibre final - pas de beauté. « Les étoiles ne se reflètent que dans des eaux sans trouble » - proverbe chinois. La poésie est l'art de porter, d'entretenir le vertige des chutes ou des essors, les pieds sur une corde raide, les mains sur la charge salvatrice de la première émotion. | | | | |
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| art | | | Vu d'en bas, la poésie, c'est l'imposture d'une perspective sans mouvements latéraux et d'une hauteur dédaignant le volume. Semblable à la lecture de l'Histoire, à l'horizontale d'une destinée individuelle. En tout cas, « la poésie est plus haute que l'Histoire, car la première peint le général, tandis que la seconde narre le particulier » - Aristote. Mais ce qui compte, c'est que la poésie brille par la qualité de la peinture et non pas par la généralité ; et l'Histoire est fade à cause du genre narratif lui-même et non pas à cause des particularismes. | | | | |
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| art | | | Le plus vivant en nous se passe de formes et de cadences apprises, se plaît dans un chaos vocal, ressenti comme bruit, par une inertie mécanique, ou comme musique, par une création organique. Par une oreille routinière, la sortie de l'inertie sera interprétée comme un mensonge de culture ou une barbarie de nature. L'art s'unifie avec la vie, lorsque la part de la musique, entendue dans une vie profonde ou créée dans une poésie haute, est la même. | | | | |
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| art | | | Une culture grandit par la part de l'irrationnel qu'elle comporte, une civilisation - par la part du rationnel. « La culture est organique, la civilisation - mécanique » - O.Spengler - « Kultur ist organisch, Zivilisation - mechanisch ». Le poète s'opposera toujours au robot, comme le mechanicus, l'homme des protocoles, s'opposait jadis à l'Orateur, à l'homme de la parole (Nicolas de Cuse). | | | | |
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| art | | | L'artiste, c'est le présent vivant du passé ; le journaliste - l'avenir schématique du présent ; le philosophe - le passé mystérieux du présent, l'attouchement à la source, la justification de la poésie. | | | | |
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| art | | | Ne crois pas le poète, qui dit que tout lui est merveilleux. Le poète doit être absent du non-merveilleux, comme le saint l'est du non divin et le héros - du non grand. | | | | |
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| art | | | L'artiste est celui qui voit une distorsion imposée dans l'acte et une droiture imposante dans le mot, il devrait donc être et philosophe et poète. | | | | |
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| art | | | Tous les pré-socratiques furent des poètes, l'hexamètre et non pas le syllogisme est leur élément naturel. Platon commença à injecter de la prose discursive dans l'écrit rhapsodique, qui aurait dû rester essentiellement poétique, pour faire parler nos sens, et le fastidieux Aristote acheva cette chute vers un verbalisme insipide du bon sens. | | | | |
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| art | | | Aucune représentation, aucune interprétation du soi inconnu n'est possible, et l'on veut pourtant en entériner l'irrécusable présence. Il semblerait que les seuls exercices passablement réussis relèvent de la poésie, mais au prix d'un certain hermétisme : « L'obscurité qu'on reproche à la poésie ne tient pas à sa nature propre, qui est d'éclairer, mais à la nuit qu'elle explore, nuit du mystère, où baigne l'âme humaine »* - Saint-John Perse. | | | | |
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| art | | | « L'universalité et l'éternité se manifestent le mieux dans la poésie » - qui l'a dit ? - un rimailleur en manque de lecteurs ? - non, le plus fort cerveau de tous les temps, paraît-il (« le maître de ceux qui savent » - Dante - « il maestro di color che sanno », ce que d'autres contestent : « le pire des sophistes, exécrable jouet des mots » - F.Bacon - « pessimus sophista, verborum vile ludibrium ») - Aristote ! Mais dès que le poète penche pour la preuve, au détriment de la musique, il devient aussi borné et impermanent que l'historien. | | | | |
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| art | | | L'art de l'éternel est dans la musique, l'objet central d'une bonne philosophie, qui ne peut être que poétique : « Seul le philosophe est poète »* - Nietzsche - « Nur der Philosoph ist Dichter ». Par un malentendu terminologique, pauvre Platon, cet authentique poète, n'entendant goutte à la mathématique, n'invitait à l'Académie que des géomètres, (ceux qui savent évaluer les choses terrestres). Lui, qui n'offrait aux hommes que des mythes, s'en prend à ses confrères : « Je mets au défi les passionnés de la poésie de montrer, qu'elle est non seulement réjouissante, mais aussi bénéfique à la vie humaine ordonnée » - Platon. Mais peut-être le chaos et le spleen sont les seuls éléments, dans lesquels la poésie ne se noie pas. | | | | |
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| art | | | Heidegger, qui voit en poésie « un éveil du regard le plus vaste » - « ein Erwachen des weitesten Blickes », inverse les rôles et se trompe de dimension : c'est un haut regard qui éveille notre fibre poétique ; tout ce qui n'est que vaste prend fin dans la platitude. | | | | |
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| art | | | La hiérarchie des regards sur l'écriture : j'arriverais toujours à me défendre, face à un logicien, un historien, un philologue ou un philosophe ; le seul jugement, que je redoute et que j'accepte d'avance, est celui d'un poète. | | | | |
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| art | | | L’homme de l’oreille (le frère), l’homme du regard (le créateur), l’homme du goût (le noble), l’homme du flair (le poète), l’homme du toucher (le caressant) me sont plus proches que l’homme-plume (le professionnel) de Flaubert ou de Nabokov. | | | | |
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| art | | | Dans l'effort, lié à tout art, il y a une part mécanique, une part réfléchie et une part inspirée. L'équilibre entre les trois dévoile l'artiste. Les mécaniques de la poésie ou de la musique sont des plus risibles, ce qui les expose au ricanement du sot, qui n'a ni l'intuition d'une idée ni le goût d'une prémonition. | | | | |
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| art | | | La poésie est un nouveau langage, que la vie intérieure du poète fait surgir. Mais elle est aussi une vie nouvelle, qu'un langage extérieur insuffle. | | | | |
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| art | | | Ce que produit l'imagination du poète, trouve un écho immédiat dans la nature, externe ou interne. Le goujat part toujours de la nature, qui ne se reconnaît plus dans cette imagination de caisse enregistreuse. | | | | |
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| art | | | Origine de la poésie - partir de la lettre et se rire de l'esprit. Rendez-vous cryptogames avec les mots, les Muses. Tolérance avec les idées, les prostituées. | | | | |
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| art | | | Le peintre dessine l'arbre ; le musicien en fait sentir les saisons, les joies et râles ; l'écrivain y découvre la vitalité des racines et l'éphémère des fleurs. L'artiste est dans la rencontre avec l'arbre ; les autres - dans l'évasion. « Si la poésie ne pousse pas aussi naturellement que les feuilles sur un arbre, elle ferait mieux de ne pas surgir du tout » - Keats - « If Poetry comes not as naturally as the Leaves to a tree it had better not come at all ». | | | | |
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| art | | | L'homme-éponge : une lente et continuelle aspiration, suivie d'une longue expiration ; l'homme-écho : nulle expiration sans la compagnie d'une aspiration. Mais c'est seulement l'homme-poète, l'homme d'inspiration, qui fait sentir le souffle. | | | | |
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| art | | | Toute âme est poétique, tandis que les cœurs nous divisent en contemplateurs et en acteurs. L'esprit, comme le cœur, peuvent faire des vers, mais l'âme seule est poète. L'art n'est qu'une belle contrainte, que l'esprit respecte et le talent lui donne les moyens ; le cœur, qui s'y plie, bat pour réveiller l'âme de poète. | | | | |
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| art | | | En dehors de traduire, traduire une voix et une langue, qui ne sont pas les miennes, je ne peux pas donner un sens quelconque à créer. Être dans l'état de demande de messages (me sentir ange), ne pas m'attarder dans celui de la réponse (ce que veut le diable). Poétiser, c'est traduire des messages (voix) cryptiques. | | | | |
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| art | | | La bonne mémoire transmet icônes et idoles, de l'amnésie naissent spectres et fantômes. La poésie a grand besoin d'oublis. | | | | |
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| art | | | Le discours est d'autant plus poétique que sa perception se passe de représentations. Pour se rapprocher de la musique, qui est le seul art se passant totalement de toute représentation. | | | | |
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| art | | | Ce n'est pas un hasard que les premiers arts furent la poésie et le théâtre : la poésie satisfait le premier besoin de l'âme – la musique dans le regard, dans le mot, dans le geste ; et le théâtre satisfait le premier besoin de l'esprit – créer des scènes abstraites, sur lesquelles se dérouleraient des tragédies ou des comédies, traduisant le dessein du Dramaturge, mettant en jeu le talent des acteurs, l'exubérance du décor, les contraintes spatiales, les ressources verbales et les dénouements finals. Et l'intelligence philosophique débuta par le genre le plus poétique – par l'aphorisme. | | | | |
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| art | | | L'Esprit et le Verbe, c'est tout ce qui me reconnaît pour Père. Quand le Verbe est vers Dieu, je suis dans le vers ; quand Il est Dieu Maximus, je suis dans la maxime. Et l'Esprit m'enveloppe d'un fond de silence. | | | | |
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| art | | | La poésie est le sacrifice du connu, et même de l'inconnu, pour sacrer l'inconnaissable. Mais il faut savoir ériger des autels, maîtriser le feu et, surtout, créer des divinités inexistantes et crédibles. | | | | |
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| art | | | Dans les sciences, l’universel se forme dans la profondeur ; dans l’art, il choisit plus souvent la hauteur. « Chez certains poètes, l’universel est affaire de la hauteur intérieure »* - G.Steiner - « In some poets, universality is a matter of intrinsic height ». | | | | |
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| art | | | Si mon but n'est que la traversée du désert, alors même si je suis chargé de tableaux ou d'idées, je disparaîtrai dans des caravanes, sans espoir de faire naître un mirage ni d'atteindre une oasis. Mon but doit être l'état, dans lequel naissent des mirages. | | | | |
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| art | | | On est en présence de la poésie, quand l'inexpliqué d'une image ne la compromet pas. | | | | |
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| art | | | Le contraire de la poésie, c'est l'intimité, la familiarité, la sensation d'un lieu à soi. C'est pourquoi la poésie est l'exil, la migration, l'errance. Et les ruines sont une solution du problème de la Tour d'ivoire bâtie par le mystère des sans-abri. | | | | |
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| art | | | L'artiste sans intelligence, le scientifique sans horizon philosophique, le philosophe sans firmament poétique sont pitoyables. Mais le talent poétique n'a besoin d'aucun complément, pour être admiré. | | | | |
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| art | | | La poésie est un langage de la faiblesse, de la superficialité et de l'ivresse. Un poète dans l'âme ne peut chanter que défaites et hauteurs. Il est idiot du village, dès qu'il veut être sobre et profond : « Dès qu'un poète se réveille, il est idiot. Je veux dire intelligent » - Cocteau. | | | | |
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| art | | | Un étrange avantage des poètes d'aujourd'hui : l'insensabilité à la honte - ne pas penser, qu'au lieu de s'attendrir, on peut éclater de rire, à la lecture de leur chaos, chaos verbal, sentimental et mental. | | | | |
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| art | | | Le sentiment, rehaussé par la noblesse et élargi par l'intelligence, fut au centre de la poésie de Rilke, R.Char et Pasternak. Cette poésie est morte pour laisser la place à la poésie des dictionnaires, vocabulaires ou onomatopées. | | | | |
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| art | | | Le poète est reconnu par l'élégance de son éloignement des cadences du visible. | | | | |
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| art | | | Le poète suit le souffle, non les desseins de Dieu. Manier la voile sans souci d'horizons. | | | | |
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| art | | | Le constat est ennemi juré de la poésie. La poésie est le refus d'attacher les meilleures images aux heures et aux tables d'événements. « Rester dans l'incertitude et le mystère, sans fouiller les faits »* - Keats - « Being in uncertainties, mysteries without reaching after facts ». | | | | |
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| art | | | Ne peut être poétique que ce qui ne peut être possédé, c'est-à-dire échangé. Poésie - manque de monnaie d'échange, don ou vol. Me tout donner, c'est me priver de ma soif vitale. Posséder, jouer sur des vases communicants ; ne rien posséder, s'occuper d'un vase vide en matériaux crus. | | | | |
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| art | | | Les poètes ne poussent que dans un sol stérile. Les fleurs des hauteurs se ressemblent davantage entre elles qu'avec des fleurs des vallées respectives. Le poète est celui qui peut se passer de racines. Ses pousses sont fleurs et ses feuilles - sève. | | | | |
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| art | | | Poète est celui, pour qui les rêves sont plus véridiques que les choses. L'immensité du possible s'éploie devant le poète, là où pour le Terrien n'est possible que ce qui est. Le sûr n'est vrai pour lui qu'improbable ! | | | | |
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| art | | | Le poète aime le printemps pour les chimères qui naissent et l'automne - pour celles qui se meurent. Les fleurs à peine nées et les fleurs à peine mortes. Chanter apparitions, pleurer disparitions - le contraire de Nietzsche : « être sans pitié pour ce qui est faible ou mourant en nous » - « unerbittlich sein gegen alles, was schwach und alt an uns ist ». | | | | |
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| art | | | Le poète, c'est le désir toujours renaissant, remettant les pendules à l'heure zéro, communiquant, Dieu sait comment, avec l'éternité, cet oubli du temps, cette durée, qui ne se réduit jamais aux heures, cet éternel retour aux commencements. Les fardeaux de la vie ne rendent ce désir que plus léger ; c'est porté aux nues qu'il gagne en poids et en besoin d'ailes. | | | | |
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| art | | | Être poéteux, c'est ne voir que le beau. Être poétique, c'est voir de la poésie partout. Être poéteux, c'est t'élever jusqu'à la beauté, qui te frappe. Être poétique, c'est tout élever jusqu'à ta hauteur. Avoir de la hauteur, être à la hauteur. Être poéteux, c'est mourir faute d'images ou de couleurs viables. Être poétique, c'est insuffler la vie dans des tableaux effacés. Être poéteux, c'est refuser aux constats l'accès au désir. Être poétique, c'est réveiller le désir dans des constats. Être poéteux, c'est demander au moment unique : Suspends ton vol. Être poétique, c'est trouver dans chaque instant quelque chose, qui mérite d'être suspendu. Survol anaphorique sans envol métaphorique. | | | | |
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| art | | | La poésie, c'est un songe dans la nuit de la vie, c'est la faculté de ne pas se réveiller et vivre et croire le rêve plus profondément que la réalité. « La matière propre de la poésie est l'impossible crédible » - G.B.Vico - « La propria materia della poesia è l'impossibile credibile ». | | | | |
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| art | | | Le poète devrait penser en vers et non pas versifier ses pensées. Le poète dans l'âme dit Je fleuris comme les autres disent J'imagine, Je crée, Je produis. | | | | |
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| art | | | L'harmonie est une chose insaisissable, et l'on le comprend sur l'exemple des types de versification nationaux. Leur niaiserie formelle est du même ordre que la niaiserie de fond des tanka ou haïku. La longueur des syllabes grecques, la métronomie de l'allemand ou du russe, l'orthographe dans le choix de rimes françaises. De concert avec le sonore, on devrait rimer pour l'olfactif, mais surtout pas pour le visuel. | | | | |
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| art | | | L'esthète fait de l'esprit, le penseur l'invente, le poète le fuit. Plus discrète est la place de l'esprit, plus crédible est le transfert du sens. L'image est la langue qu'on tire à l'esprit. | | | | |
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| art | | | Dans toute œuvre d'art, il y a une facette temporelle, portant la sensibilité, et une facette spatiale, reflétant l'intelligence. Sur la première, la musique l'emporte sur le récit, en qualité des échos de notre âme. Sur la seconde, le bâti poétique, plus que la construction philosophique, excite notre esprit. | | | | |
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| art | | | La poésie relève de la transfiguration, quand les formes banales s'étoilent d'une lumière, dont on ignore la source, qui peut se trouver aussi bien à l'extérieur qu'à l'intérieur du poète. | | | | |
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| art | | | Pour un non-artiste, le langage et l'esprit servent à reproduire le bruit (ou le silence) du monde, tandis que, pour un homme d'esprit, la poésie et la philosophie en extraient la musique ; la poésie est le même dépassement du langage que la philosophie - celui de l'esprit ; mais la nature de la musique, qui en naît, est la même, dans les deux cas, pour élever l'âme ou consoler le cœur. | | | | |
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| art | | | Un genre des plus dérisoires, la confession. On sait, que l'inavouable est autant source d'ennui que l'avoué. L'écriture devrait se vouer à la hauteur plutôt qu'à l'étalage ; mais en hauteur, ce n'est pas sa vie, qu'on aura peinte, mais une vie inventée ; dans l'étendue, on n'exhibe que de la platitude, aux lumières et idées interchangeables. Le genre enviable est celui de poème des mots, renvoyant élégamment au modèle gracieux des fantômes. | | | | |
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| art | | | En littérature, comme en théologie, un chef-d'œuvre doit son assise au poète, au philosophe et au citoyen, qui sont en nous : dans l'étendue des mythes, la hauteur des élites, l'épaisseur des rites. | | | | |
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| art | | | Tant de pseudo-poètes, cherchant auprès de l'algèbre un viatique à leur poétique inexistante, tant de lamentables pseudo-romanciers, à la plume grisâtre, mobilisant l'ontologie ou la phénoménologie, pour étaler leur prétendue intelligence. | | | | |
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| art | | | Même les plus obtus des philosophes professionnels (« la tourbe philosophesque » - Rousseau) se doutent bien, que leurs concepts sont dus au hasard, à l'impéritie et à l'inertie, que leurs preuves ne sont que fatras de sentences d'apparence logique (« Les résultats de la «métaphysique» sont et doivent être nuls, plaisir à part » - Valéry), et que le poète, par son jeu de métaphores, atteint le même but avec autant de rigueur et avec plus d'élégance. | | | | |
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| art | | | Les quatre éléments offrent à la poésie ses quatre facettes : la poésie de la terre - le mythe, la poésie de l'eau - le naufrage, la poésie du feu - le romantisme, la poésie de l'air - la musique. | | | | |
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| art | | | Valéry juge ridicule la scansion métrique, mais les plus beaux vers français, qu'il cite, sont tous métriques ! « Et dans ses lourds cheveux, où tombe la rosée », « le dur faucheur avec sa large lame avance », « L'ombre est noire toujours même tombant des cygnes ! ». Dans le dernier vers il entend un beau cadrage des m ; or la moitié des lettres m n'y correspondent pas au son m ! La misérable orthographe mieux écoutée que le mètre musical ! Et dans tomba - pont bas on n'entend pas de rime. | | | | |
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| art | | | Le poète n'est pas enfant de l'harmonie, c'est l'harmonie qui naît du poète ! L'harmonie du scientifique a pour porteuse la perfection de la réalité, à laquelle il réussit à donner une interprétation ; l'harmonie du poète - l'appel de l'irréel, qu'il munit de musique. | | | | |
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| art | | | Préférer l'étincelle à l'éclairage public, la perle – aux colliers, l'inspiration – à la respiration -, telle est la pose poétique : danser, ne pas s'abaisser jusqu'à la marche, chanter, sans tomber dans le récit, rompre, plutôt qu'enchaîner. « Le poète ne doit pas traverser au pas un intervalle qu'il peut franchir d'un saut » - J.Joubert. | | | | |
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| art | | | Le contraire de la caresse, c’est la violence – verbale, musicale ou gestuelle. La caresse est unique, la violence est commune. La violence rend la tragédie de la vie - banale, la caresse lui apporte de la consolation. Quand on découvre la poésie par Shakespeare ou J.Racine, on pense que « la violence, en poésie, est tout » - G.Steiner - « violence is all in poetry ». Quand on comprend Tchékhov, on ne cherche que la caresse. | | | | |
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| art | | | La grandeur, ou plutôt la hauteur, d'une œuvre : lorsque aucun nouvel argument n'apporte ni n'enlève rien, une évidence irrésistible du tout et une évanescence discrète des parties : « La musique est quelconque, comme le côté poétique ou dramatique, - mais tout s'absorbe dans l'Un, à une vraie hauteur » - Nietzsche sur Wagner - « Die Musik ist nicht viel werth, die Poesie auch, das Drama auch nicht - aber alles ist im Grossen Eins und auf einer Höhe ». | | | | |
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| art | | | La science définit la nature d'une inconnue, qu'elle finit par affecter d'une valeur connue. Le poète fait l'inverse : « Le Poète devient le suprême Savant, car il arrive à l’inconnu »*** - Rimbaud. | | | | |
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| art | | | La poésie n'est qu'une fleur coupée du temps et de son inertie ; toute tentative de la relier, en amont, aux racines, ou, en aval, - aux fruits, la rend fanée, la prive de couleurs, d'arômes et de saveurs. | | | | |
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| art | | | La poésie est une représentation qui se réduise à une ré-interprétation permanente. Moins on a besoin de remonter à la représentation, plus pure est la poésie. C'est pourquoi il ne faut pas s'offusquer du fait, que, pour représenter l'univers visible, le poète est en-dessous du peintre, et, pour représenter l'univers invisible, - du musicien. | | | | |
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| art | | | La prose sans profondeur et la poésie sans hauteur se rencontrent dans la platitude. | | | | |
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| art | | | Le chant du poète anime le silence du cœur, comme le sens divin remplit le vide de l'esprit. Le chant est aussi éloigné du bruit sensible que le sens - de la représentation intelligible. Et Chateaubriand se trompe de source : « Les poètes sont des oiseaux : tout bruit les fait chanter » - la musique naît dans l'âme, qui, chez le poète, est toujours neuve : « Cette 'âme nouvelle' devrait chanter et non pas narrer ! »** - Nietzsche - « Sie hätte singen sollen, diese “neue Seele” - und nicht reden ! ». | | | | |
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| art | | | Le bruit, dans la littérature, ce sont des objets trop criards ; on le réduit en leur préférant des relations entre innommables ; la poésie est une dissolution musicale de représentations ; avec la seule intensité on atteint le stade suprême, en découvrant, que « l'intensité est silencieuse » - R.Char. | | | | |
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| art | | | Platon, en reprenant les poèmes de Pythagore et Parménide, les dilue avec de l'ennuyeux bourrage abductif, mais en préserve le fond poétique ; la sobriété critique d'Aristote et Kant prouva, quelle profondeur conceptuelle on peut tirer de la hauteur métaphorique ; enfin, vint Heidegger, poète-philosophe, dont le récitatif de l'oubli de l'être n'est que le lamento de l'oubli de la métaphore. | | | | |
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| art | | | La poésie - s'arracher à la routine du rapport chose-mot, pour redécouvrir la consistance primordiale ou initiale des couleurs, des arômes et des mélodies. « Le sens, dont on munit les choses, leur donna de l'âme, de la hauteur, de la proximité, mais les priva de couleurs »*** - Pasternak - « Введённый в вещи смысл одушевил их, возвысил, сделал близкими и обесцветил ». | | | | |
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| art | | | Demeurer-dans-le-monde (Heidegger - in-der-Welt-Sein) est l'attitude la plus anti-vitale ; rien n'éloigne du monde comme l'art ; rien ne nous y ramène plus sûrement qu'une œuvre d'art (Goethe). Mais la poïésis, réduite au travail sans inspiration, fait qu'on ne prône, aujourd'hui, que l'être-à-l'œuvre (am-Werk-Sein). | | | | |
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| art | | | Aujourd'hui, Aristote nous expose surtout des évidences, Platon - surtout des banalités, mais Homère est une éternelle découverte et un étonnement sans fin. La philosophie sans poésie va tout droit aux archives. | | | | |
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| art | | | La création scientifique produit des vérités et des lumières ; la création artistique – de la musique et des ombres. La prétention des philosophes de relever de la première catégorie (d'Aristote à Heidegger) est intenable ; la philosophie ne peut être que de l’art poétique. | | | | |
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| art | | | L'une des plus belles preuves du fond poétique de l'homme est l'énigme des premiers littérateurs, historiens ou philosophes, qui, tous, furent poètes ! « Dire et chanter était autrefois la même chose »*** - Strabon. Et c'est pourquoi les premiers philosophes écrivaient en aphorismes, cette forme poétique de la véritable sagesse. | | | | |
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| art | | | En musique, en peinture, en poésie, en philosophie règne, aujourd'hui, une conjuration de jargonautes professionnels, en fonction des goûts des directeurs, des lignes budgétaires, des héritages de vocabulaires. Un charlatanisme du fini, aux assises en béton, - vendre, signer, prouver - intelligent et mort ! Que le charlatanisme antique de l'infini, enfantin, naïf et fragile, fut plus humain ! - éclairer les hommes, les purifier de vices, les délivrer d'erreurs, les ramener à la vertu - bête et vivant ! « C'était du charlatanisme, mais du plus haut » - Napoléon. | | | | |
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| art | | | L'intensité d'un écrit naît mieux d'une caresse musicale que d'une violence verbale. Ni le jargon ni la doxa ni le savoir ne peuvent atteindre ce qui se concentre dans une mélodie. « En intelligence, comme en poésie, compte non pas le quoi, mais l'intensité » - H.Hesse - « Es kommt beim Denken, ebenso wie beim Dichten, nicht auf das Was an, sondern auf die Intensität ». | | | | |
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| art | | | L'artiste, qui ne serait pas un grand artiste, est-il inutile ? - oui, mais les grands le sont également et même au plus haut degré. Mais, contrairement aux cordonniers, les poètes, même médiocres, n'ont pas que des piétons comme commanditaires et juges. Il est vrai, que le gros du troupeau aurait pu et dû exercer le sacerdoce de boutiquier, sans vendre son âme. Seulement, quelques brebis galeuses auraient retrouvé leur véritable statut, celui de vagabond, de nomade. | | | | |
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| art | | | La philosophie et l'art se séparèrent, puisque la philosophie ne s'occupe que de valeurs, que l'art abandonna, en se tournant du côté des prix : l'écrivain est dorénavant journaliste, le peintre - décorateur, le musicien - accompagnateur, le poète - chamane. | | | | |
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| art | | | Le philosophe doit réunir les dons de peintre, de musicien et de poète, pour que dans le visible on admire l'invisible, pour que du bruit de la vie ressorte la musique, pour que la langue parlante soit plus forte que la langue parlée. | | | | |
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| art | | | Le ressort de la poésie et de la musique : le plaisir y naît non pas de l'excès des concepts problématiques, mais de la trajectoire mystérieuse de leurs accès ; la résignation de ne pas aller jusqu'au bout, de s'arrêter en chemin et de vivre le vertige d'un lien, qui fait oublier les objets liés. | | | | |
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| art | | | La poésie est la traduction du message de Dieu ; le mythe - du message des hommes, donc une traduction de la traduction. La poésie est une chute en déshérence, une supplique lancée à une belle image ou à un bel instant, pour qu'ils s'immobilisent, t'illuminent et t'abandonnent. | | | | |
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| art | | | La mathématique part d'un but, dont la solution découle de l'harmonie et de l'élégance des définitions nouvelles, de ces contraintes initiatiques ; le commencement de la poésie et de la philosophie se trouve dans des contraintes, c'est à dire dans un sentiment ou dans un goût, pour lesquels un bon regard trouvera toujours des buts harmonieux et élégants. La maxime est un genre, qui cherche un compromis : elle n'est que définitions, mais ne véhicule que le sentiment et le goût. | | | | |
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| art | | | La poésie moderne, de plus en plus, est réduite aux relations entre mots et déclarée intransitive ; quand, en plus, elle est désespérément anti-réflexive et foncièrement symétrique, elle aura beau parler et marcher, elle ne nous fera ni chanter ni danser. | | | | |
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| art | | | La prose vaut par son fond, et la poésie - par sa forme ; mais un aphorisme, ce n'est qu'une frontière entre une forme finale et un fond initial ; sa valeur n'est donc accessible qu'à celui qui aime la perfection de la forme et maîtrise la naissance du fond. | | | | |
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| art | | | La prose intégrale, c'est à dire la pratique exclusive du Fermé conceptuel, n'existe pas ; la poésie, cette voix de l'Ouvert, est le vrai souffle d'une grande prose, et elle perce toute clôture prosaïque. | | | | |
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| art | | | Jusqu'aux impressionnistes, n'importe qui pouvait se permettre de juger de la beauté des tableaux des maîtres ; depuis, seuls des marchands et des investisseurs sont convaincus de l'excellence des gribouillis, qui décorent les bureaux des PDG ou les salons des basketteurs ou des avocats. Moi, sale conservateur, je continue à préférer Bouguereau à Renoir. Par respect de la défunte peinture, il faudrait serrer en cabanon tous ces robots-tâcherons de M.Duchamp, Warhol, F.Bacon, P.Soulages, où ils pourraient se livrer à leurs exercices sanitaires, mécaniques et géométriques, loin des caprices poétiques de la liberté. À force de sophistiquer les règles du jeu de fond, ils en oublièrent l'enjeu, qui se trouve à l'opposé - en hauteur de la forme. | | | | |
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| art | | | Dans la chaîne : l'impression de l'auteur - l'expression - l'impression du lecteur, il faut être lucide sur le contenu des nœuds et sur les ressorts des passages entre eux. Quand on comprend, que nos impressions sont, d'une manière écrasante, communes, interchangeables, reproductibles, on se focalise sur le deuxième nœud et le second passage, on devient créateur, et par la même occasion, - imposteur ; et l'on finit par redéfinir le métier du poète - faire durer la première impression - puisqu'il ne sera plus très clair, de l'impression de qui il s'y agira. | | | | |
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| art | | | La musique, c'est le langage des finales, de l'abouti et de l'irréversible ; on écrit bien des sérénades ou des nocturnes, mais même des matines finirent par représenter la nuit ; la musique prend donc le contre-pied de la philosophie et de la poésie, qui sont des hymnes des commencements et des aubes. | | | | |
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| art | | | Dans le meilleur des cas, le soi connu se verbalisera dans des épîtres ; le soi inconnu a besoin de révélations, pour être entendu, car il est « le moi latent de l’infini patent » - Hugo. Le travail ou la création : « Le talent travaille, le génie crée » - R.Schumann - « Das Talent arbeitet, das Genie schafft ». Le travail t'attelle, la création te révèle : « La création est une révélation de mon moi, devant Dieu et le monde » - Berdiaev - « Творчество - это откровение “я” Богу и миру ». La poésie, serait-elle l'outil de dévoilement philosophique ? « La philosophie n'a pas le moindre organe pour entendre une révélation » - Heidegger - « Auf Offenbarung zu hören, fehlt der Philosophie jedes Organ ». | | | | |
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| art | | | Quand Apollon, au lieu de tendre son propre arc, guide les flèches des autres, il n'inscrit pas un nouvel exploit herculéen, mais s'inscrit en apprenti d'abattoir. Héracle et Odysseus ne laissèrent, derrière eux, qu'un arc sans flèches. « Les poètes sont des Antée, qui touchent le sol avec leur talon d'Achille » - S.Lec. | | | | |
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| art | | | Sur l'arbre de la poésie, l'apport littéraire de Rousseau est plutôt d'ordre lacrymal que végétal, mais cette branche fut à hauteur d'homme, et le choix de la hauteur y est peut-être plus vital. La plus grande dispute, de tous les temps, fut la hauteur, à laquelle doit se hisser l'homme, pour échapper à la largeur des coteries des hommes. | | | | |
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| art | | | Les philosophes insensibles à la poésie (les légions de professeurs), ou les poètes impuissants en prose (comme Baudelaire, Rimbaud ou Mallarmé) font douter de l'universalité de leur don. Les poètes complets mettent de la poésie en tout, y compris dans la prose : Shakespeare, Goethe, Pouchkine, Lermontov, Hugo, Rilke, Valéry, Pasternak. La poésie comme genre ayant sombré, la poésie comme tonalité discursive ne peut plus se pratiquer qu'en philosophie. | | | | |
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| art | | | Trois mondes : le silence du réel, le bruit du mental, la musique du poétique. Et la poésie est de la musique pure, ayant fait foin de la réalité ; et elle est le point de départ de la bonne philosophie, qui nous fait découvrir, que cette musique est l'écho le plus fidèle, quoique paradoxal et étrange, de la perfection du monde réel, son point d'arrivée. La prose des choses, traduite en poésie des mots. | | | | |
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| art | | | Le monde n'est pas un catalogue de choses, ni même un roman d'aventures, mais un poème. Il s'agit de le traduire : dans un silence mécanique, dans un bruit de concepts, dans une musique d'images. Très proche d'une traduction littéraire : « La traduction prosaïque, c'est de la servitude, la traduction poétique, c'est de la rivalité » - V.Joukovsky - « Переводчик в прозе - раб, переводчик в стихах - соперник ». | | | | |
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| art | | | Ce qui est poétique naît des contraintes assez intelligibles. La marche, comme la prose, s'ensuivent des moyens et des buts trop visibles. « Pourquoi la danse est-elle belle ? - parce qu'elle n'est pas libre, parce que son sens est dans une contrainte esthétique »** - Zamiatine - « Почему танец красив ? - потому что несвободен, потому что его смысл в эстетической подчинённости ». | | | | |
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| art | | | La maxime est au discours ce qu'un théorème mathématique est à son exposé aux ignares. Le sens de la métaphore distingue un bon poète et un bon mathématicien. « Deux catégories d'hommes : ceux qui s'y connaissent en métaphores ou bien en formules »** - Kleist - « Zwei Klassen Menschen : die sich auf eine Metapher und auf eine Formel verstehn » - un maximiste appartient aux deux. | | | | |
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| art | | | Les plus enthousiasmants des écrits sortent de tant de mortifications de l'amour-propre, de luttes dégradantes avec le mot résistant et coriace, de la honte devant tant de déchets. La honte avalée purifie tant de mots, maculés de doute. Maint souvenir des ruines pittoresques ne sait plus s'il remonte à l'architecture d'Augias ou bien à son fumier. Tant de sol déracinant et méconnaissable, tant de firmaments étriqués ou clos, pour nous faire croire, que « le poème éclot telle étoile ou rose » - Tsvétaeva - « стихи растут, как звёзды или розы ». Le génie est un arbre solitaire, qui ne doit rien aux forêts ou champs, où le hasard l'avait fait pousser. Et ce navrement de Malraux avec son « Le génie est inséparable de ce dont il naît » ! | | | | |
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| art | | | Comparer l’harmonie d’une épopée à celle d’une maxime, c’est comparer la lumière solaire avec l’étincelle d’une imagination ou avec l’étoile d’un poète inspiré. « L’esprit ne peut pas se contenter des jouets de l’harmonie ; l’imagination exige des tableaux et des récits » - Pouchkine - « Ум не может довольствоваться одними игрушками гармонии, воображение требует картин и рассказов ». Ce que certains cherchent en étendue des gammes, d’autres atteignent en laconisme de mélodie et d’intensité. | | | | |
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| art | | | Le poète, qui est chantre du déracinement, part d'un sentiment profond, pour en ériger l'image en hauteur ; le philosophe, qui doit être poète de l'enracinement, fait deux pas, en sens inverse, mais complémentaires : de l'image au concept, et du concept à la réalité. Ce parcours est à l'opposé des scientifiques ou des techniciens. | | | | |
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| art | | | La poésie fut à l'origine de tous les genres littéraires, puisque l'homme naît poète ; c'est la cité qui le rendit prosaïque. « Enfin un Philosophe, ne pouvant se plier aux règles de la poésie, hasarda le premier d'écrire en prose » - Condillac. Il se détourna de ce qui reproduisait des rythmes - que ce soit le cœur ou la raison - pour se vouer à l'arythmie, à l'arithmétique, à l'algorithme. Et cette nouvelle espèce contribua pour l'extinction de l'originelle. | | | | |
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| art | | | La réalité, c'est la vie palpable du soi connu ; le rêve, c'est à dire la musique et la poésie, c'est la vie inventée du soi inconnu ; la vie supérieure est non pas dans le créé vécu, mais dans la création à vivre. « Dans la poésie, la vie est encore plus vie que dans la réalité » - Bélinsky - « В поэзии жизнь более является жизнью, нежели в самой действительности ». | | | | |
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| art | | | La poésie, comme l'arrière-plan de tout art et donc de l'âme, trouve dans la mathématique son homologue dans le domaine de l'esprit : la mathématique est la poésie des sciences. | | | | |
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| art | | | La prose vise le fini, elle est le parcours, la clôture de nos frontières. La poésie vise l'infini, mais elle n'est que dans le passage à la limite, dans l'élan asymptotique au sein d'un Ouvert. | | | | |
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| art | | | On renonce au développement suite aux contraintes que s'impose un bon goût : « La profondeur du sage est dans l'indifférence pour le développement »*** - G.Benn - « Entwicklungsfremdheit ist die Tiefe des Weisen » - ou une bonne obsession : « Ma passion est de parler sans développer. Dès que je me mets à développer la pensée, à laquelle je crois, je cesse de croire au développé »*** - Dostoïevsky - « Страсть моя - говорить без развития. Случись, что я начну развивать мысль, в которую верую, я сам перестаю веровать в излагаемое ». Que le bel instant s'arrête - tel est le désir, que réveille l'art statique. L'art dynamique est une aberration. Le roman est une aberration, et la maxime - le seul héritier légitime de la poésie. | | | | |
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| art | | | L'essence de la poésie, c'est la forme, mais son contenu, conscient ou inconscient, est philosophique ; l'essence de la philosophie, c'est le contenu, mais, pour être durable, sa forme doit être poétique. | | | | |
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| art | | | L'art, comme la religion, commence par l'intérêt qu'on porte à ce qui n'existe pas, n'existe déjà plus ou n'a pas encore existé. Même si la vision y compte moins que la création. L'artiste est celui qui ne peut pas vivre sans ce qui n'existe pas. Les yeux, qui en vivent, s'appellent regard. « Il me faut ce qui n'existe pas »** - Hippius - « Мне нужно то, чего нет на свете ». Pour en vivre ou pour le réinventer : « La mission du poète est d'inventer ce qui n'existe pas » - Ortega y Gasset - « La misión del poeta es inventar lo que no existe ». Et Kierkegaard - « Le génie ne désire pas ce qui n'existe pas » - veut faire de l'acteur - un figurant. | | | | |
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| art | | | De quelle hauteur contemples-tu la vie ? - telle aurait dû être la première question à poser à l'artiste. Toute profondeur n'est que minérale ! « Ce qui importe par-dessus tout dans une œuvre d'art, c'est la profondeur vitale, de laquelle elle a pu jaillir » - Joyce - « The supreme question about a work of art is out of how deep a life does it spring ». N'est vitale que la soif, que la hauteur de ta fontaine est capable d'entretenir. Les meilleurs créent cette fontaine, près de laquelle ils vivent leur meilleure soif. « La perfection d'une méta-forme, cette alchimie lyrique, qui n'étanche jamais la soif de ses créateurs »** - Pasternak - « Совершенство сверхформы, алхимизм лирики, никогда не утоляющий главной жажды его создателей ». | | | | |
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| art | | | La poésie se déguste même sans philosophie, mais la philosophie sans poésie est une nourriture pour rats de bibliothèques. La poésie est un jeu d'alternance d'images et de sens, non susceptible d'être mis en doute, ce qui est le premier pas de la philosophie. Donc, celle-ci n'a rien à dicter à celle-là. La philosophie, dénuée de poésie, ne s'élèverait jamais au-dessus des statistiques. | | | | |
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| art | | | La poésie est toute de relations imprévues, comme la philosophie est toute de choses impensées. « La poésie est la rencontre de deux mots, que personne n'aurait pu imaginer ensemble et qui forment ainsi une espèce de mystère » - Lorca - « La poesía es la unión de dos palabras que uno nunca supuso que pudieran juntarse, y que forman algo así como un misterio ». Et c'est de leur rencontre, sans problèmes ni solutions, qu'il faut attendre les plus beaux mystères. Tu le disais si bien : « Toutes les choses ont leur mystère, et la poésie, c'est le mystère de toutes les choses » - « Todas las cosas tienen su misterio, y la poesía es el misterio que tienen todas las cosas ». | | | | |
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| art | | | Héraclite se serait moqué des dialogues socrato-platoniciens ; J.Joubert arrachait les pages discursives de tous les livres, y compris de ceux de son ami Chateaubriand ; Nietzsche riait des pâles chinoiseries kantiennes ; Valéry baillait sur les marquises de Proust ou sur les cinq heures de Bergson. La philosophie est une matière littéraire ; la littérature ne vaut que par son côté poétique ; la poésie est un hymne à la musique ; la musique est faite de métaphores mélodiques et rythmiques ; la métaphore verbale s'identifie avec la maxime. | | | | |
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| art | | | La maxime est un concentré des trois genres : de l'épique, avec l'ampleur des objets, du dramatique, avec l'intensité de ses actions, du poétique, avec le vertige de ses premières émotions. Chacun peut la développer dans le sens de ses propres goûts ou connaissances. Maîtriser, à la fois, tous ces axes, c'est être philosophe. « Les pensées brèves ont l'avantage de faire penser le lecteur par lui-même » - Tolstoï - « Короткие мысли тем хороши, что они заставляют читателя самого думать ». | | | | |
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| art | | | Toute la philosophie se réduit à quelques aphorismes, puisqu’elle, comme la poésie, manipule des images et nullement des concepts. Tout le reste n’est que logorrhée. « Développer une phrase-image, c’est arrêter l’élan d’une imagination »** - Bachelard. | | | | |
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| art | | | La peinture, la musique et la poésie sont mortes, en tant que sondes ou bouquets de l'âme emplumée. Mais jamais elles ne furent aussi sondées et séchées par des cervelles diplômées. | | | | |
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| art | | | Derrière toute beauté on peut reconstituer sa mathématique - ses nombres et ses contours, mais son chant rend cet effort inaudible. « Ô beauté enchaînée sans ligne en fleur ni centre, ni purs rapports de nombre et de sourire » - Lorca - « Belleza encadenada sin linea en flor, ni centro, ni puras relaciones de número y sonrisa ». Pour faire vibrer les lignes en pointillé, il faut une origine, un centre sans coordonnées fixes. Dans la vie, le nombre souille le sourire ; en poésie, la pureté du nombre se fusionne avec le pur sourire. | | | | |
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| art | | | Une tentative de lecture de Nietzsche : la poésie peint le devenir fugitif, tandis que la philosophie scrute l'être immuable. Comment rapprocher ces deux mondes ? - en donnant au premier la stature du second et en munissant le second de l'intensité du premier. Rencontre entre la volonté d'artiste et la puissance de penseur, les deux mondes devenant le même : le devenir héberge le retour, l'être s'incarne dans l'éternité. | | | | |
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| art | | | Les pensées, dans la poésie, ne sont que des ruses d'acoustique. La poésie, dans les pensées n'est qu'aveu d'impuissance. « La poésie cesse à l'idée. Toute idée la tue » - Cocteau. | | | | |
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| art | | | Chronologiquement, la poésie et la peinture furent les premiers arts en Occident ; et aujourd'hui, elles sont les premières à crever, et la musique, vraisemblablement, va les y rejoindre ; ce qui est dû à l'épuisement des arsenaux au même degré qu'à la décadence des goûts et à la raréfaction des talents. La littérature et la philosophie s'en tirent mieux, grâce au journalisme ignare et au pédantisme savant, qui agissent en leurs noms. | | | | |
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| art | | | En témérité des liaisons, le physicien est souvent poète. Le quark, exhibant sa couleur et son arôme ! L'incertitude quantique : je suis onde et je suis matière ! Un chaosmos ! C'est ainsi que je devrais voir ma lumière ou mon livre ! Mieux vibrer à l'évocation d'une onde, plutôt que d'un corpuscule (« poésie, percevoir l'onde plus que le corps »*** - Valéry). | | | | |
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| art | | | L'œuvre est souvent un résidu d'un travail de manœuvre. « Le meilleur charpentier est celui qui fait le moins de copeaux » - proverbe allemand - « Das ist nicht der beste Zimmermann, der viel Späne macht ». Les poupées russes seraient peut-être un bel exemple de cette économie. En poésie, hélas, plus il y a de copeaux plus pleine est l'œuvre. | | | | |
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| art | | | Avec la poésie, quand la compréhension en a chassé le noyau prosaïque, la perplexité devant les bribes inutiles et incompréhensibles peut continuer à agiter l'âme, quand bien même la tête se sentirait frustrée devant l'utile évaporé. La poésie répugne aux tableaux et se fait de fragments, de beaux détails. | | | | |
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| art | | | La seule source d’excitations, indépendante de mon soi connu, est la musique, dont la perception semble être prérogative de mon soi inconnu, demeurant dans mon âme. Mais un poème provoque toujours un écho de mon esprit, c’est-à-dire de mon soi connu. « La musique, belle par transparence, et la poésie – par réflexion »* - Valéry. | | | | |
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| art | | | Le talent poétique, c'est l'art de fabrication d'outils servant à fabriquer d'autres outils. « La matière poétique, c'est une auto-réflexivité – une chaîne d'outils, se formant en chemin et s'extrayant les uns des autres, au nom de l'unité du mouvement lui-même » - Mandelstam - « Поэтическая материя, обращаемость, - серия снарядов, конструирующихся на ходу и выпархивающих один из другого во имя сохранения цельности самого движения ». | | | | |
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| art | | | La poésie fut l'affaire des cachottiers et des imposteurs, elle s'imposait par sa valeur sans prix, en plein air. Aujourd'hui, elle veut s'exposer, comme tout ce qui est vendable et dans les mêmes vitrines ou dans des arrière-boutiques irrespirables. | | | | |
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| art | | | Le paradoxe du poète : par ses images, il veut toucher au mystère, or tout mystère est indicible et inexprimable. Donc, la poésie est une forme de folie : dire ce qui est indicible. « Nous représentons l'indicible pureté à partir de la dicible impureté » - Jankelevitch. Ce que tu dis relève des problèmes de l'âme ou des solutions de l'esprit ; le mystère indicible, ce seraient ces invisibles contraintes qui impriment une musique au bruit du dicible. Le mystère serait la musique de la vie, que seule une oreille poétique peut capter et interpréter. | | | | |
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| art | | | Il y a trois sortes de poésie, ayant trois sources totalement différentes, trois lois complètement disjointes, trois langages incompatibles, et pourtant divinement solidaires : ma poésie intérieure, où s'accordent l'appel du bon et l'émotion du beau ; la poésie du monde, où se devine un majestueux Créateur ; et, enfin, la poésie qui sort de ma plume, de mes notes ou de mon pinceau - de ma création, qui achève cet anneau mystérieux. Il doit y avoir un méta-langage, un méta-opérateur, qui sacre cette relation ternaire, que la raison refuse et l'âme salue. | | | | |
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| art | | | Choisir pour adversaire, en fronçant les sourcils, Salomon – telle est l'attitude des minables rebelles ; se résigner au rôle de Jacob et affronter l'ange – telle est la pose de poète, qui ne s'effarouche pas à la vue des sabots ou des ailes et accepte d'être plutôt boiteux d'extrémités qu'aveugle de cœur. « On finit toujours par ressembler à ce que l'on combat »* - R.Debray. | | | | |
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| art | | | L'ange se présenta en rêve à Socrate (et que celui-ci prit pour le Démon, son véritable soi inconnu) et exigea de lui d'écrire de la musique au lieu de la philosophie. C'est pour cela peut-être qu'il n'écrivit rien, privé de don poétique, puisque la goétie écrite s'appelle poésie. | | | | |
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| art | | | La platitude est un antonyme de l'élégance, elle en est une projection unidimensionnelle, tandis que l'élégance peut être hyperbolique (la poésie), parabolique (la philosophie) ou elliptique (la mystique). | | | | |
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| art | | | L'ordre, en poésie, fait partie de ces contraintes, qui doivent rester implicites. Mais chez les raisonneurs, ignorant le vivifiant désordre poétique, l'ordre mécanique est le seul à s'installer dans le mot. « J'aime mieux une poésie sans ordre qu'un ordre sans poésie »* - Pouchkine - « Я более люблю стихи без плана, чем план без стихов ». | | | | |
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| art | | | On lit leurs Traités, estampillés par la Logique et non visités par la poésie, et à la fin on apprend, que « Il n'est permis de philosopher que poétiquement » - Wittgenstein - « Philosophie dürfte man eigentlich nur dichten ». | | | | |
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| art | | | Respectivement, le but, les moyens et les contraintes de l'art : mettre en mouvement les meilleures cordes de notre âme, faire ressentir la beauté poétique du monde, imposer au langage la noblesse musicale. La musique est aux commencements, elle est la contrainte, filtrant tout bruit, écartant ce qui est sans poésie, entretenant la tension de nos cordes. | | | | |
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| art | | | La naissance du culte de l'art : en communion avec la réalité, j'y découvre une merveille ; je tente de la décrire, avec des images communes – aucune sensation merveilleuse ne s'en dégage ; je fais appel aux images fraîches, poétiques, inouïes – une merveille en surgit, mais sans aucun lien immédiat avec la réalité ; je tente la même expérience, sans me référer à la réalité, et le résultat est le même ; je me détourne de la réalité, je me tourne vers mon âme, dans laquelle se reflète non seulement mon visage, mais l'univers entier. | | | | |
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| art | | | Ceux qui cherchent des échos ne produisent que du bruit ; tout écho de la musique, émanant de l'artiste, ne peut être que du bruit. La musique ne provoque que des états d'âme inimitables – héroïques, nostalgiques ou lyriques ; le bruit vise des idées ou des actes reproductibles. | | | | |
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| art | | | L'état de la poésie (versification), de la peinture, de la musique modernes est cadavérique ; et le prochain catafalque attend le théâtre (avec l'Anglais), l'architecture (avec le Français), la philosophie (avec l'Allemand). En littérature et dans le spectacle ne survit que la tonalité divertissante et avilissante, pour épater les repus. La raison en est la même : l'extinction de la poésie, en tant qu'état d'âme, en absence des âmes. Ils cherchent à choquer les esprits, tandis que l'art est le désir et le don de caresser les âmes. | | | | |
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| art | | | Devenir regard – se sentir créateur des choses vues, un état intellectuel, proche de l'inspiration des poètes. « Inspiration : cette intrigue de l'infini, où je me fais l'auteur de ce que j'entends »* - Levinas. | | | | |
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| art | | | On ne peut plus imaginer un auteur, qui aurait du succès avec ses épanchements mélancoliques ; l'attente générale se converge vers l'hilarité picaresque. Le mode nostalgique des héros et des poètes (et même de Chaplin ou de de Funès) est mort, puisqu'il n'y a plus ni héros ni poètes. Les hommes retinrent la leçon de l'éducateur des robots : « Par mal, j'entends toute forme de tristesse » - Spinoza - « Per malum intelligo omne tristitiæ genus » - le bien mécanique déborde de jovialité. | | | | |
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| art | | | Avoir l'esprit de philosophe, l'âme de poète et le cœur de musicien – tel est le profil idéal d'un écrivain. Nietzsche, Valéry, Pasternak – les plus belles illustrations ! | | | | |
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| art | | | La poésie ramène ses objets à la perception musicale, comme la philosophie – à la conception réelle ; la science n'y a aucune place. « Entre science et philosophie il y a quelque chose du rapport, que je vois entre musique et poésie » - Valéry – vous, qui voyiez dans la science un pouvoir et non pas un savoir, vous y déployez un regard d'artiste, au lieu d'employer les yeux de scientifique. | | | | |
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| art | | | Les écrivains non-poètes s'adressent aux yeux et non pas à l'oreille, imposent une peinture et ne composent pas de musique. Miraculeusement, toute musique réussie réveille en nous le philosophe. L'image picturale, l'icône, est adversaire de l'adage musical, le Verbe ; et son culte conduit au journalisme, au Hollywood, aux bandes dessinées. | | | | |
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| art | | | L'héritage du passé n'est capital que dans la civilisation ; la culture peut se passer de traditions et de transmissions. Les tenants de chaires universitaires ne seront pas d'accord ; leur mémoire historique est un éteignoir lyrique. | | | | |
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| art | | | Mon étoile n'a pas de lumière, visible aux autres ; mon message aura besoin de la lumière des autres, qui, en fonction de son intensité, projettera soit mes ombres soit mes ténèbres. Rilke voulait porter la lumière de son étoile éteinte ; Maïakovsky : « Ce n'est pas en lumière d'une étoile morte que vous atteindra mon poème » - « Мой стих дойдёт не как свет умерших звёзд » - s'en méfiait. | | | | |
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| art | | | La philosophie n'est que de l'art. En plus, - de l'art poétique, où seule compte la musique. Quand est-ce qu'on verra le premier philosophe titulaire paraphraser ce musicien : « Il faut débarrasser la musique de tout appareil scientifique » ? | | | | |
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| art | | | La métaphore règne aussi bien en poésie qu'en prose et en philosophie ; elle s'attaque, respectivement, au langage, à la représentation ou à la réalité. Les plus connues des métaphores de la réalité : Dieu (pour tous les angoissés), l'Être (de Parménide à Heidegger), l'Idée (Platon), les catégories (Aristote), la perfection (de Spinoza à Valéry), la pensée (Descartes), la chose en soi (Kant), la volonté (Schopenhauer), l'intensité (Nietzsche). | | | | |
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| art | | | La poésie est le seul lieu, où les cadences des pensées et les ondes des sentiments subissent le même sort, pour devenir de la musique du même ordre. Le poète, contrairement au philosophe, n'a pas besoin de filtres ; il amplifie ou transforme, pour nous inquiéter et non pas pour nous consoler. | | | | |
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| art | | | C'est en fonction de la place de la forme et du contenu que l'histoire de l'écriture peut être divisée en trois étapes - la moutonnière, la poétique, la robotique : la domination du contenu (des choses, du quoi), le culte de la forme (des relations, du comment), la règle de production de la forme à partir du contenu (du pourquoi, de la causalité comme forme banale d'un fond, qui se réduit aux lois naturelles ou aux conventions humaines). Tout écrit d'art naissait jadis d'une réflexion abductive, aujourd'hui il veut être déductif, et la machine l'y surclassera. | | | | |
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| art | | | La tragédie doit transiter par la mélancolie, par cette soif, née du conflit entre le vouloir lyrique, le devoir empirique et le valoir aristocratique. C'est pourquoi les comédies tragiques, vécues par les personnages de Tchékhov, sont au-dessus des tragédies comiques, que jouent les repus du pouvoir (Job, Andromaque ou Hamlet) et les repus du savoir (Faust ou Manfred). | | | | |
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| art | | | Le poète est dans les vibrations, nées de son regard sur l’horizon ou le firmament ; son talent en produit des mélodies ; le miracle de l’art y fait surgir des pensées insoupçonnées. Les journaliers verbaux tentent de suivre le chemin inverse. | | | | |
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| art | | | J’attends la même chose de l’art et de la philosophie : mystère et abstraction, rêve plutôt que réalité, fond numérique et forme poétique. Je vois que Th.Mann définit ainsi la musique : « La musique est miracle du nombre, l’art le plus éloigné de la réalité et en même temps le plus passionnel, abstrait et mystique » - « Die Musik ist Zahlenzauber, die der Wirklichkeit fernste und zugleich passionierteste der Künste, abstrakt und mystisch » - donc, tout art, toute philosophie doivent se réduire à la musique. | | | | |
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| art | | | Le poète a beau oublier le réel et pratiquer ainsi l’innocence de la création, la lourde réalité des mots et des actes le rattrape, lui fait ressentir le gouffre avec ses images impondérables et le plonge dans une angoisse, qui rend son verbe encore plus libre et vibrant. | | | | |
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| art | | | L’origine de la créativité littéraire : les étiquettes langagières, attachées aux objets (abstraits ou concrets) cessent d’être des constantes et deviennent variables ; c’est le degré de liberté du poète. | | | | |
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| art | | | En tout art, on trouve du calcul caché, mais si la méditation technique exclut la préméditation artistique, je n'aurais rien à partager avec les poètes, je resterais avec les géomètres, qui se font une optique logique, sans rien d'absurde - on y reconnaîtra la raison des longueurs d'onde et des lignes, on n'y trouvera plus l'absurde du beau. | | | | |
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| art | | | La musique et la pensée remplissent un texte poétique : la première porte le plaisir et l’ivresse, et la seconde apprend la marque du breuvage, son cépage, son terroir. | | | | |
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| art | | | Le philosophe qui n’est capable ni d’élans hyperboliques ni de chants paraboliques est condamné à la logorrhée elliptique. | | | | |
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| art | | | Là où le changement d’expression change la pensée s’arrête la science et commence la poésie (et donc une bonne philosophie). Chercher, en philosophie, des invariants purement intelligibles, résistant au sensible, est une tâche impossible, que se donnaient des rats de bibliothèques et que voulait leur imposer le trop bon Valéry, exaspéré par le verbalisme philosophique. | | | | |
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| art | | | Tout ce qui a déjà un nom, des coordonnées et des dates est bon pour un récit, mais se prête mal à la poésie. L’exclure est l’une des contraintes les plus prometteuses d’un art noble, qui est aspiration vers l'atopique et l'atemporel. | | | | |
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| art | | | Seul le poète se doute de l’existence des firmaments ; les horizons ou les profondeurs s’offrent aux autres doués ; le non-touché par la grâce est condamné à la platitude, c’est-à-dire à la réalité. La grâce est dans le langage ; le savoir - dans la représentation, ou dans l’apparence ; l’inertie – dans la réalité. « L’artiste place l’apparence plus haut que la réalité » - Nietzsche - « Der Künstler schätzt den Schein höher als die Realität » - mais le poète va encore plus haut. Mais – trois mystères : celui de la matière, celui de l’intelligence, celui de la musique. | | | | |
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| art | | | Les philosophes-poètes savent munir le devenir de mélodies et l’être – de couleurs et de formes. Chez les prosateurs, l’être est grisâtre et le devenir – silencieux ou cacophonique. | | | | |
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| art | | | L’attitude philosophique : reconnaître que la première fonction du langage est poétique et que la consolation humaine doit s’appuyer non pas sur les faits, mais sur les rêves – le poète, qui l’adopte, poétise sur le mode philosophique. Philosopher en métaphores conduit au même résultat. | | | | |
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| art | | | Tous modifient et interprètent le monde, et si peu le chantent ou peignent. Les notes et les pinceaux sont plus rares que les formules ou les outils. Les hommes d’action ou les scientifiques veulent et peuvent rester dans l’objectivité ; le poète, et donc le philosophe, doit rester subjectif. | | | | |
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| art | | | L’artiste doit produire un chant initiatique et non pas un récit du vu ; pour produire de la beauté, il doit se détacher des objets, même des beaux objets. Ni leur utilisation prosaïque ni leur contemplation poétique ne devraient pas dicter ou modifier ses mélodies. | | | | |
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| art | | | Celui qui vise la profondeur, sans posséder le talent littéraire, finit dans la platitude ; c’est le cas de Descartes, superficiel (oberflächlich) selon Nietzsche. Mais Valéry, avec sa liberté poétique, est profond. Les meilleurs prennent la profondeur pour moyen, la musique – pour but et la hauteur - pour commencement. | | | | |
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| art | | | Les métaphores échouent à cause des rapprochements conceptuels trop vagues ; les pensées échouent du manque d’imagination verbale. « L’écrivain doit avoir la précision du poète et l’imagination du savant »** - Nabokov - « A writer should have the precision of a poet and the imagination of a scientist ». | | | | |
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| art | | | La poésie – la musique peinte et statufiée. | | | | |
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| art | | | Les seuls génies, à la fois poétiques et prosaïques, - Goethe, Hugo et Pouchkine. Aucun autre poète ne maîtrise la musique des mots discursifs. Chateaubriand, Nietzsche et Nabokov ne sont bons qu’en prose. | | | | |
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| art | | | La première source de l’ennui, dans la littérature et la philosophie, ce sont la banalité du style et la vulgarité du langage ; la seconde – les tristes litanies sur le savoir et la vérité. L’écrivain, et donc le philosophe, doit être poète et chanter l’extase des beautés nées ou des consolations naissantes, ou, à défaut, - « la vérité des passions et la vraisemblance des sentiments » - Pouchkine - « истину страстей и правдоподобие чувствований ». | | | | |
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| art | | | La France traça la trajectoire de la poésie européenne à sa naissance : de la mauresque ibérique exubérante aux tendres troubadours et au Pétrarque amoureux (qui s’attarda en Provence). | | | | |
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| art | | | Pour écrire dans un langage des ombres, il faut une lumière ; le choix est simple – l’éclairage du présent ou ta propre étoile hors du temps. Et, dans ton livre, on se trouvera en plein jour affairé ou l’on y rencontrera la nuit. « Le poète entre dans le silence. Ici, le mot avoisine non pas avec un rayonnement, mais avec la nuit »** - G.Steiner - « The poet enters into silence. Here the word borders not on radiance, but on night ». | | | | |
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| art | | | L’esprit d’espèce, esprit prosaïque, scrute l’Être philosophique, l’âme de genre, âme poétique, cerne le Devenir poétique. « Né de l’appel du devenir, le poème s’élève de son puits de boue et d’étoiles »** - R.Char. | | | | |
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| art | | | Travail du rêve libre (versifié) dans les éléments : allitérations du solide, assonances du liquide, rimes de l'aérien, paronymes de l'ardent. | | | | |
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| art | | | La poésie – l’enveloppement musical d’une image, d’un état d’âme, d’une impression, d’une mélodie ou d’un rythme. Leur développement discursif, inévitablement, sera de la prose, qui est un métier à part ; c’est dans ce piège que tombèrent Baudelaire et A.Rimbaud, dans leurs exercices hors rimes et mesures. | | | | |
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| art | | | La maxime – la musique et la démesure ; la poésie – la rime et la mesure. La première a une dimension de plus ; elle est de la poésie hyperbolique. | | | | |
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| art | | | Je ne suis pas moi-même, en exhibant des choses, leurs places, leurs liens, leurs poids ; je ne me reconnaît que dans l’élan vers ce qui existe bien avant les mots ou les pensées. « On n’arrive à peindre poétiquement que les élans »** - Mandelstam - « Единственное, что поддаётся поэтическому изображению, - порывы ». | | | | |
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| art | | | Une musique – tantôt une mélodie, tantôt un rythme, tantôt une harmonie – doit t’animer, avant que ton premier mot la prenne en compte. De même, tu devrais ne t’arrêter que sur des choses innommables ou encore innommées. « Le poète voit une statue non ciselée, un tableau inentamé, il entend une musique jamais jouée »*** - Tsvétaeva - « Поэт видит неизваянную статую, ненаписанную картину и слышит неигранную музыку ». | | | | |
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| art | | | Le poète s’impose des contraintes, portant sur le choix de rythmes, de verbes, d’images essentiels, et de choses et d’événements inessentiels. La beauté naît de beaucoup d’exclusions. « Le poète se reconnaît à la quantité de pages insignifiantes qu'il n'écrit pas »* - R.Char. | | | | |
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| art | | | Le but de la philosophie est le Beau verbal et la consolation face au fatal. Donc, au moins la moitié relève de la poésie : « Le but de la poésie, c’est le Beau, le Beau seul, le Beau pur, sans alliage d’Utile, de Vrai ou de Juste » - Verlaine. | | | | |
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| art | | | Dans les rapports entre la vie et l’art, on ne peut pas sacrifier l’un au profit de l’autre. Ces rapports ressemblent à la traduction poétique, où le succès consiste en fidélité à l’essentiel par le sacrifice de l’inessentiel. | | | | |
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| art | | | Goethe ne voyait la littérature cosmopolite (et non pas universelle, comme on traduit d’habitude die Weltliteratur) que dans quatre pays européens. Au sens abstrait, cette littérature n’exista jamais ; au sens concret, elle ne pouvait toucher qu’une poignée des polyglottes : ils étaient des milliers au XVIII-e siècle, des centaines – au XIX-e, des dizaines – au XX-e. Au XXI-e, il n’y a en pas un seul. Cette défunte rejoint le néant de Dieu, de la poésie, de la tragédie. Quant aux littératures nationales, en Europe, elles sont toutes sorties de Dante. | | | | |
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| art | | | La bouche est là pour la communication, et la langue (anatomique et intellectuelle) – pour le goût dans la jouissance des nourritures célestes ou dans la composition de la musique. Le poète ne communique pas, il chante – devant Dieu, de préférence. « Dans le poète : l’oreille parle, la bouche écoute »** - Valéry. | | | | |
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| art | | | Pour briller dans le simple il faut du génie, tandis que le talent suffit pour briller dans le compliqué. La poésie est dans la simplicité, et la philosophie – dans la complexité. C'est pourquoi on a tant de génies poétiques, les philosophes ne dépassant jamais le niveau d'un talent. | | | | |
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| art | | | Dans l’art, l’intelligence, c’est la structure solide d’un arbre, grâce à laquelle tu peux chanter les fleurs, te régaler des fruits, te réfugier dans une belle ombre, vibrer à l’appel des cimes. « La pensée doit être cachée dans les vers comme la vertu nutritive dans un fruit »** - Valéry. | | | | |
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| art | | | Il y a des arts du continu – la peinture, la musique, l’architecture, et les arts du discontinu – la poésie, la philosophie. Les tentatives de rendre discontinues la peinture (abstraite) ou la musique (atonale) ou rendre continue la philosophie (systémique) sont des incongruités, des profanations ou des balourdises. | | | | |
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| art | | | Tous les professeurs de philosophie possèdent plus de connaissances sur l’histoire de la philosophie que Nietzsche. Mais la bonne philosophie ne s’occupant que de nos consolations ou de notre langage, le savoir y a une place insignifiante ; la qualité de l’expression, l’atout principal de Nietzsche, y est l’élément central. On console avec le chant et non pas avec un discours ; la fonction poétique du langage est plus subtile que la fonction didactique. | | | | |
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| art | | | Le pire des holismes littéraires est le bourrage raisonneur, en largeur (complétude, liaisons). « Le secret d'ennuyer, c'est de vouloir tout dire » - Voltaire. Il faut savoir s'arrêter en profondeur - laisser le lecteur s'appesantir sur le dernier pas, qu'on ne fait pas soi-même. « Quand on n'a pas de talent, on dit tout. L'homme de talent choisit et se contient »* - Quintilien - « Indocti dicunt omnia. Doctis est electio et modus ». Ou bien on cherche à conter, à tout dire par algorithme ; ou bien à chanter, viser tout en rythmes. Démuni de poésie, on en cherche des ersatz totaux dans l'action, la vérité, la liberté. Du tout au rien ou du rien au tout - les itinéraires de ceux qui ne visent pas le ciel. Les meilleurs sont dans l'éternel retour sur le soi-même imaginaire, retour fait de commencements d'intensité égale. | | | | |
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| art | | | Un fort écho, nous entraînant vers la hauteur, c'est une définition de la poésie qui froisserait un alpiniste, mais enchanterait un ironiste. « Ô mon avalanche à rebours ! » - R.Char. | | | | |
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| art | | | Aucun rapport entre la science et la philosophie, puisque les meilleurs scientifiques sont nuls en philosophie, et les meilleurs philosophes sont nuls en sciences. Le seul, qui pourrait garder un équilibre métaphorique entre ces branches de la spiritualité, c’est l’artiste, surtout le poète, puisque partout il cherchera de la musique – verbale, conceptuelle, éthique ou mystique. D’ailleurs, au lieu du Logos indéfinissable, on aurait dû parler de la musique, qui a un sens dans toute sphère de la conscience. | | | | |
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| art | | | Je dénonce la misère extrême de la musique, de la poésie et de la peinture modernes, mais soudain j’ai une illumination – mais il n’y a plus rien à chanter, plus rien à peindre ! Et je n’en veux plus à ces sujets infortunés, privés d’objets, dignes de leurs élans stériles. | | | | |
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| art | | | Ton œuvre est creuse, si elle ne vaut que par ce qu’on y voit ; c’est la part de l’invisible qui est décisive, et non pas par une dissimulation quelconque, mais par l’indispensable présence d’inconnues dans ton arbre. Et cette invisibilité peut concerner l’esprit – jeu intellectuel, l’âme – jeu poétique, le cœur – jeu sentimental. | | | | |
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| art | | | Le talent d’artiste : maîtriser l’équilibre – et même l’interchangeabilité – entre la poésie, l’intelligence et la noblesse. | | | | |
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| art | | | Trois états difficilement comparables, incommensurables, incompatibles et pourtant constituant une chaîne, bien que discontinue : l’état du cœur, provenant de ton soi inconnu, émouvant ton âme, stimulant son inspiration ; l’état de ton âme motivée, résumant ton soi connu, créateur, inventeur, poète ; l’état de ton esprit, tentant de reconstituer un état du cœur originaire, à partir du tableau, peint par ton âme. Ces deux états du cœur ne coïncideront jamais ; le premier est dépourvu de langage ; le second n’est que langage. | | | | |
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| art | | | Le rêve, qui me poursuit depuis mon enfance, – être poète ! Et la terrible déception dans l’impression d’être passé à côté de ce métier des anges. D’autres vocations m’en dévièrent, bien que mon regard sur l’essentiel de la vie gardât des interrogations et vibrations poétiques. Ah, si Valéry avait raison : « Être peintre, c’est chercher indéfiniment ce qu’est la Peinture ! »*. | | | | |
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| art | | | Que le sens et la forme d’un discours poétique soient fictifs et arbitraires ne me gêne pas ; ce qui compte, dans ce cas, c’est ma capacité de construire un arbre interprétatif, dont l’unification avec ce genre de poème engendrerait quelques fleurs, fruits, ombres ou remous musicaux dans le feuillage. En cas d’échec, soit je suis à court d’imagination, soit le poème est nul. | | | | |
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| art | | | L’ennui du genre discursif est dans la mécanique des rapports entre causes et effets, contrairement au genre aphoristique, dans lequel s’exprime une prédestination originaire et organique. Valéry applique la même définition au poème : « Le poème apparaît des fragments, un commencement prédestiné de quelque chose ». | | | | |
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| art | | | La poésie ne devrait ni parler, ni suggérer, ni dissimuler, ni se confesser, mais uniquement – produire de la musique des mots, des images, des pensées, des états d’âme. La musique se passe de nos analyses, pour aller tout droit à l’âme. | | | | |
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| art | | | Le plus souvent, mes maximes naissent du pressentiment d’une relation, dont on ignore encore les objets liés, comme les vers émergent des rencontres aléatoires de quelques assonances ou rimes. Donc, dans les deux cas, le premier jet est dans le connu, tandis que l’art est dans la distribution des inconnues dans l’arbre à bâtir. | | | | |
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| art | | | Ce n’est pas l’uniformité ou l’univocité du langage qui conduisirent à l’extinction de la poésie, mais la chute de la demande. D’autre part, il faut reconnaître, que les poètes épuisèrent toutes les ressources techniques de la versification indo-européenne, et aucun génie n’inventa de nouveaux moyens de soupirer, de s’extasier ou de sangloter en mots. | | | | |
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| art | | | Théoriquement, il serait injuste d’accuser la prose de ne produire que du bruit, tandis que la poésie ne composerait que de la musique ; on peut imaginer des développements, continuellement géniaux, d’un bel accord de départ ; mais la pratique montre que les liens successifs entre perles ne sont presque jamais perles eux-mêmes, ce qui, inévitablement, engendre des ramassis inexpressifs, une cacophonie, incompatible avec la musique, - c’est bien du bruit. | | | | |
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| art | | | Dans un bel écrit poétique, le sens est embelli par le son, et le son est ennobli par le sens. | | | | |
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| art | | | Créer des événements ou en être témoin ? - la littérature ou l’Histoire (étymologiquement, histoire remonte à témoignage). Soigner la forme imaginaire des réquisitoires ou plaidoiries, ou bien tenir au fond véridique des témoignages ? Réveiller le vouloir, faire naître le devoir, affirmer le valoir, faire preuve du pouvoir, hic et nunc, ou bien compléter le savoir du passé ? Les historiens antiques furent poètes et non pas chroniqueurs. | | | | |
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| art | | | Le Public d’un artiste : dans l’Antiquité – les poètes et les philosophes ; à la Renaissance ou à l’époque classique – les connaisseurs ou la Cour ; aux temps modernes – la gazette et le réseau social. De plus en plus vulgaire, de plus en plus grégaire. | | | | |
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| art | | | C’est la crédibilité égale de leurs contraires qui prouve la médiocrité des poses ou des pensées. La médiocrité des négations, en revanche, est souvent signe d’intelligence, d’élégance et de noblesse. La beauté poétique ou intellectuelle se repose sur un flagrant déséquilibre - qui est en même temps une fermeté - entre ce qui s’affirme et son opposé. « Le poète est l’homme de la stabilité unilatérale »** - R.Char. | | | | |
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| art | | | Les narrations de minauderies sirupeuses des duchesses, d’aventures promotionnelles des fonctionnaires, de stratagèmes rusés des gangsters font appel à la même misère littéraire et apportent la même gloire aux yeux de la même couche sociale, au même pouvoir d’achat. Et l’explication de cette calamité n’est pas dans le constat que Dieu ou l’homme sont morts, mais dans celui que le poète est mort, chez l’écrivant et chez le lisant. | | | | |
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| art | | | L’âme s’incarne dans tous les arts, sauf dans la musique, qui est l’âme désincarnée. La poésie est l’incarnation, ou l’enfant, de la musique, par l’intermédiaire de l’esprit ou du cœur. | | | | |
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| art | | | Il est donné à tous, peut-être, d’entendre parfois un chant intérieur ; mais il faut être poète, pour le traduire en musique des mots, images, idées. | | | | |
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| art | | | La poésie la plus pure – lorsque le sentiment s'y met à danser ; la philosophie la plus noble – lorsque s'y met à danser la pensée. | | | | |
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| art | | | Le philosophe réfléchit hors du temps et appelle éternité – la réflexion réussie. Le poète rêve dans le temps courant, qu’il veut fuir, et appelle éternité - la fuite réussie. | | | | |
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| art | | | Les mots peuvent traduire l’impression que nous recevons de n’importe quel art, sauf de la musique. L’expressivité des mots est le critère le plus sûr d’une intelligence ; c’est pourquoi aucun art n’est commenté par tant d’imbéciles que la musique. Les commentaires d’un poète ne décrivent que l’état de sa propre âme. | | | | |
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| art | | | Pour le poète la musique est rythme, pour le solitaire – mélodie, pour le philosophe - harmonie. | | | | |
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| art | | | Dans l’art (musical, philosophique, poétique), il y a trois sortes d’intuition, qui peuvent réveiller un génie imprévisible, – l’inconsciente, la profonde, la hautaine. La première famille – Bach, Mozart, Tchékhov ; la deuxième – Kant, Rilke, Valéry ; la troisième – Byron, Hölderlin, Nietzsche. L’homme, c’est-à-dire le maître, n’y est presque pour rien ; c’est une étincelle divine qui illumine leurs œuvres. La conscience, la profondeur, la hauteur, sans intuition, n’aboutissent à la beauté que grâce à la sobre maîtrise de l’homme, avec un talent purement humain et qui ne serait qu’un instrument auxiliaire. | | | | |
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| art | | | Rendre un climat convient à la musique, rendre un paysage – à la peinture ; la poésie devrait se concentrer sur le premier et ne confier au second que des cadres. Or, il y a trop de paysages, chez Dante, et pas assez de climats. Seul le romantisme se voua aux climats uniques et ardents ; mais l’art moderne, et même la philosophie, se tournèrent vers la reproduction de paysages mécaniques. | | | | |
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| art | | | Briller, simultanément, sur ces deux facettes littéraires, le fond et la forme, semble être un privilège exclusif des seuls poètes, comme Rilke et Pasternak. Valéry et Tchékhov brillent par le fond, avec une forme assez conventionnelle ; Nietzsche et Cioran brillent par la forme, avec un fond trop vague ou trop facile. | | | | |
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| art | | | Verbalement, l’élan vers l’inaccessible ne peut être rendu que par un langage irrationnel, poétique. Peindre et justifier cet élan est peut-être la première tâche du poète : « C’est de tous les instants, nourris d’inaccessible, que vient la puissance d’un poète »** - Cioran – c’est, à la fois, une puissance du rêve et un aveu de faiblesse dans le réel. | | | | |
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| art | | | Qu’ils pratique le poème, la mystique ou l’apophtegme, Nietzsche et Valéry restent grands artistes. Mais Cioran, brillant dans le maniement des mots, est terne dans celui des idées. Le style, c’est de la lumière maintenue, mais la maxime, c’est la qualité des ombres fugaces. | | | | |
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| art | | | 1966, 1970, 1988 – les dates de la mort du dernier poète en Russie, en Allemagne, en France. J’ai beau m’extasier devant la merveille de la sauterelle, je ne peux en conclure, en absence de poètes, que « the poetry of Earth is never dead » - J.Keats. Les poètes traduisaient les concepts en rêves ; nos contemporains réduisirent tout rêve – en concept. Ce n’est plus aux mânes ou momies de la défunte qu’on rend hommage, mais à ses images de synthèse. | | | | |
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| art | | | Le chemin menant à la naissance de ton regard poétique : tu ne comprends plus, tu n’entends plus, tu ne vois plus – et tu fais appel au goût (les contraintes de l’esprit) et au toucher (la caresse de l’âme). | | | | |
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| art | | | Chez un poète, le débordement sentimental provoque un appel d’air, un vide verbal, un manque musical qu’assouvissent d’harmonieuses métaphores. | | | | |
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| art | | | En poésie, la cause surgit souvent comme un effet de la forme. | | | | |
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| art | | | L’amour, c’est la caresse par le regard ; la noblesse, c’est la caresse par la hauteur ; l’intelligence, c’est la caresse par la représentation ; la poésie, c’est la caresse par le verbe. « La poésie est l'essai de représenter ce que tentent d'exprimer les caresses »** - Valéry. | | | | |
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| art | | | Je ne pus jamais être éponge ou fontaine. « Le poète est la genèse d’un être qui projette et d’un être qui retient »** - R.Char. Ce que j’absorbe descend dans une sèche profondeur, et ce que j’émets est une haute source, ignorant ses destinées en aval. | | | | |
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| art | | | Poétiser, c’est augmenter le nombre de sens (de chemins d’accès) de tes productions (qui sont des arbres) par l’introduction d’inconnues (variables). Plus tu progresses dans cette direction, plus tu t’approches de la musique, qui est un arrangement de seules inconnues (les constantes ne jouant qu’un rôle instrumental), faisant naître dans chaque écouteur le sens, propre à sa sensibilité et à ses attentes. | | | | |
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| art | | | Le mode discursif, c’est de la transpiration entretenue ; l’inspiration n’est attendue que par l’aphoriste ou le poète. Ton attente déçue, le renversement te menace : « Quand s’en va l’inspiration, arrive la dissertation »* - R.Debray. L’inspiration s’arrête à l’incitation et ne va pas plus loin que les incipits. | | | | |
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| art | | | L’écriture idéale : le chant des mots et l’accompagnement musical des idées – il faut être, à la fois, poète, musicien, philosophe – Nietzsche, B.Pasternak. Les ‘séparatistes’ – la hauteur verbale de Nabokov et la profondeur intellectuelle de Valéry. | | | | |
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| art | | | La tâche la plus noble de la philosophie aurait dû être la traduction en langage poétique de ce qui est grandiose ou mystérieux dans le regard sur la condition humaine. | | | | |
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| art | | | En littérature, l’existence de modèles peut servir de bonne contrainte : leur disparition en poésie ruina cet art ; l’épuisement d’un modèle, comme roman, essai ou critique philosophique, provoqua l’abrutissement des productions devenues anachroniques. L’aphoristique est le seul genre ayant toujours refusé tout modèle. | | | | |
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| art | | | Si la sobriété en poésie est pauvreté (Hugo), le plus riche en ivresses poétiques est certainement Shakespeare. | | | | |
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| art | | | L’aphoristique s’apparente à la poésie ; toutes les deux forment un état pré-idéel ; grosses de pensées, elles ignorent la nature de leurs rejetons, qui seraient musicaux ou spirituels, leur géniteur étant le son ou le sens. Le lecteur en est l’accoucheur. | | | | |
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| art | | | Comment se crée une œuvre pure : la suppression de l’inessentiel (contraintes), les définitions secrètes (la rigueur), le savoir discret (la profondeur ), le ton poétique (la hauteur). | | | | |
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| art | | | L’art est mort. Ou, pour laisser une chance, non artistique mais sociale, à ses héritiers illégitimes – l’art moderne est nul. Après Delacroix – aucun peintre, après Heidegger – aucun philosophe, après R.Char – aucun poète, après Chostakovitch – aucun compositeur. Toutes les (res)sources d’art sont totalement épuisées ; l’avenir appartient aux machines, dans les ordinateurs ou dans les têtes. | | | | |
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| art | | | Dans l’art, le passage du réel au rêve est du même ordre que le passage de la profondeur à la hauteur, de la possession à la caresse, de la marche à la danse, de la parole au chant, de la prose à la poésie. | | | | |
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| art | | | Le sens qui me fait apprécier une écriture d’art – du poème au traité de philosophie - n’est ni l’ouïe ni la vue mais le toucher sublimé, la caresse, inattendue, excitante, évocatrice, grâce à l’esprit qui entretient le silence et les yeux fermés. | | | | |
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| art | | | Le philosophe décompose l’être et son essence, et le poète compose le devenir dans son innocence. Cibles réelles, pour les yeux ; cibles imaginaires, créées par le regard. Armurier ou archer. Le bon archer se moque de la difficulté des cibles et de la continuité du vol ; il se reconnaît dans l’intensité de sa corde. Le commencement est son devenir ; il devient aphoriste des réponses, invitant les activistes à fabriquer leurs propres questions, poursuites et gibecières. | | | | |
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| art | | | Mon ambition : écrire un livre qu’on quitte Poète. | | | | |
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| art | | | L’art parfait, que ce soit la musique ou la peinture, la poésie ou la philosophie, est dans la juste répartition de lumière et d'ombres. La priorité, donnée aux ombres, est signe d’un art sublime. | | | | |
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| de vinci l. | | | La Pittura è una Poesia muta e la Poesia une Pittura cieca.
La Peinture est une Poésie muette et la Poésie une Peinture aveugle. | | |  | |
| | art | | | L'art est musique et regard, et non pas mutisme ou cécité. « Si la poésie est une peinture qui parle, la peinture est une poésie muette » - Cicéron - « Si poema loquens pictura est, pictura tacitum poema debet esse ». La poésie, c'est la peinture qui, en se détachant du bruit d'atelier et du silence de musée, se mettrait à parler en musique (« la poésie est comme la peinture » - Horace - « ut pictura poesis »). Et quand elle est complétée par une philosophie, la hauteur de sa musique s'anime de l'intensité du regard. | | | | |
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| goethe j.-w. | | | Am Ende soll die Empfindung, in der Mitte die Vernunft, am Anfang der Verstand vorwalten.
À la fin doit régner la sensation, au milieu - l'esprit, au début - la raison. | | | | |
| | art | | | C'est le contraire de ce que clame le poète : la sensation le met en mouvement, au milieu gouverne la raison et à la fin, se dégage l'esprit. L'essentiel est toujours joué au commencement. | | | | |
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| joubert j. | | | Le poète s’interroge ; le philosophe se regarde. | | |  | |
| | art | | | L’aphoriste devrait en être la synthèse : ne formuler que des réponses aux questions du poète, réponses dictées par le regard de philosophe. | | | | |
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| schlegel f. | | | Wo die Philosophie aufhört, muß die Poesie anfangen. Poesie ohne Philosophie wird oberflächlich, Philosophie ohne Poesie wird barbarisch.
Là où s'arrête la philosophie, doit commencer la poésie. La poésie sans la philosophie est vouée à la platitude, la philosophie sans poésie - à la barbarie. | | | | |
| | art | | | Toute vraie philosophie a pour commencement et fin - la poésie, c'est à dire l'extraction de musique de toute clameur de la vie. L'une se sert davantage des instruments à vent, et l'autre leur préfère les cordes. La poésie est haute ou elle n'est pas ; la philosophie, qui ne cherche que la profondeur, se retrouve dans la platitude. | | | | |
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| pouchkine a. | | | Пока не требует поэта К священной жертве Аполлон,… …и меж детей ничтожных мира Быть может всех ничтожней он.
Aussi longtemps que le poète N'est appelé auprès d'autels, Parmi la lie de la planète, C'est même lui le plus mortel. | | |    | |
| | art | | | Ne porte donc pas la lumière de poète dans la nuit de la vie. Et ne te sers de tes ailes, dans la bassesse de la vie, que pour cacher tes bosses. | | | | |
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| pouchkine a. | | | Проза требует мысли и мысли, а поэзия, прости господи, должна быть глуповата.
La prose appelle la pensée, la poésie, ma foi, devrait être un peu niaise. | | | | |
| | art | | | Le poète comprend, que, sur son arbre, la mécanique des idées doit être subordonnée à la musique des mots, l'immobilité profonde des racines – au mouvement vers le haut des cimes. Dans la jungle de la pensée, la prose est peut-être un bon botaniste et même un bon guide, mais sa loi, loi de la jungle des mots, est dictée par la poésie. | | | | |
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| pouchkine a. | | | Вдохновение - это умение приводить себя в рабочее состояние.
L'inspiration - savoir se mettre en état de marche. | | | | |
| | art | | | Chez un poète, dès que sa cervelle marche, ses images dansent ; dans son verbe libéré, on entendra son chant libre ; la poésie des défaites naît de la prose des contraintes vaincues. Le bon danseur est un calculateur caché. | | | | |
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| leopardi g. | | | Ond'io, degli astri desioso, al canto Del secolo i bisogni omai non penso Materia far.
Moi, qui aspire aux astres, comment Ferais-je des soucis de ce siècle Matière de mes chants ? | | |  | |
| | art | | | Pour que ce siècle ne soit ni matière ni moteur ni maître, il suffit de ne nommer que les choses sans date et ne dater que les événements sans nom. | | | | |
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| hugo v. | | | Car la poésie est l'étoile, qui mène à Dieu rois et pasteurs. | | | | |
| | art | | | L'étoile désignant le vainqueur, pour que le rimeur ne se trompe pas de timbre ! Et tout cela pour se retrouver nez à nez avec des tyrans et des manants ! Autant rester dans sa propre crèche et en appeler à la résurrection du verbe désintéressé. | | | | |
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| poe e. | | | Romance, who loves to nod and sings, With drowsy head and folded wings.
En acquiesçant s'époumone le poète, Les ailes pliées et le vent dans la tête. | | | | |
| | art | | | Déplier les ailes, en ampleur, et charger la tête, en profondeur, est affaire de la hauteur de ton âme, où ta solitude mène ses dialogues avec le monde. | | | | |
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| baudelaire ch. | | | Le poète est semblable au prince des nuées Qui hante la tempête et se rit de l'archer ; Exilé sur le sol, au milieu des huées, Ses ailes de géant l'empêchent de marcher. | | | | |
| | art | | | Les images d'épicier, les rimes d'instituteur, les pensées de fat – tout pour épater des proustiens ou maurrassiens, repus, sirupeux et huileux. D'après Pouchkine, l'archer, c'est Apollon. Sur le sol, les ailes du poète restent invisibles, ou ne font que cacher ses bosses. Partout est exilé le poète ; « Sur terre, l'étouffe la ceinture céleste ; au ciel - la ceinture terrestre »* - Kafka - « Will er nun auf die Erde, drosselt ihn das Halsband des Himmels, will er in den Himmel, jenes der Erde ». Aux yeux aquilins, flairant les souris cachottières, préfère le regard de chauve-souris, fuyant les nuées trop claires. | | | | |
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| nietzsche f. | | | Poesie - abergläubische Nützlichkeit.
La poésie - nécessité superstitieuse. | | | | |
| | art | | | Ce qui est nécessaire à la superstition (qui est une religion du chœur) est suffisant pour la religion (qui est une superstition du cœur). | | | | |
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| nietzsche f. | | | Der Dichter führt seine Gedanken festlich daher, auf dem Wagen des Rhythmus' : gewöhnlich deshalb, weil diese zu Fuß nicht gehen können.
Le poète mène triomphalement ses idées dans le char du rythme : ordinairement parce que celles-ci ne sont pas capables d'aller à pied. | | | | |
| | art | | | Toute référence aux albatros ou alcyons, en fait d'élégance, est une esquive. La poésie doit donner des ailes et non pas être portée par elles. Mais quand un poème ne fait que marcher, c'est qu'il perdit le rythme de la danse. Les idées sont peut-être un livret de ballet, ses parures et ses décors, mais le poème, ce sont les corps exaltés. | | | | |
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| rimbaud a. | | | Le poète épuise en lui tous les poisons, pour n'en garder que les quintessences. | | | | |
| | art | | | Du feu et de l'eau, de la terre et de l'air, il arrive à la cinquième essence, la quintessence de tout, l'homme ! | | | | |
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| rimbaud a. | | | Le poète est voleur de feu. | | | | |
| | art | | | Il est plus près du Trismégiste que de Prométhée, du mystère hermétique que du problème prométhéen. Ce sont ses verbes ardents qui font penser au feu volé. Il est plus attiré par la lumière, pour mieux projeter ses ombres. | | | | |
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| mallarmé s. | | | La poésie est une expression de la pensée, entre la langue parlée et la musique. | | | | |
| | art | | | Chacun porte en soi une corde poétique : le créateur-esprit souffle le thème et la mesure et choisit les instruments, l'âme y introduit la mélodie et fournit l'interprète. Quand l'âme est poétique, l'interprétation se fait souffle-à-souffle. Et si une pensée naît, incidemment, de la poésie, ou de la musique, c'est par un effet de bord d'une traduction mot-à-mot. Dans la langue originaire, la pensée est l'invité de dernière minute. | | | | |
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| mallarmé s. | | | Le poème est un mystère, dont le lecteur doit chercher la clef. | | | | |
| | art | | | Le mauvais lecteur prend la porte du mystère pour celle des solutions. Le sésame, chiffré par le serrurier mystérieux, appartient à la bouche et non pas à la serrure problématique. Je préfère les poèmes qui sont eux-mêmes des clefs de virtuose, auxquelles je dois chercher des serrures, décorant mes ruines. | | | | |
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| mallarmé s. | | | Au contraire d'un numéraire représentatif, le dire - avant tout, rêve et chant, - retrouve chez le Poëte sa virtualité. | | |    | |
| | art | | | Rêver et chanter les valeurs, dont on ne veuille ni traduire ni dévoiler le vil prix. | | | | |
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| tagore r. | | | L'ambition de la religion du poète n'est pas de dompter l'Infini pour des fins domestiques. Elle est la musique, qui nous distrait de nos pensées. | | | | |
| | art | | | Le poète serait donc ce fakir solitaire, devant un cobra sans fin, en train d'extraire de sa flûte les mélodies, qui projetteraient le reptile le plus haut possible. | | | | |
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| suarès a. | | | Tout vrai poète est un Croisé. Il s'agit de reprendre le Saint Sépulcre aux infidèles, aux gens de la horde, de lettres et de métier. | | | | |
| | art | | | Les reliques du poète sont hors tout flacon, invisibles comme l'ivresse. Là où la horde, lettrée et professionnelle, s'installe, aucune Résurrection n'est à attendre. Le poète ne croit qu'en furtives Annonciations, et même là, après toute visitation de l'ange, il doit se garder de ne pondre qu'un œuf. | | | | |
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| valéry p. | | | Dans tel poème, je n'ai pas voulu dire mais voulu faire, et ce fut l'intention de faire qui a voulu ce que j'ai dit. | | |   | |
| | art | | | Ceux qui ont beaucoup de choses à dire, le plus souvent, ne savent pas faire ; le désir de faire ne se traduit dans un dit original que par un don et par un goût. Et le prosateur et le poète sont travaillés par les appels langagier et mental, par la messagerie et par le message, mais le premier veut faire son message, en pensant commander aux mots, tandis que le second fait son message, en se laissant guider par des sons, images, intuitions. « Écris ce qui se fait et non pas ce qui se dit » - Pavese - « Conta quello che si fa, non che si dice ». | | | | |
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| valéry p. | | | Idée poétique est celle qui, mise en prose, réclame encore le vers. | | |    | |
| | art | | | La prose est modération en sons ou en ferveurs ; la poésie est leur exacerbation. L'élan sans musique, la mélodie sans essor nous rappellent trop la vie difforme. | | | | |
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| valéry p. | | | Est poète celui à qui la difficulté inhérente à son art donne des idées et ne l'est pas celui auquel elle les retire. | | |  | |
| | art | | | Le premier, en divaguant, est surpris par ces Visitations non annoncées, le second prend de vagues Annonciations pour de vrais miracles. | | | | |
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| valéry p. | | | Subordonner les œuvres à ce qui produit les œuvres et ce qui produit les œuvres à ce qui est capable de les produire. | | |    | |
| | art | | | Cette hiérarchie subordonne le Père et le Fils au Saint-Esprit, le créateur et l'inspirateur - au poète ! Dans l'œuvre ne compte que la face musicale : l'âme du compositeur et ses notes. | | | | |
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| valéry p. | | | L'auteur se sent être tout ensemble source, ingénieur et contrainte. | | |     | |
| | art | | | La source est le mystère du premier pas, l'ingénieur agence l'enclenchement des pas successifs, les contraintes en déterminent la cadence ou la palpitation. L'oreille reconnaissante, l'oreille concentrée, l'oreille recueillie. On voit, que c'est un poète qui parle et s'écoute. | | | | |
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| cocteau j. | | | La poésie n'est pas évasion mais invasion. | | | | |
| | art | | | On ne s'évade pas d'une tour d'ivoire envahie par des fantômes ; on veut devenir fantôme soi-même. | | | | |
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| heidegger m. | | | Zeigt sich ein Pfad, der in ein Zusammengehören des Dichtens und des Denkens führt ?
Où es-tu, chemin de la rencontre du poème et du théorème ? | | | | |
| | art | | | Ensemble, on ne peut que les lire. Une fois clivés, le poème se danse en pointillés d'images ; le théorème se condense en un point d'ancrage. Ton poème hors chorales vaut mieux que les théorèmes de morale (Spinoza et Hobbes). | | | | |
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| pasternak b. | | | Если Лермонтов писал кровью, Гоголь - слезами, Толстой - краской, Салтыков-Щедрин - желчью, то Достоевский писал чернилами. Профессиональность его прозы.
Lermontov écrivait avec du sang, Gogol avec des larmes, Tolstoï avec de la peinture, Saltykov avec de la bile, Dostoïevsky, lui, écrivait avec de l'encre. Le professionnalisme de sa prose. | | |   | |
| | art | | | Les mots ailés, plus fidèlement que les tripes, portent nos larmes et maintiennent le discours au stade d'un livre vivant, d'une belle urne, d'un durable écho. « Le sang de mon esprit, c'est ma langue » - Unamuno - « La sangre de mi espíritu es mi lengua ». La littérature moderne s'écrit exclusivement avec du solide. L'avantage de tout liquide est de savoir épouser la forme des plus beaux récipients : livre, urne, écho. | | | | |
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| pasternak b. | | | Поэзия посвящена слушанью жизни и женщины в глубочайшей их первопородности.
La poésie est le penchant pour la vie et pour la femme, dans ce qu'elles ont de pur-sang. | | |    | |
| | art | | | Le racisme des formes poétiques se concilie difficilement avec le métissage des fonds. Le pur-sang relève du mystère ; le quarteron le brise en problème ; et les sans-pedigree se banalisent en solutions. Dans la vie et dans la femme, entendre la musique primordiale, à travers le bruit et le papotage difforme, - est une tâche du poète. | | | | |
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| pasternak b. | | | Поэзия - высота, которая валяется в траве ; надо только нагнуться, чтобы её увидеть.
La poésie est la hauteur cachée dans l'herbe ; il suffit de s'incliner pour s'en apercevoir. | | |  | |
| | art | | | Dommage que le Seigneur n'eut pas la même lucidité : « Lève les regards vers les cieux et compte les étoiles » - les hommes désapprirent à baisser les yeux et s'adonnèrent au calcul, et non pas de ce qui fait briller, mais de ce qui brille. Plus bas sont mes yeux, plus haut est mon regard. Dieu est recherché près des autels ou des bibliothèques, tandis qu'il y a plus de chances qu'Il se manifeste dans l'herbe. | | | | |
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| mandelstam o. | | | Поэт бросает в океан запечатанную бутылку с именем своим и описанием своей судьбы.
Le poète jette à l'océan la bouteille cachetée, qui renferme son nom et le récit de son aventure. | | | | |
| | art | | | Les récits s'écrivent toujours dans une platitude silencieuse, et les aventures n'en apportent que du bruit. Il aurait mieux valu, que, dans cette bouteille, on trouvât la musique, musique née de l'angoisse de la profondeur océanique et la joie de la hauteur astrale, musique qui avait lié au mât le navigateur-poète. | | | | |
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| tsvétaeva m. | | | Моим стихам, как драгоценным винам, наступит свой черёд.
Mes poèmes, tels ces vins précieux, se bonifieront avec le temps. | | | | |
| | art | | | Même les maîtres intemporels, en désespoir de cause, se remettent au temps : « Le temps rend meilleurs les poèmes comme les vins » - Horace - « Si meliora dies, ut vina, poemata reddit » ! Sois prêt à jeter à la mer ta meilleure bouteille, avec ton meilleur poème, - une âme à sauver plutôt qu'une sève à aimer. | | | | |
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| benjamin w. | | | Arbeit an einer guten Prosa hat drei Stufen : eine musikalische, auf der sie komponiert, eine architektonische, auf der sie gebaut, endlich eine textile, auf der sie gewoben wird.
Une bonne prose naît en trois étapes : la musicale, où elle est composée, l'architecturale, où elle est bâtie, la textile, où elle est tissée. | | |  | |
| | art | | | Une bonne prose devrait ressembler davantage à la vie qu'à l'usine. À un arbre qu'à un produit. Sur tes chaînes de production, naissent des avortons ne décorant que des arbres généalogiques. | | | | |
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| nabokov v. | | | Я мыслю как гений, пишу как посредственный писатель, говорю как дитя.
Je pense comme un génie, j'écris comme un écrivain médiocre, je parle comme un enfant. | | | | |
| | art | | | On reconnaît, là-dessus, surtout un homme sans ailes. Le poète parle comme un orateur médiocre, écrit comme un génie et pense comme un enfant. | | | | |
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| nabokov v. | | | In a work of art there is a kind of merging between the two things, between the precision of poetry and the excitement of pure science.
Dans une œuvre d'art il y a une sorte de fusion entre deux choses : la précision de la poésie et la fièvre de la science pure. | | | | |
| | art | | | D'où elle tient le mètre et l'intensité. On en intervertit les sources et l'on obtient du journalisme. | | | | |
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| char r. | | | Le poème est un amour réalisé d'un désir demeuré désir. | | |  | |
| | art | | | La poésie est donc un désir réussi de figer l'émotion première. La poésie est l'art de faire durer une intensité première et initiatique. | | | | |
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| blanchot m. | | | Le poème est un voile, qui rend visible le feu. | | |  | |
| | art | | | Cette obscure clarté, amie du bon regard ! Ce fond inaudible, d'où jaillit la mélodie. La vie serait un feu, dont la musique est un voile. Sans ce voile, le feu n'est que brûlure. Grâce à ses ombres, le poème en fait deviner aussi une lumière. | | | | |
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| foucault m. | | | La véritable rupture a lieu entre description et poésie. | | |    | |
| | art | | | Quand on a expurgé une œuvre de descriptions, ce qui reste devrait être de la poésie. C'est pourquoi, après le filtrage de vos livres, je me retrouve les mains vides. « Écrire n'est pas décrire, peindre n'est pas dépeindre »*** - G.Braque. | | | | |
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| baudrillard j. | | | L'extase poétique du langage correspond à la phase libertine d'une sexualité sans reproduction. | | | | |
| | art | | | Le corps désiré par le poète est le mot. Et sa noblesse est sa meilleure caresse. | | | | |
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| cité | | | Tant qu'on avait besoin de pilotes et de timoniers, le poète, subrepticement, en profitait, en offrant ses services en mer de l'Étrange ou aux passages infestés de sirènes. Mais aujourd'hui, où toute embarcation est insubmersible, où toute cargaison flotte et toute profondeur est bien sondée, où toute Fata Morgana est assagie et tous les mats portent des pavillons victorieux aux couleurs de Plutus, - le poète ne peut prétendre qu'au rôle d'un passager clandestin. | | | | |
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| cité | | | Le communisme ne peut être désiré que par des poètes, imposé - que par des assassins, maintenu - que par des débiles. | | | | |
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| cité | | | Le chaos d'une âme barbare et l'harmonie d'une âme poétique, se sentent offensés par la règle démocratique. Le démocrate de raison met dans le même panier la barbarie et la poésie ; par exemple, il pense que les plus grandes calamités du siècle dernier ont pour origine une barbarie - la soif de pouvoir, l'intolérance, la brutalité – tandis que ce fut bien une poésie - la grandeur, le déni de la force marchande, la vision eschatologique de l'homme. | | | | |
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| cité | | | Dans la réussite, les savants d'antan se retrouvaient en compagnie des poètes. Aujourd'hui, dans celle des managers et des sportifs. Aujourd'hui, la spéculation scientifique éloigne de la culture aussi sûrement que la spéculation immobilière. | | | | |
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| cité | | | La tyrannie se faufile à travers la prétention de l'incapable (doux rêveurs, assassins ou poètes) d'imposer l'illisible (la charité, la noblesse). Le capable (disciple d'Hermès) l'évince dans une émulation transparente arbitrée par la foule. | | | | |
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| cité | | | Plus les hommes s'agitent, plus ils deviennent libres. Plus l'homme s'agite, et plus il est esclave. Le tumulte chasse le poète : du forum - dans le premier cas, de ton propre cerveau - dans le second. | | | | |
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| cité | | | Tout regard sur le nazisme ou le stalinisme, qui n'y décèle pas une part du lyrisme allemand ou russe et tente de les réduire aux tentations totalitaires, est creux. Le ressort commun de ces deux monstres est une tentative pathétique de substituer au mesquin le grandiose. Une passion, pas une structure. Qui fait monter Wagner et Bakounine, en 1848, sur le même côté des barricades. | | | | |
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| cité | | | Dès qu'on libère l'homme de ses attaches nationales, pour le faire adhérer à l'universalité, il ne se précipite pas sur la poésie de ses voisins, il a hâte de s'attacher à la seule loi vraiment universelle, celle du marché. | | | | |
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| cité | | | Votre infâme inégalité matérielle engendre votre infâme égalité des goûts : vos poètes sont indiscernables des épiciers. L'aristocratie aurait plus de chances parmi l'égalité matérielle, où le goût du poème ne devrait rien à la graisse du repu ni au fiel du raté. « La racine et la source de l'amour s'appelle Égalité »* - Maître Eckhart - « Die Wurzel und die Ursache der Liebe ist die Gleichheit ». | | | | |
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| cité | | | Mon sens de l'universalité : je suis sur ma planète, quand je suis avec un poète de Moscou, avec un étudiant de Marbourg, avec un félibre de Provence, avec un pope d'Athos, avec un lazzarone de Naples, avec une guapa d'Estrémadure. Plus je monte vers Bruxelles, Hong Kong ou New York, plus je me sens extraterrestre. | | | | |
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| cité | | | Le triomphe de la vérité, le déclin des utopies - les premières raisons du règne actuel de la grisaille dans les têtes. L'imposture des hommes du rêve, aspirant à plus de fraternité, de compassion, d'émotions, est définitivement balayée par la déferlante bien justifiée des hommes d'action, clamant le culte du terrain et le mépris de la hauteur. L'acte rapporte, le rêve coûte. Pour la première fois dans son histoire, l'humanité est orpheline de ses poètes. | | | | |
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| cité | | | Malraux vit juste, en prédisant au XXI-ème siècle un mainstream religieux (avec les dieux réintégrés), mais il ne pouvait pas se douter de sa vraie raison – la désintégration des poètes, la sécularisation des penseurs, la perte de vocation des martyrs. Le rouge au front, on se jettera dans les bras du Pape, du Dalaï-Lama, de l'Ayatollah, en fuyant le seul occupant de la scène publique - le marchand. Ou, tout au contraire, on congédiera les héritiers de Sabaoth, du Bouddha et de Lao Tseu, pour adhérer, conscience en paix, au seul dieu qui ait réussi, à l'Hermès des marchands. La seconde issue est plus probable. | | | | |
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| cité | | | La démocratie, c'est la littéralité, la présentation juridique évinçant la représentation lyrique, la critique algorithmique se passant de la topique rythmique - elle est une barbarie glacée du robot. Faut-il pour autant, prôner la barbarie chaude des bêtes pour sauver l'art ? Nos veines coupées appellent la tiédeur liquéfiée plutôt que les brûlots pétrifiés. | | | | |
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| cité | | | Il y a très peu de choses, sur lesquelles le poète ait un avis ; le propre des moutons et des robots est d'en avoir un sur tous les sujets, y compris la bonté, la fraternité, l'amour ou le rêve. La fin de l'Histoire fut signée le jour, où leur avis la-dessus se mît à peser plus que celui du poète. | | | | |
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| cité | | | De la servitude à la liberté : l'absence de choix (mouton), les choix imposés (esclave), les choix calculés en fonction du contexte (robot), les choix atteints depuis le degré zéro de l'existence, de la création, du désir, du goût. Ce niveau primordial surgit à l'endroit, où la croyance se substitue à la raison, il n'est donc pas vide, il est ce « bercail poétique, où les rêveries remplacent la pensée, où les poèmes cachent les théorèmes »* - Bachelard. | | | | |
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| cité | | | On s'adresse à la grandeur, à la pureté, à la poésie de l'homme - on arrive à la tyrannie du goujat, à la cruauté et à l'obscurantisme ; on se tourne vers le consommateur et vers le contribuable - une démocratie, tolérante et éclairée, s'ensuit, sans aucun effort de propagande. Voilà pourquoi tout théâtre, aujourd'hui, est théâtre de boulevard, tout livre - reflet de la gazette, tout rêve - traduit immédiatement en chiffres. | | | | |
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| cité | | | La démocratie efface deux crispations, qui alimentaient la poésie : le faible défiant le fort, et le pur écartant l'impur. « La démocratie tarit beaucoup de vieilles sources de la poésie »** - Tocqueville. Ce thème même, le tarissement, en est pourtant une nouvelle source. Toutefois, à l'époque du vers libre, hélas, aucun esclavage passionnel, cet attribut de la poésie, ne s'ensuivrait. | | | | |
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| cité | | | La grande chance de la démocratie, en France et en Angleterre, fut le positivisme philosophique, qui régnait dans la plupart des têtes pensantes ; toute démocratie, qui veut survivre, devrait se donner pour tâche prioritaire la détection à temps d'un nouveau Nietzsche, B.Croce, Ortega y Gasset, Berdiaev, pour le mettre à son service ; la place d'un lyrisme philosophique est dans un salon, un sous-sol ou une ruine, jamais - sur une place publique. | | | | |
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| cité | | | Le révolutionnaire est un poète, il lui faut des noms - du vent, du sang, du gang. Le conservateur est un homme d'action, il lui faut des verbes ; il ment, il tend, il vend - il ment au cœur, il tend vers la raison, il vend l'âme. | | | | |
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| cité | | | Un silence écrasant, étouffant, répugnant, ce silence des politiciens ou des intellectuels d'aujourd'hui sur ce que le monde devrait être ; le déferlement du réel, c'est à dire du marchand, dans toutes les sphères, où, jadis, se croisaient des idées, des utopies ou des rêves ; à la mort du poète, les jurés moutonniers interprétèrent correctement son testament, en léguant tous ses biens au robot. | | | | |
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| cité | | | L'émancipation de la femme eut pour conséquences la disparition de tout esprit galant ou chevaleresque chez l'homme et le changement d'organe de communication chez la femme - le cœur brûlant passa le flambeau à la tête calculante. « Les femmes sont faites pour commercer avec nos faiblesses, avec notre folie, mais non avec notre raison »** - Chamfort - la force et le bon sens du boutiquier eurent raison de la faiblesse du poète et du chevalier. | | | | |
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| cité | | | Le pouvoir des marchands, tout naturellement, a la tendance de devenir pouvoir des experts, mais le pouvoir des artistes, inévitablement, se mue en pouvoir des ignares. Ce n'est pas aux musiciens d'appeler le peuple dans des salles de concert, mais aux imprésarios. « Les compositeurs, avec leur nature des poètes, ignorent la justice de la Muse » - Platon. | | | | |
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| cité | | | Si vous voulez une humanité, tenant au pur ou au fraternel (ces deux hypostases politiques du sacré), à la grandeur d'âme, à la générosité du cœur, à la noblesse d'esprit, le passage par des camps de concentration est inévitable - telle est la terrible leçon du XX-ème siècle, qui fait de chacun de nous - un partisan inconditionnel du lucre comme du seul appât non sanguinaire. Combien de siècles faudra-t-il attendre, avant que l'homme-consommateur et l'homme-contribuable redécouvrent l'homme-saint, l'homme-héros, l'homme-frère ou l'homme-poète ? | | | | |
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| cité | | | La tyrannie réveille nos sentiments poétiques, héroïques, épiques ; la démocratie nous en fait rougir et les endort. « La démocratie, c'est le désespoir de ne plus avoir de héros pour te gouverner et la satisfaction de pouvoir t'en passer » - Carlyle - « Democracy means despair of finding any heroes to govern you, and contented putting up with the want of them ». La tyrannie, c'est le désespoir ou le dégoût de subir des héros, qui me guident, tandis que je ne suis tenté par aucun chemin. | | | | |
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| cité | | | Une nation, qui s'enivre de la poésie, est une proie désignée des sobres tyrans : jamais on ne porta autant aux nues Schiller et Pouchkine que sous Hitler et Staline. La place centrale qu'occupe la comptabilité, dans les têtes des hommes, est la meilleure garantie du progrès de la tolérance et de la douceur des mœurs. | | | | |
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| cité | | | Dès qu'un régime politique se détourne du réel, pour porter aux nues des chimères, il tourne à la dictature. Le discours totalitaire est lyrique, celui de la démocratie est prosaïque, atteignant l'hypocrisie et/ou le cynisme, qui prouvent un contact avec la réalité. La dictature ne peut être qu'héroïque ou épique, c'est-à-dire n'être que hors de la réalité. | | | | |
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| cité | | | On sait que les meilleurs patriotes peuplent les plus méchants pays. « Le patriotisme, ce dernier refuge des crapules » - S.Johnson - « Patriotism is the last refuge of a scoundrel ». Au pays où il n'y avait pas de liberté, on chantait : « Où encore la liberté imprègne ainsi les hommes » - « где так вольно дышит человек ». Le pays, où il n'y eut jamais de rêves, est appelé « le plus grand des poèmes » - W.Whitman - « The US are the greatest poem ». Les cerveaux cosmopolites vainquirent les cœurs prosélytes. L'amour de ta patrie est l'amour de ton enfance, et si l'horreur de l'âge adulte ne l'attise pas, il tiédit. | | | | |
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| cité | | | L’universel n’est pas unidimensionnel ; ses versions s’adressent aux moutons, aux robots, aux poètes, et ses valeurs seraient exprimées respectivement, en nombres, en algorithmes, en rêves. Dans la sphère politique, le communisme entraîna dans sa chute toute universalité poétique ; le mouton et le robot s’en réjouirent. | | | | |
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| cité | | | Depuis trois mille ans, un culte de la sagesse, poétique ou scientifique, s’opposait à la vulgaire domination de l’argent. Des idées, civiques, théologiques, philosophiques, politiques, exerçaient un pouvoir d’attraction, modérant la tyrannie mercantile. Mais la Cité céda à la Bourse, Dieu fut proclamé mort, la fraternité se limita à l’art culinaire. Le dernier coup à l’humanisme fut porté par l’écroulement de l’URSS, enterrant l’idée communiste. Toute verticalité s’effondra ; une immense horizontalité règne sur les forums et dans les têtes. | | | | |
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| cité | | | Je ne suis guère inquiet pour l'avenir paisible et moutonnier du monde, à cause de ce signe qui ne trompe pas : l'ironie disparût de la scène publique. Rappelez-vous que l'ironie ludique précéda immédiatement la révolution française, et l'ironie poétique – la révolution russe. | | | | |
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| cité | | | On garde sans mal un ton tragique, tant qu'on n'est pas monté sur sa première barricade. Après, on sombre dans l'enflure du fait divers. Le combat cessa entre le style racinien et le style journalistique. Racine n'est plus en vogue ; le journaliste n'a plus de rivaux : « Le poète et le philosophe finiront par se mettre sur la voie journalistique » - Musil - « Der künftige Dichter und Philosoph wird über das Laufbrett der Journalistik kommen ». | | | | |
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| cité | | | La démocratie est la sobriété de pouvoir. La tyrannie en est l’ivresse, ce qui met sous la même bannière les poètes, les sans-abri, les voyous et les tortionnaires. | | | | |
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| cité | | | Nous nous débarrassons, de plus en plus, de drapeaux et de cocardes. Les enseignes immaculées des marchands leur succédèrent, en apaisant nos inappétences et nos consciences. Le drapeau souillé, au moins, avait le mérite de nous rappeler l'existence d'une honte à boire. | | | | |
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| cité | | | Le malheur des modernes est de naître déjà libres, ce qui les prive de la joie de découvrir ce qu'est la liberté, même imméritée, même sans les fers. C'est le bronze, autour du cœur, et non plus le fer, autour des mains, qui empêche l'homme de palpiter, libre. La liberté vécue comme un poème épique et non pas comme un théorème juridique. | | | | |
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| cité | | | Le bon citoyen : renvoyer le poète aux combles, le philosophe - aux souterrains, l'aristocrate - aux châteaux en Espagne, et appeler de ses vœux sincères, que le goujat envahisse la rue le plus souvent possible et que le boutiquier veille sur le bonheur de la cité. | | | | |
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| cité | | | Aujourd'hui, les révoltes les plus bruyantes ne valent même pas une chronique de faits divers. « À défaut de génie, c'est la révolte qui dicte le vers » - Juvénal - « Si natura negat, facit indignatio versum ». Le goût, c'est de savoir quelle révolte vaut un vers. Le poète né est irascible, sans attendre des défis (« genus irritabile vatum » - Horace). Mais à défaut de génie, c'est à dire de regard, il ne reste que le bêlement d'incompris. | | | | |
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| cité | | | L'aveu de défaite anime le poète et renforce le politique. Le vaincu, c'est l'homme, c'est-à-dire ses faits et idées. La poésie et la politique, ce sont des triomphes, respectivement, triomphe de l'illusion et triomphe de la réalité. | | | | |
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| cité | | | Athènes et Descartes doivent être remerciés pour avoir introduit deux grands principes : la liberté dans la cité et le système dans la philosophie, leurs valeurs sont indubitables. Ensuite, les héritiers épigones les mettent en pratique : les politiciens fondent tout sur le commerce et les impôts, et les philosophes – sur le savoir et la vérité. Le parcours est rarement d'accord avec la source. Ne gardent un contact avec les commencements que les adeptes de la grandeur ou de la poésie, de Gaulle ou Nietzsche. | | | | |
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| cité | | | Vos poètes libres produisent de la poésie d'esclaves. Je préfère une poésie en fers à leurs proses sans vers. | | | | |
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| cité | | | La maturité politique : se trouver, un jour, du côté du censeur ou de la matraque. La maturité lyrique : savoir boucher le cerveau et faire travailler l'oreille. La maturité spirituelle : fêter, un jour, une défaite. | | | | |
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| cité | | | La dégringolade du débat public : de la liberté de croire, à la liberté de voter et à la liberté d'entreprendre – les enjeux, jadis mystiques et politiques, devinrent exclusivement économiques. Les comptables évincèrent les poètes et les tribuns. | | | | |
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| cité | | | L'intellectuel européen rêve d'un mouvement social, qui incarnerait ses idées. Et il pense servir la vérité. L'idée n'est intellectuelle que si elle renonce à son incarnation et se contente de réveiller des consciences. L'ingénieur ou l'épicier servent certainement mieux la vérité que l'intellectuel. L'intellectuel est celui qui est sensible à la hauteur des vérités et aux roueries des mensonges : « Nous, entachés de poésie, maraudons de chétifs mensonges sur des ruines »** - Chateaubriand - comment s'appelle le mensonge des véridiques ruines ? - château en Espagne ! | | | | |
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| cité | | | La sobriété démocratique n'inspire pas le poète ; il est emporté par une ivresse despotique. Et la révolution le laissera dans un cachot, dans une nausée, dans un suicide bien réels et horribles. Revenu, par chance, à la démocratie, il se mettra à inventer des cachots, des nausées, des suicides de pacotille. | | | | |
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| cité | | | La poésie n'a pas sa place dans les affaires publiques ; tout y doit être traité prosaïquement, pour empêcher tout prurit héroïque ou utopique se matérialiser dans un massacre. C'est pourquoi à la liberté des fiers (déjà atteinte) et à la fraternité des nobles (hors de notre atteinte) je préfère l'égalité des humbles (à portée de nos bourses) comme le premier souci. | | | | |
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| cité | | | Les hommes nobles, dans leurs recherches de la hauteur, sont souvent attirés et induits en erreur par l'ampleur des actes des princes de ce monde. À la fin, les défauts des cervelles et des bras de ceux-ci, près des horizons, sont pris pour la trahison du firmament des âmes de ceux-là. Platon, Gracián, Machiavel, R.Debray, dans leurs récits du réel politique, ne nous apprennent rien, leurs chants de l'irréel poétique gardent toute leur rafraîchissante valeur. Ils eurent des rêves, résistant à toute épreuve par l'ingrate et décevante action. | | | | |
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| cité | | | L'homme oublia le bonheur irresponsable et fou, que la nature lui prépare ; il devint sage et responsable de sa seule fonction sociale, qui le déprave et rend misérable (Rousseau) ; il oublia ce que c'est que la nature. Même la poésie, aujourd'hui, est artificielle ; pourtant, encore tout récemment, « la philosophie ou la poésie furent, face à la vie, des attitudes dictées par la nature » - Chafarévitch - « Философия или поэзия - это модель крестьянского отношения к жизни ». | | | | |
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| cité | | | Les plus nobles rebelles et les meilleurs rêveurs sont certainement derrière nous ; le futur appartient aux gestionnaires. Plus de révolution possible, puisque toute poésie est morte. « La révolution ne peut tirer sa poésie du passé, mais seulement de l'avenir » - Marx - « Die Revolution kann ihre Poesie nicht aus der Vergangenheit schöpfen, sondern nur aus der Zukunft ». | | | | |
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| cité | | | Les passions, la première vertu dans l'homme, le premier vice dans la cité. « La morale élève les civilisés à n'avoir point de passions, à n'aimer que le bien du commerce, mœurs fort commodes pour les épiciers »*** - Ch.Fourier. Aujourd'hui, toutes les phalanges, de celle des poètes à celle des topologistes, arborent la morale du vainqueur, de l'épicier. | | | | |
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| cité | | | Chez les hommes, il existent deux oppositions, une profonde - entre les forts et les faibles, et une haute – entre la force et la faiblesse, à l'intérieur de chaque individu. La démocratie amortit et adoucit la première et exacerbe la seconde. La faiblesse humaine, ce sont les rêves - le Bien, l'amour, le lyrisme, et la force humaine, c'est la réalité - le calcul, le savoir, la responsabilité. Le culte de la force réelle tua le rêve. | | | | |
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| cité | | | Ne te chagrine pas trop, que le Dichter s'érigea en Richter (poète-juge) ; console-toi, que le Henker se recycla en Denker (bourreau-penseur). | | | | |
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| cité | | | L’homme de nature est fait pour guetter, chasser, dévorer ; des mutations par la culture lui apprirent à légiférer, à voter, à consommer. Seuls les solitaires, aux appétits et goûts immatériels, se découvrent des ailes invisibles, arrêtent de ramper et cherchent à voler. « Il en est si peu qui savent qu’ils ont des ailes et sont faits pour voler » - Grothendieck - non, les ailes ne poussent que dans l’imagination des poètes, l’humanité prosaïque, ignorant les rêves, en est dépourvue. | | | | |
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| cité | | | Plus on se méfie des rêves de Th.More et plus on se fie aux calculs d’A.Smith, plus assurés sont le progrès économique et le déclin éthique ou poétique. « La race la plus stupide et immonde est celle des marchands » - Érasme - « Est omnium stultissimum et sordissimum negotiatorum genus ». Au pays du robot infaillible, l’intelligence est sans importance et la noblesse – sans pertinence. | | | | |
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| cité | | | La démocratie nous libère de l’Horrible et fait du Vrai (de la Loi) la seule nécessité de nos échanges ; le Beau en dévient superflu ; les rencontres de l’Horrible et du Beau, ces chantiers de l’art poétique, deviennent impossibles. La tyrannie, elle, est faite de l’Horrible qui réveille l’appétit du Beau. | | | | |
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| cité | | | La liberté n’est plus à défendre, ce qui est une des raisons d’installation du robot dans les têtes démocratiques. Jadis, on était homme, dans la mesure où l’on prenait part à la liberté, et c’étaient des héros, des poètes, des rebelles ; aujourd’hui, ce sont des cambrioleurs, des kamikazes, des fraudeurs. | | | | |
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| cité | | | Le prestige du politicien français fut dû à la nudité solennelle des mots justice et liberté, non accompagnés de qualificatifs prosaïsants et dont se gargarisaient une gauche pseudo-généreuse et une droite pseudo-émancipatrice. L’Union Européenne, en ne parlant que de la justice sociale et de la liberté économique, dévoila la nudité de la royauté politicienne et provoqua la déchéance du politique au profit de l’économique. | | | | |
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| cité | | | Les élites se maintenaient grâce aux poètes et aux philosophes qui en constituaient la quintessence ; leurs valeurs furent inaccessibles aux ploucs, ce qui en empêchait l’invasion de la scène étroite et discrète. Mais depuis que les élites modernes ne comprennent que des journalistes et que la scène élective devint scène collective, l’élite et la masse devinrent indiscernables. « L’élite disparaîtra, quand sa pensée aura pénétré le corps du nombre » - A.Suarès. | | | | |
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| cité | | | Dans l’immense majorité des cas, les actes de bravoure ou de grandeur politique sont fruits de l’imagination gratuite des tragédiens ou des commentateurs (la naissance de poèmes suit la même trajectoire). Corneille appelait ses tragédies - comédies héroïques, Tchékhov aurait dû appeler les siennes – comédies fatidiques. | | | | |
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| cité | | | Ils pensent, que le chemin le plus sûr vers la liberté, c'est l'ordre, et que la servitude est au bout du désordre. En cela, les caporaux et les poètes sont du même côté : l'Église sans Dieu vaut mieux que Dieu sans l'Église. Toutefois, l'ordre n'en est que le père adoptif, la justice, la mère, ayant péché avec l'humanisme, récemment décédé et marquant ainsi l'exorde d'un nouveau Moyen Âge. | | | | |
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| cité | | | Je ne porte en moi ni l’indignation ni la haine ; je ne pourrais donc me réclamer ni de la gauche ni de la droite. Les sentiments, qui me fréquentent le plus, ce sont l’ironie et la honte, ce qui me rapproche des aristocrates, des moines, des poètes – bref, des hommes fuyant tout clan, des anachorètes. | | | | |
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| cité | | | J’eus des rapports assez étroits et confiants avec deux hommes, ayant exercé la même fonction de conseiller politique auprès de Mitterrand et de Gorbatchev, les plus fermes et les plus débonnaires des chefs d’état dans l’histoire de leurs pays, deux fossoyeurs de l’idée socialiste, l’un par la tentative de traduire une belle théorie en pratique prosaïque, l’autre – de traduire en théorie lyrique une pratique abjecte. | | | | |
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| cité | | | La justice, la loi, le bien-être matériel, ce sont des lumières, rendant inutiles, superflues les ombres qui furent la demeure préférée de la poésie, voire de l’art tout entier. La limpide raison économique dicte, désormais, l’évolution des prix des ouvrages d’un art agonisant, et l’on ricane des valeurs romantiques d’antan. | | | | |
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| cité | | | La liberté politique est une valeur prosaïque et l’on la conquiert en partant de la liberté d’expression et de la liberté du commerce. Érigée en valeur poétique (Étoile d’un bonheur enchanteur - Pouchkine - Звезда пленительного счастья), elle restera inaccessible à vos ailes, rognées par des tyrans. | | | | |
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| cité | | | Le vrai patriotisme commence par l’éviction de l’État du cercle de nos engouements aveugles ; il s’adressera à la langue, aux paysages, aux sourires, aux châteaux, aux poètes, aux savants, à la fraternité. Seuls les lourdauds administratifs commencent leurs émois par l’État : « Le patriotisme se fonde sur la conscience de l’absolu de l’État » - Hegel - « Der Patriotismus gründet sich auf das Bewußtsein der Absolutheit des Staats ». | | | | |
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| cité | | | La chute du prestige de l’artiste (du poète au philosophe) est le même symptôme principal, annonçant et l’écroulement crépusculaire de l’Antiquité aristocratique et l’hiver thermonucléaire qui clôturera notre époque démocratique. | | | | |
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| doute | | | L'esprit a deux fonctions opposées, une ironique - égaliser, et une intime - distinguer. L'obscurité sans poésie, jetée sur deux objets, et qui les égalise, n'est pas ironique. Il faut chercher un haut angle d'éclairage, qui fait coïncider les ombres. L'obscurité peut servir de fond, pas d'avant-scène. | | | | |
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| doute | | | Le choix entre clair et obscur est rare. Le choix beaucoup plus fréquent et sérieux est entre ce qui s'accorde avec ma musique intérieure et ce qui fausse ses notes. Et tout n'est pas perdu pour Mozart : « Je ne sais pas écrire poétiquement ; je ne peux pas produire des jeux d'ombres et lumières avec ma parole ; je n'arrive pas à exprimer mes sensations par des gestes » - « Ich kann nicht poetisch schreiben ; ich kann die Redensarten nicht so einteilen, daß sie Schatten und Licht geben ; ich kann durch Deuten meine Gesinnungen nicht ausdrücken ». | | | | |
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| doute | | | Les uns, les pratiques, ne voient que les choses sans voiles ; les autres, les lyriques, vivent de voiles ; les derniers, les ironiques, s'adonnent au dévoilement, en se moquant aussi bien des choses triomphantes que des voiles voués à la défaite. L'ironiste est celui qui sait renouveler le voile autour des choses en quête d'échos. | | | | |
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| doute | | | L'un des invariants sublimes est le sens et l'intensité du rêve humain. D'Héraclite à R.Char – la même ivresse des visions poétiques. La connaissance balaye les démocraties d'ignorances et d'erreurs, elle ne pénètre jamais dans l'aristocratie des rêves. | | | | |
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| doute | | | Les domaines, touchant à nos racines les plus profondes, éthiques, esthétiques, métaphysiques, ne se prêtent à aucune investigation scientifique ; leur essence est mystérieuse, et seul un regard poétique peut en extraire une musique allusive. Les habitués des statistiques et des théorèmes ont beau se moquer du poète, incohérent ou balbutiant, eux-mêmes émettent, dans ces domaines, des avis autrement moins signifiants et plus niais. | | | | |
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| doute | | | Tous, d’une manière ou d’une autre, veulent connaître la vie. Mais le consommateur envisage la vie comme une solution, le penseur – comme un problème, le poète – comme un mystère. Et puisque nous portons en nous, tous, un peu de ces trois personnages, nous apprenons à agir, à créer, à rêver. L’absence d’une seule de ces facettes compromet gravement la qualité de l’ensemble. | | | | |
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| doute | | | À tous les illuminés-prophètes, dont la première lumière tourne irrévocablement en éclairage public, je préfère un enténébré poète, dont les dernières ombres servent de fond à mon étoile. « Je suis fils de la nuit. Ne suis ni prophète ni médecin, mais conducteur des âmes » - Homère. | | | | |
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| doute | | | Les mots, qui ne portent que la lumière du monde, finissent dans la grisaille des archives, où se résument nos solutions. Les mots, dans lesquels se reflètent les ombres d'un poète, s'éclatent en tant d'arcs-en-ciel, portant nos mystères. « La Sibylle clame les mots sans lumière » - Héraclite. | | | | |
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| doute | | | L'homme et ses cibles : l'un finit par s'abîmer dans leurs fondements, l'autre n'arrive plus à se détacher des traces, que ses flèches avaient laissées dans les choses, le troisième, poète ou philosophe, comprend, que, pour les toucher, il faut toujours viser plus haut, il se voue à la hauteur de l'azur ou de la pensée. Mais tous meurent, le carquois plein (A.Chénier n'est pas le seul à plaindre), car, bêtement, ils font flèches de tout bois. | | | | |
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| doute | | | Il faut que ce soient deux grands vides qui se cognent, pour que l'écho porte loin et fasse sonner le néant. Le poète est calculateur et bâtisseur de vides. | | | | |
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| doute | | | Les mêmes profondeurs visitent tous les hommes, mais c'est le talent, c'est à dire la hauteur, qui détermine si les tentatives de les rendre resteront platitudes ou se solidariseront avec des envolées. La hauteur ne peut être qu'inventée ; la platitude est bien réelle. « C'est l'excès de la signification suggérée, c'est le fait de transformer le courant sous-terrain en un courant de surface, qui nous abaisse jusqu'à la prose »** - Poe - « It is the excess of the suggested meaning - it is the rendering the upper instead of the under current of theme, which turns into prose ». | | | | |
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| doute | | | Aux trois éléments - eau, terre, air - sont associés trois courants vitaux : la fontaine, les racines d'un arbre, le souffle - le souterrain, le terre-à-terre, le hautain - la philosophie, le savoir, la poésie ; ils brillent, culminent et se poétisent grâce à la pureté et à l'intensité, ces courants du feu, du génie. La métamorphose de Phénix nous rendra la fontaine, l'arbre et le souffle. | | | | |
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| doute | | | La lecture d'Héraclite ou Platon : leur logique enfantine n'empêche pas leur poésie à vous atteindre ; la lecture de leurs collègues contemporains : une lourde pseudo-logique, qui vous envahit sans aucune promesse poétique - une terrible conséquence de la traduction d'images fluides en concepts secs. | | | | |
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| doute | | | Théoriquement, on peut imaginer un être vivant, muni d'un tel cerveau et de tels sens, qui ne permettraient aucune représentation sensée de la réalité ; seule cette abracadabrante hypothèse justifierait le scepticisme. Mais la vie, visiblement, est un miracle, qui va dans un sens opposé au soupçon et favorable à la foi, c'est à dire à la poésie, puisque, entouré de dieux, tout homme devient poète. | | | | |
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| doute | | | Il y a des ombres, qui ne demandent que de l'éclaircissement ; la philosophie n'y sert à rien, la science y suffit ; on s'enferme dans une bibliothèque. Et il y a des ombres, dont le seul intérêt est le mystère de leur source et l'émoi de leurs danses ; aucun savoir n'y apporte rien ; c'est une haute tâche poétique ; exécutée avec profondeur et intelligence, elle devient philosophie ; on reste dans sa Caverne. | | | | |
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| doute | | | Le nihilisme est un contraire du scepticisme et de l'absurdisme. Pour ceux-ci, notre propre avis comme l'avis des autres ne valent rien. Pour le nihiliste, bâtir sur les avis des autres ne vaut rien ; seuls valent nos propres fondements, commencements, élans. Être nihiliste, c'est annihiler les avis des autres et ne compter que sur soi. Il va de soi, qu'il ne s'y agit pas de science, mais de poésie et de philosophie. | | | | |
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| doute | | | La discontinuité de tout regard sur le monde, qu'il soit philosophique, scientifique ou poétique, est inévitable, et ceci - en deux sens : à la verticale à cause du changement, toujours possible et toujours discret, de langage et à l'horizontale, puisque toute chaîne causale se brise si facilement, que ce soit en début, à la fin ou au milieu. | | | | |
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| doute | | | Le point commun entre la poésie et la mathématique : la forme engendre le contenu - un mystère de l'âme, un mystère de la raison ; la réalité se pliant, Dieu sait pourquoi, - devant la liberté. L'imagination est ascendante (vers l'intonation) en poésie et descendante (vers l'intuition) - en mathématique, et D.Hilbert oublie d'en donner le sens : « Celui-là abandonna la mathématique et devint poète ; il manquait d'imagination pour être mathématicien » - « Der hat die Mathematik aufgegeben und ist Dichter geworden, für die Mathematik hatte er zu wenig Fantasie ». | | | | |
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| doute | | | C'est le lieu et la nature de ce qui est rigoureux et de ce qui est flou, dans les concepts et dans le discours, qui prédétermine la stature d'un philosophe : le flou poétique des concepts et le flou poétique du discours (les pré-socratiques, Nietzsche), la rigueur prosaïque des concepts et la rigueur prosaïque du discours (Aristote, Kant), le flou poétique des concepts et la rigueur prosaïque du discours (Hegel, Schopenhauer), la rigueur poétique des concepts et le flou poétique du discours (Valéry). C'est la dernière combinaison qui est la plus heureuse. | | | | |
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| doute | | | Rendre fidèlement le soi connu, inventer intuitivement le soi inconnu - telle est la ligne de démarcation entre l'homo faber et l'homo pictor. Celui qui s'attache à la claire poïésis ou celui qui pratique la tâtonnante mimesis. Mais un retournement sémantique déplorable fit, que la poésie inventive relève aujourd'hui de la mimesis, tandis que des narrations mimétiques reprirent la lourdeur de la poïésis. | | | | |
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| doute | | | Tout discours philosophique, que son auteur le veuille ou pas, ne peut être sérieusement interprété qu'en tant qu'un poème. D'où l'ennui de Parménide et l'émotion d'Héraclite. Viser la connaissance, c'est déjà adhérer au clan des raseurs jargonautes. Surtout parce que la connaissance philosophique n'exista jamais. En plus, sans le talent poétique, c'est se condamner à être imitateur ou acolyte. Avec le talent, tout langage devient musique, et tout objet devient étoile. | | | | |
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| doute | | | Fidélité à l'idée déjà nette, tel est le premier besoin d'un esprit philosophique, à la recherche du mot ; celui-ci sera ascétique, neutre, aptère, si telle est l'idée. L'âme poétique a besoin d'autel et non pas d'ex-voto ; des mots immolés, chantants ou psalmodiants, surgit la musique, et dans la haute musique viennent, miraculeusement, s'incarner de profondes idées. Seule la netteté finale peut être grande ; tout début net est nul. | | | | |
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| doute | | | La raison fournit un système de notation ou de signes ; elle n'a pas de voix propre. Les négations de la raison, que sont le charlatanisme, la superstition ou le fanatisme, prétendent émettre une voix inouïe, appuyée sur des signes inaudibles. Mais la poésie applique les notes de la raison, pour produire de la musique, qui est au-dessus de toute voix. | | | | |
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| doute | | | La poésie et la philosophie n'ont de sens que face aux mystères : la poésie les représente et la philosophie les interprète. Et l'effacement de ces deux nobles activités, aujourd'hui, est dû à la conviction des hommes modernes, que le mystère n'existe plus, ou plutôt, que ce n'est plus la peine de s'appesantir la-dessus, des solutions suffisantes étant à la portée de leurs bas appétits. Malheureusement, les poètes et les philosophes, eux-mêmes, se tournent désormais vers ce qui se démontre ou se prouve, où ils méritent le nom de charlatans. | | | | |
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| doute | | | Des tentatives des sots de donner au mystère, atopique, atemporel et impondérable, - du poids et des coordonnées : la superstition, l'ésotérisme, l'occultisme, ces misérables adeptes d'un réel sans poésie. | | | | |
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| doute | | | L'origine du nihilisme, de la poésie et de la philosophie : ce qui est le plus urgent à faire n'est pas faisable ; ce qui est le plus brûlant à dire est indicible ; ce qui est le plus profond se déracine si facilement. Un seul refuge, devant ces défaites, - la noblesse d'une hauteur hors toutes coordonnées morales, verbales ou mentales. | | | | |
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| doute | | | On ne pense que dans la mesure, où l'on s'exprime, et la clarté n'est pas dans l'expression, mais dans le jugement de son interprète. La poésie n'est pas moins claire que l'algèbre (elle est la logique de l'indéfinissable, comme, d'après Valéry, - la métaphysique), mais, malheureusement, le regard (interprète) algébrique est plus répandu et topique que le regard poétique. | | | | |
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| doute | | | L'origine d'un nouveau langage : naît-il dans la fraîcheur ou l'étrangeté de la requête, de la réponse, du modèle ? Ce qui dévoilera un poète, un sage ou un philosophe. | | | | |
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| doute | | | Tout existant peut devenir grandiose, il suffit d'y déceler la part mystérieuse de l'inexistant. « C'est la nuit qu'il est beau de croire à la lumière » - E.Rostand. Le poète - celui qui reçoit un maximum de lumière, pour produire les plus belles des ombres. La nuit, l'âme obscure suit la lumière de mon étoile ; de jour, l'esprit lumineux se laisse charmer par les recoins cachés de mon âme. | | | | |
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| doute | | | Parfois, dans les écrits judéo-chrétiens, l'auteur-marchand emboîte le pas aux auteurs-poètes : « La balance fausse est en horreur au Seigneur, mais le poids juste lui plaît » - la Bible. Il ne sera donc jamais du côté des inventeurs de mesures nouvelles. Ce n'est pas faute d'avoir de bonnes balances, chez les marchands du Temple. | | | | |
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| doute | | | L'enfance : trouver tout naturel un miracle. La maturité : chercher un miracle dans tout ce qui est naturel. « La Nature est un poème, dont l'écriture est indéchiffrable » - Schelling - « Natur ist Poesie ; der Mensch muß sie entschlüsseln ». | | | | |
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| doute | | | Pour que le tableau du monde soit complet, on a un besoin égal de lumière profonde du savant et de hautes ombres du poète. Ne pas les confondre : « La réalité ne se révèle qu'éclairée par un rayon poétique » - G.Braque. | | | | |
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| doute | | | Le temps se déroule à l'horizontale, mais c'est en hauteur, à la verticale, que je veux placer mes ombres ; au lieu de les propager, prépare-leur une belle chute : « Au nord de l'avenir, je pose mes filets, lestés des ombres écrites en pierres »* - Celan - « Nördlich der Zukunft, werf ich das Netz aus, beschwert mit von Steinen geschriebenen Schatten ». | | | | |
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| doute | | | Le non-poète ne veut pas de paupières ; il veut avoir ses yeux ouverts en permanence, pour se saisir du monde. Le poète a les paupières les plus lourdes ; il a tant besoin d'yeux fermés, pour rêver. Qui s'identifie aux choses vues ? - des entités périssables : les dieux, les manuels, les mémoires. | | | | |
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| doute | | | On reconnaît un philosophe par la profondeur de ses questions, aux réponses illisibles ; le poète se fait remarquer par la hauteur de ses réponses, aux questions invisibles ; quand un seul homme porte en soi ces deux profils, son discours devient un arbre, visible et lisible, vivant ; isolés, ils n'exhibent, le plus souvent, qu'une minéralité des gouffres ou des montagnes. | | | | |
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| doute | | | Le piège à éviter : confondre l'obscurité des buts avec celle des moyens : il ne faut pas chanceler parce que l'horizon n'est que mirage. Ou l'autre, beaucoup plus flagrant : tenir à la netteté du but et accepter le relâchement dans le choix des moyens. Au-dessus de tout est le talent, c'est à dire les contraintes qui garantissent « un vers lumineux sur un sujet obscur » - Lucrèce - « quod obscura de re carmina musaeo ». | | | | |
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| doute | | | Tout bel enfant, en philosophie, se réclame d'une naissance miraculeuse ; ce qui les distingue, c'est le métier présumé de leur père – un scientifique (Hegel) ou un poète (Nietzsche). Des enfants de la vierge réflexion (Jungfraukinder der Speculation – J.G.Hamann) ou des enfants de l'avenir (Kinder der Zukunft – Nietzsche). Des arbres, à généalogie établie ou à établir. | | | | |
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| doute | | | Valéry n'a aucune ambition pour la rigueur d'un système, et pourtant ses phrases sont rigoureuses, et derrière elles on peut reconstituer facilement un système complet, profond et subtil, qui l'inspire. Tout, chez Nietzsche, n'est que rhapsodique, mais on y entend une symphonie, grandiose et harmonieuse. Spinoza, Kant, Hegel brandissent leur prétention à la rigueur scientifique, mais chacune de leurs phrases est un fatras anti-conceptuel, anti-logique, anti-poétique, où tout n'est que verbiage, hasard, irresponsabilité, arbitraire, que même le sens commun réfute sans peine, retourne ou s'en moque. | | | | |
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| doute | | | Le monde se présente à nous comme un chaos de sons et de sens ; seule une fine oreille peut y déceler des messages musicaux, permettant à un philosophe d'en esquisser le fond et à un poète – de reconstituer une nouvelle harmonie de sons et de sens. « Celui qui, à travers le brouhaha, entendit une phrase entière et la mit en mots est un génie » - A.Blok - « Гениален тот, кто сквозь ветер расслышал целую фразу, сложил слова ». | | | | |
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| doute | | | Aucun philosophe ne s'éleva jamais au-dessus de l'intuition discursive. La rigueur, c'est l'art de spécifier des objets, de créer des axiomes non-contradictoires sur les relations entre les objets, de maîtriser les rapports entre le langage et la logique formelle, de formuler des requêtes ou des hypothèses, d'enchaîner des déductions. Cet art resta inaccessible à tous les philosophes, qui ne sont, par définition, que des sophistes. Leur seule issue honorable aurait dû être l'alliance avec la poésie, mais pour cette reconversion l'intelligence ne suffit pas, il faut du talent. | | | | |
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| doute | | | Le poète, inondé de lumière, projette des ombres. Dès que lui, dans ses émissions, se met au service des lumières, il devient journaliste. Mais faute de lumière extérieure, il doit éteindre ses ombres.« Si le royaume des ténèbres fait irruption, alors, jetons nos plumes sous la table » - Hölderlin - « Wenn das Reich der Finsternis mit Gewalt einbrechen will, so werfen wir die Feder unter den Tisch », mais ne vous transformez pas en guerriers, ils finiront toujours dans la grisaille : « Pour coudre les pantoufles rien ne vaut les bottes ! » - Goethe - « Aus Stiefeln machen sich leicht Pantoffeln ». | | | | |
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| doute | | | Montrer, c'est faire appel aux contraintes ; démontrer, c'est suivre un parcours. Le parcours, c'est presque tout en mathématique ; les contraintes, c'est presque tout en poésie. Garde celui-là à ton esprit ; impose les secondes à ton âme. L'esprit sait ce qu'il peut narrer ; l'âme se doute bien de ce qu'elle doit chanter. | | | | |
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| doute | | | L'absolu des prêtres, des philosophes, des poètes cesse de fasciner et perd toute sa vigueur aux portes de l'église, de la chaire universitaire, de la chambre de la bien-aimée ; une relativité bien restreinte y relève la tête. | | | | |
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| doute | | | Le scientifique explore le nécessaire, le philosophe narre le possible, le poète chante l'impossible. | | | | |
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| doute | | | Le sens de l'existence : tenter de vivre des mystères du vivant et de leur vouer ma poésie et ma musique, portées par mon regard ; quand je le réussis, je vis une espérance, hors du réel compréhensible. Contrairement au mystère, les problèmes ne promettent que le désespoir, et les solutions – l'ennui. | | | | |
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| doute | | | Je suis piètre danseur, piètre chanteur, piètre rimeur, piètre constructeur ; néanmoins, je me reconnais davantage dans la danse que dans la marche, dans le chant que dans le récit, dans la métaphore que dans le syllogisme, dans le mot hautain que dans l'idée profonde. Et je finis par comprendre, que le point commun de mes attachements s'appelle musique ; elle voile l'esprit, dénude le cœur et exhibe l'âme. | | | | |
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| doute | | | Deux mystiques, ou deux genres irrationnels, pour parler du rationnel : le lyrisme et l'ésotérisme. Le premier traduit en rêve ou en prière la vénération du merveilleux dans le monde ; le second te replonge dans le rationnel, en lui apportant un verdict irrationnel. À cette seconde tentative de donner aux ombres la consistance de la lumière, à cette pseudo-poésie, je préfère la prose des lumières, expliquant l'origine des ombres. | | | | |
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| doute | | | Avec qui associe-t-on sa meilleure espérance ? La mienne ne connut, dans le temps, aucune évolution et ne quitta jamais le poète. Sa chronologie, chez les sots insensibles : le politicien, le journaliste, l'homme d'affaires ; chez le sot sensible : le poète, le savant, le philosophe ; chez le sage insensible : le philosophe, le savant, l'homme tout court ; chez le sage sensible : l'homme tout court, le savant, le poète. | | | | |
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| doute | | | Voir sans être vu - classique ; imposer la hauteur du regard - romantique. Au-dessus, peut-être, - rendre l'allégorie utopique, ne pas refuser à l'allusion de maintenir l'illusion. | | | | |
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| doute | | | La seule philosophie qui me charme est la philosophie de la nuit ; la clarté du langage ou de l’espérance, même une clarté pure et profonde, s’évapore vite, sous le feu des questions, et je veux un milieu, résistant même aux mystères silencieux. Le langage ou l’espérance obscurs s’appellent poésie et consolation. « Dois-tu chercher ton guide et ton consolateur parmi les ombres de la nuit ? » - G.Bachelard. | | | | |
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| doute | | | Face au mystère du monde, le scientifique lui trouve du sens profond et le poète – de la haute beauté. Quand on n’est ni l’un ni l’autre, on n’y perçoit que de la platitude, de la fadeur, sans sel ni sens. | | | | |
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| doute | | | Je constate, que toutes mes actions ou pensées dégringolent dans la catégorie des platitudes, dès que je leur trouve une justification, d’où mon dévouement exclusif aux commencements indéfendables, irrationnels, injustifiables. Le poète, et donc le philosophe, ne crée que dans l’inexistant, ne console que l’inconsolable, ne boit qu’aux sources introuvables. | | | | |
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| doute | | | Ceux qui vivent de et dans la lumière humaine et ne produisent que de la lumière modérée finissent dans la grisaille commune. Attiré par la lumière divine, le poète peint ses ténèbres inimitables, exaltées et ascendantes. Je ne suis pas fier de ces lignes baudelairiennes, aux valeurs inversées. | | | | |
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| doute | | | La Caresse fut le commencement de l’homme angélique ; l’Angoisse – celui de l’homme bestial ; nous sommes condamnés à les assumer toutes les deux. « Au Commencement était la peur, puis la résistance, ensuite le Verbe, le secret » - R.Char – l’Étrange, le mystère ou le secret, n’apparurent qu’avec le poète, c’est-à-dire avec l’homme de culture. | | | | |
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| doute | | | Il y a un devenir naturel, fatal et dévastateur, et un devenir humain, créateur et intense. Le scientifique perçoit dans le premier des manifestations de l’Être quasi-éternel, qu’il modélise, objectivement, - la science est ontologique. L’artiste poétise, subjectivement, cet Être, pour constituer le flux de son devenir esthétique – l’art est poétique. Et puisque toute ontologie se réduit aux nombres, « pour faciliter la conversion de l’âme du Devenir au vrai Être, rien ne vaut la contemplation de la nature des nombres » - Platon. L’âme ainsi convertie s’appellera esprit. | | | | |
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| doute | | | La qualité des yeux détermine la maîtrise et la profondeur ; la qualité du regard résume le talent et la hauteur. La rigueur d’une lumière ou la vigueur des ombres. La réalité se moque de la seconde démarche, mais le rêve la salue. Nietzsche est impuissant en technique poétique ou musicale, mais aucun poète ou musicien n’émit de métaphores aussi séduisantes là-dessus que les siennes ; Valéry ignore les théories linguistiques ou logiques, mais aucun linguiste ou logicien n’émit d’avis aussi pénétrants là-dessus que les siens. | | | | |
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| doute | | | Sans posséder un seul concept rigoureux, la philosophie académique, comme d’ailleurs toute autre, ne peut formuler aucune conception du monde ; celle-ci résulte de la réflexion et contemplation naïves de ce que la cosmogonie, la biologie ou la poésie exhibent de la matière minérale, animale ou viscérale. Mais la philosophie peut rehausser le regard sur le monde, ce que pratiquent les Allemands et les Russes, avec leurs Anschauung/воззрение – regard. | | | | |
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| doute | | | L’unification de deux arbres intellectuels, grâce aux substitutions de variables, grandit tous les deux. Les plus belles des inconnues naissent dans la poésie, dans des métaphores. « L’arbre est le poème de la Croissance »*** - Valéry. | | | | |
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| doute | | | Il n'y a rien à réfuter chez un Spinoza - c'est du verbiage gratuit, prétentieux et creux ; mais essayez de réfuter Nietzsche ! - c'est toujours passionnant et exige une grande rigueur ; pourtant, c'est lui qui se moquait le plus des rigoristes, comme Platon - des poètes ; mais c'est bien chez ces deux-là qu'on trouve de la rigueur et de la poésie. | | | | |
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| doute | | | Décrire l’existant est une tâche de robot ; c’est dans l’inexistant que l’artiste trouve les plus beaux modèles à peindre. C’est comme un aveugle, imaginatif et créatif, décrivant l’existence des objets matériels – la géométrie est son seul support, mais c’est dans un langage poétique qu’il la traduirait. | | | | |
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| doute | | | J’aime le Moyen-Âge des lettres, auxquelles ne s’intéressaient que les moines, les poètes et les Princes ; ces lettres se présentaient sous la forme des ombres, douces, chevaleresques ou mystiques. Avec le déferlement des Lumières, les lettres se mirent au service social, didactique. Mais toute lumière finit par devenir commune, tandis que les ombres gardent leur éternité individuelle. | | | | |
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| doute | | | Ce qui nous renseigne sur l’infini, ce n’est certainement pas la perspective ; le scientifique se contentera du concept de voisinage, et le poète – de l’élan qui l’y porte. | | | | |
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| doute | | | Dans tout discours, il y a une part dogmatique – des assertions sans preuve – et une part sophistique – des inconnues, insérées, afin qu’elles invitent des unifications avec des regards ou requêtes des autres. « Il y a un flair mathématique, qui subodore dans une question les bonnes variables »** - Valéry. Je dirais que c’est un flair intellectuel, propre et aux poètes et aux philosophes, c’est-à-dire aux tenants de la forme, tandis que la logique des variables n’est liée qu’au fond, à la représentation. | | | | |
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| doute | | | Le discours, dépourvu d’inconnues, ne fait qu’exposer un sens ; celui, qui en contient, veut le recevoir. Toute la poésie est là. Et la bonne philosophie aussi. | | | | |
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| doute | | | Les poètes trouvent d’abord, pieds sur terre, lancent des Eurêka ! sonores et enthousiastes, et, ensuite, font semblant de chercher dans les cieux. Le poète est l'homme aux vastes poumons et au cœur puisatier. | | | | |
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| doute | | | Le mystère est une réalité du scientifique, un rêve du philosophe, une étoile du poète. « L’âme du poète est orientée vers le mystère » - Machado - « El alma del poeta se orienta hacia el misterio ». | | | | |
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| doute | | | Sur la surface des choses on trouve autant de mystères que dans leur profondeur ; dans le premier cas, les yeux suffisent, dans le second, on a besoin du regard ; ce qui explique la différence entre les naturalistes et les mystiques, entre les contemplateurs et les poètes, entre la description et la création. | | | | |
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| doute | | | Les connaissances rendent plus profond le regard d’un savant, plus vastes – les horizons d’un curieux, mais n’élèvent point les paroles d’un poète. Étrange bêtise de Pétrarque : « Ne m’est donné qu’un seul délice - apprendre » - « Altro diletto che ‘mparar non provo ». La jouissance d’un poète est dans la proximité avec des étoiles qui dansent. | | | | |
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| doute | | | Avec presque tous les philosophes, il est très facile de défendre les points de vue diamétralement opposés à ceux des auteurs (ce qui, en soi, n’est pas un défaut mais une preuve de l’origine poétique de toute philosophie, même à l’insu de certains philosophes eux-mêmes, des non-poètes). La sophistique peut et même doit accompagner la dogmatique. | | | | |
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| doute | | | Une bonne philosophie commence par un vague écho d’une mélodie, d’une angoisse ou d’une métaphore ; il s’agit de l’habiller de mots qui garderaient et la musique et l’inquiétude et la poésie. | | | | |
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| doute | | | Une vision du monde s’appuie sur le connu, l’inconnu, l’inconnaissable. Chez l’homme de la rue, elle se réduit à l’inconnu ; chez le scientifique, démuni d’âme, - au connu. Mais tout ce qui est universellement connu, fixe, est commun ; et la vision du monde ne vaut que par sa facette personnelle. La part de l’inconnu ne traduit que notre ignorance, tandis que l’inconnaissable, reconnu comme tel même par les scientifiques, est le seul support valable d’une vision, à la fois poétique et philosophique. | | | | |
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| doute | | | Le fanatique du doute place ses adversaires dans des cloaques des certitudes. Douter est la preuve de la paresse, de la stérilité. Le séjour des doutes, c’est la platitude ; les vraies certitudes se trouvent dans la profondeur (la science) ou dans la hauteur (la poésie). | | | | |
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| doute | | | Aux pessimistes et aux absurdistes, la hauteur paraît être ridicule, puisque dans ce monde ils ne voient ni miracles ni mystères. Et geindre au milieu des choses transparentes est une attitude naturelle et minable. La hauteur n’existe que pour les yeux, perçant les profondeurs mystiques et inspirant le regard des hauteurs poétiques. | | | | |
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| doute | | | On approfondit sa vue, grâce au savoir des scientifiques et à l’intelligence des philosophes ; on rehausse son regard, grâce à l’imagination et la musique des poètes. Ne pas confondre ces deux dimensions incompatibles ; même axe, deux extrémités opposées. Une vue plus juste ; un regard plus intense. | | | | |
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| doute | | | Pour un esprit géométrique il n’y a rien d’indéfinissable ; l’esprit poétique s’en nourrit, le défini n’ayant pour lui aucun goût. | | | | |
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| doute | | | Tout ou parties – tel est le choix qui se présente à ton regard sur toi-même (ou même sur tout homme). C’est aussi un test de ta liberté, ou, plus précisément, de ta capacité de distinguer entre la liberté d’un tout statique et celle des parties créatrices. Presque tous – romanciers, philosophes, scientifiques – penchent pour tout (totalité, unité, bloc, conglomérat, ensemble). Les rares – des poètes ! - restent sceptiques face aux parcours préprogrammés et monolithiques et vouent un culte aux seuls commencements (parties indépendantes !), provenant des sources imprévisibles, où surgissent soudain des états d’âme, des mots, des mélodies. Voici pourquoi tout aphoriste doit être poète. | | | | |
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| doute | | | La sagesse est la faculté de maintenir l’étonnement, pieux et éclairé, devant le mystère qu’on entrevoit dans la matière et dans les esprits. Le mot même de philosophie (et non pas caté-sophie) désigne l’élan, vers la sagesse, plutôt que sa possession, - l’exacte contraire de la science. La philosophie, sans abandonner la vénération du mystère, le réduit à l’état d’un admirable problème ; la science part déjà du problème et se contente de sa solution. La philosophie vise l’inconnaissable, et la science – l’inconnu. La qualité philosophique se mesure par la hauteur de sa poésie ; la qualité scientifique – par l’adéquation des représentations avec la réalité. La (bonne) philosophie est l’expression des états d’âme personnels ; la science cherche un consensus universel. | | | | |
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| doute | | | Un mathématicien, qui découvre des écrits philosophiques, n’y trouve que du verbiage et du délire ; et un non-mathématicien – que des concepts et des convictions. Le premier finit par n’en apprécier que l’expressivité poétique, et le second – que la didactique. | | | | |
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| doute | | | Pour raisonner sur des notions vagues, telles que Dieu, âme, esprit, liberté, le mode opératoire est la formulation d’hypothèses (qui ne fassent pas partie de la représentation stable, avérée). Toute la poésie est un exemple de raisonnement hypothético-déductif ! | | | | |
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| doute | | | Le soi connu s’occupe des horizons et des profondeurs ; la présence de la hauteur signale le souffle du soi inconnu. « L’objet du poème est de paraître venir de plus haut que son auteur » - Valéry – celui-ci venant du soi connu. | | | | |
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| doute | | | Mon inspirateur, mon soi inconnu, ignore mes sensations et va tout droit aux états d’âme que je dois poétiser, envelopper de mes caresses verbales. Développer les sensations est affaire des prosateurs. | | | | |
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| doute | | | On trouve des merveilles non seulement partout dans la matière et dans les esprits, mais aussi dans les lois qui régissent leur fonctionnement et l’évolution. L’intuition du poète partage cette vue avec le savoir du scientifique ; le fruit de cette fusion aurait dû s’appeler philosophie. N’étant ni poètes ni scientifiques, les professeurs de philosophie marmonnent des inepties sur le vital ou sur le rigoureux. | | | | |
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| doute | | | Ce n’est pas l’usage excessif de tropes qui justifie l’attachement de la philosophie à l’arbre poétique, mais la part, négligeable, de la rigueur, la confiance, inconsciente et béate, en clarté des mots et peu d’intérêt pour la définition de concepts. | | | | |
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| doute | | | Devant le même tableau du monde, le regard pragmatique (le plus terre-à-terre) implémente des solutions, le regard scientifique (le plus profond) formule des problèmes, le regard poétique (le plus haut) discerne des mystères. | | | | |
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| doute | | | Toute poésie contient une dose de mystique ; la philosophie, celle qui s’attache à l’arbre poétique, doit donc, elle aussi, en être pénétrée. « Le commencement dionysiaque de la mystique doit accompagner le commencement apollinien de la philosophie » - Berdiaev - « Дионисическое начало мистики необходимо сочетать с аполлоническим началом философии » - la mystérieuse hauteur de l’élan rejoignant la belle profondeur des cibles. | | | | |
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| doute | | | La lecture des meilleurs poètes et sages m’apprend la domination de la forme sur le fond. Et pourtant mon arrogant nihilisme part de la supériorité mesurée de mon fond, dans l’incertitude ressentie de sa bonne traduction dans la forme. Le bon nihilisme doit être humble. Se contenter de dire que, pour bien connaître l’humanité universelle rien ne vaut un plongeon dans sa propre introspection. | | | | |
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| doute | | | Ton soi connu s’exprime à travers ton devoir-conscience (attaché à l’étendue que foulent tes pieds) et ton pouvoir-connaissance (formé dans la profondeur de ton esprit). Ton soi inconnu est responsable de ton vouloir-passion (stimulé par la hauteur de ton âme). Ce sont trois dimensions de ton valoir-noblesse – l’action, la réflexion, l’élan. Le choix capital, dans ton existence (la première dimension), est le choix du lieu de ton essence (les deux dernières dimensions) – puiser dans la profondeur inépuisable ou tendre vers la hauteur inaccessible. Le dernier choix est propre des poètes et des bons philosophes. | | | | |
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| chœur hommes | | | INTELLIGENCE : Sans l'intelligence, les hommes auraient pu continuer à croire vaguement en poésie, en fraternité, en souffrance. Mais la lucidité rigoureuse les transforme de plus en plus en salopards transparents et efficaces. Les dieux les menaçaient de foudres, les calculs permettent surtout de fabriquer des paratonnerres et d'authentiques indulgences. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la poésie de l'art apportait aux cœurs, bronzés ou brisés, un complément de l'âme, nous permettant de ne pas succomber au poids de la raison prosaïque. Mais, visiblement, la vie fut prédestinée à se réduire aux algorithmes ; il s'agit, désormais, de dresser un bûcher funèbre pour nos rythmes d'antan, pour nos livres et nos étoiles : « La Loi de la vie se grave dans des machines et non plus dans des livres » - Volochine - « Законы жизни вписаны не в книгах, а в машинах ». | | | | |
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| hommes | | | La poésie est morte ; il est temps d'en oublier les épitaphes et d'en écrire la biographie posthume. La défunte suivante sera l'âme, mais il n'y aura plus ni nécrologistes éplorés ni notaires s'intéressant au testament d'une migrante ininsérable. | | | | |
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| hommes | | | Les Anciens attaquent des poètes et des sophistes, et non pas la poésie et la sophistique. Aujourd'hui, avec l'extinction des métaphores, l'homme moderne ne sait même plus ce que sont la poésie de l'âme ou la sophistique de l'esprit ; la rhétorique de comptable lui suffit. | | | | |
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| hommes | | | L'esprit français est l'heureuse rencontre de l'ampleur latine amphigourique, élégante et légère, avec la profonde ironie anglaise et le haut lyrisme germanique. | | | | |
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| hommes | | | Trois belles races se succédèrent – les héros, les poètes, les penseurs – Odysseus avant Homère, Homère avant Héraclite. Et ils disparaissent dans le même ordre (en mode FIFO – first in first out) : le héros appartient déjà au passé ; au présent s'achève l'extinction des poètes ; le penseur, bientôt, les rejoindra dans le néant des cœurs, des âmes et des esprits. Dans ce monde digitalisé, il ne resteront que les robots. | | | | |
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| hommes | | | Quand, en croisant mes contemporains, je me désespère de ne pas trouver parmi eux la moindre trace de l'âme, je me dis que je me trompais peut-être, en voyant dans l'âme un organe universel de sensibilité et de création ; et si elle n'était que la création même, une création arbitraire, sans aucune réalité psychique ou mentale, une création des poètes, des rêveurs, des marginaux ? Cette hypothèse me glace. | | | | |
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| hommes | | | L'éviction successive de la poésie de toutes les sphères de l'intelligence. Aux origines, il suffisait au Poète de pratiquer l'interprétatif - les dieux, l'Histoire - (le scribe attitré le supplanta, avantageusement) ; ensuite, le Poète se reclassa dans le représentatif - les idées et les justifications - (l'érudit reçu ou admis le ridiculisa) ; hier, le Poète se réfugia dans le discursif - les images et les sons - (mais les bonnes oreilles se firent rares et l'image synthétique contenta les autres). Aujourd'hui, rien d'étonnant que le Poète s'accroche au non-figuratif, où l'on le confonde avec l'idiot du village. | | | | |
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| hommes | | | De mes trois patries adoptives - « unheimliche Heimaten » (Freud) - il ne me reste que trois exils sans issue, trois nostalgies sans partage : poésie allemande, âme russe, esprit français. « Mal du pays sans pays » - Nietzsche - « Heimweh ohne Heim ». Il m'arrive de regretter de ne pas être Juif, comme Celan ou G.Steiner, pour me recroqueviller dans une neutralité distante. | | | | |
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| hommes | | | L'homme du ressentiment : qui ne voit ni rime ni raison dans ce monde, dont il n'est pas le créateur. Moi, j'entends partout de belles rimes et je vois votre monde saturé de raison, ce qui me pousse à en créer un autre, dans le périmètre de mes ruines déraisonnées. | | | | |
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| hommes | | | La cécité (Homère), la boiterie (Socrate), le strabisme (Léonard), la surdité (Beethoven), l’agueusie (L.de Funès), n’empêchèrent pas ces génies d’être poète, philosophe, peintre, musicien, restaurateur. | | | | |
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| hommes | | | Les fugues font naître des poètes ; les fuites sont affaires des journalistes et des plombiers. Ce qu'aime un Américain, qui est toujours journaliste, ce sont de bons produits bien étanches : « L'ennui n'est pas un produit fini. Il faut l'avoir traversé tel un filtre, avant qu'un net produit émerge » - Fitzgerald - « Boredom is not an end product. You've got to go through boredom, as through a filter, before the clear product emerges ». | | | | |
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| hommes | | | Descartes a le mérite de nous avoir fourni un moyen de tri tri-vial : à la tri-furcation « …donc je suis », le journaliste prolonge le donc, le philosophe élargit le suis, le poète rehausse le je. | | | | |
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| hommes | | | L'étrange synchronie des évolutions irréversibles de la langue (G.B.Vico), de l'éthique (Rousseau), de l'esprit : jaillir dans le poète (le vouloir), mûrir dans le héros (le devoir), croupir dans le robot (le pouvoir). Heureusement, quelques renaissances ou révolutions réveillent en nous, épisodiquement, un nouveau désir poétique ; on abandonne la routine du sens propre, pour s'enthousiasmer pour les ruptures du sens figuré. | | | | |
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| hommes | | | L'angoisse des échéances de l'avoir les empêche de suivre la joyeuse « déchéance de l'être » - Heidegger - « Verfallenheit des Daseins ». Qui, même, peut être mise en musique (« L'être est dans le chant » - Rilke - « Gesang ist Dasein »). Mais leur esprit n'attise que la soif de la puissance ; chez les poètes, « c'est dans le chant que souffle leur esprit »** - Hölderlin - « im Liede wehet ihr Geist ». | | | | |
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| hommes | | | Ce n'est pas que l'Européen n'aime plus ses contemporains-poètes qui est dramatique, mais ce qu'il a raison. | | | | |
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| hommes | | | L'insignifiance de notre époque n'est due ni à la tyrannie des sciences ni au dépérissement des arts, mais aux hommes en rupture de tout contact avec la noblesse, avec ses deux arbres unificateurs morts : la poésie et la passion. « L'homme n'est grand que guidé par la passion » - Disraeli - « Man is only great when he acts from passion ». L'horreur de ces hommes, c'est qu'ils crurent se connaître et maîtriser leur soi terrestre, tandis que les hommes célestes sont en difficulté à s'entendre avec eux-mêmes. | | | | |
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| hommes | | | La fessée et le piquet rappelaient au môme que le monde, dans lequel il entrait, n'était pas le sien ; ce qui réveillait en lui le désir d'un autre monde, plus poétique et plus proche. Aujourd'hui, le monde est à lui, dès le berceau ; et son premier désir est d'ouvrir, le plus tôt possible, son propre compte en banque. | | | | |
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| hommes | | | L'homme moderne : de plus en plus de hasard dans la mise en orbite, le calcul de plus en plus inexorable de la trajectoire, la chute programmée, non polluante et anonyme. Les hommes incalculables et non calculants n’existent plus. « Tu es comète singulière, auprès des astres calculés » - Pouchkine - « Как беззаконная комета в кругу расчисленном светил ». Dans les mouvements des astres, tout se calcule ; mais le firmament de mon étoile défie l’astronomie, et ses trajectoires échappent à la géométrie et se fient à la poésie. | | | | |
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| hommes | | | Le sage antique fut complice du poète, dans l'escamotage de la vie. Le sage moderne enfanta le juste et le naturel, qui bannirent la passion injuste et le culte de l'homme inventé. Du divorce entre la raison et le rêve ne survécurent que des enfants-monstres : la machine et le hasard. | | | | |
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| hommes | | | Le mouton s'occupe de dicter et le robot - de résoudre le problème, et ils appellent cela - la vie (Popper) ! La vie est union des trois dons : don philosophique, pour dégager du mystère - des problèmes, don intellectuel, pour apporter au problème - une solution, don poétique, pour deviner derrière la solution - une nouvelle source mystérieuse. Dans ce cycle, le mystère reste intacte, c'est cela l'éternel retour. | | | | |
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| hommes | | | Quand le robot nippon ou yankee et le mouton batave ou helvète resteront les seules espèces humaines sur Terre, l'homo poeticus, empaillé dans leurs Muséums, sera exhibé en compagnie des singes paresseux, se livrant aux rêves improductifs. | | | | |
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| hommes | | | Encore tout récemment, il y avait cent fois plus de raisons de se lamenter des misères matérielles ; pourtant il y avait cent fois plus qu'aujourd'hui de voix spirituelles, appelant le chant, la danse, le poème. Le lyrisme individuel, c'est de la résignation ; l'indignation collective enfante de comptables. | | | | |
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| hommes | | | Le parcours de l'homme moderne : de la soif vers le manque. Au lieu d'un vide de sage ou d'une plénitude de poète - un comblage de robot. | | | | |
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| hommes | | | Ni les poètes ni les historiens ni les savants n'expriment aussi nettement l'âme d'un peuple que les philosophes ; écoutez les Américains : « La croissance est la seule valeur morale des hommes. La démocratie est la métaphysique de l'homme commun » - « Growth itself is the only moral end. Democracy is a metaphysics of the common man » - Dewey), « Contrairement à la philosophie continentale, la philosophie américaine se dédie au futur » (Rorty) – le futur, dédié à la croissance du commun… Chez les sages comme chez les sauvages, c'est le goût musical qui discrimine le mieux les hommes : « Le jazz a renversé la valse » - Céline. | | | | |
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| hommes | | | Il est normal, qu'en ne scrutant que l'étendue de l'horizon, je me sente nain et que j'aie besoin des épaules de géants ; il faut être ange, pour viser la hauteur des firmaments solitaires. C'est à dire il faut être poète, que Heidegger veut réduire à l'étendue : « La poésie est une unité de mesure, qui seule donne à l'homme la mesure de l'étendue de son être » - « Das Dichten ist Maß-Nahme durch die der Mensch erst das Maß für die Weite seines Wesens empfängt » - la poésie est l'invention d'unités de verticalité et non pas de platitude. | | | | |
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| hommes | | | Le robot actuel découle tout droit du rêveur du XVIII-ème siècle ; la poésie se trouve à l'origine de tous les grands courants ; rien de plus instructif que ce parcours - les poètes : Héraclite, Parménide, Pythagore ; les vulgarisateurs : Platon, Épicure ; les professionnels : Aristote, Kant. La taverne, la caverne, la caserne. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, le meilleur philosophe fut poète (ami des ingénus), ensuite il devint savant (ami des ingénieux), aujourd'hui il est technicien (ami des ingénieurs). Le premier, soucieux de son âme, lui amenait de sa propre nourriture, le deuxième, épris d'esprit, digérait celle des autres, le troisième, produit de règlements, patauge au milieu de ses propres déjections. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes les plus respectés : au XVI-ème siècle - les théologiens, au XVII-ème - les dramaturges, au XVIII-ème - les philosophes, au XIX-ème - les romanciers, au XX-ème - les poètes, au XXI-ème - les managers. | | | | |
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| hommes | | | La terrible loi de l'offre-demande explique l'essentiel de toute époque ; aujourd'hui, le poète, et donc le philosophe et le style, disparurent, car non-sollicités par ce siècle, dont la première calamité est la non-exigence musicale, l'insensibilité au tragique. | | | | |
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| hommes | | | C'est le lendemain qui bouche toutes les issues de la demeure des hommes prosaïques et en fait des Fermés ; le poète est un Ouvert, château, ruine ou souterrain, il est dans la convergence, chute ou envol, vers l'infini du temps ou de l'espace, hors de lui, et où il dépose ses horizons et ses firmaments, ses joies et ses hontes, ses folies et sa liberté : « L'être de l'homme porte en lui la folie comme la limite de sa liberté »* - Lacan. | | | | |
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| hommes | | | Est anti-humaniste celui qui ne mise que sur la force ; est humaniste celui qui a pitié de la faiblesse d'autrui et honte de sa propre force ; le respect du seul savoir, qui augmente la force, ou le respect du savoir sans forces. « C'est à en rire ou à en pleurer de voir tant de savoir rester sans force sur la vie des hommes » (Kierkegaard) - tu ne comprends donc pas que la beauté de la vie est due plus à l'inconnaissable qu'au connu, à l'intensité qu'à la force. « Tout ce que nous ignorons, nous le connaissons grâce aux rêves des savants-poètes » - Vernadsky - « Всё, что мы не знаем, мы знаем благодаря мечтам учёных-поэтов ». | | | | |
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| hommes | | | Le mouton réduit la vie à la consommation de solutions, le robot - à la résolution de problèmes, le philosophe - à la formulation de problèmes, le poète, blasé de solutions et brisé par des problèmes, - au retour grisé vers des mystères. | | | | |
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| hommes | | | Le progrès : l'évidence du progrès de l'espèce nous occulte l'immuable équilibre sommaire des individus. Ceux-ci, de tous temps, furent de deux catégories : les aristocrates (poètes et philosophes) et les goujats. La progression remarquable des derniers se neutralise par la foudroyante régression, en qualité et en nombre, des premiers. Bientôt, aucune brebis galeuse ne compromettra l'avance du troupeau. | | | | |
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| hommes | | | Comment verrais-je le bonheur d'un homme ? - il créerait en poète, se comporterait en prince et rêverait en héros. Or, c'est précisément l'extinction de ces trois types d'hommes qui sonna le glas de l'Histoire, pour le plus grand bonheur des hommes. Chercher des héros est le malheur des hommes ; ne pas en chercher est le malheur de l'homme. | | | | |
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| hommes | | | Deux humains ne supportent pas un regard prolongé, dans les yeux, l'un de l'autre, sans se mettre à se battre ou à s'ébattre. Seuls les enfants et les poètes cherchent le regard soutenu comme confirmation de leur existence. Notre époque est sans enfance ni poésie, tout n'est que réel, même les ébats, qui sont de moins en moins imaginaires. | | | | |
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| hommes | | | L'homme est union de l'organique (ce qui vit des commencements mystérieux) et du mécanique (ce qui propage des impulsions initiales), et l'ennui de la modernité est qu'on mécanise l'organique (en traduisant tout mystère poétique en prosaïques problèmes) et organise le mécanique (en substituant à la verticalité créative une horizontalité collective). | | | | |
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| hommes | | | Jadis, les musiciens et les philosophes trouvaient l'inspiration chez le poète ; aujourd'hui, c'est le mécanicien ou le statisticien qui est leur pair et leur premier semblable. | | | | |
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| hommes | | | Tous les hommes disposent de mêmes moyens d'accès à ces deux facettes de la réalité - l'âme silencieuse et le bruit du monde ; seuls les poètes et les philosophes savent en extraire la musique : dans les premiers, c'est l'âme qui se met à chanter ; les seconds transforment le bruit sensible en musique intelligible ; mais les meilleurs des philosophes finissent par reconnaître, que dans l'âme poétique se retrouve toute la réalité ; l'âme qui se met à parler devient leur définition commune. | | | | |
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| hommes | | | La philosophie est la seule branche de la poésie qui soit utile ; dès qu'on commence à s'interroger sur l'utilité de la poésie, on devient prosateur ou … philosophe. La poésie brillait surtout aux époques, où son inutilité indiscutable fut flagrante. L'utilité de la philosophie est double : nous consoler, hypocritement, ou dessiner, habilement, des frontières entre la réalité, la représentation et le langage. La poésie, elle, nous désespère ou se noie dans le pur langage. | | | | |
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| hommes | | | L'une des raisons de la disparition des rêves : les hommes s'empêchent mutuellement de dormir, tout en prétendant que ce tapage est provoqué par l'interdiction de rêver, qui leur aurait été signifiée par d'autres veilleurs. La vigilance des rondes de nuit, la transparence des mondes de jour en font de bons citoyens et de mauvais poètes. | | | | |
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| hommes | | | Le métier de consolateur, ou de paraclet, ne connut jamais d'extinction, mais, de tous les temps, il ne fut qu'une deuxième profession ; la première, chronologiquement, fut exercée par : le poète, le prêtre, le philosophe, le prince, l'ingénieur, le boursicotier. | | | | |
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| hommes | | | La vie : soit elle est un combat vaudevillesque, et j'y étalerai mes idoles - des managers, des amuseurs publiques, des mâles ; soit elle est un miracle tragique, et je m'y agenouillerai devant le poète, le savant, la femelle. | | | | |
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| hommes | | | Depuis trente siècles, le nôtre est le premier à ignorer le romantisme ; la dernière agonie de celui-ci fut vécue par la génération précédente : « Le romantisme est le dernier grand élan, avant le règne de la platitude »** - H.Hesse - « Die Romantik ist der letzte große Aufschwung vor der Zeit der Verflachung ». | | | | |
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| hommes | | | Le poète a le monde entier pour berceau, le héros l'a pour tombeau ; on rêve des commencements, on se bat pour les finalités ; séparées, ces activités élèvent, fusionnées, elles abaissent. | | | | |
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| hommes | | | Le boutiquier assagi vend le superflu, qui n'est indispensable qu'au poète. Celui-ci achète le nécessaire pour ne pas perdre le superflu. C'est ainsi, en termes d'achat-vente, que se formulent aujourd'hui nos attitudes mentales. | | | | |
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| hommes | | | Le sacré des dieux, le pathos des héros, le délire des solitaires ne peuvent plus porter le message de leurs contemporains, message devenu algorithmique. Le vulgaire bâillonna le héros et apprit aux dieux à parler sa langue. Et regardez le bonheur des peuples, qui se passent de héros, tout en représentant les héros d'antan en innovateurs méritants et en proclamant héros moderne tout gagnant monétaire. Après les langues divine, poétique, sociale, nous ne communiquons plus qu'en quatrième langue, celle des robots. | | | | |
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| hommes | | | De notre siècle, où les masques de comptables dominent les visages de poètes, on peut dire : quelle cervelle imposante, mais de beauté point. Phèdre fut moins dur, pour les masques tragiques : « Quelle beauté imposante, mais de cervelle point ! » - « O quanta species, cerebrum non habet ! ». | | | | |
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| hommes | | | L'espérance se vend au plus croyant : « Un chef est un marchand d'espérance » - Napoléon. La marchandise s'étant banalisée et baissée en prix, un chef, aujourd'hui, c'est un marchand tout court. Les poètes, marchands de désespoir, se ruinent et sont la risée du monde transformé en marché. | | | | |
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| hommes | | | L'imprécation et la revendication ne sont jamais poétiques, mais c'est dans leur piège que tombent tant de poètes, avant de supplier la foule ricanante : « Je cesse d'accuser, je cesse de maudire, mais laissez-moi pleurer » - Hugo - le plus souvent, il est trop tard, pour attirer des sympathies, - la réputation de bouffon te restera collée. | | | | |
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| hommes | | | Pourquoi Dieu a-t-Il créé le lyrisme ? Ne savait-Il pas que l'homme se détournerait de toute musique et se vautrerait dans le calcul et l'avarice ? Un cynisme inconscient règne dans les têtes des hommes, qui ne rêvent plus que de diriger d'autres hommes et de posséder un joli compte en banque. | | | | |
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| hommes | | | L'humanité, ayant fait de la réussite le centre de ses soucis, se débarrasse machinalement de poésie, puisque celle-ci est surtout un chant de la défaite. | | | | |
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| hommes | | | Dieu ne nous envoya aucun indice du sens de Sa création ; face au monde réel ou imaginaire, c'est à l'homme lui-même qu'il appartient d'en déterminer la hauteur ou la bassesse, la profondeur ou l'étendue, la grandeur ou le poids, la largesse ou le volume. « L'homme est la mesure de toutes les choses, de celles qui existent et de celles qui n'existent pas » - Protagoras. Mais seul l'homme de la démesure produit de bonnes unités de mesure. L'homme est plutôt le choix des échelles que la mesure même. Les choses, qui existent, prirent du poids, sous forme de marchandises, elles deviennent souvent la mesure des hommes. Les choses, qui n'existent pas, n'intéressent plus que le poète, qui les trouve dans son soi inépuisable. | | | | |
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| hommes | | | Les premiers génies de l'humanité furent dus à l'aspiration, poétique ou philosophique, par des astres ; l'inspiration, artistique ou chevaleresque, animait les génies de la Renaissance ; la lourde transpiration signale, aujourd'hui, la présence de nos génies mécaniques. | | | | |
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| hommes | | | Si tant est que tout courant charrie de la poésie, les pêcheurs, les rimeurs jadis rêveurs solitaires devinrent rieurs grégaires, se détournèrent de l'eau coulante et pure des hauteurs, et se vautrent dans les cloaques saumâtres, avec de l'eau courante des bassesses - des faits divers, des forums. | | | | |
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| hommes | | | L'âme et l'esprit sont deux fonctions d'un même organe, qui tantôt vibre et tantôt calcule. À l'évocation des choses qui n'existent pas, mais réclament une forme, ou au défi des choses raisonnables, qu'il s'agit de maîtriser. Avec la mort des poètes, la première fonction humaine devint presque atavique. Le sobre Socrate l'avait prévu : « Le poète donne une mauvaise orientation à l'âme, en flattant ce qu'il y a en elle de déraisonnable » - désormais les orientations et les trajectoires se calculent, mais ne se chantent plus, dans l'organe unidimensionnel. Une mise en prose, si semblable à une mise en bière. | | | | |
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| hommes | | | Je devrais me féliciter, que ce ne soient plus le poète et le philosophe que l'humanité écoute, mais l'avocat et le journaliste. Mes extases y gagnent en pureté, et mon mépris – en intensité. | | | | |
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| hommes | | | Et la poésie et la philosophie se réduisent à la musique ; avoir vécu en sage, c'est donc le souci permanent de ton oreille et de ta voix, et l'humble reconnaissance, que : « l'espace entre la vie et la mort n'est rempli que par la musique » - Rostropovitch - « между жизнью и смертью нет ничего, кроме музыки ». | | | | |
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| hommes | | | L'enfance du monde fut, de part en part, poétique ; c'est la Rome antique qui y introduisit de la prose : « À la poésie et la liberté d'esprit des Grecs s'oppose la prose de la vie des Romains » - Hegel - « Gegen die Poesie und Freiheit des Geistes von Griechen tritt bei den Römern die Prosa des Lebens ein » - la vie, elle-même, n'a pas de genre artistique ; soit on rend, par la poésie, son mystère, qui est musique, soit on en rebâtit, par la prose, son problème, qui est bruit. | | | | |
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| hommes | | | C'est la trajectoire de l'admiration, que les hommes vouent à leurs élites, qui décrit le mieux notre décrépitude : de la geste du poète ou du geste du héros – à la gestion du manager. Hauteur, grandeur, platitude. | | | | |
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| hommes | | | L'innovation est sur toutes les lèvres ; l'invariance des choses immuables n'intéresse personne. Tous les découvreurs des nouvelles dimensions de l'existence aboutissent dans la platitude. N'oubliez pas que l'oracle de Delphes, ce premier poète, ne faisait que traduire en vers la prose de la Pythie. | | | | |
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| hommes | | | Mon existence s'écoula dans les cinq milieux successifs : l'humus de la terre (les prolétaires), la danse de la terre (les poètes), l'essence de la terre (les scientifiques), la marche de la terre (les techniciens), le moteur de la terre (les patrons). Je n'en retirai rien de substantiel, mais ces expériences rendirent libre mon regard sur la pitié, la noblesse, l'intelligence, la platitude et la honte. Et puisque toute vraie existence se réduit à la musique, je ne me sens solidaire que des poètes. | | | | |
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| hommes | | | Le barbare moderne est presque le contraire de l'ancien sauvage. Ne rêvent que les sauvages (ou ceux qui en héritent, ce qui explique le néant lyrique des Américains), et la barbarie d'aujourd'hui peut être définie comme absence de songes. Et de vrai bonheur : « Les machines sont les seules femmes que les Américains savent rendre heureuses » - Morand. | | | | |
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| hommes | | | Heidegger, Ortega y Gasset et nos intellectuels parisiens dénoncent, bêtement, le règne de la technique, tandis qu'il n'est qu'une application du règne du lucre, si bien ancré dans les consciences populaires, que, si demain le poète gagnait mieux sa vie que l'ingénieur, la populace se mettrait à s'émouvoir des aubades et à encenser leurs chantres. | | | | |
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| hommes | | | Après la liberté mécanique, voici la beauté mécanique qui s'installe dans les cerveaux des hommes, en absence des âmes. Les impôts et le budget ne sont plus des sujets plus secs, que ce qu'on trouve dans la peinture ou dans la poésie modernes – beaucoup de bruit et aucune musique. Où chercher un bon orphelinat ? « La liberté ne vit qu'au pays du rêve, et la beauté ne va que vers le chant »* - Schiller - « Freiheit ist nur in dem Reich der Träume, und das Schöne blüht nur im Gesang ». | | | | |
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| hommes | | | Jamais le calculateur ne fut aussi jaloux du gracieux danseur de jadis, jamais le danseur ne fut aussi imitateur du disgracieux calculateur de jadis. « On peut être un logicien et en même temps être plein de musique » - H.Hesse - « Man kann Logiker und dabei voll Musik sein » - à remarquer la judicieuse répétition de être, dans la traduction. « Poésie, on t'appellera Pensée Musicale » - Carlyle - « Poetry, we will call Musical Thought » - quand la musique est belle, les pensées accourent, sans être expressément appelées. | | | | |
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| hommes | | | Le peuple aime le vrai et le simple. C'est pourquoi il aime le journal et l'intellectuel moderne. Le poète, charlatan du mot, a du souci à se faire, s'il tient au peuple. Aimer, c'est accepter la chose telle qu'elle est (et non pas ce qu'elle fait). Le vrai et le simple ne sont beaux qu'en tant qu'essors, promesses, perspectives - donc, refus. | | | | |
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| hommes | | | Dans leur être, les hommes se valent, tous ; c'est d'après leur devenir que l'on peut les diviser en hommes de l'inertie et en hommes de la création. Et puisque l'immense majorité des hommes relève de la première catégorie, la proclamation ampoulée : on n'est pas poète (homme libre, femme, maître), on le devient est une sottise. Au Commencement était l'être, et le créateur incarne les commencements. | | | | |
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| hommes | | | Il est à la mode, aujourd'hui, de dénigrer les progressistes ; pourtant, dans les valeurs, que les dénigreurs eux-mêmes apprécient le plus - la liberté, la productivité, les droits de l'homme -, le progrès est évident, malgré quelques horribles ratés. En revanche, ils ne voient pas la chute la plus abominable, qui caractérise notre époque – la mort de la poésie, suite à l'extinction des âmes. | | | | |
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| hommes | | | Depuis que les programmes échiquéens battent l'humain, champion du monde, on sait ce qui attend le mathématicien : la machine le surclassera ; c'est la seule raison qui me fait croire, que le poète retrouvera, un jour, son prestige d'antan. « L'argent, le machinisme, l'algèbre, les trois monstres de la civilisation actuelle »* - S.Weil - les trois robots qu'ils seront devenus, au milieu des robots humains pleurant les muses disparues. | | | | |
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| hommes | | | La philosophie avait une chance de survivre à la robotisation des hommes, en restant, comme jadis, du côté du soft, avec des fonctions plutôt qu'avec des organes. Mais elle tenta de placer sa compétence du côté de la rigueur du hard ; la prétention d'être organe la dévalorisa, faute de performances. Ainsi, le soft perdit sa dernière interface lyrique, désormais seule la raison calculante l'exécute. | | | | |
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| hommes | | | Ils veulent être hommes d'une finalité nette ; le poète « doit être homme du commencement » - Rilke - « muß ein Beginner werden ». | | | | |
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| hommes | | | Au XVIII-me siècle, les concurrents du poète furent le prélat et le général ; au XIX-me – le général et le scientifique ; au XX-me – le scientifique et le politicien ; au XXI-me – le politicien et le manager. La hauteur du défi correspond à l'éclat de la riposte. Plus de bassesses ni de profondeurs ; et l'on attrape la platitude en la combattant. | | | | |
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| hommes | | | Les étapes de la dégénérescence de la race humaine : apprendre à vivre sans héros, sans maîtres à penser, sans poètes ; la dernière des disparitions est celle des philosophes ; il ne nous resteront que des sociologues, des psychanalystes, des idéologues, pour instruire ou guérir des robots. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, être de trop dans le monde des hommes affairés poussait le poète à s'accrocher d'autant plus fermement au monde du rêve. Aujourd'hui, à l'image des fonctionnaires ou traders, le poète, lui aussi, ne réclame que sa part du gâteau économique. Le monde n'est plus qu'un plat village sédentarisé, sans déserts ni montagnes ni ermitages, sans brebis égarées. | | | | |
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| hommes | | | Le confesseur, le philosophe, le poète savaient jadis ce que c'était que l'homme inconnu ; désormais, les statisticiens, que sont romanciers, médecins ou inspecteurs des impôts, nous enquiquinent avec l'homme connu, qui n'est que légèrement supérieur au cochon. « En tant que romancier, je me considère supérieur au saint, au scientifique, au philosophe, au poète, qui ne perçoivent jamais la bête en entier » - D.H.Lawrence - « Being a novelist, I consider myself superior to the saint, the scientist, the philosopher, and the poet, who never get the whole hog ». Cette bête ressemble de plus en plus au robot, intronisé dans des bureaux. | | | | |
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| hommes | | | De tous les temps, la barbarie s’annonçait par la domination de la matière sur la forme. La barbarie moderne a ceci de particulier, que la matière est de plus en plus abstraite et la forme – de plus en plus mécanique. La forme poétique, et donc abstraite, fiche le camp ; et la matière devient toujours plus virtuelle, mais avec une valeur d’échange grandissante. | | | | |
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| hommes | | | Rôle, scénario, produits – tel est le cadre robotique, commun aux betteraviers et philosophes (écoles, conférences, publications). Le poète n’a plus de place dans ces réseaux glaciaux ; l’esprit ne sait plus se muer en âme. | | | | |
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| hommes | | | Les évolutions respectives de l’homme grégaire et du poète : destin, combat, algorithmes – festins, ébats, rythmes. | | | | |
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| hommes | | | La médiocrité, c’est l’homme problématique – du genre moutonnier ; il est de plus en plus dominé par l’horreur froide de l’homme des solutions – du genre robotique. L’orphelin, c’est le genre poétique – l’homme du mystère. | | | | |
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| hommes | | | Ils vouent le surhomme à l’avenir et imaginent des chemins ou des ponts qui y mènent, tandis que, de toute évidence, il réside au passé, au milieu des impasses et des ruines, en compagnie du poète-pleureur ; l’avenir appartient au robot, dans son bureau, son hôtel, son aéroport, en compagnie de son banquier, son client, son agent. | | | | |
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| hommes | | | L’évolution de la vision de l’homme : Hobbes y aperçut la bête, Pascal lui enjoignit l’ange, Rousseau privilégia l’ange, Dostoïevsky accepta la cohabitation de l’ange et de la bête. Les hommes ne lisent plus les poètes, ils ne font que calculer – l’homme, pour eux, ne sera ni angélique ni démoniaque, mais robotique. | | | | |
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| hommes | | | Qui fut le concurrent d’un poète ? - un autre poète. Aujourd’hui, c’est un footballeur, un manager, un journaliste. Et l’on sait, que la grossièreté sortira toujours vainqueur d’un combat, même très loyal, contre la délicatesse. Mais ne pas accepter le défi exclut le poète du champ de vision ; et la scène publique, la seule visible, est usurpée par le goujat. | | | | |
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| hommes | | | Dans les leçons d’Histoire on suivait jadis les pas de la musique : dans les poèmes, dans les passions. Aujourd’hui, on suit l’histoire des circuits commerciaux ou des avancées technologiques. Dans la mémoire des hommes, Watt finira par supplanter Homère, et la route de la soie – le chemin de Golgotha. Le Temps ne connaît plus que les horizons, il oublia les firmaments. | | | | |
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| hommes | | | L’essence de l’homme a deux facettes - la poétique et la mécanique ; et son existence présente deux facettes réciproques : la création ou l’action. La seconde rapproche l’homme du mouton ou du robot et devrait être occultée. | | | | |
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| hommes | | | Le progrès irrémédiable des hommes consiste en pénétration, dans leur vie, pénétration de plus en plus profonde des gestes mécaniques, des habitudes, en économie, en réflexions, en sentiments. La mort de la poésie accélère cette funeste procession. « Poète est celui-là qui rompt pour nous l’accoutumance » - Saint-John Perse. | | | | |
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| hommes | | | Le nombre des contemporains, admirateurs des belles plumes, est le même, aujourd’hui, qu’aux époques d’Homère, de Shakespeare, de Nietzsche, de Valéry. C’est le nombre des candidats et, surtout, les critères d’excellence qui changèrent : le marchand, le footballeur, le chanteur, le journaliste évincèrent le poète, le philosophe, l’intellectuel. | | | | |
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| hommes | | | Depuis trois mille ans, l’art, c’est-à-dire les mythes, les styles, les tempéraments, marquait tous les siècles par ses rêves d’au-delà individualistes, au milieu des horreurs, des folies, des perfidies bien réelles. Aujourd’hui, au milieu de l’honnêteté, de la pruderie, de la tolérance, tous les poètes, philosophes, romanciers m’enquiquinent avec le fait divers ou le jargon clanique, qui animent leurs bavardages anonymes et interchangeables. Aucun nom digne à mettre sur l’épitaphe : je vécus au siècle de …. | | | | |
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| hommes | | | Même les loisirs sont aujourd’hui mécanisés ; quelle chance eut l’humanité, qui, avant de découvrir les charmes du labeur, se livra aux jeux du charmeur ! « La fainéantise et le farniente permirent l’émergence de l’Homo poeticus, sans lequel le sapiens n’aurait plus évolué »** - Nabokov - « A lolling and loafing which allowed the formation of Homo poeticus - without which sapiens could not have been evolved ». | | | | |
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| hommes | | | La Culture consiste à décrire (par la science) ou à chanter (par la poésie) la Nature. Deux erreurs à éviter : un scientifique, sans belle voix, tentant de chanter ; un poète, sans bonnes connaissances, tentant de décrire. | | | | |
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| hommes | | | Non seulement le hard informatique dépasse déjà notre cerveau en puissance et en intelligence du calcul (le parallélisme d'exécution des arbres décisionnels, dont nous sommes incapables), mais le soft, lui aussi, commence à nous humilier et en profondeur des représentations et en rigueur des interprétations. Ah, si cette infériorité pouvait nous détourner de la voie de robotisation, dans laquelle nous sommes pitoyablement engagés, et nous remettre à notre vocation première – la poésie ! | | | | |
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| hommes | | | Dans ce monde, il y a de pus en plus de justice et de vérité ; c’est la poésie qui s’en va. « Hors de la poésie, entre notre regard et le champ parcouru, le monde est nul » - R.Char. Le regard, toujours recommencé, est tout, et tout parcours est nul ! | | | | |
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| hommes | | | Pour le robot moderne, qu’il soit ingénieur, garagiste ou philosophe, la vie, c’est la formulation, la démonstration et l’application des vérités – tout le contraire de ce qu’on appelait jadis vitalisme. Je finis par opposer à cette vie mécanique – le rêve poétique : formules en tant que forme, démonstrations en tant que musique, applications en tant qu’élan. Foin des vérités cadavériques – pour des états d’âme mélancoliques. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, le poète tenait à sa réputation de meneur des initiés, à sa mystagogie ; aujourd'hui, comme tout le monde, il veut accompagner la marche du peuple, il pratique la déma-gogie. De la poésie chantante il glissa vers la poïesis marchante – vers l'action. | | | | |
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| hommes | | | En quoi le poète et le mathématicien se distinguent des autres hommes ? Surtout, dans le fait, que les mots de ceux-ci visent directement la platitude des choses, tandis que les symboles de ceux-là s’attachent aux représentations, où règnent la séduction ou la déduction, la hauteur ou la profondeur, la liberté du particulier ou l’harmonie de l’universel, le rythme d’une âme ou la mélodie d’un esprit. L’éternité sidérale écoute les créateurs ; le présent banal accueille les producteurs. | | | | |
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| hommes | | | Le quotidien évinça l’éternel : dans les livres on ne trouve plus ni le feu poétique ni l’air musical – que l’eau courante de l’inertie et la terre pesante de l’argutie. | | | | |
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| hommes | | | Dans leurs prédictions de l’avenir, les experts ou les charlatans, les obtus ou les visionnaires, les garagistes ou les poètes sont au même degré d’impuissance et d’irresponsabilité (à part, peut-être, la certitude de l’extinction finale des astres). La connaissance du passé permet de créer des hiérarchies des hommes, des valeurs, des espérances. Mais rester en tête-à-tête avec le seul présent, c’est être mouton ou robot. | | | | |
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| hommes | | | En parcourant notre mémoire de noms de célébrités, on dirait que dans la première Antiquité il n’y a avait que des poètes, dans la seconde – que des philosophes, à la Renaissance – que des peintres, au XIX-me siècle – que des romanciers, au XX-me – que des politiciens, au XXI-me – que des gestionnaires. « Énorme serait mon horreur de savoir que l’avenir ne verrait naître aucun nouveau Tchékhov » - H.Hesse - « Es wäre mir ein tiefer Schmerz zu wissen, daß es künftig keinen Tschechov mehr geben werde ». Disparurent les tragédies et les comédies, et même les vaudevilles devinrent mécaniques. | | | | |
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| hommes | | | Le langage (et donc les pensées) et les actions sont d’origine collective ; il est naïf de s’y imaginer dans une orgueilleuse solitude. « Je n’ai rien à voir avec ce système, rien même pour m’y opposer » - W.Whitman - « I have nothing to do with this system, not even enough to oppose myself to it ». On ne peut s’y opposer que par le rêve, dont est dépourvue ta nation. Tous tes compatriotes réclament une originalité, et nulle part on ne trouve autant de conformistes. Ailleurs, ce rebelle proclamait ce système - le plus grand des poèmes ! | | | | |
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| hommes | | | Le mystère, la poésie, le rêve disparurent de la littérature moderne ; tout son fond découle, directement, des actualités de l’année courante, et sa forme, c’est-à-dire le langage, est la même que celle qui se déferle des écrans. | | | | |
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| hommes | | | Philosophe-poète ou solitaire-enthousiaste – ce sont les seuls profils possibles d’un lecteur, qui pourrait aimer ce que j’écris. Car ce n’est pas de la compréhension qu’il me faut, mais de l’amour. Mais le quadruple manque rend ces profils inexistants. Tous mes interlocuteurs – car je n’écris que des dialogues ! - se sont avérés fantomatiques. | | | | |
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| hommes | | | Chez les philosophes et poètes modernes, je trouve beaucoup de folies verbales, mais je n’y décèle aucun rêve musical. Qui, aujourd’hui, comprendrait Rabelais : « Ils sont fous comme poètes et rêveurs comme philosophes » ? | | | | |
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| hommes | | | Défortuné, un aristocrate de naissance devenait bourgeois ou manant comme les autres ; anobli, un bourgeois s’adaptait à son nouveau rang sans aucun souci insurmontable. Le ridicule du mythe d’une supériorité innée d’une classe privilégiée se confirme par le désintérêt des dramaturges modernes pour les dieux, les monarques, les courtisans et les chevaliers. Les seuls aristocrates nés seraient les poètes. Lorsqu’il y avait des poètes. | | | | |
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| hommes | | | Pouchkine, par ses caresses, me fait sentir Russe ; Rilke, par ses noblesses, me place chez les Allemands ; Valéry, par ses finesses, me fait reconnaître Français. Et, soudain, je me rends compte, qu’ils sont, tous, - poètes ! Étranger à tous les clans, je ne suis fidèle à mon soi, solitaire et vrai, qu’au milieu – virtuel ou réel - des poètes ! | | | | |
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| hommes | | | Les premiers soucis d'un homme évolué furent autrefois : une planche de salut (la philosophie) et une bouteille de détresse (la poésie). Mais depuis que l'esquif social devint insubmersible, le dernier homme ne s'intéresse qu'aux tarifs et au confort des cabines-cellules. L'auto-pilote éteignit l'étoile. La chaudière rendit caduc le souffle. | | | | |
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| hommes | | | Ce qui me chagrine dans notre époque, ce n’est pas tellement que, dans le débat intellectuel, le sens mécanique domine largement la fantaisie lyrique, mais que ce sens n’ait plus besoin d’aucune fantaisie : les complicités et les adversités s’établissent sans aucun concours des âmes. | | | | |
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| hommes | | | L’âme est ce qui dirige ton regard sur ton étoile ; l’extinction des âmes, aujourd’hui, s’explique par la tyrannie du sens, que seul l’esprit trace et en fait des sentiers battus, même pour les aveugles. « Quand on a son bon sens, il est inutile de frapper aux portes de la poésie »** - Platon. | | | | |
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| hommes | | | L’Antiquité – la poésie d’un regard créateur ; la modernité – la prose des yeux scrutateurs. | | | | |
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| hommes | | | Peu de goût viscéral pour le mystère ; le culte irresponsable de la clarté – deux défauts de la culture française, qui expliquent la faiblesse de sa poésie et de sa philosophie. | | | | |
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| hommes | | | Les Français mirent plus d’un siècle, pour écraser l’Infâme (un vrai et unique mérite de Descartes à Diderot), tandis que les philosophes allemands, amis des pasteurs, se livraient aux litanies sur la vérité, les connaissances, le mystère. Mais sans l’Infâme, le discours français tourna à l’ennui rationnel, tandis que la logorrhée allemande se métamorphosa en poésie, irrationnelle mais philosophique. | | | | |
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| hommes | | | Dans tout ce qui vient de l’espèce, chez l’homme, on peut trouver des merveilles divines. Quant aux genres, il faut les diviser, d’après Valéry, en extrêmes (pour la création) et en moyens (pour la maintenance). Chez les premiers – des poètes aux scientifiques – on trouve aussi des merveilles, en symbiose avec l’œuvre du Créateur ; chez les seconds on trouve la confirmation des lois d’inertie et d’entropie. | | | | |
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| hommes | | | Étant trempé dans trois cultures, je peux vivre trois sortes de sacré, en-deça de ces trois frontières. Le sacré russe – ses contes de fées, l’infini de ses espaces, sa musique mélancolique, l’humanité de sa littérature. Le sacré allemand – le romantisme de ses Lorelei, la noblesse de sa poésie et de sa musique, l’audace de ses mystiques. Le sacré français – la douceur de ses chansons et de ses paysages, l’élégance de ses châteaux, le bon goût de ses paysans ou de ses filles. Dans ces exercices d’admiration, il n’y a pas de place aux batailles, aux ingénieurs, aux princes de ce monde. | | | | |
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| hommes | | | Tout se laisse se représenter en tant qu’arbre (ou graphe), tout, y compris les hommes (ce fut, d’ailleurs, la vision de Descartes). Tant d'unifications possibles, qu'il s'agisse de racines (la fraternité), de fleurs (la poésie), d'ombres (la philosophie), de cimes (la liberté). | | | | |
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| hommes | | | L’aspect abstrait de la technique moderne peut être aussi intéressant et profond que celui de la langue ou du livre. Il ne faut pas mélanger les messageries d’avec les messages. Nos contemporains s’acharnent contre l’aspect pragmatique de la technique, exactement dans les mêmes termes que A.Suarès, H.Hesse ou Heidegger, sans le talent du premier, sans la poésie du deuxième, sans l’intelligence du troisième. C’est l’abandon de l’abstrait qui est la vraie triste originalité de nos écrivailleurs. Rien de plus ennuyeux que le concret du présent. | | | | |
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| hommes | | | La masse rabaissa le prince, le prêtre, Dieu, le savant, le poète, l’intellectuel ; aujourd’hui, c’est l’heure du penseur qui sonna. | | | | |
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| hommes | | | Aujourd’hui, les mathématiciens forment une espèce de secte ésotérique, pratiquant, au sein de leur compagnie, une rigueur de la forme logique et, en dehors, - des balbutiements sur le fond philosophique. Et dire que le grand Galilée portait le titre de philosophe, se lançait dans la critique de Pétrarque, du Tasse, de l’Arioste et présentait les résultats de ses calculs comme caprices mathématiques, telles poésies ou rêveries. | | | | |
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| hommes | | | Ce qui compte, dans le choix entre l'internationalisme et le nationalisme, c'est la part de la haine ou du lyrisme. Ce qui ravage l'humanité, ce sont l'internationalisme sans lyrisme et le nationalisme haineux, engendrant l'uniformité de la culture ou la brutalité du regard. Tandis que la présence d'un lyrisme justifie et l'un et l'autre. | | | | |
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| hommes | | | Ce n’est pas l’attachement à la nature humaine qui nous empêche de devenir artistes. Que ce soit la rapine ou la poésie, ces penchants nous viennent de la nature de l’espèce ; c’est l’intrusion des autres espèces, dont les plus dégradantes sont le mouton (alignement sur la masse) et le robot (réduction à l’algorithmique de ce qui devrait être organique), qui doit être combattue. | | | | |
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| hommes | | | Sur la surface, nous effleurons, tous, les mêmes problèmes. L’homme de la rue en trace les limites dans l’horizontalité ; soit dans son environnement immédiat, soit dans la vaste et vague étendue. Le scientifique ou le poète leur apportent la dimension verticale ; le premier – dans une profondeur, sondant la beauté de la Création divine ; le second – dans la hauteur, chantant la beauté de la création humaine. Le sol, le sel, le ciel. | | | | |
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| hommes | | | Manine, l’un de mes maîtres de la chaire d’algèbre à Moscou (et où brillait Chafarévitch), vient de mourir. Plus que de la géométrie algébrique, j’avais parlé avec lui de Rilke (que nous traduisions tous les deux), de O.Spengler ou de W.Schubart. Nous partagions aussi l’intérêt pour les langues. Sa vision de la mathématique comme d’une métaphore du réel était très profonde et belle. Il me fascinait avec l’image de l’homme naissant de lumière (l’ange) et non pas de matière (la bête), dans un Univers sans masse, juste après le Big-Bang. Et j’appris récemment, qu’il était l’un des premiers (avec R.Feynman, dont je connus bien la sœur) à suggérer l’idée du calcul quantique. | | | | |
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| hommes | | | Pendant trois mille ans, l’humanité produisait des mythes, grâce aux tribus de héros ou de poètes ; l’héroïsme et la poésie s’éteignirent, depuis plus d’un demi-siècle ; la transaction de ce jour prit la place du mythe éternel. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, le rêveur ou le savant poétisaient, respectivement, l’avenir ou le passé ; aujourd’hui, tous sont obsédés par la prosaïsation du présent, la seule époque qui compte à leurs yeux. La promiscuité du présent suffit désormais aux profondeurs scientifiques et aux hauteurs littéraires. | | | | |
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| chœur intelligence | | | NOBLESSE : L'intelligence se loge souvent dans un mufle et abandonne un poète. Il y a le même taux d'aristocrates dans les chaumières que dans les colloques d'épistémologie. L'aristocratisme est l'intelligence de l'âme élective, tandis que la goujaterie résulte de plus en plus souvent de l'intelligence des muscles communs. | | | | |
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| chœur intelligence | | | ART : Tous les emplois sont soumis, aujourd'hui, aux tests de l'intelligence. Je tremble pour l'art, qui s'adjugeait le privilège de défier les syllogismes. Les poètes, musiciens et peintres, ayant perdu la foi en verbe, ton et note, se faufilent dans des miasmes métaphysiques, où tous les premiers rôles sont déjà accaparés par des scolâtres de l'ennui professoral. | | | | |
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| chœur intelligence | | | RUSSIE : Dans quel pays l'intelligence ne s'éploie que dans l'inutile ? En Russie, où la musique, la poésie et la mathématique ne laissent aucune chance aux ponts et chaussées. Le peuple le plus doué de la planète, gaspillant ses dons au vent de l'ivresse, de l'oubli, de la prostration. Mais quelle incapacité pour le calcul concret ! | | | | |
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| intelligence | | | C'est Heidegger qui sentit mieux que quiconque la nature triadique de notre regard sur le monde : le mystère poétique de l'être, le problème philosophique de l'étant, la solution temporelle et technique de l'être-là. Évidemment, à la place de ce mot trop galvaudé d'être il faudrait mettre un autre, de la famille de réel ou parfait. | | | | |
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| intelligence | | | Toute tentative de philosopher, quels que soient tes dons de plume, est et ne peut être que de la poésie (« de la poésie sophistiquée » - Montaigne). « La philosophie devient poésie, sous l'enthousiasme d'un génie »** - Disraeli - « Philosophy becomes poetry, in the enthusiasm of genius » - elle l'est même sans enthousiasme ni génie ; c'est la poésie qui devient philosophie, dans l'abattement du verbe. « La poésie sera de la raison chantée » - Lamartine. | | | | |
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| intelligence | | | La philosophie est un genre poétique au champ subtil de tropes et ayant pour centre l'homme seul. Ce qui rend ridicules les prosateurs-philosophes mettant au centre une (pseudo-)logique, que seul maîtrise le mathématicien, ou une (pseudo-)intelligence, que seul pratique sans pédanterie le poète-né. Mais pires que les prosateurs sont les logiciens : « Les philosophes sont ceux qui proposent pour notre temps des énoncés identifiables » - Badiou - la peste sur votre temps et vos énoncés ! La philosophie devrait rechercher en tout de la musique intemporelle et mystérieuse ! | | | | |
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| intelligence | | | Les matérialistes modernes sont bêtes, et les idéalistes – ennuyeux ; pour se moquer du bon Dieu ou pour rehausser des métaphores, il faut du talent d'esthète ou du tempérament de poète, tandis que nos contemporains ne portent qu'un savoir fossilisé et un style protocolaire. | | | | |
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| intelligence | | | Le cas unique d'une merveilleuse rencontre entre la poésie et la philosophie (avec une vie réelle absente) - le cas Nietzsche. À titre anecdotique - ses deux éblouissantes biographies : la poétique - de S.Zweig (qui écrivit, aussi, un essai sur Dostoïevsky, essai fantastique par le style et fantaisiste par le contenu), et la philosophique - de Heidegger (où il se trouve en compagnie de Hölderlin). | | | | |
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| intelligence | | | Deux familles de philosophes : partant des sciences ou animés par l'art, charlatans ou poètes. Chez les premiers, deux sous-espèces : obnubilés par les sciences anecdotiques (Hegel, Marx) ou abusés par les sciences rigoureuses (Spinoza, Husserl). Chez les seconds : se tournant vers notre facette religieuse (Nietzsche), langagière (Valéry), stylistique (Cioran). | | | | |
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| intelligence | | | Trois sortes d'intelligence : l'analytique, s'encanailler dans des pourquoi ; la synthétique, s'enfatuer avec des comment ; la thétique ou la romantique, jongler avec des où et quand (hic et nunc). | | | | |
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| intelligence | | | La dernière étape du raffinement conceptuel d'une représentation, pour la rapprocher au plus près de la réalité, s'appelle objet ou relation mathématiques. Et puisque la philosophie est une projection de nos réflexions sur la réalité, son ontologie doit se réduire à la mathématique. « La mathématique est pour la philosophie est ce que la musique est pour la poésie » - F.Schlegel - « Die Mathematik verhält sich zur Philosophie, wie die Musik zur Poesie ». | | | | |
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| intelligence | | | La sagesse, c'est l'art de confier à l'âme la tâche de relever les plus grands défis de la condition humaine : l'individualité, la fraternité, la souffrance, la poésie, la passion, la noblesse, la création, le langage. À son opposé – l'esprit moutonnier ou/et robotique. Aujourd'hui, la technique, l'économie, la science, la philosophie cathédralesque sont des ennemies de la sagesse, puisqu'elles se vouent au secondaire : à l'utilité, à la vérité, à l'être, à la puissance. | | | | |
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| intelligence | | | L'intelligence analytique d'unification se complète par l'intelligence synthétique d'imagination : se trouver avec des choses, des idées ou des états d'âme, qui ne s'étaient encore jamais croisés, et créer un arbre, dont ils seraient des branches : « Dans la poésie philosophique, le savoir scientifique et le savoir artistique deviennent ramages d'un même arbre » - H.Broch - « In philosophischer Dichtung werden wissenschaftliche und künstlerische Erkenntnisse zu Zweigen eines einzigen Stammes ». | | | | |
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| intelligence | | | Est métaphysicien celui qui admet, qu'au-dessus des commencements du sensible et des finalités de l'intelligible règnent les contraintes du réel, appelées, maladroitement, l'Être. Mais dominent les adeptes des sentiers battus, des parcours, des inerties, des routines intermédiaires. À l'être poétique qui fait danser, ils préfèrent le devenir prosaïque qui ne fait que penser. | | | | |
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| intelligence | | | Le philosophe pense, qu'en creusant les choses, il atteint une identité verbalisable de plus en plus respectable. Mais leur fond est aussi sans poésie que leur surface. La poésie, c'est la manière de s'éloigner des choses et de peindre la hauteur avec des couleurs empruntées aux choses. Les choses, c'est à dire la science, peuvent être exclues de la philosophie : « Tout ce que peut espérer le philosophe, c'est de rendre la poésie et la science complémentaires » - Bachelard - apporter une forme poétique maîtrisée au fond scientifique intuitif, celui-ci ne servant que de garde-fous, pour ne pas proférer de trop grosses sottises. | | | | |
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| intelligence | | | L'esprit philosophique est celui qui se forme, à partir de rien, à chaque contact avec l'illisible. Cela produit de la niaiserie ou de l'élégance, de la peinture ou de la poésie, menant vers plus d'étonnement et de grandeur. Tout ce qui est déjà formé relève du lisible et vaut autant qu'un récit de voyage, tandis que la philosophie, c'est le voyage lui-même. | | | | |
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| intelligence | | | Le penser en général n'a presque aucun sens ; il a trois sens différents dans les trois sphères irréductibles : la représentation, l'interprétation, la validation, où penser fait, respectivement, appel à la compétence, à la rigueur, à l'imagination, donc à nos facettes philosophique, scientifique ou poétique. Pour prouver que je suis, il suffit de constater que je pense, mais pour savoir ce que je suis, je dois préciser que je pense en tant que. | | | | |
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| intelligence | | | Tout ce qui ne se convertit pas en formules est nul. La poésie est une formule. Toute passion est germe d'une formule. Le reste n'est que fatras et prétention des borborygmes. « Moi, pressé de trouver la formule » - Rimbaud. | | | | |
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| intelligence | | | La négation des idées, de cette partie infinitésimale d'un écrit profond, profond par des ombres atteintes, est du chipotage mesquin : on n'y abat que des formules d'un langage, qui n'est pas le tien ; mais la négation des concepts initiaux, formant des sources d'une lumière philosophique projetée sur la poésie des ombres, est féconde - voyez ce virtuose de Heidegger, qui manipule ces quatre axes : être/devenir, être/apparence, être/penser, être/être possible pleins de promesses ! | | | | |
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| intelligence | | | Les meilleurs juges de la place de l'élan poétique, dans les affaires des hommes, sont les mathématiciens, qui pénètrent la réalité, sans la toucher, qui croient en existence par l'appel d'harmonie et croient en harmonie par une démonstration d'existence. On se débarrasse de beaucoup d'orgueil, lorsqu'on comprend, que les modèles mathématiques nécessaires ne sont pas des représentations possibles du réel, mais le réel même, et que l'imagination poétique y est plus importante que la rigueur et le savoir. | | | | |
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| intelligence | | | La compréhension est, pour l'esprit, ce que l'accommodation est pour les yeux ; elles procèdent par élimination de l'inactuel, par tamisation du bruit débouchant sur le son. Les ressources de la poésie se trouvent essentiellement dans l'inactuel, dans l'inutile, qui échappent aux mailles de la compréhension. | | | | |
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| intelligence | | | La logique fait partie de la langue naturelle comme la philosophie fait partie de la poésie. Et la rigueur logique apporte à la philosophie la même chose que la grammaire à la poésie, c'est-à-dire rien. Il n'y a pas moins de logique chez Cioran que chez Wittgenstein. Les perles syllogistiques ou grammaticales ne séduisent que des mollusques des profondeurs sans vie. | | | | |
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| intelligence | | | On a beau compiler toutes les leçons du devoir être (la morale), du vouloir être (le désir), du pouvoir être (la volonté), on arrive inéluctablement à la conclusion, qu'on continue à ne même pas effleurer l'être. La seule orbite onto-distante autour de celui-ci paraît être empruntée par la poésie. Les autres sont trop elliptiques, pour qu'on puisse pressentir le bon foyer. | | | | |
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| intelligence | | | Rien de conceptuel ne peut être profond ou rigoureux, si sa seule expression et justification se réduit à la langue ; ce qui condamne et la dogmatique de l'être (les grammaires indo-européennes) et la sophistique du devenir (la poésie européenne). Et quoi qu'en pensent les cartésiens, en philosophie domine la dialectique osée et non pas la logique rusée. | | | | |
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| intelligence | | | Des vulgarisations de la poésie : la foi - des signes des choses sont des choses ; la philosophie - la raison des choses est leur seul intérêt ; l'art - le chemin vers le divin passe par des choses. La poésie - ne pas s'attarder sur la chose visible ou intelligible, se faire regard lisible. | | | | |
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| intelligence | | | « Les philosophes et les poètes d'origine possèdent la Maison, mais restent des errants sans atelier ni maison »** - R.Char - ruines, le nom que prend la Maison ainsi possédée et qui cesse d'être habitable. Ce qui réside légalement dans le langage porte un nom beaucoup moins ectoplasmique - la vérité cadavérique, réceptacle du désoubli de l'Être. Les ruines, cette vénérable demeure, hantée par le rêve et la caresse, où l'on héberge les invariants de tout mouvement (Goethe, n'y voyant aucune tour debout, ne reconnut pas les ruines discrètes). L'être n'habite que la réalité, il est la chose, qui est source des objets de la représentation et cible des mots du langage. | | | | |
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| intelligence | | | Le fondement d'un nouveau regard philosophique ne peut être ni logique (Spinoza et sa mathématique), ni dialectique (Hegel et sa synthèse), ni métrique (Nietzsche et sa transvaluation), ni psychanalytique (Freud et sa perversion), mais presque exclusivement métaphorique (Derrida voit en philosophie : « une théorie de la métaphore »*** !). C'est pourquoi toute création, en philosophie, n'est que d'ordre poétique. Et le sujet en relève au même degré que l'objet : « L'homme est une métaphore de lui-même »** - Paz - « El hombre es una metáfora de sí mismo ». | | | | |
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| intelligence | | | Le poème (représentation naissante) est au noème (représentation née) ce que le chant de rossignol est à la symphonie. Un goût pour l'obscurité, des oreilles tendancieuses, un abandon. Mais le fond - rhétorique ou sonore, en oratorio ou en cantate - est le même. | | | | |
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| intelligence | | | Les questions philosophiques sont des pierres précieuses brutes ; les philosophes académiques rôdent autour, en se demandant ce qu'est leur non-être, quel est le degré de leur contingence, comment leur perception par le sujet affecte l'inter-subjectivité etc. - il en fait un misérable concept sans éclat ; un poète les taille par son style, les sertit dans un écrin d'intelligence, les fait briller dans une lumière verbale – il en fait un bijou. | | | | |
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| intelligence | | | Les coupures épistémiques surgissent dans l'espace plutôt que dans le temps, notamment dans les passages : le monde - la représentation et la représentation - le langage. Les connaissances a priori, transcendantales (« Bedingungen der Möglichkeit von Erfahrung » - Kant), non langagières, interviennent dans le premier, tandis que toute la poésie et toute l'intelligence interprétative se retrouvent dans le second. | | | | |
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| intelligence | | | Toute caractéristique du contenu peut être complètement rendue par une forme, astucieusement imaginée ou inventée, par l'esprit ou par l'âme. Ainsi, une fois qu'on s'est débarrassé du contenu, on est exclusivement dans les arts des formes, c'est à dire soit dans la science, donc dans la mathématique, soit dans la poésie, donc dans la musique. | | | | |
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| intelligence | | | La raison antique se colore de son style ; le cynisme, le scepticisme, le stoïcisme, l'épicurisme ne sont que styles, avec les parts à peu près égales de sophistique ou de dogmatique, de vrai ou de noble, de solitaire ou de sociable, la poésie étant son guide - la raison tâtonnante. La raison d'aujourd'hui est incolore, ennemie de toute poésie, - la raison raisonnante. « Les vallées se divisent, les montagnes se rencontrent » - Tsvétaeva - « Враждуют низы, горы - сходятся ». | | | | |
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| intelligence | | | Un philosophe serait celui qui porte un haut regard sur la condition humaine et prouve, que l'homme est irréductible au robot. Mais les professionnels, qui accaparèrent ce titre, ne s'occupent que de la facette humaine robotisable : la détermination, l'être, l'inconscient. Le diplômé de cardiologie, qui se proclame meilleur spécialiste du cœur humain que le poète ! | | | | |
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| intelligence | | | La pensée n'est que légèrement teintée par la langue. Ceux qui réduisent celle-là à celle-ci ne voient que la requête, tandis que sa première impulsion, le désir, est déjà hors la langue (le poète veut maintenir l'impulsion initiale par l'arbitraire du mot, le logicien - en tracer la trajectoire par l'idée sans brisure). La pensée est un arbre virtuel, mais inentamé, qu'habille la langue et qu'interprète, par substitutions de variables, notre machine conceptuelle, qui n'est langagière que d'apparence. Enfin, c'est la machine pragmatique qui, en tirant des conséquences de l'examen des substitutions, donne un sens à tout. Le néant, le monologue, l'exécution, le dialogue, le néant - le cycle de la pensée. | | | | |
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| intelligence | | | L'informaticien et le linguiste ricanent en voyant le philosophe patauger au milieu des logiques et des langages. La défense du merveilleux, face à la déferlante mécanique, - c'est peut-être le seul domaine, où le philosophe a encore son mot à dire, à cause de la défaillance du poète. Puisque « la conscience d'avoir frôlé le merveilleux arrive trop tard » - Blok - « сознание того, что чудесное было рядом, приходит слишком поздно ». | | | | |
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| intelligence | | | L'essence a trois interprétations différentes : dans la réalité - matière ou vie ; dans le modèle - points d'attache et connaissances utilisables ; dans le discours - accès aux connaissances et aux objets (Bemächtigung der Dinge - Nietzsche). Mais entre ces trois sujets en nous - le physique, le mathématique et le poétique - il y a un mystérieux accord. La mécanique quantique et la théorie des nombres exhibent une troublante ressemblance de leurs modèles, nés des soucis totalement disjoints. | | | | |
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| intelligence | | | Valéry se moque de la non-définition des abstractions initiales chez les philosophes, qui pratiquent « l'art d'arranger les mots indéfinissables en combinaisons agréables ». Pourtant, la philosophie est de la poésie, où une grande part du charme réside justement dans le vague des premiers et derniers pas. Il suffit de jeter un coup d'œil sur les «définitions» des plus acharnés adeptes de la rigueur - Spinoza, Hegel, Wittgenstein - pour s'assurer, qu'ils ne quittent jamais la région réservée aux élucubrations poétiques (rien d'étonnant qu'ils s'interrogent en professeurs marmoréens et répondent en poètes balbutiants). Pour discourir en paix, ils ne s'aventurent guère avec les définitions. La philosophie de la rigueur existe bien, mais elle fut exhaustivement épuisée par Aristote et Kant. | | | | |
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| intelligence | | | Une philosophie parfaite est la rencontre d'un esprit mathématique et d'un langage poétique, rencontre, qui n'est pensable qu'en Allemagne (Heidegger eut raison de ne pouvoir imaginer un commencement philosophique qu'en Grèce et Allemagne). | | | | |
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| intelligence | | | Des jalousies claniques les font hurler à la défaite de la pensée (dont la décomposition fut déjà annoncée par Maine de Biran). Les mornes pensées, de toutes leurs tribus de déclinologues professionnels, triomphent partout de leur seul adversaire vivant - de l'émotion. Jamais on n'avait vu autant de géomètres algébriques ou de spécialistes d'Aristote et si peu de poètes. | | | | |
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| intelligence | | | Tout se modélise dans une représentation complète : la substance, l'essence, l'existence. On peut donc en chasser, techniquement, aussi bien le mot que la réalité, c'est à dire la métaphore et la sensation. | | | | |
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| intelligence | | | La musique serait la meilleure illustration de ce qu'est une incarnation : on n'y sait plus si Dieu s'y incarne dans une substance humaine, où l'homme s'élève jusqu'à l'immortalité divine. « La musique est une incarnation de la beauté » - Karajan - « Musik ist eine Verkörperung von Schönheit », d'autant plus fidèle que la vraie beauté, comme la vraie musique, est mélancolique : « Un voile mélancolique enveloppe la Beauté, mais ce n'est pas un voile, mais le visage même de la Beauté » - B.Croce - « Un velo di mestizia par che avvolga la Bellezza, e non è velo, ma il volto stesso della Bellezza ». | | | | |
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| intelligence | | | La mathématique est la création permanente de nouveaux langages, et sa maîtrise des langages anciens perd vite de son prestige. « Les mathématiques sont la meilleure école d'humilité » - A.Connes. Les extra-terrestres, seront-ils poètes, plutôt que mathématiciens ? - grande question ! Si le langage poétique s'éteignait sur Terre, ces extra-terrestres, face à nos robots mathématisés, auraient la même réaction que Goethe : « Tout symbolisme mathématique est quelque chose de désincarné et triste à mourir » - « Alle Zahlensymbolik ist etwas Gestaltloses und Untröstliches ». | | | | |
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| intelligence | | | Au-delà d'un certain niveau de compréhension des œuvres des hommes - qu'ils soient philosophes ou poètes - surgit l'irrésistible et irrespirable ennui. Le bon goût consiste à s'arrêter aux formes métaphoriques et s'interdire l'avance vers un fond casuistique. | | | | |
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| intelligence | | | Le contraire de métaphoriser - appeler la chose par son nom, le nominalisme. Les plus belles des choses n'ont pas de noms et réveillent en nous le poète, manipulateur des substitutions. La pensée est une métaphore, dont les substitutions exigent un savoir ou une maîtrise. Si cette maîtrise relève d'un type de sensibilité précis, on a affaire à un esprit de système, une unité de souffle. Des enchaînements narratifs de métaphores sont rarement métaphores, c'est pourquoi l'esprit de système le plus conséquent se rend naturellement par fragments. « Les fragments sont la vraie forme d'une philosophie universelle » - F.Schlegel - « Die eigentliche Form der Universalphilosophie sind Fragmente ». | | | | |
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| intelligence | | | La poésie - présenter et infra-interpréter ; la philosophie - représenter et ultra-interpréter. La poésie est un retour discret, inventé, par bonds, pour que le temps vibre (pour que « l'esprit retourne sur ses circuits » - l'Ecclésiaste) ; la philosophie - un retour cyclique en continu, l'Éternel Retour, pour que le temps s'arrête ou se métamorphose en l'être. | | | | |
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| intelligence | | | Le dévoilement est le procédé des imposteurs-prophètes et le voilement - celui des imposteurs-poètes. Héraclite : « l'être aime à se voiler » - est avec ceux-ci (comme Heidegger : « l'être aime se rendre invisible » - « das Sein liebt es, sich zu verbergen ») ; « l'avoir aime à se dévoiler » - la devise des premiers, des vainqueurs. | | | | |
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| intelligence | | | En dehors du savoir, on ne peut parler de l'être que sous forme de prières ou poèmes, car l'être ne nous est accessible que par le savoir. Le savoir est l'être modélisé. Le philosophe dissertant sur l'être, et qui ne serait ni prêtre ni poète - est en proie à la logorrhée. « Prier est dans la religion ce que penser est dans la philosophie » - Novalis - « Beten ist in der Religion, was Denken in der Philosophie ist ». | | | | |
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| intelligence | | | Le sensible : ce que je vois, entends, sens, goûte, touche ; l'intelligible : le regard, la mélodie, l'arôme, le goût, la forme. L'homme des sens, le trivial, est dans le premier ; l'homme de l'essence, l'intellectuel, - dans le second ; celui qui les relie, l'homme du sens, est le métaphysicien ou le poète. | | | | |
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| intelligence | | | Une philosophie complète reprendrait toutes les métaphores de l'arbre (« la formule de la vie s'applique aussi bien à l'arbre » - Nietzsche - « muß die Formel [des Lebens] so gut vom Baum gelten » ; « la poésie est création d'un arbre virtuel de références » - Valéry). Mais les partielles, et dominatrices, se consacrent à l'enracinement, à la ramification ou à la cueillette. | | | | |
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| intelligence | | | De Spinoza à Husserl, ces insipides et lourdes tentatives de faire de la philosophie une science rigoureuse, de lui apporter de l'étendue en la faisant parler le langage des mathèmes ou philosophèmes ; tandis que seul celui des poèmes promet de munir de hauteur son semblant de profondeur. Poétiser et philosopher sont des synonymes - être au-dessus du temporel, croire en simultanéité avec la vie et non pas au : « D'abord vivre, et philosopher - après » - « Primum vivere deinde philosophare ». | | | | |
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| intelligence | | | L'objectivité, si elle existe, se manifesterait dans nos représentations (la topique) ou dans nos interprétations (la critique), mais nullement dans nos requêtes (la poétique). Et puisque l'homme est requête, appel ou prière, sa pensée et son sentiment doivent être subjectifs. | | | | |
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| intelligence | | | La science commence et finit dans la réalité, matérielle ou humaine. Au milieu - la mécanique universelle. La philosophie commence et finit dans la poésie. Au milieu - l'homme existentiel. « La poésie est le début et la fin de la philosophie »**** - Hölderlin - « Die Dichtung ist der Anfang und das Ende der Philosophie ». Mais la philosophie des débuts et des fins est plus réelle que la réalité. | | | | |
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| intelligence | | | Philosopher, c'est créer des liens entre représenter, questionner et interpréter, avec les trois exagérations possibles : poétique, analytique, logique, dont seule la première est temporelle et personnelle. Ce qui est intemporel et abstrait est prédestiné à la machine. | | | | |
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| intelligence | | | La pensée attend de la philosophie – de la musique mystique et non pas la clarté logique. Toute cla-r-(-ss-)ification inaugurale est dans un mouvement de rupture, tandis que toute bonne logique ne s'applique qu'au monde monotone. Ce n'est pas le but de la philosophie, mais le contenu de la connaissance qu'on tente de définir ici. La logique a, dans la philosophie, la même place de domestique que la grammaire dans la poésie. Pourtant, cette misérable clarification logique devint le seul objet de la philosophie analytique, qui n'est pas plus passionnante que la comptabilité analytique. | | | | |
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| intelligence | | | La différence principale entre le monde réel et le monde de la représentation n'est pas l'absence de modèles indubitables, dans la réalité, mais la présence, dans la représentation, d'objets, qui ne sont pas, l'altérité. Plus cette partie est insigne, plus on est poète, créateur de mensonges délibérés et féconds, d'autres ne mentant que par plats calculs ou par inadvertance. | | | | |
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| intelligence | | | La bonne philosophie s'attaque aux mystères pour les traduire en problèmes ; la science produit des solutions aux problèmes ; le poète, dans des solutions, découvre un nouveau mystère. C'est ainsi que le poète est le point zéro du bon philosophe. « Plonger au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau » - Baudelaire. Les autres se contentent de l'ancien, dans la platitude du connu. | | | | |
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| intelligence | | | Le (non-)savoir socratique a trois significations : le libre arbitre des représentations (phantasia), l'infini des requêtes erotima, la versatilité des interprétations exegesis. La topique, la poétique, la critique. | | | | |
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| intelligence | | | Les échéphiles, humiliés par la machine, se consolent, en se mesurant les uns aux autres. Mais que vont devenir les mathématiciens, le jour, où la logique mathématique sera parfaitement modélisée par la machine, qui maîtrisera l'espace (géométrie), le temps (analyse) et leur représentation (algèbre) et qui saura formuler et démontrer des théorèmes ? Les médiocres se requalifierons en programmeurs ou comptables, et les meilleurs retourneront à la poésie, qui fut à l'origine de la science. | | | | |
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| intelligence | | | L'origine des concepts (objets ou relations) d'une représentation est triple : des espèces-constantes de la réalité, la langue, le libre arbitre. Trois clans, qui n'en reconnaissent qu'une seule, sont, respectivement : les platoniciens, les philosophes analytiques, les poètes. Avec leurs dominantes – la science, le bavardage, la musique. Vue sous cette angle, la philosophie ne peut être que de la poésie. | | | | |
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| intelligence | | | Le soi absolu (Kant, Fichte, Hegel) serait une pure liberté, source d'une vaste et profonde philosophie transcendantale ; mon soi inconnu est, avant tout, source de contraintes, pour que mon esprit parte de mon âme, dans un courant poétique, dont le premier souci est de garder la hauteur de source. La rigueur des valeurs face à la vigueur des vecteurs. | | | | |
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| intelligence | | | Je ne connais pas un seul mathème, qui aurait été compris par un philosophe ; pourtant ils sont nombreux à le revendiquer ; en revanche, tous les schèmes philosophiques valables se réduisent aux poèmes. Le nombre, l'infini, la continuité, l'élément neutre ou nul, l'ouvert, l'équivalence, la mesure – aucun philosophe ne comprit jamais le sens de ces mathèmes. | | | | |
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| intelligence | | | Toute activité intellectuelle se réduit à la chronologie que suivent son sujet, son objet et son projet. La mathématique : la définition-objet, l'hypothèse-projet, la démonstration-sujet ; la philosophie : le développement-projet, le vocabulaire-objet, l'école-sujet ; la poésie : le style-objet, le sentiment-projet, la noblesse-sujet. Avec leurs contraintes respectives pré-déterminantes : la logique, l'érudition, le talent. | | | | |
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| intelligence | | | Le modèle correspond à un étant ontique, que l'être ontologique valide ; mais les critères de validation suivent soit la nécessité, soit la rigueur, soit l'élégance, soit l'expressivité. De l'algèbre à la poésie. Et toute création passe, inévitablement, par les deux. | | | | |
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| intelligence | | | La notion de problème, c'est à dire de requête formulée dans un langage rigoureux, permet de distinguer deux types de beauté : des mystères, c'est à dire des étonnements intraduisibles en problèmes, et des solutions des problèmes grandioses. Le monde est beau et par ses poèmes et par ses théorèmes ; on trouve de la beauté aussi bien chez Homère, Dante, Rilke que chez Diophante, Fibonacci, D.Hilbert. | | | | |
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| intelligence | | | Dans la haute chaîne poétique, il y a un versant lyrique, l'adret, - où l'on cherche l'edelweiss - et un versant philosophique, l'ubac, - où l'on songe aux refuges. Ils ne sont pas deux sommets opposés se renvoyant le même message (« qui habitent, proches, sur les monts les plus séparés »*** - Heidegger - « die nahe wohnen auf getrenntesten Bergen »). | | | | |
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| intelligence | | | Réduire le philosophe à l'ouvrier du concept (Deleuze), c'est ne voir dans le peintre que l'artisan de la couleur. Sans don poétique ni goût de la hauteur, ils ne seraient que spécialistes de la platitude. | | | | |
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| intelligence | | | La maîtrise : savoir bâtir un réseau cohérent de concepts, savoir formuler de bonnes requêtes, savoir donner un sens à l'interprétation de ces requêtes. D'où ses trois facettes : l'intellectuelle, la poétique, la philosophique. | | | | |
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| intelligence | | | La métaphore ailée surclasse largement les syllogismes boiteux – en pertinence, en honnêteté, en noblesse. Et ceci pas tellement à cause des dons ou intelligences supérieurs des artistes, mais pour des raisons profondes et rationnelles : le soi inconnu, ce foyer de nos angoisses, de nos curiosités ou de nos créations, échappe à toutes les descriptions savantes et ne peut être abordé que par des métaphores poétiques. Toutefois, l'infâme relativisme moderne met les scientistes et les artistes sous la même enseigne, celle de la platitude et de l'indifférence des colloques, manuels ou recueils critiques. | | | | |
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| intelligence | | | La philosophie est un art de transformation en arbre vivant de tout ce qui, sans elle, serait voué à servir de matériaux de construction, de clôtures, de nourritures terrestres, de papier à écrire ; elle est le jardinier, responsable non pas de la rhapsodie des fondements, des saisons ou des tentations, mais de la symphonie de la vie. Les ombres et les fleurs sont des caresses de l'arbre, que dispense la poésie. Et il ne faut en exagérer ni la profondeur ni les calories, en voyant dans la vie « un arbre dont les racines, c'est la philosophie, et dont le plus beau fruit est la poésie » - F.Schlegel - « einen Baum, dessen Wurzel die Philosophie, dessen schönste Frucht die Poesie ist ». | | | | |
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| intelligence | | | Le sujet, c'est l'union de trois créateurs : de représentations (Descartes), de requêtes (Valéry), d'interprétations (Nietzsche). Il doit donc offrir trois facettes : la scientifique, la philosophique, la poétique. L'esprit scientifique bâtit des modèles du monde, l'esprit philosophique les interroge, l'esprit poétique réinterprète le monde. Chacun des trois manque souvent de dons dans les deux autres sphères et croit pouvoir s'en passer, pour se dévouer exclusivement à la représentation, au questionnement sans fin, à la perpétuelle interprétation. C'est le poète qui en sort le moins ridicule. On finira par confier la science à la machine, ce qui enterrera définitivement le cogito (se réduisant à la représentation), pour ne laisser que l'homme de la nature, celui qui ne fait que réinterpréter. | | | | |
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| intelligence | | | Dans un vrai livre de philosophie, on doit faire appel à une haute musique de poète, à un vaste style d'écrivain, à un profond regard de penseur. Nietzsche fut le seul à atteindre à cette harmonie. Mais dès que les hommes imaginèrent, que seule la dernière dimension justifiât le titre de sage, ils proclamèrent, paradoxalement, la préséance du langage, et leur profondeur universitaire, sans nulle forme musicale, se mua aussitôt en platitude. | | | | |
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| intelligence | | | Le sophiste, doté d'un talent poétique, a de bonnes chances de devenir philosophe ; sans ce talent, tout raisonneur dégringole dans le sophisme. Heidegger ou Sartre. | | | | |
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| intelligence | | | La pensée philosophique, généralement, est très éloignée et de la magie lyrique et du savoir scientifique, ce qui la condamne à n’être que du galimatias. Hélas, en affrontant des sujets philosophiques, pour pallier à cette carence fatale, les scientifiques manquent de hauteur et les poètes – de profondeur. | | | | |
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| intelligence | | | La valeur de Platon et de Heidegger se situe hors de la philosophie – dans l'élégance des métaphores ou dans l'amusement philologique. Les philosophes cathédralesques, dépourvus de ces qualités littéraires, sont ridicules dans leur lourd plaidoyer de l'idée platonicienne ou de l'être heideggérien, dans lesquels l'imagination poétique doit dominer largement toute gnoséologie et toute ontologie. | | | | |
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| intelligence | | | Toute partie du réel peut être confiée soit à nos yeux soit à notre regard, soit à un examen rationnel soit à une (re)création artificielle. Dans le premier cas, les mots et/ou les concepts développent suffisamment les choses dociles, c'est le cas de la science et de la vie au quotidien. Dans le second cas, les mots et/ou les concepts ne font qu'envelopper les choses insaisissables en s'en émancipant (émancipation aurait dû signifier – renoncer à la mainmise sur les choses ou les actes par les mains, au profit de la tête), c'est le cas de la philosophie et de la poésie. | | | | |
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| intelligence | | | Chez les philosophes apoétiques, Descartes, Spinoza, Hegel, je ne trouve aucun sujet qui ne serait pas abordé par le poète aphilosophique Valéry ; chez celui-ci - des idées en belles phrases, chez ceux-là - de ternes phrases et de ternes idées ; les meilleurs des philosophes sont ceux qui reconnaissent, que la philosophie doit être ancilla poesiae, comme en témoignent Heraclite, Nietzsche, Heidegger. | | | | |
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| intelligence | | | La pluridimensionnalité phénoménologique (ouf !) : on bichonne l'accomplissement dans la réalité (philosophe), la teneur dans le modèle (savant), la référence dans le langage (poète). Le sens, son dépositaire, sa quête ; trois sphères d'excellence dont le centre est partout et nulle part. | | | | |
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| intelligence | | | Le bon résultat d’une recherche est soit une découverte (aboutissement d’un chemin), soit une invention (renvoi aux nouveaux commencements). Selon leur objet, il y aurait trois sortes de recherches – la recherche de la réalité (les sciences dures), la recherche de la représentation (la mathématique), la recherche du langage (la poésie). Les découvertes se font surtout dans la première ; les deux dernières devraient viser surtout des inventions. La philosophie serait une tentative d’unifier ces trois regards sur la condition humaine. | | | | |
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| intelligence | | | Le philosophe prend acte des réponses des scientifiques et des poètes, mais reformule leurs questions, trop étroites, avec les premiers, et trop vagues, avec les seconds ; la profondeur des objets interrogés et la hauteur du regard interrogeant indiquent si la question est philosophique ; et l'ouverture des réponses esquissées en déterminera le degré d'intelligence. | | | | |
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| intelligence | | | Le côté poétique des questions philosophiques les laisse souvent prendre pour religieuses, ce qu'elles ne sont que dans la recherche de consolations, ce premier chapitre philosophique, le second étant la musique des rapports entre la réalité, la représentation et le langage. Orphée semble être la figure la plus emblématique de cette philosophie. Il n'y a donc pas une, mais deux philosophies premières : l'éthico-religieuse et l'esthético-scientifique. | | | | |
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| intelligence | | | Dans la musique littéraire, la philosophie devrait servir de contre-point à la poésie : les questions devraient constituer un fond vague, tandis que les réponses devraient avoir une forme nette ; la profondeur devrait donner de l’épaisseur à la hauteur du style. La recherche de la question, derrière une réponse déjà prononcée, devrait être plus fréquente que l’inverse, qui est si souvent banal ; l’idéal serait d’en pratiquer un cycle. | | | | |
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| intelligence | | | Tracer des frontières entre les clans ou écoles philosophiques est une tâche délicate. On peut commencer par le regard, que les philosophes eux-mêmes portent sur leurs exercices, et alors la première ligne de démarcation séparerait les scientistes des artistes. Chez les premiers, il y a deux groupes : discours léger et prétention à la sagesse (Platon, Sénèque), ou discours lourd et prétention à la rigueur scientifique (Spinoza, Hegel, Husserl). Chez les seconds, il y a aussi deux groupes : verbalisme prosaïque (Heidegger) ou intensité poétique (Nietzsche). | | | | |
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| intelligence | | | Ce qui n'est pas poétique ne peut pas être philosophique - une bonne illustration de l'équation : determinatio = negatio. | | | | |
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| intelligence | | | Contrairement à l'intelligence artificielle, notre cerveau ne contient pas de représentations, câblées, une fois pour toutes, par la voie conceptuelle ou langagière ; il les reconstitue à chaque interprétation d'un discours ou d'un fait, pour en comprendre, justifier ou générer le sens. Que ce soit la mathématique ou la poésie, qui en est le contexte, cet effort suit la même démarche ; si l'arbre interprétatif ne diffère pratiquement pas de l'arbre affirmatif, on est plus près de la mathématique, et s'il est presque nouveau, on est en présence de la poésie. | | | | |
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| intelligence | | | L'élégance est omniprésente en mathématique ; la mathématique est, en tout point, un reflet de la Création ; donc, la réalité, partout, peut être rendue admirable, il suffit d'inventer de bonnes représentations, de bons axiomes, de bons interprètes. L'harmonie entre un contenu profond et une forme haute est le signe commun de la mathématique et de la poésie (y compris de la bonne philosophie). | | | | |
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| intelligence | | | Le philosophe avait sa place au milieu des visionnaires mythiques ou poétiques, mais les philosophes modernes s'apparentent davantage aux sous-préfets, journalistes ou entomologistes, jusqu'au cou soit dans leur logorrhée verbale, soit dans la morne réalité végétale ou sociale. La vision minable de Descartes : « la philosophie est un arbre, dont les racines sont la métaphysique, le tronc est la physique et les branches sont toutes les autres sciences » - s'imposa. | | | | |
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| intelligence | | | Nos pensées ont trois sources : la scientifique (les représentations), l'empirique (les réflexes appris ou innés), la poétique (le langage). La pensée est d'autant plus pure, qu'une seule source la détermine. | | | | |
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| intelligence | | | La métaphore est au centre et de la philosophie et de la poésie ; mais chez le philosophe-prosateur, elle est vêtue et chargée de paillettes conceptuelles ; elle est nue, coquette et sensuelle, chez le poète. | | | | |
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| intelligence | | | Dès qu'on prend pour pensées l'idée platonicienne, le cogito cartésien, le conatus spinoziste, l'éternel retour nietzschéen, on est charlatan. En reconnaissant leur vrai statut, celui des métaphores, nous devenons libres à les interpréter comme bon nous semble. Les pensées, c'est chez les poètes qu'il faut les chercher – Rilke, Valéry, Pasternak, R.Char. | | | | |
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| intelligence | | | Toute philosophie convaincante ou séduisante le doit à 9/10 à la poésie et à 1/10 à l'intelligence. | | | | |
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| intelligence | | | Tous les nietzschéens ont une vision mécaniste de l'éternel retour ; pourtant, le père de cette jolie métaphore (et de cette misérable pensée), se désavoue lui-même, avec cette flagrante bêtise pseudo-mathématique : « Tout processus infini doit être périodique » - Nietzsche - « Ein unendlicher Prozess kann gar nicht anders gedacht werden als periodisch ». Celui qui ignore la théorie des suites devrait être interdit de réévaluer les valeurs. | | | | |
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| intelligence | | | Dans la triade réalité - représentation – langage, les philosophes stoïciens et analytiques veulent occulter la représentation ; en plus, les premiers ne comprennent pas le langage et les seconds négligent la réalité ; ils restent en compagnie d'une réalité indifférente ou d'un langage désincarné. Tu ne seras ni scientifique ni philosophe ni poète, si tu cherches à « ne pas te laisser subjuguer par la représentation » - Épictète. | | | | |
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| intelligence | | | Dans l'imaginaire on maîtrise l'être et cafouille dans le devenir ; dans le réel, c'est l'inverse. La réflexion de Valéry fut plus réaliste que poétique : « Ce qui est clair comme passage est obscur comme séjour »***. | | | | |
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| intelligence | | | Les ambitions intenables, qui expliquent l'éclipse prochaine programmée de la philosophie académique : être une science, explorer la vérité, élaborer les concepts fondamentaux de la vie, développer les pensées fondatrices en vastes systèmes cohérents. Le scientifique en rira, et le poète n'en gardera que les noms d'Héraclite et de Nietzsche. Toute philosophie, sortant du cadre poétique, est nulle. | | | | |
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| intelligence | | | Toute philosophie aurait dû n'être que commencements, conceptions, enfantements ; mais ce sont des intermédiaires qui y dominent : « La philosophie commence toujours au milieu, comme un poème épique » - F.Schlegel - « Die Philosophie fängt immer in der Mitte an, wie das epische Gedicht ». Cette philosophie renia sa mère, la poésie ; et la marâtre, la logique, resta mauvais pédagogue. Chez ceux qui pataugent au milieu des choses je ne vois ni héros ni dieux ni exploits, mais des avalanches de formules (pseudo-)logiques ; les yeux y règnent et pas le regard, ce créateur d'images épiques. | | | | |
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| intelligence | | | Quels objets manipulent-ils ? Au-dessus de quelle représentation ? Les scientifiques – les concepts, rigoureuse ; les philosophes académiques – les mots, intuitive ; les poètes – les métaphores, intuitive ; les philosophes-poètes – les métaphores, rigoureuse. | | | | |
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| intelligence | | | Les philosophes, dans le cycle – observation (réalité), expression (langage), signification (réalité) –, veulent partir de la réalité et la rejoindre, mais finissent, le plus souvent, par négliger le chaînon central, le poétique, tandis que c'est le contraire qu'il faudrait faire. La gratuité et l'absurdité guettent, avec la même probabilité, le contemplateur et le rêveur. Dans la naissance de questions profondes ou de réponses hautes, l'observation décrite et la signification imaginée jouent un rôle mineur et même sont des tâches superflues, puisque notre cerveau possède une merveilleuse capacité de congruence avec la réalité, nous évitant tout délire incompatible avec le monde observable et sensé. | | | | |
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| intelligence | | | Le pédant s'identifie avec les racines, le marchand – avec le tronc, le sage – avec les feuilles, le rêveur – avec les fleurs, le consommateur – avec les fruits, le poète – avec l'ombre, mais le philosophe doit viser l'arbre tout entier. « La puissance, qui devait aller aux fleurs, se partage aujourd'hui entre les feuilles et le tronc » - Nietzsche - « Die Kraft, die eigentlich der Blüthe zukommen soll, bleibt jetzt an Blätter und Stamm vertheilt ». Le vrai ennui, c'est que le tronc ne pense qu'au bois et oublie la sève, et que les feuilles soient surchargées de constantes et manquent d'inconnues. | | | | |
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| intelligence | | | Le pré-filtrage des notions de la philosophie académique se fait facilement par le simple rappel de leurs antonymes : l'Un/multiple – une banalité à bannir ; être/devenir – si l'on veut compléter la représentation atemporelle, apersonnelle, en introduisant le temps ou la création, le couple serait intéressant, mais chez les non-poètes ne reste que l'être, source des logorrhées insipides ; absolu/relatif – aucun philosophe ne définit bien le premier terme, couvert d'infinies logorrhées, à bannir ; savoir/ignorance – une banale pré-condition d'un discours sensé, mais n'apportant rien à la forme, c'est à dire à la bonne philosophie, à négliger ; Dieu/la vie – l'intérêt pour l'Horloger ou l'Architecte est légitime ; infini/fini - aucun philosophe (sauf peut-être Leibniz) ne comprend ce que peut être l'infini, ce sujet devrait être réservé aux mathématiciens et interdit aux philosophes (non-mathématiciens) ; vrai/non-démontrable - aucun philosophe n'y voit la place du langage, ils réduisent tout aux psychologismes gnoséologiques, le sujet devrait être réservé aux cogniticiens et interdit aux philosophes ; liberté/nécessité – de la mécanique à l'éthique, le nombre de juges est trop important, on devrait ne garder que le dernier critère, impliquant des sacrifices, sujet rare chez les titulaires. | | | | |
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| intelligence | | | Ni Platon ni l'Aquinate ni Heidegger ni Sartre ne formulent de concepts ontologiques opératoires - que des intuitions poétiques ou théologiques. Que Aristote est si rigoureux avec ergo saute surtout aux yeux, quand on constate, que ni Descartes ne se donne la peine de définir ce qu'est cogito ni Heidegger - ce qu'est sum. La liaison entre la réflexion et l'ontologie est affaire des métaphores. | | | | |
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| intelligence | | | Ce qui irrite nos philosophes, c'est que les informaticiens primitifs les dépouillent de leur vocabulaire, alambiqué et filandreux, pour le rendre robuste et opératoire. Les philosophes professionnels prétendent détenir un savoir de la vie, supérieur au savoir de la nature. Ils auraient dû se consacrer à leur vrai métier, celui des frontières, par exemple entre le savoir et le non-savoir, entre le connaissable et l'inconnaissable. On ne peut opposer au savoir que la poétique. | | | | |
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| intelligence | | | Le beau concept poético-mathématique d'Ouvert est très ambigu : ce qui, au sens de l'élan, est ouvert est souvent fermé, au sens de l'être. Par exemple, je suis ouvert en verticalité, au sens de l'élan (je ne maîtrise pas, j'ignore la limite qui m'attire), mais j'y suis fermé, au sens de l'être (rien ni personne ne peut posséder ce qui me limite, j'en suis propriétaire inconscient). | | | | |
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| intelligence | | | La (re)quête du monde est à l'origine de tout discours philosophique ; chez les journaliers intellectuels, la quête se formule par les yeux, qui ne quittent pas les objets, ce qui est ou ce qui fait ; ce qui compte dans les requêtes poétiques, c'est l'écoute de leurs propres fibres et la maîtrise langagière de l'extériorisation de leur musique interne, de ce qui devient. Les premiers cherchent, imitent, développent ; les seconds trouvent, inventent, enveloppent. | | | | |
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| intelligence | | | Une esthétique calculable et jetable, telle est la réplique du technicien à la grogne du poète : « Un monde par essence esthétique va cesser d'obéir à des prescriptions esthétiques, telle est la barbarie de la science »** - M.Henry. Elle est au gouvernail d'un navire, à la navigation préprogrammée. Apprends à ne pas compter sur les voiles empruntées, mais sur ton propre souffle, même si tu étais condamné à garder ton immobilité au fond d'une cale, où t'ont abandonné tes ex-compagnons de route. | | | | |
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| intelligence | | | Dans la métaphore, la représentation domine l’interprétation et le beau y précède le vrai ; dans le symbole, c’est l’inverse. La voix du talent et l’écoute du Bien auréolent la poésie et la science - de fantaisie et de conscience. | | | | |
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| intelligence | | | Le poète se penche sur l’intelligible, pour en créer du sensible ; le philosophe aurait dû s’occuper du sensible, pour produire de l’intelligible. Mais le philosophe académique se complaît dans l’insensible, pour en fabriquer de l’illisible. | | | | |
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| intelligence | | | Ces chimères – ego, je, moi, sujet, conscience, être-là, mêmeté, ipséité ; aucun discours sérieux autour d’elles ne fut ni cohérent, ni étonnant, ni éclairant ; seules des métaphores pourraient en dessiner des frontières ; mais il ne reste plus de poètes chez la gent philosophale. Mon couple de soi, le connu et l’inconnu, cherche à y pallier, en mettant la créativité artistique au-dessus du travail académique. | | | | |
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| intelligence | | | La pensée ajoute de l’inconnu à une représentation ; la poésie découvre de l’inattendu dans une interprétation. Et la philosophie, qui est leur fusion, devrait en faire un système, qu’un informaticien austère appellerait système de gestion de bases de connaissances ; la pensée y pencherait sur la consolation, et la poésie s’y affirmerait en tant que triomphe du langage libre. | | | | |
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| intelligence | | | Devant un poème imprimé, un analphabète ne reconnaîtrait ni lettres ni mots ni sons ni rimes ni mélodies. « On aurait beau errer dans un cerveau, on n’y trouverait pas un état d’âme » - Valéry. Pourtant, dans le même organe se gravent et les traits d’esprit et les coups de cœur et les états d’âme – il suffit d’en maîtriser la graphie et de disposer d’un bon éclairage. | | | | |
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| intelligence | | | On doit définir la philosophie non pas sur un seul registre, mais sur trois : ses commencements – mon soi, universel et narcissique, non soumis à l’Histoire ; ses parcours – mon talent, mon savoir, mes goûts ; ses finalités – ma consolation, mon tribut au langage. Elle doit donc être haute (donc personnelle, noble, stylée) et profonde (donc ouverte, intelligente, exaltée). Aucune place à y accorder aux catégories des rats de bibliothèques - la vérité, l’être, la liberté, la science. La philosophie est un art poétique. | | | | |
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| intelligence | | | D’après la forme de son discours, la philosophie peut prendre l’un des trois aspects : la réflexion, l’intuition, la tonalité. La première philosophie est banale et impersonnelle, la deuxième – logorrhéique et inutile, la troisième – poétique et hautaine. Mais le fond en est le même – nos misères et nos musiques. | | | | |
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| intelligence | | | En philosophie, la raison ne joue pas un rôle plus important qu’en serrurerie ; les connaissances n’apportent pas plus de rigueur au discours philosophique qu’au discours amoureux ; la sagesse ne distingue pas plus un philosophe qu’un comptable. Le philosophe est un talent, né d’une liaison entre un style poétique et une intelligence caressante. | | | | |
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| intelligence | | | La philosophie est possible, légitime et utile, car la consolation par le prêtre se profane par son ésotérisme, les théories du linguiste n'éclairent en rien le miracle du langage, les abstractions du scientifique ne s'élèvent pas jusqu'au miracle de la matière. Le philosophe est serviteur du miraculeux naturel et poétique. | | | | |
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| intelligence | | | La science est faite d’avis, qui ont l’ambition d’être universels, ou, au moins, susceptibles de former un large consensus. De plus, les objets de ces avis, ou les angles de vue sur ces objets, appartiennent aux catégories, réservées à une seule des sciences. Rien de comparable en philosophie, où l’avis ne traduit qu’une personnalité unique, mais ses objets sont communs à tous les hommes du bon sens. Aucune objectivité pérenne ; une subjectivité improuvable, des caprices de tempérament, de style, de lyrisme. « Jamais la philosophie ne pourra être évaluée à l’aune d’une science » - Heidegger - « Philosophie kann nie am Maßstab der Idee der Wissenschaft gemessen werden ». Enfin, les connaissances, si capitales en science, ne jouent qu’un rôle secondaire en philosophie, qui est affaire d’audace intellectuelle et littéraire. | | | | |
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| intelligence | | | Pour la peinture philosophique, le réel aurait dû ne servir que de toile, de support matériel nécessaire, tandis que l’essentiel aurait dû être dédié à l’imagination, langagière et lyrique, irréductible à la raison. La Realphilosophie (Hegel) des rats de bibliothèques, bavards et calculateurs, face à la vraie philosophie des poètes, dont l’esprit chante ou danse, pour devenir âme, pour nous faire aimer la vie abyssale et le verbe musical. | | | | |
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| intelligence | | | Aucune notion philosophique n’atteint le stade de concept ; elles sont, toutes, des platitudes du commun, des fantômes du bavard, des métaphores du poète. | | | | |
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| intelligence | | | Toucher aux choses grandioses (profondes ou ampoulées) est une obligation de la philosophie, mais sans la musique ni la poésie, cette approche ne peut être que soit ridicule soit ennuyeuse soit pédante, ce qui exclut de la liste des grands les non-musiciens : Aristote, Descartes, Spinoza, Kant, Hegel. | | | | |
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| intelligence | | | La science : une logique incontournable plus une méthode de validation objective. La philosophie n’offre aucun signe, qui lui permettrait de s’approcher de ce modèle ; elle est composée de discours poétiques sur des sujets, où aucun consensus n’est pensable. Si tu n’as pas le talent poétique ou si tu veux exposer tes preuves, tu ne peux pas être philosophe. Les méthodes, même la pascalienne, n’y apportent rien. | | | | |
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| intelligence | | | Avant Newton, la mathématique, et donc la physique, s’exprimaient en balbutiements, comme, d’ailleurs, la philosophie, qui reconnaissait sa parenté, justifiée, avec la mathématique. De la notion, vague et inutile, de l’infini, Newton forgea le concept, élégant et opératoire. La logique, restant dans les approximations aristotéliciennes, un ignare en logique, Spinoza, tenta, lamentablement, d’imiter cette logique, dans ses écrits pseudo-philosophiques (où il n’y a ni logique ni géométrie). Mais les spinozistes continuent à chercher une mathématisation de la philosophie. La philosophie perdit ses hautes ailes poétiques et ne maîtrisa jamais les profondes racines mathématiques. | | | | |
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| intelligence | | | Sans la poésie, il n’y a pas de haute philosophie, exactement comme sans la mathématique, il n’y a pas de physique profonde. | | | | |
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| intelligence | | | L’oraculat et le savoir, comme buts, ternissent la poésie. Et puisque tout philosophe académique professe leur culte, il n’y a pas de poètes parmi les sages prophétiques ou géométriques, et donc – pas de bons philosophes. | | | | |
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| intelligence | | | Il n’existe pas de fond proprement philosophique ; il est commun à tous les hommes du bon sens. Le seul juge de la qualité y est l’intelligence. En revanche, un bon philosophe se distingue surtout par la forme, qui ne se donne qu’au talent ; la rigueur y est un très mauvais guide, seule la poésie peut s’en charger. | | | | |
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| intelligence | | | Il y a encore quelques sectes de pseudo-philosophes, pratiquant des jargons cryptiques, sur des sujets abscons, sans la moindre note poétique. Mais la plupart, s’agglutinant autour des chaires académiques, s’adressent, en langue de bois, au présent, à l’actualité, aux rivalités, c’est-à-dire aux mêmes sujets qui préoccupent les bas-fonds. « Pourquoi vous faire pasteur, quand vous êtes encore du troupeau ? Pourquoi viser la hauteur, quand vous êtes toujours dans la bassesse ? » - Grégoire de Nazianze. | | | | |
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| intelligence | | | La métaphysique de la connaissance ne déboucha que sur l’universel, ce qui est, forcément, un chemin moutonnier. La métaphysique de l’action conduisit à la mécanique, ce qui est l’origine des robots. La seule métaphysique valable est celle du rêve, qui n’est ni généralisable ni programmable et ne peut motiver que les poètes. | | | | |
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| intelligence | | | L’introduction de variables dans notre discours, que je prône aussi bien pour l’intelligence que pour la poésie, a une importance, comparable à l’introduction de la variable cosmologique dans la théorie relativiste : un univers figé qui s’avère être en expansion permanente, pour s’étendre aux limites du concevable. Le poète et le philosophe, eux aussi, devraient penser davantage aux limites dynamiques qu’aux constats statiques. | | | | |
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| intelligence | | | Les maximes sont la poésie de la philosophie ; on en trouve même chez des non-poètes, comme Aristote ou Kant. « La philosophie dispose de sa propre poésie, qui, en fin de compte, en est sa raison d'être »*** - Chestov - « В философии есть своя поэзия, которая и составляет её raison d'être ». | | | | |
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| intelligence | | | Ni science ni religion ne sont rivaux de la philosophie ; elle n’en a qu’un – la poésie. | | | | |
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| intelligence | | | Partout où l’on peut, on enfante d’un arbre – spirituel, scientifique, poétique. La volonté, intelligente ou créatrice, arrive au même résultat : « Il y a des fleurs partout pour qui veut bien les voir » - Matisse. | | | | |
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| intelligence | | | Qu’est-ce qui me pousse à écrire ? - la musique ! - l’harmonie de la matière et la mélodie de la vie, réveillent tantôt mon esprit scientifique, tantôt mon âme poétique. Tant de choses ont été déjà dites la-dessus ; c’est pourquoi mon outil initial, même s’il n’est pas le plus créateur, ce sont les contraintes, me protégeant de la banalité et du plagiat. | | | | |
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| intelligence | | | L’ennui m’étouffe dans les miasmes pseudo-philosophiques, lourds et monotones, autour de la vérité, du savoir, des substances ; une saine respiration philosophique n’est possible que dans un langage poétique enveloppant des rêves impossibles. | | | | |
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| intelligence | | | Les contraintes sont des méta-principes qui réduisent le champ de mes intérêts. Dans ce champ, soit je développe une forêt de principes, soit j’y plante des arbres, des principes solitaires – la fin ou le commencement, la forteresse finale ou la caresse initiale, le discours ou le chant. Aristote est dans la forêt, et Platon – dans l’arbre ; développeur ou enveloppeur, raisonneur ou poète. | | | | |
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| intelligence | | | Un discours, pour prétendre au grade d’un parfait galimatias, doit posséder plusieurs caractéristiques : l’idée centrale banale ou bête, l’indistinction permanente entre le mot et le concept, des relations aléatoires, impossibles, apoétiques entre concepts, des références bancales à vérité, connaissances, liberté, réalité, la manie de dénoncer et de combler des lacunes chez les autres, l’insensibilité aux rêves, qu’on profane par illusions, apparences, incertitudes, riens. | | | | |
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| intelligence | | | Comme dans toute démarche littéraire, la philosophie est un viatique, dans lequel doivent s’entendre et coopérer l’homme et l’auteur, c’est-à-dire une voix de noblesse et un style d’intelligence. La noblesse philosophique se réduit à une forme de confessions, dont les versants les plus éloquents sont la honte et la tragédie, avec un dénominateur commun appelé consolation. L’intelligence philosophique commence par la reconnaissance qu’entre le langage et la réalité il existe une sphère de l’esprit, réceptrice de nos originalités, de nos idées, de nos savoirs, de nos imaginations ; cette sphère n’est ni langagière ni réelle, elle s’appelle représentation, grâce à laquelle sont possibles aussi bien la science que la poésie. | | | | |
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| intelligence | | | Le poète synthétique Platon place ses mots (Idées particulières) dans sa représentation (en haut) ; le philosophe analytique Aristote les applique directement à la réalité (en bas) universelle. D’où le malentendu entre l’élève et le maître. L’erreur de tous les deux est de croire en universel et de négliger le particulier. En plus, dans le mot particulier, ils confondent ces deux concepts différents : la relation classe/élément et l’appartenance de représentations aux auteurs différents. | | | | |
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| intelligence | | | J’ai lu les définitions de l’intelligence, formulées par des mathématiciens, cogniticiens, philosophes, linguistes, et je constate que c’est un poète qui les surclasse, tous, – le grand Valéry ! Lui qui n’appartint à aucune de ces castes, mais dont l'intuition multipolaire dépasse en justesse les savoirs étriqués des professionnels. | | | | |
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| intelligence | | | En philosophie, l’intelligence consiste à savoir tracer les chemins entre la réalité, la représentation, le langage et l’interprétation. Je ne connais qu’un seul personnage qui excelle sur cette voie – Valéry. Avec la réalité, il est cartésien ; avec la représentation – ontologue ; avec le langage – cogniticien ; avec l’interprétation – penseur et poète. En se moquant du jargon des professeurs et de leurs savoirs fantomatiques, il s’appuie sur son intuition et son insatiable curiosité. | | | | |
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| intelligence | | | Le sentiment s’entendra toujours, implicitement ou explicitement, avec la raison ; le vrai contraire de la raison est la folie. Celle-ci peut être : la mystique (discours philosophique ou religieux sur le mystère de la matière, de la vie, du temps), l’éthique (l’énigme du sacré, du sacrifice, de la fidélité), l’esthétique (le goût et l’émotion face au Beau, l’inspiration, l’imagination), la poétique (la créativité verbale ou musicale), l’érotique (la sensibilité du corps, verbale ou gestuelle). Toutes ces folies se réduisent aux caresses irrationnelles, opposées aux actes rationnels. | | | | |
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| intelligence | | | Notre perception du monde se fonde sur trois domaines – la réalité (choses et esprits), la représentation (concepts et structures), le langage (grammaire et rhétorique). Une intelligence de penseur et un talent de poète sont nécessaires, pour en dresser un tableau convaincant, ou plutôt séduisant. Pour réaliser cette tâche, la compréhension de la place du langage est la condition sine qua non, puisque la seule communication universelle est le langage. Aucun philosophe n’y est parvenu. N’y brille que le grand Valéry, avec ses notions géniales d’arbre (graphe, réseau), auquel se réduit tout discours, de substitution (des concepts et tropes – aux mots), d’élimination de l’aspect purement verbal (pour accéder à la signification et au sens). | | | | |
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| intelligence | | | Toute représentation, qu’elle soit savante ou rudimentaire, est composée de concepts ; ils sont soumis à la logique chez le scientifique ; ils ne sont que des matériaux de verbiage chez les discursifs – romanciers (madeleines ou boîtes d’allumettes) ou philosophes académiques (vérités ou connaissances) ; chez le plouc, ils sont indiscernables des mots. Le poète leur assigne le rôle d’un fond auxiliaire (un mythe que chacun reconstitue à sa guise), pour mieux ressortir une forme verbale – la pesanteur au service de la grâce. | | | | |
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| intelligence | | | Dans la philosophie académique, la palme du bavardage irresponsable appartient, sans doute, à la notion de vérité.
1. Seuls les cogniticiens (avec des connaissances suffisantes en logique et en linguistique) ont le droit d’en donner des définitions.
2. Chez les professeurs de philosophie, le seul cas d’un usage tolérable remonte à la notion antique d’adaequatio. Il s’agit d’un rapport satisfaisant entre l’état de notre représentation et la réalité modélisée. Le terme adéquat serait – satisfaction, bien que sa valeur diffère énormément chez un concierge ou chez un scientifique. En aucun cas, cette satisfaction ne peut être formalisée.
3. Pour aborder le sens de la vérité, la première interrogation à soulever est – vérité de quoi ? La vérité n’est pas un objet (à découvrir, à fabriquer, à dissimuler), mais une propriété d’une affirmation (ou d’une assertion, d’une hypothèse, d’un discours).
4. En dehors d’un langage (ou, dans les cas les plus rigoureux, – d’une logique), parler de vérité n’a aucun sens (sauf avec un glissement sémantique vers l’éthique ou la poésie).
5. La vérité surgit, suite au travail de preuve, appliqué à un discours par un interprète (démonstrateur). L’entité élémentaire d’un discours langagier est la phrase.
6. Pour traiter une phrase, l’interprète doit avoir accès : à la représentation du domaine réel, dans lequel il est plongé ; au vocabulaire langagier associé à la représentation ; à la grammaire de la langue naturelle utilisée.
7. Grâce à ces connaissances, l’interprète, par un jeu de substitutions de mots et de tournures de mots par des concepts, convertit la phrase en une formule logique, ne contenant que des concepts de la représentation. Tout homme effectue ce travail, même sans savoir le formuler dans les termes ci-dessus.
8. Cette formule logique contient : des références d’objets et de relations entre objets (y compris par des variables) ; des qualificatifs d’objets ; des négations (syntaxiques ou sémantiques).
9. L’interprète, successivement, accède aux objets de représentation référencés. Tout échec (tenant compte d'éventuelles négations non-respectées) provoque l’arrêt immédiat de la démonstration, signifiant que la phrase en question est définitivement fausse.
10. Aucun sens ne peut être attaché à la phrase fausse. La raison de sa fausseté est dans l’échec d’accès aux objets référencés (ou l’accès réussi mais nié par une négation).
11. Le succès d’accès aux objets de la phrase peut être multiple (plusieurs solutions possibles). À chaque succès particulier correspond un réseau des objets liés – c’est le sens de la phrase vraie. | | | | |
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| intelligence | | | Je m’aperçois, assez tardivement, que la dyade schopenhauerienne est très proche de la mienne : sa Volonté n’est qu’un élan ou un rêve, dont le fatal affaissement appelle une Consolation ; sa Représentation est la démarche centrale, pour comprendre la place du Langage dans un discours. C’est Nietzsche qui, plus poétique et révolutionnaire que moi, dévia la Volonté vers la puissance et la Représentation – vers le retour, toujours recommencé. | | | | |
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| intelligence | | | Le raisonnement mathématique relève du calcul et non pas de la pensée ; l’intelligence artificielle rendra inutile le métier de mathématicien. La pensée est plus près de l’art, surtout de la poésie, que de la science : « Le caractère poétique de la pensée »** - Heidegger - « Dichtungscharakter des Denkens ». | | | | |
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| intelligence | | | Les philosophes peuvent être répartis en deux familles, symbolisées par Aristote et Hegel, d’un côté, et Héraclite et Nietzsche, de l’autre. On peut commencer par constater la pléthore des héritiers interchangeables des premiers et l’absence de dignes héritiers des seconds. Avec les premiers - la facilité d’imitation et la dimension logorrhéique. Avec les seconds – le style inimitable et métaphorique. Bref, les vrais coryphées en philosophie sont des poètes. | | | | |
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| intelligence | | | Trois types d’intelligence : celle du savoir théorique, celle du pouvoir pratique, celle du vouloir poétique. On constate aujourd’hui la mort clinique de la dernière et le triomphe robotique de la première. | | | | |
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| intelligence | | | L’intelligence, aussi bien scientifique que poétique, s’attarde sur les espèces plus que sur les genres, sur les ensembles plus que sur les éléments. C’est pourquoi les empiristes, utilitaristes, pragmatistes, existentialistes sont irrévocablement bêtes. L’existence, rationnelle et vitale, découle de l’essence ; l’inexistant rêvé est affaire de la poésie (qui se doit d’être un peu bête) ou de la solitude (qui fuit la raison grégaire). | | | | |
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| intelligence | | | La science – domination du représentatif ; la poésie – domination du formel ; la philosophie – équilibre entre les deux. | | | | |
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| intelligence | | | La qualité d’un discours intellectuel est dans le chemin d’accès aux objets, celle d’un discours poétique – dans le chemin d’accès aux relations, dans l’intensité d’images naissantes. | | | | |
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| intelligence | | | Comment est vu ce monde ? Absurde (pour les sots, les révoltés, les aigris), transparent (pour les utilitaristes, les moutons et les robots), mystérieux (pour les poètes, les penseurs, les rêveurs). | | | | |
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| intelligence | | | Les sphères, dans lesquelles la philosophie peut évoluer – les commencements, les parcours, les finalités. Les seules finalités, dignes d’une plume originale, sont la douce mélancolie ou l’ardente admiration ; le savoir, la vérité, l’actualité devraient en être exclus. Les parcours peuvent être continus ou discrets ; les deux peuvent se justifier, si tu possèdes le talent et le style ; si tu reconnais, comme les meilleures des têtes, que la rupture est l’élément fractal nécessaire, pour saisir les objets essentiels, tu aborderas la démarche discrète. Enfin, les plus ambitieuses des plumes, se concentrent sur les commencements, la seule sphère où l’originalité a encore son verbe à dire. Et puisque la partie élémentaire de tout discours philosophique est la métaphore, le commencement en est la quintessence, prenant la forme d’un vers ou d’un aphorisme. | | | | |
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| intelligence | | | La poésie est un va-et-vient entre la réalité et le rêve ; la mathématique les ignore, mais, miraculeusement, la réalité et le rêve se soumettent à elle. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie est la même déviance de la fonction première de l'esprit, comme l'oreille qui façonne un poème, ou les yeux qui sécrètent une larme. | | | | |
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| ironie | | | L'ivresse haute n'est due ni au flacon ni au breuvage, mais aux étiquettes bien rimées. | | | | |
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| ironie | | | La poésie introduit la règle ludique dans le concours de couleurs de l'imagination ; l'ironie est un arbitre, qui met à égalité le vainqueur et le vaincu, avant qu'ils ne rejoignent la grisaille de la vie, où le jeu est minable. L'ironie et le jeu devraient surtout soigner leur premier enfant étymologique - l'il-lusion, l'art de capitulations devant le réel. La philosophie, en nous apprenant, lourdement, à mourir ou à vivre, néglige de nous apprendre à jouer, légèrement. | | | | |
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| ironie | | | Progrès du savoir : après Astrologie à la portée des duchesses on écrira Comptabilité à la portée des poètes. Le syllogisme poétique éteignant le dernier astre. | | | | |
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| ironie | | | J'attribue de bonnes notes : excellence en philosophie – Schiller, Valéry, Rilke, Pasternak ; excellence en poésie – Héraclite, Nietzsche, Heidegger. Tous les premiers méritent les deux. | | | | |
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| ironie | | | La meilleure chance de préserver le statut de parole vivante est d'en ériger une statue, de la pétrifier dans une belle formule. Ce qui est statufié s'interprète en vers, source de toute vie. | | | | |
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| ironie | | | Pour ceux qui pratiquent plus souvent la danse que la marche et le chant que la parole, - la collision ou la dissonance sont des écorchures. Ce que ne comprennent ni marcheurs ni narrateurs. Le poète est celui qui sache changer en danse une claudication. | | | | |
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| ironie | | | Malhonnête, pour nos contemporains, est le contraire d'honnête. Pour un intellectuel, ce contraire est poète. | | | | |
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| ironie | | | Plus d'ironie condense la poésie, mais plus de poésie peut faire évaporer toute ironie. | | | | |
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| ironie | | | Deux sentiers opposés attirent et mènent aux sommets de la vie : la poésie et l'ironie. Une fois au-delà des nuages, surchargé de vertiges, on est prêt à redescendre dans l'abîme. Déboussolé, on dévale par l'autre versant : dans l'ironie qui désaimante, dans la poésie qui électrise. On se vide. | | | | |
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| ironie | | | Se réduire au regard ou souffle, c'est éviter qu'on ne te traite en baudruche qu'on dégonfle par une piqûre d'ironie ou de poésie. | | | | |
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| ironie | | | Une curieuse déviation des plus impétueux des poètes, esclaves de leur noblesse - Byron, Hölderlin, Lermontov - la litanie pour la liberté et la paix. | | | | |
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| ironie | | | Chantre des cervelles - la future vocation du poète, échoué à devenir accoucheur (Platon) ou ingénieur (Staline) des âmes. La profession libérale de robot-décorateur lui fera oublier, qu'il jouait jadis, dans la société, la fonction d'archonte de l'humanité (archontische Funktion der Menschheit – Husserl). | | | | |
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| ironie | | | Ceux qui, bêtement, nous appellent à nous réjouir du présent ne se doutent pas, à quel point ils pourraient avoir raison, puisque le présent, en toute rigueur, n'existe pas, il n'est qu'un point, et les points n'existent pas dans le réel, fait du mouvement irréversible. Vivre de ce qui n'existe pas est privilège des naïfs et des poètes. | | | | |
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| ironie | | | Confusion des genres : la vie est bien une œuvre poétique, que la plupart des hommes perçoivent comme un mode d'emploi. | | | | |
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| ironie | | | Don philosophique : laisser de bonnes questions sans réponse ; don poétique : laisser de bonnes réponses sans question ; don logico-ironique : ne s'intéresser qu'aux questions contenant leurs propres réponses, comme une équation contient en elle-même ses solutions (à chacun ses domaines de valeurs, ses lemmes et ses interprètes). Et Musil : « Que tes réponses aient l'exigence du philosophe et l'art de poser les questions - du poète » - « Habe in den Antworten das Anspruchsvolle des Philosophen und die Fragestellung des Dichters » - commet une gaffe ! | | | | |
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| ironie | | | Plus un sentiment est ardent, plus abstraite doit être la métaphore, qui cherche à l'épouser. « La poésie est aujourd'hui l'algèbre supérieure des métaphores »** - Ortega y Gasset - « la poesía es hoy el álgebra superior de las metáforas ». | | | | |
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| ironie | | | Justification gödélienne des élucubrations poétiques : dans un langage clos, le vrai est plus vaste que le démontrable. Et le vrai n'est qu'une plate projection langagière du beau, haut et indicible. | | | | |
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| ironie | | | La vie m'apprend la navigation, la philosophie - la gestion du naufrage, la poésie - l'art de confier à une bouteille aléatoire et providentielle le vertige des fonds ou l'horreur des crêtes. L'ironie me cloue au rivage. | | | | |
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| ironie | | | Les meilleures pages de philosophie et de poésie perdent de leur beauté et force, quand on les développe ou justifie. « S'il faut expliquer la chose, il ne faut pas l'expliquer »** - Hippius - « Если надо объяснять, то не надо объяснять ». L'expliqué est ce qu'on peut passer outre : « Il n'est en art qu'une chose qui vaille : celle qu'on ne peut expliquer » - G.Braque. Sous une belle forme, on peut toujours découvrir un bon fond, mais il vaut mieux ne pas l'exhiber. « Ce qui a besoin d'être démontré ne vaut pas grand-chose »** - Nietzsche - « Was sich erst beweisen lassen muß, ist wenig werth ». | | | | |
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| ironie | | | La poésie, en elle-même, est ex-plication de ce qui n'existe pas (l'im-plication dans ce qui existe étant anti-poétique) ; la soif de l'inexistant pousse les plus naïfs à le chercher dans la négation : « nier ce qui est, expliquer ce qui n'est pas » - Poe - « deny what is, and explain what is not ». | | | | |
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| ironie | | | L'ignorance étoilée est souvent le dernier recours, pour ne pas laisser le savoir éteindre le scintillement de ta dernière espérance. L'étoile étant le contraire de jovialité, la poésie, paradoxalement, est, à la fois, l'ignorance étoilée hyperboréenne et le gai saber méridional ! | | | | |
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| ironie | | | Même la faiblesse, même le désespoir, même le vide peuvent être vécus avec intensité - la leçon centrale de Nietzsche (déjà amorcée par Platon : « Le plus beau des liens est celui qui rend au plus haut degré un soi-même et les termes liés ») ; la volonté de puissance ne vise que l'intensité de la vie. L'intensité de l'inconscience - source de toute poésie ; l'intensité de la conscience - critère de la liberté (Bergson). | | | | |
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| ironie | | | Chez les poètes modernes, les appels à l'éternité devinrent si soporifiques et pitoyables, que je me demande si l'on n'y tient pas là un sérieux concurrent à : « L'actualité est le pire ennemi de la poésie » - R.Char. | | | | |
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| ironie | | | Le scepticisme se fonde sur la raison ; le savoir, la rigueur, l'irréfutabilité l'auréolent. Il est moins robotique que le stoïcisme et moins moutonnier que le cynisme. Il est donc l'adversaire de choix pour la noblesse, qui prône l'illusion poétique qui sauve, le vertige romantique qui élève, le sacrifice gratuit qui sanctifie. | | | | |
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| ironie | | | Seuls les poètes et les … logiciens voient dans l'inexistence d'objets ou de faits une grande et belle source de leurs (é)preuves. Les autres se contentent de l'inexistence divine. | | | | |
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| ironie | | | Dénoncer la tyrannie de la raison est aussi ridicule que s'acharner contre la grammaire, que même le poète respecte. La raison est la grammaire inconsciente d'une conscience poétique. | | | | |
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| ironie | | | Héros sans problème, mathématicien sans théorème, poète sans poème ? - on se met à y croire et se proclame philosophe. | | | | |
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| ironie | | | De l'accélération du progrès : pas un seul dieu nouveau depuis deux mille ans, pas un seul philosophe nouveau depuis cinquante ans, pas un seul poète nouveau depuis vingt ans. Et le dernier homme nouveau, R.Debray, je le croisai il y a cinq ans… | | | | |
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| ironie | | | Les pays avec le taux de philosophes et de poètes professionnels le plus élevé du monde : la Suisse, la Belgique, les USA. C'est aussi dans ces pays-là que la révolte serait la plus intransigeante, la liberté - la plus menacée, l'esprit - le plus raréfié, mais la philosophie de l'esprit - la plus respectée. « Aux USA, la sentimentalité et le sexe s'épanouissent au dépens de l'amour » - Badiou. Toutes les passions s'y réduisent aux giclées de neurotransmetteurs. | | | | |
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| ironie | | | Tous ceux qui saluent une évolution ou une expansion de la nature psychique, poétique ou intellectuelle de l'homme font preuve, systématiquement, d'une étrange bêtise. Voici, par exemple, une perle d'un homme de progrès : « La pensée moderne a réalisé un progrès considérable en réduisant l'existant à la série des apparitions, qui le manifestent » - de ces abominables ratiocinations dont les Français teutonisés sont les seuls à détenir le secret. | | | | |
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| ironie | | | Présentez à un philosophe, un tantinet imaginatif, une phrase du journal d'aujourd'hui, une phrase composée par un ordinateur et un beau vers : il y trouvera, respectivement, de la largeur statistique, de la profondeur mystique, de la hauteur lyrique. C'est cela, l'intelligence mécanique, ou plutôt ses trois degrés successifs. | | | | |
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| ironie | | | Celui-là n'a rien à dire, le reproche qu'on entend, le plus souvent, chez les sourds au chant ; ça ne marche pas, disent les inaptes à la danse ; ça ne colle pas, se lamentent les esclaves des étiquettes, inhabitués aux mots libres. | | | | |
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| ironie | | | Où la part de vérité est plus désirable que la vérité entière ? - dans une poésie, dans un décolleté, dans un diagnostic létal. | | | | |
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| ironie | | | La superstition anti-poétique : dans une paix d'âme, croire en irréalité de la mort, s'accrocher, par l'action, au réel de la vie ; la foi poétique : trembler, dans son esprit, devant la réalité de la mort, vibrer, dans son âme, pour l'irréel de la vie, c'est à dire pour son rêve. | | | | |
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| ironie | | | Partout, sur mon corps, peut se loger la poésie : la caresse - poésie des doigts, la danse - poésie du pied, le chant - poésie de la bouche, l'humilité - poésie du cou, le rêve - poésie des yeux, la musique - poésie de la cervelle, le jeu - poésie du sexe, l'ivresse - poésie du palais. | | | | |
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| ironie | | | Je veux chanter, en poète, l'esprit ou l'amour, la vie ou l'âme, et voilà qu'un zoïle bienveillant devine, que ce ne sont que des représentations de l'être (ou, pour paraître plus savant - de l'ousia), - me voilà proclamé métaphysicien, et mon chant promu ratiocination. | | | | |
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| ironie | | | En littérature (et donc en philosophie), l'invention doit être près de la nature, mais seulement dans le sens d'un combat amoureux entre la poétique et la réflexion. Sans l'un des partenaires, ces exercices mènent au vice ou à l'ennui. | | | | |
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| ironie | | | Lue au second degré, la définition anglo-saxonne : n'est vrai que ce qui marche – est une bonne incitation, pour que mes pensées ou gestes dansent, s'ils ne veulent pas rester dans ce milieu insipide de l'apathique vérité. Et que l'arbre poétique s'occupe davantage des ombres que des fruits, en prolongement ironique de Goethe : « N'est vrai que ce qui est fécond » - « Was fruchtbar ist, allein ist wahr ». | | | | |
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| ironie | | | Il me plaît, ce plaisir enfantin de savoir que, parmi mes auteurs cités, il y en a trois, qui portent mon prénom, et qui sont, tous les trois, des poètes, tout en provenant de trois tribus différentes. | | | | |
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| ironie | | | L'informaticien, modélisant le monde en langages orientés-objets, ricanerait en apprenant, que « en philosophie, la désobjectivation et la désorientation étaient tenues de s'énoncer dans la métaphore poétique » - Badiou. Les philosophes ignoreraient, que la métaphore naquît de la confrontation entre la représentation (où l'objet est incontournable) et la langue (qui cherche à accéder à ces objets). | | | | |
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| ironie | | | Après avoir chanté les doigts de sa muse, la rose et les astres, le poète déclarerait que ce fut la maîtrise de l'anatomie, de la botanique et de l'astronomie, qui rendit son métier possible - c'est exactement ainsi que se présentent les philosophes, avec leurs pitoyables invocations de la logique, de la science, du savoir. | | | | |
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| ironie | | | La parenté entre la haute poésie et la philosophie profonde est si proche, que l'intimité entre elles, poussée trop loin, relèverait de l'inceste (Husserl) et engendrerait des monstres. | | | | |
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| ironie | | | Vous êtes sûrement poète dans votre langue - ce qu'on disait des vers français de Rilke ou de Tsvétaeva, mais pour le comprendre et l'apprécier, il faut être soi-même et poète et polyglotte. | | | | |
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| ironie | | | La responsabilité, ce fléau mental, robotisant toutes nos fonctions, des artistiques aux artisanales, devint si envahissante, que même son dernier challenger, la poésie, lui succomba, en grande partie. Quand on le constate, on pardonne à la gent professoresque l'immense irresponsabilité de ses logorrhées philosophiques. | | | | |
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| ironie | | | L'attitude de l'expert, du poète, du philosophe, face à la condition humaine peut être comparée à leurs visions respectives d'une position échiquéenne : le premier y verrait des intentions, des intensités, des points de rupture, le deuxième y chercherait des sacrifices à faire, pour terrasser un rival royal, le troisième discourrait sur la contingence de la répartition de cases blanches et noires, sur l'altérité des pions et des dames, sur la précédence de l'existence de l'espace des fous sur l'essence du temps imparti aux cavaliers. | | | | |
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| ironie | | | La première qualité d'un château en Espagne n'est pas la quantité de portes ou de fenêtres ; d'ailleurs, dès qu'on le comprend définitivement, ce château se transforme tout naturellement en d'honorables ruines. Ce n'est pas l'avis des touristes : « J'habite le possible, la prose ignore ce faste, plus haut en fenêtres, et en portes - plus vaste » - Dickinson - « I dwell in Possibility, a fairer House than Prose, more numerous of Windows, superior - for Doors ». On voit, que tout y est prévu pour gérer les entrées-sorties et assurer la diffusion la plus large. Il manque peut-être un peu de profondeur, pour atteindre le souterrain, et un peu de hauteur, pour préférer le toit aux fenêtres et saluer les astres immobiles plutôt que le trafic. | | | | |
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| ironie | | | C'est dans la poésie que s'épanouit le plus naturellement la noblesse - dans un corps d'esprit sain s'épanouit un sain esprit de corps. « L'esprit sain dans un corps sain » - Juvénal - « Mens sana in corpore sano ». | | | | |
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| ironie | | | Les hommes se plaignent d'être cernés par l'imbécile, et ils ont tort. L'intelligence s'installa dans toutes les têtes ; elle est aujourd'hui à portée de tout imbécile, lequel s'en sert à bon escient et en toute circonstance. Des bêtises sans calcul ne se perpètrent plus que par des réprouvés de la raison, des poètes. Je suis cerné par la raison irrespirable. | | | | |
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| ironie | | | Chacun a en soi une part de l'utilisateur d'outils, du constructeur et de l'inspirateur. L'artiste crée, le poète crie, l'homme craint ou croit. Trois stades d'admiration ou d'angoisse, avec un miroir ou avec un rasoir. | | | | |
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| ironie | | | Encore des contraintes : toute poésie commence par l'exclusion du bois de mon arbre, de la matière première de ma montagne, de la lumière de ville de mon ciel étoilé. | | | | |
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| ironie | | | Toute la poésie, qu'elle soit verbale ou musicale, doit sa belle liberté aux contraintes. « Il arrive qu'on s'impose des contraintes, pour pouvoir créer librement » - U.Eco - « Occorre crearsi delle costruzioni per potere inventare liberamente ». Plus de lâches libertés on donne à la forme de son premier pas, plus servile sera le fond du dernier. | | | | |
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| ironie | | | L'ouvert physique et l'ouvert topologique - aucune ressemblance ; et l'on observe, chez les poètes et les philosophes, que les plus perspicaces, comme toujours, sont, inconsciemment, plus près du concept mathématique que de l'image mécanique. Pour les pauvres d'imagination, l'Ouvert est tout bêtement … pénétrable (même pour Heidegger : « L'Ouvert laisse se pénétrer » - « Das Offene läßt ein ») ; pour les subtils, il est la condition tragique (Nietzsche et Rilke) de l'intensité de nos irréductibles élans. L'Ouvert est ce qui est dans la limite inaccessible, ce qui ne peut ou ne doit pas se connaître : « Ce que Nietzsche est et fit, demeure ouvert » - Jaspers - « Was Nietzsche ist und tat, bleibt offen ». | | | | |
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| ironie | | | Un échantillon d'américanismes : « Dans l'enfant, éclate le mensonge du sage, tel un tuyau : le froid fait naître l'image » - W.Auden - « In the child, the rhetorician's lie bursts like a pipe : the cold had made a poet ». « Le poète est un plongeur muni d'un tube respiratoire » - Koestler - « the poet is a diver with a breathing tube ». « Les clous se divisent en clous forgés et en clous découpés, l'humanité peut être soumise à pareille distinction » - Melville - « as nails are divided into wrought nails and cut nails ; so mankind may be similarly divided ». « Trois mots juxtaposés irradient une énergie, qui emplit les cônes, que seul le génie peut comprendre » - E.Pound - « three words in juxtaposition radiate energy which fills the cones, which nothing short of genius understands ». « La souffrance est le mégaphone de Dieu, pour réveiller le monde engourdi » - S.Lewis - « Our pains are God's megaphone to rouse the deaf world ». | | | | |
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| ironie | | | Qui comprend le phénomène ? - le physicien, le chimiste, le biologiste et certainement pas – le phénoménologue. Qui comprend le social ? - l'altruiste, le héros, le nihiliste et certainement pas – le sociologue. Qui comprend la psyché ? - le poète, le solitaire, le mystique et certainement pas – le psychologue. | | | | |
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| ironie | | | Le scientifique raisonne sur les concepts, le philosophe bavarde sur les notions, le poète fait résonner les métaphores. Mais leurs représentations reflètent la même réalité ; elles sont validées chez le premier, invalides chez le deuxième, réévaluées chez le troisième. Les notions sont des concepts mort-nés ou des métaphores vulgarisées. | | | | |
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| ironie | | | Les thèmes abordés sont les mêmes chez tous les philosophes. Ce qui distingue ceux-ci, c'est la répartition de ces thèmes par type d'approche ; il y a trois approches possibles : le sérieux, l'ironie et l'exercice de talent littéraire. Le sérieux ne méritent que la souffrance et le langage ; l'ironie doit dominer, pour aborder la sagesse, le savoir, la vérité, l'être ; enfin, pour manifester nos goûts dogmatiques ou nos dons sophistiques, nous chanterons la poésie, la liberté, la fraternité, la grandeur. Le sérieux doit être vaste, l'ironie – profonde, le milieux des exercices doit se situer en hauteur. | | | | |
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| ironie | | | Depuis Socrate, les Sages ne réfléchissaient plus que sur la dignité de rester dans le Bien et dans le Vrai, en maniant les fèves, syllogismes ou furoncles. Pourtant, les enjeux philosophiques majeurs furent formulés par les présocratiques, Héraclite et Parménide : la poésie laconique et bariolée ou la morne logorrhée sur l'être, la vérité, le savoir. | | | | |
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| ironie | | | La manie des faibles d'esprit de parler de puissance de la pensée ; je parcours la liste de ceux qu'on décore de cette qualité douteuse et je vois tout de suite leur point commun – l'absence de toute ironie dans leur écriture. Pour en parler un peu plus sérieusement, je dirais qu'une pensée est d'autant plus puissante qu'elle exhibe davantage d'ironie philosophique pour elle-même et, surtout, qu'elle subisse avec succès l'examen par une ironie des poètes. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie du mot est la dernière poche de résistance de la poésie. Son premier refuge est parmi les vocables : muse, idée, ciel ; le deuxième - en situations : château, combat, solitude ; le troisième - dans les attitudes : obscurité, musicalité, intellectualité. Si, au bout de ces pérégrinations, on ne débarque pas auprès de l'ironie, c'est qu'on s'égara en route. | | | | |
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| ironie | | | Le premier mérite de l'au-delà est qu'il n'existe pas, ce qui permet au bon créateur de le réinventer, à la place du Démiurge, faiblard ou cachottier. Il y a des malins, des anges, pour qui l'en-deçà et l'au-delà ne forment qu'une grande unité. Ange est le nom qu'on donne à celle des bêtes, qui vit davantage de ses barreaux que de ses terreaux ; elle prouve sa liberté par le respect des contraintes mystérieuses et non pas par la connaissance des buts problématiques ; elle reconnaît ne pas se connaître ; elle devient le soi connu, tout en voulant être le soi inconnu, être messager de ce qui n'existe pas. | | | | |
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| ironie | | | La philosophie est de la poésie renversée : transformer les commencements poétiques en fins philosophiques ; on peut les confondre : « La philosophie est une science des origines voulues » - G.Bachelard – ce que le poète peut le philosophe le veut. | | | | |
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| ironie | | | Dans l’égale lumière du savant, toute étincelle devient blafarde ; elle a plus de chances de briller et d’être remarquée dans l’obscurité des goujats ou dans les ténèbres du poète. | | | | |
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| ironie | | | Ce que Platon dit de Socrate, Valéry de Descartes, Heidegger de Nietzsche montre la chevaleresque sympathie des philosophes-poètes non pas pour leur confrère-ancêtre lui-même, mais pour l’image de celui-ci, qui n’est que leur propre réinvention du personnage fictif et brillant. À comparer avec la froide neutralité ou hostilité des non-poètes. | | | | |
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| ironie | | | En littérature, on reconnaît les lourdauds académiques par la gravité banale des questions, qu’ils se posent explicitement. On reconnaît le poète par la légèreté des réponses, qu’il peint sous forme d’obscures métaphores, que le lecteur illumine par la recherche de ses propres questions – Héraclite, Nietzsche, R.Char. | | | | |
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| ironie | | | Le mathématicien maîtrise l’infini, le poète – la pureté, le savant – la pensée. Mais a-t-on jamais vu un seul philosophe, capable de définir ces trois concepts ? Pourtant, l’un des plus obtus d’eux, Hegel, proclame, parmi tant d’autres, cette ânerie, totalement creuse : l’infini est la pensée pure ! Et dire, que la pensée est la pureté infinie, n’est guère plus glorieux. | | | | |
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| ironie | | | Pauvre Nature, géométrisée par Descartes et déifiée par Spinoza ! Pauvre Nature, profanée par l’austère Naturphilosophie des rats de bibliothèques allemands ! La prose de Lucrèce, après ces bavards, semble bien relever de la poésie. | | | | |
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| ironie | | | Chez ceux qui végètent dans une vraie platitude, comme chez ceux qui cogitent dans une vraie profondeur, le taux de raseurs est le même. Seule la hauteur éphémère, où s’égarent des fous, des amoureux ou des poètes, en comporte beaucoup moins. | | | | |
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| ironie | | | Plus que par la puissance de ses moyens, le professionnel – en plomberie, en poésie, au jeu d’échecs – se différencie du dilettante par la hauteur de ses contraintes. | | | | |
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| ironie | | | La versification au service de l’orthographe : à part la niaiserie des rimes orthographiques, ce qu’il y a de plus irritant dans la poésie française, c’est l’alternance de rimes masculines et féminines, qui n’apporte rien à l’oreille. De plus, le comptage de syllabes, si capital dans les autres langues indo-européennes, n’a pas beaucoup de sens en français, dépourvu d’accent tonique. | | | | |
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| ironie | | | Successivement, comment s’exprimait-on en poésie ? - en chantant, en déclamant, en parlant, en marmonnant. | | | | |
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| ironie | | | Dans l’art de la Russie domine l’émotif, dans celui de l’Allemagne – le musical, dans celui de la France – le sublime. De leur rencontre naît la poésie. L’Anglais qui veut se moquer de tout cela, se retrouve dans l’ironique. | | | | |
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| ironie | | | La contrée philosophique, dominée par une horde de professeurs, dispose de deux frontières – celle avec la poésie, au régime semblable, et franchie librement dans les deux sens, et celle avec la science, où tout échange diplomatique est impensable. La poésie marche, ironique, sur les plates-bandes de son enfant prodigue ; la science, curieuse, fait des incursions en terrains vagues de son voisin sauvage. | | | | |
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| ironie | | | Dans les contes de fées, on étale des princes, des sorcières, des contrées bienheureuses, des hommes se transformant en crapauds, en ours, en chats, et l’on bâtit la-dessus des récits qui nous invitent à rêver. Il y a un parallèle assez net avec la philosophie académique, avec ses lourds borborygmes, d’où émergent des chimères de substance, d’être, de vérité, d’altérité, de savoir, de déconstruction, de néant, de liberté, d’existence, de pensée, de dualité. « Dans la philosophie moderne, certains débats tordus ressemblent aux légendes sur les dieux de la poésie ancienne »** - F.Schlegel - « Manche verwickelte Streitfragen der modernen Philosophie sind wie die Sagen und Götter der alten Poesie » - aujourd’hui, il n’y a plus ni légendes ni dieux ni poésie – qu’un bavardage cryptique ou décousu. | | | | |
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| ironie | | | À entendre, aujourd’hui, les voix de synthèse identiques des scribouillards, on regrette le croassement des rebelles de la génération précédente et se souvient à peine du chant des poètes de jadis. Même l’oiseau se robotise. | | | | |
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| ironie | | | L’un des symboles de la tragédie serait l’effet que produirait la transformation d’une poésie personnelle en une prose collective. « Un ange, protégé par un gendarme, – c’est ainsi qu’expirent les enthousiasmes » - Cioran. Et une bête, portée au ciel, engendre les dégoûts. | | | | |
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| ironie | | | Qu’est-ce que le rêve ? - seuls les poètes le savent ; le support – la musique. Qu’est-ce que le savoir, la vérité ? - seuls les cogniticiens le savent ; le support – la représentation. Qu’est-ce qu’être ? - seuls les bavards le savent ; le support – la logorrhée. | | | | |
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| ironie | | | La superficialité obscure est le contraire de la platitude transparente. Une existence harmonieuse est dans la cohabitation complice entre la superficialité (caresses verbales, idéelles ou charnelles), la profondeur (érudite, spirituelle, systémique) et la hauteur (poétique, noble, ironique). | | | | |
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| ironie | | | Le sérieux a sa place en politique, en économie, en sciences ; partout ailleurs, surtout en philosophie ou en poésie, c’est la naïveté qui conduit aux discours détachés, joviaux, ironiques. La naïveté, adoubée par l’intelligence, est amie de la sagesse. | | | | |
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| ironie | | | L’envie d’écrire en vers chatouille toutes les plumes acérées. Mais le don poétique et le don intellectuel se rencontrent rarement chez une même personne. Les porteurs du premier s’inspirent des mélodies, sans songer aux pensées ; les possesseurs du second débordent de pensées, auxquelles ils aimeraient apporter une tonalité poétique. Les vers des premiers induisent des pensées insoupçonnables, supérieures à celles des intellectuels. Les vers des seconds éconduisent leurs pensées au rang des platitudes. | | | | |
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| ironie | | | Tant que les étoiles restent hors de portée des engins spatiaux, elles garderont leur symbolisme poétique : l’ardeur de l’élan d’un poète vers leur hauteur chimérique forgera la force de son génie. « C’est de tous les instants, nourris d’inaccessible, que vient la puissance d’un poète »* - Cioran. | | | | |
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| ironie | | | La goujaterie l’emportera toujours sur la délicatesse, comme l’ironie – sur le lyrisme. C’est pourquoi je préfère le Minnesinger au hidalgo. | | | | |
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| ironie | | | Me limitant aux domaines philosophiques et retranchant mes inévitables solécismes, je pense avoir surpassé mes rivaux dans les thèmes suivants : langage, noblesse, intelligence, solitude, bien, souffrance, connaissance, contrainte, commencement, être, liberté, rêve, poésie, philosophie, représentation, vérité, politique, Russie. | | | | |
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| ironie | | | J’ignore ce que pourrait être une pensée ou, encore moins, une vie philosophique. La pensée fuit le verbiage, et la pratique trahit le songe ; seul la poésie du rêve peut être philosophique. | | | | |
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| ironie | | | Le paresseux ou le sot, cherchant à s’associer au prestige de la philosophie, mais intimidé par les originaux des vrais philosophes-poètes, comble ses ambitions avec l’Histoire de la philosophie ou la philosophie de l’Histoire, ces deux refuges des bavards prosateurs, de Diogène Laërce à Hegel. | | | | |
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| ironie | | | L’érudition est un outil encombrant des pédants et une contrainte libératrice des poètes. | | | | |
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| ironie | | | Dans les exercices philosophiques, le délire est affaire d’ivresse ; et il est préférable au sérieux, conceptuel ou verbal. C’est pourquoi Hegel et Nietzsche (un fou logorrhéique et un fou poétique), de la philosophie allemande, sont plus entraînants que Bergson et Sartre (un bavard et un creux), de la philosophie française. | | | | |
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| ironie | | | La poésie nous pousse à fermer les yeux ; la peinture – à apprécier le silence. Léonard voit les choses par l’autre bout de la lorgnette : « La poésie est compréhensible par l’aveugle, la peinture – par le sourd » - « La poesia è comprensibile ai ciechi, e la pittura ai sordi ». | | | | |
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| ironie | | | Personne au monde n’a dévoilé autant de faces personnelles incompatibles que L.Salomé : une fière profondeur avec le philosophe Nietzsche, une gracieuse hauteur avec le poète Rilke, une étendue de vues, se muant en platitude, avec le charlatan S.Freud. | | | | |
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| chœur mot | | | INTELLIGENCE : Dans la hiérarchie des mots, domine le mot poétique. Le mot intelligent lui envie l'obscur éclat des sources et le mot ironique - la fascination du dernier pas non fait. Le mot savant sert d'interprète, pour communiquer avec la plèbe des idées. La bêtise aide à savourer les triomphes. Sans l'intelligence, jamais le mot n'aurait atteint de telles profondeurs de la résignation. | | | | |
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| mot | | | On reconnaît un mot par la difficulté de sa traduction ; il se trouve à mi-chemin entre une pensée et une poésie : la traduction d'une pensée est une récréation, celle d'une poésie - une recréation. « Dis-moi ce qu'est pour toi la traduction, je te dirai qui tu es »** - Heidegger - « Sage mir, was du vom Übersetzen hältst, und ich sage dir wer du bist ». | | | | |
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| mot | | | Heidegger entretient notre intérêt pour l'être grâce aux enveloppements morphologiques ou poétiques autour de ce mot, tandis que l'ennui des Antiques ou des Modernes provient du développement de l'idée. Les raseurs ramènent l'être au devoir-être, au pouvoir-être, au vouloir-être, au savoir-être, tandis que, plus que l'éthique du devoir, plus que la volonté du vouloir, plus que la puissance du pouvoir, plus que la profondeur du savoir, c'est le talent, c'est à dire le haut valoir seul, qui justifie nos illuminations ou nos élucubrations. | | | | |
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| mot | | | La poésie devrait se vouer entièrement à ses mots et se moquer de ses idées ; le mot poétique est la musique, « l'idée de la poésie est la prose » - Benjamin - « die Idee der Poesie ist die Prosa » ; la prose, qui suit la musique, même en traînant ses idées, devient poésie. La langue, c'est la logique munie de musique. Le désir excite la poésie, qui enfante l'idée ; le mauvais amant confond effets et causes : « La poésie est une volupté couvrant la pensée » - Vigny. | | | | |
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| mot | | | Seuls des médiocres prétendent, que le français n'est pas une langue de la poésie. En russe ou en allemand, il est plus facile de compléter le manque d'émotion par la complicité de la langue, tandis que la langue française est foncièrement ironique, s'étant exercée à tous les emballements ratés. Le poète français est plus seul, plus vulnérable, et sa tâche est d'autant plus chevaleresque. | | | | |
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| mot | | | Le mot devient littéraire, lorsqu'il ne s'identifie plus ni avec la chose ni avec le concept. Ce troisième univers, ce refuge des mots exilés, la Métaphorie Intérieure, a ses propres horizons et ses propres raisons. Le concept serait une métaphore fixe (« usuelle Metapher » de Nietzsche). « Tous les termes philosophiques sont des métaphores, des analogies figées »* - H.Arendt - « Alle philosophischen Termini sind Metaphern, erstarrte Analogien » - la philosophie ne peut donc être que poétique. Et que des prosateurs invétérés continuent leurs misérables mises en garde : « Que le philosophe se méfie de métaphores » - Berkeley - « A metaphoris autem abstinendus philosophus ». | | | | |
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| mot | | | Même la beauté formelle du mot, et non seulement la qualité de son message, le doit, en partie, au modèle, au-dessus duquel le mot se profile ou plane. Le mot est poétique, quand l'évacuation du message laisse, tout de même, assez de joie, sans souci du modèle. | | | | |
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| mot | | | Le parti pris des choses triomphe partout (hideux dans leur apothéose - l'Internationale !). Pour les vainqueurs, prosateurs béats, le choix fut entre un objet vivant ou un schéma mort. Ils ne comprendront jamais, que la vie ou la mort des idées ne s'annoncent ni ne se maintiennent que grâce au parti pris des mots. | | | | |
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| mot | | | Fonder sa vie sur la reproduction de moments uniques ou sur la production de choses pratiques ? - non, sur la traduction de messages cryptiques ! La félicité et l'action comme messages à traduire, d'une langue toujours étrangère. Ne pas être aussi mauvais traducteur que ces Latins, qui traduisirent par réalité l'energeia grecque. Les gouffres les plus infranchissables, entre l'Orient et l'Occident européens, sont creusés par ces traductions : « Le déracinement de la pensée occidentale commence avec cette traduction » - Heidegger - « Die Bodenlosigkeit des abendländischen Denkens beginnt mit diesem Übersetzen ». La prose latine défigura la poésie grecque. | | | | |
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| mot | | | La poésie, c'est l'interception de regards de l'éternité, regards, qui suggèrent des formes (mots ou sons) et promettent l'attouchement du fond (bonheur ou enthousiasme). Qu'est-ce que l'image éternitaire, sinon une haute musique révélant un sens profond : « La musique du vers ne peut se passer de sens ; mais le sens du vers ne peut se passer de musique » - Weidlé - « Музыка стихов не может обойтись без смысла. Но и смысл в стихах не может обойтись без музыки ». | | | | |
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| mot | | | Sans intelligence ni poésie, tout dithyrambe au langage sonne faux et creux. Il n'est juste, à double titre, que chez Goethe et Valéry. | | | | |
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| mot | | | Personne ne se rend mieux compte de la petitesse et de l'immensité des mots, de leurs messages cristallins ou indéchiffrables, de leur inutilité et leur vitalité que le poète, qui est le seul à ne fréquenter que leurs recoins extrêmes. | | | | |
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| mot | | | Le pourcentage de présence, respectivement, du langage, de la représentation, de la réalité : en poésie – 80, 15, 5 ; en philosophie – 30, 50, 20. Dire, que le langage est tout, est exagéré. | | | | |
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| mot | | | Dans le mot, ni l'on ne se dénude ni l'on ne se dissimule, dans le mot on crée, on crée une requête, nécessairement ironique (ironie voulant dire interrogation), et dans laquelle je dois briller soit par ma présence soit par mon absence. Au cours de l'interprétation de cette requête se produisent des rencontres inattendues des objets (Protokollsätze) qui, hors de mon discours, pouvaient s'ignorer. Parmi les subjugués par le mot, on trouve surtout poètes ou tyrans, ces amateurs des régions inexplorées, vers lesquelles les mots bâtissent des ponts. | | | | |
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| mot | | | La poésie est le Phénix du mot. Donc elle est cendres, la plupart du temps. | | | | |
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| mot | | | L'origine de la philosophie banale est, simplement - et bêtement ! -, linguistique : en vidant les noms on aboutit aux substances et concepts, en se débarrassant des adjectifs on les réduit aux essences, accidents ou prédicats, en simplifiant le déterminant on patauge dans l'Un et le multiple, en décolorant les verbes on tombe sur l'être. La philosophie la vraie, la poétique, naît aux sources des émotions innommables et des promesses inverbalisables. | | | | |
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| mot | | | La fonction instrumentale est la fonction principale du langage dans tous les domaines, sauf en poésie, où le mot peut s'émanciper de la représentation sous-jacente ou n'en utiliser que les ressources métaphoriques. | | | | |
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| mot | | | Je me sens porteur d'une musique, mais je dois la confier aux mots. On peut avoir une idée du désastre en tombant sur d'effarants livrets accompagnant les meilleurs morceaux de Mozart ou Tchaïkovsky. Les arpèges des mots sont souvent souillure d'une partition vitale. Mais la pensée est contre-indiquée à la musique, comme à la poésie ; écoutez du Nietzsche, du Marx ou du Platon, mis en musique par G.Mahler, Prokofiev ou Satie. Un étrange suicidaire, le compositeur loufoque B.A.Zimmerman, prenait pour livrets des citations de l’Ecclésiaste, de St-Augustin, Dostoïevsky, Wittgenstein. | | | | |
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| mot | | | Le sens naît d'un dialogue, donc d'un partage. La langue allemande ne s'en trompe pas, voir l'admirable série : Urteil, Vorteil, Mitteilung - jugement, préférence, message - provenant de teilen - partager. La philosophie est la poésie du dialogue. « La philosophie n'est qu'un moyen, pour atteindre ce qu'est la poésie » - F.Schlegel - « Die Philosophie ist nur ein Mittel zu dem, was die Poesie selbst ist ». | | | | |
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| mot | | | Trois mots-parasites - liberté, désir, être - prolifèrent sur le bel arbre du rêve ascendant et de la sève descendante et en cachent et occultent la vue, arbre que le philosophe aurait dû défendre avec autant de conviction, que le chante, avec foi, le poète. | | | | |
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| mot | | | Valéry part d'un concept improvisé, effleurant à peine les choses, pour aboutir à un mot poétique. Heidegger part d'un mot improvisé, ignorant les choses, pour aboutir à un concept prosaïque. Privez le langage de suffixes, vous coupez toute source d'inspiration de Heidegger. Oubliez toute la culture, la cible de Valéry garde toute son excitabilité. | | | | |
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| mot | | | Quand on comprend, que le verbe être peut remplacer tous les autres verbes et que des variables peuvent se substituer à tous les noms, on se met à pratiquer la logique - les quantificateurs et la négation, la poésie - la liberté dans le choix des variables et des adjectifs, ou la philosophie - en alternant les points d'interrogation et d'exclamation. | | | | |
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| mot | | | Les mots sans frontières nettes auraient dus être réservés à la poésie et interdits aux graphomanes ; tel le logos, permettant aux bavards grecs de nous enquiquiner avec la fichue équivalence de l'être, du penser et du dire. | | | | |
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| mot | | | Le sens est la jonction (une sorte d'unification mystique, au-delà du mystère) du discours (problème interprété dans le contexte du modèle) et de la réalité (qui est mystère). La langue, elle, sans le modèle, au-dessus duquel elle est bâtie, est absurde et c'est ça, son plus grand miracle. Elle est parlée et elle est parlante : « Il y a deux langages : celui qui disparaît devant le sens, dont il est porteur et celui qui se fait dans le moment de l'expression »** - Merleau-Ponty. Le conceptuel se concentre autour du sens, et le poétique se fixe dans le mot : « Le poème n'est poétique que s'il s'incarne dans les mots » - Hegel - « Das Poetische ist erst dichterisch wenn es sich zu Worten verkörpert ». | | | | |
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| mot | | | Suivre ses idées - création autodestructrice, à portée de tout ingénieur ; obéir aux mots - création autocréatrice, réservée aux ivrognes et aux poètes. Dès que la musique des mots est trouvée, leur sens vient tout seul, sous forme d'idées. L'inverse, « Occupe-toi du sens, les sons s'occuperont d'eux-mêmes » - L.Carroll - « Take care of the sense and the sounds will take care of themselves » - est inepte. | | | | |
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| mot | | | Le cheminement de la pensée : désir - tache - contour - charge - mot - chose (poète - philosophe - peintre - amoureux - écrivain - acteur) - autant de langages ! Qui aura la patience et la sagacité à traduire le geste d'acteur en émotion de poète ? | | | | |
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| mot | | | Dans les bouteilles, qu'avait bénies le mot, le message promet plus d'ivresse que le breuvage, même d'appellation contrôlée. Ne jalouse pas les bouteilles pleines – pleines d'idées, de messages, de liqueurs, et qui ne sont bonnes que pour les épiceries. Et que vive le vide salutaire du mot, où le poète invite Dieu à agir ! | | | | |
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| mot | | | Tout énoncé a l'ambition de tourner en arbre. L'arbre de l'esprit-requêteur va s'unifier avec l'arbre de l'esprit-interprète. Les cas stériles : l'arbre de départ sans variables, cas minéralogique, ou l'arbre d'arrivée n'ayant pas gagné en ramages, cas prosaïque. Le mot, c'est une pensée se reconnaissant dans un arbre vivant, cas poétique. Il devient regard à hauteur d'arbre, lorsque à l'arrivée on se trouve avec plus de variables qu'au départ. « Comment ne pas vivre au sommet de la synthèse, quand l'air du monde fait parler et l'arbre et l'homme ? »** - Bachelard. | | | | |
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| mot | | | Rien d'étonnant dans la vision de la poésie comme d'une charrue (Mandelstam) : la poïésis voulant dire labeur, labourage de sillons (versus - vers). La vie étant la terre (le premier humus) retournée par l'homme (le humus second). On retrouve de beaux parallèles avec l'être et la pensée : « La pensée trace des sillons dans le champ de l'être » - Heidegger - « Das Denken zieht Furchen in den Acker des Seins ». Toutefois, l'être et la pensée ne sont que déchéances de la vie et de la poésie. | | | | |
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| mot | | | Pour les uns, penser et écrire sont du même genre ; pour d'autres, le penser-maître déniaise l'écriture-servante ; enfin, pour les meilleurs, l'écriture-Muse inspire le penser-poète. | | | | |
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| mot | | | Dans la perception d'un énoncé, le mouvement - des mots vers le sens - en termes d'intérêt ou d'intensité, peut être ascendant, plan ou descendant. Tantôt on confère l'expression et tantôt on la remplit. Sur cette échelle, la poésie et la philosophie sont aux antipodes. | | | | |
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| mot | | | La poésie est incompatible avec l'humilité et la compassion, ces valeurs chrétiennes ; elle est fierté et souffrance sacrée, elle est païenne. Quand le feu des autels parvient jusqu'aux dieux, ils accordent aux mots poétiques immolés des réincarnations ou des résurrections, dans un genre prosaïque. La poésie engraisse la prose. | | | | |
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| mot | | | La langue, dans son enfance et dans l'enfance de ses porteurs, est poétique et musicale ; elle vit des commencements, des surprises et des découvertes. Son âge adulte la réduit, de plus en plus, à une prose finale : « L'algorithme est la forme adulte du langage » - Merleau-Ponty - heureusement, il restent quelques poètes, ces enfants du langage et du rythme. | | | | |
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| mot | | | En grec, la mystique de l'Un se greffe, le plus naturellement du monde, sur la branche poétique, à la métaphysique de l'Être, le verbe être (estin) y provenant du nombre un (l'article indéfini s'en mêlant majestueusement, cela débouche sur le bronze fêlé canonique du : « Ce qui n'est pas un être n'est pas non plus un être » - Leibniz ; les Allemands devinrent facilement friands de ce calembour, car une innocente substitution de lettres fait de Eins - Sein ; le nom du Dieu hyperboréen, Odin, signifie l'Un, en russe - один). À comparer avec la mystique du nombre cinq, grâce à son voisinage phonétique : penta - panta. | | | | |
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| mot | | | La poésie est l'alternance inaliénable de sens et de sons, l'hésitation prolongée entre les deux. Privé du son, le mot n'est ni psychologue ni botaniste. Privé du sens, il peut toujours créer un état d'âme ou dessiner une fleur inédite. | | | | |
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| mot | | | Il faut lire ce livre, comme on lit une poésie étrangère (où d'abord s'imposent le son, l'allusion et la frontière) : l'abstraction surgissant avant la chose et même rendant celle-ci inutile. | | | | |
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| mot | | | Les hommes pensent, que les objets sont définis par des mots, tandis que c'est le contraire qui est vrai, aussi bien en poésie qu'en mathématique : les mots se définissent par les, ou mieux - s'attachent aux - objets. | | | | |
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| mot | | | Le langage métaphorique s'oppose à ce qui est sans saveur, que ce soit en mots ou en idées. Tout bon langage conceptuel est métaphorique, qu'il s'agisse de mathématique ou de philosophie. Mais seule la poésie pure peut se permettre le luxe des métaphores refusant toute mutation en concepts. | | | | |
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| mot | | | Rêver, c'est laisser vibrer des images en deçà des paroles. Le mot est fait des images fixées au-dessus des rêves pétrifiés. Le poète tente souvent l'inverse : « L'image est formée des mots qui la rêvent » - Jabès. Et, ce qui reste inexplicable, le plus beau mot est rêvé par des pensées endormies. | | | | |
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| mot | | | Tous les poètes français d'avant Aragon furent terrorisés par l'orthographe, dans la recherche de leurs rimes ; ils vous parlent de musique (Verlaine), de voix (Valéry), de chant (Musset), d'ivresse (Rimbaud), tandis qu'on dirait, que c'est la présence de ces misérables e muets ou de consonnes imprononçables, qui les préoccupe au premier chef… | | | | |
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| mot | | | La musique naît de la rencontre entre, d'un côté – les instruments et les interprètes (le langage), et de l'autre – la partition et l'orchestration (la représentation). C'est le rôle décisif des premiers qui fait pressentir la poésie et la hauteur ; la priorité des secondes est propre de la philosophie et de la profondeur. | | | | |
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| mot | | | La chose et le mot (avec le concept, qui se glisse entre les deux) sont deux facettes de l'étant ; et l'oubli de l'être (celui qui est source de tout), dont s'indigne Heidegger (ou, avant lui, Bakhtine : « La philosophie première, celle qui porte non pas sur les phénomènes de culture, mais sur l'être, tomba dans l'oubli » - « Первая философия - учение не о культурном творчестве, но о бытии - забыта »), cet oubli consiste à n'être respectivement que pragmatique ou poète, être obsédé par le poids des choses ou par la musique des mots, être guidé par l'intérêt ou par le vertige. | | | | |
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| mot | | | En matière des premiers gestes divins, l'opposition la plus fréquente est entre ceux qui penchent pour le verbe ou pour le nom, donc pour la relation ou pour l'objet. La relation semblerait être au commencement, l'algèbre l'y emporte sur l'analyse. Tout algébriste ou linguiste t'y suivrait, seul le poète sait convertir toute relation en chose pour ne réserver la primauté qu'à la hauteur du verbe-relation ou du nom-chose. Scruter les choses est stérile ; c'est le regard sur leurs relations syntaxiques - l'instanciation-appartenance (substance première, ou le suppôt) ou la dérivation-inclusion (substance seconde, ou le modèle) - qui les vivifie. | | | | |
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| mot | | | L'obscurité non-poétique, dans les traductions des Anciens, est, en général, de nature non-philosophique, elle est indéniablement due aux mauvais traducteurs. J'aimerais pouvoir juger de l'énormité des traîtrises de traducteurs, dans la chaîne : le grec d'Aristote, l'arabe d'Averroès, l'anglais et le latin de M.Scot, l'allemand de Frédéric II. | | | | |
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| mot | | | Toute production intellectuelle, qu'il s'agisse de poésie ou de philosophie, s'appuie sur deux types de ressources - le verbal et le mental ; la poésie la moins envoûtante se réduit au pur mental, comme la philosophie la plus plate - au pur verbal ; mais une bonne poésie est pensable dans le pur verbal, comme une bonne philosophie - dans le pur mental. | | | | |
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| mot | | | Après l'interprétation d'un discours intellectuel, tout mot doit disparaître, pour laisser la place à un arbre conceptuel ; l'inverse se produit avec un discours poétique, où doit disparaître toute interprétation, pour ne laisser que la musique des mots : « Le dernier pas de toute interprétation consiste à disparaître devant la pure présence du poème »* - Heidegger - « Der letzte Schritt jeder Auslegung besteht darin, vor dem reinen Dastehen des Gedichtes zu verschwinden ». | | | | |
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| mot | | | Le poète entend, tout d'abord, le mot, avant de chercher le concept ; l'homme ordinaire voit d'abord le concept, avant de trouver le mot. La musique du devenir ou le tableau de l'être. | | | | |
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| mot | | | Le mot poétique se détache des choses et tend à devenir pure relation (non pas une couleur, mais une transition d'une gamme - Mallarmé) ; la poésie est algèbre des frissons, dont la philosophie est analyse. | | | | |
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| mot | | | Ni le mot-signe ni le mot-image ne peut s'incarner en chose, à moins qu'un Esprit pénétrant en conçoive un Verbe, qui ne nous renverrait qu'à la Chose divine, au Créateur, dont le nom prononçable est Poésie, écriture intemporelle, et que les hommes abaissent jusqu'à la prose historique, aux saintes écritures (et même, d'après Heidegger, jusqu'au bavardage : Logos - Prosa - Gerede). | | | | |
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| mot | | | Ce qui est commun à la poésie et à la philosophie : s'attaquer à l'impossible, en exprimant le mystère de la vie par un mystère du langage, tout en en méprisant les problèmes et les solutions. | | | | |
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| mot | | | Autour de la relation mot - chose, il y a toujours un nuage d'indéterminations, mais le propre du mot poétique est, que ces écarts produisent une mélodie, faite de sons et de sens. Quand ces pulsations n’ont qu’une faible amplitude, la prose surgit. La musique poétique s’inscrit dans la verticalité ; les tableaux prosaïques s’étendent dans l’horizontalité. | | | | |
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| mot | | | Deux sortes de métaphores : de relation ou d'objet ; dans la première, la relation référencée n'existe pas entre les objets référencés, et c'est par un critère de proximité, propre aux objets, qu'il faut chercher des relations existantes ; dans la seconde, les objets référencés n'existent pas pour la relation référencée, et c'est par un critère de proximité, propre à la relation, qu'il faut chercher des objets existants. Le type de critère de proximité déterminera, s'il s'agit d'une métaphore littéraire ou conceptuelle, d'une poïesis ou d'un logos. | | | | |
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| mot | | | Face à l'âme - deux interprètes, aux rôles assez proches - le corps et la langue. Le corps perçoit et imprime ce que l'âme exprime et conçoit, mais parfois le corps devient dominateur, comme la langue, et ce qui s'appelle caresse, pour le corps, s'appellera poésie, pour la langue. | | | | |
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| mot | | | Dans tout discours, la part purement langagière est entrelacée avec les couches conceptuelle et poétique, la référentielle et l'expressive ; quand ces deux dernières sont trop misérables, ne conduisant ni à un approfondissement fécond ni à un rehaussement musical, on peut appeler ce discours exclusivement langagier, c'est le silence, dont parle Wittgenstein ; dans un discours intellectuel ou poétique, au contraire, après l'unification avec des idées ou images, disparaît le langage (Valéry). Entre la maxime verbale et la pantomime musicale se joue la création humaine. | | | | |
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| mot | | | Deux abus du langage : le journalisme - les mots collent trop près aux choses, ou le verbalisme - les mots perdent tout contact avec les choses. Le premier cas est irrécupérable, tandis que le second a une chance d'être sauvé par la poésie. Sans poésie, le verbalisme devient charlatanisme, présentant les mêmes symptômes, qu'on soit psychanalyste, prédicateur ou philosophe analytique. | | | | |
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| mot | | | La mathématique : les mots étant des choses ; la poésie : les mots devenant des choses. S'abstraire du temps, s'abstraire de l'espace. | | | | |
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| mot | | | Tout discours est un arbre avec deux ramifications principales : l'intelligence et le lyrisme, le savoir et le valoir. On l'évalue par unification avec un autre arbre – de l'interlocuteur, du lecteur, de l'observateur. Plus de branches nouvelles présente l'arbre unifié, plus intéressante est la rencontre. Entre Européens, on gagne surtout en richesse dans le second ramage. Mais, en revanche, celui-ci reste stérile dans le croisement avec le Chinois, son lyrisme nous étant inaccessible, inunifiable. Il reste, dans ce cas, de pénibles reconstructions des feuilles pragmatiques. La fraternité ne peut germer que dans l'irrationnel. | | | | |
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| mot | | | La modeste métaphore de point zéro (de la réflexion, de l'écriture, de la volonté) couvre totalement tous ces avortons de concept : le non (des non-rebelles), la négativité (des non-cogniticiens), la négation (des non-logiciens), le néant (des non-poètes), le vide (des non-mathématiciens). | | | | |
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| mot | | | Dans l'écriture, le seul domaine, où le mot n'ait pas besoin de définition, est la poésie. Et, en particulier, la philosophie, qui aurait reconnu, humblement, d'être une des branches poétiques. Partout ailleurs, l'incapacité de définir un mot-concept devrait priver l'auteur du droit d'en disposer. Ainsi, dans la philosophie académique, on devrait bannir les mots : la métaphysique, l'être, le néant, la transcendance, la vérité, le sujet, la conscience. Son malheur, c'est que, une fois cette purge effectuée, il n'en resteraient que des platitudes, ce qui correspondrait à sa juste valeur. | | | | |
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| mot | | | La parole fut donnée aux vulgaires, pour traduire leur pensée (Talleyrand), aux sages - pour la déguiser (Dante et Machiavel), aux intuitifs - pour la dépister, en passant. Les uns forment, avec la vérité, un couple, les autres s'en réjouissent comme d'une maîtresse, enfin les troisièmes l'approchent en dilettantes et vivent les faveurs des Muses comme promesses de rendez-vous. Convention (la règle), religion (la honte), superstition (l'extase). La poésie est la superstition du mot. | | | | |
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| mot | | | La langue de philosophie, c'est le français, comme la langue de poésie, c'est l'allemand. La logomachie française pousse à soigner la ligne sémantique, musicale, du discours ; la logomachie allemande favorise le goût de l'édifice syntaxique structurel. La morphologie indigente du français oblige à créer des concepts avant les mots ; la morphologie allemande invite à créer des mots avant les concepts. Les contraintes vaincues expliquent souvent le succès intellectuel ; c'est pourquoi la meilleure philosophie française est poétique (Pascal ou Valéry) et la meilleure poésie allemande est philosophique (Hölderlin ou Rilke). | | | | |
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| mot | | | Pour chasser le gibier d'idées, il faut lancer des mots de chasse. Quand, au même moment, le vent de la poésie se lève, pour les porter vers des contrées imaginaires, mais moins arides que le désert de la vie réelle. Les idées, elles aussi, sont réelles, et donc inaccessibles avant d'être fixes, c'est à dire mortes. Le mot est ce qui va à l'envi se remettre à l'irréalité, aux mirages. | | | | |
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| mot | | | L'esprit, c'est l'invocation d'objets et de relations, c'est à dire de concepts pré-langagiers ; les mots y sont des contraintes du même ordre que la rime ou le syllabisme - pour la poésie ; mais les belles contraintes sont à l'origine d'une belle liberté : « Toute parole est déracinement. L'esprit est libre dans la lettre et il est enchaîné dans la racine » - Levinas - un arbre, pour être à moi, doit-il pousser dans un exil, du désert ou de la montagne, de la solitude ou de la hauteur ? | | | | |
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| mot | | | C'est selon l'organe sollicité qu'on classe un écrit : l'oreille (une langue châtiée), l'esprit (les tableaux, les horizons), l'âme (la noblesse, l'intelligence) - un romancier, un philosophe, un poète. Les deux premiers, souvent, se contentent de leur seul organe de prédilection ; c'est le troisième qui, le plus souvent, en maîtrise tous les trois. Il se trouve que ce sont surtout des maximistes. | | | | |
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| mot | | | La philosophie du langage, si galvaudée outre-Atlantique, n'a aucun thème valable ; n'est possible que la poésie du langage, l'étude des déviations tropiques ; le langage a deux faces, l'interne (morphologie, syntaxe, logique, grammaire) et l'externe (associations avec des objets et relations du modèle représentatif) - je n'y vois aucune place pour un regard philosophique. Quant au sens, il se forme déjà au-delà du langage, avec des valeurs de vérité et de substitutions ; et il ne peut pas sortir du psychologisme. | | | | |
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| mot | | | L'analogie entre une logique et une langue : en logique - une représentation Close, une syntaxe, un interprète intemporel qui dégage des substitutions, dans la représentation, et des valeurs de vérité ; la langue - un monde et une représentation Ouverts, une grammaire, un interprète qui dégage un sens dans la réalité temporelle. L'Ouverture signifie une projection vers l'infini, où naissent ou germent la poésie et la philosophie. | | | | |
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| mot | | | La fonction principale du langage dans la philosophie n'est ni l'herméneutique (Heidegger) ni l'analytique (Wittgenstein), mais la poétique - la qualité du chemin mental, qui mène de la référence à l'objet, de l'étiquette à la structure, de l'immédiat à la métaphore, de l'intemporel au mouvement, du factuel à l'émotionnel, du neutre à l'intense. | | | | |
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| mot | | | Le sage est celui qui pose des équations avec le plus grand nombre d'inconnues et avec les plus vastes domaines de leurs valeurs. Pour le sot, le mot est une constante, pour le sage - une vaste variable. Poétiser, c'est imaginer des relations impossibles entre variables imaginaires. Penser, c'est indiquer des classes de solutions. | | | | |
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| mot | | | Chez celui qui ne maîtrise pas le mot créateur, c'est à dire le mot poétique, la grande matière se profane par le mot inexpressif. Mais celui qui est, à la fois, philosophe et poète, sent l'espace de liberté entre l'expression et la pensée et, tout en visant la pensée, il laisse le mot inventeur tracer le chemin ou dessiner les fins ou esquisser les commencements. Seul le poète peut se permettre de « commencer par faire la chasse aux mots plutôt qu'à la matière » - F.Bacon - « to begin to hunt more after words than matter ». | | | | |
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| mot | | | Dans toutes nos langues, la caresse corporelle, en tant qu'une métaphore, se propage partout où l'émotion a sa place : toucher – touchant, (be)rühren – rührend, тронуть — тронут. Il semblerait même, que les bons esprits eux aussi subissent la même contamination : « La plus haute sagesse consiste à savoir comment toucher à l'intouchable d'une manière touchante » - Nicolas de Cuse - « Summa sapientia est haec, ut scias, quomodo attingitur inattingibile inattingibiliter » - on ne sait pas si l'on y est en présence d'une pensée, d'une maîtresse ou d'un poème. | | | | |
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| mot | | | Dans le langage, il n'y a ni idées ni images, il n'y a que des mots ; il faut aller au-delà des mots, pour trouver de bons ancrages ; et dans cette région se trouvent l'âme et l'esprit ; seul le talent est capable de construire des ponts au-dessus de ce gouffre. Quand l'esprit seul agit, je suis dans la science ; quand l'âme seule m'exprime, je suis dans l'art ; la cohabitation heureuse de l'âme et de l'esprit engendre les plus beaux genres - la poésie et la philosophie. | | | | |
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| mot | | | L'homme vaut par ce qu'il veut, et le créateur - par ce qu'il peut. Plus une langue est libre, plus séduisant et l'usage de cette liberté, pour s'épancher, au détriment de la création pure. D'où le mérite du poète français, surmontant d'horribles contraintes langagières, n'existant pas pour ses confrères latin ou russe. Et c'est pourquoi, chez ces derniers, on découvre si souvent l'homme, tandis que chez le premier on n'a affaire qu'au poète. | | | | |
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| mot | | | Le mot lancé au ciel ignore les routes et peut se perdre à tout instant. « Poésie, ô danger des mots à la dérive »* - Aragon. C'est le danger des bouteilles jetées à la mer : les courants, les profondeurs, les prédateurs, le trop peu d'hermétisme. Les mots bien repérés s'érigent en phares, idées lumineuses. | | | | |
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| mot | | | Le poète, sensuel et impulsif, peut, sur le registre du cœur, attribuer nos désirs et nos passions - au corps et à la réalité (ces traîtres-mots), mais le philosophe, sur le registre de l'esprit, ne peut pas ignorer, qu'ils se logent dans l'âme, se servant du corps comme d'un instrument, et que leur magie réside dans leur inexistence dans le réel, inexistence, cette raison de nos meilleures attaches. | | | | |
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| mot | | | Finalité sans fin, ce charabia est la traduction officielle en français de la définition kantienne du beau. Joli pour l'oreille et idiot pour la jugeote. « Vorstellung ohne Interesse an seinem Dasein und ohne Begriff – représentation, sans renvoi à la réalité et sans concepts » – une belle définition de la poésie (qu'il ne faut pas généraliser à l'art tout entier) : les concepts naissant de l'expression, cette représentation métaphorique, détachée de la réalité par l'audace du langage. | | | | |
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| mot | | | La maîtrise des lois du monde ou la maîtrise des mots - laquelle est plus utile, pour évaluer ou goûter le monde ? Quand on lit la langue de bois des mathématiciens, des physiciens, des biologistes, des musiciens, leurs lourdes tentatives d'abstraction ou d'animation, on comprend, que la seconde maîtrise est plus essentielle. Le poète, et donc le philosophe, sans maîtriser le fait, ce nœud isolé, cette branche définitive, en peint, en devine et en recrée l'arbre ouvert et vivant. | | | | |
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| mot | | | Toute référence verbale au réel qui s'accrédite, devient étiquette ; et dans l'écriture on balance toujours entre la chinoiserie poétique - refuser toute étiquette, et la robotique moutonnière - n'utiliser que des étiquettes. | | | | |
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| mot | | | Il y a des mots-étiquettes, pour narrer en vue des buts, et des mots-métaphores, pour chanter sous la contrainte. Ce qui est sublime, bouleversant et … inexistant ne se livre qu'aux seconds. La poésie est l'art ardu des contraintes. « Rien ne résiste tant à la représentation par le mot, tout en nous étant le plus nécessaire, que les choses, dont l'existence est indémontrable et improbable » - H.Hesse - « Nichts entzieht sich der Darstellung durch Worte so sehr und nichts ist doch notwendiger, als Dinge, deren Existenz weder beweisbar noch wahrscheinlich ist ». | | | | |
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| mot | | | Les mots n'apportent que des ombres utiles à la lumière que sont les idées. Mais celui qui ne vit que dans les ombres voit de la lumière dans tout ce qui est légèrement moins ténébreux : « Les mots peuvent fournir des lumières sur les principes de nos idées » - Condillac - comme la poésie - sur les principes de votre orthographe ! Le poète indigent vit par ses mots, le grammairien repu vit de ses idées. | | | | |
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| mot | | | Dans le regard sur les composants de l'homme ou de l'ordinateur - sur l'âme et le corps, res cogitans ou res extensa, le logiciel et le matériel, il y a des parallélismes frappants, mais des divergences ne sont pas moins frappantes, et elles concernent et la représentation de connaissances et l'interprétation de requêtes. Chez l'homme, rien de comparable avec la primauté informatique de la représentation ; tout y est réduit à des (ré)interprétations fulgurantes. Mais dans l'exécution, le contraste est encore plus saisissant : l'équivalent du langage-machine, chez l'homme, semble être un langage de tropes, d'un niveau infiniment supérieur aux langages en logique ou orientés-objets ; les hiérarchies y sont inversées ! L'homme fut poète-né, avant de sombrer dans l'imitation de la machine ! | | | | |
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| mot | | | Sur le terme de philosophe : celui qui sait, c'est le scientifique, atteignant la profondeur ; celui qui aime, c'est le poète, porté vers la hauteur ; le philosophe tente de combiner ces deux dons. Jadis, la poésie fut reine des arts et le savoir fut à portée de tout homme curieux – et le philosophe fut le poète du savoir ; mais depuis que la poésie est morte et le savoir – inaccessible au simple mortel, le philosophe professionnel est condamné à la platitude ou à la redite. | | | | |
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| mot | | | Le mot ne représente pas la chose. Le mot est dans le pictural et non pas dans le représentatif. Celui qui le comprend le mieux, c'est le poète : « Le poète considère les mots comme des choses et non comme des signes » - Sartre. Le représentatif se réalise dans des méta-concepts (prénotions antiques ? idées a priori ? contagions des représentations ?), qui sont propres à l'homme, pas à la langue. Le représentatif a trois aspects : structurant - liens spatio-temporels et logiques, descriptif - où l'illusion d'univocité est la plus forte et comportemental - calculs, raisonnements, scénarios. | | | | |
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| mot | | | Le but du poète est toujours obscur, et le mot, qui le vise, ne doit être ni trop clair ni trop vague. « Le poète rate sa cible, avec des mots ou trop familiers ou trop distants » - S.Johnson - « Words too familiar, or too remote, defeat the purpose of a poet ». Dans l'art du chant, le mot à distance juste n'existant pas, le poète est celui qui vit de ces ratages. | | | | |
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| mot | | | Les adjectifs traduisent la faiblesse des noms et l'indifférence face aux verbes ; mais la poésie étant le chant de la faiblesse, par un verbe partial, les adjectifs y sont les bienvenus. Sans eux, on peut, en effet, brosser, à grands traits, un arbre inéradicable (verbes-nœuds, noms-branches). Mais d'autres y chercheront des fleurs. Le verbe est l'âme, le nom - la raison, l'adjectif - le cœur. Pouchkine est dans l'harmonie de tous les trois, Lermontov est le verbe, Blok - l'adjectif, Pasternak - le nom. | | | | |
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| mot | | | Dans une langue, comme en mathématique, il y a très peu de constantes, notées toujours par les mêmes symboles (mots) ; c'est pourquoi tout bon et honnête philosophe devrait introduire ses écrits, comme le fait tout mathématicien (Soit X désigne…) : soit Penser, Être, Idée désignent… Toutes ces tentatives ayant lamentablement échoué, on est obligé de lire en toute philosophie, même dans la bonne, - des exercices poétiques, ratés ou réussis. | | | | |
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| mot | | | On reproche aux poètes de ne savoir ce qu'ils pensent qu'après l'avoir chanté. Sa parole imprimée, il fictionne ce qu'il aurait pensé. Les autres sont tellement gonflés de leurs pensées toutes prêtes, qu'ils n'exsudent que de l'air. La compression est ennemie de l'impression. | | | | |
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| mot | | | Dans le réel, il n'y a aucune trace de poétique ; la poésie est de la traduction et non de l'imitation (la mimesis de Platon et Aristote) ; traduction artistique d'un message mystique, inarticulé ; notre soi inconnu est mystique, et le soi connu – poétique ; la rencontre entre eux, la traduction du premier dans le langage du second, c'est la création. | | | | |
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| mot | | | On a tant d'ambitions, pour mettre le langage au service de nos caprices ou de nos systèmes, tandis que c'est lui qui nous forge et nous guide. Les linguistes prétendent, que la langue ait une existence autonome externe. Les mots mènent les uns, abandonnent les autres et devinent les meilleurs. | | | | |
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| mot | | | Le poétique et le sacré furent les premiers symboles que l'homme coucha sur papier. « La première langue a dû être hiéroglyphique, pour les caractères sacrés, la deuxième, symbolique, pour les caractères héroïques, la troisième, épistolaire, pour les caractères conventionnels » - G.B.Vico - « La prima lingua - geroglifica ovvero per caratteri sagri, la seconda - simbolica o per caratteri eroici, la terza - epistolare o per caratteri convenuti ». Ces trois étapes, niveaux ou états – divin, poétique, humain - furent fusionnés par Nietzsche dans l'éternel retour, où cohabitent la mort de Dieu, la réduction de la vie à l'art, le surgissement du surhumain. | | | | |
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| mot | | | Le poète qui brandit ses idées, que lui inspirent des faits, est plus terne que le scientifique qui crée ses mots, pour peindre des faits. Dans un fait, ce qui compte, c'est le langage de son énonciation. Les idées naissent auprès de Dieu, ne séjournent que dans le langage, elles effleurent les têtes et se moquent des faits. | | | | |
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| mot | | | La sincérité a un sens pour celui, pour qui son fait et son dit sont identiques, c'est à dire inexpressifs. Le créateur poursuit la beauté et se désintéresse de la sincérité. Donc, dans cet adage : « Les paroles sincères ne sont pas élégantes ; les paroles élégantes ne sont pas sincères » - proverbe chinois - le premier morceau concerne le sot, et le second - le poète. Qui se croit sincère ne peut pas être élégant. Qui se veut élégant, invente la sincérité des paroles. La sincérité vaut dans ce qui est profond ; l'élégance sied à ce qui est haut. | | | | |
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| mot | | | Toute pensée est un dialogue, mais parmi tous les dialogues le plus utile, pour la justesse et la justification de la pensée, est celui avec d'autres langues. Le grec aida les Allemands à cultiver l'abstrait ; le latin apprit aux Médiévaux le laconisme ; l'allemand rendit plus poétique la pensée des Français et des Russes. L'Américain, aujourd'hui, favorise l'horizontalité, la platitude, la prose, qui sont la mort de la pensée. | | | | |
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| mot | | | Un discours démuni de toute poésie peut se réduire à une représentation ; le mot ne s'émancipe de la représentation sous-jacente que par la musique, qui émane de lui et de son entourage. « Il faut des mots qui ne sont jamais identiquement annulés par une représentation – des mots-musique »*** - Valéry. | | | | |
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| mot | | | La vraie création peut naître de trois efforts disjoints : imaginer de nouvelles représentations, soufflées par le réel ou par l'imaginaire, composer de nouvelles requêtes du monde dans un langage nouveau, formuler de nouvelles interprétations des réponses, que le monde livre à mes requêtes – scientifiques, poètes, philosophes. | | | | |
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| mot | | | La poésie n'est jamais dans les choses ou dans les mots. Elle est rarement dans les relations entre les choses et presque toujours – dans le vertige de l'accès aux choses et aux relations. C'est pourquoi, pour tout poème, une traduction mot-à-mot ou chose-à-chose, dans une langue étrangère, débouche, fatalement, sur une grisaille prosaïque, puisque les plus belles ressources poétiques d'une langue se trouvent dans les méandres d'accès, tout littéralisme en poésie en signant l'acte de décès. Le brillant ne passe pas par le littéralisme. | | | | |
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| mot | | | Au-dessus de nos représentations, se forment deux langues : celle de la prose et celle de la poésie. La première est propre au savoir, à la science, à la vérité-finalité au sens scolastique du terme. La seconde se dédie à la beauté, à la philosophie, à la vérité-commencement. Au centre se trouveront soit une représentation validante, soit un langage qui chante. La précision mécanique ou l'imagination organique. Règne de la nécessité ou de la liberté. | | | | |
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| mot | | | L'usage de la langue comprend trois parties : la partie neutre ou plate - la phonétique, le vocabulaire, la grammaire ; la partie profonde, ou philosophique, - le modèle conceptuel, bâti par ses porteurs ; et la partie haute, ou poétique, la plus mystérieuse, informalisable - la nature de la rencontre entre le mot et la chose, entre les sons et le sens. Les plus beaux vers français, russes, allemands, anglais, traduits, mot-à-mot, dans une autre langue, ne sont jamais beaux. Mais les lois scientifiques ne perdent rien dans des traductions littérales. | | | | |
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| mot | | | L'expressivité ascendante du discours : des faits aux actes, des noms aux verbes, des objets aux liaisons. Le verbe, c'est l'action métaphorique du poète et le simple constat du prosateur. Le nom, c'est la liberté du poète et la servilité du prosateur. | | | | |
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| mot | | | La poésie des idées est aussi dérisoire que la poésie des seuls mots ; à la réflexion profonde et à la narration plate, la poésie devrait opposer et la pensée et le style de hauteur, danser plutôt que creuser ou marcher. | | | | |
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| mot | | | Quand le rêve l'emporte sur le mot, on préfère la montagne à l'arbre, la hauteur à la vie. Lorsqu'ils s'équilibrent, on trouve de l'arbre à chaque cime : au mont des Oliviers ou à l'Ararat - l'olivier, à l'Olympe ou au Parnasse - le laurier, au Sinaï - le buisson-ardent, au Golgotha - la croix. Quand le mot, seul, triomphe, il fait éclore le rêve - dans le vide : le mont de Sisyphe, l'élévation du mot-pierre à une hauteur, le désintérêt du mot-brique et encore plus du mot-édifice. « La pensée est le labeur de l'intelligence, la rêverie en est la volupté »*** - Hugo. Il faut alterner en nous la veille et le rêve, le philosophe et le poète (Platon). | | | | |
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| mot | | | Avant d'évaluer un discours, il faut en fixer le but : intellectuel ou artistique, conceptuel ou langagier. Après son interprétation adaptée, il ne doit te rester que des métaphores et des renvois aux représentations. S'il n'y a plus de métaphores, c'est que le discours n'est ni poétique ni philosophique, il serait de la science ou du bavardage. Si aucune subtile représentation n'en ressort, c'est que le discours est irresponsable, il ne serait ni philosophique ni intellectuel, il serait de la poésie ou du bavardage. | | | | |
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| mot | | | En allemand et en russe, la surabondance de moyens morphologiques et rythmiques rend trop facile l'illusion de pensées profondes ou de vaste lyrisme. En français, les contraintes stylistiques excluent du Parnasse les inhabitués des hauts sentiers. On reconnaît l'élite par la place qu'elle accorde aux contraintes. Nietzsche et Pouchkine sont d'heureux exemples de l'application de contraintes à la française aux moyens expressifs de leurs langues maternelles. | | | | |
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| mot | | | Deux genres de maîtrise d’une langue : en tant qu’une couche au-dessus d’une représentation (fonction instrumentale – l’intelligence, le savoir) et en tant qu’une harmonie entre le son et le sens (fonction créatrice – la musique, la poésie). C’est dans ce sens qu’il faut comprendre Nabokov : « Toute grande littérature a pour demeure la langue et non pas les idées » - « Всякая великая литература - это феномен языка, а не идей ». Le philosophe doit maîtriser ces deux fonctions, c’est pourquoi Nabokov fut poète et nullement philosophe. | | | | |
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| mot | | | Dans le discours sur les connaissances, la question centrale est la distinction entre ce qui est conceptuel et ce qui est langagier ; on n'a pas besoin d'une vaste culture philosophique, et encore moins d'une culture linguistique, pour en juger ; seul un poète, doué d'une intuition philosophique et de quelque savoir technique, peut en dresser un tableau intéressant. À l'opposé, ni Kant, ni Hegel, ni Nietzsche, ni Wittgenstein, ni Heidegger n'eurent jamais une intuition linguistique valable, pour formuler une théorie complète des connaissances, sans parler des Anciens, chez qui, la-dessus, on ne lit que des balbutiements. Seul le grand Valéry fut lucide, avec ses états mentaux et sa vision des substitutions. | | | | |
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| mot | | | À ses origines, l’homme ne pouvait s’exprimer qu’en poète, puisque les mots, par l’usage collectif, n’avaient pas encore reçu un sens figé et consensuel. L’homme ne produisait que des métaphores. | | | | |
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| mot | | | Ils veulent libérer la pensée de sa tour d’ivoire verbale et finissent par la retrouver au musée ou en caserne. Ce vieux paradoxe des délicats : une belle expression débouche miraculeusement sur de bonnes pensées, mais d'une bonne pensée à une belle expression le chemin est tortueux et déformant. | | | | |
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| mot | | | Les tenants du tournant linguistique en philosophie comprirent bien le rôle de la réflexion sur le langage : « Les problèmes philosophiques peuvent être résolus par une réforme du langage » - R.Rorty - « Philosophical problems can be solved by reforming language ». - mais ils ne comprirent pas, que cette réflexion est, en soi, un problème philosophique, qui n’en résout aucun autre (parmi ceux que l’école échafauda, d’Aristote à Heidegger). Le fondement de cette réflexion devait consister dans la reconnaissance du rôle intermédiaire du langage entre la représentation et la réalité, que les pragmatiques ignorent, comme ils ignorent le côté poétique et du langage (le style) et de la philosophie (la consolation comme son second objet principal). | | | | |
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| mot | | | Les mots d’un discours renvoient soit aux objets soit aux relations ; quand les objets y sont consensuellement (dans l’usage) associés aux relations, tous les mots y sont rationnels. La poésie, en invoquant des relations irrationnelles, permet d’entr’ouvrir le mystère divin irrationnel. | | | | |
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| mot | | | Le sens des mots dépend du contexte, c’est-à-dire de la représentation d’un domaine réel. L’ennui, avec les maximes, c’est que la présentation de ce domaine est une tâche ingrate et fastidieuse ; les citations, que j’y glisse, pallient à cette carence anti-poétique. Mais au lieu de servir de source d’autorité, elles ne servent que de jalons pré-langagiers, de contraintes, réduisant le champ de vue de la lecture. | | | | |
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| mot | | | Les paroles qui sauvent (la poésie) nous détachent des choses qui plaisent (pourtant, le nom d’Épicure signifie ce qui sauve), , mais les paroles qui plaisent (les caresses) nous attachent aux choses à sauver. Le bon sauveur doit savoir jouer sur les deux registres. | | | | |
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| mot | | | Quand je vois à quelle mécanique insipidité sont voués le cosmos (remontant au feu) et le nature (apparenté à l'eau), je regrette la cosmétique (émanant dans l'air poétique) et la mondanité. (s'exerçant sur la terre prosaïque). | | | | |
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| mot | | | Le poète écoute ses cris et soupirs, d'où naissent des sonorités, couleurs ou mots, au milieu desquels éclosent des métaphores, ouvrant l'accès aux pensées, ces invitées de dernière minute, l'espace d'un matin. À comparer avec les penseurs, se penchant sur leurs pensées-maîtresses, pour les reproduire le plus fidèlement avec des mots moulants et coulants. Penser - l'un de ces verbes-parasites, sur lesquels le cartésien veut bâtir sa santé ! | | | | |
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| mot | | | On se sert du terme d’événement aussi bien dans la réalité que dans les représentations. Dans celles-ci, l’événement est ce qui modifie les faits, qui admettent toujours une enveloppe langagière presque consensuelle. Mais dans la réalité, l’événement modifie surtout les états mentaux des hommes, et aucun langage ne peut les rendre, ni fidèlement ni uniquement, d’où la domination du langage poétique, du langage de l’âme, aux premiers stades de la culture. Toutefois, avec la robotisation des mentalités, les états mentaux s’uniformisent, et le langage commun, pauvre et prosaïque, suffit désormais pour décrire la vie intérieure des hommes sans âme. | | | | |
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| mot | | | En Allemagne ou en Russie, il est facile de passer pour poète ou philosophe, grâce à la langue : une phonétique, une morphologie, un vocabulaire - de grande variété et richesse. En français, il est impossible de tricher : il y faut absolument avoir de la sensibilité poétique, du talent rhétorique, de la noblesse de l’esprit. Une fois de plus : les contraintes y rendent la création plus subtile et le discours – plus laconique. Le français est une langue idéale pour le genre aphoristique. | | | | |
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| mot | | | Le mot, séparé de la représentation sous-jacente, n’est rien ; donc, le poète et le philosophe partent de rien : le poète, obsédé par la musique, peut se passer de cette représentation ; le philosophe en est, le plus souvent incapable, ce qui engendre une logorrhée insipide, ampoulée et irresponsable – derrière leurs jeux de langage se profile un vide. | | | | |
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| mot | | | Dans la réalité, il y a tellement de choses (images, idées), qui n’ont pas encore de noms ; et il y a tellement de noms, qui refusent de s’attacher à la réalité des choses (images, idées). Tant de ressources pour les philosophes ou les poètes ! | | | | |
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| mot | | | La richesse morphologique de l’allemand et du russe est très utile pour exhiber le niveau de notre culture ; mais c’est un cadeau empoisonné pour le poète, puisque cette facilité conduit trop facilement à l’illusion d’une beauté créée, tandis que cette illusion viendrait non pas de l’originalité des âmes, mais de celle des mots. | | | | |
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| mot | | | En allemand et en russe, le mot tristesse porte une aura poétique ; en français, il a une très mauvaise réputation, désignant quelqu’un d’ennuyeux, de terne, de lourdaud. Le Français préférerait être amer plutôt que triste. | | | | |
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| mot | | | Dans un discours, qu’il soit intellectuel, poétique ou philosophique, on peut substituer indéfiniment les mots par d’autres mots, sans aucune perte fatale – fiduciaire, musicale ou rationnelle. Parler de l’impossibilité d’enlever un seul mot, sans détruire toute l’harmonie d’un texte, est de la niaiserie. Mais pour le comprendre, il faut voir dans le discours un arbre vivant, arbre à inconnues, et non pas une formule figée - logique ou sonore. | | | | |
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| mot | | | Le style journalistique existe non seulement dans la presse, mais aussi dans les sciences, en philosophie, en poésie ; plus que cela, il y domine, il devint une langue à part. Le public ne veut plus lire que dans cette vilaine langue ; je ne m’en doutais pas, lorsque je me mis au français. Personne n’entend – dans les deux sens du mot – ce que je dis ; et je ne dis pas ce que le public attend. | | | | |
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| mot | | | L’oralité ou l’écriture, Socrate ou Platon. C’est seulement au siècle des Lumières, dans les salons parisiens, animés par la stimulante présence féminine, que la tradition orale antique fut peut-être reprise, mais nous n’en avons pas de traces. Nous vivons dans un siècle d’une oralité électronique dominante et d’une écriture mécanique, en absence de sages socratiques et de poètes platoniciens. | | | | |
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| mot | | | Comment je vois l’évolution de l’écriture : elle commença par le quoi (les choses), continua par le comment (la poésie), enchaîna avec le pourquoi (la philosophie), pour aboutir au qui (le créateur). | | | | |
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| mot | | | Dans ton écrit, la langue et les objets, que tu dois, immanquablement, évoquer, étant une propriété commune, il est impossible que tu n’écrives que de ton intérieur ; de même, il est impossible de ne maintenir que le ton poétique, une part routinière s’y glissera, prosaïquement. La valeur de ton écrit apparaît après l’élimination du commun langagier, non poétique ; ce qui reste ne peut être que des aphorismes ou des maximes, que les autres, à tort, appellent des idées. | | | | |
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| mot | | | Bon discours, poétique ou philosophique : le verbal (explicite) renvoyant au conceptuel (implicite). Mauvais, anti-poétique et professoresque : le verbal sans attaches échafaudant le conceptuel gratuit et ad hoc. Le verbal sans contre-partie conceptuelle est du faux-monnayage. | | | | |
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| mot | | | Ce que tous les philosophes négligent, c’est le choix explicite des axes conceptuels, sur lesquels ils placent leurs mots fétiches. L’un de ces mots-parasites – la vie. À l’autre bout de l’axe, on devine, chez les soi-disant vitalistes, - la réflexion abstraite, l’érudition, le savoir, tandis que son occupant le plus intéressant est le rêve, ce qui fait de la vie synonyme de la réalité. Ainsi, cet autre terme, la passion, devient archi-flou, puisque, appliqué à la vie, il peut signifier l’obsession par la réussite, et, appliqué au rêve, – l’élan vers la hauteur. « Ce froid regard et nulle vie ; glas des passions inassouvies » - Boratynsky - « Взгляни на лик холодный, в нём жизни нет ; но как былых страстей заметен след ». | | | | |
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| mot | | | L’imagination exprimée est limitée par le langage, tandis que le savoir est illimité, car il existe la chose en soi inatteignable (Einstein, charmé par un lyrisme naturel, pensait le contraire). | | | | |
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| mot | | | La musique de la poésie n‘est ni dans les rimes ni dans les rythmes ; elle est dans la proximité de son message avec les pulsions de notre âme : « La transmission de nos états d’âme pourrait être la vraie cible du discours poétique »* - Heidegger - « Die Mitteilung der Befindlichkeit kann eigenes Ziel der dichtenden Rede sein ». | | | | |
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| mot | | | La pensée naît d’un discours, dont on a éliminé tous les éléments langagiers, pour rester en face d’une représentation et d’une logique. Le seul rôle autonome de la langue est l’expressivité, la part de la poésie ou de la musique. La bêtise des linguistes consiste à affirmer que « c'est ce qu'on peut dire qui délimite et organise ce qu'on peut penser » - É.Benveniste – le dit n’est qu’une enveloppe inexploitable (pour la pensée) ; c’est le visé (dans la représentation) qui détermine la véracité et le sens. | | | | |
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| mot | | | Une hauteur (la noblesse), une tonalité (l’ironie), une musique (la poésie) te dictent les mots du commencement ; de l’enchaînement des mots suivants surgissent des idées. Il faut inverser les causes et les effets dans cette analogie sartrienne : « Le désir s'exprime par la caresse comme la pensée par le langage » - vivent les caresses idéo-verbales ! | | | | |
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| mot | | | L’étrange trajectoire du sillon – versus – laissé par une charrue – la poésie (le vers) et la prose (pro-versus) partageant la même étymologie. « La poésie, c’est la charrue, remontant les couches profondes »** - Mandelstam - « Поэзия - плуг, глубинные слои оказываются сверху ». Brueghel le vit bien. | | | | |
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| mot | | | La représentation et l’interprétation sont pour le langage ce que le vocabulaire et la grammaire sont pour la langue. Le langage conduit à la rigueur des vérités et la langue – à l’arbitraire des tropes. Un outil de compréhension logique du monde et un outil d’expression poétique de l’homme. | | | | |
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| mot | | | Une langue est un compromis entre la nécessité logique et la liberté d’expression. La rigueur grammaticale et l’expressivité des écarts. Les besoins logique et poétique sont communs à toutes les langues, mais la technique lexicale et syntaxique, ainsi que la psychologie imaginative sont toujours différentes. Toute langue est une merveille. | | | | |
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| mot | | | Valéry, en affirmant que, en poésie, le français ne chante pas, est trop injuste. Les carences rythmiques évidentes sont compensées, en français, grâce à l’harmonie sonore et aux mélodies élégantes. La tricherie purement rythmique est impossible en français – et tant mieux ! | | | | |
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| mot | | | On s'intéresse à la chose, ou, pire, à ses noms, cela donne de la prose, de ces creuses nébuleuses d'essence, substance, être, étant, état, présence. On se penche sur les relations entre les choses, cela mène à la poésie, aux constellations solidaires et assonantes avec ton étoile. | | | | |
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| mot | | | Dans l’écriture, l’esprit prosaïque, au calme plat, navigue entre choses et concepts ; le talent, c’est-à-dire l’âme poétique, produit la houle des mots. | | | | |
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| mot | | | Seul la poésie peut fonder son message sur le langage ; tous les autres genres intellectuels reposent sur la représentation, bien que la plupart des auteurs croient, naïvement, rester dans le langage. | | | | |
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| mot | | | Un discours et son interprétation contiennent, respectivement et potentiellement, des valeurs et des significations. La valeur peut se réduire au langage (en poésie, en épanchements passionnels) ; la signification débouche sur le sens (réseaux de concepts). | | | | |
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| mot | | | Deux sortes d’intelligence : l’une fondée sur les concepts (l’intelligence scientifique) et l’autre - sur les notions (l’intelligence intuitive). Dans les deux cas – la place modeste, voire négligeable, du langage, qui disparaît suite aux substitutions par des concepts/notions. Un contraste saisissant avec le verbiage philosophique, où l’on s’embourbe dans les mots, non-transformables en concepts/notions. L’élégance des mots, refusant toute rationalisation, est réservée aux poètes. | | | | |
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| mot | | | La musicalité d’un écrit se reconnaît par ses mélodies poétiques, par ses rythmes intelligents, par son harmonie talentueuse, par sa tonalité ironique, par son timbre sensible. Mais les mots n’ont pas la fidélité des cordes ; dans un écrit musical, le langage déforme plus qu’il ne forme. | | | | |
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| mot | | | La poésie française est condamné à rester de second ordre en Europe pour une raison technique – l’accent tonique en français n’est que syntagmatique et non pas, en plus, comme partout ailleurs, lexical, source d’innombrables combinaisons rythmiques. D’autre part, suivre, verbalement, ces rythmes est si facile, que tant d’Européens se prennent pour poètes, sans avoir le moindre talent poétique ; en France, seul les poètes-nés peuvent briller. | | | | |
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| mot | | | Toute la poésie naît des propriétés intrinsèques du langage ; il est donc presque inévitable qu’elle reste sotte, bien que nous charmant par ses assonances et ses ambigüités. L’intelligence est dans la maîtrise des relations que le langage entretient avec l’extérieur, avec des représentations conceptuelles et des expériences vitales. | | | | |
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| mot | | | Pour avoir un sens, un discours doit se reporter à une représentation. Toutes les représentations sont à portée de la machine ; donc, su tu veux produire des textes sensés, ils doivent être digérables par la machine ; sinon, tes paroles seront soit de la poésie verbale soit du verbiage banal. | | | | |
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| mot | | | Le langage dispose de signes (mots) ; la représentation propose des sens (structures et raisonnements). La poésie est dans le signe, et la philosophie – dans le sens. | | | | |
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| mot | | | Le scientifique laisse l’initiative aux idées, la tâche subalterne de leur description étant dévolue aux mots. L’ambition de l’écrivain (poète, philosophe, penseur) est de tisser des charmes verbaux, au milieu desquels surgissent, presque par inadvertance, des idées. « Quand une fois on a goûté au suc des mots, l'esprit ne peut plus s'en passer. On y boit la pensée »** - J.Joubert. Les pensées finissent par rejoindre le fond commun de l’humanité ; les mots restent attachés à leur auteur. | | | | |
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| mot | | | En russe, les mots les plus expressifs laissent autour d’eux des incertitudes et ne traduisent qu’un élan plutôt qu’une finalité bien désignée ; des points de suspension plutôt que des points tout court. C’est bon pour la poésie enveloppante, mais ne favorise ni la musique développante ni l’art aphoristique (immobilité et concentration dans le commencement). Nabokov parlait de réticence musicale (музыкальная недоговорённость) dans le russe. | | | | |
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| mot | | | Tout ouvrage philosophique doit faire appel à la chimie des réactions entre les concepts à valences connues et à l’alchimie des rencontres inattendues entre les mots à valeurs imprévisibles. | | | | |
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| mot | | | Les contraintes, que la logique exige de la mathématique, sont de la même nature, que ce que le langage impose à la poésie. Et leur résultat commun – une liberté intérieure, défiant l’inertie et le hasard extérieurs. | | | | |
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| mot | | | Contrairement aux mots vérité ou liberté, où le vague règne, le mot vie, a des antonymes assez nets, pour ne pas se tromper d’acception. Trois d’entre eux, les plus pertinents, correspondraient aux trois angles de vue, pratiqués, respectivement, par un biologiste, un cogniticien, un poète – matière inerte, raison, rêve. Face à matière inerte, la vie est un miracle de la Création. Opposée à raison, la vie exhibe des émotions, des états d’âme, des intuitions, des instincts. Avec rêve, la vie complète la double sphère de notre existence et se réduit aux actions. | | | | |
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| noblesse | | | La langue - une grâce de l'esprit ; l'amour - une grâce du cœur ; la foi - une grâce de l'âme ; l'inspiration - une grâce de la poésie ; le visage de femme - une grâce d'outre-formes. | | | | |
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| noblesse | | | L'âme doit avoir son propre souffle, indépendant de l'esprit ; celui-ci porte toujours une part mécanique, se fait contaminer par le désespoir, attrape le vertige des profondeurs ; l'âme, elle, doit être pleine de vie, d'espérance, de hauteur. Bizarrement, Kant intervertit les rôles de l'âme et de l'esprit : « L'esprit est ce principe, qui apporte de la vie à l'âme » - « Geist heißt das belebende Prinzip im Gemüte » (dans les traductions françaises homologuées, on procède à une perfide substitution). | | | | |
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| noblesse | | | Il traîne toujours trop de zéros dans les chiffres de la vie. Seule, l'élévation à la puissance en dispense. Formule de la solitude : un à la puissance moi = X. Formule de l'héroïsme : infini à la puissance toi = moi. Formule de la poésie : zéro à la puissance moi = infini. Formule de la philosophie : (moi plus toi) à la puissance infini = zéro. | | | | |
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| noblesse | | | Il est très facile d'être philosophe ou poète, il suffit d'avoir son propre regard ou sa propre langue : « La différence ne réside pas dans le contenu, mais dans le genre de regard ou de langue »** - Marx - « Der Unterschied liegt nicht im Inhalt, sondern in der Betrachtungsweise, oder in der Sprechweise ». | | | | |
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| noblesse | | | Quand ils parlent de valeurs, le plus souvent, c'est du positivisme ou du négativisme, cohérents et systématiques, débouchant sur l'ennui ou le dogmatisme. Le négativisme devrait n'intervenir qu'en formulation de contraintes, et le positivisme n'apparaître que dans la manifestation du goût. Mais la même intensité, spirituelle ou artistique, devrait en constituer l'axe entier. La condition incontournable, pour l'entretien de cette construction, c'est la conscience et la maîtrise des ressorts poétiques du langage ; maîtrise, refusée à Parménide, Hegel ou Husserl, accordée à Nietzsche, Valery et Heidegger. | | | | |
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| noblesse | | | Le spectre de l'impulsion initiale, c'est ce qui distingue un homme intéressant. « Tout s'achève avec mon commencement » - T.S.Eliot - « In my beginning is my end » (ne pas croire les Chrétiens, naïfs ou hypocrites : my end is my beginning). En grec, commencer signifierait commander - volonté de puissance (pour Nietzsche, vouloir, c'est obéir au commencement, plutôt que commander la fin) ! « L'unique joie au monde, c'est de commencer » - Pavese - « ricominciare è l'unica gioia al mondo ». Ensuite, le poète, qui doit être Prince, conserve cette impulsion (« nous ne sommes pas responsables de ce qui naît en nous, mais de ce qui dure »** - Valéry), le philosophe la contrecarre par un angle de vue paradoxal, le pragmatique la rattache à la réalité. La pulsion, l'expulsion, la propulsion. | | | | |
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| noblesse | | | Au centre des soucis du poète et du philosophe se trouve la métaphore, mais à leurs frontières, ils se divergent. Le poète y est attiré par le noble et le philosophe - par le sacré. Le second doit donc être un prêtre et le premier - un prince. Appeler prince des philosophes Spinoza (Deleuze), le moins poétique de tous les philosophes, est une aberration. | | | | |
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| noblesse | | | Ni préserver, ni reproduire, mais toucher. On reproduit en volume : haute poésie, affection fine, ironie large. On touche en surface : souffle de la poésie, affection caressante, ironie volatile. | | | | |
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| noblesse | | | Choisir soi-même ses pierres d'achoppement, c'est l'art de ne pas faire un dernier pas, l'art de s'arrêter sur le plus beau des avant-derniers et laisser le point d'orgue à l'interprète divin. On ne finit pas ce qui est beau, on l'abandonne. Tout devenir réussi rejoindra immanquablement l'être, mais le poète ne s'y attardera pas. « En poésie on n'habite que le lieu qu'on quitte »* - R.Char. Le poète vibre du chercher, mais l'exhibe par le trouver : « La poésie est la trouvaille verbale de l'être » - Heidegger - « Das Dichten ist ein sagendes Finden des Seins ». | | | | |
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| noblesse | | | Mon vrai cœur est peut-être mon imagination, comme mon esprit est mon goût, et mon âme - mes larmes. Mais seul le poète a le droit de prendre les seconds pour les premiers. Ou les fusionner comme le Dieu de St-Augustin, qui aurait vu la flamme divine dans l'homme sous forme de cette magnifique triade : l'intelligence, le goût, le désir. | | | | |
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| noblesse | | | La sensibilité est le sens aigu des frontières. Frontières de la vie, de la poésie, des nations. L'homme insensible est un contrebandier. L'homme sensible est polyglotte, amoureux de sa patrie. Le danger ou l'ignorance des frontières inviolables travaillent le premier ; l'émotion de frontières, le connu caressant, face à l'inconnu blessant, - le second. | | | | |
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| noblesse | | | Qui, pourquoi, quand, où, comment sont des barrières. D'un côté, ce qui se laisse, de l'autre - ce qui ne se laisse pas expliquer. Ceux qui manquent d'ailes n'envisagent le franchissement que dans un seul sens. La philosophie nous amuse à préfigurer le second et la poésie nous place par-dessus des barrières. | | | | |
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| noblesse | | | La poésie est affaire de l'élite peu partageuse ; la philosophie est de la poésie vulgarisée, à portée des machines ou des ingénieurs et à valeurs à faire partager. « Il existe bien la pensée ou le sermon collectivistes, il n'existe pas de poésie collectiviste »* - H.Hesse - « Es gibt wohl kollektivistische Gedanken und Predigten, aber es gibt keine kollektivistische Dichtung ». | | | | |
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| noblesse | | | Je porte en moi quatre acteurs : un homme secret, un condensé des hommes, un sur-homme potentiel et un sous-homme actuel (les quatre masques antiques portés par tout humain). Le surhomme serait-il ce dieu intérieur, sur lequel doit veiller le philosophe - Marc-Aurèle ? Et surmonter l'homme mystérieux - quel beau programme pour celui qui vit du rêve ! Avoir surmonté tous les quatre, c'est être poète ; c'est ce que fit Rilke, en surmontant Nietzsche ! | | | | |
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| noblesse | | | Quatre types de rayonnement : utilitaire, moral, mystique, poétique. Quatre questions abductives : quoi - création, comment - sensibilité, pourquoi - source, où - liberté. Seuls l'ironie ou le regard répondent au au nom de quoi. Dans l'ironie on devine l'âme, dans le regard - l'esprit. Une ironie trop désinvolte devient stérile, un regard trop exigu confond la profondeur avec la hauteur. Peut-être que l'union de l'ironie et du regard s'appelle liberté : « Le au nom de quoi forme l'Un avec la Liberté » - Heidegger - « In eins mit Freiheit ist Umwillen ». | | | | |
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| noblesse | | | Il s'agit de se pénétrer de la musique du monde : la mathématique en est la représentation, et la poésie – l'interprétation. Ne pas devenir simple luthier ou photographe. | | | | |
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| noblesse | | | Mon vote va au boutiquier, mon désir à l'amoureux, mon regard au philosophe, ma honte à l'ami, ma pitié au faible, mon ironie au fort, mon mot au poète, mon silence à Dieu. | | | | |
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| noblesse | | | Défier le temps est insignifiant aux yeux de l'éternité à moins que ce soit par le dédain de tout ce qui est irréversible. Rester dans le réversible, dans l'anamorphique - le plus beau trait de la jeunesse. La jeunesse - ne percer, ne posséder ni le monde ni soi-même ; avec la possession surgit la clarté, le souci et l'habitude ; porter haut l'ombre de soi-même. Les modernes sont jeunes par leurs doutes et vieux par leurs certitudes ; chez les Anciens, c'est l'inverse : leur poésie est celle de la maîtrise de leur propre voix et non pas de la hantise de l'écho des autres. | | | | |
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| noblesse | | | L’harmonie, les concepts, le mot, la musique, c'est par la chronologie des passages entre ces sphères que le philosophe se distinguent des autres. Le philosophe perçoit tous les bruits vitaux, les transforme en musique, par des mots à égale distance entre le réel et l'imaginaire. Le poète n'entend que la musique, dont la mélodie lui inspire les paroles fidèles. « Le monde, c'est une musique, à toi - de l'accompagner de paroles ! »*** - Pasternak - « Мир - это музыка, к которой надо найти слова ! ». | | | | |
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| noblesse | | | Dans l'ordre vital se retrouvaient les pires crapules et les délicats poètes ; à l'ordre géométrique ne se dévouaient que d'inoffensifs écolâtres et de paisibles boutiquiers. À notre époque, ces deux ordres fusionnèrent en adoptant les règles du second. | | | | |
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| noblesse | | | Les fonctions principales des contraintes : ne pas dire ce que n'importe qui aurait pu dire à ma place, fuir le nominalisme (« Rien de trop juste ! » - J.Joubert), ne pas toucher aux choses exclusivement prosaïques, ne tendre que vers mes frontières inaccessibles, ne pas laisser les idées se répandre jusqu'à l'inévitable platitude finale, ce qui est propre de la réflexion, qui se propagerait sans contrainte. | | | | |
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| noblesse | | | L'homme complet serait celui qui est capable de garder le même enthousiasme ou le même dégoût, en cheminant d'une mystique vers une éthique, en passant par une esthétique. Un philosophe, un artiste, un homme de conscience - ce qui paraît être la définition même du poète ! | | | | |
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| noblesse | | | Il n'y a rien à explorer, poétiquement, dans ce que nous devrions ou, encore moins, pourrions être. La seule recherche, visant des réactions concrètes, serait ce que nous voudrions ne pas être. | | | | |
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| noblesse | | | Commencements, parcours, fins : dans mon adolescence, un corps tourmenté et une âme naissante font de la hauteur poétique la quintessence de l'humanité ; ma jeunesse studieuse me rapproche de la profondeur savante et j'y place le sel de la terre ; ma maturité fait affleurer tout savoir vers la platitude mécanique et je me mets à apprécier l'ampleur philosophique. Heureux celui qui finit par un retour éternel vers ses sources, pour y retrouver son éternelle et infaillible jeunesse. | | | | |
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| noblesse | | | L'enfance est anti-poétique : il lui faut des lumières et des démarrages. Le poète aime l'ombre, projetée vers sa haute immobilité. | | | | |
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| noblesse | | | Rêver, c'est entendre de la musique à travers toute clameur de la vie. Et comme toute vraie création naît du besoin d'échos, on se met à griffonner des pages ou des toiles, car c'est le seul moyen de munir son rêve - du regard, pour répliquer à l'oreille. « On naît poète, on devient tribun »* - Quintilien - « Nascuntur poetae, fiunt oratores ». | | | | |
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| noblesse | | | Aucune chose, en elle-même, n'est en-dessous d'une exigence de hauteur ; c'est le regard qu'on y porte qui en dessine la dignité. Le regard est un arbre interrogateur, et lorsqu'il ne comprend plus aucune inconnue, la chose disparaît et s'identifie à cet arbre, devenu arbre interprétatif. La poésie, c'est la permanence des inconnues ; elle est le dernier recours, pour avoir une nostalgie des choses mêmes. | | | | |
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| noblesse | | | Pour le vilain, la raison et l'expérience réduisent en nous la part sensible à l'illusion. Pour le sage, elles l'élargissent. Pour le poète, elles la rehaussent. | | | | |
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| noblesse | | | La majorité des sages étale devant la raison même des litanies élogieuses. Quelques rares poètes (Nietzsche) en chantent la vitesse (l'intensité), mais c'est son accélération (le vertige) qu'il faudrait mettre en musique. Les dérivées de la raison, plutôt que la raison elle-même. À la raison panoramique opposer le regard hiératique, vertical. | | | | |
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| noblesse | | | Que la bonne philosophie fasse partie de la poésie, la meilleure preuve en est donnée par leur disparition simultanée des horizons des hommes, qui perdent le besoin séculaire de pureté et de hauteur, sources de la poésie et de la sagesse. C'est la passion qui purifie la sagesse et non pas l'inverse. | | | | |
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| noblesse | | | Ce livre fut écrit parmi les ruines du pays du gai saber (ou de la gaya scienza de Nietzsche), ce berceau de l'Europe poétique, où jadis s'entre-fécondaient le chantre, le chevalier et le libre esprit, une rencontre impensable aujourd'hui, et que j'essayai de reconstituer. À quelle hauteur l'apocalypse peut être gaie (fröhliche Apokalypse de H.Broch) ? À quelle hauteur la poésie n'a plus besoin de science ? - c'en est le vrai enjeu et non pas : « à quelle profondeur la science devint gaie » - Nietzsche - « aus welcher Tiefe heraus die Wissenschaft fröhlich geworden ist ». La métaphore troubadouresque serait le fameux masque musical, qu'aiment aussi bien la profondeur que la hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | Le château en Espagne est au centre aussi bien de la poésie que de la philosophie ; la poésie y profite de l'absence de toit et la philosophie en consolide les fondations ; la poésie y fait vivre le rêve et la philosophie le justifie ; les deux en font une réalité à part. Les mauvais poètes et philosophes s'enferment en casernes et en bureaux, que les bons réaménagent en ruines et peuplent de fantômes. Les vraies Regulae philosophandi devraient se réduire à l’Ars somniandi. | | | | |
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| noblesse | | | Le chant est la première nécessité du poète et du philosophe ; et si les plus beaux des chants accompagnent l'indicible ou l'introuvable, ce n'est nullement une fin en soi, mais un constat curieux, qui ne devrait que rendre leurs recherches plus profondes et leur musique - plus haute. « Ce qui peut se dire reçoit sa détermination de ce qui ne peut pas se dire » - Heidegger - « Das sagbare Wort empfängt seine Bestimmung aus dem Unsagbaren ». | | | | |
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| noblesse | | | La bêtise principale des Anciens, y compris des épicuriens, consiste à vouloir étouffer les désirs ; ils n'en voient qu'une fin - leur satisfaction, tandis qu'il en existe une autre, plus noble, - leur entretien, à l'état d'un feu pur, comme cette fontaine est pure, près de laquelle on meurt de soif. Il ne s'agit pas de tromper sa faim, mais de l'entretenir. « Je n'aime pas les poèmes de la nourriture, mais les poèmes de la faim »*** - Artaud. Qui suit encore ce bel et subtil conseil de Pythagore : « Ton cœur de vains désirs ne se repaîtra plus » ? - il les entretiendra à distance ! Le désir, qui n'est pas vain, est avidité. | | | | |
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| noblesse | | | Quelle ligne de parenté m'est plus chère ? celle que m'insuffle le même feu dans les veines, ou celle qui me rend solidaire dans la poursuite des mêmes objectifs ? le sort ou le choix ? - moi, je penche pour le sang et me détourne des gangs. D'autant plus que le poète, en moi, aime converser avec le sort, et le philosophe s'amuse à unifier tous les choix. | | | | |
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| noblesse | | | C'est la profondeur de nos sacrifices qui déterminera la hauteur de notre fidélité. Deux éclatants exemples : Nietzsche et Pasternak, renonçant à la musique, pour atteindre les sommets de la philosophie et de la poésie. | | | | |
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| noblesse | | | L'extase ou la sécheresse, le oui ou le non aux illusions sont des contraintes, que le philosophe se donne, pour ne pas rater ses commencements du jour, dont la forme est faite d'ombres et de rêves. Le sot en fait des buts ou des fonds, lumineux et permanents. « L'esprit le plus parfait est une sèche lumière » - Héraclite, qui peut devenir, le lendemain, des ombres ardentes. « La poésie doit être assez sèche pour mieux flamber » - Paz - « La poesía debe ser un poco seca para que arda bien ». | | | | |
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| noblesse | | | Une fois dans leur vrai métier, le philosophe ou le poète, nous arrachent du réel ou de ses copies, pour nous charmer ou émouvoir par un chant utopique, idéel ou prophétique. Ils culminent en s'échangeant leurs fonds et formes respectifs : « Le philosophe poétisant, le poète philosophant sont des prophètes »*** - F.Schlegel - « Der dichtende Philosoph, der philosophierende Dichter ist ein Prophet ». Et puisque la forme, chez un bon penseur, précède le fond, Heidegger a raison : « Avant que la chose soit conceptualisée, elle doit toujours être d'abord poétisée » - « Bevor gedacht wird, muß immer zuerst gedichtet werden ». | | | | |
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| noblesse | | | L'aristocratisme est dans ma façon de sélectionner les meilleurs : les meilleurs des hommes – les amoureux, les meilleurs des amoureux – les poètes, les meilleurs des poètes – les romantiques solitaires. Je dois aboutir à la tour d'ivoire ou aux ruines, si je cherche l'excellence. | | | | |
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| noblesse | | | Deux beaux profils mythiques disparurent des parcours humains - les anges et les rois, les poètes fastueux et les philosophes majestueux. Les logorrhées fangeuses, où rien ne résonne et tout raisonne. Les voies royales ne mènent plus qu'aux ruines et deviennent impasses nostalgiques. « Il n'y a plus de voies royales en géométrie » - dirait Euclide, en songeant à la philosophie. | | | | |
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| noblesse | | | Il y a trois sortes de thèmes, abordables par un intellectuel : ceux, où 90% des hommes sont dans le vrai - on pratique le paradoxe, en s'y opposant, ou le conformisme, en y adhérant ; ceux, où 90% sont dans le faux - le conflit est entre la bêtise et l'intelligence, l'ignorance et le savoir, la platitude et la profondeur ; enfin, dans le troisième domaine, un homme de palinodies, un homme d'esprit et de virtuosité, trouvera toujours de bons arguments pour soutenir soit l'un soit l'autre des avis contraires - le choix serait question de goût, de passions, de hauteur du regard. Le premier domaine accueille la majorité des cerveaux et des plumes ; l'arbitre du deuxième est le scientifique ; tandis que le troisième est le seul, où devraient agir le cœur du poète ou l'âme du philosophe. Postures, positions, poses. | | | | |
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| noblesse | | | Je n'aime pas ces profanations, purement verbales et anti-poétiques, du beau terme de commencement, que sont l'être ou le néant (par l'intermédiaire du devenir fantomatique), ces spectres interchangeables, sur lesquels se gargarisent Hegel et Sartre. Le commencement est un surgissement d'une émotion, d'une image, d'une mélodie, d'un état d'âme qu'aucun développement rationnel n'épouse ni n'explique ; on ne peut lui rester fidèle qu'en poésie d'enveloppement par un mot inspiré, c'est à dire puissant, ironique, créateur et noble. | | | | |
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| noblesse | | | Plus je cherche, auprès de mes contemporains, le succès de mes meilleures entreprises, plus mesquine sera la démarche de mon esprit et plus humiliante – la chute finale de mon âme. Installe-toi dans les ruines, la seule demeure, où je puisse rester berger du rêve, de l'amour, de la poésie. La force, la reconnaissance, la rigueur sont les valeurs, prônées par ma partie mortelle ; la partie immortelle devrait ne s'occuper que de mon étoile et avoir le courage d'assister à son évanescence et son extinction. Mais ma sinistre époque, en personne de ses professeurs robotisés, proclame, que la seule bonne philosophie consiste à comprendre, qu'une vie de mortel réussie est bien supérieure à une vie d'Immortel ratée. | | | | |
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| noblesse | | | Lyrisme du son, lyrisme du mot, lyrisme du concept – musique, poésie, intelligence. La corde qui nous rend sensibles à ces vibrations s'appelle âme. | | | | |
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| noblesse | | | Il faut rester à égale distance rationnelle entre la palpitation et le mot (la note, la couleur, le marbre). L'attrait du mot égalisant l'élan du cœur, dans un bel équilibre. Mais il existent des distances irrationnelles, évaluées par l'âme : « Le poète est plus près de la mort que de la philosophie, plus près de la douleur que de l'intelligence, plus près du sang que de l'encre » - Lorca - « Un poeta - más cerca de la muerte que de la filosofía ; más cerca del dolor que de la inteligencia ; más cerca de la sangre que de la tinta ». Mais tu connais mieux que moi la mécanique des leviers : le cœur pesant plus que la métaphore, le point d'appui ne doit pas être au milieu. | | | | |
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| noblesse | | | En philosophie, on vise le pathos et la pureté de la pensée, en témoignage d'un esprit ardent. On remplace pensée par sentiment, esprit par âme, et l'on pourra mettre poésie à la place de philosophie. Mais si l'on élimine pathos, pureté et ardeur, en restant en la seule compagnie de pensée, on est sûr de déboucher sur une platitude ou sur un ennui. | | | | |
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| noblesse | | | Tous, aujourd'hui, ne s'occupent que de faire marcher les rouages d'une vie commune ; ils oublièrent la danse, qui ne naît qu'au fond de nous-mêmes, puisqu'ils n'écoutent que le forum. Seuls les poètes se désolent, « quand on n'a plus assez de musique en soi pour faire danser la vie… » - Céline. Tant et si bien que le danseur se mue en calculateur. Nous aurions dû habituer la vie à notre cacophonie dès le plus jeune âge. « Il faut porter un chaos en soi, d'où peut émerger une étoile qui danse »* - Nietzsche - « Man muss noch Chaos in sich haben, um einen tanzenden Stern gebären zu können ». La danse est à la marche ce que le chant est à la parole ou la poésie à la prose ou encore l'écriture en hauteur à l'écriture en longueur. Le bruit de fond, face à la musique, de pure forme. | | | | |
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| noblesse | | | Rien n'est sacré d'avance, on le devient. Le sacré, c'est un bruit de la vie, devenu musique par une intervention poétique. Ce sacré élitiste devient universel, lorsque le poète est doublé d'un penseur, pour non seulement nommer le sacré (Heidegger), mais y déceler de l'essence de la vie. | | | | |
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| noblesse | | | La musique de ta vie ou de ta création naît du frisson, de celui de ton regard sur ton étoile ou de celui de tes métaphores, les deux – indispensables, pour faire vibrer tes cordes poétiques ou pour faire taire tout bruit prosaïque. « Il faut trembler pour grandir »** - R.Char. | | | | |
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| noblesse | | | Quand un noble vouloir a la double veine d'être porté par un pouvoir intellectuel, il résulte en un valoir poétique – la volonté de puissance de mon soi connu, faisant vibrer les meilleures cordes de mon soi inconnu. Tout impetus (élan) se désintéressant du scopum (regard, profané en cible) et se résumant en un conatus (intensité). | | | | |
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| noblesse | | | Aucune réflexion, dénuée de noblesse, ne peut être de nature philosophique. Et la noblesse philosophique ne s'éploie que dans deux sphères : dans la consolation humaine, pour amortir nos souffrances et embellir nos solitudes, et dans la plongée dans la musique et le mystère du langage, pour faire entendre la voix d'un amoureux, d'un poète, d'un penseur. | | | | |
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| noblesse | | | Dans mon enfance, je me gavais de contes de fées et de framboises des bois, je goûtais les mystères mathématiques et les rythmes poétiques, je m'extasiais sur l'Histoire et méprisais l'astronomie. La saturation, puis quelques renversements : l'indifférence pour l'Histoire et la fascination pour la cosmogonie. Je finis par vouloir voir les choses du plus grand lointain, où le temps et l'espace ne font qu'un. Les étoiles me chantent l'éternité ; les batailles me narrent l'avant-hier. Mais je garde ma reconnaissance aux contes de fées : « Si vous voulez que vos enfants soient intelligents, lisez-leur des contes de fées »** - Einstein - « Wenn Sie möchten, daß Ihre Kinder intelligent sind, lesen Sie ihnen Märchen vor ». | | | | |
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| noblesse | | | Il n'existe pas de nobles querelles collectives ; c'est dans une perspective temporelle qu'un talent de poète en invente parfois quelques grandeurs artificielles. Avec l'extinction du romantisme, disparurent aussi les grandes querelles personnelles. Et dans les petites, tous se valent : les brillants et les ternes, les purs et les salauds, les experts et les ignares. En absence de l'air romantique, règnent le feu de paille des indignés, le terre-à-terre des renfrognés, l'eau courante des alignés. | | | | |
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| noblesse | | | Valider les rythmes de mon âme par les algorithmes de mon esprit, c'est comme consulter un cardiologue avant de tomber amoureux. Tant que le voir n'empêche pas le croire, on est jeune, c'est à dire poète ou révolutionnaire. | | | | |
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| noblesse | | | La même noblesse anime les grands poètes ; elle peut se manifester par attachement aux mots (le talent et l'âme), aux courants d'idées (l'intelligence et l'esprit), aux formations politiques (le besoin de reconnaissance et la raison). Byron, Chateaubriand, Rilke se contentèrent du premier volet, Hölderlin, Nietzsche, Valéry y ajoutèrent le deuxième, Hugo, Maïakovsky, Aragon – le troisième. Goethe fut le seul à tenter tous les trois, comme notre contemporain, refusant les titres de poète et de héros, R.Debray. | | | | |
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| noblesse | | | Pour la transmission, aussi bien dans l'espace que dans le temps, de tout message intellectuel, deux messageries sont utilisables : l'horizontale et la verticale. La première porte le savoir, les lieux, les dates ; la seconde – la musique, le style, la noblesse. Même les plus ardents des poètes sont projetés aujourd'hui dans une platitude monotone, anonyme, aptère, puisque le seul habitant de la verticalité, l'âme, fait désormais défaut. | | | | |
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| noblesse | | | En gros, les hommes vivent et pensent, suivant les mêmes chemins et perspectives ; ce qui les distingue, c'est la matière de leurs maux et la manière de leur mots – leurs angoisses et leurs styles – leur face poétique et, donc, philosophique. Voir en philosophie un art de vivre ou de penser est également sot. Aucun philosophe ne vécut admirablement, aucun philosophe professionnel ne produisit de belles ou nobles pensées, comparables avec celles des poètes. | | | | |
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| noblesse | | | Le développement des idées m’ennuie, puisqu’elles sont, le plus souvent, communes, à partager. Je tente de rester en compagnie de ma seule âme, dont les états me servent de matière pour ma musique ou pour ma peinture. « La représentation poétique des états d’âme est plus émouvante que toute analyse purement intellectuelle »** - H.Hesse - « Die dichterische Darstellung seelischer Geschehnisse ist ergreifender als jede nur intellektuelle Analyse ». | | | | |
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| noblesse | | | Depuis que les Grecs donnèrent la palme à la paix d’âme champêtre, narrée par Hésiode, au détriment du combat céleste trépidant, chanté par Homère, leurs philosophes se mirent à prôner l’impassibilité historique et à condamner les passions poétiques. | | | | |
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| noblesse | | | Le poète croyait, qu’en perdant sa tête, il ferait parler son cœur ; mais le robot moderne comprit, qu’en se débarrassant de son cœur non rentable, il rendrait encore plus efficace sa tête productrice. | | | | |
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| noblesse | | | Ni la consolation tragique, ni le verbe poétique n’ont de place dans la vie réelle ; ils ne peuvent s’incarner que dans un rêve immatériel. La philosophie et la vie sont incompatibles. | | | | |
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| noblesse | | | Qu’est-ce qu’une valeur-vecteur ? - l’origine (point de départ, commencement) et l’unité de mesure (exigence, goût, hauteur). Dans l’Histoire, on n’en manqua jamais, mais désormais la tendance générale place l’origine – au milieu du chemin courant, et la mesure quitte la hauteur, remonte de la profondeur et s’installe dans la platitude. Le bon géomètre est un poète qui trouve en soi-même les commencements et ne mesure que les choses impondérables, n’ayant de poids qu’en hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | La hauteur de ton, sans hauteur de pensée, peut trouver sa justification dans la hauteur de noblesse – en poésie, par exemple. Mais aucune noblesse ne peut sauver la hauteur de pensée, sans hauteur de ton, ce qui condamne, par exemple, la philosophie prosaïque. | | | | |
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| noblesse | | | Trois sortes de talent créateur : le poétique, le philosophique, l’intellectuel – mais pas de poète sans élan rythmé, pas de philosophe sans élan mélodieux, pas d’intellectuel sans élan harmonieux. Lorsque ces trois aspirations musicales ne se croisent que dans l’infini, on vit l’inspiration, on adresse ses soliloques à la seule Ouïe qui anime l’infini muet. | | | | |
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| noblesse | | | Dans l’air, poétique et transparent, se reflète l’arc-en-ciel de nos rêves : la rougeur du feu, la bleuté de l’eau, la verdure de la terre. | | | | |
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| noblesse | | | Là où règne la liberté poétique, domine l’acquiescement et s’occulte la négation. Le premier, explicite et personnel, s’adresse au monde céleste ; le second, implicite et général, évalue le monde terrestre. Le premier se réduit aux commencements ; le second se forme de contraintes. Chez les négateurs déferle une indignation, parfois profonde ; chez le poète se dissimule un mépris, toujours hautain. | | | | |
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| noblesse | | | La sobriété – presque tout (le savoir) pour le scientifique, une moitié (le pouvoir) pour le penseur, presque rien (l’intelligence) pour le poète. L’ivresse - presque tout (le vouloir) pour le poète, une moitié (la noblesse) pour le penseur, presque rien (le devoir) pour le scientifique. | | | | |
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| noblesse | | | Le prosateur rêve de faire ouvrir les yeux d’autrui, à les livrer à l’insomnie ; le poète cherche à les faire se fermer, pour rêver. | | | | |
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| noblesse | | | L’ivresse comme départ d’une écriture et arrivée d’une lecture, maîtrise concentrée et consolation dissipante, - ce moyen poétique, pour atteindre un but philosophique. « Il n’y a de vraie jouissance que là où il faut commencer par avoir le vertige »** - Goethe - « Es ist ja überhaupt kein echter Genuß als da, wo man erst schwindeln muß ». | | | | |
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| noblesse | | | La proclamation de l’aristocratie du rêve et son opposition à la démocratie du réel sont à l’origine de la philosophie poétique ; on trouve sa naissance dans ce bel aveu ; Mon royaume n’est pas de ce monde ! Mais notre république est dans ce monde ! | | | | |
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| noblesse | | | Toute évocation prosaïque de la grandeur ou de la noblesse finit dans la platitude ; leur langage durable ne peut être que poétique. La poésie est ce qui empêche le sublime de glisser vers le ridicule. | | | | |
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| noblesse | | | Les nourritures terrestres ont tendance à devenir insipides ; la poésie redonne du goût aux entrées et desserts, et la philosophie en fait autant avec les plats de résistance ; mais elles ne seront jamais nourritures mêmes. | | | | |
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| noblesse | | | Les idéaux ne disparurent pas, ils devinrent aussi plats que la réalité. La réalité est une perfection, qu'on aborde soit avec un idéal poétique, soit avec un calcul technique, soit avec une offre marchande. Être vulgaire, c'est n'être pesé qu'en mesures de ce jour, qui peuvent être et idéal et calcul et offre. L'ennui, c'est que l'idéal vulgaire se met à se réaliser (« Il faut placer l'idée centrale à une hauteur inaccessible, plus haut que la possibilité de sa réalisation »*** - Dostoïevsky - « основная идея должна быть недосягаемо выше, чем возможность её исполнения »), tandis que la perfection de la réalité échappe de plus en plus aux yeux affairés. « Les Anciens idéalisaient le réel, les modernes réalisent l'idéal » - Stirner - « Jene wollen das Reale idealisieren, diese das Ideale realisieren » - les premiers savaient s'étonner des murs, les seconds savent bétonner les toits. | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse des propriétaires (de terres, de châteaux, de titres, de prébendes) n'a jamais existé ; elle ne naît que chez les dépossédés (les faibles extérieurement) ou chez les possédés (les forts intérieurement), dans la défaite ou dans le rêve. Au sein de l'humanisme, elle tient la même place, que la poésie - au sein de la littérature. | | | | |
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| noblesse | | | L’évolution de l’aristocrate social : un prince, un privilégié, un riche. Avec l’abolition des titres et des privilèges, il ne lui reste plus que l’argent ; il devient un goujat comme tous les autres. L’aristocrate d’esprit suivit une autre trajectoire : un philosophe, un moine, un poète, un journaliste. Ni la sagesse, ni l’anachorèse, ni la métaphore n’ont plus cours ; il parasite sur l’héritage des Anciens ou commente, dans les gazettes, les faits divers. Ces deux guildes ne s’agitaient que de jour ; l’aristocratisme de la nuit, l’aristocratisme du rêve, ne connut aucune mutation, mais reste invisible à la lumière des lampes. | | | | |
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| noblesse | | | L’idéal – une vague perfection, se refusant aux mots. La réalité étant la seule perfection, réaliser l’idéal semble être une bonne formule. Mais rêver, c’est substituer à la perfection métaphysique une perfection poétique ; et dans le réel poétique, il s’agit d’idéaliser le réel, ce qui est la formule même de la création poétique. Une tentative échouée de fusionner le rêve et le réel s’appela surréalisme. | | | | |
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| noblesse | | | L’image idyllique du chevalier n’existe que grâce aux poètes. Celui-là n’était pas très différent de nos gangsters, boutiquiers, agents immobiliers, mais il n’y a plus de poètes… | | | | |
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| noblesse | | | Pour parler d’un état d’âme, il faut qu’il y ait une âme. Or, les cas, où l’âme se réveille, sont rarissimes ; le plus fréquemment, ils se manifestent chez le poète. Je n’évoque les états d’âme que lorsqu’un fourmillement poétique en autorise la peinture. L’âme dort dans les tumultes quotidiens ; un silence éternel la rend vivace. | | | | |
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| noblesse | | | On apprécie une chose selon deux critères : le sens, qui la résume, ou l’aspiration qu’elle provoque. La prose du premier critère, la domination, l’envahissement par le sens, caractérisent notre minable époque. Le second critère fut à l’origine de toute poésie, qui, aujourd’hui, rendit l’âme. Dans l’absolu, la demande de la noblesse est la même, mais dans le relatif cette demande devint microscopique à cause du déferlement des goujats innombrables dans les aréopages. | | | | |
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| noblesse | | | Mets à tes Commencements l’élan ou la caresse. Ni des choses immanentes ni des savoirs transcendants, ces objets d’étude prosaïques des scientifiques. Le philosophe et le poète doivent s’occuper du chant du sujet. | | | | |
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| noblesse | | | Un constat, qui t’afflige d’abord et te console par la suite : avec l’âge, la poésie, en tant que genre, perd tout son attrait, mais gagne beaucoup en tant que moyen de rendre tes états d’âme, par une espèce de musique silencieuse. | | | | |
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| noblesse | | | Les contraintes que tu t’imposes doivent t’isoler de tout ce qui est bas et te permettre de garder de la hauteur. Plus librement tu t’éloignes de la prose de la vie, plus libre sera la poésie de tes rêves. « Moins de droits extérieurs signifie plus d’intérieurs »** - Tsvétaeva - « Чем меньше внешних прав, тем больше внутренних ». | | | | |
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| noblesse | | | Les contraintes sont un prérequis de la noblesse ; c’est pourquoi, celle-ci se manifeste, le plus souvent, dans la musique et dans la poésie. « La gêne fait l’essence et le mérite brillant de la poésie »* - Fontenelle. | | | | |
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| noblesse | | | Vaincre la sensiblerie, au nom de la beauté mystérieuse, te rend artiste ; céder à la sensualité, au nom de la volupté, te rend mystérieusement amoureux. La sagesse suprême – trouver la place du mystère poétique au milieu des problèmes prosaïques. | | | | |
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| noblesse | | | La poésie est la porte d’entrée d’une haute philosophie et le point final d’une profonde mathématique. | | | | |
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| noblesse | | | N’importe quel sot peut t’apprendre comment vivre mieux, mais le vrai philosophe, c’est-à-dire celui qui, en même temps, est poète, t’apprend comment mieux rêver. | | | | |
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| noblesse | | | La poésie est une consolation magique, celle qui substitue au dégoût du réel le goût du rêve, tourné au passé imaginaire. | | | | |
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| noblesse | | | Le feu de ta passion n’est noble que s’il te trouve déjà à une hauteur. La hauteur de ton âme n’est accessible que grâce à l’air poétique, qui t’arrache à la terre de tes actions. L’essence aquatique, qui alimentera ton ascension, ce sera le sang de ton cœur ou l’encre de ta plume, tenue par ton esprit. | | | | |
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| proximité | | | Les naïfs cherchent la proximité dans la même longueur d'ondes, les savants - dans la même largesse de vues, les poètes - dans la même hauteur du regard. | | | | |
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| proximité | | | Dommage que, pour s'adresser à Dieu on ait besoin du langage de la foi. Comme, pour se tourner vers la poésie, - d'en appeler aux mots. Ou, pour montrer l'amour, - de s'abaisser jusqu'aux gestes. | | | | |
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| proximité | | | Le sacré rôde autour de notre âme, la soulève en hauteur et la fait chuter en la chargeant de noms et de dates. Pourtant, « le penseur dit l'être ; le poète nomme le sacré » - Heidegger - « der Denker sagt das Sein ; der Dichter nennt das Heilige » - puisque le nommage poétique passe par la métaphore et non pas par le nom. La poésie (re)nomme, la philosophie (dé)sacralise n'importe quel nom. La poésie (re)nomme, la philosophie (dé)sacralise n'importe quel nom. La philosophie éloigne le proche, pour en avoir une vue plus sobre ; la poésie rapproche le lointain, pour mieux s’en enivrer. La philosophie s’occupe de l’intensité de l’être ; la poésie cherche à en munir son devenir : « Le spectre de l’être s’entoure d’un azur au-delà de la page » - Nabokov - « Продлённый призрак бытия синеет за чертой страницы ». | | | | |
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| proximité | | | S'est-il passé quelque chose de surnaturel, à un moment bien connu, au mont Sinaï, à Bethléem, à Médine ? La seule question sensée, à adresser à la foi du charbonnier. Tout le reste relève de la poésie, qu'elle ait une coloration eschatologique, mystique ou rituelle. Les questions de la création, du mal, de la liberté, du salut n'ont aucun rapport avec les religions populaires. Rien ne se révèle dans ni par l'Histoire. Dieu n'imprime en nous sa présence que s'Il ne s'exprime pas : « Dieu est une parole inexprimée » - Maître Eckhart - « Gott ist ein unausgesprochenes Wort ». | | | | |
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| proximité | | | Pour le fuyard des rigueurs scientifiques et le persécuté par l'imaginaire philosophique ou physiologique, la prière poétique reste l'ultime refuge, l'ultime séjour, renouvelable par la police céleste, avant l'expulsion vers le végétal ou le minéral. « La foi chrétienne est le refuge dans la plus haute détresse » - Wittgenstein - « The Christian faith is a man's refuge in the ultimate torment ». | | | | |
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| proximité | | | De la superstition vaincue et dévitalisée, l'esprit lyrique veut garder « sa musique et son encens dans les funérailles » (Renan), l'oreille et l'odorat. Les superstitieux basiques la réduisent, en fait, au toucher dans les épousailles et au goût dans les ripailles. Les ironiques s'en détachent par le regard, hors les canailles. Tout est question du bon sens. | | | | |
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| proximité | | | C'est par le chemin de l'immanence que l'Asiatique approche de Dieu, tandis que l'Européen l'attend sur les sentiers de la transcendance. La lumière versée vers l'intérieur, l'immobilité, l'exercice du regard ; ou vers l'extérieur, la création, l'exercice de l'esprit. De leur rencontre fortuite, hors des méridiens, naît l'ego poétique ou phénoménologique (l'immanence de la transcendance des Chinois ou « la transcendance - caractère d'être immanent, qui se constitue à l'intérieur de l'ego » - Husserl - « Transzendenz ist ein immanenter, innerhalb des ego sich konstituierender Seinscharakter »). | | | | |
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| proximité | | | Parmi mes contemporains, je n'en connais pas un, qui serait plus touché, plus attiré par le sacré que Cioran, mais les hommes voient en lui un blasphémateur arrogant. Peu de poètes m'ont apporté autant de joie de vivre parmi des fantômes que Cioran, mais les hommes ne voient en lui qu'un éteignoir de tout enthousiasme. Quel siècle de taupes ! | | | | |
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| proximité | | | Deux choses, surtout, me rendent le personnage de Jésus sympathique : sa hargne contre le marchand et le riche - le Seigneur renvoie le riche les mains vides - et l'état d'exil - le Fils de Dieu n'a où poser la tête - qu'il crée presque artificiellement et où il se complaît. (Que ce soient les attitudes de racketteur ou de brigand - tout regard poétique est une faute juridique !) | | | | |
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| proximité | | | La philosophie est une poésie avec intelligence, comme la religion est une poésie avec espoir (Cocteau). | | | | |
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| proximité | | | Certes, Dieu jette plus d'ombres dans la nature qu'Il n'en projette de lumière. Mais la philosophie a aussi peu de chances de L'en chasser - ou de Le tuer ! - que la géométrie - d'éliminer la beauté de la peinture, l'acoustique - de la musique, la grammaire - de la poésie. La raison, sans l'étonnement primordial, n'est plus de la raison, ou bien de la raison basse, tandis que « la plus grande hauteur accessible à l'homme, est l'étonnement » - Goethe - « Das Höchste, wozu der Mensch gelangen kann, ist das Erstaunen ». | | | | |
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| proximité | | | Le sage n'a besoin de mythes que pour illustrer le logos initiatique ; le vilain n'a besoin de logos que pour légitimer le mythe profanateur. Le logos est une rencontre féconde entre l'esprit et le verbe : « La proximité, faisant se toucher la poésie et la pensée, s'appelle mythe »*** - Heidegger - « Die Nähe, die Dichten und Denken in die Nachbarschaft bringt, nennen wir die Sage ». | | | | |
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| proximité | | | La vérité sacrée ou le sacré véridique n'émeuvent ni convainquent que l'idiot du village. La religion ne crée que dans le rite, et la philosophie - que dans le sophisme. « Pour la religion n'est vrai que le sacré ; pour la philosophie n'est sacré que le vrai » - Feuerbach - « Der Religion ist nur das Heilige wahr, der Philosophie nur das Wahre heilig ». Le sacré et le vrai réunis ne s'entendent que chez le poète. | | | | |
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| proximité | | | Même débarrassés de toute transcendance, la foi mystique et le regard poétique trouveront toujours assez de ressources dans la réalité sans voiles ; quand le Dieu profond des apparences est mort, ressuscite celui de la réalité, le haut. | | | | |
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| proximité | | | Les poètes inventèrent les dieux, les moutons les mirent aux temples ; les poètes comprirent pouvoir s'en passer, les robots se crurent libres. Virgile se trompe dans sa chronologie : « De Jupiter commença la muse » - « Ab Iove principium musae ». Et puisque le terrible précède ou suit le poétique, c'est Pétrone qui a raison : « La terreur donna au monde ses premiers dieux » - « Primos in orbe deos fecit timor ». | | | | |
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| proximité | | | Dieu est mort, puisque l'homme apprit la sage parole et désapprit le chant fou : « Dieu serait l'excitation et la terreur de la folie humaine »** - Nietzsche - « der Gott wäre der entzückte und entsetzte Wahn der Menschen ». La poésie, la musique, le rêve ne sont que des folies nous sauvant de la solitude ; Dieu, c'est l'impossibilité de la solitude du chant ; tandis que ni la parole, ni même le cri, ne m'ouvrent plus à l'écoute divine. Non, Dieu du chant, de l'intensité, qui n'est pas la force, ce Dieu n'est pas mort ; s'Il l'était, je serais condamné au soliloque ; une sensation impossible pour tout créateur de mélodies. | | | | |
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| proximité | | | Le plus grandiose, dans le dessein divin, est que les miracles de la matière, de l'esprit et de l'âme sont du même degré ; on hésiterait d'en dresser la préséance (ce que tenta, sans conviction, Kant : « Le monde est un animal, mais son âme n'en est pas Dieu » - « Die Welt ist ein Tier : aber die Seele desselben ist nicht Gott »). | | | | |
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| proximité | | | L'impensable et l'indicible nous sont plus proches que toute action, tout discours ; paradoxalement, c'est le triomphe suprême du mot, la poésie, qui nous en apporte la certitude ; la poésie serait une voix, qui fasse sentir le silence de Dieu. Sacrifices et fidélités en apportent d'autres preuves. | | | | |
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| proximité | | | Vivre, c'est traduire la poésie du Vivant en prose de plus en plus proche et claire, pour terminer par une insipidité définitive ; rêver, c'est entretenir la convulsion ou l'agonie poétique, à une distance infinie. « La vie où tu n'es pas, serait si belle ; te vivre [rêver] aussi est un défi à relever » - L.Salomé - « Das Leben ohne dich, es wäre schön, und doch auch du bist werth, gelebt [geträumt] zu werden ». | | | | |
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| proximité | | | Personne, ni le scientifique, ni le philosophe, ni le théologien, n'est plus près de Dieu que le poète. Ce que St-Augustin, Spinoza, Kant, les prix Nobel ou Fields développent autour de l'essence divine est d'un ridicule accompli et lamentable, tandis que l'intelligence divine est enveloppée par tout bel élan poétique, gratuit, incompréhensible et noble. | | | | |
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| proximité | | | J'ai presque de la tendresse pour la religion chrétienne, puisqu'elle est, en Europe, le dernier refuge de la poésie. Celle-ci est, en effet, chassée de la philosophie, de la littérature, de l'amour humain et de l'amour divin. La poésie est un état de suspension ambigüe entre les abstractions mystiques et les rites mécaniques, ces deux extrêmes, dans lesquels se vautrent les autres religions. | | | | |
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| proximité | | | La plus glaciale des indifférences s'appelle platitude, et la caresse, à l'opposé de la platitude, est à l'origine de l'amour, de la musique, de la poésie, de la conscience. « Une caresse brise la glace infinie du monde - telle est la leçon merveilleuse du Christ »* - Iskander - « Космический холод мира преодолевается лаской. В этом чудо учения Христа ». Dommage que le Christ se soit arrêté sur le seul premier domaine, à moins que les autres ne soient que des expansions du premier. | | | | |
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| proximité | | | La pensée vivante est la pensée des commencements, cette poésie naissante ; la pensée soi-disant religieuse (oxymoron !), qui se tourne vers les fins ultimes (par exemple, Endzweck de Heidegger), est de la poésie sans élan. | | | | |
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| proximité | | | L'athée pieux s'appelle agnostique ; l'agnostique, qui ne fait que penser, devient athée ; l'agnostique intelligent et sensible devient nihiliste. Le nihiliste s'attache à ce qui n'existe pas - une attitude poétique ; l'athée nie ce qui n'existe pas, ce qui est bien plat. | | | | |
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| proximité | | | Techniquement, la religion se maintient surtout grâce au langage d'outre-tombe qu'emploient les prédicateurs. Et puisque le besoin d'absolu par les moyens du langage, est le souci commun du poète et du philosophe, ils se placent, eux aussi, sur le terrain des croyants. « Si vous essayez d'unifier la poésie et la philosophie, vous n'obtiendrez rien d'autre que la religion » - F.Schlegel - « Versuchet ihr Poesie und Philosophie zu verbinden, und ihr werdet nichts anders erhalten als Religion ». | | | | |
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| proximité | | | Topologiquement banal et psychologiquement subtil : un point fait partie de mes frontières, si ma présence se manifeste dans chacun de ses voisinages. L'absence de frontières fera que je ne serai ni clos ni ouvert ; rien à voir avec l'ouverture comme pénétrabilité ou indétermination comme le voient des poètes. Comment qualifier un Ouvert noble ? - mon aspiration vers mes limites inaccessibles. Les yeux s'approprient les limites, le regard les éloigne. | | | | |
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| proximité | | | La nature est divine, mais Dieu n'est certainement pas naturel - telle peut être la réplique à nos contemporains, pour qui le monde n'est ni divin ni naturel, mais exclusivement - mécanique ; ce qui, à son tour, est à l'opposé de deus sive natura (Spinoza – l'Horloger confondu avec Son horloge) et de aut deus aut natura (Feuerbach – aime l'horloge ou l'Horloger). Jadis, le poète discourait sur les merveilles de la nature, et l'on aboutissait tout naturellement à Dieu ; aujourd'hui, le robot discourt de Dieu comme s'il s'agissait des faits de la nature. | | | | |
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| proximité | | | Pour juger une œuvre d'art, il serait illusoire de la mettre à côté d'un objet créé par Dieu, un arbre ou un papillon, et d'évaluer la distance qui l'en sépare. La création ex nihilo est inaccessible à l'homme ; dans le meilleur des cas, je me vouerai aux commencements, mais l'origine restera hors de ma portée. Trois mesures ascendantes sont à la disposition de mon œil : la géométrie (intelligence), la mécanique (raison), l'âme (mystère) ; et c'est mon regard, si j'en suis capable, qui me rendra humble et fier, face au génie divin. « Je suis dans le commencement, mais l'arbre, c'est Toi »** - Rilke - « Ich bin das Beginnende, du aber bist der Baum » - un commencement poétique aussi est un arbre, et s'il a assez d'inconnues, il pourrait s'unifier avec l'arbre divin. | | | | |
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| proximité | | | La volonté du Créateur est double : pour mesurer le visible, le compas suffit ; pour sonder l'invisible, le géomètre doit céder sa place au poète. Malheureusement, ceux qui pensent avoir cerné la volonté divine ne maîtrisent ni l'algorithme du géomètre, ni le rythme du poète. | | | | |
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| proximité | | | Comme la poésie est une haute religion des non-croyants, la religion est une basse poésie des non-poètes. | | | | |
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| proximité | | | Dieu est autant dans les opérations que dans les opérandes, et pour en apprécier des invariants et noyaux, c'est à dire la hauteur et la profondeur, on n'a pas besoin d'être un bon géomètre - un bon altimètre de l'âme ou une bonne sonde de l'esprit suffisent. Le chemin, qui mène à Dieu, est fait de métaphores et de théorèmes ; il est inaccessible aux non-poètes et aux non-mathématiciens. Et la mathématique ne serait que la poésie des idées logiques (Einstein : « die Mathematik ist die Lyrik der logischen Gedanken »). | | | | |
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| proximité | | | Aucun fil - matériel, factuel, spirituel - ne nous relie plus aux sources des religions actuelles. Un Éthiopien, aujourd'hui, est, sans contredit, plus près du Chrétien originel que nous. Nos théologiens ne peuvent être que poètes, de gré ou de force, doués ou débiles - la théologie de la grammaire. Et tout sérieux dogmatique est ridicule - la grammaire de la théologie. « Dieu n'a pas de religions » - Gandhi. | | | | |
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| proximité | | | L'entrepreneur ou l'ingénieur est certainement plus près du dessein de Dieu que le poète ou le fou. Question d'intérêt qu'on porte aux appels patents ou aux appels latents, retentis en amont ou en aval des oreilles. | | | | |
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| proximité | | | La philosophie s'intéresse à ce qui, tout en étant vrai, n'admet pas de règle, c'est à dire au religieux ou au poétique ; c'est pourquoi la religion est une poésie de la philosophie. | | | | |
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| proximité | | | L'héroïsme et la poésie ne charmaient qu'à une distance interdite aux yeux de la raison ; la familiarité avec les grands devenue, aujourd'hui, règle, toute idole est un badaud ou une girouette ; le héros fut intouchable, surtout en pensée ; l'attouchement virtuel d'idole constitue l'hystérie même des idolâtres. | | | | |
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| proximité | | | Une bonne gymnastique, pour entretenir ta liberté : avoir le culot de dire non à Dieu et oui aux hommes. C'est tout ce qu'attendent les inquisiteurs des hommes ! Le poète hérétique dit oui à Dieu et non aux hommes ! Mais le vrai poète est homme de foi. | | | | |
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| proximité | | | Les trois hypostases chrétiennes sont étrangement peu solidaires entre elles et semblent même s'ignorer complètement. On peut dire la même chose de la trinité humaine : l'intelligence, la création, la noblesse, qui vivent en toute indépendance les unes des autres. En imaginer l'unité est un exploit des théologiens ou des poètes ; « Celui qui connaît, celui qui crée, celui qui aime, c'est tout Un »* - Nietzsche - « Der Erkennende, der Schaffende, der Liebende sind Eins ». Qu'est-ce qu'un homme ? - sa foi ! Le surhomme est l'homme trinitaire. | | | | |
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| proximité | | | Trois niveaux de l'expérience de l'absence de Dieu : la banale – le constat, que, depuis que la vie existe, Dieu n'est jamais intervenu dans les affaires des hommes ; la philosophique – la compréhension, que la nature est néanmoins divine ; la poétique – la redécouverte ou la création du sacré dans les sentiments et les pensées des hommes. | | | | |
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| proximité | | | Les seules hérésies, aujourd'hui, touchent au rituel et laissent se pétrifier le sacramentel. La vie en gagne, l'esprit y perd. Les convictions inventent des bûchers, le doute - des sacrements. Au-dessus des deux se trouve le regard ; lui, il lit des mystères (ce beau nom poétique grec, soumis à la prose latine, fut traduit par sacrement). | | | | |
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| proximité | | | La philosophie n'aurait aucun sens, si l'on déniait à la vie le sacré (toujours inexistant dans le réel) et le terrible (bien existant partout, même dans le réel) ; prière et testament sont donc les contenus les plus naturels d'un discours philosophique et dont poésie serait la forme. Mais les philosophes cathédralesques d'aujourd'hui commencent leurs litanies par une désacralisation quolibetale. Je préfère un testament non suivi d'un héritage à « l'héritage, qui n'est précédé d'aucun testament » - R.Char. | | | | |
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| proximité | | | Imagine que tout le baratin biblique est définitivement expurgé de toute trace de surnaturel. Quels nouveaux dieux, quels nouveaux miracles, quelle nouvelle théodicée se fabriquerait l'homme moderne ? En termes de champ, de polarité, d'antimatière… Quelle chance que nos dieux furent concoctés par des sauvages ! Tant de poètes, de musiciens et de peintres y répondirent. Aujourd'hui, les seules réactions viendraient des laboratoires d'astrophysique. | | | | |
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| proximité | | | Toutes nos émotions naissent du dialogue, mais pourquoi, parmi tous les mortels, le poète, donc l'amoureux, a le contact le plus vibrant avec son interlocuteur ? - parce que celui-ci se trouve dans un lointain inaccessible. « Prends garde des distances : murmurer avec un proche – quel ennui ! » - Mandelstam - « Следует заботиться о расстоянии. Скучно перешёптываться с соседом ». | | | | |
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| proximité | | | La musique, et non pas la vérité, nous conduit à Dieu. Je soupçonne, que la vérité de Dieu est dans la musique. Et si l'on s'égare aujourd'hui, c'est que tous les chemins en sont dépourvus et ne sont tracés que par la vérité des hommes. | | | | |
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| proximité | | | Le mystère – une perplexité et une admiration, que la connaissance ne réfute pas et que la foi, peut-être provisoire, bénit. De notre regard sur la vie, il faudrait bannir la religion et garder la foi et le mystère. Pourtant, Nietzsche et Tolstoï formulent une religion sans foi ni mystères. L'aigle et la colombe manquent de dons de la chouette. Mais à la religion de la tête ou à la religion du cœur il faut préférer, au moins, la religion de l'âme, la poésie. | | | | |
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| proximité | | | La modernité se singularise par la valeur grandissante du plombier, de l'ingénieur, du marchand et par la chute du prêtre et du scientifique, porteurs de consolations et créateurs de langages. Ceux qui s'adressent aux mêmes fibres, les poètes et les philosophes, sont victimes d'un effet collatéral et assistent à leur pitoyable extinction. | | | | |
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| proximité | | | Vision de femme : abstractions innées, à travers lesquelles on fait passer toute particularité. Vision d'homme (et de poète) : dans toute particularité voir de l'absolu, avec d'innombrables angles d'éclairage, de décantation, de généralisation, de rapprochement. | | | | |
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| proximité | | | C'est une entreprise vaine du poème que de défier l'immortalité ou la souveraineté divines et de croire peser plus que l'airain. L'airain se fait creux, sous le suffrage de l'espace ; la souveraineté est soumise aux droits des dieux, ce suffrage dans le temps. | | | | |
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| proximité | | | Il n'y a pas de formes sacrées ; le sacré ne gît que dans le fond. La poésie : par la hauteur de la forme faire ressentir la profondeur du fond sacré. | | | | |
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| proximité | | | Vue de près, toute chose se banalise ; le poète est créateur de lointains, où son regard s'installe, mais il est chantre de la proximité et de la caresse et non pas « admirateur du lointain » - Aristote. | | | | |
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| proximité | | | La poésie est l'art d'entretenir la sensation du lointain, même dans la vie la plus proche. Mais cette sensation est, tout entière, dans l'élan initial. Le poète est un Ouvert, fasciné par ses limites intouchables. « Je suis resté poète jusqu'aux limites les plus lointaines » - Nietzsche - « Ich bin Dichter bis zu jeder Grenze geblieben ». | | | | |
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| proximité | | | La prière, c'est l'étincelle d'une lumière sans retour, l'étincelle, qui possède le don d'approfondir le regard, quand il est suffisamment embué. « Mon unique prière appelle l'approfondissement ; lui seul peut me conduire de nouveau vers Dieu » - Morgenstern - « Mein einziges Gebet ist das um Vertiefung. Durch sie allein kann ich wieder zu Gott gelangen ». En hauteur, il n'y a que des idoles, dont se repaît le poète et s'inspire le philosophe. | | | | |
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| proximité | | | Il faut reconnaître, que le corps n'est que notre surface, notre profondeur étant confiée à l'esprit et la hauteur - à l'âme ; mais toutes les deux, pour se rester fidèles, doivent passer par un sacrifice corporel, tel Dieu le Père et l'Esprit Saint, devant la Croix expiatoire, où expire le Fils. Et la poésie est une imitation de la Passion : « De leur hauteur, les âmes pleurent le corps, qu'elles viennent d'abandonner »** - Tiouttchev - « Души смотрят с высоты на ими брошенное тело ». | | | | |
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| proximité | | | La création ex nihilo est réservée à Dieu ; la nôtre ne peut être que de la traduction. « La vie terrestre n’est qu’une terne traduction de l’original divin » - Nabokov - « Earthly life is a murky translation from the divine original » - heureusement il existe aussi une vie céleste, une vie de rêve, qui est une traduction poétique ! | | | | |
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| proximité | | | Dans tous les domaines, où l’on s’intéresse aux liaisons entre pensées, c’est la métrique, c’est-à-dire une notion de proximité, qui est le seul critère, déterminant le genre et la spécialité du discours. On y ajoute souvent l’analogie et la causalité, qui ne sont que des cas particuliers de la proximité. C’est la poésie qui possède la métrique la plus mystérieuse. | | | | |
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| proximité | | | Croire en Dieu connu, en Europe, ce fut entretenir fanatisme, hypocrisie, lyrisme, mais ce sont, très exactement, les piliers de l’art occidental ! L’annonciation de la mort de Dieu accélérera donc la mort de l’art ; à l’artiste, palpitant au milieu de ses hyperboles et paraboles, succédera le robot elliptique, rationnel, honnête, sans états d’âme. | | | | |
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| proximité | | | Nous portons en nous une métrique objective, selon laquelle nous sont lointains – le savoir, la femme, Dieu, et nous sont proches – la poésie, le bien, la noblesse. L'ignominie de notre temps est que le lointain soit désormais conçu comme familier et transparent, et que le proche ne soit plus perçu du tout par notre regard myope. Un monde sans lointains, un monde avec familiarité mécanique, sans proximité organique. | | | | |
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| proximité | | | Dieu, Lui aussi, a peut-être un cœur, une âme, un esprit. Être divin consisterait à te rapprocher de l’une de ces hypostases – l’amoureux, le poète, le penseur. Tenter de les embrasser, toutes les trois à la fois, serait tenter d’être philosophe. | | | | |
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| proximité | | | Celui qui sent le mieux, que la patrie est ce qu’il y a de plus proche, est celui, dont la patrie s'appelle exil, ce lieu qu'il habite. Toute bonne philosophie devrait avoir soit l'exil - pour le fond, soit la poésie - pour la forme. | | | | |
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| proximité | | | Voir des miracles jusque dans la matière inerte, sans parler du plus mystérieux des miracles, la vie, – tel est le regard du poète sur le monde, il en est, intuitivement, amoureux, excité. Le philosophe, qui, devant le monde, doit être poète, est mû par la vénération, par la foi, par l’étonnement. Quant au Créateur, le poète prie, en mélodies verbales ou spirituelles, devant Ses créatures ; le philosophe hisse Sa création dans les hautes sphères de la pensée. Ils sont religieux tous les deux, mais loin de tout temple, érigé par des hommes. | | | | |
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| proximité | | | La mélancolie est plus proche de l’espérance que du désespoir ; et puisque toute poésie noble est mélancolique, Cioran a tort : « Entre la poésie et l’espérance, l’incompatibilité est complète ». | | | | |
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| proximité | | | Nos sens esthétique et éthique portent, sans doute, quelques microscopiques traces d’une évolution naturelle, mais la beauté et l’harmonie fabuleuses de la matière, inerte et vivante, et la sensibilité inexplicable des esprits témoignent d’un prodigieux Dessein divin. Plus qu’un ingénieur, le Créateur fut un poète ! « Ce que nous appelons nature est un poème énigmatique, au sein d’une merveilleuse écriture »*** - Schelling - « Was wir Natur nennen, ist ein Gedicht, das in geheimer wunderbarer Schrift verschlossen liegt ». | | | | |
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| proximité | | | La caresse n’est pas une approche physique, mais un moyen de jouir d’un lointain mystique, érotique ou poétique. | | | | |
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| proximité | | | Tous les livres sacrés débordent de logorrhées sur le bien et la vérité ; aucune trace du beau. Rien d’étonnant, puisque leurs auteurs s’adressaient aux marchands de tapis, aux chameliers, aux sherpas ou se réfugiaient dans des puits. D’autre part, même le dieu Pan ne laissa aucun hymne à l’arbre, et la déesse Aphrodite ne s’intéressa jamais aux roses ni aux papillons. Tant de guerriers et aucun poète ! | | | | |
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| proximité | | | Dans les affaires des religions officielles, le dernier mot aurait dû appartenir au savant : historien, biologiste, physicien, et non pas aux enfants ou poètes. C'est le savant qui touche au rêve divin, mais c'est pour l'interpréter, dans un modèle scientifique, et c'est le poète qui s'occupe de l'activité divine, mais c'est pour la représenter, dans un modèle artistique. Le plus grand mystère est la rencontre de la Beauté et de la Bonté, dans le dess(e)in divin. | | | | |
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| proximité | | | L’âme est la maison de la verticalité – de la hauteur poétique à la profondeur philosophique. Nietzsche pensait l’avoir visitée, puisqu’il avait lu, à l’entrée, l’adresse – l’Âme du monde. Il l’a trouvée complètement vide, ce qui prouvait sa désertion par l’Habitant des Hauts Cieux, le Dieu. Et il proclama Celui-là – mort. Aujourd’hui, il n’y a plus d’âmes, puisque tout gît désormais dans la platitude, aussi bien le devoir du vouloir que le pouvoir du savoir. Il faut quitter la banalité du réel (les ruines) et se vouer à la créativité du rêve (rehaussée par le Créateur inventé). | | | | |
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| proximité | | | Sous quel masque se présente la religion ? - le mensonge des hiérarques, la bêtise des grenouilles du bénitier, le mythe du poète. Le mérite de la laïcité française est d’être courtois avec le premier aspect, de se moquer du deuxième et de sacraliser le troisième, tandis que chez les autres, où le religieux se mélange d’avec le politique, les deux premiers dominent lamentablement. | | | | |
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| introduction russie | | | RUSSIE : Ce rude pays m'ouvrit ses bagnes et ses forêts, ses poètes et ses mouchards, ses grognements et sa musique, sa mathématique et ses casernes. Même sans sa langue, qui est aussi la mienne, je serais resté son fils, sans savoir exactement qui est mon père spirituel. La France, plus attentive, ironique et souple, m'adopta. L'appel du large, que me légua la Russie, se transforma en besoin de hauteur. Ayant appris le vertige de la hauteur, l'humilité de résignation devint une honte agissante. Le goût de vastes panoramas s'effaça au profit des climats exquis et rares. La déraison poursuit l'histoire russe et fournit aux plumes, sortant des sillages rationnels, des instigations au rêve ou à l'invention. | | | | |
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| chœur russie | | | HOMMES : L'action des hommes engendre une civilisation, celle de Russie est misérable ; le rêve de l'homme constitue une culture, celle de Russie est grandiose. Les Russes ensemble font l'effet d'une horde ; le Russe, sûr de ne pas être vu, est un poète. Ils ne présentent un intérêt pour l'esprit que divisés. Le seul pays, où les raids de Vikings constituèrent un progrès. | | | | |
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| russie | | | Dans une ode lyrique, le brave Swinburne met Dante, face à Charon, avant de traverser le Styx, cinglant vers la sainte Russie : « Dante ne vit point les lieux, où la pourriture fut la plus immonde, les nuits les plus noires, les gouffres infestés de ces diables de Moscovites » - « Dante saw not, where the filth was foulest, and the night darkest, depth whose fiends could match the Muscovite ». | | | | |
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| russie | | | La poésie peut avoir trois tons dominants : la prière, le récitatif, le gémissement - le souffle voué à la hauteur, à l'étendue, à la profondeur. Le miracle de l'Âge d'Argent russe, au début du siècle dernier, - trois immenses femmes-poètes, qui ont, chacune dans sa tonalité, incarné cet idéal : Hippius, Akhmatova, Tsvétaeva. | | | | |
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| russie | | | L'intellectuel européen préfère les sens uniques, il est tout entier dans le déchiffrage du réel. Le Russe l'alterne avec la poétisation du réel : sa dramatisation ou son idéalisation. Le trafic est si dense dans le premier sens, tandis que dans le second la fréquentation tarit. | | | | |
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| russie | | | Dans ce chapitre, comme dans tous les autres, mes complices ou compatriotes sont fantomatiques. Je ne pourrais même pas signer comme Celan : « Tselan, Russkij poët in partibus nemetskich infidelium ». | | | | |
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| russie | | | L'Anglo-Saxon réduit la philosophie à une grammaire, le Français - à une logique, l'Allemand - à une structure, le Russe - à une poétique. | | | | |
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| russie | | | Le journal me dit presque tout sur l'Europe, presque rien sur la Russie. La musique me dit presque tout sur la Russie, presque rien sur l'Europe. Le roman me les fait entrevoir au même degré. Seule la poésie ne dévoile rien, elle est l'invention même de climats et de paysages. | | | | |
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| russie | | | Ici, les poètes furent niais et les grands esprits - secs. Le deuxième joug mongol ! Mais, alors, l'humiliation matérielle amena l'indigence spirituelle, tandis que, maintenant, l'humiliation spirituelle fut censée amener le bien-être matériel. « Une domination étrangère, féroce, avilissante, dont le pouvoir national a hérité l’esprit » - Tchaadaev. | | | | |
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| russie | | | Le philistin et le philosophe allemands, le syndicaliste et l'intellectuel français, vivent dans le même milieu, avec la même vision du bon, du beau, du vrai ; aucun d'eux ne se considère vaincu ou dominé. L'escroc et le poète russes n'ont pas grand-chose de commun, et le premier écrase le second : « Ce pays avait tout pour devenir un paradis de l'esprit, mais il devint un enfer grisâtre » - Brodsky - « Страна обладала задатками духовного рая, а стала адом серости ». | | | | |
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| russie | | | La conscience nationale russe reproduit les pérégrinations et fluctuations phéniciennes entre trois continents ; on ravit de belles princesses pour subir des invasions, on envoie des éléphants pour affronter des légions. Les Américains font de même avec l'héritage romain, en le personnifiant dans l'image dominante de manager. Les Allemands furent les plus imaginatifs, en réinventant tant de nouvelles Hellades germanisées par pléiades de poètes et de philosophes. | | | | |
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| russie | | | Pouchkine fut exilé au même endroit qu'Ovide ; à peu près au même moment, Napoleon, de son exil sur l'île d'Elbe pouvait apercevoir la Tour de Sénèque, en Corse, où s'ennuyait jadis son prédécesseur d'infortune ; je visitai les deux sites : l'ambiance à vous étouffer d'ennui ou de vous couper le souffle ; on aurait dû invertir ces lieux, pour que le chantre de l'amour ne laissât pas choir sa lyre et le maître du courage élevât son stoïcisme. | | | | |
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| russie | | | D'après l'intensité, la sincérité et les penchants de son tempérament, dans quelles autres filières aurait pu s'exercer un intellectuel, qui se préoccupe aujourd'hui, politiquement, des faibles ? En Russie, il serait moine, bombiste ou poète ; en Europe - banquier, représentant en transistors ou promoteur immobilier. | | | | |
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| russie | | | Le théâtre anglais est dominé par le mot, l'allemand - par l'image, le français - par la fioriture, le russe - par un état d'âme. L'art, la poésie, le décor, l'homme. | | | | |
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| russie | | | Des métèques-clochards, comme Celan ou Cioran, sont de rares promoteurs des poètes et philosophes russes ; le marketing triomphal de leurs homologues américains est assuré par des hordes de professeurs des Business Schools. | | | | |
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| russie | | | J'enchaînai sur les thèmes de mes ex-compatriotes, pour prouver que le destin des rois maudits ou le hasard du général Dourakine reproduisent la même trajectoire. Ce qui reste vrai après la substitution des rois par poètes et du général par capitaine d'industrie. À moins que l'on se sauve dans le pointillé. | | | | |
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| russie | | | Pour comprendre la vocation russe, il faut la chercher en hauteur. « Pouchkine comprit le peuple russe en profondeur et en ampleur » - Dostoïevsky - « Пушкин понял русский народ в глубине и обширности » - tu te trompes de dimensions : la hauteur russe, qui est totalement européenne, ne fut comprise que par deux belles sensibilités – par Pouchkine et par Nabokov. Ces deux-là sont les seuls ironistes russes, se moquant des pensées en prose, tout en en exhibant des flopées poétiques. | | | | |
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| russie | | | En aucune autre langue on ne traduit si bien l'état d'âme qu'en russe. L'allemand est bien doté pour le maintien d'un souffle poétique, l'anglais - pour l'ironie distante, le français - pour l'harmonie délicate, claire et inexplicable. | | | | |
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| russie | | | Aux yeux des Russes, la philosophie tranquille, si prônée par les Européens, est la même aberration que la comptabilité palpitante. Aucun Russe ne brilla dans ce métier ingrat ; les meilleures têtes russes s'adonnent au lyrisme balbutiant des extatiques (Jankelevitch). | | | | |
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| russie | | | Le déracinement est une pose ; l'enracinement est une position. « Dans le Russe, la culture européenne reste sans racines » - D.H.Lawrence - « European culture is a rootless thing in the Russians » - tu ignores, que les racines russes s'incrustent aux cimes, sans promesse de fleurs et de fruits, puisque la Terre russe, inondée de larmes et ravagée par le feu, ne peut plus compter que sur l’air, où ne retentissent que poèmes, sanglots et prières. | | | | |
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| russie | | | Les contes de fées dans la tête et le bagne sous les yeux, ces deux influences, conjointes et capitales, me laissèrent, pour le reste de ma vie, le même message – la vraie vie est ailleurs. Plus tard, je compris, que cette vision fut aussi l'un des matériaux possibles d'une bonne poésie ou l'un des buts d'une bonne philosophie. « La philosophie authentique est celle du bagne » - Chestov - « Настоящая философия есть философия каторги ». | | | | |
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| russie | | | Le génie allemand caresse la pureté romantique et la réduit à la poésie souriante. Trois génies russes, Dostoïevsky, Tchaïkovsky, Tchékhov, se saisissent de la pureté réelle et y découvrent une philosophie sanglotante ; la pureté, chez eux, est condamnée à cohabiter avec la bassesse, le vice, l'évanescence. | | | | |
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| russie | | | Reims ou Dresde subissent le sort des vaincus, mais Moscou sort de son incendie, triomphale : « Jamais, en dépit de la poésie, toutes les fictions de l'incendie de Troie n'égaleront celui de Moscou » - Napoléon. | | | | |
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| russie | | | En allemand et en russe, interpréter (deuten, толковать) est une opération primordiale, sans aucun infléchissement par des préfixes ou présupposés ; représenter renvoie à une mimesis mentale, tandis que darstellen/vorstellen est une mise devant l'âme ou devant la raison (par une image poétique ou concept philosophique) et представлять - devant les mains. L'intelligence se remarquant plus souvent dans des tâches représentatives qu'interprétatives, rien d'étonnant que le Français ait plus d'esprit que les autres. | | | | |
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| russie | | | L'Histoire russe s'étend sur quatre continents ; pour certains, ses chapitres asiatique et américain restent sans Histoire du tout : « Jetons dehors la Sibérie ; nous n'avons rien à partager avec elle, car elle se trouve hors de l'Histoire » - Hegel - « Sibirien ist wegzuschneiden. Sie geht uns überhaupt nichts an, weil sie außerhalb der Geschichte liegt ». Ces paroles d'un misérable petit-bourgeois firent pleurer le grand Dostoïevsky dans son bagne sibérien, car, à ses yeux, elles signifiaient la mort du dieu européen, la mort d'une véritable liberté. Il est vrai, que dans mon bagne à moi, où Dostoïevsky se maria, aucun esprit absolu ne m'apparut, seules y apparaissaient des âmes. Mais ce n'est pas aux Hegel d'écrire l'Histoire des âmes. « La tenace raison d'être était tournée vers la Sibérie des Exilés, vers la Poésie, Exil et Terre de la Fierté de l'Homme » - Celan. | | | | |
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| russie | | | Nous vîmes le même bagne, Dostoïevsky et moi : moi, de l’extérieur, je le transposai, ensuite, dans mes vers inexpiés ; lui, de l’intérieur, il le vécut, les fers aux pieds. Une dualité, entre la vie et le rêve, naquit de ce milieu lugubre, d’où deux branches hyperboliques qui s’inscrivirent dans nos arbres émotifs et verbaux. | | | | |
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| russie | | | L'intellectuel russe parle de son peuple, l'allemand - de ses poètes, l'américain - de son gouvernement, le français - de soi-même. Peu importe le ton - compati ou maugréant. | | | | |
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| russie | | | Russe, avec les romanciers et compositeurs russes ; Allemand, avec les poètes et philosophes allemands ; Français, avec les penseurs et architectes français, - je n'en revendique néanmoins aucune nationalité ; au sein des peuples, je me sens chez moi avec une chanson populaire russe, avec l'étudiant allemand, avec le cuisinier français. | | | | |
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| russie | | | La seule philosophie russe valable, celle de la profondeur de Dostoïevsky ou celle de la hauteur de Chestov ou Berdiaev, est vitaliste et poétique, exactement comme celle de Nietzsche ou de Heidegger, qui retournent vers Héraclite ou Hölderlin et se débarrassent de la lourdeur, sans vie ni poésie, des Kant, Hegel, Schopenhauer. | | | | |
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| russie | | | Dans la poésie russe domine la musique du son (c’est une hauteur, réservée, normalement, au chant) ; dans l’allemande – la musique du sens (c’est une profondeur, tâche plutôt philosophique) ; dans la française – les deux musiques sont présentes, ce qui est peut-être la solution la plus harmonieuse, mais la platitude la guette. | | | | |
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| russie | | | Il n'y a pas de citoyens, en Russie ; en Amérique, il n'y a pas de poètes. Pourtant, les poètes russes sont invités à être, avant tout, de bons citoyens - pour jeter l'anathème sur le régime précédent et chanter des louanges du courant. Et le contribuable américain est incité à devenir chantre - de la liberté d'entreprendre. | | | | |
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| russie | | | Seuls les poètes munissent le ciel de sa hauteur ; seuls les philosophes montrent la profondeur de la terre. En Russie, ce fut souvent le même créateur. « La Russie est la terre des poètes par excellence » - Badiou. Pauvre Russie, privée désormais et des uns et des autres, déambule dans un désert, plat, déshumanisé, dépeuplé. | | | | |
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| russie | | | La demande engendre l'offre, ce glacial adage s'applique à la politique et à la poésie avec la même mécanique implacable qu'à l'économie. Mozart, Kant, Napoléon, Hugo furent demandés. La Russie reste la seule exception à cette règle : ni Pierre le Grand, ni Pouchkine, ni Gorbatchev ne furent appelés par personne. Ce sont des miracles, comme tout ce qu'il y a de valable en Russie. | | | | |
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| russie | | | En Russie, comme en Allemagne, le Vrai scientifique et le Beau artistique sont des buts en soi, ce qui explique la profondeur de la réflexion germanique et la hauteur de l’enthousiasme russe. Mais « en France, la science et la poésie sont des moyens et non pas des buts » - Pouchkine - « во Франции наука и поэзия – не цели, а средства », ce qui en explique la légèreté et l’élégance. | | | | |
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| russie | | | La tragédie à l’européenne : l’horreur devant la cruauté des actes ; la tragédie à la russe : la souffrance, détachée de tout acte, la conscience languissante d’une fatalité, qui engloutit tout souvenir de nos rêves. La première, même trempée dans un style emphatique, apitoie surtout l’homme de la rue ; la seconde, même exposée humblement, convainc n’importe qui, du moujik à l’aristocrate, en passant par le poète. C’est pourquoi le plus grand tragédien de tous les temps s’appelle Tchékhov. | | | | |
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| russie | | | L’âme du soi connu, c’est de la sensiblerie et de l’ouverture au présent ; l’âme du soi inconnu n’est donnée qu’aux créateurs et poètes, elle n’est ouverte qu’à l’infini, elle se détache du temps qui court. La première, l’évidente, c’est l’âme russe ; la seconde, secrète, est celle, dont parle Pouchkine : « Avec de l’âme et du talent, me faire naître en Russie – quelle diablerie ! » - « Чёрт догадал меня родиться в России с душою и с талантом! ». | | | | |
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| russie | | | Paradoxalement, dans ma jeunesse moscovite, la vérité, poétique ou sentimentale, choisit pour séjour deux lieux de culte – le Monastère de la Nativité et celui des Filles-Nouvelles. Tandis que le rêve mûrissait dans des bibliothèques. | | | | |
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| russie | | | Les poètes européens connurent des illuminations personnelles, les russes - des vertiges dictés par l'époque : la liberté (l'Âge d'Or), l'art (l'Âge d'Argent), la faim (l'Âge du Fer), l'ennui (l'Âge de la maculature). | | | | |
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| russie | | | L'un des premiers ordres de Hitler, après le déclenchement du plan Barbarossa, fut l'interdiction d'évoquer publiquement les noms des poètes et des compositeurs russes ! L'une des victimes - le film, soutenu par Goebbels, sur Tchaïkovsky, où un surhomme germanique inculque à l'éponyme éperdu les vertus du travail (comme Rodin à Rilke, ou les metteurs en scène occidentaux aux spectateurs des Trois Sœurs ou de l'Oncle Vania, où le Russe n'entend qu'un soupir ou un sanglot d'une jeunesse, d'un talent ou d'un amour enterrés), tandis que la Walkyrie d'Eisenstein, centrée sur la compassion, restait sur la scène du Bolchoï. | | | | |
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| russie | | | Je suis enfant de la forêt sibérienne. L’ours m’était plus proche que le caniche. La framboise et le sureau, à la lisière, et non pas le chocolat et le sorbet, accompagnaient mes premiers festins gourmands, solitaires et non collectifs. Mais j’y reconnais la même substance, qui, jadis, animait mes soirées, et, aujourd’hui, anime mes matinées – le livre. Les contes de fées, que, rentrant de son usine, me lisait ma mère ; la poésie, lyrique ou philosophique, qui s’incarne dans mes états d’âmes, dans les images ou les mots, se déversant sur mes pages. Je ne sais plus où l’emporte la nature, où s’incline la culture. La civilisation la plus tardive de la planète. | | | | |
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| chœur souffrance | | | IRONIE : L'ironie devient âpre, chez celui qui souffre. Elle est douce chez le sage, amère chez le solitaire, piquante chez le poète. Le bon ironiste escamote sa bile et transforme son rire amer en larmes d'origine équivoque. Devancer le sanglot par une accueillante et compréhensive rigolade, prête à redonner courage à toute haleine coupée. | | | | |
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| souffrance | | | Quand la sève de la vie est accessible, la sueur s'absorbe, l'encre se solidifie, la larme tarit, le sang enivre, celui des autres. Seul le poète connaît la lancinante soif près de la fontaine ; Tantale, qui, au lieu de s'abaisser par le geste, s'élèverait par le regard ; la fontaine de Siloë, n'a-t-elle pas rendu le regard aux yeux éteints ? L'obscur désir, face à la claire fontaine, ou comme le dirait Freud - la libido, est le nom de cette soif. | | | | |
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| souffrance | | | Le finale du réalisme, c'est la misérable liberté de toute illusion, qui noircira toutes les espérances réfutées. Tiens au romantisme, sa genèse - blanchiment du désespoir prouvé. « L'espérance nous est donnée à cause des désespérés » - Benjamin - « Nur um der Hoffnungslosen willen ist uns die Hoffnung gegeben ». | | | | |
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| souffrance | | | Sans douleur à chanter ni tromperie à décrier - pas de poète. Faute de pouvoir dénicher une souffrance vraisemblable, le poète d'aujourd'hui se met à flairer de fumeux mensonges - manipulations, intoxications, récupérations. Tandis qu'une vérité parfaitement réelle, mais insipide, s'étend à perte de vue (« Il est des vérités, dont la démonstration même montre qu'on n'a pas d'esprit »* - K.Kraus - « Es gibt Wahrheiten, durch deren Entdeckung man beweisen kann, daß man keinen Geist hat »). Le journalisme, c'est la terrible fin de tout élan poétique, esquissé il y a trois mille ans. | | | | |
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| souffrance | | | La défaite est notre lot commun, elle est le fond même de notre existence. Trois usages de cette calamité : s'en morfondre (les moutons), l'analyser (les robots), projeter sur la noirceur de son fond – l'éclat lumineux de nos formes (les poètes). | | | | |
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| souffrance | | | L'espace d'un soupir, le chant sépare l'âme du corps et fait oublier la souffrance : « Qui chante son mal l'enchante »** - du Bellay. Qui le narre en déchante. (La virgule oubliée y assure la poésie : les Portugais auraient prosifié : « Qui chante, son mal enchante ; qui pleure, son mal augmente »). | | | | |
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| souffrance | | | Souffrant des mêmes défauts physiques, professant le même romantisme face à l'histoire, la femme ou l'Antiquité, morts au même jeune âge - quels invraisemblables parallèles entre Byron, Pouchkine et Leopardi ! | | | | |
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| souffrance | | | Entre l'être et le devenir, ces deux mystères de la création divine ou humaine, s'incruste l'existence. Entre le vertige admiratif et l'extase inventive s'installe l'angoisse existentielle. Les pédants, ruminant leurs classifications mécaniques, ne sont pas touchés par ces soubresauts ; jaloux des poètes, ils se prennent pour des savants imperturbables : « Les ignares se représentent la matière d'une manière si subtile, si raffinée, qu'ils en attrapent le vertige » - Kant - « Unwissende denken sich die Materie so fein, so überfein, daß sie selbst darüber schwindlig werden ». | | | | |
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| souffrance | | | Valet des idées et maître des mots, telle est la pose du poète, et il est toujours malheureux, puisque « Bonheur gît en médiocrité, ne veut ni maître ni valet » - Baïf, et « il n'est pas permis au poète d'être médiocre » - Horace - « Mediocribus esse poetis non concessere ». L'épée ou les chaînes, c'est une culture du fer, dont s'accommode mal la aurea mediocritas. « Ce qui abat irrémédiablement l'âme, c'est la médiocrité de la douleur et de la joie » - R.Rolland. | | | | |
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| souffrance | | | Toute pensée de la vie tourne, inexorablement au poison ; trois attitudes possibles : ne plus y toucher (les prosaïques), s'inventer des antidotes anesthésiants (les sages), y goûter (les poètes), en l'injectant sous la peau à doses artistiques, pour le transformer en simple excitant. | | | | |
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| souffrance | | | La musique est la seule forme poétique, où le bonheur le plus grand est vécu avec la sensation du plus grand désastre : une béatitude noyée dans des larmes, un élan paralysant. Un malheur, vécu en musique, devient une tragédie, élevant les cœurs. « Qui aime la musique, n'est jamais entièrement malheureux » - Schubert - « Wer die Musik liebt, kann nie ganz unglücklich werden ». | | | | |
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| souffrance | | | Toutes les souffrances guérissables sont communes et ne méritent pas d'être chantées. « À l'infirmerie aucun ne souffre ni ne gémit bien différemment des autres » - M.Serres. Les poètes cherchent des exceptions : des morgues, où la seule réplique au silence est donnée par la musique, des maisons de fous, où chacun se prend pour Prométhée, ou des maisons de Dieu, où l'Infirmier accorde une audience privée à toute plainte, suffisamment stridente. | | | | |
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| souffrance | | | Les mélancoliques furent autrefois les plus brillants des écrivailleurs, ils nous emportaient vers des lieux sans nom ni date : « Tous les hommes d'exception, les philosophes et les poètes, sont bénéficiaires et victimes de la mélancolie » - Aristote. Aujourd'hui, la mélancolie dépasse rarement l'horizon des petites déceptions des petits amours-propres au milieu des petits événements, où se morfond le gai luron. | | | | |
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| souffrance | | | Le philosophe nous apprend surtout à élever l'espérance ; le poète - à approfondir le désespoir. C'est pourquoi le premier est déclaré avoir droit au pain, au vin et même aux chaires universitaires, et le second est banni des oraux d'admissibilité, se déroulant sur des places du marché. Il ne reste à celui-ci que de s'enivrer des étiquettes des flacons interdits. | | | | |
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| souffrance | | | La philosophie n'apprend ni à mourir ni à vivre ; elle traduit en musique le bruit désespérant de la mort aussi bien que le bruit de l'espérance vitale ; et cette musique nous fait chanter, au lieu de réciter, danser, au lieu de marcher, irradier de la poésie, au lieu de nous engrisailler dans la prose. La philosophie est de la poésie appliquée. | | | | |
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| souffrance | | | Le philosophe nous attire vers notre bonheur, et l'écrivain étale ses souffrances. « Créer c’est léguer ses souffrances » - Cioran. Seul le poète maîtrise l'art d'une fête en larmes. | | | | |
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| souffrance | | | Le premier souci de l'homme est d'être consolé, mais aucune consolation rationnelle ne survit à une grande souffrance. Seule une consolation esthétique ou poétique, c'est à dire s'attachant aux illusions ou aux rêves, est envisageable, et la réussir, c'est être doublement philosophe – irradier la pitié et le verbe. | | | | |
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| souffrance | | | Pour exister virtuellement, c'est à dire dans le rêve, il faut renoncer à l'existence câblée. Comme, en renonçant au sens courant des mots, la poésie élève le mot jusqu'au concept sonore, le son précédant le sens, la musique dominant le bruit. | | | | |
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| souffrance | | | Pour que le public s'aperçoive des poètes, il lui faudrait de la souffrance et de l'oisiveté ; dans cette société anesthésiée et affairée, les poètes sont condamnés à une inexistence. | | | | |
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| souffrance | | | La poésie : imaginer une douleur, lors même que je suis tenaillé par une autre. Et tout, pour que l'on entende, dans ma voix, une troisième, la seule, ma foi, qui est réelle. L'orant, l'adorant, le pérorant, en moi, ne se trouvent jamais devant une même idole. La lecture n'est jamais une vision par procuration (« Reading is seeing by proxy » - H.Spencer). Je ne peux pas écrire ce que je ressens, mais je peux ressentir ce que j'écris. | | | | |
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| souffrance | | | Et la religion et la philosophie naissent dans le naufrage, dans la détresse de la vie, et elles ont le même but : contrer le néant, apporter un semblant de consolation (« la tâche de la philosophie est d'inventer le mot qui sauve »** - Wittgenstein - « die Aufgabe der Philosophie ist, das erlösende Wort zu finden ») - et les mêmes moyens que la poésie - créer une tempête dans un verre d'eau, imaginer un message à destination lointaine et chercher fébrilement une bouteille : « Le poème est une bouteille jetée à la mer, abandonnée à la foi chancelante qu'elle échoue quelque part sur une terre d'âme » - Celan - « Ein Gedicht ist eine Flaschenpost, aufgegeben in dem nicht immer hoffnungsstarken Glauben, irgendwo an Land gespült zu werden, an Herzland vielleicht ». | | | | |
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| souffrance | | | La seule chose dont la vue, même chez les plus endurcis du cœur ou revêches de l'âme, réveille quelque poésie est la mort. Ne serait-ce pas une des raisons, pour lesquelles si peu d'hommes voient de la poésie dans la vie ? Et si la poésie n'était qu'une autre vie, diaphane aux yeux non embués. | | | | |
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| souffrance | | | Pour un poète, l'enfer c'est : le monde perçu comme un bruit mécanique, en absence de musique organique ; le bon et le beau, jugés d'après la sourde pesanteur des actes et des prix et non pas des valeurs et des grâces. | | | | |
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| souffrance | | | La vie et le bonheur sont pleins de mystères, dont sont dépourvus la mort et le malheur. Et la souffrance, ce mystère de haute nostalgie, va mieux à l'idée de la vie qu'à celle de la mort, qui n'est qu'une plate terreur. Par inadvertance, les poètes introduisent le misérable malheur là où devrait ne retentir que la voix de la noble souffrance. | | | | |
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| souffrance | | | La falsifiabilité du mot juste : ce qui rehausse un sanglot devrait échouer, face au bâillement. C'est pourquoi la psychanalyse est charlatanesque : elle s'applique également à l'univoque et au loufoque. Prenez cette aberration psychique : « le trajet de substitutions subliminales », qui est une métaphore intellectuelle de première bourre, à la Valéry ! La poursuite du mot juste éloigne de l'ironie et de la larme et ne conduit, tout juste, qu'aux berceuses : « La vraie poésie produit une béatitude ronronnante, plutôt que des larmes ou des rires » - Nabokov - « Истинная поэзия вызывает не смех и не слёзы, а блаженное мурлыканье » - seulement, voilà, on ne découvre l'existence de béatitudes qu'à travers les sanglots, tragiques ou rieurs. | | | | |
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| souffrance | | | Mon enfance – famine et vermine ; mon adolescence – tangage et vagabondage ; ma jeunesse – étude et solitude. Et contes de fées, poèmes, pathèmes, mathèmes – en ornement et cadre. | | | | |
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| souffrance | | | À chaque facette de l'existence – sa science : la mathématique (et non pas la philosophie) de la vérité, l'histoire (et non pas la sociologie) de l'humilité, la géographie (et non pas la statistique) du désespoir, l'astronomie (et non pas la géologie) de l'ironie, la chimie (et non pas l'anatomie) de la douleur, les langages (et non pas la géographie) de la poésie. | | | | |
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| souffrance | | | Toute vie est une histoire de chutes : de l'extase (passion, poésie), vers l'enthousiasme (bonheur, harmonie) et vers l'ataraxie (équilibre, création). Par le travail implacable de la raison, toute justification d'une hauteur acquise s'érode et s'effondre. Et le but de la philosophie devrait être d'inventer de nouvelles raisons de s'immobiliser à la hauteur courante, de ne pas s'agiter. Plotin, Nietzsche, Cioran - pour la marche la plus haute, non-numérotée ; Épicure, Pascal, Dostoïevsky - pour l'avant-dernière ; Platon, Tolstoï, Valéry - pour la dernière. | | | | |
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| souffrance | | | Si l'on farcit une pièce tragique avec des renvois aux concepts pompeux, cérémonieux et abstraits – la gloire, le péché, la grandeur – on obtient du Racine ou du Corneille, qui inspiraient à Valéry « le dégoût de ces confusions entre la mystagogie, la falsification du rêve » - la plus dégoûtante des falsifications étant le langage conventionnel, monotone, évident, clanique, codifié. Toute vraie tragédie doit pouvoir se dérouler sur une île déserte, dans la conscience d'un homme solitaire, et ne rien devoir aux chutes des ambitions ou aux manigances des méchants ; de la poésie ou de la compassion, c'est ce qu'on trouve chez Shakespeare ou Tchékhov. | | | | |
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| souffrance | | | La poésie se nourrit de souffrances ; et si elle est morte aujourd'hui, ce n'est pas à cause des gazés d'Auschwitz, mais à cause du poids que prirent les fabricants de gaz et de la facilité de leur recyclage en fabricants d'engrais, de chansons, de logiciels, de films. | | | | |
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| souffrance | | | Seul un repu ou un débile peut ne pas redouter la solitude, la douleur, la non-reconnaissance. Mais cette angoisse paralysante ne se transforme en un frisson créateur que chez le poète. | | | | |
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| souffrance | | | La réalité est le domaine de référence de toute philosophie, sans que celle-ci s'y plonge ou y soit compétente. Toute philosophie du réel, et en particulier de l'être, est vouée à l'ennui, si elle ne se réduit pas à la poésie. La bonne philosophie doit s'occuper de nos maux et de nos mots, inspirés et vécus par et dans l'imagination. | | | | |
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| souffrance | | | L'espérance naît de l'admiration ; l'une des admirations les plus profondes surgit d'un désespoir bien peint ; cette tâche incombe à l'esprit philosophique et à l'âme poétique. L'admiration basse est liée à la vénération de l'héroïsme, ce contraire de l'esprit et de l'âme. | | | | |
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| souffrance | | | La philosophie devrait chercher à réconcilier l'esprit et l'âme ; tout en donnant raison au hurlement de l'esprit – horror, horror, horror, elle trouverait un contre-point irrésistible dans la musique de l'âme – joie, joie, joie - une consolation lyrique dans l'irréparable tragique. | | | | |
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| souffrance | | | Est philosophe celui qui sait se mettre au diapason de l'œuvre de la mort. « La philosophie est une méditation de la mort » - Érasme - « Philosophia meditatio mortis continua est », comme la musique. À l'opposé se tient le poète, celui qui s'accorde avec la vie. Est sage celui qui sait se servir de l'un comme du contrepoint de l'autre. | | | | |
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| souffrance | | | Pour un habitué des bancs des accusés, l'acquittement lui fait retrouver de bons repères et, ce faisant, se perdre. La noblesse d'âme fond à la lumière libre. Faut-il s'exercer à la peine capitale ? « La mort est la fin d'une prison obscure, pour les nobles âmes » - Pétrarque - « La morte è fin d'una pregione oscura al'anime nòbili ». Toi-même, tu sus réconcilier la liberté douillette d'une tour d'ivoire avec l'inconfort d'une caverne, puisque, pour l'inscription sur ta propre tombe, tu hésitas entre Magnus Poeta et Philosophicus. | | | | |
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| souffrance | | | Plus je m'approche du Pôle Nord, plus j'y oublie l'absence de longitudes et mieux j'y fête la hauteur du feu boréal, visible même des épaves. « Être soi-même, c'est le pôle, où il n'est plus d'horizon » - A.Suarès. Ce n'est pas un brise-glaces que j'appellerais, mais un sous-marin, car, sous ces latitudes, même si le naufrage est profond, le bonheur est vaste et le regard est haut : « Je vis au fond de lui comme une épave heureuse » - R.Char - le poète laisse voguer ses poèmes ; la forme leur donna la voile, mais c'est du fond qu'on contemple mieux leur étoile. | | | | |
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| souffrance | | | Une consolation est comme une foi – un soulagement, résultant d'une justification, brumeuse, plus ou moins poétique, de Dieu ou de la souffrance : une théodicée ou une algodicée. Leur contraire – la morne désespérance. | | | | |
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| souffrance | | | La prosaïsation du monde est due peut-être à la disparition de la souffrance noble. « Le concert du monde n’est perçu divinement que du fond de la douleur » - Hölderlin - « Das Lebenslied der Welt tönt uns göttlich erst in tiefem Leid ». | | | | |
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| souffrance | | | Jadis, l'art permettait de se détacher de l'horreur et de la pesanteur d'une vie pénible ; aujourd'hui, il meurt, puisque la vie devint facile, agréable, comblant les besoins de la majorité. Qui encore peut comprendre cette étrange lamentation : « Le souci cosmétique – par la philosophie, l'art, la poésie – autour d'une vie misérable qui se fane » - G.Spaeth - « Жалкую увядающую жизнь хотят косметицировать философией, искусством, поэзией ». | | | | |
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| souffrance | | | Un créateur, fatalement, devient mélancolique à cause de ses propres ombres ; le consoler, c’est de lui apporter de la lumière. Si, en plus, tu es poète, tu chercheras, dans le bruit ou l’indifférence de la vie, à en extraire des mélodies et des mystères. Et d’ailleurs, ce sont deux seules tâches d’une bonne philosophie et même de la poésie : « Nous sommes nés pour la lumière, pour la musique et la prière » - Pouchkine - « Мы рождены для вдохновенья, для звуков сладких и молитв ». | | | | |
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| souffrance | | | J’ai enterré les pousses fragiles de certains de mes dons, telles que la poésie ou la mathématique, ce qui m’évita le gémissement des ratés sur leurs talents mal employés. Celui, auquel je tiens, s’épanouit, sans honte. | | | | |
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| souffrance | | | Tout bon philosophe se trouve une bonne source de la consolation humaine : Voltaire – dans l’ironie, Nietzsche – dans la musique, Heidegger – dans la poésie, Valéry – dans le mystère de la création. Rien de plus bête que le pessimisme sceptique. Ce qui est admirable, c’est que la consolation philosophique ne devienne convaincante que grâce à la qualité du langage, de cette seconde facette de toute bonne philosophie. Avec ces deux auréoles, la tragédie humaine gagne en hauteur et en couleurs, sans perdre de son intensité. | | | | |
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| souffrance | | | La sensibilité poétique nous fait réfléchir sur l'invariant absolu de notre existence – la trajectoire tragique de tous nos beaux élans, qu'ils soient sentimentaux, intellectuels ou artistiques. Sur tous les chemins, arrive un instant, quand aucune volonté, aucun courage, aucune action ne parviennent plus à nous libérer de l'écrasante sensation d'écroulement, épuisement, exténuation, aplatissement. Ce qui est le plus dramatique, dans ces cas, c'est que l'esprit comprenne et approuve cet abattement, lui trouvant d'irréfutables raisons. Nous ne pouvons y compter que sur l'âme – tâtonnante, irrationnelle, capitularde – mais noble. Sans lever les yeux, elle nous fera redresser le regard. Sans réfuter le désespoir présent et passé, elle nous inonde d'espérances … intemporelles. Le vrai ne portant plus que la pesanteur, c'est au Bien intraduisible et au Beau incompréhensible de nous apporter la grâce. | | | | |
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| souffrance | | | La recherche de consolations, à travers ses propres abstractions métaphoriques, - telle est la vocation philosophique. Les philosophes attitrés en sont dépourvus et pratiquent deux ennuis professoraux : remâcher les discours des anciens ou afficher la passion de la vie, qui s’opposerait aux abstractions de l’esprit. Mais leur vie est celle des rats de bibliothèque contractuels. La belle vie ne ressort que sous la plume du poète et, en particulier, du philosophe. Les non-poètes ne devraient jamais entrer dans les cavernes des philosophes. | | | | |
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| souffrance | | | Le sage aptère choisit entre la sieste et l’angoisse ; le poète enveloppe de rêves la première et développe en hauteur la seconde. | | | | |
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| souffrance | | | Avoir sous les yeux l’horrible et chercher à le neutraliser par le beau est l’une des tâches de la consolation philosophique. En sens inverse, la poésie s’enivre du beau, sans se dégriser par l’horrible qui en surgit. « Le beau n'est qu'un seuil du terrible » - Rilke - « Das Schöne ist nichts als des Schrecklichen Anfang ». Ou R.Char : « La beauté traverse notre champ radieux et l’allume de notre gerbe de ténèbres ». | | | | |
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| souffrance | | | Mon cœur, un jour, cessera de battre. Si cette certitude imprègne ma vie, deux sentiments peuvent en surgir : l’absurdité cynique (de l’existence) ou l’espérance lyrique (de l’essence), se moquer de la Création ou faire confiance au Créateur. | | | | |
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| souffrance | | | L'équilibre de Goethe, l'héroïsme beethovénien, c'est juste bon pour passer quelques soirées de velours ou de morgue, mais c'est l'immense frisson éperdu de Nietzsche, honteux devant ses déroutes en poésie et en musique, qui me met dans une véritable tonalité artistique, celle d'une débâcle finale, belle et horrible. | | | | |
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| souffrance | | | Tout compte fait et malgré beaucoup d’objections valables, le progrès en philosophie est possible. La meilleure preuve en est sa pénétration par une haute poésie et par une profonde souffrance, ce qui fut ignoré dans l’Antiquité et timidement annoncé par quelques balbutiements à l’ère classique. Le bavardage abscons, autour de la vérité et du savoir, finit par ennuyer ceux qui prônaient la musique, lyrique ou tragique, du langage. | | | | |
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| souffrance | | | C’est la cohabitation forcée de la prose de ton existence avec la poésie de ton essence qui est à l’origine de tes tragédies : l’étouffement du souffle du rêve par les miasmes réels, l’étoile de tes aubes occultée par les ténèbres de tes crépuscules, les mélodies de ton âme brouillées par la monotonie de ton esprit. La consolation – des retrouvailles avec tes commencements essentiels, le détachement de tes fins existentiels. | | | | |
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| souffrance | | | Au royaume des rêves, la consolation est lyrique et finie ; elle est tragique et infinie au royaume du réel. Dans le premier, on dit au-revoir au rêve évanescent et appelé à renaître ; dans le second, on dit adieu à la vie qui s’arrête sans répit. Le rêve est fait de commencements ; la vie ne quitte pas des yeux - la fin. Mais dans les échecs, la nature de la consolation s’inverse : tragédie pour le rêve, elle n’est que déception pour la vie. | | | | |
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| souffrance | | | La hauteur, la poésie, l’espérance éclosent dans l’air auroral, berceau des commencements ; la profondeur, la philosophie, le désespoir mûrissent sur la terre vespérale aux achèvements tragiques. Le liquide et l’ardent les accompagnent : le sang ou la larme, le feu ou les cendres. | | | | |
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| souffrance | | | Ce qui est poétique ou mélancolique sème une haute espérance ; le désespoir profond est l’œuvre du faux et creux pathos ou de la vraie et plate prose. | | | | |
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| souffrance | | | Les seuls deux portraits, qui trônaient sur le bureau de Heidegger, étaient ceux des deux victimes et chantres de la souffrance, Pascal et Dostoïevsky. Un philosophe, qui s’incline devant la poésie, découvre le sens d’une vraie tragédie. | | | | |
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| introduction vérité | | | VÉRITÉ : Aucune bannière ne rameuta autant de zélateurs dévoués que celle de la vérité. Et aucune meute ne fut aussi dense en imbéciles. Impuissants en beauté, impénétrables au mystère, incapables de bonté, ils se rabattent tous sur la vérité, vaste cloaque, où des vérités éternelles sont broyées en compagnie des vérités de ce jour. De timides ou de fiers mensonges, qui constituaient, jadis, l'essence de la poésie et du rêve, sont traqués par des nettoyeurs de la cité. Les camps de rééducation recrachent des procès-verbaux de réussites. | | | | |
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| vérité | | | Trois supports possibles, pour buriner l'image du vrai : la chose, le rapport entre le rêve et la chose, le rêve - d'où les trois interprétations : la règle de robot, le rite de fanatique, le chant de poète. | | | | |
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| vérité | | | Les rapports entre la vérité et les hommes sont tout de ponctuation : le point final que lui assène le goujat, la virgule (point-virgule) du scolarque, la mise entre parenthèses du politicien ou du mythomane, le point d'interrogation envoûtant et le point d'exclamation fusionné avec les points de suspension - du poète. | | | | |
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| vérité | | | Ceux qui se trouvent le plus près de la vérité - le spécialiste de la thermodynamique et l'agent comptable. Ceux qui en sont le plus éloignés - le poète et le meurtrier. Ces derniers, submergés par la vie des sens, mesurent le pouls de leur vie par l'attouchement de la vérité. Les premiers consultent leur tiède cerveau, en proie au vrai, pour constater, que le monde n'est atteint d'aucune fièvre menteuse. | | | | |
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| vérité | | | Tout ce qui est hors du langage courant est, par définition, faux. Toute création consiste à produire du faux avec des instruments du vrai. Les romantiques fourvoyés cherchaient, avec des instruments du faux, à produire du vrai. | | | | |
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| vérité | | | Soit on réduit la philosophie à la logique en en attendant des solutions-vérités, soit au savoir, prometteur de problèmes-langages, soit, enfin, à la poésie, où l'on se contente de mystères-styles. Sens pratique, sens intellectuel, sens poétique : « Le poète est un homme, qui a gardé le sens du mystère »* - J.Green. | | | | |
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| vérité | | | Que l'illusion soit plus vitale que toute vérité se prouve avec la même rigueur à partir des trois démarches : de la représentation (la puissance d'Aristote), de la quête (la poésie de Valéry), de l'interprétation (la noblesse de Nietzsche). Ce qui est curieux - et juste, car ces trois dons ne s'influencent guère mutuellement -, c'est que chacun d'eux voyait dans sa démarche la seule menant à cette vitalité. | | | | |
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| vérité | | | Deux attitudes, face à la vérité : son attouchement (uniquement par la mathématique et par des sciences, qui s'en servent) et l'étonnement (uniquement à travers la poésie et la philosophie, la dernière étant servante de la première). | | | | |
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| vérité | | | Toutes les grandes vérités furent déjà dites ; et en promettre de nouvelles, au bout d'une course, devint charlatanesque. Le seul aboutissement désirable est dorénavant l'enthousiasme initial sauvegardé, c'est à dire préservant une part salvatrice d'utopie, de mensonge. « Il y a des esprits qui vont à l'erreur par toutes les vérités ; il en est de plus heureux qui vont aux grandes vérités par toutes les erreurs » - J.Joubert - les pédants, vivant de moyens communs, et les poètes, vibrant de leurs propres images. | | | | |
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| vérité | | | La poésie est un flux langagier rendant superflu le modèle sous-jacent, devant l'évidence du beau, qui en est la fin ; la philosophie est la création de modèles, face à un langage, rendant vraies et enracinées ses métaphores ; et c'est à partir du langage poétique que le chemin en est le plus profond, car les métaphores poétiques sont les plus hautes. « Le poète enveloppe la vérité d'images, qu'il offre ainsi au regard pour (é)preuve »** - Heidegger - « Der Dichter verhüllt die Wahrheit in das Bild und schenkt sie so dem Blick zur Bewahrung » - le regard, gardien de vérités (dans wahr, il y de la garde et de la vérité !), dans la demeure de l'être, édifiée en mots, - beau tableau ! | | | | |
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| vérité | | | Ni le logicien ni le poète n'ont rien à dire sur la vérité en tant que savoir des essences (réservé aux scientifiques) ; ni le philosophe ni le linguiste n'ont rien à dire sur la vérité des discours (réservée aux logiciens) ; ni le savant ni le logicien n'ont rien à dire sur la vérité de l'homme (réservée aux philosophes et poètes). | | | | |
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| vérité | | | Si je ne m'intéresse qu'à la vérité, c'est à dire – aux solutions, je ne ferai que de la science. Mais si mon intérêt va jusqu'aux problèmes, c'est à dire au langage, ou, mieux, si je suis chatouillé par le goût des mystères, c'est à dire par la beauté symbolique, je tenterai de me vouer à la poésie ou à la philosophie. Les solutions sont possibles grâce aux systèmes, mais Wittgenstein : « Les systèmes sont exactement ce, sur quoi on ne peut pas parler » - « Die Systeme sind gerade das, wovon man nicht reden kann » - est complètement à côté de la plaque, puisque, au-dessus des systèmes, se bâtit le pouvoir philosophique et le discours poétique. Et l'on est obligé de se taire, si l'on ne maîtrise ni la philosophie ni la poésie. | | | | |
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| vérité | | | Au sujet des vérités intuitives ou métaphoriques (donc, poétiques ou philosophiques), n'importe qui peut faire du radotage à l'infini, mais, avant de parler d'une vérité logique (syntaxique ou sémantique), on doit déjà avoir maîtrisé le modèle, son langage bâti par-dessus, son interprète de requêtes langagières. « La vérité est toujours seconde »*** - R.Debray - elle est même, au moins, cinquième, si l'on y ajoute l'attribution de sens, qui peut nous amener à modifier le modèle, le langage ou l'interprète. | | | | |
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| vérité | | | La vérité, comme tout ce qui se fonde dans le langage, est collective. Le solitaire, qui se mettrait à la recherche de la vérité, devient grégaire. La vérité est question des laboratoires, des dictionnaires, des programmes ; l'amoureux et le poète s'en fichent. | | | | |
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| vérité | | | La peinture moderne, qui se sépara résolument d'avec la poésie (à partir des impressionnistes), prétend servir la vérité, au même degré que le papier-peint et les peintres en bâtiment, tandis que « la vérité, vers laquelle se tourne l'art, ne peut être formulée qu'en brisures, allégories, inventions » - Weidlé - « та правда, с которой имеет дело искусство, вообще не высказываема иначе, как в преломлении, в иносказании, в вымысле ». | | | | |
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| vérité | | | L'idéal, comme la poésie, sont propres à une nation et reflètent ses errances plus que ses certitudes. « La vérité est la même chez tous ; mais chaque peuple a son mensonge, qu'il nomme son idéalisme »** - R.Rolland. Les idéaux sont à l'origine d'un nouveau climat ou d'un nouveau langage, origine qui est matérialisée par une frontière sacrée ; la vérité est hors tout climat et appartient au langage fixe, apoétique. | | | | |
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| vérité | | | Le savant, qui parvient à une vérité, prouve la force et l'intelligence de ses yeux ; le poète, qui s'en écarte, montre le goût et la créativité de son regard ; ni l'un ni l'autre ne se contentent d'y séjourner. Tous les deux sont créateurs de langages : de représentation et d'interprétation. Les chemins, qui conduisent à la vérité ou en partent, ce sont des langages, universels, pour le savant, individuels - pour le poète. | | | | |
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| vérité | | | Il se trouvent même des mathématiciens, qui cherchent la vérité dans une adéquation quelconque avec la réalité. La géométrie n'est ni vraie (car utile) ni fausse (car absente dans le réel). Elle n'est pas fausse, non plus. Elle est vraie dans le langage qu'elle crée elle-même. La poésie, elle, est fausse, mais elle est, heureusement, inutile. | | | | |
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| vérité | | | La monstration est l'art des philosophes et des poètes, le vrai n'y figurant qu'en tant qu'un élément décoratif, tandis que la démonstration est l'artisanat des autres, le beau et le bon n'y jouant qu'un rôle figuratif. « S'il n'y avait pas de vérités indémontrables, il n'y aurait pas de poésie » - Weidlé - « Если б не было недоказуемых истин, поэзия была бы не нужна ». | | | | |
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| vérité | | | Ils érigent l'édifice de la vérité, qui doit héberger la profondeur et l'ampleur philosophiques, mais, immanquablement, cette construction finit par prendre les traits d'une caserne ou d'une étable. Les amoureux de la hauteur inventée se terrent dans leurs ruines, sans portes ni fenêtres et au toit percé, face aux étoiles, où s'envole leur regard enivré, las de ne se fier qu'aux yeux trop sobres. La philosophie sans enivrement, c'est comme la poésie sans musique. | | | | |
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| vérité | | | La beauté est maîtresse du poète ; elle ne devrait se marier ni avec le vrai ni avec le bon. Les pitoyables idées platoniciennes devaient naître du mariage entre le beau et le vrai ; tandis le vrai mot, mot rédempteur, naît de la beauté, animée (couverte d'âme) ou visitée par le bon esprit. | | | | |
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| vérité | | | Une fine couche représentative et langagière couvre la réalité et reçoit la vérité ; toute vérité est donc superficielle, sans aucun lien avec la hauteur poétique, mais gardant parfois quelques traces de la profondeur philosophique. « Toute vérité est profonde » - Melville - « All truth is profound » - ce qui est largement exagéré. | | | | |
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| vérité | | | Vérité des relations mathématiques, vérité des propriétés physiques, chimiques, biologiques, vérité des faits du passé - tout y est sensé, sérieux et exclut toute polémique terminologique. Mais vérité philosophique - ou poétique ! - est chose si impensable, incongrue, n'offrant pas un seul spécimen crédible, qu'il est effarant de voir le gros de la troupe professionnelle continuer à le professer. Il faut choisir entre sophiste et copiste. Et Platon, tout en maugréant contre les mœurs des sophistes et des poètes, est, lui-même, dans le sophisme et la poésie. | | | | |
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| vérité | | | Obscure hypothèse : entre l'écriture et le Verbe existerait le même rapport qu'entre le vrai de l'homme et la Vérité divine, entre le visage d'homme et la Face de Dieu. Prosateurs et fanatiques vivent, chacun, dans une des extrémités de ce lien, le poète est le lien lui-même. | | | | |
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| vérité | | | Apollon et Jésus, s'identifiant avec la vérité, préfèrent l'obliquité de son approche, la parabole ou la métaphore. Leur philosophie est dans la poésie : « Le dieu manifeste la vérité, en la mettant sous forme poétique » - Plutarque. | | | | |
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| vérité | | | Les vérités, c'est la sobre assurance des sentiers battus, et la poésie – le délicieux égarement des impasses. Aucune passerelle entre les deux n'est possible ; J.Joubert : « Vous allez à la vérité par la poésie, et j'arrive à la poésie par la vérité » – se trompe de point de départ, de parcours ou de destination. | | | | |
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| vérité | | | Sans le don poétique, tourner autour de la vérité, comme autour d'une machine à vapeur ou du Code de la route, est condamné à l'ennui et à la routine. Aristote, Spinoza, Kant, Hegel – tout ce qu'ils exposent, lourdement, sur la vérité, et que leurs acolytes remâchent infiniment, ne présente plus aucun intérêt et doit être oublié. Nietzsche et Valéry, deux poètes, si éloignés du clan professoresque, émettent la-dessus des avis autrement plus rafraîchissants. Quant aux avis en marbre, c'est auprès des logiciens et des linguistes, comme Chomsky, qu'il faut les chercher. | | | | |
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| vérité | | | La beauté du vrai se fonde sur sa rigueur, et celle du poétique – sur son déchaînement, - elles sont incompatibles. Le mathématicien crée une représentation subtile et formule la-dessus une hypothèse profonde, qu'il prouve élégamment – d'où la beauté mathématique. Le poète suggère, implicitement, une représentation mystérieuse et bâtit un chemin excitant vers des objets de celle-ci – d'où sa beauté vertigineuse. Et il est aberrant d'entendre parler d'identité de beauté entre la vérité du poème et le nihilisme du mathème (Badiou). | | | | |
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| vérité | | | La représentation, implicite en poésie et explicite en philosophie, est leur pivot commun : la poésie le survole avec un langage original et individuel, la philosophie projette sur lui la réalité objective. L'appareil purement logique y est presque absent, aussi bien en représentation conceptuelle qu'en interprétation déductive. La vérité est, donc, exclue des champs poétique et philosophique, elle est réservée à la logique. « La vérité n'est pas l'accord entre le concept et son objet, mais l'adéquation entre ce concept et le raisonnement » - Schiller - « Wahrheit ist nicht die Ähnlichkeit des Begriffs mit dem Gegenstand, sondern die Übereinstimmung dieses Begriffs mit den Gesetzen der Denkkraft ». | | | | |
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| vérité | | | Le poète et le philosophe ont sous les yeux, à peu près, les mêmes buts, c'est à dire des horizons et/ou des firmaments. Le poète est porté immédiatement à ces limites, sur les ailes des sons, des rythmes, des métaphores, et le philosophe, surtout le prosaïque, tente de construire, péniblement, un enchaînement de pas, menant vers ce but. Le premier dépose au pied de la cible - la félicité de ses trouvailles verbales, et le philosophe - l'ennui de la marche et l'incapacité à la danse, qu'il appellera recherche de la vérité. | | | | |
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| vérité | | | Le poète ne cherche ni un vrai à démontrer ni un faux à désavouer ; avec la poésie, le beau de l'âme peut se passer du vrai de l'esprit. Le vrai le plus profond est toujours près de la surface des choses et de la platitude des idées : mais le beau hautain en est toujours éloigné : « Le poète se trouve à une distance infinie du vrai » - Socrate – voilà de la bonne géométrie ! | | | | |
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| vérité | | | Ce qui est nouveau est rarement faux ; ce qui est souvent faux est rarement nouveau. Comme fidélité et beauté, mutuellement exclusives, chez les femmes et dans les traductions poétiques. | | | | |
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| vérité | | | Opposer vérité à erreur - métier des sots ; vérité à vérité - métier des sages ; beauté à vérité - métier du poète. | | | | |
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| vérité | | | Les trois catégories d'hommes, en fonction du milieu, dans lequel ils placent la vérité : dans la réalité (les hommes d'action et les naïfs), dans la représentation (les logiciens et les scientifiques), dans le langage (les fanatiques et les poètes). Et ils placent le critère de vérité, respectivement, dans la monstration (adaequatio), dans la démonstration (preuve), dans la création (musique). On a de bonnes chances d'être philosophe, quand on sait accompagner la vérité dans le franchissement de ces frontières, sans trop de dégâts, mais en en changeant d'identité, les frontières gardées par le douanier, qui est le bon sens. | | | | |
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| vérité | | | Tout énoncé vit trois stades : la question (mots, références), la réponse (valeurs de vérité, substitutions), le sens (confrontations avec la réalité). Si la vraie signification réside dans le premier, le discours est poétique, si elle est dans le deuxième - le discours est scientifique, et si c'est le troisième - applicatif. Et ce qui les traverse, leur invariant, est proprement l'idée, qui n'est donc ni exclusivement dans le mot (les idéationnistes), ni dans le contenu (les phénoménologues), ni dans le sens (les pragmatiques). | | | | |
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| vérité | | | On a maille à partir avec la définition de la vérité : pour l'arbitre nous prenons tantôt la logique, tantôt le bon Dieu, tantôt notre sincérité. En logique, la vérité se réduit au langage ; la vérité divine est ce qui entretient la soif d'éternité ; la vérité-droiture est le courage d'affronter le constat dormitif. Il faudrait se tenir à la vérité romanesque et au romantique mensonge. | | | | |
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| vérité | | | Le pédant ennuie par son verbiage prosaïque autour de : pourquoi les choses doivent être vraies ? Le maître brille dans la poésie de : comment les images peuvent devenir belles, c'est à dire vraies ? | | | | |
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| vérité | | | Les hommes vivent de preuves : de vraies, de pipées, de sottes ; cette densité de platitudes en fait un poison, et la poésie, hélas, n'y joue plus le rôle d'antidote, comme, jadis, aux âges obscurs, les preuves elles-mêmes. « Les preuves sont un antidote contre le poison des témoignages » - F.Bacon - « Proofs are an antidote for the poison of witnesses ». L'enthousiasme et la science jouant à la mort et s'en riant (A.Smith). | | | | |
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| vérité | | | Tant que l'ignorance et le doute, divers et variés, ravageaient les hommes, leurs vérités furent souvent différentes. Avec le savoir consensuel, presque toutes les vérités devinrent aujourd'hui communes et même triviales. Et même les mensonges, jadis personnels ou poétiques, sont maintenant prosaïques et collectifs : « Si, au moins, leurs mensonges étaient à eux-mêmes » - Dostoïevsky - « Хоть бы врали-то они по-своему ». | | | | |
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| vérité | | | La nullité rationnelle de la logorrhée prosaïque sur l'être, chez Hegel, Sartre, Levinas, s'établit facilement, en soumettant leurs discours à l'épreuve par la négation : systématiquement le contraire de leurs formules a autant de (non-)sens que l'affirmative. Avec les poètes, ce test ne marche pas : aucun sens sérieux ne se dégage de la négation de Parmenide, de Nietzsche ou de Heidegger, et dont la valeur irrationnelle réside dans le langage, le ton et le talent. | | | | |
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| vérité | | | À fouiller dans la nature humaine, ce qui me laisse optimiste, c'est que les détenteurs de vérités savantes sont rarement experts en beautés, et que les artistes s'avèrent insensibles aux affres du bien. Et le robot, qui règne aujourd'hui dans les têtes, est un phénomène passager ; des poètes ou des saints réapparaîtront encore certainement sur nos scènes profanées. | | | | |
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| vérité | | | C'est l'horreur et la taille de l'adversaire qui déterminent le degré de noblesse d'un combat. Ces innombrables combattants pour la vérité jettent tant de virulentes dénonciations du pire ennemi du genre humain – du mensonge, mais dès qu'il s'agit d'en citer des exemples, on n'entend que de misérables balbutiements contre l'Inquisition ou des méprises de nos sens. Tandis que le vrai adversaire, la plupart du temps, en est la noble et grande poésie, ce qui place les bonnes consciences chercheuses dans le camp de la bassesse. | | | | |
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| vérité | | | En Intelligence Artificielle n'est vrai que ce qu'on prouve, mais Gödel nous confirme, que, des trois tâches intellectuelles – la représentation, l'expression, l'interprétation -, l'expression est la plus prolifique, puisqu'on ne prouve que des requêtes exprimées dans un langage. Et tant que l'homme gardera ses cordes poétiques et créatrices, malgré sa robotisation insonore, il restera supérieur à la machine. | | | | |
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| vérité | | | Ce qui fait oublier la vérité : visées d’un violent, inspiration d’un poète, ivresse d’un amoureux. La vérité calcule dans l’immobilité, et la passion peint le tumulte. La vérité est incolore, et la passion, c’est la montée du rouge ou de l’azur. Pouchkine : « Où l'amour manque, manque la vérité » - « Нет истины, где нет любви » confond le sens musical avec la vérité banale. L’amour est affaire du cœur ; même l’âme en est exclue quoi qu’en pense Karamzine : « L’âme est absente où est absent l’amour » - « Где нет любви, нет и души ». | | | | |
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| vérité | | | Le scientifique : il maîtrise les faits avérés (les vérités premières) de sa discipline ; il maîtrise le langage de formulation de requêtes ; dans ce langage il formule des hypothèses, dont la démonstration (par l'expérience ou la logique) crée des vérités finales, qui seraient, éventuellement, ajoutées (câblées) aux vérités premières. Le philosophe titulaire ne maîtrise ni le langage de conception (pour créer des vérités premières) ni le langage d'interrogation (présupposant une représentation) ni le langage d'interprétation (bâti sur une logique) ni le langage de cognition (permettant de donner un sens à une nouvelle connaissance), et il prétend chercher des vérités… Le philosophe n'a besoin que du seul langage poétique, mais pour cela il faut être né poète. | | | | |
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| vérité | | | On ne trouve qu'en français cette commode différence entre langue et langage, le second complétant la première par une représentation. La langue est un objet statique des études linguistiques, et le langage est un outil dynamique du poète et du philosophe. Le poète habite les frontières vagues entre langue et représentation ; il violente les modes d'accès habituels aux objets ou les images des objets mêmes, son regard crée ainsi un vertige dans les yeux sensibles. Le philosophe est plongé dans la représentation, dont l'adéquation avec la réalité est son premier souci. La vérité du poète est dans le vertige, et celle du philosophe - dans la réalité. Et puisque la vérité des propositions est interne au langage, le poète est plus près du vrai. | | | | |
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| vérité | | | Ce qui décide du vrai ou du faux, ce sont les outils – la logique, la poésie, l’éthique. De même, pour voir la lumière ou les ténèbres, on fait appel aux outils – aux yeux, à l’imagination, à l’âme. Les mal outillés se contentent de platitudes ampoulées et insensées : « Comme la lumière se montre et montre les ténèbres, la vérité se détermine et détermine la fausseté » - Spinoza - « Sicut lux se ipsam et tenebras manifestat, sic veritas norma sui et falsi est ». | | | | |
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| vérité | | | Aller au-delà de la pensée et de la connaissance (Plotin), du beau et du hideux (Baudelaire), du bien et du mal (Nietzsche) ne devient possible que grâce au regard, qui va au-delà du vrai et du faux : au-delà des valeurs on trouve leur rêve prévalent, moitié vrai moitié faux, on y trouve leur fontaine, digne qu'on continue à mourir de soif à côté d'elle. L'appel ou la conscience de l'au-delà, ne seraient-ils pas la définition même de la poésie ? Si la prose est une physique de l'écriture, la poésie en est une métaphysique. | | | | |
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| vérité | | | Pour porter aux nues Spinoza et Hegel, il faut être : ignare en logique, obsédé par le mot savoir, insensible au style, entraîné vers le bavardage ou la graphomanie. Pour aimer Nietzsche et Valéry, il faut tenir à la noblesse, à l’intelligence, à la poésie. Poursuite, hors langage, des occultes vérités pseudo-universelles ; ou création de langages, pour exprimer des vérités lumineuses individuelles. | | | | |
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| vérité | | | Tout homme, qu’il soit intelligent ou bête, possède une zone sacrée, où réside un inexistant, plutôt poétique et vénéré sans preuves. Faute de mieux, on l’affuble du nom prosaïque de vérité, grâce au prestige immérité du mot et non pas du concept. « Les preuves fatiguent la vérité » - G.Braque, c’est comme si tu disais – « les caresses dévalorisent l’amour ». | | | | |
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| vérité | | | Toutes les vérités ont de la pesanteur et très peu – de la grâce. L’homme d’action et le philosophe académique ne s’intéressent qu’aux premières ; les secondes font le bonheur des vrais philosophes, c’est-à-dire des poètes et des amoureux. | | | | |
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| vérité | | | La modestie et l’intelligence accompagnent, main dans la main, cette bénéfique évolution : prouver le vrai, narrer le réel, chanter le rêve. Mais il faut porter en soi un savant, un philosophe ou un poète, pour réussir ce parcours, avec un nombre décroissant de compagnons ou d’entendeurs. | | | | |
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| vérité | | | Toute la bonne philosophie consiste à sacrifier de basses vérités à quelque rêve, que ce soit de la poésie, se moquant de preuves, ou de la consolation indéfendable. Seuls des goujats de la robotique peuvent penser, que « le courage de la vérité est la première exigence de la philosophie » - Hegel - « der Mut der Wahrheit ist die erste Bedingung der Philosophie ». | | | | |
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| vérité | | | Une fois éliminés les faits, c’est-à-dire les vérités, que reste-t-il de ton récit sur ta jeunesse ? - des idées et de la poésie, puisque, avec le temps, les faits perdent de leur poids et de leur éclat. Mais les idées finissent toujours par rejoindre les fonds communs ; seule la composante poétique peut garder des échos inimitables de ta vie passée. Goethe, intitulant son auto-biographie Poésie et Vérité (Dichtung und Wahrheit) n’en était pas encore tout-à-fait conscient. | | | | |
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| vérité | | | L’assertion et sa négation : en poésie et dans les sciences, la première exclut la seconde, par le diktat de la musique ou de la logique ; dans la littérature médiocre, elles se valent ; dans la grande, la première domine la seconde, tout en acceptant qu’avec une autre expression trouvée, la seconde prenne sa revanche sur la première. | | | | |
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| vérité | | | Une vérité partagée suppose un langage partagé ; donc, elle est condamnée à la platitude, à l’exclusion de toute noblesse que n’adoube que la poésie, la créatrice de langages individuels. La noblesse collective n’existe pas. La poésie est un vrai contraire de la vérité courante. Et Kierkegaard : « La vérité, c'est ce qui ennoblit » - vit tout de travers. | | | | |
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| vérité | | | La poésie est dans la langue, et la vérité – dans le langage (langue plus représentation). La poésie (élégance) de la vérité est dans l’intelligible, et la vérité (affectivité) de la poésie – dans le sensible. | | | | |
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| vérité | | | Tout produit de la science ou de l’art se formule dans un langage (naturel, pictural, musical, technique, mathématique). Même une composition musicale, un tableau, une sculpture tendent à nos oreilles, à nos yeux, à nos esprits et nos âmes des propositions à évaluer. Certaines de ces évaluations doivent être validées par l’affrontement avec la réalité ; d’autres – la musique, la poésie, la mathématique – ne vont pas plus loin qu’aux représentations. Dans les deux cas, on fait appel à la notion de vérité, dont la première étape se déroule dans la représentation (émotions ou démonstrations), mais dans le premier cas, la véracité doit, en plus, passer par une seconde étape, pour se confirmer par la réalité, par une satisfaction intuitive. Dans le premier cas, on peut découvrir les vérités ; dans le second, on ne peut que les prouver. C’est pour cela que la musique et la mathématique sont les domaines les plus purs, les plus nobles et les plus divins ! Dieu est dans l’harmonie du son ou du nombre. | | | | |
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| vérité | | | Dans l’évaluation d’un discours philosophique, la vérité est une valeur insignifiante (sauf le cas de mensonges pathologiques) et, le plus souvent, recherchée bêtement. Les vrais critères y devraient être l’élégance, l’intelligence, la noblesse ; bref, le philosophe doit être poète. La vérité est une recherche, réservée aux seuls scientifiques, que les philosophes ne furent, ne sont et ne seront jamais. | | | | |
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| vérité | | | Les métamorphoses du savoir : de la vérité déclarée à la vérité prouvée - un pouvoir consolidé, de la vérité prouvée à la vérité déclarée – un vouloir osé. La loi de savant ou le caprice de rêvant. Le devoir, scientifique et dogmatique, ou le valoir, lyrique et sophistique. | | | | |
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