| action | | | Quitter le monde tel qu'on l'a trouvé, monde des choses. Vivre dans le monde où il ne se passe rien (« poems make nothing happen » - W.Auden). Ne pas chercher à transformer ni à transvaluer ; je sais que même les tentatives de traduire le « en soi et pour soi » en « en moi et pour moi » finissent par me faire envahir par le temps et par les lieux, dont est libre le soi inconnu, immobile et insituable, au-dessus des objets et des sujets, de l'essence et de l'existence. | | | | |
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| action | | | Les actions sont des tumeurs de l'espace, comme le bon sens est une tumeur du temps. Ce sont les échecs de parcours, il faut les laisser crever, mourir de leur propre mort. Les échecs de départ, échecs fondateurs (Sartre), ou les échecs d'arrivée, échecs d'implexe (Valéry), les seuls à pouvoir servir de leçons et donner la mesure à l'étendue ou à la durée de mon exaspération. | | | | |
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| action | | | On aime l'arbre, car il est un cortège de naissances et de morts, sans connaître d'interlude pourri des actes. | | | | |
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| action | | | L'espérance est la foi dans la valeur d'une âme intraduisible en actes ; dès que cette foi se disloque, aucune raison de vivre ne t'accompagnera plus. Le suicide pourrait être vécu comme un refus d'agir, à l'opposé des activistes : « La mort volontaire ne devrait pas être une fuite devant les actes, mais un acte de plus » - Plutarque. | | | | |
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| action | | | Au-dessus des tombes, les larmes les plus belles se versent au sujet des mots non-dits, des regards non croisés et des actions non osées - l'esprit d'escalier. | | | | |
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| action | | | La désespérance aurait dû dégoûter de toute action, mais regardez ses tenants, jusqu'au cou dans l'agitation gluante et piétinant le rêve. L'espérance aurait dû auréoler l'action, mais je vois ses champions paralysés, devant le rêve agonisant (action et agonie – deux mots d'une même origine !). L'espérance des ténèbres silencieuses, la désespérance de la lumière criarde. | | | | |
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| action | | | L'agir nous oriente vers l'avenir, où s'impatiente notre mort ; l'écrire nous renvoie au passé, où naît la vie. Mais si le temps n'est pour vous qu'une abstraction sans vie, vous direz : « Écrire, c'est ne plus mettre au futur la mort toujours déjà passée » - Blanchot - au lieu de : agir, c'est ne jamais mettre au passé la vie encore à venir. | | | | |
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| action | | | Au lieu de rester immobiles, pour se réjouir du souffle ardent de la vie, ils s'agitent pour échapper au souffle glacial, derrière leur nuque. Rien ne sert de courir, puisque « la mort rattrape même celui qui court » - Horace - « mors et fugacem persequitur virum ». | | | | |
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| action | | | J'aime l'arbre non seulement à cause de son rêve fleuri et plein d'ombres, côté vie, mais aussi à cause de son immobilité lumineuse, puisqu'il n'a qu'un pied, et il est dans la tombe, côté mort. Et tant mieux si « l'arbre ne fascine pas tout le monde » - Virgile - « non omnes arbustos iuvant ». | | | | |
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| action | | | Toute action a un sens dans le temps (elle s'y appellera acte) et en a un autre - hors du temps ; on les attache à l'être ou au devenir, à la vie ou à la mort, au salut ou à l'absurde. Et puisque l'art est tentative d'insuffler de la vie, d'apporter de l'oubli ou de la consolation, il doit faire oublier le temps. | | | | |
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| action | | | Horrible et absurde, avec de telles épithètes le sot affuble et accable la vie, pour justifier les miasmes de son action ; le sage applique les mêmes – aux prémisses de la beauté et du rêve, pour rendre encore plus mystérieux son enthousiasme et son admiration. La vie de l'esprit, la vie sociale, est trop pleine de sens et de transparence ; la vie de l'âme, la vie artistique, offre un vide béni, où doit retentir la musique, insensée et impénétrable. | | | | |
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| action | | | L'immobilité, elle aussi, est une illusion de rester en tête-à-tête avec la vie, en manipulant paisiblement des lumières passagères, au milieu de mes ombres ; ce stratagème permet d'esquiver le rendez-vous, que me donne la mort, à tout carrefour des chemins, puisque « toute course, qu'elle soit vers le soleil ou vers la nuit, conduit à la mort » - H.Hesse - « jeder Lauf, ob zur Sonne oder zur Nacht, führt zum Tode ». | | | | |
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| action | | | C'est l'exigence musicale qui plaide pour l'immobilité ; quelle musique puis-je écouter en mouvement ? - une marche régimentaire, foiresque ou funèbre. Mais toute belle musique me parle de mes défaites, tandis que je porte en moi, comme tout le monde, un besoin de victoires, que seuls le recueillement et l'immobilité apportent. Et en tête-à-tête avec la musique, immobile, je me « précipite vers une défaite, car seule la précipitation vaut preuve » - Badiou - preuve de ma victoire ! | | | | |
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| action | | | Tant que tu veux écrire, essaie de ne pas agir ; pour, éventuellement, terminer par : « Plus de mots. Qu'un geste. Je n'écrirai plus » - Pavese - « Non parole. Un gesto. Non scriverò più ». | | | | |
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| action | | | Un rêve, hélas, inaccessible : vivre ce que je suis – je vis un devenir, qui n'est jamais fidèle à l'être inspirateur. Mais la fausse réalité : je suis ce que je vis – est pire, puisque mes gestes et mes mots cherchent l'ampleur ou la profondeur, tandis que mon être ne quitte jamais la hauteur. La vie se fige, oublie ou perd son élan - un vivant instantané sans un créant éternel. | | | | |
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| action | | | Vivre des tempêtes (de l’espérance) et toucher aux gouffres (du désespoir), sans quitter le rivage, soupirer - « Suave, mari magno… » (Lucrèce). Nietzsche a tort de pousser le philosophe vers le navire en perdition - troquer ses ruines contre une épave ? Pour exposer le meilleur des arts de navigation, le naufrage n'est pas un but suffisant, mais une contrainte nécessaire. « Navigare necesse, vivere non necesse » (Plutarque) - que des Hanséatiques ou internautes s'en accommodent, affaire d'échanges, lucratifs ou ludiques. | | | | |
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| action | | | L'inertie prosaïque de l'action s'oppose à ces deux mystères : la créativité des commencements et le tragique de la mort. « À tout commencement préside un miracle » - H.Hesse - « Jedem Anfang wohnt ein Zauber inne ». La liberté du premier pas nous illumine ; mais le dernier restera obscur. « Les hommes ne sont pas nés pour la mort, mais pour le commencement »*** - Arendt - « Men are not born in order to die but to begin ». Vivre des commencements, nunc coepi !, c'est avoir son regard, c'est à dire être sensible au miraculeux omniprésent. « Comme enchanté, l'être se dérobe ; en mille lieux il n'est que commencement »** - Rilke - « Noch ist uns das Dasein verzaubert : an hundert Stellen ist es noch Ursprung ». | | | | |
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| action | | | Les armures des actes et des convictions font oublier la fatalité du coup de grâce du brigand à la faux sans merci, notre créditeur accusateur et désarmant. Penser, c'est se dépenser dans la honte, incorrigible, tandis qu'agir, c'est s'empêcher de rougir, impénitent. | | | | |
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| action | | | Tant de litanies, pour qu'on accomplisse chaque acte de sa vie, comme s'il était le dernier. Tandis que l'artiste, jaloux de bon Dieu, le veut premier, sans qu'il soit le dernier. « Vis chaque jour, comme s'il était le premier et le dernier » - Angélus - « Lebe deinen Tag als ob es dein erster und dein letzter wäre ». Le sage, cherchant un écho, s'arrête à l'avant-dernier. Les autres accumulent les n + 1 - èmes. | | | | |
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| action | | | On est obligé de marquer son territoire : au rayon d'action de volatile il faut ajouter la zone d'attaque de reptile. Faire comprendre, qu'une approche trop critique attirerait une morsure subite ou un étouffement moqueur. | | | | |
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| action | | | Dans son tombeau des actes, l'homme ne songe plus à la réincarnation dans les mots, puisqu'il ne voit plus autour de lui que des mots mortels, prenant, en tout, fait et cause pour les actes. | | | | |
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| action | | | Le renoncement honorable à la lutte n'est pas dicté par la peur de perdre, ni même par sa certitude, mais par l'impossibilité de rencontrer un ange ou un démon et par la profusion de moutons et de robots, sur toutes les arènes. Avant de tirer l'épée, pense à la fin d'Ajax : une méprise avec le troupeau surévalué, la honte, la folie, le suicide. Mais ce n'est peut-être qu'à cause du fait qu'il fut le seul héros de l'Iliade à ne pas avoir été assisté par les dieux vengeurs : « Si Dieu veut te perdre, il te rendra d'abord fou » - proverbe latin - « Quem deus vult perdere, dementat prius » - cherche donc la bienveillance des dieux ou la complicité des anges. | | | | |
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| action | | | Le seul moyen, aujourd'hui, de sauver l'homme serait de le rendre faible. Toute force, vécue comme une ivresse, désormais, mène vers une bonne conscience et, donc, est source d'ignominies. À leur ébriété lucide de repus de la manne monétaire, je préfère une ivresse éperdue des assoiffés près d'une bonne fontaine. Les orgueilleux se prennent pour Alexandre le Grand : « ce qui ne me tue pas, me rend plus fort, me nourrit » - sans prendre ses risques, ou pour des matadors des arènes minables : « lo que no mata, engorda » - proverbe espagnol - « ce qui ne tue pas alimente ». | | | | |
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| action | | | Écrire, pour moi, est une action comme bâtir des ponts l'est pour d'autres - un frisson inconscient d'une envie de perdurer ou de me survivre (d'autres parlent de la différance de la mort). L'ironie m'aide à le comprendre, et j'enterre le frisson à une hauteur monotone, comme d'autres le dévitalisent à coups de piétinements égalisateurs. | | | | |
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| action | | | Le culte de l'avant-dernier pas a des noms malheureusement compromis : avant-décision - hypo-crisie, ou avant-jugement - pré-jugé (l'exemple célèbre est donné par la mort, qui, aux yeux de Dieu, n'est qu'un pré-jugé, Vor-Urteil - Nietzsche). Il ressemble au désir d'Aristote ou Spinoza - vision des fins dépourvue de moyens - mais je l'associe plutôt au repérage de contraintes. Cette recherche débouche souvent sur un autre nom compromis : la scolastique - la noble oisiveté. | | | | |
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| action | | | Je n'aspire ni au vide ni au trop plein, je n'aime pas la contrainte des frontières accessibles mais infranchissables, je ne veux pas être un récipient, je veux pouvoir prendre la forme de tout ce qui m'entraîne, me plénifier. Plus nous sommes vides des choses qui pèsent ou ancrent, plus pleins sont nos coups d'ailes et plus larges nos horizons. Si tu veux vivre dans les mots, sois mort pour les choses. | | | | |
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| action | | | Si « nous devons aller de l'avant, quitte à nous écraser en bout de course » - Melville - « we have to go on, on, on, even if we must smash away ahead » - je ne sais pas ce qui y serait le plus pitoyable : le sens de la course, l'état des cœurs affairés ou l'insignifiance de l'épitaphe. | | | | |
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| action | | | On vit au milieu des actes, on rêve au milieu des fantômes – l'horizontalité et la verticalité ; et une bonne philosophie ne devrait s'occuper ni de la vie ni de la mort, ici-bas, mais de l'élan vers le haut : la sublimation de nos joies et l'évaporisation de nos angoisses. Et puisque la soif de Dieu prend source dans les mêmes thèmes, la philosophie, en effet, devrait être ancilla theologiae. | | | | |
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| action | | | Dans l'action, le corps défigure l'âme ; dans la réflexion, l'âme redessine le corps. « C'est la vie, et non pas la mort, qui sépare l'âme du corps »* - Valéry. | | | | |
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| action | | | L'action du sot est la traduction la plus fidèle de son essence ; l'action du sage reconnaît se devoir au hasard, aux contraintes extérieures, fondamentalement incompatibles avec son essence. « L'action de l'ignorant est sage ; celle du savant est sotte »** - Théophraste. D'ailleurs, les dernières paroles de Théophraste - n'oubliez pas qu'il y a beaucoup de choses inutiles - portaient sur l'importance des contraintes intérieures. | | | | |
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| action | | | Ils conseillent de ne revenir que si le chemin s'avéra mauvais, mais ce conseil n'est pas moins valable pour un bon chemin : reviens, pour comprendre, que le seul chemin enviable est celui, où le premier pas appartienne à quelqu'un de plus grand que toi, et que tu n'en es digne que si tu dédaignes les pas intermédiaires pour en anticiper le dernier. | | | | |
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| action | | | Tout courant d'idées ou de gestes est induit aujourd'hui par un puissant et monotone champ d'action, où les plus ou les moins ne servent qu'à faire tourner la même machine. Pour l'homme du rêve, c'est par un court-circuit grinçant, ou par une fausse note, que s'achève, dans ce champ de signes, son chant du cygne. | | | | |
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| action | | | Mon mot, mon acte, ma pensée ne peuvent ni dissimuler ni traduire mon soi inconnu ; seul ce que j'évite (les contraintes), ou ce qui précède mon premier pas peut l'indiquer, vaguement, comme un graphe rappelle un arbre, comme un soupir témoigne d'une âme, comme un testament dévoile une mort. | | | | |
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| action | | | Jadis, le philosophe entamait son parcours en tant qu'un homme perdu dans la forêt épaisse des idées ; la panique dictait la direction, presque aléatoire mais unique, de sa fuite ; le hurlement ponctuait les accès de ses désespérances. Aujourd'hui, les forêts disparurent ; les idées rejoignirent les usines et bureaux des actes ; des cadences mécaniques marquent le parcours académique, jusqu'au crématorium prépayé le plus proche. | | | | |
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| action | | | Après notre bref passage, que peut-on laisser sur Terre ? - soit un paysage – un monument, un piédestal, un chantier, un terrain, soit un climat – des fièvres ou des frimas d’un tempérament. | | | | |
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| action | | | Tant que tu places tes meilleures joies dans les commencements, et non pas dans les moyens et les buts, tu restes jeune, c’est-à-dire, tu restes proche de ta (re)naissance. Même un testament peut être rédigé sous forme d'un balbutiement déchiffré du nouveau-né. | | | | |
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| action | | | Mon immobilité est plus compatible avec mon attachement à un esquif, porté par un bon souffle, qu’avec un havre définitif, au milieu des yachts ou bateaux de croisière. « Mon espérance naviguait grâce au vent ; la mer la bénissait, mais le port la tua » - Lope de Vega - « Con viento mi esperanza navegaba ; perdónala la mar, matóla el puerto » - l’espérance est la foi en bon vent. | | | | |
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| action | | | À tout moment de la vie, où l'on tente de tirer un bilan, provisoire ou définitif, il faut se dire, qu'on avait fait fausse route, quels que soient les distances, les sens ou les frontières, qu'on auraient suivis ou négligés. Il est encore plus facile de se convaincre, qu'on avait gardé de bonnes ruines, qui n'ont pas d'âge et dont le seul mérite est de te mettre hors temps. Rien de bon dans les parcours factuels ; le bon n'a qu'une demeure idéelle. | | | | |
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| art | | | Trois races d'écrivain-éponge : ceux qui s'adressent aux contemporains (solution temporelle), aux pairs (problème spatial), à soi-même (mystère vital). Le message universel ne naît que chez les derniers : Nietzsche, Valéry, Cioran. Et leurs morts, étrangement espacées chaque fois d'un demi-siècle précis… | | | | |
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| art | | | Le secret de la supériorité de l'écriture sur la vie : où trouver, dans la vie, des équivalents des parenthèses, des guillemets, des points de suspension ? Avec la certitude de son point final, la vie coupe toute verve ironique. | | | | |
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| art | | | La naïveté fatale de Cioran - mettre dans le dernier pas l'essence de ses boutades. Et en plus, son dernier pas est toujours une constante, une chute ; cette monotonie géométrique est épargnée aux adeptes des commencements elliptiques, chargés de variables et aux trajectoires imprévisibles, que chacun retrace, en fonction de ses tangentes, suicidaires ou jouissives. | | | | |
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| art | | | Plume à la main, on devrait ressembler au chat, qui a toujours quelque chose à se reprocher : un vol (plagiat), un meurtre (de son père), une lâcheté (se défiler, ne pas aller jusqu'au bout). | | | | |
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| art | | | Le sentiment, rehaussé par la noblesse et élargi par l'intelligence, fut au centre de la poésie de Rilke, R.Char et Pasternak. Cette poésie est morte pour laisser la place à la poésie des dictionnaires, vocabulaires ou onomatopées. | | | | |
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| art | | | Le poète aime le printemps pour les chimères qui naissent et l'automne - pour celles qui se meurent. Les fleurs à peine nées et les fleurs à peine mortes. Chanter apparitions, pleurer disparitions - le contraire de Nietzsche : « être sans pitié pour ce qui est faible ou mourant en nous » - « unerbittlich sein gegen alles, was schwach und alt an uns ist ». | | | | |
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| art | | | Tout est cerné, ravagé, occupé par le journalisme. Aucune trace de Gide ni de Valéry dans les lettres françaises. Cioran, dans une ultime convulsion, clôt l'agonie de la lettre, qui n'est plus qu'un cimetière comblé, sans renouvellement de concessions crédible. | | | | |
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| art | | | L'image de synthèse collective évinça l'image sculptée de solitaires. Plus d'élan indicible, que la netteté d'un verbe fractal. Ils parlent, discourent, raisonnent, au lieu de chanter. La mort de l'art fut provoquée par celle de Dieu ; l'image, dans sa chute iconoclaste, entraîna l'extinction de tout souffle de caste. | | | | |
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| art | | | L'implacable chronologie verticale de l'évanescence finale nous est donnée par Goya : « la mort de l'Objet, la mort de l'Auteur, la mort de l'Œuvre et la perte du regard, la mort des Valeurs » - « la muerte del Objeto, la muerte de la autoría, la muerte de la obra y la pérdida de la mirada, la muerte de los valores ». Sur quelle longévité parier ? - de la main, qui traçait, ou de ce qui avait été tracé ? | | | | |
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| art | | | Les pharaons et les saints s'immortalisent dans notre désir de réécrire leurs funérailles ; le contraire de la création iconoclaste, c'est l'entretien de momies ou d'icônes, pour fêter les mortels. | | | | |
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| art | | | Un appel, paternel et divin, est à l'origine de la création artistique ; mais c'est dans l'état d'abandon, d'orphelinat, qu'on atteint, Dieu sait pourquoi, la liberté d'artiste ; donc, proclamer la mort de Dieu est reconnaître la primauté de l'art. | | | | |
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| art | | | Le commencement - ma blanche main, la fin - ma noire mort ; la création et l'angoisse ; la forme de mes traits et ma toile de fond. Le talent est une bonne palette, indépendante du pinceau et de la toile ; le génie est le sens du tableau, dans lequel le pinceau reste invisible, la toile est bien tendue et qu'on n'y voie, n'y lise, n'y entende que la musique, c'est à dire les contours et couleurs de mon âme. | | | | |
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| art | | | Les mouroirs discrets, les progrès de l'hygiène sociale et l'arrogance du cerveau autocrate rendirent l'homme si puissant, que l'art devint inutile et se mit à couvrir de son prestige un artisanat sain et bien portant. « Est-ce que l'art est autre chose qu'un aveu de notre impuissance ? » - Wagner - « Ist die Kunst etwas anderes als ein Geständnis unserer Ohnmacht ? ». L'artiste est celui qui se sent un être mortel porteur d'un message immortel. L'artisan agit, comme s'il était immortel, et ne transmet que les traces d'un être mortel. | | | | |
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| art | | | La peinture, la musique et la poésie sont mortes, en tant que sondes ou bouquets de l'âme emplumée. Mais jamais elles ne furent aussi sondées et séchées par des cervelles diplômées. | | | | |
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| art | | | Chronologiquement, la poésie et la peinture furent les premiers arts en Occident ; et aujourd'hui, elles sont les premières à crever, et la musique, vraisemblablement, va les y rejoindre ; ce qui est dû à l'épuisement des arsenaux au même degré qu'à la décadence des goûts et à la raréfaction des talents. La littérature et la philosophie s'en tirent mieux, grâce au journalisme ignare et au pédantisme savant, qui agissent en leurs noms. | | | | |
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| art | | | Écrire devrait avoir un seul but - m'adonner à l'appel du beau. Toute autre motivation serait du même ordre que le besoin de m'affirmer ou de me reproduire, un prurit inertiel. La vie doit aboutir à mon livre. Celui-ci est toujours une bouée de sauvetage, mais je dois être menacé par des fonds, pour qu'elle ne soit aussi utile et décorative que l'ancre et la voile. Et sur mon épave on lira l'épitaphe de Faulkner : « Il fit des livres et il mourut » - « He made the books and he died ». | | | | |
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| art | | | Sur la distance entre la vie et l'art : pour ne pas être un germe de corruption, l'image, que le style cherche à immortaliser, doit être mise sur le sarcophage et non pas dans la momie, actuelle ou future. | | | | |
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| art | | | Un livre n'est pas seulement un cimetière des noms, mais aussi une maternité des mots, où la paternité est souvent contestée, le forceps pratiqué à grande échelle, et les premiers sons, souvent, font penser non pas aux délivrances, pleurs ou plaintes, mais aux bâillements. | | | | |
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| art | | | De ma plume ressort aussi bien ce que mon soi connu maîtrise, que ce que mon soi inconnu électrise ; elle est comme cette Léda, sachant engendrer du mortel et de l'immortel, se pliant soit à une profonde liberté, soit à une haute servitude. | | | | |
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| art | | | L'œil et l'oreille sont connectés à l'esprit ; lorsque, pendant le passage du sensible à l'intelligible, l'esprit impassible se transforme en cœur saignant ou en âme bouleversée, on est en présence d'un Bien, qui nous taraude, ou d'une beauté, qui nous élève. Dans le second cas, si l'objet d'émotion est œuvre humaine, on est en présence de l'art. La mort de l'art est annoncée par l'extinction des âmes. Tant d'œuvres d'art qui ne sont plus que des valeurs purement fiduciaires. | | | | |
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| art | | | Par inertie, on continue à s'intéresser à l'art, en fonction des ventes aux enchères, de la fréquentation payante des musées, de la décoration des salles de réunion ou de l'industrie éditoriale, tandis qu'on sent que les œuvres d'art sont déjà « de beaux fruits, détachés de l'arbre »* - Hegel - « vom Baume gebrochene schöne Früchte » - l'arbre du beau est mort, partout règne la forêt du vrai. | | | | |
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| art | | | Ce n'est pas le trop de mécanique dans les moyens – la photographie, le cinéma, l'électronique – qui explique le dépérissement de l'art, mais le pas assez d'organique dans les commencements – l'élan, l'émotion, la noblesse. | | | | |
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| art | | | L'état de la poésie (versification), de la peinture, de la musique modernes est cadavérique ; et le prochain catafalque attend le théâtre (avec l'Anglais), l'architecture (avec le Français), la philosophie (avec l'Allemand). En littérature et dans le spectacle ne survit que la tonalité divertissante et avilissante, pour épater les repus. La raison en est la même : l'extinction de la poésie, en tant qu'état d'âme, en absence des âmes. Ils cherchent à choquer les esprits, tandis que l'art est le désir et le don de caresser les âmes. | | | | |
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| art | | | On ne peut plus imaginer un auteur, qui aurait du succès avec ses épanchements mélancoliques ; l'attente générale se converge vers l'hilarité picaresque. Le mode nostalgique des héros et des poètes (et même de Chaplin ou de de Funès) est mort, puisqu'il n'y a plus ni héros ni poètes. Les hommes retinrent la leçon de l'éducateur des robots : « Par mal, j'entends toute forme de tristesse » - Spinoza - « Per malum intelligo omne tristitiæ genus » - le bien mécanique déborde de jovialité. | | | | |
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| art | | | Par sa volonté de proclamer la beauté, le monde, surgi des tableaux des peintres d'avant les impressionnistes, défiait le monde réel ; depuis, le robot insensible à toute beauté guide les pinceaux ou les queues d'âne, tout y est laid, froid, mécanique, dans cette industrie, sordide héritière de la peinture défunte. | | | | |
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| art | | | La mort qu'on ne pleure pas assez est la mort de l'art, la mort que l'agonie actuelle rend si proche et déjà palpable. L'art se maintenait, car on comprenait, que les plus beaux mouvements du cœur ou de l'âme ne pouvaient pas trouver une traduction non-illusoire dans la vie, mais on tenait à garder le cœur et l'âme, qui finissaient par se tourner vers l'art. La vie devenue le seul test du pathos, éthique ou esthétique, et l'esprit ayant usurpé le langage du cœur et de l'âme, on en constate des résultats dérisoires et finit par se métamorphoser en robot, sans pathos, sans intensité, sans rêves, c'est à dire sans l'art. | | | | |
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| art | | | La mort – de Dieu, de l’art, de l’homme – se réduit, peut-être, à la mort de la beauté et non pas parce s’arrêtèrent son souffle et le battement de son cœur, mais parce que les hommes finirent par ne plus la voir. Les yeux robotiques ne perçoivent pas tout ce que voyait le regard humain. | | | | |
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| art | | | Mon étoile n'a pas de lumière, visible aux autres ; mon message aura besoin de la lumière des autres, qui, en fonction de son intensité, projettera soit mes ombres soit mes ténèbres. Rilke voulait porter la lumière de son étoile éteinte ; Maïakovsky : « Ce n'est pas en lumière d'une étoile morte que vous atteindra mon poème » - « Мой стих дойдёт не как свет умерших звёзд » - s'en méfiait. | | | | |
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| art | | | Quand on ne voit plus le mystère profond de la nature ni ne ressent la haute beauté de la culture, il reste la civilisation robotique. Par inertie, celle-ci tente de poétiser la prose du monde ou de prosaïser la poésie de jadis, mais les résultats sont juste bons pour décorer les bureaux ou salles-machines. L'art n'est possible que là où il y a entente entre l'admiration de la nature et la gloire de la culture. Dans le monde des célébrités audio-visuelles et des compétitions envieuses, l'art est condamné au dépérissement. Les projets mécaniques rendent superflus les sujets organiques. | | | | |
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| art | | | Maîtriser le feu (Prométhée) ou le chanter (Orphée) ? - dans les deux cas, on finit mal : soit on vous dévore, soit vous vous dévorez par votre propre feu : « Être dévoré par les flammes, pour expier la faute de n’avoir pas su les dompter » - Hölderlin - « Von den Flammen verzehrt, büsst er sie, die er nicht zu bändigen vermochte ». | | | | |
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| art | | | Lorsqu'on ne peint que son regard et non pas les choses vues, on ne doit pas craindre la fuite et la perte de ses couleurs (Kafka). On n'écrit ni face à soi-même ni face aux choses - pour, dans les deux cas, n'animer que le vide de la vie - on écrit face à la vie du vide. Ou face à la mort, en faisant semblant de ne pas mourir, dans l'agonie du verbe. | | | | |
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| art | | | Ni confession ni testament, prosaïquement réalistes, mais commencement, poétiquement inventé, - telle devrait être l’essence d’un vrai art. « Tout graphème est d’essence testamentaire » - Derrida – quand on ne se soucie que de ses héritiers, on peut être sûr de sa déshérence. | | | | |
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| art | | | Le devenir, méritant un regard philosophique, est soit matériel (avec, en perspective, l’extinction des étoiles et la décomposition des atomes) soit artistique (avec la création de la musique des mots, des images, des idées) – le désespoir concret, face à la consolation abstraite. Entre les deux – l’être, mû et expliqué par des unifications. L’abstrait n’est ni transcendant ni immanent, que cherchent à opposer les nigauds. « L'Abstrait n'explique rien ; il n'y a pas d'universaux, pas d'objet ; il n'y a que des processus d'unification » - Deleuze – du pur galimatias, puisque dans l’unification d’arbres, tout est abstrait, et les branches unifiées sont composées d’objets. Et les vrais universaux, que porte tout homme, suite à la Création divine, sont au nombre de trois : le Bien, le Beau, le Vrai. | | | | |
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| art | | | Pour l’homme, l’univers est décrit par les trajectoires de la nature et de la culture. Le cycle de l’existence de la nature est horrible et incompréhensible ; deux tableaux qui défient toute imagination : la naissance invraisemblable de la matière dans/après le Big-Bang, la mort de l’esprit dans un espace aux étoiles toutes éteintes. Est-ce que le parcours de la culture serait semblable ? - des graffiti de cavernes à la glaciation des âmes, face aux étoiles abandonnées. | | | | |
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| art | | | Il faut que ton œuvre se lise comme une inquiétante épigraphe, plutôt qu'une paisible épitaphe. | | | | |
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| art | | | Tant d’yeux perspicaces s’aperçurent de la mort de Dieu, de l’homme, de l’Histoire, mais personne ne remarqua la mort de l’art. La vie me parle assez de Dieu, l’homme, même agonisant, me fascine, je peux me passer de l’Histoire comme d’un dictionnaire, mais sans l’art vivant j’étouffe. « Viendra le jour, où l’art sera chassé, à jamais, de notre vie »* - Hegel - « Es wird einmal der Moment kommen, wo die Kunst für immer aus unserem Leben verbannt sein wird » - nous en vivons la première époque. | | | | |
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| art | | | Au ciel, toutes les constellations sont mortes ou muettes, sauf celle de la Lyre, puisque sa forme imiterait la lyre d’Orphée. C’est dans cette constellation que tu devrais chercher ton étoile, te guidant vers la musique et portant ta tête et ta lyre à leur dernier rivage. | | | | |
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| art | | | Ce n’est pas l’uniformité ou l’univocité du langage qui conduisirent à l’extinction de la poésie, mais la chute de la demande. D’autre part, il faut reconnaître, que les poètes épuisèrent toutes les ressources techniques de la versification indo-européenne, et aucun génie n’inventa de nouveaux moyens de soupirer, de s’extasier ou de sangloter en mots. | | | | |
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| art | | | Les narrations de minauderies sirupeuses des duchesses, d’aventures promotionnelles des fonctionnaires, de stratagèmes rusés des gangsters font appel à la même misère littéraire et apportent la même gloire aux yeux de la même couche sociale, au même pouvoir d’achat. Et l’explication de cette calamité n’est pas dans le constat que Dieu ou l’homme sont morts, mais dans celui que le poète est mort, chez l’écrivant et chez le lisant. | | | | |
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| art | | | Le dernier grand écrivain français est mort il y a un quart de siècle. Il est fort probable, que même dans un siècle, il garderait ce statut. Mais l’homme de plume est chanceux, son deuil est récent, comparé à la peinture et à la musique, qui le portent depuis plusieurs quarts de siècle. | | | | |
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| art | | | N’importe qui peut ne faire de son écrit qu’un étalage de questions. Mais l’écriture, qui consisterait, essentiellement, de réponses, ne vaut que si l’on réussit à trouver à celles-ci des questions intéressantes ou, au moins, cohérentes. Aux réponses : âme immortelle, savoir absolu, connaissances a priori il n’y a aucune question qui exciterait notre curiosité ou notre goût du subtile – ce sont des morts-nés. | | | | |
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| art | | | Ce sont les caprices des dieux, imprévisibles, vengeurs et songeurs, plus que les péripéties touristiques ou martiales des Terriens, qui font le mérite d’Homère ; mais dans l’Orestie d'Eschyle, prolongeant Homère, le venger efface le songer. | | | | |
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| art | | | 1966, 1970, 1988 – les dates de la mort du dernier poète en Russie, en Allemagne, en France. J’ai beau m’extasier devant la merveille de la sauterelle, je ne peux en conclure, en absence de poètes, que « the poetry of Earth is never dead » - J.Keats. Les poètes traduisaient les concepts en rêves ; nos contemporains réduisirent tout rêve – en concept. Ce n’est plus aux mânes ou momies de la défunte qu’on rend hommage, mais à ses images de synthèse. | | | | |
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| art | | | L’art fait verdoyer le rêve, pour se sauver de la sécheresse de la vie ; la science résume la vie dans un arbre, chargé d’inconnues vivantes. Quand on ignore la technique d'unification d'arbres, on s'horrifie pour rien : « L’art est l’arbre de la vie ; la science – l’arbre de la mort » - W.Blake - « Art is the Tree of Life, Science is the Tree of Death ». | | | | |
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| art | | | Le bon lecteur refuse la nourriture indigeste ; il ne digère que des aliments et des excitants. Les premiers raccourcissent la vie, les seconds allongent les rêves. « Ce qui me nourrit, me détruit » - Ch.Marlowe - « What nourishes me, destroys me ». | | | | |
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| art | | | Depuis plus de deux millénaires, dans la dramaturgie tragique domine la mort violente. « Le théâtre tragique met trop d’importance à la vie et à la mort »* - N.Chamfort. Le naufrage, le dépérissement ou l’agonie du rêve, cette véritable tragédie, n’attire pas l’attention européenne. | | | | |
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| art | | | En toute époque, depuis trois mille ans, il se trouvaient des zoïles qui voyaient la fin de l’art. Même à l’âge d’or de la littérature on pouvait entendre que « ce qui paraît est misérable ! cela dégoûte » - Napoléon. | | | | |
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| art | | | Le cycle de vie d’une œuvre d’art : l’âme est émue par un fond vague, le cœur le munit d’ardeur, l’esprit spatial y met des contraintes, le talent fournit des outils – pour que l’âme finisse par en trouver une forme, que l’esprit temporel réduira en cendres. L’auteur est Phénix ; il vit de l’obscurité de la flamme naissante, meurt de la clarté des cendres nées et ressuscite par un retour éternel. | | | | |
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| art | | | L’art est mort. Ou, pour laisser une chance, non artistique mais sociale, à ses héritiers illégitimes – l’art moderne est nul. Après Delacroix – aucun peintre, après Heidegger – aucun philosophe, après R.Char – aucun poète, après Chostakovitch – aucun compositeur. Toutes les (res)sources d’art sont totalement épuisées ; l’avenir appartient aux machines, dans les ordinateurs ou dans les têtes. | | | | |
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| art | | | On peut mettre sous la rubrique du jetable tout récit sur le durable ou le provisoire ; seul le chant, même le chant du cygne, donne le droit au grade d’atemporel, avec un Phénix irressuscitable, au milieu des cendres définitivement refroidies. | | | | |
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| art | | | Le destin d’un bel écrit : le talent en conçoit le commencement, la persévérance l’achève, par une fin temporelle ou criminelle. | | | | |
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| cité | | | Le lieu de la liberté - la véritable pierre de touche des hommes : est-elle dans le monde, dans l'homme, dans l'au-delà ? | | | | |
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| cité | | | La liberté naissante est toujours touchante ; la liberté jeune est affriolante ; la liberté mûre est dégueulasse. Heureusement, la liberté n'est jamais vieille - subissant d'innombrables greffes de tout ce qui est vital, elle est momifiée pendant sa maturité. La tyrannie, elle, sait garder l'éternelle jeunesse du mensonge. | | | | |
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| cité | | | Le communisme ne peut être désiré que par des poètes, imposé - que par des assassins, maintenu - que par des débiles. | | | | |
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| cité | | | La tyrannie se faufile à travers la prétention de l'incapable (doux rêveurs, assassins ou poètes) d'imposer l'illisible (la charité, la noblesse). Le capable (disciple d'Hermès) l'évince dans une émulation transparente arbitrée par la foule. | | | | |
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| cité | | | La mort des idéologies entraîna celle des téléologies. L’avenir disparut des horizons des hommes, ce qui eut pour conséquence le désintérêt pour le passé et le culte du présent. | | | | |
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| cité | | | L'homme dont les droits vous clamez est un homme mort, homme réduit à l'être abstrait. Le premier droit de l'homme vivant est de ne pas devoir son avoir à sa force, mais à la solidarité humaine. Prince Kropotkine poussait encore plus loin : « La solidarité, c'est ce puissant moteur qui centuple la créativité humaine » - « Солидарность, этот великий двигатель, увеличивающий во сто раз творческую силу человека ». | | | | |
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| cité | | | Il n'y a plus, pour régner, ni princes ni bouffons, que des comptables. Quand on juge la majesté d'après la forme des sièges, on est incapable de vénérer la haute royauté de la position couchée, où la bouffonnerie titillait le sceptre. Les Romains y furent bien meilleurs experts que nos rois ou Présidents. Vivre couché et mourir debout. « Il convient à l'empereur de mourir debout » - Suétone - « Decet imperatorem stantem mori ». | | | | |
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| cité | | | La modernité : percevoir l'humanité en tant qu'un troupeau de moutons, sans flamme, et l'homme - en tant qu'un robot, sans drame. Le trépas, dans les deux cas, - avec le front plissé, sans cheveux dressés. Et dire que, jadis, on pouvait encore s'interroger : « Pourquoi est-on si ému à la mort d'un seul ? - la mort d'un seul est bien une mort, celle de deux millions - de la petite statistique » - E.M.Remarque - « Warum sind wir so erregt wegen eines einzelnen : ein Einzelner ist immer der Tod — und zwei Millionen immer nur eine Statistik ». | | | | |
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| cité | | | L'adhésion à Hitler ne pouvait être que de l'égoïsme de celui qui aimerait se trouver parmi les forts ; l'adhésion à Staline était surtout de l'altruisme, de la compassion pour les faibles. L'ennui, c'est que ce n'est ni le fort ni le faible qui furent bénéficiaires de ces ordres, mais le mouchard, l'assassin et le lèche-bottes. | | | | |
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| cité | | | De tout temps, on se doutait bien, que « la propriété, c'est le vol »* (Proudhon), mais les consciences des riches sont aujourd'hui en paix, puisque la loi écrite dédouane désormais toutes leurs saloperies, et la loi morale est morte, suite, d'ailleurs, aux mêmes symptômes que l'agonie de l'art : faute de mécènes à conscience trouble. | | | | |
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| cité | | | Quels couples pathétiques engendra l'antisémitisme ! Deux grandes Juives, Arendt et S.Weil, admirées par deux grands hommes, proches des nazis, Heidegger et G.Thibon ; un grand Juif, Celan, aimé passionnément par une Aryenne, fille des nazis, I.Bachmann. Et le suicide comme la plus probable des perspectives des survivants d'Holocauste. | | | | |
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| cité | | | Un silence écrasant, étouffant, répugnant, ce silence des politiciens ou des intellectuels d'aujourd'hui sur ce que le monde devrait être ; le déferlement du réel, c'est à dire du marchand, dans toutes les sphères, où, jadis, se croisaient des idées, des utopies ou des rêves ; à la mort du poète, les jurés moutonniers interprétèrent correctement son testament, en léguant tous ses biens au robot. | | | | |
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| cité | | | L'un des stratagèmes démocratiques, pour attirer l'adhésion des hommes, fut la quasi-disparition de l'humiliation de l'homme, bien qu'avec le maintien de son abaissement. « Les hommes sont si bêtes, qu'il faut les traîner vers le bonheur » - G.Bernanos (Voltaire et Hume furent du même avis). Le despotisme tyrannise la majorité silencieuse, sans humilier une minorité gémissante ; la démocratie humilie une minorité aphone, sans tyranniser la majorité, qui est toujours bien orchestrée par l'instinct grégaire. De bonnes âmes entendront toujours de la musique, là où un marginal de l'histoire râle, suffoque ou expire. | | | | |
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| cité | | | Au début, on salue le révolutionnaire qui achève une hyène, un loup, un corbeau ; mais ensuite vient le tour des pigeons ou des taupes : « Vite, tordez le cou au canari, avant que le communisme n'en soit attendri » - Maïakovsky - « Скорее головы канарейкам сверните - чтоб коммунизм канарейками не был побит ! ». Quand il s'agit de tordre des cous (du canari, du loup, du requin, de l'insecte, de la vermine), c'est le porc qui risque de prendre la tête de la croisade. C'est ce qui se passa. Mais si on cherche à redresser son propre cou, on se transforme en hyène. C'est ce qui se passa dans un autre pays. Incliner son cou ? - est-ce la solution ? Renoncer au chant du cygne ? | | | | |
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| cité | | | Avec la disparition des saintes huiles et des bûchers, le sacré perdit en solennité et, partant, en épouvante. L'esprit chevaleresque et la vilenie se retrouvèrent en complicité mécanique, puisqu'ils comprirent la leçon : « Oignez vilain, il vous poindra. Poignez vilain, il vous oindra » - Rabelais. Le poète oint n'a plus personne à poindre. | | | | |
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| cité | | | Depuis trois mille ans, un culte de la sagesse, poétique ou scientifique, s’opposait à la vulgaire domination de l’argent. Des idées, civiques, théologiques, philosophiques, politiques, exerçaient un pouvoir d’attraction, modérant la tyrannie mercantile. Mais la Cité céda à la Bourse, Dieu fut proclamé mort, la fraternité se limita à l’art culinaire. Le dernier coup à l’humanisme fut porté par l’écroulement de l’URSS, enterrant l’idée communiste. Toute verticalité s’effondra ; une immense horizontalité règne sur les forums et dans les têtes. | | | | |
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| cité | | | Si les tyrans multiplient des charniers (le p'tit père dépeuple), c'est parce que l'unanimité parfaite ne se trouve qu'au cimetière. Plus tard on comprit, que la foire arrivât au même résultat avec beaucoup moins de dégâts. | | | | |
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| cité | | | La liberté est surtout belle, lorsqu'elle est invisible ou secrète. On la réclame ou la déclame, elle devient palpable comme un algorithme. Mais le rythme ou le chant de la liberté en deviennent si souvent le chant du cygne. | | | | |
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| cité | | | Fossoyeurs, innocents et illuminés, de belles idées : du romantisme politique - Lénine, Hitler ; du romantisme artistique - Pissarro ou Malévitch, Schönberg ou Mahler. C'est ainsi que s'achèvent deux mille ans, où tâtonnaient l'humanisme et la grandeur, la direction et la hauteur du regard. Tout est confié, désormais, aux cervelles, muscles et griffes. C'est le romantisme qui est mort et non pas le totalitarisme ou l'académisme. | | | | |
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| cité | | | À l'agneau, surpris dans son refuge précaire, le loup assène la bonne règle : « Celui qui abandonne la liberté pour la sécurité ne mérite ni la liberté ni la sécurité » - Franklin - « They that can give up essential liberty to obtain a little temporary safety deserve neither liberty nor safety ». Heureusement, aujourd'hui, il restent tellement de ruines abandonnées d'appétits de rapaces, où se tapissent les agneaux d'un Dieu mort. | | | | |
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| cité | | | Les plus infernaux des hommes - ceux qui visent un paradis, en exterminant des infidèles, des dissidents, des apostats. | | | | |
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| cité | | | La sobriété démocratique n'inspire pas le poète ; il est emporté par une ivresse despotique. Et la révolution le laissera dans un cachot, dans une nausée, dans un suicide bien réels et horribles. Revenu, par chance, à la démocratie, il se mettra à inventer des cachots, des nausées, des suicides de pacotille. | | | | |
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| cité | | | Les plus nobles rebelles et les meilleurs rêveurs sont certainement derrière nous ; le futur appartient aux gestionnaires. Plus de révolution possible, puisque toute poésie est morte. « La révolution ne peut tirer sa poésie du passé, mais seulement de l'avenir » - Marx - « Die Revolution kann ihre Poesie nicht aus der Vergangenheit schöpfen, sondern nur aus der Zukunft ». | | | | |
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| cité | | | Chez les hommes, il existent deux oppositions, une profonde - entre les forts et les faibles, et une haute – entre la force et la faiblesse, à l'intérieur de chaque individu. La démocratie amortit et adoucit la première et exacerbe la seconde. La faiblesse humaine, ce sont les rêves - le Bien, l'amour, le lyrisme, et la force humaine, c'est la réalité - le calcul, le savoir, la responsabilité. Le culte de la force réelle tua le rêve. | | | | |
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| cité | | | Aux dieux sanguinaires, le nectar et l’ambroisie, symbolisant une mort vaincue et une vie immortelle, servaient de poudre aux yeux, tandis que leur vraie pitance, c’était la fumée des victimes, immolées sur les autels sacrés. Aujourd’hui, les dieux renoncèrent à l’immortalité et se succèdent, par versions courantes jetables ; leur autel, c’est le marché aseptisé, aucune pollution olfactive ou sonore n’en émane ; les victimes consentantes graissent ou refroidissent les circuits d’un Moloch impassible ; les dieux et les hommes, tous, – robots pré-programmés. | | | | |
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| cité | | | Il ne reste plus aucune zone d’ombre dans notre vision historique du passé ; il ne reste rien de radieux dans notre vision idéologique du futur. Le réel est mort en tant que source d’enthousiasmes ou de croyances ; on devrait en profiter, pour retourner à nos rêves atemporels, promettant de la musique et des ombres et renonçant à la lumière. | | | | |
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| cité | | | Jadis, on se faisait tuer pour la liberté ; aujourd’hui, on se suicide pour profiter, dans l’au-delà, des quarante vierges, ou pour confirmer, ici-bas, que le piteux état de sa trésorerie rendait la vie sans intérêt(s). | | | | |
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| cité | | | Un enfer ardent mobilise mieux les fous, qu’un paradis tiède – les hommes raisonnables ; c’est ce qu’on découvre après l’éclipse des avenirs radieux. Le présent tempéré motive les propriétaires et les suicidaires. | | | | |
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| cité | | | Le nazisme s’adressait à la bête, et le bolchevisme – à l’ange ; mais l’homme passionné est une fusion indissoluble des deux, d’où l’identité des résultats – la terreur, l'extermination d'indécis ou d’indésirables. Heureusement pour l’humanité, les passions disparurent de la scène politique ; et l’homme serein se présente désormais comme une paisible cohabitation du mouton et du robot. | | | | |
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| cité | | | Tant que le progrès socialo-économique se déroulait dans des pays de culture, il ne gênait en rien l’épanouissement de cette culture. Passé aux barbares américains ou chinois, il finira par tuer toute culture. | | | | |
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| cité | | | Les genres de l’adversaire respectif du bolchevisme ou du nazisme - l’ennemi du peuple et le sous-homme – ont la même espèce commune, verbalisée ainsi par les tortionnaires – la vermine. Cette ligne de parenté explique la paix d’âme, avec laquelle les bourreaux accomplissaient leur sale besogne. On ne torture pas la vermine, on l’écrase, on l’empoisonne, on la déchiquette. | | | | |
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| cité | | | Une civilisation se compose de trois mondes – les actes, les idées, les rêves. Le dernier est hétérogène, il n’est accessible qu’aux solitaires ; les deux premiers réunissent des solidaires – des compagnons ou complices – ces deux mondes furent, le plus souvent, en lutte entre eux. L’Antiquité ignorait le dernier des mondes et réussissait à faire cohabiter les deux premiers. Le Christianisme introduisit un monde des rêves, qui vivotait jusqu’à la Renaissance. Mais le monde des actes dominait jusqu’au siècle des Lumières, où les idées commencèrent à rivaliser avec les actes et tinrent une place d’honneur jusqu’à l’écroulement du communisme. Aujourd’hui, le monde des rêves est mort ; les deux autres fusionnèrent, faute d’idées non testées par les actes. | | | | |
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| cité | | | J’eus des rapports assez étroits et confiants avec deux hommes, ayant exercé la même fonction de conseiller politique auprès de Mitterrand et de Gorbatchev, les plus fermes et les plus débonnaires des chefs d’état dans l’histoire de leurs pays, deux fossoyeurs de l’idée socialiste, l’un par la tentative de traduire une belle théorie en pratique prosaïque, l’autre – de traduire en théorie lyrique une pratique abjecte. | | | | |
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| cité | | | La justice, la loi, le bien-être matériel, ce sont des lumières, rendant inutiles, superflues les ombres qui furent la demeure préférée de la poésie, voire de l’art tout entier. La limpide raison économique dicte, désormais, l’évolution des prix des ouvrages d’un art agonisant, et l’on ricane des valeurs romantiques d’antan. | | | | |
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| cité | | | La seule interprétation intéressante de la Fin de l’Histoire est géographique : la civilisation naît en Orient et se propage vers l’Occident, pour se terminer dans la barbarie de la culture américaine. | | | | |
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| cité | | | Jules César se voulait historien, Néron – acteur, Marc-Aurèle – moraliste. Leurs homologues modernes se voient et se comportent en gérants d’entreprises lucratives. Aristote, Platon, Sénèque, Boèce, Léonard et même Malraux ou R.Debray furent amis du Prince. Aujourd’hui, c’est le journaliste qui a la faveur des Chefs gestionnaires. Et si ceux-ci avaient raison, l’art étant mort ?… | | | | |
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| cité | | | Une révolution – les jeunes, rêvant d’avenirs radieux, se débarrassent des vieux ; une guerre – les vieux, recalculant l’obscur passé, se débarrassent des jeunes. | | | | |
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| cité | | | L’Histoire est une suite chaotique d’événements imprévisibles ; aucun oraculat rationnel ne se réalisa. De pitoyables tentatives d’y déceler quelques lois - les galimatias, hégélien (sur la prédétermination historique d’avant et d’après l’avènement du Christ) ou marxiste (sur le caractère absolu de la lutte de classes), - s’évaporèrent. Néanmoins, la robotisation des hommes, suivie de celle des civilisations, aboutira, un jour, à l’élaboration d’algorithmes infaillibles, déterminant les parcours des machines désanimées que deviendront les acteurs de l’Histoire. Pourvu qu’un feu nucléaire n’éteigne pas tout signe de vie sur notre planète infortunée. | | | | |
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| cité | | | Crépuscules de la beauté, grisaille des pensées, le tout invariant enseveli sous les tas difformes - tel est le tableau effrayant de cette époque sans mystère, sans noblesse, sans hauteur, époque-fossoyeuse définitive de l’art expiré. Extraire la beauté mystérieuse (Baudelaire) devint stérile car ne trouvant aucun spectateur ; tous sont tournés vers la réalité banale, ennuyeuse, laide. | | | | |
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| cité | | | L’Asie : sa domination matérielle sera due au travail acharné des masses serviles ; l’Europe : sa domination spirituelle fut due aux loisirs que pouvaient s’offrir les solitaires libres. La seconde est mortelle. | | | | |
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| cité | | | L’histoire des révolutionnaires de la cause commune suit l’idée qui les excite ; l’enthousiasme, fatalement, faiblit, et le désenchantement les rend mélancoliques et solitaires. Les idées, contrairement à Dieu, ne sont pas mortes, elles changent de foyers de leurs élans. Jadis, elles portaient sur des fantômes (Platon), ensuite elles visèrent les objets (Aristote), l’homme introspectif (Kant), l’homme de la production (K.Marx). Seul Sisyphe pouvait trouver de la noblesse dans ce dernier emploi de notre perspicacité ou de nos rêves ; les autres descendaient dans le passé, pour ressusciter, nostalgiquement, les anciennes idoles, mais qui ne s’avéraient être que des momies. Toute idée dégénère en algorithme. | | | | |
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| cité | | | Les larmes, que la chute du mur de Berlin provoqua chez les âmes sensibles, ne seraient pas dictées par la seule joie d’accueillir la liberté, mais aussi, et même davantage, par la tristesse de voir le plus noble idéal humaniste, la fraternité des humbles, s’écrouler. Les hommes sans larmes, en furent les premiers profiteurs. | | | | |
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| chœur hommes | | | MOT : Plus la communication entre les hommes se réduit aux images cosmopolites, visuelles et sans musique, plus le mot perd d'audience et d'auditoire. Peut-être, il vaut mieux, pour lui, de mourir comme un grain, plutôt qu'être adjoint à une collection minéralogique, à côté d'un papillon crucifié ou d'un diamant déprécié. | | | | |
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| chœur hommes | | | VÉRITÉ : Quand un sage s'intéresse à la vérité, cela produit des confessions cafouilleuses ou des testaments injustes. Chez les hommes, la vérité ne se conçoit qu'en codes et modes d'emploi. Pour les hommes, le contraire de la vérité trouvée, c'est l'ignorance ; pour le sage - la vérité recherchée. Laisser les vérités enracinées enterrer leurs morts, les ressusciter par le langage. | | | | |
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| hommes | | | Le temps est proche, où les gestes les plus fatidiques seront accomplis en mode virtuel. Jadis, on réglait les démêlées charnelles ou spirituelles en temps réel, à coups de massue ou de messe. Aujourd'hui, on assassine ou se confesse de plus en plus télématiquement. | | | | |
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| hommes | | | Aujourd'hui, l'art périt non pas par désintégration et pourriture (Arendt), mais par son intégration infaillible dans le monde des marchandises et par l'enfouissement sécurisé de ses déchets. | | | | |
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| hommes | | | La poésie est morte ; il est temps d'en oublier les épitaphes et d'en écrire la biographie posthume. La défunte suivante sera l'âme, mais il n'y aura plus ni nécrologistes éplorés ni notaires s'intéressant au testament d'une migrante ininsérable. | | | | |
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| hommes | | | Les frontières d'états font penser aux guerres ; tant d'incompatibilités entre les regards se formant à dix kilomètres l'un de l'autre ; mais parfois - d'étranges similitudes : Machado, fuyant l'Espagne franquiste, meurt à Collioure ; Benjamin, fuyant la France occupée, se suicide à Port-Bou, à quelques kilomètres ou quelques mois de distance. | | | | |
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| hommes | | | La barbarie d'aujourd'hui est due à la mort du rêve. Plus précisément, à son handicap mental, dès sa prime enfance. Le discrédit du conte de fées, le merveilleux étouffé par le mielleux, le jeu électronique expulsant le jouet anachronique. Les lieux, qui ont le plus besoin de rebelles aujourd'hui, sont les crèches, et leurs noms sont Andersen et Ch.Perrault. Shakespeare, Pouchkine et Montaigne en savaient quelque chose : « Notre principal gouvernement est entre les mains des nourrices ». | | | | |
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| hommes | | | L'insignifiance de notre époque n'est due ni à la tyrannie des sciences ni au dépérissement des arts, mais aux hommes en rupture de tout contact avec la noblesse, avec ses deux arbres unificateurs morts : la poésie et la passion. « L'homme n'est grand que guidé par la passion » - Disraeli - « Man is only great when he acts from passion ». L'horreur de ces hommes, c'est qu'ils crurent se connaître et maîtriser leur soi terrestre, tandis que les hommes célestes sont en difficulté à s'entendre avec eux-mêmes. | | | | |
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| hommes | | | L'homme réel, la cible électrisante ; l'homme potentiel, le magnétisme des flèches et la tension des cordes ; l'homme virtuel, mécanique ou électronique, sans vie des flèches ni mort des cibles. La fin qui recule, le début qui spécule, le milieu qui calcule. | | | | |
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| hommes | | | Ils vivent en robots et, sur leur lit de mort, se découvrent hommes. Je vis en homme, mais reconnais, de plus en plus, être réduit en profondeur, comme tous, à une affreuse machine. Heureusement, il reste l'épiderme. | | | | |
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| hommes | | | La création, la mort et le rêve, ce sont l'aube, le coucher de soleil et la nuit ; mais depuis que les hommes vouent toute leur vie à la lumière du jour, - on crée, on meurt et on rêve - robotiquement. « Tes jours s'en vont, sans nuits ni aubes » - G.Benn - « Die Tage gehn dir ohne Nacht und Morgen ». | | | | |
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| hommes | | | Techniquement, la mort de l'art devient inéluctable à cause de la facilité actuelle de création d'images. Cette facilité est l'aspect le plus original de notre époque sans théâtre, ou plutôt avec une scène ayant absorbé la rue et l'étable, et où tout badaud se prend pour acteur ou éclairagiste. On n'a plus besoin de dramaturges ; des panurges moutonniers suffisent. | | | | |
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| hommes | | | Ils colmatent leur vide en remplissant leur vie : par le travail, par la gamberge, par la reconnaissance ; tandis qu'il est essentiel de créer et d'entretenir en soi un vide, où continuerait à retentir la voix du Dieu, qui n'est pas mort, du Dieu vivant, de Celui du rêve et de la musique. | | | | |
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| hommes | | | Un fait divers, sous la forme d'un compte rendu ou d'un procès verbal, - tel est le genre dominant aujourd'hui, puisque les hommes prirent au sérieux le verdict, politiquement correct, qu'après Auschwitz, écrire des poèmes relevait de la barbarie, et, même rédigé en prose, tout rêve fut banni. | | | | |
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| hommes | | | La vie du regard comprend trois étapes, en fonction de son inspirateur : autrui, Dieu, le soi ; curieusement, l'ontogenèse y reproduit la phylogenèse : comme dans la vie d'un homme, les hommes connurent le refus d'une tyrannie élitiste (adieu, le maître de race), ensuite - la mort du Dieu collectiviste (adieu, le sauveur de masses), avant de proclamer le règne du soi individualiste (bonjour, le produit de classe). Chez l'homme particulier, ce cheminement peut être plat, descendant ou ascendant ; dans le meilleur des cas, celui du danseur, il suit la ligne - solution (autrui), problème (Dieu), mystère (soi), et non pas l'inverse, comme chez le calculateur. | | | | |
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| hommes | | | Au sens le plus dramatique, Dieu est mort signifie l'homme est mort ; non pas que l'âme divine, en nous, cessa de battre, mais qu'on ne l'entende plus ; la vie des hommes est désormais si remplie de bruit et de platitude, qu'aucune musique céleste ne les atteint ni ne les soulève. | | | | |
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| hommes | | | Me sentant à l'aise en compagnie des morts, j'essaie de faire taire le brouhaha des vivants, pour que ma voix puisse s'élever des ruines, en chant porté par le silence. Quand on communique avec le monde par le regard, plus que par l'ouïe, on échappe mieux à la sinistrose et à la cachotterie. « Ce que la voix peut cacher, le regard le livre » - Bernanos. Je garde mes réserves d'hilarité, en laissant les yeux se fermer et les mains libres tomber. Pour boucher les oreilles, en revanche, il faut asservir mes mains. | | | | |
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| hommes | | | Deux mille ans d'histoire de l'homme, déchiré entre la bête et l'ange, qui l'habitaient en se chamaillant ; aujourd'hui, les hommes, une fois constatée la mort de Dieu, se débarrassèrent aussi de l'ange, pour ne rester qu'en compagnie de la bête ; apprivoisée et dressée, celle-ci devient robot ; la bête, c'est l'expérience, l'apprentissage, et son contraire s'appelait toujours pureté, c'est à dire - voix de l'ange. | | | | |
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| hommes | | | En quoi sommes-nous sortis de l'Histoire ? Les événements et les visées des princes sont, aujourd'hui, comparables à toutes les autres époques ; les voix grandiloquentes, appelant à la grandeur et à la noblesse, continuent d'exister dans les mêmes proportions ; ce qui changea vraiment, c'est la scène publique, à partir de laquelle ces vues ou ces voix sont perçues par les peuples – un lieu élitiste, d'accès éminemment limité, devint une foire, un brouhaha, duquel ne ressortent que les moyennes statistiques, médiocres, présentistes, la basse nature triomphant de la haute culture. | | | | |
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| hommes | | | Qu'est-ce que le fond humain ? À 90% il est commun aux poètes, concierges, industriels, dockers, scientifiques - la peur des souffrances, le besoin d'amour, l'angoisse de la mort, la joie de découvrir ou de faire, l'attrait de l'amitié. Mais les pédants continuent leur doctes litanies en faveur du fond et accusent de maniérisme ceux qui ne tiennent qu'à la forme. Je devrais m'interdire d'éclairer un fond, que n'importe qui aurait pu faire à ma place ; je ne vaux que par la forme de mes ombres. | | | | |
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| hommes | | | Jadis on vivait des sensations fortes, ensuite on se mit à les simuler, aujourd'hui, où le héros et l'histrion disparurent des scènes, et même des rues, on les produit. Mais sans bon frisson ni bon rideau, ces produits affichent un prix, mais ne représentent aucune valeur. | | | | |
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| hommes | | | Ce n'est ni le sous-homme ni le surhomme qui tuera l'homme, mais - les hommes. Et non pas à cause de leurs folies, mais de la folie de l'homme se rebiffant contre la raison des robots et des moutons. | | | | |
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| hommes | | | Aujourd'hui, l'homme dominateur, l'homme fort, l'homme calculateur, est partout jovial ; et dire qu'autrefois, l'homme fort, le héros, l'homme rêveur, passait surtout pour saturnien. Héraclès fut le premier mélancolique. Les seuls suicidaires louables ne suivaient que la mélancolie, puisqu'il est bête de « mourir, sans que personne ne te tue, et sans que d'autres mains que celles de la mélancolie t'achèvent » - Cervantès - « morir, sin que nadie le mate, sin otras manos que le acaben que las de la melancolía ». | | | | |
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| hommes | | | Il ne faut pas compter vivre dans les siècles à venir ; vivre sans compter, dans la réversibilité du sentiment et de l'espérance intemporels. Plus qu'un coup d'œil au passé, c'est un coup de pied à l'avenir, qui rendra vivant et noble ton élan présent, ce coup de maître. Pendant des siècles on nourrissait l'illusion, que la maîtrise du passé aiderait à mieux bâtir un futur organique ; aujourd'hui on sait, que l'avenir appartient à ceux qui ont tout oublié, aux hommes du seul présent mécanique. | | | | |
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| hommes | | | L'évolution des esprits a une force d'inertie, portant beaucoup plus loin que l'évolution des lettres. C'est pourquoi, lorsque je vois les lettres modernes, qui auraient dû s'inspirer du pourquoi des styles, patauger dans le qui primitif et dans le quoi commun, et les esprits, obsédés par le seul angle mécanique, oublier le courant organique, je me dis, que, aujourd'hui, c'est l'esprit qui tue, et c'est la lettre qui, bientôt peut-être, vivifiera. | | | | |
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| hommes | | | Le poète a le monde entier pour berceau, le héros l'a pour tombeau ; on rêve des commencements, on se bat pour les finalités ; séparées, ces activités élèvent, fusionnées, elles abaissent. | | | | |
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| hommes | | | Je disculpe la machine extérieure : elle fit tout, pour éloigner l'homme du bœuf, du vautour et de l'âne ; ce n'est pas sa faute, si l'homme laissa tourner en lui la machine intérieure, le robot, imitant le mouton. « La machine a tué l'Homme, l'Homme s'est fait machine, il fonctionne et ne vit plus »*** - Gandhi. | | | | |
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| hommes | | | Deux formes merveilleuses sont accessibles à l'homme : sa forme propre (et étant plutôt le fond même), largement commune à l'espèce et servant à remplir le vase divin, et la forme de sa création, où sa singularité et son talent s'occupent du vase même. « Je ne t'ai fait ni céleste ni terrestre, ni mortel ni immortel, afin que, souverain de toi-même, tu achèves ta propre forme librement, à la façon d'un peintre ou d'un sculpteur »** - Pic de la Mirandole - « Nec te celestem neque terrenum, neque mortalem neque immortalem fecimus, ut tui ipsius quasi arbitrarius honorariusque plastes et fictor, in quam malueris tute formam effingas ». | | | | |
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| hommes | | | N'importe qui est capable, aujourd'hui, de problématiser la vie, sans parler des amples solutions qu'on y apporte ; ce qui devint, en revanche, rare est de continuer à y déceler le mystère ; ils s'en font une gloire et proclament, orgueilleux et naïfs, la mort de Dieu, tandis qu'elle n'est que le constat d'épuisement de l'imagination religieuse ou de mort de l'immortalité : toute recherche de Dieu, historique ou métaphysique, devint algorithmique, charlatanesque ou idolâtre ; nous étant détournés du rêve, nous restons seuls face à la seule réalité. | | | | |
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| hommes | | | Sans bûcher, de temps en temps, la bibliothèque devient aussi ennuyeuse ou pernicieuse que le diplôme sans livres. Surtout, s'il n'y a aucun autre moyen d'inviter l'homme à chercher sa propre beauté ou, au moins, la vérité des autres. On brûlait déjà des bibliothèques, à cause d'un seul Livre, contenant toutes leurs valeurs. Je me méfie des valeurs, qu'on transvase ; elles devraient naître et mourir entre les mêmes couvertures. | | | | |
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| hommes | | | L'âme et l'esprit sont deux fonctions d'un même organe, qui tantôt vibre et tantôt calcule. À l'évocation des choses qui n'existent pas, mais réclament une forme, ou au défi des choses raisonnables, qu'il s'agit de maîtriser. Avec la mort des poètes, la première fonction humaine devint presque atavique. Le sobre Socrate l'avait prévu : « Le poète donne une mauvaise orientation à l'âme, en flattant ce qu'il y a en elle de déraisonnable » - désormais les orientations et les trajectoires se calculent, mais ne se chantent plus, dans l'organe unidimensionnel. Une mise en prose, si semblable à une mise en bière. | | | | |
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| hommes | | | Les adultes ne rêvent plus à redevenir enfants ; les enfants ne rêvent qu'à devenir adultes - heureux dans la longue platitude de leurs résolutions. Jadis, les enfants ignoraient le monde adulte, et les adultes mouraient enfants - malheureux dans leur bref mystère. | | | | |
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| hommes | | | Tous rêvent du legor, legar - on me lit, on me lira ; mais je me trompai avec le non legor, non legar ; les pires subissant le legor, non legar (ce que redoutent aussi les humbles : « Après ma mort, je serai lu pendant sept ans et ensuite - oublié » - Tchékhov - « После смерти меня будут читать семь лет, а потом забудут ») ; les meilleurs s'illusionnant sur le non legor, legar ; « je travaille pour celui qui viendra après » - Valéry. Le plus bête est Proust : « Le monde entier me lira ». | | | | |
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| hommes | | | Et la poésie et la philosophie se réduisent à la musique ; avoir vécu en sage, c'est donc le souci permanent de ton oreille et de ta voix, et l'humble reconnaissance, que : « l'espace entre la vie et la mort n'est rempli que par la musique » - Rostropovitch - « между жизнью и смертью нет ничего, кроме музыки ». | | | | |
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| hommes | | | Il arrive, que ce qui ne mérite pas un mot, gagne à être mis en notes. Mais la misère d'aujourd'hui fait que ce qui vaut d'être chanté, n'est même pas dit. Mais chanter ce qu'on n'arrive pas à dire, c'est suivre la sage allusion de Wittgenstein. Ne pas développer des accords heureux, c'est pratiquer le chant du cygne, ignoré des hommes : « Les cygnes chantent avant de mourir ; ah, si certains hommes mouraient avant de chanter ! » - Coleridge - « Swans sing before they die, should certain persons die before they sing ». | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la hauteur de l'art et la profondeur de la philosophie se projetaient sur les étoiles, ce qui enthousiasmait nos yeux et nos regards et faisait honte à nos bras. Depuis que ces projections se font exclusivement sur la platitude de notre existence terrestre, règne la raison technico-scientifique. La disparition de la honte a pour conséquence l'inutilité de toute consolation. Le sobre calcul remplit les regards et les vide de leurs vertiges d'antan. Au lieu de Dieu, on aurait dû pleurer l'art et la philosophie. | | | | |
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| hommes | | | La Paix d'âme remplaça et la Haine et l'Amitié, dans lesquelles Empédocle voyait les commencements des mondes ; le monde fonctionne sans accroc, bien que la vie s'en aille. | | | | |
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| hommes | | | L'Histoire est scandée par la part que les hommes accordent aux règnes de la raison ou/et du rêve. L'Antiquité ne vit que de la raison ; la Renaissance réveilla le rêve ; les Lumières atteignent l'équilibre entre les deux ; le romantisme crut pouvoir annoncer le triomphe du rêve ; la modernité, c'est un retour à la raison, sans la noblesse antique, sans l'élan de la Renaissance, sans l'élégance des Lumières, - le glas d'un romantisme étranglé. | | | | |
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| hommes | | | Il est à la mode, aujourd'hui, de dénigrer les progressistes ; pourtant, dans les valeurs, que les dénigreurs eux-mêmes apprécient le plus - la liberté, la productivité, les droits de l'homme -, le progrès est évident, malgré quelques horribles ratés. En revanche, ils ne voient pas la chute la plus abominable, qui caractérise notre époque – la mort de la poésie, suite à l'extinction des âmes. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes abandonnèrent la quête de Gilgamesh et se résignèrent à leur sort terrestre et mortel, où l'on les achève comme moutons ou les repeint comme robots. | | | | |
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| hommes | | | On cogite beaucoup, de nos jours, sur le futur robot, muni, par nos soins, d'une âme. Jadis, on se croyait déjà un robot : « L'âme humaine est une espèce d'automate spirituel » - Leibniz. Avec de telles autorités, l'homme robotisé peut ne plus pleurer son âme atavique. | | | | |
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| hommes | | | Comment la vie et l'art formatent le présent ? - la vie s'occupe de l'intensité des événements, et l'art apporte les couleurs du passé et la musique de l'avenir. C'est la mort de l'art qui laisse la vie – seul juge de l'existence. Les faits profanent les ferveurs et les rêves. | | | | |
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| hommes | | | Ceux qui, depuis la Révolution française, dominaient la culture européenne se définissent en fonction de leurs manques : faute de moyens – les progressistes, vide des fins – les absurdistes, béance des commencements – les présentistes. Les premiers visaient les horizons collectifs, les deuxièmes – les profondeurs personnelles, les troisièmes – la platitude sous leurs pieds. Tous – aigris, respirant l’air du temps et s’en inspirant, et, tout compte fait, - enfants de la nature. L’homme de culture se tourne vers les grands hommes, tous morts, tous au passé, tous familiers des mêmes firmaments détachés du temps. Son talent le dote de moyens, son intelligence lui souffle les buts, sa noblesse lui dicte les commencements. Et c’est la noblesse qui fait le plus défaut, aujourd’hui. | | | | |
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| hommes | | | Ce n’est plus le paradigme de théâtre mais celui de Bourse qui conviendrait le mieux, pour situer la scène du monde. Ce fut le spectacle de déraison qui provoquait jadis la révolte des hommes ; aujourd’hui, ce qui réveille la mienne, c’est l'application mécanique d’une raison calculatrice. Trop de raison, trop de sens, trop de normes, au détriment d’un rêve agonisant. | | | | |
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| hommes | | | La vie moderne se réduit aux enchaînements routiniers, mécaniques, où l’essor ne trouve plus de place ; et l’essor est synonyme de commencement, aussi bien dans l’art que dans le rêve, et, pour l’intelligence chinoise, est le fondement même d’une vie de sage. La sagesse serait-elle en train de rejoindre l’art et le rêve dans leur convoi funèbre ? | | | | |
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| hommes | | | Dieu n’est intéressant que par ce qu’Il imagina au Commencement ; s’Il est mort, l’homme-créateur devrait se vouer aux commencements humains ; la matière et l’esprit étant déjà suffisamment dessinés par Dieu, il nous restent le cœur et l’âme, le Bien et la Beauté. Si l’on n’est pas créateur, on peut se lamenter : « Les dieux, les démons, les génies étant morts, le monde se laissa submerger par des commencements » - Chestov - « Боги и демоны и гении умерли — мир заселился началами » - j’avoue n’apercevoir aucun déluge, c’est la sécheresse qui nous inonde. | | | | |
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| hommes | | | Sur la terre complice d’Antée découvrir le feu rebelle de Prométhée, pour s’élever dans l’air grisant d’Icare, sombrer dans l’eau moqueuse de Noé, rendre riche en résurrections la terre noire de Thanatos – l’éternel retour héraclitéen. | | | | |
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| hommes | | | Le progrès irrémédiable des hommes consiste en pénétration, dans leur vie, pénétration de plus en plus profonde des gestes mécaniques, des habitudes, en économie, en réflexions, en sentiments. La mort de la poésie accélère cette funeste procession. « Poète est celui-là qui rompt pour nous l’accoutumance » - Saint-John Perse. | | | | |
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| hommes | | | Depuis trois mille ans, l’art, c’est-à-dire les mythes, les styles, les tempéraments, marquait tous les siècles par ses rêves d’au-delà individualistes, au milieu des horreurs, des folies, des perfidies bien réelles. Aujourd’hui, au milieu de l’honnêteté, de la pruderie, de la tolérance, tous les poètes, philosophes, romanciers m’enquiquinent avec le fait divers ou le jargon clanique, qui animent leurs bavardages anonymes et interchangeables. Aucun nom digne à mettre sur l’épitaphe : je vécus au siècle de …. | | | | |
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| hommes | | | Le terme de destin a peut-être un sens pour ceux qui créent leurs propres commencements et y voient même une finalité ; ce retour éternel s’appellerait fatalité. Mais dans le monde moutonnier, « plus de disparition fatale, mais une dispersion fractale »** - J.Baudrillard. | | | | |
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| hommes | | | Une fois proclamé mort, Dieu a d’innombrables échappatoires, pour ressusciter, ce qui n’est pas le cas de l’art, dont la mort paraît être définitive et constitue le côté le plus original de notre époque. Le constat clinique se confirme par ce symptôme infaillible – les voix des derniers artistes devinrent inaudibles, dans le brouhaha des chœurs mécaniques. | | | | |
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| hommes | | | Les surréalistes cherchèrent à réconcilier et à fusionner le rêve avec la réalité. En effet, sans le rêve, toute réalité n'est que sous-réalité. On comprend, que ce n'est pas un sous-rêve, en définitive, qui survécut à la mort du rêve et au triomphe de la réalité. | | | | |
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| hommes | | | Parmi les défaites de l'homme, la perte la plus fatale est celle de sa divinité (que d'autres appelèrent mort de Dieu). Tant que le prêtre, clérical ou laïc, s'adressait aux fantômes invisibles, le paroissien pouvait se persuader de leur présence virtuelle ; mais depuis qu'il ne harangue que le contribuable, aucun voile, aucun écran ne reflètent plus aucun mystère - une sobre réalité a tout envahi. | | | | |
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| hommes | | | Aujourd'hui, pour abattre une idole, ils s'en prennent à ses pieds, un croc-en-jambe étant un outil admis de déboulonnage. Jadis, il fallait viser plus haut - la bouche (Socrate ou Lucrèce), la main (Cléopâtre), la poitrine (Cicéron ou Caton), le poignet (Sénèque ou Pétrone), le cou (Boèce) - et le tranchant métaphorique de l'outil était moins conventionnel : la cigüe, le serpent, le glaive, le poignard, le garrot. | | | | |
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| hommes | | | L'art a définitivement renoncé à son statut sacré et s'est soumis à la loi profane. L'économie tout-puissante profana les couleurs, mélodies et pensées ; le performant évinça le compétent ; le visuel se moqua de l'invisible ; le verdict statistique se substitua aux jurys artistiques ; la rue remplaça la scène. Mais, moyennant ces greffes, prothèses et outillages, la survie est assurée, même si l'identité du personnage le place désormais dans la famille des artisans, robots ou domestiques. Et qui parle de résurrection ou d'insurrection ne songe ni aux croix ni aux barricades, mais aux investisseurs audacieux. | | | | |
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| hommes | | | G.Steiner, parmi les vivants, fut le plus grand des érudits, le plus intelligent des critiques, le plus raffiné des hommes de goût - il vient de mourir à Cambridge. En Angleterre, cet événement ne figure pas parmi les cent les plus importants, tandis que toute la France en fait un deuil national. Décidément, ces Anglais ne sont ni hommes de nature ni hommes de culture, mais hommes de moisissure. | | | | |
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| hommes | | | Dans leurs prédictions de l’avenir, les experts ou les charlatans, les obtus ou les visionnaires, les garagistes ou les poètes sont au même degré d’impuissance et d’irresponsabilité (à part, peut-être, la certitude de l’extinction finale des astres). La connaissance du passé permet de créer des hiérarchies des hommes, des valeurs, des espérances. Mais rester en tête-à-tête avec le seul présent, c’est être mouton ou robot. | | | | |
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| hommes | | | Rilke oppose la destinée de l’artiste à celle de l’homme et croit que l’un d’eux dépérira et s’éteindra (verarmt und stirbt aus). Rilke pensait que ce serait celui-ci ; m’est avis que c’est celui-là ! | | | | |
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| hommes | | | Aujourd’hui, le monde est plein de Brutus qui, au nom d’une Loi écrite (par l’esprit), s’allient avec l’assassin (Pompée) de leur père (où est le cœur ?) et, l’âme éteinte, assassinent leur père adoptif (César). | | | | |
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| hommes | | | Le sot : la vie est une triste réalité ; le sage : la vie fut un rêve, joyeux et miraculeux. La consolation du premier – la haine de la vie, la haine des autres ; la consolation du second – le réveil des échos, des ombres, des représentations de ce qui ne fut jamais compris. | | | | |
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| hommes | | | En juin 1941, on publiait enfin, à Paris, les Cahiers de Montesquieu ; sur l’emballage d’un filet mignon, je lis la date de création de l’entreprise – 1941 ! Sartre tuait l’ennui, en rédigeant son Être et Néant, pour l’envoyer chez l’éditeur en 1943. Cocteau préparait ses conférences en Allemagne. Au même moment, des millions d’hommes, étaient réduits à l'état d’animaux, crevant de faim, brûlés vifs dans des camps de concentration allemands, où mûrissaient des projets de chambres à gaz. D’autres encore, dans les tranchées du front de l’Est, étaient déchiquetés par les obus, achevés à la baïonnette. | | | | |
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| hommes | | | Les cœurs désapprirent à aimer et à pleurer, ils ne se brisent plus, ils se bronzent ; avec les âmes, c’est encore plus anonyme et anodin : « La perte de l’âme est indolore »** - G.Thibon. | | | | |
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| hommes | | | Il n’y a aucune éternité, ni avant notre vie ni après ; quelques dizaines de milliards d’années, tout au plus, en-deça et au-delà. Ne touche à l’éternité que la vie elle-même - par le Bien énigmatique, par le Beau mystique, par le Vrai magnifique. | | | | |
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| hommes | | | La vie, même la plus misérable n’est jamais vide - de mots, de sons, d’images ; l’idée de la mort est pleine d’images horribles, de sons lugubres, de mots funèbres. | | | | |
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| hommes | | | Quand, chez Dostoïevsky, on charcute une vieille, égorge son propre père ou se pend par caprice, ce sont des actes, qui ne devraient jamais aller au-delà d’un article d’un chroniqueur provincial, énumérant des faits divers d’un village. Mais on en fit des illustrations savantes d’une napoléonomanie, de la mort de Dieu ou des pulsions psychanalytiques. L’auteur y est aussi ubuesque que ses commentateurs - charlatanesques. | | | | |
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| hommes | | | Les sceptiques ou les pusillanimes geignent sur les commencements (le monde raté) ou sur les fins (la mort). Le cas est incurable, lorsque ces deux états d’esprit cohabitent chez un même personnage. On se débarrasse rarement de la seconde calamité, mais la première offre une échappatoire – pour ta création ou tes rêves, invente tes propres commencements, hors le temps, hors les soucis terrestres, commencements tournés vers les limites célestes. Et la fidélité à cet état d’âme constitue l’essence de toute grande consolation. | | | | |
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| hommes | | | Jadis l’Europe avait une âme ; c’est l’agonie de cette Europe-là que je pleure. L’Europe de l’esprit, c’est-à-dire du savoir et de l’intelligence, se porte bien, malgré quelques jérémiades des intellectuels du siècle dernier. | | | | |
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| hommes | | | L’unité française se créa grâce, en grande partie, à l’ethnocide (occitan, provençal, breton, lorrain, alsacien, corse), mais le résultat est admirable ; à la longue, la culture divine justifie l’injustice humaine. | | | | |
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| hommes | | | Tu dois admettre, à l’avance, que l’humanité, sous quelque forme qu’elle se présente - société, horde ou foule – est capable de toutes les horreurs, dont nous abreuve suffisamment l’Histoire. Donc, toute déception, face aux hommes, déception suivie d’indignations, de mépris, de suicides ou de haines, cette déception est une ignorance et une sottise des esprits faibles ou potentiellement grégaires. | | | | |
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| hommes | | | Manine, l’un de mes maîtres de la chaire d’algèbre à Moscou (et où brillait Chafarévitch), vient de mourir. Plus que de la géométrie algébrique, j’avais parlé avec lui de Rilke (que nous traduisions tous les deux), de O.Spengler ou de W.Schubart. Nous partagions aussi l’intérêt pour les langues. Sa vision de la mathématique comme d’une métaphore du réel était très profonde et belle. Il me fascinait avec l’image de l’homme naissant de lumière (l’ange) et non pas de matière (la bête), dans un Univers sans masse, juste après le Big-Bang. Et j’appris récemment, qu’il était l’un des premiers (avec R.Feynman, dont je connus bien la sœur) à suggérer l’idée du calcul quantique. | | | | |
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| hommes | | | Pendant trois mille ans, l’humanité produisait des mythes, grâce aux tribus de héros ou de poètes ; l’héroïsme et la poésie s’éteignirent, depuis plus d’un demi-siècle ; la transaction de ce jour prit la place du mythe éternel. | | | | |
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| hommes | | | Ces temps derniers, on vit se former deux coalitions : le colérique optimiste se pactisa avec le flegmatique présentiste, et le mélancolique pessimiste – avec le sanguin émotif. L’émotion et la mélancolie, en pleine agonie, laissent, aujourd’hui, la scène aux seuls indignés du présent. | | | | |
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| hommes | | | Quelques malaises, sans danger, de la nature poussent des millions d’Européens dans les rangs d’écologistes ; l’agonie de la culture, en revanche, passe inaperçue et ne préoccupe que quelques solitaires, devenus marginaux, hors toute association de bien-pensance. | | | | |
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| ironie | | | Les quatre éléments sont de beaux symboles des commencements ; quant à la fin, hélas, elle est unique et n'est que trop connue : quelques atomes - de feu, de terre, d'eau, d'air - dispersés dans un vide aux étoiles éteintes. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie de l'arbre : même le plus consommé symbole de la création pâtit de la proximité d'un chien. Il peut se consoler - sa rivale, la montagne, a ses nuages : « L'ironie sentimentale : un chien hurlant à la lune, tout en pissant sur une tombe » - K.Kraus - « Sentimentale Ironie ist ein Hund, der den Mond anbellt, dieweil er auf Gräber pißt ». Il arrive même aux bons cerveaux de s'exprimer par vessies interposées : Sartre sur la tombe de Chateaubriand ; où peut-on lire encore ces pathétiques suppliques, gravées sur les tombes antiques : « Sacer est locus ; extra meiite » ? Par temps de déluges ou naufrages, il est plus urgent de lâcher des colombes que de cracher sur des tombes… | | | | |
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| ironie | | | La poésie introduit la règle ludique dans le concours de couleurs de l'imagination ; l'ironie est un arbitre, qui met à égalité le vainqueur et le vaincu, avant qu'ils ne rejoignent la grisaille de la vie, où le jeu est minable. L'ironie et le jeu devraient surtout soigner leur premier enfant étymologique - l'il-lusion, l'art de capitulations devant le réel. La philosophie, en nous apprenant, lourdement, à mourir ou à vivre, néglige de nous apprendre à jouer, légèrement. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie de la critique littéraire : le bourreau assurant la longévité des œuvres décapitées. | | | | |
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| ironie | | | Tout mot théâtral - et c'est le seul à survivre aux représentations de la vie - doit faire sentir, que lui aussi quittera la scène. | | | | |
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| ironie | | | Ni le courage ni la sagesse n'aident à mépriser la mort ; l'ennui d'une vie bâclée suffit à ceux qui vécurent en robots et se découvrent hommes ; même les testaments se rédigent aujourd'hui dans le style des cahiers des charges. Leur corps, d'un coup, n'est plus une salle-machines, mais une ruine, sur les murailles de laquelle rôde la reddition ; s'y ennuyer, c'est y vivre d'ouvertures stériles, sans exil ami ni siège ennemi. | | | | |
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| ironie | | | La médiologie concerne le savoir, qui, lui, se transmet et s'hérite, mais non la sagesse. Celle-ci, normalement constituée, meurt en croix, quand ce n'est en couches ou au fond d'un puits. Mais, contrairement à l'ignorance, elle encourage les visites de ses cimetières, où se côtoient fantômes et ressuscités. | | | | |
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| ironie | | | De l'incapacité d'avancer naît souvent le chant gratuit des horizons ; de l'incapacité de trouver du charme dans la simplicité - le lourd plongeon dans des profondeurs ; de l'incapacité de se tenir debout - l'appel suicidaire de la hauteur. | | | | |
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| ironie | | | C'est bien rendre le fond de l'existence que de proclamer : Vivons heureux en attendant la mort ! (P.Desproges) - ou, même mieux, car tourné vers le passé : par-dessus les tombeaux, en avant ! Un sacerdoce, une fortune ou une écriture n'agissent que sur la forme. | | | | |
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| ironie | | | Les adjectifs, par leur droiture, sapent souvent les progrès de l'écriture ironique ; ceux que j'aimerais dénicher seraient de la famille de sacré (sacer), comportant son propre sacrilège, car nous renvoyant soit à saint soit à exécrable, auguste ou exclu, soit pour être divinisé soit pour être occis. | | | | |
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| ironie | | | Goethe est mort de jeunesse, à 83 printemps ; Pascal est mort de vieillesse – à 39. | | | | |
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| ironie | | | Dis-moi dans quel état tu te laisses aller - l'ivresse ? la lucidité ? le désespoir ? - je te dirai ce que valent tes productions. L'ironie paraît être l'état rêvé des meilleurs. Une soif entretenue, une ivresse appelée de ses vœux - le contraire d'Aristote : « Nous devons quitter la vie comme un banquet - ni assoiffés ni ivres ». | | | | |
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| ironie | | | Je regrette, que l'habit ne fasse plus le moine. Souvenez-vous du premier objet, que les contemporains de Socrate ou de Jésus se disputèrent à la mort de ceux-ci ? - c'était leur chlamyde. Leurs verbes, en revanche, ne sont que des résurrections collatérales. | | | | |
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| ironie | | | Regarder la mort ne sert qu'à provoquer une traîtrise hystérique de ta plume. Pour sa maîtrise ironique, il suffit de regarder le cimetière. | | | | |
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| ironie | | | Les grands vivent en amateurs et meurent en maîtres ; les sots sont de plus en plus professionnels dans la vie, ce qui rend leur trépas d'autant plus amateur et grégaire. | | | | |
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| ironie | | | Je dois être prêt à voir tous les hauts faits - du sacrifice au suicide - s'écrire en termes d'une hygiène de vie. Le Vrai, le Bien, le Beau et l'Amour - traîner, squelettiquement, dans les structures de l'Intersubjectivité. | | | | |
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| ironie | | | Un village à conseiller à ceux qui veulent en finir avec la vie : Saint-Gilles-Croix-de-Vie, en Vendée. Tsvétaeva faillit s'y suicider, ce que réussit, au même endroit, 70 ans plus tard, la compagne de Cioran. Le hiéroglyphe égyptien, avec une croix de vie, signifie - vie… | | | | |
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| ironie | | | Mes ruines ne sont jamais vides : ou bien c'est le principe qui ruina le sentiment ou bien c'est le sentiment qui ruina le principe. Le survivant s'occupe des funérailles du sauvage ou du barbare (« le sauvage méprise l'art, le barbare déshonore la nature » - Schiller - « der Wilde verachtet die Kunst, der Barbar entehrt die Natur »). | | | | |
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| ironie | | | L'origine musico-patibulaire de la corde tendue de mon arc de mascarade : l'effroyable facilité qu'a l'imagination, pour trouver, à tout instant, d'excellentes raisons soit à chercher une corde, pour me pendre, soit à gratter les cordes de ma lyre, pour chanter ma félicité. | | | | |
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| ironie | | | De l'abus de négation de la négation : Nietzsche n'a ni l'ironie ni la gaieté, mais il proclame partir de l'ironie (le mot, en tout cas, signifiant, à l'origine, requête), voit sa négation dans le sérieux, nie celui-ci, pour tomber sur la gaieté, dont il croît inonder le public incrédule. « On ne peut guère rester sérieusement avec soi-même ; c'est parce qu'on est frivole qu'on ne se pend pas » - Voltaire. | | | | |
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| ironie | | | Le livre ne doit être ni confession ni plaidoirie ni réquisitoire, mais aveux convaincants, pour qu'on y sente le passage par un banc des accusés et une torture, avec un bûcher au bout et une instruction pour l'usage de cendres. | | | | |
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| ironie | | | Sans l'ironie, l'esprit n'a ni grimaces ni sourires ; il devient masque posthume ; veux-tu encore qu'on devine ton visage ? | | | | |
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| ironie | | | Chose, objet, substance, essence, existence, étant, être, l'Un, Dieu - quand je réussis à les traiter, tous, comme des objets, je peux proclamer la mort de Dieu comme l'aboutissement de l'éternel retour du Même, étalé en mille facettes : « Dans l'infini - l'éternel retour du même ; au ciel, le multiple devient l'Un, le système » - Goethe - « Wenn im Unendlichen dasselbe sich wiederholend ewig fließt, das tausendfältige Gewölbe sich kräftig ineinander schließt ». Semper alternum des commencements extérieurs n'est possible que grâce à semper idem des naissances intérieures. | | | | |
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| ironie | | | Lorsque, en cherchant la paille dans l'œil de mon prochain, j'entends que, n'étant pas autochtone de souche, je devrais chercher la poutre dans mon propre œil, je m'insurge contre ces deux ruines de l'arbre, dont je n'assume l'avenir que sous forme des cendres. Mourir, ni par le temps ni par la main des hommes, mais d'une fusion-unification entre l'air des mots, le feu de l'âme et cette terre française, qui me met près de ses meilleures fontaines, dont l'eau me reste intouchable. | | | | |
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| ironie | | | Ceux qui affrontent la mort, sourire aux yeux, furent connus d'avoir affronté la vie, grimace aux lèvres. | | | | |
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| ironie | | | En dessinant sa vie non en lignes droites, mais en pointillé, on reste dans les avant-derniers pressentiments et évite la pénible idée du sentiment dernier : « La mort trace la dernière ligne des choses » - Horace - « Mors ultima linea rerum est ». | | | | |
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| ironie | | | L'oubli de l'être est une paraphrase de la mort de Dieu, et pour ces deux carences, les remèdes respectifs, le souci et l'intensité, sont des synonymes. Curieusement, même leur demeure serait la même - le langage ! Mais tous les deux ne sont peut-être que l'incapacité d'y lire un retour éternel du Même. | | | | |
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| ironie | | | Où la part de vérité est plus désirable que la vérité entière ? - dans une poésie, dans un décolleté, dans un diagnostic létal. | | | | |
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| ironie | | | La superstition anti-poétique : dans une paix d'âme, croire en irréalité de la mort, s'accrocher, par l'action, au réel de la vie ; la foi poétique : trembler, dans son esprit, devant la réalité de la mort, vibrer, dans son âme, pour l'irréel de la vie, c'est à dire pour son rêve. | | | | |
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| ironie | | | Pour un béat optimiste, la vie est une solution et guère un problème. Comme, pour le vrai pessimiste, la mort n'est pas un mystère, mais un problème. « Ne se suicident que les optimistes » - Cioran. Et l'ironie est une capitulation inconditionnelle du pessimisme surarmé de la raison devant l'optimisme désarmé de l'esprit. | | | | |
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| ironie | | | Bâtis des ruines, destinées à la vie. On se méprendra sur ses habitants, qui ne peuvent être que fantomatiques. C'est la bêtise humaine qui voit dans tout fantôme - un mort. | | | | |
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| ironie | | | Mes ruines sont un compromis entre une église et un tombeau, où s'entremêlent l'ouvert du ciel et le fermé de la terre, le dehors des appelés et le dedans des élus, la verticalité des voûtes et l'horizontalité des racines, le ver du doute et le ver certain. | | | | |
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| ironie | | | Les ruines ne sont plus une détérioration du château, mais une amélioration de l'étable ou du centre de calcul, auxquels se réduit l'habitat moderne. Les ruines affichent un lien fondamental avec le passé, en se faisant observatoire des astres, et sachant que, comme eux, elles sont vouées à l'extinction ; mais, au lieu d'émettre de la vaine lumière, elles inondent le ciel - des ombres discrètes. | | | | |
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| ironie | | | Les livres de philosophie moderne aident à rédiger des thèses de doctorat et non des testaments. | | | | |
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| ironie | | | Depuis que les sages nous font peur avec leurs vérités mortelles, dont personne n'est jamais mort, mais dont la grimace continue à faire jaser, « les femmes fuient les sages comme des animaux venimeux » - Érasme - « puellae sapientem haud secus ac scorpium horrent fugiunt ». Quand la femme s'en laisse contaminer, elle acquiert la capacité de poser tant de problèmes, tout en perdant celle d'exposer des mystères : « La femme n'est intelligente qu'au détriment de son mystère »*** - Claudel. | | | | |
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| ironie | | | Je me sens plus près des fabricants de lunettes que des analystes d'yeux ou des synthétiseurs de la nature. Ad instrumentem, le contraire de ad hoc, et plutôt que ad hominem ou ad rem, qui, après de fugitifs ad laudem et ad libitum, n'aboutissent que trop souvent à ad nauseam, quand ce n'est ad digitum, juste avant d'être envoyé ad patres. Le goût est dans le choix des choses (ab ovo), l'intelligence - dans les outils (ab actu), la hauteur - dans la part de l'homme (ad oculos), quand ce n'est de la femme - ad foeminam. | | | | |
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| ironie | | | Tant de salive perdue, pour dénoncer la mutation de la scène publique en foire ; aujourd'hui, cette scène se reporta dans des salles-machines, sans bigarrures des chalands, sans le tintamarre des marchands – un silence de mort des transactions entre les machines vivantes, calculées par de vraies machines. | | | | |
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| ironie | | | La pureté, la traversée filtrante des quatre éléments : je succombe aux bacilles de l'eau, m'entache de la suie du feu, me contamine du virus de l'air et finis par me donner au ver de la terre. | | | | |
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| ironie | | | La vie commence avec l’eau de notre semence, continue avec le feu de nos rêves et avec la terre de nos actions, se termine avec l’air de notre dernier soupir. | | | | |
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| ironie | | | Les couronnes, les guirlandes, les rondes expliquent le comment, le quand et le où des fêtes ou des deuils communs ; la fleur sans pourquoi, l’étincelle sans durée et l’étoile sans lieux sont le lot des béatitudes ou des nostalgies solitaires. Les finalités qui ancrent ou les contraintes qui élèvent. | | | | |
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| ironie | | | Que ce serait beau, si le dernier cri, dans le goût ou dans la pensée, s’inspirait d’un dernier soupir, c’est-à-dire d’un chant du cygne. | | | | |
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| ironie | | | Tant de dithyrambes à la pensée libre, mais je fais le tour des pensées proclamant la liberté, et les compare à celles en proie à l’esclavage passionnel, face à Dieu, à la femme, à la mort, et j’y trouve plus de profondeur, de couleurs, de hauteur et de … liberté. La liberté apriorique est stérile ; seule la liberté finale est fertile. | | | | |
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| ironie | | | Le malade se fiche des résurrections, il ne songe qu’à la guérison. La résurrection est épreuve de l'arbre ; on en peut créer le climat jusque dans un grabat, en glorifiant l'incurable. | | | | |
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| ironie | | | Comme tous les bons arbres, le mien doit être, de temps à autre, élagué. Je reconnais les branches mortes par leurs étiquettes : toujours, partout, jamais, nulle part, tous, nul, personne, aucun… | | | | |
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| ironie | | | Il est absurde de convoquer Dieu, au moment de ta mort, – il y sera manifestement absent (les infirmières ne sont pas, hélas, Ses ambassadrices). Confus, Il est présent, en revanche, à ta naissance, si merveilleuse, mais où toi, tu y est encore absent. | | | | |
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| ironie | | | La méthode cioranique : pondez une phrase, aléatoire et creuse, par exemple : Le plat regard sur nos joies nous maintient en état de spectateurs apaisés. Introduisez-y quelques négations, emphases, angoisses et vous obtiendrez : L’exploration intellectuelle de nos paniques nous transforme en acteurs ahuris. Comment Gallimard pourrait-il résister à ces tours de passe-passe ? Cette méthode infaillible s’applique aussi bien aux contes de fées qu’aux comptes-rendus, pour finir par décorer les murs des chambres funéraires. | | | | |
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| ironie | | | Il faut mépriser, ou, au moins, rester indifférent aux actes qui ne sont dictés que par le corps, en absence d’un accord du cœur, de l’âme ou de l’esprit. Ceux-ci, par exemple, ne formulèrent jamais une plaidoirie valable en faveur du suicide. Il faut laisser ce sujet aux bavardages de salon, de pompes funèbres ou d’écriture apocalyptique. | | | | |
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| ironie | | | Dans une jungle africaine, Hemingway fut gravement brûlé (et conduit, plus tard, au suicide) – la vengeance du Feu, oublié dans le projet d’une trilogie, que l’écrivain devait dédier à la Terre, à la Mer, à l’Air. | | | | |
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| ironie | | | Il est facile de fantasmer sur des signes d’agonie de tout ce qui est vivant ; il est beaucoup plus difficile de vivre des naissances de ce qui vivra dans les âmes, dans les livres, dans les notes. | | | | |
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| ironie | | | Les aubes (les commencements) sont surtout appréciées aux crépuscules (de la vie). | | | | |
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| ironie | | | Le XVI-me siècle, c’est la fête de l’ironie dans la littérature – Cervantès, Shakespeare, Montaigne et même Luther. Le siècle suivant, celui des dramaturges et des philosophes, étouffa cette vitalité ; et le phénomène Voltaire n’est qu’un chant du cygne de l’ironie agonisante. Notre époque vit sous le signe de la gravité, de la lourdeur, de la pédanterie. Rappelons-nous que les chutes de la Grèce et de Rome furent annoncées par leurs derniers ironistes, Lucien et Juvénal. | | | | |
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| ironie | | | L’univers érupta du néant et retournera au néant – et ils continuent leurs incantations sur le salut du monde par un changement de civilisations ! Les seuls sujets, dignes d’être débattus, ce sont - le Valoir d’une âme créatrice, le Vouloir d’un cœur sensible, le Pouvoir d’un esprit étonné, le Devoir d’un corps mortel. Bref, ce qui a son sens premier dans la solitude. | | | | |
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| ironie | | | L’écriture a ses trois fossoyeurs : l’alphabétisation des masses (qui devinrent le seul juge de la valeur d’un livre), l’apparition de nouveaux genres (répondant à la demande des masses), la concurrence de l’image, plus accessible aux masses. « La décadence du livre et sa laideur viennent de sa diffusion dans la multitude »** - A.Suarès. | | | | |
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| ironie | | | Ma nostalgie est tournée vers le dernier instant réel avant l’horreur de mon futur final ; mon espérance surgit d’une résurrection du rêve du passé. | | | | |
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| ironie | | | Je fais mes comptes, en parcourant mes actes, mes lectures et mes écritures, et j’arrive à cette triste conclusion : avec les morts, j’ai vécu plus qu’avec les vivants. Mais les morts qui m’élèvent par leurs paroles me sont plus chers que les vivants qui, par leurs actes, m’entraînent dans leur platitude. | | | | |
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| ironie | | | Non, Cervantès et Shakespeare ne sont pas morts le même jour, le 22/23 avril 1616 ! Le calendrier du premier fut déjà grégorien, et celui du second – encore le julien ! Un décalage de 10 jours ! | | | | |
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| ironie | | | Dans chaque événement, se produisant sur Terre, on peut distinguer une part de l’art et de la science, mais attribuer à l’Histoire des actions un sens théorique ou didactique est une blague, et connaître cette Histoire n’apporte rien à la sagesse ou à l’intelligence. Pour l’Histoire des images, La Guerre de Troie et Guerre et Paix sont plus excitants – et même plus véridiques ! - qu’Hérodote ou J.Michelet. De tous les temps, une expérience séculaire fut jetable, et l’espérance de vie d’une expérience immédiate, d’un algorithme donc, fut brève. La mémoire ne devrait servir qu’à l’entretien de rêves. | | | | |
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| noblesse | | | On s'imagine Nietzsche en surhomme, tandis qu'il est, si nettement, le dernier homme, tel qu'il le décrit lui-même, en train de poser les meilleures des questions : « Qu'est-ce que l'amour ? Qu'est-ce que la création ? Qu'est ce que le désir ? Qu'est-ce que l'étoile ? » - « Was ist Liebe ? Was ist Schöpfung ? Was ist Sehnsucht ? Was ist Stern ? ». Avec ses réponses, le surhomme, succédant au Dieu mort, est aussi peu crédible que son prédécesseur. | | | | |
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| noblesse | | | Parmi nos actes, nos pensées et nos passions, ce qui mérite d'incarner notre soi le meilleur, le soi inconnu, est ce qui se produit, comme si nous étions immortels, ou bien au nom de l'immortalité : « La vie est un combat pour l'immortalité. L'immortalité, c'est la perception et non pas l'idée de la vie »** - Prichvine - « Жизнь — это борьба за бессмертие. Бессмертие не идея, а самочувствие жизни ». | | | | |
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| noblesse | | | Deux seuls expédients pour perdurer : disciples ou musée, le sort du grain qui meurt et de celui qui est laissé en germe. | | | | |
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| noblesse | | | Pour se donner du panache, ils désignent leur adversaire sous des traits sinistres d'ennemi de la vérité et de la justice. Le mien est l'homme paisible suivant la voie du vrai, du juste et même du beau. Au pays du Tendre, ce n'est pas la voirie, mais l'astronomie qui devrait assurer la meilleure communication. Cyrano, assommé par un laquais, tendant son panache à l'étoile et ne voulant d'autre appui que dans des arbres. | | | | |
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| noblesse | | | Toute l'Antiquité est un tribut au troupeau. Même la lanterne de Diogène n'éclaire pas le bon côté de l'épiderme (deux expériences à tenter : obscurcir la lanterne ou ne faire attention qu'à ses ombres agoraphobes) ; elle se moque de l'homme platonicien inexistant, au lieu de dénoncer l'existence, même au fond des tonneaux, des hommes agoraphores. Le culte de la barbe au détriment de l'enfance. La préférence de la pierre à l'arbre, du grenier à la cave. La mort comme événement et non pas état d'âme. Aucune intuition de la prière. Ce qu'il y a de vraiment profond, dans nos âmes d'Européens, nous le devons davantage au Christ qu'à Périclès. Comment s'appelle Athènes sans Jérusalem ? - ou Rome sans Athènes ? - les USA. | | | | |
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| noblesse | | | Pour détacher l'âme du corps, l'un a besoin de quelques notes ou de quelques syllabes, l'autre - du meurtre d'un de ces jumeaux siamois, le troisième - de tirer la prise de courant commun, qui les alimente. | | | | |
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| noblesse | | | Celui qui manie les dates de sa naissance s'accommode bien d'ignorer la date de sa mort. | | | | |
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| noblesse | | | S'attaquer surtout au non-existant : après la naissance du rêve ou la mort de Dieu - chercher à donner vie au regard. | | | | |
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| noblesse | | | La hauteur de l'âme : se moquer des abîmes, ou plutôt n'en reconnaître qu'un seul, la mort. | | | | |
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| noblesse | | | La fuite face à la vie, vers une mort, qui serait un sommeil sans songes - un mauvais apologiste nécro-mantique voit ainsi le divin Socrate bien somnambulique. La noble attitude humaine serait l'immobilité face à la mort biographique, au milieu des songes sans sommeil, que serait devenue la vie thanatographique en veille. Et Freud n'y voit pas la vraie dimension, la hauteur : « Le rêve éveillé s'étend en largeur, mais aussi dans un lointain profond » - « Der Tagtraum erstreckt sich wie in die Breite, so in die tiefe Weite ». | | | | |
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| noblesse | | | Dans l'Éternel Retour je ne vois pas de cycles ; j'y vois, par contre, l'extase hautaine qui, intemporellement, seule épuise l'essence de la chose, qu'aucun mouvement, circulaire, linéaire ou chaotique, aucun approfondissement ni élargissement n'enrichit ni n'éclaire. La chose reste la même, face à toute bougeotte, et ne se résume que dans l'intensité du regard initiatique ; l'intensité non-noble est propre des passions aujourd'hui dominantes : la Bourse, le flirt, la gazette. Mais tenir à la permanence de l'intensité, c'est aussi chercher à mourir debout, contrairement aux autres : « Tout ce qui se perfectionne par progrès périt aussi par progrès »** - Pascal. | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse était possible, puisque l'art, c'est à dire une distance esthétique entre la réalité, la création et l'émotion, était possible. Avec la mort de l'art, c'est à dire avec sa fusion avec la seule chose qui compte aujourd'hui, la réalité, toutes les armoiries nobiliaires peuvent être effacées. | | | | |
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| noblesse | | | Cocteau voit l'arbre croître en profondeur : « Gravez votre nom dans un arbre, qui poussera jusqu'au nadir » - c'est une exclusivité de l'arbre - chacun choisit la dimension, à laquelle s'attache son regard ; ce qu'on ne peut pas dire de la lugubre platitude du marbre. | | | | |
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| noblesse | | | La vie réelle se trouve entre le trop haut et le trop bas, entre l'impossible et le jetable ; pour la voir, je dois regarder devant moi-même, à hauteur d'hommes, et non pas à hauteur d'arbres, où abondent les feuilles mortes ou l'appel des astres ; la vie irréelle est là, imprévisible. Ma vie est la feuille et l'écorce ; ma mort, c'est le fruit. « La base intellectuelle de mon esthétique est la Philosophie de l’Irréalité »** - O.Wilde. | | | | |
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| noblesse | | | L'homme, tel que la Providence l'a conçu, est un Ouvert, c'est à dire il peut tendre vers l'infini inatteignable, sans se quitter. Et cette sublime convergence signifiait la présence divine. Mais l'homme moderne devint un Clos et proclama la mort de Dieu ; tout en lui n'est désormais que fini : « La finitude de l'homme est devenu sa fin »** - Foucault. | | | | |
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| noblesse | | | Plus je cherche, auprès de mes contemporains, le succès de mes meilleures entreprises, plus mesquine sera la démarche de mon esprit et plus humiliante – la chute finale de mon âme. Installe-toi dans les ruines, la seule demeure, où je puisse rester berger du rêve, de l'amour, de la poésie. La force, la reconnaissance, la rigueur sont les valeurs, prônées par ma partie mortelle ; la partie immortelle devrait ne s'occuper que de mon étoile et avoir le courage d'assister à son évanescence et son extinction. Mais ma sinistre époque, en personne de ses professeurs robotisés, proclame, que la seule bonne philosophie consiste à comprendre, qu'une vie de mortel réussie est bien supérieure à une vie d'Immortel ratée. | | | | |
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| noblesse | | | Dans l'arbre se réunissent les quatre éléments : « De la racine de ses origines, l'âme humaine tend, à travers l'humus de l'être, vers son étoile, portant vers la hauteur son obscure source dédiée à Neptune et Vulcain, portant vers la profondeur son but limpide dédié à Apollon, s'étendant en branches tel un arbre »*** - H.Broch - « Des Menschen Seele reicht aus ihren Wurzelabgründen im Humus des Seins zum Sternenrund, aufwärtstragend ihren poseidonisch-vulkanisch finsteren Ursprung, abwärtstragend das Durchsichtige ihres apollinischen Zieles, baumgleich sich verzweigend » - quel magnifique itinéraire - de la terre de ta vie, de l'eau de Neptune, du feu de Vulcain, de l'air d'Apollon - vers l'arbre de ta création ! Ce qui rappelle la quadruple oraison funèbre, que tu dédias à l'agonie de Virgile : à l'eau d'arrivée, au feu de chute, à la terre d'espérance, à l'éther d'enfance. | | | | |
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| noblesse | | | Le perfectionnement de mon savoir ou de mes capacités ne demande aucun effort de ma volonté, il est presque mécanique. Il s'agit non pas de viser un perfectionnement comparatif, mais miser sur le parfait superlatif de mon soi inconnu, qui n'est que la résurrection du Dieu proclamé mort. | | | | |
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| noblesse | | | Les murailles, que j'érige moi-même, sont utiles, pour que mon regard soit plus près du ciel. Viser l'horizon, en les abattant, est une illusion d'optique, dont ne profiteront que mes yeux. J'abandonnerai l'horizon avec la même facilité que l'herbe sous mes pieds, dès que j'aurai compris, que je devins regard. À la pensée sous l'horizon de la mort, je préférerai le regard au-dessus de sa hauteur. Le beau s'offre partout à l'âme ; l'idée du beau n'est accessible qu'au regard : « Ô mon âme, au plus haut ciel guidée ! Tu y pourras reconnaître l'Idée de la beauté » - Du Bellay. | | | | |
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| noblesse | | | Il faut rester à égale distance rationnelle entre la palpitation et le mot (la note, la couleur, le marbre). L'attrait du mot égalisant l'élan du cœur, dans un bel équilibre. Mais il existent des distances irrationnelles, évaluées par l'âme : « Le poète est plus près de la mort que de la philosophie, plus près de la douleur que de l'intelligence, plus près du sang que de l'encre » - Lorca - « Un poeta - más cerca de la muerte que de la filosofía ; más cerca del dolor que de la inteligencia ; más cerca de la sangre que de la tinta ». Mais tu connais mieux que moi la mécanique des leviers : le cœur pesant plus que la métaphore, le point d'appui ne doit pas être au milieu. | | | | |
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| noblesse | | | Ils vivent de plus en plus de ce qui calcule et bavarde ; or l'âme n'émet que de la musique, elle n'a pas non plus un langage à elle, elle est un silence évocateur. Et c'est ainsi que les hommes sourds à la musique concluent, que, lorsque nous vivons, nos âmes sont mortes et ensevelies en nous. Compter sur leur résurrection est encore plus bête. N'empêche que leurs voix s'entendent mieux dans des ruines ou cimetières, que j'entretiens seul, que dans des édifices ou autels que j'érige avec les autres. | | | | |
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| noblesse | | | Tout ce qui, même partiellement, se raccroche au réel est voué à être englouti, sans retour, par le temps ; l'éternel retour dans l'espace de la création n'est promis qu'au rêve, dont la hauteur le sépare et protège du réel. | | | | |
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| noblesse | | | Je devins vieux à l'âge de quinze ans ; je ne crus plus en la noblesse capable de triompher de la vulgarité. Toute la suite me donna raison ; je porte, intacte, ma démobilisation au fond de mes rides intempestives. Les aurores du soir me parurent plus nobles que les crépuscules du matin (Baudelaire). Je tenterai de mourir jeune à quatre-vingts ans (R.Char). | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse n'a pas besoin de négations, pour se réveiller ; un nouvel et monumental acquiescement y est plus propice. « Tout ce qui est noble a l'air de dormir, avant d'être défié par une contradiction » - Goethe - « Alles Edle scheint zu schlafen, bis es durch Widerspruch herausgefordert wird ». La noblesse a le courage ou la sagesse de ne pas abandonner la position couchée, dans laquelle non seulement on rêve, mais aussi accueille l'amour et la mort. | | | | |
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| noblesse | | | L'objet gagne en dramatisme et en profondeur, dès qu'on le dévisage, comme si c'était pour la dernière fois. « On ne parle bien que de ce qui est en train de disparaître » - Baudrillard. Ce n'est pas la chose, mais le regard, qui serait évanescent et mourant. « Jouez une œuvre comme si c'était la dernière fois dans votre vie » - Rachmaninov - « Делайте, как будто вы делаете это в последний раз в своей жизни ». | | | | |
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| noblesse | | | Si je vis un commencement, nihiliste (ex nihilo) et beau (maxima de males verbisque), comme une fin, je fais frôler la vie par la mort, la beauté – par l'horreur, et je comprends, que c'est propre à tout art. « Quiconque a eu plusieurs naissances est décédé autant de fois » - R.Debray – sans l'espoir de renaissance – l'artiste dit adieu et non pas au-revoir a ce qui avait été vécu en grand. | | | | |
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| noblesse | | | Nietzsche prône la guerre – ni de races ni de classes ni de masses – mais la guerre de faces, à l'intérieur de l'homme seul et acquiescent, dont la face à défendre, ou plutôt à sauver, s'appelle surhomme, la seule face divine et immortelle. Les trois autres faces – l'homme, les hommes, le sous-homme – constituent mon soi connu mortel, muni d'auto-défenses suffisantes. | | | | |
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| noblesse | | | Le langage des profondeurs spirituelles est largement universel ; mais la hauteur musicale de chaque homme a son propre langage. En compagnie de Valéry, je vis une fraternité admiratrice ; en celle de Nietzsche, je frôle le fratricide de complices. | | | | |
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| noblesse | | | Vus de trop près, les dieux meurent, et la hauteur devient platitude. « Ne nous foncions pas dans l’Azur » - Héraclite. | | | | |
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| noblesse | | | La métaphore des quatre éléments doit servir de qualificatif pour nos esprits, nos âmes et nos cœurs ; la combinaison idéale semble être : un cœur ardent, un esprit fluide, une âme aérienne, en vue de la terre, vue du ciel. Après l’extinction des âmes et des cœurs, la tendance de ce siècle robotique semble être la domination de la dimension terrestre dans le seul survivant, l’esprit. | | | | |
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| noblesse | | | On ne peut pas vivre de la musique ; on ne peut qu’en laisser envahir ses rêves. La vie est cadences et bruits ; le rêve – émotions et musique. La raison et la noblesse n’ont pas grand-chose à se dire ; la raison désespère et la noblesse invente de folles espérances. Mais si tu veux une vie indiscernable du rêve, écoute Aristote : « L’homme doit tout faire pour vivre selon la partie la plus noble qui est en lui ». Vivre serait donc entendre et poursuivre l'éphémère, éternellement inexistant et attirant, la mort du corps guidant et justifiant la noblesse de l'esprit. | | | | |
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| noblesse | | | La passion n’est possible que si tu réussis à maintenir le sens de l’éternité ; et fatalement, un jour tu le perds, tu assistes à la tragédie du rêve, tu tues l’éternité, comme les autres tuent le temps, pour animer la comédie de la vie. | | | | |
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| noblesse | | | La merveille de l'homme est d'être muni exactement de ce qui permet de vivre le monde comme une pure musique : un instrument (le talent), un interprète (l'esprit), un auditeur (le cœur), un compositeur (l'âme). Paradoxalement, les yeux y sont absents, pourtant c'est bien le regard qui permet de voir cette merveille. C'est le regard et la mémoire qui rendent l'homme - mortel. « L'homme est un Dieu mortel »*** - le Trismégiste. | | | | |
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| noblesse | | | Les petits Oui et Non naissent du comparatif, égoïste ou conformiste, social ou médical ; les grands – du superlatif, scientifique ou artistique. Le grand Non découle de la profondeur, où règne l’esprit, désespéré par le gouffre qui sépare l’absolue merveille du monde de l’horreur absolue de notre propre mort. Le grand Oui plane dans la hauteur, où s’arrête le temps et s’épanouit l’âme, contemplative ou créative, s’identifiant avec ce qui est éternel – le Bien, le Beau, le Vrai. | | | | |
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| noblesse | | | Tout est permis est du mauvais nihilisme : le quantificateur universel y est archi-vague, le prescripteur de la permission est indéfini. Qu’est-ce qui se substitue au Dieu mort ? - la justice humaine ou ton cœur souverain ? | | | | |
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| noblesse | | | Celui qui n’a pas de bon souffle ne devrait par regarder vers la hauteur, comme vers n’importe quel lointain, où la nature crée un vide, salutaire pour les uns et mortel – pour les autres. | | | | |
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| noblesse | | | Ne te décourage pas à envoyer de la lumière de ton étoile, dans le vide ; grâce à sa vitesse vertigineuse, elle n’atteindrait une espérance atemporelle que beaucoup plus tard ; apprends à déchiffrer le scintillement des étoiles des autres, depuis longtemps éteintes. « Comme cette lumière interstellaire traverse longtemps l'univers avant de nous atteindre, l'image défigurée de ton étoile ne se dessine qu'après ton départ » - Rilke - « Denn wie das Licht von manchem Sterne lange im Weltraum geht, bis es uns endlich trifft, erscheint erst lang nach unsrem Untergange von unsrem Stern seine entstellte Schrift ». | | | | |
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| noblesse | | | L’exhibition criarde de muscles et la tranquillité, ou même l’agonie, de l’âme sont des signes des esprits bas ou grégaires. Il faut être robotisé, pour proclamer cette infamie : « Passion est passivité de l’âme et activité du corps » - Descartes. | | | | |
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| noblesse | | | Moins tu réfléchis sur la mort, plus noble sera l’intranquillité – désirable ! - de ton âme. Et laisse les chercheurs de la paix d’âme penser dans le sens contraire : « Personne ne peut avoir l’âme tranquille sans méditer sur la mort » - Cicéron - « Sine mortis meditatione tranquillo animo esse nemo potest ». | | | | |
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| noblesse | | | Avec mes chemins obliques, mes sophismes suivis de leurs réfutations, mes angoisses, j’aurais pris pour une définition de la bassesse ces mots de Sénèque : « Heureux celui qui ne chancelle jamais, est toujours d’accord avec lui-même, et attend sa dernière heure sans trembler » - « hominis bonum est, non vacillare, constare sibi, et finem vitae intrepidus expectare » - et qui, aux yeux de l’auteur, dépeignent la magnanimité ! | | | | |
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| noblesse | | | Mes écrits font partie de mes rêves et non pas de ma vie ; ce n’est pas ma tombe, mais le ciel qu’ils rejoindraient. « Je ferais enterrer mes manuscrits avec moi, comme un sauvage fait de son cheval » - Flaubert. | | | | |
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| noblesse | | | On apprécie une chose selon deux critères : le sens, qui la résume, ou l’aspiration qu’elle provoque. La prose du premier critère, la domination, l’envahissement par le sens, caractérisent notre minable époque. Le second critère fut à l’origine de toute poésie, qui, aujourd’hui, rendit l’âme. Dans l’absolu, la demande de la noblesse est la même, mais dans le relatif cette demande devint microscopique à cause du déferlement des goujats innombrables dans les aréopages. | | | | |
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| noblesse | | | L’âme s’éteindra en toi, comme ton esprit et ton cœur. Son immortalité ne peut signifier que son autonomie, son indépendance, contrairement à ses deux confrères, car elle est la seule à communiquer avec le mystère de ton soi inconnu, ton inspirateur, qui fera de toi un créateur. | | | | |
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| noblesse | | | L’inutilité croissante de toute noblesse la condamne à disparaître. « Les plus nobles, aujourd’hui, courent le risque d’extinction, car leurs yeux, oreilles et âmes sont à la recherche de l’éveil et de la caresse »** - H.Hesse - « Heute müssen die Edleren hinsterben, da sie wache und zarte Augen, Ohren und Seelen haben ». - ils devraient davantage songer aux rêves qu’aux veilles. | | | | |
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| introduction proximité | | | PROXIMITÉ DIVINE : L'homme est un miracle ignorant son thaumaturge. Ce qui le sépare de sa naissance ou de sa mort, d'une pierre ou d'un singe, d'une machine ou d'un dieu, donne une métrique vertigineuse, où l'infini brouille les calculs et inverse les valeurs. La foi est un élan, chaud et soudain, vers une sommation, lancinante et certaine. Quant à celui qui ne l'entend pas, soit il est trop loin de soi-même, soit il ne consulte que ses oreilles, tandis que c'est notre âme qui est sollicitée. L'horreur ou le silence du merveilleux empêchent d'en ressentir la présence. | | | | |
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| proximité | | | Impossible de partager avec quelqu'un une évocation de Dieu. Il ne s'adresse jamais à une tribu, une planète ou une époque. Il ne se manifeste que quand toute image du prochain a disparu et je m'ouvre à l'admiration, à la paix ou au suicide. | | | | |
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| proximité | | | Ma théodicée : je pardonne au Démiurge le loup et la mort, mais je ne peux pas vénérer le Pâtre, qui laisse pulluler le mouton et l'ennui. Et je m'embrouille sur le banc des accusés, que scrute, goguenard, dans ses chicanes et avocasseries, le Juge. | | | | |
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| proximité | | | Dieu ni ne se retire (Heidegger), ni ne se meurt (Nietzsche), ni ne s'éclipse (M.Buber), puisqu'Il se cache soit dans l'inétendu soit dans l'intemporel. Dieu mérite de n'exister que dans le vide sacré de l'innommé. « Je ne connais Dieu qu'à travers le non-advenu »** - Tsvétaeva - « Бога познаю только через не свершившееся ». | | | | |
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| proximité | | | Pour agir, Dieu a besoin de la largeur (de vos portes des églises) ; pour être craint - de la profondeur (de nos solitudes) ; pour exister - de la hauteur (de ton regard - c'est pourquoi Il est mort, aux yeux des multitudes). | | | | |
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| proximité | | | Le Dieu, qui est mort, est le Dieu des édifices, des temples, des églises ; le vivant se réfugia sous terre ou dans les cieux déserts, où Il n'est senti que par l'homme du souterrain, ou Il n'est vu que par l'homme des ruines. | | | | |
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| proximité | | | Dieu est peut-être le seul concept inexistant qui s'impose, avec la même irrésistible évidence, aussi bien en moi-même qu'en-dehors. Et je me mets à Le chercher à l'extérieur, en m'appuyant sur mon intérieur. « Personne ne Te peut chercher, qui ne T'ait déjà trouvé. Tu veux être trouvé pour être cherché » - St-Bernard. Mais dès que je crois L'avoir trouvé, je me mets à Lui chercher des noms et des masques, au lieu de continuer à m'adresser à Lui à la cantonade. Il est une Face innommable, omniprésente et absente, qu'animent mes yeux et mes oreilles. « Voir Dieu, c'est la mort ; Le deviner, c'est la vie »*** - Morgenstern - « Gott schauen ist Tod ; Gott erraten ist Leben ». Ni le regard ni l'imagination ne Le dévoilent ; c'est le voile miraculeux qui témoigne de Son évidence indicible ou inconnaissable : « Des dieux, je ne suis en mesure de savoir ni qu'ils sont ni qu'ils ne sont pas » - Protagoras. | | | | |
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| proximité | | | La primauté du regard : Diogène voulut, qu'on l'enterrât : « sur le visage », il savait déjà que, « dans l'au-delà, le dernier serait le premier ». Socrate fut condamné pour un regard inconvenant sur ce qui se passe sous la terre et dans le ciel ; une fois sa cigüe bue, il enveloppe de son manteau - le visage, son regard va déjà aux morts. | | | | |
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| proximité | | | Devant l'intouchable asymptote divine, tout rapprochement humain est banal. Mais ils effacent l'asymptote (la transcendance) pour s'occuper exclusivement de leur finitude herméneutique, hic et nunc, où le hic est trop palpable et le nunc - insaisissable. La mort de Dieu, ce n'est pas un triomphe de la finitude de l'homme, mais un appel à défendre, désormais tout seul, l'infini. | | | | |
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| proximité | | | Omnis moriar signifie que, sans ton visage, tes rimes et rythmes sont dépourvus de sons et de sens. Deux réactions possibles : réduire tes frissons aux harmoniques communes calculables ou n'y mettre que ton visage. Mais non moriar omnis (Horace) rend sensée la consolation : « Pour un vivant, je ne vois rien de plus précieux que ce qui l'aide à ne pas mourir en entier » - R.Debray. | | | | |
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| proximité | | | Je commence par comprendre, qu'aucune autorité extérieure ne peut prendre en charge les questions les plus brûlantes de mon existence, et je finis par reconnaître qu'aucune autorité intérieure, non plus, ne résume mon essence. À ce double meurtre, les spadassins, le soi connu et le soi inconnu, donnent le nom métaphorique de mort de Dieu. | | | | |
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| proximité | | | Tout Dieu officiel étant une idole, le crépuscule de celle-ci annonce la mort de celui-là ; le Dieu des sages est une icône - ils saluent la ténèbre valorisant leur cierge. Idole - fond et corps ; icône - forme et visage. Concept ou image. | | | | |
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| proximité | | | Aucune statue conceptuelle, métaphysique, historique ne résiste à l'explosif critique, que pratique ce kamikaze de raison terrorisante. Pour qui ruines est symbole de la déchéance, le constat est clair : Dieu est mort. Mais si les ruines topiques avaient toujours été ton refuge, ton autel et ton confessionnal, aucun tremblement de terre ne ferait chuter ton idole interstellaire. | | | | |
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| proximité | | | Pour affirmer que Dieu est mort, il n'y a qu'un seul moyen - prouver qu'au commencement était le Hasard et non pas une Chiquenaude divine. Pour conclure, que la fin est dans le robot et le mouton : « Là où il n'y a plus de Dieu, il n'y a plus d'homme non plus »** - Berdiaev - « Где нет Бога, там нет места и для человека ». La volonté ou l'intensité, en revanche, ne sont que d'anodins sobriquets de Dieu. | | | | |
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| proximité | | | On ne jugerait les hommes qu'après leur mort ; et si la même chose valait pour les dieux ? On comprendrait alors l'annonce calculée de la mort de Dieu par Nietzsche : « Pour les dieux, la mort n'est jamais qu'un pré-jugement (préjugé) » - « Den Göttern ist der Tod immer nur ein Vor-Urteil ». On comprend l'avantage (Vor-Teil) d'être prescrit qui, sans solidité des pièces à conviction, n'est qu'une partie (Teil) d'un bref sursis. | | | | |
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| proximité | | | Même débarrassés de toute transcendance, la foi mystique et le regard poétique trouveront toujours assez de ressources dans la réalité sans voiles ; quand le Dieu profond des apparences est mort, ressuscite celui de la réalité, le haut. | | | | |
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| proximité | | | Être créateur veut dire avoir inventé un langage à soi, langage source de l'universel, vécu comme immortel ; et puisqu'on est habitué à voir en Dieu la justification de tout ce qui est universel, le créateur commence par proclamer, que Dieu est mort. « Les immortels mortels, les mortels immortels »** - Héraclite. | | | | |
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| proximité | | | Dieu est mort, puisque l'homme apprit la sage parole et désapprit le chant fou : « Dieu serait l'excitation et la terreur de la folie humaine »** - Nietzsche - « der Gott wäre der entzückte und entsetzte Wahn der Menschen ». La poésie, la musique, le rêve ne sont que des folies nous sauvant de la solitude ; Dieu, c'est l'impossibilité de la solitude du chant ; tandis que ni la parole, ni même le cri, ne m'ouvrent plus à l'écoute divine. Non, Dieu du chant, de l'intensité, qui n'est pas la force, ce Dieu n'est pas mort ; s'Il l'était, je serais condamné au soliloque ; une sensation impossible pour tout créateur de mélodies. | | | | |
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| proximité | | | Vivre, c'est traduire la poésie du Vivant en prose de plus en plus proche et claire, pour terminer par une insipidité définitive ; rêver, c'est entretenir la convulsion ou l'agonie poétique, à une distance infinie. « La vie où tu n'es pas, serait si belle ; te vivre [rêver] aussi est un défi à relever » - L.Salomé - « Das Leben ohne dich, es wäre schön, und doch auch du bist werth, gelebt [geträumt] zu werden ». | | | | |
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| proximité | | | Le génie : l’admiration se passant de toute compréhension ou même persuadée de l’incompréhension. Ainsi, Dieu est bien mort en tant qu’Objet admirable et en tant qu’Idée comprise, Il n’est que Génie. | | | | |
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| proximité | | | Face à l'idée de sa propre mort, tout homme lucide, non berné ni bercé par une minable superstition, devrait passer sa vie à hurler sur la lune, les cheveux dressés, le cerveau en feu, les yeux fixés sur son tombeau. Pourtant, il se comporte, comme si une immortalité l'attendait au bout du chemin ; le Créateur mit en lui un irrésistible et bel instinct. « Nous ressentons, au fond de nous-mêmes, notre éternité » - Spinoza - « Sentimus experimurque nos aeternos esse ». Et ils continuent à se croire au théâtre : « Mon âme, il faut partir » - les dernières paroles de Descartes, de celui qui, pourtant, disait : « Il est certain, que mon âme peut exister sans mon corps ! ». | | | | |
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| proximité | | | Pour les fils de prêtres, Nietzsche ou Cioran, la mort de Dieu est aussi grave qu'un mal de mer dont souffrirait un fils de marin, mais dont devraient se moquer ceux qui tiennent à la terre ou aux cieux fermes. | | | | |
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| proximité | | | Une légende bien naïve, que même Nietzsche entretenait : jadis, il aurait existé des valeurs suprêmes, témoignant de la présence divine dans les affaires des hommes, et qui auraient sombré, suite aux réévaluations nihilistes, et le vide ainsi créé justifierait le constat de mort de Dieu. Ces valeurs n'existèrent jamais. Ce qui est beaucoup plus dramatique, c'est que les vecteurs disparurent, ces porteurs d'élans et d'enthousiasmes, de tours d'ivoire, de temples et de ruines. | | | | |
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| proximité | | | Le Dieu populaire s'avéra être aussi vulnérable que toute belle idée : il serait mort sous les coups de la mesquinerie humaine, grégaire dans les buts, avide de moyens et indifférente aux contraintes. Heureusement, le Dieu des commencements ne s'en mêle guère et se recueille dans sa belle inexistence. | | | | |
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| proximité | | | Pourquoi, en même temps que les idoles, s'enténèbrent, s'éclipsent ou même meurent les Dieux ? Parce qu'on désapprit à faire de beaux rêves en plein midi ; et les nuits et les crépuscules disparurent des cadrans humains. | | | | |
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| proximité | | | La religion n'est pas une maladie (Lénine) ou névrose (Freud) infantile, mais un remède d'adulte. Non pas un opium (Marx), mais un calmant, mieux - un anesthésiant, administré par une piqûre de la honte. Le patient, le petit peuple, privé de ces soins abrutissants et livré à sa douleur insoutenable, cherchera le suicide. | | | | |
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| proximité | | | Le Seigneur est très incertain, quant à la puissance de Sa lumière, qui nous accueillerait dans l'au-delà : tant de ténèbres traversent le Jugement Dernier, et le Mahométan serait reçu par des vierges sans souillure - dans des ombres délicieuses. D'autre part, à quoi bon les yeux là où régnera le regard ? | | | | |
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| proximité | | | Rien de lisible chez moi n'émane de mon soi inconnu ; je ne fais que recevoir, par lui, de l'inspiration intelligible et vivre une aspiration sensible vers lui. Tant que je me sens porteur de ce mystère, je ne dirai pas que Dieu est mort. | | | | |
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| proximité | | | Perdre la sensation du lointain ou du proche infinis, c'est ainsi qu'on peut définir la mort de Dieu et/ou du soi inconnu, chez l'homme impie et robotisé. « Si tu te débarrasses de grands lointains, tout te sera également éloigné et également proche, dans un monde sans distances »** - Heidegger - « Durch das Beseitigen der grossen Entfernungen steht alles gleich fern und gleich nahe, ohne Abstand ». | | | | |
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| proximité | | | Je ne conçois qu'un Dieu de repos ; les bras révèrent le Dieu de repas et de repus, et la raison - Celui du trépas. | | | | |
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| proximité | | | L’intuition du divin et la consolation humaine – leurs rôles ressemblent beaucoup : l’esprit, avec de bonnes raisons, proclame la mort de Dieu et la nature illusoire de toute consolation dans le réel ; mais l’âme aspire au grand Inexistant et s’enivre d’une consolation désincarnée, atemporelle, atopique. | | | | |
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| proximité | | | Rien ne dépasse l'arbre en évocations métaphoriques : je plonge dans ses racines pour peindre ses cimes, je me nourris de sa sève pour en chanter les fleurs, j'en attise la soif de lumière, à l'ombre de ses ramages. « Dans l'arbre règnent terre et ciel, divins et mortels » - Heidegger - « Im Baum wallen Erde und Himmel, die Göttlichen und die Sterblichen » - bien que, chez les hommes, les choses se simplifient : le trépas divin s'annonce par tous et partout, la mortalité humaine ne tracasse pas plus que l'usure des transistors, la voix du ciel devient inaudible - il ne reste aux hommes que l'unité de l'Un, de la pauvre terre, c'est à dire de la platitude. | | | | |
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| proximité | | | Je sais, que le ciel n'existe pas hors de la Terre ; plus que ça : la Terre est le véritable Ciel ; mais pour que la terre m'accueille maternellement, il faut que je l'aie chantée plus souvent que labourée. Ma cendre terrestre vaut par mon feu céleste. | | | | |
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| proximité | | | Pour les uns Dieu fut un surveillant, et pour les autres – un collègue. Sa mort, pour les premiers, signifia, que tout se valût, noblesse et bassesse, bêtise et intelligence, bruit et musique, et pour les seconds – que leur propre exigence redoublât, face à leur création, désormais ne pouvant plus se remettre à une grâce céleste. La mort de Dieu clarifia nos appartenances claniques – au troupeau ou à la solitude. | | | | |
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| proximité | | | La philosophie n'aurait aucun sens, si l'on déniait à la vie le sacré (toujours inexistant dans le réel) et le terrible (bien existant partout, même dans le réel) ; prière et testament sont donc les contenus les plus naturels d'un discours philosophique et dont poésie serait la forme. Mais les philosophes cathédralesques d'aujourd'hui commencent leurs litanies par une désacralisation quolibetale. Je préfère un testament non suivi d'un héritage à « l'héritage, qui n'est précédé d'aucun testament » - R.Char. | | | | |
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| proximité | | | Rien de sacré n'a jamais été remarqué dans le réel ; le sacré est réservé au domaine des fantasmes. Même le Pater Noster ne demande pas de sanctifier Dieu lui-même, mais seulement son nom. D'ailleurs, son ciel devrait se lire – hauteur : Dieu ne nous apparaît que si notre regard monte à la verticale, de la profondeur de la Terre au plus haut des cieux. Et puisque tout regard finit par retomber, en même temps que nos ailes, tout sacré est périssable. | | | | |
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| proximité | | | Tant qu'une idole - Dieu, le salut, l'immortalité, le sens de la vie - se tenait debout, l'image consolante d'un progrès, d'un rapprochement, d'une victoire te permettait de t'accrocher au mouvement ou à la route. Mais une fois que l'inéluctable se produisit, et ton idole gît en ruines, la question la plus vitale, aux crépuscules de la vie, devient : que mettre à sa place ? Plusieurs solutions, également éphémères : proclamer ton soi inconnu en tant qu'un nouveau Dieu, t'étourdir dans le culte d'une création ou te griser dans le vertige d'une intensité. Et te rendre compte, que cultiver ton jardin ou éduquer tes élèves relève de la même anesthésiante niaiserie. | | | | |
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| proximité | | | La culture se traduit par le respect ou l'intérêt que l'on porte à l'inexistant, par exemple – à Dieu. L'inculture actuelle enterra tant de beaux rêves, en compagnie des folies, des superstitions et des errances. | | | | |
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| proximité | | | Même sans Dieu, ils continuent, présomptueusement, à chercher le salut, au lieu de ne créer, humblement, que des consolations, face à un tel vide terrifiant. Le carillon trompeur des commencements, vers un Dieu inconnu, plutôt que le glas certain des fins certaines, qu'un Dieu connu te prépara. | | | | |
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| proximité | | | Comment se débarrasser de la hantise des profondeurs, pour n'en garder que le vertige ? - en vidant la mer (ce qui, pour Nietzsche, équivaut la mort de Dieu), ce qui classe parmi l'inconnu ce qui eut la prétention d'être inconnaissable ; les gouffres dénudés nous rendent plus honnêtes que la face faussement prometteuse ou mystérieuse (et que Valéry appellerait toit tranquille cachant l'altitude) ; ainsi, la hauteur sera la seule issue vers l'inaccessible, vers le rêve. « La terre, déçue par la profondeur, préserve les germes de la hauteur »** - Ovide - « Tellus seducta ab alto retinebat semina caeli ». | | | | |
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| proximité | | | L'esprit profond voit le Concepteur et le Penseur ; l'âme haute sent le Créateur et le Consolateur ; mais la raison plate ne fait qu'exécuter, machinalement, des algorithmes, elle n'a plus besoin ni d'esprit ni d'âme. Et puisqu'on vit la dictature de la raison, Dieu est proclamé mort. | | | | |
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| proximité | | | Notre Dieu, qui ne nous guette plus que près du cimetière, tira une Croix sur tout ce qui fut ludique ou gastronomique. Les cirques et les temples sont aujourd'hui privés de la divine présence ; les hiérophantes cumulent leur herméneutique aux champs de courses. | | | | |
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| proximité | | | Et la superstition et l'athéisme abaissent nos espérances, en nous promettant un avenir meilleur ou même radieux. L'espérance noble naît d'un avenir, sciemment occulté, car réel et monstrueux, et d'un présent, dont le sens se concentrerait dans un rêve, entre le regard et la création. | | | | |
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| proximité | | | C'est une entreprise vaine du poème que de défier l'immortalité ou la souveraineté divines et de croire peser plus que l'airain. L'airain se fait creux, sous le suffrage de l'espace ; la souveraineté est soumise aux droits des dieux, ce suffrage dans le temps. | | | | |
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| proximité | | | La meilleure définition du regard : ce contact avec la vie - qui est miracle ! - qui balaie toutes les proclamations des yeux - qui sont raison ! - de l'abandon ou de la mort de Dieu. Toute sensation de solitude absolue est d'absolue cécité. « L'homme n'est pas seul ; seule est la pensée »* - G.Benn - « Der Mensch ist nicht einsam, aber das Denken ist einsam ». | | | | |
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| proximité | | | Dieu est omniprésent : dans l'objet matériel (la réalité), dans ma main qui s'en saisit (le moyen), dans la fonction d'appropriation (le but), dans mon choix d'objets à saisir (la contrainte), dans ma création d'objets (le commencement). Omniprésent pour le regard, absent – pour les yeux. Et tout miracle organique s'éteint dans la débâcle mécanique : les robots proclament mort ce Dieu invisible et visiblement inexistant. | | | | |
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| proximité | | | Notre vie se projette sur deux plans – le mécanique et le divin : l'efficacité ou le Bien, la norme ou la loi, l'utile ou le beau, la solution ou le mystère, l'ampleur ou la hauteur, la production ou la création, l'événement ou l'invariant, l'inertie ou le commencement. Le triomphe de la mécanique fut appelé mort de Dieu. | | | | |
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| proximité | | | Dès qu'on se découvre les ailes, on est appelé par le lointain. « Lorsque l'âme a des ailes, elle se met à planer dans les hauteurs » - Platon. Sans l'usage des ailes l'âme, vite, dépérit. | | | | |
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| proximité | | | Il faut reconnaître, que le corps n'est que notre surface, notre profondeur étant confiée à l'esprit et la hauteur - à l'âme ; mais toutes les deux, pour se rester fidèles, doivent passer par un sacrifice corporel, tel Dieu le Père et l'Esprit Saint, devant la Croix expiatoire, où expire le Fils. Et la poésie est une imitation de la Passion : « De leur hauteur, les âmes pleurent le corps, qu'elles viennent d'abandonner »** - Tiouttchev - « Души смотрят с высоты на ими брошенное тело ». | | | | |
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| proximité | | | Oui, l’écrit d’artiste doit s’adresser à Dieu, mais s’il est rédigé en tant que lettre ouverte, sans encryptage de style, il sera classé, par la Chancellerie céleste, dans la rubrique de faits divers et non pas de confessions, de partitions ou de testaments. | | | | |
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| proximité | | | Tant qu’un Dieu connu auréolait les hauteurs, où Il invitait l’homme, celles-ci ne pouvaient être qu’humaines. Mais depuis que ce Dieu est mort, l’homme doit se surmonter, pour créer une hauteur divine, où son Dieu, inconnu et même inexistant, ne serait que son propre soi inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Quel Dieu est mort ? - celui de l’Histoire de notre planète, depuis qu’est démentie toute trace présumée de Son passage sur Terre. Dieu ne se montra jamais, ne laissa aucune parole, n’exhiba aucune preuve de Son existence. Il nous laissa orphelins, au milieu de sa Création grandiose et incompréhensible. La vénération de celle-ci est le seul moyen de nous en montrer dignes ; quand on a le talent de savoir verbaliser notre ébahissement, on l’appellera prière. | | | | |
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| proximité | | | La mort de Dieu est un effet du progrès social : depuis que la charité, la correction politique, la transparence bancaire ridiculisèrent l’énigme du Bien sois-disant divin, toute perplexité humaine se dissipa et rejoignit une conscience tranquille ; depuis que les enchères et les subventions publiques valorisèrent l’art, le goût, jadis gratuit, du Beau se plaça à côté de tout autre lucre. Quant à la troisième facette divine, celle du Vrai, elle se contente de ne plus communiquer qu’avec la machine, extérieure ou intérieure à l’homme. L’intérieur humain devenant aussi mécanique que son extérieur, et Dieu étant une affaire intérieure sentimentale, l’inexistence avérée de Celui-ci ni n’inquiète ni n’interroge. | | | | |
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| proximité | | | Les espérances, focalisées sur des finalités, sont, le plus souvent, sottes, d’où mon engouement pour les commencements, irresponsables, éphémères, mais divins. On le voit même avec les éléments : le feu nous réduit en cendres, l’air nous érode, l’eau nous pourrit et la terre nous ensevelit, mais, au commencement, le feu nous enthousiasme, l’air nous emporte, l’eau nous sert de miroir, la terre nous éblouit. Mais « Neptune noya plus de monde qu’il n’en sauva » - Érasme - « Neptunus plurus extinguit quam servat ». Il faut vénérer l’étincelle divine, placée en nous, et non pas les dieux inconnus eux-mêmes ; le salut, s’il existe, ne s’inscrit point dans le réel de demain, il est dans l’idéel d’hier. | | | | |
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| proximité | | | Le Bien et le Beau, ces cordes, biologiquement inutiles et irrationnelles, furent placées par le Créateur dans mon cœur et mon âme en tant que supports de la consolation divine, face à la tragédie de la vie et à l’horreur de la mort. La consolation humaine, se logeant dans l’action et non pas dans le rêve, m’éloigne de la hauteur et me replonge dans la platitude. | | | | |
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| proximité | | | Croire en Dieu connu, en Europe, ce fut entretenir fanatisme, hypocrisie, lyrisme, mais ce sont, très exactement, les piliers de l’art occidental ! L’annonciation de la mort de Dieu accélérera donc la mort de l’art ; à l’artiste, palpitant au milieu de ses hyperboles et paraboles, succédera le robot elliptique, rationnel, honnête, sans états d’âme. | | | | |
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| proximité | | | Dieu est un génial dramaturge ; Il n’est ni acteur ni spectateur ni salle de spectacle ni éclairagiste ni décor ni bâtisseur de salles de spectacle. La langue, dans laquelle il rédigea son chef-d’œuvre, est oubliée, morte ; on se contente de ses reconstitutions actualisées. On invente des témoignages oraux ou oculaires, on Lui attribue des qualités humaines, ce qui fait de Lui rival de l’État, des idéologies, de l’Histoire, dont les idolâtres proclament, de temps en temps, Sa mort. | | | | |
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| proximité | | | L’homme a une hypostase humaine, son soi connu, et une autre, divine, son soi inconnu ; et la mort de Dieu signifie l’oubli de la seconde et l’idolâtrie autour de la première. L’homme, orphelin de maître céleste déchu, sera adopté par le maître terrestre crochu et finira par devenir robot lui-même. | | | | |
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| proximité | | | C’est la proximité avec nos yeux, n’engageant pas notre regard, c’est le souci de ce jour, projeté par des artistules sur leurs objets trop proches du présent, qui provoquèrent la mort de l’art. « On ne reconnaît le Beau que s’Il est rare ou lointain »*** - Nabokov - « Man only recognizes beauty if he sees it either seldom or from afar ». | | | | |
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| proximité | | | L’évolution du christianisme : l’âge de la Loi – un Dieu garde-chiourme ; l’âge de la Grâce – un Dieu tourmenté ; l’âge de la Liberté – un Dieu mort. Père Inquisiteur, Fils Expiateur, Esprit expiré. | | | | |
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| proximité | | | Toutes nos créations sont humaines, sauf la musique et la mathématique, qui sont divines. La mort de Dieu est annoncée par la dégénérescence de la musique et par l’évolution de l’Intelligence Artificielle, qui rendra superflu le métier de mathématicien. Et il paraît (G.Steiner) que Dieu s’adresse à Lui-même, en chantant en langage algébrique ! | | | | |
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| proximité | | | Tout philosophe doit trancher : l’homme est une nullité ou une divinité, une machine ou un ange. Aujourd’hui, la première réponse domine outrageusement, surtout depuis que Dieu est proclamé mort. Plus Dieu est moqué, abandonné, solitaire, agonisant, plus ardemment je cherche Sa compagnie, hors réalité – dans le rêve. | | | | |
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| proximité | | | Tout, dans la nature, est une merveille folle ; l’existence de ces mystères impossibles ne peut le devoir qu’à un Créateur fou, mais qui, visiblement, n’existe même pas. On a beau constater que « la nature tout entière nous dit qu'Il existe » - Voltaire, ou proclamer « Il est éperdument ! » - Hugo, Il ne se montra jamais, et nous mourrons, ignorant l’Auteur de nos jours. | | | | |
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| proximité | | | La vie, le rêve, la mort – il faut accorder une place juste à ces trois voisins de ta conscience : la vie doit être la plus proche possible ; le rêve doit se maintenir grâce au lointain où tu le crées ; enfin, la mort devrait être balancée derrière tous les horizons, puisque aucun échange avec elle ne produit rien de sainement palpitant. | | | | |
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| proximité | | | La répugnance, face aux certains sujets – l’actualité, le combat, la mort - et donc leur exclusion du centre de tes soucis, est la forme la plus efficace des contraintes que tu t’imposes. « Un vieux, dégoûté par la proximité de la mort, représente mal sa saison » - H.Hesse - « Ein Alter, der die Todesnähe hasst, ist kein würdiger Vertreter seiner Stufe ». Il vaut mieux se dédier à l’interprétation de son propre climat, qui devrait rester jeune à tout âge. La mort est un interlocuteur, qui rend inerte et plat tout ce qui est élans et reliefs. | | | | |
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| proximité | | | Ce que je regrette le plus dans la mort de Dieu, c’est que, désormais, le ciel devint identique de la terre, le Mystère chuta au niveau des problèmes, mon intérêt coïncida avec mon étoile, le Bien s’incrusta dans des Codes, le Beau suivit la demande du marché. | | | | |
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| proximité | | | Un espace infini te sépare de ta mort : « Face à la vie et la mort, tu dois rester avec la plus proche » - Machado - « En caso de vida o muerte se debe estar con el más prójimo » - il n’y a pas de choix, tu resteras avec la vie jusqu’à ton dernier souffle. À la vie s’oppose le rêve, mais rien ne s’oppose à la mort. | | | | |
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| proximité | | | C'est bien en chair qu'ils nous promettent le salut, mais est-ce dans l'os, le muscle ou la cervelle, c'est à dire dans la forme, la force ou la mémoire ? Ou bien dans la bile, la larme ou la sueur ? | | | | |
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| proximité | | | En tant que lumière, Dieu est bien définitivement mort ; Il est de plus en plus vivant, en tant qu’ombres de la matière et des esprits. | | | | |
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| proximité | | | Dieu : Son inexistence, au sens humain de la matière et de l’esprit, est évidente ; mais Son essence, se traduisant dans nos sens divins du Bien, du Beau et du Vrai, doit être reconnue, pour donner à notre vie spirituelle un sens immatériel. « Être seul et sans dieux, c’est elle, c’est bien la mort » - Hölderlin - « Allein zu sein und ohne Götter, das ist er, ist der Tod ». Reconnaître dans notre soi inconnu le représentant de Dieu sauve notre solitude. | | | | |
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| proximité | | | Face aux merveilles de l’Univers, l’absence d’un Dieu lumineux se compense dans l’obscur orphelinat de ton soi inconnu ; celui-ci est héroïque et créateur (la hauteur du surhomme de Nietzsche) ou bien condamné à la souffrance et la honte (la profondeur de l’homme du souterrain de Dostoïevsky). | | | | |
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| proximité | | | Il est propre des Dieux de s’affirmer par des commencements injustifiables, avec des feuilles de route banales ou des horizons communs. Nietzsche fut le seul à suivre cette voie. Hegel est dans les parcours : l’Absolu, le Savoir, l’Histoire, dans lesquels il tente de deviner des lois, qui ne sont, chez lui, que des Arlésiennes. Cioran ne vit que de finalités : le dégoût, la chute, le suicide ; ça peut exalter des ‘incompris’, ça laisse froid celui qui veut créer sa propre foi ardente. | | | | |
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| proximité | | | Dieu exista, à l’instant de la Création (avant que n’apparaissent le temps et l’espace) ; Il ne vécut donc jamais et donc Il n’est pas mort. Inexistant au présent, Il nous chagrine par Son absence, puisque Ses créatures restent sans pourquoi. | | | | |
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| proximité | | | Avec les progrès de la démocratie et de la protection sociale, l’homme libre n’eut plus besoin de Dieu et le proclama mort. Dieu-protecteur, Dieu-consolateur, Dieu-amour disparurent des horizons, sans provoquer la moindre secousse dans les âmes débarrassés de mystères. Mais, fuyant l’ennui des hommes-robots et se réfugiant au milieu des rêveurs, enthousiastes dans l’âme, Dieu-créateur est toujours en vie, Il ne fit que se coucher, dépité. | | | | |
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| proximité | | | L’âme est la maison de la verticalité – de la hauteur poétique à la profondeur philosophique. Nietzsche pensait l’avoir visitée, puisqu’il avait lu, à l’entrée, l’adresse – l’Âme du monde. Il l’a trouvée complètement vide, ce qui prouvait sa désertion par l’Habitant des Hauts Cieux, le Dieu. Et il proclama Celui-là – mort. Aujourd’hui, il n’y a plus d’âmes, puisque tout gît désormais dans la platitude, aussi bien le devoir du vouloir que le pouvoir du savoir. Il faut quitter la banalité du réel (les ruines) et se vouer à la créativité du rêve (rehaussée par le Créateur inventé). | | | | |
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| russie | | | Je découvre un doux lyrisme du dernier Prix Nobel de Littérature (!), B.Dylan : J'appris la haine des Russes ; heureusement on a la bombe, pour les réduire en poussière chimique, c'est ce qu'on fera, sans se poser de questions, puisque Dieu est de notre côté - I’ve learned to hate Russians. We got weapons of the chemical dust. Fire them we must. You never ask questions, when God’s on your side. Dieu Mercure, armé de réponses, face au Christ, avec ses questions désarmantes. | | | | |
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| russie | | | En Orient, ils réussissent à être à égale distance de tout. En Occident, on est toujours dans l'épicentre de la vie. Le moi oriental s'éclipse en embrassant un infini sans forme. Le moi occidental s'étiole en mille directions indifférentes. Plutôt mort qu'esclave, dit l'Européen. Plutôt esclave que pécheur, disaient nos ancêtres. Plutôt pécher que sacrifier, disent-ils aujourd'hui, tous. | | | | |
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| russie | | | L'Occident fête davantage Noël, pour saluer la promesse d'une vie de rêve ; la Russie s'accroche à Pâques, au vague souvenir d'un rêve de la vie. Le compromis, dont l'exemple nous fut donné par le protagoniste lui-même : faire de sa vie une rencontre entre la Crèche et la Croix. | | | | |
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| russie | | | Le naufrage de la Russie soviétique, c'est la chute de la troisième Rome. La première promettait la civilisation, la deuxième - la foi, la troisième - la générosité. L'humanisme - c'est bien lui, et non pas le communisme, qui est mort - n'avait aucune chance d'être porté par quelque chose de noble ; il aurait dû, pour survivre, s'associer avec le marchand qui, dans nos Rome, fut entravé par le soldat, le moine ou le goujat. « La chute de l'humanisme est le bilan principal de notre époque »*** - Soljénitsyne - « Крушение гуманизма - главный итог нашей эпохи ». | | | | |
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| russie | | | Le cimetière et le bagne ne quittent toujours pas le paysage mental russe, à la pitié pittoresque et à la loi mal entretenue. « Toute l'Histoire de Russie, avant Pierre le Grand, n'est qu'affaire des pompes funèbres, et après - de la police judiciaire » - Tiouttchev - « Русская история до Петра Великого сплошная панихида, а после Петра Великого - одно уголовное дело ». | | | | |
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| russie | | | En Asie, on vénère son père ; en Europe, on l'assassine ; en Russie, on s'en désintéresse, en se prenant systématiquement pour bâtard. | | | | |
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| russie | | | La douceur chrétienne ruina Rome, la générosité communiste abattit la Russie. « Moscou, comme Rome, c'est du grandiose » - « Moskau sowohl wie Rom sind grandiose Sachen » - la dernière étincelle du cerveau de Nietzsche, le jour même, où la folie l'éteignit définitivement à Turin, en vue d'un cheval fouetté, lui, qui chanta les vertus du fouet et dénonça les méfaits de la pitié ! Cette même image, qui l'enténébra, illumina Raskolnikov. Désormais, l'humanité ne demandera à ses apprentis-sauveurs que le taux d'intérêt ou la marge de profit - le salut est dans la prédominance du lucre. | | | | |
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| russie | | | À l'occasion du trépas de l'URSS, on planta le dernier clou dans le cercueil de l'Histoire (pour l'enterrer juste à côté du Dieu et de l'art, défunts un peu plus tôt), c'est à dire dans celui de l'homme, qui ne peut être vivant qu'animé d'un rêve. « Hegel se trompa de 150 ans : la Fin de l'Histoire, ce n'est pas Napoléon, c'est Staline » - Kojève. Finis, le frisson de la fraternité et la noblesse de l'égalité ; la voie est libre pour le seul survivant - le robot, juste, libre, rassasié. | | | | |
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| russie | | | Les apprentis-philosophes français, viscéralement anti-russes, cherchent dans les récentes expéditions russes au Caucase les seuls parallèles avec ce que Pol-Pot infligeait à Pnom-Penh ou Hitler - à Varsovie. Elle est si nette et si sans appel, leur frontière entre justes et injustes. Je ne sais pas, où ils mettent les oubliés de Léningrad et Stalingrad, martyrisés par des barbares injustes, mais j'aurais pitié des enfants de Dresde, Berlin ou Hiroshima, crevant de la main des barbares justes. | | | | |
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| russie | | | La plus infâme des ingratitudes européennes, face à l'holocauste russe de la Seconde Guerre Mondiale : une nation, martyrisée par un régime sanguinaire, traînant une noire misère, est envahie par l'armée la plus puissante et la mieux équipée du monde, ayant pour but la colonisation et la réduction en esclavage des Slaves et pour moyens - l'extermination physique, l'éradication de toute culture ; tout un peuple se sent meurtri et défié, se bat farouchement pour sa dignité et sa survie, perd 25 millions d'âmes et finit, triomphateur, à Berlin ; toute l'Europe, en 1945, voit dans le Russe son sauveur, méritant l'admiration et la reconnaissance éternelle. Aujourd'hui, tout est oublié : ce sont deux sordides dictatures qui se seraient alors chamaillées entre elles, pour le plus grand bien de la démocratie américaine, le seul vainqueur de cette confrontation entre le Bien et le Mal ; et le Russe aurait été du mauvais côté… | | | | |
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| russie | | | L'heure est à l'horizontalité ; les firmaments et les sous-sols restent en dehors des progrès de la robotisation. Le monde sera américain et chinois - ou rien. Le Russe, avec ses extrêmes verticaux, sera laissé au bord de la route, dans une impasse de plus. « En Russie, il n'y a pas de médiocrités : soit ce sont des génies solitaires, soit d'innombrables vauriens »* - Klioutchevsky - « В России нет средних талантов, а есть одинокие гении и миллионы никуда не годных людей ». | | | | |
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| russie | | | Quatre niveaux de lecture du désespoir des héros tchékhoviens : ils se vautrent dans le far-niente, ils ne savent pas quoi faire, ils compatissent à ce qui va, immanquablement, périr, ils voient la fatalité de l'intraductibilité de l'être dans le faire. L'amour, le bien et l'art comme les exemples les plus pathétiques d'un être voué à l'incompréhension. | | | | |
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| russie | | | Les chutes, au moins, permettent de se lamenter sur le sort d'une verticalité instable, mais la mort pétrifie nos cerveaux et nos mots, dans une horizontalité de morgue - tel est mon regard sur la Russie du XXI-ème siècle, où l'on chercherait en vain la moindre trace de la conscience de Tolstoï, de la pénétration de Dostoïevsky, de la grâce de Pouchkine. Aucune trace, non plus, du moujik, du boyard ou du pope, tels que les siècles précédents les connurent. Le sens du grandiose - dans le sourire, la grimace ou la honte - abandonna cette contrée, sans pasteurs ni chantres, où sévit le charlatan. | | | | |
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| russie | | | Aucun pays ne connut tant de morts et de renaissances que la Russie. C'est pourquoi il est si proche de la vie. « Il n'est de vie, immense, que dans ce pays sans cesse mourant et renaissant »** - L.Salomé - « Aber Leben, ungeheures, ist nur in diesem fortwährend sterbenden und wiedergeborenen Lande » - car la vie se manifeste dans la recherche des premiers ou des derniers mots, de ceux d'un Mourometz ou de ceux d'un starets. | | | | |
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| russie | | | Qu'est-ce que je compte trouver, sur le lieu de mon dernier séjour ? - un sommeil (cimetière - de koiman - dormir) ? un repos (Friedhof - Frieden - la paix) ? un trou (graveyard - grave - creuser) ? une décharge (кладбище - класть - déposer) ? - les Russes sont les plus réalistes. | | | | |
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| russie | | | Le souvenir le plus vivant, que je garde de ma Russie, s’incruste pourtant dans une mort, la seule mort que je vécus comme tragédie. Je creuse la tombe de ma mère, dans la terre gelée de Sibérie, et les seuls impacts, qui coupent la monotonie blanche, ce sont bien mes larmes. Et il faut déjà penser aux clous, que le pope me tendra bientôt devant un cercueil encore ouvert. Et, pour ne pas entendre le grincement de ma pioche, dans cet horrible trou, je récite les contes de fées, en imitant la douce intonation de ma mère. Je ne sur-vis, c'est à dire je ne rêve que grâce à ces contes magiques. | | | | |
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| russie | | | L'Histoire russe s'étend sur quatre continents ; pour certains, ses chapitres asiatique et américain restent sans Histoire du tout : « Jetons dehors la Sibérie ; nous n'avons rien à partager avec elle, car elle se trouve hors de l'Histoire » - Hegel - « Sibirien ist wegzuschneiden. Sie geht uns überhaupt nichts an, weil sie außerhalb der Geschichte liegt ». Ces paroles d'un misérable petit-bourgeois firent pleurer le grand Dostoïevsky dans son bagne sibérien, car, à ses yeux, elles signifiaient la mort du dieu européen, la mort d'une véritable liberté. Il est vrai, que dans mon bagne à moi, où Dostoïevsky se maria, aucun esprit absolu ne m'apparut, seules y apparaissaient des âmes. Mais ce n'est pas aux Hegel d'écrire l'Histoire des âmes. « La tenace raison d'être était tournée vers la Sibérie des Exilés, vers la Poésie, Exil et Terre de la Fierté de l'Homme » - Celan. | | | | |
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| russie | | | La sensation de mourir, de grisaille, d'horreur ou de lumière indélicate, m'accompagnait partout en Russie ; en Europe, je me sens déjà mort, d'ennui ou de couleurs indifférentes. | | | | |
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| russie | | | Deux seuls chefs d’État russes, Alexandre II et Gorbatchev, tentèrent d’apporter la liberté à leur misérable nation ; le résultat : le premier – assassiné par l’élite, le second – haï de la foule. Patauger, indifférents ou satisfaits, dans la servitude est un état naturel de ce peuple, insensible à la saine révolte. « Ce peuple aime la servitude plus que la liberté » - S.Herberstein - « Gens illa magis servitute, quam libertate gaudet ». | | | | |
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| russie | | | Deux étranges trajectoires : un chef révolutionnaire, I.Sverdlov, ordonnerait l’exécution de la famille impériale et des membres de leur suite, dont le docteur Botkine ; le frère du premier, Z.Pechkoff, devient ambassadeur du général de Gaulle, général de corps d’armée, grand-croix de la Légion d’Honneur ; un petit-fils du second, K.Melnik, dirigera les services de renseignement français, pour déjouer les manigances du KGB. | | | | |
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| russie | | | La haine, provenant d’un sentiment d’injustice, finira par s’assagir ; la haine, qui n’aurait pour ancêtres que la barbarie, ne peut déboucher que sur une folie meurtrière – tel est le bilan du bolchevisme. « L'aboutissement bolchevique de la cruauté et de la férocité, évoluant vers une folie de la haine universelle » - B.Russell - « The Bolshevik outlook is the outcome of the cruelty and the ferocity, maddened into universal hatred ». | | | | |
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| russie | | | La mémoire des conflits armés, chez l’homme civilisé, prend la forme d’un deuil – plus jamais ça. Deux monstres sanguinaires, Staline et Hitler, noyèrent la Russie dans un océan de sang, de larmes, de sueurs, froides ou chaudes ; leurs souvenirs, chez les Russes, sont une fête – une main forte nous manque ou on peut recommencer. | | | | |
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| russie | | | Avant l’apparition du capitalisme, au XVIII-me siècle, la lutte de l’humanité contre la nature fut défensive : contre les épidémies, la famine, les catastrophes naturelles. Ensuite, elle devint offensive : la productivité, la rentabilité, le pouvoir d’achat. Tout l’épisode soviétique fut un retour à la sauvagerie, à la lutte pour la survie, tempérée par des purges exterminatrices. | | | | |
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| russie | | | L’homo sovieticus fut la seule race que je croisais en URSS, à tous les niveaux des échelles sociales ; elle hérita du moujik pré-révolutionnaire la grossièreté et la paresse, le nouveau régime y ayant ajouté la trouille, la servilité et la filouterie. Quelle fut ma tristesse, en France, d’y assister, à la fin du siècle dernier, à l’extinction d’une civilisation russe en exil, celle des nobles – des Obolensky, Chakhovskoy, Vsévolojsky, Leuchtenberg – que je connus en Provence et qui tenaient à la langue maternelle, à la foi orthodoxe, à la pompe (les bals, les fêtes pour les enfants), à l’Histoire d’un pays, englouti, sans laisser la moindre trace, par le carnage bolchevique. Mais pour les héritiers de l’homo sovieticus : « Aucun système totalitaire ne pourrait jamais changer quoi que ce soit dans notre pays » - A.Kontchalovsky - « Никакая тоталитарная система не сможет поменять что-то в нашей стране » - puisque leur mémoire ne va pas plus loin que deux générations. | | | | |
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| russie | | | Culturellement, les petits, en Europe, firent d’énormes progrès, tandis que la chute des grands fut encore plus fracassante ; ils devinrent presque indiscernables ; pour eux, tous, Dieu, la noblesse, la consolation sont désormais morts. En Russie, les petits restèrent au même niveau, et la dégringolade des grands ne suffit pas, pour rejoindre ceux-là, mais, désespéramment, les grands veulent redresser ou consoler les petits, ou même s’appuyer sur eux. | | | | |
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| russie | | | L’évolution du profil du maître de la Russie, depuis deux siècles : avant la Révolution - un amateur de bals et de plumages ; un caporal, transformant le pays en casernes ; un libérateur, massacré par des libérés ; un moujik, porté sur la soupe au chou et la boisson ; un boulanger, s’adaptant au rôle impérial ; après la Révolution – un raisonneur, inventeur les charniers de classe et de masse ; un sanguinaire, remplissant les charniers par des infortunés, tirés au sort ; une série de ploucs illettrés, marmonnant des litanies rituelles à la gloire de K.Marx ; un débonnaire, découvreur de la liberté, vite évincé par des violents ; un fonctionnaire, décidé d’enterrer K.Marx et de sanctifier des monarques ; un voyou, surgi du chaos, entouré de bandits et d’escrocs, tous promus au statut de milliardaires, arrachant les pousses timides de la démocratie, l’assassinat des adversaires se banalisant. | | | | |
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| russie | | | La Russie ochlocratique et cleptocratique, en déclarant la guerre à la démocratie, se dirige, irrévocablement, vers un écroulement de plus. Tiouttchev avait raison : « Il n’y a plus en Europe que deux puissances réelles – la Révolution et la Russie. La vie de l’une est la mort de l’autre »* - « В Европе существуют только две действительные силы - революция и Россия ; существование одной из них равносильно смерти другой » - où, en éliminant un anachronisme, il faut remplacer révolution par démocratie. | | | | |
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| russie | | | Comprendre la place de son peuple, dans le concert des nations, est la première qualité d’un chef d’État et celle, qui le rapproche le mieux de ses sujets ; le seul souverain vraiment russe fut Pierre le Grand. La Russie naquit sous la hache des brigands normands ; elle agonise, aujourd’hui, sous les matraques, poisons et larcins des voyous apatrides. | | | | |
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| russie | | | Dans leur recherche fébrile d’appuis, les tyranneaux russes modernes, illettrés et grossiers, en trouvèrent un seul – Dieu, matérialisé par une Église, corrompue et fanatisée. La liberté et l’égalité, la révolution ou la démocratie, les droits de l’homme ou la justice indépendante sont, à leurs yeux, des écarts par rapport à la voie divine qui recommande la servilité, l’hystérie, le knout, le poison. | | | | |
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| russie | | | La France, victorieuse de la Grande Guerre, transforme la gloire de survivre en joie de vivre ; la Russie, victorieuse de la Seconde, passe du deuil de survivre à l’horreur de vivre. | | | | |
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| russie | | | L’emploi du poison ou de balles dans le dos, par l’actuelle mafia régnante russe, pour liquider ses adversaires politiques, me rappelle que déjà le tsar Alexis le Doux, au XVII-me siècle ordonnait à ses émissaires en Europe de dépister et occire (сыскать и извести) un boyard qui s’y était réfugié. | | | | |
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| russie | | | La seule définition intéressante du nihilisme (européen) fut formulée par Nietzsche – les commencements d’un artiste ne peuvent plus s’appuyer sur les autres, qui sont morts pour lui (y compris le Dieu et le nationalisme), inaptes à stimuler son originalité. Les autres critiques du nihilisme (à la russe) y mêlent le rapport à la patrie : l’humanisation de celle-ci (Tourgueniev), la compassion pour elle (Dostoïevsky), le détachement/attachement (Déracinement, Беспочвенность de Chestov ou sol natal, Heimatboden de Heidegger). | | | | |
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| chœur solitude | | | ART : Toute production, - d'assurances, de céréales ou d'œuvres d'art - doit être à l'écoute du marché, si elle veut survivre. La surdité du solitaire le condamne à la ruine. Et ne compte pas sur les brocanteurs ou les bouquinistes. L'art solitaire est mort au début du siècle dernier, et le culte hypocrite des défaites artistiques n'est né que de nos jours. | | | | |
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| solitude | | | Toutes les trajectoires des sentiments humains s'achèvent dans la solitude, aussi bien des sentiments afflictifs que des réjouissants. Elle est le réceptacle à ce qui, en refusant la fadeur et la médiocrité, tend vers l'extrême, même l'onction extrême. | | | | |
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| solitude | | | Imagine un monde voué à la noblesse. Aucune échappatoire, par une tour d'ivoire, au harcèlement de la mort. « Plus de mode fatal de disparition, mais un mode fractal de dispersion »** - Baudrillard. Non, de deux hauteurs, solidaire ou solitaire, seule la dernière est salutaire. Dieu nous préserve d'un monde meilleur, où l'illusion serait impossible ! | | | | |
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| solitude | | | Ton astuce, ta ruse du vaincu, étendu sur un champ, où rôdent et exultent des ennemis impitoyables, - la ruse de faire le mort. | | | | |
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| solitude | | | Nos dépouilles sont portées, en terre ou à la crémation, accompagnées de cette morne musique de Chopin, de ce musicien dont le romantisme est démuni de toute note tragique ; cette musique est juste bonne pour un marchand en train de rêvasser, devant la cheminée, tout en épluchant ses factures. Même les membres du Politburo avaient un meilleur goût, en préférant la Pathétique pour leurs dernières pompes. Bach est romantique, puisque sa musique fait vivre une joie tragique d'un homme solitaire, dont la larme coule vers l'intérieur (avec Mozart, elle s'élève, avec Beethoven, elle s'amplifie, avec Tchaïkovsky, elle s'intensifie) ; Chopin ne l'est pas, puisque les larmes des dames, dans un salon parisien, se sèchent vite au mouchoir parfumé. | | | | |
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| solitude | | | Le cercle de la solitude est mal dessiné dans : « sans lignage, sans loi, sans foyer » (Homère). Je me connais une nette parenté, au passé ; je reconnais un haut ordre, au présent ; je me prépare au grand séjour au futur. La solitude est l'impossibilité de les réunir au même lieu, au même moment. | | | | |
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| solitude | | | Aux uns la vie est une scène, aux autres - un temple, aux autres encore - un hôpital ou un atelier. Ou bien des murs sans spectateurs, sans masques, marionnettes ou cordes et, tout près de la porte, - un miroir, une croix, un poignard. | | | | |
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| solitude | | | Chercher à échapper à la solitude, c'est fuir la pensée de la mort. Tous les moyens sont bons : avoir le pouvoir de dresser des échafauds, de m'absorber dans des prières, d'écrire un livre, de me fondre dans de beaux yeux, de donner naissance à un arbre ou à une fortune. C'est la perspective la plus égalisatrice, la plus lucide et la plus désespérante. D'où l'intérêt de m'imposer moi-même mon propre et irrévocable exil. Toute échappatoire ne menant que vers moi-même. | | | | |
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| solitude | | | On sait où mène la poursuite de la beauté : de ses ténèbres, tout bon Orphée retourne sans Eurydice ; Psyché se perd, en cherchant le beau visage d'Éros ; Démocrite, ébloui par ce que lui apporte le regard, se crève les yeux ; faute de lumière, Empédocle se précipite dans l'Etna. | | | | |
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| solitude | | | Une vie complète : à l'enseigne de la honte, de la pitié et de l'enthousiasme, inspirés par la noblesse et articulés par l'intelligence. Mais c'est, aujourd'hui, la meilleure recette de la mort complète, de la solitude finale, puisque je deviens arbre cinéraire, étranger pour la forêt laraire : « La forêt ne pleure jamais un arbre mort » - proverbe russe - « Лес по дереву не плачет ». | | | | |
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| solitude | | | Le marbre, les gravures et dorures - sur les reliures, médailles ou tombes - nous font cultiver une pitoyable immortalité de masse. La pathétique mortalité ne pousse, luxuriante et vivante, que dans la solitude de race. | | | | |
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| solitude | | | Pour l'enraciné, défeuiller ou défleurir sont des péripéties saisonnières ; ils ne gardent leur pathos intemporel que pour le déraciné, qui se sent, soudain, dessouché. | | | | |
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| solitude | | | Je sais, que mes ruines sont un fétu de paille comme tout autre outil de salut, mais, contrairement à d'autres genres de naufrage, je n'invente ici ni profondeurs menaçantes, ni courants hostiles, ni voies d'eau imprévues, ni fautes d'astrolabes ; j'en suis le concepteur, le geôlier, l'évadé, le croque-morts. | | | | |
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| solitude | | | Il y a du calcul, dans mon acharnement à ne pas quitter mes ruines, elles sont la meilleure antichambre de la mort, meilleure que l'auberge de Cicéron : « Je quitte la vie, comme si je quittais une auberge, et non pas ma demeure » - « Ex vita ita discedo tamquam ex hospitio, non tamquam e domo » ou de Sénèque : « ce corps n'est point un domicile fixe, mais une auberge » - « nec domum esse hoc corpus, sed hospitium ». Et, de jour, j'y loge l'esprit et, de nuit, - l’âme. L’âme ne vit que dans et de la solitude, et l’esprit rejoint la multitude, même après la mort. Ceux qui ne vivent que dans le commun disent : « la vie, qui se maintient dans la mort, est la vie de l'esprit » - Hegel - « das Leben, das sich im Tode erhält, ist das Leben des Geistes ». | | | | |
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| solitude | | | L'arbre est la ruine de la forêt ; il est la négation, point par point, de « patrie, asile, berceau, nid et tombe qu'est la forêt » - H.Hesse - « Der Wald war Heimat, Schutzort, Wiege, Nest und Grab » ; il est exil, vulnérabilité, bâtardise, chute et renaissance. | | | | |
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| solitude | | | Comment peindre mon visage ? (Que d'autres peignent autre chose, c'est affaire de type d'ambitions ou de grégarisme.) Certainement pas en narrant les péripéties du rouage socio-économique, dans lequel le hasard m'a placé. Peut-être, par un regard solidaire sur notre origine mystérieuse ou par un regard solitaire sur ma mort un peu moins mystérieuse. | | | | |
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| solitude | | | Ce qu'il y a de vivant en moi a besoin d'attouchement par autrui, pour se maintenir en vie ou pour en entretenir l'illusion ; la solitude est ce qui m'apprend que je porte, dans mes bras, des enfants morts, et qu'il est horrible de continuer à les caresser. « La solitude est une tempête de silence, qui nous arrache toutes nos branches mortes »** - Gibran - « Solitude is a silent storm that breaks down all our dead branches ». | | | | |
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| solitude | | | Dans ce monde de sourds, les plus beaux mots sont voués à une vie d'orphelins ; intuitivement, l'artiste le devine et s'occupe de ses enfants trouvés, avec une tendresse redoublée et presque par charité, avec le soin que mérite tout être cher et proche, agonisant dans un désert, sous un ciel muet. | | | | |
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| solitude | | | Pour sentir le vrai miracle de la vie, il faut être plongé, sans retour, dans une noire solitude et s'être rendu définitivement à la certitude de l'absence de tout dieu, qui donnerait un sens à tant de vide autour de ton corps, de ton cœur, de ton âme. Pour juger de la valeur de la vie, faut-il frôler, sur le même axe, un point tendant vers la mort ? | | | | |
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| solitude | | | Et l'amour et la mort sont désormais des affaires d'hygiène sociale ; un notaire ou un assureur reçoivent les premières et les dernières volontés des robots amoureux ou agonisants. Jadis, c'était une affaire de solitude : « Notre lot, c'est d'être seuls dans l'amour et la mort »* - V.Ivanov - « Дано нам быть в любви и смерти одинокими ». | | | | |
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| solitude | | | Une raison de plus pour m'attacher à l'image de l'arbre : je voudrais, qu'on me découvrît comme un arbre inconnu, hors toute forêt, sans conception traçable (comme chez les éléments physiques ou espèces d'insectes), avec la certitude des racines, l'angoisse des cimes, l'espérance des fleurs, la fraîcheur des ramages, la résignation de finir, un bon matin, en feu de cheminée ou en bûcher de Phénix. | | | | |
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| solitude | | | Le rêve que je scelle, c'est moi-même. Plotin appelait bien à « sculpter sa propre statue », mais préconisait le regard comme ciseau éphémère, pour laisser les niais se lamenter sur les grands hommes sans effigies ni statues, dans les places publiques. En fin de compte, c'est peut-être le seul moyen de régler le problème des fétiches et des idoles (la noblesse et l'intensité de Nietzsche - sur le piédestal du dieu mort). | | | | |
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| solitude | | | L'image qui me hante : Copernic agonisant, et dont la main caresse la couverture de ses Révolutions illisibles, qui viennent de paraître, Copernic emportant ses secrets de jeunesse, ses secrets pythagoriciens, ses secrets inventés. Le retour éternel ne devrait-il pas s'appeler, étymologiquement, révolution permanente ? | | | | |
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| solitude | | | Les suicides virtuels se pratiquent aujourd'hui sur des places publiques, et leur souvenir se réduit à un reportage ampoulé, rédigé par le suicidaire lui-même, cherchant les yeux des autres, mais dépourvu de son propre regard. Qui écrirait de meilleurs mémoires que Phénix ? Le regard, c'est la maîtrise du feu et des cendres. | | | | |
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| solitude | | | En troupeau, dès qu'on partage ses angoisses, ses vilenies, ses visions, on accède à la mécanique quiétude d'âme, qu'ignore l'homme des cavernes, l'ermite ou le misanthrope, qui s'y morfond au milieu d'une solitude pleine de honte. Celui qui y échoue comprend, pourquoi dans les grandes villes on meurt, comme on vit, - affairé ou dans une solitude inhumaine, et avec des remords étourdis. | | | | |
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| solitude | | | Je ne peux avoir un regard lucide sur ma mort que si ni prêtre, ni médecin, ni notaire, ni bourreau, ni épouse ne dérangent notre tête-à-tête. | | | | |
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| solitude | | | Je transmets les vues de mon esprit ou j'émets les états de mon âme – je formule mes positions, mes appels, ou je forme ma pose, mon visage – une soif profonde de fraternité ou une haute fontaine, où je suis condamné à rester seul, à mourir seul. | | | | |
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| solitude | | | Jadis, l'homme restait, le plus clair de son temps, en compagnie des autres, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir de la personnalité. Aujourd'hui, l'homme reste, le plus souvent, seul, face à soi-même, mais dans son intérieur ne retentit que le beuglement de troupeaux, qui le dispense d'avoir sa voix à lui. Persuadé de plaider pro domo, il n'émet que des échos des pro vulgo. Le mouton, dont même la mort est préprogrammée, s'appelle robot. | | | | |
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| solitude | | | Le fruit invite la famille, l'ami, le collègue ; la fleur n'est à sa place que seule : dans une main d'amoureux, dans une prairie, sur une tombe. La rose n'est à personne - Niemandsrose ou Роза-Никому (Celan et Mandelstam) ; « le rêve de personne sous tant de paupières » - Rilke - « Niemandes Schlaf unter so viel Lidern ». Elle est un climat, elle fait oublier les saisons : « La rose meurt hors saison » - Horace - « rosa sera moretur ». Bref, une rose impossible : « Toujours improbable paraît la rose » - Goethe - « Unmöglich scheint immer die Rose ». | | | | |
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| solitude | | | Le mot désert a plus d'acceptions divergentes que l'arbre ; la lamentation sur le vide croissant, vide désertique d'idées, d'intelligence ou d'idéaux, est la lecture la plus courante et bête. Le désert décroît. Surtout à cause de l'incapacité de voir ou de provoquer des mirages et de la rationalisation et de la collectivisation des caravanes solitaires de rêves. « Malheur à celui qui porte en soi des déserts » - Nietzsche - « Weh dem, der Wüsten birgt », car il mourra de soif, faute d'oasis. | | | | |
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| solitude | | | Un nihilisme cohérent, qui tienne la route, suppose un double meurtre : celui des hommes, pour que je puisse assumer seul tous mes commencements, et celui de Dieu – ainsi, aucune finalité divine ne sacrera ni mes débuts ni mes contraintes. Le nihilisme est une double solitude – de mon être profond et de mon haut devenir. | | | | |
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| solitude | | | On est toujours seul dans un naufrage (même le Radeau de la Méduse ne me convaincra pas du contraire). Les uns cherchent un drapeau, les autres – une miette ou une goutte, les troisièmes, les plus rares, - une bouteille de détresse, pour y mettre les mots, venant de la hauteur et voués à la profondeur. | | | | |
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| solitude | | | L’intellectuel est un singleton, s’incarnant dans les trois hypostases – le cœur (la voix), l’âme (la caresse), l’esprit (le regard) ; il est la noblesse et la maîtrise de leurs métamorphoses et symbioses. Il se désolidarise de ses bras et pieds ; il cherche la reconnaissance de son unité tripartite ; il méprise la reconnaissance des multitudes de ce jour et se reconnaît le mieux dans la solitude atemporelle. Ce genre, dans lequel le sous-homme (la honte) rencontre le surhomme (l’intensité), est mort ; toutes les consciences humaines, sans cœur ni âme, se vouent, aujourd’hui, aux seuls esprits claniques. | | | | |
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| solitude | | | En France, on veut charger l’esprit de l’intellectuel d’une mission auprès de la collectivité ; lui dont l’âme, inspirée, devrait viser surtout des émissions, artistiques et solitaires. L’intellectuel devrait remédier à l’agonie de la culture, cette extinction des âmes. | | | | |
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| solitude | | | La lumière est toujours collective, elle se moque de la solitude. Mais celle-ci en a besoin pour s’exprimer par ses ombres ; dans le noir absolu ne s’installe que la mort. « J'ai besoin d'obscurité, de rester seul dans le noir » - C.Villani. | | | | |
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| souffrance | | | Le regard des vivants traduit de plus en plus la mécanique et la moyenne. Pour communiquer avec l'amplitude insondable de l'homme, il ne nous restera bientôt que la voix des mourants. J'inverserais les registres des cloches d'antan : « Je plains les vivants, j'appelle les morts » - « Vivos plango, mortuos voco », puisque je suis incapable de : « briser la foudre » - « fulgura frango ». | | | | |
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| souffrance | | | On voit le monde livré au Déluge, on lui sacrifie de malheureuses colombes et on s'accroche à Apollon ; tandis que c'est Asclépios, Aphrodite ou Athéna qui attendent la fin de mes convulsions, et je leur sacrifierai, en fonction de ma conscience, un coq (Socrate), une chèvre (les Juifs) ou une vache (les Hindous). | | | | |
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| souffrance | | | Ces sanglots ne furent entendus que par ma taïga natale. Orphelin désormais complet. Comme si la dernière source de la bonté venait à tarir. Comme si tous les contes de fées, déposés au fond de moi-même par ma mère, que je viens d'enterrer en Sibérie, perdaient toute leur invariable magie et se figeaient dans un cortège funèbre. Des remords qui coupent le souffle, dessèchent les yeux et font hurler comme un fauve, sevré trop tôt, pour survivre. | | | | |
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| souffrance | | | Je dois être sain d'esprit pour aspirer à une résurrection. Les malades n'ont besoin que d'un rétablissement. | | | | |
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| souffrance | | | Il ne me déplairait pas, que ma trajectoire se rapproche, à rebours, de celle de Rimbaud : les tribulations et la sauvagerie du début, et vers la fin - avoir dessiné quelques Enluminures et séjourné pendant quelques Saisons au Paradis. Et pour seul point commun entre ces vies extrêmes, les mots : « N'écrivez pas Arthur sur les enveloppes… Comme je suis malheureux… Assez vu, assez eu, assez connu – j’irai sous la terre ». | | | | |
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| souffrance | | | L'ineptie de Dostoïevsky, une larmette d'enfant le faisant rendre le billet à Dieu ; l'ineptie de Bergson, un seul enfant damné désavouant la Création ; l'ineptie d'Einstein, un seul enfant malheureux rendant tout progrès impossible ; l'ineptie de Camus, la souffrance non-justifiée d'un enfant étant révoltante ; l'ineptie de Sartre, les livres ne faisant pas le poids, face à un enfant qui meurt ; l'ineptie du parti pris des choses, voyant dans la souffrance des enfants le mal absolu - mais un bon écrivain est une présence divine comprenant toujours une bonne enfance, une bonne pleureuse et un bon croque-morts ! Inconsolable comme le père des Kindertotenlieder et implacable comme l'Erlkönig. L'un des buts d'un art serait : comment transformer une larme d'enfant en une pensée d'adulte. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance inspirait le jeune ; aujourd'hui, elle est absente même de l'âge adulte. Bientôt, les hommes n'élèveront le cœur que juste avant d'expirer. Mais auront-ils encore le cœur ? C'est le seul organe, qu'aucune anesthésie, cérébrale ou chimique, ne pacifie. Et sans cette lancinante douleur, nos plus beaux élans restent sans voix (sans voie ?). De ce chagrin crucial, le chemin mène droit vers la vertu : « Calamitas virtutis occasio » - Sénèque. | | | | |
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| souffrance | | | Le séjour des morts serait séparé de la vie par la douleur (Achéron), la haine (Styx), la lamentation (Cocyte, affluent d'Achéron), le feu (Phlégéton, affluent d'Achéron), l'oubli (Léthé, affluent d'Achéron ou de Styx). Je soupçonne, que le Styx se jette, lui aussi, dans l'Achéron. | | | | |
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| souffrance | | | La valeur d'une chose violente - d'une pensée, d'une femme, d'un enthousiasme - se révèle dans la douceur de ses crépuscules. | | | | |
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| souffrance | | | Je trouve de l'hypocrisie jusque dans mon accumulation effrénée de trésors invisibles, éphémères et inutiles - ils pourraient rendre plus facile mon agonie bien réelle. | | | | |
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| souffrance | | | J'assure l'auréole et la hauteur d'un beau sentiment, si j'en célèbre le deuil, au moment même, où il serait tout près d'atteindre son sommet : « La sagesse, une aide spirituelle au travail de deuil »** - Ricœur - l'aide, qui consiste à transformer en sacrifice rituel ce qui n'est qu'un trépas, programmé, pénible et anonyme. L'avantage cérémoniel des ruines - la facilité d'y installer un autel, sans craindre l'asphyxie. | | | | |
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| souffrance | | | Souffrant des mêmes défauts physiques, professant le même romantisme face à l'histoire, la femme ou l'Antiquité, morts au même jeune âge - quels invraisemblables parallèles entre Byron, Pouchkine et Leopardi ! | | | | |
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| souffrance | | | Prométhée, Socrate ou Jésus cherchent à rendre joyeuse l'attente du dernier jour, en la mettant sous le signe d'un au-revoir minable. Il vaut mieux, que nous apprenions à entonner un adieu majestueux à chaque instant vécu en grand et à attendre, que chaque jour nous chante la merveille du jour premier. | | | | |
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| souffrance | | | Réduire toute la vie à l'horreur, chose presque spontanée, pour une sensibilité doublée d'une intelligence. Et le mot de Spinoza : « L'homme libre ne pense à rien moins qu'à la mort » - « Homo liber de nulla re minus quam de morte cogitat » - ne présente pas une sérénité de sage, mais une martingale d'angoissé. Songer à la manière d’être dépêché dans l’au-delà d'Eschyle, dont la calvitie reçut une tortue lâchée par un aigle myope, à la recherche d'une pierre, ou de Barthes, fauché par une camionnette. | | | | |
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| souffrance | | | Ni Socrate ni Tolstoï ni Rilke ni Heidegger ne me disent rien de juste ou de réutilisable, au sujet de la mort ; la voix juste aurait dû être presque inaudible, et les cheveux auraient dû se dresser, sans qu'on comprenne pourquoi. Des litotes comme les plus violentes des hyperboles. | | | | |
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| souffrance | | | Pour traduire à peu près les mêmes sentiments, il y a plus d'intensité dans la peur que dans le courage, dans l'angoisse que dans la lucidité face à la mort, c'est donc le premier terme de l'alternative que je préférerai. | | | | |
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| souffrance | | | En fait des souffrances, nous sommes tous lotis à la même enseigne ; c'est seulement leur place, dans notre regard sur la vie, qui nous divise en vivants et en morts ; chez le vivant, la souffrance se trouve à la source de ses visions ou pulsions vitales. « La vie, privée de souffrances, est une mort » - Chestov - « Жизнь, лишённая страдания есть смерть ». | | | | |
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| souffrance | | | L'arbre dépourvu de feuilles à unifier devient symbole de la mort : « Cet arbre sombre, le cyprès, portant le deuil de ce qu'il ombrage » - Byron - « The cypress droops to death, dark tree, the only constant mourner » - mais, ayant perdu en étendue et même en profondeur, il reste symbole de la hauteur, où s'unifient des cimes et non plus des feuilles. | | | | |
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| souffrance | | | Ne pas m'attacher aux courants et changements, mais, au contraire, chercher les points ou noyaux immuables, - cette noble pose a un terrible inconvénient : la vie gagne énormément en valeur, et je serai terrorisé par la mort comme n'importe quel sot. La consolation de Lucrèce : « Aucun plaisir nouveau ne naîtra de l'allongement de la vie » - « Nec nova vivendo procuditur ulla voluptas » - ne me convaincra plus. | | | | |
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| souffrance | | | La tristesse et les éléments : elle rend languide l'air que je respire (« L'air même, aujourd'hui, porte l'odeur de mort » - Pasternak - « В наши дни и воздух пахнет смертью »), elle me submerge par toute sorte de liquides (« Toutes les eaux sont couleur de noyade » - Cioran), elle enterre ce qu'il y a de solide en moi. Elle doit cette misère à la perte du quatrième élément, du feu, qui réduit la tristesse en cendre ou en braise, pour ennoblir les ruines ou pour chauffer le sous-sol. | | | | |
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| souffrance | | | Arrivé au stade extatique de tout ce qui est beau ou grand, on a des raisons d'égale justesse pour se dire bienheureux ou bien prêt à se pendre, question de goût ou de style ; Cioran vote pour la seconde issue, la plus facile, Nietzsche - pour la première, plus ardue, et moi, je n'exclus ni l'une ni l'autre, j'en cherche des unifications. Encore faut-il savoir atteindre une extase. | | | | |
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| souffrance | | | Me lamenter de mes débâcles, face aux hommes, c'est du ressentiment mesquin ; les infirmités de la vie, dignes de figurer dans mes lamenti, doivent provenir de mes échecs inexorables, face à l'ange, celui de la chute ou celui de la mort. Pour s'attacher au grandiose, il faut aimer la vie ; les suicidaires sont parmi les plus mesquins : « Entraîné par la volupté du suicide, je cède à la fascination des bagatelles » - H.-F.Amiel. | | | | |
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| souffrance | | | Deux sortes d'objectivité : celle de l'humain détourné du divin, et celle du divin, scrutant l'humain. Affaire des yeux et de la rhétorique, ou affaire du regard et de l'intelligence. Dans tout état, réduit à l'humain, la première formulera d'excellentes raisons pour se pendre. Dans tout état, tourné vers le divin, la seconde chantera des béatitudes. Mais ce sera le même état, les mêmes circonstances. | | | | |
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| souffrance | | | Ton échec flagrant ne provient ni d'une souffrance ni d'une malchance ni d'une maladresse - « La mort, le hasard, la culpabilité me révèlent mon échec » - Jaspers - « Tod, Zufall, Schuld demonstrieren dem Menschen sein Scheitern » - mais de la vie, de ses lois, de ses mystères, de ta honte obscure. | | | | |
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| souffrance | | | L'angoisse est peut-être la sensation la plus énigmatique, inexplicable : aucune référence à la mort, à la douleur, à la menace, à la honte ne l'éclaire. Elle est vrillée à la vie et en reproduit le vertige. Surtout avec tout appel de la hauteur : « L'angoisse devant l'accès à la hauteur de la vie fait partie de la vie » - Kafka - « Unsere Angst vor dem Aufsteigen in ein höheres Leben ist die seine ». | | | | |
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| souffrance | | | Aujourd'hui, même dans les antichambres des cimetières règne la mécanique ; le douloureux, de compagnon naturel du bon et du beau, devint complice du hasard, gênant des carrières, mais imperméable aux mystères. « La souffrance est le lieu, où la vie devient vivante » - M.Henry. | | | | |
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| souffrance | | | L'homme étant frappé d'anémie de la grandeur, son premier besoin aurait dû être une noble palpitation, ayant pour fond la beauté ou la terreur. Et ce sont, respectivement, la vie et la mort qui s'y complètent. Mépriser la vie, comme mépriser la mort, sont des attitudes d'un sot repu ou d'une brute. | | | | |
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| souffrance | | | Que le ciel, de temps en temps, s'effondre, est fatal, puisque une mort le frappe ou un amour cesse de lui apporter son soutien. Le vrai problème, c'est qu'il faille, dans ces cas, recommencer à faire semblant de vivre. « Il faut se remettre à vivre, que le ciel même s'écroulât de nouveau » - D.H.Lawrence - « We've got to live, no matter how many skies have fallen ». Ce qui aide un peu, c'est, au moment du désastre, avoir pour demeure les ruines, au contact avec le ciel et m'épargnant un déménagement pénible vers des lieux, plus proches des cimetières. | | | | |
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| souffrance | | | Ils disent que la tristesse, la souffrance ou la solitude les font crever. Mais ce sont tant de motifs de palpiter, au lieu de végéter ! On en vit, ça engraisse (Flaubert) ! « Je vis de ce, dont les autres meurent »*** - Michel-Ange - « Io vivo di ciò di cui muoiono gli altri ». | | | | |
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| souffrance | | | J'ai beau n'être adepte que d'une ivresse d'étiquettes, de sobres bourreaux me privent de bouteilles. Et mes messages restent sans enveloppe spiritueuse ni houle porteuse. Je rêvais de couler sobre, et je coulerai ivre, avant de pouvoir appliquer cette bonne recette : « Ce que, ivre, tu jurais de faire, fais-le sobre » - Hemingway - « Always do sober what you said you'd do drunk ». | | | | |
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| souffrance | | | Entre ma naissance, où j'étais le seul à pleurer, et ma mort, où je serai, peut-être, pleuré par les autres, la larme n'ennoblit plus la vie, ni la joie - la mort. Mes paupières fermées, qu'ils découvrent mon regard, mon rêve ou mon ironie ! « Ci-gît moi, tué par les autres » devint, pour le regard de Valéry : « un long regard sur le calme des dieux ». Pour le rêve de Rilke : « enseveli sous le poids des paupières, tu n'es plus rêve de personne » - « Niemandes Schlaf zu sein unter so viel Lidern ». Pour les larmes de Tsvétaeva : « Plus envie de rire » - « Уже не смеётся ». Pour l'ironie de Gogol : « Je rirai un jour avec mon mot amer » - « Горьким словом моим посмеюся ». | | | | |
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| souffrance | | | Les plus impressionnants des triomphes ne se font pas à l'ombre des épées, mais en clarté des massues ; regardez Héraclès et Zarathoustra, profanateurs de l'arbre, que sanctifièrent les défaites du Christ et de Manès. Aimer l'arbre, où l'on expire : « J'aimais ma mort, j'aimais ma faiblesse » - St-Augustin - « Amavi perire, amavi defectum meum ». | | | | |
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| souffrance | | | On récuse la mue et appelle de ses vœux - la résurrection : une raison de plus de ne pas vivre de mon épiderme et faire croire aux croque-morts que mes ruines truffées d'échappatoires, c'est mon tombeau. | | | | |
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| souffrance | | | On vit en Dioscures : dans le doute de nos sources, la part immortelle en nous s'entremêlant avec la part mortelle, rêvant de finir sa trajectoire telle une nouvelle constellation dans un ciel en deuil. | | | | |
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| souffrance | | | Puisqu'il est clair, qu'aucun salut ne peut venir de nous-mêmes, nous nous accrochons aux miracles extérieurs, pour y trouver la place de nos deuils anticipés. Heureusement, le soi inconnu réside, lui aussi, hors de nous, et peut servir de point de mire de nos espérances. « Le mal de la souffrance n'est-il pas appel au secours de l'autre moi, dont l'extériorité promet le salut ? »** - Levinas. | | | | |
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| souffrance | | | L'agonie d'une espérance sur le déclin ou l'extase d'un désespoir montant, ces chassés-croisés chiasmiques exigent des tempéraments opposés et, pour les peindre, même des talents opposés : des traits mélancoliques tout en ruptures ou un ton sanguin en continu – l'art des crépuscules ou l'art des aurores. | | | | |
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| souffrance | | | La philosophie n'apprend ni à mourir ni à vivre ; elle traduit en musique le bruit désespérant de la mort aussi bien que le bruit de l'espérance vitale ; et cette musique nous fait chanter, au lieu de réciter, danser, au lieu de marcher, irradier de la poésie, au lieu de nous engrisailler dans la prose. La philosophie est de la poésie appliquée. | | | | |
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| souffrance | | | Bien que toute entreprise vitale aboutisse au naufrage, le rôle du savoir peut y être très différent : pour remplir les cales d'un bon trésor, les voiles - d'un bon souffle, les bouteilles, à jeter à la mer, - d'un bon pathos. | | | | |
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| souffrance | | | Je peux admettre, que le Verbe, telle une forme articulée de la Caresse, était au Commencement, mais, visiblement, il est tout à fait impuissant face à la Fin – aucune production verbale, comparable au Requiem de Mozart, au dernier Trio de Schubert, à la Pathétique de Tchaïkovsky. Et si, au Commencement, nous étions sourds, et même la première Caresse était musicale ? | | | | |
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| souffrance | | | Le message consolateur du philosophe n'atteint ni ne réussit que pour une poignée d'âmes sensibles ; mais tout Narcisse se console en cherchant à consoler un visage d'inconnu. « La sérénité, face à la mort, concerne non seulement l'agonisant, mais aussi le consolateur, et au même degré » - Heidegger - « Die Beruhigung über den Tod gilt nicht nur dem Sterbenden, sondern ebenso sehr den Tröstenden ». | | | | |
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| souffrance | | | Pour tempérer ton penchant pour des termes pathétiques, imagine la blessure d'un asticot, l'affliction d'un moineau, la solitude d'une pie, la souffrance d'une araignée, le suicide d'une libellule. Te crois-tu plus digne d'être auréolé de ces productions cérébrales ? Et que les épopées de ton soi connu soient subordonnées aux prosopopées de ton soi inconnu. | | | | |
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| souffrance | | | Sur son lit de mort, l'homme se retrouve dans l'état, dans lequel il est né : sans cheveux, sans dents et sans rêves, qui lui permirent, à l'âge décent, d'apprécier le goût, la caresse et l'émoi. Et il finira par retomber dans la seule chose, qu'il savait faire à la naissance, - dans les pleurs et gémissements. | | | | |
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| souffrance | | | Les ruines sont un refuge idéal pour ce qui aspire à l'immortalité décorative. Maintenir debout ce qui ne peut garder sa noblesse que couché, c'est de l'empaillage sans grâce. « Ce qui, en toi, refuse de mourir est indigne de vivre » - G.Thibon. | | | | |
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| souffrance | | | Si la citadelle humaine est sans murailles, face à la mort (Épicure), elle s'entoure de murailles à escalade banale, face à la vie. Elle devrait disposer de souterrains secrets, menant vers une ruine hors murs, où se sauvent des vestiges immortels. Plus je gagne en maturité, plus de sécurité et de familiarité m'offrira cette résidence secondaire : « La mort t'accompagne au milieu de la vie » - proverbe latin - « Media vita in morte sumus ». | | | | |
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| souffrance | | | J'éteins, successivement, mes yeux, mes caresses, mes mots, ma mémoire, ma raison – et je comprends, que ni la consolation ni l'horreur, ni la grâce ni la punition, n'ont plus aucun sens, pour mon être mort. « Et au-delà – ténèbres impénétrables, ou pureté de la face de Dieu » - A.Blok - « Над нами - сумрак неминучий, иль ясность божьего лица » - ni cette lumière ni ces ombres ne seront plus à toi. | | | | |
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| souffrance | | | Dans la vie affairée, la vue des choses qui comptent efface, impitoyablement et mécaniquement, le passé et éteint le regard ; un grand avantage de la souffrance est de nous inonder de souvenirs et de rêves. « La mort est toute de souvenirs, et la vie est si oublieuse » - Akhmatova - « Как жизнь забывчива, как памятлива смерть ». | | | | |
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| souffrance | | | De plus en plus souvent, ils célèbrent le deuil en rires, mais ils désapprirent la fête en larmes. | | | | |
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| souffrance | | | Désapprendre à vivre est plus facile qu'apprendre à mourir. Et beaucoup plus utile. Pour mieux aimer. Transformer la lueur ardente, venant de l'amour ou de la mort, - en ombres : « Esclave de l'amour, je suis libre des deux mondes » - Hafez. La plus belle liberté est celle qui réussit à se mettre au-dessus de la souffrance : « Dans la possibilité de l'angoisse la liberté succombe écrasée par le destin » - Kierkegaard. | | | | |
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| souffrance | | | Toute philosophie qui parte de la mort acceptée (de la tienne ou de celle des autres) est une philosophie des robots. Comme la philosophie des moutons mûrit à partir de la paix d'âme. L'horreur de l'esprit et l'intranquillité de l'âme sont les préconditions d'une haute philosophie, qui est réconciliation ou unification : dans la consolation qu'elle apporte à un corps qui souffre ou dans la musique qu'elle crée entre réalité, concepts et langage. | | | | |
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| souffrance | | | Dans l'état anesthésié, l'homme s'attache aux choses et aux règles et oublie la musique et l'élan. Dans la souffrance, l'homme retourne à son destin, qui est la tragédie comme l'est toute musique. « Toute douleur qui ne détache pas est de la douleur perdue » - S.Weil. Le nombre de nos points d'attache restant le même, il s'agit de s'attacher aux noyaux invisibles, aux rêves : « On meurt de l'essentiel, lorsqu'on se détache de tout » - Cioran. | | | | |
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| souffrance | | | Pour se faire une idée de ce qui nous pousse à écrire, il faut avoir découvert un livre, qui ne serait qu'un message au fond d'une bouteille de détresse. Les uns y trouveront un appel, les autres – une transmission, les troisièmes, les plus sagaces, - une tentative de faire même de notre dernier pas – une œuvre musicale. Écrire, c'est faire durer en musique l'écho de nos commencements-souvenirs. | | | | |
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| souffrance | | | Le goût ou la passion des commencements est ce qui protège nos pauvres oreilles du sifflement de la faux qui s'approche. Chez certains, ce goût arrive trop tard : « Et c'est au moment même, où, enfin, tu es mûr pour le commencement, que tu vas mourir » - Kant - « Gerade wenn man soweit ist, anfangen zu können, muß man sterben ». | | | | |
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| souffrance | | | Mieux on connaît la vie, mieux on en perçoit la merveille. D'où sa bénie ignorance, dans laquelle demeurent aussi bien les sots que les sages, puisque, sinon, l'idée de la mort aurait été autrement plus atroce. « Tant que l'on ne sait pas ce qu'est la vie, comment peut-on savoir ce qu'est la mort ? » - Confucius. | | | | |
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| souffrance | | | Ne pas fermer mes parenthèses, et en ouvrant ma bouche, devant une poignée de pages blanches, faire sentir, que ce qui va la fermer est une poignée de terre noire, jetée par une Antigone compréhensive. « Pour s'apprivoiser à la mort, il n'y a que de s'en avoisiner » - Montaigne. Le bon verbe est tumulaire et doit descendre au tombeau. Avec cette épitaphe : « On m'enterra vivant », puisqu'il se sentira Eurydice. On n'écouta pas la dernière supplique de Tsvétaeva : « Ne m'enterrez pas vivante - Не похороните живой ! » - la même terreur poursuivit Gogol. | | | | |
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| souffrance | | | On divise les philosophes en ceux qui nous apprennent soit à vivre (agir) soit à mourir (se suicider), la science d'Aristote ou l'art de Socrate. Ils devraient plutôt nous désapprendre toute notion de chaîne : que ce soit vers une vie accumulative (carpe diem) ou vers une vie ou une mort spéculatives (purpose-driven life, ou American way of Death). Pratiquer une culture de la pose et non l'inculture du résultat. Donner un sens au point zéro de la pensée et de la douleur, commencer par une vie intranquille et finir par une mort tranquille. Ne pas oublier, que « la pensée de la mort aide à tout, sauf à mourir » - Cioran. Pourtant on y pensa tellement comme à un aboutissement (au lieu de la vivre comme une contrainte), que même la mort devint impersonnelle : « Oh Seigneur, fais à chaque homme le don de sa propre mort » - Rilke - « O Herr, gib jedem seinen eignen Tod ». | | | | |
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| souffrance | | | Tout regard droit sur la mort paralyse et décourage tout enthousiasme, surtout celui de l'art. L'art est un regard oblique, fuyant, étourdissant – sur la mort intouchable, inenvisageable. De cet art on peut dire : « Le vrai art naît de l'angoisse devant la mort » - H.Hesse - « Alle Kunst entsteht aus Angst vor dem Tod ». | | | | |
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| souffrance | | | Si tu veux parler sérieusement de la vie, imagine-toi la Terre sans musées ni bibliothèques ni même cimetières entretenus. Tu comprendras alors pourquoi ce qui anime les meilleurs gestes d'artiste sont la terreur et la honte. | | | | |
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| souffrance | | | L'immortalité est une image trop bête, pour servir de consolation ; mais la foi en intensité du beau peut faire oublier la désarmante certitude du vrai. Cette intensité est au cœur de la métaphore de l'éternel retour, qui serait « un succédané de la croyance en immortalité » - Nietzsche - « ein Ersatz für den Unsterblichkeitsglauben ». | | | | |
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| souffrance | | | La vie : à chaque instant et en toute circonstance, on peut construire une chaîne de raisons ou de regards, qui aboutisse à un émerveillement. Mais on en rate plus qu'on n'en remarque ; « La vie s'achève, et tu vois, qu'elle fut une leçon, pour laquelle tu étais un élève distrait » - V.Rozanov - « Оканчивается жизнь, ты видишь, что она была поучением, в котором ты был невнимательным учеником ». | | | | |
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| souffrance | | | La seule chose dont la vue, même chez les plus endurcis du cœur ou revêches de l'âme, réveille quelque poésie est la mort. Ne serait-ce pas une des raisons, pour lesquelles si peu d'hommes voient de la poésie dans la vie ? Et si la poésie n'était qu'une autre vie, diaphane aux yeux non embués. | | | | |
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| souffrance | | | Deux immenses sottises vont de pair ; ne pas vénérer le souffle miraculeux de la vie qui t'habite et ne pas redouter l'instant, où ce miracle cessera dans ton corps inanimé. C'est pourquoi les épicuriens sont parmi les plus démunis et d'esprit et d'âme. « Sot est celui qui dit craindre la mort parce qu'il souffre de ce qu'elle doit arriver » - Épicure. | | | | |
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| souffrance | | | Plus une chose est dramatique, plus facilement naissent les métaphores qui la cernent. Je connais une seule exception à cette règle – la mort. L'horreur en mouvement permet un glissement vers une beauté tragique, mais l'horreur figée glace toute imagination. Et la vraie, la terrible solitude est la dissipation de toute métaphore et le plongeon dans un néant immobile : « Être seul, c'est s'entraîner à la mort »* - Céline. | | | | |
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| souffrance | | | La vie et le bonheur sont pleins de mystères, dont sont dépourvus la mort et le malheur. Et la souffrance, ce mystère de haute nostalgie, va mieux à l'idée de la vie qu'à celle de la mort, qui n'est qu'une plate terreur. Par inadvertance, les poètes introduisent le misérable malheur là où devrait ne retentir que la voix de la noble souffrance. | | | | |
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| souffrance | | | En quittant la vie, il ne faut pas claquer furieusement la porte, ni même s'accrocher à la fenêtre, pour jeter un dernier regard sur le paradis terrestre, - non, il faut tourner l'âme vers ce toit imaginaire, d'où reste visible l'étoile de ton enfance. L'entretien de tes ruines facilite cette pose de fidélité et de sacrifice. | | | | |
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| souffrance | | | La vie s'éploie dans la marche et dans la danse, dans le bruit et dans la musique, dans l'action et dans le rêve, dans l'accumulation et dans la création, dans l'avoir et dans l'être. La pensée de la vie peut servir de consolation face à la mort ; les sots ont besoin des premiers semi-axes, et les sages – des seconds. | | | | |
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| souffrance | | | La force, l'action, la création, ce sont des rideaux qui nous cachent la vue de la sinistre faucheuse. Les plus rusés et doués en tapissent toutes les facettes de leur demeure : la force – pour les fondements de la réflexion, l'action – pour l'ampleur de la vie, la création – pour la hauteur du rêve. Dans tous les cas, il s'agit de dévier les yeux du soi connu, pour se fier au regard du soi inconnu. | | | | |
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| souffrance | | | C'est la nature de mes ouvertures au monde, qui détermine le genre de la souffrance, qui, inévitablement, s'en ensuit. L'avantage des ruines, par rapport aux forteresses, phalanges ou immeubles, est que les ouvertures les plus dramatiques – par la porte ou la fenêtre, l'action ou la contemplation – me sont interdites ; il ne me restent que le toit imaginaire ou un souterrain réel, pour prier mon étoile ou avaler mes remords. Les résurrections ne se produisent pas dans les platitudes collectives, mais aux cieux vides ou dans les tombeaux vidés. | | | | |
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| souffrance | | | Je prends toutes les manifestations de mon âme – la souffrance, la beauté, l'amour, le mystère, le rêve – et j'arrive à cette merveilleuse et terrible certitude – impossible de les séparer de mon corps ! La perspective de l'extinction de mon âme, après l'appui sur l'interrupteur de ma rate, - et je ne connaîtrai d'autre immortalité que celle d'un instant d'abandon, d'yeux fermés et de désirs ouverts. | | | | |
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| souffrance | | | Le mystère – que je dispose de cordes ou de fibres, qui me font entendre la musique de la Création ; les problèmes – la découverte de nœuds ; la solution – le dénouement. En matière d'harmonies philosophiques, si je suis cette chronologie, je vivrai le finale – le silence ou le bruit plat. La morale : connaissant le finale de toute espérance virtuelle et de toute agonie réelle, leur refuser tout dénouement intellectuel. | | | | |
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| souffrance | | | Double profanation croisée des mots douleur et souffrance : à la mort de leur mère, ils annoncent leur douleur, mais tout soucis d'indigestion est décrit en termes de souffrance. | | | | |
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| souffrance | | | La terrifiante certitude des « omnis moriar » et « letum omnia finit » - n'en déplaise à Horace et Properce - « tout de moi mourra » et « tout s'achève avec la mort ». Le corps livré au ver, l'âme livrée au vers. À l'arrivée, ni espoir ni recherche, laissés aux rabelaisiens : « Je m'en vais chercher un grand peut-être ». Ne fabriquent de l'éternel que des professionnels de la consolation gratuite - Leibniz, Kant, Hegel. Les bons charlatans se contentent d'en proclamer le mortel héroïsme : « C'est la précarité de l'œuvre qui met l'artiste en posture héroïque »*** - G.Braque. | | | | |
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| souffrance | | | L'étincelle paraît être la seule évocation artistique de la lumière : la hauteur de son éclat, le pathos de sa mort, la profondeur des ténèbres, qui l'accueillent et l'ensevelissent. Le scintillement devrait être réservé au regard qui s'émeut, plutôt qu'aux yeux qui contemplent. L'éclairage convient aux salons et laboratoires, mais dévalorise les ruines, lieu idéal de nos écritures et de nos lectures. | | | | |
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| souffrance | | | La sagesse, c'est s'esbigner avec l'élégance, face au regard droit de la mort, à l'opposé de la familiarité ou de l'hystérie. L'impossibilité d'un équilibre debout, les yeux ouverts. Le ridicule d'une concentration horizontale, la bouche bée, l'attrait d'un éclatement vertical, les ailes pliées (mystère signifierait - bouche fermée). La sagesse est davantage dans un front baissé que dans un front plissé. | | | | |
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| souffrance | | | Un jour je m'aperçois, que l'oreille a trop de place dans ma soif éthique de pureté ; je découvre, que la soif optique est plus inextinguible, et je m'écroule auprès de la fontaine du regard, fontaine devenue ruine, fontaine réveillant une soif mortelle et un besoin de survie, à travers des mots ou des notes. | | | | |
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| souffrance | | | Quel est le lieu du dévoilement primordial : le temps topique ? le néant apophatique ? - le regard orphique ! Au seuil de l'enfer et de la mort, guidé par l'amour. | | | | |
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| souffrance | | | À traquer des vérités mortelles, on finit par ne plus voir le rêve immortel. La vérité est dans l'implacable boussole, qui met le cap sur une mort sans rêves, tandis que nos meilleurs rêves sortent d'une bouteille de détresse. Que je te comprends, mon frère, même si nous n'eûmes pas exactement les mêmes étiquettes sur nos bouteilles : toi, avec ton calvados et ta Voie Lactée, moi, avec mon armagnac, mon Floc de Gascogne et mon étoile. | | | | |
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| souffrance | | | La mort est la seule ombre, n'ayant pour source aucune lumière. À moins qu'on croie en résurrection lumineuse de nos rates ou de nos glandes éteintes, annulant la mort de nos âmes enténébrées. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance rend plus sensible aux fleurs qu'aux légumes : « la rose solitaire que plante le désespoir » - Byron - « a single rose, planted by Despair ». La rose solitaire, pour laquelle on ne peut pas mourir (Saint Exupéry). La rose à bonne mémoire (qui « n'a jamais vu la mort d'un jardinier ») de Fontenelle. La rose est un jardin, où se cachent les arbres, « l'espace d'un matin » - Malherbe. Pour ne pas avancer la tristesse du soir, « cueillez, la belle, des roses » - Virgile - « collige, virgo, rosas »… | | | | |
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| souffrance | | | Ce qu'on brigue dans la vie s'associe à la mer : songez au phare, à la bouée ou à la bouteille. Sauver les autres, se sauver ou, enfin, reconnaître sa déconfiture dans un message pathétique à destination inconnue. | | | | |
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| souffrance | | | L'art du pathétique : pensées nouveau-nées nourries par un agonisant. Ce soliloque eut déjà un prédécesseur ironique, sous forme d'un dialogue entre un mourant et un homme qui se porte bien (Voltaire). | | | | |
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| souffrance | | | Je vois mon écriture comme abri d'un rêve agonisant ; j'aboutis à l'architecture des ruines comme seul cadre pas trop étouffant ; et, en fin de parcours, j'apprends, que même les ruines pourront être reluquées comme une marchandise. Comme le devinrent la montagne et l'arbre, après la tour d'ivoire. | | | | |
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| souffrance | | | Même dans la mort il faut imiter l'arbre : mourir debout (« stantem mori » - Suétone), et continuer à projeter des ombres, à tendre vers le ciel et à s'accrocher aux racines. | | | | |
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| souffrance | | | C'est à vous pendre d'ennui que de lire des récits de conquêtes et d'indignations, rédigés par des plumes médiocres ; mais quel afflux d'enthousiasme, avec de chatoyants tableaux, peints par des suicidaires, défaits et résignés ! | | | | |
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| souffrance | | | Je sais que ne chantent sincèrement l'espérance que les faiblards moribonds ; pour retrouver de la force vivifiante, rien de plus stimulant que le désespoir (la toute-puissance d'un désespéré de Hölderlin, die Allmacht eines Verzweifelten). | | | | |
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| souffrance | | | Toute la hauteur de l'art est dans l'élan tragique des commencements ; toute la profondeur de la vie est dans le courage d'assumer les suites de nos débuts, aussi redoutables, pour l'artiste, que la mort même. « Ce n'est pas la mort qu'on devrait redouter, mais ce qu'on n'arrive même pas à commencer à vivre » - Marc-Aurèle. | | | | |
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| souffrance | | | Ma demeure, ce ne sont pas des catacombes, mais les ruines, puisque la vie, et non pas la mort, y reçoit le passé, y rêve le présent, se fiche du futur. Les catacombes sont tournées vers la profondeur du désespoir ; les ruines se vouent à la hauteur de l'espérance. | | | | |
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| souffrance | | | Veux-je mourir en terre d'Antée, dans l'eau du Léthé, dans l'air d'Icare ou dans le feu de Phénix ? - ami des résurrections, je préférerai le feu, l'élément le plus artificiel, ou magique, ou divin, et j'attendrai, que les cendres soient froides et que Dieu soit proclamé mort, avant de libérer mon souffle. | | | | |
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| souffrance | | | Avec l'espoir, il faut adopter le regard sur un verre, moitié plein et moitié vide : me sentir un survivant, plutôt qu'un agonisant, du désespoir, l'espérance se trouvant derrière moi, et non pas à l'avant. | | | | |
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| souffrance | | | La poésie se nourrit de souffrances ; et si elle est morte aujourd'hui, ce n'est pas à cause des gazés d'Auschwitz, mais à cause du poids que prirent les fabricants de gaz et de la facilité de leur recyclage en fabricants d'engrais, de chansons, de logiciels, de films. | | | | |
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| souffrance | | | Avec mon dernier soupir, je scelle mon dernier message à confier à la bouteille et dont le destinataire devrait être habitué des profondeurs et des naufrages. Que ma bouteille ne se trompe pas de mer, il paraît que « dans les mers de la multitude, Dieu la [l’œuvre] prendra du doigt, pour la conduire au port » - Vigny – et là-bas, faute de bon adressage, mon message sera classé sans suite. | | | | |
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| souffrance | | | Lycurgue, Empédocle et Socrate, Lucrèce, Sénèque et Cicéron, Chamfort et Kleist, Tchaïkovsky et Maïakovsky, Hemingway et S.Zweig, Tsvétaeva et S.Weil, Pavese et Celan - j'ai beau tourner et retourner cette liste de suicides, je n'y décèle aucune lignée héritable. Le pathos varié de l’avant-dernier pas ne se transmet pas au dernier, au commun : « Amour de l’agonie et horreur de la mort » - Cioran. | | | | |
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| souffrance | | | Les nostalgies des lieux sont le plus souvent des nostalgies du temps ; le temps prend si facilement le masque de l'espace. La nostalgie de l'enfance, du retour (nostos, en grec, voulant dire retour). Des incantations des horizons et firmaments, qui ne s'adressent qu'à notre destinée toujours absente, la mort. | | | | |
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| souffrance | | | Jadis, choisir pour demeures les ruines de l'incurable fut un défi à l'hôpital et au cimetière. Aujourd'hui, elles s'opposeraient aux salles-machine stérilisées. | | | | |
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| souffrance | | | Les penseurs se consacrent à la recherche de certitudes et de tranquillités, tandis que la seule chose atteignable reste un semblant de consolation - le frisson : frisson face à la création, frisson face à la vie, frisson face à la mort. Cultiver l'espérance, c'est justifier le frisson. Et dire que, jadis, la consolation fut le genre principal des meilleurs philosophes, genre inconnu des raseurs modernes. Dans l'Antiquité, la plus noble sagesse spirituelle s'appelait pharmakon, l'art de guérir, de consoler. | | | | |
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| souffrance | | | Dans la recherche de remèdes à nos maux, le philosophe doit imiter le charlatan ; seulement, celui-ci s'occupe de guérir un mal, qu'un bon médecin aurait pu traiter, tandis que celui-là doit se vouer à l'incurable. « Les hommes me demandent la voie du salut, la parole qui guérit » - Empédocle – et c'est dans une belle impasse que les âmes mortelles se réjouiront de ton impossible et irrésistible salut. | | | | |
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| souffrance | | | La philosophie est pensée de la pensée. Deux pensées-objets s'y présentent : la pensée abstraite articulée – d'où la réflexion sur le langage, et, parmi les pensées concrètes, la plus redoutable, celle de la mort, d'où la recherche de la consolation. | | | | |
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| souffrance | | | L'authentique déluge, dans nos basses contrées robotisées, engloutit l'île déserte des âmes ; et ce livre est une Arche, où se réfugient toutes les espèces encore animées, mais disant adieu à leur monde perdu. | | | | |
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| souffrance | | | La terrible preuve de notre totale disparition finale : impossible de donner à notre regard une intensité quelconque sans la présence de nos yeux et même de nos mains. Notre âme s'éteint avec la lumière dans nos yeux. | | | | |
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| souffrance | | | La terreur, inévitablement, s'invite à toute fête de la beauté, puisque tout créateur a sous les yeux le beau miracle de l'engendrement et la banalité horrible de la mort. | | | | |
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| souffrance | | | Le sens du beau, évidemment, nous est donné par Dieu, c'est pourquoi « l'art est une lamentation désespérée de l'homme tourné vers Dieu » - Mérejkovsky - « Искусство - это безнадёжный плач человека о Боге ». Et qu'Il soit proclamé vivant ou mort, par chantres ou pleureuses, ne change pas grand-chose à la prière, que toute œuvre d'art est. « Le sage s'apitoie sur soi-même - heureux »** - Canetti - « Der Kluge klagt sich glücklich ». L'artiste a deux sources : Dieu et le hasard ; éliminer une part du hasard, c'est augmenter la part du divin. | | | | |
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| souffrance | | | Pour un écrivain, l'un des emplois les plus utiles de l'intelligence consiste à garder l'illusion, que l'écriture soit une communication salutaire avec l'au-delà de la mort et de l'angoisse, tandis que ce labeur est aussi trompeur et borné que tout travail abrutissant ou assourdissant. Vivre sans illusions est le lot des intelligences médiocres, même si elles sont puissantes. | | | | |
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| souffrance | | | Est philosophe celui qui sait se mettre au diapason de l'œuvre de la mort. « La philosophie est une méditation de la mort » - Érasme - « Philosophia meditatio mortis continua est », comme la musique. À l'opposé se tient le poète, celui qui s'accorde avec la vie. Est sage celui qui sait se servir de l'un comme du contrepoint de l'autre. | | | | |
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| souffrance | | | L'exilé peut porter sa patrie sur ses semelles - qu'il essuierait devant tout sanctuaire ; il peut la porter dans ses bras - elle serait une orpheline, pour laquelle il chercherait un tombeau ; il peut enfin la porter dans son cœur - qui saignerait à tout afflux de désespoir. Une tare, une infirmité ou une malformation trahies par des stigmates de langue. | | | | |
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| souffrance | | | Pour sortir de l'anonymat d'une vie mortelle, il faut découvrir des biens immortels et vitaux. Mais, l'immortel déserta les âmes ; la mort des biens et des hommes devint un événement si bien géré et si plat, qu'elle ne se met même pas au-dessus des tracas financiers ou culinaires. On n'y songe qu'une fois grabataire. | | | | |
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| souffrance | | | Le commerce, la technique, la voirie, la médecine, la police, la science, la vanité interceptent et étouffent mille angoisses, qui travaillaient le sauvage et lui faisaient dresser les cheveux ou les griffes. Et je me mets à attendre ma propre mort comme date-limite d'un produit périssable. « Encore un peu, et une mort bien à toi sera aussi rare qu'une vie bien à toi »* - Rilke - « Eine Weile noch, und ein eigener Tod wird ebenso selten sein wie ein eigenes Leben ». | | | | |
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| souffrance | | | Heureusement que la mort existe, pour que quelques hommes, imaginatifs et lucides, finissent par se détourner du trop passager et par se pencher sur des traces ou échos d'une immortalité, même illusoire. « L'immortelle mort nous débarrasse de la vie mortelle » - Lucrèce - « Mortalem vitam mors cum immortalis ademit » - remercions-l'en, à l'avance ! | | | | |
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| souffrance | | | On reconnaît le sot par le gouffre, qui sépare ses soucis de la vie de ses soucis de la mort, tandis que « c'est le même entraînement qui enseigne à bien vivre et à bien mourir »*** - Épicure. | | | | |
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| souffrance | | | Pour tes passions, tes rêves, tes créations, toute perte d’intensité ou de hauteur, est mortelle, puisque tu les dois recommencer, ressusciter (le retour éternel). Le lien qui t’unissait à eux se dénoue, se brise ; cette rupture est à l’origine de la tragédie humaine – se rabattre sur les souvenirs, ranimer le regard d’antan. | | | | |
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| souffrance | | | Le talent fascine et ainsi éloigne la pensée de la mort et fait naître l'espérance. « La société, en cultivant le talent, fait sacrifice à l'espérance » - Proudhon. Vous comprenez maintenant pourquoi, aujourd'hui, tous débordent d'un facile et bavard désespoir - la société, dans un courant de fidélisation, mise désormais sur la médiocrité. | | | | |
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| souffrance | | | L'enfer, c'est soit une excursion minéralogique, en compagnie d'un barde, soit un plongeon névralgique dans une maison des morts, en compagnie d'un geôlier. La philosophie, c'est faire cohabiter, en toi, le fêtard et le bagnard. | | | | |
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| souffrance | | | Pour un habitué des bancs des accusés, l'acquittement lui fait retrouver de bons repères et, ce faisant, se perdre. La noblesse d'âme fond à la lumière libre. Faut-il s'exercer à la peine capitale ? « La mort est la fin d'une prison obscure, pour les nobles âmes » - Pétrarque - « La morte è fin d'una pregione oscura al'anime nòbili ». Toi-même, tu sus réconcilier la liberté douillette d'une tour d'ivoire avec l'inconfort d'une caverne, puisque, pour l'inscription sur ta propre tombe, tu hésitas entre Magnus Poeta et Philosophicus. | | | | |
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| souffrance | | | A-t-il vécu, celui qui meurt avec des plaies, toutes visibles ? Et les plus saignantes, appelées stigmates, se trouveraient peut-être dans l'âme et non sur les mains. | | | | |
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| souffrance | | | Femme, l'oiseau de feu, dès que tu touches la terre comme Eurydice ou t'approches de l'eau comme Ophélie, tu te sépares de ta cendre et tu regrettes de ne pas t'être vouée seulement à la hauteur de l'air, hors d'atteinte des reptiles et même des Valkyries et des Amazones. « Je suis l'Oiseau-Phénix, je ne chante que dans le feu ! Nourrissez-le - sa hauteur vitale est mon vœu ! »** - Tsvétaeva - « Птица-Феникс я, только в огне пою ! Поддержите высокую жизнь мою ! ». | | | | |
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| souffrance | | | L'abîme, la nuit, le néant – j'esquisse ces quelques pas abstraits vers la mort, et chaque fois j'en constate l'ineptie, puisque ce sont toujours des hypostases de mon regard, dont je n'arriverai jamais à imaginer ou à représenter l'extinction. | | | | |
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| souffrance | | | La Bible sanguinaire, la tragédie grecque et la tragédie shakespearienne comportent trop de cruautés ou de perfidies, ce sont des vaudevilles. La vraie tragédie, la tragédie optimiste, est celle de Tchékhov, où il n'y a ni bourreaux ni victimes, et la convulsion nostalgique est vécue par un amour, une jeunesse, un talent, un rêve, une grâce, soumis à la loi, terrible et fastidieuse, de la pesanteur et de la raison. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation rationnelle ne peut être que bêtise, cécité ou lâcheté. La raison cohérente aboutit inévitablement au désespoir et à l'hystérie, face à l'horreur de notre anéantissement. La bonne consolation agit contre la raison, mais s'en sert comme d'un outil : c'est la raison qui nous rend fidèles au Bien mystérieux et intraduisible, et c'est encore la raison qui nous fait sacrifier l'éthique transparente à l'obscure esthétique, - deux sources de consolations. | | | | |
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| souffrance | | | Aucune terreur dans ma vie ne fut comparable à celle que je vécus le jour de la mort de ma mère : une sensation bestiale d'abandon, de danger imminent, de pétrification de tout lien avec le monde des vivants, de perte de toute source vivifiante. L'absurdité de tout acte, l'insignifiance de tout mot, la bassesse de toute idée. Et quelle horreur, cette réaction de Valéry, dans les mêmes circonstances : « Je voudrais écrire un petit recueil sur elle ». | | | | |
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| souffrance | | | La vie est brève et fluide, la mort est éternelle et constante. L'arbre de vie, qui perdrait toutes ses variables, rejoindrait le royaume de la mort. Il faut être spinoziste, c'est à dire un sot, pour croire, que « notre Béatitude ou notre Liberté consiste dans l'Amour constant et éternel » - « nostra beatitudo seu libertas consistit in constanti et æterno erga Deum amore » | | | | |
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| souffrance | | | L'âme romantique, l'éros ou la solitude me font expérimenter des formes pathétiques d'une petite mort, d'une mort théâtrale. Mais ce n'est ni en spectateur ni en acteur ni même en réalisateur que je dois affronter la vraie mort, mais en dramaturge : la beauté de la pièce de la vie me consolant devant la tombée du rideau. | | | | |
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| souffrance | | | La réaction humaine à l'horreur de la mort – le cri, le râle, le hurlement en vue d'un gouffre noir ouvert ; et la consolation, philosophique et musicale, consiste non pas à procurer une ataraxie sereine ou à composer une partition cohérente, mais à transformer ce terrible tohu-bohu en chant du cygne. | | | | |
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| souffrance | | | La musique, c'est l'immédiateté ; et la métaphore, c'est, justement, l'écart, l'intermédiaire entre la chose et son expression. C'est pourquoi « la musique seule peut parler de la mort » - Malraux. | | | | |
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| souffrance | | | La réconciliation hégélienne, fondée sur la négation à surmonter, est totalement bête, puisque les contraires ne s'unifient jamais non seulement dans le monde spirituel, mais même dans le monde matériel. Toute idée est un arbre ; s'il est ouvert à l'échange dans un monde fraternel, il s'unifiera avec un arbre-frère, et l'arbre résultant s'offrirait aux inconnues nouvelles et aux nouvelles unifications ; s'il est au milieu d'un désert, il faudrait lui chercher une consolation qui adoucirait son agonie. | | | | |
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| souffrance | | | Abus de guillemets - symptôme de graphomanie ; abus de points d'interrogation - symptôme de stérilité ; abus de points d'exclamation - symptôme de bêtise. On affirme le mieux son mal incurable par le courage d'un point final, où chacun puisse vivre en suspension : accrocher sa perfusion et tenter sa réanimation, oublier le remède, caresser le récipient roboratif et se moquer de l'excipient rébarbatif. | | | | |
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| souffrance | | | Dans la partie d'échecs, qui nous oppose à l'adversaire coriace qu'est le temps, les plus compétents s'aperçoivent, les premiers, d'une défaite annoncée implacable, d'où le ton mélancolique et résigné qu'ils adoptent, sans attendre l'humiliation finale (abandonner la partie se dit, en anglais, - to resign). Les autres se gigotent et s'illusionnent sur leurs chances de tenir tête à celui qui les domine sans broncher. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation, qu’apporte une bonne philosophie s’adresse à ce qui est déjà enterré, elle serait donc vécue par celui qui croit en miracles, - comme une résurrection. « Le devenir d’un être doit être expliqué comme une vie, une mort, une résurrection » - G.Bachelard – cette gageure réussie, la vie même serait ressentie comme un miracle. | | | | |
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| souffrance | | | Deux soucis de l’être-pour-la-mort heideggérien (Sein-zum-Tode) : l’évidente tragédie de l’existence et l’indéfendable espérance dans l’essence. | | | | |
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| souffrance | | | Ne plus aimer (ou ne plus rêver, ce qui revient au même), voici une haute angoisse. Et l’angoisse est d’autant plus profonde que plus primordiale est la chose désirée et menacée, d’où l’horreur de la mort comme de l’antithèse de l’être. En paraphrasant Schelling (Le premier être est le désir - Wollen ist Ursein), on peut dire : « Le premier désir est d’être - Sein ist Urwollen ». | | | | |
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| souffrance | | | Si aucune grâce ne lui entr’ouvre l’accès à l’éternité, l’homme suivra des sentiers battus, avant de sombrer dans l’éternité finale, sans polluer le monde ni l’embêter par ses angoisses. La grâce, c’est le privilège des impasses : « Avant d’être expédié dans l’Éternité, l’homme s’attarde dans l’Impasse » - Don-Aminado - « Прежде чем отправиться в Вечность, человек заходит в Тупик ». | | | | |
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| souffrance | | | J’ai enterré les pousses fragiles de certains de mes dons, telles que la poésie ou la mathématique, ce qui m’évita le gémissement des ratés sur leurs talents mal employés. Celui, auquel je tiens, s’épanouit, sans honte. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation, dont je parle, n’est pas un refuge, offrant toit et chaleur, mais des ruines, hantées par des fantômes, instantanés, ardents et fraternels. Gémissement, tourné en chant du cygne. | | | | |
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| souffrance | | | Ma consolation consiste à créer un ange de beauté, dans et par un rêve de hauteur, là où, dans la réalité, règnent le vide, la ténèbre, le désespoir sans fond. À l’instar de ce starets, consolant une paysanne, qui vient de perdre son enfant : « Ne te console pas, pleure, mais souviens-toi, que ton petit garçon est un ange » - Dostoïevsky - « Не утешайся, и плачь, только вспоминай, что сыночек твой – ангел » - je suis et le starets et la paysanne et le rêve. Et la hauteur, pleurant mon enfant mort. | | | | |
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| souffrance | | | Tout homme délicat associe la consolation avec la hauteur et la caresse. La douceur manquant, l’homme, dans sa hauteur fébrile, est pris de vertiges et s’effondre ; dans cette chute, il trouve souvent une fausse consolation – la pensée du suicide (Nietzsche). | | | | |
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| souffrance | | | C’est seulement dans le refus de l’implacable raison que se formule une véritable consolation ; elle serait donc due à une forme de folie ; l’alternative est connue – se morfondre dans un véritable désespoir. « Il vaut mieux confier sa vie à la folie, que chercher une poutre pour se pendre » - Érasme - « Satius stultitia vitam exigere, an trabem suspendio quaerere ». | | | | |
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| souffrance | | | Derrière l’espérance, telle que je la conçois, il n’y a ni paradis, ni redressement de tête, ni réparation des torts, ni aplatissement des routes – il n’y a qu’un regard, attendri, désespéré, éternel - sur le Bien irréalisable et sur la Beauté incompréhensible – regard qui va s’éteindre, mais dont les ombres de ma création veulent prolonger la bouleversante lumière du Créateur, qui m’avait accompagné dans cette vie terrible mais merveilleuse. Le Non n’exprime que ma rancune terrestre, le Oui témoigne de ma vénération céleste. | | | | |
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| souffrance | | | Nos pulsions criminelles, atroces ou féroces, ne sont pas humaines, mais bestiales, et doivent être exclues du tragique, qui est un apanage exclusivement humain. La vraie tragédie : le sublime, illuminant, un instant, notre existence, mais arrivant à la certitude de sa lente et fatale extinction. | | | | |
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| souffrance | | | Avec cette vision stupide de la tragédie : « Le cas particulier d’injustice, réfutant la domination de l’ordre » - G.Steiner - « The individual instance of injustice that infirms the general pretence of order » - on est, hélas, d’accord avec tous les tragédiens européens, mais contre l’art noble. Heureusement il y eut Tchékhov : « La démonstration socratique de l’unité finale entre les drames tragique et comique est définitivement abandonnée. La preuve en est l’art de Tchékhov » - G.Steiner - « The Socratic demonstration of the ultimate unity of tragic and comic drama is forever lost. But the proof is in the art of Chekhov ». Il n’y a pas de preuves, chez Tchékhov, il n’y a que la langueur solitaire d’un rêve agonisant. | | | | |
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| souffrance | | | Les instants les plus exaltants de ton existence : le vague du lointain, l’amour te faisant renaître, la fleur refusant de se transformer en fruit ; d’où cette bonne définition de la tragédie : « Le fruit déçoit, l’amour s’éteint, le temps égalise »* - Swinburne - « Fruits fail, love dies, time ranges ». | | | | |
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| souffrance | | | Non seulement la hauteur de ton regard ne peut pas se substituer à la surface, sur laquelle se peindront tes tableaux, mais, en plus, une terreur mélancolique affleurera d’en-dessous de tes tableaux. « Pas de belles surfaces sans horrible profondeur » - Nietzsche - « es gibt keine schöne Fläche ohne schreckliche Tiefe ». C'est à Macduff (« Horror, horror, horror, tongue cannot name thee ») que répond Hamlet (« words, words, words ») ; et cette mise au même niveau ne date pas d'hier : « Hadès est le même que Dionysos » - Héraclite. Pégase est né du sang de Méduse. | | | | |
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| souffrance | | | La vraie tragédie ne réside ni dans le corps qu’on martyrise, ni dans l’esprit qu’on méprise, mais dans l’âme qui agonise. « La tragédie s’accomplit dans les âmes »** - Tchékhov - « В душах совершается трагедия », car le naufrage les attend en vue des Îles des Bienheureux. | | | | |
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| souffrance | | | La biologie fait voir et admirer le miracle de la vie, mais aucune science ne nous console de l’horreur impensable de la mort. Seule la philosophie peut nous détacher de la vue du futur, nous enivrer de la merveille du présent, nous consoler par la revisitation exaltante d’un passé réinventé. | | | | |
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| souffrance | | | Les éléments et les voix : dans l’eau, le poisson se tait ; sur terre, la bête gueule ; dans l’air, l’oiseau chante ; dans le feu, tout vivant invente son chant du cygne. | | | | |
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| souffrance | | | Pour une tragédie littéraire, il peut y a voir trois fonds possibles : l’historique (le réel), le mythique (l’imaginaire), le lyrique (le rêvé) ; le talent, c’est-à-dire la maîtrise de la forme élégante, justifie l’existence de tous les trois. Mais le contenu d’une vraie tragédie ne peut être que lyrique – la nostalgie des rêves agonisants. | | | | |
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| souffrance | | | En tant que remède spirituel, toute consolation finit par tuer, dans le temps, toute espérance ; la consolation n’est bonne qu’en tant que drogue euphorisante, entretenant, dans l’espace, l’illusion de l’éternité, mais « la perte des illusions amène la mort de l’âme » - N.Chamfort – d’où la multiplication des esprits et le dépérissement des âmes. | | | | |
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| souffrance | | | Mon cœur, un jour, cessera de battre. Si cette certitude imprègne ma vie, deux sentiments peuvent en surgir : l’absurdité cynique (de l’existence) ou l’espérance lyrique (de l’essence), se moquer de la Création ou faire confiance au Créateur. | | | | |
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| souffrance | | | Pour une tragédie, le conflit est une trame trop commune, facile et simple ; les crépuscules de la Beauté en sont une grande et belle ! C’est pourquoi Tchékhov est le plus grand tragédien. | | | | |
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| souffrance | | | Comme la mort elle-même, ce qui meurt en moi, tandis que je suis toujours en vie, n’est pas une tragédie, mais une extinction irréversible, tandis que la tragédie est un scintillement lointain de ce qui fut jadis une proche lumière, un éblouissement, et qu’une consolation peut encore maintenir en vie. | | | | |
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| souffrance | | | Pour ne pas craindre la mort, il faut mépriser la vie ; mais la vie est un miracle admirable ! Seuls les indifférents à la beauté et aux mystères peuvent garder la tête froide face à l’horreur ardente du néant. | | | | |
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| souffrance | | | Dans le rêve tu te dis : la vie m’accompagne, la mort s’éloigne. Et dans la réalité : « La mort me poursuit, et la vie me fuit » - Sénèque - « Mors mi sequitur, fugit vita ». La morale : fréquenter le rêve plus souvent que la réalité. | | | | |
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| souffrance | | | Les commencements dévoilent tes élans, et les fins exhibent tes adieux ; le seul compromis possible entre eux serait un chant du cygne – nouveauté terrestre, ouverture céleste, frisson funeste ; le commencement comme porte de sortie, la fin comme porte d’entrée. | | | | |
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| souffrance | | | Peu soupçonnent, que derrière la banalité de la phrase – la vie est tragique – se trouve la définition même de la tragédie, que formula, génialement, Hugo : « La vie n'est qu'une longue perte de tout ce qu'on aime » ! La baisse d’intensité de ce qui, jadis, nous bouleversait. Et la consolation - un regard fidèle, se substituant à une étoile éteinte. | | | | |
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| souffrance | | | Dans la traversée de la vie, ce qui me manquerait le plus, ce ne sont ni le gouvernail, ni la barre, ni la boussole, mais le scintillement de mon étoile, me permettant de jeter mes ombres vivantes sur tout ce qui est haut ou profond – mes vénérations ou mes naufrages. | | | | |
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| souffrance | | | Une belle mélancolie accompagne plus souvent les fleurs qui montent que les feuilles qui tombent. | | | | |
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| souffrance | | | La mort de l’espérance est un drame ; l’extinction d’une passion est une tragédie. « Déchu n’est pas l’espoir, mais l’élan même »** - Leopardi - « Non che la speme, il desiderio è spento ». | | | | |
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| souffrance | | | La pensée, qui te rapproche le plus sûrement de la réalité, est celle de ta propre mort ; donc, évite-la si tu veux exister dans le rêve. | | | | |
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| souffrance | | | La pensée de ta mort réelle est insupportable, étouffante, horrible ; il faut traduire cette pensée en rêve : « Mourir en rêvant ; plus tu rêves de la mort, plus la mort sera un rêve »** - Unamuno - « Morir soñando, sí, mas si se sueña morir, la muerte es sueño ». | | | | |
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| souffrance | | | Nietzsche définit bien la tragédie : « Les regards de ma jeunesse et mes mystères les plus chers, c’est vous qui les massacrèrent »** - « Mordetet ihr doch meiner Jugend Gesichte und liebste Wunder », mais se trompe d’assassin, qui n’est ni Wagner ni Schopenhauer, mais le poids du réel. | | | | |
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| souffrance | | | Il est vain de protéger la vie, c’est-à-dire la réalité, contre la souffrance (das Leben gegen den Schmerz zu verteidigen – Nietzsche) ; ce combat est perdu d’avance – la douleur est invincible. Il faut défendre le rêve contre son affaiblissement, son oubli, son extinction – donc, contre la vraie tragédie humaine, pour n’en garder peut-être que de la mélancolie. | | | | |
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| souffrance | | | Toute fuite devant une réalité bien portante, vers un rêve agonisant, est signe de faiblesse, mais son culte apporte la plus pure des consolations. | | | | |
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| souffrance | | | Le Phédon est, peut-être, le plus beau livre sur la consolation, vue comme rencontre de la douleur et du plaisir. Mais pour Socrate les convives sont la mort et la sagesse, tandis que ce devaient être le bonheur évanescent, dont la jeunesse se ranime par un regard, caressant et ressuscitant. | | | | |
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| souffrance | | | C’est seulement en vue d’une mort imminente qu’on doit faire taire son âme enténébrée, dispensatrice de folles espérances, et laisser agir son esprit lucide, porteur du désespoir final. Et je comprends Don Quichotte, sur son lit de mort, regretter surtout ses lectures de livres de chevalerie et faire graver sur sa tombe ces mots : « Mourir sain d’esprit et vivre fou d’âme »** - Cervantès - « Morir cuerdo y vivir loco ». | | | | |
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| souffrance | | | Aucun discours, ni scientifique ni poétique ni philosophique, n’apporte à ta conscience le moindre indice intelligible de l’immensité pétrifiante de ton passage au trépas. Tout ce que tu formules la-dessus ne peut être que du bavardage ; tu pleureras et immortaliseras la disparition de ceux que tu auras aimés, tu ne profaneras pas la tienne par des simulacres d’idée, d’image, de musique ou de sentiment. Les tentatives obsessionnelles de Heidegger et de Cioran de rapprocher la mort abstraite et les vagues notions de l’être (ou de l’existence) n’apportent ni lumières ni ténèbres crédibles. | | | | |
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| souffrance | | | Un héros, périssant par la perfidie des autres ou pour accomplir sa propre destinée, - n’importe quel macchabée, sans exploits ni cabales, peut prétendre à ce titre ronflant et honorifique. La tragédie n’arrive qu’à ceux qui vécurent un rêve lumineux et en vivent une fatale éclipse ; le héros est celui qui en fait renaître une étincelle d’espérance. | | | | |
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| souffrance | | | Pour ne pas être terrorisé par la pensée de la mort, il faut être mouton ou robot ; les philosophes académiques contribuent à la prolifération de ces races. | | | | |
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| souffrance | | | Dégoût de la vie ou délivrance par le suicide – deux sujets, deux insanités des aigris ou des maniérés à courte vue et à méchante cervelle. La vie doit être épicée par le rêve, et le suicide – écarté aux pacifiques consolés et réservé aux combattants désabusés. | | | | |
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| souffrance | | | Ce n’est pas le temps implacable et irréversible qu’il faut appeler de s’arrêter, mais le souvenir d’un rêve qui ne dura, peut-être, qu’un instant, mais qui ressuscite l’espérance. | | | | |
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| souffrance | | | Nos pensées et nos actes sont loin de rejoindre l’infinie beauté du monde ; nous ne participons à celle-ci que par nos rêves, toujours mortels, toujours à fins tragiques. « On ne peut pas préserver la beauté, et c’est la seule affliction du monde »** - Nabokov - « Красоту нельзя удержать, и в этом единственная печаль мира ». | | | | |
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| souffrance | | | Toutes les tentatives épicuriennes ou stoïciennes de conjurer l’angoisse face à ta mort sont vouées à l’échec. Aucune consolation par un rêve retrouvé, aucune résignation par un esprit capitulard, aucune fierté des souvenirs d’un cœur généreux, aucune pénitence des bras fautifs, aucune étendue d’une âme créatrice, aucune surabondance de la foi – rien de noble, rien de vrai, ne peut te garantir un paisible trépas. | | | | |
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| souffrance | | | Une fois le rêve éteint, on se suicide pour éteindre la réalité. La pensée du suicide est une mauvaise consolation, la bonne relève du travail de Phénix – chercher à rallumer le rêve au milieu des cendres. | | | | |
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| souffrance | | | La tragédie classique : le mal triomphe du bien ; la tragédie dostoïevskienne : le mal se faufile dans toute œuvre du bien. Vinrent, enfin, Nietzsche et Tchékhov, pour se mettre au-delà du bien et du mal, et placer le tragique non pas dans l’éthique mais dans l’esthétique. « Vous, spectres de ma jeunesse ! Vous, tous les regards d’amour, regards divins ! Ah, comme votre mort fut si soudaine ! »** - Nietzsche - « Oh ihr, meiner Jugend Erscheinungen ! Oh, ihr Blicke der Liebe alle, ihr göttlichen Augenblicke ! Wie starbt ihr mir so schnell ! ». | | | | |
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| souffrance | | | Avec tes souvenirs nostalgiques, deux démarches respectables : les ensevelir pompeusement ou les embellir humblement – se désoler ou se consoler. | | | | |
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| souffrance | | | Ta nostalgie : tu veux partager l’élan, le ton, les sujets qui animaient ta jeunesse ; tu veux revoir les visages de leurs témoins ; sans miroirs à ta portée, tu te mets facilement dans ta peau d’antan, ce que tu ne peux pas faire avec les visages, fanés ou morts, des autres. Au lieu des retrouvailles, collectives et joyeuses, tu vis une dévastation, solitaire et ténébreuse. | | | | |
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| souffrance | | | La vie et le rêve : dans la vie, la seule tragédie, c’est ton trépas ; dans le rêve, la tragédie accompagne toute extinction de tes étincelles, toute perte d’intensité de tes émotions, tout affaissement de ta créativité. Donc – pas trop de gémissements dans ta vie, pas trop de béatitudes dans tes rêves ! | | | | |
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| souffrance | | | Ni la cigüe de Socrate, ni la croix de Jésus, ni la blessure d’Hamlet ne sont des tragédies, mais le Bien évanescent du premier, la solitude du deuxième, la réduction de la vie aux seuls mots chez le troisième. | | | | |
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| souffrance | | | En quête de consolation, tu devrais, au lieu de chercher un rétablissement d’un rêve agonisant, te rappeler, simplement, que la vie est un miracle, rétablir l’entente entre les yeux ouverts et les yeux clos. | | | | |
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| souffrance | | | Chantre de l’aube, le coq, annonçant la fin d’un rêve ou la sortie des ténèbres, est invoqué aux dernières heures de Socrate et de Jésus, qui proclament leur devoir, rendu à l’impitoyable et irrévocable lumière. Le coq optimiste de Zarathoustra chante au grand midi l’avènement de l’Éternel Retour, retour des ténèbres, porteuses de rêves. | | | | |
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| souffrance | | | Quand l’usure par le temps réduit tout, irrévocablement, aux traces, ombres, poussière, il ne restera à la voix de ton âme que de chanter ces vénérables ruines, aux rêves ensevelis. « Tout, sauf ton esprit et ta lyre, se disloque et se désagrège » - Ovide - « Membra iacent diversa locis, caput lyramque excipis ». | | | | |
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| souffrance | | | Dans quelle image se rencontrent la tragédie, l’espérance et le commencement ? C’est l’éternel retour du créateur ou l’aurore du rêveur, qui en donnent une idée assez précise. « Aube et résurrection sont synonymes » - Hugo. Le ciel ou la terre, Dionysos ou Phénix. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation est la réparation verbale d’un indicible abîmé. « Aujourd’hui, tout s’achève, puisque rien ne se répare plus » - Tsvétaeva - « Сейчас всё кончается, потому что ничто не чинится » - on ne pleurera que le tout des rêves, non des actes. | | | | |
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| souffrance | | | L’origine de notre tragédie, cet affaiblissement de l’appel de nos rêves, aurait dû susciter une douce tristesse et non pas, comme c’est le cas, une violente angoisse – énigme… Pour Nietzsche, vivre une tragédie, c’était « souffrir du manque d’enchantements et de l’oppressante inquiétude » - « an der Entbehrung des Rausches und an einer drückenden Unruhe leiden », et la consolation serait la résurrection d’un enchantement évanoui. | | | | |
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| souffrance | | | Ta leçon d’humilité : imagine que tous aient, de nouveau, une âme, que tous se rappellent leurs rêves d’antan, que tous en ressentent les crépuscules menaçantes. Alors, tous pourraient-ils revendiquer l’état tragique ? Une minorité d’antan, étant rejointe par une majorité nouvelle, changerait le fusil d’épaule, en ne voyant dans leur existence qu’une comédie béate ! Peut-être, non seulement le beau doit être rare, mais le tragique aussi… | | | | |
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| souffrance | | | L’état d’âme, le plus efficace contre le désespoir, je l’appellerais - docte inconscience. Plus tu t’occupes des connaissances universelles ou de ta propre conservation, plus vulnérable tu seras face à l’angoisse existentielle. | | | | |
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