| chœur cité | | | MOT : Le forum s'incline devant la lettre pinailleuse et se gausse de l'esprit nonchalant. Le mot du degré zéro, cet écho de l'esprit infini, lui est sans poids ; il n'aime que le lourd enchaînement juridique protégeant le possédant de la furie fondatrice des dépossédés. Les titres de propriété, rédigés en mots sans âme, pris pour titres de noblesse, l'âme sans mots. | | | | |
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| chœur cité | | | BIEN : Toute hyène, dans la cité d'aujourd'hui, pratique le bien public, aux heures de grande écoute. Les sondages confirment, se moquer de l'affamé est contre-productif : la meute lui jette des miettes au lieu de l'accabler par l'hallali d'antan ; entre-temps, elle se fait engraisser par le gibier consentant et adoptant le même subterfuge, face aux plus chétifs que lui. | | | | |
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| cité | | | L'idée communiste : faire du père Noël un dictateur. On vit, que, outre que les cadeaux devenaient rares, on commençait à manquer cruellement de chaussures ou de chaussettes. Deux solutions : ne le laisser s'occuper que des heures astrales, faire jouer son rôle à la vente par correspondance. L'humanité choisit la seconde voie. | | | | |
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| cité | | | Le conformisme des sots : se rebeller bruyamment contre un effet, tout en en admettant, en silence, la cause. (« Dieu se rit des hommes, qui se plaignent des conséquences, alors qu'ils en chérissent les causes »** - Bossuet). Par exemple, la misère d'un faible, avec son amor fati, face à la loi de l'homo faber. L'impuissance du politique, face à l'homo mercator, au culte de Hermès. L'esquive du philosophe de la caverne devant l'agitation de l'homo viator. | | | | |
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| cité | | | La société d'aujourd'hui : l'anorexie des assoiffés, l'apoplexie des rassasiés. | | | | |
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| cité | | | Là où triomphe la liberté économique, se répand la jungle de la force (« la force de la meute est dans le loup » - Kipling - « the strength of the Pack is the Wolf »). Là où pousse, timidement, la fraternité humaine (« la force du loup est dans la meute » - « the strength of the Wolf is the Pack »), s'élargit le terrain vague et s'enhardit la mauvaise herbe. | | | | |
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| cité | | | Je peste contre le régime le plus juste, le plus efficace, le plus ouvert, mais sous lequel on se demande : qui rêve encore aux heures grasses ? Quelque chose d'essentiel manque d'aliments. L'âme ne se nourrirait-elle que de la misère d'un corps ou d'un cerveau en proie aux monstres ? Face aux robots, elle s'étiole et s'affadit. | | | | |
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| cité | | | En abolissant le culte du veau d'or, il faut savoir ne pas se laisser subjuguer par le prône de l'âne ou de l'hyène ou subir la procession des vaches maigres. | | | | |
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| cité | | | L'essentiel du monde économico-politique : 1. tu t'en prends aux profiteurs, l'indigence des étals s'ensuit, 2. les profiteurs ignoreront la honte, 3. tu dois rêver et non pas chercher la justice, 4. il faut souhaiter, que cette saloperie perdure. | | | | |
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| cité | | | Leur égalité des chances : que tu sois dans un taudis ou dans une villa, tu dois être sûr de pouvoir déployer impunément tes griffes ou tes tentacules. Égaliser les canines pour mieux rogner les ailes. L'égalité tout court, aux yeux si représentatifs de Tocqueville, est « une nouvelle forme de servitude ». Je saluerais cette égalité, qui bouleverserait la vie de l'immense majorité des hommes, riches et pauvres confondus, et ne changerait rien dans la mienne. | | | | |
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| cité | | | Tous les huppés du monde proclament, doctement, que la richesse devrait n'être qu'un moyen, pas un but, mais la vraie égalité n'est que dans les moyens, chacun ayant la liberté de choisir son propre but ! Logique d'hyènes fraternelles ! | | | | |
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| cité | | | L'observation, qui ne s'est jamais démentie : ceux qui hurlent le plus fort : Comment peut-on accepter ce monde ! sont les pires des conformistes, repus dans leur paix d'âme démocratique. La noblesse d'un acquiescement dédaigneux ne loge plus que dans des souterrains affamés. | | | | |
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| cité | | | L'urbanisme, la politique et l'art : tu bâtis l'étable démocratique, la caserne despotique, les taudis anarchiques ou les ruines aristocratiques. Dans le dernier cas, tout souterrain, même des plus misérables, peut prétendre avoir servi de fondation d'un château écroulé. | | | | |
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| cité | | | Deux excellents somnifères de la vie sociale française - les valeurs républicaines du pauvre et la démocratie libérale du riche : ne pas lorgner sur l'assiette du riche, ne pas se moquer de l'assiette du pauvre. Plus d'esclaves, que des maîtres : heureux dans l'humiliation, heureux dans la domination. « Où tout le monde est maître, tout le monde est esclave » - Bossuet. | | | | |
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| cité | | | Le conflit politique le plus irréductible oppose les sentimentaux aux cyniques, les tenants de la justice aux promoteurs de la liberté. Les premiers engendrent la misère et l'élan, les seconds - l'opulence et l'ennui. | | | | |
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| cité | | | À l'époque, où n'appartenaient à la plèbe que les pauvres et les faibles, on n'hésitait pas à parler de racaille ; aujourd'hui, où racaille est constituée plutôt de riches et de puissants, on lui réserve le titre de démocrate. | | | | |
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| cité | | | La démocratie devient irréversible le jour, où le nombre de tyrans repus dépasse celui de victimes assoiffées. Nous y sommes. | | | | |
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| cité | | | Voir dans l'Histoire un permanent progrès de la liberté n'est pas si bête que ça. Je serais tenté de voir dans l'Histoire un processus d'étouffement du rêve libre par une liberté d'esclaves, mais ce qui reste inexplicable, c'est l'existence, jadis, de rêveurs parfaitement libres et même repus. | | | | |
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| cité | | | Le tyran ne peut pas s'imposer en s'appuyant sur des causes médiocres, il lui faut des belles et des exaltantes. Ce qui nous protège contre la tyrannie, c'est la misère des causes grisâtres portées par les hommes. Dans le jugement des affaires des hommes, la nature des porteurs compte plus que la hauteur des causes et la bassesse des effets. | | | | |
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| cité | | | Quand le miséreux subit de moins en moins la précarité et commence à goûter de plus en plus de sécurité, il n'arrête pas de geindre. Devenu repu, il est désormais imbu de son angoisse, dans le pari risqué d'une machination financière. | | | | |
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| cité | | | De tout temps, on se doutait bien, que « la propriété, c'est le vol »* (Proudhon), mais les consciences des riches sont aujourd'hui en paix, puisque la loi écrite dédouane désormais toutes leurs saloperies, et la loi morale est morte, suite, d'ailleurs, aux mêmes symptômes que l'agonie de l'art : faute de mécènes à conscience trouble. | | | | |
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| cité | | | De tous les temps, les faibles, c'étaient la majorité, pauvre et opprimée ; aujourd'hui, les faibles, c'est une minorité invisible et inaudible, pas assez misérable pour intriguer les journalistes ; la majorité hilare et repue, ne les remarque même plus - tyrannie démocratique et technocratique. | | | | |
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| cité | | | Les apports des deux révolutions. La française : en liberté - presque rien, en égalité - un microscopique progrès de l'égalité des chances, en fraternité - l'ivresse de quelques années. La russe : en liberté - l'étouffement définitif d'une liberté naissante, en égalité - un saut énorme vers l'égalité dans la misère, en fraternité - l'ivresse de quelques mois. Toutes les deux - nées de très beaux rêves : de ceux des encyclopédistes et de ceux du marxisme et de l'Âge d'Argent. Les peuples décidèrent de se débarrasser des rêves. | | | | |
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| cité | | | Partout, on entend des voix indignées de millionnaires repus - chanteurs, footballeurs ou spéculateurs : qu'elle est injuste et dégueulasse, cette société, où il reste encore tant de laissés pour compte, dont le compte en banque ne permet ni de s'offrir une Mercedes ou une virée aux Hawaï, ni de claquer une petite fortune au casino, ni de se régaler à la Tour d'Argent ou de faire le flambard à la Porte d'Auteuil. Le progrès, c'est que jadis ces mêmes repus - marchands ou rentiers - au lieu de pitié, n'éprouvaient pour le miséreux que mépris. | | | | |
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| cité | | | Prôner l'égalité matérielle pour des raisons idéologiques (le prolétaire ou l'employé seraient aussi méritants que les patrons et banquiers, dans la production de richesses) est mesquin. Ce sont des raisons esthétiques (le dégoût de l'opulence face à la misère) ou même physiologiques (le goût commun des plaisirs de la chair) qui sont beaucoup plus valables. | | | | |
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| cité | | | Aujourd'hui, tous les industriels, footballeurs, spéculateurs, chanteurs ou avocats se disent choqués par la pauvreté et l'injustice, mais tous tiennent, doctement, à la méritocratie, source principale de ces abominations. Le mérite consistant, le plus souvent, à avoir marqué et cadenassé une place près des robinets pécuniaires. Et les repus répètent, avec Sénèque, que la souffrance du riche est égale à celle du pauvre, puisque celui-là est terrorisé par l’idée de perdre sa fortune. | | | | |
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| cité | | | La canaille financière, de nos jours, est honnête, c'est cela son côté particulièrement nauséeux. Elle ne chaparde pas ; et sans ces parasites le créateur risquerait de ne trimbaler que la misère lépreuse. Ce n'est pas d'anesthésie qu'il aurait besoin, mais d'anti-vermine. | | | | |
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| cité | | | La lutte des classes avait un sens pathétique et mobilisateur, à l'époque où le faible fut muet et désorienté, et son porte-parole fut un homme fort à conscience indignée. Mais aujourd'hui, il n'y a que deux classes : les riches et les pauvres, tous verbeux, bruyants et responsables. Les premiers - techniciens, commerçants, gestionnaires - sont singulièrement solidaires autour de la notion consensuelle de méritocratie, tandis que les pauvres - artistes, analphabètes, incapables, ratés - n'ont rien en commun et même se méprisent mutuellement. Heureuse cécité, heureux mutisme ne reviendront plus jamais, pour une nouvelle émancipation, dont personne ne veut. | | | | |
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| cité | | | L'avantage de la pauvreté est de se trouver en bas de l'échelle sociale et d'être obligée de scruter le ciel, d'où pourrait tomber une manne quelconque. Ceux qui se trouvent en haut ont les yeux rivés aux pieds de l'échelle de peur de dégringoler. | | | | |
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| cité | | | Il y a deux seuls moyens d'éradiquer la misère : éliminer les millionnaires (recette jamais expérimentée) ou faire de l'indigence le lot de tous (recette bolchevique) - consciences enfin réveillées ou consciences abruties. Mais tous préfèrent l'entretenir, par l'indifférence ou par la bienfaisance. « Le but de la charité n'est pas d'en faire, mais de faire, qu'il n'y ait plus personne, qui en aurait besoin »* - Klioutchevsky - « Цель благотворительности не в том, чтобы благотворить, а в том, чтобы некому было благотворить ». | | | | |
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| cité | | | Trois objets de nos convoitises, dans une société : une aumône, un vol, un salaire, et, respectivement, nous nous y apitoyons, appâtons, pâtissons. Le progrès, c'est le rapprochement de ces trois rôles, et son résultat le plus patent - les consciences tranquilles. | | | | |
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| cité | | | L'une des confusions, créées par ce siècle, et qui m'embête sérieusement, c'est que les deux castes traditionnelles - les riches et les forts - se fusionnèrent. Et je ne pourrais plus dire : c'est avec enthousiasme que je participerais à l'œuvre d'égalisation matérielle totale, mais je n'aurais rien d'immatériel à partager avec les ex-pauvres et beaucoup avec les ex-forts (qui, en réalité, ne seraient que des ex-riches). | | | | |
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| cité | | | Les industriels, les footballeurs, les avocats dormiront tranquilles, dans cette humanité des robots, respectueux de l'égalité des droits. Plus l'écart-type baisse, dans le domaine des goûts, plus servile et tolérante devient la jugeote populaire, face aux écarts monétaires. Dans cette mentalité, on voit la genèse des pauvres en esprit, des assoiffés de et des persécutés pour la justice. Les âmes étant, aujourd’hui, éteintes, la diatribe d’Héraclite : « Que la richesse ne vous fasse pas défaut, afin que l’indigence de votre âme se découvre » est passée à côté de la plaque. | | | | |
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| cité | | | Qu'il y ait des pauvres et des riches, tout le monde s'en fiche, mais qu'il y ait des gaspillages, ça émeut le dernier des citoyens ou des abbés. Toute ma vie, c'est une série de gaspillages (aux plus précieux des gains, je réservais mes faiblesses), je n'arrive pas à me débarrasser de la répugnance que m'inspire l'existence des riches et des pauvres. « Les riches m'embêtent non pas à cause de leur richesse, mais parce qu'ils font ressentir aux pauvres leur pauvreté » - Klioutchevsky - « Богатые вредны не тем, что они богаты, а тем, что заставляют бедных чувствовать свою бедность ». | | | | |
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| cité | | | La démocratie est la sobriété de pouvoir. La tyrannie en est l’ivresse, ce qui met sous la même bannière les poètes, les sans-abri, les voyous et les tortionnaires. | | | | |
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| cité | | | Produire, réussir, profiter - tels sont les seuls soucis du dernier homme, qui ricane des États-Providences, redistribuant quelques miettes ramassées sur sa table - aux moins chanceux que lui ; à ses yeux, noyés dans la graisse et l'indifférence, les misérables n'ont qu'à s'en prendre à leur paresse et à leur manque d'initiatives. | | | | |
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| cité | | | Le riche accueille avec bonhomie et compréhension les revendications du pauvre, il l'aide même à se redresser ; il ne craint que sa propre reculade monétaire, qui plongerait son nez dans la véritable base de sa renommée et puissance - dans le merdier : « L'homme de ce monde est à l'aise dans ses déjections et redoute qu'on ne les remue » - Dostoïevsky - « Свет любит скверну свою и не хочет, чтоб её потрясали ». | | | | |
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| cité | | | Il est facile d'imaginer une fraternité entre un riche sans honte et un pauvre sans dignité, mélange d'un cynisme et d'une servilité. Mais un riche rougissant peut être frère d'un pauvre indigné. Sans l'égalité virtuelle des assiettes, pas de fraternité réelle des têtes. Sans l'égalité géométrique, pas de fraternité onirique. Mais le repu n'est pas partageur : « La fraternité n'a pas ici-bas de pire ennemi que l'égalité » - G.Thibon. | | | | |
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| cité | | | Le culte de l'inégalité, dans nos sociétés repues, découle directement de la sensation de force, qu'éprouvent même ceux qui se trouvent en bas de l'échelle sociale. Pour rendre l'homme – fraternel, il faudrait lui rappeler qu'il est faible. Et la liberté se vit mieux en tant qu'un songe qu'une veille. « L'épuisement est le chemin le plus court vers l'égalité, vers la fraternité, et c'est le sommeil qui y ajouterait la liberté » - Nietzsche - « Die Ermüdung ist der kürzeste Weg zur Gleichheit und Brüderlichkeit – und die Freiheit wird endlich durch den Schlaf hinzugegeben ». Il n'existe pas de rêves, nés dans l'abondance ; l'utopie est affaire de la misère, réelle ou imaginaire ; la satiété fruste tue la société juste. | | | | |
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| cité | | | Dès que je possède la liberté, je m'attache, comme tout le monde, aux biens, au consensus des sujets et à la présence du maître. Et je me souviens de mes premières amours, où, épris de la liberté, je voulais être riche sans biens, puissant sans armes, sujet sans maître. Mais dès que je possède la puissance, je n'ai plus la liberté : « Cet étrange désir - chercher la puissance et perdre la liberté » - F.Bacon - « It is a strange desire to seek power and to lose liberty ». Ceux qui veulent pouvoir sont rarement libres ; ceux qui peuvent vouloir le sont plus sûrement : « La liberté est une sensation de pouvoir vouloir »** - Valéry. | | | | |
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| cité | | | Il y avait autant, sinon plus, de gradations de misère dans le socialisme russe que de gradations d'opulence à l'Ouest. « Le capitalisme a pour défaut de ne pas répartir équitablement la richesse, alors que le socialisme offre l'avantage de répartir équitablement la misère » - Churchill - « The inherent vice of capitalism is the unequal sharing of blessings ; the inherent virtue of socialism is the equal sharing of miseries ». Le socialisme offre deux avantages : la douce impunité de la paresse et la présence instructive de monstres se faisant passer pour des anges. | | | | |
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| cité | | | Le sentimentalisme de la fraternité engendra le réalisme de la liberté, mais le moralisme de l’égalité resta rêve stérile, sans descendance. Le contrat social rousseauïste, la lutte des classes marxiste ou les transactions modernes entre les corporations des riches ou des pauvres ne portent que sur les conditions du maintien de l’inégalité. | | | | |
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| cité | | | Perfides allusions dans le choix de bêtes évangéliques : le coq, le poisson, l'âne. L'annonciateur des aubes (des premiers pas) accompagne le reniement. La multiplication de poissons (enchaînement de pas) ne s'adresse qu'aux sots incrédules. Le triomphe (sens du dernier pas) se présente à dos d'âne. Une seule bête non allégorique, le chameau, est occultée aujourd'hui, car son message remet en cause le moteur de la croissance, la richesse. | | | | |
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| cité | | | Le péché du pauvre - l'envie et la révolte - s'absout dans l'égalité des goûts. Le péché du riche - le brigandage et la malice - s'estompe dans la liberté d'entreprendre. Et la tentation - vivre en fraternité - n'effleure plus ni les uns ni les autres. « Satan, aujourd'hui, est plus percutant que jadis : il tente par la richesse et non plus par la pauvreté » - A.Pope - « Satan is wiser now than before, and tempts by making rich instead of poor ». Deux troupeaux, les riches et les pauvres, partagent, aujourd'hui, les mêmes valeurs, même s'ils n'ont pas les mêmes moyens. Impossible aujourd'hui de classer les goûts en fonction de la richesse ; le seul déclassé, aujourd'hui, c'est l'exilé des forums. | | | | |
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| cité | | | Les expériences vietnamienne, coréenne et allemande prouvèrent, que Marx avait raison : le communisme ne peut réussir dans un seul pays, puisque sa misère économique le désavoue et le condamne ; le communisme n'a que des valeurs absolues ; dans des relatives il perd rapidement pied. Les marxistes doivent attendre, que la générosité et la noblesse s'emparent de l'Amérique, avant de songer à transformer le monde. L'attente sera longue. | | | | |
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| cité | | | L'envie d'inégalité matérielle est souvent pardonnable, l'inégalité ne l'est presque jamais. Et Sénèque vit tout de travers : « Le vice n'est pas dans la richesse, mais dans la volonté » - « Non est in divitiis vitium, sed in ipso animo ». | | | | |
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| cité | | | Dans une démocratie, il y trois sortes de frontières sociales indépendantes : politiques, économiques, éthiques, dont aucune ne s'érige en séparateur définitif entre le bien et le mal. Dans les régimes autoritaires, la frontière est unique, et elle rend les opposants au régime, en même temps et définitivement, - perfides, pauvres et haineux. « Le pauvre, chez nous, a des raisons d'envier le riche, du moins n'en a-t-il aucune de s'incliner devant ses qualités morales »** - R.Debray. | | | | |
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| cité | | | L'homme oublia le bonheur irresponsable et fou, que la nature lui prépare ; il devint sage et responsable de sa seule fonction sociale, qui le déprave et rend misérable (Rousseau) ; il oublia ce que c'est que la nature. Même la poésie, aujourd'hui, est artificielle ; pourtant, encore tout récemment, « la philosophie ou la poésie furent, face à la vie, des attitudes dictées par la nature » - Chafarévitch - « Философия или поэзия - это модель крестьянского отношения к жизни ». | | | | |
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| cité | | | Prenez les philosophes nobles – Voltaire, Marx, Nietzsche – et voyez vers où nous conduisent leurs adeptes – la terreur, la férocité, la misère. Et voici ceux, dont n'émanent que la banalité et l'ennui – Descartes, Spinoza, Kant – mais admirez leur rôle dans les sociétés démocratiques, justes et prospères. | | | | |
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| cité | | | La liberté entre les riches et les pauvres ne peut être que cynique ; la fraternité entre les riches et les pauvres ne peut être qu'hypocrite. Et puisque la liberté de l'homme de l'esprit, comme la fraternité de l'homme de l'âme, sont pratiquement atteintes, il ne reste que l'égalité de l'homme du cœur à instaurer. | | | | |
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| cité | | | Voir la souffrance des pauvres et garder sa conscience sans trouble est trahir sa vocation au métier de bourreau. Pour ennoblir ces penchants patibulaires, on inventa des fumeuses théories des victimes prédestinées. | | | | |
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| cité | | | Ce n'est ni aux châteaux ni aux châtelains qu'il faut s'en prendre, mais à l'inégalité, qui réveille la haine des habitants des chaumières ; on sait où mène le slogan paix aux chaumières, guerre aux châteaux - châteaux en ruines, chaumières perdant tout pittoresque et devenant casernes ou étables. | | | | |
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| cité | | | Aujourd’hui, le pauvre a le droit de vote et la liberté d’expression, ce qui endort la conscience paisible du riche. Attendri, il dit : « La justice sociale a pour fondement la dignité et non pas l’égalité » - Berdiaev - « Социальная правда основана на достоинстве, а не на равенстве ». | | | | |
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| cité | | | La seule utilité de la connaissance de l’Histoire est la tolérance, voire la résignation, face aux misères de notre temps, puisqu’elles furent beaucoup plus flagrantes aux époques sans bombes thermonucléaires, sans la Sécurité Sociale, sans une Justice égale pour tous. « L’Histoire réconcilie le citoyen avec l’imperfection de l’état des choses actuelles » - Karamzine - « История мирит гражданина с несовершенством видимого порядка вещей ». | | | | |
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| cité | | | La lutte sociale, mesquine et basse en pratique, amène plus de liberté et de démocratie ; la lutte idéologique, grandiose et noble en théorie, aboutit à la tyrannie et à la misère. | | | | |
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| cité | | | La honte disparut aussi bien dans les autocraties que dans les démocraties ; quand règne l’arbitraire, tu acceptes tout ; quand seule compte la loi écrite, la respecter libère ta morale de toute remise en question. La noblesse de Confucius : « Sous un bon gouvernement, la pauvreté est une honte ; sous un mauvais gouvernement, la richesse est aussi une honte » - reste purement théorique. | | | | |
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| cité | | | Un aristocrate respecte les virtuoses de tous les domaines, de l’art à l’économie ; mais il déteste les riches. Celui qui les respecte est un plébéien ; et cette race, aujourd’hui, est dominante. | | | | |
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| cité | | | Le mépris des riches ne se justifie que parce que les riches se considèrent dignes de leur richesse. L’inégalité matérielle est moralement répugnante. | | | | |
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| cité | | | Tous réclament un pouvoir d’achat (terme abjecte) augmenté ; personne ne cherche, plus simplement, plus d’égalité (terme noble) matérielle ; personne n’ose réclamer le droit à l’inégalité spirituelle. | | | | |
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| cité | | | Les pauvres et leurs faux défenseurs réclament plus de pognon à la fin de mois, tandis qu’il existe des moyens beaucoup plus simples, pour atténuer les inégalités : « Le moyen le plus direct pour réduire la pauvreté du peuple est de réduire la richesse excessive des riches » - Marc-Aurèle. | | | | |
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| cité | | | L’homme de l’égalité, en général, n’est pas doué pour la production ; l’homme de la liberté, en général, n’est pas porté sur la répartition. L’État démocratique, en fin de comptes, crée un semblant de fraternité assez équilibrée, en obligeant le premier à rester fidèle à l’idée de la liberté et en forçant le second à sacrifier une partie de sa fortune, au nom de l’égalité. La dictature de l’égalité idéologique amène la misère matérielle de tous ; la dictature de la liberté économique engraisse le fort et humilie le faible. | | | | |
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| cité | | | Seul la souffrance (l’humiliation, la misère, la solitude) ou la menace extérieure (des tyrans, des sauvages, des fanatiques) pourraient me faire tourner vers la masse de mes semblables. Or, toutes les deux prirent une coloration trop économique et pas assez idéologique ou civilisationnelle. La mesquinerie et non la grandeur ou la noblesse. La platitude sans épaisseur. Les mêmes visions de la société chez les philosophes ou garagistes. L’intellectuel, transformé en contribuable. Le patriote, introuvable en dehors des stades. | | | | |
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| lao tseu | | | La pauvreté, dans une cité bien gérée, est une honte ; dans une cité mal gérée, l'est la richesse. | | |  | |
| | cité | | | Désormais, sur les forums et dans les têtes s'est installée la loi écrite, qui bénit la richesse et, donc, la pauvreté. C'est le droit sacralisé qui étouffa la honte, aussi bien dans la cité que dans l'homme. La bonne gestion, aujourd'hui, amène la conscience tranquille aux agneaux indigents et aux loups repus. | | | | |
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| joubert j. | | | Les révolutions sont des temps, où le pauvre n'est pas sûr de sa probité, le riche de sa fortune et l'innocent de sa vie. | | | | |
| | cité | | | Sous notre démocratie, le pauvre est sûr de sa fortune, le riche de sa vie et l'innocent de sa probité. On gagna en grisaille et trivialité. | | | | |
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| chateaubriand f.-r. | | | Démocrate par nature, aristocrate par mœurs, je ferais très volontiers le don de ma fortune et de ma vie au peuple, pourvu que j'eusse peu de rapports avec la foule. | | |   | |
| | cité | | | Je ne pousserais pas au-delà de la fortune cette attitude somme toute noble. Les capitaines d'industrie disent le contraire : je partagerais tout avec le peuple, pourvu que je garde ma fortune. | | | | |
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| chateaubriand f.-r. | | | Alors sortirent de leurs repaires tous les abrutis par l'indigence, n'ayant pour toute vertu que l'insolence de la misère et l'orgueil des haillons. | | | | |
| | cité | | | Toute tête bien pensante s'offusque de ce qui n'est ici qu'un courage d'esthète. L'opulence et les paillettes du gros de la jet set, que constitue aujourd'hui le mufle soûlé par l'argent, ne le parèrent pas d'atours plus séduisants. C'est toi et Dostoïevsky qui avez raison, et non pas Dickens ou Tolstoï : la richesse abrutit les âmes, la misère abrutit les esprits. | | | | |
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| hugo v. | | | Une égalité d'aigles et de moineaux, de colibris et de chauve-souris, qui consisterait à mettre toutes les prunelles dans le même crépuscule, je n'en veux pas. | | | | |
| | cité | | | L'affamé brandit sa misérable assiette, et vous le repoussez en invoquant l'envergure de vos ailes et le timbre de vos chants - ignoble ! Vos prunelles de rapaces ne percent pas près d'une aube fraternelle. Le chemin le plus sûr vers la goujaterie – votre méritocratie aptère. | | | | |
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| hugo v. | | | Le peuple est conduit par la misère aux révolutions, et la révolution ramène le peuple à la misère. | | |  | |
| | cité | | | L'élite affamée aspire à l'unanimisme, et la démocratie nourricière lui inspirera la mentalité des repus. On ne comprend toujours pas, que l'existence même des repus signifie l'existence de la misère. La misère est dans le relatif des cyniques, l'excellence est dans le superlatif des ironiques. | | | | |
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| hugo v. | | | Qui est incapable d'être pauvre, est incapable d'être libre. | | |   | |
| | cité | | | Notre société, si prodigue en récompenses des mérites, prive tout homme fort de cette chance de vivre en misère et le rend, de ce fait, esclave méprisable. L'homme ne sachant pas se contenter de peu, vivra toute sa vie en esclave (Horace). | | | | |
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| france a. | | | La majestueuse égalité devant la loi interdisant aussi bien aux riches qu'aux pauvres de dormir sous les ponts. | | |  | |
| | cité | | | Le volet permissif de la même loi invite les pauvres et les riches à rêver dans la Bourse. Les réponses enthousiastes y sont beaucoup plus nombreuses. | | | | |
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| france a. | | | Dans tout État bien gouverné la richesse est une chose sacrée. En démocratie, c'est la seule chose sacrée. | | |  | |
| | cité | | | Mais, à tout hasard, on la flanqua de deux hypostases de camouflage : l'égalité des chances (le Sauveur d'apparences) et les droits de l'homme (l'Esprit Saint de la bonne conscience et de la bonne digestion des repus). | | | | |
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| suarès a. | | | Il n'est pire misère, parce qu'on veut faire le bonheur d'un peuple, que de croire en lui. | | | | |
| | cité | | | On le sut plus tard, le bonheur d'un peuple se construit bien à partir d'un business plan rassurant le banquier et propulsant le boutiquier à la tête du peuple. | | | | |
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| benn g. | | | Das Abendland geht nicht zugrunde an den totalitären Systemen, auch nicht an seiner geistigen Armut, sondern an dem hündischen Kriechen seiner Intelligenz vor den politischen Zweckmäßigkeiten.
L'Occident sombre non pas à cause des systèmes totalitaires, ni de son indigence spirituelle, mais à cause de la reptation servile de son intelligentsia devant les impératifs politiques. | | |    | |
| | cité | | | Toute politique devenue économique, c'est au veau d'or que sont dédiés tous les temples de la cité. Et c'est l'intelligentsia, en manque de pépites convertibles, qui y prêche et s'y prosterne devant ses idoles : la croissance, la compétitivité, la rentabilité. | | | | |
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| saint exupéry a. | | | Je ne fonde point le respect de l'homme sur le partage de provisions dans une égalité haineuse. | | | | |
| | cité | | | Les repus fondent leur fortune et leur reconnaissance sur une inégalité aimable. Tout petit prince doit posséder un coquet compte en banque et un hôtel particulier, pour continuer à s'apitoyer sur le pauvre. Ce prince ne se distingue en rien du dernier des goujats. Le vrai prince est celui qui, même dans une chaumière, peut reconstituer une tour d'ivoire, ou, faute de mieux, - d'honorables ruines. | | | | |
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| levinas e. | | | La faim d'autrui réveille les hommes de leur assoupissement de repus et les dégrise de leur suffisance. | | | | |
| | cité | | | Les repus sont en éveil et houspillent le songeur pour son insuffisance. | | | | |
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| chœur hommes | | | ART : Jadis, l'artiste fut près du journalier et du manant. De nos jours, il est placé juste après le journaliste et avant le savant. L'artiste débuta dans l'habileté technique, fit un long détour par la beauté gratuite, pour sombrer dans la décorativité dispendieuse, en compagnie des arts ménagers et de la créativité des motoristes. | | | | |
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| hommes | | | Le nombre de mufles est le même dans les châteaux et dans les chaumières, mais contrairement à tout le reste les premiers offrent soit des toits percés vers les étoiles, soit des souterrains hantés par de beaux fantômes. Tout ce qui est habitable m'est irrespirable. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, pour devenir riche il fallait devenir maître ; aujourd'hui, il suffit d'être esclave. « Les richesses sont le prix de la servitude » - Sénèque - « Opes auctoramenta sunt servitutum ». | | | | |
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| hommes | | | Les sans-abri et les chômeurs sont les derniers à vouloir encore scruter le ciel ; tous les autres ne font que fouiller la terre. | | | | |
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| hommes | | | Dès qu'on oublie le souci du ventre, on se désintéresse du chantre. Le souci du beau ne concerne plus que ceux qui inventent leurs propres soifs inextinguibles. « Le savoir produisant le bien, qui produisait le beau, tandis que le sacré illuminait toute chose ; voici la nouvelle barbarie : l'explosion scientifique et la ruine de l'homme » - M.Henry. Quand le champ du possible s'élargit, le chant de l'invisible s'assourdit. Jamais le besoin de l'inutile ne fut si moribond. « L'amphore, qui refuse d'aller à la fontaine, mérite la huée des cruches » - Hugo - vous comprenez maintenant l'orgueil de ce récipient exhibant les mêmes performances que la cruche. | | | | |
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| hommes | | | Je suis riche du désir détaché de la possession ; ils sont riches des choses qu'ils possèdent ou qu'ils ne désirent pas (Gandhi). | | | | |
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| hommes | | | La vie se présente en arc-en-ciel ; ma production de bile dépend des manques de bleu ; pourquoi, dans ce monde, qui va mieux que jamais, ces coulées sont toujours aussi denses ? Le monde de mon enfance exhibait deux couleurs suréminentes : le rouge et le noir, là où celui d'aujourd'hui n'affiche que le gris. Le bourreau et le monstre cédèrent leurs places au mouton et au robot, de la même grisaille. Le gris n'absorberait-il donc pas d'autres couleurs ? | | | | |
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| hommes | | | Encore tout récemment, il y avait cent fois plus de raisons de se lamenter des misères matérielles ; pourtant il y avait cent fois plus qu'aujourd'hui de voix spirituelles, appelant le chant, la danse, le poème. Le lyrisme individuel, c'est de la résignation ; l'indignation collective enfante de comptables. | | | | |
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| hommes | | | Il y a tant de pauvres avec beaucoup d'argent ; je ne suis pas pauvre. Je suis riche, mais sans argent. « Que de richesses dans les livres, que de misères dans les villas » - Ch.Fourier ! | | | | |
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| hommes | | | La richesse serait fortement souhaitable, mais, hélas, « la pauvreté n'ôte de noblesse à personne, la richesse oui »* - Boccace - « la povertà non toglie gentilezza ad alcuno, ma si avere », car la bassesse ne se manifeste qu'en actes, et le pauvre n'a pas de moyens d'agir. La noblesse s'exprime en rêves, et le riche a toujours les yeux ouverts. Seule l'inaction a des chances de nous rendre libres, quoi qu'en pense Alexandre le Grand : « Rien de plus servile que le luxe, rien de plus royal que le travail ». | | | | |
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| hommes | | | Nos misères corporelles, sentimentales ou spirituelles sont trop évidentes, pour faire de leur conscience - un exploit ou une grandeur. Ce que l'homme peut dépasser, sur cette échelle, c'est la calculatrice, le stéthoscope, le tensiomètre. Heureusement, dans d'autres organes que la conscience vit le rêve de la majesté humaine. | | | | |
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| hommes | | | L'homme dynamique, aujourd'hui, gagne bien sa vie et est bercé de vastes certitudes. Rien à voir avec l'époque, où « presque tous les hommes énergiques sont mécréants, les meilleurs d'entre eux en proie aux doutes et misères » - Ruskin - « nearly all the powerful people unbelievers, the best of them in doubt and misery ». Ils employaient leur énergie à préserver leur privilège, la position couchée, au milieu des ruines, et s'adressant aux idoles déchues avec des bréviaires, ces vade-mecum illisibles. | | | | |
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| hommes | | | Ce discours sirupeux du repu d'aujourd'hui, face aux excès des acariâtres et des nécessiteux : prônons la morale jubilatoire, l'éthique dispendieuse, la mystique libidinale. Mais bientôt même tous les Tantale seront repus. | | | | |
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| hommes | | | Les sots détestent l'argent, tout en acceptant l'inégalité monétaire. Th.More proposait de fabriquer des pots de chambre avec cet or détestable, au lieu d'en faire profiter même ceux qui ont le ventre vide. | | | | |
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| hommes | | | La barbarie littéraire a toujours existé en France, mais elle se gardait bien de se mesurer avec les talents qui n’y manquaient jamais. Depuis un siècle elle devint arrogante : la barbarie de la populace, avec F.Céline, et la barbarie des riches, avec Proust (du galimatias rebutant - F.Céline). Les riches ayant adopté le goût de la populace, on eut droit, de nos jours, aux houellebecq. Mais je suis content que S.Tesson, à la mentalité des pauvres, appréciant leur humilité et crachant sur les riches, ait l’audimat au-dessus des imposteurs. | | | | |
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| hommes | | | La dichotomie sociale, à travers les siècles : les princes et leurs sujets, les grands et les petits, les riches et les pauvres, les forts et les faibles, les goujats actifs et les goujats passifs. Réduction des tensions par le mot. | | | | |
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| hommes | | | La vie, même la plus misérable n’est jamais vide - de mots, de sons, d’images ; l’idée de la mort est pleine d’images horribles, de sons lugubres, de mots funèbres. | | | | |
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| hommes | | | Ils restent non-reconnus, ils voient quelque chose de lépreux dans la rue, ils sont témoins d’une perfidie ou d’une sottise – et ils se mettent à geindre de leurs déceptions. Il me suffit de poser mon regard sur une rose, un papillon, une belle fille, pour que notre planète soit vue comme un paradis, parfait et mystérieux. Le Bien et le Beau cohabitent avec ma propre misère ; et son entente avec le Vrai est plutôt un contraire d’une déception, ce mot méprisable. | | | | |
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| chœur russie | | | BIEN : L'obsession par le problème du bien grandiose et irréalisable rend le Russe incapable de se concentrer sur l'éradication de petits maux, dont s'est débarrassée, depuis belle lurette, l'Europe. Les flots de larmes, qu'on adresse aux malheureux, ne font qu'aggraver la boue, dans laquelle se plongent les pieds perdant l'habitude de la marche. | | | | |
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| chœur russie | | | HOMMES : L'action des hommes engendre une civilisation, celle de Russie est misérable ; le rêve de l'homme constitue une culture, celle de Russie est grandiose. Les Russes ensemble font l'effet d'une horde ; le Russe, sûr de ne pas être vu, est un poète. Ils ne présentent un intérêt pour l'esprit que divisés. Le seul pays, où les raids de Vikings constituèrent un progrès. | | | | |
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| russie | | | L'Européen fait de la richesse un arbre et songe aux scieries, vergers ou jardins publics. Le Russe lui aussi songe à l'arbre, mais c'est dans une jungle, pour tyranniser les moins agiles, ou dans une oasis, pour oublier le désert ambiant. Avec la misère, le Russe ne s'en tire pas mieux : là où le Latino sait danser et peindre, le Russe ne sait que penser et geindre, tout en gardant sa médiévale superbia paupertate. | | | | |
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| russie | | | L'Occident a le culte de la volonté, l'Orient - de la contingence. Les Russes ne voient dans la volonté que de la contingence incarnée, et dans la contingence ils n'apprécient que la part de la volonté. « Cette abondance n'est que manque ; cette soif de tout n'est qu'incapacité de se contraindre » - Hofmannsthal - « Dieser Überreichtum ist eigentlich Mangel ; dieses Alleswollen nichts als die hilflose Unfähigkeit sich zu beschränken ». | | | | |
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| russie | | | L'homme libre optant sereinement pour une saloperie profitable ; l'esclave, mis, par l'inertie d'un cataclysme, à la poursuite d'une belle et funeste utopie - la guerre froide, ce fut cela. L'homme libre et riche gagne et gagnera toujours, pour le malheur du pauvre et du faible. | | | | |
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| russie | | | Ce n'est pas au faible de régler les rapports des forces, ce n'est pas au pauvre de répartir les richesses, ce n'est pas au prodigue de tendre une main secourable - telles sont les véritables, et terribles, leçons de la ruine soviétique. | | | | |
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| russie | | | L’Europe connaît les saignées purificatrices et les trêves profitables. Les guerres inondent les Russes de malheur, la paix n'y rend heureux personne. « Les communistes gagnent les guerres et perdent la paix » - R.Debray – du tsarisme au communisme, les raisons changent, mais pas les effets – l'asservissement et la misère. | | | | |
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| russie | | | La contingence de l'espace, du climat, de la misère et de la police secrète privait le Russe du sentiment de son chez-soi. Le hasard des circonstances pousse vers le nomadisme dans la tête. | | | | |
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| russie | | | Ici, les poètes furent niais et les grands esprits - secs. Le deuxième joug mongol ! Mais, alors, l'humiliation matérielle amena l'indigence spirituelle, tandis que, maintenant, l'humiliation spirituelle fut censée amener le bien-être matériel. « Une domination étrangère, féroce, avilissante, dont le pouvoir national a hérité l’esprit » - Tchaadaev. | | | | |
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| russie | | | Comment naissent les mythes, chez les nostalgiques d’un paradis communiste : les statistiques présentent l’URSS comme le premier producteur mondial de fonte, de coton, de ciment – la casserole y fut introuvable, le moujik fut couvert de haillons, l’ouvrier fut entassé dans des appartements communautaires. | | | | |
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| russie | | | Les époques non-héroïques, comme la nôtre, sont tapissées du quotidien, d'où la misère nue de l'héroïsme russe, anachronique et désusité. « Chez les Russes, l'aptitude aux grandes choses n'a d'égale que l'indifférence aux misères du quotidien » - G.Staël. | | | | |
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| russie | | | L'être de l'inexistant intrigue les vagabonds, les héros, les poètes, mais laisse indifférents les moutons et les robots, qui ignorent la misère et la honte. Les patriotes russes cultivent cet inexistant : « Ma pauvre Russie ! Dans des taudis pourris, dans l'Europe sans honte, nous porterons le rêve de ce que tu es » - Koublanovsky - « Россия, ты моя ! В завшивленный барак, в распутную Европу, мы унесём мечту о том, какая ты ». | | | | |
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| russie | | | Le sort de la Russie communiste ne se décida ni à Rome ni à Berlin ni à Varsovie ni à Kaboul ni à Washington, mais exclusivement à Moscou, avec ses vitrines vides et ses journaux pourris ; la Russie, à genoux, supplia de l'aide, mais le monde évolué préféra ne pas se priver du joyeux spectacle de décomposition d'un ennemi terrassé ; la conséquence immédiate - le mot de démocratie restera maudit pour plusieurs générations de Russes mortifiés. | | | | |
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| russie | | | Pour le Russe, l’avenir ne peut être que radieux, le passé – que glorieux, mais le présent est toujours piteux. | | | | |
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| russie | | | Le rang de la richesse : riche aurait la même origine latino-germanique que roi, tout comme reich, coïncidant avec das Reich - l'empire, mais le russe va encore plus loin, puisque богатый y est apparenté à Бог - Dieu. La pauvreté est banale en français (apparemment - de paucus parere - pas grand-chose), mélancolique en allemand : arm, qui signifiait esseulé ou pitoyable, et franchement calamiteuse en russe : бедный, provenant de беда - désastre. | | | | |
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| russie | | | Alexandre Ier, en traversant à cheval le pont d’Austerlitz, ne le fait pas renommer et, admiré par Chateaubriand et Talleyrand, magnanime, il quitte le Paris conquis soulagé. Il inspire la reconnaissance aux Prussiens et aux Autrichiens. Ah, si Staline laissait Varsovie et Prague disposer de leur liberté, quelle reconnaissance, pour des siècles, porterait l’Europe à ce peuple héroïque libérateur ! Mais Staline y laissa sévir de grossiers commissaires, qui furent heureux de pouvoir ramener dans leur misérable patrie une paire de chaussures, un tabouret ou un briquet, introuvables en URSS. | | | | |
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| russie | | | Avant l’apparition du capitalisme, au XVIII-me siècle, la lutte de l’humanité contre la nature fut défensive : contre les épidémies, la famine, les catastrophes naturelles. Ensuite, elle devint offensive : la productivité, la rentabilité, le pouvoir d’achat. Tout l’épisode soviétique fut un retour à la sauvagerie, à la lutte pour la survie, tempérée par des purges exterminatrices. | | | | |
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| russie | | | Dans les Journaux intimes des écrivains français, on apprend surtout le rang, la géographie, la gastronomie des restaurants ; chez les Allemands, on se croirait en pleine séance d’un Conseil scientifique ; les deux clans s’agglutinent en permanence autour de leurs éditeurs. Les diaristes russes se concentrent sur la folie : dans l’éblouissement ou la misère du quotidien, dans les chagrins à noyer ou dans les joies à sacrer. | | | | |
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| russie | | | Dans la Russie cleptocratique actuelle, les riches serviables se sentent à l’abri des ennuis pécuniaires. En Russie tsariste, « les brigands détroussaient les riches ; notre pouvoir dépouillait les pauvres » - Tolstoï - « разбойники грабят богатых. Наша власть обирает бедных ». Le pouvoir, aujourd’hui, appartient aux brigands ; ne pâtissent du pillage que les pauvres. | | | | |
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| russie | | | La plupart des historiens russes sont persuadés, que l’Europe n’a pour le peuple russe que l’antipathie, l’hostilité, le mépris. Vivant au milieu des Européens je vois, de leur part, surtout de la sympathie, de la compassion, du désir de voir une Russie plus civilisée, plus démocratique, plus prospère. Ce qui horrifie l’Européen, c’est, depuis un siècle, le mensonge, éhonté et abrutissant, des dirigeants russes, vis-à-vis de leur propre peuple, et leur sauvagerie face aux opposants libéraux. | | | | |
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| russie | | | L’art aristocratique français est le plus délicat du monde ; l’art bourgeois – le plus vulgaire. En Russie, l’art aristocratique est rare – Pouchkine, Tourgueniev, Nabokov – et il est ironique ou romantique ; et l’art bourgeois y est destiné aux boutiquiers ou aux moujiks. Les intellectuels français se mêlent de politique, pour en dénoncer des failles législatives ; l’intelligentsia russe s’y intéresse également, mais pour plaindre la misère des humbles ou pour stigmatiser leur passivité. | | | | |
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| russie | | | L’effondrement économique de l’URSS fut, immédiatement, suivi par l’arrivée inattendue de la liberté politique. Et c’est ainsi que l’image d’une effroyable misère s’associa, aux yeux du moujik, à la liberté même, devenue un vrai épouvantail. | | | | |
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| russie | | | Au comble de la puissance et de la culture russes, on entendait déjà des nationalistes bornés promettre un avenir radieux et gémir sur la misère courante. « Nous sommes sûrs que l’avenir amènera une renaissance et un redressement de la Russie » - I.Iline - « Мы уверены в грядущем возрождении и восстановлении России ». | | | | |
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| russie | | | La souffrance inonde tout l’espace russe, de sa misère matérielle à sa littérature spirituelle, mais ne fait que remuer la boue, sans apporter la moindre pureté. « La souffrance n’apporte une catharsis qu’aux âmes libres » - Prichvine - « Только душу свободную очищает страдание ». | | | | |
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| souffrance | | | Plus grinçant est le rouage du quotidien, plus attentif je suis au silence de l'éternité. La graisse salutaire monte en général au cerveau, qui lève la tête, baisse le regard et rabat les oreilles. | | | | |
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| souffrance | | | Orphelinat, misère, faim, froid, violence, sauvagerie – tant de ces malheurs, vécus réellement dans la chair, m'empêchent d'en inventer des imaginaires ! Le beau nom de souffrance ne s'applique qu'à notre sensibilité immatérielle, immémoriale, éphémère. | | | | |
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| souffrance | | | Plus je souffre dans ce monde, plus j'aspire à en être libéré, plutôt que d'y être comblé. Pour un homme hérissé de plaies, tout attouchement du monde est collision ou blessure. Et je ne trouverai meilleur tampon que les murs écroulés des ruines, hantées par le souvenir de mes semblables. | | | | |
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| souffrance | | | En dernière instance, la cause de toute souffrance ou jouissance réelles se réduirait, facilement, aux balivernes, au toc, au couac. On n'y trouve rien à admirer ni à désirer, ce qui désavoue le stoïcisme. Et si un récit tragique nous émeut, c'est qu'une belle invention lui préside ; ce n'est pas la profondeur causale, mais la hauteur verbale qui ennoblit les plaies. « Une douleur légère parle, la profonde se tait » - Sénèque - « Curae leves loquuntur, ingentes stupent ». | | | | |
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| souffrance | | | Ma misère se présente à mon cœur, mais ma miséricorde ne peut lui donner que moi-même. Quand on est Orphée de représentation, on devient Narcisse d'interprétation. « L'impossibilité, pour l'artiste, de représenter la miséricorde » - Kierkegaard. | | | | |
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| souffrance | | | Ceux qui se vautrent dans la platitude indolore voient dans la vie une misère ; n'y voient, nettement et honnêtement, de la grandeur que ceux qui sont projetés dans les affres de la souffrance. Les pyrrhoniens et Pascal y voient simultanément les deux, ce qui les rend purs sophistes. | | | | |
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| souffrance | | | Dans la vie, la pauvreté et la souffrance, sont toujours dépravantes ; dans l'art, elles nous épargnent l'ennui et l'orgueil. Un bon artiste doit avoir faim ou, au moins, savoir le provoquer et l'entretenir. | | | | |
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| souffrance | | | La fonction principale de nos richesses n'est pas d'éliminer, mais d'entretenir nos misères. Le bonheur est notre richesse, et la douleur – notre misère ; je sais maintenant à quoi je dois employer mon trésor. Le talent aussi est une richesse : « Le génie n'est qu'un prêt : il faut le mériter par de grandes souffrances » - Sartre. | | | | |
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| souffrance | | | Aucune issue heureuse pour nos misères ; tenter d'en faire une grandeur est sot. Mais il est certain, que les sources du grandiose et du consolant se trouvent derrière nos misères silencieuses et jamais – derrière nos triomphes criards. La musique de l'existence naît du silence de l'âme résignée plutôt que du bruit de l'esprit arrogant. | | | | |
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| souffrance | | | Mon enfance – famine et vermine ; mon adolescence – tangage et vagabondage ; ma jeunesse – étude et solitude. Et contes de fées, poèmes, pathèmes, mathèmes – en ornement et cadre. | | | | |
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| souffrance | | | Le bagne, la servitude, l'orphelinat, la faim, la misère, la vermine, la violence, le froid, la boue, la solitude, la hideur, les taudis – chaque fois que je lis des épanchements lyriques des repus, qui auraient subi ces calamités, j'éprouve du dégoût, car je les ai vécues dans ma chair et je sais qu'elles n'apportent aucun élan, aucune pureté, aucune sagesse et ne donnent aucun droit à plus d'authenticité. Les inventer est beaucoup plus propédeutique que de les réciter. | | | | |
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| souffrance | | | Du bon usage de l'ironie et de la pitié : ironiser sur la souffrance des pécunieux en matières visionnaires, prendre en pitié la souffrance des pauvres en matières pécuniaires. | | | | |
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| souffrance | | | Le stoïcisme ne veut pas voir dans la solitude et la souffrance – des misères atroces, comme le voit le nihilisme. Le nier, c'est pratiquer un optimisme tragique ; l'admettre – une tragédie optimiste. C'est le qualificatif qui signale si tu dis non ou oui à la vie insupportable ; le nom n'indique que la tonalité. La basse lutte ou la haute consolation. | | | | |
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| souffrance | | | Si ma demeure n'est meublée que de vestiges, si la souffrance y a une place d'honneur et le bonheur ne me vient que de ma communication avec les astres, je pourrai appeler mon séjour - ruines et écrire à son entrée le mot de Diogène : « Pauvreté demeure ici. Que le malheur n'y entre pas ». | | | | |
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| souffrance | | | La misère matérielle a cette qualité unique de multiplier des mirages, à cause du nombre des choses inaccessibles ; et c’est ainsi, après l’élimination de l’inessentiel, se forment des rêves de l’essentiel. Après l’amour maternel, c’est la deuxième raison de m’attacher à mon enfance. | | | | |
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| souffrance | | | La misère et la solitude me poursuivirent en mon enfance comme en ma jeunesse. Mais il fallait consoler ma mère, dont le malheur fut beaucoup plus vaste et incurable. Le bon Sénèque, avec le stoïcisme de sa lettre à sa mère, m’aida. Je l’imitais : « Car même sans pouvoir empêcher tes larmes couler, je serais parvenu à les essuyer » - « Cum lacrimas tuas, etiam si supprimere non potuissem - abstersissem ». | | | | |
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