| préface | | | Une œuvre d'art peut souvent s'appréhender le mieux par la part du doute et de l'ironie qu'on s'efforce d'opposer face au spectre de l'ennui. Quand on ambitionne la possession d'une bonne conscience prometteuse d'un tableau à succès, la maîtrise du pas à pas, empreinte de gravité, est essentielle. Mais quand on traîne avec soi la honte d'une défaite annoncée, on ne vénère que le pas premier et l'on se recueille et disparaît dans l'avant-dernier. | | | | |
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| préface | | | À quoi s'attaquent les mots (je ne parlerai guère d'idées qui ne s'attaquent qu'à la grisaille des schémas figés dans des normes des hommes) ? Leur choix, plus que celui des idées, traduit la part de la noblesse en nous, le besoin que nous avons du sacré et de ses sacrilèges. Je me rends compte que les choses, dignes d'être ennoblies par le mot, peuvent être vécues soit comme Mystère, soit comme Problème, soit comme Solution. L'existence irréductible de ces trois angles d'attaque, triviaux mais oubliés trop souvent, exclut toute tentation de mettre un point final d'une vérité quelconque. La vraie maîtrise d'un sujet, ce n'est pas sa possession, c'est l'harmonie avec laquelle on l'aborde. L'harmonie avec la vie s'appelle Mystère, l'harmonie avec un langage s'appelle Problème, l'harmonie avec une époque s'appelle Solution. | | | | |
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| préface | | | SOLITUDE : Le seul réceptacle de la première joie du Mystère. Une fois visité par Celui-ci, tu pourras Le porter même dans des foires. C'est dans la solitude que tu confirmes Ses frontières avec les Problèmes et les Solutions que la vie tend à effacer ou à embrouiller. La solitude-Mystère est la prière ; la solitude-Problème est le dialogue ; la solitude-Solution est le refus du suicide. Dans la solitude tu veux ce que d'autres ont ; tu peux ce que d'autres n'ont pas ; tu dois faire comme si d'autres y étaient. | | | | |
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| préface | | | Héraclite me soufflait : « Voilà quelqu’un qui, en se plongeant dans mon flux, ne pense qu’aux entrées et méprise la nage et la navigation ». St-Augustin comprit ce que veut ma maîtrise : « Son esprit commande que son âme veuille » - « Imperat animus suus, ut velit anima sua ». Montaigne fut mon bon lecteur : « En voulant se transformer en bête, il se transforma en ange ». Pascal saisit le jeu de mes fibres : « Son intelligence sait céder au sentiment ». Ma recherche de consolations fut bien résumée par Voltaire : « Dans le rêve il trouve son bonheur, en échappant à la réalité ». Mon ami Nietzsche vit bien la place de mes trésors : « Au commencement il sera ce qu’il est » - « Er ist am Anfang, was er ist ». Et pour apprécier mon chant de la faiblesse, il faut être Heidegger : « Le Bien n'est pas pour tout le monde, mais seulement pour les faibles » - « Das Gute ist nicht für jedermann, sondern nur für die Schwachen ». Le regard de ma compagne, M.Tsvétaeva, me suivit dans les éléments opposés : « Il est Phénix ou Narcisse : il chante dans le feu et s’admire dans l’eau » - « Птица-Феникс он, в огне поёт, в воде в себя влюбляется ». Cioran m'écrivit : « Comment se hasarder encore à une œuvre en partant de l'âme ? Et puis, il y a le ton. Le vôtre - j'en ai peur - sera du genre noble, entaché de mesure et d'élégance ». Curieusement, votre voisin d'en face, de l'autre côté de la rue de l'Odéon, me mettait en garde dans les mêmes termes. Mais les deux furent généreux avec moi ; celui-ci – en introduisant fraternellement ce livre, celui-là – en me laissant de la place, où je peux défier ses appréhensions, en dédiant, à titre posthume, mes soubresauts aux plus défaites des « hautes turpitudes ». | | | | |
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| préface de section pouvoir | | | Qui ne rêve de puissance ou de réalisations héroïques ou artistiques ? Mais une fois que j'ai fait le tour de ces exploits, je comprends que rien ne vaut la maîtrise du mot, sans laquelle pâlissent les savoirs et les actes. Créer du vrai, en inventant des langages, est plus passionnant que d'en déduire, en restant dans le langage des autres.
Dans un premier temps, il est très facile de définir les trois clans, simplifiés mais expressifs : ceux qui sont mus, respectivement, par le Bien, par le Beau, par le Vrai – les héros (fidélités et sacrifices), les artistes (création et individualité), les imbéciles (amoureux de la vérité).
Mes timides et maladroites tentatives de faire du bien au milieu des hommes ne valent pas grand-chose à côté de la voix du Bien, qui résonne dans mon cœur, même dans les déserts ou les cellules. | | | | |
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| chœur action | | | NOBLESSE : On reconnaît un aristocrate par l'absence d'exaltation dans l'exécution de gestes. Il réserve la verve à la sensation et au regard et n'apprécie, dans le fait, que la part de sa propre maîtrise. Le calcul de la trajectoire entre une lumineuse intention et la grisaille de l'acte relève de la géométrie commune. Préfère une chute démesurée vers l'irréel plutôt qu'une gravitation mesurée du réel. | | | | |
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| chœur action | | | PROXIMITÉ DIVINE : Que ce soit la main ou l'esprit, je suis amené à mesurer la distance avec ce qu'ils touchent ; et c'est le début d'une foi ou d'un goût de la possession. Le sens de la proximité dévoile les voyants ou les croyants. Plus de variables contient ma métrique, plus enivrante sera la cadence de mes rapprochements et de mes éloignements. | | | | |
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| action | | | Il est facile de faire passer l'avoir pour l'être, mais que le faisant évince l'étant aussi magistralement - voici le triomphe stupéfiant des hommes, qui effacent deux mille ans de l'histoire de l'utopie. L'essence du but étant devenue l'aisance. De l'essentiel des origines de nos interrogations étant banni le doute : « Est-ce un Ciel ? ». | | | | |
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| action | | | L'éternel dilemme : chasse ou prise ? Le compromis est peut-être : l'appétit de fauve dans une cage à épreuve de regards. | | | | |
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| action | | | Nous vivons la fin de la grandiloquence et du grandiose en parole, c'est-à-dire de ce qui ne peut pas être maîtrisé. La scène est livrée aux actes modérés, calculés et maîtrisés. | | | | |
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| action | | | La maîtrise de soi se prouve le mieux par le genre d'inaction, qu'on a l'audace de tenter, c'est l'action de soi ; son inaction serait l'action du cerveau et du muscle, qui s'imagineraient de traduire le soi : « Celui qui voit l'action dans l'inaction et l'inaction dans l'action, est un sage » - Bhagavad-Gîtâ. | | | | |
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| action | | | Pour maîtriser la vie, il faut des secousses imprévisibles et violentes, qui huilent les rouages vitaux. Le contraire arrive au cœur : plus il s'agite et s'inonde, moins il est maître de soi. | | | | |
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| action | | | Attendre de l'art, qu'il vous apprenne quelque chose, qu'il vous arme, - étrange obsession des meilleurs, y compris Valéry. Je n'apprends que dans des guides statistico-savants ; une œuvre d'art devrait donner aux inéluctables fuites de soi la fraîcheur des sources, nous démunir de pores ou munir d'a-pories vitales, nous décuirasser, pour rendre la débâcle moins humiliante et plutôt cérémonielle. | | | | |
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| action | | | Pour être bon archer, on n'a pas besoin de cible - telle est la leçon de l'arc bandé et de la corde raide. Mais « pour toucher une cible, il faut en avoir eu une » - proverbe grec. | | | | |
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| action | | | Le faire te rapprochant du connaître, le connaître du faire - telle est la cadence de l'homme d'action. La trajectoire ne dépasse pas la représentation, comme la représentation ne garantit pas la trajectoire. Toute marche mène à l'avoir, si aucune étoile de l'être ne bénit ton pas. Préférer au chemin - ses coordonnées ? - « Rien n'aura eu lieu que le lieu excepté peut-être une constellation » - Mallarmé. | | | | |
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| action | | | L'âme place des panneaux indicateurs, avec des distances à ne pas parcourir et avec des frontières à ne pas franchir. C'est l'esprit, c'est à dire le regard, qui les interprète, la volonté étant au volant. « L'esprit sert à tout, mais il ne mène à rien » - Talleyrand. | | | | |
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| action | | | Cheminement de ma liberté : choisir mon but, choisir mes moyens, choisir mes contraintes - choisir de ne pas les mettre en œuvre, car, entre-temps, l'observateur, en moi, l'emporta sur le dominateur. | | | | |
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| action | | | L'art résulte du larcin, que commit Prométhée auprès des dieux coopératifs : Athéna et Héphaïstos, s'occupant, respectivement, de l'intelligence et de l'action ; mais ce n'est ni la cervelle ni le bras qui résument la création divine, mais bien le feu ; les hommes perdirent la forme ardente et ne gardèrent qu'un fond tiède de raison et d'efficacité. « Sans le feu, la connaissance de l'art est impossible » - Protagoras. | | | | |
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| action | | | On affirme sa volonté soit pour maîtriser des choses, soit pour lui apporter de nouvelles forces vitales à ne pas employer, pour devenir volonté de puissance pure, volonté de volonté. | | | | |
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| action | | | Mouton robotisé : il énonce, docte, pour la n+1-ème fois, la façon de marcher et ainsi enrichit son esprit, en se gargarisant de sa rigueur. Poète : sa danse imprévisible, sans pareil et libre, met à nu son âme. | | | | |
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| action | | | Je voudrais réhabiliter la méta-action, l'action sur la volonté, visant la puissance, le commandement et la maîtrise de noumènes, inexistants et mystérieux, et professant une certaine indifférence face aux phénomènes, problématiques et criards. | | | | |
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| action | | | Si le corps-à-corps avec les choses me répugne, ou bien si j'y ai déjà subi des déculottées, bref si ma faiblesse ne fait plus aucun doute, je chercherai à maîtriser ces choses à distance, à pratiquer l'arc bandé, au carquois vide, ou l'intensité d'une volonté de puissance. Et je marmonnerai, que les autres, les vainqueurs naïfs et ignares, ne voient pas leur propre défaite. | | | | |
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| action | | | Aucun accord crédible n'existe entre l'être philosophique, le connaître scientifique et le vouloir idéologique ; et le plus souvent, lorsqu'on proclamait le contraire, c'était l'avoir économique qui jouait aux imposteurs. Une telle orchestration ne peut relever que de la cacophonie, puisque agir ne peut être que du bruit. | | | | |
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| action | | | N'importe qui peut soulever la chose, dont on connaît le point d'Archimède ; s'arrêter à la recherche de celui-ci, c'est comme maîtriser une corde tendue, qui a aussi peu besoin de cibles que de flèches. | | | | |
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| action | | | Celui qui se sent maître de l'Action à faire est, en général, esclave de l'Action faite. Pour mieux maîtriser celle-ci, il vaut mieux se sentir esclave de celle-là. Dans le domaine des actions, se méfier du vertige des commencements, songer surtout aux fins. Maîtriser, à la fin, le remords de l'âme désabusée est plus vital que se laisser porter, au début, par l'essor des bras abusés. | | | | |
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| action | | | Celui qui s'agite ne s'occupe, en général, que des choses, qui traînent sous les pieds et qu'on saisit avec ses griffes, tandis celui qui attend des miettes ou des aumônes a de bonnes chances de recevoir, dans son âme, des choses tombant du ciel. | | | | |
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| action | | | À la raison contraignante du : « Je peux car je veux ce que je dois » (Kant), on peut opposer la passion astreignante : « Seigneur, accordez-moi la force de désirer plus que ce que je puisse atteindre »*** - Michel-Ange - « Signore, promettimi di poter desiderare sempre più di quanto posso realizzare ». | | | | |
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| action | | | Ils sont innombrables à proférer ces insanités de mufles agissants : « Rêver, mais sans laisser le rêve être ton maître, penser sans n'être qu'un penseur » - Kipling - « If you can dream - and not make dreams your master ; if you can think - and not make thoughts your aim ». On sait qui, en l'occurrence, occupera la place du maître et du penseur - l'hygiène de hyène et le cerveau de veau. | | | | |
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| action | | | Dès que je sais faire quelque chose, la perspective d'une nouvelle inertie me terrifie - j'abandonne et la chose et la piste. Être créateur, plutôt qu'ingénieur. Le premier change de langage et par là désapprend le Fait ; le second change de sujet et oublie le Faire. Savoir faire, c'est maîtriser une syntaxe. | | | | |
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| action | | | Celui qui trouve les moyens, pour agir, est professionnel des buts ; celui qui trouve les raisons, pour ne pas agir, est amateur des contraintes. | | | | |
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| action | | | Entre les feuilles on peut insinuer quelques fleurs, mais entre les fruits il n'y a de place que pour vermine. | | | | |
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| action | | | Connaître ses points de départ et d'arrivée et ignorer ses développements et actes suffit pour connaître un homme d'envergure. Son rêve est d'entretenir le rythme du pointillé vital, dessiné par ses deux points, dont il n'est pas vraiment le maître, mais seulement l'admirateur. Mais être fasciné par les sources vaut mieux qu'être façonné par les ressources. | | | | |
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| action | | | Être aux aguets, la plaidoirie ironique de l'irrésolution. | | | | |
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| action | | | L'espoir - la flèche, qui ne quitte pas l'arc bandé ; le désespoir - la découverte qu'aucune cible touchée n'ennoblissait l'effort des cordes. « Rien de plus apaisant qu'un canon chargé » - Heine - « Es gibt nichts stilleres als eine geladene Kanone ». Devant mon adversaire surarmé, l'action triomphante, l'arc est mon arme de dissuasion, censé ne jamais servir. | | | | |
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| action | | | Celui qui croit ce qu'il dit et qui fait ce qu'il croit n'est le plus souvent qu'un sot. Croire, c'est bannir le hasard, mais le mot n'est fait que du hasard. On ne fait que ce qu'on maîtrise, et l'on ne maîtrise jamais ce qu'on croit. Le sot croit qu'il sait, le sage sait qu'il croit. « Il n'y a de mythe pur que le savoir pur de tout mythe » - M.Serres. | | | | |
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| action | | | La sainte inquiétude : l'incompréhension de ce que je suis, de mes cordes et de mes flèches. L'inquiétude banale : née du souci de ce qui est à moi, de mes cibles. Les bons titres d'être ou de propriété sont délivrés par un sacrifice désarmant ou par une fidélité désarmée. | | | | |
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| action | | | La sagesse consiste en ce triple savoir : savoir ce que je fais (toujours en surface), savoir ce que je peux (en profondeur et en maîtrise), savoir ce que je veux (en hauteur des rêves). | | | | |
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| action | | | Le milieu, qui n'existe plus, c'est celui, où perdre une larme, et même perdre la main ou perdre la face, ne débouchait pas automatiquement sur la perte de tout prestige. Le premier symptôme du robot : une concentration permanente du muscle, un garde-fous cérébral neutralisant tout écart lacrymal. | | | | |
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| action | | | Trouver sans chercher, posséder sans toucher, dominer sans combattre - à l'opposé de la banalité : combattre pour dominer, toucher pour posséder, chercher pour trouver. La caresse et le don, opposée à l'action et à la persévérance. | | | | |
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| action | | | Les hommes ne sentent plus de quoi ils sont capables, tandis que tout ce qui se calcule est si prosaïque, que cela coupe l'envie d'agir chez les plus sensibles. Les hommes d'aujourd'hui sont bardés de capteurs infaillibles ; des algorithmes optimaux déclenchent des actes préprogrammés. La qualité, qui empêche les hommes de rêver, c'est de bien avoir calculé, que toute déviation contemplative est contre-productive. | | | | |
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| action | | | La pureté : n'être que récipient, aux formes douces, et ne connaître ni désirer de contenu, au fond amer. Outil sans application, regard sans chose, volonté sans acte. Maîtrise de l'acte en puissance, désintérêt pour la puissance de l'acte. Face à la réalité parfaite, la puissance comme fin de la volonté, à l'opposé de Thomas d'Aquin : « L'acte est plus parfait que la puissance » - « actus est potentia perfectior ». | | | | |
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| action | | | L'intelligence de la performance est la maîtrise de ce qui est en deçà des frontières. L'intelligence de la compétence - de ce qui est au-delà et, surtout, au-dessus. | | | | |
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| action | | | Maîtrise de son métier : donner à l'exercice l'intensité de la fatalité. Et quand, avec Valéry ou Kafka, on se dit, que la grande œuvre n'est qu'un exercice, on n'est plus fâché avec ces contre-maîtres de constructeurs, tout en retournant chez les architectes des ruines (le mot ascèse vient du mot exercice). Il se trouve, que leurs maîtres sont les mêmes que ceux qui bâtissent des châteaux en Espagne, mais leur style reste inconnu des apprentis : « Il n'y a aucune règle d'architecture des châteaux en Espagne » - Chesterton - « There are no rules of architecture for a castle in the clouds ». | | | | |
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| action | | | La vie est un jeu minable (champ d'expérimentations, théâtre, prison…) - on commence par ce choix de coordonnées et l'on bâtit par-dessus une géométrie. La vie est un miracle ineffable, qu'il faut conter, en chant et musique et non compter, en champs et rubriques ! Être saisi plutôt que saisir, et Einstein n'a raison qu'à moitié : « C'est même le but de toute activité intellectuelle : transformer un 'miracle' en quelque chose qu'on puisse saisir »*** - « Es ist ja das Ziel jeder Tätigkeit des Intellekts, ein 'Wunder' in etwas zu verwandeln, was man begreifen kann ». | | | | |
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| action | | | Être performatif ou informatif, c'est tout ce que savent faire ceux qui ne maîtrisent pas la forme. Des entremetteurs, des émetteurs - et pas des commetteurs. | | | | |
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| action | | | Le talent : maîtriser les moyens ; le goût – s'imposer des contraintes ; le génie – atteindre des buts profonds, en employant les vastes moyens, sélectionnés par les hautes contraintes. | | | | |
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| action | | | Le contraire de ce qui arrive (à partir des choses - Wittgenstein et Derrida) est ce qui jaillit (à partir du sujet). L'inconscient, mystérieux et servile, ou le sujet en possession de son soi. Le malheur du premier est la proximité des choses ; le malheur du second est l'oubli du mystère, la fusion avec les problèmes. | | | | |
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| action | | | Les étapes de mon mûrissement, face au désir : le maîtriser, le calculer, le rêver, le peindre – héroïque, intelligent, poétique, créateur. | | | | |
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| action | | | Mieux on possède ses moyens, plus on désire être possédé par ses contraintes. | | | | |
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| action | | | Étymologiquement, l'acte, c'est une chose faite, et l'action, c'est la routine bien maîtrisée, visant un but précis. À l'opposé se trouve la création, un talent imprévisible, respectant les contraintes et chantant les commencements. | | | | |
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| action | | | La part banale et dynamique, en nous, s'occupe de l'accumulatif, du reproductif ou de l'interprétatif ; la part artistique - de l'expressif externe appuyé sur un représentatif interne. Il paraît, que le cerveau ne fait jamais appel au représentatif ; l'art serait ce qui éloigne de l'homme. | | | | |
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| action | | | L'action et la logique servent à chercher une solution, tandis que c'est surtout le langage qui aide à formuler le problème – deux milieux, deux démarches, deux outils difficilement compatibles. Comme les mystères ne se dissipent pas avec le même état d'âme, qui nous y a plongés. Les images, les mots, les concepts - dans chaque domaine nous avons un expert indépendant : l'âme, le cœur, l'esprit. Choisir un mystère, énoncer un problème, inventer une solution. | | | | |
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| action | | | Face à la prolifération de gourous et manitous, performants et transparents, je me rapproche des saints, moyenâgeux et ombrageux. | | | | |
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| action | | | Même sans faire appel à nos forces matérielles, même dans les domaines, où ne règne que l'esprit, nous nous manifestons toujours par deux types d'attitudes – actions ou réactions, créativité ou intelligence. La noblesse peut nous accompagner dans les deux cas ; c'est ce que nous subissons ou maîtrisons qui en donnera la mesure. Le paradoxe : l'action naît en nous, où il vaut mieux subir l'obscure loi de notre soi inconnu ; la réaction a son origine extérieure, et nous devons maîtriser nos filtres et nos amplificateurs, c'est à dire notre soi connu, pour préserver notre visage. L'action est notre pose, et la réaction – notre position. | | | | |
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| action | | | Mon soi inconnu ignore le langage des idées et l’action des volontés, mais il peut influencer mes échelles de valeurs, en soumettant mon action à ma pensée, et ma pensée – à mon rêve. « L’essence véritable de mon soi n’est pas Je pense, mais J’agis » - Heidegger - « Das eigentliche Wesen des Ich ist nicht das Ich denke, sondern das Ich handle ». J’agis est moutonnier, je pense est robotique ; il ne reste aux rares possesseurs d’un soi inconnu que je rêve angélique ! | | | | |
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| action | | | Dans volonté de puissance, on pourrait prendre puissance au sens aristotélicien, comme complément d’acte. Je n'existe que dans l'acte, je ne suis qu'en puissance. « L'existence est à l'essence, comme l'acte est à la puissance » - Thomas d'Aquin - « Essentiam actualem ab existentia, tamquam realem potentiam ab actu ». La compétence préférée à la performance. | | | | |
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| action | | | Dans l'opposition entre la tension de la corde et les flèches touchant leur cible, entre la maîtrise et l'accomplissement, entre potentia et actus (entre la dynamique et l'énergie aristotéliciennes, entre la potentialité et l'actualité kantiennes ou heideggériennes), je me range résolument du côté opposé au Stagirite et aux phénoménologues, pour le recueillement de l'âme, contre l'extraversion de l'esprit. Tout ce que l'esprit perçoit dans le contact avec les choses, l'âme le conçoit dans l'isolement et dans la solitude. | | | | |
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| action | | | Tant de fois j’ai entendu des hommes de talent prôner l’écoute de notre voix intérieure, afin de lui suivre fidèlement. Ce conseil n’est bon que si cette voix reste intraduisible et demande de nous un don d’écoute et un talent d’interprète ; si cette voix est terrestre, la suivre, c’est marcher, banalement ; la maîtrise de langues célestes est un privilège, nous faisant danser. | | | | |
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| action | | | Ce n’est pas toi qui es maître des circonstances, routinières ou aléatoires, qui constitue ton existence ; tu en es, le plus souvent, esclave. « Nous guidons les affaires en leurs commencements, mais par après, ce sont elles qui nous guident »** - Montaigne. Vivre surtout des commencements est un privilège des créateurs. | | | | |
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| action | | | Dans l’action, dans laquelle se croisent les faits et les idées, il y a trois sortes d’acteur : les exécutants, les créateurs, les eschatologues ; les premiers, maîtres des outils, savent ce qu’ils doivent faire, les deuxièmes, dessinateurs des parcours, peuvent expliquer comment il faut le faire, les troisièmes, visionnaires des commencements et calculateurs des finalités, veulent justifier pourquoi il faut le faire. | | | | |
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| action | | | Une virtuosité rare – rendre tes faiblesses si impondérables, qu’elles atteindraient, sans effort, une noble hauteur, en compagnie des rêves et des espérances. Ce qui ressemblerait aux ailes d’un albatros, si gauche sur les esquifs collectifs. | | | | |
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| action | | | Désirer l’inaccessible, c’est-à-dire rêver, c’est renoncer à l’action au profit du rêve. Pour l’accessible, on peut être d’accord avec Valéry : « L’action transforme le désir en possession de la chose désirée ». | | | | |
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| action | | | On agit toujours en esclave, jamais en maître. On ne peut être maître qu’en mots, en images, en idées. La puissance physique, politique ou monétaire est acquise par des actions d’esclaves. | | | | |
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| action | | | Ta position (vision des finalités) révèle ton clan, ta posture (maîtrise du parcours) – ton métier, ta pose (naissance du regard) – ta volonté. « Tout est dans la pose » - Chestov - « Поза - это всё ». | | | | |
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| action | | | Les mystères, les problèmes, les solutions ont leurs soifs respectives : les premiers les entretiennent, les deuxièmes les maîtrisent, les troisièmes les assouvissent - la noblesse, l'intelligence, la consommation. | | | | |
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| bible | | | Il n'est pas donné à l'homme, qui marche, de diriger ses pas. | | |   | |
| | action | | | Il est donné à l'homme, qui danse, de vivre le vertige de ses pirouettes et à l'homme couché - de diriger son regard au-delà des pistes, vouées à devenir sentiers battus, si elles sont réservées à la marche et refusées à la danse. | | | | |
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| spinoza b. | | | Humanas actiones non ridere, non lugere, neque detestare, sed intellegere !
Ne pas railler, ne pas déplorer ni maudire, mais comprendre les actions des hommes ! | | | | |
| | action | | | Déjà, cette méchante raison dicta à Horace son nil admirari. En élevant le débat au second degré, on peut te donner raison : nos plus forts sentiments devraient être réservés aux choses invisibles. Aux visibles, mieux convient l'ironie que l'extase. Mais l'ironie est une tonalité de mon message aux autres, elle n'a aucun sens, quand j'apostrophe moi-même. Face à moi-même, et même à mes actions, je ne peux que rire ou pleurer. Les vraies questions naissent du rire divin ou des pleurs humains. | | | | |
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| goethe j.-w. | | | In der Beschränkung zeigt sich erst der Meister.
Le maître est reconnu surtout dans la contrainte. | | |   | |
| | action | | | Les épigones pillent les buts et les moyens. Pour le maître de la forme, la résolution des contraintes dessine mieux le fond qu'une solution sans contraintes. L'art vit de nobles contraintes et meurt de minable liberté. | | | | |
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| emerson r.w. | | | Many a man had taken the first step. With every additional step a great master enhances immensely the value of his first.
Beaucoup d'hommes font un premier pas. Mais les Maîtres, avec chaque pas nouveau, améliorent la qualité du premier. | | | | |
| | action | | | Qui ne leur appartient pas et auquel on voue un culte ! La maîtrise la plus ample, c'est la prêtrise dans un temple ! Chez les dilettanti, tout pas n'est relié qu'au pas précédent et s'appelle n + 1-ème - une addition. Le maître, à tout moment, bâtit un château (Kierkegaard), et non pas un n + 1-ème étage, même s'il continue d'habiter dans ses ruines. Le maître crée une école, même s'il n'a aucun élève ; le mot même d'école ne remonte-t-il pas à rupture ou arrêt ? | | | | |
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| rimbaud a. | | | L'action n'est pas la vie, mais une façon de gâcher quelque force. | | |  | |
| | action | | | L'inaction, en réhabilitant la faiblesse, peut t'éloigner encore davantage de l'ironie, c'est-à-dire de l'absence, du courage de se contenter d'être prêt. « Prends-y garde, ô ma vie absente ! ». | | | | |
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| chestov l. | | | Чем старше становится человек, тем более научается он утилизировать бессмысленные идеи.
Avec l'âge on apprend à rendre utiles les idées insensées. | | |   | |
| | action | | | Et l'on apprend à rendre inutiles les idées trop sensées. L'art d'extraction, l'art d'extinction. Les deux constituent d'excellentes contraintes, pour ne pas rester esclave des idées communes et devenir maître de son propre mot. | | | | |
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| valéry p. | | | Tout homme tend à devenir machine. Habitude, méthode, maîtrise, enfin - cela veut dire machine. | | |    | |
| | action | | | Même la sédition n'ajoute souvent que quelques boutons ou quelques écrans de plus. L'unité centrale se réduisant de plus en plus aux besoins des périphériques. La machine, au moins, dispose d'algorithmes, c'est à dire d'arbres de prises de décision, chargés d'inconnues, tandis que l'homme se réduit, de plus en plus, aux habitudes, à ces algorithmes dégénérés, puisque dépourvus de variables. | | | | |
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| morgenstern ch. | | | Unser Bestes sind nicht unsere Werke. Das liegt oft in einem Blicke von uns.
Le meilleur en nous, ce ne sont pas nos œuvres. C'est souvent notre regard, bien à nous. | | |   | |
| | action | | | Un talent - la maîtrise des commencements, le regard, l'intuition des contraintes, l'intelligence. Le talent fait de son regard - une œuvre ! | | | | |
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| mandelstam o. | | | Не надо сюжета, жизни и её обыденностей ; вверх - переживания и претворения.
Les choses sont superflues, évite la vie et sa banalité ; vise la hauteur, ses transes et ses transfigurations. | | |  | |
| | action | | | Les autres, ceux qui préfèrent la marche à la danse, s'endorment, au pied de cette hauteur ; tu es sûr de n'y croiser que des maîtres compréhensifs ou des anges combatifs. | | | | |
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| amour | | | La possession est un terme qui couvre tout un axe, allant du savoir à la femme : de la plus raisonnable des maîtrises à la plus folle des extases ; Ève en serait un symbole. Et cet axe est parfaitement parallèle à celui de l'homme, allant de l'ange, humble créateur, à la bête, fière et dominatrice. | | | | |
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| amour | | | En poésie, l'assouvissement est plus important que la soif. Avec la femme, c'est l'inverse, mais le déséquilibre est du même ordre. Il y a de l'âme, dans les deux cas, tandis que l'équilibre entre désir et possession est signe de quelque chose sans âme. | | | | |
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| amour | | | Tout, même le bonheur, n'est que transaction. Un jour il faudra rembourser ses largesses onéreuses. D'où l'intérêt de l'ironie, qui est la déflation emphatique. La vie est l'huissier, dont le zèle est attisé par la chute des cours des matières heureuses. | | | | |
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| amour | | | Le bonheur est la direction la plus plausible, où nous entraîne l'inertie de l'amour. Mais c'est aux tournants du malheur que nous vivons sa liberté. Qu'est-ce que la liberté ? - la conscience maîtrisée d'échapper à l'inertie, quel que soit le nombre des possibilités, qui s'offrent à nous. | | | | |
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| amour | | | Le vrai regard est comme une caresse - l'art d'attouchement initiatique, tout en surface ; la profondeur, comme une possession, crée un paysage, mais fausse le climat. « Tout vrai regard est un désir »** - Musset. | | | | |
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| amour | | | On ne peut aimer que l'objet, dont on ignore le véritable fond, et dont la forme séduit inconditionnellement, aimer en amateur, crédule et enthousiaste. Dès qu'on commence à maîtriser le fond, on devient un professionnel, rigoureux et raseur. Tenir à la maîtrise de la forme, notre meilleure chance d'entretenir un regard vibrant. Dilettante du fond, expert de la forme. | | | | |
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| amour | | | En hauteur règne l'obsession ; la concession apaise la profondeur ; la possession arrange ce qui déborde en ampleur. À moi de choisir le ton, l'accord ou la grammaire : « À force de largeur, l'amour touche aux proportions de l'idée pure » - Flaubert. | | | | |
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| amour | | | Esclaves de la raison, ils éteignent ou abaissent leur passion et tirent leur orgueil de s'être mis au-dessus d'elle, pour la maîtriser. | | | | |
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| amour | | | Se dire, sobrement, qu'aucune possession, en amour, n'est envisageable, et se griser, ensuite, en faisant mystère ou fantôme de ce qu'on aime - le contraire de La Rochefoucauld : « L'amour n'est qu'une envie de posséder ce que l'on aime, après beaucoup de mystères ». | | | | |
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| amour | | | Le culte de la caresse, c'est préférer l'appel obscur de la faiblesse à l'obligation criarde de la force, la maîtrise - à la possession, l'invisible - à l'évident. Caresser une peau, une image ou une pensée, c'est maîtriser, en s'abandonnant, en ne se saisissant de rien. | | | | |
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| amour | | | Je me moque de leurs angoisses, nées des images abstraites d'infini ou de néant ; la seule que je respecte est celle d'un manque concret d'amour, de fraternité ou de créativité : ne plus savoir aimer, ne plus vouloir être consolé, ne plus pouvoir produire des métaphores. | | | | |
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| amour | | | La langue perdue, comme une femme perdue, ne pourront être retrouvées qu'en étrangères. Tous finissent en exilés du pays de l'amour, du paysage, du mot ; seul le pays des robots naturalise ces naufragés, avec la femme et la langue à maîtriser et non plus à aimer. | | | | |
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| amour | | | Quand je comprends, que « ce qu'on donne à l'amour est à jamais perdu »** - Desbordes-Valmore - je ne regrette plus ni la lumière ni la flamme sacrificielle, que je dépose sur un autel. Les offrandes amoureuses sont des hécatombes. | | | | |
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| amour | | | L'amour n'est beau que quand il se résigne à être un éternel élève ; l'amour-maître, l'amour qui parle soi-disant son langage, est un imposteur. Il n'a pas de mots à lui ; il plagie et pille les vocabulaires finis de notes, pour en tapisser la voie vers un infini purement musical. La langue natale de l'âme (Baudelaire) ne comprend que des interjections. | | | | |
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| amour | | | On dirait que la phobie du serpent, l'inclination devant la rose, la répugnance devant le mensonge sont des reliques de nos sentiments métaphysiques nés du bon (la chute), du beau (la perfection), du vrai (l'harmonie avec le monde). En dehors de ces trois branches, je ne connais qu'un seul sentiment, résistant à toute tentative de notre volonté ou de notre réflexion de nous en débarrasser, c'est l'amour. « Le cœur peut, à son gré, accueillir l'amour, mais non s'en défaire » - Publilius - « Amor animi arbitrio sumitur, non ponitur ». | | | | |
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| amour | | | Une aberration du français (comme de l'anglais et de l'allemand) : savoir signifiant tantôt maîtriser et tantôt ne pas ignorer - quand on sait aimer, on n'aime pas, puisque aimer, c'est ne pas savoir. « Si tu aimes, tu ne sais plus ; et si tu sais, tu n'aimes plus »** - Publilius - « Cum ames non sapias, aut cum sapias, non ames ». D'autres exemples, chez Pascal : le cœur et ses raisons, que la raison ignore, ou, chez Sartre : des tenants du monde sans conscience ou des fanatiques de la conscience sans monde… Il n'y a pas de contradiction entre être artiste de son amour et avoir une tête sans droit au chapitre. | | | | |
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| amour | | | Les contraintes mathématiques ou érotiques, bien formulées en problèmes, promettent de l'élégance et dans les solutions algébriques et dans les mystères lubriques. La volupté y est davantage dans la séduction que dans la possession, non dans l'être-là, mais dans le naître des pas qui y mènent. | | | | |
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| amour | | | L'âme qui aime n'est plus à l'homme, elle se donne ou se vend à l'ange. Dieu n'apprécie que le troc, le diable tient aux intérêts. Tous les deux sont témoins, quand on déclare la perte. | | | | |
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| amour | | | Ils s'imaginent une cohabitation sereine possible entre l'appât du gain, qui les possède, et l'appât de la femelle, qu'ils veulent posséder. « L'affection illuminant un œil et le calcul éclairant l'autre » - Dickens - « With affection beaming in one eye, and calculation shining out of the other ». L'accommodation dominante finira vite par faire oublier la source de l'affection et se retrouver dans des cloaques du calcul. Non seulement les yeux ne rayonneront plus, mais ils oublieront jusqu'au plaisir d'être fermés. | | | | |
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| amour | | | Ils cherchent la paix et l'auto-satisfaction, en dominant leurs misérables affections. Sans vertiges ni honte vivifiante, dominés par leurs cervelles de robot, - que peuvent-ils entendre encore des affections de leurs âmes ataviques ? | | | | |
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| amour | | | La vérité, c'est le savoir et la maîtrise - d'où son incompatibilité avec l'amour. « Ce serait vilain, si l'amour avait quelque chose à faire avec la vérité » - E.M.Remarque - « Es wäre scheußlich, wenn Liebe was mit Wahrheit zu tun hätte ». | | | | |
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| amour | | | On ne peut pas aimer ce qu'on possède déjà ; aimer la vérité fixe ou la liberté acquise est signe de bêtise ou d'insensibilité ; on devrait apprendre l'art de la dépossession et de la réinvention. | | | | |
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| amour | | | Tomber amoureux, c'est avoir ignoré l'existence des roses et soudain en découvrir une, au milieu des ronces ou des céréales. Le reste n'est qu'affaire des serres ou des fleuristes. Quand on ne trouve que ce qu'on cherche, on ne festine plus, on butine : « Celui qui pour aimer ne cherche qu'une rose, n'est sûrement qu'un papillon » - Rivarol. La rose serait créée de l'écume de mer, à la naissance d'Aphrodite (Anacréon) ; à ne pas confondre avec des algues. | | | | |
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| amour | | | L'écoute soudaine du soi inconnu est le signe même d'un amoureux, et le poète est un éternel amoureux, puisqu'il est le seul à en imiter la voix. « L'essence de l'amour : le sacrifice de la conscience de son soi et sa redécouverte et maîtrise dans cet oubli même » - Hegel - « Das wahre Wesen der Liebe besteht darin, das Bewußtsein seiner selbst aufzugeben, doch in diesem Vergessen sich erst selber wirklich zu besitzen » - on abandonne son soi connu, pour se fusionner avec l'inconnu. Et puisque la poésie correspond exactement à la même définition, le poète est l'éternel amoureux, sacrifiant ce qu'il possède à la fidélité à ce qui le possède. | | | | |
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| amour | | | Ceux qui cherchent la vérité sont, généralement, encore plus raseurs que ceux qui se gargarisent de l'avoir trouvée. Les deux en sont, probablement, des amis, mais je leur préfère des amants ! Ceux qui sont à l'origine d'un langage, langage de requêtes, de regards, de soupirs, de perplexités, d'où surgit la vérité auréolée de substitutions des belles et mystérieuses inconnues. La possession, fût-elle furtive, hypothétique et inavouable, donne du piquant à la recherche. | | | | |
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| amour | | | L'art : suggérer, pudiquement, par quelques reliefs, contours ou fragrances, le sens, la charge et la hauteur d'un regard sur ce qui appelle adulation, sacrifice ou possession - tout art est, donc, érotique. Où encore la volupté frôle de si près la honte ? « Mes pensées sont mes catins »* - Diderot. Les intentions du bon Dieu n'y sont pas sans ambigüité non plus : entre être l'Amour ou faire l'amour, Il s'est réservé être et ne nous invita qu'à faire. | | | | |
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| amour | | | Souvent, les anges ou Zeus même ne peuvent plus compter sur leurs conduire ou déduire, seul le séduire leur assurant la maîtrise ou la maîtresse ; ils se déguisent en démons ou en taureaux, à qui tant de choses, interdites au ciel, sont permises sur terre. | | | | |
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| amour | | | Dans l'action – aucune trace de Dieu ; dans le vrai, l'homme se passe de Dieu ; dans le beau, il est Son rival. Il reste le Bien, humainement intraduisible et, de toute évidence, - divin ; c'est pourquoi je comprends ceux, pour qui Dieu est Amour, qui est un bien extatique, miraculeusement incarné, la caresse, opposée à la maîtrise. Étant plus près de l'outil que de la fonction, je dirais que Dieu est Caresse, puisque celle-ci traduit l'amour en mystère céleste, au lieu de le réduire en solution terrestre. | | | | |
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| amour | | | Le désir, dispose-t-il d'un même organe, pour se manifester au monde, sous toutes ses formes ? Le désir de vibrer, le désir d'être, le désir d'avoir - la musique d'ailleurs, la cadence intérieure, le bruit extérieur. La passion, la curiosité, l'appétit - les cloisons s'y imposent. | | | | |
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| amour | | | Oui, la vie est un rêve, diurne ou nocturne, la raison ou l'érotisme, l'être ou le néant. Et comme toujours, c'est à travers leurs perversions que nous en touchons le fond : l'acte ou la possession, agir ou avoir. On jouit toujours à deux, et l'on jouit le mieux avec un partenaire vécu comme un mystère, et que ne voient pas ceux qui ne s'occupent que de problèmes visibles : « La physique est aux maths ce que faire l'amour est à se masturber » - R.Feynman - « Physics is to math what sex is to masturbation ». | | | | |
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| amour | | | L'érotisme opposé à la transaction, la caresse – à la possession. Quand on a connu la folle jouissance de caresser un mot, un corps, une idée, on se rit de la sobre satisfaction de maîtriser un sujet, une rigueur ou une puissance. | | | | |
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| amour | | | L'art d'écriture au féminin consiste à mettre derrière les mots un doigt en mouvement. Là où l'homme s'ingénie à mettre une main entière - pour enfermer, serrer, accaparer. « Je n'aurai jamais ma main »* - Rimbaud. | | | | |
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| amour | | | La sagesse, c'est toujours de la maîtrise, donc du savoir ; on ne peut pas aimer la sagesse, puisqu'on n'aime que ce qu'on ignore, mais on peut assagir l'amour, en en faisant un grand consolateur. | | | | |
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| amour | | | La possession ou la caresse, ce qu’on obtient ou ce dont on rêve, l’esprit dans les profondeurs ou l’âme aux anges, la danse hors espace ou l’espérance hors temps. | | | | |
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| amour | | | J’aime et je désire non pas à cause des manques (Platon), mais, au contraire, à cause des débordements dans mon cœur, dont mon soi connu n’est pas tout à fait le maître. Mais j’ai aussi mon soi inconnu, pourvoyeur de courants et d’élans, et je suis, aux instants extatiques, ce soi qui me dépasse. Avant que l’objet de mon désir apparaisse, je porte déjà cet élan secret. | | | | |
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| amour | | | L’amour, comme la hauteur, le bonheur ou le Bien, est surtout un élan, un désir, une aspiration à atteindre une limite inaccessible. « L’un des avantages du malheur est de pouvoir désirer le bonheur » - Unamuno - « Una de las ventajas de no ser feliz es que se puede desear la felicidad ». Être grand Ouvert est ne pas posséder ses limites. | | | | |
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| amour | | | Aimer, contrairement à toutes les autres passions, c'est aspirer à ce qui n'est absolument pas moi, ne désirer aucun partage, donner sans me déposséder, découvrir les délices d'un éloignement, qui ne m'approche que de moi-même, échanger des messages, dont j'ignore, moi-même, la langue magique. | | | | |
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| amour | | | Tout objet que tu touches (au lieu de le saisir ou le posséder), comme tout objet qui te touche (au lieu de t’écraser ou te dominer), peut provoquer ce besoin de caresses, peut-être le premier de tous les besoins qu’un homme de bien cherche. Les mots d’un conte de fées, le beau visage d’une femme inconnue, la pensée qui t’immobilise, l’arbre qui te tend ses fleurs ou ses ombres. | | | | |
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| amour | | | Tu n’es pas maître de la profondeur de tes pensées ni de la hauteur de tes sentiments ; l’objectivité logique et l’élan mystique, respectivement, y sont des guides. Donc tu devrais davantage songer à la hauteur de tes pensées et à la profondeur de tes sentiments, pour être un homme complet, c’est-à-dire un sage ou un amoureux. | | | | |
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| amour | | | L’âme, c’est le don de ce qui est ton intérieur ; l’esprit, c’est la possession de ce qui t’est extérieur. Avec le dépérissement des âmes, les actes et même les sentiments se tournent vers l’extérieur. « L'amour commence par l'éblouissement d'une âme, qui n'attendait rien, et se clôt sur la déception d'un moi qui exige tout » - G.Thibon. | | | | |
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| amour | | | Est intellectuel celui qui préfère l'image à l'idée, l’attouchement à la saisie, l’étonnement à la certitude, la caresse à la possession. Bref, il doit être érotomane ! « Toute vie intellectuelle est la plus subtile floraison, due aux racines érotiques de tout vivant, elle est une sexualité sublimée »** - L.Salomé - « Das gesamte Geistesleben ist ins Feinste umgeformte Blüte aus der großen geschlechtlich bedingten Wurzel alles Daseins, - sublimierte Geschlechtlichkeit ». | | | | |
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| amour | | | De trois besoins de reconnaissance – le professionnel (la maîtrise), l’intellectuel (le talent), le sentimental (l’amour) – la réussite la plus consolante est dans le troisième volet ; être aimé relativise les débâcles pratiques et les humiliations artistiques. | | | | |
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| amour | | | Nous sommes faits de deux manques : en tant qu’ange – l’amour sans caresses ; en tant que bête – les caresses sans amour. | | | | |
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| publilius s. | | | Animo imperato ne tibi animus imperet.
Domine tes passions, pour qu'elles ne te dominent pas. | | | | |
| | amour | | | Plus les passions me déséquilibrent, plus l'harmonie y trouve d'échos. Plus je domine les passions fécondes, plus je m'aperçois de l'incurie inféconde du reste. | | | | |
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| talmud | | | Au début, la passion est un intrus, ensuite un invité, enfin le maître de la maison. | | | | |
| | amour | | | Te laisser ravager par un fougueux convive ou vivre de locataires et d'usufruitiers ? Choisis. | | | | |
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| thomas d'aquin | | | Nullus potest amare aliquid incognitum.
Rien ne peut être aimé inconnu. | | | | |
| | amour | | | De Vinci partage la même platitude : « On ne peut ni aimer ni haïr que ce qu'on connaît » - « nessuna cosa si può amare o odiare se prima non si ha cognizione di essa » ; c'est Publilius qui tient le bon bout : « L'amoureux ne connaît que son désir, il ne voit pas ce qu'il possède »** - « Amans quid cupiat scit, quid sapiat non vidit ». | | | | |
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| nietzsche f. | | | Eine schöne Frau hat doch etwas mit der Wahrheit gemein : beide beglücken mehr, wenn sie begehrt, als wenn sie besessen werden.
La belle femme et la vérité, toutes les deux, donnent plus de bonheur lorsqu'on les désire, que lorsqu'on les possède. | | |   | |
| | amour | | | Bonheur des étiquettes, bonheur d'une liqueur en bouche, bonheur d'une ivresse - muni d'un bon goût, toute lecture, érotique ou logique, peut tourner en fête heureuse. Plus immatériel est ton désir, de moins de rêves on pourra te déposséder ; le romantisme se moquant du stoïcisme : « Quel est celui qui possède le plus ? - Celui qui désire le moins » - Sénèque - « Quis plurimum habet ? Is qui minimum cupit ». | | | | |
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| proust m. | | | Le désir fleurit, la possession flétrit toutes choses. | | | | |
| | amour | | | Les diableries du progrès s'en mêlèrent. Des procédés de longue durée justifièrent le possédant ; le désir bien canalisé le long des épidermes se passe de fleurs et se contente de jus. | | | | |
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| chesterton g.k. | | | The way to love anything is to realize that it might be lost.
Pour aimer une chose il suffit de se dire qu'on pourrait la perdre. | | | | |
| | amour | | | Un réflexe de propriétaire. Le propre de l'amour est qu'on soit dépossédé de son objet. L'amour est une perte, qui enrichit ailleurs. « L'amour, porté par la seule beauté, s'en va avec elle » - J.Donne - « Love built on beauty, soon as beauty, dies » - pour qu'il survive, il faudrait lui trouver un complice, la mort : « Je n'ai aimé que là où le souffle de la beauté s'unissait à celui de la mort » - Poe - « I could not love except where Death was mingling his with Beauty's breath ». | | | | |
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| art | | | Le bon style, ce ne sont ni les yeux ni la vision ni même le regard, mais l'une des facettes du talent, la seconde résumant l'ouïe et l'entendement. Mais le génie serait plutôt la technique que l'imagination, plutôt le mot que l'idée. | | | | |
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| art | | | Le style naît de la sensation du contact maîtrisé avec le matériau - mot, marbre, couleur. Il se perd, quand seuls le cerveau ou la chose guident ta main. « Être maître de son propre style n'est pas assez ; il faut que le style soit maître des choses »*** - Leopardi - « Non basta che lo scrittore sia padrone del proprio stile. Bisogna che lo stile sia padrone delle cose ». | | | | |
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| art | | | Le style est la maîtrise du passage du fond à la forme. Le talent et l'intelligence mènent à la naissance imprévisible d'un fond insondable au milieu d'une forme maîtrisée. | | | | |
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| art | | | Avec un vrai artiste, plus il tranche en faveur de l'art palpitant, face à la vie stagnante, plus on vénère la vie, qui s'y naît, harmonieuse ou mystérieuse. La musique y anime les deux. Avec les tâcherons, et l'art et la vie sont banals, sans musique : dans la vie règne l'ennui bruyant, et dans l'art - le chaos silencieux. | | | | |
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| art | | | La culture n'est ni l'art ni l'éthique. Elle est la maîtrise, ou au moins la curiosité, du connaissable dans la vie et la vénération, ou au moins la reconnaissance, de son inconnaissable. | | | | |
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| art | | | Les yeux des hommes sont en permanence ouverts, en quête de conquêtes. Quelle idiotie que d'écrire, au contact des choses, pour que nos yeux s'ouvrent davantage ! L'écriture noble, écriture au contact de l'âme, devrait donner l'envie de les fermer. | | | | |
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| art | | | En littérature, le style, c'est l'emploi individué, conscient, cohérent et maîtrisé, des déviations langagières ; il est l'affirmation de la domination d'une forme nouvelle, face à un vieux contenu résistant. | | | | |
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| art | | | Aucun autre genre littéraire ne présente si peu de maîtres que le genre aphoristique. Quand l'esprit rencontre le talent, on maîtrise, à la fois, les métaphores et les formules, mais le don des métaphores est plus rare : « Métaphores naquirent avant syllogismes » - F.Bacon - « Parabolae argumentis erant antiquiores ». | | | | |
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| art | | | Lorsque je devine quelle contrainte surmonte l'auteur, j'éprouve plus de plaisir, que lorsque je constate, qu'il avança encore vers son but. Le plus noble but, dans l'art, est peut-être de faire ressentir dans la belle maîtrise des contraintes le vrai enjeu aristocratique de l'œuvre. « Écrire, c'est omettre »** - Cioran. | | | | |
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| art | | | La poésie est le sacrifice du connu, et même de l'inconnu, pour sacrer l'inconnaissable. Mais il faut savoir ériger des autels, maîtriser le feu et, surtout, créer des divinités inexistantes et crédibles. | | | | |
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| art | | | Si mon but n'est que la traversée du désert, alors même si je suis chargé de tableaux ou d'idées, je disparaîtrai dans des caravanes, sans espoir de faire naître un mirage ni d'atteindre une oasis. Mon but doit être l'état, dans lequel naissent des mirages. | | | | |
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| art | | | La vraie maîtrise artistique est l'habileté d'esquiver tout dernier pas pour ne pas s'arrêter. Seul le non-fini peut faire pressentir le goût de l'infini. | | | | |
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| art | | | Le non-art : une lourde préférence donnée à un choix fortuit. Le premier signe de l'art : ce n'est pas le hasard qui dicte le choix ; le second signe : la même maîtrise aurait permis de défendre un choix contraire. | | | | |
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| art | | | La part du hasard, chez l'artiste moderne, devint si énorme, qu'il m'est plus étranger que le chroniqueur, contre lequel, naïvement, je peste. Le hasard peut être maîtrisé par l'intelligence ou harmonisé par l'intuition qui, dans l'alphabet artistique, se situent juste après la hauteur. | | | | |
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| art | | | Ne peut être poétique que ce qui ne peut être possédé, c'est-à-dire échangé. Poésie - manque de monnaie d'échange, don ou vol. Me tout donner, c'est me priver de ma soif vitale. Posséder, jouer sur des vases communicants ; ne rien posséder, s'occuper d'un vase vide en matériaux crus. | | | | |
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| art | | | Ce qui compte, en art, c'est ce qui ébranle la beauté ou le rêve. L'art pour la vie et la vie pour l'art - le but et les moyens. Mais par-dessus tout - la noblesse des contraintes : quand on maîtrise le qui et le quoi, on s'entend avec n'importe quels pourquoi et comment. Et Nietzsche : « Tout comment est bon pour celui qui a, dans la vie, un bon pourquoi » - « Wer ein Wofür im Leben hat, der kann fast jedes Wie ertragen » - ne fait que la moitié du bon chemin. | | | | |
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| art | | | L'écriture devrait servir à maintenir à une hauteur recherchée mes troubles d'âme. Non pour chatouiller ma vanité par des visions de chutes ou d'envolées. Garde ta disponibilité de volatile : « Être léger comme l'oiseau et non comme la plume » - Valéry. Plume à la main, je suis un juge dessaisi ou un accusé par contumace. | | | | |
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| art | | | L'harmonie et le rythme maîtrisés, l'écrivain-goujat n'accorde qu'une attention secondaire au choix des objets et liens du discours - l'insensibilité à la hauteur. J'évite tout objet, que je ne parvienne pas à faire danser ou chanter. | | | | |
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| art | | | La poursuite d'une beauté doit aboutir au recueillement auprès d'un arbre : telle est la leçon d'Apollon vénérant le laurier surgi à l'endroit, où la terre engloutit Daphné. « La beauté donne le bonheur non pas à celui qui la possède, mais à celui qui la peut vénérer »*** - H.Hesse - « Schönheit beglückt nicht den, der sie besitzt, sondern den, der sie anbeten kann ». | | | | |
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| art | | | Satisfaction, béate et bête, de tout écrivain, apprenant que son livre a bouleversé une vie. Je ne parierais pas gros sur l'épaisseur des fonds secoués par un livre. Je serais comblé, si le mien te faisait accrocher à ce qui te reste de toi-même, pour mieux vivre le naufrage quotidien, au milieu des courants hostiles, sans aucune Loreley en vue. Le moi est peut-être la hauteur de la houle, que je maîtrise, sans chavirer. | | | | |
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| art | | | Le miroir narcissique, l'écran d'observateur, le métronome de savant, comme figures ou instruments d'art pour saisir ce qui se rythme ou se cadence, paraissent bien inutiles et niais, quand on a la chance de posséder un bon altimètre. | | | | |
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| art | | | L'état inspiré résulte d'un contact miraculeux avec mon soi inconnu, contact qui surgit et s'annihile indépendamment de ma volonté. Comment reconnaître un maître ? Peut-être « la maîtrise, c'est le souvenir d'une inspiration »** - Iskander - « Мастерство есть воспоминание о вдохновении ». | | | | |
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| art | | | L'artiste-artisan, par conviction ou par dépit, proclame, que le fond et la forme doivent être de même tonalité. L'artiste à la plume impassible veut justifier la platitude de la forme par la houle du fond à maîtriser, fond resté muet, dans une traduction servile. L'artiste-énergumène fait la découverte fondamentale : toute forme artistique doit être apollinienne ; ne peut être dionysiaque que le fond, lisible à travers la forme inventée et libre. | | | | |
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| art | | | Le sentiment : ni outil ni contenu d'une bonne écriture. Il me faut une maîtrise psycho-linguistique de deux courants indépendants : de mon âme vers l'écriture et de l'écrit vers l'âme d'autrui. Idéaliste des sources, matérialiste des débouchés. | | | | |
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| art | | | Je dois régner déjà, en hauteur, sur le pays du regard et de la musique, avant d'envisager la cérémonie scripturale, qui assoit ou sacre ma tyrannie. Mais la foi précède l'onction, contrairement à ce que dit K.Kraus : « C'est dans l'écriture que se décide ce que je crois » - « Was ich sagen will ist was ich schreibe ». | | | | |
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| art | | | Vis-à-vis de mes écrits je n'éprouve pas de sentiments paternels, puisque toute insémination ne peut y être qu'artificielle. Je ne m'en sens pas le fils naturel non plus, car dans ma substance pré-langagière, à l'état sauvage, aucune analyse génétique n'est possible. Et Valéry a doublement tort : « L'homme, père et fils des idées, qui lui viennent ». | | | | |
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| art | | | En dernière instance, toutes mes débâcles sont dues au manque de mes talents ; pour un défi minable je ne lève pas mon petit doigt, mais tout défi, pour lequel je m'apprête à lever ma plume, est hors d'atteinte humaine ; dans tous les cas, je me retrouve sur un banc des accusés : « L'ambition dont on n'a pas les talents est un crime » - Chateaubriand. | | | | |
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| art | | | La netteté de la frontière entre la vie et l'art est signe d'artiste ; c'est en la franchissant qu'il devient, respectivement, maître ou esclave ; sa force n'a aucun sens dans la vie, son humilité n'a aucun sens dans l'art. La vie est une épreuve de forces ; l’art n’est qu’une consolation par la beauté. Toute force étant devenue suppôt du désespoir, la consolation ne peut plus compter que sur nos faiblesses – l’amour, la caresse, le sacrifice. | | | | |
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| art | | | L'œuvre idéale : un fond, tragique, dionysiaque, humble, rendu par une forme, apollinienne, royale, maîtrisée. | | | | |
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| art | | | L’amour de l’art est dans l’abandon conscient de la connaissance, de la profondeur, de la possession et l’adhésion aveugle au rêve, à la hauteur, à la caresse. | | | | |
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| art | | | Le talent est apollinien ou pythagoricien, et le génie est dionysiaque ou orphique. Le talent : une démarche, guidée par le savoir et le vouloir. Le génie : une danse, rythmée par le pouvoir et exprimant le valoir. | | | | |
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| art | | | La prose vaut par son fond, et la poésie - par sa forme ; mais un aphorisme, ce n'est qu'une frontière entre une forme finale et un fond initial ; sa valeur n'est donc accessible qu'à celui qui aime la perfection de la forme et maîtrise la naissance du fond. | | | | |
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| art | | | La musique est le contenu principal de tout art, et, d'ailleurs, parmi les maîtres du pinceau et de la plume il y a plus d'excellents musiciens que parmi les maîtres du luth. | | | | |
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| art | | | Ce qui compte en littérature doit être achevé par la forme et rester en suspens par le fond, pour que le lecteur ne puisse poursuivre, par soi-même, que vers les derniers pas évités du fond et se laisser caresser par les premiers pas de l'auteur. La forme, c'est la maîtrise et la fidélité du premier pas, le côté monologique, la face du soi inconnu ; le dialogue, c'est le fond, la face du soi connu ; l'interprétation inévitable du monologue, du langage au soi inconnu, - en tant que langage dialogique du soi connu (Selbstgespräch - Sprache des Selbsts - Hegel). | | | | |
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| art | | | On se désintéresse de plus en plus de la provenance des ordres, de la hauteur, à laquelle se déroulera le combat, du choix des armes, - et l'on proclame fièrement, que l'art est tout d'exécution… | | | | |
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| art | | | Sans honte ni angoisse de l'auteur, l'art ne serait pas au-dessus des arts décoratifs ; mais, si tu veux faire entendre ta propre voix, il ne doit pas en porter des traces, qui sont toujours communes ; rester aux commencements, dans lesquels, avec la même probabilité, peuvent naître et le bonheur et la douleur du lecteur. Seul ton talent devrait en être responsable, l'intensité, non pas la véracité. « Nous ne possédons pas l'art. Nous n'avons à le payer ni par des souffrances, ni par des remords » - Pessõa. Parfois, chanter le rêve, c'est inviter à dormir. | | | | |
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| art | | | L'art se trouve aux endroits, où aucune sueur n'est d'aide. Mais pour soulever un brin d'herbe, il faut autant d'inspiration à l'artiste que de transpiration au terrassier pour aplatir la montagne. | | | | |
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| art | | | La maxime est un concentré des trois genres : de l'épique, avec l'ampleur des objets, du dramatique, avec l'intensité de ses actions, du poétique, avec le vertige de ses premières émotions. Chacun peut la développer dans le sens de ses propres goûts ou connaissances. Maîtriser, à la fois, tous ces axes, c'est être philosophe. « Les pensées brèves ont l'avantage de faire penser le lecteur par lui-même » - Tolstoï - « Короткие мысли тем хороши, что они заставляют читателя самого думать ». | | | | |
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| art | | | L'art a sa propre notion de naturel et ses propres rythmes vitaux ; ni la nature ni la vie n'ont donc pas de leçons à lui donner. « La nature initie, l'art guide, la vie couronne » - proverbe latin - « Natura initit, ars dirigit, usus perfecit ». | | | | |
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| art | | | Nous voyons avec nos oreilles ce que Beethoven entendait avec ses yeux. Avoir un regard veut dire remplir les yeux de musique. « J'entendrai des regards, que vous croirez muets » - J.Racine (G.Fauré, avec son Cantique de Jean Racine, rendit audible ce regard funèbre). L'émotion est le dénominateur commun de nos sens. Quand on maîtrise le transfert des numérateurs. Comme Homère : « Ce que lui-même ne voyait pas, il nous le fit voir » - Cicéron - « Que ipse non viderit, nos ut videremus, effecerit ». | | | | |
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| art | | | Trois genres de maîtrise sont nécessaires, pour écrire un livre : l’harmonie du tout, la mélodie des thèmes, le rythme des parties élémentaires. Les unités aristotéliciennes sont anti-musicales. | | | | |
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| art | | | Ce n'est pas l'œil, mais le cœur, ce n'est pas l'esprit, mais l'âme, qui dicteront si mon art sera serein ou trouble, musical ou insonore, absolu ou borné. « L'art romantique n'aspire plus à reproduire l'intensité de la vie dans son état de sérénité infinie » - Hegel - « Die romantische Kunst hat die Lebendigkeit des Daseins in seiner unendlichen Stille nicht mehr zu ihrem Ziel ». La vie est une excellente contrainte d'un art humain, mais elle est un piètre but, digne d'un art photographique ou robotique. Quant à l'art classique, il est de l'art romantique si bien maîtrisé, qu'une vie nouvelle en surgit, en rien inférieure à la vie réelle. | | | | |
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| art | | | De ma plume ressort aussi bien ce que mon soi connu maîtrise, que ce que mon soi inconnu électrise ; elle est comme cette Léda, sachant engendrer du mortel et de l'immortel, se pliant soit à une profonde liberté, soit à une haute servitude. | | | | |
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| art | | | Mieux on maîtrise les contraires et les multiples, plus on tient à l'intensité du même. | | | | |
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| art | | | La vie n'apporta rien à mon écriture ; je ne puise que dans mes états d'âme, et ceux-ci communiquent non pas avec mes faits, mais avec mes rêves. Vivre pour écrire ou écrire pour vivre sont deux sottes attitudes de graphomane ou de tâcheron. L'homme parfait vit et crée dans trois mondes (le vrai, le beau, le bon), dominés par l'esprit, l'âme ou le cœur. | | | | |
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| art | | | Le commencement, en art, est déjà un reflet ; il a besoin d'écran, de renvoi, de référence, de lumière externe. Mais c'est bien le commencement qu'on doit voir et non pas la lumière. L'oreille doit servir d'accompagnement musical, lumineux, aux ombres de ta bouche. | | | | |
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| art | | | Maîtriser le feu (Prométhée) ou le chanter (Orphée) ? - dans les deux cas, on finit mal : soit on vous dévore, soit vous vous dévorez par votre propre feu : « Être dévoré par les flammes, pour expier la faute de n’avoir pas su les dompter » - Hölderlin - « Von den Flammen verzehrt, büsst er sie, die er nicht zu bändigen vermochte ». | | | | |
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| art | | | Dans l’art, l’intelligence n’est qu’une contrainte, un garde-fous, nous protégeant contre des sottises trop flagrantes ; le vrai talent possède, implicitement, cette intelligence intuitive. « On peut être plus intelligent que son talent et plus talentueux que son intelligence »* - Kouprine - « Есть люди умнее своего таланта и талантливее своего ума » - on tire rarement profit de la première de ces supériorités. | | | | |
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| art | | | Pour exprimer sa personnalité, une certaine unité, ou fidélité à ses choix vitaux ou artistiques, est nécessaire. L’unité des choses évoquées (tenir à leur prix - le mouton), l’unité des jugements formulés (rester fidèle à une valeur prouvée - le robot), l’unité de l’intensité chantée (maîtriser tout l’axe de valeurs mouvantes – l’artiste). Chez tous, des contradictions de forme sont inévitables ; elles son involontaires et destituantes, chez les deux premiers, volontaires et justifiées - chez le troisième. | | | | |
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| art | | | Tu ne traduis pas tes états d’âme, tu les réinterprètes ; ni l’authenticité ni la fidélité, mais la créativité ; il s’agit de rendre l’élan et non pas un état ou même une hauteur ; il y faut un esprit maître et non pas une raison servile. Plus l’âme est ardente et perdue, plus froid et concentré doit être l’esprit, pour produire des reflets crédibles. « Si un vertige meut ton cœur et ton esprit – que désirer de plus ! » - Goethe - « Wenn dir's in Kopf und Herzen schwirrt, was willst du Bessres haben ! » - l'esprit déséquilibré créera du bruit plutôt que de la musique. | | | | |
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| art | | | Tout art est dans la musique – verbale, picturale, sonore, philosophique. L’artiste, en nous, c’est notre âme, mais sa musique, son fond, doit être portée par la forme – les mots, les idées, les images – la tâche de notre esprit. L’esprit s’entend bien avec l’âme, mais reste désarmé face au cœur insondable, d’où l’impératif d’artiste – mettre le Beau au-delà du Bien. | | | | |
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| art | | | La plupart des ivresses artistiques n’aboutissent qu’à une forme de folie, vite abandonnée ; mais apparaît, parfois, un porteur d’une ivresse dionysiaque et surclasse le sobre courant dominateur apollinien ; la génération suivante finit par maîtriser cette ivresse – voici le cycle : classique – romantique - classique. | | | | |
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| art | | | Le signe et le sens chez l’écrivain : le médiocre ne maîtrise pas les signes et nous inonde de sens commun ; le délicat cisèle le signe, auquel chacun peut donner son sens individuel. | | | | |
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| art | | | Les ailes, (celles qui permettent de « s’exprimer par métaphores »** - Nietzsche - « Flügel im Gleichnisse zu reden »), c’est, à la fois, la hauteur, la noblesse, le talent. Les posséder, pour le créateur, c’est savoir manipuler les métaphores à bon escient. | | | | |
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| art | | | La possession cohabite mal avec la maîtrise. Il faut que je sois maître, que j'imprime mon désir dès le premier pas, mais qu'il ne débouche pas, une fois assouvi, sur une familiarité. « Écrire un livre est toute une aventure : au début c'est ton divertissement, puis ta maîtresse, ensuite ton maître et il finit par devenir ton tyran » - Churchill - « Writing is an adventure. To begin with, it is a toy and an amusement. Then it becomes a mistress, then it becomes a master, then it becomes a tyrant ».Et puisqu'on n'a jamais réussi à transformer une tyrannie en divertissement, il faut, avec le livre, la femme ou la vérité, - des audaces de première approche, sans attendre la fin de course : audaces de style, de proximité ou de langage. | | | | |
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| art | | | Le talent d’artiste : maîtriser l’équilibre – et même l’interchangeabilité – entre la poésie, l’intelligence et la noblesse. | | | | |
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| art | | | Le style naît d’une pénétration du Mystère royal dans la république du Problème et de la Solution. De la Hauteur tri-dimensionnelle, céleste, inaccessible, - dans la platitude des horizons maîtrisés. Tous les regards, aujourd’hui, étant tournés vers le bas commun, il n’y a plus de styles personnels. | | | | |
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| art | | | Ce qu’ils appellent art moderne est au service des marchands, qui, à leur tour, suivent la demande des hommes d’affaires. Tous les phares de la beauté sont éteints. « L’art est au service de la beauté, et celle-ci est le bonheur de maîtriser la forme »** - Pasternak - « Искусство служит красоте, а красота есть счастье обладания формой ». La forme artistique, organique, devint forme mécanique, robotique. | | | | |
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| art | | | Dans l’art (musical, philosophique, poétique), il y a trois sortes d’intuition, qui peuvent réveiller un génie imprévisible, – l’inconsciente, la profonde, la hautaine. La première famille – Bach, Mozart, Tchékhov ; la deuxième – Kant, Rilke, Valéry ; la troisième – Byron, Hölderlin, Nietzsche. L’homme, c’est-à-dire le maître, n’y est presque pour rien ; c’est une étincelle divine qui illumine leurs œuvres. La conscience, la profondeur, la hauteur, sans intuition, n’aboutissent à la beauté que grâce à la sobre maîtrise de l’homme, avec un talent purement humain et qui ne serait qu’un instrument auxiliaire. | | | | |
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| art | | | Le talent est dans cette dualité : être porté par un élan et en créer un autre, nullement obligé d’être une copie du premier. Une profondeur inconsciente et une hauteur maîtrisée. | | | | |
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| art | | | La poésie et la philosophie ne furent possibles que grâce aux loisirs que pouvaient s’offrir des âmes sensibles ou des esprits aigus. L’extrême professionnalisme moderne étouffa les âmes et étriqua les esprits ; l’étroite et sobre profondeur succéda à la vaste hauteur et à l’enivrante intensité. | | | | |
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| art | | | Le talent n’a sa place que dans un livre idéal : le style en est le contenant, et la noblesse – le contenu. Inverser les rôles, c’est rendre le livre – maniéré ; l’inertie y remplace le talent. Maître ou esclave. | | | | |
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| art | | | Il y a des écrivains qui pensent, orgueilleusement, posséder des idées si importantes, qu’elles doivent être aussitôt énoncées ; il y en a d’autres qui, fièrement, déclarent en être possédés – les pédants ou les minaudants. Dans l’art, les idées n’inspirent ni les hauts départs ni les profondes arrivées ; elles naissent, par hasard ou par inadvertance, dans les parcours, à l’insu du marcheur, ou plutôt du danseur ; elles illuminent les chemins ; mais n’apportent presque rien aux élans, toujours obscurs. | | | | |
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| art | | | Tout ce que s’exprime (le fond et la forme) par l’artiste s’imprime dans le lecteur/spectateur/auditeur (muni d’un cœur, d’une âme, d’un esprit). Le meilleur émetteur cultive la forme, à travers laquelle le meilleur récepteur perçoit le fond – la hauteur maîtrisée par le premier et la profondeur découverte par le second. | | | | |
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| art | | | Dans une œuvre-d’art, l’amorçage devrait provenir du cœur, le langage – être maîtrisé par l’esprit, le message – dicté par l’âme. En pratique des meilleurs, le temps n’y intervient pas, l’auteur vit une étonnante synchronie, ce qui permet de prendre le cœur, avec ses commencements, pour véritable auteur. Et puisque les cœurs des admirateurs, contrairement à leurs âmes, survivent à la peste de la robotisation mondiale, le sens de la création, vu par Beethoven : « Du cœur – vers le cœur » - « Von Herzen zu Herzen gehen », - est juste. | | | | |
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| art | | | Deux préliminaires du créateur : avoir maîtrisé les choses et élaboré des valeurs. Deux voies en partent : l’une, terrienne et profonde, de Faust, le sentier battu, l’autre, aquatique, de Narcisse, à la surface d’un lac. « Information sur les objets, formation de valeurs, transformation narcissique en création artistique » - L.Salomé - « Objektbesetzungen, Wertsetzungen, narzißtische Umsetzung ins künstlerische Schaffen ». | | | | |
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| art | | | Dans une œuvre intellectuelle, la force doit inspirer l’admiration, et la forme – la jouissance. Le talent est la maîtrise simultanée des deux. | | | | |
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| art | | | Dans l’art, ce sont les chemins d’accès aux images, aux idées, aux mélodies qui dessinent les goûts de l’artiste. La caresse est l’un de ces sentiers, sentier oblique, opposé aux droites invasions ou possessions. Je ne veux ni inquiéter ni exciter, je veux caresser l’au-delà des mots. | | | | |
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| art | | | Comment se crée une œuvre pure : la suppression de l’inessentiel (contraintes), les définitions secrètes (la rigueur), le savoir discret (la profondeur ), le ton poétique (la hauteur). | | | | |
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| art | | | On est artiste lorsque l’esthétique et la forme dominent la didactique et le fond. | | | | |
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| art | | | Les genres discursif ou aphoristique, l’horizontalité ou la verticalité, le glissement superficiel sur les mots ou la pénétration, profonde ou haute, des idées. Chez les discoureurs, tout comme chez les laconiques, des images, des concepts et des idées sont aussi présents, mais restent surfaciques. Quant aux mots, l’aphoriste en maîtrise la musique et l’intensité avec plus de vigueur et d’audace, mais il évite les paysages communs, pour peindre son propre climat. Le discoureur méprise des idées nées ; l’aphoriste engendre des idées naissantes. La jouissance des oreilles ou la perplexité de l’esprit. La reconnaissance ou l’étonnement. | | | | |
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| art | | | Dans l’art, le passage du réel au rêve est du même ordre que le passage de la profondeur à la hauteur, de la possession à la caresse, de la marche à la danse, de la parole au chant, de la prose à la poésie. | | | | |
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| pouchkine a. | | | Проза требует мысли и мысли, а поэзия, прости господи, должна быть глуповата.
La prose appelle la pensée, la poésie, ma foi, devrait être un peu niaise. | | | | |
| | art | | | Le poète comprend, que, sur son arbre, la mécanique des idées doit être subordonnée à la musique des mots, l'immobilité profonde des racines – au mouvement vers le haut des cimes. Dans la jungle de la pensée, la prose est peut-être un bon botaniste et même un bon guide, mais sa loi, loi de la jungle des mots, est dictée par la poésie. | | | | |
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| valéry p. | | | Dans tel poème, je n'ai pas voulu dire mais voulu faire, et ce fut l'intention de faire qui a voulu ce que j'ai dit. | | |   | |
| | art | | | Ceux qui ont beaucoup de choses à dire, le plus souvent, ne savent pas faire ; le désir de faire ne se traduit dans un dit original que par un don et par un goût. Et le prosateur et le poète sont travaillés par les appels langagier et mental, par la messagerie et par le message, mais le premier veut faire son message, en pensant commander aux mots, tandis que le second fait son message, en se laissant guider par des sons, images, intuitions. « Écris ce qui se fait et non pas ce qui se dit » - Pavese - « Conta quello che si fa, non che si dice ». | | | | |
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| valéry p. | | | L'auteur se sent être tout ensemble source, ingénieur et contrainte. | | |     | |
| | art | | | La source est le mystère du premier pas, l'ingénieur agence l'enclenchement des pas successifs, les contraintes en déterminent la cadence ou la palpitation. L'oreille reconnaissante, l'oreille concentrée, l'oreille recueillie. On voit, que c'est un poète qui parle et s'écoute. | | | | |
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| pasternak b. | | | Поэзия - высота, которая валяется в траве ; надо только нагнуться, чтобы её увидеть.
La poésie est la hauteur cachée dans l'herbe ; il suffit de s'incliner pour s'en apercevoir. | | |  | |
| | art | | | Dommage que le Seigneur n'eut pas la même lucidité : « Lève les regards vers les cieux et compte les étoiles » - les hommes désapprirent à baisser les yeux et s'adonnèrent au calcul, et non pas de ce qui fait briller, mais de ce qui brille. Plus bas sont mes yeux, plus haut est mon regard. Dieu est recherché près des autels ou des bibliothèques, tandis qu'il y a plus de chances qu'Il se manifeste dans l'herbe. | | | | |
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| tsvétaeva m. | | | Великий мастер может явить идеальное, реальное в потенции. Высокую реальность.
Un grand maître peut peindre l'idéel, ce réel en puissance. Une haute réalité. | | |   | |
| | art | | | Le rêve, c'est une réalité vécue en hauteur ; la vibration est réelle, l'appel est réel, la volonté de puissance est réelle ; seuls le mot et la note sont ces pinceaux idéels, presque invisibles sur les tableaux du réel, où régnera la vibration. | | | | |
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| tsvétaeva m. | | | Гений : высшая степень подверженности наитию - раз, управа с этим наитием - два.
Un génie, c'est primo : le degré suprême d'une prémonition subie, secundo : sa maîtrise. | | |  | |
| | art | | | Prédestination et talent. L'écoute du divin et le regard d'humain. La grâce du soi inconnu, ce seul interlocuteur du divin, et la puissance du soi connu, ce créateur d'images. Et le génie, c'est l'harmonie du passage de l'Ouvert mystique au Clos problématique. | | | | |
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| char r. | | | La souveraineté de l'art est une valeur, qui ne s'évalue pas. | | | | |
| | art | | | La souveraineté sans royaume comme le sacré sans temple ou l'amour sans possession. Toute évaluation résulte en substitutions, mais dans l'art, c'est la formule même qui porte la valeur. | | | | |
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| bien | | | La révolte du mal contre l'avoir avait engendré l'idylle socialiste ; celle du Bien contre l'être - le souriant humanisme. De nos jours, les accointances du Bien avec l'avoir et du mal avec l'être enfantèrent du monstre froid du libéralisme. | | | | |
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| bien | | | Ne regrette pas de ne pas t'appartenir. Regrette de ne pouvoir te donner. | | | | |
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| bien | | | Que j'envie celui qui est guidé par une étoile, dont la lumière atteigne la surface de sa vie et fait voir au chanceux la hauteur d'un présent vivable. La platitude de l'avenir et la profondeur du passé sont de mauvais séjours : « Celui qui est attaché à une étoile ne se retourne plus » - de Vinci - « No' si volta chi è fisso a una stella ». | | | | |
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| bien | | | La grandeur, dans ce monde, est sans pitié, et la charité - sans grandeur. La sagesse du serpent ne sait plus s'entendre avec la pureté de la colombe. L'homme libre, cet esclave-maître, prit parti pour le mal. « L'homme de bien est libre, même s'il est esclave ; l'homme mauvais est esclave, même s'il est maître » - St-Augustin - « Bonus etiam si serviat, liber est ; malus autem si regnat servus est ». | | | | |
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| bien | | | Les balivernes nietzschéennes sur le surhomme et sur la volonté de puissance proviennent de sa méprise : il prit la recherche de la vérité - effectivement, une manie des sots ! - pour la morale (qui suppose le respect du faible et le sacrifice par le fort). Heidegger, en n'y voyant que la machine, fut plus lucide : « La vérité de l'être revendique le sacrifice de l'homme » - « Die Wahrheit des Seins nimmt das Opfer des Menschen in Anspruch » - de deux concepts cadavériques résulte ou, plutôt, surgit le geste vital, le sacrifice, ce concept vital appelant, en général, au renoncement du geste ou même au suicide en musique : « La mort est la hauteur insurpassable de la vérité de l'être dans le chant du monde » - Heidegger - « Der Tod ist das höchste Gebirg der Wahrheit des Seyns im Gedicht der Welt ». | | | | |
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| bien | | | Comprendre ou maîtriser le monde – tant d'évidentes envies me conduisent à cette vision du rôle, que la providence me réserva ; mais seul le Bien me souffle ce besoin, vague et miraculeux, de dorloter ce monde. La caresse, si grandiose et pure, à côté de la grisaille de l'acte et de la mesquinerie de la pensée. Dépourvue de langage, indicible, intraduisible, innocente, réceptacle de ma honte. | | | | |
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| bien | | | La volonté est bonne, quand elle reste dans son enfance appelée désir. Passée à l'acte et déjouée par le hasard, elle s'éloigne du Bien. Et, enfin, même si la volonté humaine est mauvaise, l'homme est visiblement né de la bonne volonté de Dieu (c'est ainsi qu'il faudrait lire la Bible). Dieu éprouve la liberté qu'il donna à l'homme ; mais au lieu de la traduire en larmes, l'homme en fit une arme : « La Bonne Volonté n'existe pas. La volonté est un mal ; elle est l'écrasement des autres ou l'égoïsme » - W.Blake - « There can be no Good Will. Will is always Evil ; it is persecution to others or selfishness ». | | | | |
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| bien | | | Dans mes propres violences ou affections, je me sens esclave des premières et maître des secondes ; c'est pourquoi je m'absous si facilement du mal que je commets dans un état passionnel, mais que le mal, qui accompagne une franche tendresse, me taraude et ne fait que gagner en intensité. | | | | |
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| bien | | | Les bons instruits se déchirent eux-mêmes et se désintéressent des autres ; les mauvais se mettent à déchirer les autres. « L'instruction améliore les bons et gâte les mauvais » - proverbe anglais - « Praise makes good men better and bad men worse ». | | | | |
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| bien | | | L'incertitude morale étant rivée à nos actes, il est plus honnête de faire de notre conscience un compagnon d'infortune, plutôt qu'une pure inspiratrice. « Il a fait de sa conscience non pas guide mais complice » - Disraeli - « He made his conscience not his guide but his accomplice ». C'est un signe de grande sagesse ! Nous sommes, solidairement, ce qu'est pour nous notre conscience ; nous faisons avec elle équipe, team, Mannschaft, selección, squadra, commando. On se prend pour guide, quand elle est chef, duce, Führer, caudillo, vojd, leader, conducator, timonier… La meilleure place, pour toi et pour ta conscience, est le banc des accusés. | | | | |
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| bien | | | Ne créent ni ne prient que les esclaves. Esclaves d'une passion ou d'une vision. Devenus maîtres, ils se mettent à produire. Œuvres et autels se transforment en lignes de produits. On crée et prie devant le rêve, on produit dans la réalité : « Il n'y a plus de résolution symbolique, par le sacrifice, de l'excédent de la réalité »** - Baudrillard. | | | | |
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| bien | | | Il faut posséder un sacré don sophistique, pour trouver à l'ombre et à la lumière, au Bien et au mal – une nature identique (Heraclite). La lumière et le Bien sont des principes divins, et l'ombre et le mal - les actions humaines déployées sur ces axes divins ; toute grande création est pénétrée d'ombres et entachée de mal, qui est ombre de la honte. | | | | |
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| bien | | | L'art prépare l'âme à recevoir les soi-disant vertus : par l'opposition (je suis contre), à travers la position (je monte la garde autour de mon vide) ou bien, ce qui est le cas le plus rare et noble, - dans la disposition (être aux aguets). | | | | |
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| bien | | | Sur mon île déserte, après un naufrage immérité, mon message de détresse, indéchiffrable ou effacé, au fond des flots voués aux requins, - je penserai que « Dieu guiderait toute chose avec le Bien pour timon » - Boèce - « Deus omnia bonitatis clavo gubernare credatur ». | | | | |
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| bien | | | Dès que l'éthique prétend dicter le premier pas de l'esthétique ou de la mystique, l'inquisition ou le réalisme socialiste s'érigent en juges du mystère et du beau. Pas de cheminement dans le Bien, pas de dynamisme, il n'est que dans le recueillement. Et si le mal n'était que dépassement du purement potentiel ? La beauté ou le mystère se révèlent, le Bien se laisse crucifier, sans compter sur l'interprétation de ses stigmates. | | | | |
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| bien | | | Cerné par le propriétaire repu, je ne peux plus exercer la prophylaxie biblique : « partage ton pain avec celui qui a faim, recueille dans ta maison le malheureux sans asile » - pourquoi m'étonner que je devins robot ! | | | | |
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| bien | | | Rien de spirituel à découvrir dans le mal qui frappe de l'extérieur mes intérêts, mes goûts ou mon corps ; le seul mal intéressant est celui qui naît de mes conflits intérieurs : entre le Bien, logé dans mon cœur et l'action qui taraude mon corps. Autant la lutte extérieure, pour prouver mon intelligence ou mon talent, est valorisante, autant la lutte intérieure entre le rêve immobile et le mouvement actif est angoissante et dégradante. « La provocation au combat est l'un des moyens de séduction les plus efficaces du Mal »** - Kafka - « Eines des wirksamsten Verführungsmittel des Bösen ist die Aufforderung zum Kampf » - d'où l'intérêt des capitulations précoces. Mais tenir à la caresse imaginative, même au milieu des rudesses possessives. | | | | |
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| bien | | | L'absence de Bien, dans les affaires des hommes, endurcit les esprits des sots et illumine et attendrit les âmes des justes. Cette absence fait des premiers – des moutons ou des robots ; les seconds viennent à vénérer davantage le Bien, introuvable sous nos mains et assigné à sa seule demeure certaine – à nos âmes. Le monde est plein de beautés, divines ou humaines ; l'esprit orgueilleux prend possession de vérités du monde ; mais le Bien échappe à toute projection sur le réel et reste incrusté dans l'âme. | | | | |
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| bien | | | La vie et l'art – les coordonnées d'une création, la longitude et la latitude d'un corps cosmique, né de l'unification d'une âme et d'un esprit. La vie, c'est le climat de ma latitude ; l'art, c'est la maîtrise de tous les paysages de l'axe longitudinal, d'un pôle à l'autre ; mais les mêmes forces telluriques, les mêmes fonds, le même Soleil, bien que des constellations différentes. Il se trouve, que la longitude du Beau est à l'opposé de celle du Bien, tout en étant son prolongement – à la profondeur de celui-ci correspond la hauteur de celui-là. | | | | |
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| bien | | | Il n'y a que deux valeurs métaphysiques - le beau et le Bien, puisqu'ils échappent à toute nécessité ; les aveugles du beau tâtonnent sur l'être, les sourds du Bien se disputent l'avoir. La nécessité commande le vrai ; c'est pourquoi, tout en le découvrant en nous-mêmes, on le retrouve, miraculeusement, hors de nous, la rencontre de la transcendance et de l'immanence. Mais les plus éclopés se vautrent dans la platitude du vrai, qui n'est pas de leur fait et donc dépourvu de beauté profonde et de haute bonté. | | | | |
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| bien | | | Maîtriser le Bien, c’est en ressentir l’origine divine et ne pas chercher à le traduire en actes humains. « Le Bien est, pour le cœur, ce que la santé est pour le corps : imperceptible quand tu l’as » - Tolstoï - « Доброта для души то же, что здоровье для тела: она незаметна, когда владеешь ею ». Le cœur aime, le corps agit. | | | | |
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| bien | | | Dès que mon produit est beau, il n'est plus à moi ; je ne possède que ce qui est médiocre. Le vrai Bien est beau, c’est pourquoi il n’est à personne. Ce bien public fut créé par Dieu comme point de rencontre avec Lui. Si je m'en accapare, je ne penserais qu'au loyer ou aux locataires et je perdrais le sommeil du juste, parsemé de rêves. Il suffit que je ferme les yeux, pour que tout ce que je vois m'appartienne. | | | | |
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| bien | | | Le Beau et le Vrai t’appartiennent ; tu es libre d’en faire usage. Mais le Bien reste un cadeau de Dieu, qui ne peut pas quitter ton cœur, sans être, inévitablement, souillé par une présence du Mal. « Pour faire le bien, il faut d’abord le posséder » - Aristote. Tous le possèdent, tous tentent de le faire, mais peu s’aperçoivent, que la condition humaine mêlera à la pureté du cœur – l’imperfection du fait dévoyé. Pour aimer le Bien, il faut reconnaître qu’on n’en est pas le maître. | | | | |
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| bien | | | Ne pas se tromper de verbe : il faut vouloir l’appel du Bien, pouvoir créer du Beau, savoir l’accès au Vrai. | | | | |
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| bien | | | Pour un homme de conscience morale, faire le Bien est illusoire ; pour un homme de conscience intellectuelle, maîtriser le Vrai est facile ; c’est pourquoi : « Il vaut mieux vouloir le bien que connaître la vérité » - Pétrarque - « Satius est autem bonum velle quam verum nosse ». | | | | |
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| platon | | | Ce qui procure le bonheur, c'est de posséder la science du Bien et du mal. | | | | |
| | bien | | | Plus mes pensées, plutôt que les actes, s'occupent du Bien, plus malheureux je serai. Il faudrait assigner la bonté à sa résidence naturelle – le cœur (muni d'une créativité, il devient âme). Laisser la pensée - désincarnée. Ainsi j'éviterai d'être le mouton de chair ou le robot de chaire. Le cœur en proie au doute ne doit pas céder au cerveau en quête de certitudes. Le possessif cérébral évince le captatif cordial. La douce ou amère faiblesse des rythmes ne doit pas se muer en force insipide des algorithmes. La science s'inculque et la pensée fuit. À moins qu'on ne fasse que viser sa cible, sans lâcher de flèches : « La philosophie devrait ne viser que la science du Bien et du mal » - Sénèque - « Scientia bonorum et malorum, quae sola philosophiae competit ». Une bonne gymnastique, pour se préparer aux chutes mal amorties et à la honte des pas trop sûrs. | | | | |
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| montaigne m. | | | À celui qui n'a pas acquis la science du Bien, toutes les autres sciences sont nuisibles. | | |    | |
| | bien | | | C'est la gratuité de cette science qui en détourne les hommes, qui ne vivent que de transactions. Celui qui aurait pu n'être qu'écureuil, se mute en charognard. | | | | |
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| gide a. | | | Tout ce que tu ne sais pas donner te possède. | | |  | |
| | bien | | | Pire - « Ce que tu possèdes te possède »* - Pétrone. Comment donner ce qu'on ne possède pas ? Le savoir-donner est mieux que donner, comme le savoir-faire est mieux que faire. La fidélité à ce qui possède mon âme est plus haute et noble que le sacrifice de ce que je possède en esprit. | | | | |
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| pasternak b. | | | Нам иногда неподвластны тёмные инстинкты, но добрые наши поступки всегда в нашей власти.
Parfois il ne nous appartient pas de maîtriser les instincts sombres, mais les bonnes actions sont toujours à notre portée. | | | | |
| | bien | | | Pourtant, c'est l'obscure sensation de contraintes vaincues qui nous rapproche du Bien, tandis que la certitude de suivre une loi mène presque toujours vers l'indifférence, synonyme du mal. | | | | |
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| arendt h. | | | Pity may be the perversion of compassion. Because the pitier has often shown a greater capacity for cruelty than the confessedly cruel.
La pitié, prise comme ressort de la vertu, s'est avérée comme possédant un potentiel de cruauté supérieur à celui de la cruauté elle-même. | | | | |
| | bien | | | Depuis que la vertu est du ressort de l'indifférence, on n'aperçoit plus de traces apparentes de la cruauté. Seulement, il ne reste pas de ressort non plus dans la vie. | | | | |
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| chœur cité | | | MOT : Le forum s'incline devant la lettre pinailleuse et se gausse de l'esprit nonchalant. Le mot du degré zéro, cet écho de l'esprit infini, lui est sans poids ; il n'aime que le lourd enchaînement juridique protégeant le possédant de la furie fondatrice des dépossédés. Les titres de propriété, rédigés en mots sans âme, pris pour titres de noblesse, l'âme sans mots. | | | | |
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| cité | | | La liberté agréable, c'est le pouvoir sur les choses ; mais, par hygiène d'âme, il faudrait pratiquer, de temps à l'autre, une servitude prophylactique : abdiquer ton vouloir ou émanciper ton devoir, face aux choses, ou plutôt - leur tourner le dos, le temps que s'efface le rouge à ton front. | | | | |
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| cité | | | Le faible, qui est toujours un peu sauvage, et le rêveur, qui est toujours un peu fripouille, n'ont rien à attendre de la démocratie, qui est la liberté du boutiquier, prude et probe, et du loup, pavoisé et apprivoisé. Ils sont caciques ou sous-fifres, à tour de rôle, rôles que répugnent les faibles comme les rêveurs. | | | | |
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| cité | | | Toute dictature débouche sur la tyrannie des médiocres. Ceux-ci comprennent, que leur seule chance de se nimber est de s'allier aux échappées lyriques de la gent-de-lettres esseulée, qui devrait s'en estimer heureuse. La démocratie ne favorise que le possédant. | | | | |
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| cité | | | Et si ce qui condamne fatalement toute utopie humaniste n'était pas la bassesse du possédant, mais la paresse du dépossédé ? | | | | |
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| cité | | | L'homme dont les droits vous clamez est un homme mort, homme réduit à l'être abstrait. Le premier droit de l'homme vivant est de ne pas devoir son avoir à sa force, mais à la solidarité humaine. Prince Kropotkine poussait encore plus loin : « La solidarité, c'est ce puissant moteur qui centuple la créativité humaine » - « Солидарность, этот великий двигатель, увеличивающий во сто раз творческую силу человека ». | | | | |
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| cité | | | Le hasard et la force brute désignaient, naguère, le gagnant : « de troubles appels à de troubles actions gouvernent le monde » - Goethe - « verwirrende Lehre zu verwirrendem Handeln waltet über die Welt ». Aujourd'hui - l'algorithme et la force élaborée. Sur l'échelle du bien, cette distinction est toujours une chute. Et c'est pourquoi, aujourd'hui, avec les meilleurs, surchargés de savoir et d'intelligence, elles sont si retentissantes. « On ne peut que déchoir, quand on attrape un moral de vainqueur »** - R.Debray. | | | | |
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| cité | | | Mes états d'âme : en Scythie, l'apathie devant la fétide résignation d'esclaves ; en France, l'indifférence devant l'insipide révolte de maîtres. Je cultive la résignation du haut maître sachant, que toute révolte nourrit en lui - un esclave profond. | | | | |
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| cité | | | Démarche antique : dépeindre la Cité idéale et fouiller des écueils humains, sociaux, matériels, qui la rendent utopique ou lointaine. Aujourd'hui, le politicien fait de ses actes ce que je fais de mon écriture : une maîtrise loquace des contraintes et un embarras muet devant les buts. Mais ce qui rend vivables les ruines désertes, transforme le chantier en étable. | | | | |
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| cité | | | Deux excellents somnifères de la vie sociale française - les valeurs républicaines du pauvre et la démocratie libérale du riche : ne pas lorgner sur l'assiette du riche, ne pas se moquer de l'assiette du pauvre. Plus d'esclaves, que des maîtres : heureux dans l'humiliation, heureux dans la domination. « Où tout le monde est maître, tout le monde est esclave » - Bossuet. | | | | |
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| cité | | | Aucun risque de rébellion des dépossédés dans une société, où le possédant guigne l'automobile et les stations de ski plus avidement que les salons littéraires. | | | | |
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| cité | | | Comment puis-je m'entendre avec les démocrates, ces robots de l'horizontalité ou moutons de la verticalité, si je suis tantôt maître (du verbe que je conjugue) tantôt esclave (de l'émotion qui me subjugue) ? | | | | |
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| cité | | | Une domination écrasante des hommes de droite, parmi mes plumes les plus estimées - comment le réconcilier avec mes vues politiques, qui me classeraient à l'extrême gauche ? Le bon goût serait-il à l'opposé du bon cœur ? La pensée intelligible et l'âme lisible naîtraient-elles de la maîtrise de nos fibres sensibles ? | | | | |
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| cité | | | Aujourd'hui, qu'est-ce que le peuple ? - l'union sacrée des propriétaires des hôtels particuliers, des supermarchés et des HLM. Les souterrains et les châteaux en Espagne des aristocrates servent de décharges publiques, dans des lieux inhabitables. | | | | |
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| cité | | | L'esclave dans l'âme profite de la liberté, pour choisir sereinement et sans pression aucune son statut de domestique : « Les hommes ne sont pas des esclaves ; ce sont des domestiques volontaires » - A.Karr. Le plus écœurant, dans ce volontariat, est que les mérites des maîtres se mesurent à l'échelle de la valetaille. D'où cette harmonie sans fracture aucune. | | | | |
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| cité | | | La tyrannie réveille nos sentiments poétiques, héroïques, épiques ; la démocratie nous en fait rougir et les endort. « La démocratie, c'est le désespoir de ne plus avoir de héros pour te gouverner et la satisfaction de pouvoir t'en passer » - Carlyle - « Democracy means despair of finding any heroes to govern you, and contented putting up with the want of them ». La tyrannie, c'est le désespoir ou le dégoût de subir des héros, qui me guident, tandis que je ne suis tenté par aucun chemin. | | | | |
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| cité | | | Les maîtres à penser accompagnent les tyrannies, politiques ou spirituelles ; les ratés sont le privilège des démocraties. Les grands maîtres finissent par s'imposer en tout régime, mais, curieusement, dans une tyrannie ils sont maîtres des maîtres et dans la démocratie - maîtres des ratés. | | | | |
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| cité | | | La loi complaisante fit de la méritocratie, ce fléau social, un fléau personnel, puisque tous les riches pensent, désormais, avoir mérité leur fortune. Toutes les crapules vous apprennent, que la dignité est dans la conscience de mériter les honneurs et non pas dans leur possession. Jadis plutôt militaires, les honneurs sont, aujourd'hui, monétaires. La meilleure conscience est celle de toujours mériter le fouet. L'honneur de la vie est la vie sans honneurs. | | | | |
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| cité | | | Leurs leaders connaissent le chemin, le suivent et le montrent. Seulement, ils ignorent eux-mêmes, qu'ils marchent sur des sentiers battus ou dans des circuits robotiques. Le seul guide, qui m'intéresse, est celui qui me montre ou m'attire vers mon étoile. | | | | |
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| cité | | | L'argent est appelé, chez eux, à n'être que serviteur, mais les serviteurs, en démocratie, sont promis aux postes de maîtres. Tout bon serviteur devient un méchant maître. C'est à l'argent que se réduisent désormais la vie (que voulait l'esclave) et la liberté (que voulait le maître) - ils finirent par devenir indiscernables. C'est St-Augustin qui est sans concession : « L'argent est un mauvais maître et un perfide serviteur » - « Aurum malus dominus, proditor servus ». | | | | |
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| cité | | | Dès que je possède la liberté, je m'attache, comme tout le monde, aux biens, au consensus des sujets et à la présence du maître. Et je me souviens de mes premières amours, où, épris de la liberté, je voulais être riche sans biens, puissant sans armes, sujet sans maître. Mais dès que je possède la puissance, je n'ai plus la liberté : « Cet étrange désir - chercher la puissance et perdre la liberté » - F.Bacon - « It is a strange desire to seek power and to lose liberty ». Ceux qui veulent pouvoir sont rarement libres ; ceux qui peuvent vouloir le sont plus sûrement : « La liberté est une sensation de pouvoir vouloir »** - Valéry. | | | | |
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| cité | | | Ceux qui vaticinent sur le monde allant à sa perte sont généralement ceux qui ne connurent jamais la trouvaille d'avec eux-mêmes. L'obsession par des dystopies les prive de possession de la seule utopie qui vaille, celle de leur propre soi. | | | | |
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| cité | | | La culture est ce qui permet de prendre de haut la nature, la vérité et la liberté, tout en les maîtrisant. Et l'enseignement de langues anciennes et d'Histoire de philosophie, tant qu'il s'adressait aux élites, taraudées par le beau et le juste, en fut l'un des piliers. Mais depuis que le bouseux repu envahit l'école, il vaut mieux oublier le latin et enseigner l'écologie, le marketing et le traitement de textes, pour que triomphent la nature, la vérité et liberté mécaniques. En tout cas, la culture est condamnée, comme tout ce qui est organique. | | | | |
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| cité | | | Les soifs, dont mourait notre âme, devinrent soifs, dont vit l'économie. Mais il est inepte de dénoncer le plaisir de la possession matérielle : « L'exécrable soif de l'or » - Virgile - « Auri sacra fames » ou « la misérable passion de richesses » - Ovide - « amor sceleratus habendi », sans comprendre, qu'avec l'égalité matérielle, ce désir est aussi dépassionné que la santé ou le bon appétit. | | | | |
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| cité | | | La fin de l'Histoire veut dire, que forger ou subir sa destinée sont désormais synonymes. D'inspiratrice de l'être (Hegel), l'Histoire se mua en productrice de l'avoir (Marx). Tout volontariste n'est désormais qu'opportuniste. D'où le culte de Napoléon et l'oubli de Pierre le Grand. | | | | |
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| cité | | | La révolution ne peut avoir qu’une seule dimension noble – la hauteur. Dans l’étendue et dans la profondeur, l’évolution est plus performante, l’évolution marchande ou l’évolution savante. Mais l’illusion révolutionnaire de maîtrise et de savoir conduit vers la platitude de l’arbitraire et du charlatanisme. Confinée à la seule hauteur, l’idée révolutionnaire n’enivrera que quelques cœurs ardents, rares et purs. | | | | |
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| chamfort n. | | | Le gouvernement despotique est un ordre de choses, où le supérieur est vil et l'inférieur avili. | | |  | |
| | cité | | | En tyrannie, plus haut on est, plus on est vil. Tandis qu'en démocratie, plus on est vil plus on a de chances d'être le supérieur. | | | | |
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| joubert j. | | | Les révolutions sont des temps, où le pauvre n'est pas sûr de sa probité, le riche de sa fortune et l'innocent de sa vie. | | | | |
| | cité | | | Sous notre démocratie, le pauvre est sûr de sa fortune, le riche de sa vie et l'innocent de sa probité. On gagna en grisaille et trivialité. | | | | |
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| hölderlin f. | | | Du führtest sie zur Freiheit, und sie dachten an Raub.
Tu les guidais vers la liberté, ils songeaient à la rapine. | | | | |
| | cité | | | Puisqu'ils étaient plus purs que toi ! Dans la vraie liberté, le don ou le vol suivraient des lois non-marchandes. Regardez ceux, qu'on menait vers le monde des transactions, - ils atteignirent triomphalement la liberté, celle des marchands. | | | | |
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| balzac h. | | | Le sauvage et le penseur ont également horreur de la propriété. | | |  | |
| | cité | | | Intronisée dans tous les cœurs, la propriété rééduqua le premier et abêtit le second. Jamais l'idylle entre la propriété, la canaillerie et l'esprit n'alla si loin. | | | | |
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| hugo v. | | | La chimère est aux rois, le peuple a l'idéal. | | | | |
| | cité | | | Une illustration de différence entre être et avoir. Dès qu'on court d'après une chimère, elle se mue en idéal. Un idéal, qu'on laisse vivre hors de portée des griffes et même des ailes, se rapproche délicieusement d'une chimère. | | | | |
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| hugo v. | | | La liberté consiste à choisir entre deux esclavages : l'égoïsme et la conscience, qui est l'esclavage de Dieu. | | |    | |
| | cité | | | Le vote pour l'égoïsme est secret, celui pour la conscience et donc pour la dépossession exige d'élever l'âme. Dans une société libre on préfère la discrétion. L'égoïsme ne cultive que deux libertés : la liberté d'entreprendre et la liberté de posséder. | | | | |
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| pessõa f. | | | Il faut être insensible pour être meneur d'hommes. Pour dominer, il faut être joyeux, car il faut être sensible pour être triste. | | |  | |
| | cité | | | Le triste fait la gueule d'autant plus désespérément, que les gueules joyeuses des chefs de file moutonniers le cernent désormais de toute part. La cité n'a plus de recoins, où une larme versée ne soulèverait la risée générale. | | | | |
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| doute | | | L'infini, qu'il soit sentimental, mathématique ou métaphysique, ne peut être imaginé qu'en tant que processus, et non pas comme état, point ou repaire. Chronique et non pas topique. Il a sa propre notion de voisinage, de convergence, d'ouverture. C'est une métaphore, permettant de se faire traiter comme un concept. Maîtriser l'infini, c'est maîtriser le temps, ce second mystère du monde, s'incrustant dans celui de l'espace. | | | | |
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| doute | | | La sensation d'unité ou de système, chez un homme, vient souvent d'un manque trompeur d'aspérités à la suite de polissages répétés par l'autosatisfaction. La maîtrise n'est pas dans des volumes empilés, mais dans des contours en pointillé, sans connexité, dans des frontières. | | | | |
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| doute | | | Jadis, la médiocrité se réfugiait dans le vague, aujourd'hui elle se sent plus à l'aise dans la clarté. Être « l'ombre : ou trace des ténèbres dans la lumière ou trace de la lumière dans les ténèbres » - G.Bruno - « l'ombra : o traccia di tenebra nella luce, o traccia di luce nella tenebra ». Maîtriser la répartition des ténèbres et des lumières est le signe d'un artiste. Par exemple, la clarté de ce qui s'éteint, l'obscurité de ce qui éblouit. « Il faut souffler sur quelques lueurs, pour faire de la bonne lumière »** - R.Char. | | | | |
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| doute | | | Bien que tu ne te sois pas trouvé, ne te perds pas. | | | | |
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| doute | | | On cherche le mieux ce qu'on est certain d'avoir déjà en puissance, on cherche la forme d'un contenu plus consistant que le mot, plus rigoureux que la réalité. Chercher ce qu'on n'a pas est pratiquer le coup de dés. La science et l'art opposés au hasard. | | | | |
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| doute | | | Que je feigne tout ignorer de l'être de la chose (épochè) ou bien que je m'arroge le droit de la connaître au fond, ma description de cette chose est question de mon intelligence et de mon talent et non pas de mon attitude phénoménologique ou dogmatique. La méthode philosophique n'existe pas, elle ne peut être que scientifique, et une philosophie scientifique est une invention des nigauds. | | | | |
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| doute | | | Il n'y a rien de connu qu'on ne pourrait pas rendre, derechef, encore plus caché ou secret. Le contraire, évangélique, est bon pour intimider le désordre du menteur, mais non pour intimer l'ordre au mentor. | | | | |
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| doute | | | Il y a en moi ce que je crois et connais, et ce dont je me méfie et ignore. Je m'évertue à ne parler à autrui qu'au nom de la seconde facette, la première étant commune à tous. Savoir l'esprit de l'homme empêche de le connaître côté âme. Mais il faut croire en son ignorance de soi ; c'est ce que voulait dire Lao Tseu : « Si tu ne crois pas en toi-même, personne ne te croira ». | | | | |
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| doute | | | M'être familiarisé avec toutes les meilleures plumes du monde tua en moi le lecteur ; aucune chance que je tombe encore sur un auteur à la hauteur de Nietzsche, à l'intelligence de Valéry, à l'ironie de Cioran. La source livresque s'est définitivement tarie. De bonnes soifs ne peuvent dorénavant jaillir que de moi-même. | | | | |
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| doute | | | L'art de douter d'un savoir est plus délicat que l'art de le maîtriser. « Si tu veux m'apprendre quelque chose, apprends-moi, en même temps, à en douter » - Ortega y Gasset - « Siempre que enseñes, enseña a la vez a dudar de lo que enseñas ». | | | | |
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| doute | | | Qu'est-ce qui me plonge dans une folie désirable, différente de celles qui sont à portée de tout le monde ? - c'est le choix d'un bon moment, pour la déclencher, et de bonnes choses, pour en recevoir des empreintes. Le goût et la maîtrise plutôt que le désir et l'abandon. N'y est pas fou qui le veut, mais seulement celui qui le peut. | | | | |
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| doute | | | Ce n'est pas en connaissance, mais en appétence de soi, qu'il faut progresser : il faut se vouloir à défaut de se connaître. Se connaître voudrait dire maîtriser la tension de ses cordes (« il faut se connaître, pour régler sa vie » - Pascal), mais, pour interpréter une belle mélodie, d'autres dons sont plus vitaux. | | | | |
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| doute | | | La sagesse et la puissance sont tout de maîtrise des contraintes et très peu de savoir des sources et fins. Déjà, Platon voyait dans l'égocratie, ou la maîtrise de ses propres contraintes (la tempérance), – le plus haut des biens. Parmi les contraintes : la méconnaissance de soi et la maîtrise d'autrui - presque le contraire de Lao Tseu : « Connaître autrui est intelligence ; se connaître est sagesse. Maîtriser autrui est force ; se maîtriser est puissance ». | | | | |
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| doute | | | L'ambition suprême de ma réflexion, face à l'insondabilité et l'ineffabilité de mon moi : être une belle ombre d'une lumière inaccessible, ombre projetée en hauteur. Je plains ces piteux connaisseurs ou maîtres de leurs soi-mêmes transcendantaux ou immanents, se vautrant dans leurs profondeurs viabilisées : « L'objectif suprême de ton évolution : devenir maître de ton soi transcendantal, être le soi de ton soi » - Novalis - « Die höchste Aufgabe der Bildung ist, sich seines transzendentalen Selbst zu bemächtigen, das Ich seines Ichs zu sein ». Quand je suis dans la forme, je ne peux être que dans le nous dialogique, du côté des ombres. | | | | |
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| doute | | | De clarté en clarté - aboutir, pour s'y illumuner, dans une haute obscurité, accueillante et palpitante. Au lieu de sombrer : « De brouillard en brouillard - clarté plus grande » - Canetti - « Von Nebel zu Nebel größere Klarheit ». La clarté n'est jamais haute ; toute conquête de clartés est un rognement d'ailes. | | | | |
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| doute | | | L'intelligence discursive ou l'intelligence métaphorique, la maîtrise des moyens ou la formulation de contraintes, l'ampleur de l'ouïe ou la hauteur du goût ; on comprend la différence entre elles, en remarquant que les meilleurs avocats ne sont pas du tout les meilleurs juges. | | | | |
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| doute | | | Abandonner le certain pour l'incertain est bête (même si le mouton fait l'inverse) ; transformer l'incertain en certain est à portée des machines ; c'est la découverte de l'incertain dans le certain qui est l'apanage de l'homme lucide. | | | | |
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| doute | | | Mes contraintes - les points d'indifférence ; mon but - le centre de gravité intouchable ; entre les deux - tantôt mon Ouvert (Hölderlin, Rilke et Heidegger) tantôt mon Fermé (Valéry) - mes moyens d'artiste : la hauteur et les rythmes de mes circonférences. | | | | |
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| doute | | | La lumière est faite pour être comprise et maîtrisée ; et l'ombre – pour admirer son jeu ou s'y réfugier. Tenir à ce savoir et à ce plaisir, pour approfondir l'une et rehausser l'autre, ne pas inverser les rôles, pour ne pas tomber dans la platitude. | | | | |
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| doute | | | Me connaître ou ne connaître que ce qui est à moi, c'est la même chose. Mon soi inconnu est inconnaissable. | | | | |
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| doute | | | Le contraire du regard n'est pas la croyance (Nietzsche - Schauen - Glauben), mais les choses vues (maîtrisées, stockées, pesées) ; la part de croyance est la même chez ceux qui possèdent leur propre regard et intensité que chez ceux qui se remettent à la vision et à la mesure communes. | | | | |
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| doute | | | Je peux raisonnablement prétendre à la maîtrise de mon esprit, mais je suis soumis à mon âme déchaînée et à mon cœur sans frein. Le meilleur de moi est ce qui ne m'appartient pas. | | | | |
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| doute | | | Oui, je ne peux me réaliser qu'en tant qu'un jeu d'ombres, dans ce soi connu, articulé, fini, maîtrisable ; mais je dois vénérer la lumière de mon soi inconnu, indicible, infini, inaccessible. Comme une cible impossible, servant de mon étoile, et je sais que tout impossible extérieur intéressant a sa réplique dans moi-même. | | | | |
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| doute | | | Avoir ou être, ces deux vacuités reflètent assez bien la frontière entre le soi connu et le soi inconnu : on est, sans posséder son meilleur soi. Je deviens. Et je maîtrise ce moi connu, qui connaît, doute et évolue. Mais je ne peux pas approcher l'immuable, le crédule et le créatif, qui est mon moi inconnu. | | | | |
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| doute | | | Face à une antinomie de deux extrêmes, le sot hésite, le médiocre tranche en faveur de l'un des deux, et le sage les maîtrise simultanément, en créant une tension entre deux regards, deux langages, entre lesquels naît la musique de la création. | | | | |
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| doute | | | Tenir en piètre estime le développement, m'occuper davantage du comment des mots que du pourquoi des idées, m'amuser aux jeux du langage, qui me font épouser des antinomies verbales sans répudier l'unité de mon souffle, - tel est le secret de la plus belle écriture, mais il suppose une maîtrise, une intelligence et un soi puissant, conscient et inconscient à la fois. Sur les axes, qui méritent mon regard, ce qui compte, c'est l'intensité de leurs extrémités et non pas mon choix d'un point privilégié, ma pose musicale et non pas ma position doctrinale. | | | | |
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| doute | | | Il y a deux sujets en moi : le soi inconnu - le spontané, l'esclave de l'interprétation inconsciente, et le soi connu – le réfléchi, le maître de la représentation. L'herméneute constant, proche de l'être, et l'ontologue évolutif et variable, se fixant dans l'étant. | | | | |
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| doute | | | L'ennui d'une possession complète d'une idée, c'est sa verbalisation trop banale ou trop linéaire. « L'homme s'exprime clairement, quand il est obsédé par une pensée, et encore plus clairement, quand il possède la pensée » - Bélinsky - « Человек ясно выражается, когда им владеет мысль, но еще яснее, когда он владеет мыслию ». Que vaut cette clarté dans un art, où comptent surtout des jeux d'ombres ? Ce n'est pas aux moments d'obsession ou de possession que se déterminera la stature et l'éclat de ta progéniture, mais dans l'enfantement verbal et dans le polissage mental. Il vaut mieux embrouiller d'abord ta pensée et la réinventer ensuite. | | | | |
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| doute | | | L'absurde a bonne presse chez les bavards, surtout depuis qu'on perdit tout sens du mystère. Choisir le mystère seul est aussi choisir l'absurde. Le vrai choix est double : le premier porte sur la forme de notre trajectoire - un cycle de l'éternel retour (mystère, problème, solution, mystère) ou une ligne droite (le savoir, la maîtrise, l'avoir) ; le second - la place (récurrente ou fuyante) du mystère dans la trajectoire. Se vouer à l'inaccessible, c'est accepter son mécompte dans l'accessible ; « ce n'est qu'en tentant l'absurde qu'on devient capable de dominer l'impossible » - Unamuno - « solo el que intenta lo absurdo es capaz de conquistar lo imposible ». | | | | |
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| doute | | | Incapables de munir le monde d'un sens, les plus bêtes des nihilistes le proclament absurde et se vautrent dans le dévoilement du néant. Tandis que tant de lectures, c'est à dire d'interprétations, au sens musical, se présentent à celui qui possède son propre regard et maîtrise les gammes de l'intelligence (le langage créé et les requêtes bien formulées, à l'origine du sens, que je donne plutôt que je ne le lis). Les plus sots n'entendent même pas le bruit des choses et s'effraient de leur silence. Ce n'est pas le sens qui manque à ce monde, mais bien la musique. | | | | |
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| doute | | | À prendre les choses comme elles sont, on se retrouve avec les mains pleines et le cerveau vide. | | | | |
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| doute | | | La sensation, qui disparut complètement des têtes des hommes, c'est la vénération ou, au moins, la prémonition des choses immuables. D'où, paradoxalement, la disparition de la conscience que notre propre vie est si passagère. Ces deux sources d'émotions taries, il ne reste à l'homme-robot que le calcul rationnel de sa trajectoire infaillible vers l'abattoir mécanique. | | | | |
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| doute | | | Ma vie se réduit à ce que j'éprouve, dans mon fond obscur, et à ce que je prouve, par mes formes lumineuses ; et il y faut installer une espèce de discipline militaire : obéir à mon soi inconnu et commander à mon soi connu. | | | | |
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| doute | | | Je m'intéresse à tout, dit le philosophe allemand ; je m'en fous de tout, lui rétorque le philosophe français. Les deux ne manquent ni de buts ni de moyens, ils manquent de bonnes contraintes. L'attitude anti-philosophique, c'est le sentiment de terre ferme dans nos modèles du monde. Lâcher prise, c'est une première allusion au réveil d'une vraie réflexion. Mais il faut avoir bien possédé par l'esprit ce que j'envisage d'abandonner par mon âme. L'esprit philosophique, c'est un fort cerveau cédant le pas à une âme ironique. | | | | |
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| doute | | | On devrait s'interdire la démarche irrationnelle avec ce que le langage circonscrit parfaitement, c'est à dire avec des problèmes bien formulés ou des solutions bien maîtrisées ; la divagation n'est permise que pour peindre des mystères poétiques, sentimentaux ou mentaux. | | | | |
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| doute | | | Le primitif s'enorgueillit des objets visibles qu'il veut posséder ; le naïf se flatte des objets vus qu'il doit maîtriser ; l'intuitif s'enivre des objets invisibles qu'il peut chanter. Regarder, voir, rendre audible l'invisible. | | | | |
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| doute | | | Pour Goethe, Husserl, Heidegger, derrière les phénomènes il n'y a rien à chercher. Mais où s'imprime le phénomène ? Sur la rétine ? Dans la conscience ? Au sein d'une représentation ? Dans une réaction réelle ? Toutes ces versions sont envisageables, et leur examen vous fera vite oublier ce misérable phénomène, pour rester avec une loi scientifique, une maîtrise technique, une musique mystique. Le regard surclasse le souci. | | | | |
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| doute | | | Il y a autant d'idées de l'être que d'idées du devenir, exprimées dans un langage de monotonie logique ou dans un langage événementiel, de rupture. Une cohérence ou une déshérence. Décrire, par un libre arbitre, un univers ou en créer, en liberté, un nouveau. Une intelligence ou une audace. L'universalité ou l'exception. Mais la seconde tâche est impensable sans la première. Le meilleur mouvement naît de la maîtrise de l'immobile. | | | | |
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| doute | | | Être ou paraître – cette paire est encore un candidat à la synonymie avec mon soi duel, l'inconnu et le connu : m'abandonner au premier et maîtriser le second ; ne pas chercher, comme les philosophes, à y inverser les verbes. | | | | |
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| doute | | | J'entends la musique de mon soi inconnu, c'est à dire son élan, son intensité et sa mélodie ; ce langage défie tout verbalisme, toute représentation ; pourtant, il s'agit de le traduire par mon soi connu, maître du verbe et du concept. | | | | |
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| doute | | | C'est par l'art d'accueillir, de fonder et de former le hasard qu'on reconnaît le sage. Tandis que des parvenus d'aujourd'hui on peut dire, qu'ils « sont sortis premiers d'un concours de circonstances » - Claudel. Ce qui dirime le sage du médiocre, c'est aussi le contenu de leurs intérêts supérieurs ; pour le premier, ils sont dans le haut devenir et dans le profond être, et pour le second - dans le plat avoir. | | | | |
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| doute | | | Tsvétaeva - un don organique total, aucune adaptation au mécanique. Quelqu'un, qui croît et se sculpte, comme un arbre ou un Narcisse, ce qui est mieux que grandir ou se construire : « Tsvétaeva ne se maîtrisait pas, ne se construisait pas, elle ne se connaissait même pas et cultivait cette ignorance » - Berbérova - « Цветаева не владела собой, не строила себя, даже не знала себя и культивировала это незнание » - voilà encore de l'ignorance étoilée ! Si les autres ne vivent que de leur soi connu et maîtrisé et ignorent leur soi inconnu et sacré, c'est qu'ils s'éloignent de l'ange et s'approchent du robot. | | | | |
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| doute | | | Si je réussis à placer mes fins dans l'élan de mes commencements, je réalise un tour de l'éternel retour : les horizons inaccessibles, auxquels aspire mon âme, seraient traduits en haut firmament, où me maintient mon talent. Et que mon esprit observateur s'occupe du secondaire maîtrisé – des parcours, des liaisons. | | | | |
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| doute | | | L'œil et l'oreille maîtrisent l'image et le bruit, avant que la première lumière ou le premier son ne les atteignent ; de même, la logique est parfaitement opératoire, avant qu'une représentation lui soit soumise. Wittgenstein : « La logique précède le comment et non le quoi » - « Die Logik ist vor dem Wie, nicht vor dem Was » - ne va pas assez loin. Le pourquoi, le au nom de quoi, est aussi pris en compte par la logique, avant que le désir du qui soit connu. L'emploi de la logique est subordonné au qui, puisque celui-ci dispose de son propre quoi. De même le sens, qui est le à quoi bon. | | | | |
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| doute | | | Deux porte-voix possibles, pour m'exprimer : le soi connu ou le soi inconnu. Mes maîtrises et mes expériences, ou mes perditions et mes rêves ? Dois-je coller mon verbe à mon corps et à mon esprit, pour qu'il en soit solidaire, ou bien dois-je créer un personnage imaginaire, en contact mystérieux avec mon âme irresponsable, tenant des propos imprévisibles ? Je penche pour le second choix, mais ce que furent Socrate pour Platon, Zadig pour Voltaire, Zarathoustra pour Nietzsche, s'appelle, chez moi, - mon soi inconnu. | | | | |
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| doute | | | Des origines d'obscurité d'un écrit : le manque de maîtrise de l'objet ou de la langue, le jargon et la normativité d'un clan, la fidélité à l'obscurité de l'objet même, l'usage de métaphores. Les deux premières – à bannir, les deux dernières – à cultiver. | | | | |
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| doute | | | Plus de savoir, de rigueur, de précision, de généralité, de maîtrise – telle est la vision, commune et médiocre, de la création. Son contraire s'appelle éternel retour du même, qui n'est nullement une loi universelle, mais un constat particulier, quand on a affaire à un grand : le retour est dans la noblesse, l'éternité – dans l'indépendance du temps, le même – dans l'intensité infaillible. | | | | |
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| doute | | | L'homme, qui ne maîtrise pas la forme, est un objet, sur lequel tombent des lumières aléatoires et renvoient sur un fond commun des ombres anonymes. Le rêve : être la nuit, sous ma propre étoile, dont les plus belles des ombres sont projetées par moi-même. | | | | |
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| doute | | | Nous vivons trois manières de percevoir le monde : la découverte, la maîtrise, le regard ; et il n'y a pas de chronologie unique préétablie, les étapes peuvent s'intervertir, se chevaucher ou même coexister. En mode découverte, tout miracle est vécu comme une banalité ; en mode maîtrise, toute banalité est réduite à une autre banalité ; en mode regard, toute banalité est vécue comme un miracle. | | | | |
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| doute | | | Les contraintes : un tamis, dans lequel je fais passer mes idées et mes mots. Jouer sur la largeur des mailles, ramasser des rechutes, constater l'agrandissement de ce qui reste à moi. C'est une bonne contrainte horizontale. Son équivalent vertical serait un regard, qui empêche de m'attarder sur des choses basses. | | | | |
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| doute | | | L’étonnement, c’est un vide sacré et impénétrable, précédant tout grand commencement. Entre les pas intermédiaires s’insinuent la règle ou la routine, continues, maîtrisées et transparentes. Et Heidegger : « L’étonnement s’empare, d’un bout à l’autre, de chaque pas de la philosophie » - « Das Erstaunen durchherrscht jeden Schritt der Philosophie » - n’arrive pas à justifier cette discontinuité introuvable. | | | | |
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| doute | | | Ces va et vient, ces rapprochements et éloignements, ces reniements et acquiescements, ces fraternités et adversités, qui se déroulent entre ce que mon soi inconnu veut et ce que mon soi connu peut. Le talent permet d’en créer des axes continus, sur lesquels s’exerce l’éternel retour, grâce à la même intensité, artistique et vitale. Et c’est ce que Valéry reproche à Nietzsche : « Sa folie est de confondre ce qu’il est avec ce qui peut s’écrire ». | | | | |
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| doute | | | On peut distinguer un créateur d'un imitateur d'après le degré de clarté dans leur vision des buts ou des contraintes : dans les buts - le vague d'un firmament, mystérieux et sacré, ou la netteté des horizons définitifs ; dans les contraintes - la maîtrise de ce qu'on s'impose ou l'inertie dans ce qu'on subit de l'extérieur. | | | | |
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| doute | | | La partie créative de la vie est dans les va-et-vient entre la réalité et ses représentations ; l’esprit scientifique est dans la recherche d’une adéquation entre ces séjours, et plus convaincante est celle-ci, plus grand est le talent. L’âme d’artiste est dans l’affirmation d’autonomie des représentations, et la distance, ainsi créée, maintenue, maîtrisée, reflète le même talent ; c’est celui-ci qui est le même, dans l’éternel retour nietzschéen, il est le contenu créatif du devenir – la répétition de la différence, plutôt que celle de l’identité. | | | | |
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| doute | | | Dans l’essentiel règne le mystère, et dans l’inessentiel dominent des solutions. Une attitude sage serait donc de douter de l’essentiel et de maîtriser les certitudes de l’inessentiel. « Préférer une hésitation bien articulée à la certitude mal-articulée » - B.Russell - « Substitute articulate hesitation for unarticulated certainty ». | | | | |
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| doute | | | Sans posséder un seul concept rigoureux, la philosophie académique, comme d’ailleurs toute autre, ne peut formuler aucune conception du monde ; celle-ci résulte de la réflexion et contemplation naïves de ce que la cosmogonie, la biologie ou la poésie exhibent de la matière minérale, animale ou viscérale. Mais la philosophie peut rehausser le regard sur le monde, ce que pratiquent les Allemands et les Russes, avec leurs Anschauung/воззрение – regard. | | | | |
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| doute | | | Le seul prix du savoir est son acquisition, à l'aide d'un emprunt à la croyance, en monnaie, certes, inconvertible. « Ce qu'on croit fait tout le prix de ce qu'on sait » - A.Suarès. Irréfutable en monosyllabiques ! | | | | |
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| doute | | | Mon soi connu dispose d’une volonté (il la maîtrise), mais mon soi inconnu propose (inspire) une volonté de la volonté (comme une pensée sur la pensée, une musique sur la musique). C’est ce second soi qu’il s’agit de préserver : « La volonté de la volonté afin d’assurer son propre soi » - Heidegger - « Der Wille zum Wille zur Sicherung seiner selbst ». Il est instructif de se rappeler, que l’auteur oppose la volonté de la volonté à celle de l’action ou de la grandeur (Handeln, Grösse). | | | | |
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| doute | | | La plus profonde admiration d’un effet s’ensuit de l’ignorance de la cause originaire, divine et inconnaissable ; la connaissance des causes naturelles intermédiaires n’y change rien, bien que celle-ci soit le contenu même de toute science. Mais s’arrêter à ces causes et ne pas les projeter aux sources divines ne peut conduire qu’à une admiration banale, à la maîtrise d’un modèle humain. | | | | |
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| doute | | | Signifier, avoir un sens – un attribut banal et rarement une valeur ; le sens du style ou de l’intensité est leur valeur, et lorsqu’on les maîtrise, être insignifiant est presque un compliment. Le sens est l’obsession de notre époque, et le style – son grand absent. | | | | |
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| doute | | | Le passé, devenu figé, inaltérable, peut se réduire à la froide raison des constats et balances. Ils sont peu, ceux qui en retirent de chaudes étincelles, une flamme à transmettre. « Qui comprend le nouveau, en réchauffant l'ancien, peut devenir un maître »* - Confucius. | | | | |
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| doute | | | Il y a énormément de belles choses dont ton soi connu est capable mais en est inconscient ; c’est ton soi inconnu, aux rares instants de ses apparitions, qui porte ces choses à ta conscience et en gratifie ton soi connu, étonné, fier, heureux. | | | | |
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| doute | | | Le mot mystère est l’un des mots les plus profanés ; le plus souvent à cause d’une incompréhension d’une solution ou d’un problème réels. Ceux-ci, une fois maîtrisés pour de bon, laissent notre esprit perplexe devant une nouvelle obscurité qui s’ouvre avec l’énigme de la Création. C’est l’esprit qui doit constater ces mystères et non pas l’âme, qui, elle, produit des spectres, des phantasmes, des rêves, mais non des mystères. Les âmes ayant disparu, il ne restent que des esprits faibles, incapables de vénérer l’inconnaissable majestueux et s’extasiant devant l’inconnu frivole. | | | | |
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| doute | | | La sagesse est la faculté de maintenir l’étonnement, pieux et éclairé, devant le mystère qu’on entrevoit dans la matière et dans les esprits. Le mot même de philosophie (et non pas caté-sophie) désigne l’élan, vers la sagesse, plutôt que sa possession, - l’exacte contraire de la science. La philosophie, sans abandonner la vénération du mystère, le réduit à l’état d’un admirable problème ; la science part déjà du problème et se contente de sa solution. La philosophie vise l’inconnaissable, et la science – l’inconnu. La qualité philosophique se mesure par la hauteur de sa poésie ; la qualité scientifique – par l’adéquation des représentations avec la réalité. La (bonne) philosophie est l’expression des états d’âme personnels ; la science cherche un consensus universel. | | | | |
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| doute | | | Ils avancent, pas à pas, vers plus de lumière savante. Une fois devenus maîtres, ils comprennent que la lumière, même la plus profonde, est commune, partagée avec la foule et sa platitude. Immobiles, les créateurs d’ombres ne quittent pas leur hauteur ; des étincelles de leur soi inconnu inimitable leur suffisent. | | | | |
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| doute | | | Mon soi inconnu réveille chez moi un état d’âme ; mon soi connu cherche des mots, imprimant des notes, des accords, des rythmes, des timbres ; mon esprit y trouve des idées, exprimées en mélodies, et c’est mon âme (mes dons) qui les interprète. L’interprétation ne s’occupe ni de recherches ni de trouvailles. | | | | |
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| doute | | | Ce sont des mouvements collectifs - toujours chaotiques ou imprévisibles ! - qui portent au pinacle ou enterrent des idées (ou leurs créateurs). On peut mettre en équations le chaos minéral, le chaos social (technique, culturel ou idéologique) échappera toujours à une schématisation vérifiable. | | | | |
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| doute | | | En création littéraire comptent trois qualités – l’inspiration, la maîtrise, l’ambition. La troisième est commune ; la deuxième – mécanique ; seule la première est mystérieuse et personnelle, en elle se révèle ton soi inconnu, en elle ton âme accède au savoir non-verbal. Ton soi connu, réduit aux mots non-mystérieux, « ignore beaucoup de ce que sait son âme » - Gogol - « многого не знает из того, что знает душа её ». | | | | |
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| doute | | | En dehors de la mathématique, la soit-disant objectivité de jugement est impossible. Plusieurs facteurs s’y opposent, même si l’on en exclut l’ignorance et le mensonge, ces cas marginaux et trop évidents. Il faut, tout d’abord, reconnaître qu’il y a deux situations disjointes, dans lesquelles le degré d’objectivité pourrait s’évaluer – l’émission ou la réception d’avis. Dans l’émission, notre faculté principale contraignante s’appelle dogmatisme (aspect incontournable et universel), donc – pas d’objectivité ; dans la réception, la faculté en question s’appelle sophistique (aspect, inégalement réparti chez les hommes, fonction de culture générale, de maîtrise de la rhétorique), donc - pas d’objectivité non plus. | | | | |
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| sénèque | | | Puto multos potuisse ad sapientiam pervenire, nisi putassent se pervenisse.
Il y a beaucoup d'hommes, qui auraient pu parvenir à la sagesse, s'ils n'avaient cru y être parvenus. | | |   | |
| | doute | | | On en connaît les symptômes : cerveau en repos, bras en embarras. La sagesse est dans la hauteur, pas dans la proximité. La vraie méprise est dans le contact mécanique au lieu du regard caressant. La sagesse est un regard suspendu au-dessus du premier désir et qui le suit, dans ses chutes ou envolées, toujours à la même hauteur. | | | | |
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| vauvenargues l. | | | La netteté est le vernis des maîtres. | | |  | |
| | doute | | | Dont ils ont le bon goût de couvrir les mots. D'autres vernissent la vie, qui n'est nette que crue. L'imbécile se contente du vernis, le perspicace va au fond, qui est toujours obscur et beau. | | | | |
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| kierkegaard s. | | | Un penseur sans paradoxe est comme un amant sans passion. | | |   | |
| | doute | | | Le paradoxe embellit bien l'approche, mais c'est le mot, la qualité de sa pénétration, qui fait des conquêtes passionnelles. | | | | |
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| nietzsche f. | | | Ein freier Geist gibt Abschied jedem Wunsch nach Gewissheit, geübt, wie er ist, auf leichten Seilen sich halten zu können und selbst an Abgründen noch zu tanzen.
Un esprit libre abandonne tout désir de certitude, pour se tenir sur des cordes et même à danser jusque sur le bord des abîmes. | | |  | |
| | doute | | | Le même exercice apprendra à un esprit d'esclave le métier d'équilibriste, tandis que c'est celui de prestidigitateur qui est mis en valeur ici. Malheureusement, si le cirque de la vie applaudit, c'est qu'on t'a pris pour clown. S'il se tait, c'est qu'il n'a vu ni abîme ni corde. | | | | |
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| valéry p. | | | Deux dangers : l'ordre et le désordre. | | |  | |
| | doute | | | Puisque plus j'écoute l'un, plus je subis l'autre. Comme avec le savoir et le non-savoir. Il faut leur imposer mon jeu et mes dangers, en alternance. Ne pas oublier que l’ordre impératif vient de l’esprit et le désordre émotif – de l’âme ; une vie complète a besoin de tous les deux, comme la musique faisant appel aux aigües et aux graves. | | | | |
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| char r. | | | Le seul maître, qui nous soit propice, c'est l'éclair, qui tantôt nous illumine et tantôt nous pourfend. | | | | |
| | doute | | | Bien que le court-circuit m'attire plus que la course au QI, je préfère la voltige au voltage. | | | | |
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| cioran é. | | | Je suis de tout ce qui m'échappe. | | |   | |
| | doute | | | Ce qui s'appelle homme de désir. Les choses échappent en largeur - aux adeptes de l'avoir, en profondeur - aux spécialistes du faire, en hauteur - aux ratés de l'être. | | | | |
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| hommes | | | L'intellectuel européen prétend apporter du sens aux choses, une naïveté surannée. Le sens naît de la délibération entre l'utilisateur et le propriétaire des choses, délibération se déroulant dans le langage vainqueur, celui d'Hermès. L'intellectuel devrait s'intéresser aux alternatives langagières plutôt que doctrinales. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, ce fut la maîtrise de la culture du passé qui donnait la stature d’un sage. Aujourd’hui, les réussites les plus assourdissantes incombent aux présentistes ignares. « Les hommes – idolâtres du présent et de la réussite ! » - Pouchkine - « О люди! Жрецы минутного, поклонники успеха! ». | | | | |
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| hommes | | | Le vrai intérêt des choses, qui nous libèrent des hommes, est leur curieuse propriété d'être réutilisables, pour réduire en obéissance notre propre moi. | | | | |
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| hommes | | | Pour les hommes n'est libre que la chute de proie ; ils ne se battent que pour l'envol de rapace. Je cherche à maîtriser ma chute de rapace et laisse libre cours à mon envolée de proie. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, pour devenir riche il fallait devenir maître ; aujourd'hui, il suffit d'être esclave. « Les richesses sont le prix de la servitude » - Sénèque - « Opes auctoramenta sunt servitutum ». | | | | |
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| hommes | | | L'angoisse des échéances de l'avoir les empêche de suivre la joyeuse « déchéance de l'être » - Heidegger - « Verfallenheit des Daseins ». Qui, même, peut être mise en musique (« L'être est dans le chant » - Rilke - « Gesang ist Dasein »). Mais leur esprit n'attise que la soif de la puissance ; chez les poètes, « c'est dans le chant que souffle leur esprit »** - Hölderlin - « im Liede wehet ihr Geist ». | | | | |
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| hommes | | | Je suis riche du désir détaché de la possession ; ils sont riches des choses qu'ils possèdent ou qu'ils ne désirent pas (Gandhi). | | | | |
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| hommes | | | Les six Juifs, dans un stupéfiant ordre chronologique, topologique et anatomique, montraient aux hommes la source absolue de leurs troubles : Moïse - les cieux, Salomon - la tête, Jésus - le cœur, Marx - le ventre, Freud - le sexe. Vint le dernier, Einstein, pour prouver que tout est relatif… | | | | |
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| hommes | | | Plus on gagne en avoir, plus on s'imagine qu'on puisse suffire à soi-même, pour être libre devant les autres ; plus on gagne en être, plus on ressent qu'on est nécessaire à soi-même, pour être libre à ses propres yeux. Épicure reste vague : « Le fruit le plus grand de la suffisance à soi-même : la liberté ». | | | | |
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| hommes | | | Où peut bien se cacher le meilleur de toi-même ? Et si c'était ce qui me reste, une fois que je me suis vidé de tout ce qui ne m'appartient plus, c'est à dire de tout ce qui était, en moi, visible ? « Ce qu'on ne nous prend pas nous reste, c'est le meilleur de nous-mêmes »* - G.Braque. Rien ne m'appartient, mon meilleur est toujours ailleurs, entre les mains d'un Créateur moqueur. J'appartiens à ce qui me surpasse, à ce que je crée, j'en suis esclave. Les libres, c'est à dire les mécaniques, proclament, orgueilleux et niais : « L'homme libre s'appartient » - Chesterton - « The free man owns himself ». | | | | |
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| hommes | | | Ceux qui se désespèrent de l'absurdité du sens de la vie ne sont sensibles qu'aux deux niveaux de l'admiration : celui de la chose créée (désirée, conçue, possédée) et celui du processus de la création. Mon espérance est exclusivement liée au troisième niveau, celui de la fonction même. Elle est cet arbre, ne se réduisant ni aux fruits ni aux fleurs, surmontant et le vivifiant déracinement et l'appel des cimes et la densité des ombres. Elle est la hauteur, qui est fonction de l'âme ; elle est le regard, qui est fonction de l'esprit ; elle est l'amour, qui est fonction du cœur. « Le malheur, c'est l'absence de fonction » - Kierkegaard. | | | | |
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| hommes | | | La théorie évolutionniste annonce la suprématie du fort ; Nietzsche dénonce celle du faible. Tous les cartésiens voient en l'esprit le sommet de nos facultés ; et Nietzsche en fait la lie. Pourtant, la contradiction n'est pas du côté, où l'on la cherche ; elle n'est que psycho-langagière : Nietzsche appelle faible celui que tout le monde, moi y compris, appelle fort ; et son esprit est vaste, tandis qu'il n'est respectable que profond, tout en s'opposant à la hauteur d'âme. « Celui qui a de la force, se défait de l'esprit ; j'entends par esprit la grande maîtrise de soi-même »*** - Nietzsche - « Wer die Stärke hat, entschlägt sich des Geistes ; ich verstehe unter Geist die grosse Selbstbeherrschung » - et l'on finit par se solidariser d'avec son âme, le porte-voix du soi inconnu ! | | | | |
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| hommes | | | Pour dominer des esclaves, un autre esclave suffit ; on n'est maître qu'au milieu des maîtres. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes sont comme les nombres ; ils peuvent être vus en tant qu'opérandes (notation géométrique), en tant qu'opération (notation algébrique), en tant que résultat (notation trigonométrique) - pro-jection, sou-mission, con-formisme - partout de l'esclavage, face aux ensembles abusant de fausses équivalences, car la réflexivité se brise sur la méconnaissance de soi, la transitivité faiblit, quand les extrêmes ne se touchent plus, la symétrie ne marche qu'avec des miroirs pipés. | | | | |
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| hommes | | | Un jour, la musique des ruelles moscovites et des places parisiennes se tut ; presque au même moment, le silence de Delphes ou Herculanum se mit à réveiller en moi une musique intérieure ; la musique durable, c'est un temps incompréhensible et non pas un espace maîtrisé. | | | | |
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| hommes | | | C'est l'âme et non pas la raison qui nomme maîtres ou esclaves ; la raison fixe le rayon de ton action, mais l'âme oriente le sens de ton regard. « Les fers n'entravent que les mains ; c'est la raison qui fait esclave ou maître » - Grillparzer - « Es binden Sklavenfesseln nur die Hände, der Sinn, er macht den Freien und den Knecht ». La raison, elle-même, aurait besoin de fers ; livrée à elle-même, elle fait pulluler le petit maître, à l'âme d'esclave. | | | | |
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| hommes | | | Pourquoi les valeurs disparaissent-elles, au profit de ce qui est en-deçà ou au-delà d'elles ? Parce que l'homme a le prix, pour lequel il se vend, la valeur, pour laquelle il se donne, et le génie, qui le possède. Qui, encore, se donne ou se veut possédé ? | | | | |
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| hommes | | | Le génie n'est ni un bon usage de règles, ni une invention de nouvelles règles, ni même une création de jeux nouveaux, mais une vision des enjeux, à la verticale des joueurs. Ni choses vues, ni les yeux, ni les prix, ni les valeurs, mais - le regard. | | | | |
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| hommes | | | Il semblerait que la motricité de l'homme a deux contenus possibles : un concret - la prise (par la main, par les dents, par la bourse) et un abstrait - la monstration (avec un doigt, avec la tête, avec des rires ou des pleurs). On extrapole abusivement ces mouvements sur l'art, dont le contenu ne devrait être ni possession ni dévoilement, mais ce qui précède la première et dépasse le second - la caresse. | | | | |
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| hommes | | | Il ne faut pas compter vivre dans les siècles à venir ; vivre sans compter, dans la réversibilité du sentiment et de l'espérance intemporels. Plus qu'un coup d'œil au passé, c'est un coup de pied à l'avenir, qui rendra vivant et noble ton élan présent, ce coup de maître. Pendant des siècles on nourrissait l'illusion, que la maîtrise du passé aiderait à mieux bâtir un futur organique ; aujourd'hui on sait, que l'avenir appartient à ceux qui ont tout oublié, aux hommes du seul présent mécanique. | | | | |
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| hommes | | | Finis, les solos, même ceux de clavecin ou de tambour, s'adressant aux salonniers ou aux héros. De nos jours, on réunit aisément des orchestres, avec baguettes de la Bourse, violons des gazetiers, fifres du peuple, flûtes des intellos, fanfares du barreau. Et son auditoire, c'est le monde entier. | | | | |
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| hommes | | | L'écriture est en train de perdre sa dernière magie, au profit du traitement de textes, qui devint le métier commun des écrivains, des comptables et des ingénieurs. Fini le temps, où « l'oie, l'abeille et le veau gouvernaient le monde » - proverbe latin - « Anser, apie, vitellus, populus et regna gubernant ». Entre-temps, le veau d'or assure la satrapie, les abeilles se dévouant à l'essaim et les oies refusant des plumes aux rebelles. | | | | |
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| hommes | | | Pourquoi Dieu a-t-Il créé le lyrisme ? Ne savait-Il pas que l'homme se détournerait de toute musique et se vautrerait dans le calcul et l'avarice ? Un cynisme inconscient règne dans les têtes des hommes, qui ne rêvent plus que de diriger d'autres hommes et de posséder un joli compte en banque. | | | | |
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| hommes | | | Aujourd'hui, penser est répéter et désirer est vouloir posséder ; rien d'étonnant donc que le corps y pense et l'esprit y désire. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, l'homme fut prédestiné soit à commander, soit à obéir (les incapables de ces deux servitudes furent proclamés inutiles). Aujourd'hui, on a la chance de pouvoir échapper à ce jeu des maîtres-esclaves, en ne commandant ni en n'obéissant qu'à soi-même, dans une verticalité solitaire. Cependant, les hommes acceptent leurs places interchangeables, dans un réseau mécanique, où tout pouvoir et toute obéissance s'exercent dans une horizontalité, c'est à dire dans une platitude. « Au-delà de la hauteur du vrai, du bon, du beau s'étend ce qui nous abaisse – la platitude » - Goethe - « Hinter dem Ewigen des Wahren, Guten, Schönen lag, was uns alle bändigt, das Gemeine ». | | | | |
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| hommes | | | Les hommes étant des animaux sociaux, ils se créent, au cours de leur vie, trois sortes de communauté : unis autour des solutions, ils font partie d'une même plate horizontalité ; rapprochés par les problèmes, ils communiquent par la maîtrise d'une même profondeur ; enfin, touchés par le mystère, ils vivent une fraternité dans l'appel d'une même hauteur. | | | | |
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| hommes | | | Le premier souci de l'homme libre, possédé par le veau d'or, devint la possession. Qu'on est loin de : « Être libre, ce n'est pas seulement ne rien posséder, c'est n'être possédé par rien » - J.Green. Aujourd'hui, on clame, sans rougir : « la totalité de mes possessions reflète la totalité de mon être » - Sartre. Le fait marquant est, que leur miroir n'est nullement pipé ; leur misérable être, fait de manques à combler, est à nu, c'est à dire - repoussant et hideux. | | | | |
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| hommes | | | On ne frissonne pas moins, on frissonne moins bien ; aujourd'hui, c'est l'inquiétude pour les choses à avoir qui provoque des frissons de propriétaire ; jadis, c'est le frisson de rêveur qui prédestinait les choses invisibles à être. « Le meilleur lot de l'homme est le frisson » - Goethe - « Das Schaudern ist der Menschheit bester Teil ». | | | | |
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| hommes | | | L'imbécile cherche des oppositions fortes, pour s'accrocher à l'extrémité vertueuse d'un axe qu'il ne maîtrise pas. Il n'existerait dans la réalité aucun robot ou mouton, je resterais attaché, avec la même détermination, au rêve de la musique et de la solitude. On n'a pas besoin de Bête, pour apprécier la Belle. | | | | |
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| hommes | | | Désormais, tout mouvement de l'homme le met immédiatement au contact des choses ; c'est pourquoi il ne peut plus être un Ouvert, qui va vers l'éternité comme y vont les sources (Rilke). L'homme ouvert vit de l'élan des sources, dans l'ombre de son étoile ; l'inertie porte l'homme fermé, coupé des sources, vers ses propres frontières, trop nettes, car éclairées à la lumière commune. | | | | |
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| hommes | | | Aujourd'hui, le quoi collectif dominateur découle d'un au nom de quoi économique, prédétermine le comment mécanique et le pourquoi cynique et présélectionne, par un algorithme presque infaillible, le qui, exécuteur d'une finalité mercantile impersonnelle. Fini le qui solitaire, maître des contraintes, de la noblesse et du talent, dictant le quoi sélectif, le pourquoi électif, le comment créatif. | | | | |
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| hommes | | | Ils découvrent des vertus qui abaissent, ils imaginent des vices qui rehaussent, ils en cherchent un équilibre, qui ne peut être qu'une platitude. La seule hauteur, qui protège de l'aplatissement, est la hauteur artistique, qui traite avec la même maîtrise et intensité tout l'axe du Bien et du Mal. | | | | |
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| hommes | | | Suivre ses clairs intérêts, maîtriser ses passions – telle est l’attitude de la multitude, aujourd’hui ; mais ce sont, respectivement, les définitions même du mouton et du robot, qui acquièrent, ainsi, leur misérable liberté, nette et froide. | | | | |
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| hommes | | | Avec l’anglicisation du monde, on gagne bien en savoir et en pouvoir ce qu'on y perd en vouloir et, surtout, en valoir. On a le savoir, on n'a plus le désir ; désavoués, Platon qui désire savoir, moi qui sais désirer. Et Borgès se trompe de diagnostic : « Au fil des ans, nous sommes passé du français à l'anglais et de l'anglais - à l'ignorance » - « Con el decurso de los años pasamos del francés al inglés y del inglés a la ignorancia ». | | | | |
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| hommes | | | L’homme, à partir d’un lien syntaxique imposé (sa naissance, résumant son essence, avec des organes innés du Bien, du Beau, du Vrai), devient créateur de liens sémantiques, répartis entre le vouloir, le pouvoir, le devoir, le savoir. Cette création s’appelle existence. L’existence, en accord avec l’essence, forme les seuls deux sujets, dignes d’une spéculation philosophique, – le besoin de consolation (ou le goût de la caresse, les deux - opposés à la possession) et la richesse (opposée à l’algorithme) du langage. | | | | |
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| hommes | | | L’ennui, c’est ce qu’éprouve un homme, n’ayant aucun contact avec le mystère de la vie. Le rasé est toujours un raseur : il vit au milieu des problèmes qu’il ne maîtrise pas, et des solutions, qu’il consomme mécaniquement. | | | | |
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| hommes | | | Du passé il ne nous parviennent que des échos des hommes exceptionnels, tandis que le présent – et l’avenir immédiat – sont dévalués par le bruit insupportable, proféré par la médiocre majorité dominante. Ce qui explique pourquoi je préfère être esclave (d’une modulation) du passé plutôt que prétendre à devenir maître du futur, plat et omniprésent. | | | | |
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| lichtenberg g. | | | Der Mensch ist oft so ein unparteiischer Richter, als er Thermometer ist.
L'homme devient un juge impartial, en devenant tel un thermomètre | | |   | |
| | hommes | | | La fièvre des passions bien maîtrisée, il se contente même d'un thermomètre binaire. Ceci est vrai également pour le baromètre de la conscience et pour la sonde du cœur. Le tableau de bord de la raison, au contraire, se complique tous les jours. Heureusement, le pilote automatique veille. | | | | |
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| chateaubriand f.-r. | | | Les biens de la terre ne font que creuser l'âme et en augmenter le vide. | | | | |
| | hommes | | | Le blasé le dit, l'assoiffé le pense, le sage le fait. Le vide du sage n'a pas besoin de ces biens, pour être inépuisable. | | | | |
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| hölderlin f. | | | Handwerker siehst du, aber keine Menschen, Priester, aber keine Menschen, Herrn und Knechte, aber keine Menschen.
Tu vois des artisans mais pas les hommes, des prêtres mais pas les hommes, des maîtres ou esclaves mais pas les hommes. | | | | |
| | hommes | | | L'humanité progressa : je vois partout des hommes in genere, je ne trouve plus l'homme in speciem. La maîtrise technique supplanta la prêtrise organique. | | | | |
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| wilde o. | | | There are many things that we would throw away if we were not afraid that others might pick them up.
Que de choses nous mettrions au rebut, si nous ne craignions pas de les voir ramassées par autrui. | | |  | |
| | hommes | | | C'est un amplificateur ou un transformateur qui parle ; l'homme-filtre ignore ce prurit possessif. Ce n'est pas aux choses qu'il s'attarde, mais aux fantômes, qu'il est le seul à voir. Quand on écarte les choses, que d'espace, pour voir les astres ! | | | | |
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| sartre j.-p. | | | L'homme n'est point la somme de ce qu'il a, mais la totalité de ce qu'il n'a pas encore. | | | | |
| | hommes | | | La totalité résulterait-elle de mystérieuses opérations, inconnues de mathématique, contrairement à la somme ? Ce trait de la perfection portraiture l'actif, mais caricature le spéculatif. Je salue le passage d'avoir vers être : « La vie n'est pas une somme de ce que nous avons été, mais de ce que nous aspirons être » - Ortega y Gasset - « La vida no es une suma de lo que hemos sido, sino de lo que anhelamos ser ». L'intensité hors-temps est une belle contrainte, que ne vaut aucune fin prospective. L'unité du souffle, au-dessus de l'union des horizons. | | | | |
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| steiner g. | | | L'homme est homo ludens, le danseur nietzschéen à l'orée du rien. Pour les maîtres contemporains du vide, les enjeux sont d'ordre ludique. | | | | |
| | hommes | | | « L'homme n'est tout à fait homme que là où il joue » - Schiller - « Der Mensch ist nur da ganz Mensch, wo er spielt ». Ce n'est plus la danse, le jeu, mais le calcul, la rédaction de règles du jeu, qui mènent l'homo faber le plus loin dans la mécanique moderne, puisque le jeu est vu désormais comme un cas particulier du paradigme de scénario. Le maître du vide, l'homo ludens ou l'homo pictor, est évincé vers le désert. Redécouvrant la plénitude, il devient homo altus. | | | | |
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| debray r. | | | L'Amérique pense le câble, et l'Europe, le message. | | |  | |
| | hommes | | | « Vous êtes les facteurs, et moi j'écris les lettres » - Pouchkine - « Вы - почтари, а я слагаю письма ». Mais les facteurs prennent leur revanche : « Le facteur du m'as-tu-vu, ce méchant jumeau évince l'homme de la plume, du m'as-tu-lu et de la honte » - Joyce - « Shem the Penman is taken advantage of by his evil twin Shaun the Postman ». L'écoute des hommes étant tournée vers les machines, le message, pour être entendu, a de plus en plus besoin du câble. Ainsi le message, ami de la vie et ennemi du nombre, se dévitalise et se digitalise. Ce qui m'attire le plus, c'est le messager, l'ange sans maître et sans affolement ni panique. | | | | |
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| chœur intelligence | | | HOMMES : Les hommes deviennent de plus en plus intelligents et nets, ils ne voient plus aucun intérêt à l'obscure naïveté de l'homme. Le retour sur investissement est déjà mieux perçu et maîtrisé que l'Éternel Retour. Les images médiatiques se déchiffrent plus vite que les images mythiques. Les intérêts des prêts s'imposent aux yeux avec plus de force que l'intérêt des prés. | | | | |
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| intelligence | | | Trois sortes d'intelligence : l'analytique, s'encanailler dans des pourquoi ; la synthétique, s'enfatuer avec des comment ; la thétique ou la romantique, jongler avec des où et quand (hic et nunc). | | | | |
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| intelligence | | | On est d'autant plus intelligent, qu'on sait moins ce qu'on veut et qu'on sait plus ce qu'on peut. Pour faire ce qu'on peut, il faut du génie ; pour faire ce qu'on veut, le talent suffit. Pourtant, le talent, c'est le pouvoir ; le génie - le vouloir : « Le talent sans génie est peu de chose. Le génie sans talent n'est rien » - Valéry. La volonté et la maîtrise devraient nous pousser vers ce que nous ne pouvons pas savoir. | | | | |
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| intelligence | | | Il est curieux de voir ces deux clans, sûrs d'eux-mêmes : ceux qui se vouent à un infini compris et ceux qui se vautrent dans un immédiat maîtrisé. Pourtant l'immédiat est aussi inaccessible que l'infini et, de surcroît, est peut-être la même chose. | | | | |
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| intelligence | | | La vraie intelligence est tout d'instinct cachant ses points de repères et même les oubliant, tant leur câblage est profond (substitution de procédures explicites par déclarations symboliques, appropriation de l'avoir se muant en l'être). Mais se méfier des réflexes, qui n'ont pour origine que le manque d'horizons. | | | | |
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| intelligence | | | Comprendre, c'est discerner la part de maîtrise et la part de résignation. | | | | |
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| intelligence | | | Trois modes de pénétration d'un objet, qu'il soit métaphysique, paysager ou scientifique : par l'étendue de mon savoir, par la profondeur de mon interprétation, par la hauteur de mon regard. Avec le dernier, aucun objet n'oppose aucune résistance ni opacité ; seule ma lame ou mes ombres déterminent le degré de pénétration. Les deux premiers sont banals, même si les nigauds s'imaginent en détenir l'exclusivité. | | | | |
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| intelligence | | | Si tout premier signal du cœur est le meilleur (le génie du cœur), avec les productions de l'esprit (la passion savante) il faut attendre systématiquement un second signal pour s'entendre. Tant et si bien que je pense de Descartes, je veux de Nietzsche, je dois de Tolstoï, je puis de Valéry, je suis de Heidegger - leurs premiers signaux - gagnent en intérêt, si l'on a la patience d'écouter leurs successeurs, qui ne sont jamais produits par la même fibre. | | | | |
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| intelligence | | | La liberté, c'est la témérité et la maîtrise du point zéro : en chaîne causale ou justificative, en cobaye de l'opérateur algébrique nous tendant l'image de l'infini, en culte des sources et des achèvements, de ce qui pourrait « se substituer à l'action et déboucher près de la source » - Adorno - « an Stelle von Tun treten und in einen Ursprung münden ». Asymptotiquement, « la source première appartient au dernier avenir »** - Heidegger - « Herkunft bleibt stets Zukunft ». | | | | |
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| intelligence | | | Deux types de franchissement de frontières à maîtriser : entre la réalité et la représentation (d'abord - vers le concept, ensuite – vers le sens), entre la représentation et le langage (d'abord – vers l'expression, ensuite – vers l'unification) | | | | |
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| intelligence | | | Nous ne connaissons de l'actuel que ce que le virtuel nous permet de maîtriser. L'existence ne se saisit qu'à travers l'essence. Comment peut-on être matérialiste ou existentialiste ? | | | | |
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| intelligence | | | Le regard parfait est celui qui maîtrise le poids de la profondeur et se laisse entraîner par la hauteur impondérable. La solution du devenir et le mystère de l'être. « Le devenir ou l'être : gagner en poids ou en perdre » - Celan - « Schwerer werden, leichter sein ». | | | | |
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| intelligence | | | Quand on n'arrive pas à embrasser quelque chose, le plus souvent ce n'est pas à cause d'un je ne sais quel infini ou d'une complexité excessive quelconque, mais à cause du flou fuyant des frontières. Favoriser le déplacement de bornes, songer aux empires, être ennemi du statu quo, conquérant ou capitulard (sachant que c'est dans les fuites qu'on fait les meilleures conquêtes, et même de la mêlée des pensées on sort mieux par la fuite que par la suite). | | | | |
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| intelligence | | | L'être trop vague et l'avoir trop net sont à l'origine des fondations de leurs pensées. Leurs édifices sont sans charme ni vue sur l'étoile ; leur être mécanique naît du non-avoir tout aussi mécanique. Il faut laisser le devenir, du soupir ou de la prière, animer nos tours d'ivoire, sous-sols et ruines, ces séjours principaux d'une pensée organique. Je suis l'âme et j'ai un corps, le dualisme d'initiation préféré au monisme initial (Spinoza). | | | | |
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| intelligence | | | On ne maîtrise ni ne goûte une pensée d'autrui qu'à condition de pouvoir descendre, à partir d'elle, jusqu'au zéro de l'écriture. Pour une pensée vivante, cette descente est immédiate ; elle est labyrinthique, à travers la mémoire cathédralesque, - pour une pensée savante. | | | | |
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| intelligence | | | Pour énoncer quelque chose de sensé sur un objet réel, deux choses sont nécessaires : sa place (dans un modèle) et son nom (dans un discours), ce qui inévitablement crée trois contextes irréductibles : la réalité, le modèle et le discours. Le monde n'est la représentation ET la volonté (Maine de Biran, Novalis ou Schopenhauer) que pour ceux qui maîtrisent ET la représentation conceptuelle ET la volonté psycho-linguistique. La science et l'art sont des flagrants déséquilibres de cette triade. | | | | |
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| intelligence | | | Un langage, c'est une langue plus une intelligence. Celui qui ne tient en bride qu'une des deux est un artisan, artisan raisonneur ou artisan descripteur. Avec la maîtrise des deux on a une chance de devenir artiste. Un génie est presque toujours un artisan exceptionnel, sans être nécessairement un artiste. | | | | |
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| intelligence | | | Une image mentale peut avoir nettement fixé une chose, mais pour l'évoquer (viser, référencer, y accéder) on doit bâtir un chemin conceptuel ou linguistique, qui résume la connaissance (compétence) ou la maîtrise (performance) de la chose. Vision sans les yeux, lecture sans le texte jaillissent de l'âme à une profondeur, qu'aucun intellect ni aucune langue n'atteignent jamais. Le plus grand mystère de Dieu : l'esprit connaît l'essence avant d'évoquer la moindre représentation ! | | | | |
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| intelligence | | | Le contraire de métaphoriser - appeler la chose par son nom, le nominalisme. Les plus belles des choses n'ont pas de noms et réveillent en nous le poète, manipulateur des substitutions. La pensée est une métaphore, dont les substitutions exigent un savoir ou une maîtrise. Si cette maîtrise relève d'un type de sensibilité précis, on a affaire à un esprit de système, une unité de souffle. Des enchaînements narratifs de métaphores sont rarement métaphores, c'est pourquoi l'esprit de système le plus conséquent se rend naturellement par fragments. « Les fragments sont la vraie forme d'une philosophie universelle » - F.Schlegel - « Die eigentliche Form der Universalphilosophie sind Fragmente ». | | | | |
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| intelligence | | | Le dévoilement est le procédé des imposteurs-prophètes et le voilement - celui des imposteurs-poètes. Héraclite : « l'être aime à se voiler » - est avec ceux-ci (comme Heidegger : « l'être aime se rendre invisible » - « das Sein liebt es, sich zu verbergen ») ; « l'avoir aime à se dévoiler » - la devise des premiers, des vainqueurs. | | | | |
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| intelligence | | | L'herméneutique du profane n'a aucune chance d'apporter du sens à un résultat mathématique, dont il ne maîtrise pas le contenu. Mais le mathématicien, qui ne maîtrise pas la forme, est encore plus ridicule dans la pose de critique d'art. Quoique Spinoza fasse rire plus souvent que Bergson… | | | | |
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| intelligence | | | La représentation est la maîtrise des substances, et la volonté est le reflet des apparences - telle est la banalité pragmatique ; mais pour Schopenhauer, c'est l'inverse : la volonté serait une substance transcendantale et la représentation - une apparence transcendantale. Ces avortons d'adjectifs faussent tant de généalogies. | | | | |
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| intelligence | | | Pratiquer l'éternel retour : savoir prendre tout état de l'être permanent pictural pour le point zéro du devenir instantané musical. Retour au donné par détour de l'acquis. Festival, sans péché ni Dieu, se substituant au carnaval idolâtre de « a vitio of recirculation » (Joyce) ou de « circulus vitiosus deus » (Nietzsche). | | | | |
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| intelligence | | | La philosophie est la promptitude et la maîtrise pour sauver le plus défaillant des trois protagonistes : l'intelligence, le langage, la sensibilité. Ce qui est infiniment plus élastique que la vue bien bornée et partiale de Wittgenstein : « La philosophie est une lutte contre la manière, dont le langage ensorcelle l'intelligence » - « Die Philosophie ist ein Kampf gegen die Verhexung unseres Verstandes durch die Mittel unserer Sprache » - la philosophie, au contraire, est la fusion avec le langage, la confiance faite au langage, au détriment de la réalité et de la représentation. | | | | |
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| intelligence | | | Ils croient pouvoir maîtriser la pensée, en comprenant comment elle marche. Tandis « qu'il faut apprendre à penser, comme on apprend à danser »*** - Nietzsche - « daß Denken gelernt sein will, als eine Art Tanzen ». | | | | |
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| intelligence | | | Les substances secondes sont créées, à partir des choses sensibles et de leurs prénotions, par une induction arbitraire ; ces substances secondes, par une instanciation maîtrisée, donnent lieu aux choses intelligibles (substances premières, instances). Unum ex multis ou unum ante multa. D'où l'ambigüité du terme de modèle. | | | | |
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| intelligence | | | Les échéphiles, humiliés par la machine, se consolent, en se mesurant les uns aux autres. Mais que vont devenir les mathématiciens, le jour, où la logique mathématique sera parfaitement modélisée par la machine, qui maîtrisera l'espace (géométrie), le temps (analyse) et leur représentation (algèbre) et qui saura formuler et démontrer des théorèmes ? Les médiocres se requalifierons en programmeurs ou comptables, et les meilleurs retourneront à la poésie, qui fut à l'origine de la science. | | | | |
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| intelligence | | | Quelle misère, ne s'intéresser qu'aux phénomènes, auxquels se réduise l'être et aux noumènes, où se projette l'essence ! Les Grecs, comme la théologie chrétienne, se penchaient plutôt sur les passions, qu'une divinité docile interprétait ou rendait sacrées. Les phénomènes et noumènes sont des traces muettes, des traductions aléatoires, des passions, dont on ne maîtrisera jamais la langue. | | | | |
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| intelligence | | | L'Intelligence Artificielle, c'est l'art de passer des informations (valeurs) aux connaissances (structures et règles) ; c'est donc essentiellement la maîtrise de la représentation, tandis que l'intelligence naturelle est toute d'interprétation, et c'est pourquoi aucun progrès en IA n'apporte quoi que ce soit à notre intelligence tout court. Rien de plus bête que les programmes des échecs, des moteurs de recherche ou des robots ; l'intelligence, aussi bien naturelle qu'artificielle, c'est de la compétence et non de la performance. | | | | |
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| intelligence | | | Hegel assigne à la philosophie la tâche d'interpréter le monde, Marx - de le changer, Aristote - de le représenter : le sens, le devenir, l'être. Le relatif de l'absolu, l'absolu du relatif, l'absolu. Mais, en tout cas, c'est la musique et l'intensité du langage, c'est à dire le regard, qui feront, que ce monde est bien à moi. Par ailleurs, l'intensité nietzschéenne n'est pas la force, comme on le croit bêtement, mais exactement - la musique ! Comme sa force consiste à savoir s'appuyer sur sa noble faiblesse. | | | | |
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| intelligence | | | Aucun philosophe n'aurait rien écrit avant Nietzsche, Valéry ou Cioran, leur œuvre garderait sa valeur intacte (contrairement à Aristote, Spinoza ou Hegel, dont l'intérêt relatif relève davantage de l'histoire de la philosophie), et sa lecture n'en deviendrait pas plus ardue - à comparer avec les connaissances philosophiques (un oxymoron insensé, puisque Foucault a raison : « Il n'y a pas de philosophie, il n'y a que des philosophes »**, tandis qu'il existe bien l'art et non seulement des artistes, puisque le sens du beau est métaphysique et celui du vrai - mécanique), se réduisant à un vocabulaire emprunté, sans rigueur ni exubérance ni hauteur, et qui seraient indispensables pour une lecture des professionnels. La seule maîtrise, dont une bonne philosophie a besoin, est celle du degré zéro de la création, de la sensibilité et de l'intelligence. | | | | |
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| intelligence | | | La maîtrise : savoir bâtir un réseau cohérent de concepts, savoir formuler de bonnes requêtes, savoir donner un sens à l'interprétation de ces requêtes. D'où ses trois facettes : l'intellectuelle, la poétique, la philosophique. | | | | |
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| intelligence | | | L'intérêt du verbe être est tout de syntaxe, contrairement à avoir - tout de pragmatique. Tandis que seule la sémantique des autres, tel penser, qui mérite de fouler vos arènes. Là où, pour abattre des idoles, l'arrogante négation ne suffit plus, on fait appel à la subordination pusillanime : l'homme propose, que Dieu dispose - c'est ainsi, que, perdu dans le continu, toujours infléchi par des autres, en pli ou en labyrinthe, l'homme veut sacrer ses pointillés par la voirie céleste. | | | | |
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| intelligence | | | L'être, c'est ce fond de la réalité, matérielle ou mentale, qui joue trois rôles dans trois domaines disjoints : il guide la représentation, inspire les requêtes, sert de référence pour valider la représentation. Et son maître s'appellerait le moi transcendantal, celui qui défie toute science ; il est le complément intellectuel de son homologue artistique, du moi inconnu. | | | | |
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| intelligence | | | Le travail de l'intelligence - créer un espace de clarté : voir des objets mieux cernés, pratiquer un langage plus élaboré de leur manipulation, interpréter leurs répercutions avec plus de rigueur. Le vrai maître des lieux doit y introduire un cycle crépusculaire et ne pas compter sur l'éclairage de la rue. | | | | |
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| intelligence | | | Ni l'ampleur ni le self-control ne prouvent la grandeur d'un cerveau. S'étendre en profondeur, c'est à dire développer, est propre à tout esprit, comme il est propre à toute âme d'envelopper, c'est à dire de caresser en surface, tout en gardant une hauteur, de rêve ou de langage. Mais, pour mieux garder le cap haut, un gouvernail vaut mieux que les ailes, la maîtrise vaut mieux que les horizons. | | | | |
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| intelligence | | | Après avoir répertorié les substances, les dieux et les natures (l'Antiquité, le Moyen Âge, la Renaissance), la philosophie se décida, au XIX-ème siècle, à s'intéresser à la vie en tant que mystère et non pas problème ou solution. La philosophie aurait dû ne s'occuper que de ce qui n'est pas maîtrisable par le concept et abandonner le discours devenu verbiage ou répertoriage. La vie se sépare du langage fixe (décrivant l'inertie du mouvement), mais entretient des rapports secrets avec l'art mobile (chantant l'immobilité de l'invariant), jusqu'à se fondre avec lui : être artiste, c'est être vitaliste. | | | | |
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| intelligence | | | La pensée ne peut être continue ; il faut l'interrompre, si l'on ne veut pas tomber dans l'inertie. Questionner, c'est tomber, miraculeusement, sur le premier mot ; penser, c'est essayer s'inspirer du mot dernier, sans le maîtriser. La discontinuité est là, tandis qu'entre les deux - la routine sans brisure, la spirale logocentrique. | | | | |
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| intelligence | | | Élaborer ses propres formes et vivre de et en elles - telle est la fonction de mes représentations. Et il paraît, que « la seule chose, qui m'appartient en propre, est l'usage des représentations » - Épictète - tandis que même bien des sages prétendent détenir en propre l'interprétation, qui n'appartient qu'à l'espèce. N'est à moi que ce qui échappe au temps ; le contraire de Sénèque : « Seul le temps est à nous » - « Tantum tempus est nostrum ». | | | | |
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| intelligence | | | Ceux qui ne savent qu'interpréter sont, en fonction de leur talent dans le maniement du verbe, - des sots ou des poètes. Ceux qui ne savent que représenter sont, en fonction de leur intelligence, - des sots ou des scientifiques. Ceux qui maîtrisent les deux sont des philosophes. | | | | |
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| intelligence | | | Le but de mon existence est de faire entendre ma musique, mais je passe l'essentiel de mon temps à accorder ou à désaccorder mon instrument. Les oreilles, les yeux, l'âme, le cerveau d'autrui n'apportent presque rien aux meilleurs chants, danses, poèmes, poses. Mais pour la maîtrise de la mélodie, la maîtrise de l'instrument ne suffit pas - il faut un accord entre mes cordes et celles de l'instrument. | | | | |
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| intelligence | | | Trois sortes d'intelligence : représentative (conceptuelle), constructive (technique), interprétative (stratégique). Elles se doublent d'une épreuve langagière : le méta-langage des concepts, l'accès et la maîtrise de bons outils, la faculté de changer de langage. Ce sont des épistémologues, des experts et des décideurs. | | | | |
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| intelligence | | | Dans l'imaginaire on maîtrise l'être et cafouille dans le devenir ; dans le réel, c'est l'inverse. La réflexion de Valéry fut plus réaliste que poétique : « Ce qui est clair comme passage est obscur comme séjour »***. | | | | |
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| intelligence | | | Dire je sais que je sais est faire preuve de l'intelligence, si l'on comprend, que le savoir interne touche à la réalité et le savoir externe - au modèle. Et puisque savoir rebâtir son modèle à partir du point zéro est un don de sage, le je sais que je ne sais rien socratique dit la même chose ! Toutefois, plus précis serait : je ne sais plus que je sais. L'exact contraire de cette sobre sagesse serait cette bête ivresse : je ne crois en rien, ce qui équivaudrait : je sais tout, puisque notre maîtrise des connaissances n'a que deux valeurs possibles – savoir ou croire. Plus on connaît, moins on sait. | | | | |
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| intelligence | | | Ceux qui s'imaginent installés dans la profondeur maîtrisée se lamentent sur l'impossibilité de faire passer toute la portée de leur insondables idées ; ceux qui ne font que suivre du regard la hauteur inaccessible, gardent pour soi l'impulsion initiale, le rythme des premiers sons ou images, comptent davantage sur les ailes que sur le cerveau du spectateur ; si ton œuvre est un arbre vivant, il trouvera toujours de bonnes substitutions virtuelles, c'est à dire compréhensions ; et peu importe de quoi l'arbre nouveau s'enrichisse - de feuilles, de racines ou d'ombres. | | | | |
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| intelligence | | | Le beau concept poético-mathématique d'Ouvert est très ambigu : ce qui, au sens de l'élan, est ouvert est souvent fermé, au sens de l'être. Par exemple, je suis ouvert en verticalité, au sens de l'élan (je ne maîtrise pas, j'ignore la limite qui m'attire), mais j'y suis fermé, au sens de l'être (rien ni personne ne peut posséder ce qui me limite, j'en suis propriétaire inconscient). | | | | |
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| intelligence | | | La (re)quête du monde est à l'origine de tout discours philosophique ; chez les journaliers intellectuels, la quête se formule par les yeux, qui ne quittent pas les objets, ce qui est ou ce qui fait ; ce qui compte dans les requêtes poétiques, c'est l'écoute de leurs propres fibres et la maîtrise langagière de l'extériorisation de leur musique interne, de ce qui devient. Les premiers cherchent, imitent, développent ; les seconds trouvent, inventent, enveloppent. | | | | |
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| intelligence | | | Rien d’accumulatif dans le talent ; ni la connaissance ni la maîtrise ni la compréhension ne l’élèvent. Seules de nouvelles contraintes, plus hautes et plus exigeantes, permettent de garder sa hauteur originelle. Mais à la fin, on restera seul, sans choses, sans hommes, sans demeure habitable. | | | | |
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| intelligence | | | Avoir mon propre regard : maîtriser le fond ou l’essence de la chose, avant d’en juger ou d’en créer des formes ou des surfaces. | | | | |
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| intelligence | | | De l’objectivité de l’être et de l’action, surgit la subjectivité de l’essence et de l’existence, et c’est notre regard créateur qui, à partir de la première, génère des représentations, et, à partir de la seconde, forme des interprétations ; l’intelligence et la noblesse y sont des vecteurs, et le talent – le maître. Quatre étages de la création. | | | | |
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| intelligence | | | L’art, c’est la maîtrise des langages, et la vie, c’est la quête des consolations – ces deux soucis correspondent exactement à la vocation d’une bonne philosophie. « La philosophie devrait être une épice discrète de l’art et de la vie »*** - Pasternak - « Философия должна быть скупою приправой к искусству и жизни ». La philosophie est l’art langagier du rêve consolateur ; tous les autres arts portent sur la réalité. Et B.Pasternak a tort. | | | | |
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| intelligence | | | Il y a trois sortes d’intelligence : en tant qu’un outil bien maîtrisé, en tant qu’une virtuosité d’usage de cet outil, en tant qu’un filtre, éliminant les objets, indignes que l’on leur applique cet outil. La force, le talent, le style. | | | | |
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| intelligence | | | Dans les banalités de la vie, la nécessité occupe une place si énorme, qu’il faut la chasser de ton livre. Le hasard devrait, lui aussi, être une victime, collatérale et bénéfique, de cette purge, puisqu’il n’est qu’une nécessité mal maîtrisée. | | | | |
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| intelligence | | | Encenser une image, abattre une statue – bons exercices artisanaux d’entraînement, mais mauvais en tant que l’essence d’un art. | | | | |
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| intelligence | | | La belle intelligence consiste à créer une hauteur de l’intuition – ou même des instincts – à partir de la profondeur de nos pensées ou de nos sensations. L’intelligence banale traduit l’intuition vague en savoir certain. Ce qui craint la forme fixe (la liberté, le génie) s'abaisse volontiers, jusqu'à un seul point, point zéro de la création, pour laisser s'exercer une lumineuse dictature, dont on n'est qu'instrument ravi, producteur d'ombres. Un bon instinct est une étincelle de l'intelligence câblée. | | | | |
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| intelligence | | | Rien de mystérieux dans ces notions des rats de bibliothèques – l’Être ou le Néant (« Les notions de Néant et d'Être, c'est infiniment plus précis que la notion de Leben » - Merleau-Ponty) ; la vie, elle, est un mystère, qu'aucune précision ne profane. Dans la vie, palpite et crée l'homme, avec ses passions et ses langages. Le néant et l'être, ce sont des baudruches, des fourre-tout, où les bavards mettent pèle-mêle tout ce qui échappe à la maîtrise courante, et qu'il ne faut pas oublier et dont il faut se soucier. Mais il faut reconnaître un talent littéraire aux deux tenants les plus conséquents de ces charabias – Heidegger et Sartre. | | | | |
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| intelligence | | | L’origine de la profondeur : démonstration du fond, maîtrise des connaissances, ou bien – forme vaseuse, limites fuyantes. La première a des chances d’être couronnée d’une hauteur ; la seconde est vouée à la platitude. | | | | |
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| intelligence | | | Aristote et Kant eurent beau avertir les philosophes, que sans une bonne représentation tout discours ne peut être que du verbiage – Spinoza et Hegel tombèrent dans ce piège. Et tout effort interprétatif, sans une base conceptuelle, dégénère en bêtises irresponsables ; et c’est dans ce deuxième piège, qu’ils dégringolèrent. | | | | |
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| intelligence | | | En physique, on finit par chasser tout infini ; la vitesse de la lumière et la température de la matière en sont les victimes les plus célèbres, qui rendirent inaccessible et incompréhensible la belle image du Big-Bang. Et sans l’infini – pas d’origine, pas de commencement transcendant – le mur de M.Planck est infranchissable pour la raison. La mathématique reste la seule science à bien s’entendre avec un infini docile, mais ses commencements sont, contrairement à la physique, triviaux. L’art, qui est la maîtrise des commencements passionnants, est donc plus près de la physique que de la mathématique. | | | | |
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| intelligence | | | Sans l’intelligence, on se rattrape avec de la noblesse ; sans la noblesse, on peut compter sur le talent ; mais lorsque toutes ces trois qualités vous manquent, se moquer de l’une d’elles est pire que la goujaterie, la bassesse ou la bêtise. « Chaque jour j'attache moins de prix à l'intelligence » - Proust, puisque le prix de la minauderie, votre seule possession, est porté haut par les repus. | | | | |
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| intelligence | | | Trois sortes d’érudition : la profonde – la maîtrise des solutions d’un métier ; la vaste – la curiosité pour les problèmes du savoir ; la haute – le regard sur le mystère de la vie. Dans l’Histoire, un seul personnage les possédait, toutes, – Einstein. | | | | |
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| intelligence | | | L’analyse et la synthèse son présentes dans toutes les entreprises de l’intelligence ; une dichotomie mieux discriminante distinguerait entre l’acquisition de connaissances (où la synthèse occupe le premier plan) et l’exploitation de connaissances (dominée par l’analyse). Leurs cheminements sont presque inverses : dans le premier cas – le regard (la personne), l’idée (la généralité), la représentation (la création) ; dans le second – la pensée (le désir), la représentation (l’appui), le regard (l'interprétation). | | | | |
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| intelligence | | | Pour les philosophes cathédralesques, le monde est un objet d’exploration par la connaissance et la vérité ; aucun de ces rats de bibliothèques ne sait ce qu’est la connaissance ou la vérité. Pour les non-philosophes, le monde est soit évident soit absurde. Pour les vrais philosophes, le monde est, avant toute tentative d’interprétation, - un mystère céleste, vénéré par un mystère terrestre, l’homme, possédé par des souffrances et possédant des langages. | | | | |
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| intelligence | | | La profondeur de nos représentations est complétée par la hauteur de nos métaphores (tropes). La maîtrise de ce dernier point est le dernier défi pour l’Intelligence Artificielle du futur. « La métaphore se trouve juste aux fondements d’un être vivant » - G.Bateson - « Metaphor is right at the bottom of being alive » - elle sera au sommet de l’ordinateur. | | | | |
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| intelligence | | | L’intelligence dans l’art : la maîtrise de synthèse ou d’analyse – une platitude ; la rigueur de représentation (ton savoir) ou d’interprétation (ta virtuosité) – une profondeur ; l’art de passer des idées (de tes élans) aux mots (coups de pinceaux ou notes) ou des mots (des autres) aux idées (tes métaphores) – la hauteur. | | | | |
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| intelligence | | | Dans la philosophie académique, la palme du bavardage irresponsable appartient, sans doute, à la notion de vérité.
1. Seuls les cogniticiens (avec des connaissances suffisantes en logique et en linguistique) ont le droit d’en donner des définitions.
2. Chez les professeurs de philosophie, le seul cas d’un usage tolérable remonte à la notion antique d’adaequatio. Il s’agit d’un rapport satisfaisant entre l’état de notre représentation et la réalité modélisée. Le terme adéquat serait – satisfaction, bien que sa valeur diffère énormément chez un concierge ou chez un scientifique. En aucun cas, cette satisfaction ne peut être formalisée.
3. Pour aborder le sens de la vérité, la première interrogation à soulever est – vérité de quoi ? La vérité n’est pas un objet (à découvrir, à fabriquer, à dissimuler), mais une propriété d’une affirmation (ou d’une assertion, d’une hypothèse, d’un discours).
4. En dehors d’un langage (ou, dans les cas les plus rigoureux, – d’une logique), parler de vérité n’a aucun sens (sauf avec un glissement sémantique vers l’éthique ou la poésie).
5. La vérité surgit, suite au travail de preuve, appliqué à un discours par un interprète (démonstrateur). L’entité élémentaire d’un discours langagier est la phrase.
6. Pour traiter une phrase, l’interprète doit avoir accès : à la représentation du domaine réel, dans lequel il est plongé ; au vocabulaire langagier associé à la représentation ; à la grammaire de la langue naturelle utilisée.
7. Grâce à ces connaissances, l’interprète, par un jeu de substitutions de mots et de tournures de mots par des concepts, convertit la phrase en une formule logique, ne contenant que des concepts de la représentation. Tout homme effectue ce travail, même sans savoir le formuler dans les termes ci-dessus.
8. Cette formule logique contient : des références d’objets et de relations entre objets (y compris par des variables) ; des qualificatifs d’objets ; des négations (syntaxiques ou sémantiques).
9. L’interprète, successivement, accède aux objets de représentation référencés. Tout échec (tenant compte d'éventuelles négations non-respectées) provoque l’arrêt immédiat de la démonstration, signifiant que la phrase en question est définitivement fausse.
10. Aucun sens ne peut être attaché à la phrase fausse. La raison de sa fausseté est dans l’échec d’accès aux objets référencés (ou l’accès réussi mais nié par une négation).
11. Le succès d’accès aux objets de la phrase peut être multiple (plusieurs solutions possibles). À chaque succès particulier correspond un réseau des objets liés – c’est le sens de la phrase vraie. | | | | |
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| intelligence | | | Tout créateur est porté à la philosophie, c’est-à-dire à remplir tous les horizons de l’intelligible, aussi bien à l’intérieur de son métier que les horizons communs des hommes. La mathématique et la musique (et peut-être aussi la religion) touchent tous les périmètres et rendent faibles ou superflus les efforts au-delà du cercle de leurs compétences, d’où la nullité philosophique des génies mathématique ou musical. Pour être bon philosophe, il faut être porteur d’immenses lacunes - des tragédies, des angoisses et des hontes. | | | | |
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| intelligence | | | C’est la mathématique qui illustre clairement les trois sortes d’intelligence : la définition d’objets intéressants (l’art des commencements), la formulation d’hypothèses sur les propriétés de ces objets (l’imagination des finalités), la démonstration d’hypothèses (la science des parcours logiques). Ce qui est clair, aujourd’hui, c’est que la meilleure maîtrise des deux dernières tâches passera bientôt à la machine, ce qui justifie le goût des commencements chez les meilleures têtes littéraires. Commencer par le commencement signifie deux choses : que le commencement n’est qu’à toi et que les parcours et les finalités sont affaire des manœuvres. | | | | |
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| intelligence | | | Un commencement ne vaut que par sa hauteur, mais il ne peut la maîtriser que grâce à l’étendue et la profondeur d’un héritage électif. La naissance d’une dynastie se produit par l’élagage et le greffage dans un arbre préexistant. | | | | |
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| plotin | | | Il faut être au moins deux pour signifier, et le sens, entre les deux, en fait un troisième. | | |   | |
| | intelligence | | | Naïf et génial ! C'est ainsi que naît le sens en Intelligence Artificielle, tandis que tout le bavardage du signifiant/signifié réduit cette belle triade à quelque chose de monolithique, algorithmique et … réel. Le sens est le résumé irréel d'un dialogue. L'interpellant et l'interpellé ont beau être, le plus souvent, le même homme, ce sont deux machines différentes qui tournent. La vraie machine maîtrisera un jour tous les rouages du signans et signatum (St-Augustin), mais seul l'homme peut manipuler organiquement leurs mélanges contre nature. | | | | |
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| descartes r. | | | Je ne me fie quasi jamais aux premières pensées qui me viennent. | | | | |
| | intelligence | | | Ta grande méprise fut d'appliquer ce sage réflexe - aux sentiments, où seuls les premiers valent la peine d'être savourés en tout abandon. Et si l'on avait la sagesse de s'arrêter sur la seconde pensée ! Mais après la n–ème, on ne s'occupera que des liaisons entre pensées ; le bourrage remplacera le pesage. | | | | |
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| gracián b. | | | No todos los que ven han abierto los ojos, no todos los que miran ven.
De ceux qui voient, il y en a qui n'ont pas ouvert les yeux ; de ceux qui regardent il y en a qui ne voient pas. | | |  | |
| | intelligence | | | Ce qui vaut d'être vu ne se trouve pas toujours du même côté des paupières. Ne possèdent le vrai regard que ceux qui n'ont pas que les yeux pour voir. La qualité de ce qu'on daigne voir dépend si fortement de nos œillères, de nos bonnes contraintes. | | | | |
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| goethe j.-w. | | | Da grau, mein Freund, ist alle Theorie, Und grün des Lebens ew'ger Baum.
Mon bon ami, la théorie s'effeuille, Sempervirent est l'arbre de la vie. | | | | |
| | intelligence | | | On sait où mène la pratique, en fait d'arbres : le Bouddha, Éden ou le marché de gros en savent quelque chose. Tout arbre est une belle théorie, dont les fleurs poussent, quand on maîtrise les racines, tout en aspirant aux cimes. La théorie est grise, mais les cendres et la poussière le sont davantage. La théorie fait sortir des saisons et habiter un climat, concilier la fleur d'avec le fruit, la racine d'avec les cimes, la feuille d'avec les ramages, la lumière d'avec les ombres. | | | | |
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| hugo v. | | | Changez de feuilles, gardez les racines. | | | | |
| | intelligence | | | Le déracinement m'appartient, d'autres m'effeuillent. Les fleurs me payent les cimes. L'homme est un arbre, irréductible ni à la feuille ni à la racine ; c'est grâce aux feuilles d'inconnues que les hommes réussissent des unifications fécondes ! | | | | |
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| valéry p. | | | L'imbécile est celui qui n'a pas l'idée de se servir de ce qu'il possède. | | | | |
| | intelligence | | | Des trois chambres de trésor, que Dieu a mises en nous - l'âme, le cœur et la raison - seule la dernière est indiquée en chiffres lumineux, jolis taux d'intérêts. D'où le déficit chronique dans les échanges avec deux autres. | | | | |
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| russell b. | | | Mathematics possesses a beauty cold and austere, like that of a sculpture, sublimely pure, such as only the greatest art can show.
La mathématique a cette beauté, froide et austère, telle une sculpture, d'une sublime pureté, que seul un grand art est capable de produire. | | | | |
| | intelligence | | | Pour animer ces Galatée, le cerveau doit déjà posséder de bons interprètes de mélodies et de bons prismes de couleurs. | | | | |
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| heidegger m. | | | Hinsehen auf, Begreifen von, Wählen, Zugang zu sind Seinsmodi eines Seienden, des Seienden, das wir, die Fragenden, je selbst sind.
Viser, entendre, choisir, accéder sont des modes d'être d'un étant, de cet étant que nous, qui questionnons, sommes nous-mêmes. | | | | |
| | intelligence | | | Dans le questionneur et dans le questionné, il faudrait signaler, en plus, deux machines distinctes : dans le premier - l'intuition du modèle et la maîtrise langagière, dans le second - la maîtrise du modèle et l'automatisme de l'interprète-substituteur. L'homme est une combinaison de ces trois machines. Il n'est pas possible que la requête même soit l'être ; elle est toujours sociale et n'est qu'une modulation langagière d'un penser discontinu de l'ego, qui est, tout de même, plus près du cogito pré-langagier que du sum pré-réflexif. | | | | |
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| weil s. | | | L'intelligence n'a rien à trouver, elle a à déblayer. | | | | |
| | intelligence | | | L'intelligence, en quête de trouvailles, creuse le sol ou scrute le ciel. Elle déblaie les solutions, érige les problèmes, sanctifie les mystères. Pour chaque trésor trouvé et engrangé, elle rédige les titres de propriété, dont profite aussi, hélas, la bêtise. | | | | |
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| lec s. | | | Il possédait des connaissances, mais il ne les fécondait pas. | | |  | |
| | intelligence | | | C'est pourquoi il en divorçait sans peine. Il ne renonçait aux contraceptifs de l'ironie qu'avec ses maîtresses, des émotions trop fertiles. | | | | |
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| introduction ironie | | | IRONIE : Le problème, qui est propre à notre siècle, est la surproduction. Celle des navets est régulée par la réduction de surfaces cultivables ; celle des idées est nivelée avec leurs substituts jetables ; celle de la bile est jugulée par le garrot de l'ironie impitoyable. Une circulation trop libre d'avis empoisonnés fait peser sur notre sang le danger de gangrène ; l'ironie s'occupe de salutaires saignées quand ce n'est d'honorables funérailles. L'ironie nous épargne le ridicule du dernier pas, comme la pudeur nous refuse l'imposture de la maîtrise du pas premier. Autrui et Dieu s'en chargent. | | | | |
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| chœur ironie | | | SOUFFRANCE : On pense, que c'est pour dissimuler la souffrance que l'ironiste nivelle ses états d'âme ; c'est, au contraire, pour mieux exhiber le bonheur, qui se méfie des mots non ironiques. Bonheur et douleur font bon ménage, tant que leurs biens hypothétiques sont mis en commun. Mais l'expérience leur rapporte des patrimoines en propre, et deux lignes de descendance distincte s'y ancrent. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie est la maîtrise de la réfraction de ce qui nous éclaire ou réchauffe, l'étendue du spectre allant de la réflexion à l'absorption, de la défection à la réfection. La méfiance devant le regard droit, devant la fidélité des empreintes ; la recréation d'une lumière souriante et infidèle, au milieu d'un sérieux chagrineux. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie du désordre et de l'ordre : plus je respecte l'un, plus je succombe à l'autre. | | | | |
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| ironie | | | Tant de mûrissement dans les parcours et finalités maîtrisés, avant de se dédier exclusivement aux commencements, c'est à dire de devenir jeune. | | | | |
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| ironie | | | Auprès des navigateurs je vaux par ce qui me manque : avirons, monnaies d'échange, havres bien abrités. Autant garder le rivage, en compagnie des meilleurs pilotes, et me laisser guider par mon étoile immobile. | | | | |
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| ironie | | | J'aime manipuler ce qui peut me trahir à chaque instant. C'est pourquoi j'aime le français, mon ami idiolecte. | | | | |
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| ironie | | | La maîtrise de l'ironie, c'est une collection de ressorts permettant de rebondir d'une paralysie du chagrin ou d'amortir une volte-face de la joie. La gravité cassante est affaire d'amortisseurs. | | | | |
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| ironie | | | L'apologie de l'ignorance et de l'impuissance : la jeunesse, ignorant les prémisses de la vie, parvient aux conclusions justes et exaltantes ; la vieillesse, inapte désormais à déclencher les conclusions, en maîtrise, parfaitement et amèrement, les profondes prémisses. | | | | |
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| ironie | | | J'ai beau vouloir être gueulard et débordant, il y aura toujours quelqu'un, qui n'y aura décelé que des vagissements ou fuites. L'une des leçons les plus utiles : m'imaginer, en permanence, un lecteur plus ironique que moi-même, pour continuer à écrire à la cantonade. | | | | |
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| ironie | | | L'éloge de la superficialité : on ennoblit la chose par un attouchement, non par une maîtrise ni par un épuisement. | | | | |
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| ironie | | | Tout le monde a quelque chose à dire : dire, ce n'est pas chanter ; personne ne manque de choses ; tous sont capables d'en sélectionner quelques-unes ; le seul véritable défi, c'est l'avoir, la maîtrise du dire, tandis que les bavards ne visent que la maîtrise des choses. | | | | |
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| ironie | | | Ce livre est un argument involontaire en faveur de l'obscurantisme : les chapitres le mieux réussis sont ceux, où je suis le moins compétent. | | | | |
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| ironie | | | Si, de ma caverne, j'exhibe, à l'extérieur, mes ombres, elles pourraient produire un effet pittoresque. Mais prétendre maîtriser la lumière, reflétée sur les murs de ma grotte, ne peut être que grot-esque. | | | | |
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| ironie | | | Ils se réjouissent chaque fois, que leurs yeux s'ouvrent - pour comprendre ou prendre ; je me félicite chaque fois, que je parviens, enfin, à les fermer - pour m'abandonner ou donner. « On jouit seulement de ce à quoi on s'abandonne » - Pavese - « Si gode solamente ciò in cui ci si abbandona ». | | | | |
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| ironie | | | Je maîtrise l'étendue en jouant de l'accommodation de mes yeux ou des foyers de ma loupe ; en profondeur, je prendrais plutôt un microscope de ma tête, et en hauteur - un macroscope de mon âme. | | | | |
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| ironie | | | Regarder la mort ne sert qu'à provoquer une traîtrise hystérique de ta plume. Pour sa maîtrise ironique, il suffit de regarder le cimetière. | | | | |
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| ironie | | | Les grands vivent en amateurs et meurent en maîtres ; les sots sont de plus en plus professionnels dans la vie, ce qui rend leur trépas d'autant plus amateur et grégaire. | | | | |
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| ironie | | | À l'origine de mes meilleures espérances se trouvaient des pertes, suivies de l'étonnement de pouvoir me passer des choses perdues ; mon désespoir, lui, poignait surtout des acquisitions, qui m'asservissaient. | | | | |
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| ironie | | | La négation mécanique aide à me débarrasser de la terreur devant les pédants : prenez la bêtise raisonnable – le mensonge d'une conscience indépendante est une conscience libre – et comparez-la avec la bêtise savante - « La vérité de la conscience indépendante est la conscience servile » - Hegel - « Die Wahrheit des selbständigen Bewußtseins ist das knechtische Bewußtsein ». Le maître vaut par ses mensonges, devenus vérités à la génération suivante ; l'esclave vaut par la mémoire des vérités courantes. L'indépendance d'esprit est dans le sacrifice (de ce qui ne dépend plus que des autres), plutôt que dans la fidélité (à ce qui ne dépend que de moi). | | | | |
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| ironie | | | L'écrivain intéressant n'aborde que des sujets graves, pour ne les traiter qu'avec légèreté et cynisme ; et c'est avec lourdeur et sérieux que les raseurs s'attardent aux seuls sujets qui sont à leurs portée et hauteur - aux balivernes. | | | | |
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| ironie | | | Sache que, pour briller, rien de plus prometteur que la maîtrise des ombres ; tous ceux qui veulent porter des lumières finissent dans la grisaille de l'oubli et de l'indifférence, sans reliefs ni ombres. | | | | |
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| ironie | | | La maîtrise littéraire est à l'opposé de la maîtrise échiquéenne. Dans la seconde, comptent les connaissances des débuts, l'intuition au milieu du jeu, la technique des fins de parties. Dans la première, il est plus important de s'appuyer sur l'intuition des commencements, la technique des mots intermédiaires, les connaissances des fins de vie. | | | | |
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| ironie | | | Quand on voit, avec quelle facilité l'homme intelligent se laisse guider par une femme, même de force moyenne, et quelle femme de génie il faut, pour conduire un sot, on comprend que l'hypocrisie de l'intelligent est nettement au-dessus de la franchise du sot, tandis que sa franchise est à égalité avec l'hypocrisie du sot. | | | | |
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| ironie | | | Une raison géométrique, pour me méfier des vices : ils relèvent de mes profondeurs, tandis que les vertus semblent provenir de la hauteur. Mais me désintéresser de tous les deux m'expose à un autre danger – me retrouver dans une platitude. Il faudrait maîtriser ce qui est profond, mais ne suivre que ce qui est haut. | | | | |
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| ironie | | | Les stoïciens aiment mieux nous faire pitié qu'envie ; je pencherais pour l'inverse. Mais lorsqu'on réussit à inspirer les deux à la fois, on passe maître de l'art ironique. | | | | |
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| ironie | | | Il n'est donné à personne de savoir sa vraie pente qu'il faille suivre ; toutefois, la chutante est plus prometteuse que la montante. Si la pente est vraiment à moi, elle ne peut mener que vers l'impasse. Les montées ou descentes des autres ne servent qu'à équilibrer mes errements ou à relativiser mes chutes. | | | | |
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| ironie | | | Le désir de s'abandonner est le plus violent et le mieux réussi chez ceux qui voient la volupté suprême dans une maîtrise de soi. | | | | |
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| ironie | | | Le fond et la forme en littérature : mieux on maîtrise les entrailles, plus on se voue à l'épiderme. Au lieu de finasser en profondeur sur les idées qui avisent, on se met à caresser en hauteur les mots qui grisent. | | | | |
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| ironie | | | Si je dis, que l'art est la maîtrise, la jouissance, l'ardeur, et A.Blok rétorque : « L'art est là où règnent la chute, la perte, la douleur, le froid » - « Искусство там, где ущерб, потеря, страдание, холод » - qui a raison ? Les deux, puisque l'un est dans la finalité, et l'autre – dans le commencement. | | | | |
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| ironie | | | Dans mon parcours vital, je sens mes vecteurs, je me doute de ma valeur, mais je dois les vêtir : « S'habiller à sa taille et se chausser à son pied : voilà la sagesse » - Horace - « Metiri se quemque suo modulo ac pede verum est ». La sagesse de ceci n'est pas dans les verbes, ni dans les noms, ni dans les pronoms réfléchis, elle est dans l'adjectif possessif. Connaître ses tailles et mesures est une grande question. Et puisqu'il ne m'est pas donné de posséder la sagesse, il ne me reste qu'à l'aimer, c'est à dire, à être philosophe. | | | | |
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| ironie | | | Les thèmes abordés sont les mêmes chez tous les philosophes. Ce qui distingue ceux-ci, c'est la répartition de ces thèmes par type d'approche ; il y a trois approches possibles : le sérieux, l'ironie et l'exercice de talent littéraire. Le sérieux ne méritent que la souffrance et le langage ; l'ironie doit dominer, pour aborder la sagesse, le savoir, la vérité, l'être ; enfin, pour manifester nos goûts dogmatiques ou nos dons sophistiques, nous chanterons la poésie, la liberté, la fraternité, la grandeur. Le sérieux doit être vaste, l'ironie – profonde, le milieux des exercices doit se situer en hauteur. | | | | |
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| ironie | | | La pensée, face au mouton, au robot, à l'artiste : elle possède le premier, elle est possédée par le deuxième ; le troisième possède l'expression, qui enfantera d'une musique, d'une image ou d'une pensée. | | | | |
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| ironie | | | La maîtrise des idées n'apporte pas grand-chose à la qualité de mes valeurs, mais elle présente un intérêt purement prophylactique : je m'injecte des avis, de plus en plus empoisonnés ; les idées, tout de suite, m'en immunisent ; et je finis par ne plus m'aliéner le moindre point sur un nouvel axe entier de valeurs – je me dévouerai, libéré d'attachements pesants et unidimensionnels, aux vastes ailes des émotions ou des mots. | | | | |
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| ironie | | | Légiférer pour les autres, c’est spécifier le chemin entre le banc des accusés et le pénitentiaire ; légiférer pour soi-même, c’est inventer des circonstances consolantes au séjour dans ces lieux incontournables. Pour la première tâche il suffit d’être maître ; pour la seconde il faut être créateur. | | | | |
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| ironie | | | Celui qui laisse envahir son âme par les technologies deviendra idiot et robot, mais celui qui ne les laisse pas armer son esprit est déjà idiot, sans se prémunir contre la robotisation. | | | | |
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| ironie | | | On appelle les échecs – jeu royal ; cette définition s’applique-t-elle à l’art ? Un échéphile exalté monte même d’un cran : « L’art est un jeu divin »* - Nabokov - « Искусство — божественная игра ». Chez l’artiste, divin est le désir de maîtriser le beau, et dans le jeu, ce qui le passionne, c’est d’en inventer des règles. | | | | |
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| ironie | | | Ce qui est sans prix mérite souvent qu'on l'acquière coûte que coûte. | | | | |
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| ironie | | | L’ange et la bête en nous ne coopèrent pas souvent. Et évidemment, ce n’est pas à l’ange de nettoyer toutes les saletés que répand la bête au fond de nous-mêmes. Mais on trouve des volontaires, sûrs de leur métier, pour offrir leurs services : « Je ne fais rien d’autre que d’enseigner à laver le linge sale des autres » - Freud - « Ich lehre nichts zu tun, als anderer Leute schmutzige Wäsche zu waschen ». | | | | |
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| ironie | | | Plus que par la puissance de ses moyens, le professionnel – en plomberie, en poésie, au jeu d’échecs – se différencie du dilettante par la hauteur de ses contraintes. | | | | |
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| ironie | | | En écrivant, je suis toujours partagé entre deux impressions disjointes sur le contenu de mes tribulations verbales : est-ce du travail ou est-ce du jeu ? Mais je constate, que le meilleur surgit lorsque, dans cette opposition, le jeu l’emporte. Peut-être parce que, parmi ses alliés, se trouvent l’entame, l’amour, le rêve, tandis qu’à côté du travail s’agglutinent l’algorithme, la multitude, la possession. | | | | |
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| ironie | | | Tout philosophe dispose de deux sortes de savoir : la maîtrise de l’histoire de la philosophie, dont l’unique intérêt consiste à éviter le plagiat ou l’épigonat, ce n’est donc qu’une pitoyable contrainte, et la maîtrise d’une science quelconque : l’optique des lentilles, le calcul différentiel ou l’empilage d’herbariums. Pour ton propre message philosophique, ces savoirs ne jouent, pratiquement, aucun rôle, et tout philosophe, donnant des titres majestueux au savoir est un charlatan. | | | | |
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| ironie | | | La familiarité avec la lumière des autres aide à pratiquer l’élégance dans tes propres ombres. | | | | |
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| ironie | | | Plus je parie sur la force et plus sombre est le pessimisme qui, immanquablement, s'ensuit. À comparer avec l'optimisme, qui accompagne les pensées nées de la faiblesse et des capitulations. Que mon idée-force soit : la fuite doit toujours figurer parmi mes maîtres-mots. | | | | |
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| ironie | | | Quand je vois la misère de nos philosophes académiques et la paisible cohabitation de leurs pensées avec les visions les plus médiocres et grégaires de la majorité robotisée, je me dis que Nietzsche n'avait pas si tort que ça, en prophétisant que les philosophes seront, un jour, maîtres de la Terre, en coalition avec la foule. | | | | |
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| ironie | | | Je conçois aisément que vous vous noyiez dans mes livres ; j’écris (comme disait Socrate) pour ceux qui savent nager. | | | | |
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| talmud | | | L'homme vient au monde mains fermées - je tiens le monde ! Il le quitte mains ouvertes - regardez, je n'emporte rien avec moi ! | | |    | |
| | ironie | | | L'homme vient les yeux fermés - je vais rêver ! Il part les yeux fermés - j'ai honte de trop de gestes et de trop peu de rêves ! | | | | |
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| shakespeare w. | | | The readiness is all.
N'être que prêt, tout est là. | | |   | |
| | ironie | | | Ce n'est qu'un tiers, le tiers des scouts, l'autre tiers serait prêt pour l'action contraire et le dernier, le meilleur, pour reconnaître sa défaite (ce que tu résumes bien : « Être mûr, tout est là » - « Ripeness is all »), quand vient l'heure de l'acte lui-même (à rebours de « l'antériorité de l'acte sur la puissance » d'Aristote ou du Docteur angélique). Du Faire au Fait - on s'abaisse, du Dire au Dit - on s'élève. L'opposé de l'opiniâtreté ou du risque. Saluer l'énergie, sans la traduire en mouvement, se contenter de désirer. Tenir à son regard, qui accompagne l'action, est plus instructif qu'agir en le suivant. Savoir ce que je fais, plutôt que faire ce que je sais. Ne pas redouter de n'être que prêt à vivre, à pied d’œuvre. Faire ses sélections, sans faire de choix. Avoir à sa disposition, sans disposer. La disponibilité serait le bonheur à proprement parler du Chinois. « La possibilité est vie, et tout le reste - déchet » - Valéry. Caresser l'idée, sans l'habiller en concept. Je peux rater le but, mais je l'aurai bien perçu ou bien nommé. | | | | |
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| valéry p. | | | Le sentiment d'être tout et l'évidence de n'être rien. | | |     | |
| | ironie | | | Ce qui devrait exclure de ton écriture les tout et les rien, conjugués avec avoir dans un cercle fermé. Dans être, le sentiment et l'évidence convergent dans un espace ouvert. | | | | |
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| lec s. | | | La tradition ? Noblesse héréditaire du plagiat. | | | | |
| | ironie | | | « Un génie emprunte noblement » - Emerson - « Genius borrows nobly ». La muflerie des inventions est plus traditionnelle, sans être transmissible. L'ignorance des racines - la maladie des branches sèches. « L'immaturité se reconnaît dans l'imitation, la maturité - dans le vol » - T.S.Eliot - « Immature poets imitate, mature poets steal ». On vole des livrets, on invente sa propre musique. « Un bon compositeur n'imite pas, il vole » - Stravinsky - « Хороший композитор не имитирует, но ворует ». Le créatif n'adapte pas, il adopte ; le poussif n'acquiert pas, il conquiert. L'art ignore le sixième Commandement. | | | | |
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| mot | | | Plus on touche à la prétendue profondeur des idées, plus on aspire à la délicieuse surface des mots. La meilleure possession naît des meilleures caresses, et celles-ci se dévouent plus efficacement à la peau sensible qu'aux fonds insondables. | | | | |
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| mot | | | Dans une langue on peut puiser, peser ou poser. On en est maître, lorsque ces trois désirs s'équilibrent et coopèrent. | | | | |
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| mot | | | Quand je sais posséder l'idée par un mot ardent, je ne la laisserai jamais m'obséder. | | | | |
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| mot | | | Le russe et l'allemand sont pleins de mouvement, leurs phrases sont hérissées de protubérances vers l'extérieur. Ce n'est pas bon pour l'aphoriste qui veut isoler ses gemmes. Mais celles-ci doivent être animées par une harmonie dynamique et maîtrisée à l'intérieur. Et c'est ce qui manque à l'anglais. La belle pensée n'est indépendante et noble qu'en français. | | | | |
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| mot | | | J'aime la complétude des maîtres allemands : le même peut passer pour Lebemeister (maître de vie), Lesemeister (maître de lecture), Lügemeister (maître de menterie), Liegemeister (maître de la position couchée). Tout amateur d'éclairs ou d'étincelles sait que le Blitzkrieg réussit le mieux aux spécialistes du Sitzkrieg (rester couché) et du Kitzkrieg (s'adonner aux caresses). | | | | |
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| mot | | | Avec l'idée on épuise les choses, en les saisissant par leur centre. Avec le mot on les caresse en surface. La vraie possession est profonde et basse, la vraie caresse est superficielle et haute. Vertige des armes, vertige des charmes. | | | | |
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| mot | | | L'instructive trajectoire du Parti Communiste (PC) : Pères Conscrits, Permis de Construire, Permis de Conduire, Poste de Commandement, Personnel Carcéral, Plaque Commémorative, Privé de Cimetière. La marque collective est reprise par Political-Correctness, Personal Computer (PC), Philosophie Continentale et Ponts et Chaussées. | | | | |
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| mot | | | L'ambivalence du mot hôte, en français, est parmi les mieux réussies : être maître ou intrus, au choix. Il semblerait que xénos offrit la même liberté. | | | | |
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| mot | | | Chacun est maître et esclave de ses paroles, mais celles-ci peuvent être majestueuses ou basses ; on sera alors roi des nobles ou bouffon de la canaille. Le silence est affaire des courtisans et des hommes de main. | | | | |
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| mot | | | Le mot décrié de tous temps - vanité, dévouement aux choses vaines et éphémères, il m'est sympathique, vu que tout ce que l'homme garde désormais à portée de ses mains crochues relève des choses vulgairement réelles, pesantes, à rendement garanti. Et ma sympathie pour les sages, penchés, déconfits, au-dessus d'un rêve agonisant, gagne quelques longueurs à cause de leur condamnation par le vainqueur : « Le Seigneur connaît les pensées des sages ; Il sait qu'elles sont vaines » - l'Évangile. En plus, la vanité va souvent de pair avec l'élan, puisque l'Ecclésiaste met la poursuite de vent sur le même plan que la vanité, et auxquelles se réduit le tout ; il finira certainement par acquiescer au monde entier, devenir pan-théiste ou holiste, laissant les idolâtres avec la relativité des choses. | | | | |
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| mot | | | Les mots s'acceptent sans heurts dans un voisinage soit par l'inertie d'usage, soit par un champ d'intuition créé par la langue elle-même, soit enfin par un magnétisme induit par un courant d'auteur. Et je sais, hélas, que sans maîtriser à fond les deux premières de ces forces, je cours le risque de ne pas faire agir la troisième. Je présuppose une charge réceptive dans l'oreille, tandis que c'est l'œil d'autochtone qui coupe tout courant déjà dans la prise de risques insensée par ma bouche. Retentis dans la bouche ou ressentis dans l'oreille, les mots ont des effets souvent opposés - et il est impossible d'effacer la mémoire collective, où se produit l'effet dévastateur idiomatique. | | | | |
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| mot | | | Curiosité adverbiale et spatiale de la phrase de Buffon : « Bien écrire, c'est bien penser, bien sentir et bien rendre » - la bonne écriture, c'est la hauteur, la bonne pensée - la profondeur, le bon sentiment - l'étendue, le bon rendu - la largeur. Maîtriser le style, c'est maîtriser l'espace. | | | | |
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| mot | | | Inévitablement, il nous arrive de nous sentir esclaves du langage ; le bon écrivain s'insurge et renverse les rôles, pour en devenir maître. C'est pourquoi « la vérité m'appartient » (Pascal - je possède le langage !) est plus fier que j'appartiens à la vérité (S.Weil - le langage me possède !), malgré les apparences. | | | | |
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| mot | | | La langue a deux composantes : la logique et la tropique ; tout nouveau trope, inéluctablement, rejoint, sous le poids de l'habitude, la première. Avec de telles contraintes, seul un maître peut encore magnétiser par la métaphore estimative au lieu de se neutraliser dans des syllogismes narratifs. | | | | |
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| mot | | | Le mot est défini par la triade – ses relations avec la réalité, la représentation et la langue ; un métèque peut maîtriser parfaitement les deux premières facettes, mais tant de nuances purement langagières lui échapperont à jamais ; tant de ses idées aériennes dégringoleront à cause de la lourdeur de ses mots désarticulés. | | | | |
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| mot | | | Celui qui ne maîtrise à fond aucune langue étrangère ne voit pas la différence entre le monde réel et le monde qui naît des mots ; il ne peut pas apprécier ce qu'est l'immense liberté du Verbe. | | | | |
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| mot | | | Les deux Cratyle, celui de Platon ou celui d'Aristote, celui qui lève le doigt, avec un nom unique aux lèvres, ou celui qui le baisse, pour que le nom sélectionné soit le plus proche de la réalité terrestre, - produisent du silence ex aequo ou du bruit-écho, tandis qu'il s'agit de composer de la musique - le mot-maître doit faire danser l'idée-servante. | | | | |
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| mot | | | Plus une orthographe s’éloigne des sons et embrasse, servilement, l’étymologie ou la syntaxe, plus elle est prise, par les ignares, pour un signe de culture et plus elle se rapproche de la bêtise et de l’absurdité. En trois jours on apprend l’orthographe italienne, en trois ans - la française. | | | | |
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| mot | | | La haute création, la poïesis, sera toujours de la traduction, de la mimesis. Le jardinage divin du mot vivant sera au-dessus de l'artisanat (démiurgie), de la tekhné, de l'idée mécanique. La fidélité chevaleresque au mot vulnérable ou la maîtrise intéressée de l'idée : « Ton chevalier, ton artisan jaloux, te portent leur prière, ma douce langue ! » - Nabokov - « Так молится ремесленник ревнивый и рыцарь твой, родная речь ! » - et que ta prière ne se confonde jamais avec le sermon. | | | | |
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| mot | | | La fantaisie, maintenue par l'harmonie et guidée par la fantasmagorie, - une fantas-harmonie. | | | | |
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| mot | | | Le plumitif médiocre : je maîtrise l'essentiel, dont le mot n'est qu'un mercenaire malléable à merci. Un maître : la terreur devant l'essentiel intraduisible et l'adhésion servile à ce révolté de mot, en vue d'un nouvel esclavage. « Ce n'est pas moi qui maîtrise la langue, c'est la langue qui me maîtrise complètement. Elle n'est pas la servante de mes pensées » - K.Kraus - « Ich beherrsche die Sprache nicht ; aber die Sprache beherrscht mich vollkommen. Sie ist mir nicht die Dienerin meiner Gedanken ». | | | | |
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| mot | | | Comment comprennent-ils la puissance nietzschéenne ? S'agit-il de pouvoir faire quelque chose ? De faire (die Macht, de machen - faire) quelque chose ? De posséder (власть, de владеть – posséder) quelque chose ? | | | | |
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| mot | | | L'intelligence la plus profonde consiste à savoir naviguer au milieu des modèles, sans me laisser dominer par des courants langagiers ; ce sont ces courants, dans lesquels se noient la plupart des jargonautes ontologiques. Mais l'intelligence la plus haute est dans l'art des voiles sachant se servir du souffle de la langue, maîtriser le cap orphique de moi-même et lire les cartes de mes modèles stellaires. | | | | |
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| mot | | | Dans un bon écrit, le mot, personnel et libre, finit par dominer l'idée, qui, toujours, a la tendance de devenir universelle ou grégaire. On ne s'accroche aux idées que tant que leur mot est pâle. Plus le mot s'émancipe, plus l'idée s'éclipse. | | | | |
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| mot | | | C'est selon l'organe sollicité qu'on classe un écrit : l'oreille (une langue châtiée), l'esprit (les tableaux, les horizons), l'âme (la noblesse, l'intelligence) - un romancier, un philosophe, un poète. Les deux premiers, souvent, se contentent de leur seul organe de prédilection ; c'est le troisième qui, le plus souvent, en maîtrise tous les trois. Il se trouve que ce sont surtout des maximistes. | | | | |
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| mot | | | Une magnifique trifurcation du mot grec dialegesthai, l'art de la parole, aboutissant aux trois concepts, qui perdirent tout rapport entre eux - dialogue, dialecte, dialectique, et qui se retrouvent, miraculeusement, dans la littérature, car une bonne écriture résulte du respect des contraintes formelles universelles (un dialogue), de la maîtrise des moyens langagiers individualisés (un dialecte), de la noblesse du but intellectuel abstrait (une dialectique). | | | | |
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| mot | | | Encore une attitude à réhabiliter : le dilettantisme – laisser éclater la délectation, la réjouissance, et cacher les pinceaux de la maîtrise. | | | | |
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| mot | | | Le sage est celui qui pose des équations avec le plus grand nombre d'inconnues et avec les plus vastes domaines de leurs valeurs. Pour le sot, le mot est une constante, pour le sage - une vaste variable. Poétiser, c'est imaginer des relations impossibles entre variables imaginaires. Penser, c'est indiquer des classes de solutions. | | | | |
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| mot | | | L'ambigüité du mot possession – jouissance ou appartenance : je suis jouisseur du mot et propriétaire de l'idée. Le mot est plus proche de la chair et de l'âme que l'idée, affectée à la raison et à l'esprit. Je ne possède l'idée que par le mot bien membré. L'intuition dépourvue de mots n'est que désir commun ; or, l'idée vaut surtout par l'extase unique, que je lui imprime. | | | | |
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| mot | | | Il existe bien un parallèle profond entre l'interprétation de l'être du monde et l'interprétation d'un discours, intelligent et original : dans les deux cas, on peut, techniquement, faire abstraction du créateur et reconstruire son propre arbre de connaissances ; mais les créateurs ont leur propre arbre, mystique ou artistique, présent derrière tout phénomène et tout mot, avec tant de belles inconnues, qui n'appellent qu'à être unifiées avec des branches interprétatives ; donc, pas de belles interprétations sans grandes représentations ; le monde ne peut pas se réduire à son interprétation, comme le veut Nietzsche. | | | | |
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| mot | | | Avec un regard, à la fois pénétrant et caressant, appuyé par un mot sésamique, toute chose endormie peut se mettre à chanter. Dans les mêmes choses, il y a aussi, malheureusement, des litanies bien éveillées et criardes, que tout le monde narre avec des mots de robot. Répète la belle prière d'Hésiode : « Donnez-moi le chant de mon désir ! »***. | | | | |
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| mot | | | Le Français est le seul à oser se méfier des idées et se fier au mot. « Le Français est l'homme et maître du mot. Sa pensée a pour source la langue » - W.Schubart - « Der Franzose ist ein Mensch und Meister des Wortes. Er denkt von der Sprache her ». Tous tentent de rehausser l'émotion : le Français - par le mot - outil - verdict, l'Allemand - par le rêve - but - motifs, le Russe - par la vie - contrainte - repentance. Le motif premier comme la dernière parole méritent la mémoire surtout dans un verdict sans appel, dans des causes entendues. | | | | |
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| mot | | | La maîtrise des lois du monde ou la maîtrise des mots - laquelle est plus utile, pour évaluer ou goûter le monde ? Quand on lit la langue de bois des mathématiciens, des physiciens, des biologistes, des musiciens, leurs lourdes tentatives d'abstraction ou d'animation, on comprend, que la seconde maîtrise est plus essentielle. Le poète, et donc le philosophe, sans maîtriser le fait, ce nœud isolé, cette branche définitive, en peint, en devine et en recrée l'arbre ouvert et vivant. | | | | |
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| mot | | | Notre langue maternelle est ce qui prive de leur Pentecôte l'œil et l'oreille. Le don des langues est l'un des dons majeurs du regard et du goût. Et même de la vie : on est autant de fois homme, que le nombre de langues qu'on maîtrise. | | | | |
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| mot | | | Pour le sot, c'est à dire un mouton ou un robot, le langage est une collection d'étiquettes ou de protocoles, permettant de beugler ou de communiquer. Pour le créateur, il est un choix d'instruments de musique, fabriqués par et appartenant à toute la nation ; il en sélectionne ceux qui conviennent à son goût, son besoin, ses contraintes. Disposer, pour lui, c'est composer et poser. | | | | |
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| mot | | | Il y a des mots-étiquettes, pour narrer en vue des buts, et des mots-métaphores, pour chanter sous la contrainte. Ce qui est sublime, bouleversant et … inexistant ne se livre qu'aux seconds. La poésie est l'art ardu des contraintes. « Rien ne résiste tant à la représentation par le mot, tout en nous étant le plus nécessaire, que les choses, dont l'existence est indémontrable et improbable » - H.Hesse - « Nichts entzieht sich der Darstellung durch Worte so sehr und nichts ist doch notwendiger, als Dinge, deren Existenz weder beweisbar noch wahrscheinlich ist ». | | | | |
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| mot | | | La bonne écriture, c'est bien la maîtrise simultanée des saisons du mot, convainquant davantage par une sensation de climat que par une précision de paysage. Mais seul un porteur de son propre climat, aux latitudes et hauteurs ouvertes, peut s'en rendre compte, dans un arbre unifié. L'arbre des mots apporte aussi des fruits de l'esprit. | | | | |
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| mot | | | Maîtriser une langue, c'est savoir en débarrasser les mots de leur fonction d'étiquette et les munir de celle d'hapax. | | | | |
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| mot | | | L'usage, dans la maîtrise d'une langue, fait partie de ces contraintes qui manquent tant au métèque ; l'écriture est une traduction des intentions en phrases, et la métaphore en est le moyen principal, mais toute métaphore a des éléments dus au seul usage, et aucune invention ex nihilo ne peut s'en passer, sans nuire à la lisibilité. | | | | |
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| mot | | | Les mots d'une langue, ce sont des pinceaux et des couleurs ; les mots d'un écrit d'art, c'est le tableau ; dans les premiers - très peu de mystère, trop de solutions faciles, assez de problèmes subtils ; dans les seconds, ce qui compte, c'est l'art de préservation du mystère de la vie, la maîtrise de l'instrument étant un requit nécessaire mais non vital. | | | | |
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| mot | | | Ce n'est pas la maîtrise de la grammaire qui est signe que je possède une langue, mais la compréhension ou, mieux, une nette sensation des effets que provoquent les écarts par rapport à cette grammaire. | | | | |
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| mot | | | Non, on ne pense pas en mots, mais en réminiscences d'envies ou répulsions, de possessions ou sacrifices, d'élans ou immobilités, de plaisirs ou inappétances. L'enveloppe verbale vient de notre culture, mais la pensée surgit de notre nature (une pensée décharnée s'appelle idée). « Les mots n'emmaillotent pas la pensée, ils en sont la chair » - G.Spaeth - « Слова - не свивальники мысли, а ее плоть » - une fois verbalisée, la pensée se sépare de son origine charnelle ; seul le mot s'imprègne d'une chair nouvelle. | | | | |
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| mot | | | Au discours et à la présence, opposer l'écrit et la distance ; à la création maîtrisée d'idées - le créateur maître du mot ; à la pêche des solutions - l'immersion dans le mystère. | | | | |
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| mot | | | Le sens n'est jamais dans la chose ni dans le mot ; il naît d'une confrontation triadique entre l'auteur d'une question, son interprète et un maître du réel. Tout dialogue est l'attribution de sens, et sans dialogue point de sens, même dans des choses, qui prétendent en avoir. L'erreur est de donner un sens préalable aux choses (la liberté d'une donation de sens, au lieu du libre arbitre d'une conception) ou aux mots : « Les philosophes cherchent aux mots un sens et supposent au langage une sorte de substance «existentielle» »** - Valéry. À preuve, voyez, par exemple, la croisade de Heidegger, pour déconstruire la métaphysique et faire ressusciter une authentique ontologie, et qui se réduit, en tant que justification et contenu, à la morne grammaire du verbe indo-européen être. | | | | |
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| mot | | | Je fus injuste, en méprisant l'idée au profit du mot. Le terme d'idée couvre une vaste gamme allant de pensée à mode d'emploi. Je penchais trop du côté du second choix, où tout le sens est dans la maîtrise des objets impliqués, tandis que la pensée est ce qui garde sa valeur même en absence des objets qu'elle évoque. | | | | |
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| mot | | | Ce livre, malgré quelques pulsions réussies, par étouffement ou exhibition, ne peut compter que sur un regard indulgent de frère ; aucune caresse spontanée d'amante ne naîtra, hélas, de son écoute, puisque la musique des images y est trop souvent trahie par le balbutiement incontrôlable des mots infidèles. | | | | |
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| mot | | | Le mot se trouve à mi-chemin, entre la chose et la pensée, et celui qui le maîtrise n'a pas à choisir entre l'idéalisme et le matérialisme : le maître se passe de choses, et l'idée se passe dans son mot. | | | | |
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| mot | | | Mon coup de cœur, mon coup de plume, mon coup de pied, ce n'est pas moi, ils génèrent un discours, qui mène au soi. Le moi, immédiat et spontané, n'existe pas. Il faut renoncer à la mesquinerie de son quant-à-soi, pour s'en apercevoir. « J'échange le moi, maître de lui-même, contre le soi, disciple du texte » - Ricœur. | | | | |
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| mot | | | Maîtriser une langue, c'est d'en maîtriser les trois facettes : la musicale, la picturale et la logique. Dans un discours de maître, la musique naît avant les tableaux et les formules. Le gros des ratages de ce livre vient de la faiblesse de ce premier chaînon, qu'on ne conçoit à fond qu'au berceau. | | | | |
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| mot | | | La compréhension des thèses d'un auteur se détermine par le choix de leurs négations (ou antonymes). Prenez, par exemple, Nietzsche, le contraire de danser ou vibrer - maîtriser, de l'Éternel Retour - le gain en maîtrise, du surhomme - le maître de soi. N'oublions pas, que les sept péchés capitaux ne sont pas des négations des sept vertus. Et qu'en grec, la vérité (aléthéia ou amen) serait opposée à l'oubli ou au commencement, et exister (ek-sister) - à rester en soi-même. | | | | |
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| mot | | | L'exemple le plus convaincant de la domination du mot sur l'idée est apporté par Nietzsche : quand on maîtrise le mot, c'est à dire la métaphore, le ton, la mélodie, l'harmonie, le timbre, on peut se permettre de tirer au sort n'importe quelle idée (et même l'appeler, le plus gravement du monde, la pensée la plus grande) et de l'habiller avec ce que la haute couture verbale daigne d'offrir. N'empêche que certains visionnaires (tel Heidegger) pourront disserter sur la beauté du corps, devinée derrière les plis du langage. | | | | |
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| mot | | | Je n’ai pas de pensées existantes à conquérir et à gouverner ; cette tâche n’est visée que par des médiocres, ne maîtrisant pas le mot : « L’oral envahit la pensée, l’écrit la domine » - Benjamin - « Die Rede erobert den Gedanken, die Schrift beherrscht ihn ». Chez le maître, la pensée n’est qu’un état d’âme, collatéral et imprévisible, naissant de l’écoute de la musique des mots. | | | | |
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| mot | | | Ce que tes mots peuvent exprimer est infiniment plus vaste, riche et enthousiasmant que tout ce que tu sais. Si, orgueilleux, tu déclares posséder un savoir, refusant toute traduction en mots, alors où bien tu n’es pas maître du mot ou bien ton savoir n’a ni contenu ni frontières ni vecteurs. Ou bien tu te moques de ton lecteur : « Je sais plus que ce que je sais exprimer avec les mots » - Nabokov - « Я знаю больше, чем могу выразить словами ». Plus vaste que le mot n’est que le rêve. | | | | |
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| mot | | | Est intellectuel celui qui maîtrise différents langages, reflétant la même réalité (un scientifique, pour tester des hypothèses, ou un artiste, pour exprimer des intonations). Il ne change pas tant d’avis, il change, plutôt, de représentation et donc de langage. | | | | |
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| mot | | | Habitude vient de habere ; dommage que essai, qui s'oppose à habitude, ne vienne pas de esse ! La parenté avec habiter (comme celle de Gewohnheit - avec wohnen) est étrange : l'avoir en demeure s'appellerait-il - l'être ? Et l'être de l'homme est si souvent confondu avec le vulgaire habitus. | | | | |
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| mot | | | Les sensations, les objets, les idées – à combien de choses il faut renoncer, pour posséder le mot ! | | | | |
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| mot | | | Qui maîtrise le langage, c’est-à-dire la rigueur de la représentation et l’expressivité de la langue, - maîtrise la vérité. Et Saint Exupéry a raison : « La connaissance : ce n'est point la possession de la vérité, mais d'un langage cohérent » - le langage cohérent s’appelle représentation, la langue n’y ajoute que des métaphores. | | | | |
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| mot | | | Pour propager les lumières et guider l’action, la connaissance des concepts suffit ; pour peindre les ombres et embellir le rêve, il faut la maîtrise des mots. Dit autrement, « le langage est l'ombre des actions » - Plutarque. | | | | |
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| mot | | | L’homme est d’autant plus intelligent et subtil qu’il maîtrise davantage de types de représentation de la réalité ou des abstractions. À toute représentation se superpose un langage, et les langages constituent les dimensions d’un homme. Le pitoyable homme unidimensionnel de H.Marcuse ou de Chomsky explique l’abject conformisme, résultant, pourtant, de la pratique du great refusal ; cet homme grégaire se réduit à la seule dimension sociale. Le solitaire, pluridimensionnel et créateur, est dans l’acquiescement au monde vertigineux, où règne la Loi divine et non pas la loi écrite. | | | | |
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| mot | | | Deux ambitions taraudent un écrivain ambitieux : être original et échapper à son temps. On dispose d'un outil - son talent, et de deux moyens - les idées (l'intelligence) et les mots (le style). Sans bon outil, toute ambition est risible. Mais avec les moyens, on tombe dans un paradoxe. Dans le domaine des idées, l'innovation est éphémère, puisque leur nombre est fini, épuisé. Quant aux mots, ils portent, fatalement, l'empreinte de leur époque. Heureusement, les rencontres putatives de mots sont infinies, et l'art d'en profiter est la définition même d'un vrai talent. | | | | |
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| mot | | | Le défi stylistique est hors de ma portée, tandis que les choix judicieux des auteurs autochtones sont orientés par l’usage maîtrisé. Il me manque l’intuition de l’effet que produit un écart lexical ou syntaxique. Ce que je vise est au-delà des mots, mais l’attention du lecteur naturel s’arrête aux mots ; les liaisons entre concepts sont perçues comme liaisons entre les mots, ce qui banalise le contenu et abaisse la forme. Malédiction de métèque… | | | | |
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| mot | | | Pour faire ressentir, que l'homme est plus grand que les mots, il faut se montrer plus petit que ses mots. | | | | |
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| horace | | | Verbaque praevisam rem non invita sequentur.
Pour une chose bien conçue, les paroles s'offriront et couleront d'elles-mêmes. | | | | |
| | mot | | | Tous les sots croient Caton : « La chose maîtrisée, le mot n'aura que suivre » - « Rem tene, verba sequentur ». Non : pour les mots bien conçus, les choses s'offriront et se feront rouler ! | | | | |
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| goethe w. | | | Wer fremde Sprachen nicht kennt, weiß nichts von seiner eigenen.
Celui qui ne connaît point de langues étrangères ne connaît rien de la sienne. | | |  | |
| | mot | | | Car il se trompe sur la nature de ses propres émois, ne devine pas la mystérieuse source de beauté et de puissance du langage et ne découvre pas, que la vraie vie d'une langue est ailleurs. Posséder ou savoir ce qu'on possède, la performance ou la compétence, monogame ou polyglotte. Dans le harem des langues s'apprend le corps inimitable de la parole à caresser. | | | | |
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| joubert j. | | | Comment il se fait, que ce n'est qu'en cherchant les mots, qu'on trouve les pensées ? | | |    | |
| | mot | | | Les pensées du sot préexistent toujours et s'annoncent avec des mots anonymes, sans éclat ni reflets. Les pensées du sage sont des effets de bord, des reflets dans des miroirs des mots, dans lesquels se mire l'esprit et y trouve son compte. « Je ne conduis pas ma plume, c'est elle qui me conduit » - L.Sterne - « Ask my pen, - it governs me, - I govern not it ». L'écriture crée des ombres inventées, et ensuite, l'esprit leur découvre une source de lumière réelle. Celui qui part d'un éclairage accessible, au lieu de suivre son étoile inaccessible, ne pense pas, il copie ou imite. « On pense à partir de ce qu'on écrit et pas le contraire » - Aragon. | | | | |
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| russell b. | | | The most delicate is to make difference between a controversy of words and a controversy of essence.
Le plus délicat est de faire la différence entre une querelle de mots et une querelle de fond. | | |    | |
| | mot | | | La meilleure preuve de la maîtrise du fond est de savoir ramener toute discussion à une querelle de mots, où l'on s'escrime à coups d'idiomes, au lieu des axiomes, à coups de toquades, au lieu des incartades. | | | | |
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| péguy ch. | | | Un mot n'est pas le même dans un écrivain et dans un autre. L'un se l'arrache du ventre. L'autre le tire de la poche de son pardessus. | | | | |
| | mot | | | Le premier cherche à y mettre le son, pour qu'on y découvre le sens et en vibre ; le second y met du sens, sans osciller. | | | | |
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| kafka f. | | | Das rechte Wort führt ; das Wort, das nicht recht ist, verführt.
Le mot juste conduit ; le mot, qui n'est pas juste, séduit. | | | | |
| | mot | | | Par le premier on déduit des idées ; le second, on l'éconduit auprès du rêve. Charme viendrait de carmen - invention, poésie, maxime. « II ne suffit pas, que ton poème soit joli ; il doit séduire » - Horace - « Non satis est pulchra esse poemata ; dulcia sunto ». | | | | |
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| wittgenstein l. | | | Wir übersehen den Gebrauch unserer Wörter nicht.
Nous ne dominons pas du regard l'usage de nos mots. | | |   | |
| | mot | | | Si, mais c'est l'oreille d'autrui qui ne les entend pas sur le même registre. Et c'est bien le regard qui prouve le poids originel du verbe ; entendre des voix n'y sert, en revanche, à rien. L'oreille, qui voit (Jeanne d'Arc), ou l'œil, qui écoute (Claudel), sont des perversions. | | | | |
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| tsvétaeva m. | | | Слово - передача голоса, отнюдь не мысли, умысла.
Le mot traduit une voix et non pas une idée ni un projet. | | |    | |
| | mot | | | Il sait traduire tous les trois, et c'est précisément leur équilibre, autour du mot, qui prouve la maîtrise et la primauté du sujet. | | | | |
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| nabokov v. | | | Мне пришлось поменять родной язык, безмерно богатый и послушный, на второсортный английский.
J'ai dû abandonner mon idiome naturel, infiniment riche et docile, pour un anglais de second ordre. | | | | |
| | mot | | | De la révolte du langage, de son indocilité, procèdent de belles contraintes qui, dans notre idiome naturel, seraient vécues comme de banals moyens. | | | | |
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| cioran é. | | | L'illusion, c'est croire aux mots. Cesser d'en être dupe, c'est le réveil, la connaissance. | | |  | |
| | mot | | | Être dupe des mots, c'est croire, avec les professeurs, qu'énoncer, c'est représenter. Le mot n'est qu'un outil de dialogue. La connaissance, c'est ce qui précède l'assaisonnement du mot et ce qui s'extrait après sa digestion ; elle n'en est pas rivale. Trois sortes radicalement différentes de confiance au mot : admettre qu'il s'inspire d'un beau modèle, admirer son harmonie intrinsèque, fabriquer une interprétation de son message. Le savoir, l'art, le savoir-faire. Connaissance des choses vues, connaissance de la vue, connaissance de lunettes. | | | | |
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| chœur noblesse | | | DOUTE : Avec la même maîtrise, enregistrer et falsifier les certitudes, entamer et dépasser le doute - telle est la méthode aristocratique, qui n'en vise ni la profondeur ni l'étendue mais la hauteur : la recherche d'un langage, qui renverse les piédestaux, pour les dresser sur un autre sol, plus élevé et moins fréquenté. | | | | |
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| noblesse | | | La hauteur habitée ou conquise tournera rapidement en platitude ; elle n'a de consistance que non viabilisée et indomptable : « Le noble esprit, en vain, aspirera à la maîtrise de la hauteur pure » - Goethe - « Vergebens werden ungebundne Geister nach der Vollendung reiner Höhe streben ». | | | | |
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| noblesse | | | Le cycle vital : l'écoute stoïque de tout courant de la vie (libido sciendi), le désir de puissance artistique (libido dominandi), l'aristocratique regard, baignant dans la pitié et la honte (libido sentiendi). Nietzsche n'accomplit que la moitié du parcours, prenant trop à la lettre les substantifs, se trompant systématiquement d'adjectif et oubliant le verbe ! | | | | |
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| noblesse | | | Quand ils parlent de valeurs, le plus souvent, c'est du positivisme ou du négativisme, cohérents et systématiques, débouchant sur l'ennui ou le dogmatisme. Le négativisme devrait n'intervenir qu'en formulation de contraintes, et le positivisme n'apparaître que dans la manifestation du goût. Mais la même intensité, spirituelle ou artistique, devrait en constituer l'axe entier. La condition incontournable, pour l'entretien de cette construction, c'est la conscience et la maîtrise des ressorts poétiques du langage ; maîtrise, refusée à Parménide, Hegel ou Husserl, accordée à Nietzsche, Valery et Heidegger. | | | | |
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| noblesse | | | Un maître survit aux contraintes des moyens (voir Goethe) et dépérit dans l'ennui des buts ; son soi est mieux visible dans les contraintes projetées que dans les buts atteints. C'est la banale liberté des moyens et la transparence des fins qui tuent toute noblesse. La noblesse commence souvent par la conscience des barreaux de la cage, dans laquelle se tient le soi inconnu et fauve. Chez le sage, c'est à dire chez celui dont le soi vigile valide le soi onirique, cette cage devient Caverne. | | | | |
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| noblesse | | | Sois maître de ton feu. Sois exigeant dans le choix de ce qui le nourrit. Refuse des essences, qui, en se consumant, n'apportent que la fumée du temps, accumulent tes propres cendres. « Séparer le feu de la terre - pour ne pas s'enfumer » - le Trismégiste. Qui mal embrase, mal éteint. | | | | |
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| noblesse | | | Une erreur de jeunesse - brandir un non retentissant ; à l'âge mûr, on se rattrape par le chant, la prière ou le silence autour d'un oui monumental, d'un acquiescement nietzschéen, qui est, en fait, un méta-acquiescement, dans un nihilisme fondé sur des principes : laisser cohabiter le oui et le non, grâce à la maîtrise simultanée de l'intensité des deux. De la valeur temporelle - au vecteur spatial, de la cible agitée – à la flèche immobile ! | | | | |
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| noblesse | | | Avoir son propre soi (le soi connu) n'est pas un fait ou un point de départ, mais un but et une permanente conquête (le soi inconnu n'étant que contraintes et commencements). Face à la dissension avec la raison. Le moi docile est troupeau. « Le moi est plus dans ce qui gouverne que dans ce qui est gouverné » - St-Augustin - « Magis sum ego in eo quod rego, quam in eo quod regor ». | | | | |
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| noblesse | | | L'avoir a honte de mon savoir, l'être est fier de mes spectres. Fantômes savants et sagacité fantomatique - cures de mon orgueil et de mon défaitisme. | | | | |
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| noblesse | | | Défier le temps est insignifiant aux yeux de l'éternité à moins que ce soit par le dédain de tout ce qui est irréversible. Rester dans le réversible, dans l'anamorphique - le plus beau trait de la jeunesse. La jeunesse - ne percer, ne posséder ni le monde ni soi-même ; avec la possession surgit la clarté, le souci et l'habitude ; porter haut l'ombre de soi-même. Les modernes sont jeunes par leurs doutes et vieux par leurs certitudes ; chez les Anciens, c'est l'inverse : leur poésie est celle de la maîtrise de leur propre voix et non pas de la hantise de l'écho des autres. | | | | |
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| noblesse | | | Dis-moi de quoi tu te sens maître, en toi-même, et je te dirais ce que tu vaux. Je ne me respecte qu'emporté, sans offrir de résistance. Même un ahurissement maîtrisé me fait subodorer un vulgaire théorème. | | | | |
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| noblesse | | | Je ne m'appauvris que de ce que je n'ai jamais possédé. Je m'enrichis le mieux de ce qui m'est donné secrètement à la naissance. | | | | |
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| noblesse | | | Plus on s'accroche à la hauteur, plus on tient aux catégories d'être et de valeur ; plus on se consacre aux profondeurs, plus on est tenté par l'avoir et la valeur marchande. | | | | |
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| noblesse | | | Les chutes poussent les meilleurs à se chercher des ailes, et les pires – à ramper. Le génie est dans un nouveau mode de déplacement, où chutes et envols peuvent facilement changer de signe. Et pour ne pas ramper, le meilleur moyen – trouver un équilibre dans l'immobilité. Devenir cette « cause immobile, qui meut toute chose » - Maître Eckhart - « eine unbewegliche Sache die alles Ding bewegt ». | | | | |
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| noblesse | | | L'égale maîtrise du ton et du fond, le cas rarissime : Platon, Dostoïevsky, Tolstoï, Heidegger. Le cas le plus fastidieux, la morne maîtrise du seul fond, sans posséder le ton, - la gent professoresque. Sa maîtrise profonde : Aristote, Kant. Les meilleurs, prenant de haut le fond, s'adonnent au ton : St-Augustin, Nietzsche, Cioran. Et l'on finit par comprendre, que la hauteur du ton crée la profondeur du fond. | | | | |
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| noblesse | | | Le stoïcisme est une morale des sots, des lâches et des esclaves - vaincre son soi, qu'il n'est donné à personne ni à connaître ni à affronter ! Le maître porte, confraternellement et noblement, le poids des défaites des autres maîtres, ce mélange de honte et de pitié. | | | | |
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| noblesse | | | Je parcours mon soi illimité, à la recherche de son essence, je m'arrête aux suites de : je pense, j'agis, j'innove, je suis ému, je maîtrise - pour converger, finalement, vers leur limite commune - je crée. Mais pour qu'elle présente un intérêt, il faut qu'elle ne m'appartienne pas, il faut donc que j'aie un talent, que je sois un Ouvert. Le monde même reste un Ouvert, grâce à la création (Heidegger - « Das Werk hält das Offene der Welt offen ». | | | | |
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| noblesse | | | La bêtise principale des Anciens, y compris des épicuriens, consiste à vouloir étouffer les désirs ; ils n'en voient qu'une fin - leur satisfaction, tandis qu'il en existe une autre, plus noble, - leur entretien, à l'état d'un feu pur, comme cette fontaine est pure, près de laquelle on meurt de soif. Il ne s'agit pas de tromper sa faim, mais de l'entretenir. « Je n'aime pas les poèmes de la nourriture, mais les poèmes de la faim »*** - Artaud. Qui suit encore ce bel et subtil conseil de Pythagore : « Ton cœur de vains désirs ne se repaîtra plus » ? - il les entretiendra à distance ! Le désir, qui n'est pas vain, est avidité. | | | | |
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| noblesse | | | Les plus délicates de nos émotions, comme les plus subtiles de nos pensées, naissent (au sein) de l'invisible ; rendre celui-ci lisible est la tâche de la poésie, le rendre intelligible - la tâche de la philosophie ; l'outil de ces métamorphoses s'appelle regard, et son complément, le talent, permet non seulement de regarder, mais aussi de faire voir, ou plutôt de faire entendre, car ce n'est pas la maîtrise du récit (die Gesetze der Diskursivität halten - Kant), mais celle du chant, qui en est la condition. | | | | |
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| noblesse | | | Changer de rive est une épreuve, qui ne tracasse pas que le Parisien ; devant les ponts vitaux, la question essentielle est : faut-il le franchir ou le brûler ? C'est même plus important que le choix de chemins, obliques ou droits. Laisser les pavés aux archéologues, aux soixante-huitards ou aux touristes ? Être pessimiste, en bâtissant des murs, ou optimiste, en préférant les ponts : « On bâtit trop de murs et pas assez de ponts » - Newton - « We build too many walls and not enough bridges ». | | | | |
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| noblesse | | | Par mes contraintes, je me libère des choses sans importance ; avec celles qui restent, je dois choisir, desquelles je serai le maître et desquelles - l'esclave. Même parmi les passions je trouverai toujours celles, dont il vaut mieux être l'esclave. Et ce sont les meilleures ! Aux médiocres j'appliquerai le conseil d'Épictète : « Maîtrise tes passions, avant qu'elles ne te maîtrisent ». | | | | |
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| noblesse | | | Un Ouvert entretient la convergence vers des valeurs inaccessibles, sans perdre de contact avec l'accessible, c'est son mérite principal. « Les systèmes de valeurs ouverts, dans leur évolution inachevable, présentent une alternance permanente entre l'expérience rationnelle et l'expérience irrationnelle »*** - H.Broch - « Die offenen Wertesysteme, in ihrer endlosen Entwicklung, stellen einen ständlichen Umtausch zwischen einem vernünftigen und einem unvernünftigen Versuch dar » - une belle définition de la frontière de l'Ouvert humain : des points, dont tout voisinage contienne et de l'irrationnel inatteignable et du rationnel maîtrisé ! | | | | |
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| noblesse | | | Comment voient-ils le maintien d'un rêve ? - dans la réalisation (les réalistes) ou dans la renonciation (les pessimistes), tandis qu'on devrait l'entretenir par la reformulation de ses buts, de ses moyens ou de ses contraintes ; qui maîtrise le langage, maîtrise la chose. | | | | |
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| noblesse | | | Une tâche aristocratique : maîtriser un navire, dont on ne veut pas connaître le cap, par respect des étoiles. | | | | |
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| noblesse | | | J'ai des vecteurs innés de mon goût et de ma sensibilité, et ils n'ont rien à apprendre, dans mes triomphes ou mes débâcles. Pour ne pas perdre de hauteur, je ne tire aucune leçon de mes chutes. Ceux qui comptent ne tirer de leçons que des chutes des autres, se trompent plus lourdement. Mais les plus irrécupérables, et ils sont la majorité, font de leurs chutes la raison de leurs reptations, pour donner aux illusions perdues ou espoirs déçus des vertus pédagogiques. Plus souvent, on devient plus sage en renonçant à quelque chose. L'appropriation rend la justification plus solide et le regard plus grossier. | | | | |
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| noblesse | | | Le moyen sûr de perdre mon rêve, c'est - me battre pour lui, tandis que « le sens de l'existence est de sauver le rêve » - Modigliani. Enfouis tes reliquaires derrière la muraille fissurée de tes ruines, de ta forteresse vide, qui n'attirerait ni conquérant ni agent immobilier ni touriste. « Fais que le rêve dévore ta vie, afin que la vie ne dévore pas ton rêve »** - Saint Exupéry. | | | | |
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| noblesse | | | La vie a ses raisons et ses pulsions ; il faut savoir maîtriser les premières et succomber aux secondes. « Pour vivre, perdre la raison de vivre » - Juvénal - « Et propter vitam, vivendi perdere causam ». Sans cette raison, il est plus facile de se résigner à réduire la vie à un livre, pour rester maître de ses raisons : « Il est possible, que le livre soit le dernier refuge de l'homme libre »** - A.Suarès - mais l'homme libre finit par ne plus vivre que des autres et par n'écrire de livres que sur des livres des autres, et non plus sur sa propre vie invisible. Aimer à perdre la raison (Aragon) paraît être une bonne introduction à la sagesse, puisque celui qui n'en perd jamais, n'en a pas beaucoup. | | | | |
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| noblesse | | | Parmi ceux qui prétendent maîtriser leur meilleur soi, je ne connais aucun grand. La grandeur est dans la qualité de notre ouïe, permettant d'interpréter la voix de notre soi inconnu, et dans le talent de notre soi connu. Donc, il faut se moquer de ceux qui disent : « La vraie grandeur consiste à être maître de soi-même » - Defoe - « The true greatness of life is to be masters of ourselves ». Le seul soi, la source de ma perplexité, appartient à l'espèce et échappe à ma maîtrise ; je ne peux maîtriser que des traductions de l'original hermétique. La maîtrise de soi est de l'imposture ; elle n'aide qu'à me perdre au milieu des autres. Même dans la solitude, une ubiquité me guette : m'attacher à celui que j'invente ou à celui qui invente. Je suis grand, quand eux, miraculeusement, coïncident. | | | | |
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| noblesse | | | Les montées ou descentes, pour atteindre à de vraies profondeurs ou hauteurs, doivent être instantanées, sans escales ni parcours. Les chiffres ne peuvent pas les résumer. « On peut s'arrêter au milieu d'une ascension, non au milieu d'une chute » - Napoléon. Que les sobres escaladeurs exercent leurs muscles, moi je penche vers le vertige des épris de chutes qui, de plus, ont souvent d'excellentes ailes. Mes ailes sont mon parachute ; les ailes d'ascension ne sont jamais à moi. « L'oiseau ne monte jamais trop haut, s'il monte avec ses propres ailes » - W.Blake - « No bird soars too high if he soars with his own wings ». | | | | |
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| noblesse | | | La fonction noble de l'âme – la sublimation de nos cinq sens : la musique, le flair, le goût, la caresse, le regard. L'esprit se contente du bruit, du calcul, de l'intérêt, de la possession, des yeux. | | | | |
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| noblesse | | | Mon soi connu me classe au milieu de mes contemporains, mon soi inconnu ne communique qu'avec les sources de l'homme éternel. L'esprit ou l'âme, le comparatif ou le superlatif ; le bon Narcisse n'admire que le second. Grothendieck les appelait Patron et Rêveur. | | | | |
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| noblesse | | | Quand on ne maîtrise pas assez la règle, toute ambition à l'exception échoue. | | | | |
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| noblesse | | | Deux sortes de hauteur – due à la grâce (traduite en talent) ou acquise par la maîtrise de la gravitation (la volonté d'échapper aux attraits terrestres, pour se vouer à l'apesanteur céleste). | | | | |
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| noblesse | | | L’audace et le don déterminent la stature d’un penseur, l’audace d’un devoir de créateur et le don d’un pouvoir de maître, les deux bénis par l’intensité d’un vouloir de rêveur. L’audace suffit pour développer noûs, intellectus, esprit, Vernunft ; mais le don est nécessaire pour tout envelopper par l‘âme. | | | | |
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| noblesse | | | La volonté dans l’acte ou la volonté dans le désir : la première surgit de nos profondeurs ou de nos routines superficielles, elle ignore la hauteur ; la seconde ne connaît que la hauteur, elle se réduit à l’élan. La première s’achève dans la possession d’un point de l’horizon ; la seconde s’éternise dans un regard sur une étoile inaccessible au firmament. « L’élan, mais sans la volonté ; l’aboutissement, mais sans le but »*** - Hippius - « Стремленье - но без воли. Конец - но без конца ». | | | | |
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| noblesse | | | L’homme vise en profondeur, souhaite en platitude et désire en hauteur ; l’objet poursuivi s’appellera maîtrise, puissance ou illusion ; le contenu en sera – la fin, le parcours, le commencement ; et l’homme en sera penseur, exécutant, rêveur. | | | | |
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| noblesse | | | L’ivresse comme départ d’une écriture et arrivée d’une lecture, maîtrise concentrée et consolation dissipante, - ce moyen poétique, pour atteindre un but philosophique. « Il n’y a de vraie jouissance que là où il faut commencer par avoir le vertige »** - Goethe - « Es ist ja überhaupt kein echter Genuß als da, wo man erst schwindeln muß ». | | | | |
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| noblesse | | | Mieux on maîtrise le sentiment qui se pense en idées, plus surprenante en surgit la pensée qui se sent en arômes. « Tu dois sentir la pensée et penser le sentiment » - Unamuno - « Hay que sentir el pensamiento y pensar el sentimiento ». | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse des propriétaires (de terres, de châteaux, de titres, de prébendes) n'a jamais existé ; elle ne naît que chez les dépossédés (les faibles extérieurement) ou chez les possédés (les forts intérieurement), dans la défaite ou dans le rêve. Au sein de l'humanisme, elle tient la même place, que la poésie - au sein de la littérature. | | | | |
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| noblesse | | | Toute profondeur finit par être maîtrisée, et, donc, par rejoindre la platitude. La vraie hauteur se donne à nos faiblesses, elle ne peut pas être maîtrisée, on la subit, on la vit comme un élan vers l’inexistant ou l’inaccessible. La fausse hauteur, la hauteur maîtrisée, celle qui est due à la force ou à la persévérance, suivra le sort banal de toute profondeur. | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse dans la vie se prouve par l’art du sacrifice ou de la fidélité ; c’est pourquoi la liberté et l’amour se complètent, puisque la liberté est la maîtrise de ton sacrifice de l’esprit, et l’amour est ta fidélité à ce que souffle le cœur. | | | | |
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| noblesse | | | Pour un Oriental, ne rien désirer veut dire renoncer, froidement, à toute possession ; pour un Occidental, c’est ne plus avoir de cibles inaccessibles, qui rendent le regard - ardent. | | | | |
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| noblesse | | | La complicité est une valeur horizontale ; c’est pourquoi mon lecteur ne doit pas être mon complice. Il peut être mon digne adversaire, à condition de viser la même hauteur ou, au moins, posséder une profondeur. | | | | |
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| noblesse | | | Ce n'est pas le nombre plus élevé des possibles qui fera le charme de mon espérance face à la possession, de mon rêve face à la réalité, mais que j'espère et je rêve l'impossible. | | | | |
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| noblesse | | | Rêve de puissance est un oxymore ; le rêve ne peut naître que de ta résignation à détacher de la terre tes élans aériens, donc naître de ta faiblesse, de ton impondérabilité. La maîtrise, de ton existence ou de ton art, consiste en coopération mutuelle entre la profondeur du savoir et la hauteur du vouloir. | | | | |
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| noblesse | | | Le chemin partagé, son éclairage, le sens de nos pas communs, la proximité de nos racines – non, ce n’est pas ici que je reconnais mon frère ; c’est la hauteur de nos étoiles, déterminant l’intensité de nos regards, qui établit ma fraternité. Une fraternité se passant de père et ne partageant que la possession-maîtrise du ciel. | | | | |
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| noblesse | | | L’état d’âme que je guette : être possédé par un élan et en posséder les ressorts. Cet état ne peut durer, d’où mon culte des commencements. | | | | |
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| hölderlin f. | | | Weil ich anfangslos mich fühle, darum weiß ich, daß ich endlos bin.
Je sais, que je suis sans fin, puisque je me sens sans commencement. | | |  | |
| | noblesse | | | Celui atteint la plus grande hauteur qui sait, que ni le premier ni le dernier pas ne lui appartiennent. « Le dernier mot revient toujours à de la non-maîtrise » - Derrida. De fermes contraintes assurent l'élasticité du but : « Le fond que tu peux atteindre n'est jamais le vrai fond » - Lao Tseu. | | | | |
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| schopenhauer a. | | | Einige Menschen können jedes Gut verachten, sobald sie es nicht haben, andere nur, wenn sie es haben. Letztere sind unglücklicher und edler.
Certains méprisent la chose, car ils ne l'ont pas ; d'autres, seulement s'ils l'ont. Les derniers sont plus malheureux et nobles. | | |  | |
| | noblesse | | | Malheur des envieux, malheur des repus - même vétilleux combat. On ne doit mépriser l'avoir, que s'il prétend avoir partie liée avec l'être. Ne pas le mettre en valeur, cacher son prix : « Ne pas avoir, tout en étant à portée de l'avoir » - Heidegger - « Nichthaben im Habenkönnen » - voilà de la jonglerie verbale au service de la noblesse modale. | | | | |
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| dostoïevsky f. | | | Свобода не в том, чтоб не сдерживать себя, а в том, чтоб владеть собой.
La liberté, ce n'est pas l'absence de contraintes, mais la maîtrise de soi-même. | | | | |
| | noblesse | | | Le seul soi, que je puisse maîtriser, est le soi connu, qui peut être vaste et profond, mais restant, pour l'essentiel, commun ; la hauteur lui restera inaccessible, la hauteur, que seul peut habiter et animer mon soi inconnu, auteur et souffleur des plus belles des contraintes. Le degré de ma liberté, c'est la hauteur des contraintes, que je dois, veux et peux m'imposer, pour avoir le minimum de honte. | | | | |
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| heidegger m. | | | Von allem Gewagten kann am ehesten dasjenige dem Offenen gehören, was seinem eigenen Wesen nach benommen ist, so dass es, in solcher Benommenheit, nie etwas anstrebt, was ihm entgegenstehen könnte.
De toutes les audaces, celle qui, surtout, exprime l'Ouvert est l'audace prise de vertige dans sa nature même, et qui fait que tu ne tends que vers ce qui ne peut t'appartenir. | | |    | |
| | noblesse | | | Tu eus une illumination à la Valéry, en voyant dans l'Ouvert - synonyme de l'Être : les représentations ne font que tendre vers les frontières de l'Être, sans pouvoir les atteindre ; toute représentation est une clôture, qu'on n'ouvre que par le sens - une autre fonction de l'Être. L'ouverture crée l'extase : être un Fermé, c'est connaître, toucher et posséder les limites de ses meilleurs désirs, qui restent finis, c'est à dire sans vertiges. | | | | |
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| proximité | | | Un autre nom de hauteur est maîtrise du hasard. Le hasard est l'inertie du voisinage. Se méfier même de rencontres altières. Ne communiquer qu'avec l'intouchable. « Que tu aies toujours, dans ton jardin, un arbre interdit, et dans ta vie - quelque chose, que tu t'interdises de toucher »*** - Chesterton - « Always have in your garden a Forbidden tree. Always have in your life something that you may not touch ». | | | | |
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| proximité | | | Le regard, c'est ce qui met en contact harmonieux mon âme tâtonnante et le monde, deux fantômes, s'ignorant à une distance vertigineuse. L'œil erre, la chose fuit, mais quand l'accommodation réussit, naît le regard. Comme chez les pacifiques Kant (la philosophie serait un champ de bataille - der Kampfplatz) et Hegel (qui serait l'issue du combat et le combat lui-même - das Kampfende und der Kampf selbst), les combattants étant leur esprit et l'énigme du monde. Quand on est intelligent, on aboutit à une paix universelle, à un acquiescement au monde, qui s'avère être équivalent à ton âme. On exprime le mieux son âme, en se tournant vers les étoiles ou en se mesurant à l'univers entier. | | | | |
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| proximité | | | C'est bien la foi qui te dit, s'il faut déplacer la montagne, la conquérir ou l'approcher. L'athée dit : « La foi déplace les montagnes, le doute les escalade » - E.Jünger - « Der Glaube versetzt Berge, der Zweifel erklettert sie ». | | | | |
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| proximité | | | Tout dieu trouvé est une profanation pour celui qui se dévoue à un dieu recherché. « Tu es sage, si tu cherches la sagesse ; tu es fou, si tu imagines l'avoir trouvée » - le Talmud. | | | | |
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| proximité | | | L'angoisse, sans disparaître, se met à parler espérance ; le doute, sans perdre l'acuité de son problème, se mue en apaisant mystère, - c'est ainsi que je verrais la grâce. La grâce, c'est la caresse des fins et des commencements, des résignations et des révoltes. Caresse, le contraire de possession ou de maîtrise. Caresse, dans laquelle Socrate ne voyait qu'un compagnon du sensible et de l'intelligible, tandis que les hédonistes (Philèbe), plus sensibles peut-être que lui, tout en étant moins intelligibles, en faisaient un principe. | | | | |
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| proximité | | | Il faut s'attacher à l'invisible impérieux et se détacher du palpable superflu ; et l'attachement et le détachement doivent servir à faire entendre notre musique, pour laquelle trouveront leurs instruments et leurs interprètes la faiblesse et la puissance, la fierté et la honte, la passion et la paix, l'ambition et l'humilité, la maîtrise et la simplicité. L'harmonie entre ces deux versants est peut-être ce qui est à l'origine de son propre regard : « C'est la honte ou la fierté, qui me révèlent le regard d'autrui »*** - Sartre. | | | | |
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| proximité | | | La plupart du temps, je vis, inconscient du miracle qu'est la vie. Mais dès que j'y songe, je suis inondé d'une grâce, qui dépasse en intensité et en puissance tout ce que je maîtrise. Même un incroyant y ressentira une proximité divine. « Connaître Dieu et vivre, mais c'est tout un » - Tolstoï - « Знать Бога и жить — одно и то же ». | | | | |
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| proximité | | | Face au monde, l'homme traverse trois étapes : l'apprentissage, la familiarité, l'angoisse - loin du monde et s'en approchant, fusionné avec le monde et le maîtrisant, étranger au monde et le maudissant ou le vénérant - de loin. Curieusement, les rapports avec Dieu suivent un cheminement en sens inverse. La leçon ? - en tout, éviter la familiarité, qui est oubli d'algorithmes ou de rythmes. | | | | |
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| proximité | | | À la possession trop intime : « Tout ce qui est à moi, est sur moi » - Bias - « Omnia mea mecum porto » - je préfère la possession à distance ; ce qui est sur moi n'est pas à moi. Tout ce qui est à moi, m'est caché. Plus une chose inaccessible me manque, mieux je la possède. Qu'est-ce qui est le plus lointain de mon soi connu ? - mes désirs ! Et Ovide : « ce que je désire, est avec moi » - « quod cupio, mecum est » vise son soi inconnu. | | | | |
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| proximité | | | L'artiste vit de la proximité troublante avec ce qui est mystérieux, que ce soit une beauté, une vérité ou une bonté, sans en chercher une familiarité. Mais la distance, c'est une déviation, un écart, une fuite. « L'art est un mensonge, qui nous permet d'approcher la vérité » - Picasso - d'en garder le lointain serait encore plus noble. Les maîtres de la vie y vont tout droit à une possession mécanique. | | | | |
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| proximité | | | Dieu est hérité par le sot, inventé par le théologien, soupçonné par le scientifique - le parcours, le commencement, la fin. « Pour un croyant, Dieu est le premier pas de ses méditations, pour un savant - le dernier »* - Planck - « Für den gläubigen Menschen steht Gott am Anfang, für den Wissenschaftler am Ende aller seiner Überlegungen ». Soit Dieu agit dans la platitude ; soit Il veille dans la hauteur ; soit il se montre en profondeur. | | | | |
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| proximité | | | La supériorité humaine n'est pas dans la maîtrise des objets, mais dans celle des relations ; si je veux garder la mesure de mes éloignements et de mes proximités, je la maintiendrai grâce à une nouvelle métrique des relations inventées. | | | | |
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| proximité | | | Ils passent un marché avec Dieu, pour qu'Il ferme les yeux sur leurs sales affaires : dans le pensé, dans le dit, dans le fait. Partout y règne le marchandage. Et le Maître semble tenir l'économie en grand respect et même en assurer le Ministère. | | | | |
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| proximité | | | Pour les mystiques (Boehme, Berdiaev), l'homme est l'image, la vie et l'être du Dieu immotivé. Mais l'homme est de plus en plus envahi par les motifs des hommes : au mystère de l'image il préfère la solution par reproduction, à la vie - la mécanique, à l'être - l'avoir. | | | | |
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| proximité | | | À ma triade d'athée et d'amateur : créateur - outil - œuvre, correspond la trinité biblique : Dieu - lumière - illuminé, ou le savant triptyque grec : logos - être - étant. C'est pourquoi je me sens concerné, lorsqu'ils parlent de chute de l'être ou de vacillement de lumière, bien que je préfère parler de montée vers le créateur, maître des ombres. | | | | |
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| proximité | | | Le monde de nos attirances est triple : le monde des lointains (où règnent l'arbitraire, l'extrémisme, l'irresponsabilité), le monde des proches (où nous guident la solidarité, l'entente, la maîtrise) et enfin le monde de la fraternité (où la démesure se substitue à la mesure). C'est de ce dernier monde que parle Heidegger : « La proximité ne s'établit pas selon la mesure des distances » - « Die Nähe ist nicht durch Ausmessen von Abständen festgelegt ». Le monde où les distances ne s'évaluent que numériquement est un monde sans distances de cœur, sans frontières d'âme. | | | | |
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| proximité | | | Nous sommes tous bornés ; à qui les bornes les plus significatives appartiennent-elles (à moi-même, aux autres, à Dieu) ? - là est la question. Comment j'y converge ? Avec quelle intensité ? Je suis vraiment un Ouvert, quand je suis maître de mon approche de mes limites divines, intouchables. | | | | |
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| proximité | | | Être un Ouvert signifie : dans le temps – vivre dans un élan, asymptotique, infini, toujours recommencé ; dans l'espace – me rendre compte de mes meilleures limites, fascinantes mais ne m'appartenant pas. | | | | |
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| proximité | | | Ne cherche plus ce qui se trouva trop près. Trouve ce qui, de loin, ne fut jamais perdu. | | | | |
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| proximité | | | La vague consolation est le premier volet d'une philosophie noble, là où la religion s'y prend avec des dogmes nets et définitifs. Le discours sur le langage, inséré entre la représentation et la réalité, tel est le second volet philosophique, où la science fournit des solides théories et l'art – des images inexplicables. Le philosophe n'a ni le fanatisme du prêtre ni la maîtrise du savant ni le don de l'artiste, il ne lui restent que des métaphores. Au lieu de cette humble résolution, les philosophes médiocres s'accrochent aux concepts, domaine, où ils sont incompétents et ridicules. | | | | |
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| proximité | | | Assis, ta limite est un livre (pour penser), debout – un horizon (pour dominer), couché – un firmament (pour rêver) ; je ne suivrais donc ni Flaubert ni Nietzsche. | | | | |
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| proximité | | | Qui fut le premier – l’œil ou la lumière, l’oreille ou le son, la dent ou l’aliment, la corde vocale ou l’onde acoustique, l’aile ou l’air, la branchie ou l’eau, le piquant ou l’agresseur ? M’est avis que « nous possédons par miracle ce qui est exigé par nécessité »**** - Valéry. | | | | |
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| marc aurèle | | | Tout ce que tu vois à portée de ta chair et de ton faible souffle, n'est pas à toi. | | | | |
| | proximité | | | Est à moi ce qui est à hauteur de mon grand souffle ; là où mon âme munit d'ailes et ma chair et mon esprit. Le grand souffle me porte vers mes limites, au-delà de mes horizons et de mes firmaments. | | | | |
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| pascal b. | | | Tu ne me chercherais pas, si tu ne m'avais trouvé. | | | | |
| | proximité | | | Tandis que tous sont persuadés de l'avoir trouvé, car ils l'auront cherché. Préexistence vs prestance. | | | | |
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| fichte j. | | | Das System, in welchem von einem übermächtigen Wesen Glückseligkeit erwartet wird, ist das System der Abgötterei.
Le système, qui consiste à attendre d'un être tout-puissant le bonheur, c'est le système de l'idolâtrie. | | | | |
| | proximité | | | Trouver le bonheur dans l'avoir sans référence à l'être, c'est votre vraie religion. Ni moutons ni loups ne furent jamais soupçonnés d'idolâtrie. La toute-puissance se fait traduire dans le culte païen des mots et des notes. | | | | |
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| nietzsche f. | | | Wenn man den Glauben hat, kann man der Wahrheit entbehren.
Quand on a la foi, on peut se passer de la vérité. | | | | |
| | proximité | | | La foi, c'est ce qui te pousse à chercher, en vain peut-être, la vérité. Sans la foi l'homme est tellement sûr de posséder la vérité, qu'il ne se donne même pas la peine de la chercher. | | | | |
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| russie | | | Dans un pays libre, l'homme a, en tant que son prolongement, - la loi, la propriété, la connaissance de ses droits ; et l'on finit par ne plus voir son essence nue, qui était si visible en Russie : « La Russie est un laboratoire, où l'homme est réduit au strict minimum, ce qui permet de voir ce qu'il vaut » - Brodsky - « Россия - это лаборатория, в которой человек сведён до минимума, и потому ты видишь, чего он стоит ». | | | | |
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| russie | | | La liberté s'installe là, où l'homme peut ne plus rougir des moyens pour accéder à la propriété. La Russie en est bien loin : « Toute propriété, en Russie, a pour origine : la supplique, le cadeau, la corruption » - V.Rozanov - « В России вся собственность выросла из выпросил, или подарил, или кого-нибудь обобрал ». | | | | |
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| russie | | | Dans les catastrophes, l'Européen trouve de l'étoffe pour repriser le tissu social, le Russe n'en retire que des strophes pour griser son insu viscéral. Qui contesterait la maîtrise unique, que le Russe démontre dans l'ordre des idées désastreuses ? | | | | |
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| russie | | | Pour deviner les rapports de l'Européen avec la connaissance, il suffit d'examiner son verbe-fétiche : under-stand (humilité), ver-stehen (pénétration), com-prendre (universalité), по-нять (hauteur). | | | | |
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| russie | | | Maîtrise n'est pas un concept russe. On trouve, en russe, ces emprunts : maître (en esprit), master (en économie), Meister (en cérémonies, en héraldique, en maréchaussée, aux échecs), maestro (en musique, en danse). | | | | |
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| russie | | | Le concept doit être engendré, le Begriff - saisi, le понятие - compris ; le départ, le parcours, l'arrivée ; c'est pourquoi le Français est si créatif, l'Allemand - si ferme, et le Russe - si ahuri. | | | | |
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| russie | | | Dans dé-fin-ition, on touche déjà à la fin ; dans о-предел-ение, on se contente de la limite. Ce qui expliquerait, que le Russe tient à l’élan vers des limites inaccessibles plus qu’à la possession d'une fin palpable. | | | | |
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| solitude | | | La solitude des blasés : tant de choses sont intériorisées, qu'il ne reste plus grand-chose à l'extérieur - rien à prendre. La solitude du pur : tout ce qui maîtrisait le langage du troupeau dépérit - rien à donner. | | | | |
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| solitude | | | Un grand regret dans la solitude : ne plus rien avoir à sacrifier. | | | | |
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| solitude | | | La création a besoin d'un instinct, d'une foi et d'une exécution. L'instinct ne naît que dans ta solitude, la foi ne se donne que dans notre souffrance et l'exécution ne vient que par votre porte. | | | | |
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| solitude | | | La plus horrible des solitudes accompagna l'immense Tsvétaeva, la solitude des trois langues, des trois sensibilités, des trois cultures - russe, allemande, française - et dans lesquelles elle fut martyr et maître. Je ne connais aucune autre voix - et si belle ! - qui aurait sonné dans de tels déserts. Les hommes doubles (Aragon) en bavent, mais les triples… | | | | |
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| solitude | | | Tout compte fait, la quête de soi se réduit à ces deux questions : ce qu'on a dans l'être et ce qu'on est dans l'avoir. Le soi n'est pas grégaire, si la solitude et Autrui apportent des réponses compatibles. | | | | |
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| solitude | | | Dans la maison de l'être, quels sont les obstacles ? Le plancher - pour ma stabilité, la porte - pour mon mouvement, les murs - pour ma solitude, le souterrain - pour ma honte, le toit - pour mon rêve. Les obstacles franchis, il ne me resteront que des ruines, bien à moi, et où l'être et le devenir se voient à la hauteur de mon étoile, dont la lumière, nommé langage, se reconnaît aux ombres du Verbe, sans domicile fixe. Le propre des ruines est d'être toujours les mêmes, d'accueillir les ombres du langage, d'être la demeure de l'être : « Éternellement se bâtit la même maison de l'être » - Nietzsche - « Ewig baut sich das gleiche Haus des Seins ». | | | | |
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| solitude | | | Plus profonde est ma solitude, plus haut est le ciel au-dessus de mon âme et plus vaste est la vie, qui s'étend sous ce ciel. Et Flaubert n'y a rien compris : « Que le monde est vide pour qui le parcourt seul ». Il se désemplit de choses, accumulées par des autres, mais s'ouvre aux secousses, panoramas et teintes, que le monde à moi, en moi, est capable de transmettre. Surtout, si c'est du regard et non des pieds que je le parcours. | | | | |
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| solitude | | | Ce qu'ils prennent pour salaires ou honoraires, je le pris comme aumônes ; m'être enrichi des miettes de leur table me dispense de chercher une chaise au milieu d'eux ; mon entrée de maîtres se trouve aux toits ; la leur est réservée aux esclaves qu'ils sont. | | | | |
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| solitude | | | L'un des plus sûrs moyens de devenir grégaire est de chercher à être différent des autres à tout prix. C'est notre musique intérieure qui, aux yeux et oreilles intemporels, nous rend uniques ; écoute donc leur chœur beuglant, à l'unisson : je veux être distinct des autres ! Distinguer les distinctions (das Unterscheiden des Unterschieds - Heidegger) - tel est le premier pas de celui qui porte en soi ses propres mélodies et possède une véritable personnalité. | | | | |
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| solitude | | | Se trouvant seuls dans leur bureau, devant un coffre-fort, ils préparent leurs fulgurances : « La chute vers l'abîme, l'ascension vers les cimes, seront les plus chères pour qui est solitaire » - Kipling - « Down to Gehenne or up to the Throne, he travels the fastest who travels alone ». Tous les voyages sont horizontaux ; l'esprit a pour vocation la maîtrise de la profondeur, et l'âme est gardienne de la hauteur ; les deux - animés par le regard immobile, ce guide du voyageur aux ailes pliées. Dans les platitudes des autres voyages, tout solitaire, aux ailes d'ange, devient solidaire des pieds des bêtes. | | | | |
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| solitude | | | À défaut d'être un être vivant, avec un corps, une tête et des pieds, un milieu et des extrémités (Platon), le discours doit être un arbre, pour nous parler de climats et de saisons, arbre à une hauteur, qui appelle la solitude et pousse vers l'ironie. Et sa lecture suppose un métabolisme du milieu, la fermeté et la maîtrise des extrémités, la sensibilité du corps et l'arbre requêteur dans la tête, prêt à s'unifier avec l'arbre discoureur. | | | | |
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| solitude | | | Celui qui croit se connaître ne quitte pas la compagnie de son soi ; avec sa méconnaissance on devient maître de la solitude. « Ma compétence - la solitude et la retraite » - Cicéron - « Mihi, solitudo et recessus provincia est ». | | | | |
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| solitude | | | La joie de créer se loge dans l'imaginaire, et le bonheur de vivre - dans le réel ; un élan solitaire, une rencontre, fragile et irresponsable, entre le beau, le bon et le noble, au fond de mon soi inconnu, ou une caresse, venue d'autrui, pour enivrer mon soi connu, mon soi vrai ; un hymne à ce que je suis, ma création, ou une récompense de ce que j'ai, de ma possession. | | | | |
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| solitude | | | Les suicides virtuels se pratiquent aujourd'hui sur des places publiques, et leur souvenir se réduit à un reportage ampoulé, rédigé par le suicidaire lui-même, cherchant les yeux des autres, mais dépourvu de son propre regard. Qui écrirait de meilleurs mémoires que Phénix ? Le regard, c'est la maîtrise du feu et des cendres. | | | | |
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| solitude | | | Il n'y a plus de vrais solitaires, puisque la fierté ou l'humilité du devoir, ces deux voies royales vers la solitude, n'attirent plus personne, tellement les sentiers battus du droit sont nombreux et larges. « Qui garde sa fierté est condamné à la solitude. Qui tient à son amour, en sera esclave » - Mérejkovsky - « Кто гордость победить не мог, тот будет вечно одинок, кто любит, - должен быть рабом ». Les fiers, comme les humbles, sont prédestinés à la solitude, c'est à dire à une hauteur déserte, avec « l'humilité s'élevant au plus haut » - Angélus - « die Demut die erhebt ». L'indigné et le présomptueux font le gros du troupeau. Bonne gestion, c'est le nom moderne que l'homme libre donne à la maîtrise, aussi bien des sentiments que des comptes en banque. | | | | |
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| solitude | | | Le silence comme support de notre musique intérieure, l'exil comme ambiance de nos rêves, la maîtrise comme outil de nos prières - et si c'étaient les seules tâches que l'âme aristocratique formulerait à l'esprit démocratique ? | | | | |
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| solitude | | | Je serais ravi si quelqu’un s’adressait à moi avec des messages semblables aux miens, par le ton, le projet maîtrisé ou l’objet indicible ; moi-même, hélas, je ne peux m’adresser qu’à l’Inconnu ; aucun lecteur en vue, aucune oreille accordée à ma musique, aucun système, dans lequel s’incrusteraient mes regards intempestifs, atopiques. | | | | |
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| solitude | | | La liberté, face aux influences extérieures, n’est qu’une facile contrainte que je m’impose. J’oscille entre la servitude que m’inflige mon soi inconnu et la maîtrise qu’exerce mon soi connu. | | | | |
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| solitude | | | Tant d’hommes grégaires se sentent et se proclament seuls ; ceux qui savent communiquer avec l’inexistant ou possèdent un regard narcissique, ne se sentent pas seuls, ils sont seuls. | | | | |
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| solitude | | | Non que je me sente étranger à toutes les blessures collectives, mais il s’agit, plutôt, de la différence des lieux qui saignent. L’organe touché chez moi, je ne le vois pas chez les autres. Comme, d’ailleurs, c’est le cas avec les enthousiasmes collectifs. Ce que les autres m’imposent, c’est la langue, le degré de liberté, la paix accessible. Mes métaphores et mes angoisses m’appartiennent en propre. | | | | |
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| solitude | | | C’est seulement a posteriori que je découvre que mon besoin d’écrire vient du rejet des mots de la tribu. Ceux-ci se réduisent à la maîtrise de la matière, au respect de la loi écrite, au sérieux de la cohabitation ; tandis que mon inspiration vient de mes états d’âme, fondés sur l’intelligence immatérielle, la noblesse de l’arbitraire, l’ironie de la défaite. | | | | |
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| solitude | | | L’intellectuel est un singleton, s’incarnant dans les trois hypostases – le cœur (la voix), l’âme (la caresse), l’esprit (le regard) ; il est la noblesse et la maîtrise de leurs métamorphoses et symbioses. Il se désolidarise de ses bras et pieds ; il cherche la reconnaissance de son unité tripartite ; il méprise la reconnaissance des multitudes de ce jour et se reconnaît le mieux dans la solitude atemporelle. Ce genre, dans lequel le sous-homme (la honte) rencontre le surhomme (l’intensité), est mort ; toutes les consciences humaines, sans cœur ni âme, se vouent, aujourd’hui, aux seuls esprits claniques. | | | | |
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| jean de la croix | | | El que solo se quiere estar sin arrimo de maestro, será como el árbol solo, que por más fruta que tenga los violadores se la cogerán y no llegarán a sazón.
Celui qui veut demeurer seul sans appui d'un maître, est semblable à un arbre solitaire ; quelques fruits qu'il produise, les passants les cueilleront avant leur maturité. | | |  | |
| | solitude | | | Je suis le climat de mon arbre solitaire ; j'en assume les fleurs, la sève et les cimes ; le passant, qui n'en goûte ni racines ni ombres, mais grappille le fruit, n'a qu'à s'en prendre à lui-même pour son indigestion. Mes maîtres me firent fuir le verger et l'étable ; mon arbre leur doit son désert, ses mirages et sa ruine. | | | | |
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| pascal b. | | | Pour vivre seul, il faut être un ange ou une brute. | | | | |
| | solitude | | | Volé chez Aristote. Je renonce aux ailes et aux rauques, me voilà attrapé par la multitude, rampante et glapissante. « La solitude exige une vie d'ange, elle fait périr les malhabiles » - Nil de Sora - « Уединение требует ангельского жития, а неискусных убивает ». Une fois les ailes pliées, l'ange, comme l'albatros, se rapproche dangereusement de la brute ; il est rattrapé par la routine ou par les fins, alors que n'est angélique que le commencement : « L'ange doit déployer ses ailes, pour que Dieu se remette aux obscures pages des commencements » - Rilke - « Nur wenn die Engel ihre Flügel breiten, als ginge Gott im dunklen Buch des Anbeginns ». | | | | |
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| deleuze g. | | | Le naufragé est le fruit le plus précieux de l'île déserte. | | |   | |
| | solitude | | | Comme le châtelain mûrit au milieu des ruines bien dessinées et maîtrisées. « Faites une île de vous-mêmes » - Bouddha - en commençant par reconnaître, que ton séjour y est dû à un naufrage. | | | | |
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| chœur souffrance | | | NOBLESSE : Le simple mortel se courbe, sous le poids d'une souffrance. Seul l'aristocrate lui trouve du contrepoids pour rester droit. L'aristocratisme est la possession d'un axe immobile, antisymétrique, autour duquel on dispose les blessures et les joies, sans se pencher, lâchement, d'un côté ou de l'autre. Et puisque les joies des autres deviennent sourdes, ta souffrance sera muette. | | | | |
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| souffrance | | | Le vrai tourment, ce n'est pas de ne plus être, mais de ne pas savoir être sans avoir. Je ne suis qu'intensité, mais il me faudrait maîtriser la terre - pour marquer mon époque, l'air - pour être respirable, le feu - pour laisser des empreintes et l'eau - pour que l'encre la couche sur papier. « Ce n'est pas l'éternité que tu demanderas à la vie, mais l'intensité »*** - Nietzsche - « Auf die ewige Lebendigkeit kommt es an, nicht auf das ewige Leben ». | | | | |
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| souffrance | | | Submergé de bonheur, on perd l'image de Dieu ; accablé d'une souffrance, comme illuminé par une beauté, on assiste à l'émergence d'un Dieu en majesté. Pourtant, d'après les hommes : « Le bonheur et la beauté découlent l'un de l'autre » - Shaw - « Happiness and beauty are by-products ». Dieu, qui est peut-être dans une étrange rencontre du beau et de l'horrible (« fair is foul and foul is fair » - Shakespeare, en lecture traumatologique et non pas météorologique), pour la bonne raison, que la douleur et l'harmonie n'appartiennent à personne. Un masque étincelant de l'art, sur le visage horrible de la vie – telle serait la destinée d'artiste. | | | | |
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| souffrance | | | Ce ne sont ni l'espoir ni le désespoir qui composent le chant le plus beau, mais un duo entre le zéro et l'infini (darkness at noon de Koestler) du regard. Tantôt ils s'annihilent, tantôt se substituent, tantôt se confessent. Le désespoir est le maître, nous apprenant le chant, l'espoir en est l'élève. | | | | |
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| souffrance | | | Pour qu'une résignation ne m'émousse pas, il faut qu'elle soit déchirante. Me vaincre moi-même, c'est ne pas hésiter à sonder les lieux les plus peccables chez moi, lieux que je connais mieux que les autres. | | | | |
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| souffrance | | | Le désespoir de l'aveugle vient du non-avoir ; le désespoir des yeux à moitié clos - du non-être. L'être envahit et multiplie ; l'avoir étouffe et réduit. Mais ce sont toujours de bons exutoires, si on les compare aux yeux, que nous fait écarquiller le trop visible devenir. La douleur réelle loge dans le devenir, où, exaspéré, on invite l'inexistante consolation sous forme de l'inexistant être, guérisseur fantomatique. | | | | |
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| souffrance | | | La sensibilité est ce qui fait préférer le goût des larmes retenues à celui des sanglots. En deçà des paupières se déroulent de vrais drames, qu'on ne fait que jouer au-delà. | | | | |
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| souffrance | | | Dans tout écrit, on peut deviner le lieu d'écriture, le style architectural de sa demeure. L'écriture des ruines ravive un passé maîtrisé, où elle recrée des tours d'ivoire ; elle est consciente de la débâcle finale de tout édifice, dédié à la grandeur ; elle se moque de nos murs, de nos portes, de nos fenêtres et même de nos sous-sols. | | | | |
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| souffrance | | | Face à l'épreuve de la souffrance, la vie et l'amour trouvent les répondants opposés : ce que la vie y perd en hauteur et lumières, l'amour en gagne en profondeur et ombres. Épave laminée ou ruine illuminée. | | | | |
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| souffrance | | | Ce qui n'est qu'à moi ne peux être que déchirure ; et ils veulent que, de ma coupure opaque, je n'exhibe que la couture transparente. | | | | |
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| souffrance | | | Ni Socrate ni Tolstoï ni Rilke ni Heidegger ne me disent rien de juste ou de réutilisable, au sujet de la mort ; la voix juste aurait dû être presque inaudible, et les cheveux auraient dû se dresser, sans qu'on comprenne pourquoi. Des litotes comme les plus violentes des hyperboles. | | | | |
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| souffrance | | | Valet des idées et maître des mots, telle est la pose du poète, et il est toujours malheureux, puisque « Bonheur gît en médiocrité, ne veut ni maître ni valet » - Baïf, et « il n'est pas permis au poète d'être médiocre » - Horace - « Mediocribus esse poetis non concessere ». L'épée ou les chaînes, c'est une culture du fer, dont s'accommode mal la aurea mediocritas. « Ce qui abat irrémédiablement l'âme, c'est la médiocrité de la douleur et de la joie » - R.Rolland. | | | | |
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| souffrance | | | Les flèches virtuelles des souffrances réelles n'abattent que de mauvais archers ; elles garnissent le carquois d'un maître des bonnes cordes : « en état d'un arc bandé à l'extrême, tout affect est bienvenu »** - Nietzsche - « in einem Zustande eines bis zum Springen gespannten Bogens tut einem jeder Affekt wohl ». | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance, pour conduire au bonheur, doit être enveloppée de saintes images, plutôt qu'être développée en feintes raisons, - la prêtrise y vaut mieux que la maîtrise. Rien n'apprend ni à souffrir ni à être heureux, on les trouve sans les chercher. | | | | |
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| souffrance | | | Je me moque de leurs souffrances d'écrivailleurs, la seule que je respecte est la trouille devant le spectre d'ennui s'élevant de mes pages. Souffrir dans les bureaux, « bâiller sur la croix » (Cioran) - deux fléaux modernes. Leur manie : se vautrer dans une souffrance imaginaire au milieu d'une douceur de vivre bien réelle. Et dire que les siècles précédents s'efforçaient à inventer une douceur imaginaire au milieu des souffrances bien réelles ! L'écriture n'est que jouissance, quand on est en possession de son sujet. Même à son impuissance il faut savoir donner un ton pénétrant. | | | | |
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| souffrance | | | Le philosophe nous attire vers notre bonheur, et l'écrivain étale ses souffrances. « Créer c’est léguer ses souffrances » - Cioran. Seul le poète maîtrise l'art d'une fête en larmes. | | | | |
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| souffrance | | | Les plus belles des larmes nostalgiques, celles qui pleurent ce que j'avais réussi à garder inconnu, ce dont je n'avais jamais effleuré la surface, ce que je n'avais approché qu'à coups d'ailes. Ce qui était passé par mes mains, en revanche, pourra rester dans les archives de mon insignifiance. | | | | |
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| souffrance | | | La philosophie est affaire de l'âme consolante ou de l'esprit verbal ; si l'on ignore la stridence de la pitié et la musique du langage, on ne peut pas être philosophe. En création de concepts, en attachement à la vérité, en maîtrise de l'être, le philosophe académique ne dépasse en rien le garagiste. | | | | |
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| souffrance | | | Ceux qui possèdent de bonnes ressources du rire n'écrivent pas : la tristesse de nos lignes est un palliatif de déviation des larmes de leur meilleur emploi. | | | | |
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| souffrance | | | Les sots et les philosophes protestent : je souffre et j'exulte, tandis que le scientifique exclut de sa vision toute sensibilité et ne sait pas ce qu'il fait. Tout savoir enrichit les vocabulaires et les syntaxes, même ceux des braiments, mais le savoir scientifique apprend mieux que les autres à maîtriser la plus belle des intonations, l'intonation ironique. Ah, si, en plus, le savant s'intéressait, comme jadis, à la tonalité mystique, pour produire de la musique tragique de la vie ! « Nous ne pouvons imaginer aujourd'hui, qu'un même homme soit un savant et un mystique »* - S.Weil. | | | | |
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| souffrance | | | Rien de ce qui relève de l'intelligence ne résistera à la maîtrise par la machine : la logique, le langage, le style, la liberté, le hasard, l'invention. Certains états d'âme – la dignité, la résignation, la mélancolie, l'optimisme - pourront également être imités. Je ne vois qu'un seul type de plaisir, la caresse secrète, et un seul type de chagrin, la souffrance dans la joie, qui ne sauraient être machinisés. | | | | |
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| souffrance | | | Ne plus accorder le moindre crédit à nos défaites - telle est la devise de notre époque. Mais toute personnalité s'affirme avant tout par l'unicité de ses défaillances - comment s'étonner que le robot se mette en place et règne sans partage ! | | | | |
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| souffrance | | | L'art relève le défi des certitudes, que bercent mon enfance, ma patrie, mes expériences. « L'art et l'exil combattent le sort » - Hugo. Il faut s'exiler, ne fût-ce que dans l'art, pour rêver d'une lumière d'au-delà des horizons et ne voir ses propres ombres qu'aux frontières. L'enracinement fermé est canular félon, le déracinement ouvert - défi fécond. | | | | |
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| souffrance | | | La jeunesse – un désespoir, net et plat, et une foi en progrès (sur un axe de valeurs, nouvelles avancées des bonnes extrémités, face aux mauvaises) ; la maturité – une espérance, vague et noble, et une maîtrise de l'éternel retour du même (l'art, devenant vie, voue la même intensité aux axes entiers). La vaste éthique cédant le pas à l'esthétique profonde et à la haute mystique. | | | | |
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| souffrance | | | Le travail de l'oubli ou du deuil : chaque époque débusque ou enterre ses disparus : Dieu, l'histoire, le hasard. La pensée réfutée, la femme indifférente, le mot qui échappe devraient être traités en disparus et non en perdus. La mélancolie de la disparition plutôt que la tristesse ou la nostalgie de la perte. | | | | |
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| souffrance | | | J’ai enterré les pousses fragiles de certains de mes dons, telles que la poésie ou la mathématique, ce qui m’évita le gémissement des ratés sur leurs talents mal employés. Celui, auquel je tiens, s’épanouit, sans honte. | | | | |
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| souffrance | | | Qui a l'humilité de pleurer est maître de son monde. « Qui a le courage de rire, est maître des autres » - Leopardi - « Chi ha il coraggio di ridere, è padrone degli altri ». | | | | |
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| souffrance | | | Pour une tragédie littéraire, il peut y a voir trois fonds possibles : l’historique (le réel), le mythique (l’imaginaire), le lyrique (le rêvé) ; le talent, c’est-à-dire la maîtrise de la forme élégante, justifie l’existence de tous les trois. Mais le contenu d’une vraie tragédie ne peut être que lyrique – la nostalgie des rêves agonisants. | | | | |
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| souffrance | | | La tragédie : après avoir été maître du sublime, glisser vers le statut d’esclave du médiocre. « La tragédie, c’est céder à la platitude »** - Chestov - « Трагедия - уступить обыденности ». | | | | |
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| démocrite | | | La contrainte fait augmenter la jouissance. | | |  | |
| | souffrance | | | Comme le meilleur maître d'amour est celui qui en est esclave. La forme de la jouissance est déterminée par ses contraintes ; quand la forme est belle, on finit par même en oublier le fond. Les contraintes nous épargnent l'ennui des confrontations avec ce qui est plat, sans promesse de profondeur de la pensée ou de hauteur du sentiment. Les contraintes forment les vecteurs, comme la noblesse forge les valeurs. | | | | |
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| montaigne m. | | | L'homme possède ses biens par fantaisie, les maux - en essence. | | | | |
| | souffrance | | | Le nouveau-né, tourné vers son intérieur, sanglote spontanément ; pour le faire rire, on a besoin d'astuces extérieures. L'agonisant se force à rire, mais geint de bon cœur. Entre ces deux saisons, le bonheur est à court de clefs rieuses, et le malheur est expert en serrures pleureuses. L'artiste ne veut pas imiter la vie ; il se concentre sur la nature tragique, avec des moyens d'une culture ludique. | | | | |
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| unamuno m. | | | Sólo por la congoja se adueña de sí mismo un espíritu humano.
Seule la détresse fait l'esprit humain maître de soi. | | | | |
| | souffrance | | | Puisque le soi est ce qui nous relie au divin, et « avant la détresse, tu croises et le beau et le bon et même le grand » - V.Rozanov - « до горя нам открывается прекрасное, доброе, даже большое ». La détresse fait regretter à l'homme d'avoir été esclave des choses. Ou du regard des autres : « Là où personne ne te connaît, tu es maître de toi-même »*** - H.Arendt - « Where no one knows you, you are master of yourself ». | | | | |
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| cocteau j. | | | Qu'il est laid le bonheur qu'on veut. Qu'il est beau le malheur qu'on a. | | |  | |
| | souffrance | | | Celui qui peut la beauté du désastre doit fuir la grisaille de la réussite ! Je vaux ce que vaut l'amplitude entre la profondeur sondée de mon malheur et la hauteur de mon bonheur insondable. | | | | |
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| weil s. | | | L'apparence colle à l'être et seule la douleur peut les arracher l'un à l'autre. | | | | |
| | souffrance | | | Dans la douleur s'élève l'apparence et chute l'être. Comme dans la misère s'approche l'essence et s'éloigne l'avoir. | | | | |
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| chœur vérité | | | DOUTE : Le doute, créateur de belles vérités, entoure la source de ton premier pas. Les vérités-constats sont de mécaniques enchaînements de pas intermédiaires. Le pas transparent devint le seul contenu des trajectoires humaines, ce qui propulsa la vérité calculable au grade d'arbitre unique. Le géomètre se substitua au laboureur et devint le vrai propriétaire des terres fécondes. | | | | |
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| vérité | | | Flâner parmi les vérités en visiteur accidentel de musée et non en acheteur intéressé. | | | | |
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| vérité | | | Le problème de la vérité est de référence et d'accès, plutôt que de possession. | | | | |
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| vérité | | | Il suffit d'être fort, pour posséder une vérité ; mais il faut mobiliser toutes les ressources de la faiblesse, pour suivre, fasciné et immobile, sa lente mise à nu. Il est nécessaire et suffisant de l'aimer, pour que, du veilleur de ses échéances, je passe au voyeur de ses déchéances, sans la répudier. | | | | |
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| vérité | | | L'homme, péniblement, apprend au vrai une langue de symboles, et voilà que le réel, ce vagabond sans famille ni école, s'avère maîtriser sans peine la même langue ! « L'homme mesure Dieu, comme l'image mesure la vérité » - Nicolas de Cuse - « Sic mensura Dei in creaturis sicut veritas in imagine ». | | | | |
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| vérité | | | Dans le vrai, le langage est l'outil, et la représentation – la matière ; dans le beau, c'est l'inverse. Et puisque dans les jugements de valeur doit dominer la matière, le beau surclasse le vrai. L'outil est la maîtrise des buts collectifs, et la matière est la noblesse des contraintes personnelles. | | | | |
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| vérité | | | Si je ne m'intéresse qu'à la vérité, c'est à dire – aux solutions, je ne ferai que de la science. Mais si mon intérêt va jusqu'aux problèmes, c'est à dire au langage, ou, mieux, si je suis chatouillé par le goût des mystères, c'est à dire par la beauté symbolique, je tenterai de me vouer à la poésie ou à la philosophie. Les solutions sont possibles grâce aux systèmes, mais Wittgenstein : « Les systèmes sont exactement ce, sur quoi on ne peut pas parler » - « Die Systeme sind gerade das, wovon man nicht reden kann » - est complètement à côté de la plaque, puisque, au-dessus des systèmes, se bâtit le pouvoir philosophique et le discours poétique. Et l'on est obligé de se taire, si l'on ne maîtrise ni la philosophie ni la poésie. | | | | |
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| vérité | | | Il n'y a plus ni maîtres ni esclaves ; une vérité réglementaire est respectée par le marché, que devint la société humaine ; le mensonge n'intéresse plus que l'homme libre, le poète, le marginal. Et qu'on était naïf : « Le mensonge est la religion de l'esclave et du maître ; la vérité est le dieu de l'homme libre » - Gorky - « Ложь - религия рабов и хозяев ; правда - Бог свободного человека ». Quand l'ultime rêve est immolé à l'autel de ce dieu des robots (stade suprême de l'esclave - раб, робот), on se moque de sacrifices et ne vénère que la fidélité au syllogisme. | | | | |
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| vérité | | | En matière de vérités, le seul mérite de la foi est de nous rappeler, qu'il existent des domaines passionnants, où l'on puisse se passer entièrement de vérités. « Chanter la vertu et la trahir, vénérer la vérité et ne pas la posséder - tel est le sort pitoyable d'une morale qui ne s'accroche pas à l'ancre de la foi » - Batiouchkov - « Поклоняться добродетели и изменять ей, быть почитателем истины и не обретать её - вот плачевный удел нравственности, которая не опирается на якорь веры ». | | | | |
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| vérité | | | Ceux qui cherchent la vérité dans les cieux et non pas sur papier, qui est sa véritable place, prennent tout OVNI pour une vérité intouchable : « La vérité plane et ne se laisse jamais dominer » - le Coran - ce qui n'était vrai que tant qu'on ne savait pas voler. Mais depuis que le tapis volant existe, on l'embouteille, tel un djinn, et des fakirs agréés la montrent en foires. | | | | |
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| vérité | | | L'une des joies du maître du mot est d'avoir constaté, chez soi-même, deux propositions contradictoires et de chercher deux langages, dans lesquels chacune est vraie. Le naïf dit : « Mieux vaudrait me servir d'une lyre dissonante que de me contredire » - Gorgias. On comprend d'où viennent vos monumentales cacophonies, mais on se fiche de vos misérables contradictions, dues à la sottise de votre langage unique et commun. Le vrai sage est un inventeur de langages d'art et un musicien d'une vie, dans laquelle même les contradictions ont leur partition harmonieuse. | | | | |
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| vérité | | | Leur être cosmique serait muet et faux, sans la voix de l'homme. Avec les hommes, il est sourd : il est bien là, mais l'avoir, le vrai des vrais, fait taire toutes les voix, qui préfèrent le chant au son des chiffres. | | | | |
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| vérité | | | Toutes les médiocrités pensent, que toute chose vraie est nécessairement bonne. Un déluge de vérités insipides, incolores se déverse dans des livres, qu'aucun bon goût ne visita jamais. Ils sont peu, ceux qui comprennent, que quand une chose est bonne (par le style, l'intelligence et l'originalité), elle est vraie (pour celui qui maîtrise le langage sous-jacent). | | | | |
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| vérité | | | Avoir besoin d'une vérité, d'une foi, d'une liberté ou les maîtriser - deux cas, qui presque s'excluent ; seul un maître peut se permettre les fastes du cynisme ou le luxe du scepticisme. La plus précieuse des maîtrises - l'art des contraintes, qui entretiennent une distance irréductible entre moi et l'absolu et en chasse toute familiarité. Le cynisme - liberté du goujat ; le scepticisme - liberté de l'indifférent ; l'ironie nihiliste - liberté enthousiaste, naissant des nobles contraintes ! | | | | |
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| vérité | | | Semblables à la femme, une vérité nue ou une vérité parée ne réveillent ni les mêmes désirs, ni les mêmes facultés : la première sollicite en nous la bête (de savoir, de possession, d'instinct), et la seconde – l'ange (de création, de style, de noblesse). | | | | |
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| vérité | | | On ne devrait employer le terme de vérité qu'au sujet des propositions, auxquelles on puisse appliquer la triade pascalienne : savoir les formuler, démontrer, maîtriser. | | | | |
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| vérité | | | À la place de l'âme, qui fut la seule source de l'amour, ils ont un capteur d'intérêts matériels ; à la place de l'esprit, qui fut le seul producteur de vérités, ils ont une calculatrice ; et ils disent aimer la vérité. Quand j'aime, je suis incapable d'en nommer l'objet ; et quand je maîtrise l'objet, je ne peux pas l'aimer – on n'aime que ce qu'on ne peut ou ne veut pas connaître. | | | | |
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| vérité | | | Il faut se dire, que le passage de l'idée à la vérité est du même ordre que le passage de la lettre au mot. L'esprit est la maîtrise de la lettre ! | | | | |
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| vérité | | | Le pédant ennuie par son verbiage prosaïque autour de : pourquoi les choses doivent être vraies ? Le maître brille dans la poésie de : comment les images peuvent devenir belles, c'est à dire vraies ? | | | | |
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| vérité | | | Comment on échappe à l'ennui mécanique des oui-non : par l'absurde (apagogie syntaxique ou sémantique), par l'indécidable (Gödel !), par le paradoxal (méta-connaissances). Toutes les trois échappatoires ne sont que langagières, accessibles seulement aux maîtres des meilleurs langages. | | | | |
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| vérité | | | Quand on n'a que les yeux pour voir, on n'exhibe que les choses vues, alourdies de leurs pesantes vérités. Les vérités aériennes entourent le rêve, porté par le regard. « Dans tout bon discours, le premier mouvement doit être dans le regard et non dans la démonstration » - Épicure. L'élan du premier pas, au point zéro de l'intelligence et du goût, est donné par l'intuition de l'âme. C'est l'un de ces miracles, qui s'attardent au-dessus des berceaux plus souvent qu'au-dessus des tombes. | | | | |
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| vérité | | | La plupart de nos négations sont de nature collective ; les dénonciations des apparences, des iniquités, des souffrances, aussi fondées soient-elles, sont autant de banalités reproductibles à l'infini. Nous sommes personnalisés par nos acquiescements ; nous sommes esclaves dans nos Non et maîtres de nos Oui. | | | | |
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| vérité | | | Il faut reconnaître, que la vérité-adéquation (au réel), en tant que test d'intelligence humaine, est plus intéressante que la vérité-propriété (des propositions), facilement accessible à la machine intelligente. Avec la première, on éprouve sa liberté. Mais l'oubli de la seconde est signe d'incompréhension du langage, et sans la maîtrise du rôle du verbe aucune philosophie profonde n'est pensable. | | | | |
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| vérité | | | Des attitudes, avec la bêtise décroissante, face à la vérité : elle me possède (Marx : « La vérité est universelle, elle me possède, je ne la possède pas » - « Die Wahrheit ist allgemein, sie hat mich, ich habe sie nicht »), je la cherche, je la possède, je la prouve, je la constate, je la crée (Marx : « La vérité : propriété des propositions de s'accorder avec les choses de la représentation » - « Die Wahrheit : Eigenschaft der Aussagen, mit dem widergespiegelten Sachverhalt übereinzustimmen »). | | | | |
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| vérité | | | Tant qu'on parle de cette fumeuse adéquation des choses et de l'intellect, on peut se permettre la grandiloquence gratuite sur l'universalité de la vérité et sur le particularisme des erreurs. Quand on touche à la vérité sérieuse, celle des logiciens, on voit tout de suite, qu'elle est on ne peut plus particulière (car dépendant de la rigueur de la représentation et du langage associé, de la maîtrise de ce langage, de la rigueur interprétative – bref, tout ce qu'il y a d'individuel). C'est l'erreur qui est universelle, car il est rare qu'on soit en conformité parfaite avec les systèmes des autres, et toute non-conformité y serait jugée comme une erreur. | | | | |
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| vérité | | | La pensée interprétative naît avec l'intuition de posséder déjà une vérité. Ensuite, on s'appuie sur des faits (vérités postulées), pour formuler des hypothèses (vérités à prouver). La vérité prouvée n'est pas un but non plus, mais un moyen d'accéder au sens, découlant des substitutions dans des hypothèses-propositions-formules. | | | | |
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| vérité | | | Le seul chemin qui mène à la vérité est celui du langage. « Il n'y a pas de vérité chez l'homme, qui ne maîtrise pas son langage » - Gandhi. La maîtrise signifiant pouvoir dire de quelle grammaire relève le discours. On tient la vérité, quand on sait quelle règle identifie le mensonge. | | | | |
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| vérité | | | Mes yeux doivent scruter le vrai du monde ; mon regard veut s’attarder sur le beau de l’illusion ; mon esprit peut en assurer la bonne cohérence. L’outil, le désir, la maîtrise. | | | | |
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| vérité | | | Oui, en dernier ressort, la vérité doit être confirmée et par le sensible et par l’intelligible, mais seulement suite à cette chaîne obligatoire : la vérité n’a pas de sens sans langage, le langage n’a pas de sens sans la représentation, la représentation n’a pas de sens sans la maîtrise de la réalité représentée, la maîtrise n’a pas de sens sans nos sens, assistés par notre esprit. Ne pas oublier, que la subjectivité est présente dans toutes ces étapes. | | | | |
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| vérité | | | Dans les réflexions sur le sens et la vérité, les pires des bavards sont ceux qui ne maîtrisent pas la logique (de Hegel à Heidegger) ; mais les logiciens, qui ne maîtrisent ni le langage ni la représentation (de B.Russell à Wittgenstein), sont étrangement aussi bêtes. | | | | |
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| vérité | | | La vérité est comme l’argent : elle permet de posséder de beaux objets. Mais ce n’est pas la possession qui est le but de l’artiste, mais l’admiration, l’intensité, l’éclairage ou les ombres. « La possession de la vérité, c’est l’ennui, comme toute possession » - Nietzsche - « Der Besitz der Wahrheit ist langweilig wie jeder Besitz ». | | | | |
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| vérité | | | La nature des contradictions, en philosophie, dépend d’une sorte de stabilité de la démarche dans l’écriture : la stabilité de la marche relève de la mécanique ; celle de la danse – de l’esthétique ; celle du vol – de la mystique. Les contradictions, dans le premier cas, sont signe de la bêtise ; dans le deuxième – de la maîtrise des langages ; dans le troisième – de la musique contrapuntique. | | | | |
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| vérité | | | La science engendre des concepts et l’intuition – des notions, qui peuvent, parfois, aboutir aux concepts. La tête bornée ne suit que des notions ; la tête éclairée accumule des concepts. La première est bourrée de vérités éternelles ; la seconde ne maîtrise ni ne produit que des vérités, relatives à l’état de nos représentations. On voit dans quel camp se place Descartes : « Par vérités éternelles j’entends des notions communes ». | | | | |
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| vérité | | | Les contradictions à l’intérieur d’un même langage prouvent ma bêtise. L’un des symptômes d’une contradiction est l’étonnement ; la plupart de mes notes provoquent mon propre étonnement ; mais je sais que les contradictions sous-jacentes se justifient par changement de langage. L’intelligence est dans la maîtrise des langages incompatibles mais intéressants. | | | | |
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| vérité | | | Tu peux te permettre des incohérences langagières, si tu pars des représentations différentes, dont les contextes correspondants rendent vraies les propositions contradictoires – l’intelligence représentative rejoignant l’intelligence interprétative. | | | | |
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| vérité | | | En Intelligence Artificielle, le terme de logique est utilisé dans deux sens : une logique cognitive – pour assurer que la représentation reste non-contradictoire, et une vraie logique (mathématique) – pour prouver la véracité (ou la fausseté) d’une proposition. | | | | |
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| vérité | | | Les superficiels et les vagues voient dans la vérité un objet, ni langagier ni conceptuel, existant depuis la nuit des temps, résistant aux tentatives humaines de s’en emparer et reflétant, avec fidélité et précision, des choses en soi, constituant la réalité. L’homme chercherait à atteindre cette vérité fuyante, pour proclamer sa possession. Presque tous les philosophes partagent cette aberration. La vérité, sans spécifier le de quoi, est une chimère insaisissable ; quant au quoi, il doit être langagier, réductible au conceptuel, et formulé par le qui, muni du comment personnel. | | | | |
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| vérité | | | Les philosophes attribuent à la vérité un sens moral ou psychologique, ils combattent les menteurs ou les imbéciles, qui se moquent de l’existence même des philosophes. Ceux-ci auraient dû consulter des logiciens, des linguistes, des cogniticiens, qui se moquent des logorrhées philosophiques. | | | | |
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| vérité | | | Tout homme possède un système implicite de validation de ses connaissances ; peu d’hommes procèdent à la vérification de la non-contradiction des représentations, nées de cette validation. C’est la part du savoir, logiquement cohérent, qui désigne une intelligence représentative. La valeur de la vérité d’une même proposition n’est donc pas la même chez un savant ou chez un ignare. Toutes les vérités sont personnelles, découlent des représentations personnelles, même si leurs valeurs logiques sont nulles ; aucune vérité n’est objective ou universelle (sauf en mathématique). | | | | |
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| vérité | | | Un philosophe qui se bat pour la vérité est aussi pitoyable qu’un concierge qui se battrait pour un théorème ; l’outil, la logique, leur est inaccessible au même niveau. Les deux sont incapables de désigner leur adversaire ; même Don Quichotte y fut plus explicite. | | | | |
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| goethe j.-w. | | | Das Wahre ist einfach und gibt wenig zu tun, das Falsche gibt Gelegenheit, Zeit und Kräfte zu zersplittern.
Le vrai est simple, pas grand-chose à faire avec ; le faux donne l'occasion de fractionner le temps et l'énergie. | | |  | |
| | vérité | | | C'est la maîtrise qui rend l'idée simple ou complexe. C'est par la compétence en faux qu'on reconnaît l'artiste-maître. La performance du vrai est accessible à tout artisan-apprenti. Le faux est soit viol d'un langage ancien, soit introduction dans un nouveau. | | | | |
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| hegel g. | | | Die Wahrheit des Urteils ist in seiner negativen Bedingung.
Une proposition est vraie non par ce qu'elle affirme, mais par ce qu'elle nie. | | |   | |
| | vérité | | | Passé de la logique pudique à l'ironie cynique, on trouve dans la déconstruction une forme ludique d'affirmation, de vérité privative, d'aléthéia. La sempiternelle déception, c'est de voir qu'on affirme ou nie si peu de choses, et l'on finit par suspendre son jugement, l'époché, dans une dialectique de l'immobilité, au milieu des choses inestimables. Toutefois, tu es un vrai maître, à côté de tes innombrables détracteurs, psalmodiant mécaniquement des mots-concepts, sans être capables d'en pointer une négation. Bergson, par exemple : « Le philosophe pourra varier dans ce qu'il affirmera ; il ne variera guère dans ce qu'il nie » - ne te comprit pas. | | | | |
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| klioutchevsky v. | | | Ум гибнет от противоречий, а сердце ими питается.
L’esprit succombe aux contradictions, le cœur s’en alimente. | | | | |
| | vérité | | | Les contradictions au sein d’un même langage n’est que bêtise. L’intelligence est l’art de créer de nouveaux langages, supports de nouvelles véracités ou faussetés. Le cœur sensible et l’âme créatrice doivent se servir de l’esprit, ce seul détenteur de langages. | | | | |
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| proust m. | | | La vérité ne commencera qu’au moment où l’écrivain posera le rapport des deux objets différents, dans le monde de l'art et dans celui de la science, et les enfermera dans une métaphore. | | | | |
| | vérité | | | Comment l'auteur de telles âneries peut-il passer pour l'un des plus grands ! - énigme du goût des Français moyens… Réduire le beau au vrai est la misère ou l'ennui des non-artistes, mais réduire le vrai au beau, sans maîtriser ni le vrai ni le beau, relève d'une imbécillité incurable. | | | | |
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| valéry p. | | | Ce qui est le plus vrai d'un individu, c'est son possible. | | |  | |
| | vérité | | | Le possible est pour la pensée ce que le disponible (readiness !) est pour l'acte (volonté en puissance et non de puissance, l'inutilité de l'intellect en acte : « Le bien réel suppose un mal potentiel » - V.Soloviov - « Актуальное благо предполагает потенциальное зло »). Ouverture vers l'altérité et l'indétermination. Art de placer des variables, où d'autres fixent des constantes. Capital de possibilités - l'implexe ! | | | | |
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| weil s. | | | Dès qu'on a pensé quelque chose, chercher en quel sens le contraire est vrai. | | |   | |
| | vérité | | | J'aurais toléré quelques délices en compagnie de la vérité conquise, avant de chercher le nouveau langage. Le sens contraire est bien une innovation langagière : syntaxique - des attouchements inattendus de vocables ; sémantique - des ressorts pressentis des rapports paradoxaux ; pragmatique - le libre arbitre des passions. | | | | |
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