| chœur action | | | AMOUR : On est amoureux - d'un paysage, d'une femme, d'un livre - tant que les yeux, les bras, le cerveau n'y jouent que les seconds rôles, l'essentiel étant interprété par l'âme. L'amour, comme la force de gravitation, n'est grand qu'en tant que fatalité : un vide vivant entre deux corps ou deux cœurs, qui cependant savent, que l'attirance joue son jeu incompréhensible et irrésistible. | | | | |
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| chœur action | | | BIEN : On n'est pas perdu pour le bien, tant qu'on a la conscience en éveil. L'action crée une telle illusion de notre droit au sommeil des justes, que seul un rêve cauchemardesque nous rend aux frissons de la position couchée. Le bien ne naît que la nuit, quand le rouge au front, les bleus de l'âme et le gris du geste se confondent en une bigarrure inextricable et pudique. | | | | |
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| action | | | Quitter le monde tel qu'on l'a trouvé, monde des choses. Vivre dans le monde où il ne se passe rien (« poems make nothing happen » - W.Auden). Ne pas chercher à transformer ni à transvaluer ; je sais que même les tentatives de traduire le « en soi et pour soi » en « en moi et pour moi » finissent par me faire envahir par le temps et par les lieux, dont est libre le soi inconnu, immobile et insituable, au-dessus des objets et des sujets, de l'essence et de l'existence. | | | | |
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| action | | | Seul crime certain, traduire le rêve en actes. Seul châtiment certain, lire dans l'acte un rêve indicible. | | | | |
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| action | | | Les voies, qui mènent le plus loin un bon regard, sont les voies impénétrables. | | | | |
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| action | | | De fourmi, rossignol ou lion, attirés par l'arbre, seul le rossignol en a un besoin vital : le beau chant naît, déchirant, immobile et invisible, sans agitation de la rainure ni repos de l'ombre. | | | | |
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| action | | | L'action est une traduction libre, ce qui justifie cette cohérence : l'humilité devant ce qui est produit, ma face traduite, la fierté devant ce qui produit, ma face intraduisible. Mais leur dénominateur commun est un regard chaud (et non pas froid, comme le prétend Nietzsche) et qui est la valeur même. | | | | |
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| action | | | Gymnastique de l'interprétariat : lire la misère et la nudité apparente des choses comme tentatives de traduction d'un texte riche et soigné, tentatives ayant fait long feu, et dont j'accueille les cendres. « Un rapport continu des choses avec l'infini et avec l'homme, une vie indéterminée et vague, le tout en relation avec les élans de l'âme » - Leopardi - « Un rapporto continuo delle cose coll'infinito e coll'uomo, una vita indefinibile e vaga, il tutto in relazione cogli slanci dell'animo ». | | | | |
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| action | | | On peut toujours s'approfondir, s'outrepasser, s'étendre ; mais la hauteur, elle, c'est une impossibilité de progrès et une chance de ne pas régresser en restant immobile. « Décadence de la verve et de la poésie, à mesure que l'esprit philosophique a fait des progrès : on cesse de cultiver ce qu'on méprise » - Diderot. La philosophie de la hauteur : désintérêt pour le comparatif dans l'appel banal d'une vie plus heureuse, plus sensée, plus libre. L'homme est en ceci différent de l'animal, qu'il est sensible au superlatif ; le comparatif étant à la portée des moutons et des robots. | | | | |
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| action | | | Fausse piste : « transformer la vie en destin » (d'Aristote à Sartre) - la conception nous étant incompréhensible, préférer l'algorithme aux rythmes est bête. | | | | |
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| action | | | Dieu est visiblement sensible à la beauté, au bien et à l'intelligence ; en revanche, je ne vois aucune trace de son intérêt pour la puissance (ni pour l'éternité ni pour l'infini) qui, pourtant, sauterait aux yeux de tous les théodicéens. | | | | |
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| action | | | Horrible et absurde, avec de telles épithètes le sot affuble et accable la vie, pour justifier les miasmes de son action ; le sage applique les mêmes – aux prémisses de la beauté et du rêve, pour rendre encore plus mystérieux son enthousiasme et son admiration. La vie de l'esprit, la vie sociale, est trop pleine de sens et de transparence ; la vie de l'âme, la vie artistique, offre un vide béni, où doit retentir la musique, insensée et impénétrable. | | | | |
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| action | | | Mouton robotisé : il énonce, docte, pour la n+1-ème fois, la façon de marcher et ainsi enrichit son esprit, en se gargarisant de sa rigueur. Poète : sa danse imprévisible, sans pareil et libre, met à nu son âme. | | | | |
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| action | | | Les âmes vouées au visible trouvent leur joie dans l'action. Incapables d'apercevoir des ectoplasmes de la contemplation ni de suivre les zombies de la réflexion. | | | | |
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| action | | | Créer résulte du devoir (le Christ) ; créer équivaut au vouloir (Nietzsche) ; créer traduit le pouvoir (Valéry). Créer, c'est une unification des trois ; créer, c'est le soi connu, la face lisible du soi inconnu, du valoir. | | | | |
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| action | | | Pour qu'on comprenne ce que j'entends sous faiblesse, je dois postuler, que tout passage à l'action relève de la force (et non pas de la faiblesse comme le prétendent les sages oisifs) ; la faiblesse est l'oreille, qu'on prête à l'appel du soi inconnu, mystérieux et fascinant, intraduisible ni en mots, ni en actes, ni en système. On peut en dire ce que de Maistre dit du monde, qui serait « un système de choses invisibles manifestées visiblement ». | | | | |
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| action | | | Pour le soi inconnu, être veut dire demeurer, et pour le soi connu - faire ; l'impossibilité d'une traduction fidèle de l'un vers l'autre (« la nausée, l'impossibilité d'être ce que l'on est » - Levinas), est à l'origine de nos tragédies ou de nos hontes. | | | | |
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| action | | | Pour entrevoir ce que le soi inconnu représente, il faut commencer par le détacher de toute action. « Voir que le Soi n'agit pas, c'est voir » - Bhagavad-Gîtâ. Si ce n'est pas le Soi qui élève les murs, c'est bien Lui qui y perçoit des ruines. Le bon regard est le regard vibrant, ennemi de la paix des édifices et des âmes : « Le Soi est inquiétude »*** - Hegel - « Die Unruhe ist das Selbst ». | | | | |
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| action | | | L'agir est pardonnable ou respectable, si je reconnais d'en ignorer les ressorts et les portées. « Je ferai dans l'ignorance de ce que je fais, de qui je suis, d'où je suis, de si je suis »*** - S.Beckett. Cette ignorance peut être étoilée, même si j'élargis le cercle au-delà de l'agir, pour englober le penser, l'écrire, l'aimer. Et je finirai par me dire que notre soi inconnu est au centre de tout ce qui est sacré, mais sa circonférence ne se dessine nulle part. | | | | |
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| action | | | Où, sinon dans le rêve, peut se concentrer l'infinie liberté ? Et à quelle infinie servitude peut-elle aboutir ? - au renoncement à la valeur de l'action ! Donc, rien d'apocalyptique. Et que la liberté partielle se loge dans la vérité (Berdiaev), dans la beauté (Dostoïevsky) ou dans le bien (Tolstoï), privée d'infini, elle peut occuper l'horizon, elle ne nous remplace pas le firmament. | | | | |
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| action | | | Le sot admire l'action, résultant d'une intelligence calculante, a priori ; le sage admire, a posteriori, l'acte né d'une intelligence inconsciente, innée. La même chose avec les pensées : le sot respecte la pensée-résultat, mesurée en masses ou en décibels ; le sage aime la pensée impondérable, naissant d'une musique de mots. | | | | |
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| action | | | Mon vrai visage, ce sont les caresses que je promets ou que je languis de recevoir. Mes actions ne sont que des masques de mon esprit, comme mes discours – des masques de mon âme. Mon soi connu est dans mes masques, mon soi inconnu – dans mon visage, qui porte « une grande, une unique arrière-pensée, à jamais inexprimable, celle qui, constante, habite les bons visages »* - Hofmannsthal - « der eine große, nie auszusprechende Hintergedanke, der stetige, der in guten Gesichtern steht ». | | | | |
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| action | | | Ni mes actes ni mes pensées ne sont jamais en contact immédiat avec mon soi inconnu ; chercher à me détacher de celui-ci, à lâcher prise, pour atteindre la sagesse, chinoise ou stoïcienne, sont des appels aussi creux que ceux qui m'inviteraient à renoncer au ciel, puisqu'il n'y aurait rien de solide. Dès qu'une musique émane de mon soi connu, je peux être certain de l'existence de la partition divine, soufflée par mon soi inconnu. | | | | |
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| action | | | Les armures des actes et des convictions font oublier la fatalité du coup de grâce du brigand à la faux sans merci, notre créditeur accusateur et désarmant. Penser, c'est se dépenser dans la honte, incorrigible, tandis qu'agir, c'est s'empêcher de rougir, impénitent. | | | | |
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| action | | | Le but de l’écriture est le même que celui de l’existence : rester fidèle au rêve, à cet essentiel immuable, et sacrifier l’action, ce secondaire aléatoire. Le changement de soi est un objectif des médiocres ; je veux rester moi-même, c’est-à-dire rester à l’écoute de mon soi inconnu, révélé dans mon enfance et accompagnant tout mon regard sur l’azur, lointain ou haut. | | | | |
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| action | | | L'agir n'est pas seulement inéluctable, mais béné-fique, lorsque, au lieu de s'inspirer, à tort, du bien intraduisible, il vise le vrai articulé. Et de même, si la cible s'appelle beauté, l'agir s'appellera création. | | | | |
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| action | | | Ce que je dis au monde se forme par un bavard - l'action de mon soi connu - et par deux muets - le rêve de mon soi inconnu et la perplexité du bien intraduisible en actes. « Tu mettras de la mémoire dans ton travail, de la bienséance - dans ton silence, dans ta nature - de la noblesse » - Bias. Une anodine substitution s'impose : au travail, toujours forcée, sied mieux la bienséance ; au silence, toujours libre, - la noblesse ; à la nature, toujours jeune, - la mémoire. La grandeur est attribut du seul soi originaire, l'inconnu : « L'instinct secret qui reste de la grandeur de notre première nature »** - Pascal. | | | | |
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| action | | | Placer son idéal si haut, qu'il devienne inatteignable, - une inconscience heureuse, et que Hegel traite de conscience malheureuse. | | | | |
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| action | | | L'esprit est âme, tant qu'il écoute la voix du bien plus que celle du vrai ; le devenir est création, tant qu'il suit la voie du beau plus que celle du juste ; le regard est musique, tant qu'il est émis par le rêve de ton soi inconnu, plutôt que par la raison de ton soi connu. « La pensée n'est que songe, tant qu'elle n'est traduite en acte »** - Shakespeare - « Thoughts are but dreams till their effects be tried ». | | | | |
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| action | | | On communique avec le bien par deux canaux : par l'action, qui cherche à nous procurer une paix d'âme, ou par la conscience, dans les deux acceptions du terme : la conscience intellectuelle, qui vénère la source mystérieuse du bien et constate l'impossibilité de la faire couler jusque dans nos mains, et la conscience morale, qui nous laisse dans l'inquiétude et la honte. | | | | |
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| action | | | Notre action : une merveille d'organisation, une merveille de performance, une merveille de liberté et une horreur pour l'âme pure, avec son chaud chaos impuissant et intraduisible, s'abandonnant à la servitude de l'amour ou de la création. | | | | |
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| action | | | Dans leurs impératifs catégoriques, ils parlent beaucoup trop de fins et de moyens, ils oublient les commencements : il faudrait agir, comme si ton action, dégagée du contingent, pouvait être le premier pas d'un élan devenue nécessaire. Et tout le reste est fioriture. | | | | |
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| action | | | Je suis mon soi inconnu (ce qui produit mes songes), je deviens mon soi connu (ce que mon talent produit). Impossible de devenir ce que je suis, mais je peux être ce que je deviens. Ce que je deviens est déjà déchiffré ; ce que je suis est intraduisible en actes. | | | | |
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| action | | | Ce que je suis, face à ce que je manifeste (dont ce que je fais), donc à ce qui trouva un langage – des actes, des signes, des idées. Le miraculeux, le parfait, le lumineux, face au créatif, au réel, à l'ombré. La honte, tempérée par la prière. La vénération, face à l'admiration. La source du particulier, justifiant l'aboutissement général. Le soi inconnu, entre-aperçu par le soi connu. Narcisse, découvrant son visage secret. | | | | |
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| action | | | Quand je comprends, qu'aucune lumière n'est à moi, et que je ne suis qu'un manipulateur des ombres, je prête plus d'attention à l'irréalisable, qui doit percer dans mon action ; de même - à l'invisible dans mon regard ou à l'innommable dans mes mots. | | | | |
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| action | | | Plus je me mesure avec les autres, plus je suis abusé par le misérable culte de la force ; je ne commence à cultiver une noble faiblesse qu'après d'honorables défaites, face à mon adversaire de choix, mon soi, inconnu et invincible. Cette volupté d'abandon et de sujetion est appelée, par certains, force, qui serait le dépassement de mon soi - dépasser ce qui est immobile ne fait tourner la tête que chez les adorateurs des pieds, oublieux des cervelles. | | | | |
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| action | | | Dire que la vie est une permanente résolution de problèmes, c'est soit une anodine, précise et indéniable observation, quand on se limite au cerveau, soit une infâme profanation du mystère de la vie, quand on résume ainsi l'homme tout entier. | | | | |
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| action | | | Pourvu qu'on ait du talent, la démarcation intéressante ne passera pas entre un libre penseur et un épigone, mais entre l'élan et l'inertie, entre le commencement et le développement, entre l'inconnu irrésistible et le connu résistant, entre le regard étoilé et la trajectoire en continu. | | | | |
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| action | | | L'essentiel n'est ni dans la promesse du sensible (Nietzsche), ni dans le souci de l'effable (Heidegger), ni dans le geste du faisable (Sartre) - ce sont trois types d'homme fort, trois types d'audace anticipante, qui finiront tous dans le troupeau - l'essentiel est dans la vénération résignée de l'indicible. | | | | |
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| action | | | Je n'aspire ni au vide ni au trop plein, je n'aime pas la contrainte des frontières accessibles mais infranchissables, je ne veux pas être un récipient, je veux pouvoir prendre la forme de tout ce qui m'entraîne, me plénifier. Plus nous sommes vides des choses qui pèsent ou ancrent, plus pleins sont nos coups d'ailes et plus larges nos horizons. Si tu veux vivre dans les mots, sois mort pour les choses. | | | | |
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| action | | | Qu'est-ce qu'une contrainte intellectuelle ? - ne pas toucher aux objets vulgaires, s'en interdire des commentaires, refuser le sérieux, face à l'indéfinissable, n'en admettre qu'un angle poétique ; ne pas s'étendre sur la nécessité de la contingence peut avoir eu des pourquoi fort différents. | | | | |
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| action | | | Nietzsche arrive bien à ce postulat désabusé : il n'existe pas de moyens nobles pour atteindre un but noble ; mais au lieu de rétrograder le but visible au titre de source illisible, il se met à accepter tous les moyens, y compris ceux qui n'anoblissent guère le but. | | | | |
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| action | | | Ce qui requiert, aujourd'hui, la volonté la plus inflexible est l'attitude de résignation. | | | | |
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| action | | | Comme l'ironie est absence de mon soi connu et humble tentative de parler au nom de mon soi inconnu, le bien, lui, est absence d'actions s'en réclamant et sentiment aigu de sa présence dans ton cœur confus. Le sérieux et le mal – le sérieux est le mal ! La présence, la trace, l'empreinte, qui profanent l'original indicible. | | | | |
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| action | | | Se sentir flèche pointant une cible inaccessible et chercher à faire de sa vie une tension digne de cette distance à ne jamais parcourir. Exercice des moyens et test des contraintes. « La dignité de l'homme se fonde et tombe avec ceci : il peut se donner des buts inaccessibles » - H.Hesse - « Die Würde des Menschen steht und fällt damit, daß er sich die Ziele im Unerreichbaren setzen kann » - élan et chute - la tragédie d'Icare. | | | | |
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| action | | | Ni fusion concrète (par l'intelligence) ni communication abstraite (par un langage) ne sont possibles entre le soi connu et le soi inconnu ; une coopération secrète, une dualité irréductible existent entre l'action et le sujet, le présent visible et le commencement invisible. L'homme est en permanence dans ce choix : être orienté-sujet ou orienté-action, comme la conception d'un programme informatique ; elle est soit orientée-objets soit orientée-prédicats. | | | | |
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| action | | | Le hasard – mon rôle social, mon talent, mon énergie - prouve ce que je peux. La liberté – mon cœur, ma honte, ma foi – souffle ce que je veux. L'acte visible face au rêve invisible. Ceux qui n'ont que les yeux pour voir n'en perçoivent pas la différence : « Seuls les actes décident de ce que l'on a voulu » - Sartre. | | | | |
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| action | | | Je suis dégoûté de l'action non pas à cause d'une discordance entre le prévu et le vu, l'attendu et l'entendu, le pressenti et le senti, mais à cause de l'intraduisibilité cruciale du regard des premiers en choses vues des seconds ; dans le royaume du rêve, le mot, au moins, peut inventer la hauteur cachée des choses, tandis que l'acte en exhibe la criante platitude. | | | | |
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| action | | | La volonté de puissance, surtout celle que Nietzsche appelle volonté d'un ordre (Wille ist Befehl), ressemble beaucoup à mes contraintes : l'action extérieure en est exclue, seule est visée l'intensité intérieure, intensité qui est fusion de la volonté et de la puissance, du sentiment et de la raison. Et le soi inconnu serait la hauteur même. « Volonté de puissance : accéder à la hauteur au-dessus de son soi » - Heidegger - « Wille zur Macht heißt : die Ermächtigung in der Überhöhung seiner selbst ». | | | | |
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| action | | | Avant même que je me mette à agir, à parler ou à penser, deux sujets préexistent en mon for intérieur : le soi connu (la créature, les yeux de l'espèce) et le soi inconnu (le créateur, le regard personnel). Et ma vie, par alternance, prendra forme soit d'une copie du premier, soit d'une parabole du second. | | | | |
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| action | | | Le soi, avec lequel s'identifie mon action, ne peut être qu'un pantin. L'homme libre « choisit non de coïncider avec soi, mais d'être à distance de soi »** - Sartre – mais il ne lui appartient pas de choisir la distance céleste, que seules les ailes peuvent mesurer. Les pieds sont avides de routes terrestres, sur lesquelles « la solution, le salut, c'est de coïncider avec soi » - Ortega y Gasset - « la salvación es volver a coincidir consigo mismo ». Mais le salut de l'âme est dans le mystère de l'immobilité et de l'ignorance étoilée d'un soi inconnu et inconnaissable. | | | | |
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| action | | | Mes yeux servent soit à répertorier des choses vues, des ampleurs, des empreintes des paysages, soit à imprimer au monde mon regard, ma hauteur, mon climat, qu'il soit modéré, désertique ou junglesque. L'action ou le rêve, la voie dogmatique ou la voix sophistique. « Le seul véritable voyage, ce ne serait pas d'aller vers de nouveaux paysages, mais d'avoir d'autres yeux » - Proust - les yeux de l'autre soi, du soi inconnu, s'appellent regard. | | | | |
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| action | | | L'action du sot est la traduction la plus fidèle de son essence ; l'action du sage reconnaît se devoir au hasard, aux contraintes extérieures, fondamentalement incompatibles avec son essence. « L'action de l'ignorant est sage ; celle du savant est sotte »** - Théophraste. D'ailleurs, les dernières paroles de Théophraste - n'oubliez pas qu'il y a beaucoup de choses inutiles - portaient sur l'importance des contraintes intérieures. | | | | |
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| action | | | Même sans faire appel à nos forces matérielles, même dans les domaines, où ne règne que l'esprit, nous nous manifestons toujours par deux types d'attitudes – actions ou réactions, créativité ou intelligence. La noblesse peut nous accompagner dans les deux cas ; c'est ce que nous subissons ou maîtrisons qui en donnera la mesure. Le paradoxe : l'action naît en nous, où il vaut mieux subir l'obscure loi de notre soi inconnu ; la réaction a son origine extérieure, et nous devons maîtriser nos filtres et nos amplificateurs, c'est à dire notre soi connu, pour préserver notre visage. L'action est notre pose, et la réaction – notre position. | | | | |
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| action | | | Mon soi inconnu n'a ni langage ni visage ni ouvrage ; c'est mon soi connu qui accède aux vocabulaires, aux qualités, aux outils ; ces deux soi sont incommensurables, et Aristote : « Ce que tu es en puissance, ton œuvre le montre en acte » - a tort. Le soi inconnu est l'énergie potentielle, et le soi connu – le dynamisme réel. | | | | |
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| action | | | Quel est le rôle de l'action, face à l'appel, irrationnel et irrésistible, du bien ? à la pulsion, qui nous attire vers le beau ? à l'émotion, que la liberté soulève en nous ? Elle secrète la désespérance, inspire la création, consacre la fraternité. Elle apporte de la clarté et de l'ordre ; mais ce qu'il y a de meilleur chez l'homme gît dans les ombres et dans le désarroi et ne communique que superficiellement avec les bras et les cerveaux. | | | | |
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| action | | | Pour juger un homme, ni ses opinions ni ce qu'elles firent de lui n'apportent que quelques pâles lumières. Ce qu'il y a de non-mécanique, dans l'âme humaine, reste invariant, quels que soient les événements ou les opinions qui traversent les bras ou la tête. Tout ce qui est évolutif ou perfectible, chez l'homme, est secondaire et relève du soi connu ; mais l'homme le vrai, l'homme le divin, c'est le soi inconnu, ce siège de l'âme. Qu'on juge notre esprit, d'après les effets de nos opinions, qu'on y trouve notre soi connu ; avec l'âme, on vénère, on prie, on s'oublie, on se perd dans le soi inconnu. | | | | |
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| action | | | Mon mot, mon acte, ma pensée ne peuvent ni dissimuler ni traduire mon soi inconnu ; seul ce que j'évite (les contraintes), ou ce qui précède mon premier pas peut l'indiquer, vaguement, comme un graphe rappelle un arbre, comme un soupir témoigne d'une âme, comme un testament dévoile une mort. | | | | |
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| action | | | Dans l'action, ce sont le premier et le dernier pas qui comptent, et ils ne m'appartiennent pas : les circonstances et les buts me sont imposés. Dans la fiction, la place de ces pas est aussi décisive, mais il m'appartient de donner au commencement mon visage, formé par mon soi inconnu, et de remplacer la profondeur des buts par la hauteur des contraintes. Dans la fiction, tout est faux de b à y ; seuls a et z sont vrais ; c'est pourquoi il faut me fier à a, sans m'en imaginer l'auteur, et éluder z, en en laissant au lecteur l'illusion de la découverte. Ce livre est un hymne à a et un clin d'œil à y, à l'avant-dernier pas, où l'erreur est toute chaude et la vérité ne congèle pas encore le rêve. Mais tout cela est obsolète : depuis que l'existence est l'alpha et l'oméga des hommes, l'alphabet de l'essence est en déliquescence. | | | | |
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| action | | | La liberté la plus haute se manifeste dans des sacrifices ou fidélités oblatives, indéfendables ; mais on ne peut l’atteindre que si l’on s’impose des contraintes filtrantes, cette « indifférence, le plus bas degré de la liberté » - Descartes. | | | | |
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| action | | | Le travail, aujourd’hui, est l’exécution d’un algorithme en vue d’un but parfaitement transparent et rationnel, le contraire de ce qu’est la caresse à donner : un secret commencement, aux conséquences imprévisibles, le seul retour désiré étant une caresse à recevoir. Mais, peut-être, « primitivement, caresse et travail devaient être associés » - Bachelard - pour que la praxis profonde rejoigne la haute poïésis. | | | | |
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| action | | | Le seul moyen de préserver la pureté du Bien intouchable est de renoncer à toute action en sa faveur : « La purification est la séparation du Bien et de sa convoitise »*** - S.Weil. | | | | |
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| action | | | Ton soi connu se manifeste dans ton action et dans ton corps ; ton soi inconnu se devine dans ton cœur et dans ton esprit. « Derrière tes pensées et sentiments se tient un sage inconnu, appelé le soi »** - Nietzsche - « Hinter deinen Gedanken und Gefühlen steht ein unbekannter Weiser – der heißt Selbst ». | | | | |
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| action | | | L’effet bienfaisant de disposer – ou mieux – de les créer ! - des buts inaccessibles : tu renonces aux parcours et te concentres dans l’élan, dans le commencement, fidèle à l’étoile, créatrice ou inspiratrice de ces buts. | | | | |
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| action | | | Le Daimôn socratique : « Quelque chose de divin et de démoniaque, une voix qui se fait entendre de moi, mais qui jamais ne me pousse à l’action »** - correspond à cette source de création et de passions que j’appelle mon soi inconnu. Comme Descartes avec son Diable, et Cioran avec son Mauvais Démiurge. | | | | |
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| action | | | Mon tribut à la phénoménologie : toutes mes facettes peuvent se réduire aux relations binaires : l’être – moi et mon Créateur ; le devenir – moi et ma création ; le faire – moi et l’époque ; l’avoir – moi et la chose. Je dois tenir à la seule facette, où agit mon soi inconnu, - au devenir. | | | | |
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| action | | | Mon soi inconnu ignore le langage des idées et l’action des volontés, mais il peut influencer mes échelles de valeurs, en soumettant mon action à ma pensée, et ma pensée – à mon rêve. « L’essence véritable de mon soi n’est pas Je pense, mais J’agis » - Heidegger - « Das eigentliche Wesen des Ich ist nicht das Ich denke, sondern das Ich handle ». J’agis est moutonnier, je pense est robotique ; il ne reste aux rares possesseurs d’un soi inconnu que je rêve angélique ! | | | | |
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| action | | | Pour Heidegger, la pensée est un travail de la main (vorhanden / zuhanden) ; elle est celui du sobre cerveau, pour les lunatiques, et celui des bras actifs, pour les pragmatiques. Elle devrait être la création immatérielle des ivresses et du regard passif. | | | | |
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| action | | | Le soi connu est le fondement et non pas l’horizon de mes actes ; le soi inconnu est le firmament et non pas le gouffre de mes désirs. | | | | |
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| action | | | La sagesse, selon Aristote, est dans l’habitude et non dans l’acte. Mais qu'est-ce que l'aphoristique ? - une écriture, qui tente d'éviter l'habitude, pour devenir acte pur, sagesse immaculée, conception sans pénétration. Le soi inconnu se devine dans la continuité inexplicable de l'être, mais se traduit dans les césures évidentes du faire. Dans le langage monotone et disert d'une loi et dans la logique événementielle de rupture de son application. | | | | |
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| action | | | L’action ne s’oppose ni à la contemplation ni à la réflexion, mais au rêve. Celui-ci provient de mon soi inconnu ; les autres forment mon soi connu. Pour qualifier sa personne, chacun est libre de choisir l’un de ses soi comme interprète. Teilhard de Chardin voit « dans l’action - une dépersonnalisation absolue », tandis que pour Maître Eckhart affirmer sa personne consiste à « apprendre à être libre, au milieu de l‘action » - « lernen, mitten im Wirken frei zu sein ». | | | | |
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| action | | | Aucun chemin ne mène au rêve ; aucun progrès ne s’y produit ; le rêve n’est qu’un élan vers l’inaccessible immobile. Et quand on s’émerveille « du rêve condensé en fait », on finira, avec amertume, par y voir le passage « de l’inaccessible à l’état de chemin battu » - Hugo. | | | | |
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| action | | | La belle force est naturelle – bons yeux, bons outils, bonnes cibles ; la belle faiblesse est artificielle – regard sélectif, commencements imprévisibles, acquiescement sans discernement. La force constitue le fond ; la faiblesse cisaille la forme. L’artiste est celui qui sait faire valoir ses faiblesses, sans exhiber sa force. | | | | |
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| action | | | Le terme de moyen a de multiples acceptions : moyens de formuler, stratégiquement, une action, moyens de fixer le commencement, d’assurer le parcours, de finaliser l’action. Puisque mon intérêt s’arrête aux commencements, les moyens y consistent à privilégier l’enveloppement par la forme au développement du fond et à suggérer des inconnues dont on pourrait munir l’arbre des fins, unifiable avec l’arbre du commencement. | | | | |
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| action | | | Tes actes (mécaniques, sociaux, verbaux, intellectuels) sont des réactions ultérieures à ce que ton soi connu est, tandis que tes rêves sont des actions originaires, menant à ton soi inconnu. Pas de liens de parenté entre tes actes et tes rêves. | | | | |
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| action | | | Pour eux, la volonté est une flèche affairée qui vise la puissance (Nietzsche) ou la réalité ( (Schopenhauer) – Drang nach Realität) ; pour moi, elle est une flèche immobile, visant un rêve inaccessible, et ma puissance est dans l’arc complice, arc du goût. | | | | |
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| action | | | Désirer l’inaccessible, c’est-à-dire rêver, c’est renoncer à l’action au profit du rêve. Pour l’accessible, on peut être d’accord avec Valéry : « L’action transforme le désir en possession de la chose désirée ». | | | | |
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| action | | | Les essentielles de mes notes sont des tentatives de rendre l’élan vers des cibles nobles mais inaccessibles, puisqu’elles relèvent du rêve. Donc, ce sont des appels au chant des commencements, sans chercher à réciter la prose des développements. Si l’on retourne à la réalité, c’est Einstein qui a raison : « Ne raconte à personne tes projets, n’exhibe que tes résultats » - « Erzähle niemanden deine Pläne, zeige ihnen nur deine Ergebnisse » - ce qui suppose des représentations et interprétations communes. La logique est une anti-musique. | | | | |
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| action | | | Comme la marche fait le chemin, la flèche, décochée vers l’inconnu ouvert, crée sa cible, ton défi de solitaire, comme le chemin ne menant nulle part. « Toute flèche, que tu envoies, est accompagnée de la cible, partie en même temps et étant, sans doute, le troupeau caché » - Celan - « Jeden Pfeil, den du losschickst, begleitet das mitgeschossene Ziel ins unbeirrbar geheime Gewühl ». | | | | |
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| action | | | L’action de la pensée : je prends les plus belles des pensées et je vois que leurs traductions en action conduisirent aux pires des abominations. La pensée de l’action : toute réflexion profonde sur le sens de l’action aboutit à la répudiation de celle-ci et à la volonté de rester immobile. L’action s’identifiant le plus souvent avec la vie, et le contraire de la vie s’appelant rêve, j’arrive à l’hypothèse que l’objet le plus gratifiant de la pensée devrait être le merveilleux, l’inexplicable, l’écho de la profondeur des racines dans la hauteur des cimes. | | | | |
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| action | | | Plus on va, mieux on comprend que son soi inconnu se traduit mieux par ce qu’on invente que par ce qu’on vit. | | | | |
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| action | | | L’incertitude entache le commencement, la routine – le milieu, la banalité – la fin. Heureux celui qui sache vivre dans l’incertain ! « C'est le commencement qui est le pire, puis le milieu puis la fin ; à la fin, c'est la fin qui est le pire »* - S.Beckett. | | | | |
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| action | | | Les sens forment ton soi connu, c’est-à-dire tes représentations, t’armant pour l’action. Ton soi inconnu ne doit pas grand-chose à l’expérience, il est fondamentalement inné ; il résume tes désirs, tes styles, ton goût dans la création. Le premier est omniprésent, permanent, humble ; le second est imperceptible, soudain, autoritaire. | | | | |
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| action | | | La création dans le vrai n’est qu’une action humaine routinière ; la création dans le beau est un devenir s’inspirant du divin, du soi inconnu, un devenir cherchant l’intensité de l’être. Et Maître Eckhart ne s’insurge que contre la première : « Ne songe pas à fonder ton salut sur une action ! L’homme doit le fonder sur un être » - « Denke nicht, dein Heil zu setzen auf ein Tun ! Man muss es setzen auf ein Sein ». | | | | |
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| action | | | La loi de la pesanteur intervient dans toutes tes actions et finit par te rabattre sur la terre ; le rêve, c’est ne pas quitter des yeux ton étoile, pour rendre ton élan vers elle - impondérable. | | | | |
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| action | | | Tu vaux par ce que tu es et par ce que tu fais. Ce que tu es se décompose en ton soi inconnu, l’inspirateur, le représentant de Dieu dans ton âme, et en ton soi connu, la volonté et le talent de ton esprit, avec tes connaissances et tes goûts. Ce que tu fais se divise en création, scientifique (l’esprit) ou artistique (l’âme), et en actions sociales, pour t’incruster dans la société et pour survivre. L’essence et l’existence, le virtuel et le réel. | | | | |
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| action | | | Deux activités, presque opposées, mais portant le même nom – être maître de soi-même : soit formuler des lois rigoureux, auxquelles tu dois obéir, soit ériger de vagues contraintes, qui excluent de ta vision des objets indignes mais visibles, et te laissent en compagnie des objets invisibles et dignes – une discipline mécanique ou un nihilisme organique. | | | | |
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| action | | | Les définitions et leurs applications – telles sont les fonctions de l’intellect. Le cœur – défini sans applications validées ; l’esprit – définitions et applications ; et « l’âme est un prolongement de l’homme dans l’indéfini » - Hugo – et ses applications indubitables sont des passions, dont l’art est le chantre. | | | | |
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| action | | | La raison et la liberté choisissent ton action ainsi que ses causes. La liberté découlant de ta raison n’est que raison. La liberté est un vague appel du Bien, elle est ton goût du Beau et tes contraintes du Vrai. Ta raison, ne connaissant que ton intérêt immédiat doit être absente du tribunal du vrai Bien (du Bien divin) ; ta raison entoure de contraintes ta créativité dans le Beau ; ta raison est seul juge du Vrai. À la sentence, totalement vide, de Rousseau : « sous la loi de raison, rien ne se fait sans cause » - tu préféreras celle-ci : grâce à la liberté, tu peux échapper à la raison égoïste et préférer la musique insensée du Bien à son bruit mécanique et trouver ton propre chemin dans les labyrinthes du Beau. Les causes humaines se fabriquent ou s’inventent ; les causes divines enchantent ton soi inconnu. | | | | |
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| action | | | Les autres bêchent et retournent leurs champs en étendue ; je rêve à l’ombre de mon arbre qui me parle de sa hauteur, de ses racines, de ses fleurs et de ses inconnues. | | | | |
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| action | | | Le désir vise l’état des choses ou des idées, et l’espérance – celui de l’âme ; le premier réclame l’action, et la seconde – le rêve. Toute action comportant une part du Mal, le chemin, partant du désir, conduit vers le désespoir ; tout rêve étant un appel d’un Bien intraduisible et inaccessible ne peut vivre que d’intensité immatérielle. | | | | |
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| amour | | | Pourquoi l'amour s'éteint-il ? Parce que tu profanes et galvaudes sa lumière en en éclairant tes pas. La lumière incompréhensible devrait n'illuminer que ton rêve. La lumière amoureuse devrait surtout faire danser les plus étonnantes des ombres. | | | | |
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| amour | | | Deux amoureux, deux solitaires s'enivrant de leur inaccessibilité. Et Rilke : « L'amour, c'est ceci : deux solitaires se protégeant, s'effleurant » - « Das ist Liebe : daß sich zwei Einsame beschützen und berühren » - les rend trop impatients. « Entre tes bras, ma solitude commence » - Berbérova - « Одиночество моё начинается в твоих объятьях ». C'est dans la solitude qu'on subit souvent l'invasion des autres ; reste avec moi, pour que je garde ma solitude, - dit-on à son meilleur ami. Seul l'amour fait entrevoir aux hommes d'aujourd'hui le mystère de la solitude, et non plus, comme jadis, l'inverse : « L'incommunicable solitude nourrit l'amour » - Levinas. | | | | |
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| amour | | | L'éloignement, en unités du palpable, d'un être cher est cette belle indétermination, qui laisse notre imaginaire, et non pas nos calculatrices, chercher le cadre pour ce qui est derrière le visage. | | | | |
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| amour | | | Dans l'amour, plus on érige de contraintes sur le visible, plus indicible (pour les amoureux) devient tout pas vers des buts, de plus en plus illisibles (pour les autres). La fin de l'amour surgît le jour, où l'on usera de force de l'illisible, pour le réduire au visible. | | | | |
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| amour | | | Pour rappeler aux hommes Son grand dessein, Dieu voulut rendre brutalement et mystérieusement inconnu - l'être, dont ils tombe(ro)nt amoureux. « Aimer, c'est voir l'homme tel que le vit Dieu » - Tsvétaeva - « Любить - видеть человека таким, каким его задумал Бог » - sans qu'on sache jamais si au commencement était l'amour ou le mystère. Parmi les dieux païens, Cupidon fut le dernier-né ; d'après la règle last-in-last-out, la mort de Dieu(x) signifierait la mort de l'amour. | | | | |
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| amour | | | Les philosophes, obsédés par des chimères, comme la vérité ou le savoir et dont ils ignorent les charmes, deviennent vite raseurs. Mais il ne serait pas juste de penser que les « affections philosophiques dessèchent notre capacité d’aimer » - J.Joubert – puisque le bon philosophe porte ses affections aux choses inconnues, invisibles ou même inexistantes, ce qui ne fait qu’apporter du bon mystère à l’amour. | | | | |
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| amour | | | Ton soi inconnu réveille tes passions, mais c’est ton soi connu qui les met en relief, en couleurs ou en musique. Avec l’âge, les dons du second restent presque inchangés ; mais l’intensité de la voix du premier faiblit, c’est là que réside la tragédie d’un poète, c’est-à-dire d’un amoureux. La belle recette de St-Augustin : « Ils aiment en admirant et admirent en aimant »* - « Admirantes diligunt et diligentes admirantur » - ne s’applique qu’à la jeunesse ; les vieux entendent la même musique, mais leur passion perd de la hauteur. | | | | |
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| amour | | | Se dire, sobrement, qu'aucune possession, en amour, n'est envisageable, et se griser, ensuite, en faisant mystère ou fantôme de ce qu'on aime - le contraire de La Rochefoucauld : « L'amour n'est qu'une envie de posséder ce que l'on aime, après beaucoup de mystères ». | | | | |
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| amour | | | On n'arrive à associer l'idée d'immortalité ni au corps, ni à l'âme, ni à la conscience ; ce qui s'en rapproche le plus, c'est la caresse que je voue à un visage, à un souvenir, à ce qui m'avait muni de regard, aux mains de ma mère, bref à l'absurdité insondable d'un aveugle amour, qui ne dure qu'un moment : « L'immortalité : un instant, pour le génie, une longue vie – pour les médiocres » - Prichvine - « Для гениальных бессмертие - в мгновении, а для обыкновенных - в долготе жизни ». L'immortelle caresse, au-dessus de l'immortalité d'une conscience selon Pythagore, ou Socrate, d'une pensée selon Aristote, d'une foi selon le Christ, d'une création selon l'Artiste. | | | | |
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| amour | | | Plus j'aime ce qui n'existe pas, plus je suis seul ; le plus grand absent, Dieu, généralise cette règle : « Qui aime Dieu ne doit s'attendre à en être aimé » - Spinoza - « Qui Deum amat conari non potest ut Deus ipsum contra amet » - plus je m'en approche (prodeo pro Deo), plus je suis invisible, même pour un cartésien, « caché devant Dieu » ou « masqué, pour être comme Dieu - larvatus pro Deo ». | | | | |
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| amour | | | Dans une caresse peu importe son objet - épiderme, amour-propre ou talent - on suspend son vol, on vit de la tension de sa corde et l'on oublie sa cible, on est atteint, comblé par le fragment de ce qui reste incompréhensible, poétique : « Nous ne pouvons recevoir des impulsions de poésie qu'à travers des fragments » - Bachelard. | | | | |
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| amour | | | Je me moque de leurs angoisses, nées des images abstraites d'infini ou de néant ; la seule que je respecte est celle d'un manque concret d'amour, de fraternité ou de créativité : ne plus savoir aimer, ne plus vouloir être consolé, ne plus pouvoir produire des métaphores. | | | | |
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| amour | | | Je suis avec mon soi connu, lorsqu'il s'agit de faire, de réfléchir, de ressentir ; mais pour que je sois avec mon meilleur soi, avec le soi inconnu, il faut que j'aime. « Quand je n'aime pas, je ne suis pas moi-même »** - Tsvétaeva - « Я, когда не люблю, - не я ». | | | | |
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| amour | | | La volupté nous conduit au seuil de la chute, et l'esprit en crée la hauteur ou nous munit d'ailes. « La spiritualisation de la sensualité s'appelle amour »** - Nietzsche - « Die Vergeistigung der Sinnlichkeit heißt Liebe ». La spiritualité est créatrice d'images soudaines, indéchiffrables et éclatantes, en sursaut ou en pointillé, dont se nourrit l'ombrageuse sensualité, adepte du continu. | | | | |
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| amour | | | L'amour est un plongeon dans la source du rêve, où vivote, d'ordinaire, notre soi inconnu ; avec le dessèchement du pays du rêve, entraînant une non-vitalité de l'amour, on ne reste qu'en compagnie de son soi connu, bien enraciné dans le terre-à-terre. « L'amour d'un être nous fait pénétrer dans une vie inconnue et faire bon marché du reste »** - Proust. | | | | |
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| amour | | | L'objet de l'amour narcissique est le soi inconnu, incarnant l'excellence de l'espèce et ignorant la comparaison des genres. Le mystère de cet amour contient le mystère du monde entier ; et ce mystère est non pas seulement observé, comme avec autrui, mais vécu. On ne peut aimer que ce qu'on ne comprend pas, et non pas l'inverse : « Tant que l'homme ne parvient pas à se connaître, tant il lui sera impossible de s'aimer » - J.G.Hamann - « So lange es den Menschen nicht möglich ist, sich selbst zu kennen, so lange bleibt es eine Unmöglichkeit für ihn, sich selbst zu lieben ». L'amour du connu ne peut être que gentillâtre, le vrai amour est idolâtre. | | | | |
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| amour | | | Tant qu'on est avec soi-même (avec le soi connu), on peut être cohérent et honnête, on ne peut pas aimer ; aimer, c'est s'abandonner à son soi inconnu, ce fond, qui prendrait la forme d'un être aimé ; se retrouver est souvent le signe d'une grande perte. « Quand l'amour s'arrête, advient le grand retour vers soi-même » - Tsvétaeva - « Когда любовь кончается, наступает великое возвращенье в себя самоё ». | | | | |
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| amour | | | Parmi tous les excès qui rythment mon existence, l'amour est celui qui me met le plus près de mon soi inconnu : je me reconnaîtrai dans l'espérance, dans la caresse, dans la solitude et dans la souffrance, et je les exalterai, tandis que la vie des autres sens ne cesse de les dégrader. | | | | |
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| amour | | | Ni réflexion ni pulsion n'atteignent ni ne délimitent mon soi inconnu ; sa seule manifestation indubitable est l'amour qu'on me porte. « Où est ce moi, s'il n'est ni dans le corps ni dans l'âme ? »* - Pascal - il est ma source profonde, il est le haut firmament de ceux qui m'aiment. | | | | |
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| amour | | | L'amour n'est beau que quand il se résigne à être un éternel élève ; l'amour-maître, l'amour qui parle soi-disant son langage, est un imposteur. Il n'a pas de mots à lui ; il plagie et pille les vocabulaires finis de notes, pour en tapisser la voie vers un infini purement musical. La langue natale de l'âme (Baudelaire) ne comprend que des interjections. | | | | |
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| amour | | | L'âme et l'esprit, frappés par l'invisible ou l'indicible, abandonnent la partie au profit du cœur, deviennent cœur, dans le pourquoi du bien ou dans le comment de l'amour. « Je ne vous aime pas tellement, je vous aime comment » - Tsvétaeva. | | | | |
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| amour | | | Tout amoureux veut inventer un langage d'amour inouï et remonte ainsi aux délires primordiaux. « Le langage de l'amour pour celui qui n'aime pas est un langage barbare » - St-Bernard - « Lingua amoris ei qui non amat barbara est ». Il l'est aussi pour l'amoureux ; mais aimer, c'est aimer à lire le chaos primordial et intraduisible. Vivre sans amour, c'est exiger le mot-à-mot de toute éruption ou irruption étrangère. | | | | |
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| amour | | | L'amour, c'est le souvenir de l'invisible, l'intelligence de l'indicible, l'oubli de l'incurable. « L'amour naît du souvenir, vit de l'intelligence et meurt par l'oubli » - Lulle. | | | | |
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| amour | | | La foi et l'amour, ces supports palpables de nos espérances, quittent les cœurs avilis des hommes. L'espérance, c'est l'appel et l'attrait des chimères, et ce qui la remplace, dans nos cœurs, est le calcul, qui est l'appât du visible. « L'espérance est ce rêve, qui tient en éveil ton âme »** (Aristote), apothéose d'une âme vaincue : « L'espérance est la plus grande victoire, que l'homme puisse remporter sur son âme » - Bernanos, et même son agonie : « Se déshonore quiconque meurt escorté des espoirs, qui l'ont fait vivre »*** - Cioran. | | | | |
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| amour | | | Le regard de l'homme amoureux lui fait découvrir la hauteur et les ailes, et les yeux de la femme amoureuse y créent une profondeur et un souffle. « Des anges et de l'air la pureté première, de l'homme et de la femme ainsi l'amour diffère » - J.Donne - « As is twixt Aire and Angells puritie, ‘twixt womens love, and mens, will ever bee ». On n'approche le sublime qu'en se faisant invisible, en s'absentant ou en rougissant. Il n'y a pas d'ascension, l'air n'y est propice qu'aux chutes. La pureté est la faculté de voir, les yeux fermés. Les larmes sont à l'origine de la première pureté ; au bout de la seconde, se tient la honte. | | | | |
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| amour | | | Un jour, on comprend que la chair, contrairement au corps, est aussi immatérielle que l'âme ; l'âme, dispensatrice des caresses invisibles, la chair, réceptacle des caresses du regard et de la peau. | | | | |
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| amour | | | On sait qu'on aime, tant que toute découverte, chez l'être aimé, ne fait qu'épaissir son mystère, tant que son voile n'est pas percé par les yeux trop ouverts, tant que le meilleur attouchement se produit à l'insu des mains et des cerveaux. Dès que le mystère tourne en problèmes et le souci bavard remplace la caresse indicible, on n'est plus amoureux ; la solution finale n'est pas loin. | | | | |
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| amour | | | Les yeux, quand ils s'humectent ou se ferment au bon moment, font des découvertes ou des pertes des deux côtés des pupilles : regards sur complice, égards pour Narcisse. « Ce que tu vois, l'amour le voilera ; ce qui est caché fait entrevoir l'amour » - Arioste - « Quel che l'uom vede, l'amor gli fa invisibile ; e l'invisibil fa veder Amore ». | | | | |
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| amour | | | Quand les yeux amoureux sont là, fermés ou écarquillés, les caresses envoyées dans la pleine lumière valent les caresses soufflées par l'obscurité. « L'ombre est si belle, où m'attire ta main » - Desbordes-Valmore. Tant que l'amoureux suit la lumière invisible qui l'attire, l'ombre en reproduit les contours recherchés. Quand le cerveau se met à apporter des chandelles, l'ombre devient muette. | | | | |
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| amour | | | Cache les dictionnaires de ta langue maternelle à ce qui s'apprête à parler de ton amour. La langue de l'amour doit être toujours étrangère. Que ce qui répond, en toi, au nom de l'amour soit incompréhensible ou intraduisible ! | | | | |
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| amour | | | Tout amour, au début, est amour de l'inaccessible, et le stratagème le plus subtile consiste à éloigner ce qui, dans ton amour, se mettrait à portée de ta main, ton cœur t'en remerciera. « Tu dois toujours vivre en amoureux de quelque chose, qui te soit inaccessible. À force de tendre vers le haut, on devient plus grand »* - Gorky - « Нужно жить всегда влюблённым во что-нибудь недоступное тебе. Человек становится выше ростом от того, что тянется вверх ». Mais c'est l'attraction de la platitude, accessible et sans amour, qui rendit les hommes mesquins et aptères. L'amoureux du haut est idolâtre ; l'amoureux du plat devient grisâtre. | | | | |
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| amour | | | La vie entretient les plus belles promesses ; l'action les tient et par là même les tue ; l'amour, c'est la recherche de promesses immortelles. | | | | |
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| amour | | | Les yeux perçoivent le réel, les regards conçoivent l’idéel. Le regard, porté par le mystère, s’appelle caresse. « La caresse est marche vers l’invisible »* - Levinas. | | | | |
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| amour | | | J'ai tant aimé ce qui est invisible en toi, que, par un débordement de tendresse ou d'imagination, j'ai fini par aimer ton visible. | | | | |
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| amour | | | Au-dessus du sens - le culte de la source perdue du premier mot et la joie de la divination de la finalité du dernier. « Chez la femme, le sens est porté par le dernier mot, chez l'homme - par le premier »*** - L.Salomé. L'homme est musicien d'antan, la femme est Muse de l'instant : le rythme, c'est l'émoi, né à la source et prolongé par le courant créateur ; le commencement, c'est l'émoi sans durée ni coordonnées. Le fleuve cherchant à rester fidèle au sens de sa source - telle fut le sens du rythme antique. | | | | |
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| amour | | | Chez l'amoureux, la bête devient ange, comme toute profondeur devient hauteur. « Ni les anges, ni les forces des hauteurs, ni celles des profondeurs, ni aucune autre créature, rien ne pourra nous séparer de l'amour » - St-Paul. L'amour - prescience créatrice de volumes infinis dédaignant la science des dimensions. | | | | |
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| amour | | | Deux manières de voir le présent : en faire un vide et le remplir par la profondeur d'un passé creusé ou par la hauteur d'un avenir rêvé, ou bien en vivre un débordement, ce que nous apporte l'amour, qui n'est qu'un perpétuel présent rejaillissant sur le passé ou sur l'avenir. Mais l'avenir est banal et le passé imprévisible. Le souvenir, comme le rêve, sont des poèmes, n'en faisons pas des chroniques ou des plans. | | | | |
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| amour | | | Connaître, c'est reconnaître - aimez ce que vous ne connaissez pas. Aimer, c'est découvrir un arbre, où tout n'est qu'inconnu ; il s'unifie aussi bien avec le monde qu'avec le vide. L'amour qu'on nous porte, plus que la création que nous portons, est reconnaissance de notre soi inconnu, non cultivé, inarticulable, naturel – Hegel ne disait pas autre chose. | | | | |
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| amour | | | Le vrai soi, le soi réel, celui qui est le proche de la perfection, c'est peut-être le soi inconnu, digne de notre amour : « C'est simple amour de soi, d'être inconsolable à la vue de ses propres imperfections » - Fénelon. | | | | |
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| amour | | | L'amour est aveugle, puisqu'il devient regard. L'effet le plus immédiat, lorsque tout n'est que regard, c'est que le fond, le poids et le bruit des choses disparaissent, et je me mets à vivre de la pure et impondérable forme, proche de la musique. | | | | |
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| amour | | | L'écoute soudaine du soi inconnu est le signe même d'un amoureux, et le poète est un éternel amoureux, puisqu'il est le seul à en imiter la voix. « L'essence de l'amour : le sacrifice de la conscience de son soi et sa redécouverte et maîtrise dans cet oubli même » - Hegel - « Das wahre Wesen der Liebe besteht darin, das Bewußtsein seiner selbst aufzugeben, doch in diesem Vergessen sich erst selber wirklich zu besitzen » - on abandonne son soi connu, pour se fusionner avec l'inconnu. Et puisque la poésie correspond exactement à la même définition, le poète est l'éternel amoureux, sacrifiant ce qu'il possède à la fidélité à ce qui le possède. | | | | |
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| amour | | | Les moments les plus précieux de la vie, ce sont deux états opposés : soit une focalisation sur une idole, soit une perte de toute échelle de valeur – tout est trouvé ou tout est à chercher. Et c'est ce que t'apporte l'amour : soit il t'électrise, soit il te désaimante. Le courant de l'invisible alimente la tête en vertiges ; les champs de l'impossible désorientent la volonté et lui font perdre son nord. | | | | |
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| amour | | | Il ne faut pas parler à l'amour pour être cru, mais pour le faire croire à l'indicible. L'implantation de vérités décoratives dévaste et déprave le paysage de l'amour. L'amour naît d'un inexistant, donc - d'une contre-vérité. | | | | |
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| amour | | | Dans toutes les sphères de sa vie, l'homme, désormais, fait ses choix, en suivant des algorithmes infaillibles ; l'amour aura été le dernier recoin, où la folie des rythmes imprévisibles trouve encore un refuge, et où le choix incalculable se fasse contre le calcul. « L'amour électif est le seul amour effectif » - Prichvine - « Любовь избирательная и есть настоящая любовь ». À l'opposé du calcul et de la paix d'âme : « L'amour est un bonheur d'enragé » - Cioran. | | | | |
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| amour | | | Qu'attends-tu de l'autre ? - une excitation ou un amour ? Ce qui excite, c'est notre génie, ces dons divins, qui constituent notre soi inconnu. Ce qu'on aime en nous, c'est notre caractère, notre activisme, ce qui résume notre soi connu. Inventer un amour est une tâche à portée de notre imagination ou de notre intelligence, tandis que créer une excitation est hors de portée de l'art. Le choix d'artiste est choix d'amant, puisque son réel est son imaginaire. | | | | |
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| amour | | | L'être aimé est irremplaçable, tant qu'on réussit à fuir le temps, c'est à dire à rester amoureux ; c'est l'être aimé qui avait créé cette place, place intemporelle, qui naît et meurt avec l'amour. | | | | |
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| amour | | | Ceux qui cherchent la vérité sont, généralement, encore plus raseurs que ceux qui se gargarisent de l'avoir trouvée. Les deux en sont, probablement, des amis, mais je leur préfère des amants ! Ceux qui sont à l'origine d'un langage, langage de requêtes, de regards, de soupirs, de perplexités, d'où surgit la vérité auréolée de substitutions des belles et mystérieuses inconnues. La possession, fût-elle furtive, hypothétique et inavouable, donne du piquant à la recherche. | | | | |
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| amour | | | La distance apporte de la lumière à l'amitié et de l'obscurité à l'amour. Mais le meilleur, et le plus rare, en toi, perd en saveur, à tout afflux de netteté. Cherche donc la compagnie de l'ami et dérobe-toi à l'assiduité de la maîtresse : dans la clarté amicale, réjouis-toi de l'attrait des ombres vacillantes et dans des limbes amoureux, inspire-toi d'une lumière intraitable. | | | | |
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| amour | | | Dans chaque homme on trouve la triade chrétienne : le Père - le soi inconnu, le Fils - le soi connu, l'Esprit Saint - l'amour. La dernière hypostase se justifie par le fait, que l'amour est le seul sentiment humain, qui n'appartienne ni à l'ampleur de l'espèce ni à la profondeur de l'individualité, et nous voue à la hauteur des béatitudes, des prières et des souffrances. | | | | |
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| amour | | | Ce que je dénigre sous le nom de calcul et l'oppose à la danse n'est qu'un cas particulier, dégénéré, certes, de l'unification d'arbres. Là où l'amoureux réinvente des palpitations de feuilles d'inconnues ou des ramages ou ombrages, invisibles aux autres, le calculateur ne fait qu'appliquer des formules du sens commun aux nœuds, bâtis en dur par les autres. L'homme, incapable de s'unifier avec l'inconnu de l'amour, s'appelle robot. | | | | |
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| amour | | | L'amitié se bâtit sur la profondeur des sentiments ouverts et nets ; l'amour surgit dans la hauteur d'un sentiment exclusif, incompréhensible et indicible ; l'abîme d'amitié et le sommet d'amour. | | | | |
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| amour | | | L'amour, comme mon soi inconnu, le bien, le bonheur ou Dieu, s'impose comme une pure présence-absence, sans que je puisse manipuler la distance qui m'en sépare ou y ajouter mes propres couleurs. « Ce que tu cherches ou ce que tu fuis ne saurait être du bonheur » - Lermontov - « Он счастия не ищет и не от счастия бежит ». Le peindre est le recréer. | | | | |
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| amour | | | Que l'amour échappe à la manie universelle humaine de reconnaissance est attesté par la persistance de la douleur dans un amour partagé. Non partagé, il nous taraude, tout en gagnant en pureté et en hauteur et en nous laissant seuls face à un Bien irréalisable. Le sel est plus près du ciel que le miel. | | | | |
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| amour | | | L'amour réveille les superlatifs : « Aimer, c'est une espèce d'action, visant la volupté ; être aimé ne mène à aucune action, être aimé est une forme de supériorité » - Aristote - de supériorité sur ses semblables, tandis qu'aimer, c'est la supériorité de la source de tout Bien, de mon soi inconnu, sur mon soi connu. | | | | |
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| amour | | | La passion de et pour l'inconnu entretient et la science et l'amour ; il faut introduire de nouvelles inconnues dans l'arbre de la connaissance voluptueuse et réveiller, ainsi, des unifications inespérées avec l'arbre de la vie. Stendhal appelle cette magie – cristallisation (des branches recouvertes de nouveaux cristaux) : « opération de l'esprit, qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l'objet aimé a de nouvelles perfections ». | | | | |
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| amour | | | Le vrai amour est celui qui surgit d'un contact immatériel avec le soi inconnu de l'autre ; mais c'est toujours à cause de mon soi connu, bien matériel, que je n'aime plus. | | | | |
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| amour | | | Dans ce monde robotisé, l'existence même de la tragédie, de l'amour, de la poésie semble être si incongrue, incompréhensible, que le robot étudie leur naissance, sans sentir leur extinction. | | | | |
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| amour | | | Tout humain porte un soi inconnu, dont l'aura invisible émane de son visage. Lorsque cette aura se révèle à un autre visage, l'illumine ou l'embrase, se produit un miracle qu'on appelle amour. En définitive, on n'aura embrassé que des fantômes ou des spectres. | | | | |
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| amour | | | L'amour, la femme, l'image gagnent à n'être vus qu'en tant que fantômes intouchables. Et Dieu mort, c'est à dire, Dieu, qui perdit tout besoin d'une référence au réel, Dieu devenu fantôme, rejoignit les meilleures sources du beau chez les vrais créateurs. | | | | |
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| amour | | | D'Aristote à Leibniz, en passant par Plotin et Spinoza, cette ineptie : le but de la philosophie serait de nous apprendre ce qu'il faut aimer. Celui qui sait, qu'on ne peut aimer que ce qu'on ne connaît pas, s'en rit. L'amour est une espèce mystérieuse du Bien inexplicable ; et la philosophie, cette protectrice des mystères, devrait nous apprendre à nous contenter d'un fol amour, autrement dit – à nous consoler. Non pas à ouvrir, mais à fermer nos yeux. | | | | |
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| amour | | | Comme le Bien se profane dans toute tentative de le traduire en actes, l'amour s'abaisse dans tout récit de ses pérégrinations. « Dans l'amour parfait on vit la plus belle des frustrations – l'impossibilité de l'exprimer »** - Chaplin - « Perfect love is the most beautiful of all frustrations because it is more than one can express ». | | | | |
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| amour | | | L'amour doit être éperdu et désorienté ; celui qui connaît la cible de ses flèches (le soi-même ou les autres, ces cibles augustiniennes, menant soit à la ruine de mon cœur, soit au renoncement à moi-même), ce connaisseur est peut-être bon archer mais mauvais musicien. Je ne connaîtrai jamais la vraie cause de la tension de mes cordes, mais mon cœur infaillible en inventera l'imaginaire, aussi irréfutable que l'image de Dieu - l'icône, ou de la vie - la perfection, et me rendra idolâtre. | | | | |
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| amour | | | Le bien est paralytique, et l'amour est aveugle ; ils s’entraident, pour ne pas dépeupler notre facette sacrée, qu'ils sont les seuls à animer. L'homme se manifeste, vers l'extérieur, par la science et l'économie, mais sa trinité intérieure complète est faite du philosophe, de l'artiste et du saint, et puisque Dieu seul est saint, le bien et l'amour sont les seuls témoins de notre origine divine. Si le soi connu se charge de notre intelligence et de notre création, le soi inconnu représente le sacré ou, au moins, le noble. | | | | |
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| amour | | | Le soi connu nous donne de l'ampleur ; le soi inconnu, lui, se décompose sur l'axe vertical : la profondeur de ce dont nous sommes porteurs et la hauteur de ce vers quoi nous nous sentons portés - nos dons, d'un côté, et nos passions, de l'autre. On nous respecte, ou tombe amoureux de nous, à cause de ce que nous portons - notre talent, notre beauté, notre rayonnement, mais on se sent heureux de vivre à côté de nous - à cause de nos palpitations silencieuses, ou de nos ombres, face à la lumière du bien, du bon, du vrai. | | | | |
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| amour | | | Ce n’est pas aux yeux, enfin ouverts et irréfutables, que, le plus souvent, se doit le trépas d’un bel amour, mais à l’incapacité de continuer à croire en fantasmes indéfendables des yeux fermés. | | | | |
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| amour | | | L’origine de ce qu’une femme inspire à l’amoureux est si insondable et inextricable, que rien que pour cela l’amour mériterait une place à côté non seulement des mystères de l’art mais aussi des énigmes de la science. « Certains hommes s’acharnent, toute leur vie, à comprendre le fond d’une femme. D’autres se consacrent aux choses plus faciles, comme, p.ex., la relativité » - A.Einstein - « Manche Männer bemühen sich lebenslang das Wesen einer Frau zu verstehen. Andere befassen sich mit weniger schwierigen Dingen z.B. der Relativitätstheorie ». | | | | |
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| amour | | | Aimer, c’est croire en l’inexistant et le vénérer ; c’est pourquoi le poète est un éternel amoureux. | | | | |
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| amour | | | Rien de ce qui est lisible, par exemple ce qu’est ou fait mon soi connu, ne peut être attribut de mon soi inconnu (qui n’a pas d’attributs, il n’a que des vecteurs, des élans, des convergences vers mes limites inaccessibles). Le rêve – être aimé pour mon essence illisible et qui aurait touché une âme pénétrante. L’amour pour le palpable est affaire des glandes et des hormones ; il se forme sur les mêmes cordes que la haine ou l’indifférence. | | | | |
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| amour | | | J’aime et je désire non pas à cause des manques (Platon), mais, au contraire, à cause des débordements dans mon cœur, dont mon soi connu n’est pas tout à fait le maître. Mais j’ai aussi mon soi inconnu, pourvoyeur de courants et d’élans, et je suis, aux instants extatiques, ce soi qui me dépasse. Avant que l’objet de mon désir apparaisse, je porte déjà cet élan secret. | | | | |
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| amour | | | On perçoit la vie sous deux angles, l’historique et le musical, les yeux-raison ou le regard-ouïe, les vestiges ou le vertige. La seconde lecture se réduit, de plus en plus, à la première : les rythmes apaisent et les harmonies se soupèsent. Quand à la mélodie, ce support des passions et des mystères, elle devient inaudible. Un dommage collatéral – l’amour, puisque « en volupté, ne cède la musique qu’à l’amour, mais il est mélodie » - Pouchkine - « из наслаждений, одной любви музыка уступает, но и любовь – мелодия ». | | | | |
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| amour | | | L’amour n’est compatible ni avec la sédentarité (inemploi des ailes), ni avec le nomadisme (suremploi des pieds) ; il est le chaos des coordonnées et des dates, le commencement, la caresse du regard ou de l’épiderme, par illuminations initiatiques, l’élévation du soi connu vers le soi inconnu. | | | | |
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| amour | | | Aimer, c’est laisser la voix à son soi inconnu ou entendre le soi inconnu de l’être aimé ; dans tous les cas – malgré le bruit et même la musique du soi connu. | | | | |
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| amour | | | Les bras tombés, l’inquiétude insurmontable, l’angoisse devant l’infini, c’est dans cet état qu’on vit l’amour en tant que mystère. Vu en tant que problème, tu affronteras l’amour en combattant et le mutileras. Pressenti en tant que solution, tu profaneras l’amour, en le pesant en unités finies. | | | | |
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| amour | | | J’émets tant d’ondes invisibles et inévaluables, et l’une d’elles atteint un être humain et met en mouvement sa fibre d’amour. Mais je ne sais jamais l’origine de mes irradiations, qui n’est certainement ni ce que je fais ni même ce que je suis. « Comment peux-tu aimer quelqu'un sans l'aimer tel qu'il est ? » - R.Gary – mais c’est le seul amour authentique ! Dans le même frisson irréfutable, sentir et l’onde et le corps. | | | | |
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| amour | | | Dans chaque être humain il doit exister des traits non-sollicités, cachés, divins, que seul l’amour, qu’on lui porte, peut mettre en évidence. « Je ne suis pas l’homme que tu aimes en moi, il est plus beau que moi » - Prichvine - « Тот человек, кого ты любишь во мне, конечно, лучше меня: я не такой ». On aime notre soi inconnu, et l’on finit par l’aimer nous-mêmes. | | | | |
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| amour | | | Lorsque le dit dépasse la profondeur du compris et atteint la hauteur de l’incompris, on parle de l’indicible. L’amour en est l’exemple le plus net, c’est-à-dire le plus vague : « Rien n’est plus indicible que l’amour » - Karamzine - « Любовь несказаннее всего ». | | | | |
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| amour | | | L’excès ou le manque de réalité : l’astronome, mesurant les distances, ou l’amoureux, pour qui s’arrête le temps, car il se met à vivre de l’inimitable et de l’inexistant. « N’est digne d’amour que ce qui vient d’ailleurs, du rêve » - Nabokov - « Люби лишь то, что редкостно и мнимо ». | | | | |
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| amour | | | Si, dans ton écrit, l’expression d’un sentiment semble en être un reflet fidèle, ce sentiment doit être médiocre ou banal. Le créateur veut des sentiments indicibles, dont seule la musique peut rendre le frisson. « L’amour parfait est une déception sublime, puisqu’il est au-dessus de l’exprimable » - Chaplin - « Perfect love is the most beautiful of all frustrations because it is more than one can express ». | | | | |
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| amour | | | L’amour survit mieux dans l’incompréhension mutuelle, bien entretenue par nos cœurs, que dans la compréhension, sondée par nos esprits. | | | | |
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| amour | | | Tout ce qu’on fait au nom de son amour, et même tout ce qu’on en dit, finit, le plus souvent, dans l’insignifiance ; ne reste que l’auréole, autour d’une image désincarnée. « La plus belle déclaration d’amour est celle qui reste inexprimée ; qui a beaucoup de cœur, a peu de paroles » - Platon. | | | | |
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| amour | | | L’amour, comme la hauteur, le bonheur ou le Bien, est surtout un élan, un désir, une aspiration à atteindre une limite inaccessible. « L’un des avantages du malheur est de pouvoir désirer le bonheur » - Unamuno - « Una de las ventajas de no ser feliz es que se puede desear la felicidad ». Être grand Ouvert est ne pas posséder ses limites. | | | | |
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| amour | | | Tout poète est amoureux, mais tout amoureux n’est pas poète. Le poète fait partie de la seule race, consciente de l’existence de notre second soi, du soi inconnu, inspirateur de la musique de nos sentiments et de nos images. « L’amour est l'oubli de soi » - H.-F.Amiel – du soi connu, résident de notre esprit, l’oubli pour mieux se souvenir, enfin, du soi inconnu, résident tantôt de notre cœur et tantôt de notre âme ! | | | | |
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| amour | | | Le secret d’un amour durable est dans la place privilégiée, bien qu’inexplicable, de la souffrance, face à l’évidence du plaisir. « Le plaisir nous cache l’amour, mais la douleur nous en révèle l’essence » - O.Wilde - « Pleasure hides love from us, but pain reveals it in its essence ». | | | | |
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| amour | | | L’amour dure tant que l’être aimé garde de l’obscurité impénétrable ; sa transparence sonne le glas de l’amour. « L’amour est contemplation du mystère de l’aimé » - A.Lossev - « Любовь есть узрение тайны любимого ». | | | | |
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| amour | | | Deux êtres constituent notre personnalité : celui de notre soi inconnu, ne s’exprimant que dans la création et n’étant visible qu’aux yeux amoureux, et celui de notre soi connu, qui, le plus souvent, obstrue la vue du premier. Heureux celui qui trouve les yeux qui percent ce voile : « Aimé pour nous-mêmes, ou plutôt aimé malgré nous-mêmes » - Hugo. | | | | |
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| amour | | | On tombe amoureux d’une beauté externe, évidente ; on aime une beauté interne, invisible, inexplicable. On tombe amoureux du prochain ; on n’aime que le lointain. | | | | |
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| amour | | | Le sacré des rapports entre homme et femme se profane par la réduction de la femme à ses fonctions de citoyenne, de mère, de cuisinière, de partenaire (l’existence), au détriment de son essence (la magie de son être incompréhensible). La pesanteur des fonctions écrase la grâce de l’imagination. | | | | |
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| amour | | | Même l’amour le plus indubitable ne saurait nommer ce qui l’attire vraiment dans l’être aimé ; et cette source inconnue est peut-être inconnaissable ou introuvable. « L’amour s’adresse à ce qui est caché dans son objet »** - Valéry. | | | | |
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| amour | | | Dans la réalité, il n’y a rien d’éternel ou d’infini ; il faut les inventer, comme les invente le mathématicien, en tant que processus. Pour le poète, ce serait de l’élan. « Impossible de te détacher des choses passagères, si tu n’es pas épris des choses éternelles »** - St-Augustin - « Amor rerum temporarium non expugnatur, nisi aliqua suavitate aeternorum ». | | | | |
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| amour | | | Tu caresses ce qu’une proximité évidente t’offre ; tu aimes ce, vers quoi t’attire un obscur lointain. « Mais c’est, précisément, mon prochain qu’il est impossible d’aimer ; on ne peux aimer que les lointains »*** - Dostoïevsky - « Именно ближних-то и невозможно любить, а разве лишь дальних ». | | | | |
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| amour | | | Une belle proximité : se rapprocher par nos cœurs, tout en laissant la distance entre nos êtres – infinie. | | | | |
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| amour | | | Tout ce qui ne s’appuie que sur la force peut être épuisé ; ne rend inépuisable que la foi en sainte faiblesse ; l’amour en est une, il vit de la soif inassouvissable. | | | | |
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| amour | | | Comme dans tout ce qui bouleverse l’âme ou émeut le cœur, dans l’amour cohabitent le réel et l’irréel ; pour le consolider, l’homme banal développe les facettes réelles, et pour le fêter, l’homme subtil enveloppe de caresses – les irréelles. Et les caresses les plus durables ne se dégagent pas des mains ni même des mots, mais des regards, des phantasmes, des rêves. Et l’on ne sait jamais ce qu’elles enveloppent ; c’est comme la musique, portant un sentiment, invisible et irrésistible. | | | | |
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| amour | | | Plus je te veux, moins je te connais ; moins je te connais, mieux je te crée ; mieux je te crée, mieux je te veux. | | | | |
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| amour | | | Ce que tu aimes est ce que tu crées, et toute création humaine est une plongée dans l’inconnu ; c’est une femme obscure ou un Narcisse à découvrir. | | | | |
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| amour | | | Ce n’est pas la beauté qui enflamme l’amour ; c’est l’amour qui fait flamboyer des beautés jadis invisibles. | | | | |
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| amour | | | Dans l’amour, la croissance ou la régression sont signes de sa nature végétale ou animale ; il doit être un invariant divin – un infini ou un néant. | | | | |
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| amour | | | Aimer est assez proche de croire : on aime l’inconnu, on croit en l’inconnaissable. Si l’on connaît, croire est bête et aimer est banal. | | | | |
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| amour | | | Le mystère de la vie est intraduisible en pensées ; quelques étincelles, qui s’en détachent, s’appellent rêve. Avec notre mortalité se produit l’inverse : on aimerait occulter sa certitude, et l’amour serait le seul à le réussir : « L’amour est un fragment mortel de l’immortalité » - Pessõa. | | | | |
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| amour | | | Notre conscience a deux demeures – le soi connu, qui agit, et le soi inconnu, qui rêve. Quitter la première, pour rejoindre la seconde, est un acte désirable. Cet acte, étymologiquement, s’appelle extase, dont la plus belle manifestation est l’amour. « L’amour est un extase : il nous fait sortir de nous-mêmes »** - Unamuno - « El amor es un éxtasis : nos saca de nosotros mismos ». | | | | |
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| amour | | | Le réel est composé de problèmes et de leurs solutions ; y être fort, c’est savoir les exprimer, et y être faible – d’en être réduit aux balbutiements. Le rêve est le règne des mystères ; y être fort, c’est de s’y perdre, dans une volupté inexprimable, et y être faible – d’en chercher une traduction. L’amour, c’est la puissance irrésistible d’un rêve, naissant d’une faiblesse soudaine du réel. | | | | |
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| amour | | | Dans l’amour, il faut choisir entre la connaissance et l’ignorance : si tu aimes beaucoup de femmes, tu les connais de mieux en mieux ; si tu en aimes une seule, tu restes dans une belle ignorance des raisons de cet attachement inconditionnel, incompréhensible et indestructible. | | | | |
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| amour | | | Face à l’être aimé, il faut te demander s’il rend plus vertigineux tes rêves, plutôt que s’il rend plus sûre ta réalité. Le bonheur, rare, c’est qu’il réussisse les deux. | | | | |
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| amour | | | L’amour détache ton regard des horizons et le voue au firmament, où se retrouvent tous les grands paradoxes de la vie et du rêve : « L’infini enivrant de l’être ! L’extase et la douleur ! La puissance et la fragilité de la vie ! » - Boratynsky - « Пьянящая бескрайность бытия ! Восторг и боль ! Вся мощь и хрупкость жизни ! ». | | | | |
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| amour | | | La musique d’un discours n’est pas dans les mots, mais dans les émotions, naissant des rencontres imprévisibles entre ce qui est au-delà des mots. « Le langage de l'amour a une si douce musique qu'on n'est pas exigeant pour les paroles » - A.Karr. | | | | |
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| amour | | | Tu connais les autres mieux que toi-même, donc ton soi-même, le soi inconnu, est plus digne de ton amour que les autres, puisqu’on n’aime que ce qu’on ne comprend pas, et Narcisse a parfaitement raison. | | | | |
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| amour | | | Chez un violent, le désir réveille l’appétit sauvage (la volonté de satisfaire sa voracité dominatrice), et chez un doux – la pitié (la perfection, la source, restant attirante mais inaccessible à ses soifs). C’est à celui-ci que pensait Schopenhauer : « Tout pur et vrai amour n’est que pitié » - « Alle wahre und reine Liebe ist Mitleid ». | | | | |
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| amour | | | La mathématique, la musique et l’amour sont peut-être les seuls excitants qui nous laissent perplexes, désarmés, face à notre soi inconnu, immatériel. La mathématique – par la stupéfiante harmonie des grandeurs abstraites ; la musique – par l’émotion soudaine, émancipée de l’esprit inutile ; l’amour – par l’élan, naissant d’une attraction irrésistible, injustifiable. | | | | |
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| amour | | | Il y a mon soi connu (le créateur transparent), mon soi inconnu (l’inspirateur invisible) et il y a un monde, créé, implicitement, par une coopération entre ses deux-là – mes émotions, mes idées – mes livres. Tout compte fait, c’est selon ce monde que j’aimerais être vu ou aimé. « Que votre amour aille à mon monde et non pas à moi-même »* - Tsvétaeva - « Любите не меня, а мой мир ». | | | | |
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| amour | | | Dans la réalité il y a nécessité, temps, limites ; dans le rêve il y a liberté, éternité, infini ; être poète ou amoureux, c’est laisser le rêve dominer la réalité. | | | | |
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| amour | | | Le mystère est voué à l’inconnu, et seul ton soi inconnu peut y avoir accès. Quelque chose de sacré traîne toujours au voisinage de tout mystère ; c’est pourquoi dévoiler celui-ci relève d’une profanation, comme la caresse érotique est une profanation de la pudeur. « Le mystère ne peut être connu que dans la profanation » - Levinas. | | | | |
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| amour | | | L’amour entre un homme et une femme n’entre pas dans la triade divine de notre conscience – les facettes éthique, esthétique, spirituelle. La première de ces facultés, symbolisée par le cœur, n’est nullement impliquée dans les péripéties d’un amour érotique ; le cœur ne s’occupe que du Bien inexprimable et du Mal inévitable ; l’amour des croyants ou des chercheurs de vérités relève des bas-fonds des faibles d’esprit. Donc, on devrait inventer une quatrième hypostase, porteuse de la fonction érotophore. En plus, le dénominateur commun entre celle-ci et le cœur, l’âme, l’esprit - la caresse – en serait le mieux illustré. | | | | |
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| amour | | | Aimer et rester inconnu (méconnu) - ama, nesciri et pro nihilo reputari, cette belle recette d’un bonheur solitaire, je n’en cherchais pas la réalisation, elle s’imposa à mon inconscience reconnaissante. | | | | |
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| amour | | | Narcisse le soi connu voit, dans son reflet, le spectre du soi inconnu, dont il tombe amoureux. La bête et l’ange, finissant par s’aimer. | | | | |
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| amour | | | L’amour, c’est l’art d’échanges de caresses charnelles, verbales, gestuelles, idéelles, folles, mystiques, rationnelles, invisibles. Le contraire de caresse s’appelle raison. | | | | |
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| amour | | | On aime parce qu’on ignore, ou l’on ignore parce qu’on aime ? En tout cas, le bonheur est dans l’incompréhensible, dans l’inconnu, dans l’impénétrable. « Dans l'amitié comme dans l'amour on est souvent plus heureux par les choses qu'on ignore que par celles que l'on sait »*** - La Rochefoucauld. | | | | |
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| amour | | | Toute sollicitation externe normale retire de toi ce que ton esprit perçoit ou ton âme conçoit – le travail de ton soi connu – tu te couvres. Mais l’amour te plonge dans un chaos du cœur et du Bien exprimable – la voix inaudible de ton soi inconnu – tu te découvres. | | | | |
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| amour | | | À l’origine de toute caresse se trouve, évidemment, un fantôme d’amour. Notre soi connu devrait s’en inspirer pour que son fruit, le Devenir, ne soit que des caresses, en réponse à notre soi inconnu, porteur de l’amour et de l’Être. | | | | |
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| chœur art | | | PROXIMITÉ DIVINE : Personne ne sait si Dieu est en nous ou dans l'infini. La vie pratique le situe quelque part entre le muscle et la cervelle, et l'art fait de Son éloignement un prétexte pour chercher Sa proximité. Ce n'est pas Son magnétisme qui Le dévoile, mais la sensation que toute autre attirance le cède en priorité à la Sienne. | | | | |
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| chœur art | | | IRONIE : Le sérieux de l'art est dans la foi en l'authenticité de ses sources, son ironie - dans la résignation devant l'inaccessibilité de ses buts. Le reste n'est que ludique, question de mesures et d'écoute de règles. L'Europe artistique est née dans l'ironie impondérable de bohème et meurt dans le souci pataud de barèmes. | | | | |
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| art | | | Le style est la maîtrise du passage du fond à la forme. Le talent et l'intelligence mènent à la naissance imprévisible d'un fond insondable au milieu d'une forme maîtrisée. | | | | |
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| art | | | Le but ultime de l'art : que mon image s'anime. Elle peut le devoir à la profondeur apollinienne ou à la hauteur dionysiaque, à l'interprétation ou à la représentation. Mais quand je touche aux deux, j'arrive à l'extase, à la naissance d'un style : l'ivresse en accord avec l'équilibre. Ek-stasis - se tenir au-delà, être en accord avec le soi inconnaissable, se faire son souffle, traduire son âme : « L'âme des choses est insufflée par le style » - V.Rozanov - « Стиль есть душа вещей ». | | | | |
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| art | | | La culture n'est ni l'art ni l'éthique. Elle est la maîtrise, ou au moins la curiosité, du connaissable dans la vie et la vénération, ou au moins la reconnaissance, de son inconnaissable. | | | | |
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| art | | | Aucune représentation, aucune interprétation du soi inconnu n'est possible, et l'on veut pourtant en entériner l'irrécusable présence. Il semblerait que les seuls exercices passablement réussis relèvent de la poésie, mais au prix d'un certain hermétisme : « L'obscurité qu'on reproche à la poésie ne tient pas à sa nature propre, qui est d'éclairer, mais à la nuit qu'elle explore, nuit du mystère, où baigne l'âme humaine »* - Saint-John Perse. | | | | |
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| art | | | Je parle à mon semblable, pour en être compris ; j'écris devant Dieu, pour Le comprendre, - il faut écrire à l'absent, à l'inexistant. L'écrit s'inspire de mon soi inconnu ; mon soi connu s'exprime dans l'oral. Deux talents, rarement compatibles. | | | | |
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| art | | | Je prône une littérature déplacée, dans trois sens du terme : éloignée des foyers fréquentés, malséante à l'endroit de sa parution, n'ayant de coordonnées lisibles ni dans le temps ni dans l'espace. Être bien placé est le contraire de ne pas connaître sa place, ici-bas, de prendre de la hauteur, de « hausser le temps » (Rabelais). Être une personne déplacée ! | | | | |
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| art | | | Il faut écrire comme si tous les aveux m'étaient déjà arrachés, toutes les confessions recueillies, tous les testaments scellés ; il ne resterait qu'à bien libeller le destinataire innommable. | | | | |
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| art | | | L'univers du rêve, tout comme un système de logique, s'évalue sobrement : indécidable, il est le seul fond du vrai art, art de l'insoluble, l’art qui impose ses illusions. | | | | |
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| art | | | Jadis, la littérature eut pour but – de nous tendre vers un ciel incompréhensible et non pas, comme aujourd'hui, de nous détendre, de nous vautrer dans un quotidien transparent. | | | | |
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| art | | | L'harmonie inarticulée (la voix divine marmonnant ses théories), le chaos pré-articulé (l'obscure justification de mes modèles), l'harmonie articulée (l'impertinence d'un art imposteur, aspiré vers la théorie par-dessus les modèles) - l'art est l'hymne froid au chaos chaud au moyen d'une harmonie chaude et incompréhensible. | | | | |
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| art | | | Comme l'œil reconstitue une image spatiale à partir d'un tableau peint en deux dimensions, l'esprit, dans un texte, cette matrice spatio-temporelle à quatre dimensions, doit saisir l'intuition des espaces au nombre infini de dimensions, la fascination des points d'origine, de l'étendue des métriques et de la hauteur des projections. | | | | |
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| art | | | Dans une œuvre d'art, le commencement, c'est la contrainte, imposée par le regard (le soi inconnu) et suivie par le style (le soi connu). Un commencement réussi serait une pure caresse : « ces regards brillants de caresses » - Balzac. | | | | |
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| art | | | Que je rêve du jour, où je pourrais m'accueillir sans honte, dans l'édifice allégorique des mots, que j'aurais élevé moi-même ! J'en ai assez de crapahuter parmi les ruines de l'indicible. Mais tout édifice devient chose, dont je ne veux pas, même sous forme des ruines au passé trop palpable : les métaphores sont héritières des idées, comme les nobles ruines – héritières des châteaux en Espagne. | | | | |
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| art | | | Le soi inconnu est, tandis que la meilleure facette du soi connu, la créatrice, devient. La musique, cette traduction de l'indicible voix du soi inconnu, est un processus et non pas un état. Ce serait le sens de l'appel nietzschéen de devenir ce que tu es. | | | | |
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| art | | | L'objet trouvé dans un livre devrait pouvoir se transformer en outil de vue pour s'apercevoir de nouvelles impossibilités ou compulsions. | | | | |
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| art | | | Pour nous révéler, comme pour nous cacher, l'art, à l'instar des muscles ou des cervelles, est impuissant, imposteur et même faussaire. L'art ne peut que peindre notre circonstance : les barreaux de notre cage, l'élan de notre tour d'ivoire et le périmètre de nos ruines. Tout ce qui nous exprime nous imprime, tout ce qui nous développe nous enveloppe, - mais nous restons insaisissables. | | | | |
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| art | | | Depuis Aristote et F.Bacon, on répète cette aberration, que l'art, c'est l'homme complétant ou imitant la nature. Dieu créa des algorithmes, auxquels, miraculeusement, obéit la nature ; l'homme crée des rythmes, qu'apprécie ce qu'il y de plus artificiel - notre âme. L'art est dans l'invention de sources et non dans le puisement de confluences divines. Le naturalisme, comme prolongement de l'art, est de l'imitation, où je me ridiculiserais, devant le Créateur inimitable. | | | | |
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| art | | | L'art est un haut courant, dont on ignore la source. La virtuosité ou la maîtrise guident le parcours du fleuve, mais seul le génie porte à l'océan le message de la source. Comme la source, l'âme n'a pas de langage à elle (pas de sa douce langue natale - Baudelaire) ; seul le magnétisme d'un outil sourcier crée l'illusion d'un courant d'âme. | | | | |
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| art | | | L'attente d'un écho, où deux hauteurs se renvoient des messages, m'interdit l'écriture inimitable. Mais l'écho doit tirer son volume des hautes substitutions de mes variables. | | | | |
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| art | | | La poésie est le sacrifice du connu, et même de l'inconnu, pour sacrer l'inconnaissable. Mais il faut savoir ériger des autels, maîtriser le feu et, surtout, créer des divinités inexistantes et crédibles. | | | | |
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| art | | | La hauteur, ce sont des contraintes qu'on se donne sur les foyers des ellipses dessinant le réel, des hyperboles tendant vers la perfection, des paraboles se perdant dans un infini sans contours. | | | | |
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| art | | | Bien sûr, le mystère de l'homme est au-dessus de l'art, mais il est indicible. L'homme est bien plus grand que le Mot dans le monde de la démesure divine, mais l'art, c'est l'introduction de la mesure humaine. Donc, résignation, l'art pour l'art, l'art, qui ne dissimule rien, qui ne traduit rien. | | | | |
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| art | | | La vraie maîtrise artistique est l'habileté d'esquiver tout dernier pas pour ne pas s'arrêter. Seul le non-fini peut faire pressentir le goût de l'infini. | | | | |
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| art | | | L'artiste devrait réagir aux convulsions de son époque et rester impénétrable à ses cadences. Deviner derrière la fureur passagère du temps – la majestueuse éternité de l'espace. « Le Beau doit être majestueux » - Pouchkine - « Прекрасное должно быть величаво ». | | | | |
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| art | | | Artiste est celui qui inverse la hiérarchie habituelle des hypostases de notre soi inconnu ; elle devient – idée, icône, idole, image – en privilégiant la couleur haute face à la rigueur profonde, l'arbre musical - aux structures silencieuses. | | | | |
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| art | | | Tous les plumitifs clament leur inappartenance à tout courant. Quand on a de bonnes voiles et, surtout, quand on a son propre souffle, on devrait se désintéresser du courant lui-même. Et le meilleur navigateur n'a pas besoin de déployer sa voile ni même gaspiller, trop près du sol, son souffle. Son plus beau désir de voyage est dans la suspension à l'aplomb des voies impénétrables. | | | | |
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| art | | | Derrière toute belle forme, même la plus détachée des choses, on retrouve, sans peine, un fond monumental. Y aurait-il une règle mystique, qui associe à une hauteur de forme - une profondeur de fond ? Mais toute tentative savante de les rapprocher débouche, inéluctablement, à de la platitude. L'art est dans l'isolement de la forme, en communication incompréhensible avec le fond. | | | | |
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| art | | | Signe d'une œuvre d'art : le lisible si fin qu'il devient invisible, le visible si bouleversant qu'il devient illisible. Si l'on ne lit que le lisible et ne voit que le visible, c'est un symptôme de la médiocrité. La primauté de l'absence. | | | | |
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| art | | | Le livre est plus perdu et plus aveugle que ton soi indicible. À celui-ci de le guider vers des sentiers, où poussent des images et s'entraînent des pas. | | | | |
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| art | | | Le poète est reconnu par l'élégance de son éloignement des cadences du visible. | | | | |
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| art | | | Poète est celui, pour qui les rêves sont plus véridiques que les choses. L'immensité du possible s'éploie devant le poète, là où pour le Terrien n'est possible que ce qui est. Le sûr n'est vrai pour lui qu'improbable ! | | | | |
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| art | | | Mon soi inconnu, source de mes images et de ma musique, contient déjà toutes les merveilles de la vie ; l'expérience n'y apporte rien de décisif. Ce qui compte, dans mes productions, ce n'est pas ce que j'ai vécu ni ce que j'ai entendu, mais ce que je fais voir ou laisse entendre, en traduisant mon inspiration irréelle. | | | | |
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| art | | | Je n'aime ni fragments ni miettes ; mes mots ne font pas partie d'un tout, qui aurait pu ou dû être narré en récit continu. Quand on n'a pas d'éclairs, comme Héraclite ou Cioran, on dessine des nuages, on fait du bourrage. On n'a rien à déchirer, quand on tisse en l'air. Mais j'aime une alvéole fractale, un motif en pointillé, qui tapisserait une surface projetée vers l'infini. | | | | |
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| art | | | Un genre des plus dérisoires, la confession. On sait, que l'inavouable est autant source d'ennui que l'avoué. L'écriture devrait se vouer à la hauteur plutôt qu'à l'étalage ; mais en hauteur, ce n'est pas sa vie, qu'on aura peinte, mais une vie inventée ; dans l'étendue, on n'exhibe que de la platitude, aux lumières et idées interchangeables. Le genre enviable est celui de poème des mots, renvoyant élégamment au modèle gracieux des fantômes. | | | | |
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| art | | | L'art est la tentative de mettre en contact direct mon soi connu et mon soi inconnu, mon visage et mon âme. | | | | |
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| art | | | Trois sortes d'audace font reconnaître un maître : l'audace pré-langagière (Cioran), l'audace de langue (Rilke, Pasternak), l'audace de concepts (Valéry). Et Shakespeare en est le plus grand, car il a l'audace de les pratiquer toutes les trois, même sans posséder la profondeur des premiers. Le talent veut gloser sur les autres, le génie peut oser la confiance en son propre soi inconnu. | | | | |
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| art | | | Tout art est dans l'effort de se démarquer du hasard, et ce n'est pas pour rejoindre une objectivité quelconque, sans aléa, mais un rythme implacable, où une belle loi doit se deviner derrière tout jet de dés. | | | | |
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| art | | | L'indépassable, en nous, est ce qui réussit à rester immobile. J'écris pour préserver ce centre - de la bougeotte générale. Écrire pour ne pas se parcourir, et non pas se scruter pour se narrer. | | | | |
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| art | | | Naissance du style sec : le sang ou la larme pressent, prêts à se répandre sur ma page ; leur fermentation trop rapide risquerait de faire oublier le goût de leurs sources ; je finis par me dédier à l'arbre, conservateur de sources illisibles, conducteur de sèves invisibles. | | | | |
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| art | | | L'état inspiré résulte d'un contact miraculeux avec mon soi inconnu, contact qui surgit et s'annihile indépendamment de ma volonté. Comment reconnaître un maître ? Peut-être « la maîtrise, c'est le souvenir d'une inspiration »** - Iskander - « Мастерство есть воспоминание о вдохновении ». | | | | |
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| art | | | La hauteur indicible du qui devient intelligible par la profondeur du quoi et lisible - par l'étendue du comment. Les dimensions à ne pas confondre ! « Cette osmose, dans laquelle on n'arrive plus à reconnaître la frontière entre le quoi et le comment » - K.Kraus - « Jenes Ineinander, bei dem die Grenze von Was und Wie nicht mehr feststellbar ist ». Cette intersection - le point zéro de la création ! Quand le quoi et le comment s'attachent, avec un poids égal, aux buts et aux contraintes. | | | | |
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| art | | | Une œuvre est grande, si l'auteur y est invisible (Flaubert), ou si derrière le dramaturge visible transparaît un démiurge anonyme (S.Weil). Un anonymat partiel étant inévitable, je chercherais à le réduire à la seule langue visible et à l'exclure du message invisible. Plus l'auteur s'émancipe de son œuvre, plus l'œuvre fuit devant son créateur. « Les plus ardentes ambitions sont celles qui ont eu l'orgueil de l'Anonymat » - Modigliani. | | | | |
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| art | | | Le but et la contrainte : rendre lisible ce qui est saintement invisible, rendre invisible ce qui est trop lisible. | | | | |
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| art | | | La grandeur, ou plutôt la hauteur, d'une œuvre : lorsque aucun nouvel argument n'apporte ni n'enlève rien, une évidence irrésistible du tout et une évanescence discrète des parties : « La musique est quelconque, comme le côté poétique ou dramatique, - mais tout s'absorbe dans l'Un, à une vraie hauteur » - Nietzsche sur Wagner - « Die Musik ist nicht viel werth, die Poesie auch, das Drama auch nicht - aber alles ist im Grossen Eins und auf einer Höhe ». | | | | |
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| art | | | La poésie est une représentation qui se réduise à une ré-interprétation permanente. Moins on a besoin de remonter à la représentation, plus pure est la poésie. C'est pourquoi il ne faut pas s'offusquer du fait, que, pour représenter l'univers visible, le poète est en-dessous du peintre, et, pour représenter l'univers invisible, - du musicien. | | | | |
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| art | | | L'unité aristotélicienne dans l'art : vénérer le début incompréhensible, rêver la fin imprévisible, vibrer entre les deux. Et tout le reste est maculature. | | | | |
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| art | | | Le bruit, dans la littérature, ce sont des objets trop criards ; on le réduit en leur préférant des relations entre innommables ; la poésie est une dissolution musicale de représentations ; avec la seule intensité on atteint le stade suprême, en découvrant, que « l'intensité est silencieuse » - R.Char. | | | | |
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| art | | | Le commencement - ma blanche main, la fin - ma noire mort ; la création et l'angoisse ; la forme de mes traits et ma toile de fond. Le talent est une bonne palette, indépendante du pinceau et de la toile ; le génie est le sens du tableau, dans lequel le pinceau reste invisible, la toile est bien tendue et qu'on n'y voie, n'y lise, n'y entende que la musique, c'est à dire les contours et couleurs de mon âme. | | | | |
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| art | | | Tout se réduit au nombre : le fond et la forme, l'intelligible et le sensible, ce qui doit être dit et ce qui doit rester indicible, la science et l'art : « L'art est interprète de l'indicible » - Goethe - « Kunst ist eine Vermittlerin des Unaussprechlichen » - comme la science est interprète de l'intelligible pour le rendre lisible. « L'art ne reproduit pas le visible, il rend visible »* - Aristote. | | | | |
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| art | | | L'art n'est pas l'expression de ce qui aurait existé sous une forme non-artistique ; les creux et présomptueux voient dans leur œuvre un sommet et s'y attachent, corps et âme ; les profonds, les hautains et les humbles en éprouvent presque une honte, puisque tout ce qui est exprimé ou fixe est si dérisoire, si aléatoire, une fois comparé avec le monumental inexprimable, qui nous pousse vers les plumes et pinceaux. « L'inexprimable se loge, inexprimablement, dans l'exprimé »** - Wittgenstein - « Das Unaussprechliche ist unaussprechlich in dem Ausgesprochenen enthalten ». | | | | |
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| art | | | En musique, en peinture, en poésie, en philosophie règne, aujourd'hui, une conjuration de jargonautes professionnels, en fonction des goûts des directeurs, des lignes budgétaires, des héritages de vocabulaires. Un charlatanisme du fini, aux assises en béton, - vendre, signer, prouver - intelligent et mort ! Que le charlatanisme antique de l'infini, enfantin, naïf et fragile, fut plus humain ! - éclairer les hommes, les purifier de vices, les délivrer d'erreurs, les ramener à la vertu - bête et vivant ! « C'était du charlatanisme, mais du plus haut » - Napoléon. | | | | |
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| art | | | L'affranchissement du lieu et l'inactualité rendent l'esprit - serviteur de l'imaginaire. Les noms et dates le transforment en tyranneau d'un réel trop palpable. « Toute localisation me semble odieuse, aussi bien que toute datation, pour nos pauvres fêtes de l'esprit » - Saint-John Perse. Ah, ce beau halo de l'acquiescement au réel non-daté et innommé ! | | | | |
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| art | | | Le talent s'attache au bon, mais le génie vise le meilleur, qui reste pourtant invisible et inaccessible ; c'est cette cible que je dois rendre présente, tout en ne montrant que la puissance de mes cordes. « Je rate la mesure que je vise ; seul un Dieu se doute de mon désir de mesurer le meilleur »** - Hölderlin - « Nie treff ich, wie ich wünsche, das Maß. Ein Gott weiß was ich wünsche, das Beste ». C'est la volonté finale qui prend le dessus sur le désir des commencements : « Choisir non seulement le bon, mais le meilleur, est une loi de notre volonté » - J.G.Hamann - « Die Wahl nicht nur des Guten, sondern des Besten, ist ein Gesetz unseres Willens » - heureusement, on s'aperçoit, ensuite, que le meilleur est toujours, en soi, - un commencement. | | | | |
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| art | | | Le philosophe doit réunir les dons de peintre, de musicien et de poète, pour que dans le visible on admire l'invisible, pour que du bruit de la vie ressorte la musique, pour que la langue parlante soit plus forte que la langue parlée. | | | | |
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| art | | | Il faut être classique par le fond et romantique par le ton : concevoir, par son soi connu, le monde entier, et oublier le monde entier, en prêtant l'oreille à son soi inconnu. | | | | |
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| art | | | Dans le meilleur des cas, le soi connu se verbalisera dans des épîtres ; le soi inconnu a besoin de révélations, pour être entendu, car il est « le moi latent de l’infini patent » - Hugo. Le travail ou la création : « Le talent travaille, le génie crée » - R.Schumann - « Das Talent arbeitet, das Genie schafft ». Le travail t'attelle, la création te révèle : « La création est une révélation de mon moi, devant Dieu et le monde » - Berdiaev - « Творчество - это откровение “я” Богу и миру ». La poésie, serait-elle l'outil de dévoilement philosophique ? « La philosophie n'a pas le moindre organe pour entendre une révélation » - Heidegger - « Auf Offenbarung zu hören, fehlt der Philosophie jedes Organ ». | | | | |
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| art | | | Ce qui compte en littérature doit être achevé par la forme et rester en suspens par le fond, pour que le lecteur ne puisse poursuivre, par soi-même, que vers les derniers pas évités du fond et se laisser caresser par les premiers pas de l'auteur. La forme, c'est la maîtrise et la fidélité du premier pas, le côté monologique, la face du soi inconnu ; le dialogue, c'est le fond, la face du soi connu ; l'interprétation inévitable du monologue, du langage au soi inconnu, - en tant que langage dialogique du soi connu (Selbstgespräch - Sprache des Selbsts - Hegel). | | | | |
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| art | | | Quand le comment porte sur le style et le pourquoi - sur la noblesse, le talent du qui justifiera tout quoi. Mais l'écrivain d'aujourd'hui ne voit dans les comment et pourquoi que des quêtes logiques, ce qui rend moutonniers tous ses où et quand. Ce n'est peut-être pas si saugrenu que de prétendre, que toute littérature est de circonstance ? L'instrument devrait rester invisible, l'époque et lieu - évoqués en beaux fantômes. Des réponses respectables aux où et quand : dans l'âme (et non pas - à Paris), en pleine euphorie (et non pas - à l'heure de grande écoute). | | | | |
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| art | | | Le soi connu et le soi inconnu forment nos frontières : le premier s'occupe de nos clôtures et le second - de nos ouvertures. Nos limites accessibles, critiques, sont dessinées par la science ; de ce côté-ci nous sommes clos. Mais tout le contenu de l'art est dans l'élan vers nos limites inaccessibles ; l'art est ce qui nous donne la sensation d'être Ouverts, puisque son élan naît aux sources même du beau, et ses limites sont hors de notre emprise et nous font rêver. « Une œuvre universelle : ayant montré les limites de ses lieu et époque, - montrer, sans limites, ce qui dépasse le lieu et l'époque » - Tsvétaeva - « Мировая вещь : предельно явив свой край и век - беспредельно являет всё, что не-край и не-век ». | | | | |
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| art | | | Je suis libre de choisir mon sujet, mon genre, mon exigence ; je ne peux pas choisir mon style, qui est peut-être la seule vague manifestation de mon soi inconnu, que je ne puisse pas soumettre à mon seul talent. « Le style est plus près des origines que toute conviction » - Koublanovsky - « Стиль первичнее выбора ». Et les fautes de style résultent de mon inattention à mon soi inconnu. | | | | |
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| art | | | L'inspiration n'est pas la matière - de rêves ou de sensations - qu'il s'agirait de simplement noter. Elle n'est pas la forme, non plus, - le style ou le ton - à imprimer à tout fond, se trouvant sous la main. Elle n'est que l'organe furtif, qui se met à créer ex nihilo, dans un langage, qui, même à l'auteur, paraît être, au début, incompréhensible. Si le premier à comprendre ce message est l'esprit, on a à faire avec une intuition intellectuelle ; et si c'est l'âme, alors c'est une révélation aux initiés. | | | | |
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| art | | | La réalité, c'est la vie palpable du soi connu ; le rêve, c'est à dire la musique et la poésie, c'est la vie inventée du soi inconnu ; la vie supérieure est non pas dans le créé vécu, mais dans la création à vivre. « Dans la poésie, la vie est encore plus vie que dans la réalité » - Bélinsky - « В поэзии жизнь более является жизнью, нежели в самой действительности ». | | | | |
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| art | | | La prose vise le fini, elle est le parcours, la clôture de nos frontières. La poésie vise l'infini, mais elle n'est que dans le passage à la limite, dans l'élan asymptotique au sein d'un Ouvert. | | | | |
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| art | | | L'art, comme la religion, commence par l'intérêt qu'on porte à ce qui n'existe pas, n'existe déjà plus ou n'a pas encore existé. Même si la vision y compte moins que la création. L'artiste est celui qui ne peut pas vivre sans ce qui n'existe pas. Les yeux, qui en vivent, s'appellent regard. « Il me faut ce qui n'existe pas »** - Hippius - « Мне нужно то, чего нет на свете ». Pour en vivre ou pour le réinventer : « La mission du poète est d'inventer ce qui n'existe pas » - Ortega y Gasset - « La misión del poeta es inventar lo que no existe ». Et Kierkegaard - « Le génie ne désire pas ce qui n'existe pas » - veut faire de l'acteur - un figurant. | | | | |
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| art | | | La poésie est toute de relations imprévues, comme la philosophie est toute de choses impensées. « La poésie est la rencontre de deux mots, que personne n'aurait pu imaginer ensemble et qui forment ainsi une espèce de mystère » - Lorca - « La poesía es la unión de dos palabras que uno nunca supuso que pudieran juntarse, y que forman algo así como un misterio ». Et c'est de leur rencontre, sans problèmes ni solutions, qu'il faut attendre les plus beaux mystères. Tu le disais si bien : « Toutes les choses ont leur mystère, et la poésie, c'est le mystère de toutes les choses » - « Todas las cosas tienen su misterio, y la poesía es el misterio que tienen todas las cosas ». | | | | |
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| art | | | Flaubert ou Joyce veulent s'exclure de l'espace de leur œuvre : « Que ce soit à l'intérieur, derrière, en dehors ou au-dessus de son œuvre, l'artiste reste invisible » - Joyce - « The artist remains within or behind or beyond or above his handiwork, invisible ». Que ces liens spatiaux sont pâles ! Les temporels, chez toi, ne furent pas plus éclatants, puisque le jour d'Odysseus et la nuit de Finnegan n'apportent ni le mystère de la lumière ni celui des ombres. | | | | |
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| art | | | Avec la poésie, quand la compréhension en a chassé le noyau prosaïque, la perplexité devant les bribes inutiles et incompréhensibles peut continuer à agiter l'âme, quand bien même la tête se sentirait frustrée devant l'utile évaporé. La poésie répugne aux tableaux et se fait de fragments, de beaux détails. | | | | |
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| art | | | La seule source d’excitations, indépendante de mon soi connu, est la musique, dont la perception semble être prérogative de mon soi inconnu, demeurant dans mon âme. Mais un poème provoque toujours un écho de mon esprit, c’est-à-dire de mon soi connu. « La musique, belle par transparence, et la poésie – par réflexion »* - Valéry. | | | | |
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| art | | | Le paradoxe du poète : par ses images, il veut toucher au mystère, or tout mystère est indicible et inexprimable. Donc, la poésie est une forme de folie : dire ce qui est indicible. « Nous représentons l'indicible pureté à partir de la dicible impureté » - Jankelevitch. Ce que tu dis relève des problèmes de l'âme ou des solutions de l'esprit ; le mystère indicible, ce seraient ces invisibles contraintes qui impriment une musique au bruit du dicible. Le mystère serait la musique de la vie, que seule une oreille poétique peut capter et interpréter. | | | | |
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| art | | | L’acte producteur change mon soi connu évolutif, mais l’acte créateur doit presque tout à mon soi inconnu immobile. Mais toute création comporte de la production, et Grothendieck : « L’acte créateur transforme l’être qui l’accomplit » - distingue sans doute l’accomplisseur du créateur. | | | | |
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| art | | | Pour exercer nos dons, la littérature dispose des mêmes deux volets que la philosophie : la consolation et le langage ; mais le discours philosophique s'adresse au soi inconnu, abstrait et inexistant, tandis que la fiction littéraire – au soi connu, charnel et obsédant. Le philosophe vise le frère, et l'écrivain s'occupe de lui-même, pour se sauver du néant, fini ou infini. Leurre de la réflexion, leurre de la création. L'écrivain, avec sa plume fébrile, fait la même chose que cette paysanne de Tourgueniev, qui, le front contre le cercueil de son fils, avale goulûment sa soupe, puisqu'il y avait – du sel ! | | | | |
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| art | | | La technique artistique, c'est l'insertion de nouvelles inconnues dans un portrait ou dans un arbre. Ces inconnues sont des voiles. L’œuvre, complètement dévoilée, ne peut être que squelettique. Comme le lecteur sans ses propres inconnues, se substituant aux variables de l'auteur, n'est que consommateur. « L'art est un dialogue, que nous avons toujours effectué avec l'inconnu » - Malraux. | | | | |
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| art | | | L'ange se présenta en rêve à Socrate (et que celui-ci prit pour le Démon, son véritable soi inconnu) et exigea de lui d'écrire de la musique au lieu de la philosophie. C'est pour cela peut-être qu'il n'écrivit rien, privé de don poétique, puisque la goétie écrite s'appelle poésie. | | | | |
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| art | | | De ma plume ressort aussi bien ce que mon soi connu maîtrise, que ce que mon soi inconnu électrise ; elle est comme cette Léda, sachant engendrer du mortel et de l'immortel, se pliant soit à une profonde liberté, soit à une haute servitude. | | | | |
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| art | | | Mon soi connu, par ses problèmes et ses solutions, communique aisément avec d'autres hommes, mais il serait naïf de lui prêter plus d'universalité qu'à mon soi inconnu, caché dans son mystère. Le premier est dans l'invention de langages, et le second – dans la pureté indicible. « Une parole intime, où il n'y a point d'effets ni de stratagèmes, ne peut pas ne pas être universelle »** - Valéry. | | | | |
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| art | | | La platitude des écrits émerge, chez les triviaux, à cause de l'équivalence entre ce qu'ils ont, ce qu'ils font et ce qu'ils sont, ces trois registres étant chez eux transparents et contenant des constantes communes. Et c'est de l'impossibilité de cette équivalence, chez les subtils, que surgit leur arbre dramatique, dont toutes les branches sont chargées d'inconnues individuelles. | | | | |
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| art | | | Les véritables pinceaux de l'artiste Nietzsche ne sont point les transformations, amplifications ou rénovations, dont il parle abondamment, mais bien les filtrages, dont il ne parle jamais, mais qui, les seuls, assurent l'omniprésence de la noblesse, tout en restant invisibles eux-mêmes, dans tous les tableaux qu'il peint. | | | | |
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| art | | | Devenir regard – se sentir créateur des choses vues, un état intellectuel, proche de l'inspiration des poètes. « Inspiration : cette intrigue de l'infini, où je me fais l'auteur de ce que j'entends »* - Levinas. | | | | |
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| art | | | Dans l'écriture, ton soi connu se manifeste dans le quoi affirmatif de ce qu'il aime, fait ou pense ; et ton soi inconnu perce, obscurément, dans le quoi négatif des contraintes, dans le comment du style inconscient, dans le pourquoi de la noblesse innée, dans les où et quand de l'intelligence câblée. | | | | |
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| art | | | Il doit y avoir des ondes, invisibles et inaudibles, ondes des émotions potentielles, et qui traversent notre conscience, sans en être perçues ; l’art est cet outil décodeur, qui traduit ces ondes en musique particulière plutôt qu’en bruit universel. | | | | |
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| art | | | Je cherche des matières sans forme, et je tombe sur l'océan, le bien, l'amour. Et je comprends, pourquoi l'art, cette alchimie imaginaire de l'inimaginable, cette mise en forme de ce qui est sans forme, s'y attarde si souvent. | | | | |
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| art | | | Tout art est dans la musique – verbale, picturale, sonore, philosophique. L’artiste, en nous, c’est notre âme, mais sa musique, son fond, doit être portée par la forme – les mots, les idées, les images – la tâche de notre esprit. L’esprit s’entend bien avec l’âme, mais reste désarmé face au cœur insondable, d’où l’impératif d’artiste – mettre le Beau au-delà du Bien. | | | | |
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| art | | | Une musique – tantôt une mélodie, tantôt un rythme, tantôt une harmonie – doit t’animer, avant que ton premier mot la prenne en compte. De même, tu devrais ne t’arrêter que sur des choses innommables ou encore innommées. « Le poète voit une statue non ciselée, un tableau inentamé, il entend une musique jamais jouée »*** - Tsvétaeva - « Поэт видит неизваянную статую, ненаписанную картину и слышит неигранную музыку ». | | | | |
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| art | | | Le hasard, aujourd’hui, règne dans tous les arts dégénérés ; le chasser fut toujours un souci, inhérent à toute recherche de la beauté ; son élimination définitive étant clairement impossible, il faut en faire un allié, comme les pauses, dans la musique, peuvent ne gâcher ni le rythme ni la mélodie, et même les rendre plus pathétiques. | | | | |
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| art | | | Si tu n’écris qu’en tant qu’un Exclu, tu adresseras à la foule le Non ampoulé et des gémissements faciles. Il faut que tu découvres en toi aussi un Élu, et tu vivras alors la nécessité de te tourner vers le grand Interlocuteur inexistant, Dieu, auquel tu consacreras ton Oui, humble et enthousiaste. | | | | |
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| art | | | Écrire devant Dieu : si l’on enlève l’emphase, cette devise signifie que mon soi connu écrit sous le regard de mon soi inconnu ; l’humilité du premier s’appuie sur la fierté du second. | | | | |
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| art | | | Du soi inconnu émanent des élans fous, que le soi connu métamorphose en musique rationnelle. « Les choses les plus belles sont celles que souffle la folie et qu’écrit la raison »** - Gide. | | | | |
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| art | | | L’idéal d’écriture : que ton soi connu, avec ses événements, son époque, ses avis, y soit absent, et qu’on y prenne tes mots pour une traduction – ou une interprétation fidèle – de la musique de ton soi inconnu. | | | | |
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| art | | | Le but de l’écriture : que ton soi connu temporel, par son interprétation inspirée, fasse carillonner la partition de ton soi inconnu intemporel. | | | | |
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| art | | | Un livre est bon, si sa lecture t’oblige ou t’amène à renoncer à une partie de ton intelligence du connu profond, pour te laisser envahir par une haute intelligence d’inconnu. | | | | |
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| art | | | Une œuvre d’art a deux sources – l’homme et l’auteur, le moi connu et le moi inconnu ; le second inspire des élans et des ombres ; le premier tente de les représenter. Et puisque l’auteur, aujourd’hui, disparut, il n’y a plus de conflit possible entre l’auteur et l’homme ; tout doit être attribué à l’homme, aussi bien ses copies du réel que ses tentatives de délires. Ni Baudelaire ni Flaubert ni F.Céline ne peuvent plus se justifier, en redirigeant les juges vers l’ange d’auteur, pour sauver la bête d’homme. | | | | |
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| art | | | Le style a sa place même dans l’incompris, même dans l'incompréhensible, tandis que la sincérité y est absurde et n’a de sens que dans le compris. Le style est la concordance des témoignages, à charge ou d'alibi. Mêler la sincérité au style, c’est condamner celui-ci à la banalité et à la platitude. | | | | |
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| art | | | Aucun rapport entre la science et la philosophie, puisque les meilleurs scientifiques sont nuls en philosophie, et les meilleurs philosophes sont nuls en sciences. Le seul, qui pourrait garder un équilibre métaphorique entre ces branches de la spiritualité, c’est l’artiste, surtout le poète, puisque partout il cherchera de la musique – verbale, conceptuelle, éthique ou mystique. D’ailleurs, au lieu du Logos indéfinissable, on aurait dû parler de la musique, qui a un sens dans toute sphère de la conscience. | | | | |
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| art | | | L’indifférence inconsciente – ou impuissante - pour la forme, tel est le trait le plus original – et unique dans l’Histoire ! - de l’art moderne. Et tous les artisticules se dévouent à la prospection du fond, celui-ci se trouvant toujours sur la surface de l’actualité. | | | | |
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| art | | | La musicalité d’une écriture s’évalue grâce à la présence des inconnues dans ses arbres ; par l’unification avec d’autres arbres (interprétatifs), on peut en changer la mélodie, le timbre, le mode. Sans inconnues, on est condamné au bruit, bien arrangé ou platement chaotique. | | | | |
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| art | | | La musique : l’accès émouvant aux objets invisibles. La littérature devrait viser le même effet : rendre grandiose l’accès aux états d’âme, en transformant les objets en relations, et les relations – en objets ; ces transformations sont des caresses verbales. | | | | |
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| art | | | Ton œuvre est creuse, si elle ne vaut que par ce qu’on y voit ; c’est la part de l’invisible qui est décisive, et non pas par une dissimulation quelconque, mais par l’indispensable présence d’inconnues dans ton arbre. Et cette invisibilité peut concerner l’esprit – jeu intellectuel, l’âme – jeu poétique, le cœur – jeu sentimental. | | | | |
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| art | | | Trois états difficilement comparables, incommensurables, incompatibles et pourtant constituant une chaîne, bien que discontinue : l’état du cœur, provenant de ton soi inconnu, émouvant ton âme, stimulant son inspiration ; l’état de ton âme motivée, résumant ton soi connu, créateur, inventeur, poète ; l’état de ton esprit, tentant de reconstituer un état du cœur originaire, à partir du tableau, peint par ton âme. Ces deux états du cœur ne coïncideront jamais ; le premier est dépourvu de langage ; le second n’est que langage. | | | | |
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| art | | | Quoi qu’on en dise, l’impulsion initiale, dans l’écriture, ne débouche que sur la volonté de te saisir d’une feuille blanche, sur rien de plus. Elle provient de ton soi inconnu. Le vrai mouvement initial, verbal, aléatoire et imprévisible, vient des images, des idées, des mélodies, des mots initiaux, générés par ton soi connu, avec le désir de préserver l’impulsion, inarticulée ou indicible, qui aura servi d’origine stimulante. Seuls tes commencements gardent un contact avec ton soi inconnu ; au-delà, c’est déjà du travail mécanique, non-qualifié. | | | | |
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| art | | | L’art : créer des vibrations de nos sens, en harmonie avec ton état d’âme, état réel ou imaginaire. Mais tout état d’âme n’est qu’une nébuleuse ; y placer ton étoile est un noble but de l’art et le seul moyen de faire valoir ta personnalité. | | | | |
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| art | | | Tu crées une mélodie inspirée, lorsque tu écoutes la voix de ton soi inconnu et non pas celle de la rue ; mais ce n’est pas une garantie du succès – la même inspiration doit, en même temps, rehausser ton esprit, ton âme et ta plume, ce serait le seul état vraiment inspiré et fécond. | | | | |
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| art | | | Le rêve, qui me poursuit depuis mon enfance, – être poète ! Et la terrible déception dans l’impression d’être passé à côté de ce métier des anges. D’autres vocations m’en dévièrent, bien que mon regard sur l’essentiel de la vie gardât des interrogations et vibrations poétiques. Ah, si Valéry avait raison : « Être peintre, c’est chercher indéfiniment ce qu’est la Peinture ! »*. | | | | |
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| art | | | L’inspiration détermine la hauteur des commencements, l’inertie cerne l’étendue des parcours, le besoin de fermeture et de solidité dicte les fins. Et puisque je ne veux pas subir de poussées mécaniques extérieures et veux être un Ouvert et un chantre des faiblesses, je serai l’homme des commencements, tout pas développeur faisant perdre de la hauteur initiale. Je serai donc à l’écoute de mon soi inconnu, source des inspirations. | | | | |
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| art | | | Toute écriture consiste à bâtir un arbre ; pour la clarté de sa hauteur, de sa forme et surtout de sa vitalité, on doit faire appel à l’obscurité non seulement des racines, mais aussi des fleurs, des fruits et des ombres, l’obscurité résidant dans l’introduction de variables, qui ne cherchent qu’à s’unifier avec un arbre interrogatif, ce vrai destinataire du message. Les procédés qui aident dans cette tâche – l’élagage et le greffage. | | | | |
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| art | | | Le plus souvent, mes maximes naissent du pressentiment d’une relation, dont on ignore encore les objets liés, comme les vers émergent des rencontres aléatoires de quelques assonances ou rimes. Donc, dans les deux cas, le premier jet est dans le connu, tandis que l’art est dans la distribution des inconnues dans l’arbre à bâtir. | | | | |
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| art | | | Ne décris pas ce qu’on peut voir ; ne cherche pas à traduire en musique obscure ce qui n’est qu’un bruit trop net ; écris pour que de ton regard sur l’invisible naisse une musique, adressée aux yeux fermés, à l’âme ouverte. | | | | |
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| art | | | Les bons écrivains sont de deux sortes – des aliments et des excitants : les premiers m’apportent de la vie, et les seconds me transportent au royaume du rêve ; les premiers développent des problèmes communs, les seconds m’enveloppent de mystères individuels ; mon soi connu se nourrit des premiers, mon soi inconnu garde ses soifs, grâce aux seconds. | | | | |
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| art | | | Le style naît d’une pénétration du Mystère royal dans la république du Problème et de la Solution. De la Hauteur tri-dimensionnelle, céleste, inaccessible, - dans la platitude des horizons maîtrisés. Tous les regards, aujourd’hui, étant tournés vers le bas commun, il n’y a plus de styles personnels. | | | | |
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| art | | | Ce qui constitue l’état de mon âme – l’intensité, l’énigme, l’extase – est intraduisible en mots ; c’est pourquoi il existe la musique. « Je vois ma vie comme l’expression de la musique » - Einstein - « Ich sehe mein Leben als Ausdruck der Musik ». | | | | |
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| art | | | Dans l’art (musical, philosophique, poétique), il y a trois sortes d’intuition, qui peuvent réveiller un génie imprévisible, – l’inconsciente, la profonde, la hautaine. La première famille – Bach, Mozart, Tchékhov ; la deuxième – Kant, Rilke, Valéry ; la troisième – Byron, Hölderlin, Nietzsche. L’homme, c’est-à-dire le maître, n’y est presque pour rien ; c’est une étincelle divine qui illumine leurs œuvres. La conscience, la profondeur, la hauteur, sans intuition, n’aboutissent à la beauté que grâce à la sobre maîtrise de l’homme, avec un talent purement humain et qui ne serait qu’un instrument auxiliaire. | | | | |
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| art | | | Si tu veux, que tes idées vibrent et s’illuminent, tu apprendras, plus tard, que les cadences et fréquences, finalement, furent communes et que les lumières pouvaient être remplacées par des lampes moins ambitieuses. Il faut, que tes idées accompagnent des élans vers l’inaccessible et que tu t’exprimes davantage à travers tes ombres. | | | | |
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| art | | | Verbalement, l’élan vers l’inaccessible ne peut être rendu que par un langage irrationnel, poétique. Peindre et justifier cet élan est peut-être la première tâche du poète : « C’est de tous les instants, nourris d’inaccessible, que vient la puissance d’un poète »** - Cioran – c’est, à la fois, une puissance du rêve et un aveu de faiblesse dans le réel. | | | | |
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| art | | | L’homme ou l’auteur, agir par le soi connu ou créer selon le soi inconnu, le style de l’horizontalité ou l’intensité de la hauteur, se mesurer aux hommes ou s’exprimer dans la solitude, se résumer dans l’immanence ou se dépasser dans la transcendance, naviguer grâce à la brise comique ou se noyer dans le naufrage tragique. Bref, il faut renoncer aux discours de l’homme et ne suivre que la musique de l’auteur. | | | | |
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| art | | | L’art fait verdoyer le rêve, pour se sauver de la sécheresse de la vie ; la science résume la vie dans un arbre, chargé d’inconnues vivantes. Quand on ignore la technique d'unification d'arbres, on s'horrifie pour rien : « L’art est l’arbre de la vie ; la science – l’arbre de la mort » - W.Blake - « Art is the Tree of Life, Science is the Tree of Death ». | | | | |
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| art | | | Deux sortes d'émanations du soi inconnu : des impulsions ou des vibrations – la créativité ou l'âme. L'art, c'est l'heureuse rencontre de ces deux courants, de ces deux fonds, portés par le talent, qui est la forme même du soi inconnu. | | | | |
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| art | | | Le beau se hisse du charme harmonieux du joli à l’élan vertigineux du sublime ; il est dans le devenir créateur, comme le bon intraduisible est dans l’être – la hauteur et la profondeur, l’axe vertical, que complète le vrai horizontal. | | | | |
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| art | | | Quel ennui que de reproduire le bruit du fini actuel ! - il faut créer de la musique de l’infini potentiel ! | | | | |
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| art | | | Tu constates que l’art et la hauteur quittent le ciel et rejoignent la terre ; tout lyrisme mort, les termes désuets, l’infini et l’éternité, ne font plus battre les cœurs, ils battent les cadences des machines. Ta nostalgie t’empêche de croire tes yeux qui lisent : « L’artiste est l’éternité, dont la hauteur pénètre nos jours » - Rilke - « Der Künstler ist die Ewigkeit, die die Tage von oben durchdringt ». | | | | |
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| art | | | La voix intemporelle de ton soi inconnu ne peut inspirer que tes commencements ; la voix du présent t’invite à l’inertie des développements ou au calcul des finalités. « L’essentiel de l’art se produit à l’instant de sa conception »* - B.Pasternak - « Самое важное в искусстве есть его возникновенье ». | | | | |
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| art | | | Les enfants, le peuple, l’élite - ces trois destinataires définissent trois sortes de littérature : le conte de fées initiatique fait croire à l’existence d’un monde invisible et magique ; le livre moralisateur réveille de bons sentiments dans les parcours des humbles matures ; un style noble établit le culte de la beauté pure et haute, quel que soit ton âge. L’élite s’étant fondue dans la masse, exercer une influence, ce rêve des intellectuels français, n’a de place que dans le deuxième genre ; il est juste bon pour la marche et de peu d’effet sur la danse. | | | | |
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| art | | | Tu contiens trois ressources : la matérielle – tes sensations ; mi-matérielle mi-spirituelle – la mémoire ; la spirituelle – le langage (avec la logique incorporée). Laisser leurs empreintes sur tes actes ou sur ta page blanche est une démarche banale, indigne de l’art. L’art consiste à créer ce que ton soi connu ne contenais pas, créer sous l’impulsion de ton soi inconnu, pour ton propre étonnement. | | | | |
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| art | | | Mon soi inconnu ne connaît pas la nécessité ; il est la voix même de la liberté intemporelle, c’est elle qui, soudain, me poussera à écrire. Si tu crois écrire par nécessité, tu n’écouteras que la voix de ton soi connu, adressée au présent, aux autres. Une vague transcendance ou une transparence banale. | | | | |
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| art | | | Ton écrit doit avoir pour origine tes états d’âme, ces couleurs musicales, ces étincelles instantanées, hors langage, hors idées et, par définition, indicibles, intraduisibles, et ton écrit serait un enveloppement des causes illisibles par de lisibles effets. | | | | |
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| art | | | Le soi inconnu d’un artiste lui suggère la profondeur d’une représentation à concevoir et la hauteur d’une interprétation à jouer, fuir la tiédeur, être, successivement, froid ou enflammé, penseur ou acteur. | | | | |
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| art | | | Donner un nom à nos états d’âme innommables ou innommés, tel est le sens de l’art. Mais ce baptême n’exige aucun développement et n’est que témoignage d’une naissance. « Les plus belles œuvres d’art du monde racontent leur commencement »*** - Pasternak - « Лучшие произведенья мира рассказывают о своем рожденьи ». | | | | |
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| art | | | Mon soi inconnu, c’est-à-dire mon âme, envoie à ma conscience un message mélodique ; la conscience prie mon soi connu, c’est-à-dire mon esprit, de munir le message d’une enveloppe langagière. L’opéra, serait-elle la métaphore la plus plausible de la création artistique ? | | | | |
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| chœur bien | | | MOT : Associé à la bonté, tout mot transforme en vaudeville ce qui avait de bonnes chances de rester comédie. Le mot est aussi impuissant avec le Bien qu'avec le bonheur : il devrait les priver de leur côté actif, désir et vouloir, et les voiler d'une épaisse passivité - pudeur et devoir. Le succès des tragédies prouve, que le meilleur outil du mot est la négation. | | | | |
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| bien | | | Une belle sensation : je me verse dans l'infini, c'est-à-dire, sans rien ajouter ni modifier dans une somme monumentale. Même une chute peut en être l'origine : « Qui tombe ne soustrait rien au Nombre sacré. La chute sacrificielle rejoint la source et nous y guérit »** - Rilke - « Wer fällt, vermindert die heilige Zahl nicht. Jeder verzichtende Sturz stürzt in den Ursprung und heilt ». Peu importe si c'est pour t'en réjouir ou pour « te tourmenter de visions infinies, qui te dépassent » - Horace - « quid aeternis minorem consiliis animum fatigas ». Admirer l'horizon « assez vaste, pour permettre de chercher en vain » (S.Beckett) ton regard délicieusement insignifiant. | | | | |
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| bien | | | Tenir au soi, connu et bien enraciné, c'est végéter. Tu gagnes en vitalité, quand tu suis l'appel du soi, inconnu et déraciné. Au lieu d'un arbre, te voilà un oiseau. Te faire partie de quelque chose, qui est plus évolué que les deux soi, et qui est prêt à t'accepter pour frère. | | | | |
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| bien | | | Je cesse d'être mon soi (ou deviens plus que moi-même), dès que je produis un mot ou une note, qui ne découlent de rien (le moi n'a ni paroles ni notes) et qui émeuvent les autres. C'est pourtant le seul moyen de manifester, que je reste moi-même. Ces signes naissent près de ce point ineffaçable en moi, que n'atteignent ni les chaînes ni les courants. | | | | |
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| bien | | | Quand il n'y aura plus de pollution matérielle, les belles âmes s'en prendront à la pollution verbale. Toute personne, employant des expressions non-traduisibles immédiatement par des machines, verrait chuter ses chiffres de vente. | | | | |
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| bien | | | Comme la poésie nous soulève par son inspiration de l'inexprimable, le Bien nous touche par la conscience de sa propre impossibilité, ou plutôt de celle d'émaner de nous-mêmes : « le Bien réel ne peut venir que du dehors, jamais de notre effort » - S.Weil. Nous ne pouvons irradier que la pitié : « La pitié est un retour vers nous-mêmes »** - La Bruyère. | | | | |
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| bien | | | Le Bien imaginaire est incolore, le mal imaginaire est multicolore. Le Bien réel est inépuisable, le mal réel est creux. Comment être sincère dans une pièce d'imagination ? | | | | |
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| bien | | | On s'aperçoit un jour, que tout ce qui est perfectible en l'homme n'est que secondaire. Et que l'essentiel est incorrigible, irréparable et immuable. On abandonne, avec regret, Tolstoï et se joint, à son corps défendant, à Dostoïevsky. On oublie la révolte bruyante, pour vivre de l'acquiescement musical. | | | | |
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| bien | | | Le Bien - tout ce qui me rend capable de fidélité ou de sacrifice. Et l'intersection n'est jamais vide. Le sacrifice se prouve par détachement du visible, la fidélité - par attachement à l'invisible. « La vie est un combat entre sacrifice et fidélité, entre reconnaissance du commun et préservation de l'individuel » - H.Hesse - « Das Leben ist ein Kampf zwischen Opfer und Trotz, zwischen Anerkennung der Gemeinschaft und Rettung der Persönlichkeit ». | | | | |
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| bien | | | La plus grande liberté, comme le plus grand esclavage, se résument dans une même formule : accomplir la volonté d'un autre et non la mienne propre. Si cette contrainte extérieure m'est imposée par des hommes, plus puissants que moi, je suis esclave. Si elle m'est soufflée par mon propre soi inconnu, par cette voix d'un Bien inné et sacrificiel, je suis homme libre, homme divin. Cette liberté est une merveille irrationnelle, accessible même au dernier des hommes ; la liberté animale, celle du choix d'un acte dans un ensemble des actes possibles, est une merveille rationnelle, accessible même aux fourmis. | | | | |
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| bien | | | Nietzsche veut se débarrasser des ombres de la honte, qui gênent son obsession par la lumière, - il attend le grand midi. Je suis indifférent aux lumières terrestres ; je ne produis que des ombres, le plus souvent à la lumière de mon étoile ; il se trouve que les plus denses et intenses se créent le matin. Sans les ombres, tout devient le même ; avec mon étoile, le même, c'est mon soi inconnu. | | | | |
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| bien | | | Cette sotte fiction : l'âme humaine déchirée entre Dieu et Satan ; le vrai déchirement - trouver satanique toute action s'inspirant de la pensée tournée vers Dieu. Il n'y a pas de Satan, il y a inaccessibilité de Dieu par l'action. Voir le Satan, c'est manquer d'ironie, qui en confirme l'inexistence : « L'ironie est un trait d'esprit, qui dévitalise la réalité du mal » - Baudrillard. | | | | |
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| bien | | | Le sot pense être capable d'être bon et juste ; le sage comprend, que l'existence même des sens de Bien et de justice en prouve la tragique inaccessibilité. Fausse espérance et vrai désespoir. Épicure n'y comprit rien : « Le juste reste hors inquiétude ; tandis que l'injuste en est frappé au plus haut point ». C'est la montée du rouge au front qui me fait sentir la proximité de la justice : plus je me sens juste, plus je suis coupable. | | | | |
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| bien | | | La liberté dans notre métaphysique : le Bien n'est pensable que grâce à la liberté de faire des sacrifices ; le vrai ne se fixe que dans la fidélité au langage, au libre arbitre dans la construction de modèles ; mais le beau n'a aucun rapport avec la liberté, l'art est une liberté en soi. | | | | |
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| bien | | | Le Bien est l'essence de l'homme, entourée d'inévitables accidents, dont le nom est - le Mal. Mais toute définition doit se fonder sur la nécessaire essence et non pas sur la contingence des accidents : « À quoi te sert ta philosophie, si tu t'attardes au mal accidentel » - Shakespeare - « Of your philosophy you make no use, if you give place to accidental evils ». | | | | |
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| bien | | | Comprendre ou maîtriser le monde – tant d'évidentes envies me conduisent à cette vision du rôle, que la providence me réserva ; mais seul le Bien me souffle ce besoin, vague et miraculeux, de dorloter ce monde. La caresse, si grandiose et pure, à côté de la grisaille de l'acte et de la mesquinerie de la pensée. Dépourvue de langage, indicible, intraduisible, innocente, réceptacle de ma honte. | | | | |
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| bien | | | On me juge le mieux, lorsque je me donne ; mais dans ce que je donne, c'est à dire dans mon offrande en tant qu'œuvre, on ne perçoit que la direction vers moi, ou mon soi déjà articulé, jamais mon soi inconnu, celui qui me poussait à me donner - un cercle vicieux, c'est ce que voulaient dire Nietzsche ou Sartre : « On se perd en se donnant »**. | | | | |
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| bien | | | Trois modes de manifestations métaphysiques chez l'homme : la nécessité, la création, le miracle - l'inéluctable du vrai, l'irrésistible du beau, l'incompréhensible du bon. « La source du Bien est à chercher non pas dans le fixe et l'habituel, mais dans le miracle » - Bakhtine - « Добра надо ждать не от устойчивого и привычного, а от чуда ». | | | | |
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| bien | | | Le Bien se loge loin des bras, et encore plus loin - du cerveau ; le fait et le pensé, même appuyé par le bel écrit, ne nous rapprochent en rien du bon (le beau est l'aveu d'impuissance du bon) ; la morale descriptive et l'éthique prescriptive n'ont aucun contact avec le Bien. | | | | |
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| bien | | | Le Bien se blottit en-deçà de mon cœur, et au-delà - reste invisible ; le Mal, lui, saute aux yeux, chaque fois que je lève un bras ; ceux qui disent que voir le Mal, c'est mal voir (Leibniz), ont un regard trop presbyte. | | | | |
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| bien | | | Peut-on être caressant, le ventre creux ? Il y a plus de chances de tomber sur un tendre chez les affamés que chez les rassasiés. Tous les pieux appels de remplir les estomacs avant les têtes, pour améliorer l'humanité, donnent à l'estomac rempli un poids démesuré et vident la tête de tout doute impondérable. | | | | |
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| bien | | | Deux genres d'hommes, qui profanent le problème du Bien : ceux qui ne suivent que leur foi et ceux qui n'obéissent qu'à leur raison. Les deux finissent par voir le Bien, qui ne l'est qu'invisible. Le Mal, lui, n'est visible qu'à ceux qui n'ont pas que les yeux pour voir. | | | | |
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| bien | | | La vie, c’est ce qu’il y a de plus proche ; et le rêve – ce qu’il y a de plus lointain. Le Mal est toujours sous tes pieds, dans tes muscles, en ton cerveau ; et le Bien n’est qu’une cible inaccessible, au-delà des rêves. Et la langue de R.Char a fourchu : « Le mal vient toujours de plus loin qu’on ne croit » - c’est, évidemment, le Bien qui s’y réfugie, intraduisible, immatériel et immatérialisable. | | | | |
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| bien | | | Être-coupable est ma demeure, la ruine de mes faits, où se dresse, invisible, la tour d'ivoire de mes cauchemars et de mes rêves. Ma justice fantomatique. Mais la justice robotique des hommes trace si facilement le chemin entre l'injustice commise et le verdict de culpabilité. | | | | |
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| bien | | | La vertu est immatérielle, et pourtant on ne peut pas douter de sa miraculeuse présence innée dans notre âme. La vertu est manière, et le vice est matière ; nous prêchons la première et pratiquons le second. On peut démolir le vice ; on n'arrivera jamais à extirper de nous la vertu ; la vertu reste constante et immuable, quels que soit le volume du vice aboli, écarté, commis ou favorisé. | | | | |
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| bien | | | Les tentatives de traduire le Bien en mots fidèles échouent aussi lamentablement que de le traduire en actes fidèles. Tout hymne au Bien se transforme en banalités disgracieuses. Si je tiens à la qualité littéraire, je dois renoncer aux valeurs ponctuelles et ne m'attacher qu'à l'axe entier, s'inspirant d'un infini et se projetant vers un autre, tous les deux inaccessibles. | | | | |
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| bien | | | Le Bien est dans le mystère, et tout mal vient de sa profanation par un problème ou de sa trahison par une solution. Le Bien est donc dans l'infini, et le mal - dans des tentatives de le réduire au fini ; Aristote dit exactement le contraire. | | | | |
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| bien | | | On nous a tant attendris avec la mesure du Bien et tant terrorisés avec la démesure du mal, que j'ai fini par vénérer l'impénétrable démesure du Bien, hors toute réalité, et par me désintéresser de la trop transparente et réelle mesure du mal. | | | | |
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| bien | | | Il n'existe ni vérité absolue, ni liberté absolue, ni beauté absolue ; il n'existe que le Bien absolu, puisqu'il n'est traduisible dans aucun autre langage que celui de notre cœur, avec sa muette et irréfutable éloquence. Mais tout ce qui est beau est bon : « Ce qu'on dit sur 'beau' s'applique à 'bon' » - Wittgenstein - « What has been said of 'beautiful' will apply to 'good' ». | | | | |
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| bien | | | Le mal accompagne le faire non pas parce qu'on se trompe ou se laisse dévoyer, mais parce le mal est déjà dans le fâcheux écart qu'on constate toujours entre sentiment et acte (l'acrasie aristotélicienne ou dostoïevskienne, l'impossible maîtrise du soi irrationnel, inconnu), mais aussi parce que l'onde, provoquée par l'acte et propagée par la fatalité, mutile nécessairement quelque être ou quelque sentiment sans défense. | | | | |
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| bien | | | Une manière sure de t'éloigner du Bien - croire en possibilité de ses traductions fidèles en actes. Aucun fanatisme du beau ne corrompt ta foi dans le bon. Le Bien n'est vrai qu'infondé. Il peut être cru, il ne peut pas être démontré. | | | | |
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| bien | | | Nous sommes tous condamnés à agir et, donc, à jouer le jeu du mal. Mais il faut chercher en toi l'homme du bien, qui y assiste et en a honte. Oui, la vie est du théâtre ! Le mal n'est que dans l'acte, mais la vraie nature de l'homme, où s'exprime le Bien, se manifeste dans une dramaturgie invisible. | | | | |
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| bien | | | Le regard sur le mal est double : soit on suit l'histoire de la raison, soit celle du rêve – les actes ou les œuvres de fiction, la réalité ou l'invention. Dans la première, on constate des victoires constantes du mal sur le Bien, mais dans la seconde – triomphe le Bien. L'artiste, serait-il celui qui, à l'enchaînement fatal, le rêve – l'acte et donc le Bien – le mal, ajouterait le deuxième chaînon : le mal – la victoire de Dieu sur le mal ? L'artiste est celui qui crée devant Dieu, surtout devant le Dieu altier, inexistant mais irrésistible ; dans l’élan vers Lui Sénèque voyait : « une vieille maxime : élève-toi jusqu’à Dieu » - « illud vetus præceptum: sequere Deum », que tenta de suivre Casanova. | | | | |
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| bien | | | Le Bien commence où le soi connu et agissant disparaît, au profit du soi inconnu et rêveur ; mais pour l'homme moderne, là où le soi inconnu se met à chanter, le mal se met à parler. | | | | |
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| bien | | | Nos péchés visibles, ponctuels et aléatoires ne sont qu'un reflet du mal invisible, continu et fatal, incrusté en toute matière, que notre esprit découvre et que notre âme, gardienne du Bien, ignore. | | | | |
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| bien | | | Tous nos actes s'appuient sur une raison du mal. C'est si mécanique que, même si c'est de l'intelligence, alors, elle serait câblée si profondément qu'elle ne serait qu'algorithmique, contrairement à la rythmique du Bien, cette musique incapable de retentir ailleurs que dans notre cœur. | | | | |
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| bien | | | La liberté spirituelle est une valeur mineure, se réduisant à une banale évaluation de la part du conformisme ; la seule liberté, qui mérite réflexion, est la liberté éthique, le pouvoir de sacrifier son soi connu, ce conducteur du mal, pour rester fidèle à son soi inconnu, à cette source du Bien, être autre (Sartre). La liberté est le pouvoir de rester avec l'intraduisibilité du Bien en actes, qui, toujours, relèvent du mal. | | | | |
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| bien | | | Le mystère du Bien inaccessible est illustré et par la moralité antécédente, témoin à décharge de la pureté de l'appel, et par la moralité conséquente, témoin à charge de l'écho, de notre honte. | | | | |
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| bien | | | Ce qui existe, sans pouvoir être traduit en actes, peut être appelé immortel. « Le mal doit être constamment ressuscité, alors que le Bien, alors que la vertu sont immortels » - Steinbeck - « Evil must constantly respawn, while good, while virtue, is immortal ». L'immortalité des gestes, en revanche, dure d'habitude jusqu'au prochain échec martial, conjugal ou électoral. Des résurrections, sans stigmates ni descentes aux enfers, se pratiquent à coups de code d'accès aux tombes à concessions renouvelables. | | | | |
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| bien | | | Faire le bien pour l'amour de Dieu ? - mais les hommes n'aiment que Sa face visible, ils n'écoutent pas Sa voix inaudible et irrésistible, la voix du Bien. On ne peut aimer que l'invisible ou l'illisible, ces belles ruines de l'âme (« Il n'y a dans le visible que les ruines de l'esprit »* - Merleau-Ponty)., mais on ne s'intéresse plus qu'à ce qu'on voit ou lit. On fait le bien par indifférence. | | | | |
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| bien | | | Personne ne peut dire clairement ce qu'on est ; mais ce qu'on devient s'écrit en langage de gestes et de mots. Le soi inconnu est ; le soi connu devient. Entre les deux se faufile la liberté, qui s'affirme surtout dans l'écoute du soi inconnu : « Étant moi, puis-je vouloir autrement de moi » - Diderot. | | | | |
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| bien | | | Le sens de la vie : garder, à l'esprit et dans l'âme, la conscience de cette flamme divine, au fond de ton soi inconnu, flamme inextinguible qui s'appelle le Bien, et créer, par ton soi connu, deux traductions de ce message originaire cryptique : l'esprit formant des discours vrais, l'âme forgeant ou se délectant des belles images ; ces traductions sont la connaissance et le rêve. | | | | |
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| bien | | | Sur mon île déserte, après un naufrage immérité, mon message de détresse, indéchiffrable ou effacé, au fond des flots voués aux requins, - je penserai que « Dieu guiderait toute chose avec le Bien pour timon » - Boèce - « Deus omnia bonitatis clavo gubernare credatur ». | | | | |
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| bien | | | La liberté éthique se découvre dans la résignation de mon soi connu de porter une souffrance sacrificielle, que me souffle mon soi inconnu, source de tous les mystères : du Bien, de la création, de la beauté. « Le retournement du moi en soi, le désintéressement en guise de vie, un soi malgré soi comme possibilité de souffrance »* - Levinas. | | | | |
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| bien | | | Je deviens vraiment sensible au mal, quand je sens un mal sortir, irrévocable, de mes mains agissantes et qui pourtant n'auraient commis aucune faute. | | | | |
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| bien | | | Le Bien est une voix indéchiffrable, une exigence intraduisible en invitation à agir ou en mode d'emploi. Il laisse des échos dans le brouhaha ou la musique de l'existence, sous forme de honte, de sacrifices ou de fidélités. On ne fait rien en son nom, on ne peut qu'en rougir, sangloter ou prier. Tout le Bien est dans la contrainte et non pas dans le but. Les activistes de l'esprit absolu sont souvent handicapés côté cœur : « Une chose aussi vide que le Bien au nom du Bien, n'a aucune place dans une réalité vivante » - Hegel - « So etwas Leeres, wie das Gute um des Guten willen, hat überhaupt in der lebendigen Wirklichkeit nicht Platz » - ce Bien trouve refuge dans un cœur vivant. | | | | |
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| bien | | | Une seule connaissance est condamnée par l'arbre biblique, celle du Bien et du Mal. Le Bien, en effet, semble être le seul affect inconnaissable. Quand on sait, en plus, qu'aucune volonté ne nous en approche, on comprend, que « Le mal est de connaître et de vouloir »* - A.France. | | | | |
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| bien | | | L'étroitesse de la gamme du doute explique la prolifération des consciences tranquilles. Le soi connu, le terrestre, se calme en s'interrogeant : mes réalisations, m'approchent-elles de mes ambitions ? Le soi inconnu, le céleste, est déchiré par le dilemme : suis-je un dieu ou une canaille ? | | | | |
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| bien | | | Spontanément, on résiste à la tentation et cède au devoir ; artistiquement, on a plus souvent l'envie de faire l'inverse. L'ivresse ? L'inconnu ? La frontière ? - on ne sait jamais d'où vient cette soif de vertiges transgressifs. Au-delà du Bien et du mal, il faut porter la honte et la jouissance. Si dans son fond l'art se nourrit de la culture, sa forme gagne à se rapprocher de la nature. | | | | |
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| bien | | | Aucune montée vers la hauteur, à partir du Bien, rien ne peut aller au-delà du Bien, tandis que l'esprit qui sacrifie devient âme, et l'âme qui sacrifie devient cœur ; mais la fidélité au Bien, final et inexprimable, nous retourne à l'esprit initiatique. Rien n'échappe à l'esprit qui connaisse ce retour éternel. | | | | |
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| bien | | | Pour mieux comprendre ce qu'est la liberté, compare la relation entre la masse et l'énergie, en physique, avec celle entre le corps et l'âme, en éthique, - tu verras tout de suite, que dans le second cas aucune fonction continue, aucune causalité directe entre ces substances, ne sont possibles, contrairement au premier cas. La notion de saut, de rupture ou, mieux, de sacrifice, est indispensable, pour juger de ma liberté. | | | | |
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| bien | | | Les moralistes peignent les horizons visibles – les aphorismes, les cibles ; les esthètes immoralistes s'envolent vers le firmament invisible – les maximes, les cordes tendues. | | | | |
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| bien | | | De toutes les vocations humaines l'appel du Bien est le plus irrévocable ; donc, l'adhésion fière au Bien ou l'allégeance orgueilleuse au Mal sont des actes respectivement niais ou hypocrites. « Moralisme et immoralisme me paraissent choses aussi ennuyeuses l'une que l'autre » - Valéry. | | | | |
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| bien | | | Je me solidarise avec le Bien, ou bien je me fais chantre du Mal – trop de naturel dans la position, trop d'artifice dans la pose. Du point de (la) vue d'homme (de mon soi connu), je dois passer à l'axe du regard de surhomme (de mon soi inconnu). Aucun point ne peut être nouveau ; ne vaut (pour l'éternité) que l'axe, que mon regard isole, colore, anime et enterre. | | | | |
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| bien | | | Ce que j'ai de meilleur dans mon cœur ne peut être ni exhibé, ni traduit en mots ou gestes. C'est un trésor, dont la seule demeure est le cœur même. Ni le Bien ni le soi inconnu n'ont de langage à eux ; ils sont inspirateurs, et non pas prototypes de tout ce qui est pris pour empreinte, symbole ou icône. | | | | |
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| bien | | | Tout est dit ; le droit de créer des valeurs est une misère, puisque toutes les valeurs passèrent déjà en revue ; il ne reste que des vecteurs, c'est à dire l'indicible, qui ne vaudra que par son chant ou par sa musique ; aux valeurs marchandes ou marchantes, on ne peut opposer que des vecteurs, qui nous mettent en danse ou nous rendent sans prix. | | | | |
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| bien | | | Le Mal se fait en pleine lumière affairée ; c’est le Bien qui se tapit dans les ténèbres impénétrables de notre cœur. | | | | |
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| bien | | | Le Bien se rêve et le mal se fait ; l’arbitraire tyrannique du Bien ou la liberté raisonnable du mal. L’esclavage du mal n’existe pas ; c’est le Bien qui nous y soumet. Oser le Bien immobile, atopique, fantomatique et non pas subir l’inertie du mal, actif, présent, évident. La vraie rédemption : se soumettre à l’esclavage injustifiable du Bien. Toutefois, cette résignation exige plus de volonté de puissance que la détermination de l’orgueil. | | | | |
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| bien | | | Mes vecteurs restent au fond de mon soi inconnu, et mes valeurs se forment par l’activisme extérieur de mon soi connu. Seul le Bien semble sortir de cette dichotomie : « Le fait éthique ne doit rien aux Valeurs » - Levinas. | | | | |
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| bien | | | Depuis Kant, on a tort d’opposer la causalité mécanique à la liberté de l’organique. Quand une unité centrale (l’esprit animal ou le calculateur informatique) peut passer des instructions à ses périphériques, ceci ne viole en rien la phénoménalité naturelle. La seule liberté mystérieuse est la liberté éthique : une voix inexplicable, une interprétation impossible, une universalité indéniable. | | | | |
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| bien | | | On ne peut pas suivre le Bien, toujours indicible, toujours incompréhensible, on ne peut que lui reste fidèle : « La bonté me revêt dans mon obéissance au Bien caché » - Levinas. | | | | |
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| bien | | | L’appel du Bien oriente le choix, mais le choix n’est jamais le Bien. Le choix caressera ma dignité, calmera ma conscience, flattera ma fierté, mais il ne sera jamais ni porte-parole ni porte-acte du Bien. Le Bien est la lumière invisible qui n’admet aucune ombre visible. | | | | |
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| bien | | | Semblable à Dieu, l’homme a plusieurs demeures : son soi connu habite dans le séjour du Vrai, l’esprit, et son soi inconnu se cache soit dans la cage du Bien, le cœur, soit dans le temple du Beau, l’âme. Quand on n’est voué qu’au Vrai, on voit dans son gardien – le Patron (Grothendieck) et dans les fantômes des deux demeures restantes – les Autres. Je ferais l’inverse. | | | | |
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| bien | | | L'origine du mal - l'objet de ma bonne action n'est jamais le bon ; et non pas à cause de ma faiblesse ou hypocrisie, mais parce que le Bien est sans objet ; le mal, c'est mon choix de l'objet qui porterait le Bien. Le Bien commence par l'invisibilité du choix initial et l'illumination de la fin. | | | | |
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| bien | | | L’intelligence, ou la raison, - dans les affrontements entre l’esprit et l’âme - peut servir d’arbitre pour tout thème sauf le Bien ou l’espérance, ces états d’âme injustifiables. Toute docta spes est impensable. | | | | |
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| bien | | | C’est le Beau et non pas le Bien qui apporte la consolation la plus irrésistible. « La Beauté est une promesse du bonheur » - Stendhal. L’âme est ouverte à la musique du Vrai ou du rêve, tandis que le cœur ne communique qu’avec le frisson de mon soi inconnu. | | | | |
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| bien | | | Au lieu d’être bons en rêve, ils veulent être intelligents en réalité. Ils osèrent l’inverse, être bons en action, - cette expérience tourna tout de suite à l'envers et à l'enfer. Le rêve leur resta inconnu. | | | | |
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| bien | | | La distinction hésitante du Bien et du Mal provient peut-être de nous-mêmes, mais le sens même du Bien est certainement un don inné, un cadeau miraculeux, incompréhensible, inutile, admirable du Créateur. | | | | |
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| bien | | | Devant l’accumulation monstrueuse du Mal, qu’échafaudent toutes nos actions, on peut faire appel aux trois juges – la raison, les yeux de l’esprit, le regard de l’âme. La première conclut à la liberté déviée de l’homme-scélérat ; les deuxièmes stigmatisent le mauvais démiurge ; le troisième s’émerveille de l’existence même de notre sens du Bien et vénère le Créateur incompréhensible et souvent impuissant. | | | | |
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| bien | | | La voix du Bien est incompréhensible, divine ; et agir, selon elle, c’est être irresponsable et donc libre. Ce qu’on comprend rend responsable et servile (et non pas libre, comme le pensent tous les spinozistes). | | | | |
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| bien | | | L’orgueil te fait oublier parfois, que tu portes en toi, en permanence, une bête ; la honte occulte parfois la présence continue en toi – d’un ange. Heureusement, ta bonne mémoire te retournera toujours au sentiment de ta dualité. « Dans l’homme, le sentiment angélique de l’ubiquité ne s’était pas aboli, étant ineffaçable » - Valéry. Le sentiment bestial de l’unité s’appuie sur l’action aveugle, mais s’efface avec chaque rêve révélateur. | | | | |
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| bien | | | Le Bien, même anémique ou incompréhensible, guérit certaines blessures de l’âme ; le Mal, même inconscient ou aléatoire, ouvre de nouvelles plaies dans l’esprit. « Le mal te pénètre lentement, comme une maladie ; le Bien arrive en courant tel un médecin » - R.W.Emerson - « Evil comes at leisure like the disease ; Good comes in a hurry like the doctor ». | | | | |
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| bien | | | Le Bien est la seule lumière qui ne jette aucune ombre - aucun objet, c’est-à-dire aucune action ne pouvant refléter fidèlement cette pureté hors-espace, intraduisible. | | | | |
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| bien | | | À la philosophie naturelle (des solutions résolues des problèmes terrestres) et à la philosophie métaphysique (des problèmes insolubles des mystères célestes) Socrate préfère la philosophie morale (des mystères individuels, intraduisibles ni en actes ni en pensées). Le Vrai est commun, le Beau est arbitraire, mais le Bien ne quitte pas ton cœur, reflétant des commandements divins incontournables. | | | | |
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| bien | | | Le Bien, comme le rêve, ne se confirment ni par les actes ni par ni par les pensées ; ils sont affaires d’une grâce immatérielle, indicible. « Tu ne peux pas, par toi-même, rester ferme dans la vertu ; c’est une affaire de la grâce » - Nil de Sora - « Твёрдо стоять в добродетелях сам собою не можешь. Это есть дело благодати ». | | | | |
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| bien | | | La honte, plus que l’auto-satisfaction, nous honore et laisse entrevoir notre soi inconnu. C’est pourquoi la tristesse des échecs est plus instructive que la joie des réussites. « Nous ne sommes nous-mêmes que par la somme de nos échecs » - Cioran. | | | | |
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| bien | | | Pour comprendre la forme du Bien, les actes et les réflexions jouent le même rôle que les octaves et les rythmes, pour comprendre la forme de la musique. Mais le Bien, comme la musique, ne valent que par leur fond immatériel, ineffable, imprévisible. | | | | |
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| bien | | | Chez les philosophes, rien d’intéressant ne fut jamais écrit sur la nature divine du Bien, qu’il soit idéel (Platon) ou souverain (Aristote) ; ils parlent de justice, de bonhomie, d’utilité, de bonheur, ces tentatives louables de ne pas être un salaud, mais qui n’ont rien à voir avec l’appel, ardent mais inarticulable, du Bien, qui ne peut jamais quitter son unique demeure, le cœur (et ceci est proprement divin), et se traduire en actes. | | | | |
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| bien | | | Le bien connu se réduit aux actes, dictés par un motif généreux ou débonnaire ; le Bien inconnu est déposé par le Créateur au fond de notre cœur immobile et perplexe. « Je cherche seulement un bien inconnu, dont l'instinct me poursuit »** - Chateaubriand. | | | | |
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| bien | | | Toute qualité humaine découlant désormais de la raison, la même origine est assignée à la pauvre bonté. La rapacité, en revanche, est dans la nature des choses : c'est le fruit vitaminé des bronzés de cœur. La bonté est surnaturelle, puisque intraduisible dans le langage de la raison. | | | | |
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| bien | | | Une mauvaise conscience (la honte) est une vraie conscience (morale) ; une bonne conscience est toujours une inconscience (spirituelle). | | | | |
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| bien | | | On connaît le Beau et le Vrai, puisque le sensible et l’intelligible, l’intellect et l’action, s’y fusionnent. Mais le Bien reste inconnu, étant irréductible à l’action et limité au seul sensible. Et quel sens peut-on donner à la non-résistance au Mal, si l’on est incapable d’intellectualiser celui-ci ? Mais l’existence du sens du Bien est peut-être la plus grande énigme du Créateur. | | | | |
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| chœur doute | | | PROXIMITÉ DIVINE : À la proximité atteinte en plein jour, je préfère celle que découvrent les insomniaques en fixant la même étoile, à la trajectoire imperceptible. Je ne vois clair que dans ce qui m'est trop proche ou trop éloigné. La vraie distance ne se calcule qu'avec mes propres mesures, pipées par ma passion, déformées par mon regard oblique. | | | | |
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| doute | | | Le sage voit, que de l'expliqué il arrive, par plus ou moins de chaînons, à l'inexplicable. Pour le sot, l'expliqué est toujours un dernier chaînon. | | | | |
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| doute | | | L'infini, qu'il soit sentimental, mathématique ou métaphysique, ne peut être imaginé qu'en tant que processus, et non pas comme état, point ou repaire. Chronique et non pas topique. Il a sa propre notion de voisinage, de convergence, d'ouverture. C'est une métaphore, permettant de se faire traiter comme un concept. Maîtriser l'infini, c'est maîtriser le temps, ce second mystère du monde, s'incrustant dans celui de l'espace. | | | | |
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| doute | | | Ce qui, en moi, est visible - me cache. C'est ma manière de voiler l'invisible qui m'exprime le mieux. | | | | |
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| doute | | | Les hommes brillaient grâce aux multiples inconnues, dans lesquelles se devinaient des qui, des quoi, des comment ; à cette génération des X vitaux succéda la génération des Y (des why), engoncée dans des constantes en béton. | | | | |
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| doute | | | Le visible est illisible. La tâche d'artiste serait la tentative de traduction de l'invisible en lisible. | | | | |
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| doute | | | Le sot a peur de l'inconnu, et c'est dans le connu qu'il trouve la raison de ses plates certitudes. Le sage porte l'angoisse du connu, de la mécanique desséchant l'organique, et son plus haut enthousiasme s'adresse à l'inconnu ou à l'inexistant. | | | | |
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| doute | | | Tant d'idées (reçues, utiles, éprouvées), qui simplifient le monde, et si peu, qui le rendent plus beau ou plus palpitant. Les idées saisies sont des chaînes visibles, la création - le miracle d'enchaînements invisibles. La plus profonde simplification est dans la capacité d'invention d'alphabets. | | | | |
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| doute | | | Dans un livre, le sot est attiré par l'inconnu, qui s'ajoute au connu, le subtil - par l'imprévu, qui complète le vu, le sage - par l'impossible, qui succède au possible. | | | | |
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| doute | | | Dans presque tout ce qui compte dans la vie, on bute sur l'impossibilité de dichotomies nettes. Le juste flou des frontières - tel est l'état d'esprit fin et honnête, dans lequel Kant pratiquait sa critique : l'étude des crises, des cas frontaliers, extrêmes, où naissent des métaphores et langages conceptuels. | | | | |
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| doute | | | La fascination devant le mystère de la flèche irréversible du temps aide à ne pas prendre pour solution l'envoi de flèches, toujours réversibles, dans l'espace. | | | | |
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| doute | | | Non seulement l'invisible domine dans notre conscience et dans notre vision du monde, mais il est aussi plus permanent et profond que le visible. Il résume la merveille inconcevable, indescriptible de la vie ; et ils veulent nous impressionner avec leur description de la grisaille des phénomènes. Ni le bon ni le beau ni même le vrai n'habitent le phénomène ; ils sont la prérogative de notre conscience, qui, saine, ne dévie jamais de l'objectivité des phénomènes, sans même garder un contact avec eux. | | | | |
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| doute | | | En matière d'éclairage, la profondeur et la hauteur terrestres sont à l'opposé de leurs homologues célestes ; chez celles-la, la profondeur promet de la clarté et de la joie, et la hauteur inquiète par ses ombrages, tandis qu'avec celles-ci, la profondeur se perd dans l'illisible, et la hauteur rend visibles les ombres, et irrésistible - la mélancolie. | | | | |
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| doute | | | Qui ignore la hauteur de l'invisible ne peut pas sonder la profondeur du visible. « Ce qui est visible ouvre nos regards sur l'invisible » - Anaxagore. Ce qui nous y aide, c'est que nos cerveaux résistent à l'illisible, nos mains se saisissent de l'impalpable, nos oreilles se remplissent de l'inaudible ou de l'inouï. | | | | |
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| doute | | | Se fonder sur le doute ou se livrer aux critiques, est signe d'absence de talent littéraire ou, au moins, de méfiance vis-à-vis de celui-ci ; l'intérêt pour ce genre de productions s'évapore vite. Tout ce qui est durable, sur nos échelles de valeurs intellectuelles, provient de la grandeur des acquiescements. La grandeur y va de pair avec le fait, que les choses, auxquelles j'acquiesce, restent invisibles aux yeux, privés de regard. | | | | |
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| doute | | | La dialectique sophistique favorise les tableaux triadiques ; la dialectique dogmatique leur préfère l'axe, la dualité, dont le soi est le cas le plus flagrant. Et j'y trouve tant d'oppositions mal tranchées : l'inconscient n'est qu'une partie câblée du conscient, l'essence est une précondition nécessaire de l'existence, la transcendance est l'immanence justifiée. Le soi se décompose le mieux entre le vouloir et le pouvoir, entre le rêve et l'action, entre le divin et l'humain, entre la création et la créativité, bref – entre le soi inconnu et le soi connu. | | | | |
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| doute | | | On me dit : ne parle que de ce que tu sais. Mais je ne sais que ce dont je parle (ce que je viens de dire, non ce que je vais dire). C'est par ma manière d'aborder l'inconnu qu'on me reconnaît : « Pour cacher aux autres les limites de ton savoir, rien de plus sûr que de ne pas les franchir » - Leopardi - « Il più certo modo di celare agli altri i confini del proprio sapere, è di non trapassarli ». | | | | |
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| doute | | | Nos limites jouent deux rôles : déclencher nos élans ou mesurer nos forces. Dans le second cas (Odysseus ou Hegel), le soi connu se dépasse et augmente le volume de son savoir. Dans le premier (Orphée ou Rilke) – l'appel de notre soi inconnu nous fascine, inaccessible, et sacre notre regard immobile sur notre étoile. | | | | |
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| doute | | | L'âme vit de l'invisible, et l'esprit lui en fournit de nouveaux mystères, dont est prodigue la bonne nature : « La nature ne nous présente l'invisible qu'en mystères » - J.G.Hamann - « Die Natur unterrichtet uns von dem Unsichtbaren in lauter Rätseln ». | | | | |
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| doute | | | Les meilleures rencontres sont nocturnes. Les meilleurs adieux sont diurnes. Il vaut mieux, que le premier pas soit impénétrable et le dernier - inoubliable. De nuit, les contours flottants rapprochent ; de jour, l'accommodation du cœur éloigne. | | | | |
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| doute | | | L'une des fonctions de notre soi inconnu consiste à nous rendre ouverts, c'est à dire donner un sens à notre élan vers nos frontières inaccessibles : « Aucune autre contrainte ne pèse sur le soi, sauf celle de poser les limites, qu'il peut pousser jusqu'à l'infini »** - Fichte - « Das Ich steht unter keiner anderen Bedingung, als unter der, daß es Grenzen setzen muß, die es in die Unendlichkeit hinaus erweitern kann ». | | | | |
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| doute | | | Dans l'écriture, la fausse clarté est plus bête que la vraie obscurité. Il ne faut pas rendre la chose plus nette que ne la voit mon regard. La bonne écriture part d'une soif ; et la clarté est la voix du repu : ce qui est bien digéré s'exprimerait en termes clairs. L'honnêteté et la netteté ne sont que de pâles lumières, ne valant pas grand-chose sans un beau jeu de mes ombres dans un Ouvert ; si j'échoue à les incorporer à ma pensée, celle-ci ne sera que claire, c'est à dire fermée. | | | | |
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| doute | | | La conscience de mon soi inconnu - me munir du regard, que je mettrai au-dessus et des choses perçues et des idées conçues (je pourrai l'appeler, comme Nietzsche – mon univers inconnu interne – unbekannte Welt in mir). La conscience de mon soi connu - me voir, bossu ou déçu. | | | | |
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| doute | | | Que me font les poids et places, dont l'attribution est le seul mérite de la rigueur dans l'art, si je crée dans l'impondérable et le dépose dans mes ruines, conquises de haute lutte ! | | | | |
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| doute | | | Pour comprendre ce que nous sommes, c'est peine perdue, que de faire marcher nos affaires ou raconter nos tribulations ; nous nous mettons à placer l'espoir dans faire danser nos rêves ou chanter nos joies, mais la déconfiture finale de ces introspections ne fait que redoubler notre perplexité. Et l'on finit par se rendre à cette belle évidence : l'incompréhension du soi est la meilleure source de nos enthousiasmes. | | | | |
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| doute | | | Plus achevé est l'autoportrait, que je dessine, plus faux et reproductible il est. Et je renonce aux traits nets au profit des points sans modulations visibles. | | | | |
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| doute | | | La lumière pragmatique inonde le quotidien des hommes, qui vivent de plus en plus dans l'illusion d'un milieu sans ombres. D'où la chute de l'art et de la philosophie, qui ne vivent que des ombres. « Au fond de chacun, il y a son noyau inconnu, masse d'ombre, qui joue le moi et le dieu »*** - Valéry. Dieu voulut, à l'opposé de Nietzsche, que ce noyau fût fait de faiblesses (« Kern voll Schwäche »*** - Rilke !) ; dans l'inconnu de la volonté de puissance il y a autant de sources d'ennui que dans le connu de nos défaites : « L'inconnu passe pour grandiose » - Tacite - « Ignotum pro magnifico est ». | | | | |
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| doute | | | L'édifice artistique débute par la profession d'un style couronnant final, pour se terminer par le test des fondations. Il s'avère, que bâtir sur l'inconnu est le seul moyen d'accéder, un jour, au statut envié de ruines et d'éviter celui de terrain vague ou d'épave. « Mes efforts sur des chantiers échoueront sur un rivage, pour y traîner comme une épave ruinée » - Goethe - « Meine Bemühungen ums Gebäu werden an den Strand getrieben und wie ein Wrack in Trümmern daliegen ». | | | | |
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| doute | | | Ils cherchent ce qui est indubitable et ils appellent cette recherche – le doute ! Le doute est une ignorance créatrice. | | | | |
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| doute | | | Quand ma création touche à la perfection, je suis tenté de proclamer mon invention - réalité suprême : « Ce qui, aux autres, n'est que mystère, symbole, substance invisible, est pour Rilke - une palpable, une parfaite réalité » - L.Reisner - « То, что для других - тайна, символ, невидимая субстанция - для Рильке осязаемая, совершенная реальность ». | | | | |
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| doute | | | Avec le connu, on n'a besoin que de normes et d'empreintes ; c'est dans la mesure que l'on touche à l'inconnu, que le style se met à compter ; le mode inscriptif y paraît le seul valable, le descriptif, le prescriptif et même le proscriptif étant plutôt bêtes. | | | | |
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| doute | | | Deux manières d'amplifier le possible : modifier le modèle - par ajout, suppression, substitution - ou inventer de nouvelles requêtes, représentation ou interrogation. Deux manières de filtrer le nécessaire : conditionner le modèle par des hypothèses topiques et le langage - d'hypostases tropiques. | | | | |
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| doute | | | L'optimiste résiste à l'incompréhensible, le pessimiste s'attriste du compris. | | | | |
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| doute | | | La musique ne peut sauver un discours que s'il est impénétrable. Les obscurités pénétrables (Mallarmé et Valéry) dépendent beaucoup moins de la musique ; une fois l'œuvre pénétrée, ou bien on s'aperçoit, que le tambourinage est son interprétation la plus juste (Mallarmé), ou bien qu'une orchestration, plus subtile qu'à première ouïe, s'impose à notre esprit (Valéry). | | | | |
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| doute | | | Le soi est si loin de ce qui se montre, se dit ou se fait, que ce soit par les autres ou par moi-même, que le désir d'être soi-même - le fondement de la bonne conscience - est une aberration des sots. À moins qu'être soit ce qui subsiste, quand je ferme mes yeux, pour créer un écran, et ma bouche, pour laisser parler ma plume, et quand je laisse tomber mes bras, pour jouir des images insaisissables. | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu surgit de la nature, et le soi connu provient de la culture. Le second formule des problèmes et en cherche des solutions ; le premier en garde le mystère, dont l'absence trahit le poids du troupeau et témoigne du manque de personnalité. | | | | |
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| doute | | | Chez un maître, et les buts et les contraintes sont ce qui reste invisible dans le résultat. Nietzsche se donne pour but la transformation (Umgestalten), et moi je surveille surtout ma contrainte – éviter, par filtrage, tout ce qu'un autre aurait pu dire à ma place. Mais nos résultats peuvent se mettre à l'unisson, tout en refusant toute amplification ou propagation. | | | | |
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| doute | | | Le sage compromis entre moi et autrui serait l'ubiquité : « Tout homme est deux hommes et le véritable est l'autre » - Borgès - « Todo hombre es dos hombres y el verdadero es el otro », ou l'ignorance étoilée : « Je me suis toujours été un autre » - R.Gary. Même la généalogie du soi connu s'écrit sur les deux volets du diptyque : l'enfant de l'époque et l'enfant inactuel, c'est le second qui se trouve plus souvent du côté du meilleur soi, de l'inconnu. | | | | |
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| doute | | | Se connaître signifierait unité du sujet et de l'objet, projet digne des robots. On peut comprendre ce que fait et même ce qu'est mon soi connu ; l'essence de mon soi inconnu me restera toujours incompréhensible, sans être un objet, il me souffle des projets. Ce qui est proche devient si vite muet : « Je ne me connais pas, et Dieu m'en garde » - Goethe - « Ich kenne mich auch nicht, und Gott soll mich auch davor behüten ». L'autoscopie ne sert à rien, seule l'autoécoute est utile dans la recherche de ta meilleure source, celle de la musique. | | | | |
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| doute | | | L'ambition suprême de ma réflexion, face à l'insondabilité et l'ineffabilité de mon moi : être une belle ombre d'une lumière inaccessible, ombre projetée en hauteur. Je plains ces piteux connaisseurs ou maîtres de leurs soi-mêmes transcendantaux ou immanents, se vautrant dans leurs profondeurs viabilisées : « L'objectif suprême de ton évolution : devenir maître de ton soi transcendantal, être le soi de ton soi » - Novalis - « Die höchste Aufgabe der Bildung ist, sich seines transzendentalen Selbst zu bemächtigen, das Ich seines Ichs zu sein ». Quand je suis dans la forme, je ne peux être que dans le nous dialogique, du côté des ombres. | | | | |
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| doute | | | À quoi dois-je m'attendre, si je mets au centre ce qui m'est le plus énigmatique et impénétrable, moi-même ? - au jeu passionnel des ombres, à la perte de repères, au vertige. Et qu'ils sont sots, ceux qui se disent : « placez-vous au centre, et le vrai, le juste et le paisible vous appelleront » - Emerson - « place yourself in the middle, and you are impelled to truth, to right and contentment ». L'arbre, lui aussi, n'a pas de centre compréhensible, ce qui le rend sacré. | | | | |
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| doute | | | Les contraintes, ou le filtrage, ne devraient pas écarter des objets de mes partitions, mais en écarter des angles de vue, des clefs, qui ne promettent aucune musique. Tout objet, sous un regard électif, peut devenir digne de mes cordes : « Je ne cherche pas la définition. Je tends vers l'infinition »** - G.Braque. | | | | |
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| doute | | | La puissance a deux domaines d'application : la représentation et l'interprétation. La création ou la réflexion. Chez le créateur, ce n'est pas la monade - volonté de puissance - qui le résume, mais la dyade - la volonté et la puissance - qui constitue un véritable axe de sa personne : la volonté gît au fond du soi inconnu et la puissance forme le soi connu. Dionysos est dans la volonté charnelle, que la puissance spirituelle d'Apollon traduit. | | | | |
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| doute | | | Le visage est toujours problématique ; la parole sans grâce le réduit au grade de solution lisible, la parole inspirée en fait un mystère visible. La lumière de la parole est dans le soi inconnu, l'inspirateur, et les ombres se forment par le soi connu, le créateur. Le bonheur - dédier mon mot à un visage, qui en devient vivant, tout en restant incompréhensible : « Écrire, c'est affronter un visage inconnu » - Jabès. | | | | |
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| doute | | | Aucune extase devant ce qui est compris ne vaut celle de l'incompréhensible. | | | | |
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| doute | | | Dans l'exposé de ce qui est connu, tous les hommes atteignent des statures comparables ; c'est dans le style de nos attouchements de l'inconnaissable, que notre vraie valeur s'affirme. Et Wittgenstein : « Moins tu te connais et te comprends, moins grand tu es » - « The less somebody knows & understands himself the less great he is », n'y est bête qu'au second degré. | | | | |
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| doute | | | Dans l'essentiel, toute recherche de fondements, d'ancrages ontologiques ou affectifs, aboutit au noble néant des ruines, sans dates ni noms, intemporelles et innommables, où l'on frissonne, admire et rêve. Dans l'inessentiel, on a le choix entre l'étable et la salle-machines, où l'on rumine. | | | | |
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| doute | | | C'est l'incompréhension et la perplexité qui rendent la vie désirable. « Donnez un but précis à la vie : elle perd instantanément son attrait » - Cioran. Le sot est plus souvent myope que presbyte : il sait où il va, sans savoir où il est. | | | | |
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| doute | | | C'est ce que je fais de la lumière commune qui fait de moi un mouton, un héros ou un créateur : m'en servir pour mettre au jour des choses cachées, me jeter dans son feu géniteur, la faire oublier par mon jeu des ombres, projetées par mon soi inconnu. | | | | |
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| doute | | | Les représentations conceptuelles ne sont jamais homomorphes ; une infinité de structures et d'opérations de la réalité échappera toujours à nos modèles humains. Mais puisque les seuls modèles parfaits sont des modèles mathématiques, le réel, c'est à dire la perfection même, serait une réalisation de la mathématique, celle-ci étant ainsi l'ontologie même. Au commencement et de la représentation et de l'objet est le Nombre, la seule raison de leur concordance. | | | | |
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| doute | | | Il faut reconnaître : l'éternel retour, pourtant incontournable, est un cercle vicieux. Pour un regard, qui navigue entre la profondeur et la hauteur et arrive à ce constat désabusé : fixer des commencements ou des fins, au lieu de les supposer ineffables, ne fait qu'abaisser nos trajectoires. Et le mythique recommencement archétypal, l'écho du sacré dans l'acte, ne tient jamais ses promesses. | | | | |
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| doute | | | Nous connaître, c'est connaître notre âme, mais celle-ci est exposée au souffle d'un esprit supérieur, dont tout contact nous est interdit, - celui qui dit se connaître ne connaît que ses glandes. Ou, au mieux, ses muscles : « Ce que je connais de moi-même est ce qui prend part à l'action » - Bergson - c'est à dire une misérable surface de ma face invisible dont la profondeur m'est interdite et que seule réinvente la hauteur de mon âme. | | | | |
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| doute | | | Le soi n'est ni dans les réponses, ni dans le questionnement, ni dans le parcours de la question à la réponse, ni dans le silence ; si, après ces quatre négations, je me sens authentique, je me trompe de voies ou de voix. Notre essence restera soit hypothétique soit utopique soit mythique ; seule l'existence est authentique, c'est pourquoi il faut la mépriser, ou, au moins, négliger, pour vivre le vertige de l'essence inconnue. | | | | |
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| doute | | | Se méconnaître, c'est, en permanence, faire que le Même soit autre, exotique, ce qui entretient l'intensité des sensations et constitue le retour du Même. Trouver de l'inexistant à partir de la méconnaissance de soi, plutôt que chercher la connaissance ou la reconnaissance de ou par ce qui existe ou pèse. | | | | |
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| doute | | | Peut-être que le plus beau rêve ne s'oppose guère à la réalité, mais est la sensation du monde tel qu'il est, et donc de l'inconnaissable et de l'intouchable, et non pas de tel qu'il se fait, du paru et connu. | | | | |
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| doute | | | Que je déclare le réel impénétrable ou perméable, les idées ou les métaphores y trouveraient des ressources comparables ; le vrai rêve ne s'évanouit pas au contact des choses, comme le vrai esprit est à l'aise au milieu des fantômes. | | | | |
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| doute | | | Le non-poète s'intéresse à deux choses : aux miroirs et aux objets. Aux objets les plus pesants et aux miroirs à reflets fidèles. Tandis que le poète guette surtout les objets invisibles et se crée des outils à réflexion musicale de fantômes. Pour nous inonder d'une musique, qui n'est nullement reflet du bruit du monde. | | | | |
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| doute | | | L'âme, c'est la pression sous la membrane de mon regard ou sous l'épiderme de mes gestes, l'appréhension. L'esprit, c'est la compréhension, l'universalité de l'im-pression de lumière. Le cœur, c'est l'incompréhension, l'existence de l'ex-pression des ombres. L'âme éclectique est condamnée à osciller entre l'impressionnisme et l'expressionnisme. | | | | |
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| doute | | | Le soi, dont on parle, représente, en nous, deux antagonistes : le soi inconnu, qui frissonne et appelle, et le soi connu, qui crée et maîtrise. Quand nous comprenons, que nos vraies défaites ne sont pas dues à l'adversité extérieure, mais à l'incommensurabilité entre nos deux soi, le muet et le bavard, tous les deux à l'intérieur de nous-mêmes, nous touchons au sentiment tragique. | | | | |
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| doute | | | La création est d'autant plus haute, que l'esprit se met du côté de l'inconnu et l'âme déborde vers le connu. C'est la victoire sur le soi connu que salue Lao Tseu : « Qui se vainc soi-même a la force de l'âme », puisque le soi inconnu, c'est l'âme. | | | | |
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| doute | | | Le soi se loge quelque part sous la boîte crânienne, observe la conscience et déclenche des actes ; aucun oracle delphique, aucun cogito, aucun réseau ne neurones ne m'éclaire sur son mystère ; il est la flèche de Zénon, qui, visiblement, vole, mais, pour ma raison, - reste immobile. Aucune solution donc du problème grec de connaissance ni du problème égyptien de vérité (personne ne souleva mon voile), qui nous illuminerait sur le mystère du soi, où le connu et le vrai restent impuissants. | | | | |
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| doute | | | L'authenticité peut être définie comme l'appropriation de notre essence articulée ou attribuée, c'est à dire d'un reflet misérable d'un mystère lumineux, indicible et inclassable. | | | | |
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| doute | | | L'optimisme dans l'incompréhensible et le pessimisme dans le compris – telle paraît être la gamme, la plus ample et vivante, pour composer de la musique de noblesse et d'intelligence. | | | | |
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| doute | | | Voir ce que les autres ne voient pas est, le plus souvent, illusion des sens et nullement signe d'un talent ; faire aimer, ou au moins rendre lisible, l'invisible en est beaucoup plus révélateur. | | | | |
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| doute | | | Le soi n'est ni un but salutaire ni une contrainte problématique, mais un mystérieux commencement, le point zéro, jamais en contact avec le premier pas. L'idéal : commencer par le soi inconnu, finir par le soi connu. | | | | |
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| doute | | | Ils brandissent leurs éteignoirs ; je me contente de soigner mes ombres, pour qu'elles fassent rêver d'une lumière inextinguible. | | | | |
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| doute | | | Le seul moyen, pour évoquer le réel, est de faire appel aux modèles, c'est à dire aux métaphores, c'est à dire à la musique. Certains accords, à coups de répétitions, deviennent si familiers, qu'on prétend dire le réel, comme si nos mélodies en étaient des copies. Mais le réel est plein de choses indicibles qu'on ne peut que chanter, mais pour cela il faut les taire (Wittgenstein) ! « Là où faillit le mot, viendra un langage plus éloquent - la musique » - Tchaïkovsky - « Там где слова бессильны, является более красноречивый язык - музыка ». | | | | |
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| doute | | | Qu'est-ce qu'être un mystique ? - être un Ouvert, savoir imaginer un processus infini, qui me mette, virtuellement, à mes frontières, savoir les montrer, sans les toucher ni les dire : « Le sentiment des frontières du monde, voilà ce qui est mystique »* - Wittgenstein - « Das Gefühl der Welt als begrenztes Ganzes ist das mystische ». Le contraire d'un mystique est un Fermé : l'un robotisé ou le multiple moutonnier – un sérail sans mystère. | | | | |
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| doute | | | Le commencement, c'est à dire naissance ou disparition, est ce qui ne se réduit ni à un accroissement ni à une diminution : un état absolu, réel en tant que résultat et virtuel en tant que perpsective, au bout d'un processus infini (et c'est peut-être le seul cas, où ces termes trop galvaudés d'infini ou d'absolu aient un sens réel). | | | | |
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| doute | | | Une représentation est une image immobile de la réalité ; pour y introduire le temps, on l'y représente par des moyens d'une logique, lui, qui échappe à toute bonne logique ; une animation, elle aussi, immobile, un mouvement sans l'infini nécessaire. | | | | |
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| doute | | | Le regard - dépositaire du vu, peintre du visible, porte-parole de l'invisible. | | | | |
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| doute | | | Me connaître ou ne connaître que ce qui est à moi, c'est la même chose. Mon soi inconnu est inconnaissable. | | | | |
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| doute | | | Les absurdistes voient le conflit central - entre l'irrationalité du monde et le besoin de clarté, qui travaillerait l'homme ; je vis du besoin de l'insaisissable, qui me donnerait un vertige assez fort, pour que je le traduise en musique ; et le monde me subjugue par sa merveilleuse rationalité. À la rébellion d'absurdiste je préfère l'acquiescement d'ironiste. | | | | |
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| doute | | | Entre le connu résolu et l'inconnu mystérieux traîne l'absurde sans visage, que les profonds ou les hautains transposent facilement vers leurs apanages respectifs. Les plats ou les médiocres s'y vautrent et en font leur vie. | | | | |
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| doute | | | On devient son soi connu, on est son soi inconnu. Une belle et inaccessible ambition : rendre la hauteur du devenir - digne de la profondeur de l'être. Mais l'expiration ne saurait jamais être asymptote de l'inspiration. | | | | |
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| doute | | | Rendre fidèlement le soi connu, inventer intuitivement le soi inconnu - telle est la ligne de démarcation entre l'homo faber et l'homo pictor. Celui qui s'attache à la claire poïésis ou celui qui pratique la tâtonnante mimesis. Mais un retournement sémantique déplorable fit, que la poésie inventive relève aujourd'hui de la mimesis, tandis que des narrations mimétiques reprirent la lourdeur de la poïésis. | | | | |
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| doute | | | La valeur ontologique de la mathématique n'a rien à voir avec ses démonstrations ou preuves, c'est à dire des ramages, elle est dans ses racines, des principes : avec l'algèbre - les propriétés des opérations, avec l'analyse - le processus comme voie d'accès à l'infini, avec la géométrie - la mesure, la distance ; ces trois volets couvrent complètement la réalité : ses invariants, ses mouvements, ses proximités. | | | | |
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| doute | | | Quelle autre démonstration d'une existence hors espace-temps que le moi, se révélant dans cette coordination miraculeuse entre les sens, le cerveau, les muscles, la conscience métaphysique ! Tous accessibles à tout moment et en toute circonstance, dans un parallélisme et une unité inconcevables ! | | | | |
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| doute | | | Le moi connu est fermé, il a besoin de clôture, sous les yeux ou sous les pieds, pour se retrouver entre proches ; le moi inconnu est ouvert, il a besoin d'horizons, pour continuer à converger vers le lointain inaccessible, et de firmaments, pour ne pas perdre de vue son étoile. | | | | |
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| doute | | | Le moi connu est solidaire de mon fait et de ma pensée ; le moi inconnu n'est embrassé que de mon regard ; quand on ne fait pas cette différence, on se mêle les pédales : « Le moi fuit toujours mon regard, qui ne peut jamais l'atteindre. Mais l'idée de moi, elle, peut être nette » - F.Schlegel - « Anschauen können wir uns nicht, das Ich verschwindet uns dabei immer. Denken können wir uns aber freilich ». Le regard est le porte-parole du moi inconnu. | | | | |
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| doute | | | N'avoir que les yeux, pour voir, rend aveugle dans le noir. Mais seuls ceux qui les ont savent, que s'en passer permet de découvrir les plus belles des couleurs. « L'essentiel est invisible avec les yeux »* - Saint Exupéry. Le noir préserve, c'est le gris qui tue. « Seul l'azur est inépuisable » - Akhmatova - « Неистощима только синева ». | | | | |
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| doute | | | L'intellectuel est celui qui met le pourquoi avant le comment ; l'artiste fait l'inverse. Mais si, dans mon écrit, le qui se met devant tout quoi, je m'aperçois vite, que tout pourquoi est de trop, et je deviens, ou voudrais devenir, artiste. Le souci du pourquoi prendra forme de contraintes implicites ; le talent du comment constituera la tâche explicite des commencements. | | | | |
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| doute | | | Le soi connu se fait, même au-delà de l'existant ; le soi inconnu est, même dans l'inexistant. Parménide serait choqué, Heidegger peut-être pas. | | | | |
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| doute | | | Paradoxalement, les tentatives de rationaliser le soi inconnu débouchent soit sur la superstition (la représentation religieuse), soit sur le charlatanisme (l'interprétation psychanalytique) ; seuls les doux rêveurs se contentent encore de le vénérer, irrationnel et irréductible. | | | | |
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| doute | | | Oui, je ne peux me réaliser qu'en tant qu'un jeu d'ombres, dans ce soi connu, articulé, fini, maîtrisable ; mais je dois vénérer la lumière de mon soi inconnu, indicible, infini, inaccessible. Comme une cible impossible, servant de mon étoile, et je sais que tout impossible extérieur intéressant a sa réplique dans moi-même. | | | | |
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| doute | | | C'est à son soi inconnu - inarticulé, invariant, insondable - qu'il faut appliquer les trois outils intellectuels que sont la transformation, l'amplification et le filtrage ; mais le conformisme et la routine nous poussent à nous en servir, pour gonfler le soi connu, commun et transparent, ou, pire, pour refléter la stature, déjà bien évaluée, des autres. | | | | |
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| doute | | | Le soi pur de Valéry est trop lié au tout du monde, le soi absolu de l'idéalisme transcendantal de Kant est trop mécanique, mon soi inconnu a l'avantage de ne se mêler ni des opérations analytiques ni des opérandes ensemblistes – il est l’algèbre de la création. | | | | |
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| doute | | | Le soi connu, ce sont nos prix, nos valeurs, nos fonctions ; le soi inconnu, ce sont nos invariants, nos vecteurs en dimensions cachées, nos singularités sans coordonnées, notre noyau toujours annihilé, plus pur que le soi pur. | | | | |
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| doute | | | Le soi connu, c'est surtout notre visage ; mais le soi inconnu, peut-être, ne peut avoir que des hypostases (comme le moi pur - reines Ich - de Fichte ou Husserl). | | | | |
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| doute | | | Le soi connu n'est qu'une projection du soi inconnu ; celui-là, le Fermé, il a, pour frontière accessible, - l'horizon, dont on cherchera des approches ; le soi inconnu, cet Ouvert, a, pour frontière, - le firmament inaccessible, qui donne des ailes. | | | | |
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| doute | | | Le soi connu se montre aux yeux, avec leurs prix et leurs mesures ; le soi inconnu se donne au regard et reste sans prix ni mesure. Le phénoménal représenté et le mental interprété. | | | | |
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| doute | | | À Heidegger, pour savoir ce qu'est l'être, il faut savoir ce que le soi inconnu est (« nur wenn ich weiß, wer ich bin, kann ich wissen, was sein heißt ») ; la résignation à l'ignorance de soi sacralise nos désirs, la seconde ignorance sacralise doublement notre intelligence. | | | | |
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| doute | | | La raison fournit un système de notation ou de signes ; elle n'a pas de voix propre. Les négations de la raison, que sont le charlatanisme, la superstition ou le fanatisme, prétendent émettre une voix inouïe, appuyée sur des signes inaudibles. Mais la poésie applique les notes de la raison, pour produire de la musique, qui est au-dessus de toute voix. | | | | |
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| doute | | | L'une des contraintes les plus utiles que s'impose un bel esprit, avant de prendre la plume et faire résonner la musique de son soi inconnu – la saine méfiance devant ses propres forces, devant son soi connu ; les médiocres ont besoin de confiance en soi connu, pour se narrer, en raisonnant. | | | | |
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| doute | | | Il y a un mysticisme d'impuissance, partant de l'indétermination des limites, et un mysticisme de puissance, que j'appellerais nihiliste, et qui consiste à me reconnaître Ouvert et à tendre, malgré tout et en deçà du soi inconnu, vers mes frontières, qui ne m'appartiennent pas, mais savoir, que, au-delà, le monde est fermé, pouvoir m'y basculer et atteindre ce qui, pour le soi inconnu, fut étranger, divin ou simplement inaccessible. | | | | |
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| doute | | | Dès que tu crois être en communication directe avec ton meilleur soi, le soi inconnu, pense au mot augustinien : « Si tu le comprends, ce n'est pas Dieu » - « Si enim comprehendis, non est Deus » - laisse les meilleures voix à leur miraculeuse inexistence. | | | | |
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| doute | | | Deux déviations de la pensée : la sécheresse monocorde d'une réflexion ou la sourde fébrilité d'une foi ; la musique est née de l'accord entre la méditation de mon soi connu et la préméditation de mon soi inconnu. | | | | |
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| doute | | | L'évolution et l'éclair - telle est la trajectoire du soi connu ; des invariants et des ombres - tels sont des signes du soi inconnu. « J'ai conscience d'un soi identique, face à la diversité des représentations, que mon regard saisit » - Kant - « Ich bin mir des identischen Selbst bewußt, in Ansehung des Mannigfaltigen der mir in einer Anschauung gegebenen Vorstellungen » - ce soi identique et immuable est le seul à nous parler directement d'un certain être des choses. « Le problème est : dissocier en soi l'œil et le regard, séparer le moi authentique de cet autre qui pose » - Jankelevitch - je ne suis pas sûr, que notre acteur nous soit plus étranger que notre spectateur. | | | | |
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| doute | | | On ne peut progresser vers l'inconnaissable que par l'inconnu ; tandis que seul le connu nous rapproche de l'inconnu ; ce qui justifie le prestige des mystiques et l'opprobre des charlatans. | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu, celui qui veut, et le soi connu, celui qui peut, heureusement s'ignorent ; le premier insuffle le langage de rêves, le second le traduit en langage d'images et de mots ; l'âme, qui porte le regard, et l'esprit, qui peint les choses vues. « Cette étrangeté de soi à soi, qui est l'aiguillon de l'âme » - Levinas. | | | | |
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| doute | | | Avoir ou être, ces deux vacuités reflètent assez bien la frontière entre le soi connu et le soi inconnu : on est, sans posséder son meilleur soi. Je deviens. Et je maîtrise ce moi connu, qui connaît, doute et évolue. Mais je ne peux pas approcher l'immuable, le crédule et le créatif, qui est mon moi inconnu. | | | | |
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| doute | | | Des tentatives des sots de donner au mystère, atopique, atemporel et impondérable, - du poids et des coordonnées : la superstition, l'ésotérisme, l'occultisme, ces misérables adeptes d'un réel sans poésie. | | | | |
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| doute | | | Le soi connu est au soi inconnu ce que le devenir électif est à l'être effectif - une forme temporelle d'un contenu intemporel ; l'être justifie et bénit, mais ne se laisse pas appréhender. | | | | |
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| doute | | | Il y a deux sujets en moi : le soi inconnu - le spontané, l'esclave de l'interprétation inconsciente, et le soi connu – le réfléchi, le maître de la représentation. L'herméneute constant, proche de l'être, et l'ontologue évolutif et variable, se fixant dans l'étant. | | | | |
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| doute | | | Pour connaître mon soi connu, il suffit de vouer à son image mes yeux ou mon esprit. Je ne peux pas connaître mon soi inconnu, je peux l'aimer, grâce à l'image, qu'en renvoie mon regard, c'est à dire mon âme. C'est, peut-être, l'objet tant convoité par Narcisse et qui l'empêche d'être immortel. Ne sont immortels que le désamour et l'imitation. La créature, la création, le créateur sont tous voués à néant. | | | | |
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| doute | | | Paradoxalement, c'est la raison et non pas l'âme qui nous convainc plus sûrement de notre propre mystère : « La nature de l'homme est un mystère impénétrable à l'homme même, quand il n'est éclairé que par la raison seule » - d'Alembert. Mais le cœur n'y surajoute que de la folie, et l'âme - que des ombres ; ce qui rend ce mystère - encore plus impénétrable ; il appartient à l'esprit de le peindre, dans un jeu de lumières et d'ombres. | | | | |
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| doute | | | Tout bon arbre est chargé d'inconnues, ouvertes à de fécondes unifications. Les inconnues se créent mieux, par élimination de constantes, qui s'y décantent. | | | | |
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| doute | | | Ils veulent, que la formulation de leurs idées soit claire, mais dont le fond serait incroyable. Un peu d'ironie et d'intelligence balayera toute clarté ; mais il faut beaucoup de maîtrise formelle et de noblesse de ton, pour que le fond soit accepté non pas par un calcul rigoureux, mais par une croyance inconditionnelle, artistique ou intellectuelle. Le sot cherche des idées, comme de nouveaux buts ; le délicat - de nouveaux langages, des contraintes. | | | | |
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| doute | | | Une perte irréversible - perte de son obscurité innée. On ne peut rester soi-même que dans le noir. Le soi connu gagne d'être mis en lumière, mais le meilleur, le soi inconnu, ne se traduit clairement que par des imposteurs ; il n'est crédible qu'inventé. | | | | |
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| doute | | | Le mot et le regard sont d'autant plus grands, que même des muets et des aveugles pourraient les maîtriser : « L'aveugle garde le regard comme le muet la parole - l'un et l'autre dépositaires de l'invisible, de l'indicible - gardiens infirmes du rien »* - Jabès. La part de l'œil, de la bouche ou de l'oreille - dans le regard, le mot ou le son - est presque insignifiante à côté de ce qu'apportent l'âme, le visage ou la cervelle. L'infirmité de la conscience - manquer de doigt vengeur, se sentir près d'un banc des accusés. | | | | |
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| doute | | | Le moi connu n'est que l'épiderme presque mort que caressent mes mots, mais seul le moi inconnu en est le vrai bénéficiaire vivant, c'est à dire excitant et excité. Mais ces mots ni ne l'expliquent ni ne l'éclairent : « Plus je m'explique, moins je me comprends ; tout n'est pas inexprimable en mots, uniquement la vérité vivante »** - Ionesco. | | | | |
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| doute | | | Dans mon livre, le fond, le sens, le volume viennent de mon soi connu ; la forme, la musique, la noblesse – de mon soi inconnu. Plus je m'identifie avec le second, plus j'aurai le droit de parler d'un livre consubstantiel avec son autheur (Montaigne) ; sinon, il ne serait qu'accidentel. | | | | |
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| doute | | | En aucun cas le processus ne peut être équivalent au résultat (Wittgenstein) : le premier se résume dans une structure temporelle, et le second – dans une structure (arbre, graphe) spatiale. La notion d'infini, par exemple, n'est pensable qu'en tant qu'un processus, et celle de fait ne s'inscrit que dans un résultat. | | | | |
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| doute | | | La partie visible de l'être est suffisamment explorée par nos représentations (seuls les parasites universitaires continuent à y fouiller et à y nager) ; il faudrait ne s'occuper que de sa partie invisible, qui aurait pour contenu - l'intensité, et pour forme - la métaphore. En revanche, se tourner vers le devenir, s'appesantir sur le temps, ne promet rien de nouveau ni d'original ; la philosophie est une réflexion sur l'intemporel, sur l'invariant, sur le langagier et, surtout aujourd'hui, - sur l'invisible. | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu n'est pas quelque chose de plus, par rapport au soi connu, mais il est d'une autre substance, irréductible ni aux choses ni aux mots, n'admettant ni mesures ni sens. | | | | |
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| doute | | | Tous ceux qui font de la connaissance de soi - enfer de l'esprit, purgatoire de l'âme ou paradis du cœur – sont bêtes. Le soi est miraculeusement identique au monde d'ici-bas, dont l'essentiel nous restera à jamais inconnaissable. | | | | |
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| doute | | | Le progrès du sot va toujours de la racine aux extrémités des branches, de ce qui est caché vers ce qui est dénudé. « Le développement de l'esprit est un progrès de l'indéfini au défini » - H.Spencer - « The development of mind must ever be from the undefined to the clearly defined ». L'élagage, le taillage profond et les hautes greffes, le lié devenant libre - un développement plus prometteur des floraisons inattendues. | | | | |
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| doute | | | Ils appellent à prendre pleinement conscience de soi - ces trois couches, lourdes et indéfinissables, au-dessus de soi l'ensevelissent, sans lui apporter ni lumière ni ombres. Un signe de la sagesse serait d'être heureux et ému, puisque le meilleur soi, le soi inconnu, continue à faire jaillir de nouvelles questions. Le contraire de la sagesse s'appelle transparence, celle entre le questionnement naissant et ses réponses fixes. | | | | |
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| doute | | | Ce que produit notre soi connu a tendance d'être lumineux, mais le soi inconnu est enveloppé dans un épais mystère. Le second, l'inintelligible, semble n'être que ténèbres au premier, à l'intelligible. Ceux qui pensent n'être que transparence à eux-mêmes, exhibent des substances dont l'intelligibilité n'a d'égale que leur bêtise. | | | | |
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| doute | | | L'imagination sert surtout à créer de nouvelles variables sur un arbre de la connaissance. « Au royaume de l'imagination, l'inconnu est tout-puissant » - Napoléon - il en est seulement le signe, dont la première qualité n'est pas la puissance mais l'ouverture à l'unification, la souplesse. C'est la richesse des substitutions interprétatives qui témoigne de la puissance ! | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu, c'est le regard ; le soi connu ne produit que des représentations. « La conscience de mon soi dans la représentation Je n'est pas un regard, mais une représentation purement intellectuelle » - Kant - « Das Bewußtsein meiner selbst in der Vorstellung Ich ist gar keine Anschauung, sondern eine bloß intellektuelle Vorstellung ». | | | | |
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| doute | | | Ils nous invitent à ne pas quitter des yeux le soleil, afin que ce qui est désagréable, les ombres, restent derrière nous. Je finirai par ressembler à un poteau ou à un tournesol et désapprendrai à former mes propres ombres. Mais c'est moins sot que chercher à émettre mes propres lumières. La plus belle œuvre se fait des ombres, que je projette devant moi, et dont je vénère la lumière merveilleuse et inconnaissable. | | | | |
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| doute | | | Ma vie se réduit à ce que j'éprouve, dans mon fond obscur, et à ce que je prouve, par mes formes lumineuses ; et il y faut installer une espèce de discipline militaire : obéir à mon soi inconnu et commander à mon soi connu. | | | | |
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| doute | | | On ne retire pas grand-chose des contacts avec un autre soi-même ; la rencontre, que je dois appeler de mes vœux, est celle entre mon soi connu et mon soi inconnu, entre la forme de mon esprit et le fond de mon âme, entre la matière et la manière. Les autres ne sont que de la matière, dont peuvent se passer mes meilleures formes. | | | | |
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| doute | | | Se connaître, l'une de ces fumisteries, héritées de l'Antiquité. Pour évaluer mon soi connu – nul besoin d'introspection : les sources de mes goûts et de mes passions sont communes à tous mes contemporains, autant scruter mon voisin plutôt que fouiller, vaguement, dans ma conscience insaisissable. Mais le soi inconnu, par définition, n'est qu'une étincelle divine du génie, qui n'a ni un langage fonctionnel ni un outillage intellectuel ; il m'inspire sans se dévoiler ; si je prétends le connaître, je me trompe de cerveau ou d'yeux. | | | | |
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| doute | | | Tout un chacun est plein du mystère de l'invisible, qui surgit au fond de notre âme, sous un regard vivant. Et tous, nous sommes capables de le traduire en problème de notre genre. Mais un mystère au moins aussi épais gît dans le visible. Et il éblouit surtout, lorsque mon intelligence réussit à rendre invisible sa provisoire solution, créée par notre espèce. | | | | |
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| doute | | | De Delphes à Königsberg, tant de soucis pour la connaissance de ses limites ou pour les limites de ses connaissances, tandis qu'il aurait mieux valu maintenir l'élan vers ses limites inaccessibles, rester un Ouvert. | | | | |
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| doute | | | Le sot guette l'attendu, le sage appelle l'inattendu. « Ma plaie pressentie m'est presque indolore » - Pétrarque - « Ma piaga antiveduta assai men duole ». Il veut dire, que l'attendu est stérile, c'est l'inattendu qui met en marche l'imagination et le commentaire. Aux mailles de notre curiosité ne s'arrêtent que des aspérités du paradoxe. | | | | |
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| doute | | | Quand on se connaît, on vit dans la solution connue ; quand on se cherche - dans le problème du soi inconnu ; quand on s'invente - dans le mystère du soi inconnaissable. « On n'est ridicule que lorsqu'on ne veut pas être ce qu'on n'est pas »* - Leopardi - « Le persone non sono ridicole se non quando non vogliono essere ciò che non sono ». | | | | |
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| doute | | | Vouloir se connaître est une illusion, mais vouloir être reconnu est une bêtise. « Veux-tu être connu de tous ? tâche d'abord de ne connaître personne » - Sénèque - « Vis omnibus esse notus ? prius effice, ut neminem noveris ». Trouve le bonheur dans les étincelles de ton soi inconnu ; ne compte pas sur les bluettes de ton soi connu. « Être heureux, c'est pouvoir se voir sans horreur » - Benjamin - « Glücklich sein heißt ohne Schrecken seiner selbst innewerden können ». | | | | |
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| doute | | | La conviction du sot : l'inconnu = l'incompris = le non encore connu. La conjecture du délicat : l'inconnu est union de l'incompris et de l'incompréhensible. | | | | |
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| doute | | | Les profondeurs de l'esprit sont aussi insondables que les hauteurs de l'âme. Je suis dangereusement près de la platitude, lorsque je ne parle qu'au nom de mon soi connu. Le talent est le seul interlocuteur de mon soi inconnu, parlant les deux langages : l'intelligence et la noblesse. | | | | |
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| doute | | | Le genre prédictif ou prophétique n'a jamais réussi qu'aux imbéciles, l'imprévisible effaçant toute construction raisonnée. La prêtrise à Delphes fut affaire des Béotiens. Mais bientôt les prophètes pulluleront, la marche des hommes empruntant des algorithmes de plus en plus infaillibles. Mais ce seront toujours des imbéciles qui en tireront le meilleur parti, le calcul devenant leur nouvelle obsession. | | | | |
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| doute | | | Tout compte fait, chercher le sens de la vie est plus bête que prétendre l'avoir trouvé. Interpréter le songe ou le classer ? La vie est trop incompréhensible pour avoir un sens. Une idée, un projet, un événement peuvent l'avoir, mais la vie ne se livre qu'aux sens. | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu se livre à l'âme tâtonnante et fuit la pensée cohérente ; là, où parle le soi connu, le chœur s'y faufile et, souvent, me gouverne. Dès que j'ai envie d'être là où je pense, je me retrouve en étable. « Là où je suis, il n'y a plus à penser » - Artaud. Pour le soi inconnu, je suis vient d'être ; pour le connu - de suivre. | | | | |
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| doute | | | Une grande illusion : opposer une feuille morte, détachée de l'arbre et en proie aux courants, - à l'étoile, n'obéissant qu'à une loi profonde (H.Hesse). Toute trajectoire peut se calculer comme une orbite ; c'est la haute immobilité qui reste seule incalculable. | | | | |
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| doute | | | Si mes palettes sont assez riches et mes tableaux assez ambitieux, la convergence avec un autre maître, n'est ni possible ni souhaitable. Elle serait même un signe de ma banalité. Donc, une fois dans mon atelier, je ne peux ni ne dois être attiré vers mes semblables, et je devrais les inviter à passer, sans dévier mes pinceaux vers des partages, fussent-ils fraternels. | | | | |
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| doute | | | Comment parvenir aux commencements ? - en comprenant ce qui ne l'est pas, en l'éliminant, - donc, par des contraintes. Une fois la durée ou l'enchaînement interdits, mon soi inconnu n'aura qu'un seul interprète possible - mon génie ; et sans le génie, je ne suis que médiation. | | | | |
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| doute | | | On reconnaît un philosophe par la profondeur de ses questions, aux réponses illisibles ; le poète se fait remarquer par la hauteur de ses réponses, aux questions invisibles ; quand un seul homme porte en soi ces deux profils, son discours devient un arbre, visible et lisible, vivant ; isolés, ils n'exhibent, le plus souvent, qu'une minéralité des gouffres ou des montagnes. | | | | |
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| doute | | | Le soi connu, c'est à dire l'esprit, dispose de la noblesse et de l'intelligence, qui sont des espèces d'aigle et de serpent de l'artiste Zarathoustra, pour lui rappeler la hauteur des cercles de l'existence ; mais le talent appartient au soi inconnu, et il n'est pas les yeux, mais le regard de l'âme. | | | | |
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| doute | | | Notre soi inconnu étant notre limite inaccessible, le soi connu devrait renoncer à tout achèvement et ne s'occuper que des commencements et des élans vers les limites, être un Ouvert. | | | | |
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| doute | | | Tant d'orgueilleux explorateurs s'imaginent cingler vers des terres lointaines, sur des routes inconnues, tout en mesurant leur audace en miles ou en butins. Mais l'homme finit par comprendre, que toute route se convertira en sentier battu, et que la valeur d'un esquif est dans la maîtrise de la profondeur, dans la fidélité à la hauteur, où l'appelle son étoile, et surtout dans le pathos, qu'il confiera à son message de détresse à destination inconnue, sur une verticalité d'azur. | | | | |
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| doute | | | Fidélité à l'inconnu, sacrifice du connu - quand c'est la même chose, on atteint et la sagesse et la noblesse. Les autres vivent de la fidélité au connu et du sacrifice de l'inconnu. | | | | |
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| doute | | | Le regard : dans l'unification avec l'arbre du monde, la faculté de continuer à garder des feuilles inconnues, ouvertes à de nouvelles fusions ; l'inconnu renaissant s'appellerait l'infini. Ce bel appel aux philosophes : « Dégage l'inconnue ! » de J.Joubert ! | | | | |
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| doute | | | La modernité offre de plus en plus du nouveau et de moins en moins – du rare. Multiplication de quantités, soustraction de qualités. Tout part et s'appuie sur le connu ; l'inconnu n'effleure plus les cerveaux robotisés. Personne ne descend plus à l'inconnu, pour trouver du nouveau, puisque personne ne s'élève plus, pour chercher du beau. | | | | |
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| doute | | | Pour que je me tourne du côté de mon soi inconnu, il y a une technique facile : reporter l'admiration des organes – y compris de mon esprit, y compris de mon âme – sur leurs fonctions. C'est ici que j'ai la sensation de faire partie de ce qui, tout en étant moi, est plus grand que moi – l'unification enrichissante, mystifiante, rehaussante. La hauteur d'une admiration est ce que la profondeur est à la connaissance – un contact, ou son illusion, d'avec l'au-delà. | | | | |
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| doute | | | Réduits à l'homme, l'être heideggérien est mon soi inconnu, et son étant – mon soi connu ; et c'est Héraclite qui nous met d'accord : ce qui fait apparaître, c'est à dire la nature ou l'être, aime à se voiler. | | | | |
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| doute | | | Mieux je fouille l'homme intérieur en moi, plus je comprends, que presque tout y est, dans une certaine perspective, assez commun - mes images, mes sentiments, mes pensées. Et que mon cachottier soi inconnu se manifeste mieux, lorsque je me quitte, pour prier, aimer ou m'étonner. Et je ne retournerai en moi que pour créer. | | | | |
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| doute | | | Le primitif s'enorgueillit des objets visibles qu'il veut posséder ; le naïf se flatte des objets vus qu'il doit maîtriser ; l'intuitif s'enivre des objets invisibles qu'il peut chanter. Regarder, voir, rendre audible l'invisible. | | | | |
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| doute | | | Le soi, c'est l'être et la liberté, et le moi, c'est l'étant et la solitude ; ce sont, peut-être, le soi inconnu qui t'inonde de lumière, et le soi connu qui n'émet que des ombres. | | | | |
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| doute | | | Le bavard s'imagine qu'en décrivant les frontières du pensable, il dessine ou évoque, en même temps, celles de l'impensable ; mais ces deux sphères ne se touchent jamais ; aucune trajectoire finie n'effleure l'infini, qui se définit non pas par un mouvement réel, mais par un processus virtuel, celui qui fait gagner Achille sur la tortue. | | | | |
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| doute | | | Toute mystique commence par la reconnaissance de certaines de mes limites, qui ne m'appartiennent pas, la reconnaissance donc, que je suis un Ouvert (Wittgenstein ne dit pas autre chose). La mystique s'achève en donnant un sens ou une forme à cette belle et injustifiable convergence. | | | | |
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| doute | | | Le talent aide à développer le fond ; le génie se charge de l'envelopper de formes. Le génie ne serait que le soi inconnu d'un créateur. « Le développement consiste à s'éloigner de soi, en rendant le moi infini, et à revenir à soi, en rendant le moi fini » - Kierkegaard – on n'y modifie pas le même interlocuteur, on en change. | | | | |
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| doute | | | Être ou paraître – cette paire est encore un candidat à la synonymie avec mon soi duel, l'inconnu et le connu : m'abandonner au premier et maîtriser le second ; ne pas chercher, comme les philosophes, à y inverser les verbes. | | | | |
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| doute | | | Les visages, les actes, les pensées des autres m'apprennent presque tout sur ce qu'est mon soi connu ; ils ne m'apprennent presque rien sur mon soi inconnu. Et même moi-même, j'ai beau interroger ce dernier, je n'entendrai jamais de réponses intelligibles ; il se réduit aux questions, dans un langage musical, qui surgissent au fond du silence de mon âme, pour la bouleverser et s'évanouir. « Troublé par le mystère, ton esprit, en se cherchant, se fuit » - Schelling - « Der Geist, der, wunderbar getäuscht, sich selber suchend, sich selber flieht ». | | | | |
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| doute | | | J'entends la musique de mon soi inconnu, c'est à dire son élan, son intensité et sa mélodie ; ce langage défie tout verbalisme, toute représentation ; pourtant, il s'agit de le traduire par mon soi connu, maître du verbe et du concept. | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu est un centre, et le soi connu – la circonférence, parcourue par mon regard et calculée d'après ma culture. La culture est un faisceau de rayons, dans lesquels furent entreprises des tentatives, réussies ou échouées, tentatives des autres de capter le beau. La culture est ainsi une excellente contrainte, m'épargnant des sentiers battus, où il n'y a plus rien de grandiose à prospecter. | | | | |
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| doute | | | Tel le Dieu des Chrétiens, le soi inconnu s'incarne en plusieurs hypostases, plus ou moins équivalentes, mais dont les domaines d'excellence n'ont pas de frontières communes ; elles ne collaborent ni ne se chamaillent ; Pascal sème des zizanies impossibles : « Chaque moi est ennemi et voudrait être le tyran de tous les autres ». | | | | |
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| doute | | | Celui qui ne comprend pas le concept de l'infini mathématique est incapable de raisonner sur la notion de l'infini philosophique ou sentimental. Platon ne comprenait ni Zénon ni Pythagore, comme Hegel ne comprenait ni Newton ni Leibniz, d'où leurs délires sur la limite et l'illimité (péras et apeiron). | | | | |
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| doute | | | On ne sait pas si l'imagination crée plus qu'elle n'imite. Toutefois, il vaut mieux imiter une main invisible que créer des choses trop lisibles. Pour comprendre que l'original n'existe jamais, on a besoin d'avoir feuilleté tant d'images inventées, libres. | | | | |
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| doute | | | Le mystère n'est pas tant dans la difficulté de comprendre que dans la facilité de croire. « Comprendre, c'est polluer l'infini » - Artaud. Celui qui pense, qu'en étendant les bornes de l'esprit, il chasse le mystère, se trompe de gibier. | | | | |
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| doute | | | Quand j'ai le courage de constater, que ce qui est le plus précieux pour mon regard est tout simplement invisible, je comprends, que rien - ni les images, ni les idées, ni, encore moins, les actes - ne puissent le dissimuler ou le défigurer ; je m'identifierai avec la matière et avec l'instrument, et je me fierai à mon talent, solidaire de l'invisible. Les sots, évidemment, ont le risible privilège de voir l'invisible : Bienheureux les pauvres en esprit – ils verront Dieu. | | | | |
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| doute | | | Parler d'identité, ou même d'écarts, entre le soi connu et le soi inconnu – est absurde, puisqu'ils sont incommensurables, l'un est dans les valeurs et l'autre n'est que les vecteurs. Ou, puisque le mot vecteur a deux acceptions : le premier est dans le vecteur qui porte, et le second – dans celui qui indique la direction ; ce serait le yin-yang chinois. | | | | |
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| doute | | | Tsvétaeva - un don organique total, aucune adaptation au mécanique. Quelqu'un, qui croît et se sculpte, comme un arbre ou un Narcisse, ce qui est mieux que grandir ou se construire : « Tsvétaeva ne se maîtrisait pas, ne se construisait pas, elle ne se connaissait même pas et cultivait cette ignorance » - Berbérova - « Цветаева не владела собой, не строила себя, даже не знала себя и культивировала это незнание » - voilà encore de l'ignorance étoilée ! Si les autres ne vivent que de leur soi connu et maîtrisé et ignorent leur soi inconnu et sacré, c'est qu'ils s'éloignent de l'ange et s'approchent du robot. | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu est aussi taciturne que Dieu ; il ne sert à rien de lui poser des questions ou de lui présenter des réponses. Mais la conscience de sa mystérieuse présence nous rend plus nobles, plus intelligents et même, peut-être, plus grands : « Celui qui écoute son grand soi devient plus grand, celui qui écoute le petit – plus petit » - Mencius. | | | | |
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| doute | | | Le moi connu formule, réduit et résout le problème ; le moi inconnu est le mystère irréductible, qu'on ne devrait évoquer qu'en musique et non pas en discours, en admirer les ombres et ne pas chercher à en faire une lumière. « Le problème est quelque chose que je rencontre et que je puis réduire, mais je suis moi-même engagé en mystère » - G.Marcel. | | | | |
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| doute | | | Les ruines sont peut-être la meilleure demeure de l'inconnaissable ; l'ennui du bâtisseur est ne suivre que l'inertie, la voie du connu. « Quand je bâtis des maisons, c’est le connu qui domine, et quand j’explore, c’est l’inconnu » - Grothendieck. Mais si j'invertis ces fonctions, je bâtirai des châteaux en Espagne, délicieusement inconnus, et j'explorerai des ruines, connues, exclusivement, de moi. | | | | |
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| doute | | | Tout mon soi connu est dans le devenir, dans l’action ou la création ; c’est ainsi qu’il esquisse ou atteint l’être qui n’est autre chose que mon soi inconnu. « Vis-à-vis de soi-même, l’homme se fait inconnu. Il agit sur son être »*** - Valéry. | | | | |
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| doute | | | Si je réussis à placer mes fins dans l'élan de mes commencements, je réalise un tour de l'éternel retour : les horizons inaccessibles, auxquels aspire mon âme, seraient traduits en haut firmament, où me maintient mon talent. Et que mon esprit observateur s'occupe du secondaire maîtrisé – des parcours, des liaisons. | | | | |
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| doute | | | Quels que soient mon savoir ou ma rigueur, le hasard se faufilera inévitablement dans mes images ou mes idées, que je ne dois jamais prendre trop au sérieux ; l'auto-dérision ironique est un moyen de respecter mon soi inarticulable, mais refusant tout hasard. | | | | |
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| doute | | | La raison ne quitte un homme sensé ni dans ses calculs ni dans ses folies ; le raisonnement est une concentration sur le but et les moyens, le rêve en est une concentration dans l'élan et non dans la maîtrise de nos limites sublimes. Kant s'y égare : « Le rêve est un dépassement fondamental et profond de frontières de la raison humaine » - « Schwärmerei ist eine nach Grundsätzen unternommene Überschreitung der Grenzen der menschlichen Vernunft ». L'homme Fermé croit connaître ses limites, il adopte le ton apocalyptique ; l'homme Ouvert peint sa convergence infinie sur un ton grand seigneur. Promesse ou noblesse des espérances. | | | | |
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| doute | | | Ils veulent tout réduire à ce qui leur paraît être connu : au Moi et au Monde - vouloir et pouvoir. Je ne suis attiré que par deux monumentales inconnues : Soi et X - souffle divin et substitutions harmonieuses. | | | | |
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| doute | | | La bonne imposture - la création de solitaire entravé ; la mauvaise - le libre dialogue avec le soi inconnu. Wagner, à son insu, traduisit cette amère ironie : « Seul celui qui est en accord avec soi-même est libre » - « Wer ganz seinem Wesen gemäß, vollkommen im Einklang ist, der ist frei ». | | | | |
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| doute | | | Toutes les certitudes sont collectives ; mes contraintes devraient les exclure de ma voix, si je la veux originale ; c'est ainsi que je découvre, que mon fond n'est tapissé ni de mots ni d'idées ni d'images articulés, mais d'un élan indicible vers l'inconnu : « Celui qui vise quelque chose d'infini ignore ce qu'il vise » - F.Schlegel - « Wer etwas Unendliches will, der weiß nicht, was er will ». | | | | |
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| doute | | | Notre vrai soi est un grand muet, comme Dieu ou la réalité ; être d'accord avec soi-même est une ânerie impossible. Mieux on s'interroge, moins on se comprend. « L'homme est un inconnu pour lui-même, et il ne sait jamais ce qu'il est capable de produire sous une provocation neuve » (volé chez St Augustin) - Claudel. | | | | |
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| doute | | | Le soi connu se traduit par la lumière, caressante et certaine : les ombres, tragiques et furtives, traduisent le soi inconnu : « Le moi inconnu exige un milieu éphémère, comme en offrent les ombres » - Kierkegaard. | | | | |
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| doute | | | Les vertus horizontales de la simplicité en pensées, sans grandeur, conduisent à l'authenticité en actes, sans saveur. « La simplicité et la platitude sont un gage de l'authenticité ; à l'opposé de la saveur dont l'intensité est condamnée à s'user » - Confucius. La platitude inusable préservera mon soi, connu et authentique, mais mon soi inconnu, imposteur et savoureux, ne se manifeste que par l'intensité ! | | | | |
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| doute | | | L'Ego, le moi, le Je - celui qui cherche, celui qui se cherche, celui qui trouve - trois facettes pleines, se refermant sur un vide innommable. | | | | |
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| doute | | | Nous sommes face à la même réalité, nous disposons du même vocabulaire, de la même logique, de la même intelligence, mais les uns veulent en rendre le bruit, le plus fidèlement possible, et les autres cherchent à en extraire la musique sous-jacente, pleine d'inconnues. Les uns produisent un tableau figé, où tout est constant et commun, et les autres s'expriment en arbre, qui croît, s'entrelace avec mes propres branches ouvertes, annonce une vie nouvelle, unifiée, imprévisible. | | | | |
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| doute | | | Deux porte-voix possibles, pour m'exprimer : le soi connu ou le soi inconnu. Mes maîtrises et mes expériences, ou mes perditions et mes rêves ? Dois-je coller mon verbe à mon corps et à mon esprit, pour qu'il en soit solidaire, ou bien dois-je créer un personnage imaginaire, en contact mystérieux avec mon âme irresponsable, tenant des propos imprévisibles ? Je penche pour le second choix, mais ce que furent Socrate pour Platon, Zadig pour Voltaire, Zarathoustra pour Nietzsche, s'appelle, chez moi, - mon soi inconnu. | | | | |
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| doute | | | Tu te perds de plus en plus dans les mystères du vivant, où tu écartes, d'abord, toutes les réponses mécaniques, ensuite tu te dégages même des questions savantes mais insolubles. Et puis tu tombes sur un imbécile, docte et serein, qui, sans ciller, t'assure que « tout ce qui concerne la vraie vie s'établit aisément à partir des Propositions 37 et 46 » - Spinoza - « omnia quæ ad veram vitam spectant, facile ex propositione 37 et 46 hujus partis convincuntur ». Et c'est en compagnie de ces robots impassibles que tu vivras tes dernières extases d'ahuri. | | | | |
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| doute | | | Ni l'action ni la réflexion ni même les larmes ne traduisent pas fidèlement mon soi inconnu ; le corps, l'esprit, le cœur sont impuissants dans leurs recherches, seules comptent les trouvailles de l'âme, surgies du talent. | | | | |
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| doute | | | L'arbre, que j'aimerais créer, n'aurait pas ses racines dans ce siècle ; celui-ci ne saurait se deviner que d'après des feuilles d'inconnues et des fruits périmés ; à l'éternité j'adresserais les fleurs, les cimes et les ombres. | | | | |
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| doute | | | Le contraire de la volonté de puissance, c'est l'inertie du soi connu, se prenant pour seul juge de ses actes ; la volonté de puissance, c'est, la domination que le soi inconnu impose au soi connu, domination par le ton, l'intensité, la hauteur. Quant aux autres, seul mon soi connu communique avec eux ; je leur vouerai mon énergie, mais je garderai pour moi mon dynamisme. | | | | |
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| doute | | | Il est clair, que tout ce qui se réclame de l'immobile, voire de l'éternel, ne peut être qu'éphémère, fantasmatique, mystérieux, mais c'est la culture de l'homme ; en revanche, le passager, l'actuel, le palpable est bien réel, ennuyeux, plat, et c'est la nature des moutons. Mais les pires, ce sont ceux qui croient en l'existence de l'éternel, ce sont des robots. L'homme de culture sait vivre de l'inexistant. | | | | |
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| doute | | | Pascal, avant Dostoïevsky et Nietzsche, discerna nettement nos deux hypostases – l'ange et la bête. Mon soi inconnu est l'ange, et mon soi connu – la bête. Et il n'y a pas d'états intermédiaires entre les deux ; l'un fournit la lumière, l'autre en profite, pour jeter ses ombres. C'est pourquoi je suis sceptique face au grand midi nietzschéen : « entre la bête et le surhomme » - « der grosse Mittag zwischen Thier und Übermensch ». Le matin du commencement, sacré par l'ange, inspire la bête. | | | | |
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| doute | | | Il n'y a pas, en nous, de points fixes, par rapport auxquels on puisse calculer. Nous sommes toujours sur une circonférence avec une origine, qui nous maintient, tout en restant inaccessible. | | | | |
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| doute | | | La puissance et le talent appartiennent au soi connu ; le soi inconnu détermine la hauteur et envoie l’inspiration. Les amateurs de l’absolu, de la toute-puissance, inversent leurs rôles : « Le soi inconnu se définit comme une puissance absolue » - Schelling - « Das unendliche Ich ist als absolute Macht bestimmt ». | | | | |
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| doute | | | On ne peut poursuivre le visible qu’en profondeur ; là, soit je me contente de le maîtriser ou de le posséder, pour retourner ensuite à la surface de la vie, à la platitude donc, soit j’en vis l’attouchement ou l’illumination, qui me propulseront vers la hauteur, où me rencontre l’invisible, - parcours humain, parcours divin. | | | | |
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| doute | | | Aux deux extrémités du cogito, le soi connu pense, et le soi inconnu est. | | | | |
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| doute | | | Le cheminement du soi connu au soi inconnu : grattez le penser, vous trouverez, en-dessous, le croire ; répétez avec le croire, vous tomberez sur le sentir ; un dernier grattage, et vous restez avec le vouloir – la volonté de jouissance, ou de puissance, de la pensée, de la foi, du sentiment. Du soi connu, clair et distinct, du Fermé donc, vous arriverez au soi inconnu, obscur et sans limites, – à l’Ouvert. | | | | |
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| doute | | | Les meilleures manifestations de mon soi inconnu sont imprévisibles ; je ne suis sûr de rester moi-même que dans le plat, l’évident, le consensuel. Les pseudo-connaisseurs disent : « Le sage est toujours fidèle à lui-même » - Sextus Empiricus. | | | | |
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| doute | | | Je peux aimer, et même vénérer, mon soi inconnu, mais mon soi connu ne mérite que du respect, de la honte ou de l’indifférence ; malheureusement, on donne à ces deux attitudes incomparables le même nom de passions« La source de nos passions est l’amour de soi » - Rousseau – ce qu’on doit saluer dans le premier cas, on doit le regretter dans le second. | | | | |
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| doute | | | Je ne me connais qu’en multitude (cette nourriture terrestre, servie par les autres) ; en solitude, j’affronte mon soi inconnu (cette drogue céleste, me plongeant dans l’étonnement de moi-même, insaisissable). | | | | |
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| doute | | | Être ou devenir ce que je suis : dans le premier cas, je ne fais qu’écouter mes sens et en vivre la merveille ou la béatitude ; dans le second, j’écoute la voix de mon soi inconnu, m’invitant à créer de l’invisible, de l’ineffable, de l’impossible. Donc, le contraire du sois ce que tu es, ce n’est ni dissimulation ni imposture, mais la création, c’est-à-dire le deviens ce que tu es. | | | | |
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| doute | | | L’étonnement, c’est un vide sacré et impénétrable, précédant tout grand commencement. Entre les pas intermédiaires s’insinuent la règle ou la routine, continues, maîtrisées et transparentes. Et Heidegger : « L’étonnement s’empare, d’un bout à l’autre, de chaque pas de la philosophie » - « Das Erstaunen durchherrscht jeden Schritt der Philosophie » - n’arrive pas à justifier cette discontinuité introuvable. | | | | |
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| doute | | | On ne peut connaître ni soi-même ni ses limites ; on ne peut que croire en un soi divin, soi inconnu, et l’on peut éprouver l’élan vers ses limites inaccessibles ; dans les deux cas, on perd sa paix d’âme, fondée sur la connaissance, et l’on vit de son « cor inquietum » (St-Augustin). | | | | |
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| doute | | | Ces va et vient, ces rapprochements et éloignements, ces reniements et acquiescements, ces fraternités et adversités, qui se déroulent entre ce que mon soi inconnu veut et ce que mon soi connu peut. Le talent permet d’en créer des axes continus, sur lesquels s’exerce l’éternel retour, grâce à la même intensité, artistique et vitale. Et c’est ce que Valéry reproche à Nietzsche : « Sa folie est de confondre ce qu’il est avec ce qui peut s’écrire ». | | | | |
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| doute | | | Il est facile de commencer au milieu des sentiers battus ; il est difficile de découvrir un vrai commencement. Le soi connu commence ; le soi inconnu vit du commencement. « Mon soi infini veut commencer au commencement » - Kierkegaard. | | | | |
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| doute | | | Éliminer le banal, approfondir l’énigmatique – filtrer les faits, amplifier le rêve – l’audace de ne pas accepter l’acceptable, l’audace d’accepter l’inacceptable. | | | | |
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| doute | | | Je constate, que toutes mes actions ou pensées dégringolent dans la catégorie des platitudes, dès que je leur trouve une justification, d’où mon dévouement exclusif aux commencements indéfendables, irrationnels, injustifiables. Le poète, et donc le philosophe, ne crée que dans l’inexistant, ne console que l’inconsolable, ne boit qu’aux sources introuvables. | | | | |
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| doute | | | Mes mots et mes actes admettent deux interprétations – dans le contexte temporel où se compose le discours objectif de mon soi connu, ou bien dans le contexte spatial où se joue la musique subjective de mon soi inconnu, bref dans le devenir ou dans l’être. Mais qui entendra « ce moi obscur, incapable de s’objectiver en esprit, âme, cœur » - H.F.Amiel ? | | | | |
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| doute | | | Le silence est encore plus éloigné de l’indicible que le dit, et les secrets de l’homme ne sont jamais plus glorieux que ce qu’il exhibe. Les faux romantiques sont persuadés du contraire« Le secret et le silence font la grandeur de l’homme » - Kierkegaard. D’autre part, si l’on voit leur contraire non pas dans les mots souverains et ambitieux, mais dans l’action servile et mesquine, cette relative grandeur se justifie peut-être. | | | | |
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| doute | | | Écrire, c’est – qu’on le veuille ou pas – laisser des traces, ce qui dérange mon refus de copies ou d’imitation. Heureusement, les plus significatives de mes traces sont des traces de ce qui n’existe pas. | | | | |
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| doute | | | Mon soi connu tenta de parler à la terre ; trop absorbée par sa lumière et ses bavardages, elle se moqua de mes fébrilités obscures. Ulcéré, je fus presque forcé de me tourner vers le silence du ciel ; ses ténèbres et sa bonne oreille réveillèrent la musique de mon soi inconnu. Interdit de solidarité humaine, je découvrais la fraternité divine. | | | | |
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| doute | | | Dans la lumière commune, où se formulent des problèmes et se cherchent des solutions, toute tentative d’entrer en contact avec mon soi inconnu échoue ; celui-ci ne se laisse apercevoir que dans l’obscurité solitaire, où se donnent rendez-vous tous les mystères. | | | | |
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| doute | | | La liberté est indissociable aussi bien du soi connu que du soi inconnu. Parmi ses innombrables facettes, seule la liberté inconditionnée, comprenant l’éthique et l’esthétique, encadre le soi inconnu, portant une mauvaise conscience et subissant l’appel de la beauté. La liberté banale, commune, conditionnelle, guide le soi connu. Confondre ces deux libertés, réduire le premier soi au second, en faire le Soi Absolu, opposé au monde, est l’erreur commune des philosophes idéalistes allemands. | | | | |
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| doute | | | Mon soi inconnu n’intervient pas en formulation de mes buts, n’accompagne pas mes parcours ; il semble ne faire qu’inspirer ou bénir mes commencements. « Mystérieuse Moi, tu vas te reconnaître au lever des aurores »** - Valéry. | | | | |
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| doute | | | L’écoute de mon essence, c’est-à-dire de mon soi inconnu, permet de reconstituer l’arbre de mon existence - le parcours de mon soi connu - de la graine à la souche - et de pouvoir « me considérer comme un arbre »* - Montaigne - et me peindre ! | | | | |
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| doute | | | Pour le matérialiste, il n’y a qu’un seul soi – le connu, qui ne fait que voir et agir ; pour l’idéaliste, il y a, de plus, un soi inconnu, celui qui fait que le soi connu maîtrise, en plus, le regard et le rêve, à l’instant où un courant le relie, mystérieusement, au soi inconnu, l’instant appelé inspiration, prière ou extase. | | | | |
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| doute | | | Ils appellent nihilisme la proclamation que ni Dieu ni la morale ni le bon sens ne contrôlent plus la pensée, et qu’il faille se soumettre à l’absurdité de l’existence. La source de ma pensée et de ma musique est mon soi inconnu, qui me souffle le sens exaltant de ma vie ; et l’écoute de ce souffle me remplace toute recherche du divin extérieur ou d’un Bien normalisé. Mon Vrai rejoindrait l’universel, mais mon Beau ne traduirait que ce souffle unique. Voilà le nihilisme qui me rendit à moi-même. | | | | |
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| doute | | | Le rêve est un chant, né de l’attirance de mon âme pour l’inaccessible ; ce qui est accessible à mes sens constitue la réalité. La représentation du rêve s’appelle l’art ; la représentation de la réalité s’appelle le savoir, dont le contenu le plus rigoureux s’appelle la science. Dans tous les cas, la représentation relève entièrement de l’intelligible et non pas du sensible comme le pensent Aristote et Kant : « Un jeu aveugle des représentations, c’est-à-dire moins qu’un rêve » - « Ein blindes Spiel der Vorstellungen, d. h. weniger als ein Traum ». | | | | |
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| doute | | | Ma chair mystique s’appelle soi inconnu ; ma chair éthico-esthétique s’appelle soi connu. De leur fusion doit naître le verbe d’artiste, ce qui est plus plausible, que l’Incarnation d’un Verbe stérile. | | | | |
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| doute | | | Tout le sens de la création humaine consiste à surmonter les horreurs, les grisailles, les énigmes, qui percent en toute création divine, et à finir par un OUI douloureux, extatique, fantasmagorique à cette œuvre grandiose et mystérieuse. Le NON de mon soi connu se narre ; le OUI de mon soi inconnu se chante. L’éternel retour est le passage de la narration au chant. | | | | |
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| doute | | | Comme la vue aide à former mon regard sur l’invisible, l’ouïe devrait servir à entendre mon soi inconnu. « La voix de mon soi connu doit devenir celle de mon soi inconnu » - S.Freud - « Wo es war, soll ich werden ». | | | | |
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| doute | | | Le soi connu a ses racines – la représentation, le langage, la pensée ; le soi inconnu a sa canopée – le valoir (le talent), le devoir (l’éthique), le vouloir (la noblesse). | | | | |
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| doute | | | Quand je me trouve au milieu d’un parcours, le cheminement et les finalités se calculent ou se devinent sans peine. Mais le commencement reste une énigme, que ce soit l’amour, le Big-Bang ou la pensée. « Pour toute chose, le mystère de son commencement reste insoluble » - Darwin - « The mystery of the beginning of all things is insoluble by us ». | | | | |
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| doute | | | Les beaux esprits sont les seuls à agrémenter l’inexistant, en le rendant fabuleux ; il restera donc immaculé d’attouchements de goujats. L’existant, lui, le commun, connaît des fortunes diverses. « Seul le commun est fabuleux, lorsque l’effleure une main de génie » - Pasternak - « Сказочно только рядовое, когда его коснётся рука гения ». | | | | |
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| doute | | | Le soi connu, ce sont mon esprit certain et mon cœur incertain ; le soi inconnu, c’est mon âme qui m’attire vers telles certitudes ou tels doutes - « Ce Moi, c’est-à-dire l’Âme, par laquelle je suis ce que je suis »*** - Descartes - où de très belles ambigüités surgissent, avec des substitutions des verbes suivre ou être ! | | | | |
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| doute | | | Les belles ombres se projettent vers la hauteur ; l’invisible lumière, leur source, émane de la profondeur, et elle n’a d’autres alternatives qu’une lumière commune, éclairant les forums. Dans le premier cas, on brille en solitaire dans les nobles ténèbres ; dans le second, on brille dans la grisaille des autres. | | | | |
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| doute | | | Ma conscience – la maîtrise de la cohérence de mes gestes, de mes mots, de mes idées – c’est le souci de mon soi connu. Mon soi inconnu relève de l’inconscience, orientant mon regard, animant mes états d’âme, me faisant quitter la voie certaine de mon intérêt droit, bref agissant au nom des valeurs incompréhensibles. Le banal, on le comprend ; et l’on ne peut que croire en merveilleux, même incompréhensible : « La plus grave des erreurs est de croire que l’inconscient est un autre Moi » - Alain – tout réduire au conscient n’est peut-être pas une erreur, mais c’est une bêtise. | | | | |
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| doute | | | Le successeur immédiat de la maturité est la sénescence, qui se connaît par l'impossibilité de croire. « La maturité du jugement se connaît par la difficulté de croire. Il est très ordinaire de croire » - Gracián - « La madurez del juicio se conoce por la dificultad de creer. Es muy ordinario creer ». La fleur du jugement est de croire, déraciné, là où d'autres ne songent qu'à croître, bien plantés dans des certitudes. | | | | |
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| doute | | | Vivent les êtres fermés, ceux qui contiennent leurs propres limites d'abnégation ! Mais vivent aussi les êtres ouverts, ceux qui restent fidèles aux limites inaccessibles ! « Seule la négation de l'être peut être sans limites et l'infini en arrive, en substance, à s'identifier avec le néant » - Leopardi - « Solamente la negazione dell'essere, il niente, possa essere senza limiti, e che l'infinito venga in sostanza a esser lo stesso che il nulla ». | | | | |
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| doute | | | Le soi connu, c’est la représentation, la puissance ; le soi inconnu, c’est la volonté, la musique. « La multitude ne comprend pas, comment, différant de soi, on s’accorde à soi, telle l’harmonie entre l’arc et la lyre »*** - Héraclite. | | | | |
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| doute | | | Le savoir, assurant tes performances (à défaut des compétences) devint si commun, que les différences avec les esprits des autres cessèrent d’être capitales. En revanche, le gouffre entre tes soi connu et soi inconnu reste aussi infranchissable. « Il se trouve autant de différence de nous à nous-mêmes, que de nous à autrui » - Montaigne. Ici, c'est le géomètre qui mesure les distances, en unités d'empathie (Einfühlung) ; là-bas - l'ignorant que nous n'avouons pas être, devant autrui, pour préserver notre narcissisme ou notre sympathie pour notre soi inconnu. | | | | |
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| doute | | | L’unification de deux arbres intellectuels, grâce aux substitutions de variables, grandit tous les deux. Les plus belles des inconnues naissent dans la poésie, dans des métaphores. « L’arbre est le poème de la Croissance »*** - Valéry. | | | | |
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| doute | | | Au-delà du commencement jouent les forces, les vérités, les reconnaissances, bref quelque chose de médiocre ; et aucune profondeur des (in)certitudes ne peut rivaliser avec la hauteur de la noblesse et de l’élan vers un infini initiatique et qu’imprime dans notre âme un beau commencement ! | | | | |
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| doute | | | Mon soi connu agit dans l’horizontalité ; mon soi inconnu rêve dans la verticalité : dans la profondeur se forment ses joies, dans la hauteur tendent ses mélancolies. Et puisque le soi connu donne rendez-vous à l’inconnu en hauteur, il n’en retire que de la souffrance. « Atteindre la jouissance de mon soi profond, l’on touche à la plaie muette » - R.Char. | | | | |
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| doute | | | La facilité du Non (le plus souvent mesquin, bien que s’appuyant sur le Vrai et refusant des solutions des autres) et l’épuisement de ses ressources intellectuelles me poussent vers le Oui. Mais le Oui béat est aussi mesquin et commun que le Non ; pour que mon Oui devienne majestueux, il faut, surtout, que je sois pénétré par le Bien mystérieux personnel et bouleversé par le Beau problématique universel, le tout porté par mon talent, par mon soi inconnu. | | | | |
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| doute | | | L'inconscient se réduit aux réflexes ; ce n'est pas l'inconscient qui constitue le soi inconnu, mais la conscience inarticulable : l'éthique, l'esthétique, la mystique, ce qui échappe à la conscience articulée autour des sensations, concepts ou mots, conscience du soi connu. Deux péchés des temps modernes : l'oubli du soi inconnu ou, pire, sa réduction au soi connu. | | | | |
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| doute | | | Mon soi inconnu est auréolé de tant de faiblesses – il ne dispose ni de visage, ni de langage, ni d’outillage. Mais, comme pour la qualité du regard les yeux sont de peu de poids, pour la qualité de l’écoute du soi inconnu les oreilles n’apportent rien de significatif – il faut compter sur la force de mon soi connu. « Plus le moi connaît sa force, moins il la propose en exemple » - A.Suarès. | | | | |
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| doute | | | Mon soi connu dispose d’une volonté (il la maîtrise), mais mon soi inconnu propose (inspire) une volonté de la volonté (comme une pensée sur la pensée, une musique sur la musique). C’est ce second soi qu’il s’agit de préserver : « La volonté de la volonté afin d’assurer son propre soi » - Heidegger - « Der Wille zum Wille zur Sicherung seiner selbst ». Il est instructif de se rappeler, que l’auteur oppose la volonté de la volonté à celle de l’action ou de la grandeur (Handeln, Grösse). | | | | |
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| doute | | | Ne pas confondre, dans les tentatives d'écriture, le commencement et l'origine. Le commencement doit être clair, mais rien ne doit dissiper ni profaner l'obscurité intouchable, voire le mystère, de l'origine. Le commencement doit être un mystère d'initiation, comme chez les Grecs. | | | | |
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| doute | | | Toutes les vérités, que la connaissance objective, c’est-à-dire la science, t’apporte, appartiennent à l’espèce et ne contribue presque en rien au contenu de ta personnalité. On ne forge celle-ci qu’avec nos goûts et notre foi indémontrables. « L’homme est ce qu’il croit »* - Tchékhov - « Человек — это то, во что он верит ». | | | | |
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| doute | | | Mon corps est une prison ; c’est à travers ses barreaux que mon soi inconnu forme mon regard sur le monde. Ma conscience, ce sont des ruines, que parcourent les yeux de mon soi connu, pour en reconstituer l’origine. | | | | |
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| doute | | | Réfléchir, agir, gémir – je soupèse leurs poids, pour mesurer mon soi inconnu et je trouve une valeur proche de zéro. Leurs leviers se situent trop près des autres, de l’espèce, du temps qui court ou de l’espace qui se fige. Le seul élan, qui me projette dans une bonne direction, provient du rêve inaccessible, naissant et mourant en moi-même, transformé dans un Ouvert. | | | | |
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| doute | | | Les matérialistes fabriquent des lumières compréhensibles ; les idéalistes ne quittent pas des yeux les lumières incompréhensibles ; les nihilistes savent, que toute lumière est commune, et qu’on n’atteint à l’originalité que par la qualité de ses ombres. | | | | |
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| doute | | | En mathématique, on part du défini ; en musique, on vise l’infini. En mathématique, on prouve ; en musique, on éprouve. En mathématique, on est universel ; en musique, on est individuel. | | | | |
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| doute | | | Être soi-même s’adresse à mon soi connu. Le soi inconnu n’a pas de langage à lui, et il ne peut donc se manifester ni par l’acte ni par la pensée ni par le style, il n’est qu’une source de mes valeurs éthiques et esthétiques. Mais à tout ce qu’il souffle peut se substituer la routine du soi connu ; l’être originaire et original, chez la plupart des hommes, est évincé par l’étant social et passager. L’essence de l’être est globalement irreprésentable ; sa partie représentée s’appelle l’étant. Donc, le bon slogan serait – écoute ton être ! « Ton épanouissement – la représentation de ton essence, en suivant le commandement : soi toi-même » - H.Hesse - « Deine Entfaltung – die Darstellung des eigenen Wesens nach dem Gebot : Sei Du Selbst » - dans les Commandements, il faut passer du verbe au nom. | | | | |
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| doute | | | Mon vrai soi est mon soi inconnu, qui inspire mes rêves. Je ne me reconnais pas dans mon soi connu qui produit mes actes et mes pensées et qui reste pour moi un étranger. Mais le soi inconnu n’a ni langage ni souffrance sur lesquels devra se pencher mon soi connu – l’origine d’une vraie philosophie. | | | | |
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| doute | | | Les rêves se forment autour de l’inexistant ; l’inexistant ne peut pas être collectif ; le rêve ne se partage donc pas. Se partagent des actes, des pensées, des chagrins et des joies ; bref, quelque chose de secondaire. | | | | |
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| doute | | | Se connaître est peut-être reconnaître, qu’au-dessus de mon soi connu plane mon soi inconnu. Au-dessus de l’intelligence et du langage se cache la source du Bien et du Beau, qui inspire mais ne s’exprime pas. | | | | |
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| doute | | | Je cherche ce qui serait encore plus bête que renonce à ton soi ! et je trouve sois toi-même ! Tout homme a quatre hypostases, et rester soi-même peut vouloir dire, respectivement : abaisse-toi, hisse-toi, sois tel que la nature t’a fait, sois solidaire de ta tribu. Dans tous les cas, ton meilleur soi, le soi inconnu, est perdant – en intensité, en créativité, en hauteur, en noblesse, en originalité. | | | | |
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| doute | | | Rendre l’inconnu – connu = la preuve (interprétation interne) ; trouver la place du connu dans le réel = le sens (interprétation externe). | | | | |
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| doute | | | Ce qui nous renseigne sur l’infini, ce n’est certainement pas la perspective ; le scientifique se contentera du concept de voisinage, et le poète – de l’élan qui l’y porte. | | | | |
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| doute | | | Ce qui, en moi, est invisible et illisible, mais qui est ressenti comme plus grand que mon soi connu, sensible et intelligible, je l’appelle - mon soi inconnu. Celui-ci est vénérable et implacable ; celui-là, sans être haïssable, est exprimable et malléable. Se sentir porteur du grand, au lieu de prétendre d’être grand, prétention pitoyable. | | | | |
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| doute | | | En philosophie, la force mentale installe dans les Universités, et la faiblesse sentimentale – dans la mystique. Tous les mystiques furent des faiblards. « La mystique est la force invincible des faibles » - Ch.Péguy. | | | | |
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| doute | | | Tu ne peux désirer que ce qui est mystérieux, donc ce que tu ne connais pas ; le connu, tu peux le toucher ; l’inconnu, tu le caresses. Ceux qui ne furent jamais approchés par le mystère disent : « Tu ne désires pas ce que tu ignores » - Hegel - « Man begehrt das nicht, was man nicht kennt ». | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu n’est que lumière, et le soi connu est imprégné de ténèbres, occultant notre origine et notre fin. Quand le premier pénètre ou anime le second, l’homme devient penseur, créateur d’ombres. « La lumière divine met en fuite les ténèbres de l’âme » - St-Augustin - « Lux divina, animae tenebras fugat ». | | | | |
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| doute | | | Deux rêves obsèdent d’innombrables de mes nuits : je cherche des limites de mon jardin et je découvre que je n’y avais jamais mis les pieds ; dans ma vieille maison, je découvre une pièce, dont je ne soupçonnais pas l’existence. Le but inaccessible de mes élans ? Le séjour de mon soi inconnu ? Et pas de Freud, sous la main, pour demander une interprétation plus savante. | | | | |
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| doute | | | La plus profonde admiration d’un effet s’ensuit de l’ignorance de la cause originaire, divine et inconnaissable ; la connaissance des causes naturelles intermédiaires n’y change rien, bien que celle-ci soit le contenu même de toute science. Mais s’arrêter à ces causes et ne pas les projeter aux sources divines ne peut conduire qu’à une admiration banale, à la maîtrise d’un modèle humain. | | | | |
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| doute | | | Les deux clans, ceux qui dissimulent leur vie et ceux qui l'exhibent, sont également bêtes ; on ne peut exhiber que du connu, tandis que dans le dissimulé peut se cacher l'inconnaissable ; l'attitude digne est la recherche de l'expression, poétique avec l'inconnaissable et intellectuelle avec le connu. Notre vie est ce que nous réussîmes à exprimer ! | | | | |
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| doute | | | Mon soi inconnu communique avec l’ensemble de tous les possibles, hors du temps ; mon soi connu se réduit aux possibles réalisés, à la mémoire, donc au passé, au temps. | | | | |
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| doute | | | La philosophie peut suivre la raison ou l’âme. La raison étant largement universelle, la première de ces philosophies est commune, se résume et se consomme facilement. Mais les âmes sont, toutes, différentes ; et la seconde des philosophies est essentiellement personnelle et se réduit souvent à la peinture des états d’âme incomparables. La première ignore l’âme ; la seconde méprise la raison. | | | | |
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| doute | | | Tu tentes la profondeur et la rigueur des questions – tu aboutis aux réponses consensuelles, banales, galvaudées. Tu commences par te hisser à la hauteur, à la musique et à l’universalité des réponses – tu découvres qu’une infinité de combinaisons de questions personnelles et paradoxales aurait pu s’unifier avec ces réponses imprévisibles. C’est ainsi que naît le genre aphoristique. | | | | |
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| doute | | | Refuser l’existence des mystères signifie que tout, à la longue, soit voué à la clarté ; mais la clarté n’est qu’un accord provisoire, avec nous-mêmes, de ne pas approfondir le sujet (Valéry) ; l’infinité potentielle de ces approfondissements successifs est la preuve même de la présence du mystère. | | | | |
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| doute | | | Se connaître - mon scepticisme, face à ce but, n’ayant ni fond ni forme, ni début ni sens, s’explique par l’analogie avec le principe d’indétermination de la physique quantique : mieux je perçois mon soi connu, moins bien je conçois grâce à mon soi inconnu. | | | | |
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| doute | | | Heureusement, le meilleur séjour de l'esprit se situe dans l'invisible, où il reste encore tant de tours d'ivoire à peupler et à entretenir. L'image transparente et fixée doit choisir entre être ruine ou épave. | | | | |
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| doute | | | Ce qui constitue le véritable mystère du vivant (comme, d’ailleurs, de la matière tout entière), ce n’est pas la difficulté d’explication, mais l’évidence de l’impossibilité de cet ordre des choses, impossibilité, dictée par la pure statistique ou par d’autres constructions mathématiques, à partir des électrons, molécules, cellules, codes génétiques ; c’est ce qui justifie la majuscule dans le mot Création. L’œil est impossible, l’oreille est impossible, le désir est impossible – et pourtant ils sont là, dans l’indifférence des robots que devinrent les hommes. | | | | |
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| doute | | | Aucune mystique dans le langage, dans le rêve, dans la représentation, dans l’interprétation ; la mystique ne se trouve que dans la réalité. Pour tout esprit sain et objectif, cette réalité, qu’elle soit minérale, vitale ou spirituelle, est impossible, inimaginable, mystérieuse. Un philosophe devient mystique, s’il reconnaît le mystère du réel, ne se contente pas, dans son discours, de ne toucher que le connu, admet la présence d’éléments divins dans cette partie de sa conscience que j’appelle son soi inconnu. Le mystique est admirateur du Créateur (d’)Inconnu. | | | | |
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| doute | | | Mon soi inconnu n’est qu’un émetteur, tandis que mon soi connu est, à la fois, récepteur et émetteur. Le soi inconnu émet des messages codés, dont le soi connu ignore le chiffre ; ces messages ne servent que d’inspiration excitante. Le soi connu émet des messages en clair, mais destinés aux capteurs, sachant deviner ma longueur – ou plutôt ma hauteur - d’onde. | | | | |
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| doute | | | Le discours, dépourvu d’inconnues, ne fait qu’exposer un sens ; celui, qui en contient, veut le recevoir. Toute la poésie est là. Et la bonne philosophie aussi. | | | | |
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| doute | | | Pour être connu, il faut avoir été représenté et habillé en mots. Tout ce qui n’a pas encore trouvé une enveloppe verbale – dans nos pensées ou nos états d’âme – peut être appelé – inconnu. « Seigneur Inconnu – voilà le cercle de ma hauteur »** - Valéry. | | | | |
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| doute | | | Ton soi connu ne formule que des réponses ; les questions, contrairement aux réponses, n’ont pas besoin de langage, et c’est ton soi inconnu qui les crée en tant que champs d’attraction. C’est ainsi que tu crées un dialogue, pour ne pas tomber dans le piège des soliloques sans interlocuteur. | | | | |
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| doute | | | Mon soi inconnu est une musique, qui émeut mon cœur, rehausse mon âme et approfondit mon esprit. Celui qui ne l’écoute pas ne vit que de son soi connu, dont l’abandon n’est pas répréhensible, il rend possible la découverte, la création, l’étonnement, mais dans la platitude du commun, puisque le soi connu est presque identique chez tous. | | | | |
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| doute | | | L’esprit est la lumière de la connaissance ; le cœur est les ténèbres de l’inconnaissable ; l’âme est l’ombre ou l’étincelle (scintilla animae de Maître Eckhart) qui cherche que l’esprit éclaire le cœur. | | | | |
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| doute | | | Mon soi connu est, essentiellement, une éponge, qui absorbe le monde extérieur et le conçoit sous la forme des représentations ; mon soi inconnu est une fontaine, une source intérieure, résumant mon valoir (que Schopenhauer réduit à sa seule facette, le vouloir, tandis qu’il y a aussi le pouvoir et le devoir, que voyait bien Nietzsche). | | | | |
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| doute | | | Savoir, c’est maîtriser le pourquoi ; croire, c’est se fier au comment. L’espérance, c’est la fidélité à son soi inconnu ; le désespoir, c’est son sacrifice au profit du soi connu. Ils se complètent, pour donner du relief à la vie. | | | | |
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| doute | | | Une vision du monde s’appuie sur le connu, l’inconnu, l’inconnaissable. Chez l’homme de la rue, elle se réduit à l’inconnu ; chez le scientifique, démuni d’âme, - au connu. Mais tout ce qui est universellement connu, fixe, est commun ; et la vision du monde ne vaut que par sa facette personnelle. La part de l’inconnu ne traduit que notre ignorance, tandis que l’inconnaissable, reconnu comme tel même par les scientifiques, est le seul support valable d’une vision, à la fois poétique et philosophique. | | | | |
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| doute | | | On n’atteindra jamais la chose en soi ; l’existence d’une faille entre elle et l’état de nos connaissances entretient notre sens ou notre goût du mystère. C’est comme la convergence certaine d’une suite, en mathématique, vers une valeur fini, mais – en infini nombre d’étapes. L’élément fractal élémentaire, visiblement, n’existerait pas. Et ceci est aussi vrai pour les particules élémentaires, que pour nos pensées ou nos extases, afin que vivent notre admiration et notre enthousiasme face à cette œuvre divine. | | | | |
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| doute | | | Presque tous les mystères logent dans l’inconnu ; le connu est composé, essentiellement, de problèmes et de leurs solutions. Dans tes choix, il faudrait donc préférer l’inconnu au connu. Te mettre du côté de la vie, cette immense inconnue, serait donc une pose plus noble que t’identifier avec la mort, qui est, hélas, si parfaitement connue comme événement et ses conséquences. | | | | |
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| doute | | | Le scepticisme n’est justifié que dans l’espoir d’un progrès éthique ; en mystique, il est une pose intenable, puisque tout recoin de l’univers regorge d’éléments fascinants ; enfin, en esthétique, il est une posture trop facile, l’enthousiasme exigeant un talent autrement plus délicat. | | | | |
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| doute | | | Tout bel élan est irrationnel ; et si, en plus, il évite la mesquinerie, la bêtise, la folie, - ces attributs de l’horizontalité, il peut être appelé – le rêve, puisque, alors, il ne pourrait tendre que vers la hauteur inaccessible. | | | | |
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| doute | | | Tous connaissent les propriétés de la matière et de la vie, mais peu en admirent le caractère miraculeux et en sont fascinés et bouleversés. Et les voix de Leibniz, Valéry, Einstein devinrent inaudibles, dans le brouhaha des dénonciations des imperfections fiscales, comportementales et environnementales. | | | | |
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| doute | | | Le scepticisme est un manque de sensibilité ou d’imagination ou d’humilité. Leur débordement, provoqué par un soi inconnu, s’appelle nihilisme, créatif et narcissique. | | | | |
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| doute | | | Il y a tant de choses lumineuses qui m’attristent, et tant d’images ténébreuses qui me mettent en extase. Pourtant tout beau rêve est mélancolique, tout réel est un mystère inépuisable. | | | | |
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| doute | | | Mon soi connu assume mes idées ; mon soi inconnu assume mon être. Parménide : « Le soi c'est de penser, de même que d'être » - veut les fusionner, ce qui est impossible. | | | | |
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| doute | | | Le retour éternel souligne le (pré-)commencement unique de toutes les entreprises d’un créateur, d’un artiste. Aucun parallèle quelconque avec l'immortalité d’âme. Le retour éternel est pratiqué par notre esprit mortel (le soi connu, développeur de finalités), prêtant son oreille à notre âme (le soi inconnu, inspiratrice de commencements). | | | | |
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| doute | | | Dans l’art, l’essentiel, pour tout créateur, est que son soi connu souffre et que son soi inconnu, tout en inspirant le premier, est dépourvu de langages (de mots, d’idées, d’images) que ce premier doit inventer. Ce tableau résume le contenu d’une vraie philosophie, qui devrait réveiller les consolations du premier et deviner les langages du second. Cette philosophie ne serait ni ce qu’on dissimule de son soi connu (Nietzsche) ni ce qu’on ignore de son soi inconnu (B.Russell). | | | | |
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| doute | | | Ta vraie vie commence par la foi passionnée en inexistant. Toute la consolation devant ton extinction finale est dans le maintien de cette foi. « L'homme le plus heureux est celui qui peut relier la fin de sa vie avec son commencement »** - Goethe - « Das ist der glücklichste Mensch, der das Ende seines Lebens mit dem Anfang in Verbindung setzen kann ». | | | | |
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| doute | | | En fermant les yeux sur le mystère de la vie, le monde spatio-temporel réel semble être un cas particulier du paradigme mathématique et donc lui obéir, en tout point. Mais, en mathématique, la métaphore spatio-temporelle admet des interprétations vraiment universelles, puisque l’espace n’y est pas forcément tridimensionnel et le temps peut y être réversible ! Le temps réel est-il discret ou continu ? Peut-on parler de continuité et donc d’infini dans le monde réel ? | | | | |
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| doute | | | L’instant où ton soi connu est touché par ton soi inconnu, par ton âme donc, est instant d’inspiration. Mais Hugo associe l’âme au soi connu : « Les âmes, les moi mystérieux, vont vers le grand moi ». Le soi inconnu est atemporel et immobile ; seul le soi connu connaît les lieux et les dates. | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu ne se transforme pas en soi connu (à la façon de l’être-pour-soi se mutant en l’être-en-soi hégélien ou sartrien) et il n’a pas besoin pour cela d’un soi des autres. Le soi inconnu est une source mystérieuse, ne quittant jamais la hauteur, constituant l’élan et son intensité ; le soi connu les traduit en jaillissement d’images, dans le commencement, gorgé de musique et d’idées, fidèle à la hauteur génitrice. | | | | |
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| doute | | | Le talent – déborder de belles formes auxquelles se livrent, tout seules, des trouvailles imprévisibles ; la médiocrité - déborder de contenus difformes, être forcé à donner à ses errances le rang de recherche, donner à celle-ci pour objet – des banalités comme le savoir, la vérité, la liberté, ces refuges des bavards. | | | | |
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| doute | | | J’exagère un peu moins que Valéry, pour désigner notre soi mystérieux ; pour Valéry, il est inconnaissable et pour moi - seulement inconnu. On ne connaît qu’à travers des représentations ; les relations en sont l’un des paradigmes. Or, des relations du soi inconnu avec le soi connu peuvent être définies en tant qu’influences, échos ou inspirations, ce qui met le premier dans le domaine du connaissable, bien qu’arbitraire. | | | | |
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| doute | | | Aucune logique n’explique les valeurs des constantes universelles, ce sont des caprices impénétrables du Créateur. Ne sont divins que Ses caprices avec les trois universaux – le Bien, le Beau, le Vrai – la honte, l’émotion, l’intelligence. | | | | |
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| doute | | | L’arbitraire est bêtise, si tu le fais passer pour universel ; il est légitime, si tu y affirmes ton goût insoumis ou tes états d’âme innommables. | | | | |
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| doute | | | Je cherche des rencontres des concepts qui ne se connaissaient guère ; de leurs rapprochements hasardeux, naissent des caresses verbales, des métaphores ; l’un des fruits illégitimes et aléatoires de ces ébats s’appellera pensée, qui ne fut nullement invitée à cette fête imprévisible. | | | | |
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| doute | | | Tout le monde est d’accord que l’univers de l’esprit, ce premier composant de la réalité, est insondable, mais peu se rendent compte que la matière, ce second composant, l’est tout autant. « La réalité, c’est une suite infinie de faux fonds » - Nabokov - « Реальность – бесконечная последовательность ложных днищ ». | | | | |
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| doute | | | L’âme enchantée sollicite l’esprit perspicace ; l’esprit cherche, l’âme trouve ; l’esprit met des contraintes, l’âme y adapte l’harmonie et les rythmes. Le soi inconnu motive l’âme ; le soi connu apporte des outils à l’esprit. | | | | |
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| doute | | | Dans le te connaître, il faut distinguer le connaître ton soi connu – ton savoir, ton goût, tes ambitions – et le connaître ton soi inconnu – les sources de tes désirs, l’intensité de ton regard, le sens de ta musique. Une tâche triviale et une tâche impossible. | | | | |
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| doute | | | Il y a énormément de belles choses dont ton soi connu est capable mais en est inconscient ; c’est ton soi inconnu, aux rares instants de ses apparitions, qui porte ces choses à ta conscience et en gratifie ton soi connu, étonné, fier, heureux. | | | | |
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| doute | | | Je commence, comme tout le monde avec la sensation de suivre quelque chose de plus grand que mon humble soi ; vue de plus loin, ou de plus haut, cette grandeur s’avère appartenir à mon soi inconnu, le soi exécutant n’étant que mon soi connu, et je reçois une belle dose d’étonnement et de fierté. | | | | |
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| doute | | | Pour un esprit géométrique il n’y a rien d’indéfinissable ; l’esprit poétique s’en nourrit, le défini n’ayant pour lui aucun goût. | | | | |
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| doute | | | La découverte du merveilleux est l’étape ultime de scrutation en continu du naturel ; le surnaturel est une rupture dans le savoir, un saut vers l’illogique, vers ce qui est impossible aussi bien pour l’esprit que pour l’expérience. | | | | |
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| doute | | | L’intensité, tu dois la partager entre le rêve et la vie. Ton soi connu doit être emporté par l’intensité de la vie ; ton soi inconnu doit créer l’intensité du rêve. | | | | |
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| doute | | | Ton soi inconnu est responsable de ton valoir, tandis que tes devoir, vouloir, pouvoir reposent sur ton soi connu. « Dans la mesure où le sujet est artiste, il est délivré de son vouloir et devenu un médium » - Nietzsche - « Insofern das Subjekt Künstler ist, ist es von seinem Willen erlöst und gleichsam Medium geworden » - les désirs et les instruments d’art ne relèvent que du soi connu, de l’objet donc (le sujet est toujours le soi inconnu). Cette (con)fusion sujet/objet contamina tant de dionysiaques (adeptes de l’objet) et leur occulta la source apollinienne (le sujet). Le sujet n’est pas artiste (l’interprète), mais daemonion socratique (l’inspirateur). | | | | |
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| doute | | | L’existence de notre soi inconnu était mieux perçue par l’homme des cavernes que par nos contemporains, qui n’accèdent au réel que par les mots et nos sens ; or le soi inconnu n’a ni mots ni maux ; il ne fait que contenir notre essence créatrice, non-langagière. « Ce moi le plus profond est le même chez tous, il est le ‘sens’ » - H.Hesse - « dies Innerste Ich ist bei allen Menschen gleich, es ist der 'Sinn' » - mais il reste absent et muet, puisque notre organe de sa perception, l’âme, devint atavique. | | | | |
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| doute | | | L’impulsion qui va de ton soi inconnu au soi connu s’appellera inspiration ; mais le regard inverse, du soi connu comblé à l’obscur soi inconnu, est protéiforme – curiosité, reconnaissance, admiration. « Être soi-même à l’excès, voilà l’artiste » - A.Suarès – quand l’excès se mesure à la verticale et s’y perd ! Si le soi connu est un Devenir créateur, le soi inconnu serait l’Être inspirateur ! | | | | |
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| doute | | | Le mot mystère est l’un des mots les plus profanés ; le plus souvent à cause d’une incompréhension d’une solution ou d’un problème réels. Ceux-ci, une fois maîtrisés pour de bon, laissent notre esprit perplexe devant une nouvelle obscurité qui s’ouvre avec l’énigme de la Création. C’est l’esprit qui doit constater ces mystères et non pas l’âme, qui, elle, produit des spectres, des phantasmes, des rêves, mais non des mystères. Les âmes ayant disparu, il ne restent que des esprits faibles, incapables de vénérer l’inconnaissable majestueux et s’extasiant devant l’inconnu frivole. | | | | |
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| doute | | | L’ineptie très répandue – une fusion définitive entre le sujet et l’objet. Pour un narcissique, l’objet, c’est son soi connu, avec son savoir, sa sensibilité, sa créativité ; le sujet, c’est son soi inconnu, sans langage, sans mémoire, sans idées. Le concepteur et l’inspirateur. | | | | |
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| doute | | | Le soi connu est l’outil et l’œuvre, le soi inconnu est la fonction et le style. | | | | |
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| doute | | | On pratique trois sortes de philosophie : celle qui croit avoir résolu un problème et veut exhiber ses solutions ; celle qui reste insensible aux mystères du monde et leur substitue ses problèmes ; celle, enfin, qui s’adresse au Créateur des mystères indicibles et cherche à en composer des conceptuels. Trois sortes de regard – pratique, mécanique, extatique. | | | | |
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| doute | | | Il est également bête d’absolutiser l’essence (toujours arbitraire) des liens de causalité que de leur refuser l’existence (toujours virtuelle). La cible de ces liens (d’arité imprévisible) est un état, d’objets ou de conscience, tandis que leurs partenaires seraient : des acteurs, des événements, des inerties, des outils, des projets, des ordres, des contraintes. Leur degré d’arbitraire est largement au-dessus de celui des liens tout-parties. | | | | |
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| doute | | | Que Baudelaire est bête, en pensant que, en peinture : « chaque nouvelle couche donne au rêve plus de réalité ». Le rêve est le plus plein lorsqu’il reste irréel, inarticulé, indicible ; on ne le développe pas, pour le rapprocher du réel ; on l’enveloppe de caresses picturales, musicales ou verbales, qui le métamorphosent, en lui apportant de la noblesse et de la hauteur, absentes dans le réel. | | | | |
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| doute | | | Semblable en cela à Dieu, ton soi inconnu, ne possédant aucun langage, est incapable de dialogue, ou, tout au plus, te gratifiant d’un « entretien du moi avec soi, de telle manière que le moi finisse par être résorbé dans l’autre »*** - Cioran - l’unification d’un arbre problématique avec un arbre mystérieux ! | | | | |
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| doute | | | Les autres sont pour toi aussi évidents que les ours ou les roses, ils tapissent la réalité. La chose la plus irréelle est ton soi inconnu, cette conscience pré-verbale, pré-idéelle, pré-iconique ; ton soi connu, en revanche, est plongé dans le réel. Le premier, le narcissique, t’apprend ce que tu vaux ; le second, le social, apprend ce que valent les autres. « L’apprentissage de la réalité est une blessure narcissique » - R.Debray – la surface de l’eau est la seule origine d’apprentissage de Narcisse ; la seule surface qui te reflète sur un fond d’azur du ciel, à l’opposé du réel. | | | | |
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| doute | | | Tout ou parties – tel est le choix qui se présente à ton regard sur toi-même (ou même sur tout homme). C’est aussi un test de ta liberté, ou, plus précisément, de ta capacité de distinguer entre la liberté d’un tout statique et celle des parties créatrices. Presque tous – romanciers, philosophes, scientifiques – penchent pour tout (totalité, unité, bloc, conglomérat, ensemble). Les rares – des poètes ! - restent sceptiques face aux parcours préprogrammés et monolithiques et vouent un culte aux seuls commencements (parties indépendantes !), provenant des sources imprévisibles, où surgissent soudain des états d’âme, des mots, des mélodies. Voici pourquoi tout aphoriste doit être poète. | | | | |
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| doute | | | La sagesse est la faculté de maintenir l’étonnement, pieux et éclairé, devant le mystère qu’on entrevoit dans la matière et dans les esprits. Le mot même de philosophie (et non pas caté-sophie) désigne l’élan, vers la sagesse, plutôt que sa possession, - l’exacte contraire de la science. La philosophie, sans abandonner la vénération du mystère, le réduit à l’état d’un admirable problème ; la science part déjà du problème et se contente de sa solution. La philosophie vise l’inconnaissable, et la science – l’inconnu. La qualité philosophique se mesure par la hauteur de sa poésie ; la qualité scientifique – par l’adéquation des représentations avec la réalité. La (bonne) philosophie est l’expression des états d’âme personnels ; la science cherche un consensus universel. | | | | |
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| doute | | | Le passé, d’il y a un milliard ou un millier d’années, d’un mois ou d’une seconde, sombre irrémédiablement dans l’inexistence ; l’avenir de la nécessité est déjà calculé, l’avenir de la liberté est imprévisible. Ce n’est pas nous qui traversons le temps, c’est le temps qui nous traverse. Il ne s’arrêtera que le jour où toutes les étoiles seront définitivement éteintes et les électrons auront marre de tourner autour des noyaux. | | | | |
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| doute | | | Il faut s’appuyer sur le connu, pour mieux tendre vers l’inconnu. Avancer vers la hauteur de l’avenir inconnu à reculons, en scrutant l'étendue du passé connu. | | | | |
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| doute | | | Les éclairs de mon soi inconnu n’illuminent que des terrains vagues que fouillera mon soi connu. De nobles ruines du passé ou d’obscurs châteaux du futur en surgiront. | | | | |
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| doute | | | Avec quel personnage t’identifies-tu davantage - avec ce que tu es (tes actes) ou avec ce que tu vises (tes élans) ? Deux faces de ton soi : le soi connu du comparatif compétiteur ou le soi inconnu du superlatif inspirateur. Le commun ou le grand, l’ordinaire ou le sacré. La connaissance fraternelle du soi connu et sa reconnaissance libre de la grâce du soi inconnu sont à l’origine du sacré (qui est toujours collectif et libre). | | | | |
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| doute | | | Dans l’écriture, j’obéis à mon soi inconnu, je commande à mon soi connu. Je projette mes ombres grâce la lumière du second, je rêve grâce à la nuit du premier. | | | | |
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| doute | | | Ils avancent, pas à pas, vers plus de lumière savante. Une fois devenus maîtres, ils comprennent que la lumière, même la plus profonde, est commune, partagée avec la foule et sa platitude. Immobiles, les créateurs d’ombres ne quittent pas leur hauteur ; des étincelles de leur soi inconnu inimitable leur suffisent. | | | | |
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| doute | | | Toute représentation n’est qu’une surface du réel ; tout connu nous parvient à travers des représentations, l’inconnu le plus énigmatique se tapissant dans le réel. Le connu n’est donc qu’une surface de l’inconnu. | | | | |
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| doute | | | Mon soi inconnu réveille chez moi un état d’âme ; mon soi connu cherche des mots, imprimant des notes, des accords, des rythmes, des timbres ; mon esprit y trouve des idées, exprimées en mélodies, et c’est mon âme (mes dons) qui les interprète. L’interprétation ne s’occupe ni de recherches ni de trouvailles. | | | | |
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| doute | | | Ce sont des mouvements collectifs - toujours chaotiques ou imprévisibles ! - qui portent au pinacle ou enterrent des idées (ou leurs créateurs). On peut mettre en équations le chaos minéral, le chaos social (technique, culturel ou idéologique) échappera toujours à une schématisation vérifiable. | | | | |
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| doute | | | Un rapport causal, vague et immatériel, se devine entre l’inspiration, provenant de mon soi inconnu, et la réalisation, due à mon soi connu inspiré. L’intrigue persiste et me pousse à chercher des attributs fortuits à cette Arlésienne, dépourvue de tout langage, de toute image, de tout adage. | | | | |
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| doute | | | La certitude qu’un Créateur est à l’origine du monde ressemble à la certitude de l’existence de mon soi inconnu, sans corps, sans volonté, sans langage. « Le soi est regardé comme inconnu et comme certain »*** - Valéry. | | | | |
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| doute | | | Le soi connu s’occupe des horizons et des profondeurs ; la présence de la hauteur signale le souffle du soi inconnu. « L’objet du poème est de paraître venir de plus haut que son auteur » - Valéry – celui-ci venant du soi connu. | | | | |
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| doute | | | Notre mémoire est une base de connaissances, dont certaines tombent dans l’oubli, provisoire ou définitif, et ne sont accessibles qu’au soi inconscient, qui sait donc plus que le soi conscient. | | | | |
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| doute | | | La seule réalité, immuable et irréversible, c’est le Temps, traversant l’espace-matière. La matière et les esprits se métamorphosent continuellement par ce flux implacable. Dire que l’Être n’est que le Néant n’est pas dénué de sens ; la vraie réalité, c’est le Devenir. | | | | |
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| doute | | | Mon inspirateur, mon soi inconnu, ignore mes sensations et va tout droit aux états d’âme que je dois poétiser, envelopper de mes caresses verbales. Développer les sensations est affaire des prosateurs. | | | | |
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| doute | | | Toute pensée, tout sentiment, toute action peuvent être représentés sous la forme d’un arbre, et l’unification de deux arbres est une belle métaphore d’une union, d’une compréhension, d’un approfondissement mutuel. Mais pour unifier les racines et les branches, il faut qu’elles soient pourvues d’inconnues. | | | | |
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| doute | | | L’accommodation est facile, si tu vises les horizons figés du réel ; pour les firmaments, elle est presque impossible, car leurs résidents, les rêves, te bouleversent et te donnent des vertiges. | | | | |
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| doute | | | Croire peut correspondre à une grande indigence mentale ainsi qu’à une grande lucidité intellectuelle. Il est lamentable de croire à tout ce qui est surnaturel – aux dates, aux lieux et au sens d’événements dont l’authenticité est douteuse. Il est sage de croire à la différence entre ce qui est inconnu et ce qui est inconnaissable ; un jour on pensera, peut-être, ce qu’on ne faisait que croire, mais l’inconnaissable restera toujours inconnu, cru, tout en restant compatible avec le dernier degré de nos connaissances. | | | | |
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| doute | | | Ton soi connu est prêt à sculpter aussi bien ce que tu prises (l’ange te le souffle) que ce que tu méprises (la bête t’y invite) – et ce soi le peut. D’où l’intérêt de deviner si ton soi inconnu le veut ou non. C’est un devoir de ton âme et un savoir de ton esprit. | | | | |
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| doute | | | Le ton de soi à soi : en inspiration – du soi inconnu au soi connu ; en exécution – du soi connu au soi inconnu. « J’attends l’écho de ma grandeur interne »** - Valéry. | | | | |
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| doute | | | Ton soi inconnu t’insuffle un état d’âme, un arbre de questions où ne figurent ni mots ni idées ni notes, que des variables. Et ton soi connu les unifie avec ses fleurs ou fruits interprétatifs, pour générer un arbre musical de réponses. L’inspiration de R.Char fut déjà plus développée : « Aucun oiseau n’a le cœur de chanter dans un buisson de questions ». | | | | |
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| doute | | | Les définitions ne s’attachent pas aux choses réelles mais aux objets représentatifs. Ainsi même le soi inconnu, immatériel, indéfinissable se modélise en tant qu’objet bien défini. | | | | |
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| doute | | | En création littéraire comptent trois qualités – l’inspiration, la maîtrise, l’ambition. La troisième est commune ; la deuxième – mécanique ; seule la première est mystérieuse et personnelle, en elle se révèle ton soi inconnu, en elle ton âme accède au savoir non-verbal. Ton soi connu, réduit aux mots non-mystérieux, « ignore beaucoup de ce que sait son âme » - Gogol - « многого не знает из того, что знает душа её ». | | | | |
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| doute | | | Le mystère, par définition, est impénétrable, mais l’éthique et l’esthétique, presque toujours, l’accompagnent. « La beauté n'est pas dans le mystère, mais dans le désir de le pénétrer » - Machado - « La belleza no está en el misterio sino en el deseo de penetrarlo ». | | | | |
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| doute | | | Ni mon soi connu ni mon soi inconnu ne s’occupent des cibles de mes flèches ; le soi inconnu en souffle le sens, et la direction, mais la corde est tendue par le soi connu, sans jamais lâcher mes flèches immobiles. | | | | |
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| doute | | | La sensibilité, l’intelligence, l’action sont des attributs verbalisables de notre soi connu. Mais ce qui nous met dans un état d’excitation, de besoin de créer, de nous libérer, de nous surpasser relève de notre soi inconnu et n’admet aucune justification verbale. « Le Moi ne se dessine et ne se consolide que par référence à inconnus »** - Valéry. La source de nos commencements initiatiques est mystérieusement inconnaissable. | | | | |
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| doute | | | Rien ne peut se comparer à mon soi inconnu et qui serait si proche et si lointain, si intime et si inaccessible, si complice et si versatile. Là-dessus, Grothendieck est d’accord avec moi : « Le soi - la belle inconnue, riche de mystère, à la fois proche et lointaine, qui à la fois se dérobe et appelle »**. | | | | |
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| doute | | | Tant de réponses à la question d’apparence banale – que suis-je ? Les autres proclament : ce que je fais, sais, pense, veux, peux, dois. Moi, je dis : ce que je vaux. Et je vaux surtout par mes états d’âme, que m’inspire mon soi inconnu et dans lesquels il n’y a ni action ni langage ni idées, ces composants de l’être des autres, provenant de leur soi connu. Ce que je suis est fait par et de l’Inconnu. | | | | |
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| doute | | | Ce qui n’a pas encore de nom est difficile, inconnu ; tu réveilles ton soi inconnu en montrant une résistance au connu, au facile, c’est une contrainte nécessaire. | | | | |
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| doute | | | L’inspiration, c’est l’élan, l’état d’âme exaltée, l’état encore dépourvu de mots, d’images, de pensées, l’état que connaît tout homme, mais seul un talent trouve son expression, débouchant sur un sens imprévisible. | | | | |
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| doute | | | Si tu te penches intensément sur le thème le plus intime de ton soi – sur les états de ton âme - tu finis par comprendre qu’ils sont faits, essentiellement, de silences – ni le son, ni l’image, ni le mot, ni l’idée ne s’associe avec eux. Tu ne les traduis pas ; de leur obscure profondeur tu essaies d’extraire ta propre lumineuse hauteur ; tu leur chantes des hymnes comme on adresse des prières aux dieux inconnus et sourds. Ton esprit est esclave de ton réel ; ton âme est libre créatrice de ton rêve. | | | | |
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| doute | | | Puisque mon soi inconnu est à l’origine de mes états d’âme mémorisables, on peut les appeler aventure intérieure, qu’il s’agit de convertir en formule extérieure, en maxime, avec une profondeur implicite de la source et la hauteur explicite du commencement. | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu s’insinue dans l’âme de ceux qui en ont une, mais sa présence est ignorée par ceux qui n’écoutent que ce qui a déjà trouvé une forme en tant que mots, images ou idées. Or, le soi inconnu n’exprime que l’élan et, encore plus vaguement, l’étoile visée, - une corde tendue mais aucune cible visible. Son attente s’éveille souvent par la conscience des états d’âme inexprimables et la confiance à sa source, mystérieuse, immatérielle, excitante. « Pour moi, le moi connu est trop petit » - Maïakovsky - « 'Я' для меня малó ». | | | | |
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| doute | | | Aucun chemin ne mène à l’âme ; son accès est réservé au seul soi inconnu, imprévisible et in-intellectuel, ni concret ni abstrait – un souffle de Dieu ; et cet accès se passe de langage et d’esprit. « L’esprit abstrait trouve l’accès à l’âme » - Kandinsky - « Der abstrakte Geist findet einen Zugang zur Seele » - c’est confondre la cause et l’effet, l’inspiration et l’expiration. Tout esprit est abstrait ; dès qu’il devient vibrant, il se mue en âme. | | | | |
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| doute | | | La lecture des meilleurs poètes et sages m’apprend la domination de la forme sur le fond. Et pourtant mon arrogant nihilisme part de la supériorité mesurée de mon fond, dans l’incertitude ressentie de sa bonne traduction dans la forme. Le bon nihilisme doit être humble. Se contenter de dire que, pour bien connaître l’humanité universelle rien ne vaut un plongeon dans sa propre introspection. | | | | |
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| doute | | | Ton soi connu s’exprime à travers ton devoir-conscience (attaché à l’étendue que foulent tes pieds) et ton pouvoir-connaissance (formé dans la profondeur de ton esprit). Ton soi inconnu est responsable de ton vouloir-passion (stimulé par la hauteur de ton âme). Ce sont trois dimensions de ton valoir-noblesse – l’action, la réflexion, l’élan. Le choix capital, dans ton existence (la première dimension), est le choix du lieu de ton essence (les deux dernières dimensions) – puiser dans la profondeur inépuisable ou tendre vers la hauteur inaccessible. Le dernier choix est propre des poètes et des bons philosophes. | | | | |
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| doute | | | Les convictions sont surchargées de mots, je leur préfère le goût intuitif, impérieux et muet. Ce goût sert d’intermédiaire entre mon soi inconnu, l’inspirateur, et mon soi connu, le traducteur. | | | | |
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| doute | | | De toutes les libertés, c’est la liberté du vivant qui est la plus divine, grandiose, inconcevable – la magie de l’effet et la mystique de la cause. | | | | |
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| doute | | | Les rapports de mon soi inconnu avec mon soi connu sont du même ordre que ceux entre la nature vivante céleste et les quatre éléments terrestres – la terre, l’air, le feu et l’air. L’animation, l’inspiration, l’épanouissement. Le mystère du dessein et le problème de l’incarnation. Providence et acte. Énergie immatérielle et dynamisme matériel. | | | | |
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| doute | | | À tous les âges, le soi inconnu, cet appel inarticulable ni en langages ni en idées ni en images, nous taraude, mais seul la vieillesse a l’humilité d’un soi connu confirmé, l’interprète fidèle de cet appel. Dans la jeunesse, l’introspection se fait par un soi connu, haut et balbutiant. Dans l’âge mûr – par un soi connu, profond et bavard. Dans la vieillesse – par un soi inconnu, vaste et laconique. Et puisque la platitude est la pire des tragédies, c’est bien dans la vieillesse qu’on découvre le vrai besoin de consolation en hauteur, hors la pesanteur du connu. | | | | |
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| doute | | | L’Histoire : des ramassis de faits, des tas de leurs sens, des amas de conséquences immédiates – mais aucun catalogue de possibles lointains et encore moins de projections sur l’avenir non-avenu. Quant à la qualité de tes réflexions, il est beaucoup plus fructueux de te fouiller toi-même, de réfléchir ton âme intemporelle, que de réfléchir sur les époques ou les lieux avérés. | | | | |
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| doute | | | L’inspiration, provenant de notre soi inconnu, n’a pas de forme (langagière) mais elle a un fond : un élan vers l’infini (hyperbolique ou parabolique) ou une harmonie du fini (elliptique). Il appartient à notre soi connu de convertir ce fond inarticulé en forme algébrique (la pensée) ou géométrique (l’image). | | | | |
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| doute | | | Que faire des lumières reçues ? Je vois ceux qui s'y chauffent, les reflètent ou les racontent et je comprends, que la plus belle façon d'en vivre est de les déposer ou enterrer pudiquement au fond de moi-même. Avec une conséquence irrémissible - je commence à émettre des ténèbres. | | | | |
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| chœur hommes | | | PROXIMITÉ DIVINE : Les antipodes devinrent si proches, que les hommes n'éprouvent plus le besoin de recréer une proximité avec ce qui les appelle de l'infini. Tous les horizons sont scrutés, toutes les profondeurs sont bien sondées et la hauteur n'apporte aucun signe prometteur de poids ou de volume. Autant rester avec sa cervelle si proche des autres et si plate. | | | | |
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| hommes | | | S’adresser à son soi inconnu, c’est parler devant Dieu, c’est avoir des choses à se dire. L’intello parisien est sûr d’avoir beaucoup de choses à dire, mais il ne parle que parce qu’il n’a rien à se dire. | | | | |
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| hommes | | | L'élégance, c'est la culture du passé. La barbarie, c'est la cultivation du présent. L'élégance barbare, c'est le culte de l'avenir. Disserter sur le passé, déserter l'avenir. Sortir du présent, sertir le passé. L'homme moderne, c'est « l'ahurissement débile devant son temps »* - Pouchkine - « слабоумное изумление перед своим веком ». Le présent m'appartient, c'est pourquoi je ne peux pas en être libre, j'en suis l'otage ; je ne suis libre que face à l'inatteignable, otage de l'éternité. « La peur de ne plus suivre son temps est l'aveu de son esprit moutonnier » - Tsvétaeva - « Страх отстать - расписка в собственной овечьести ». | | | | |
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| hommes | | | Le nombre de mufles est le même dans les châteaux et dans les chaumières, mais contrairement à tout le reste les premiers offrent soit des toits percés vers les étoiles, soit des souterrains hantés par de beaux fantômes. Tout ce qui est habitable m'est irrespirable. | | | | |
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| hommes | | | La vie humaine vue par les hommes d'aujourd'hui : un peu de chimie, un peu plus de mécanique et beaucoup d'arithmétique. « Les merveilles du monde ne sont que des symétries passagères » - Diderot. Des miracles indicibles partout où tombe un regard vivant, mais les hommes ne voient que causes, fonctions et chiffres. « Le monde ne mourra jamais par manque de merveilles, mais uniquement par manque d'émerveillement »*** - Chesterton - « The world will never starve for want of wonders, but for want of wonder ». | | | | |
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| hommes | | | Le vil besoin de reconnaissance – spirituelle, amoureuse, sociale – est, hélas, inné ; il ne quitte jamais notre soi connu, ce représentant de l'espèce. On ne s'en débarrasse qu'en se soumettant, aux moments extatiques, à son soi inconnu, à cet interprète de nos meilleurs élans, à cette source de notre liberté. | | | | |
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| hommes | | | La volonté guidée exclusivement par la raison, telle est la conséquence mentale de la robotisation cérébrale des hommes ; la volonté de vie (Schopenhauer) ou la volonté de puissance (Nietzsche), ces deux formes d'un soi inconnu, unique, voué à une défaite glorieuse, disparurent au profit de la volonté de réussir, cette forme d'un soi connu, transparent et grégaire. Le romantisme, c'est l'élégance d'acceptation de la défaite ; le contraire du romantique n'est pas le classique (qui est un romantique apaisé), mais le robot, programmé pour la réussite du cerveau et la perte de l'âme. | | | | |
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| hommes | | | Ce qui est étincelant se réfugie, chaque jour davantage, dans les ombres. En charge des lumières ne reste plus que la grisaille. « Les hommes se pressent vers la lumière non pas pour mieux voir, mais pour mieux briller » - Nietzsche - « Die Menschen drängen sich zum Lichte, nicht um besser zu sehen, sondern um besser zu glänzen ». La lumière visible ne produit que de pâles reflets et de piètres ombres. À l'invisible s'applique la règle de Claudel : « Deux manières de briller : rejeter la lumière ou la produire »*. | | | | |
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| hommes | | | L'Ouest ou l'Est : on est dans le phénoménal ou dans le cérémonial, dans le mythe du moi ou dans le rite du nous (le moi se formant davantage par ce qu'on émet que par ce qu'on subit et le nous ayant la tendance inverse), on se sculpte ou on s'occulte, on se taille un soi à connaître ou l'on se taille en laissant un vide d'un soi inconnu. | | | | |
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| hommes | | | Dès qu'on oublie le souci du ventre, on se désintéresse du chantre. Le souci du beau ne concerne plus que ceux qui inventent leurs propres soifs inextinguibles. « Le savoir produisant le bien, qui produisait le beau, tandis que le sacré illuminait toute chose ; voici la nouvelle barbarie : l'explosion scientifique et la ruine de l'homme » - M.Henry. Quand le champ du possible s'élargit, le chant de l'invisible s'assourdit. Jamais le besoin de l'inutile ne fut si moribond. « L'amphore, qui refuse d'aller à la fontaine, mérite la huée des cruches » - Hugo - vous comprenez maintenant l'orgueil de ce récipient exhibant les mêmes performances que la cruche. | | | | |
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| hommes | | | La culture européenne se distinguait par un élan vers l’invisible qu’on appelle regard. Dès que tout se confie aux yeux, c’est-à-dire à la raison calculante, la culture vit un déclin. | | | | |
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| hommes | | | Où peut bien se cacher le meilleur de toi-même ? Et si c'était ce qui me reste, une fois que je me suis vidé de tout ce qui ne m'appartient plus, c'est à dire de tout ce qui était, en moi, visible ? « Ce qu'on ne nous prend pas nous reste, c'est le meilleur de nous-mêmes »* - G.Braque. Rien ne m'appartient, mon meilleur est toujours ailleurs, entre les mains d'un Créateur moqueur. J'appartiens à ce qui me surpasse, à ce que je crée, j'en suis esclave. Les libres, c'est à dire les mécaniques, proclament, orgueilleux et niais : « L'homme libre s'appartient » - Chesterton - « The free man owns himself ». | | | | |
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| hommes | | | J'oublie souvent que ce qui empêche le troupeau humain de devenir définitivement moutonnier ou robotique est l'inquiétude ; donc, si l'on veut accélérer ce processus irréversible, il faut continuer à employer le berger stoïque ou cartésien. | | | | |
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| hommes | | | La théorie évolutionniste annonce la suprématie du fort ; Nietzsche dénonce celle du faible. Tous les cartésiens voient en l'esprit le sommet de nos facultés ; et Nietzsche en fait la lie. Pourtant, la contradiction n'est pas du côté, où l'on la cherche ; elle n'est que psycho-langagière : Nietzsche appelle faible celui que tout le monde, moi y compris, appelle fort ; et son esprit est vaste, tandis qu'il n'est respectable que profond, tout en s'opposant à la hauteur d'âme. « Celui qui a de la force, se défait de l'esprit ; j'entends par esprit la grande maîtrise de soi-même »*** - Nietzsche - « Wer die Stärke hat, entschlägt sich des Geistes ; ich verstehe unter Geist die grosse Selbstbeherrschung » - et l'on finit par se solidariser d'avec son âme, le porte-voix du soi inconnu ! | | | | |
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| hommes | | | Plus je vois dans la tête le foyer de ma personnalité, plus je perds mon visage. « L'humanité a égaré le secret de se donner à soi-même un visage » - G.Bataille. Mieux je renonce à ma personnalité visible, au profit de mon soi invisible, plus mon âme a de chances d'en devenir le chantre. | | | | |
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| hommes | | | Les rapports organiques de l'homme avec l'élan, l'angoisse et l'invisible disparurent au profit de ses rapports mécaniques avec sa propre visibilité et avec l'argent. Tout chevalier s'engagea dans la cavalerie de St-Georges. | | | | |
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| hommes | | | Leur accommodation va aux choses connues ou aux buts pré-programmés, et elle devient assimilation, incrustation, empreinte débouchant sur l'action ; la meilleure accommodation se fait sur ton soi inconnu et fait naître le regard riche de son immobilité. | | | | |
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| hommes | | | Depuis deux siècles, on nous annonce le dépérissement de la culture européenne, qui viendrait d'un nihilisme rebelle. Or, c'est un holisme grégaire qui s'en charge, avec beaucoup plus d'efficacité. « Chute de tout à cause de tous ! Chute de tous à cause de tout ! »** - Pessõa. Aucune contre-réforme, aucune contre-révolution en vue ; l'abêtissement, c'est à dire la robotisation (succédant à la moutonnaille, cette « parfaite et définitive fourmilière » vouée par Valéry à la permanence), semble être irréversible. Et comme conséquence logique - l'extinction du regard, puisque c'est la culture qui le forme (Nietzsche). | | | | |
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| hommes | | | Pour un maître du regard, la manière la plus naturelle de se présenter, devant son soi inconnu, est, le plus souvent, une afféterie ou une pose ; dès que les hommes apparaissent à ses horizons, il prend position ou adopte une posture, ces empreintes visibles d'une lumière lisible ; la pose est l'ombre lisible d'une lumière invisible. | | | | |
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| hommes | | | C'est le lendemain qui bouche toutes les issues de la demeure des hommes prosaïques et en fait des Fermés ; le poète est un Ouvert, château, ruine ou souterrain, il est dans la convergence, chute ou envol, vers l'infini du temps ou de l'espace, hors de lui, et où il dépose ses horizons et ses firmaments, ses joies et ses hontes, ses folies et sa liberté : « L'être de l'homme porte en lui la folie comme la limite de sa liberté »* - Lacan. | | | | |
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| hommes | | | Est anti-humaniste celui qui ne mise que sur la force ; est humaniste celui qui a pitié de la faiblesse d'autrui et honte de sa propre force ; le respect du seul savoir, qui augmente la force, ou le respect du savoir sans forces. « C'est à en rire ou à en pleurer de voir tant de savoir rester sans force sur la vie des hommes » (Kierkegaard) - tu ne comprends donc pas que la beauté de la vie est due plus à l'inconnaissable qu'au connu, à l'intensité qu'à la force. « Tout ce que nous ignorons, nous le connaissons grâce aux rêves des savants-poètes » - Vernadsky - « Всё, что мы не знаем, мы знаем благодаря мечтам учёных-поэтов ». | | | | |
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| hommes | | | Les charlatans de la chair, ou exquis pornographes, vous promettent de vous stupéfier avec leurs scènes de violence extrême, de lascivités inouïes, d'audaces inimaginables, et, toujours, leurs monstruosités bien plates s'avèrent être à portée de n'importe quel garagiste. | | | | |
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| hommes | | | Aujourd'hui, tous les comptables, intellos ou ingénieurs, obsédés par l'appât du succès, s'efforcent à se dépasser, comme si le soi avait de nettes frontières, que seuls les faiblards n'oseraient franchir ; ils ne s'aperçoivent pas que l'espace réservé à cette compétition s'appelle platitude. En hauteur, on se sacrifie ou reste fidèle - c'est à dire, on capitule - face à son soi inconnu. « Ce n'est qu'en se dépassant que l'homme est pleinement humain » - Jean-Paul II - mais l'homme est tenté d'être, même par intermittences, surhumain, immuable et intraduisible. | | | | |
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| hommes | | | Et l'ange et la bête, dans l'homme, appartiennent à cette partie de sa réalité, qui est parfaite, tout en restant inconnue ; mais c'est la partie banale, connue et imparfaite qui l'occulte. | | | | |
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| hommes | | | On ne peut se manifester que par son soi connu et respectable, tandis que le soi inconnu ne peut susciter qu'une vénération presque aveugle. Dans un écrit, pour prouver la valeur de l'auteur, le mépris du soi connu apporte plus que son respect ; l'auteur ne vaut que par son regard vers le soi inconnu. Quand Freud ou Proust parlent de perte de l'estime de soi, qui serait signe d'une décadence définitive, ils visent le soi connu (même camouflé sous un soi inconscient), qui, même sans être haïssable, est banal et universel. Tant de vainqueurs arrogants, aujourd'hui, baignent dans une estime de soi, grégaire et basse. | | | | |
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| hommes | | | Ce qui est le plus grand - Dieu, l'amour, la beauté - n'existe pas ; ce, qui est notre essence, est commun à tous les hommes ; donc, il faut se rire de toute gravité autour de l'existence intelligible ou de l'essence visible - chanter l'inexistant, aux sommets de l'essentiel invisible. | | | | |
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| hommes | | | Le sous-homme, en moi, est ce qui reste insensible à l'espérance et à la création ; la bonne politique avec les trois autres facettes : me méfier des hommes, me défier de l'homme (du soi connu), me confier au surhomme (au soi inconnu). | | | | |
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| hommes | | | Tout homme est capable de descendre dans ses profondeurs, où se blottit son soi connu, aspiré vers la lumière. Mais très peu tournent leur regard vers la hauteur, ce séjour ombreux de leur soi inconnu et immobile. On connaît la trajectoire du premier : « C'est le moi d'en-bas qui remonte à la surface » - Bergson - chez les non-créateurs, surface voulant dire - platitude. | | | | |
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| hommes | | | L'homme est cerné de toute part par des images communes ; il ne peut être ouvert que vers la hauteur, où il peut encore vivre son soi inconnu, source de ses propres images : « Son regard ne scrutait plus l'étendue, mais s'évanouissait dans l'Ouvert »** - Rilke - « Sein Blick war nicht mehr vorwärts gerichtet und verdünnte sich im Offenen ». | | | | |
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| hommes | | | Toutes les émotions des hommes se réduisirent aux calculs, y compris les angoisses et les espérances, qui, jadis, n'avaient de sens que face à ce qui n'existait pas ou restait mystérieusement inconnu. La sotte définition de Goethe : « Un bourgeois, gonflé d'angoisses et d'espérances, - à faire pitié ! » - « Ein Philister, mit Furcht und Hoffnung ausgefüllt. Daß Gott erbarm' ! » - décrit non pas une canaille, mais une belle âme, qui, de surcroît, n'existe plus. | | | | |
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| hommes | | | L'homme se compose de deux facettes : la mystérieuse ou la divine, qui nous projette vers la hauteur, et la problématique ou l'humaine, qui nous voue à la profondeur. Je soupçonne que le meilleur soi, le soi inconnu, soit exactement cette hauteur divine, qui, tout compte fait, n'est pas moins humaine que la platitude ou la profondeur du soi connu. « L'homme ne doit pas se tourner vers soi-même, mais vers la hauteur, qui vit en lui ; ce qui n'est qu'humain est en-dessous de cette hauteur » - Weidlé - « Человек обращён не к себе, а к тому высшему, что в нём живет. Всё только человеческое - ниже человека ». | | | | |
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| hommes | | | Jadis, dans l'idéosphère, l'image était une idée métaphorique, se passant de son stade interprétatif ultime, celui du sens ; la graphosphère égalisa l'image et l'idée ; la vidéosphère actuelle se débarrasse de toute métaphore et réduit aussi bien l'image que l'idée - à leur sens. Où elles se retrouvent en compagnie des modes d'emploi et des guides touristiques. Je ressens la puissance de cette machine vidéosphérique dans le sort réservé à ce livre : son inexistence à cause de son invisibilité, de son refus en bloc, refus de sa réalité, de sa valeur, de sa vérité - ce qui me propulse ou m'exile vers ma chère hauteur, où je ne croise ni maisons d'édition ni lecteurs ni caméras. | | | | |
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| hommes | | | Dieu ne nous envoya aucun indice du sens de Sa création ; face au monde réel ou imaginaire, c'est à l'homme lui-même qu'il appartient d'en déterminer la hauteur ou la bassesse, la profondeur ou l'étendue, la grandeur ou le poids, la largesse ou le volume. « L'homme est la mesure de toutes les choses, de celles qui existent et de celles qui n'existent pas » - Protagoras. Mais seul l'homme de la démesure produit de bonnes unités de mesure. L'homme est plutôt le choix des échelles que la mesure même. Les choses, qui existent, prirent du poids, sous forme de marchandises, elles deviennent souvent la mesure des hommes. Les choses, qui n'existent pas, n'intéressent plus que le poète, qui les trouve dans son soi inépuisable. | | | | |
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| hommes | | | La transcendance algébrique ou l'immanence géométrique détournent l'homme de son seul infini, du soi inconnu, blotti dans sa Caverne, origine de la mesure humaine. « Au commencement, le feu, l'eau, la terre et l'air ne connaissaient ni raison ni mesure, en l'absence de Dieu » - Platon. | | | | |
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| hommes | | | La vie des hommes, bardés de compteurs, se passe, le nez contre la finitude des chiffres. Quand le nombre d'étoiles ou de bonnes gouttes, se reflète dans un bon regard, on se met à écouter l'infini. | | | | |
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| hommes | | | Pourquoi s'étonner que ce siècle cessa de vénérer l'invisible, puisqu'il ne voit ni ne produit que du visible et de l'immédiat, appelé, abusivement, image. | | | | |
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| hommes | | | Le monde ne devint pas plus fini, mais c'est le choix d'outils de mesure qui détermina la déchéance de l'infini. Pour mesurer le fini, on fait appel à l'esprit, aux yeux, à la profondeur, et pour s'en prendre à l'infini, on se servait, jadis, de l'âme, du regard, de la hauteur. Aujourd'hui, le second arsenal est abandonné, au profit exclusif du premier. | | | | |
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| hommes | | | En puissance, tout homme possède une hauteur de son soi inconnu, dont l'accès est, malheureusement, condamné par la présence des hommes impassibles. La hauteur se donne à l'homme qui vibre : « Ceux qui ne chercheront refuge qu'en eux-mêmes, parviendront à la Hauteur. Mais il faut qu'ils soient inquiets » - le Bouddha. | | | | |
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| hommes | | | Sans le talent, toutes les productions sont circulaires ou rectilignes. Le talent, c'est le surgissement d'un second foyer, d'un soi connu articulé, à côté du soi inconnu inarticulable. Et le génie, c'est l'art d'écriture elliptique, équilibrée, harmonieuse, également respectueuse des deux foyers. | | | | |
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| hommes | | | L'homme eut toujours un pressentiment de son soi inconnu, qu'il cherchait, successivement, à rendre plus beau, plus grand, plus fort, bien que les seuls contacts crédibles avec l'original fussent réservés au seul domaine de l'art. L'art mort, l'homme ne cherche plus qu'à préserver la place sociale de son soi connu. Qui comprendrait encore Pascal : « Nous travaillons incessamment à embellir notre être imaginaire et négligeons le véritable » ? Hélas, au lieu des manières à embellir, on ne se soucie plus que des carrières à réussir. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la longueur des mots tentait de rattraper ce qui manquait aux orateurs en profondeur des idées. De nos jours, c'est surtout la largeur des marchés ou des portes d'églises qui est convoitée. La hauteur du regard, dans les forums, devint inaudible et invendable et se réfugia dans les ruines. | | | | |
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| hommes | | | Le Pourquoi (les buts) du vulgaire se réduisant au Si, le Comment (les moyens) de la bassesse peut s'exercer en vertu d'un code séculaire, tandis que l'éternelle noblesse patauge dans ses inextricables Où et Quand - les contraintes. | | | | |
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| hommes | | | Ce qu'est l'humanité, je le sais essentiellement d'après la mémoire collective, et c'est rationnel, fermé, fini. Ce qui palpite en moi, en revanche, est irrationnel, ouvert, infini, et je l'appelle – le soi inconnu. Ma misère serait, que ma vie ne reflète que l'humanité transparente, sans la moindre étincelle de mon obscur soi. Seneque est encore plus catégorique : « Ô quelle vile chose que l'homme, s'il ne s'élève au-dessus de l'humanité ! » - « O quam contempta res est homo, nisi supra humana surrexit ! ». | | | | |
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| hommes | | | Il est propre de l'homme de tendre vers des limites : les uns sont dans la créativité des commencements, des points zéro, des contraintes qui déterminent la nature de la convergence ; d'autres sont dans la routine des pas intermédiaires ; enfin, d'autres encore sont dans la limite même, tel Cioran, y plaçant son soi inconnu et ainsi restant un Ouvert : « Je suis la limite des tensions ». | | | | |
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| hommes | | | Les hommes sont transparents, l'homme est impénétrable. Parmi ceux-là - rien à chercher ; devant celui-ci - tout à croire. Il s'agit de trouver l'homme. « Les Français ont plus de foi dans l'homme qu'ils n'ont d'illusions sur les hommes » - Valéry. | | | | |
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| hommes | | | Le chiffre, qui exprime le poids de nos cervelles, muscles ou désirs, est grosso modo le même pour tous les hommes. La vraie différence, porteuse de valeurs et d'ordres, vient de zéros qu'on accole derrière ce chiffre, zéros, auxquels on est capable de faire converger tout ce qui ne tend pas vers l'infini. | | | | |
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| hommes | | | Désormais, tout mouvement de l'homme le met immédiatement au contact des choses ; c'est pourquoi il ne peut plus être un Ouvert, qui va vers l'éternité comme y vont les sources (Rilke). L'homme ouvert vit de l'élan des sources, dans l'ombre de son étoile ; l'inertie porte l'homme fermé, coupé des sources, vers ses propres frontières, trop nettes, car éclairées à la lumière commune. | | | | |
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| hommes | | | Je ne veux pas n'être qu'une feuille d'un arbre, qu'il soit intellectuel, national ou fraternel. « J'ai besoin qu'on garde à mon arbre la culture qui lui permit de me porter si haut, moi faible petite feuille » - Barrès. Mon arbre résulte d'une unification avec des arbres proches, mais mes inconnues, je peux et dois les garder aussi bien dans les racines que dans les ombres. | | | | |
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| hommes | | | Pourquoi, diable, pâtit-on davantage, dans l'inhumain, des rêves brisés, plutôt que, dans l'humain, des os brisés ? Parce qu'un rêve inaccessible portait, jadis, plus haut qu'une action, devenue aujourd'hui accessible et nous condamnant à la platitude. « L'événement crucial de la Modernité, le passage du règne de l'humain à celui de l'inhumain, l'action est devenue objective » - M.Henry. | | | | |
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| hommes | | | Le confesseur, le philosophe, le poète savaient jadis ce que c'était que l'homme inconnu ; désormais, les statisticiens, que sont romanciers, médecins ou inspecteurs des impôts, nous enquiquinent avec l'homme connu, qui n'est que légèrement supérieur au cochon. « En tant que romancier, je me considère supérieur au saint, au scientifique, au philosophe, au poète, qui ne perçoivent jamais la bête en entier » - D.H.Lawrence - « Being a novelist, I consider myself superior to the saint, the scientist, the philosopher, and the poet, who never get the whole hog ». Cette bête ressemble de plus en plus au robot, intronisé dans des bureaux. | | | | |
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| hommes | | | Mon soi inconnu, c’est mon intuition éthique, esthétique ou mystique ; mon soi connu, c’est mon talent particulier et mon savoir commun. Suivre mon soi signifie valoriser mon intuition grâce à mon talent. Mais pour le médiocre cela signifie exhiber son savoir, dont la banalité, courante ou future, lui échappe. | | | | |
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| hommes | | | Défiée par l’Asie moutonnière, contaminée par l’Amérique robotique, l’Europe perd son essence, qui fut son âme ; cette âme en agonie, mais écœurée par ces deux monstres d’inculture, cette âme se mue en esprit calculateur. | | | | |
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| hommes | | | Avec la propagation de l’horizontalité des goûts, des regards, des élans, aucune altérité enthousiasmante n’est plus possible, on est dans l’Un, multiplié à l’infini. Qui comprendrait aujourd’hui Levinas : « Autrui surgit dans la dimension de la hauteur ». | | | | |
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| hommes | | | Une nation, comme un homme, est un arbre et non pas une forêt. C’est une unification des arbres individuels, et non pas leur union, qui forme l’arbre national, riche en feuilles d’inconnues. | | | | |
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| hommes | | | Quand j’entends les incantations d’un homme sur transformation, perfectionnement, approfondissement et même rehaussement de sa vie, je sais que la hauteur lui restera inaccessible, puisque la hauteur est l’attachement à l’immuable, l’intemporel, l’inarticulable. Le changement est l’obsession des stériles. | | | | |
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| hommes | | | L’âme est peut-être ce qui me permet de croire en mon soi inconnu ; et la robotisation de l’homme découle bien de l’extinction des âmes et donc de l’oubli du soi inconnu et de la seule présence du soi connu, du commun. Qui choisissent-ils, lorsqu’ils se choisissent eux-mêmes ? « En me choisissant, je choisis l’homme » - Sartre – aujourd’hui, ce choix pointe certainement le robot. | | | | |
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| hommes | | | Une fois proclamé mort, Dieu a d’innombrables échappatoires, pour ressusciter, ce qui n’est pas le cas de l’art, dont la mort paraît être définitive et constitue le côté le plus original de notre époque. Le constat clinique se confirme par ce symptôme infaillible – les voix des derniers artistes devinrent inaudibles, dans le brouhaha des chœurs mécaniques. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes comprirent que vivre dans la limite est périlleux et adoptèrent l'approximation : l'infini temporel évincé par le fini spatial. | | | | |
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| hommes | | | Parmi les défaites de l'homme, la perte la plus fatale est celle de sa divinité (que d'autres appelèrent mort de Dieu). Tant que le prêtre, clérical ou laïc, s'adressait aux fantômes invisibles, le paroissien pouvait se persuader de leur présence virtuelle ; mais depuis qu'il ne harangue que le contribuable, aucun voile, aucun écran ne reflètent plus aucun mystère - une sobre réalité a tout envahi. | | | | |
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| hommes | | | Nous sommes un quadriparti : trois facettes humaines – l’homme, le sous-homme, les hommes – et une facette divine – le surhomme. Dans mon jargon, ce sont le soi connu et le soi inconnu – la vie transparente et le rêve obscur. Nietzsche va dans le même sens, il nous accorde deux facettes : l’homme et le surhomme. | | | | |
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| hommes | | | De la verticalité des mystères divins et de l’horizontalité de leurs problèmes ou solutions : tout homme porte les belles ténèbres de l’intemporel, de l’inconnaissable, de l’inexistant, mais il préfère la grisâtre lumière du présent des choses communes. Et ce n’est pas du goujat que je parle, mais bien de l’élite. | | | | |
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| hommes | | | Notre époque : l'impossibilité de chutes, l'improbabilité d'envolées ; rien d'excessif ni de saillant, la sécurité de la basse platitude. | | | | |
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| hommes | | | Les ruines, c’est ce qui permet à notre mémoire d’accéder à l’histoire d’un bel édifice – tour d’ivoire, merveille plastique, pensée épique - abattu par le temps impitoyable. Du contraire des ruines surgit la barbarie : la perte de la liaison avec un passé, devenu incompréhensible ; c’est du Hamlet – the time is out of joint. | | | | |
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| hommes | | | Dans leurs prédictions de l’avenir, les experts ou les charlatans, les obtus ou les visionnaires, les garagistes ou les poètes sont au même degré d’impuissance et d’irresponsabilité (à part, peut-être, la certitude de l’extinction finale des astres). La connaissance du passé permet de créer des hiérarchies des hommes, des valeurs, des espérances. Mais rester en tête-à-tête avec le seul présent, c’est être mouton ou robot. | | | | |
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| hommes | | | L’homme se réduit à ces trois facettes : les actes, essentiellement imposés de l’extérieur, forcés, mécaniques ; les pensées, finissant toujours par devenir communes ; enfin, les états d’âme muets – des élans vers l’inaccessible et des rêves de l’inexistant. Les choses, les tableaux, la musique. Les lieux, les paysages, le climat. | | | | |
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| hommes | | | De ton passage sur Terre, ce qui l’aura marqué le plus profondément, sans pour autant en laisser de traces, ce sont tes sentiments inexprimés : l’humilité devant le Bien, l’émotion devant le Beau, la fierté devant le Noble. Mais les rats de bibliothèques chercheront à te convaincre, que « dans le monde, ce qu’il y a de meilleur est exhibé par la pensée » - Hegel - « das Beste in der Welt ist das, was der Gedanke hervorgebracht hat ». | | | | |
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| hommes | | | L’ennui insupportable de décrire un homme réel ; la jouissance irrésistible à rester en compagnie d’un homme de rêves invisibles, n’existant que dans un élan vers l’inaccessible, dans un amour ineffable, dans une noblesse inutile, dans une mélancolie indicible, dans une solitude inévitable. Seule la musique peut nous en approcher ; c’est pourquoi j’évite le bruit du réel et poursuis la mélodie de l’idéel. | | | | |
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| hommes | | | Dans la première jeunesse, les orgueilleuses déceptions sont signe d’une noblesse naissante, naïve mais prometteuse ; dans la vieillesse, les déceptions grincheuses témoignent de la mesquinerie et de la bêtise incurables. | | | | |
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| hommes | | | Des quatre facettes humaines, ton soi inconnu s’occupe du surhomme ; le sous-homme, les hommes et l’homme résumant ton soi connu. L’inspirateur de rêves et l’exécutant d’actions. | | | | |
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| hommes | | | L’état du couple beauté-joliesse dépend de celui du couple utilité-mercantilisme. Jadis, la joliesse était presque invisible, et la beauté s’entendait bien avec l’utilité, puisque le beau était utile à l’élite, qui dictait les goûts les plus exigeants. Aujourd’hui, disparaît la beauté, et la joliesse arrange le mercantilisme universel, qui domine le goût de la foule, qui prit la place de l’élite. | | | | |
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| hommes | | | L’homme est une créature sociale – il a besoin d’une liberté politique, liberté-solution ; l’homme est un créateur de personnalité – il a besoin d’une liberté intellectuelle, liberté-problème ; l’homme est une création divine – il a besoin d’une liberté morale, liberté-mystère, la seule liberté non-calculable, non-écrite, inutile, immobile, absolue. | | | | |
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| hommes | | | La noble vitalité d’une nation dépend des réserves d’indicible, où se recrute le sacré, et qu’entretient l’âme. Mais l’esprit des nations évoluées mène son travail de sape, de désacralisation, en attribuant des noms définitifs à ce qui aurait dû rester innommable. Elles finissent, comme les autres, par perdre leur âme, et dans les joutes internationales, désormais jouées par les seules cervelles, elles perdent contre les nations plus cyniques, moins sensibles, plus désanimées. | | | | |
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| hommes | | | Ce que j’écris ici ne m’appartenait pas ; je ne m’en vide pas. Mes pieds sont, comme pour tout le monde, là, sur terre ; mais mes ailes, porteuses imprévisibles de mon soi inconnu, sont au service de la hauteur, la destinatrice de mes messages. Et il est compréhensible, que les réalistes, mettant en jeu leurs pieds et leurs muscles, se sentent vidés, après avoir déversé leurs prévisibles lourdeurs. | | | | |
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| hommes | | | Geindre sur son inutilité sociale est une mauvaise pusillanimité ; s’en féliciter est un mauvais orgueil. | | | | |
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| hommes | | | L’homme est composé de fini (la portée de ses actes ou pensées) et d’infini (sa conscience miraculeuse). Et c’est là que se trouve la différence entre penser et être. | | | | |
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| hommes | | | Sans les journaux, on inventait des échos et des légendes invraisemblables ; avec l’Internet, on se contente de commenter les faits divers avérés. | | | | |
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| hommes | | | La surdité croissante aux appels du soi inconnu – telle est la caractéristique unique de notre époque ; les soi connus, interchangeables et mesquins, s’agitent dans le réel et ignorent le rêve. « Le moi divin, le seul qui soit sans limite, englobe tous les autres moi » - G.Thibon – il ne les englobe pas, il veut les inspirer, mais aucune tête n’est plus tournée vers la hauteur, où réside ce moi invisible. | | | | |
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| hommes | | | Le flux temporel étant incompréhensible, l’instant présent est indéfinissable et même inexistant. Par le terme de présent, les hommes ne font que désigner leur époque. Et Maître Eckhart : « Dieu est un dieu du présent » - « Gott ist ein Gott der Gegenwart » - est-il mystique ou prosateur ? Chantre de l’inexistence ou idolâtre de son temps ? | | | | |
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| hommes | | | Je cherche la définition la plus précise et laconique de l’humain qui serait mon exact antipode, et je suis déçu de ne trouver que ceci : quelqu’un qui ne voit pas le merveilleux, logé en tout point, en tout objet sur notre planète, et qui donc ne s’en extasie pas, obsédé par l’absurdité et le désespoir. C’est que la liste de ces objets est infinie, et nos savoirs et nos élans sont finis. Au lieu d’une définition, je n'ai produit qu’un axiome. | | | | |
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| hommes | | | Les féministes finiront par rendre la femme égale de l’homme dans toutes les sphères, de la politique à l’haltérophilie. Et dire que jadis on admirait la femme parce qu’elle dépassait l’homme aussi bien en vertus qu’en vices, elle était meilleure ou pire, ce qui, face à ces excès, rendait l’homme curieux, étonné, intrigué. Avec ses égaux on se bat ou s’ennuie ; on n’aime que ce qu’on ne comprend pas. | | | | |
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| hommes | | | Au conformisme des Oui inconscients (l’action) ou des Non mécaniques (la révolte) s’opposent le Comment du talent, le Pourquoi de l’intelligence, le Au nom de quoi de la noblesse. | | | | |
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| chœur intelligence | | | PROXIMITÉ DIVINE : Plus on est brillant, et plus on se sent proche de tout ce qui est ténébreux. Non pas pour l'éclairer, mais pour s'y exiler comme dans une nouvelle patrie. La lumière divine est une étoile, qui éclaire moins qu'une chandelle, elle guide le regard et non les pas. L'intelligence est la projection d'une image inaccessible préservant sa chaleur ou sa couleur. | | | | |
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| intelligence | | | On est d'autant plus intelligent, qu'on sait moins ce qu'on veut et qu'on sait plus ce qu'on peut. Pour faire ce qu'on peut, il faut du génie ; pour faire ce qu'on veut, le talent suffit. Pourtant, le talent, c'est le pouvoir ; le génie - le vouloir : « Le talent sans génie est peu de chose. Le génie sans talent n'est rien » - Valéry. La volonté et la maîtrise devraient nous pousser vers ce que nous ne pouvons pas savoir. | | | | |
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| intelligence | | | Il y a en nous trois sortes d'infini : le géométrique auquel on accède par une extrapolation du fini, l'esthétique dont témoigne le plaisir de l'âme, l'affectif surgissant dans l'aveuglement du cœur. Aucune hybridation entre eux n'a de sens, pourtant, c'est ainsi que procèdent les nigauds. | | | | |
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| intelligence | | | Il est curieux de voir ces deux clans, sûrs d'eux-mêmes : ceux qui se vouent à un infini compris et ceux qui se vautrent dans un immédiat maîtrisé. Pourtant l'immédiat est aussi inaccessible que l'infini et, de surcroît, est peut-être la même chose. | | | | |
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| intelligence | | | En fréquentant l'infini en miniature (mathématique), on se forme l'intuition de ce qui lui est propre et de ce qu'elle partage avec le fini. À l'échelle originelle, l'infini est objet de la philosophie, qui devrait nous éloigner du fini des solutions et entretenir autant nos réflexions sur des problèmes, que nos enthousiasmes - devant des mystères. Mais dans cette tâche la logique n'apporte pas plus de secours à la philosophie qu'à la serrurerie. Le philosophe, brandissant sa rigueur et ses démonstrations, est toujours un charlatan. | | | | |
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| intelligence | | | Chez ceux qui réfléchissent sur la vie, le vrai conflit n'est pas entre ceux qui croient à une unité du monde et ceux qui en proclament la multiplicité selon la liberté chaotique de chacun. Il oppose plutôt ceux qui voient et vénèrent l'inaccessible beauté du monde, leur servant d'asymptote, et ceux qui ne tournent leurs yeux que du côté de leurs cerveaux. | | | | |
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| intelligence | | | L'esprit philosophique est celui qui se forme, à partir de rien, à chaque contact avec l'illisible. Cela produit de la niaiserie ou de l'élégance, de la peinture ou de la poésie, menant vers plus d'étonnement et de grandeur. Tout ce qui est déjà formé relève du lisible et vaut autant qu'un récit de voyage, tandis que la philosophie, c'est le voyage lui-même. | | | | |
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| intelligence | | | Ce n'est pas dans l'objet lui-même que naît une belle énigme, mais dans une question intéressante au sujet de l'objet. Néanmoins, si l'incompris réside dans la question, l'incompréhensible a pour demeure l'objet même. | | | | |
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| intelligence | | | Des vulgarisations de la poésie : la foi - des signes des choses sont des choses ; la philosophie - la raison des choses est leur seul intérêt ; l'art - le chemin vers le divin passe par des choses. La poésie - ne pas s'attarder sur la chose visible ou intelligible, se faire regard lisible. | | | | |
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| intelligence | | | La primauté du regard, c'est la résignation à l'impossibilité de l'équilibre, ni même de l'entente, entre le moi observé et le moi qui s'observe (ce no man's land de la conscience ressemblerait au néant de Sartre), l'oubli du moi et la poursuite de l'acte d'observation guidé par le mot équidistant. | | | | |
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| intelligence | | | L'hypertrophie des cerveaux y est presque pour aussi importante que celle des dollars, dans le prestige des philosophes américains (ou américanisés !). Mais il leur manque cette force ascensionnelle, qui rend les idées délicieusement impondérables. | | | | |
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| intelligence | | | Le sot exhibe ses bêtises quotidiennes, le médiocre les camoufle, le subtil les traduit en sagesse purement langagière. La sagesse n'est pas dans le rejet des idées stupides, mais dans l'art de leur relecture intelligente, c'est-à-dire ironique. L'immaturité ou la pâleur des images retiennent le sage d'ouvrir la bouche. La vraie sagesse est dans le ton et le regard et non pas dans le choix des choses à dire. La bêtise comme l'intelligence se montrent par leur dit ; c'est le non-dit qui leur laisse l'avantage d'un doute. | | | | |
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| intelligence | | | La liberté, c'est la témérité et la maîtrise du point zéro : en chaîne causale ou justificative, en cobaye de l'opérateur algébrique nous tendant l'image de l'infini, en culte des sources et des achèvements, de ce qui pourrait « se substituer à l'action et déboucher près de la source » - Adorno - « an Stelle von Tun treten und in einen Ursprung münden ». Asymptotiquement, « la source première appartient au dernier avenir »** - Heidegger - « Herkunft bleibt stets Zukunft ». | | | | |
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| intelligence | | | Qu'on soit ignare et superficiel ou bien bardé de savoir et s'immergeant dans des profondeurs, on frôle les mêmes objets, on est chatouillé par les mêmes désirs, on témoigne devant les mêmes juges. Palette, qualité des couleurs, sens des contours - ces disparités-là sont mineures, seul compte l'appel de hauteur, également accessible aux béotiens et aux éprouvés, aux lestes et aux pédants, aux ricaneurs ou aux ombrageux. | | | | |
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| intelligence | | | L'indifférence face à l'incompréhensible, c'est ainsi qu'on peut définir le matérialisme. Son adjonction à l'incompris. Un idéalisme vivifiant consiste à vénérer l'incompréhensible et à s'amuser dans l'incompris. | | | | |
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| intelligence | | | Le connaissable est dans les questions et les modèles, non dans la réalité modélisée. L'harmonie saisissante avec ce que confirment les yeux et oreilles ne devrait pas nous empêcher de déclencher périodiquement notre zoom mental, pour constater que l'inconnaissable n'en devint que plus vaste. | | | | |
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| intelligence | | | Tout élargissement du savoir rehausse et amplifie les sphères de l'inconnaissable. | | | | |
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| intelligence | | | Le regard parfait est celui qui maîtrise le poids de la profondeur et se laisse entraîner par la hauteur impondérable. La solution du devenir et le mystère de l'être. « Le devenir ou l'être : gagner en poids ou en perdre » - Celan - « Schwerer werden, leichter sein ». | | | | |
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| intelligence | | | Quand on n'arrive pas à embrasser quelque chose, le plus souvent ce n'est pas à cause d'un je ne sais quel infini ou d'une complexité excessive quelconque, mais à cause du flou fuyant des frontières. Favoriser le déplacement de bornes, songer aux empires, être ennemi du statu quo, conquérant ou capitulard (sachant que c'est dans les fuites qu'on fait les meilleures conquêtes, et même de la mêlée des pensées on sort mieux par la fuite que par la suite). | | | | |
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| intelligence | | | Il faut respecter le calcul en profondeur et vénérer l'heureuse incalculabilité des hauteurs : « sonder le compréhensible et vénérer, dans un recueillement, l'insondable »** - Goethe - « das Erforschliche erforscht zu haben und das Unerforschliche ruhig zu verehren ». | | | | |
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| intelligence | | | Les symboles (ou les signes) sont des représentations minimales, des équivalents de noms, c'est à dire de références directes, d'accès immédiat aux faits par un méta-attribut de dénomination. Mais les connaissances s'attachent non pas aux symboles, mais au nom interne unique, qui, souvent, reste cryptique ou imprononçable tel le nom de Jahwé. | | | | |
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| intelligence | | | Preuve d'intelligence : croire, dans le vague, à l'existence d'un fond certain et voir, dans le certain, de nouveaux espaces du vague. | | | | |
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| intelligence | | | On ne connaît la réalité qu'à travers la représentation, mais la représentation ne relève du savoir que si on lui trouve un sens dans la réalité. « L'être est inconnu s'il ne rencontre pas l'apparaître, et l'apparaître est sans pouvoir s'il ne rencontre pas l'être » - Gorgias. | | | | |
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| intelligence | | | Toute œuvre philosophique consiste à formuler un problème insoluble, lui trouver un sol de concepts fécond et faire pousser là-dessus un arbre alimenté de la sève des métaphores. Mais le non-philosophe y voit un édifice, bâti sur un socle des solutions et approchant du ciel des mystères. | | | | |
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| intelligence | | | Valéry se moque de la non-définition des abstractions initiales chez les philosophes, qui pratiquent « l'art d'arranger les mots indéfinissables en combinaisons agréables ». Pourtant, la philosophie est de la poésie, où une grande part du charme réside justement dans le vague des premiers et derniers pas. Il suffit de jeter un coup d'œil sur les «définitions» des plus acharnés adeptes de la rigueur - Spinoza, Hegel, Wittgenstein - pour s'assurer, qu'ils ne quittent jamais la région réservée aux élucubrations poétiques (rien d'étonnant qu'ils s'interrogent en professeurs marmoréens et répondent en poètes balbutiants). Pour discourir en paix, ils ne s'aventurent guère avec les définitions. La philosophie de la rigueur existe bien, mais elle fut exhaustivement épuisée par Aristote et Kant. | | | | |
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| intelligence | | | Le lieu des plus belles pensées n'est pas dans l'universel (Alain), mais bien dans l'inexistentiel. Qui constate l'existence, dans l'Histoire, d'un Dieu universel en donne une bien vilaine image ; mais comment ne pas justifier l'intérêt pour un Heidegger, puisqu'il est tout flamme pour un être inexistant, ce qui nous conduit vers l'universel. | | | | |
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| intelligence | | | La vraie stature de l'homme est dans la capacité d'inventer des unités de mesure, plus que des balances et des procédés de mesurage - Nietzsche. Le jeu de l'incommensurable (« En dehors de l'incommensurable rien d'intéressant » - Th.Mann - « Nichts ist interessant außer dem Inkommensurablen ») n'est jamais durable. | | | | |
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| intelligence | | | Au-delà d'un certain niveau de compréhension des œuvres des hommes - qu'ils soient philosophes ou poètes - surgit l'irrésistible et irrespirable ennui. Le bon goût consiste à s'arrêter aux formes métaphoriques et s'interdire l'avance vers un fond casuistique. | | | | |
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| intelligence | | | Le sot croit, que son dit fait partie de son non-dit, plus profond et vaste. L'intelligent fait tout, pour que le non-dit, où mieux l'indicible, fasse partie du dit, concis et haut. « Le message d'un penseur est le non-dit au milieu du dit »** - Heidegger - « Die Lehre eines Denkers ist das in seinem Sagen Ungesagte ». | | | | |
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| intelligence | | | La création et la sagesse, ce sont deux sommets des deux univers, dans lesquels évoluent notre esprit et notre âme : le langagier et l'indicible, le haut devenir et l'être profond, l'art et la science, le beau et le vrai, d'un côté, la philosophie, le bien, - de l'autre, ce qui s'incruste dans le temps et ce qui explore l'intemporel. La rencontre des deux s'appelle génie. | | | | |
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| intelligence | | | Le dévoilement est le procédé des imposteurs-prophètes et le voilement - celui des imposteurs-poètes. Héraclite : « l'être aime à se voiler » - est avec ceux-ci (comme Heidegger : « l'être aime se rendre invisible » - « das Sein liebt es, sich zu verbergen ») ; « l'avoir aime à se dévoiler » - la devise des premiers, des vainqueurs. | | | | |
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| intelligence | | | Le sens du progrès de mon intelligence : l'étendue de la réponse, la profondeur de la question, la hauteur, à laquelle j'ose mon silence. Le silence est ce bel arbre, où s'unifient, indigentes, les questions et réponses. Les réponses finissent par approfondir et consolider mon soi connu ; la source des questions renvoie à la hauteur invariante de mon soi inconnu et en assure l'éternel retour. | | | | |
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| intelligence | | | Dans la réalité il n'y a que nature, aucune trace de structures ; celles-ci n'ont de sens que dans un modèle. Les structuralistes ont aussi peu de chances d'évincer la nature du paysage du monde que les psychanalystes - la tendresse du climat de l'homme. « L'esprit est la nature invisible, la nature est l'esprit visible » - Schelling - « Geist ist unsichtbare Natur, die Natur ist sichtbarer Geist » - d'où l'admiration qu'on porte à un esprit vraiment naturel et la vénération qu'on voue à la nature témoignant d'harmonie et de beauté proprement divines. Qu'est-ce que l'esprit ? - une belle intelligence, telle la matière immuable, défiant le hasard. | | | | |
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| intelligence | | | Tout ce qui doit être compris, peut être méprisé - vouloir une source intarissable de l'incompréhensible, c'est tenir à garder la capacité de vénérer. « Tout comprendre, c'est tout pardonner » - Tchékhov - « Всё понять - всё простить » - c'est tout mépriser ! Mais « celui qui comprend et pardonne - où donc trouvera-t-il un mobile d'action ? » - Koestler - « he who understands and forgives - where would he find a motive to act ? ». | | | | |
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| intelligence | | | Le vrai sujet, intellectuel et spirituel, ce n'est pas le sens, mais la possibilité du sens (« meaning vs meaningfulness » du logocrate G.Steiner), la merveilleuse concordance : raison - choses. | | | | |
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| intelligence | | | On référence un objet surtout par ses attributs-liens. Quand ceux-ci sont syntaxiques, on y accède par substance ; quand ils sont sémantiques - par essence. Ce qui relève de la représentation et de l'interprétation, donc - des solutions et des problèmes. Mais même dans les hautes sphères mystérieuses, les méthodes d'accès dénotent les initiés : « La plus haute sagesse consiste à savoir comment on accède à l'inaccessible »** - Nicolas de Cuse - « Summa sapientia est, ut scias quomodo attingitur inattingibiliter ». | | | | |
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| intelligence | | | Ce n'est pas l'absence de musique, mais sa qualité enfantine, qui caractérise la métaphysique professorale : « Tout ce qui est métaphysique me semble ce qu'il y a de plus léger et devoir être traité à la Rossini » - Valéry. Que le raseur pullule chez les barbiers - pourquoi s'en étonner ! Même chez les bûcherons, un traitement lourd, à la Wagner, n'apporte pas grand-chose à la science de l'impondérable. Et Schopenhauer et Nietzsche, préférant Rossini à Mozart, ne témoignent que de leurs vies inabouties. | | | | |
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| intelligence | | | Spinoza et Leibniz confondent, tout le temps, la représentation avec l'expression, en voyant dans les attributs (ou la monade finie) expression de la substance (de la monade infinie) et non pas représentation ; l'expression n'est qu'un mode d'accès langagier au déjà représenté. | | | | |
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| intelligence | | | L'herménaute, dans une suite finie et mécanique d'unifications d'arbres, n'a pas besoin de ciel ; le métaphysicien se contente du ciel infini, pour admirer la naissance et la mort des racines, des fleurs et des cimes. | | | | |
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| intelligence | | | Les Orientaux poussent le goût des sacrifices jusqu'à vouloir sacrifier des connaissances. Mais comment les effacent-ils ? Et à quelle ignorance les sacrifient-ils, à la terrestre ou à l'étoilée ? La connaissance n'est qu'une forme géométrique d'un langage pictural ; elle calcule la trajectoire et l'âge de mon étoile, mais c'est moi qui en reçois la lumière intemporelle, c'est moi qui en revis la naissance. | | | | |
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| intelligence | | | La bonne philosophie s'attaque aux mystères pour les traduire en problèmes ; la science produit des solutions aux problèmes ; le poète, dans des solutions, découvre un nouveau mystère. C'est ainsi que le poète est le point zéro du bon philosophe. « Plonger au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau » - Baudelaire. Les autres se contentent de l'ancien, dans la platitude du connu. | | | | |
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| intelligence | | | Le (non-)savoir socratique a trois significations : le libre arbitre des représentations (phantasia), l'infini des requêtes erotima, la versatilité des interprétations exegesis. La topique, la poétique, la critique. | | | | |
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| intelligence | | | La mathématique est la représentation de la réalité ontologique, parce qu'elle part des concepts d'ordre et de mesure - pour refléter l'espace, et des concepts de transformation et de suite infinie - pour prendre en compte le temps. Deux choses, toutefois, posent problème : les trois dimensions spatiales (tandis que pour la mathématique il peut y en avoir autant qu'on veut) et l'irréversibilité du temps (tandis que pour la mathématique l'accès aux pré-images est tout naturel) - les questions à poser au Créateur ! | | | | |
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| intelligence | | | Le soi absolu (Kant, Fichte, Hegel) serait une pure liberté, source d'une vaste et profonde philosophie transcendantale ; mon soi inconnu est, avant tout, source de contraintes, pour que mon esprit parte de mon âme, dans un courant poétique, dont le premier souci est de garder la hauteur de source. La rigueur des valeurs face à la vigueur des vecteurs. | | | | |
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| intelligence | | | Oui, la mathématique est le meilleur candidat pour servir d'ontologie ; des synthèses philosophiques devraient davantage s'inspirer de l'analyse mathématique, qui, entre autres, fournit le concept d'infini (et même bâtit une hiérarchie de cardinalités infinies), tout à fait opératoire et élégant face aux puériles et bancales notions de l'être ou de l'Un, pour « affirmer la priorité de l'idée de l'infini par rapport à l'idée de l'être et par rapport à l'ontologie »** - Levinas. | | | | |
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| intelligence | | | Je ne connais pas un seul mathème, qui aurait été compris par un philosophe ; pourtant ils sont nombreux à le revendiquer ; en revanche, tous les schèmes philosophiques valables se réduisent aux poèmes. Le nombre, l'infini, la continuité, l'élément neutre ou nul, l'ouvert, l'équivalence, la mesure – aucun philosophe ne comprit jamais le sens de ces mathèmes. | | | | |
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| intelligence | | | Plus vaste est la chose niée, plus bête est la négation. Cioran, rejetant le monde non pas depuis 1920, mais depuis Adam, tombe dans le piège. La négativité sans emploi (G.Bataille) paraît être une saine perspective. Je ne nie que le jour sous mes yeux, me voilà déjà en route pour les étoiles. Ou sur les voies apophatique ou apagogique vers le Dieu inconnu, se dérobant sous les noms de l'Un ou de l'Être. | | | | |
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| intelligence | | | L'assommant ennui des penseurs du temps (Bergson) ou de l'espace (Deleuze) aide ma propension naturelle à fuir la réalité, pour m'amuser auprès de l'inexistant intemporel. | | | | |
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| intelligence | | | Ce qui détermine le degré de mon intelligence, c'est la richesse des structures primordiales, que j'extrais du spectacle du monde : face aux valeurs, qu'en retirent Cioran, Nietzsche, Valéry ? Le premier nous conduit toujours vers un même point extrême, où s'accumulent le dégoût, la négation, la fatigue. Le deuxième cultive des axes, en en munissant tout point d'une même intensité musicale. Enfin, le troisième, le plus intelligent, construit un arbre, plein d'inconnues et de rythmes. | | | | |
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| intelligence | | | Ce que l'homme imagine, ce sont des états ou des processus, les premiers étant forcément finis, tandis que les seconds ne peuvent être qu'infinis, puisqu'ils sont continus. N'en déplaise à ceux qui veulent protéger Dieu de notre regard scrutateur : « Quoi qu'on imagine, cela ne peut être que fini » - Hobbes - « Whatsoever we imagine is finite ». Et si le Dieu fini se réfugiait dans l'espace, laissant le temps accueillir le Dieu infini ? | | | | |
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| intelligence | | | Le fond et le fondé (das Sein und das Seiende, der Grund und das Gegründete - Heidegger) : le fondé (les modèles) n'a pas une, mais deux sources - la nécessité du fond (la réalité) et le libre arbitre du fondateur (l'homme) ; le fond, en plus, servira à l'homme comme référence du sens (das Begründende), pour confirmer ou infirmer la modélisation. | | | | |
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| intelligence | | | Pour rendre sacré un objet, il faut priver de tout intérêt sa négation. Aucune négativité dans l'inconscient, l'indicible, l'intouchable ; ils sacrent la conscience, le Verbe, la caresse comme le rêve sacre la vie, sans l'habiter. | | | | |
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| intelligence | | | L’œil nous présente un espace à deux dimensions ; l'espace réel en a trois ; l'esprit peut concevoir aisément un espace à quatre ou même à un nombre infini de dimensions, dont le bon Dieu espiègle voulut peut-être nous priver. Mais comment réduire ou généraliser l'axe temporel ? L'énigme du temps, pour l'esprit, est aussi insoluble que l'énigme du bien pour l'âme. Ce qui est le plus fascinant, ce n'est pas le changement, le devenir, de la matière, mais la place, l'être, de l'instant écoulé. Le feu du temps, tout dévorant, tout engloutissant, faisant de toute matière un éternel recommencement, tout régénérant ; Phénix, complice de Chronos, en serait-il la seule image parlante ? Tout instant du passé est même moins que cendre - un vrai néant, un vrai vide, une vraie absence. | | | | |
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| intelligence | | | Le thème de retour est joué par Nietzsche et par Heidegger : le premier veut échapper à l'espace dans l'égale intensité du devenir vital, le second veut échapper au temps dans le déplacement du regard, de l'étant intelligible vers l'être suprasensible. La hauteur de regard semble être leur dénominateur commun ; en privilégiant la hauteur, on prône la musique, et en se concentrant sur le regard, on se condamne à la profondeur. L'être, par rapport au devenir, est ce que le moi inconnu est au moi connu, le regard - à la pensée. | | | | |
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| intelligence | | | La transcendance s'associe avec tout Ouvert, dont l'essence serait capable d'une projection par l'infini, et tendrait vers une valeur aux frontières, dans cette clôture inaccessible de l'Ouvert transcendé. « Tu ne trouverais pas les limites de l'âme, même en parcourant toutes les routes » - Héraclite - et si l'on les trouve, on ne serait plus chez soi. | | | | |
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| intelligence | | | La science colle de l'intelligible rationnel sur le visible complexe ; l'art, c'est la substitution à l'intelligible simple du lisible compliqué. | | | | |
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| intelligence | | | Leur savoir, anonyme, pesant et inodore, infecte nos fleurs et rabaisse nos cimes. Le bon savoir doit être solidaire de mon arbre, planté par mon soi inconnu : « Connaître, c'est s'éclater vers ce qui n'est pas soi, là-bas près de l'arbre » - Sartre. | | | | |
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| intelligence | | | L'éternel retour égalise les parcours, mais pour être une source, il faut être porteur d'une intensité unificatrice. Pas de première fois, dans un devenir partout intense. Le recommencement - un nouveau point zéro de la création. La source du premier pas se cache et se fait vénérer. | | | | |
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| intelligence | | | Le talent, mieux que les autres, touche les cibles, visibles de tous ; le génie vise ce que ne voient pas les autres et le touche, de sa flèche ou de son regard (lorsqu'il économise ses flèches, préférant bander son arc et se moquer de cibles, même invisibles). Le génie chante l'archer : « Je chante l'arme et son homme » - Virgile - « Arma virumque cano » - et non pas « les combats et les héros ». | | | | |
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| intelligence | | | Ce paradoxe : la libre création, par sa forme, relève du devenir, tandis que la description servile s'inscrit dans l'être ; mais le contenu de la création est un hymne à l'être, tandis que celui de la description reproduit le bruit du devenir. Cette porosité entre l'être et le devenir ressemble étrangement à celle entre les nombres ordinaux et cardinaux (ou entre l'infini ordinal, valeur-limite spatiale, et l'infini cardinal, processus temporel) et pousse à admettre une haute mystique ontologique du nombre. | | | | |
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| intelligence | | | Quatre types d'existence : être, non-être, devenir, non-devenir - puissance, imagination, acte, immobilité. « L'être est le possible ; le non-être le rend intelligible » - Lao Tseu. Qu'est-ce qu'être intelligent ? - élargir (la connaissance), approfondir (le savoir), rehausser (le goût) le domaine du possible pour y choisir sa demeure - tour d'ivoire, souterrain ou ruines. | | | | |
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| intelligence | | | L'être, c'est ce fond de la réalité, matérielle ou mentale, qui joue trois rôles dans trois domaines disjoints : il guide la représentation, inspire les requêtes, sert de référence pour valider la représentation. Et son maître s'appellerait le moi transcendantal, celui qui défie toute science ; il est le complément intellectuel de son homologue artistique, du moi inconnu. | | | | |
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| intelligence | | | Les jugements ont deux dimensions – l'horizontale (à laquelle s'accroche la profondeur) et la verticale (tournée vers la hauteur). La première s'appuie sur nos connaissances responsables, et la seconde est dictée par notre goût irresponsable. La première facette est vite épuisée, devenant consensuelle, transparente et insipide. Seule la seconde permet de faire entendre l'appel de notre soi inconnu, ce juge infaillible et inépuisable. Ceux qui perdirent tout contact avec celui-ci, marmonnent, doctes et bêtes : « Rien de plus honteux que d'afficher des affirmations avant les connaissances » - Cicéron - « Nihil turpius quam cognitioni assertionem praecurrere ». | | | | |
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| intelligence | | | Dans la réalité, il n’y a pas de continuité ; il n’y a donc pas de points au sens mathématique ; l’espace et le temps réels possèdent des intervalles élémentaires, finis, indivisibles. La tortue ne pourra donc jamais défier Achille ; elle a tort de prétendre, que « notre course consiste en un nombre infini d’intervalles » - L.Carroll - « our race-course consists of an infinite series of distances ». | | | | |
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| intelligence | | | Le véritable fond de la création n'est ni mon ambition, ni mon savoir, ni même mon talent, mais mon soi inconnu, cette passerelle invisible, qui lie mon esprit à l'âme du monde, âme que d'autres appellent être : - ce qui exige création et audace - et si cet appel devient inaudible, c'est que je devins un misérable étant, connaissant l'inertie et ignorant la création. | | | | |
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| intelligence | | | Toute matière, qui ne se réduise pas au nombre, est nulle ; la partie de l'esprit, irréductible au nombre, s'appelle âme. « Le nombre est la caractéristique primordiale de l'être en soi, c'est à dire de l'union de l'Un et du Multiple ; le nombre, c'est la structure, le rythme et la symétrie des choses, c'est à dire, selon les pré-socratiques, - leur âme » - A.Lossev - « Число является начальной характеристикой бытия в себе, т.е. единораздельности ; число - структура, ритм и симметрия вещей, т.е., с досократовской точки зрения, - их душа ». Cette ontologie pythagoricienne ennoblit le nombre, comme l'illimité ennoblit la limite. | | | | |
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| intelligence | | | Ce qui, paradoxalement, autorise le regard de se détacher des choses vues, sans craindre une chute dans l'inexistant, c'est qu'un lien inconscient conduit des sens au sens, unit le perçu et le mental, sans passer par les yeux. | | | | |
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| intelligence | | | Dans la résolution de problèmes, une rigidité dans l'imposition de contraintes ne fait que rendre plus élégante la liberté dans la recherche de solutions. « Ferme dans le choix des choses, souple dans leur traitement »** - François d'Assise - « Fortiter in re, suaviter in modo » - pour rendre invisible l'effort, on a, au contraire, besoin de fermeté en traitement. Et la sensation de vie, ou de sa source, naît indépendamment des choses choisies ; des choses évitées sont plus éloquentes. Quand on tient à caresser ou à envelopper plus qu'à adresser ou à développer, être sans frein est pire qu'être sans fins. | | | | |
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| intelligence | | | Tracer des frontières entre les clans ou écoles philosophiques est une tâche délicate. On peut commencer par le regard, que les philosophes eux-mêmes portent sur leurs exercices, et alors la première ligne de démarcation séparerait les scientistes des artistes. Chez les premiers, il y a deux groupes : discours léger et prétention à la sagesse (Platon, Sénèque), ou discours lourd et prétention à la rigueur scientifique (Spinoza, Hegel, Husserl). Chez les seconds, il y a aussi deux groupes : verbalisme prosaïque (Heidegger) ou intensité poétique (Nietzsche). | | | | |
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| intelligence | | | Que je réfléchisse sur le désagrément d'une piqûre d'abeille, ou sur l'origine de mon angoisse, ou sur le fondement de mes connaissances, je mets en œuvre le même cerveau, je m'appuie sur les mêmes expériences et la même logique, la part de l'abstrait est la même. Terroriser les gens avec des méditations transcendantales, opposées aux méditations empiriques ou psychologiques, est une fumisterie des rats de chaires universitaires. Le moi transcendantal, le moi sensoriel, le moi psychique est le seul et le même personnage, qui, une fois passé à l'action, devient le moi connu ; resté au stade de puissance il s'incarne dans le moi inconnu. | | | | |
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| intelligence | | | Le soi inconnu est tout simplement notre âme, qui, chez un philosophe, s'incarne dans l'une des deux hypostases du soi connu : elle devient cœur, dans la recherche de consolations à la détresse humaine, ou elle devient esprit, dans son regard sur la merveille du langage. | | | | |
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| intelligence | | | Le matérialisme et l'idéalisme, pour nos yeux, sont comme l'esprit et l'âme - pour notre regard : là où l'objet n'est que trop visible, le matérialisme et l'esprit suffisent ; pour l'invisible nous réservons le meilleur de nous. | | | | |
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| intelligence | | | Le mauvais chercheur se charge du fardeau de l'acquis ; le bon en fait un vide, l'étoffe dont sont faites les ailes. | | | | |
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| intelligence | | | Représenter, c'est modéliser soit des objets matériels, soit des abstractions (relations, attributs, quantités, qualités). Mais la technique représentative y est la même. Pour refléter cette unité et souligner l'inépuisable, inatteignable et merveilleuse richesse des objets, on évoque la vague notion d'être, englobant les deux sphères du représenté. L'être au-delà de la représentation, c'est l'invisible du visible. | | | | |
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| intelligence | | | La déconstruction : face aux manifestations d'un être vivant inconnu, d'un presque extra-terrestre, en reconstruire le squelette, l'anatomie, le cerveau et peut-être même l'âme. | | | | |
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| intelligence | | | Les structures sont une prérogative de la représentation ; même le langage ne les exhibe que dans sa grammaire, qui est sa représentation. L'inconscient des psychanalystes n'en possède pas non plus. Le Moyen Âge obtus s'y tint, lui aussi, - le discours intérieur. L'être, dont l'inconscient fait partie, est inarticulé. La structure rend l'être compréhensible ; l'être fait entrevoir l'illusion de vie dans la structure. | | | | |
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| intelligence | | | Un franc sot rejoint le délicat dans la reconnaissance de l'harmonie entre la nature et la raison (là où le pseudo-savant voit un gouffre). Pour le sot, c'est la chose la plus évidente, et pour le délicat - la plus miraculeuse. « Le plus incompréhensible dans l'Univers est, que nous le puissions comprendre » - Einstein - « Das Unverständlichste am Universum ist, daß wir es verstehen können ». | | | | |
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| intelligence | | | La représentation fixe la valeur, et la (méta-)interprétation (la validation) formule une valeur de cette valeur. Aucune théorisation de cette validation n'est possible, ce qui justifie le rôle qu'y jouent souvent la noblesse d'âme ou la caresse d'esprit, plutôt qu'une obscure adéquation quelconque avec la réalité. | | | | |
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| intelligence | | | Dans le domaine intellectuel, deux approches possibles – la linéaire et la généalogique : la croissance et le comparatif, ou la hauteur et le superlatif. Quand on sait tout ramener à la genèse, au commencement, on vit une forme d'éternel retour, et tout enchaînement devient superflu, devient le même. | | | | |
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| intelligence | | | L'esprit représente la marche de mon soi connu ; l'âme interprète la danse de mon soi inconnu. L'esprit est en contact permanent avec le monde ; l'âme ne quitte jamais ma propre conscience, façonnée par l'esprit et résumant l'essence du monde. L'interprétation est le dernier chaînon dans mes échanges avec l'essentiel (où la danse et le chant dominent) ; donc l'intentionnalité ou le souci, que d'autres placent près des choses, ne devraient pas quitter mon âme. Dans le secondaire, même l'esprit est inutile, le réflexe ou l'inertie suffisent. La phénoménologie de l'esprit ne s'occupe que du secondaire. La nature de l'esprit devrait céder à la culture de l'âme. | | | | |
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| intelligence | | | Le labyrinthe (recherche) se justifie par un but à atteindre, le réseau (communication) fournit des moyens à déployer, l'arbre (regard) brille par ses inconnues unifiables, ces contraintes positives. « Regard ailleurs, mon arbre est prêt à croître » - Rilke - « Ich seh hinaus, und in mir wächst der Baum ». | | | | |
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| intelligence | | | Le regard est l'écoute docile de mon soi inconnu par mon soi connu, il est la faculté des yeux de dépasser ou de se passer de la raison, pour admirer ou créer. Il est une manifestation de la hauteur ; viser la profondeur raisonnable n'est pas sa vocation : « Le regard sur la raison tombe dans la profondeur » - Heidegger - « Der Blick auf die Vernunft fällt in die Tiefe » - pour rebondir vers la platitude. | | | | |
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| intelligence | | | Le pédant s'identifie avec les racines, le marchand – avec le tronc, le sage – avec les feuilles, le rêveur – avec les fleurs, le consommateur – avec les fruits, le poète – avec l'ombre, mais le philosophe doit viser l'arbre tout entier. « La puissance, qui devait aller aux fleurs, se partage aujourd'hui entre les feuilles et le tronc » - Nietzsche - « Die Kraft, die eigentlich der Blüthe zukommen soll, bleibt jetzt an Blätter und Stamm vertheilt ». Le vrai ennui, c'est que le tronc ne pense qu'au bois et oublie la sève, et que les feuilles soient surchargées de constantes et manquent d'inconnues. | | | | |
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| intelligence | | | Le pré-filtrage des notions de la philosophie académique se fait facilement par le simple rappel de leurs antonymes : l'Un/multiple – une banalité à bannir ; être/devenir – si l'on veut compléter la représentation atemporelle, apersonnelle, en introduisant le temps ou la création, le couple serait intéressant, mais chez les non-poètes ne reste que l'être, source des logorrhées insipides ; absolu/relatif – aucun philosophe ne définit bien le premier terme, couvert d'infinies logorrhées, à bannir ; savoir/ignorance – une banale pré-condition d'un discours sensé, mais n'apportant rien à la forme, c'est à dire à la bonne philosophie, à négliger ; Dieu/la vie – l'intérêt pour l'Horloger ou l'Architecte est légitime ; infini/fini - aucun philosophe (sauf peut-être Leibniz) ne comprend ce que peut être l'infini, ce sujet devrait être réservé aux mathématiciens et interdit aux philosophes (non-mathématiciens) ; vrai/non-démontrable - aucun philosophe n'y voit la place du langage, ils réduisent tout aux psychologismes gnoséologiques, le sujet devrait être réservé aux cogniticiens et interdit aux philosophes ; liberté/nécessité – de la mécanique à l'éthique, le nombre de juges est trop important, on devrait ne garder que le dernier critère, impliquant des sacrifices, sujet rare chez les titulaires. | | | | |
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| intelligence | | | Ceux qui s'imaginent installés dans la profondeur maîtrisée se lamentent sur l'impossibilité de faire passer toute la portée de leur insondables idées ; ceux qui ne font que suivre du regard la hauteur inaccessible, gardent pour soi l'impulsion initiale, le rythme des premiers sons ou images, comptent davantage sur les ailes que sur le cerveau du spectateur ; si ton œuvre est un arbre vivant, il trouvera toujours de bonnes substitutions virtuelles, c'est à dire compréhensions ; et peu importe de quoi l'arbre nouveau s'enrichisse - de feuilles, de racines ou d'ombres. | | | | |
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| intelligence | | | Ce qui irrite nos philosophes, c'est que les informaticiens primitifs les dépouillent de leur vocabulaire, alambiqué et filandreux, pour le rendre robuste et opératoire. Les philosophes professionnels prétendent détenir un savoir de la vie, supérieur au savoir de la nature. Ils auraient dû se consacrer à leur vrai métier, celui des frontières, par exemple entre le savoir et le non-savoir, entre le connaissable et l'inconnaissable. On ne peut opposer au savoir que la poétique. | | | | |
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| intelligence | | | La pensée ne peut pas être pure ; elle se relativise par la langue, par la représentation sous-jacente, par l’interprétation partiale. Ne sont purs que nos meilleurs sentiments, les indicibles, gardant leur innocence même dans l’horreur ou le mystère. | | | | |
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| intelligence | | | Il n’y a pas de contact entre le soi connu et le soi inconnu ; leur frontière commune n’appartient à aucun des deux ; les deux sont Ouverts. Le soi inconnu, l’âme, s’adresse à l’autre ; l’esprit, le soi connu, y tend. Le sens de la vie est dans cette convergence infinie. | | | | |
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| intelligence | | | Le poète se penche sur l’intelligible, pour en créer du sensible ; le philosophe aurait dû s’occuper du sensible, pour produire de l’intelligible. Mais le philosophe académique se complaît dans l’insensible, pour en fabriquer de l’illisible. | | | | |
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| intelligence | | | Ces chimères – ego, je, moi, sujet, conscience, être-là, mêmeté, ipséité ; aucun discours sérieux autour d’elles ne fut ni cohérent, ni étonnant, ni éclairant ; seules des métaphores pourraient en dessiner des frontières ; mais il ne reste plus de poètes chez la gent philosophale. Mon couple de soi, le connu et l’inconnu, cherche à y pallier, en mettant la créativité artistique au-dessus du travail académique. | | | | |
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| intelligence | | | Dans l’espace spirituel, comme dans un espace métrique, on peut désigner un élément par une valeur fini ou par un processus infini convergeant. « La pensée et le langage contiennent un mouvement vers la limite, vers le mystère » - Berdiaev - « В мысли и в языке присутствует движение к пределу к тайне ». | | | | |
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| intelligence | | | L'être de l'étant - l'une de ces expressions creuses, que pourtant Heidegger déclare équivalente au retour éternel du même, en voyant dans le même - l'immuable et l'indicible être (Schelling y aurait parlé d'identique, Hegel - d'absolu et mon soi inconnu ne serait pas très loin), et dans le retour éternel - des cycles incessants du devenir ne manifestant que de l'étant. Moi, je vois dans le même - l'intensité, qui n'a grand-chose ni de l'être marmoréen, ni du fugitif devenir ; elle se veut éternellement la même. L'être de l'étant - son seul bon sens se traduirait par le banal : derrière ce phénomène, quelle est la loi ? Mais ils continueront à vous terroriser, en enchaînant - c'est la néantisation du néant (Nichtung des Nichts) ou l'audace (das Wagnis) ou l'être-là (das Dasein)… | | | | |
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| intelligence | | | La création est une production, que ne déterminent ni mon intelligence ni ma volonté ni mon savoir ni mon intérêt ; son déclencheur ou sa source s’appelle soi inconnu : « Le Moi est invariant, origine » - Valéry | | | | |
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| intelligence | | | La pensée ajoute de l’inconnu à une représentation ; la poésie découvre de l’inattendu dans une interprétation. Et la philosophie, qui est leur fusion, devrait en faire un système, qu’un informaticien austère appellerait système de gestion de bases de connaissances ; la pensée y pencherait sur la consolation, et la poésie s’y affirmerait en tant que triomphe du langage libre. | | | | |
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| intelligence | | | L’infini pénétra en mathématique presque au même moment qu’il quitta la philosophie, ce qui libéra celle-ci de tant de faux géomètres. De même, les élégantes structures algébriques ridiculisèrent l’ontologie. De deux seuls sujets d’une philosophie non-charlatanesque, consolation et langage, le premier attend ses algébristes d’interprétations et le second – ses analytiques de représentation. La partie est loin d’être gagnée. | | | | |
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| intelligence | | | Tout homme intelligent est porté vers la négation, tout en cherchant l'objet de rejet le plus vaste. C'est ainsi que, en partant de tout, on aboutit à la spéculation sur le rien, le zéro, le nul, le néant, l'absence. Une basse mécanique ! Il est plus vivant de procéder par unification, manipuler des arbres avec variables et domaines de valeurs imprévisibles et incalculables, visant une profonde hénologie ou une vaste ontologie. Une optique hautaine ! Voir dans quelqu'un un bel arbre est l'un des plus beaux compliments ! | | | | |
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| intelligence | | | Pour décrire le monde, on doit partir du réel, mais pour le comprendre, il faut faire le tour du possible, qui devrait, naïvement, être plus riche. Le possible, comme le réel, n'est intelligible qu'à partir d'un modèle. Mais le possible n'en est qu'une des projections, tandis que le réel en est la clôture. Tout modèle est plus pauvre que le réel, mais il est le seul outil de compréhension. Le réel est grandiose, car il est habité ou hanté par tant de choses impossibles et inexistantes, et que refuse, rationnellement et bêtement, le possible ! | | | | |
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| intelligence | | | Connaissance absolue, valeurs éternelles, esprit universel (on peut y intervertir les adjectifs au hasard) – ces ternes épouvantails, plantés par Descartes, Kant, Hegel, Husserl, font peut-être fuir des corbeaux ou des rongeurs du jour, mais ils ne servent que de perchoir, aux volatiles de la nuit, dont les yeux sont tournés du côté des étoiles, pour adorer la merveille inconnaissable, les vecteurs intemporels, la musique existentielle. | | | | |
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| intelligence | | | La science est faite d’avis, qui ont l’ambition d’être universels, ou, au moins, susceptibles de former un large consensus. De plus, les objets de ces avis, ou les angles de vue sur ces objets, appartiennent aux catégories, réservées à une seule des sciences. Rien de comparable en philosophie, où l’avis ne traduit qu’une personnalité unique, mais ses objets sont communs à tous les hommes du bon sens. Aucune objectivité pérenne ; une subjectivité improuvable, des caprices de tempérament, de style, de lyrisme. « Jamais la philosophie ne pourra être évaluée à l’aune d’une science » - Heidegger - « Philosophie kann nie am Maßstab der Idee der Wissenschaft gemessen werden ». Enfin, les connaissances, si capitales en science, ne jouent qu’un rôle secondaire en philosophie, qui est affaire d’audace intellectuelle et littéraire. | | | | |
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| intelligence | | | Le présent, c’est un jeu des forces, qui se projettent sur un futur hypothétique. Mais qu’est le passé, qu’aucun dynamisme intellectuel ne peut plus modifier ? - une énigme encore plus déconcertante que celle du temps en général… « Le passé n’est que le lieu des formes sans forces »** - Valéry cette définition, même si elle est trop anthropologique, définit bien par qui le passé est habité – par des formes n’étant que des représentations intouchables des objets disparus - des formes n’étant que des représentations de la seule réalité, des objets disparus. | | | | |
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| intelligence | | | Les représentations n’arriveront jamais à rendre la totalité de l’être, c’est-à-dire de la réalité ; l’être gardera donc toujours des secrets inaccessibles, irreflétables, inarticulables. Tandis que le devenir, c’est-à-dire la création, peut s’attaquer soit à l’énigme à résoudre soit au mystère à chanter. | | | | |
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| intelligence | | | Mes connaissances et mes passions peuvent se résumer par un arbre, que ma curiosité ou mon ouverture d’esprit munissent de variables. Si je ne porte que des constantes, des certitudes, je ne serais jamais fructifié par un arbre complice, venant du monde extérieur. Je ne grandis que grâce à mes inconnues. | | | | |
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| intelligence | | | Tout ce que Fichte, Schelling, Hegel disent de l’esprit, de la liberté, de l’acte, de la volonté, du savoir, de l’absolu, de l’infini, de l’éternel, - tout n’est qu’un épais galimatias, dont la lecture apaisante ne saurait être recommandée que dans les maisons de fous. Entre Leibniz et Marx – aucune étincelle vivante d’une bonne philosophie en Allemagne. | | | | |
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| intelligence | | | Oublier l’Être signifierait qu’il existe un savoir qu’on néglige au profit d’un autre (celui des étants). Mais tout notre savoir découle des représentations ; or, les facettes de l’Être, restant inaccessibles, sont hors toute représentation, c’est-à-dire hors tout savoir, - un cercle vicieux. | | | | |
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| intelligence | | | Au fond de toute réalité, qu’elle soit matérielle ou spirituelle, perce le mystère, insondable, incompréhensible, impossible. Nous bâtissons, la-dessus, de savants problèmes et sommes heureux de leur trouver quelques misérables solutions, qui constituent tout notre savoir ; mais ce qui échappe au savoir reste largement dominant. Le connu ne se nourrit que de minuscules portions arrachées à l’inconnu. « Le sens évolue par l’évolution de l’insensé » - Nabokov - « Эволюция смысла является эволюцией бессмыслицы ». | | | | |
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| intelligence | | | Avant Newton, la mathématique, et donc la physique, s’exprimaient en balbutiements, comme, d’ailleurs, la philosophie, qui reconnaissait sa parenté, justifiée, avec la mathématique. De la notion, vague et inutile, de l’infini, Newton forgea le concept, élégant et opératoire. La logique, restant dans les approximations aristotéliciennes, un ignare en logique, Spinoza, tenta, lamentablement, d’imiter cette logique, dans ses écrits pseudo-philosophiques (où il n’y a ni logique ni géométrie). Mais les spinozistes continuent à chercher une mathématisation de la philosophie. La philosophie perdit ses hautes ailes poétiques et ne maîtrisa jamais les profondes racines mathématiques. | | | | |
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| intelligence | | | Pour penser, il faut fermer les yeux sur le réel et laisser le regard le réduire à l’idéel – à la musique et à l’admiration. Pour contempler le réel, il vaut mieux oublier la pensée et laisser le cœur se réjouir de l’harmonie incompréhensible du monde. Mais selon Goethe, il faut que « ma contemplation même soit une pensée et ma pensée soit une contemplation » - « meine Anschauung selbst ein Denken und mein Denken eine Anschauung sei ». | | | | |
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| intelligence | | | On a son propre regard, lorsqu’on est capable d’embellir même des objets invisibles, voire inexistants. Nos contemporains ont d’excellents yeux, mais qui ne s’arrêtent sur de vilains objets, bien palpables, trop visibles. À quoi sert une oreille juste, si l’on chante faux ? | | | | |
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| intelligence | | | Pour l’esprit, toute matière, qu’elle soit abstraite ou physique, se développe, intellectuellement, avec les mêmes outils. L’âme, elle, a besoin d’envelopper, sensiblement, l’indicible ou l’immatériel, le fugace ou l’absent, en créant, chaque fois des outils nouveaux – des langages, dont l’âme, elle-même, est dépourvue. | | | | |
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| intelligence | | | Le surmoi est ce que j’hérite de l’espèce ; celui-là, chez un créateur, finit par être filtré et le résidu - absorbé par les soi, le connu et l’inconnu. « Le surmoi, planté en nous de l’extérieur, fanera, et ce que mon soi en aura accepté s’épanouira » - L.Salomé - « Das Über-Ich, in uns eingepflanzt vom Außen, hat abzuwelken ; das, was wir, vom Ich aus, bejahten, treibt in uns Blüte ». | | | | |
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| intelligence | | | Je diviserais mes lecteurs improbables en ceux qui entendraient de la musique, et ceux qui ne voient qu’une partition à interpréter. | | | | |
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| intelligence | | | La philosophie doit se pencher sur les merveilles de la vie, mais elle n’a rien à dire sur les merveilles (miracles) qu’on prétend s’être produites à l’Himalaya, au Sinaï, à Jérusalem ou à la Mecque. La religion aristocratique se réduit à la vénération de la Création divine, incompréhensible, impossible, belle et grandiose. La religion officielle est toujours de la superstition absolument niaise, sortie tout droit de la mythologie. St-Augustin, Claudel ou Berdiaev, en compagnie du Christ, sont des nigauds ; ailleurs, ils peuvent être brillants. | | | | |
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| intelligence | | | Lorsque la pensée n’effleure que des choses ayant déjà un nom, on assiste à la banalité, si cultivée par la gent savante. Le créateur sent l’appel des choses innommées ou innommables, ce qui rapproche son discours d’une musique, parsemée d’impasses et de perplexités. « La pensée erre en quête d’indicible » - Cioran – on ne cherche pas l’indicible, on le ressent, aux instants inspirés. | | | | |
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| intelligence | | | L’ajout, la juxtaposition, la multiplication, la généralisation sont des opérations banales des épigones ; le créateur produit un arbre à inconnues, ouvert à l’unification avec celui du Jardinier, qui, tout en maîtrisant les constantes universelles, met son originalité dans les variables particulières. | | | | |
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| intelligence | | | Mon soi connu n’est pas une donnée fixe, dont j’essayerais de reproduire les contours ou le contenu ; en écrivant, je le crée ; il n’est ni préexistant ni difforme, comme il l’est pour Montaigne : « Je suis moi-même la matière première de mon livre ». | | | | |
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| intelligence | | | En physique, on finit par chasser tout infini ; la vitesse de la lumière et la température de la matière en sont les victimes les plus célèbres, qui rendirent inaccessible et incompréhensible la belle image du Big-Bang. Et sans l’infini – pas d’origine, pas de commencement transcendant – le mur de M.Planck est infranchissable pour la raison. La mathématique reste la seule science à bien s’entendre avec un infini docile, mais ses commencements sont, contrairement à la physique, triviaux. L’art, qui est la maîtrise des commencements passionnants, est donc plus près de la physique que de la mathématique. | | | | |
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| intelligence | | | Le discours : ce qui est son contenu et ce qu’on appelle son fond peut, presque toujours, être exhaustivement spécifié par une forme ; c’est pourquoi les vrais artistes (comme les vrais scientifiques) ne se préoccupent guère du fond et se consacrent à la forme. Parmi les exceptions, je ne vois que les états d’âme, ces fonds inspirateurs, en provenance de notre soi inconnu, et pour lesquels on ne dispose d’aucune forme préexistante. C’est là que commence la vraie création. | | | | |
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| intelligence | | | L’introduction de variables dans notre discours, que je prône aussi bien pour l’intelligence que pour la poésie, a une importance, comparable à l’introduction de la variable cosmologique dans la théorie relativiste : un univers figé qui s’avère être en expansion permanente, pour s’étendre aux limites du concevable. Le poète et le philosophe, eux aussi, devraient penser davantage aux limites dynamiques qu’aux constats statiques. | | | | |
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| intelligence | | | Le concept de vache n’est nullement moins abstrait que celui d’une algèbre de Lie. Et peu importe que la vision, le toucher et l’usage précédèrent le premier, et que le second soit un cas particulier d’une algèbre sur un corps, cas invisible, intouchable, inutilisable en dehors de la mathématique. | | | | |
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| intelligence | | | Il est facile de définir ce qu’est exister dans une représentation (ou langage), où le temps peut être occulté. Mais l’existence dans la réalité, avec sa dimension temporelle, est indéfinissable ; le mystère du temps, ce néant, dans lequel s’engouffre l’instant courant, reste entier. | | | | |
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| intelligence | | | Seule la création inconsciente d’un système est un acte à saluer ; l’avoir préconçu ou le développer induit l’ennui. C’est pourquoi Nietzsche est au-dessus de Heidegger. | | | | |
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| intelligence | | | Aussi merveilleux qu’ils soient, ni nos sens ni notre raison n’arriveront jamais à atteindre la profondeur mystérieuse de l’essence du monde. D’où, peut-être, par dépit, l’attirance qu’exerce sur nous la hauteur de notre propre soi inconnu. | | | | |
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| intelligence | | | Que tout réel, conçu par un Créateur divin, soit rationnel est un mystère certain, bien qu’incompréhensible, mais il n’est pas vrai que le rationnel, ce fruit de ta faible raison, soit toujours réel, car sa partie imaginaire appartient au rêve, à cet opposé de la réalité. | | | | |
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| intelligence | | | Ton essence, c’est-à-dire le fond ou la source de tes pensées et de tes sentiments, restera à jamais indéfinissable. Les ténèbres conviennent mieux à rendre son état que la lumière. Les médiocres se souhaitent la plénitude et la clarté ; le créateur cherche un vide au royaume des sons, des images ou des idées, pour le remplir par la nouveauté de sa propre musique. Musique qui n’est jamais claire, de même que l’amour ou l’inspiration. | | | | |
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| intelligence | | | L’immanence dit que l’harmonie du monde est dans la réalité même et non pas dans des représentations abstraites. Mais cette harmonie, en remontant aux causes ultimes, étant incompréhensible pour un esprit logique, on est amené à reconnaître l’identité concrète entre transcendance et immanence. | | | | |
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| intelligence | | | Un discours, pour prétendre au grade d’un parfait galimatias, doit posséder plusieurs caractéristiques : l’idée centrale banale ou bête, l’indistinction permanente entre le mot et le concept, des relations aléatoires, impossibles, apoétiques entre concepts, des références bancales à vérité, connaissances, liberté, réalité, la manie de dénoncer et de combler des lacunes chez les autres, l’insensibilité aux rêves, qu’on profane par illusions, apparences, incertitudes, riens. | | | | |
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| intelligence | | | Jamais personne ne confondit la chose perçue avec la chose en soi ; la seule remarque à retenir de l’image de la Caverne platonicienne est que l’homme-maître (et non pas un prisonnier) peut intensifier ou rediriger la flamme, projetant des ombres de plus en plus congruentes avec la chose en soi inaccessible. | | | | |
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| intelligence | | | La science est la profondeur des représentations, la hauteur des hypothèses, bâties ci-dessus, et l’étendue des liaisons logiques entre ses objets. L’Histoire a beau échafauder des représentations imposantes, formuler des hypothèses grandioses – elle est incapable, par définition, à élaborer des suites logiques crédibles entre ses événements, un amas de hasards imprévisibles. À part la curiosité, elle ne peut réveiller aucune prémonition des faits à venir. | | | | |
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| intelligence | | | La liberté la plus flagrante des vivants s’observe dans la contingence, dans les choix imprévisibles et incalculables. | | | | |
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| intelligence | | | La pensée est la suite de quatre étapes : un état d’âme (inspiré par notre soi inconnu), un discours (culture langagière de notre soi connu), des substitutions de mots par concepts (intelligence et connaissances de notre soi connu), un sens (réseaux de concepts – à communiquer). | | | | |
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| intelligence | | | Puisque la réalité figure dans toute définition de représentations ou de langages, il faut en donner l’esquisse d’une (pseudo-)définition.
1. Cette définition est formulée par un Terrien du XXI-me siècle ; il l’appuie sur son bagage intellectuel, constitué par les phénomènes externes perçus et les noumènes internes conçus.
2. Ce Terrien se trouve sur la planète Terre, faisant partie du système Solaire, l’un des cent milliards de systèmes de la galaxie Voie Lactée, celle-ci figurant parmi les cent milliards d’autres galaxies.
3. Ces agglomérats de matière sont constitués à partir des mêmes éléments, énumérés par la table de Mendeleev ; les particules élémentaires communes existent depuis des millions d'années, mais à l'origine de l'Univers la matière fut organisée autrement.
4. La vie dans l'Univers, fort probablement, n'existe que sur notre planète dans les domaines végétal, animal et humain. La liberté se manifeste dans les deux derniers (en dehors de notre planète règne la nécessité minérale), et l'esprit (attaché mystérieusement au corps et possédant la conscience et la créativité) est propre à l'homme.
5. En résumé, l'Univers, qui est un autre nom de la réalité, est constitué de la matière et des esprits – une banalité proclamée depuis l'Antiquité.
6. La matière est soumise au mouvement ; les étapes successives s'associent au Temps irréversible qui traverse l'Espace contenant la matière. Les esprits étant incorporés dans la matière vivante, ils accompagnent leurs corps dans leur dissolution et s'éteignent.
7. Il est certain qu'un jour toutes les étoiles s'éteindront, les esprits disparaîtront et une matière en décomposition remplira la nuit totale d'un Univers mort.
8. En retournant sur notre planète, nous y voyons quatre mondes : le minéral, le végétal, l'animal, l'humain. La minéralogie, la botanique, la zoologie s'occupent des trois premiers. Le domaine humain se décompose en quatre mondes : le social, le technique, le scientifique, l'artistique ; c'est la seule réalité dont s'occupe la philosophie.
9. À part la réalité, notre existence ne connaît qu'un seul autre objet de réflexion – le rêve. Ce domaine n'est pas éphémère à cause de deux sources d'étonnement, d'admiration et d'enthousiasme : le fait indéniable que le Créateur (de l'Univers ou de la vie ?) ait mis en nous trois sens merveilleux – le Vrai, le Bien, le Beau, et le besoin de créativité que tout homme évolué éprouve. | | | | |
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| intelligence | | | Aucun philosophe n’est capable de définir ce qu’est le savoir ; pourtant de vagues et volumineux traités académiques débordent d’évocations irresponsables à son sujet.
1. Il y a trois types de connaissances – les pragmatiques (des faits dogmatiques, proclamés vrais, sans preuve), les mathématiques (des faits abstraits, hors la réalité et prouvés à partir d’un système axiomatique non-contradictoire), les scientifiques (des faits concrets, confirmés par l’expérience réelle).
2. Puisque dans l’acceptation de faits rigoureux la réalité est le domaine de confirmation définitive, dans ce qui suit on n’évoquera plus ni les connaissances pragmatiques ni les connaissances mathématiques. Les premières relèvent d’un dogmatisme irresponsable, fondé sur la croyance ; les secondes partent d’un stricte sophisme, s’appuyant sur l’intuition du nombre.
3. Toutes les sciences se fondent sur des représentations conceptuelles. Mais il serait exagéré de dire que la connaissance est la représentation (Valéry). Toute représentation est finie, tandis que les connaissances, déductibles à partir des représentations, sont infinies. C’est pourquoi il serait plus précis de parler, comme en Intelligence Artificielle, de Bases de Connaissances.
4. Il est impossible d’énumérer toutes les connaissances découlant de la Base, mais elles résultent de deux mécanismes : le langage, dans lequel on formule des hypothèses, et le démonstrateur logique, convertissant les phrases langagières en formules logiques.
5. Donc, le fournisseur de connaissances est le raisonnement hypothético-déductif, s’appuyant sur la véracité/fausseté prouvée des hypothèses. | | | | |
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| intelligence | | | Pour employer la terminologie kantienne : un jugement est synthétique s’il fait partie figée de la représentation, il n'est donc qu'un fait, vrai par définition (le nombre de ces jugements est fini) ; il est analytique s’il n’est pas synthétique et s’il est déduit à partir de la représentation, il est vrai par déduction (le nombre de ces jugements est infini). | | | | |
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| intelligence | | | L’intelligence profonde se prouve par la même vénération des trois dons divins – le vrai, le beau, le bon ; l’intelligence haute s’éprouve dans la hiérarchie de ces admirations. Aristote, Kant, Dostoïevsky, les intuitifs, possèdent la première ; Nietzsche et Valéry, les créatifs, pratiquent la seconde, en plaçant la beauté artistique au-dessus du bien inexprimable. Ignare langagier, Nietzsche se noie dans le bavardage sur la vérité ; Valéry y est percutant et profond. | | | | |
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| intelligence | | | L’homme est saisi de perplexité et d’admiration devant les mystères de la matière et de l’esprit, mais la machine ne s’élèvera jamais au-dessus des problèmes et des solutions ; le mystère lui restera à jamais inaccessible. C’est la seule borne intellectuelle que je vois, pour ne pas se soumettre à la fascination sans limites devant les performances statistiques de la machine. Et puisque la philosophie humaine commence par s’incliner devant le mystère, elle surclassera toujours la jugeote mécanique. | | | | |
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| intelligence | | | Jadis, le philosophe et le scientifique avançaient, main dans la main. Le premier comprenait Euclide, Pythagore, Ptolémée, Copernic. Le décalage irrécupérable naquit avec Newton et Leibniz, avec une démétaphorisation de l’infini. Le philosophe ahuri se mit à balbutier ses contreparties sur l’absolu, l’éternité, la vérité – le scientifique ricana, mais resta incapable de produire, lui-même, un discours philosophique, pourtant indispensable. Aujourd’hui, les lamentables critiques de l’IA, par des professeurs de philosophie, montrent un gouffre, jamais aussi insondable, entre la réflexion et la technique. Personne n’y gagne, tous y perdent. | | | | |
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| chœur ironie | | | CITÉ : Ironiser sur les couacs d'un rebelle est trop facile, essaye un peu d'ironiser sur la logique triomphante de la cité ! Ses orbites se rient de mes comètes, où je tente de faire régner l'apesanteur. Elle dénonce, sémillante, les trajectoires bancales, intenables, de mes astres et de mes constellations, qui prétendaient se passer de la masse gravitationnelle et se désagrègent. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie de la porte : franchir son pas avec le même entrain, qu'il faille enfoncer une porte ouverte ou qu'on doive se trouver devant une porte condamnée. Savoir les convertir les unes dans les autres, pour continuer à pratiquer le culte du toit ouvert, qui m'offre mon étoile et non pas ma nouvelle cellule, et le culte des murs condamnés, qui me gardent auprès du banc des accusés et non pas des bureaux des robots. | | | | |
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| ironie | | | On peut pardonner à l'infini sa stérilité, lui, au moins, ne mène nulle part. On reconnaît la médiocrité par la longueur et la droiture des chemins, proposés dès la première rencontre. | | | | |
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| ironie | | | L'intérêt du travail dans l'impondérable : laisser quelques atomes échapper à la chute de tout enthousiasme. L'ironie gravitationnelle : s'enfuir après toute envolée lyrique, en feu d'artifice, afin de ne pas recevoir sur la tête ses débris bien éteints. | | | | |
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| ironie | | | L'attribution de fins et de mesures est facilitée par l'inattouchement par l'infini. Mais la perspective de l'infini rend toute balance hors usage. Être fabricant de balances, en fin de compte, est le métier de la mémoire et du temps arrêté. Mais des balances pour peser les valeurs et non pas pour mesurer les poids. | | | | |
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| ironie | | | Les vocations sportives ratées : lanceur d'éponges, arracheur de l'impondérable, lutteur avec des ombres - tout cela à cause du tir à l'arc, dont j'aime les cordes tendues, mais ne veux pas de flèches trop certaines. | | | | |
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| ironie | | | Ma sensation d'exilé naît d'une fréquentation assidue des frontières, que je finis par ressentir comme le milieu même de mon existence. L'homme, serait-il réduit à la communication avec le monde ? Serait-il privé de noyau ? « L'homme n'a pas de territoire intérieur souverain, il est toujours et tout entier - aux frontières » - Bakhtine - « У человека нет внутренней суверенной территории, он весь и всегда на границе ». Ma voix émanerait des membranes plutôt que des cordes intérieures. | | | | |
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| ironie | | | L'existant s'enfonce irréparablement dans un silence ou un vacarme, mais l'inexistant se prête trop facilement à être mis en musique. Se servir de mélodies, pour animer des silences ou échapper au vacarme. | | | | |
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| ironie | | | On crée dans trois domaines : dans les solutions - pour produire du visible, dans les problèmes - pour élargir l'espace du lisible, et dans les mystères - pour ne pas laisser les problèmes et les solutions dégringoler au stade ou au grade de risibles. | | | | |
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| ironie | | | Justification gödélienne des élucubrations poétiques : dans un langage clos, le vrai est plus vaste que le démontrable. Et le vrai n'est qu'une plate projection langagière du beau, haut et indicible. | | | | |
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| ironie | | | Quand on évalue l'ennui de ne trouver autour de soi que ce qui existe, ou, pire, l'horreur d'être cerné uniquement par ce qui cogite, on reconnaît à Descartes l'immense mérite d'un dualisme vivifiant, se moquant et de la logique et de l'Histoire. Avec lui, enfin, on peut penser l'inexistant et exister sans penser. Et en bon mathématicien, contrairement à Nicolas de Cuse ou à Spinoza, il n'abandonne pas l'homme aux seuls réalité ou langage, mais le force à passer par la représentation. | | | | |
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| ironie | | | La poésie, en elle-même, est ex-plication de ce qui n'existe pas (l'im-plication dans ce qui existe étant anti-poétique) ; la soif de l'inexistant pousse les plus naïfs à le chercher dans la négation : « nier ce qui est, expliquer ce qui n'est pas » - Poe - « deny what is, and explain what is not ». | | | | |
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| ironie | | | L'avantage de tenir aux points zéro : on tendra vers l'infini par une simple inversion de son néant originel, tandis que les intermédiaires, les médiats, les nains sur les épaules des géants s'efforcent à convertir le fini en infini. | | | | |
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| ironie | | | Le squatter de mes ruines est un personnage aussi inexistant que le prolétaire de Marx ou l'aristocrate de Disraeli. Et il rêve ou des chaumières hautaines ou des châteaux de paille. | | | | |
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| ironie | | | Pseudo-valeurs, refuges des médiocrités : vérité, liberté, authenticité. S'opposant au rêve impossible, à l'esclavage d'une passion, au désespoir autour d'un moi introuvable. | | | | |
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| ironie | | | L'image la plus gratifiante est le contraire d'une image classique, inaltérable, c'est celle qui donne l'envie de l'envisager sous de nouveaux points de vue. L'ironie, le refus de chercher l'inaltérable dans les concepts ou dans les mots, l'inaltérable qui n'honore que le grandiose inexistant. | | | | |
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| ironie | | | Seuls les poètes et les … logiciens voient dans l'inexistence d'objets ou de faits une grande et belle source de leurs (é)preuves. Les autres se contentent de l'inexistence divine. | | | | |
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| ironie | | | Le mot n'arrivera jamais à reproduire ce qui est vraiment grand ; c'est pourquoi ironiser sur l'exprimé (et non sur l'inexprimable : « Devant ce qui est grand et grave, l'ironie est petite et impuissante » - Rilke - « Vor den großen und ernsten Gegenständen wird die Ironie klein und hilflos ») n'est jamais un blasphème. | | | | |
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| ironie | | | L'infini renaît en absence du fini, et devient un pur être - qu'en dites-vous ? - du charabia ? - oui, vous avez raison. Et que penser de son reflet spéculaire pascalien : « Le fini s'anéantit en présence de l'infini, et devient un pur néant » ? | | | | |
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| ironie | | | Les immobilistes s'opposent aux hommes de progrès ; ceux-ci prônent la réconciliation (die Aufhebung hégélienne) aboutissant à un gain de hauteur (die Erhebung) ; ceux-là se contentent de garder une hauteur incommensurable et inaltérable, après avoir acquiescé au monde entier. | | | | |
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| ironie | | | Chose, objet, substance, essence, existence, étant, être, l'Un, Dieu - quand je réussis à les traiter, tous, comme des objets, je peux proclamer la mort de Dieu comme l'aboutissement de l'éternel retour du Même, étalé en mille facettes : « Dans l'infini - l'éternel retour du même ; au ciel, le multiple devient l'Un, le système » - Goethe - « Wenn im Unendlichen dasselbe sich wiederholend ewig fließt, das tausendfältige Gewölbe sich kräftig ineinander schließt ». Semper alternum des commencements extérieurs n'est possible que grâce à semper idem des naissances intérieures. | | | | |
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| ironie | | | Un paradoxe entre noms et verbes, prix/valeur et apprécier/valoriser, peut se voir dans la définition du bon et du mauvais narcissisme : le mauvais valorise, de l'extérieur, le prix de ses copies, et le bon apprécie, de l'intérieur, la valeur de ses créations ; chez le premier, ses productions sont des traces reconnaissables du soi, chez le second - des échos d'un soi inconnaissable. | | | | |
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| ironie | | | Que peut vouloir dire « au nom du Père… », si, par définition, on ignore le nom de l'Intéressé ? En toute rigueur, on aurait dû psalmodier : « par référence au Père… ». Tous savent, que c'est l'inexistant qui se prête le mieux aux métaphores et ellipses. | | | | |
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| ironie | | | Ceux qui me soutinrent le mieux sont ceux qui placèrent un zéro là où, naïvement, je m'efforçais à attacher des chiffres significatifs. C'est avec des zéros bien ciblés qu'on change le mieux l'ordre des choses impermanentes. | | | | |
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| ironie | | | Pour un béat optimiste, la vie est une solution et guère un problème. Comme, pour le vrai pessimiste, la mort n'est pas un mystère, mais un problème. « Ne se suicident que les optimistes » - Cioran. Et l'ironie est une capitulation inconditionnelle du pessimisme surarmé de la raison devant l'optimisme désarmé de l'esprit. | | | | |
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| ironie | | | Vouloir rester incompris est aussi bête que ne compter que sur ce qui est à comprendre ; les mélodies de l'inconnu s'écrivent entre les lignes, et elles valent plus que les lignes du connu. | | | | |
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| ironie | | | Le réel est si inépuisable, que creuser l’impossible est une tâche pour aveugles ou blasés. | | | | |
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| ironie | | | S'absenter de ce qui est - le privilège de l'ironiste ; s'y incruster - l'insolence du sceptique ; s'y faire invisible - l'astuce du cynique. Brûler de ce qui n'est plus ou ce qui ne sera jamais, en savoir remplir le vide. | | | | |
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| ironie | | | Les discours sirupeux ou baveux devinrent si dominants et perdirent à ce point tout souvenir de fraîcheur ou de renaissance, qu'on pourrait regretter la sécheresse de jadis : « L'âme sèche est excellente, avec son feu toujours vivant » - Héraclite - même si aucun Phénix ne touche plus la terre et réside, invisible et immobile, en hauteur aérienne. | | | | |
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| ironie | | | La même monotonie, soit inertie soit ennui, accompagne ceux qui ne vécurent jamais un moment de grâce, d'illumination ou de conversion (comme St-Paul, St-Augustin, Dostoïevsky, Nietzsche, Tolstoï, Valéry, Wittgenstein, Heidegger). Pour avoir sa voix reconnaissable, il faut avoir entendu des voix d'inconnus. | | | | |
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| ironie | | | Le chemin vers soi-même est aussi bête que le chemin contre soi-même ; la docte introspection comme la confession indocte ne valent pas grand-chose là où règne l'invention - le regard initiatique sur le soi inconnu, les yeux fermés sur le soi connu. | | | | |
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| ironie | | | On aurait dû réserver les mots absolu et infini - aux mathématiciens, pour définir la convergence, et les mots immortel et purs - aux curés, pasteurs, popes, gourous, imams, chamanes, rabbins, marabouts, manitous, pour souligner leurs divergences. Dès que des philosophes s'en servent, on n'entend que des preuves bancales ou des logorrhées cloacales. | | | | |
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| ironie | | | Pour ne pas se déchaîner, ils veulent vaincre leur soi connu. Je me déchaîne, m'étant soumis à mon soi inconnu. | | | | |
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| ironie | | | La seule hauteur, qui mérite notre fidélité, est absolue ; les relatives, les comparatives, ont le même avenir que toute profondeur – la douce platitude. Et l'ironie, tout en étant fatale pour les hauteurs relatives, est bienfaisante – pour l'absolue ; elle ne monte jamais, elle descend toujours (Jankelevitch), mais elle fait s'attacher à une bonne hauteur invisible, mais palp(it)able. | | | | |
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| ironie | | | Sans observateur, le cœur et le bon sens restent indéchiffrables ; si ce n'est l'ironie myope, ce sera la presbytie des convictions. L'ironie n'est pas une pose d'acteur, mais bien de spectateur : « les spectateurs voient plus que les acteurs » - Gracián - « siempre ven más los que miran que los que juegan ». Savoir être spectateur de son propre jeu, c'est tenir au regard et se méfier des bras et des yeux. | | | | |
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| ironie | | | Quand on a fait le tour complet de la réalité, de la représentation et du langage, on en aura retiré, respectivement, la noblesse, l'intelligence et le talent, pour en épouser, successivement, le matérialisme, l'idéalisme et le verbalisme ; avec la matière on apprend l'art des contraintes, avec les idées - la technique des buts, avec les mots - le vertige des moyens ; et l'on finit dans l'immobilité et l'invisibilité du talent, que ne trahit que la musique de l'œuvre. | | | | |
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| ironie | | | La première qualité d'un château en Espagne n'est pas la quantité de portes ou de fenêtres ; d'ailleurs, dès qu'on le comprend définitivement, ce château se transforme tout naturellement en d'honorables ruines. Ce n'est pas l'avis des touristes : « J'habite le possible, la prose ignore ce faste, plus haut en fenêtres, et en portes - plus vaste » - Dickinson - « I dwell in Possibility, a fairer House than Prose, more numerous of Windows, superior - for Doors ». On voit, que tout y est prévu pour gérer les entrées-sorties et assurer la diffusion la plus large. Il manque peut-être un peu de profondeur, pour atteindre le souterrain, et un peu de hauteur, pour préférer le toit aux fenêtres et saluer les astres immobiles plutôt que le trafic. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie est dans le refus des comparatifs et le renvoi égalisateur vers la perfection inaccessible. « Dans le royaume de l'ironie règne l'égalité » - Kundera. Tandis que dans la république du sérieux sévit l'inégalité. Dès que son rival prône l'égalité mécanique, l'ironie proclame l'inégalité musicale. | | | | |
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| ironie | | | Dans l'art de maxime, le danger, c'est le choix de sa matière – le marbre, ce matériau que visent surtout les sots, à cause du bruit, du poids et de la surface avantageuse. Le maximiste devrait penser à l'acoustique, marmoréenne et profonde, et à la musique composée, haute, immortelle ou, au moins, intemporelle. | | | | |
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| ironie | | | Je m'agrippe à l'arbre, me prenant pour un rossignol ; j'ouvre les yeux, m'observe et me découvre caméléon qui, ailleurs, serait trop visible ; je referme les yeux et me flagorne de n'être qu'une chauve-souris ou une chouette ; j’entends les rossignols modernes croasser. | | | | |
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| ironie | | | Les jargonautes définissent l'ironie comme une négativité infinie absolue (Kierkegaard), tandis qu'une positivité finie relative, y conviendrait tout autant. L'ironie est effacement de frontières entre le grave et le léger, entre le tout et la partie, entre le oui et le non. | | | | |
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| ironie | | | L'ouvert physique et l'ouvert topologique - aucune ressemblance ; et l'on observe, chez les poètes et les philosophes, que les plus perspicaces, comme toujours, sont, inconsciemment, plus près du concept mathématique que de l'image mécanique. Pour les pauvres d'imagination, l'Ouvert est tout bêtement … pénétrable (même pour Heidegger : « L'Ouvert laisse se pénétrer » - « Das Offene läßt ein ») ; pour les subtils, il est la condition tragique (Nietzsche et Rilke) de l'intensité de nos irréductibles élans. L'Ouvert est ce qui est dans la limite inaccessible, ce qui ne peut ou ne doit pas se connaître : « Ce que Nietzsche est et fit, demeure ouvert » - Jaspers - « Was Nietzsche ist und tat, bleibt offen ». | | | | |
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| ironie | | | L'ironie est justifiée par la reconnaissance, que, sous un regard de plus en plus exigeant, la réalité nous échappe à l'infini et aucune certitude finie ne résiste à une quête serrée. « L'ironie est une conscience nette d'un chaos se projetant vers l'infini » - F.Schlegel - « Ironie ist klares Bewußtsein des unendlich vollen Chaos ». L'intelligence est notre épuisable faculté d'harmoniser le chaos. Une fois aux frontières d'un chaos maîtrisé, elle arrive soit au vide de l'attendu, soit à l'ennui de l'entendu ; en se débarrassant du ballast ou de la platitude du sérieux, elle s'accroche à l'ironie, prometteuse de hauteurs et d'apesanteurs. C'est ton étoile qui te remplit de chaos ; celui qui a besoin du chaos, pour enfanter de son étoile (Nietzsche), finira en fausses couches. | | | | |
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| ironie | | | Au lieu de patauger dans l'essence de la profondeur (das Wesen des Grundes - Heidegger), dont la plate existence me barbe, je plane dans l'inexistence de la hauteur, son universalité me suffit. | | | | |
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| ironie | | | Si je devais choisir, comme tout le monde, un contraire ou un complément à l'être (comme devenir, temps, avoir, néant, destin, événement, étant), je prendrais la représentation, qui, pour l’œil, semble recouvrir l'ensemble de l'être, mais pour l'esprit, en laisse une infinité d'aspects irreprésentables ou insondables. | | | | |
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| ironie | | | Le premier mérite de l'au-delà est qu'il n'existe pas, ce qui permet au bon créateur de le réinventer, à la place du Démiurge, faiblard ou cachottier. Il y a des malins, des anges, pour qui l'en-deçà et l'au-delà ne forment qu'une grande unité. Ange est le nom qu'on donne à celle des bêtes, qui vit davantage de ses barreaux que de ses terreaux ; elle prouve sa liberté par le respect des contraintes mystérieuses et non pas par la connaissance des buts problématiques ; elle reconnaît ne pas se connaître ; elle devient le soi connu, tout en voulant être le soi inconnu, être messager de ce qui n'existe pas. | | | | |
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| ironie | | | Le marteau est une bonne métaphore pour s’opposer à la minauderie des nuances ; mais il faut que son matériau soit sélectionné par ton soi inconnu et que sa statue forgée soit celle de ton propre soi connu créateur. Tu dois être l’ange d’un tout personnel, au lieu d’être un démon commun, s’agitant dans le détail. | | | | |
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| ironie | | | Légiférer pour les autres, c’est spécifier le chemin entre le banc des accusés et le pénitentiaire ; légiférer pour soi-même, c’est inventer des circonstances consolantes au séjour dans ces lieux incontournables. Pour la première tâche il suffit d’être maître ; pour la seconde il faut être créateur. | | | | |
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| ironie | | | L’écrivain : l’ange et ses plumes me font lever l’âme, la bête me fait baisser la tête et me tend l’encre noire, pour y tremper ma plume. Le haut firmament de mon soi inconnu sera rendu par l’horizon étroit de mon soi connu. L’attrait de la lumière naîtra de la noirceur. « Jamais un homme vertueux n’a écrit de livre valable » - H.Mencken - « No virtuous man has ever written a book worth reading ». | | | | |
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| ironie | | | Même pour me mêler à la plate discussion sur la différence entre l’être, le devenir et l’avoir, il vaut mieux choisir pour leur sujet et l’objet – mon propre soi. Je suis mon soi inconnu ; je possède mon soi connu ; le seul devenir, digne d’être remarqué, est ma création, l’être que mon soi connu produit, sur l’instigation implicite de mon soi inconnu. | | | | |
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| ironie | | | Tout est discret et fini dans la réalité ; l’infini n’a de place qu’en mathématique ou dans la bêtise humaine (celle-ci serait équivalente à « l’éthique fondamentale : ouvrir la pensée à l’infini réel » - Badiou - puisque, dans cette brèche, se déferleraient des flots de bêtise). | | | | |
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| ironie | | | En jonglant avec des termes, dont elle ne comprend goutte, la gent philosophesque peut, tout de même, sortir des perles imprévues. « La subjectivité est la vérité ; la subjectivité est la réalité » - Kierkegaard – une risible ineptie et une vue subtile – je vous laisse deviner à quelles affirmations s’attachent ces étiquettes. | | | | |
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| ironie | | | Le mathématicien maîtrise l’infini, le poète – la pureté, le savant – la pensée. Mais a-t-on jamais vu un seul philosophe, capable de définir ces trois concepts ? Pourtant, l’un des plus obtus d’eux, Hegel, proclame, parmi tant d’autres, cette ânerie, totalement creuse : l’infini est la pensée pure ! Et dire, que la pensée est la pureté infinie, n’est guère plus glorieux. | | | | |
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| ironie | | | L’Idée couvre tous les champs expressifs, du borborygme à la formule logique ; la philosophie consiste à l’envelopper d’un style, qui, réduit nécessairement aux arrangements spatiaux de mots, ne peut être que géométrique. Chez Platon il est parabolique (les objets à la lumière mythique), chez Nietzsche – hyperbolique (les objets voués à la hauteur), chez Heidegger – elliptique (les objets n’ayant pas encore de nom). J’ai l’ambition de pratiquer un style conique : l’idée serait une corne d’abondance, un cône, avec l’humilité d’un angle de vue étroit, avec un flux du bien-être, avec l’élan vers l’infini ; la maxime émerge, suite au choix d’un plan, traversant le cône, pour créer une parabole, une hyperbole ou une ellipse. | | | | |
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| ironie | | | Être indicible ou invisible, je peux le justifier, en me cachant derrière mon soi inconnu. Mais non – être inaudible, car mon soi inconnu doit émettre de la musique, à défaut de discours et de tableaux. | | | | |
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| ironie | | | Écrire, en se vouant à l’imaginaire plus qu’au réel, est comme ironiser, et donc ce genre d’écrivain devra s’absenter, c’est-à-dire la lumière de son soi connu devra se soumettre aux jeux d’ombres de son soi inconnu. « J’écris brièvement ; je ne puis guère m’absenter longtemps » - R.Char – car le soi inconnu ne se manifeste que dans des étincelles et s’éclipse dans une lumière continue. | | | | |
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| ironie | | | À force de répéter que l'homme est un arbre, je finis par voir dans la femme une pomme et un serpent, réveillant non pas une curiosité pour le savoir mais une soif de l'inconnu. | | | | |
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| ironie | | | Ce qui est sans prix mérite souvent qu'on l'acquière coûte que coûte. | | | | |
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| ironie | | | Mon soi inconnu est un coucou, déposant son œuf dans le nid de mon soi connu (se prenant pour rossignol, chouette ou aigle) et qui couve cet œuf incompréhensible. Une maternité littéraire injustifiable, inavouable, suspecte. | | | | |
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| ironie | | | Notre richesse est dans l’élan vers l’inconnu ; tout savoir appauvrit. | | | | |
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| ironie | | | Pour me plier à leur fichue règle d’unité de temps, d’espace et d’action, je proposerait l’éternité, l’infini et le rêve ; ces coordonnées sont beaucoup plus prometteuses que les siècles, les latitudes et les gesticulations. | | | | |
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| ironie | | | Le soi inconnu est, probablement, du genre féminin, puisqu’il joue, surtout, le rôle d’une muse ou d’une maîtresse pour le soi connu, dont la virilité est évidente. Les genres grammaticaux rendent la scène ambigüe : le soi connu est la créature, et le soi inconnu – le Créateur. Leur fruit commun, l’œuvre, c’est la création. | | | | |
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| ironie | | | Visiblement, mes notes n’établissent aucun lien avec le public moderne, mais elles créent beaucoup de passerelles avec mon soi inconnu. | | | | |
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| ironie | | | Chercher le sens de la vie est la même aberration que chercher la formule du rêve. Le sens accompagne des problèmes et leurs solutions ; il est impuissant devant le mystère ; et la vie est un mystère. Les formules sont dans un langage ; or, le rêve est indicible, on ne peut que le chanter, et la musique va droit à l’âme, sans s’arrêter dans l’esprit. | | | | |
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| ironie | | | Le bavard viole l'ineffable ; le laconique caresse l'indicible. | | | | |
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| ironie | | | Se débarrasser de soi-même, se trouver, se dissimuler – tous ces objectifs pseudo-littéraires sont d’égale niaiserie. Une voix inarticulée, qu’on appellera inspiration, soi inconnu ou Muse, doit te souffler des rythmes, des mélodies, des harmonies, que tu tenteras de traduire en images-mots-idées et de les coucher sur une page. Sans talent, le résultat sera une cacophonie ; avec du talent, tu émouvras quelqu’un, toi seul peut-être. | | | | |
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| ironie | | | Les écrivains, qui se targuent d’être inconnus et de mépriser la gloire, passent le plus clair de leur temps sur les forums médiatiques et fréquentent, assidûment, les dîners en ville. Il n’est donné à personne de renoncer, franchement, à la quête de la gloire. Chez les meilleurs, la gloire n’est qu’un excitant réel pour les aliments servis par des rêves. | | | | |
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| ironie | | | Le rêve, par définition, réside en hauteur ; difficile de le munir de profondeur, et cet exploit risquerait de le plonger dans l’équilibre d’une platitude. Le réel est infiniment profond ; mais il est facile de le prendre de haut. | | | | |
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| ironie | | | Chez les scientifiques, règne la jalousie, d’où leur propension au fratricide ; les artistes tiennent à leur absolue originalité, d’où leur penchant pour le parricide. Les plus honnêtes finissent par en avoir une honte inexpiable, comme Cioran, après ses pitoyables attaques de Nietzsche et de Valéry. | | | | |
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| ironie | | | Mes notules doivent être fulgurantes (mon soi inconnu), avant d’être, éventuellement, éclairantes (mon soi connu). | | | | |
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| ironie | | | Il était gênant, jadis, de parler de ton corps (on ne le connaissait que trop bien) ; aujourd’hui, il est encore plus gênant de parler de ton âme (devenue une grande inconnue). | | | | |
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| ironie | | | L’ironie est la reconnaissance de l’impuissance des mots ; les plus nobles des choses sont celles qui résistent le plus à leur mise en mots ; donc, l’ironie devrait se tourner surtout du côté de ce qui est intraduisible et grand. | | | | |
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| ironie | | | Les buts inconnus émeuvent la jeunesse ; les parcours bien connus banalisent l’âge mûr ; les commencements inconnaissables ennoblissent la vieillesse. Aux extrémités – deux rêves, portant la honte du milieu. | | | | |
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| ironie | | | Selon Hegel est infini ce qui n’a pas de frontières. Le seul infini sérieux est le mathématique, et en mathématique, pour avoir des frontières, il faut de la continuité. Dans l’univers de la matière, la continuité n’existe pas ; tout y est discret ; l’ensemble des idées articulées est discret. Et selon Einstein, seule la bêtise peut y prétendre au grade d’infinie. | | | | |
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| ironie | | | Il est normal de traiter Dieu de sourd et muet, puisqu’il n’entend pas nos questions ni n’émet de réponses. Mais on doit vénérer en Lui un Créateur incompréhensible et génial. | | | | |
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| ironie | | | Ce qu’ils appellent voix intérieure appartient à mon soi inconnu. « Le but d’une vie consciente est d’entendre la voix intérieure et de la suivre » - H.Hesse - « Ziel eines sinnvollen Lebens ist den Ruf der inneren Stimme zu hören und ihr zu folgen » - dans cette formule, il faut remplacer but par commencement, vie par rêve, consciente par inspiré, entendre par tendre l’âme, voix par inspiration, suivre par traduire - tout le reste est parfait… | | | | |
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| ironie | | | L’envie d’écrire en vers chatouille toutes les plumes acérées. Mais le don poétique et le don intellectuel se rencontrent rarement chez une même personne. Les porteurs du premier s’inspirent des mélodies, sans songer aux pensées ; les possesseurs du second débordent de pensées, auxquelles ils aimeraient apporter une tonalité poétique. Les vers des premiers induisent des pensées insoupçonnables, supérieures à celles des intellectuels. Les vers des seconds éconduisent leurs pensées au rang des platitudes. | | | | |
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| ironie | | | Pour que les éditeurs daignent publier tes notules intempestives et intoponymiques, il aurait fallu que tu fusses aussi grégaire et sot que les prix Goncourt ou les agrégés de philosophie. Quand tu évalues l’immensité de ce sacrifice salissant, tu gardes la fidélité à ta propre voix inclassable. | | | | |
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| ironie | | | Tant que les étoiles restent hors de portée des engins spatiaux, elles garderont leur symbolisme poétique : l’ardeur de l’élan d’un poète vers leur hauteur chimérique forgera la force de son génie. « C’est de tous les instants, nourris d’inaccessible, que vient la puissance d’un poète »* - Cioran. | | | | |
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| ironie | | | La ligne d’horizon est fonction de la hauteur à laquelle tu te places ; la disparition des horizons signale la médiocrité de ta hauteur. Rien ne se cache plus derrière l’horizon, puisque tout y est connu ; la verticalité n’attire que ceux qui vénèrent l’inconnu. | | | | |
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| ironie | | | En dehors de la mathématique, l’infini est l’effet d’une perspective métaphorique réussie et la vérité – l’acquiescement d’une conscience critique endormie. | | | | |
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| ironie | | | L’écrivain qui voit sa mission dans la traduction des pensées tout prêtes en mots fidèles ne pratique qu’un viol, dont naissent des avortons. Au contraire, l’approche d’artiste se réduit aux caresses, par l’esprit entreprenant, de paroles séduisantes, qui enfantent d’enfants naturels, de pensées imprévues. | | | | |
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| ironie | | | Les ailes visibles, même celle d’un cygne, sont soumises à la pesanteur ; les ailes invisibles, les seules à te rapprocher de la véritable hauteur, sont une grâce rare, un attribut secret de ton âme. Si tu as cette chance, on verra en toi – un ange. Mais méfie-toi des ailes visibles : « Qui pense avoir trouvé un ange, en ne voyant que des ailes, pourrait ne ramener à la maison qu’une oie » - Lichtenberg - « Wer einen Engel sucht und nur auf die Flügel schaut, könnte eine Gans nach Hause bringen ». | | | | |
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| ironie | | | Qu’un lecteur comprenne ma maxime, qui n’est toujours qu’une réponse, c’est qu’il ait su fabriquer sa propre question, à laquelle s’adapte ma réponse. Je préfère être mal compris – ce qui sera presque toujours le cas – à rester incompris par un indifférent. | | | | |
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| mot | | | Pour l'admiration, le mot est ce que l'idée est pour le respect. L'admiration s'atténue, lorsque le mot se met à se justifier, et elle se mue en respect, quand le mot est prêt à se défendre. L'idée développe l'exprimé, le mot enveloppe l'inexprimable. | | | | |
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| mot | | | Il y a des mots qui narrent, des mots qui réfléchissent et des mots qui chantent ; dans le monde, il y a des paysages à décrire, des champs à cultiver et des climats à vivre, le savoir à organiser et le visage à exprimer ; obscure doit être la nuit, solaire veut être la méditation, mais le regard vaut surtout par ses jeux des ombres ; les connaissances doivent être dites, mais « la contemplation est indicible » - Jean de la Croix - « la contemplación es indecible » ; la contemplation est une méditation se passant de mots ; comme un grand sentiment, cette cible indicible, ce point de mire invisible, et que le mot vise, par sa corde hyperbolique et sa flèche métaphorique. | | | | |
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| mot | | | Le test de la justesse d'un mot hautain : déclamé en contrée basse, il est inaudible. | | | | |
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| mot | | | La plus forte joie de vivre m'est communiquée par ces faux sceptiques, chez lesquels le naïf lit une démolition de tout élan, tandis qu'ils ne font que reconnaître, humblement, l'impossibilité de trouver un mot aussi prodigieux que l'enthousiasme. La reddition du mot sonne souvent le triomphe de l'émotion. « Ne te courbe que pour aimer » - R.Char. | | | | |
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| mot | | | Oui, le mot est un faussaire sur le marché du sentiment, où règne un troc délicieusement indicible. Sa convertibilité, entre fauchés des monnaies stables, permet des échanges déséquilibrés et enrichissants. | | | | |
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| mot | | | À part quelques traits phonétiques ou idiomatiques, la métaphore prend son envol dans la représentation sous-jacente et non pas dans la langue elle-même. Même le rapport entre les choses et moi-même, rapport reflété dans certaines métaphores, n'est pas une exception, puisque mon soi est également présent dans la représentation, comme tout autre sujet. Et je ne suis même pas sûr, que mon soi, surtout avec sa facette inconnue, y soit mieux représenté que celui des autres. | | | | |
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| mot | | | Jolie ambigüité dans cette jolie phrase - je suis fait de ce qui m'échappe : ou bien ce qu'il y a d'inconnu ou d'incompréhensible en moi est mon propre soi (le soi inconnu), ou bien ce qui rend mon essence est ce que, à mon corps défendant, je réussis à articuler. | | | | |
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| mot | | | Tant de mystère insondable nous interpelle dans le don de la langue et de la parole, ainsi que dans le rire et les pleurs. Mais la routine affadit notre regard sur le beau inconnaissable, en nous arrêtant sur la richesse des problèmes, que ces dons permettent de formuler, ou, pire encore, sur l'utilité des solutions, qu'on connaît à ces problèmes résolus. | | | | |
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| mot | | | Le mot idole est à réhabiliter ; son contraire le plus en vue est l'idée ; je préfère l'objet de prières au projet grégaire, que devient, tôt ou tard, toute idée. Et puisque on prie le mieux, face à l'inexistant, on n'a même pas besoin de justifier les auréoles qu'on est peut-être le seul à voir. | | | | |
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| mot | | | L'être, c'est-à-dire l'âme invisible, est destiné au regard, c'est-à-dire à la prière et au rêve. Mais ils en firent l'objet culte de leurs syllogismes bancals, où le tragique se banalise et la logique s'enlise. | | | | |
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| mot | | | Il faut émanciper le mot - des choses, qu'elles soient abondantes ou manquantes. Et là où le mot a éclos, qu'il devienne une grâce impondérable. Éviter, que la chose, c'est à dire la pesanteur, ne se pose. | | | | |
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| mot | | | Types de pensée, dans l'ordre croissant de leur intérêt : penser à quelque chose, penser de quelque chose, penser quelque chose, penser sans convoquer de choses, en restant en compagnie de mots seuls, les mots créant des choses inexistantes. | | | | |
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| mot | | | Stratagème de l'écriture : faire oublier, que le mot (verbum oratio) est corps de l'idée intelligible (verbum ratio) et faire croire, qu'il est âme d'une sensibilité indicible. | | | | |
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| mot | | | Notre soi le meilleur n'a pas de mots ni de langage fidèle de gestes. La vraie littérature naît de la sensation d'une traduction, d'une mimesis de ce fond innommable, indicible et ineffable dans la même langue. Sinon on plonge dans une langue étrangère. La meilleure traduction est celle dont l’original est illisible. | | | | |
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| mot | | | Tout avis commun, la doxa, peut gagner en intérêt moyennant une bonne traduction en para-doxe. | | | | |
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| mot | | | Ni la peinture ni la musique ne peuvent rendre ni mon regard ni ma houle. Et, dans mon soi révélé ou palpitant, le mot n'a rien de palpable à embrasser ni à reproduire ; c'est une ambition bien niaise, que « ton fruit soit copie de toi-même » - Byron - « as our mould must the produce be » ; il n'y a rien à copier - ma création est moi ! Encore que ce soient les meilleurs qui le tentent ; les pires copient les autres ou les choses. | | | | |
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| mot | | | Rêver, c'est laisser vibrer des images en deçà des paroles. Le mot est fait des images fixées au-dessus des rêves pétrifiés. Le poète tente souvent l'inverse : « L'image est formée des mots qui la rêvent » - Jabès. Et, ce qui reste inexplicable, le plus beau mot est rêvé par des pensées endormies. | | | | |
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| mot | | | Deux défauts d'écoute privent mon discours de toute musicalité : que je n'entende plus la voix de l'inexistant, ou que la traduction, c'est à dire l'interprétation, soit exclue de mes échos. Il ne me resteront que des références mécaniques de quelques morceaux d'algorithmes, dictés par des robots. « Parler, c'est traduire - d'une langue angélique en une langue humaine, de la pensée vers les mots » - J.G.Hamann - « Reden ist übersetzen - aus einer Engelsprache in eine Menschensprache, Gedanken in Worte » - seulement, l'ange ne parle ni en pensées ni même en notes, mais en appels inaudibles, indicibles, qu'il s'agit de traduire. | | | | |
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| mot | | | Le plumitif médiocre : je maîtrise l'essentiel, dont le mot n'est qu'un mercenaire malléable à merci. Un maître : la terreur devant l'essentiel intraduisible et l'adhésion servile à ce révolté de mot, en vue d'un nouvel esclavage. « Ce n'est pas moi qui maîtrise la langue, c'est la langue qui me maîtrise complètement. Elle n'est pas la servante de mes pensées » - K.Kraus - « Ich beherrsche die Sprache nicht ; aber die Sprache beherrscht mich vollkommen. Sie ist mir nicht die Dienerin meiner Gedanken ». | | | | |
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| mot | | | On ne peut opposer au langage que la pensée ou l'émotion. Il tient en respect la première et même en triomphe, souvent, haut-la-main, mais il se décourage devant l'ineffabilité désarmante de la seconde. Mais sans ces retentissantes défaites il n'eût jamais appris à produire de la pensée et de l'émotion. | | | | |
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| mot | | | L'Ouvert, en allemand (das Offene), signifiait jadis (par exemple, pour Hölderlin) - une libre nature, une hauteur montagnarde ; avec Rilke, le mot prit un sens mystique de l'appel des sources ; Heidegger lui donna une tournure topologique, avec le désir des frontières infinies ; enfin, Celan : « L'Ouvert est un domaine sans frontières, où l'homme se libère de lui-même » - « Das Offene ist der grenzenlose Bereich menschlicher Selbstbefreiung » - confond ce qui est sans frontières (l'infini) avec ce qui n'inclut pas ses propres frontières (l'ouvert mathématique ou lyrique que retinrent les commentateurs français). Chez Heidegger, la confusion avec le verbe ouvrir fait de l'Ouvert une espèce d'aléthéia - des mises en lumière de ce qui aurait été dissimulé. | | | | |
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| mot | | | Seuls les polyglottes peuvent donner un sens profond au silence : les expressions d'un même sentiment, dans des langues différentes, n'offrant ni intersection ni noyau communs, on se réfugie dans ce vide silencieux, ce réceptacle du vrai soi (serait-ce la khôra platonicienne, cet espace réservé à l'accueil des idées ? ), du soi indicible et intouchable, débarrassé et des mots et des choses : « L'esprit vide d'objets est le but du sage » - Upanishad - je dirais qu'il en est la contrainte. | | | | |
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| mot | | | L'homme intéressant est un Ouvert, tendant vers ses limites inaccessibles ; le médiocre s'accroche à sa coquille ; d'où cette curiosité - le Français, l'Allemand, le Russe s'imaginent, que les mots douillet, heimlich, уютно sont intraduisibles en d'autres langues. | | | | |
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| mot | | | Il manque au français le mot Erkenntnis, qu'on traduit, faute de mieux, par connaissance, tandis qu'il s'y agit de quelque chose, qui est, à la fois, le processus et le résultat d'un acte primordial : le passage d'un inconnu vers le domaine du connu, au moyen d'une unification d'arbres (requête vs représentation), qui précède le concept même d'égalité, sans parler de celui de choses égales. Ce n'est pas l'égalité qui est câblée en nous, mais le mécanisme d'unification. | | | | |
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| mot | | | C'est dans le cadre d'un langage donné que se définit le silence ; quand on atteint les limites d'un langage, ce n'est pas le silence qu'on doit adresser aux choses inaccessibles (Wittgenstein), mais le chant, chant, qui est métaphorisation du langage courant. | | | | |
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| mot | | | Le langage est la demeure de notre esprit. Entre ses murs se trouvent de bons miroirs, une excellente acoustique, d'infaillibles climatiseurs ; j'y introduis une image, une mélodie, un climat - je retrouve des échos et saisons imprévisibles. Dans le langage on se rencontre, on se retrouve. Mais ma texture intérieure doit être en harmonie avec mon architecture extérieure ; les meilleurs styles sont - château en Espagne, tour d'ivoire, ruines. Ruines et musique, uniques ou multiples, opposées à maison et voix : « L'univocité de l'être signifie, que l'être est Voix » - Badiou - comme, sans doute, il est Vers, puisqu'il est universel. Pour d'autres, il n'est que Silence, traduisible en musique par l'esprit devenu âme. « Le langage est séparé de toute relation à l'Être » - Gorgias. | | | | |
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| mot | | | L'émerveillement devant la réalité et la langue, toutes les deux inépuisables : l'infinité de concepts qu'on pourrait bâtir (la représentation) au-dessus d'un nombre fini de mots, qui couvrent une partie du réel, l'infinité d'images qu'on pourrait créer (l'interprétation) au-dessus d'un nombre fini de concepts accessibles à la langue. | | | | |
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| mot | | | Il y a maintes facettes de la réalité, rendues si parfaitement par nos représentations et nos langages, que leur mystère ontique devient inutile et superflu ; mais les meilleures des facettes humaines, où se croisent les émotions, les beautés et les rêves, sont si incompréhensibles et irréproductibles, que le seul but de notre dit devrait y être - faire ressentir l'indicible. | | | | |
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| mot | | | Tout discours est un arbre avec deux ramifications principales : l'intelligence et le lyrisme, le savoir et le valoir. On l'évalue par unification avec un autre arbre – de l'interlocuteur, du lecteur, de l'observateur. Plus de branches nouvelles présente l'arbre unifié, plus intéressante est la rencontre. Entre Européens, on gagne surtout en richesse dans le second ramage. Mais, en revanche, celui-ci reste stérile dans le croisement avec le Chinois, son lyrisme nous étant inaccessible, inunifiable. Il reste, dans ce cas, de pénibles reconstructions des feuilles pragmatiques. La fraternité ne peut germer que dans l'irrationnel. | | | | |
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| mot | | | L'agaçante capacité protéiforme du verbe faire – de l'action au constat, de la création au bilan. Pour moi, le soi inconnu est fait ; il est à faire, pour Valéry : « C'est ce que je porte d'inconnu à moi-même qui me fait moi »*** - je le traduirais par : ce qui devient connu quitte mon vrai soi. | | | | |
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| mot | | | Deux sens du mot signifier : soit une finalité - former un arbre de signes, soit une source - renvoyer à l'origine inarticulable. Et c'est dans le sens respectif qu'on dira, que le soi connu est ce qu'il signifie, et que le soi inconnu signifie ce qu'il est. | | | | |
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| mot | | | Dans tout discours, il y a un fond, mécanique et banal, l'idée, dictée par l'esprit, et il y a une forme, organique et musicale, inspirée par l'âme. La hauteur d'âme ne se révèle qu'à ceux qui n'ont pas que les yeux pour voir et dont les oreilles perçoivent de la musique dans tout bruit de la vie. | | | | |
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| mot | | | Pour chasser le gibier d'idées, il faut lancer des mots de chasse. Quand, au même moment, le vent de la poésie se lève, pour les porter vers des contrées imaginaires, mais moins arides que le désert de la vie réelle. Les idées, elles aussi, sont réelles, et donc inaccessibles avant d'être fixes, c'est à dire mortes. Le mot est ce qui va à l'envi se remettre à l'irréalité, aux mirages. | | | | |
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| mot | | | Tuer son soi - le sui-cide - ah, si l'on pouvait ne se débarrasser que du soi connu, commun, bavard et immortel, pour rester avec le soi inconnu, indicible, vulnérable et renaissant ! | | | | |
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| mot | | | Ni les mots, ni même les caresses, n'arriveront jamais à rendre, fidèlement, le fond de ce qui anime notre soi, chaud, palpitant et inconnu ; mais les mots, et surtout leur forme, peuvent avoir leur propre saveur, dont la fin principale serait de nous détourner du monde extérieur et de nous laisser en tête-à-tête avec le monde intérieur. On dirait, que le chinois l'ignore : « Quand elle passe par notre bouche, la sagesse est fade et sans saveur » - Lao Tseu. | | | | |
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| mot | | | Dans le mot, il y a toujours une partie de qui, l'écho du soi connu, et une partie qui, la voix du soi inconnu. Les idées ou le style, la rigueur ou le ton, le savoir ou le valoir. | | | | |
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| mot | | | Tout ce qui a un nom a aussi une date et un lieu, ce qui enchaîne et limite. Une liberté profonde : donner au nom existant un sens nouveau ; une liberté haute : trouver un nom nouveau à un sens existant, inventer de belles couronnes de noms honorant l'innommable. | | | | |
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| mot | | | Les philosophes titulaires, chez qui on n'a jamais vu de bons linguistes, de bons logiciens ou de bons mathématiciens, introduisirent un chaos dans l'interprétation des notions limpides de ceux-ci : verbe, sujet, objet - chez les premiers ; vérité, négation, prédicat - chez les deuxièmes ; infini, vide, ouvert - chez les troisièmes. | | | | |
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| mot | | | Ce qui est digne d'être appelé verbe, n'est pas de notre soi connu, mais à notre soi inconnu. Comme ne l'est pas, non plus, le dernier de nos gestes, nous résumant. L'inspiration ou l'expiration. | | | | |
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| mot | | | Avant d’adopter, en français, le ton funèbre et le style salonnard, Cioran produisit un beau chant du cygne à sa langue maternelle, dans son plus rigoureux et le plus beau livre – de la France ! Passé complètement inaperçu, il dépasse pourtant Germaine de Staël (de l’Allemagne) en profondeur et Astolphe de Custine (la Russie en 1839) en culture. | | | | |
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| mot | | | Il y a des mots-étiquettes, pour narrer en vue des buts, et des mots-métaphores, pour chanter sous la contrainte. Ce qui est sublime, bouleversant et … inexistant ne se livre qu'aux seconds. La poésie est l'art ardu des contraintes. « Rien ne résiste tant à la représentation par le mot, tout en nous étant le plus nécessaire, que les choses, dont l'existence est indémontrable et improbable » - H.Hesse - « Nichts entzieht sich der Darstellung durch Worte so sehr und nichts ist doch notwendiger, als Dinge, deren Existenz weder beweisbar noch wahrscheinlich ist ». | | | | |
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| mot | | | La réalité est époustouflante de perfection, le langage est merveilleux comme système et inépuisable comme outil ; mais on explore la perfection réelle par des outils représentationnels et non pas langagiers ; l'imperfection de ces projections doit être imputée aux modèles et non pas au langage. | | | | |
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| mot | | | Deux points de vue sur le langage, bien que diamétralement opposés, sont niais au même point. L'aberration de Wittgenstein : « L'essence du langage est une image de l'essence du monde » - « Das Wesen der Sprache ist ein Bild des Wesens der Welt » - l'essence du langage étant sa grammaire, totalement indépendante du monde. La bêtise, à trois étages, de Barthes : « En termes topologiques, on ne peut faire coïncider un ordre pluridimensionnel (le réel) et un ordre unidimensionnel (le langage) » - 1. l'auteur ignore tout des isomorphismes (on n'a pas besoin de topologie, pour les établir) ; 2. le réel n'est pas pluridimensionnel, mais a une infinité de dimensions (tout modèle signifié, en revanche, est pluridimensionnel) ; 3. la non-coïncidence doit se constater du réel avec son modèle et non pas avec un langage, qui ne représente rien du tout (il ne représente pas, il présente la chose ! | | | | |
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| mot | | | Nos requêtes s'adressent aux choses, aux fantômes ou au langage même, pour que la réponse soit trouvée parmi les solutions, les mystères ou les problèmes. La misère de notre époque est que, désormais, seules les premières intéressent les hommes, d'où l'indigence langagière et la banalité spirituelle. « Le langage ne reste énigmatique que pour qui continue de l'interroger » - Merleau-Ponty - le problème du langage est vite épuisé, c'est le mystère de l'inexistant qui reste inépuisable. | | | | |
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| mot | | | Ceux qui manquent de musique, se rabattent sur le bavardage ; ceux qui manquent de mots, se réfugient dans le silence. Notre âme, notre esprit, notre corps – du mystère au problème, pour s'immobiliser dans la solution : « Je me comprends beaucoup moins bien dans ma parole que dans mon silence »*** - Hofmannsthal - « Ich verstehe mich selbst viel schlechter wenn ich rede, als wenn ich still bin » - un pas de plus, et tu retrouveras la bénie incompréhension de ta musique. | | | | |
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| mot | | | Les mots ne doivent jouer presque aucun rôle dans les définitions de concepts, à partir desquelles naissent des idées. « Définir, c'est entourer d'un mur de mots une contrée sauvage d'idées » - S.Butler - « A definition is the enclosing a wilderness of idea within a wall of words » - c'est presque le contraire qui est vrai : à la source d'une définition se trouvent des idées bien viabilisées et nettes, tandis que les mots y jouent un rôle banal de matériaux, pour délimiter les fondations, les murs et les faîtes. Une fois l'édifice en place, on se met à le peupler ou à le hanter d'idées moins harnachées et de mots plus fantomatiques. Il n'y a guère d'idées sauvages, c'est le mot qui ensauvage ou apprivoise. | | | | |
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| mot | | | L'air est l'élément de la poésie ; le son a besoin d'air, pour être entendu ; les premiers gestes de la Création, étaient-ils accompagnés d'une musique et d'une poésie ? Puisque le son précède la parole, et « une langue est un commentaire humain sur la création » - J.Green - son premier rôle serait donc la traduction d'un original indéchiffrable. Modeste et somptueux ! | | | | |
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| mot | | | Se méfier des mots, qui consignent ou transforment l'accessible. Ils devraient rappeler à l'âme visible l'existence secrète d'une autre âme, invisible, rappeler en musique, où la touche unique, fidèle au réel, est impensable. | | | | |
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| mot | | | Le seul degré de création, qui nous soit accessible, est la traduction. Du lisible (l'interprétation ou la parodie) ou de l'illisible (la transmutation ou la métamorphose), mais toujours dans une langue des mots. « La véritable créativité commence souvent là où s'arrête le langage » - Koestler - « True creativity often starts where language ends ». La langue d'idées n'appartient qu'à Dieu de la médiation. Là où s'arrête le langage s'arrête la création, mais peut se mettre en branle la créativité. | | | | |
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| mot | | | Dans le réel, il n'y a aucune trace de poétique ; la poésie est de la traduction et non de l'imitation (la mimesis de Platon et Aristote) ; traduction artistique d'un message mystique, inarticulé ; notre soi inconnu est mystique, et le soi connu – poétique ; la rencontre entre eux, la traduction du premier dans le langage du second, c'est la création. | | | | |
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| mot | | | L'usage de la langue comprend trois parties : la partie neutre ou plate - la phonétique, le vocabulaire, la grammaire ; la partie profonde, ou philosophique, - le modèle conceptuel, bâti par ses porteurs ; et la partie haute, ou poétique, la plus mystérieuse, informalisable - la nature de la rencontre entre le mot et la chose, entre les sons et le sens. Les plus beaux vers français, russes, allemands, anglais, traduits, mot-à-mot, dans une autre langue, ne sont jamais beaux. Mais les lois scientifiques ne perdent rien dans des traductions littérales. | | | | |
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| mot | | | Tout message est composé d'un pathos et d'un logos : le premier naît de l'interprétation du mot, le second réside exclusivement dans la représentation sous-jacente. L'écho hautain du soi inconnu, l'œuvre profonde du soi connu ; si je veux m'adresser à Dieu, je dois chercher le pathétique lointain, même au détriment du logique proche. | | | | |
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| mot | | | Ils appellent idée un discours avec un grand degré d'abstraction dans les termes. Activité à portée des machines ! Le mot, en revanche, est un discours, qui intrigue par sa construction, où la structure, la logique, la proximité des termes quelconques appellent une interprétation par des outils imprévisibles. | | | | |
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| mot | | | La crainte de Dieu n’est qu’un doute en Dieu (Il est ou Il n’est pas), puisque douter (deux choix) est lié à redouter. Les Russes sont étonnamment sages, faisant se voisiner doute et avis (сомнение et мнение), les Allemands – pathétiques, faisant découler désespérance (Verzweiflung) de doute (Zweifel), les Indiens – optimistes, avec nirvana, appelant tes deux soi (le connu et l’inconnu) à s’unifier. | | | | |
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| mot | | | Notre conception du monde, c’est-à-dire la représentation, le langage, l’interprétation, se construit dans cette chronologie : A. les connaissances aprioriques se représentent ou s’implémentent ; 1. les relations spatio-temporelles (anthropomorphiques), 2. la hiérarchie (anthropomorphique) des classes, 3. la logique (universelle) ; B. la langue maternelle s’adapte aux représentations et se prête aux interprétations : 1. une grammaire de la langue maternelle se câble dans le cerveau, 2. son lexique s’enrichit et 3. la mémoire fixe se remplit. Mais si les grammaires nouvelles s’intériorisent, comme la première, dans une mémoire magique, les lexiques nouveaux restent hors de nous, sauf quelques cas invraisemblables de polyglottes surdoués, auxquels le Créateur ne pensa guère. | | | | |
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| mot | | | Le nom est l'épiderme des choses. L'arôme est sur les épidermes des asphodèles et des nénuphars. En dessous, presque tout est insipide. Le nom est promesse (« Nomen est omen » - Plaute). Ce que « nous nommons rose sous un tout autre nom sentirait aussi bon » - Shakespeare - « we call a rose, by any other name would smell as sweet ». Aimer la rose, rose absente de tous les bouquets (Mallarmé contre Ronsard), chassée du jardin (« l'être-rouge de la rose est absent du jardin »** - Heidegger - « das Rotsein der Rose steht im Garten nicht »), mais aussi de son propre nom (U.Eco). | | | | |
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| mot | | | La langue est la maison de mes requêtes ; la représentation est la maison de mon savoir ; la réalité est la maison de l’Être. Tout l’Être n’est que réponses ; l’enfermer dans la langue, vouée aux questions, est un anthropomorphisme ; le réduire à la représentation, c’est tourner le dos à l’infini divin, pour ne rester qu’avec le fini humain. | | | | |
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| mot | | | La nature humaine se réduit au quadriparti nietzschéen – l’homme, les hommes, le sous-homme, le surhomme – et elle se traduit nettement dans le contenu de toute création artistique, qui ne peut être qu’un dialogue, dans lequel l’homme (mon soi connu) s’exprime soit devant le surhomme (mon soi inconnu, Dieu), soit devant le sous-homme (le contemporain, le pair), soit devant les hommes (le clan, la tradition). Dans tous les cas on vise le feu, mais qui ne se maintient, aérien, qu’avec des aliments purs – le cas de Dieu en tant qu’inspirateur muet, une ouïe, un songe. Le dia-logue, avec deux autres dégénère en diarrhée aqueuse des sous-hommes ou en logorrhée terre-à-terre des hommes. | | | | |
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| mot | | | La parole la plus individuelle et novatrice est celle qui vise des choses, dont on n’a pas encore inventé le nom. « Le mot est un pont entre le sujet et l’objet » - A.Lossev - « Слово есть мост между субъектом и объектом ». | | | | |
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| mot | | | Presque partout, où j’emploie le mot commencement, j’aurais dû mettre naissance. Le vivant, opposé au marbre des idées, aux coloris des images, aux coordonnées des actions. La hauteur superlative du soi inconnu inspirateur, opposée à la hauteur comparative du soi connu créateur. | | | | |
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| mot | | | Les sentiments proviennent des causes nettes, que mon soi connu peut exhaustivement décrire, grâce à un vocabulaire bien connu de tous. Mais les états d’âme ne se manifestent que par leurs effets troubles ; ils n’ont pas de noms tout prêts, inutile de les narrer, on ne peut que les chanter. | | | | |
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| mot | | | Dans un discours, qu’il soit intellectuel, poétique ou philosophique, on peut substituer indéfiniment les mots par d’autres mots, sans aucune perte fatale – fiduciaire, musicale ou rationnelle. Parler de l’impossibilité d’enlever un seul mot, sans détruire toute l’harmonie d’un texte, est de la niaiserie. Mais pour le comprendre, il faut voir dans le discours un arbre vivant, arbre à inconnues, et non pas une formule figée - logique ou sonore. | | | | |
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| mot | | | Ce n’est pas aux mots que s’opposent, d’une manière intéressante, les choses, mais aux relations. Les médiocres déballent des choses, les sages partent des relations, laissant beaucoup d’inconnues fertiles dans les références des choses. Les relations créent un arbre, les objets ne forment que des tas, des ensembles, des ramassis. | | | | |
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| mot | | | Pourquoi ce qui constitue un arbre ou un livre porte le même nom – les feuilles ? Ça m’arrange : mes livres, pleins de mots connus, sont destinés à créer des arbres d’images d’inconnues. « Mes livres sont des feuilles, tombées au hasard sur la route de ma vie » - Chateaubriand – ce n’est pas sur la route de ma vie, que tombent les miennes, mais sur les constellations de mes rêves. | | | | |
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| mot | | | Attendre, saisir, s’approprier une idée aguichante, dépourvue de mots virils, est une posture stérile, n’échappant guère à la platitude. Il faut attendre l’appel d’un mot, c’est-à-dire d’une mélodie, d’une image, d’un élan, d’un état d’âme. Mon soi connu se pavane devant les idées impotentes ; mon soi inconnu caresse les paroles séduisantes. | | | | |
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| mot | | | Les mots, formant des idées ou métaphores inouïes, courent un risque fatal, s’ils sont reconnus par la foule, qui banalise et spolie tout ce qu’elle touche. La chance du solitaire est de garder au chaud, près de son cœur ardent, ses mots immaculés que seules les étoiles écoutent. | | | | |
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| mot | | | Ils réduisent le sens d’un mot à ses usages, donc à l’aspect pragmatique. C’est une approximation trop naïve, car le nombre des usages possibles d’un mot est infini. Le mot n’acquiert un sens que dans un usage donné, c’est-à-dire dans une phrase faisant partie d’un discours ; ce sens est donc une réduction du sens du concept (associé au mot, dans une représentation) au contexte donné. | | | | |
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| mot | | | Ce que tous les philosophes négligent, c’est le choix explicite des axes conceptuels, sur lesquels ils placent leurs mots fétiches. L’un de ces mots-parasites – la vie. À l’autre bout de l’axe, on devine, chez les soi-disant vitalistes, - la réflexion abstraite, l’érudition, le savoir, tandis que son occupant le plus intéressant est le rêve, ce qui fait de la vie synonyme de la réalité. Ainsi, cet autre terme, la passion, devient archi-flou, puisque, appliqué à la vie, il peut signifier l’obsession par la réussite, et, appliqué au rêve, – l’élan vers la hauteur. « Ce froid regard et nulle vie ; glas des passions inassouvies » - Boratynsky - « Взгляни на лик холодный, в нём жизни нет ; но как былых страстей заметен след ». | | | | |
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| mot | | | L’imagination exprimée est limitée par le langage, tandis que le savoir est illimité, car il existe la chose en soi inatteignable (Einstein, charmé par un lyrisme naturel, pensait le contraire). | | | | |
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| mot | | | On peut penser hors langage ; mais seul un discours, caressé par le langage, peut engendrer une pensée. Contenir des germes d’une volupté langagière devrait appartenir à la définition même de la pensée, et Bergson la place Dieu sait où : « La pensée demeure incommensurable avec le langage ». | | | | |
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| mot | | | Essaie de résumer le monde sans faire appel au langage. Tout devient, littéralement, indicible, miraculeux. Et tu comprends que seule la musique est une traduction fidèle de la Création. Et, en retournant au langage, tu chercheras à t’approcher de la musique qui ne prouve rien et résume tout. | | | | |
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| mot | | | Pour rendre les états d’esprit (concentration, focalisation, perspectives), les mots viennent tout seuls ; la précision et la cohérence sont faciles et utiles à suivre. Pour rendre les états d’âme (inspiration, élans, extases), les mots manquent, car ces états sont indicibles ; la création ex nihilo est inévitable – on crée la mélodie, on ne suit pas la mesure. | | | | |
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| mot | | | Les syntagmes d’un langage naturel indo-européen : qui, quoi, comment, où, quand, pourquoi. Ils peuvent être négatifs, être précédés par des prépositions (cas grammaticaux), comprendre des inconnues (après le renvoi à la représentation sous-jacente). Leur syntaxe s’articule sur deux niveaux : l’enchaînement correct de syntagmes et les structures correctes internes à chaque syntagme. | | | | |
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| mot | | | L’inconstance aurait pu signifier – dans l’arbre de tes projections, l’insertion d’inconnues prometteuses à la place des constantes épuisées (pour A.Blok, l’inconstance était le bonheur idéal). Et l’invariant, ce pseudo-synonyme de non-variable, ne devrait pas concerner tes propres valeurs, mais des universaux impersonnels. | | | | |
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| mot | | | Une inspiration non-langagière crée mon état d’âme et demande d’exprimer celui-ci. Quant aux pensées tout prêtes, je ne les exprime presque jamais ; elles sont des effets inconscients, collatéraux, contingents. Je ne traduis que de l’inexprimable ! | | | | |
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| mot | | | La pensée non-langagière peut naître soit d’une imagination abstraite créatrice (mue par des concepts), soit d’une expérience avec de l’inconnu (contact avec des objets sans nom qu’accueille la représentation existante). Et l’enveloppe langagière peut même ne pas surgir. | | | | |
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| mot | | | Deux fonctions du langage : narrer le connu, chanter l'inconnu. Se fusionner avec un fond ou être une forme libre. | | | | |
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| mot | | | Ce n'est pas le mot, c'est à dire l'expression et la connotation, mais bien l'idée, c'est à dire la définition et la dénotation, qui nomme les choses et, ainsi, crée une clôture, l'attraction pour mes prochains immédiats, elle me limite par l'illusion de mon soi connu ; le mot, le juste, lui, m'invite à l'ouverture, au lointain inaccessible, il me maintient dans la certitude, que mon meilleur soi reste inconnu. | | | | |
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| mot | | | Une phrase comprend des constantes explicites (noms d’entités, mécanismes logiques, valeurs d’attributs, qualificatifs, ponctuations) et des inconnues (variables) implicites. Pour arriver à la signification et au sens de la phrase, l’interprète logico-langagier doit en constater la correction syntaxique, noter les inconnues dégagées, former une proposition associée, procéder à l’unification des inconnues par un chaînage-arrière, constater la véracité/fausseté de chaque résultat, exhiber des réseaux obtenus en tant que des sens de la phrase. | | | | |
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| mot | | | La langue n’a pas de frontières, elle est infinie, même si sa phonétique, son lexique, ses règles, son modèle logique sont finis. En revanche, la représentation, à laquelle s’accroche la langue, est finie. Et mon monde (Wittgenstein) et mon savoir sont délimités par mes représentations. | | | | |
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| mot | | | Le mot réalité a, au moins, deux sens presque opposés : le mystère de la Création divine (l’impossibilité, l’harmonie, la beauté) et la solution de l’action humaine (la transparence, la prévisibilité, le contraire du rêve). « Qu’y a-t-il de plus fantastique et inattendu que la réalité ? » - Dostoïevsky - « Что может быть фантастичнее и неожиданнее действительности ? ». | | | | |
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| mot | | | Tout ouvrage philosophique doit faire appel à la chimie des réactions entre les concepts à valences connues et à l’alchimie des rencontres inattendues entre les mots à valeurs imprévisibles. | | | | |
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| noblesse | | | Avoir de la hauteur, c'est : en mystère - distinguer l'incompris d'avec l'incompréhensible ; en problèmes - tenir au primat du langage ; en solutions - ne pas se séparer de la dissolvante ironie. | | | | |
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| noblesse | | | On ne peut pas atteindre la hauteur, mais seulement s'en laisser guider, pour comprendre, qu'aucune idée, aucun geste, aucune parole, aucun état d'âme ne peut prétendre se trouver à un acmé insurpassable, et qu'il existe toujours des objets invisibles, bien plus hauts que tout ce qui se montra déjà. « Ce qui est le plus haut doit n'être qu'un symbole de ce qui est encore plus haut »** - Nietzsche - « Das Höchste muß immer nur ein Symbol des noch Höhern sein ». Garder la tête bien bas aide à se douter de l'existence des hauteurs : « Ceux qui surpassent leur époque, vont souvent tête basse »* - S.Lec. | | | | |
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| noblesse | | | Planer, ne pas donner l'impression de coups d'ailes, cacher la source du vol. Ne pas toucher aux choses pour rester sans poids. La recette vaut même pour la hauteur : « Pour gagner la hauteur, il faut plier les ailes » - S.Lec. | | | | |
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| noblesse | | | Trois saisons d'ébranchage de l'arbre de la noblesse : je jette au feu, successivement, les branches des gestes, des mots, des pensées (la plus coriace !). L'arbre devient, pour les autres, invisible, et pour moi - indicible. Et je consacre ma vie à le rendre lisible, digne du Jardinier jaloux. | | | | |
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| noblesse | | | Le nihilisme, ce n'est pas le non l'emportant sur le oui ; c'est la facilité de maniement des deux, dans ce qui est petit, et le penchant résolu pour le oui, dans ce qui est grand, mais indéfendable. | | | | |
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| noblesse | | | Parmi nos actes, nos pensées et nos passions, ce qui mérite d'incarner notre soi le meilleur, le soi inconnu, est ce qui se produit, comme si nous étions immortels, ou bien au nom de l'immortalité : « La vie est un combat pour l'immortalité. L'immortalité, c'est la perception et non pas l'idée de la vie »** - Prichvine - « Жизнь — это борьба за бессмертие. Бессмертие не идея, а самочувствие жизни ». | | | | |
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| noblesse | | | L'aristocratisme consiste à trouver de l'égale noblesse à tous les attributs de l'arbre. Le déséquilibre le ruine. Par exemple : « La noblesse aurait subsisté si elle s'était plus occupée des branches que des racines » - Napoléon. Il ne faudrait pas qu'elle glisse vers le labourage et néglige l'élagage. Nous sommes tous des arbres, et l'arbre aristocratique se distingue des autres non pas à cause d'une généalogie fixe (des thèmes), mais d'une ontologie variable : elle sait introduire des inconnues (des rhèmes) partout - de la profondeur des racines à la hauteur des cimes, de l'ampleur des branches à la densité des ombres. L'aristocratisme : la vénération et la fierté du soi inconnu, source de tout enthousiasme comme de tout désespoir. | | | | |
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| noblesse | | | Il traîne toujours trop de zéros dans les chiffres de la vie. Seule, l'élévation à la puissance en dispense. Formule de la solitude : un à la puissance moi = X. Formule de l'héroïsme : infini à la puissance toi = moi. Formule de la poésie : zéro à la puissance moi = infini. Formule de la philosophie : (moi plus toi) à la puissance infini = zéro. | | | | |
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| noblesse | | | L'emphase n'apporte rien à la hauteur des grandes choses, c'est à dire inexistantes ; elle ne peut rehausser légèrement que des choses médiocres et plates. De ce qui est premier ou dernier, c'est les yeux et la voix baissés qu'on devrait en parler le plus souvent. Pudeur ou ironie préservent ce qui est immobile. | | | | |
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| noblesse | | | Désirer, c'est avoir une requête à soumettre. Le sot, qui imagine, que les mots représentent le monde, trouve son désir plein. Le désir du sage est vide, et il ne cherche qu'à être rempli par l'interprète le plus inspiré. Remplir, c'est substituer aux inconnues - des représentations d'au-delà des mots. Si l'on manque d'inconnues, si l'on ne cherche pas à s'unifier avec le monde, même imaginaire, on méritera le mot de Lermontov : « L'homme le plus vide est celui qui n'est rempli que de soi » - « Тот самый пустой человек, кто наполнен собою », à moins que ce vide artificiel ne serve que pour y accueillir une musique ou une voix de Dieu. Le dernier homme est rempli des échos des autres. | | | | |
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| noblesse | | | Ce terrible choix : la pose, faute de spontanéité, d'un séditieux ou la sincérité, faute d'imagination, d'un humble. Là où le goujat pâlit de peur ou le réfractaire rougit de honte, j'ai, au bout de mon visage, un entrelacs inextricable, qui n'est arc-en-ciel que sous un angle impossible. | | | | |
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| noblesse | | | Un maître survit aux contraintes des moyens (voir Goethe) et dépérit dans l'ennui des buts ; son soi est mieux visible dans les contraintes projetées que dans les buts atteints. C'est la banale liberté des moyens et la transparence des fins qui tuent toute noblesse. La noblesse commence souvent par la conscience des barreaux de la cage, dans laquelle se tient le soi inconnu et fauve. Chez le sage, c'est à dire chez celui dont le soi vigile valide le soi onirique, cette cage devient Caverne. | | | | |
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| noblesse | | | Mon soi inconnu, c’est l’origine de mon inspiration, la grâce de mes rêves, grâce qui s’oppose à la liberté d’agir de mon soi connu. Quant j’écoute la musique du premier, je me libère volontiers du bruit du second. « Dans quel sens arrives-tu à te libérer de ton soi ? – là réside ta vraie valeur »* - Einstein - « Der wahre Wert eines Menschen : in welchem Sinn kann er zur Befreiung vom Ich gelangen ». | | | | |
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| noblesse | | | Avoir son propre soi (le soi connu) n'est pas un fait ou un point de départ, mais un but et une permanente conquête (le soi inconnu n'étant que contraintes et commencements). Face à la dissension avec la raison. Le moi docile est troupeau. « Le moi est plus dans ce qui gouverne que dans ce qui est gouverné » - St-Augustin - « Magis sum ego in eo quod rego, quam in eo quod regor ». | | | | |
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| noblesse | | | Défier le temps est insignifiant aux yeux de l'éternité à moins que ce soit par le dédain de tout ce qui est irréversible. Rester dans le réversible, dans l'anamorphique - le plus beau trait de la jeunesse. La jeunesse - ne percer, ne posséder ni le monde ni soi-même ; avec la possession surgit la clarté, le souci et l'habitude ; porter haut l'ombre de soi-même. Les modernes sont jeunes par leurs doutes et vieux par leurs certitudes ; chez les Anciens, c'est l'inverse : leur poésie est celle de la maîtrise de leur propre voix et non pas de la hantise de l'écho des autres. | | | | |
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| noblesse | | | Mon âme a pour père mon soi inconnu et pour fiancé – le créateur en moi. Mais elle restera vierge, mieux à sa place près de ma croix ou de mes ascensions que de mes prêches ou de mes miracles. | | | | |
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| noblesse | | | La hauteur, c'est l'attachement à l'impondérable en délicatesse avec l'obsession, qui est le poids de l'attache. | | | | |
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| noblesse | | | La gravitation humaine nous pousse vers les sous-sols ; on ne lui échappe qu'en hauteur, hors les atmosphères irrespirables. La hauteur géométrique fait partie des platitudes : « Si tu veux toucher la cible, tu dois viser légèrement au-dessus d'elle ; toute flèche en vol subit l'attraction de la terre »** - Longfellow - « If you would hit the mark, you must aim a little above it ; every arrow that flies feels the attraction of earth ». Toute cible visible subit, tôt ou tard, l'outrage de la gravitation, les flèches fussent-elles impondérables. L'amateur du ciel finit par maintenir la corde bien tendue et par ne plus décocher de traits. Il préférera l’hyperbole (l’élan) à la parabole (le récit). | | | | |
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| noblesse | | | La Multiplication dans l'étendue, la Transfiguration dans la profondeur, l'Épiphanie dans la hauteur - la géométrie terrestre y est fausse, la géométrie céleste - juste. L'autre, trop paternel ou trop lointain, ou « l'épiphanie dans la mesure de la proximité de l'un par l'autre » - Levinas. | | | | |
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| noblesse | | | Toute l'Antiquité est un tribut au troupeau. Même la lanterne de Diogène n'éclaire pas le bon côté de l'épiderme (deux expériences à tenter : obscurcir la lanterne ou ne faire attention qu'à ses ombres agoraphobes) ; elle se moque de l'homme platonicien inexistant, au lieu de dénoncer l'existence, même au fond des tonneaux, des hommes agoraphores. Le culte de la barbe au détriment de l'enfance. La préférence de la pierre à l'arbre, du grenier à la cave. La mort comme événement et non pas état d'âme. Aucune intuition de la prière. Ce qu'il y a de vraiment profond, dans nos âmes d'Européens, nous le devons davantage au Christ qu'à Périclès. Comment s'appelle Athènes sans Jérusalem ? - ou Rome sans Athènes ? - les USA. | | | | |
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| noblesse | | | Être entier par le regard (syncrétisme de hauteur) et fragmentaire par les choses regardées (éclectisme d'étendues sélectives). Le regard est vecteur apriorique de valeurs, et les choses n'en sont que porteuses apostérioriques. L'intensité du regard est au-dessus de la pénétration métaphysique. « En pensant en termes des valeurs, la métaphysique s'interdit de ne livrer l'être qu'au regard » - Heidegger - « Durch das Wertdenken fesselt sich die Metaphysik in die Unmöglichkeit, das Sein nur in den Blick zu bekommen » - sous un bon regard l'être ne fait pas que marcher, il se met à danser. | | | | |
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| noblesse | | | L'échange est un mode de communication dans la platitude ; la hauteur est refuge des choses incommensurables et impondérables, refuge du chaos originel, où chaque élément peut se passer des autres : « Entre les astres ne sera cours régulier quiconque. Tous seront en désarroi. De terre ne sera faite eau ; l’eau en air ne sera transmuée ; de l’air ne sera fait feu ; le feu n’échauffera la terre » - Rabelais. | | | | |
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| noblesse | | | Plus vous chassez le rêve de vos songes, plus vous avez besoin d'extra-humain dans le spectacle. Plus spontanée est votre adhésion à un conformisme infâme, plus bruyantes sont vos déclarations de guerre à la société. Plus l'épicier régule en vous la vision de la vie, plus vous appréciez le genre picaresque ou burlesque. « Le goût de l'extraordinaire est le caractère de la médiocrité » - Diderot. | | | | |
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| noblesse | | | Deux cultes opposés, celui du centre et celui du premier pas. Le centre dont tout s'éclaire et rayonne ; le premier pas naissant dans une troublante obscurité. Le centre, le problème de l'équilibre et de la paix. Le premier pas, le mystère des ruptures et de l'inquiétude, l'attirance de mes frontières inaccessibles, l'acceptation d'être un Ouvert. Mon soi inconnu hante mes limites ; son hypostase articulée investit mon centre. | | | | |
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| noblesse | | | Les fonctions principales des contraintes : ne pas dire ce que n'importe qui aurait pu dire à ma place, fuir le nominalisme (« Rien de trop juste ! » - J.Joubert), ne pas toucher aux choses exclusivement prosaïques, ne tendre que vers mes frontières inaccessibles, ne pas laisser les idées se répandre jusqu'à l'inévitable platitude finale, ce qui est propre de la réflexion, qui se propagerait sans contrainte. | | | | |
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| noblesse | | | Commencements, parcours, fins : dans mon adolescence, un corps tourmenté et une âme naissante font de la hauteur poétique la quintessence de l'humanité ; ma jeunesse studieuse me rapproche de la profondeur savante et j'y place le sel de la terre ; ma maturité fait affleurer tout savoir vers la platitude mécanique et je me mets à apprécier l'ampleur philosophique. Heureux celui qui finit par un retour éternel vers ses sources, pour y retrouver son éternelle et infaillible jeunesse. | | | | |
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| noblesse | | | Le soi connu ignore ses ressorts ; il se détache de son œuvre, que lui souffla le soi inconnu. « L'homme parfait est sans soi, l'homme inspiré est sans œuvre » - proverbe chinois. Les yeux se baissent, où règne le regard. | | | | |
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| noblesse | | | Ne pas réduire la hauteur à un problème géométrique, qui la vouerait aux projections, et toute projection sur l'axe des choses (« zu den Sachen selbst » - Husserl) est une chute. La hauteur devrait être affaire de l'oubli de ce qui attire par le poids ou les coordonnées, affaire du regard attiré par l'impondérable. | | | | |
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| noblesse | | | La verticalité est le goût des hiérarchies axiales, la préférence donnée à l'absolutisme des comment, par rapport au relativisme des quoi. Soit le qui se projette sur l'infini des exubérances, soit sur la platitude des connaissances. | | | | |
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| noblesse | | | Le sacrifice de l'horizontalité des réussites, la fidélité à la verticalité des chutes du soi connu et des envolées du soi inconnu - deux exercices de liberté, deux manières d'être rebelle. | | | | |
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| noblesse | | | Mes forces banales développent, en toute liberté, le bruit de mon soi connu ; mes forces supérieures enveloppent, dans une obéissance enchantée, la musique de mon soi inconnu. La liberté n'apporte rien à l'âme ; la servitude déprave l'esprit. | | | | |
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| noblesse | | | Ce qui s'oppose à l'édifice terre-à-terre de la raison pure, ce n'est ni l'éphémère métaphysique (château de sable), ni l'inexistante (hors raison) expérience naturelle (château de cartes), mais bien le rêve (château d'ivoire), cet irrésistible pressentiment de la hauteur naissant au milieu des ruines. | | | | |
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| noblesse | | | Qu'est-ce que le rêve ? - une prière vers l'inexistant, un élan vers l'inconnu, un attachement à l'impondérable, un détachement de l'évident, un sacrifice des horizons et une fidélité au firmament, une reconnaissance que l'essentiel n'est pas dans le réel, une solitude du bien et une sacralité du beau. | | | | |
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| noblesse | | | Je parcours mon soi illimité, à la recherche de son essence, je m'arrête aux suites de : je pense, j'agis, j'innove, je suis ému, je maîtrise - pour converger, finalement, vers leur limite commune - je crée. Mais pour qu'elle présente un intérêt, il faut qu'elle ne m'appartienne pas, il faut donc que j'aie un talent, que je sois un Ouvert. Le monde même reste un Ouvert, grâce à la création (Heidegger - « Das Werk hält das Offene der Welt offen ». | | | | |
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| noblesse | | | L'acquiescement radical est propre du soi inconnu ; la négation n'a sa place que parmi les contraintes et les buts du soi connu ; le mystère est dans l'existence même des axes et non pas dans des hiérarchies de leurs points ; l'instinct (liberté et volonté) détermine le oui, le calcul (intérêt ou savoir) dicte les non. | | | | |
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| noblesse | | | On admire le mieux le paysage, quand on est pourvu d'un immuable climat : « Soit que nous nous élevions jusque dans les cieux, soit que nous descendions jusque dans les abîmes, nous ne sortons point de nous-mêmes » - Condillac. Les autres répètent, avec Heidegger, qu'ils « se tiennent toujours hors d'eux-mêmes, auprès de l'Être » - « 'Ich bin' ist immer jenseits des Seins, neben dem Sein als ständiger Anwesung » - qu'on soit dans le processus ou dans la frontière, qu'on soit Ouvert ou Fermé, qu'on soit regard ou énergie, on ne démord pas de son soi inconnu, ce gardien de l'être. | | | | |
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| noblesse | | | L'aristocratisme n'est pas dans ce que j'hérite, mais dans ce que j'engendre ; j'hérite ce que mon soi connu m'énumère, j'engendre ce que mon soi inconnu chante dans son être. Au procès de ma vie, il ne suffit pas d'être témoin : « Afin qu'il témoigne d'avoir hérité ce qu'il est » - Hölderlin - « Damit er zeuge, was er sei, geerbt zu haben » - il faut aussi savoir me mettre dans la peau d'accusé ou dans les oripeaux de juge. | | | | |
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| noblesse | | | Les plus délicates de nos émotions, comme les plus subtiles de nos pensées, naissent (au sein) de l'invisible ; rendre celui-ci lisible est la tâche de la poésie, le rendre intelligible - la tâche de la philosophie ; l'outil de ces métamorphoses s'appelle regard, et son complément, le talent, permet non seulement de regarder, mais aussi de faire voir, ou plutôt de faire entendre, car ce n'est pas la maîtrise du récit (die Gesetze der Diskursivität halten - Kant), mais celle du chant, qui en est la condition. | | | | |
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| noblesse | | | La construction gagne en beauté, quand elle cache ses fondations, ce qui ne veut pas dire qu'elle n'en a pas. Ses écroulements précèdent l'emménagement, ceux du vilain lui succèdent. « Tout homme qui m'écoute, sans le mettre en pratique, a bâti sa maison sur le sable » - l'Évangile - là où ne règne que la pratique, on ignore le noble genre de ruines, celles qui, sous le sable, s'accrochent au roc invisible. | | | | |
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| noblesse | | | Toutes les idées de perfectionnement graduel ne faisaient que décerveler les hommes. Socrate, Tolstoï ou Gandhi propageaient cette sottise. « Je crois qu'on ne peut mieux vivre qu'en ayant la pleine conscience de son amélioration » - Socrate. Alors je n'ai aucune chance de bien vivre, moi, qui aime brûler les ponts, qui découvre en moi-même de nouvelles hontes ou de nouveaux vides. Deviner, même inconsciemment, ce qui, en moi, reste immuable et invariant, a plus de chances de rendre ma vie supportable. « Vivre selon ton soi le plus noble, qui est en toi »** - Aristote – et peu importe, que ce soi reste inconnu. | | | | |
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| noblesse | | | La bonne espérance : s'inspirer des fins illisibles, s'identifier avec des commencements sensibles, se détacher des pas intermédiaires serviles ou des poses intérimaires fragiles, - trop intelligibles. | | | | |
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| noblesse | | | Toute exploration des ampleurs ou profondeurs humaines m'éclaire sur moi-même, et Lao Tseu a tort : « Plus on voyage au loin, moins on se connaît » ; c'est le séjour dans la hauteur, qui m'apprend, que le vrai soi (celui de Plotin ou mon soi inconnu) est inaccessible ; mais pour réussir ce voyage, je dois devenir impondérable et être porté par mon propre souffle – et je me porte d'autant mieux quand je suis conscient de ne pas me connaître. | | | | |
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| noblesse | | | Qu'est-ce que l'imagination ? - la création du possible, au royaume du réel et du nécessaire ; la jouissance ou la souffrance, au sein du possible, d'une intensité supérieure à mes impressions dans le réel ; la vénération de la beauté réelle, au royaume du possible. « Manquer de possible signifie, que tout nous est devenu nécessité et banalité » - Kierkegaard. | | | | |
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| noblesse | | | La vie réelle se trouve entre le trop haut et le trop bas, entre l'impossible et le jetable ; pour la voir, je dois regarder devant moi-même, à hauteur d'hommes, et non pas à hauteur d'arbres, où abondent les feuilles mortes ou l'appel des astres ; la vie irréelle est là, imprévisible. Ma vie est la feuille et l'écorce ; ma mort, c'est le fruit. « La base intellectuelle de mon esthétique est la Philosophie de l’Irréalité »** - O.Wilde. | | | | |
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| noblesse | | | Je ne me connais aucun progrès, dont je me sentirais fier, mais toute continuité ou fidélité aux premiers émois de l'amour, de la création, de la liberté, bref à mon soi inconnu, non-évolutif, me réjouis. Celui qui vit du soi connu, dit : être libre (être homme, femme, poète) n'est rien, le devenir, c'est le sommet - celui qui, en soi, avant toute lutte, ne portait déjà la liberté, ne découvrira que ses substituts. | | | | |
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| noblesse | | | Ne plus savoir insuffler de la poésie dans ses idées est aussi dramatique que de ne plus aimer. « Ce n'est pas que je n'aie plus d'idées, mais les idées ne dansent plus pour moi »** - G.Bataille. L'idée qui danse s'appelle mot, sinon elle n'est qu'une marche, déplacement, flânerie. Le son et le bruit, le chant et la parole, l'aède et Archimède. L'outil, toujours imprévisible. « La parole humaine est comme un chaudron fêlé, où nous battons des mélodies à faire danser les ours, quand on voudrait attendrir les étoiles » - Flaubert. Pour que l'idée coule, il faut que l'esprit s'immobilise : « C'est la sécheresse intellectuelle qui nous inonde d'idées » - S.Lec. | | | | |
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| noblesse | | | Pour me trouver en tête-à-tête avec mon soi inconnu, il faut me vider, me débarrasser du ballast des choses terrestres et aspirer à une hauteur céleste. Pour découvrir, peut-être, dans ce vide béni - l'origine d'une pure plénitude : « Se servir du vide pour penser le plein » - Bergson. | | | | |
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| noblesse | | | L'homme, tel que la Providence l'a conçu, est un Ouvert, c'est à dire il peut tendre vers l'infini inatteignable, sans se quitter. Et cette sublime convergence signifiait la présence divine. Mais l'homme moderne devint un Clos et proclama la mort de Dieu ; tout en lui n'est désormais que fini : « La finitude de l'homme est devenu sa fin »** - Foucault. | | | | |
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| noblesse | | | Un Ouvert entretient la convergence vers des valeurs inaccessibles, sans perdre de contact avec l'accessible, c'est son mérite principal. « Les systèmes de valeurs ouverts, dans leur évolution inachevable, présentent une alternance permanente entre l'expérience rationnelle et l'expérience irrationnelle »*** - H.Broch - « Die offenen Wertesysteme, in ihrer endlosen Entwicklung, stellen einen ständlichen Umtausch zwischen einem vernünftigen und einem unvernünftigen Versuch dar » - une belle définition de la frontière de l'Ouvert humain : des points, dont tout voisinage contienne et de l'irrationnel inatteignable et du rationnel maîtrisé ! | | | | |
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| noblesse | | | L'intensité vitale est cette bonne tension des cordes, grâce à laquelle je devrais produire ma musique ; mais dans la qualité de la musique, l'intensité elle-même ne joue qu'un rôle secondaire ; c'est le talent et la noblesse, c'est à dire la hauteur, qui en détermineront la profondeur et la portée. « Ce qui portait l'homme en hauteur, c'était la musique, cette révélation irrésistible et désarmée » - Pasternak - « Человека уносила ввысь музыка : неотразимость безоружной истины ». | | | | |
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| noblesse | | | Le bonheur nihiliste est le désir, détourné des routes et tourné vers la hauteur. C'est ainsi que je dois comprendre les Anciens, voyant le bonheur dans l'étouffement de nos désirs. Il serait plus sage de n'en chercher le chemin qu'à la verticale de mon regard sur la carte du Tendre. La hauteur est une frontière inaccessible d'un Ouvert ; et le nihilisme n'est pas dans la transgression de plates limites, mais dans la vénération de nos plus hautes frontières infranchissables et dans « l'élan vertical dans l'Ouvert » - Rilke - « den Absprung, senkrecht ins Offene ». | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse : un oui passionnel à la forme du monde infini et incompréhensible, un non rationnel au fond du monde compris et borné. | | | | |
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| noblesse | | | La fatidique confusion entre le savoir et le désir, qui règne parmi les philosophes : « Je ne désire rien connaître d'autre que Dieu et mon âme » - St-Augustin - « Deum et anima scire cupio, nihil plus » - tu aurais dû admirer l'œuvre de Dieu et mettre en musique ce qu'il y a d'inconnaissable dans ton âme ; tout n'y est que désir comme source et savoir comme contrainte. | | | | |
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| noblesse | | | Le perfectionnement de mon savoir ou de mes capacités ne demande aucun effort de ma volonté, il est presque mécanique. Il s'agit non pas de viser un perfectionnement comparatif, mais miser sur le parfait superlatif de mon soi inconnu, qui n'est que la résurrection du Dieu proclamé mort. | | | | |
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| noblesse | | | Les prix, ce sont des moyens ; les valeurs, ce sont des buts ; les vecteurs, ce sont des contraintes. Le soi inconnu se manifeste dans les contraintes : le soi connu formule les buts et forge les moyens. Les plus belles valeurs sont irrationnelles, une valeur rationnelle se réduit à un prix ; une chose irrationnelle, déclarée sans prix, a des chances de s'avérer valeur. | | | | |
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| noblesse | | | Ils cherchent leur voie, dans le labyrinthe des écoles ou des styles, tandis qu'il s'agit de se débarrasser de routes, de se mettre en hauteur, de chercher sa voix, qui est cette même perspective, devenu regard. Ne pas creuser - en temps de déluge de messages, la colombe est plus éloquente que la taupe. | | | | |
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| noblesse | | | Parmi ceux qui prétendent maîtriser leur meilleur soi, je ne connais aucun grand. La grandeur est dans la qualité de notre ouïe, permettant d'interpréter la voix de notre soi inconnu, et dans le talent de notre soi connu. Donc, il faut se moquer de ceux qui disent : « La vraie grandeur consiste à être maître de soi-même » - Defoe - « The true greatness of life is to be masters of ourselves ». Le seul soi, la source de ma perplexité, appartient à l'espèce et échappe à ma maîtrise ; je ne peux maîtriser que des traductions de l'original hermétique. La maîtrise de soi est de l'imposture ; elle n'aide qu'à me perdre au milieu des autres. Même dans la solitude, une ubiquité me guette : m'attacher à celui que j'invente ou à celui qui invente. Je suis grand, quand eux, miraculeusement, coïncident. | | | | |
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| noblesse | | | En l'absence des autres, je me place, spontanément, aux extrémités de tous les axes de valeurs ; mais mes superlatifs s'effondrent à toute épreuve du comparatif. Être dans la vie ou dans l'art, parfois, surtout si l'on n'est pas Nietzsche, s'excluent : « Je compare, donc je vis » - Mandelstam - « Я сравниваю — значит, я живу ». Il faut savoir choisir entre le regard et le poids : « Quand je me considère, je me désole ; quand je me compare, je me console » - Talleyrand. Dans considérer, on sent la présence des astres ; dans comparer, gît une égalité des pareils. « Si je me considère, je m'annule » - Valéry. Le soi connu, dont il est question ici, est, en effet, source de nos hontes, il est dans le comparatif ; le superlatif ne s'applique qu'au soi inconnu, dont on dit : « Humble quand je me compare, inconnu quand je me considère »*** - Tsvétaeva. | | | | |
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| noblesse | | | Ne pas songer aux victoires, mais rester debout, à mes propres yeux, et/ou couché, aux yeux des autres, à devenir invulnérable, inattaquable parce qu'invisible, transparence pulsionnelle, extase immobile ! La victoire ne peut pas s'idéaliser, se substituer à l'idéal invisible ; celui-ci ne doit pas m'abandonner même dans mes chutes. L'extinction du rêve ne doit pas éteindre le rêveur. | | | | |
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| noblesse | | | L'invisibilité est un cadeau d'un ciel, qui m'est hostile : au lieu de refléter ou absorber, je laisse passer la lumière infidèle. | | | | |
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| noblesse | | | La minable recette stoïcienne : « Une intensité permanente brise l'élan de l'esprit » - « Animorum impetus assiduus labor frangit » - contamina des romantiques : « La hauteur nous attire, et non les marches ; les yeux fixés sur la cime, nous traînons dans la platitude » - Goethe - « Die Höhe reizt uns, nicht die Stufen ; den Gipfel im Auge, wandeln wir gerne in der Ebene » - vous renoncez à l'intensité, vous voilà dans la lourdeur. La hauteur attire surtout ce qui est impondérable. | | | | |
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| noblesse | | | L'esprit parle, le cœur rit, gémit ou hurle, l'âme chante, et mon soi inconnu compose une musique, à laquelle ils devront s'adapter et s'y inscrire. | | | | |
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| noblesse | | | Savoir m'incliner devant ce qui me dépasse sur une échelle non-quantifiable, devant mon soi inconnu, par exemple, qui résume ce qu'il y a de divin dans mes frissons. Il y a des servitudes que seul un homme libre peut se permettre. | | | | |
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| noblesse | | | On vaut par la noblesse et par le génie ; et la modalité du valoir, justement, est celle qui convient le mieux à la hauteur ; le vouloir et le pouvoir ne constituent qu'une épaisseur déterminée et finie ; la hauteur est dans l'inabouti réel et dans l'infini virtuel. « Être dans la hauteur, le pouvoir et le devoir, c'est être transcendantal ; vouloir la hauteur, sans le pouvoir ni devoir, c'est être transcendant » - F.Schlegel - « Transzendental ist, was in der Höhe ist, sein soll und kann ; transzendent ist, was in die Höhe will, und nicht kann oder nicht soll ». | | | | |
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| noblesse | | | Quand un noble vouloir a la double veine d'être porté par un pouvoir intellectuel, il résulte en un valoir poétique – la volonté de puissance de mon soi connu, faisant vibrer les meilleures cordes de mon soi inconnu. Tout impetus (élan) se désintéressant du scopum (regard, profané en cible) et se résumant en un conatus (intensité). | | | | |
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| noblesse | | | L'échelle ascendante de la valeur des choses se forme en fonction de mes envies de : les comprendre, les décrire, les célébrer. Il est rare que je parcoure tous les trois niveaux avec le même enthousiasme. D'où l'intérêt exclusif des choses inexistantes – Dieu, l'amour, le Bien – avec lesquelles je peux sauter les deux premières étapes, pour m'éclater dans la dernière. | | | | |
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| noblesse | | | Celui qui se cherche cherche un père ; celui qui s'est trouvé cherche un frère ; celui qui est ironique avec son soi connu prodigue et pathétique avec son soi inconnu prodige invente son arbre généalogique descendant. | | | | |
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| noblesse | | | Nietzsche prône la guerre – ni de races ni de classes ni de masses – mais la guerre de faces, à l'intérieur de l'homme seul et acquiescent, dont la face à défendre, ou plutôt à sauver, s'appelle surhomme, la seule face divine et immortelle. Les trois autres faces – l'homme, les hommes, le sous-homme – constituent mon soi connu mortel, muni d'auto-défenses suffisantes. | | | | |
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| noblesse | | | Cultiver le rêve, c'est être un Ouvert, accepter de tendre vers de belles et lumineuses limites, qui ne m'appartiennent pas, sont au-delà de mon soi connu et me fascinent. « La limite : être encore immanent, mais indiquer déjà une transcendance » - Jaspers - « Die Grenze : noch immanent zu sein und schon auf Transzendenz zu weisen ». La transcendance : une hauteur, me concernant profondément, tout en m'étant inaccessible ; mon soi inconnu y réside. | | | | |
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| noblesse | | | Mon soi connu me classe au milieu de mes contemporains, mon soi inconnu ne communique qu'avec les sources de l'homme éternel. L'esprit ou l'âme, le comparatif ou le superlatif ; le bon Narcisse n'admire que le second. Grothendieck les appelait Patron et Rêveur. | | | | |
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| noblesse | | | L'esprit s'entiche d'idéaux collectifs, l'âme forge son idéal individuel. Les premiers sont en ruines : l'idéal esthétique antique, l'idéal mystique chrétien, l'idéal éthique communiste ; les âmes dépassionnées devinrent stériles et n'enfantent d'aucun idéal ; l'homme moderne hurle au vide, au déclin, à la barbarie, tandis qu'il aurait dû se repentir de l'extinction volontaire de sa propre âme ; mais sa robotisation semble irréversible. | | | | |
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| noblesse | | | Il est clair, que l'âme est une chimère, pour désigner l'état d'un esprit, ému face à une beauté et tendant vers l'infini. Elle n'est donc pas un organe, mais un état irrationnel, sentimental : dans son état normal l'esprit formule le sens ou les raisons, devenu âme, il forme des sentiments ou des rêves. Aujourd'hui, il est voué exclusivement à la raison : « Le rêve sur l'infini de l'âme perd sa magie » - Kundera. | | | | |
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| noblesse | | | On traverse les passions, les souffrances, les illuminations ; on adresse à leur source, à son soi inconnu, les vœux de reconnaissance et de vénération ; on comprend que le sens de l'existence est d'entretenir cette soif profonde et cette haute musique. Et l'on tombe sur les crétins, pour qui « la fin suprême de l'homme : connaître d'une manière adéquate et soi-même, et toutes les choses » - Spinoza - « finis ultimus : se resque omnes adæquate concipiendum ». De ces crétins est né le robot moderne, ignorant et la soif et la musique. | | | | |
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| noblesse | | | De par ses visées, l'homme est un Fermé côté esprit et un Ouvert côté âme ; le premier ne tend que vers l'accessible, la seconde aspire à l'inaccessible. Le premier à le remarquer fut Héraclite : « Tu n'atteindrais pas les limites de l'âme, même en parcourant toutes les routes »**. | | | | |
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| noblesse | | | L'opposition centrale, dans la vie, est entre le réel et le rêve ; il vaut mieux être plus près du rêve du monde que du moi-même réel ; les appels grandiloquents, qui visent les fières retrouvailles avec moi-même, visent, le plus souvent, le moi réel, le connu, l'inférieur. Mais le soi de rêve est inaccessible comme but et ne se manifeste que dans les contraintes. | | | | |
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| noblesse | | | Dans la hauteur, les victoires et les défaites se valent et doivent servir de matière à notre fond tragique ; dans la profondeur, il vaut mieux réduire les deux à leur future forme comique. La hauteur est habitée par notre soi inconnu ; la profondeur est la demeure de notre soi connu, il s'agit de ne pas le laisser s'abattre dans la défaite ni s'enivrer dans la victoire : « Qui triomphe de soi dans la victoire triomphe doublement » - Publilius - « Bis vincit qui se vincit in victoria ». | | | | |
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| noblesse | | | L’art de mon obscur soi inconnu et la vie de mon esprit transparent : je me rends compte de l’existence du premier, lorsque je lui sacrifie, heureux, le second. C’est l’exact contraire de Hegel, qui sacrifiait son soi à la vie de l’Esprit. | | | | |
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| noblesse | | | Tant d’épigones de Nietzsche partagent ses Non médiocres ; très peu sont capables de s’identifier avec ses Oui grandioses. Les contraintes, dans la création, doivent être invisibles. | | | | |
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| noblesse | | | La liberté se manifeste mieux dans l’attachement à l’invisible que dans le détachement du visible. | | | | |
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| noblesse | | | Mon soi inconnu a des fonctions, il n’a pas d’organe permanent ; il surgit telle une étincelle d’une fusion momentanée du cœur, de l’âme et de l’esprit. Mon soi connu applique ses organes aussi bien matériels que spirituels. « À l’homme terrestre appartiennent l’œil, l’oreille, la langue, la main. À l’intérieur de nous est l’autre personne, l’homme céleste, l’aristocrate »** - Maître Eckhart - « Zum irdischen Menschen gehören das Auge, das Ohr, die Zunge, die Hand. Der andere, der himmlische Mensch, der in uns steckt, ist ein edler Mensch ». | | | | |
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| noblesse | | | Pour se créer soi-même, ni le regard ni l’oreille ne servent à rien ; ce qui émane du soi inconnu, de ce modèle unique, ne porte ni lumière ni musique, mais un appel muet de la noblesse et de la beauté à naître ; Orphée ou Narcisse connurent cet état d’âme. | | | | |
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| noblesse | | | Fonder ma vie sur le savoir est certes bête, mais la redresser par le rien n’est guère plus glorieux. Il faut orienter ma vie par le rêve, cette ignorance étoilée, que m’inspire mon soi inconnu. | | | | |
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| noblesse | | | La nature d’une forêt, belle, sauvage et infinie, rendit humbles mes yeux ; la culture d’une cité, policée, délicate et fermée, rendit fier mon regard. La contemplation et la création sont incompatibles, dès qu’il s’agit de la beauté ; elles ne sont solidaires que dans l’abstrait, c’est-à-dire dans le Bien et dans le Vrai. | | | | |
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| noblesse | | | Vivre pour penser ou penser pour vivre, c’est également bête ; à ces deux positions réalistes il faut opposer la pose d’ironiste – le rêve, qui invente une autre vie et enfante de pensées imprévisibles. | | | | |
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| noblesse | | | Plus profondément je me libère de mon soi connu, plus haut sera l'essor, en provenance de mon soi inconnu, dont je deviendrai esclave et/ou amoureux. | | | | |
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| noblesse | | | La perte d’intérêt pour l’invisible trahit l’installation dans la platitude. L’invisible a le droit de séjour aussi bien dans la hauteur musicale que dans la profondeur plastique : « L’invisible est le relief et la profondeur du visible » - Merleau-Ponty. | | | | |
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| noblesse | | | La volonté dans l’acte ou la volonté dans le désir : la première surgit de nos profondeurs ou de nos routines superficielles, elle ignore la hauteur ; la seconde ne connaît que la hauteur, elle se réduit à l’élan. La première s’achève dans la possession d’un point de l’horizon ; la seconde s’éternise dans un regard sur une étoile inaccessible au firmament. « L’élan, mais sans la volonté ; l’aboutissement, mais sans le but »*** - Hippius - « Стремленье - но без воли. Конец - но без конца ». | | | | |
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| noblesse | | | L’univers du rêve a sa propre logique ; l’impossible y est plus présent que le possible, l’inexistant y a plus de place que le suffisant ou le nécessaire. | | | | |
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| noblesse | | | Trois sortes de talent créateur : le poétique, le philosophique, l’intellectuel – mais pas de poète sans élan rythmé, pas de philosophe sans élan mélodieux, pas d’intellectuel sans élan harmonieux. Lorsque ces trois aspirations musicales ne se croisent que dans l’infini, on vit l’inspiration, on adresse ses soliloques à la seule Ouïe qui anime l’infini muet. | | | | |
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| noblesse | | | J’exprime mon soi inconnu par les ombres, que projette mon étoile ; mais pour faire valoir mon soi connu, il me faut des étincelles, des scintillements et non une lumière en continu, qui égalise ce qui est haut ou profond avec ce qui est plat. Le don que me fait le monde mystérieux - ou le cadeau de ma vision de ce monde. « Le monde n’est nullement une suite des hasards prédateurs, mais une joie scintillante, un cadeau » - Nabokov - « Мир вовсе не череда хищных случайностей, а мерцающая радость, подарок ». | | | | |
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| noblesse | | | La finitude banalise les chemins et les buts ; seul le commencement peut être infini, en s’identifiant à l’élan vers l’inaccessible. | | | | |
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| noblesse | | | La négation ne se justifie que dans l’inessentiel ; dans l’essentiel, qui est mystérieux, grandiose, beau ou tragique, doit régner l’acquiescement, la vénération, l’extase ; une fois à genoux, on n’apprécie que l’immobile, l’invariant, l’inconnaissable – le même, celui qui vit l’éternel retour. | | | | |
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| noblesse | | | Une maxime doit exprimer l’élan vers l’inaccessible ; l’élan est plus près de l’immobilité des commencements que des distances parcourues. Donc, cette définition : « L’aphorisme n’est qu’un mouvement sans suite » - Musil - « Aphorismus – bloß Bewegung ohne Ergebnis » - est entièrement erronée. | | | | |
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| noblesse | | | Le rythme et l'algorithme ont la même origine - l'habitude ou la répétition - mais les sources différentes : le rythme naît en nous, l'algorithme - hors de nous, dans le troupeau ou dans la machine. Étymologiquement, rythme signifiait fidélité du fleuve à sa source (fidélité, traduite par la même intensité, dont l'éternel retour du même est la plus belle des métaphores), d'où la place qu'il mérite dans le culte des commencements. Le soi inconnu ne se laisse entrevoir que par les premiers pas ou par la hauteur du regard sur toute marche : « Il n'y a d'originalité qu'à l'origine, au-dessus et bien avant » - R.Debray. | | | | |
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| noblesse | | | L’évolution de l’aristocrate social : un prince, un privilégié, un riche. Avec l’abolition des titres et des privilèges, il ne lui reste plus que l’argent ; il devient un goujat comme tous les autres. L’aristocrate d’esprit suivit une autre trajectoire : un philosophe, un moine, un poète, un journaliste. Ni la sagesse, ni l’anachorèse, ni la métaphore n’ont plus cours ; il parasite sur l’héritage des Anciens ou commente, dans les gazettes, les faits divers. Ces deux guildes ne s’agitaient que de jour ; l’aristocratisme de la nuit, l’aristocratisme du rêve, ne connut aucune mutation, mais reste invisible à la lumière des lampes. | | | | |
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| noblesse | | | Se moquer des houles et ascensions n'est utile, que si l'on dépose outre-mer ou dans l'Empyrée assez de trésors inaccessibles. | | | | |
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| noblesse | | | Vivre son idéal (par son soi connu) ou en rêver (par son soi inconnu) – il faut choisir ! L’idéal vécu devient méthode ou projet – une profanation. Je n’affirmerais pas que tous ceux qui prétendent vivre selon leur idéal soient des imbéciles, mais il est sans aucun doute que ceux-ci en constituent une majorité. | | | | |
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| noblesse | | | Tu comprends très vite, que les plus beaux de tes rêves sont inaccessibles, irréalisables, et tu acceptes la faiblesse comme leur digne compagne. « Ce sont nos passions qui nous rendent faibles, parce qu'il faudrait pour les contenter plus de forces que ne nous en donna la nature »* - Rousseau. | | | | |
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| noblesse | | | Il n’y a pas beaucoup de grandes choses dans le monde ; je n’en connais qu’une seule – le rêve, avec plusieurs façons de se manifester : l’amour, la musique, l’admiration. Il n’y a pas de balance universelle, pour évaluer cette grandeur ; se résigner à s’occuper du petit, car presque invisible, et laisser le grand, soi-disant trop voyant, aux autres, est une aberration, visuelle et intellectuelle. | | | | |
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| noblesse | | | Dans un langage, purgé de réalité et imbibé de rêves, apporter de la consolation à nos élans déclinants, - ce qui réussit cette gageure peut être appelé philosophique. Vue sous cet angle, la philosophie courante n’est nullement philosophique. « Toute philosophie vraiment philosophique est d’une hauteur infinie » - F.Schlegel - « Alle Philosophie die philosophisch ist, ist unendlich hoch ». Ce qui dépasse le réel est infini ; ce qui accueille l’idéel s’appelle hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | La vie se réduit aux choix entre élans et chemins ; l’absence de choix signifie soit la solitude soit la platitude. L’appel du Bien, le chant du Beau, la musique du noble, le silence des étoiles – tant d’objets de tes élans vers l’Inconnu ; les chemins ne mènent que vers le connu, même s’il s’agit de ton propre soi connu. | | | | |
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| noblesse | | | Le rêve en action ou le rêve immobile : trouver ce qu’on ne chercha point ou chercher l’introuvable. | | | | |
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| noblesse | | | La meilleure chance de te hisser vers le haut de ton soi inconnu est de descendre au bas de ton soi connu. | | | | |
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| noblesse | | | L’âme s’éteindra en toi, comme ton esprit et ton cœur. Son immortalité ne peut signifier que son autonomie, son indépendance, contrairement à ses deux confrères, car elle est la seule à communiquer avec le mystère de ton soi inconnu, ton inspirateur, qui fera de toi un créateur. | | | | |
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| noblesse | | | Les ailes apportent de la pesanteur à ton soi connu ; mais aussi de la grâce à ton élan vers ton soi inconnu. | | | | |
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| noblesse | | | L’extinction des rêves est irréversible ; la consolation n’est qu’une ombre artificielle d’une authentique lumière à jamais perdue, une réparation de l’irréparable. | | | | |
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| noblesse | | | Tes désirs de l’inaccessible : en entretenir l’intensité ou la soif pourrait découler d’une longue impatience (Valéry). | | | | |
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| noblesse | | | Jadis, le mystère, personnel et inconscient, d’un sacrifice constituait la trame d’un héros. Aujourd’hui, un acte héroïque n’est qu’une solution banale d’un problème collectif ; le héros « résout plutôt un problème qu’il ne consomme un sacrifice »** - Cioran. | | | | |
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| noblesse | | | La hauteur est un état d’âme et non un lieu ; elle est impondérable et s’oppose à la pesanteur, elle est une grâce qui, en s’élevant ne se soulève guère. | | | | |
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| noblesse | | | Le pessimiste est l’homme sans la verticalité, ce qui réduit ses horizons et rend tout l’au-delà menaçant, incertain. L’optimiste est l’homme, familier de la verticalité et se détachant de l’horizontalité ; il n’est que spectateur des naufrages d’en-bas ; maître de la profondeur des yeux, il pratique la hauteur du regard. | | | | |
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| introduction proximité | | | PROXIMITÉ DIVINE : L'homme est un miracle ignorant son thaumaturge. Ce qui le sépare de sa naissance ou de sa mort, d'une pierre ou d'un singe, d'une machine ou d'un dieu, donne une métrique vertigineuse, où l'infini brouille les calculs et inverse les valeurs. La foi est un élan, chaud et soudain, vers une sommation, lancinante et certaine. Quant à celui qui ne l'entend pas, soit il est trop loin de soi-même, soit il ne consulte que ses oreilles, tandis que c'est notre âme qui est sollicitée. L'horreur ou le silence du merveilleux empêchent d'en ressentir la présence. | | | | |
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| chœur proximité | | | SOUFFRANCE : Voir l'indicible mesuré et nommé est une souffrance ; comme supporter les idoles d'ici-bas prétendant venir de là-haut. Souffrir, c'est me tromper de lieu ou d'heure pour rencontrer mon bonheur, qui est toujours à portée de mon immobilité. La douleur lie les êtres et délie les langues, c'est une bonne contrainte, dont la compagnie est plus prometteuse que la vue du but. | | | | |
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| chœur proximité | | | IRONIE : La perplexité extérieure s'atténue par l'ironie ; mais la perplexité intérieure reste la même, sa source est trop profonde pour être ébranlée par la chute des lourdes certitudes. L'ironie, c'est la maîtrise de métriques et elle s'éprouve le mieux dans les régions tendant vers l'infini ou s'éployant sous nos pieds. Mais dans le médiocre, l'ironie n'est que parodie. | | | | |
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| chœur proximité | | | AMOUR : L'attouchement de l'infini et l'amour, c'est presque la même chose : me blottir contre quelqu'un qui est aux antipodes de moi-même. Je ne peux pas aimer ce qu'épuisent, entièrement, les yeux et même les mains. L'amour met ses antennes au bout de mes doigts et de mes oreilles, qui renvoient tout signal à un cœur amplificateur et crédule. | | | | |
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| chœur proximité | | | BIEN : Avec le beau, qui loge dans l'âme, et le mystère, qui privilégie la tête, le bien, du cœur, où il respire, est le troisième signe de notre participation à l'infini. Il semble être le plus coriace des trois, face à l'invasion du quotidien, qui place plus facilement des idoles du jour dans l'âme et des calculs mécaniques dans la cervelle que des saloperies dans le cœur. | | | | |
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| proximité | | | L'un des meilleurs signes de Son existence, que le Créateur nous envoie, est la possibilité de vivre dans et de l'illusion, celle du Beau ou celle du Bien. L'une des pires calamités des temps modernes est de ramener ces rêves irréductibles à de minables certitudes, à portée des programmes de tri informatiques. | | | | |
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| proximité | | | Dieu est encore moins incarné qu'Amour, Verbe, Action ou Mystère ; il est Opération, opération presque algébrique. La vie est un résultat donné, que l'homme cherche à reconstituer à partir des opérations binaires, ternaires etc. - jusqu'à l'infini. Et un jour il se rend compte de l'insignifiance grandissante des opérandes et de l'admirable majesté de l'Opérateur. | | | | |
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| proximité | | | Quand la précision ne nuit pas à la beauté, on est en présence d'une vérité divine. Mais, en général, ce qui ne peut être que précis est sans intérêt. Toute vérité, qui dure au-delà de tout langage, est divine. Résistance au mot, c'est la définition même de Dieu. L'Intelligence Artificielle, en maîtrisant et l'intelligence et ce qui la rend possible, effacera la hiérarchie plotinienne, qu'il y avait entre : « l'intellect, qui raisonne, et celui qui donne la possibilité de raisonner ». La pensée divine se reconnaît uniquement dans la nécessité ; la vérité, l'éternité et l'infini sont des créations humaines. | | | | |
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| proximité | | | Un autre nom de hauteur est maîtrise du hasard. Le hasard est l'inertie du voisinage. Se méfier même de rencontres altières. Ne communiquer qu'avec l'intouchable. « Que tu aies toujours, dans ton jardin, un arbre interdit, et dans ta vie - quelque chose, que tu t'interdises de toucher »*** - Chesterton - « Always have in your garden a Forbidden tree. Always have in your life something that you may not touch ». | | | | |
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| proximité | | | Les convictions sont presque l'antithèse de la liberté : elles remplissent, en nous, ce vide salutaire et indispensable, dans lequel Dieu aurait pu agir. | | | | |
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| proximité | | | Aujourd'hui, tout saint vénéré sur la place publique exhibe son CV, son pedigree, sa sinécure ou ses diplômes, tandis qu'on ne peut vénérer que l'inexistant innommable : « J'ai vénéré les saints jamais nés » - Luther - « Ich habe Heilige angebetet, die nie sind geborn worden ». | | | | |
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| proximité | | | L'infini sans message effraie Pascal, mais voici l'ère de l'unique message, message sans l'infini, et qui glace davantage. | | | | |
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| proximité | | | Les stades - superstitieux, métaphysique, littéraire - du sentiment religieux : se pencher sur l'intemporel, l'inétendu, l'innommé. Reconnaître, avec regret ou enthousiasme, que c'est sur le Verbe que se referme tout pèlerinage, c'est en son nom qu'on vénère l'innommable. « On n'abolit pas la religion en abolissant la superstition » - Cicéron - « Nec vero superstitione tollenda religio tollitur » - mais on en consolide le verbe. | | | | |
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| proximité | | | Dieu ni ne se retire (Heidegger), ni ne se meurt (Nietzsche), ni ne s'éclipse (M.Buber), puisqu'Il se cache soit dans l'inétendu soit dans l'intemporel. Dieu mérite de n'exister que dans le vide sacré de l'innommé. « Je ne connais Dieu qu'à travers le non-advenu »** - Tsvétaeva - « Бога познаю только через не свершившееся ». | | | | |
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| proximité | | | Il faut ne pratiquer des fusions ou unions qu'à titre hypothétique. Dès que l'hypothèse - un beau rêve - s'invalide, le monde hypothétique bâti par-dessus devient inaccessible, se dissout, s'annihile. | | | | |
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| proximité | | | En m'extasiant devant chacun de mes sens - face à la merveille de la fonction, à la merveille de l'outil, à la merveille de l'empreinte - je ne sais pas sur quelle facette la présence du prodigieux démiurge est la plus manifeste. Mais l'absence d'une seule, dans la perspective de la vie, rend absurde toute idée de hasard, de réalisation mécanique ou de résurrection. Le démiurge n'est pas mauvais, comme disent les Gnostiques, pour justifier leur recherche du soi ; il est bon, puisque je peux créer au nom de et par un soi inconnaissable, qui est le vrai destin de mon soi inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Dès qu'on cherche à définir l'infini, l'intuition humaine change de nature et tend vers le divin. Dans le fini, tout est humain et même mécanique. « Tout ce qui finit est trop court » - Cicéron - « Nihil diuturnum est, in quo est aliquid extremum ». Arrête-toi donc à l'avant-dernier pas. Pour appuyer l'ampleur du pas premier, dis-toi, que tout ce qui commence est trop long. | | | | |
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| proximité | | | Moins de faits et de verbes clairs à partager entre nous deux, plus indiciblement nous nous partageons. Les amoureux vivent de substitutions d'obscures inconnues par de lumineux arbres qui : « peuvent nouer leurs ramures et leurs racines pour s'élever et s'approfondir ensemble, pour ciel et terre »**** - Valéry. | | | | |
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| proximité | | | Tout ce qui t'est précieux, aime-le de loin. Demande-toi pourquoi tu crois, que les horizons sont sans limites, le ciel est bleu et l'étoile amicale et compréhensive ? Ou bien, je me trompe avec Pessõa : « Voir, c'est être loin » - le délicat s'accommode à tant de distances : de zéro à l'infini, de l'intimité à la justice, de la fusion à la solitude. | | | | |
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| proximité | | | La prière : louer Celui qui n'existe pas, pour l'enthousiasme, que l'inexistant continue à t'inspirer. D'ailleurs, c'est de son appel et non pas de ta volonté, que surgit la vraie prière : « La prière est toujours une initiative de Dieu en nous »** - Jean-Paul II. | | | | |
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| proximité | | | Être athée (croyant ou incroyant), c'est nier le Créateur inconnu, par cécité ou par hallucinations, évoquer la faute de preuves ou croire en des preuves bancales ; soit on est impassible devant la féerie du monde, soit on croit, que la merveille du diamant, des fleurs, de la scolopendre ou du visage d'homme fut dévoilée ou déchiffrée par des apparitions quelque part sur l'Olympe, dans l'Himalaya, au Sinaï ou à Jérusalem. Le seul avantage que je vois chez les seconds de ces athées, par rapport aux premiers, est d'avoir su créer une structure sociale, qui serve de contre-poids aux centrales patronales ou consommatrices. Mais ailleurs, profaner l'inconnaissable par des images du connu est pire que bâiller devant le créé sans Créateur. | | | | |
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| proximité | | | L'espérance, c'est la merveille de cette attente cyclique, inespérée (« Espérant contre toute espérance » - St-Paul), comblée et inexplicable : l'appel d'une fleur, la formation d'un bouquet, la métamorphose en l'arbre, le don de la fleur… | | | | |
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| proximité | | | Dieu est peut-être le seul concept inexistant qui s'impose, avec la même irrésistible évidence, aussi bien en moi-même qu'en-dehors. Et je me mets à Le chercher à l'extérieur, en m'appuyant sur mon intérieur. « Personne ne Te peut chercher, qui ne T'ait déjà trouvé. Tu veux être trouvé pour être cherché » - St-Bernard. Mais dès que je crois L'avoir trouvé, je me mets à Lui chercher des noms et des masques, au lieu de continuer à m'adresser à Lui à la cantonade. Il est une Face innommable, omniprésente et absente, qu'animent mes yeux et mes oreilles. « Voir Dieu, c'est la mort ; Le deviner, c'est la vie »*** - Morgenstern - « Gott schauen ist Tod ; Gott erraten ist Leben ». Ni le regard ni l'imagination ne Le dévoilent ; c'est le voile miraculeux qui témoigne de Son évidence indicible ou inconnaissable : « Des dieux, je ne suis en mesure de savoir ni qu'ils sont ni qu'ils ne sont pas » - Protagoras. | | | | |
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| proximité | | | Le Dieu trouvé apporte la paix, le Dieu recherché – l'angoisse, le Dieu senti, introuvable, inexistant – l'enthousiasme, l'admiration, l'amour. | | | | |
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| proximité | | | Devant l'intouchable asymptote divine, tout rapprochement humain est banal. Mais ils effacent l'asymptote (la transcendance) pour s'occuper exclusivement de leur finitude herméneutique, hic et nunc, où le hic est trop palpable et le nunc - insaisissable. La mort de Dieu, ce n'est pas un triomphe de la finitude de l'homme, mais un appel à défendre, désormais tout seul, l'infini. | | | | |
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| proximité | | | Je commence par comprendre, qu'aucune autorité extérieure ne peut prendre en charge les questions les plus brûlantes de mon existence, et je finis par reconnaître qu'aucune autorité intérieure, non plus, ne résume mon essence. À ce double meurtre, les spadassins, le soi connu et le soi inconnu, donnent le nom métaphorique de mort de Dieu. | | | | |
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| proximité | | | Je ne peux respecter une foi que si son symbole est intouchable. Par exemple, le Chrétien élevant la Croix si haut qu'elle en devient invisible et donc impalpable. Et non pas celui qui l'enfouit dans des profondeurs en laissant sous le nez ses mots - et ces choses ! - navrants et trop vraisemblables de Roi, Nazareth ou Juif. | | | | |
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| proximité | | | La proximité recherchée : le lointain devenant intérieur, donc intouchable et inapte de servir d'horizon. | | | | |
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| proximité | | | L'éloignement d'avec le saisi, la proximité d'avec l'insaisissable - c'est à ce prix qu'on module la continuité du vol par la discrétion de la flèche immobile. | | | | |
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| proximité | | | L'objectif des hautes contraintes est d'éviter la familiarité, cette fausse proximité de ce qui doit nous rester inexistant, cette fausse présence de l'objet ineffable de notre passion. | | | | |
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| proximité | | | Immortel, omniscient, omniprésent, tout-puissant, aimant tout le monde - ce que l'homme ne peut pas être, il l'attache à Dieu, au lieu d'en faire un étranger merveilleux, sans attributs lisibles et se foutant de nos misères. Mais le plus lamentable, c'est encore de Le rendre égal de l'homme : « Agir, sans suivre la raison, est étranger à l'essence divine » - Benoît XVI - « Nicht vernunftgemäß handeln ist dem Wesen Gottes zuwider ». Même le bon Dieu serait condamné à devenir machine comme les autres… « Il n'y a pas de contradiction entre les vérités révélées et les vérités de raison » - Averroès. | | | | |
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| proximité | | | Me sentir porteur de l'absolu, qu'aucun microscope ne dévoile, qui galvanise mon regard et mes mots, mais fuit mes yeux et mes gestes. Mais j'en suis porteur originel, non-contagieux, et non pas « incroyant contaminé par l'absolu » (Cioran). | | | | |
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| proximité | | | Piètre Dieu, ou piètre amour, chez les bouddhistes : « On ne peut connaître Dieu qu'en l'aimant » (et St-Paul n'en est pas loin non plus). Un dieu connu ou un amour du connu ne peuvent être qu'insignifiants. Il faut aimer pour renaître et non pas pour connaître. Mais si se connaître, c'est entendre l'appel de son soi inconnu, aimer, ce serait se munir d'une bonne ouïe. | | | | |
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| proximité | | | Mon soi est le seul contact direct avec Dieu ; et comme Lui, il reste inaccessible et incompréhensible ; je reconnais sa présence par le besoin de chanter (et non seulement de parler), de danser (et non seulement de marcher), de poétiser (et non seulement de narrer), bref - de prier, de ne pas m'attendre à une réponse et même de renoncer à poser des questions ; comme Dieu, on ne peut vénérer que le soi inconnu, sans se faire d'illusions : « Un poème est toujours une quête du moi » - G.Benn - « Ein Gedicht ist immer die Frage nach dem Ich ». | | | | |
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| proximité | | | Les étapes vers la méconnaissance définitive de son soi : on commence par l'identifier avec nos actes, ensuite on lui attribue nos idées, dans un dernier sursaut de chercheur opiniâtre, on laisse nos passions le représenter. Et l'on finit pas se résigner : entre le soi et n'importe quoi d'autre, il est toujours possible de percevoir d'infinis interstices. | | | | |
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| proximité | | | La proximité désigne cette faculté de notre regard qui, en même temps, dévoile l'être et voile l'étant, montre l'indicible et déréifie les choses. | | | | |
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| proximité | | | Dieu - une proximité bénie ou béate : « Rien de plus près de nous que Dieu » - Valéry. Dieu est la justification du monologue, par la forme, et l'impossibilité du dialogue, par le fond. | | | | |
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| proximité | | | Si je cherche la température la plus basse ou la vitesse la plus grande, je tombe sur des valeurs finies, qui expriment un sens infini ; la théodicée, fondée sur la montée vers la perfection, est du même ordre, mais l'on doit s'y arrêter, peut-être, sur ce qui y est sensoriellement fini : la vie et l'homme, en particulier, dont le sens, de toute évidence, n'est pas fini. | | | | |
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| proximité | | | L'impensable et l'indicible nous sont plus proches que toute action, tout discours ; paradoxalement, c'est le triomphe suprême du mot, la poésie, qui nous en apporte la certitude ; la poésie serait une voix, qui fasse sentir le silence de Dieu. Sacrifices et fidélités en apportent d'autres preuves. | | | | |
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| proximité | | | Vivre, c'est traduire la poésie du Vivant en prose de plus en plus proche et claire, pour terminer par une insipidité définitive ; rêver, c'est entretenir la convulsion ou l'agonie poétique, à une distance infinie. « La vie où tu n'es pas, serait si belle ; te vivre [rêver] aussi est un défi à relever » - L.Salomé - « Das Leben ohne dich, es wäre schön, und doch auch du bist werth, gelebt [geträumt] zu werden ». | | | | |
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| proximité | | | Ce qui ne laisse pas de traces ne peut pas avoir d'attributs ; ni le comparatif ni le superlatif n'y ont de place ; l'omniscient avec l'infinité d'attributs (Spinoza) ou le meilleur que mon âme (Pascal) ne qualifient que le néant. | | | | |
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| proximité | | | Il faut s'attacher à l'invisible impérieux et se détacher du palpable superflu ; et l'attachement et le détachement doivent servir à faire entendre notre musique, pour laquelle trouveront leurs instruments et leurs interprètes la faiblesse et la puissance, la fierté et la honte, la passion et la paix, l'ambition et l'humilité, la maîtrise et la simplicité. L'harmonie entre ces deux versants est peut-être ce qui est à l'origine de son propre regard : « C'est la honte ou la fierté, qui me révèlent le regard d'autrui »*** - Sartre. | | | | |
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| proximité | | | Le monde visible crée chez les hommes trois sortes d'arbre : le matérialiste, figé et sans inconnues, l'ignare, aux maigres ramages et aux inconnues aléatoires, l'ouvert, plaçant de subtiles variables dans les meilleures extrémités - pas d'unifications, des unifications chaotiques, des unifications enrichissantes. « Notre vie consiste à unifier la partie visible avec un Être d'en-haut » - J.G.Hamann - « Unser Leben besteht in einer Vereinigung des sichtbaren Theils mit einem höheren Wesen ». | | | | |
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| proximité | | | Narcisse, qui serait incapable de s'adresser aux dieux, ni en croisant le regard d'Apollon ni en s'élevant à la hauteur de Dionysos (ces deux interlocuteurs réveillent notre soi inconnu), donc sans talent ni intensité, ne serait qu'un sot auto-satisfait, se contentant de son soi connu. L'esprit doit préserver imperturbable la surface réfléchissante, et l'âme – percer la profondeur houleuse. | | | | |
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| proximité | | | Un athée est souvent un homme châtré, soit de l'intelligence, soit de la sensibilité, soit de l'âme. Ce qui peut rendre sa voix plus pénétrante. La greffe au cerveau ou aux glandes lacrymales, que subit un homme pieux, ayant rencontré Dieu, ne rend plus viriles ni sa pensée ni ses lamentations. Seule la compagnie d'un Dieu inconnu conduit à l'invention, cette seule authenticité humaine. | | | | |
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| proximité | | | La distance, dont il est question ici, est semblable à leur différence ontologique : l'être du soi inconnu perce dans l'étant du soi connu, mais il est toujours infiniment distant, il se tient à l'écart, et cet écart est irréductible. | | | | |
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| proximité | | | L'infini mathématique est une belle combinaison spatio-temporelle, dans laquelle un voisinage accueille une succession de termes ; par rapport au fini, seule la composante spatiale de l'infini est radicalement différente et même en est la négation ; l'infini serait-il une moitié du néant des philosophes (qui au lieu de non-existence y parlent de négation) ? | | | | |
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| proximité | | | La prière : ne pas savoir qui en est le destinataire, ne pas maîtriser sa langue, ne pas être capable d'expliquer ses mystères, ne pas pouvoir me débarrasser d'angoisses et de douleurs, ne pas savoir qui parle en moi - et de cet état d'âme apophatique doit surgir l'affirmation la plus authentique. La prière devrait exprimer non pas mes remerciements, mais mon admiration d’une œuvre que je comprendrai jamais. | | | | |
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| proximité | | | Le proche, même profond, se muant en superficialité ; le lointain, même hautain, privé de son élan vers l'infini, - deux origines de la platitude. | | | | |
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| proximité | | | Malgré des déviations, en sens inverses, que font subir l'art militaire ou la médecine à la durée de notre vie, les buts, que le Créateur lui assigna, y correspondent admirablement : « Notre tâche est aussi grande que notre vie, ce que lui imprime une illusion d'infini » - Kafka - « Daß unsere Aufgabe genauso groß ist wie unser Leben, gibt ihr einen Schein von Unendlichkeit ». C'est l'ouverture de frontières qui en donne le vertige, l'ouverture que créent les bonnes contraintes. | | | | |
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| proximité | | | Ne pas être athée : ne pas pouvoir imaginer que la simple application des lois physiques, chimiques et biologiques puisse aboutir à l'apparition de l'œil, de l'oreille, de la langue, du cerveau. Ne pas être croyant : rejeter toute idée que le Créateur ait pu se manifester quelque part, dans l'Histoire de la Terre, sous quelque forme que ce soit. Ces deux négations sont à la base de la raison de désespérer et de la raison tout court, celle qui nous parle d'espérance. Si je réussis ces deux gageures, j'aurai droit à l'inscription panthéonique de Voltaire : « Il combattit les athées et les fanatiques ». | | | | |
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| proximité | | | Se rapprocher de la Nature ou s'en éloigner ? Débat trop vague, puisqu'il y a trois porteurs possibles des déviations (contre l'unicité de l'homme, au-dessus de ses mesures, au-delà de ses valeurs) : le mouton, le robot, l'ange. Le premier profane l'arbre au profit de la forêt ; le deuxième réduit les rythmes aux algorithmes ; le troisième sacrifie le soi connu au soi inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Le sacré et le fanatisme : la ligne de partage passerait par l'humilité du premier, par la résignation que ce qu'on vénère est indémontrable, et que la conviction est indéfendable ; le fanatisme part d'une conviction orgueilleuse, qui découlerait des arguments, auxquels les autres restent sourds, parce que infidèles ; le sacré est une coupure dans l'universel, pour l'admirer dans l'intimité des frontières ainsi créées ; le fanatisme est une tentative d'incarner l'universel, d'en être le centre. | | | | |
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| proximité | | | Il faut laïciser la foi, l'infini, la puissance et diviniser l'intensité, la noblesse, l'amour. Douter ou savoir - sur un forum publique ; vibrer ou chanter - dans son propre temple. | | | | |
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| proximité | | | L'homme est l'ange solitaire, cherchant des murs, et il est la bête sociale, cherchant des portes. Et la raison et le sentiment peuvent aider pour nous unir, mais dans des régions différentes : la raison - dans le monde proche, et le sentiment - dans le monde lointain. Dans le dernier cas, lorsque le lointain touche à l'infini, on parlera d'union sacrée, où le sacré finira par l'emporter sur l'union. | | | | |
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| proximité | | | La définition spinoziste de Dieu, ens absolute infinitum, paraît être moins absurde, si l'on la lit à la lumière des contraintes et des fins, en voyant dans absolute - détachement ou liberté (par étymologie), et dans infinitum - absence de fins (par abus de négation). | | | | |
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| proximité | | | Maître Eckhart est plus constructif que Nicolas de Cuse : « Dieu est une sphère intelligible infinie, dont le centre coïncide avec sa circonférence » - « Deus est sphaera intellectualis infinita, cuius centrum est ubique cum circumferentia ». Mauvais géomètres, confondant la sphère-surface d'avec le cercle-circonférence ! Mais quelle jolie métaphore, autorisant la lecture cusaine monadique du cercle, puisque, en négligeant les coordonnées du centre, on en fait l'Un (ou Dieu), au rayonnement indéfini ou variable ! | | | | |
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| proximité | | | Quand j'entends que Dieu est un être suprêmement intelligent (Descartes) ou un étant absolument infini (Spinoza), je suis tenté de trahir mon goût du superlatif, pour m'accrocher au positif, à portée d'un cœur naïf et d'un esprit humble. | | | | |
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| proximité | | | Être un Ouvert, c'est, au-delà d'un désir fini, savoir deviner un désir infini, c'est à dire un désir dont la source devient horizon ou firmament, et dont je me sens infiniment proche, tout en me rendant compte, que je ne la toucherai jamais, même par ma raison ou ma foi. C'est la nature des contraintes, humaines ou divines, qui reconnaîtra la nature du désir. C'est l'insensibilité au second type de contraintes qui fait dire à Heidegger : « L'Ouvert est le Tout de tout ce qui ne connaît pas de contraintes » - « Das Offene ist das Ganze alles dessen, was entschränkt ist ». D'autre part, être sans contraintes (et, donc, Ouvert, pour Heidegger) ne signifie nullement être infini. | | | | |
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| proximité | | | Ne pas avoir épuisé tous les possibles ne signifie pas être un Ouvert ; avoir l'impossible pour limite, irrésistible et inaccessible, est une pose qui y prédispose davantage. | | | | |
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| proximité | | | L'esprit, l'instinct, le sentiment font de nous un Ouvert, aspiré ou fasciné infiniment par nos frontières asymptotiques ; la raison et l'expérience mettent à notre disposition nos frontières, par un effort fini. Nous sommes ouverts dans notre dimension verticale, et clos - dans l'horizontale ; donc, l'Ouvert de Rilke, s'étendant entre Terre et Ciel, est plus pur que celui de Heidegger, qui introduit dans son quadriparti (Geviert) une dimension inutile, Mortel-Immortel, si proche d'une plate clôture. Le Dieu transcendantal est absent de notre dimension verticale ; Il ne fait que clore nos horizons. | | | | |
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| proximité | | | Les vrais commencements consistent surtout dans l'élan vers une limite humaine inaccessible, indicible, inévaluable ; être ouvert, c'est être homme des commencements, être celui qui comprend, que tous les pas suivants n'apportent rien à l'élan initial et ne nous rapprochent pas radicalement de nos limites. « Surface limite externe – et lois internes »* - Valéry – belle définition d'un Ouvert, dont l'élan interne vise son horizon, inatteignable et beau ! | | | | |
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| proximité | | | À la possession trop intime : « Tout ce qui est à moi, est sur moi » - Bias - « Omnia mea mecum porto » - je préfère la possession à distance ; ce qui est sur moi n'est pas à moi. Tout ce qui est à moi, m'est caché. Plus une chose inaccessible me manque, mieux je la possède. Qu'est-ce qui est le plus lointain de mon soi connu ? - mes désirs ! Et Ovide : « ce que je désire, est avec moi » - « quod cupio, mecum est » vise son soi inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Les ailes sont sur notre surface ; le plomb, l'acier et surtout l'or se déposent aux fonds. Les surfaces se tournent vers l'infini, tandis que tout fond finit dans la platitude. Nous sommes des Ouverts sur l'infini, mais qui n'est pas à nous. C'est du côté du ciel que « nous sommes pigmentés d'infini » - R.Char. | | | | |
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| proximité | | | Le microscope, pas plus que le macroscope, ne permet de jauger le sacré. Et si l'on cherche à le chasser de ce que voit l'outil, il retourne, visible à l’œil nu. Le sacré garde son unité mystérieuse entre les fonctions, les outils et la raison - impossible de les cerner par un seul regard, qu'il vienne du lointain ou du prochain. | | | | |
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| proximité | | | Ce qui mériterait le nom de divin, à part Dieu lui-même, vit dans ton âme, sans liens compréhensibles avec la raison, les noms, les connaissances, privé, donc, de réalité, de langage, de représentation. « À jamais - innommable, à jamais - inconnu, à jamais - irreprésenté, et cependant - vécu dans l'âme »*** - D.H.Lawrence - « Forever nameless, forever unknown, forever unrepresented, yet forever felt in the soul ». Les uns verront ainsi leur Dieu, les autres - leur meilleur soi. | | | | |
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| proximité | | | La volonté du Créateur est double : pour mesurer le visible, le compas suffit ; pour sonder l'invisible, le géomètre doit céder sa place au poète. Malheureusement, ceux qui pensent avoir cerné la volonté divine ne maîtrisent ni l'algorithme du géomètre, ni le rythme du poète. | | | | |
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| proximité | | | Mon soi inconnu est assez éloigné de l'en-soi hégélien (qui s'exprime, tandis que le soi inconnu ne fait qu'imprimer), mais il est assez proche du Dieu le Père, surtout dans ses rapports avec le Fils, ce soi connu, engendré par une voie non naturelle, et qui ne cherche qu'à traduire la volonté du Père ; pour observer leurs relations impénétrables, on aurait besoin d'un esprit, sain ou Saint. | | | | |
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| proximité | | | Rien de lisible chez moi n'émane de mon soi inconnu ; je ne fais que recevoir, par lui, de l'inspiration intelligible et vivre une aspiration sensible vers lui. Tant que je me sens porteur de ce mystère, je ne dirai pas que Dieu est mort. | | | | |
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| proximité | | | Perdre la sensation du lointain ou du proche infinis, c'est ainsi qu'on peut définir la mort de Dieu et/ou du soi inconnu, chez l'homme impie et robotisé. « Si tu te débarrasses de grands lointains, tout te sera également éloigné et également proche, dans un monde sans distances »** - Heidegger - « Durch das Beseitigen der grossen Entfernungen steht alles gleich fern und gleich nahe, ohne Abstand ». | | | | |
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| proximité | | | Dieu est autant dans les opérations que dans les opérandes, et pour en apprécier des invariants et noyaux, c'est à dire la hauteur et la profondeur, on n'a pas besoin d'être un bon géomètre - un bon altimètre de l'âme ou une bonne sonde de l'esprit suffisent. Le chemin, qui mène à Dieu, est fait de métaphores et de théorèmes ; il est inaccessible aux non-poètes et aux non-mathématiciens. Et la mathématique ne serait que la poésie des idées logiques (Einstein : « die Mathematik ist die Lyrik der logischen Gedanken »). | | | | |
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| proximité | | | Le moi le plus proche, c'est à dire connu, est le plus insignifiant ; déposer l'inconnu précieux au plus lointain nous rapproche de ce qui est à aimer et à penser. Il faut savoir combiner la hauteur de soi avec l'éloignement de soi (Selbsterhebung, Selbstentfernung de E.Jünger). | | | | |
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| proximité | | | Je suis toujours à une même distance, distance infinie, de mon soi inconnu. Et il n'existe pas de chemins qui m'y mènent. Ne compte pas même sur la solitude : « La solitude est le chemin, choisi par le destin, pour te conduire à toi-même » - H.Hesse - « Einsamkeit ist der Weg, auf dem das Schicksal den Menschen zu sich selber führen will » - la solitude ne m'apprend que la futilité de mon soi connu. Chez les solitaires de profession, on continue de n’entendre que le bruit des forums affairés ; être seul, c’est ne s’exprimer qu’en musique mélancolique d’un désert découvert. | | | | |
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| proximité | | | Tout, dans la matière, dit, qu'au commencement était le Chiffre lisible - lumineux (le Ciel) ou sombre (la Terre). Tout, dans le domaine de l'esprit, dit, qu'au commencement était le Verbe incompréhensible. Un Dieu créateur fort et un Dieu rédempteur faible, pouvaient-ils être la même personne ? S'appelait-Elle - Caresse ? | | | | |
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| proximité | | | Une valeur (éthique, esthétique ou mystique) est un axe, et un vecteur y est une intensité, un goût, un sens ; ce n'est pas la préférence donnée à un point (position) qui compte, mais la conception de la limite (pose) : l'essor qui naît d'un mouvement, imaginaire et infini, vers une limite incompréhensible, limite que choisit la liberté d'un créateur Ouvert - créer, c'est s'attacher au vertige de la convergence et non pas à la limite même. La valeur-prix est question d'yeux, la valeur-axe - celle de regard. | | | | |
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| proximité | | | Les stades de mon regard sur l'infini : l'élan, l'étonnement, la définition. Les trois doivent cohabiter, et, pour rester un Ouvert (sur l'infini), tu ne peux pas te passer de ce regard : « La vie de l'homme s'exprime dans la relation du fini à l'infini » - Bounine - « Жизнь человека выражается в отношении конечного к бесконечному ». | | | | |
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| proximité | | | L'héroïsme et la poésie ne charmaient qu'à une distance interdite aux yeux de la raison ; la familiarité avec les grands devenue, aujourd'hui, règle, toute idole est un badaud ou une girouette ; le héros fut intouchable, surtout en pensée ; l'attouchement virtuel d'idole constitue l'hystérie même des idolâtres. | | | | |
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| proximité | | | Si la raison cède à la foi, c'est la raison et non pas la foi qui doit en donner la raison. La foi n'accompagne que les commencements et les fins (où la raison est impuissante), tandis que tous les parcours doivent être guidés par la raison. | | | | |
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| proximité | | | La vie 'côte à côte', avec autrui, me devient possible à partir de la distance infinie que je crée avec lui. Nos mains rejoindront nos regards, pour ne s'entrelacer qu'au ciel ; l'amour - une prière du regard. | | | | |
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| proximité | | | L’intuition du divin et la consolation humaine – leurs rôles ressemblent beaucoup : l’esprit, avec de bonnes raisons, proclame la mort de Dieu et la nature illusoire de toute consolation dans le réel ; mais l’âme aspire au grand Inexistant et s’enivre d’une consolation désincarnée, atemporelle, atopique. | | | | |
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| proximité | | | Rien ne dépasse l'arbre en évocations métaphoriques : je plonge dans ses racines pour peindre ses cimes, je me nourris de sa sève pour en chanter les fleurs, j'en attise la soif de lumière, à l'ombre de ses ramages. « Dans l'arbre règnent terre et ciel, divins et mortels » - Heidegger - « Im Baum wallen Erde und Himmel, die Göttlichen und die Sterblichen » - bien que, chez les hommes, les choses se simplifient : le trépas divin s'annonce par tous et partout, la mortalité humaine ne tracasse pas plus que l'usure des transistors, la voix du ciel devient inaudible - il ne reste aux hommes que l'unité de l'Un, de la pauvre terre, c'est à dire de la platitude. | | | | |
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| proximité | | | Mon soi inconnu est un messager de Dieu, sensé me rappeler la présence des sens divins dans mon inconscience ; il adresse sa lumière à mon soi connu, qui en projette des ombres sur ma conscience. | | | | |
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| proximité | | | Faire d'un Fermé humain un Ouvert divin, c'est à dire dessiner des limites, qui ne nous appartiennent pas, mais qui nous appellent et nous interpellent, c'est créer du sacré. Tout sacré est une création humaine, qui nous tourne vers l'inaccessible extatique. | | | | |
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| proximité | | | Mon soi inconnu ne m'appartient pas, tout en inspirant le goût et la création de mon soi connu. Celui-ci est dans l'élan vers les limites soufflées par celui-là, qui, penché sur le monde, serait ces limites mêmes : « Le soi philosophique, c'est le sujet métaphysique, frontière, et non partie, du monde »** - Wittgenstein - « Das philosophische Ich ist das metaphysische Subjekt, die Grenze - nicht ein Teil der Welt » - ce soi ouvert serait donc le soi inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Mon soi connu, c'est mon temps, mon corps, mes fraternités ; mais on ne s'approche de Dieu qu'en se détachant du temporel, du corporel, du multiple (Maître Eckhart) ; ce Dieu ressemblerait à Âtman védantique ou à mon soi inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Nos meilleures attentes – d'amour, de consolation, de caresse, de fraternité – ont toujours quelque chose d'affolant, d'impossible, d'incompréhensible. Elles deviennent prière, lorsque aucune oreille, aucune main, aucun cœur ne s'en aperçoit plus. | | | | |
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| proximité | | | Aucune trace de Dieu dans la réalité matérielle, spatio-temporelle. Dans la sphère spirituelle, l'idée de Dieu surgit, appuyée par l'intelligence et la sensibilité, mais on ne peut la placer qu'à une telle hauteur, à laquelle Dieu ne peut qu'être invisible, inaccessible, indéductible et donc – inexistant. Comme Ses mystères – le Bien, l'amour, la noblesse, la beauté, dont on ne peut que rêver. | | | | |
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| proximité | | | Quel sens donner à la prière ? - Dieu, c'est mon âme, et mon âme n'est ni la chose désirée ni le désir même, elle est l'étonnement, l'admiration, la vibration, l'extase, bref - la musique. Prier, c'est donc tenter de lire des partitions divines ou de créer mes propres partitions, si un don divin m'est octroyé. Ce don se manifeste par la voix intelligible de mon soi inconnu et seulement sensible. Souviens-toi, que prier, en hébreu, veut dire juger son propre soi. | | | | |
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| proximité | | | Ils font grand cas du mode d'apparition des choses matérielles ; mais que celles-ci se donnent ou se montrent, se dévoilent ou se révèlent, elles restent au centre des pédants-statisticiens, au lieu de rester à la périphérie de nos regards, orientés, par des contraintes, - vers des songes. Ah que le surgissement des choses inexistantes, ou n'existant qu'en rêve, est plus passionnant ! Le meilleur exemple de la libération du poids des choses – la musique impondérable. | | | | |
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| proximité | | | Ils abandonnent le haut au profit du profond, comme ils abandonnent le lointain, pour se fondre dans le proche, en fuyant l'inaccessible ou l'inexistant ; le résultat est le même – la platitude d'un soi commun et transparent. | | | | |
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| proximité | | | Toutes les religions racoleuses me tendent leurs paris pascaliens, dans lesquels ne figurent aucune date, aucun nom, aucun événement ; une fois que je l'ai accepté, ils me ressortent des mages, des archanges, des navettes entre terre et ciel, et, dépité, abusé, je renoncerai aux dés, aux jeux, aux rébus, et je resterai avec le mystère de mon âme inexpliquée. | | | | |
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| proximité | | | Seul un esprit fort est capable de vénérer le mystère divin du vivant, pour embrasser, éventuellement, une foi en Créateur inconnu ; l'esprit faible se vautre dans l'incertitude des problèmes humains, pour épouser une foi superstitieuse en un Dieu connu. Chez celui-ci, « tous les vices ne viennent que de l'incertitude et de la faiblesse » - Descartes ; chez celui-là, ce sont les sources de ses vertus. | | | | |
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| proximité | | | Être croyant, c'est reconnaître et vénérer la miraculeuse harmonie du monde ; la hauteur est l'autel, invisible et même inexistant, vers lequel se tourne mon regard, c'est à dire mes prières. « Seul le firmament est dieu ; Zeus ? - il n'existe même pas » - Socrate. Le disciple de la Grèce fut, en même temps, un disciple du ciel. | | | | |
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| proximité | | | En dehors des manuels, la seule profondeur respectable est celle de ma propre épaisseur, quel que soit le fond, sur lequel elle se pose. Mais l'homme moderne, qui veut passer pour profond, échafaude un savoir consensuel, au-dessus duquel ne s'étale que sa platitude. La hauteur, en revanche, est une attitude, qui égalise les points de départ (bien que les vrais départs soient rares) et ne tient qu'à la distance incompressible entre soi et les choses, basses ou hautes. « La distance, âme du beau »* - Lao Tseu. | | | | |
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| proximité | | | Tant qu'une idole - Dieu, le salut, l'immortalité, le sens de la vie - se tenait debout, l'image consolante d'un progrès, d'un rapprochement, d'une victoire te permettait de t'accrocher au mouvement ou à la route. Mais une fois que l'inéluctable se produisit, et ton idole gît en ruines, la question la plus vitale, aux crépuscules de la vie, devient : que mettre à sa place ? Plusieurs solutions, également éphémères : proclamer ton soi inconnu en tant qu'un nouveau Dieu, t'étourdir dans le culte d'une création ou te griser dans le vertige d'une intensité. Et te rendre compte, que cultiver ton jardin ou éduquer tes élèves relève de la même anesthésiante niaiserie. | | | | |
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| proximité | | | Le Verbe, peut-il, doit-il, veut-il devenir Chair ? Ce qui semble être la raison principale, pour rendre vivante ma plume. La Chair s'adonne trop souvent à la Lettre, la pâle incarnation du Verbe. L'Esprit innommable, c'est cela, le Verbe. | | | | |
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| proximité | | | La hauteur est une affaire exclusive de l'homme créateur ; aucun mystère, ni Dieu ni le destin, ne la préfigurent, elle est la prérogative du soi connu, de sa force. Le soi inconnu, le mystique, l'intouchable et le divin, tapit nos profondeurs et fonde nos croyances : « Le soi, invisible, touchant, dans sa profondeur, Dieu – voici la foi » - Kierkegaard. | | | | |
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| proximité | | | Le regard crée des unités de mesure et une proximité astrale ; les yeux mesurent les distances et l'éloignement terrestre. « Mon regard est pour le lointain, et mes yeux – pour le prochain » - Goethe - « Ich blick' in die Ferne, ich seh' in der Nähe » - le regard serait le refus de la familiarité et l'art de rendre lisible même l'invisible. | | | | |
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| proximité | | | Tout le monde est conscient du mystère de la divinité méconnue, mais le scientifique l'abaisse au niveau d'un problème d'astrophysique, et le religieux le profane par sa solution de métaphysique. | | | | |
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| proximité | | | La culture se traduit par le respect ou l'intérêt que l'on porte à l'inexistant, par exemple – à Dieu. L'inculture actuelle enterra tant de beaux rêves, en compagnie des folies, des superstitions et des errances. | | | | |
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| proximité | | | Il n'y a aucun contact entre le fini et l'infini, ce qui rend l'aspiration du premier pour le second - divin, irréductible aux choses, mystique. L'infini restera isolé, solitaire. Toute image de l'infini s'inspire du fini en mode traduction, en changeant de langage : c'est le langage de représentation qui change, tandis que ceux de requêtes et d'interprétation peuvent être les mêmes. | | | | |
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| proximité | | | Être un Ouvert signifie : dans le temps – vivre dans un élan, asymptotique, infini, toujours recommencé ; dans l'espace – me rendre compte de mes meilleures limites, fascinantes mais ne m'appartenant pas. | | | | |
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| proximité | | | Impossible de douter d'un dessein divin, en admirant l'invraisemblable rose : « La rose est sans pourquoi » - Angélus - « Die Ros' ist ohn' Warum ». Elle fait entrevoir le goût du Dieu artiste : « La rose, la vraie, serait-elle l'apothéose d'un Dieu qu'on ne verra jamais » - Borgès - « La rosa verdadera puede ser el júbilo de un dios que no veremos ». Ou du Dieu souffrant : « La rose, dans laquelle le Verbe divin se fit chair » - Dante - « La rosa in che il verbo divino carne si fece ». | | | | |
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| proximité | | | Vain est tout ce qui ne mette pas d'accord nos deux soi, le connu et l'inconnu. Cent fois plus vain - ce qui nous y mette d'accord… Deux surfaces du ruban de Moebius : le lointain et le proche y changent si étrangement d'ordre. | | | | |
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| proximité | | | Même sans Dieu, ils continuent, présomptueusement, à chercher le salut, au lieu de ne créer, humblement, que des consolations, face à un tel vide terrifiant. Le carillon trompeur des commencements, vers un Dieu inconnu, plutôt que le glas certain des fins certaines, qu'un Dieu connu te prépara. | | | | |
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| proximité | | | Comment se débarrasser de la hantise des profondeurs, pour n'en garder que le vertige ? - en vidant la mer (ce qui, pour Nietzsche, équivaut la mort de Dieu), ce qui classe parmi l'inconnu ce qui eut la prétention d'être inconnaissable ; les gouffres dénudés nous rendent plus honnêtes que la face faussement prometteuse ou mystérieuse (et que Valéry appellerait toit tranquille cachant l'altitude) ; ainsi, la hauteur sera la seule issue vers l'inaccessible, vers le rêve. « La terre, déçue par la profondeur, préserve les germes de la hauteur »** - Ovide - « Tellus seducta ab alto retinebat semina caeli ». | | | | |
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| proximité | | | En quels termes puis-je parler de proximité ou d'accessibilité de mon soi inconnu ? Il m'est plus proche que la raison elle-même, puisque c'est lui qui anime mon esprit, pour qu'il devienne âme ; et ce souffle est plus spontané que mes mots, mes idées ou mes actes. Il est mon ouverture vers la merveille du monde, de la vie, de la raison ; il est si proche, que les myopes ne le voient même pas : « Le moi intérieur m'est caché » - Wittgenstein - « Das Innere ist uns verborgen ». | | | | |
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| proximité | | | Dans le médiocre, je maîtrise mes limites, je suis un Fermé, j'y suis engagé ; dans le grand, je dois rester un Ouvert, vénérer mes limites, à jamais inaccessibles, dont je me dégage, tout en gardant l'élan vers elles. | | | | |
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| proximité | | | L'imposture de notre soi connu, avec ses solutions, qui se substitueraient au mystère de notre soi inconnu, est du même ordre que celle de St-Paul, démystifiant, dévoilant le Dieu inconnu devant l'Aréopage. | | | | |
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| proximité | | | Le virage vers le voisinage de l'être (Heidegger) signifierait-il l'abandon du voisinage fini de l'étant pour le voisinage infini de l'être ? Se mettre au-delà d'une valeur, et non pas en-deçà d'un intervalle ? On s'approche de l'étant ; on tend vers l'être, sans s'en approcher. | | | | |
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| proximité | | | Ton soi connu mesure les distances, ton soi inconnu crée les proximités. La mesure rassure, la création émeut. « La proximité n'est pas un état, un repos, mais une inquiétude, un non-lieu » - Levinas. La vraie proximité est divine ; on ignore la source et la finalité de son attirance. | | | | |
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| proximité | | | Je ne sais pas si Dieu ou mon soi inconnu ont un esprit ; ce qui est certain, c'est qu'ils n'ont pas de visage ; et c'est ce qui les rend parfaits destinataires de mon écrit, car au lieu des affirmations, il parlera requêtes – arbres ouverts à l'unification suprême. « La question du penseur est la question de l'élève » - Levinas. | | | | |
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| proximité | | | Le rêve ne peut s'adresser qu'à une hauteur inaccessible ; traditionnellement, on appelle cette hauteur – ciel ; le ciel est, donc, notre Ouvert, et peut-être le seul. | | | | |
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| proximité | | | La réalité matérielle n'a rien à envier à la réalité spirituelle en profondeur de sa magie : il n'existe aucune métrique qui quantifierait la distance entre les objets réels et leurs modèles théoriques, le bon sens valide le sens des modèles. Aucune théorie figée n'est pensable : « La seule théorie séduisante est celle dont les concepts reculent à l'infini »* - Baudrillard. La nature reste la séduction absolue. On falsifie ou réfute les modèles, on ne falsifie ni ne réfute le monde. | | | | |
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| proximité | | | Ne profane pas ton esprit avec ce qui existe - « Comment vivre sans inconnu devant soi ? » - R.Char. On pense, que même l'action devrait se vouer aux fantômes : « La justice n'existe pas, c'est pourquoi il faut la faire » - Alain. Seuls ceux qui acceptent le pari risqué socratique ou pascalien, ont le droit d'aimer Dieu, qui, probablement, n'existe pas. | | | | |
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| proximité | | | Aimer son soi inconnu, sans le connaître, comme aimer Dieu sans Dieu, sont de bonnes définitions d'un philosophe ou d'un agnostique. | | | | |
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| proximité | | | Dieu créa des joyaux, l'homme ne crée que des écrins. « La beauté et l'infini veulent n'être admirés que dévêtus » - Hugo – comme le visage humain ou sa source - la face de Dieu. Le beau de la création humaine doit son attrait au drapé du mot, au pli du son, à la bigarrure du pinceau. | | | | |
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| proximité | | | Les hommes valent par la qualité de leurs inexistants vitaux : les primitifs n'y placent qu'un seul objet – Dieu, et les délicats le peuplent de rêves aussi éphémères mais plus consolants. L'homme recherche « des choses absentes les secours qu’il n’obtient pas des présentes » - Pascal. | | | | |
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| proximité | | | Les étapes nous débarrassant de superstitions : la religion - penser, sérieusement, que sur notre planète, à une date et dans un lieu connus, un événement surnaturel se produisit, sacralisant l'homme ; la foi – ressentir, émerveillé, l'incompréhensible harmonie d'un monde sacré ; l'utopie – rêver, ironiquement, d'un monde noble et fraternel et bâtir sur son impossibilité une espérance sacrée. | | | | |
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| proximité | | | Dieu est omniprésent : dans l'objet matériel (la réalité), dans ma main qui s'en saisit (le moyen), dans la fonction d'appropriation (le but), dans mon choix d'objets à saisir (la contrainte), dans ma création d'objets (le commencement). Omniprésent pour le regard, absent – pour les yeux. Et tout miracle organique s'éteint dans la débâcle mécanique : les robots proclament mort ce Dieu invisible et visiblement inexistant. | | | | |
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| proximité | | | Tant d'incantations sur le Dieu-Bonté ou le Dieu-Vérité, c'est à dire sur un inexistant merveilleux ou sur un existant fade, tandis que c'est au Dieu-Beauté qu'un artiste devrait adresser ses prières et ses discours. Parler devant le Bon engendre du faux ; parler devant le Vrai conduit à l'ennui ; il faut parler devant le Beau, ressenti comme Dieu. D'après La Bruyère, Aristote l'aurait compris, en confondant les noms d'Euphraste (beau discours) et de Théophraste (discours divin). | | | | |
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| proximité | | | En écrivant, je m'adresse toujours à mon interlocuteur virtuel, et ma tonalité dépendra de la distance qui m'en sépare. La morne impersonnalité des écrits académiques ou claniques s'explique par le choix des collègues comme confesseurs ou juges. Invite plutôt le Créateur ou Ses anges (dont mon propre soi inconnu) à se pencher sur mes pages, et je pratiquerai sans doute le ton grand seigneur. | | | | |
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| proximité | | | Le but inavoué de tout art est de faire ressentir la proximité de l'ineffable. « On devrait ne garder en mémoire que l'indicible »* - Don-Aminado - « Только несказанное и стоит запомнить ». | | | | |
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| proximité | | | Le miracle de la sensation et de la pensée humaines est si inconcevable hors dessein d’un Créateur, qu’il, ce miracle, les place résolument hors de la réalité, et tout créateur devrait donc se tourner vers ce Créateur irréel, s’adresser seul vers le Seul (Plotin) et non pas vers ses semblables, porter l’étonnement infini et non pas les soucis de ce jour. | | | | |
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| proximité | | | Si l’on n’entend pas Dieu, ce n’est pas parce qu’Il parlerait à voix trop basse, mais parce que Sa langue est trop haute pour ceux qui ne connaissent que les vocables de leur soi connu et ignorent la musique de leur soi inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Ma conscience, c’est ma surface, ou ma frontière. À partir d’elle, je peux soit me livrer à l’introspection de ma profondeur divine, soit me vouer à la hauteur de la création humaine. l’Être ou le Devenir, et ma conscience inaccessible me rend Ouvert dans les deux directions. Mais je dois munir ce Devenir d’assez de mystère et d’intensité, pour le rendre digne de mon Être. Me sentir dans un même milieu, en franchissant la frontière – le plus haut bonheur ! | | | | |
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| proximité | | | Mes actes, créatifs ou contemplatifs, maîtrisent, ou au moins sont en accord avec les voix du vrai ou du beau, que j’entends au fond de mon soi connu. Mais la voix du Bien, au fond de mon soi inconnu, reste sans écho ou constate d’irréconciliables dissonances. Mais, dans tous ces cas, la limite, vers laquelle converge mon enthousiasme, ne peut avoir qu’une origine divine. « Il faut chercher ce qui est au-dessus de la pitié et du Bien - il faut chercher Dieu » - Chestov - « Нужно искать того, что выше сострадания, выше добра. Нужно искать Бога » - on sait, que ces recherches sont vaines, il suffit donc de vénérer cette limite introuvable. | | | | |
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| proximité | | | Tant qu’un Dieu connu auréolait les hauteurs, où Il invitait l’homme, celles-ci ne pouvaient être qu’humaines. Mais depuis que ce Dieu est mort, l’homme doit se surmonter, pour créer une hauteur divine, où son Dieu, inconnu et même inexistant, ne serait que son propre soi inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Consentir à la distance (S.Weil) – une très belle attitude, comprenant et le sacrifice d’une volonté envahissante et la fidélité au rêve inaccessible. | | | | |
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| proximité | | | La pensée sans Dieu connaissable peut être divine ; la pensée avec Dieu connu ne peut être qu’humaine. | | | | |
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| proximité | | | La consolation la plus bête et la plus servile est celle qu’on chercherait dans une religion, fondée sur un dieu connu. En revanche, le Dieu inconnu, se foutant de Ses collègues patentés, ce Dieu créateur de merveilles, matérielles et spirituelles, ce Dieu mérite bien nos enthousiasmes et nos vénérations, qui sont un seuil de la consolation. | | | | |
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| proximité | | | Les espérances, focalisées sur des finalités, sont, le plus souvent, sottes, d’où mon engouement pour les commencements, irresponsables, éphémères, mais divins. On le voit même avec les éléments : le feu nous réduit en cendres, l’air nous érode, l’eau nous pourrit et la terre nous ensevelit, mais, au commencement, le feu nous enthousiasme, l’air nous emporte, l’eau nous sert de miroir, la terre nous éblouit. Mais « Neptune noya plus de monde qu’il n’en sauva » - Érasme - « Neptunus plurus extinguit quam servat ». Il faut vénérer l’étincelle divine, placée en nous, et non pas les dieux inconnus eux-mêmes ; le salut, s’il existe, ne s’inscrit point dans le réel de demain, il est dans l’idéel d’hier. | | | | |
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| proximité | | | Le Dieu connu étouffe le désespoir, le Dieu inconnu anime l’espérance. | | | | |
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| proximité | | | La proximité, dont je parle ici, ne se mesure pas en unités finies ; par mon émotion, elle témoigne de la présence bouleversante de limites inaccessibles. Mais en matière des termes ampoulés, je suis loin derrière Heidegger, pour qui : « la proximité est la vérité de l’être » - « die Nähe ist die Wahrheit des Seins ». Celui qui creuse l’être de la vérité a des chances de devenir logicien ; mais celui qui nage dans la vérité de l’être est certainement un bavard. | | | | |
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| proximité | | | La divinité du Créateur, la divinité du créé – natura naturans, natura naturata – nous n’avons aucune idée du premier, le bavardage spinoziste sur la substance ou les attributs de Dieu est totalement ridicule ; il ne nous reste que l’admiration, la vénération, le culte, la foi – face à la mystérieuse harmonie de la matière et de l’esprit créés. | | | | |
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| proximité | | | L’homme a une hypostase humaine, son soi connu, et une autre, divine, son soi inconnu ; et la mort de Dieu signifie l’oubli de la seconde et l’idolâtrie autour de la première. L’homme, orphelin de maître céleste déchu, sera adopté par le maître terrestre crochu et finira par devenir robot lui-même. | | | | |
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| proximité | | | Dieu n’est pensable qu’en tant qu’une abstraction, sans instanciation possible, - un Grand Inconnu. C’est à Lui que je dois ma liberté (surtout celle des sacrifices) et mon élan (prenant souvent la forme d’une prière musicale). Quant au dieu connu, Heidegger a raison : « L’homme ne peut ni prier ce dieu ni lui faire des sacrifices »* - « Der Mensch kann zu diesem Gott weder beten, noch kann er ihm opfern ». | | | | |
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| proximité | | | Le plus difficile, dans la belle littérature, est de ne s’adresser qu’à une lumière atopique, atemporelle, que j’appelle Dieu. La grisaille menace même les meilleurs, s’ils s’adressent surtout à leurs contemporains, c’est la facilité. « Une difficulté est une lumière. Une difficulté insurmontable est un soleil »* - Valéry. Une belle œuvre est faite d’ombres du connu et d’élans vers l’inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Être un Ouvert : ne s’attacher ni aux frontières ni aux parcours, mais à l’élan, au commencement, au regard sur l’inaccessible. L’intensité atopique, opposée à la vitesse et aux lieux. | | | | |
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| proximité | | | J’écoute ceux qui ont trouvé le sens de la vie – la dévotion, l’absurdité, la recherche de soi – une misère ! Et même si, en approfondissant ce sujet, on se penchait sur les trois mystères dont nous a doté le Créateur – le Bien, le Beau, le Vrai, le résultat serait très décevant : le sens des deux premiers est inaccessible, et le sens du Vrai est trop transparent, accessible même aux machines. À l’opposé du sens à chercher se trouve le rêve à créer. | | | | |
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| proximité | | | Dieu est jaloux de la hauteur humaine ; la sienne lui sert pour cacher son inexistence. « Si tu t’accroches à la hauteur de l’aigle, si tu t’attardes au milieu des étoiles, je t’en arracherai, dit le Seigneur » - la Bible. | | | | |
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| proximité | | | En cherchant l’essence de Dieu, tu n’arrives à imaginer ni ses yeux ni sa cervelle ni son allure ; en revanche, une intuition de ses oreilles, bien que vague et abstraite, se forme dès que tu ambitionnes une création artistique. Étranger aux mots, Il ne serait sensible qu’aux mélodies, aux échos de son Verbe languissant. Tout art ne vaut peut-être que dans la mesure où y perce une musique. « La musique, c’est un dialogue avec Dieu » - Mravinsky - « Музыка - это разговор с Богом » - c’est un monologue de l’âme, allant tout droit au cœur, sans passer par le cerveau. À défaut des mots ou des notes, même les actes devraient pouvoir s’interpréter, par des initiés, comme une partition. | | | | |
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| proximité | | | À l’échelle horizontale, où se mesurent nos actes, nos pensées, nos sentiments, les distances entre nous sont minimes ; mais l’échelle verticale, où se créent nos mélodies, nos noblesses, nos ironies, reste invisible à la multitude. « Une hauteur du regard est nécessaire, pour percevoir la différence entre toi et les autres »** - Hofmannsthal - « Um die Unterschiede unter uns und anderen zu erkennen, bedarf es des erhöhten Augenblickes ». | | | | |
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| proximité | | | La religion est un mystère pour les démagogues (qui ne veulent pas y voir de problèmes), un problème pour les pédagogues (puisqu’ils se moquent de solutions), une solution pour les nigauds (qui ignorent le ridicule des mystères et la gravité des problèmes). | | | | |
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| proximité | | | Dans toutes les requêtes sur les mystères du monde, Dieu n’apparaît qu’en tant qu’un fantôme, une espèce de variable muette, dont les substitutions restent aussi impénétrables, surchargées d’inconnus, pour le requêteur, assemblant des interrogations elliptiques. | | | | |
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| proximité | | | L’infini : soit c’est une limite intellectuelle inaccessible, vers laquelle on peut, doit ou sait tendre – c’est l’élan vital ou le Dieu inconnu ; soit c’est un mot fourre-tout, accueillant toutes les énormités métaphysiques que la raison refuse d’envelopper ou de développer. | | | | |
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| proximité | | | Dieu existe dans le monde physique au même titre que l’infini – dans le monde mathématique : on imagine un processus (une suite de valeurs) infini (cet infini est encore intuitivement clair) ; ensuite, pour la limite non-finie de cette suite on définit le concept de voisinage ; ce voisinage sera toujours infini (en tant que valeur) et ne laissera, en dehors de lui, qu’un nombre fini d’éléments de la suite ; si aucune frontière fini ne peut briser cette règle, on dira que la limite est infinie. En s’approchant de Dieu, on laisse toujours derrière soi un nombre fini d’étapes de compréhension, et entre nous et Lui la distance sera toujours infinie. Ce qui distingue le fini de l’infini, c’est la notion de voisinage. | | | | |
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| proximité | | | Avec la même perplexité et devant le même autel, tu dois vénérer le mystère des deux grands absents - Dieu et ton soi inconnu. Et, à tous les deux, tu dois adresser un acquiescement inconditionnel, toute négation ne faisant que t’abaisser. | | | | |
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| proximité | | | La hauteur, c’est cet infini, qu’on ne touche jamais et dont on ne connaît que des voisinages. « L’infini est dans l’inchangeable, et la profondeur – dans l’invariant » - Z.Hippius - « Лишь в неизменном - бесконечность, лишь в постоянном глубина » - la profondeur est dans un perpétuel changement (pour affleurer dans la platitude), c’est la hauteur qui se recueille dans l’invariant. | | | | |
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| proximité | | | Les chemins, qui m’attirent le plus, sont ceux où je ne mettrais jamais les pieds, car ils se perdent dans le lointain et conduisent aux cibles inaccessibles. Mais rien que le regard fidèle sur eux apporte deux résultats paradoxaux : l’ennoblissement de la faiblesse de l’esprit et l’humble force de l’âme. | | | | |
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| proximité | | | La croyance a sa place partout, dans le réel ; dans l’imaginaire, seul Dieu devrait en être exempt – Le croire est pire que Le comprendre – Il est le grand Inconnu absent. | | | | |
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| proximité | | | Les croyants disent, qu’en se tournant vers un Dieu consolateur connu, ils en furent, un jour, illuminés ; les agnostiques sont illuminés par le mystère de l’homme et se mettent à vénérer un Dieu créateur inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Plus on creuse l’inimaginable harmonie de la matière inerte et l’impossible phénomène de vie, plus on est convaincu de la pré-existence d’un plan, d’un dessein, d’un divin algorithme. L’Univers est une solution d’un mystère, dont nous ne connaîtrons jamais le Créateur. « L’Univers est l’expression d’une volonté inconnue »*** - Tsiolkovsky - « Вселенная есть выражение неизвестной воли ». | | | | |
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| proximité | | | On ne peut formuler aucune idée sérieuse, sans parler de dogmes, au sujet de Dieu ou d’une déité quelconque, bien que l’Univers et la vie soient, de toute évidence, des œuvres divines ; le Créateur restera à jamais un Grand Inconnu. | | | | |
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| proximité | | | L’arbre sans variables, qu’il soit littéraire, sentimental ou métaphysique, est stérile, dogmatique et équivaut à un tas de branches mortes, reliées par des ficelles. Comment ne pas penser à l’arbre métaphysique de Descartes, ayant pour but principal – une preuve de l’existence de Dieu ! | | | | |
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| proximité | | | Un espace infini te sépare de ta mort : « Face à la vie et la mort, tu dois rester avec la plus proche » - Machado - « En caso de vida o muerte se debe estar con el más prójimo » - il n’y a pas de choix, tu resteras avec la vie jusqu’à ton dernier souffle. À la vie s’oppose le rêve, mais rien ne s’oppose à la mort. | | | | |
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| proximité | | | Se chercher ou se fuir sont des ambitions d’une même naïveté : on se trouve par le hasard de la création et l’on est indécollable de son soi, surtout de celui qui est inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Je ne suis moi-même que dans mes commencements (mon éternel retour spatial !) ; c’est là que me rencontre mon soi inconnu ; tout enchaînement m’éloigne de moi-même et me sépare de mon soi inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Le Créateur a muni la Nature de miracles, que l’homme est totalement incapable de produire. Seul un artisticule niais peut viser l’imitation de la Nature. Il faut suivre l’appel inarticulé de son propre soi inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Il est certain que la première bestiole monocellulaire contenait déjà l’algorithme qui menait au miracle de nos cinq sens physiologiques, d’épines des roses ou du hérisson, de coloration des fleurs et des papillons. Aucune théorie évolutionniste n’apporte la moindre explication de tous ces miracles. Aucun modèle statistico-biologique ne peut étaler l’évolution réelle sur l’échelle de ces quelques misérables milliards d’années. Et je ne parle même pas de nos trois facultés divines – le Bien, le Beau, le Vrai, vrillées dans notre conscience d’une façon fascinante et inexplicable. | | | | |
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| proximité | | | Être déiste : vénérer l’œuvre, belle, merveilleuse et mystérieuse, et tout ignorer de son Créateur, artiste inconnu. | | | | |
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| proximité | | | En tout point de notre planète, sans même parler des êtres vivants, on trouve des preuves d’une provenance ou d’un dessein divins, mais on ne trouve aucun indice du Cachottier, auteur de ces merveilles. « Nulle part, tu ne vois le Créateur, mais tu vois partout des créations divines » - F.Schlegel - « Gott erblicken wir nicht, aber überall erblicken wir Göttliches ». | | | | |
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| proximité | | | Aucune marche vers l’infini ne t’en rapproche sur terre ; mais tu t’en fusionnes au ciel par ton élan, immobile, ailé et fidèle. | | | | |
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| proximité | | | Tant de définitions farfelues de ces termes ‘métaphysiques’ – Grâce et Créateur. Je dirais que la grâce est toute sortie inexpliquée de l’inertie des Lois, et le Créateur est l’auteur anonyme de nos trois hypostases : le Bien mystérieux, le Beau inutile, le Vrai universel. Mais les attribuer à Dieu : « L'âme, le cœur et l'esprit, c'est la trinité qui est dans l'unité de l'homme comme dans l'unité de Dieu » - Hugo – est un anthropomorphisme gratuit. | | | | |
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| proximité | | | Le point de mire de tes émotions, de tes images, de tes idées doit rester inaccessible, pour que celles-ci se trouvent dans un état suspendu, inachevé, réduit aux commencements et aux élans. | | | | |
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| proximité | | | Les vrais croyants ne s’agglutinent pas et restent solitaires dans leurs vénérations et admirations devant l’œuvre du Créateur, inconnu et inconnaissable, génial dans le Vrai, sensible au Beau, mystérieux dans le Bien. Mais ces croyants sont entourés par deux clans de superstitieux : ceux qui pensent que Celui-la descendait, un jour, sur l’Olympe, Jérusalem ou l’Himalaya, et ceux qui réduisent les miracles de l’Univers aux collisions de particules élémentaires. | | | | |
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| proximité | | | Ni le doute ni les certitudes n’apportent quoi que ce soit à l’appréhension du divin. Seuls les yeux éberlués, enivrés, face aux innombrables miracles de la Création, alimentent le sobre esprit, qui s’avoue impuissant, pour remonter aux origines du monde. Et c’est l’âme enthousiaste qui prend la relève, pour s’étonner, vénérer, admirer le Dessein incompréhensible. | | | | |
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| proximité | | | Dans la matière et dans l’esprit, tant de miracles réels, époustouflants et impossibles, dus à l’arbitraire divin ou à la liberté du vivant ; mais aux yeux tribaux, sans regard scrutateur ou créateur, il faut des miracles inventés, mensongers et primitifs. Au lieu d’une vénération de l’incompréhensible infini, ils se livrent à une adulation du transparent fini. La stupéfaction calculée d’Einstein ou la gratuité de la foi aveugle de Mauriac. | | | | |
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| proximité | | | L’esprit divin introduit la perfection en pénétrant les univers minéral (les pierres précieuses), végétal (la rose), animal (le papillon). L’esprit mathématique humain (re)découvre cette grâce en formalisant l’universel ; l’esprit musical humain la (re)crée en se focalisant dans le particulier. Ces talents, conscients dans le premier cas et inconscients – dans le second, s’appellent génies. | | | | |
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| proximité | | | La matière existe dans l’espace-temps, et les esprits – dans les représentations. Les esprits ne sont connus que par leurs traductions en actes, actes physiques (qui rejoignent la matière) ou langagiers (qui peuvent rester dans la sphère spirituelle). Je ne peux juger l’esprit des autres que par ses traductions ; je ne ressens le contact viscéral, conscient, qu’avec mon propre esprit que j’appellerai mon soi inconnu. Celui-ci est une œuvre divine, et, en tant que source de mon inspiration, il se trouve en voisinage immédiat avec Dieu, mon seul interlocuteur. Je m’adresse à mon semblable, au voisin de mon soi inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Comprendre le monde (et mon soi qui en fait partie) est une tâche scientifique, rationnelle, l’intelligence des représentations ; comprendre que le monde et mon soi sont des merveilles inconcevables est un élan irrationnel de la Foi en Créateur-magicien. Aujourd’hui, les philosophes ignares (car toujours hors toute science) s’occupent de la première activité, sans posséder l’intelligence requise (le bavardage sur les connaissances et la vérité leur suffit). Les têtes sensibles aux mystères de l’Univers s’inclinent, humblement, devant ce Dieu inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Entre la nécessité, dans le monde matériel, et la liberté, dans le monde du vivant, - aucun objectif commun. Le plus grand miracle de la Création est que la demeure des esprits est matérielle. Le démiurge de la matière et l’Auteur de l’esprit ne se connurent jamais ; le gnosticisme part du nombre, et le vitalisme – du Verbe, de l’Amour, de la Caresse, ces supports de la liberté. | | | | |
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| proximité | | | La vraie introspection n’est ni verbale, ni idéelle, ni imaginative, mais mystique et n’envisage que ton soi inconnu. C’est la seule voie au bout de laquelle tu te rends compte de la présence émouvante du Créateur. « Lorsque je m’éveille à moi-même, je sens se déployer en moi la vie la plus splendide, et que je me sens un avec la divinité »*** - Plotin. | | | | |
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| proximité | | | Dieu : Son inexistence, au sens humain de la matière et de l’esprit, est évidente ; mais Son essence, se traduisant dans nos sens divins du Bien, du Beau et du Vrai, doit être reconnue, pour donner à notre vie spirituelle un sens immatériel. « Être seul et sans dieux, c’est elle, c’est bien la mort » - Hölderlin - « Allein zu sein und ohne Götter, das ist er, ist der Tod ». Reconnaître dans notre soi inconnu le représentant de Dieu sauve notre solitude. | | | | |
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| proximité | | | Face aux merveilles de l’Univers, l’absence d’un Dieu lumineux se compense dans l’obscur orphelinat de ton soi inconnu ; celui-ci est héroïque et créateur (la hauteur du surhomme de Nietzsche) ou bien condamné à la souffrance et la honte (la profondeur de l’homme du souterrain de Dostoïevsky). | | | | |
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| proximité | | | Il est propre des Dieux de s’affirmer par des commencements injustifiables, avec des feuilles de route banales ou des horizons communs. Nietzsche fut le seul à suivre cette voie. Hegel est dans les parcours : l’Absolu, le Savoir, l’Histoire, dans lesquels il tente de deviner des lois, qui ne sont, chez lui, que des Arlésiennes. Cioran ne vit que de finalités : le dégoût, la chute, le suicide ; ça peut exalter des ‘incompris’, ça laisse froid celui qui veut créer sa propre foi ardente. | | | | |
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| proximité | | | Devant mon soi inconnu, je suis le plus pieux des incroyants. | | | | |
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| proximité | | | Les lois morales n’existent pas ; n’existe que le Mystère du sens moral, mystère à la mesure du ciel, étoilé et vide – tous les deux annoncent et cachent le Créateur. « Visiblement, Dieu n’est pas, la loi morale - si » - Manine - « Моральный закон существует. Бога, видимо, нет ». | | | | |
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| proximité | | | Dieu exista, à l’instant de la Création (avant que n’apparaissent le temps et l’espace) ; Il ne vécut donc jamais et donc Il n’est pas mort. Inexistant au présent, Il nous chagrine par Son absence, puisque Ses créatures restent sans pourquoi. | | | | |
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| proximité | | | Notre soi inconnu est comme Dieu, aussi magique, immatériel, cachottier. Et je finis par les confondre, même si l’un est créé par l’Autre. « Le vrai Dieu est en intime union avec le moi »*** - Valéry. | | | | |
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| proximité | | | Ton soi connu a trois canaux qui peuvent orienter ton écoute de ton soi inconnu – le cœur du Bien, l’esprit du Vrai, l’âme du Beau. Le premier inquiète, le deuxième rassure, le troisième élève. « Le corps humain surgit d’une matière vivante qui préexistait, mais le Créateur immédiat de son âme est Dieu » - Jean-Paul II – où il faut ajouter à l’âme – le cœur et l’esprit. | | | | |
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| proximité | | | Volontairement ou non, la tâche d’artiste consiste à mettre au même diapason son âme et son esprit. Or, l’image qui se devine dans mon soi inconnu possède deux facettes, l’une humaine, orientant mon esprit, l’autre divine, excitant mon âme. Le devoir d’artiste est d’adresser son message à une personne, virtuelle ou réelle ; ne voyant aucun visage réel, je me tourne vers le virtuel, que j’appellerais mon soi inconnu ou Dieu. | | | | |
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| proximité | | | La philosophie matérialiste est un oxymoron, puisque la philosophie commence par la reconnaissance de la transcendance des dons, que sont les sens du Bon, du Beau et du Vrai, et de l’immanence des élans, que sont l’amour, la création et la raison – notre soi inconnu et notre soi connu. Le matérialisme les réduit aux collisions d’atomes, évoluant avec le temps. | | | | |
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| chœur solitude | | | SOUFFRANCE : La solitude est une souffrance muette ; le troupeau est une souffrance bêlante. Mais de nuit, le solitaire hurle et le mouton s'assoupit dans des étables. C'est donc une histoire d'astres et de vitesse de rotation de leurs planètes. La solitude, c'est hurler sur la face cachée de la lune, l'impossibilité de se présenter devant un astre. | | | | |
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| chœur solitude | | | IRONIE : Les leçons les plus percutantes d'ironie nocturne sont données par des insomniaques et des solitaires. Car elles sont impraticables dans la vie diurne, comme des morceaux de musique en pleine Bourse. On n'ironise utilement que sur ce qui se rapproche dangereusement ; l'ironie est un repoussoir de familiarités, qui te cacheraient l'infini solitaire. | | | | |
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| chœur solitude | | | AMOUR : Chez les solitaires, la part des débonnaires et des haineux est la même que chez les épiciers. Mais si leurs vociférations sont écoutées avec curiosité bienveillante, leurs cris d'amour sont ressentis comme du tapage nocturne. Qui comprendra ce que le loup adresse à la lune ? Et si l'amour ne durait que tant qu'il se tourne vers une lumière inaccessible ? | | | | |
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| chœur solitude | | | MOT : Le mot du solitaire est plus rugueux, mais lâché dans le vide, il n'écorche que l'oreille trop polie par le rabâchage des idées inaudibles, inculquées par les coureurs de foires. Il est à vivre hors de portée des mains, dans un silence annonciateur de rêves. Le mot des termitières est destiné aux pieds, le mot des salons - aux cervelles en éveil. | | | | |
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| solitude | | | Tous les paradis naturels sont en hauteur, où je rencontre mon soi inconnu ; tout ce qui prétend atteindre des profondeurs, en fuyant son soi connu, aboutit à l'enfer, puisqu'on y trouve toujours - les Autres. | | | | |
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| solitude | | | Qu'on puisse, dans la solitude, continuer à aimer, à tendre vers le beau ou le bien, à tenir au vrai est une chose incompréhensible, divine. Ils disent : sans toi, pas de moi, ce qui est disconvenant à mon matérialisme agreste ; sans moi, pas de toi - disconvenant encore davantage à mon torve idéalisme. | | | | |
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| solitude | | | Mon goût pour l'exil immobile est peut-être le stade suprême de la fameuse nostalgie de la vie errante (Wanderlust). L'âme ou les pieds apatrides, l'appel du haut incompréhensible ou l'appel des horizons inaccessibles. | | | | |
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| solitude | | | La tour d'ivoire hantée par l'extase, entrepôt de l'irréparable et de l'irrécupérable, dans la catégorie des ruines, classées monument hystérique. | | | | |
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| solitude | | | La bêtise, ce n'est pas faire chorus, c'est l'illusion qu'on exécute un solo inouï. | | | | |
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| solitude | | | La musique nous laisse seuls, face à notre nature nue, et si encombrée et défigurée, d'ordinaire ; elle nous libère du nous-mêmes trop connu. C'est pourquoi, celui qui imagine se connaître parle de musique comme d'une intrusion d'un corps étranger, tandis que celui qui passe expert en ses propres côtés invisibles se sent plongé dans son élément. Tous se voient livrés à la solitude, mais les seconds portent un double fardeau : la solitude du pressentiment et la solitude de la reconnaissance. Les deux - sur un mode de souffrance : « La musique est enfant du chagrin » - Rachmaninov - « Музыка - дитя печали ». Qui aime le plus la musique ? - le malheureux ! Même si le volontaire Schubert pensait le contraire. | | | | |
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| solitude | | | Aucun oppresseur en vue - et je suis opprimé ; aucun argousin à ma porte - et je suis dans une cage ; aucun bâillon sur ma bouche - et ma voix n'atteint aucune oreille. « Ce qui nous brise et torture le plus douloureusement, ce sont des mains invisibles » - Nietzsche - « Wir werden am schlimmsten von unsichtbaren Händen gebogen und gequält ». Tyrannie anonyme. Néron et Staline tenaient à leurs noms pour propager l'adulation ou la terreur, mais la machine… | | | | |
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| solitude | | | Dans un discours, on trouve toujours trois personnages impliqués : son auteur, le lecteur qu'il vise, le lecteur qu'il trouve. Chez un nihiliste solitaire, les deux derniers personnages sont – l'auteur lui-même : le soi connu écrit, inspiré par le soi inconnu et s'adressant à celui-ci. | | | | |
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| solitude | | | Paria nuisible en Russie (où est enterré le rêve), paria invisible en Europe (où le rêve est né), aurais-je mon heure de gloire risible en Amérique (où le rêve n'a jamais mis les pieds) ? | | | | |
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| solitude | | | Trois étapes d'une même erreur : rejeté par un troupeau, s'en tourner vers un autre ; ignoré par une élite, en interpeller une autre ; méprisé par un soi inconnu, flatter le connu. Il faut être seul, pour qu'un dialogue parlant s'entame ; même à deux, je fais déjà partie d'un chœur. | | | | |
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| solitude | | | La première des quêtes de l'homme est celle d'une consolation définitive sous forme d'une image, d'une pensée ou d'une foi, visible et intelligible par les autres, c'est-à-dire d'une idole. À coups d'âge, toute idole se fissure et plonge ainsi tout habitué des forums dans un désespoir. La seule consolation durable réside dans les ruines d'une solitude, où mon étoile m'inonde d'une espérance illisible. « Dum spero, spiro… ». La lisibilité finit toujours par désespérer ; ceux qui ne vont pas au terme de la lecture croient naïvement, que la compréhension console. Consolent les énigmes. | | | | |
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| solitude | | | Au blasé, qui conquiert la solitude, aurait suffi la résignation d'abandonner la multitude. Même les moulins à vent reconstituent le troupeau. Bander un arc vaut mieux que croiser des lances : on peut viser l'invisible. | | | | |
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| solitude | | | La lumière du monde ne me parvient plus, ou mes murs deviennent trop translucides, ou les choses ne traversent plus mon esprit - je quitte la Caverne - et voilà le début de la traversée du désert, de la solitude. Le choix y est triple : chercher la raison des ombres dans le parti pris des choses, inventer le Soleil pour les ombres, m'identifier avec les ombres, rester inconnu ou me mettre à créer mon propre halo. | | | | |
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| solitude | | | Tout compte fait, la quête de soi se réduit à ces deux questions : ce qu'on a dans l'être et ce qu'on est dans l'avoir. Le soi n'est pas grégaire, si la solitude et Autrui apportent des réponses compatibles. | | | | |
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| solitude | | | En se débarrassant de barreaux et de clôtures, ce monde finit par perdre le sens des horizons et firmaments infinis et par devenir horriblement fermé, dans une platitude du fini, d'où il n'est plus possible de s'évader, puisqu'il devint clos. | | | | |
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| solitude | | | La joie de créer se loge dans l'imaginaire, et le bonheur de vivre - dans le réel ; un élan solitaire, une rencontre, fragile et irresponsable, entre le beau, le bon et le noble, au fond de mon soi inconnu, ou une caresse, venue d'autrui, pour enivrer mon soi connu, mon soi vrai ; un hymne à ce que je suis, ma création, ou une récompense de ce que j'ai, de ma possession. | | | | |
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| solitude | | | J'ai mon soi séculaire, temporel, connu et mon soi divin, intemporel, inconnu. Le premier communique avec le monde, et le monde veut que je partage ses soucis et ses valeurs ; le second porte de vagues échos de l'univers et me souffle le sens de ses vecteurs. Est nihiliste celui qui dit fermement son non aux échelles séculaires, tout en offrant son oui à l'envol du second. Condamné à la solitude dans le monde transparent, il est entouré d'un univers étoilé. | | | | |
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| solitude | | | Depuis l'Antiquité jusqu'à nos jours, il existèrent trois types de philosophes, dont la voix s'articulait : dans un dialogue (avec un complice), dans un soliloque (du soi inconnu), dans un chœur (avec un rôle dicté par l'époque) – Platon, Nietzsche, Hegel. Les solitaires furent toujours plus pénétrants – Héraclite, Pascal, Valéry. | | | | |
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| solitude | | | Le soi connu, celui qui agit, pétri d'orgueil et de transparence, celui, auquel veulent tant rester fidèles les sots, est grégaire et banal, même s'il est profond : « Moi superficiel et moi profond ne sont pas deux moi, mais deux aspects d'un seul et même moi » - Bergson. C'est le soi inconnu, au-delà des mots et des actes, solitaire et unique, qui est un vrai Autre. Et c'est au premier sans doute que pense Sartre : « Chacun est le même que les Autres, en tant qu'il est Autre que soi ». | | | | |
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| solitude | | | La solitude, c'est, quoi qu'en pensent les blasés, - un manque d'hommes, un envahissement par des choses. Chamfort a tout vu de travers : « Dans la solitude, on pense aux choses et dans le monde on est forcé de penser aux hommes » - bien que les hommes eux-mêmes ne pensent plus qu'aux choses, et moi, dans ma solitude, ayant pour seuls témoins les choses, j'invente l'homme, libéré des choses et livré aux rêves. J'invente mon soi inconnu, je m'invente : « Le moi me contraint à l'inventer – lui que je ne vois jamais »*** - Valéry. | | | | |
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| solitude | | | Si mon écrit s'adresse aux autres, j'y suis surtout un géomètre, un Fermé, aux frontières familières ; je deviens mystique dès que je parle à moi-même, je deviens un Ouvert, puisque je ne me connais que par mon élan vers mes frontières infinies. Être mystique, c'est suivre l'attirance de mon âme vers ce monde silencieux, la demeure de mon soi inconnu, ce soi qui ne se révèle à moi-même que par une musique naissante, et que cherchera à interpréter mon esprit. | | | | |
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| solitude | | | Se trouver, pour les hommes, signifie, le plus souvent, trouver l'endroit le plus propice et performant, au sein d'un rouage collectif. Ceux qui se doutent de l'existence d'un soi inconnu et inimitable, se tournent vers son mirage et se retrouvent plus seuls que jamais. « Si je devais retrouver le chemin vers moi-même, il faudrait que je me résignasse à l'horreur de la solitude » - G.Mahler - « Sollte ich wieder zu meinem Selbst den Weg finden, so muß ich mich den Schrecknissen der Einsamkeit ausliefern ». Cette résignation est un état d'âme, qui résiste aux mots, mais se donne aux meilleures notes. Quel écrivain peut y être plus convaincant que toi et Beethoven ? Ou Tchaïkovsky : « Le destin est irrésistible ; il ne te reste que la résignation et une stérile angoisse » - « Фатум непобедим ; остаётся смириться и бесплодно тосковать ». | | | | |
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| solitude | | | L'état d'âme, par rapport à la réalité, devrait être comme le climat, comparé au paysage, - une fatalité presque immuable, forçant notre saine résignation. En tant qu’état d’âme et contrairement à une maladie, la solitude est incurable. | | | | |
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| solitude | | | L'image qui me hante : Copernic agonisant, et dont la main caresse la couverture de ses Révolutions illisibles, qui viennent de paraître, Copernic emportant ses secrets de jeunesse, ses secrets pythagoriciens, ses secrets inventés. Le retour éternel ne devrait-il pas s'appeler, étymologiquement, révolution permanente ? | | | | |
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| solitude | | | Plus j’ai, plus j’ai de chances qu’on regarde que je suis (mon soi connu) ; moins j’ai, plus j’ai de chances de garder ce que je suis (mon soi inconnu). | | | | |
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| solitude | | | L'humble s'ignore, c'est pourquoi il s'admire, puisque, en soi, il trouve, en miniature, tout ce qui, dans le monde entier, est digne d'enthousiasme, tout en restant incompréhensible. Se mépriser, c'est être orgueilleux. Chesterton : « évite de te réjouir de toi-même » - « never learn to enjoy yourself » - n'y a rien compris. | | | | |
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| solitude | | | L'espèce se résume bien dans ce que j'appelle mon soi connu, humain, universel et intelligible. La découverte de son soi inconnu, personnel, mystérieux, sensible, est l'une des origines les plus profondes de la solitude. « Plus les deux soi s'unissent, plus ce soi conjugué se sépare de tous les autres hommes » - Kierkegaard. | | | | |
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| solitude | | | Plus on est conscient de l'Éden solitaire de notre âme, plus impénétrable et captivante devient la jungle tribale de notre esprit. « Dans nos jardins, se préparent des forêts » - R.Char. L'âme contemple et engendre l'arbre, l'esprit l'unifie, propage et relie. | | | | |
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| solitude | | | Cioran écrit pour le salon (d'où l'importance du style) ; Valéry réfléchit devant Dieu (cet inexistant, indispensable pour une belle intelligence) ; Nietzsche s'extasie devant lui-même (dans une solitude du mot et de l'idée, nous bouleversant par leur musique). Je tente de réunir ces trois milieux, en un lieu que j'appelle mon soi inconnu. Mes trois confrères ont leur voix propre, puisqu'ils n'ont pas de collègues à rassurer ou à flatter ; pourtant, c'est ce que cherche la gent professoresque, en écrivant dans un jargon, miteux, lourd et farfelu. | | | | |
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| solitude | | | Mon visage, c'est mon soi inconnu, le créateur ; mon soi connu, le producteur, ne peut exhiber que des masques. Les masques, que grime l'homme de la multitude, sont reproductions des visions communes, tandis que le regard du solitaire invente ces masques, est obligé de les inventer. Même chez les meilleurs, la mascarade peut devenir fanfaronnade. Ce que Nietzsche dit de Spinoza : « O combien de sa propre vulnérabilité trahit cette mascarade d'un malade solitaire ! » - « Wie viel eigne Angreifbarkeit verräth diese Maskerade eines einsiedlerischen Kranken ! » - s'applique parfaitement à lui-même. | | | | |
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| solitude | | | Peu importe si l'on est peuple du Livre, de la Loi, du Verbe ; ce qui compte est ce qu'on devient, une fois le livre numérisé, la loi câblée, le verbe enseveli, - tiendrait-on à l'indicible, qui serait resté le seul interlocuteur de l'âme solitaire et de l'esprit orphelin ? | | | | |
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| solitude | | | C'est parce que mes requêtes et mon regard s'adressent à un interlocuteur introuvable, et probablement inexistant, que je tombe dans la solitude. Chez les blasés, leur orgueilleuse solitude naît au sein du monde, où leurs bavardages ou leurs agissements ne suscitent pas assez de louanges. Un vrai solitaire n'a pas besoin de sortir du monde, pour rester avec ou chez soi. | | | | |
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| solitude | | | Le rêve complète l'espace et le temps comme sphères de notre existence ; je ne vécus ni dans l'âge de mon soi connu, ni dans notre espace, ni dans votre temps, je vécus dans le rêve de mon soi inconnu - ni mémoire, ni langue, ni traces. | | | | |
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| solitude | | | L'exil et la solitude m'éloignent des soucis prosaïques autour du Vrai, réveillent les hautes cordes, poétiques et créatives, du Beau, me laissent en compagnie du Bien profond et irréalisable. Bref, des rêves, inventés et personnels, évincent la réalité, collective et véridique. Les meilleurs diseurs de vérités furent toujours des rats de bibliothèques. | | | | |
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| solitude | | | Rester seul à seul avec mon soi connu approfondit mon vide et en intensifie l'angoisse ; c'est le tête-à-tête avec mon soi inconnu qui engendre et rehausse mon enthousiasme. Celui-ci est vécu comme un vide béni, dont la première vocation est d'être rempli par ma propre voix. Ce vide initiatique est à l'opposé du vide critique, que j'éprouve au milieu des autres. | | | | |
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| solitude | | | N’écrivant que devant un Lecteur improbable et même peut-être inexistant, je n’ai ni rivaux ni arènes. L’origine de la médiocrité des intellos d’aujourd’hui est d’en avoir, en permanence, sur des forums, des sites publics, sur leurs pages affairées. | | | | |
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| solitude | | | Je lis, chez les philosophes-raseurs, une prétention à l’universalité, mais je n’y vois que de l’arbitraire, consensuel et banal ; je pars de l’arbitraire de mes états d’âme, mais j’y découvre, chaque fois, de l’universel insoupçonné. Dans l’univers entier, ceux-là ne perçoivent que de l’arbitraire commun ; de mon arbitraire spontané naît une universalité divine imprévisible, j'en suis davantage imitateur que créateur. | | | | |
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| solitude | | | Déçus par le refus de piédestal, que leur oppose la société, les plus aigris des intellos se vouent aux égouts ; ils ne comprennent pas, que ceux-ci, pas moins que les statues, sont des œuvres collectives, et que le seul moyen de porter des lauriers personnalisés est de ne s’adresser qu’à Dieu, inconnu, muet, mais peut-être pas sourd complètement. | | | | |
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| solitude | | | Quand un individu ne dépasse la foule qu’en étendue intellectuelle, il vit le drame (externe et bien plat) de sa supériorité ou de son mépris ; mais lorsque un individu se place en hauteur, sans contact immédiat avec la foule, il vit la tragédie (interne et fatale), tragédie du gouffre qui sépare le rêve de son soi inconnu et la réalité de son soi connu. Le poète, hautain et ironique, est toujours plus intelligent que le profond philosophe, idéaliste ou existentialiste. | | | | |
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| solitude | | | Le degré de solitude d’un artiste se détermine par le nombre potentiel de contemporains, sollicités par son œuvre. Personne, avant moi, n’avait si peu besoin de l’écoute et de la reconnaissance des hommes ; l’oreille du Dieu, inconnu, inexistant et complaisant, m’aura suffi. | | | | |
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| solitude | | | Il faut n’habiter que son soi inconnu, mais ne juger ni voir son soi connu que de l’extérieur. Ainsi, on protège sa solitude, tout en s’ouvrant au combat ou à la fraternité. | | | | |
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| solitude | | | Aucune fratrie, aucune communauté ne m’accompagnent dans ma solitude, qui est un désert sans oasis ni caravanes ; pire, je n’y rencontre même pas le moi-même habituel, mon soi connu ; le seul à partager mon cachot est mon soi inconnu, muet, impuissant, sans empathie ni ailes. « Nous ne nous rencontrons que dans la solitude ; et en nous rencontrant, nous tombons sur tous nos confrères en solitude » - Unamuno - « Solo en la soledad nos encontramos; y al encontrarnos a nosotros mismos, encontramos a todos nuestros hermanos en la soledad ». - tu ne te secouas pas assez, pour te débarrasser du troupeau, avant d’entrer dans la solitude. | | | | |
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| solitude | | | Globalement, le bon goût parvenait à se faire reconnaître, puisque les hiérarchies n’étaient pas encore influencées par les statistiques. Mais aujourd’hui, où domine le goût de masse, avoir du goût condamne à la solitude. « Être privé de goût est une moindre calamité que de l’avoir médiocre » - Pasternak - « Бедствие среднего вкуса хуже бедствия безвкусицы ». Les deux calamiteux en furent inconscients ; aujourd’hui, ils ricanent de la calamité de ceux qui ont du goût, calamité aigüe, humiliante et inaperçue par les chanceux, c’est-à-dire par les bouseux de goût. | | | | |
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| solitude | | | La tornade de la solitude, un jour ou l’autre, dans un lieu ou dans un autre, aspire chacun de nous. Mais l’homme commun, même dans la solitude, garde du troupeau, dans son regard ou dans son goût. Dans la vraie, dans la non-interchageable, solitude, l’homme créateur découvre son propre soi inconnu et restera dans sa seule compagnie, même s’il la sait mauvaise. « L’entrée en solitude, dans ton propre soi, te rend, par la grâce, égal de Dieu » - Maître Eckhart - « Abgeschiedenheit in sich selbst bringt in Gleichheit mit Gott, durch Gnade ». | | | | |
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| solitude | | | Plus on vit dans la multitude, plus on a de choses (communes) à dire ; plus on s’absorbe dans la solitude, plus on découvre de choses indicibles et belles, pour lesquelles on n’a pas encore inventé le nom. | | | | |
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| solitude | | | Les plus beaux chants pour la fraternité ou pour l’amitié se composaient dans une solitude noire. « Les étoiles, l’azur lointain, la muette tristesse des bois, des déserts me font oublier l’amitié » - Merejkovsky - « Ближе друзей — звёзды, синяя даль, и лесов и пустыни немая печаль ». Il faut croire en l’âme-sœur inconnue, sinon, en absence des misérables, tu oublierais jusqu’au Bien même. | | | | |
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| solitude | | | Se perdre ou se trouver sont de creuses péripéties des adeptes de parcours ou de buts communs, même poursuivis dans la solitude. Celui qui se contente des commencements, dictés par son soi inconnu, s’identifie avec la musique, composée par son soi connu, – créateur et création – l’âme et l’esprit, qui n’ont rien à perdre ni rien à trouver, puisqu’ils restent hors-temps. | | | | |
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| solitude | | | Dans la solitude, tu t’inventes, tu peins ton soi inconnu ; dans la multitude tu te sers de ton soi connu. Le devenir artistique du particulier ou l’être pratique de l’espèce. | | | | |
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| solitude | | | La solitude recherchée, dans les forêts, les villas, les pays exotiques, – suite aux déceptions ou débâcles dans la société – est une rigolade de repus. Une vraie solitude, comme un vrai désert, est en nous ; seulement, pour s’en apercevoir, il ne suffit pas d’avoir les yeux, il faut posséder son propre regard, dont nous munit notre soi inconnu, notre inspirateur de rêves et de retraites. | | | | |
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| solitude | | | Je serais ravi si quelqu’un s’adressait à moi avec des messages semblables aux miens, par le ton, le projet maîtrisé ou l’objet indicible ; moi-même, hélas, je ne peux m’adresser qu’à l’Inconnu ; aucun lecteur en vue, aucune oreille accordée à ma musique, aucun système, dans lequel s’incrusteraient mes regards intempestifs, atopiques. | | | | |
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| solitude | | | Tant de choses se partagent : les mots, les idées, les goûts, puisqu’on peut les transformer en arbres à variables, ouverts aux unifications. Mais la solitude ne se partage pas ; elle se hérisse de constantes irremplaçables, irreproductibles, irréconciliables. L’idéal : deux solitudes, créant une troisième que celles-là nourrissent. | | | | |
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| solitude | | | Les autres ne sont pas plus infernaux que ton propre soi connu ; c’est par l’absence de celui-ci que ton soi inconnu solitaire, devenu Narcisse, reflète un art paradisiaque : « Je ne suis curieux que de ma seule présence ; tout autre n’est qu’absence »* - Valéry – c’est ainsi qu’on échappe à l’enfer sartrien. | | | | |
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| solitude | | | Les états d’âme, dignes d’être traduits en mots, images et idées, sont inspirés par une source interne, sans langage, sans ouïe ; mais tes monologues se déposent devant cette source, que tu appelleras mon soi inconnu. « L’art monologique des grands solitaires est un dialogue avec un autre toi-même »*** - O.Spengler - « Die monologische Kunst sehr einsamer Naturen ist Zwiesprache mit einem Du ». | | | | |
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| solitude | | | Tout solitaire, en écrivant, s’adresse, inévitablement, à un interlocuteur, même si celui-ci reste muet. Ou bien tu accables d’invectives les hommes ingrats, ou bien tu cherches de l’inspiration auprès d’un personnage éphémère, que tu appelleras Dieu ou ton soi inconnu. Loin de l’introspection mystique, mécréant, l’écrivain français solitaire entretient une conversation de salon. | | | | |
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| solitude | | | Dans tout ce qu’on continue, aujourd’hui, d’appeler, par inertie, littérature, il est facile d’accéder au sens, mais le rêve y est introuvable. Tout est narré, rien n’y est chanté. Au moins, personne ne se détache du réel avec plus de mépris ou d’indifférence que moi. Et personne ne crée autant de mélodies pour les songes que moi – et je suis tristement seul comme quelqu’un qui serait catalogué – sans profession, fredonnant mes chants entre mes quatre murs, sous les ponts, dans les collines arides et désertiques. La solitude est la seule défaite, intransformable en salutaire surnage. | | | | |
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| solitude | | | La liberté, face aux influences extérieures, n’est qu’une facile contrainte que je m’impose. J’oscille entre la servitude que m’inflige mon soi inconnu et la maîtrise qu’exerce mon soi connu. | | | | |
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| solitude | | | Quelle que soit ta noble conviction, elle sera, à coup sûr, partagée aussi par quelques ploucs indignes ; et tu devrais avoir honte de telles assemblées. Vis plutôt de tes illusions ; même inarticulées, elles se tourneraient vers un frère ; ainsi, au moins, tu protégeras d’intrusions indésirables ta solitude. | | | | |
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| solitude | | | Tous sont avides de triomphes ; c’est l’ampleur du lieu, où retentira la trompette – l’agora, le club, tes quatre murs - qui déterminera s’il s’agit d’un exploit moutonnier, robotique ou solitaire. Ses témoins : tes contemporains, tes complices, l’oreille de Celui, avec lequel s’identifie ton soi inconnu. | | | | |
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| solitude | | | Tout ce que tu déposais, jadis, au fond de ta mémoire, est, aujourd’hui, accessible à quelques cliques sur ton smart-phone. Ces données ne sont plus ni tes propres connaissances organisées ni tes émotions inimitables. Ton extérieur devint saturé ; ton intérieur reste vide. | | | | |
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| solitude | | | Les choses aussi disparates, comme religion, conformisme, écriture, naissent du même besoin de remplir le vide, dans lequel se trouve, un jour, notre soi connu trop matérialiste, trop fini. Et l’on fait appel, respectivement, au besoin de consolation, de reconnaissance, d’écoute de son soi inconnu, infini. | | | | |
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| solitude | | | Aucun dépit, aucune surprise, aucune amertume du fait d’être incompris ; non seulement j’emploie un langage, étranger à tous mes contemporains, mais aucun d’eux ne fut envisagé comme destinataire de mes messages. Le temps est mon ennemi : le passé, le présent, le futur sont trois néants : enseveli, inanimé, inconnu. Et hors du temps, il n’y a que le Créateur et ses anges, qui captent non pas les mots, les images, les idées, mais les vibrations des cordes humaines. | | | | |
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| solitude | | | Tant d’hommes grégaires se sentent et se proclament seuls ; ceux qui savent communiquer avec l’inexistant ou possèdent un regard narcissique, ne se sentent pas seuls, ils sont seuls. | | | | |
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| solitude | | | Se suffire à soi-même – une ambigüité : ni tes émotions ni tes réflexions n’ont de sens qu’en présence de celui qui a une ouïe et un regard infaillibles – ton soi inconnu ou Dieu. | | | | |
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| solitude | | | Les faux solitaires se voient dans des gouffres profonds et jalousent la surface affairée, dont ils furent chassés par une chute imméritée. Les vrais se réfugient dans la hauteur, se détournent du réel et vouent leurs regards aux étoiles inaccessibles ou inexistantes. | | | | |
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| solitude | | | Toutes les têtes, aujourd’hui, sont remplies de choses communes, collectives ; être soi-même, c’est donc s’identifier avec la foule – pas de quoi s’enorgueillir. Jadis, il y avait des âmes, ces refuges d’un soi inconnu ; mais se réclamer de celui-ci condamnait à la solitude. | | | | |
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| solitude | | | Ton soi inconnu est ton interlocuteur idéal ; il est dépourvu de langage, comme Dieu ou ton propre rêve, et tu t’adresseras à lui, pour être surpris par ta propre création, imprévisible et solitaire. | | | | |
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| solitude | | | L’ange muet fraternise avec mon soi inconnu, cachottier et divin ; la bête bavarde s’insinue dans mon soi connu, ouvert et humain. Pourtant, l’amoureux et l’artiste, dans leurs rêves, écoutent l’ange, et dans leurs réalités, se soumettent à la bête. « Il n'y a pas d’œuvre d'art sans collaboration du démon » - A.Gide. | | | | |
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| solitude | | | Le narcissisme consiste à trouver tous les aspects de l’Être universel, en se limitant, en toute lucidité, à l’introspection de son propre Soi singulier (mon soi inconnu), ce qui réfute toutes les proclamations de la Fin de l’Histoire ou de l’Oubli de l’Être. | | | | |
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| solitude | | | Tu découvres des facettes insoupçonnables de la solitude, lorsque tu quittes – ou ils te quittent - le sommeil ou la langue maternelle. « Seul, face-à-face avec les nuits et avec les mots »** - Cioran. Mais cette pesanteur des contraintes matérielles ouvre aux grâces immatérielles : écrire avant l’aube se met à t’approcher du ciel. | | | | |
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| solitude | | | La bête, en toi, par ses actes visibles, aspire à la reconnaissance par les autres ; ton ange, en proie aux rêves invisibles, ne déploie ses ailes qu’une fois seul. | | | | |
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| solitude | | | Le narcissique Marc-Aurèle adresse ses pensées à soi-même : son soi connu verbal – à son soi inconnu idéal. | | | | |
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| solitude | | | Tant d’orgueilleux incompris déclament leurs égarements solitaires et funestes, sans avouer qu’ils s'égarent sur des sentiers battus et, souvent, à cause d’une affluence permanente de leurs compagnons de fortune. | | | | |
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| solitude | | | La solitude involontaire me comble de mystères ; l’échange volontaire avec les autres me vide de mes convictions. La solitude est une bonne contrainte, m’éloignant des questions flagrantes de mon soi connu et me rendant attentif aux réponses énigmatiques de mon soi inconnu. | | | | |
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| chœur souffrance | | | ACTION : L'action, c'est la vie confiée à l'épiderme. Et comme les pires douleurs logent bien en-dessous, l'action y est un palliatif irremplaçable. Cependant, une vie, à la souffrance anesthésiée, est une opération, qui réussit les greffes de doutes et rate le bon rythme du cœur, qui risque de ne battre que les cadences communes et ignorant sa propre heure. | | | | |
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| souffrance | | | Le regard des vivants traduit de plus en plus la mécanique et la moyenne. Pour communiquer avec l'amplitude insondable de l'homme, il ne nous restera bientôt que la voix des mourants. J'inverserais les registres des cloches d'antan : « Je plains les vivants, j'appelle les morts » - « Vivos plango, mortuos voco », puisque je suis incapable de : « briser la foudre » - « fulgura frango ». | | | | |
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| souffrance | | | Ce ne sont ni l'espoir ni le désespoir qui composent le chant le plus beau, mais un duo entre le zéro et l'infini (darkness at noon de Koestler) du regard. Tantôt ils s'annihilent, tantôt se substituent, tantôt se confessent. Le désespoir est le maître, nous apprenant le chant, l'espoir en est l'élève. | | | | |
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| souffrance | | | Les sentiments qui valent la mémoire sont ceux qui munissent la vie soit d'un désespoir lumineux soit d'un espoir impénétrable. « Avoir un goût libidineux pour l'abattement est une promesse de féconde vie intérieure » - Pavese - « Avere un libidinoso gusto dell'abbandono è una premessa di feconda vita interiore ». | | | | |
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| souffrance | | | De nos jours, les jardins secrets, aux avenues ineffables, se transforment paisiblement en jardins potagers à revenus stables. Le jardin de Platon (Akadêmos), au moins, nous mena jusqu'aux Immortels et le jardin d'Épicure fut acheté pour ériger un palais, que les stoïciens auraient transformé en cénotaphe. | | | | |
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| souffrance | | | Dans le bonheur, tout se réduit à sa source, qui, dans le meilleur des cas, est merveilleusement cachée. Le sot la trouble rapidement, le sage en fait une fontaine inaccessible pour entretenir ses soifs. On invente son amour à partir de la soif, dont il est la seule source. Dans la souffrance, peu importe la source ; le sot la voit dans autrui, à qui il voue sa bile, le sage - dans les effets de sa propre fragilité et il tourne son aigreur contre soi-même. | | | | |
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| souffrance | | | Les Anciens souffrent de soifs inassouvies et te soutiennent par l'harmonie et la raison ; les modernes digèrent mal leurs dîners en ville et t'accablent de visions d'angoisse et de folie. « Ce qu'il désire s'accomplit par là même que son désir demeure inassouvi » - Grégoire de Nysse. | | | | |
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| souffrance | | | Ma misère se présente à mon cœur, mais ma miséricorde ne peut lui donner que moi-même. Quand on est Orphée de représentation, on devient Narcisse d'interprétation. « L'impossibilité, pour l'artiste, de représenter la miséricorde » - Kierkegaard. | | | | |
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| souffrance | | | L'homme se désespérait, puisque l'étincelle divine, scintillant au fond de son âme, était impuissante et inutile dans les ténèbres extérieures. Et sa subtile vérité était humiliée par le mensonge grossier de la place publique. Mais depuis que l'éclairage et la justice publics s'installèrent dans les affaires des hommes, l'homme, livré à la seule vérité, s'ennuie : « Sans le mensonge, qui la console, l'humanité périrait de désespoir et d'ennui » - A.France - l'homme périt, mais les hommes, robotisés, se consolident. | | | | |
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| souffrance | | | Je trouve de l'hypocrisie jusque dans mon accumulation effrénée de trésors invisibles, éphémères et inutiles - ils pourraient rendre plus facile mon agonie bien réelle. | | | | |
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| souffrance | | | La raison s'identifiant de plus en plus avec le dit, les seuls témoins de l'indicible seront bientôt les rires et les pleurs. | | | | |
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| souffrance | | | Ni Socrate ni Tolstoï ni Rilke ni Heidegger ne me disent rien de juste ou de réutilisable, au sujet de la mort ; la voix juste aurait dû être presque inaudible, et les cheveux auraient dû se dresser, sans qu'on comprenne pourquoi. Des litotes comme les plus violentes des hyperboles. | | | | |
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| souffrance | | | Que je poursuive une cause extérieure, dans un monde accessible, ou extérieure, dans mon soi inaccessible, le chagrin final me rattrape avec la même certitude. Je ne peux l'atténuer que par l'intensité vitale, au-dessus de toutes les tristesses, intensité que je crée avec un accord musical et paradoxal entre le monde merveilleux et mon soi, également merveilleux. | | | | |
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| souffrance | | | L'algorithme vint se substituer aux trois origines de nos parcours vitaux : au destin, au hasard, au mérite. Les naïfs continuent, pourtant, d'évoquer les ombres disparues. « Seuls les malheureux croient encore en Destinée ; les heureux, eux, attribuent leurs succès à leurs propres mérites » - Swift - « The power of fortune is confessed only by the miserable, for the happy impute all their success to prudence or merit ». Ils ne veulent pas reconnaître qu'un calcul, bas et précis, détermine leurs vies, réduites aux pas intermédiaires d'un projet collectif. Personne ne cherche plus une consolation, vague mais haute, du premier pas ou du pas dernier, qui sont les deux limites inaccessibles du nec plus ultra ? | | | | |
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| souffrance | | | Le moi impondérable est attiré par la hauteur intemporelle. Le moi terre-à-terre part toujours de la vacuité journalière et vise les horizons éternels, mais il est moins qu'un pont, un simple bac branlant. La création, par le premier moi, en est le seul passager. Ne pas me transformer en radeau du naufragé, ne pas me laisser entraîner par le courant du quotidien. Ne pas voir dans la corde au cou une destinée de batelier, mais un salut de noyés. | | | | |
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| souffrance | | | Le philosophe peut être thérapeute de l'incurable ou analyste de l'inénarrable, il peut nous apprendre à chanter la santé du malheur, à peindre l’invisible, au lieu de réciter une bien-portance insignifiante - voilà de sages contraintes ! Que d'autres se livrent au sot projet de guérir ou de soigner le secondaire, le philosophe doit s'arrêter à la consolation de l'essentiel. | | | | |
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| souffrance | | | Pourquoi, derrière une souffrance, pressent-on venir un songe ou un amour ? - mystère. L'un de ces cas si rares, où l'apparition des ombres devance la lumière et en est une promesse. La souffrance dresse un écran opaque, sur lequel l'inconnu projette la lumière. | | | | |
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| souffrance | | | La hauteur : avec Mozart, c'est l'ange qui y installe ton cœur arrêté ; avec Beethoven, c'est la bête qui la proclame pour ta tête redressée ; avec Tchaikovsky, on sent, qu'elle n'est que dans l'élan, né de la lutte entre l'ange et la bête, qui ont le même pouvoir sur ton esprit et ton âme et qui sont ton soi inconnu et ton soi connu, l'inspirateur et le créateur. | | | | |
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| souffrance | | | L'angoisse banale - ne pas se sentir de son époque, se voir incompris par ses contemporains, ne se projeter que vers l'avenir ; la vraie angoisse commence par l'impossibilité de se sentir chez soi, voir en tout lieu un exil : « L'angoisse rend étranger » - Heidegger - « In der Angst ist einem unheimlich ». | | | | |
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| souffrance | | | Les repus, confondant l'âme d'avec le ventre, disent que le cœur et l'âme de la vie, c'est la souffrance. Mais tout fond de la vie, pour un artiste, est le bonheur, et c'est seulement sur l'épiderme - sur les mots opaques - qu'il dépose sa charge de souffrance, qui est l'impossibilité d'être translucide et la certitude, qu'on prend sa vivisection esthétique pour une dissection mystique. | | | | |
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| souffrance | | | L'origine d'une vraie souffrance reste inconnue, et cette souffrance ne lancine que mon âme, détachée du corps et de l'esprit ; si je la vois dans une défaite quelconque, ce ne seraient que des morsures de mon amour-propre ou des défaillances, pénibles mais non sacrées, de mon corps ou de mon esprit. | | | | |
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| souffrance | | | Pour un créateur, quelle jouissance que de sentir la source mystérieuse de ses meilleures trouvailles – en soi-même, ou, mieux encore, - dans son soi inconnu ! Cette conscience me visite entre la nuit de mon étoile et le jour de mon action, aux frontières entre l'élan et la honte. De nuit ou de jour – on souffre : « Quelle cuisante douleur que de porter soi-même nuit et jour, comme son propre témoin » - Juvénal - « Poena vehemens, nocte dieque suum gestare in pectore testem ». | | | | |
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| souffrance | | | Tchékhov comprit mieux que Shakespeare l'essence de la tragédie – il ne peint que les souffrances incurables. | | | | |
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| souffrance | | | Tchékhov pensait, que le bonheur n'était possible que grâce au silence des malheureux (« без молчания несчастных счастье было бы невозможно »). Dans le brouhaha médiatique actuel on comprit, que rien de ce qui mérite la compassion ne fut caché par ce bénéfique silence. D'où la prolifération de malheureux repus et d'heureux solitaires. Ceux-ci profitent du silence, ce privilège des aristocrates. | | | | |
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| souffrance | | | La victoire spirituelle sur ou par la souffrance - ces deux voies vers le salut chrétien sont également vaines : la première, à cause du moyen (c'est à l'âme et non pas à l'esprit qu'il revient de maîtriser la souffrance), la seconde, à cause du but impossible (la souffrance ne s'apaisant que dans une résignation). Il faut voir dans la souffrance une contrainte divine, qui aide à vouer nos meilleurs regards au rêve et non pas à la réalité. | | | | |
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| souffrance | | | Contrairement à ce que gémissent, en minaudant, les souffreteux, la souffrance ne nous soulève guère, elle nous écrase, humilie ou abrutit. « L'axe de l'agir-pâtir recoupe perpendiculairement l'axe soi-autrui » - Ricœur – ce recoupement se produit généralement dans la platitude. C'est l'axe montant du soi connu vers le soi inconnu qui est le seul à promettre de la verticalité. | | | | |
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| souffrance | | | Puisqu'il est clair, qu'aucun salut ne peut venir de nous-mêmes, nous nous accrochons aux miracles extérieurs, pour y trouver la place de nos deuils anticipés. Heureusement, le soi inconnu réside, lui aussi, hors de nous, et peut servir de point de mire de nos espérances. « Le mal de la souffrance n'est-il pas appel au secours de l'autre moi, dont l'extériorité promet le salut ? »** - Levinas. | | | | |
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| souffrance | | | Plus mon édifice est délicat, plus sa vie est brève. Et je finis par goûter l'infini de l'instant au milieu des ruines originelles. | | | | |
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| souffrance | | | La plus haute sagesse – se laisser emporter au ciel par ce qui n'a aucun poids sur terre. L'art de la consolation céleste dans des situations terrestres inextricables. | | | | |
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| souffrance | | | Le tragique : une noblesse intérieure vivante ne trouvant pas (ou plus) d'écho, d'expression ou d'interprétation dans le réel ou l'imaginaire extérieurs, même artificiels. Sans conflit, sans annihilation, sans contradiction – la fatalité d'une frontière infranchissable. Le tragique naît des constats et non pas des négations. | | | | |
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| souffrance | | | Pour tempérer ton penchant pour des termes pathétiques, imagine la blessure d'un asticot, l'affliction d'un moineau, la solitude d'une pie, la souffrance d'une araignée, le suicide d'une libellule. Te crois-tu plus digne d'être auréolé de ces productions cérébrales ? Et que les épopées de ton soi connu soient subordonnées aux prosopopées de ton soi inconnu. | | | | |
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| souffrance | | | Les plus belles des larmes nostalgiques, celles qui pleurent ce que j'avais réussi à garder inconnu, ce dont je n'avais jamais effleuré la surface, ce que je n'avais approché qu'à coups d'ailes. Ce qui était passé par mes mains, en revanche, pourra rester dans les archives de mon insignifiance. | | | | |
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| souffrance | | | Plus un bonheur est pur, plus nettement j'y entends un pressentiment d'une souffrance. Et c'est en évitant cette chute que je me condamne à la platitude de la trajectoire banale de l'objet de mes béatitudes : l'invisible, le prévisible, le visible, l'indifférent. | | | | |
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| souffrance | | | J'éteins, successivement, mes yeux, mes caresses, mes mots, ma mémoire, ma raison – et je comprends, que ni la consolation ni l'horreur, ni la grâce ni la punition, n'ont plus aucun sens, pour mon être mort. « Et au-delà – ténèbres impénétrables, ou pureté de la face de Dieu » - A.Blok - « Над нами - сумрак неминучий, иль ясность божьего лица » - ni cette lumière ni ces ombres ne seront plus à toi. | | | | |
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| souffrance | | | Une bonne recette, pour adoucir mes angoisses : donner au temps la hauteur de l'éternité, et à l'éternité – la profondeur du temps. Que mon poids soit mesuré en unités d'une balance invisible ; que tu sois plus familier de l'inconnaissable que du connu. | | | | |
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| souffrance | | | Le sage se reconnaît par l'importance qu'il accorde aux utopies, aux rêves, aux mystères. Et donc, en cherchant l’absence de douleur, cette chimère inaccessible, il a de bonnes chances d'accéder au plaisir encore plus chimérique, plus près du rêve. Mais plus que de bonnes bottes, il aura besoin des ailes. | | | | |
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| souffrance | | | Dès que j'élève ma maîtresse, mon regard ou mon espérance à une grande hauteur, en dehors des valeurs intelligibles, une inexplicable inquiétude ou même angoisse me prennent à la gorge. « Souffrir, c'est donner à quelque chose une attention suprême »** - Valéry. Le paradis, c'est peut-être la platitude de l'ordinaire ; et l'accès à la grande beauté mène à l'enfer. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation, cette visée centrale du prêtre et du philosophe, consiste à dévier le regard angoissé, fixé sur l'irréparable, vers une permanence quelconque, à laquelle on collera des étiquettes d'éternel, d'absolu, d'infini. Ce qui est curieux, c'est que les acceptions qu'attachent à ce jargon les religieux ou les écolarques sont incompatibles. Pourtant, le bien et la beauté, ces cordes on ne peut plus fragiles, soumises aux caprices et aux hasards, sont les seuls supports d'une véritable consolation. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance rend encore plus profonde la bénie méconnaissance de soi-même. Musset : « Nul ne se connaît tant qu'il n'a pas souffert » - profane cette noble fonction de la douleur. Celui qui prétend se connaître ou connaître Dieu est incapable de vivre le vertige de la distance infinie, qui le sépare de son soi inconnu. La pire profanation du sacré est la familiarité avec lui. « Les douleurs légères parlent, les grandes douleurs sont muettes » - Sénèque - « Curae leves loquuntur, ingentes stupent » - l'acoustique réelle ou la musique virtuelle. | | | | |
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| souffrance | | | Tout regard droit sur la mort paralyse et décourage tout enthousiasme, surtout celui de l'art. L'art est un regard oblique, fuyant, étourdissant – sur la mort intouchable, inenvisageable. De cet art on peut dire : « Le vrai art naît de l'angoisse devant la mort » - H.Hesse - « Alle Kunst entsteht aus Angst vor dem Tod ». | | | | |
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| souffrance | | | À quoi me sert l'indubitabilité de mon moi qui, indicible et impassible, cogite, s'il reste un grand inconnu pour l'autre moi, qui souffre ou qui s'exprime ? | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance glorieuse - ni expiatoire ni rédemptrice - est une des notions le plus inaccessibles aux cartésiens (Hésiode voyait advenir le futur mal absolu, lorsque : « de tristes souffrances resteront seules aux mortels »). Même le bonheur, qui comme tout appel de l'infini incertain nous serre le cœur, en est mystérieusement entaché (quoiqu'en pense Borgès : « La seule chose sans mystère est le bonheur » - « La única cosa sin misterio es la felicidad »). Le malheur, lui, connaît ses heure et lieu. Ne pas goûter à la souffrance d'un bonheur réel, édulcorer un malheur, la plupart du temps imaginaire - la même pusillanimité du calculateur sans goût pour la larme. | | | | |
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| souffrance | | | La vraie tragédie n'est ni dans l'éthique (la compassion du moralisateur Aristote), ni dans l'esthétique (le pathos de l'artiste Nietzsche), mais dans le mystique (la passion de notre soi inconnu, inspirateur et créateur d'espérances impossibles). | | | | |
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| souffrance | | | Notre soi se dépose dans trois domaines : hors de nous, sur notre épiderme, au fond de nous-mêmes. Le premier réceptacle reçoit le vrai (l'universel, la puissance), le deuxième – le beau (la création, la caresse ou la souffrance), le troisième – le bon (l'amour, la noblesse, la honte). | | | | |
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| souffrance | | | L'immortalité est une image trop bête, pour servir de consolation ; mais la foi en intensité du beau peut faire oublier la désarmante certitude du vrai. Cette intensité est au cœur de la métaphore de l'éternel retour, qui serait « un succédané de la croyance en immortalité » - Nietzsche - « ein Ersatz für den Unsterblichkeitsglauben ». | | | | |
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| souffrance | | | Nous sommes tous prolixes à geindre des souffrances que nous subissons ; il serait plus juste de nous attarder sur celles que nous infligeons, le plus souvent à notre insu. Les premières ne nous rapprochent pas du bien, les secondes - nous font, au moins, y réfléchir : souffrir, c'est haut, noble, aléatoire et visible ; faire souffrir, c'est invisible, infâme, fatal et profond. | | | | |
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| souffrance | | | La force, l'action, la création, ce sont des rideaux qui nous cachent la vue de la sinistre faucheuse. Les plus rusés et doués en tapissent toutes les facettes de leur demeure : la force – pour les fondements de la réflexion, l'action – pour l'ampleur de la vie, la création – pour la hauteur du rêve. Dans tous les cas, il s'agit de dévier les yeux du soi connu, pour se fier au regard du soi inconnu. | | | | |
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| souffrance | | | La source et le commencement sont deux milieux différents ; la paix de mon soi inconnu gît dans mes sources, et l'intranquillité de mon soi connu préside à tout commencement créateur. L'unité primordiale, sans langage, sans représentation, sans frontières, règne dans les sources ; le déchirement, le déracinement, l'ouverture accompagnent toute éruption des commencements. « Quand on ne trouve pas son repos en soi-même, il est inutile de le chercher ailleurs » - La Rochefoucauld – et si mon vrai soi, le soi inconnu, invérifiable, était ailleurs ? - comme la vraie vie. | | | | |
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| souffrance | | | De la perspective finie de l'esprit au sentiment infini de l'âme : l'horreur n'est pas un agrandissement du chagrin, mais une limite de l'amour ou du beau ; l'espérance n'est pas une sublimation du désir, mais une enveloppe du désespoir ; la création n'est pas un sens du travail conscient, mais une folie ou une foi aveugles. | | | | |
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| souffrance | | | La terrifiante certitude des « omnis moriar » et « letum omnia finit » - n'en déplaise à Horace et Properce - « tout de moi mourra » et « tout s'achève avec la mort ». Le corps livré au ver, l'âme livrée au vers. À l'arrivée, ni espoir ni recherche, laissés aux rabelaisiens : « Je m'en vais chercher un grand peut-être ». Ne fabriquent de l'éternel que des professionnels de la consolation gratuite - Leibniz, Kant, Hegel. Les bons charlatans se contentent d'en proclamer le mortel héroïsme : « C'est la précarité de l'œuvre qui met l'artiste en posture héroïque »*** - G.Braque. | | | | |
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| souffrance | | | Consoler, ce n'est pas remplir le vide, laissé par une perte. Consoler, c'est créer du sacré, en traçant une telle frontière dans la conscience, que l'horreur irréversible et la beauté incontestable se trouvent côte-à-côte, du même côté, face à l'indifférent ou à l'inconsolable. La consolation, c'est une grande fraternité dans l'intemporel. | | | | |
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| souffrance | | | De quoi faut-il m'épouvanter davantage, de l'infinité de l'espace ou de mon absence la-dedans ? Il faudrait transformer ma vue en regard, dans lequel il n'y a que moi : que je le jette ou le pose, en avant ou en arrière, devant moi ou devant autrui. | | | | |
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| souffrance | | | La sagesse, c'est s'esbigner avec l'élégance, face au regard droit de la mort, à l'opposé de la familiarité ou de l'hystérie. L'impossibilité d'un équilibre debout, les yeux ouverts. Le ridicule d'une concentration horizontale, la bouche bée, l'attrait d'un éclatement vertical, les ailes pliées (mystère signifierait - bouche fermée). La sagesse est davantage dans un front baissé que dans un front plissé. | | | | |
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| souffrance | | | Le rire et les pleurs sont deux humeurs d'égale utilité et intensité, pour saluer le bonheur ; la première - profonde, et la seconde - haute : il faut rire du bonheur compris, et pleurer - du bonheur incompréhensible. Il faut vouer le malheur - au silence et à l'impassibilité. | | | | |
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| souffrance | | | Ils cherchent à être Œdipe ou Sphinx ; je leur préfère les sirènes - être enchanteur invisible au milieu du réel désenchanteur. | | | | |
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| souffrance | | | Ce qu'on brigue dans la vie s'associe à la mer : songez au phare, à la bouée ou à la bouteille. Sauver les autres, se sauver ou, enfin, reconnaître sa déconfiture dans un message pathétique à destination inconnue. | | | | |
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| souffrance | | | La noirceur de nos mauvais jours est une ressource et un matériau précieux, qu'il ne faut pas gâcher ni dissiper par un tourbillon d'amis ou de livres. L'appel d'air est d'autant plus entraînant, que la chape de plomb autour de moi est irrespirable. | | | | |
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| souffrance | | | Jadis, une beauté te bouleversa et fit battre ton cœur ; c’est elle qui sera, un jour, source de ta tragédie inévitable, le jour, où aucune ardeur ne naîtra plus de ton regard sur cette beauté. (Re)trouver de la beauté, dans la tragédie même, s’appelle consolation. | | | | |
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| souffrance | | | D'où viennent la honte et l'enthousiasme, dont l'union te résume le mieux ? Serait-ce le désarroi devant ton soi connu, si borné et si net ? La foi en ton soi inconnu, vague et infini ? Cela ressemblerait à la Nausée de l'en-soi de Sartre, rejointe par l'Angoisse devant le pour-soi. L'enthousiasme trouvant dans la terreur une proximité stimulante. | | | | |
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| souffrance | | | La terrible preuve de notre totale disparition finale : impossible de donner à notre regard une intensité quelconque sans la présence de nos yeux et même de nos mains. Notre âme s'éteint avec la lumière dans nos yeux. | | | | |
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| souffrance | | | La philosophie devrait chercher à réconcilier l'esprit et l'âme ; tout en donnant raison au hurlement de l'esprit – horror, horror, horror, elle trouverait un contre-point irrésistible dans la musique de l'âme – joie, joie, joie - une consolation lyrique dans l'irréparable tragique. | | | | |
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| souffrance | | | Ce n'est pas un conflit qui oppose le rêve à l'action, mais l'incompatibilité de leurs langages, tandis que chacun a raison dans son domaine. Il est bête de voir une tragédie dans le fait que deux antagonistes aient raison en même temps (Hegel) ; la tragédie est dans l'impossibilité d'exprimer une noblesse dans le langage d'une autre. | | | | |
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| souffrance | | | La pitié, le plus noble des sentiments, le contraire de l'amour, la lucidité d'une défaite face au fantôme aptère des triomphes, la révérence l'emportant sur la référence, la foi en une merveille inexprimable face à la connaissance d'une fibre traduite en sons ou même en rythmes. | | | | |
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| souffrance | | | Pour Tolstoï et Wittgenstein, la connaissance de soi se réduit à l'humilité. Une attitude qui serait justifiée par la souffrance d'autrui ou de soi-même. L'enthousiasme et la honte y seraient mieux à cette place, puisque cette connaissance devrait aboutir à la reconnaissance de deux mystères : du soi inconnu, inspirateur de nos meilleures images, et du bien inné, intraduisible en gestes. | | | | |
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| souffrance | | | Heureusement que la mort existe, pour que quelques hommes, imaginatifs et lucides, finissent par se détourner du trop passager et par se pencher sur des traces ou échos d'une immortalité, même illusoire. « L'immortelle mort nous débarrasse de la vie mortelle » - Lucrèce - « Mortalem vitam mors cum immortalis ademit » - remercions-l'en, à l'avance ! | | | | |
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| souffrance | | | Il est presque impossible de ne pas chercher de consolation à une douleur. Et que je trouve toujours. Mais je mets à l'épreuve ma noblesse en comprenant que la seule consolation définitive est éphémère bien que haute. | | | | |
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| souffrance | | | Tout désir comporte de la souffrance ; mais sans le désir, notre indifférence ne serait entourée que d'objets. Et comment doit-on appeler l'homme, resté, en absence d'élans, dans la seule compagnie des objets ? - robot ! Le robot humain, moins les algorithmes savants, s'appellerait bouddhiste, adepte du vide apaisant : « Aucun objet ne vaut qu'on le désire ». Quand on a le désir, bon ou beau, l'objet, même inexistant, se présenterait à ton cœur ou à ton âme, quoi qu'en pensent les Tibétains ou les phénoménologues. | | | | |
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| souffrance | | | Le goût est l'écoute et le suivi de ce que souffle mon soi inconnu, la préférence de son regard, au détriment des yeux de mon soi connu. Celui qui ne vit que des choses vues est vite dégoûté de tout ; le goût est la capacité de se réjouir de tout, surtout des choses invisibles. | | | | |
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| souffrance | | | L'espèce humaine excelle en production de ce qui engendre le plus irrévocable désespoir ; c'est pourquoi je serais tenté de voir dans mon espérance, légère, alogique et paradoxale, une grâce, une vertu théologale – elle se tourne vers l'inexistant, fût-il divin. | | | | |
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| souffrance | | | Le sceptique vise la guérison, l'épicurien - la thérapeutique, le stoïcien - l'immunité, je leur préfère le cynique - la pathologie de l'incurable. | | | | |
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| souffrance | | | L'âme n'étant que l'esprit tourné vers l'infini, la consolation philosophique consiste à détourner l'esprit du fini, où tout est tragique et inconsolable, et à chercher à le transformer en âme, résignée à vénérer le Bien intraduisible et résolue à traduire le Beau insensé, ces seuls infinis indéniables. | | | | |
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| souffrance | | | Le stoïcisme ne veut pas voir dans la solitude et la souffrance – des misères atroces, comme le voit le nihilisme. Le nier, c'est pratiquer un optimisme tragique ; l'admettre – une tragédie optimiste. C'est le qualificatif qui signale si tu dis non ou oui à la vie insupportable ; le nom n'indique que la tonalité. La basse lutte ou la haute consolation. | | | | |
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| souffrance | | | Le bien et la jouissance ne sont nullement apophatiques et ne doivent rien à l'apprentissage du Mal ou de la souffrance. Et voluptas dolendi est une fiction. La joie, comme le bien, tapissent notre fond, ce soi inconnu, sans rapports directs avec la douleur ou l'acte, cette source mystérieuse, qu'aucun problème de la souffrance et qu'aucune solution de l'action (et c'est l'action qui est le Mal) ne peuvent ni atteindre ni éclairer. | | | | |
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| souffrance | | | Les tracas de mon soi connu se calment par la résignation, la fatalité ou l’ironie ; n’a besoin de consolation que mon soi inconnu. « La souffrance : l’appel au secours de l’autre moi, le gémissement d’une demande de consolation »* - Levinas. | | | | |
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| souffrance | | | La douleur, le plus souvent, vient de l’extérieur, frappe mon corps, s’exprime par des signes nets, faciles à interpréter. La souffrance naît dans mon âme, suite aux représentations angoissantes que produit mon esprit ; elle est, comme toute mon essence immatérielle, - indicible, ce qui, donc, lance un défi à mes pinceaux et plumes. On narre la douleur, on chante la souffrance. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation ne me réconforte pas, elle apporte de l’aura invisible à mes faiblesses, fatales et nobles. | | | | |
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| souffrance | | | Je me distingue par le bonheur que je crée, plus que par le malheur que je subis. Il faut donc m’attarder plus sur mes chants que sur mes pleurs. Les seules souffrances, qui méritent ma consolation, sont presque imaginaires, puisqu’elles se produisent entre une réalité unifiante et une sensibilité inimitable, et où la seconde finit par succomber. Le bonheur est une consolation, triomphante et éphémère. | | | | |
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| souffrance | | | Dante a raison : aucune espérance ne me dispensera de l’Enfer ; mais l’espérance humaine, tournée vers le futur, n’empêchera pas que je vive l’Enfer comme un abattoir, tandis que l’espérance divine, atemporelle, éternelle, le transformera en autel des dieux inconnus, mais miséricordieux. Mais la fumée qui monte, est-elle plus douce que le sang qui se glace ? | | | | |
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| souffrance | | | Pour moi, spectateur, l’extinction des âmes chez les hommes n'est qu'un mélodrame ; la perte de vitalité de mon âme à moi est une tragédie, pour l’acteur que je suis. Un talent perdant son élan, une passion se morfondant dans un infâme équilibre, une voix adressée à Dieu et qui chercherait, bassement, des oreilles vulgaires – tant de rôles que je serais amené à jouer sur une scène de moins en moins obscure, devant mon soi inconnu, dramaturge lucide et juge inclément. « C’est pour cela que me torture le problème de la durée de mon âme »*** - Unamuno - « Por esto me tortura el problema de la duración de mi alma ». | | | | |
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| souffrance | | | Le salut : une conscience tranquille, une paisible résignation, une lumière sans tache – toute recherche de ces béatitudes ne peut être que sotte. À son opposé – la consolation : la Vérité des glaces et des ombres, dans l’âme trouble, face aux caresses - souvenirs de la chaleur du Bien introuvable ou étincelles tremblantes du Beau réinventé, réanimé. | | | | |
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| souffrance | | | L’esprit scrute la vie ; l’âme et le cœur sculptent le rêve. L’esprit s’occupe surtout du Vrai ; l’âme et le cœur se fient au Bien et au Beau. Le Vrai vital nous conduit inexorablement vers le désespoir ; le Bien et le Beau inventent des espérances. « Constater dans la vie une mélancolie incurable, c’est achever ce qui te reste de ton soi » - Chestov - « Обнаружить в жизни безысходную тоску значит добить себя ». Le soi connu est un Sphinx, qui renaît dans le feu mélancolique que déclenche le rêve du soi inconnu. | | | | |
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| souffrance | | | Le mufle : je lui présente ce qui, en moi, est vulnérable, il ne met même plus de doigts dans mes plaies, il me laisse sur ma croix, aux soins du service de nettoyage social. Le noble : dans le vulnérable, il devinera et me montrera de l'invulnérable. Tant d'espérance pour les organes de mon anatomie mentale devenus talons d'Achille. | | | | |
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| souffrance | | | La biologie fait voir et admirer le miracle de la vie, mais aucune science ne nous console de l’horreur impensable de la mort. Seule la philosophie peut nous détacher de la vue du futur, nous enivrer de la merveille du présent, nous consoler par la revisitation exaltante d’un passé réinventé. | | | | |
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| souffrance | | | Les tragédies banales (l’injustice) se terminent mal ; les vraies tragédies (la perte d’intensité des grands sentiments) se terminent bien – par une consolation, épiphane, invisible, volatile – pour l’esprit, mais ravivant - pour l’âme. | | | | |
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| souffrance | | | Par une espérance irréelle qui s’en dégage, la tragédie est une consolation ; et puisque la belle musique conduit à un désespoir inconsolable, la tragédie est incompatible avec la musique. | | | | |
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| souffrance | | | Ils voient leur désespoir dans l’absence/présence d’un infini, qu’ils ne parviennent pas à valoriser. L’infini des repus et des bavards n’est qu’une blague. Le seul infini métaphysique est dans la distance entre le Bien, ayant notre cœur pour demeure, et les lieux où notre action veut placer Celui-là. Notre plus grand malheur est dans l’extinction de notre regard, de cet élan vers l’inexistant, et qu’adoucit notre noblesse, en suivant ces étapes : la mémoire, la langueur, l’espérance. | | | | |
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| souffrance | | | La bonne consolation ne s’appuie que sur des images ou sensations désincarnées, impalpables. Tout ce qui porte la pesanteur des promesses, des pensées, des mouvements conduit au désespoir. « L’amertume vient des désirs rélictuels d’incarner quelque chose »* - Mravinsky - « Горечь идёт от остаточных желаний что-то воплотить ». | | | | |
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| souffrance | | | À tout coup reçu, le corps et l’esprit ont des réactions semblables – neutraliser la plaie ; mais le cœur et l’âme devraient ne se soucier que des blessures incurables – l’oubli réussi s’appellerait consolation. | | | | |
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| souffrance | | | Dans une mélancolie sans raison perce une tendresse inexplicable, qui est comme le souvenir d’un paradis, perdu et oublié. | | | | |
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| souffrance | | | Le but d’une noble consolation : passer d’un pessimisme réel à un optimisme imaginaire ; mais pour l’atteindre, il faut recommencer à vivre dans le monde, peuplé des plus inaccessibles des rêves et des plus purs des souvenirs. | | | | |
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| souffrance | | | Les instants de bonheur – sentimental, créatif, visionnaire –, il faut les déposer en hauteur, inaccessible aux actes et même aux pensées. Ainsi, ils serviront de points d’espérance, le jour où ce bonheur aura faibli. La hauteur protège contre les déceptions, qui sont le lot des avidités terrestres. | | | | |
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| souffrance | | | L’esprit borné suit la voie rationnelle, et, au bout, parvient, inexorablement, à un désespoir ; l’âme ouverte écoute un appel irrationnel, source de rêves et de tragédies, et s’ingénie d’en garder une espérance. Vu sous cet angle, le vrai contraire du désespoir n’est pas l’espérance éphémère mais la tragédie palpable. « Un esprit délié répugne à la tragédie et à l’apothéose » - Cioran – un tel esprit serait plutôt animalier que délié ; un esprit noble apprécierait aussi bien la finitude elliptique que l’infini hyperbolique ! | | | | |
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| souffrance | | | L’irréparable dans la vie demande du courage lucide d’abandon ; l’irréparable dans le rêve se redresse par la consolation, par la fidélité aux chimères. | | | | |
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| souffrance | | | Je n’ai connu que des succès majeurs et des échecs mineurs ; les premiers, invisibles, ont nourri mes rêves ; les seconds, criards, ont empoisonné ma vie. | | | | |
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| souffrance | | | Nos pensées et nos actes sont loin de rejoindre l’infinie beauté du monde ; nous ne participons à celle-ci que par nos rêves, toujours mortels, toujours à fins tragiques. « On ne peut pas préserver la beauté, et c’est la seule affliction du monde »** - Nabokov - « Красоту нельзя удержать, и в этом единственная печаль мира ». | | | | |
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| souffrance | | | Plus qu’en moi-même, mon rêve est dans l’élan vers une cible, inaccessible et indicible, que j’appelle mon étoile ; et la consolation consiste à rendre à cette lumière lointaine et faiblissante un peu de son éclat d’antan et à mes ombres – un peu plus de consistance. | | | | |
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| souffrance | | | L’état du monde doit n’inspirer, dans le pire des cas, qu’une nostalgie ; la tragédie ne devrait apparaître que du regard sur l’état de ton propre soi inconnu, état dégradable et souvent irréversible. | | | | |
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| souffrance | | | Au royaume des rêves, la consolation est lyrique et finie ; elle est tragique et infinie au royaume du réel. Dans le premier, on dit au-revoir au rêve évanescent et appelé à renaître ; dans le second, on dit adieu à la vie qui s’arrête sans répit. Le rêve est fait de commencements ; la vie ne quitte pas des yeux - la fin. Mais dans les échecs, la nature de la consolation s’inverse : tragédie pour le rêve, elle n’est que déception pour la vie. | | | | |
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| souffrance | | | La vraie souffrance t’humilie et te rend indifférent aux connaissances communes, acquises par un banal travail de mémoire. Les connaissances intimes se donnent par de bienheureuses révélations de ton soi inconnu. Et tu te moqueras de ceux qui souffrirent ou se battirent pour la connaissance. « Est-ce que tu as souffert pour la connaissance ? » - une niaise interrogation bouddhiste. | | | | |
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| souffrance | | | Chantre de l’aube, le coq, annonçant la fin d’un rêve ou la sortie des ténèbres, est invoqué aux dernières heures de Socrate et de Jésus, qui proclament leur devoir, rendu à l’impitoyable et irrévocable lumière. Le coq optimiste de Zarathoustra chante au grand midi l’avènement de l’Éternel Retour, retour des ténèbres, porteuses de rêves. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation est la réparation verbale d’un indicible abîmé. « Aujourd’hui, tout s’achève, puisque rien ne se répare plus » - Tsvétaeva - « Сейчас всё кончается, потому что ничто не чинится » - on ne pleurera que le tout des rêves, non des actes. | | | | |
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| souffrance | | | Tout homme, sachant s’écouter et reconnaissant s’ignorer, vit, tôt ou tard, cet état de sa conscience : un cœur exsangue, une âme fléchissante face à un esprit toujours serein, prêchant le désespoir. Et sa volonté tenterait cette grande leçon : au cœur - la résignation à porter un gouffre infranchissable entre le motif et l’acte ; à l’âme – la consolation en tant que l’humble fidélité aux premiers élans de sa jeune noblesse ou de sa noble jeunesse. | | | | |
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| souffrance | | | Le toit troué, au-dessus de mes jours consumés, m'ouvre à la lumière des étoiles, à l'illusion de l'infini, accueillant mon souffle. Le sol alourdit ce souffle, les murs le coupent, les fenêtres l'emportent vers des horizons trop bas. Il vaut mieux enfumer le ciel plutôt que ne pas du tout frayer avec lui. Ne pas m'enfumer avec de la cosmétique, parfumer le cosmos. | | | | |
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