| chœur action | | | AMOUR : On est amoureux - d'un paysage, d'une femme, d'un livre - tant que les yeux, les bras, le cerveau n'y jouent que les seconds rôles, l'essentiel étant interprété par l'âme. L'amour, comme la force de gravitation, n'est grand qu'en tant que fatalité : un vide vivant entre deux corps ou deux cœurs, qui cependant savent, que l'attirance joue son jeu incompréhensible et irrésistible. | | | | |
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| action | | | La seule immobilité que j'appelle de mes vœux dans ce livre est celle du mot ou du rêve refusant toute mobilisation décrétée par le geste régnant, res gestae. Manfred se distançant de Missolonghi, Comète ma Comète ignorant la trajectoire de Camiri, le soleil d'Austerlitz n'illuminant pas le parcours de Napoléon ni n'assombrissant celui du prince André. Fatum libellorum, la geste, s'émancipant du geste. Écrire tibi et igni. | | | | |
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| action | | | C'est un paradoxe bien embarrassant : ceux qui se vautrent dans des sentiments vulgaires réussissent mieux dans des actions tout à fait honorables ; les rêveurs succombent facilement à la goujaterie des actes. La vulgarité est dans la fusion de la parole et de son objet. Et la grandeur est peut-être dans leur confusion artistique créée à la faveur de la berlue des yeux, à la dissonance dans les oreilles et à la discorde des mots. | | | | |
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| action | | | Nous vivons la fin de la grandiloquence et du grandiose en parole, c'est-à-dire de ce qui ne peut pas être maîtrisé. La scène est livrée aux actes modérés, calculés et maîtrisés. | | | | |
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| action | | | L'action est une traduction libre, ce qui justifie cette cohérence : l'humilité devant ce qui est produit, ma face traduite, la fierté devant ce qui produit, ma face intraduisible. Mais leur dénominateur commun est un regard chaud (et non pas froid, comme le prétend Nietzsche) et qui est la valeur même. | | | | |
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| action | | | Les uns cherchent des buts pour valoriser les choses, les autres - des moyens pour qu'elles bougent, moi, je cherche la contrainte, qui les laisserait sans prix ou invariantes. L'extase ou l'homéostase. Les contraintes, c'est la faiblesse créatrice, face à la force destructrice. « La faiblesse qui conserve vaut mieux que la force qui détruit » - J.Joubert. | | | | |
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| action | | | La musique en mouvement ne peut conduire qu'en caserne ou en cimetière ; c'est la musique de l'immobilité, n'ayant besoin d'aucun chemin, qui m'approche de ce qui m'est infiniment cher et lointain. Aucun silence ne peut la remplacer : « Le chemin vers tout ce qui est grand passe par le silence » - Nietzsche - « Der Weg zu allem Großen geht durch die Stille ». | | | | |
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| action | | | Tant de miraculeuses immunités protègent la vie, mais c'est l'incurable qui inquiète, intrigue et anime les grands ; les mesquins ne savent pas quoi en faire : « Ne te soucie pas de ce qui est sans remède » - Shakespeare - « Things without all remedy should be without regard ». | | | | |
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| action | | | Ce qui est grand dans le combat de Nietzsche, c'est qu'on ne voit jamais ni ses ennemis ni ses alliés ni l'origine du conflit ni les trophées escomptés ni la direction de ses flèches. On sent une corde bandée, on oublie les carquois. L'intensité. | | | | |
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| action | | | Le contraire de travailler aurait pu s'appeler prier, devant Dieu, une femme ou une feuille blanche. « Le travail est la prière des esclaves. La prière est le travail des hommes libres »*** - Bloy. L'homme libre, étant meilleur calculateur que l'esclave, comprit, que tout travail, utile aux yeux de l'Éternel, fut assorti d'un décent salaire et il transforma sa prière, qui fut jadis une demande de l'impossible (« La grandeur de la prière réside d'abord en ce que n'entre point dans cet échange la laideur d'un commerce »** - Saint Exupéry), en offre de services lucratifs en rapport avec la demande des mécréants solvables. Il devint « esclave des bagnes mercantiles » - Ch.Fourier. | | | | |
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| action | | | Les grandes paroles font mépriser les actes ; les petites paroles en sont toujours solidaires. Ne crois pas que « Les actes, et non pas les paroles, nous font croire » - Térence - « Facta, non verba, penduntur ». | | | | |
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| action | | | Connaître ses points de départ et d'arrivée et ignorer ses développements et actes suffit pour connaître un homme d'envergure. Son rêve est d'entretenir le rythme du pointillé vital, dessiné par ses deux points, dont il n'est pas vraiment le maître, mais seulement l'admirateur. Mais être fasciné par les sources vaut mieux qu'être façonné par les ressources. | | | | |
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| action | | | Le meilleur emploi des ailes, une fois qu'un volatile décida de marcher, est de se plier pour cacher la bosse. Tant qu'Apollon ne l'interpelle pas, il est le dernier des marcheurs, au même plomb dans les extrémités que les reptiles. | | | | |
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| action | | | La beauté devrait être statuaire, figée ; tout mouvement du grand annonce une grande chute : « C'est par l'action que la douceur tourne en aigreur » - Shakespeare - « Sweetest things turn sourest by their deeds ». | | | | |
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| action | | | Ce n'est pas dans l'accompli que les êtres d'exception lisent la grandeur, mais dans l'imaginé. Non pas avec leurs yeux, mais avec leur regard. Éventuellement, dans l'imaginé d'après l'accompli, mais dans un langage de hauteur, tout accompli s'inscrivant toujours dans la platitude. Il n'y a pas de grandes actions, il y a de grandes images. | | | | |
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| action | | | Le talent, c'est surmonter ce qui est humainement difficile ; le génie, c'est maîtriser ce qui est divinement facile, tout en restant humainement impossible. Mais ces adresses actives, talentueuses ou géniales, sont peu de chose à côté de la caresse passive, dont on enveloppe le rêve, et que d'autres profanent par la petitesse développante. Rendre le rêve plus lointain que présent, pour qu'il nous attire et excite plus que le fait - l'affaire du génie improbable. | | | | |
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| action | | | La misère de notre époque n'est pas qu'on ne voie plus la différence entre grandeur et mesquinerie, entre hauteur et platitude, mais qu'on la cherche dans les actes et non pas dans le rêve. On n'est plus héritier, créatif et libre, d'une culture, mais jouet servile d'une civilisation. | | | | |
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| action | | | Les grandes choses se rêvent, les petites choses se font. Ou bien le rêve même agrandit, et l'action rétrécit ? | | | | |
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| action | | | Le but de la philosophie aurait dû être d'aider à supporter avec dignité la position couchée - pour rêver (la hauteur). Au lieu de cela, les philosophes nous invitent à rester assis - pour calculer (la profondeur du Lycée !), ou debout - pour bâtir (la largeur du Jardin !) ou en marche - pour connaître (l'étendue du Portique !). À tout orgueilleux, qui pense que la hauteur c'est l'endroit, où il est assis ou, pire, qui y voit sa dignité dans la position debout, il faut conseiller : « Essaye la position couchée, une fois seul ! ». | | | | |
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| action | | | Le contraire du faire : dans les petites choses – végéter, dans les grandes – ne pas créer, dans les sublimes – rêver. Et le protagoniste du faire s'y appellerait – mouton, artiste ou robot. | | | | |
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| action | | | Avoir agi accélère les petites pensées et freine la naissance des grandes. De trop agir on condescend à penser, ce qui donne lieu aux exercices de reptation cérébrale. | | | | |
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| action | | | Ce que je dis au monde se forme par un bavard - l'action de mon soi connu - et par deux muets - le rêve de mon soi inconnu et la perplexité du bien intraduisible en actes. « Tu mettras de la mémoire dans ton travail, de la bienséance - dans ton silence, dans ta nature - de la noblesse » - Bias. Une anodine substitution s'impose : au travail, toujours forcée, sied mieux la bienséance ; au silence, toujours libre, - la noblesse ; à la nature, toujours jeune, - la mémoire. La grandeur est attribut du seul soi originaire, l'inconnu : « L'instinct secret qui reste de la grandeur de notre première nature »** - Pascal. | | | | |
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| action | | | Quatre acteurs agissent en mon nom : devant tout le monde, ce sont les pires de mes interprètes - le sous-homme et les hommes ; sans témoins, se lève, quand elle n'est pas trop atrophiée, l'autre moitié - l'homme et le surhomme. Ma valeur peut rester sans expression devant tout le monde et ne s'exprimer que hors toute estrade. Le valoir, contrairement au devoir, pouvoir et vouloir, est plus dans l'impression que dans l'expression. Les grégaires pensent, que les gestes les plus nobles ou héroïques s'accomplissent devant les témoins. Le plus noble en moi est ce qui n'a pas besoin de témoins, qu'il s'agisse d'actes ou de valeurs, contrairement à ce qui est vulgaire : « Sans spectateurs ni témoins, la richesse perd toute sa valeur » - Plutarque. | | | | |
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| action | | | Devenir meilleur – une de ces sornettes, de la famille de se battre pour la justice, chercher la vérité. À l'opposé - une grâce, ne demandant ni effort ni changement ni intelligence, et qui te rend sensible à la grandeur ou, mieux, capable de la produire. Mais qu'en faire à une époque abandonnée par la grandeur ? | | | | |
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| action | | | Ce qui se hérisse, en moi, face au monde, ne peut venir que du reptile, tandis que dans l'attitude du monde on peut toujours deviner quelque chose de grandiose. C'est pourquoi, « dans ton duel avec le monde prends parti du monde » - Kafka - « Im Kampf zwischen dir und der Welt sekundiere der Welt ». | | | | |
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| action | | | Jadis, le monumental pouvait se manifester par le juste glaive, par l'art rebelle, par le génie scientifique passionné ; aujourd'hui, on ne peut opposer à la médiocrité ambiante que de l'action administrative, en l'associant, sans espoir de retour, à une grandeur dérisoire. Ne plus pouvoir agir poétiquement – tel est le verdict de cette modernité prosaïque. | | | | |
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| action | | | Pour devenir impérissable, il faut atteindre le stade de mythe ; le style mythique, ce sont les ruines. C'est le seul style qui sauve la grandeur des édifices, des poèmes et des gestes. Et c'est la transformation de nos tours d'ivoire en salles-machine, qui efface toute grandeur de nos mémoires héroïques. | | | | |
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| action | | | Le premier pas, même le premier pas précédant un geste sensible, est déjà dans le divin. La mystique est peut-être dans le refus de sublimer le sensible temporel (la contrainte) et dans l'art de l'élever vers l'intelligible spatial (le talent). | | | | |
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| action | | | Mes débâcles dans le grandiose ne font qu'entretenir mes palpitations ; le désespoir naît, le plus souvent, de mes échecs dans le mesquin. Pour affronter de grands mystères, j'ai intérêt de ne pas m'attaquer aux grands problèmes et de dévouer mon activisme – aux vétilles. | | | | |
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| action | | | Ce n'est pas l'action qui constitue la grandeur d'un événement, mais le regard profond, qui le développe, ou le haut mythe, qui l'enveloppe. « Le regard d'Histoire, où la grandeur de la pensée se mue en acte et la hauteur du sentiment s'incruste dans un fait d'éclat » - Bélinsky - « Историческое созерцание, где великая мысль становится делом, а высокое чувствование — подвигом ». L'Histoire devrait se constituer de mes propres mythes, les seuls capables de donner de l'éclat aux actes. L'éclat compte surtout aux yeux des autres, les ombres reflètent mon propre regard. | | | | |
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| action | | | Les grands hommes d'action n'existèrent jamais ; la grandeur n'est que dans les circonstances. Ceux qui s'y prêtèrent ne s'appuyaient guère sur les idées, mais sur le courant aléatoire et favorable à leur profil. Se plaindre de l'absence de grands hommes : « Ces hommes d'autrefois furent très grands, avec leurs yeux, fixés sur une Idée, sur un universel abstrait et éternel » - J.Benda – est idiot. Félicitons-nous que les yeux de tous les candidats à cette méchante grandeur soient fixés aujourd'hui sur l'Idée d'un universel mercantile et non pas belliqueux. Et laissons l'homme de rêve vivre de son regard, particulier, viscéral et charnel. | | | | |
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| action | | | L'humilité des buts, la neutralité des moyens, l'intérêt des contraintes profondes, la passion des hauts commencements. « Je suis fier de mes obstacles »** - Valéry. | | | | |
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| action | | | Au bête repentir d’avoir mal agi ou mal pensé, il faut préférer la sage résignation de ne traduire fidèlement, par l’action, que de bien petites pensées ; cette adéquation sera triviale, tandis que l’écart, dans le cas d’une grande pensée, sera soit comique soit tragique. | | | | |
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| action | | | Impossible ne faire que subir ses actes, on est amené à bien les commettre, sur l'échelle du geste ; seuls les imaginatifs arrivent à les démettre, de l'échelle de la geste. La grandeur et l'héroïsme sont toujours affaires des mythes et des inventions du passé, figés dans les statistiques du présent. | | | | |
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| action | | | L’immense majorité de mes actes est fruit de ma servitude ; ma liberté ne doit presque rien à mes actes. Mais lorsque l’acte rare, magiquement, découle de ma liberté, dans un sacrifice pathétique ou dans une fidélité illogique, je vis des instants, comparables, en extase et grandeur, au rêve. | | | | |
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| action | | | Les actes ou les mots : « Circé transformait les héros en porcs, moi – les porcs en héros » - Tsvétaeva - « Цирцея обращала героев в свиней, я — свиней в героев » - les bras, outil du mal, ou le cœur, refuge du Bien. | | | | |
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| action | | | Il faut mépriser l’événement non pas parce qu’il ne prouve rien, mais au contraire parce qu’il ne fait que prouver ou confirmer ce qu’une théorie, une idée, une intuition avaient pu préfigurer. La vraie Histoire n’est qu’un catalogue ennuyeux d’événements que nos imaginations colorient et animent, pour (re)créer une grande histoire, une histoire littéraire. | | | | |
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| action | | | Les finalités, même les plus nobles ou grandioses, sont, en gros, communes à tous. À côté des professionnels des moyens, les fabricants d’avenirs radieux sont des charlatans. Aux deux, je préfère les artistes-amateurs des commencements, les poètes et les philosophes, qui savent faire des moyens et des finalités – des contraintes, pour exclure les banalités. | | | | |
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| action | | | Deux activités, presque opposées, mais portant le même nom – être maître de soi-même : soit formuler des lois rigoureux, auxquelles tu dois obéir, soit ériger de vagues contraintes, qui excluent de ta vision des objets indignes mais visibles, et te laissent en compagnie des objets invisibles et dignes – une discipline mécanique ou un nihilisme organique. | | | | |
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| action | | | Pour Shakespeare et Valéry, l’attitude la plus qualifiante consiste en disponibilité pour l’action ; je la verrais plutôt dans la dispense. | | | | |
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| action | | | À celui qui vise de grandes choses, avoir échoué dans les petites sert de stimulant ou de bonne contrainte. | | | | |
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| art | | | Ne crois pas le poète, qui dit que tout lui est merveilleux. Le poète doit être absent du non-merveilleux, comme le saint l'est du non divin et le héros - du non grand. | | | | |
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| art | | | « L'universalité et l'éternité se manifestent le mieux dans la poésie » - qui l'a dit ? - un rimailleur en manque de lecteurs ? - non, le plus fort cerveau de tous les temps, paraît-il (« le maître de ceux qui savent » - Dante - « il maestro di color che sanno », ce que d'autres contestent : « le pire des sophistes, exécrable jouet des mots » - F.Bacon - « pessimus sophista, verborum vile ludibrium ») - Aristote ! Mais dès que le poète penche pour la preuve, au détriment de la musique, il devient aussi borné et impermanent que l'historien. | | | | |
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| art | | | Une curiosité psychologique : plus quotidienne est l'œuvre - plus grandiloquent est son commentaire par l'auteur, plus haute est l'envolée - plus cafouilleuse est sa défense. Shakespeare commentant son œuvre - inimaginable ou pitoyable ! Flaubert, ce Molière moderne, se rattrape magistralement en gloses, qui surpassent l'œuvre. Les Werther et Nouvelle Héloïse ne se trouvent aujourd'hui que dans des journaux intimes. | | | | |
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| art | | | L'étrange surdité du goût chez ceux qui en ont pourtant une bonne vue : Platon préférant les généraux aux poètes, Nietzsche reconnaissant son devancier en Spinoza, Nabokov sélectionnant Robbe-Grillet, Valéry et ses faux modèles de Descartes et de Mallarmé, Cioran en admirateur de Saint-Simon ou Fitzgerald, G.Steiner voyant le plus grand génie du siècle en Proust (qui est pire que Saint-Simon, tout en pratiquant la même tonalité sirupeuse et nauséabonde). | | | | |
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| art | | | L'état, c'est l'harmonie, et la mélodie, c'est le contraste ; la force du talent les unifie, pour produire l'intensité d'une musique, aux origines cachées du plaisir final. Le talent, c'est l'art d'unification : un nœud, une branche, un arbre - tel est le parcours des meilleurs esprits - des points décrits, des extrémités proscrites, des axes entiers, circonscrits par la même intensité. L'unification est une dialectique vivante, qui fait que l'arbre unifié est plus riche que les arbres contrastés. La dialectique réconcilie des constantes, l'unification génère un arbre à variables nouvelles. | | | | |
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| art | | | L'élément, fait pour accueillir la musique, semble être l'air : Mozart - la hauteur, Beethoven - l'ascension, Tchaïkovsky - la chute, Verdi - le chant. Dans l'air on danse. Wagner est dans l'eau, on y nage, à moins de savoir marcher dessus, pour témoigner de mythes ou de miracles. Stravinsky est dans le feu, qui consume et me coupe la respiration, et Rachmaninov - en terre, qui me fait chavirer ou chialer, moi, le déraciné. | | | | |
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| art | | | L'artiste devrait réagir aux convulsions de son époque et rester impénétrable à ses cadences. Deviner derrière la fureur passagère du temps – la majestueuse éternité de l'espace. « Le Beau doit être majestueux » - Pouchkine - « Прекрасное должно быть величаво ». | | | | |
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| art | | | Signes d'une noble écriture : un ton, qui conviendrait au plus illustre et au plus obscur des hommes, au plus ambitieux et au plus humble, au pécheur et au vertueux. Cervantès, Dostoïevsky, Valéry. | | | | |
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| art | | | Toute trame livresque a ses hauts et ses bas. Mon livre est exceptionnel, car ses hauts restent solidaires des chutes et ses bas ont toujours la tête tournée en amont. « Si l'homme, qui tombe, est grand, sa chute sera grande » - Sénèque - « Si magnus vir cecidit, magnus jacuit » - il y faut mettre altus à la place de magnus ! | | | | |
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| art | | | Communiquer avec le lecteur, c'est laisser de la place à son regard, à sa perplexité, à son arbitraire. « Grand homme est celui qui laisse après soi les autres dans l'embarras »** - Valéry. Ne pas suivre l'inertie, pour aller jusqu'au bout d'une idée, s'arrêter au plus fort d'une tentation, laisser les sons mourir de leur propre éloignement. Les vagues de communion, une fois les fonds bien secoués, ne sont portées que par le vide. | | | | |
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| art | | | Me limiter à la seule voix du mystère vital est une contrainte, dont seul le talent dispense. Mais, dans tous les cas, si ma plume vise le grand, un autre mystère doit émaner de mon opus. La médiocrité, c'est l'exhibition des seuls problèmes ou de leurs solutions. Chez les meilleurs, le mystère de la vie se fusionne avec celui de l'art. | | | | |
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| art | | | Derrière toute belle forme, même la plus détachée des choses, on retrouve, sans peine, un fond monumental. Y aurait-il une règle mystique, qui associe à une hauteur de forme - une profondeur de fond ? Mais toute tentative savante de les rapprocher débouche, inéluctablement, à de la platitude. L'art est dans l'isolement de la forme, en communication incompréhensible avec le fond. | | | | |
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| art | | | Ceux qui lisent peu se surestiment et ceux qui lisent trop - surestiment les autres. Le bon équilibre de modestie et de fierté naît de fréquentations égales des autres et de soi-même. | | | | |
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| art | | | Ruptures de stock des mots, déficits du style, pénuries de la négation, surproduction de la grandeur - en littérature comme dans la vie, on s'enraye, on frôle la faillite, on est liquidé par des huissiers compatissants, te suggérant de te recycler en journaliste ou en comptable. | | | | |
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| art | | | Les financiers furent, de tous les temps, mécènes et consommateurs de l'art, mais, jadis, ils vivaient dans le souci du grandiose, de l'éclatant, de l'exubérant - dans l'habitat, dans l'habillement, dans les fêtes - et ce penchant s'appliquait aussi à l'art. Aujourd'hui, aux yeux des financiers incultes, seul compte le prix, que le marché assigne aux transistors, aux tableaux, aux fonds de commerce. Le digital égalitaire supprima l'analogique dignitaire. | | | | |
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| art | | | Trois sortes d'audace font reconnaître un maître : l'audace pré-langagière (Cioran), l'audace de langue (Rilke, Pasternak), l'audace de concepts (Valéry). Et Shakespeare en est le plus grand, car il a l'audace de les pratiquer toutes les trois, même sans posséder la profondeur des premiers. Le talent veut gloser sur les autres, le génie peut oser la confiance en son propre soi inconnu. | | | | |
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| art | | | Le contact avec une œuvre d'art devrait rendre un grand homme encore plus grand et un minable - encore plus minable. Le goût socialo-réaliste ou américain veut agrandir tout le monde. | | | | |
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| art | | | Une œuvre est grande, si l'auteur y est invisible (Flaubert), ou si derrière le dramaturge visible transparaît un démiurge anonyme (S.Weil). Un anonymat partiel étant inévitable, je chercherais à le réduire à la seule langue visible et à l'exclure du message invisible. Plus l'auteur s'émancipe de son œuvre, plus l'œuvre fuit devant son créateur. « Les plus ardentes ambitions sont celles qui ont eu l'orgueil de l'Anonymat » - Modigliani. | | | | |
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| art | | | Ce qui est authentique, ou fidèle à l'original : des empreintes du réel, des étiquettes sur le représenté. Mais la création, c'est la traduction en une autre langue, une (re)invention libre. L'authenticité, c'est de la servilité. Mais ce n'est pas tout écart qui témoigne de la liberté, et encore moins de la beauté : « En s'éloignant de la représentation littérale, on aboutit a plus de beauté et plus de grandeur » - Matisse – heureusement, c'est beaucoup plus incertain. | | | | |
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| art | | | La grandeur, ou plutôt la hauteur, d'une œuvre : lorsque aucun nouvel argument n'apporte ni n'enlève rien, une évidence irrésistible du tout et une évanescence discrète des parties : « La musique est quelconque, comme le côté poétique ou dramatique, - mais tout s'absorbe dans l'Un, à une vraie hauteur » - Nietzsche sur Wagner - « Die Musik ist nicht viel werth, die Poesie auch, das Drama auch nicht - aber alles ist im Grossen Eins und auf einer Höhe ». | | | | |
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| art | | | Avant Balzac, les héros littéraires ne pouvaient pas exister dans la réalité, ce qui en donnait la hauteur. Depuis, on ne fait qu'approfondir ou d'étaler tous ces rentiers, comtesses, soubrettes ou apothicaires. D'où la grandeur de Dostoïevsky aux protagonistes tous loufoques. | | | | |
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| art | | | Qu'est-ce que ma réalité ? - des sources, le fond, la fin mystérieux. Qu'est-ce que la réalité des autres ? - des causes justifiées, mécaniques. Vous comprendrez, que ce n'est pas un réaliste qui proclamait : « Un grand poète ne puise jamais que dans sa propre réalité » - « Der große Dichter schöpft nur aus seiner Realität ». Vénérer cette réalité suprême fait de l'homme - un surhomme. | | | | |
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| art | | | L'artiste, qui ne serait pas un grand artiste, est-il inutile ? - oui, mais les grands le sont également et même au plus haut degré. Mais, contrairement aux cordonniers, les poètes, même médiocres, n'ont pas que des piétons comme commanditaires et juges. Il est vrai, que le gros du troupeau aurait pu et dû exercer le sacerdoce de boutiquier, sans vendre son âme. Seulement, quelques brebis galeuses auraient retrouvé leur véritable statut, celui de vagabond, de nomade. | | | | |
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| art | | | À l'échelle verticale, l'écriture doit viser et l'esprit (la profondeur) et l'âme (la hauteur). Le besoin d'un écho, d'une reconnaissance hégélienne ou d'une recognition kantienne, nous poursuit : de l'esprit on attend l'étonnement et la fraternité, et de l'âme – une espèce de réciprocité amoureuse. Les eunuques ne le comprennent pas : « L'amour de la gloire, cette dernière infirmité des têtes nobles » - Hume - « Love of fame, the last infirmity of noble minds ». | | | | |
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| art | | | La maxime n'est pas un fragment d'une entité plus profonde ou complète ; elle est une image minimale d'une perfection admirée, avec l'ambition d'excellence expressive, et que tout développement, aussi cohérent soit-il, amoindrirait. Les cartésiens ne le comprennent pas : « Ce qui peut faire le plus, peut aussi faire le moins ». | | | | |
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| art | | | Quel mot est une réussite artistique ? - celui qui fait de l'image et de l'idée - deux alliés, victorieux du hasard et de la routine. Le mot raté est celui qui les fait se chamailler. « Une grande œuvre d'art, c'est une pénible victoire d'un bel esprit sur une brillante imagination » - Shaw - « Great work of art - it is a painful victory of a genius mind over a brilliant imagination » - la victoire du camp adverse aurait été encore plus pitoyable. | | | | |
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| art | | | La musique de Wagner ne peut pas accompagner naturellement la vie ; elle est une espèce de conte de fées, faussement folklorique et faussement héroïque, juste bonne pour enténébrer une fête de l’Ordre teutonique ou pour illuminer un film américain, anachronique, grandiloquent et gris. | | | | |
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| art | | | Je ne vois aucune échelle, sur laquelle un artiste pourrait rivaliser avec le Créateur du monde. D'ailleurs, tout grand artiste commence par inventer ses propres mesures, indépendantes du monde. Il est musicien, face à l'Auteur de l'harmonie. Il n'est ni transcripteur ni amplificateur, mais créateur des échelles, c'est à dire - du regard. | | | | |
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| art | | | Avec les grands auteurs, on les sent portés par l'élan de leurs propres images ; avec les médiocres, on les voit porteurs anonymes des idées des autres. | | | | |
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| art | | | L'ennui de la littérature, qui court les rues : dénuder le fond d'un témoignage. La grandeur de la littérature d'anachorète : draper la forme d'un aveu. | | | | |
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| art | | | Quand on ne voit plus le mystère profond de la nature ni ne ressent la haute beauté de la culture, il reste la civilisation robotique. Par inertie, celle-ci tente de poétiser la prose du monde ou de prosaïser la poésie de jadis, mais les résultats sont juste bons pour décorer les bureaux ou salles-machines. L'art n'est possible que là où il y a entente entre l'admiration de la nature et la gloire de la culture. Dans le monde des célébrités audio-visuelles et des compétitions envieuses, l'art est condamné au dépérissement. Les projets mécaniques rendent superflus les sujets organiques. | | | | |
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| art | | | Toutes les médiocrités vivent du fond ; seuls les grands peuvent se permettre de rêver ou de créer en formes. | | | | |
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| art | | | En littérature, l’élan du commencement, né dans la hauteur ou la grandeur, vaut plus que les moyens du parcours, aussi profond qu’il soit. Et d’ailleurs, l’échec dans le second volet explique parfois le succès dans le premier. Mais l’échec dans le premier rend banale toute réussite dans le second. | | | | |
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| art | | | La seule liberté d’artiste que j’apprécie est celle qui m’interdise l’engagement dans la sphère du médiocre. Cette liberté résulterait donc des contraintes que je m’impose. | | | | |
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| art | | | En littérature, aucun shit-detector ne vaut l’écoute de Mozart, Beethoven, Tchaïkovsky, qui donnent la mesure d’une pureté d’ange, d’une grandeur de créateur, d’une honte de bête. Un signe encourageant serait la non-apparition de la poubelle parmi ce qui devrait accueillir ton verbe, soumis à cette épreuve. | | | | |
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| art | | | L’art sobre glace par l’insignifiance du monde qu’il décrit ; l’illusion de grandeur ou la consolation noble ne peuvent venir que d’une ivresse : « L’ivresse de l’art est plus apte à voiler les terreurs du gouffre » - Baudelaire. | | | | |
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| art | | | Pour les grands, le style est matière : les uns en bâtissent des phalanges, des palais, des écuries – lieux à vivre ; les autres – des châteaux en Espagne, sans portes, fenêtres, enfilades – lieux à rêver. | | | | |
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| art | | | Rien d’exceptionnel dans le savoir ou dans l’intelligence de Dostoïevsky ou de Nietzsche ; il est ridicule de les comparer sur ces dimensions : « Son [Dostoïevsky] savoir n’était pas moindre que celui de Nietzsche, mais il savait aussi ce que Nietzsche ne savait pas » - Berdiaev - « Oн знaл нe мeньшe, чeм знaл Hицшe, нo oн знaл и тo, чeгo Hицшe нe знaл ». Ils ne sont grands que par la qualité du son et du ton, des mélodies et des intensités. Dostoïevsky connaît l’angoisse du Bien (l’amour, le Christ, la liberté), condamné à rester dans le cœur (le corps), et il la rend par une incessante suffocation. Nietzsche connaît la divinité du Beau (l’âme, la création, l’angélisme), dont la noblesse autocratique exige la subordination tragique des autres fibres, fussent-elles divines. | | | | |
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| art | | | S’éloigner de la réalité est un bon moyen pour se rapprocher du rêve ; la grandeur de Hugo et Dostoïevsky y doit beaucoup – tous leurs personnages sont irréels, contrairement à Balzac, Stendhal, Flaubert, chez qui on devine facilement un voyou, un ambitieux, un imbécile, tous bien réels. Aucune belle idée, et encore moins aucune belle image, ne peut surgir d’une source réelle. | | | | |
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| art | | | Tout livre est un arbre, qui peut être jugé soit en tant que fontaine soit en tant qu’éponge, donc – par le particulier ou par l’universel. Dans le premier cas compteront les racines, les fleurs, les fruits ; dans le second – les cimes, les branchages, les ombres. Et puisque l’unification avec d’autres arbres est la première fonction de tout arbre, c’est la présence de variables et de vecteurs de ses élans qui détermine sa valeur. D’où la grandeur de Dostoïevsky et de Nietzsche. | | | | |
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| art | | | Le genre aphoristique exige une profusion de variables, dans l’arbre de l’écrit, pour rendre féconde sa lecture. « Une œuvre est solide, quand elle résiste aux substitutions, qu’un lecteur rebelle tente de faire subir à ses parties »**** - Valéry. Quand on ne substitue que les constantes, il n’y a ni dialogue ni enrichissement ni fraternité. | | | | |
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| art | | | Écrire devant Dieu : si l’on enlève l’emphase, cette devise signifie que mon soi connu écrit sous le regard de mon soi inconnu ; l’humilité du premier s’appuie sur la fierté du second. | | | | |
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| art | | | Dans un écrit, il y a trois composants – l’auteur, les choses et la manière d’exploiter celles-ci ; le style, c’est lorsque les choses sont le dernier élément, dans l’ordre décroissant d’importance. L’auteur fade peut sauver l’affaire, en possédant une belle manière ; mais sans belles manières, aucune majesté personnelle ne pourrait sauver de la platitude tout le reste. | | | | |
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| art | | | L'ennui devant la mesquinerie du genre narratif, le tissage des liens aléatoires entre les choses, tandis que le lien le plus intéressant, quelle que soit la chose, c'est son lien avec Tout. | | | | |
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| art | | | La fabuleuse mise en scène des Troyennes, dans l’amphithéâtre de Syracuse ; mais ce n’est pas dans la souffrance des vaincus que je perçois la vraie tragédie, mais dans la compassion qu’Euripide éprouve pour ses ennemis martyrisés – de l’incorrection politique ! Son acolyte, J.Racine, n’a d’empathie que pour les siens. | | | | |
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| art | | | Si, après avoir lu ton livre, quelqu’un te disait que son rêve eût gagné en hauteur, en pureté ou en intensité, tu pourrais interpréter ce vague et noble aveu comme éloge, compréhension ou fraternité, ce qu’attend n’importe qui. Tant de grandes catégories se développent en banalités. | | | | |
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| art | | | L’écriture, c’est la mise en musique de nos états d’âme, qui ne sont que de vagues tableaux. L’inverse : « L'écriture est la peinture de la voix » - Voltaire - c’est de la prosaïsation de la poésie, sa muséifaction, son aplatissement. L’écriture s'adresse plus souvent aux greniers ou, mieux, aux souterrains, où les hurlements et les soupirs ont la même épaisseur de pinceau. L'ennui de notre temps est que les hommes, n'ayant ni leur propre voix ni le talent d'en inventer une autre, se mettent à écrire. Il faut être mégalomane, pour bien écrire, mais ce don est interdit aux graphomanes. | | | | |
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| art | | | Le goût de la perfection est un état d’esprit impossible, seule la réalité étant parfaite. Cioran, bêtement, le voyait chez Valéry, en y reconnaissant même un désastre (mais pourquoi ne salues-tu pas le désastre, que les vaincus inscrivent dans leurs bréviaires ?). Dans l’art, ce qui est le proche de la perfection du réel, c’est la musique. Et effectivement, tout goût, indifférent à la musique, mène au journalisme, au présentisme, à la routine. Que la perfection, c'est la réalité, fut connu et de Spinoza (« perfectio est gradus realitatis »), et de Nietzsche (« die Welt ist vollkommen ») et des sages orientaux de l'immanence (le bon chrétien, lui, place la perfection dans la transcendance, que Nietzsche appelle surhomme). Et la nature parfaite d'Aristote est un pléonasme. Musil : « une vie parfaite rendrait l'art inutile » - « das vollkommene Leben wäre das Ende der Kunst » - se trompe également. | | | | |
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| art | | | Les artistes, qui réussirent le mieux à produire de la majesté et de la puissance, sont ceux qui comprirent que la meilleure école consiste à commencer par maîtriser la caresse, comme l’outil le plus monumental et tranchant, qu’il s’agisse de l’art plastique, verbal ou mélodique. | | | | |
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| art | | | L’une des conditions d’un grand art est l’existence reconnue d’obscurités - autour de l’auteur, de ses sujets, de ses mélodies, images ou pensées. La clarté ravageuse ambiante explique, en partie, la mesquinerie croissante des artisticules modernes. | | | | |
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| art | | | La musique : l’accès émouvant aux objets invisibles. La littérature devrait viser le même effet : rendre grandiose l’accès aux états d’âme, en transformant les objets en relations, et les relations – en objets ; ces transformations sont des caresses verbales. | | | | |
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| art | | | L’ensemble de la belle musique ne contient que trois thèmes – la mélancolie, la grandeur, la solitude. Tout artiste, qui a compris que la musique doit être présente en tout art, devrait avoir à l’esprit cette triade incontournable. | | | | |
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| art | | | Le dernier grand écrivain français est mort il y a un quart de siècle. Il est fort probable, que même dans un siècle, il garderait ce statut. Mais l’homme de plume est chanceux, son deuil est récent, comparé à la peinture et à la musique, qui le portent depuis plusieurs quarts de siècle. | | | | |
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| art | | | Il y a des écrivains qui pensent, orgueilleusement, posséder des idées si importantes, qu’elles doivent être aussitôt énoncées ; il y en a d’autres qui, fièrement, déclarent en être possédés – les pédants ou les minaudants. Dans l’art, les idées n’inspirent ni les hauts départs ni les profondes arrivées ; elles naissent, par hasard ou par inadvertance, dans les parcours, à l’insu du marcheur, ou plutôt du danseur ; elles illuminent les chemins ; mais n’apportent presque rien aux élans, toujours obscurs. | | | | |
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| art | | | Les nuances, même les nuances du grand, relèvent du genre elliptique, fini, sans élan ; les maximes doivent être paraboliques (élans vers le proche) ou hyperboliques (élans vers le lointain). | | | | |
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| art | | | Tout grand art est un art par omission : les contraintes absolutisant les commencements, dissimulant les parcours et relativisant les buts. | | | | |
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| art | | | J’ai choisi de me montrer, plutôt que de montrer les autres ; ce qui revient à préférer le chant au récit. Le seul musicien, chez moi, est mon âme ; en absence des âmes, personne ne m’entend – l’âme n’est entendue que par des âmes – ma réplique au fragment de F.Schlegel : « Les esprits ne se montrent qu’aux esprits »* - « Geister zeigen sich nur Geistern ». Les abstractions, les rêves, les spectres passent, inaperçus, inentendus… | | | | |
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| art | | | En approfondissant ton regard sur n’importe quel objet – que ce soit un cristal, un papillon, un rugbyman – tu finiras par tomber sur des mystères grandioses, incitant ta vénération de la Création ; mais l’écrivain, dans son choix d’objets, doit poser des contraintes sévères et remonter aux genres les plus abstraits, où disparaîtraient les atomes, les yeux, les cervelles et ne resteraient que les états d’âme enchantée. | | | | |
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| art | | | Le seul élément décisif, pour former un vrai style, ce sont les métaphores. La seule véritable grandeur d’écrivain est dans les métaphores et non dans les récits, les tableaux, les abstractions, les idées, les jugements, les positions. La métaphore – une beauté laconique, portée par une noblesse. Le style – des rituels, dédiés aux métaphores. | | | | |
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| art | | | Tu as deux juges en esthétique : un goût exigeant et une sensibilité capricieuse. Et La Bruyère exagère : « Du même fonds, dont on néglige un homme de mérite, l’on sait encore admirer un sot » - on y devine une sensibilité et point un goût. | | | | |
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| art | | | La tâche la plus noble de la philosophie aurait dû être la traduction en langage poétique de ce qui est grandiose ou mystérieux dans le regard sur la condition humaine. | | | | |
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| art | | | Il y a trois sortes d’écrivain : ceux qui sacrifient le Beau personnel au nom du Bien universel ; ceux qui abandonnent ce Bien pour ce Beau ; enfin ceux en cherchent l’équilibre et qui sont donc philosophes. Et c’est le talent qui munit ces deux dimensions de grandeur, de noblesse et de véracité. | | | | |
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| art | | | La grande littérature naît de la conscience que ta vie, elle-même, ne peut pas être grande. | | | | |
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| chœur bien | | | IRONIE : Difficile, pour un ironiste, d'en appeler à la munificence. À moins de marquer du rouge crocodilesque le front et les yeux. Le cynique veut le Bien et en discourt, le stoïque le peut et le voit, l'ironique le doit et lui fait la nique. Le Bien, pour lui, sort, placide, du dédale du cœur, pour s'égarer, penaud, dans la droiture des actes. | | | | |
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| bien | | | Le Bien n'est jamais dans les buts, ceux-ci sont toujours louables. Il l'est encore moins dans les intentions, celles-ci sont toujours hypocrites. Il est dans la nature des contraintes, que je n'ai même pas besoin de résoudre, pour les accepter. « La grandeur de l'ame n'est pas tant tirer à mont, et tirer avant, comme sçavoir se circonscrire »** - Montaigne. | | | | |
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| bien | | | Une belle sensation : je me verse dans l'infini, c'est-à-dire, sans rien ajouter ni modifier dans une somme monumentale. Même une chute peut en être l'origine : « Qui tombe ne soustrait rien au Nombre sacré. La chute sacrificielle rejoint la source et nous y guérit »** - Rilke - « Wer fällt, vermindert die heilige Zahl nicht. Jeder verzichtende Sturz stürzt in den Ursprung und heilt ». Peu importe si c'est pour t'en réjouir ou pour « te tourmenter de visions infinies, qui te dépassent » - Horace - « quid aeternis minorem consiliis animum fatigas ». Admirer l'horizon « assez vaste, pour permettre de chercher en vain » (S.Beckett) ton regard délicieusement insignifiant. | | | | |
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| bien | | | Tenir au soi, connu et bien enraciné, c'est végéter. Tu gagnes en vitalité, quand tu suis l'appel du soi, inconnu et déraciné. Au lieu d'un arbre, te voilà un oiseau. Te faire partie de quelque chose, qui est plus évolué que les deux soi, et qui est prêt à t'accepter pour frère. | | | | |
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| bien | | | La grandeur, dans ce monde, est sans pitié, et la charité - sans grandeur. La sagesse du serpent ne sait plus s'entendre avec la pureté de la colombe. L'homme libre, cet esclave-maître, prit parti pour le mal. « L'homme de bien est libre, même s'il est esclave ; l'homme mauvais est esclave, même s'il est maître » - St-Augustin - « Bonus etiam si serviat, liber est ; malus autem si regnat servus est ». | | | | |
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| bien | | | Les balivernes nietzschéennes sur le surhomme et sur la volonté de puissance proviennent de sa méprise : il prit la recherche de la vérité - effectivement, une manie des sots ! - pour la morale (qui suppose le respect du faible et le sacrifice par le fort). Heidegger, en n'y voyant que la machine, fut plus lucide : « La vérité de l'être revendique le sacrifice de l'homme » - « Die Wahrheit des Seins nimmt das Opfer des Menschen in Anspruch » - de deux concepts cadavériques résulte ou, plutôt, surgit le geste vital, le sacrifice, ce concept vital appelant, en général, au renoncement du geste ou même au suicide en musique : « La mort est la hauteur insurpassable de la vérité de l'être dans le chant du monde » - Heidegger - « Der Tod ist das höchste Gebirg der Wahrheit des Seyns im Gedicht der Welt ». | | | | |
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| bien | | | Le Bien n'est jamais dans l'œuvre ; il est irrémédiablement entaché par toute forme de force, que ce soit dans le geste ou dans la pensée. C'est l'âme coupable et non pas l'esprit capable qui colore nos actes, et Hamlet cherche des couleurs du mauvais côté : « il n'existe ni le Bien ni le mal, c'est la pensée qui les crée » - « there is nothing either good or bad, but thinking makes it so ». Le Bien est l'émoi silencieux, pudique, humble et immobile de l'âme, bien que son objet puisse être altier, grandiose et remuant. | | | | |
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| bien | | | Le Bien est grandiose, puisqu'il n'est, Dieu merci, que possible ; le mal est minable, puisqu'il est, hélas, nécessaire. | | | | |
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| bien | | | Le bon choix d'objets de mon ironie et de ma pitié : me moquer de ce qui n'est grand que parce que pesant, caresser ce qui n'est petit que parce qu'impondérable. | | | | |
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| bien | | | La démocratie est dans la négation : l'énumération exhaustive d'actes passibles de peines publiques ; la tyrannie, c'est l'affirmation - du bonheur, de la grandeur, de la justice. À réfléchir, pour ceux qui voient le mal dans la négation ; non pas pour renier la démocratie, mais pour se résigner à vivre dans le mal et pour se méfier du bien, qui ne se contente pas d'affirmer, mais passe à l'acte. | | | | |
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| bien | | | Ils cherchent la consolation dans la banalisation ou la conceptualisation du mal, tandis qu'elle est dans la conscience de la grandeur d'un Bien inarticulable ou d'un beau bien articulé. | | | | |
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| bien | | | Le Bien n'est qu'un appel passif de l'amour ; l'amour, comme le beau, a pour organe - l'âme fière, tandis que le Bien loge dans le cœur chétif. Rien de commun, en revanche, entre le Bien et le beau : le beau a aussi bien sa source que ses effets, pleins de grandeur et de puissance, tandis que le Bien n'a qu'une source, vouée à la faiblesse et à l'inabouti. Et Plotin : « Le Bien est l'au-delà et la source du Beau » - ignore, que l'au-delà du Beau est l'esprit et sa source - l'âme. | | | | |
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| bien | | | Que peut-on être naturellement ? On peut être naturellement bête, bas, mesquin, mais l'intelligence, la hauteur, la grandeur réclament l'artifice. Je ne vois qu'une seule exception à cette affligeante liste - on ne peut être homme du Bien que naturellement ; toute méchanceté est artificielle. | | | | |
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| bien | | | La plupart des idées ou des mouvements d'âme admettent une traduction en matière ou en substance, mais « le Bien est au-delà de la substance, dans une surabondance de majesté » - Socrate - on peut agir au-delà du Bien, on ne peut que rêver au-delà de la substance. | | | | |
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| bien | | | La chute du prestige de la vertu est une question de statistiques : les occasions de la pratiquer, comme utiliser les pièces d'or, devinrent si rares, que l'organe responsable, l'âme, devint atavique. La noblesse, ne serait-elle pas réduction d'échanges et autarcie des besoins ? Et elle serait sans prix : « La noblesse est la seule vertu » - Juvénal - « Nobilitas est unica virtus ». La pitié, ne serait-elle pas hors usage, puisque l’État s’en charge ? « La pitié est la seule vertu Naturelle »* - Rousseau. | | | | |
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| bien | | | Ce qui est merveilleux sur la scène du monde, c'est que tout acte de bonté comporte, en même temps, des couleurs du beau et des grandeurs du vrai. « Impossible que cet univers fabuleux ne soit qu'une scène de lutte entre le Bien et le mal. Cette scène est trop large pour ce drame » - R.Feynman - « This marvellous universe can not merely be a stage of struggle for good and evil. The stage is too big for the drama ». L'ampleur du Bien s'y complète par la profondeur du vrai jeu et surtout par la hauteur du beau décor. La vraie merveille, c'est la même intensité du mystère qui y enveloppe et l'espace et le temps. | | | | |
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| bien | | | La vraie culture est dans la redécouverte des traces du péché originel. Dès qu'on s'en sent inentaché, on se couvre de pâtés de barbarie. Mais ce n'est pas dans un passé qu'est placée la grandeur déchue de l'âme, mais dans la hauteur intenable, qu'aucune profondeur ne remplace. Le temps ne rachète pas ce dont nous prive l'espace. On exagère la nocivité du péché originel et n'insiste pas assez sur la monstruosité du péché final - de l'assassinat de la beauté, qui se déroule sous nos yeux. | | | | |
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| bien | | | La sainteté a aussi peu à voir avec la hauteur, que le mal - avec la grandeur. Pourtant, c'est bien ainsi qu'on cherche à les peindre. Les plus grands bienfaits émanent aujourd'hui des hommes au service du mal. Et la hauteur se maintient par des soubresauts de la honte. | | | | |
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| bien | | | Le Bien, c'est à dire la grandeur et la noblesse, ne s'inscrit jamais durablement dans les actes des hommes ; je finirai par ne plus le trouver que dans les livres, les tableaux, les mélodies et je le refuserai aux hommes. Solitude d'une vie silencieuse, réduite à l'attente d'un art musical. | | | | |
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| bien | | | La raison cherche à embrasser les choses les plus vastes, et la pitié naît de la solitude de ce que seule une main, et même pas un regard, saurait caresser : « La pitié est dans ce qui est petit » - V.Rozanov - « Жалость - в маленьком ». | | | | |
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| bien | | | Je reconnais facilement une grandeur des mots ; celle des idées est beaucoup plus incertaine ; quant aux actes, la violence, le hasard et la pesanteur y sont pris pour la grandeur. « La plupart des hommes sont plus capables de grandes actions que de bonnes » - Montesquieu - la grandeur est indissociable du Bien : là où le Bien est absent, la grandeur l'est davantage. | | | | |
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| bien | | | L’appel du Bien oriente le choix, mais le choix n’est jamais le Bien. Le choix caressera ma dignité, calmera ma conscience, flattera ma fierté, mais il ne sera jamais ni porte-parole ni porte-acte du Bien. Le Bien est la lumière invisible qui n’admet aucune ombre visible. | | | | |
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| bien | | | Le terme de devoir est trop galvaudé, pour s’appliquer en tout au Bien ; pourtant il serait le seul à s’opposer assez nettement à la poursuite de ses intérêts calculables. C’est ce que fait Kant : « Devoir ! ô toi, nom grand et sublime ! Pas de place, en toi, à l’arbitraire flatteur ! Où gît ta pure source ? Où trouver les racines de ta noble ascendance ? » - « Pflicht ! du erhabener großer Name, der du nichts Beliebiges, was Einschmeichelung bei sich führt, in dir fassest, welcher ist dein würdiger Ursprung ? Wo findet man die Wurzeln deiner edlen Abkunft ? », sans oser employer le mot Paternel de Bien. | | | | |
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| bien | | | Les vertus sont des sédimentations des pratiques sociales, et la compassion n’est pas une vertu. En fonction de la hauteur de sa plume, l’artiste choisit sur l’axe compassion – indifférence la valeur, qui permette de garder l’intensité maximale de ses propos. L’indifférence soutient l’orgueil, la compassion entretient la fierté. Nietzsche est orgueilleux, et moi, je suis fier. De plus, la pitié pour celui qui est plus brillant que toi, mais qui souffre davantage, demande de l’intelligence, dont manquait notre philologue. | | | | |
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| bien | | | Toutes nos cordes, en accord avec la noblesse, la créativité, le rêve, finissent, fatalement, par devenir lâches – c’est la véritable tragédie humaine, mais du point de vue thérapeutique c’est de la dégénérescence. Faut-il avoir pitié de nos propres défaillances incurables ? Ou bien faut-il chercher de belles pompes, pour un enterrement, plein d’intensité et de plénitude ? | | | | |
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| bien | | | Le Bien a, d’un côté, ses sources mystérieuses personnelles et, de l’autre, ses manifestations sociales - problématiques ou pragmatiques. Seules les premières m’intéressent, puisque je sais, que seul un Créateur génial aurait pu les mettre dans notre cœur, avant notre premier contact avec les autres. En revanche, la générosité ou la magnanimité, l’orgueil ou la dignité, devraient s’évaluer par une législation humaine et non pas par notre dialogue avec le Juge céleste. « Il n’y a rien d’autre, dans la morale, que le sentiment de la dignité » - Alain - on se croirait sous la coupole d’une académie, d’une Bourse, d’un hangar des comices agricoles. | | | | |
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| bien | | | La place de la honte définit la tonalité d’un écrivain : Nietzsche fut torturé par la honte, venant de ses déficiences physiologiques et de son amour-propre froissé ; Cioran porta la honte de sa jeunesse d’un abjecte nigaud pro-nazi ; l’absence de toute honte rendit l’intelligence de Valéry - libre de toute contrainte sentimentale, pure et profonde par son contenu intellectuel. La noblesse et le style naissent de la honte, dans la faiblesse ou la bassesse, d’où la grandeur de Nietzsche et l’élégance de Cioran. Valéry émerveille notre esprit ; Nietzsche élève notre cœur ; Cioran caresse notre âme. | | | | |
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| bien | | | Appliquer ta liberté, pour te débarrasser de la honte et de la pitié, est un signe presque certain de ta bassesse. Mais il y a des exceptions paradoxales, témoignant, au contraire, d’une hauteur d’âme – c’est le cas de Nietzsche. Seul un grand artiste peut se permettre de sacrifier le Bien terrestre au nom du Beau céleste. | | | | |
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| bien | | | La force évidente favorise les bâtisseurs - elle approfondit ton esprit et agrandit ton âme ; la faiblesse secrète ennoblit le locataire - elle rehausse ton cœur. Le cœur forme le regard ; et pour celui-ci, les ruines et les châteaux d’ivoire ont la même hauteur. | | | | |
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| bien | | | L’orgueil te fait oublier parfois, que tu portes en toi, en permanence, une bête ; la honte occulte parfois la présence continue en toi – d’un ange. Heureusement, ta bonne mémoire te retournera toujours au sentiment de ta dualité. « Dans l’homme, le sentiment angélique de l’ubiquité ne s’était pas aboli, étant ineffaçable » - Valéry. Le sentiment bestial de l’unité s’appuie sur l’action aveugle, mais s’efface avec chaque rêve révélateur. | | | | |
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| bien | | | La vérité consolide la profondeur, la beauté bénit la hauteur, mais le Bien n’a pas de dimension à occuper, il reste un point de départ qui renie tout pas vers le réel. Mais tous ces trois sens sont d’origine divine, contrairement à, disons, la noblesse qui, pour ne pas être trop étroite - a besoin du vrai, et pour ne pas être trop mesquine - a besoin du haut. La noblesse se rapporte au Bien, comme l’intelligence à la Vérité ou le talent à la Beauté – les efforts humains vers les cibles divines. | | | | |
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| cité | | | Le chaos d'une âme barbare et l'harmonie d'une âme poétique, se sentent offensés par la règle démocratique. Le démocrate de raison met dans le même panier la barbarie et la poésie ; par exemple, il pense que les plus grandes calamités du siècle dernier ont pour origine une barbarie - la soif de pouvoir, l'intolérance, la brutalité – tandis que ce fut bien une poésie - la grandeur, le déni de la force marchande, la vision eschatologique de l'homme. | | | | |
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| cité | | | L'idée, qu'un homme quelconque en vaut un autre, est une idée aristocratique. L'idée démocratique est qu'il faille permettre à un homme quelconque de dominer un autre, s'il en a des moyens légaux. L'idée tyrannique est, qu'un chef élu de Dieu vaut mieux qu'un élu des hommes : « Il est plus facile à un chameau de passer par un chas d'aiguille, qu'à un grand homme - d'être découvert par une élection » - Hitler - « Eher geht ein Kamel durch ein Nadelöhr, ehe ein großer Mann durch eine Wahl entdeckt wird ». | | | | |
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| cité | | | La confrérie des intellos européens ne suscite pas plus d'inquiétude que le syndicat d'épiciers (le charlatanesque Nolain, auréolé de quatre excommunications, le rocambolesque Th.More, béatifié et par le Vatican et par le Kremlin, sont jalousés pour leurs nimbes, qu'on refuse au conformisme montanien). Il faut admettre que ce sont bien les meilleurs qui régentent la Cité - un très fâcheux constat pour un fustigeur de métier ou de tempérament. Ceux qui vivent du ressentiment de nains sont rarement capables d'un acquiescement de géants. | | | | |
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| cité | | | Liberté et démocratie : ces mots sont l'ultime recours des boutiquiers, à la recherche du ton véhément. Le libre échange se prête mal au pathétique. | | | | |
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| cité | | | L'histoire de l'humanisme : le XVI-ème siècle - le pathos d'une révolte, le XVII-ème- la passion d'une utopie, le XVIII-ème - l'élégance d'un rêve, le XIX-ème - la grandeur d'une théorie, le XX-ème - l'horreur d'une réalité, le XXI-ème - l'ennui de l'inutile. | | | | |
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| cité | | | La perte du sens du grandiose : les finalités de plus en plus vagues et les moyens, la raison instrumentale, de plus en plus efficaces, le désintérêt pour les commencements. Ces symptômes ont toujours précédé le déferlement de la barbarie. On tenta d'ajouter du lyrisme bleu aux horizons grisâtres ; le résultat - encore plus de gouttes rouges et d'injustice noire. Impasse. Montée inexorable du robot paisible et juste, qui finira par détruire l'homme. | | | | |
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| cité | | | Tout regard sur le nazisme ou le stalinisme, qui n'y décèle pas une part du lyrisme allemand ou russe et tente de les réduire aux tentations totalitaires, est creux. Le ressort commun de ces deux monstres est une tentative pathétique de substituer au mesquin le grandiose. Une passion, pas une structure. Qui fait monter Wagner et Bakounine, en 1848, sur le même côté des barricades. | | | | |
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| cité | | | Corruptio optimi pessima. Que les impôts, les vitamines et le fait divers ne laissent plus le temps à la populace pour songer au salut du monde, - on doit s'en féliciter. Mais que la même sagesse frappe les élites, c'est odieux. Le patricien, rognant ses ailes et baissant son regard, dépasse le vulgum pecus en répugnance. | | | | |
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| cité | | | Le progrès, dans toutes les sphères de la vie communautaire, est si évident, qu'être homme du progrès est une trivialité de raison. Croire en régression impossible vers une éphéméride intemporelle - une alternative prophylactique pour échapper à la ringardise des aigris ou des nostalgiques de l'emphase persifleuse. | | | | |
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| cité | | | Porter au suffrage universel l'amour ou la haine est également bête. On ne voue les grands sentiments qu'à un inutile autoritaire et grandiose. | | | | |
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| cité | | | Il n'y a plus, pour régner, ni princes ni bouffons, que des comptables. Quand on juge la majesté d'après la forme des sièges, on est incapable de vénérer la haute royauté de la position couchée, où la bouffonnerie titillait le sceptre. Les Romains y furent bien meilleurs experts que nos rois ou Présidents. Vivre couché et mourir debout. « Il convient à l'empereur de mourir debout » - Suétone - « Decet imperatorem stantem mori ». | | | | |
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| cité | | | Pour donner à Valéry ou Cioran la gloire populaire de Nietzsche, il faudrait qu'un futur Hitler, Staline ou Attila s'en entichât. Hélas, l'arbre et les ruines n'ont pas la puissance mobilisatrice du surhomme. | | | | |
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| cité | | | Le triomphe de la vérité, le déclin des utopies - les premières raisons du règne actuel de la grisaille dans les têtes. L'imposture des hommes du rêve, aspirant à plus de fraternité, de compassion, d'émotions, est définitivement balayée par la déferlante bien justifiée des hommes d'action, clamant le culte du terrain et le mépris de la hauteur. L'acte rapporte, le rêve coûte. Pour la première fois dans son histoire, l'humanité est orpheline de ses poètes. | | | | |
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| cité | | | Je suis ce que je veux, je suis ce que je peux, je suis ce que je dois - l'homme héroïque, l'homme créateur, l'homme moral. Plus ils sont indépendants, en moi, plus je suis libre. Lorsqu'ils se fondent en un seul personnage, je suis mouton ou robot. | | | | |
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| cité | | | Le tyran ne peut pas s'imposer en s'appuyant sur des causes médiocres, il lui faut des belles et des exaltantes. Ce qui nous protège contre la tyrannie, c'est la misère des causes grisâtres portées par les hommes. Dans le jugement des affaires des hommes, la nature des porteurs compte plus que la hauteur des causes et la bassesse des effets. | | | | |
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| cité | | | On s'adresse à la grandeur, à la pureté, à la poésie de l'homme - on arrive à la tyrannie du goujat, à la cruauté et à l'obscurantisme ; on se tourne vers le consommateur et vers le contribuable - une démocratie, tolérante et éclairée, s'ensuit, sans aucun effort de propagande. Voilà pourquoi tout théâtre, aujourd'hui, est théâtre de boulevard, tout livre - reflet de la gazette, tout rêve - traduit immédiatement en chiffres. | | | | |
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| cité | | | Les critiques qu'on entend aujourd'hui s'adressent à un professionnel : capitaine d'industrie, politicien, fonctionnaire, avec ses chiffres et ses agendas, jamais à l'homme, avec ses peurs, ses hontes et son orgueil. | | | | |
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| cité | | | Plus un peuple est mesquin, plus solide est sa démocratie ; dès qu'on s'attache à une grandeur quelconque, les premiers bûchers s'annoncent au bout des regards enflammés ; savoir remplir les stades et les feuilles d'impôts, diffuser les bandes dessinées et les écrans à plasma sont d'excellents outils d'éducation démocratique. | | | | |
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| cité | | | De la décadence du métier de chef, en fonction des obstacles à franchir : tant que ce n'était qu'un fleuve, on glorifiait le sujet-pontifex, l'objet-timonier surgit dès qu'il s'agit de traverser des mers, et les océans mirent sur l'orbite des projets-pilotes. | | | | |
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| cité | | | L'État doit être assez hautain pour ne pas se gaspiller dans de petits problèmes, mais assez humble pour ne pas tenter de résoudre les grands. Il sera toujours trop petit pour incarner un mystère et trop grand pour n'être qu'une solution. | | | | |
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| cité | | | Si vous voulez une humanité, tenant au pur ou au fraternel (ces deux hypostases politiques du sacré), à la grandeur d'âme, à la générosité du cœur, à la noblesse d'esprit, le passage par des camps de concentration est inévitable - telle est la terrible leçon du XX-ème siècle, qui fait de chacun de nous - un partisan inconditionnel du lucre comme du seul appât non sanguinaire. Combien de siècles faudra-t-il attendre, avant que l'homme-consommateur et l'homme-contribuable redécouvrent l'homme-saint, l'homme-héros, l'homme-frère ou l'homme-poète ? | | | | |
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| cité | | | Toutes les grandes idées sont tyranniques ; peut-on imaginer un chantre philosophique de la démocratie ? Mais Hegel, tout naturellement, s'entiche de Napoléon, Nietzsche - de César Borgia, Sartre - de Staline, Heidegger - de Hitler. | | | | |
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| cité | | | La justification principale, et presque unique, de l'injustice sociale devint aujourd'hui l'antienne de la soi-disant crise passagère, dans laquelle serait plongé le monde. Or, depuis trois quarts de siècle, cette société n'affleure plus aucune frontière critique ; elle se vautre dans la médiocrité du milieu morne et fétide. Aucun rythme ne s'exprime aux limites désertes et mirifiques, - que des algorithmes, imprimés dans des attroupements affairés. | | | | |
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| cité | | | Dès qu'un régime politique se détourne du réel, pour porter aux nues des chimères, il tourne à la dictature. Le discours totalitaire est lyrique, celui de la démocratie est prosaïque, atteignant l'hypocrisie et/ou le cynisme, qui prouvent un contact avec la réalité. La dictature ne peut être qu'héroïque ou épique, c'est-à-dire n'être que hors de la réalité. | | | | |
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| cité | | | Tous les grands tyrans furent de grands solitaires ochlophobes. Pourtant, « la foule est la mère des tyrans » - proverbe grec - elle n'en est peut-être que nourrice. | | | | |
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| cité | | | L'héroïsme individuel, à ranger à côté de la folie, inaugure souvent une aurore admirable ; l'héroïsme collectif, à l'exemple des fourmis, annonce les crépuscules de son pathos des moutons et ne provoque que de l'ironie. | | | | |
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| cité | | | Créer des cités, c'est créer des frontières ; tout être ouvert, muni d'imagination et d'émotions, tend vers ses limites, qui ne lui appartiennent pas, et, en même temps, dessinent ou édifient les remparts d'une polis, la tour de l'ange, la Cité de Dieu ou les ruines du surhomme. | | | | |
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| cité | | | La sobriété des droits de l'homme et l'ivresse de la grandeur ou de la pureté – ces attributs obligatoires ne doivent pas être confondus. Et la politique doit être sobre en toute circonstance, en se désintéressant des héros et des saints. | | | | |
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| cité | | | Fossoyeurs, innocents et illuminés, de belles idées : du romantisme politique - Lénine, Hitler ; du romantisme artistique - Pissarro ou Malévitch, Schönberg ou Mahler. C'est ainsi que s'achèvent deux mille ans, où tâtonnaient l'humanisme et la grandeur, la direction et la hauteur du regard. Tout est confié, désormais, aux cervelles, muscles et griffes. C'est le romantisme qui est mort et non pas le totalitarisme ou l'académisme. | | | | |
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| cité | | | Athènes et Descartes doivent être remerciés pour avoir introduit deux grands principes : la liberté dans la cité et le système dans la philosophie, leurs valeurs sont indubitables. Ensuite, les héritiers épigones les mettent en pratique : les politiciens fondent tout sur le commerce et les impôts, et les philosophes – sur le savoir et la vérité. Le parcours est rarement d'accord avec la source. Ne gardent un contact avec les commencements que les adeptes de la grandeur ou de la poésie, de Gaulle ou Nietzsche. | | | | |
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| cité | | | Le riche accueille avec bonhomie et compréhension les revendications du pauvre, il l'aide même à se redresser ; il ne craint que sa propre reculade monétaire, qui plongerait son nez dans la véritable base de sa renommée et puissance - dans le merdier : « L'homme de ce monde est à l'aise dans ses déjections et redoute qu'on ne les remue » - Dostoïevsky - « Свет любит скверну свою и не хочет, чтоб её потрясали ». | | | | |
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| cité | | | Les faux rebelles : Hugo, Flaubert, Dostoïevsky, le Nietzsche du surhomme, Mallarmé, les surréalistes, les nouveaux de tout poil des années 60-90 du siècle dernier. Les vrais : Rousseau, Rimbaud, Tolstoï, le Nietzsche du trop humain. | | | | |
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| cité | | | Jadis, l'histoire statuaire consistait en dégradation d'idoles en épouvantails ou vice versa ; aujourd'hui, le monument le plus répandu est celui du Manager ou Contribuable Inconnu. | | | | |
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| cité | | | L'illégalité despotique donne de la (sinistre) grandeur même aux mesquineries. La légalité démocratique banalise même des réalisations (vraiment) grandioses. | | | | |
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| cité | | | Pour qu'on puisse manier rigoureusement une logique, le système doit être fermé. C'est pourquoi le nazisme et le bolchevisme possédaient la vérité et la grandeur internes (innere Wahrheit und Größe - Heidegger, la musique de A.Blok, la vérité-force de Maiakovsky et Tsvétaeva), tandis que la démocratie, ce système ouvert, en est dépourvue, étant renvoyée à la transparence, la justice et l'efficacité externes. | | | | |
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| cité | | | Les notions de noblesse ou de dignité fleurissent sous les régimes totalitaires, et la culture y a l'ambition de s'élever à la hauteur de la nature. L'exaltation collective y contribue à donner un sens optimiste à l'existence. L'inculture monstrueuse ne se révèle qu'avec le retour de la liberté, qui nous rendra plus humains, c'est à dire plus pessimistes. Ne crois plus que « la culture rend la vie plus digne d'être vécue » - T.S.Eliot - « culture - that which makes life worth living ». | | | | |
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| cité | | | La liberté sort, triomphante, du XX-ème siècle ; les deux grands vaincus – la fidélité à la grandeur et le sacrifice au nom de la justice. La fraternité et l'égalité – disqualifiées à jamais. Désormais, la transaction sera le seul mode d'échange entre les hommes. | | | | |
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| cité | | | Dans le débat politique, la première prophylaxie contre le totalitarisme est le bannissement de toute grandeur, de toute pureté, de tout messianisme. La seule exception peut être accordée au thème de l'égalité matérielle, puisque aucune raison économique ou sociale ne peut la justifier, seule une emphase philosophique ou esthétique, en aplomb sur la méritocratie horizontale, pourrait venir à bout des cœurs atrophiés. | | | | |
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| cité | | | Les tyrans commencent par persuader le faible, qu'il a assez de raisons, excellentes et dogmatiques, de se sentir heureux, fier, confiant en avenir. Dans une démocratie, il a toute la liberté de se répandre en lamentations, médiocres et sophistiques, sur ses malheurs, ses humiliations, ses horizons bouchés. | | | | |
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| cité | | | Les penseurs-fonctionnaires veulent nous épouvanter avec leurs idées, dangereuses, osées, foudroyantes, et je n'y vois que la banalité insipide et la mesquinerie incolore. Personne ne veut admettre, que les seules idées, menaçantes pour l'ordre établi, furent les idées de pureté, de grandeur et de fraternité, les idées qui n'effleurent plus personne, pour le plus grand bien politique et économique des nations assagies par la modération. | | | | |
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| cité | | | Le seul intérêt des indéfendables notions de caste et de domination, dans la société, consiste à examiner, sous le même angle, ma propre âme et d'y instaurer des hiérarchies aristocratiques. « Ce désir des distances, toujours recommencées, toujours plus grandes, à l'intérieur de l'âme même, cette formation d'états d'âme, toujours plus hauts, plus rares, plus lointains, plus vastes »*** - Nietzsche - « Jenes Verlangen nach immer neuer Distanz-Erweiterung innerhalb der Seele selbst, die Herausbildung immer höherer, seltnerer, fernerer, weitgespannterer Zustände ». | | | | |
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| cité | | | Notre époque a autant de grands récits, de grands périls, de grands buts que toutes les autres ; elle manque surtout de grandes contraintes, dont la plus grande est la noblesse. | | | | |
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| cité | | | Aujourd’hui, les révoltes s’ancrent dans le présent et ses soucis, sans l’enthousiasme du souvenir des aînés, extatiques et glorieux, sans la belle foi dans un futur plus noble, plus jeune, plus rêveur. Mais le présent est toujours mesquin, insignifiant ; l’importance et la grandeur ne se donnent qu’à une vaste perspective, née d’une hauteur de vues. La platitude imprègne la vie ; l’épaisseur sied au rêve. | | | | |
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| cité | | | Dans l’immense majorité des cas, les actes de bravoure ou de grandeur politique sont fruits de l’imagination gratuite des tragédiens ou des commentateurs (la naissance de poèmes suit la même trajectoire). Corneille appelait ses tragédies - comédies héroïques, Tchékhov aurait dû appeler les siennes – comédies fatidiques. | | | | |
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| cité | | | Sous un régime tyrannique, un homme libre, même s’il est un solitaire résolu, entre, inévitablement, en conflit avec la société ; ce qui apportera à cet homme de la souffrance, de la noblesse ou de la grandeur. Sous un régime démocratique, ce genre de conflit engendre, chez le rebelle, du conformisme, de la mesquinerie ou de l’abrutissement. L’homme n’est vraiment libre que lorsqu’il n’accepte que des défis nobles. La liberté politique acquise, toute révolte y est un signe de petitesse. | | | | |
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| cité | | | Les tyrans – politiques, religieux, pécuniaires – furent tellement agacés par la résistance contre leur arbitraire, qu’ils la marquèrent de titre infamant d’orgueil et firent de cette attitude anodine l’un des crimes, péchés ou misères les plus condamnables. | | | | |
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| cité | | | La lutte sociale, mesquine et basse en pratique, amène plus de liberté et de démocratie ; la lutte idéologique, grandiose et noble en théorie, aboutit à la tyrannie et à la misère. | | | | |
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| cité | | | Être, politiquement, libre d’une société despotique est une noblesse et une prometteuse fierté ; être, idéologiquement, libre d’une société démocratique est une bassesse et un funeste orgueil. | | | | |
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| cité | | | La vie étant un miracle et l’esprit humain individuel étant capable de saisir ce qu’il y a d’universel dans son espèce, il est naturel que l’homme éprouve une vénération, mêlée à la fierté, en n’observant que soi-même. Le narcissisme fait admirer l’homme in genere. La faiblesse de l’introspection favorise la servilité et une fausse modestie. « Le régime démocratique encourage l’orgueil humain » - I.Iline - « Демократический строй поощряет людское самомнение » - la démocratie nous apprend à nous servir de nos propres lumières, au lieu de nous réfugier à l’ombre d’un tyran bassement illuminé. | | | | |
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| cité | | | Auréoler les grandeurs du passé, se débarrasser des promesses de l’avenir, se hisser au-dessus du présent – c’est ainsi que tu devrais affronter l’épreuve par le temps. Dans la cité, la grandeur n’a plus la cote ; les promesses (d’une éternité chrétienne ou d’un horizon radieux communiste) se sont évaporées ; tous se vautrent dans un présent sans rêve ni noblesse. | | | | |
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| cité | | | La démocratie naît dans un grand et noble combat et se maintient grâce aux chamailleries mesquines. Une thèse de plus, pour insister sur la grandeur des commencements et sur la banalité des parcours. | | | | |
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| cité | | | Offrir à Valéry des funérailles nationales fut un grand geste du Général de Gaulle, dont n’aurait pas pu se prévaloir Alexandre le Grand, qui admirait son collègue Achille et préférait ce plouc de Diogène à Pyrrhon et Aristote. Et le Général a tort : « Au fond des victoires d'Alexandre, on retrouve toujours Aristote ». | | | | |
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| cité | | | Seul la souffrance (l’humiliation, la misère, la solitude) ou la menace extérieure (des tyrans, des sauvages, des fanatiques) pourraient me faire tourner vers la masse de mes semblables. Or, toutes les deux prirent une coloration trop économique et pas assez idéologique ou civilisationnelle. La mesquinerie et non la grandeur ou la noblesse. La platitude sans épaisseur. Les mêmes visions de la société chez les philosophes ou garagistes. L’intellectuel, transformé en contribuable. Le patriote, introuvable en dehors des stades. | | | | |
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| doute | | | Pour un vrai idéaliste et contrairement au matérialiste, la justification n'efface ni ne surclasse l'interprétation, comme le problème bien formulé garde tout le charme du mystère, et le discours profond de la raison n'aplatit pas le haut chant de l'âme. | | | | |
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| doute | | | Nier une absurdité peut apporter de la lumière aux autres, jamais à moi-même. L'absurdité de la chose niée se traduit en mesquinerie de la négation. Ne méritent d'être niées que des choses sensées. | | | | |
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| doute | | | Plus on va et mieux on comprend, que ce n'est ni la part du doute ni la part des certitudes qui déterminent le calibre d'un homme, mais bien la qualité des métaphores qu'il met en jeu, pour faire jouer son désarroi ou son arrogance. | | | | |
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| doute | | | Se fonder sur le doute ou se livrer aux critiques, est signe d'absence de talent littéraire ou, au moins, de méfiance vis-à-vis de celui-ci ; l'intérêt pour ce genre de productions s'évapore vite. Tout ce qui est durable, sur nos échelles de valeurs intellectuelles, provient de la grandeur des acquiescements. La grandeur y va de pair avec le fait, que les choses, auxquelles j'acquiesce, restent invisibles aux yeux, privés de regard. | | | | |
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| doute | | | On a beau savoir mesurer, c'est la mesure qu'il faut inventer ! « Là où la lucidité règne, l'échelle de valeurs est inutile » - Camus. | | | | |
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| doute | | | Deux projections humaines de la féerie du monde, grandiose et tragique, - le sens et la beauté. Le doute approfondit le premier et profane la seconde. La beauté dominée par le sens est à l'origine de l'homme inconsolable. | | | | |
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| doute | | | Ils savent ce qu'ils disent, sans le savoir chanter ; je m'efforce de chanter, sans savoir ce que j'en dis. De nos jours, il faudrait inverser l'adage : « Où est l'esprit, là est le chant » - proverbe latin - « Ubi spiritus est cantus est ». Leur visée - être cacique des caciques ; j'ambitionne le genre du cantique des cantiques. | | | | |
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| doute | | | Tant de mes lumières mesquines doivent être éteintes, pour que je puisse me livrer, ravi, aux ombres projetées par mon seul astre, mon anti-étoile. « Égaliser les lumières, unifier les ombres »*** - Lao Tseu - on s'approfondit dans l'Un, on se rehausse dans l'unification d'arbres. | | | | |
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| doute | | | Méfie-toi de ton évidence grise ; prends conseil auprès de ton excellence bleue. | | | | |
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| doute | | | M'être familiarisé avec toutes les meilleures plumes du monde tua en moi le lecteur ; aucune chance que je tombe encore sur un auteur à la hauteur de Nietzsche, à l'intelligence de Valéry, à l'ironie de Cioran. La source livresque s'est définitivement tarie. De bonnes soifs ne peuvent dorénavant jaillir que de moi-même. | | | | |
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| doute | | | Dans l'exposé de ce qui est connu, tous les hommes atteignent des statures comparables ; c'est dans le style de nos attouchements de l'inconnaissable, que notre vraie valeur s'affirme. Et Wittgenstein : « Moins tu te connais et te comprends, moins grand tu es » - « The less somebody knows & understands himself the less great he is », n'y est bête qu'au second degré. | | | | |
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| doute | | | Je ne connais pas un seul philosophe, dont le calibre gagnerait quoi que ce soit à s'appuyer sur un système. Le poids intégral d'une vraie sagesse réside exclusivement dans ses métaphores. « Le trésor tout entier du savoir et du bonheur humains n'est fait que d'images »*** - J.G.Hamann - « In Bildern besteht der ganze Schatz menschlicher Erkenntnis und Glückseligkeit ». | | | | |
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| doute | | | Plus les hommes veulent exhiber ce qu'ils sont, plus insignifiants ils paraissent. On signifie par son pouvoir d'invention d'un soi introuvable. | | | | |
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| doute | | | Se prendre pour un astre ou pour la nuit est également sans lendemain ni envergure ; être source des ombres, sans savoir si l'on est dans l'espace ou dans le temps, est plus réaliste et ambitieux. | | | | |
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| doute | | | Tout le monde cherche le nom, pour désigner la grandeur du monde, et l'on le trouve en fonction de ses faiblesses : le rêveur, au regard ahuri, l'appelle Mystère, le je-m'en-foutiste, devant les choses vues incompréhensibles, - Absurde, l'angoissé, aux yeux pleins de voix, - Foi. Le déracinement, qui voue à la hauteur complexe ; l'ironie, qui réduit tout à la platitude réelle ; la pitié, qui promet d'imaginaires profondeurs. | | | | |
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| doute | | | Signes de grandeur d'une écriture : la cohabitation du mépris et de la compassion, de la force et de la faiblesse, de l'espérance et du désespoir, de la fraternité et de la solitude, de la fierté et de l'humilité. Les deux poses antagonistes s'adressent aux objets différents, aux moments différents de l'âme, en langages différents - c'est le contraire du relativisme, qui les met sur le même plan, au même moment ou avec la même indifférence. | | | | |
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| doute | | | Fidélité à l'idée déjà nette, tel est le premier besoin d'un esprit philosophique, à la recherche du mot ; celui-ci sera ascétique, neutre, aptère, si telle est l'idée. L'âme poétique a besoin d'autel et non pas d'ex-voto ; des mots immolés, chantants ou psalmodiants, surgit la musique, et dans la haute musique viennent, miraculeusement, s'incarner de profondes idées. Seule la netteté finale peut être grande ; tout début net est nul. | | | | |
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| doute | | | L'inspiration est l'une de ces notions, qui, avec la machinisation des têtes, perdirent tout leur sens originel. « La disposition mystique - l'inspiration - concerne toute notre vie spirituelle, elle est l'aspect primordial de la vie » - Vernadsky - « Мистическое настроение - вдохновение - проникает всю душевную жизнь, является основным элементом жизни ». Que comprendront nos contemporains, dans ce tableau, où tout terme devint obsolète : la vie se mua en algorithme, l'esprit se vend comme une marchandise, l'inspiration céda à la fabrication, et le mystère, cette clé de voûte de nos châteaux et de nos ruines, le beau mystère s'effaça, pour que l'étable des minables solutions ou la salle-machine des piètres problèmes satisfît les appétits anémiques de l'homme agonisant. | | | | |
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| doute | | | L'ennui d'une possession complète d'une idée, c'est sa verbalisation trop banale ou trop linéaire. « L'homme s'exprime clairement, quand il est obsédé par une pensée, et encore plus clairement, quand il possède la pensée » - Bélinsky - « Человек ясно выражается, когда им владеет мысль, но еще яснее, когда он владеет мыслию ». Que vaut cette clarté dans un art, où comptent surtout des jeux d'ombres ? Ce n'est pas aux moments d'obsession ou de possession que se déterminera la stature et l'éclat de ta progéniture, mais dans l'enfantement verbal et dans le polissage mental. Il vaut mieux embrouiller d'abord ta pensée et la réinventer ensuite. | | | | |
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| doute | | | Dans un carré, on peut voir un triangle, qui réussit dans la vie, ou bien un cercle, qui tourna mal aux virages vitaux. De même, une circonférence est un carré, qui sait arrondir les angles, ou une sphère, qui se dégonfla. De qui s'y moque-t-on ? « Dieu peut faire un âne à trois queues, mais non pas un triangle à quatre côtés » - Paracelse. | | | | |
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| doute | | | L'idée en tant que quête, dont nous ignorons, pour l'instant, la réponse, est perplexité, que le langage n'a pas encore résorbée ; elle est donc perçue comme mensonge. L'idée en tant que réponse, n'est mensonge que lorsqu'elle est expansionniste, bien au-delà des frontières de son langage natal ; sinon elle devient un mot. Et c'est toujours hors de sa patrie qu'elle est vécue comme prophétique. Vue de près, une idée n'est rien, qu'une vérité sans envergure. | | | | |
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| doute | | | J'ai beau m'évertuer en inventant du possible, je n'arrive jamais à la profondeur du nécessaire divin ou à la hauteur de mon propre suffisant. Il faut inventer de l'impossible, pour atteindre à de la grandeur. | | | | |
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| doute | | | L'inquiétude est connue pour donner de grandes ombres, même à ce qui est petit. Mais la quiétude nous débarrasse de tout souci d'ombres, sans lesquelles on ne verra jamais rien de grand. Douter de soi injecte une saine dose d'intranquillité. « L'artiste n'atteint rien de haut, s'il ne doute pas de soi-même » - de Vinci - « Quel pittore che non dubita, poco acquista ». | | | | |
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| doute | | | Pour que je me tourne du côté de mon soi inconnu, il y a une technique facile : reporter l'admiration des organes – y compris de mon esprit, y compris de mon âme – sur leurs fonctions. C'est ici que j'ai la sensation de faire partie de ce qui, tout en étant moi, est plus grand que moi – l'unification enrichissante, mystifiante, rehaussante. La hauteur d'une admiration est ce que la profondeur est à la connaissance – un contact, ou son illusion, d'avec l'au-delà. | | | | |
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| doute | | | Il y a une obscurité qui voile un esprit orgueilleux, cherchant à être hébergé chez les grands : et il y a une obscurité qui dévoile une âme humble, voulant rester fidèle aux ténèbres qu'elle héberge. | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu est un centre, et le soi connu – la circonférence, parcourue par mon regard et calculée d'après ma culture. La culture est un faisceau de rayons, dans lesquels furent entreprises des tentatives, réussies ou échouées, tentatives des autres de capter le beau. La culture est ainsi une excellente contrainte, m'épargnant des sentiers battus, où il n'y a plus rien de grandiose à prospecter. | | | | |
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| doute | | | La grandeur littéraire peut se mesurer par sa résistance à la relecture : la grandeur de Nietzsche, Tsvétaeva, Pasternak ne subit aucune fêlure, quel que soit le nombre de mes abordages. Montaigne, Dostoïevsky, Valéry perdent une partie de leur aura à chaque nouveau passage. Ceux qui dégringolent dès la deuxième lecture : Goethe, Pascal, Cioran. | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu est aussi taciturne que Dieu ; il ne sert à rien de lui poser des questions ou de lui présenter des réponses. Mais la conscience de sa mystérieuse présence nous rend plus nobles, plus intelligents et même, peut-être, plus grands : « Celui qui écoute son grand soi devient plus grand, celui qui écoute le petit – plus petit » - Mencius. | | | | |
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| doute | | | Qu'ai-je à faire avec les idées, claires et distinctes, dès qu'il s'agit de l'amour, des passions, de la mort, du beau et du bon, du mystère qui entoure tout ce qui est grandiose ? Qu'à la limite, elles s'occupent du vrai, cette partie secondaire et plate d'une existence vécue en relief et en grand ! | | | | |
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| doute | | | Les vertus horizontales de la simplicité en pensées, sans grandeur, conduisent à l'authenticité en actes, sans saveur. « La simplicité et la platitude sont un gage de l'authenticité ; à l'opposé de la saveur dont l'intensité est condamnée à s'user » - Confucius. La platitude inusable préservera mon soi, connu et authentique, mais mon soi inconnu, imposteur et savoureux, ne se manifeste que par l'intensité ! | | | | |
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| doute | | | L'absence de sens dans ce qui est grandiose – n'importe quel absurdiste péremptoire peut le clamer. Mais seul un nihiliste est capable de le créer ex nihilo : « Introduire un sens, admis qu'il n'y réside aucun sens » - Nietzsche - « Einen Sinn hineinlegen, gesetzt daß kein Sinn darinliegt ». | | | | |
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| doute | | | J'admirai autant d'aveuglements brillants, que je détestai de lucidités pâles. | | | | |
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| doute | | | Deux sortes d'inconnues, que le philosophe doit mettre dans l'arbre de son discours : celles que contient la vie et celles qu'entretient l'art. On reconnaît les grands par l'insertion de leurs inconnues non seulement dans des feuilles, mais aussi dans des racines, des troncs et des ombres. Héraclite le tente, Nietzsche le réussit, Heidegger en abuse. | | | | |
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| doute | | | Plus de savoir, de rigueur, de précision, de généralité, de maîtrise – telle est la vision, commune et médiocre, de la création. Son contraire s'appelle éternel retour du même, qui n'est nullement une loi universelle, mais un constat particulier, quand on a affaire à un grand : le retour est dans la noblesse, l'éternité – dans l'indépendance du temps, le même – dans l'intensité infaillible. | | | | |
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| doute | | | La science crée des représentations objectives et fidèles de la réalité ; la vie pratique déclare droits et vrais les plus courts chemins entre le représenté et le réel ; l'art introduit ses métriques subjectives. « Lorsqu'on vise ce qui est important, les détours sont nécessaires » - Platon – dans l'art, c'est la qualité des détours qui détermine l'importance de la visée. | | | | |
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| doute | | | L’étonnement, c’est un vide sacré et impénétrable, précédant tout grand commencement. Entre les pas intermédiaires s’insinuent la règle ou la routine, continues, maîtrisées et transparentes. Et Heidegger : « L’étonnement s’empare, d’un bout à l’autre, de chaque pas de la philosophie » - « Das Erstaunen durchherrscht jeden Schritt der Philosophie » - n’arrive pas à justifier cette discontinuité introuvable. | | | | |
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| doute | | | Le silence est encore plus éloigné de l’indicible que le dit, et les secrets de l’homme ne sont jamais plus glorieux que ce qu’il exhibe. Les faux romantiques sont persuadés du contraire« Le secret et le silence font la grandeur de l’homme » - Kierkegaard. D’autre part, si l’on voit leur contraire non pas dans les mots souverains et ambitieux, mais dans l’action servile et mesquine, cette relative grandeur se justifie peut-être. | | | | |
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| doute | | | Tout le sens de la création humaine consiste à surmonter les horreurs, les grisailles, les énigmes, qui percent en toute création divine, et à finir par un OUI douloureux, extatique, fantasmagorique à cette œuvre grandiose et mystérieuse. Le NON de mon soi connu se narre ; le OUI de mon soi inconnu se chante. L’éternel retour est le passage de la narration au chant. | | | | |
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| doute | | | Les beaux esprits sont les seuls à agrémenter l’inexistant, en le rendant fabuleux ; il restera donc immaculé d’attouchements de goujats. L’existant, lui, le commun, connaît des fortunes diverses. « Seul le commun est fabuleux, lorsque l’effleure une main de génie » - Pasternak - « Сказочно только рядовое, когда его коснётся рука гения ». | | | | |
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| doute | | | Les belles ombres se projettent vers la hauteur ; l’invisible lumière, leur source, émane de la profondeur, et elle n’a d’autres alternatives qu’une lumière commune, éclairant les forums. Dans le premier cas, on brille en solitaire dans les nobles ténèbres ; dans le second, on brille dans la grisaille des autres. | | | | |
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| doute | | | L’unification de deux arbres intellectuels, grâce aux substitutions de variables, grandit tous les deux. Les plus belles des inconnues naissent dans la poésie, dans des métaphores. « L’arbre est le poème de la Croissance »*** - Valéry. | | | | |
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| doute | | | Tu entames ton parcours vital, chargé de connaissances, certitudes ou doutes communs, mais ton commencement doit être personnel : tes doutes ne seraient que des contraintes, et tes certitudes – une mélodie qui t’accompagnerait, en variations imprévisibles. Les Non collectifs conduisent au ressentiment mesquin ; garde la grandeur du Oui personnel à la merveille du monde. Et n’oublie pas, que parmi les idoles à abattre il y a plus de vérités dégradantes que d’erreurs grossières. | | | | |
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| doute | | | Au-delà du commencement jouent les forces, les vérités, les reconnaissances, bref quelque chose de médiocre ; et aucune profondeur des (in)certitudes ne peut rivaliser avec la hauteur de la noblesse et de l’élan vers un infini initiatique et qu’imprime dans notre âme un beau commencement ! | | | | |
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| doute | | | La facilité du Non (le plus souvent mesquin, bien que s’appuyant sur le Vrai et refusant des solutions des autres) et l’épuisement de ses ressources intellectuelles me poussent vers le Oui. Mais le Oui béat est aussi mesquin et commun que le Non ; pour que mon Oui devienne majestueux, il faut, surtout, que je sois pénétré par le Bien mystérieux personnel et bouleversé par le Beau problématique universel, le tout porté par mon talent, par mon soi inconnu. | | | | |
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| doute | | | Mon soi connu dispose d’une volonté (il la maîtrise), mais mon soi inconnu propose (inspire) une volonté de la volonté (comme une pensée sur la pensée, une musique sur la musique). C’est ce second soi qu’il s’agit de préserver : « La volonté de la volonté afin d’assurer son propre soi » - Heidegger - « Der Wille zum Wille zur Sicherung seiner selbst ». Il est instructif de se rappeler, que l’auteur oppose la volonté de la volonté à celle de l’action ou de la grandeur (Handeln, Grösse). | | | | |
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| doute | | | Le oui grandiose coïncide avec l'essence du monde ; pour que, sur ma toile, on en voie les couleurs et les images, j'y prépare le fond avec quelques non insignifiants. | | | | |
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| doute | | | Se tromper sur le réel est signe de la faiblesse d’esprit ; se laisser tromper par le rêve – signe de la force d’âme. L’espérance doit être l’un de ces rêves, trompeurs mais nobles. « L’espérance trompe les plus grandes âmes » - Vauvenargues – mais tu oublies de préciser que c’est par un consentement enthousiaste ! | | | | |
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| doute | | | Le même monde peut être vu comme mécanique ou comme divin, défectueux ou parfait, méritant un Non mesquin ou un Oui grandiose. On peut être intelligent dans le premier ; dans le second on peut, en plus, être noble. Le mécanique appelle au combat ; le divin suscite la vénération. Tout combat peut être couronné de gains et de succès ; la vénération ne promet que consolation et création. Tout combat finira dans la platitude ; la vénération peut nous maintenir en hauteur. | | | | |
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| doute | | | Ce qui, en moi, est invisible et illisible, mais qui est ressenti comme plus grand que mon soi connu, sensible et intelligible, je l’appelle - mon soi inconnu. Celui-ci est vénérable et implacable ; celui-là, sans être haïssable, est exprimable et malléable. Se sentir porteur du grand, au lieu de prétendre d’être grand, prétention pitoyable. | | | | |
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| doute | | | Chacun de nous porte, en lui-même, une part de lumière et une part d’ombres ; il est mesquin de chercher des obscurités dans la première, mais deviner une étoile éclairante dans la seconde est un exercice de grandeur. | | | | |
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| doute | | | Signe d’intelligence : dans les problèmes fondamentaux être sûr des grandes incertitudes. | | | | |
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| doute | | | Leibniz survole le royaume des mystères et trouve celui-là – majestueux et parfait ; Schopenhauer s’installe dans la république des solutions, et la traite de misérable ou d’abjecte. Et l’on pense que ces deux-là parlent du même monde. | | | | |
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| doute | | | Presque tous les mystères logent dans l’inconnu ; le connu est composé, essentiellement, de problèmes et de leurs solutions. Dans tes choix, il faudrait donc préférer l’inconnu au connu. Te mettre du côté de la vie, cette immense inconnue, serait donc une pose plus noble que t’identifier avec la mort, qui est, hélas, si parfaitement connue comme événement et ses conséquences. | | | | |
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| doute | | | Tout bel élan est irrationnel ; et si, en plus, il évite la mesquinerie, la bêtise, la folie, - ces attributs de l’horizontalité, il peut être appelé – le rêve, puisque, alors, il ne pourrait tendre que vers la hauteur inaccessible. | | | | |
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| doute | | | Pour le médiocre, l’ordre appartient au grand et le chaos – au petit ; l’homme subtil voit le chaos dans le grand et l’ordre – dans le petit. | | | | |
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| doute | | | Le regard perçant de l’esprit suffit pour trouver de la grandeur dans tout ce qui vient de la Création divine. Ces créatures devraient être presque les seules que viserait le regard créatif de l’âme. Pour le reste, celle-ci devrait s’imposer la contrainte la plus utile – éliminer de son champ de vision les choses n’ayant aucune chance d’être peintes en grand. | | | | |
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| doute | | | Je commence, comme tout le monde avec la sensation de suivre quelque chose de plus grand que mon humble soi ; vue de plus loin, ou de plus haut, cette grandeur s’avère appartenir à mon soi inconnu, le soi exécutant n’étant que mon soi connu, et je reçois une belle dose d’étonnement et de fierté. | | | | |
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| doute | | | Paradoxe à accepter : vouer le sérieux (et l’indifférence) à ce qui se réduit aux actes responsables et à la clarté définitive ; réserver l’ironie (et l’élan) à ce qui est grand ou noble, mais entaché d’inexistence. | | | | |
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| doute | | | Le mot mystère est l’un des mots les plus profanés ; le plus souvent à cause d’une incompréhension d’une solution ou d’un problème réels. Ceux-ci, une fois maîtrisés pour de bon, laissent notre esprit perplexe devant une nouvelle obscurité qui s’ouvre avec l’énigme de la Création. C’est l’esprit qui doit constater ces mystères et non pas l’âme, qui, elle, produit des spectres, des phantasmes, des rêves, mais non des mystères. Les âmes ayant disparu, il ne restent que des esprits faibles, incapables de vénérer l’inconnaissable majestueux et s’extasiant devant l’inconnu frivole. | | | | |
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| doute | | | Avec quel personnage t’identifies-tu davantage - avec ce que tu es (tes actes) ou avec ce que tu vises (tes élans) ? Deux faces de ton soi : le soi connu du comparatif compétiteur ou le soi inconnu du superlatif inspirateur. Le commun ou le grand, l’ordinaire ou le sacré. La connaissance fraternelle du soi connu et sa reconnaissance libre de la grâce du soi inconnu sont à l’origine du sacré (qui est toujours collectif et libre). | | | | |
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| doute | | | Le ton de soi à soi : en inspiration – du soi inconnu au soi connu ; en exécution – du soi connu au soi inconnu. « J’attends l’écho de ma grandeur interne »** - Valéry. | | | | |
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| doute | | | Ton intelligence ou ton talent se prouvent par une claire reconnaissance par tes pairs ; ta gloire ou ta grandeur sont toujours dues aux malentendus, entretenus par la masse aveugle. | | | | |
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| doute | | | Quand un talent inné anime ta plume, tu peux te passer de la lecture des autres. Le but principal de tes incursions livresques devrait être l’établissement de bonnes contraintes : exclure de ton écrit tout ce qui est indigne de ton regard et dont s’avèrent entachées les plumes moins exigeantes. | | | | |
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| doute | | | De toutes les libertés, c’est la liberté du vivant qui est la plus divine, grandiose, inconcevable – la magie de l’effet et la mystique de la cause. | | | | |
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| hommes | | | L'arbre est d'autant plus grand, qu'il porte plus de variables, pour s'unifier avec le monde ; dans le refus du grand arbre de pousser, Zarathoustra voyait le signe avant-coureur des pires calamités du monde. Mais il a mal vu le remède : apporter des solutions à toutes les énigmes ou verser de la lumière de midi sur toutes les ombres - quel outrage au mystère et à la nuit ! Toutefois, y échappent les ombres les plus intenses, les plus courtes, à travers lesquelles je pourrais encore voir mon étoile danser. | | | | |
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| hommes | | | Dans l'homme de jadis, il était facile de deviner la fonction, qu'il exerce comme un joueur enjoué. De nos jours, on ne voit que des fonctions, avec des hommes indiscernables et interchangeables, qui les remplissent avec le sérieux des pions. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, ce fut la maîtrise de la culture du passé qui donnait la stature d’un sage. Aujourd’hui, les réussites les plus assourdissantes incombent aux présentistes ignares. « Les hommes – idolâtres du présent et de la réussite ! » - Pouchkine - « О люди! Жрецы минутного, поклонники успеха! ». | | | | |
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| hommes | | | L'homme est un miracle si grandiose, que ceux, qui se reconnaissent comme néant, sont fous, privés non seulement d'yeux, mais de raison ; l'humilité devant Dieu est de l'hypocrisie ; il faut être humble devant le projet divin qu'est l'homme. | | | | |
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| hommes | | | On peut être, à la fois, dionysiaque face à l'homme (Nietzsche), nihiliste face aux hommes (Schopenhauer), idéaliste face au sous-homme (Tolstoï), ironiste face au surhomme (Cioran). Nul besoin de la Aufhebung hégélienne, pour réconcilier ces quatre facettes d'un même regard. | | | | |
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| hommes | | | L'antihéros, l'homme n'élisant d'adversaires qu'au fond de soi-même. Le surhomme de Nietzsche en est un bel exemple, qu'un fâcheux malentendu classa parmi les héros (César Borgia, chez les blasés du pouvoir, a la même place que Hamlet, chez les blasés du devoir, Don Quichotte, chez les blasés du vouloir, et Faust, chez les blasés du savoir). | | | | |
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| hommes | | | L'origine de la dévitalisation des hommes - la perte de la sensation d'arbre. Ils poussent, telles branches préprogrammées, interchangeables, mesquines mais bien assises, au milieu desquelles ne sont plus accessibles ni majesté du tronc ni grandeur des racines ni intuition des cimes ni joie des fleurs ni volonté des graines. « Reconnais ton essence, pleine de soif de l'être, reconnais-la dans le mystère d'un arbre fort »** - Schopenhauer - « Erkenne dein vom Durst nach Daseyn so erfülltes Wesen, erkenne es in der geheimen Kraft des Baumes ». | | | | |
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| hommes | | | Le besoin de reconnaissance est vital pour les petites ambitions (pour apporter de la sérénité et de l'assurance, c'est à dire - de la platitude ou de la médiocrité) et mortel - pour les grandes (jusqu'à conduire l'homme à la folie, comme Nietzsche). | | | | |
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| hommes | | | Chacun de nous porte en lui-même quatre types d'entités anthropologiques : l'homme, les hommes, le surhomme, le sous-homme ; et dans nos prises de position ou de pose, nous choisissons notre camp et désignons celui de l'adversaire. L'appartenance de ces adversaires à la même catégorie que nous-mêmes, telle semble être la règle de la bonne littérature. 99% des cas : des hommes opposés à d'autres hommes. Un sous-homme, face à un autre sous-homme, - Dostoïevsky ; un surhomme se moquant d'un autre surhomme - Cioran ; un homme dévisageant l'homme - Valéry. Comme Nietzsche - qui dresse le surhomme sur le sous-homme - j'ai dévié : je protège l'homme du diktat des hommes. | | | | |
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| hommes | | | L'étrange synchronie des évolutions irréversibles de la langue (G.B.Vico), de l'éthique (Rousseau), de l'esprit : jaillir dans le poète (le vouloir), mûrir dans le héros (le devoir), croupir dans le robot (le pouvoir). Heureusement, quelques renaissances ou révolutions réveillent en nous, épisodiquement, un nouveau désir poétique ; on abandonne la routine du sens propre, pour s'enthousiasmer pour les ruptures du sens figuré. | | | | |
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| hommes | | | Jamais on ne pouvait entendre tant de voix individuelles et jamais l'air qu'on y décèle ne fut aussi choral. C'est ce qu'aurait dû entendre Ortega y Gasset : « Il n'y a plus de héros, il n'y a que le chœur »* - « Ya no hay protagonistas ; sólo hay coro ». | | | | |
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| hommes | | | L'insignifiance de notre époque n'est due ni à la tyrannie des sciences ni au dépérissement des arts, mais aux hommes en rupture de tout contact avec la noblesse, avec ses deux arbres unificateurs morts : la poésie et la passion. « L'homme n'est grand que guidé par la passion » - Disraeli - « Man is only great when he acts from passion ». L'horreur de ces hommes, c'est qu'ils crurent se connaître et maîtriser leur soi terrestre, tandis que les hommes célestes sont en difficulté à s'entendre avec eux-mêmes. | | | | |
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| hommes | | | L'humilité est le contraire du culte de méritocratie : reconnaître qu'il existe des hommes plus dignes de ma fortune, et qui sont plus malheureux que moi (les méritocrates en sortent avec davantage d'orgueil ou de cynisme). Donc, être humble, ce n'est pas reconnaître quelqu'un plus puissant (Spinoza, l'humilité des chiens : « L'humilité est une tristesse, l'homme contemplant son impuissance » - « Humilitas est tristitia, homo suam impotentiam contemplatur »), mais, au contraire, - plus digne, quoique plus faible (l'humilité du fort). | | | | |
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| hommes | | | Une maxime, c'est ce qui articule le sens du monde sans être réductible à un algorithme. « La part la plus vaste et précieuse de nos connaissances se résume en aphorismes ; et ce qu'il y a de grand et de meilleur, chez l'homme, n'est que l'aphorisme » - Coleridge - « The largest and worthiest portion of our knowledge consists of aphorisms : and the greatest and best of men is but an aphorism ». Le mouton se désintéressant du sens de l'existence, et le robot ne suivant que des règles, n'apprécieront jamais l'aphorisme. La maxime serait une maladie mondaine (La Rochefoucauld). | | | | |
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| hommes | | | Les déceptions vaudevillesques font détester la vie, injuste et mesquine ; mais plus on est sensible au tragique, plus vibrant est l'acquiescement à la vie, juste et grandiose. C'est le sens de tragédie qui rend sensible à la musique des mots et sourd au bruit des actions ; privé de ces bons filtres et muni de seuls amplificateurs, on dit : « Les actions sont la première tragédie de la vie, la seconde, ce sont les mots » - Wilde - « Actions are the first tragedy in life, words are the second ». | | | | |
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| hommes | | | Il est normal, qu'en ne scrutant que l'étendue de l'horizon, je me sente nain et que j'aie besoin des épaules de géants ; il faut être ange, pour viser la hauteur des firmaments solitaires. C'est à dire il faut être poète, que Heidegger veut réduire à l'étendue : « La poésie est une unité de mesure, qui seule donne à l'homme la mesure de l'étendue de son être » - « Das Dichten ist Maß-Nahme durch die der Mensch erst das Maß für die Weite seines Wesens empfängt » - la poésie est l'invention d'unités de verticalité et non pas de platitude. | | | | |
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| hommes | | | Haïr la grandeur voulait dire, jadis, la jalousie devant la profondeur ou l'inertie devant la hauteur. Mais aujourd'hui la grandeur ne garde qu'une seule dimension – la platitude, et notre époque est tout sourire, face à cette grandeur, sourire complice ou condescendant devant un veinard ou un raté de plus. | | | | |
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| hommes | | | Jamais on n'eut autant de spécialistes professionnels d'Homère, de St-Augustin ou de Léonard qu'aujourd'hui ; mais dans les tableaux que ceux-là peignent de ceux-ci on ne devine plus ni immortels, ni saints, ni génies, mais des ingénieurs ou managers ; et le peintre, lui-même, est statisticien. | | | | |
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| hommes | | | C'est par le volume, que l'homme occupe sur la scène publique, qu'on en détermine aujourd'hui la grandeur ; et il y en a des formules de plus en plus infaillibles. La vraie grandeur se réfugie dans un élan vers un Ouvert vertical, inconnu des géomètres, échappant aux mesures du fini. | | | | |
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| hommes | | | Une bien étrange règle, et qui traduit peut-être une justice, qui nous échappe : les hommes peuvent proclamer la grandeur divine sur trois registres disjoints : par l'acte du cœur, par le mot de l'esprit, par la musique de l'âme, mais les meilleurs écrivains sont éclopés du geste, les meilleurs musiciens sont débiles dans le mot, les meilleurs des actifs se foutent et du mot et de la musique. Et puisque, sur cette échelle ascendante, la musique paraît être le langage de Dieu et le geste - Son modèle, la portée du mot consisterait à savoir composer ou peindre des gestes musicaux. | | | | |
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| hommes | | | Les non mesquins conduisent les hommes à la liberté, les grands - à l'esclavage ; le oui mesquin est proféré par l'esclave ; l'homme vraiment libre est porteur d'un grand oui. « L'homme doit accepter sa servitude : celle de ses propres passions, et donc des hommes, ou celle de sa spiritualité » - Tolstoï - « Человек должен быть рабом : своих страстей, а значит, и людей, или же своего духовного начала ». | | | | |
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| hommes | | | La stature de l'homme, ce ne sont pas ses positions, c'est à dire ses préférences données à certaines valeurs sur les axes vitaux ; sa stature, c'est sa pose, face à ces axes, c'est à dire une même intensité et une même noblesse de son regard, dans ces dimensions capitales : l'horreur absolue de la mort - la merveille absolue de la vie, l'humble voix du bien, dans le cœur, - le fier refus de l'esprit de la traduire en actes, la religion du talent de créateur - la liberté du goût de spectateur, la chaleur du sentiment fraternel - le froid d'une fatale solitude. | | | | |
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| hommes | | | Comment verrais-je le bonheur d'un homme ? - il créerait en poète, se comporterait en prince et rêverait en héros. Or, c'est précisément l'extinction de ces trois types d'hommes qui sonna le glas de l'Histoire, pour le plus grand bonheur des hommes. Chercher des héros est le malheur des hommes ; ne pas en chercher est le malheur de l'homme. | | | | |
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| hommes | | | En quoi sommes-nous sortis de l'Histoire ? Les événements et les visées des princes sont, aujourd'hui, comparables à toutes les autres époques ; les voix grandiloquentes, appelant à la grandeur et à la noblesse, continuent d'exister dans les mêmes proportions ; ce qui changea vraiment, c'est la scène publique, à partir de laquelle ces vues ou ces voix sont perçues par les peuples – un lieu élitiste, d'accès éminemment limité, devint une foire, un brouhaha, duquel ne ressortent que les moyennes statistiques, médiocres, présentistes, la basse nature triomphant de la haute culture. | | | | |
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| hommes | | | Qui garde ce que le passé nous lègue de noble et de grand ? - les nihilistes. Leurs antagonistes, les moutons et les robots, cette majorité bruyante, ne tiennent qu'à la version courante du bon, du beau, du vrai. | | | | |
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| hommes | | | Ce qui est le plus grand - Dieu, l'amour, la beauté - n'existe pas ; ce, qui est notre essence, est commun à tous les hommes ; donc, il faut se rire de toute gravité autour de l'existence intelligible ou de l'essence visible - chanter l'inexistant, aux sommets de l'essentiel invisible. | | | | |
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| hommes | | | En politique, en économie, en art – il n’y a plus de commencements, puisqu’il n’y a plus de bonnes contraintes, qui voueraient nos yeux calculateurs au présent et notre regard rêveur – à l’éternité. L’enchaînement de pas mécaniques, au lieu de l’élan initiatique. Ni valeurs ni ardeurs ni grandeurs – que la pesanteur, que notre époque préféra à ces grâces. « La grandeur réside dans le départ qui oblige »** - R.Char – le valoir dictant le devoir. | | | | |
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| hommes | | | Ceux qui se plaignent de l'évanouissement ou du rapetissement de la grandeur ne se rendent pas compte, souvent, que la grandeur ne persistait que grâce au refus de la regarder à bout portant ; l'antichambre des grands étant désormais accessible au public, celui-ci les juge en tant que domestique. | | | | |
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| hommes | | | Presque toujours et partout on peut constater que avant, c'était pire. Mais la fonction principale du passé n'est pas de ridiculiser ou de cultiver des nostalgies, mais de servir de matière première aux mythes. Un mythe, muni d'assez d'élégance ou de grandeur, engendre du sacré. Conserver au présent des raisons de s'enthousiasmer, tel est le vrai esprit conservateur. Son contraire s'appelle inertie, le culte de la version courante – en économie, en politique, dans l'art. | | | | |
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| hommes | | | Des fleurs et des hommes émanent des arômes et des œuvres. Les premiers ne sont grands qu'Ouverts ; les seconds devraient être clos. Est-ce cela qu'a à l'esprit le le Coran : « Les femmes et les parfums sont subtils, aussi faut-il les bien enfermer » ? Et l'on s'exciterait de la lecture d'étiquettes, sur des flacons poussiéreux ? Faire sauter ou consolider les bouchons, lorsque un besoin d'arômes me chatouille ? Chercher à lire le message, à l'intérieur de la bouteille, ou l'expédier en cave, à l'extérieur des châteaux ? | | | | |
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| hommes | | | Nos misères corporelles, sentimentales ou spirituelles sont trop évidentes, pour faire de leur conscience - un exploit ou une grandeur. Ce que l'homme peut dépasser, sur cette échelle, c'est la calculatrice, le stéthoscope, le tensiomètre. Heureusement, dans d'autres organes que la conscience vit le rêve de la majesté humaine. | | | | |
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| hommes | | | Si l'occasion fait le voleur, elle fait aussi le grand homme. Les grands hommes furent, de tout temps, une création de l'imaginaire populaire, mais leur besoin fut bien réel. Les grands événements sont usine des grands hommes. La fin de l'Histoire rendit médiocre tout événement. Les grands hommes se remarquent, désormais, par leur absence dans des happenings mesquins (de minimis non curat praetor). | | | | |
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| hommes | | | Le poète a le monde entier pour berceau, le héros l'a pour tombeau ; on rêve des commencements, on se bat pour les finalités ; séparées, ces activités élèvent, fusionnées, elles abaissent. | | | | |
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| hommes | | | Quand je lis les propres réflexions de ceux, qui voient la place de la pensée valéryenne dans un album pour filles, j'y tombe sur un ennui, épais et plat, qui paralyserait et poétesses et duchesses et concierges. Même Sartre est comique, lorsqu'il parle de l'ignorance de Valéry (ce qui est aussi statistiquement juste et intellectuellement bête que de trouver, que Dieu n'est pas un artiste). Comment leur faire comprendre, que ce n'est pas le savoir, mais le savoir du savoir, le temps hors du temps, idea ideæ, qui est signe d'un esprit supérieur ? Leurs réponses aux questions des autres sont incolores ; aucune envie de répondre à leurs questions grisâtres. Je ne sais même pas, si Sartre est un peu intelligent ou non. | | | | |
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| hommes | | | L'espérance se vend au plus croyant : « Un chef est un marchand d'espérance » - Napoléon. La marchandise s'étant banalisée et baissée en prix, un chef, aujourd'hui, c'est un marchand tout court. Les poètes, marchands de désespoir, se ruinent et sont la risée du monde transformé en marché. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la science était au service de la cruauté : « Nous, avec notre science sans cœur, voici que nous croupissons dans la chair et le sang » - St-Augustin - « Nos cum doctrinis nostris sine corde, ecce ubi volutamur in carne et sanguine » - aujourd'hui, elle apporte une paix d'âme et l'oubli de la chair. On ne sait plus où s'arrête la science et commence la conscience, ou bien comment elles se complètent : « La science n'est pas seulement le savoir, mais aussi la conscience, savoir comment s'en servir à bon escient » - Klioutchevsky - « Наука есть не только знание, но и сознание, уменье пользоваться знанием как следует ». | | | | |
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| hommes | | | Tout est fade et mécanique, chez la nation la plus puissante, intelligente et riche du monde. Le culte de la mécanique s'empare de la planète ; et la prétention hégémonique, bientôt, sera justifiée et irréfragable, secondée par la tradition chinoise privilégiant la fadeur face à la saveur. | | | | |
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| hommes | | | Dans la cohue générale, le monde est avec celui qui est debout, pour que le gaillard, bien occupé, oublie ce qu'il piétine. Ceux qui restent couchés, tombent ou s'envolent restent seuls avec leurs bleus respectifs. | | | | |
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| hommes | | | Le sens de la mesure favorise le progrès horizontal de la civilisation, mais la culture a besoin du sens de la démesure, pour échapper à la platitude. | | | | |
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| hommes | | | Il faut beaucoup d'humilité, pour reconnaître, que l'homme est une merveille des merveilles ; les orgueilleux disent, qu'il est peu de choses, à côté des machines qu'ils gèrent. Mais ils demandent, qu'on leur dise, qu'ils valent plus que d'autres gestionnaires. | | | | |
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| hommes | | | Dieu ne nous envoya aucun indice du sens de Sa création ; face au monde réel ou imaginaire, c'est à l'homme lui-même qu'il appartient d'en déterminer la hauteur ou la bassesse, la profondeur ou l'étendue, la grandeur ou le poids, la largesse ou le volume. « L'homme est la mesure de toutes les choses, de celles qui existent et de celles qui n'existent pas » - Protagoras. Mais seul l'homme de la démesure produit de bonnes unités de mesure. L'homme est plutôt le choix des échelles que la mesure même. Les choses, qui existent, prirent du poids, sous forme de marchandises, elles deviennent souvent la mesure des hommes. Les choses, qui n'existent pas, n'intéressent plus que le poète, qui les trouve dans son soi inépuisable. | | | | |
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| hommes | | | De tous les temps, on savait, que tout système de pensée était réfutable (falsifiable), mais, pour garder quelques repères et éviter un relativisme général, mesquin et chaotique, certains hommes bénéficiaient d'un statut de presque intouchables, de micro-sacrés (on n'embastille pas Voltaire), les hostilités se déroulant autour, et non pas face à ces idoles tolérées. Aujourd'hui, toute autorité, morale ou intellectuelle, disparut ; la guerre de tous contre tous, le rabaissement immédiat de toute voix ambitieuse, l'agitation dans des mares et l'oubli des océans. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, en suivant les caprices de l'histoire, on canonisait des saints, des héros, des monarques ; aujourd'hui, on vulgarise leurs équivalents : des gestionnaires, des sportifs, des amuseurs publics, en suivant la rigueur de leurs prouesses monétaires. Et ce que nous gagnons en sobriété du jugement, nous le perdons en ébriété de l'esprit. | | | | |
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| hommes | | | Le médiocre tente de réparer les édifices surpeuplés et vétustes des autres ; je reconnais le grand par sa volonté de rester au milieu de ses propres ruines, éternelles et rutilantes. | | | | |
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| hommes | | | J'irai plus loin, déclarent, doctes, - herménautes, imitateurs, épigones -, en polycopiant une grande œuvre ; ils ne comprennent pas, que ce qui compte, chez les grands, ce n'est pas jusqu'où ils allèrent, mais d'où ils partirent. | | | | |
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| hommes | | | L'homme eut toujours un pressentiment de son soi inconnu, qu'il cherchait, successivement, à rendre plus beau, plus grand, plus fort, bien que les seuls contacts crédibles avec l'original fussent réservés au seul domaine de l'art. L'art mort, l'homme ne cherche plus qu'à préserver la place sociale de son soi connu. Qui comprendrait encore Pascal : « Nous travaillons incessamment à embellir notre être imaginaire et négligeons le véritable » ? Hélas, au lieu des manières à embellir, on ne se soucie plus que des carrières à réussir. | | | | |
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| hommes | | | La misère de notre époque le doit beaucoup à son aveugle manie de franchissement de frontières. Tout créateur connaît le vertige de l'au-delà du vrai ; on a vu de grandes tentatives d'aller au-delà du bien ; on peut tolérer même des sorties au-delà de la culture ; mais il n'est donné à personne de rester artiste au-delà du beau. L'extinction du beau, dans l'image, dans le mot, dans la mélodie, dans le regard, - telle est l'étiologie de la maladie de ce siècle, siècle des gestionnaires, des ingénieurs et des journalistes. | | | | |
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| hommes | | | Ne tombent en ruines que les grands monuments. Les petits pourrissent sur pied. | | | | |
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| hommes | | | En Europe, les châteaux devaient éblouir par la magnificence et l'élégance, les librairies étaient censées promouvoir la noblesse et l'intelligence, les laboratoires témoignaient de la profondeur et de la grandeur. Une fierté en émanait. Aujourd'hui, ces sites sont au service exclusif du lucre, en compagnie des bourses, usines et music-halls. Plus aucun idéal à défendre ; un complexe d'infériorité face aux centres de recherches américains, aux usines chinoises. Et pas de grande politique, sans un grand idéal. L'horizontalité, collective et nette, adoptée par la société, humilie l'Européen, habitué de la verticalité, individuelle et vague. | | | | |
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| hommes | | | On est assez grand, tant qu'on peut se boire ou se lire, en oubliant les lèvres et les dates des autres. Virgile, au moins, pensait au jugement d'Homère, et Horace - à Sappho… Ovide a raison : « Qui n'est pas d'aujourd'hui, sera encore moins de demain » - « Qui non est hodie, cras minus aptus erit ». Quant à l'avenir, tout bon art devrait se fier à la « poste de la bouteille », Celan (Flaschenpost), le « pays du cœur » (Herzland) ne manquant pas de rivages. | | | | |
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| hommes | | | C'est la trajectoire de l'admiration, que les hommes vouent à leurs élites, qui décrit le mieux notre décrépitude : de la geste du poète ou du geste du héros – à la gestion du manager. Hauteur, grandeur, platitude. | | | | |
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| hommes | | | Comment reconnaissait-on un homme extraordinaire ? - par la hauteur de son enthousiasme, par l'ampleur de sa vue du passé, par la profondeur de son goût du beau. Comparez avec l'homme à succès aujourd'hui : s'indigner, se croire au tournant de l'Histoire, être ardent défenseur du vrai – mais c'est la définition même de la médiocrité ! | | | | |
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| hommes | | | L'intellectuel est celui qui sait justifier ses grands Oui et qui a honte de ses petits Non. | | | | |
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| hommes | | | Être intellectuel, c'est savoir se mettre au-dessus du temps et s'enthousiasmer de la grandeur ou de la beauté des invariants humains ou divins. Le romantisme peut se traduire par l'invention d'un passé épique, par le rêve d'un futur lyrique, par l'élan, partant d'un présent tragique. La modernité : tout horizon est tracé par un présent, vécu sans élan, sans angoisse, - l'effacement du passé et du futur des regards des hommes, tous les soucis individuels – l'amour, la fraternité, la noblesse – rapportés à l'échelle sociale et, donc, robotisés. | | | | |
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| hommes | | | L'ordinaire se déversant aujourd'hui de toutes les plumes, on devrait, d'après Voltaire : « Un art entre en décadence, lorsqu'on y met moins le souci du beau que celui du bizarre » - saluer la bonne santé de notre art. Non, plutôt une haute décadence des grimoires que de basses cadences des miroirs. Du stade de rare, le beau passa à celui de vestige. | | | | |
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| hommes | | | À l'âge classique, les regards des sages se nourrissaient des figures de l'Antiquité, des faits du Moyen-Âge, des œuvres de la Renaissance. La seule nourriture de l'intellectuel d'aujourd'hui, ce sont les faits divers, judiciaires, sociaux ou administratifs, datant de semaine-mois-année qui précède son apparition à la télévision. | | | | |
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| hommes | | | Un grand-homme, privé de bons fauteuils, d’estrades ou de galons, reste invisible aux spectateurs des assemblées, des défilés ou des batailles. Et, à toutes les époques, il y a le même taux de chenapans et de grands-hommes ; leur visibilité est question d’accès à la scène publique, qu’usurpe, désormais, le chenapan. | | | | |
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| hommes | | | Humaniste est celui qui réconcilie la raison et la foi, l’esprit et l’âme, la dignité et l’humilité, la lutte et la consolation ; anti-humaniste est celui qui les fusionne. | | | | |
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| hommes | | | Les échelles biologique, sociale ou intellectuelle, dans l’évaluation d’un homme, sont totalement disjointes. D’après la première il est miracle ; suivant la deuxième il est mouton ou robot ; selon la troisième il est créateur ou imitateur. Et la formule tolstoïenne : « L’homme est une fraction : le numérateur est ce qu’il est et le dénominateur – ce qu’il en pense » - « Человек есть дробь, у которой числитель есть то, что человек собой представляет, и знаменатель то, что он о себе думает » ne s’applique qu’à la deuxième dimension. Ni divisions ni multiplications, ni l’extrême fierté ni l’extrême humilité, ne peuvent troubler l’identité du créateur avec sa création. | | | | |
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| hommes | | | Ceux qui, depuis la Révolution française, dominaient la culture européenne se définissent en fonction de leurs manques : faute de moyens – les progressistes, vide des fins – les absurdistes, béance des commencements – les présentistes. Les premiers visaient les horizons collectifs, les deuxièmes – les profondeurs personnelles, les troisièmes – la platitude sous leurs pieds. Tous – aigris, respirant l’air du temps et s’en inspirant, et, tout compte fait, - enfants de la nature. L’homme de culture se tourne vers les grands hommes, tous morts, tous au passé, tous familiers des mêmes firmaments détachés du temps. Son talent le dote de moyens, son intelligence lui souffle les buts, sa noblesse lui dicte les commencements. Et c’est la noblesse qui fait le plus défaut, aujourd’hui. | | | | |
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| hommes | | | Le nombre des contemporains, admirateurs des belles plumes, est le même, aujourd’hui, qu’aux époques d’Homère, de Shakespeare, de Nietzsche, de Valéry. C’est le nombre des candidats et, surtout, les critères d’excellence qui changèrent : le marchand, le footballeur, le chanteur, le journaliste évincèrent le poète, le philosophe, l’intellectuel. | | | | |
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| hommes | | | Tous les hommes sont porteurs d’à peu près le même volume de sentiments, d’événements, de réflexions. La grandeur de l’homme est dans la qualité et le respect des contraintes, que son goût ou sa noblesse imposent à son intérêt pour ces choses. « Tous les grands ne se livraient pas aux seules trouvailles, mais surtout au rejet, au filtrage, à la métamorphose »** - Nietzsche - « Alle Großen waren unermüdlich nicht nur im Erfinden, sondern im Verwerfen, Sichten, Umgestalten ». | | | | |
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| hommes | | | En parcourant notre mémoire de noms de célébrités, on dirait que dans la première Antiquité il n’y a avait que des poètes, dans la seconde – que des philosophes, à la Renaissance – que des peintres, au XIX-me siècle – que des romanciers, au XX-me – que des politiciens, au XXI-me – que des gestionnaires. « Énorme serait mon horreur de savoir que l’avenir ne verrait naître aucun nouveau Tchékhov » - H.Hesse - « Es wäre mir ein tiefer Schmerz zu wissen, daß es künftig keinen Tschechov mehr geben werde ». Disparurent les tragédies et les comédies, et même les vaudevilles devinrent mécaniques. | | | | |
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| hommes | | | Le sot ne conçoit que l’aujourd’hui visible, le médiocre y ajoute le hier lisible, le rat de bibliothèques – des siècles passés intelligibles ; mais les meilleurs des hommes tentent de rester hors-temps, dans leur éternité sensible. | | | | |
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| hommes | | | Le héros d'aujourd'hui serait un investisseur ou un épicier. Le héros de jadis, « Odysseus vole, pille, tue, mais il ne commerce pas ! » - Homère. Mais ni l'un ni l'autre ne fabriquent. | | | | |
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| hommes | | | Plus qu’une indifférence pour le grand, c’est une passion pour le mesquin que je reproche à ce siècle. | | | | |
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| hommes | | | Il y a deux clans de nihilistes – des matérialistes et des idéalistes. Les premiers – l’orgueilleuse volonté de tout détruire et la fâcheuse incapacité de bâtir. Les seconds – l’indifférence face au cassable et le culte créateur de l’inimitable. | | | | |
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| hommes | | | Entre deux guerres mondiales, quels débats passionnés, entre intellectuels, pour savoir laquelle des deux grandes cultures, la française ou la germanique, allait périr, pour que triomphe l’autre. On connaît le résultat : la pitoyable culture américaine de robots dévitalisa l’Europe occidentale, et l’horrible civilisation russe d’esclaves souilla l’Europe orientale. | | | | |
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| hommes | | | De ton passage sur Terre, ce qui l’aura marqué le plus profondément, sans pour autant en laisser de traces, ce sont tes sentiments inexprimés : l’humilité devant le Bien, l’émotion devant le Beau, la fierté devant le Noble. Mais les rats de bibliothèques chercheront à te convaincre, que « dans le monde, ce qu’il y a de meilleur est exhibé par la pensée » - Hegel - « das Beste in der Welt ist das, was der Gedanke hervorgebracht hat ». | | | | |
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| hommes | | | Les seuls humains qui se prenaient, sérieusement, pour surhommes furent des espèces de primates. Mais il y eut tellement de grands hommes qui reconnaissaient, en eux-mêmes, la présence d’un sous-homme, dont ils n’arriveraient jamais à se débarrasser. | | | | |
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| hommes | | | Les sens du Bien, du Beau et même, ne serait-ce qu’en partie – du Vrai, ne sont pas, à proprement parler, humains ; faute de mieux, il serait permis de les appeler divins. Or, tout ce qui est grandiose chez l’homme passe par ces sens. « Tout ce qui agrandit l’homme est inhumain ou surhumain »** - Valéry. Le Créateur n’imposa aucune hiérarchie entre ces trois sens ; et Nietzsche a tort de placer le Beau au-delà du Bien ; avec la même (ir)responsabilité, on pourrait dire que le Bien soit au-delà du Beau. | | | | |
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| hommes | | | Dans la première jeunesse, les orgueilleuses déceptions sont signe d’une noblesse naissante, naïve mais prometteuse ; dans la vieillesse, les déceptions grincheuses témoignent de la mesquinerie et de la bêtise incurables. | | | | |
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| hommes | | | Le Français est élégant sur la surface, il s’amuse ; l’Allemand est lourd dans la profondeur abstruse. La légèreté est plus abordable à un esprit élégant qu’à un lourdaud savant, ce qui favorise l’usage des ailes et la découverte de la hauteur. L’esprit se sacre par une gloire mythique, mais exaltante ; l’âme se souille par une réelle, mais ennuyeuse, pureté. | | | | |
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| hommes | | | Dans les affaires humaines, est petit ce qui manque, à la fois, de profondeur (le savoir et l’intelligence) et de hauteur (la noblesse et le talent). Que tu sois haineux ou débonnaire, l’orgueil est ton auto-satisfaction béate d’avoir brillé dans les petites choses. Théophraste rend le sujet trop simple : « L’orgueil est un mépris de tout, sauf de soi-même ». La fierté est ton humble bonheur de n’avoir touché - surtout par le ton et le style originaux - qu’aux grandes choses. | | | | |
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| hommes | | | La grande littérature ne valait que par le chant langagier qui sortait des meilleures plumes ; depuis que nos scribouillards ne font qu’éructer leurs dénonciations des injustices fiscales ou détailler les parcours des intendants des finances, l’ennui, émanant de leur gribouillage, égale celui des polars, de la science-fiction, des bandes dessinées. | | | | |
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| hommes | | | Geindre sur son inutilité sociale est une mauvaise pusillanimité ; s’en féliciter est un mauvais orgueil. | | | | |
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| hommes | | | Lorsque la culture joue le rôle du critère principal, pour juger de la place d’une nation dans le monde, triomphent l’Europe méditerranéenne, dans l’Antiquité, et la France, depuis cinq siècles. Mais lorsque l’économie évince la culture, l’arrogance de l’Europe du Nord surgit à la place de l’élégance méridionale. | | | | |
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| hommes | | | Tu dois choisir entre la contemplation et la création, donc entre la réalité et le rêve. Ou bien tu perçois le monde avec les yeux idylliques (car le monde est sublime) ou satirique (car ce monde est aussi plein d’horreurs), ou bien tu conçois le monde avec ton regard élégiaque (car tu devras le quitter). | | | | |
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| hommes | | | Le mépris souverain, pour les dépourvus de noblesse, devint si incorrect, politiquement, qu’il se mua en indignation grégaire. M’interdire celle-ci fut l’une de mes premières contraintes ; en revanche, le mépris m’habita et même s’enrichit avec sa dernière source – la connaissance des grands. « En voyant la plupart des grands, j'ai eu, d'abord, une crainte puérile ; j'ai passé, presque sans milieu, jusqu'au mépris »** - Montesquieu. | | | | |
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| hommes | | | Tenir, mécaniquement, à l’avis, diamétralement opposé à celui de la foule, et y voir un titre de gloire et d’originalité est doublement bête. La foule ne formule ses avis que sur les sujets minables qui ne méritent pas que tu te donnes la peine d’en avoir ton avis propre. Deuxièmement, sur ces sujets, la foule a, le plus souvent, un avis, statistiquement juste. | | | | |
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| hommes | | | Un intellectuel se reconnaît par ses contraintes, dont la première consiste à se taire sur des sujets irrémédiablement mesquins. Exceptionnellement, un don langagier ou spirituel peut élever même des vétilles à une hauteur insoupçonnée. Ces dons devenant de plus en plus rares, l’intellectuel est condamné à disparaître de l’espace public, car les magnats des média, ses mécènes, finiront par s’apercevoir de la banalité de ses avis sur des matières communes. Ce qu’on ne peut pas chanter, il faut le taire ! | | | | |
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| hommes | | | L’homme fier met son ambition intérieure au-dessus de ses extérieurs mérites ; l’homme orgueilleux vit de ses mérités triviaux, sans savoir songer à une ambition singulière. | | | | |
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| intelligence | | | Je ferme les yeux, je me libère des choses vues, aléatoires et mesquines, je reste en compagnie de mon regard. Du dialogue avec ce regard ne naissent que des commencements, mais ils me conduisent vers des choses capitales, nullement fantasmagoriques et témoignant d'une loi mystérieuse qui lie, fidèlement, ma conscience isolée à la réalité objective. Et je comprends toute la niaiserie philosophesque de la description des choses – les choses, pour porter ma griffe et être grandioses, doivent être inventées ! | | | | |
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| intelligence | | | Toute pensée, finissant par être maîtrisée par les sots, devient une recette de cuisine. « Le propre du génie est de fournir des idées aux crétins une vingtaine d'années plus tard » - Aragon - une vaste fumisterie transformant les incapables en incompris ! « On est grand, quand on est incompris » - Emerson - « To be great is to be misunderstood », c'est encore plus niais ! Le troupeau des non-conformistes incompris est le plus dense en sots, plats et populaciers. On est grand, quand on est admiré pour ce qui ne demande même pas d'être compris. Être grand, c'est être attaché au noble originel, par un lien original. | | | | |
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| intelligence | | | L'imagination est l'algèbre de l'artiste : dans une image fournie par une transformation, il reconnaît le noyau annihilé, des invariants fastueux, des projections lumineuses. « Connaître le constant, c'est l'illumination » - Lao Tseu - connaître les variables, c'est maîtriser les ombres ! | | | | |
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| intelligence | | | Évoquer, à partir d'un fait insignifiant et en dernière instance, une pensée grandiose. Mais le penseur moderne s'attaque, d'entrée, à une pensée grandiose pour n'arriver qu'à l'insignifiance d'un fait. | | | | |
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| intelligence | | | L'esprit philosophique est celui qui se forme, à partir de rien, à chaque contact avec l'illisible. Cela produit de la niaiserie ou de l'élégance, de la peinture ou de la poésie, menant vers plus d'étonnement et de grandeur. Tout ce qui est déjà formé relève du lisible et vaut autant qu'un récit de voyage, tandis que la philosophie, c'est le voyage lui-même. | | | | |
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| intelligence | | | La contrainte, dans l'écrit, est noble, si elle revient à imposer une accommodation des mots en hauteur. Priser ou mépriser, plutôt que peser. « Le secret du grand art réside dans les contraintes, que le goût impose »** - Pavese - « Il segreto del grande arte è negli impedimenti che il gusto impone ». | | | | |
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| intelligence | | | Deux vices des temps modernes : entourer les concepts prosaïques par de prétentieux mythes et fabriquer, à partir d'authentiques mythes, de piètres concepts. | | | | |
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| intelligence | | | On pardonne tout à celui qui a et le talent et la noblesse : Nietzsche n'a aucune intuition du poids capital des contraintes, mais sa belle peinture fait oublier la niaiserie de ses buts (le surhomme), de ses moyens (la réévaluation de toutes les valeurs, la volonté de puissance) et de ses chemins (l'éternel retour). La grandeur des génies est dans leurs commencements, où le devenir présente toutes les caractéristiques de l'être. | | | | |
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| intelligence | | | D'après Heidegger, il y aurait plusieurs façons d'être : en paysage (Vorhandensein), en climat (Dasein ou Mitsein), en outils (Zuhandensein), en phénomène (In-die-Welt-geworfen-sein), en mouton (Miteinandersein), en robot (Am-Werk-Sein), en possibilité (Sein-zum-Tode). Juste de quoi s'occuper dans son jardin, à court de préfixes greffeurs, mais les épigones éberlués en ont créé toute une forêt conceptuelle animée par un nouveau Verbe. Un jeu morphologique élevé au grade d'édifice phénoménologique. | | | | |
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| intelligence | | | La vraie stature de l'homme est dans la capacité d'inventer des unités de mesure, plus que des balances et des procédés de mesurage - Nietzsche. Le jeu de l'incommensurable (« En dehors de l'incommensurable rien d'intéressant » - Th.Mann - « Nichts ist interessant außer dem Inkommensurablen ») n'est jamais durable. | | | | |
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| intelligence | | | Qu'il est facile de démolir une pensée du sage et même d'en produire une, de son propre cru et d'une portée ou d'une justesse encore plus grandes. Mais le sage avait enveloppé sa pensée dans un mot majestueux, tandis que la mienne exhibe sa nudité prétentieuse, qui finira par attirer mes propres quolibets ou sarcasmes. | | | | |
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| intelligence | | | Les grands viennent de nulle part et nous communiquent le vertige et la jouissance de la hauteur, gratuite et vécue sans effort. Sortent, ensuite, des rats de bibliothèques, des ronds-de-cuir, fignolant, pinaillant, finassant, creusant, tarabiscotant, approfondissant, marmonnant des litanies au travail et à la rigueur. La hauteur, contrairement à la profondeur, n'a pas d'épaisseur, et toute graduelle pénétration ne peut mener qu'à la platitude, comme celle de G.Bernanos : « Il est beau de s'élever au-dessus de la fierté. Encore faut-il l'atteindre ». | | | | |
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| intelligence | | | L'idée, se virtualisant dans les mots et s'actualisant dans les concepts, est trop près de la réalité, pour que je la prenne pour un point de départ vers la hauteur. Le mot ou le concept, au moins, par leur aspect plus hautain, promettent des chutes plus retentissantes. | | | | |
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| intelligence | | | Tout écrit grandiose, débarrassé de sa gangue narrative ou déductive, se réduit aux maximes, qui garderaient la trace de nos goûts et de nos dégoûts : « Le premier pas de la raison pure est dogmatique ; le deuxième – sceptique ; et le troisième, nécessaire, ne s'appuie que sur les maximes » - Kant - « Der erste Schritt der reinen Vernunft ist dogmatisch. Der zweite – sceptisch. Ein dritter Schritt ist nöthig, der Maximen zum Grunde hat ». | | | | |
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| intelligence | | | Le talent, mieux que les autres, touche les cibles, visibles de tous ; le génie vise ce que ne voient pas les autres et le touche, de sa flèche ou de son regard (lorsqu'il économise ses flèches, préférant bander son arc et se moquer de cibles, même invisibles). Le génie chante l'archer : « Je chante l'arme et son homme » - Virgile - « Arma virumque cano » - et non pas « les combats et les héros ». | | | | |
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| intelligence | | | La sagesse, c'est le talent de munir tout avis, tout point sur un axe donné, - d'intensité égale ; ton propre avis en ressortira d'autant plus en relief. « Savoir adopter l'angle de vue de l'avis contraire - telle est la vraie sagesse » - Mendeleev - « Перенестись на точку зрения противоположного мнения - это и есть истинная мудрость » - s’appellerait-elle Yin-Yang ? | | | | |
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| intelligence | | | Non seulement le regard ne résume que le sujet et se moque des objets, mais son intensité est largement au-dessus de l'importance des choses vues, de la pertinence de l'acte de viser ou de la perspicacité des yeux. | | | | |
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| intelligence | | | Ni l'ampleur ni le self-control ne prouvent la grandeur d'un cerveau. S'étendre en profondeur, c'est à dire développer, est propre à tout esprit, comme il est propre à toute âme d'envelopper, c'est à dire de caresser en surface, tout en gardant une hauteur, de rêve ou de langage. Mais, pour mieux garder le cap haut, un gouvernail vaut mieux que les ailes, la maîtrise vaut mieux que les horizons. | | | | |
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| intelligence | | | La mesquinerie : s'attarder dans la solution, en tentant de l'appliquer à de nouveaux problèmes. La grandeur : se désintéresser de la solution au profit d'un nouveau mystère ! « Tout problème profane un mystère ; à son tour le problème est profané par sa solution »**** - Cioran. | | | | |
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| intelligence | | | Deux étapes d'une méta-intelligence : reconnaître, que ce qui est grand se compose de ce qui est compris, est à comprendre, est incompris, est incompréhensible, pour, enfin, décider, laquelle de ces quatre faces est la plus représentative. | | | | |
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| intelligence | | | Pourfendre un adversaire semble être un pré-réquisit de toute écriture ambitieuse ; ici, il y a deux clans : ceux qui s'acharnent contre les sots - Molière, Flaubert, Tolstoi, ou ceux qui s'en prennent à leurs pairs - Dostoievsky, Nietzsche, Valéry. Il est instructif d'observer que la contagion de nos auteurs par le niveau de leur adversaire est bien perceptible. | | | | |
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| intelligence | | | La métaphysique ne nous apporta rien de beau ou rigoureux, mais quand, en plus, Leibniz nous apprend, que « la vraie métaphysique n’est guère différente de la logique » - « die wahre Metaphysik sich kaum von der wahren Logik unterscheidet », on comprend et pardonne la misère de la logique sublime de tels philosophes. Et qu’à la place de métaphysique on y mette serrurerie, journalisme ou philosophie, ce serait aussi sérieux, même B.Russell serait d’accord. | | | | |
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| intelligence | | | Mes connaissances et mes passions peuvent se résumer par un arbre, que ma curiosité ou mon ouverture d’esprit munissent de variables. Si je ne porte que des constantes, des certitudes, je ne serais jamais fructifié par un arbre complice, venant du monde extérieur. Je ne grandis que grâce à mes inconnues. | | | | |
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| intelligence | | | Toucher aux choses grandioses (profondes ou ampoulées) est une obligation de la philosophie, mais sans la musique ni la poésie, cette approche ne peut être que soit ridicule soit ennuyeuse soit pédante, ce qui exclut de la liste des grands les non-musiciens : Aristote, Descartes, Spinoza, Kant, Hegel. | | | | |
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| intelligence | | | Qu’est-ce qui justifie, en philosophie, l’appel au genre discursif ? - la poursuite, avec un progrès illusoire, d’une vérité à démontrer ; la prétention de ne négliger aucun des horizons envisageables ; la volonté de constituer un tableau exhaustif et monumental. La vérité, le savoir, la belle universalité – critères, réservés à la science et à l’art et complètement étrangers à la bonne philosophie, qui est toujours inchoative et subjective. Seul l’aphorisme vérifie ces exigences, y ajoutant la beauté de l’expression. Intelligenti pauca. | | | | |
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| intelligence | | | La philosophie doit se pencher sur les merveilles de la vie, mais elle n’a rien à dire sur les merveilles (miracles) qu’on prétend s’être produites à l’Himalaya, au Sinaï, à Jérusalem ou à la Mecque. La religion aristocratique se réduit à la vénération de la Création divine, incompréhensible, impossible, belle et grandiose. La religion officielle est toujours de la superstition absolument niaise, sortie tout droit de la mythologie. St-Augustin, Claudel ou Berdiaev, en compagnie du Christ, sont des nigauds ; ailleurs, ils peuvent être brillants. | | | | |
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| intelligence | | | Plus que la vie profonde de l'esprit, c'est la vie haute de l'âme qui l'assure la descendance philosophique : « La philosophie doit garder la ligne de faîte de l'âme, donc la fécondité de tout ce qui est grand »** - Nietzsche - « Die Philosophie soll den geistigen Höhenzug festhalten ; damit die Fruchtbarkeit alles Großen » - la fécondité de créateur d'arbres, aux feuilles variables, ouvertes à l'unification. Un arbre est grand, quand tout autre arbre, unifié avec lui, en sort grandi. Même avec un agonisant cloué à ses branches. | | | | |
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| intelligence | | | La démarche mathématique est tout simple : inventer de nouvelles propriétés (dictées par la logique ou le bon sens), propriétés des objets ou des relations entre objets (ce qui peut aboutir à la naissance de nouveaux objets ou relations) ; ensuite, on en prospecte des conséquences, en avançant et en prouvant des hypothèses. C’est l’élégance de ces propriétés et de ces démonstrations qui distingue les meilleurs mathématiciens. | | | | |
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| intelligence | | | La tâche philosophique n'est pas d'interpréter ou, encore moins, de changer le monde, mais de le représenter, d'en réécrire une telle partition, que son interprétation musicale l'emporte sur son interprétation mécanique, et que la grandeur de l'immuable fasse ironiser sur la petitesse de tout changement. | | | | |
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| intelligence | | | Tout est particulier dans ce qu’on rêve ; tout est général dans ce qu’on voit. « Les grands ne voient que du général » - Karamzine - « Великие люди видят только общее » - c’est une qualité générale (propre même aux sots) et non pas particulière (réservée aux puissants) ; rêver est une qualité rare, très particulière. | | | | |
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| intelligence | | | Les choses les plus profondes du monde sont inexplicables, les plus grandioses – inchangeables ; il ne faut donc chercher ni à expliquer le monde ni à le changer ; il faut le chanter. | | | | |
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| intelligence | | | Le nihilisme éduque la fierté, le scepticisme flatte l’orgueil. | | | | |
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| intelligence | | | La science est la profondeur des représentations, la hauteur des hypothèses, bâties ci-dessus, et l’étendue des liaisons logiques entre ses objets. L’Histoire a beau échafauder des représentations imposantes, formuler des hypothèses grandioses – elle est incapable, par définition, à élaborer des suites logiques crédibles entre ses événements, un amas de hasards imprévisibles. À part la curiosité, elle ne peut réveiller aucune prémonition des faits à venir. | | | | |
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| ironie | | | J'attribue de bonnes notes : excellence en philosophie – Schiller, Valéry, Rilke, Pasternak ; excellence en poésie – Héraclite, Nietzsche, Heidegger. Tous les premiers méritent les deux. | | | | |
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| ironie | | | Encore du calcul au service de l'ironiste : pour avoir plus de chances de donner un maximum de soi - commencer par reconnaître son vide. Ou, mieux, car plus dynamique : voir en l'ironie un « va-et-vient permanent entre la création et la destruction de soi »** - F.Schlegel - « ein stetes Wechselspiel der Selbstschöpfung und Selbstvernichtung ». | | | | |
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| ironie | | | Plus précise est la mesure de la grandeur de l'homme, plus mesquin il est. La grandeur est dans la faculté de supporter son incertitude. | | | | |
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| ironie | | | La méditation, c'est à dire la rumination, fait de l'homme un animal dépravé (Rousseau). Mais que de dignité dans l'animal suprême, qui ne médite pas ! | | | | |
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| ironie | | | Sois petit à leurs yeux, par la discrétion de ton ombre ou par l'éloignement. La force, aussi, est un mauvais compagnon sur la route du beau. La force n'est utile que pour le secondaire, les racines par exemple. Le déracinement, c'est la trompeuse et prometteuse faiblesse des nœuds variables, où de bons greffeurs reconstitueront des arbres unifiés. | | | | |
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| ironie | | | Comble de la vigilance ironique : s'effrayer du robot qu'on reconstitue dans tout mouvement sublime, se boucher les oreilles dans la solitude. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie urbaine : entretenir les socles aux greniers, ne voir que de la toile d'araignée autour des idoles érigées en places publiques, aimer des dorures à l'encre sympathique. | | | | |
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| ironie | | | Quelle que soit la hauteur des citations, dans ce livre, je tente d’y ajouter quelques marches de plus vers le haut. Ce n’est pas en chien reconnaissant, de bas en haut, que je dévisage les auteurs, mais en chat connaisseur – de haut en bas. | | | | |
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| ironie | | | Cheminement des grands, vu à travers l'alphabet : ω - φ - Socrate, α - ω - le Christ, ψ - α - Freud. Il n'y en a qu'Un, qui a l'air de connaître l'Aleph et sa place. | | | | |
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| ironie | | | Les hommes, face aux portes closes, se démènent dans la recherche de bonnes clés. Dans mes ruines, j'ai une belle collection de clés, pour lesquelles j'invente de secrètes serrures. Les plus beaux trésors de rêves appartiennent aux porteurs de sésames. | | | | |
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| ironie | | | La superficialité est le privilège des grands ; projetée d'une profondeur, elle est grise, - elle est d'azur, projetée de la hauteur. | | | | |
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| ironie | | | Les grands vivent en amateurs et meurent en maîtres ; les sots sont de plus en plus professionnels dans la vie, ce qui rend leur trépas d'autant plus amateur et grégaire. | | | | |
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| ironie | | | Il est propre de la nature humaine de se chercher une originalité ; et toute sa vie on se trompe de milieu de son exercice : au début de sa vie on croit pouvoir être original dans l'orgueil de ses triomphes, ensuite on compte sur la fierté dans ses débâcles, et l'on finit dans le seul milieu, où l'originalité survit au ridicule, - dans l'ironie des ruines, où cohabitent la grandeur, la gloire et l'humilité. | | | | |
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| ironie | | | L'originalité ne sert à rien dans les affaires courantes, elle est capitale dans la création d'entreprises. Ce qui détruit le plus sûrement notre originalité, et notre créativité, c'est le commerce avec les intelligents. L'écrivain doit fuir les capitales, pour ne pas gâter ce qui nourrit l'originalité, - ses propres matières premières. Cioran n'aurait jamais dû vivre à Paris, au milieu de ses collègues, où son talent fut gâché par la place, qu'il accorde aux calomnies, humiliations, recensions. Je connus les deux capitales mondiales les plus passionnantes : il fallut bien y affermir mon souffle, pour respirer – ailleurs. | | | | |
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| ironie | | | C'est par le genre de l'édifice à ériger qu'on reconnaît la stature de son artiste. Aujourd'hui, dominent les bureaux, aéroports, hôtels, bistrots. Disparaissent les châteaux en Espagne et les prisons : « Ne fais pas de tes pensées une prison » - Shakespeare - « Make not your thoughts your prison ». Moi, avec mon rêve (dont nous sommes faits !), je continue à bâtir, au passé, une tour d'ivoire, qui, au présent, se présente comme des ruines. | | | | |
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| ironie | | | Le mot n'arrivera jamais à reproduire ce qui est vraiment grand ; c'est pourquoi ironiser sur l'exprimé (et non sur l'inexprimable : « Devant ce qui est grand et grave, l'ironie est petite et impuissante » - Rilke - « Vor den großen und ernsten Gegenständen wird die Ironie klein und hilflos ») n'est jamais un blasphème. | | | | |
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| ironie | | | Pour l'écriture de la musique vitale, la force est trop monocorde ; la faiblesse y a des ressources insoupçonnables, surtout à la verticale. Et la grandeur se prête mieux à l'écrit qu'au fait. Plus je suis faible, plus souvent se présenteront les occasions de montrer ma grandeur. | | | | |
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| ironie | | | Les plus grands bavards écolâtres sont aujourd'hui ceux qui prêtent au silence les vertus de profondeur et de majesté et en chantent la communion et le déchiffrement. Quels hymnes à la solitude et à l'angoisse se composent dans leurs colloques, se terminant par des dîners en ville ! Les intellectuels repus se grisant de déceptions. | | | | |
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| ironie | | | La fraternité contemplative offre l'âme ; les bras, les cerveaux ou les épaules sont affaire de la coopération active. « Le pygmée, juché sur les épaules des géants, voit plus loin que les géants eux-mêmes » - Lucain - « Pigmaei gigantum humeris impositi plusquam ipsi gigantes vident ». Mais le pygmée se réduira aux choses vues, tandis que le géant aura laissé son regard. Le géant crée la hauteur ; le pygmée a toutes ses chances en profondeur ; en hauteur, il « n'est monté que d'un grain sur les espaules du pénultime » - Montaigne. | | | | |
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| ironie | | | Ce n'est pas le séjour au milieu du beau ou du bon, qui détermine l'envergure de l'homme, mais sa navigation entre ces deux sphères ; le talent et l'ironie sont ces deux guides, qui accompagnent les passages respectifs de l'éthique à l'esthétique et vice versa. | | | | |
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| ironie | | | Que la gent spinoziste est constituée, essentiellement, par l'idiot du village, se voit dans cette ahurissante confession de l'un d'eux : « M'inscrire dans l'être par une œuvre qui dépasserait le temps, servir un public et le convaincre de la pertinence de ma réflexion par sa cohérence » - je ne sais pas ce qui y est le plus comique et répugnant : l'idiotie et la misère du style, l'idiotie et la mesquinerie de l'ambition, l'idiotie et la sénilité de la cervelle ? | | | | |
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| ironie | | | Chez les absurdistes, on remarque surtout qu'ils ne sont guère doués pour le sublime. Les farcesques, en revanche, souvent débordent de ce don oblique. On accède à la farce par une voie absurde, et donc humoristique, ou par une voie sublime, et elle s'appellera ironie. | | | | |
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| ironie | | | Vouloir être sublime (la pose de dandy) ou faire le sublime (la pose héroïque), ces deux ambitions ne réussirent jamais à personne. Seules des contraintes ironiques peuvent être sublimes, contraintes, à travers lesquelles passent et le ridicule et le honteux. Les ruines survivent et aux salons et aux champs de bataille. | | | | |
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| ironie | | | Il est bien qu'on prenne un auteur pour un arbre, mais il faut le prendre en tant que climat et non pas comme enchaînement de saisons, aboutissant, inexorablement, à la pourriture et à la souche. Si j'ai plus besoin de vitamines que de hauteur ou d'ombres, de profondeur ou de fleurs, je serai rapidement déçu. Il aurait mieux valu que je restasse avec une forêt, plutôt qu'avec un arbre. On reconnaît les grands par la préférence qu'ils accordent à la floraison, plutôt qu'à la cueillette. | | | | |
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| ironie | | | Le silence est si élastique, en volumes et en puissance, qu'on peut y fourrer la bêtise la plus vaste et exigeante. « Seul le silence est grand, tout le reste est faiblesse » - Vigny. L'un des signes des grands hommes est qu'ils sachent s'appuyer sur leur faiblesse. L'un des mérites de la faiblesse est qu'elle puisse irradier une beauté ou réveiller une force. La grandeur est l'attouchement de la perfection, la faiblesse - sa poursuite. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie est un bon moyen prophylactique de défense du sacré contre le futile et le frivole : ironise, toi-même, sur ce qui est grand et pur, avant que la vie et le temps ne le frivolisent ou futilisent. | | | | |
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| ironie | | | Quand on a peu de culture ou de confiture, on les étale. Mais il faut en avoir l'épaisseur, pour se permettre une finesse des couches. L'étranger à la culture se reconnaît par son goût égal pour tout ce qui se digère : le pain quotidien, l'argent du beurre, la pensée en marmelade. | | | | |
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| ironie | | | La rareté augmente le prix, et le progrès - de l'homogène à l'hétérogène – les fait flamber, tandis que l'ironie - de l'hétérogène à l'homogène - déprécie les marchandises en les mettant sur le même rayon. Les choses les plus rares sont sans prix. La noblesse, par exemple. Et, en plus, ce qui est rare pour l’esprit profond est beau pour l’âme hautaine (Valéry) ; l’inverse : « Tout ce qui est sublime est aussi difficile que rare » - Spinoza - « Omnia praeclara tam difficilia quam rara sunt » serait aussi vrai. Le respect du rare serait signe de la culture : « L’humanité ne grandit que par la vénération du rare » - Nietzsche - « Verehrung des Seltenen, durch die allein die Menschheit wachse ». | | | | |
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| ironie | | | Te contenter de ta démesure, faire étalage de ta modestie. | | | | |
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| ironie | | | La réalité et le rêve vivent d'après des lois tout à fait incompatibles entre elles. Il est illusoire de rabattre le caquet à la raison par des arguments raisonnables. L'estocade kierkegaardienne – la rationalité serait une chimère – est un oxymoron ou une bêtise. Le rêve n'est grand que chimérique. | | | | |
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| ironie | | | Le talent s'entretient par l'exercice routinier (la poursuite de buts aléatoires) et s'exprime dans le défi monumental (la suite de contraintes nécessaires). L'entraînement dans l'utile terrestre, l'entrain dans l'inutile céleste. Sans oublier, que si sur Terre l'ennui se loge souvent dans l'utile, il y grouille dans l'inutile. | | | | |
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| ironie | | | Les thèmes abordés sont les mêmes chez tous les philosophes. Ce qui distingue ceux-ci, c'est la répartition de ces thèmes par type d'approche ; il y a trois approches possibles : le sérieux, l'ironie et l'exercice de talent littéraire. Le sérieux ne méritent que la souffrance et le langage ; l'ironie doit dominer, pour aborder la sagesse, le savoir, la vérité, l'être ; enfin, pour manifester nos goûts dogmatiques ou nos dons sophistiques, nous chanterons la poésie, la liberté, la fraternité, la grandeur. Le sérieux doit être vaste, l'ironie – profonde, le milieux des exercices doit se situer en hauteur. | | | | |
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| ironie | | | Pour souligner la stature majestueuse d’une institution artistique américaine, voilà ce qu’ils écrivent : « the American Academy of Arts and Letters is to the arts what Cooperstown is to baseball ». Serait-ce « l’idolâtrie des chacals par les ânes » - H.Mencken - « the worship of jackals by jackasses » ? | | | | |
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| ironie | | | Ce que Platon dit de Socrate, Valéry de Descartes, Heidegger de Nietzsche montre la chevaleresque sympathie des philosophes-poètes non pas pour leur confrère-ancêtre lui-même, mais pour l’image de celui-ci, qui n’est que leur propre réinvention du personnage fictif et brillant. À comparer avec la froide neutralité ou hostilité des non-poètes. | | | | |
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| ironie | | | 99 % des phrases, tirées des œuvres des plus grands philosophes, possèdent cette embêtante qualité – j’aurais honte de les avoir pondues ! La banalité, le hasard, l’insignifiance, l’absurdité, l’inexpressivité les rendent sans intérêt hors de leur contexte. La nécessité, dictée par le genre narratif, de jeter des ponts entre des îlots de pensées, conduit, inévitablement, aux pâles bavardages. Pour juger une œuvre, il faut l’expurger de ces remplissages parasites ; le résidu ne contiendrait que des métaphores, des pensées, des maximes. Après cet assainissement, personne au monde, y compris ceux que j’admire franchement, ne pourrait rivaliser avec moi. | | | | |
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| ironie | | | Se manifester par la pensée (Descartes) ou parler en prose (Mr Jourdain) sont des découvertes ou des constats monumentaux, relevant exactement du même niveau de bêtise… | | | | |
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| ironie | | | La philosophie vaut par la beauté des réponses aux questions vagues ; la littérature – par la grandeur des questions, auxquelles on apporte de vagues mais belles réponses. | | | | |
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| ironie | | | Au lieu d’évaluer la grandeur et la profondeur de l’existence terrestre de l’homme, il vaudrait mieux chanter l’humilité et la hauteur de son essence céleste. | | | | |
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| ironie | | | Plus chevaleresquement tu te désarmes devant le sublime, plus férocement tu dois t’armer contre le ridicule, qui se trouvera toujours dans les parages. | | | | |
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| ironie | | | Les quatre maximes morales cartésiennes : être catholique sans excès, ferme dans ses actions, s’adaptant à l’ordre du monde, marchant de la meilleure façon. Ni le cheval ni le Pape ne sauraient se réclamer d’une telle grandeur ou pureté d’âme. | | | | |
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| ironie | | | Je comprends qu’on puisse aimer les anges et les saints : les premiers – pour la blancheur de leur plumage et la réussite de leurs visitations galantes de femmes mariées ; les seconds – pour leurs nimbes et leurs carrières fulgurantes dans la hiérarchie ecclésiale. Mais comment peut-on aimer Dieu ? - pour la sagesse derrière sa barbe de père ? pour sa douceur en hypostase colombienne ? pour sa désobéissance en tant que fils ? pour ses omniscience, omniprésence, omnipotence ? On en sait trop, et l’on ne peut aimer que ce qu’on ignore. | | | | |
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| ironie | | | Certains chagrins ne s'expriment qu'à travers des rires ; certaines joies sont le mieux traduites par un mot mélancolique ; c'est ce qui s'appelle ironie - une bonne amplitude et harmonie des opposés. Le refus de tomber dans la platitude expressive, par défaut de moyens, et même l'espoir d'en sortir grandi, par vertu des contraintes. | | | | |
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| ironie | | | L’homme et l’auteur : on trouve rarement un parallélisme dans l’évolution modale de ces deux personnages. Je ne le trouve que chez Cioran, et ce parallélisme temporel est stupéfiant : un sobre salaud pro-nazi, un sinistre prédicateur d’apocalypses, une chute du goût qui lui fait préférer une misérable E.Dickinson à l’immense Rilke, un styliste, exprimant son désastre factice par des minauderies cafardeuses. | | | | |
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| ironie | | | Quand, sur une balance, je mets dans les deux plateaux respectifs ce dont je suis libre et ce dont je suis esclave, je ne sais jamais de quel côté elle pencherait ; mais j’en sors toujours satisfait – avec plus d’humilité ou plus de fierté. | | | | |
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| ironie | | | Avec des commencements minables, les actions ou les idées, qui en découlent, ont la même probabilité d’être grandes ou misérables. Aux bons commencements, la chose à recommander la plus utile est de s’arrêter le plus tôt possible, avant d’être gâchés par une action ou par une idée. | | | | |
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| ironie | | | L’ironie est la reconnaissance de l’impuissance des mots ; les plus nobles des choses sont celles qui résistent le plus à leur mise en mots ; donc, l’ironie devrait se tourner surtout du côté de ce qui est intraduisible et grand. | | | | |
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| ironie | | | Je dois l'essentiel de moi-même à ce qui est contre moi, ce qui me freine ou m'arrête : l'étoile qui m'aveugle, le vent qui m'étouffe, l'arbre qui m'écrase. Ce qui est avec moi décore mon âtre, mais rapetisse mon être. Aie le courage d'appeler tes Furies, ex-Érinyes infernales, - Euménides paradisiaques - les Bienveillantes. | | | | |
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| ironie | | | Les niais se doutent bien d’être dans la bassesse, qu’ils présentent comme une profondeur, à laquelle les condamnent leurs vertus. Les grands se sentent hissés par leurs vices. | | | | |
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| ironie | | | Le révolté officiel, Camus, nous apprend que les plus nobles des rébellions sont celle du pornographe embastillé, marquis de Sade, et celle de Proust, dont « la grandeur est d’avoir donné au monde une signification au niveau du déchirement ». | | | | |
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| ironie | | | Personne au monde n’a dévoilé autant de faces personnelles incompatibles que L.Salomé : une fière profondeur avec le philosophe Nietzsche, une gracieuse hauteur avec le poète Rilke, une étendue de vues, se muant en platitude, avec le charlatan S.Freud. | | | | |
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| introduction mot | | | MOT : Les idées reçues naissent dans des contrées pauvres et s'arborent par des stériles repus. Les mots non reçus, dont j'assume ici le trafic, portent sur eux l'embarras de leur conception et la douleur de leur venue au monde. Contrairement aux idées, les mots parlent déjà une langue et sont très sensibles à tout changement de climat. Pour les adopter, il faut savoir lire les regards et les doigts aux tempes, sur le cœur ou sur les lèvres. On ignorera à jamais leurs géniteurs naturels ; comme tout ce qui est grand, ils ont une source inexplicable. | | | | |
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| mot | | | Je ne suis pas du tout fier de venir à cette conclusion : sans les mots il n'y a ni grandeur ni vérité ni émotion (qui, pourtant, sont hors des mots). Mais ne faire que chercher une juste expression de ce qui a déjà une essence ne me réussit jamais. Le mot crée le besoin, érige le but, jalonne des obstacles. Mépriser les mots, c'est glorifier les glandes. | | | | |
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| mot | | | Personne ne se rend mieux compte de la petitesse et de l'immensité des mots, de leurs messages cristallins ou indéchiffrables, de leur inutilité et leur vitalité que le poète, qui est le seul à ne fréquenter que leurs recoins extrêmes. | | | | |
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| mot | | | L'antique fut toujours dans le ludique. Dans les mots à musique. « Toi qui lis, tu entendras un jeu nouveau » - Dante - « O tu chi leggi udirai nuovo ludo ». Le moderne est dans les mots ternes. Dans les mots à claques. De l'homo ludens au playboy. Du surhomme au Superman. | | | | |
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| mot | | | Ce sont ceux qui n'ont pas leur propre souffle, pour enfler leurs basses voiles, qui dénoncent la hauteur d'un ton boursouflé ou enflé. Il appartient à l'homme de lever une voile, même une voile en berne, dès qu'il se sent porteur d'un souffle. Aux meilleur navigateurs, Dieu inspire le pathos du dernier message à confier à la dernière bouteille. | | | | |
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| mot | | | Je lis cette traduction cathédralesque de Spinoza : « La liberté s'oppose à la contrainte et non à la Nécessité » - monumental, beau et faux ; j'échafaude une savante réplique, du genre : la liberté est peut-être une nécessité extérieure ; la contrainte doit être une nécessité intérieure (tout en remarquant, au passage, le gouffre entre nécessité-loi et nécessité-besoin) ; au dernier moment je m'avise, que ce qu'on cherche à traduire est le tout bête : « Deus ex solis suae naturae legibus, & a nemine coactus agit » (« Dieu n'agit que selon les lois de Sa nature, sans que personne ne L'y contraigne ») - mesquin, laid et juste - et m'éclate de honte et de rire… Ce rire tourne au jaune, lorsqu'ils nous apprennent, que le spinozisme est la lumière de la vérité, qui mène de l'angoisse d'une fausse vie à la joie des hommes libres… Un rat de bibliothèques - en sauveur des aigles, des chouettes ou des rossignols ! | | | | |
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| mot | | | Poe pensait avoir hérité son alphabet d'un perroquet bariolé ; d'autres veulent donner à leurs mots les signes des aigles, des rossignols, des albatros ou des hiboux ; ces derniers écrivent en gros traits et en petits caractères. L'alphabet - la largeur des gammes ; les mots - la hauteur des mélodies. | | | | |
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| mot | | | Je m'évertue à projeter la grande triade - la noblesse, l'intelligence, la beauté - sur l'idée platonicienne, sur la valeur nietzschéenne, sur l'être heideggérien - je ne parviens pas à la même harmonie, que me procure le mot. Dans tout ce qui est grand, la forme domine le fond. | | | | |
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| mot | | | Pour créer l'illusion de hauteur ou d'ascension, on te conseille : « que ta parole parte d'en bas » - proverbe latin - « ab inferiore loco dicere ». Certes, la grandiloquence, l'accoutumance de parler du haut d'une certitude, est pire. Le mieux, c'est de ne pas du tout chercher l'oreille d'autrui. Ou bien donner à ta parole, alternativement, trois directions : d'en haut, celle du chat - avec mépris, d'en bas, celle du chien - avec humilité, de plain-pied, celle du cochon - avec familiarité, d'égal à égal. (« Dogs look up to us. Cats look down on us. Pigs treat us as equals » - Churchill). | | | | |
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| mot | | | Au royaume de l'Acte, le silence est d'or. Au royaume du Mot, seule l'alchimie du verbe frappe une bonne monnaie, toujours à l'effigie du faux-monnayeur. | | | | |
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| mot | | | La compréhension des thèses d'un auteur se détermine par le choix de leurs négations (ou antonymes). Prenez, par exemple, Nietzsche, le contraire de danser ou vibrer - maîtriser, de l'Éternel Retour - le gain en maîtrise, du surhomme - le maître de soi. N'oublions pas, que les sept péchés capitaux ne sont pas des négations des sept vertus. Et qu'en grec, la vérité (aléthéia ou amen) serait opposée à l'oubli ou au commencement, et exister (ek-sister) - à rester en soi-même. | | | | |
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| mot | | | Deux genres de maîtrise d’une langue : en tant qu’une couche au-dessus d’une représentation (fonction instrumentale – l’intelligence, le savoir) et en tant qu’une harmonie entre le son et le sens (fonction créatrice – la musique, la poésie). C’est dans ce sens qu’il faut comprendre Nabokov : « Toute grande littérature a pour demeure la langue et non pas les idées » - « Всякая великая литература - это феномен языка, а не идей ». Le philosophe doit maîtriser ces deux fonctions, c’est pourquoi Nabokov fut poète et nullement philosophe. | | | | |
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| mot | | | Servir Dieu ou la Patrie, signifie, de plus en plus, servir à faire tourner la machine, servir d’outil. De l’esclavage noble ou du haut sacrifice – au bas algorithme. Du grand transitif au petit réflexif. | | | | |
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| mot | | | Dans la reconnaissance d'un fait d'art, le besoin de traduction est l'un des premiers signes de qualité. Les grands auteurs sont des acteurs d'une pièce, où les mots se traduisent, instantanément, en émotions. Un bon écrit doit donner le sentiment d’être conçu dans une langue étrangère. | | | | |
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| mot | | | Une maxime ne peut pas contenir, simultanément, une question et une réponse, puisque celles-ci se formulent dans deux langages incompatibles. La grandeur aphoristique de Dostoïevsky et de Nietzsche : le premier ne formule que des questions, et le second – que des réponses ! Plus précisément, les réponses du premier et les questions du second sont sans intérêt. | | | | |
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| mot | | | Une maxime est toujours un commencement explicite et une fin implicite ; derrière son point final, on doit deviner des points de suspension, d’interrogation, d’exclamation. Quand on n’en est pas capable, on dit : « Tout commencement est petit » - J.Joubert. | | | | |
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| mot | | | La langue n’est qu’un attouchement, une blessure ou une caresse du corps de la pensée qui est la représentation sous-jacente ; elle n’a rien de vivant, tout en réveillant les plus vives des sensations. Pour les ignares : « La langue est le corps de la pensée. C'est dans le mot que nous pensons » - Hegel - « Die Sprache ist der Leib des Denkens. Wir denken im Worte ». La langue n'en est que l'habit ; la royale nudité de la pensée n'en ressort que grandie. Peu importe que le sens, l'esprit de la pensée, soit hors la langue, celle-ci en porte les sens : le désir, la séduction, la promesse. Mais les sens s'éveillent en moi ; les objets et les liens sémantiques entre eux, visés par les sens, sont, la plupart du temps, dans la représentation ; les relations syntaxiques, que j'interroge, relèvent de la logique. Il ne reste au mot qu'envelopper ces élans, ces tentatives d'accès à l'extra-langagier. Dans le mot, nous nous exprimons ; nos pensées naissent et s'impriment hors la langue. | | | | |
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| mot | | | L’évolution de l’outil principal d’une écriture artistique : de la confiance orgueilleuse en l'esprit, à la fière foi en l'âme, à la noble maîtrise par le mot, cette étape ultime de toute plume ambitieuse et éclairée, étape gênante pour le regard initiateur mais justifiée par la création finale. En plus, cette conclusion aboutit à cette antienne protéiforme, tout galvaudée qu’elle soit, - Au Commencement était le Verbe, puisque tout grand écrivain vaut par la qualité de ses commencements. Le rêve : réduire tout discours au statu nascendi. | | | | |
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| mot | | | La fierté énergique couronne la fin atteinte ; l’orgueil statique encourage le culte du commencement ; la persévérance dynamique assure la cohérence du parcours. Je subis plus souvent les deux premiers, ce qui m’expose à l’hybris plus qu’au kairos. | | | | |
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| mot | | | L’ivresse, provoquée par leurs mots grandiloquents (toujours contingents), fait tourner la tête des professeurs de philosophie ; leurs esprits excités confondent les mots avec des concepts sobres (mais nécessaires). Pour que vos mots puissent s’aventurer dans la hauteur, il faut vous être entraînés dans la profondeur des concepts. | | | | |
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| mot | | | Pour faire ressentir, que l'homme est plus grand que les mots, il faut se montrer plus petit que ses mots. | | | | |
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| chœur noblesse | | | SOUFFRANCE : Jamais noblesse ne fut plus percluse d'impuissance, ni bassesse - plus vigoureuse. Nous finissons par avoir honte de ce qui se porte bien, en nous-mêmes, et par être fiers de ce qui nous lancine. Souffrir, c'est savoir le meilleur et le plus pur de nous-mêmes - inutile. Les ennuis surclassèrent la souffrance en capacité mobilisatrice. | | | | |
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| noblesse | | | Noblesse : le courage de dire adieu, et non pas au-revoir, à ce qui aura été vécu en grand. De donner à la profondeur du Oui - la hauteur du Amen. La noblesse est la grâce du regard sur l'éternité ; le courage est la grâce face à la vie, qui voit son terme. | | | | |
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| noblesse | | | Voir grand n'a rien à voir avec viser haut. Souvent, la hauteur s'oppose et à l'étendue et à l'intensité. | | | | |
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| noblesse | | | Tête haute - âme basse ? C'est presque toujours vrai. Tête haute équivaut conscience tranquille et c'est la dégaine de la multitude. Les autres combinaisons sont exotiques : tête basse, âme basse - la canaille ; tête haute, âme haute - le héros ; tête basse, âme haute - le philosophe. | | | | |
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| noblesse | | | La grandeur est la faculté de ne pas perdre de la hauteur, quand les fondements s'effondrent. Elle est donc plus accessible à l'homme du déracinement qu'à l'homme du système. Le dernier tombe, en général, avec son piédestal. | | | | |
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| noblesse | | | Pour me permettre une mégalo-manie, il faut porter en moi une manie-passion et avoir de bonnes notions de grandeur. Mais je ne pourrai plus me plaindre, comme jadis, du mépris du grand souffle (J.Benda ou Malraux), puisque, dans leurs climats artificiels, les hommes n'ont plus besoin de souffle, toutes leurs grandeurs, aujourd'hui, sont numériques, et au feu d'un mépris se substitua leur tiède flegme. | | | | |
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| noblesse | | | Quelle niaiserie, ce projet du jeune Nietzsche de transvaluer les valeurs (umwerthen alle Werthe) ! Toutes les bonnes valeurs furent déjà exhumées et exhibées ; il s'agit de les munir de bons vecteurs, aimantés par l'ironie et la noblesse, et de finir par substituer aux flèches – des axes, chargés d'une même intensité – voilà l'éternel retour ! | | | | |
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| noblesse | | | Pour donner à mon oui une belle stature, il ne suffit pas d'avoir réfuté les non du factuel banal, résidant dans la platitude. Les non, dignes d'être combattus, sont ancrés profondément dans le factuel savant ; les grands oui sont déracinés et sont hébergés dans la hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | Si je chante si facilement mes défaites, pour peu que cela me chante, c'est grâce au pari de n'être en concurrence qu'avec des morts glorieux. « La profondeur de tes révérences donne la mesure de ta hauteur »* - Tsvétaeva - « Глубина наклона - мерило высоты ». Même après m'être incliné devant eux, je garde quelque temps, respectueusement, leur souffle, à ma nuque pliée. Et vous ne trouverez jamais mon gant sur vos arènes immondes. | | | | |
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| noblesse | | | Le nihilisme, ce n'est pas le non l'emportant sur le oui ; c'est la facilité de maniement des deux, dans ce qui est petit, et le penchant résolu pour le oui, dans ce qui est grand, mais indéfendable. | | | | |
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| noblesse | | | Impossible de rendre, fidèlement, un sentiment, puisque l’essence de tout grand sentiment est dans la profondeur indicible de la vie ; on ne peut qu’en rendre la forme, c’est-à-dire l’intensité du verbe et la hauteur du regard ; l’art n’est pas dans le descriptif, mais dans l'inventif. | | | | |
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| noblesse | | | L'art des contraintes : me rendre sourd à ce qui pourrait me mettre en route ; me faire aveugle devant ce qui voudrait occuper mon horizon ; détourner mon nez de l'insipide. « L'élimination de l'inessentiel, voilà le secret de l'intensité vitale » - Lao Tseu. C'est aussi la clé d'un bon style. Des liaisons, des développements, des justifications relèvent, la plupart du temps, de l'inessentiel. La grandeur n'est pas dans l'intégrité profonde, mais dans le pointillé hautain : « Pour bien écrire, il faut sauter les idées intermédiaires » - Montesquieu. | | | | |
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| noblesse | | | Mon terme de mufle ne s'attache guère aux titres. Tous ces comtes de Villiers de l'Isle-Adam ou de Proust (baron de Charlus ou princesse Sherbatoff) sont de parfaits mufles, mais je ne confonds pas comte Tolstoï (prince Bolkonsky) d'avec comte de Lautréamont. | | | | |
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| noblesse | | | L'aristocratisme consiste à trouver de l'égale noblesse à tous les attributs de l'arbre. Le déséquilibre le ruine. Par exemple : « La noblesse aurait subsisté si elle s'était plus occupée des branches que des racines » - Napoléon. Il ne faudrait pas qu'elle glisse vers le labourage et néglige l'élagage. Nous sommes tous des arbres, et l'arbre aristocratique se distingue des autres non pas à cause d'une généalogie fixe (des thèmes), mais d'une ontologie variable : elle sait introduire des inconnues (des rhèmes) partout - de la profondeur des racines à la hauteur des cimes, de l'ampleur des branches à la densité des ombres. L'aristocratisme : la vénération et la fierté du soi inconnu, source de tout enthousiasme comme de tout désespoir. | | | | |
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| noblesse | | | Personne ne chanta mieux l'ombrageuse fierté de la faiblesse que Nietzsche, mais les hommes ne retinrent de sa métaphore ironique (spöttischer Ingrimm) de surhomme (über sich selbst hinaus) que des mots de puissance et d'orgueil. Ce qui est au-dessus de l'homme, c'est la volonté et non pas la puissance ; la puissance divine, salutaire et solidaire de la faiblesse humaine, s'appelle hauteur ou surhomme. | | | | |
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| noblesse | | | L'emphase n'apporte rien à la hauteur des grandes choses, c'est à dire inexistantes ; elle ne peut rehausser légèrement que des choses médiocres et plates. De ce qui est premier ou dernier, c'est les yeux et la voix baissés qu'on devrait en parler le plus souvent. Pudeur ou ironie préservent ce qui est immobile. | | | | |
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| noblesse | | | Ce qui est petit pour l'au-delà ne mérite pas d'être grossi. Ce qui pèse ici-bas ne mérite pas d'être élevé. | | | | |
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| noblesse | | | Dans la plèbe, je reconnais le philosophe d'après ce qui ne l'arrête pas. Parmi les philosophes, je reconnais le sublime dans ses lieux d'arrêt. Je dois passer outre, secoué de regrets, d'envies ou de dégoûts, que ce soit parmi l'encens, la huée ou l'indifférence. Et je m'arrêterai, le souffle coupé, les yeux et l'âme prêts à vénérer et à recevoir. | | | | |
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| noblesse | | | Le surhomme et l'homme nouveau sont possibles, quand on accorde trop de sens aux fondations. Ne pas tomber dans le piège, ne pas introniser le sous-homme, le héraut des fenêtres ubuesques. La reconstruction comme la déconstruction (Aufbau ou Abbau), présentées comme architectures de salut, n'aboutissent jamais à la seule construction viable - aux ruines. Le surhomme est l'homme surmonté, le sous-homme est l'homme abaissé, l'homme nouveau est l'homme mort, les hommes sont l'homme grégaire, l'arbre disparu dans la forêt. | | | | |
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| noblesse | | | La simplicité - savoir ramener tout horizon vibrant à un seul point immuable ; la grandeur - rencontre de la profondeur et de la hauteur. « Il faut vivre avec simplicité et penser avec grandeur »* - Wordsworth - « plain living and high thinking ». | | | | |
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| noblesse | | | Il est facile de proclamer grand ou inexistant n'importe quoi ; c'est ce qui est grand et inexistant qui mérite notre vénération - Dieu et le bien, le beau et l'amour. Ce sont des arbres, comme tout le reste, mais arbres privés de racines à nourrir ; la terre et l'eau leur manquent, ce qui les voue à l'air et au feu. C'est cette splendide inexistence déracinée, aérienne ou flamboyante, qui élève mon regard, surtout aux moments, où mes yeux sont baissés. | | | | |
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| noblesse | | | Être héroïque : savoir sacrifier une force et savoir rester fidèle à une faiblesse. Être toujours fidèle à la force, mépriser toute faiblesse – la devise des goujats. | | | | |
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| noblesse | | | Plus je suis compris, plus j'ai de racines. Mieux je suis senti, plus j'ai d'arômes. Un attachement aux fleurs, quand ni compréhension ni sentiment d'autrui ne m'y poussent, - est beau. Est grandiose une fidélité aux cimes, quand j'ai et compréhension et sentiment. | | | | |
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| noblesse | | | Je porte en moi quatre acteurs : un homme secret, un condensé des hommes, un sur-homme potentiel et un sous-homme actuel (les quatre masques antiques portés par tout humain). Le surhomme serait-il ce dieu intérieur, sur lequel doit veiller le philosophe - Marc-Aurèle ? Et surmonter l'homme mystérieux - quel beau programme pour celui qui vit du rêve ! Avoir surmonté tous les quatre, c'est être poète ; c'est ce que fit Rilke, en surmontant Nietzsche ! | | | | |
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| noblesse | | | Ni les tournois ni les sondages d'opinions ni l'arrogance ne décident de rien en matières nobles. « Rien de beau ne fut accompli en compétition ; ni rien de noble - dans l'orgueil » - Ruskin - « Nothing is ever done beautifully which is done in rivalship ; or nobly, which is done in pride ». Les stratagèmes modernes - la coopération en mode compétitif, la modestie des foires de la vanité - n'y changèrent rien. | | | | |
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| noblesse | | | Le majestueux et le pathétique ne collent plus à rien ni à personne. À travers tous les pores on est pénétré par le minable gluant. | | | | |
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| noblesse | | | Le piège d'un esprit polémiste : démanteler, avec brio, une inanité, le plus souvent imaginaire, et s'en donner de la confiance et de la grandeur. Ne relève de gant sur aucune arène, aucun forum, aucune route ! Les anges n'attendent que dans les impasses et se méfient même de la Lune comme lumière et témoin. | | | | |
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| noblesse | | | Pour se rendre compte, que nous avons des ailes, les uns doivent ouvrir leur porte, les autres - s'attarder aux fenêtres, les troisièmes - ne pas avoir de toit : « Un toit, au-dessus de la tête, empêche souvent de grandir »** - S.Lec. Mais « il faut se savoir au ciel, pour ne pas perdre ses ailes »*** - Hafez. | | | | |
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| noblesse | | | Plus je suis attentif aux climats extérieurs, moins je suis conscient de son paysage intérieur. Mais plus imprimé est mon climat intérieur, plus grandioses deviennent les paysages extérieurs. | | | | |
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| noblesse | | | La dichotomie clanique la plus parlante est celle qui divise nos semblables en ceux qui voient dans l'homme une splendeur époustouflante et en ceux qui n'y trouvent qu'une vacuité de plus. J'adhère, sans ciller, au premier clan, tout en disant, que la splendeur humaine est dans une vacuité, que seul sache faire résonner l'artiste. | | | | |
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| noblesse | | | Un faux orgueil - ne toucher qu'à ce qui est grand ; une fausse humilité - ne décortiquer que ce qui est petit. Sans y toucher, il faut ne survoler que des choses, dont l'ampleur n'a de sens qu'en hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | J'aurais dû parler d'ailleurs et non de hauteur, puisque ce qui est à rechercher ne se trouve ni dedans ni au-dessus, mais bien au-delà. Acméisme plutôt qu'informisme ou suprématisme. En quittant l'informatif ou le comparatif, on a de bonnes chances de se trouver face à la hauteur superlative. | | | | |
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| noblesse | | | Cheminements de réconciliation entre l'Antiquité et le Christianisme : de la grandeur d'âme on s'élève à l'humilité ; de l'humilité on tombe dans la grandeur d'âme. Réversibilité. Changement de verbe : la fierté de ce qu'on est, l'humilité devant ce qu'on dit, la honte de ce qu'on fait. L'humilité née du sentiment de sa petitesse est niaiserie ; il faut être assez grand pour toucher à la haute humilité. | | | | |
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| noblesse | | | La grandeur, que ce soit en profondeur ou en hauteur, se mesure à la qualité des contraintes : « Sur sa route, César se met les Alpes, pour mieux montrer sa grandeur » - J.G.Hamann - « Cäsar wirft sich die Alpen im Wege, um seine Grösse zu zeigen » - comme d'autres, plus nobles, s'inventent des gouffres, pour mieux tenir à la hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | Aujourd'hui, on ne trouve de grands que parmi les ratés. Plus les réussites éclairent mon chemin, plus grand est le soupçon, que ce que je foule soit un sentier battu et ce qui m'attend au bout soit une étable. Et dans : « Plutôt tout rater que ne pas faire partie des plus grands » - Keats - « I would sooner fail than not be among the greatest » - il faudrait remplacer 'rater' par 'réussir'. | | | | |
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| noblesse | | | But : garder l'âme haute. Moyens désirés : l'inclémence de la honte, la liberté de l'ironie, la vivacité du mot. Qui veut les moyens voudra le but. « Dans une grande âme tout est grand » - Pascal - y compris la honte. | | | | |
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| noblesse | | | Ce n'est ni la « durée-étendue » (Rousseau) ni l'« intensité-profondeur » (Nietzsche) des grands sentiments qui fait les grands hommes, mais l'intensité de la durée, du devenir, - la hauteur. On est ce qu'on devient, se dit l'homme d'élan ou de plume, tel fut le sens de la vie nietzschéenne, qu'il déforme lui-même dans le paradoxal : « Comment on devient ce qu'on est » - « Wie man wird was man ist » - à moins qu'il y mette simplement le comment au dessus du quoi, ce qui aurait dû donner : comment on est ce qu'on devient. | | | | |
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| noblesse | | | Plus ciblés et volontaires sont mes efforts pour devenir plus grand ou plus noble, moins j'ai de chances de l'être. Pas d'étapes vers la hauteur primordiale, qui ne se donne qu'à la force inemployée. La puissance, aux yeux des Anciens, était surtout appréciée en tant que potentialité, puissant et possible ayant la même origine (l'expression en puissance en est un reliquat). | | | | |
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| noblesse | | | Si je baisse mon esprit, je deviens bossu, se disent les orgueilleux, et ils redressent la tête, sans s'apercevoir, qu'une bosse défigure leur âme. | | | | |
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| noblesse | | | Peu m'importe, quelles négations ou proclamations je lis sur ton bouclier ; je ne peux deviner ton véritable défi que par ta manière de te désarmer et de te taire, devant la vie et devant l'esprit. Que tes ailes te servent de panache et te portent loin des lieux, marqués par les armes, à l'opposé d'Achille : « Achille, divin preux, sent que ses armes le portent ; il croit avoir des ailes » - Homère. | | | | |
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| noblesse | | | Deux sortes de noblesse : celle du quoi et celle du comment, la grandeur et le style. Aucune grandeur ne rattrape les lacunes de style, mais la force d'un style peut pallier le manque de grandeur. « Scrute le quoi, mais davantage le comment » - Goethe - « Das Was bedenke, mehr bedenke Wie ». | | | | |
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| noblesse | | | L'humilité sans la fierté, c'est comme la profondeur sans la hauteur - le manque d'amplitude résultera, immanquablement, en bruit sans épaisseur, en platitude de toute musique, qui émanerait de ma vie. | | | | |
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| noblesse | | | Être sublime, ce n'est ni mesurer plus que les autres, ni ne se laisser mesurer à rien, ni être incommensurable, c'est donner une nouvelle mesure, dans l'ordre du beau et du bien, et une nouvelle balance, dans l'ordre du vrai. | | | | |
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| noblesse | | | La médiocrité en appelle, tout le temps, à la pureté, à la grandeur et à la liberté, connues et fermées, lui servant de buts ou balances ; le talent, c'est ce qui les fait oublier ou n'en fait que des contraintes, figées et silencieuses, et permet de produire de nouvelles unités de mesure du pur, du grand et du libre - mesures sonores, ouvertes et palpitantes. « La grandeur d'une âme est dans son don de reconnaître une grandeur chez les autres » - Karamzine - « Талант великих душ есть узнавать великое в других людях ». | | | | |
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| noblesse | | | La culture et la grandeur sont aussi bien dans l'élévation d'édifices que dans l'entretien de ruines ; la rencontre du don d'architecte et du don de chantre, de compositeur et d'interprète ; la conscience que, derrière, se tient le même démiurge : « Tu me fis grand, et tu fais ma ruine » - Eschyle. | | | | |
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| noblesse | | | Si je suis un arbre, je porterai avec dignité la boue des racines, la cendre des fleurs, la chute des feuilles, le courant d'air des cimes. « La noblesse est en courage, non en ramage » - proverbe allemand - « Adel sitzt im Gemüte, nicht im Geblüte ». Et avant qu'il devienne matériau de construction, je me serai unifié avec un autre arbre, gardant quelques inconnues. | | | | |
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| noblesse | | | L'optimisme naturel est l'apanage du repu ; c'est pourquoi je dois l'inventer. Le pessimisme superficiel accable les grands ; c'est pourquoi je dois en faire un haut choix libre. | | | | |
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| noblesse | | | Deux beaux profils mythiques disparurent des parcours humains - les anges et les rois, les poètes fastueux et les philosophes majestueux. Les logorrhées fangeuses, où rien ne résonne et tout raisonne. Les voies royales ne mènent plus qu'aux ruines et deviennent impasses nostalgiques. « Il n'y a plus de voies royales en géométrie » - dirait Euclide, en songeant à la philosophie. | | | | |
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| noblesse | | | Tous les penseurs brandissent cette misérable et quasi-inexistante opposition entre esprits libres et esprits enchaînés, tandis que le seul choix crucial, dans ce domaine, est entre une liberté dégradante et un esclavage valorisant. Là où la liberté élève ou l'esclavage avilit ne prospèrent que des esprits médiocres. | | | | |
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| noblesse | | | Par mes contraintes, je me libère des choses sans importance ; avec celles qui restent, je dois choisir, desquelles je serai le maître et desquelles - l'esclave. Même parmi les passions je trouverai toujours celles, dont il vaut mieux être l'esclave. Et ce sont les meilleures ! Aux médiocres j'appliquerai le conseil d'Épictète : « Maîtrise tes passions, avant qu'elles ne te maîtrisent ». | | | | |
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| noblesse | | | Comme toutes les grandes attitudes, le nihilisme est facile à profaner, dont l'exemple le plus flagrant est la manie de la négation systématique de ce qui est consensuel. Toutefois, l'inverse du nihilisme, c'est l'adhésion mécanique aux valeurs des autres, et là, on n'a même pas besoin d'abus ou d'exagération pour le fuir et chercher ses propres commencements. | | | | |
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| noblesse | | | Quand je choisis mon adversaire en fonction du fond, je débouche, le plus souvent, sur des inepties du genre de la dialectique (historique, philosophique ou politique). Le bon parti, c'est la forme ; ce n'est pas la profondeur du combat qui détermine ma stature, mais la hauteur de mes admirations ou de mes dégoûts. | | | | |
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| noblesse | | | L'orgueilleux cherche à produire des merveilles, le fier trouve le merveilleux et invente l'émerveillement. | | | | |
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| noblesse | | | Quand ce qui est vu comme beau s'avère être systématiquement vrai, on a de bonnes chances d'être en présence d'un regard noble. « La noblesse de l'esprit solitaire est si grande, que tout ce que son regard conçoit est vrai » - Avicenne. Le propre du goujat : ne vivre que de son vrai, d'un misérable vrai ne s'élevant jamais jusqu'à être beau. | | | | |
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| noblesse | | | Le sacré : une hauteur émotive, sublime, impondérable et répétitive, qu'aucune épreuve par la pesanteur du plat ou du profond ne fasse chuter. Ce qui me fait fermer les yeux, pour rêver ou pour cacher les larmes. Une déraison d'être, larmoyante et grandiose. | | | | |
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| noblesse | | | La musique de ta vie ou de ta création naît du frisson, de celui de ton regard sur ton étoile ou de celui de tes métaphores, les deux – indispensables, pour faire vibrer tes cordes poétiques ou pour faire taire tout bruit prosaïque. « Il faut trembler pour grandir »** - R.Char. | | | | |
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| noblesse | | | Parmi ceux qui prétendent maîtriser leur meilleur soi, je ne connais aucun grand. La grandeur est dans la qualité de notre ouïe, permettant d'interpréter la voix de notre soi inconnu, et dans le talent de notre soi connu. Donc, il faut se moquer de ceux qui disent : « La vraie grandeur consiste à être maître de soi-même » - Defoe - « The true greatness of life is to be masters of ourselves ». Le seul soi, la source de ma perplexité, appartient à l'espèce et échappe à ma maîtrise ; je ne peux maîtriser que des traductions de l'original hermétique. La maîtrise de soi est de l'imposture ; elle n'aide qu'à me perdre au milieu des autres. Même dans la solitude, une ubiquité me guette : m'attacher à celui que j'invente ou à celui qui invente. Je suis grand, quand eux, miraculeusement, coïncident. | | | | |
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| noblesse | | | Le plus clair de mon temps se passe dans la demeure, bâtie et animée par les autres ; les heures obscures et rares, c'est à dire les meilleures, je les vis dans mes ruines, dont les portes et fenêtres sont condamnées par mes contraintes, et mes moyens m'y ouvrent le ciel, où scintille mon but, mon étoile. Tant de nigauds, n'acceptant pas le monde et refusant d'y bâtir leur maison, continuent d'habiter leurs cellules communautaires. Ce n'est pas par rejet du monde que je me réfugie dans ma résidence secondaire ; dans les deux lieux règne mon acquiescement : au monde de l'esprit divin et à celui de mon âme. Et qu'il est beau, ce rêve du monde, parmi « ses propres ruines, éprouvées par l'âge, mais toujours majestueuses » - Homère. | | | | |
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| noblesse | | | Tous ceux qui pataugent dans de vaseuses approximations cherchent à mettre en valeur leur manque de réflexion, en disant que rien de grand n'est jamais venu de l'intelligence. À l'aune de l'irréflexion, toute mesure se réduit à l'étendue. Pour qu'une haute grandeur se maintienne, une profonde réflexion est de mise. Un bon astronome doit être un bon géomètre. | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse se méfie du facile, mais le difficile est de plus en plus mesquin. Le grandiose se cache pourtant dans le facile. La seule réconciliation, pour un inconditionnel de l'âme haute, semble être la transformation, en catimini, du facile en difficile, de petits embarras en grande angoisse, puisque certaines frayeurs se dissipent par des frayeurs plus fortes. | | | | |
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| noblesse | | | Les yeux ouverts pour mieux maîtriser les choses, ou les yeux fermés pour mieux s'abandonner au rêve. Le regard sur ou le regard de ; le premier consolide l'esprit, le second illumine le visage ; la racine ou la cime de ma personnalité, de mon arbre. « La majesté du visage sans regard » - Enthoven – sans le premier, oui, mais avec le second ! « Arbre – la verticale la plus insolente, majesté de verticale » - Levinas. | | | | |
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| noblesse | | | Le goût s'occupe de mes contraintes ; et le talent – de mes productions. Le premier me fait don de ruines ; le second fait pousser un arbre. Grâce au premier, je vis dans les ruines ; je rêve en arbre, grâce au second. Les ruines – la virginité (pour mon regard) et la grandeur (pour mes yeux) du passé ; l'arbre – la fécondité des racines, des fleurs et des ombres. | | | | |
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| noblesse | | | Tant de grandeurs nous parviennent par le petit écran d'ordinateur ; le grand écran du cinéma de nos ancêtres véhiculait surtout de la petitesse. | | | | |
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| noblesse | | | Il n'existe pas de nobles querelles collectives ; c'est dans une perspective temporelle qu'un talent de poète en invente parfois quelques grandeurs artificielles. Avec l'extinction du romantisme, disparurent aussi les grandes querelles personnelles. Et dans les petites, tous se valent : les brillants et les ternes, les purs et les salauds, les experts et les ignares. En absence de l'air romantique, règnent le feu de paille des indignés, le terre-à-terre des renfrognés, l'eau courante des alignés. | | | | |
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| noblesse | | | Le fatalisme est une pose respectable, quand on subit des choses mineures ; dans les choses d'importance, son contraire, le nihilisme, est préférable : éliminer, effacer ou réévaluer ce qui ne porte pas mon effigie. | | | | |
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| noblesse | | | La grandeur dépend du type d'éclairage ; dans le meilleur des cas, ce sont des émotions ou des états d'âme, vécus à la lumière des étoiles – la solitude, l'amour, la fraternité. Les progrès des éclairages artificiels tuent la grandeur. | | | | |
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| noblesse | | | Si je vis un commencement, nihiliste (ex nihilo) et beau (maxima de males verbisque), comme une fin, je fais frôler la vie par la mort, la beauté – par l'horreur, et je comprends, que c'est propre à tout art. « Quiconque a eu plusieurs naissances est décédé autant de fois » - R.Debray – sans l'espoir de renaissance – l'artiste dit adieu et non pas au-revoir a ce qui avait été vécu en grand. | | | | |
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| noblesse | | | Au royaume de la pensée, comment s'appellent l'héroïsme et l'amour ? - sacrifice de ce qui marche et fidélité à ce qui danse. | | | | |
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| noblesse | | | La profondeur de mon regard permet de toucher aux choses essentielles de l'être, son ampleur – d'interpeller les relations essentielles du devenir, sa hauteur – de faire entendre ma propre voix, visant l'intensité et la noblesse. Le bouquet complet s'appelle grand regard (der große Blick de Nietzsche). | | | | |
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| noblesse | | | Dans la hauteur s'amenuisent les idées et se décolorent les actes ; seul mon regard peut y entretenir un semblant de grandeur ; mais même en le ratant, il me promet plus que de la reptation – la chute. | | | | |
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| noblesse | | | Dans nos souhaits de détacher l'homme du présentisme, le renvoi à l'Histoire ne sert à rien. Les thèmes éternels, les valeurs invariantes, la grandeur d'âme, ne nichaient pas plus dans les siècles mieux lotis que le nôtre. Les hommes vécurent toujours de la version courante ; il s'agit de les faire rêver de ce qui est invariable. Mais ce besoin d'immobilité se marie mal avec la bougeotte populaire. | | | | |
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| noblesse | | | Une bonne philosophie : la noblesse des questions, l'ironie du raisonnement, la fierté ou/et l'humilité des réponses. Le spinozisme : l'inertie des questions, la fausseté du raisonnement, la mécanique arbitraire des réponses. La phénoménologie : la logorrhée des réponses, l'apparence de raisonnement, l'insignifiance des questions. | | | | |
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| noblesse | | | Le talent est presque un synonyme de la hauteur, mais on peut préparer une ascension vers celle-ci, en éliminant tout ce qui est bas : « Que l'homme contemple la haute majesté de la nature, qu'il éloigne sa vue des objets bas »** - Pascal. | | | | |
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| noblesse | | | Tant d’épigones de Nietzsche partagent ses Non médiocres ; très peu sont capables de s’identifier avec ses Oui grandioses. Les contraintes, dans la création, doivent être invisibles. | | | | |
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| noblesse | | | Quand tu clames ta grandeur ou marmonnes ta petitesse, tu te retrouveras au juste milieu, aux allures d’une platitude. C’est une franche et audacieuse unification entre l’humilité de ta grandeur et la fierté de ta petitesse que tu maintiendras les chances de garder de la hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | Le plus souvent, le grand est ennemi du haut. « Ne pas être cerné par le plus grand, mais se verser dans le plus petit » - « Non coerceri maximo, contineri tamen a minimo » - cette épitaphe de Loyola pourrait servir de définition de la maxime, le genre le plus compatible avec la hauteur. Plus laconique est notre appui sur la terre, plus vaste est notre ouverture sur le ciel. | | | | |
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| noblesse | | | M’abaisser ou me hisser, la descente ou l’ascension, - la noblesse peut accompagner ces deux mouvements complémentaires – vers l’humilité ou vers la fierté. | | | | |
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| noblesse | | | Mettre la fidélité d’esthète au-dessus du sacrifice d’ascète – la volonté de puissance de l’artiste. | | | | |
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| noblesse | | | Il faut que ton regard possède assez de profondeur, pour te rendre compte du mystère grandiose du monde et pour affirmer ainsi ton acquiescement enthousiaste. Mais ton regard a, également, besoin d’une grande hauteur, pour faire de toi un nihiliste, celui qui crée ses propres commencements. L’acquiescement n’est nullement un dépassement du nihilisme, mais un partenaire sur le même axe de valeurs. | | | | |
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| noblesse | | | Ne déploie pas tes ailes, tant que tes pieds s’agitent. « Plus résolument ton âme se détache des basses envies terrestres, plus majestueusement elle rejoindra la hauteur céleste »* - St-Augustin - « Tanto gloriositus mens ad superiora promovetur, quanto diligentius ab inferioribus concupiscentia cohibetur ». | | | | |
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| noblesse | | | Toute évocation prosaïque de la grandeur ou de la noblesse finit dans la platitude ; leur langage durable ne peut être que poétique. La poésie est ce qui empêche le sublime de glisser vers le ridicule. | | | | |
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| noblesse | | | Dans la hauteur, tu ne touches ni les coudes ni les actes ni les cerveaux des autres ; le seul voisinage est celui des sommets, séparés par d’immenses platitudes, dans lesquelles s’amassent et se vautrent les gloires moutonnières d’aujourd’hui. | | | | |
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| noblesse | | | Des avantages de la hauteur : non seulement le Oui à la merveille du monde y résonne plus majestueusement, mais les Non mesquins n’y ont pas de place. Dans la hauteur il n’y a pas d’adversaires proches – que des frères lointains. « Il faut affronter l’ennemi - horizontalement »** - R.Char. | | | | |
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| noblesse | | | Dans le domaine intellectuel, la grandeur est de savoir commencer et de savoir garder un élan vers des cibles inaccessibles. Et dans le mot paradoxal de Goethe : « Tu gagnes en grandeur, si tu ne peux pas aboutir » - « Daß du nicht enden kannst, das macht dich groß » - il faut remplacer peux par veux. | | | | |
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| noblesse | | | Les contraintes à pratiquer sont celles, où un petit moins conduise à un grand plus, le tout - pour préserver des invariants sacrés. | | | | |
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| noblesse | | | Seul un intellectuel peut apprécier la réflexion sur le langage, tandis que tout le monde a un besoin très net de consolation. Donc, une bonne philosophie, celle qui fait du langage et de la consolation ses objets centraux, devrait, en partie, s’adresser à tout le monde. « Toute culture a deux devoirs : consoler la majorité, apporter à la minorité, aux grands esprits, de l’air qu’ils respireront »*** - H.Hesse - « Zweierlei Aufgaben hat jede Kultur : die Vielen zu trösten ; den Wenigen, den großen Geistern, Luft zum Atmen zu geben » - cet air est la musique, à laquelle doit se réduire tout langage d’art. | | | | |
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| noblesse | | | Les petits Oui et Non naissent du comparatif, égoïste ou conformiste, social ou médical ; les grands – du superlatif, scientifique ou artistique. Le grand Non découle de la profondeur, où règne l’esprit, désespéré par le gouffre qui sépare l’absolue merveille du monde de l’horreur absolue de notre propre mort. Le grand Oui plane dans la hauteur, où s’arrête le temps et s’épanouit l’âme, contemplative ou créative, s’identifiant avec ce qui est éternel – le Bien, le Beau, le Vrai. | | | | |
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| noblesse | | | Si je devais choisir le siècle, où la profondeur humaine se manifestât de la manière la plus éloquente, j’opterais pour le XVIII-me. Mais, visiblement, même pour ses contemporains, la grandeur et la hauteur jouissaient d’un prestige plus précieux encore : « Comment avais-tu pris un essor si haut, dans le siècle des petitesses ? » - Voltaire (de Vauvenargues). | | | | |
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| noblesse | | | Tout ce qui est grand suivit le même chemin qu’avait suivi, jadis, ce qui est banal ou insignifiant – tout s’enveloppa d’un vocabulaire figé, inertiel, répétitif, tout est préfabriqué, dans vos têtes et vos veines. « Non seulement nos idées, mais nos souffrances mêmes, nous les vivons toutes faites » - Dostoïevsky - « У нас не только готовыми мыслями, но и готовыми страданиями живут ». | | | | |
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| noblesse | | | L’enthousiasme est bon aussi bien pour accomplir quelque chose de grand que de renoncer à se mêler de ce qui est mesquin. J'aime l'enthousiasme – dans les ruines. Dans les édifices communs – je désespère. L'enthousiasme, avant d'être architecte, est surtout bon pour un travail de sape ou de démolition. C'est pourquoi on lui préfère aujourd'hui - le calcul, la règle et le niveau. | | | | |
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| noblesse | | | L’extinction des passions s’ensuit de l’inutilité, reconnue par le public, de la grandeur. En revanche, l'accomplissement de ce qui est petit s'accompagne, de nos jours, de tant de précautions gesticulaires, que, par comparaison, la pauvre passion individuelle passe inaperçue et sa grandeur universelle avec. | | | | |
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| noblesse | | | L’usage de ta liberté ne promet de la grandeur que si tu n’es qu’en compagnie des choses nobles ; mais tu n’arrives à cet état que par des contraintes, qui déblayent tout ce qui est secondaire, insignifiant. « Dans les travaux de l’esprit, à toute règle qu’on s’impose correspond aussitôt une liberté d’autre part »** - Valéry. | | | | |
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| noblesse | | | C’est la hauteur du rêve ou l’humilité de l’action qui te rapprochent, presque inconsciemment, de la profondeur ou de la grandeur ; viser celles-ci, explicitement, c’est t’exposer à la platitude et à la mesquinerie. | | | | |
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| noblesse | | | Avec mes chemins obliques, mes sophismes suivis de leurs réfutations, mes angoisses, j’aurais pris pour une définition de la bassesse ces mots de Sénèque : « Heureux celui qui ne chancelle jamais, est toujours d’accord avec lui-même, et attend sa dernière heure sans trembler » - « hominis bonum est, non vacillare, constare sibi, et finem vitae intrepidus expectare » - et qui, aux yeux de l’auteur, dépeignent la magnanimité ! | | | | |
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| noblesse | | | Il n’y a pas beaucoup de grandes choses dans le monde ; je n’en connais qu’une seule – le rêve, avec plusieurs façons de se manifester : l’amour, la musique, l’admiration. Il n’y a pas de balance universelle, pour évaluer cette grandeur ; se résigner à s’occuper du petit, car presque invisible, et laisser le grand, soi-disant trop voyant, aux autres, est une aberration, visuelle et intellectuelle. | | | | |
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| noblesse | | | Dans l’explication de la chute actuelle de l’intellectuel, je dirais, pour être le plus bref, que c’est dans la disparition de toute forme de noblesse – et non pas de grandeur, de talent ou d’ambition – que réside la raison principale de ce drame historique, unique, définitif. | | | | |
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| noblesse | | | Pour un aigle, atteindre la hauteur signifie, dans sa fière solitude, ne plus être vu de personne ; l’air libre est son élément. Les adeptes de la profondeur ressemblent à un ramassis de poissons solidaires : « Tous, ils troublent l’eau, afin qu’elle paraisse profonde » - Nietzsche - « Sie trüben Alle ihr Gewässer, dass es tief scheine » ; l’eau commune est leur milieu. | | | | |
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| noblesse | | | Il faut que tes rêves aient assez de force, pour oser chanter des hymnes à ta faiblesse dans la vie – la fierté amortissant le remords d’avoir tenté une œuvre de la force. | | | | |
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| noblesse | | | Ils s’effarouchent de voir des mythes transformés en concepts ; ils ne comprennent pas qu’il y a autant de concepts dans la peinture d’un mystère que dans l’exposé d’un fait divers. Tout mythe n’est pas noble ; et la neutralité des concepts peut servir aussi bien une bassesse qu’une grandeur. | | | | |
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| noblesse | | | La destinée des sentiments médiocres, c’est une déchetterie commune ; les grands sentiments se rétrogradent en ruines individuelles, où l’on puisse encore songer aux rêves d’antan, aux consolations, aux retrouvailles avec son étoile. | | | | |
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| noblesse | | | Deux constats dont j’ignore l’explication : plus la verticalité (innée, individuée) gagne en largeur, plus en perd l’horizontalité ; mais l’horizontalité (cultivée, commune), devenue plus vaste ou plus réduite, n’a aucune répercussion en verticalité. Il faut, donc, rester indifférent à l’horizontalité et ne faire grandir que la verticalité. | | | | |
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| noblesse | | | La grandeur se mesure en étendue (où et quand est-on grand ?) ou en profondeur (comment est-on grand ?) - les coordonnées ou le poids, dictés par le présentisme ; la perspective temporelle la condamne à la platitude. La hauteur n’admet aucune mesure – elle fuit le temps et le comparatif, se voue l’intemporalité superlative, s’exprime en ombres impondérables. | | | | |
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| sénèque | | | Non scholae, sed vitae discimus.
Ce n'est pas pour l'école, mais pour la vie, que nous étudions. | | | | |
| | noblesse | | | Puisque la vie nous pourvoit de prébendes, l'école étant surtout le lieu des châtiments. Dommage ! Je suis à l'école, lorsque je me sens digne d'un fouet ; je suis aspiré par la vie, lorsque je me sens grandi et libre. « Qui touche au plus profond, s'attache au plus vivant » - Hölderlin - « Wer das tiefste gedacht, liebt das lebendigste ». Plus ma pensée est haute, plus facilement je quitte la vie terrienne pour l'art aérien. Cicéron tombe dans le même travers : « La philosophie : non l'art des mots, mais celui de la vie » - « Philosophia : non verborum ars, sed vitae » - la vie est pleine de bruits ; la philosophie, par son amplitude, entre le haut regard et l'intelligence profonde, en dégage la musique. En dehors de nos pulsions, qu'est-ce qui se rapproche le plus de la vie ? - l'art des mots ! | | | | |
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| goethe j.-w. | | | Traulich und treu ist's in der Tiefe ; falsch und feig ist was oben sich freut.
La profondeur rassure et caresse ; toute joie en hauteur est fausse et lâche. | | |  | |
| | noblesse | | | Toute profondeur est promise à la machine. L'homme ne s'affirme qu'en hauteur du rêve, qui ne peut être que faux et lâche. Quand il s'enhardit, il devient un projet rassurant, vrai et minable. « Tous les lâches sont romantiques, ils s'inventent des vies à reculons, pleines d'éclats » - Céline - pleines d'ombres ! Les hautes ombres, romantiques et solitaires, sont plus fidèles à notre soi inconnu que les lumières, mécaniques et profondes, que notre soi connu partage avec tout le monde. | | | | |
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| pouchkine a. | | | Тьмы низких истин нам дороже нас возвышающий обман.
À la grisaille d'une basse raison, nous préférons une haute folie, qui nous illumine. | | |  | |
| | noblesse | | | Une lumière d'en bas, se projetant vers le haut - des ombres, est plus belle. Plus je cherche la lumière en haut, plus mes yeux perdent l'habitude de puiser la matière du doute en bas. « Nous n'avons le choix qu'entre des vérités irrespirables et des supercheries salutaires »** - Cioran. Ceux qui fuient la flamme, pour ne chercher que des fagots, disent, qu'une vérité prête à l'emploi vaut mieux qu'un mensonge sans recette. | | | | |
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| flaubert g. | | | J'aime les gens tranchants et énergumènes. On ne fait rien de grand sans le fanatisme. | | | | |
| | noblesse | | | La grandeur du fait, vue de la hauteur du rêve, dégringole affreusement. Le fait se réduit aux chiffres, lorsque sa lecture utopique ou symbolique s'efface. L'énergumène de Diderot ou le possédé de Dostoïevsky, bref, le fanatique grave dans l'air ce qu'un sobre maçon, le possédant, exécute en pierre. La valeur est dans la qualité d'un axe atemporel, le prix est dans la durée : « Le monde ne vaut que par les extrêmes et ne dure que par les moyens » - Valéry. | | | | |
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| nietzsche f. | | | Das Pathos der Attitüde gehört nicht zur Größe ; wer Attitüden nötig hat, ist falsch.
Le pathos de la pose n'a rien à voir avec la grandeur ; qui en a besoin est faux. | | | | |
| | noblesse | | | Toute ta vie ne fut qu'une éternelle pose pathétique, où tout ne fut qu'inventé, y compris une nouvelle grandeur, dont personne ne s'aperçut. Je te préfère dans le faux, grandiose, plutôt que dans le vrai, morose. Qui se moque de poses sombre dans des positions, vraies et toujours petites. Contrainte préférée à but, forme préférée à protéiforme, hauteur préférée à profondeur - telle paraît être la pose aristocratique. En tant que position, elle devient arrogance ; en tant que posture - galéjade. | | | | |
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| nietzsche f. | | | Je höher wir uns erheben, um so kleiner erscheinen wir denen, welche nicht fliegen können.
Plus tu t'élèves et plus petit tu parais aux yeux de ceux qui ne savent pas voler. | | |    | |
| | noblesse | | | Et plus petit encore aux yeux de ceux qui le savent ! La capacité de compter les marches, de s'élever prouve notre foncière petitesse, l'absence d'un noyau immuable. Le vrai avantage de la hauteur est de devenir invisible aux yeux des rapaces, qui volent bas : « Plus un grand homme s'élève, moins il est visible » - Stendhal. | | | | |
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| nietzsche f. | | | Daß man keinen Nutzen aus ihnen zu ziehn weiß, das gehört selbst vielleicht zur Größe.
Qu'on n'en puisse tirer aucun profit, c'est peut-être le propre même de la grandeur. | | |   | |
| | noblesse | | | Même les étoiles peuvent être profitables pour guider le navire. Tout peut être utile, c'est-à-dire avoir son ombre. La grandeur, et la liberté, c'est la capacité de vivre indépendamment de son ombre. | | | | |
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| nietzsche f. | | | Man bleibt nur jung unter der Voraussetzung, daß die Seele nicht sich streckt ; nichts macht uns weniger Neid als das fette Glück des guten Gewissens.
On ne reste jeune qu'à condition, que l'âme ne se détende pas ; rien ne nous fait moins envie que le bonheur gras de la bonne conscience. | | | | |
| | noblesse | | | L'âme se détend, quand disparaît la sensation du péché (de la honte). Les pires ennemis de l'âme, crispée et en éveil, sont des sociétés caritatives. | | | | |
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| péguy ch. | | | Avoir la paix, le grand mot de toutes les lâchetés intellectuelles. | | | | |
| | noblesse | | | Car il se traduit en préparation de guerres mesquines. Le trouble s'empare de l'intellectuel courageux, sans que celui-ci le cherche ni veuille - vis bellum para pacem. | | | | |
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| berdiaev n. | | | Как пережить Божественное, когда Бога нет ; как пережить экстаз, когда мир и человек так низки ; как подняться на высокую гору, когда мир так плосок ?
Comment vivre le divin sans Dieu ; comment vivre l'extase dans la bassesse du monde et des hommes ; comment garder la hauteur avec un monde si plat ? | | |    | |
| | noblesse | | | Le doute, en effet, y est permis, mais qu'est-ce qui t'empêche, au lieu de le vivre, - de ne faire qu'en rêver ? Dieu, l'extase et la hauteur ne sont réels et grands qu'en rêve. | | | | |
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| rilke r.-m. | | | Wer spricht von Siegen ? Überstehn ist alles !
Qui dit victoire ? Ne pas tomber est tout ! | | |  | |
| | noblesse | | | Nous ne triomphons que de petits défis, les grands nous font baisser les yeux et les bras, tout en élevant l'âme, c'est cela - ne pas tomber. En s'appuyant sur le poids de nos défaites : « On ne vit pas en célébrant des victoires, mais en surmontant des défaites »* - Che Guevara - « No se vive celebrando victorias, sino superando derrotas ». | | | | |
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| hesse h. | | | Die stärkste aller Verführungen ist die, dass man Vorbildern folgt, die man nicht erreichen kann. Sie hat den Anschein des Edlen.
La séduction la plus irrésistible consiste à suivre l'idéal qu'on n'atteindrait jamais. Elle a pourtant l'apparence noble. | | | | |
| | noblesse | | | Elle fait partie de ces grandes séductions, auxquels il vaut mieux succomber en solitaire (Byron), pour ne pas être envahi par celles, qui émanent des choses communément accessibles. | | | | |
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| kafka f. | | | Man lernt das Matrosenleben nicht durch Übungen in einer Pfütze.
Un entraînement trop intensif dans la mare peut vous rendre impropre à la profession de marin. | | |  | |
| | noblesse | | | Volé à La Rochefoucauld. N'affronter que les tempêtes sous le crâne. Ne pas déployer de voiles là où je manque de mon propre souffle. Sois grand par tes contraintes, car il n'y a que très peu de choses, qui grandiraient de la grandeur de tes moyens, bien que les sots pensent le contraire : « L'homme qui s'acquitte honorablement de petites tâches, s'avère digne des grandes » - Hegel - « Der Mensch, der geringe Geschäfte treu erfüllt, zeigt sich fähig zu größeren ». | | | | |
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| jankelevitch v. | | | Il faut être conformiste dans les petites choses et insurgé dans les grandes. | | |   | |
| | noblesse | | | Les grandes muant facilement en petites, toute insurrection est condamnée à tomber dans le conformisme. On se met hors du commun par le choix de type de résignation. Notre meilleur soi, le soi inconnu, ne vit que dans l'humble superlatif immatériel et fuit l'orgueilleux comparatif matériel, ce faux négateur de la conformité. Les moutons disent : « La confiance en soi est l'aversion du conformisme » - Emerson - « Self-reliance is the aversion of conformity ». Ne pas prendre position est plus rare que s'insurger. | | | | |
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| proximité | | | Le sot, croyant ou athée : le monde est grand et moi - petit. Le créateur athée : le monde est petit et moi - grand. Le créateur croyant : le monde et moi sommes de même taille. Pour le pessimiste, la taille est minable, pour l'optimiste - énorme. | | | | |
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| proximité | | | Les hommes vils s'unissent par les mêmes moyens, les hommes bas - par les buts communs, les grands - par la nature de leurs contraintes uniques. | | | | |
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| proximité | | | Avec une proximité toute mécanique, les choses fixes s'agrandissent, les choses élastiques se rétrécissent. La grandeur des choses est dans une élasticité permettant leur vision dans la perspective de l'éternité. « Dans la proximité la plus étroite réside la distance absolue » - Ricœur. | | | | |
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| proximité | | | Je réussis mon livre d'autant mieux, qu'il puisse - et doive - être lu d'une plus grande distance. La meilleure peinture verbale est monumentale : « La sensibilité, après Apollon, doit faire appel à Héraclès » - Ortega y Gasset - « De Apolo se dirige la sensibilidad à Hércules ». Peindre le ciel, c'est par ce seul biais qu'on en renouvelle l'azur, azur se fanant à tout contact avec la grisaille du temps. « L'azur lointain, qui résiste à la proximité, est le lointain peint des coulisses » - Benjamin - « Die blaue Ferne die keiner Nähe weicht ist die gemalte Ferne der Kulisse » - l'art est création de l'aura des choses. | | | | |
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| proximité | | | Nous ne pouvons exprimer que notre attente, mais c'est la grandeur de l'Attendu que nous devrions faire ressentir ; mais dès qu'un attendu perçu ou aperçu se met à dicter notre attente, celle-ci devient mesquine et celui-là se désavoue ; ton Attendu doit être toujours plus grand que ton Attente. | | | | |
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| proximité | | | La valeur d'un homme résulte d'une pondération de leurs trois dimensions - largeur, profondeur, hauteur. Avec d'autres coefficients, tant de nains parmi les vastes ; tant de grands chez les étroits. | | | | |
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| proximité | | | Ce n'est qu'à une grande distance qu'on garde le respect du bon, du grand, du beau et du vrai ; une familiarité stupéfie par la fragilité du grand, te fait rougir du malentendu du bon, te terrorise par la transparence du beau, te déçoit par la mécanique du vrai. | | | | |
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| proximité | | | La foi, comme tout ce qui est grand, peut être vécue sur les trois niveaux : le mystère de la création, le problème de la mort, la solution d'une religion - l'admiration, l'angoisse, l'ordre - choisis donc entre l'enthousiasme, la paralysie ou l'ennui. | | | | |
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| proximité | | | On ne connaît que trop l'angoisse du héros et la sérénité du prêtre. Je salue le martyr serein et le mystagogue angoissé. Et si Dieu, lui-même, manquait d'assurance et, à l'image de l'homme, était aussi fragile que lui ? Et la grandeur d'un philosophe serait d'apporter à l'Un ou à l'autre, - de la consolation vibrante et non pas une infâme paix ? | | | | |
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| proximité | | | La supériorité humaine n'est pas dans la maîtrise des objets, mais dans celle des relations ; si je veux garder la mesure de mes éloignements et de mes proximités, je la maintiendrai grâce à une nouvelle métrique des relations inventées. | | | | |
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| proximité | | | L'héroïsme et la poésie ne charmaient qu'à une distance interdite aux yeux de la raison ; la familiarité avec les grands devenue, aujourd'hui, règle, toute idole est un badaud ou une girouette ; le héros fut intouchable, surtout en pensée ; l'attouchement virtuel d'idole constitue l'hystérie même des idolâtres. | | | | |
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| proximité | | | Ils pensent rencontrer Dieu en montant sur l'échelle de la grandeur (Anselme) ou de la perfection (Descartes) ; une meilleure chance ne consisterait-elle pas à se rendre compte qu'en les montant ou en les descendant on tombe, partout, sur le même degré d'émerveillement ? | | | | |
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| proximité | | | Le bon Chrétien devrait être humble non pas parce qu'il serait indigne de la grandeur de Dieu, mais parce que la grandeur, c'est à dire la force, est indigne. | | | | |
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| proximité | | | Il y a trois familles mystiques : les eschatologiques du Jugement Dernier, les cléricaux du parcours salvateur, les nihilistes des points zéro de la réflexion, du regard, de la passion. Les deux premières sont constituées, essentiellement, de nains ahuris, balançant sur les épaules des géants ; la dernière se dévoue à fabriquer elle-même les mesures ironiques de la grandeur et de la vision. | | | | |
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| proximité | | | Dans le médiocre, je maîtrise mes limites, je suis un Fermé, j'y suis engagé ; dans le grand, je dois rester un Ouvert, vénérer mes limites, à jamais inaccessibles, dont je me dégage, tout en gardant l'élan vers elles. | | | | |
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| proximité | | | C'est une entreprise vaine du poème que de défier l'immortalité ou la souveraineté divines et de croire peser plus que l'airain. L'airain se fait creux, sous le suffrage de l'espace ; la souveraineté est soumise aux droits des dieux, ce suffrage dans le temps. | | | | |
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| proximité | | | L'approche du sublime se fait reconnaître par la dérobade du sol ou l'échappée du regard. Mais les mêmes symptômes précèdent les chutes. | | | | |
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| proximité | | | En écrivant, je m'adresse toujours à mon interlocuteur virtuel, et ma tonalité dépendra de la distance qui m'en sépare. La morne impersonnalité des écrits académiques ou claniques s'explique par le choix des collègues comme confesseurs ou juges. Invite plutôt le Créateur ou Ses anges (dont mon propre soi inconnu) à se pencher sur mes pages, et je pratiquerai sans doute le ton grand seigneur. | | | | |
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| proximité | | | On voit dans l'homme (ou dans le vivant) la meilleure preuve de l'existence de Dieu, et l'on a raison. Mais arrivent les hommes - pour Le traîner dans l'église, le surhomme - pour se substituer à Lui et, surtout, le sous-homme - pour Le placer dans le troupeau ou la machine. Les dieux présents sont sans intérêt : « Seule l'absence divine aide » - Hölderlin - « Gottes Fehl hilft ». | | | | |
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| proximité | | | Le monde matériel, grandiose et mystérieux, suit, visiblement, un beau calcul divin, numérique et logique. Mais aujourd'hui, je ne vois que les hommes, obsédés par le calcul mesquin, et le Dieu officiel, affichant ses préférences de gestionnaire. | | | | |
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| proximité | | | C’est dans la sensation du lointain qu’on atteint les sommets de l’amour, de la grandeur, de la création. Te rapprocher des objets de tes engouements, c’est les banaliser, t’en familiariser, perdre le besoin de tes ailes. | | | | |
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| proximité | | | J’écoute ceux qui ont trouvé le sens de la vie – la dévotion, l’absurdité, la recherche de soi – une misère ! Et même si, en approfondissant ce sujet, on se penchait sur les trois mystères dont nous a doté le Créateur – le Bien, le Beau, le Vrai, le résultat serait très décevant : le sens des deux premiers est inaccessible, et le sens du Vrai est trop transparent, accessible même aux machines. À l’opposé du sens à chercher se trouve le rêve à créer. | | | | |
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| proximité | | | Ramener à la physique ou à la biologie l'éternel retour et le surhomme, c'est comme confier à la science politique ou à l'astronomie la justification du Royaume des Cieux. | | | | |
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| proximité | | | Tant de tributs à la beauté, à l’intelligence, à l’art, chez les dieux grecs ; et l’indifférence des ploucs évangéliques pour ces signes divins des humains évolués. En revanche, chez les chrétiens, - une première reconnaissance du Bien en tant que le mystère le plus divin. Une humble faiblesse, opposée à la force orgueilleuse. | | | | |
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| proximité | | | Dans la musique, la beauté (Mozart) se substitue à Dieu, la grandeur (Beethoven) Le rend inutile, la passion (Bach) en traduit la noblesse. « La vénération, dans la musique, témoigne de l’omniprésence de la grâce divine »* - Bach - « Bei einer andächtigen Musik ist allezeit Gott mit seiner Gnaden Gegenwart ». | | | | |
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| proximité | | | Chez Bach - aucune trace d’un Dieu tout-puissant, je n’entends qu’un hymne à la solitude humaine. L’omniscience divine est incompatible avec la musique de Mozart, il crée une divinité de l’émotion pure. En fin de compte, la tonalité sûre et triomphante de Beethoven est plus proche des croyances populaires en Dieu tonnant et rassurant. | | | | |
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| proximité | | | Avec la même perplexité et devant le même autel, tu dois vénérer le mystère des deux grands absents - Dieu et ton soi inconnu. Et, à tous les deux, tu dois adresser un acquiescement inconditionnel, toute négation ne faisant que t’abaisser. | | | | |
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| proximité | | | Les chemins, qui m’attirent le plus, sont ceux où je ne mettrais jamais les pieds, car ils se perdent dans le lointain et conduisent aux cibles inaccessibles. Mais rien que le regard fidèle sur eux apporte deux résultats paradoxaux : l’ennoblissement de la faiblesse de l’esprit et l’humble force de l’âme. | | | | |
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| proximité | | | Le visage humain est l’appel le plus immédiat à croire en Créateur. Le sourire au visage, sa grimace, son accablement, son mutisme même nous signalent la présence d’un grand Étranger, l’auteur des élans de nos cœurs et des envolées de nos pensées. Dieu est dans un grandiose éloignement, vécu comme une ardente proximité. | | | | |
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| proximité | | | On ne peut formuler aucune idée sérieuse, sans parler de dogmes, au sujet de Dieu ou d’une déité quelconque, bien que l’Univers et la vie soient, de toute évidence, des œuvres divines ; le Créateur restera à jamais un Grand Inconnu. | | | | |
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| proximité | | | L’alternative de la trace s’appellerait aura ; un lointain majestueux remplaçant la familiarité d’une proximité. « La trace est l’apparition d’une proximité ; l’aura – celle d’un lointain » - Benjamin - « Die Spur ist Erscheinung einer Nähe. Die Aura ist Erscheinung einer Ferne ». | | | | |
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| proximité | | | Ce qui te façonne, c’est la découverte, a posteriori, d’états d’âme, d’idées, de mélodies et même de faits, au passé, dont aucune prise de hauteur ne diminue les dimensions et même, souvent, les rehausse - la découverte du sacré. | | | | |
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| proximité | | | La caresse fait de la proximité horizontale un lointain vertical, profond pour l’emphase et haut pour l’extase. | | | | |
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| chœur russie | | | HOMMES : L'action des hommes engendre une civilisation, celle de Russie est misérable ; le rêve de l'homme constitue une culture, celle de Russie est grandiose. Les Russes ensemble font l'effet d'une horde ; le Russe, sûr de ne pas être vu, est un poète. Ils ne présentent un intérêt pour l'esprit que divisés. Le seul pays, où les raids de Vikings constituèrent un progrès. | | | | |
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| russie | | | Il y a plus de choses qui appellent, chez le Russe, l'étonnement ou l'écart que le constat ou la filiation. L'apprentissage de la complexité ne le rend que plus fasciné par l'étonnante simplicité de ce qui est grand ou de ce qui a vraiment besoin de liberté : « La liberté est moins nécessaire dans les grandes choses que dans les moindres » - Tocqueville. Il tient à l'enfance du regard, il tient en piètre estime la maturité des pieds. | | | | |
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| russie | | | Si l’on exclut l’humilité (compassion, consolation, sacrifice) des thèmes philosophiques, il ne restera rien de philosophique dans la littérature russe, et l’on donnera raison à V.Soloviov : « Tout ce qui est russe n’y ressemble nullement à la philosophie. Je ne vois aucune prémisse d’une pensée originale russe » - « Всё русское в этих трудах ничуть не похоже на философию. Никаких задатков самобытно русской философии мы указать не можем ». Quand on tient pour grande philosophie le spiritisme, la Kabbale, l’anthropothéisme, on se moque de la pauvre consolation, non fréquentée par spectres et fantômes. | | | | |
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| russie | | | D'après lord Tennyson, le Russe aurait les pieds du dernier des hommes : « piétinés par les derniers et les plus vils des hommes, les Moscovites aux cœurs glacés » - « trampled by the last and least of men, icyhearted Muscovites » - va, pour les pieds, mais, pour les cœurs, tu oublias soit leur place soit le bon thermomètre. Celui qui voit le Russe last and least, a de fortes chances d'être solidement installé loin des horizons et encore plus loin des firmaments, dans la bonne moyenne, la médiocrité, la platitude. | | | | |
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| russie | | | Un héritier de Pouchkine ou Tolstoï se sent, aujourd'hui, étranger à Moscou, comme celui de Gilgamesh à Babylone, celui de Ptolémée à Alexandrie, celui de Jésus à Jérusalem, celui de Sénèque à Rome, celui de Constantin à Istanbul. De nos jours, les voix des grands ne peuvent résonner naturellement qu'à Paris, avant qu'il n'en reste qu'une mémoire, gravée quelque part à New York ou Salt Lake City. | | | | |
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| russie | | | Le cheminement du désabusement russe du XX-ème siècle : l'épouvante d'un quotidien calamiteux, la fierté d'avoir porté un bel espoir des hommes, l'humiliation de la découverte, que n'importe quel totalitarisme - sans amour promis ni grandeur réelle - aurait pu jouer le même rôle. | | | | |
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| russie | | | La grandeur de la littérature russe : l'intérêt pour et la défense de l'homme seul. La solitude d'un discours se confirme par sa lisibilité sur une île déserte ou dans une caverne. | | | | |
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| russie | | | Le discours préféré des tyrans russes est la philanthropie. Et les esclaves s'indignent, quand on les traite d'esclaves. Complicité des goujats-satrapes et des goujats-séides ! F.Castro eut raison : « Un pays géant, dirigé par des nains ». | | | | |
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| russie | | | Ici, les poètes furent niais et les grands esprits - secs. Le deuxième joug mongol ! Mais, alors, l'humiliation matérielle amena l'indigence spirituelle, tandis que, maintenant, l'humiliation spirituelle fut censée amener le bien-être matériel. « Une domination étrangère, féroce, avilissante, dont le pouvoir national a hérité l’esprit » - Tchaadaev. | | | | |
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| russie | | | Sur l'exemple de Soljénitsyne on voit ce que représentent les trois quarts de siècle de culture, que les Russes n'ont pas partagés avec l'Europe. En revanche, dans le sens inverse, cette séparation explique, que le Français voit dans l'affaire Dreyfus un phénomène plus monumental que l'archipel du Goulag et tient l'héritage de Mallarmé pour plus évolué que celui de Tolstoï. | | | | |
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| russie | | | La douceur chrétienne ruina Rome, la générosité communiste abattit la Russie. « Moscou, comme Rome, c'est du grandiose » - « Moskau sowohl wie Rom sind grandiose Sachen » - la dernière étincelle du cerveau de Nietzsche, le jour même, où la folie l'éteignit définitivement à Turin, en vue d'un cheval fouetté, lui, qui chanta les vertus du fouet et dénonça les méfaits de la pitié ! Cette même image, qui l'enténébra, illumina Raskolnikov. Désormais, l'humanité ne demandera à ses apprentis-sauveurs que le taux d'intérêt ou la marge de profit - le salut est dans la prédominance du lucre. | | | | |
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| russie | | | Le même jour, le 22 juin, des coalitions européennes, montées par Napoléon et Hitler, envahissent la Russie. D'autres curieux parallèles : le général russe, qui les battit, porte le même nom - Hiver,dont les méfaits furent aggravés par l'indélicatesse du comte Rostoptchine ou celle du NKVD ; les dragons et les as de la Luftwaffe sabrent ou descendent un nombre incalculable de ces lourdauds de moujiks, qui, à la fin, par milliers et milliers, déferlent sur les boulevards parisiens et dans le ciel berlinois, où le sabre et l'avion font terriblement défaut aux Européens ahuris. Mais ce n'est ni le dragon ni l'avion russes qui y triomphent, fièrement, mais l'humble patriotisme d'un peuple. | | | | |
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| russie | | | Les époques non-héroïques, comme la nôtre, sont tapissées du quotidien, d'où la misère nue de l'héroïsme russe, anachronique et désusité. « Chez les Russes, l'aptitude aux grandes choses n'a d'égale que l'indifférence aux misères du quotidien » - G.Staël. | | | | |
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| russie | | | La réussite sociale : pour un Américain - partir les poches vides et arriver millionnaire ; pour un Français - troquer sa guinguette provinciale contre dîners en ville parisiens ; pour un Russe - de tourmenté devenir tourmenteur. | | | | |
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| russie | | | Ne pas savoir ce qu'on vint à faire dans ce monde, ce qu'on vaut ou ce qu'on vise, et de s'en accommoder, telle est l'attitude russe. Ce qui est trop net ne peut pas être de la vie : « Le Russe a raison de se contenter de son néant, au lieu de se vouer à une détermination minable » - Bélinsky - « Русский хорошо делает, довольствуясь пока ничем, вместо того, чтобы закабалиться в какую-нибудь дрянную определённость ». Les fantômes peuvent bien se passer de miroirs, d'échos et d'ombres, mais les châteaux à hanter, il faut bien les bâtir. | | | | |
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| russie | | | Pour le Russe, l'Apocalypse, c'est le commencement que redoute sa sainte paresse ; et le salut, c'est un Messie qui s'attarderait près de lui, par soif, pitié ou inadvertance. La grandeur des commencements perdit toute son aura, et la pitié est confiée, comme partout ailleurs, aux services municipaux. | | | | |
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| russie | | | À première vue le Russe semble être ravagé par de grands doutes, et le Français – vautré dans de grandes certitudes. Mais, vu de plus près, on comprend, que le Russe patauge dans de petites certitudes, et le Français progresse selon de petits doutes. | | | | |
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| russie | | | De plus en plus souvent on entend chez les catholiques, que la foi ne s'oppose en rien à la raison. Que doit penser le Russe, pour qui : « Nul mètre usuel ne la mesure, nulle raison ne la conçoit. La Russie a une stature, qui ne se livre qu'à la foi » - Tiouttchev - « Умом Россию не понять, аршином общим не измерить. У ней особенная стать ! в Россию можно только верить » ? Elle tente bien de se livrer au bon sens, mais les sens tout court nous en rebutent (l'ouïe - à cause des silences de ses faibles, l'odorat - gêné par les miasmes de ses forts, le goût - frappé par sa grossièreté générale). Suremploi de l'arbre : le gourdin, la croix, l'icône. | | | | |
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| russie | | | Les chutes, au moins, permettent de se lamenter sur le sort d'une verticalité instable, mais la mort pétrifie nos cerveaux et nos mots, dans une horizontalité de morgue - tel est mon regard sur la Russie du XXI-ème siècle, où l'on chercherait en vain la moindre trace de la conscience de Tolstoï, de la pénétration de Dostoïevsky, de la grâce de Pouchkine. Aucune trace, non plus, du moujik, du boyard ou du pope, tels que les siècles précédents les connurent. Le sens du grandiose - dans le sourire, la grimace ou la honte - abandonna cette contrée, sans pasteurs ni chantres, où sévit le charlatan. | | | | |
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| russie | | | Pour le Russe, l’avenir ne peut être que radieux, le passé – que glorieux, mais le présent est toujours piteux. | | | | |
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| russie | | | Un grand homme se fait remarquer, en allemand, par ses excursus, en anglais - par son ambigüité, en français - par sa clarté, en russe - par sa charge émotive. Pour l'Allemand, le mot est une marche, pour l'Anglais - une brique, pour le Français - un détail décoratif, pour le Russe - un soupir, un cri, un élan. | | | | |
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| russie | | | L’homme nouveau, élevé par la grandeur ou porté par la fraternité, est impossible, ce qui explique l’échec des totalitarismes du XX-e siècle. Un commencement historique ne se prépare que par le premier homme (le mouton) ou le dernier (le robot). « Ce qui s’est passé en Russie ne présente historiquement aucun intérêt ; c’est strictement le contraire d’un commencement » - Ortega y Gasset - « No es interesante históricamente lo acontecido en Rusia; por eso es estrictamente lo contrario que un comienzo ». | | | | |
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| russie | | | Le Russe ne se soucie guère des grandes libertés civiques, il vit, gravement, des illusions sur des petites libertés sentimentales ; le Français a trop de soucis autour des petites libertés citoyennes, et il est espiègle et lucide dans les grandes libertés frivoles, mondaines ou grivoises. | | | | |
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| russie | | | En Occident, on voit l'origine principale des conflits internationaux la prétention d'un camp à sa vérité exclusive, refusée à ses adversaires ; pour les Russes, assez indifférents à la véracité des slogans et des actes, à cette origine se trouve l'opposition entre le sacré et le profane (interchangeables pour un observateur impartial). Que la Russie soit proclamée Sainte explique beaucoup de choses (l'Allemagne ne serait que grande, et la France - belle). | | | | |
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| russie | | | Là où l’Européen s’attend à la compréhension, à la générosité, à la justice, le Russe ne compte que sur le sacrifice. « Nécessité du sacrifice : la grande idée qui a présidé à toutes les époques de l'histoire russe, traversé l'esprit russe, imprégné l'âme russe, inspiré la culture russe » - D.Fernandez. | | | | |
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| russie | | | L'Européen : ayant fait ou faisant ceci ou cela, ma nation mérite de tels ou tels qualificatifs flatteurs ; le Russe proclame, d'emblée, son pays Grand - pour justifier sa petite paresse, et Saint - pour se débarrasser de remords dans ses constants sacrilèges. | | | | |
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| russie | | | Les notions de gloire, d’honneur, de grandeur engendrent le culte du héros, cherchant à triompher ; ces notions n’ont pas bonne presse chez l’écrivain russe. Dans la littérature russe, aucune trace d’un héros qui réussisse, tandis que les ratés de la vie – mais prisonniers du rêve ! - y pullulent. Pour l’apprécier, il faut être sensible à la honte plus qu’à la gloriole. « Si tu as écouté les écrivains russes, tu auras gagné en pureté, en bonté, en honte » - Morgenstern - « Wenn man den russischen Schriftstellern zugehört hat, wird man reiner, gütiger, schamhafter ». | | | | |
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| russie | | | En gros, les civilisations expriment des particularismes nationaux ; tandis que dans la culture jouent plutôt des particularismes individuels. La civilisation russe est misérable, car la masse, dans ses attitudes psychologiques, oublia le passé européen rationnel de leur patrie et préserve surtout l’héritage mongol, où règne l’arbitraire. Les meilleurs porteurs de la culture russe – Pouchkine, Tourgueniev, Nabokov – sont nihilistes, ce qui aurait pu constituer sa gloire, car les nihilistes sont pour l’individu, contre la foule. Mais, les Mongols, représentés par Dostoïevsky : « À cause d’un nihiliste, Pierre le Grand, nous n’avons pas de culture » - « Культуры у нас нет через нигилиста Петра Великого » - sont incapables d’admirer ce qui sort de la tribu. | | | | |
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| chœur solitude | | | NOBLESSE : C'est par la manière d'aborder un homme, une femme ou une idée qu'on reconnaît un bon aristocrate. Le solitaire, en manque de fréquentations avouables, ne peut être aristocrate qu'avec soi-même. S'entourer d'un cérémonial, tout en symboles étincelants et fiers, pour se présenter devant un soi en loques. | | | | |
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| solitude | | | Toutes les trajectoires des sentiments humains s'achèvent dans la solitude, aussi bien des sentiments afflictifs que des réjouissants. Elle est le réceptacle à ce qui, en refusant la fadeur et la médiocrité, tend vers l'extrême, même l'onction extrême. | | | | |
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| solitude | | | Deux trajectoires du raté à ne pas confondre : la descendante - palpitation, bile, mégalomanie et l'ascendante - mégalomanie, bile, palpitation. Le plus parfait des ratés sait s'immobiliser et vivre les trois phases en même temps. | | | | |
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| solitude | | | L'humanisme, c'est le respect de la solitude de l'homme (face à Dieu, à l'Histoire, à la biologie) et de sa grandeur (face à l'économie, à la machine, à la nature). Exemples de l'anti-humanisme : la religion, le marché, l'État. Mais, un jour, inévitablement, je perds le respect pour ma propre solitude et je vois l'insignifiance de ma grandeur, et voici le début d'un vrai enfer, pour mon amour-propre, ou d'une vraie béatitude - pour mon amour. | | | | |
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| solitude | | | La grandeur n'est pas dans la pose, où je suis seul contre tous. Elle est dans la non-perte de soi, quand je suis avec tous. | | | | |
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| solitude | | | Pour m'isoler des miasmes humains, il me faut une bulle, il faut que je la gonfle, tout en sachant que la moindre piqûre pourrait la faire éclater. Vise le haut, puisque toutes les épines poussent en bas. En haut, il n'y a que des foudres des dieux. | | | | |
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| solitude | | | À force de fouiller les jugements des hommes, on désapprend à être son propre juge et l'on quitte le banc des accusés illustres pour les forums des désabusés rustres. | | | | |
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| solitude | | | « À nous deux ! » - commence naïvement un révolté pour finir fatalement dans un pugilat de foire. Avant tout combat, vérifie, que tu es toujours seul. Alors seulement, je pourrai dire, que « tout ce qui est grand s'édifie dans la tempête » - Platon (à la place de s'édifier dans, passif mais noble, d'autres traductions donnent, par ordre de dynamisme croissant : s'exposer à, se tenir dans, se dresser dans). | | | | |
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| solitude | | | La célébrité est un baume, que ne renchérit que l'absence de plaies. (« L'obscurité du nom est un bien égal à la souffrance » - Diogène). Je découvris la joie hautaine d'être inconnu à la même époque, où j'enterrai en fanfare ma première caresse non-sollicitée, hurlai de plaisir devant la première métaphore, jaillissant d'une douleur muette, et chassai la dernière idole de mes ruines royales, sacrées par l'Architecte anonyme : « Heureux, qui vit dans l'état obscur, où les dieux l'ont caché » - J.Racine. Vivre ignobilis (méconnu) devint le privilège du nobilis (noble). « Vivre méconnu des hommes et sans amertume - une qualité des nobles » - Confucius. Plaire, c'est appartenir ; réserve-toi à tes semblables, aux meilleurs, même au prix de ta méconnaissance. Et Dante n'a raison qu'à moitié en plaignant ceux qui : « vécurent sans honte ni lauriers » - « visser sanza 'nfamia e sanza lodo ». | | | | |
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| solitude | | | Le régime du lion littéraire : écarter de ses menus tout mouton, ne digérer que de son regard, ne digérer que d'autres lions, se trouvant, eux aussi, dans une cage. | | | | |
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| solitude | | | Pour être premier, il est nécessaire d'être seul ; mais être seul ne suffit pas pour être premier. À l'article près, c'est du Lucien : « Si c'est le premier, il n'est pas le seul. Si c'est le seul, il n'est pas le premier »**. La virginité de l'absolu. Le sot emmène dans sa solitude la banalité de l'universel ; le sage s'y débarrasse de ce qui n'est pas unique : « La solitude n'apprend pas à être seul, mais le seul » - Cioran. | | | | |
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| solitude | | | Les accès et excès de la non-reconnaissance font tourner ma saine et grandiose humilité en folie des grandeurs douteuses. Hegel a raison, quand il voit dans le désir de reconnaissance un besoin humain majeur. Il appartient à mon regard de former mon reconnaisseur net, monumental ou mesquin, qui finira par déterminer le volume de mon soi tâtonnant. | | | | |
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| solitude | | | Le goût pour le fragment et l'aphorisme est certainement lié à la part de la solitude, qui nous hante et nous anime. Le Tout se présente comme un vide informe, et le multiple - si mesquin, lorsqu'on a la chance de contempler l'Un. | | | | |
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| solitude | | | Ce que j'aime chez les déshérités, c'est l'essor vital qu'il leur faut pour atteindre la hauteur d'un commencement ; tandis que la profondeur, et même la grandeur, sont accessibles au mimétisme ou à l'héritage mécaniques. | | | | |
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| solitude | | | Il est rare, qu'une simple négation de la bassesse me propulse vers la hauteur ; c'est bien naïf de croire que « la grandeur ne peut être que solitaire, obscure et sans écho » (S.Weil), puisque la netteté et le brouhaha s'associent aux foires actuelles ; la négation est un moyen mécanique, et l'exclusion organique se fait plutôt par contraintes que par moyens. | | | | |
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| solitude | | | Être nihiliste, c'est vouer la naissance de mes valeurs ou de mes points d'attache - à une solitude radicale, dans laquelle se forgent le mieux les points zéro de mes attachements ou détachements ; refuser, par un travail de déracinement, de me maintenir sur les épaules des géants. « Le surhomme ? - le sous-homme, sur les épaules de l'homme » - Iskander - « Кто сверхчеловек ? Недочеловек, верхом на человеке ». | | | | |
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| solitude | | | Un besoin viscéral de ne parler que pour moi-même ; mais le soliloque n'existe pas ; je parle toujours avec quelqu'un ; parler avec mon propre soi, bizarrement, revient à parler pour les autres ; si je veux parler pour moi, il faut choisir mon interlocuteur, entre nous, vous et toi : la justice, l'orgueil ou la fraternité ; je fis le tour d'eux tous, et c'est le dernier qui me donna le plus de fil à retordre, mais j'y restai seul, c'est à dire dans une bonne compagnie. | | | | |
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| solitude | | | L'image qui me hante : Copernic agonisant, et dont la main caresse la couverture de ses Révolutions illisibles, qui viennent de paraître, Copernic emportant ses secrets de jeunesse, ses secrets pythagoriciens, ses secrets inventés. Le retour éternel ne devrait-il pas s'appeler, étymologiquement, révolution permanente ? | | | | |
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| solitude | | | Les Platon, Descartes, Hegel ont tant d'imitateurs, d'acolytes, de plagiaires, reproduisant le même contenu, les mêmes schémas, le même ton. Autour d'Héraclite, St-Augustin, Nietzsche – un vide ; aucune voix comparable, faussement solidaire, ne brouille le contact direct, sans intermédiaires, avec leur poésie, leurs passions, leur langue. La stature d'un grand se devine d'après la virginité d'accès à leur musique ; le brouhaha des minables (lärmendes Gezwirge – Nietzsche) se filtre et se réduit si facilement au silence. | | | | |
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| solitude | | | Les passions collectives ne sont qu'hystéries urbanisées ; la vraie passion ne peut naître que dans la solitude, hantée par des mirages : « Les grandes passions sont solitaires, et les transporter au désert, c'est les rendre à leur empire » - Chateaubriand - les petites passions les y suivent rarement : « Rigoler dans un désert – comble de goujaterie » - Berdiaev - « Чувствовать себя весело в пустыне есть пошлость ». | | | | |
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| solitude | | | Être plus près du beau ne veut pas dire être plus noble. Et, à voir de plus près, l'esprit est peut-être plus aristocratique que l'âme. Sur une île déserte, le grand et le noble pourraient garder leur valeur pour l'esprit, tandis que le sacré se volatiliserait. « Qu'est-ce que le sacré ? C'est ce qui unit les âmes » - Goethe - « Was ist heilig ? Das ist's, was viele Seelen zusammenbindet ». | | | | |
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| solitude | | | Face aux grandes épreuves, on se montre tel qu'on veut être ; face aux petites - tel qu'on est. D'où la valeur démonstrative de la solitude. Seul, je succombe aux petites tentations et résiste aux grandes. | | | | |
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| solitude | | | La patrie, c'est l'affirmation d'un tas de choses, où le doute est exclu. Les grands en nient tellement, qu'ils rejoignent plus facilement leurs égaux au-delà des frontières et finissent par ne plus avoir de patrie. D'où la grandeur presque naturelle des exilés. | | | | |
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| solitude | | | La soif de reconnaissance est l'une des pires calamités humaines, nourrie par l'orgueil ; la solitude a le mérité de transformer l'orgueil grégaire en fierté solitaire. La solitude apprend le goût de la hauteur ; y tenir, c'est exclure toute gradation intermédiaire, ne pas compter sur les épaules des autres, ne voir que l'azur, au ciel attentif et dans le fond océanique ; le tableau céleste n'a pas de rubriques horizontales, toutes - grises. | | | | |
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| solitude | | | Tant que le cercle de la solitude s'agrandit, on peut garder le courage de rester immobile. | | | | |
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| solitude | | | Si je sais être seul parmi les autres, je saurai être plus que moi-même, une fois seul. | | | | |
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| solitude | | | Malgré toutes les injonctions de la paléontologie, de la sociologie ou de la misanthropie, on vit avec la sensation, que l'un demeure et le multiple change et disparaît. Mais le zéro a une destinée encore plus enviable : en multipliant il annule, en additionnant il préserve, en s'associant il donne de la grandeur. | | | | |
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| solitude | | | La solitude est soit choisie soit subie. Chez le solitaire blasé se développe l’orgueil, chez le solitaire prophétisé – l’humilité. Beethoven ou G.Mahler. | | | | |
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| solitude | | | Abandonnant un pessimiste, abandonné par un optimiste, l’axiologue Nietzsche se retrouve seul. Sur le même axe d’acquiescement, je fus toujours et je reste seul ; mon Schopenhauer et mon Wagner s’incarnèrent dans une même personne, optimiste à ses débuts et pessimiste sur la fin, qui préserva ma solitude non pas par abandon advenu mais par distance entretenue. Sans cette solitude je n’aurais pas pu écrire des livres, dont je peux, aujourd’hui, dire qu’« Il n’existe nulle part des livres d’une espèce plus fière et plus raffinée » - Nietzsche - « Es gibt durchaus keine stolzere und raffiniertere Art von Büchern ». Seulement, à la place de force et cynisme déclamatoires je mets la faiblesse fière et le nihilisme raffiné. | | | | |
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| solitude | | | Même des penchants solitaires se peignent, aujourd’hui, sur un fond grégaire des vitupérations, luttes, critiques. La noblesse et l’ironie devraient s’exercer surtout par un Narcisse, hors des regards des hommes et s’adressant à la seule ouïe divine. | | | | |
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| solitude | | | Avec des résultats mathématiques, il est capital de trouver quelqu’un qui te comprenne et partage ton enthousiasme. Mais dans l’art, l’adhésion ne peut être qu’un fugace état d’âme, sur lequel il serait idiot de compter, pour te donner du panache supplémentaire. Tout orgueil de l’artiste doit être solitaire. | | | | |
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| solitude | | | Dans ta solitude, te sentir fier devant toi-même – un symptôme de ta haute noblesse. La même fierté, éprouvée devant les autres, s’appelle orgueil bas. | | | | |
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| solitude | | | Des notes solitaires, c’est ce qui manque le plus à la musique shakespearienne et ce qui ne permet pas de considérer son art comme une perfection. Ils sont rares, ceux qui émettent ces notes : Bach, Pascal, Byron, Leopardi, Nietzsche, Tchékhov. | | | | |
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| solitude | | | Beaucoup de mes rêves tendaient vers la réalité ; un seul réussit – ce livre. Beaucoup de mes désirs cherchaient de l’amitié ; un seul devint réel – l’amitié du contemporain, le plus noble du monde. Assez de raisons, pour me sentir heureux. Heureux tragique, puisque ce bonheur va s’éteindre, sans laisser la moindre trace ; la consolation – l’extase de race est au-dessus de l’emphase des traces. | | | | |
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| solitude | | | Toutes les valeurs humaines, aujourd’hui, sont définies et confirmées par la masse. Personne ne comprendrait plus Einstein : « La grandeur et la noblesse surgissent de la personnalité solitaire » - « Das Große und Edle kommt von der einsamen Persönlichkeit ». | | | | |
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| solitude | | | La solitude comme réalité matérielle est humiliante et désespérante ; comme rêve spirituel, elle te gratifie de fierté et d’espérances. | | | | |
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| solitude | | | Des hordes de professeurs stériles imitent les méthodes cartésienne, spinoziste, hégélienne, husserlienne ; personne n’est capable d’imiter Héraclite, Pascal ou Nietzsche. La solitude des grands s’étend aussi bien dans l’espace que dans le temps ; un bon philosophe est fatalement et doublement solitaire. | | | | |
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| solitude | | | La fierté est humble mais superlative, et l’orgueil – comparatif et exagéré. Haute faiblesse et force basse. | | | | |
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| solitude | | | L’honneur de ce que tu fais ou penses est proportionnelle à la part qu’à cet instant tu ne partages avec personne ; mais si tu y fais partie d’une assemblée, cette part, inévitablement, diminue, surtout s’il s’y agit d’un consensus impossible, comme en politique ou en philosophie. « Les hommes deviennent petits en se rassemblant »** - N.Chamfort. La force, rappelons-le, est souvent dans l’union des imbéciles. | | | | |
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| solitude | | | Ton narcissisme peut avoir deux faces : l’introspection subjective, résumant l’essentiel du monde, et la comparaison objective avec tes semblables. J’en ai toutes les deux, et la seconde me rend peut-être trop rationnel, je connais tous les autres, les rivaux, contrairement à Valéry : « Moi seul puis me donner ma gloire » - chez qui la première face est brillante et la seconde - trop déficiente. | | | | |
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| souffrance | | | Sangloter, en me relisant, dans ce mélange obscur de fierté, d'humilité, de grandeur, de désespoir et de communion avec le dessein divin ; cent fois j'ai vécu cette bizarrerie larmoyante et irrésistible, que seul Nietzsche connut, en revisitant son Zarathoustra, et qu'auraient pu connaître Bach et Mozart, s'ils étaient moins casaniers ou moins bêtes. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance n'est qu'une mystérieuse contrainte, qui rend encore plus majestueuse la vraie quête, celle du bonheur d'un haut regard sur la vie. (Car « il est trop facile de mépriser la vie, dans le malheur » - Martial - « rebus in angustis facile est contemnere vitam ».) Le Bouddha, qui y vit l'origine de tout savoir, se disqualifie par cette myopie. « Par la souffrance l'esprit devient vivace et n'accède à l'absolu qu'à travers des contraintes »* - Kant - « Der Geist wird durch Leiden thätig, gelangt zum Absoluten nur durch Schranken ». | | | | |
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| souffrance | | | Mes rêves ne se sont jamais tenus debout, et mes ruines ne sont pas des ruines des idéaux (dans lesquelles se vautrait le jeune Cioran), elles sont le seul écrin à l'abri des appétits du chaland mesquin - de toi, fat ou calculateur. Je préfère l'habitude de mes ruines à : « Ils vivent dans des ruines de leurs habitudes » - Cocteau. | | | | |
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| souffrance | | | Submergé de bonheur, on perd l'image de Dieu ; accablé d'une souffrance, comme illuminé par une beauté, on assiste à l'émergence d'un Dieu en majesté. Pourtant, d'après les hommes : « Le bonheur et la beauté découlent l'un de l'autre » - Shaw - « Happiness and beauty are by-products ». Dieu, qui est peut-être dans une étrange rencontre du beau et de l'horrible (« fair is foul and foul is fair » - Shakespeare, en lecture traumatologique et non pas météorologique), pour la bonne raison, que la douleur et l'harmonie n'appartiennent à personne. Un masque étincelant de l'art, sur le visage horrible de la vie – telle serait la destinée d'artiste. | | | | |
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| souffrance | | | La douleur fait grandir l'homme, en profondeur ; l'artiste fait grandir la douleur, en hauteur. Vautré dans la platitude des actions anesthésiées, exclu de l'amplitude culpabilisante du bien, je battrai ma coulpe devant les justiciers ou bourreaux, éplorés et miséricordieux, puisque, en succombant à la douleur, je croirai succomber au mal. | | | | |
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| souffrance | | | Les manifestations, joyeuses et extérieures, de nos pulsions – le nourrisson s'attachant à sa mère, l'amoureux oubliant le monde pour une paire d'yeux, le créateur obsédé par la gloire – ont peut-être une même origine, sombre et intérieure, – la détresse de l'abandon, du manque ou de la solitude. | | | | |
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| souffrance | | | Ceux qui se vautrent dans la platitude indolore voient dans la vie une misère ; n'y voient, nettement et honnêtement, de la grandeur que ceux qui sont projetés dans les affres de la souffrance. Les pyrrhoniens et Pascal y voient simultanément les deux, ce qui les rend purs sophistes. | | | | |
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| souffrance | | | Dans tout écrit, on peut deviner le lieu d'écriture, le style architectural de sa demeure. L'écriture des ruines ravive un passé maîtrisé, où elle recrée des tours d'ivoire ; elle est consciente de la débâcle finale de tout édifice, dédié à la grandeur ; elle se moque de nos murs, de nos portes, de nos fenêtres et même de nos sous-sols. | | | | |
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| souffrance | | | Prométhée, Socrate ou Jésus cherchent à rendre joyeuse l'attente du dernier jour, en la mettant sous le signe d'un au-revoir minable. Il vaut mieux, que nous apprenions à entonner un adieu majestueux à chaque instant vécu en grand et à attendre, que chaque jour nous chante la merveille du jour premier. | | | | |
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| souffrance | | | L'homme tragique est celui, dont la pitié est condamnée à ne pas trouver d'objet et dont la honte ne s'explique par aucun acte. Et aucune échappatoire due au hasard ; une loi implacable et nue. Les hommes de l'orgueil ou de la haine, qui hurlent à la tragédie, ne traduisent que l'ennui de leurs colloques et dîners en ville. | | | | |
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| souffrance | | | La raison principale de ce geignement général des hommes, à cause d'un malheur extérieur, qui les ravage, est leur imperméabilité au sentiment tragique, qui place en nous-mêmes la source de tout ce qui mérite d'être pleuré. | | | | |
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| souffrance | | | Le bon, le grand, le vrai réveillent des passions compréhensibles et cohérentes, mais le beau nous met dans un état paradoxal : « Le beau provoque la terreur, le vertige et un plaisir mêlé de douleur ; il entraîne loin du bien » - Plotin - le beau appartient au regard, et nous vivons trop de nos yeux sans vertige. Même le plaisir le plus raffiné naît des contraintes : « Il faut rechercher non pas tout le plaisir, mais celui qui vise le beau »* - Démocrite. | | | | |
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| souffrance | | | La caresse semble être non seulement au commencement de la Création, mais elle en serait même la fin ultime, puisque mes souffrances les plus irrésistibles viennent du manque de caresses pour ma peau, mon visage ou mon esprit ; car ma mère ou ma maîtresse, mon pair ou mon frère, mon collègue ou mon adversaire ne sont pas toujours là pour entretenir mon intranquillité grandiose et glisser vers l'angoisse morose. | | | | |
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| souffrance | | | Arrivé au stade extatique de tout ce qui est beau ou grand, on a des raisons d'égale justesse pour se dire bienheureux ou bien prêt à se pendre, question de goût ou de style ; Cioran vote pour la seconde issue, la plus facile, Nietzsche - pour la première, plus ardue, et moi, je n'exclus ni l'une ni l'autre, j'en cherche des unifications. Encore faut-il savoir atteindre une extase. | | | | |
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| souffrance | | | L'intérieur humain fait partie de ces choses inexistantes, qui accueillent nos meilleurs frissons ; leurs ondes extérieures deviennent de la chaleur d'homme ou de la musique d'artiste. « L'homme commence là, où, irradiant la joie autour de lui, à l'intérieur il reçoit la souffrance » - Prichvine - « Человек начинается там, где, радостный вокруг себя, он, внутри, принимает страдание ». | | | | |
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| souffrance | | | L'homme étant frappé d'anémie de la grandeur, son premier besoin aurait dû être une noble palpitation, ayant pour fond la beauté ou la terreur. Et ce sont, respectivement, la vie et la mort qui s'y complètent. Mépriser la vie, comme mépriser la mort, sont des attitudes d'un sot repu ou d'une brute. | | | | |
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| souffrance | | | Des désillusions, des désenchantements, des trépas, ce ne sont que d’horribles banalités ; notre tragédie est ailleurs - c’est que ni l’amplitude de nos actes ni la profondeur de nos mots ne parviendront jamais à embrasser ou à rendre la hauteur de nos rêves muets, de nos dons musicaux, de nos passions inarticulables. Tout le génie de Tchékhov est dans cette vision désespérante. | | | | |
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| souffrance | | | La science s'occupe de ce qui admet des solutions ; c'est autour de la langue et de la souffrance que se concentrent des problèmes, où toute solution reste illusoire et provisoire ; et ce sont ces deux domaines qui se livrent à la bonne philosophie, délivrant des métaphores et des consolations. Ce n'est pas le vrai que la philosophie y trouve, mais le bon et le beau. Ceux qui ne le comprennent pas diront avec Galilée : « Je préfère trouver le vrai d'une petite chose, plutôt que disserter des grands systèmes sans fondement » - « Preferisco trovare il vero di una cosa minima che dissertare dei massimi sistemi senza fondamenti » - les grandes choses valent par leurs cimes, les petites se contentent des racines. | | | | |
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| souffrance | | | Comme toute lutte avec le réel, au lieu de l'imaginaire, la douleur, elle aussi, affleure le quotidien et nous plonge dans la platitude. Ne compte accéder, par la souffrance, ni à la hauteur ni à la profondeur : « Je doute que la douleur nous rende meilleurs, mais elle nous rend plus profonds » - Nietzsche - « Ich zweifle, ob ein solcher Schmerz verbessert, aber ich weiß, daß er uns vertieft » - elle ne fait que renforcer les positions acquises sans combat. | | | | |
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| souffrance | | | Ces misérables et naïves proclamations des philosophes, voyant dans la passion de connaître le motif de leurs exercices. Je le verrais plutôt dans le désir de caresser : caresser, avec une humble pitié, la souffrance humaine et caresser, dans un style fier, le langage de la découverte du monde. | | | | |
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| souffrance | | | La vraie, la grande, l'unique souffrance est ancrée dans ton enfance, l'âge adulte n'étant rempli que de petits malheurs communs. « Il est terrible, pour une conscience humaine, d'avoir subi, dans son enfance, une pression, que toute la souplesse de l'âme, toute l'énergie de la liberté sont impuissantes à lever »*** - Kierkegaard. Ceux qui s'attendrissent sur leur enfance heureuse, déformée par une ingrate maturité, ignorent ce qu'est la souffrance. | | | | |
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| souffrance | | | Il est trop facile de bavarder sur nos décrépitudes banales ; mais il faut avoir percé cette vision, profonde et tragique, - que les déchéances irrémédiables et les plus dignes d'être dépeintes par nos plumes sont celles de la noblesse, de la création, de l'amour, - pour comprendre la grandeur de Tchékhov. | | | | |
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| souffrance | | | Aucune issue heureuse pour nos misères ; tenter d'en faire une grandeur est sot. Mais il est certain, que les sources du grandiose et du consolant se trouvent derrière nos misères silencieuses et jamais – derrière nos triomphes criards. La musique de l'existence naît du silence de l'âme résignée plutôt que du bruit de l'esprit arrogant. | | | | |
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| souffrance | | | Naissance de la tragédie : je comprends, que mon regard peut se substituer à toute lumière, ensuite que mon regard se réduit aux jeux des ombres, enfin que tout ce qui est mesquin est voué à la platitude et tout ce qui est grandiose – aux ténèbres. Extinction, excitation, résignation. | | | | |
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| souffrance | | | Pour l'homme de l'utile, un travail est stérile, s'il ne laisse pas de traces. Pour l'homme du futile - s'il mutile des horizons ou des firmaments. | | | | |
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| souffrance | | | La débâcle finale de tout ce qui est grandiose est une telle certitude, qu'au lieu de conduire l'homme vers une vie heureuse, cette ineptie pseudo-philosophique de tous les sots, la philosophie aurait dû chercher à l'accompagner dans le malheur, amorti par la caresse. | | | | |
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| souffrance | | | Que je vise mon étoile, des fauteuils ou des podiums, un jour je me trouverai à leurs pieds. Où veux-je que ma chute m'attende ? M'effondrer d'épuisement, à la fin, m'essouffler d'ennui, dans un parcours sans fin, inclure ma chute dans le fondement même de mon commencement ? Ce dernier choix suppose, que ma demeure soit une haute ruine. « Le fond de la chute se trouve d'abord dans la grandeur du commencement » - Heidegger - « Der Grund des Einsturzes liegt zuerst in der Größe des Anfangs ». | | | | |
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| souffrance | | | De la perspective finie de l'esprit au sentiment infini de l'âme : l'horreur n'est pas un agrandissement du chagrin, mais une limite de l'amour ou du beau ; l'espérance n'est pas une sublimation du désir, mais une enveloppe du désespoir ; la création n'est pas un sens du travail conscient, mais une folie ou une foi aveugles. | | | | |
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| souffrance | | | Consoler, ce n'est pas remplir le vide, laissé par une perte. Consoler, c'est créer du sacré, en traçant une telle frontière dans la conscience, que l'horreur irréversible et la beauté incontestable se trouvent côte-à-côte, du même côté, face à l'indifférent ou à l'inconsolable. La consolation, c'est une grande fraternité dans l'intemporel. | | | | |
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| souffrance | | | Aux portes du Sublime s'acharnent les douaniers de la médiocrité humaine. Plus cachottier est mon cœur-pèlerin, plus monstrueuse est la fouille. Montre tes bras tombés, avant qu'on ne fasse tomber les bandeaux de tes plaies. | | | | |
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| souffrance | | | Si l'on farcit une pièce tragique avec des renvois aux concepts pompeux, cérémonieux et abstraits – la gloire, le péché, la grandeur – on obtient du Racine ou du Corneille, qui inspiraient à Valéry « le dégoût de ces confusions entre la mystagogie, la falsification du rêve » - la plus dégoûtante des falsifications étant le langage conventionnel, monotone, évident, clanique, codifié. Toute vraie tragédie doit pouvoir se dérouler sur une île déserte, dans la conscience d'un homme solitaire, et ne rien devoir aux chutes des ambitions ou aux manigances des méchants ; de la poésie ou de la compassion, c'est ce qu'on trouve chez Shakespeare ou Tchékhov. | | | | |
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| souffrance | | | Il est péremptoire, pusillanime et bête de signer ses notes : Blessé ou Guéri ; il faut que leur contenu justifie la seule signature honnête : Incurable. L'ambition la plus vaine est affichée par la psych-iatrie - littéralement - guérison des âmes. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance et le langage – les seuls sujets d'une philosophie noble (peut-il y en avoir d'autres ?). La sécheresse pseudo-savante d'Aristote, Kant, Hegel les rend indifférents à la hauteur du premier sujet ; leur ignorance langagière leur cache la profondeur du second. D'où la grandeur de Dostoïevsky, de Nietzsche, de Valéry. | | | | |
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| souffrance | | | Nul n'a besoin d'incantations philosophiques, pour s'adonner aux plaisirs ou béatitudes, et plus aveuglement on s'y livre mieux ça vaut ; en revanche, c'est l'irrésistible angoisse, qui finit par glisser dans les plus optimistes des âmes et qu'aucune raison n'efface ni ne calme, c'est cette intranquillité qui se tourne vers le sage, pour que celui-ci détourne l'intensité d'une souffrance muette vers une musique caressante, consolante, irrationnelle, grandiose. | | | | |
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| souffrance | | | La grande tragédie, ce ne sont pas des tracas publics des princes de ce monde, mais la langueur solitaire des serviteurs de Dieu, dont les talents, les sentiments, les rêves s’évaporent, face au vide des cieux. | | | | |
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| souffrance | | | L’esprit nous souffle des mélodies et rythmes décharnés, mais la musique est composée et animée par notre âme. La tragédie naît de l’angoisse d’une âme, dont l’attente est trop haute pour un esprit trop lourd ; la tragédie c’est l’affaiblissement (extinction, effacement, chaos) de la voix de la hauteur (grandeur, pureté, noblesse), l’âme étouffée par les choses. | | | | |
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| souffrance | | | Toute espérance a pour origine la vue des crépuscules envahissant la lumière d’une pensée, d’un sentiment, d’une action. La mauvaise espérance, c’est se persuader de l’imminence des aubes prometteuses. La bonne – quitter le temps, créer des aubes imaginaires, où l’on rêve, et y chanter la grandeur tragique des crépuscules réelles, où l’on vit. | | | | |
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| souffrance | | | Il est facile d’être humble, quand on se déteste. Il est facile de s’aimer, quand on est orgueilleux. Mais comme il est désespérant et presque impossible - de s’aimer ET d’être humble ! | | | | |
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| souffrance | | | La vraie tragédie est que tout ce qui est grand perde de l’intensité, de la couleur ou de la reconnaissance, et non pas à cause des malveillances, des hasards ou des fautes, mais par une fatalité temporelle absolue. C’est pourquoi les mauvais tragédiens font périr très jeunes leurs héros malchanceux. | | | | |
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| souffrance | | | Mon vrai désespoir n’est pas la malveillance du sort ou la faiblesse de mes moyens, provoquant ma chute brutale, mais la lente et irrémédiable descente de ce, qui fut, dans la jeunesse de mon rêve, grand, pur, mystérieux et noble, - vers la banalité, l’extinction, l’insignifiance, la grisaille. | | | | |
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| souffrance | | | L’ignorance étoilée se maintient, tant que notre regard ne quitte pas notre étoile, comme notre savoir s’étend, tant que nos yeux ne se referment pas définitivement. Avec le savoir grandit non seulement le doute paisible sur la profondeur, mais aussi la tragique certitude, celle de la chute de ce qui fut grand et haut. « Nous sommes écartelés entre l’avidité de connaître et le désespoir d’avoir connu »** - R.Char. | | | | |
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| souffrance | | | L’espérance est une haute humilité, tandis que « Le désespoir est l’instant le plus solennel et grandiose de notre vie » - Chestov - « Безнадёжность – торжественнейший и величайший момент в нашей жизни » - ce qu’on gagne en pompe et volume, on perd en divinité et hauteur. | | | | |
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| souffrance | | | Pour une tragédie, le conflit est une trame trop commune, facile et simple ; les crépuscules de la Beauté en sont une grande et belle ! C’est pourquoi Tchékhov est le plus grand tragédien. | | | | |
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| souffrance | | | Sous la torture, nous apprit Soljénitsyne, on ne peut que gémir, sans dignité, comme un cochon qu’on égorge, la saleté souillant toute pureté. Rimbaud, en revanche, nous apprend, que les soi-disant torturés, les blasés, entonnent une musique savante, la tête haute, l’âme pure, le regard illuminé. Aucune illumination pour celui qui aurait séjourné dans un camp de concentration ; les ténèbres ne le quitteront plus. | | | | |
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| souffrance | | | Nietzsche, dans sa grande souffrance, cherchait, lamentablement, du respect et de l’estime ; la pitié l’insultait ; son aristocratisme y devenait petit-bourgeois. | | | | |
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| souffrance | | | De prime abord, on s’imagine que la musique ou la passion devraient servir la cause de la joie ; or, on constate que, lorsqu’elles sont grandes et belles, une mélancolie en constitue le noyau, le sens et le but. | | | | |
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| souffrance | | | Toutes les tentatives épicuriennes ou stoïciennes de conjurer l’angoisse face à ta mort sont vouées à l’échec. Aucune consolation par un rêve retrouvé, aucune résignation par un esprit capitulard, aucune fierté des souvenirs d’un cœur généreux, aucune pénitence des bras fautifs, aucune étendue d’une âme créatrice, aucune surabondance de la foi – rien de noble, rien de vrai, ne peut te garantir un paisible trépas. | | | | |
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| souffrance | | | La gamme de tristes mélodies, plutôt que d’hymnes triomphales, se prête à l’expression d’un extrême bonheur (les yeux tristes d’Aragon) . « Je suis un lâche, je ne puis supporter la souffrance d’être heureux » - Keats - « I am a Coward, I cannot bear the pain of being happy ». À tout ce qui est plus grand que toi, tu ne réponds pas par des rires de contrition, mais par des larmes de vénération. | | | | |
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| souffrance | | | Le grand rêve se forme toujours sur le fond d’un désastre mesquin. Les prouesses réelles abaissent notre capacité de rêver. Pourtant, il ne reste aux hommes que le misérable rêve américain, culminant avec l’enflure de leur compte en banque. « En Amérique, on n’évalue le vécu que par la réussite » - P.Celan - « In Amerika, misst man die Erfahrungen so gern am Erfolg ». | | | | |
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| souffrance | | | L’expérience montre que le soupir et la larme reflètent l’état d’âme le plus fréquent chez tout le monde et à tout moment, affaire du degré de conscience ; exhiber son propre chant, fier, solitaire et mélancolique n’est donc ni égoïste ni élitiste ni narcissique, mais modeste et humble. | | | | |
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