| chœur action | | | DOUTE : Pour ne pas élargir l'action, il faut la flanquer de doutes, geôliers sourcilleux. Élaguer tout ce qui est saillant, dans l'action, n'en attendre qu'une forme dictée par un goût non végétal, pour que s'y nichent des reptiles tentants ou des volatiles chantants. Laisser brumeuses ses sources, ne pas extorquer aux fruits ce que refusaient d'avouer les fleurs. | | | | |
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| action | | | Le vulgaire ne voit dans les fleurs que la promesse de fruits. Quand le contemplatif cède au lucratif, la langue du poète à celle des diètes, je pleure les couleurs, j'ai le dégoût du goût. | | | | |
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| action | | | Chez les agités des pieds - l'exigüité des vues et l'insipidité du goût ; l'étendue du désir et la saveur du vaste chez les immobiles du regard, aux ailes pliées. | | | | |
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| action | | | L'action intellectuelle consiste à munir l'arbre du dire (écrire, chanter, peindre) et l'arbre du faire (passer du côté de la vie) d'inconnues, c'est-à-dire respectivement, de variables a priori (hauteur, goût, émotion) et de variables a posteriori (profondeur, intensité, durée) et à tenter de les unifier. Quand on constate, que l'harmonie de l'arbre unifié ne doit presque rien au faire, on se voue à l'invention et se moque de l'authenticité. | | | | |
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| action | | | L'homme, ce sont ses modèles. Qui servent d'appuis ou de ponts entre langage et réalité, entre le mot et l'acte (logos et ergon) : un passage trivial, décrire l'acte par le mot, et un passage subtil, deviner dans le mot l'acte initiatique. | | | | |
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| action | | | Les grands projets que forme un homme : c'est la femme qui les lui inspire, c'est la femme qui l'en empêche. C'est pourquoi elle était plus proche du rêve : beau sujet que vous chantiez au lieu de mettre vos projets en chantier. Le calcul est naturel ; la femme et la poésie sont invention même ; le goût du paraître et le dégoût pour l'être ; Baudelaire (« la femme est abominable parce que naturelle ») ne le comprit pas. | | | | |
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| action | | | Le mot est pur s'il peut se passer d'idées, l'idée est pure si le désir ne s'en mêle pas, le désir est pur si le passage à l'acte ne l'assouvit guère. Mais la multitude aime des amalgames : « Celui qui désire sans agir, engendre la pourriture » - W.Blake - « He who desires but acts not breeds pestilence ». Celui qui agit, immunisé contre le virus de honte ou de désir, gagne en stérilité et perd en saveur. | | | | |
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| action | | | Le choix de contraintes témoigne de ton goût et de ton intelligence ; la liberté se prouve le mieux par le refus de poursuivre un but sans noblesse. « Ma liberté sera d'autant plus grande et profonde, que j'imposerai des contraintes plus sévères à mon champ d'action »**** - Stravinsky - « Моя свобода будет тем больше и глубже, чем теснее я ограничу моё поле действия ». | | | | |
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| action | | | La bête polie en paroles vaut mieux qu'un ange malappris en acte. Le propre de l'ange étant de ne pas agir et de la bête de ne faire qu'agir, on a affaire à un pur contradictio in adjecto (comme dans une pensée expérimentale). | | | | |
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| action | | | Dans l'action, le but est la satiété ; dans la réflexion - l'appétit. Laisse digérer les sots - déguste et n'avale pas : une saveur avalée n'a plus de goût. | | | | |
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| action | | | Il y a trop d'éléments épiques, résultant d'une ferme résolution, mais une douce irrésolution est une meilleure source des éléments dramatiques - voyez Hamlet. La décision gagne en beauté par une élégante résolution de contraintes, de réserves, mais elle ne gagne tout court qu'en se pliant aux buts minables. | | | | |
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| action | | | Les goûts du médiocre viennent des habitudes aléatoires, et ses partis pris - des actions imposées. Mais le parti pris dans le goût et l'habitude dans le geste sont peut-être moins blâmables. La philosophie, préconisée par Nietzsche, ne devait-elle pas « anticiper les possibilités du nihilisme de parti pris » - « die Möglichkeiten des grundsätzlichen Nihilismus vorwegnehmen ». L'homme est si prompt à se fabriquer des scénarios, de raisonnement ou de conduite, que l'hypothèse darwinienne qu'au Commencement divin était l'Habitude a l'air assez plausible. | | | | |
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| action | | | Le mal n'est pas dans le contenu de mes actes, mais dans la nature de l'écho qu'en reçoit mon âme ; cet écho sonne honte ou remords plus souvent que bonne conscience. Les mouvements du vouloir (les passions, le goût, la noblesse) et du faire (le progrès, l'intelligence, le courage) ne croisent pas l'axe du bien sous le même angle. Toute bien-veillance a dans son voisinage une mal-faisance. | | | | |
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| action | | | Ce ne sont pas les traces - ni, à plus forte raison, les preuves ! - qui me font rêver (R.Char), mais l'imagination de brisées non battues, que je ne profanerais pas non plus avec mes pas affairés. Une mélodie n'est ni trace ni preuve, mais épreuve et race. | | | | |
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| action | | | Chez les sots, l'auteur se lamente de l'indigence du porte-parole ; chez les délicats, ils forment une indissoluble société par (in)actions. | | | | |
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| action | | | J'observe, chez moi, celui qui produit et celui qui choisit (her-stellen contre vor-stellen), et je penche, sans hésiter, vers le second. Ce qui ouvre la porte au plagiaire et au charlatan, mais interdit d'entrée l'oracle et le turlupin. Produire, c'est remplir les lignes de signes ; choisir, c'est barrer les lignes indignes et éclairer les lignes malignes. | | | | |
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| action | | | La justification anatomique de la position couchée - préservation de la verticalité du regard et de l'horizontalité du goût : « Les yeux sont horizontaux et le nez - vertical » - le Bouddha. | | | | |
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| action | | | Le raté, contrairement à un simple incapable, ne saurait pas se servir de la force, qui lui fût donnée, pour rejoindre la meute de ceux qui tirèrent leur épingle du jeu. « Par délicatesse j'ai manqué ma vie »* - Rimbaud. | | | | |
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| action | | | Celui qui avance davantage par résolution de contraintes que par attirance de buts est plus pointu. Celui qui sait formuler d'excellentes contraintes est plus subtil qu'un visionnaire téléologique. L'art est davantage dans l'imposition de tabous que dans leur violation - cristallisation par la défiance. C'est dans le choix des contraintes que notre visage se manifeste (« pour vivre, on a plus besoin d'avoir devant soi un visage qu'un but »** - Canetti - « mehr als Ziele, braucht man vor sich, um zu leben, ein Gesicht »), comme dans nos types de négation (« dès que j'affirme, je deviens interchangeable » - Cioran). | | | | |
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| action | | | La recherche d'invariants et de noyaux est un jeu des délicats ; laissons les sots chercher à changer le monde ou soi-même. | | | | |
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| action | | | Le talent : maîtriser les moyens ; le goût – s'imposer des contraintes ; le génie – atteindre des buts profonds, en employant les vastes moyens, sélectionnés par les hautes contraintes. | | | | |
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| action | | | On est applaudi pour des oui ou des non. On est hué, quand on les met dans le même sac en privilégiant le comment des où et des quand. | | | | |
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| action | | | Avoir ordonné sa vie au calcul, au rite, à l'idée n'est jamais un succès ni une défaite. C'est une réduction du champ des batailles possibles. Par goût électif ou lâcheté grégaire. | | | | |
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| action | | | Le culte de l'avant-dernier pas a des noms malheureusement compromis : avant-décision - hypo-crisie, ou avant-jugement - pré-jugé (l'exemple célèbre est donné par la mort, qui, aux yeux de Dieu, n'est qu'un pré-jugé, Vor-Urteil - Nietzsche). Il ressemble au désir d'Aristote ou Spinoza - vision des fins dépourvue de moyens - mais je l'associe plutôt au repérage de contraintes. Cette recherche débouche souvent sur un autre nom compromis : la scolastique - la noble oisiveté. | | | | |
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| action | | | Entre la liberté de la croissance et la contrainte de l'instinct, le choix se fait, presque à notre insu, par le degré de notre talent : une poursuite désespérée de gains et de progrès, ou bien une intensité et un retour du même. Le talent n'a besoin que d'un goût, c'est à dire d'un instinct d'artiste. | | | | |
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| action | | | À l'homme du chemin (les positions prises, les connaissances apprises – la profondeur), à l'homme de la marche (la puissance, la volonté - l'ampleur) j'oppose l'homme de la danse (le goût, la noblesse – la hauteur). | | | | |
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| action | | | L'action est une langue de bois, et le goût exclusif pour l'action trahit la fadeur du tien. Le rêve est un arbre, qui te promet tout, de la racine aux fleurs. Ton propre goût se transmettra à ses fruits. La contemplation, qui ne chercherait pas la création d'arbres, serait pire que l'action de labourage ou de cueillette. | | | | |
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| action | | | Les soucis du fond et ceux de la forme - quand on sait les séparer, on est artiste. L'action et la réflexion s'occupent du premier, le goût et le talent – de la seconde. Et dans la vie des grands, comme dans un roman, le fond finit par effacement ou banalisation, et c'est la forme qui persiste dans notre esprit, ennobli et devenu âme. Curieusement, enseigner le fond d'un métier – de charpentier, de philosophe ou de gendarme – se dit former. Hegel - « Le travail forme - Arbeit bildet » - joue la-dessus. | | | | |
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| action | | | Tous les chemins se valent : fréquentés ou solitaires, droits ou obliques. Ce qui compte, pour le promeneur couché, c'est l'imagination de carrefours labyrinthiques et l'intuition d'impasses enchanteresses. | | | | |
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| action | | | L'art de formulation de contraintes est supérieur à l'artisanat d'avancement vers des buts, le goût est supérieur à la performance, puisque savoir choisir est plus profond et subtil que savoir connaître. | | | | |
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| action | | | Forger ou pétrir ? Écrémer ou approfondir ? Faire fondre le bronze des jours, par le feu de ton âme ? Ou bien ne toucher qu'à l'argile de l'imagination ? | | | | |
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| action | | | Dans l’enfance on va du concret à l’abstrait, de la chose au mot – dans la maturité on emprunte, plus souvent, le chemin inverse. Dans son enfance, on n'est jamais créateur, on représente l'espèce, sans savoir produire des genres. La maturité non seulement inverse ces passages, mais elle y intercale son goût : entre le concret et l'abstrait - le goût musical, entre la chose et le mot - le conceptuel, entre l'action et le geste - l'ironique. | | | | |
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| action | | | Une fois l’action consommée, oublies-en l’énergie, garde le goût et l’ivresse. | | | | |
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| action | | | Je ne cherche pas à assouvir, mais à réveiller et à entretenir de bonnes soifs. Non pas à nourrir, mais à exciter de bons goûts. | | | | |
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| action | | | Des expressions du genre - réaliser un idéal – ne m’inspirent que du dégoût, parce qu’aucun acte, mécanique et imposteur, ne peut rendre, authentiquement, un rêve. En revanche, j’ai du goût pour – idéaliser une réalité – puisque c’est ainsi qu’on pourrait définir la naissance d’un rêve. | | | | |
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| action | | | Pour eux, la volonté est une flèche affairée qui vise la puissance (Nietzsche) ou la réalité ( (Schopenhauer) – Drang nach Realität) ; pour moi, elle est une flèche immobile, visant un rêve inaccessible, et ma puissance est dans l’arc complice, arc du goût. | | | | |
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| action | | | Les sens forment ton soi connu, c’est-à-dire tes représentations, t’armant pour l’action. Ton soi inconnu ne doit pas grand-chose à l’expérience, il est fondamentalement inné ; il résume tes désirs, tes styles, ton goût dans la création. Le premier est omniprésent, permanent, humble ; le second est imperceptible, soudain, autoritaire. | | | | |
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| action | | | Tu vaux par ce que tu es et par ce que tu fais. Ce que tu es se décompose en ton soi inconnu, l’inspirateur, le représentant de Dieu dans ton âme, et en ton soi connu, la volonté et le talent de ton esprit, avec tes connaissances et tes goûts. Ce que tu fais se divise en création, scientifique (l’esprit) ou artistique (l’âme), et en actions sociales, pour t’incruster dans la société et pour survivre. L’essence et l’existence, le virtuel et le réel. | | | | |
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| action | | | La raison et la liberté choisissent ton action ainsi que ses causes. La liberté découlant de ta raison n’est que raison. La liberté est un vague appel du Bien, elle est ton goût du Beau et tes contraintes du Vrai. Ta raison, ne connaissant que ton intérêt immédiat doit être absente du tribunal du vrai Bien (du Bien divin) ; ta raison entoure de contraintes ta créativité dans le Beau ; ta raison est seul juge du Vrai. À la sentence, totalement vide, de Rousseau : « sous la loi de raison, rien ne se fait sans cause » - tu préféreras celle-ci : grâce à la liberté, tu peux échapper à la raison égoïste et préférer la musique insensée du Bien à son bruit mécanique et trouver ton propre chemin dans les labyrinthes du Beau. Les causes humaines se fabriquent ou s’inventent ; les causes divines enchantent ton soi inconnu. | | | | |
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| chœur amour | | | NOBLESSE : L'amour est toujours secousse d'armoriaux et invention de nouveaux titres de noblesse. Un aristocrate peut se réveiller gueux, et le gueux se découvrir une vocation de finesse ou de morgue. L'amour est le mépris des démocrates et un faible pour une tyrannie tempérée par le déicide. Aimer, c'est se rire du dieu barbu et narquois et jouer avec le dieu ailé, au carquois. | | | | |
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| amour | | | Les plus sensuels de mes désirs ne sont assouvis ni réussis que par des crapules à la délicatesse des pachydermes. L'ascèse doit venir du dégoût plus souvent que de l'enthousiasme. « Le goût est né de mille dégoûts » - Valéry. | | | | |
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| amour | | | Les causes imaginaires s'imposent au nigaud, qui ne sait pas déchiffrer l'anonymat des effets. Le propre des passions du délicat est l'anonymat des causes et l'imposture des effets. | | | | |
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| amour | | | Chaque sens, quand il devient despotique, est un imposteur de l'amour : le toucher qui propulse le corps, la vue qu'éblouit une vénusté, l'ouïe qui cède aux tendres sirènes, l'odorat qui invente des parfums artificiels, le goût qui éveille le rapace. L'amour, c'est la fusion inconditionnelle des sens, perdant leurs fonctions premières. | | | | |
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| amour | | | Une dose d'horreur peut donner du piquant à l'amour, comme une certaine élégance donne du sel à l'exécration. | | | | |
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| amour | | | Qu'est-ce qu'une vraie imagination ? - l'art de me convaincre, à tout instant, que je suis amoureux ou héroïque ! C'est à dire - philosophe : « Je vois dans la philosophie un moyen de rétablir les droits de l'héroïsme »** - Badiou. | | | | |
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| amour | | | L'amour, c'est la soif artificielle naissant à la vue d'une fontaine artificielle, prête à jaillir, et qu'on découvre dans les yeux, dans la voix, dans la peau de l'être aimé. Entretenir la soif auprès de la fontaine, le premier souci de l'amoureux : la « soif s'étanche en un manque plus vaste » - Melville - « thirst is slaked in larger dearth ». | | | | |
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| amour | | | Par analogie avec les Chinois, qui voient dans le détachement spirituel - de la fadeur, menant à une harmonisation du sens, on peut dire que l'attachement sentimental est de la saveur d'un chaos des sens. | | | | |
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| amour | | | Que ce soit la vie, la création ou l'amour, il n'y a que deux choses qui comptent - la poésie et l'intelligence. La poésie est la rencontre, hors toute frontière spatio-temporelle, du talent et de la noblesse ; l'intelligence est le flair pour la profondeur et le goût pour la hauteur, plus l'ampleur du regard. | | | | |
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| amour | | | La plus belle victoire de l'amour est dans une glorieuse défaite, où il serait abandonné par ses alliés félons : l'amitié, la perspicacité, l'élégance - pour être exilé auprès des sauvages et égrener ses batailles perdues, face au plus fort que lui. | | | | |
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| amour | | | Des nectars ou élixirs, accompagnés d'amuse-gueule, telle devrait être la seule nourriture de l'amour ; dès que, de gourmand il devient gourmet, il revit une santé et ne s'aperçoit même pas de la mort du vertige ; cette mort est la perte du goût. Dès que la langue de l'amour s'intéresse de trop près au goût des aliments, ceux-ci deviennent insipides. Les yeux et les oreilles sont les meilleures gardes du palais de l'amour. « La faim assaisonne le mets » - Cicéron - « Cibi condimentum fames est ». | | | | |
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| amour | | | C'est l'amour qui trouve le meilleur emploi pour tous les éléments de mon arbre : « L'amour s'élève jusqu'à votre hauteur et caresse vos branches les plus délicates. Il descendra jusqu'à vos racines et les secouera là où elles s'accrochent à la terre »** - Gibran - « Love ascends to your height and caresses your tenderest branches. Love shall descend to your roots and shake them in their clinging to the earth ». Et il m'apprend à vivre en déraciné, à la nouvelle étoile, sous de nouvelles ombres. Et je comprendrai, que le soi, c'est la hauteur, où naissent des couleurs : « Les ombres rehaussent les couleurs »*** - Leibniz. | | | | |
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| amour | | | On reconnaît trois tons distincts dans la littérature : de ceux qui ne sont pas aimés, de ceux qui le sont, de ceux qui s'en fichent. Ceux-ci : Dostoïevsky, Flaubert, Valéry. Les deuxièmes : Montaigne, Tolstoï, Rilke. Les premiers : Pascal, Nietzsche, Cioran. | | | | |
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| amour | | | La beauté féminine a un effet équilibrant sur la répartition de l'intelligence chez la gent masculine : « Nul si fin que femme n'assote » - Baïf - ce qui sera davantage aggravé, si je rétorque : nul si sot que femme n'affine. En tout cas, on bêtifie beaucoup, en béatifiant. S’arrêtant au stade de la séduction, on peut dire que « sans la société masculine, la femme perd de l’éclat, sans la société féminine, l’homme perd de l’intelligence » - Tchékhov - « женщины без мужского общества блекнут, а мужчины без женского глупеют ». | | | | |
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| amour | | | Le mal dégrossi est toujours dispos, d'aplomb et d'attaque. L'homme délicat est dégoûté non pas des autres, mais émoussé par sa propre incapacité de vivre une tendresse, vraie, non inventée. | | | | |
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| amour | | | Il y avait des objets d'expérience et des objets d'imagination, que maîtrisaient nos bras ou nos esprits. Et il y avait l'amour, qui venait surprendre nos âmes et rendait nos existences et nos rêves purement artificiels et hautement heureux. Aujourd'hui, même l'amour est un objet d'expérience, dans cette chaîne de (re)production naturelle, que devint la vie. Les cerveaux et les cœurs sont au plus bas, au service des griffes. | | | | |
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| amour | | | La distance apporte de la lumière à l'amitié et de l'obscurité à l'amour. Mais le meilleur, et le plus rare, en toi, perd en saveur, à tout afflux de netteté. Cherche donc la compagnie de l'ami et dérobe-toi à l'assiduité de la maîtresse : dans la clarté amicale, réjouis-toi de l'attrait des ombres vacillantes et dans des limbes amoureux, inspire-toi d'une lumière intraitable. | | | | |
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| amour | | | Je parviens à imaginer, que je reste moi-même, privé de tous mes sens, sauf le toucher, ce symbole même de la caresse. Et même les autres sens, à leurs sommets respectifs, culminent aux caresses : la beauté – pour les yeux, la musique – pour les oreilles, l'arôme – pour le nez, la saveur – pour la langue. Et l'intelligence – caresse de l'esprit, comme l'amour – caresse de l'âme. | | | | |
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| amour | | | La panoplie des sens : la vue te conduit à former ton propre regard ; l’ouïe te rend intelligent ; le goût forge l’art des contraintes ; l’odorat affine ton intuition ; mais je leur préfère le toucher, car il réveille ta capacité la plus secrète, la plus profonde, la plus universelle – la caresse. | | | | |
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| amour | | | La raison te guide dans le monde réel, et l’amour – dans celui du rêve ; tant que tu ne confonds pas ces deux mondes, ton amour durera, grâce à ton imagination, ton goût de renaissance, ton attachement aux sources, ta foi en finalités. L’objet de ton amour existera davantage dans le haut rêve que dans la profonde réalité. | | | | |
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| amour | | | Est intellectuel celui qui préfère l'image à l'idée, l’attouchement à la saisie, l’étonnement à la certitude, la caresse à la possession. Bref, il doit être érotomane ! « Toute vie intellectuelle est la plus subtile floraison, due aux racines érotiques de tout vivant, elle est une sexualité sublimée »** - L.Salomé - « Das gesamte Geistesleben ist ins Feinste umgeformte Blüte aus der großen geschlechtlich bedingten Wurzel alles Daseins, - sublimierte Geschlechtlichkeit ». | | | | |
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| amour | | | Plus subtile est la nature de l'homme, plus incoercible est son sens vital, face à la pression des vicissitudes, et plus docile, face aux passions. | | | | |
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| amour | | | La notion de vérité, si capitale en Intelligence Artificielle (symbolique), trouve un parallèle inattendu avec la femme, avec ces deux démarches - de représentation (vérités dogmatiques) et d’interprétation (vérités sophistiques). Chez la femme, la beauté (langagière, gestuelle, plastique) défie la vérité de représentation ; le caprice (goût, passion, rêve) – la vérité d’interprétation. Et en plus, il semblerait que, chez elle, ces deux facettes se touchent : « Le caprice, chez les femmes, est tout proche de la beauté » - La Bruyère. | | | | |
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| amour | | | Ce n'est pas pour ses qualités qu'on s'aime (quoiqu'en pense Pascal) ; ce n'est pas pour ses défauts qu'on se quitte. Dans l'amour, comme dans l'art, c'est la part du malgré, qui est plus éclairante. L'opacité face aux autres rend parfois délicieusement transparent, face à un ami ou à une amante. | | | | |
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| art | | | Le bon style, ce ne sont ni les yeux ni la vision ni même le regard, mais l'une des facettes du talent, la seconde résumant l'ouïe et l'entendement. Mais le génie serait plutôt la technique que l'imagination, plutôt le mot que l'idée. | | | | |
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| art | | | Le style naît de la sensation du contact maîtrisé avec le matériau - mot, marbre, couleur. Il se perd, quand seuls le cerveau ou la chose guident ta main. « Être maître de son propre style n'est pas assez ; il faut que le style soit maître des choses »*** - Leopardi - « Non basta che lo scrittore sia padrone del proprio stile. Bisogna che lo stile sia padrone delle cose ». | | | | |
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| art | | | Me sentir tragique et le peindre en comique. Tendre vers le comique et susciter le tragique. Tel est le prix de mon goût des contrastes, se réconciliant sur un même axe, voué à la même intensité. | | | | |
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| art | | | Tenir au sacré dans l'art est une question de goût : tout souffle d'ailleurs justifie une part du salé ou de l'amer dans mes effusions ; sans le sacré il ne reste que du sucré, quand ce n'est de l'insipide, à l'usage des agueusiques. | | | | |
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| art | | | L'art naît de l'arbitrage rendu par ma raison, face aux trois discours, deux intérieurs et un extérieur. En moi, parlent mes passions (goûts, émotions, ambitions) et la voix divine (le beau, le bien, le vrai). Vers moi s'adresse la voix de mes instruments (langue, formes, harmoniques). L'échec, c'est leur rendez-vous manqué, un verdict arbitraire, une peine perdue par contumace. | | | | |
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| art | | | La charpente triadique d'un beau sonnet rend dérisoire et éculé tout échafaudage d'une dialectique professorale. Que vaut un livre de recettes, si tout ingrédient de ma cuisine n'a de goût que pour moi ? | | | | |
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| art | | | L’homme de l’oreille (le frère), l’homme du regard (le créateur), l’homme du goût (le noble), l’homme du flair (le poète), l’homme du toucher (le caressant) me sont plus proches que l’homme-plume (le professionnel) de Flaubert ou de Nabokov. | | | | |
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| art | | | La hauteur du goût ne cédant pas à la hauteur du dégoût - Byron, Leopardi, Lermontov - un équilibre rarissime, mais à un niveau modeste. Ah, si Valéry avait les dégoûts de Bloy, ou Bloy - le goût de Valéry ! | | | | |
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| art | | | Dans l'effort, lié à tout art, il y a une part mécanique, une part réfléchie et une part inspirée. L'équilibre entre les trois dévoile l'artiste. Les mécaniques de la poésie ou de la musique sont des plus risibles, ce qui les expose au ricanement du sot, qui n'a ni l'intuition d'une idée ni le goût d'une prémonition. | | | | |
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| art | | | Réveillé par les rayons de l'art, le goujat s'ébroue, et le délicat retient le souffle, pour préserver l'éclat de la rosée. | | | | |
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| art | | | Romantisme : repousser le présent avec les moyens les plus modernes - la meilleure recette pour devenir classique à l'époque suivante. Donner au caprice la force d'une nécessité ; enlever à la nécessité sa couche d'ennui suranné. Affaire de don pour de nouveaux langages. | | | | |
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| art | | | Ce que produit l'imagination du poète, trouve un écho immédiat dans la nature, externe ou interne. Le goujat part toujours de la nature, qui ne se reconnaît plus dans cette imagination de caisse enregistreuse. | | | | |
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| art | | | Un style rêvé : donner l'impression de procéder par raccourcis, tout en faisant entrevoir un regard sur l'absolu. Un style sans intérêt : se laisser guider par la rigueur d'enchaînement. Ne pas quitter la haute contrée, ne pas goûter les bas-côtés. | | | | |
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| art | | | La plus forte des contraintes de l'artiste : subordonner la langue au nez - la saveur au goût. | | | | |
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| art | | | On a beau avoir une hauteur de vue, une profondeur de l'ouïe, mais, en dernière instance, c'est bien le sens du toucher qui détermine la place d'une écriture. | | | | |
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| art | | | Hygiène intellectuelle en littérature : expurger le discours de toute la gangue du savoir parasitaire et froid, non-porteur ni de saveurs ni de chaleurs nouvelles. | | | | |
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| art | | | Difficile de reproduire la vie mieux que par l'image d'un arbre. Le récit, le plus souvent, me met déjà au milieu d'une bruyante forêt, cachant les soucis de l'arbre solitaire, tandis qu'une formule de deux lignes ne peut se vouer qu'à un arbre fier et silencieux. | | | | |
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| art | | | Ce qui est déterminant dans le choix de nos genres littéraires, c'est notre susceptibilité à l'ennui. Quelles armures il faut dresser devant les pointes du bon goût pour s'attaquer aux sorties de marquises, aux madeleines trempées ou aux comices agricoles ! On est un professionnel, quand on entend surtout l'effet du complément d'objet direct et animé dans des phrases comme Je vous aime ! | | | | |
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| art | | | Balzac n'aurait pas laissé de correspondance, Flaubert n'aurait laissé que sa Correspondance, - j'aurais pu tenir tous les deux pour brillants. Mais chez Balzac, l'homme est bête et l'écrivain - subtil ; et chez Flaubert, l'homme est subtil et l'écrivain - bête. | | | | |
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| art | | | Tout texte - autant en poésie qu'en plomberie - est une suite de métaphores : de banales, de mauvaises, de bonnes. Dans la grande littérature, cette proportion est de 90 - 9 - 1 ; chez Nietzsche : 20 - 10 - 70 ; chez Valéry : 30 - 5 - 65 ; chez Cioran : 5 - 10 - 85. | | | | |
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| art | | | Ne pas savoir vivre sans écrire - graphomanie ; ne pas savoir écrire sans vivre, c'est-à-dire sans l'envie de rêver, - éthéromanie, nulla linea sine nocte plutôt que « nulla dies sine linea » - Pline l'Ancien. Pessõa : « Mieux vaut écrire que risquer de vivre ; l'écriture est la manière la plus savoureuse d'ignorer la vie » - justifie la graphomanie, qui ignore le ridicule de risquer d'écrire, lorsque aucune saveur vitale n'accompagne la plume. | | | | |
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| art | | | Faute de flamme intemporelle, d'intensité et d'air, ils n'exhibent que de minables objets, à leur minable lumière : « L'ardeur qui dure devient lumière » - Proust - l'ardeur qui dure est une fadeur. Une bonne flamme n'est qu'étincelle, elle devrait s'allumer dans le mot, s'éteindre dans la note, se refléter dans le marbre. Ne laisser ni la couleur, ni la froideur, ni le goût, ni la réalité des cendres. « Transmettre la flamme et non vénérer les cendres »** - G.Mahler - « Weitergabe des Feuers und nicht die Anbetung der Asche ». Pour ceux qui à la passion préfèrent la réflexion, l’inverse semble acceptable : « La cendre ne parvient qu'à me prouver la flamme » - Hugo. | | | | |
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| art | | | Je veux peindre l'oiseau, et l'on ne découvre, sur ma toile, qu'une cage. Et je balbutie, avec tous les sots, que le peintre ne doit pas apparaître dans ses tableaux. « Malgré la passion du mouvement, ce que désirais le plus, c’était d’être renfermé dans une cage » - Chagall - « При всей любви к передвижению я всегда больше всего желал сидеть запертым в клетке ». Plus que dans un cachot de l'esprit, c'est dans une tour d'ivoire de l'âme qu'on a besoin de barreaux : « L'âme est le seul oiseau, qui soutienne sa cage » - Hugo. On vit le mieux sa liberté à travers, ou même en-deçà des contraintes : « Il lui semble, que le monde est fait de barreaux, et au-delà de ce monde - aucun autre » - Rilke - « Ihm ist, als ob es tausend Stäbe gäbe, und hinter tausend Stäben keine Welt ». C'est par la délicatesse des barreaux qu'on reconnaît notre parenté avec les volatiles. « La pensée est un oiseau qui, dans la cage des mots, peut déployer ses ailes »* - Gibran - « Thought is a bird, that in a cage of words, may unfold its wings ». | | | | |
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| art | | | L'étrange surdité du goût chez ceux qui en ont pourtant une bonne vue : Platon préférant les généraux aux poètes, Nietzsche reconnaissant son devancier en Spinoza, Nabokov sélectionnant Robbe-Grillet, Valéry et ses faux modèles de Descartes et de Mallarmé, Cioran en admirateur de Saint-Simon ou Fitzgerald, G.Steiner voyant le plus grand génie du siècle en Proust (qui est pire que Saint-Simon, tout en pratiquant la même tonalité sirupeuse et nauséabonde). | | | | |
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| art | | | Manque de goût : peindre en continu, où le pointillé aurait suffi ; semer des points, où seul une ligne est féconde. | | | | |
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| art | | | Le cadre idéal d'un créateur : sollicité par la beauté, contrôlé par l'ironie, guidé par le goût, motivé par un doigt féminin. | | | | |
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| art | | | Le nez est le seul organe, le seul sens, qui se passe de justification : du pourquoi de l'œil, du comment de l'esprit, du quoi du bon goût. Mais flairer un tableau de peintre ou se fourrer dans les cordes de musicien serait de l'abus. | | | | |
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| art | | | Pour l'écriture, la maîtrise des dictionnaires est une facette de second ordre. Le savoir n'est qu'un dictionnaire de plus, au même titre que l'Histoire ou la mythologie. L'intelligence peut les transformer en thésaurus, mais seul le bon goût les remet à leur place, où ils deviennent des arbres translucides pour la vision de forêts. | | | | |
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| art | | | Mauvaise lecture : reconnaître les choses. Bonne lecture : reconnaître le ton. | | | | |
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| art | | | L'artiste, c'est la sensibilité plus l'imagination plus l'ironie. Il crée des vérités. Le scientifique cherche des vérités toutes prêtes. La plèbe accepte des vérités en fonction de ses besoins. La vérité d'artiste s'ouvre aux yeux sachant se fermer. La vérité scientifique se conquiert en se saisissant des vérités d'appoint, qui l'éclairent. Pour les vérités plébéiennes, on n'a besoin ni d'yeux ni de lumière. | | | | |
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| art | | | La hauteur du regard d'un écrivain, c'est le désir de contenir la résonance entre les murailles, dans les limites du goût. Au-dessus - la sensibilité, en-dessous - la compréhension. Et le goût est la complicité harmonieuse entre les deux. | | | | |
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| art | | | Il faut hériter l'art de mise de pierres de touche et innover dans l'artisanat des pierres angulaires. L'expérience des bâtisseurs et le goût des architectes. | | | | |
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| art | | | Mon admiration oscille entre l'art de la naissance (paysage de Valéry) et l'art de la transformation (climat de Nietzsche). Mais les deux fuient le pire, celui de la nature morte. L'élégance d'une logique monotone, l'audace d'une logique non-monotone. Quelle cervelle que celle de Valéry, voyant en Nietzsche « un essai d'une logique à base réflexe » ! | | | | |
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| art | | | Un bon lecteur parle rarement de lectures indigestes, car, avant de les ingurgiter, il les filtre avec son regard (l'heure), son nez (le goût), ses mains (le poids). Les indélicats méritent d'avouer, que « connaître, ce n'est plus manger, c'est vomir » - Sartre. | | | | |
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| art | | | Ni donné ni construit (tâches réservées à Dieu ou à l'artisan), mais engendré (tâche d'artiste) – telle devrait être l'impression se dégageant du fruit de ta plume, mais la pudeur et le bon goût t'interdiront de peindre les ébats fécondants, entre l'esprit et l'âme, entre le regard et la langue, entre l'orgueil et l'humilité. | | | | |
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| art | | | Même les plus obtus des philosophes professionnels (« la tourbe philosophesque » - Rousseau) se doutent bien, que leurs concepts sont dus au hasard, à l'impéritie et à l'inertie, que leurs preuves ne sont que fatras de sentences d'apparence logique (« Les résultats de la «métaphysique» sont et doivent être nuls, plaisir à part » - Valéry), et que le poète, par son jeu de métaphores, atteint le même but avec autant de rigueur et avec plus d'élégance. | | | | |
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| art | | | Dans le genre discursif, les lacunes témoignent du manque de maîtrise, et non pas d'une volonté délibérée d'un inachèvement artistique, comme c'est le cas chez les maximistes, qui fixent le vecteur, évoquent les valeurs, mais laissent au goût du lecteur l'accès aux intensités et aux vertiges. « L'art d'inaboutissement est l'un des plus insoumis à la raison » - Iskander - « Искусство недосказанности – одно из самых неподвластных разуму ». | | | | |
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| art | | | Chez un créateur cohabitent deux personnages – l'homme et l'artiste. Ce qu'il faudrait retenir de l'homme, ce ne sont pas ses expériences – le savoir et les preuves, mais ses dogmes - le goût et le tempérament. Et l'art, c'est la sophistique de l'artiste au service des dogmes de l'homme. | | | | |
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| art | | | Le contact avec une œuvre d'art devrait rendre un grand homme encore plus grand et un minable - encore plus minable. Le goût socialo-réaliste ou américain veut agrandir tout le monde. | | | | |
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| art | | | Plus je me laisse fasciner par le fond, plus étriqué devient mon diapason sur la chaîne : esprit - âme - cœur - corps - habit - le plus souvent, ce seront deux chaînons adjacents qui m'obstrueront le reste. Plus je maîtrise la forme, mieux je me passe des intermédiaires pour ne plus jouer, enfin, que sur le registre : esprit-habit, le reste n'étant que délicatement suggéré. | | | | |
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| art | | | Nos sens et l'art : l'un crée, parce qu'il voit des choses, l'autre - parce qu'il entend des voix, le troisième - parce qu'un attouchement le conduit à sculpter son regard, où le flair et le goût se disputent la palme. | | | | |
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| art | | | Une fois mon imagination détachée des choses - deux issues plausibles : une chute à cause de la pesanteur, une ascension à cause de la grâce. Je les accompagne de pitié et d'ironie - leurs trajectoires se rejoignent. L'ironie étant égalisation du risible et de l'horrible, on comprend Pouchkine : « Le rire, la pitié et l'horreur, ce sont les trois cordes de notre imagination » - « Смех, жалость и ужас суть три струны нашего воображения ». | | | | |
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| art | | | Tout bon écrit est une perle isolée ; je la gâche de deux manières : en étendue, en l'enfilant avec d'autres perles (développement pour s'adapter au goût des pourceaux, tenants des écrans) ou en profondeur, en l'accrochant aux fonds solides (justification devant les lourdauds ignorant les écrins). | | | | |
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| art | | | Intrigué par une silhouette, qui point sous les yeux de mon âme, je me mets à frotter la vitre des mots ; le goût de la perfection mobilise toutes mes ressources pour la polir, au point qu'un jour elle devient un miroir, avec le seul objet reflétable, mon âme éblouie, irisée, mais sans silhouette. | | | | |
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| art | | | Le mode énumératif, le plus répandu de nos jours au royaume des lettres, a sa place dans la résolution de problèmes, mais seulement après deux étapes préliminaires, exigeant beaucoup plus d'ingénuité : l'élaboration d'une riche requête et la recherche de substitutions inattendues. Quand on ne maîtrise ni langage ni modèle, on est condamné à vivre du seul contact avec le monde. | | | | |
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| art | | | La musique est le seul art - et même pas la peinture - où la lumière parvient à moi déjà décomposée en coloris séparés. La lumière est blanche ailleurs, et c'est le prisme de ma sensibilité et de mon goût qui produit les vraies couleurs. Et pour cette recomposition, l'intensité de mes ombres m'est plus importante que la pureté de ma lumière propre. | | | | |
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| art | | | L'écriture persuade d'une chose : aucune autre agitation de l'esprit ne vaut celle qui naît au bout de ta plume. Et elle rend le bête encore plus bête, et le délicat encore plus délicat. Sans l'écriture, on glisse imperceptiblement vers l'état de robot ou de mouton. « On se ruine l'esprit à trop écrire. On le rouille à n'écrire pas » - J.Joubert. | | | | |
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| art | | | Tout art s'occupe du sentiment, et en fonction de l'origine de ce sentiment, il y a trois sortes d'artistes : ceux qui communiquent leur propre sentiment, ceux qui peignent un sentiment anonyme, ceux qui réveillent notre sentiment à nous – les lyriques, les épiques, les romantiques. Savoir distinguer entre ces trois démarches est signe d'un bon goût. | | | | |
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| art | | | L'intelligence, dans l'art, c'est la rencontre rare entre un talent et un goût, le goût étant orienté plutôt par un choix des contraintes que des buts ou chemins. Après une judicieuse exclusion de l'aléatoire mécanique, le talent ne produit que du vital artistique. Et Rilke : « l'art n'est qu'un chemin et non pas un but » - « die Kunst ist nur ein Weg, nicht ein Ziel » - s'arrête à mi-chemin, sans enchaîner sur deux négations de plus. | | | | |
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| art | | | La mathématique part d'un but, dont la solution découle de l'harmonie et de l'élégance des définitions nouvelles, de ces contraintes initiatiques ; le commencement de la poésie et de la philosophie se trouve dans des contraintes, c'est à dire dans un sentiment ou dans un goût, pour lesquels un bon regard trouvera toujours des buts harmonieux et élégants. La maxime est un genre, qui cherche un compromis : elle n'est que définitions, mais ne véhicule que le sentiment et le goût. | | | | |
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| art | | | La musique est le seul art, où tout créateur, quel que soit son talent, ses goûts ou ses ambitions, traduit la noblesse du fond et poursuit la caresse de la forme ; c'est pourquoi la musique est la meilleure métaphore de notre existence et de nos meilleures productions. | | | | |
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| art | | | Aussi bien dans les questions de fond que de forme, on doit choisir entre symphonie et rhapsodie ; mais si l'intelligence vote pour un fond symphonique, le goût se prononce pour la forme rhapsodique ; étaler une mosaïque, avec des cailloux, ou dresser un tableau, avec des perles, - les meilleurs choisissent le second terme. | | | | |
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| art | | | Ce livre n'est pas de la nourriture, il n'est qu'une cuillère. Qui n'a rien à y mettre, a le droit de le trouver vide. Tout s'évapore à une certaine altitude, tout se glace dans une certaine bassesse. Mais c'est tout de même le livre qui détermine le volume, bien que ce soit ton goût qui en dresse des facettes et promet des gestations et fermentations. | | | | |
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| art | | | Le genre narratif n'a pas besoin de talent ; le développement de nœuds, c'est de l'artisanat ; c'est la liaison qui relève de l'art : « Le talent est un art mêlé d'enthousiasme, le goût leur sert de lien » - Rivarol. | | | | |
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| art | | | La division des écrivains en myopes et en presbytes n'a pas beaucoup d'intérêt, puisque l'outil principal d'une écriture n'est pas l'œil, mais le regard, qui, plus que des yeux, a besoin des oreilles musicales, du goût électif, du toucher des caresses. Il y a donc ceux qui produisent du bruit et ceux dont émane une musique ; que les premiers soient sourds, cela blesse notre oreille, mais notre goût et notre peau, mobilisés par notre charité, les réduisent tout de suite en muets ou en manchots. | | | | |
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| art | | | Les contraintes, auxquelles doit tenir mon écriture : en largeur - ne pas toucher à ce qui est en-deçà de l'horizon, en profondeur - ne jamais croire avoir touché le fond, en hauteur - ne laisser rien échapper du bouillonnement verbal, tant que la soupape du goût ne le laisse jaillir. | | | | |
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| art | | | Dans une œuvre d'art doivent apparaître mes négations et mes affirmations, résultant de mes contraintes ou de mon goût, ce que mes yeux évitent d'envisager et ce que mon regard perçoit dans les ombres de ma Caverne, des silences et des révélations, des voilements et des dévoilements. C'est aux non-artistes que s'adresse le pragmatique conseil d'Héraclite : « Ne voile ni ne dévoile, mais montre ». | | | | |
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| art | | | Sénèque et Chesterfield voient dans le style un vêtement de la pensée. Alors les nus, autour de nous, sont légion. Le goût est un couturier, vassal de l'impudique nature, lui payant un tribut, mais ayant son propre domaine. Voir Leopardi, Stendhal, Dostoïevsky. | | | | |
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| art | | | En écriture, être libre signifie ne pas suivre un seul maître, même s'il s'appelle l'esprit. « Bien écrire, c'est avoir en même temps de l'esprit, de l'âme et du goût » - Buffon. Le fait d'avoir le dernier donne le droit de parler au nom des deux premiers. Mais l'essentiel n'est pas dit - la grâce du verbe dont la présence remplace tout et dont l'absence efface tout. Une servitude du génie doit compléter la liberté du talent. | | | | |
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| art | | | Le bon goût a deux facultés : fuir le banal et s'opposer à l'excès. Le choix d'amplitude est dicté par la mélodie ; le bon goût est élimination des notes dissonantes. Mais celui qui n'entends rien au-delà de ses propres notes extrêmes ne doit pas avoir une bonne ouïe : « L'excès va de pair avec la médiocrité » - Bélinsky - « Крайность есть сестра ограниченности ». | | | | |
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| art | | | On renonce au développement suite aux contraintes que s'impose un bon goût : « La profondeur du sage est dans l'indifférence pour le développement »*** - G.Benn - « Entwicklungsfremdheit ist die Tiefe des Weisen » - ou une bonne obsession : « Ma passion est de parler sans développer. Dès que je me mets à développer la pensée, à laquelle je crois, je cesse de croire au développé »*** - Dostoïevsky - « Страсть моя - говорить без развития. Случись, что я начну развивать мысль, в которую верую, я сам перестаю веровать в излагаемое ». Que le bel instant s'arrête - tel est le désir, que réveille l'art statique. L'art dynamique est une aberration. Le roman est une aberration, et la maxime - le seul héritier légitime de la poésie. | | | | |
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| art | | | Pour briller en plomberie, en astronomie, en chirurgie, ce qui compte, avant tout, ce sont les connaissances. Mais leurs apports à la beauté d'un livre sont quasi nuls, à côté de sa musique et de son intensité, du tempérament et du goût de son auteur. Le culte du savoir est né dans les faibles cerveaux des zoïles, plutôt que chez les écrivains eux-mêmes. | | | | |
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| art | | | Là où l'écrivain médiocre exhibe l'anatomie, le délicat n'esquisse que la caresse. | | | | |
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| art | | | La maxime est un concentré des trois genres : de l'épique, avec l'ampleur des objets, du dramatique, avec l'intensité de ses actions, du poétique, avec le vertige de ses premières émotions. Chacun peut la développer dans le sens de ses propres goûts ou connaissances. Maîtriser, à la fois, tous ces axes, c'est être philosophe. « Les pensées brèves ont l'avantage de faire penser le lecteur par lui-même » - Tolstoï - « Короткие мысли тем хороши, что они заставляют читателя самого думать ». | | | | |
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| art | | | Chronologiquement, la poésie et la peinture furent les premiers arts en Occident ; et aujourd'hui, elles sont les premières à crever, et la musique, vraisemblablement, va les y rejoindre ; ce qui est dû à l'épuisement des arsenaux au même degré qu'à la décadence des goûts et à la raréfaction des talents. La littérature et la philosophie s'en tirent mieux, grâce au journalisme ignare et au pédantisme savant, qui agissent en leurs noms. | | | | |
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| art | | | Chez l'amateur d'art, se trouve une faim universelle, ainsi que des goûts dictés par l'époque. Seule la première est digne de nos plumes. C'est ton livre qui devrait être imprégné d'une faim nouvelle, qui réveillerait l'appétit de l'oreille, même chez les repus de l'œil. | | | | |
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| art | | | Les pensées, dans un bel écrit, sont comme le livret d'un opéra – un élément structurant, mais subalterne ; c'est la musique des mots qui en détermine la valeur. La bonne lecture, comme la bonne écoute, est une question de l'oreille, plus que de la tête, des yeux ou même du goût. Plus on prête l'oreille au dire, moins on fait attention au dit, au profit du chanté. | | | | |
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| art | | | La littérature française est trop entachée de politique, de commerce, de gastronomie et de faits divers. Ce qui la sauvait, c'était sa langue à elle ; aujourd'hui, c'est la langue de la gazette, du supermarché, des comptes-rendus. | | | | |
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| art | | | Je ne cherche pas mes aliments littéraires chez autrui ; je les trouve dans mon esprit, l'âme se chargeant de leur goût, et le cœur – de leurs épices et excitants. Et mon corps apporte les matières premières et primaires. | | | | |
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| art | | | Le goût, naissant sur ma langue de lecteur, ou le goût, transmis dans ma langue d'écrivain, - les mêmes mots désignent deux phénomènes incomparables, une nature physiologique ou une culture pathologique, le plaisir ou la passion. | | | | |
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| art | | | Il y a plus de chances de placer de la beauté artistique dans un désordre organique que dans un ordre mécanique. Nos délices ne vont ni à l'ordre ni au désordre, elles vont à la beauté, qui les anime. « L'ordre est le plaisir de la raison ; mais le désordre est le délice de l'imagination » - Claudel. | | | | |
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| art | | | Le goût, dans l’écriture, est l’accord entre une raison abstraite et une musique vivante. « Le bon goût consiste en harmonie entre la mesure et l’image » - Pouchkine - « Истинный вкус состоит в чувстве соразмерности и сообразности ». Sans cette harmonie on est pédant ou ventriloque. | | | | |
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| art | | | L’homme, que je perçois dans l’art moderne, est notre contemporain, portant le goût de nos foules et exerçant un métier de notre siècle ; incompréhensible pour l’humanité d’antan, il n’en hérite rien. La vie et l’individu sont toujours présents, dans cet art, mais ils devinrent si mécaniques et interchangeables, que cet art est plus près des statistiques que de la musique. | | | | |
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| art | | | Dans le goût des masses, l’image et le son détrônèrent l’écrit. Curieusement, la dégénérescence de l’art, en général, commença exactement par la peinture et par la musique. | | | | |
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| art | | | Depuis Socrate, on considère techniquement identiques les génies comique et tragique ; mais le don comique n’est qu’un talent, tandis que le goût tragique relève vraiment du génie. La comédie peut se contenter de rires et d’applaudissements, tandis que la tragédie est toujours accompagnée de noble musique ou de profond silence. Ainsi, je ne vois d’autre tragédien complet que Tchékhov, à qui G.Steiner, soudain devenu sourd ou trop naïf, refuse ce statut : « Tchékhov n’entre pas dans la catégorie de tragédien » - « Chekhov lies outside a consideration of tragedy ». Et peu importe ce que Tchékhov lui-même pensait de ses genres. « Ce n’est pas une comédie, comme vous me l’écriviez, c’est une tragédie » - Stanislavsky - « Это не комедия, как Вы писали, - это трагедия ». | | | | |
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| art | | | La bouche est là pour la communication, et la langue (anatomique et intellectuelle) – pour le goût dans la jouissance des nourritures célestes ou dans la composition de la musique. Le poète ne communique pas, il chante – devant Dieu, de préférence. « Dans le poète : l’oreille parle, la bouche écoute »** - Valéry. | | | | |
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| art | | | Le goût de la perfection est un état d’esprit impossible, seule la réalité étant parfaite. Cioran, bêtement, le voyait chez Valéry, en y reconnaissant même un désastre (mais pourquoi ne salues-tu pas le désastre, que les vaincus inscrivent dans leurs bréviaires ?). Dans l’art, ce qui est le proche de la perfection du réel, c’est la musique. Et effectivement, tout goût, indifférent à la musique, mène au journalisme, au présentisme, à la routine. Que la perfection, c'est la réalité, fut connu et de Spinoza (« perfectio est gradus realitatis »), et de Nietzsche (« die Welt ist vollkommen ») et des sages orientaux de l'immanence (le bon chrétien, lui, place la perfection dans la transcendance, que Nietzsche appelle surhomme). Et la nature parfaite d'Aristote est un pléonasme. Musil : « une vie parfaite rendrait l'art inutile » - « das vollkommene Leben wäre das Ende der Kunst » - se trompe également. | | | | |
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| art | | | Jadis, le goût, le style, le talent d’un artiste libre généraient une œuvre d’art ; aujourd’hui, toutes les conditions formelles et significatives sont dictées aux esclaves, apprentis-écrivaillons, par l’actualité despotique. Et en qualité d’exécution, la machine finira bientôt par surclasser ces tâcherons interchangeables. | | | | |
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| art | | | La prose flaubertine : Sartre y décèle un penseur, et Valéry la trouve insupportable pour celui qui pense ; le goût et l’intelligence de Sartre s’y avèrent lamentables. Mais ni l’un ni l’autre ne s’attardent sur la Correspondance de Flaubert, qui, probablement, est la plus belle de l’Histoire littéraire. L’inverse de Tchékhov – nul en épistolier, génie en tragédien. Le genre épistolaire est le plus proche du journal intime ou de l’aphorisme, c’est pourquoi j’aime Flaubert, énergumène et amoureux. Celui qui écrit à L.Colet est infiniment au-dessus du joueur de cartes, l’auteur de la Dame au petit chien. | | | | |
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| art | | | La réalité est fastidieuse ; la connaître n’apporte rien à la qualité d’une écriture ; le livre, narrant, précisément, les faits, les pensées, les goûts de son époque ne peut irradier que l’ennui. La valeur d’un écrit se mesure par l’écart, allégorique ou métaphorique, par rapport aux soucis du jour courant. | | | | |
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| art | | | N’importe qui peut ne faire de son écrit qu’un étalage de questions. Mais l’écriture, qui consisterait, essentiellement, de réponses, ne vaut que si l’on réussit à trouver à celles-ci des questions intéressantes ou, au moins, cohérentes. Aux réponses : âme immortelle, savoir absolu, connaissances a priori il n’y a aucune question qui exciterait notre curiosité ou notre goût du subtile – ce sont des morts-nés. | | | | |
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| art | | | Un bon écrivain, c’est la rencontre d’une noblesse, d’une intelligence et d’un talent. La noblesse, c’est un goût sélectif et la hauteur du regard ; l’intelligence, c’est la profondeur du savoir et l’exigence des contraintes ; le talent, c’est le ton musical et la grâce du verbe. Un seul de ces dons est absent, et vous risquez d'être Gros-Jean comme les autres. | | | | |
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| art | | | Le talent : l’art de maintenir à la même hauteur le sujet et le style. Une traduction réussie des contraintes et des goûts. | | | | |
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| art | | | Le chemin menant à la naissance de ton regard poétique : tu ne comprends plus, tu n’entends plus, tu ne vois plus – et tu fais appel au goût (les contraintes de l’esprit) et au toucher (la caresse de l’âme). | | | | |
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| art | | | Ils écrivent pour remplir les rayons de la consommation de masse ; j’écris pour les goûts qui, peut-être, n’existent même pas. Mais l’âme est faite pour cuisiner ou goûter de la beauté, irrésistiblement. Dans une société sans âme, aucun rayon n’est plus prévu pour la beauté gratuite, désormais non-nutritive. | | | | |
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| art | | | Aujourd’hui, la foule (ou des règlements écrits) est le seul juge en politique, en esthétique, en éthique ; l’écrit, qui s’adapta à ses goûts, est plus pitoyable que l’image, qui n’exige pas la présence d’une âme et n’a nul besoin de l’esprit, les yeux passifs se nourrissant des écrans. « Où l'image tient lieu de la parole, la matière évince l'esprit » - A.Suarès. | | | | |
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| art | | | Tu as deux juges en esthétique : un goût exigeant et une sensibilité capricieuse. Et La Bruyère exagère : « Du même fonds, dont on néglige un homme de mérite, l’on sait encore admirer un sot » - on y devine une sensibilité et point un goût. | | | | |
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| art | | | Dans l’art, ce sont les chemins d’accès aux images, aux idées, aux mélodies qui dessinent les goûts de l’artiste. La caresse est l’un de ces sentiers, sentier oblique, opposé aux droites invasions ou possessions. Je ne veux ni inquiéter ni exciter, je veux caresser l’au-delà des mots. | | | | |
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| art | | | Tout écrit s’adresse à notre goût et comporte une calorimétrie des idées nutritives et la jouissance des mots épicés, un aliment ou un excitant. J’offre des fruits exotiques et non pas des plats préfabriqués. | | | | |
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| art | | | Du même noble état d’âme peuvent surgir aussi bien une grisaille qu’une illumination. Ne pas se laisser abuser par cet état (le fond), ne tenir, ne garder, ne soigner que la beauté et l’intelligence (la forme). | | | | |
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| art | | | Que les voies d’artiste soient obliques s’explique non pas par des changements d’avis, mais, au contraire, par la fidélité à son goût métaphorique, ponctuel et non surfacique, et qui reste le même ! Ce goût se traduit par le culte du point zéro de la création, point de départ d’un méta-retour éternel du même. De brèves éruptions, d’une même intensité et du même cratère, et le refus de suivre, machinalement, le parcours de la lave. Les métaphores de forme personnelle, au-dessus des pensées de fond commun. La même essence étoilée traversant le fleuve de l’existence enténébrée. | | | | |
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| art | | | Chez un bon écrivain, ce qu’il ne daigne pas toucher est plus important que le choix de ce qu’il tient sous sa coupe, c’est aussi un signe d’un goût aphoristique. « On garde ce qui compte et l’on vire de ce qui encombre » - comme disait R.Debray, en me dédiant Bref, l’un de ses derniers livres, dont je lui avait suggéré le genre. | | | | |
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| art | | | Les genres discursif ou aphoristique, l’horizontalité ou la verticalité, le glissement superficiel sur les mots ou la pénétration, profonde ou haute, des idées. Chez les discoureurs, tout comme chez les laconiques, des images, des concepts et des idées sont aussi présents, mais restent surfaciques. Quant aux mots, l’aphoriste en maîtrise la musique et l’intensité avec plus de vigueur et d’audace, mais il évite les paysages communs, pour peindre son propre climat. Le discoureur méprise des idées nées ; l’aphoriste engendre des idées naissantes. La jouissance des oreilles ou la perplexité de l’esprit. La reconnaissance ou l’étonnement. | | | | |
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| art | | | Dans tout écrit littéraire se rencontrent, se dévisagent et se mélangent l’homme et l’auteur. L’homme n’y peut apporter que la honte de notre Bien, inaccessible par l’acte ; l’auteur doit servir le Beau, au-delà du Bien et du mal. Flaubert voulait exclure l’auteur et Nietzsche – l’homme. Le premier échoua dans ses finalités ; le second triompha avec ses commencements. | | | | |
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| art | | | Deux genres d’écrit que je vise : la profondeur traitée par la hauteur, la rencontre de l’intelligence et de la noblesse ; ou bien une incursion sur terre, en mode chant, danse ou émerveillement, le primat de la beauté. | | | | |
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| art | | | Signes de la liberté d’artiste – la fidélité dogmatique (le goût) et le sacrifice sophistique (le style). Signes des contraintes d’artiste – l’infidélité sophistique (l’ironie) et le sacrifice dogmatique (la noblesse). | | | | |
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| art | | | Tout écrit littéraire doit choisir : servir la bassesse d’un intérêt commun ou séduire la délicatesse d’un goût électif. | | | | |
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| chœur cité | | | HOMMES : On imagine très facilement la cité d'aujourd'hui fonctionnant sans la moindre intervention des hommes. Tout rouage vital obéit aux commandes numériques. Toute vision ou tout attouchement se réfèrent aux capteurs infaillibles. Il reste le goût, cet enfant terrible, alogique et analogique, se débattant entre les pattes des hommes digitaux. | | | | |
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| cité | | | Mes compères républicains : liberté des délicats, fraternité des non-jaloux, égalité des humbles. | | | | |
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| cité | | | Être libre, au sens banal du mot, c'est ne plus éprouver le besoin de se donner des contraintes. Mais la différence entre les contraintes et les buts est que les premières, non-écrites et individuelles, viennent de l'âme, tandis que les seconds, toujours écrits et communicables, sont dictés par l'esprit. | | | | |
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| cité | | | La Russie est trop pleine d'une vie sans forme ; je me réjouis chaque fois qu'elle se tourne vers les autres pour se manifester. La France brille par un vide vital, que ne façonnent que les délicats ; je me récrie plus que le Français souchien contre ses emprunts au communisme russe, à l'ordre allemand ou à la puissance américaine. | | | | |
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| cité | | | Dans la tradition européenne, le goût des élites dictait le prix de la chose culturelle. La démocratie finit par élever la jugeote de l'homme moyen au grade du juge suprême. Et c'est ainsi que l'hégémonie aculturée américaine naît plutôt à Paris qu'à New York. | | | | |
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| cité | | | L'histoire de l'humanisme : le XVI-ème siècle - le pathos d'une révolte, le XVII-ème- la passion d'une utopie, le XVIII-ème - l'élégance d'un rêve, le XIX-ème - la grandeur d'une théorie, le XX-ème - l'horreur d'une réalité, le XXI-ème - l'ennui de l'inutile. | | | | |
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| cité | | | Notre époque n'a pas plus de goût pour l'instantanéité ou l'immédiateté que les autres, mais, en revanche, l'heure, la durée et la fréquence ne sont plus lues que sur les cadrans publics, sans vérification par notre horloge interne. | | | | |
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| cité | | | Votre infâme inégalité matérielle engendre votre infâme égalité des goûts : vos poètes sont indiscernables des épiciers. L'aristocratie aurait plus de chances parmi l'égalité matérielle, où le goût du poème ne devrait rien à la graisse du repu ni au fiel du raté. « La racine et la source de l'amour s'appelle Égalité »* - Maître Eckhart - « Die Wurzel und die Ursache der Liebe ist die Gleichheit ». | | | | |
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| cité | | | Aujourd'hui, nous avons la meilleure foule, de toute l'histoire, et peut-être la pire des élites. Cette élite n'observe que les mouvements de la foule, les compare, indignée, avec l'éclat des élites d'antan et se répand en lamentations sur la dégénérescence du monde. Le regard de nos élites est dans les choses vues et non pas, comme naguère, dans le goût électif des yeux. | | | | |
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| cité | | | Quand ma haine du fort, dans cette société des marchands, baisse, très brièvement, d'intensité, je me rends compte, que je hais le faible encore plus nettement, puisqu'il serait pire, s'il parvenait à rejoindre le fort. Et pour recevoir ma sympathie, il ne me reste, en définitive, que des exclus de leurs balances, des impondérables, des exilés, des emmurés, des anachorètes du style, des stylites sans colonne. | | | | |
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| cité | | | Le délicat se voue au message ; le sot veut des messageries. La liberté de pensée suffit au premier ; au second, il faut une liberté d'expression. Le sot abuse de celle-ci : déchaîné, il se permet de s'attaquer au sacré ; le délicat, qui se laisse entraîner par la liberté d'expression, glisse vers le profane et se détache du sacré. | | | | |
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| cité | | | Pour Kant, le goût, le savoir et la raison légifèrent à tour de rôle. Démocrate pratique (aristocrate pur ? juge en esthétique ?), je dirais, que le savoir devrait s'occuper de l'exécutif, la raison - du législatif et le goût - du judiciaire. Les bancs des assimilés, les bancs des assemblées, les bancs des accusés. | | | | |
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| cité | | | Le regard est question d'un goût, qui n'est pas à justifier, et le goût, en présence d'une espèce, est une préférence gratuite, donnée à certains genres ; c'est l'esprit qui a besoin de justification de ses unifications d'arbres, qui est sa première fonction, et où il cherche surtout des similitudes des espèces. Vu sous cet angle, le mot de Nietzsche : « Voir partout des similitudes et en faire des égalités sont le signe de mauvaise vue » - « Ähnlichseherei und Gleichmacherei sind das Merkmal schwacher Augen » - juge l'esprit et non pas le regard. Dans les affaires de la cité, c'est une myopie voulue, puisque l'égalité à faire est en bas, mais la liberté à rêver est en haut. | | | | |
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| cité | | | Humainement, je salue l'avènement du règne du dernier homme - il réduit le nombre de faibles ; je déplore l'attitude du premier : sa soumission aux goûts du dernier et sa recherche de reconnaissance par ce dernier. Le maître défait enviant l'esclave victorieux - pitoyable ! Dès qu'apparaît cette exécrable soif de reconnaissance, il n'y a plus de maîtres, on dit même (Kojève et Fukuyama), qu'il n'y a plus d'Histoire, puisque l'égalité des chances calme toutes les ambitions. | | | | |
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| cité | | | Le nazisme ou le communisme, la supériorité ou l'égalité, c'est par un paisible compromis entre ces deux attitudes que triomphe la démocratie, compromis, qui s'appuie sur deux faits capitaux : les supérieurs ont désormais les mêmes goûts que les inférieurs, et les faibles repus trouvent le culte du mérite aussi naturel que les méritants repus. | | | | |
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| cité | | | Une domination écrasante des hommes de droite, parmi mes plumes les plus estimées - comment le réconcilier avec mes vues politiques, qui me classeraient à l'extrême gauche ? Le bon goût serait-il à l'opposé du bon cœur ? La pensée intelligible et l'âme lisible naîtraient-elles de la maîtrise de nos fibres sensibles ? | | | | |
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| cité | | | Prôner l'égalité matérielle pour des raisons idéologiques (le prolétaire ou l'employé seraient aussi méritants que les patrons et banquiers, dans la production de richesses) est mesquin. Ce sont des raisons esthétiques (le dégoût de l'opulence face à la misère) ou même physiologiques (le goût commun des plaisirs de la chair) qui sont beaucoup plus valables. | | | | |
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| cité | | | Type de rebelle, dans un style type, vu par un intellectuel type (Sollers) : « Il aime Louis XV, exècre Napoléon. Il ne veut connaître que l'Allemagne maritime. Rien de plus loin de lui que la Russie. En revanche, New York lui plaît, la Chine l'intrigue. La Californie lui envie son arrière-pays. Il est sec, secret, lucide. Farouchement individualiste, il déserte volontiers les collectivités. Bref, ce sera toujours un frondeur ». Que les tyrans tremblent devant cet émeutier ! - vous avez compris, il s'agit des marchands de vin de la ville de Bordeaux. La ligne du goût coïncidant avec celle de la réussite commerciale. | | | | |
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| cité | | | Où le progrès est possible régnera, ou règne déjà, la machine. Le goût et le style ne naissent que là, où tout progrès est absurde. L'élargissement du possible est un progrès, mais pas son haussement. | | | | |
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| cité | | | Le même besoin, traduit en langues aristocratique ou démocratique : rêve ou amusement. L'élégance et la lecture ou bien le sport et l'ordinateur. Image en puissance ou image préfabriquée. | | | | |
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| cité | | | Le péché du pauvre - l'envie et la révolte - s'absout dans l'égalité des goûts. Le péché du riche - le brigandage et la malice - s'estompe dans la liberté d'entreprendre. Et la tentation - vivre en fraternité - n'effleure plus ni les uns ni les autres. « Satan, aujourd'hui, est plus percutant que jadis : il tente par la richesse et non plus par la pauvreté » - A.Pope - « Satan is wiser now than before, and tempts by making rich instead of poor ». Deux troupeaux, les riches et les pauvres, partagent, aujourd'hui, les mêmes valeurs, même s'ils n'ont pas les mêmes moyens. Impossible aujourd'hui de classer les goûts en fonction de la richesse ; le seul déclassé, aujourd'hui, c'est l'exilé des forums. | | | | |
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| cité | | | La dégénérescence ne naît ni de la lutte entre les forts et les faibles, ni de la domination de l'une de ces classes, mais plus sûrement de l'entente spirituelle entre elles : les faibles reconnaissant aux forts le mérite et les privilèges qui en découlent, les forts adoptant le goût des faibles, les deux ignorant envies et mépris. Ni esclaves ni maîtres, aux sentiments véhéments, – mais robots passifs et robots actifs, aux instincts apaisés. | | | | |
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| cité | | | L'éviction de l'homme de culture de la scène publique est due au suffrage universel – politique, médiatique, artistique. Seule une tyrannie du goût peut privilégier l'artiste face à l'artisan. | | | | |
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| cité | | | L’homme de nature est fait pour guetter, chasser, dévorer ; des mutations par la culture lui apprirent à légiférer, à voter, à consommer. Seuls les solitaires, aux appétits et goûts immatériels, se découvrent des ailes invisibles, arrêtent de ramper et cherchent à voler. « Il en est si peu qui savent qu’ils ont des ailes et sont faits pour voler » - Grothendieck - non, les ailes ne poussent que dans l’imagination des poètes, l’humanité prosaïque, ignorant les rêves, en est dépourvue. | | | | |
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| cité | | | C’est dans la jungle latino-américaine, en vue d’un combat réel pour la liberté obscure mais enivrante, que R.Debray ressentit l’exaltation la plus forte de sa vie. Mes exaltations, à moi, provenaient surtout des rêves abstraits ; quand à la liberté, je ne l’appréciais que concrète, je la découvrais, enivré, au moment de mettre les pieds sur le sol français et de me débarrasser du lourd dégoût pour le réel et d’en apprendre le goût léger. R.Debray voulut réconcilier la logique de la pensée avec celle de l’acte, le but que j’ai toujours considéré comme irréalisable et trompeur ; R.Debray souffre d’une nostalgie passéiste ; je me réjouis de ma mélancolie atemporelle. Mais que vaut mon harmonie imaginaire à côté de ses mélodies bien réelles ! | | | | |
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| cité | | | Le (bon) sens me rapproche de la démocratie ; les sens (la vue cédant au regard, le goût de la hauteur, le flair électif, l’ouïe musicale, le toucher caressant) m’attirent vers l’aristocratie. | | | | |
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| cité | | | Les drames dans le domaine public devinrent banals ou ridicules ; les drames privés, depuis deux siècles, furent beaucoup plus particuliers ou nobles. Mais depuis que le privé machinisé s’identifia avec le public normalisé, partout règne la foule sans grâce, sans classes, sans races. Forts ou faibles, riches ou pauvres, intelligents ou bêtes – tous professent les mêmes goûts collectifs. Ni élites ni bas-fonds – moutons inconscients ou robots programmés. | | | | |
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| cité | | | Étranger au pays de la servilité et du mensonge, étranger au pays de la liberté et de la vérité ; rêver d’une fraternité d’émotion, réfléchir sur une fraternité d’esprit, et ne pas trouver de frères. Personne n’a un regard semblable au mien – sur l’intelligence, sur le langage, sur la consolation, sur le goût, sur le Bien, sur la tragédie, sur l’extase. Vivre parmi seuls dissemblables – quelle mélancolie, quelle solitude planétaire. Ne pas glisser vers le dégoût et le mépris, telle est ma tâche quotidienne. Pour le moment – réussie, car je porte tellement d’admiration pour l’invisible, mon seul aliment spirituel. | | | | |
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| cité | | | Toucher, dans tes écrits, aux sujets politiques, sociaux, économiques est un signe certain que tu continues, même inconsciemment, de tenir à la reconnaissance publique ; tes contraintes seraient trop lâches. | | | | |
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| cité | | | Pour savoir ce qui te dépasse, il faut que tu indiques tes limites. Étant, en même temps, une bête sociale et un ange solitaire, tu as deux groupes de critères selon lesquels tu te places en haut ou en bas d’une échelle de valeurs. Le premier groupe comprend : action, reconnaissance, savoir, héritage tribal – la profondeur en dessinera tes limites et établira une hiérarchie pseudo-fraternelle. Le second : intelligence, noblesse, beauté, goût – la hauteur y accueillera les égaux, les vrais fraternels. Reste ange, ne cherche pas ce qui te dépasse, sois dans l’élan vers tes limites angéliques. | | | | |
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| cité | | | O.Spengler et Cioran, bercés et aveuglés par d’obscures lueurs orientales, voient et proclament les crépuscules européennes. Ils n’y voient que la décadence et l’affaissement. Ils ne veulent pas reconnaître que l’essor, chez les autres, est celui de la moutonnaille ou de la robotesque, tandis que l’individualisme européen préserve une saine dose d’humanisme, dans sa civilisation, et un bon goût pour la beauté, dans sa culture. Quant à la disparition des âmes et à la promotion de la masse au grade de juge suprême, c’est un phénomène mondial, qui, à l’échelle relative, ne dégrade pas l’Europe. | | | | |
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| cité | | | Les cœurs et les esprits, sur tous les continents, se ressemblent ; le plus de différences réside dans les âmes. Et puisque l’art est affaire des âmes, il doit s’adresser au sol au goût savoureux et non pas à l’humanité insipide. C’est ainsi que Nietzsche se détourne du Bien (en se plaçant au-delà des cœurs), se moque du Vrai (en éliminant des objets et en s’identifiant avec le sujet) et veut ne servir que le Beau (émanant de l’âme) ; il veut être « découvreur des sentiers de l’âme européenne » - « Pfadfinder der europäischen Seele ». Je dirais plutôt – créateur des sources, des émotions qui se déversent dans les âmes. | | | | |
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| cité | | | La fraternité (de sensibilité, de goût, de rêve) n’existe qu’entre anges héroïques ou artistes solitaires. Ce qu’on appelle mentalité collective est un fatras de coutumes mécaniques. « Le caractère national n’est qu’un autre nom pour une forme particulière que prennent dans chaque pays la petitesse, la perversité et la bassesse » - Schopenhauer - « Nationaler Charakter ist nur ein anderer Name für die besondere Form, die die Kleinheit, Perversität und Niedrigkeit der Menschheit in jedem Land annehmen ». | | | | |
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| doute | | | Dans les crépuscules, le créateur sent l'approche du premier souffle, l'habitué de la clarté du jour les trouve irrespirables. Rarement le premier élan jaillit d'une source limpide. La source obscure, c'est l'imagination, l'ami certain de l'incertitude (« amicus certus in re incerta » - Cicéron). | | | | |
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| doute | | | Sans ce qui existe, l'imagination serait sans poids ; sans ce qui n'existe pas, la vie serait sans ailes. | | | | |
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| doute | | | Dans un livre, le sot est attiré par l'inconnu, qui s'ajoute au connu, le subtil - par l'imprévu, qui complète le vu, le sage - par l'impossible, qui succède au possible. | | | | |
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| doute | | | Le naïf pense, que l'esprit n'a de tâche plus exaltante que chercher à dissiper une obscurité. Mais l'homme plus subtil part plus souvent d'une clarté obvie, pour chercher par où la vie peut l'enténébrer de plus belle. « Ils seraient nombreux de savoir, s'ils ne pensaient pas déjà savoir » - Gracián - « Muchos sabrían si non pensasen que saben ». | | | | |
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| doute | | | L'homme subtil vénère, en hauteur, l'ordre et surmonte, en profondeur, le désordre. Le deuxième cas, pour l'homme intelligent, est beaucoup plus fréquent, et on peut dire, que la vraie anthropologie est avant tout une entropo-logie. Par un essor-hauteur de l'âme on surmonte l'homme plus sûrement que par son élargissement-distance (Nietzsche - « Distanz-Erweiterung innerhalb der Seele »). | | | | |
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| doute | | | Le doute n'est pas un flair du faux (charlatanisme délibéré), mais une liberté du vrai (imposture fatale). Douter, c'est horror vacui, c'est la reconnaissance de la vacuité des choses et la volonté de la remplir. | | | | |
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| doute | | | Le langage n'est jamais neutre ; ma raison ne peut pas se libérer des caprices langagiers, comme elle ne peut pas s'abstraire de mon tempérament et de mon goût. C'est pourquoi l'importance que Goethe ou Heidegger attachent aux remarques pures (qui n'existent pour ainsi dire jamais) est une louange de la pesanteur au détriment de la grâce. | | | | |
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| doute | | | Étranges étiquettes - « inutile et incertain » - que Pascal attribue à Descartes, tandis que celui-ci n'est justement qu'utile et certain. Comme ce lourdaud de Spinoza bourré de connaissances pratiques et traité par Voltaire de « subtil et creux ». | | | | |
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| doute | | | Le sot étend le suffisant, le sage approfondit le nécessaire, le délicat hausse leurs domaines de valeurs respectifs jusqu'à ce qu'ils deviennent de vagues constellations scintillantes. | | | | |
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| doute | | | Mon jeu d'ombres est pris, par des yeux délicats, pour lumière. Cette interchangeabilité est une véritable chinoiserie de yin (les ramages et les feuilles de l'arbre) et de yang (le tronc et les branches). Peu m'importe votre lumière aux cimes ; je la développe, ou plutôt je l'enveloppe de mes ombres : je m'adosse à la ferme lumière, pour mieux affronter les ombres dansantes. Et vos ombres radicales ne m'émeuvent que si j'en devine le soleil : « Ceux qui sont hideux au soleil ; ceux qui gagnent à accueillir le froid et l'obscurité » - Canetti - « Menschen die an der Sonne gehässig werden. Menschen, denen Kälte und Finsternis gut tun ». | | | | |
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| doute | | | L'art de douter d'un savoir est plus délicat que l'art de le maîtriser. « Si tu veux m'apprendre quelque chose, apprends-moi, en même temps, à en douter » - Ortega y Gasset - « Siempre que enseñes, enseña a la vez a dudar de lo que enseñas ». | | | | |
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| doute | | | La musique ne peut sauver un discours que s'il est impénétrable. Les obscurités pénétrables (Mallarmé et Valéry) dépendent beaucoup moins de la musique ; une fois l'œuvre pénétrée, ou bien on s'aperçoit, que le tambourinage est son interprétation la plus juste (Mallarmé), ou bien qu'une orchestration, plus subtile qu'à première ouïe, s'impose à notre esprit (Valéry). | | | | |
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| doute | | | Qu'est-ce qui me plonge dans une folie désirable, différente de celles qui sont à portée de tout le monde ? - c'est le choix d'un bon moment, pour la déclencher, et de bonnes choses, pour en recevoir des empreintes. Le goût et la maîtrise plutôt que le désir et l'abandon. N'y est pas fou qui le veut, mais seulement celui qui le peut. | | | | |
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| doute | | | Les certitudes sont le lot des commentateurs et des critiques. Chez tout vrai auteur, même réputé tenir mordicus aux systèmes, on trouve du ton dubitatif et humble. Les systèmes inébranlables, qu'on daube, sont le plus souvent des fantômes, nés dans la grise imagination des zoïles. Tout homme ayant assez de hauteur d'âme finit par avoir un système profond, mais il sait, que « même le plus grand des systèmes n'est qu'un fragment »* - F.Schlegel - « auch das größte System ist doch nur Fragment ». | | | | |
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| doute | | | Un mystique, ce n'est pas celui qui veut voir en tout un mystère, pour chatouiller son goût ou ses caprices, mais celui qui le peut voir, grâce à son regard et son intelligence. | | | | |
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| doute | | | Aucune sophistique ne pallie le mauvais goût ; mais le bon goût conduit toujours à une sophistique extérieure, en délicat équilibre avec la dogmatique intérieure. Le dogmatique est celui qui enflamme son esprit des croyances ; « le sophiste est celui qui purifie son âme des opinions » - Platon. | | | | |
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| doute | | | L'intelligence supérieure se reconnaît dans les lacunes volontaires, dans ces hiatus, qui ne sont que respect du mystère, quand toute autre forme de liaison, discursive ou conceptuelle, profane le vide sacré. Ce vide est de la famille des fadeurs chinoises, gardiennes de la plénitude. | | | | |
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| doute | | | Le fanatisme est bon, quand ses réponses, dues au goût, sont floues et le scepticisme - quand ses questions, dues à l'intelligence, sont nettes : « Rien de plus bête que le scepticisme vague » - Valéry. | | | | |
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| doute | | | On ne dispose que de deux armes contre l'impasse relativiste, c'est à dire, contre le hasard et le sophisme : une arme relative - une bonne logique, au service du vrai, et une arme absolue - un bon goût, qui est le regard au service du beau et du bon. | | | | |
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| doute | | | Il est impossible de jouer à cache-cache avec ce qui nous bouleverse de l'intérieur ; aucune révélation de notre moi, due à la sincérité ou à la perspicacité, n'est sérieuse ni intéressante. Celui qui, néanmoins, y croit, parle de recherche de la vérité et finit par tomber sur ce que trouve n'importe quel sot sans le moindre effort d'authenticité ou d'imagination. Seule une libre invention est capable de rendre quelques traits de notre visage, et encore… | | | | |
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| doute | | | Le feu et l'amertume sont à l'origine des soifs les plus poignantes. Le chaud désir de vertiges et la lie amère œuvrent pour la même cause. « Qui boit le vin boive la lie » - Aristophane. Au fond de toute clarté s'ouvre le goût d'une nouvelle pénombre. La sédimentation ridiculisant l'alimentation. La fringale d'azur et d'éther montent aux yeux, quand la grisaille et l'insipidité alourdissent la cervelle. Boire la lie aide à mieux mourir de soif. | | | | |
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| doute | | | L'avenir personnel ou collectif devint si transparent, bourré de tant de certitudes et clartés insipides, qu'on envierait nos ancêtres que fustige, pourtant, Lermontov : « De quelle tristesse est pleine notre génération – son avenir est vide ou obscur » - « Печально я гляжу на наше поколенье ! Его грядущее - иль пусто иль темно ». | | | | |
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| doute | | | On sauve une idée en l'enveloppant de mots résistant au temps. L'idée éprouvée par l'exposition en foires a peu de chances de rester juste. L'idée juste est l'épouse, les préjugés sont des maîtresses. Mais l'art conjugal consisterait à métamorphoser, aux heures critiques, la maîtresse de la maison, la raison, en folle du logis, l'imagination, cette fonction sans organe (G.Bachelard). | | | | |
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| doute | | | L'horreur ou l'émerveillement devant mon soi, que soi-disant je réussis enfin à connaître, sont des méprises, même si la seconde est plus honorable. Nos goûts et nos dégoûts ne devraient se former ni selon la connaissance de l'organe, ni selon la maîtrise de la fonction, mais selon la qualité de la création, dont on ignorera à jamais l'auteur et la source. | | | | |
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| doute | | | L'imagination sert surtout à créer de nouvelles variables sur un arbre de la connaissance. « Au royaume de l'imagination, l'inconnu est tout-puissant » - Napoléon - il en est seulement le signe, dont la première qualité n'est pas la puissance mais l'ouverture à l'unification, la souplesse. C'est la richesse des substitutions interprétatives qui témoigne de la puissance ! | | | | |
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| doute | | | L'essence de la vie est dans sa musique et non pas dans ses cadences ; le flair y est plus juste que la certitude. Dans l'interprétation. Mais dans la création, les rôles s'inversent. Avec du vague irrésistible, l'homme du flair crée de la certitude ; avec le certain fragile, l'homme du savoir crée des vagues à l'âme. | | | | |
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| doute | | | L'esprit lucide, à l'appétit fade, pêche, en eau transparente. L'âme indécise crie famine et se noie en eau trouble, gain du pêcheur, le mot. | | | | |
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| doute | | | Le sot guette l'attendu, le sage appelle l'inattendu. « Ma plaie pressentie m'est presque indolore » - Pétrarque - « Ma piaga antiveduta assai men duole ». Il veut dire, que l'attendu est stérile, c'est l'inattendu qui met en marche l'imagination et le commentaire. Aux mailles de notre curiosité ne s'arrêtent que des aspérités du paradoxe. | | | | |
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| doute | | | La simplicité est l'expression des prémisses profondes, c'est-à-dire axiomatiques ou paradoxales, où parlent le goût et la liberté. La complexité est l'expression des conclusions peu profondes, c'est-à-dire syllogistiques, où sévissent la nécessité et l'inertie. | | | | |
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| doute | | | La conviction du sot : l'inconnu = l'incompris = le non encore connu. La conjecture du délicat : l'inconnu est union de l'incompris et de l'incompréhensible. | | | | |
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| doute | | | Si l'âme produit nos extases (mystères) et l'esprit forge nos goûts (problèmes), c'est la raison qui formule nos convictions (solutions). La conscience intervient bien dans ce travail : chez un sage, cette conscience, trouble, ne touche qu'aux mystères et aux problèmes ; chez un sot, une conscience en paix le conduit aux solutions. | | | | |
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| doute | | | On ne sait pas si l'imagination crée plus qu'elle n'imite. Toutefois, il vaut mieux imiter une main invisible que créer des choses trop lisibles. Pour comprendre que l'original n'existe jamais, on a besoin d'avoir feuilleté tant d'images inventées, libres. | | | | |
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| doute | | | Tous mettent leurs préjugés au-dessus de leurs convictions, mais seul le sage y a raison, puisque ses convictions sont profondes et ses préjugés sont hauts ; chez le goujat, les convictions sont plates et les préjugés sont bas. « Les convictions les plus inébranlables sont les plus superficielles. N'évoluent que les convictions profondes » - Tolstoï - « Самые непоколебимые убеждения — самые поверхностные. Глубокие убеждения всегда подвижны ». | | | | |
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| doute | | | Les sujets les plus dignes de ma plume sont ceux, où le goût et la raison s'opposent, le manichéisme se méfie de l'objectivité. | | | | |
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| doute | | | Les vertus horizontales de la simplicité en pensées, sans grandeur, conduisent à l'authenticité en actes, sans saveur. « La simplicité et la platitude sont un gage de l'authenticité ; à l'opposé de la saveur dont l'intensité est condamnée à s'user » - Confucius. La platitude inusable préservera mon soi, connu et authentique, mais mon soi inconnu, imposteur et savoureux, ne se manifeste que par l'intensité ! | | | | |
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| doute | | | Malgré tant de véhémentes proclamations en faveur du doute, le camp de douteurs n’existe pas ; tous les hommes ont le même taux de doutes et de certitudes. Le vrai contraire du doute niant est le goût acquiesçant et qui engendre nos propres commencements, sans trop tenir à réfuter les avis des autres, cette minable fonction du doute. | | | | |
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| doute | | | À l’échelle macroscopique, le regard est semblable à une prise de mesure, à l’échelle microscopique : une perte d’objectivité, la préférence exclusive d’un angle de vue, écartant, par contraintes volontaires, ce que le goût et le style excluent du champ visible, la volonté imitant la connaissance. | | | | |
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| doute | | | Regardez ces robots, qui ne font que penser et croient, qu'ils imaginent. « Les hommes croient, et ils s'imaginent qu'ils pensent » - A.Suarès. Ma foi, je leur donne raison. Penser, c'est calculer ; croire, c'est écouter son imagination. | | | | |
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| doute | | | Toutes les vérités, que la connaissance objective, c’est-à-dire la science, t’apporte, appartiennent à l’espèce et ne contribue presque en rien au contenu de ta personnalité. On ne forge celle-ci qu’avec nos goûts et notre foi indémontrables. « L’homme est ce qu’il croit »* - Tchékhov - « Человек — это то, во что он верит ». | | | | |
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| doute | | | Le contraire du doute s’appelle proclamation des valeurs absolues. Je colle à celles-ci l’étiquette d’Universaux, terme médiéval, dont le sens originel est sans intérêt. Ces Universaux sont connus depuis Aristote et sont bien sondés par Kant – le Bien, Le Beau, le Vrai. Douter de l’existence de ces trois hautes hypostases divines dans l’homme est de la niaiserie ; on ne peut profondément douter que du secondaire, du moins signifiant, du passager. C’est pourquoi on trouve chez les douteurs systématiques surtout des personnages médiocres, ennuyeux, esclaves du présent, prenant leurs cloaques verbeux pour des profondeurs savantes. S’exprimer sur les Universaux, c’est montrer sa sensibilité, ses goûts, son intelligence. | | | | |
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| doute | | | Je vaux par le doute qui me rend fort et par les certitudes qui me font aimer certaines faiblesses. La sagesse, c'est à dire l'union du talent et du goût, consiste à voir la place du croire ou du savoir. | | | | |
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| doute | | | Les certitudes sont des dogmes, découlant des représentations, savantes ou naïves ; les convictions – des suites, des interprétations indémontrables d’un goût. Dogmatisme ou sophisme, la volonté d’affirmer ou le désir de divaguer. | | | | |
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| doute | | | L’arbitraire est bêtise, si tu le fais passer pour universel ; il est légitime, si tu y affirmes ton goût insoumis ou tes états d’âme innommables. | | | | |
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| doute | | | Tous les douteurs sont des artisans impassibles ; l’artiste déclame et proclame, avec passion, les dogmes de son tempérament et de son goût. « Je suis l’instant, portant sa lumière à l’éternité… Je suis un Oui… Je suis l’extase… » - Scriabine - « Я миг, освещающий вечность... Я утверждение... Я экстаз » - profite, plutôt, de toute lumière commune pour projeter tes ombres uniques. | | | | |
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| doute | | | Dans le te connaître, il faut distinguer le connaître ton soi connu – ton savoir, ton goût, tes ambitions – et le connaître ton soi inconnu – les sources de tes désirs, l’intensité de ton regard, le sens de ta musique. Une tâche triviale et une tâche impossible. | | | | |
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| doute | | | Pour un esprit géométrique il n’y a rien d’indéfinissable ; l’esprit poétique s’en nourrit, le défini n’ayant pour lui aucun goût. | | | | |
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| doute | | | Le doute est une technique banale et commune, pour avancer vers des certitudes ; il est très rarement l’expression d’une démarche originale et profonde. « Le doute des modernes est un dogme ; il est le credo des niais » - A.Suarès. Ce sont nos assertions qui témoignent mieux de nos goûts et de nos dégoûts. | | | | |
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| doute | | | L’attachement au rêve, à l’âge adulte, est le prolongement du goût pour le jeu de l’enfant. « Le contraire du jeu n’est pas le sérieux, mais la réalité » - S.Freud - « Der Gegensatz su Spiel ist nicht Ernst, sondern - Wirklichkeit » - le rêve a le même opposé. | | | | |
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| doute | | | Les convictions sont surchargées de mots, je leur préfère le goût intuitif, impérieux et muet. Ce goût sert d’intermédiaire entre mon soi inconnu, l’inspirateur, et mon soi connu, le traducteur. | | | | |
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| introduction hommes | | | HOMMES : Les hommes ont tenté toutes les formes de cohabitation : meute, bande, volée, clan, club, caste, pub, secte. Leur préférence alla finalement à troupeau, car marcher, bêler et paître résument mieux leurs besoins que les ailes, les mots, les rites et les soifs. Le berger, aujourd'hui, n'est ni prêtre ni roi ni peuple, c'est un mouton comme tous les autres : le même regard vers le bas, le même goût pour l'ivraie, la même quiétude d'âme faute de brebis égarées. Le mouton individualiste et égoïste s'appellera robot. | | | | |
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| hommes | | | L'élégance, c'est la culture du passé. La barbarie, c'est la cultivation du présent. L'élégance barbare, c'est le culte de l'avenir. Disserter sur le passé, déserter l'avenir. Sortir du présent, sertir le passé. L'homme moderne, c'est « l'ahurissement débile devant son temps »* - Pouchkine - « слабоумное изумление перед своим веком ». Le présent m'appartient, c'est pourquoi je ne peux pas en être libre, j'en suis l'otage ; je ne suis libre que face à l'inatteignable, otage de l'éternité. « La peur de ne plus suivre son temps est l'aveu de son esprit moutonnier » - Tsvétaeva - « Страх отстать - расписка в собственной овечьести ». | | | | |
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| hommes | | | Le désintérêt pour les commencements, l'incapacité de les réinventer, l'obsession par la routine de l'intermédiaire ou par la prose des finalités calculables. « Il est si difficile de trouver le commencement. Ou mieux : il est difficile de commencer au commencement »** - Wittgenstein - « It is so difficult to find the beginning. Or better : it is difficult to begin at the beginning » - ce n'est pas une question d'effort mais de goût, de talent et d'intelligence : « Fais cortège à tes sources » - R.Char. | | | | |
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| hommes | | | Aujourd'hui, ne plaire qu'à l'élite n'est qu'absurdité et orgueil, puisque les goûts de cette élite sont horriblement proches de la vulgarité commune ambiante. Il fallait être solitaire, pour faire partie de l'élite ; aujourd'hui, il faut être solidaire de la foule. D'ailleurs, on ne parlait ni devant les hommes, ni devant l'homme, mais devant Dieu, que symbolisait la beauté, la féminité ou la bonté. | | | | |
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| hommes | | | Que diraient de l'état de nos goûts les générations précédentes, mieux pourvues en talents, si elles découvraient les œuvres des number one français officiels, en philosophie, en littérature, en poésie : M.Onfray, Houellebecq, M.Deguy - peut-on les imaginer au salon de Mme Geoffrin ? Signes communs : inattouchement par la noblesse et par l'esprit, métaphores flageolantes, incapacité d'admirer l'œuvre de Dieu, culte de l'homme relatif. Se consoler, dans une mauvaise joie, que chez les voisins, avec H.Jonas, G.Grass, S.Hermlin, la dévastation est encore plus désolante ? | | | | |
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| hommes | | | Mes appétits déterminent mon fond : les problèmes à creuser et les solutions à fouiller. Mes goûts dessinent ma forme : les mystères à vénérer et les firmaments à peindre. Les appétits sont toujours humains ; les goûts peuvent être divins. | | | | |
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| hommes | | | Pascal a tort de reprocher aux hommes de ne s'occuper que des moyens et de négliger les buts. Ils maîtrisent parfaitement les deux ; il ne leur manque que le goût et la hauteur des contraintes. | | | | |
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| hommes | | | Le but d'une bonne philosophie est de faire vivre la débâcle finale avec le moins possible de regrets et de honte ; et c'est en la ramenant non pas aux buts et moyens fautifs, mais aux justes contraintes et à l'ascèse qu'on l'atteint le mieux. Diogène est trop ambitieux : « Rien ne réussit dans la vie sans ascèse », et Sartre - trop rigide : « On atteint l'extrême dans la plénitude des moyens. Mon principe contre l'ascèse est que l'extrême est accessible par excès, non par défaut » - on devrait parler de moyens inemployés, puisque les contraintes résument aussi bien l'excès que le défaut. | | | | |
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| hommes | | | Ce paradoxe des temps modernes : ce n'est que dans la foule que les hommes parviennent à faire entrevoir ce qui leur reste de personnel, tandis que dans leur solitude perce le goût inavoué de l'omniprésent troupeau. « Dans la maison, où tu écris, retentit un vacarme, comme s'il venait des machines » - K.Kraus - « In dem Zimmer, in dem geschrieben wird, ist der Lärm so laut, als ob er von Maschinen käme ». | | | | |
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| hommes | | | Signes extérieurs de la robotisation des hommes : la dissociation entre compétence, intelligence et performance - subtilitas intelligendi, subtilitas explicandi, subtilitas applicandi. | | | | |
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| hommes | | | La parole des hommes devint si insignifiante et monotone que le show - à l'écran, au stade et même à l'église - évince partout le sermon ou la harangue. Dans le mot de Lope de Vega : « Laissez le tact, le goût, l'odorat et la vue ; prêtez l'ouïe à la foi » - « Ni la Vista, ni el Gusto, ni el Tacto, ni el olfato tienen éxito alguno ; el oído se vuelve a la fe » on doit, aujourd'hui, intervertir la vue et l'ouïe. | | | | |
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| hommes | | | Nous vivons dans une époque bénie, où, plus que jamais, « les ânes prennent la paille plus volontiers que l'or » (Héraclite) ; tout fier orpailleur peut ne plus se boucher le nez au-dessus de ses trouvailles lésées par la bête. | | | | |
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| hommes | | | Dans tous les hommes, Nietzsche voit des ruminants : les bons (ceux qui réussissent à digérer, les dionysiaques) et les mauvais (ceux qui y échouent, les hommes du ressentiment). Il ne comprend pas que le filtrage - ne pas mettre à la bouche ce qui répugne au bon goût - est le meilleur remède contre l'indigestion. Dionysos est le philosophe de l'éternel retour, c'est à dire de l'intensité en tant que dénominateur commun de nos expériences ; or, sur le minable - aucune intensité acquiescente n'est possible. | | | | |
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| hommes | | | L’essentiel de ce que je suis (c’est-à-dire mon regard sur mon étoile), je le garde, inchangé, depuis ma première jeunesse ; les abandons, les ajouts, les revirements ne concernent que le secondaire. Donc, l’homme a bien son être et non pas seulement son devenir : « Le vivant n’a pas d’être, il n’a qu’un devenir » - H.Hesse - « Alles Lebendige ist ein Werden, nicht ein Sein ». Quant à son devenir, muni d’assez d’intensité, il est indiscernable de l’être (Nietzsche). | | | | |
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| hommes | | | Jadis, le peuple n'arrivait pas à se faire entendre ; aux oreilles du riche ne parvenait que la voix de l'élite, dont il appréciait le goût et le propageait. Aujourd'hui, le brouhaha populaire couvre toutes les voix ; et le riche n'éprouve plus besoin d'écouter l'élite, qui, ce qui plus est, finit par mêler sa voix au beuglement général et prouve ainsi son inutilité. | | | | |
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| hommes | | | L'imagination avait son bercail ou étincelle - l'âme, et son achèvement ou brasier - l'émotion. Le progrès leur substitua la raison, qui n'en eût dû être qu'un pare-feu. Il n'y a presque plus de distance entre l'imagination et la raison. Une belle sauvage se livrant au mieux-payant. L'heureux vieux temps où l'on pouvait encore dire : « Le peuple a besoin qu'on l'éblouisse et non pas qu'on l'éclaire » - Ch.Fourier. | | | | |
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| hommes | | | La machinisation, l'algorithmisation des goûts est paradoxalement tribut au plus ignoble des hasards. J'ignore mes fins, autant les vouer au hasard. Mais je dois être maître de mes contraintes, qui traduisent mon goût. Seul le caprice de l'artiste offre une houle alternative à la déferlante aléatoire à l'origine des destinées. | | | | |
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| hommes | | | Tout est fade et mécanique, chez la nation la plus puissante, intelligente et riche du monde. Le culte de la mécanique s'empare de la planète ; et la prétention hégémonique, bientôt, sera justifiée et irréfragable, secondée par la tradition chinoise privilégiant la fadeur face à la saveur. | | | | |
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| hommes | | | Le cœur des hommes est aujourd'hui dans leur porte-monnaie, et toute l'intelligence humaine est employée à ce qu'on ne le leur subtilise pas. Ce ne sont plus les larmes qui coulent de leurs yeux, quand on les pique ; ce n'est plus l'intelligence qui jaillit du cœur, lorsqu'on le touche. La passion fait préférer à l'œil - le regard ; le goût rehausse l'intelligence insipide ; mais l'homme sans goût n'a plus de passions. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, on fut attiré par ce qui était intelligible, délicat ou lisible, c'est à dire sollicitait notre esprit, notre âme ou notre goût. Aujourd'hui, pour être valable, il faut être visible ; la visibilité sur la scène publique comme le premier critère de la valeur. Toutes les qualités sont désormais numérisables ; l'écrasante horizontalité quantitative sépare l'homme de ce qui ne vaut qu'en hauteur, où le chiffre n'a aucun poids. Et les différences les plus notables proviennent de la verticalité. | | | | |
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| hommes | | | « L'eau des W.C., qui bouillonnait à intervalles réguliers dans les tuyaux » (B.Cendrars) - la plus belle phrase française, d'après H.Miller. Que ferait un Anglo-Saxon sans chiffres ni tuyauteries ? « Mrs D. et Le Manuel se vendent à la cadence de 148 et 73 par semaine. Cela ne me fait-il pas entrevoir une salle de bains et un W.C. ? » - V.Woolf - « Mrs D. and C.R. are selling 148 and 73 weekly. Does it portend a bathroom and a W.C. ? ». | | | | |
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| hommes | | | Les premiers génies de l'humanité furent dus à l'aspiration, poétique ou philosophique, par des astres ; l'inspiration, artistique ou chevaleresque, animait les génies de la Renaissance ; la lourde transpiration signale, aujourd'hui, la présence de nos génies mécaniques. | | | | |
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| hommes | | | Les capitales me donnèrent le goût du mot savoureux, mais j'apprécie le destin, qui me plongea au milieu des cornichons provinciaux insipides : sans eux, combien de ces pages ne verraient jamais le jour, étant sacrifiés aux dîners en ville, en compagnie du sel de la terre ! Je ne veux pas y gagner le toupet en perdant un peu de ma crinière (Flaubert). | | | | |
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| hommes | | | Dans un brouhaha sauvage on peut deviner un motif musical, mais quoi faire des cadences, sans mélodie aucune, que produit l'homme-robot d'aujourd'hui ? | | | | |
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| hommes | | | Jadis, l'élite ne se souciait guère des goûts de la populace. Mais aujourd'hui, celle-là s'effarouche du manque de spiritualité de celle-ci, sans se rendre compte, que c'est elle-même qui s'avilit. La populace, elle, ne fut jamais plus policée, instruite et raisonnable. | | | | |
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| hommes | | | C'est la trajectoire de l'admiration, que les hommes vouent à leurs élites, qui décrit le mieux notre décrépitude : de la geste du poète ou du geste du héros – à la gestion du manager. Hauteur, grandeur, platitude. | | | | |
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| hommes | | | Comment reconnaissait-on un homme extraordinaire ? - par la hauteur de son enthousiasme, par l'ampleur de sa vue du passé, par la profondeur de son goût du beau. Comparez avec l'homme à succès aujourd'hui : s'indigner, se croire au tournant de l'Histoire, être ardent défenseur du vrai – mais c'est la définition même de la médiocrité ! | | | | |
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| hommes | | | Avec la propagation de l’horizontalité des goûts, des regards, des élans, aucune altérité enthousiasmante n’est plus possible, on est dans l’Un, multiplié à l’infini. Qui comprendrait aujourd’hui Levinas : « Autrui surgit dans la dimension de la hauteur ». | | | | |
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| hommes | | | Sur la hiérarchie des thèmes, qui cadrent notre vie : dans neuf cas sur dix, le conformisme est justifié. Il reste le cas, où il est question des commencements individuels, de la solitude, du rêve, du goût ; et c’est la-dessus que se fonde l’exact opposé du conformisme – le nihilisme, qui est le narcissisme de l’aristocrate ou du créateur. Mais un nihilisme systématique est pire qu’un conformisme autocritique. | | | | |
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| hommes | | | La décadence commence par la domination du sens de l’existence sur la musique de l’essence ; et ceci se produit aussi bien dans la culture que dans les passions et les goûts. La tragédie grecque – l’affirmation du sens ; Bach – l’équilibre entre le sens et la musique ; Mozart et Beethoven – la domination de la musique ; Wagner – le retour vers le sens. Le sens incontrôlable étouffe nos fibres divines et se dévoue aux fils robotiques. | | | | |
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| hommes | | | Ce n'est ni l'action (G.Le Bon), ni la révolte (Ortega y Gasset) ni la folie (H.Broch) des masses qui nous cernent aujourd'hui, mais leurs transactions et calculs, inertiels, paisibles et raisonnables. Et toutes les élites en sont solidaires, les seules frontières, encore en place, étant horizontales ; plus de douaniers de goût ni de barrières de dégoût ; le ciel, abandonné de regards, pleure le souvenir de l'action de Dieu, de la révolte de l'ange et de la folie du héros. | | | | |
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| hommes | | | G.Steiner, parmi les vivants, fut le plus grand des érudits, le plus intelligent des critiques, le plus raffiné des hommes de goût - il vient de mourir à Cambridge. En Angleterre, cet événement ne figure pas parmi les cent les plus importants, tandis que toute la France en fait un deuil national. Décidément, ces Anglais ne sont ni hommes de nature ni hommes de culture, mais hommes de moisissure. | | | | |
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| hommes | | | La barbarie littéraire a toujours existé en France, mais elle se gardait bien de se mesurer avec les talents qui n’y manquaient jamais. Depuis un siècle elle devint arrogante : la barbarie de la populace, avec F.Céline, et la barbarie des riches, avec Proust (du galimatias rebutant - F.Céline). Les riches ayant adopté le goût de la populace, on eut droit, de nos jours, aux houellebecq. Mais je suis content que S.Tesson, à la mentalité des pauvres, appréciant leur humilité et crachant sur les riches, ait l’audimat au-dessus des imposteurs. | | | | |
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| hommes | | | Tous les hommes sont porteurs d’à peu près le même volume de sentiments, d’événements, de réflexions. La grandeur de l’homme est dans la qualité et le respect des contraintes, que son goût ou sa noblesse imposent à son intérêt pour ces choses. « Tous les grands ne se livraient pas aux seules trouvailles, mais surtout au rejet, au filtrage, à la métamorphose »** - Nietzsche - « Alle Großen waren unermüdlich nicht nur im Erfinden, sondern im Verwerfen, Sichten, Umgestalten ». | | | | |
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| hommes | | | En France, on habitua tellement les esprits à l’omnivoracité, qu’ils devinrent aussi démesurés que les foies des oies gavées, au détriment d’autres organes. « Il sert peu d’avoir de l’esprit, lorsque l’on n’a point d’âme »* - Vauvenargues. Le goût en est la première victime. | | | | |
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| hommes | | | Un Président de la République, un Académicien, un Évêque, tu peux les traiter de sauvage ou de barbare, publiquement et impunément. Mais si tu essaies d’employer ces termes à l’adresse de certains afro-asiatiques, tu serais voué aux gémonies par toutes les classes de cette société, correcte en politique, en sottise et en hypocrisie. Finis les salons, législateurs de goût, d’ironie et d’audace ; c’est la barbarie des réseaux sociaux qui nous dicte, aujourd’hui, ses lois des sauvageons. | | | | |
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| hommes | | | J’entends partout l’intellectuel européen geindre - il aurait perdu tout son prestige et toute son influence. De tous les temps, les riches dictaient le goût dans l’art, et notre époque n’est nullement exceptionnelle. C’est l’embarras du choix qui dévia le goût des princes de l’argent. Les Michel-Ange, Mozart ou Nietzsche, purent s’imposer face à une poignée de concurrents ; mais aujourd’hui, ceux qui se présentent comme artistes ou penseurs sont légion, et c’est la mode, statistique, inertielle, mercantile, c’est-à-dire le hasard, qui désigne le gagnant, qui, de plus en plus, se situe au milieu, c’est-à-dire – dans la médiocrité. | | | | |
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| hommes | | | Depuis que les critères du beau pictural sont dictés par des salles de vente ou de conseils d’administration, la poursuite de cette beauté conduit à la mesquinerie, au goût exécrable ; le mobilier l’emporte déjà en importance esthétique sur les tableaux. | | | | |
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| hommes | | | L’état du couple beauté-joliesse dépend de celui du couple utilité-mercantilisme. Jadis, la joliesse était presque invisible, et la beauté s’entendait bien avec l’utilité, puisque le beau était utile à l’élite, qui dictait les goûts les plus exigeants. Aujourd’hui, disparaît la beauté, et la joliesse arrange le mercantilisme universel, qui domine le goût de la foule, qui prit la place de l’élite. | | | | |
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| hommes | | | La facette intellectuelle de l’homme est remplie par cette sainte triade : le sens du Bien, le goût du Beau, la force du Vrai – l’instinct, l’imagination, la réflexion. | | | | |
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| hommes | | | Il y a une hauteur qui ne tient qu’à l’air musical, au regard noble ; et il y a une hauteur due au pouvoir ou à la richesse, à une verticale de subordination ou à un tas d’or, à la terre meuble donc. L’excellence du goût et des ailes, ou la médiocrité des appétits et des griffes. | | | | |
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| hommes | | | Les contraintes à t’imposer : exclure du cercle de tes intérêts et de tes productions ce qui est consensuel, commun, trop transparent ou trop connu, fuir les forums et les foires. Mais ce qui te reste peut être plus vaste que chez les pires des conformistes, et les lieux de tes séjours peuvent être peuplés par tant d’illustres fantômes solitaires du passé. La plus vitale des contraintes - savoir être seul, dans tes rêves et dans tes goûts. | | | | |
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| hommes | | | Aux obscurités germaniques, aux apocalypses russes, aux folies anglaises, la littérature française ne peut opposer que la raison de sa lucidité, de son goût du juste milieu, de l’équilibre entre le mot et l’idée. Rien de trop ; ce qui est extrême est insignifiant ; le sens est tout – le culte de la forme n’a pas que des effets heureux. | | | | |
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| hommes | | | Peu de goût viscéral pour le mystère ; le culte irresponsable de la clarté – deux défauts de la culture française, qui expliquent la faiblesse de sa poésie et de sa philosophie. | | | | |
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| hommes | | | Étant trempé dans trois cultures, je peux vivre trois sortes de sacré, en-deça de ces trois frontières. Le sacré russe – ses contes de fées, l’infini de ses espaces, sa musique mélancolique, l’humanité de sa littérature. Le sacré allemand – le romantisme de ses Lorelei, la noblesse de sa poésie et de sa musique, l’audace de ses mystiques. Le sacré français – la douceur de ses chansons et de ses paysages, l’élégance de ses châteaux, le bon goût de ses paysans ou de ses filles. Dans ces exercices d’admiration, il n’y a pas de place aux batailles, aux ingénieurs, aux princes de ce monde. | | | | |
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| hommes | | | Les intellectuels français – Montaigne, J.Joubert, Valéry – ennemis de la gazette. Sur la scène publique, ils furent évincés par les journalistes – guetteurs des faits divers – depuis les affaires de Callas ou Dreyfus jusqu’aux gilets jaunes. À la charnière entre ces tribus inconciliables se trouvait Voltaire – l’ironie des premiers et le faux pathos des seconds. | | | | |
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| hommes | | | Un intellectuel est celui qui ne s’adresse pas aux personnes concrètes mais aux thèmes ou tonalités abstraites. Il n’a donc personne à convaincre ou influencer ; il ne puise pas ses mots dans le goût du temps, il en cherche ceux qui rendent ses états d’âme ou, au moins, reconstituent un état d’âme artificiel. Même à contre-point ils doivent envelopper ou accompagner la mélodie véridique, qui naît dans notre conscience palpitante. L’intellectuel est celui qui retrouve dans son âme solitaire (et non pas dans son esprit commun) les reflets de tout ce qui compte à l’échelle verticale des valeurs et des talents. Le monde n’est que le cadre de ses tableaux. | | | | |
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| hommes | | | Le génie national, lui aussi, est un arbre, dont tout attribut, de la sève aux ombres, est représenté. Ce n’est pas l’excès mais l’harmonie qui décrit les meilleurs ; mais celui qui tient à la hauteur ne retient que les sommets : « Chez les Allemands, le plus remarquable est leur jugement ; l’excellence des cimes est propre des Italiens ; les fleurs se reconnaissent dans le goût. La France est la maison du goût » - Kant - « Das vorzüglichste bei den Deutschen ist die Urteilskraft. Am meisten schießt das Genie in die Krone in Italien. In die Blüte schießt das Genie bei dem Geschmacke. Frankreich ist der Sitz des Geschmacks ». | | | | |
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| chœur intelligence | | | MOT : Heureusement, le mot n'accourt pas à toute injonction de l'intelligence. Son prêtre et maître est le goût, le vrai adversaire et rarement l'allié, de l'intelligence. Le verbe salue l'extase des néophytes, l'algorithme surveille les oukases des rites. De l'intelligence et même du mystère, le goût fait des autels ou des socles, où il immole ou intronise le mot. | | | | |
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| intelligence | | | La philosophie est un genre poétique au champ subtil de tropes et ayant pour centre l'homme seul. Ce qui rend ridicules les prosateurs-philosophes mettant au centre une (pseudo-)logique, que seul maîtrise le mathématicien, ou une (pseudo-)intelligence, que seul pratique sans pédanterie le poète-né. Mais pires que les prosateurs sont les logiciens : « Les philosophes sont ceux qui proposent pour notre temps des énoncés identifiables » - Badiou - la peste sur votre temps et vos énoncés ! La philosophie devrait rechercher en tout de la musique intemporelle et mystérieuse ! | | | | |
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| intelligence | | | L'intelligence complète : le choix d'une hauteur juste des choses, l'intensité allégorique des liens, la noblesse des pourquoi, la délicatesse des comment, le hasard heureux des où et quand. | | | | |
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| intelligence | | | L'imagination est l'algèbre de l'artiste : dans une image fournie par une transformation, il reconnaît le noyau annihilé, des invariants fastueux, des projections lumineuses. « Connaître le constant, c'est l'illumination » - Lao Tseu - connaître les variables, c'est maîtriser les ombres ! | | | | |
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| intelligence | | | La pensée : un fait de langage émettant des hypothèses sur des liens entre objets. Par un jeu de substitutions, on peut arriver à une adhésion ou à une preuve. Quand le démonstrateur suffisant est le goût, on est dans l'art ; quand l'adhésion logique est exigée, on tend vers la science. | | | | |
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| intelligence | | | Un, deux, trois - toute l'algèbre du goût est là : un, le repli ou la tautologie - l'art pour l'art, le savoir pour le savoir ; deux, la fuite ou le combat - échapper à l'acte ou défier le mot ; les triades - le pour de la mémoire, le contre de la machine, les deux dans un langage émergeant de l'âme. La part du monocorde, du binaire, du trivial. | | | | |
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| intelligence | | | Face à l'information qui déferle, l'homme est singe, perroquet ou rat ; il paraît qu'il y en a même des chacals : « Voici les intellectuels friands de la chair des concepts congelés par l'intelligence artificielle, dénués de toute saveur. Les chacals de l'information et de la communication » - Baudrillard. Comme la plupart des anathèmes, cette sortie est visiblement dictée par l'ignorance (comme mon animadversion résolue, face aux hommes, espèce que, pourtant, j'ignore largement). L'intelligence artificielle n'est qu'une instrumentation et une généralisation de la logique, elle n'affaiblit en rien la saveur d'une chair plus fraîche. La métaphore fait partie de l'information, que les meilleurs des mammifères ou des programmes informatiques savent digérer. | | | | |
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| intelligence | | | Tous les hommes (les Ms Jourdain) vivent d'abstractions et s'adressent aux fantômes, mais seuls les subtils prennent les mots plus au sérieux que la réalité et savent vivre le miracle du vide et vivifier la vacuité des choses : « Nier les miracles, c'est ne pas prendre au sérieux la réalité »** - Einstein - « Wunder zu negieren heißt die Wirklichkeit nicht ernst zu nehmen ». | | | | |
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| intelligence | | | La contrainte, dans l'écrit, est noble, si elle revient à imposer une accommodation des mots en hauteur. Priser ou mépriser, plutôt que peser. « Le secret du grand art réside dans les contraintes, que le goût impose »** - Pavese - « Il segreto del grande arte è negli impedimenti che il gusto impone ». | | | | |
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| intelligence | | | Le poème (représentation naissante) est au noème (représentation née) ce que le chant de rossignol est à la symphonie. Un goût pour l'obscurité, des oreilles tendancieuses, un abandon. Mais le fond - rhétorique ou sonore, en oratorio ou en cantate - est le même. | | | | |
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| intelligence | | | La recherche du sens, pour les superficiels, a pour but - le trouver. Pour le subtil - bâtir un beau dialogue, avec soi-même. | | | | |
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| intelligence | | | Quoi qu'en dise la raison, le goût ne doit pas grand-chose aux yeux ni aux oreilles, mais plutôt au nez, au flair. | | | | |
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| intelligence | | | Mot à la mode : refus de systèmes. Mais tout homme, pourvu d'intelligence et de bon goût, aboutit à une unité de ton ou de regard, dans laquelle un œil perçant distinguera toujours un système. Le système : le refus du hasard dans le choix des représentations et la cohérence de l'interprétation avec les paradigmes choisis. Le système, c'est de la structuration de concepts, mais c'est l'orientation de leurs fins ou l'intensité de leurs fondements qui en détermine la valeur. | | | | |
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| intelligence | | | Le goût est fait du talent et de la volonté. Le bon goût est la même voix s'adressant à l'audace ou à la résignation. Le mauvais goût est le parti pris en faveur de la liberté-audace ou de l'esclavage-résignation. | | | | |
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| intelligence | | | Le cogito veut dire que, dans un discours sensé, devant tout verbe il faut placer je pense que… : je pense que je respire, je pense que je vois, je pense que je mens, je pense que je pense. Cartésius n'ajoute rien au Philosophe : « Avoir conscience que nous pensons est avoir conscience, que nous existons ». Comme le penser et l'être de Parménide, ou comme peser et devenir ! - mens et mensura, ou « l'intellection est le premier être » - Plotin. Cette obsession par un verbe impersonnel, même flanqué d'un sujet transcendantal, leur désapprend l'usage du pronom à la première personne, qui, seul, substitue aux choses et gestes - le regard. | | | | |
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| intelligence | | | Je suis pour la dialectique de la chaîne ouverte, du pointillé. La synthèse, qui ne froisse pas mon goût des thèses parcellaires, est une synthèse ironique, jouant sur la substitution ludique de langages, tandis que toute synthèse logique est source d'un mortel ennui. | | | | |
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| intelligence | | | La philosophie - rencontre entre une forme poétique et un fond logique. D'un côté - une imagination intuitive, une adhésion par séduction, tout étant sujet de controverses ; de l'autre - une intuition imaginative, une preuve par raison, tout échappant au doute. | | | | |
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| intelligence | | | Au-delà d'un certain niveau de compréhension des œuvres des hommes - qu'ils soient philosophes ou poètes - surgit l'irrésistible et irrespirable ennui. Le bon goût consiste à s'arrêter aux formes métaphoriques et s'interdire l'avance vers un fond casuistique. | | | | |
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| intelligence | | | Dans toutes les équations de la vie, où figure le monde, je peux lui substituer moi-même. Le cogito s'avère équivalent du Deus cogitat ! « L'homme est un monde en miniature » - Boèce - « Homo mundus minor ». Quand je le découvre, je me mets à me moquer de solutions, tout en accompagnant le mystère de merveilleuses inconnues, qui aboutissent à moi. « J'aime mon Dieu : lumière, voix, parfum, aliment, étreinte de l'homme intérieur, qui est en moi »** - St-Augustin - « Amo Deum meum : lucem, vocem, odorem, cibum, amplexum interioris hominis mei ». Surtout, depuis que nous savons que, par la volonté de Dieu, nous ne sommes pas seulement matière, mais aussi onde. Les mêmes forces originaires formèrent et la nature et notre âme. | | | | |
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| intelligence | | | Le sensible : ce que je vois, entends, sens, goûte, touche ; l'intelligible : le regard, la mélodie, l'arôme, le goût, la forme. L'homme des sens, le trivial, est dans le premier ; l'homme de l'essence, l'intellectuel, - dans le second ; celui qui les relie, l'homme du sens, est le métaphysicien ou le poète. | | | | |
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| intelligence | | | L'imagination n'est qu'une intellection vibrante. Manier les états mentaux (Valéry) ou manier les états d'âme (moi !) relève des mêmes cordes. L'Ange pur, astreint par la pudeur du sentiment ; l'ange impur, contraint par la honte du penser calculateur. | | | | |
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| intelligence | | | Les bons philosophes aiguisent nos goûts et nos dégoûts. Les mauvais montrent comment eux-mêmes mâchent, avalent et digèrent. | | | | |
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| intelligence | | | Tout écrit grandiose, débarrassé de sa gangue narrative ou déductive, se réduit aux maximes, qui garderaient la trace de nos goûts et de nos dégoûts : « Le premier pas de la raison pure est dogmatique ; le deuxième – sceptique ; et le troisième, nécessaire, ne s'appuie que sur les maximes » - Kant - « Der erste Schritt der reinen Vernunft ist dogmatisch. Der zweite – sceptisch. Ein dritter Schritt ist nöthig, der Maximen zum Grunde hat ». | | | | |
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| intelligence | | | Je contiens en moi un homme du regard (sensibilité, tempérament, goût) et un homme des preuves (imagination, intuition, puissance). Entre les deux - la corde raide de l'intelligence. J'en garde l'équilibre, en maintenant le premier par l'amplification et en entretenant le second par le filtrage, et non pas l'inverse, qui rendrait le regard - fuyant et la preuve - envahissante. | | | | |
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| intelligence | | | L'idéalisme statique, servile et mythique : chaque objet sensible a un correspondant intelligible ; l'idéalisme dynamique, libre et créatif : on ne connaît l'objet sensible que par son modèle intelligible, que chacun bâtit en fonction de son expérience, de son intelligence, de ses goûts. | | | | |
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| intelligence | | | Dans un écrit de philosophie, la culture philosophique représente un apport négligeable ; l'esprit y est inséparable de la chair ; les horizons n'y attirent qu'à une belle hauteur de tempérament, de style ou d'émotion. La plus belle intelligence est celle qui écoute son âme et affine son goût, au lieu de scruter et confiner sa mémoire. Peu me chaut la supériorité oculaire de Descartes sur Pascal, de Bergson sur Alain, de Sartre sur Valéry, si les seconds surclassent les premiers en qualité de leur sensibilité et de leur regard. | | | | |
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| intelligence | | | Ce livre est fait d'abord de définitions ; deux choses sont attendues de celui qui voudra en goûter : placer ces définitions au milieu des autres faits et faire jouer son interprète, c'est à dire, essentiellement, son goût, pour aboutir à un arbre unifié, plus riche et verdoyant de variables que son arbre initial des requêtes. | | | | |
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| intelligence | | | La signification mécanique (car bornée par le modèle) et le sens organique (car plongé dans le réel) ne servent que de justification de la valeur inique (car nourrie aux préjugés du goût d'observateur). | | | | |
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| intelligence | | | Oui, il est possible de briller par la continuité de son système, par le style de ses transitions, par la connexion de ses étendues ou l'ouverture de ses frontières ; mais l'imagination s'y vide rapidement, l'intuition y devient vite superflue et le tempérament - inutile. Rien d'excitant n'en peut plus être attendu, après Aristote, Descartes et Kant, que les impuissants de la métaphore vivifiante continuent à imiter pâlement. Le cerveau s'acquitta de sa mission géométrique exhaustive auprès de l'esprit ; celui-ci ne peut plus espérer de la nourriture que de la musique de l'âme. | | | | |
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| intelligence | | | Kant a tort d'opposer les déterminations qualitatives de la philosophie aux déterminations quantitatives de la mathématique ; la mathématique procède par l'abstraction maximale de l'objet et par la rigueur la plus élégante de la relation ; si, incidemment, au bout de ce regard apparaît le nombre viril, et non pas l'idée sans corps, c'est que, peut-être, Pythagore fut meilleur philosophe que Platon. | | | | |
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| intelligence | | | Le modèle correspond à un étant ontique, que l'être ontologique valide ; mais les critères de validation suivent soit la nécessité, soit la rigueur, soit l'élégance, soit l'expressivité. De l'algèbre à la poésie. Et toute création passe, inévitablement, par les deux. | | | | |
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| intelligence | | | Réduire le philosophe à l'ouvrier du concept (Deleuze), c'est ne voir dans le peintre que l'artisan de la couleur. Sans don poétique ni goût de la hauteur, ils ne seraient que spécialistes de la platitude. | | | | |
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| intelligence | | | La joie la plus vertigineuse, comme la frustration la plus dévastatrice, viennent du fait, que ni l'intelligence ni le savoir ni le tempérament ni le goût n'apportent rien de décisif au triomphe final du talent. Comment définir le talent ? - le jet inné d'images irrésistibles et le refus inné d'imiter ! L'homme sans talent est jouet des mimétismes. « Un lion qui copie un lion devient un singe » - Hugo. | | | | |
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| intelligence | | | À force de constater qu'on arrive à prouver n'importe quelle idée, on comprend, que l'intelligence seule, non soutenue par un goût ou une noblesse, ne peut aboutir qu'au cynisme ou désenchantement désabusés. Les meilleurs essors de l'âme se produisent dans les ultimes impasses de la raison. | | | | |
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| intelligence | | | Quatre types d'existence : être, non-être, devenir, non-devenir - puissance, imagination, acte, immobilité. « L'être est le possible ; le non-être le rend intelligible » - Lao Tseu. Qu'est-ce qu'être intelligent ? - élargir (la connaissance), approfondir (le savoir), rehausser (le goût) le domaine du possible pour y choisir sa demeure - tour d'ivoire, souterrain ou ruines. | | | | |
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| intelligence | | | Il n'existe pas de sages attitudes ; la sagesse, c'est une justification, intelligente, requinquante et subtile, justification d'une quelconque attitude ; qu'on soit rebelle ou capitulard, lumineux ou ombrageux, optimiste ou pessimiste, raisonnable ou fou - la sagesse consiste à connaître ou à inventer les pourquoi et les comment d'une attitude, auxquels on adhère. | | | | |
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| intelligence | | | Les jugements ont deux dimensions – l'horizontale (à laquelle s'accroche la profondeur) et la verticale (tournée vers la hauteur). La première s'appuie sur nos connaissances responsables, et la seconde est dictée par notre goût irresponsable. La première facette est vite épuisée, devenant consensuelle, transparente et insipide. Seule la seconde permet de faire entendre l'appel de notre soi inconnu, ce juge infaillible et inépuisable. Ceux qui perdirent tout contact avec celui-ci, marmonnent, doctes et bêtes : « Rien de plus honteux que d'afficher des affirmations avant les connaissances » - Cicéron - « Nihil turpius quam cognitioni assertionem praecurrere ». | | | | |
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| intelligence | | | Le beau, le goûteux, le caressant n'existent pas sur la rétine, la langue ou la peau ; derrière l'empreinte, le cerveau reconstitue non seulement l'objet stimulant, mais la nature même de l'empreinte et perçoit l'état du stimulé, et l'esprit en résume le sens et en propage des conséquences : « la sensation comme état de conscience et comme conscience d'un état » - Merleau-Ponty. | | | | |
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| intelligence | | | Face aux regards incompatibles sur le monde, il y a trois attitudes possibles : chercher des finalités communes (l'universalité kantienne), imaginer un processus de conciliation (le compromis hégélien), clamer de nobles contraintes, dès le départ (le goût nietzschéen). | | | | |
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| intelligence | | | Avec dix voyelles et vingt consonnes, nous avons un alphabet dix fois plus pauvre encore, que le clavier d'ordinateur : « L'ère de l'informatique sera celle des crétins. Le clavier de l'ordinateur est plus pauvre que celui d'une machine à écrire » - M.Henry - et vous adressez vos piètres piaillements aux oreilles complaisantes. Le clavier de l'ordinateur, au moins, est écouté par un cerveau de plus en plus subtil et presque sans faille. Le crétinisme, c'est peut-être de ne pas produire d'accents assez toniques ni de se servir de touches assez sensibles. | | | | |
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| intelligence | | | L'Intelligence Artificielle est à l'intelligence tout court ce que le roman est à la vie : une reconnaissance profonde d'une haute et merveilleuse nature et une audacieuse tentative de la recréer, avec des moyens d'un cerveau admiratif ou d'un goût sélectif. | | | | |
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| intelligence | | | Les forces occultes sont impuissantes devant l'intelligence, mais peuvent s'avérer despotiques avec la volonté et l'imagination. Et la volonté (si souvent démoniaque) lui doit tout, l'intelligence (avec sabots ou sans ailes) - beaucoup, mais l'imagination divine - rien. | | | | |
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| intelligence | | | Un franc sot rejoint le délicat dans la reconnaissance de l'harmonie entre la nature et la raison (là où le pseudo-savant voit un gouffre). Pour le sot, c'est la chose la plus évidente, et pour le délicat - la plus miraculeuse. « Le plus incompréhensible dans l'Univers est, que nous le puissions comprendre » - Einstein - « Das Unverständlichste am Universum ist, daß wir es verstehen können ». | | | | |
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| intelligence | | | Toutes les activités (intellectuelles, pragmatiques ou sentimentales) se réduisent soit à la représentation soit à l’interprétation. La volonté les accompagne, toutes les deux, dictée, respectivement, par la connaissance, l’intelligence, la curiosité ou par l’intérêt, le goût, le style. Nietzsche appelle cette volonté (de puissance) – réinterprétation (ou retour éternel). Il veut donner à ce devenir (propre de l’interprétation) l’intensité de l’être (propre de la représentation). Plus économe en concepts, Nietzsche est plus complet en éléments dynamiques et créateurs que A.Schopenhauer. | | | | |
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| intelligence | | | Quand l’intelligence ou le goût veulent prendre la forme d’une passion, leurs contenus deviennent de la sophistique ou de la dogmatique. Et le rêve, c’est l’entente entre la profondeur sophistique et la hauteur dogmatique, la puissance ironique de l’âge mûr justifiant l’impuissance lyrique de notre enfance. « La rigueur d’adulte est de la sophistique sur nos folies de jeunesse » - Kant - « Der Mann der Gründlichkeit wird der Sophiste seines Jugendwahns ». | | | | |
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| intelligence | | | On doit définir la philosophie non pas sur un seul registre, mais sur trois : ses commencements – mon soi, universel et narcissique, non soumis à l’Histoire ; ses parcours – mon talent, mon savoir, mes goûts ; ses finalités – ma consolation, mon tribut au langage. Elle doit donc être haute (donc personnelle, noble, stylée) et profonde (donc ouverte, intelligente, exaltée). Aucune place à y accorder aux catégories des rats de bibliothèques - la vérité, l’être, la liberté, la science. La philosophie est un art poétique. | | | | |
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| intelligence | | | Le médiocre cherche le complexe, l'énumération de parties constantes et grossières d'un tout. Le profond oppose le multiplexe (Leibniz) du réel à la pauvreté de l'imaginaire. Le subtil trouve l'implexe (Valéry), un modèle s'ouvrant à l'unification par substitutions de variables délicates. Le fou se déverse dans l'explexe (Rimbaud), où tout n'est qu'opérandes symboliques sans structure d'arbre unificateur. Le robot optimise le simplexe. Ce que je prône, moi, pourrait s'appeler exciplexe - recherche d'une stabilité dans l'excitation. | | | | |
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| intelligence | | | Comment voient-ils leur intellectualisme ? - l'observation et l'expérience, dégageant, patiemment et sans parti pris, des concepts et des lois. Quel caporal, voleur à la tire ou sous-préfet ne souscrirait à cette proclamation de foi intellectuelle ? Qu'ai-je à y faire, avec mon impatience, mon aversion pour les méthodes et les normes, mes partis pris viscéraux ! Je ne repousse pas mes conclusions, je les laisse au lecteur, dans la peau duquel je sais me mettre. | | | | |
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| intelligence | | | Le regard est un don de l'esprit : vivre non pas des choses vues par les yeux, mais de la perception ou de la création de la musique par ton âme, qui est le siège du goût et du style. Avoir son propre regard te prédestine au grand bonheur ou au grand malheur. « Le bonheur est dans le comment et non pas dans le quoi ; il est un talent, et non pas une chose » - H.Hesse - « Das Glück ist ein Wie, kein Was ; ein Talent, kein Objekt » - le malheur, c'est la faiblesse du comment et l'invasion par le quoi. | | | | |
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| intelligence | | | Il est plus facile d’exprimer, violemment, ses dégoûts que d’imprimer, dans des mots pacifiques, ses goûts. Il est plus facile de mépriser le superflu que de priser ce qui n’est que possible. Mais dans tous les cas, il faut partir des contraintes, pour faire jouer, ensuite, le tempérament et le talent. | | | | |
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| intelligence | | | Toute la métaphysique se réduit aux trois cadeaux divins, harmonieusement liés à nos sens : l’ouïe vague du Bien, le goût intuitif du Beau, la vue certaine du Vrai ; ce sont les seules connaissances a priori, ou plutôt des outils de la connaissance. | | | | |
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| intelligence | | | La nature universelle, ontologique, de la mathématique, se confirme par tout ce que conçoit l’homme ; comme en mathématique, l’homme n’a besoin que d’axiomes (pour planter ses goûts irréfutables) et de logique (pour savoir prouver, en créant des langages adaptés). | | | | |
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| intelligence | | | Trois sortes d’érudition : la profonde – la maîtrise des solutions d’un métier ; la vaste – la curiosité pour les problèmes du savoir ; la haute – le regard sur le mystère de la vie. Dans l’Histoire, un seul personnage les possédait, toutes, – Einstein. | | | | |
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| intelligence | | | Le dialogue peut être dogmatique ou sophistique. Je préfère le premier, car il fait voir les goûts, les tempéraments, les poses ; le second, pour ne pas être du pur bavardage, doit savoir défendre des positions contradictoires. Tableaux ou esquisses. | | | | |
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| intelligence | | | La continuité de ton essence se maintient par la mémoire – pour ton esprit, par le goût – pour ton âme, par la honte – pour ton cœur. Le plus fragile – ou mobile -, c’est l’esprit. | | | | |
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| intelligence | | | Le sentiment s’entendra toujours, implicitement ou explicitement, avec la raison ; le vrai contraire de la raison est la folie. Celle-ci peut être : la mystique (discours philosophique ou religieux sur le mystère de la matière, de la vie, du temps), l’éthique (l’énigme du sacré, du sacrifice, de la fidélité), l’esthétique (le goût et l’émotion face au Beau, l’inspiration, l’imagination), la poétique (la créativité verbale ou musicale), l’érotique (la sensibilité du corps, verbale ou gestuelle). Toutes ces folies se réduisent aux caresses irrationnelles, opposées aux actes rationnels. | | | | |
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| intelligence | | | Notre perception du monde se fonde sur trois domaines – la réalité (choses et esprits), la représentation (concepts et structures), le langage (grammaire et rhétorique). Une intelligence de penseur et un talent de poète sont nécessaires, pour en dresser un tableau convaincant, ou plutôt séduisant. Pour réaliser cette tâche, la compréhension de la place du langage est la condition sine qua non, puisque la seule communication universelle est le langage. Aucun philosophe n’y est parvenu. N’y brille que le grand Valéry, avec ses notions géniales d’arbre (graphe, réseau), auquel se réduit tout discours, de substitution (des concepts et tropes – aux mots), d’élimination de l’aspect purement verbal (pour accéder à la signification et au sens). | | | | |
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| intelligence | | | Par définition, la philosophie ne devrait aborder que des thèmes sur lesquels le consensus est impensable, ce qui aurait dû interdire toute objectivité et ne favoriser qu’un regard personnel, qui ne vaudrait que par sa hauteur, son goût, ses contraintes et son tempérament. La sagesse, le savoir, l’être sont de ces thèmes vagues, mais sur lesquels se déverse la logorrhée professoresque, à la recherche de l’universalité. | | | | |
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| intelligence | | | L’intelligence complète a deux volets : le goût et la créativité. Le goût permet de distinguer entre : le commun et l’original, le littéral et le métaphorique, le superficiel et le profond, le grossier et le noble. La créativité, c’est un talent, traduisant le goût en œuvres, favorisant les seconds termes d’alternative. | | | | |
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| intelligence | | | C’est la mathématique qui illustre clairement les trois sortes d’intelligence : la définition d’objets intéressants (l’art des commencements), la formulation d’hypothèses sur les propriétés de ces objets (l’imagination des finalités), la démonstration d’hypothèses (la science des parcours logiques). Ce qui est clair, aujourd’hui, c’est que la meilleure maîtrise des deux dernières tâches passera bientôt à la machine, ce qui justifie le goût des commencements chez les meilleures têtes littéraires. Commencer par le commencement signifie deux choses : que le commencement n’est qu’à toi et que les parcours et les finalités sont affaire des manœuvres. | | | | |
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| intelligence | | | Tout homme intéressant est une union d'un sophiste, pour exercer son intelligence, et d'un dogmatique, pour affirmer son goût. Le médiocre est toujours sophiste ou toujours dogmatique. | | | | |
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| ironie | | | Il est vrai, que tout objet, aussi bas soit-il, peut véhiculer une haute image. Seulement, la somme de sa hauteur et de celle du regard doit être suffisamment grande. Et quand cette somme est à peu près la même, c'est peut-être le signe d'un bon goût. D'où le besoin qu'on éprouve de toucher le beau inaccessible avec ce qui traîne sous ses pieds, ou la vétille avec une large aile. L'ironie descendante et l'ironie ascendante. | | | | |
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| ironie | | | Le meilleur goût loge aux oreilles et aux yeux, plutôt qu'à la bouche ; une bonne soif s'entretient plutôt avec de l'amer ou de l'aigre qu'avec du sucré ou du salé. Le sel ou la douceur doivent faire partie du plat lui-même, du bon écrit, plutôt que des assaisonnements, des verbiages. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie est la pudeur des délicats. Elle dévie la verve de toute cible indigne, elle retire le jugement tranchant du monde du paisible savoir et le plonge dans l'univers du frisson caché. | | | | |
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| ironie | | | C'est dans les métiers du cirque que je reconnais le mieux le tempérament des hommes. Les numéros que j'exécuterais : l'équilibriste (sur la corde raide du goût), le dompteur (de mon propre rapace), le clown (raillant mes succès amers). | | | | |
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| ironie | | | Ils disent : enlevez la poussière, la buée, la gangue et vous atteindrez à l'authenticité. Si celle-ci existe, je la verrais plutôt dans ce que vous cherchez à enlever, dans ce qu'inventent notre mot ou notre larme. « Les sentiments sont inventés comme les mots. Tout est fabriqué et tout est naturel chez l'homme » - Merleau-Ponty. C'est l'outil de fabrication qui nous distingue : chez les uns, c'est l'imagination, le goût, la sensibilité ; chez les autres - l'inertie, l'imitation, l'algorithme. | | | | |
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| ironie | | | Doute et déception devinrent thèmes préférés des sots et des conformistes. L'homme de goût et d'esprit ne rechigne pas à exhiber ses fanatismes indéfendables, et il est plus souvent porteur d'espérances, vertigineuses et irréalisables, que de lamentations, plates et argumentées. Le seul doute, fructueux ou tout prosaïquement utile, est le doute sur l'inessentiel. L'essentiel tient grâce à la foi involontaire ou aux cécités ou surdités volontaires. | | | | |
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| ironie | | | Du bon usage de nos sens : je me bouche les oreilles - le monde danse sous mes yeux ; je clos mes yeux - mon âme se met à chanter ; je ferme ma bouche - et je découvre de nouveaux arômes ; je me pince le nez - un pressentiment d'un bon goût m'envahit ; je refuse de toucher aux choses - et j'en suis touché par les meilleures. | | | | |
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| ironie | | | Vu mon goût de ruptures et de capitulations, rien d'étonnant, que je suive à l'endroit la règle ; sauter pour mieux reculer, que tout le monde applique à l'envers. | | | | |
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| ironie | | | L'originalité ironique : je trouve une égalité entre le nouveau et l'ancien ; l'originalité grave : j'en prouve l'inégalité. | | | | |
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| ironie | | | Les langages des bilans de la vie les plus répandus sont arithmétique : additions, soustractions, multiplications - ou logique : connecteurs, négations, quantifications. Il devrait plutôt être purement orthographique - place des points de suspension, d'interrogation, d'exclamation, choix de majuscules, élégance des traits d'union, calligraphie des aveux. | | | | |
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| ironie | | | Tout philosophe est un châtelain, dont le goût architectural est défini par le choix de leurres : la philosophie de cartes (la plus étendue), la philosophie de sable (la plus profonde), la philosophie d'ivoire (la plus haute). | | | | |
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| ironie | | | L'origine musico-patibulaire de la corde tendue de mon arc de mascarade : l'effroyable facilité qu'a l'imagination, pour trouver, à tout instant, d'excellentes raisons soit à chercher une corde, pour me pendre, soit à gratter les cordes de ma lyre, pour chanter ma félicité. | | | | |
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| ironie | | | Le Dieu tonnant se nourrit d'ambroisie ; le Dieu de l'amour se moque des légumes de Caïn et se régale du sang de l'agneau d'Abel. | | | | |
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| ironie | | | Le bonnet phrygien, ce symbole collectiviste, servit à Midas, pour cacher l'effet fâcheux de son jugement : préférer la flûte de Pan, cet habitué des forêts, à la lyre d'Apollon, vouée à l'arbre, au laurier. Voilà où mène la profanation du Pactole : désormais, tout ce que touchent les midassiens, même l'aurifère, se transforme en numéraire. | | | | |
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| ironie | | | Le conflit entre le fond et la forme s'illustre le mieux par le tiraillement entre l'enthousiasme, ce fond de notre âme, et l'ironie, cette forme de notre plume. Mais en en inversant les rôles, on commet une faute de goût, que remarque Pessõa : « L'enthousiasme est une grossièreté ». | | | | |
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| ironie | | | Peindre des raisons sans faits - noble et subtile tâche ; les tâcherons narrent des faits sans raison. | | | | |
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| ironie | | | Quelques questions anthropomorphiques, au sujet de Dieu : main de Dieu - combien de doigts ? Dieu est omniscient - où est Sa mémoire centrale ? dans la moelle épinière ou dans l'hémisphère cérébrale gauche ? Dieu récompensera le vertueux - par un chèque ? payement en nature ? Dieu est en colère - tape-t-Il du pied ? bave-t-Il ? Dieu reconnaîtra les siens - à l'odorat, au goût, au toucher ? par reconnaissance des formes ? | | | | |
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| ironie | | | Celui qui se dévore soi-même ignore la saveur (ou la fadeur) des autres. Son meilleur appétit se réveille, lorsqu'il se hume lui-même. Ce plaisir est méconnu de ceux qui ne dévorent que les autres. L'appétit de la multitude n'a rien à voir avec le visage, mais gît entièrement dans la cervelle. | | | | |
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| ironie | | | Le paradoxe doit n'être qu'une maîtresse, qu'on ne doit jamais épouser pour la vie, sinon on s'abêtit dans le ricanement et la grimace (Cioran y succombe). C'est là qu'est la différence entre ceux qui prennent congé de leurs paroles, dès que celles-ci conçurent, et ceux qui épousent leurs idées. Les naïfs, qui croient en paroles vierges, finissent par épouser celles qui n'ont aucun appât. | | | | |
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| ironie | | | Ils écrivent en puisant dans un puits profond, plein de leurs idées, souvenirs, savoirs, et ce qui s'avère être de l'eau courante, mue par la même pression extérieure. Tandis que la condition nécessaire d'une écriture est la présence d'une haute fontaine, me faisant mourir de soif. La soif inextinguible (insatiabilis satietas de St-Augustin est la plus belle contrainte d'homme de goût. | | | | |
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| ironie | | | Le bon sens a beau être un bon cuisinier, le bon goût est dicté, Dieu merci, par les commandes des gourmets de nos sens tout court. « Entre le bon sens et le bon goût, il y a la différence de la cause à son effet » - La Bruyère. | | | | |
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| ironie | | | Le héros de notre temps : il ne triche pas devant le fisc, il fit fortune en débutant dans un garage, il a un flair commercial. Devant une telle figure, tout homme de bon goût est frappé d'horreur et d'ennui ; il lui faut un Néron ou un César Borgia, pour que ses gammes de compositeur soient assez vastes et pathétiques. Le bon est nécessaire dans le beau, mais il doit y être totalement inventé, pour être crédible. Le bon réel est soporifique. | | | | |
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| ironie | | | Le créateur choisit son adversaire, son arme et son issue désirée. Le puissant penche pour le nombre, le muscle et la victoire insolente. Le subtil, l'impuissant, - pour la lettre, l'ironie et la défaite consolante. | | | | |
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| ironie | | | Avoir, c'est avaler ; être, c'est mâcher ; rêver, c'est savourer son propre goût et créer ses propres soifs. | | | | |
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| ironie | | | Le mauvais goût, dans l'art, est comme un délit de lèse-majesté, sur lequel ferme les yeux l'actuelle république des lettres. Curieusement, le bon goût, souvent, se manifeste par un attachement volontaire au banc des accusés. | | | | |
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| ironie | | | Je dépensai tant d'énergie pour caricaturer les points de vue de mes adversaires virtuels, tandis que tout ce travail pâlit, face à ce que formule ce rat de bibliothèques : « Travailler dur contre la pure subjectivité de l'action, contre l'instantané du désir, ainsi que contre la vanité subjective des émotions et l'arbitraire du goût » - « Die harte Arbeit gegen die bloße Subjektivität des Benehmens, gegen die Unmittelbarkeit der Begierde, sowie gegen die subjektive Eitelkeit der Empfindung und die Willkür des Beliebens » - indépassable comme matière à bonnes contraintes ! Niez toute cette sagesse de robot, mot par mot, et vous me reconnaîtrez ! | | | | |
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| ironie | | | La subtilité se mesure en nombre de couches d'ironie ou de paradoxes. Plus le fond est profond, plus le mérite est haut : « La plus subtile folie se fait de la plus subtile sagesse » - Montaigne. | | | | |
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| ironie | | | Je me sens plus près des fabricants de lunettes que des analystes d'yeux ou des synthétiseurs de la nature. Ad instrumentem, le contraire de ad hoc, et plutôt que ad hominem ou ad rem, qui, après de fugitifs ad laudem et ad libitum, n'aboutissent que trop souvent à ad nauseam, quand ce n'est ad digitum, juste avant d'être envoyé ad patres. Le goût est dans le choix des choses (ab ovo), l'intelligence - dans les outils (ab actu), la hauteur - dans la part de l'homme (ad oculos), quand ce n'est de la femme - ad foeminam. | | | | |
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| ironie | | | Les sots cherchent à convaincre ; les subtils à séduire. Quand le sot se met à séduire, on entend le grincement de roues dentées. Mais lorsque le subtil se convertit en raisonneur, on dirait un rossignol en train de croasser. | | | | |
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| ironie | | | Pour accueillir ce que l'actualité déverse sur eux, ils utilisent la louche, au lieu d'une passoire ; encore une illustration de l'utilité des contraintes et des filtres, dans la formation d'un bon goût. Vouloir tout évaluer, ou tout dévaluer, ou même tout transvaluer, est bête. Le goût électif vaut mieux que l'appétit bourratif. | | | | |
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| ironie | | | Les thèmes abordés sont les mêmes chez tous les philosophes. Ce qui distingue ceux-ci, c'est la répartition de ces thèmes par type d'approche ; il y a trois approches possibles : le sérieux, l'ironie et l'exercice de talent littéraire. Le sérieux ne méritent que la souffrance et le langage ; l'ironie doit dominer, pour aborder la sagesse, le savoir, la vérité, l'être ; enfin, pour manifester nos goûts dogmatiques ou nos dons sophistiques, nous chanterons la poésie, la liberté, la fraternité, la grandeur. Le sérieux doit être vaste, l'ironie – profonde, le milieux des exercices doit se situer en hauteur. | | | | |
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| ironie | | | Que ce serait beau, si le dernier cri, dans le goût ou dans la pensée, s’inspirait d’un dernier soupir, c’est-à-dire d’un chant du cygne. | | | | |
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| ironie | | | Ceux qui tournent le dos aux principes, s'appuient, en général, sur des recettes de basse cuisine. Pour un cuisinier de langages savoureux, vaut cette haute recette : « Appuyez-vous sur les principes, ils finiront par céder » - G.Braque. | | | | |
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| ironie | | | J’aime cette modestie, hypocrite et ironique, de Nabokov : « Laisse tomber les idées, fais frissonner le bleu, lis avec ta moelle et non avec ton crâne » - « Dismiss ideas, train the freshman to shiver, read with your spine and not with your skull ». Les idées sont un produit collatéral, magiquement surgissant de la musique des mots. Les dangers : plus on s’occupe des bleus, moins on est attentif à l’azur ; la moelle est trop proche de la digestion des insipidités, tandis que le crâne a tout, pour apprécier le goût, l’arôme, le regard, l’écoute, la caresse d’un sourire et le rythme d’un sanglot. | | | | |
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| ironie | | | Mon goût pour le Beau, personnel et peu crédible, est stimulé par les litanies uniformes des autres, en faveur du bien, litanies collectives et tristement crédibles. | | | | |
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| ironie | | | On sait qu’aucun génie n’est admiré par son domestique ; la plupart des candidats à la génialité finissent par ne créer que pour les domestiques. | | | | |
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| ironie | | | Le goût angélique : ne s’adresser qu’à l’univers tout entier et dédaigner les détails, dans lesquels, on le sait, se niche le diable de l’ennui, de la mesquinerie, de l’impureté. | | | | |
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| ironie | | | L’homme et l’auteur : on trouve rarement un parallélisme dans l’évolution modale de ces deux personnages. Je ne le trouve que chez Cioran, et ce parallélisme temporel est stupéfiant : un sobre salaud pro-nazi, un sinistre prédicateur d’apocalypses, une chute du goût qui lui fait préférer une misérable E.Dickinson à l’immense Rilke, un styliste, exprimant son désastre factice par des minauderies cafardeuses. | | | | |
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| ironie | | | Le rejet du monde s’appuie sur les évidences – la mort, les injustices, la facilité du dégoût. L’acceptation du monde est rare chez les imbéciles et fréquente chez ceux qui ont leur propre regard et leur propre goût ; les premiers se vautrent dans leur propre platitude apaisée, les seconds sondent la profondeur terrestre mystérieuse à partir de leur hauteur céleste houleuse. | | | | |
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| ironie | | | L’avantage des ruines est dans l’élégance et la facilité de leurs métamorphoses en tour d’ivoire, en sous-terrain, en combles. Un séjour trop prolongé dans l’une de ces trois demeures éloigne de la salutaire ironie. « Si je ne réclame pas ma tour d’ivoire, c’est parce que je me contente de mon grenier » - Nabokov. | | | | |
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| ironie | | | Les œuvres des autres sont des auberges espagnoles ; j’y entre avec mon propre mobilier – mon goût, mon regard, mes rêves. J’en sors avec mes meubles ambulants, mieux débarrassés du superflu, mieux stylés, mieux entretenus, mieux détachés des époques et des méridiens. | | | | |
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| chœur mot | | | NOBLESSE : Un rassemblement de sons n'accède au statut de mot que par un titre de noblesse décerné par un bon goût. L'aristocratisme du mot n'est pas héréditaire et n'est reconnue que par une lecture secrète, celle qui, au lieu d'aboutir aux choses, nous invite à nous emplir d'un état d'âme altier. Le mot qui marche laisse des traces, le mot qui vole crée l'azur. | | | | |
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| mot | | | La phonétique des langues s'illustre le mieux par l'anatomie : le français - le nez, l'italien - la bouche, le russe - le palais, l'allemand - le diaphragme, l'anglais - les dents, l'espagnol - les lèvres. | | | | |
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| mot | | | Seul le mauvais goût pousse les hommes à chercher des idées sans phrase, puisqu'ils se retrouvent tout de suite avec des idées sans saveur et ne dépassant pas le grade de recette de cuisine. Tout bon phrasé réveille le bon goût, qui saura toujours imaginer de savoureux plats de résistance, que font entrevoir les épices verbales. | | | | |
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| mot | | | Pour nous nourrir de mots, le talent fait appel aux deux ressources de goût – l'intelligence du solide et la noblesse du liquide. Le solide est évident, et le liquide est fantaisiste. Le mot délicat sera suspendu entre la profondeur et la hauteur, entre la pesanteur et la grâce, entre le savoir et le valoir. Et le talent n'y a pas besoin d'un ordre chronologique : « Donne du poids au mot, avant de lui donner le souffle » - Shakespeare - « Weighest thy words, before thou givest them breath ». | | | | |
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| mot | | | Parler de choses qu'on n'a jamais vues est plus honnête que d'en dépeindre les bien aperçues. L'œil dédouble la plume, l'imagination l'aiguise. | | | | |
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| mot | | | Quatre merveilleuses machines, qui donnent naissance à la compréhension du discours : la syntaxique (intentions, types de coordination, ellipses, synecdoques), la logique (négation, quantification, évaluation, connexion), la sémantique (typologies de liens, métonymies, qualification, accès aux objets), la pragmatique (métaphores, goût, conjoncture). La merveille est dans leur coopération, en parallèle, et dans leur contact permanent avec le modèle conceptuel, qui les valide et prépare l'émergence du sens. « Pour atteindre le sens entier du discours il faut atteindre le sens du modèle de la réalité »** - Searle - « Any complete account of speech requires an account of how the mind relates to reality ». | | | | |
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| mot | | | Le langage, en mode routinier, n'est qu'un code d'accès, et très rarement, en mode-rupture, - une courroie de création. L'esprit possède et les langages et les modèles, et le premier critère de sa qualité est le contenu de ses modèles, auxquels renvoie un langage. C'est une question de goût et d'intelligence - avec quoi peupler ses modèles dynamiques : avec des fantômes ou avec des bases de connaissances, avec des déductions ou avec des faits. Le sot croit « créer en nommant » (Proust), l'artiste nomme en créant. | | | | |
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| mot | | | Les mots et les tableaux. Dans sa coquille, la perle est sans valeur d'échange. Mais le sort du collier n'est pas le plus enviable. Une fois que ton couteau-talent a extrait la perle verbale, ne demande à l'esprit ni le fil, ni l'écrin, ni l'étiquette. L'esprit cultive le multiple, l'âme n'aime que l'un. | | | | |
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| mot | | | Le toucher produit le nom, le nez - l'adjectif, l'oreille - la rime, la langue - la mélodie, le regard - le verbe. | | | | |
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| mot | | | L'émotion des hommes, provoquée par une idée, ce n'est qu'une émeute de rue ; l'émotion d'un homme, qui a trouvé son mot, c'est presque une révolution de son palais. | | | | |
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| mot | | | Les chemins d'accès à l'objet sont très loin du réel, de l'être et même de la représentation ; ils sont un phénomène stylistique, mettant à l'épreuve nos goûts et nos interprètes mentaux, ils reflètent le regard du sujet. Dire que « l'accès à l'objet fait partie de l'être de l'objet » (Levinas), c'est reconnaître la misère de la vision phénoménologique du langage, vision ignorant le regard. | | | | |
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| mot | | | La mathématique est la seule science, où le conceptuel coïncide presque d'avec le langagier et où les modèles ne représentent pas la réalité, mais sont des produits de notre esprit. Et les représentations algébriques sont beaucoup plus élégantes que les représentations empiriques. Hélas, la beauté des constructions mathématiques ne peut pas être rendue dans une langue naturelle. | | | | |
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| mot | | | Le terme de langue couvre trois entités profondément différentes : - un système de signes faisant abstraction de son usage et comparable en tout point avec un langage de programmation : alphabet, vocabulaire, morphologie, grammaire ; astucieux, rigoureux et délicat, mais sans vraiment de merveilles - un système bâti au-dessus d'un modèle conceptuel ; un outil de connaissance et de communication ; on devrait parler de langage (« Le langage est relais par signes »*** - Valéry - la plus précise des définitions !) - un outil d'expression, le modèle sous-jacent fondé sur l'esthétique ; strictement parlant, à chaque usage on y crée une nouvelle langue. | | | | |
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| mot | | | Le sens d'un mot (à part les mots grammaticaux) est une chose banale : c'est une étiquette attachée à un objet ou à une relation du modèle. Rien à ajouter, tout cratylisme est niais. En revanche, le sens d'une requête est une chose bien délicate : l'analyse syntaxique, la génération d'un arbre sémantique dans le modèle (d'une réponse à la requête), la confrontation pragmatique de cet arbre avec la réalité modélisée, débouchant sur le savoir ou sur l'action. | | | | |
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| mot | | | Le dualisme cartésien réduisant le monde soit à l'âme soit à la matière, infligea une grande injustice à la langue, qu'il classa parmi la matière (les philosophes analytiques, pour réparer les dégâts, tombèrent dans une hérésie encore plus grave). Or, l'âme qui conçoit et l'âme qui exprime, l'esprit et le goût, le modèle ou la quête, ce sont deux facultés si différentes et si autonomes, que la sainte triade, réalité - modèle - langage, s'impose. D'ailleurs, Descartes voit dans l'homme non pas une dualité, mais une triade, puisque les sens n'appartiennent ni à l'âme ni au corps, mais à leur fusion inextricable. | | | | |
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| mot | | | Le sage aurait dû être le contraire d'insipide - plein de saveur ! Savoir aurait dû signifier – avoir du goût ! | | | | |
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| mot | | | Reflétée par nos sens, la perfection du réel s'appellera, pour l'œil et l'oreille - beauté, et, pour le palais, le nez et le doigt - caresse. La caresse est la beauté incarnée, et puisque le mot est l'incarnation de l'esprit, il devrait aussi être surtout une caresse, tendant vers la beauté. | | | | |
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| mot | | | Marc-Aurèle, Nietzsche, Valéry, Heidegger, S.Weil, par leur goût philologique, me donnaient l'envie de devenir Grec ; mon échec est peut-être le plus grand regret linguistique de ma vie. | | | | |
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| mot | | | Ah, que ne puis-je subjuguer avant de conjuguer ! Mais ma sorcellerie évocatoire (Baudelaire) se brise sur l'usage, avant d'étaler mon présage. | | | | |
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| mot | | | À cause de sa double origine - sons ou sens - le mot est une espèce de griffon, Minotaure ou sirène. Et sa lecture, elle aussi, peut être double : l'un songera au vol, à la course ou à la nage, et l'autre - à la puissance, à l'appétit ou à la séduction. L'un se tournera vers ce qui s'écrit, l'autre - vers ce qui aurait pu être vécu. | | | | |
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| mot | | | On a raison de traiter les adjectifs en valets de chambre ou écuyers, accompagnant leurs chevaliers jusque dans la bataille. D'où le secret de l'écriture chevaleresque de Hemingway, où l'adjectif est presque invisible ! Rares sont les adjectifs qui auraient du panache, justifiant un ralliement ou une poursuite. Et la bataille, c'est le verbe : Nabokov rêvait d'une littérature, où le verbe affronterait l'adjectif. C'est dans la folie que le bon goût lexical se manifeste le mieux : l'intensité de Nietzsche part, presque exclusivement, des beaux noms, élancés vers la hauteur, tandis que chez un Artaud se démènent les adjectifs, nous entraînant dans des abîmes, ses fausses profondeurs. | | | | |
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| mot | | | Ni les mots, ni même les caresses, n'arriveront jamais à rendre, fidèlement, le fond de ce qui anime notre soi, chaud, palpitant et inconnu ; mais les mots, et surtout leur forme, peuvent avoir leur propre saveur, dont la fin principale serait de nous détourner du monde extérieur et de nous laisser en tête-à-tête avec le monde intérieur. On dirait, que le chinois l'ignore : « Quand elle passe par notre bouche, la sagesse est fade et sans saveur » - Lao Tseu. | | | | |
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| mot | | | Le mot littéraire devient vivant dans la rencontre du regard de l'écrivain (guidé par le goût) et de celui du lecteur (animé par l'intelligence). Il n'y a pas de naissances au pays des mots, il n'y a que des réincarnations préconçues. « Le mot, d'être dit, meurt, ils disent. Je dis qu'au même moment il naît » - Dickinson - « Word is dead when it is said, some say, I say, it just begins to live that day ». | | | | |
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| mot | | | Notre langue maternelle est ce qui prive de leur Pentecôte l'œil et l'oreille. Le don des langues est l'un des dons majeurs du regard et du goût. Et même de la vie : on est autant de fois homme, que le nombre de langues qu'on maîtrise. | | | | |
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| mot | | | Écrire, c'est bâtir un édifice, dans un style que te dictent ton goût et ton talent. Pour avoir cette liberté, il faut habiter la langue, c'est à dire se sentir chez soi dans son atelier, maîtriser et ses outils et ses matériaux et ses acoustiques. Mais je n'habite plus aucune langue ; je suis condamné à n'ériger que des ruines, en espérant qu'un œil de connaisseur y devine le style rêvé : une caverne, une tour d'ivoire, un temple. | | | | |
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| mot | | | L'homme perd l'intimité avec le mot, il communique, de plus en plus, par le geste ou par l'image, qui sont les chaînes du milieu, de la médiocrité (le middleware). Le diable nous parle de la fin nécessaire, la femme - d'un autre début possible. « La langue est ennemie de l'homme, ami du diable et de la femme » - proverbe latin - « Lingua est hostis hominum, amicusque diaboli et feminarum ». Un chant funèbre ou un chant de sirène réveillent le goût des mots. | | | | |
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| mot | | | La sincérité a un sens pour celui, pour qui son fait et son dit sont identiques, c'est à dire inexpressifs. Le créateur poursuit la beauté et se désintéresse de la sincérité. Donc, dans cet adage : « Les paroles sincères ne sont pas élégantes ; les paroles élégantes ne sont pas sincères » - proverbe chinois - le premier morceau concerne le sot, et le second - le poète. Qui se croit sincère ne peut pas être élégant. Qui se veut élégant, invente la sincérité des paroles. La sincérité vaut dans ce qui est profond ; l'élégance sied à ce qui est haut. | | | | |
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| mot | | | Le choix du mot découle de la tonalité verticale, que je cherche à imprimer à mon discours, tandis que le choix de l'idée en est dicté par l'angle de vue horizontal. Il est donc faux de penser que « notre esprit est ainsi fait que la formation d'un concept et l'évocation d'un mot sont un seul et même acte » - J.Benda. Il n'y aurait ni artistes du mot ni imbéciles du concept, si c'était vrai. L'intelligence manie les concepts, le goût (en couleurs, en hauteur, en intensité) arrange les mots. Et toutes les combinaisons de ses deux types d'énergie sont possibles. Le concept le plus subtil se passe de mot, mais aucun mot ne peut se passer de concept ; quand on ne le comprend pas, on dit : « De ce qui est soustrait à la langue, il ne peut y avoir de concept, ni de pensée » - Badiou. | | | | |
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| mot | | | Horreur de tout récit ! « Balade exaltante à travers les champs » - ça pue l'ennui ! « Oscillation déprimante auprès des mots » - ça fait dresser les oreilles à la recherche du savoureux. Pourtant, les deux sont également absurdes. Où est la facilité, quel est le vrai test de plume ? Impossible de répondre ! | | | | |
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| mot | | | Le langage n'a rien de réfléchissant ou d'illuminant ; il est aberrant de dire, que « le langage est le miroir du monde ; et la réalité est l'ombre portée de la grammaire » - Wittgenstein - « Die Sprache ist der Spiegel der Welt ; und die Realität ist der Schatten der Grammatik » (« miroir de l'esprit » - Leibniz, « miroir de l'âme » - Publilius) - plus qu'avec la réalité, le langage communique avec la représentation et la reflète. Cette image, spéculaire du réel, est l'une des introductions rampantes du robot. Le minable tournant analytique (Frege), aplatissant l'élégant tournant cognitif (Chomsky). | | | | |
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| mot | | | Oui, je vous l'accorde, on peut être aussi raseur en invoquant l'absolu que le fait divers. Il s'agit de savoir détacher son nez des choses - en béton ou en fumée - qu'on observe : vers les (bas-)fonds ou vers l'étoile. J'appelle regard un tableau, où la hauteur du mot surclasse la profondeur de l'idée. | | | | |
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| mot | | | Le nom est l'épiderme des choses. L'arôme est sur les épidermes des asphodèles et des nénuphars. En dessous, presque tout est insipide. Le nom est promesse (« Nomen est omen » - Plaute). Ce que « nous nommons rose sous un tout autre nom sentirait aussi bon » - Shakespeare - « we call a rose, by any other name would smell as sweet ». Aimer la rose, rose absente de tous les bouquets (Mallarmé contre Ronsard), chassée du jardin (« l'être-rouge de la rose est absent du jardin »** - Heidegger - « das Rotsein der Rose steht im Garten nicht »), mais aussi de son propre nom (U.Eco). | | | | |
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| mot | | | Non seulement les cinq sens humains sont admirables et merveilleux, mais chacun donna lieu à une métaphore associée : le regard, la musique, le goût artistique, le flair, la caresse. Et si le Créateur ne s’inspirait que des métaphores, telles les Idées platoniciennes, et l’œil ou l’oreille ne seraient que leurs matérialisations ? Et ce serait pour cette raison que le Créateur ne mettrait nulle part Son nez ou Sa voix dans les affaires des hommes. | | | | |
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| mot | | | En allemand et en russe, le mot tristesse porte une aura poétique ; en français, il a une très mauvaise réputation, désignant quelqu’un d’ennuyeux, de terne, de lourdaud. Le Français préférerait être amer plutôt que triste. | | | | |
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| mot | | | L'intellect (la raison outillée pour des finalités) pénètre trois couches : les sentiments, les concepts, les mots, où l'outil sollicite, respectivement, l'âme, l'esprit ou la métaphore. Si la science fait tout aboutir aux concepts, la philosophie (ou ses vassaux - la littérature ou la religion) trace deux parcours opposés : des mots aux sentiments – pour consoler, ou des sentiments aux mots – pour affirmer son intelligence, son goût ou son talent. | | | | |
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| mot | | | La lecture d’un écrit, rédigé dans ta langue maternelle, passe par deux filtres : le commun, le mécanique – l’application des habitudes de la tribu ; et le particulier, l’organique – à travers tes goûts, tes expériences, tes attentes. Le premier aide à reconnaître des lourdeurs, des solécismes, des absurdités langagières ; le second produit des plaisirs ou des dégoûts. Le cas le plus embêtant est la lecture de ton propre écrit, dans une langue étrangère, – tu es immédiatement plongé dans le second passage ; les yeux de la tribu te manqueront, ton regard laissera inaperçus tant de pâtés langagiers, qui gâcheront ta peinture conceptuelle – la solitude d’écrivaillon-métèque est une malédiction. | | | | |
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| mot | | | Les deux fonctions du langage, l'instrumentale et la créatrice, ressemblent aux deux genres de maîtrise, qui servent pour bâtir une maison : d'un côté, on apprend à assembler les murs, les portes, les fenêtres, les toits, et de l'autre, le besoin, le goût ou le talent d'architecte poussent à ériger des huttes, des tours d'ivoire ou des phalanstères. | | | | |
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| mot | | | La langue des questions est presque toujours commune ; celles des réponses est presque toujours individuelle. En écriture, les bonnes contraintes doivent écarter ce qui est rebattu, et le bon goût doit se vouer à la seule beauté inimitable. Être davantage dogmatique que sophiste. Plus tu es exigeant, plus tu te rapproches du genre aphoristique. | | | | |
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| chœur noblesse | | | AMOUR : Tout homme est naturellement porté sur les saloperies, quand il est amoureux. On a besoin d'une hypocrisie nobiliaire, pour leur donner semblant de délicatesses. Aimer est le sentiment le moins aristocratique, car il est le refus de toute contrainte qu'érige, en permanence, tout aristocrate. C'est pourquoi celui-ci ne fait que subir l'amour, tandis que le goujat le guide. | | | | |
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| noblesse | | | Ce n'est pas une préférence de la qualité à la quantité qui désigne un aristocrate, mais un attachement aux qualités, qui ne se réduisent pas aux quantités - « peu, mais intense »*** - Pline le Jeune - « non multa, sed multum ». | | | | |
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| noblesse | | | Trois critères hiérarchiques, pour me reconnaître une âme sœur : la part du rêve ou de l'actualité, l'hymne de la défaite ou l'appel du triomphe, la pitié pour le faible ou l'admiration du fort. Et dans chaque dimension, chaque adhésion, - la hauteur du regard. Le bon goût est l'équilibre de ces trois hauteurs. | | | | |
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| noblesse | | | Quand ils parlent de valeurs, le plus souvent, c'est du positivisme ou du négativisme, cohérents et systématiques, débouchant sur l'ennui ou le dogmatisme. Le négativisme devrait n'intervenir qu'en formulation de contraintes, et le positivisme n'apparaître que dans la manifestation du goût. Mais la même intensité, spirituelle ou artistique, devrait en constituer l'axe entier. La condition incontournable, pour l'entretien de cette construction, c'est la conscience et la maîtrise des ressorts poétiques du langage ; maîtrise, refusée à Parménide, Hegel ou Husserl, accordée à Nietzsche, Valery et Heidegger. | | | | |
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| noblesse | | | Ne vit vraiment en nous que ce que nous ne savons pas développer. Camera obscura. Le contraire du goût métaphorique s'appelle lumière herméneutique, effaçant l'impact originel. | | | | |
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| noblesse | | | Ce terrible choix : la pose, faute de spontanéité, d'un séditieux ou la sincérité, faute d'imagination, d'un humble. Là où le goujat pâlit de peur ou le réfractaire rougit de honte, j'ai, au bout de mon visage, un entrelacs inextricable, qui n'est arc-en-ciel que sous un angle impossible. | | | | |
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| noblesse | | | Mon vrai cœur est peut-être mon imagination, comme mon esprit est mon goût, et mon âme - mes larmes. Mais seul le poète a le droit de prendre les seconds pour les premiers. Ou les fusionner comme le Dieu de St-Augustin, qui aurait vu la flamme divine dans l'homme sous forme de cette magnifique triade : l'intelligence, le goût, le désir. | | | | |
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| noblesse | | | Le pauvre d'imagination se tourne vers l'avenir ; le pauvre d'esprit patine dans le présent ; le pauvre de vie peuple le passé. L'homme sensible s'éprend de la vie d'un rêve passé plus que d'un rêve d'une vie future. Penser à la conservation du futur et à la redécouverte du passé, c'est, à la fois, le culte du commencement et le souci de l'éternel retour : « Le retour au commencement est une espèce de futur » - Jankelevitch. | | | | |
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| noblesse | | | On prouve la hauteur de son regard, quand, en n'évoquant que la féminité, on ne perd pas de vue l'image d'une femme. La même chose avec l'ironie et la pitié, le goût et la beauté. Ceci pourrait s'appeler refus du regard droit, celui qui prétend pouvoir se projeter sur l'épiderme des choses, tandis que le poète a pour toile soit le ciel, soit l'horizon, soit la nuit. | | | | |
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| noblesse | | | Jadis glorieux, vivre de l'impossible devint honteux. C'était vivre de l'espérance, c'est à dire d'une promesse de l'impossible. Saisir l'impossible, ou le néant, permet de cerner les frontières du nécessaire, ou de l'être. Plus on rêve l'impossible, mieux on fait le nécessaire. Mieux on saisit le platement possible, plus on est bassement suffisant. | | | | |
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| noblesse | | | La hauteur, c'est l'attachement à l'impondérable en délicatesse avec l'obsession, qui est le poids de l'attache. | | | | |
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| noblesse | | | Être concerné par toutes les choses, c'est le credo de ces touche-à-tout de Rimbaud, Hofmannsthal, Mallarmé, Keats, Kafka, A.Breton ; ils n'ont pas de filtres, que des amplificateurs ou transformateurs leur assurant une hygiène de l'ennui (Baudelaire). Le travail filtrant : approche, attouchement, vibration - éliminer, maîtriser, vivre. Celui qui a un regard vibrant a rarement des yeux vibrionnants, contrairement à ceux qui pratiquent un « nomadisme intellectuel : les yeux, qui partout se nourrissent » - Emerson - « the intellectual nomadism : the eyes which everywhere feed themselves ». Je préfère les ascètes et les esthètes : « J'ai un goût sans prétention : les meilleurs me suffisent » - Wilde - « I have a modest taste : the best of the best is enough for me ». | | | | |
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| noblesse | | | Dans l'ordre vital se retrouvaient les pires crapules et les délicats poètes ; à l'ordre géométrique ne se dévouaient que d'inoffensifs écolâtres et de paisibles boutiquiers. À notre époque, ces deux ordres fusionnèrent en adoptant les règles du second. | | | | |
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| noblesse | | | Les plus fraternels incitants, c’est R.Debray qui me les offrit ; les plus savoureux des aliments, c'est chez Valery que j'en déguste ; les plus flamboyants des excitants, c'est Nietzsche qui m'en charge ; mais ce sont mon goût et mes appétits qui les commandent ou décommandent à ma table ; et je reste, volontairement, sur ma faim, cet état béni de mon corps et de mon âme. | | | | |
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| noblesse | | | Le regard naît avec la trouvaille de son propre souffle. Que ce soit dans la lumière d'une imagination, lux rationis, ou dans les ténèbres d'une sensibilité, tenebrae fidei. Le contraire de regard s'appelle inertie. « La vie noble s'oppose toujours à la vie par inertie »*** - Ortega y Gasset - « La vida noble queda contrapuesta a la vida inerte ». | | | | |
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| noblesse | | | Le destin se présente en loques, c'est le hasard qui se pavane en robes d'apparat ; et le bon goût consiste à anoblir les haillons du premier et à se moquer des paillotes du second. Tenir à l'être éphémère au détriment d'un devenir historique : au flux du devenir résiste l'être latent. Ou bien ne voir dans les deux qu'un aspect vestimentaire, sans rapport avec la nudité de mon être, dont aucune couture ne cache les coupures. « Sur les guenilles usées du chantre, la gloire n'est que du rapiéçage voyant » - Pouchkine - « Слава - яркая заплата на ветхом рубище певца ». | | | | |
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| noblesse | | | La direction de mon regard et l'évocation des choses vues me sont imposées. Ne dépend de moi que la qualité de ce regard, qualité qui s'appelle hauteur ou intensité noble. | | | | |
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| noblesse | | | Le pyrrhonien constate « son triomphe ou sa défaite et s'y fortifie également » - Pascal ; l'anti-sceptique suspend son vote et ignore le vainqueur, tout en prenant parti, dogmatiquement, par simple goût ou dégoût, pour la hauteur de l'étoile, sous laquelle naissait l'avis plus brillant. D'autant plus qu'« une victoire racontée en détail, on ne sait plus ce qui la distingue d'une défaite » - Sartre. | | | | |
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| noblesse | | | Deux sortes de noblesse : celle du quoi et celle du comment, la grandeur et le style. Aucune grandeur ne rattrape les lacunes de style, mais la force d'un style peut pallier le manque de grandeur. « Scrute le quoi, mais davantage le comment » - Goethe - « Das Was bedenke, mehr bedenke Wie ». | | | | |
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| noblesse | | | On admire le mieux le paysage, quand on est pourvu d'un immuable climat : « Soit que nous nous élevions jusque dans les cieux, soit que nous descendions jusque dans les abîmes, nous ne sortons point de nous-mêmes » - Condillac. Les autres répètent, avec Heidegger, qu'ils « se tiennent toujours hors d'eux-mêmes, auprès de l'Être » - « 'Ich bin' ist immer jenseits des Seins, neben dem Sein als ständiger Anwesung » - qu'on soit dans le processus ou dans la frontière, qu'on soit Ouvert ou Fermé, qu'on soit regard ou énergie, on ne démord pas de son soi inconnu, ce gardien de l'être. | | | | |
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| noblesse | | | À partir d'un certain niveau de dons naturels, avoir de la profondeur est question d'inertie ou de persévérance ; atteindre à la hauteur, en revanche, ne demande ni efforts de la volonté ni constructions de l'esprit ; c'est une affaire de goût, de prédestination ou de sensibilité ; l'édifice savant, solide et durable, face à la tour d'ivoire, aérienne et éphémère. | | | | |
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| noblesse | | | Les meilleurs des esprits et des âmes s'affirment par le ton, le style et l'intelligence, et ils réservent à ces facultés - la volonté de puissance, volonté affective ou instinctive ; les pires, la majorité, dépourvus de ces qualités, placent la puissance calculée dans leurs coudes et leurs bras ; cet abominable goût de domination est propre à toutes les meutes féroces, à tous les troupeaux conformistes, à tout rassemblement horizontal ; d'après cette échelle, les meilleurs restent souvent en marge. | | | | |
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| noblesse | | | Parmi les choses, je distingue celles qui relèvent soit du prix, soit de la valeur, soit du sacré ; mais la merveille du monde fait que, dans toute chose particulière, percent les mêmes trois dimensions ; il me faut deux types de regard, pour, respectivement, un travail de filtrage et un travail d'amplification ; donc, la formule : ce qui a de la valeur est sans prix, ce qui est sacré ne peut pas être évalué - s'appliquera même à l'intérieur de la chose élue, lorsque je serai en tête-à-tête avec elle, et que mon goût phylogénétique laissera sa place à mon intelligence ontogénétique. | | | | |
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| noblesse | | | Il y a trois sortes de thèmes, abordables par un intellectuel : ceux, où 90% des hommes sont dans le vrai - on pratique le paradoxe, en s'y opposant, ou le conformisme, en y adhérant ; ceux, où 90% sont dans le faux - le conflit est entre la bêtise et l'intelligence, l'ignorance et le savoir, la platitude et la profondeur ; enfin, dans le troisième domaine, un homme de palinodies, un homme d'esprit et de virtuosité, trouvera toujours de bons arguments pour soutenir soit l'un soit l'autre des avis contraires - le choix serait question de goût, de passions, de hauteur du regard. Le premier domaine accueille la majorité des cerveaux et des plumes ; l'arbitre du deuxième est le scientifique ; tandis que le troisième est le seul, où devraient agir le cœur du poète ou l'âme du philosophe. Postures, positions, poses. | | | | |
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| noblesse | | | J'ai des vecteurs innés de mon goût et de ma sensibilité, et ils n'ont rien à apprendre, dans mes triomphes ou mes débâcles. Pour ne pas perdre de hauteur, je ne tire aucune leçon de mes chutes. Ceux qui comptent ne tirer de leçons que des chutes des autres, se trompent plus lourdement. Mais les plus irrécupérables, et ils sont la majorité, font de leurs chutes la raison de leurs reptations, pour donner aux illusions perdues ou espoirs déçus des vertus pédagogiques. Plus souvent, on devient plus sage en renonçant à quelque chose. L'appropriation rend la justification plus solide et le regard plus grossier. | | | | |
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| noblesse | | | Le silence de l'âme favorise la production de robots ; le sommeil de l'esprit accélère la prolifération de moutons. L'âme et l'esprit se fusionnent dans le rêve, mais « le rêve de la seule raison ne produit que des monstres »** - Goya - « El sueño de la razón produce monstruos » - comme le calcul du cœur est accessible même aux anges, mais ne produit que des contribuables. Ce beau mot peut se traduire, platement, par : « le SOMMEIL de LA raison est à l'origine de toute monstruosité », bien que Goya ajoute : « Mais l'imagination, ajoutée à la raison, est mère des arts et source de ses désirs » - « unida a ella, es la madre del arte et fuente de sus deseos » ! | | | | |
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| noblesse | | | L'innocence, c'est la vie en mystère ; y retomber, c'est surmonter le péché des solutions. « Faudrait-il encore une fois goûter au fruit de l'arbre de la connaissance pour retomber en état d'innocence ? » - Kleist - « Müssten wir wieder vom Baum der Erkenntnis essen, um in den Stand der Unschuld zurückzufallen ? » - une belle intuition ! Le palais peut être le même, ce sont les dents qu'il faut changer. | | | | |
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| noblesse | | | La fonction noble de l'âme – la sublimation de nos cinq sens : la musique, le flair, le goût, la caresse, le regard. L'esprit se contente du bruit, du calcul, de l'intérêt, de la possession, des yeux. | | | | |
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| noblesse | | | Ce qui blesse mes goûts mystique, esthétique ou éthique, au lieu de nourrir mes dégoûts doit alimenter mes contraintes ; la gymnastique purificatrice des horizons sert à entretenir la force ascensionnelle des firmaments. | | | | |
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| noblesse | | | L'indifférence est le refus d'attribuer une valeur à ce qui en est indigne ; elle est une conséquence des contraintes qu'on impose à son bon goût éthique, esthétique ou mystique. | | | | |
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| noblesse | | | Le goût s'occupe de mes contraintes ; et le talent – de mes productions. Le premier me fait don de ruines ; le second fait pousser un arbre. Grâce au premier, je vis dans les ruines ; je rêve en arbre, grâce au second. Les ruines – la virginité (pour mon regard) et la grandeur (pour mes yeux) du passé ; l'arbre – la fécondité des racines, des fleurs et des ombres. | | | | |
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| noblesse | | | La différence entre la profondeur et la hauteur est question du méta-goût, de la bonne dispute : chez les profonds, on ne se querelle pas sur le bon goût (« de gustibus non est disputandum »), en hauteur, c'est la seule dispute valable. | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse est une question du goût : chez le dernier des goujats français je trouve des traces d'une noblesse ; la mentalité des lords britanniques n'est que de la goujaterie. | | | | |
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| noblesse | | | Qu’est-ce qu’une valeur-vecteur ? - l’origine (point de départ, commencement) et l’unité de mesure (exigence, goût, hauteur). Dans l’Histoire, on n’en manqua jamais, mais désormais la tendance générale place l’origine – au milieu du chemin courant, et la mesure quitte la hauteur, remonte de la profondeur et s’installe dans la platitude. Le bon géomètre est un poète qui trouve en soi-même les commencements et ne mesure que les choses impondérables, n’ayant de poids qu’en hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | Les nourritures terrestres ont tendance à devenir insipides ; la poésie redonne du goût aux entrées et desserts, et la philosophie en fait autant avec les plats de résistance ; mais elles ne seront jamais nourritures mêmes. | | | | |
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| noblesse | | | Dans ton parcours d’horizons, dignes de ton savoir ou de tes passions, les contraintes, et non pas la quantité des objets convoités, sont déterminantes. La sobre intelligence limite les cibles de ton savoir, le goût ardent élimine le secondaire et te laisse en compagnie de l’essentiel. Celui, dont tous les objets à désirer se valent, n’a ni l’intelligence ni le goût. | | | | |
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| noblesse | | | Vécu au passé et remémorisé, même le réel devient rêve ; et le but de tout rêve est de nous redonner le goût de la hauteur. « Les reflets répétés du passé maintiennent celui-ci non seulement vivant, mais élèvent la vie à une hauteur encore plus vertigineuse »*** - Goethe - « Die wiederholten Spiegelungen erhalten das Vergangene nicht allein lebendig, sondern emporsteigen sogar zu einem höheren Leben ». La seule consolation crédible vient de ces souvenirs revigorants. | | | | |
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| noblesse | | | Là où ce n’est pas l’essence mais la nuance qui compte, on est dans le commun, dans le comparatif, tandis que c’est dans le sublime, dans le superlatif, que s’exprime une âme originale. Le Français mise trop sur la nuance, tandis que l’Allemand vise surtout l’essence. | | | | |
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| noblesse | | | L’âme est nourrie et assouvie par l’esprit, chasseur de mots et d’idées, et par le cœur, pourvoyeur de goûts et d’ivresses. | | | | |
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| noblesse | | | La poésie est une consolation magique, celle qui substitue au dégoût du réel le goût du rêve, tourné au passé imaginaire. | | | | |
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| proximité | | | Dieu : grand Sourd pour les candides, grand Muet pour les délicats, grand Bavard pour les cyniques : sensible dans nos joies, intelligible dans notre esprit, palpable dans notre âme. | | | | |
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| proximité | | | Le Christianisme moyenâgeux fut le plus fidèle au message du Maître. Les mièvreries ultérieures éteignent un fanatisme exotique et ombrageux et font jaillir une clarté pateline et insipide. | | | | |
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| proximité | | | De la superstition vaincue et dévitalisée, l'esprit lyrique veut garder « sa musique et son encens dans les funérailles » (Renan), l'oreille et l'odorat. Les superstitieux basiques la réduisent, en fait, au toucher dans les épousailles et au goût dans les ripailles. Les ironiques s'en détachent par le regard, hors les canailles. Tout est question du bon sens. | | | | |
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| proximité | | | Le regard, c'est la vue, remplie de mon visage, de mon étonnement, de mes caresses, c'est le toucher intuitif guidant le goût réflexif : « La philosophie du regard s'accomplit dans un remplissement tactile de l'intuition » - Derrida. | | | | |
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| proximité | | | Tout ce qui t'est précieux, aime-le de loin. Demande-toi pourquoi tu crois, que les horizons sont sans limites, le ciel est bleu et l'étoile amicale et compréhensive ? Ou bien, je me trompe avec Pessõa : « Voir, c'est être loin » - le délicat s'accommode à tant de distances : de zéro à l'infini, de l'intimité à la justice, de la fusion à la solitude. | | | | |
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| proximité | | | Les hypostases divines chez l'homme : le cœur (pour tendre vers le Bien), l'âme (pour s'émouvoir devant le Beau), l'esprit (pour prospecter le Vrai). Les sens produisent ses hypostases humaines : le regard, le goût, l'intuition, la musique, la caresse. | | | | |
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| proximité | | | Voir dans l'existence un spectacle conçu par un dramaturge génial, se déroulant devant un observateur au goût infaillible et se terminant par des chicanes des coulisses - l'existentialisme réconcilié avec la métaphysique. | | | | |
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| proximité | | | Dieu est un tragédien, devant un public n'osant pas pleurer. (« Dieu est un comique, qui joue devant un public, qui a peur de rire » - Voltaire). Les sots écrivent, pour nous faire passer l'envie des larmes ; les naïfs - pour nous les faire venir ; les subtils - pour les recueillir. « L'art sert à nous essuyer les yeux »* - K.Kraus - « Die Kunst dient dazu, uns die Augen auszuwischen » - et la philosophie complète la tâche, en remplissant nos yeux d'éclat ou d'espérances. | | | | |
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| proximité | | | La grâce - une mélodie que le temps n'emporte pas. Dieu est « la saveur que n'émousse pas la voracité » - St-Augustin - « sapit quod non minuit edacitas ». | | | | |
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| proximité | | | Qu'il est beau ce miracle - du nombre naissent la mélodie, la couleur ou la saveur ! Un miracle encore plus grand - que nous ayons des récepteurs et des mesureurs de ces émanations du nombre ! Qu'est-ce qu'un miracle ? - la matière, qui suive la loi de l'esprit. | | | | |
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| proximité | | | Le mérite principal de l'Évangile est d'avoir chanté (plutôt que narré) la défaite (et non pas un triomphe dissimulé, comme le présentèrent, plus tard, les clercs). « C'est quand on est vaincu qu'on devient chrétien » - Hemingway - « It is in defeat that we become Christian ». Quand on est vainqueur, l'épreuve est encore plus subtile : prouver d'être chrétien, en y décelant une défaite cachée et profonde. | | | | |
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| proximité | | | Quand je scrute mon propre écrit, sur la plupart des critères littéraires je trouve facilement des accointances ou lignes d'héritage ou de partage avec des autres ; seule la nature de ma noblesse, recherchée, inventée ou peinte, qui n'admet pas de franche proximité et me singularise radicalement ; mais, par exemple, en matière de goût ou d'intelligence, je sens très nettement le souffle fraternel de Nietzsche ou le regard complice de Valéry. | | | | |
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| proximité | | | Ceux qui se croient le sel de la terre ont, en général, le regard insipide, aussi bien sur l'Autre que sur eux-mêmes. Celui qui a un bon goût passe, la honte aidant, du regard sirupeux sur l'Au-delà au regard amer sur l'en-deçà. Et l'on vivra de la honte d'avoir cru et de l'amertume de ne plus croire. | | | | |
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| proximité | | | C'est le nez qui oriente l'oreille et focalise l'œil. Et surtout, c'est lui qui évalue les distances. Qui a nez plus fin voit plus loin. | | | | |
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| proximité | | | Le regard s'éloigna de l'œil au même point que le goût - de la langue, la caresse - de la main, le flair - des narines, le sens de l'harmonie - de l'oreille. Je finis par être réduit aux touches des opérateurs sans attouchement des opérandes. | | | | |
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| proximité | | | Mon soi inconnu ne m'appartient pas, tout en inspirant le goût et la création de mon soi connu. Celui-ci est dans l'élan vers les limites soufflées par celui-là, qui, penché sur le monde, serait ces limites mêmes : « Le soi philosophique, c'est le sujet métaphysique, frontière, et non partie, du monde »** - Wittgenstein - « Das philosophische Ich ist das metaphysische Subjekt, die Grenze - nicht ein Teil der Welt » - ce soi ouvert serait donc le soi inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Impossible de douter d'un dessein divin, en admirant l'invraisemblable rose : « La rose est sans pourquoi » - Angélus - « Die Ros' ist ohn' Warum ». Elle fait entrevoir le goût du Dieu artiste : « La rose, la vraie, serait-elle l'apothéose d'un Dieu qu'on ne verra jamais » - Borgès - « La rosa verdadera puede ser el júbilo de un dios que no veremos ». Ou du Dieu souffrant : « La rose, dans laquelle le Verbe divin se fit chair » - Dante - « La rosa in che il verbo divino carne si fece ». | | | | |
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| proximité | | | Le Dieu miséricordieux et ironique apprécie la fidélité parmi les ruines et le sacrifice de l'édifice achevé. Les dieux vengeurs claironnent leur préférence pour la justice ou l'équité. | | | | |
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| proximité | | | Ni les vues de l’esprit ni le toucher de l’âme ne rapproche ni n’éloignent de Dieu ; Dieu est affaire du flair du cœur ; ne vivre que du présent fait perdre le goût de l’éternel. « Il n’y a pas de plus grand obstacle à l’encontre de Dieu que l’odeur du temps » - Maître Eckhart - « Es gibt kein größeres Hindernis für Gott als der Geruch der Zeit ». | | | | |
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| proximité | | | La mort de Dieu est un effet du progrès social : depuis que la charité, la correction politique, la transparence bancaire ridiculisèrent l’énigme du Bien sois-disant divin, toute perplexité humaine se dissipa et rejoignit une conscience tranquille ; depuis que les enchères et les subventions publiques valorisèrent l’art, le goût, jadis gratuit, du Beau se plaça à côté de tout autre lucre. Quant à la troisième facette divine, celle du Vrai, elle se contente de ne plus communiquer qu’avec la machine, extérieure ou intérieure à l’homme. L’intérieur humain devenant aussi mécanique que son extérieur, et Dieu étant une affaire intérieure sentimentale, l’inexistence avérée de Celui-ci ni n’inquiète ni n’interroge. | | | | |
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| proximité | | | Ce que je crois est dicté par mon goût, donc par mon âme libre, hors toute aide extérieure. Ce que je ne crois pas est formulé par mon esprit, fabricant de contraintes dans le choix de thèmes publics. C’est pourquoi l’Évangile veut porter secours à l’incrédulité du croyant. | | | | |
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| proximité | | | L’entretien de ta mémoire te protège contre l’oubli ou le présentisme. C’est le parcours périodique de la mémoire à long terme qui en reconstitue, renouvelle ou réinvente l’essentiel. L’esprit y introduit des évaluations, des causalités et des coordonnées, spatiales ou temporelles ; le cœur y repêche des remords et des hontes ; l’âme imagine la profondeur de tes fidélités ou la hauteur de tes sacrifices et fait fusionner la forme spirituelle avec le fond corporel. Le goût pour la noblesse et la caresse, dans l’idéel courant, se reconnaissant dans la misère et la violence du réel passé. | | | | |
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| souffrance | | | Ce vide béni, qui n'existe que grâce au trop-plein de ce qui se concentre autour, cavité entretenue par ton souffle, non vacuité traversée par l'haleine du siècle. Comme le goût béni de la simplicité vitale, rompue à tous les piments de la complexité tribale. « C'est des intenses complexités qu'émergent les intenses simplicités » - Churchill - « Out of intense complexities intense simplicities emerge ». | | | | |
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| souffrance | | | Les sentiments qui valent la mémoire sont ceux qui munissent la vie soit d'un désespoir lumineux soit d'un espoir impénétrable. « Avoir un goût libidineux pour l'abattement est une promesse de féconde vie intérieure » - Pavese - « Avere un libidinoso gusto dell'abbandono è una premessa di feconda vita interiore ». | | | | |
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| souffrance | | | La meilleure source d'une morale : la dérangeante certitude qu'un être, plus subtil que moi, souffre plus que moi pour cause d'injustice. L'incrustation, c'est, aujourd'hui, l'opération de survie par excellence ; comment s'étonner, que les meilleures perles y échouent ou s'y refusent ! | | | | |
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| souffrance | | | L'art de la négation : les uns voient le refus d'une espérance insuffisante dans le désespoir et y chutent ; les autres lui opposent l'espérance des délicats et rehaussent leur regard. L'optimisme des sots décourage, le pessimisme des sages vivifie. | | | | |
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| souffrance | | | La sensibilité est ce qui fait préférer le goût des larmes retenues à celui des sanglots. En deçà des paupières se déroulent de vrais drames, qu'on ne fait que jouer au-delà. | | | | |
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| souffrance | | | Le mûrissement du goût n'influe guère sur notre aptitude au bonheur. C'est notre malheur qui s'y découvre de nouvelles et de plus en plus insondables sources. | | | | |
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| souffrance | | | La tristesse visite également et le sot et le délicat, quand ils se trouvent seuls ; c'est en présence d'autrui que ton hardiesse des ténèbres se prouve. Le contraire de : « La vraie douleur, c'est la douleur sans témoins » - Martial - « Ille dolet vere, qui sine teste dolet ». | | | | |
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| souffrance | | | Je connus sur ma peau toutes les formes de souffrance, qui se prêtent à la grandiloquence des plumes sensibles, et je dis qu'elles ne comptèrent presque pour rien au fond de mon écrit. C'est à ce que nous n'avons jamais vécu, par exemple à nos rêves, que nous devons notre essence. « Notre caractère est déterminé plutôt par l'absence de certaines expériences que par des expériences réelles » - Nietzsche - « Unser Charakter wird noch mehr durch den Mangel gewisser Erlebnisse als durch das, was man erlebt, bestimmt ». | | | | |
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| souffrance | | | La contrainte gustative : éviter l'insipide pour préserver le goût pour le doux. La prophylaxie - « Plus tu goûtes de l'amer, plus violente est ta soif du doux » - Gorky - « Чем больше человек вкусил горького, тем свирепее жаждет он сладкого » - est également à conseiller. | | | | |
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| souffrance | | | Ils trouvent que le génie est la santé même à cause de son goût vigilant. Le génie, qui certes n'est jamais contagieux, est dans des traitements nouveaux des plaies anciennes. Le goût est dans le choix des plaies les plus profondes. | | | | |
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| souffrance | | | Plus haut montent mes dégoûts et mes souffrances, plus facilement j'accorde un Oui altier à la vie, puisque tous les axes de valeurs sont horizontaux ; ne sont verticaux que mon goût et mon regard, c'est à dire mon talent et ma création. | | | | |
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| souffrance | | | Un malheur bien monté, comme idée d'un jeu, peut encourager. Une joie sans image, sans jeu d'idées, peut décourager. Mais le redressement de têtes peut annoncer l'entrée en platitude, et la lassitude d'âme - servir de moteur du style. | | | | |
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| souffrance | | | Plus mon édifice est délicat, plus sa vie est brève. Et je finis par goûter l'infini de l'instant au milieu des ruines originelles. | | | | |
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| souffrance | | | Sur son lit de mort, l'homme se retrouve dans l'état, dans lequel il est né : sans cheveux, sans dents et sans rêves, qui lui permirent, à l'âge décent, d'apprécier le goût, la caresse et l'émoi. Et il finira par retomber dans la seule chose, qu'il savait faire à la naissance, - dans les pleurs et gémissements. | | | | |
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| souffrance | | | La dilution dans le monde après une rencontre foirée avec soi, telle est la trajectoire victorieuse de la majorité. L'adhésion à soi après l'expérience du monde - une déroute réservée à ceux qui suivent le nez (l'odorat, le goût) plutôt que la raison (le sens des pas et des coudes), le cœur battant, imperceptiblement, devenant cœur battu. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance glorieuse - ni expiatoire ni rédemptrice - est une des notions le plus inaccessibles aux cartésiens (Hésiode voyait advenir le futur mal absolu, lorsque : « de tristes souffrances resteront seules aux mortels »). Même le bonheur, qui comme tout appel de l'infini incertain nous serre le cœur, en est mystérieusement entaché (quoiqu'en pense Borgès : « La seule chose sans mystère est le bonheur » - « La única cosa sin misterio es la felicidad »). Le malheur, lui, connaît ses heure et lieu. Ne pas goûter à la souffrance d'un bonheur réel, édulcorer un malheur, la plupart du temps imaginaire - la même pusillanimité du calculateur sans goût pour la larme. | | | | |
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| souffrance | | | Tu veux qu’une musique émane de ton écriture ; mais ton instrument sera toujours imparfait – quelques cordes manqueront, faute de talent, d’intelligence ou de goût. C’est ainsi que tu seras obligé de palier à ce défaut par des stratagèmes musicaux et, par exemple : « rendre les accents de la joie sur le ton consacré aux soupirs »* - Chateaubriand. | | | | |
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| souffrance | | | La sagesse, c'est s'esbigner avec l'élégance, face au regard droit de la mort, à l'opposé de la familiarité ou de l'hystérie. L'impossibilité d'un équilibre debout, les yeux ouverts. Le ridicule d'une concentration horizontale, la bouche bée, l'attrait d'un éclatement vertical, les ailes pliées (mystère signifierait - bouche fermée). La sagesse est davantage dans un front baissé que dans un front plissé. | | | | |
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| souffrance | | | Plus je rougis de honte, plus ma plume verdoie (pour désavouer Cicéron : « le papier ne rougit guère » - « charta non erubescit »). Plus j'ai de bleus au cœur, moins de blancs restent sur ma page. Plus je me grise de moi-même, moins je suis touché par la grisaille des autres. | | | | |
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| souffrance | | | Dans ton goût immodéré des défaites, méfie-toi de leur reproduction trop mécanique, à l'instar du moteur de la modernité : reproduction des succès. | | | | |
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| souffrance | | | Quand le cœur ne hurle ni ne chante, il se décante et se clarifie, te privant de toute suspension complice et servant de filtre trop efficace au flux revigorant de fiel et de bile. « Le cœur est comme la voix, quand il a crié, il s'enroue » - Flaubert. | | | | |
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| souffrance | | | Quel que soit le sens qu'on donne à opium du peuple - suspension du questionnement, foi ou espérance - même la tête la plus subtile n'échappe pas à ce besoin vital ; son opium sera : la dogmatique, pour calmer son angoisse, la sophistique, pour caresser son amour-propre, l'ironie, pour les alterner. L'angoisse allonge les bras, la requête approfondit les choses, l'espérance rehausse le regard. « En tout cas, l'espérance mène plus loin que l'angoisse » - E.Jünger - « Auf alle Fälle führt die Hoffnung weiter als die Furcht » - ce qui explique l'effet de l'opium des intellectuels (R.Aron). | | | | |
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| souffrance | | | Suivre des connaissances, c'est faire du cabotage, en vue de la terre ferme. Le goût, c'est l'appel du large (l'incertain), du profond (l'angoisse) ou de mon étoile (la noblesse), qui se propose pour guide. Les dépourvus de goût le voient dans des sorties à la campagne : « Le goût est un canal artificiel ; la connaissance navigue sur l'océan » - Disraeli - « Taste is an artificial canal. Knowledge navigates the ocean ». Le bon goût consiste à appeler de bonnes connaissances pour provoquer une houle. Le vertige est affaire de la terre, qui se dérobe, ou de l'air, qui réclame des ailes. L'eau comme le feu sont des éléments secondaires à l'école de navigation vers la vie. Une fois dans la vie, ils en accompagnent le naufrage. | | | | |
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| souffrance | | | Pourquoi disparurent les Muses, surtout les Muses pleureuses ? La femme ne retiendrait des expériences des hommes que ce qui réussit ; les hommes désapprirent le goût des défaites ; la femme ne reflète, désormais, que le troupeau triomphant. Autre temps, autres Muses. | | | | |
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| souffrance | | | Le goût est l'écoute et le suivi de ce que souffle mon soi inconnu, la préférence de son regard, au détriment des yeux de mon soi connu. Celui qui ne vit que des choses vues est vite dégoûté de tout ; le goût est la capacité de se réjouir de tout, surtout des choses invisibles. | | | | |
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| souffrance | | | L'intelligence s'oppose souvent au goût : les aigreurs et amertumes conduisent à la baisse en intelligence. « L'augmentation de la sagesse se laisse mesurer exactement d'après la diminution de bile » - Nietzsche - « Der Zuwachs an Weisheit läßt sich genau an der Abnahme an Galle bemessen ». Un bon producteur de bile se mue difficilement en émetteur d'encens, et le crachat manque toujours ce qu'atteint le fiel. | | | | |
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| souffrance | | | Pour peindre la vie, l’intelligence fournit le sens, le goût prépare des palettes de couleurs, et le talent en crée l’harmonie. Avec la même palette, on peut peindre et le chagrin et la joie. Sans intelligence ni goût, ces deux tableaux n’exhiberaient que la grisaille décousue ; sans intelligence seule, on est manichéen, on ne lirait dans la vie que, séparément, une comédie ou une tragédie. | | | | |
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| souffrance | | | L’excellent indice de l’origine de la vraie tragédie qu’en donne le comédien Dante : « Au commencement savoureux, à la fin insipide »*** - « In principio est admirabilis, in fine est foetida ». | | | | |
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| souffrance | | | C’est une soif affaiblie, et non pas un manque de fontaines, qui a besoin de consolation. Ce n’est pas l’esprit, creusant des gouffres, qui te rendra l’espérance, mais l’âme, dégageant ton étoile des nuages qui l’occultaient. « Dans la réflexion se trouve une source inépuisable de consolations » - Novalis - « Nachdenken enthält eine unendliche Quelle von Trost » - qui, rapidement, s’avéreront insipides, tandis que la consolation est retour du goût de vie ou de rêve. | | | | |
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| souffrance | | | Privée de création artistique, sentimentale ou spirituelle, la vie se fige, dans de plates douleurs ou angoisses. « Tout ce qui est spirituel fut toujours mon anti-vie, mon anesthésique »** - Valéry. Si le remède n’est que spirituel, j’ai peur que l’accalmie ne soit qu’insipidité, engourdissement, paralysie. L'art ou la passion approfondissent la douleur et rehaussent l’angoisse. | | | | |
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| chœur vérité | | | NOBLESSE : Énoncer ou taire les vérités, en fonction d'un goût désintéressé plutôt que d'un calcul mécanique, telle est l'attitude aristocratique. Rehausser et soigner le vrai et le beau, tenir en laisse la fausseté et la laideur. La vraie noblesse se manifeste et dans l'attachement à une vérité délétère et dans le détachement d'un mensonge profitable. | | | | |
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| chœur vérité | | | SOUFFRANCE : Les vérités meurent en souffrance, les mensonges s'évaporent dans la joie. Deux sujets, injustement négligés : on préfère les vérités bien portantes et les mensonges eczémateux. La vérité n'a pas de visage, elle a des masques dessinés par une logique sans goût. Le drame d'une larme y est mesuré en centimètres-cubes. | | | | |
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| vérité | | | Tous les sots prétendent apporter des preuves, les autres ne proférant que gratuités. Pourtant tous répètent, et pour cause, qu'on prouve tout ce qu'on veut, et seul le choix partial de thèses désigne le grand ou le juste. Tous prouvent, seuls les grands divaguent sur des choses prouvées ou réfutent ce qui n'est pas à comprendre. | | | | |
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| vérité | | | La distance entre le vrai et le faux peut se mesurer en unités lexicales, syntaxiques, sémantiques ou pragmatiques. Plus on la réduit à la lettre (au lexique donc), plus on a de l'esprit. Une vérité est belle, lorsqu'elle résiste aux substitutions congruentes, radicales et délicates, de ses termes. Gödel montra une belle différence entre ce qui est sémantiquement vrai et ce qui est syntaxiquement démontrable, tandis qu'en Intelligence Artificielle les deux sont équivalents. | | | | |
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| vérité | | | Plus je deviens plat et inexpressif et plus je me rapproche du vrai et du juste. Le torve et l'ampoulé m'en éloignent, mais rendent plus sensible au beau et au langage. | | | | |
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| vérité | | | Tout mystère peut être dévoilé, sans peine, en vérités transparentes, pour devenir un mystère en pleine lumière (Barrès). Mais « le voilement de la vérité dans un mystère » - Virgile - « obscuris vera involvens » est un exercice autrement plus délicat, exigeant des ombres de qualité, que ne maîtrisent ni photophobes ni kénophobes. | | | | |
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| vérité | | | Devant un discours polémique, la première interrogation fiduciaire du sot : est-il vrai (dans le contexte du modèle ordinaire) ? Celle d'un homme subtil : quel peut être un modèle original, qui le rendrait vrai ou faux ? | | | | |
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| vérité | | | Le flair de la vérité et son extraction sont deux métiers, incompatibles en théorie et étrangement solidaires en pratique : l'intuition d'une fin, sans préoccupation de chemins, ou bien la poursuite du plus court chemin vers une fin, dont on ignore la véracité. Aristote, en mauvais théoricien, est pour l'équivalence de ces dons : « Le vrai et ce qui lui ressemble relèvent de la même faculté ». | | | | |
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| vérité | | | L'épicurisme - savoir donner un goût délectable à toute vérité, qui, en elle-même, est toujours insipide. Une tâche, dont seule l'âme peut s'acquitter ; et non pas la raison, qui grogne : « de la source même des plaisirs jaillit quelque chose d'amer » - Lucrèce - « medio de fonte leporum, surgit amari aliquid ». | | | | |
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| vérité | | | Des preuves et des vérités n'ont pas grand-chose à apporter, pour appuyer nos choix les plus vitaux, qui relèvent de la foi, des croyances, de l'intuition, bref - du goût, c'est à dire du pari pascalien. | | | | |
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| vérité | | | La peinture moderne, qui se sépara résolument d'avec la poésie (à partir des impressionnistes), prétend servir la vérité, au même degré que le papier-peint et les peintres en bâtiment, tandis que « la vérité, vers laquelle se tourne l'art, ne peut être formulée qu'en brisures, allégories, inventions » - Weidlé - « та правда, с которой имеет дело искусство, вообще не высказываема иначе, как в преломлении, в иносказании, в вымысле ». | | | | |
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| vérité | | | L'être et le devenir dans les transcendantaux : dans l'être, le vrai est antinomique du faux, le bien est affaire de noblesse, le beau est jugé par le goût arbitraire ; dans le devenir, de nouveaux langages préparent de nouvelles vérités, le bien se traduit en sacrifices, le beau est affaire de création. Tout cela pour dire, que les prises de position y sont absurdes ; la pose, plus artistique que scientifique ou philosophique, y est plus à sa place. En pertinence, l'intelligence y cède au talent. | | | | |
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| vérité | | | L'artiste s'attaque aux « X serait vrai ? ! » résistants et les cisèle avec le goût aigu des « Est-ce beau ? ». Le sot traîne des « X est beau ! » malléables et les fige et dévitalise avec un « Est-ce vrai ? » banal et sans tranchant. | | | | |
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| vérité | | | Le vrai n'est ni dans les choses ni dans les rêves, il est dans les mots suspendus au-dessus d'une représentation et interprétés par la raison. Mais l'âme, elle aussi, veut parfois se mêler de la véracité, et alors on dit que « les rêves sont plus vrais que les choses : car il y a plus d'affinités entre les fantômes de l'imagination et l'âme, qui les produit, qu'entre cette âme et le monde extérieur » (Custine). La raison ne s'occupe que du langage, c'est l'âme qui fait adhérer à ce qui y prend forme. | | | | |
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| vérité | | | C'est la déviation langagière, et donc un mensonge dans le langage courant, qui manifeste notre créativité. « N'importe quel sot est capable de dire la vérité, pour savoir bien mentir, en revanche, on a besoin d'une certaine finesse » - S.Butler - « Any fool can tell the truth, but it requires a man of some sense to know how to lie well ». Le fin esprit consiste à savoir, qu'une avalanche de mensonges entraînants peut être provoquée par l'écho d'une vérité silencieuse. D'où sa méfiance de toutes pistes et la détermination de rester en hauteur, au-dessus des neiges ou des mers déchaînées. | | | | |
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| vérité | | | Le savant, qui parvient à une vérité, prouve la force et l'intelligence de ses yeux ; le poète, qui s'en écarte, montre le goût et la créativité de son regard ; ni l'un ni l'autre ne se contentent d'y séjourner. Tous les deux sont créateurs de langages : de représentation et d'interprétation. Les chemins, qui conduisent à la vérité ou en partent, ce sont des langages, universels, pour le savant, individuels - pour le poète. | | | | |
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| vérité | | | Il n'y a pas de place pour le goût dans la vérité, mais le bon goût consiste à mettre les vérités à leur place. Au demeurant, celui qui y chercherait de la douceur, se tromperait beaucoup plus amèrement. | | | | |
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| vérité | | | Toute création intellectuelle est, par son essence, production de l'illusion ; elle est banale, lorsqu'on ne sort pas du langage des autres, elle est artistique et personnelle, lorsqu'elle s'accompagne de création de nouveaux modèles et donc de nouveaux langages ; dans ce dernier cas, elle est illusion évanescente, dans le monde monotone, et vérité naissante, dans le monde à recréer ; le choix du monde est affaire d'intelligence et de goût. | | | | |
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| vérité | | | Le sot s'éloigne de la vérité, pour rester dans le mensonge, et le sage, pour préparer une vérité nouvelle, et le paradoxe en est un subtil subterfuge. Si la vérité est grande, elle garde sa valeur, et je l'admirerai de loin encore davantage, comme tout ce qui est grand ! Les convictions sont des tentatives, toujours réussies, de serrer, dans mes bras, une vérité paralysée avant d'en essuyer le mépris. Pour parer l'assaut de doxa, rien de plus spontané que des para-doxes. | | | | |
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| vérité | | | Dans la question, le sage apprécie la part du vrai en puissance, dans la réponse - la part du beau atteint par le goût. Tandis que le sot imagine de belles questions, auxquelles la réponse apporte le vrai. | | | | |
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| vérité | | | Le régime du vrai ne peut être qu'aristocratique (le pouvoir y revenant à ceux qui maîtrisent la représentation et le langage – prérogative des élites) ; dès qu'on veuille adjoindre au vrai le possible, on glisse vers la république (où toute voix a le même poids). Pour gérer le vrai moderne, approximatif et contingent, la royauté est de trop, la loi du marché suffit. L'imagination est la déesse des mensonges annonciateurs, qui ne visitent que des porteurs immaculés de vérités à crucifier. Vu par un vrai annexionniste, l'imagination est toute provinciale, mais elle est caput mundi d'un bel irrédentiste. | | | | |
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| vérité | | | Rien d'élégant ne sort de ces tentatives logiciennes de répartir la vérité entre la réalité et le langage et d'ignorer le modèle. « À l'être en soi correspondent les vérités en soi, et à celles-ci, - des énoncés fixes et univoques » - Husserl - « Dem An-sich-Sein entsprechen die Wahrheiten an sich, und diesen - fixierte und eindeutige Aussagen ». Il y a des vérités absolues, propres à la matière et à l'esprit, des «vérités» arbitraires, nées de la liberté du concepteur, et enfin, des vérités «univoques» naissant de l'évaluation des énoncés dans le contexte d'un modèle. Que la foi ou la compétence s'occupent des deux premières, seule la dernière devrait être prise au sérieux par un cogniticien. | | | | |
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| vérité | | | Je passe, inévitablement, par la tentation du sophisme - un jour je me dirai : je prouve tout ce que je veux. Mais deux constats finissent par m'en éloigner : primo, quand à ma conviction s'ajoute mon adhésion, et la réalité, miraculeusement, s'y plie (aléthéia d'Aristote, adaequatio rei et intellectus de St-Augustin et d'Averroès, verum et factum reciprocantur de G.B.Vico, l'harmonie préétablie dans l'âme entre la représentation et l'objet de Leibniz, ce qui est rationnel est réel de Hegel - was ist wirklich ist vernünftig, la parole va à l'être, car elle en vient de Heidegger - das Wort geht zum Sein weil es vom Sein herkommt), le significatif rejoignant le formel ou s'y refusant dans l'irrécusable perplexité de Zénon d'Élée ; secundo, quand je comprends, que le choix des choses à prouver joue le rôle des contraintes, que ne s'imposent que le bon goût et la noblesse. | | | | |
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| vérité | | | Dans l'abord d'un problème, la sagesse consisterait à ne pas perdre de vue le mystère de son origine et à ne voir dans sa solution qu'une des traductions possibles. La solution ne doit pas faire disparaître le problème ; elle est une réponse et non pas un silence, un sens et non pas la vérité. La solution disparaîtra dans un élégant passage à un nouveau mystère. Le sens ne s'oppose jamais à la vérité et s'exprime dans un tout autre langage. La sagesse consiste à préparer un terrain du dialogue, au cours duquel, en accédant aux vérités, on fait naître le sens. | | | | |
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| vérité | | | Le bon goût, en matière des contraintes, consiste à procéder par refus plutôt que par négation : refuser d'évaluer ce qui est mal formulé ou ce qui référence des objets ou relations sans noblesse - éliminations syntaxique et sémantique, avant tout examen logique. | | | | |
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| vérité | | | Son soi connu, le véridique, ressemble tellement au soi de son prochain, que Narcisse, à la recherche de son visage, se réfugie dans son soi inconnu, l'inexistentiel. « Ce qui a été cru par tous, et toujours et partout, a toutes les chances d'être faux. Il n'y a d'universel que ce qui est suffisamment grossier pour l'être »** - Valéry. Le raffinage d'une vérité universelle est un exercice grossier. Ce paradoxe : l'ennui des concepts dans l'universel ; leur caractère vital dans l'individuel. Plus que la vérité elle-même, c'est notre œil, notre sens du langage, qui s'infléchissent. | | | | |
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| vérité | | | Quand on n'a que les yeux pour voir, on n'exhibe que les choses vues, alourdies de leurs pesantes vérités. Les vérités aériennes entourent le rêve, porté par le regard. « Dans tout bon discours, le premier mouvement doit être dans le regard et non dans la démonstration » - Épicure. L'élan du premier pas, au point zéro de l'intelligence et du goût, est donné par l'intuition de l'âme. C'est l'un de ces miracles, qui s'attardent au-dessus des berceaux plus souvent qu'au-dessus des tombes. | | | | |
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| vérité | | | Dans mes ivresses, j'apprécie le goût du breuvage, la calligraphie de l'étiquette, la forme de la dive bouteille, mais je ne m'arrête pas sur le tire-bouchon. La vérité est un tire-bouchon, un outil sans pétillance ; d'ailleurs je lui préfère le sabre du style. | | | | |
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| vérité | | | Chercher un salut dans la vérité, ce genre bien connu de sénilité frappe parfois même des jeunes, épris du savoureux, mais égarés au désert, sans saveur, de la vérité. « J'ai toujours mis la vérité au-dessus de mon salut » - Cioran – pauvre bougre… Le salut est dans la faculté de garder son élan, de se maintenir au-dessus de toute vérité écrasante. | | | | |
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| vérité | | | Convictions, vérités, doutes sont d’insignifiantes, banales matières premières, à partir desquelles on cisèle son goût : ses contraintes, ses élans, ses contours. | | | | |
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| vérité | | | Les logorrhées spinozistes, hégéliennes, phénoménologiques, proférées pourtant par des personnages érudits, s’expliquent par le non-usage de la contrainte la plus importante qu’aurait dû appliquer tout auteur de discours intellectuels – avant de retenir une assertion, la confronter à ses contraires. S’il se trouve un couple d’opposés, admettant des justifications intellectuelles ou esthétiques comparables, - biffer l’assertion, elle est due au hasard, au caprice, à l’arbitraire ; c’est l’antithèse du bon goût. | | | | |
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| vérité | | | Dans le réel, juge la raison ana-logique, guidée par le regard créateur ; dans la représentation, due essentiellement aux yeux contemplateurs, juge un interprète logique. Dans le premier s’incarne le savoir et le goût ; dans la seconde se désincarnent le langage et la vérité. Mais sans la puissance, profonde et prouvée, dans celle-ci – pas de hautes jouissances, éprouvées dans celui-là. | | | | |
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