| chœur doute | | | SOUFFRANCE : Trop d'ombre fait souffrir les habitués d'un éclairage uni. Trop de fausse clarté ennuie l'exilé de la lumière. Les vérités comme les doutes mortels ayant disparu, on souffre maintenant de leur asepsie ou de leurs effets secondaires. Jadis le doute ouvrait des plaies, aujourd'hui, il les cicatrise, bien que d'autres organes, expiatoires et plus sensibles, en pâtissent. | | | | |
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| chœur doute | | | AMOUR : La clarté dissipe l'amour, comme les dates et les noms discréditent le mystère. L'amour, comme le roi, portent d'invisibles robes, qui empêchent de parler de leur nudité. Aimer, c'est douter de tout hormis son sentiment. Éclairées d'un éclat amoureux, l'ombre ou la lumière présentent la même vulnérabilité ; le seul refuge certain de l'amoureux, c'est les yeux de l'autre. | | | | |
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| doute | | | Une mise à sac des vieilles certitudes n'est féconde que si l'on réussit à en préserver des ruines excentriques, habitables par un doute nostalgique. Car terre brûlée est pire que terre bétonnée. | | | | |
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| doute | | | Dès que la lucidité devient seul juge, le spectre d'un vide stérile envahit mon regard. Et je me réfugie auprès du premier asile, où est encore toléré le vague à l'âme, et le vide s'anime. | | | | |
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| doute | | | Jadis, la médiocrité se réfugiait dans le vague, aujourd'hui elle se sent plus à l'aise dans la clarté. Être « l'ombre : ou trace des ténèbres dans la lumière ou trace de la lumière dans les ténèbres » - G.Bruno - « l'ombra : o traccia di tenebra nella luce, o traccia di luce nella tenebra ». Maîtriser la répartition des ténèbres et des lumières est le signe d'un artiste. Par exemple, la clarté de ce qui s'éteint, l'obscurité de ce qui éblouit. « Il faut souffler sur quelques lueurs, pour faire de la bonne lumière »** - R.Char. | | | | |
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| doute | | | Je sais d'avance, que, quels que soient mes serments de fidélité à l'un des royaumes de la pensée, très rapidement je n'en serais plus un digne sujet, j'en serais même un exilé, marqué de lèse-majesté irrépressibles. C'est là où se trouve la différence entre un ironiste et un sceptique. | | | | |
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| doute | | | En dehors de la gastronomie, que sais-je de l'authenticité de l'escargot ? Avec les mots je ne peux construire que la coquille, que l'autre n'appréciera qu'en géomètre, en chef de cuisine ou en oiseau de proie. Mon école de peinture s'appellera exil ou ruine ; et j'y dessinerai, indifféremment, tantôt une coquille, tantôt une carapace et tantôt une muraille. | | | | |
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| doute | | | L'origine du nihilisme, de la poésie et de la philosophie : ce qui est le plus urgent à faire n'est pas faisable ; ce qui est le plus brûlant à dire est indicible ; ce qui est le plus profond se déracine si facilement. Un seul refuge, devant ces défaites, - la noblesse d'une hauteur hors toutes coordonnées morales, verbales ou mentales. | | | | |
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| doute | | | Notre patrie est peut-être la lumière, mais seul l'exil nous rend conscients de notre essence, qui est ombres. | | | | |
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| doute | | | Aujourd’hui, le philosophe académique, comme l’ingénieur ou l’avocat, possède une demeure, où règnent la sérénité, l’objectivité, la paix d’âme. Que penser de ceux, pour qui « la philosophie est une angoisse, une arrogance, une intranquillité, - le philosophe n’a pas de domicile fixe » - G.Spaeth - « философия - тревога, притязание, беспокойство - философ не имеет пристанища » ? | | | | |
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| doute | | | Le successeur immédiat de la maturité est la sénescence, qui se connaît par l'impossibilité de croire. « La maturité du jugement se connaît par la difficulté de croire. Il est très ordinaire de croire » - Gracián - « La madurez del juicio se conoce por la dificultad de creer. Es muy ordinario creer ». La fleur du jugement est de croire, déraciné, là où d'autres ne songent qu'à croître, bien plantés dans des certitudes. | | | | |
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| doute | | | Le sens est un bon refuge, en bonne hauteur, qu'on apprécie surtout après le déclenchement des avalanches des apparences, même ironiques. « La vie dans l'apparence comme but » - Nietzsche - « Das Leben im Schein als Ziel » - porterait plus de sens que vivre dans la vérité. Ce but inatteignable fut placé par Kant, le sédentaire de son île de la vérité, dans « un vaste océan, demeure de l'apparence » - « einen weiten Ozean, Sitz des Scheins ». Le sens s'éploie dans la hauteur de ta voile et se dépose, finalement, dans des bouteilles de détresse, coulant au fond de ta vie. | | | | |
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| hommes | | | Dès que les hommes me trouvent une place, je me sens perdu. Et pour me retrouver, je charge les hommes de mille ignominies pour les fuir, plus vite et plus loin. | | | | |
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| hommes | | | La même, et étrange, intonation, faite du mot distant, se reflétant dans lui-même et effleurant à peine la vie, se retrouve chez cette sorte de métèques que sont Casanova, Pouchkine, Nietzsche, Valéry, Nabokov, Cioran. Ne pas être sûr de ses racines ou de ses paysages aide à cultiver le climat de son propre arbre. | | | | |
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| hommes | | | Ce qui devint ennuyeux, dans la société moderne, c'est que toute intelligence y est récompensée ; la noble libido sciendi (comme la lascive libido appetendi) se transforme, volens nolens, en vulgaire libido dominandi. Tant de beaux mouvements restés sans objet, puisque la bêtise n'ose plus lever la tête. Elle est le paria de nos temps, et la foucade, la légèreté, la nonchalance avec. | | | | |
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| hommes | | | Les seuls métèques à l'échelle planétaire, les Juifs, exilés ou errants, clament l'universel. Mais au lieu de chercher une patrie éphémère et exaltante du côté des nues, des horizons ou des catacombes - donc, dans la hauteur, le souffle ou la honte - ils la trouvent sur un sol solide et anonyme : dans le savoir, les droits de l'homme, les polémiques d'écoles. « L'univers entier est la patrie des âmes hautes » - Démocrite. | | | | |
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| hommes | | | De mes trois patries adoptives - « unheimliche Heimaten » (Freud) - il ne me reste que trois exils sans issue, trois nostalgies sans partage : poésie allemande, âme russe, esprit français. « Mal du pays sans pays » - Nietzsche - « Heimweh ohne Heim ». Il m'arrive de regretter de ne pas être Juif, comme Celan ou G.Steiner, pour me recroqueviller dans une neutralité distante. | | | | |
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| hommes | | | Le culte de l'arbre naît avec cette découverte, qu'aucune racine ne puisse être naturelle. Le déracinement seul permet de n'être abattu ni par la chute de fleurs ni par la brisure des branchages et de continuer à croire en l'appel désespéré des cimes, à partir desquelles on se met à bâtir un arbre artificiel, au cours d'un dialogue : « J'avais besoin d'un poumon, m'a dit l'arbre : alors, ma sève est devenue feuille. Puis, ma feuille est tombée ; et mon fruit contient toute ma pensée sur la vie »** - Gide. Un autre destin de la feuille : devenir inconnue, pour s'unifier avec d'autres arbres : « Comme est la nature des feuilles, telle est celle des hommes » - Homère. | | | | |
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| hommes | | | Deux sortes de patrie : endormie ou évéillée. La première se laisse abuser par des aigrefins ou berce mes rêves ; la seconde calme mes aigreurs et fait de moi - un aigrefin. | | | | |
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| hommes | | | Avec mon potentiel de transfuge vers patries éphémères et de renégat de causes gagnantes, j'aurais dû naître Britannique ; aucun autre pays ne dispose d'autant d'exilés intérieurs : Shakespeare - Romain, Byron - Allemand, Lawrence d'Arabie - Oriental, Wilde - Français, Philby-Wittgenstein - Russes. | | | | |
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| hommes | | | Les frontières d'états font penser aux guerres ; tant d'incompatibilités entre les regards se formant à dix kilomètres l'un de l'autre ; mais parfois - d'étranges similitudes : Machado, fuyant l'Espagne franquiste, meurt à Collioure ; Benjamin, fuyant la France occupée, se suicide à Port-Bou, à quelques kilomètres ou quelques mois de distance. | | | | |
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| hommes | | | Les sans-abri et les chômeurs sont les derniers à vouloir encore scruter le ciel ; tous les autres ne font que fouiller la terre. | | | | |
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| hommes | | | Ceux qui se désespèrent de l'absurdité du sens de la vie ne sont sensibles qu'aux deux niveaux de l'admiration : celui de la chose créée (désirée, conçue, possédée) et celui du processus de la création. Mon espérance est exclusivement liée au troisième niveau, celui de la fonction même. Elle est cet arbre, ne se réduisant ni aux fruits ni aux fleurs, surmontant et le vivifiant déracinement et l'appel des cimes et la densité des ombres. Elle est la hauteur, qui est fonction de l'âme ; elle est le regard, qui est fonction de l'esprit ; elle est l'amour, qui est fonction du cœur. « Le malheur, c'est l'absence de fonction » - Kierkegaard. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, dans l'idéosphère, l'image était une idée métaphorique, se passant de son stade interprétatif ultime, celui du sens ; la graphosphère égalisa l'image et l'idée ; la vidéosphère actuelle se débarrasse de toute métaphore et réduit aussi bien l'image que l'idée - à leur sens. Où elles se retrouvent en compagnie des modes d'emploi et des guides touristiques. Je ressens la puissance de cette machine vidéosphérique dans le sort réservé à ce livre : son inexistence à cause de son invisibilité, de son refus en bloc, refus de sa réalité, de sa valeur, de sa vérité - ce qui me propulse ou m'exile vers ma chère hauteur, où je ne croise ni maisons d'édition ni lecteurs ni caméras. | | | | |
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| hommes | | | La « pensée de Midi » (Camus) m'est étrangère, je suis un homme du Nord. Le Midi, c'est la faconde en continu ; le Nord, c'est le rêve en pointillé. Avec des transfuges : Leopardi, Valéry ou Borgès, s'il le faut. En reniant, à contrecœur, les congénères : J.Donne, Hölderlin ou Pouchkine. Quand on est porteur des ardeurs autonomes, le Borée capricieux et froid les accompagne mieux que le Zéphyr constant et douceâtre. Suivre son Étoile du Nord et porter sa Croix du Sud. « Inondé de mystère, cette lumière boréale de l'âme » - S.Zweig - « Überlichtet von Geheimnis, Nordlicht der Seele » - c'est sous cette lumière discrète de l'âme que naissent les meilleurs jeux d'ombres de l'esprit. | | | | |
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| chœur ironie | | | SOLITUDE : Tout coup d'éclat ironique éloigne un allié potentiel - une tribu, une école, une consolation ; et je finis dans un exil dévasté et morne, la solitude. Son danger est l'excès de fiel dans les sécrétions ironiques. Les plus radieuses grimaces, c'est à moi-même qu'il faut les faire, quand le monde n'attend de moi que visages ou gestes sages et programmés. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie, ce n'est pas le renoncement à la perfection, c'est la conscience qu'aucun pas vers elle n'est définitif et qu'à chaque carrefour il y a des chemins, qui ne mènent nulle part, que tout chemin peut être vu comme un cul-de-sac. Je vois dans celui-ci une foi, un refuge et une vocation. Qui cherche s'y retrouve, plus désemparé que jamais ; les autres, qui se contentent de vivre, s'y installent confortablement. Et les ruines reproduisent le destin des culs-de-sac : « L'extase de l'homme est d'ériger un édifice et non pas d'y vivre, ce qu'il laisse aux moutons »*** - Dostoïevsky - « Человек любит созидать здание, а не жить в нём, предоставляя его баранам ». | | | | |
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| ironie | | | Sois petit à leurs yeux, par la discrétion de ton ombre ou par l'éloignement. La force, aussi, est un mauvais compagnon sur la route du beau. La force n'est utile que pour le secondaire, les racines par exemple. Le déracinement, c'est la trompeuse et prometteuse faiblesse des nœuds variables, où de bons greffeurs reconstitueront des arbres unifiés. | | | | |
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| ironie | | | Diatribes, jérémiades, philippiques - c'est toujours l'échelle et la langue du conformiste. Ne cherche pas à te débarrasser de l'accent de métèque, escamote les compléments de lieu, d'objet, de manière. Toute phrase coordonnée y est subordonnée aux sujets à noms trop communs. | | | | |
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| ironie | | | Comment un métèque peut-il s'acclimater à Monaco, lui, qui est à domiciles multiples, ou sans domicile, - métaïkos - au milieu de ceux qui n'en ont qu'un - monoïkos ? - en devenant éco-logue, spécialiste de sa demeure ! | | | | |
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| ironie | | | La possibilité d'être ailleurs, la paralysie du sens de l'enracinement - l'ironie spatiale. « Une vie rêvée nous attend ailleurs comme le salaire de la malchance ici-bas » - Enthoven. | | | | |
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| ironie | | | Ni le courage ni la sagesse n'aident à mépriser la mort ; l'ennui d'une vie bâclée suffit à ceux qui vécurent en robots et se découvrent hommes ; même les testaments se rédigent aujourd'hui dans le style des cahiers des charges. Leur corps, d'un coup, n'est plus une salle-machines, mais une ruine, sur les murailles de laquelle rôde la reddition ; s'y ennuyer, c'est y vivre d'ouvertures stériles, sans exil ami ni siège ennemi. | | | | |
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| ironie | | | Le mérite principal de l'ironie est de ne pas permettre, que la vie intérieure se réduise à la sottise extérieure, car dehors tout est relativement grave, l'absolue légèreté ne pouvant trouver refuge qu'en moi-même. | | | | |
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| ironie | | | Il est honteux de ne pas savoir ancrer ou héberger mon rêve à l'abri de l'espace et du temps, et de le plonger dans les où et les quand. Il faut flanquer mon rêve crépusculaire des pourquoi nobles et des comment artistiques, mais lui laisser la mauvaise conscience de sans-abri et ne pas le priver d'insomnie. | | | | |
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| ironie | | | Même l'adorateur d'un seul de ces éléments - air, terre, eau, feu - dispose de tant de modes de défaillance : étouffer ou exhaler la pestilence, se déraciner ou s'enterrer, se noyer ou mourir de soif, se consumer ou éteindre sa flamme. | | | | |
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| ironie | | | Tout dénouement se terminant dans le néant (Nietzsche), il faudrait éviter toute continuité des nœuds et se réfugier, discrètement, dans le pointillé de l'être. | | | | |
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| ironie | | | Après chaque virulente sortie garde l'ivresse des sens, qui t'empêchera de retrouver ta demeure, t'éloignera de tout domicile fixe et entretiendra l'indispensable vertige de l'exil. | | | | |
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| ironie | | | Ma sensation d'exilé naît d'une fréquentation assidue des frontières, que je finis par ressentir comme le milieu même de mon existence. L'homme, serait-il réduit à la communication avec le monde ? Serait-il privé de noyau ? « L'homme n'a pas de territoire intérieur souverain, il est toujours et tout entier - aux frontières » - Bakhtine - « У человека нет внутренней суверенной территории, он весь и всегда на границе ». Ma voix émanerait des membranes plutôt que des cordes intérieures. | | | | |
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| ironie | | | Je ne me considérerai vraiment sans abri que le jour, où se sera accomplie la vision de Lucain : « Les ruines mêmes ont péri » - « Etiam periere ruinae ». | | | | |
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| ironie | | | Progrès de l'ambition : suivre l'aiguille, qui marque les secondes, les minutes, les heures, les siècles ; être un astre, pour gouverner les cadrans ; se réfugier à l'ombre de sa propre étoile ; faire ciel à part. | | | | |
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| ironie | | | Pour un sage, l'ironie est sa vraie patrie, dont il remplit son exil, qui est sa vraie philosophie. F.Schlegel, en inversant les rôles : « la philosophie - la vraie patrie de l'ironie » - « Philosophie - die eigentliche Heimat der Ironie », referme le paradoxe (mais la naturalisation de l'ironie lui fut retirée, depuis que le néfaste droit du sol se substitua au noble droit du sang). L'ironie a une forme philosophique, tandis que la philosophie ne peut avoir qu'un fond ironique. | | | | |
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| ironie | | | C'est en fuyant la sensation d'assiégé - « environné de néant » (Sartre) ou « cerné par l'être » - Heidegger - « besessen vom Sein » - que je me trouve au milieu de mes ruines, obsidionales de l'intérieur. | | | | |
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| ironie | | | Quand je lis toujours les mêmes litanies sur les profondes mutations bouleversant les fondements, je sais, que ce sont des commerçants, des journalistes ou des professeurs de philosophie, qui analysent ainsi les achats de véhicules, les faits divers ou les publications académiques, pour déjouer l'ennui et la platitude. Qui tend encore vers la hauteur des invariants immuables ? - des vagabonds, des exilés, des ratés… | | | | |
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| ironie | | | Ils écrivent paisiblement au salon, en compagnie des dieux du foyer, protégé contre les caprices du ciel. Que peuvent-ils comprendre d'une écriture, née dans des ruines, désarmée et vulnérable, face à son étoile, sans connaître de lieu à soi ? Ses dieux l'y abandonnent, et l'inquiétude remplit son exil. | | | | |
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| ironie | | | L'intelligence étant toujours à la recherche de quelques nouveaux reniements, virevoltes ou départs, le sens, ce but se profilant au bout de la vérité, ne peut compter que sur l'inertie de l'ineptie. « La bêtise demeure le refuge du sens » - J.Baudrillard. | | | | |
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| chœur mot | | | ART : Pour avoir une carte de visite au nom d'art, le mot doit être chargé d'une mission impossible et n'être lisible que par un lecteur magnétisé. La neutralité des mots sied aux paysages, le mot doit créer un climat partisan, où ne se sentent chez soi que les exilés. L'artiste parle avec le sentiment d'une liberté perdue, le joug au cou, les fers aux pieds, la langue surveillée. | | | | |
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| chœur mot | | | IRONIE : Le mot, qui s'annonce par ses murs, au lieu de se projeter vers les toits, n'est pas d'architecture ironique. Les frontières d'un beau mot doivent être pénétrables aux courants ascensionnels. Dans les gratte-ciel je rate le ciel, dans les sous-sols le sol se dérobe. L'ironie, c'est vivre à travers les toits et les fondations, tout en se sentant chez soi, comme tout réfugié chanceux. | | | | |
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| mot | | | Dans ma langue maternelle, les mots résultent de deux courants opposés, mais équilibrés : je l'écoute et je la fais parler. « L'arbre, au lieu de se dissoudre en représentations, peut me parler et susciter une réponse » - Levinas. Une langue étrangère est souvent, hélas, muette, et je la mets sous question et je cherche à faire passer ses aveux pour spontanés et sincères. Comment m'enraciner dans une langue, qui ne connaît pas mon enfance ? - et sous une torture verbale puis-je espérer une éclosion florale ? | | | | |
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| mot | | | Le mot devient littéraire, lorsqu'il ne s'identifie plus ni avec la chose ni avec le concept. Ce troisième univers, ce refuge des mots exilés, la Métaphorie Intérieure, a ses propres horizons et ses propres raisons. Le concept serait une métaphore fixe (« usuelle Metapher » de Nietzsche). « Tous les termes philosophiques sont des métaphores, des analogies figées »* - H.Arendt - « Alle philosophischen Termini sind Metaphern, erstarrte Analogien » - la philosophie ne peut donc être que poétique. Et que des prosateurs invétérés continuent leurs misérables mises en garde : « Que le philosophe se méfie de métaphores » - Berkeley - « A metaphoris autem abstinendus philosophus ». | | | | |
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| mot | | | L'ambivalence du mot hôte, en français, est parmi les mieux réussies : être maître ou intrus, au choix. Il semblerait que xénos offrit la même liberté. | | | | |
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| mot | | | Ce que je bâtis devrait pouvoir se muer, à tout moment, en abri, en ruines, en fonts baptismaux, en mausolée. De l'architecture polyvalente en mode synchrone, abri des exilés, des momies, des relaps. | | | | |
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| mot | | | L'étranger et la patrie : le premier est décrit avec des verbes - profiter, tirer les marrons du feu, se frotter les mains ; la seconde avec des adjectifs - naïve, franche, généreuse. Pour être impartial, on aurait dû ne comparer que les signes de ponctuation : déficits de points d'interrogation, abus de points d'exclamation, sérieux du point de suspension, solidité du point final. | | | | |
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| mot | | | Tout en n'étant qu'une étiquette, le mot permet d'accéder à ce qui va au-delà de la chose. L'étiquette, qui ne fait qu'indiquer le prix de la chose, est moins que la chose. L'idéal, c'est soit une étiquette, qui se substitue au flacon et apporte de l'ivresse, soit celle qui se lit sur une bouteille jetée à la mer étale et paisible, refuge des naufragés de la sédentarité sans patrie. | | | | |
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| mot | | | La langue même d'un bel écrit devrait être travaillée en hauteur et non pas en profondeur. En la labourant on lui découvre l'odeur de la terre natale et l'on perd l'attrait des horizons d'exilés. Aux pensées déracinées - des mots déracinés ! | | | | |
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| mot | | | Ma patrie marâtre est la langue, contrée régie pourtant par des logophores étrangers ou hostiles. Je suis un apatride des drapeaux, phobique des assemblées, réprouvé des recensements. | | | | |
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| mot | | | La langue française n'est pas ma terre, mais mon ciel d'accueil : sans savoir où y mettre mes pieds, je cherche à y déployer mes ailes. | | | | |
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| mot | | | Le langage est la demeure de notre esprit. Entre ses murs se trouvent de bons miroirs, une excellente acoustique, d'infaillibles climatiseurs ; j'y introduis une image, une mélodie, un climat - je retrouve des échos et saisons imprévisibles. Dans le langage on se rencontre, on se retrouve. Mais ma texture intérieure doit être en harmonie avec mon architecture extérieure ; les meilleurs styles sont - château en Espagne, tour d'ivoire, ruines. Ruines et musique, uniques ou multiples, opposées à maison et voix : « L'univocité de l'être signifie, que l'être est Voix » - Badiou - comme, sans doute, il est Vers, puisqu'il est universel. Pour d'autres, il n'est que Silence, traduisible en musique par l'esprit devenu âme. « Le langage est séparé de toute relation à l'Être » - Gorgias. | | | | |
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| mot | | | Même dans le clan des amateurs de la citation je ne suis qu'un exilé. Qu'ai-je à partager avec ces juvéniles calculateurs ou ces séniles collectionneurs ? Le barbare repeupla la patrie dévastée de Plutarque, d'Érasme et de Montaigne. | | | | |
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| mot | | | Aucune langue ne m'accueille plus, un permis de travail à la clé. Apatride des idées, je suis devenu apatride des mots - et ma collection des exils s'en voit allongée. | | | | |
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| mot | | | Pour un métèque d'une langue, à la recherche d'une image, les mots se présentent sous une même couleur, avec la même neutralité ou indifférence. Tandis que l'oreille d'autochtone perçoit des grincements, des sifflements, des ricanements, des roulades. Mais c'est le métèque-artiste qui cherchera à créer ces effets sonores et personnels, là où l'aborigène-artisan ne fera que reproduire le bruit commun de la tribu. L'art est aussi bien dans la profusion du sens que dans l'infusion des sens. | | | | |
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| mot | | | L'idée est neutre et sédentaire ; c'est au mot de proclamer ma voix et de justifier mon état d'exilé, au milieu des silences ou des brouhahas. Mais l'idée, bien enveloppée par le mot, s'appellerait, peut-être, pensée : « La pensée d'un homme est avant tout sa nostalgie » - Camus. | | | | |
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| russie | | | Ne sachant trouver de support, ferme ou fermé, ni sur la terre ni dans le ciel, le Russe en invente des substituts ouverts : le sous-sol au contact de la terre et les ruines tournées vers le ciel. | | | | |
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| russie | | | La physionomie d'une tribu est dans le rapport entre ses facettes morale et spirituelle. D'un côté mûrissent les idéaux, de l'autre - les normes. Les Russes sont parmi les rares de ces tribus, où il n'y ait pas de gouffre entre les deux. Le déracinement asiatique ou le décentrement européen leur sont également familiers. Ils savent avancer, mais leur dévouement n'est guère obnubilé par la cadence des pas réglés. | | | | |
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| russie | | | Dans l'actuelle Russie, quand on est stupéfié par le désert littéraire (ou plutôt par cette étable, climatisée et globalisée comme toutes les autres - « La nullité culturelle post-soviétique me dégoûta de ma patrie » - Koublanovsky - « Культурная ничтожность послесоветского времени отравила мне Родину »), on comprend, que la plupart de ses talents d'antan avaient besoin de tyrannie pour entretenir leur pathos. | | | | |
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| russie | | | Pouchkine fut exilé au même endroit qu'Ovide ; à peu près au même moment, Napoleon, de son exil sur l'île d'Elbe pouvait apercevoir la Tour de Sénèque, en Corse, où s'ennuyait jadis son prédécesseur d'infortune ; je visitai les deux sites : l'ambiance à vous étouffer d'ennui ou de vous couper le souffle ; on aurait dû invertir ces lieux, pour que le chantre de l'amour ne laissât pas choir sa lyre et le maître du courage élevât son stoïcisme. | | | | |
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| russie | | | Le culte de la terre russe fait penser à Antée, cherchant son égal, qui vivrait de la complicité de l'air, et déraciné, à la pelleteuse mécanique, il serait étouffé par des Héraclès en série. La terre, qui n'y est souvent que de la boue : « Sous les yeux - une braise trop vive, aux oreilles - un sanglot, et la boue, où tu gis - tel, Russie, est ton lot » - Kipling - « Except the sound of weeping and the sight of burning fire, and the shadow of a people that is trampled into mire ». | | | | |
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| russie | | | On mène une vie de réfugié, quand la langue des réponses n'est pas la même que celle des questions. Ma vie est une suite de deux exils : en Russie, où il fut impossible de me cacher, et en France, où il est impossible de me faire voir. Trop d'interrogateurs débiles ou trop d'interrogations subtiles. Aucune envie de réponses ou des réponses, toutes trop banales. | | | | |
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| russie | | | La sensation d'être un exilé de l'intérieur, dans mon propre pays, est précisément la preuve, que je suis bien à lui. « Je ne suis pas à toi, ô laideron de neige » - Maïakovsky - « Я не твой, снеговая уродина ». Les meilleurs enfants de la Russie furent ses enfants prodigues. Certains trouvaient même à l'exil l'aura d'une mission : « Nous ne sommes pas des bannis, nous sommes des bénis » - Berbérova - « Мы не в изгнании, мы - в послании ». | | | | |
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| russie | | | Ces Yankoïdes, exilées à Passy ou Montparnasse, pratiquant leur aristocratie parmi marchands de tableaux, cultivant le Bel Esprit dans des restaurants, s'épanouissant aux courses à Enghien et en escapades sur la Riviera, elles me font penser à deux grandes exilées russes, A.Akhmatova et M.Tsvétaeva, ne se liant, en France, qu'avec d'autres exilés, A.Modigliani ou Rilke. Mais le badaud s'extasie sur toutes ces G.Stein, N.Barney, A.Nin, repues et insignifiantes. Et leurs homologues masculins, E.Pound, Fitzgerald, Hemingway, furent, eux aussi, de répugnants bourgeois, entreprenants et snobs. | | | | |
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| russie | | | Des métèques-clochards, comme Celan ou Cioran, sont de rares promoteurs des poètes et philosophes russes ; le marketing triomphal de leurs homologues américains est assuré par des hordes de professeurs des Business Schools. | | | | |
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| russie | | | C'est au milieu des forçats de Sibérie, taillés dans le bois précieux (sibirische Zuchthäusler, aus dem wertvollsten Holze geschnitzt - Nietzsche), que je vis pousser l'arbre, que, arraché à la terre, je porte au ciel, pour échapper à la forêt de Cybérie, par des voies sans issue (die Holzwege de Heidegger). Région des Ténèbres, c'est ainsi que Messire Marco Polo, d'origine slave (son nom, toutefois, est plus près des champs - поле - que des forêts), désignait cet espace ; maestro U.Giordano, avec ses opéras Sibérie et Andrea Chénier, me fit deviner que le forçat, devenu bourreau, sera le pire des tourmenteurs. | | | | |
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| russie | | | Les contes de fées dans la tête et le bagne sous les yeux, ces deux influences, conjointes et capitales, me laissèrent, pour le reste de ma vie, le même message – la vraie vie est ailleurs. Plus tard, je compris, que cette vision fut aussi l'un des matériaux possibles d'une bonne poésie ou l'un des buts d'une bonne philosophie. « La philosophie authentique est celle du bagne » - Chestov - « Настоящая философия есть философия каторги ». | | | | |
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| russie | | | La neige fut ma patrie (je souris en lisant : « voici la neige, malheur à celui qui n'a pas de patrie » - Nietzsche - « bald wird es schnein, weh dem, der keine Heimat hat »). Ensuite, j'occupai ma vie à inventer des patries, pour donner corps à la sensation d'exil, qui ne me quitte jamais. Comme j'invente des églises ou des tribunaux, où ma honte trouve enfin un confessionnal ou un banc des accusés. Un besoin vital de mystère : « Le rêve d'exilé russe s'enveloppe de sa patrie, comme d'un mystère » - Nabokov - « Изгнанника сон, как тайной, Россией окружён ». | | | | |
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| russie | | | La même distance me sépare des Russes, des Allemands, des Français. Et non pas à cause de leurs servilité, discipline ou mesquinerie, mais à cause de mon incapacité de m'enivrer comme un Russe, de pleurer comme un Allemand, de sourire comme un Français. Le goût d'exil entretient ces saines distances. | | | | |
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| russie | | | L'Histoire russe s'étend sur quatre continents ; pour certains, ses chapitres asiatique et américain restent sans Histoire du tout : « Jetons dehors la Sibérie ; nous n'avons rien à partager avec elle, car elle se trouve hors de l'Histoire » - Hegel - « Sibirien ist wegzuschneiden. Sie geht uns überhaupt nichts an, weil sie außerhalb der Geschichte liegt ». Ces paroles d'un misérable petit-bourgeois firent pleurer le grand Dostoïevsky dans son bagne sibérien, car, à ses yeux, elles signifiaient la mort du dieu européen, la mort d'une véritable liberté. Il est vrai, que dans mon bagne à moi, où Dostoïevsky se maria, aucun esprit absolu ne m'apparut, seules y apparaissaient des âmes. Mais ce n'est pas aux Hegel d'écrire l'Histoire des âmes. « La tenace raison d'être était tournée vers la Sibérie des Exilés, vers la Poésie, Exil et Terre de la Fierté de l'Homme » - Celan. | | | | |
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| russie | | | Nous vîmes le même bagne, Dostoïevsky et moi : moi, de l’extérieur, je le transposai, ensuite, dans mes vers inexpiés ; lui, de l’intérieur, il le vécut, les fers aux pieds. Une dualité, entre la vie et le rêve, naquit de ce milieu lugubre, d’où deux branches hyperboliques qui s’inscrivirent dans nos arbres émotifs et verbaux. | | | | |
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| russie | | | Patrie - où se sentent chez eux nos pères ; Heimat - où nous nous sentons chez nous ; родина - où est chez elle ma mère. Air, chair, terre. | | | | |
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| russie | | | L’homo sovieticus fut la seule race que je croisais en URSS, à tous les niveaux des échelles sociales ; elle hérita du moujik pré-révolutionnaire la grossièreté et la paresse, le nouveau régime y ayant ajouté la trouille, la servilité et la filouterie. Quelle fut ma tristesse, en France, d’y assister, à la fin du siècle dernier, à l’extinction d’une civilisation russe en exil, celle des nobles – des Obolensky, Chakhovskoy, Vsévolojsky, Leuchtenberg – que je connus en Provence et qui tenaient à la langue maternelle, à la foi orthodoxe, à la pompe (les bals, les fêtes pour les enfants), à l’Histoire d’un pays, englouti, sans laisser la moindre trace, par le carnage bolchevique. Mais pour les héritiers de l’homo sovieticus : « Aucun système totalitaire ne pourrait jamais changer quoi que ce soit dans notre pays » - A.Kontchalovsky - « Никакая тоталитарная система не сможет поменять что-то в нашей стране » - puisque leur mémoire ne va pas plus loin que deux générations. | | | | |
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| russie | | | Pour les Russes de souche, la perte de l'empire signifiait retour à la vocation sentimentale de leur nation ; mais pour les déracinés ou les orgueilleux, c'était l'ahurissement proche de la folie. La bonne santé des enracinés les empêche de voir tant de mirages inhabitables et laisse inexploitées tant de monumentales et inéluctables défaites, que seule une folie promet. | | | | |
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| russie | | | En Russie des esclaves, je me sentais ange, entouré de bêtes ; une fois en exil, en Europe, la bête se faufila en moi-même. « Un démon ! C'est un ange émigré » - Rivarol. | | | | |
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| russie | | | L’emploi du poison ou de balles dans le dos, par l’actuelle mafia régnante russe, pour liquider ses adversaires politiques, me rappelle que déjà le tsar Alexis le Doux, au XVII-me siècle ordonnait à ses émissaires en Europe de dépister et occire (сыскать и извести) un boyard qui s’y était réfugié. | | | | |
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| solitude | | | L'histoire de la solitude est celle du sommeil : ses premières insomnies résonnent aux sons de « Personne ne m'aime », ses berceuses y pallient avec « Personne à aimer » et le réveil cauchemardesque m'apprend : « Tous peuvent être aimés ». Mais je n'ai plus ni la fraîcheur matinale ni l'espérance vespérale. La solitude est l'exil auprès des étoiles ankylosées, qui ne tournent plus rond. | | | | |
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| solitude | | | Les exilés du présent ont deux issues : vers un avenir radieux ou apocalyptique, ou vers un passé, plein de révélations et de lumières. À noter les décalages, étymologiques ou verticaux, entre apocalypse et révélation, entre les béatitudes moutonnières et béatitudes sacrées. | | | | |
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| solitude | | | Les repus, matériellement, fuient le monde, pour mieux digérer ; les assoiffés, sentimentalement, sont expulsés du monde, pour entretenir leurs soifs. | | | | |
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| solitude | | | La production de bile provient d'une trop grande propension à la sédentarité. Les prophètes, pour gagner en dignité, renonçaient à la patrie pour s'exiler au désert. | | | | |
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| solitude | | | L'effet, que produit sur moi la solitude, dépend surtout de ma vision de son architecture : cachot opposé à lumière, bagne opposé à liberté, exil opposé à patrie, ce sont de mauvais axes, le meilleur en est - les ruines gardant le souvenir de la tour d'ivoire qu'elles furent jadis. | | | | |
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| solitude | | | Mon goût pour l'exil immobile est peut-être le stade suprême de la fameuse nostalgie de la vie errante (Wanderlust). L'âme ou les pieds apatrides, l'appel du haut incompréhensible ou l'appel des horizons inaccessibles. | | | | |
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| solitude | | | Avant de nous inspirer l'enthousiasme ou l'espérance, une philosophie honnête devrait mettre en avant l'énigme ou la fragilité de nos liens avec l'essentiel et faire de l'éphémère une raison d'admirer ou d'aimer l'immuable. Des philosophes d'origine juive, en Autriche, en Russie, en Allemagne, en France, portant, au fond d'eux-même, de multiples nostalgies : d'histoire, de langue, de géographie, de culture - contribuèrent formidablement à cette noblesse philosophique. | | | | |
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| solitude | | | Tant qu'un reniement peut encore me faire rougir ou pâlir, je suis en compagnie. La solitude, c'est vivre au milieu de mes acquiescements incolores, aucune négation ne parvenant jusqu'à l'objet nié pour s'en colorer. | | | | |
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| solitude | | | La sensation d'exil naît d'une méconnaissance soudaine, salutaire et solitaire, - je ne comprends plus qui m'a pétri et pour quel contenu. Et je me désintéresse des breuvages et m'enivre des étiquettes ou de la forme des flacons. | | | | |
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| solitude | | | Côté plaisant de l'état d'exil endémique : je ne m'adresse à mes patries perdues qu'en poèmes. Peut-on rédiger une requête, un bon de commande ou une réclamation à l'encontre d'un fantôme ? | | | | |
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| solitude | | | À part une saine mobilisation de mes instincts de survie, en ma qualité d'étranger, l'exil aide à accomplir un exploit beaucoup plus glorieux, pour la qualité de mon regard, - je finis par devenir étranger à moi-même. | | | | |
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| solitude | | | Dans la solitude, il faut fuir la sensation du nid ou du cocon, où je puisse lécher mes plaies, - le seul abri digne de la majesté solitaire, ce sont des ruines, gardiennes de mon soi : « Il y a en toi un silence sacré, dans lequel tu peux retourner à tout moment, pour y être toi-même » - H.Hesse - « In dir ist eine Stille und ein Heiligtum, in die du jederzeit zurückkehren und du selbst sein kannst ». | | | | |
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| solitude | | | Plus on est perspicace et inventif dans la lecture des vertus d'une patrie, d'un livre ou d'un état d'âme, plus irrésistible devient l'attirance de l'exil comme mode d'expression de son amour. Que vaut un pays ? - il suffit de compter le nombre d'exilés tenant à le réinventer. | | | | |
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| solitude | | | Celui qui n'a jamais perdu la moindre racine, ne croit qu'en fruits et est incapable de comprendre le miracle des fleurs. | | | | |
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| solitude | | | Les hommes intéressants inventent, chacun, son langage ; et la solitude n'est souvent que le manque de don ou d'intérêt pour le déchiffrage des vocables étranges. Depuis que le minimum vital des idiomes vernaculaires, la larme et le rouge au front, n'a plus cours, on ne retire de ses marmonnements que des formules logiques. | | | | |
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| solitude | | | L'exil : pas de sève fraîche provenant d'un sol natal. Et c'est bien dans cet état-là qu'on s'imagine de beaux arbres, ce qui est le contenu même de l'art ! | | | | |
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| solitude | | | Apprends, dans ta solitude, à recréer la foule pour envisager la fuite. Proust aimait dans la solitude même la fuite devant soi. | | | | |
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| solitude | | | Pour que le sentiment d'exil m'accompagne en toute saison, j'acquis la nationalité multiple, je me réclame du mystère, du beau et du bien, pays rayés des bonnes cartes. Et mes pieds foulent le pays de la transparence, de la joliesse et de l'indifférence. | | | | |
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| solitude | | | Chercher à échapper à la solitude, c'est fuir la pensée de la mort. Tous les moyens sont bons : avoir le pouvoir de dresser des échafauds, de m'absorber dans des prières, d'écrire un livre, de me fondre dans de beaux yeux, de donner naissance à un arbre ou à une fortune. C'est la perspective la plus égalisatrice, la plus lucide et la plus désespérante. D'où l'intérêt de m'imposer moi-même mon propre et irrévocable exil. Toute échappatoire ne menant que vers moi-même. | | | | |
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| solitude | | | Le déracinement fait dépérir en nous l'homme inférieur, d'où l'intérêt de pratiquer l'exil comme gymnastique de la hauteur. | | | | |
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| solitude | | | Bel exemple d'un exil porté en tout lieu - L.Salomé, Russe exotique pour Nietzsche et Rilke, Allemande bien rangée pour Tourgueniev et Tolstoï. Pourquoi n'a-t-elle pas amené en Russie Nietzsche, comme elle le fit avec Rilke ! Quel Livre de Retours y a-t-on manqué ! | | | | |
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| solitude | | | Le désert croît ? (Nietzsche - die Wüste wächst) - tous les prophètes se réfugièrent dans des bureaux ; personne n'étant plus dupe des mirages, tout ermitage doit à la cité son éclairage et son chauffage. L'ère de lucidité ; aucun parvenu, tyran ou poète ne peut plus compter sur : « Le monde veut être dupe, qu'il le soit » - proverbe latin - « Mundus vult decipi, ergo decipiatur ». | | | | |
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| solitude | | | On échoue à rendre un vrai état d'exil (Ovide, Pétrarque, Dante, Pouchkine, Dostoïevsky, H.Arendt, S.Zweig), on ne réussit qu'à en esquisser la pose (Sénèque, Casanova, Byron, Nietzsche, Kafka, S.Weil, Nabokov, Cioran). Et l'exil n'est pas le seul état d'âme, qui reste toujours à inventer, je soupçonne, que l'amour, la foi et la noblesse possèdent la même étrangeté. | | | | |
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| solitude | | | Le refus de m'enraciner fait, que tout genius loci se présente à moi en mauvais génie déraciné. | | | | |
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| solitude | | | Étant tricard des terres et des cieux, je ne peux ni dresser un ciel russe (son âme) sur une terre française (sa douceur), ni amener sur la terre russe (sa souffrance) un peu de ciel français (son esprit). | | | | |
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| solitude | | | Pour l'enraciné, défeuiller ou défleurir sont des péripéties saisonnières ; ils ne gardent leur pathos intemporel que pour le déraciné, qui se sent, soudain, dessouché. | | | | |
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| solitude | | | Je sais, que mes ruines sont un fétu de paille comme tout autre outil de salut, mais, contrairement à d'autres genres de naufrage, je n'invente ici ni profondeurs menaçantes, ni courants hostiles, ni voies d'eau imprévues, ni fautes d'astrolabes ; j'en suis le concepteur, le geôlier, l'évadé, le croque-morts. | | | | |
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| solitude | | | Il y a du calcul, dans mon acharnement à ne pas quitter mes ruines, elles sont la meilleure antichambre de la mort, meilleure que l'auberge de Cicéron : « Je quitte la vie, comme si je quittais une auberge, et non pas ma demeure » - « Ex vita ita discedo tamquam ex hospitio, non tamquam e domo » ou de Sénèque : « ce corps n'est point un domicile fixe, mais une auberge » - « nec domum esse hoc corpus, sed hospitium ». Et, de jour, j'y loge l'esprit et, de nuit, - l’âme. L’âme ne vit que dans et de la solitude, et l’esprit rejoint la multitude, même après la mort. Ceux qui ne vivent que dans le commun disent : « la vie, qui se maintient dans la mort, est la vie de l'esprit » - Hegel - « das Leben, das sich im Tode erhält, ist das Leben des Geistes ». | | | | |
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| solitude | | | Je parle de ruines des lieux, ruines formant mon ciel et mon exil, comme Cioran, qui, en réduisant le temps en ruines, y découvrait l'éternité. | | | | |
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| solitude | | | Ils ont raison : tout déracinement est barbare. Mais il nous donne une chance d'être libérés de la basse pesanteur ; aucun enracinement, en revanche, ne se fait dans la hauteur (quoiqu'en pense Platon) ; il se fait en étendue, pour ne pas dire - en platitude : « L'enracinement est le besoin le plus méconnu de l'âme » - S.Weil. Dans la dialectique de la croissance et de la pesanteur, Valéry voyait la grâce de l'arbre. | | | | |
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| solitude | | | Tout philosophe, depuis Platon, se doit « d'être en exil et de conspirer contre sa patrie » - Nietzsche - « seit Plato ist er im Exil und conspirirt gegen sein Vaterland » ; celui d'aujourd'hui s'exile en colloques et conspire contre un groupe de recherches rival. | | | | |
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| solitude | | | L'arbre est la ruine de la forêt ; il est la négation, point par point, de « patrie, asile, berceau, nid et tombe qu'est la forêt » - H.Hesse - « Der Wald war Heimat, Schutzort, Wiege, Nest und Grab » ; il est exil, vulnérabilité, bâtardise, chute et renaissance. | | | | |
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| solitude | | | Dans la solitude, tout ce qui fut conçu comme demeure est perçu comme refuge ; la poésie, elle aussi, n'échapperait pas à cette métamorphose : le poète sans abri ne doit pas se réfugier dans le mot, mais en vivre. | | | | |
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| solitude | | | C'est encore en m'égarant dans le désert des cieux que j'échappe le mieux à mes plus déserts lieux. | | | | |
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| solitude | | | Te ciseler, plutôt que te chercher ou te bâtir ; l’orgueil, le marbre, les concours, les faits divers sont des matériaux des sculpteurs qui vivent sur les forums ; mais si ton milieu, c’est un désert, tu ne pourras te servir que de tes rêves, des mirages, que n’aperçoivent que des anachorètes égarés. | | | | |
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| solitude | | | La vue d'aucun pays ne fait plus battre plus fort mon cœur : Ici, enfin, je suis chez moi ! Il n'y a que l'arbre solitaire, le Delphes béotien ou le Paestum sybarite, bref, de nobles ruines, qui pourraient accueillir mes nostalgies. | | | | |
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| solitude | | | Le déracinement semble être la catastrophe de l'arbre la plus irréversible, mais aussi la plus stimulante, pour le réinventer ailleurs, dans ses cimes, sèves ou ombres ; d'étranges recherches généalogiques peuvent également résulter de ce bannissement : « Rentré chez toi, par un ban sans lieu, en lieu de rencontre des dispersés » - Celan - « Heimgekehrt in den unheimlichen Bannstrahl, der die Verstreuten versammelt ». | | | | |
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| solitude | | | Il n'existe pas d'idées solitaires ; n'importe laquelle, rebelle ou sage, fière ou humble, neuve ou ancienne, trouvera écho et accolade. L'idée est un état mental, et dans ce domaine, l'humanité est compacte, sans singularités. Le mot, lui, reflète l'état d'âme ; il a besoin de fraternité, de cette proximité imaginaire, qui commence par un éloignement de ce qui est trop réel. Déluge d'idées, face au refuge du mot. | | | | |
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| solitude | | | La musique me rend exilé de tous les pays, mais la poésie, tel un arbre, m'accueille, et je parviens, à travers ses arômes ou ses ombres, à embrasser son sol, même si je m'égare dans ses racines et m'embrouille dans ses voiles. La poésie est patrie des déracinés et terre promise des désancrés. | | | | |
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| solitude | | | Dans le déracinement, ce n'est pas l'absence de racines qui est visée, mais le détachement d'un sol trop bas, commun et lourd. L'exil doit imprégner jusqu'à mes cimes. | | | | |
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| solitude | | | La sensation d'inappartenance au monde, dont pourtant je chante l'harmonie et la merveille, telle est la source paradoxale de mon exil permanent, en tout lieu. | | | | |
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| solitude | | | Sur mes racines : il faut me demander non pas 'où es-tu né', mais 'où naquirent tes premiers émois, tes premières illuminations, tes premières chutes'. Passer du natif au votif ! | | | | |
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| solitude | | | Dans ma collection d'exils - de pieds, de langue, de tempérament - il me manque celui de sang ; le Juif errant aurait-il du sang bleu ? Ne pas pouvoir s'appuyer sur un sol et ne compter que sur le ciel - l'immense ressource d'originalité, dont s'est bien servi le Juif. « Ich bin dreifach heimatlos : als Böhme unter den Österreichern, als Österreicher unter den Deutschen und als Jude auf der ganzen Welt » - G.Mahler - « Je n'ai pas de patrie : Bohémien parmi les Autrichiens, Autrichien parmi les Allemands et Juif dans le monde entier ». | | | | |
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| solitude | | | Avec les idées, on ne peut être que sédentaire ; le nomadisme, c'est à dire le changement de méridiens de culture et de latitudes de température, sied au pays des mots. Les girouettes modernes inversent ces modes d'existence : ils traversent les idées, toujours rebelles et personnelles, et barbotent dans les mots, toujours francs et sincères. Je bourlingue des yeux, dans mes exils électifs, à l'écart de leurs tentes ou bureaux sans capteurs d'altitude. | | | | |
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| solitude | | | Le bagne fut ma première patrie ; ensuite, d'un exil je fis l'une des suivantes, ce qui me permit de ne recevoir que des mains de Dieu le permis de séjour au pays des frontières, des horizons et surtout - des firmaments. | | | | |
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| solitude | | | La solitude avilit ce qui, en moi, tend vers le bon et le collectif et ennoblit ce qui aspire à l'unique et au beau ; le sous-homme y relèvera la tête et le surhomme rehaussera le regard. « La solitude, c'est l'homme au carré » - Brodsky - « Одиночество - это человек в квадрате ». Quand on en extrait la racine, le résultat, aussi, en est souvent bien connu - le troupeau. | | | | |
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| solitude | | | Pour qui l'exil est sa patrie, s'expatrier, c'est ne pas bouger. Manquer d'étrange, c'est ne plus avoir de nostalgie. « Je n'ai pas la nostalgie du pays, j'ai la nostalgie de l'exil » - Tiouttchev - « У меня не тоска по родине, а тоска по чужбине ». | | | | |
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| solitude | | | Le troupeau m'atteint, avec la même probabilité, des deux côtés de l'épiderme. Sortir de moi-même, pour rejoindre Dieu, seul à seul avec Dieu ou seul avec moi-même. Celui qui compte sur un dialogue avec Dieu se trompe d'interlocuteur ou surestime ses dons d'interprète. Celui qui se résume en monologue surestime ses dons de représentateur. | | | | |
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| solitude | | | Le sage se contente de ruines aménagées, renvoie à une généalogie sidérale, vit un exil à portée des mots - ni la maison, ni la parenté, ni la patrie ne sont à lui. | | | | |
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| solitude | | | J'envie celui qui se trouve en état d'exil, tout simplement puisque, en s'approchant des hommes, une brûlante horreur le fait fuir. Là où il échouait à s'acclimater, des climatiseurs modernes érigèrent la chape d'une assommante tiédeur. Les seules brûlures, aujourd'hui, proviennent de l'air irrespirable de ma méchante solitude. | | | | |
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| solitude | | | L'homme cajolé par sa patrie quitte souvent soi-même. Mais « comment fuir à soi-même, quand on quitte sa patrie ? » - Horace - « patria quis exul, se quoque fugit ? ». La patrie vaut, entre autres, par la qualité de l'exil qu'elle nous procure ; les meilleures voix s'enrouent sous un soleil familier et se raffermissent parmi d'indifférentes étoiles. La nuit est l'exil du rossignol. | | | | |
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| solitude | | | Le silence comme support de notre musique intérieure, l'exil comme ambiance de nos rêves, la maîtrise comme outil de nos prières - et si c'étaient les seules tâches que l'âme aristocratique formulerait à l'esprit démocratique ? | | | | |
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| solitude | | | La patrie, c'est l'affirmation d'un tas de choses, où le doute est exclu. Les grands en nient tellement, qu'ils rejoignent plus facilement leurs égaux au-delà des frontières et finissent par ne plus avoir de patrie. D'où la grandeur presque naturelle des exilés. | | | | |
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| solitude | | | Les créateurs, dont il n’émaneraient que des lumières, sont sédentaires ; l’exilé s’exprime en ombres : « La vraie patrie, c’est la lumière » - R.Rolland. | | | | |
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| solitude | | | La gamme complète de la solitude céleste comprend trois registres, associés aux trois métaphores terrestres : la forêt, la montagne, la mer – des regards à hauteur d'arbre, des regards de gouffres, des regards entre l'étoile et la bouteille de détresse, au fond des vagues, – des vagabonds, des anachorètes, des chantres. Trois paysages différents, que mes saisons musicales doivent savoir harmoniser. | | | | |
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| solitude | | | On peut s'unifier avec le monde par tous les éléments de l'arbre, il suffit de savoir placer ses propres inconnues aux feuilles, fleurs ou cimes. Être seulement déraciné ne te prive pas de cette joie, contrairement à ce que pense Berbérova : « Le déracinement est un malheur de l'homme, pas assez mûr pour s'unifier avec le monde » - « Отщепенство есть несчастье человека, не дозревшего до умения слиться с миром ». | | | | |
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| solitude | | | L'exil n'est ni thérapie pour mes doutes, ni transplantation de mes certitudes ; il est une excellente occasion pour tirer diagnostic de ce qui, chez moi, n'est que mortel et pour me concentrer sur cet obscur immortel, qui vivotait en moi et qui ne se présente qu'au-delà des frontières. | | | | |
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| solitude | | | Au milieu des miens, je manipulerai bien le centimètre, mais perdrai l'usage de l'altimètre. La hauteur ne se donne qu'aux exilés ou nomades, à ceux donc chez qui la fierté est la plus humble. Et pour me débarrasser du tic hautain, la solitude ou l'exil ne sont pas de bons états. | | | | |
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| solitude | | | J’aime ma permanente sensation d’exil, puisqu’elle est sans nostalgie ; ma patrie est le ciel, je m’y rends sans papiers, sans souvenirs d’enfance, sans permis de séjour ni de retour ; les seuls moyens de transports y étant mes rêves non-communs. | | | | |
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| solitude | | | Le sentiment d’exil naît de l’insensibilité au genius loci (esprit du lieu à toi) ; celui-ci dégénérant souvent en genius loci communis (Tourgueniev)), l’exilé, en plus, devient misanthrope ou solitaire. | | | | |
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| solitude | | | Nietzsche, pour se sentir bien seul, cherchait à mettre quelques siècles entre lui-même et son époque ; il ne se rendait pas compte, que le temps (comme l’espace) relève de l’horizontalité, et le meilleur moyen de vivre bien sa solitude est de se réfugier dans une hauteur, où aucun nombre n’a ni volume ni poids. | | | | |
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| solitude | | | Dans tout ce qu’on continue, aujourd’hui, d’appeler, par inertie, littérature, il est facile d’accéder au sens, mais le rêve y est introuvable. Tout est narré, rien n’y est chanté. Au moins, personne ne se détache du réel avec plus de mépris ou d’indifférence que moi. Et personne ne crée autant de mélodies pour les songes que moi – et je suis tristement seul comme quelqu’un qui serait catalogué – sans profession, fredonnant mes chants entre mes quatre murs, sous les ponts, dans les collines arides et désertiques. La solitude est la seule défaite, intransformable en salutaire surnage. | | | | |
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| solitude | | | Se réfugier dans une hauteur permet de se prémunir contre l’exil dans l’espace (séparation avec une patrie) et l’exil dans le temps (séparation avec une époque). L’esprit s’exile, l’âme s’envole. Les yeux s’épouvantent devant la profondeur du réel ; le regard crée l’enthousiasme du haut rêve. | | | | |
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| pythagore | | | En quittant la patrie ne tourne pas la tête. | | | | |
| | solitude | | | Garde-la tournée vers le haut ! Derrière nous - des nostalgies, devant - des marches, autour - des courses, en profondeur - des faits, en hauteur - des rêves. | | | | |
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| platon | | | La vie est un court exil. | | | | |
| | solitude | | | Que la liberté allonge et le grégarisme adoucit. On ne connaît pas sa vraie patrie, celle qui vit la naissance de notre âme, mais on en garde une vague nostalgie. N'est dans sa patrie que l'anachorète, celui dont le corps et l'esprit ne quittent pas l'âme. | | | | |
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| plotin | | | Telle est la vie de l'homme divin : s'affranchir des choses d'ici-bas, s'y déplaire, fuir seul vers le Seul. | | |    | |
| | solitude | | | Être son propre exilé dispense de fuites ; l'horreur des routes m'interdit toute patrie, faite toujours de choses. L'évasion sur place, joyeuse, l'espace d'un matin, entre l'arrêt et le mouvement, serait-elle le troisième mode d'existence, après la nuit de l'être et l'ennui du devenir ? Fuir ensemble, en esprits ailés, peut aboutir aux choses de là-haut, où ne compte que le Verbe. (Platon : « Fuir, c'est s'assimiler à Dieu » - Dieu des routes, c'est toujours Hermès.) | | | | |
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| hölderlin f. | | | Was kümmert mich der Schiffbruch der Welt, ich weiß von nichts als meiner seligen Insel.
Je me fiche du naufrage du monde, je me réfugie dans le bonheur de mon île déserte. | | |  | |
| | solitude | | | Tu es amnésique : tu fus jeté par-dessus bord ou voulus te noyer, avant de te retrouver sur ces plages. Et le monde continue sa croisière, sans remarquer la moindre perte, le moindre appel au secours, le moindre drapeau blanc. Personne ne fut au courant de ton Apocalypse joyeuse. | | | | |
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| tchékhov a. | | | Если хочешь быть здоров и нормален, иди в стадо.
Si tu cherches la santé et la normalité, va dans le troupeau. | | |   | |
| | solitude | | | Aujourd'hui, toutes les routes y mènent, même celles qui portent les plaques de révolte, de connaissance de soi ou d'abnégation. Le seul moyen d'y échapper est de se réfugier dans ses propres ruines, sans voies d'accès ni de sortie. | | | | |
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| heidegger m. | | | Die Einsamkeit - die Ankunft einer anderen Wahrheit.
La solitude consiste dans l'arrivée d'une autre vérité. | | | | |
| | solitude | | | Ton exil commence par l'intrusion d'une vérité naissante, qui te coupe de la chaleureuse communauté des certitudes prénatales. | | | | |
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| tsvétaeva m. | | | Не обольщусь и языком Родным… Мне безразлично на каком Непонимаемой быть встречным.
Et même l'idiome natal ne sauverait pas la mise. Dans le réel, m'est égal, dans lequel passer, incomprise. | | |  | |
| | solitude | | | L'exil étant la liberté, l'incompris est toujours libre. De fausses proximités et de vraies rencontres sont dans les mots compris. De vraies proximités et de fausses rencontres sont dans les mots sentis. La lettre et l'esprit. | | | | |
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| jünger e. | | | Null ist der wahre Gegen-Stand von Einem.
Le Zéro est le vrai antagoniste de l'Un. | | | | |
| | solitude | | | On a tant d'antagonistes qu'il y a d'opérations socio-algébriques, auxquelles on se soumet. Pour l'addition-accumulation, l'antagoniste de l'Un est son alter ego, son reflet fidèle en négatif, depuis l'origine du Zéro. Pour la multiplication-traduction, c'est l'Un lui-même, indivisible. La bonne réputation du Zéro est due à son antagoniste-multiplicateur, l'infini, invitant à me départir de mon soi sui generis et à me réfugier dans le néant du Zéro, prometteur de l'infini et le fossoyeur de l'être. | | | | |
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| saint exupéry | | | La termitière future m'épouvante. Et je hais leurs vertus de robots. | | |    | |
| | solitude | | | Que ta voix manque, aujourd'hui, où le troupeau n'épouvante plus, mais ennuie, où la justice robotique n'éveille plus la haine, mais seulement le dégoût ! La brebis galeuse de nos temps moutonniers, c'est l'arbre. L'arbre ne subit plus le diktat de la forêt ; mais la sève mécanique charrie les soucis de termites, à travers son épiderme, et non plus à travers son âme, c'est à dire son climat. Son immobilité s'enracine en profondeur, il se déracine en altitude. Et tout le reste est de la croissance, c'est à dire de la platitude. | | | | |
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| derrida j. | | | J'appelle l'avant-premier pas le désert dans le désert. | | | | |
| | solitude | | | Il faut avoir cru au révélé dans le désert pour oser placer, dans le désert au carré, le révélable. Dans mes abîmes de solitude, la nuit du premier pas me suffit ; je ne recule plus, pour garder le scintillement des étoiles, qui me promettent la nuit de la nuit, l'exil dans l'exil - du dernier pas. La solitude me détache de la marche, me mets face au degré zéro du visible et à l'infini de l'invisible, les deux - inentamés. Et, grâce au culte des commencements, elle a la vertu de nous conserver neufs. | | | | |
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| debray r. | | | L'exil et la prison portent à la poésie. Parce qu'on veut rentrer, chez un chez-soi perdu. | | | | |
| | solitude | | | Ce soi inconnu ne nous quitte jamais, mais, bercés par notre soi connu, libres mais sans racines, nous perdons notre rêve poétique au profit de notre réalité prosaïque. La poésie est la patrie de tous les exilés : de pays, de sentiment ou de regard. | | | | |
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| introduction souffrance | | | SOUFFRANCE : Les écarts, dans le troupeau moderne, sont devenus si rares, qu'il fallut forger des termes plus moqueurs pour stigmatiser les brebis galeuses : fantasme - pour une vision mal calculée, marginal - pour désigner un interné de leurs ghettos, masochiste - pour un mot charitable adressé à une souffrance. Se marrer de ses déboires est évidemment plus digne que d'en geindre ; mais l'humour chevaleresque est plus long à composer qu'une franche pleurnicherie accompagnée d'une ruade. Les joies des hommes se ressemblent à tel point, qu'on a parfois l'envie de simuler une douleur pour avoir une voix sinon inédite, au moins un tantinet plus fraîche. | | | | |
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| souffrance | | | L'angoisse banale - ne pas se sentir de son époque, se voir incompris par ses contemporains, ne se projeter que vers l'avenir ; la vraie angoisse commence par l'impossibilité de se sentir chez soi, voir en tout lieu un exil : « L'angoisse rend étranger » - Heidegger - « In der Angst ist einem unheimlich ». | | | | |
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| souffrance | | | Leurs litanies sur la souffrance, l'angoisse, le désespoir, évidemment, réveillent non pas ma pitié, mais mon ironie : leurs dangers sont communs, le sens qu'ils donnent à leurs défaites, est pitoyable, leurs refuges sont sans noblesse et la langue - sans élan ni intensité. Ils auraient dû se vouer à la peinture des béatitudes, où ils auraient eu plus de chances d'être dans la moyenne des bâillements ainsi provoqués. | | | | |
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| souffrance | | | Une intuition naïve fait naître la pensée - d'un danger. Ce qui explique la manie du minable à évoquer des cataclysmes dictant ses pensées ahuries et dangereuses. La haute pensée est à l'abri des basses contagions, et il est bête de croire, que « penser haut est dangereux » - proverbe latin - « altum sapere periculosum ». C'est dans les foires, médiatiques ou universitaires, que même le penser bas, sans parler de penser tout court, est proclamé dangereux. La meilleure demeure de la pensée est la solitude, hermétique aux poisons et immunisée contre les morsures. | | | | |
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| souffrance | | | Quelle consolation j'attends d'un discours philosophique ? Celle de vérités et de certitudes, qui m'enracineraient davantage dans la profondeur de la vie ? Ou celle d'images et de rêves, qui m'arracheraient de la terre et me laisseraient en vue du haut ciel ? En réponse à Wittgenstein, qui ne trouve pas beaucoup de consolation chez Nietzsche. | | | | |
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| souffrance | | | La source et le commencement sont deux milieux différents ; la paix de mon soi inconnu gît dans mes sources, et l'intranquillité de mon soi connu préside à tout commencement créateur. L'unité primordiale, sans langage, sans représentation, sans frontières, règne dans les sources ; le déchirement, le déracinement, l'ouverture accompagnent toute éruption des commencements. « Quand on ne trouve pas son repos en soi-même, il est inutile de le chercher ailleurs » - La Rochefoucauld – et si mon vrai soi, le soi inconnu, invérifiable, était ailleurs ? - comme la vraie vie. | | | | |
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| souffrance | | | Mon enfance – famine et vermine ; mon adolescence – tangage et vagabondage ; ma jeunesse – étude et solitude. Et contes de fées, poèmes, pathèmes, mathèmes – en ornement et cadre. | | | | |
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| souffrance | | | L'exil est l'état d'esprit le plus propice à l'écriture libre. Les Psaumes de David, Pétrarque, Dante, G.Bruno, Rilke, Nabokov, Cioran. La paix d'âme étant devenue une patrie sans faille du Français moderne, la perspective d'un exil intérieur n'attire plus que des Descartes et des Hugo. | | | | |
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| souffrance | | | L'exil, c'est l'arbre me résumant, devenu déficient. Dans le cas de défaillance le plus fécond, je suis un déraciné de cimes. « Dell'albero che vive della cima »** - Dante. | | | | |
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| souffrance | | | Je vois mon écriture comme abri d'un rêve agonisant ; j'aboutis à l'architecture des ruines comme seul cadre pas trop étouffant ; et, en fin de parcours, j'apprends, que même les ruines pourront être reluquées comme une marchandise. Comme le devinrent la montagne et l'arbre, après la tour d'ivoire. | | | | |
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| souffrance | | | Les plus beaux morceaux de musique servent surtout à rehausser nos malheurs. « Bach et Beethoven érigèrent des temples, dans la hauteur ; je n'ai cherché qu'à bâtir des demeures, dans lesquelles les hommes, heureux, se sentiraient chez eux » - Grieg. La hauteur est la demeure des meilleurs, des exilés, des inconsolés, de ceux qui tendent au bonheur - à travers la souffrance (durch Leiden… - Beethoven, zum Leiden bin ich auserkoren - Mozart). | | | | |
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| souffrance | | | L'exilé peut porter sa patrie sur ses semelles - qu'il essuierait devant tout sanctuaire ; il peut la porter dans ses bras - elle serait une orpheline, pour laquelle il chercherait un tombeau ; il peut enfin la porter dans son cœur - qui saignerait à tout afflux de désespoir. Une tare, une infirmité ou une malformation trahies par des stigmates de langue. | | | | |
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| souffrance | | | L'art relève le défi des certitudes, que bercent mon enfance, ma patrie, mes expériences. « L'art et l'exil combattent le sort » - Hugo. Il faut s'exiler, ne fût-ce que dans l'art, pour rêver d'une lumière d'au-delà des horizons et ne voir ses propres ombres qu'aux frontières. L'enracinement fermé est canular félon, le déracinement ouvert - défi fécond. | | | | |
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| souffrance | | | L'exil, c'est l'entretien de la sensation du voyage permanent, sans routes ni jalons ; et Descartes dit quelque part, qu'on ne réfléchit qu'en villégiature - ambulandi cogitatio - (Kant et Hegel se contentant d'une marche, et Nietzsche prêchant l'immobilité de l'éternel retour, ce contraire de toute bougeotte). Quel dommage que le Moi sédentaire du je suis ne soit connu des autres que par l'erratique non-moi du je pense ! | | | | |
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| souffrance | | | La modestie croissante de ceux qui souffrent et ironisent : Essais de Montaigne, Pensées de Pascal, Remarques de Lichtenberg, Déracinement de Chestov, Aveux de Cioran. La constante arrogance de ceux d'en face : Méthode de Descartes, Critique de Kant, Mots de Sartre ou Foucault. Deux exceptions, dans les deux camps : Nietzsche et Goethe. | | | | |
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