| chœur action | | | SOUFFRANCE : L'accord entre action et pensée est une joie de l'homme ordinaire. Pour le délicat, la rencontre des bras et de l'âme est une souffrance, une clarté, qui outrage la pudeur des ombres. Nous souffrons de la droiture du muscle, qui ne reproduit pas les courbures de nos rêves. Ceux qui condamnèrent Sisyphe étaient d'excellents experts en tortures. | | | | |
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| action | | | L'idée, de plus en plus, prend l'allure du mode d'emploi d'une démarche qui marche. Même le dernier des goujats lui subordonnera sa vie. Bientôt, on ne reconnaîtra un intellectuel que par un cafouillage dans son exposé des buts de l'existence. | | | | |
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| action | | | La plénitude te pousse vers l’horizon des actes ; le vide réveille l’appel de la hauteur. L’inspiration arrive à l’âme aux moments d’un vide dans l’esprit ; il faut savoir créer ce vide, ouvert au ciel. | | | | |
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| action | | | L'homme se manifeste en homme d'action et en homme de rêve, tout en se servant des mêmes ressources - l'esprit, le cœur, l'âme. Mais si tout ce qu'entreprend l'homme d'action peut s'interpréter en rêve, ce qu'entrevoit l'homme de rêve n'a aucune chance d'être reflété par l'action. | | | | |
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| action | | | L'orfèvrerie de l'inutile est un travail en pure perte. Être utile, c'est être demandé, avoir une promesse, voir un échange possible. Deux détournements de mes talents non réclamés, non fructifiés : les enterrer ou les vouer à une hauteur irrespirable. | | | | |
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| action | | | L'intellect devrait entretenir une liaison hygiénique avec la passion, tout en tenant à son vœu de célibat : se marier, pour lui, signifiant passer de la convoitise à l'acte. Un grand esprit tient à s'ignorer ; tandis que l'événement l'oblige à s'épouser. | | | | |
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| action | | | La connaissance et l'action avancent désormais, main dans la main. Le particulier prend appui, de plus en plus, sur l'universel. Le casse-tête de l'intellectuel : trouver une vue d'esprit que n'enregistrerait pas d'emblée le service de brevets industriels. | | | | |
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| action | | | La puissance dans le mieux est incompatible avec celle dans le plus. Celle-ci ne demande que la volonté, celle-là est question de talent. Le don du meilleur est au-dessus de la volonté de puissance. | | | | |
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| action | | | L'acte de Valéry est une rigueur naissante ; la rigueur de Spinoza est un acte né, stérile. Spinoza se nourrit de mots creux et usés (là où Heidegger, au bas mot, en trouve de pleins et neufs) ; Valéry - d'images réalisables, de concepts vitaux excitant l'intelligence. | | | | |
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| action | | | L'action intellectuelle consiste à munir l'arbre du dire (écrire, chanter, peindre) et l'arbre du faire (passer du côté de la vie) d'inconnues, c'est-à-dire respectivement, de variables a priori (hauteur, goût, émotion) et de variables a posteriori (profondeur, intensité, durée) et à tenter de les unifier. Quand on constate, que l'harmonie de l'arbre unifié ne doit presque rien au faire, on se voue à l'invention et se moque de l'authenticité. | | | | |
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| action | | | L'âme place des panneaux indicateurs, avec des distances à ne pas parcourir et avec des frontières à ne pas franchir. C'est l'esprit, c'est à dire le regard, qui les interprète, la volonté étant au volant. « L'esprit sert à tout, mais il ne mène à rien » - Talleyrand. | | | | |
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| action | | | Nous commençons par prendre l'action pour but, mais notre science nous apprend, que le savoir s'y prête mieux. Nous tentons de voir en elle une source, mais notre prescience nous convainc, que l'intuition y suffit. Et notre conscience finit par lui reconnaître le statut de contrainte formelle, que nous surmontons, sans toucher aux origines et fins. On se borne, sans se limiter (Fichte). | | | | |
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| action | | | Oui, le commencement est tout ; mais les uns, les laborieux, le placent aux fondements noirs, et les autres, les glorieux, aux sommets scintillants. Et l'on devient une lumière affairée ou une ombre intense. En tout cas, au-dessus de la grisaille du milieu : trouver le commencement est chose aisée, commencer par le commencement exige beaucoup de liberté d'esprit, de talent et d'intelligence. | | | | |
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| action | | | Les passions rapprochent le sage de l'ange et le sot - de la bête ; rien de plus radical pour les amortir que l'action que, donc, le premier doit fuir et le second - cultiver : « ce n'est point la pensée qui nous délivre des passions, mais c'est plutôt l'action »** - Alain. | | | | |
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| action | | | Mouton robotisé : il énonce, docte, pour la n+1-ème fois, la façon de marcher et ainsi enrichit son esprit, en se gargarisant de sa rigueur. Poète : sa danse imprévisible, sans pareil et libre, met à nu son âme. | | | | |
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| action | | | L'action, qui s'imagine claire ou pure, doit être flanquée d'un pessimisme noir ; à l'inaction sied la compagnie d'un vigoureux optimisme ; la pensée vivante se nourrit d'un équilibre stylistique entre le pessimisme et l'optimisme. C'est très loin de : « penser avec pessimisme, agir avec optimisme » - H.Hesse - « denken mit Pessimismus, handeln mit Optimismus ». | | | | |
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| action | | | Trois clans philosophiques, en fonction du réceptacle prévu pour l'être : la réflexion (Heidegger), l'action (Sartre), le rêve (Nietzsche). | | | | |
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| action | | | Une fois au but, le meilleur résumé ne serait pas de se féliciter du choix de bons chemins ou de bons moyens, mais de la qualité des contraintes ; le talent doit si peu à la géographie et aux muscles, qui le flattent, et si beaucoup - aux sacrifices et fidélités, qui le guident et donnent une forme à ses pas et un fond à son regard. | | | | |
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| action | | | Pour te distancer de l'action - trois modes ou voies : en être incapable, y renoncer, ne pas la prendre en compte dans l'auto-évaluation ; seul le premier cas est vraiment pénible, et B.Croce dit quelque part, que, si la capacité de réflexion ne se complète pas par celle d'action, un homme d'esprit vivra torturé. | | | | |
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| action | | | La sagesse, la performance, la noblesse se chargent, respectivement, d'approfondir les buts, d'amplifier les moyens, de rehausser les contraintes - la force complexe, la force réelle, la force imaginaire. L'une des plus nobles contraintes : pratiquer une faiblesse active et une force passive. | | | | |
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| action | | | Je remarque assez tôt, que la noblesse de mon regard me visite presque automatiquement, dès que j'exclus du cercle des choses capitales - l'action et le succès. Mais je finirai par comprendre, que c'est aussi la prémisse obligatoire de la pensée tout court, de la pensée nécessairement noble : « L'effort poético-spirituel, pour la maîtrise du verbe de l'être, se déroule au-delà de combats et d'armistices, hors toute réussite ou déroute, sans prêter attention à la gloire ou au bruit » - Heidegger - « Der dichterisch-denkerische Kampf um das Wort des Seins spielt jenseits von Krieg und Frieden, außerhalb von Erfolg und Niederlage, nie berührt von Ruhm und Lärm ». | | | | |
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| action | | | L'âme désire, l'esprit veut, la raison commande, c'est cet accord spatial que je préfère à la platitude temporelle : « L'esprit commande que l'esprit veuille » - St-Augustin - « Imperat animus, ut velit animus ». | | | | |
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| action | | | Dans l'édifice de mon soi, la volonté a le choix entre : agir, en sortant par la porte ; connaître, en se fixant à la fenêtre ; geindre, en cognant la tête contre les murs ; rêver, en perçant le toit, par le regard ou par le temps. Si, en plus, j'ai du talent, le monde, autour de mon château en Espagne ou de mes ruines, s'enrichira de belles représentations - me voilà schopenhauerien. | | | | |
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| action | | | Vivre, d'un côté, penser ou faire - de l'autre : vivre comme on pense, c'est se rapprocher du robot ; identifier la vie à l'action, c'est se mettre dans la peau du mouton. On devrait vivre du cœur et laisser l'esprit et la volonté se fusionner dans l'âme, dans ce créer, qui est union du penser et du faire, une vie inventée, naissant au milieu du beau et du bon et se solidarisant de la vie la vraie. | | | | |
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| action | | | Nég-liger veut dire ne pas lire, et ne pas négliger le Verbe signifie - Le lire, et non pas agir. Être davantage attiré par les sons de Ses cordes que par la précision de Ses flèches. Cette puissance sans actes ne fut jamais appréciée que par des stylites : « Où trouvera-t-on jamais dans le monde une faculté qui se renferme dans la seule puissance sans exercer acte ? » - Leibniz – dans la philosophie moderne, il ne reste plus de place aux relations unaires ; on n'imagine plus ni l'esprit ni l'âme seuls, sans médiation de leurs cibles. | | | | |
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| action | | | Le sage n'apprend pas grand-chose dans ses propres erreurs (qui peuvent être pleines de saveurs), mais celles des autres lui sont souvent utiles (pour éviter des indigestions). « Les sages évitent les erreurs des niais, mais les niais n'imitent pas les réussites des sages » - Caton. C'est pourquoi les niais sont plus heureux, dans leur paisible platitude, puisque les réussites des sages, ce ne sont que des consolations des chutes ou des bénédictions des envolées. | | | | |
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| action | | | Volonté, intellection, action - cette triade humaine est à l'origine de la Trinité chrétienne. Et dans les deux cas, l'action (de grâce) procède de la volonté et de l'intellection (ou par l'intellection - notre filioque humain !). On peut négliger l'action, pour qualifier le monde de l'immuable et de l'invariant (Schopenhauer). | | | | |
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| action | | | Les journaliers, suant sur leur pages, grises et vastes, clament, que le génie est affaire de patience et de persévérance. La patience en geste - le talent - conduit à l'immobilité des pieds et rejoint l'impatience de l'âme - le génie - pour donner des ailes au rêve. | | | | |
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| action | | | Du silence de l'univers, la patience de l'esprit extrait les cadences, et l'impatience de l'âme – la musique. Ce qui est objectif ne promet qu'une désespérance, ferme et lucide ; l'espoir, éphémère et beau, ne peut venir que de la musique de l'âme. Et l'espérance de Vauvenargues : « La patience est l'art d'espérer » - est de l'artisanat bien pesé et non de l'art impondérable. | | | | |
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| action | | | Le choix de contraintes témoigne de ton goût et de ton intelligence ; la liberté se prouve le mieux par le refus de poursuivre un but sans noblesse. « Ma liberté sera d'autant plus grande et profonde, que j'imposerai des contraintes plus sévères à mon champ d'action »**** - Stravinsky - « Моя свобода будет тем больше и глубже, чем теснее я ограничу моё поле действия ». | | | | |
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| action | | | Les vrais élans et vertiges tendent vers les limites inaccessibles et peuvent donc être vus comme symboles de l’immobilité. D’autres y voient de l’ennui et s’accrochent à l’appel du mouvement : « L’esprit, en s’entraînant au vertige, finit par se donner l’illusion de la mobilité » - Bergson. | | | | |
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| action | | | Une barbarie spirituelle survient, dès que l'homme d'action apparaît. Mais dès que l'homme du rêve s'y substitue, une autre barbarie redouble de férocité, la barbarie matérielle. Seul, l'homme du calcul assagit les mœurs et les règles. | | | | |
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| action | | | Incapables de vivre par ou pour la musique, ils déclarent vivre pour l'esprit. Alors la terre pullule de ces spirituels grinçants, se concentrant sur l'acte à accomplir (Bergson) ! L'homme d'action - transfuge ? - se désolidarisant de l'acte bruyant et optant pour le mot musical ? Impossible reconversion ! | | | | |
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| action | | | Aucune imitation humaine de l’œuvre de Dieu n’est possible, puisque celle-ci ne concevait que des miracles et des mystères, tandis que toute œuvre humaine, même mystique, ne produit que des problèmes et des solutions. Mais il y a un parallèle incompréhensible entre l’extase (prévue par Dieu) devant la beauté érotique du corps et l’extase (réservée aux esprits nobles) devant la beauté romantique de l’âme. Seul un rêveur peut s’inspirer des merveilles de la c(C)réation. | | | | |
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| action | | | Le talent, c'est surmonter ce qui est humainement difficile ; le génie, c'est maîtriser ce qui est divinement facile, tout en restant humainement impossible. Mais ces adresses actives, talentueuses ou géniales, sont peu de chose à côté de la caresse passive, dont on enveloppe le rêve, et que d'autres profanent par la petitesse développante. Rendre le rêve plus lointain que présent, pour qu'il nous attire et excite plus que le fait - l'affaire du génie improbable. | | | | |
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| action | | | Celui qui croit ce qu'il dit et qui fait ce qu'il croit n'est le plus souvent qu'un sot. Croire, c'est bannir le hasard, mais le mot n'est fait que du hasard. On ne fait que ce qu'on maîtrise, et l'on ne maîtrise jamais ce qu'on croit. Le sot croit qu'il sait, le sage sait qu'il croit. « Il n'y a de mythe pur que le savoir pur de tout mythe » - M.Serres. | | | | |
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| action | | | Mon vrai visage, ce sont les caresses que je promets ou que je languis de recevoir. Mes actions ne sont que des masques de mon esprit, comme mes discours – des masques de mon âme. Mon soi connu est dans mes masques, mon soi inconnu – dans mon visage, qui porte « une grande, une unique arrière-pensée, à jamais inexprimable, celle qui, constante, habite les bons visages »* - Hofmannsthal - « der eine große, nie auszusprechende Hintergedanke, der stetige, der in guten Gesichtern steht ». | | | | |
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| action | | | Ni mes actes ni mes pensées ne sont jamais en contact immédiat avec mon soi inconnu ; chercher à me détacher de celui-ci, à lâcher prise, pour atteindre la sagesse, chinoise ou stoïcienne, sont des appels aussi creux que ceux qui m'inviteraient à renoncer au ciel, puisqu'il n'y aurait rien de solide. Dès qu'une musique émane de mon soi connu, je peux être certain de l'existence de la partition divine, soufflée par mon soi inconnu. | | | | |
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| action | | | À l'homme appartiennent le rêve, le génie, le bien, et à l'humanité – l'action, le progrès, le mal. On est sous-homme, si on ne voit pas cette dichotomie, que tout le monde porte en soi ; on est surhomme, si on l'accepte et la surmonte. | | | | |
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| action | | | L'inertie, même la plus sereine, est le pire des mouvements, et y voir de la sagesse opposée aux mirages de l'avenir (Kojève) est de la pire bêtise. Le filtre intellectuel, appliqué aux actions, s'appellera frein. | | | | |
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| action | | | La sagesse consiste en ce triple savoir : savoir ce que je fais (toujours en surface), savoir ce que je peux (en profondeur et en maîtrise), savoir ce que je veux (en hauteur des rêves). | | | | |
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| action | | | Ma vie se résume en deux destinées : la première est tracée par mon action et mon esprit, et la seconde – par mon âme et ma création. Tout homme sensible finit par comprendre, que les pas sur la première voie n'apportent rien de significatif à la qualité de la seconde. Mais aucun progrès ne m'attend sur la voie éternelle, la seconde ; je n'y vivrai que le retour du même, car le talent de mes compositions, l'intensité de mes couleurs, la noblesse de mon regard sont trois dons du ciel non évolutifs. | | | | |
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| action | | | L'existence, c'est ton action (ou l'inaction, le rêve), et l'essence, c'est ta capacité de sentir et de penser. De tous les temps, la bonne précédence fut accordée à la seconde, ce que résume le cogito cartésien. Il fallut attendre Marx, avec son action collective, ou Sartre, avec son rêve individuel, pour proclamer l'inverse. « Il n'y a pas de nature humaine, puisqu'il n'y a pas de Dieu, pour la concevoir » - Sartre – mais c'est refuser le mystère, puisqu'on n'en voit pas la solution ! | | | | |
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| action | | | L'esprit suffit pour entendre un poème, cette musique nommée et datée ; seule l'âme peut entendre la poésie, cette musique atemporelle et atopique. « Le poème merveilleux est l'affaire des profanes, la poésie mystérieuse et invisible est une recréation de mystes » - Platon. | | | | |
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| action | | | L'esprit est âme, tant qu'il écoute la voix du bien plus que celle du vrai ; le devenir est création, tant qu'il suit la voie du beau plus que celle du juste ; le regard est musique, tant qu'il est émis par le rêve de ton soi inconnu, plutôt que par la raison de ton soi connu. « La pensée n'est que songe, tant qu'elle n'est traduite en acte »** - Shakespeare - « Thoughts are but dreams till their effects be tried ». | | | | |
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| action | | | On emploie le même terme de fait, pour parler du réel, dictant notre action, ou de l'idéel, structurant nos représentations ou soutenant nos interprétations. Mais si la soumission aux faits donne de la consistance à l'action, elle est signe de servilité de l'intellect, elle y prend quatre formes : en représentation – négligence pour la modalité des faits ; en formulation de requêtes – routine des références apprises, manque de métaphores ; en démonstration de propositions – oubli du sujet, des hypothèses ; en interprétation – confusion entre les faits réels et les faits modélisés. | | | | |
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| action | | | La force se prouve par l'action ; celle-ci devrait donc s'occuper de racines, sans se mêler de fleurs et encore moins – de cimes. L'esprit est l'adorateur principal de la force : « L'inaction sape la vigueur de l'esprit » - de Vinci - « L'inazione sciupa l'intelletto ». La vigueur provenant essentiellement de la terre et l'esprit gagnant surtout par sa profondeur, on n'est pas prêt à opter pour l'action, si l'on est muni d'ailes. | | | | |
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| action | | | Je suis mon soi inconnu (ce qui produit mes songes), je deviens mon soi connu (ce que mon talent produit). Impossible de devenir ce que je suis, mais je peux être ce que je deviens. Ce que je deviens est déjà déchiffré ; ce que je suis est intraduisible en actes. | | | | |
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| action | | | Qu'est-ce qui s'oppose au monde schopenhauerien ? Quelque chose d'immonde, de ce qui subordonne, à l'inverse d'Arthur, la volonté à l'intelligence et la représentation - à l'interprétation. La vie et l'art - à l'action. | | | | |
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| action | | | La liberté ne se manifeste que dans ou par la discontinuité ; c'est pourquoi, en fuyant l'inertie, je me retrouve dans le pointillé. Je suis esclave, tant que j'explique le supérieur par l'inférieur (A.Comte), ou vice versa. La liberté se reconnaît dans l'écart par rapport à la raison courante, et Goethe s'y plante complètement : « La liberté n'est rien d'autre que la possibilité d'agir selon la raison » - « Freiheit ist nichts als die Möglichkeit das Vernünftige zu tun » - la tâche du robot ! | | | | |
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| action | | | Dans cette triade : le choix de buts, la recherche de contraintes, l'accès aux moyens, - la liberté ne se manifeste que dans les deux premières tâches : par le goût et par la noblesse ; le choix de moyens, l'intelligence, est un exercice servile. | | | | |
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| action | | | Non, je n'enterrai pas mes dons ; je ne les fructifiai certes pas ; je les laissai au stade de fleurs, l'espace d'un matin, auquel je réduisis la vie. | | | | |
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| action | | | Le goujat, une fois installé dans sa confortable réussite matérielle, se met à se plaindre de la malveillance des jaloux, qui empruntaient le même chemin, sans succès. Il ne reconnaîtra jamais, que l'ennui, ce ne sont pas les obstacles, mais le chemin lui-même (médiocre et rampant - Beaumarchais). Celui qui mène vers la défaite n'est pas plus reluisant, mais le troupeau et sa puanteur y sont moins denses. « La reptation du médiocre mène plus loin que le vol du talent » - Schiller - « Die kriechende Mittelmäßigkeit kommt weiter als das geflügelte Talent » - pour celui qui vise la hauteur, ce lointain est risiblement plat. | | | | |
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| action | | | Les produits de nos mains deviennent parties de la réalité, mais l'essence des fruits de notre esprit reste dans nos représentations. Pour nos mains, la réalité formule des cahiers des charges, supervise les finitions, réceptionne l'édifice habitable. Nous demeurons dans le réel. La démarche est la même avec l'esprit, mais le savoir, qu'échafaude la représentation, s'attache à celle-ci, sans contact immédiat avec la réalité ; il se formule dans un langage, et tout langage est bâti au-dessus d'un modèle, sans avoir de sens absolu. Dans Je sais que je ne sais rien socratique, le premier verbe concerne la représentation, et le second - la réalité. | | | | |
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| action | | | Le talent : maîtriser les moyens ; le goût – s'imposer des contraintes ; le génie – atteindre des buts profonds, en employant les vastes moyens, sélectionnés par les hautes contraintes. | | | | |
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| action | | | Entre la liberté de la croissance et la contrainte de l'instinct, le choix se fait, presque à notre insu, par le degré de notre talent : une poursuite désespérée de gains et de progrès, ou bien une intensité et un retour du même. Le talent n'a besoin que d'un goût, c'est à dire d'un instinct d'artiste. | | | | |
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| action | | | Il devient de plus en plus facile d'orienter sa vie selon une idée, puisque les idées, comme la vie, devinrent algorithmiques, calculables. La meilleure métaphore de ce fonctionnement s'appelle ordinateur. L'intellectuel, ne serait-ce pas celui qui attache à l'idée imaginaire au moins autant de mesure et d'admiration qu'à la vie ? Ou celui qui est capable de produire des images transformables en idées ? | | | | |
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| action | | | Il y a tant de choses, d'angles de vue, d'idées, dont la seule évocation me plonge déjà dans la banalité et la platitude ; les bonnes contraintes servent à éviter ce piège ; elles sont mon devoir, mais mon valoir se bâtit par mon talent, sachant se servir de ces contraintes. Donc, il ne faut pas s'arrêter à « Un homme ne vaut que par ce qu'il n'a pas fait » - Cioran – et laisser faire l'âme, une fois que l'esprit a fait son travail de filtrage. Ce que je ne pus atteindre est secondaire ; c'est ce que je ne dus ni voulus atteindre, grâce à mes contraintes, qui est plus éloquent. | | | | |
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| action | | | Les soucis du fond et ceux de la forme - quand on sait les séparer, on est artiste. L'action et la réflexion s'occupent du premier, le goût et le talent – de la seconde. Et dans la vie des grands, comme dans un roman, le fond finit par effacement ou banalisation, et c'est la forme qui persiste dans notre esprit, ennobli et devenu âme. Curieusement, enseigner le fond d'un métier – de charpentier, de philosophe ou de gendarme – se dit former. Hegel - « Le travail forme - Arbeit bildet » - joue la-dessus. | | | | |
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| action | | | La leçon du Beethoven sourd, dont l'esprit entend ce que n'atteint plus l'ouïe : la possibilité et la dignité d'une volonté sans puissance ou d'un Bien sans action. | | | | |
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| action | | | Quand on comprend ce que vaut le rêve, comparé à l'acte, ou la métaphore libre, comparée à la métonymie mécanique, on comprend ce que vaut le génie, comparé au talent. Le génie est une intuition se passant d'intelligence : « Le génie est le don de découvrir ce qui ne peut être ni appris ni enseigné » - Kant - « Genie ist das Talent der Erfindung dessen, was nicht gelehrt oder gelernt werden kann ». Et toutes les grandes idées des hommes, comme leurs plus grands actes, valent surtout par leurs images métaphoriques : « La métaphore est la puissance la plus féconde que l'homme possède »** - Ortega y Gasset - « La metáfora es el poder más fértil que el hombre posee ». | | | | |
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| action | | | La liberté s'annonce dans l'audace des passions, se devine dans la créativité des commencements spirituels, mais elle se prouve uniquement dans les sacrifices et fidélités des actions. Il ne faut compter ni sur l'extase ni sur la contemplation, pour saisir la liberté, comme le fait Plotin : « La liberté réside dans l'intelligence, qui se désintéresse de l'action ». | | | | |
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| action | | | La liberté la plus mystérieuse est celle de l'action (avec la liberté abstraite – en pensée, en foi ou en politique - les choses sont beaucoup plus simples). Un scénario se déroule ; ma raison pèse mes acquis, mes contraintes, mes buts, pour choisir le décideur de mon prochain acte (partie du scénario) - entre mon esprit ou mon âme ; le décideur suit sa logique (le bien aveugle ou la cohérence lucide), formule l'objectif et s'adresse à ma raison, pour qu'elle conçoive l'acte, en accord avec l'objectif ; la raison élabore l'acte et le transmet à ma volonté ; ma volonté déclenche l'acte. La volonté ne coïncidera avec la liberté que si le décideur fut mon âme. Descartes ne voit pas cette nuance : « La volonté et la liberté ne sont qu'une même chose ». N'empêche que mon âme ne se reconnaîtra jamais dans mon action. L'âme est dans l'impuissance, la cécité, l'intraduisibilité du bien. | | | | |
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| action | | | La raison, comme le corps, habite l'espace-temps, et l'action est sa dimension temporelle. Son espace est occupé par ses trois hypostases : l'esprit, l'âme, le cœur – la profondeur du savoir, la hauteur de la beauté, la largeur de la fraternité. Une seule de ces dimensions manque, et voilà qu'apparaît le spectre de la platitude, d'un monde unidimensionnel ou fermé. | | | | |
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| action | | | Pascal, Nietzsche et Valéry sont d'accord, pour ne pas glorifier le soi connu, c'est à dire nos productions ; mais là où Pascal le proclame haïssable, et Nietzsche lui voue une haine farouche, Valéry, le plus intelligent des trois, se contente de le trouver insignifiant. | | | | |
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| action | | | Je commence par décomposer la valeur d'un homme sur les axes des actes, des pensées, des rêves, et je finis par n'y voir que l'homo faber commun. Même nos rêves portent des stigmates collectifs, sans parler des pensées ou des actes : « Donner une valeur à l'homme d'après les actes les plus hauts est absurde » - Sartre. C'est l'homme créateur, l'homo sacer, l'homme solitaire, ayant reçu du haut un talent sans mérite, bref - un nihiliste doué pour la métaphore, qui prend, à mes yeux, l'allure classieuse d'un vrai héros, créateur du sacré. | | | | |
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| action | | | Le hasard – mon rôle social, mon talent, mon énergie - prouve ce que je peux. La liberté – mon cœur, ma honte, ma foi – souffle ce que je veux. L'acte visible face au rêve invisible. Ceux qui n'ont que les yeux pour voir n'en perçoivent pas la différence : « Seuls les actes décident de ce que l'on a voulu » - Sartre. | | | | |
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| action | | | Répudier une pensée ou une action est également facile ; on les garde faute de mieux ou grâce à une ignorance étoilée. « Nous ne ferions rien dans ce monde si nous n'étions guidés par des idées fausses » - Fontenelle. Ouverts dans l'action même, les yeux doivent se fermer dans sa justification : « Que de choses il faut ignorer pour agir ! » - Valéry. L'immobilité interne nous traduit plus fidèlement que l'action externe. L'action est manichéenne, la pensée ne doit pas l'être (Malraux et R.Debray). Avec le savoir, on trouvera toujours une contrainte, qui interdira à l'action d'être moyen et but. Refuser les contraintes de la raison, c’est vulgariser les commencements du cœur : « Pour faire du Bien, il faut que le cœur n’écoute plus l’esprit » - Pasternak - « Чтобы сделать добро, нужна некоторая беспринципность сердца ». | | | | |
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| action | | | Ce qui est relativement banal chez l'homme - ses forces, son savoir ou sa logique - se laissent traduire en langages communs de gestes ou de mots et y sont pris pour son vrai visage ; mais tout ce qu'il a de merveilleux - l'éthique, l'esthétique, le mystique - ne se livre qu'au talent exceptionnel, qui est l'art de fabriquer et d'animer des masques. Actum, ce qui est fait, opposé à actus, ce qui se fait. Œuvre de Dieu ou mon œuvre à moi, que ne distingue pas St-Augustin : « Je ne suis pas mon ouvrage » - « Non ipsa nos fecimus ». Le visage du génie humain se dévoile non pas dans un Je inaccessible, mais dans un jeu. | | | | |
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| action | | | Dans chaque action, ma liberté s'éprouve dans : la noblesse des contraintes, le talent des commencements, l'intelligence des parcours, la sagesse des fins. Quoiqu'en pense Platon : « Le dieu tient en mains le commencement, la fin et le milieu de tous les êtres », Dieu en est absent, et la chiquenaude initiale ne laissa aucune trace, aucun écho. En tout cas, au savoir et au savoir-faire ce Dieu délicat semble préférer la noblesse, pour représenter ma liberté. | | | | |
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| action | | | Étymologiquement, l'acte, c'est une chose faite, et l'action, c'est la routine bien maîtrisée, visant un but précis. À l'opposé se trouve la création, un talent imprévisible, respectant les contraintes et chantant les commencements. | | | | |
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| action | | | Le premier pas, même le premier pas précédant un geste sensible, est déjà dans le divin. La mystique est peut-être dans le refus de sublimer le sensible temporel (la contrainte) et dans l'art de l'élever vers l'intelligible spatial (le talent). | | | | |
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| action | | | Depuis Pindare ou Thomas d'Aquin, on sait, qu'il faut tenir pour intelligent celui qui ne vise que des fins accessibles. Mais je crois, que c'est surtout celui qui sache choisir le meilleur organe d'accès : l'esprit, la main ou le regard. L'arc précis, la flèche décochée ou la corde tendue. | | | | |
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| action | | | L'action et la logique servent à chercher une solution, tandis que c'est surtout le langage qui aide à formuler le problème – deux milieux, deux démarches, deux outils difficilement compatibles. Comme les mystères ne se dissipent pas avec le même état d'âme, qui nous y a plongés. Les images, les mots, les concepts - dans chaque domaine nous avons un expert indépendant : l'âme, le cœur, l'esprit. Choisir un mystère, énoncer un problème, inventer une solution. | | | | |
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| action | | | Dans les actes que j'ai admirés le plus, aucune idée, accompagnatrice ou inspiratrice, ne vient appuyer mon enthousiasme. Et vice versa, dans les idées qui m'enthousiasmèrent le plus, - aucune trace de leur solidarité avec des actes quelconques. L'esprit de l'auteur les conçoit, tous les deux, mais c'est la présence de son âme que je dois percevoir, pour l'aimer, - une âme, noble et désintéressée, dans le premier cas, ou une âme, élégante et passionnée, dans le second. | | | | |
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| action | | | La conscience ne me dit ni ce que je dois penser ni ce que je dois faire, elle me convainc, par son trouble, son exaltation et son angoisse, qu'il existent, en moi, des voix, intraduisibles ni en mots ni en actes, et dont mon cœur est le témoin et mon esprit – le juge. | | | | |
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| action | | | L'action s'ensuit d'une inertie intéressée, et la passion – d'un élan désintéressé. Pour ce sot de Spinoza : « Les actions de l'Esprit naissent des seules idées adéquates, mais les passions dépendent des seules idées inadéquates » - « Mentis actiones ex solis ideis adæquatis oriuntur, passiones autem a solis inadæquatis pendent ». Ce sont les idées qui naissent de l'esprit ou des passions et non pas l'inverse. La passion est un attribut d'un esprit se muant en âme (mais Spinoza ne connaît que mens et ignore anima). Et l'adéquation n'a rien d'absolu, mais repose sur la rigueur des représentations et interprétations, où le libre arbitre, et non pas la fichue autonomie, est roi. Un bel esprit se réveille dans les impasses, inquiétantes et initiatiques, et non pas dans de doucettes certitudes intermédiaires. | | | | |
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| action | | | Même sans faire appel à nos forces matérielles, même dans les domaines, où ne règne que l'esprit, nous nous manifestons toujours par deux types d'attitudes – actions ou réactions, créativité ou intelligence. La noblesse peut nous accompagner dans les deux cas ; c'est ce que nous subissons ou maîtrisons qui en donnera la mesure. Le paradoxe : l'action naît en nous, où il vaut mieux subir l'obscure loi de notre soi inconnu ; la réaction a son origine extérieure, et nous devons maîtriser nos filtres et nos amplificateurs, c'est à dire notre soi connu, pour préserver notre visage. L'action est notre pose, et la réaction – notre position. | | | | |
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| action | | | La vie est faite d'actions et de rêves. Les premières sont interprétées par l'esprit, à travers l'intérêt, la société, le savoir ; les seconds sont représentés par l'âme, à travers les dieux, la musique, la noblesse. L'ivresse, devant mon étoile, ne s'évente pas par l'astronomie. Et Épicure : « Il vaut mieux croire aux fables qu'on raconte sur les dieux, que de s'asservir à la nécessité des physiciens » - est bien bête. | | | | |
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| action | | | L'action fut un plat journalier, créant des conditions favorables pour nous vouer à la profondeur du sentiment ou à la hauteur du rêve. Aujourd'hui, les rôles s'inversèrent, et la platitude règne aussi bien dans les muscles que dans les cœurs. « La Civilisation des machines s’inspire de son principe essentiel, qui est celui de la primauté de l’action » - G.Bernanos. | | | | |
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| action | | | Pour juger un homme, ni ses opinions ni ce qu'elles firent de lui n'apportent que quelques pâles lumières. Ce qu'il y a de non-mécanique, dans l'âme humaine, reste invariant, quels que soient les événements ou les opinions qui traversent les bras ou la tête. Tout ce qui est évolutif ou perfectible, chez l'homme, est secondaire et relève du soi connu ; mais l'homme le vrai, l'homme le divin, c'est le soi inconnu, ce siège de l'âme. Qu'on juge notre esprit, d'après les effets de nos opinions, qu'on y trouve notre soi connu ; avec l'âme, on vénère, on prie, on s'oublie, on se perd dans le soi inconnu. | | | | |
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| action | | | Je cherche à confondre la volonté de puissance, et voilà que surgit au bout de mes lèvres, tout de raccroc, - la volupté en puissance, à laquelle peut-être avait pensé Shakespeare : « La volupté en action ruine l'esprit »* - « Th'expense of Spirit, the lust in action », tandis que la volupté en puissance l'élèverait ! | | | | |
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| action | | | La représentation sert de fond pour trois manifestations rationnelles de l'homme : l'action, le langage, la pensée. Mais elle ne figure que très vaguement dans les trois manifestations irrationnelles : le génie, la passion, la créativité. | | | | |
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| action | | | Très peu d’actes témoignent d’une hauteur d’esprit ; dans tout acte on peut entrevoir une part de bassesse. La hauteur est une dimension, réservée au rêve, dicté par le cœur, ou à l’écriture (de mots ou de notes), soufflée par l’âme. C’est pourquoi les belles paroles de Tsvétaeva : « Tous ceux qui parlent comme moi agissent avec une horrible bassesse ; toux ceux qui agissent comme moi parlent avec une terrible hauteur » - « Все говорящие, как я, поступают ужасно низко, а все поступающие, как я, говорят ужасно высоко » - n’expriment qu’un chaos sentimental, se prêtant bien à la poésie mais non à la pensée. | | | | |
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| action | | | L’action, à l’instar de la pensée, gagne en pureté, lorsque son essence est dans le commencement ; agir et commencer s’expriment par le même verbe grec archein. Comme parole et esprit se rencontrent dans logein. Agir ou penser - comme prendre initiative. | | | | |
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| action | | | La position couchée et une belle soif semblent être attachées à la hauteur, qu'il s'agit d'imaginer plutôt qu'escalader. Entre le haut ciel et la terre basse, il n'y a que la table et le lit qui sont à la bonne hauteur. Le genialis lectus accueille les pensifs et les lascifs et favorise les fulgurances géniales ou génitales. | | | | |
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| action | | | La volonté peut s’imprégner de trois sources d’intensité : la puissance (autorisant des commencements), la rigueur (assurant un parcours harmonieux), la profondeur (visant des cibles lointaines). Mais quand on a le talent, c’est-à-dire la hauteur, les deux dernières sources se réduisent à la seule première. | | | | |
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| action | | | Un bon douteur constate un gouffre entre la portée de son action et le sens de sa pensée, sans parler de l'élan de son rêve. Et dans son esprit et dans son âme, il entretiendra une saine irrésolution, tandis que son bras dira, que « ma maxime était d'être le plus résolu en mes actions » - Descartes. | | | | |
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| action | | | Ton soi connu se manifeste dans ton action et dans ton corps ; ton soi inconnu se devine dans ton cœur et dans ton esprit. « Derrière tes pensées et sentiments se tient un sage inconnu, appelé le soi »** - Nietzsche - « Hinter deinen Gedanken und Gefühlen steht ein unbekannter Weiser – der heißt Selbst ». | | | | |
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| action | | | L’existence, c’est le hasard, et l’essence – le destin. Il est bête de voir dans le hasard l’accomplissement du destin. Le destin est invisible, il ne quitte jamais notre âme ; l’esprit dévoile le hasard, le robot s’en débarrasse et transforme le destin en algorithme. « La vie de celui qui agit robotiquement est essence sans existence » - A.Carpentier - « Quien actúa de modo automático es esencia sin existencia ». | | | | |
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| action | | | La vie est faite d’actions et de rêves, que, respectivement, nous exerçons sur terre ou vouons au ciel ; mais les plus nobles mouvements, de l’esprit ou de l’âme, les fidélités et les sacrifices, y ont des places presque opposées. Sur terre, je cherche la fidélité aux rêves ; le sacrifice des actions m’aide à rester au ciel. La fidélité aux actions ou le sacrifice des rêves nous rendent moutons ou robots. | | | | |
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| action | | | Forger ou pétrir ? Écrémer ou approfondir ? Faire fondre le bronze des jours, par le feu de ton âme ? Ou bien ne toucher qu'à l'argile de l'imagination ? | | | | |
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| action | | | Lesquelles de mes créations donnent une image plus fidèle de mon soi ? - celles des mains ? de l’esprit ? de l’âme ? Les spontanées, les profondes, les hautes ? On vit dans le réel, on rêve dans l’imaginaire ; donc, m’est avis que les premières de ces créations soient les plus authentiques, et Luther : « L’homme devrait se méfier de ce qu’il fait » - « Oportet hominem de suis operibus diffidere » - au jugement de l’esprit, a tort, bien qu’au tribunal de l’âme il ait raison. | | | | |
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| action | | | Il serait bête de réduire notre valeur à la qualité de nos rêves et de nos idées, puisque, presque toujours, ils sont communs à toute l’humanité. C’est par l’acte de leur traduction artistique ou scientifique, donc par la création, que nous faisons entendre notre vraie voix. Le talent met la création au même niveau que les rêves et idées, le génie la porte même au-delà, et la noblesse l’élève au-dessus. | | | | |
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| action | | | La raison n’est pas la seule à dicter les motifs de nos actions : l’esprit en formule les raisons explicites, le cœur en souffle les implicites, et l’âme, chez les créateurs dans l’âme, en bâtit la mystique. « Les mythes sont l’âme de nos actions et de nos amours »** - Valéry. | | | | |
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| action | | | Mon soi inconnu ignore le langage des idées et l’action des volontés, mais il peut influencer mes échelles de valeurs, en soumettant mon action à ma pensée, et ma pensée – à mon rêve. « L’essence véritable de mon soi n’est pas Je pense, mais J’agis » - Heidegger - « Das eigentliche Wesen des Ich ist nicht das Ich denke, sondern das Ich handle ». J’agis est moutonnier, je pense est robotique ; il ne reste aux rares possesseurs d’un soi inconnu que je rêve angélique ! | | | | |
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| action | | | Tout réveil de la conscience commence par nos sens, dont les signaux sont captés, tout d’abord, par l’âme et non pas par l’esprit, avec ses pensées ou ses actes (du mouton cartésien au robot hégélien). Schelling résume cette funeste bassesse mécanique : « Le seul concept immédiat est celui de l’activité » - « Das Handeln ist der einzige unmittelbare Begriff ». | | | | |
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| action | | | Impossible ne faire que subir ses actes, on est amené à bien les commettre, sur l'échelle du geste ; seuls les imaginatifs arrivent à les démettre, de l'échelle de la geste. La grandeur et l'héroïsme sont toujours affaires des mythes et des inventions du passé, figés dans les statistiques du présent. | | | | |
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| action | | | Dans l'opposition entre la tension de la corde et les flèches touchant leur cible, entre la maîtrise et l'accomplissement, entre potentia et actus (entre la dynamique et l'énergie aristotéliciennes, entre la potentialité et l'actualité kantiennes ou heideggériennes), je me range résolument du côté opposé au Stagirite et aux phénoménologues, pour le recueillement de l'âme, contre l'extraversion de l'esprit. Tout ce que l'esprit perçoit dans le contact avec les choses, l'âme le conçoit dans l'isolement et dans la solitude. | | | | |
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| action | | | Tant de fois j’ai entendu des hommes de talent prôner l’écoute de notre voix intérieure, afin de lui suivre fidèlement. Ce conseil n’est bon que si cette voix reste intraduisible et demande de nous un don d’écoute et un talent d’interprète ; si cette voix est terrestre, la suivre, c’est marcher, banalement ; la maîtrise de langues célestes est un privilège, nous faisant danser. | | | | |
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| action | | | Un être est libre, lorsqu’il accomplit des gestes, dont est incapable un être minéral ou robotique. Un animal peut donc être libre, mais l’homme, en plus, en est conscient. Et le sommet de la gloire humaine est que sa liberté peut être commandée par trois dons, ou organes, divins – le cœur (liberté éthique), l’âme (liberté esthétique), l’esprit (liberté intellectuelle). | | | | |
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| action | | | La liberté intellectuelle est impensable sans les bonnes contraintes que s’impose un esprit, fidèle ou sacrificiel. Donc, dire que l’imagination se déploie dans la liberté (Kant) n’est pas si bête. | | | | |
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| action | | | Jadis, pour agir, l’esprit avait besoin de force et de volonté banales, et pour rêver, l’âme s’abandonnait à la noble faiblesse. « La volonté, cette ennemie intérieure de l’âme » - St-Augustin - « Voluntas, velut hostis interior ». Aujourd’hui, les âmes sont mortes, et les esprits ne se vouent qu’à l’exécution d’algorithmes. | | | | |
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| action | | | Avec le temps, le travail des yeux parcourt un cycle : dans ton enfance ils boivent le monde, ensuite ils le voient ; un jour, ils deviennent regard, qui recrée le monde, ensuite il se dévoue à en entretenir la soif. Les yeux finissent par s’attacher à l’esprit créateur, comme les oreilles – à se solidariser avec l’âme musicale. Le cœur, lui, reste toujours solitaire. | | | | |
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| action | | | Si les sentiers battus te répugnent et si l’immobilité est ce qui attire tes bras ou ton esprit, contente-toi de la direction que te souffle ton étoile - « L’étoile polaire de la chevalerie errante » - Cervantès - « Norte y lucero de la andante caballería ». | | | | |
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| action | | | Le sentiment et la pensée, évidemment, accompagnent toute action, mais mesquinement, en se profanant. On devrait les tenir à l’écart des itinéraires arbitraires de nos bras ; le cœur et l’esprit devraient se confier à l’âme, qui se voue à la musique de ses états et se détourne du bruit des états du monde. « Les plus forts pensent ce qu’ils font et font ce qu’ils pensent » - Unamuno - « Los fuertes piensan lo que hacen y hacen lo que piensan » - le premier est banal et le second - impossible. | | | | |
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| action | | | Les idées sont des cibles, présentées à l’archer, nommé le talent. Celui-ci a besoin de flèches, portant un style, d’un arc, taillé par la noblesse, d’une corde, assurant la musique du vol. | | | | |
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| action | | | Tu vaux par ce que tu es et par ce que tu fais. Ce que tu es se décompose en ton soi inconnu, l’inspirateur, le représentant de Dieu dans ton âme, et en ton soi connu, la volonté et le talent de ton esprit, avec tes connaissances et tes goûts. Ce que tu fais se divise en création, scientifique (l’esprit) ou artistique (l’âme), et en actions sociales, pour t’incruster dans la société et pour survivre. L’essence et l’existence, le virtuel et le réel. | | | | |
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| action | | | Toutes les finalités essentielles sont déterminées (sans nécessairement être atteintes) par ce qui anime le premier pas : le regard – vers Dieu, le rêve – vers la consolation, l’intelligence – vers la vénération, la noblesse – vers la hauteur, l’enthousiasme – vers le bonheur, l’ironie – vers le style, le talent – vers la beauté, l’amour – vers le mystère. Dans cette banalité, ce qui est surtout à retenir, c’est l’irréversibilité entre l’effet et la cause. | | | | |
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| action | | | L’écriture discursive est un acte (fondé sur l’esprit), mais l’écriture poétique ou musicale relève plutôt du rêve (l’inspiration de l’âme). Et Cioran : « On ne vit qu’en épuisant la substance de notre âme, en trivialisant par des actes ses virtualités, en enterrant ses éruptions sous des formules » se méprend sur les fonctions de l’âme. | | | | |
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| action | | | La première qualité de ton âme est la grâce de sa création qui t’attire vers les firmaments ; le poids du corps et de l’esprit te fait pencher vers la basse terre. L’impondérable culture du rêve ou la pesante nature de l’action – tel est le choix qui dit si tu es poète ou activiste. « La parole qui ne mène pas à l’acte n’est que du bruit sur Terre » - Th.Carlyle - « Speech that leads not to action is a nuisance on the Earth » - bruit sur Terre, musique aux cieux. | | | | |
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| action | | | Pour ériger ma tour d’ivoire, les matériaux de construction et les outillages me sont fournis par l’esprit et les yeux, mais ni l’âme ni le regard ne sont esclaves de mon atelier (Sklave seiner Werkstatt – S.Zweig). Ils convertissent le silence mystérieux et la lumière incolore du monde en mélodies et arcs-en-ciel des mots. | | | | |
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| action | | | Plus envahissante est l’horizontalité de tes actions, moins d’envergure aura ta verticalité - la profondeur spirituelle ou la hauteur artistique. « La vastitude de ta vie conduit à une piètre profondeur de ton esprit » - S.Zweig - « Einer Weite des Lebens entspricht ein geringer seelischer Tiefgang ». | | | | |
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| action | | | Les définitions et leurs applications – telles sont les fonctions de l’intellect. Le cœur – défini sans applications validées ; l’esprit – définitions et applications ; et « l’âme est un prolongement de l’homme dans l’indéfini » - Hugo – et ses applications indubitables sont des passions, dont l’art est le chantre. | | | | |
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| action | | | L’action d’un esprit est soit externe (au milieu de la matière) soit interne (ses réflexions, ses discours). Dans le premier cas, la liberté consiste en imprévisibilité de l’acte ; dans le second – en indépendance des autres esprits. Aucun point commun entre ces deux genres de liberté. | | | | |
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| action | | | Agir ou apprendre, telles sont des lectures possibles de l’être. Si être est ce que je manifeste par mon action, il vaut mieux ne pas être (pour mon âme) ce que je suis (pour mon esprit). Si être est ce que je réussis à savoir en profondeur, il faut que je puisse munir mon devenir, mon valoir, mon devoir, mon vouloir, mon pouvoir, de l’intensité de l’être, pour prétendre à la hauteur. | | | | |
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| action | | | Notre existence s’éploie sur deux faces : agir ou créer, l’acteur ou l’auteur, la vie ou le rêve, le commun ou l’individué, la force ou l’imagination. La première, appuyée sur l’esprit social, triomphe partout, chez tous ; la seconde, portée par l’âme solitaire, devint si rare, presque introuvable. | | | | |
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| action | | | La liberté de tout vivant est une victoire de l’esprit, sa sortie du règne de la nécessité matérielle, sortie miraculeuse. | | | | |
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| action | | | La pensée, digne de ce nom, ne peut être que personnelle et dictée par un état d’âme (les âmes sont particulières) et non pas d’un ordre d’esprit (les esprits sont communs). On fait trop d’honneur à l’action si l’on l’affuble d’une pensée originaire motivante. Toute action est faiblesse de l’âme. | | | | |
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| action | | | La plus utile contrainte pour l’esprit évaluateur (refus de l’inessentiel) est dictée par la liberté, dans l’essentiel, de l’âme créatrice. | | | | |
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| amour | | | En effet, Dieu est peut-être amour. Je me résigne assez facilement, que tous fassent la sourde oreille face aux mots, soufflés par mon esprit, ou que personne ne soit attiré par la hauteur que je vise, - mais, mon Dieu, comme il est difficile de porter la caresse non sollicitée par personne ! Dieu serait-Il caresse ? La caresse serait-elle Son commencement ? Suivie de ou précédée par l'émotion : « Au commencement était l'émotion » - Céline. Même l'éternel retour est le mieux illustré par les métamorphoses de la caresse, vues par Lucrèce : Vénus-volupté, Vénus-amour, Vénus-paix, Vénus-nature - le monde, au bout de la chaîne, retombant sur la caresse. | | | | |
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| amour | | | Toute rencontre de deux êtres peut se réduire à la métaphore de l'unification d'arbres : pour les esprits, l'entente se ferait par les racines, pour les âmes – par les fleurs, pour les cœurs – par les cimes. Aux hommes de science on ne demandera pas « le degré d'amour, avec lequel ils regardent leurs arbres » - Dostoïevsky - « степени любви, с которою они смотрели на деревья », puisque le scientifique lève rarement son regard, familier surtout des feuilles de ce jour. | | | | |
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| amour | | | Toute sensation a, pour demeure finale, soit l’esprit (sensations intelligibles), soit l’âme (sensations artistiques), soit le cœur (sensations mystiques), mais sa trajectoire les traverse, toutes les trois. Seuls l’amour et la musique se logent directement au cœur, leur véritable interprète. Mais l’amour a tous les attributs de la musique : l’harmonie dans l’intensité, le rythme dans les pulsions, la mélodie dans l’écoute du monde. | | | | |
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| amour | | | L'esprit qui s'attarde sur les petits défauts de la femme empêche le cœur d'en découvrir les grands charmes. | | | | |
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| amour | | | Au-dessus de l'âme - la passion et le génie. Le génie est le pressentiment de la liberté dans des étendues à perte de vue de l'esclavage. La passion est le choix de l'esclavage, face à une piètre liberté. C'est ainsi qu'on nomme un génie ou une passion bâclés - folie géniale, folle passion. Rien n'amuse tant la hargne du vulgaire qu'un géant tombé ou un saint succombé. | | | | |
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| amour | | | Toute passion, qui se détache de moi, emporte une partie de mon âme. Développer des barrages et soupiraux, pour maintenir sa force ou l'envelopper de mots, qui entretiendraient sa faiblesse royale et nue ? La partialité privilégiant la faiblesse, s'appelle amour, la plus défaitiste des passions ! « L'amour est la plus noble des fragilités de l'esprit » - Dryden - « Love's the noblest frailty of the mind ». | | | | |
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| amour | | | Le cœur ne sait pas chercher, il trouve ce qu'avait cherché l'esprit. La vie nous introduit partout, mais c'est l'âme, qui referme la porte. Mais une fois rentré chez soi, dans ses chaudes ruines, il vaut mieux ignorer les toits et même les portes laisser ouverts les toits et même les portes, être ouvert à la vie et à la mort. | | | | |
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| amour | | | Penser avec son cœur et sentir avec son esprit, folie raisonnable et ratiocination tout de cœur - ne serait-ce pas cela, l'âme de la féminité ? Ou de la croyance populaire : « Voici le fruit de l'esprit : amour, paix, bonté, foi, maîtrise de soi » - St-Paul, puisque tout, dans cette liste, ne peut être que fruit d'une folie, d'une résignation ou d'une méprise, et jamais - de l'esprit. | | | | |
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| amour | | | L'esprit, ce serait une raison discrète dévoilant un sentiment pudique. | | | | |
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| amour | | | Entouré d'esclaves, je subis la passion, j'admire le génie. Et je sais qu'aujourd'hui, on gère celle-là et l'on négocie celui-ci. Au royaume du goujat qu'instaure la liberté, dans ses Éleuthéries modernes, où l'esclave se prend pour maître. | | | | |
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| amour | | | Les pauvres en esprit et riches de cœur ne comptent que sur une foi. L'amour est une foi ; la vie - une hérésie, une superstition, un choix (hérésie = choix ! ). Aimer signifie ne rien attendre ; vivre - prévoir. L'amour n'est souvent qu'une parabole, que la vie prend à la lettre, pour s'en rire. | | | | |
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| amour | | | Aimer : quand, sous mes yeux incrédules, le corps, l'esprit et le cœur de l'être aimé deviennent âme. | | | | |
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| amour | | | Il n'est pas de plus forte et irrésistible béatitude que de se noyer dans les yeux d'un être aimé ; mais, pendant un instant, détache ses pupilles de son corps désirable, de son cœur aimable, de son âme qui sent tout et de son esprit qui voit tout, - je verrais dans ses trous noirs, monstrueux et vides, ce que ressentirait un Martien : les pupilles d'un poulpe, d'une hyène ou d'une chauve-souris qui me guette. Et devant mon miroir j'éprouverais la même horreur. | | | | |
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| amour | | | Aimer charnellement le corps et spirituellement l'esprit - est banal et improductif ; il faudrait aimer charnellement l'esprit et spirituellement le corps, ce qui élève et l'esprit et le corps. Surtout si l'on croit, que « entre le pénis et les mathématiques, il n'existe rien ! C'est le vide ! » - Céline. Alterner les hauts et les bas : « Tu es ardent dans le glacial, glacial dans l'ardent » - Cicéron - « In re frigidissima cales, in ferventissima friges ». Entre deux éléments, l'eau et le feu, il faut choisir : « L'esprit n'est pas un récipient à remplir, mais un feu à entretenir »* - Plutarque. | | | | |
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| amour | | | La largesse est la dimension naturelle du cœur, comme la profondeur - celle de l'esprit et la hauteur - celle de l'âme. Il semblerait, que le seul mouvement qui, simultanément, élargisse le cœur, approfondisse l'esprit et rehausse l'âme, ce soient les passions. | | | | |
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| amour | | | L'amour est ennemi de la tolérance ; aimer, c'est découvrir la platitude de tous, sauf un être qu'on découvre à une hauteur vertigineuse et dont on est amoureux, sans savoir si l'ivresse provient de la hauteur ou de l'être aimé. Le sot s'y voit propulsé vers un rang supérieur. Le supérieur s'y découvre sot déchu, sans envier la sagesse des autres, sans chutes. « Tomber amoureux, ce n'est pas encore tout à fait - aimer » - Dostoïevsky - « Влюбиться, еще не значит любить » - aimer, c'est aimer la sensation de chute, c'est à dire la disparition de toute pesanteur. | | | | |
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| amour | | | Les percées de l'esprit, de l'âme ou du cœur ont le même secret, la même formule : un sacrifice inspirateur suivi d'une fidélité créatrice ; leur dénominateur commun s'appelle amour : l'amour du vrai, l'amour du beau, l'amour du bon. Être libre et savoir se sacrifier seraient-ils synonymes ? - « Plus l'âme se sacrifie sans retour, plus elle est libre »*** - Fénelon. | | | | |
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| amour | | | On n'arrive à associer l'idée d'immortalité ni au corps, ni à l'âme, ni à la conscience ; ce qui s'en rapproche le plus, c'est la caresse que je voue à un visage, à un souvenir, à ce qui m'avait muni de regard, aux mains de ma mère, bref à l'absurdité insondable d'un aveugle amour, qui ne dure qu'un moment : « L'immortalité : un instant, pour le génie, une longue vie – pour les médiocres » - Prichvine - « Для гениальных бессмертие - в мгновении, а для обыкновенных - в долготе жизни ». L'immortelle caresse, au-dessus de l'immortalité d'une conscience selon Pythagore, ou Socrate, d'une pensée selon Aristote, d'une foi selon le Christ, d'une création selon l'Artiste. | | | | |
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| amour | | | L'esprit manipule des valeurs au comparatif, fournies par des capteurs ; l'âme, elle, n'est sensible qu'au superlatif, auquel réagissent ses cordes. « Il existe ces drôles de cordes dans l'âme humaine ! Insensibles aux appels tonnants elles se mettent soudain à vibrer aux mots prononcés tout bas » - Dickens - « There are chords in the human heart, which will remain senseless to appeals the most passionate, and respond at last to the slightest casual touch ». Le cerveau traduit les mots, nettement filtrés par l'oreille, mais le cœur en connaît la langue originelle, qui ne jaillissait que des yeux silencieux. | | | | |
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| amour | | | Le type d'homme, le plus dénoncé par les sots, est l'homme, qui n'aime ni la vérité, ni la réalité, ni le naturel. Mais pourquoi tant de nigauds parmi ceux qui se répandent en déclarations d'amour pour le vrai, tant de stériles chez ceux qui collent à la réalité, tant de féroces auprès des laudateurs du naturel ? Et s'il fallait réserver l'amour à ce qui, seul, le mérite : une passion ou un génie, sans empreintes sur les choses ? En vase clos. | | | | |
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| amour | | | Par analogie avec les Chinois, qui voient dans le détachement spirituel - de la fadeur, menant à une harmonisation du sens, on peut dire que l'attachement sentimental est de la saveur d'un chaos des sens. | | | | |
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| amour | | | La volupté nous conduit au seuil de la chute, et l'esprit en crée la hauteur ou nous munit d'ailes. « La spiritualisation de la sensualité s'appelle amour »** - Nietzsche - « Die Vergeistigung der Sinnlichkeit heißt Liebe ». La spiritualité est créatrice d'images soudaines, indéchiffrables et éclatantes, en sursaut ou en pointillé, dont se nourrit l'ombrageuse sensualité, adepte du continu. | | | | |
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| amour | | | Les plaisirs de l'esprit ou du corps ne sont pas si différents de nature ; il suffit d'observer, que la source des meilleures voluptés, que procurent soit les images fortes soit les mains accortes, est la même - la caresse. Le philosophe doit y être aussi expert que l'amant. Nietzsche, ne voulait-il pas être amant de la vérité même (der Wahrheit Freier) ! | | | | |
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| amour | | | Ni réflexion ni pulsion n'atteignent ni ne délimitent mon soi inconnu ; sa seule manifestation indubitable est l'amour qu'on me porte. « Où est ce moi, s'il n'est ni dans le corps ni dans l'âme ? »* - Pascal - il est ma source profonde, il est le haut firmament de ceux qui m'aiment. | | | | |
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| amour | | | L’amour, qu’il soit de Dieu ou du prochain, n’est pas une porte qu’il s’agisse d’ouvrir. Tout amour est avant tout une clé, dont on n'a même pas l'envie de se servir. Dès qu'on touche aux serrures, on s'évade, redevient libre et donc sans élan cellulaire. Le prochain attend ta chaleur, Dieu se contentera de ton intelligence - amor intellectualis Dei. | | | | |
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| amour | | | L'âme et l'esprit, frappés par l'invisible ou l'indicible, abandonnent la partie au profit du cœur, deviennent cœur, dans le pourquoi du bien ou dans le comment de l'amour. « Je ne vous aime pas tellement, je vous aime comment » - Tsvétaeva. | | | | |
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| amour | | | Les yeux d'amoureux, la vue de sage, le regard de créateur - le bouquet complet, la fusion d'un cœur, d'un esprit, d'une âme - à offrir à un talent. | | | | |
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| amour | | | L'amour, c'est le souvenir de l'invisible, l'intelligence de l'indicible, l'oubli de l'incurable. « L'amour naît du souvenir, vit de l'intelligence et meurt par l'oubli » - Lulle. | | | | |
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| amour | | | Le beau nom de volonté n'est vraiment grand que lorsque derrière lui on devine aussi bien l'esprit que l'âme, le cœur et le corps, la puissance y étant rejointe par la hauteur, la passion et la caresse. | | | | |
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| amour | | | Chez les écrivains, il y a une énigmatique relation entre la qualité de leurs amours secrètes et le degré de fébrilité de leur style ; mais je ne saurais déterminer où est la cause et où est l'effet. Les amours délicates favoriseraient les classiques (Goethe, Flaubert, Valéry), les amours banales réveilleraient les romantiques (Lamartine, Hugo, Pasternak), les amours vulgaires pousseraient les véhéments (Tolstoï, Nietzsche, Cioran). L'esprit, le cœur ou le corps y sont conducteurs de leurs émois. Mais il semblerait que le plus parfait organe de l'amour fût, malgré tout, l'âme (Goethe serait du même avis) ; et c'est l'exemple unique de Tsvétaeva, qui connut toutes les trois sortes d'amour et n'aima que de l'âme, et qui en est la plus belle et la plus tragique illustration. | | | | |
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| amour | | | Que le délire philogyne des vieux Casanova, Goethe ou Tiouttchev me séduit davantage que ne me convainquent des savantes analyses des misogynes, vautrés dans leur misère sexuelle, tels que Byron, Schopenhauer ou Nietzsche ! Un manque cruel d'ironie, pour bien digérer ses déboires. Un manque, plus cruel encore, d'imagination, pour chanter ce qu'on ne connaît pas. | | | | |
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| amour | | | L'esprit est juge en dernière instance, dans toutes nos controverses intérieures, sauf en amour, où cette prérogative appartient à l'âme. C'est l'âme qui, devant les attaques de l'amour, assure la glorieuse reddition de l'esprit, du corps et du cœur. | | | | |
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| amour | | | La vie gardait son sens grâce à deux vides, côté tête et côté cœur : la curiosité de l'esprit et la soif de l'âme, qui ne cherchaient qu'à se remplir. « Stop to fill your head with science - for to fill your heart with love is enough » - Feynman - « Ne cherchez pas à remplir de science votre tête, car remplir d'amour votre cœur, c'est déjà suffisant ». Le plus fascinant, c'est que, apparemment, la source, d'où coulent l'émotion ou l'intelligence, n'est ni dans la nature ni dans le hasard, - elle est en nous ! Comme une règle, qui ne demande qu'être appelée. Et peut-être, de surcroît, cette source est la même, pour ces deux courants qui s'ignorent. | | | | |
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| amour | | | La caresse est à l'âme ce que l'algorithme est à l'esprit, et l'orgie – au corps. La caresse est l'esprit, devenu charnel, ou le corps, devenant spirituel. | | | | |
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| amour | | | Une complète différence de nature entre ces deux voluptés : la caresse à donner ou la caresse à recevoir, entre mon corps touchant et mon corps touché ; j'extrapole la vie sur l'art, et je trouve un énorme gouffre entre mon âme touchée et mon esprit touchant, ces deux outils du corps : pour interpréter ou pour représenter le monde, et qui, à tour de rôle, se renvoient de la matière à caresser par le verbe. « La volupté recherche les choses belles, sonores, suaves, agréables au goût et au toucher » - St-Augustin - « Voluptas pulchra, canora, suavia, sapida vel gustavi vel tetigi discernitur » - décidément, la caresse est la curiosité et du corps et de l'esprit, et c'est l'âme qui les unit. | | | | |
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| amour | | | Le meilleur feu – sentimental, littéraire, héroïque - engendre non pas la lumière, qui est anonyme, mais de belles ombres, comme dans la caverne platonicienne, avec un seul spectateur. L’éclat vaut mieux que la flamme : briller est vain, brûler est peu. Il n'y a que deux perfections : la réalité et le génie. Dans la première - tant de lumière et de froide immobilité ; dans la seconde - tant d'envies de projeter des ombres et d'entretenir le feu montant au ciel. | | | | |
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| amour | | | Si je devais interpréter âme selon Aristote, passion selon Descartes, désir (conatus) selon Spinoza, rire selon Kant, esprit selon Hegel, liberté selon Sartre, amour selon Barthes, je me réfugierais plutôt dans l'impassible, le décervelé, le servile et le végétal. | | | | |
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| amour | | | Les cœurs authentiques sont les mêmes chez tous, mais ils n'ont pas de langage à eux ; seuls les cœurs inventés parlent ou chantent. « Il y a des hommes, dont l'esprit crée leur cœur, et d'autres, dont le cœur crée leur esprit » - Tchaadaev. Mais l'esprit inventé n'existe pas ; le cœur ne maîtrise que deux langages - le bien et l'amour, deux manières de dominer l'esprit. | | | | |
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| amour | | | L'amour et l'intelligence, deux scintillements intérieurs indicibles, et il y a un net parallélisme entre les tentatives de les dire à autrui : la foi et le poème - pour l'amour, et pour l'intelligence - la philosophie et l'intelligence artificielle. | | | | |
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| amour | | | Dieu nous munit d'instincts de l'amour, du bien et du beau, sollicitant notre corps, notre cœur ou notre âme ; l'esprit les prend en charge, et pour cela il dispose de deux structures d'accueil - la raison et l'imagination : pour les développer jusqu'à leur insertion dans des algorithmes du réel ou pour les envelopper de rythmes imaginaires et mystérieux ; il faut choisir entre la justesse apaisante et la caresse troublante. | | | | |
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| amour | | | La passion est un besoin soudain de sacrifier ce qui est fort ou de rester fidèle à ce qui est faible. L'esprit, l'âme ou le corps sont les organes, en général – exclusifs, de ces résistances à l'inertie ambiante. Mais seul l'amour les aligne de front, tous les trois : « L'amour est de toutes les passions la plus forte, parce qu'elle attaque à la fois la tête, le cœur et le corps » - Voltaire. | | | | |
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| amour | | | Au lieu de preuves, l'amour devrait vivre d'épreuves. Comme l'essentiel de l'âme est invisible aux yeux, son existentiel est indémontrable par l'esprit. | | | | |
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| amour | | | Être vieux, c'est ne croire plus que ses yeux. Des rides dans les cerveaux sont précoces, de nos jours, tandis que chez les jobards même le cœur est sans rides. Dans la jeunesse, le cœur iconoclaste entraîne une âme crédule ; dans la vieillesse, c'est l'esprit incrédule qui entraîne le cœur sans foi. | | | | |
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| amour | | | Depuis Sénèque ou N.Lenclos, on sait, que les passions donnent de l'esprit aux sots et rendent sots les hommes d'esprit. Mais, l'impassibilité est un égalisateur des cervelles encore plus efficace. La passion déchaîne la meute ou anime la solitude, l'impassibilité élève le troupeau et rabaisse la solitude. | | | | |
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| amour | | | Dans la mise en place du rendez-vous avec ma Muse, la raison c'est le choix du lieu, de la date, du décor. Mais, en cachette, ce rendez-vous est attendu par mon esprit, mon corps, mon âme – la séduction, la volupté, la jouissance. L'enfant de l'âme s'appelle volupté : Psyché et Hédoné. | | | | |
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| amour | | | Le parallèle est saisissant entre ce que le Verbe apporte à l'esprit et ce que la Caresse procure au corps ; mais le contre-point est encore plus fascinant, lorsque l'esprit s'incline devant la caresse ou le corps s'élance après le verbe. | | | | |
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| amour | | | Il y avait des objets d'expérience et des objets d'imagination, que maîtrisaient nos bras ou nos esprits. Et il y avait l'amour, qui venait surprendre nos âmes et rendait nos existences et nos rêves purement artificiels et hautement heureux. Aujourd'hui, même l'amour est un objet d'expérience, dans cette chaîne de (re)production naturelle, que devint la vie. Les cerveaux et les cœurs sont au plus bas, au service des griffes. | | | | |
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| amour | | | L'esprit et l'âme ne sont que deux hypostases (sive animus, sive intellectus – même si Descartes aurait dû y mettre anima et non animus), se muant facilement l'une dans l'autre, en fonction du climat de notre cœur. C'est l'amour, la Chair, la Caresse qui, en revanche, restent irréductibles et couronnent ou complètent notre divinité jusque dans une triade. Le Verbe doit (pro)céder (de) à la Caresse. | | | | |
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| amour | | | Mon écrit part d'un besoin de caresser le mot ou d'être caressé par un regard complice ou fraternel. Comme le corps, il est travaillé par des fantasmes fous ou honteux, mais s'exprimant, allégoriquement, par le cerveau libre ou le muscle servile. | | | | |
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| amour | | | Pour l'homme d'aujourd'hui, la seule inégalité intouchable reste l'inégalité des comptes en banque. L'une des dernières, l'inégalité sacrée, dans un amour entre un homme et une femme, est en train de s'effacer, au profit d'un contrat entre partenaires égaux en tout : « L'amour est une fusion avec ton proche en esprit, avec ton égal en dignité et en vocation » - Berdiaev - « Любовь есть слияние с родным по духу, равным по достоинству и призванию ». - fini, le beau lointain, ignorant les dignités et vocations, qui attirait nos âmes néophytes. | | | | |
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| amour | | | Qu'attends-tu de l'autre ? - une excitation ou un amour ? Ce qui excite, c'est notre génie, ces dons divins, qui constituent notre soi inconnu. Ce qu'on aime en nous, c'est notre caractère, notre activisme, ce qui résume notre soi connu. Inventer un amour est une tâche à portée de notre imagination ou de notre intelligence, tandis que créer une excitation est hors de portée de l'art. Le choix d'artiste est choix d'amant, puisque son réel est son imaginaire. | | | | |
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| amour | | | Pourquoi la honte est le sentiment humain primordial et irréductible ? - parce que je ne peux jamais savoir si je suis digne d'amour ou de haine, que ce soit à mes propres yeux ou aux yeux des autres. | | | | |
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| amour | | | La noblesse de l'esprit, la passion du cœur, la caresse de l'âme, c'est le même climat, se manifestant aux saisons différentes de notre soi, gravitant autour d'une vie mystérieuse. « La passion seule donne aux images – esprit, vie et langage » - J.G.Hamann - « Leidenschaft allein giebt Bildern - Geist, Leben und Zunge ». | | | | |
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| amour | | | Créer, aimer, se résigner - l'esprit, le cœur, l'âme - une triade, où chaque personne ne peux se passer des deux autres. La confection, guidée par l'affection, auréolée de la défection et visant la perfection. | | | | |
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| amour | | | La rhétorique ou l'imagination classiques, le rêve ou la sensibilité romantiques, le fantasme ou la folie postmodernes - cette dégringolade terminologique reflète fidèlement, pourtant, un progrès vers plus d'authenticité - le don sous-jacent, qu'il s'agisse de la créativité ou du frisson, est de nature érotique. Comme si le corps voulut prendre sa revanche sur l'esprit, la caresse se plaçant au même niveau que le bon et le beau. | | | | |
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| amour | | | L'humain parfait serait celui qui puiserait dans le fond ardent féminin, pour créer la forme amoureuse masculine. « Chez la femme, c'est le cœur qui pense ; chez l'homme, c'est la tête qui aime » - Bélinsky - « Женщина мыслит сердцем, а мужчина любит головой ». | | | | |
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| amour | | | L'amour est le seul outil de justice intellectuelle : « Le juste amour fera, par souci de partage, éclairer le niais et aveugler le sage »** - Dryden - « Love works a different way in different minds, the fool it enlightens and the wise it blinds ». Il s'y agit vraiment de la raison la plus triviale, et non pas d'une sagesse quelconque : « L'amour est une sagesse du sot et une folie du sage » - S.Johnson - « Love is the wisdom of the fool and the folly of the wise ». | | | | |
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| amour | | | Ce qui doit régler nos passions, ce qui peut dérégler nos idées - la double origine de toute philosophie du vouloir. La passion est le premier mouvement de toute belle idée. | | | | |
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| amour | | | Les amis ou les amants de la sagesse - deux familles, presque sans intersection. Je ne fréquente que les seconds : le culte de la caresse, l'ivresse de l'obscurité, le goût pour des contacts téméraires, suivis du refus d'en assumer les conséquences. Mais les amis dominent : en créant des salons et écoles, en traquant, en pleine lumière, la sobre vérité, en s'enorgueillissant d'une cohérence entre leurs dits et leurs faits. Aut factum aut dictum (St-Augustin) est plus intelligent que dictum - factum. | | | | |
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| amour | | | L'amour doit être mystique ; seulement érotique, il n'est qu'instinct ; l'amour tout court, c'est le mystique sublimant l'érotique. « Aucune route ne mène de l'amour sensuel à l'amour spirituel, de nombreux chemins mènent du second au premier »** - L.Salomé. La sensualité est la jouissance des sentiers et des pas perdus ; la spiritualité - l'art d'aménager les impasses. | | | | |
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| amour | | | Ne pas aller au-delà des premiers sentiments (après, on plane), mais toujours exiger des secondes pensées (pour trébucher au bon endroit). « Revois deux fois pour voir juste ; ne vois qu'une fois pour voir beau » - H.-F.Amiel. Vivre de revenez-y des idées et de reste-là des sens primesautiers. Ne tenir qu'à ce qui est de première ou de haute main. Sachant que la hauteur et le premier sentiment ne promettent pas de paradis ; l'enfer n'est-il pas « l'œuvre du haut savoir et du premier amour » - Dante - « fecemi la somma sapienza e l'primo amore » ? | | | | |
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| amour | | | Aujourd'hui, qu'est-ce qui aime et admire ? Avec le dépérissement du Bien, remplacé par les codes, le cœur devint inutile et légua ses fonctions à la raison. Avec l'extinction des âmes (l'agonie de l'âme européenne – Valéry), l'esprit reste le seul juge du Beau, devenu Joli, suite aux attentes de la foule raisonneuse et calculatrice. | | | | |
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| amour | | | La noblesse d'esprit est dans l'égalité profonde des pensées, la noblesse d'âme est dans la haute fraternité des sentiments, la noblesse du cœur est dans la vaste liberté de l'amour. | | | | |
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| amour | | | La passion de et pour l'inconnu entretient et la science et l'amour ; il faut introduire de nouvelles inconnues dans l'arbre de la connaissance voluptueuse et réveiller, ainsi, des unifications inespérées avec l'arbre de la vie. Stendhal appelle cette magie – cristallisation (des branches recouvertes de nouveaux cristaux) : « opération de l'esprit, qui tire de tout ce qui se présente la découverte que l'objet aimé a de nouvelles perfections ». | | | | |
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| amour | | | L'homme vit de l'esprit, et la femme – du cœur. La secousse, l'élan de leur attirance mutuelle, réduit l'esprit de l'homme au souci du corps ou à la musique de l'âme, tandis que la femme reste fidèle à son cœur immutable. Cette fidélité inconsciente auréole la femme ; l'homme se confirme dans la conscience du sacrifice intérieur. | | | | |
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| amour | | | Pourquoi, dans le royaume des mots, la violence mystique de la Vénus vagabonde des corps me séduit davantage que la Vénus des cœurs et sa légitimité esthétique (Kierkegaard) ? L'éthique de l'esprit, si bavarde dans le royaume des idées, n'y a visiblement pas son mot à dire. | | | | |
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| amour | | | Celui qui dit, que l'amour est question d'hormones et de glandes, en exhibe la confondante vérité ; mais il devrait, en plus, comprendre, que l'amour n'est grandiose que par les mensonges du cœur fou, auxquels se soumet, ravi, l'esprit le plus sage. | | | | |
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| amour | | | Tant qu'on voit dans une chose - des métaphores, elle restera un miracle, qui animera une ironique foi des ermitages. Dès que la poésie s'en évapore, la chose se pétrifie dans des archives ou temples, vides et graves : grandiloquence ou mémoire. | | | | |
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| amour | | | Qui rêve le plus intensément d'une folie des sens ? - un maître du sens, un sage. L'érotisme est la folie la plus irréductible et, donc, la force d'esprit en est un adversaire, mais c'est à sa faiblesse consentie qu'appartient d'en résumer les égarements. « L'esprit a besoin de son impuissance pour faire l'amour » - Valéry – joli calembour ! | | | | |
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| amour | | | Pas de chemin commun menant à l'amour ou à la haine : l'amour est une cause de mon espérance d'âme ; la haine est un effet de ma désespérance d'esprit. | | | | |
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| amour | | | L'esprit désire la même chose que la femme : concevoir dans l'amour, enfanter sans douleur. Et comme la femme, il succombe à la séduction des badauds et se fait avorter des embryons illégitimes. | | | | |
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| amour | | | L'érotisme est le seul domaine, où l'âme est plus près de la matière que de l'esprit. Et le bel humour de Wilde : « Pour le philosophe, les femmes représentent le triomphe de la matière sur l'esprit, et les hommes – celui de l'esprit sur la morale »** - « Women represent the triumph of matter over mind, men represent the triumph of mind over morals » pourrait passer pour le triomphe de l'âme. | | | | |
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| amour | | | J'aime tellement ta lumière, que je n'attends plus rien de tes ombres. La lumière, irradiée par ta beauté et nourrissant la naissance de mes houles. Les ombres de tes gestes ou de tes paroles. Mais pour boire ta lumière, je me réfugie à l'ombre de mon corps et de mon esprit ; peut-être aimer, c'est ne plus pouvoir, ou vouloir, quitter cette ombre, qui ne vit que tant que tu m'illumines. Et qu'on prend souvent pour l'ombre de l'autre, l'ombre qu'on aura créée et aimée. | | | | |
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| amour | | | L’amour est peut-être le seul sentiment qui atteint les sommets, quel que soit l'organe qui s'y adonne : l'esprit, l'âme ou le corps. Et d'ailleurs, ses plus beaux triomphes s'emportent, lorsque un seul de ses trois alliés fait taire les deux autres. Ainsi l'amour n'y a rien de nécessaire, mais tout lui y est suffisant. | | | | |
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| amour | | | L'amour : un hasard, qui fait fusionner les yeux et les sens, dans un même frisson, un hasard, sur lequel l'esprit ferme les yeux et l'âme ouvre le regard. Dès qu'une loi y touche, l'amour ne sert qu'à renforcer la Distribution du Grand Nombre. L'intuition : un hasard auquel a cru l'âme. Comme la volupté se dévoilant au corps. | | | | |
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| amour | | | Je parviens à imaginer, que je reste moi-même, privé de tous mes sens, sauf le toucher, ce symbole même de la caresse. Et même les autres sens, à leurs sommets respectifs, culminent aux caresses : la beauté – pour les yeux, la musique – pour les oreilles, l'arôme – pour le nez, la saveur – pour la langue. Et l'intelligence – caresse de l'esprit, comme l'amour – caresse de l'âme. | | | | |
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| amour | | | Que ton amour surgisse de l’illusion ou bien de la réalité, l’attirance initiale serait du même ordre ; mais si tu peux alimenter l’illusion par ton imagination, rien ne sauve la réalité de sa végétation finale. Donc, même ébloui par la seule réalité, sache la munir d’une illusion, si tu veux défier le temps. | | | | |
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| amour | | | La possession ou la caresse, ce qu’on obtient ou ce dont on rêve, l’esprit dans les profondeurs ou l’âme aux anges, la danse hors espace ou l’espérance hors temps. | | | | |
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| amour | | | Une attitude qui, par la volonté bien bête d’être original en tout, répugne à l’instinct charnel (le Nietzsche frustré et le Valéry comblé y succombent), cette attitude ne voit pas qu’on n’est en partage avec les autres que par l’esprit et non pas par le cœur. Et l’ivresse d’un cœur débordant ou d’un corps palpitant est semblable à l’ivresse de l’âme enchantée, à l’écoute d’une musique. L’esprit devrait se taire ou s’éclipser devant toute ivresse incompréhensible ou cachottière. | | | | |
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| amour | | | Si le mot absolu a un sens, ni l’esprit ni le savoir ni la puissance ne sauraient s’y attacher ; et il m’est avis, que seul l’amour traduirait cette force obscure, puisque me savoir aimé m’élève plus haut que de me savoir fort. | | | | |
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| amour | | | Il faudrait réserver le terme d’amour à ses deux éruptions inconditionnelles : l’amour maternel, viscéral, imbu d’esprit de sacrifice aveugle, et l’amour sensuel, à fidélité aveugle, porté à un être du sexe opposé ; ce sont des caresses – par le regard, par le mot, par la main. En revanche, l’amour de Dieu, de vérité ou de patrie devrait être réduit aux choses sacrées : le sacré du lointain, le sacré de l’immédiat, le sacré du proche. L’âme sacralise la Création divine, l’esprit - la création humaine, le cœur – l’émotion de notre venue au monde. | | | | |
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| amour | | | Le cœur amoureux ne devrait pas se détourner du soutien de l’âme ou de l’esprit : « On aime ce qu’on ne saurait ni définir ni nommer » - Bélinsky - « Любят то, чего не умеют ни определить, ни назвать » - l’âme envelopperait ton imagination de l’intensité des caresses, et l’esprit les développerait en mélodies et métaphores. | | | | |
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| amour | | | Deux composants d’une grande création : un grand sentiment indubitable, faisant ressentir son Vrai intuitif, et un grand talent, faisant de l’intuition une certitude, grâce à une représentation paradoxale. Ce qui fait de tout poète – un amoureux, et de tout amoureux – un poète. | | | | |
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| amour | | | Le regard est affaire du créateur ; l’amoureux cesse d’être créateur, pour devenir jouet du Créateur, retrouver la première fonction des yeux – transmettre la stupeur à l’esprit, qui se métamorphosera en cœur. | | | | |
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| amour | | | L’amour survit mieux dans l’incompréhension mutuelle, bien entretenue par nos cœurs, que dans la compréhension, sondée par nos esprits. | | | | |
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| amour | | | L’état d’esprit, l’état d’âme – on sait bien ce que c’est, on en connaît les rouages et les parcours ; mais l’état du cœur reste une notion vague et belle, puisque les finalités de cet élan se réduisent à sa source. On aime l’amour, c’est-à-dire l’état de notre cœur, plus qu’on n’aime la personne aimée. | | | | |
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| amour | | | Ce qu’on appelle naturel, aujourd’hui, est de plus en plus mécanique, d’où ma préférence de l’artificiel. Même dans l’amour, l’imagination créatrice compte plus que l’inertie sentimentale. Et l’on peut oser dire que l’amour, c’est « maintenir vivace l’artifice d’une relation » - R.Enthoven. | | | | |
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| amour | | | Comment tombes-tu amoureux ? - tu as une soif de fauve et un talent de peintre, tu veux peindre un portrait et le fauve te dicte, à l’avance, le genre, les couleurs, les nuances secrètes ; survient un visage, et c’est ta soif, portée par ton talent, qui réinvente ce visage, que tu aimeras, aussi bien dans le réel du fauve que dans le rêve du peintre. | | | | |
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| amour | | | Ne plus savoir aimer est une souffrance profonde, celle d’un esprit, abandonné par le cœur ; mais aimer nous rend vulnérables face à la souffrance haute, celle d’une âme, fusionnée avec le cœur brisé. « Jamais nous ne sommes plus exposés à la douleur que lorsque nous aimons » - Freud - « Niemals sind wir ungeschützter gegen das Leiden, als wenn wir lieben ». | | | | |
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| amour | | | L’amour et l’art sont les seules activités, où l’ange et la bête, en nous, se fusionnent, se détachent de la réalité et se livrent au rêve. « Le mélange d’amour avec esprit est la boisson la plus enivrante »** - Valéry. | | | | |
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| amour | | | Les plus belles qualités du cœur, de l’âme, de l’esprit se réduisent, en fin de compte, à la même chose – à la maîtrise des caresses, qui exprimeront, respectivement, l’amour, la noblesse, le talent – le visage illuminé, le regard mélancolique, la tête haute. « Le visage dévoile la couleur du cœur » - Dante - « Lo viso mostra lo color del coro ». | | | | |
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| amour | | | Ton âme et ton esprit peignent leur vague état avec des ombres, d’autant plus précises que la lumière provienne de ton cœur amoureux ; et c’est peut-être la seule chose qu’il faille demander au cœur. « Aimer, c'est avoir une lumière dans le cœur »*** - Hugo. | | | | |
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| amour | | | L’amour dès le premier regard apporte de la béatitude et de la certitude ; l’amour dès le dernier regard – la honte et le remords - c’est ce qui m’arriva à la mort de ma mère – j’ai compris, de quel amour elle fut digne, et je n’avais pas su le lui faire sentir – ma vie commença à palpiter avec mon esprit du savant, se tourna vers l’âme du créateur, et finit, trop tard, hélas, par se tapir dans mon cœur inexpérimenté, où m’attendait un amer regret. | | | | |
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| amour | | | Il est également stupide de voir dans l’amour charnel une volonté de conservation de l’espèce que de voir dans la persévérance de rester en vie l’essence de ton soi-même. Ce qui est raisonnable, en application à ton corps, est idiot pour l’âme du beau, le cœur du bien, l’esprit du vrai. | | | | |
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| amour | | | La mathématique, la musique et l’amour sont peut-être les seuls excitants qui nous laissent perplexes, désarmés, face à notre soi inconnu, immatériel. La mathématique – par la stupéfiante harmonie des grandeurs abstraites ; la musique – par l’émotion soudaine, émancipée de l’esprit inutile ; l’amour – par l’élan, naissant d’une attraction irrésistible, injustifiable. | | | | |
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| amour | | | L’âme, c’est le don de ce qui est ton intérieur ; l’esprit, c’est la possession de ce qui t’est extérieur. Avec le dépérissement des âmes, les actes et même les sentiments se tournent vers l’extérieur. « L'amour commence par l'éblouissement d'une âme, qui n'attendait rien, et se clôt sur la déception d'un moi qui exige tout » - G.Thibon. | | | | |
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| amour | | | L’amour entre un homme et une femme n’entre pas dans la triade divine de notre conscience – les facettes éthique, esthétique, spirituelle. La première de ces facultés, symbolisée par le cœur, n’est nullement impliquée dans les péripéties d’un amour érotique ; le cœur ne s’occupe que du Bien inexprimable et du Mal inévitable ; l’amour des croyants ou des chercheurs de vérités relève des bas-fonds des faibles d’esprit. Donc, on devrait inventer une quatrième hypostase, porteuse de la fonction érotophore. En plus, le dénominateur commun entre celle-ci et le cœur, l’âme, l’esprit - la caresse – en serait le mieux illustré. | | | | |
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| amour | | | Le doute te fait descendre ; celui de l’esprit – vers la profondeur ; celui du cœur – vers les affres. « Aimer, c'est échapper au doute, c'est vivre dans l'évidence du cœur » - Bachelard – l’amour naît dans l’angoisse des doutes et ne survit que par la douceur des évidences. | | | | |
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| amour | | | L’arsenal des concepts, des idées, des vérités n’évolue presque plus ; celui des sentiments vit l’éternel recommencement. « L'esprit s'épuise, mais le langage du cœur est intarissable » - G.Staël. | | | | |
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| amour | | | L’effet de la musique peut se rapporter aux fréquences des sons, de même que l’amour – au jeu des hormones. Ces sobres constats de l’esprit n’éventent pas l’ivresse de l’âme, du cœur ou du corps. | | | | |
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| amour | | | La douleur et la caresse semblent être les seules sensations à être partagées, à part égales, entre le corps et l’esprit. Toutes les autres – la mémoire, le muscle, la volonté – ont une demeure unique. | | | | |
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| amour | | | De trois besoins de reconnaissance – le professionnel (la maîtrise), l’intellectuel (le talent), le sentimental (l’amour) – la réussite la plus consolante est dans le troisième volet ; être aimé relativise les débâcles pratiques et les humiliations artistiques. | | | | |
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| amour | | | Toute sollicitation externe normale retire de toi ce que ton esprit perçoit ou ton âme conçoit – le travail de ton soi connu – tu te couvres. Mais l’amour te plonge dans un chaos du cœur et du Bien exprimable – la voix inaudible de ton soi inconnu – tu te découvres. | | | | |
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| amour | | | Qu’on soit un renne, un crapaud, un rossignol, c’est la séduction qui donne un sens à leur musique. Et puisque ces chants supposent un cadre solitaire et une dose de mélancolie, si naturels à l’homme amoureux, la musique fut parmi les premiers outils des esprits naissants, encore si poétiques. Rien d’étonnant que dans l’Antiquité, elle figurait dans le quadrivium mathématique. | | | | |
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| art | | | Penser = produire du vrai - une des plus mornes équations de l'ère moderne. Sentir = faiblir d'esprit - est sa réciproque. Penser, dans l'art, c'est savoir mettre en valeur nos faiblesses. La pensée rend les sentiments plus déliés ; elle est une nécessité physiologique, et s'en libérer n'honore guère le sentiment. À l'écrivain, le registre des syllogismes doit être aussi familier que celui des véhémences ou des pâmoisons. | | | | |
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| art | | | Le bon style, ce ne sont ni les yeux ni la vision ni même le regard, mais l'une des facettes du talent, la seconde résumant l'ouïe et l'entendement. Mais le génie serait plutôt la technique que l'imagination, plutôt le mot que l'idée. | | | | |
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| art | | | Les expériences extatiques de l'esprit doivent servir à peindre les états de l'âme – le devenir artistique au service de l'être organique. | | | | |
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| art | | | Couler en bronze ses pensées, pour qu'on n'en puisse pas défalquer la moindre virgule ? Ils pensent, que c'est très intelligent et digne. La seule chose, à laquelle je tiendrais, moi, et encore, c'est de retrouver le lendemain parmi mes mots en cendres quelques points d'exclamation non éteints. | | | | |
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| art | | | Le style est la maîtrise du passage du fond à la forme. Le talent et l'intelligence mènent à la naissance imprévisible d'un fond insondable au milieu d'une forme maîtrisée. | | | | |
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| art | | | Le style émerge davantage des facilités évitées que des difficultés vaincues. Aujourd'hui, la chose la plus facile est la négation ; et la meilleure contrainte est peut-être la négation de la négation, la résignation, le divorce définitif entre le nez et la cervelle. | | | | |
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| art | | | On comprend ce qu'est un bon écrivain, en confrontant les plaisirs comparables à la lecture de Nietzsche ou de Valéry : le premier écrit avec son corps, sans se soucier du mental ; le second occulte le corps et ne fait que sonder les états mentaux, mais j'y retrouve le même homme, hors tout cadre temporel ou spatial, l'homme seul, résumant tout l'univers. | | | | |
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| art | | | La musique est le plus anti-philosophique des arts, puisqu'elle ignore la priorité absolue de la consolation et nous laisse un libre choix entre l'abattement et l'enthousiasme. Mais son mérite est de nous mettre immédiatement sur l'axe désespoir-espérance, car tous les autres s'y réduisent, par un travail implacable de l'esprit. La musique nous épargne ce travail et nous laisse en compagnie de l'âme. | | | | |
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| art | | | Le vrai casse-tête de l'écrivain n'est pas pour qui on écrit, mais qui écrit et à qui on se confie. L'esprit vaniteux ou l'âme pécheresse – tels sont les candidats à la paternité. Le premier ne peut avoir qu'un seul auditoire – les hommes ; mais la seconde n'a même pas son langage à elle. L'âme n'émet qu'une musique, et elle se fie à l'esprit, qui est son seul véritable public et confesseur. L'âme nue inspire la pitié, le dégoût ou l'angoisse ; et l'esprit en deviendra complice, bourreau ou imposteur, ou tous à la fois. Au pis aller, il se prendra pour juge, il exhibera des aveux, rédigera des verdicts ou trouvera des excuses procédurales ou des circonstances atténuantes. Les confessions, genre le plus mensonger. | | | | |
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| art | | | « L'universalité et l'éternité se manifestent le mieux dans la poésie » - qui l'a dit ? - un rimailleur en manque de lecteurs ? - non, le plus fort cerveau de tous les temps, paraît-il (« le maître de ceux qui savent » - Dante - « il maestro di color che sanno », ce que d'autres contestent : « le pire des sophistes, exécrable jouet des mots » - F.Bacon - « pessimus sophista, verborum vile ludibrium ») - Aristote ! Mais dès que le poète penche pour la preuve, au détriment de la musique, il devient aussi borné et impermanent que l'historien. | | | | |
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| art | | | La musique nous laisse en communion immédiate avec notre âme, elle n'apporte rien à notre regard. Le regard est l'équilibre entre l'esprit et l'âme, où la représentation chromatique conduit à l'interprétation musicale. | | | | |
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| art | | | La langue est une œuvre collective et vivante, où presque toute tentative de créer artificiellement des néologismes morpho-lexicaux est de l'enfantillage, voué à échouer lamentablement, comme, par exemple, cette naïve niaiserie de Khlebnikov ou de Joyce, où je n'entends que le grincement de roues dentées, qui fabriquent des mots loufoques et visent une profondeur programmée, celle d'un rouage sans vie, dans une platitude mécanique. Le talent n'a que deux moyens de se traduire en actes : le haut style et la profonde intelligence. | | | | |
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| art | | | L'unité, qu'elle soit dans celui qui représente ou dans le représenté, dans le climat ou dans le paysage, ne naît que par un effet de bord d'une lutte de l'artiste contre le hasard et d'une résignation du penseur de céder à l'intuition. L'unité n'est donc ni un but ni une contrainte, mais un accident du parcours. | | | | |
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| art | | | Ce que j'attends de la littérature : soit de la matière intelligente, relevée par le talent (Valéry), soit un ton, qui se prêterait, à la fois, à la lecture à travers les pleurs ou à travers les rires (Shakespeare et Cervantès). Mais ces deux sources, apparemment, ne se croisent jamais. | | | | |
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| art | | | Ce qui est bancal et bête, dans une métaphore ou dans une pensée, cherche son salut dans le développement ; mais ce qui est déjà plein - y perd. « L'image gagne toujours à ne pas être développée »** - Aragon - la pensée, en dernière instance, y gagne aussi. Et c'est l'émotion première qui en est victime, puisqu'elle n'est vivante que près de sa source, à laquelle on ne peut être fidèle qu'en mourant de soif. | | | | |
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| art | | | Dans l'effort, lié à tout art, il y a une part mécanique, une part réfléchie et une part inspirée. L'équilibre entre les trois dévoile l'artiste. Les mécaniques de la poésie ou de la musique sont des plus risibles, ce qui les expose au ricanement du sot, qui n'a ni l'intuition d'une idée ni le goût d'une prémonition. | | | | |
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| art | | | Dans l'écrit, contrairement à la vie, plus on tient à la lettre, plus on gagne en esprit. La manière qui apporte la matière. | | | | |
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| art | | | Ce que produit l'imagination du poète, trouve un écho immédiat dans la nature, externe ou interne. Le goujat part toujours de la nature, qui ne se reconnaît plus dans cette imagination de caisse enregistreuse. | | | | |
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| art | | | Origine de la poésie - partir de la lettre et se rire de l'esprit. Rendez-vous cryptogames avec les mots, les Muses. Tolérance avec les idées, les prostituées. | | | | |
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| art | | | Les ratés en tout genre sont ceux qui se prennent pour les meilleurs poètes parmi les géomètres ou pour les meilleurs géomètres parmi les poètes (les marchands mêlés) ; ce qui leur ouvrirait, à la fois, l'entrée de l'Académie et la sortie de la Caverne. Le succès n'attend que près de l'Agora, au Portique ou dans un tonneau. « Si tu as du cœur et de l'esprit, n'en montre qu'un seul » - Hölderlin - « Hast du Verstand und Herz, so zeige nur eines von beiden ». Quand ils vont ensemble, pourtant, ils ne font qu'un, qui s'appelle âme ; il faut l'avoir bien timide, pour dire qu’il fasse sablier avec le cerveau ou « quand la pensée naît, le désir meurt » - G.Bruno - « nascendo il pensier, more il desio ». | | | | |
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| art | | | Cioran croit, sérieusement, que ce qu'il a à dire est plus important que son style ; Nietzsche occulte le fond et soigne le ton ; Valéry est parfaitement conscient de la part et du fond et de la forme. Le premier ne comprend rien ; le deuxième ne cherche pas à comprendre ; le troisième comprend tout. Mais on ne retiendra de tous les trois que la forme, puisque n'importe qui peut comprendre et même narrer notre fond commun. Tous les trois savent chanter, et peu importe si ce qu'ils ont à dire s'y mêle. | | | | |
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| art | | | Tous les artistes cherchent à se résumer en pensées. Et voilà la danse libre du pinceau ou de l'archer se transformant en boitement raisonneur ; chez les non-initiés de la plume, la pensée est prisonnière des mots sans ressort : « La danse est la métaphore de la pensée » - Badiou. | | | | |
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| art | | | Les Chateaubriand et les J.Joubert (les Goethe et les Lichtenberg, les Nabokov et les Chestov) semblent être incompatibles. Le second se serait mis à imiter le premier - le rire de l'auteur nous empêcherait de nous émouvoir. Le premier se serait aventuré dans le genre du second - le rire du lecteur compromettrait toute estime. Des exceptions : Shakespeare, Voltaire, Nietzsche, Tolstoï. Je m’incline devant la Maison de J.Joubert (devenu l’une des Maisons des Illustres) avec plus de respect que devant le château de Combourg. | | | | |
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| art | | | Balzac n'aurait pas laissé de correspondance, Flaubert n'aurait laissé que sa Correspondance, - j'aurais pu tenir tous les deux pour brillants. Mais chez Balzac, l'homme est bête et l'écrivain - subtil ; et chez Flaubert, l'homme est subtil et l'écrivain - bête. | | | | |
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| art | | | Tout texte - autant en poésie qu'en plomberie - est une suite de métaphores : de banales, de mauvaises, de bonnes. Dans la grande littérature, cette proportion est de 90 - 9 - 1 ; chez Nietzsche : 20 - 10 - 70 ; chez Valéry : 30 - 5 - 65 ; chez Cioran : 5 - 10 - 85. | | | | |
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| art | | | C'est la calme majesté d'esprit qui accompagne et rend mieux le tremblé d'âme. Le tremblé de pinceau le défigure et le trahit. Dante : « Maîtrisant l'art, la main d'artiste tremble » - « L'artista ch'a l'abito de l'arte ha man che trema » - a tort. | | | | |
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| art | | | Je veux peindre l'oiseau, et l'on ne découvre, sur ma toile, qu'une cage. Et je balbutie, avec tous les sots, que le peintre ne doit pas apparaître dans ses tableaux. « Malgré la passion du mouvement, ce que désirais le plus, c’était d’être renfermé dans une cage » - Chagall - « При всей любви к передвижению я всегда больше всего желал сидеть запертым в клетке ». Plus que dans un cachot de l'esprit, c'est dans une tour d'ivoire de l'âme qu'on a besoin de barreaux : « L'âme est le seul oiseau, qui soutienne sa cage » - Hugo. On vit le mieux sa liberté à travers, ou même en-deçà des contraintes : « Il lui semble, que le monde est fait de barreaux, et au-delà de ce monde - aucun autre » - Rilke - « Ihm ist, als ob es tausend Stäbe gäbe, und hinter tausend Stäben keine Welt ». C'est par la délicatesse des barreaux qu'on reconnaît notre parenté avec les volatiles. « La pensée est un oiseau qui, dans la cage des mots, peut déployer ses ailes »* - Gibran - « Thought is a bird, that in a cage of words, may unfold its wings ». | | | | |
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| art | | | Toute âme est poétique, tandis que les cœurs nous divisent en contemplateurs et en acteurs. L'esprit, comme le cœur, peuvent faire des vers, mais l'âme seule est poète. L'art n'est qu'une belle contrainte, que l'esprit respecte et le talent lui donne les moyens ; le cœur, qui s'y plie, bat pour réveiller l'âme de poète. | | | | |
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| art | | | Définir fait partie d'écrire ; plus grande est sa part, plus intelligente, en général, est la plume. Une raison de plus de soupçonner la France d'être la patrie de l'esprit ; dans quel autre pays, pour savoir ce qu'est voir, entendre, sentir, consulterait-on un dictionnaire ? | | | | |
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| art | | | Que je rêve du jour, où je pourrais m'accueillir sans honte, dans l'édifice allégorique des mots, que j'aurais élevé moi-même ! J'en ai assez de crapahuter parmi les ruines de l'indicible. Mais tout édifice devient chose, dont je ne veux pas, même sous forme des ruines au passé trop palpable : les métaphores sont héritières des idées, comme les nobles ruines – héritières des châteaux en Espagne. | | | | |
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| art | | | Écrire, c'est faire oublier le levier, qui te soulève ; penser, c'est de ne pas le perdre de vue. C'est pourquoi les deux sont difficilement compatibles, à moins d'avoir l'intelligence d'illusionniste ou de prestidigitateur. | | | | |
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| art | | | Le remplissage est le genre littéraire le plus répandu, et le vidage d'une tête débordant de pensées - la méthode la plus suivie (même Byron succomba à cette niaiserie : « Si je n'écris pas pour vider mon esprit, je deviens fou » - « If I don't write to empty my mind, I go mad »). On aurait dû laisser ce soin au lecteur, en lui tendant un vide vertigineux, aspirant ce qui est, à l'accoutumée, retenu dans des réserves de l'âme. « Viser la plénitude en se vidant »** - G.Steiner - « Evacuation towards fullness » - il faut le faire avant le premier trait de plume ! | | | | |
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| art | | | Ce n'est pas un hasard que les premiers arts furent la poésie et le théâtre : la poésie satisfait le premier besoin de l'âme – la musique dans le regard, dans le mot, dans le geste ; et le théâtre satisfait le premier besoin de l'esprit – créer des scènes abstraites, sur lesquelles se dérouleraient des tragédies ou des comédies, traduisant le dessein du Dramaturge, mettant en jeu le talent des acteurs, l'exubérance du décor, les contraintes spatiales, les ressources verbales et les dénouements finals. Et l'intelligence philosophique débuta par le genre le plus poétique – par l'aphorisme. | | | | |
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| art | | | L'Esprit et le Verbe, c'est tout ce qui me reconnaît pour Père. Quand le Verbe est vers Dieu, je suis dans le vers ; quand Il est Dieu Maximus, je suis dans la maxime. Et l'Esprit m'enveloppe d'un fond de silence. | | | | |
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| art | | | Le don, la hauteur, la technique - trois sources irréductibles de l'art. On flaire le génie, lorsque la source principale reste délicieusement indéterminée. | | | | |
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| art | | | L'état, c'est l'harmonie, et la mélodie, c'est le contraste ; la force du talent les unifie, pour produire l'intensité d'une musique, aux origines cachées du plaisir final. Le talent, c'est l'art d'unification : un nœud, une branche, un arbre - tel est le parcours des meilleurs esprits - des points décrits, des extrémités proscrites, des axes entiers, circonscrits par la même intensité. L'unification est une dialectique vivante, qui fait que l'arbre unifié est plus riche que les arbres contrastés. La dialectique réconcilie des constantes, l'unification génère un arbre à variables nouvelles. | | | | |
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| art | | | Sur la division en naturalistes et en artificialistes : il faut séparer le regard de la vue. Le regard, cet outil de l'intelligence, doit être artificier, tandis que la valeur de la vue ne dépend que du talent et de la créativité. Les couleurs et les notes de la panoplie d'artiste n'existent pas dans la nature ; tout naturalisme de la vue n'est qu'un artificialisme (re)connu, prévisible, sans étonnement. | | | | |
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| art | | | Le nez est le seul organe, le seul sens, qui se passe de justification : du pourquoi de l'œil, du comment de l'esprit, du quoi du bon goût. Mais flairer un tableau de peintre ou se fourrer dans les cordes de musicien serait de l'abus. | | | | |
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| art | | | Pour l'écriture, la maîtrise des dictionnaires est une facette de second ordre. Le savoir n'est qu'un dictionnaire de plus, au même titre que l'Histoire ou la mythologie. L'intelligence peut les transformer en thésaurus, mais seul le bon goût les remet à leur place, où ils deviennent des arbres translucides pour la vision de forêts. | | | | |
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| art | | | Le talent littéraire : pour les paroles prêtes, savoir trouver une mélodie ; pour la mélodie prête, savoir trouver des paroles. Une bonne contrainte : se taire, au lieu de proférer des paroles sans mélodies. | | | | |
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| art | | | Le fragment comme genre est précieux comme une promesse de métamorphose. Ne pas s'appuyer sur la page précédente ; que chaque ligne ne compte que sur elle-même ! La pensée discursive, en continu, traduit le culte de l'habitude, de l'étendue. « Il n'appartient qu'au génie de détacher sa pensée de l'habitude »* - Cicéron - « Magni autem est ingenii abducere cognitionem a consuetudine ». | | | | |
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| art | | | Le talent est le don, qui consiste à produire une harmonie, que la vie ne confirme qu'a posteriori. Chercher la confirmation de la vie a priori - signe d'un travail mécanique, sans génie. | | | | |
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| art | | | L'intelligence, dans l'écriture, est plutôt une chauve-souris qu'une chouette ; elle permet d'éviter les objets trop tangibles dans la nuit de ce siècle et de s'attacher, tête en bas, aux refuges caverneux. Le savoir, dont se targuent les chouettes, ne sert qu'à terroriser des rongeurs de jour. | | | | |
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| art | | | La part du hasard, chez l'artiste moderne, devint si énorme, qu'il m'est plus étranger que le chroniqueur, contre lequel, naïvement, je peste. Le hasard peut être maîtrisé par l'intelligence ou harmonisé par l'intuition qui, dans l'alphabet artistique, se situent juste après la hauteur. | | | | |
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| art | | | Le sentiment, rehaussé par la noblesse et élargi par l'intelligence, fut au centre de la poésie de Rilke, R.Char et Pasternak. Cette poésie est morte pour laisser la place à la poésie des dictionnaires, vocabulaires ou onomatopées. | | | | |
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| art | | | Me limiter à la seule voix du mystère vital est une contrainte, dont seul le talent dispense. Mais, dans tous les cas, si ma plume vise le grand, un autre mystère doit émaner de mon opus. La médiocrité, c'est l'exhibition des seuls problèmes ou de leurs solutions. Chez les meilleurs, le mystère de la vie se fusionne avec celui de l'art. | | | | |
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| art | | | L'artiste, c'est la sensibilité plus l'imagination plus l'ironie. Il crée des vérités. Le scientifique cherche des vérités toutes prêtes. La plèbe accepte des vérités en fonction de ses besoins. La vérité d'artiste s'ouvre aux yeux sachant se fermer. La vérité scientifique se conquiert en se saisissant des vérités d'appoint, qui l'éclairent. Pour les vérités plébéiennes, on n'a besoin ni d'yeux ni de lumière. | | | | |
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| art | | | Si Dieu te fit cadeau d'un talent, la seule exigence extra-littéraire indispensable, pour en être digne, est la noblesse ; dans la littérature « la noblesse doit être ta première contrainte »** - Iskander - « благородство должно быть в самом замысле ». | | | | |
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| art | | | Tout livre, comme tout homme, peut être transformé en ton allié, il suffit d'imaginer une lutte, lutte des esprits ou des calculs, et de s'accorder avec son ton, grave ou ironique. | | | | |
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| art | | | Dans l'écriture banale, la forme résulte du fond ; mais quand, à l'inverse, d'une belle forme surgit, imprévu et imprévisible, un fond, on est en présence d'un style, d'une littérature, d'un talent. | | | | |
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| art | | | L'écriture elliptique : trouver une distance harmonieuse entre les deux foyers – l'esprit et le sentiment – pour que le langage dessine une courbe, dont tout point serait à la même distance sommaire de ces deux points. | | | | |
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| art | | | L'esthète fait de l'esprit, le penseur l'invente, le poète le fuit. Plus discrète est la place de l'esprit, plus crédible est le transfert du sens. L'image est la langue qu'on tire à l'esprit. | | | | |
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| art | | | Dans chaque écrit se reflètent nos sens : l'odorat – perspicacité, le goût – élégance, la vue – horizons, l'ouïe – connaissance, le toucher – caresse. Toutes ces facettes s'inscrivent dans l'ampleur et se rehaussent par le talent. | | | | |
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| art | | | Avec du talent, le délire des mots devient un rêve ; sans le talent, il tourne à un misérable verbiage. C'est sûrement un misérable qui dit : « Là où un homme rêve et délire, un autre se lève et interprète » - Ricœur – cet homme debout, sans doute, interprète des balivernes. Et vive l'homme couché, homme du rêve ! | | | | |
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| art | | | Dans toute œuvre d'art, il y a une facette temporelle, portant la sensibilité, et une facette spatiale, reflétant l'intelligence. Sur la première, la musique l'emporte sur le récit, en qualité des échos de notre âme. Sur la seconde, le bâti poétique, plus que la construction philosophique, excite notre esprit. | | | | |
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| art | | | Dans un contexte littéraire, la musique, c'est surtout la musique symphonique, où s'affirme le compositeur-esprit, brille l'interprète-âme et où nos sens sont des instruments ; et je suggérerais que ce n'est pas l'ouïe qui devrait être le plus sollicités de ces instruments, mais le toucher, la caresse. En dernière instance, ce sont nos sens qui devraient animer nos mots. En poésie, ce mouvement se complète, en s'inversant, et devient : « l'écoute réciproque de l'élan et du mot » - Mandelstam - « соподчиненноcть порыва и текста ». | | | | |
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| art | | | Peut-on peindre son soi, en confessant ses turpitudes, face aux Manichéens ou aux duchesses (St-Augustin ou Rousseau) ? - à la limite, on y trouve quelques éclats de cervelle. Heureusement, il y a aussi la chair ; et la concupiscence augustinienne ou la mauvaise paternité rousseauïste nous font entrevoir quelque chose de vraiment intime. Heureusement, il y a aussi l'âme et le talent, c'est à dire le regard, qui, à toute sa production, affecte le genre de confession ou de testament. | | | | |
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| art | | | Pour un non-artiste, le langage et l'esprit servent à reproduire le bruit (ou le silence) du monde, tandis que, pour un homme d'esprit, la poésie et la philosophie en extraient la musique ; la poésie est le même dépassement du langage que la philosophie - celui de l'esprit ; mais la nature de la musique, qui en naît, est la même, dans les deux cas, pour élever l'âme ou consoler le cœur. | | | | |
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| art | | | L'homme de plume est fait du don, du fond et du ton. Sans savoir me prévaloir ni du don de Cioran ni du fond de Valéry, je ne trouve qu'une seule proximité possible : avec le ton de Leopardi. | | | | |
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| art | | | Mon admiration oscille entre l'art de la naissance (paysage de Valéry) et l'art de la transformation (climat de Nietzsche). Mais les deux fuient le pire, celui de la nature morte. L'élégance d'une logique monotone, l'audace d'une logique non-monotone. Quelle cervelle que celle de Valéry, voyant en Nietzsche « un essai d'une logique à base réflexe » ! | | | | |
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| art | | | L'écriture est union de la peinture et de la musique : dans son écrit, l'écrivain met son corps, comme le peintre, et son âme, comme le musicien ; d'une union réussie entre le corps et l'âme naît l'esprit ; la dénatalité sévit aujourd'hui au pays littéraire, où prolifère et pullule le clone. | | | | |
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| art | | | Toute la littérature est dans les variations d'une douzaine de métaphores. Le talent : en polir quelques-unes à la verticale. Le génie : les dévisager, toutes, de haut. Curieuse coïncidence, il se trouve des hommes, qui pensent, que même « l'histoire universelle est l'histoire des divers infléchissements de quelques métaphores » - Borgès - « la historia universal es la historia de la diversa entonación de algunas metáforas ». | | | | |
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| art | | | Trois sortes d'audace font reconnaître un maître : l'audace pré-langagière (Cioran), l'audace de langue (Rilke, Pasternak), l'audace de concepts (Valéry). Et Shakespeare en est le plus grand, car il a l'audace de les pratiquer toutes les trois, même sans posséder la profondeur des premiers. Le talent veut gloser sur les autres, le génie peut oser la confiance en son propre soi inconnu. | | | | |
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| art | | | Ni donné ni construit (tâches réservées à Dieu ou à l'artisan), mais engendré (tâche d'artiste) – telle devrait être l'impression se dégageant du fruit de ta plume, mais la pudeur et le bon goût t'interdiront de peindre les ébats fécondants, entre l'esprit et l'âme, entre le regard et la langue, entre l'orgueil et l'humilité. | | | | |
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| art | | | L'écriture est un acte (et non pas un rêve) surveillé par une sensibilité, une mémoire et une intelligence, ce qui le décompose sur ces axes : la hauteur du style, l'étendue de l'ambition, la profondeur de la construction. | | | | |
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| art | | | L'âme et l'esprit sont deux fonctions d'un même organe inconnu ; le romantisme se sert de l'âme comme le classicisme - de l'esprit. Seulement, il ne faut pas pousser trop loin sa fidélité, puisque derrière l'esprit se vautre la raison de reptile et derrière l'âme guette la folie de volatile. La reptation semble l'emporter, en séduction, sur la chute ; le romantisme humaniste s'étiole, et le classicisme conduit vers une culture mécaniste. | | | | |
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| art | | | La profondeur d'une harmonie se reconnaissant dans la hauteur d'une mélodie - l'art réussi ; le monde, dans lequel je vis, s'unifiant avec le monde, qui vit en moi - toute la littérature est là : soit mon âme accueille une mélodie et je lui cherche des mots d'esprit, soit mon esprit subit le poids des mots et je cherche une mélodie qui les porte jusqu'à mon âme. | | | | |
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| art | | | Flaubert et Nabokov : l'ironie, plutôt verbale que tonale, et la poursuite de mots ou périodes justes pour narrer les faits. Le bon Dieu (ou le diable) est, pour eux, dans le détail, et ils déversent ce détail verbal, le faisant passer pour du style. Le style, c'est l'art d'élimination ascétique plus que d'échafaudage décoratif de platitudes. Que valent les litanies, trop claires, à l'éclairage sans ombres, sans l'intelligence intuitive, vibrante et par à-coups, sans ce ton, laconique et hautain, servant à chanter les rêves obscurs ? | | | | |
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| art | | | Pour ne pas profaner le mystère de l'être - tout désert inspirateur étant déserté par le prophète du Verbe incarné -, le poète, ce prophète du mot désincarné, devrait traduire une théorie de l'inspiration en une théorie de l'incarnation : l'annonciation par un ange, la consubstantialité sinon avec le géniteur, au moins avec son esprit, la maîtrise de la parabole, l'expiation des péchés du monde, le port d'une couronne d'épine ou d'une croix, la résurrection au milieu d'une ivresse, la transfiguration au-delà d'une certaine hauteur. | | | | |
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| art | | | Plus je me laisse fasciner par le fond, plus étriqué devient mon diapason sur la chaîne : esprit - âme - cœur - corps - habit - le plus souvent, ce seront deux chaînons adjacents qui m'obstrueront le reste. Plus je maîtrise la forme, mieux je me passe des intermédiaires pour ne plus jouer, enfin, que sur le registre : esprit-habit, le reste n'étant que délicatement suggéré. | | | | |
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| art | | | L'art est le but, l'âme - le moyen, l'esprit - la contrainte, la vie - la page blanche. | | | | |
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| art | | | Le fond à rendre est le même pour tous les hommes. C'est par le choix de la forme - syllogistique, narrative, pulsionnelle - qu'ils se distinguent : la profondeur, l'étendue, la hauteur. Mais pour s'entendre, le vrai dénominateur , le talent, suffit. | | | | |
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| art | | | Dans l'éternel retour, sur la spirale de la création, peu importe sur quelle étape je m'attarde le plus (sur l'œuvre - Nietzsche, sur le créateur - Cioran, sur la création - Valéry), intensité - ironie - intelligence, envol - chute - invariants, - le regard tangent peut y être de la même hauteur et suivre la même direction. | | | | |
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| art | | | Ni miroirs, ni échos, ni modèles, ni horloges, ni récits ne peuvent rendre ce qui sourd dans mon âme. Quelque chose entre une mélodie et une formule. C'est pour cela, peut-être, que même les tableaux auraient dû relever du genre aphoristique. Me fusionner en un minimum d'espace. Aucune effusion de la cervelle ne vaut une fusion de l'âme, du tempérament et du talent. | | | | |
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| art | | | L'écriture de rêve est dans cette triade : avec les contraintes de penseur et les moyens d'artiste peindre les commencements de héros. | | | | |
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| art | | | La philosophie devrait créer des états d'esprit, comme la littérature crée des états d'âme. Créer un ciel, une hauteur, à laquelle s'illuminent ou se consument nos astres, nos espérances ou rêves les plus hauts. Mais les concepts des philosophes cathédralesques se distribuent en préfabriqués (Dostoïevsky : « Maintenant, les idées se vendent comme de petits pains » - « Мысли теперь продаются как калачи »), tandis que « les concepts sont des aérolithes plutôt que des marchandises » - Deleuze. | | | | |
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| art | | | L'écriture persuade d'une chose : aucune autre agitation de l'esprit ne vaut celle qui naît au bout de ta plume. Et elle rend le bête encore plus bête, et le délicat encore plus délicat. Sans l'écriture, on glisse imperceptiblement vers l'état de robot ou de mouton. « On se ruine l'esprit à trop écrire. On le rouille à n'écrire pas » - J.Joubert. | | | | |
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| art | | | J'ai beau m'exclure de ma palette - dès que je prends un pinceau, des miroirs sont là pour renvoyer de mes reflets sur ma toile. Ce qui compte, c'est ce que j'exhibe devant eux : mes pieds, mon esprit ou mon visage. Et Gracián n'est pas allé assez loin : « Il y a des miroirs pour le visage, il n'y en a pas pour l'esprit » (« Hay espejos del rostro, no los hay del ánimo »). | | | | |
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| art | | | Le chant du poète anime le silence du cœur, comme le sens divin remplit le vide de l'esprit. Le chant est aussi éloigné du bruit sensible que le sens - de la représentation intelligible. Et Chateaubriand se trompe de source : « Les poètes sont des oiseaux : tout bruit les fait chanter » - la musique naît dans l'âme, qui, chez le poète, est toujours neuve : « Cette 'âme nouvelle' devrait chanter et non pas narrer ! »** - Nietzsche - « Sie hätte singen sollen, diese “neue Seele” - und nicht reden ! ». | | | | |
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| art | | | En dernière instance, toutes mes débâcles sont dues au manque de mes talents ; pour un défi minable je ne lève pas mon petit doigt, mais tout défi, pour lequel je m'apprête à lever ma plume, est hors d'atteinte humaine ; dans tous les cas, je me retrouve sur un banc des accusés : « L'ambition dont on n'a pas les talents est un crime » - Chateaubriand. | | | | |
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| art | | | L'intelligence, c'est surtout savoir écouter les autres ; seul un génie peut t'en dispenser, pour que la qualité de ta propre création n'en pâtisse. | | | | |
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| art | | | L'explication de la dégénérescence de l'art se trouve quelque part dans les rapports entre l'âme, l'esprit et la réalité. Jadis, une distance salutaire séparait l'artiste du réel ; aujourd'hui, c'est le réel qui envahit toutes les âmes et tous les esprits. L'art a beau continuer à se réclamer de l'âme, mais l'âme elle-même n'est plus qu'un pâle reflet de la réalité. Et lorsqu'on cherche la source ailleurs, on se trompe et de lieu et de dimension : « Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l'abîme, ô Beauté ? » - Baudelaire - comme si le ciel avait une autre dimension que la hauteur et que posséderait l'abîme ! | | | | |
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| art | | | Ils veulent bourrer leurs écrits de pensées et de sentiments (qui peuvent être respectables), tandis que le bon artiste sait, qu’il faut n’y mettre que de la musique humaine et des échos des mystères divins (qui génèrent de la matière et pour l’âme et pour l’esprit). « Ô viens, l’union de mélodies magiques, d’idées et de passions » - Pouchkine - « Ищу союза волшебных звуков, чувств и дум ». | | | | |
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| art | | | Le commencement - ma blanche main, la fin - ma noire mort ; la création et l'angoisse ; la forme de mes traits et ma toile de fond. Le talent est une bonne palette, indépendante du pinceau et de la toile ; le génie est le sens du tableau, dans lequel le pinceau reste invisible, la toile est bien tendue et qu'on n'y voie, n'y lise, n'y entende que la musique, c'est à dire les contours et couleurs de mon âme. | | | | |
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| art | | | Aphorisme accompagné de citations - on arrive à accorder à ce genre la palme absolue d'excellence au bout de trois humbles reconnaissances : que, dans tout écrit, ne comptent que ses métaphores, et que tout délayage l'affadit, que tout ce qui est intellectuellement intéressant fut déjà exploré par les autres, que les contraintes (miroirs, ennemis, fratries) sont plus nobles que les buts. | | | | |
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| art | | | L'affranchissement du lieu et l'inactualité rendent l'esprit - serviteur de l'imaginaire. Les noms et dates le transforment en tyranneau d'un réel trop palpable. « Toute localisation me semble odieuse, aussi bien que toute datation, pour nos pauvres fêtes de l'esprit » - Saint-John Perse. Ah, ce beau halo de l'acquiescement au réel non-daté et innommé ! | | | | |
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| art | | | L'intelligence, dans l'art, c'est la rencontre rare entre un talent et un goût, le goût étant orienté plutôt par un choix des contraintes que des buts ou chemins. Après une judicieuse exclusion de l'aléatoire mécanique, le talent ne produit que du vital artistique. Et Rilke : « l'art n'est qu'un chemin et non pas un but » - « die Kunst ist nur ein Weg, nicht ein Ziel » - s'arrête à mi-chemin, sans enchaîner sur deux négations de plus. | | | | |
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| art | | | L'arsenal complet d'artiste - le talent, le goût, l'intelligence. Avec la seule intelligence, on est condamné à l'insondable ennui ; avec le seul goût, on pataugera dans la platitude ; avec le seul talent, on esquive la platitude, on se moque de profondeur, puisque le talent, c'est la hauteur, c'est à dire la maîtrise musicale du mouvement et de l'immobilité. | | | | |
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| art | | | L'intelligence, c'est la prépondérance de l'intuition sur la vision ; mais l'art, c'est le diktat du talent et de la noblesse, au-dessus de toute intelligence, le regard s'imposant et à l'intuition et à la vision. | | | | |
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| art | | | Que devient un vaste talent, sacré ou purifié par un souffle de génie ? - Haydn se retrouvant dans la profondeur intense de Beethoven ou dans la hauteur gracieuse de Mozart. | | | | |
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| art | | | Qui est le vrai producteur de mon œuvre ? - le moi ? mon esprit ? ma mémoire ? mon âme ? Tant de doutes sur la paternité, et encore davantage sur la valeur de ma progéniture, ni traître ni maître ; la pitié pour le moi et l'ironie pour l'œuvre entretiennent cette profonde ambigüité. | | | | |
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| art | | | Le talent est apollinien ou pythagoricien, et le génie est dionysiaque ou orphique. Le talent : une démarche, guidée par le savoir et le vouloir. Le génie : une danse, rythmée par le pouvoir et exprimant le valoir. | | | | |
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| art | | | La musique est l'art le plus innervé de mathématique, mais qui, en sa perception, ne fait pas appel au moindre calcul ; premier en jouissance, dernier en connaissances (Kant) - c'est ce qu'on devrait chercher ailleurs. « La musique est du calcul caché, dont l'esprit reste inconscient » - Leibniz - « Musica est exercitium arithmeticae occultum nescientis se numerare animi ». | | | | |
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| art | | | Un don musical ou pictural est le seul à pouvoir pallier à l'incapacité de formuler de bonnes définitions. « Tout l'esprit d'un auteur consiste à bien définir et à bien peindre »* - La Bruyère - le et devrait y être substitué par le ou. Nietzsche et Valéry sont les seuls à réunir ces deux talents. | | | | |
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| art | | | Tout artiste d'antan devenait intellectuel ; l'intellectuel moderne s'éloigne de plus en plus de l'artiste. L'artiste est le sens de la forme, l'intellectuel - celui de la profondeur. Le génie visite le premier, la passion - le second. Le génie peut être passionné, mais on n'a pas encore vu de passions géniales. | | | | |
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| art | | | Aussi bien dans les questions de fond que de forme, on doit choisir entre symphonie et rhapsodie ; mais si l'intelligence vote pour un fond symphonique, le goût se prononce pour la forme rhapsodique ; étaler une mosaïque, avec des cailloux, ou dresser un tableau, avec des perles, - les meilleurs choisissent le second terme. | | | | |
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| art | | | L'absence de talent artistique se remarque non pas tellement dans le manque de moyens d'expression, qu'en déficience des contraintes : l'élimination de banalités, qui est une tâche du haut goût, est plus dirimante que l'affirmation d'originalité et même de profondeur. | | | | |
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| art | | | La poésie moderne, de plus en plus, est réduite aux relations entre mots et déclarée intransitive ; quand, en plus, elle est désespérément anti-réflexive et foncièrement symétrique, elle aura beau parler et marcher, elle ne nous fera ni chanter ni danser. | | | | |
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| art | | | À l'échelle verticale, l'écriture doit viser et l'esprit (la profondeur) et l'âme (la hauteur). Le besoin d'un écho, d'une reconnaissance hégélienne ou d'une recognition kantienne, nous poursuit : de l'esprit on attend l'étonnement et la fraternité, et de l'âme – une espèce de réciprocité amoureuse. Les eunuques ne le comprennent pas : « L'amour de la gloire, cette dernière infirmité des têtes nobles » - Hume - « Love of fame, the last infirmity of noble minds ». | | | | |
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| art | | | Puisque le littérateur d'aujourd'hui s'adresse soit aux moutons soit aux robots, son écriture est soit discursive soit intentionnelle - trop d'ennui ou trop de mécanique ; la noblesse solitaire et l'intelligence solidaire s'adressent à l'arbre et se moquent de la forêt. | | | | |
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| art | | | Ce n'est pas tellement les inepties mêmes des Warhol ou Soulages, qui me surprennent, que l'absence de ricanements et de rires, chez la gent intellectuelle, qui garde un sérieux respectueux et dubitatif devant tant d'idiotie, qui n'est nullement secrète. Baudrillard fut le seul à oser dire franchement, que l'art contemporain est nul. | | | | |
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| art | | | Quel mot est une réussite artistique ? - celui qui fait de l'image et de l'idée - deux alliés, victorieux du hasard et de la routine. Le mot raté est celui qui les fait se chamailler. « Une grande œuvre d'art, c'est une pénible victoire d'un bel esprit sur une brillante imagination » - Shaw - « Great work of art - it is a painful victory of a genius mind over a brilliant imagination » - la victoire du camp adverse aurait été encore plus pitoyable. | | | | |
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| art | | | La justification de la maxime comme d'une illustration précise de la pensée de l'éternel retour, surgissant de la chaîne : l'être (la création divine, le savoir, l'intelligence), le devenir (la création humaine, le mouvement, la vie), l'intensité vitale (le seul dénominateur commun entre le héros, l'artiste et le bel esprit), le commencement résumant la finalité et coïncidant avec elle, ce que reprend le symbole de l'éternel retour du même et dont la maxime est la miniature. Un commencement, dont toute suite pensable ne serait que du retour du même, de ce qui est prégnant ou déjà exprimé dans le commencement, - la définition même de la maxime. | | | | |
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| art | | | Le narratif et l'épique, c'est à dire le grégaire, dominent la littérature. « Le style est une dimension verticale et solitaire de la pensée »** - Barthes. Oui, le style est une tentative d'échapper à l'horizontalité commune ; sur l'axe vertical, cohabitent le beau des hauteurs et le bon des profondeurs, fusionnés par le talent. | | | | |
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| art | | | Le style est affaire du seul talent ; aucun effort ou discipline ne t'en approchent. Mais ses symptômes sont : la hauteur des contraintes, l'ampleur des moyens, la profondeur des valeurs. Il n'est pas dans le développement d'un monde en mouvement, mais dans l'enveloppement d'un mouvement, qui est l'origine d'un monde. Le style des enchaînements n'est qu'une technique artisanale ; le vrai style jaillit des commencements, il est la fidélité à la source nouvelle. | | | | |
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| art | | | Il y en a, pour qui écrire, c'est développer, dresser un échafaudage ; ô combien plus brillants sont ceux, pour qui écrire, c'est envelopper, caresser une image ! | | | | |
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| art | | | Que je colle mon nez à la vie, ou bien que je me livre à l'imaginaire le plus débridé, mon écrit portera la même part de mon talent, de mon savoir ou de mes inquiétudes. Pour qu'une vie naisse de mes pages, seul mon talent est nécessaire. « Que ta vie s'accorde avec l'écrit, et ton écrit - avec la vie, sinon tous les échos de ta lyre sonneront faux » - Batiouchkov - « Живи как пишешь, и пиши как живёшь : иначе все отголоски лиры твоей будут фальшивы » - la vie n'a pas de musique à elle, elle est pleine de bruits, que la lyre ou l'esprit traduisent en notes. Si je peux vivre ce qui est écrit, c'est que c'est un mauvais écrit ; le bon n'est fait que pour me faire rêver. | | | | |
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| art | | | L'inspiration n'est pas la matière - de rêves ou de sensations - qu'il s'agirait de simplement noter. Elle n'est pas la forme, non plus, - le style ou le ton - à imprimer à tout fond, se trouvant sous la main. Elle n'est que l'organe furtif, qui se met à créer ex nihilo, dans un langage, qui, même à l'auteur, paraît être, au début, incompréhensible. Si le premier à comprendre ce message est l'esprit, on a à faire avec une intuition intellectuelle ; et si c'est l'âme, alors c'est une révélation aux initiés. | | | | |
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| art | | | L'artiste est celui qui fait parler son âme, enveloppée par son cœur et développée par son esprit. « La littérature est produite par les âmes qui pensent » - Carlyle - « Literature is the Thought of thinking Souls ». Les têtes qui sentent sont plus rares ; elles extraient de profondes matières premières, les autres fabriquent plutôt des produits terre-à-terre. « Tant d'usines pour fabriquer des génies, mais des matières premières ne sont plus livrées »** - S.Lec. | | | | |
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| art | | | La valeur inconditionnelle d'une œuvre d'art frappait, jadis, votre âme, et vous parveniez même, parfois, à en dégager des idées pour votre esprit. Aujourd'hui, devant des pinceaux ou plumes aléatoires, il faut s'interroger sur les idées, qui auraient pu guider la raison de l'auteur, pour n'aboutir qu'au prix d'un produit. | | | | |
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| art | | | Comparer l’harmonie d’une épopée à celle d’une maxime, c’est comparer la lumière solaire avec l’étincelle d’une imagination ou avec l’étoile d’un poète inspiré. « L’esprit ne peut pas se contenter des jouets de l’harmonie ; l’imagination exige des tableaux et des récits » - Pouchkine - « Ум не может довольствоваться одними игрушками гармонии, воображение требует картин и рассказов ». Ce que certains cherchent en étendue des gammes, d’autres atteignent en laconisme de mélodie et d’intensité. | | | | |
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| art | | | En écriture, être libre signifie ne pas suivre un seul maître, même s'il s'appelle l'esprit. « Bien écrire, c'est avoir en même temps de l'esprit, de l'âme et du goût » - Buffon. Le fait d'avoir le dernier donne le droit de parler au nom des deux premiers. Mais l'essentiel n'est pas dit - la grâce du verbe dont la présence remplace tout et dont l'absence efface tout. Une servitude du génie doit compléter la liberté du talent. | | | | |
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| art | | | La poésie, comme l'arrière-plan de tout art et donc de l'âme, trouve dans la mathématique son homologue dans le domaine de l'esprit : la mathématique est la poésie des sciences. | | | | |
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| art | | | On renonce au développement suite aux contraintes que s'impose un bon goût : « La profondeur du sage est dans l'indifférence pour le développement »*** - G.Benn - « Entwicklungsfremdheit ist die Tiefe des Weisen » - ou une bonne obsession : « Ma passion est de parler sans développer. Dès que je me mets à développer la pensée, à laquelle je crois, je cesse de croire au développé »*** - Dostoïevsky - « Страсть моя - говорить без развития. Случись, что я начну развивать мысль, в которую верую, я сам перестаю веровать в излагаемое ». Que le bel instant s'arrête - tel est le désir, que réveille l'art statique. L'art dynamique est une aberration. Le roman est une aberration, et la maxime - le seul héritier légitime de la poésie. | | | | |
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| art | | | L'art, comme la religion, commence par l'intérêt qu'on porte à ce qui n'existe pas, n'existe déjà plus ou n'a pas encore existé. Même si la vision y compte moins que la création. L'artiste est celui qui ne peut pas vivre sans ce qui n'existe pas. Les yeux, qui en vivent, s'appellent regard. « Il me faut ce qui n'existe pas »** - Hippius - « Мне нужно то, чего нет на свете ». Pour en vivre ou pour le réinventer : « La mission du poète est d'inventer ce qui n'existe pas » - Ortega y Gasset - « La misión del poeta es inventar lo que no existe ». Et Kierkegaard - « Le génie ne désire pas ce qui n'existe pas » - veut faire de l'acteur - un figurant. | | | | |
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| art | | | La maxime est le seul genre littéraire, dans lequel on ne négocie pas sa valeur, on l'impose. « Les aphorismes sont un genre foncièrement aristocratique d'écriture. L'aphoriste ne discute ni n'explique, il affirme ; et dans son affirmation perce la conviction, qu'il est plus profond ou plus intelligent que ses lecteurs » - W.Auden - « Aphorisms are essentially an aristocratic genre of writing. The aphorist does not argue or explain, he asserts ; and implicit in his assertion is a conviction that he is wiser or more intelligent than his readers ». Mais, au fond de lui-même, il sait, que ses affirmations ne valent que par leurs métaphores et que toute intelligence s'évente vite au souffle de l'ironie. L'aphorisme n'est pas maison et repos, mais ruine et élan. | | | | |
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| art | | | Le talent, c'est à dire mon valoir, et non pas mon ample pouvoir ni le profond savoir ni même mon intense vouloir, qui doit être l'essence, c'est à dire la forme de mon opus. « L'art n'est rien d'autre que de ne faire apparaître que le talent » - Griboïedov - « Искусство в том только и состоит, чтоб подделываться под дарование ». En revanche, la technique doit y être cachée : « Dans un art admirable l'art lui-même est caché »*** - Ovide - « Ars adeo latet arte sua ». C'est l'incapacité de chevaucher Pégase qui pousse la piétaille à s'engager sur les chemins battus du vrai, du juste ou du complet. Avec l'artiste, ce n'est pas la bouche sereine qui parle, mais l'âme incertaine : « Chez l'artiste, l'art ferme sa bouche d'homme » - Pasternak - « в искусстве человеку зажат рот ». | | | | |
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| art | | | Ce qui est intraduisible en musique devrait être exclu de l’écriture : le ressentiment, le souci quotidien de ce siècle, la soif de reconnaissance. Et l’exploit suprême – aller tout droit à l’âme, en contournant l’esprit, complice mais humble. Faire ressentir, que la seule action authentique du cœur, c’est le chant. | | | | |
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| art | | | Citation comme fond ou citation comme cadre - deux attitudes opposées : pédantisme ou pragmatisme. « Les citations sont les béquilles des esprits infirmes » - P.Morand. Les infirmes sans béquilles boitent côté cervelle plus que côté pieds, ce qui n'est guère plus glorieux. Chez les sains d'esprit, les citations sont des panneaux de signalisation, sans rapports viscéraux avec jalons, destinations ou altitudes. | | | | |
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| art | | | Priser ou désirer - deux effets respectifs de nos représentations ou de notre volonté ; l'intelligence et la noblesse forment les valeurs ; les désirs, eux, naissent du tempérament et de la sensibilité ; mais pour produire de la beauté, le talent seul peut suffire ; les valeurs et les passions de l'artiste ne jouent presque aucun rôle, pour la qualité de son œuvre. L'art ne sert qu'à embellir ce qui préexiste déjà en nous. | | | | |
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| art | | | Chronologiquement, la poésie et la peinture furent les premiers arts en Occident ; et aujourd'hui, elles sont les premières à crever, et la musique, vraisemblablement, va les y rejoindre ; ce qui est dû à l'épuisement des arsenaux au même degré qu'à la décadence des goûts et à la raréfaction des talents. La littérature et la philosophie s'en tirent mieux, grâce au journalisme ignare et au pédantisme savant, qui agissent en leurs noms. | | | | |
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| art | | | Aujourd'hui, ceux qui réfléchissent et ceux qui écrivent ne font que cogiter - sur les impôts, les garden-parties ou les faits divers ; leurs pensées et leurs plumes exhibent la même ampleur, s'étalant dans une même platitude. « Le malheur de la littérature est que ceux qui pensent n'écrivent guère et que ceux qui écrivent ne pensent point » - Wiazemsky - « Беда литературы заключается в том, что мыслящие люди не пишут, а пишущие не мыслят ». - aujourd'hui, tous pensent et tous écrivent, mais personne ne rêve ni écrit de musique. | | | | |
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| art | | | L'intelligence sert à vénérer les idées préexistantes, à accoucher les naissantes et à enterrer les vieillissantes. L'éther, le sang et même le marbre y sont assurés par l'art : « Toute pensée peut se loger, pour un bon artiste, dans un bloc difforme de marbre » - Michel-Ange - « Non ha l'ottimo artista alcun concetto, ch'un marmo solo in se non circonscriva ». | | | | |
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| art | | | La seule source d’excitations, indépendante de mon soi connu, est la musique, dont la perception semble être prérogative de mon soi inconnu, demeurant dans mon âme. Mais un poème provoque toujours un écho de mon esprit, c’est-à-dire de mon soi connu. « La musique, belle par transparence, et la poésie – par réflexion »* - Valéry. | | | | |
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| art | | | L'intelligence, en littérature, consiste à savoir mettre en pratique les contraintes invisibles en tant que les plus purs des moyens, ordonnant la pureté des œuvres. L'autre composante des moyens, les outils, est affaire du talent, qui est au-dessus de l'intelligence. Le talent pur s'appelle génie. | | | | |
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| art | | | Le talent poétique, c'est l'art de fabrication d'outils servant à fabriquer d'autres outils. « La matière poétique, c'est une auto-réflexivité – une chaîne d'outils, se formant en chemin et s'extrayant les uns des autres, au nom de l'unité du mouvement lui-même » - Mandelstam - « Поэтическая материя, обращаемость, - серия снарядов, конструирующихся на ходу и выпархивающих один из другого во имя сохранения цельности самого движения ». | | | | |
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| art | | | Le paradoxe du poète : par ses images, il veut toucher au mystère, or tout mystère est indicible et inexprimable. Donc, la poésie est une forme de folie : dire ce qui est indicible. « Nous représentons l'indicible pureté à partir de la dicible impureté » - Jankelevitch. Ce que tu dis relève des problèmes de l'âme ou des solutions de l'esprit ; le mystère indicible, ce seraient ces invisibles contraintes qui impriment une musique au bruit du dicible. Le mystère serait la musique de la vie, que seule une oreille poétique peut capter et interpréter. | | | | |
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| art | | | La nature est déjà une perfection, avec laquelle aucun art ne peut rivaliser ; celui-ci a, pour domaine, - l'imaginaire, et pour langage - des images. On ne complète pas la perfection d'un arbre réel par la beauté d'un arbre artificiel. Ce n'est pas d'une frontière imparfaite, mais d'un point zéro que doit partir une œuvre d'art. Tout homme porte en lui un écho de l'acte créateur, du rythme primordial, et l'artiste n'est que celui qui en a, en plus, le souffle et le talent. | | | | |
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| art | | | Ce n'est pas l'œil, mais le cœur, ce n'est pas l'esprit, mais l'âme, qui dicteront si mon art sera serein ou trouble, musical ou insonore, absolu ou borné. « L'art romantique n'aspire plus à reproduire l'intensité de la vie dans son état de sérénité infinie » - Hegel - « Die romantische Kunst hat die Lebendigkeit des Daseins in seiner unendlichen Stille nicht mehr zu ihrem Ziel ». La vie est une excellente contrainte d'un art humain, mais elle est un piètre but, digne d'un art photographique ou robotique. Quant à l'art classique, il est de l'art romantique si bien maîtrisé, qu'une vie nouvelle en surgit, en rien inférieure à la vie réelle. | | | | |
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| art | | | L'ordre croissant d'importance, dans le travail de plume : les circonstances (lieux et dates), les contraintes (choses et relations à exclure), le talent (fulgurances et abattements). Aujourd'hui, seul le premier aspect survit ; les livres nagent dans une platitude, dont ne débordent que quelques fadaises. Partout - des dates (pas d'appels de l'éternité), les lieux sont publics (ni l'âme ni le cœur), les objets n'ont qu'une pesanteur (pas de grâce), les points de vue sont claniques (ni regards ni états d'âme personnels). | | | | |
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| art | | | Le style est une prise de distance ; si la métrique se formule par l'esprit, on a affaire au style classique ; si elle se forme par l'âme, on est dans un style romantique. Et il n'y a, dans l'art, que ces deux styles ; toutes les autres métriques sont mécaniques. | | | | |
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| art | | | Une tâche d'artiste : les axes de valeurs opposées doivent être réduits à l'unité éthique ou esthétique. « Toutes les dualités, dans lesquelles l'esprit avait polarisé la vie, doivent être transférées dans une unité spirituelle » - Hofmannsthal - « Alle Zweiteilungen, in die der Geist das Leben polarisiert hatte, sind in geistige Einheit überzuführen » - le moyen en est - la même intensité sur tout l'axe. | | | | |
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| art | | | L'œil et l'oreille sont connectés à l'esprit ; lorsque, pendant le passage du sensible à l'intelligible, l'esprit impassible se transforme en cœur saignant ou en âme bouleversée, on est en présence d'un Bien, qui nous taraude, ou d'une beauté, qui nous élève. Dans le second cas, si l'objet d'émotion est œuvre humaine, on est en présence de l'art. La mort de l'art est annoncée par l'extinction des âmes. Tant d'œuvres d'art qui ne sont plus que des valeurs purement fiduciaires. | | | | |
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| art | | | L'harmonie serait une bonne entente entre les rythmes apolliniens et les mélodies dionysiaques, entre mon cerveau et mon âme. L'harmonie – une mélodie de Dionysos, rendue par le rythme d'Apollon. | | | | |
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| art | | | Depuis un siècle et demi, le problème de la culture n'est pas dans sa fonction, mais dans son organe ; partout, où régnait l'âme individuelle, s'érige, en seul juge, l'esprit collectif. Valéry voit le mal dans le peu d'esprit critique : « La libre coexistence des principes de vie et de connaissance les plus opposés », tandis qu'il est dans le peu d'âme aristocratique. | | | | |
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| art | | | L'état de la poésie (versification), de la peinture, de la musique modernes est cadavérique ; et le prochain catafalque attend le théâtre (avec l'Anglais), l'architecture (avec le Français), la philosophie (avec l'Allemand). En littérature et dans le spectacle ne survit que la tonalité divertissante et avilissante, pour épater les repus. La raison en est la même : l'extinction de la poésie, en tant qu'état d'âme, en absence des âmes. Ils cherchent à choquer les esprits, tandis que l'art est le désir et le don de caresser les âmes. | | | | |
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| art | | | Avoir l'esprit de philosophe, l'âme de poète et le cœur de musicien – tel est le profil idéal d'un écrivain. Nietzsche, Valéry, Pasternak – les plus belles illustrations ! | | | | |
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| art | | | Je ne cherche pas mes aliments littéraires chez autrui ; je les trouve dans mon esprit, l'âme se chargeant de leur goût, et le cœur – de leurs épices et excitants. Et mon corps apporte les matières premières et primaires. | | | | |
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| art | | | La mort qu'on ne pleure pas assez est la mort de l'art, la mort que l'agonie actuelle rend si proche et déjà palpable. L'art se maintenait, car on comprenait, que les plus beaux mouvements du cœur ou de l'âme ne pouvaient pas trouver une traduction non-illusoire dans la vie, mais on tenait à garder le cœur et l'âme, qui finissaient par se tourner vers l'art. La vie devenue le seul test du pathos, éthique ou esthétique, et l'esprit ayant usurpé le langage du cœur et de l'âme, on en constate des résultats dérisoires et finit par se métamorphoser en robot, sans pathos, sans intensité, sans rêves, c'est à dire sans l'art. | | | | |
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| art | | | Sans le talent, ma volonté pathétique à insuffler davantage de vie dans mon art résultera en absence et de vie et d'art ; avec le talent, la sobre pratique de l'art pour l'art produit de la vie sur la vie. | | | | |
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| art | | | L'idéal, jamais atteint, d'une écriture noble, la rencontre des trois dons : du ton, de l'intelligence, du style ; trois hommes brillent, chacun sur sa facette respective de ce faisceau, sans déborder vraiment sur les autres : Nietzsche, Valéry, Cioran. Et le talent consiste peut-être dans l'art de créer la sensation de plénitude en escamotant les fâcheuses lacunes. Pour cela, il faut prendre du recul, ou de la hauteur, par rapport au réel, se mettre à une grande distance de soi-même, adopter le ton du revenant (que Baudelaire entendait chez Chateaubriand), pour rester pur, pour ressembler à l'ange. | | | | |
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| art | | | Trois démarches intellectuelles dominantes : visant une thèse, une antithèse ou une synthèse. Je leur préfère celle qui voile, humblement et pudiquement, la source de la thèse et la conclusion de l'antithèse, et au lieu d'un bond dialectique prend forme d'une immobilité métaphorique. | | | | |
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| art | | | Tout trope est la découverte d’un chemin d’accès délicat et insoupçonné aux objets, même aux objets sans importance. Ce chemin suit des relations rares ou nouvelles. « Trouver le lien invisible entre objets, voilà le génie » - Nabokov - « Genius is finding the invisible link between things ». L’Intelligence Artificielle finira, un jour, par nous éblouir par des métaphores inouïes. | | | | |
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| art | | | Il y a plus de chances de placer de la beauté artistique dans un désordre organique que dans un ordre mécanique. Nos délices ne vont ni à l'ordre ni au désordre, elles vont à la beauté, qui les anime. « L'ordre est le plaisir de la raison ; mais le désordre est le délice de l'imagination » - Claudel. | | | | |
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| art | | | L'exclusivité de la nature humaine – une conscience inquiète du Bien divin, déposé dans notre cœur ; l'apport de la civilisation – la découverte et l'exploitation du Vrai par notre esprit. La culture, c'est l'émotion spontanée de notre âme devant la Beauté de l'œuvre humaine créatrice, la vénération de la nature et le respect de la civilisation. Ce n'est pas le manque de créateurs qui explique le dépérissement de la culture actuelle, mais l'extinction des âmes, au profit d'une nature moutonnière et d'une civilisation robotique. | | | | |
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| art | | | Dans l’art, l’intelligence n’est qu’une contrainte, un garde-fous, nous protégeant contre des sottises trop flagrantes ; le vrai talent possède, implicitement, cette intelligence intuitive. « On peut être plus intelligent que son talent et plus talentueux que son intelligence »* - Kouprine - « Есть люди умнее своего таланта и талантливее своего ума » - on tire rarement profit de la première de ces supériorités. | | | | |
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| art | | | Dans l’écriture, le Quoi découle des contraintes, le Comment – du talent, le Pourquoi – de la noblesse. Et la facette fondamentale, le Qui, est peut-être, l’harmonie en puissance ou en étendue, de ces trois dimensions. Mais l’absence d’un seul de ces dons condamne à la platitude. | | | | |
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| art | | | Une belle œuvre naît de la hauteur des contraintes, de la profondeur du talent, de l’amplitude de la matière ; cette dernière est composée d’axes entiers : « Le plus bel assemblage se fait à partir des opposés »** - Héraclite. | | | | |
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| art | | | Les médiocres croient inaugurer une voie nouvelle, tout en s’agglutinant sur des sentiers battus ; le talent munit même ses pas intermédiaires d’une telle intensité inaugurale qu’ils soient perçus comme de vrais commencements, de vraies sources, de vraies initiations. | | | | |
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| art | | | Et la vie et l’art se décomposent sur trois axes : l’intelligence, le talent, la noblesse, en visant, respectivement, les finalités, les parcours, les commencements. Et Valéry, tenant surtout au talent, reproche au siècle ses raccourcis : « La vie moderne nous offre tous les moyens courts d’arriver au but sans avoir à faire le chemin »** - au lieu de s’horrifier de la disparition de commencements dans l’imaginaire moderne. La noblesse réside dans l’âme, l’organe délaissé par ce siècle. | | | | |
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| art | | | La littérature : tu choisis un sujet noble, dont ton talent déploiera les effets : « J’aime un écrivain qui rapporte beaucoup d’effets à peu de causes » - Vauvenargues – mais le filtrage y est plus important que le développement. | | | | |
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| art | | | Le jour n’a besoin que de notre raison ; c’est la nuit qui a besoin de notre talent, pour embellir nos songes et préparer l’aurore de nos plus belles pensées. « Le rêve peut avoir de la suite dans les idées »* - Bachelard. | | | | |
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| art | | | Devant un chef-d’œuvre humain, l’admiration a deux composants – la vénération de l’outil divin et le plaisir, procuré par le talent humain ; le premier est dans la profondeur miraculeuse de nos fonctions vitales et spirituelles, le second – dans la hauteur de nos regards musicaux ou stylistiques. Vu sous l’angle du premier, « l’homme véritablement extraordinaire est le véritable homme ordinaire » - Kierkegaard. | | | | |
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| art | | | L’esprit compose le rêve, que lui dictent les yeux fermés ; l’âme, qui le lit, les yeux ouverts, se fait oreilles, pour entendre la musique, que visait, comateux, le rêve. La possibilité de l’art est dans ces deux paires d’yeux, tantôt naissants tantôt évanescents, découvrant la caresse ou devenant l’ouïe. | | | | |
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| art | | | Dans la création artistique interviennent la musique et le travail, la composition et l’exécution, la liberté et le destin. Et si « le véritable destin d’un grand artiste est un destin de travail » - G.Bachelard, c’est-à-dire la main et l’esprit, sa liberté, c’est-à-dire sa musique, est ailleurs, dans l’âme. | | | | |
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| art | | | Le poète est dans les vibrations, nées de son regard sur l’horizon ou le firmament ; son talent en produit des mélodies ; le miracle de l’art y fait surgir des pensées insoupçonnées. Les journaliers verbaux tentent de suivre le chemin inverse. | | | | |
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| art | | | Exclure certains objets, tonalités, faits, angles de vue, trop communs ou trop bien explorés, – finit par obliger à ne faire appel qu’à mes propres ressources, ce qui me prédispose à la liberté de création : « Les œuvres à grandes contraintes exigent et engendrent la plus grande liberté d’esprit »**** - Valéry. | | | | |
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| art | | | Sans une dimension musicale, l’art est impensable. Mais on ne crée jamais la musique (par son esprit) sans porter en son âme, au préalable, une autre musique, inconsciente, intérieure, personnelle. Sans celle-ci, on peut produire des comptes rendus, de la philosophie académique, mais on n’enflammera jamais les âmes. « Le secret de l’écriture réside dans la musique involontaire dans l’âme » - V.Rozanov - « Секрет писательства заключается в невольной музыке в душе ». | | | | |
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| art | | | Chez le médiocre, les tableaux sont plats et les valeurs – banales. Chez le talentueux, les tableaux et les valeurs partent d’une haute noblesse. Des sots on attendrait plutôt un tableau véridique qu’une valeur rachitique, puisqu’ils « ne font qu’évaluer leur sentiment, au lieu de le bâtir » - Rilke - « urteiln immer über ihr Gefühl, statt es zu bilden ». Pour les autres, il serait donc sans intérêt d’opposer la peinture aux jugements. | | | | |
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| art | | | Ne s’adressant qu’au Créateur, mon écrit ne donne rien à ses lecteurs improbables, il s’attend plutôt à en recevoir un double accueil, une double interprétation : par un esprit - recevoir un sens, une répartition de ses profondeurs et de ses hauteurs, et par une âme - recevoir une émotion, se faire aimer. « Le destin d’un livre est dicté par les capacités des lecteurs » - Térentianus - « Pro captu lectoris habent sua fata libelli ». | | | | |
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| art | | | Ils partent des objets, que la conscience délimita déjà, et l’intellect conceptualisa et verbalisa ; je pars de ces perceptions pré-conscientes que j’appelle états d’âme ; c’est pourquoi l’essentiel de mon énergie porte sur les commencements : partir de l’âme, porté par l’esprit. | | | | |
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| art | | | La littérature est le seul domaine, où l’idéal consiste en l’équilibre entre le fond et la forme ; le talent de l’âme, crée une forme idéale, et les contraintes de l’esprit délimitent le fond idéal. | | | | |
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| art | | | Toute tentative de faire de l’art est toujours de la traduction ; mais son produit ne relèvera de l’art que si l’objet à traduire est l’élan intérieur de l’auteur lui-même, la noblesse du cœur, portée par le talent de l’âme et exprimée par l’intelligence de l’esprit. Ainsi on comprend, que l’art vit ces dernières années, puisque toute intériorité disparaît sous les coups du conformisme, du dynamisme, de la rationalisation des regards et des comportements. On ne traduit aujourd’hui que du fait divers, relevé sur la voie publique. | | | | |
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| art | | | Pour l’homme, l’univers est décrit par les trajectoires de la nature et de la culture. Le cycle de l’existence de la nature est horrible et incompréhensible ; deux tableaux qui défient toute imagination : la naissance invraisemblable de la matière dans/après le Big-Bang, la mort de l’esprit dans un espace aux étoiles toutes éteintes. Est-ce que le parcours de la culture serait semblable ? - des graffiti de cavernes à la glaciation des âmes, face aux étoiles abandonnées. | | | | |
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| art | | | Dans la création artistique, l’éternel retour correspondrait à deux états d’âme différents : celui du créateur comme motif initial, aboutissant à celui du contemplateur comme finalité. Mais c’est toujours l’âme qui crée et qui exulte. En chemin, se produisent des hasards heureux – le talent livre l’enveloppe du style, et l’intelligence développe les pensées, mais on garde surtout le commencement et sa cible, pouvant servir d’un nouveau commencement. | | | | |
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| art | | | Comment accédait au feu l’homme des cavernes ? Il lui fallait un savoir, une volonté, une puissance, pour frotter une pierre contre une autre, et, l’air aidant, diriger l’étincelle sur des brindilles. La littérature relève aussi d’une espèce de pyrologie : mon élan est l’étincelle, ma langue est l’air, mes pierres sont les contraintes et ma chaume – les choses évoquées. La chaleur produite est partagée entre le corps, l’esprit et l’âme. | | | | |
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| art | | | Dans l’art complet, toute notre triade – cœur, âme, esprit – noblesse, talent, intelligence - naissance du désir, poursuite de la beauté, mise en forme – doit être impliquée : le cœur réclame, l’âme déclame, l’esprit proclame. | | | | |
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| art | | | Les yeux et le regard (captant ce qui échappe aux yeux), la logique ou le miracle, m’apprennent ce qu’est la vie. L’artiste qui n’a que les yeux a raison de ne pas mettre la vie au cœur de son ouvrage. | | | | |
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| art | | | Toute la puissance et toute la beauté du chêne découlent de la merveille minérale et vitale, programmée par le Créateur dans un gland. L’esprit s’en contente, mais les yeux veulent admirer le tronc et le feuillage. Et puisque l’art verbal, c’est un déroulement virtuel de tableaux que peint l’âme, le talent consiste à n’expliciter que l’énergie du commencement et laisser au lecteur le souci des parcours et finalités. Le chêne à naître, le chêne naissant ou le chêne né peuvent être soit narrés soit chantés. Quand tout instant, toute durée, par une magie du chant, se métamorphosent en commencements, on est en présence d’un talent supérieur. | | | | |
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| art | | | Le talent garantit la valeur intérieure ; l’intelligence n’apporte que le prix extérieur. Le talent, qui se mettrait à courir derrière le prix, se profane ; l’intelligence s’ennoblit en empruntant la valeur au talent complice. « Les idées mendient l’expression » - Rivarol. | | | | |
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| art | | | Avec la musique, le cœur ressent, avant que l’âme croie ou l’esprit comprenne. Avec le discours littéraire, le croire et le comprendre sont indispensables, pour que le ressentir final puisse être reproductible. Mais je veux être cru non pas sur parole, mais sur la mélodie. | | | | |
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| art | | | La bonne hiérarchie d’artiste : le Beau de l’âme - au-delà du Bien, le Bien du cœur – au-dessus de la Vérité de l’esprit. L’artiste complète le philosophe : « La place du Bien, au-dessus de l’essence est l’enseignement définitif de la philosophie » - Levinas. | | | | |
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| art | | | Tu ne traduis pas tes états d’âme, tu les réinterprètes ; ni l’authenticité ni la fidélité, mais la créativité ; il s’agit de rendre l’élan et non pas un état ou même une hauteur ; il y faut un esprit maître et non pas une raison servile. Plus l’âme est ardente et perdue, plus froid et concentré doit être l’esprit, pour produire des reflets crédibles. « Si un vertige meut ton cœur et ton esprit – que désirer de plus ! » - Goethe - « Wenn dir's in Kopf und Herzen schwirrt, was willst du Bessres haben ! » - l'esprit déséquilibré créera du bruit plutôt que de la musique. | | | | |
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| art | | | Celui qui vise la profondeur, sans posséder le talent littéraire, finit dans la platitude ; c’est le cas de Descartes, superficiel (oberflächlich) selon Nietzsche. Mais Valéry, avec sa liberté poétique, est profond. Les meilleurs prennent la profondeur pour moyen, la musique – pour but et la hauteur - pour commencement. | | | | |
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| art | | | Le culte du présent non seulement éteint le rêve du passé imaginaire ou du futur à bâtir, mais, surtout, il rend l’éternité du lointain sans intérêt. Comment mon écrit peut-il attirer leurs yeux affairés, puisque je n’y mets que de l’épique, du mythique, de l’initiatique. « Les livres médiocres flattent nos faiblesses – du siècle, de l’âge, du sexe » - Tsvétaeva - « Плохие книги льстят слабостям: века, возраста, пола ». Ces faiblesses d’esprit sont vécues comme forces par les atrophiés d’âme. | | | | |
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| art | | | Chez tout écrivain, il est facile de deviner quelle est la voix que l’auteur écoute. Le plus souvent, c’est la voix de son siècle ; ensuite, viennent ceux qui écoutent leurs prédécesseurs ; le cas le plus rare est celui où l’on n’écoute que Dieu, c’est-à-dire son âme. | | | | |
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| art | | | Les seuls génies, à la fois poétiques et prosaïques, - Goethe, Hugo et Pouchkine. Aucun autre poète ne maîtrise la musique des mots discursifs. Chateaubriand, Nietzsche et Nabokov ne sont bons qu’en prose. | | | | |
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| art | | | La première source de l’ennui, dans la littérature et la philosophie, ce sont la banalité du style et la vulgarité du langage ; la seconde – les tristes litanies sur le savoir et la vérité. L’écrivain, et donc le philosophe, doit être poète et chanter l’extase des beautés nées ou des consolations naissantes, ou, à défaut, - « la vérité des passions et la vraisemblance des sentiments » - Pouchkine - « истину страстей и правдоподобие чувствований ». | | | | |
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| art | | | L’artiste se sert de trois outils – l’âme, le cœur, l’esprit. L’âme dicte des contraintes à l’esprit dominateur et initiateur ; l’âme dessine des cibles inaccessibles aux élans du cœur survolté et incertain. « L’esprit écrit avec un stylo, le cœur – avec un crayon »** - Nabokov - « Пером пишет ум, карандашом – сердце ». | | | | |
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| art | | | L’esprit d’espèce, esprit prosaïque, scrute l’Être philosophique, l’âme de genre, âme poétique, cerne le Devenir poétique. « Né de l’appel du devenir, le poème s’élève de son puits de boue et d’étoiles »** - R.Char. | | | | |
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| art | | | Tout art est dans la musique – verbale, picturale, sonore, philosophique. L’artiste, en nous, c’est notre âme, mais sa musique, son fond, doit être portée par la forme – les mots, les idées, les images – la tâche de notre esprit. L’esprit s’entend bien avec l’âme, mais reste désarmé face au cœur insondable, d’où l’impératif d’artiste – mettre le Beau au-delà du Bien. | | | | |
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| art | | | La fièvre est maléfique dans un cœur sensible, bénéfique à une âme paisible et catastrophique pour un esprit corruptible. Pour peindre l’ardeur, le pinceau doit être froid. | | | | |
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| art | | | Dans l’approche de l’art, on doit partir soit de la vie soit du rêve, et ces deux angles d’attaque s’excluent, mutuellement. Nietzsche penche pour la vie, et moi – pour le rêve. La jouissance biologique serait, pour Nietzsche, l’essence même des valeurs esthétiques ; et pour moi, ce serait la caresse mélancolique. Sous toutes ses formes, le vitalisme est signe de la pauvreté – spirituelle, créatrice ou imaginative. | | | | |
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| art | | | Chez Nietzsche, van Gogh, Nabokov, j’entends surtout une musique. Aucun art sans musique ne peut m’attirer. Aucun esprit, développé en profondeur, ne vaut l’âme, enveloppée par la hauteur. | | | | |
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| art | | | Le classicisme est l’apogée d’une technique ; le romantisme est la révolte de ce qui est organique dans la nature même de l’art. « Le romantisme est une réaction de l’élément organique propre de la culture contre son élément technique » - Berdiaev - « Романтизм есть реакция природно-органического элемента культуры против технического ее элемента ». Ce qui relève de la technique – l’inertie stylistique, l’esprit journalistique, les aréopages statistiques. | | | | |
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| art | | | Ce qu’il y a de meilleur, dans mon cœur, est muet ; tout ce qu’il y a de profond, dans mon esprit, est commun ; pour m’exprimer, il ne me reste que mon âme. « Mon art, c’est l’azur de l’âme, débordant sur ma toile »* - Chagall - « Моё искусство - лазурь души, изливающаяся на холст ». | | | | |
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| art | | | Dans un écrit, il y a trois composants – l’auteur, les choses et la manière d’exploiter celles-ci ; le style, c’est lorsque les choses sont le dernier élément, dans l’ordre décroissant d’importance. L’auteur fade peut sauver l’affaire, en possédant une belle manière ; mais sans belles manières, aucune majesté personnelle ne pourrait sauver de la platitude tout le reste. | | | | |
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| art | | | Depuis Socrate, on considère techniquement identiques les génies comique et tragique ; mais le don comique n’est qu’un talent, tandis que le goût tragique relève vraiment du génie. La comédie peut se contenter de rires et d’applaudissements, tandis que la tragédie est toujours accompagnée de noble musique ou de profond silence. Ainsi, je ne vois d’autre tragédien complet que Tchékhov, à qui G.Steiner, soudain devenu sourd ou trop naïf, refuse ce statut : « Tchékhov n’entre pas dans la catégorie de tragédien » - « Chekhov lies outside a consideration of tragedy ». Et peu importe ce que Tchékhov lui-même pensait de ses genres. « Ce n’est pas une comédie, comme vous me l’écriviez, c’est une tragédie » - Stanislavsky - « Это не комедия, как Вы писали, - это трагедия ». | | | | |
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| art | | | Dans un écrit se trouvent le fond d’un avis d’esprit et la forme d’une vie d’âme. Les avis poussent aux actes et aux critiques, la forme témoigne des tacts d’une musique. Ce qui me rend réfractaire du fond et sectaire de la forme. | | | | |
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| art | | | Les récits, avec leur inévitable platitude, t’invitent à promener tes yeux et ta raison sur leurs pages ; les maximes, s’énonçant sur des sommets, ont pour ambition - redresser ton regard et parler à ton âme. | | | | |
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| art | | | L’âme forme le regard, enveloppant des choses ; les yeux de l’esprit le développent en relations. C’est presque la même chose que de dire : « L’esprit est l’œil de l’âme » - Vauvenargues. | | | | |
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| art | | | Le créateur, c’est la noblesse des contraintes, la liberté du talent, l’originalité du style ; donc, opposer le qui au quoi (les contraintes), au comment (le style), au pourquoi (la noblesse), est absurde. Cette opposition n’a de sens que chez les non-créateurs, chez ceux qui sont dépourvus de quelques-unes de ces trois facettes. | | | | |
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| art | | | Le signe et le sens chez l’écrivain : le médiocre ne maîtrise pas les signes et nous inonde de sens commun ; le délicat cisèle le signe, auquel chacun peut donner son sens individuel. | | | | |
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| art | | | Pour briller dans le simple il faut du génie, tandis que le talent suffit pour briller dans le compliqué. La poésie est dans la simplicité, et la philosophie – dans la complexité. C'est pourquoi on a tant de génies poétiques, les philosophes ne dépassant jamais le niveau d'un talent. | | | | |
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| art | | | L’originalité dans l’art : soit on l’a d’emblée, soit on ne l’aura jamais ; on ne peut ni la chercher ni la trouver. Je vois deux symptômes de la non-originalité : l’absence d’un bon filtrage (séparation du digne de l’indigne) ou d’un talent musical (traduction du bruit en musique). | | | | |
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| art | | | L’ordinateur n’a pas à s’excuser auprès de Gutenberg, à cause de la chute du prestige et de la diffusion du livre. Le problème est ailleurs : il y a, aujourd’hui, autant de talents qu’aux toutes autres époques, et même peut-être autant de désirs de bonnes lectures ; ce qui disparut, c’est l’originalité, la musique, la noblesse – bref, l’âme, aussi bien chez l’écrivant que chez le lisant. Là où jadis s’éployait le rêve, une raison pseudo-révoltée, pseudo-savante, pseudo-exceptionnelle remplit les pages monotones, robotiques, tournées vers l’actuel et ignorant l’éternel. | | | | |
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| art | | | L’échelle croissante de la qualité du style en littérature : la suite dans les idées de l’esprit, l’intonation de la voix du cœur, l’intensité des états d’âme. | | | | |
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| art | | | Les ailes, (celles qui permettent de « s’exprimer par métaphores »** - Nietzsche - « Flügel im Gleichnisse zu reden »), c’est, à la fois, la hauteur, la noblesse, le talent. Les posséder, pour le créateur, c’est savoir manipuler les métaphores à bon escient. | | | | |
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| art | | | Qu’on devine, dans ton écrit, quelle hauteur vise ton âme ou quelle profondeur scrute ton esprit, sans les confondre, - tel est le rêve de tout créateur. Tant qu’existaient des âmes, on pouvait encore défier St-Paul : « On sème un corps de l’âme, en surgit un corps de l’esprit ». Aujourd’hui, des esprits médiocres moissonnent l’insipidité des esprits médiocres. | | | | |
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| art | | | Progrès en écriture : écrire comme les autres parlent, décrire ce que tu vois dans le paysage de ton esprit, transcrire ce que tu entends dans le climat de ton âme. | | | | |
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| art | | | Le pire des holismes littéraires est le bourrage raisonneur, en largeur (complétude, liaisons). « Le secret d'ennuyer, c'est de vouloir tout dire » - Voltaire. Il faut savoir s'arrêter en profondeur - laisser le lecteur s'appesantir sur le dernier pas, qu'on ne fait pas soi-même. « Quand on n'a pas de talent, on dit tout. L'homme de talent choisit et se contient »* - Quintilien - « Indocti dicunt omnia. Doctis est electio et modus ». Ou bien on cherche à conter, à tout dire par algorithme ; ou bien à chanter, viser tout en rythmes. Démuni de poésie, on en cherche des ersatz totaux dans l'action, la vérité, la liberté. Du tout au rien ou du rien au tout - les itinéraires de ceux qui ne visent pas le ciel. Les meilleurs sont dans l'éternel retour sur le soi-même imaginaire, retour fait de commencements d'intensité égale. | | | | |
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| art | | | Le style est la qualité de mes miroirs. Que d'autres styles s'y reflètent, ce n'est pas eux qui réfléchissent ; il faut les oublier. | | | | |
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| art | | | Mon écrit n’offre que des habits ; au lecteur - d’y essayer son corps, son esprit ou son âme, pour qu’une beauté en surgisse. | | | | |
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| art | | | Aucun rapport entre la science et la philosophie, puisque les meilleurs scientifiques sont nuls en philosophie, et les meilleurs philosophes sont nuls en sciences. Le seul, qui pourrait garder un équilibre métaphorique entre ces branches de la spiritualité, c’est l’artiste, surtout le poète, puisque partout il cherchera de la musique – verbale, conceptuelle, éthique ou mystique. D’ailleurs, au lieu du Logos indéfinissable, on aurait dû parler de la musique, qui a un sens dans toute sphère de la conscience. | | | | |
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| art | | | La haute couture musicale doit habiller et le spirituel et le sentimental. L’habit sentimental du spirituel livre la profondeur à la platitude ; l’habit spirituel du sentimental ramène à la platitude la hauteur. | | | | |
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| art | | | Ton œuvre est creuse, si elle ne vaut que par ce qu’on y voit ; c’est la part de l’invisible qui est décisive, et non pas par une dissimulation quelconque, mais par l’indispensable présence d’inconnues dans ton arbre. Et cette invisibilité peut concerner l’esprit – jeu intellectuel, l’âme – jeu poétique, le cœur – jeu sentimental. | | | | |
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| art | | | Trois états difficilement comparables, incommensurables, incompatibles et pourtant constituant une chaîne, bien que discontinue : l’état du cœur, provenant de ton soi inconnu, émouvant ton âme, stimulant son inspiration ; l’état de ton âme motivée, résumant ton soi connu, créateur, inventeur, poète ; l’état de ton esprit, tentant de reconstituer un état du cœur originaire, à partir du tableau, peint par ton âme. Ces deux états du cœur ne coïncideront jamais ; le premier est dépourvu de langage ; le second n’est que langage. | | | | |
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| art | | | Tu crées une mélodie inspirée, lorsque tu écoutes la voix de ton soi inconnu et non pas celle de la rue ; mais ce n’est pas une garantie du succès – la même inspiration doit, en même temps, rehausser ton esprit, ton âme et ta plume, ce serait le seul état vraiment inspiré et fécond. | | | | |
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| art | | | Les contraintes – l’outil de l’esprit ; la noblesse – l’outil de l’âme ; le talent – l’art de l’usage coordonné de ces deux outils, le premier servant à déblayer le fond, le second – à affiner la forme. | | | | |
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| art | | | Jadis, le goût, le style, le talent d’un artiste libre généraient une œuvre d’art ; aujourd’hui, toutes les conditions formelles et significatives sont dictées aux esclaves, apprentis-écrivaillons, par l’actualité despotique. Et en qualité d’exécution, la machine finira bientôt par surclasser ces tâcherons interchangeables. | | | | |
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| art | | | La prose flaubertine : Sartre y décèle un penseur, et Valéry la trouve insupportable pour celui qui pense ; le goût et l’intelligence de Sartre s’y avèrent lamentables. Mais ni l’un ni l’autre ne s’attardent sur la Correspondance de Flaubert, qui, probablement, est la plus belle de l’Histoire littéraire. L’inverse de Tchékhov – nul en épistolier, génie en tragédien. Le genre épistolaire est le plus proche du journal intime ou de l’aphorisme, c’est pourquoi j’aime Flaubert, énergumène et amoureux. Celui qui écrit à L.Colet est infiniment au-dessus du joueur de cartes, l’auteur de la Dame au petit chien. | | | | |
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| art | | | C’est par l’âme, et non pas par l’esprit, qu’il faut tendre vers le Beau. L’esprit ne conduit que vers les impasses, les désespoirs, l’absurde. C’est pourquoi tant de spirituels se contentent du médiocre, ayant échoué dans la poursuite du Beau. | | | | |
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| art | | | À quel organe s’adressent les livres d’aujourd’hui ? À une tête en proie à l’ennui, à un estomac à digestion rapide, au faciès fréquentant les plateaux télé. Et pourquoi se tourner vers un esprit fade, une âme moribonde, un cœur emphatique – le lot de la majorité - et qui ne pèsent rien sur la balance du succès escompté ? | | | | |
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| art | | | L’âme s’incarne dans tous les arts, sauf dans la musique, qui est l’âme désincarnée. La poésie est l’incarnation, ou l’enfant, de la musique, par l’intermédiaire de l’esprit ou du cœur. | | | | |
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| art | | | Les mots et images n’apportent rien au sentiment visé, comme le portrait ou le roman n’apportent rien à l’homme représenté, ni l’Intelligence Artificielle - à l’intelligence. Mais sans l’âme ou l’esprit actifs, le cœur risque de sombrer dans la passivité. | | | | |
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| art | | | Dans l’art (musical, philosophique, poétique), il y a trois sortes d’intuition, qui peuvent réveiller un génie imprévisible, – l’inconsciente, la profonde, la hautaine. La première famille – Bach, Mozart, Tchékhov ; la deuxième – Kant, Rilke, Valéry ; la troisième – Byron, Hölderlin, Nietzsche. L’homme, c’est-à-dire le maître, n’y est presque pour rien ; c’est une étincelle divine qui illumine leurs œuvres. La conscience, la profondeur, la hauteur, sans intuition, n’aboutissent à la beauté que grâce à la sobre maîtrise de l’homme, avec un talent purement humain et qui ne serait qu’un instrument auxiliaire. | | | | |
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| art | | | Le talent est dans cette dualité : être porté par un élan et en créer un autre, nullement obligé d’être une copie du premier. Une profondeur inconsciente et une hauteur maîtrisée. | | | | |
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| art | | | Un bon écrivain, c’est la rencontre d’une noblesse, d’une intelligence et d’un talent. La noblesse, c’est un goût sélectif et la hauteur du regard ; l’intelligence, c’est la profondeur du savoir et l’exigence des contraintes ; le talent, c’est le ton musical et la grâce du verbe. Un seul de ces dons est absent, et vous risquez d'être Gros-Jean comme les autres. | | | | |
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| art | | | La poésie et la philosophie ne furent possibles que grâce aux loisirs que pouvaient s’offrir des âmes sensibles ou des esprits aigus. L’extrême professionnalisme moderne étouffa les âmes et étriqua les esprits ; l’étroite et sobre profondeur succéda à la vaste hauteur et à l’enivrante intensité. | | | | |
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| art | | | Le talent n’a sa place que dans un livre idéal : le style en est le contenant, et la noblesse – le contenu. Inverser les rôles, c’est rendre le livre – maniéré ; l’inertie y remplace le talent. Maître ou esclave. | | | | |
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| art | | | Plus tu vas, moins tu penses que le talent, ce soit l’harmonisation ou la coordination entre ce que tes yeux croient et ce que ton regard crée. Décidément, le talent n’est que ton regard initiateur et vibrant, bien que certaines choses vues se mettent, parfois, à vibrer, elles aussi ; le réel ne constitue qu’un cadre commun, qui conviendrait à tant de tableaux disparates. | | | | |
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| art | | | Le style est l’harmonie, maintenue par l’esprit ; le talent est la mélodie, née dans l’âme, et les battements du cœur imposent le rythme. | | | | |
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| art | | | Dans ton écrit, tu as beau ne viser que des fleurs (des états d’âme), il en surgira, immanquablement, un arbre d’esprit, structuré par des idées, qui approfondissent les racines et étendent des ramages. Mais la beauté de l’ensemble doit consister en qualité d’accès aux fleurs, c’est-à-dire – dans le style. | | | | |
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| art | | | L’élan vertical du pathos ne peut se maintenir que grâce aux fondements implacables du style. Ce cas heureux constitue le talent. | | | | |
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| art | | | Le talent : l’art de maintenir à la même hauteur le sujet et le style. Une traduction réussie des contraintes et des goûts. | | | | |
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| art | | | Le regard, dont je parle, n’est pas tellement dans l’œil, puisque ce regard se dédie à la création, c’est-à-dire à la conception (par l’âme) et à l’exécution (par l’esprit). | | | | |
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| art | | | Chez un philosophe, on (res)sent le climat, pointilliste, laconique, ascendant, de son âme ou/et comprend le paysage, vaste, cohérent, connexe, de son esprit. Avec la disparition des âmes, on est orphelin de climats solitaires et plongé dans la multitude de paysages. Mais l’artisanat (photo)graphique rendit ces paysages – interchangeables. L’aphorisme reste le dernier genre, qui fasse parler l’âme. | | | | |
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| art | | | Jadis, l’artiste partait de ses propres images, pour arriver au tableau des choses, existantes ou pas ; aujourd’hui, il part des choses évidentes, dont il n’exhibe que des images communes. « Ce qui, jadis, relevait de l’esprit est évincé par des illustrations » - Adorno - « Was einmal Geist hieß, wird von Illustration abgelöst ». Le mot éclatant est vaincu par l’image terne. | | | | |
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| art | | | Le chemin menant à la naissance de ton regard poétique : tu ne comprends plus, tu n’entends plus, tu ne vois plus – et tu fais appel au goût (les contraintes de l’esprit) et au toucher (la caresse de l’âme). | | | | |
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| art | | | L’art sans passions, sans préjugés, sans partialités n’existe pratiquement pas ; et toutes ces qualités ne sont que des manifestations d’un narcissisme. Il faut, donc, d’abord s’aimer tout court, avant de s’aimer dans l’art, si l’on en porte un talent. « Aimez l’art en vous, avant de s’aimer dans l’art » - Stanislavsky - « Любите искусство в себе, а не себя в искусстве ». L’art en nous n’est qu’une place ; toi, dans l’art, tu es déjà un créateur. | | | | |
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| art | | | J’ai choisi de me montrer, plutôt que de montrer les autres ; ce qui revient à préférer le chant au récit. Le seul musicien, chez moi, est mon âme ; en absence des âmes, personne ne m’entend – l’âme n’est entendue que par des âmes – ma réplique au fragment de F.Schlegel : « Les esprits ne se montrent qu’aux esprits »* - « Geister zeigen sich nur Geistern ». Les abstractions, les rêves, les spectres passent, inaperçus, inentendus… | | | | |
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| art | | | Dans l’art, l’esprit n’est qu’un bon manœuvre au service de l’âme créatrice. Avec les âmes éteintes, les esprits se machinisent davantage : ils gagnent en cohérence et perdent en agilité. | | | | |
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| art | | | Deux sortes d'émanations du soi inconnu : des impulsions ou des vibrations – la créativité ou l'âme. L'art, c'est l'heureuse rencontre de ces deux courants, de ces deux fonds, portés par le talent, qui est la forme même du soi inconnu. | | | | |
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| art | | | Mes phrases se composent dans un tumulte, mais la recherche de chaque mot capital, à y insérer, exige un calme – l’état d’âme et l’état d’esprit. | | | | |
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| art | | | Tout ce que s’exprime (le fond et la forme) par l’artiste s’imprime dans le lecteur/spectateur/auditeur (muni d’un cœur, d’une âme, d’un esprit). Le meilleur émetteur cultive la forme, à travers laquelle le meilleur récepteur perçoit le fond – la hauteur maîtrisée par le premier et la profondeur découverte par le second. | | | | |
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| art | | | La métaphore, une fois bien orchestrée par l’esprit, devient musique, et, comme la musique, elle va directement au cœur, nous laisse interdits et immobiles. C’est pourquoi son effet ne se réduit ni à la danse ni au chant, mais à la solitude d’une hauteur, qui accueille les larmes du bonheur ou de la mélancolie, ce qui est, souvent, la même chose. | | | | |
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| art | | | Le talent littéraire consiste dans l’art de réduire toute expression à la caresse. « On serre toujours contre son sein celui qu'on aime et l'art d'écrire n'est que l'art d'allonger ses bras » - Diderot. | | | | |
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| art | | | Dans une œuvre-d’art, l’amorçage devrait provenir du cœur, le langage – être maîtrisé par l’esprit, le message – dicté par l’âme. En pratique des meilleurs, le temps n’y intervient pas, l’auteur vit une étonnante synchronie, ce qui permet de prendre le cœur, avec ses commencements, pour véritable auteur. Et puisque les cœurs des admirateurs, contrairement à leurs âmes, survivent à la peste de la robotisation mondiale, le sens de la création, vu par Beethoven : « Du cœur – vers le cœur » - « Von Herzen zu Herzen gehen », - est juste. | | | | |
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| art | | | Dans l’écriture, le talent, c’est l’art de munir d’une même intensité la sainte triade littéraire – l’intelligence, la noblesse, l’ironie. Mais ces qualités n’ont un caractère définitif que dans les commencements ; cette recherche du début décisif n’est qu’un retour éternel du même, de la même harmonie des critères, qui, bien satisfaits, rendent superflu tout développement. Et l’éternité n’est que le nombre inépuisable de sujets, sur lesquels pourraient reposer ces débuts. C’est ainsi que les meilleures plumes évitent le bavardage et s’arrêtent aux adages. | | | | |
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| art | | | La beauté de l’être se sculpte dans une harmonie paisible ; la beauté du devenir – dans un élan mélodieux. Le talent est dans leur entente rythmique. « L’élan exclut la tranquillité, cette condition indispensable du Beau » - Pouchkine - « Восторг исключает спокойствие, необходимое условие прекрасного ». | | | | |
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| art | | | L’inspiration (état d’âme dans l’espace, créant un enthousiasme a posteriori) n’a aucun rapport avec l’excitation (état d’âme dans le temps, portant un enthousiasme a priori). Une main tremblante est compatible avec un esprit ferme, tous les deux au service de l’âme. On vit dans le temps (un devenir de routine), on rêve dans l’espace (un être de rupture). | | | | |
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| art | | | Aujourd’hui, la foule (ou des règlements écrits) est le seul juge en politique, en esthétique, en éthique ; l’écrit, qui s’adapta à ses goûts, est plus pitoyable que l’image, qui n’exige pas la présence d’une âme et n’a nul besoin de l’esprit, les yeux passifs se nourrissant des écrans. « Où l'image tient lieu de la parole, la matière évince l'esprit » - A.Suarès. | | | | |
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| art | | | Dans l’art, tu es inspiré lorsque ton produit ne résulte ni du pourquoi ni du pour quoi, tout en étant inséparable de tes sensations, individué, se réduisant à l'impulsion d’un commencement. Le taux de niaiseries (qui guettent toute production ambitieuse) y est nettement inférieur à ce qui vient du suivi cohérent d’un but (qui est toujours commun). | | | | |
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| art | | | La musique est l’art le plus universel ; elle met dans un état extatique aussi bien les foules, sur les champs de bataille ou dans les stades, qu’un solitaire, entre ses quatre murs. « On dit bien que la musique est la langue des anges » - Carlyle - « Music is well said to be the speech of angels » - c’est le talent du compositeur qui traduit l’appel solitaire ou collectif, entendu soit par l’ange soit par la bête. | | | | |
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| art | | | L’élan et le talent – deux composants incontournables de toute création artistique. Le premier – l’intensité et le rythme ; le second – les mélodies et l’harmonie. On peut se passer d’élan réel, ou inventer un élan artificiel, mais rien ne sauve l’absence du talent. L’art doit consister en musique complète ; sans élan, toute musique risque de n’être que du bruit. | | | | |
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| art | | | Les dieux sont plus souvent querelleurs ou rivaux plutôt qu’alliés ou frères. D’autant plus précieuse est l’alliance entre Apollon et Éros, dans l’amour (la beauté féminine et le désir masculin) et dans l’art (la beauté comme but et l’excitation comme prélude de la création). « L’art est un appétit de l’âme en quête de volupté »*** - A.Suarès - Zeus et Athéna, la volonté et l’intelligence, se fusionnent dans notre esprit qui entretient la soif de l’âme. | | | | |
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| art | | | Tu contiens trois ressources : la matérielle – tes sensations ; mi-matérielle mi-spirituelle – la mémoire ; la spirituelle – le langage (avec la logique incorporée). Laisser leurs empreintes sur tes actes ou sur ta page blanche est une démarche banale, indigne de l’art. L’art consiste à créer ce que ton soi connu ne contenais pas, créer sous l’impulsion de ton soi inconnu, pour ton propre étonnement. | | | | |
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| art | | | Dans une œuvre intellectuelle, la force doit inspirer l’admiration, et la forme – la jouissance. Le talent est la maîtrise simultanée des deux. | | | | |
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| art | | | Il y a trois sortes d’écrivain : ceux qui sacrifient le Beau personnel au nom du Bien universel ; ceux qui abandonnent ce Bien pour ce Beau ; enfin ceux en cherchent l’équilibre et qui sont donc philosophes. Et c’est le talent qui munit ces deux dimensions de grandeur, de noblesse et de véracité. | | | | |
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| art | | | L’exégèse de mes notes : le cœur secoué par des soupirs ou frissons, l’âme en retient des rythmes, des timbres, des mélodies, l’esprit se libère du temps, grave cette musique temporelle du sensible dans l’espace des paroles intelligibles, une nostalgie traduite en mélancolie hors-temps. | | | | |
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| art | | | L’aphoristique s’apparente à la poésie ; toutes les deux forment un état pré-idéel ; grosses de pensées, elles ignorent la nature de leurs rejetons, qui seraient musicaux ou spirituels, leur géniteur étant le son ou le sens. Le lecteur en est l’accoucheur. | | | | |
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| art | | | Le talent suffit pour être un bon musicien ou un bon peintre, qui énoncent des monologues. Mais pour être un bon littérateur, il faut, en plus, de l’intelligence, qui exige une forme dialogique, des va-et-vient de représentations et d’interprétations, picturales ou musicales. En littérature, comptent surtout les commencements impérieux, là où les autres valent par leurs finalités impératives. | | | | |
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| art | | | Le cycle de vie d’une œuvre d’art : l’âme est émue par un fond vague, le cœur le munit d’ardeur, l’esprit spatial y met des contraintes, le talent fournit des outils – pour que l’âme finisse par en trouver une forme, que l’esprit temporel réduira en cendres. L’auteur est Phénix ; il vit de l’obscurité de la flamme naissante, meurt de la clarté des cendres nées et ressuscite par un retour éternel. | | | | |
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| art | | | Les trois types d’artiste : l’apollinien, avec son esprit en marbre ; le dionysiaque, avec son corps déchaîné ; le faustien, avec son âme solitaire. | | | | |
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| art | | | Le genre aphoristique est le seul genre cosmopolite ; les âmes sont nationales, mais l’esprit est universel. « L’idiome d’une race, dont l’apogée d’esprit est la maxime »*** - J.Joyce - « The tongue of a race the acme of whose mentality is the maxim ». | | | | |
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| art | | | L’inspiration ne me dicte ni mots ni idées ni images, elle suscite l’aspiration vers mon étoile. Mon corps récepteur transmet cet élan à mon esprit, relais d’excitations, qui mue en mon âme, émettrice de mon regard, que mon talent, artisan du style, traduit en métaphores. Ce chemin, pour ne pas dégénérer en sentier battu, s’arrête à la hauteur d’un commencement individué, ainsi il évite de devenir de l’étendue ou de la profondeur communes. | | | | |
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| art | | | Les genres discursif ou aphoristique, l’horizontalité ou la verticalité, le glissement superficiel sur les mots ou la pénétration, profonde ou haute, des idées. Chez les discoureurs, tout comme chez les laconiques, des images, des concepts et des idées sont aussi présents, mais restent surfaciques. Quant aux mots, l’aphoriste en maîtrise la musique et l’intensité avec plus de vigueur et d’audace, mais il évite les paysages communs, pour peindre son propre climat. Le discoureur méprise des idées nées ; l’aphoriste engendre des idées naissantes. La jouissance des oreilles ou la perplexité de l’esprit. La reconnaissance ou l’étonnement. | | | | |
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| art | | | Le fond de tout écrivain est tapissé de valeurs, et celles-ci constituent, depuis longtemps, un thésaurus commun, complet et définitif. C’est seulement le choix fractal qui définit l’originalité du fond. La véritable originalité vient donc de la forme ; c’est elle qui est la cause, projetant ses effets sur le fond des valeurs. Kandinsky renverse, à tort, cette perspective : « L'aspiration de créer, dans l’esprit humain, une valeur nouvelle » - « Die Sehnsucht, im menschlichen Geist einen neuen Wert zu schaffen ». | | | | |
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| art | | | Il est absurde d’opposer LE sentiment à LA raison. Parmi les sentiments il y a ceux qui s’accordent parfaitement avec la raison ; d’autre part, il y tant de sentiments féroces, témoignant de notre origine bestiale et qui forcent l’appel à la raison animale qui coïncide avec les sensations animales. Ce qui mérite le noble nom de sentiment s’appellerait caresse, s’opposant à la possession, à la force, à la droiture, à l’inertie. Nous partageons certaines caresses avec les bêtes : l’instinct maternel, la séduction des femelles, le sens de communauté. L’homme ajoute des caresses spirituelles, verbales, musicales, picturales, architecturales, où, par des écarts avec la norme, se manifeste la personnalité de créateurs. | | | | |
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| art | | | Le sens qui me fait apprécier une écriture d’art – du poème au traité de philosophie - n’est ni l’ouïe ni la vue mais le toucher sublimé, la caresse, inattendue, excitante, évocatrice, grâce à l’esprit qui entretient le silence et les yeux fermés. | | | | |
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| art | | | Mon soi inconnu, c’est-à-dire mon âme, envoie à ma conscience un message mélodique ; la conscience prie mon soi connu, c’est-à-dire mon esprit, de munir le message d’une enveloppe langagière. L’opéra, serait-elle la métaphore la plus plausible de la création artistique ? | | | | |
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| art | | | Le destin d’un bel écrit : le talent en conçoit le commencement, la persévérance l’achève, par une fin temporelle ou criminelle. | | | | |
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| art | | | L’érudition doit servir surtout à ériger des contraintes (des objets à éviter, à ne pas développer) ; ce qui reste digne d’être enveloppé de caresses verbales doit être peint ou mis en musique par le talent. Quand on manque de celui-ci, ni l’érudition ni les connaissances ne sauveraient ton verbiage unidimensionnel. | | | | |
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| bien | | | L'attitude inepte : vilipender le progrès en brandissant les noms de la Saint-Barthélémy ou de l'Holocauste. La seule régression, qui vaille la peine d'être épinglée est l'automatisme de la bonhomie. « Nous sommes automates dans les trois quarts de nos actions »*** - Leibniz - ce taux (qui fut de moitié-moitié chez Pascal), aujourd'hui, décupla : « L'homme tourne à l'automate ; tout y sera, moins l'esprit ; cette loi est celle du troupeau »** - A.Suarès - ce qui t'échappa, c'est que l'esprit même, aujourd'hui, tourne au troupeau. Les cœurs y sont illégitimes, et les âmes - orphelines. | | | | |
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| bien | | | Pensée sans regard de la charité est demi-pensée. Charité sans analyse de la pensée est charité double. | | | | |
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| bien | | | L'imbécile de demain dira de plus en plus souvent - je veux comprendre, le médiocre - je peux faire et le sage - je dois me taire. | | | | |
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| bien | | | L'ignorance présente toujours des signes extérieurs du mal (et un intérieur sain et vide), le savoir en porte des tumeurs intérieures (et un extérieur plein et livide). La sottise étouffe la honte, l'intelligence la camoufle. | | | | |
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| bien | | | Les balivernes nietzschéennes sur le surhomme et sur la volonté de puissance proviennent de sa méprise : il prit la recherche de la vérité - effectivement, une manie des sots ! - pour la morale (qui suppose le respect du faible et le sacrifice par le fort). Heidegger, en n'y voyant que la machine, fut plus lucide : « La vérité de l'être revendique le sacrifice de l'homme » - « Die Wahrheit des Seins nimmt das Opfer des Menschen in Anspruch » - de deux concepts cadavériques résulte ou, plutôt, surgit le geste vital, le sacrifice, ce concept vital appelant, en général, au renoncement du geste ou même au suicide en musique : « La mort est la hauteur insurpassable de la vérité de l'être dans le chant du monde » - Heidegger - « Der Tod ist das höchste Gebirg der Wahrheit des Seyns im Gedicht der Welt ». | | | | |
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| bien | | | Cette sotte fiction : l'âme humaine déchirée entre Dieu et Satan ; le vrai déchirement - trouver satanique toute action s'inspirant de la pensée tournée vers Dieu. Il n'y a pas de Satan, il y a inaccessibilité de Dieu par l'action. Voir le Satan, c'est manquer d'ironie, qui en confirme l'inexistence : « L'ironie est un trait d'esprit, qui dévitalise la réalité du mal » - Baudrillard. | | | | |
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| bien | | | Le Bien est intouchable ; aucune réflexion, et encore moins, aucun acte ne t'en approche. Le mal est fait dans les mêmes proportions par des avertis et par des ignares, par des agités et par des fainéants. Et Arendt a tort : « La triste vérité, c'est que le plus de mal est fait par ceux qui ne se posent jamais la question du Bien ou du mal » - « The sad truth is that most evil is done by people who never make up their minds to be good or evil ». | | | | |
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| bien | | | Que ton cœur soit plus près du plus faible ; que ton esprit ne défie que le plus fort ; que ton âme ne s'attarde en aucune compagnie et reste seule et désarmée. | | | | |
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| bien | | | Le bon et le juste ne sont que d'arbitraires et relatives projections des absolus Bien et Justice. Et Maître Eckhart y est étonnamment bête : « La bonté s'engendre dans le bon, et cela est également ainsi du vrai et de la Vérité, du juste et de la Justice, du sage et de la Sagesse » - « Die Güte zeugt sich in dem Guten, das gilt auch ebenso von dem Wahren und von der Wahrheit, von dem Gerechten und von der Gerechtigkeit, von dem Weisen und von der Weisheit ». | | | | |
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| bien | | | Le Bien n'est jamais dans l'œuvre ; il est irrémédiablement entaché par toute forme de force, que ce soit dans le geste ou dans la pensée. C'est l'âme coupable et non pas l'esprit capable qui colore nos actes, et Hamlet cherche des couleurs du mauvais côté : « il n'existe ni le Bien ni le mal, c'est la pensée qui les crée » - « there is nothing either good or bad, but thinking makes it so ». Le Bien est l'émoi silencieux, pudique, humble et immobile de l'âme, bien que son objet puisse être altier, grandiose et remuant. | | | | |
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| bien | | | L'idée est ce qui doit être justifié ; la bonté et la beauté sont mouvements d'âme se passant de toute justification ; ce qui est dit de bonté - donc, des idées - n'est pas bonté, et dire, que « la beauté est idée, beauté et vérité sont une seule et même chose » - Hegel - « die Schönheit ist Idee, so ist Schönheit und Wahrheit dasselbe », est inepte ! | | | | |
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| bien | | | Je ne vois pas comment on pourrait assassiner un fantôme et conclure à la mort de Dieu. Je n'en vois ni l'intention ni l'arme ni le lieu. La honte ne serait pas l'effet plausible, mais la cause immédiate de toutes ces confuses annonces. Et l'origine de la honte est toujours la même : le pénible décalage entre le penser et le faire, entre l'image et le mot, entre la hauteur du sensible et la platitude de l'intelligible. | | | | |
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| bien | | | Le besoin, qu'a un cœur profond d'agir, est une source du mal, au même titre que le besoin, qu'a un haut esprit de nommer, est une source du hasard. On va jusqu'à les confondre : « Le Mal est la volonté de nommer à tout prix » - Badiou. | | | | |
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| bien | | | L'intelligence sait, qu'il n'existe aucun vaccin contre le mal, que je ferais ; et c'est un silence et non pas un conseil qu'elle attend de mon cœur : « Le dernier mot de l'intelligence est une humble et douloureuse requête à la bonté » - A.Suarès. | | | | |
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| bien | | | Inévitablement, l’artiste, fidèle à l’art, se livre à la servitude du cœur, au diktat de l’esprit, aux caprices de l’âme « Dans toutes les sphères, l’homme est tyran, traître ou prisonnier » - Pouchkine - « На всех стихиях человек - тиран, предатель или узник ». | | | | |
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| bien | | | Génie du Mal est une élucubration jamais réalisée ; tout génie porte haut son cœur d'humaniste ; la seule hiérarchie verticale, qui ne s'écroule pas sous un regard croisé du vrai, du beau et du Bien, est donc la hiérarchie des talents. Aucun génie que je connaisse ne manque de noblesse ; celle-ci en fait partie intégrante. | | | | |
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| bien | | | Aucune lumière n'éclaire le problème du mal ; on ne peut en mesurer l'ampleur incontournable qu'à l'ombre de ta honte ; n'écoute pas Confucius : « La conscience est la lumière de l'intelligence, pour distinguer le Bien du mal » - la bonne conscience n'est faite que d'ombres ! | | | | |
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| bien | | | La vertu, aujourd'hui, est si bien calculée, si sage et presque intelligente, que, sur ce fond, le vice apparaît comme plutôt sympathique et naturel. On n'est plus au bon vieux temps, où n'importe quel Pécuchet, ayant effleuré quelques almanachs, pouvait clamer que la vertu « est belle, car le vice est bien bête » - Flaubert. | | | | |
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| bien | | | Être bon n'est souvent qu'une évidente bêtise des hommes d'esprit, tandis qu'être méchant témoigne parfois de leur esprit ; l'ironie est leur esprit, comme le sérieux est la bêtise des écervelés. | | | | |
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| bien | | | Le Bien persiste, protégé par son mystère ; le Vrai existe, puisqu’il est une solution ; mais le Beau est suspendu entre le mystère fugace et la solution tenace. C’est pourquoi, à côté du cœur et de l’esprit, l’âme est la plus vulnérable et même volatile. Elle s’éteint dès qu’on n’écoute plus la musique, qui est la nourriture de l’âme. « Que suis-je venue faire dans ce monde ? - écouter mon âme » - Tsvétaeva - « Что я делаю на свете? - Слушаю свою душу ». | | | | |
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| bien | | | La puissance éthique - la pitié, la puissance esthétique - le talent, la puissance mystique - la création ; c'est bien étrange que le surhomme, prônant la volonté de puissance, ne le voie pas, et se rabatte sur la fumeuse vie, dans laquelle ne réussissent, aujourd'hui, que des sous-hommes. Étrange aussi de voir dans la volonté de puissance - une solution de tous les mystères, tandis que, pour un créateur, elle est le mystère même des commencements, ne se muant même pas en problème. | | | | |
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| bien | | | Mesurer, sur les axes métaphysiques du Bien, du beau et du vrai, est une opération assez banale ; c'est le choix d'origines et d'unités de mesure qui est délicat. Sur l'axe du vrai, l'origine est dans l'axiomatique et l'unité - dans l'élégance déductive ; sur l'axe du beau, l'origine est désignée par le libre arbitre du goût et l'unité s'évalue par rapport aux autres artistes ; enfin, sur l'axe du Bien, l'origine coïncide avec le commencement de tout acte et l'unité est dictée par l'intensité de la honte. | | | | |
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| bien | | | Le Mal n'est pas un défaut de l'Être, ni même une propriété du Faire, mais une déchirure incurable entre l'Être, porté vers une vague liberté, et le Faire, net et asservissant. Assumer cette souffrance béante exige beaucoup d’humilité et de résignation, tout le contraire de ces fichus cohérence ou courage que prônent les adeptes de l’action, cette fausse héritière de la pensée. | | | | |
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| bien | | | Il est très instructif de se rendre compte que les critères, à l'origine de ces couples d'opposés : le talent - pour beau-inexpressif, l'action - pour Bien-mal, l'intelligence - pour vrai-faux, sont si profondément différents, que chacun d'eux est presque inapplicable aux deux autres couples. | | | | |
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| bien | | | Il suffit de ne pas quitter le vrai, pour rester dans le bon, - cette funeste sottise socratique est à l'origine du plus terrible Mal, qui ait jamais frappé le monde, lorsque, au XX-ème siècle, les fanatiques du vrai unique se transformèrent en justiciers. Que le roi Salomon fut plus intelligent, en ne demandant à Dieu que de lui accorder « un cœur attentif, afin de savoir distinguer le Bien d'avec le mal » ! | | | | |
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| bien | | | On devrait réhabiliter la réputation de l'âne ou de la vache : une épopée sur la patience et l'ironie ou un poème sur la pitié. La naissance et la mort de l'Europe virent, elles aussi, la déterminante présence bovine : en taureau violeur et en veau d'or consentant. Quand on chasse la poésie, ce qui reste ressemble à s'y méprendre à du beuglement. « La pitié est au cœur ce que la poésie est à l'imagination » - J.Joubert. | | | | |
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| bien | | | Le Bien n'est qu'un appel passif de l'amour ; l'amour, comme le beau, a pour organe - l'âme fière, tandis que le Bien loge dans le cœur chétif. Rien de commun, en revanche, entre le Bien et le beau : le beau a aussi bien sa source que ses effets, pleins de grandeur et de puissance, tandis que le Bien n'a qu'une source, vouée à la faiblesse et à l'inabouti. Et Plotin : « Le Bien est l'au-delà et la source du Beau » - ignore, que l'au-delà du Beau est l'esprit et sa source - l'âme. | | | | |
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| bien | | | Que peut-on être naturellement ? On peut être naturellement bête, bas, mesquin, mais l'intelligence, la hauteur, la grandeur réclament l'artifice. Je ne vois qu'une seule exception à cette affligeante liste - on ne peut être homme du Bien que naturellement ; toute méchanceté est artificielle. | | | | |
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| bien | | | Toutes les idées (qu'elles soient scientifiques, esthétiques ou mystiques) peuvent se réduire soit à une abstraction dans une représentation, soit à une corporéité dans un acte. Une seule exception, et là je suis d'accord avec Platon, - l'idée du Bien, qui fuit le concept, mais fuit encore plus - la réalité de la matière, des esprits ou du temps. On sait où résident l'amour, la noblesse ou l'intelligence, on ignore tout de la demeure du Bien ; c'est un foyer sans portes, toits, murs ou fenêtres, d'où ne part aucun chemin, aucune lumière, contrairement à la vision platonicienne : « L'idée du Bien donne l'être et l'essence aux autres idées » - (pour toi, est bien ce qui te fait du bien – pitoyable !) - toute la splendeur du Bien est tournée vers l'intérieur, vers notre âme. Ni l'intelligence ne peut procéder du Bien, ni l'âme ne peut émerger de l'intelligence. | | | | |
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| bien | | | Le Bien souverain : pouvoir tenir à l'excellence, c'est à dire, sur l'axe, que je trace moi-même, avoir l'audace de me (dé)vouer à la valeur la plus noble, la plus brillante ou la plus intelligente, à laquelle s'adonnera ma voix, mais me servir de tous les registres de cet axe, pour ma musique ouverte. | | | | |
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| bien | | | La sensibilité parle au cœur, et j'accueillerai le pauvre et l'assoiffé. L'imagination parle à la raison et j'ouvrirai les bras aux effractions du douteux pauvre en esprit ou assoiffé de justice. Et je chercherai à élever mon cœur avec les mains. | | | | |
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| bien | | | Ne créent ni ne prient que les esclaves. Esclaves d'une passion ou d'une vision. Devenus maîtres, ils se mettent à produire. Œuvres et autels se transforment en lignes de produits. On crée et prie devant le rêve, on produit dans la réalité : « Il n'y a plus de résolution symbolique, par le sacrifice, de l'excédent de la réalité »** - Baudrillard. | | | | |
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| bien | | | Dieu nous fit bons ; l'esprit, en ne nous poussant que vers le vrai, nous fait perdre le sens du bon ; et c'est le sentiment qui en pâtit le plus : hors nature et hors d'esprit, il ne suit que la loi mécanique. « Toutes les aspirations saintes de l'homme sont en lui, dès avant qu'il pense et qu'il sente »*** - Proudhon. | | | | |
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| bien | | | Une étrangeté de notre vocabulaire spirituel : esprit et âme, ces deux faces d'un même organe immatériel, articulant le vrai et créant le beau ; tandis que le Bien, voué au stade de pure potentialité, fut placé dans un organe matériel – le cœur. | | | | |
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| bien | | | Mauvais cynisme : te moquer du Bien, en mots et en actes ; bon cynisme : ne pas exhiber le Bien sur tes pages, que ton esprit compose, - le laisser dans ton cœur, où, divinement, il repose. | | | | |
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| bien | | | La liberté ne s'exerce que par l'esprit, mais elle met en jeu, respectivement : le cœur, pour sacrifier au Bien désintéressé ; l'âme, pour s'adonner à la hauteur, en abandonnant le terre-à-terre ; le corps, pour accepter la déraison de la volupté. | | | | |
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| bien | | | Nos péchés visibles, ponctuels et aléatoires ne sont qu'un reflet du mal invisible, continu et fatal, incrusté en toute matière, que notre esprit découvre et que notre âme, gardienne du Bien, ignore. | | | | |
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| bien | | | La raison, chez Kant, a trois hypostases : guidée par la vérité pure elle est esprit, de retour à la bonne pratique elle est corps, soulevée par le don du beau elle est âme. L'esprit et l'âme s'acquittent fidèlement de leurs missions, tandis que le corps, agissant au nom du Bien, s'avère mauvais interprète, imposteur et corrupteur. De tout ce qu'il y a de merveilleux, chez l'homme, le Bien est peut-être le seul appel à ne se fier qu'au rêve et à renoncer à toute traduction en actes. D'où son prestige chez Socrate. | | | | |
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| bien | | | Plus de noblesse veut mettre mon âme dans ma pose, plus de déchirements et d'hésitations envahissent mon esprit. Mais quelle facilité d'adopter et de justifier une basse attitude ! La vilenie est dans le geste sans remords, la noblesse est dans la pose sans lumière. Le remords du faraud n'est que pose, et ses ombres ignorent la lumière originelle. | | | | |
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| bien | | | Tous nos actes s'appuient sur une raison du mal. C'est si mécanique que, même si c'est de l'intelligence, alors, elle serait câblée si profondément qu'elle ne serait qu'algorithmique, contrairement à la rythmique du Bien, cette musique incapable de retentir ailleurs que dans notre cœur. | | | | |
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| bien | | | Tout le monde fuit les cloaques du vice ; le sot finit par bien tomber et s'installer dans l'étable d'un vice voisin, et le sage, même découvrant la caverne de la vertu, continue à songer aux fuites. La vertu est un rêve nomade dans la sédentarité des ruines. | | | | |
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| bien | | | Il n'y a que deux axes transcendantaux : le bon et le beau, et il est donc impossible d'aller au-delà du Bien et de la beauté, mais il est possible, grâce au talent, à l'intensité et à la noblesse, de se mettre au-dessus, en hauteur. Le firmament nous gratifie de ce qui est inaccessible à l'horizon, la maxime peut atteindre ce qui se refuse à l'aphorisme. | | | | |
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| bien | | | Le Bien, c'est une pulsation inarticulée de ton cœur, ayant besoin d'une traduction. Trois interprètes se présentent : le bras, l'esprit ou l'âme – l'action, la raison, la beauté – le traître, le sophiste, l'artiste. « Il faut saisir les problèmes éthiques sous l'angle esthétique » - Kierkegaard. | | | | |
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| bien | | | Le soi connu forme une conscience du monde, fondée sur l'esprit ; le soi inconnu forme une conscience du monde, fondée sur l'âme. Le rêve est cette conscience du réel, détachée de nos bras et de nos pensées, et tournée vers le Bien et le beau irresponsables. Mais « la conscience du rêve est la négation du rêve » - Jankelevitch – si cette conscience nage dans le vrai affairé, au lieu du bon ou du beau immobiles. | | | | |
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| bien | | | La vertu et la liberté semblent se reposer paradoxalement sur les contraintes : « Qui regarde les contraintes comme la base de la vertu, qu'il tienne pour son devoir de l'affermir d'abord dans son âme » - Socrate – puisque l'esprit, lui, est plutôt indifférent et à la vertu et à la liberté. | | | | |
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| bien | | | Le bien humain se traduit en actions, dictées par la générosité et la gentillesse ; la fidélité au Bien divin se reconnaît dans l’écoute, honteuse, du cœur et dans la critique, impitoyable, de tes actes, par l’esprit. « Dans mes actes – rien de bon, mais dans mon âme, ma foi, je fus un homme du Bien »** - Pouchkine - « Не делал доброго, однако ж был душою, ей-богу, добрый человек ». | | | | |
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| bien | | | Les Idées pour Platon, Dieu pour Spinoza, le Beau et le Bien pour moi-même, ce sont des essences sans existence, des contraintes sublimes sans fins atteignables, l'exercice et la volupté de notre liberté, la musique interne naissant de la lecture mystique des notes indéchiffrables externes. | | | | |
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| bien | | | Le choix du genre laconique, de celui qui élève une larme ou une goutte de sang, est souvent signe d'un porteur de honte ; l'éhonté nous inonde de platitudes de ses sueurs ou de son encre transparente. « Ce qui s'écrit avec du sang t'apprendra que le sang est esprit »** - Nietzsche - « Schreibe mit Blut, und du wirst erfahren, daß Blut Geist ist » - et le sang ne se verse qu'en gouttes, en perles. Celui qui se répand en largeur ne se repent ni en profondeur ni en hauteur. | | | | |
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| bien | | | La philosophie la plus noble n'est ni métaphysique, ni transcendantale, ni ontologique, ni phénoménologique, mais - axiologique. Le seul à l'avoir mis en pratique (sans jamais l'avoir bien formulé) fut Nietzsche : sa réévaluation de toutes les valeurs signifie, en pratique, que, pour un axe donné (sélectionné par notre goût de noblesse), ce ne sont pas nos valeurs privilégiées qui comptent, mais l'intensité égale (éternel retour du même), dont notre talent et notre intelligence sont capables de munir les deux extrémités de cet axe. Le nihilisme, le Bien et le mal, la volonté de puissance fournissent les exemples les plus frappants de cette noblesse insurpassable. | | | | |
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| bien | | | La place du doute noble est entre la hauteur de mon âme bouleversée et la profondeur de mon esprit désemparé. C'est pourquoi le Bien est le sujet le plus approprié pour douter et me morfondre. En revanche, là où règne, séparément, l'esprit ou l'âme, il ne sert à rien de suspendre mon jugement, il y faut creuser ou planer. | | | | |
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| bien | | | L'esprit a sa source dans la culture, le rêve - dans la nature, mais le Bien ne réside ni dans la nature ni dans la culture, c'est un intrus de la fête de l'homme, un exilé dans la patrie des hommes. | | | | |
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| bien | | | Sans le Bien vrillé dans notre cœur, sans la sexualité vrillée dans notre corps, notre esprit aurait perdu une immense source de mystères et sa capacité de se transformer en âme. | | | | |
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| bien | | | Le Bien est une voix indéchiffrable, une exigence intraduisible en invitation à agir ou en mode d'emploi. Il laisse des échos dans le brouhaha ou la musique de l'existence, sous forme de honte, de sacrifices ou de fidélités. On ne fait rien en son nom, on ne peut qu'en rougir, sangloter ou prier. Tout le Bien est dans la contrainte et non pas dans le but. Les activistes de l'esprit absolu sont souvent handicapés côté cœur : « Une chose aussi vide que le Bien au nom du Bien, n'a aucune place dans une réalité vivante » - Hegel - « So etwas Leeres, wie das Gute um des Guten willen, hat überhaupt in der lebendigen Wirklichkeit nicht Platz » - ce Bien trouve refuge dans un cœur vivant. | | | | |
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| bien | | | Mieux mon cœur ressent l'appel du Bien, moins mon âme confie aux actes l'écho ou la réplique fidèles de ce Bien. Mais plus mon esprit l'examine, plus il est enclin de sceller l'alliance scélérate du bras séculier et du cœur sacré. C'est l'abondance et l'évidence du sens et non pas son vide - « C’est dans le vide de la pensée que s’inscrit le mal » - Arendt - « It is in the emptiness of thought that fits the evil » - qui laissent le mal se faufiler dans l'imposture des actes. | | | | |
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| bien | | | Le Bien se reconnaît mieux dans le hasard de mes états d'âme que dans les règles de mon esprit. « Le Bien et le mal c’est l’harmonie du hasard et du Bien » - S.Weil, tout en sachant que le Mal niche dans tout hasard des actes. | | | | |
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| bien | | | Le cœur, ce réceptacle du Bien, subit - se réjouit ou s'afflige ; il n'a pas de volonté, qui appartient à l'esprit. L'esprit agit, il est, donc, source du Mal. Il ne faut pas les confondre, comme le fait Épictète : « Où est le Bien ? Dans la volonté. Où est le mal ? Dans la volonté ». | | | | |
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| bien | | | Dans nos parcours vitaux, l'esprit impose des contraintes et pose des jalons, le cœur dispose des commencements et l'âme transpose les horizons en firmaments. « La raison peut nous avertir de ce qu'il faut éviter, le cœur seul nous dit ce qu'il faut faire »* - J.Joubert. | | | | |
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| bien | | | Les yeux de l'esprit suffisent, pour constater le Mal ; la révélation profonde du Bien n'est donnée qu'au regard de l'âme, cet outil atavique chez la gent moderne. « Le Bien est plus intéressant que le mal parce qu’il est plus difficile »* - Claudel. | | | | |
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| bien | | | Le mal n'est jamais ni un sujet ni un objet, il est un immédiat complément d'action voulu par un verbe par trop transitif et pas assez réflexif. | | | | |
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| bien | | | La joie la plus secrète du cœur est dans la sensation de la présence, dans son sein, du Bien énigmatique ; en contre-point, l'esprit se remplit de mélancolie, à cause de l'absence des astres au milieu des idées et des actes ; pour que ma création soit équilibrée, elle devrait se fier à l'âme, pleureuse à l'intérieur et joyeuse à l'extérieur. | | | | |
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| bien | | | L'âme est pleine de flèches et de vecteurs, pour mes goûts, mes élans, mes préjugés ; mais le cœur n'a que quelques points indéfinis, témoins d'un Bien immatériel, intraduisible ; à la hauteur d'âme et à la profondeur de cœur, l'esprit apporte des horizons des idées et des actes. « La conscience est la ligne droite, la vie est le tourbillon » - Hugo. Dans la conscience, le Français voit l'esprit, l'Allemand – le cœur, le Russe – l'âme. Tous les tourbillons, aujourd'hui, se calmèrent dans une platitude. | | | | |
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| bien | | | La sacrée triade humaine – corps, esprit, âme – ne peut se passer d'aucune de ses hypostases, sans déshumaniser l'homme. Mais il faut avouer que l'oubli moderne de l'âme conduit aux effets moins désastreux que le rejet chrétien, antique ou médiéval, du corps ou de l'esprit. Le moine concupiscent ou l'inquisiteur ignare furent plus nocifs pour l'éthique que n'est, pour l'esthétique, le comptable mesquin. | | | | |
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| bien | | | Toutes ces misérables quêtes de l'absolu s'avèrent être, paradoxalement (car s'opposant au culte du mot), du pur verbiage, débouchant sur de plates formules, de plats consensus, de plats ésotérismes. En revanche, la quête de la forme, se moquant de démarches métaphysiques, aboutit si souvent à de beaux reflets d'un absolu esthétique et même éthique, au saint langage et à la sainte consolation, qui sont l'essence même d'une philosophie noble. | | | | |
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| bien | | | Rien de spirituel à découvrir dans le mal qui frappe de l'extérieur mes intérêts, mes goûts ou mon corps ; le seul mal intéressant est celui qui naît de mes conflits intérieurs : entre le Bien, logé dans mon cœur et l'action qui taraude mon corps. Autant la lutte extérieure, pour prouver mon intelligence ou mon talent, est valorisante, autant la lutte intérieure entre le rêve immobile et le mouvement actif est angoissante et dégradante. « La provocation au combat est l'un des moyens de séduction les plus efficaces du Mal »** - Kafka - « Eines des wirksamsten Verführungsmittel des Bösen ist die Aufforderung zum Kampf » - d'où l'intérêt des capitulations précoces. Mais tenir à la caresse imaginative, même au milieu des rudesses possessives. | | | | |
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| bien | | | Aucune montée vers la hauteur, à partir du Bien, rien ne peut aller au-delà du Bien, tandis que l'esprit qui sacrifie devient âme, et l'âme qui sacrifie devient cœur ; mais la fidélité au Bien, final et inexprimable, nous retourne à l'esprit initiatique. Rien n'échappe à l'esprit qui connaisse ce retour éternel. | | | | |
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| bien | | | Dieu-intelligence se reflète dans notre esprit, Dieu-beauté est perçu par notre âme, mais Dieu-bonté ne se démontre jamais et ne quitte jamais notre cœur, d'où cette tentation : « Le philosophe met sa vision du Bien à la place de Dieu » - Chestov - « Философ своё понятие о добре ставит на место Бога ». | | | | |
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| bien | | | Le Bien ne se traduit ni en actes, ni en pensées, ni en promesses ; on ne peut qu'en brûler ou vibrer, en se taisant, en s'immobilisant. L'esprit a son harmonie et l'âme a ses rythmes, traduisibles en mots, mais la musique du cœur ne peut être que de la musique. | | | | |
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| bien | | | Le contenu du vrai découle de sa forme : un fond (la représentation), une proposition (le langage), un interprète (la logique), une donation de sens (la liberté). Comme le contenu du beau : une sensibilité (la noblesse), une création (le talent), une harmonie (la musique). Mais le Bien est un pur contenu, refusant toute mise en forme ; il n'est qu'un appel d'un fond, tout écho, en tant que tentative de s'ériger en forme, défigurant la voix originelle. Il est le contraire de la mathématique, cette pure forme sans contenu. | | | | |
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| bien | | | L'absence de Bien, dans les affaires des hommes, endurcit les esprits des sots et illumine et attendrit les âmes des justes. Cette absence fait des premiers – des moutons ou des robots ; les seconds viennent à vénérer davantage le Bien, introuvable sous nos mains et assigné à sa seule demeure certaine – à nos âmes. Le monde est plein de beautés, divines ou humaines ; l'esprit orgueilleux prend possession de vérités du monde ; mais le Bien échappe à toute projection sur le réel et reste incrusté dans l'âme. | | | | |
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| bien | | | La vie et l'art – les coordonnées d'une création, la longitude et la latitude d'un corps cosmique, né de l'unification d'une âme et d'un esprit. La vie, c'est le climat de ma latitude ; l'art, c'est la maîtrise de tous les paysages de l'axe longitudinal, d'un pôle à l'autre ; mais les mêmes forces telluriques, les mêmes fonds, le même Soleil, bien que des constellations différentes. Il se trouve, que la longitude du Beau est à l'opposé de celle du Bien, tout en étant son prolongement – à la profondeur de celui-ci correspond la hauteur de celui-là. | | | | |
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| bien | | | Depuis Kant, on a tort d’opposer la causalité mécanique à la liberté de l’organique. Quand une unité centrale (l’esprit animal ou le calculateur informatique) peut passer des instructions à ses périphériques, ceci ne viole en rien la phénoménalité naturelle. La seule liberté mystérieuse est la liberté éthique : une voix inexplicable, une interprétation impossible, une universalité indéniable. | | | | |
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| bien | | | Pour créer de la beauté pathétique ou pour oser une vérité tragique, et le talent et la noblesse doivent s’inspirer du Bien intraduisible, le seul authentique. | | | | |
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| bien | | | L’esprit est dans le faire et l’âme est dans le vouloir ; et l’on veut faire le Bien et l’on fait le Mal qu’on ne veut pas – on échoue où l’instigateur est l’âme, on réussit où l’acteur est l’esprit. | | | | |
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| bien | | | Semblable à Dieu, l’homme a plusieurs demeures : son soi connu habite dans le séjour du Vrai, l’esprit, et son soi inconnu se cache soit dans la cage du Bien, le cœur, soit dans le temple du Beau, l’âme. Quand on n’est voué qu’au Vrai, on voit dans son gardien – le Patron (Grothendieck) et dans les fantômes des deux demeures restantes – les Autres. Je ferais l’inverse. | | | | |
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| bien | | | N’importe quel âne (et même celui de Buridan), comme n’importe quel autre animal, peut exercer la liberté du choix, la liberté moutonnière. La seule liberté noble est la liberté du sacrifice, et qui ne peut provenir que de l’âme. La liberté est l’âme. Ceux qui préparent la mutation humaine en robots diront : « L’esprit se réduit à la liberté » - Hegel - « Das Wesen des Geistes ist die Freiheit » - l’esprit est la servitude ! | | | | |
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| bien | | | Le Bien n’est ni moyen, ni voie, ni but ; il est une étincelle, un appel illisible, troublant ma conscience, rendant humble mon esprit, et pudique – mon âme. | | | | |
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| bien | | | L’intelligence, ou la raison, - dans les affrontements entre l’esprit et l’âme - peut servir d’arbitre pour tout thème sauf le Bien ou l’espérance, ces états d’âme injustifiables. Toute docta spes est impensable. | | | | |
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| bien | | | La liberté supérieure – dans toute action morale, désavouer la bonne et opter pour la mauvaise conscience. Même le sacrifice de la force ou la fidélité à la faiblesse ne doivent pas me dévier de cette posture (l’âme choisit des poses, l’esprit formule des positions, le cœur se résigne pour la posture). « La différence entre le Bien et le Mal ne consiste que dans la liberté, n’existe que pour la liberté »* - Kierkegaard. | | | | |
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| bien | | | Mes cinq sens m'aident à tendre vers le Beau (la caresse par la vue et le son) ; mais la voix du Bien ne retentit que dans mon cœur, et la voie du Vrai n’est tracée que par mon esprit. Diogène Laërce a tort : « Toutes nos connaissances viennent des sensations ». | | | | |
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| bien | | | Du point de vue éthique, on arrive, tôt ou tard, à cette affligeante conclusion : ce qui agit, ce ne sont ni les idées (Platon), ni l’âme (Spinoza), ni l’esprit (Leibniz), mais bien les bras, l’intérêt, le calcul – ideae mensque non agunt. Les métaphores n’ont aucun poids en éthique ; comme la gentillesse – en esthétique. | | | | |
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| bien | | | L’esprit se sent solidaire des preuves du vrai ; l’âme s’identifie avec les beaux objets ; mais le cœur ne se reconnaît pas dans les œuvres dites charitables. « La distance infinie des esprits à la charité »** - Pascal. Le Bien semble n’être créé que pour entretenir la honte et l’intranquillité. | | | | |
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| bien | | | Devant l’accumulation monstrueuse du Mal, qu’échafaudent toutes nos actions, on peut faire appel aux trois juges – la raison, les yeux de l’esprit, le regard de l’âme. La première conclut à la liberté déviée de l’homme-scélérat ; les deuxièmes stigmatisent le mauvais démiurge ; le troisième s’émerveille de l’existence même de notre sens du Bien et vénère le Créateur incompréhensible et souvent impuissant. | | | | |
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| bien | | | Tant qu'on n'évoque le Bien, le Beau, le Vrai que pour valider les faits réels, on reste dans le provincial ; les valeurs universelles ne surgissent que du renvoi aux cœurs, porteurs d'un Bien muet, aux esprits, plongeant dans les mystères divins, aux âmes, rendant audible la lointaine musique du rêve. | | | | |
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| bien | | | L’âme est la lumière divine, l’élan ailé, la pureté angélique, l’humilité dans l’action. Créatrice, elle peint des ombres dansantes, à l’opposé de la lourde noirceur, qui surgit de l’extinction des âmes et de la domination des esprits ou de la faiblesse des cœurs. Ce ne sont pas « les noirceurs de l’homme, se livrant, perfidement, à la noirceur des actes » - Soljénitsyne, qui sont à l’origine du Mal, mais le fait, que « le même cœur déborde tantôt d’un mal à l’apogée, tantôt d’un bien auroral » - « сердце то теснимо радостным злом, то рассветающим добром ». | | | | |
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| bien | | | La sagesse banale classe comme bien ce qui procure un plaisir, et comme mal - ce qui provoque une douleur. C'est un cas du postulat de base : n'est vrai que ce qui marche. Pourtant, même les utilitaristes doivent connaître la peine d'amour et la mauvaise joie, à moins que Dieu, juste en répartition des dons de l'esprit et du cœur, prive certains d'entre nous - de l'âme. | | | | |
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| bien | | | J’ai beau enguirlander la liberté éthique comme portée par de nobles fidélités ou sacrifices ; en fin de compte, je me rends à l’évidence : comme le Bien lui-même, la liberté ne réalise pas l’idéal, qui reste un pur et lancinant appel, sans aucun écho cohérent ou compatible avec l’exigence de l’appel. La liberté fait jaillir le Bien vers l’intérieur ; mais ses arguments flattent l’esprit, sans convaincre le cœur. En tout cas, « un être libre, c’est un être moral » - E.Renan. | | | | |
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| bien | | | Chez les hommes, amputés de cœur, que devient la bonté ? - bonhomie ! Et c’est l’esprit, désolidarisant avec l’âme, qui réduit la beauté à la géométrie ou au métronome. | | | | |
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| bien | | | C’est la nature, à moitié bestiale, et non pas la culture, à moitié robotique, qui donne une forme à nos passions. Mais leur fond est peut-être à l’origine de la culture : « La culture de l’homme s’érige grâce à la noblesse qu’il attribue aux pulsions bestiales, par la honte, l’imagination, la connaissance » - H.Hesse - « Menschliche Kultur entsteht durch Veredlung tierischer Triebe in geistigere, durch Scham, durch Phantasie, durch Erkenntnis ». | | | | |
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| bien | | | La place de la honte définit la tonalité d’un écrivain : Nietzsche fut torturé par la honte, venant de ses déficiences physiologiques et de son amour-propre froissé ; Cioran porta la honte de sa jeunesse d’un abjecte nigaud pro-nazi ; l’absence de toute honte rendit l’intelligence de Valéry - libre de toute contrainte sentimentale, pure et profonde par son contenu intellectuel. La noblesse et le style naissent de la honte, dans la faiblesse ou la bassesse, d’où la grandeur de Nietzsche et l’élégance de Cioran. Valéry émerveille notre esprit ; Nietzsche élève notre cœur ; Cioran caresse notre âme. | | | | |
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| bien | | | Le plus mystérieux fait humain est que le dernier jugement est prononcé par le cœur, auquel se plie l’esprit universel et auquel se soumet l’âme créatrice. | | | | |
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| bien | | | Tu participes à une œuvre du Mal chaque fois que l’esprit découvre une discordance entre ton action et l’attente de ton cœur désintéressé ; autrement dit – toujours, en tout lieu, d’une manière permanente et irrécusable. Le seul moyen de pacifier, légèrement, ce conflit irréconciliable, c’est de ne pas cesser de porter ta honte à l’issue de toute intervention de tes bras, et même de ta pensée pratique. | | | | |
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| bien | | | Dans le Bien (comme dans le Beau et le Vrai), les bonnes intentions ne valent rien sans un talent - le talent d’entendre la voix divine du Bien (comme, avec le Beau, le talent des yeux pénétrants pour la nature et du regard créateur pour la culture, ou avec le Vrai, le talent de représenter et d’interpréter le savoir). | | | | |
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| bien | | | La force évidente favorise les bâtisseurs - elle approfondit ton esprit et agrandit ton âme ; la faiblesse secrète ennoblit le locataire - elle rehausse ton cœur. Le cœur forme le regard ; et pour celui-ci, les ruines et les châteaux d’ivoire ont la même hauteur. | | | | |
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| bien | | | Le Bien, même anémique ou incompréhensible, guérit certaines blessures de l’âme ; le Mal, même inconscient ou aléatoire, ouvre de nouvelles plaies dans l’esprit. « Le mal te pénètre lentement, comme une maladie ; le Bien arrive en courant tel un médecin » - R.W.Emerson - « Evil comes at leisure like the disease ; Good comes in a hurry like the doctor ». | | | | |
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| bien | | | Nos sens nous aident à apprécier tout ce que l’esprit imagine ou l’âme crée. Mais le Bien, la caresse, ce langage du cœur, se passe de nos sens. « Le Bien est un langage que les muets parlent et que les sourds entendent » - M.Twain - « Kindness is a language which the dumb can speak and the deaf can understand ». | | | | |
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| bien | | | Le bonheur narcissique, hors toute méthode, a deux prérequis solidaires et ironiques : la honte dans l’original et la pitié dans le reflet. Chez les méthodiques : « Vivre en béatitude, c’est avoir l’esprit content » - Descartes. | | | | |
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| bien | | | Pour comprendre la forme du Bien, les actes et les réflexions jouent le même rôle que les octaves et les rythmes, pour comprendre la forme de la musique. Mais le Bien, comme la musique, ne valent que par leur fond immatériel, ineffable, imprévisible. | | | | |
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| bien | | | Seul un talent peut se mettre, sans s’encanailler, au-delà du Bien et du Mal, mais il est indispensable que le fond de son message soit noble, et la forme - ironique. | | | | |
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| bien | | | Une mauvaise conscience (la honte) est une vraie conscience (morale) ; une bonne conscience est toujours une inconscience (spirituelle). | | | | |
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| bien | | | Le cœur dessine la morale, l’âme désigne le goût, l’esprit signe l’audace créatrice – et je ne vois aucune connivence entre ces trois sources de trois faces indépendantes de notre personnalité. | | | | |
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| bien | | | Dans ton existence terrestre, la sagesse est double : vénérer le Bien, au fond de ton cœur, et distinguer le cas, où doit dominer ton esprit, et le cas où il faut lui préférer ton âme : la raison, la vie, l’avance ou la folie, le rêve, la défaite. Tout, évalué à la courte échelle de ta condition humaine. | | | | |
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| bien | | | Le sens du Bien admet trois lectures : en tant que mystère, problème ou solution. Ainsi, il devient, pour l’esprit humain, - élan d’un rêve philosophique, sujet d’une étude scientifique, objet d’application naïve. Le philosophe est au-delà, le scientifique – dedans, le naïf – à côté. | | | | |
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| doute | | | Dans les crépuscules, le créateur sent l'approche du premier souffle, l'habitué de la clarté du jour les trouve irrespirables. Rarement le premier élan jaillit d'une source limpide. La source obscure, c'est l'imagination, l'ami certain de l'incertitude (« amicus certus in re incerta » - Cicéron). | | | | |
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| doute | | | L'esprit a deux fonctions opposées, une ironique - égaliser, et une intime - distinguer. L'obscurité sans poésie, jetée sur deux objets, et qui les égalise, n'est pas ironique. Il faut chercher un haut angle d'éclairage, qui fait coïncider les ombres. L'obscurité peut servir de fond, pas d'avant-scène. | | | | |
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| doute | | | Sans ce qui existe, l'imagination serait sans poids ; sans ce qui n'existe pas, la vie serait sans ailes. | | | | |
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| doute | | | Dans un livre, le sot est attiré par l'inconnu, qui s'ajoute au connu, le subtil - par l'imprévu, qui complète le vu, le sage - par l'impossible, qui succède au possible. | | | | |
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| doute | | | Le naïf pense, que l'esprit n'a de tâche plus exaltante que chercher à dissiper une obscurité. Mais l'homme plus subtil part plus souvent d'une clarté obvie, pour chercher par où la vie peut l'enténébrer de plus belle. « Ils seraient nombreux de savoir, s'ils ne pensaient pas déjà savoir » - Gracián - « Muchos sabrían si non pensasen que saben ». | | | | |
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| doute | | | Je préfère les ténèbres à la lumière, car lumière veut dire mouvement, reflet, sens de l'ombre. Seules les ténèbres préservent la valeur de ce qui n'est regardé par personne. Que d'autres pensent, que « L'homme ordinaire projette de l'ombre ; le génie projette la lumière » - G.Steiner - « The ordinary man casts a shadow ; the genius casts light » - tout génie a un stock de belles ombres, que ne voient que ceux qui sont à l'aise dans le noir. « Le génie maîtrise le chaos, seuls les sots tiennent à l'ordre »** - Einstein - « Genies beherrschen das Chaos, nur Dumme halten Ordnung ». | | | | |
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| doute | | | Une conviction sans connaissance est aussi creuse qu'une croyance née du seul savoir. Penser le non-cru ou croire le non-pensé relève, en définitive, du même don. | | | | |
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| doute | | | L'homme subtil vénère, en hauteur, l'ordre et surmonte, en profondeur, le désordre. Le deuxième cas, pour l'homme intelligent, est beaucoup plus fréquent, et on peut dire, que la vraie anthropologie est avant tout une entropo-logie. Par un essor-hauteur de l'âme on surmonte l'homme plus sûrement que par son élargissement-distance (Nietzsche - « Distanz-Erweiterung innerhalb der Seele »). | | | | |
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| doute | | | Projetée hors de nous-mêmes, la lumière impose un ordre sédentaire auquel répugnent le cœur migrateur, l'âme vagabonde, l'esprit nomade. L'adresse ou les coordonnées définitives ne sont utiles que si j'attends une réponse de quelqu'un d'autre que moi-même, phénomène rare. | | | | |
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| doute | | | Les facettes des hommes intéressants peuvent être lumineuses ou réfléchissantes. Elles éclairent ou obscurcissent notre vue. N'aurait-on pas franchi un seuil, où les seconds seraient plus nécessaires que les premiers ? | | | | |
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| doute | | | La puissance nous interpelle et nous attire. Au début, on s'éprend de la puissance de la lumière, mais l'on finit par comprendre, que la découverte ou la création de toute lumière sont à la portée d'une machine bien programmée. Et, si, en plus de l'intelligence, on a le talent, l'on se met au service de la puissance des ombres. | | | | |
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| doute | | | Un système, me dit-on, est une clef, un passe, pour ouvrir des serrures de l'esprit et accéder à la vie de l'âme. C'est enfoncer une porte ouverte ! La vie nous envahit, il suffit de s'ouvrir devant elle. | | | | |
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| doute | | | Les convictions seraient la lie de l'esprit. Mais sans en avoir goûté l'amertume, on n'apprécierait pas assez l'ivresse, qui les précède. | | | | |
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| doute | | | Prendre, à tous les coups, parti du chaos, face au système, est puéril ; il faut les défier, tous les deux, le premier avec du génie, à la recherche d'une nouvelle harmonie, le second avec de la passion, pour provoquer une nouvelle secousse. Frayer avec le génie, tout en fréquentant la passion, s'appelle avoir de la hauteur dans sa vie sentimentale. | | | | |
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| doute | | | Dans le naturel on agit, dans l'artificiel on crée. Tout ce qui est naturel - le cœur ou l'âme - aspire à la clarté. Survient ce sacré esprit et nous livre à une nouvelle et époustouflante obscurité. | | | | |
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| doute | | | L'âme vit de l'invisible, et l'esprit lui en fournit de nouveaux mystères, dont est prodigue la bonne nature : « La nature ne nous présente l'invisible qu'en mystères » - J.G.Hamann - « Die Natur unterrichtet uns von dem Unsichtbaren in lauter Rätseln ». | | | | |
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| doute | | | Dans l'urbanisme de l'esprit, le doute, contrairement à la foi, s'occuperait de voirie plutôt que d'architecture. Entretenir les impasses, où sont logées des vérités. L'ironie serait au service social : brasser les niaiseries et loger les révélations aux mêmes adresses et sous les mêmes enseignes. | | | | |
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| doute | | | Abondance de lumière, sans qu'aucun feu ne l'entretienne - l'une de ses inventions, qui forment le futur robot. Abondance d'espace, abondance d'espoir, abondance d'esprit - qui ne sont ni pour nous ni à nous ni en nous, nous, les ombres chaudes, ignorant notre lumière. | | | | |
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| doute | | | Tous nos mondes de fictions ou de rêves se projettent sur ou sont projetés par la réalité, indépendamment du degré de notre franchise, notre imagination ou notre intelligence. Le réel se présente à nous par nos yeux (la beauté), notre esprit (le langage), notre âme (la souffrance), notre cœur (la bonté). Même un fou ne quitte jamais le sol du réel, car il a un langage. | | | | |
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| doute | | | Que je feigne tout ignorer de l'être de la chose (épochè) ou bien que je m'arroge le droit de la connaître au fond, ma description de cette chose est question de mon intelligence et de mon talent et non pas de mon attitude phénoménologique ou dogmatique. La méthode philosophique n'existe pas, elle ne peut être que scientifique, et une philosophie scientifique est une invention des nigauds. | | | | |
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| doute | | | Ils savent ce qu'ils disent, sans le savoir chanter ; je m'efforce de chanter, sans savoir ce que j'en dis. De nos jours, il faudrait inverser l'adage : « Où est l'esprit, là est le chant » - proverbe latin - « Ubi spiritus est cantus est ». Leur visée - être cacique des caciques ; j'ambitionne le genre du cantique des cantiques. | | | | |
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| doute | | | Avec des requêtes, on est en proie au problème ; on ne peut y être qu'intelligent. Avec la réponse, on se détend dans la solution ; on peut y être heureux. Mais avec une requête totale, où aucun mot ni image ne sont encore nés, on ne peut être qu'un sage malheureux ou un sot angoissé, c'est à dire - être passionné, être dans le mystère. | | | | |
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| doute | | | Il y a en moi ce que je crois et connais, et ce dont je me méfie et ignore. Je m'évertue à ne parler à autrui qu'au nom de la seconde facette, la première étant commune à tous. Savoir l'esprit de l'homme empêche de le connaître côté âme. Mais il faut croire en son ignorance de soi ; c'est ce que voulait dire Lao Tseu : « Si tu ne crois pas en toi-même, personne ne te croira ». | | | | |
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| doute | | | L'esprit reste en contact avec la profondeur et l'âme – avec la hauteur, puisque celui-là a des pieds et celle-ci – des ailes. L'indécision provient, le plus souvent, de l'âme. « Si mon âme pouvait prendre pied, je n'essaierais pas, je me résoudrais » - Montaigne. | | | | |
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| doute | | | M'être familiarisé avec toutes les meilleures plumes du monde tua en moi le lecteur ; aucune chance que je tombe encore sur un auteur à la hauteur de Nietzsche, à l'intelligence de Valéry, à l'ironie de Cioran. La source livresque s'est définitivement tarie. De bonnes soifs ne peuvent dorénavant jaillir que de moi-même. | | | | |
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| doute | | | La musique ne peut sauver un discours que s'il est impénétrable. Les obscurités pénétrables (Mallarmé et Valéry) dépendent beaucoup moins de la musique ; une fois l'œuvre pénétrée, ou bien on s'aperçoit, que le tambourinage est son interprétation la plus juste (Mallarmé), ou bien qu'une orchestration, plus subtile qu'à première ouïe, s'impose à notre esprit (Valéry). | | | | |
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| doute | | | De la chose en soi, nous ne percevons, évidemment, qu'une partie, délimitée par nos sens, articulée par notre esprit, résumée par nos représentations et confirmée par nos interprétations. Il n'y a pas de commune mesure entre les choses réelles, leurs modèles et leurs perceptions ; ni coïncidences ni unifications ni comparaisons n'y sont possibles - les ponts entre ces mondes sont jetés par l'esprit arbitrairement, sans aucune règle clairement formulée, et à travers la représentation et la donation de sens. | | | | |
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| doute | | | La sagesse et la puissance sont tout de maîtrise des contraintes et très peu de savoir des sources et fins. Déjà, Platon voyait dans l'égocratie, ou la maîtrise de ses propres contraintes (la tempérance), – le plus haut des biens. Parmi les contraintes : la méconnaissance de soi et la maîtrise d'autrui - presque le contraire de Lao Tseu : « Connaître autrui est intelligence ; se connaître est sagesse. Maîtriser autrui est force ; se maîtriser est puissance ». | | | | |
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| doute | | | L'âme est en charge de mes valoirs et de mes vouloirs, donc de ma noblesse et de mes passions. L'esprit, lui, s'occupe de mes pouvoirs et de mes devoirs, donc de mes lumières et de mes actes. Mais les deux ne sont que deux fonctions d'un même organe, d'une méta-âme ou d'un méta-esprit, l'organe qui doit entretenir le prestige de l'obscur dans les affaires de l'âme et la dignité du lumineux dans celles de l'esprit. | | | | |
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| doute | | | Aucune sophistique ne pallie le mauvais goût ; mais le bon goût conduit toujours à une sophistique extérieure, en délicat équilibre avec la dogmatique intérieure. Le dogmatique est celui qui enflamme son esprit des croyances ; « le sophiste est celui qui purifie son âme des opinions » - Platon. | | | | |
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| doute | | | L'intelligence supérieure se reconnaît dans les lacunes volontaires, dans ces hiatus, qui ne sont que respect du mystère, quand toute autre forme de liaison, discursive ou conceptuelle, profane le vide sacré. Ce vide est de la famille des fadeurs chinoises, gardiennes de la plénitude. | | | | |
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| doute | | | La puissance a deux domaines d'application : la représentation et l'interprétation. La création ou la réflexion. Chez le créateur, ce n'est pas la monade - volonté de puissance - qui le résume, mais la dyade - la volonté et la puissance - qui constitue un véritable axe de sa personne : la volonté gît au fond du soi inconnu et la puissance forme le soi connu. Dionysos est dans la volonté charnelle, que la puissance spirituelle d'Apollon traduit. | | | | |
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| doute | | | Le cogito n'est pas une formule logique, mais une équation à variables, dont chacun crée les domaines de valeurs. Toutefois, pour son père misérable, il relevait plutôt de la physiologie que de la logique : « Sentir n'est rien d'autre que penser » - Descartes - « Sentire nihil aliud est quam cogitare » - voilà que le front plissé, que lui prêtent les acolytes, cède tout son prestige - aux glandes ! Pour être sûr d'exister, il suffit donc, par exemple, d'être caressé, ce qui n'est que du bon sens ! René Descartes profana son anagramme – Tendre Caresse ! | | | | |
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| doute | | | Dans la réalité il n'y a que matière et esprit ; les deux questions correspondantes, à l'origine des sciences et de l'art - pourquoi la pesanteur ? pourquoi la grâce ? - se rencontrent, curieusement, chez S.Weil. | | | | |
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| doute | | | Les yeux sont un organe de l'esprit, et le regard – celui de l'âme ; l'âme, c'est l'esprit, visité par une grâce. « Tout ce que nous voyons sans la lampe de Sa grâce, ce n'est que vanité » - Montaigne - donc, apprécions Son voir plus que le savoir. | | | | |
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| doute | | | Les mêmes profondeurs visitent tous les hommes, mais c'est le talent, c'est à dire la hauteur, qui détermine si les tentatives de les rendre resteront platitudes ou se solidariseront avec des envolées. La hauteur ne peut être qu'inventée ; la platitude est bien réelle. « C'est l'excès de la signification suggérée, c'est le fait de transformer le courant sous-terrain en un courant de surface, qui nous abaisse jusqu'à la prose »** - Poe - « It is the excess of the suggested meaning - it is the rendering the upper instead of the under current of theme, which turns into prose ». | | | | |
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| doute | | | Les certitudes appartiennent aux modèles interrogeables ; elles ne qualifient une intelligence ou un savoir qu'au second degré. On ne peut parler d'illusions humaines de la liberté ou de la vérité, que si l'on ne dispose pas de bons modèles ou ne les maîtrise pas. La certitude en absence de bons modèles est soit une plate bêtise soit une profonde intuition soit un haut rêve. | | | | |
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| doute | | | Le seul moyen (d'essayer) de me connaître moi-même est de peindre mon image, mais « le portrait que j'ai de moi est aussi peu Moi, que le portrait que j'ai de toi »*** - Valéry. Et seuls les Narcisse nés trouvent un bon lac, pour que les yeux de l'âme puissent se passer du pinceau de l'esprit. | | | | |
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| doute | | | Que je déclare le réel impénétrable ou perméable, les idées ou les métaphores y trouveraient des ressources comparables ; le vrai rêve ne s'évanouit pas au contact des choses, comme le vrai esprit est à l'aise au milieu des fantômes. | | | | |
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| doute | | | L'âme, c'est la pression sous la membrane de mon regard ou sous l'épiderme de mes gestes, l'appréhension. L'esprit, c'est la compréhension, l'universalité de l'im-pression de lumière. Le cœur, c'est l'incompréhension, l'existence de l'ex-pression des ombres. L'âme éclectique est condamnée à osciller entre l'impressionnisme et l'expressionnisme. | | | | |
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| doute | | | Vivre de commencements signifie s'adonner à la pureté du présent, que la révélation du passé munit d'intelligence et de profondeur, c'est à dire de moyens, et la néantisation par le futur - d'ironie et de hauteur, c'est à dire de contraintes. Le contraire des laborieux poursuivants de buts : « Pour un créateur, ce n'est jamais la source qui compte, mais uniquement jusqu'où il est allé » - S.Zweig - « Nie entscheidet beim schöpferischen Menschen von wo er ausgegangen ist, sondern einzig wohin und wie weit er gelangt ist ». | | | | |
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| doute | | | Le soi, dont on parle, représente, en nous, deux antagonistes : le soi inconnu, qui frissonne et appelle, et le soi connu, qui crée et maîtrise. Quand nous comprenons, que nos vraies défaites ne sont pas dues à l'adversité extérieure, mais à l'incommensurabilité entre nos deux soi, le muet et le bavard, tous les deux à l'intérieur de nous-mêmes, nous touchons au sentiment tragique. | | | | |
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| doute | | | Voir ce que les autres ne voient pas est, le plus souvent, illusion des sens et nullement signe d'un talent ; faire aimer, ou au moins rendre lisible, l'invisible en est beaucoup plus révélateur. | | | | |
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| doute | | | Peu de choses méritent qu'on en ait une opinion, se refuser d'en avoir apporte et de la pureté et de la sérénité ; l'avare en choix s'expose à la misère de la fébrilité, tandis que le sot, qui a une opinion sur tout, exhibe tant de sérénité ! | | | | |
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| doute | | | Les copies et les certitudes finissent par nous ennuyer, tous ; le besoin de métaphores est propre à toute l'humanité : les uns trouvent leur source dans la vie, d'autres - dans le savoir, d'autres encore - dans l'esprit, mais tous s'alignent de plus en plus sur le goût machiniste américain : « Même les métaphores, chez les Américains, sont mécaniques » - Rimbaud. | | | | |
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| doute | | | Il y a, chez l'homme, un désir naturel - repousser ou mieux dessiner les frontières de ce qu'il peut savoir, et un désir artificiel - survoler ou vénérer ce qu'il ne peut pas savoir ; lorsque les deux cohabitent, on est face à un philosophe : « Dans quelle mesure l'essentiel reste inconnaissable, le penseur ne le sait que grâce à son savoir » - Heidegger - « Kraft seines Wissens erst weiß der Denker, inwiefern er Wesentliches nicht wissen kann ». | | | | |
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| doute | | | La conscience de l'esprit humble rend vitale l'existence, dans l'âme, d'une source d'hésitation et d'inquiétude, d'un punctum pruriens, de cette « intranquillité, qui ne se laisse pas calmer par un regard sceptique ou critique »*** - Schopenhauer - « Unruhe, die sich weder durch Skepticismus noch durch Kriticismus beschwichtigen läßt ». La conviction est le sommeil d'une conscience sans rêves. | | | | |
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| doute | | | Je peux raisonnablement prétendre à la maîtrise de mon esprit, mais je suis soumis à mon âme déchaînée et à mon cœur sans frein. Le meilleur de moi est ce qui ne m'appartient pas. | | | | |
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| doute | | | Se perdre au milieu des problèmes ou de leurs solutions est signe de bêtise ; la sagesse est de reconnaître, que je me perde, entouré de mystères, tels que le monde, l'homme ou moi-même. | | | | |
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| doute | | | Quels fermeté, ordre et netteté doit-on posséder dans son esprit, pour se permettre un discours enthousiaste sur le doute, le vide et le chaos, qui règnent dans son âme ! Mais il faut y aller de bon cœur. | | | | |
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| doute | | | Tout discours philosophique, que son auteur le veuille ou pas, ne peut être sérieusement interprété qu'en tant qu'un poème. D'où l'ennui de Parménide et l'émotion d'Héraclite. Viser la connaissance, c'est déjà adhérer au clan des raseurs jargonautes. Surtout parce que la connaissance philosophique n'exista jamais. En plus, sans le talent poétique, c'est se condamner à être imitateur ou acolyte. Avec le talent, tout langage devient musique, et tout objet devient étoile. | | | | |
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| doute | | | Tant de balivernes autour du rôle constructif et bénéfique du doute, nous libérant de la tricherie de nos sens (les exemples misérables du bâton brisé par une surface liquide ou du diamètre apparent du Soleil servant d'uniques illustrations) ; les sens ne nous trompent jamais, puisque chacun est impensable sans la raison, qui transforme, amplifie ou filtre leurs signaux, plus qu'elle ne les corrige. Il n'y a que trois choses, qui comptent dans la qualité du résultat, de notre vision du monde : les connaissances, l'intelligence et le talent - représentation, interprétation, expression. | | | | |
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| doute | | | La mystique apparaît, presque mécaniquement, à l'approche du point zéro de la matière ou de l'esprit. Le nihilisme, étant le culte du commencement, ne peut être que mystique. | | | | |
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| doute | | | C'est le refus ou le mépris - justifié ! - du mode monologique et l'incapacité - injustifiable ! - de bâtir un discours dialogique, qui expliquent la résurgence de l'approche par l'absurde. L'union d'une intelligence, d'une ironie et d'une noblesse est nécessaire, pour créer un jeu d'ombres croisées, d'intensité comparable, au lieu de n'émettre qu'une pâle lumière partiale ou de tout éteindre, dans l'indifférence. | | | | |
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| doute | | | La philosophie devrait ne traiter que deux questions : comment l'esprit atteint une profondeur du verbe et pourquoi l'âme aspire à la hauteur consolante. Pas de déductions, que des abductions. Plus près du dogmatisme que du sophisme. Des maximes tranchantes, non des discours flanchants. | | | | |
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| doute | | | L'intellectuel est celui qui met le pourquoi avant le comment ; l'artiste fait l'inverse. Mais si, dans mon écrit, le qui se met devant tout quoi, je m'aperçois vite, que tout pourquoi est de trop, et je deviens, ou voudrais devenir, artiste. Le souci du pourquoi prendra forme de contraintes implicites ; le talent du comment constituera la tâche explicite des commencements. | | | | |
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| doute | | | Il y a des affirmations, qui ne valent rien si elles ne sont pas appuyées sur un délicat pourquoi ; mais les meilleures d'entre elles sont celles que tout pourquoi, même un superbe, profane. Les plus belles choses, comme la rose d'Angélus, sont sans pourquoi. « Dans le mystère d'un jeu sans pourquoi se déploie le destin de l'être en tant qu'une hauteur et une profondeur extrêmes »** - Heidegger - « Im Geheimnis des Spiels ohne Warum ereignet sich das Seingeschick als das Höchste und Tiefste ». | | | | |
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| doute | | | Les empreintes de tous mes sens doivent se projeter sur un fond perceptif commun ; je l'appelai regard, mais il aurait pu être une généralisation du goût, du flair, de la caresse, de l'intelligence (et même du droit, pour faire de moi un magistrat sans juridiction - Montaigne) ; le bien en détermine l'ampleur, et le talent en dessine la verticalité - le vrai du savoir profond et le beau du haut sentir. | | | | |
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| doute | | | À Heidegger, pour savoir ce qu'est l'être, il faut savoir ce que le soi inconnu est (« nur wenn ich weiß, wer ich bin, kann ich wissen, was sein heißt ») ; la résignation à l'ignorance de soi sacralise nos désirs, la seconde ignorance sacralise doublement notre intelligence. | | | | |
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| doute | | | Fidélité à l'idée déjà nette, tel est le premier besoin d'un esprit philosophique, à la recherche du mot ; celui-ci sera ascétique, neutre, aptère, si telle est l'idée. L'âme poétique a besoin d'autel et non pas d'ex-voto ; des mots immolés, chantants ou psalmodiants, surgit la musique, et dans la haute musique viennent, miraculeusement, s'incarner de profondes idées. Seule la netteté finale peut être grande ; tout début net est nul. | | | | |
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| doute | | | À l'échelle verticale, la vie de l'esprit, comme celle de l'âme, est fonction de la profondeur du doute sur ce qui existe (la négation ou le nihilisme) et de la hauteur des certitudes sur ce qui n'existe pas (la foi ou l'acquiescement). Le doute doit être plein d'ironie et les certitudes - pleines de tendresse. | | | | |
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| doute | | | L'une des contraintes les plus utiles que s'impose un bel esprit, avant de prendre la plume et faire résonner la musique de son soi inconnu – la saine méfiance devant ses propres forces, devant son soi connu ; les médiocres ont besoin de confiance en soi connu, pour se narrer, en raisonnant. | | | | |
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| doute | | | L'état naturel de notre âme est la nuit ; l'éclairage égal, narratif ou systématique, que notre esprit projette sur l'âme, la réduit à un état minéralogique ; seul l'éclair d'une maxime en préserve le mystère. « Heureux celui qui, sachant tout ce qui concerne les jours, fait sa besogne, consultant les avis célestes »*** - Hésiode. | | | | |
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| doute | | | Toute notre vie consciente consiste en deux mouvements opposés : nous recueillir en nous-mêmes, en compagnie de notre âme, pour en vivre des pulsions, ou nous mettre hors de nous-mêmes, pour nous juger par notre esprit. Très tard, on finit par se demander, si ce n'est pas le même organe, qui serait le cœur, et son regard - la caresse. | | | | |
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| doute | | | L'âme est ce qui vit, organiquement, directement, aveuglement, le mystère indicible du monde ; l'esprit est ce qui, par un doute ravageur, le traduit en problèmes conceptuels ou langagiers. Deux observateurs s'en mêlent, le corps et la raison, qui en cherchent des solutions - la caresse ou l'algorithme, les deux faisant visiblement partie du dessein divin. | | | | |
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| doute | | | L'inspiration est l'une de ces notions, qui, avec la machinisation des têtes, perdirent tout leur sens originel. « La disposition mystique - l'inspiration - concerne toute notre vie spirituelle, elle est l'aspect primordial de la vie » - Vernadsky - « Мистическое настроение - вдохновение - проникает всю душевную жизнь, является основным элементом жизни ». Que comprendront nos contemporains, dans ce tableau, où tout terme devint obsolète : la vie se mua en algorithme, l'esprit se vend comme une marchandise, l'inspiration céda à la fabrication, et le mystère, cette clé de voûte de nos châteaux et de nos ruines, le beau mystère s'effaça, pour que l'étable des minables solutions ou la salle-machine des piètres problèmes satisfît les appétits anémiques de l'homme agonisant. | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu, celui qui veut, et le soi connu, celui qui peut, heureusement s'ignorent ; le premier insuffle le langage de rêves, le second le traduit en langage d'images et de mots ; l'âme, qui porte le regard, et l'esprit, qui peint les choses vues. « Cette étrangeté de soi à soi, qui est l'aiguillon de l'âme » - Levinas. | | | | |
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| doute | | | Sur les axes vitaux, les uns opposent la bonne extrémité à la mauvaise, les autres y trouvent leur point d'appui ou d'origine, les troisièmes y cherchent des éléments neutres, annulateurs, invariants ; mais les meilleurs laissent sur tout l'axe leur propre empreinte d'intensité égale, ce qui rend tous les points - les mêmes, et fait de toute substitution - un retour, implacable ou éternel. Pour ne pas s'y profaner jusqu'en cynisme, un talent est nécessaire : « Les mauvaises causes exigent du talent ou du tempérament » - Cioran. | | | | |
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| doute | | | Un esprit grossier vise ce qui peut être précis ; un bel esprit s'intéresse surtout aux « objets, où toute précision est erreur »* - J.Joubert - surtout à l'échelle des mesures communes. Un bel esprit invente ses propres unités et outils de mesurage. Le médiocre se reconnaît par l'ignorance de l'incommensurable et par l'incapacité de créer ses propres balances. Pour manier les métonymies ou jongler avec les métaphores, le talent, c'est à dire l'instinct, maître de la précision implicite, suffit. | | | | |
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| doute | | | C'est l'anonymat de mes clartés ou obscurités qui les rend dignes de mes recherches. Les noms définitifs ne fixent souvent que des clartés pétrifiées ou des obscurités sans essor. On reconnaît une intelligence par sa faculté de manipuler de l'innommé, se décomposant d'après le caprice des concepts et des contraintes. Sortir une chose de l'ordinaire est plus difficile que de la tirer de l'inconnu. | | | | |
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| doute | | | Paradoxalement, c'est la raison et non pas l'âme qui nous convainc plus sûrement de notre propre mystère : « La nature de l'homme est un mystère impénétrable à l'homme même, quand il n'est éclairé que par la raison seule » - d'Alembert. Mais le cœur n'y surajoute que de la folie, et l'âme - que des ombres ; ce qui rend ce mystère - encore plus impénétrable ; il appartient à l'esprit de le peindre, dans un jeu de lumières et d'ombres. | | | | |
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| doute | | | Celui-là tâtonne, s'égare, se perd, mais de ses paroles monte une musique, qui fascine jusqu'à mon esprit ; celui-ci exhibe des choses indubitables, appelle des procédés irréfutables, expose une probité à toute épreuve, et je l'accueille dans un silence d'âme, sans que sa moindre fibre ne se mette en mouvement. Toutefois, ceux qui savent le mieux, se perdent le mieux. | | | | |
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| doute | | | On sauve une idée en l'enveloppant de mots résistant au temps. L'idée éprouvée par l'exposition en foires a peu de chances de rester juste. L'idée juste est l'épouse, les préjugés sont des maîtresses. Mais l'art conjugal consisterait à métamorphoser, aux heures critiques, la maîtresse de la maison, la raison, en folle du logis, l'imagination, cette fonction sans organe (G.Bachelard). | | | | |
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| doute | | | Dans les écrits des sots, ce qui saute aux yeux, c'est leur obsession par les mots, portant sur le savoir, la rigueur, la profondeur ; de cette manie des mots guindés naît l'illusion d'un discours bien réfléchi. On vise ces pédants, quand on dit, que « l'habitude d'un raisonnement logique tue l'imagination » - Chestov - « привычка к логическому мышлению убивает фантазию ». L'imagination, c'est un regard tourné vers la hauteur. | | | | |
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| doute | | | Le sage, contrairement au niais, ne sait que rarement ce qu'il cherche : « On cherche l'absolu et ne trouve que le résolu » - Novalis - « Wir suchen überall das Unbedingte und finden immer nur Dinge ». Par ailleurs, il ne cherche même pas, ses trouvailles résultent du désir de donner de soi avec panache. Les autres prennent ce qu'ils trouvent. | | | | |
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| doute | | | Les deux yeux, prenant appui par le cerveau, produisent une seule vue ; associés à l'esprit - une seule voie ; alliés aux deux oreilles - une seule vie ; fusionnés avec l'âme - une seule voix. | | | | |
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| doute | | | Une obscurité peut surgir suite à une raison trop faible ou bien à un sentiment trop fort. « Plus on est envahi par le doute, plus on s'attache à une fausse lucidité d'esprit avec l'espoir d'éclaircir par le raisonnement ce que le sentiment a rendu trouble et obscur » - Moravia - « Quanto più ci si sente dubbiosi, tanto più ci si aggrappa ad una falsa lucidità della mente, quasi sperando di chiarire con la ragione ciò che il sentimento intorbida e rende oscuro ». On devine une belle triade de plus : sentiment - esprit - clarté. Leurs places, cependant, sont mal indiquées. Le vrai sentiment pousse vers la clarté, c'est l'esprit qui la dissipe ou, mieux, la met à sa place, c'est-à-dire dans une pile de clartés numérotée par des langages. | | | | |
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| doute | | | Tous ceux qui font de la connaissance de soi - enfer de l'esprit, purgatoire de l'âme ou paradis du cœur – sont bêtes. Le soi est miraculeusement identique au monde d'ici-bas, dont l'essentiel nous restera à jamais inconnaissable. | | | | |
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| doute | | | Ils appellent à prendre pleinement conscience de soi - ces trois couches, lourdes et indéfinissables, au-dessus de soi l'ensevelissent, sans lui apporter ni lumière ni ombres. Un signe de la sagesse serait d'être heureux et ému, puisque le meilleur soi, le soi inconnu, continue à faire jaillir de nouvelles questions. Le contraire de la sagesse s'appelle transparence, celle entre le questionnement naissant et ses réponses fixes. | | | | |
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| doute | | | Tout existant peut devenir grandiose, il suffit d'y déceler la part mystérieuse de l'inexistant. « C'est la nuit qu'il est beau de croire à la lumière » - E.Rostand. Le poète - celui qui reçoit un maximum de lumière, pour produire les plus belles des ombres. La nuit, l'âme obscure suit la lumière de mon étoile ; de jour, l'esprit lumineux se laisse charmer par les recoins cachés de mon âme. | | | | |
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| doute | | | Ce que produit notre soi connu a tendance d'être lumineux, mais le soi inconnu est enveloppé dans un épais mystère. Le second, l'inintelligible, semble n'être que ténèbres au premier, à l'intelligible. Ceux qui pensent n'être que transparence à eux-mêmes, exhibent des substances dont l'intelligibilité n'a d'égale que leur bêtise. | | | | |
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| doute | | | Le cerveau complète l'œil et l'oreille, sans sortir de la platitude des images. C'est l'âme qui les interprète dans un langage à reliefs musicaux. On vit dans l'espace de l'esprit et dans le temps de l'âme. | | | | |
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| doute | | | Le mystère n'a pas grand-chose en commun avec l'obscurité. L'obscurité, dans les profondeurs, favorise l'absurde, à la surface - propage l'erreur, en hauteur - engendre le délire. Le mystère, dans ces lieux, stimule l'intelligence, révèle le talent, cultive la noblesse. L'ouverture au mystère prédispose à la liberté. | | | | |
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| doute | | | On ne sait pas qui, dans un discours, abuse davantage de constantes : le locuteur ou l'interprète, mais le bon style, ou le bon goût, accrochent des variables à toutes les branches-équations de l'arbre de la création, et leurs substitutions en créent un second, plus profond, plus haut et mieux ramifié que l'initial. Plus original est un discours, de plus d'inconnues et de substitutions aura besoin son auditeur. | | | | |
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| doute | | | Le savoir, plus que l'ignorance, peut nous plonger dans une nuit sans espoir et mal lunée, si nos lumières artificielles nous remplacent et lune et étoiles. On a une petite chance de tomber sur l'esprit dans la nuit ; en trouver dans les sciences de l'esprit - on n'en a aucune. | | | | |
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| doute | | | On ne retire pas grand-chose des contacts avec un autre soi-même ; la rencontre, que je dois appeler de mes vœux, est celle entre mon soi connu et mon soi inconnu, entre la forme de mon esprit et le fond de mon âme, entre la matière et la manière. Les autres ne sont que de la matière, dont peuvent se passer mes meilleures formes. | | | | |
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| doute | | | L'esprit lucide, à l'appétit fade, pêche, en eau transparente. L'âme indécise crie famine et se noie en eau trouble, gain du pêcheur, le mot. | | | | |
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| doute | | | Je m'intéresse à tout, dit le philosophe allemand ; je m'en fous de tout, lui rétorque le philosophe français. Les deux ne manquent ni de buts ni de moyens, ils manquent de bonnes contraintes. L'attitude anti-philosophique, c'est le sentiment de terre ferme dans nos modèles du monde. Lâcher prise, c'est une première allusion au réveil d'une vraie réflexion. Mais il faut avoir bien possédé par l'esprit ce que j'envisage d'abandonner par mon âme. L'esprit philosophique, c'est un fort cerveau cédant le pas à une âme ironique. | | | | |
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| doute | | | Se connaître, l'une de ces fumisteries, héritées de l'Antiquité. Pour évaluer mon soi connu – nul besoin d'introspection : les sources de mes goûts et de mes passions sont communes à tous mes contemporains, autant scruter mon voisin plutôt que fouiller, vaguement, dans ma conscience insaisissable. Mais le soi inconnu, par définition, n'est qu'une étincelle divine du génie, qui n'a ni un langage fonctionnel ni un outillage intellectuel ; il m'inspire sans se dévoiler ; si je prétends le connaître, je me trompe de cerveau ou d'yeux. | | | | |
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| doute | | | L’égale inquiétude – avoir l’esprit trop vague ou l’âme trop précise. | | | | |
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| doute | | | Mes yeux ne sont pas à la hauteur de mon esprit curieux, telle serait l'origine de la pensée philosophique. Pour consolider ses fondements, aujourd'hui, on se tourne de plus en plus souvent aux oreilles. Oreilles sensibles aux bonnes cadences, qui font tourner l'esprit vers ce qui pèse, et les yeux - vers ce qui se voit. La philosophie du bon sens. La vraie philosophie ne fréquente que les sens. | | | | |
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| doute | | | Ce n'est pas la luminosité contingente qui m'éclaire, mais le jeu multiplié d'une lumière incertaine sur mes facettes réfléchissantes. | | | | |
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| doute | | | Mettre de la vie à la pensée, c'est l'envelopper de davantage de doutes ; mettre de la pensée à la vie, c'est la claquemurer dans des certitudes encore plus épaisses. | | | | |
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| doute | | | Ils expriment des choses presque diamétralement opposées, le sage et le sot, lorsqu'ils disent, qu'ils ne sont sûrs de rien. Le sot avoue son impuissance, le sage - sa force. | | | | |
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| doute | | | Les profondeurs de l'esprit sont aussi insondables que les hauteurs de l'âme. Je suis dangereusement près de la platitude, lorsque je ne parle qu'au nom de mon soi connu. Le talent est le seul interlocuteur de mon soi inconnu, parlant les deux langages : l'intelligence et la noblesse. | | | | |
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| doute | | | Leur lucidité de robots résulte d'un séjour prolongé au milieu étroit des solutions mécaniques ; la lucidité du sage est la faculté de ses yeux et de ses oreilles de percevoir partout des mystères organiques. Le robot devient inaccessible à la joie à cause de ses ressentiments et du dépérissement de ses cordes jadis sentimentales ; le sage se réjouit de l'inépuisable beauté du monde. La cohabitation fraternelle entre la lucidité et la joie est, d'ailleurs, signe d'un esprit, ouvert au rêve, et d'une âme, ouverte à l'éveil. Les aigris, les incompris, les rebelles forment la lie humaine. | | | | |
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| doute | | | Oui, il n'y a, dans le monde, ni couleurs ni sons, mais seulement des ondes ; pourtant, nos récepteurs, captant ces ondes, nous bouleversent par des tableaux et des mélodies ; la réalité passive enjoint de la mimesis à notre idéalité active. Le besoin de couleurs, dans notre esprit, dans l'homo faber ou l'homo pictor, réveille le souci de l'être, au-delà de l'espace ; le besoin de sons provient de l'âme, du devenir intemporel, de l'homo sacer ou l'homo poeticus ; l'art ou la science, dans le premier cas, la foi ou la philosophie - dans le second. | | | | |
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| doute | | | Nul besoin de liberté, pour rendre le fond, suivre la loi du nécessaire y suffit. C'est pour créer la forme que la liberté est sollicitée, mais le meilleur moyen d'y parvenir est de commencer par bien formuler des contraintes. Le génie - la musique de la seule liberté, ne laissant pas entendre le bruit de la nécessité. Ses outils, ce sont ses contraintes inaudibles. | | | | |
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| doute | | | Comment parvenir aux commencements ? - en comprenant ce qui ne l'est pas, en l'éliminant, - donc, par des contraintes. Une fois la durée ou l'enchaînement interdits, mon soi inconnu n'aura qu'un seul interprète possible - mon génie ; et sans le génie, je ne suis que médiation. | | | | |
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| doute | | | Le discours de tout homme, sain d'esprit, a le même taux de concepts et de désirs. La différence ne peut être que qualitative, en fonction du talent et de l'intelligence, et non pas du parti pris conceptualiste ou vitaliste. | | | | |
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| doute | | | Le soi connu, c'est à dire l'esprit, dispose de la noblesse et de l'intelligence, qui sont des espèces d'aigle et de serpent de l'artiste Zarathoustra, pour lui rappeler la hauteur des cercles de l'existence ; mais le talent appartient au soi inconnu, et il n'est pas les yeux, mais le regard de l'âme. | | | | |
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| doute | | | Si l'âme produit nos extases (mystères) et l'esprit forge nos goûts (problèmes), c'est la raison qui formule nos convictions (solutions). La conscience intervient bien dans ce travail : chez un sage, cette conscience, trouble, ne touche qu'aux mystères et aux problèmes ; chez un sot, une conscience en paix le conduit aux solutions. | | | | |
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| doute | | | Pour que je me tourne du côté de mon soi inconnu, il y a une technique facile : reporter l'admiration des organes – y compris de mon esprit, y compris de mon âme – sur leurs fonctions. C'est ici que j'ai la sensation de faire partie de ce qui, tout en étant moi, est plus grand que moi – l'unification enrichissante, mystifiante, rehaussante. La hauteur d'une admiration est ce que la profondeur est à la connaissance – un contact, ou son illusion, d'avec l'au-delà. | | | | |
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| doute | | | Il y a une obscurité qui voile un esprit orgueilleux, cherchant à être hébergé chez les grands : et il y a une obscurité qui dévoile une âme humble, voulant rester fidèle aux ténèbres qu'elle héberge. | | | | |
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| doute | | | Le doute ne traduit rien d'intéressant en nous, car ce que nous avons de plus passionnant, c'est à dire la noblesse et le goût, ne se manifestent que dans des certitudes viscérales et même dogmatiques. Mais le dogmatisme de notre âme se complète par la sophistique de notre esprit : « Tout ce qu'il y a de positif en philosophie est sophistique » - Valéry. Le doute est bon pour chercher du vrai ; il ne vaut pas grand-chose pour créer, extraire ou vénérer le beau. | | | | |
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| doute | | | Le talent aide à développer le fond ; le génie se charge de l'envelopper de formes. Le génie ne serait que le soi inconnu d'un créateur. « Le développement consiste à s'éloigner de soi, en rendant le moi infini, et à revenir à soi, en rendant le moi fini » - Kierkegaard – on n'y modifie pas le même interlocuteur, on en change. | | | | |
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| doute | | | Perdre sa dernière illusion, c'est un désastre, pour quelqu'un qui garde encore quelques cordes sensibles dans son âme, et le pas décisif joyeux vers la robotisation finale, pour les niais, ceux qui prônaient toujours un bonheur sans illusions. | | | | |
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| doute | | | Les visages, les actes, les pensées des autres m'apprennent presque tout sur ce qu'est mon soi connu ; ils ne m'apprennent presque rien sur mon soi inconnu. Et même moi-même, j'ai beau interroger ce dernier, je n'entendrai jamais de réponses intelligibles ; il se réduit aux questions, dans un langage musical, qui surgissent au fond du silence de mon âme, pour la bouleverser et s'évanouir. « Troublé par le mystère, ton esprit, en se cherchant, se fuit » - Schelling - « Der Geist, der, wunderbar getäuscht, sich selber suchend, sich selber flieht ». | | | | |
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| doute | | | Nous existons en deux modes : dans l'espace et dans le temps ; un pressentiment ou une angoisse nous poussent à chercher une évasion de cette cage ; et je ne connais qu'un seul scénario réussi : poussé par le goût de la création, porté par le souffle du talent, logé dans la hauteur extra-terrestre ; inutile de préciser, que l'espace psychologique, dans lequel nous vivons, n'a pas de dimension verticale, ou, au moins, ignore le demi-axe céleste. | | | | |
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| doute | | | Ton cœur et ton âme créent l’illusion, que ton univers intérieur et l’univers extérieur soient homomorphes, et que tu retrouves dans celui-là tout ce que celui-ci te cèle. Mais ton esprit, qui maîtrise tous tes récepteurs, et qui sait projeter leurs données sur les sources originaires, ton esprit sait, que toi, avec ton univers, tu es confiné dans une cage, au-delà de laquelle aucun de tes capteurs n’a de prise. La cage est ta sobre réalité ; et son au-delà n’est que ton rêve enivrant. | | | | |
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| doute | | | Pour ne pas se maintenir trop longtemps dans le mystère, l'homme d'esprit sait inventer des problèmes, qui pèsent lourd. Mais, contrairement aux manants, il sait rejoindre le mystère sur les ailes des solutions. | | | | |
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| doute | | | Dans le noble édifice de l'esprit, les connaissances ne sont que la basse cuisine. Et se passionner pour les limites de ces connaissances, c'est faire de la chimie des calories et des molécules. Tandis que dans la salle d'apparat ou dans l'alcôve trône l'alchimie de l'âme ou du corps. | | | | |
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| doute | | | L'esprit accompagne toute idée, qui atteigne mon œil ou mon oreille ; ce qui compte, c'est ce qu'elle touche : l'âme ou la raison. En retour, l'âme munit les yeux d'un bon regard et les oreilles - d'un bon filtre, ce qui fait naître, dans les deux, plus qu'un avis - une vie. Même si le vu et le dit se logent dans des demeures différentes. | | | | |
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| doute | | | La vraie sagesse vitale consiste à ne pas perdre le sens du mystère, qui est la même chose que le regard face à la vue, à la solution donc. On pense la solution, on peint le mystère ; il faut corriger, en ce sens, Cioran : « Quand je réfléchis à une chose, je pense encore moins à la solution que n'y penserait un poète »***. | | | | |
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| doute | | | Qu'on suive la sage prudence ou la folle précipitation, qu'on confesse le désespoir profond ou la haute espérance, qu'on s'appuie sur l'épaisseur de son savoir ou l'intensité de son vouloir – aucune incidence sur l'intelligence du créateur ou sur la pertinence du créé, si un talent anime la création. Douter, espérer, savoir – les verbes les plus ambivalents. | | | | |
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| doute | | | Si je réussis à placer mes fins dans l'élan de mes commencements, je réalise un tour de l'éternel retour : les horizons inaccessibles, auxquels aspire mon âme, seraient traduits en haut firmament, où me maintient mon talent. Et que mon esprit observateur s'occupe du secondaire maîtrisé – des parcours, des liaisons. | | | | |
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| doute | | | La liberté d'esprit a pour origine la facilité, avec laquelle le monde peut être vu comme un vilain hasard, qui écrase, ou comme une belle harmonie, qui soulève. Le bon sens terrestre, opposé au sens céleste, c'est à dire scientifique ou artistique. D'où l'air abattu ou aigre de ceux qui sont étrangers et à la science et à l'art. Le regard d'artiste ou de savant crée son oreille, qui redécouvre un univers qui résonne. L'oreille du sot l'empêche d'avoir un bon regard, elle est soudée à la cervelle difforme, qui raisonne, dans un brouhaha inharmonieux. | | | | |
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| doute | | | La bonne foi, censée symboliser la clarté du philosophe, n'a de sens que pour celui qui a un passé à défendre. « Le temps rend clair ce qui fut flou ; il rend flou ce qui fut clair » - Sophocle. Le philosophe est dans l'ouverture vers un présent incertain. Qu'il lui soit donc permis de se servir du flou, pour attirer vers une lumière future possible. Dans la faculté de représenter, rendre possible est plus intelligent que rendre clair (Kant). | | | | |
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| doute | | | Le monde se présente à nous comme un chaos de sons et de sens ; seule une fine oreille peut y déceler des messages musicaux, permettant à un philosophe d'en esquisser le fond et à un poète – de reconstituer une nouvelle harmonie de sons et de sens. « Celui qui, à travers le brouhaha, entendit une phrase entière et la mit en mots est un génie » - A.Blok - « Гениален тот, кто сквозь ветер расслышал целую фразу, сложил слова ». | | | | |
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| doute | | | L'une des plus grandes perplexités de la Création divine : qu'est-ce qui est plus originaire, la chose ou la fonction ? La lumière ou l’œil, la beauté ou l'âme, l'harmonie ou l'esprit, la bonté ou le cœur ? | | | | |
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| doute | | | Aucun philosophe ne s'éleva jamais au-dessus de l'intuition discursive. La rigueur, c'est l'art de spécifier des objets, de créer des axiomes non-contradictoires sur les relations entre les objets, de maîtriser les rapports entre le langage et la logique formelle, de formuler des requêtes ou des hypothèses, d'enchaîner des déductions. Cet art resta inaccessible à tous les philosophes, qui ne sont, par définition, que des sophistes. Leur seule issue honorable aurait dû être l'alliance avec la poésie, mais pour cette reconversion l'intelligence ne suffit pas, il faut du talent. | | | | |
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| doute | | | Montrer, c'est faire appel aux contraintes ; démontrer, c'est suivre un parcours. Le parcours, c'est presque tout en mathématique ; les contraintes, c'est presque tout en poésie. Garde celui-là à ton esprit ; impose les secondes à ton âme. L'esprit sait ce qu'il peut narrer ; l'âme se doute bien de ce qu'elle doit chanter. | | | | |
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| doute | | | Deux porte-voix possibles, pour m'exprimer : le soi connu ou le soi inconnu. Mes maîtrises et mes expériences, ou mes perditions et mes rêves ? Dois-je coller mon verbe à mon corps et à mon esprit, pour qu'il en soit solidaire, ou bien dois-je créer un personnage imaginaire, en contact mystérieux avec mon âme irresponsable, tenant des propos imprévisibles ? Je penche pour le second choix, mais ce que furent Socrate pour Platon, Zadig pour Voltaire, Zarathoustra pour Nietzsche, s'appelle, chez moi, - mon soi inconnu. | | | | |
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| doute | | | Des forces hétérogènes animent, respectivement, nos corps, esprits et âmes ; et tout homme, consciemment ou non, crée, pour chacun de ces organes, une hiérarchie de ces forces, - une tâche de pure psychologie et que Nietzsche appelle volonté de puissance. Un don d'artiste permet de munir ces hiérarchies d'une même intensité – c'est le retour éternel du même, l'équivalence de la vie et de l'art, l'intronisation du surhomme. | | | | |
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| doute | | | Le travail suffit pour atteindre ou allumer une lumière ; pour animer des ombres il faut, en plus, du talent. | | | | |
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| doute | | | Ce qui peut être clair et distinct est commun à tous les corps célestes sans vie, soumis aux lois de la matière. Rien de définitivement clair dans le vivant terrestre ou le spirituel céleste. | | | | |
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| doute | | | Ni l'action ni la réflexion ni même les larmes ne traduisent pas fidèlement mon soi inconnu ; le corps, l'esprit, le cœur sont impuissants dans leurs recherches, seules comptent les trouvailles de l'âme, surgies du talent. | | | | |
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| doute | | | Je suis piètre danseur, piètre chanteur, piètre rimeur, piètre constructeur ; néanmoins, je me reconnais davantage dans la danse que dans la marche, dans le chant que dans le récit, dans la métaphore que dans le syllogisme, dans le mot hautain que dans l'idée profonde. Et je finis par comprendre, que le point commun de mes attachements s'appelle musique ; elle voile l'esprit, dénude le cœur et exhibe l'âme. | | | | |
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| doute | | | L'imbécile voit Achille dépasser la tortue et se met à se moquer de Zénon. Le sage revit la perplexité de Zénon. | | | | |
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| doute | | | Avec qui associe-t-on sa meilleure espérance ? La mienne ne connut, dans le temps, aucune évolution et ne quitta jamais le poète. Sa chronologie, chez les sots insensibles : le politicien, le journaliste, l'homme d'affaires ; chez le sot sensible : le poète, le savant, le philosophe ; chez le sage insensible : le philosophe, le savant, l'homme tout court ; chez le sage sensible : l'homme tout court, le savant, le poète. | | | | |
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| doute | | | Le serpent, et même peut-être la taupe et le chien, surclassent l'aigle en qualité de leur regard. « Si tu prêtes foi aux yeux plus qu'à l'esprit, en sagesse tu serais inférieur à l'aigle » - Apulée - « Si magis pollerent oculorum quam animi iudicia, profecto de sapientia foret aquilae concedendum » - heureusement, les yeux fermés et le regard transforment ton esprit en âme, qui est porteuse de la véritable sagesse. | | | | |
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| doute | | | Pour briller en plein jour, il faut que mon âme sache créer de l'obscurité nocturne. Pour garder nuitamment la veille, il faut que mon esprit possède de la clarté diurne. | | | | |
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| doute | | | Ces va et vient, ces rapprochements et éloignements, ces reniements et acquiescements, ces fraternités et adversités, qui se déroulent entre ce que mon soi inconnu veut et ce que mon soi connu peut. Le talent permet d’en créer des axes continus, sur lesquels s’exerce l’éternel retour, grâce à la même intensité, artistique et vitale. Et c’est ce que Valéry reproche à Nietzsche : « Sa folie est de confondre ce qu’il est avec ce qui peut s’écrire ». | | | | |
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| doute | | | Mes mots et mes actes admettent deux interprétations – dans le contexte temporel où se compose le discours objectif de mon soi connu, ou bien dans le contexte spatial où se joue la musique subjective de mon soi inconnu, bref dans le devenir ou dans l’être. Mais qui entendra « ce moi obscur, incapable de s’objectiver en esprit, âme, cœur » - H.F.Amiel ? | | | | |
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| doute | | | La partie créative de la vie est dans les va-et-vient entre la réalité et ses représentations ; l’esprit scientifique est dans la recherche d’une adéquation entre ces séjours, et plus convaincante est celle-ci, plus grand est le talent. L’âme d’artiste est dans l’affirmation d’autonomie des représentations, et la distance, ainsi créée, maintenue, maîtrisée, reflète le même talent ; c’est celui-ci qui est le même, dans l’éternel retour nietzschéen, il est le contenu créatif du devenir – la répétition de la différence, plutôt que celle de l’identité. | | | | |
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| doute | | | La matière, la vie, le moi sont inséparables et se trouvent fusionnés dans ma conscience – mon corps-esprit qui sait, mon cœur qui sent, mon âme qui crée, et qui occupent le même centre de mes soucis. Y placer une seule de ces parties-substances est absurde, puisque l’absence des autres parties priverait de sens le tout. | | | | |
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| doute | | | Pour notre bon sens, et même pour notre imagination aussi bien de la matière que de l’esprit, les dernières certitudes atomiques ou cosmogoniques restent totalement incompréhensibles, mystiques. Seule l’implacable mathématique nous conduit à ces stupéfiantes et incontournables conclusions. L’esprit de l’intelligible s’incline, mais l’esprit du sensible garde toute sa perplexité. La Création, ce devenir divin, commence et se termine dans infinitésimal, où se confondent le continu et le discret. | | | | |
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| doute | | | Le vrai désespoir vient d’une bonne certitude et non pas d’un mauvais doute. Le doute est source des mauvaises espérances. Les doutes et les certitudes sont affaires de l’esprit ; mais c’est l’âme, avec ses rêves et ses vertiges, qui nous fait découvrir de bonnes espérances, sans lucidité ni promesses. | | | | |
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| doute | | | Il y a un devenir naturel, fatal et dévastateur, et un devenir humain, créateur et intense. Le scientifique perçoit dans le premier des manifestations de l’Être quasi-éternel, qu’il modélise, objectivement, - la science est ontologique. L’artiste poétise, subjectivement, cet Être, pour constituer le flux de son devenir esthétique – l’art est poétique. Et puisque toute ontologie se réduit aux nombres, « pour faciliter la conversion de l’âme du Devenir au vrai Être, rien ne vaut la contemplation de la nature des nombres » - Platon. L’âme ainsi convertie s’appellera esprit. | | | | |
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| doute | | | En pleine lumière ne naissent que des platitudes ; le courant créateur ne s’anime que dans l’obscurité ; l’intelligence en reconstitue des sources lumineuses, l’imagination y introduit des couleurs, et le talent en extrait la musique. | | | | |
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| doute | | | La qualité des yeux détermine la maîtrise et la profondeur ; la qualité du regard résume le talent et la hauteur. La rigueur d’une lumière ou la vigueur des ombres. La réalité se moque de la seconde démarche, mais le rêve la salue. Nietzsche est impuissant en technique poétique ou musicale, mais aucun poète ou musicien n’émit de métaphores aussi séduisantes là-dessus que les siennes ; Valéry ignore les théories linguistiques ou logiques, mais aucun linguiste ou logicien n’émit d’avis aussi pénétrants là-dessus que les siens. | | | | |
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| doute | | | Le soi connu a ses racines – la représentation, le langage, la pensée ; le soi inconnu a sa canopée – le valoir (le talent), le devoir (l’éthique), le vouloir (la noblesse). | | | | |
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| doute | | | La volonté, c’est la mise en marche de l’intuition, et c’est le talent qui valorise le résultat. « La volonté – l’un, précédant les innombrables zéros de l’intuition » - Tsvétaeva - « Воля - единица к миллиардам наития ». | | | | |
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| doute | | | Les beaux esprits sont les seuls à agrémenter l’inexistant, en le rendant fabuleux ; il restera donc immaculé d’attouchements de goujats. L’existant, lui, le commun, connaît des fortunes diverses. « Seul le commun est fabuleux, lorsque l’effleure une main de génie » - Pasternak - « Сказочно только рядовое, когда его коснётся рука гения ». | | | | |
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| doute | | | Le soi connu, ce sont mon esprit certain et mon cœur incertain ; le soi inconnu, c’est mon âme qui m’attire vers telles certitudes ou tels doutes - « Ce Moi, c’est-à-dire l’Âme, par laquelle je suis ce que je suis »*** - Descartes - où de très belles ambigüités surgissent, avec des substitutions des verbes suivre ou être ! | | | | |
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| doute | | | L’homme thésaurise ou se dépense. Le rêveur emmagasine toute lumière qui atteint ses yeux, sa peau ou son esprit ; il émet des ombres de son âme. Le créateur est éponge du clair et fontaine de l’obscur. Ses clartés sont empruntées ; ses obscurités, il les garde en propre. Le conformiste fait l’inverse. | | | | |
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| doute | | | Regardez ces robots, qui ne font que penser et croient, qu'ils imaginent. « Les hommes croient, et ils s'imaginent qu'ils pensent » - A.Suarès. Ma foi, je leur donne raison. Penser, c'est calculer ; croire, c'est écouter son imagination. | | | | |
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| doute | | | Tes yeux sont une éponge, et ton regard – une fontaine. L’esprit guide ceux-là, l’âme – celui-ci. La volonté assure au regard une bonne épaisseur, et l'émotion - une bonne hauteur. « Le regard, ce n'est pas une sèche lumière ; il est tout de volonté et d'émotion » - F.Bacon - « The human understanding is no dry light, but receives infusion from the will and affections ». La lumière, elle, a un rôle plutôt mécanique que ludique, dans le dépouillement des images. | | | | |
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| doute | | | Le savoir, assurant tes performances (à défaut des compétences) devint si commun, que les différences avec les esprits des autres cessèrent d’être capitales. En revanche, le gouffre entre tes soi connu et soi inconnu reste aussi infranchissable. « Il se trouve autant de différence de nous à nous-mêmes, que de nous à autrui » - Montaigne. Ici, c'est le géomètre qui mesure les distances, en unités d'empathie (Einfühlung) ; là-bas - l'ignorant que nous n'avouons pas être, devant autrui, pour préserver notre narcissisme ou notre sympathie pour notre soi inconnu. | | | | |
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| doute | | | Deux perversités dans l’écriture : l’obscurité dans la présentation des choses claires (le manque d’intelligence ou de talent) ou la clarté dans la présentation des choses vagues (le manque de sensibilité ou de noblesse). Exemples : les choses claires – les vérités ; les choses vagues – les états d’âme. | | | | |
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| doute | | | La facilité du Non (le plus souvent mesquin, bien que s’appuyant sur le Vrai et refusant des solutions des autres) et l’épuisement de ses ressources intellectuelles me poussent vers le Oui. Mais le Oui béat est aussi mesquin et commun que le Non ; pour que mon Oui devienne majestueux, il faut, surtout, que je sois pénétré par le Bien mystérieux personnel et bouleversé par le Beau problématique universel, le tout porté par mon talent, par mon soi inconnu. | | | | |
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| doute | | | Si un esprit, sans talent ni intelligence, dessine ses ombres, je n'en retire que … des ombres. Si une âme peint, avec talent, les siennes, je devine une haute lumière, qui les projette. | | | | |
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| doute | | | Qu’est-ce qui est plus accessible à ma conscience ? - ce que mes sens communiquent de la matière extérieure, ou ce que mon esprit, mon cœur ou mon âme me soufflent ? « Notre univers intérieur est plus réel que l’univers visible » - Chagall - « Наш внутренний мир более реален, чем мир видимый ». | | | | |
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| doute | | | L’esprit ébloui ferme les yeux et se réjouit du regard pénétrant de l’âme ; les yeux ouverts de l’esprit éclairé arrachent au doute ce qui devra appartenir au savoir. Le premier est plutôt créateur, le second – producteur. | | | | |
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| doute | | | Non seulement la manie de comprendre occulte souvent la joie de savoir, mais la manie de savoir étouffe le bonheur de rêver. | | | | |
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| doute | | | Se tromper sur le réel est signe de la faiblesse d’esprit ; se laisser tromper par le rêve – signe de la force d’âme. L’espérance doit être l’un de ces rêves, trompeurs mais nobles. « L’espérance trompe les plus grandes âmes » - Vauvenargues – mais tu oublies de préciser que c’est par un consentement enthousiaste ! | | | | |
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| doute | | | Les yeux subissent le flux d’images, tandis que le regard le filtre, en ne gardant que ce qu’il veut ou doit voir ; l’esprit l’amplifie en profondeur, et l’âme le transforme en figures. | | | | |
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| doute | | | Se connaître est peut-être reconnaître, qu’au-dessus de mon soi connu plane mon soi inconnu. Au-dessus de l’intelligence et du langage se cache la source du Bien et du Beau, qui inspire mais ne s’exprime pas. | | | | |
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| doute | | | L’âme, hélas, n’ayant pas de langage à elle, c’est, malheureusement, l’esprit qui se charge de ton écriture. L’une des premières fonctions de l’esprit est la clarté, de plus en plus profonde et désespérante, tandis que l’âme s’enfonce dans des ténèbres, de plus en plus hautes, porteuses d’espérances. « Seules, d’obscures formules permettent l’espoir, quand tout ce qui est clair est terrible »*** - Valéry. | | | | |
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| doute | | | Je vaux par le doute qui me rend fort et par les certitudes qui me font aimer certaines faiblesses. La sagesse, c'est à dire l'union du talent et du goût, consiste à voir la place du croire ou du savoir. | | | | |
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| doute | | | Pour celui qui ne s’exprime que par des ombres, l’extinction de toutes les lumières est la fin du monde – la mort. Lumière du ciel, lumière de l’esprit, lumière du Bien. Des hypostases divines de l’homme, la dernière à mourir, en tant que lumière, c’est l’âme. | | | | |
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| doute | | | L’âme, sans ombre, ne peut pas espérer ; l’esprit, sans lumière, ne peut pas désespérer. « Mon désespoir, dit l’Esprit, est encore lumière. Tandis que l’âme a cette chance de se lamenter dans ses ténèbres »*** - Valéry. | | | | |
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| doute | | | Les deux clans, ceux qui dissimulent leur vie et ceux qui l'exhibent, sont également bêtes ; on ne peut exhiber que du connu, tandis que dans le dissimulé peut se cacher l'inconnaissable ; l'attitude digne est la recherche de l'expression, poétique avec l'inconnaissable et intellectuelle avec le connu. Notre vie est ce que nous réussîmes à exprimer ! | | | | |
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| doute | | | Les mystères ne sont pas des signes de l’insuffisance de l’esprit ; l’esprit tout-puissant constate l’impossibilité, logique, intellectuelle ou matérielle, de l’harmonie du réel. Là est le mystère, puisque l’harmonie est bien là, sans que la raison l'explique ou la conçoive. | | | | |
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| doute | | | Heureusement, le meilleur séjour de l'esprit se situe dans l'invisible, où il reste encore tant de tours d'ivoire à peupler et à entretenir. L'image transparente et fixée doit choisir entre être ruine ou épave. | | | | |
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| doute | | | Ce qui constitue le véritable mystère du vivant (comme, d’ailleurs, de la matière tout entière), ce n’est pas la difficulté d’explication, mais l’évidence de l’impossibilité de cet ordre des choses, impossibilité, dictée par la pure statistique ou par d’autres constructions mathématiques, à partir des électrons, molécules, cellules, codes génétiques ; c’est ce qui justifie la majuscule dans le mot Création. L’œil est impossible, l’oreille est impossible, le désir est impossible – et pourtant ils sont là, dans l’indifférence des robots que devinrent les hommes. | | | | |
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| doute | | | Aucune mystique dans le langage, dans le rêve, dans la représentation, dans l’interprétation ; la mystique ne se trouve que dans la réalité. Pour tout esprit sain et objectif, cette réalité, qu’elle soit minérale, vitale ou spirituelle, est impossible, inimaginable, mystérieuse. Un philosophe devient mystique, s’il reconnaît le mystère du réel, ne se contente pas, dans son discours, de ne toucher que le connu, admet la présence d’éléments divins dans cette partie de sa conscience que j’appelle son soi inconnu. Le mystique est admirateur du Créateur (d’)Inconnu. | | | | |
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| doute | | | Toute la réalité, vue par son éventuel Créateur, est improbable. De ce point de vue, le rêve, en tant que produit d’une imagination et d’une sensibilité, est plus compréhensible non seulement par notre âme mais par notre esprit aussi. | | | | |
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| doute | | | Les plumes sottes suivent les sentiers battus du nécessaire, pour aboutir dans un bazar de l’aléatoire ; les belles partent de l’arbitraire et finissent par bâtir du nécessaire. | | | | |
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| doute | | | Savoir, sentir, rêver qu’on vit est plus qu’un plaisir (Aristote), ce sont trois mystères - de l’esprit, du cœur, de l’âme. | | | | |
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| doute | | | La science émet des lumières, et l’intelligence les reçoit ; ce sont des fonctions rationnelles de l’esprit. Mais le cœur reçoit une lumière intérieure, irrationnelle, le mystère y est plus profond, car il atteint l’amour ; l’âme émet des ombres, irrationnelles, le mystère y est plus haut, car il s’y agit d’une création humano-divine. | | | | |
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| doute | | | Et la réalité et le rêve sont dépourvus de pensées et de musique ; c’est l’esprit et l’âme qui les conçoivent ; mais où se trouve leur source ? Dans le réel ou l’imaginaire ? ou bien seraient-elles, elles-mêmes, la source du réel et de l’imaginaire ? Les adeptes de la première attitude, les réalistes, brodent à partir de ce que voient leurs yeux ou entendent leurs oreilles, et visent des finalités profondes. Les seconds, les rêveurs, partent de leur regard intérieur, jamais en contradiction avec les yeux et oreilles, mais créant ses propres hauts commencements. | | | | |
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| doute | | | Mon soi inconnu est une musique, qui émeut mon cœur, rehausse mon âme et approfondit mon esprit. Celui qui ne l’écoute pas ne vit que de son soi connu, dont l’abandon n’est pas répréhensible, il rend possible la découverte, la création, l’étonnement, mais dans la platitude du commun, puisque le soi connu est presque identique chez tous. | | | | |
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| doute | | | La chose en soi est un concept totalement objectif ; le sujet humain n’est nullement impliqué dans la formation de son contenu. Seul un esprit tordu et une âme égarée, comme ceux de Schopenhauer, peuvent associer la chose en soi avec la volonté ! | | | | |
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| doute | | | L’esprit est la lumière de la connaissance ; le cœur est les ténèbres de l’inconnaissable ; l’âme est l’ombre ou l’étincelle (scintilla animae de Maître Eckhart) qui cherche que l’esprit éclaire le cœur. | | | | |
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| doute | | | Dans ses exercices d’illumination, l’esprit sensible cherche la complicité du cœur ; mais pour l’âme, dont la fonction première est la projection de ses ombres, la lumière de l’esprit ne sert que d’instrument, de source sans message propre. Le cœur est voué aux ténèbres d’inaction, de silence, de résignation, qui couvrent ou complètent l’assurance de l’esprit. « Le cœur expie les lumières de l’esprit »* - Cioran. | | | | |
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| doute | | | Quand votre corps vous tourmente par une douleur, quand des tracas sociaux ou sentimentaux déversent en vous des aigreurs ou des ressentiments, il est plus facile de dénoncer, avec Voltaire et Cioran, notre monde raté, que de voir, avec Leibniz et Einstein, dans notre merveilleuse planète – un paradis microscopique, dans l’immensité morte d’un Univers sans esprits, sans couleurs, sans musique. | | | | |
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| doute | | | Entre le raisonnement (ce mystère du Vrai) et le sentiment (ce mystère du Bien) se glisse ce mystère du Beau – l’instinct. En littérature, former et entretenir cette triade est une tâche ardue de composition. Quand au mystère on substitue le problème ou la solution, on cesse d’être artiste. | | | | |
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| doute | | | Dans tous ses compartiments, le monde est saturé de mystères ; face à ces Créations, celui qui est incapable de vénérations ou d’admirations doit, au moins, éprouver un vif étonnement. Les absurdistes, se contentant de maudire ce monde, dénué de sens, ont, parfois, de l’âme, mais ils sont certainement faibles d’esprit. | | | | |
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| doute | | | Le scepticisme n’est justifié que dans l’espoir d’un progrès éthique ; en mystique, il est une pose intenable, puisque tout recoin de l’univers regorge d’éléments fascinants ; enfin, en esthétique, il est une posture trop facile, l’enthousiasme exigeant un talent autrement plus délicat. | | | | |
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| doute | | | L’apparence, c’est ce que produit ton esprit ; et le fond, c’est ce qu’éprouve ton âme. Cioran a l’apparence de maladie et le fond de santé, bien qu’il affirme exactement le contraire ! | | | | |
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| doute | | | Tout bel élan est irrationnel ; et si, en plus, il évite la mesquinerie, la bêtise, la folie, - ces attributs de l’horizontalité, il peut être appelé – le rêve, puisque, alors, il ne pourrait tendre que vers la hauteur inaccessible. | | | | |
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| doute | | | Il faut distinguer les illusions qui fourvoient notre esprit et les illusions qui nourrissent notre âme. Elles ne sont que très rarement les mêmes. | | | | |
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| doute | | | L’ouverture d’esprit – accepter tout ce qui est proche de tes yeux ; l’ouverture d’âme – ne t’attacher qu’au lointain, être un Ouvert. | | | | |
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| doute | | | Le talent – déborder de belles formes auxquelles se livrent, tout seules, des trouvailles imprévisibles ; la médiocrité - déborder de contenus difformes, être forcé à donner à ses errances le rang de recherche, donner à celle-ci pour objet – des banalités comme le savoir, la vérité, la liberté, ces refuges des bavards. | | | | |
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| doute | | | La croyance la plus haute est formulée par un esprit, en bout de course vers l’origine du savoir. Le savoir le plus profond est adoubé par une âme, bouleversée par l’harmonie divine du monde. | | | | |
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| doute | | | Tout le monde est d’accord que l’univers de l’esprit, ce premier composant de la réalité, est insondable, mais peu se rendent compte que la matière, ce second composant, l’est tout autant. « La réalité, c’est une suite infinie de faux fonds » - Nabokov - « Реальность – бесконечная последовательность ложных днищ ». | | | | |
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| doute | | | Le regard perçant de l’esprit suffit pour trouver de la grandeur dans tout ce qui vient de la Création divine. Ces créatures devraient être presque les seules que viserait le regard créatif de l’âme. Pour le reste, celle-ci devrait s’imposer la contrainte la plus utile – éliminer de son champ de vision les choses n’ayant aucune chance d’être peintes en grand. | | | | |
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| doute | | | L’âme enchantée sollicite l’esprit perspicace ; l’esprit cherche, l’âme trouve ; l’esprit met des contraintes, l’âme y adapte l’harmonie et les rythmes. Le soi inconnu motive l’âme ; le soi connu apporte des outils à l’esprit. | | | | |
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| doute | | | L’aphoristique est le seul genre littéraire Ouvert, les autres sont fermés puisqu’ils se réalisent par épuisement de leur sujet. Une maxime est une étincelle que le lecteur est libre de transformer en lumière de son esprit ou en ombres de son âme. | | | | |
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| doute | | | Pour un esprit géométrique il n’y a rien d’indéfinissable ; l’esprit poétique s’en nourrit, le défini n’ayant pour lui aucun goût. | | | | |
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| doute | | | L’écriture : la noblesse oblige d’écouter l’éthique, le talent sacrifie l’éthique au profit de l’esthétique, l’intelligence munit l’esthétique d’ombres mystiques. Ce n’est pas les autres, c’est toi-même que tu dois étonner ; plus profonde est ta lumière, plus hautes seront tes ombres. | | | | |
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| doute | | | Ce que tu ressens, et même ce que tu penses, n’admet aucune reproduction univoque en mots ; la cachotterie ou la franchise ne jouent qu’un rôle mineur dans la qualité ou l’authenticité de tes portraits verbaux. N’y comptent que l’intelligence conceptuelle et le talent langagier. | | | | |
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| doute | | | La découverte du merveilleux est l’étape ultime de scrutation en continu du naturel ; le surnaturel est une rupture dans le savoir, un saut vers l’illogique, vers ce qui est impossible aussi bien pour l’esprit que pour l’expérience. | | | | |
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| doute | | | Le mot mystère est l’un des mots les plus profanés ; le plus souvent à cause d’une incompréhension d’une solution ou d’un problème réels. Ceux-ci, une fois maîtrisés pour de bon, laissent notre esprit perplexe devant une nouvelle obscurité qui s’ouvre avec l’énigme de la Création. C’est l’esprit qui doit constater ces mystères et non pas l’âme, qui, elle, produit des spectres, des phantasmes, des rêves, mais non des mystères. Les âmes ayant disparu, il ne restent que des esprits faibles, incapables de vénérer l’inconnaissable majestueux et s’extasiant devant l’inconnu frivole. | | | | |
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| doute | | | La sagesse est la faculté de maintenir l’étonnement, pieux et éclairé, devant le mystère qu’on entrevoit dans la matière et dans les esprits. Le mot même de philosophie (et non pas caté-sophie) désigne l’élan, vers la sagesse, plutôt que sa possession, - l’exacte contraire de la science. La philosophie, sans abandonner la vénération du mystère, le réduit à l’état d’un admirable problème ; la science part déjà du problème et se contente de sa solution. La philosophie vise l’inconnaissable, et la science – l’inconnu. La qualité philosophique se mesure par la hauteur de sa poésie ; la qualité scientifique – par l’adéquation des représentations avec la réalité. La (bonne) philosophie est l’expression des états d’âme personnels ; la science cherche un consensus universel. | | | | |
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| doute | | | Le mystère loge aussi bien dans les esprits que dans la matière. Dans cette dernière il est de nature physico-chimique, et dans les premiers il se rapporte à la liberté et à la créativité. L’esprit seul peut s’exalter des mystères des atomes ; il faut de l’âme pour s’émerveiller des mystères du vivant. Pour l’âme, rien de mystérieux dans la mort, tout est merveilleux dans la vie. | | | | |
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| doute | | | Mon soi inconnu réveille chez moi un état d’âme ; mon soi connu cherche des mots, imprimant des notes, des accords, des rythmes, des timbres ; mon esprit y trouve des idées, exprimées en mélodies, et c’est mon âme (mes dons) qui les interprète. L’interprétation ne s’occupe ni de recherches ni de trouvailles. | | | | |
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| doute | | | Pour raisonner sur des notions vagues, telles que Dieu, âme, esprit, liberté, le mode opératoire est la formulation d’hypothèses (qui ne fassent pas partie de la représentation stable, avérée). Toute la poésie est un exemple de raisonnement hypothético-déductif ! | | | | |
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| doute | | | La seule réalité, immuable et irréversible, c’est le Temps, traversant l’espace-matière. La matière et les esprits se métamorphosent continuellement par ce flux implacable. Dire que l’Être n’est que le Néant n’est pas dénué de sens ; la vraie réalité, c’est le Devenir. | | | | |
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| doute | | | La chair est dans l’immédiat, et l’esprit – dans le souvenir. L’écho plus profond que la voix, l’ombre plus originale que la lumière, la mélancolie temporelle plus haute que la nostalgie spatiale. | | | | |
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| doute | | | L’exposé de mes images, de mes idées, de mes états d’âme, les actes auxquels se décide mon esprit ou mon intuition n’admettent aucun déterminisme. Le libre arbitre est irréductible à une logique quelconque. Penser le contraire, c’est justifier le règne des robots dans le monde des vivants. Pourtant, nous nous dirigeons vers cette funeste réalité. | | | | |
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| doute | | | L’homme, qui doit être le premier à reconnaître le miracle de l’esprit humain, est le chercheur en (vraie) Intelligence Artificielle qui aurait compris l’énormité des tâches de représentation (structures, qualificatifs, comportement) et d’interprétation (langage naturel, logique, tropismes) de connaissances. En attendant, la mouche est infiniment plus intelligente que n’importe quel système de gestion des connaissances. | | | | |
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| doute | | | Aucun invariant ne résiste au flot du Temps et se désagrège – une comédie pour l’esprit, une tragédie pour l’âme. | | | | |
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| doute | | | Ton soi connu est prêt à sculpter aussi bien ce que tu prises (l’ange te le souffle) que ce que tu méprises (la bête t’y invite) – et ce soi le peut. D’où l’intérêt de deviner si ton soi inconnu le veut ou non. C’est un devoir de ton âme et un savoir de ton esprit. | | | | |
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| doute | | | Le profond enthousiasme de l’esprit et la haute mélancolie de l’âme, cette cohabitation difficile oblige à chercher une demeure commune sur terre, ressemblant, hélas, aux ruines. | | | | |
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| doute | | | On trouve des merveilles non seulement partout dans la matière et dans les esprits, mais aussi dans les lois qui régissent leur fonctionnement et l’évolution. L’intuition du poète partage cette vue avec le savoir du scientifique ; le fruit de cette fusion aurait dû s’appeler philosophie. N’étant ni poètes ni scientifiques, les professeurs de philosophie marmonnent des inepties sur le vital ou sur le rigoureux. | | | | |
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| doute | | | Qu’est notre présent ? À l’instantané - un mystère pour l’esprit ; dans la journée – une adaptation merveilleuse de la vie sur Terre ; sur un mois – l’agitation journalistique ; en une année – le souci statistique ; en un siècle – la nourriture des politiciens ; dans les cinq millénaires – le cycle achevé de l’art ; dans les dizaines de milliers d’années – la naissance des sens humains d’origine divine ; dans les milliards d’années – le mystère de la matière. | | | | |
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| doute | | | Parlant de sa jeunesse, Abélard a raison : « La première clé de la sagesse, c'est l'interrogation assidue », mais à l’âge mûr, on comprend que c’est la dernière clé, celle des réponses, abruptes et personnelles, aux questions, communes et cachées, qui ouvre à la vraie sagesse. | | | | |
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| doute | | | Ce n’est pas de Diane mais d’Apollon que j’hérite d’un arc. Pour viser la beauté, il suffit de disposer d’une corde bien tendue et bien orientée. Les flèches de créateur ne touchent jamais une bonne cible. « Résumer l’esprit d’un intellectuel, c’est ramasser sa flèche. Comment elle fut tirée, reste caché »** - K.Kraus - « Den Witz eines Witzigen erzählen heißt bloß: einen Pfeil aufheben. Wie er abgeschossen wurde, sagt das Zitat nicht ». | | | | |
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| doute | | | L’inspiration, c’est l’élan, l’état d’âme exaltée, l’état encore dépourvu de mots, d’images, de pensées, l’état que connaît tout homme, mais seul un talent trouve son expression, débouchant sur un sens imprévisible. | | | | |
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| doute | | | Si tu te penches intensément sur le thème le plus intime de ton soi – sur les états de ton âme - tu finis par comprendre qu’ils sont faits, essentiellement, de silences – ni le son, ni l’image, ni le mot, ni l’idée ne s’associe avec eux. Tu ne les traduis pas ; de leur obscure profondeur tu essaies d’extraire ta propre lumineuse hauteur ; tu leur chantes des hymnes comme on adresse des prières aux dieux inconnus et sourds. Ton esprit est esclave de ton réel ; ton âme est libre créatrice de ton rêve. | | | | |
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| doute | | | Les états (de la matière) et les productions (des esprits), avec leurs coordonnées spatio-temporelles, sont la seule réalité. Hors de la réalité, hors-temps et hors-espace, se trouvent des rêves inexprimés (états d’âme) et des vérités éternelles (productions mathématiques). | | | | |
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| doute | | | Ton intelligence ou ton talent se prouvent par une claire reconnaissance par tes pairs ; ta gloire ou ta grandeur sont toujours dues aux malentendus, entretenus par la masse aveugle. | | | | |
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| doute | | | Le domaine de l’esprit, c’est le progrès des solutions ; le domaine de l’âme, c’est l’embellissement des problèmes ; le domaine du cœur, c’est l’énigme des mystères. Je suis progressiste du premier, réactionnaire du deuxième, croyant du troisième. | | | | |
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| doute | | | La foi peut être aveugle (la religion), charlatanesque (le progressisme révolutionnaire ou l’apocalyptisme réactionnaire), poétique (quitter la réalité, pour se réfugier dans un rêve). Les deux premières prônent l’esprit rigide et fermé, la dernière adore les productions de l’âme ouverte. | | | | |
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| doute | | | L’esprit se sert des yeux, l’âme anime le regard ; l’un perçoit, l’autre conçoit. « On voit le monde par parties, mais le tout est dans l’âme » - Emerson - « We see the world piece by piece ; but the whole is the soul ». | | | | |
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| doute | | | Qu’y avait-t-il avant la création du monde ? Ou quelles idées guidaient le Créateur ? La seule réponse qui me vient à l’esprit, c’est – la mathématique. Et la matière et l’esprit s’y soumettent. C.Villani : « Les mathématiques sont le squelette du monde, la physique en est la chair » - sous-estime la mathématique et surestime la physique. | | | | |
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| doute | | | Aucun chemin ne mène à l’âme ; son accès est réservé au seul soi inconnu, imprévisible et in-intellectuel, ni concret ni abstrait – un souffle de Dieu ; et cet accès se passe de langage et d’esprit. « L’esprit abstrait trouve l’accès à l’âme » - Kandinsky - « Der abstrakte Geist findet einen Zugang zur Seele » - c’est confondre la cause et l’effet, l’inspiration et l’expiration. Tout esprit est abstrait ; dès qu’il devient vibrant, il se mue en âme. | | | | |
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| doute | | | Le sensible n’hérite pas grand-chose de l’intelligible, ni le créer – du voir, ni le noble – du pur. Les premiers, en fermant les yeux et en tendant l’oreille, disent : Chante, pour que mon regard te sculpte ! Les seconds, en ouvrant les yeux et les esprits, psalmodient : « Parle, pour que je te voie ! » - J.G.Hamann - « Rede, daß ich dich sehe ! ». | | | | |
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| doute | | | Dans l’âme s’arrête l’effet, les objets, et commence la cause, le regard. | | | | |
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| doute | | | Les récits autobiographiques les plus photographiques, les plus véridiques, les plus honnêtes, écrits avec une conscience en paix sont les plus ennuyeux. Tout écrit est une réinvention verticale d’une existence horizontale. Si la hauteur n’est pas ton milieu naturel, tu es condamné à rester dans la platitude, que tu sois héros ou génie. | | | | |
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| doute | | | Ton soi connu s’exprime à travers ton devoir-conscience (attaché à l’étendue que foulent tes pieds) et ton pouvoir-connaissance (formé dans la profondeur de ton esprit). Ton soi inconnu est responsable de ton vouloir-passion (stimulé par la hauteur de ton âme). Ce sont trois dimensions de ton valoir-noblesse – l’action, la réflexion, l’élan. Le choix capital, dans ton existence (la première dimension), est le choix du lieu de ton essence (les deux dernières dimensions) – puiser dans la profondeur inépuisable ou tendre vers la hauteur inaccessible. Le dernier choix est propre des poètes et des bons philosophes. | | | | |
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| doute | | | Quand un talent inné anime ta plume, tu peux te passer de la lecture des autres. Le but principal de tes incursions livresques devrait être l’établissement de bonnes contraintes : exclure de ton écrit tout ce qui est indigne de ton regard et dont s’avèrent entachées les plumes moins exigeantes. | | | | |
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| doute | | | Que j’aimerais voir les astronautes, sur la Lune, laisser tomber une enclume et une plume et constater qu’elles chutent à la même vitesse et alunissent au même instant ! | | | | |
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| doute | | | La perception ou la conception du monde : le travail horizontal des yeux impassibles ou l’envol (ou la plongée) vertical du regard émerveillé ; l’élargissement des problèmes et solutions ou l’approfondissement (l’élévation) des mystères. Le point le plus important : dans toute sphère de la matière ou de l’esprit, un regard perçant arrive à l’attouchement par le mystère. | | | | |
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| hommes | | | Le temps est proche, où les gestes les plus fatidiques seront accomplis en mode virtuel. Jadis, on réglait les démêlées charnelles ou spirituelles en temps réel, à coups de massue ou de messe. Aujourd'hui, on assassine ou se confesse de plus en plus télématiquement. | | | | |
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| hommes | | | Les Anciens attaquent des poètes et des sophistes, et non pas la poésie et la sophistique. Aujourd'hui, avec l'extinction des métaphores, l'homme moderne ne sait même plus ce que sont la poésie de l'âme ou la sophistique de l'esprit ; la rhétorique de comptable lui suffit. | | | | |
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| hommes | | | Deux lignées d'hommes, remontant à Prométhée ou à Orphée, au feu ou à l'air - la technique ou la musique, servir l'esprit ou s'asservir à l'âme. | | | | |
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| hommes | | | Le journalisme devint presque le seul lieu du dialogue des intellectuels, et se médiatiser - un sujet capital. Le livre n'est plus qu'un supplément d'images médiatiques. | | | | |
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| hommes | | | L'intellectuel européen prétend apporter du sens aux choses, une naïveté surannée. Le sens naît de la délibération entre l'utilisateur et le propriétaire des choses, délibération se déroulant dans le langage vainqueur, celui d'Hermès. L'intellectuel devrait s'intéresser aux alternatives langagières plutôt que doctrinales. | | | | |
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| hommes | | | L'esprit français est l'heureuse rencontre de l'ampleur latine amphigourique, élégante et légère, avec la profonde ironie anglaise et le haut lyrisme germanique. | | | | |
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| hommes | | | Une des dernières illusions culturelles - croire en ascension du discours, tenu, progressivement, au nom de la Haute-Savoie, de la France, de l'Europe, de l'humanité civilisée. Tôt ou tard on comprendra que dans cette élévation la part de l'homme se rapetisse. On ne verra plus d'esprit au milieu de la lettre. | | | | |
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| hommes | | | La culture s'hérite verticalement par l'esprit, la civilisation s'attrape par contamination horizontale de la chair. Signes des temps nouveaux : esprit charnel, chair abstraite. Politique et sciences de l'homme. | | | | |
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| hommes | | | Le silence ambiant est ce que les hommes redoutent le plus. Cette frayeur favorisait jadis l'artiste, qui créait l'illusion de sens ou de musique, pour les hommes muets et isolés. Mais depuis que tous les hommes se mirent, volontairement, dans un troupeau, beuglant en permanence, tout message d'ailleurs devint inutile, les messageries au quotidien se chargent, pour combler un vide fétide. L'époque est sourde à la musique et muette en esprit ; le pauvre homme est amené à dédier tout son esprit au caquetage des places publiques. | | | | |
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| hommes | | | Trois belles races se succédèrent – les héros, les poètes, les penseurs – Odysseus avant Homère, Homère avant Héraclite. Et ils disparaissent dans le même ordre (en mode FIFO – first in first out) : le héros appartient déjà au passé ; au présent s'achève l'extinction des poètes ; le penseur, bientôt, les rejoindra dans le néant des cœurs, des âmes et des esprits. Dans ce monde digitalisé, il ne resteront que les robots. | | | | |
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| hommes | | | Éructer ses indignations, ne pas décolérer, être celui par qui le scandale arrive, imiter la dégaine des ruffians – telles sont, aujourd'hui, les recettes du succès littéraire. Qui se soucie encore de l'état apaisé des esprits et de la musique de l'âme ? La grossièreté de masse l'emporte désormais sur la noblesse de race. | | | | |
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| hommes | | | De mes trois patries adoptives - « unheimliche Heimaten » (Freud) - il ne me reste que trois exils sans issue, trois nostalgies sans partage : poésie allemande, âme russe, esprit français. « Mal du pays sans pays » - Nietzsche - « Heimweh ohne Heim ». Il m'arrive de regretter de ne pas être Juif, comme Celan ou G.Steiner, pour me recroqueviller dans une neutralité distante. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, les livres de fiction nous renvoyaient à ce qui se chantait dans nos rêves, ensuite – à ce qui se faisait dans la vie, enfin – à ce qui se voit à la télévision. Ces étapes marquent l'expiration de l'âme, de l'esprit, du cœur. Le regard, créateur d'images personnelles, s'éteignit, il ne restent que les yeux, dévoreurs d'images communes. | | | | |
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| hommes | | | Que diraient de l'état de nos goûts les générations précédentes, mieux pourvues en talents, si elles découvraient les œuvres des number one français officiels, en philosophie, en littérature, en poésie : M.Onfray, Houellebecq, M.Deguy - peut-on les imaginer au salon de Mme Geoffrin ? Signes communs : inattouchement par la noblesse et par l'esprit, métaphores flageolantes, incapacité d'admirer l'œuvre de Dieu, culte de l'homme relatif. Se consoler, dans une mauvaise joie, que chez les voisins, avec H.Jonas, G.Grass, S.Hermlin, la dévastation est encore plus désolante ? | | | | |
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| hommes | | | La vie est jalonnée de créations et d'apprentissages de scénarios (sujets, acteurs, rôles, scènes), ce qui demande de l'esprit et de l'intelligence. Mais notre époque, c'est le suivi des modes d'emploi de scénarios figés et robotiques, ce qui ne demande que de la discipline. L'algorithme devint ennemi de la liberté et de la fraternité ; il est le défi horizontal de la verticalité égalitaire. « À la place du concept de l'Être nous voyons le concept d'algorithme » - Arendt - « In place of the concept of Being we now see the concept of process » - laissons tomber l'être, c'est l'homme qui est remplacé par le robot. | | | | |
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| hommes | | | L'esprit ému se mue en âme ; dans son état normal, l'esprit doit être imperturbable, froid, impartial, il est juge et non pas législateur. Laissons ce dernier rôle à l'âme, avec ses pulsions, ardeurs et fanatismes. Les hommes peuvent ne plus redouter ce déferlement des extrêmes, puisque leur âme devint atavique et inutile ; aujourd'hui, la justice est formulée et exécutée par le même robot de raison. Mais l'homme seul se moque de la raison superflue et devient, inévitablement, tyran et énergumène. | | | | |
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| hommes | | | L'origine de la dévitalisation des hommes - la perte de la sensation d'arbre. Ils poussent, telles branches préprogrammées, interchangeables, mesquines mais bien assises, au milieu desquelles ne sont plus accessibles ni majesté du tronc ni grandeur des racines ni intuition des cimes ni joie des fleurs ni volonté des graines. « Reconnais ton essence, pleine de soif de l'être, reconnais-la dans le mystère d'un arbre fort »** - Schopenhauer - « Erkenne dein vom Durst nach Daseyn so erfülltes Wesen, erkenne es in der geheimen Kraft des Baumes ». | | | | |
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| hommes | | | La pose peut être charmante et naturelle, même chez les nuls ; la position, en revanche, dépend directement de l'esprit ; le décousu est propre à la première, tandis que la seconde présente un caractère étonnamment monolithique. On prend, par exemple, des cornichons comme Sollers, B.-H.Lévy ou A.Glucksmann, - leur pose est plutôt sympathique, mais leurs positions sont toutes pourries. Ce qui m'avait intrigué et conduit à conclure que le talent, absent chez ces bougres, n'influe en rien sur la qualité de la pose, et que la qualité de l'intelligence et de la sensibilité détermine, d'un seul coup, la justesse de toutes les positions, dans tous les domaines. | | | | |
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| hommes | | | Le sage réduit le nécessaire et se réjouit de l'abondance du possible ; le sot élargit le possible et souffre du manque du nécessaire. Qui renonce au superflu, se libère de l'indispensable. Et si le superflu était ce qui est indispensable, sans qu'on sache à quoi (Cocteau) ? | | | | |
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| hommes | | | L'étrange synchronie des évolutions irréversibles de la langue (G.B.Vico), de l'éthique (Rousseau), de l'esprit : jaillir dans le poète (le vouloir), mûrir dans le héros (le devoir), croupir dans le robot (le pouvoir). Heureusement, quelques renaissances ou révolutions réveillent en nous, épisodiquement, un nouveau désir poétique ; on abandonne la routine du sens propre, pour s'enthousiasmer pour les ruptures du sens figuré. | | | | |
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| hommes | | | La sobriété asservit ; seule l'ivresse nous ouvre à la liberté du chant et du naufrage. Vive la dive bouteille, réceptacle des breuvages et des messages ! Neptune, inspiré des bacchanales : « Je suis Bacchus, et avec mon vin sublime, je porte aux hommes une ivresse spirituelle » - Beethoven - « Ich bin Bacchus, der die Menschen mit dem Geist des herrlichen Weins trunken macht ». | | | | |
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| hommes | | | La matière et l'esprit sont deux modèles nullement antagonistes ; aux hommes, on devrait tenir le langage matériel de l'égalité et à soi-même - le langage spirituel de la liberté. Le drame est que l'homme moderne fait l'inverse. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, on plaçait un idéal dans le futur, pour charger le présent d'un devenir et munir le passé - d'un nouvel être, appelé Histoire. Vu sous cet angle, l'Histoire est bien finie. Tout s'arrête, désormais, à la représentation. La vision inverse est toujours sotte : « Le passé n'éclairant plus l'avenir, l'esprit marche dans les ténèbres » - Tocqueville. Rendez-moi mon passé, où gît mon avenir radieux ! | | | | |
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| hommes | | | Jadis, le nous fut malade, dont profitait le sain moi. Aujourd'hui, le moi avorton est écrasé dans l'étau du nous à la santé mécanique ; plus le second avance, plus le premier recule. Et Chesterton se trompe de pronom (nos échecs au lieu de mes échecs) : « Le monde sera bientôt divisé entre ceux qui expliquent les raisons de notre succès, et ceux, un peu plus intelligents, qui tentent d'expliquer nos échecs » - « The world will very soon be divided into those who still go on explaining our success, and those somewhat more intelligent who are trying to explain our failure ». | | | | |
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| hommes | | | L'esprit peut se transmuer dans deux directions : on l'avilit - il devient machine, on le subjugue - il se métamorphose en âme. L'étonnement désertant les hommes, et l'avilissement devenant indolore, la robotisation semble être le seul avenir plausible de l'intelligence. | | | | |
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| hommes | | | Le mouton s'occupe de dicter et le robot - de résoudre le problème, et ils appellent cela - la vie (Popper) ! La vie est union des trois dons : don philosophique, pour dégager du mystère - des problèmes, don intellectuel, pour apporter au problème - une solution, don poétique, pour deviner derrière la solution - une nouvelle source mystérieuse. Dans ce cycle, le mystère reste intacte, c'est cela l'éternel retour. | | | | |
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| hommes | | | Ceux qui se désespèrent de l'absurdité du sens de la vie ne sont sensibles qu'aux deux niveaux de l'admiration : celui de la chose créée (désirée, conçue, possédée) et celui du processus de la création. Mon espérance est exclusivement liée au troisième niveau, celui de la fonction même. Elle est cet arbre, ne se réduisant ni aux fruits ni aux fleurs, surmontant et le vivifiant déracinement et l'appel des cimes et la densité des ombres. Elle est la hauteur, qui est fonction de l'âme ; elle est le regard, qui est fonction de l'esprit ; elle est l'amour, qui est fonction du cœur. « Le malheur, c'est l'absence de fonction » - Kierkegaard. | | | | |
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| hommes | | | Le médiocre voit partout, et surtout sous son nez, des tournants - linguistiques, philosophiques, économiques, politiques. Le bel esprit se contente d'imaginer des points de départ, des points zéro des balances ou de la création, des points invariants. | | | | |
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| hommes | | | Encore tout récemment, il y avait cent fois plus de raisons de se lamenter des misères matérielles ; pourtant il y avait cent fois plus qu'aujourd'hui de voix spirituelles, appelant le chant, la danse, le poème. Le lyrisme individuel, c'est de la résignation ; l'indignation collective enfante de comptables. | | | | |
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| hommes | | | La théorie évolutionniste annonce la suprématie du fort ; Nietzsche dénonce celle du faible. Tous les cartésiens voient en l'esprit le sommet de nos facultés ; et Nietzsche en fait la lie. Pourtant, la contradiction n'est pas du côté, où l'on la cherche ; elle n'est que psycho-langagière : Nietzsche appelle faible celui que tout le monde, moi y compris, appelle fort ; et son esprit est vaste, tandis qu'il n'est respectable que profond, tout en s'opposant à la hauteur d'âme. « Celui qui a de la force, se défait de l'esprit ; j'entends par esprit la grande maîtrise de soi-même »*** - Nietzsche - « Wer die Stärke hat, entschlägt sich des Geistes ; ich verstehe unter Geist die grosse Selbstbeherrschung » - et l'on finit par se solidariser d'avec son âme, le porte-voix du soi inconnu ! | | | | |
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| hommes | | | L'esprit s'incline devant le miracle du vivant, l'âme l'élève. Et la robotisation de l'homme, c'est la dévitalisation de l'âme, suivie de l'aplatissement de l'esprit ; est robot celui qui ne voit plus de miracles, celui qui ne perçoit que la surface mécanique des pensées profondes et des hauts sentiments. | | | | |
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| hommes | | | Toutes les valeurs sont lues aujourd'hui sur un même écran, où l'on ne distingue plus : le talent - de son absence, l'intelligence - de la mémoire, le rebelle - de l'esclave. Projeté sur le réel, tout complexe se voit privé de son imaginaire. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, le meilleur philosophe fut poète (ami des ingénus), ensuite il devint savant (ami des ingénieux), aujourd'hui il est technicien (ami des ingénieurs). Le premier, soucieux de son âme, lui amenait de sa propre nourriture, le deuxième, épris d'esprit, digérait celle des autres, le troisième, produit de règlements, patauge au milieu de ses propres déjections. | | | | |
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| hommes | | | L'homme de talent n'a pas besoin de modes d'emploi, pour entretenir sa passion et briller en tant que manager ou violoniste ; la civilisation américaine, qui finira par devenir universelle, s'adresse aux incapables, incapables de flamme et de cervelle, pour assurer leur réussite en permettant : au manager - de gérer sa comptabilité et au violoniste - sa carrière. | | | | |
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| hommes | | | Il est trop facile et ingrat de trouver de la folie dans la raison populaire ; trouver de la raison dans les folies des sages est et plus agréable et plus ardu. | | | | |
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| hommes | | | L'époque moderne enterra la controverse millénaire entre l'esprit, conduit par la raison, et l'esprit, séduit par l'âme. C'est la métaphore architecturale qui la rendait le mieux : la raison évolua de la Caverne au bureau climatisé, en passant par casernes et étables ; l'âme eut un faible pour la tour d'ivoire que nous rappellent encore ses souterrains et ruines. Mais même sur ses soupiraux, le badaud d'aujourd'hui ne lit que géométrie et dates. | | | | |
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| hommes | | | Être sans honte, aujourd'hui, signifie ne voir que le corps des pensées, sans s'arrêter sur leurs vêtements que conçoit le haut couturier qu'est tout créateur. Il n'y a que celui-ci qui s'inspire de la troublante nudité de la pensée à maîtriser et que, par ailleurs, il ne touche qu'en rêve, dans ses phantasmata inarticulées. « La perte de la honte est le premier signe d'un faible d'esprit » - Freud - « Der Verlust von Scham ist das erste Zeichen des Schwachsinns » - un faible d'esprit étant celui qui croit que la force équivaut l'esprit. | | | | |
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| hommes | | | Une bien étrange règle, et qui traduit peut-être une justice, qui nous échappe : les hommes peuvent proclamer la grandeur divine sur trois registres disjoints : par l'acte du cœur, par le mot de l'esprit, par la musique de l'âme, mais les meilleurs écrivains sont éclopés du geste, les meilleurs musiciens sont débiles dans le mot, les meilleurs des actifs se foutent et du mot et de la musique. Et puisque, sur cette échelle ascendante, la musique paraît être le langage de Dieu et le geste - Son modèle, la portée du mot consisterait à savoir composer ou peindre des gestes musicaux. | | | | |
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| hommes | | | Notre époque a la fringale de l'extrême : en vitesse du gonflement d'un compte en banque, en nombre d'heures, qu'il faut à un yacht, pour faire le tour d'une île déserte, en véhémence du rejet de la société, au cours d'une garden-party ou d'un dîner en ville. Je ne vois que deux extrêmes, qui surclassent nettement le milieu ou la moyenne : en abnégation de mère et en talent d'artiste. | | | | |
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| hommes | | | Aucune parenté avec la France de Molière, Marivaux, Guitry, Sollers ne m'est pensable ; des sentiments filiaux et presque tribaux pour la France de Montaigne, Voltaire, Valéry, R.Debray. Je sais que c'est la première France qui domine, et a toujours dominé, dans les … cœurs des Français, et la seconde - seulement dans leurs têtes. | | | | |
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| hommes | | | Les non mesquins conduisent les hommes à la liberté, les grands - à l'esclavage ; le oui mesquin est proféré par l'esclave ; l'homme vraiment libre est porteur d'un grand oui. « L'homme doit accepter sa servitude : celle de ses propres passions, et donc des hommes, ou celle de sa spiritualité » - Tolstoï - « Человек должен быть рабом : своих страстей, а значит, и людей, или же своего духовного начала ». | | | | |
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| hommes | | | La totalité de l'homme intéressant se révèle et se résume dans ces trois attitudes : la pose face à la noblesse, la posture face au mot, la position face aux idées - la hauteur, le style, l'intelligence. Suivant ces axes, j'ai trois complices et alliés : Pascal, selon le premier ; Nietzsche, selon les deux premiers, Valéry, selon le troisième. Dois-je attendre mon Mémorial ? Mon cheval de Turin ? Mon illumination de Gênes ? Dans les deux cas - une rupture douloureuse avec la raison. | | | | |
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| hommes | | | Dans leurs tableaux, les Anciens peignent, à 95%, l'Homme et à 5% - l'homme de l'Antiquité ; à la Renaissance, cette proportion est de 50/50 ; aujourd'hui, 5% seulement vont à l'Homme, le reste dévolue au siècle, à la routine, aux choses. Jadis, ils prêtaient aux choses inanimées des larmes (lacrimae rerum - Virgile) ou même une âme (Lamartine) ; aujourd'hui, où l'âme est obsolète, ils n'y mettent que leur esprit. | | | | |
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| hommes | | | Il est raisonnable de songer à maîtriser le vrai d'Aristote ou de Kant ; il est ridicule d'espérer d'égaler le bon du Christ ; il est fou de rivaliser avec le beau de Mozart. Le don musical est le plus gratuit et miraculeux de tous, et d'ailleurs, Mozart est le seul des grands compositeurs à ne pas avoir d'héritiers. | | | | |
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| hommes | | | La stature de l'homme, ce ne sont pas ses positions, c'est à dire ses préférences données à certaines valeurs sur les axes vitaux ; sa stature, c'est sa pose, face à ces axes, c'est à dire une même intensité et une même noblesse de son regard, dans ces dimensions capitales : l'horreur absolue de la mort - la merveille absolue de la vie, l'humble voix du bien, dans le cœur, - le fier refus de l'esprit de la traduire en actes, la religion du talent de créateur - la liberté du goût de spectateur, la chaleur du sentiment fraternel - le froid d'une fatale solitude. | | | | |
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| hommes | | | L'extinction de l'âme, l'hypertrophie du cerveau - tel est l'homme moderne. Matière sans manière, dans le spirituel et dans le charnel. « Ce n'est point la chair corruptible, qui a rendu l'âme - pécheresse, mais l'âme pécheresse a rendu la chair - corruptible » - St-Augustin - « Nec caro corruptibilis animam peccatricem, sed anima peccatrix fecit esse corruptibilem carnem ». | | | | |
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| hommes | | | Pour ne pas vivre la pénible découverte, que l'âge ne rende guère plus sage, l'échappatoire la plus inattendue au cheminement plus fréquent, celui de la décrépitude, serait de naître vieux. | | | | |
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| hommes | | | Le côté angélique de l’homme : la sainte santé de l’esprit, la sainte bonté du cœur, la sainte beauté de l’âme. Son côté de bête : le despotisme de l’esprit, l’activisme du cœur, l’animisme de l’âme. | | | | |
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| hommes | | | Le génie n'est ni un bon usage de règles, ni une invention de nouvelles règles, ni même une création de jeux nouveaux, mais une vision des enjeux, à la verticale des joueurs. Ni choses vues, ni les yeux, ni les prix, ni les valeurs, mais - le regard. | | | | |
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| hommes | | | Nos vraies passions ont leur source et leur fond dans l'être, et non pas dans le devenir et encore moins dans l'avoir, comme l'annonce le docte Kant, jamais ravagé par une passion quelconque, et qui ne reconnaît que trois passions humaines : possession, domination, vanité - Habsucht, Herrschsucht, Ehrsucht. La seule véritable passion, c'est la musique : créée par le talent, vécue par l'âme, interprétée par l'esprit, musique présente en toute section de l'univers. | | | | |
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| hommes | | | D'Empédocle à Sartre, des légendes accompagnaient l'écrit des maîtres à penser ; aujourd'hui, les écrits des philosophes ne font qu'illustrer les faits divers des maîtres à se lancer en tant que produits qu'ils devinrent. La bêtise socratique se généralisa aujourd'hui : ne pas comprendre, que dans la chaîne – parler, penser, écrire – l'ampleur du tempérament, la profondeur du savoir, la hauteur du talent – les deux premières étapes sont presque inutiles, pour résumer une intelligence. | | | | |
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| hommes | | | Le monde germanique eut toujours le culte de la force, se justifiant par l'ampleur d'un cœur en bronze ; le monde slave tint à la bonté, nous interpellant de la hauteur d'une âme languissante ; le monde latin s'épanouit dans la beauté, gisant dans la profondeur d'un esprit créateur. Mais c'est le premier culte qui l'emporte aujourd'hui, accompagné de la certitude de notre finitude : « Notre nature se compose de sa faiblesse et de ses forces, de son étendue et de ses limites »*** - J.Joubert – heureux vieux temps, où l'homme, ouvert et faible, vivait de son aspiration vers ses limites ! | | | | |
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| hommes | | | En 1789, le curé, écrasé par l'aristocrate, incrédule et frivole, et par le sans-culotte, crédule mais envieux, fut réduit au prestige des clowns ou des cracheurs de feu ; aujourd'hui, aussi bien le scientifique, obsédé par l'impôt et l'écologie, que le contribuable, accroché au stade et à la vitamine, méprisent l'intellectuel, qui finit dans une stature d'idiot du village ou de parasite de la société. | | | | |
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| hommes | | | Si les vrais maîtres avaient gouverné la cité, la première mesure, qu'ils auraient prise, serait d'imposer l'égalité matérielle (répartition équitable de Némésis, égalité géométrique de Platon ou l'égalité arithmétique d'Aristote), pour se réjouir ensuite, en toute impunité, de l'inégalité spirituelle. Mais c'est la plèbe qui est au gouvernail, et son premier souci est de maintenir l'écart entre les pauvres et les riches, car la course à l'argent est sa première joie. | | | | |
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| hommes | | | Toutes les époques barbares, dont la nôtre, se définissent par l'attachement à la civilisation (qu'elle soit éclairée ou sombre) au détriment de la culture. La culture s'adonne au beau du pouvoir artistique, au bon d'un vouloir lyrique, au noble d'un valoir spirituel ; la civilisation, elle, ne connaît que le vrai du savoir robotique ou de l'ignorance moutonnière. | | | | |
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| hommes | | | La vague suggère la profondeur ou la hauteur, tandis que la vogue témoigne de la tendance gagnante, l'horizontale ; souvent, c'est entre ces deux choix qu'hésite l'homme. Vos vagues myopes, toujours dans le sens de la vogue de l'étable, en entretiennent l'insubmersibilité. À cognition défaillante - termitière déferlante. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, c'est en perdant la tête qu'on prouvait qu'on en avait une ; aujourd'hui, ayant perdu l'âme, les hommes s'exhibent dans ses épanchements. | | | | |
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| hommes | | | Nous sommes tous visités par des pulsions grossières et par des pulsions sublimes ; ce qui les valorise, ce n'est pas la présence angélique de l'esprit ou la présence bestiale du corps, mais leur absence, en présence de l'âme, qui sanctifie tout, qui purifie tout, qui empêche nos élans de sombrer dans la platitude. | | | | |
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| hommes | | | Né solitaire, l'homme se reconnut, définitivement, dans le troupeau. Né spirituel, avec une facette sociale, il n'est plus que social, avec une spiritualité atavique dévitalisée. | | | | |
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| hommes | | | Ce qui distingue les temps modernes, c'est la rareté des occasions, où l'on pourrait exhiber ses hontes. L'esprit de l'époque veut, qu'on soit en perpétuelle ascension, tandis qu'on se reconnaît mieux dans ses chutes : « La connaissance de soi est une descente aux enfers »** - J.G.Hamann - « Höllenfahrt der Selbsterkenntnis ». | | | | |
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| hommes | | | L'évolution des esprits a une force d'inertie, portant beaucoup plus loin que l'évolution des lettres. C'est pourquoi, lorsque je vois les lettres modernes, qui auraient dû s'inspirer du pourquoi des styles, patauger dans le qui primitif et dans le quoi commun, et les esprits, obsédés par le seul angle mécanique, oublier le courant organique, je me dis, que, aujourd'hui, c'est l'esprit qui tue, et c'est la lettre qui, bientôt peut-être, vivifiera. | | | | |
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| hommes | | | Évidemment, le corps humain, comme celui d’un clopotre, comme la matière elle-même, - ce sont des miracles. Même l’esprit devrait adhérer à cette vision, sans parler de l’âme ; ceux qui sont dépourvus et de l’un et de l’autre pensent que « Dieu a fabriqué notre corps comme une machine » - Descartes. | | | | |
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| hommes | | | L'homme devrait laisser cohabiter en lui le sous-homme et le surhomme, et se débarrasser au maximum des hommes. « L'homme est un génie, les hommes ne sont qu'un monstre acéphale »* - Chaplin - « Man is a genius. But men form the Headless Monster ». C'est plutôt à l'homme de ressembler à cette bête, lorsqu'il oublie d'être un ange. Les hommes d'aujourd'hui ne sont qu'une tête, tête séparée de l'âme. | | | | |
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| hommes | | | Finis, les solos, même ceux de clavecin ou de tambour, s'adressant aux salonniers ou aux héros. De nos jours, on réunit aisément des orchestres, avec baguettes de la Bourse, violons des gazetiers, fifres du peuple, flûtes des intellos, fanfares du barreau. Et son auditoire, c'est le monde entier. | | | | |
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| hommes | | | Dès que l'amuseur public a plus de temps d'antenne que l'intellectuel, celui-ci crie à l'apocalypse de la culture. Notre époque, infantile ? Où vont-ils chercher ça ? Jamais l'humanité n'était aussi abominablement adulte. Et le progrès évident de la tolérance ne fait qu'élargir la porte de l'étable commune. La barbarie moderne, si elle existe, n'est perceptible que dans la mécanique, qui gouverne sans partage, pour la première fois de l'Histoire, tous les cerveaux, qu'ils soient infantiles, académiques ou rebelles. | | | | |
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| hommes | | | L'imagination avait son bercail ou étincelle - l'âme, et son achèvement ou brasier - l'émotion. Le progrès leur substitua la raison, qui n'en eût dû être qu'un pare-feu. Il n'y a presque plus de distance entre l'imagination et la raison. Une belle sauvage se livrant au mieux-payant. L'heureux vieux temps où l'on pouvait encore dire : « Le peuple a besoin qu'on l'éblouisse et non pas qu'on l'éclaire » - Ch.Fourier. | | | | |
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| hommes | | | Moi, fils de la Terre, en oubliant le Père je me prive, le plus souvent, de l'Esprit. Hors cette Trinité, même laïque, et où je ne suis qu'interprète, il n'y a que troupeau, celui des auteurs-robots, ceux qui ne rendent compte qu'à la raison. Pour bâtir un pont, la raison suffit, pour bâtir une vie on devrait rendre quelques comptes à la conscience, l'éternelle oubliée des raisonneurs. | | | | |
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| hommes | | | Le Créateur créa l'esprit, pour qu'il explore les profondeurs, et l'âme, pour qu'elle aspire vers le haut. Souvent, on se trompe de dimension : « Connaître ce qui est plus haut que l'homme, tel est donc l'apanage de l'homme accompli » - Diogène Laërce - et voilà que la raison de cet homme accompli a bien appris ce qui est plus haut que l'homme : le commerce et la force. Aujourd'hui, on est marchand triomphateur ou homme écrasé. Une défaite annoncée, désormais, c'est croire en l'homme comme couronnement de l'univers. | | | | |
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| hommes | | | Nos misères corporelles, sentimentales ou spirituelles sont trop évidentes, pour faire de leur conscience - un exploit ou une grandeur. Ce que l'homme peut dépasser, sur cette échelle, c'est la calculatrice, le stéthoscope, le tensiomètre. Heureusement, dans d'autres organes que la conscience vit le rêve de la majesté humaine. | | | | |
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| hommes | | | L'homme complet est à l'aise dans la loi (les problèmes formels) de l'esprit, dans le chaos (les mystères des élans) de l'âme, dans le vide (musical, sans solutions matérielles) du cœur. L'inaptitude au chaos et à la musique pousse les hommes unidimensionnels à introduire partout des lois. | | | | |
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| hommes | | | L'esprit de la science est dans ses constantes, son âme - dans ses inconnues, son corps - dans ses unifications avec l'arbre philosophique. « L'âme de la science a besoin d'un corps » - Mendeleev - « Душе науки нужно тело ». Tant que ce corps réclamait des caresses - par l'élégance, par l'amour, par la volupté - la science laissait son esprit se muer en âme. Mais depuis que la science se pratique sans conscience, non seulement elle perdit son âme, mais même son esprit devint une espèce de calculatrice dans un corps électronique. Pourtant, on pensait jadis, que « rien ne nous est plus présent que notre âme » - St-Augustin - « nihil sibi ipsi praesentius quam anima ». | | | | |
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| hommes | | | Un esprit est libre, lorsqu'il sait se transformer en l'âme. Cette dernière hypostase étant à l'agonie, les esprits devinrent esclaves du père du lucre. « L'esprit libre de l'homme est ce qui a le plus de prix au monde » - Steinbeck - « The free mind of the individual human is the most valuable thing in the world » - les marchands s'en sont aperçu et lui appliquent le même taux de change qu'aux actions avant de le mettre à l'encan. Dès que l'esprit calculateur se croit libre, il décolle et se niche, flatté, aux plafonds des Bourses. | | | | |
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| hommes | | | Le nombre, l'atome et l'ADN sont plus près du dessein divin que le prix, le matériau ou l'élevage ; c'est pourquoi la science, plus souvent que la technique, devrait interpeller l'âme. « Science sans conscience n'est que ruine de l'âme » - Rabelais. De nos jours, plus répandu est le vice inverse : quand la conscience ne s’appuie que sur la science, sur le progrès technique, l’âme, c’est-à-dire le soi particulier, finit par se fusionner avec l’esprit commun. L’extinction moderne des âmes y a son origine. | | | | |
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| hommes | | | Dans notre Infosphère actuelle, on regrette jusqu'à la Géosphère. Au feu géologique, à l'air des volatiles, à la terre des reptiles, à l'eau biologique succède le calcul robotique. « Dans le passage de la Biosphère à la Noosphère, pourra se manifester, géologiquement, l'esprit de l'humanité » - Vernadsky - « Переход Биосферы в Ноосферу, в котором сможет геологически проявиться разум человечества ». | | | | |
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| hommes | | | Oui, non seulement l'homme est joueur, mais il participe, simultanément, aux trois jeux - le jeu de hasard, le jeu musical, le jeu intellectuel, où il donne sa procuration au corps, à l'âme ou à l'esprit. On y devine les trois joueurs : l'homme d'action, l'artiste, le philosophe. Mais l'idéal ludique est leur combinaison : un jeu d'idées musical, dû aux hasard divin de sa source. | | | | |
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| hommes | | | Jadis l'esprit maillait et tamisait la vie ; aujourd'hui il la grillage, l'étiquette et l'emprisonne. Ni commencements ni fins : la généalogie et l'eschatologie tronquées. | | | | |
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| hommes | | | Le sage rêve d'être un bon sauvage sachant être fou (mala bestia d'Ortega y Gasset) au bon moment. « Pas de grand génie sans grain de folie » - Sénèque - « Nullum magnum ingenium sine mixtura dementiae fuit ». Mais il n'y a aucune continuité, qui mènerait de la folie à la sagesse, et W.Blake a tort : « Si le fou persévérait dans sa folie, il rencontrerait la sagesse » - « If the fool would persist in his folly he would become wise ». Il y a temps d'être sobre et temps d'être sensuel - Épicure le comprit mieux que Salomon. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, en suivant les caprices de l'histoire, on canonisait des saints, des héros, des monarques ; aujourd'hui, on vulgarise leurs équivalents : des gestionnaires, des sportifs, des amuseurs publics, en suivant la rigueur de leurs prouesses monétaires. Et ce que nous gagnons en sobriété du jugement, nous le perdons en ébriété de l'esprit. | | | | |
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| hommes | | | Le monde ne devint pas plus fini, mais c'est le choix d'outils de mesure qui détermina la déchéance de l'infini. Pour mesurer le fini, on fait appel à l'esprit, aux yeux, à la profondeur, et pour s'en prendre à l'infini, on se servait, jadis, de l'âme, du regard, de la hauteur. Aujourd'hui, le second arsenal est abandonné, au profit exclusif du premier. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, on fut attiré par ce qui était intelligible, délicat ou lisible, c'est à dire sollicitait notre esprit, notre âme ou notre goût. Aujourd'hui, pour être valable, il faut être visible ; la visibilité sur la scène publique comme le premier critère de la valeur. Toutes les qualités sont désormais numérisables ; l'écrasante horizontalité quantitative sépare l'homme de ce qui ne vaut qu'en hauteur, où le chiffre n'a aucun poids. Et les différences les plus notables proviennent de la verticalité. | | | | |
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| hommes | | | Aujourd'hui, penser est répéter et désirer est vouloir posséder ; rien d'étonnant donc que le corps y pense et l'esprit y désire. | | | | |
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| hommes | | | L'âme et l'esprit sont deux fonctions d'un même organe, qui tantôt vibre et tantôt calcule. À l'évocation des choses qui n'existent pas, mais réclament une forme, ou au défi des choses raisonnables, qu'il s'agit de maîtriser. Avec la mort des poètes, la première fonction humaine devint presque atavique. Le sobre Socrate l'avait prévu : « Le poète donne une mauvaise orientation à l'âme, en flattant ce qu'il y a en elle de déraisonnable » - désormais les orientations et les trajectoires se calculent, mais ne se chantent plus, dans l'organe unidimensionnel. Une mise en prose, si semblable à une mise en bière. | | | | |
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| hommes | | | Que vaut un humain ? Commençons par constater que les généraux, les argentiers, les techniciens, avec leurs férocité, vénalité ou banalité, constituent la lie de la société. Enchaînons par reconnaître qu'en intelligence logique l'humain sera bientôt dépassé par l'ordinateur, comme, en force physique, il fut dépassé par les machines. L'humain vaut par la richesse, la beauté et la noblesse des émotions, que son talent sut vivre, peindre ou inspirer. Et vous conviendrez avec moi, que l'humain le plus digne de notre admiration est - la femme ! Au lieu de l'entraîner dans leur morne marche, les hommes devraient la laisser se vouer à la danse. | | | | |
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| hommes | | | Sans le talent, toutes les productions sont circulaires ou rectilignes. Le talent, c'est le surgissement d'un second foyer, d'un soi connu articulé, à côté du soi inconnu inarticulable. Et le génie, c'est l'art d'écriture elliptique, équilibrée, harmonieuse, également respectueuse des deux foyers. | | | | |
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| hommes | | | Leur platitude : on ne s'y élève pas par son âme, on ne s'y abaisse pas par son esprit – que des calculs monotones dans une horizontalité sans relief, dans ce monde plat, sans paradis ni enfer. | | | | |
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| hommes | | | L'aboutissement moderne des idéaux antiques : le stoïcien - homme d'affaires ou écolâtre, le cynique - juriste ou journaliste, l'épicurien - politicien ou artisticule, le sceptique - homme de la rue. Le romantisme aristocratique des Goethe, Byron, Chateaubriand, Leopardi, Lermontov ne fut qu'une parenthèse anti-antique, vite barrée des chroniques intellectuelles. Et en admirant passivement Nietzsche, Ortega y Gasset ou Cioran, je me sens écœuré en compagnie de leurs admirateurs actifs. | | | | |
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| hommes | | | De tous les dons, le don musical est le plus proche du don mathématique. Celui qui ne perce pas l'algorithme divin de l'univers (mathesis universalis) et n'en entend pas le rythme aura suivi le conseil de Lucrèce : « Renonce au nom même d'harmonie, que les musiciens descendirent des hauteurs de l'Hélicon » - « Redde harmoniai nomen, ad organicos alto delatum Heliconi ». | | | | |
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| hommes | | | Les hommes se fient de plus en plus à la vue, c'est à dire à l'esprit : face aux faits ou événements criards, celui-ci en rend compte. Tandis que le philosophe, c'est surtout une bonne ouïe, c'est à dire l'âme : face aux rêves ou appels silencieux, elle en rend la musique. | | | | |
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| hommes | | | Une nation est définie par son corps, son esprit, son âme, c'est à dire – par sa société, sa civilisation, sa culture. Je me sens étranger dans la société russe (à cause de sa grossièreté et sa servilité) et dans la société française (à cause de sa mesquinerie et sa sensibilité atavique). La littérature, la musique, le théâtre russes me sont aussi proches que la philosophie allemande ou la littérature française. Enfin, la civilisation, c'est à dire les libertés, l'État, la justice, m'attachent à la France beaucoup plus qu'à la Russie. | | | | |
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| hommes | | | À l'époque de Chateaubriand, les niaiseries des houellebecq seraient passées inaperçues ; aujourd'hui, un nouveau Chateaubriand serait passé inaperçu. | | | | |
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| hommes | | | Le talent et la noblesse sont des voix de l'éternité ; dès qu'ils réveillent l'esprit ou le devenir, ceux-ci se transforment en l'âme et en la création, et leur porteurs deviennent « hommes à l'âme éternelle et l'éternel devenir »* - Nietzsche - « Menschen mit ewigen Seelen und ewigem Werden » - sans attouchement par l'éternité, tout est bassement et médiocrement mécanique. | | | | |
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| hommes | | | Deux contenus possibles de la vie, difficilement compatibles : le progrès ou l'intensité, la bougeotte des yeux ou l'immobilité du regard, l'agora surpeuplée ou les ruines solitaires, l'esprit affairé ou l'âme éblouie. Ou bien « notre vie est un voyage, dont le guide est l'idée » (Hugo), ou bien notre vie est une féerie intérieure, dans laquelle se perdent, s'abandonnent, se soutiennent et se relèvent des images et des idées. | | | | |
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| hommes | | | On s’attache à un pays par la voie mystique (le cœur – la nature des sentiments sacrés), esthétique (l’âme – la culture des belles idées), pragmatique (le corps – la civilisation des besoins vitaux). Ne peuvent les réconcilier que les esprits forts. | | | | |
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| hommes | | | Le Pourquoi (les buts) du vulgaire se réduisant au Si, le Comment (les moyens) de la bassesse peut s'exercer en vertu d'un code séculaire, tandis que l'éternelle noblesse patauge dans ses inextricables Où et Quand - les contraintes. | | | | |
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| hommes | | | L'ivresse, l'extase, l'angoisse - tels sont les états normaux de l'âme ; dès que l'équilibre ou l'harmonie la visitent, elle vire à la raison ou à l'esprit. Mais depuis que l'homme se détourna des sources, perdit le goût des rythmes et s'adonna à l'inertie et à l'algorithme, il ne vit plus que de la sobre raison, où il devint indiscernable du robot : « Nous sommes automates autant qu'esprits » - Pascal - en absence de l'âme, l'esprit devient un automate de plus. | | | | |
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| hommes | | | Ils rêvent comme s'ils étaient en éveil ; je cherche à donner à l'éveil le caractère du rêve. L'homme qui rêve a de l'âme, l'homme qui veille fait appel à l'esprit ; une mutation robotique nous rendit tributaire du seul esprit ; le terme de spirituel, qui désignait jadis la cohabitation de ces deux facettes d'un même organe, est caduc. | | | | |
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| hommes | | | Heidegger, Ortega y Gasset et nos intellectuels parisiens dénoncent, bêtement, le règne de la technique, tandis qu'il n'est qu'une application du règne du lucre, si bien ancré dans les consciences populaires, que, si demain le poète gagnait mieux sa vie que l'ingénieur, la populace se mettrait à s'émouvoir des aubades et à encenser leurs chantres. | | | | |
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| hommes | | | Jamais le calculateur ne fut aussi jaloux du gracieux danseur de jadis, jamais le danseur ne fut aussi imitateur du disgracieux calculateur de jadis. « On peut être un logicien et en même temps être plein de musique » - H.Hesse - « Man kann Logiker und dabei voll Musik sein » - à remarquer la judicieuse répétition de être, dans la traduction. « Poésie, on t'appellera Pensée Musicale » - Carlyle - « Poetry, we will call Musical Thought » - quand la musique est belle, les pensées accourent, sans être expressément appelées. | | | | |
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| hommes | | | Avec l'extinction des âmes, ce qui s'appelait jadis désir finit pas s'associer avec les besoins du corps ou de l'esprit ; le vrai désir est un besoin de l'âme. | | | | |
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| hommes | | | Si je veux connaître le genre humain, la compagnie des sots me sera plus profitable, puisque les hommes d'esprit, dans une intelligence ombrageuse et consensuelle, finissent par se ressembler, tandis que les sots exhibent tant de versions d'une bêtise étonnante et éclairante. | | | | |
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| hommes | | | Détacher le regard des choses est une gymnastique, qui munit mon esprit de la noblesse de mon âme : « Qu'il est beau, le regard sur les choses ; qu'il est horrible de devenir choses »* - Nietzsche - « Es ist schön die Dinge zu betrachten, aber schrecklich sie zu sein ». | | | | |
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| hommes | | | La vie humaine s'éploie sur deux plans, l'horizontal social et le vertical personnel, suivant l'inertie ou l'intensité. L'esprit et le muscle suffisent pour réussir le premier ; le second exige de l'âme. « On ne peut atteindre à l'intensité vitale qu'au prix de son soi » - H.Hesse - « Intensiv leben kann man nur auf Kosten des Ichs ». | | | | |
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| hommes | | | L'esprit constate l'égalité des yeux, mais l'âme introduit une inégalité des regards. Le cœur reconnaît l'égalité des âmes, mais l'esprit perçoit l'inégalité des souffrances et des imaginations. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, on fustigeait l'ignorance et s'apitoyait sur l'esprit malmené. Mais l'ignorance ne se mêle plus des controverses spirituelles. Et aujourd'hui, l'esprit, ragaillardi, ricane sur son adversaire moderne écrasé - l'âme. L'ignorance étoilée, qui accompagnait jadis le rêve, s'éteignit ; partout se propage la pâle lumière artificielle d'un savoir aptère. | | | | |
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| hommes | | | Après le spirituel (la fête de l'âme), le rituel (la cérémonie de l'esprit) aussi fiche le camp au profit du ponctuel (l'agenda de la raison) : être au bon endroit au bon moment. L'avenir des hétérodoxes est dans la gestion des algorithmes. | | | | |
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| hommes | | | L'homme est juge du dire, les dieux ou les sirènes arbitrent le chant. L'intelligence, la parole et la marche jouent leur partie, face à la machine, et l'on peut être sûr de leur pitoyable déroute finale. Le rêve, le chant et la danse nous mettent face aux anges, où même les défaites sont glorieuses. | | | | |
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| hommes | | | L'orgueil vient de l'esprit, et la fierté – de l'âme. Je dois apprendre au premier à baisser ses yeux et à la seconde – à garder sa hauteur. La hauteur appartient au regard qui trouva et non pas au regard qui cherche. Et Nietzsche : « Vous voulez vous élever et vous levez vos yeux ; moi, je baisse mes yeux, car je suis en hauteur » - « Ihr seht nach oben, wenn ihr nach Erhebung verlangt. Und ich sehe hinab, weil ich erhoben bin » - s'adresse aux yeux de l'esprit et à l'altimètre de l'âme. | | | | |
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| hommes | | | Aujourd'hui, le quoi collectif dominateur découle d'un au nom de quoi économique, prédétermine le comment mécanique et le pourquoi cynique et présélectionne, par un algorithme presque infaillible, le qui, exécuteur d'une finalité mercantile impersonnelle. Fini le qui solitaire, maître des contraintes, de la noblesse et du talent, dictant le quoi sélectif, le pourquoi électif, le comment créatif. | | | | |
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| hommes | | | On cogite beaucoup, de nos jours, sur le futur robot, muni, par nos soins, d'une âme. Jadis, on se croyait déjà un robot : « L'âme humaine est une espèce d'automate spirituel » - Leibniz. Avec de telles autorités, l'homme robotisé peut ne plus pleurer son âme atavique. | | | | |
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| hommes | | | Le sage antique pérore dans une Caverne, où son élève doit apprendre les contrastes de hauteur : lumière - ombre, paix - inquiétude, corps - âme ; le savant pré-moderne raisonne dans une bibliothèque, où ses collègues mesurent la profondeur de ses paradigmes : représentation - interprétation, langage - conception, mystère - solution ; le philosophe moderne rédige ses talks dans un bureau, pour une publication annuelle réglementaire, notée par des fonctionnaires et vouée à sombrer dans la platitude académique ou clanique, et le seul moyen de réveiller la curiosité du badaud est d'évoquer la sociologie, la psychanalyse ou le journalisme. | | | | |
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| hommes | | | Plus je suis disposé à partager le matériel, plus je gagne en hauteur ; avec le spirituel, la tendance s'inverse. | | | | |
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| hommes | | | La nature de l'homme se manifeste sur les axes horizontal et vertical ; sur le premier, elle consiste à suivre les pulsions, communes à toute l'espèce ; sur le second, la nature profonde s'appellera intelligence, et la nature haute - regard, qui, tous les deux, nous disent, que la vraie nature de l'homme, c'est l'artifice, la création. | | | | |
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| hommes | | | Dans les productions de l'esprit, il est assez facile d'évaluer la part de l'âme, puisque, dans l'ordre de parenté, l'âme, en moi, se trouve le plus près, successivement, du sous-homme, du surhomme, de l'homme, des hommes, avec quatre intonations qu'on arrive, en général, à distinguer. Par exemple, mieux, dans ma voix, on entend les hommes, plus muette est mon âme. | | | | |
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| hommes | | | Les étapes de la dégénérescence de la race humaine : apprendre à vivre sans héros, sans maîtres à penser, sans poètes ; la dernière des disparitions est celle des philosophes ; il ne nous resteront que des sociologues, des psychanalystes, des idéologues, pour instruire ou guérir des robots. | | | | |
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| hommes | | | L’homme d’aujourd’hui se réduit à ses fonctions robotiques – l’apprentissage de formes, l’imitation d’actes, l’exécution de tâches. Jadis, on le représentait en tant qu'organes divins – le cœur, l’esprit, l’âme – dont, respectivement, passions, désespoirs, consolations furent la forme, et l’héroïsme, l’intelligence, la noblesse - le fond. | | | | |
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| hommes | | | Mon soi inconnu, c’est mon intuition éthique, esthétique ou mystique ; mon soi connu, c’est mon talent particulier et mon savoir commun. Suivre mon soi signifie valoriser mon intuition grâce à mon talent. Mais pour le médiocre cela signifie exhiber son savoir, dont la banalité, courante ou future, lui échappe. | | | | |
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| hommes | | | La reconnaissance verticale – le talent, la noblesse, l’intelligence, remarqués par nos pairs. La reconnaissance horizontale, par le nombre, – le compte en banque, le poste universitaire, la bande de copains. | | | | |
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| hommes | | | Rôle, scénario, produits – tel est le cadre robotique, commun aux betteraviers et philosophes (écoles, conférences, publications). Le poète n’a plus de place dans ces réseaux glaciaux ; l’esprit ne sait plus se muer en âme. | | | | |
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| hommes | | | Ceux qui amplifient ou transforment, retirent du fracas des esprits affairés l’assourdissement et l’ahurissement ; avec mes filtres, je n’en retiens que le silence des âmes éteintes. | | | | |
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| hommes | | | Défiée par l’Asie moutonnière, contaminée par l’Amérique robotique, l’Europe perd son essence, qui fut son âme ; cette âme en agonie, mais écœurée par ces deux monstres d’inculture, cette âme se mue en esprit calculateur. | | | | |
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| hommes | | | Dans la Sainte Trinité, chaque personne semble pouvoir se passer de ses deux collègues, sans la moindre gêne ; la sainte trinité humaine – l’esprit, l’âme, le cœur – possède la même indépendance, à en juger d’après la congélation des cœurs et l’extinction des âmes, - l’esprit robotique survivant, proclamé éternel (Hegel et Husserl), n’est saisi d’aucune angoisse existentielle. | | | | |
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| hommes | | | Dans tout homme cohabitent la bête sociale et l’ange individuel, des impuretés consensuelles et une pureté inimitable, des horizons de besoins et des firmaments de contraintes, l’esprit unificateur et l’âme solitaire. | | | | |
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| hommes | | | La mécanisation des esprits toucha, chronologiquement, l’image et le mot, avant de s’attaquer à la musique, sa dernière victime. La prémonition visionnaire de A.Suarès : « Il arrive à l’homme de ne plus penser que selon les images toutes faites d’un écran » - s’applique, aujourd’hui, aux mots et aux mélodies. C’est sur l’écran impassible que viennent mourir les anciens élans et métaphores. | | | | |
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| hommes | | | Humaniste est celui qui réconcilie la raison et la foi, l’esprit et l’âme, la dignité et l’humilité, la lutte et la consolation ; anti-humaniste est celui qui les fusionne. | | | | |
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| hommes | | | Un beau cœur tressaille dans les abîmes ; une belle âme palpite dans les nues ; un esprit d’inertie et d’action se vautre dans la platitude. | | | | |
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| hommes | | | Ceux qui, depuis la Révolution française, dominaient la culture européenne se définissent en fonction de leurs manques : faute de moyens – les progressistes, vide des fins – les absurdistes, béance des commencements – les présentistes. Les premiers visaient les horizons collectifs, les deuxièmes – les profondeurs personnelles, les troisièmes – la platitude sous leurs pieds. Tous – aigris, respirant l’air du temps et s’en inspirant, et, tout compte fait, - enfants de la nature. L’homme de culture se tourne vers les grands hommes, tous morts, tous au passé, tous familiers des mêmes firmaments détachés du temps. Son talent le dote de moyens, son intelligence lui souffle les buts, sa noblesse lui dicte les commencements. Et c’est la noblesse qui fait le plus défaut, aujourd’hui. | | | | |
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| hommes | | | Ils énumèrent des imperfections, ratages, horreurs du monde (une tâche à portée de tout sot) et concluent à son absurdité et conjurent l’âme indignée à se substituer à l’esprit, complice du pire. Ce qui s’appelle – vivre de faits, qui, pourtant, ne sont qu’une bibliothèque de signaux, nullement opposée à la sensibilité, qui, elle, sait transformer les yeux du réel en regards de l’imaginaire. | | | | |
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| hommes | | | Dieu n’est intéressant que par ce qu’Il imagina au Commencement ; s’Il est mort, l’homme-créateur devrait se vouer aux commencements humains ; la matière et l’esprit étant déjà suffisamment dessinés par Dieu, il nous restent le cœur et l’âme, le Bien et la Beauté. Si l’on n’est pas créateur, on peut se lamenter : « Les dieux, les démons, les génies étant morts, le monde se laissa submerger par des commencements » - Chestov - « Боги и демоны и гении умерли — мир заселился началами » - j’avoue n’apercevoir aucun déluge, c’est la sécheresse qui nous inonde. | | | | |
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| hommes | | | C’est l’extinction des âmes qui explique l’absence des grands sentiments. Les corps ne communiquent plus qu’avec les esprits ; les minables tracas corporels s’allient avec la médiocrité spirituelle, tandis que, jadis, « toute jouissance et toute souffrance clouaient l’âme au corps » - Platon. | | | | |
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| hommes | | | Ce n’est plus le théâtre, mais le bureau, qui est le paradigme dominant, dans la vie de l’homme. Finis, les personnages, avec des rôles multiples, joués par l’esprit, le corps, le cœur ou l’âme du même homme ; désormais, l’homme est une personne unidimensionnelle (au masque unique), exécutant un algorithme ou suivant les règles, prédéfinis pour sa cervelle ou ses muscles. La seule dramaturgie, aujourd’hui, c’est l’économie. | | | | |
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| hommes | | | Dans le domaine social, matérialiste, tout est robotisable ; dans le domaine intellectuel, idéaliste, tout est divin, puisque humain. Les adeptes du premier cherchent à comprendre la vérité – tâche du futur robot ; ceux du second veulent juger selon les valeurs, tâche artistique et narcissique. | | | | |
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| hommes | | | Le nombre des contemporains, admirateurs des belles plumes, est le même, aujourd’hui, qu’aux époques d’Homère, de Shakespeare, de Nietzsche, de Valéry. C’est le nombre des candidats et, surtout, les critères d’excellence qui changèrent : le marchand, le footballeur, le chanteur, le journaliste évincèrent le poète, le philosophe, l’intellectuel. | | | | |
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| hommes | | | Les choses les plus fascinantes - l’univers, la vie, l’esprit - furent créées ex nihilo. Certains tentèrent d’imiter ce prodige : « Tu feras de l’âme, qui n’existe pas, un homme meilleur qu’elle » - R.Char – le créateur, rejoignant le penseur et l’amoureux, pour former une triade de rêve. | | | | |
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| hommes | | | L’homme post-industriel, devenu le calcul utile, est une fatale mutation de la passion inutile, que fut l’homme spirituel (Sartre). | | | | |
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| hommes | | | Il n’y a pas de catégories objectives qui classeraient les hommes selon leurs capacités intellectuelles ; chacun les réinvente, et un créateur peut imaginer plus de classes de solitaires qu’un conformiste – de classes moutonnières. Et Pasternak : « L’appartenance à un type d’hommes est la fin de l’homme » - « Принадлежность к типу есть конец человека » - ne le comprend pas. | | | | |
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| hommes | | | Notre époque : la science ignorant la conscience (hypertrophie des esprits et déperdition des âmes), la disparition des commencements personnels au profit des enchaînements collectifs, les prises mécaniques de décisions vitales. « On touche au noir matin de la matière, au triomphe de l’automate, à la barbarie savante »* - A.Suarès. | | | | |
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| hommes | | | Un nationalisme réfléchi, en littérature comme en politique, est toujours abjecte ; seul un nationalisme pulsionnel est pardonnable (Hölderlin, dont les firmaments anxieux me sont chers, ou bien Dostoievsky, chez qui tout n’est que pulsion). Un cosmopolitisme n’est bon que réfléchi, surtout chez les polyglottes (Nabokov ou G.Steiner, deux auteurs, dont les horizons me sont les plus proches) ; pulsionnel, chez les monoglottes, il ne traduit qu’un artifice de l’âme et une froideur de l’esprit. | | | | |
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| hommes | | | En quoi le poète et le mathématicien se distinguent des autres hommes ? Surtout, dans le fait, que les mots de ceux-ci visent directement la platitude des choses, tandis que les symboles de ceux-là s’attachent aux représentations, où règnent la séduction ou la déduction, la hauteur ou la profondeur, la liberté du particulier ou l’harmonie de l’universel, le rythme d’une âme ou la mélodie d’un esprit. L’éternité sidérale écoute les créateurs ; le présent banal accueille les producteurs. | | | | |
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| hommes | | | Dans l’absence des âmes, les passions profondes finirent par se solidariser avec des passions basses, dont est capable n’importe quel esprit, qu’il soit fort ou faible. L’âme forte, ou l’âme tout court, n’aspire qu’à la hauteur de tout ce qui est pensé ou senti. « L’âme forte est dominée par quelque passion altière »* - Vauvenargues. | | | | |
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| hommes | | | Deux jugements te résument en tant qu’homme : ce que tes yeux (c’est-à-dire ton esprit) constatèrent dans le monde, et ce que ton regard (c’est-à-dire ton âme) inventa en toi-même. Et chacun de ces jugements porte, nécessairement, l’influence de chacune de tes quatre hypostases : l’homme (l’espèce), le sous-homme (la faiblesse), le surhomme (le rêve), les hommes (la masse). L’espèce devrait dominer dans le travail de tes yeux ; le rêve et l’humilité – dans la création de ton regard. Devant tes yeux, la masse est plutôt sympathique ; elle est répugnante – en tant que guide de ton regard. | | | | |
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| hommes | | | Dans le domaine spirituel, la catégorie de maître s’éteignit ; il ne restent que des élèves et des esclaves, incapables de créer leurs propres commencements, mais armés de vastes mémoires et de suites serviles dans les idées mécaniques. | | | | |
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| hommes | | | Oui, Goya vit juste : les rêves, fricotant avec la seule raison, enfantent des monstres et furent des monstres, déjà, eux-mêmes. Jadis, l’âme s’unissait à l’esprit, pour enfanter de rêves, beaux et sensuels ; mais l’âme, aujourd’hui, est frigide et l’esprit – châtré. | | | | |
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| hommes | | | En France, on habitua tellement les esprits à l’omnivoracité, qu’ils devinrent aussi démesurés que les foies des oies gavées, au détriment d’autres organes. « Il sert peu d’avoir de l’esprit, lorsque l’on n’a point d’âme »* - Vauvenargues. Le goût en est la première victime. | | | | |
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| hommes | | | Quand j’entends ces orgueilleuses proclamations, que la liberté, la paix d’âme, la dignité ne nous sont accordées qu’après des combats quotidiens, je vois des meutes, des grimaces, des échauffourées, des griffes, je ne vois pas d’homme. Je n’apprécie chez l’homme que des cadeaux de Dieu, cadeaux recroquevillés au fond de notre cœur, de notre âme, de notre esprit, et qui ne sont vivants qu’en solitude. | | | | |
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| hommes | | | Spirituellement sain et mentalement malade – une rencontre rare, prodigue en génies : Kleist, Dostoïevsky, Nietzsche, Kierkegaard, Cioran. L’homme ordinaire est spirituellement malade et mentalement sain. | | | | |
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| hommes | | | Aujourd’hui, le monde est plein de Brutus qui, au nom d’une Loi écrite (par l’esprit), s’allient avec l’assassin (Pompée) de leur père (où est le cœur ?) et, l’âme éteinte, assassinent leur père adoptif (César). | | | | |
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| hommes | | | Pourquoi, de nos jours, y a-t-il si peu de frères ? - parce que la fraternité naît dans l’âme ardente, et les âmes s’éteignent partout, en se soumettant à la froideur des esprits. « Si tous portent dans leur âme l’idéal de la Beauté, ils seront frères » - Dostoïevsky - « Имея в душе идеал Красоты, все станут один другому братьями ». Et la Beauté céda sa place au design. | | | | |
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| hommes | | | L’âme crée le rêve, l’esprit (re)produit la réalité. Aujourd’hui, dans l’absence des âmes, seul l’esprit robotique fabrique ce que, par inertie, on continue d’appeler œuvres d’art au rêve absent. | | | | |
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| hommes | | | L’esprit cherche l’universalité, l’âme – la proximité, le cœur – la fusion. | | | | |
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| hommes | | | Nous vivons trois vies : la naturelle, la savante, la romantique ; mais le merveilleux est présent dans toutes les trois. Dans la routine de la première, ce merveilleux se vit par le cœur ; dans la profondeur de la deuxième, il se prouve par l’esprit ; dans la hauteur de la troisième, il se crée par l’âme. | | | | |
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| hommes | | | Jamais il n’y avait autant de théâtres, bibliothèques, librairies, que de notre temps, et jamais la notoriété de la culture et de ses porteurs n’était aussi basse. L’irruption de la masse sur la scène publique en est la raison principale, et non pas un abrutissement quelconque ; jamais, à l’échelle de l’intelligence, de la justice et de l’efficacité, l’esprit collectif n’eut un tel poids, tandis que la grâce des âmes individuelles devint impondérable aux balances robotisées. | | | | |
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| hommes | | | Que la machine rende si facile la tâche de comprendre, je ne peux qu’en féliciter les hommes. Mais qu’elle se mette à les guider sur la voie d’invention est autrement plus inquiétant. Potentiellement. Même en philosophie, les hommes sont toujours obsédés par la manie de comprendre et perdent le génie d’inventer. | | | | |
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| hommes | | | Le corps de l’homme descend nettement de l’animal, mais son cœur, son âme, son esprit témoignent d’une descendance divine ; la bête cohabite avec l’ange, mais toute ténèbre bestiale peut être dissipée par une lumière angélique. Mais Valéry : « J’ai de la répugnance pour tout ce qui est mélange d’animal et d’ange. Mais j’aime l’un et l’autre bien séparés » - ne veut pas l’admettre. | | | | |
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| hommes | | | La merveille de l’homme : le beau surgit du nécessaire, quand l’homme développe, par son esprit, le fond divin du monde, et le beau naît aussi du possible, quand, par son âme, l’homme enveloppe ce monde d’une forme humaine, arbitraire et artistique. Et puisque l’harmonie entre le fond et la forme s’appelle style, l’homme est vraiment le style ! | | | | |
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| hommes | | | L'une des rares choses, qui m'empêchent de dire, que l'homme a déjà donné le meilleur de lui-même, est l'absence d'un Valéry de l'ironie, de l'invective et du mépris. Toute intelligence est aujourd'hui au service du sérieux. | | | | |
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| hommes | | | L’âme est ce qui dirige ton regard sur ton étoile ; l’extinction des âmes, aujourd’hui, s’explique par la tyrannie du sens, que seul l’esprit trace et en fait des sentiers battus, même pour les aveugles. « Quand on a son bon sens, il est inutile de frapper aux portes de la poésie »** - Platon. | | | | |
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| hommes | | | L’apparition des ailes, des nageoires, des griffes, dans le monde animal, est un miracle qu’aucun Darwin n’abaisse. Mais le surgissement de la conscience humaine est une apothéose, au-delà de tous les miracles. « Le gorille, perdant ses poils et les remplaçant par des idéaux, forgeur de dieux » - Cioran. | | | | |
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| hommes | | | L’homme a besoin d’un bon regard d’esprit pour mieux interpréter les ombres d’âme ; mais il hérita l’instinct aveugle du mouton et la raison transparente du robot. | | | | |
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| hommes | | | Le Français est élégant sur la surface, il s’amuse ; l’Allemand est lourd dans la profondeur abstruse. La légèreté est plus abordable à un esprit élégant qu’à un lourdaud savant, ce qui favorise l’usage des ailes et la découverte de la hauteur. L’esprit se sacre par une gloire mythique, mais exaltante ; l’âme se souille par une réelle, mais ennuyeuse, pureté. | | | | |
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| hommes | | | La noble vitalité d’une nation dépend des réserves d’indicible, où se recrute le sacré, et qu’entretient l’âme. Mais l’esprit des nations évoluées mène son travail de sape, de désacralisation, en attribuant des noms définitifs à ce qui aurait dû rester innommable. Elles finissent, comme les autres, par perdre leur âme, et dans les joutes internationales, désormais jouées par les seules cervelles, elles perdent contre les nations plus cyniques, moins sensibles, plus désanimées. | | | | |
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| hommes | | | Les sceptiques ou les pusillanimes geignent sur les commencements (le monde raté) ou sur les fins (la mort). Le cas est incurable, lorsque ces deux états d’esprit cohabitent chez un même personnage. On se débarrasse rarement de la seconde calamité, mais la première offre une échappatoire – pour ta création ou tes rêves, invente tes propres commencements, hors le temps, hors les soucis terrestres, commencements tournés vers les limites célestes. Et la fidélité à cet état d’âme constitue l’essence de toute grande consolation. | | | | |
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| hommes | | | Dans les affaires humaines, est petit ce qui manque, à la fois, de profondeur (le savoir et l’intelligence) et de hauteur (la noblesse et le talent). Que tu sois haineux ou débonnaire, l’orgueil est ton auto-satisfaction béate d’avoir brillé dans les petites choses. Théophraste rend le sujet trop simple : « L’orgueil est un mépris de tout, sauf de soi-même ». La fierté est ton humble bonheur de n’avoir touché - surtout par le ton et le style originaux - qu’aux grandes choses. | | | | |
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| hommes | | | Tout en séparant, en toi, l’auteur de l’homme, n’oublie pas que les liens d’héritage, qu’ils entretiennent avec leur jeunesse commune, sont, eux aussi, très différents. L’auteur ne peut que trahir ou dépasser sa jeunesse, tandis que l’homme en a des rapports beaucoup plus complexes : l’oublier, lui rester fidèle, en avoir honte, vivre la tragédie de l’évanouissement de ses rêves. L’auteur crée et l’homme croit. | | | | |
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| hommes | | | Jadis l’Europe avait une âme ; c’est l’agonie de cette Europe-là que je pleure. L’Europe de l’esprit, c’est-à-dire du savoir et de l’intelligence, se porte bien, malgré quelques jérémiades des intellectuels du siècle dernier. | | | | |
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| hommes | | | Strictement parlant, tout homme est cohabitation d’un scientifique et d’un artiste. Le premier représente le monde et raisonne la-dessus ; le second s’exprime par le chant et la danse. La réalité et les rêves, la vérité et la beauté. L’essentiel : les pensées, et même les croyances, appartiennent aux représentations et non pas au réel ; le sens esthétique est un cadeau de Dieu. Seul le corps est dans le réel ; l’âme est toujours ailleurs. | | | | |
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| hommes | | | La bête, en nous, ce n’est pas un démon, une force du Mal ; notre bête se charge de nos extases, irrationnelles mais pures, comme notre ange garde notre noblesse, raisonnable mais flamboyante. Nous exprimer pleinement, c’est-à-dire avec le concours de l’ange et de la bête, c’est de nous inspirer ou de nous fendre d’extases nobles. | | | | |
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| hommes | | | L’une des merveilles de l’homme : dans ses yeux on peut percevoir tout ce que l’esprit, le cœur ou l’âme sont capables d’éprouver. Les deux premières sources sont présentes dans tous les yeux ; la dernière, suite à la raréfaction des âmes, disparaît de la plupart des faces. | | | | |
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| hommes | | | Ton âme invente des hauteurs, invisibles aux autres ; ton esprit s’émerveille devant l’universel, dont tu ne partages la place avec personne. Ceux qui sont inaptes à ces deux tâches essentielles, se lamentent sur l’absence de sommets et de lois. | | | | |
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| hommes | | | À l’âge mûr, vivre de son esprit, c’est se désespérer ; vivre de son âme, c’est créer des espérances fugitives ; il faudrait vivre de son cœur, qui est le seul à n’apporter que l’entente avec soi-même, à l’âge juvénile. « Ô enfance du cœur humain qui ne vieillit jamais ! »** - Chateaubriand. | | | | |
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| hommes | | | La liberté est le signe de vie de notre esprit, et la palpitation – celui de notre âme. Ces signes s’illuminent soit à l’extérieur, soit à l’intérieur de notre corps. D’abord, par l’esprit et par l’âme tâtonnants, nous vivons notre enfance, autour de nous ; ensuite, c’est l’enfance, s’appuyant sur nos âmes et esprits d’adultes, vit en nous. On devient mouton, en perdant la liberté ; en perdant la palpitation, on devient robot. | | | | |
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| hommes | | | Chez l’homme, jadis, à côté d’un esprit calculateur se blottissait une âme rêveuse. Dans tout ce qui se calcule, la machine, un jour, dépassera l’homme ; mais ce n’est pas ça qui rendra l’homme – idiot (comme le pensait Einstein), mais le fait qu’il n’aura plus d’âme, c’est-à-dire de rêves. | | | | |
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| hommes | | | Mon âme assoiffée ne voit pas sa place dans ce monde des esprits repus. | | | | |
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| hommes | | | Les intellectuels français – Montaigne, J.Joubert, Valéry – ennemis de la gazette. Sur la scène publique, ils furent évincés par les journalistes – guetteurs des faits divers – depuis les affaires de Callas ou Dreyfus jusqu’aux gilets jaunes. À la charnière entre ces tribus inconciliables se trouvait Voltaire – l’ironie des premiers et le faux pathos des seconds. | | | | |
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| hommes | | | L’essence d’une époque se réduit au sens et à la musique de ses messages. Le premier est profond, quand il est dicté par l’esprit ; la seconde est haute, quand elle est composée par l’âme. Le premier résume le progrès matériel ; la seconde – le culte d’une beauté immobile. Le premier ne connut qu’une seule interruption – l’écroulement de L’Antiquité sous les coups des instincts barbares ; depuis la Renaissance une nouvelle ère de progrès ininterrompu s’installa. La seconde commença sa dégénérescence à la fin du XIX-me siècle, pour se machiniser définitivement un siècle plus tard. On n’a rien à reprocher au progrès matériel ; on n’a qu’à regretter l’extinction des âmes. La civilisation enterra la culture. | | | | |
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| hommes | | | Un intellectuel est celui qui ne s’adresse pas aux personnes concrètes mais aux thèmes ou tonalités abstraites. Il n’a donc personne à convaincre ou influencer ; il ne puise pas ses mots dans le goût du temps, il en cherche ceux qui rendent ses états d’âme ou, au moins, reconstituent un état d’âme artificiel. Même à contre-point ils doivent envelopper ou accompagner la mélodie véridique, qui naît dans notre conscience palpitante. L’intellectuel est celui qui retrouve dans son âme solitaire (et non pas dans son esprit commun) les reflets de tout ce qui compte à l’échelle verticale des valeurs et des talents. Le monde n’est que le cadre de ses tableaux. | | | | |
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| hommes | | | Dans l’élite, la première fonction de l’âme est de rêver ; celle de l’esprit – de créer. Les rêves faiblissent, et la création glisse vers l’absurdité, d’où l’intérêt du renouvellement des consolations et des langages. Jadis, seule l’élite laissait des traces dans la mémoire collective ; aujourd’hui – c’est la foule, qui ignore l'appel consolant et la richesse langagière. Mais le tragique reste une constante de l’élite ; il ne fut jamais une propriété de la foule. La calamité sociale est la soumission de l’élite à la foule. | | | | |
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| hommes | | | L’aspect abstrait de la technique moderne peut être aussi intéressant et profond que celui de la langue ou du livre. Il ne faut pas mélanger les messageries d’avec les messages. Nos contemporains s’acharnent contre l’aspect pragmatique de la technique, exactement dans les mêmes termes que A.Suarès, H.Hesse ou Heidegger, sans le talent du premier, sans la poésie du deuxième, sans l’intelligence du troisième. C’est l’abandon de l’abstrait qui est la vraie triste originalité de nos écrivailleurs. Rien de plus ennuyeux que le concret du présent. | | | | |
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| hommes | | | On appelait maladies du siècle les mélancolies durables des âmes ; aujourd’hui, on parle de performance ou de santé des versions courantes, versions jetables, versions des esprits robotisés. | | | | |
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| hommes | | | Tu dois admettre, à l’avance, que l’humanité, sous quelque forme qu’elle se présente - société, horde ou foule – est capable de toutes les horreurs, dont nous abreuve suffisamment l’Histoire. Donc, toute déception, face aux hommes, déception suivie d’indignations, de mépris, de suicides ou de haines, cette déception est une ignorance et une sottise des esprits faibles ou potentiellement grégaires. | | | | |
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| hommes | | | Au conformisme des Oui inconscients (l’action) ou des Non mécaniques (la révolte) s’opposent le Comment du talent, le Pourquoi de l’intelligence, le Au nom de quoi de la noblesse. | | | | |
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| hommes | | | Après les Écoles d’Athènes, de Florence, de Paris, écoles philosophiques, esthétiques, intellectuelles, on en est arrivé à l’école mécanique de la Silicon Valley. | | | | |
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| hommes | | | Un intellectuel se reconnaît par ses contraintes, dont la première consiste à se taire sur des sujets irrémédiablement mesquins. Exceptionnellement, un don langagier ou spirituel peut élever même des vétilles à une hauteur insoupçonnée. Ces dons devenant de plus en plus rares, l’intellectuel est condamné à disparaître de l’espace public, car les magnats des média, ses mécènes, finiront par s’apercevoir de la banalité de ses avis sur des matières communes. Ce qu’on ne peut pas chanter, il faut le taire ! | | | | |
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| hommes | | | Le Français est réaliste, l’Allemand et le Russe – rêveurs. Ceux-ci visent le fond, celui-là – la forme. Ceux-ci pêchent leurs images dans un tiroir profond, où s’entassent l’absolu de l’âme ou l’éternel du cœur ; celui-là se borne à ce qui prit la forme de connu, prouvé, réussi, dans la hauteur de l’esprit. Seul le Français sait que tous les fonds furent déjà explorés et il se concentre sur l’invention des formes. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, la scène artistique (réservée à l’élite) n’avait presque rien à voir avec la scène publique (composée de foules). L’artiste s’adressait à ceux qui aiment le style, la noblesse, l’intelligence. Aujourd’hui, il s’adapte au goût de la foule et n’évoque que des faits divers sociologiques. Turba fit mens. | | | | |
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| introduction intelligence | | | INTELLIGENCE : L'habitat unique de l'intelligence est le cerveau ; et lorsqu'on tente de lui attribuer une résidence secondaire du côté du cœur, les indigènes naïfs et fervents la rejettent ou l'isolent. Ses quatre nervures sont : concevoir, interroger, résoudre, interpréter. Quatre motifs langagiers les tapissent : les concepts, les mots, les logiques, les dialogues. Sa raison d'être est dictée soit par les pieds mesurant la solidité du plancher, soit par les yeux, qui clament la hauteur du plafond percé. | | | | |
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| chœur intelligence | | | NOBLESSE : L'intelligence se loge souvent dans un mufle et abandonne un poète. Il y a le même taux d'aristocrates dans les chaumières que dans les colloques d'épistémologie. L'aristocratisme est l'intelligence de l'âme élective, tandis que la goujaterie résulte de plus en plus souvent de l'intelligence des muscles communs. | | | | |
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| chœur intelligence | | | SOLITUDE : Le sot est évidemment plus exposé à la solitude que le sage. Le malheur de celui-ci est que, même en foule, il se sent solitaire. La solitude de l'insensé naît de l'incompréhension, qui entoure ses faits et visions. La solitude du sage est la certitude, que les autres ne sentent pas ses pulsations. Le plus fort plaisir du sage est qu'on devine et admire ses rythmes et non pas ses algorithmes. | | | | |
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| chœur intelligence | | | RUSSIE : Dans quel pays l'intelligence ne s'éploie que dans l'inutile ? En Russie, où la musique, la poésie et la mathématique ne laissent aucune chance aux ponts et chaussées. Le peuple le plus doué de la planète, gaspillant ses dons au vent de l'ivresse, de l'oubli, de la prostration. Mais quelle incapacité pour le calcul concret ! | | | | |
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| chœur intelligence | | | ACTION : Le sage comprend, qu'opposer l'action à la parole n'a pas plus de sens que de reprocher au bois de chauffage de ne pas avoir tous les attributs de l'arbre. La dimension économique de l'action réduisit la facette éthique à un point presque imperceptible. L'intelligence de l'action est dans la traduction du politique dans le mécanique. | | | | |
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| chœur intelligence | | | PROXIMITÉ DIVINE : Plus on est brillant, et plus on se sent proche de tout ce qui est ténébreux. Non pas pour l'éclairer, mais pour s'y exiler comme dans une nouvelle patrie. La lumière divine est une étoile, qui éclaire moins qu'une chandelle, elle guide le regard et non les pas. L'intelligence est la projection d'une image inaccessible préservant sa chaleur ou sa couleur. | | | | |
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| chœur intelligence | | | IRONIE : L'ironie est ce qui permet le mieux à l'intelligence de se tenir en éveil. La méta-intelligence est un besoin ironique de secouer le sommeil du langage. C'est l'intelligence sérieuse qui a le vent en poupe, avec son langage unitaire, porteur d'un sens étriqué et définitif, sans lacunes ni failles, où se faufilerait un nouvel analyseur ironique. | | | | |
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| chœur intelligence | | | AMOUR : Dans l'absurdité absolue de l'amour, le sage trouve un bon prétexte pour s'abêtir. Le sot, dans le même cas, se tourne résolument vers l'intelligence du calcul. Aimer, c'est savoir sacrifier l'utile et rester fidèle à l'inutile. Sans l'amour, l'image ne crée, même chez un sage, qu'un paysage ; chez l'amoureux, l'image crée un climat. | | | | |
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| chœur intelligence | | | DOUTE : Plus un benêt doute, plus il tombe sur des idées reçues. Le sage prend une idée reçue et construit autour d'elle un délicieux doute. Le sage est, avant tout, un polyglotte : il est crédule ou tatillon en fonction du langage, que choisit, capricieuse, son intelligence polymathe. L'opportunité du doute est question de saison langagière ; il y en a qui préfèrent l'automne caduc au printemps éternel. | | | | |
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| chœur intelligence | | | MOT : Heureusement, le mot n'accourt pas à toute injonction de l'intelligence. Son prêtre et maître est le goût, le vrai adversaire et rarement l'allié, de l'intelligence. Le verbe salue l'extase des néophytes, l'algorithme surveille les oukases des rites. De l'intelligence et même du mystère, le goût fait des autels ou des socles, où il immole ou intronise le mot. | | | | |
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| chœur intelligence | | | VÉRITÉ : Grâce au concours de l'intelligence, on produit, stocke et exploite la vérité. Mais c'est dans des bras plus chaleureux qu'on la conçoit, l'admire et l'enterre. Plus on est bête, plus fréquente est la pose de chercheur de vérités. Avec l'intelligence on se contente de les rencontrer et de les féconder par un mot pénétrant. | | | | |
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| chœur intelligence | | | BIEN : Faire du bien est inefficace, il faut beaucoup d'intelligence pour le comprendre. Les progrès de la lucidité rendront nos cœurs opaques. Le magnétisme du bien s'effrite, lorsqu'un cœur isolé se décharge de sa mission au profit d'une cervelle conductrice de troupeaux. De tous les dons, dans le dessein divin, le bien est celui qui se réfère le moins à la géométrie. | | | | |
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| intelligence | | | La merveille du cerveau : tant de choses en sortent, sans que les bras le réclament. La merveille du cœur : tant de choses y rentrent, sans être approuvées par le cerveau. | | | | |
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| intelligence | | | Toute tentative de philosopher, quels que soient tes dons de plume, est et ne peut être que de la poésie (« de la poésie sophistiquée » - Montaigne). « La philosophie devient poésie, sous l'enthousiasme d'un génie »** - Disraeli - « Philosophy becomes poetry, in the enthusiasm of genius » - elle l'est même sans enthousiasme ni génie ; c'est la poésie qui devient philosophie, dans l'abattement du verbe. « La poésie sera de la raison chantée » - Lamartine. | | | | |
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| intelligence | | | Le cerveau est une excellente unité arithmétique, mais qui devient détestable, dès qu'il se substitue à nos périphériques, où s'impriment les âmes, se magnétisent les cœurs ou se gravent les mystères. | | | | |
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| intelligence | | | La science ne nous apprend rien sur l'homme spirituel : l'art ne nous apprend rien sur le monde matériel. Heureusement, il existe la philosophie, pour trouver dans le monde – de la spiritualité, et dans l'homme – de la fragilité. | | | | |
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| intelligence | | | Tout homme créatif est amené à exécuter la tâche de représentation, mais l'approche peut être de trois sortes : pragmatique - fournir des moyens, stratégique - déblayer le chemin vers un but, spirituelle - constituer un réseau de contraintes, deviner dans le sensible le langage de l'intelligible, voir l'étant à travers l'être : « Cette re-présentation de l'étant en vue de son être s'appelle penser » - Heidegger - « Dieses Vor-Stellen des Seiendes hinsichtlich seines Seins ist Denken ». L'être se réduisant à la volonté (Schelling), le monde (schopenhauerien) n'est qu'un interminable penser, ce qui n'est pas glorieux. | | | | |
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| intelligence | | | On ne peut juger de l'intelligence des hommes que d'après leur manière d'énoncer des banalités. Dans des constructions savantes, le sot est indiscernable du génie. | | | | |
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| intelligence | | | Trois sortes d'intelligence : l'analytique, s'encanailler dans des pourquoi ; la synthétique, s'enfatuer avec des comment ; la thétique ou la romantique, jongler avec des où et quand (hic et nunc). | | | | |
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| intelligence | | | On est d'autant plus intelligent, qu'on sait moins ce qu'on veut et qu'on sait plus ce qu'on peut. Pour faire ce qu'on peut, il faut du génie ; pour faire ce qu'on veut, le talent suffit. Pourtant, le talent, c'est le pouvoir ; le génie - le vouloir : « Le talent sans génie est peu de chose. Le génie sans talent n'est rien » - Valéry. La volonté et la maîtrise devraient nous pousser vers ce que nous ne pouvons pas savoir. | | | | |
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| intelligence | | | L'esprit expert et l'âme créatrice, tels sont deux éléments interpénétrants de notre intelligence ; le premier justifie le libre arbitre de nos représentations nouménales et le second anime la liberté de nos interprétations du monde phénoménal ; explorer le monde réel ou se réjouir du monde des apparences ; la transcendance la plus rigoureuse est compatible avec l'immanence la plus débridée. | | | | |
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| intelligence | | | Toute théorie s'articule dans un langage conceptuel de représentation, et elle est sondée par un langage naturel de communication. Le premier n'a presque rien de langagier, le second n'a presque rien de représentatif, et c'est l'imbroglio entre les deux qui est entretenu par les philosophes, attribuant au second des propriétés du premier. | | | | |
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| intelligence | | | Ce que j'appelle monde conceptuel est un vécu, ordinairement chaotique, qu'une sollicitation langagière anime, organise, focalise pour résoudre le problème, que dégage du discours notre machine logique. Toute théorie et tout modèle logent dans ce monde bercé par le désordre. Le langage, lui, ne contient ni théories ni esprit. | | | | |
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| intelligence | | | Pour les tâches de représentation on devrait exclure le terme de langage et parler d'outillage conceptuel. Le langage n'intervient que dans des règles et dans des requêtes du modèle conçu. | | | | |
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| intelligence | | | L'homme se mesure à la réalité par deux moyens : en monologue-représentation (objets, relations, qualificatifs) ou en dialogue-interprétation (langage, images, allégories). D'où deux types d'intelligence : analytique et synthétique, la réflexion tâtonnante et le réflexe câblé, chacun avec une part préalable d'intuition et d'imagination, qui sont de l'intelligence mystérieuse, opposée à l'algorithmique. | | | | |
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| intelligence | | | La sagesse, c'est l'art de confier à l'âme la tâche de relever les plus grands défis de la condition humaine : l'individualité, la fraternité, la souffrance, la poésie, la passion, la noblesse, la création, le langage. À son opposé – l'esprit moutonnier ou/et robotique. Aujourd'hui, la technique, l'économie, la science, la philosophie cathédralesque sont des ennemies de la sagesse, puisqu'elles se vouent au secondaire : à l'utilité, à la vérité, à l'être, à la puissance. | | | | |
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| intelligence | | | Est plus intelligent celui qui, dans deux objets, voit plus de dissemblances et plus de ressemblances. L'ironie égalise, la curiosité multiplie. L'intelligence est une curiosité ironique. « Le sens unifie partout, les sens dissocient partout » - Schiller - « Der Sinn vereinigt überall, der Verstand scheidet überall ». | | | | |
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| intelligence | | | Le comportement des atomes est plus près de la réalité que celui de nos fabrications, matérielles ou intellectuelles ; cependant, les lois des particules élémentaires ne ressemblent en rien à ce que nos sens nous communiquent ; que savons-nous, au juste, de la réalité ? | | | | |
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| intelligence | | | Toute pensée, finissant par être maîtrisée par les sots, devient une recette de cuisine. « Le propre du génie est de fournir des idées aux crétins une vingtaine d'années plus tard » - Aragon - une vaste fumisterie transformant les incapables en incompris ! « On est grand, quand on est incompris » - Emerson - « To be great is to be misunderstood », c'est encore plus niais ! Le troupeau des non-conformistes incompris est le plus dense en sots, plats et populaciers. On est grand, quand on est admiré pour ce qui ne demande même pas d'être compris. Être grand, c'est être attaché au noble originel, par un lien original. | | | | |
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| intelligence | | | L'imagination est l'algèbre de l'artiste : dans une image fournie par une transformation, il reconnaît le noyau annihilé, des invariants fastueux, des projections lumineuses. « Connaître le constant, c'est l'illumination » - Lao Tseu - connaître les variables, c'est maîtriser les ombres ! | | | | |
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| intelligence | | | La culture est plus proche du hasard du corps que de la logique de l’esprit ; elle résulte d’un talent, ce don gratuit du ciel, et d’un savoir, bien digéré et transformé en une matière, musculaire ou cérébrale, pour ce talent. | | | | |
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| intelligence | | | L'intelligent relativise l'absolu ; le sot absolutise le relatif. Le sage produit du relatif en ne s'inspirant que de l'absolu. | | | | |
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| intelligence | | | En quoi mesure-t-on la profondeur : longueur de la corde, volume du seau, solidité du puits, mystère de la source ? « N'accuse pas le puits d'être trop profond ; c'est ta corde qui est trop courte »** - proverbe indien. | | | | |
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| intelligence | | | Se méfier de l'intelligence, elle réussit tout ce qu'elle entreprend et te prive de l'exercice aristocratique : dans l'échec, tenter de ne rien apprendre. | | | | |
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| intelligence | | | Quatre facultés forment l'intelligence complète : faculté de bâtir des modèles de l'univers, faculté d'élaborer un langage des questions (sur ces modèles), faculté de répondre à celles-ci, faculté d'interprétation des réponses en vue de déboucher sur un comportement sensé. | | | | |
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| intelligence | | | L'intelligence divine se manifeste dans l'existence de valeurs par défaut. L'intelligence humaine - dans la capacité de rester cohérent avec celles-ci. | | | | |
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| intelligence | | | L'anatomie comparée de l'intelligence : l'esprit, c'est la tête d'homme ou les pieds de femme ; le cœur, c'est les pieds d'homme ou les ailes de femme ; l'âme, c'est les ailes d'homme ou la tête de femme. Les pieds - où nous sommes ; les ailes - où nous nous sentons portés ; la tête - où nous nous voyons. | | | | |
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| intelligence | | | La philosophie française s'inspire des oppositions inintéressantes, p.ex. : ordre - désordre (Descartes), le tout fait - le se faisant (Bergson), l'être - le néant (Sartre, ou l'avoir de G.Marcel). Le contraire intéressant d'ordre est gratuité, celui de tout fait - provisoirement dit, celui d'être - la personne. | | | | |
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| intelligence | | | Il ne faut pas être excessivement perspicace pour voir, que le mythe (discours sans références) rencontre, au sommet, le logos (discours référencé). La réaction intelligente eût été de se rire du logos et de s'adonner au mythe. Mais c'est la réaction bête qui l'emporte : surcharger le logos et laisser s'échapper le mythe. L'inexistentialisme ailé céda à l'existentialisme zélé. | | | | |
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| intelligence | | | On peut définir une chose par sa forme, par son lieu ou par un chemin qui y mène - ce qui en fixe le volume ou le prix. Ou bien on la définit par allusion à sa source ce qui en donne la hauteur. | | | | |
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| intelligence | | | La pensée : un fait de langage émettant des hypothèses sur des liens entre objets. Par un jeu de substitutions, on peut arriver à une adhésion ou à une preuve. Quand le démonstrateur suffisant est le goût, on est dans l'art ; quand l'adhésion logique est exigée, on tend vers la science. | | | | |
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| intelligence | | | À leur naissance, les pensées sont incolores, et elles le restent, tant que l'irisé de l'âme ne les touche. Et non pas l'inverse : « L'âme se colore par l'effet des pensées » - Marc-Aurèle. Les palettes appartiennent à l'âme ; la géométrie et le dessin sont les outils de l'esprit. Avec la fatale extinction des âmes, toute pensée finit dans la grisaille mécanique. Les pensées engrangent le conscient, l'âme arrange l'inconscient. | | | | |
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| intelligence | | | Le philosophe pense, qu'en creusant les choses, il atteint une identité verbalisable de plus en plus respectable. Mais leur fond est aussi sans poésie que leur surface. La poésie, c'est la manière de s'éloigner des choses et de peindre la hauteur avec des couleurs empruntées aux choses. Les choses, c'est à dire la science, peuvent être exclues de la philosophie : « Tout ce que peut espérer le philosophe, c'est de rendre la poésie et la science complémentaires » - Bachelard - apporter une forme poétique maîtrisée au fond scientifique intuitif, celui-ci ne servant que de garde-fous, pour ne pas proférer de trop grosses sottises. | | | | |
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| intelligence | | | Chez ceux qui réfléchissent sur la vie, le vrai conflit n'est pas entre ceux qui croient à une unité du monde et ceux qui en proclament la multiplicité selon la liberté chaotique de chacun. Il oppose plutôt ceux qui voient et vénèrent l'inaccessible beauté du monde, leur servant d'asymptote, et ceux qui ne tournent leurs yeux que du côté de leurs cerveaux. | | | | |
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| intelligence | | | Le cartésien nage et avance dans les concepts, sans toucher leur fond, qui s'appelle l'être. Le nouveau Moyen Âge nous attache à l'être sans promesse ferme de nous apprendre à nager. Le manque de faire-savoir ou de savoir-faire. | | | | |
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| intelligence | | | L'esprit philosophique est celui qui se forme, à partir de rien, à chaque contact avec l'illisible. Cela produit de la niaiserie ou de l'élégance, de la peinture ou de la poésie, menant vers plus d'étonnement et de grandeur. Tout ce qui est déjà formé relève du lisible et vaut autant qu'un récit de voyage, tandis que la philosophie, c'est le voyage lui-même. | | | | |
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| intelligence | | | La quête du réel élabore le modèle ; la quête du concept aboutit à la référence ; la quête du vrai bâtit l'énoncé. Ne pas se tromper de type de quête ni de genre de son produit. Savoir intervertir leur chronologie ; cacher la main et son pinceau, le pied et sa danse, mais pas le visage. | | | | |
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| intelligence | | | Deux cas qui m'intriguent : Wittgenstein et Valéry. Tous les deux ne connaissent rien ni en linguistique ni en logique ; mais dans leurs avis respectifs la-dessus, le premier est complètement niais et le second – exceptionnellement brillant. Le premier est homme subtil et penseur nul ; le second est penseur subtil et homme nul. | | | | |
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| intelligence | | | Penser, c'est cultiver l'arbre. Écrire ou rêver, c'est ne s'occuper que de ramages ou de fleurs. Laisser des branches ouvertes vers un azur unificateur. | | | | |
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| intelligence | | | Ce livre a bien une ambition philosophique : primo, je voudrais qu'un cœur noble (donc, angoissé) y trouvât de la consolation dans mon affirmation de la gratuité divine du bon et du bien ; secundo, je voudrais qu'un esprit noble (donc, universel) y trouvât de l'intelligence humaine, qui est dans la maîtrise des frontières entre la réalité, la représentation et le langage. | | | | |
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| intelligence | | | Aller au fond des choses n'est pas une inanité comme on peut le penser de prime abord. Ce fond est la vacuité et cette découverte nous gratifie d'un surcroît de liberté. Comme la répugnance de voir les choses en face aide à les prendre de haut. Aller au fond est toujours plus prometteur de hauteur que de penser d'en revenir. | | | | |
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| intelligence | | | La représentation poïétique ou l'interprétation hylique, deux activités gouvernées par l'intelligence. Représenter, c'est modeler un squelette, le munir de chair et lui apprendre à agir. Interpréter, c'est l'art de mener un dialogue : reconnaître le type d'interpellation, y déceler des connotations des objets ou des rapports, accéder aux connaissances pertinentes, recevoir des substitutions des inconnues et savoir s'arrêter pour tendre de nouveau l'oreille. Le seul domaine, où l'homme ne sera jamais dépassé par la machine, est le poids qu'on accorde aux inconnues choisies. | | | | |
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| intelligence | | | Tout ce qui ne se convertit pas en formules est nul. La poésie est une formule. Toute passion est germe d'une formule. Le reste n'est que fatras et prétention des borborygmes. « Moi, pressé de trouver la formule » - Rimbaud. | | | | |
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| intelligence | | | La négation des idées, de cette partie infinitésimale d'un écrit profond, profond par des ombres atteintes, est du chipotage mesquin : on n'y abat que des formules d'un langage, qui n'est pas le tien ; mais la négation des concepts initiaux, formant des sources d'une lumière philosophique projetée sur la poésie des ombres, est féconde - voyez ce virtuose de Heidegger, qui manipule ces quatre axes : être/devenir, être/apparence, être/penser, être/être possible pleins de promesses ! | | | | |
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| intelligence | | | C'est bien de succomber à l'appel de l'étonnement en voyant la chose comme si c'était la première fois. Il est plus rare et plus noble de la traiter comme si c'était la dernière fois. La primultimité (Jankelevitch) de tout ce qui est merveilleux. L'espérance, c'est l'étonnement en tant que but ; le désespoir, c'est l'étonnement en tant que contrainte. Et Aristote et Kierkegaard, en voyant le début de la philosophie dans, respectivement, l'étonnement d'étonnement et le désespoir de désespérer, ne se contredisent guère. | | | | |
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| intelligence | | | Aller au fond des choses, ce n'est ni intelligent ni rare. L'intelligence, c'est l'art de se servir de formes pour reconstruire un fond plausible, de manier des idées et états et non des choses. Toujours est-il, que la majorité n'atteint pas le fond, trouvant assez de pitance à mi-parcours. | | | | |
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| intelligence | | | Trois modes de pénétration d'un objet, qu'il soit métaphysique, paysager ou scientifique : par l'étendue de mon savoir, par la profondeur de mon interprétation, par la hauteur de mon regard. Avec le dernier, aucun objet n'oppose aucune résistance ni opacité ; seule ma lame ou mes ombres déterminent le degré de pénétration. Les deux premiers sont banals, même si les nigauds s'imaginent en détenir l'exclusivité. | | | | |
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| intelligence | | | Deux discours nihilistes, bravoure des vaincus et absurdité des abstentionnistes, proviennent de la problématique de l'existence, puisque ne pas exister peut avoir deux origines : avoir échoué à s'attacher à un modèle et ne pas l'avoir tenté. « Dire l'individu, c'est utiliser le quantificateur existentiel » - M.Serres - comme pour dire le modèle, on passe par le quantificateur universel, accompagné de spécifications de l'essence. Et que faire de l'existence métaphysique ? - comment vient à l'existence le beau ? Pourquoi le bon existe-t-il avant l'acte, et jamais - après ? Où et quand l'expression est autant persuasive que les choses ? - La meilleure imagination ne cherche même pas les choses : partir d'une sensation, la condenser en une image, l'envelopper de mots, redécouvrir la chose. | | | | |
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| intelligence | | | L'homme est intelligent, quand il comprend, qu'il ne communique jamais avec le réel (mais avec ses modèles, d'où l'irrecevabilité de l'idée platonicienne, qui serait à la fois le réel et le modèle). Il y a de l'esprit religieux, chez lui, quand, en plus, il admire le réel. | | | | |
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| intelligence | | | Etant donnée une pensée, plus facilement on passe d'une traduction à une autre, plus forte est l'impression, que la construction, c'est-à-dire le mot, est la seule réalité digne d'être préservée et que les pensées n'existent pas. | | | | |
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| intelligence | | | La compréhension est, pour l'esprit, ce que l'accommodation est pour les yeux ; elles procèdent par élimination de l'inactuel, par tamisation du bruit débouchant sur le son. Les ressources de la poésie se trouvent essentiellement dans l'inactuel, dans l'inutile, qui échappent aux mailles de la compréhension. | | | | |
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| intelligence | | | On a beau compiler toutes les leçons du devoir être (la morale), du vouloir être (le désir), du pouvoir être (la volonté), on arrive inéluctablement à la conclusion, qu'on continue à ne même pas effleurer l'être. La seule orbite onto-distante autour de celui-ci paraît être empruntée par la poésie. Les autres sont trop elliptiques, pour qu'on puisse pressentir le bon foyer. | | | | |
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| intelligence | | | Des vulgarisations de la poésie : la foi - des signes des choses sont des choses ; la philosophie - la raison des choses est leur seul intérêt ; l'art - le chemin vers le divin passe par des choses. La poésie - ne pas s'attarder sur la chose visible ou intelligible, se faire regard lisible. | | | | |
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| intelligence | | | On est intellectuel, quand on est capable de se passer de choses pour en décrypter les valeurs. Et ce que les choses nous cachent n'est pas plus digne de notre enthousiasme que leurs surfaces ; et Picasso, en privilégiant la soi-disant face cachée : « Faut-il peindre ce qu'il y a sur un visage ? Ce qu'il y a dans un visage ? Ou ce qui se cache derrière un visage ? » - a tort. | | | | |
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| intelligence | | | Être intellectuel, c'est savoir projeter toute manifestation de la vie sur les axes des sens, du beau, des idées et des actes. Être artiste et intelligent, c'est de créer l'illusion de la vie en partant d'une seule de ces projections. | | | | |
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| intelligence | | | La primauté du regard, c'est la résignation à l'impossibilité de l'équilibre, ni même de l'entente, entre le moi observé et le moi qui s'observe (ce no man's land de la conscience ressemblerait au néant de Sartre), l'oubli du moi et la poursuite de l'acte d'observation guidé par le mot équidistant. | | | | |
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| intelligence | | | Si tout premier signal du cœur est le meilleur (le génie du cœur), avec les productions de l'esprit (la passion savante) il faut attendre systématiquement un second signal pour s'entendre. Tant et si bien que je pense de Descartes, je veux de Nietzsche, je dois de Tolstoï, je puis de Valéry, je suis de Heidegger - leurs premiers signaux - gagnent en intérêt, si l'on a la patience d'écouter leurs successeurs, qui ne sont jamais produits par la même fibre. | | | | |
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| intelligence | | | La fin de l'intellectuel a les mêmes causes que celles du guérisseur ou du devin : l'expert s'intéressant à l'être, au savoir, au langage, à la liberté et arrivant aux conclusions plus pertinentes que l'intuition décousue du commentateur oisif et charlatan. | | | | |
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| intelligence | | | Le sot exhibe ses bêtises quotidiennes, le médiocre les camoufle, le subtil les traduit en sagesse purement langagière. La sagesse n'est pas dans le rejet des idées stupides, mais dans l'art de leur relecture intelligente, c'est-à-dire ironique. L'immaturité ou la pâleur des images retiennent le sage d'ouvrir la bouche. La vraie sagesse est dans le ton et le regard et non pas dans le choix des choses à dire. La bêtise comme l'intelligence se montrent par leur dit ; c'est le non-dit qui leur laisse l'avantage d'un doute. | | | | |
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| intelligence | | | Deux vices des temps modernes : entourer les concepts prosaïques par de prétentieux mythes et fabriquer, à partir d'authentiques mythes, de piètres concepts. | | | | |
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| intelligence | | | L'idée est un arbre. Je m'occupe de ses racines en la plongeant dans le sol des concepts. J'en éprouve les cimes en modulant mes intentions. J'en consolide le tronc par la sève du style. J'en condense les ramages par des pousses de la négation. J'en démultiplie les feuilles par de vastes tropes. J'en pressens des fruits dans des substitutions successives. J'en altère la saison par une métamorphose du langage. Et moi, j'en suis le climat. | | | | |
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| intelligence | | | La logique, ce modèle-noyau intemporel, donnant lieu à trois super-structures spatiales : la profondeur scientifique, la hauteur philosophique, l'étendue langagière. | | | | |
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| intelligence | | | Dans ses pérégrinations l'esprit suit la lumière (le nombre, le concept, l'idée) ou la force (le mot, l'image, la passion). L'intelligence consiste à contenir la force en se servant de la lumière. | | | | |
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| intelligence | | | Le connaissable est dans les questions et les modèles, non dans la réalité modélisée. L'harmonie saisissante avec ce que confirment les yeux et oreilles ne devrait pas nous empêcher de déclencher périodiquement notre zoom mental, pour constater que l'inconnaissable n'en devint que plus vaste. | | | | |
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| intelligence | | | L'esprit, évidemment, voit plus que les yeux et entend mieux que l'oreille. L'âme, elle aussi, est reliée aux yeux et oreilles, mais par des filtres grinçants et impitoyables, non par des conducteurs ondoyants. Les yeux fermés, mieux que l'esprit ouvert, font, que des choses continuent à mériter d'être contemplées. Je t'entendrai, si tu réussis à peindre ton regard. « Parle, pour que je te voie » - Socrate - est plus douteux. | | | | |
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| intelligence | | | La bonne vacuité : la netteté du moule et le désintérêt pour la matière. La mauvaise : les fuites de la matière à travers un moule déficient. Sois forme, ne sois pas Protée, doublement profanateur, - difforme dans l'espace et conforme au temps. | | | | |
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| intelligence | | | Le génie est une exception, qui confirme cette règle, bien décourageante pour les ignares visant la génialité : plus d'information mène à plus de savoir, plus de savoir - à plus de sagesse. | | | | |
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| intelligence | | | Kant a raison de composer ses Critiques, en suivant ses trois transcendantaux – le vrai, le beau et le bien, dont s'occupent l'esprit, l'âme et le cœur. Mais si l'exercice de leurs fonctions est semblable pour l'esprit et l'âme, le cœur ne peut que vénérer le bien, sans pouvoir l'associer aux actes. Donc, si à la transcendance profonde on préfère l'ascendance haute, on s'occupera des organes responsables : l'esprit veillant sur le pouvoir et le devoir, l'âme palpitant dans le vouloir et le valoir. Le cœur y est un grand muet analphabète. | | | | |
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| intelligence | | | Penser la pensée, telle est la démarche commune de deux belles têtes, Valéry et Heidegger ; le premier voit la valeur de la pensée dans son venir-au-monde soudain et fatal et, ingrat, se détourne d'elle, une fois qu'elle est fixe ; le second voit dans la pensée (Denken) une gratitude (Danken), qu'il doit à l'être-dans-le-monde. Pour enchaîner, phonétiquement, je dirais, que la pensée ne doit pas panser les plaies, où bat le pouls de la vie. | | | | |
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| intelligence | | | Quand on n'arrive pas à embrasser quelque chose, le plus souvent ce n'est pas à cause d'un je ne sais quel infini ou d'une complexité excessive quelconque, mais à cause du flou fuyant des frontières. Favoriser le déplacement de bornes, songer aux empires, être ennemi du statu quo, conquérant ou capitulard (sachant que c'est dans les fuites qu'on fait les meilleures conquêtes, et même de la mêlée des pensées on sort mieux par la fuite que par la suite). | | | | |
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| intelligence | | | La misère de la dialectique hégélienne : il ne s'agit pas, le plus souvent, d'opposer une thèse à une antithèse, mais d'opposer deux (ou plus) thèses, difficilement compatibles ; et ce n'est pas une piètre et mécanique synthèse, qui doit couronner cet exercice bien plat, mais la recherche de langages, qui valideraient ou invalideraient les thèses de départ respectives, ou, mieux, les unifierait dans un arbre, touchant à la profondeur et élancé vers la hauteur. | | | | |
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| intelligence | | | Toute vraie illumination ne dure qu'un instant ; l'esprit n'en a pas besoin, il est la netteté des frontières entre le jour et la nuit. « La netteté est la juste répartition de lumières et d'ombres »* - J.G.Hamann - « Deutlichkeit ist eine gehörige Verteilung von Licht und Schatten ». L'esprit ignore les saisons, il n'est même pas les couleurs d'un paysage, il en est la géométrie. Mais ce n'est qu'en son clair pays que s'acclimatent des cœurs déracinés. Mais il faut l'enténébrer pour illuminer l'âme. | | | | |
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| intelligence | | | La voie de l'ivresse-sagesse : partir des faits, les résumer en idées ; affermi en idées, oser le mot ; espérer, qu'une main sensible cueillerait, sur ma page noircie, une fleur. La voie de la sobriété-banalité : oublier la merveille de la fleur, savoir se passer de mots, se désintéresser des idées, ne plus sentir le pouls des faits. | | | | |
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| intelligence | | | Le goût est fait du talent et de la volonté. Le bon goût est la même voix s'adressant à l'audace ou à la résignation. Le mauvais goût est le parti pris en faveur de la liberté-audace ou de l'esclavage-résignation. | | | | |
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| intelligence | | | La hiérarchie des esprits s'établit d'après la nature du langage qu'il adopte ; au sommet se trouve le génie, qui est le langage de l'âme. « L'intelligence est un esprit mécanique, la subtilité – le chimique et le génie - l'organique » - F.Schlegel - « Verstand ist mechanischer, Witz ist chemischer, Genie ist organischer Geist ». | | | | |
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| intelligence | | | Toute caractéristique du contenu peut être complètement rendue par une forme, astucieusement imaginée ou inventée, par l'esprit ou par l'âme. Ainsi, une fois qu'on s'est débarrassé du contenu, on est exclusivement dans les arts des formes, c'est à dire soit dans la science, donc dans la mathématique, soit dans la poésie, donc dans la musique. | | | | |
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| intelligence | | | Le cerveau de l'homme, ce sont trois machines : la conceptuelle, la linguistique et la logique. Le plus curieux, c'est que chacune d'elles, apparemment, contienne les deux autres ! La mécanique terrienne s'insurge, la mécanique sublunaire triomphe ! | | | | |
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| intelligence | | | Je veux - une flèche, je pense - un réseau, je rêve - un regard. Mais ce regard a besoin de flèches, qui ne volent pas, au-dessus d'un beau réseau. Donc, l'existence à la Valéry est plus convaincante que celle de Nietzsche ou de Descartes. | | | | |
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| intelligence | | | Philosophe - l'homme, qui a les moyens de croire ce qu'il veut. Les autres - ceux qui vivent de la poursuite de ce qu'ils peuvent, en suivant le conseil ironique de Léonard : « Que celui qui ne peut ce qu'il veut, veuille ce qu'il peut » - « Chi non puo quel che vuol, quel che puo voglia ». | | | | |
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| intelligence | | | Qu'est-ce que penser ? - savoir que l'on doit (Kant), veut (Schopenhauer), peut (Valéry). Et sans le savoir - pas de valoir (Nietzsche) ; donc, au moins dans l'immédiateté, Descartes est plus près du moi que les autres. | | | | |
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| intelligence | | | Pour mes appétits banals, le seul plat de résistance c'est le fade esprit, le même sur tous les méridiens. Mais mes soifs inextinguibles ne s'entretiennent que par les seuls épices poussant dans mon climat austère - le cœur frileux et l'âme photophobe. | | | | |
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| intelligence | | | Connaît-on un seul penseur, que la logique aristotélicienne, la méthode cartésienne ou la dialectique hégélienne aurait aidé à bâtir son propre édifice (différent de casernes) ? Ce n'est ni le cheminement, ni l'accès aux chemins, ni le choix de bifurcations qui détermine nos exploits, mais le don pour la danse, faisant mépriser la marche, la hauteur d'âme surclassant la profondeur d'esprit. | | | | |
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| intelligence | | | Tout événement a trois valeurs : la symbolique (nos langages), la scientifique (nos représentations), la mystique (nos intelligences et sensibilités). Chacune des trois peut ignorer les deux autres ; seule la philosophie en tente l'équilibre. | | | | |
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| intelligence | | | Tout compte fait, nous avons un seul instrument mental, qui s'appellera soit esprit (lorsqu'on traque le vrai) soit âme (lorsque le bon nous taraude ou le beau nous soulève), et un seul interprète, qui s'appelle raison. Mais aussi bien l'outil que la fonction relèvent du mystère : « La raison n'est qu'un instinct merveilleux et inintelligible dans notre âme » - Hume - « Reason is nothing but a wonderful and unintelligible instinct in our souls ». | | | | |
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| intelligence | | | Test d'intelligence : l'exercice de mystique affective prenant subrepticement forme d'une mystique spéculative. | | | | |
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| intelligence | | | Toute œuvre philosophique consiste à formuler un problème insoluble, lui trouver un sol de concepts fécond et faire pousser là-dessus un arbre alimenté de la sève des métaphores. Mais le non-philosophe y voit un édifice, bâti sur un socle des solutions et approchant du ciel des mystères. | | | | |
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| intelligence | | | On pardonne tout à celui qui a et le talent et la noblesse : Nietzsche n'a aucune intuition du poids capital des contraintes, mais sa belle peinture fait oublier la niaiserie de ses buts (le surhomme), de ses moyens (la réévaluation de toutes les valeurs, la volonté de puissance) et de ses chemins (l'éternel retour). La grandeur des génies est dans leurs commencements, où le devenir présente toutes les caractéristiques de l'être. | | | | |
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| intelligence | | | Pourquoi le savoir fait de nous des Faust blasés ? Parce que la joie est dans le jaillissement du plaisir, et lorsque celui-ci se met à découler, on cherchera en vain d'en boucher la source. L'amateur de belles houles du regard se noie dans les mares de l'écho. « C'est quand il n'est pas possible de savoir ce qu'il faut faire qu'une décision est possible » - Derrida - la décision-rythme s'opposant à la décision-algorithme. | | | | |
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| intelligence | | | L'essence a trois interprétations différentes : dans la réalité - matière ou vie ; dans le modèle - points d'attache et connaissances utilisables ; dans le discours - accès aux connaissances et aux objets (Bemächtigung der Dinge - Nietzsche). Mais entre ces trois sujets en nous - le physique, le mathématique et le poétique - il y a un mystérieux accord. La mécanique quantique et la théorie des nombres exhibent une troublante ressemblance de leurs modèles, nés des soucis totalement disjoints. | | | | |
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| intelligence | | | Valéry se moque de la non-définition des abstractions initiales chez les philosophes, qui pratiquent « l'art d'arranger les mots indéfinissables en combinaisons agréables ». Pourtant, la philosophie est de la poésie, où une grande part du charme réside justement dans le vague des premiers et derniers pas. Il suffit de jeter un coup d'œil sur les «définitions» des plus acharnés adeptes de la rigueur - Spinoza, Hegel, Wittgenstein - pour s'assurer, qu'ils ne quittent jamais la région réservée aux élucubrations poétiques (rien d'étonnant qu'ils s'interrogent en professeurs marmoréens et répondent en poètes balbutiants). Pour discourir en paix, ils ne s'aventurent guère avec les définitions. La philosophie de la rigueur existe bien, mais elle fut exhaustivement épuisée par Aristote et Kant. | | | | |
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| intelligence | | | Dans la vie de l'esprit comme en arithmétique : le rationnel a beau être partout dense dans le réel, l'irrationnel est présent, discrètement, sur tout intervalle de la réalité, contrairement au naturel. Le réel, serait-il une mauvaise projection du complexe renonçant à l'imaginaire ? | | | | |
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| intelligence | | | L'esprit reflète fidèlement tous les bruits du monde, mais lorsque le talent ou la sensibilité l'animent, il se transforme en âme, qui n'est que musique. Jankelevitch confond ces deux hypostases de notre soi : « Dans notre âme résonnent tous les bruits de l'univers. À la philosophie de les convertir en musique ». | | | | |
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| intelligence | | | La philosophie - rencontre entre une forme poétique et un fond logique. D'un côté - une imagination intuitive, une adhésion par séduction, tout étant sujet de controverses ; de l'autre - une intuition imaginative, une preuve par raison, tout échappant au doute. | | | | |
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| intelligence | | | Au-delà d'un certain niveau de compréhension des œuvres des hommes - qu'ils soient philosophes ou poètes - surgit l'irrésistible et irrespirable ennui. Le bon goût consiste à s'arrêter aux formes métaphoriques et s'interdire l'avance vers un fond casuistique. | | | | |
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| intelligence | | | En philosophie, toute idée a deux facettes : métaphore et requête. La deuxième sert à soutenir des thèses ; la première - à soutenir nos enthousiasmes. La première aide à créer un confort de nos ruines, la seconde - à meubler les raouts sybarites. La Caverne ou le Banquet, l'Arbre ou la Cène. | | | | |
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| intelligence | | | Les sens apportent à l'esprit des signaux émanant de la surface des choses ; l'esprit y introduit une épaisseur de concepts. Originellement, la langue vise les choses, mais sa richesse intrinsèque la réoriente vers l'univers des concepts ; on préfère l'interlocuteur qui cherche à l'observateur qui trouve. Et l'on finit, dans le plus pur des discours, par ne plus interpeller que les concepts. Les sens de l'homme, l'essence des concepts, les sens des idées - tel est le dénominateur phonétique commun de la triade : sensibilité, créativité, intelligence. | | | | |
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| intelligence | | | Nous avons trois interprètes : le langagier, le conceptuel, l'applicatif. Qui génèrent l'expression, le contenu, le sens. Et ces trois ne coïncident jamais. | | | | |
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| intelligence | | | Les ailes de l'homme portent son mystère, l'esprit - son problème, la raison - ses solutions. L'intelligence, ce sont des échanges entre ces porte-parole. L'évolution humaine favorisa l'espèce aptère ; l'homme spirituel, ayant démontré que les cieux sont vides, n'éprouve plus le besoin de scruter les hauteurs ; le métier de bâtisseur de ciel perdit tout son prestige. Pourquoi s'étonner, que les adeptes du mystère se réfugient dans les ruines ? | | | | |
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| intelligence | | | Le défaut d'ampleur du don littéraire se trahit dans de fades énumérations en séries ou versions ; le manque de profondeur se reconnaît dans le maniement hésitant de négations et réversions ; mais le vraiment irrécupérable se manifeste dans l'incapacité de hauteur en identités et conversions. | | | | |
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| intelligence | | | La création et la sagesse, ce sont deux sommets des deux univers, dans lesquels évoluent notre esprit et notre âme : le langagier et l'indicible, le haut devenir et l'être profond, l'art et la science, le beau et le vrai, d'un côté, la philosophie, le bien, - de l'autre, ce qui s'incruste dans le temps et ce qui explore l'intemporel. La rencontre des deux s'appelle génie. | | | | |
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| intelligence | | | La poésie - présenter et infra-interpréter ; la philosophie - représenter et ultra-interpréter. La poésie est un retour discret, inventé, par bonds, pour que le temps vibre (pour que « l'esprit retourne sur ses circuits » - l'Ecclésiaste) ; la philosophie - un retour cyclique en continu, l'Éternel Retour, pour que le temps s'arrête ou se métamorphose en l'être. | | | | |
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| intelligence | | | On prouve son intelligence, quand on apprend à naviguer entre le langage, la théorie (modèle) et la réalité. Mais on n'atteint la sagesse que quand on se contente d'admirer des figures du langage au-dessus des modèles formels, se désintéresse du savoir (contenu du modèle instancié) et se détourne de la réalité (qui, de toute façon, ne fait que confirmer ce que souffle le modèle). | | | | |
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| intelligence | | | En remontant aux commencements, on n'aboutit, en dernière instance, qu'aux rythmes, timbres, hauteurs et intensités - que tout disparaisse, dans le monde ou dans nos espérances, il ne restera que la musique (Schopenhauer). La philosophie ne serait que du tone-painting (G.Steiner) ou le regard naïf (Bergson) – c'est à dire inné, naturel - en soi. Tout dans le monde est artificiel par son origine et naturel par son résultat ; d'où le culte de l'acte qui fixe et l'abandon du fait fixé. | | | | |
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| intelligence | | | Dans la réalité il n'y a que nature, aucune trace de structures ; celles-ci n'ont de sens que dans un modèle. Les structuralistes ont aussi peu de chances d'évincer la nature du paysage du monde que les psychanalystes - la tendresse du climat de l'homme. « L'esprit est la nature invisible, la nature est l'esprit visible » - Schelling - « Geist ist unsichtbare Natur, die Natur ist sichtbarer Geist » - d'où l'admiration qu'on porte à un esprit vraiment naturel et la vénération qu'on voue à la nature témoignant d'harmonie et de beauté proprement divines. Qu'est-ce que l'esprit ? - une belle intelligence, telle la matière immuable, défiant le hasard. | | | | |
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| intelligence | | | Le combat des verbes, chez Schopenhauer (le vouloir contre le savoir) ou chez Nietzsche (le pouvoir contre le devoir) ne fait que substituer des idoles. En revanche, le combat des noms (la représentation contre l'interprétation ou la noblesse contre la faiblesse) produit des unifications fécondes. | | | | |
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| intelligence | | | Le sensible : ce que je vois, entends, sens, goûte, touche ; l'intelligible : le regard, la mélodie, l'arôme, le goût, la forme. L'homme des sens, le trivial, est dans le premier ; l'homme de l'essence, l'intellectuel, - dans le second ; celui qui les relie, l'homme du sens, est le métaphysicien ou le poète. | | | | |
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| intelligence | | | L'imagination n'est qu'une intellection vibrante. Manier les états mentaux (Valéry) ou manier les états d'âme (moi !) relève des mêmes cordes. L'Ange pur, astreint par la pudeur du sentiment ; l'ange impur, contraint par la honte du penser calculateur. | | | | |
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| intelligence | | | On commence par associer l'intelligence au cheminement, ensuite on l'attache plutôt aux buts, et l'on finit par la voir dans la faculté de substituer à tout chemin - un regard et à tout but - de bonnes contraintes. « Avec tous les chemins sous les yeux, c'est sans chemin que mon regard poursuivit le rien »** - Sophocle. | | | | |
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| intelligence | | | Nous avons un seul organe de préhension – notre conscience ; mais trois types de réaction différents nous obligent de donner trois noms différents à cet organe multiforme – cœur, esprit, âme – la répréhension morale, la compréhension intellectuelle, l’appréhension spirituelle. | | | | |
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| intelligence | | | Tout ce qui doit être compris, peut être méprisé - vouloir une source intarissable de l'incompréhensible, c'est tenir à garder la capacité de vénérer. « Tout comprendre, c'est tout pardonner » - Tchékhov - « Всё понять - всё простить » - c'est tout mépriser ! Mais « celui qui comprend et pardonne - où donc trouvera-t-il un mobile d'action ? » - Koestler - « he who understands and forgives - where would he find a motive to act ? ». | | | | |
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| intelligence | | | Les merveilles de ce monde devraient exaucer complètement notre curiosité et notre imagination ; notre souci du possible ne doit pas aller jusqu'à chercher d'autres mondes, mais se limiter aux regards nouveaux sur le mystère absolu et unique, s'offrant à nos yeux et esprits. | | | | |
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| intelligence | | | Le vrai sujet, intellectuel et spirituel, ce n'est pas le sens, mais la possibilité du sens (« meaning vs meaningfulness » du logocrate G.Steiner), la merveilleuse concordance : raison - choses. | | | | |
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| intelligence | | | L'intelligence de Valéry : s'intéresser aux conditions de la pensée, se désintéresser de ses conclusions. Puisqu'un bon esprit saura reconstituer le déclenchement des conséquences d'une règle bien conçue. | | | | |
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| intelligence | | | Par complémentarité, on voit dans l'esprit l'opposé de la réalité, dans la liberté - celui de l'algorithme, dans l'être - celui du devenir. Mais ce n'est qu'une astuce verbale, conceptuelle ou réelle, qui détermine ta façon d'être borné. | | | | |
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| intelligence | | | Regard - les variables d'observateur dominant les constantes des choses. | | | | |
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| intelligence | | | Le nihilisme n'est la négation ni de points d'attache (ontologie) ni de valeurs (axiologie), mais la liberté et le talent de leur (ré)invention. | | | | |
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| intelligence | | | Plus on est ignare, plus nombreuses sont des questions, autour desquelles, soi-disant, il y aurait silence des Anciens ou des Modernes. D'où le tapage innovant des souteneurs, - de pensées volages ou de thèses sages. Le savoir remplit de bruit toutes les cellules, mais apprend à s'évader vers le silence de soi. | | | | |
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| intelligence | | | Les bons philosophes aiguisent nos goûts et nos dégoûts. Les mauvais montrent comment eux-mêmes mâchent, avalent et digèrent. | | | | |
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| intelligence | | | Il ne faut pas être philosophe pour continuer à questionner jusqu'à l'infini (Deleuze), n'importe quel sot en est aussi capable ; mais le philosophe, contrairement aux autres, va vers des questions de plus en plus simples, pour arriver au point zéro des quêtes, où naissent, simultanément, le mot, le concept et la réponse. | | | | |
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| intelligence | | | La vie de l'homme est la triade : le monde, la représentation et la volonté ; et Schopenhauer se trompe en mettant EST à la place de ET. Vu à travers le langage, où se croisent ces trois branches, et en privilégiant la fonction enveloppante, face à la développante, on aboutit à la belle triade kantienne : « la volonté, le libre arbitre, la maxime »** - « Wille, Willkür, Maxim ». | | | | |
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| intelligence | | | Je ne vois que trois choses ne dépassant pas le stade de l'intuition exclusivement intellectuelle : Dieu, l'esprit et le Moi. D'où mon scepticisme face à la religion, au savoir et à l'authenticité. | | | | |
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| intelligence | | | Schopenhauer veut dire que le monde peut être vécu comme un paysage ou comme un climat : soit on le peint dans une représentation (création, savoir, intelligence), soit on s'y peint soi-même (passion, noblesse, musique) ; c'est le recours à la profondeur universelle ou à la hauteur personnelle qui permet de ne pas s'écrouler dans une platitude commune. | | | | |
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| intelligence | | | Je contiens en moi un homme du regard (sensibilité, tempérament, goût) et un homme des preuves (imagination, intuition, puissance). Entre les deux - la corde raide de l'intelligence. J'en garde l'équilibre, en maintenant le premier par l'amplification et en entretenant le second par le filtrage, et non pas l'inverse, qui rendrait le regard - fuyant et la preuve - envahissante. | | | | |
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| intelligence | | | Toute véritable sagesse concerne nos rapports avec des fantômes, mais pour la faire partager, il faut l'amener aux choses palpables. C'est pourquoi « la sagesse, qu'un sage chercherait à communiquer, sonne toujours comme une sottise » - H.Hesse - « Weisheit, welche ein Weiser mitzuteilen versucht, klingt immer wie Narrheit ». La sagesse ne se communique que par hantise. | | | | |
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| intelligence | | | Pierre de touche d'une pensée : l'égale résistance, face au réel et à l’idéel. « La nature confond les pyrrhoniens, la raison confond les dogmatiques » - Pascal. | | | | |
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| intelligence | | | L'objectivité, si elle existe, se manifesterait dans nos représentations (la topique) ou dans nos interprétations (la critique), mais nullement dans nos requêtes (la poétique). Et puisque l'homme est requête, appel ou prière, sa pensée et son sentiment doivent être subjectifs. | | | | |
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| intelligence | | | La philosophie est la promptitude et la maîtrise pour sauver le plus défaillant des trois protagonistes : l'intelligence, le langage, la sensibilité. Ce qui est infiniment plus élastique que la vue bien bornée et partiale de Wittgenstein : « La philosophie est une lutte contre la manière, dont le langage ensorcelle l'intelligence » - « Die Philosophie ist ein Kampf gegen die Verhexung unseres Verstandes durch die Mittel unserer Sprache » - la philosophie, au contraire, est la fusion avec le langage, la confiance faite au langage, au détriment de la réalité et de la représentation. | | | | |
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| intelligence | | | En philosophie, il n'existe pas de sentier battu : la philosophie est un cheminement en terrain inconnu, une quête de serpent ; l'intelligence - la queue de renard, qui efface les traces striées. Pas de sillons à usage multiple ; tout retour y est donc primordial, vierge, éternel. | | | | |
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| intelligence | | | La science commence et finit dans la réalité, matérielle ou humaine. Au milieu - la mécanique universelle. La philosophie commence et finit dans la poésie. Au milieu - l'homme existentiel. « La poésie est le début et la fin de la philosophie »**** - Hölderlin - « Die Dichtung ist der Anfang und das Ende der Philosophie ». Mais la philosophie des débuts et des fins est plus réelle que la réalité. | | | | |
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| intelligence | | | Philosopher, c'est créer des liens entre représenter, questionner et interpréter, avec les trois exagérations possibles : poétique, analytique, logique, dont seule la première est temporelle et personnelle. Ce qui est intemporel et abstrait est prédestiné à la machine. | | | | |
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| intelligence | | | Toute belle pensée se reconnaît par l'équivalence de son fond et de son élan, le premier - dans l'ordre des représentations, le second - dans le désordre des interprétations. | | | | |
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| intelligence | | | L'étant représente et le fond et la forme : le fond est l'étant, qui rend l'essence des choses, « la forme est l'étant, qui donne l'être aux choses » - Lulle (Heidegger, à tort, attribue cette prérogative de la forme - au langage ; son être est le fond et son étant - le fondé). | | | | |
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| intelligence | | | Une représentation s'accrédite d'après le sens, qu'on dégage des résultats de ses requêtes. Ce sens est dicté soit par la transcendance, ce qui va au-delà de toute représentation, soit par l'immanence, ce qui précède toute représentation. | | | | |
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| intelligence | | | Les hiérarchies intellectuelles en fonction des priorités dans la création - représentation, interprétation, langage - et dans sa grammaire - syntaxe, sémantique, pragmatique. Le génie d'Aristote, avec le primat du couple représentation-syntaxe, la médiocrité des stoïciens avec interprétation-sémantique, la chute finale de nos analytiques avec langage-pragmatique. | | | | |
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| intelligence | | | Les Grecs sont visuels ; le regard est une faculté aussi intellectuelle que visuelle ; Platon voit les Idées ; leur existence s'établit au-delà des yeux. | | | | |
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| intelligence | | | Le sage se voue aux mystères, qui animent son existence ; il enterre les solutions, prend de haut les problèmes, éloigne les choses. Cioran va dans une mauvaise direction : « Les penseurs de première main méditent sur des choses ; les autres, sur des problèmes ». À moins que, à juste titre, il lise mystère dans la chose même (envisagée en tant qu'un être heideggérien). | | | | |
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| intelligence | | | L'enfance, c'est la création de l'arbre primordial du savoir et de la sensation ; la maturité, c'est l'unification du flux vicissitudinal avec ton arbre existant et résumant ton passé ; d'où l'image et le prestige singuliers qu'a l'enfance. D'où l'importance de ta faculté de revenir au point zéro du regard, ou, au moins, des yeux. | | | | |
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| intelligence | | | L'attouchement (l'excitation de nos sens par l'appel des choses) et l'élan (le désir de l'âme visant les objets) précèdent la pensée (au sens moderne et non cartésien du mot – l'orientation de l'esprit) et se présentent mieux en tant que certitudes premières. | | | | |
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| intelligence | | | La pensée est concevable sans langage des mots (parmi concevoir, affirmer, vouloir, imaginer, sentir, ces types de pensée cartésiens, seul affirmer réclamerait, éventuellement, le mot), mais elle ne peut pas se passer d'images ; et ceux qui définissent l'être comme ce qui se pense sans images ne savent pas ce qu'ils disent. Même le douteux synonyme pseudo-mathématique de l'être, l'ensemble vide, se présente à notre imagination comme équivalent d'un élément neutre pour l'opération d'union des ensembles (comme le zéro arithmétique), et la neutralité est une image parfaitement rationnelle. | | | | |
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| intelligence | | | La bonne philosophie s'attaque aux mystères pour les traduire en problèmes ; la science produit des solutions aux problèmes ; le poète, dans des solutions, découvre un nouveau mystère. C'est ainsi que le poète est le point zéro du bon philosophe. « Plonger au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau » - Baudelaire. Les autres se contentent de l'ancien, dans la platitude du connu. | | | | |
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| intelligence | | | L'idéalisme statique, servile et mythique : chaque objet sensible a un correspondant intelligible ; l'idéalisme dynamique, libre et créatif : on ne connaît l'objet sensible que par son modèle intelligible, que chacun bâtit en fonction de son expérience, de son intelligence, de ses goûts. | | | | |
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| intelligence | | | L'idée, l'image, la représentation ; dans leurs acceptions les plus raisonnables, l'idée est une requête (hypothèse, question, ordre), dans le contexte d'une représentation fixe ; l'image est un moyen d'accès indirect (au-delà des étiquettes) aux choses ; la représentation est le fond préétabli et exploré par des idées formelles. Les entités de la représentation, ce ne sont ni idées ni images, mais concepts. | | | | |
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| intelligence | | | Dans un écrit de philosophie, la culture philosophique représente un apport négligeable ; l'esprit y est inséparable de la chair ; les horizons n'y attirent qu'à une belle hauteur de tempérament, de style ou d'émotion. La plus belle intelligence est celle qui écoute son âme et affine son goût, au lieu de scruter et confiner sa mémoire. Peu me chaut la supériorité oculaire de Descartes sur Pascal, de Bergson sur Alain, de Sartre sur Valéry, si les seconds surclassent les premiers en qualité de leur sensibilité et de leur regard. | | | | |
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| intelligence | | | Le progrès des représentations : soit on les approfondit (la métaphysique, la quête de l'être de l'étant), soit on les rehausse (le nihilisme, la quête de soi, l'art). Les buts et les contraintes s'y invertissent si facilement ; les métaphores et les concepts s'y muent, mine de rien, les uns dans les autres. D'ailleurs la plupart des concepts ne sont que des métaphores syntaxiques. « Une excitation nerveuse transposée en une image ! La première métaphore » - Nietzsche - « Ein Nervenreiz, übertragen in ein Bild ! Erste Metapher ». | | | | |
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| intelligence | | | Ce livre est fait d'abord de définitions ; deux choses sont attendues de celui qui voudra en goûter : placer ces définitions au milieu des autres faits et faire jouer son interprète, c'est à dire, essentiellement, son goût, pour aboutir à un arbre unifié, plus riche et verdoyant de variables que son arbre initial des requêtes. | | | | |
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| intelligence | | | Le soi absolu (Kant, Fichte, Hegel) serait une pure liberté, source d'une vaste et profonde philosophie transcendantale ; mon soi inconnu est, avant tout, source de contraintes, pour que mon esprit parte de mon âme, dans un courant poétique, dont le premier souci est de garder la hauteur de source. La rigueur des valeurs face à la vigueur des vecteurs. | | | | |
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| intelligence | | | Oui, il est possible de briller par la continuité de son système, par le style de ses transitions, par la connexion de ses étendues ou l'ouverture de ses frontières ; mais l'imagination s'y vide rapidement, l'intuition y devient vite superflue et le tempérament - inutile. Rien d'excitant n'en peut plus être attendu, après Aristote, Descartes et Kant, que les impuissants de la métaphore vivifiante continuent à imiter pâlement. Le cerveau s'acquitta de sa mission géométrique exhaustive auprès de l'esprit ; celui-ci ne peut plus espérer de la nourriture que de la musique de l'âme. | | | | |
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| intelligence | | | Refuser à la raison de s'immiscer dans les querelles de l'âme est signe d'une indigence spirituelle. Mais avoir honte de la présence de l'âme confuse et cachottière aux confrontations de l'esprit inquisiteur témoigne de l'indigence plus grave encore. Anémie du serein ou acédie du divin. | | | | |
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| intelligence | | | La philosophie s'occupe des choses, qui n'admettent pas de système, ou, au moins, où aucun progrès systématique n'est significatif. Aucun système ne pourra jamais rendre la signification d'un regard, d'un style, d'un état d'âme, d'une forme de vie. Aucun système n'est capable d'apporter à la philosophie ce que lui apportent les métaphores. L'aphorisme est un arbre de métaphores ; l'attrait d'une même hauteur et le souci d'un même regard, la pensée unifiante, en font un système en aphorismes. | | | | |
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| intelligence | | | L'intelligence et le talent - deux clés respectives pour les deux facettes inséparables d'un artiste : ses filtres et sa création, ses dogmes et sa sophistique, sa noblesse et ses idées. | | | | |
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| intelligence | | | La raison se décompose en trois axes : créateur, artistique, instrumental - la rupture, l'inspiration, l'algorithme. On enlève l'art - on reste dans la platitude ; on manque de créativité - on se retrouve dans la linéarité des robots, dans l'âge de la raison instrumentale. | | | | |
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| intelligence | | | Le principe le plus pur n'est que commencement, point zéro, qui ne se prête pas au développement des idées, débouchant toujours sur une caserne ou sur une étable, mais se consacre à l'enveloppement par le mot : la vision d'une tour d'ivoire, à partir de la réalité des ruines. | | | | |
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| intelligence | | | Toute activité intellectuelle se réduit à la chronologie que suivent son sujet, son objet et son projet. La mathématique : la définition-objet, l'hypothèse-projet, la démonstration-sujet ; la philosophie : le développement-projet, le vocabulaire-objet, l'école-sujet ; la poésie : le style-objet, le sentiment-projet, la noblesse-sujet. Avec leurs contraintes respectives pré-déterminantes : la logique, l'érudition, le talent. | | | | |
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| intelligence | | | Pour juger de l'intérêt d'un discours abstrait, il existent deux tests infaillibles, l'un logique et l'autre conceptuel : l'épreuve par la négation et l'épreuve par le concret. Si la négation produit un message également défendable, c'est que l'affirmation était sans intérêt. La substitution des concepts par des instances peut : ne rien apporter (le meilleur des cas), confirmer, réfuter, abaisser (le pire, c'est le cas de la majorité des discours philosophiques académiques). | | | | |
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| intelligence | | | Câblage de connaissances, par notre machine interprétative, est une notion ignorée des philosophes et bien connue des informaticiens. Ce que ceux-là appellent connaissance intuitive est, le plus souvent, une connaissance câblée si profondément, en langage-machine, que son accès se ressent comme immédiat et même a priori. Et la dichotomie kantienne : « toutes nos représentations sont soit intuitions, soit concepts » - « alle unsere Vorstellung ist entweder Anschauung oder Begriff » - y est sans fondement. | | | | |
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| intelligence | | | La représentation est l'une des frontières de la volonté, comme l'être surgissant en toute section du devenir. La représentation est une traduction du monde, en deux modes possibles - reproduction ou création ; et c'est le soi, et non pas le monde, qui se réduit à la volonté et à la représentation, c'est à dire au travail du libre arbitre, la liberté étant réservée à notre âme, animée par le frisson intraduisible. | | | | |
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| intelligence | | | La représentation et l'interprétation sont, potentiellement, deux moyens pour exercer une volonté de puissance ; la représentation ne peut gagner qu'en profondeur, tandis que l'interprétation a une issue vers la hauteur, l'intensité métaphorique. Le progrès linéaire, face à l'éternel retour ; celui-ci s'avère supérieur au sens, cet autre fruit de l'interprétation. L'éternel retour est la réfutation de l'authenticité de l'être et l'affirmation d'un devenir inventé. | | | | |
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| intelligence | | | Pour être inépuisables, les meilleurs cerveaux sont toujours initiaux : dans l'amplitude de la langue - Heidegger, dans la hauteur du ton - Nietzsche, dans la profondeur du regard - Valéry. Les médiocres sont toujours dans le développement, remplissage ou collage. | | | | |
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| intelligence | | | Chez tout homme, la raison s'exerce sur trois facettes : la scientifique, l'artistique, la philosophique. Le libre arbitre de la tâche représentative pré-langagière, la liberté dans la verbalisation d'arbres, les contraintes spéculatives d'unification d'arbres conceptuels. Les kantiens n'attribuent à la raison que la troisième tâche : la faculté unificatrice de l'entendement. « Comprendre, c’est, avant tout, unifier » - Camus. | | | | |
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| intelligence | | | La conscience mentale se compose d'images de la réalité (le sens), de la représentation (l'intelligence) et du langage (l'expressivité), ce qui fait de nous des hommes pratiques, philosophes ou artistes. Une curiosité du français : la conscience morale, débarrassée d'adjectifs, redevient conscience tout court. | | | | |
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| intelligence | | | Dans une vraie philosophie, c'est à dire salutaire ou spirituelle, le savoir ne joue qu'un rôle purement décoratif, le maintien d'illusions, qui consolent ou séduisent, étant la fonction principale du philosophe. Aristote, qui traite la sophistique de sapience illusoire, ne se doutait pas, à quel point l'ironie renverse son docte jugement. | | | | |
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| intelligence | | | Le but de toute philosophie n'est ni de comprendre ni d'amplifier le bruit du monde, mais d'apprendre à en extraire la musique. Et cette musique doit toujours porter la joie, même si, chez les meilleures oreilles, elle perce à travers les larmes. La philosophie est dans la sublimation céleste de ce qui nous attache à la terre. | | | | |
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| intelligence | | | Le comprendre sans le juger aboutit à l'expertise, au consensus et à la statistique ; le juger sans le comprendre - à la bêtise, au lapsus ou à la mystique ; le sot ayant la prétention de pratiquer, simultanément, les deux, le sage dévalue les deux, en mettant en avant - le créer ; créer une représentation, un langage, une interprétation, où règne la liberté et non pas la copie ou l'empreinte. | | | | |
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| intelligence | | | Hegel assigne à la philosophie la tâche d'interpréter le monde, Marx - de le changer, Aristote - de le représenter : le sens, le devenir, l'être. Le relatif de l'absolu, l'absolu du relatif, l'absolu. Mais, en tout cas, c'est la musique et l'intensité du langage, c'est à dire le regard, qui feront, que ce monde est bien à moi. Par ailleurs, l'intensité nietzschéenne n'est pas la force, comme on le croit bêtement, mais exactement - la musique ! Comme sa force consiste à savoir s'appuyer sur sa noble faiblesse. | | | | |
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| intelligence | | | Il y a trois types de connaissance : l'intuition intellectuelle (avant le modèle), la conceptualisation de métaphores (création du modèle), le sens des réponses aux requêtes (interrogation du modèle). La première est rencontre entre le sensible, le langagier et l'utilitaire, la deuxième est traduction dans l'intelligible, la troisième est épreuve de notre personnalité, de son intelligence et de son imagination. Trois efforts de nature totalement différente. | | | | |
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| intelligence | | | La structure des faits, qui constituent la base de toute représentation, porte déjà des traces de notre pré-interprétation du monde (ce qui faisait que Nietzsche niait aux faits toute existence pour l'attribuer à la seule interprétation), mais la vraie interprétation intervient dans le contexte d'un modèle figé. Ne pas confondre le libre arbitre de la représentation dynamique d'avec la liberté de l'interprétation statique (comme le fait Bergson : « Notre représentation des choses naîtrait de ce qu'elles viennent se réfléchir contre notre liberté »). | | | | |
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| intelligence | | | L'intelligence s'affirme dans la vision des modèles, la sagesse - dans la vision du réel. | | | | |
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| intelligence | | | L'esprit est un arbre vivant aux feuilles toujours recommencées, riches en inconnues, qui n'appellent qu'à s'unifier avec l'univers en quête. « Vous devez respecter la sagesse et non pas un objet tel qu'un arbre » - Bouddha - mais la sagesse dépourvue de variables devient chose, tandis que le propre de l'arbre est de s'offrir à l'unification avec ses frères pour devenir vie. | | | | |
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| intelligence | | | Sur la voie de la pensée, le premier jalon est presque toujours un intérêt soit pour un objet soit pour une relation (et des associations d'images ne viennent qu'après la fixation de l'intensité du désir). Plus on est intelligent, plus souvent la relation se présente avant l'objet, l'opérateur avant l'opérande. | | | | |
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| intelligence | | | Pour un objet, l'essence est sa définition, et l'existence - sa manifestation ; par bêtise ou paresse, on peut ne pas disposer de définitions et voir en manifestations la seule source de nos conceptions ; mais, avec la sagesse, on commence à mépriser l'existence-effet et à se consacrer à l'essence-cause des choses, qui n'existent pas. | | | | |
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| intelligence | | | Les derniers secrets de la matière sont … spirituels ; les clameurs, senteurs, couleurs, saveurs se livrent aux nombres et aux déductions ; l'onde cohabite avec l'atome ; l'espace devient encore plus mystérieux que le temps. Aujourd'hui l'esprit puise l'essentiel de ses connaissances non plus dans l'expérience, mais dans le raisonnement. | | | | |
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| intelligence | | | La rétine est là, avant que la première lumière ne pénètre notre œil ; le goût est là, avant que la première friandise n'effleure notre palais ; de même, la relation avec l'Autre est là, avant que la première fraternité ou la première animosité ne naissent ; l'intentionnalité est une fumisterie ; avant tout jugement, le juge est déjà en nous ; l'étant hérite tout de l'être, sauf les accidents. « Le visage a un sens, non pas par ses relations, mais à partir de lui-même »* - Levinas. | | | | |
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| intelligence | | | Comment appelle-t-on un discours sans définitions clairement perçues ? - bavardage, lorsqu'il s'agit de manier les choses ; philosophie, lorsqu'il est question des idées. Pourtant, de tous les temps, l'incapacité de formuler de bonnes définitions fut vue comme signe d'indigence mentale ; les définitions, paraît-il, tuent le telos/entéléchie/but de la philosophie (ces gardiens de logorrhées, élèves de Husserl, devraient s'appeler phil-a-télistes - ceux qui sont sans le lointain) ; les bonnes définitions sont, en effet, de puissantes contraintes, rendant les buts presque triviaux et sans intérêt propre. | | | | |
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| intelligence | | | Les étapes ascendantes du mûrissement d'une bonne tête : penser, se regarder penser, savoir se regarder penser - la mécanique, l'intelligence, la connaissance ; une fois ce minimum vital atteint, il faut le mettre sur le métier à trois navettes : pouvoir, vouloir, devoir - le talent, l'intensité, la morale - l'esprit, l'âme, le cœur. | | | | |
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| intelligence | | | Trois stades de notre compréhension du réel, le sensible, le mental, le conceptuel, avec une stupéfiante harmonie des passages de l'un à l'autre, de traces à images et concepts : pureté des empreintes, pureté interprétative, pureté représentative ; entre eux, circule le sens ou l'être, tout justifiant, tout guidant, tout mystifiant. | | | | |
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| intelligence | | | Dans toutes nos représentations abstraites, même dans les plus immatérielles, comme les objets mathématiques, les expériences de nos sens sont omniprésentes. Donc, leur fichue réduction phénoménologique et l'existence d'un moi transcendantal sont des fumisteries gratuites, nées dans les cerveaux des bavards, enivrés de verbiages. | | | | |
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| intelligence | | | Pour peindre, j'ai besoin d'une toile et d'un chevalet ; donc pour juger de mon don pictural, il suffit d'étudier mon intentionnalité, face aux industries du textile et du meuble - c'est ainsi que raisonnent les phénoménologues. « La canaille philosophique : dire que le désir de l'homme, c'est le désir de l'Autre » - Lacan, tandis qu'il traduit le soi, que dis-je, qu'il le crée, fécondé par l'Être. L'homme peut porter l'amour, au fond de soi-même, sans avoir jamais rencontré d'êtres aimables ; l'homme est ouvert à l'émotion esthétique ou éthique, dans un milieu, où n'affleuraient jamais que la laideur et le mal. La Rochefoucauld fut mauvais métaphysicien : « II y a des gens, qui n'auraient jamais été amoureux, s'ils n'avaient jamais entendu parler de l'amour ». | | | | |
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| intelligence | | | L’œil nous présente un espace à deux dimensions ; l'espace réel en a trois ; l'esprit peut concevoir aisément un espace à quatre ou même à un nombre infini de dimensions, dont le bon Dieu espiègle voulut peut-être nous priver. Mais comment réduire ou généraliser l'axe temporel ? L'énigme du temps, pour l'esprit, est aussi insoluble que l'énigme du bien pour l'âme. Ce qui est le plus fascinant, ce n'est pas le changement, le devenir, de la matière, mais la place, l'être, de l'instant écoulé. Le feu du temps, tout dévorant, tout engloutissant, faisant de toute matière un éternel recommencement, tout régénérant ; Phénix, complice de Chronos, en serait-il la seule image parlante ? Tout instant du passé est même moins que cendre - un vrai néant, un vrai vide, une vraie absence. | | | | |
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| intelligence | | | Le thème de retour est joué par Nietzsche et par Heidegger : le premier veut échapper à l'espace dans l'égale intensité du devenir vital, le second veut échapper au temps dans le déplacement du regard, de l'étant intelligible vers l'être suprasensible. La hauteur de regard semble être leur dénominateur commun ; en privilégiant la hauteur, on prône la musique, et en se concentrant sur le regard, on se condamne à la profondeur. L'être, par rapport au devenir, est ce que le moi inconnu est au moi connu, le regard - à la pensée. | | | | |
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| intelligence | | | Penser, pour Descartes, est ce que nous apercevons immédiatement, mais je pense veut dire : mon état mental (jeu réciproque des représentations et interprétations) change, il y a donc mouvement et temps, ce qui exclut l'immédiateté ; depuis Zénon nous savons, que le mouvement pensé et le mouvement réel ne s'entendent pas très bien, et puisqu'on doit donner la préférence à la réalité, je bouge réel est plus probant que je pense idéel, comme première certitude. La conscience n'est qu'une surface des mouvements humains, leur profondeur et leur source principales se trouvent dans les pulsions. | | | | |
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| intelligence | | | Dans la réalité il y a une lumière (l'esprit) et des objets (la matière) ; la représentation crée des ombres des objets ; les requêtes du réel se tournent requêtes de la représentation, et leur interprétation produit de la lumière, interne au modèle ; le croisement de la lumière du réel et de la lumière interprétée génère le sens. | | | | |
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| intelligence | | | Si l'esprit n'intervenait pas dans le travail de l'œil, celui-ci n'exhiberait que des points sans poids ni relief. La vraie vue est une violence faite à l'espace. De même, la culture est une violence faite au temps. L'harmonie cotonneuse avec son temps s'appelle troupeau, quand ce n'est machine. | | | | |
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| intelligence | | | L'idée a priori aboutit à la représentation, l'idée a posteriori résume le sens ; l'idée tout court est un arbre requêteur, devant la réalité ou devant la représentation : le libre arbitre, la liberté, le langage. | | | | |
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| intelligence | | | Le regard, c'est à dire le visage, est ce qui déborde, dépasse ou vivifie un savoir objectif et une ignorance subjective, tout en en restant solidaire ; il en serait l'unité de l'unification (die Einheit des Einigens - Hölderlin), une puissance au service d'une faiblesse, l'intelligence soumise à la musique. | | | | |
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| intelligence | | | Le sujet, c'est l'union de trois créateurs : de représentations (Descartes), de requêtes (Valéry), d'interprétations (Nietzsche). Il doit donc offrir trois facettes : la scientifique, la philosophique, la poétique. L'esprit scientifique bâtit des modèles du monde, l'esprit philosophique les interroge, l'esprit poétique réinterprète le monde. Chacun des trois manque souvent de dons dans les deux autres sphères et croit pouvoir s'en passer, pour se dévouer exclusivement à la représentation, au questionnement sans fin, à la perpétuelle interprétation. C'est le poète qui en sort le moins ridicule. On finira par confier la science à la machine, ce qui enterrera définitivement le cogito (se réduisant à la représentation), pour ne laisser que l'homme de la nature, celui qui ne fait que réinterpréter. | | | | |
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| intelligence | | | Tous ces penseurs, qui réhabilitent le temps (durée) ou l'espace (profondeur, étendue, largeur), dans la réflexion métaphysique - tandis que la seule dimension spatio-temporelle qui est condamnée unanimement, par le goujat et par le sage, semble être la hauteur. | | | | |
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| intelligence | | | L'éternel retour égalise les parcours, mais pour être une source, il faut être porteur d'une intensité unificatrice. Pas de première fois, dans un devenir partout intense. Le recommencement - un nouveau point zéro de la création. La source du premier pas se cache et se fait vénérer. | | | | |
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| intelligence | | | Les philosophes visitent l'édifice de la science en touristes ahuris et pensent en retirer de savantes synthèses, sous forme de graffiti, qu'ils laissent sur les murs, graffiti affublés de titre de pensées. « Des sciences à la pensée, il n'y a pas de pont, mais seulement le saut » - Heidegger - « Es gibt von den Wissenschaften her zum Denken keine Brücke, sondern nur den Sprung » - il n'y a pas plus de pensées en philosophie qu'en jardinerie, mais le souci du saut est, en effet, un souci philosophique - le saut entre le désarroi de l'esprit et la joie de l'âme. | | | | |
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| intelligence | | | Les idées en tant que fond sont sans vie ; elles ne s'inscrivent dans la vie que par leur forme. Pour être profondes, il leur faut bien un fond, mais leur profondeur ne fascine qu'accompagnée de la hauteur de leur forme. Il n'y a que très peu d'idées (par exemple, physiques ou organiques), que l'esprit voit (Platon) ; les profondes, on les forge. | | | | |
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| intelligence | | | Il y a trois sortes de pensée humaine, résultant des dialogues de la raison avec ses interlocuteurs : la raison face à la logique, la raison face aux sens, la raison face aux valeurs métaphysiques. La pensée mathématique, la plus primitive, sera parfaitement modélisée par l'ordinateur ; de bonnes représentations, appuyées par de bons interprètes, y suffiront. Je ne vois pas comment pourrait être imitée par la machine la pensée sensorielle, où l'interprétation foudroyante devance toute représentation (les phénoménologues appellent cette réinterprétation magique – intuition originaire - Urintuition). Mais la pensée métaphysique, aux sources et ressorts du beau et du bon insondables, restera peut-être le dernier bastion de l'homme, face à la déferlante robotique dans les cerveaux humains. | | | | |
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| intelligence | | | Le talent, mieux que les autres, touche les cibles, visibles de tous ; le génie vise ce que ne voient pas les autres et le touche, de sa flèche ou de son regard (lorsqu'il économise ses flèches, préférant bander son arc et se moquer de cibles, même invisibles). Le génie chante l'archer : « Je chante l'arme et son homme » - Virgile - « Arma virumque cano » - et non pas « les combats et les héros ». | | | | |
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| intelligence | | | Dans un vrai livre de philosophie, on doit faire appel à une haute musique de poète, à un vaste style d'écrivain, à un profond regard de penseur. Nietzsche fut le seul à atteindre à cette harmonie. Mais dès que les hommes imaginèrent, que seule la dernière dimension justifiât le titre de sage, ils proclamèrent, paradoxalement, la préséance du langage, et leur profondeur universitaire, sans nulle forme musicale, se mua aussitôt en platitude. | | | | |
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| intelligence | | | Il n'existe pas de sages attitudes ; la sagesse, c'est une justification, intelligente, requinquante et subtile, justification d'une quelconque attitude ; qu'on soit rebelle ou capitulard, lumineux ou ombrageux, optimiste ou pessimiste, raisonnable ou fou - la sagesse consiste à connaître ou à inventer les pourquoi et les comment d'une attitude, auxquels on adhère. | | | | |
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| intelligence | | | Le regard n'aurait pas de sens sans les choses vues - telle est l'aberration inaugurale de la phénoménologie. La plus haute essence humaine se manifeste en ce qui n'existe même pas : l'ascète aime son Dieu ou son idéal bien désincarnés, l'esthète palpite à l'évocation de ses fantômes de beauté, le nihiliste se passionne pour les idées ou sentiments, qui, pourtant, se réduisent au néant. Même en Intelligence Artificielle, l'essence idéaliste précède l'existence matérialiste. | | | | |
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| intelligence | | | Le sophiste, doté d'un talent poétique, a de bonnes chances de devenir philosophe ; sans ce talent, tout raisonneur dégringole dans le sophisme. Heidegger ou Sartre. | | | | |
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| intelligence | | | Tout le bavardage sur la préséance de l'existence ou de l'essence se clarifie complètement, si l'on est capable de distinguer ces trois questions : X existe-t-il ? Est-ce que X est Y ? Qu'est-ce que X ? - dont les réponses affirmatives constateront : une existence hors toute essence, une existence découlant de l'essence, une essence impliquant l'existence. | | | | |
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| intelligence | | | La sagesse, c'est le talent de munir tout avis, tout point sur un axe donné, - d'intensité égale ; ton propre avis en ressortira d'autant plus en relief. « Savoir adopter l'angle de vue de l'avis contraire - telle est la vraie sagesse » - Mendeleev - « Перенестись на точку зрения противоположного мнения - это и есть истинная мудрость » - s’appellerait-elle Yin-Yang ? | | | | |
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| intelligence | | | La philosophie aurait dû être une réécriture en hauteur, à la verticale du qui, du quoi, du pourquoi, du au nom de quoi, que nous désignent les héros, les savants, les artistes. Au lieu de cela, elle fouille des profondeurs trop artificielles ou étale des platitudes trop réelles. | | | | |
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| intelligence | | | Pour juger de l'intérêt d'une pose (posture/position) philosophique, le premier réflexe est d'en imaginer le contraire ; c'est ainsi que l'on comprend l'insignifiance d'un regard, qui aurait pour centre l'être, la matière, la vérité, la liberté, et l'on finit par reconnaître que l'opposition la plus intéressante est entre la poésie et la prose, la consolation et la conviction, la musique et le bruit, l'abstrait et le concret, le commencement et le résultat, l'élégance artificialiste et le naturalisme béat ; et cette opposition est symbolisée le mieux par le sophisme et le cynisme. Platon, Pascal, Nietzsche, face à Diogène, Hume, Husserl. Curieusement, les seconds triomphent en pratique, tandis qu'en paroles sont proclamés vainqueurs - les premiers. | | | | |
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| intelligence | | | Ce qu'Aristote dit de la représentation (les substances) et Platon - de l'interprétation (les idées) ne porte que sur les étants, dont l'être (Heidegger) servira à valider la représentation et à orienter l'interprétation. | | | | |
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| intelligence | | | Sur dix catégories aristotéliciennes - substance, quantité, qualité, relation, lieu, temps, position, possession, action, passion - on devrait ne garder que trois : substance, relation, action, les autres ne le méritent pas. On devrait y ajouter, en revanche, - règle, événement, fait, attribut (symptôme ou accident), contrainte (support de modalité, pré-règle). Quantité et qualité relèvent des insignifiantes nuances des propriétés d'attribut. Lieu, temps, position sont des attributs particuliers. Possession est une relation particulière, et passion - une substance ou une action particulière. | | | | |
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| intelligence | | | Kant traite les catégories aristotéliciennes de rhapsodies et propose sa propre Table, où apparaissent, en plus, modalité, négation, causalité, mais qui se réduisent, pourtant, aux règles et relations. Tous les deux pensent qu'ils creusent l'être, tandis qu'ils ne font qu'effleurer le travail préliminaire de toute représentation. À ce stade, l'intelligence consiste à se débarrasser des traces de la langue ; celle-ci ne doit apparaître que par-dessus une représentation achevée. | | | | |
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| intelligence | | | Le monde, l'homme, la perception humaine du monde - trois merveilles d'un même acabit. Qu'on parte de l'homme (Protagoras, Kant, Nietzsche), du monde (Spinoza, Marx, Heidegger), de la relation entre eux (Aristote, Husserl, Sartre) - on peut aboutir au même réseau conceptuel. Ce qui différencie ces visions, ce n'est pas tant le problème des représentations et des interprétations, que la part et la qualité de l'extase, tragique ou jubilatoire, devant le mystère. L'intelligence, la noblesse, le talent - telle est l'échelle ascendante des bons esprits. | | | | |
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| intelligence | | | La différence entre le savoir et l'intelligence : le premier permet de représenter la pensée sous la forme d'un arbre foisonnant, bien ancré et ramifié, en accord avec sa forêt ; la seconde se manifeste surtout par des valeurs inconnues, placées dans l'arbre solitaire, pour en appeler à l'unification avec le monde : « Le Principe distribue la vie dans l'arbre tout entier sans s'y répandre » - Plotin. | | | | |
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| intelligence | | | Une hiérarchie de valeurs externes s'établit en fonction de la hiérarchie de mes juges internes : à ma raison, à mon esprit, à mon âme, en tant que juges, correspondent le savoir, l'intelligence, le talent des autres. Et c'est ainsi qu'au-dessus du beau savoir de G.Steiner je placerai l'intelligence de Valéry, et le beau talent de Nietzsche - au-dessus de l'intelligence de Valéry. | | | | |
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| intelligence | | | Le beau, le goûteux, le caressant n'existent pas sur la rétine, la langue ou la peau ; derrière l'empreinte, le cerveau reconstitue non seulement l'objet stimulant, mais la nature même de l'empreinte et perçoit l'état du stimulé, et l'esprit en résume le sens et en propage des conséquences : « la sensation comme état de conscience et comme conscience d'un état » - Merleau-Ponty. | | | | |
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| intelligence | | | La vraie spiritualité est à l'opposé des connaissances ; elle est l'art d'écouter ton âme et d'en reproduire la musique, et non pas l'artisanat de fouiller ta mémoire et d'en présenter un compte-rendu. « Depuis la Renaissance, l'anti-spiritualité engloutit l'homme, qui ne s'occupe désormais que des problèmes matériels, dont celui de la connaissance » - Tarkovsky - « Начиная с Возрождения, проблема познания относится к материальным проблемам - бездуховность поглотила мужчин ». | | | | |
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| intelligence | | | Face aux regards incompatibles sur le monde, il y a trois attitudes possibles : chercher des finalités communes (l'universalité kantienne), imaginer un processus de conciliation (le compromis hégélien), clamer de nobles contraintes, dès le départ (le goût nietzschéen). | | | | |
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| intelligence | | | L'image du monde se forme en nous à travers les mailles de l'esprit et les cordes de l'âme, ce qui donne à cette image la profondeur conceptuelle et/ou la hauteur musicale. Le regard et la tonalité (le in-der-Welt-sein et la Stimmung de Heidegger). Le bruit du monde se transformant en symboles ou en musique. La philosophie pure et la pure musique sont deux cas extrêmes, avec l'extinction de l'une de ces sources. | | | | |
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| intelligence | | | Ni l'ampleur ni le self-control ne prouvent la grandeur d'un cerveau. S'étendre en profondeur, c'est à dire développer, est propre à tout esprit, comme il est propre à toute âme d'envelopper, c'est à dire de caresser en surface, tout en gardant une hauteur, de rêve ou de langage. Mais, pour mieux garder le cap haut, un gouvernail vaut mieux que les ailes, la maîtrise vaut mieux que les horizons. | | | | |
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| intelligence | | | Le talent n'a pas besoin d'idées ; son outil, c'est le mot expressif, duquel, presque automatiquement, surgira l'impression d'idées ; il ne cherchera donc jamais à exprimer ses idées (lesquelles sont, chez lui, toujours a posteriori ; les idées a priori sont l'apanage des sots : (« Les talents nés trouvent d'instinct le moyen d'arriver à exprimer leurs idées » - Delacroix). L'instinct ne les aide que pour peindre : on imprime, en impliquant ses contraintes ; on n'exprime pas, en expliquant ses fins. Le talent se reconnaît, lorsqu'en ex-primant, d'instinct, son vide, il im-prime, presque malgré lui, des idées inattendues. « L'art vise à imprimer en nous des sentiments plutôt qu'à les exprimer » - Bergson. | | | | |
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| intelligence | | | L'esprit, pour concevoir, n'a besoin ni de lumière des idées ni d'ombres des sentiments ; on conçoit d'habitude dans le noir du désir ; c'est à tâtons, en avançant les sens ou les sons des mots, que le talent découvre les plus charmants objets de volupté et de pensée. | | | | |
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| intelligence | | | Le véritable fond de la création n'est ni mon ambition, ni mon savoir, ni même mon talent, mais mon soi inconnu, cette passerelle invisible, qui lie mon esprit à l'âme du monde, âme que d'autres appellent être : - ce qui exige création et audace - et si cet appel devient inaudible, c'est que je devins un misérable étant, connaissant l'inertie et ignorant la création. | | | | |
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| intelligence | | | En philosophie, l'esprit, qu'il soit systémique ou aphoristique, cherche à se débarrasser du hasard : le premier, pour chasser le hasard de l'arbre, et le second - celui de la forêt ; le premier s'occupe de continuités, le second - de ruptures ; le premier donne une idée du prix sonnant des surfaces et volumes, le second - une image de la valeur musicale des profondeurs et hauteurs. | | | | |
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| intelligence | | | Toute matière, qui ne se réduise pas au nombre, est nulle ; la partie de l'esprit, irréductible au nombre, s'appelle âme. « Le nombre est la caractéristique primordiale de l'être en soi, c'est à dire de l'union de l'Un et du Multiple ; le nombre, c'est la structure, le rythme et la symétrie des choses, c'est à dire, selon les pré-socratiques, - leur âme » - A.Lossev - « Число является начальной характеристикой бытия в себе, т.е. единораздельности ; число - структура, ритм и симметрия вещей, т.е., с досократовской точки зрения, - их душа ». Cette ontologie pythagoricienne ennoblit le nombre, comme l'illimité ennoblit la limite. | | | | |
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| intelligence | | | Pour les autres, nous sommes surtout un paysage, et pour nous-mêmes - un climat. Reflets de nos actions ou de nos émotions. « Chacun est le climat de son intelligence » - Lamartine. L’œil saisit le paysage, le regard s'imprègne du climat. Que ce soit intelligent ou bête, que ce soit le pays ou la langue, qui illustrent cette leçon de météorologie sentimentale, - on est le concentré de son parallèle, la cordialité de l'esprit, ou de son méridien, la spiritualité du cœur. | | | | |
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| intelligence | | | Élaborer ses propres formes et vivre de et en elles - telle est la fonction de mes représentations. Et il paraît, que « la seule chose, qui m'appartient en propre, est l'usage des représentations » - Épictète - tandis que même bien des sages prétendent détenir en propre l'interprétation, qui n'appartient qu'à l'espèce. N'est à moi que ce qui échappe au temps ; le contraire de Sénèque : « Seul le temps est à nous » - « Tantum tempus est nostrum ». | | | | |
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| intelligence | | | L'intelligence analytique est dans le flair des variables, qu'elle introduit dans tout arbre interrogatif. Là où un naïf ne lit que des constantes ou un superficiel ne décèle que des variables explicites, l'intelligent devine des variables muettes et, par un jeu de réécriture, crée de nouveaux langages de requêtes. « Sans esprit on ne voit que des bribes, avec un peu d'esprit - la règle, avec beaucoup d'esprit - l'exception »*** - Grillparzer - « Der Ungebildete sieht überall nur ein einzelnes, der Halbgebildete die Regel, der Gebildete die Ausnahme ». | | | | |
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| intelligence | | | Ce n'est pas le nombre d'espèces ou de genres, qu'un homme distingue, qui en fait un génie, mais la qualité des relations métaphoriques qu'il est capable d'y introduire. L'arithmétique des yeux ou l'algèbre du regard. | | | | |
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| intelligence | | | Le côté poétique des questions philosophiques les laisse souvent prendre pour religieuses, ce qu'elles ne sont que dans la recherche de consolations, ce premier chapitre philosophique, le second étant la musique des rapports entre la réalité, la représentation et le langage. Orphée semble être la figure la plus emblématique de cette philosophie. Il n'y a donc pas une, mais deux philosophies premières : l'éthico-religieuse et l'esthético-scientifique. | | | | |
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| intelligence | | | Les axes, qui polluent la scène philosophique, et sur lesquels dominent la grisaille et la stérilité : essence - existence, vérité - apparence, objectif - subjectif, vital - conceptuel. Les deux seuls axes, dont aurait dû s'occuper la philosophie : caresses verbales et musicales, apportant de la consolation à l'homme angoissé, et des réflexions sur le rôle du langage, pour traduire nos frissons ou nos intuitions. | | | | |
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| intelligence | | | Que deviendrait l'âme sans la mimesis, ou la répétition presque mécanique, ou la réanimation magique de nos souvenirs et de nos émotions ? Si la mémoire humaine avait la même permanence que la mémoire des ordinateurs ? Si nos émois laissaient une contre-empreinte matérielle, qu'on intensifierait, effacerait ou réactiverait à volonté ? Cette âme ne serait qu'esprit ou machine. La répétition mentale est un miracle logique et organique, dans lequel le corps joue un rôle périphérique d'une mémoire de masse somnolente, tandis que la mémoire centrale, vive, volatile maintient l'âme en état de veille. | | | | |
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| intelligence | | | Le soi inconnu est tout simplement notre âme, qui, chez un philosophe, s'incarne dans l'une des deux hypostases du soi connu : elle devient cœur, dans la recherche de consolations à la détresse humaine, ou elle devient esprit, dans son regard sur la merveille du langage. | | | | |
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| intelligence | | | Le corps, ce sont des capteurs qui envoient des signaux à l'âme, qui les transforme en jouissances, en souffrances ou en connaissances (dans ce dernier cas, l'âme s'appellera esprit) : signal - caresse/blessure - musique. Leur rapport n'est ni fusion phénoménologique ni séparation bergsonienne, mais cohabitation entre la fontaine et la soif. | | | | |
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| intelligence | | | L'Intelligence Artificielle est à l'intelligence tout court ce que le roman est à la vie : une reconnaissance profonde d'une haute et merveilleuse nature et une audacieuse tentative de la recréer, avec des moyens d'un cerveau admiratif ou d'un goût sélectif. | | | | |
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| intelligence | | | Le matérialisme et l'idéalisme, pour nos yeux, sont comme l'esprit et l'âme - pour notre regard : là où l'objet n'est que trop visible, le matérialisme et l'esprit suffisent ; pour l'invisible nous réservons le meilleur de nous. | | | | |
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| intelligence | | | L'étonnement et la beauté sont également répartis entre les choses vues, les causes lues et les poses voulues, entre l'œil, le regard et le talent. | | | | |
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| intelligence | | | L'esprit et l'âme avancent en parallèle : devant l'embryon devenant homme et devant la fleur devenant fruit, l'esprit saisit le comment du devenir et l'âme - le pourquoi de l'être. Le bras armé de l'âme est la création ; le bras armé de l'esprit est l'intelligence. | | | | |
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| intelligence | | | En mémoire et en puissance interprétative, l'homme sera dépassé facilement par la machine. En matière intellectuelle, l'esprit humain devrait se consacrer surtout à la qualité de ses représentations. On n'est plus à une époque, où, naïvement, on pouvait dire que « l'esprit, c'est la mémoire elle-même » - St-Augustin - « animus sit etiam ipsa memoria ». Pour Descartes, la mémoire est répartie entre l'esprit et le corps, l'esprit ayant la priorité. Mais le corps, apparemment, n'a pas de mémoire de masse ; et la seule mémoire sensible, la mémoire centrale, relèverait entièrement de l'esprit. Chez l'homme, tout n'est qu'une réinterprétation, et elle est si bien câblée, qu'on ne voit presque pas la mémoire. « Il n'y a pas de données, mais seulement des conduites » - Sartre. | | | | |
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| intelligence | | | En philosophie, là où l'on n'entend pas de musique (le marteau auriculaire de Nietzsche), il n'y a rien à chercher ; l'âme est l'esprit sachant réduire à l'ouïe tous nos sens, et la philosophie est exactement la fonction, qui réalise cette transformation. Le cœur réduit le même esprit au toucher, à la caresse. La musique, le regard, la caresse semblent être des synonymes, ou des traductions d'un même mot dans des langages divins différents. | | | | |
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| intelligence | | | Avant de chercher l'intensité de la pensée (ce qui en est le but), il faut lui imposer des contraintes. Un saint filtrage, avant toute amplification. Une fois ce travail de l'esprit accompli, le relais sera passé au vrai créateur, à l'âme. L'esprit prépare l'horizontalité, pour que mieux s'épanouisse la verticalité de l'âme. Les bonnes œillères des yeux profiteront à la pureté du regard. | | | | |
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| intelligence | | | Trois sortes d'intelligence : représentative (conceptuelle), constructive (technique), interprétative (stratégique). Elles se doublent d'une épreuve langagière : le méta-langage des concepts, l'accès et la maîtrise de bons outils, la faculté de changer de langage. Ce sont des épistémologues, des experts et des décideurs. | | | | |
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| intelligence | | | Nos barbus antiques s'imaginaient, que la connaissance de la raison des choses pût leur procurer une vie heureuse (Virgile). Tandis que beaucoup plus heureux est l'homme qui en devine l'âme, que semblent posséder même les objets inanimés, puisque cet homme ira ensuite jusqu'à connaître la raison de l'esprit. | | | | |
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| intelligence | | | Au commencement, il faut tout oublier ; mais l'esprit n'en est pas capable ; l'esprit, s'attaquant aux commencements s'appelle âme : « Dans le commencement, l'esprit n'est pas chez lui ; il aime des colonies » - Hölderlin - « Zu Haus ist der Geist nicht im Anfang : Kolonie liebt der Geist » - l'esprit vit de conquêtes, en pays étranger ; l'âme, c'est notre patrie. | | | | |
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| intelligence | | | Nos actes mentaux portent les marques du temps, du hasard, de la pluralité ; nous sommes tentés d'y voir de l'ascension ou de la force ; mais toutes ces valeurs s'estompent, dominées par des métaphores intemporelles, constituant la seule musique et la seule unité du monde et nous révélant l'éternel retour de l'Un, du Même. L'art de l'unité - la faculté du Même. | | | | |
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| intelligence | | | Et la réalité et le rêve mettent à l'épreuve notre esprit et notre âme ; la réalité offre l'horizontalité, et le rêve – la verticalité. L'idéal est de choisir la seconde dimension, puisque « la hauteur des sentiments est en raison directe de la profondeur de l'intelligence » - Hugo. | | | | |
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| intelligence | | | La représentation fixe la valeur, et la (méta-)interprétation (la validation) formule une valeur de cette valeur. Aucune théorisation de cette validation n'est possible, ce qui justifie le rôle qu'y jouent souvent la noblesse d'âme ou la caresse d'esprit, plutôt qu'une obscure adéquation quelconque avec la réalité. | | | | |
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| intelligence | | | L'esprit représente la marche de mon soi connu ; l'âme interprète la danse de mon soi inconnu. L'esprit est en contact permanent avec le monde ; l'âme ne quitte jamais ma propre conscience, façonnée par l'esprit et résumant l'essence du monde. L'interprétation est le dernier chaînon dans mes échanges avec l'essentiel (où la danse et le chant dominent) ; donc l'intentionnalité ou le souci, que d'autres placent près des choses, ne devraient pas quitter mon âme. Dans le secondaire, même l'esprit est inutile, le réflexe ou l'inertie suffisent. La phénoménologie de l'esprit ne s'occupe que du secondaire. La nature de l'esprit devrait céder à la culture de l'âme. | | | | |
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| intelligence | | | Le cœur est dogmatique (et c'est lui qui inspire le premier pas), l'esprit est sophistique (le pas second vient de lui), l'âme est dialectique et créatrice (elle entoure les pas – de frontières et donne à ces pas – des chemins et des limites). La crise moderne vient de l'hibernation des cœurs et de l'extinction des âmes, ce qui fait de nous des robots, ne vivant que de l'enchaînement des pas mécaniques. | | | | |
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| intelligence | | | Le senti se rapporte à la réalité, mais le dit s'interprète exclusivement dans une représentation ; on ne peut strictement rien dire sur la réalité, ni sur les agglomérats d'atomes (minéraux, végétaux, animaux) ni sur les propriétés d'esprit (beauté, douleur, sens). Ce sont des choses en soi : « La chose en soi n'a que l'être » - Valéry. | | | | |
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| intelligence | | | Deux étapes d'une méta-intelligence : reconnaître, que ce qui est grand se compose de ce qui est compris, est à comprendre, est incompris, est incompréhensible, pour, enfin, décider, laquelle de ces quatre faces est la plus représentative. | | | | |
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| intelligence | | | Les philosophes, dans le cycle – observation (réalité), expression (langage), signification (réalité) –, veulent partir de la réalité et la rejoindre, mais finissent, le plus souvent, par négliger le chaînon central, le poétique, tandis que c'est le contraire qu'il faudrait faire. La gratuité et l'absurdité guettent, avec la même probabilité, le contemplateur et le rêveur. Dans la naissance de questions profondes ou de réponses hautes, l'observation décrite et la signification imaginée jouent un rôle mineur et même sont des tâches superflues, puisque notre cerveau possède une merveilleuse capacité de congruence avec la réalité, nous évitant tout délire incompatible avec le monde observable et sensé. | | | | |
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| intelligence | | | L'un des symboles les plus éloquents de la robotisation des esprits modernes est la fichue méthode phénoménologique ; prenez ses termes-clés : contemplation, réduction, description – quand on est dépourvu de regard, on écarquille ses yeux, on contemple ; quand on n'a aucune passion inconditionnelle, on suspend sa jugeote ; quand on n'a pas de cordes musicales, on narre, on décrit. D'ailleurs, un robot réel suivrait exactement la même démarche. | | | | |
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| intelligence | | | Il n'y a aucune différence notable entre les démarches subjective ou objective ; on déploie le même savoir et la même personnalité, en exhibant les états de son âme qu'en pérorant sur l'esprit absolu. La véritable différence oppose ceux qui suivent l'inertie du troupeau à ceux qui partent de leurs propres commencements de solitaires ; le talent peut sauver les premiers, les seconds comptent sur leur génie (au sens humble, comme le génie pontifical ou informatique). Tout ce que l'esprit universel peut concevoir est déjà préconçu dans l'âme individuelle. | | | | |
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| intelligence | | | Ayant compris le particulier, l'esprit y lit un fond universel ; l'âme, ayant admiré l'universel, en crée une forme particulière. | | | | |
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| intelligence | | | Si, dans ma perception, je privilégie la vue (et la compréhension), j'ai affaire à mon esprit ; et si je privilégie le toucher (et la caresse), le même organe s'appellera âme. Même Descartes, tout en partant de l'esprit, le savait : « Le premier principe est que notre âme existe ». Et quand l’œil de l'esprit se laisse guider par le toucher de l'âme, naît mon regard. | | | | |
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| intelligence | | | Âme et esprit sont deux fonctions, exercées par un même organe, que, faute de mieux, on pourrait appeler Logos, se tournant tantôt vers le beau et le noble et tantôt vers le divin et l'intelligent. Une fonction, maîtresse de l'organe, – une très belle idée d'Héraclite : « À l'âme appartient le Logos, qui s'accroît de lui-même ». | | | | |
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| intelligence | | | La merveille de l'intellect : il connaît absolument, c'est à dire sans aucun recours visible à une représentation. Et l'on ne sait pas si les connaissances câblées ou aprioriques font partie du savoir absolu. Aucune justification, et en particulier aucune démonstration, n'étant possibles sans une représentation, le savoir absolu reste opaque, inarticulable, mystérieux. | | | | |
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| intelligence | | | Nous avons deux esprits : l'esprit câblé, en contact avec les perceptions du corps et exécutant instantanément des pré-traitements des données sensorielles, sans atteindre la surface de notre conscience, et l'esprit-interprète, en contact avec la conscience et s'appuyant sur la logique. Ce dernier ignore tout des perceptions ; face au monde, il n'est ni fenêtre ni miroir, mais constructeur ou architecte. La divinité du matériel et du spirituel, dans ces deux machines humaines, est du même ordre. | | | | |
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| intelligence | | | Descartes, Spinoza, Hegel, Husserl : tout est réduit aux langages des problèmes et aux métaphores de leurs solutions. Le langage y est misérable, et les métaphores y sont inexpressives. Une tentative d'un cogito supérieur : il y a deux mystères indubitables – le moi (un corps et un esprit) et le monde (des corps et des esprits), et il y a un troisième – ma faculté de représenter et d'interpréter les deux premiers. La résignation de ne pas s'abaisser au niveau des problèmes distingue un philosophe. C'est pourquoi le cogito phénoménologique (pré-conceptuel, pré-logique, pré-langagier, visant l'accès aux objets et donc – relationnel et pas seulement subjectif) est tout de même supérieur au cogito cartésien. | | | | |
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| intelligence | | | Ils pensent (Descartes), que vivre sans philosophie, c'est avoir les yeux fermés. Ils oublient, que les yeux fermés, c'est aussi une condition, pour produire de la bonne philosophie, celle qui a besoin de rêves plus que de syllogismes. Les yeux ouverts, tous se valent, tous deviennent calculateurs interchangeables ; on ne devient danseur unique que les yeux fermés, pour recevoir l'élan. Et la philosophie, ce n'est pas ton insertion dans une forêt, c'est l'apparition ou la création de ton arbre. | | | | |
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| intelligence | | | L'invention face à la reproduction, le sacrifice d'un soi si insaisissable face à la fidélité à un soi bien déterminé, - dans cette opposition des poses philosophiques, la première l'emporte largement sur la seconde, en qualité et même en cohérence : il suffit d'imaginer Marc-Aurèle vanter les vertus de la force, ou Montaigne se lamenter sur la souffrance, ou Nietzsche faire l'apologie de la faiblesse, ou Tolstoï se vautrer dans l'érotisme, ou Cioran en appeler au rire ; en revanche, Spinoza, Schopenhauer ou Sartre sont dans leurs soi respectifs, ce qui les rend plus ternes. Je ne connus que deux cas, où l'écrivain et l'homme, tous les deux pleins de noblesse, vécussent main dans la main, regard sur le regard, talent du talent - R.Char et R.Debray. | | | | |
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| intelligence | | | Rien d’accumulatif dans le talent ; ni la connaissance ni la maîtrise ni la compréhension ne l’élèvent. Seules de nouvelles contraintes, plus hautes et plus exigeantes, permettent de garder sa hauteur originelle. Mais à la fin, on restera seul, sans choses, sans hommes, sans demeure habitable. | | | | |
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| intelligence | | | Le bon Dieu créa tant de facettes d’intelligence incompatibles, qu’on peut briller sur les unes et être niais sur les autres. Je l’écris, en pensant à ce bel homme que je croisai récemment sur la Grande Bleue, R.Enthoven, si éblouissant à l’oral et si plat à l’écrit, si émouvant à s’apitoyer sur Pascal et si pitoyable à faire d’un niais, S.Guitry, – un philosophe. | | | | |
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| intelligence | | | La science et l’art se présentent comme une technique et un message ; la mathématique et la musique disposent d’un arsenal fermé, compact, entier, tandis que toutes les autres sphères offrent tant de lacunes, de manques, d’inachèvements. C’est ce qui explique la sidérante insensibilité des mathématiciens et des musiciens pour la noblesse et le style de leurs justifications du vrai ou du beau ; tous les objets, toutes les relations, se valent pour eux. Tandis que les autres sont touchés par la vénération ou le mépris, par l’humilité et le discernement, par l’élucubration ou le dogme, ce qui les rend plus exigeants et plus sensibles au style. Absorbés par la musique intérieure, les géomètres et les aèdes n’accèdent pas à la musique verbale. | | | | |
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| intelligence | | | D’après leur fond et leurs origines, les connaissances sont soit syntaxiques soit sémantiques. Les réseaux, ou leurs structures d’accueil, sont, en partie, communes, mais les premières résultent des intuitions innées (aprioriques) et des réflexions abstraites, tandis que les secondes s’acquièrent par l’expérience, par la découverte de nouveaux scénarios, personnalisant des acteurs, formalisant des actions et introduisant des causalités. | | | | |
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| intelligence | | | Il n’y a pas de contact entre le soi connu et le soi inconnu ; leur frontière commune n’appartient à aucun des deux ; les deux sont Ouverts. Le soi inconnu, l’âme, s’adresse à l’autre ; l’esprit, le soi connu, y tend. Le sens de la vie est dans cette convergence infinie. | | | | |
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| intelligence | | | De l’objectivité de l’être et de l’action, surgit la subjectivité de l’essence et de l’existence, et c’est notre regard créateur qui, à partir de la première, génère des représentations, et, à partir de la seconde, forme des interprétations ; l’intelligence et la noblesse y sont des vecteurs, et le talent – le maître. Quatre étages de la création. | | | | |
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| intelligence | | | La mathématique épuise le champ du possible, mais la réalité, qu’elle soit matérielle ou spirituelle, recèle tant de miracles, jugés impossibles par notre raison, qu’on est obligé de reconnaître que le possible humain est misérable à côté du réel divin. C’est une des raisons à dédier la création artistique – à l’impossible, c’est-à-dire au rêve. | | | | |
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| intelligence | | | Un philosophe devrait s’occuper non pas de données ou de connaissances, mais d’illuminations. Quand je tombe sur un livre d’un professeur de philosophie, d’abord je me réjouis – enfin quelqu’un, resté en dehors du commerce et de l’informatique, mais, au bout de quelques pages, je me rends compte que l’auteur ne propose qu’un système de gestion de bases de données de plus. Un langage de comptabilité ou de programmation lui aurait suffi. La cause de la disparition de la philosophie des affaires des hommes ne sera pas la solution de ses problèmes, mais l’extinction des mystères dans les cerveaux sans âme. | | | | |
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| intelligence | | | Nos sens constatent l’existence des choses réelles, notre esprit définit les conditions de l’existence des choses représentées. L’esprit cherche à en dégager l’essence, qui est un méta-concept, réservé à la représentation. Dans la représentation, l’existence suppose une vérification réussie par l’essence conceptualisée. Dans la réalité, seule l’existence des instances (premières substances) a un sens ; dans la représentation, existent les deux substances, la seconde (des classes) et la première (des éléments). Tout le charabia philosophique autour de ce thème est dû à l’indistinction entre le réel et le représenté. | | | | |
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| intelligence | | | Et l’esprit et l’âme ont le même besoin d’imagination, fournissant, respectivement, des idées ou des mélodies, des concepts ou des spectres. L’âme imaginative, en compagnie des concepts, les travestira facilement en spectres ; en sens inverse, l’esprit imaginatif, ne se fera pas duper par les spectres, qu’il apprivoisera avec des concepts. | | | | |
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| intelligence | | | Dans l’espace spirituel, comme dans un espace métrique, on peut désigner un élément par une valeur fini ou par un processus infini convergeant. « La pensée et le langage contiennent un mouvement vers la limite, vers le mystère » - Berdiaev - « В мысли и в языке присутствует движение к пределу к тайне ». | | | | |
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| intelligence | | | Si ma plume est plus près de mon âme que de mon esprit, je soignerai mieux la forme (l’essence de mes rêves) que le contenu (l’existence de mes actes). C’est pourquoi l’existentialisme est, le plus souvent, lamentable. Un bon psycho-logue peut se permettre d’être misologue. | | | | |
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| intelligence | | | Au-delà du Bon et du Beau, s’approfondit l'esprit du Vrai ; au-delà du Bon et du Vrai, s’élève l'âme du Beau ; au-delà du Beau et du Vrai, se recueille le cœur du Bien. | | | | |
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| intelligence | | | Mes premières perceptions proviennent soit de la matière première (corps sans âme, sensations) soit de l’esprit premier (âmes sans corps, musique) ; dans la conceptualisation, il faut ajouter de la musique à celles-là et du corps – à celles-ci. | | | | |
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| intelligence | | | Devant un poème imprimé, un analphabète ne reconnaîtrait ni lettres ni mots ni sons ni rimes ni mélodies. « On aurait beau errer dans un cerveau, on n’y trouverait pas un état d’âme » - Valéry. Pourtant, dans le même organe se gravent et les traits d’esprit et les coups de cœur et les états d’âme – il suffit d’en maîtriser la graphie et de disposer d’un bon éclairage. | | | | |
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| intelligence | | | La raison, qu'elle soit pure, pratique, dialectique, symbolique, instrumentale, politique ou cynique, reste une raison, qui se réduit aux critiques ; il faut réserver les topiques aux œuvres originales, dans lesquelles le rôle de la raison est des plus insignifiants. | | | | |
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| intelligence | | | Les charlatans du tournant linguistique (y compris Wittgenstein) et les bavards phénoménologiques (y compris Heidegger) méprisent la représentation, la réduisant à la vulgaire technique. Ils ne comprennent pas, que tout souci de l’être et tout langage sont impensables hors d’une représentation, et que le péquenaud ou le savant y font autant appel, seules la profondeur et la rigueur les distinguent. L’ontologie n’est qu’une partie modeste de la représentation, et le langage n’est qu’une grammaire créée par-dessus une représentation. La vraie porteuse du sens et le vrai garant de l’interprétation est la représentation. Schopenhauer fut plus intelligent. | | | | |
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| intelligence | | | Pour décrire le monde, on doit partir du réel, mais pour le comprendre, il faut faire le tour du possible, qui devrait, naïvement, être plus riche. Le possible, comme le réel, n'est intelligible qu'à partir d'un modèle. Mais le possible n'en est qu'une des projections, tandis que le réel en est la clôture. Tout modèle est plus pauvre que le réel, mais il est le seul outil de compréhension. Le réel est grandiose, car il est habité ou hanté par tant de choses impossibles et inexistantes, et que refuse, rationnellement et bêtement, le possible ! | | | | |
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| intelligence | | | Dans le modèle - donc, dans le savoir - tout n'est que relation ; dans la réalité - donc, dans l'être - se trouve ce qui dicte le choix de types et de valeurs des relations. Perception, intellection, conception - le cheminement vers la relation, l'inverse de celui du sens. | | | | |
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| intelligence | | | Je ne connais pas de pensée, dont le seul mérite serait son développement. Que de naïves illusions tu nourris, si pour toi la pensée développée te fait intellectuel, éternel exilé. Cette éternité ne durerait que l’espace d’une génération. Ton retour sera grégaire ; c'est le sentiment qui prendra l'amère route de l'exil, pendant que tu te mettras aux affaires. | | | | |
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| intelligence | | | Le monde n'est qu'esprits et atomes, et non pas volonté et représentation ; c'est la philosophie qui est soit cantate de la volonté (et donc nous dégageant, comme une religion, des griffes de la mort), soit symphonie, langagière ou matérielle, artistique ou scientifique, autour de la représentation (nous élevant au-dessus de tout bruit partiel de la vie). | | | | |
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| intelligence | | | Comment voient-ils leur intellectualisme ? - l'observation et l'expérience, dégageant, patiemment et sans parti pris, des concepts et des lois. Quel caporal, voleur à la tire ou sous-préfet ne souscrirait à cette proclamation de foi intellectuelle ? Qu'ai-je à y faire, avec mon impatience, mon aversion pour les méthodes et les normes, mes partis pris viscéraux ! Je ne repousse pas mes conclusions, je les laisse au lecteur, dans la peau duquel je sais me mettre. | | | | |
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| intelligence | | | On révoqua les messagers (les Messagers des étoiles – siderei Nuncii - les Anges), banalisa les messages (les Bonnes Nouvelles) ; on se dévoue aux messageries (les communions de robots). « Où est la sagesse perdue dans le savoir ? Où est le savoir perdu dans les constats ? » - T.S.Eliot - « Where is the wisdom we have lost in knowledge ? Where is the knowledge we have lost in information ? » - le où est bien connu, c'est le qui, le comment et le pourquoi qui sont perdus définitivement. | | | | |
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| intelligence | | | Pour la peinture philosophique, le réel aurait dû ne servir que de toile, de support matériel nécessaire, tandis que l’essentiel aurait dû être dédié à l’imagination, langagière et lyrique, irréductible à la raison. La Realphilosophie (Hegel) des rats de bibliothèques, bavards et calculateurs, face à la vraie philosophie des poètes, dont l’esprit chante ou danse, pour devenir âme, pour nous faire aimer la vie abyssale et le verbe musical. | | | | |
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| intelligence | | | La représentation est la fonction centrale de l’esprit et de l’âme : la représentation objective de la Création divine par celui-là, et la représentation subjective de notre création humaine par celle-ci. Et la vie est la palpitation devant l’être de la première et l’enthousiasme dans le devenir de la seconde. Quand on assez doué, pour munir ce devenir de l’intensité de l’être, on peut dire avec Nietzsche : « L‘Être – la seule représentation que nous en avons est vivre » - « Das Sein – wir haben keine andere Vorstellung davon als leben ». | | | | |
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| intelligence | | | J’ai une conscience, ce qui témoigne de l’existence de l’esprit ; mes sens me convainquent de l’existence de la matière. Ces deux seules existences sont placées dans l’espace-temps ; elles ne se prouvent pas, elles s’enregistrent. Tout le reste : Dieu, astres, lumière, vitesse, oreille, route, beauté, village, force, vérité, montagne, amour, langue ne peuvent exister ou ne pas exister que dans le modèle correspondant, que mon esprit (re)construit. Ces existences sont soumises aux preuves, mais non pas dans l’absolu, mais dans le cadre des représentations particulières. | | | | |
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| intelligence | | | Mes connaissances et mes passions peuvent se résumer par un arbre, que ma curiosité ou mon ouverture d’esprit munissent de variables. Si je ne porte que des constantes, des certitudes, je ne serais jamais fructifié par un arbre complice, venant du monde extérieur. Je ne grandis que grâce à mes inconnues. | | | | |
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| intelligence | | | Tout ce que Fichte, Schelling, Hegel disent de l’esprit, de la liberté, de l’acte, de la volonté, du savoir, de l’absolu, de l’infini, de l’éternel, - tout n’est qu’un épais galimatias, dont la lecture apaisante ne saurait être recommandée que dans les maisons de fous. Entre Leibniz et Marx – aucune étincelle vivante d’une bonne philosophie en Allemagne. | | | | |
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| intelligence | | | Aucune théorie (représentation) ne peut couvrir la totalité d’un domaine de la réalité (de sa matière et de ses esprits, bref – de l’Être) ; toute pensée se formule dans le contexte d’une représentation (explicite ou implicite) ; donc, la pensée ne peut jamais coïncider avec l’Être (Parménide ou Hegel), elle n’en est qu’un microscopique et approximatif reflet. | | | | |
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| intelligence | | | Le sens du je pense : je spécifie (référence, signale, indique, montre, nomme) mes chemins d’accès aux objets. Le sens du je suis : je suis un objet (ma matière), auquel s’attache un sujet (mon esprit). | | | | |
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| intelligence | | | Au fond de toute réalité, qu’elle soit matérielle ou spirituelle, perce le mystère, insondable, incompréhensible, impossible. Nous bâtissons, la-dessus, de savants problèmes et sommes heureux de leur trouver quelques misérables solutions, qui constituent tout notre savoir ; mais ce qui échappe au savoir reste largement dominant. Le connu ne se nourrit que de minuscules portions arrachées à l’inconnu. « Le sens évolue par l’évolution de l’insensé » - Nabokov - « Эволюция смысла является эволюцией бессмыслицы ». | | | | |
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| intelligence | | | La science : une logique incontournable plus une méthode de validation objective. La philosophie n’offre aucun signe, qui lui permettrait de s’approcher de ce modèle ; elle est composée de discours poétiques sur des sujets, où aucun consensus n’est pensable. Si tu n’as pas le talent poétique ou si tu veux exposer tes preuves, tu ne peux pas être philosophe. Les méthodes, même la pascalienne, n’y apportent rien. | | | | |
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| intelligence | | | Dans toutes les sciences, y compris en mathématique, il existent des affirmations, sur lesquelles il y aurait des avis divergents. Mais dans toutes les sciences existe un noyau, sur lequel tous les avis convergent. Et la philosophie n’est nullement une science non pas à cause de l’absence de la rigueur, mais puisqu’elle ne peut exhiber AUCUNE affirmation consensuelle. Et cette circonstance est plutôt positive, puisque, ainsi, la philosophie est une lice exceptionnelle, sur laquelle peuvent s’affronter, en même temps, les intelligences, les connaissances, les talents, les tempéraments, les ambitions, les libertés. | | | | |
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| intelligence | | | Trois critères, trois axes qualifient un écrit philosophique : banal/original, bête/intelligent, plat/stylé. Toutes les combinaisons furent possibles dans l’Antiquité. L’écrit nietzschéen est original et stylé ; l’écrit valéryen est original et intelligent ; l’écrit heideggérien est intelligent et stylé. Aujourd’hui, la banalité, la bêtise et la platitude caractérisent et la phénoménologie et la philosophie analytique et la philosophie du langage et la philosophie de l’esprit. | | | | |
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| intelligence | | | Dans l’œuvre de tout grand philosophe on peut reconnaître un système, vaste, solide, profond, et même, dans le meilleur des cas, - altier. Ce système ne peut être qu’un constat, un résumé a posteriori des ouvrages, dont le commencement aurait été dicté par le choix d’un ton, d’une hauteur, d’une noblesse et non pas des dogmes a priori. Toutes les tentatives de partir d’un système (Descartes, Spinoza, Hegel) débouchent sur la banalité, la platitude, le galimatias. Dans les notes fragmentaires de Dostoïevsky, Nietzsche, Valéry, en revanche, on reconnaît, nettement, un système, un vrai monde de l’esprit. « Le fragment n’est rebuffé que par ceux qui croient en systèmes de création » - S.Zweig - « Das Fragmentarische erschreckt nur den, der an Systeme im Schöpferischen glaubt » - il est permis d’y croire (en rêve), mais non de penser (en actes) selon un système. | | | | |
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| intelligence | | | La forme, céleste, intellectuelle, de Platon, fécondée par le fond, terrestre, conceptuel, d'Aristote, enfanta du Logos, relation spirituelle, intermédiaire entre terre et ciel, esprit et matière, structure stoïcienne et chrétienne. | | | | |
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| intelligence | | | Qu’est-ce que la volonté basse ? - l’avidité du pouvoir, de la force – le pessimisme intelligent et passager - l’esprit. Qu’est-ce que la volonté noble ? - l’élan vers ton étoile, la consolation par ta faiblesse – l’optimisme d’un rêve d’éternité - l’âme. « Le pessimisme de l’intelligence, l’optimisme de la volonté » - R.Rolland. | | | | |
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| intelligence | | | Pour l’esprit, toute matière, qu’elle soit abstraite ou physique, se développe, intellectuellement, avec les mêmes outils. L’âme, elle, a besoin d’envelopper, sensiblement, l’indicible ou l’immatériel, le fugace ou l’absent, en créant, chaque fois des outils nouveaux – des langages, dont l’âme, elle-même, est dépourvue. | | | | |
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| intelligence | | | En matières intellectuelles, toute ta noblesse (le valoir) et toute ta conscience morale (le devoir) se réduisent à tes élans (le vouloir), tandis que toute ton intelligence et tout ton savoir se réduisent à ton talent (le pouvoir). Comment ne pas comprendre la volonté de puissance (vouloir pouvoir ou pouvoir vouloir) comme l’essence de toute création ! | | | | |
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| intelligence | | | Il n’existe pas de fond proprement philosophique ; il est commun à tous les hommes du bon sens. Le seul juge de la qualité y est l’intelligence. En revanche, un bon philosophe se distingue surtout par la forme, qui ne se donne qu’au talent ; la rigueur y est un très mauvais guide, seule la poésie peut s’en charger. | | | | |
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| intelligence | | | Que devient un théorème prouvé ? - une loi ; le mathématicien légifère et l’esprit s’y soumet. Une maxime bien ciselée énonce une loi, adressée à quelques cœurs ou âmes, qui acceptent sa forme musicale, sans nécessairement, adhérer à son fond moral. Le contraire de légiférer, c’est proliférer l’arbitraire, le hasard, le bavardage. | | | | |
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| intelligence | | | L’esprit, c’est la liberté, – depuis Hegel on marmonne cette incantation, ampoulée et bête. L’esprit est voué à la Loi, et la Loi, c’est la nécessité et non pas la liberté. La liberté a un sens pour l’âme, immortelle et sacramentelle, et pour un cœur, fidèle ou sacrificiel. | | | | |
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| intelligence | | | L’esprit donne au réel la forme et au rêve – le fond ; l’âme fait l’inverse. | | | | |
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| intelligence | | | Dans le monde spatio-temporel, aucun point ne correspond à la réalité ; celle-ci n’a pas de durée et ne peut pas s’immobiliser ; ce monde donc n’appartient qu’à l’esprit. | | | | |
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| intelligence | | | Tout objet (l’Univers, l’esprit, la boîte d’allumettes, le roi Dagobert) a un double contenu : l’objet en soi (avec ses zones d’ombres ou de mystères) et son modèle théorique courant, qu’on appellera Être, l’image du Parfait. Le temps, en permanence, modifie les deux : objectivement – le premier (tant qu’il ne soit pas annihilé), subjectivement – le second (qu’on appellera Devenir). L’Être est donc aussi éphémère, et même inexistant, que le présent, le maintenant, ce moment-ci. | | | | |
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| intelligence | | | La belle intelligence consiste à créer une hauteur de l’intuition – ou même des instincts – à partir de la profondeur de nos pensées ou de nos sensations. L’intelligence banale traduit l’intuition vague en savoir certain. Ce qui craint la forme fixe (la liberté, le génie) s'abaisse volontiers, jusqu'à un seul point, point zéro de la création, pour laisser s'exercer une lumineuse dictature, dont on n'est qu'instrument ravi, producteur d'ombres. Un bon instinct est une étincelle de l'intelligence câblée. | | | | |
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| intelligence | | | La notion de néant n'a d'intérêt que lorsqu'une requête infructueuse d'existence peut, sous d'autres conditions, aboutir à l'existence d'objets. Et ces nouvelles conditions de néantisation peuvent être dues à : un autre instant dans le temps, une adaptation du modèle (face à la réalité), une modification du langage (face au modèle). Le Néant général, qui ne serait pas lié à une requête donnée, est un concept creux et vide - l'idée même de néant est un néant d'idées. | | | | |
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| intelligence | | | Connaître une chose (matérielle ou spirituelle), c’est d’en avoir bâti un modèle, une représentation. La raison qui ignore les raisons du cœur ou de l’esprit est paresseuse, indifférente ou bête. | | | | |
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| intelligence | | | Le regard est un don de l'esprit : vivre non pas des choses vues par les yeux, mais de la perception ou de la création de la musique par ton âme, qui est le siège du goût et du style. Avoir son propre regard te prédestine au grand bonheur ou au grand malheur. « Le bonheur est dans le comment et non pas dans le quoi ; il est un talent, et non pas une chose » - H.Hesse - « Das Glück ist ein Wie, kein Was ; ein Talent, kein Objekt » - le malheur, c'est la faiblesse du comment et l'invasion par le quoi. | | | | |
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| intelligence | | | J’essaye d’imaginer ce que n’importe quelle civilisation extra-terrestre aurait pu découvrir en biologie, physique ou chimie, et je n’y vois rien. Je réfléchis sur nos sens, et je n’y trouve rien d’absolument nécessaire. En revanche les concepts de nombre naturel, de ligne droite ou de cercle me paraissent être les seuls qu’on partagerait avec n’importe quel être vivant muni d’un esprit, même le plus rudimentaire. Les Américains visèrent trop haut, en envoyant dans le Cosmos des informations sur l’atome d’hydrogène ou sur le mécanisme de la reproduction humaine. | | | | |
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| intelligence | | | Plus que la vie profonde de l'esprit, c'est la vie haute de l'âme qui l'assure la descendance philosophique : « La philosophie doit garder la ligne de faîte de l'âme, donc la fécondité de tout ce qui est grand »** - Nietzsche - « Die Philosophie soll den geistigen Höhenzug festhalten ; damit die Fruchtbarkeit alles Großen » - la fécondité de créateur d'arbres, aux feuilles variables, ouvertes à l'unification. Un arbre est grand, quand tout autre arbre, unifié avec lui, en sort grandi. Même avec un agonisant cloué à ses branches. | | | | |
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| intelligence | | | Il est plus facile d’exprimer, violemment, ses dégoûts que d’imprimer, dans des mots pacifiques, ses goûts. Il est plus facile de mépriser le superflu que de priser ce qui n’est que possible. Mais dans tous les cas, il faut partir des contraintes, pour faire jouer, ensuite, le tempérament et le talent. | | | | |
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| intelligence | | | Dans la réalité, il y a la matière (les choses, res extensa) et les esprits (res cogitans, la vie) ; dans la représentation, il n’y a que l’esprit, ou l’imagination : les objets et les relations ; dans le langage, il n’y a que des références de ce dernier esprit. | | | | |
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| intelligence | | | En physique, on finit par chasser tout infini ; la vitesse de la lumière et la température de la matière en sont les victimes les plus célèbres, qui rendirent inaccessible et incompréhensible la belle image du Big-Bang. Et sans l’infini – pas d’origine, pas de commencement transcendant – le mur de M.Planck est infranchissable pour la raison. La mathématique reste la seule science à bien s’entendre avec un infini docile, mais ses commencements sont, contrairement à la physique, triviaux. L’art, qui est la maîtrise des commencements passionnants, est donc plus près de la physique que de la mathématique. | | | | |
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| intelligence | | | L’esprit est, avant tout, un créateur de langages, et sachant naviguer entre eux, il n’a pas peur de contradictions, puisque celles-ci se réduisent, dans les cas intéressants, au changement de langage. La mathématique est, en permanence, sous la surveillance d’un méta-langage qui est la logique, et donc la contradiction lui est interdite. Le mode géométrique ne s’applique qu’à la mathématique, ce que ne comprend pas Spinoza, qui, dans ses élucubrations, vise la rigueur et « la même liberté d'esprit dont on use en mathématiques » - « eadem animi libertate, qua res Mathematicas ». | | | | |
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| intelligence | | | Sans l’intelligence, on se rattrape avec de la noblesse ; sans la noblesse, on peut compter sur le talent ; mais lorsque toutes ces trois qualités vous manquent, se moquer de l’une d’elles est pire que la goujaterie, la bassesse ou la bêtise. « Chaque jour j'attache moins de prix à l'intelligence » - Proust, puisque le prix de la minauderie, votre seule possession, est porté haut par les repus. | | | | |
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| intelligence | | | Dans les productions de l’âme, la mémoire ne sert à rien ; seule la tête, en gros commune à tous, en profite, pour consolider son métier et affaiblir son originalité. « J'aime mieux forger mon âme que la meubler » - Montaigne - et l’originalité en est le meilleur forgeron. | | | | |
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| intelligence | | | L’esprit, c’est la profondeur du regard ; l’âme, c’est la hauteur de la noblesse ; le cœur, c’est l’ampleur de la compassion. | | | | |
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| intelligence | | | Le cœur, ne sachant pas traduire en actes le Bien qui y demeure ; l’esprit, ne sachant pas échapper au Vrai désespérant qui l’envahit ; l’âme, ne sachant pas calmer le Beau qui y palpite – tout le contraire de la posture stoïcienne, la tragédie face à la pantomime. | | | | |
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| intelligence | | | La branche mathématique, que je pratiquai, et qui déclenche le mieux l’imagination et l’enchantement, c’est l’algèbre, puisqu’elle se libère de l’intuition spatio-temporelle. « Ce que l’algèbre exige le plus, ce sont l’esprit et l’enthousiasme » - F.Schlegel - « Die Algebra erfordert am meisten Witz und Enthusiasmus ». | | | | |
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| intelligence | | | Pour émettre une pensée, l’esprit ne doit pas être seul : le cœur et l’âme devraient y participer ; le premier – pour ennoblir le fond, la seconde – pour polir la forme ; toutefois, ceci n’est jouable qu’avec ceux qui ont un cœur qui crie la douleur et une âme qui crée la consolation ; chez les autres, on bâillonne le cœur et piétine l’âme. | | | | |
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| intelligence | | | La cécité et la misère de la philosophie académique se révèlent dans ces deux exemples : elle ne voit de mystère ni dans la matière ni dans l’esprit ; elle n’entoure de mystères que ce qui est banal, trivial, plat – le non-être, le néant, le rien, l’ensemble vide (le seul apport philosophique au thème d’existence aurait dû être l’objet et la thérapeutique de la consolation). Et, comble d’imposture, cette philosophie le fait dans le culte d’un savoir, qu’elle ne possède jamais (comme le vouloir et le pouvoir – non plus). Arythmie des mots, anémie des concepts. | | | | |
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| intelligence | | | Partout où l’on peut, on enfante d’un arbre – spirituel, scientifique, poétique. La volonté, intelligente ou créatrice, arrive au même résultat : « Il y a des fleurs partout pour qui veut bien les voir » - Matisse. | | | | |
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| intelligence | | | Ce n’est pas une vision du monde que doit exposer un philosophe, mais son propre regard, presque sans objets extérieurs, peindre son état d’âme vibrant, puisque l’esprit philosophique contient déjà les échos de tous les mystères du monde. Les problèmes et les solutions, il faut les laisser aux non-philosophes. | | | | |
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| intelligence | | | Je ne connais pas d'autre symbole, qui serait également propre à cerner les images ou à expliciter les concepts, que l'arbre. Il est immobilité et mouvement, loi et liberté, nombre et tableau. L'art de l'arbre est le climat de l'âme, comme la vie de la montagne est le paysage de l'esprit. | | | | |
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| intelligence | | | Le système, pour un penseur, naît de l’éviction de l’inessentiel et de l’exhaustivité de l’essentiel. Un regard exigeant et un talent en sont les outils ; la cohérence n’en est qu’une qualité mineure. | | | | |
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| intelligence | | | Toute sensation du corps est spontanée et commune, elle est là pour être comprise, abstraitement, par l’esprit et sublimée, sentimentalement, par l’âme ; plus de profondeur ou plus de hauteur. On ne doit pas mettre le matériau au-dessus de l’œuvre, comme le fait Hume : « La plus animée des idées ne vaut pas la sensation la plus terne » - « The most lively thought is still inferior to the dullest sensation ». | | | | |
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| intelligence | | | Qu’est-ce qui me pousse à écrire ? - la musique ! - l’harmonie de la matière et la mélodie de la vie, réveillent tantôt mon esprit scientifique, tantôt mon âme poétique. Tant de choses ont été déjà dites la-dessus ; c’est pourquoi mon outil initial, même s’il n’est pas le plus créateur, ce sont les contraintes, me protégeant de la banalité et du plagiat. | | | | |
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| intelligence | | | La continuité de ton essence se maintient par la mémoire – pour ton esprit, par le goût – pour ton âme, par la honte – pour ton cœur. Le plus fragile – ou mobile -, c’est l’esprit. | | | | |
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| intelligence | | | L’intelligence s’éprouve dans les deux sphères – la représentation et l’interprétation. Dans les deux cas, on a à faire aux outils et aux usages d’outils. Les outils se valident par la logique ; c’est l’humanité entière qui en est porteuse ; les comprendre relève de l’intelligence commune, et leur usage (ou leur choix) - de l’intelligence individuelle, la seule où l’âme rejoint l’esprit. Dans la représentation, l’intelligence individuelle consiste à deviner les futures interrogations ; et dans l’interprétation – à reconstruire les commencements représentatifs. Elle consiste donc dans l’harmonie des passages d’une sphère à l’autre. | | | | |
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| intelligence | | | Tes questions dévoilent l’universalité et la profondeur de ton esprit ; tes réponses – l’originalité et la hauteur de ton âme. | | | | |
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| intelligence | | | Comme dans toute démarche littéraire, la philosophie est un viatique, dans lequel doivent s’entendre et coopérer l’homme et l’auteur, c’est-à-dire une voix de noblesse et un style d’intelligence. La noblesse philosophique se réduit à une forme de confessions, dont les versants les plus éloquents sont la honte et la tragédie, avec un dénominateur commun appelé consolation. L’intelligence philosophique commence par la reconnaissance qu’entre le langage et la réalité il existe une sphère de l’esprit, réceptrice de nos originalités, de nos idées, de nos savoirs, de nos imaginations ; cette sphère n’est ni langagière ni réelle, elle s’appelle représentation, grâce à laquelle sont possibles aussi bien la science que la poésie. | | | | |
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| intelligence | | | La science : formuler une vaste question, à laquelle on cherche des réponses rigoureuses et leurs interprétations. La philosophie (comme tout art) : formuler une haute réponse, pour laquelle on cherche des questions élégantes, s’appuyant sur une représentation profonde. Tôt ou tard, la première tâche sera prise en charge par des robots ; l’art est en train de dégénérer à cause du dépérissement des âmes ; il reste la philosophie, car son outil, l’esprit, a une bonne mémoire, capable de ressusciter l’âme et de redevenir ainsi un art à part entière. L’universalité de la recherche de solutions sera remplacée par la particularité de la recherche de mystères. | | | | |
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| intelligence | | | L'esprit vivifie la forme, personnelle et obscure, et stérilise le fond, commun et clair. Il est ce qui les rend provisoirement solidaires, l'intemporel et le corporel. Le temps use le fond, par ces fêlures l'esprit fuit ; ce qui reste est la lie de l’esprit - la forme, pleine d’ombres et de ténèbres, dont se nourrit le regard. « Le regard est la lie de l'homme » - Benjamin - « Der Blick ist die Neige des Menschen ». | | | | |
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| intelligence | | | Avec les progrès de l’Intelligence Artificielle, la notion d’esprit (res cogitans), opposée à la matière inerte (res extensa), doit être scindée en deux : les vivants et les robots. Est vivant non seulement ce qui dispose de la liberté, c’est-à-dire de la faculté de s’écarter, dans son comportement, des lois physiques, mais, en plus, de ne pas suivre une démarche, découlant de l’application d’un modèle comportemental, conçu par un cogniticien et implémenté dans la mémoire. Cet ajout définit un robot. Celui-ci finira par simuler nos sens et nos sensations, par pratiquer l’apprentissage, par générer des choix aléatoires, par maîtriser les langues naturelles. La différence avec le vivant consistera en la demeure du pourquoi comportemental : la chair sensible ou les circuits intelligibles. | | | | |
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| intelligence | | | De plus en plus je crois, que l'abus ontologique du verbe ou du nom d'être (avec leurs translations hypothétiques : vouloir, devoir, pouvoir) est dû au peu de talent dans la projection de verbes plus riches sur des noms manquant de dimensions et démunis de liens. | | | | |
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| intelligence | | | Notre perception du monde se fonde sur trois domaines – la réalité (choses et esprits), la représentation (concepts et structures), le langage (grammaire et rhétorique). Une intelligence de penseur et un talent de poète sont nécessaires, pour en dresser un tableau convaincant, ou plutôt séduisant. Pour réaliser cette tâche, la compréhension de la place du langage est la condition sine qua non, puisque la seule communication universelle est le langage. Aucun philosophe n’y est parvenu. N’y brille que le grand Valéry, avec ses notions géniales d’arbre (graphe, réseau), auquel se réduit tout discours, de substitution (des concepts et tropes – aux mots), d’élimination de l’aspect purement verbal (pour accéder à la signification et au sens). | | | | |
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| intelligence | | | En le développant on banalise le fond ; en enveloppant de caresses la forme on l'élève. « Rien du fond n’a la suprématie » - Valéry. L’esprit géométrique ou l’esprit de finesse. | | | | |
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| intelligence | | | L’intelligence peut se passer du savoir ; l’esprit peut se passer de l’intelligence. L’esprit se reconnaît une fois que, dans un discours, on a éliminé les faits perçus et la logique conçue, ce patrimoine commun. L’arbitraire d’une représentation profonde et la liberté d’une haute interprétation – voilà ce qu’est l’esprit dans sa demeure, la verticalité. | | | | |
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| intelligence | | | Le taux (très élevé !) de bavards est le même dans les deux catégories principales de philosophes : ceux qui s’occupent de fantômes divins ou ceux qui se contentent de banalités humaines. Chez les premiers on discourt sur le Vrai (sans maîtriser la logique), sur le Bien (en supposant une impossible causalité entre l’appel divin du cœur et l’imperfection des actes humains), sur le Beau (sans être artistes-nés eux-mêmes). Chez les seconds on s’égosille sur la Liberté (une vague notion allant du geste arbitraire, dont est capable tout être vivant, à l’indépendance d’un créateur), sur l’Être (un fantôme linguistique humain), sur la Connaissance (sans voir les rapports profonds entre la réalité et la représentation). | | | | |
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| intelligence | | | Pour toute catégorie philosophique, il est toujours possible de remonter – ou de les inventer – aux espèces plus générales (c’est le phénomène implexe valéryen). Il n’y a donc pas de catégories premières comme il y a des nombres premiers en arithmétique. | | | | |
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| intelligence | | | Puisque la réalité figure dans toute définition de représentations ou de langages, il faut en donner l’esquisse d’une (pseudo-)définition.
1. Cette définition est formulée par un Terrien du XXI-me siècle ; il l’appuie sur son bagage intellectuel, constitué par les phénomènes externes perçus et les noumènes internes conçus.
2. Ce Terrien se trouve sur la planète Terre, faisant partie du système Solaire, l’un des cent milliards de systèmes de la galaxie Voie Lactée, celle-ci figurant parmi les cent milliards d’autres galaxies.
3. Ces agglomérats de matière sont constitués à partir des mêmes éléments, énumérés par la table de Mendeleev ; les particules élémentaires communes existent depuis des millions d'années, mais à l'origine de l'Univers la matière fut organisée autrement.
4. La vie dans l'Univers, fort probablement, n'existe que sur notre planète dans les domaines végétal, animal et humain. La liberté se manifeste dans les deux derniers (en dehors de notre planète règne la nécessité minérale), et l'esprit (attaché mystérieusement au corps et possédant la conscience et la créativité) est propre à l'homme.
5. En résumé, l'Univers, qui est un autre nom de la réalité, est constitué de la matière et des esprits – une banalité proclamée depuis l'Antiquité.
6. La matière est soumise au mouvement ; les étapes successives s'associent au Temps irréversible qui traverse l'Espace contenant la matière. Les esprits étant incorporés dans la matière vivante, ils accompagnent leurs corps dans leur dissolution et s'éteignent.
7. Il est certain qu'un jour toutes les étoiles s'éteindront, les esprits disparaîtront et une matière en décomposition remplira la nuit totale d'un Univers mort.
8. En retournant sur notre planète, nous y voyons quatre mondes : le minéral, le végétal, l'animal, l'humain. La minéralogie, la botanique, la zoologie s'occupent des trois premiers. Le domaine humain se décompose en quatre mondes : le social, le technique, le scientifique, l'artistique ; c'est la seule réalité dont s'occupe la philosophie.
9. À part la réalité, notre existence ne connaît qu'un seul autre objet de réflexion – le rêve. Ce domaine n'est pas éphémère à cause de deux sources d'étonnement, d'admiration et d'enthousiasme : le fait indéniable que le Créateur (de l'Univers ou de la vie ?) ait mis en nous trois sens merveilleux – le Vrai, le Bien, le Beau, et le besoin de créativité que tout homme évolué éprouve. | | | | |
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| intelligence | | | On ne peut juger sérieusement du Bien, du Beau et du Vrai que si l’on dispose d’outils intellectuels adéquats, et pour fabriquer ces outils on a besoin d’un méta-outil qui s’appelle philosophie. Il relève, généralement, de l’artisanat, mais chez les doués de la plume, le cas rarissime, – de l’art. | | | | |
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| intelligence | | | L’intelligence complète a deux volets : le goût et la créativité. Le goût permet de distinguer entre : le commun et l’original, le littéral et le métaphorique, le superficiel et le profond, le grossier et le noble. La créativité, c’est un talent, traduisant le goût en œuvres, favorisant les seconds termes d’alternative. | | | | |
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| intelligence | | | La seule véritable sagesse consiste à voir/deviner/ressentir partout sur notre planète les miracles de la Création. Et, à ma connaissance, il y eut, dans toute l’Histoire de l’humanité, un seul sage – Einstein. | | | | |
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| intelligence | | | Les deux premières exigences d’un philosophe : croire en essence divine du Vrai, du Beau, du Bien et créer le cadre de l’existence humaine, en dessinant les domaines où règnent l’esprit, l’âme, le cœur. | | | | |
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| intelligence | | | Un signe certain du manque de sensibilité et de nobles contraintes est la proclamation : je veux tout savoir, tout aimer, m’intéresser à tout. En philosophie, ce tout mirobolant s’appelle être, l’état fixe d’une matière ou d’une conscience (res extensa ou res cogitans). Pour mieux le situer, on en cherchera un contraire matériel ou un contraire spirituel ; le premier sera soit temporel (le temps, synonyme du devenir, d’Heidegger) soit spatial (le néant, synonyme d'absence, de Sartre) ; le second guide les critiques de Kant, les dons divins qui animent la matière pensante – les sens du Bien, du Beau, du Vrai. | | | | |
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| intelligence | | | La pensée s’ancre dans la représentation ; l’élément central de la représentation, c’est le concept de classe (ensemble) : « Tout avancement de la pensée est de former des classes qui permettront de poser des problèmes véritables »*** - Valéry. Tout philosophe de l’esprit (et il y en a des hordes) devrait s’en inspirer, pour oublier les mots et revenir aux classes ! | | | | |
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| intelligence | | | En mathématique, contrairement aux autres sciences, on ne modélise pas les choses en soi, en créant des objets d’étude ; ceux-ci y sont identiques à celles-là. La mathématique est une rationalité objective, mais il se trouve que les rationalités subjectives, aussi bien dans la matière que dans les esprits, s’y plient, ce qui fait de la mathématique une véritable ontologie de l’Univers. C’est dans l’irrationnel – l’art ou l’émotion, l’âme ou le cœur – que l’homme se dégage de la nécessité et proclame sa liberté. | | | | |
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| intelligence | | | Ce que mes yeux m’apportent des autres (de leur savoir, de leurs actes, de leur intelligence) s’appelle connaissance ; ce que mon regard m’apprend de moi-même (de mon esprit, de mon cœur, de mon âme) s’appelle conscience. L’IA neuronale n’a ni la connaissance objective ni la conscience individuelle ; elle reproduit les performances, statistiquement moyennes, résumant les expériences linguistiques des millions de livres, d’articles, de rapports, disponibles sur la Toile. | | | | |
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| intelligence | | | L’homme est saisi de perplexité et d’admiration devant les mystères de la matière et de l’esprit, mais la machine ne s’élèvera jamais au-dessus des problèmes et des solutions ; le mystère lui restera à jamais inaccessible. C’est la seule borne intellectuelle que je vois, pour ne pas se soumettre à la fascination sans limites devant les performances statistiques de la machine. Et puisque la philosophie humaine commence par s’incliner devant le mystère, elle surclassera toujours la jugeote mécanique. | | | | |
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| intelligence | | | Toute représentation se réfère à la réalité, c’est-à-dire à la matière (les lois universelles, les espèces minérales, végétales, animales, humaines, les sciences appliquées) ou à l’esprit (l’éthique, l’esthétique, les rêves, la mathématique). | | | | |
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| intelligence | | | La réalité spatio-temporelle ne contient que la matière et les esprits ; le temps traversant l’espace constitue la seule réalité, et ce passage s’appelle le Devenir, ou l’existence. L’Être, ou l’essence, est irréel ; il est l’œuvre des esprits. L’essence est toujours artificielle et abstraite, mais elle est la cause suffisante des phénomènes de l’existence et sert à comprendre ou à justifier celle-ci, qui est réelle et concrète. Au sommet de l’existence se dresse la liberté humaine : à celui de l’essence se devine la nécessité divine. | | | | |
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| intelligence | | | Différence entre pensée naissante et pensée née (la liberté a la même destinée). La seconde, la figée, s’exprime dans le langage de la logique et se confirme par la méthode mathématique ; la beauté n’y est qu’intellectuelle et la langue naturelle n’y apporte rien. La première est un effet, souvent inattendu, qu’une enveloppe langagière, la forme qu’on donne à ses états d’âme, laisse apparaître en tant que le contenu, le fond, d’un esprit indicible. La seconde sonde, en profondeur, l’œuvre du Créateur ; la première tente, en hauteur, d’exprimer la créativité humaine. Les appareils de mesurage, pour la seconde ; la fontaine d’âme ou l’éponge d’esprit, le regard ou l’écoute, pour la première. | | | | |
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| intelligence | | | Comment est vu ce monde ? Absurde (pour les sots, les révoltés, les aigris), transparent (pour les utilitaristes, les moutons et les robots), mystérieux (pour les poètes, les penseurs, les rêveurs). | | | | |
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| intelligence | | | Les sphères, dans lesquelles la philosophie peut évoluer – les commencements, les parcours, les finalités. Les seules finalités, dignes d’une plume originale, sont la douce mélancolie ou l’ardente admiration ; le savoir, la vérité, l’actualité devraient en être exclus. Les parcours peuvent être continus ou discrets ; les deux peuvent se justifier, si tu possèdes le talent et le style ; si tu reconnais, comme les meilleures des têtes, que la rupture est l’élément fractal nécessaire, pour saisir les objets essentiels, tu aborderas la démarche discrète. Enfin, les plus ambitieuses des plumes, se concentrent sur les commencements, la seule sphère où l’originalité a encore son verbe à dire. Et puisque la partie élémentaire de tout discours philosophique est la métaphore, le commencement en est la quintessence, prenant la forme d’un vers ou d’un aphorisme. | | | | |
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| intelligence | | | Je ne vois aucun intérêt de développer (en profondeur ou en étendue) les réflexions d’un philosophe quelconque ; je n’éprouve que le besoin d’envelopper mes propres états d’âme (qui, en gros, sont communs à tous les introspectifs) – en hauteur d’un style, d’un ton, d’une noblesse. La seule philosophie, digne d’admiration ou de respect, est celle qui parte de zéro, pour proclamer ses commencements, tout en se moquant de ses parcours ou finalités que pourraient suivre les esprits, mais qui laisseraient imperturbables les âmes. Le savoir et la vérité ne sont point des sujets philosophiques. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie est la même déviance de la fonction première de l'esprit, comme l'oreille qui façonne un poème, ou les yeux qui sécrètent une larme. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie, c'est un compromis entre la volonté, qui produit, pour l'âme, un but intéressant, l'optimisme, et, d'autre part, la résignation, qui offre, pour l'esprit, d'excellents moyens, le pessimisme. C'est ainsi qu'il faut comprendre le désir et l'intelligence, qui réveilleraient, chez tout capitulard, en parallèle, l'optimiste ou le pessimiste. « Nul besoin de courage, pour écrire un livre, dans un sens pessimiste, mais avec une foi optimiste » - Chestov - « Чтоб писать книги с пессимистическим направлением, но с оптимистической верой, мужества не нужно ». | | | | |
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| ironie | | | Jadis, le ciel avait la hauteur des âmes ; aujourd'hui, il est aussi profond et aussi plat que les esprits. Et ils accusent le ciel d'être trop exigu… | | | | |
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| ironie | | | L'intelligence est, avant tout, un verre qui grossit (Lichtenberg), l'ironie - un verre qui rapetisse. Mais, une fois les yeux clos, le résultat, pour l'âme, s'inverse. | | | | |
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| ironie | | | Pour soulever le monde, je profite du privilège d'Archimède : mon levier va du centre géographique de l'Asie, où je suis né, au centre spirituel de l'Europe, où j'écris. Chez mes antipodes, à Ushuaïa, j'ai autant de lecteurs. | | | | |
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| ironie | | | Nos états d'esprit se traduisent fidèlement par nos prises de positions ; nos états d'âme sont à traduire à partir de nos poses. Caresses bestiales d'amour-propre ou tendresse musicale d'amour. Étrange parallélisme de lectures intellectuelle ou érotique du couple de mots – position-pose. | | | | |
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| ironie | | | L'ironiste est celui qui pratique l'érotique de l'esprit, en inventant des caresses aux idées les plus excitantes. « Aucune sphère des représentations n'échappe à l'interprétation par les désirs sexuels » - Freud - « Es gibt keinen Vorstellungskreis, der sich der Darstellung sexueller Wünsche verweigern würde ». | | | | |
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| ironie | | | Chaque fois que je rogne les ailes à ma verve, tentée par la largeur aurorale, je promets de la hauteur à ma Minerve crépusculaire. | | | | |
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| ironie | | | L'esprit regarde, mais l'âme est le regard même, dépassant les choses vues. Pour se libérer de celles-ci, une myopie du sceptique ou une hauteur ironique pourraient suffire ; et voilà l'esprit devenue âme. | | | | |
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| ironie | | | Sans l'ironie, les seules issues sont le fétichisme d'esprit, après le premier triomphe, ou le masochisme d'âme, après le premier échec. | | | | |
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| ironie | | | Tous les imposteurs, querelleurs et orgueilleux, sont persuadés, que le monde entier se ligue contre eux. « On reconnaît un génie par l'union sacrée des sots se liguant pour le combattre » - Swift - « When a true genius appears in the world, you may know him by this sign, that the dunces are all in confederacy against him ». Les sots ne ferraillent que contre d'autres sots, parmi lesquels ne tombe que par inadvertance un génie, à cause du ratage de l'encryptage ou de l'adressage de ses messages. | | | | |
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| ironie | | | Oui, il faut savoir ce qu'on a à dire, mais, dans le meilleur des cas, on le sait mieux après qu'avant. Et Platon, avec ses idées préexistantes, est trop statique : « Le sage a quelque chose à dire, le sot a à dire quelque chose », là où le dynamisme cioranien : « On n'écrit pas parce qu'on a quelque chose à dire, mais parce qu'on a envie de dire quelque chose » fait des merveilles. Le désir donne au talent - de la hauteur ; la vue ne fait qu'en élargir l'étendue. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie intellectuelle : réduire la pensée prétendument profonde en image toute superficielle. On réussit, quand de l'image naît la sensation d'une nouvelle profondeur. On finit par comprendre, que toute pensée est superficielle. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie la plus fructueuse naît de la conscience des rapports troubles entre le réel et l'imaginaire. Malaise ayant pour cause non pas la faiblesse de notre esprit, sa mauvaise foi ou la complexité du monde, mais l'incommensurabilité entre le fait (pour les yeux) et le dit (pour le regard) et la créativité iconoclaste du talent. Le sérieux, qui abîme la plupart des cerveaux philosophiques, est l'obstination dans le rapprochement illusoire et continu entre le perçu et le conçu. L'ironie, c'est la liberté de la conception. | | | | |
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| ironie | | | La médiologie concerne le savoir, qui, lui, se transmet et s'hérite, mais non la sagesse. Celle-ci, normalement constituée, meurt en croix, quand ce n'est en couches ou au fond d'un puits. Mais, contrairement à l'ignorance, elle encourage les visites de ses cimetières, où se côtoient fantômes et ressuscités. | | | | |
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| ironie | | | De la modernité de ma démarche : je prône la discrétion catastrophique (R.Thom) ou l'irréversibilité chaotique (I.Prigogine) - dans la trajectoire du regard, dans l'onde de l'émotion, dans le champ de l'intuition. | | | | |
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| ironie | | | La particularité de l'homme : animal à la fragilité des pieds sans souliers, du corps sans habit, de l'esprit sans proie clairement désignée. Mais je vois le premier Créateur, qui aurait vu l'homme immobile, nu et se sculptant soi-même. Hélas, le second fut plus rusé et moins artiste. | | | | |
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| ironie | | | Ne gaspille pas l'énergie de ton âme dans la réduction de toute chose profonde à rien ; l'esprit critique tout seul suffit, pour que toute profondeur aboutisse tôt ou tard dans la platitude. Le bon nihilisme est créatif : au-dessus de n'importe quel rien, il imaginera de hautes choses. Le nihilisme est dans les commencements ascendants, dans les contraintes, qui se moquent des pieds et se fient aux ailes. | | | | |
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| ironie | | | Pour que mon âme se sente chez elle dans mes ruines, il faut que mon esprit ait réussi à devenir un véritable et honorable sans-abri. | | | | |
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| ironie | | | Les lieux, propices pour philosopher : les hauteurs gémissantes de l'âme ou les profondeurs balbutiantes de l'esprit ; ici, on a besoin d'anesthésistes et de voyeurs, plutôt que de guérisseurs ou de spécialistes. | | | | |
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| ironie | | | Le regard d'artiste, contrairement à l'homme de réflexion ou de prospection, va du présent vers le passé et non pas du présent vers l'avenir. C'est pourquoi la farce, parmi ses impressions, précède la tragédie. | | | | |
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| ironie | | | Le cadre de vie sain de l'arbre : la lumière de l'ironie et l'ombre de la honte, la hauteur des cimes et l'épaisseur du feuillage. Le malheur du Bouddha, c'est de n'être illuminé qu'au pied d'un arbre et non pas à sa hauteur, où il faut peut-être être crucifié et avoir bu tant de hontes, avant de pouvoir se targuer de titre de sage. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie modale : qui peut perdre son esprit l'aura sauvé ; le scepticisme biblique : qui veut sauver son âme la perdra. | | | | |
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| ironie | | | Vouloir, pouvoir, devoir s'associent, bêtement, avec, respectivement, la vie (Nietzsche), l'intelligence (F.Bacon), l'éthique. Il serait plus intéressant de parler de vouloir un type de pensée, de pouvoir révoquer notre suffisance, de devoir faire danser la vie. | | | | |
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| ironie | | | L'ultime sagesse débouche, le plus souvent, dans de triviales platitudes. Que la sagesse dans la vie (Lebensweisheit) ou dans l'art, par exemple, n'y apporte presque rien, et que le talent dans le second et la passion dans la première nous exemptent, en général, de passions, dans l'art, et de talent, dans la vie. | | | | |
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| ironie | | | L'avance technologique de l'âme sur le corps ne doit pas dissimuler ce paradoxe fondamental : l'âme n'est qu'un matériel, qui n'est mis pleinement en valeur que par le génie logiciel du corps. | | | | |
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| ironie | | | L'originalité ne sert à rien dans les affaires courantes, elle est capitale dans la création d'entreprises. Ce qui détruit le plus sûrement notre originalité, et notre créativité, c'est le commerce avec les intelligents. L'écrivain doit fuir les capitales, pour ne pas gâter ce qui nourrit l'originalité, - ses propres matières premières. Cioran n'aurait jamais dû vivre à Paris, au milieu de ses collègues, où son talent fut gâché par la place, qu'il accorde aux calomnies, humiliations, recensions. Je connus les deux capitales mondiales les plus passionnantes : il fallut bien y affermir mon souffle, pour respirer – ailleurs. | | | | |
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| ironie | | | Aucune assise crédible, pour notre enthousiasme, dans la réalité. D'où notre travail de sape, pour réduire toute construction sensible à l'état des ruines ou des souterrains. Mais dans l'intellection et dans le langage, le même travail d'architecte érige des tours d'ivoire aériennes ou des châteaux de feu fulgurants. | | | | |
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| ironie | | | Dans le travail de démolition des illusions ou des certitudes, rien de plus terriblement efficace que le culte du talent, qui abolit toute portée, aplatit toute profondeur et n'érige que la hauteur sans socle. | | | | |
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| ironie | | | C'est par le genre de l'édifice à ériger qu'on reconnaît la stature de son artiste. Aujourd'hui, dominent les bureaux, aéroports, hôtels, bistrots. Disparaissent les châteaux en Espagne et les prisons : « Ne fais pas de tes pensées une prison » - Shakespeare - « Make not your thoughts your prison ». Moi, avec mon rêve (dont nous sommes faits !), je continue à bâtir, au passé, une tour d'ivoire, qui, au présent, se présente comme des ruines. | | | | |
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| ironie | | | Il n'y a que ton étoile qui peut te combler aussi bien par une lumière, qui te fait ouvrir les yeux, et par des ténèbres, qui te les font fermer au bon moment. « Cette obscure clarté, qui tombe des étoiles » - Corneille. Rebondissant en obscurité ostentatoire (telles les valeurs somptuaires valéryennes, opposées aux valeurs fiduciaires) et remontant au ciel. L'état d'âme embue l'œil, l'état d'esprit le dissipe et dessèche. « Dieu, ce mot ténébreux, gonflé de clarté » - Hugo. | | | | |
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| ironie | | | La lettre, jadis, ne tuait que faute d'antidotes. À coups de bonnes vaccinations et de bonnes prothèses, même l'esprit n'est plus une maladie honteuse et ne contamine ni ne mutile personne. | | | | |
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| ironie | | | Sans l'ironie, l'esprit n'a ni grimaces ni sourires ; il devient masque posthume ; veux-tu encore qu'on devine ton visage ? | | | | |
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| ironie | | | Tout homme intelligent passe par la tentation du dogmatisme ou du relativisme ; pour se débarrasser de celui-ci, suffit le talent ; pour maîtriser celui-là, suffit la noblesse ; les deux - armés d'ironie, c'est à dire d'une saine distance. Le fruit de cette fusion, c'est le culte de l'intensité égale sur l'axe des idées et des valeurs : se détacher de l'horizontalité du bruit, pour demeurer dans la verticalité de la musique, devenir vecteur de ce qui tend vers le beau ou le sublime. Cet axe, unifié par la dialectique (Hegel) ou par l'égale intensité (Nietzsche), peut s'arracher à son unique dimension et se généraliser en arbre à inconnues, ouvert à l'unification avec d'autres arbres. | | | | |
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| ironie | | | Mon regard est ce que ma noblesse, même en larmes, inculque à mes yeux, même secs. Et la noblesse est difficilement compatible avec les déceptions, qui, presque toujours, sont signes de bêtise. La seule déception, trahissant non pas le peu d'intelligence, mais une certaine noblesse, est le regret de ne pas avoir assez de talent, pour embellir mes ombres. | | | | |
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| ironie | | | Parmi les valeurs assurant un succès littéraire, l'intelligence semble être le pivot central, inamovible ; jadis, la réussite, à 90%, étais due au talent, à 9% - à l'intelligence, à 1% - au savoir ; aujourd'hui, cette proportion se renversa, mais l'apport de l'intelligence reste le même. | | | | |
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| ironie | | | Les pays avec le taux de philosophes et de poètes professionnels le plus élevé du monde : la Suisse, la Belgique, les USA. C'est aussi dans ces pays-là que la révolte serait la plus intransigeante, la liberté - la plus menacée, l'esprit - le plus raréfié, mais la philosophie de l'esprit - la plus respectée. « Aux USA, la sentimentalité et le sexe s'épanouissent au dépens de l'amour » - Badiou. Toutes les passions s'y réduisent aux giclées de neurotransmetteurs. | | | | |
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| ironie | | | Les sons et les couleurs entrent dans ma conscience, sans que le moi le réclame ou y intervienne ; c'est le moi qui doit y être (en)traîné, et son apparition, comme à l'intérieur de la conscience, marque le début du Je réflexif. | | | | |
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| ironie | | | Tous ceux qui saluent une évolution ou une expansion de la nature psychique, poétique ou intellectuelle de l'homme font preuve, systématiquement, d'une étrange bêtise. Voici, par exemple, une perle d'un homme de progrès : « La pensée moderne a réalisé un progrès considérable en réduisant l'existant à la série des apparitions, qui le manifestent » - de ces abominables ratiocinations dont les Français teutonisés sont les seuls à détenir le secret. | | | | |
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| ironie | | | Dans le métier de haute couture - enfilage de pensées, je suis fournisseur de hauts modèles (top-models), de perles langagières. | | | | |
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| ironie | | | La négation mécanique aide à me débarrasser de la terreur devant les pédants : prenez la bêtise raisonnable – le mensonge d'une conscience indépendante est une conscience libre – et comparez-la avec la bêtise savante - « La vérité de la conscience indépendante est la conscience servile » - Hegel - « Die Wahrheit des selbständigen Bewußtseins ist das knechtische Bewußtsein ». Le maître vaut par ses mensonges, devenus vérités à la génération suivante ; l'esclave vaut par la mémoire des vérités courantes. L'indépendance d'esprit est dans le sacrifice (de ce qui ne dépend plus que des autres), plutôt que dans la fidélité (à ce qui ne dépend que de moi). | | | | |
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| ironie | | | Ce n'est ni la cervelle ni l'estomac que vise mon livre ; et je devrais me réjouir, que personne ne l'avale ni le soupèse, puisque « être indigestes, c'est ce qui assure l'immortalité des œuvres d'art » - Musil - « die Unsterblichkeit der Kunstwerke ist ihre Unverdaulichkeit ». | | | | |
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| ironie | | | On peut juger de l'intérêt d'un courant d'idées par la variété ou l'amplitude des talents qui s'y adonnent : quand on voit l'ennui d'un même ordre, qui émane des meilleurs ou des pires des psychanalystes ou des phénoménologues, on comprend pourquoi, parmi les nietzschéens, on trouve les pires et les meilleurs des talents. | | | | |
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| ironie | | | Le philosophe s'intéresse aux textes et non pas à la littérature ; il s'ennuie à mort avec le profond et avec l'intelligent ; pour tester sa faculté de débrouillage savant et tropique, il lui faut de l'aléatoire, du décousu, de l'insensé ; c'est ce qui explique la volupté des charognards professoraux à autopsier et à glorifier des déments (ou amens) et des faibles d'esprit, tels que Mallarmé, Trakl, Khlebnikov, Joyce. | | | | |
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| ironie | | | La capacité de s'étendre, que les sages associent à la profondeur de l'esprit, convient beaucoup mieux à la vaste platitude. Et si la hauteur s'éprouvait par un rétrécissement extrême, on l'apparenterait au néant. | | | | |
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| ironie | | | Ce n'est pas le séjour au milieu du beau ou du bon, qui détermine l'envergure de l'homme, mais sa navigation entre ces deux sphères ; le talent et l'ironie sont ces deux guides, qui accompagnent les passages respectifs de l'éthique à l'esthétique et vice versa. | | | | |
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| ironie | | | Dans nos émotions, ce qui est grave est insondable, et ce qui est amusant est inépuisable. La forme sérieuse d'un fond sérieux est ridicule ; la forme légère d'un fond léger est banale. C'est pourquoi, chez le sage, le sérieux s'élève par l'ironie et le comique se creuse jusqu'au sérieux. | | | | |
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| ironie | | | Ceux qui sont incapables de broder une vision intellectuelle du monde, veulent l'en protéger en invoquant son manteau sacré, cousu de vie réelle et impénétrable à l'abstraction. Et ils l'habillent en paillettes, ignorants qu'ils sont du fait, que l'univers n'est sacré que nu. Un déshabillage conceptuel et artistique annonce plus de promesses chaudes que leurs habits imperméables. | | | | |
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| ironie | | | La maîtrise de la verticalité : avoir sondé la profondeur, pour donner de l'élan ironique et sacrificiel à mon esprit ; avoir prêté un serment de fidélité à la hauteur, pour que s'y éploie mon âme ; avoir un pied-à-terre dans la superficialité, pour que mon cœur s'y adonne à la caresse des sens. | | | | |
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| ironie | | | Pour un béat optimiste, la vie est une solution et guère un problème. Comme, pour le vrai pessimiste, la mort n'est pas un mystère, mais un problème. « Ne se suicident que les optimistes » - Cioran. Et l'ironie est une capitulation inconditionnelle du pessimisme surarmé de la raison devant l'optimisme désarmé de l'esprit. | | | | |
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| ironie | | | Mon talent (intellectuel, poétique ou donjuanesque), est-il si nettement au-dessus du talent pragmatique de l'homme qui a réussi, pour que je puisse traiter les hommes, qui ne s'aperçoivent pas de moi, d'aveugles ? Tant de perles pourrissent dans des coquilles sans vie, dans des profondeurs polluées par des chercheurs d'épaves. | | | | |
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| ironie | | | Mon arbre est un compromis, ou mieux - une union, ou encore mieux - une unification entre le matérialisme et l'idéalisme : j'admire l'existence même des constantes dans l'univers de la matière et j'admire l'essence même des variables ou des inconnues, dont est capable l'univers de l'esprit. Mais l'admiration, c'est un autre nom pour désigner la caresse, qui est le commencement ou la racine de tout. | | | | |
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| ironie | | | On a besoin de plus d'énergie, de talent et de force, pour entretenir la pose de perdant que pour tenir le rôle de gagnant. | | | | |
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| ironie | | | Je veux chanter, en poète, l'esprit ou l'amour, la vie ou l'âme, et voilà qu'un zoïle bienveillant devine, que ce ne sont que des représentations de l'être (ou, pour paraître plus savant - de l'ousia), - me voilà proclamé métaphysicien, et mon chant promu ratiocination. | | | | |
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| ironie | | | L'un des bienfaits de l'Internet : il devint dérisoire de se gargariser des connaissances accumulées dans notre mémoire de rats de bibliothèques ; tout môme les retrouve en quelques clics. Dans les chefs-d’œuvre du passé, rien de significatif ne le doit à ces fichues connaissances ; désormais on ne peut compter que sur le talent. Hélas, les connaissances se multiplient, les talents se raréfient. | | | | |
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| ironie | | | En littérature (et donc en philosophie), l'invention doit être près de la nature, mais seulement dans le sens d'un combat amoureux entre la poétique et la réflexion. Sans l'un des partenaires, ces exercices mènent au vice ou à l'ennui. | | | | |
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| ironie | | | La caresse, pour l'âme, serait la même chose que le mordant - pour l'esprit. | | | | |
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| ironie | | | Le bonheur de ma traversée de la vie, c'est l'ivresse et, donc, la fête. La fête de la fin de voyage, fête de l'esprit ; ou la fête du commencement, du départ, fête de l'âme. L'ivresse sur la route même ne promet que des accidents. | | | | |
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| ironie | | | L'esprit s'occupe du fond, et plus profond est celui-ci, mieux il vaut – on n'a pas besoin de contraintes. L'âme se charge de la forme, et pour que celle-ci garde sa hauteur, il faut débarrasser celle-là du ballast des choses et des actes. Dans ce dernier cas, la paresse semble être indiquée comme outil et guide : « La modération est la langueur et la paresse de l'âme » - La Rochefoucauld. | | | | |
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| ironie | | | Chez Nietzsche, Valéry, Cioran, il y a une espèce d'obsession, maladroite et mal-orientée, pour le fond – la force, la connaissance, la fébrilité - où ils s'avèrent assez médiocres, tout en étant brillants dans les exacts contraires, se résumant dans la forme : l'acquiescement résigné, l'intelligence intuitive, le style équilibré. Les défauts de notre esprit, favorisent-ils les qualités opposées de notre âme ? | | | | |
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| ironie | | | Un Valaque, lecteur béat de Vies de Saintes, admirateur attendri de la profondeur et du néant de la duchesse de Chaulnes, résume ses abscondités par la phrase sirupeuse de la marquise du Deffand : Rien de plus insensé que de demander à une prière d’avoir de l’élégance. N’empêche qu’il fut le meilleur styliste français du XX-me siècle. | | | | |
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| ironie | | | Aimer le verbe plus que l'homme se justifie, le verbe expiant les péchés et chantant les vertus de l'homme ; le verbe est un mot, demeurant dans la hauteur et visant la profondeur, il en est l'équilibre ; l'homme, la plupart du temps, se vautre dans la platitude. « La vertu veult monter » - Montaigne - la réponse du cœur à la propension de l'esprit à se propager : « Que sçay-je ? ». | | | | |
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| ironie | | | Intellectuel : perversion citadine du rustique philosophe. | | | | |
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| ironie | | | J'ai beau bâtir un système irréfutable, prouvant que mes plus beaux essors naissent d'un génie profond, d'une vaste angoisse ou d'une haute solitude, mon intelligence ironique lui substitue facilement une autre justification, où n'apparaissent qu'un petit amour-propre froissé ou de petites défaillances. C'est ainsi qu'on doit entretenir un sain esprit critique. | | | | |
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| ironie | | | Les absences, ce qui fut soigneusement évité - les choses, les angles de vue sur les choses, les idées consensuelles - contribuèrent peut-être davantage à la qualité de ce livre, que ce qui s'y faufila à travers ces mailles des contraintes, pour, de présent, devenir donné - des cadeaux gratuits aux dons précieux. | | | | |
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| ironie | | | Mon âme s'émeut, donc mon esprit devient - c'est ainsi que Pascal et Nietzsche répliqueraient au cogito, et où les verbes seraient aussi diserts que les noms, les pronoms et les conjonctions, plus éloquents que penser et être. | | | | |
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| ironie | | | Quand on a fait le tour complet de la réalité, de la représentation et du langage, on en aura retiré, respectivement, la noblesse, l'intelligence et le talent, pour en épouser, successivement, le matérialisme, l'idéalisme et le verbalisme ; avec la matière on apprend l'art des contraintes, avec les idées - la technique des buts, avec les mots - le vertige des moyens ; et l'on finit dans l'immobilité et l'invisibilité du talent, que ne trahit que la musique de l'œuvre. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie marque des points d'arrêt à l'expansion de l'intelligence, elle en fait un Ouvert, pour que les limites de l'intelligence, hors d'elle, la rendent plus humble. L'ironie n'est pas de l'intelligence, elle en est une contrainte provisoire : « Il faut nous abestir… ». | | | | |
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| ironie | | | Le dogmatisme - ceci ou cela ; la dialectique - ceci, mais aussi cela ; le relativisme - cela vaut ceci ; l'ironie - cela sert à ceci. L'ironie entretient l'intensité de l'axe tout entier ; les autres s'occupent de ses partitions désaxées. | | | | |
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| ironie | | | Le savoir apporte de la joie à l'esprit et de la douleur à l'âme ; et ce n'est pas par additions ou soustractions qu'on en crée l'équilibre, mais par factorisations, cet art d'effacer ou d'introduire des différences. | | | | |
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| ironie | | | L'harmonie entre le monde, dans lequel je vis et le monde, qui vit en moi, est préétablie ; nul besoin d'un génie quelconque, pour la créer. Le génie vit du second de ces mondes et ne découvre le premier qu'à travers la merveille des échos ou correspondances non-calculés et irrésistibles. | | | | |
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| ironie | | | Pour faire parler l'être, suffit l'intelligence ; pour faire chanter le devenir, il faut du talent. | | | | |
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| ironie | | | On met la barre trop bas - on profane son feu sacré, aspiré vers la hauteur ; on la met à la juste hauteur de ses talents - on devient inaudible, sans relief, au milieu des autres voix interchangeables ; enfin, en la plaçant trop haut, on est victime de son vertige, que les autres prendront pour une tempête dans un verre d'eau. La morale : libère-toi de buts, consacre-toi à l'élan et aux contraintes. | | | | |
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| ironie | | | C'est dans la poésie que s'épanouit le plus naturellement la noblesse - dans un corps d'esprit sain s'épanouit un sain esprit de corps. « L'esprit sain dans un corps sain » - Juvénal - « Mens sana in corpore sano ». | | | | |
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| ironie | | | Poser des questions ne me rend pas plus intelligent, comme ne pas en poser ne me rend pas plus idiot. Mais faire chanter mon âme dans une réponse, dans laquelle un esprit fraternel fera parler sa propre question. | | | | |
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| ironie | | | Pour insulter un homme, on le compare à un animal ou à une machine. Claudel emploie un baudet et un pion, pour parler de Valéry et d'Alain. Pour se permettre cela, il fallut bien que, sur l'échiquier et dans la basse-cour, il leur fût bien supérieur : un vrai fou de Dieu et une vraie vache. (À sa décharge - son mot : « Quoiqu'il soit vilain de ressembler à une vache, ressembler à une machine est beaucoup plus répugnant »**.) | | | | |
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| ironie | | | Du meilleur usage de mon trésor d'incertitudes : avec cette collection d'inconnues je décorerai mon arbre de nativité, en souvenir des visitations fécondes de l'esprit, suivies d'enfantements heureux de l'âme, pleine de grâce. La maxime est cet arbre sauveur, tendant ses rameaux de pitié et de honte, à unifier avec le monde naissant. | | | | |
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| ironie | | | Dans la spontanéité, le hasard a plus de place que la nature. Elle n'est donc pas une valeur inconditionnelle et doit subir le même polissage que le maniérisme, la prééminence du calcul devant l'intuition. | | | | |
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| ironie | | | La rareté augmente le prix, et le progrès - de l'homogène à l'hétérogène – les fait flamber, tandis que l'ironie - de l'hétérogène à l'homogène - déprécie les marchandises en les mettant sur le même rayon. Les choses les plus rares sont sans prix. La noblesse, par exemple. Et, en plus, ce qui est rare pour l’esprit profond est beau pour l’âme hautaine (Valéry) ; l’inverse : « Tout ce qui est sublime est aussi difficile que rare » - Spinoza - « Omnia praeclara tam difficilia quam rara sunt » serait aussi vrai. Le respect du rare serait signe de la culture : « L’humanité ne grandit que par la vénération du rare » - Nietzsche - « Verehrung des Seltenen, durch die allein die Menschheit wachse ». | | | | |
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| ironie | | | Depuis que les sages nous font peur avec leurs vérités mortelles, dont personne n'est jamais mort, mais dont la grimace continue à faire jaser, « les femmes fuient les sages comme des animaux venimeux » - Érasme - « puellae sapientem haud secus ac scorpium horrent fugiunt ». Quand la femme s'en laisse contaminer, elle acquiert la capacité de poser tant de problèmes, tout en perdant celle d'exposer des mystères : « La femme n'est intelligente qu'au détriment de son mystère »*** - Claudel. | | | | |
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| ironie | | | Le sérieux est l'élément, dans lequel se meut l'esprit ; l'âme, qui s'en mêle, y introduit de l'ironie. On ne peut comprendre Aristote : « L'homme sérieux est celui qui désire de toute son âme » que si l'on sait, quel sens idiot il met dans le mot âme. L'immense grisaille de son opus De l'âme le confirme. | | | | |
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| ironie | | | Dommage qu'on ne puisse pas dire, en français, - l'âme de l'esprit, comme en anglais – the soul of wit, puisque l'âme n'est qu'un attribut d'un esprit, qui se laisse s'émouvoir. Dans l'écrit, on en apprécie la concision, mais sa fortune, en revanche, est dans le volume. Il n'y a qu'à visiter les bibliothèques ! | | | | |
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| ironie | | | L'ironie est justifiée par la reconnaissance, que, sous un regard de plus en plus exigeant, la réalité nous échappe à l'infini et aucune certitude finie ne résiste à une quête serrée. « L'ironie est une conscience nette d'un chaos se projetant vers l'infini » - F.Schlegel - « Ironie ist klares Bewußtsein des unendlich vollen Chaos ». L'intelligence est notre épuisable faculté d'harmoniser le chaos. Une fois aux frontières d'un chaos maîtrisé, elle arrive soit au vide de l'attendu, soit à l'ennui de l'entendu ; en se débarrassant du ballast ou de la platitude du sérieux, elle s'accroche à l'ironie, prometteuse de hauteurs et d'apesanteurs. C'est ton étoile qui te remplit de chaos ; celui qui a besoin du chaos, pour enfanter de son étoile (Nietzsche), finira en fausses couches. | | | | |
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| ironie | | | Aimer le calcul est un excès d'esprit pardonnable ; calculer l'amour l'est beaucoup moins. | | | | |
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| ironie | | | Les esprits chancelants tendent à s'appuyer sur un mur mirifique de la rigueur, tandis que « les esprits justes donnent naturellement dans la métaphore » - La Bruyère. | | | | |
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| ironie | | | Si je devais choisir, comme tout le monde, un contraire ou un complément à l'être (comme devenir, temps, avoir, néant, destin, événement, étant), je prendrais la représentation, qui, pour l’œil, semble recouvrir l'ensemble de l'être, mais pour l'esprit, en laisse une infinité d'aspects irreprésentables ou insondables. | | | | |
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| ironie | | | Quand on voit où nous conduit l’intelligence mécanique, on est tenté de succomber à la bêtise organique, mais ce geste exige beaucoup de talent : « On n’a jamais employé tant d’esprit à vouloir nous rendre bêtes » - Voltaire (de Rousseau). | | | | |
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| ironie | | | L’amour est complexe, c’est pourquoi il a une part réelle, la temporelle, et une part imaginaire, intemporelle. Quand l’imagination est nulle, on reste en compagnie de la seule réalité unidimensionnelle, de la linéarité décroissante. | | | | |
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| ironie | | | À quoi puis-je penser, dans un état apaisé ? - au coin du feu, au bon vin, à Louis de Funès. Mais une fois attrapé par la palpitation, je me mets à songer à la musique, à la création, à la consolation. Et je me mets à tricher : j’approche le feu de mon cœur, j’enivre mon âme, et c’est mon sombre esprit qui commence à émettre de belles ombres. | | | | |
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| ironie | | | Celui qui laisse envahir son âme par les technologies deviendra idiot et robot, mais celui qui ne les laisse pas armer son esprit est déjà idiot, sans se prémunir contre la robotisation. | | | | |
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| ironie | | | Le génie se reconnaît par le choix de la première ligne ; le talent guide les enjambements ; le destin se penche sur le point final, mais la vie y met une rature. | | | | |
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| ironie | | | De la juste répartition de saisons entre l’esprit et l’âme : l’esprit vise la récolte automnale, et se voue au labeur estival ; l’âme part du diagnostic hivernal, désespérant, pour s’adonner à l’espérance printanière, d’autant plus que l’y joint le cœur réveillé. | | | | |
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| ironie | | | Dans la sagesse antique, j’apprécie le culte de la position couchée, pour ripailles, débats ou écriture, ce qui occultait les horizons et ouvrait au ciel. En revanche, les fanfarons de la position debout finissaient en accaparements d’hyènes ou pugilats de moutons. Mais les pires, ce sont mes contemporains, assis dans leurs bureaux, pour remplir, mécaniquement, la même fonction de robot interchangeable, en finance, littérature ou science. | | | | |
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| ironie | | | Le concret devrait ne servir que de bois d’allumage, tandis que l’abstrait offre l’étincelle, sans toutefois garantie de résultat. « Le concret éteint la pensée, l’abstrait l’enflamme » - Benjamin - « Die Konkretion löscht das Denken, die Abstraktion entzündet es ». Encore faut-il que ton esprit ait un bon foyer et ton âme – un bon souffle. | | | | |
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| ironie | | | L’absolu est : le tout, le vrai, l’être ? Vous pouvez intervertir dans tous les sens ces quatre facettes de la sagesse académique, en y glissant, en plus, le savoir et l’esprit, vous seriez toujours approuvé par Hegel. | | | | |
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| ironie | | | Le devenir ne s'absorbe pas dans l'algorithme ou dans le noyau, il ne se soumet pas à la métonymie, il est le vassal hautain de la déduction – ma savante réplique à ceci : « L'être ne se diffuse pas dans le rythme et dans l'image, il ne règne pas sur la métaphore, il est le souverain nul de l'inférence » - A.Badiou. À vous de juger où l'esprit doit rire ou pleurer. Et de pardonner à la platitude ce qu'on ne pardonne pas à la profondeur. | | | | |
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| ironie | | | Le cercle ne cesse d’être vicieux, c’est-à-dire fermé et plat, qu’en découvrant la hauteur, en devenant ouvert, en se métamorphosant en spirale. Sous les coupes discrètes de l'ironie, la spirale peut être vécue comme un pointillé ou une constellation des points lumineux et libres, aspirés par la hauteur. | | | | |
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| ironie | | | Derrière la rigolade permanente de l'homme du commun se devine un permanent sérieux, cet effet d'une sombre ignorance ; sous le sérieux permanent de l'homme d'esprit se lit une permanente rigolade, cet effet d'un gai savoir. | | | | |
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| ironie | | | J’aime cette modestie, hypocrite et ironique, de Nabokov : « Laisse tomber les idées, fais frissonner le bleu, lis avec ta moelle et non avec ton crâne » - « Dismiss ideas, train the freshman to shiver, read with your spine and not with your skull ». Les idées sont un produit collatéral, magiquement surgissant de la musique des mots. Les dangers : plus on s’occupe des bleus, moins on est attentif à l’azur ; la moelle est trop proche de la digestion des insipidités, tandis que le crâne a tout, pour apprécier le goût, l’arôme, le regard, l’écoute, la caresse d’un sourire et le rythme d’un sanglot. | | | | |
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| ironie | | | Tu ne peux avouer, sans rougir, que ta tête est vide de pensées et de vérités, que si ton cœur est inondé par le monde de Bien ou si ton âme inonde le monde de beauté. | | | | |
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| ironie | | | Dans l’aventure du Château en Espagne, interviennent trois personnages : l’architecte, le châtelain, le mémorialiste – l’esprit, le cœur, l’âme. L’esprit songe aux souterrains, puits, murs, toits, mâchicoulis et douves ; le cœur vit l’éclat des salons, la fête de la salle du trône, la joie des alcôves ; l’âme en voit la ruine terrestre et en reconstitue une chronique céleste. L’épique, le magique, le mélancolique. | | | | |
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| ironie | | | Dans mes ruines peu fréquentables, j'ai beau faire un pied de nez à tous ces bâtisseurs d'édifices du savoir ou de maisons de l'être - j'ai honte devant celui qui refuse les murs, comme toute construction viabilisée, et vit dans un Ouvert, aux sommets d'une sensibilité (Nietzsche) ou d'une intelligence (Valéry), ou bien devant celui qui, dès qu'il voit une pierre, veut l'attacher à son cou (Cioran). C'est le culte d'un Chaos – sentimental, mental ou verbal ; chaos voulant dire un Grand Ouvert, celui qui était au Commencement (Hésiode) ! | | | | |
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| ironie | | | On a l’habitude de confier à la bête le souci du corps, et à l’ange – celui de l’esprit. M’est avis, qu’en échangeant les rôles, on gagne en intensité des caresses, charnelles ou spirituelles. | | | | |
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| ironie | | | Le taux de sots est étonnamment le même chez ceux qui mémorisent un nombre faramineux d’ouvrages littéraires comme chez ceux qui n’en lisent presque aucun. En revanche, chez les premiers il y a nettement plus de talents que chez les seconds, mais j’en ignore la raison, à moins que ce soit l’exigence grandissante de qualité purement verbale ; bref, un détail technique et non pas artistique. | | | | |
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| ironie | | | Je salue les triomphes du savoir utile, et même profond, de notre siècle. Et je m’étonne des geignements des hommes des Lumières : « On n’a jamais chargé l’esprit des hommes d’autant de connaissances inutiles et superficielles » - Vauvenargues – mais parmi celles-ci il y avait de bien hautes, que l’esprit transmettait à l’âme, car, contrairement à notre époque, il y avait encore des âmes et des hauteurs. | | | | |
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| ironie | | | La médiocrité a besoin de chênes, de lauriers, de figuiers ; le talent se contente de l’arbre. | | | | |
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| ironie | | | Si je vous disais, que la contrainte est l’élévation de l’esprit au-dessus des contradictions de la raison, vous auriez parfaitement droit de me traiter de bavard bête, creux et irresponsable. Ce que vous auriez dû penser aussi de celui qui disait : « La contradiction est l’élévation de la raison au-dessus des contraintes de l’esprit » - Hegel - « Der Widerspruch ist das Erheben der Vernunft über die Beschränkungen des Verstandes ». Tout Hegel est fait de ces formules gratuites, facilement traduites en niaiseries encore plus évidentes. | | | | |
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| ironie | | | De temps en temps, il faut que tu te rappelles, que presque partout, dans l’Univers, règnent le noir, le froid et le silence ; et tu t’agenouilleras non seulement devant la lumière de ton esprit, la chaleur de ton cœur, la musique de ton âme, mais aussi devant les rayons solaires, la douceur océanique, la musique forestière. | | | | |
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| ironie | | | L’hilarité est une grande misère des esprits faibles – ma réplique à un penseur béat : « La mélancolie est le petit luxe des âmes pauvres ». Comment un goujat, dépourvu d’organes vitaux ou les vouant aux emplois viciés, peut-t-il juger de grâces ou de misères des âmes ? Tout homme, ayant une âme, connaît la mélancolie et sait se servir de la faiblesse des bras. | | | | |
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| ironie | | | L’esprit et l’âme sont immédiatement attachés à un âge ; de l’enfance à la vieillesse - tant d’étapes incompatibles. Ce qui dépend beaucoup moins du temps, c’est bien notre cœur ; c’est pourquoi il serait résolument plus sensé de compter sur la joyeuse Résurrection des cœurs, plutôt que des âmes et, encore moins, – des esprits, puisque ceux-ci seraient, le plus souvent, gâteux. | | | | |
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| ironie | | | Chercher le sens de la vie est la même aberration que chercher la formule du rêve. Le sens accompagne des problèmes et leurs solutions ; il est impuissant devant le mystère ; et la vie est un mystère. Les formules sont dans un langage ; or, le rêve est indicible, on ne peut que le chanter, et la musique va droit à l’âme, sans s’arrêter dans l’esprit. | | | | |
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| ironie | | | Il faut mépriser, ou, au moins, rester indifférent aux actes qui ne sont dictés que par le corps, en absence d’un accord du cœur, de l’âme ou de l’esprit. Ceux-ci, par exemple, ne formulèrent jamais une plaidoirie valable en faveur du suicide. Il faut laisser ce sujet aux bavardages de salon, de pompes funèbres ou d’écriture apocalyptique. | | | | |
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| ironie | | | De la division du travail : l’esprit doit étudier, en profondeur, nos chutes, l’âme doit maintenir, en hauteur, nos élans. | | | | |
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| ironie | | | Se débarrasser de soi-même, se trouver, se dissimuler – tous ces objectifs pseudo-littéraires sont d’égale niaiserie. Une voix inarticulée, qu’on appellera inspiration, soi inconnu ou Muse, doit te souffler des rythmes, des mélodies, des harmonies, que tu tenteras de traduire en images-mots-idées et de les coucher sur une page. Sans talent, le résultat sera une cacophonie ; avec du talent, tu émouvras quelqu’un, toi seul peut-être. | | | | |
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| ironie | | | Avec l’extinction des âmes, être en avance sur son temps, c’est prêcher le culte de l’esprit moutonnier ou du cœur des robots. | | | | |
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| ironie | | | Indifférent dans le réel, ambitieux dans le rêve – l’attitude idéale, pour affronter l’existence. À l’essence - le talent et la noblesse suffisent. | | | | |
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| ironie | | | Tout embryon de mes notules est enfanté par mon esprit, chatouillé par mon âme, excitée par - une intelligence, une hauteur, une musique, une noblesse, une ironie. Autant de Muses différentes, et je ne sais pas laquelle est la plus fertile. | | | | |
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| ironie | | | L’univers érupta du néant et retournera au néant – et ils continuent leurs incantations sur le salut du monde par un changement de civilisations ! Les seuls sujets, dignes d’être débattus, ce sont - le Valoir d’une âme créatrice, le Vouloir d’un cœur sensible, le Pouvoir d’un esprit étonné, le Devoir d’un corps mortel. Bref, ce qui a son sens premier dans la solitude. | | | | |
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| ironie | | | L’esprit anobli s’appelle âme ; celle-ci se refuse le sérieux et la haine, pour les transformer en ironie. L’ironie est la noblesse de nos détestations ou de nos hontes. | | | | |
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| ironie | | | La superficialité obscure est le contraire de la platitude transparente. Une existence harmonieuse est dans la cohabitation complice entre la superficialité (caresses verbales, idéelles ou charnelles), la profondeur (érudite, spirituelle, systémique) et la hauteur (poétique, noble, ironique). | | | | |
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| ironie | | | Le sérieux a sa place en politique, en économie, en sciences ; partout ailleurs, surtout en philosophie ou en poésie, c’est la naïveté qui conduit aux discours détachés, joviaux, ironiques. La naïveté, adoubée par l’intelligence, est amie de la sagesse. | | | | |
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| ironie | | | Les dons les plus exclusifs, et donc purs, sont le musical et le mathématique – une sidérante nullité des musiciens, cherchant à faire de l’esprit, ou des mathématiciens, dissertant sur l’âme. | | | | |
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| ironie | | | L’envie d’écrire en vers chatouille toutes les plumes acérées. Mais le don poétique et le don intellectuel se rencontrent rarement chez une même personne. Les porteurs du premier s’inspirent des mélodies, sans songer aux pensées ; les possesseurs du second débordent de pensées, auxquelles ils aimeraient apporter une tonalité poétique. Les vers des premiers induisent des pensées insoupçonnables, supérieures à celles des intellectuels. Les vers des seconds éconduisent leurs pensées au rang des platitudes. | | | | |
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| ironie | | | Toutes les voies qui mènent au désespoir sont des sentiers battus, elles constituent le sort commun des hommes. C’est pourquoi la perte des illusions n’est nullement tragique, mais traîtresse ou vaudevillesque ; leur affaiblissement involontaire, en revanche, est une vraie tragédie. Heureusement, un vrai esprit tragique sait faire revenir l’espérance, ce rêve qui évite le glissement vers le désespoir et rend la tragédie – heureuse. | | | | |
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| ironie | | | On peut respecter un cerveau toujours en éveil (Baudelaire et Valéry poussent jusqu’à l’admirer chez E.Poe), mais on aime un cerveau s’adonnant aux rêves. | | | | |
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| ironie | | | C’est dans l’art de chanter l’enthousiasme et l’espérance que se reconnaissent les bonnes plumes ; pour la peinture des débâcles, on n’a pas besoin d’un talent, tous y réussissent, mais banalement. | | | | |
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| ironie | | | L'intelligence nous invite à coller le nez contre les choses, la nature - de reculer devant elles. Seule l'ironie permet de s'en approcher ou de s'en éloigner, sans broncher. | | | | |
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| ironie | | | La honte de ton esprit et l’ironie de ton âme cohabitent, sans se parler : la honte de chercher la basse reconnaissance sur les forums et l’ironie de trouver la haute consolation entre tes quatre murs écroulés. | | | | |
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| ironie | | | L’écrivain qui voit sa mission dans la traduction des pensées tout prêtes en mots fidèles ne pratique qu’un viol, dont naissent des avortons. Au contraire, l’approche d’artiste se réduit aux caresses, par l’esprit entreprenant, de paroles séduisantes, qui enfantent d’enfants naturels, de pensées imprévues. | | | | |
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| ironie | | | Ne pas avoir de lecteurs est une très mauvaise raison pour m’en enorgueillir (comme le font, pourtant, Diderot ou J.G.Hamann – quis leget haec ?). Il faut m’assurer que mes paroles, placées en tel lieu de l’esprit, vues sous un tel angle de l’âme et fondées sur de tels critères du cœur – elles sont insurpassables ! Mais votre esprit est la foire ; votre âme est atavique ; votre cœur est flasque. J’écris de l’âme à l’âme, de l’âme-élan à l’âme-sœur, dans un univers sans lieux visibles ni dates lisibles. | | | | |
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| ironie | | | Tout le charabia tarabiscoté sur la transcendance et l’immanence se réduit à cette banalité : il y a des choses réelles (matérielles ou spirituelles) et il y a leurs modèles (théories, représentations, systèmes). Aucun isomorphisme n’est pensable entre ces deux domaines. | | | | |
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| ironie | | | Je ne veux pas laisser des traces du travail (de mon esprit) sur mes notules, même des traces lumineuses ; je m’arrête sur l’étincelle (de mon âme), dans un état suspendu, inachevé. | | | | |
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| ironie | | | Qui voit clairement ce qui reste obscur aux autres a peu de chances de faire partie des génies. Au contraire, est génie celui qui découvre un beau mystère là où les autres ne voient qu’un problème théorique ou une solution pratique. | | | | |
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| chœur mot | | | INTELLIGENCE : Dans la hiérarchie des mots, domine le mot poétique. Le mot intelligent lui envie l'obscur éclat des sources et le mot ironique - la fascination du dernier pas non fait. Le mot savant sert d'interprète, pour communiquer avec la plèbe des idées. La bêtise aide à savourer les triomphes. Sans l'intelligence, jamais le mot n'aurait atteint de telles profondeurs de la résignation. | | | | |
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| mot | | | Il ne faut pas qu'un aphorisme se mette à compter dans la vie ; qu'il résonne, pour tester l'acoustique de ton âme, mais qu'il ne raisonne pas, pour que l'esprit ne se prenne pas pour son seul interprète. Que l'esprit soit chef d'orchestre, et l'âme - et l'instrument et l'interprète. | | | | |
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| mot | | | Le mot couronne et dévitalise la vérité du sot, il initie et anime la recherche, ou plutôt l'approche, de la vérité du sage. | | | | |
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| mot | | | Le vrai amoureux de perles ne les voue pas à un collier : « Les nuances se juxtaposent comme les perles : force est de supposer un fil, qui les retiendrait ensemble » - Bergson. Pour mes chères madones c'est cousu de fil blanc ou sympathique ; les gros colliers vont aux chairs des matrones. La caresse de la perle de grâce - à l'esprit, à l'âme, au corps, - ou la richesse de la pesanteur de masse, aux yeux des autres. Les marchands savent, que « les perles ne font pas le collier ; c’est le fil » - Flaubert. | | | | |
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| mot | | | Le mot est migrateur, il écoute les saisons de l'âme et se détache soudain du climat ambiant. L'idée est sédentaire, elle s'attache au paysage dessiné par l'esprit. « Un invisible courant porte la philosophie à hausser l'Âme au-dessus de l'Idée » - Bergson - ce courant s'est tari, au profit du visible, du réel, où l'âme aplatie sert de signalisation horizontale. | | | | |
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| mot | | | Trois types d'effets que peuvent produire les choses dans un écrit : leur présence (l'intelligence), leur puissance (la noblesse), leur musique (le talent) - du banal au sublime. | | | | |
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| mot | | | Pour nous nourrir de mots, le talent fait appel aux deux ressources de goût – l'intelligence du solide et la noblesse du liquide. Le solide est évident, et le liquide est fantaisiste. Le mot délicat sera suspendu entre la profondeur et la hauteur, entre la pesanteur et la grâce, entre le savoir et le valoir. Et le talent n'y a pas besoin d'un ordre chronologique : « Donne du poids au mot, avant de lui donner le souffle » - Shakespeare - « Weighest thy words, before thou givest them breath ». | | | | |
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| mot | | | Les chiffres et non pas les mots sont le miroir de l'esprit. Les mots sont la vie de l'autre côté de ce miroir. Les chiffres font comprendre l'esprit, les mots - le reproduire. | | | | |
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| mot | | | Parler de choses qu'on n'a jamais vues est plus honnête que d'en dépeindre les bien aperçues. L'œil dédouble la plume, l'imagination l'aiguise. | | | | |
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| mot | | | L'idée entache l'âme, le mot donne à l'esprit une chance de pureté. Mais chercher à lessiver l'idée, pour faire apparaître le mot use le cœur en manque de blanchisseuses. Si la naissance du mot n'est pas suivie par vagissement de l'idée, autant étouffer ce mot au berceau, il n'est pas viable. | | | | |
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| mot | | | Le mot philosophique devient Verbe, lorsqu'il part, à la fois, de l'esprit, de l'âme et du cœur (verbum intellectus, mentis, cordis Mais les mots modernes sont dans le verbiage, où règne la chose (bassement matérielle ou pédantement immatérielle) – verbum rei. | | | | |
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| mot | | | L'une des plus immenses merveilles humaines : dans les cas les plus intéressants, on ne sait pas d'où vient l'irrésistible musique de notre regard - de la perfection du réel ? de l'intelligence du représenté ? de l'élégance de l'exprimé ? L'esprit le plus rare - celui qui vit une fusion de ces trois sphères, dans un accord divin, et, tout en reconnaissant leurs mutismes problématiques, nous enivre de leur musique recréée, recommencée, mystérieuse. « Les mots, parfois, ont besoin de musique, mais la musique n'a besoin de rien »* - E.Grieg. | | | | |
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| mot | | | Sans intelligence ni poésie, tout dithyrambe au langage sonne faux et creux. Il n'est juste, à double titre, que chez Goethe et Valéry. | | | | |
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| mot | | | Les sorts inégaux du mot : en français, il s'associe avec l'esprit ; en russe - avec le Verbe ; en anglais, il sert de refuge à l'inaction d'Hamlet ; en allemand, étant multiplié, il peut bifurquer soit vers le dictionnaire, Wörter, soit vers le Verbe, Worte. | | | | |
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| mot | | | Le langage, en mode routinier, n'est qu'un code d'accès, et très rarement, en mode-rupture, - une courroie de création. L'esprit possède et les langages et les modèles, et le premier critère de sa qualité est le contenu de ses modèles, auxquels renvoie un langage. C'est une question de goût et d'intelligence - avec quoi peupler ses modèles dynamiques : avec des fantômes ou avec des bases de connaissances, avec des déductions ou avec des faits. Le sot croit « créer en nommant » (Proust), l'artiste nomme en créant. | | | | |
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| mot | | | Les mots et les tableaux. Dans sa coquille, la perle est sans valeur d'échange. Mais le sort du collier n'est pas le plus enviable. Une fois que ton couteau-talent a extrait la perle verbale, ne demande à l'esprit ni le fil, ni l'écrin, ni l'étiquette. L'esprit cultive le multiple, l'âme n'aime que l'un. | | | | |
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| mot | | | Le cheminement de l'interprétation moderne d'un mot : une lettre (un son), un mot, une référence (de lien ou de modèle), un réseau, une relation de ce réseau avec un autre, l'intention, la preuve de la relation, les substitutions dans la preuve, le sens des substitutions, l'action s'inspirant du sens. On retire les deux dernières étapes - on est dans le langage intellectuel (antique) ; on en retire les deux premiers - on est dans le langage angélique (médiéval). | | | | |
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| mot | | | Dans l'esprit s'entrechoquent des images, dans l'intellect - des représentations (idoles), dans la langue - des signes. Chez tout le monde - trois voies vers Dieu ; chez les créateurs - trois voix à partir de Dieu. Le mot, au sens noble, est un habile et haut réseau de signes, s'inspirant des images ou représentations profondes ou s'y adressant. | | | | |
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| mot | | | Dans l'esprit se déroulent des métaphores de l'illumination, indexées de désir, sans noms ni verbes, ne relevant d'aucune langue et pointant sur des objets, liens, variables (nomena nescio), valeurs de vérité. La langue le transforme en références (d'objets et de liens) et en formules logiques. Elle y introduit le temps, joue avec des qualificatifs, la négation, l'ellipse, bref avec ce qui n'apporte presque rien à la pensée. | | | | |
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| mot | | | Les mots sans frontières nettes auraient dus être réservés à la poésie et interdits aux graphomanes ; tel le logos, permettant aux bavards grecs de nous enquiquiner avec la fichue équivalence de l'être, du penser et du dire. | | | | |
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| mot | | | Dans leurs idées, ils prônent l'esprit de profondeur, sans avoir ni la profondeur d'esprit ni la hauteur d'âme ; c'est l'âme de hauteur qu'on devrait sentir à travers mes mots. | | | | |
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| mot | | | À quel point le Français se laisse guider par le mot et non pas par le concept, on peut le voir à l'exemple aberrant de ce colloque philosophique dédié à l'engagement (de l'idée - à l'acte) et à la sagesse (intelligence dans l'action), et auquel on invite un général, pour parler d'engagement (contrat avec l'Armée et contact avec l'ennemi), et un pédiatre, pour expliquer pourquoi le môme doit être sage. | | | | |
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| mot | | | Une communion de deux âmes, c'est ce qu'ambitionnent mes mots ; et ton âme, ou son regard, est ce que gagnent les yeux de ton esprit, quand il aura finalement compris, que ce que je cherchais à te procurer fut la caresse. | | | | |
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| mot | | | Curiosité adverbiale et spatiale de la phrase de Buffon : « Bien écrire, c'est bien penser, bien sentir et bien rendre » - la bonne écriture, c'est la hauteur, la bonne pensée - la profondeur, le bon sentiment - l'étendue, le bon rendu - la largeur. Maîtriser le style, c'est maîtriser l'espace. | | | | |
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| mot | | | L'esprit a plus besoin de plomb que d'ailes ; l'apparition des ailes le transforme en âme ; le meilleur prestidigitateur en est le mot : « C'est par les mots que l'esprit se munit d'ailes » - Aristophane. | | | | |
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| mot | | | Le talent est peut-être faculté de concentration ; c'est pourquoi le silence qu'on s'impose est capital : « Parler distrait, se taire recueille » - Jean de la Croix - « El hablar distrae, el callar recoge ». | | | | |
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| mot | | | Le caquetage assourdissant de l'auteur moderne, frappé de logorrhée aigüe, pour se persuader, qu'il est en train de pondre des œufs. « Il pond des poncifs comme des œufs, mais il oublie de les inséminer » - Canetti - « Er legt Sätze wie Eier, aber er vergißt, sie zu bebrüten ». | | | | |
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| mot | | | La mathématique est la seule science, où le conceptuel coïncide presque d'avec le langagier et où les modèles ne représentent pas la réalité, mais sont des produits de notre esprit. Et les représentations algébriques sont beaucoup plus élégantes que les représentations empiriques. Hélas, la beauté des constructions mathématiques ne peut pas être rendue dans une langue naturelle. | | | | |
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| mot | | | Dans un écrit de fiction philosophique, il y a toujours deux facettes : des idées ou des mots, l'universel ou le personnel, le savoir ou l'auteur. Deux types de faiblesse de ma plume : lorsque les idées datent – manque d'attachement, ou date l'auteur – trop d'attachement. | | | | |
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| mot | | | La première fonction du langage est la requête du modèle, non de la réalité. Plus on est intelligent, plus près du moi, et plus détaché de la réalité, est le modèle. Et je finis par remonter du mot vers sa source intérieure en moi au lieu d'en chercher une projection extérieure. | | | | |
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| mot | | | Le genre des mots âme et esprit est le même dans toutes nos langues - nos vibrations et élévations se ressemblent. Mais non nos chutes, puisque le cœur est féminin en anglais et neutre en allemand et russe. | | | | |
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| mot | | | Trois types assez nets de philosophie : autour des substantifs, adjectifs ou verbes. Comparez ce qu'on bâtit autour de intensité, intensif, intensifier : l'ennui ravi, l'ennui rivé, l'ennui crevé (Wittgenstein l'a très bien vu : « Il serait intelligent de diviser un livre traitant de philosophie par parties de discours » - « Es wäre vernünftig, ein Buch über Philosophie nach Arten von Wörtern aufzugliedern »). Le malheur du verbe est sa fâcheuse tendance de s'incarner, de se substantiver et de promettre des transfigurations, voire des résurrections, au milieu des pronoms désarticulés et crédules. | | | | |
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| mot | | | C'est la part du langage qui rend radicalement différentes les facultés représentative et interprétative : la topique se forme hors la langue et la critique se formule dans la langue. Ce que ne comprirent ni F.Bacon : « Inventer ou juger est une seule et même opération de l'esprit » - « what is sought we both find and judge of by the same operation of the mind » ni Goethe : « Tu es l'égal de l'esprit que tu comprends » - « Du gleichst dem Geist den du verstehst ». | | | | |
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| mot | | | L'esprit file à l'anglaise de tous les défilés, processions et manifestations de rue. | | | | |
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| mot | | | Ils réduisent la vie aux gérondifs (Bergson, Ortega y Gasset) ou aux participes (Marx, Sartre), aux aspects ou aux respects. La vie est la recherche de verbes-interprètes, intemporels et iconoclastes, et qui mettent en musique les choses-notes muettes, qui s'inscrivent dans l'esprit et les yeux. | | | | |
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| mot | | | Ces préfixes révélateurs : re-présenter, ex-primer, dé-montrer, pour désigner les trois actions intellectuelles de base : induire, séduire, déduire. Une topique, une tropique, une critique. Fixer le possible, exhiber le suffisant, s'appuyer sur le nécessaire. Une mémoire, une voix, une voie. | | | | |
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| mot | | | En déconstruisant, ils enlèvent le mortier et les charpentes, pour ne laisser que les briques des mots nus à partir desquels ils espèrent pouvoir bâtir un édifice pur. Tandis que toute la pureté et toute l'architecture résident dans le ciment de l'intelligence et dans l'ossature du style. Mais cette démarche se justifie en recherche de fondations, de commencements, pour nous débarrasser des épaules de géants, sur lesquelles reposaient peut-être nos positions ou nos constructions. En acceptant, éventuellement, de se retrouver dans des ruines, ce niveau zéro de la création. | | | | |
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| mot | | | La fantaisie, maintenue par l'harmonie et guidée par la fantasmagorie, - une fantas-harmonie. | | | | |
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| mot | | | Quand je vois, que ad-miration vient du regard, Be-geist-erung - de l'esprit et вос-хищение - de la hauteur, je comprends une part significative du caractère national. | | | | |
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| mot | | | Chez tout lecteur il y a trois sujets : le parlant, le pensant, le sentant ; l'idéal serait qu'ils lisent simultanément. À l'époque classique, l'ordre privilégié fut : le pensant, le sentant, le parlant ; à la romantique - le sentant, le pensant, le parlant ; à l'époque barbare moderne - le parlant, le pensant, le sentant, la lecture s'arrêtant, le plus souvent, avec le premier. Et ce livre sera victime de cet ordre des goujats. | | | | |
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| mot | | | La représentation est une tâche conceptuelle, où la langue n'intervient presque pas ; la langue y est statique et la conception - dynamique ; l'expression, en revanche, résulte de la confrontation entre une représentation statique et une langue dynamique. Les signes linguistiques s’attachent aux représentations pré-langagières, ce qui prépare la pensée langagière. | | | | |
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| mot | | | Toute production intellectuelle, qu'il s'agisse de poésie ou de philosophie, s'appuie sur deux types de ressources - le verbal et le mental ; la poésie la moins envoûtante se réduit au pur mental, comme la philosophie la plus plate - au pur verbal ; mais une bonne poésie est pensable dans le pur verbal, comme une bonne philosophie - dans le pur mental. | | | | |
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| mot | | | L'intelligence la plus profonde consiste à savoir naviguer au milieu des modèles, sans me laisser dominer par des courants langagiers ; ce sont ces courants, dans lesquels se noient la plupart des jargonautes ontologiques. Mais l'intelligence la plus haute est dans l'art des voiles sachant se servir du souffle de la langue, maîtriser le cap orphique de moi-même et lire les cartes de mes modèles stellaires. | | | | |
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| mot | | | Du croisement entre l'ironie et la pitié naît la noblesse ; la noblesse multipliée par l'intelligence réveille le talent ; le talent, séduit par l'idée, aboutit à la création ; la création, attirée par le soi, produit le mot - la généalogie du mot, du meilleur, de la maxime. | | | | |
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| mot | | | Seuls les polyglottes peuvent donner un sens profond au silence : les expressions d'un même sentiment, dans des langues différentes, n'offrant ni intersection ni noyau communs, on se réfugie dans ce vide silencieux, ce réceptacle du vrai soi (serait-ce la khôra platonicienne, cet espace réservé à l'accueil des idées ? ), du soi indicible et intouchable, débarrassé et des mots et des choses : « L'esprit vide d'objets est le but du sage » - Upanishad - je dirais qu'il en est la contrainte. | | | | |
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| mot | | | Presque tous les Barbares, autour des Romains, parlaient des langues analytiques, avec des articles. Ils finirent par triompher du pauvre Latin synthétique, si libre, si riche en nuances rhétoriques et en flexions. Le robot analytique se réjouit du crépuscule des désinences qui soulagea l'esprit ; le fond y gagna ce qu'y perdit la forme ; l'âme s'en trouva démunie de bons usages, ce qui contribua à son extinction. | | | | |
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| mot | | | Les concetti et leur antagoniste, le Witz, réclament de vastes développements ; c'est pourquoi le défi de les envelopper ensemble au sein d'une maxime ne peut être relevé que par des virtuoses. « Il est besoin de plus d'esprit et d'industrie, pour assembler les vérités, qui sont dans les livres, en un corps bien proportionné, que pour composer un tel corps de ses propres inventions » - Descartes. | | | | |
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| mot | | | Le dualisme cartésien réduisant le monde soit à l'âme soit à la matière, infligea une grande injustice à la langue, qu'il classa parmi la matière (les philosophes analytiques, pour réparer les dégâts, tombèrent dans une hérésie encore plus grave). Or, l'âme qui conçoit et l'âme qui exprime, l'esprit et le goût, le modèle ou la quête, ce sont deux facultés si différentes et si autonomes, que la sainte triade, réalité - modèle - langage, s'impose. D'ailleurs, Descartes voit dans l'homme non pas une dualité, mais une triade, puisque les sens n'appartiennent ni à l'âme ni au corps, mais à leur fusion inextricable. | | | | |
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| mot | | | Imbus de leurs pensées, ils se plaignent du manque de mots ou d'oreilles vivantes ; moi, je n'appelle que la haute cause du mot, qui dominera toujours l'effet, que sont les pensées, même les plus profondes ; et les oreilles que je vise appartiennent, toutes, à de glorieux morts. | | | | |
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| mot | | | Face à un modèle du monde, la fonction première de la langue, comme d'une interface graphique en informatique, est la fonction instrumentale ; mais la langue, comme le graphisme, dispose de ses propres ressources d'expressivité, et quand elle y place son message principal, elle devient art et rend secondaires et le savoir et l'intelligence ; l'essentiel n'y sera plus l'accès aux objets, mais l'harmonie du parcours. | | | | |
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| mot | | | Le sage aurait dû être le contraire d'insipide - plein de saveur ! Savoir aurait dû signifier – avoir du goût ! | | | | |
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| mot | | | Le génie tiendrait d'engendrement, de genre et de généralité : l'acte, l'état, la portée. | | | | |
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| mot | | | Le langage est la demeure de notre esprit. Entre ses murs se trouvent de bons miroirs, une excellente acoustique, d'infaillibles climatiseurs ; j'y introduis une image, une mélodie, un climat - je retrouve des échos et saisons imprévisibles. Dans le langage on se rencontre, on se retrouve. Mais ma texture intérieure doit être en harmonie avec mon architecture extérieure ; les meilleurs styles sont - château en Espagne, tour d'ivoire, ruines. Ruines et musique, uniques ou multiples, opposées à maison et voix : « L'univocité de l'être signifie, que l'être est Voix » - Badiou - comme, sans doute, il est Vers, puisqu'il est universel. Pour d'autres, il n'est que Silence, traduisible en musique par l'esprit devenu âme. « Le langage est séparé de toute relation à l'Être » - Gorgias. | | | | |
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| mot | | | Reflétée par nos sens, la perfection du réel s'appellera, pour l'œil et l'oreille - beauté, et, pour le palais, le nez et le doigt - caresse. La caresse est la beauté incarnée, et puisque le mot est l'incarnation de l'esprit, il devrait aussi être surtout une caresse, tendant vers la beauté. | | | | |
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| mot | | | Trois moyens, pour pouvoir parler d'une chose en étendue, en profondeur, en hauteur : en donner une définition, l'évoquer par une métaphore, la circonscrire par des antonymes ; et l'on aura pour interlocuteur respectif un homme intelligent, un philosophe, un rêveur. | | | | |
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| mot | | | Le mot, au sens métaphorique et instrumental, ne peut être jugé que par opposition ou contraste avec les idées, les choses ou l'intelligence ; deux conclusions divergentes s'en dégagent, en fonction du choix du lieu de confrontation - commencements ou fins. Dans le premier cas, la pré-existence ou l'importance des idées ou le poids des choses, le mot sort vainqueur, gagnant surtout en hauteur de ses images et de sa musique. Dans le second, face à l'entendement des choses et à la maîtrise des concepts, il perd, par manque de profondeur. | | | | |
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| mot | | | Dans tout discours, la part purement langagière est entrelacée avec les couches conceptuelle et poétique, la référentielle et l'expressive ; quand ces deux dernières sont trop misérables, ne conduisant ni à un approfondissement fécond ni à un rehaussement musical, on peut appeler ce discours exclusivement langagier, c'est le silence, dont parle Wittgenstein ; dans un discours intellectuel ou poétique, au contraire, après l'unification avec des idées ou images, disparaît le langage (Valéry). Entre la maxime verbale et la pantomime musicale se joue la création humaine. | | | | |
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| mot | | | Tout discours est un arbre avec deux ramifications principales : l'intelligence et le lyrisme, le savoir et le valoir. On l'évalue par unification avec un autre arbre – de l'interlocuteur, du lecteur, de l'observateur. Plus de branches nouvelles présente l'arbre unifié, plus intéressante est la rencontre. Entre Européens, on gagne surtout en richesse dans le second ramage. Mais, en revanche, celui-ci reste stérile dans le croisement avec le Chinois, son lyrisme nous étant inaccessible, inunifiable. Il reste, dans ce cas, de pénibles reconstructions des feuilles pragmatiques. La fraternité ne peut germer que dans l'irrationnel. | | | | |
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| mot | | | Le mot conscience - une étrange cohabitation, en français, du sens psychique ou intellectuel (être conscient de, l'idée de l'idée) et du sens moral (avoir la conscience trouble, la honte de l'acte), le premier gardant des liens avec le savoir, le second en étant à l'opposé. L'allemand et le russe les séparent nettement : Bewußtsein - Gewissen, сознание - совесть. Jankelevitch juge même nécessaire une vaste étude, pour prouver, que ce mot a deux sens disjoints. D'autre part, on est d'autant plus intelligent qu'on trouve des points de rencontre des choses d'autant plus éloignés : « J'ai conscience de ma propre ignorance, c'est le point, où la honte se confond avec la clairvoyance » - Socrate. | | | | |
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| mot | | | L'agglomérat minimal de mots, contenant toutes les propriétés, intellectuelles et artistiques, de l'esprit, s'appelle maxime ; tout comme la molécule, qui porte toutes les propriétés de la matière, en reliant des atomes ; la maîtrise de la valence des mots, c'est l'alchimie de la littérature. L'excellence, l'état, où toute division ou toute multiplication, provoquerait une baisse de la vitalité ; les molécules verbales se retrouveraient en ruines, mais en gardant la mémoire des châteaux hantés de jadis. Les atomes ne promettent que des séjours minéralogiques, et les systèmes - des phalanstères robotiques. | | | | |
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| mot | | | Avec des mots je bâtis une demeure, qu'habitera mon âme, qui se découvrira esprit enchanté (l'esprit étant une âme concentrée) ; on retrouve cette bonne chronologie dans ce titre heideggérien : « Bâtir, habiter, penser » - « Bauen, wohnen, denken ». | | | | |
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| mot | | | La parole et la pensée sont hors de moi, et le chant est en moi ; que, dans des édifices durables, le Dieu de l'horizon et de la profondeur soit mort, ne doit pas troubler le Dieu de la hauteur, éphémère et éternelle, qui est en moi, au fond de mon puits, de mon souterrain ou de mes ruines. Monuments aux morts hantés, monuments aux mots chantés. On chante dans les ruines, on hante les cavernes : « Dans la caverne de Platon nul mot pour signifier la mort » - Blanchot. | | | | |
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| mot | | | Dans tout discours, il y a un fond, mécanique et banal, l'idée, dictée par l'esprit, et il y a une forme, organique et musicale, inspirée par l'âme. La hauteur d'âme ne se révèle qu'à ceux qui n'ont pas que les yeux pour voir et dont les oreilles perçoivent de la musique dans tout bruit de la vie. | | | | |
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| mot | | | L'esprit, c'est l'invocation d'objets et de relations, c'est à dire de concepts pré-langagiers ; les mots y sont des contraintes du même ordre que la rime ou le syllabisme - pour la poésie ; mais les belles contraintes sont à l'origine d'une belle liberté : « Toute parole est déracinement. L'esprit est libre dans la lettre et il est enchaîné dans la racine » - Levinas - un arbre, pour être à moi, doit-il pousser dans un exil, du désert ou de la montagne, de la solitude ou de la hauteur ? | | | | |
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| mot | | | Un immense tempérament et une immense intelligence, Nietzsche et Valéry, abordèrent toutes les questions de la philosophie académique, en les débarrassant de tout verbalisme, argumentatif ou narratif, dans lequel nagent les philosophes logorrhéiques, et en n'exhibant que des métaphores. Tout contenu se réduisant aux mots, s'opposant aux tropes ou concepts, est bête. Et il n'existe pas de concepts philosophiques, il n'y en a que de vagues notions. | | | | |
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| mot | | | Je m'évertue à projeter la grande triade - la noblesse, l'intelligence, la beauté - sur l'idée platonicienne, sur la valeur nietzschéenne, sur l'être heideggérien - je ne parviens pas à la même harmonie, que me procure le mot. Dans tout ce qui est grand, la forme domine le fond. | | | | |
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| mot | | | Les mots représentent (étiquettent) des concepts, comme les concepts représentent (modélisent) la réalité ; les structures mentales sont surtout sémantiques, les structures linguistiques sont surtout syntaxiques. À cela s'ajoutent le libre arbitre et la liberté de l'homme, ce qui fait que tout discours contient trois significations : syntaxique (analyse grammaticale, à l'intérieur de la langue), sémantique (interprétation dans le contexte du modèle) et pragmatique (sens à attribuer dans la réalité). Le parallélisme estomaquant de l'exécution de ces trois tâches, par l'homme, de tâches presque disjointes, la grammaticale, l'interprétative, l'intellectuelle, est un admirable mystère. | | | | |
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| mot | | | C'est selon l'organe sollicité qu'on classe un écrit : l'oreille (une langue châtiée), l'esprit (les tableaux, les horizons), l'âme (la noblesse, l'intelligence) - un romancier, un philosophe, un poète. Les deux premiers, souvent, se contentent de leur seul organe de prédilection ; c'est le troisième qui, le plus souvent, en maîtrise tous les trois. Il se trouve que ce sont surtout des maximistes. | | | | |
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| mot | | | La langue offre ses services et à l'esprit et à l'âme. La première facette réduit le sens du discours – à la rigueur des représentations. La seconde – à l'expressivité des interprétations. L'oubli de la première favorise l'ignorance ou engendre le chaos, l'oubli de la seconde rend la langue – superflue, facilement remplaçable par la machine. | | | | |
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| mot | | | Le langage n'est rien dans la pensée mathématique, pas grand-chose - dans la pensée sensorielle, presque tout - dans la pensée métaphysique. | | | | |
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| mot | | | L’ambigüité latine, entourant le couple anima/animus, nous faisait croire, que l’Antiquité prônait une paix d’âme, tandis que c’est l’équilibre ou la tranquillité d’esprit qui furent visés. En revanche, le Bien, le plaisir, la vertu devaient assurer la bienheureuse intranquillité de l’âme. Le même discrédit frappait la passion, qu’on associait avec la souffrance et non pas avec l’extase ou l’enthousiasme. | | | | |
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| mot | | | Tant de fronts froncés au-dessus du savoir ou de l'esprit absolus, tandis que, pour les Germaniques, écrasés par l'érudition hégélienne, ce mot signifierait tout bêtement absous, résolu, réconcilié, suite à la brumeuse résolution dialectique, débouchant, Dieu sait pourquoi, sur une perfection. La même fortune (pour)suivit les mots universel, aliéné, essentiel. D'ailleurs, la dialectique, qui ne se rend pas compte, que la plupart des contradictions se réduisent au choix de langages et non pas à la logique, est bancale, comme le sont des concepts qui lui sont attachés. | | | | |
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| mot | | | Le sage est celui qui pose des équations avec le plus grand nombre d'inconnues et avec les plus vastes domaines de leurs valeurs. Pour le sot, le mot est une constante, pour le sage - une vaste variable. Poétiser, c'est imaginer des relations impossibles entre variables imaginaires. Penser, c'est indiquer des classes de solutions. | | | | |
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| mot | | | Dans un discours intellectuel, la réflexion et la peinture, l'impression et l'expression, l'idée et le mot vont de pair, mais le second souci doit être dominateur. Toutefois, dire que « la réflexion est d'abord réflexion sur les mots » - Merleau-Ponty - est aussi imprécis, que dire que la peinture est d'abord peinture des idées : les mots, on les peint, et les idées, on y réfléchit. | | | | |
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| mot | | | Dans toutes nos langues, la caresse corporelle, en tant qu'une métaphore, se propage partout où l'émotion a sa place : toucher – touchant, (be)rühren – rührend, тронуть — тронут. Il semblerait même, que les bons esprits eux aussi subissent la même contamination : « La plus haute sagesse consiste à savoir comment toucher à l'intouchable d'une manière touchante » - Nicolas de Cuse - « Summa sapientia est haec, ut scias, quomodo attingitur inattingibile inattingibiliter » - on ne sait pas si l'on y est en présence d'une pensée, d'une maîtresse ou d'un poème. | | | | |
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| mot | | | Dans le langage, il n'y a ni idées ni images, il n'y a que des mots ; il faut aller au-delà des mots, pour trouver de bons ancrages ; et dans cette région se trouvent l'âme et l'esprit ; seul le talent est capable de construire des ponts au-dessus de ce gouffre. Quand l'esprit seul agit, je suis dans la science ; quand l'âme seule m'exprime, je suis dans l'art ; la cohabitation heureuse de l'âme et de l'esprit engendre les plus beaux genres - la poésie et la philosophie. | | | | |
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| mot | | | Comment le mot devient-il libre ? - en s'interdisant des clichés descriptifs (pour devenir image), en se débarrassant des clichés conceptuels (pour devenir métaphore), - donc, surtout, par ses propres contraintes. L'esprit y suffit : « La trinité – le mot, la liberté, l'esprit » - E.Jünger - « Dreieinig sind das Wort, die Freiheit und der Geist » - et lorsque le talent l'y rejoint, on devient iconoclaste, hérésiarque et néophyte. | | | | |
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| mot | | | Le poète, sensuel et impulsif, peut, sur le registre du cœur, attribuer nos désirs et nos passions - au corps et à la réalité (ces traîtres-mots), mais le philosophe, sur le registre de l'esprit, ne peut pas ignorer, qu'ils se logent dans l'âme, se servant du corps comme d'un instrument, et que leur magie réside dans leur inexistence dans le réel, inexistence, cette raison de nos meilleures attaches. | | | | |
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| mot | | | L'ambigüité du mot possession – jouissance ou appartenance : je suis jouisseur du mot et propriétaire de l'idée. Le mot est plus proche de la chair et de l'âme que l'idée, affectée à la raison et à l'esprit. Je ne possède l'idée que par le mot bien membré. L'intuition dépourvue de mots n'est que désir commun ; or, l'idée vaut surtout par l'extase unique, que je lui imprime. | | | | |
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| mot | | | Je ne connais qu'un seul philosophe, également bien armé, pour affronter les deux seuls défis de la philosophie noble, le désespoir et le langage, - Wittgenstein. Mais il manque trop de talent littéraire ; le tempérament d'homme et la finesse de philosophe ne passent pas dans le style d'écrivain. | | | | |
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| mot | | | Ils croient que leur dit est ce qu'ils pensent, et ils voient dans cet accord une difficulté majeure. Or, c'est une difficulté d'élocution et non de création. L'artiste n'a qu'à bien dessiner les ombres de ses mots, pour que, au-dessus, d'une direction inattendue, se devine la lumière de sa pensée. L'altération crée l'altérité (« La production produit le producteur » - Blanchot). Le sot fait l'inverse. | | | | |
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| mot | | | Écrire, c'est bâtir un édifice, dans un style que te dictent ton goût et ton talent. Pour avoir cette liberté, il faut habiter la langue, c'est à dire se sentir chez soi dans son atelier, maîtriser et ses outils et ses matériaux et ses acoustiques. Mais je n'habite plus aucune langue ; je suis condamné à n'ériger que des ruines, en espérant qu'un œil de connaisseur y devine le style rêvé : une caverne, une tour d'ivoire, un temple. | | | | |
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| mot | | | Le rôle principal du langage est la formulation d'arbres requêteurs, à partir desquelles un interprète logique dégage leur vérité et un interprète pragmatique résume leur sens dans la réalité. Les Professeurs acculent le langage aux positions intenables : ou bien ils en font un démiurge (qui représente le monde), ou bien un figurant, qui enregistre des vérités (résidant dans le réel). La vérité n'est associée qu'au discours, et le sens est formé de désirs soit de formuler des requêtes soit d'en interpréter les réponses. L'intelligence est l'art d'un discours minimal, pour dégager un sens maximal. | | | | |
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| mot | | | Dans le commerce des mots, ce qui porte intérêts, aujourd'hui, ce ne sont ni le capital des idées, ni la productivité des outils de style, ni le retour sur l'investissement humain, mais la spéculation sur les valeurs foiresques. Avoir du talent, c'est prendre de haut les idées courantes et savoir s'investir dans les mots innovants. La trésorerie céleste paye mieux les chanteurs que les orateurs ; s'adonner aux mots, c'est préférer ce qui chante à ce qui parle. | | | | |
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| mot | | | Ceux qui manquent de musique, se rabattent sur le bavardage ; ceux qui manquent de mots, se réfugient dans le silence. Notre âme, notre esprit, notre corps – du mystère au problème, pour s'immobiliser dans la solution : « Je me comprends beaucoup moins bien dans ma parole que dans mon silence »*** - Hofmannsthal - « Ich verstehe mich selbst viel schlechter wenn ich rede, als wenn ich still bin » - un pas de plus, et tu retrouveras la bénie incompréhension de ta musique. | | | | |
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| mot | | | La bonne écriture, c'est bien la maîtrise simultanée des saisons du mot, convainquant davantage par une sensation de climat que par une précision de paysage. Mais seul un porteur de son propre climat, aux latitudes et hauteurs ouvertes, peut s'en rendre compte, dans un arbre unifié. L'arbre des mots apporte aussi des fruits de l'esprit. | | | | |
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| mot | | | Dans l'écriture, il y a deux composants – l'expression et l'énoncé ; le médiocre est obnubilé par l'énoncé, le doué se dévoue à l'expression, le talent trouve l'équilibre entre la profondeur de l'énoncé et la hauteur de l'expression. | | | | |
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| mot | | | La syntaxe de la vie est bien inattaquable ; sa sémantique est soumise à notre intelligence ; sa pragmatique - à notre caprice. La bonne parole est au contact des trois. La parole, qui ne s'adresse qu'à une autre parole, est sans vie. | | | | |
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| mot | | | Entre l'intelligence qui se dénude et le mot qui se pare, mon excitation est plus vive avec le second. La première me laisse l'impression d'un épouvantail, dans un terrain vague, ou d'un squelette, dans un cimetière mécanique. | | | | |
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| mot | | | L'esprit n'est une bonne occasion à vendre que s'il n'est ni usé (gebraucht) ni de seconde main (second-hand). | | | | |
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| mot | | | Les objets, qu'ils soient petits ou grands, s'égalisent dans cette infâme horizontalité, due à la même logorrhée, qui les dilue. « Peu de paroles suffisent au sage, même pour un vaste objet » - Pindare. Le mot laconique du sage fait deviner le sujet parlant, quel que soit son objet ; le mot, toujours trop long, du sot exhibe et l'objet et le projet, au sujet muet. C'est de la bêtise ou de la … science sans conscience : « Dans la pensée scientifique, la médiation de l'objet par le sujet prend toujours la forme du projet » - Bachelard. | | | | |
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| mot | | | La feuille de papier, en fonction de la saison de mes humeurs, peut être un sol fécond, la pierraille, le sable, le chemin battu, où de la graine de mon esprit germent les fruits de mon âme. De moi, laboureur, on ne réclamera qu'un climat et une vie en arbre. | | | | |
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| mot | | | Les logorrhées pseudo-philosophiques sur le savoir, la réflexion, la vérité sont de l'enfantillage, qui fait sourire les scientifiques. Tandis que les deux seuls domaines proprement philosophiques, l'angoisse humaine et le langage, sont abandonnés par les philosophes au profit des charlatans-sociologues et des charlatans-linguistes. | | | | |
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| mot | | | Le but du dit philosophique est l'attouchement par l'indicible, tâche, où ni le montré pratique ni le démontré scientifique ne sont d'aucun secours (« l'inexprimable se montre » - « das Unaussprechliche zeigt sich » - en mélodie). Une étrange consonance avec les mots (qui sont aussi, comme les mots du Tractatus de Wittgenstein, la coda du livre !) de H.Broch : « Ce Verbe fut inexprimable, car il fut au-delà du langage » - « Das Wort war unaussprechbar denn es war jenseits der Sprache ». En deçà du langage il y a le corps et l'esprit, et au-delà - la musique : « Il m'arrive de penser que la langue, ce n'est encore rien » - Beethoven - « Es gibt Momente, wo ich finde, daß die Sprache noch gar nichts ist ». | | | | |
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| mot | | | L'une des sottes joies des intellectuels français (et dont je me laisse parfois contaminer), ce sont ces innombrables palindromes mécano-syntaxiques, comme, par exemple : l'histoire n'est pas raisonnable (ce qui est juste), c'est la raison qui est historique (ce qui est bête). Qu'importe qu'histoire n'a presque rien à voir avec historique ni raison avec raisonnable. | | | | |
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| mot | | | Au discours et à la présence, opposer l'écrit et la distance ; à la création maîtrisée d'idées - le créateur maître du mot ; à la pêche des solutions - l'immersion dans le mystère. | | | | |
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| mot | | | Avant d'évaluer un discours, il faut en fixer le but : intellectuel ou artistique, conceptuel ou langagier. Après son interprétation adaptée, il ne doit te rester que des métaphores et des renvois aux représentations. S'il n'y a plus de métaphores, c'est que le discours n'est ni poétique ni philosophique, il serait de la science ou du bavardage. Si aucune subtile représentation n'en ressort, c'est que le discours est irresponsable, il ne serait ni philosophique ni intellectuel, il serait de la poésie ou du bavardage. | | | | |
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| mot | | | Ce qui parle en notre nom peut s’appeler cœur, âme ou esprit ; pour nous rendre justice, notre interlocuteur doit disposer de trois interprètes ; et il soumettra notre discours au jugement, respectivement, du Bien, du Beau, du Vrai et saura sacrifier les deux critères secondaires ; mais on s’y trompe souvent : « Les mouvements du corps et de l’âme, du langage et de la raison, doivent cesser devant la vérité » - Arendt - « The movements of body and soul as well as of speech and reasoning must cease before truth ». | | | | |
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| mot | | | L’animosité est affaire de l’esprit, comme la spiritualité – celle de l’âme. | | | | |
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| mot | | | Talent remonterait à balance ; mais il consiste davantage à inventer, pour la vue, des unités de mesure pour une nouvelle balance que de soupeser les choses vues sur une ancienne. | | | | |
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| mot | | | La psychologie, aujourd'hui, c’est le règne de la banalité, mais elle aurait pu être reine des sciences, puisqu’elle est, morphologiquement, fusion de l’âme (psyché) et de l’esprit (logos). | | | | |
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| mot | | | Quand je lis ces innombrables et plates amphigouries sur la lettre morte et l’esprit vivant, je comprends, que mes écrits dressent la lettre vivante contre l’esprit mort. Quand l’esprit devient vivant, il devient cœur qui crie ou âme qui crée. | | | | |
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| mot | | | La véritable virilité de la logique se manifeste non pas dans la mathématique (B.Russell), mais bien dans la langue. Toutes les langues naturelles comprennent (contiennent) une logique formelle, mais se définissent au-dessus des représentations de la réalité et s'y attachent. Matière et esprit constituent la réalité. La mathématique est la seule science qui puise ses représentations presque exclusivement dans l’esprit, mais la matière, négligée ou méprisée, se plie à la mathématique, ce qui permet de considérer celle-ci comme la vraie ontologie de la réalité. | | | | |
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| mot | | | Pour se permettre l’ambition d’être homme de l’Être, il faut posséder le talent d’homme de lettres. | | | | |
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| mot | | | Ce qui s’apprend ou ce qui se comprend – deux significations de mathemata grec. Mais elles correspondent, exactement, aux deux types principaux d’intelligence, celle, non-justifiable, qui résulte de l’apprentissage, et celle, justifiable, se matérialisant dans le raisonnement explicite. Une raison de plus, pour voir en mathématique une véritable ontologie de l’esprit. | | | | |
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| mot | | | La pensée, exprimée sans talent, c’est-à-dire sans musique des mots, reste une morne et grinçante arborescence ; le talent se moque des pensées et fait s’épanouir l’arbre des mots, où chantent fleurs, sèves et ombres, et de son parcours naît, insoupçonnée, la pensée. « Les tournures brillantes, mais sans pensées, ne servent à rien » - Pouchkine - « Без мыслей блестящие выражения ни к чему не служат » - les pensées, comme les racines, doivent être cachées. | | | | |
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| mot | | | La langue est un outil, qui ressemble étonnamment à la substance immatérielle, divine, de l’homme. Elle contient, nécessairement, une logique, ce qui correspond au travail de l’esprit. Elle permet une créativité individuelle, apportant du plaisir esthétique, ce que l’âme aspire à goûter ou à produire. Elle est particulièrement merveilleuse dans ses tentatives de rendre les humbles vibrations de la conscience morale, ce qui comble le besoin du cœur. Malheureusement, on n’a pas encore de nom, pour désigner cet organe, qui, d’ailleurs, peut se passer de langue, pour penser, créer ou aimer ; il reste unique, tout en disposant de ses trois hypostases. Les Chrétiens auraient dû se servir de cet argument, dans leurs théodicées. | | | | |
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| mot | | | La misérable philosophie du langage (cet avorton du tournant linguistique, avec son frère paralytique, la philosophie de l’esprit) se moque des représentations, qui, soi disant, auraient été prônées, naïvement, par Platon et Aristote (qui, il faut le souligner, ne comprenaient rien dans les fonctions du langage) et qu’il fallait dépasser. À ma connaissance, le seul philosophe, qui voyait nettement les rapports entre langage et représentations a été Valéry. | | | | |
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| mot | | | En Allemagne ou en Russie, il est facile de passer pour poète ou philosophe, grâce à la langue : une phonétique, une morphologie, un vocabulaire - de grande variété et richesse. En français, il est impossible de tricher : il y faut absolument avoir de la sensibilité poétique, du talent rhétorique, de la noblesse de l’esprit. Une fois de plus : les contraintes y rendent la création plus subtile et le discours – plus laconique. Le français est une langue idéale pour le genre aphoristique. | | | | |
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| mot | | | Le relief du français fait ressortir les concepts avant les relations, l'anglais fait l'inverse, l'allemand et le russe entourent les deux d'une même indétermination. Le nombre de concepts dépassant, de loin, celui de relations, le français se prête mieux aux œuvres de l’esprit, mais en moindre mesure à celles de l’âme. | | | | |
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| mot | | | La langue maintient et développe ses couleurs et mélodies grâce aux inventives interventions des cœurs et des âmes. Et puisque aujourd’hui il n’y a plus ni cœurs ni âmes, l’esprit seul se charge de remuer et à réarranger le corps langagier, et l’on assiste à la lourde robotisation de la langue commune. | | | | |
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| mot | | | Il y a le monde de la Loi et le monde de la Beauté ; la mathématique universelle aide à comprendre le premier et la littérature individuelle chante le second. Il y a une concordance merveilleuse entre le libre arbitre mathématique et l’objectivité du monde ; mais aucune alliance ne peut subsister entre la liberté du mot et la nécessité du monde. Dans ce dernier cas, on abandonna le chant au profit du récit ; mais dans le genre discursif le journaliste est en train de surclasser Homère ; tandis que les alliances avec des dieux se raréfient, et les voyages lointains n'apportent que des améliorations à la technique de tissage. Toute belle Hélène devint patiente Pénélope. | | | | |
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| mot | | | La langue n’est qu’un attouchement, une blessure ou une caresse du corps de la pensée qui est la représentation sous-jacente ; elle n’a rien de vivant, tout en réveillant les plus vives des sensations. Pour les ignares : « La langue est le corps de la pensée. C'est dans le mot que nous pensons » - Hegel - « Die Sprache ist der Leib des Denkens. Wir denken im Worte ». La langue n'en est que l'habit ; la royale nudité de la pensée n'en ressort que grandie. Peu importe que le sens, l'esprit de la pensée, soit hors la langue, celle-ci en porte les sens : le désir, la séduction, la promesse. Mais les sens s'éveillent en moi ; les objets et les liens sémantiques entre eux, visés par les sens, sont, la plupart du temps, dans la représentation ; les relations syntaxiques, que j'interroge, relèvent de la logique. Il ne reste au mot qu'envelopper ces élans, ces tentatives d'accès à l'extra-langagier. Dans le mot, nous nous exprimons ; nos pensées naissent et s'impriment hors la langue. | | | | |
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| mot | | | Les sentiments proviennent des causes nettes, que mon soi connu peut exhaustivement décrire, grâce à un vocabulaire bien connu de tous. Mais les états d’âme ne se manifestent que par leurs effets troubles ; ils n’ont pas de noms tout prêts, inutile de les narrer, on ne peut que les chanter. | | | | |
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| mot | | | Les grands mots, appliqués au réel, sont signes d’impuissance et sources d’ennui ; ils ne prennent du sens que tournés vers le rêve, et ce sens est plutôt musical que spirituel - tantôt le glas tantôt le tocsin tantôt le carillon. | | | | |
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| mot | | | Les langages peuvent être naturels (les langues nationales) ou artificiels (les langages technico-scientifiques ou artistiques). Le langage artificiel de nos réflexions s’appelle représentation ; le langage artificiel de la création, adressée à l’esprit, c’est la technique rationnelle d’un art, avec une seule exception – la musique, adressée directement à l’âme, et qui est peut-être le langage artificiel de nos sensations. | | | | |
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| mot | | | Les mots, tels des diamants, sur le collier d’une pensée – ainsi on orne un cou ; l'esprit s'orne mieux de perles isolées, pour que le regard suive non pas le fil, ni même le cou, mais la perfection d'une forme sortie de l'éternité. La vraie perle fuit le fil, comme un vrai arbre se désolidarise de la forêt. | | | | |
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| mot | | | L’évolution de l’outil principal d’une écriture artistique : de la confiance orgueilleuse en l'esprit, à la fière foi en l'âme, à la noble maîtrise par le mot, cette étape ultime de toute plume ambitieuse et éclairée, étape gênante pour le regard initiateur mais justifiée par la création finale. En plus, cette conclusion aboutit à cette antienne protéiforme, tout galvaudée qu’elle soit, - Au Commencement était le Verbe, puisque tout grand écrivain vaut par la qualité de ses commencements. Le rêve : réduire tout discours au statu nascendi. | | | | |
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| mot | | | La plus noble fonction du langage est de produire des contradictions ou harmonies nouvelles, afin de réconcilier ou de faire se rencontrer l'esprit avec l'âme. Ses fonctions barbares nous laissent en compagnie d'un esprit robotique ou d'une âme moutonnière. | | | | |
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| mot | | | Il suffit d’un peu de connaissances communes pour manier les idées profondes ; il faut un talent extraordinaire pour manier les mots, adressés à la hauteur. | | | | |
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| mot | | | En français, une belle homogénéité des contenus de nos trois facultés, celles du corps, de l'âme et de l'intelligence : la sensation, le sentiment, l'assentiment. | | | | |
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| mot | | | L'intellect (la raison outillée pour des finalités) pénètre trois couches : les sentiments, les concepts, les mots, où l'outil sollicite, respectivement, l'âme, l'esprit ou la métaphore. Si la science fait tout aboutir aux concepts, la philosophie (ou ses vassaux - la littérature ou la religion) trace deux parcours opposés : des mots aux sentiments – pour consoler, ou des sentiments aux mots – pour affirmer son intelligence, son goût ou son talent. | | | | |
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| mot | | | Pour rendre les états d’esprit (concentration, focalisation, perspectives), les mots viennent tout seuls ; la précision et la cohérence sont faciles et utiles à suivre. Pour rendre les états d’âme (inspiration, élans, extases), les mots manquent, car ces états sont indicibles ; la création ex nihilo est inévitable – on crée la mélodie, on ne suit pas la mesure. | | | | |
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| mot | | | Deux ambitions taraudent un écrivain ambitieux : être original et échapper à son temps. On dispose d'un outil - son talent, et de deux moyens - les idées (l'intelligence) et les mots (le style). Sans bon outil, toute ambition est risible. Mais avec les moyens, on tombe dans un paradoxe. Dans le domaine des idées, l'innovation est éphémère, puisque leur nombre est fini, épuisé. Quant aux mots, ils portent, fatalement, l'empreinte de leur époque. Heureusement, les rencontres putatives de mots sont infinies, et l'art d'en profiter est la définition même d'un vrai talent. | | | | |
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| mot | | | Dans l’écriture, l’esprit prosaïque, au calme plat, navigue entre choses et concepts ; le talent, c’est-à-dire l’âme poétique, produit la houle des mots. | | | | |
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| mot | | | Dans la réalité existent des choses concrètes (matérielles ou spirituelles) ; dans la représentation – des objets abstraits. Tous les philosophes confondent ces deux notions, surtout lorsqu’il s’agit d’existence ou de liberté. La même mésaventure arrive aux notions de sujet, d’événement, d’action, de mouvement. | | | | |
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| mot | | | Tout discours respecte la grammaire de sa langue et tente de référencer le monde ; les choses de deux sortes constituent le monde - la matière et les esprits ; le discours référence donc des choses ; l’ensemble des connaissances préalables du locuteur sur ces choses s’appelle représentation ; les choses, reflétées dans cette représentation, s’appellent objets. Les choses matérielles sont des conglomérats d’atomes dans l’espace et sont traversées par le temps. Les choses spirituelles, soumises au temps, sont de plusieurs sortes : les sujets (propriétaires des représentations) ; les propriétés des autres choses (matérielles ou spirituelles) ; les états dans l’espace et les processus dans le temps ; les mécanismes de traduction grammaticale des concepts logiques (connecteurs, quantificateurs, négations, implications). Ce schéma est propre de toutes les langues naturelles ; ici commence l’interprétation – la synthèse grammaticale, la substitution d’éléments langagiers par concepts, la réduction aux formules logiques, la démonstration, la donation de sens. | | | | |
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| mot | | | Quelle que soit la langue, l’élément essentiel d’un discours y est le syntagme (référence de choses/objets ou de relations). Ces syntagmes renvoient soit à la réalité (donc aux choses, aux vagues notions, non formalisables en représentation), soit à la représentation (donc aux objets, aux concepts rigoureux). Le meilleur emploi de la première approche appartient au talent artistique, celui de la seconde – au talent scientifique. Sans aucun talent, tout discours est platitude, bavardage ou délire. | | | | |
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| mot | | | La langue émerge de notre quotidien terrien ; c’est une contrainte à ne pas négliger. Le talent littéraire consiste à s’inspirer de la hauteur du sensible naissant, à s’étonner de la profondeur de l’intelligible né, à ne pas laisser la pesanteur de la langue amortir ces deux élans vers deux admirables naissances, à garder leur grâce. | | | | |
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| mot | | | La naissance d’une langue : recherche d’adéquation entre les sons (proférés par nos cordes vocales), d’un côté, et nos intentions et actes, de l’autre ; naissance de représentations, apparition d’objets (et de relations entre eux) se substituant aux choses (matérielles ou spirituelles). La langue est née, lorsque nous finissons par nous adresser aux objets et non plus aux choses. | | | | |
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| mot | | | La syntaxe d’une langue est surtout universelle ; la syntaxe d’une représentation est souvent individuée. Logique ou ontologie. Merveille instrumentale ou merveille conceptuelle. | | | | |
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| mot | | | La poésie française est condamné à rester de second ordre en Europe pour une raison technique – l’accent tonique en français n’est que syntagmatique et non pas, en plus, comme partout ailleurs, lexical, source d’innombrables combinaisons rythmiques. D’autre part, suivre, verbalement, ces rythmes est si facile, que tant d’Européens se prennent pour poètes, sans avoir le moindre talent poétique ; en France, seul les poètes-nés peuvent briller. | | | | |
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| mot | | | Tant de charlatanismes (phénoménologie, philosophie analytique, philosophie du langage, philosophie de l’esprit) résultèrent de cette bêtise, le tournant linguistique, dont se seraient moqués Platon ou Aristote, et qui consiste à admettre une interprétation ou un sens uniques d’un discours. Heureusement, il restait Valéry, le plus lucide visionnaire du langage : « Le langage associe trois éléments : un Moi, un Toi, un Lui ou chose » - le destinataire ne peut pas avoir une idée précise des représentations de l’expéditeur. Tant de destinataires, tant d’interprétations – les représentations sont incontournables ! | | | | |
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| mot | | | En littérature, tu progresses par des détachements que tes mots osent, face, successivement, aux idées, sentiments, états d’âme, qui, fatalement, rejoignent, tôt ou tard, le patrimoine commun. L’originalité n’appartient qu’aux mots – la dernière leçon, souvent décourageante, de graphosphère. Le mot réussi est une caresse d’âme qui fait frissonner les esprits et les cœurs. | | | | |
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| mot | | | On reconnaît un esprit subtil par le nombre d’hapax qu’on trouve dans son discours ; pour les états d’âme, qu’il s’agit de traduire, il n’existe pas de mots justes. | | | | |
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| noblesse | | | Le vrai fond de l'homme, c'est bien la musique, dont la qualité dépend de cette concordance triadique : le cœur dicte son rythme, l'esprit conçoit son harmonie, l'âme émet sa mélodie. Seul le talent devrait se charger de la partie instrumentale. | | | | |
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| noblesse | | | Mépriser l'avoir et le paraître et parier sur l'être est puéril ; d'autant plus que les sublimations de ces deux adversaires bien pâlichons s'appellent le devenir et le rêver ; le premier, mû par un talent, s'identifie avec la création, et le second, inspiré par une noblesse, t'installe dans la hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | Un mode de cohabitation entre une humble liberté et une fière servitude, une liaison, encore plus subtile, entre un génie d'espèce et une passion de genre, une musique des contraintes faisant chanter les moyens et danser les buts - c'est ce qu'on pourrait appeler hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | Le talent sans l'intelligence fait sourire, lorsqu'il se met à raisonner sur son art ; mais l'intelligence sans le talent fait rire, lorsqu'elle cherche à faire résonner ses sentences ; la hauteur, appuyée sur une ironie profonde, est la seule pose, qui permet d'éviter ces deux pièges. | | | | |
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| noblesse | | | La dignité est pour l'esprit (cette âme inférieure) ce que la noblesse est à l'âme (cet esprit supérieur), les yeux du soi connu – au regard du soi inconnu. La dignité aide à garder la tête haute ; la noblesse fait baisser les yeux. L'indifférence ou la honte. L'orgueil ou la fierté. La dignité intégrale, c'est la noblesse des sots intégraux. | | | | |
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| noblesse | | | Chez l'homme, ce merveilleux parallélisme entre le matériel et l'immatériel : la mémoire et le muscle accompagnent l'esprit, et ce dernier mue en âme, dès que le corps s'adonne à la caresse ou découvre les joies de la faiblesse. Le corps et la raison sont bicéphales – une tête sobre et une autre - grisée. | | | | |
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| noblesse | | | Un plaisir mystique s'appelle caresse ; jadis, et le corps et l'âme vivaient de ce salutaire mystère : « Le corps attend un supplément d'âme, la mécanique exige une mystique » - Bergson, mais aujourd'hui, la mécanique s'installa partout, où demeurait l'âme, et tout mystère spirituel trouva sa solution robotique. | | | | |
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| noblesse | | | La hauteur habitée ou conquise tournera rapidement en platitude ; elle n'a de consistance que non viabilisée et indomptable : « Le noble esprit, en vain, aspirera à la maîtrise de la hauteur pure » - Goethe - « Vergebens werden ungebundne Geister nach der Vollendung reiner Höhe streben ». | | | | |
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| noblesse | | | Mon siège, ma montagne, mon ciel, ces hauteurs sociale, intellectuelle, mystique, appartiennent à la géographie de mon esprit et ne m'approchent nullement de ma hauteur d'âme. Celle-ci se mesure le mieux au niveau du lac, avec une surface reflétant mon visage. | | | | |
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| noblesse | | | Toute âme d'exception est dans un déséquilibre, étant expression d'une seule des extrémités humaines - l'ampleur, la profondeur, la hauteur ; mais notre esprit a besoin d'équilibre, pour agir et créer ; à l'étranger, on découvre l'illusion d'une dimension complémentaire : « En Italie, Goethe cherche la profondeur des liaisons, Nietzsche - la hauteur des libertés » - S.Zweig - « In Italien, Goethe sucht tiefere Zusammenhänge, Nietzsche - höhere Freiheiten » - même si l'auteur s'y trompe de direction recherchée par ses protagonistes. | | | | |
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| noblesse | | | Sauver le corps en niant le corps (les chrétiens), sauver l'esprit en niant l'esprit (les matérialistes) - je ne cherche pas le même effet : en niant la profondeur, je la condamne à la hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | Les plus utiles des contraintes sont les contraintes acoustiques ; ce n'est pas tant par la transformation du bruit du monde que j'en extrais la musique, mais par un filtrage impitoyable ; le reflet fidèle du vrai monde est bien musical, mais ce n'est pas dans un miroir de mon esprit profond, que je le verrais, - je l'entendrais sur les cordes de mon âme hautaine ; dès que je n'écoute le monde qu'à travers l'âme, tout devient musique ; le créateur est celui qui oublie le bruit du monde et porte l'écho de sa musique. | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse est une dérivée du bon (le cœur) et du beau (l'âme), dans la sphère de l'esprit, où elle devient aussi primordiale que ces valeurs métaphysiques elles-mêmes. « Le talent nous fait découvrir l'immense merveille, qu'introduit la noblesse dans le dessein tragique de l'existence »*** - Pasternak - « Дарование открывает, как сказочно много вносит честь в общедраматический замысел существования ». | | | | |
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| noblesse | | | Si je reste dans la profondeur, j'écrirai en plein, que l'esprit froid interprétera comme un paysage figé ; si j'ose la hauteur, j'écrirai en creux, que remplira le chaud chaos de l'âme, pour enfanter d'un climat. | | | | |
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| noblesse | | | La langue - une grâce de l'esprit ; l'amour - une grâce du cœur ; la foi - une grâce de l'âme ; l'inspiration - une grâce de la poésie ; le visage de femme - une grâce d'outre-formes. | | | | |
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| noblesse | | | L'âme doit avoir son propre souffle, indépendant de l'esprit ; celui-ci porte toujours une part mécanique, se fait contaminer par le désespoir, attrape le vertige des profondeurs ; l'âme, elle, doit être pleine de vie, d'espérance, de hauteur. Bizarrement, Kant intervertit les rôles de l'âme et de l'esprit : « L'esprit est ce principe, qui apporte de la vie à l'âme » - « Geist heißt das belebende Prinzip im Gemüte » (dans les traductions françaises homologuées, on procède à une perfide substitution). | | | | |
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| noblesse | | | N'importe quel imbécile peut se mettre face au jargon, au savoir, à la force et les défier, mais toute nuisance serait annihilée par l'insensibilité des puissants. En revanche, la hauteur, la noblesse, la faiblesse sont vulnérables ou pitoyables devant les attaques de la vulgarité : « La grossièreté vient à bout de toute raison et désarme tout esprit » - Schopenhauer - « Die Grobheit besiegt jedes Argument und verscheucht allen Geist » - quoiqu'il y faudrait parler de l'âme et du rêve. | | | | |
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| noblesse | | | La seule puissance noble, c'est le talent, qui est une fatalité ne pouvant pas être désirée. Donc, la volonté de puissance est soit le bonheur de Narcisse, soit le malheur de Salieri. | | | | |
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| noblesse | | | Le sot peut tout apprendre, sans rien savoir. Le sot pense penser avec savoir, l'homme de qualité sait savoir, sans penser. « Il vaut mieux créer qu'apprendre ; l'essence de la vie, c'est la création »* - Jules César. | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse de la volonté se reconnaît dans ce qui ne nous arrête pas ; la noblesse de l'esprit - dans ce sur quoi nous choisissons de nous arrêter. | | | | |
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| noblesse | | | Le plus souvent, briller, c'est découvrir une grande profondeur ou attirer vers une grande hauteur ce qui paraît être plat, bref - donner le goût du difficile dans ce qui est facile. Toute médiocrité rêve de briller dans le difficile, en se référant à cette bêtise ovidienne : « N'importe qui peut briller pour traiter un sujet facile » - « In causa facili cuivis licet esse diserto ». | | | | |
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| noblesse | | | C'est dans des impasses que le trafic d'idées est le plus dense. Mais ne confondons pas la cause avec l'effet : tous les Holzwege (chemins-impasses) ne sont pas des Denkwege (chemins-pensées), mais les derniers débouchent toujours sur les premiers. | | | | |
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| noblesse | | | Du bon choix de compléments du Verbe : mets en lumière ton âme, mets à l'ombre ton cœur, mets au pas ton esprit. Laisse les autres dresser les esprits, amuser les cœurs et escamoter les âmes. | | | | |
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| noblesse | | | Mon vrai cœur est peut-être mon imagination, comme mon esprit est mon goût, et mon âme - mes larmes. Mais seul le poète a le droit de prendre les seconds pour les premiers. Ou les fusionner comme le Dieu de St-Augustin, qui aurait vu la flamme divine dans l'homme sous forme de cette magnifique triade : l'intelligence, le goût, le désir. | | | | |
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| noblesse | | | Le talent : jeter des passerelles entre la réalité et le rêve, pour que dans le regard sur la réalité on reconnaisse le penseur, et dans le regard sur le rêve on admire le créateur. | | | | |
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| noblesse | | | Le pauvre d'imagination se tourne vers l'avenir ; le pauvre d'esprit patine dans le présent ; le pauvre de vie peuple le passé. L'homme sensible s'éprend de la vie d'un rêve passé plus que d'un rêve d'une vie future. Penser à la conservation du futur et à la redécouverte du passé, c'est, à la fois, le culte du commencement et le souci de l'éternel retour : « Le retour au commencement est une espèce de futur » - Jankelevitch. | | | | |
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| noblesse | | | Être barbare, c'est ne pas savoir franchir, en toute légalité, les frontières entre une solution et son problème, entre un problème et son mystère. Être sot, c'est seulement ne pas savoir, qu'une frontière non-terrestre existe entre solutions et mystères. Être et sot et barbare, c'est ignorer l'existence de mystères et se dire : « Je me fiche de savoir si un idéal est profond ; je ne lui demande que de m'aider à résoudre des problèmes » - Rorty - « you can forget whether an ideal is deep, and just ask whether it's useful for solving the problems ». | | | | |
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| noblesse | | | L'âme veut la loi, l'esprit - des principes, le cœur - des recettes. Bâtir la vie, c'est formuler des recettes comme applications des principes puisés dans la loi. | | | | |
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| noblesse | | | Pour traverser la vie, un guide est utile, mais les idées n'y sont que des tables statistiques. L'âme de musicien, c'est à dire le regard, reflétant nos paysages, même avec les yeux fermés, y est plus précieuse que l'esprit statisticien, nous ouvrant les yeux. | | | | |
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| noblesse | | | La lumière de l'esprit ne se décompose pas et seul l'arc-en-ciel du cœur peut exaucer mon désir de couleurs. La chaleur du cœur, trop active, ne se préserve pas ; seule l'inertie de l'esprit peut garder ses empreintes. | | | | |
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| noblesse | | | Quatre types de rayonnement : utilitaire, moral, mystique, poétique. Quatre questions abductives : quoi - création, comment - sensibilité, pourquoi - source, où - liberté. Seuls l'ironie ou le regard répondent au au nom de quoi. Dans l'ironie on devine l'âme, dans le regard - l'esprit. Une ironie trop désinvolte devient stérile, un regard trop exigu confond la profondeur avec la hauteur. Peut-être que l'union de l'ironie et du regard s'appelle liberté : « Le au nom de quoi forme l'Un avec la Liberté » - Heidegger - « In eins mit Freiheit ist Umwillen ». | | | | |
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| noblesse | | | L'esprit capte ou émet des lumières ; l'âme procure ou pare des ombres. L'esprit mesure l'heure ; l'âme fait oublier le temps. Même au midi de l'esprit, l'âme sait appeler son étoile. | | | | |
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| noblesse | | | Mon âme ne s'éveille que lorsque j'interpelle mes passions. La dérisoire ambition des philosophes de former ou de forger les âmes les dévie de leur vraie vocation - apprendre à découvrir derrière tout bruit de l'esprit - une musique de l'âme. | | | | |
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| noblesse | | | L'étonnement, admiratif ou teigneux, devant la distorsion entre la réalité et l'esprit. Il faudrait renoncer à la réalité ET à l'esprit pour ne magnifier que l'étonnement. | | | | |
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| noblesse | | | Tout ce qu’on atteint par une persévérance en continu, en se faisant guider par la suite dans les idées, même profondes, et la cohérence, même vaste, manquera de grandeur, qui ne se donne qu’à l’élan vers la hauteur. « L’esprit n’atteint au grand que par saillies » - Vauvenargues. | | | | |
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| noblesse | | | Plusieurs tribunaux sont en charge des procès de la vie : la fadaise affrontant l'intelligence, la termitière opposée à la solitude, la hauteur traînée dans la boue par la vilenie. Je ne me sens l'âme de procureur que dans le dernier. Ailleurs, je ne puis être que témoin ou accusé. | | | | |
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| noblesse | | | Le piège d'un esprit polémiste : démanteler, avec brio, une inanité, le plus souvent imaginaire, et s'en donner de la confiance et de la grandeur. Ne relève de gant sur aucune arène, aucun forum, aucune route ! Les anges n'attendent que dans les impasses et se méfient même de la Lune comme lumière et témoin. | | | | |
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| noblesse | | | Le serpent, muni de la pureté de colombe, ou la colombe, armée de la sagesse de serpent, deviennent moutons. Mais lorsque la pureté et la sagesse deviennent calculables, même les moutons muent en robots. | | | | |
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| noblesse | | | La soif de nouveau agite surtout les médiocres ; elle s’assouvit rapidement chez un bel esprit, qui alors s’occupe à entretenir une soif de l’immuable, de l’invariant, de ce qu’on pourrait appeler éternel. | | | | |
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| noblesse | | | Que le trop de savoir finisse par peser est un cas, qui ne se présenta jamais, et la posture faustienne ne fait que cacher l'un des deux amers constats : l'incapacité de mettre son savoir en images ou l'humble reconnaissance, que les mystères obscurs de l'âme sont infiniment plus passionnants et profonds que les problèmes limpides de l'esprit. | | | | |
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| noblesse | | | Alterner la domination de l'esprit sur le corps (l'ange) avec la domination du corps sur l'esprit (la bête ou le surhomme), afin de donner à chacun l'occasion de ne pas quitter le sommet de son excellence. | | | | |
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| noblesse | | | C'est la part du rêve ou du talent qui traduit, respectivement, mon vouloir ou mon pouvoir – en valoir. Je suis ce que je veux en rêve, je deviens ce que je peux avec mon talent. Je vaux par l'harmonie entre mon être et mon devenir. | | | | |
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| noblesse | | | Le mystère est vu aujourd'hui comme quelque chose de frivole et d'impuissant. En absence d'âmes, ils attachent la gravité et la force à la seule raison. « Ô Mystère, ô tourment de l'âme forte et grave ! » - Vigny. Les âmes passionnées, défaites par l'esprit impassible, perdirent toute légèreté et s'adonnent au calcul intégral ; rien d'étonnant qu'elles délaissent le Mystère, avec son rêve séducteur, et se dévouent aux Solutions, avec leur fil conducteur. | | | | |
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| noblesse | | | L'intensité elliptique – l'ironie ; l'intensité parabolique – la métaphore ; l'intensité hyperbolique – le style. Le talent, c'est la maîtrise de ces sections, obtenues par les trois angles de vue sur le même objet spatial. | | | | |
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| noblesse | | | L'aristocratisme des sens : se délecter d'une pureté à même le plus noble des sens, les yeux de l'âme. Les yeux d'un esprit noble aident à voir de la pureté parmi n'importe quel empirisme. Pureté, face cachée de la réalité. | | | | |
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| noblesse | | | Les principes sans aucun lyrisme sont voués à la vulgarité robotique. Mais la vulgarité lyrique peut t'ôter des principes. C'est l'âme qui doit te guider dans le premier cas, et l'esprit - dans le second. | | | | |
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| noblesse | | | Il est des sensations ou des images, qui envoûtent l'âme, mais désespèrent la langue : le bonheur, Dieu - qu'aucune forme langagière sérieuse n'épouse ; on est condamné à les laisser dans l'antichambre des métaphores platoniques. L’espérance a besoin des yeux fermés ; l’esprit commande les yeux ouverts, pour nous conduire vers la désespérance ; l’âme, c’est le regard, les yeux fermés, inventant des espérances fugitives. | | | | |
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| noblesse | | | Pour me proclamer libre, il ne suffit pas que la voix de mon âme s'élève au-dessus de la loi de mon esprit. Il faut, en plus, que cette voix soit de la musique divine et que cette loi ne soit pas lue au ciel. Toute noble liberté est triomphe de l'harmonie interne sur le calcul externe. Un simple interprète, non-compositeur, peut-il être libre ? | | | | |
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| noblesse | | | Dans le jeu vital, les fins et les enjeux deviennent à ce point mesquins, qu'il vaut mieux se pencher davantage sur les contraintes, sur les règles qui tiennent lieu de lois. Quand on a trouvé de belles contraintes musicales, ce n'est plus la marche vers le but, qui entraîne et réjouit le plus, mais la sensation d'un sol se dérobant sous les pieds et d'un ciel bénissant la danse. « Il faudrait danser la pensée » - Valéry. | | | | |
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| noblesse | | | Mes forces banales développent, en toute liberté, le bruit de mon soi connu ; mes forces supérieures enveloppent, dans une obéissance enchantée, la musique de mon soi inconnu. La liberté n'apporte rien à l'âme ; la servitude déprave l'esprit. | | | | |
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| noblesse | | | Pour couper court à toute velléité d'héroïsme, dis-toi, qu'une histoire humaine sans un seul personnage est aussi réalisable qu'une algèbre sans un seul chiffre. « Notre vie est un récit sans trame ni héros, faite de la vacuité, du chaud balbutiement des digressions » - Mandelstam - « Наша жизнь - это повесть без фабулы и героя, сделанная из пустоты, из горячего лепета отступлений ». Mais si l'héroïsme dans la vie est chimérique, l'héroïsme de la raison, toujours plate, est envisageable : plonger dans la profondeur de l'esprit, devenir seul comme Jacob, ou s'élever à la hauteur de l'âme, devenir Ange, - et vivre de cette lutte. | | | | |
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| noblesse | | | En remontant aux causes premières, à partir même du plus profond de nos embrasements, nous tombons, immanquablement, tôt ou tard, sur un leurre, ce punctum pruriens (Schopenhauer) de toute pensée : « Dès qu'on insiste un peu, c'est le vide » - Céline. Ne pas insister n'est pas glorieux : « Ce n'est qu'un esprit peu exigeant qui se contente de peu. Un sot serait-il un sage ? » - Valéry - puisque, d'après Horace, ne pas le savoir, c'est vivre en esclave. | | | | |
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| noblesse | | | Associer à la hauteur la lumière - l'erreur, partagée même par Nietzsche (qui, en plus, associe les ténèbres - à la profondeur, qui est lumière même ! Pline l'Ancien commet la même erreur : « La profondeur des ténèbres, où tu puisses descendre vivant, donne la mesure de la hauteur, que tu puisses espérer d'atteindre »). La vocation de l'illuminé, de l'intérieur, par la hauteur, est d'émettre des ombres, faire de l'obombration de l'esprit au-dessus d'une vie consentante. « Le front chargé des ombres que tu formes, dans l’espoir d’un éclair »** - Valéry. | | | | |
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| noblesse | | | Je n'arrive pas à imaginer une sagesse, narrée paisiblement, dans nos vallées des larmes ; je la pressens chuchotée, chantée ou hurlée, dans des lieux inhabitables : « Le cri de la sagesse habite dans la hauteur »*** - Nicolas de Cuse - « Clamor sapientiae habitat in altissimis ». | | | | |
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| noblesse | | | L'une des plus belles sensations de hauteur naît de la conscience, qu'un mouvement ascendant de l'âme prend appui sur un mouvement descendant de l'esprit. | | | | |
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| noblesse | | | Ni mon être (qui prend appui sur la profondeur de mon intelligence), ni mon devenir (qui rayonne à partir de l'ampleur de mon savoir) ne m'accompagnent là où est aspiré mon âme (qui ne vaut que par la hauteur de mon souffle, de ma noblesse) ; la hauteur est non-lieu de mon crime d'être né, suite à ma fuite devant le monde sans danger : « Il ne suffit pas de venir au monde pour être né » - R.Gary. | | | | |
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| noblesse | | | Si je baisse mon esprit, je deviens bossu, se disent les orgueilleux, et ils redressent la tête, sans s'apercevoir, qu'une bosse défigure leur âme. | | | | |
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| noblesse | | | La rencontre du vrai et du beau produit l'intelligence, celle du beau et du bien - l'amour, celle du bien et du vrai - la foi. Mais le faisceau de ces trois axes crée un seul foyer, à égale distance des origines et des fins, - la noblesse. | | | | |
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| noblesse | | | La hauteur et la profondeur sont condamnées à s'écrouler en platitudes, si elles ne s'appuient pas mutuellement, dans un dialogue entre sensibilité et intelligence. Arendt reste trop unilatérale : « Le dialogue des pensées ; où il manque, il n'y a plus de profondeur, que la platitude » - « Der Dialog des Denkens. Wo er fehlt, gibt es keine Tiefe mehr, sondern Verflachung ». | | | | |
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| noblesse | | | Peu m'importe, quelles négations ou proclamations je lis sur ton bouclier ; je ne peux deviner ton véritable défi que par ta manière de te désarmer et de te taire, devant la vie et devant l'esprit. Que tes ailes te servent de panache et te portent loin des lieux, marqués par les armes, à l'opposé d'Achille : « Achille, divin preux, sent que ses armes le portent ; il croit avoir des ailes » - Homère. | | | | |
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| noblesse | | | Les chutes poussent les meilleurs à se chercher des ailes, et les pires – à ramper. Le génie est dans un nouveau mode de déplacement, où chutes et envols peuvent facilement changer de signe. Et pour ne pas ramper, le meilleur moyen – trouver un équilibre dans l'immobilité. Devenir cette « cause immobile, qui meut toute chose » - Maître Eckhart - « eine unbewegliche Sache die alles Ding bewegt ». | | | | |
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| noblesse | | | Réussir son rêve ou réussir sa vie, il faut choisir, et il y va du choix de la bonne dimension. L'esprit est plus souvent du côté de la vie vaste et plate, et l'âme voue le rêve - à la hauteur. Et toute tentative de leur trouver un refuge commun dans une profondeur se termine par un lent affleurement à la surface, à la platitude. La chute du haut, au moins, tue et non pas banalise le rêve. | | | | |
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| noblesse | | | Ce que n'importe qui peut dire, il faut le taire ; ce qu'on ne peut que dire, et non pas chanter, il faut le taire ; ce qu'un autre peut chanter, ce n'est pas la peine que je le dise ; ce qui est dit ne peut pas être chanté ; il ne reste au dire qu'un champ de silences ou un commentaire du chant. Et Voltaire : « Ce qui est trop sot pour être dit, on le chante » - aurait pu ou dû mettre vague ou beau, à la place de sot, pour défier Wittgenstein ou laisser Zadig inspirer Zarathoustra : « Chante ! Ne parle plus ! » - « Singe ! Sprich nicht mehr ! ». Le silence est une contrainte, plus qu'un moyen. D'ailleurs, Zarathoustra ne parle pas, il chante ! | | | | |
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| noblesse | | | Le but de la philosophie - une consolation, sa forme - une intelligence, son contenu - une noblesse. Si un seul de ces composants venait à manquer, l'édifice serait inhabitable. La noblesse n'existant qu'en Europe, on ne peut être philosophe que dans la mesure, où l'on est Européen. | | | | |
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| noblesse | | | Creuser les profondeurs est non seulement bête, mais aussi stérile ; tout ce qui est profond fut dit et répété moult fois et traîne sur la surface de nos consciences. La seule chance d’être original est de nous hisser en hauteur, où nous invitent la noblesse, la musique, l’ironie, portées par le talent. Se détacher des objets ; tenir à l’intensité. | | | | |
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| noblesse | | | Pourquoi les âmes finirent-elles par devenir, comme les cervelles, tièdes, sans frisson ni fièvre ni éclat ? Parce qu'on suivit la recette platonicienne mal comprise : les nourrir. Mais au lieu de ne sélectionner que des aliments immatériels, composés d'élans et d'étonnements, pour en entretenir la pure flamme, on les encombra avec des matières lourdes, lois ou algorithmes, qui y éteignirent toute étincelle. « Étant grossier, tout esprit s'ignore et désire la chair, comme aliment et volupté »** - Boehme - « Ein jeder Geist ist rohe, und kennet sich nicht : nun begehret ein jeder Geist Leib, beides zu einer Speise und Wonne » - c'est dans l'image ou dans la donzelle que l'esprit entretient la belle illusion de soi. | | | | |
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| noblesse | | | Les penseurs (Wittgenstein II, Heidegger II) nous enquiquinent avec des revirements radicaux et profonds de leurs dernières pensées ; les rêveurs (Nietzsche, Cioran) nous enthousiasment avec leur haute fidélité aux premiers émois. Algorithmes des ruptures, rythmes des signatures. | | | | |
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| noblesse | | | Une froide solitude d’âme t’accompagnera dans la hauteur ; avant de t’y installer, imbibe-toi de la chaleur des rencontres fraternelles d’esprit dans la profondeur. « Hauteur et profondeur – le froid croise l’ardeur »** - R.Char. | | | | |
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| noblesse | | | Même l’humanité, dans son évolution, peut être vue comme un arbre. Des grands et des petits contribuent à la solidité des racines, à l’utilité des fruits, à la défense contre des espèces nuisibles. « On reconnaît dans le génie le fruit le plus noble de l’arbre de l’humanité » - H.Hesse - « Das Genie ist als edelste Frucht am Baum der Menschheit anerkannt » - m’est avis, que les génies ne se logent que dans les fleurs, puisque le génie est plus près du tragique que du gastronomique. | | | | |
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| noblesse | | | Qu'est-ce que l'intensité ? - serait-ce l'aboutissement d'une flamme, transmise à la musique pour finir imprimée dans l'âme, sans traces d'objets, d'instruments et de finales ? L'énigme de l'esprit, qui se charge de cette trajectoire, - l'impulsion toujours tragique du commencement : « Le tragique commence avec la ruine de l'imitable » - Lacoue-Labarthe. Le commencement est découverte de tours d'ivoire ; à la fin, une démolition est inévitable ; deux issues possibles : servir de matériaux de construction ou devenir une ruine intouchable, un rêve naissant : « Si tu détruis, que ce soit avec des outils nuptiaux »** - R.Char. | | | | |
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| noblesse | | | La plupart du temps, sur des questions vitales, l'âme s'accorde avec l'intelligence ; mais, pour rendre leurs rapports plus vibrants ou plus confiants, des sacrifices mutuels doivent être demandés, de temps en temps : des capitulations de l'âme devant l'intelligence - le pessimisme, ou des capitulations de l'intelligence devant l'âme - l'optimisme ; c'est à ce prix qu'elles se restent fidèles. | | | | |
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| noblesse | | | Notre liberté apparaît, lorsque la réflexion pèse plus que le réflexe ; mais, en somme, la réflexion n'est que le réflexe mis à l'examen par le vrai, par le bon et par le beau ; seul l'homme, conscient des parts du réflexe et de la réflexion en lui, peut être libre. | | | | |
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| noblesse | | | On admire le mieux le paysage, quand on est pourvu d'un immuable climat : « Soit que nous nous élevions jusque dans les cieux, soit que nous descendions jusque dans les abîmes, nous ne sortons point de nous-mêmes » - Condillac. Les autres répètent, avec Heidegger, qu'ils « se tiennent toujours hors d'eux-mêmes, auprès de l'Être » - « 'Ich bin' ist immer jenseits des Seins, neben dem Sein als ständiger Anwesung » - qu'on soit dans le processus ou dans la frontière, qu'on soit Ouvert ou Fermé, qu'on soit regard ou énergie, on ne démord pas de son soi inconnu, ce gardien de l'être. | | | | |
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| noblesse | | | La sagesse pratique, la sagesse de la vie ou la Lebensweisheit, que cherchèrent à édifier tant de raseurs, n'a jamais existé ; elle ne peut aboutir qu'aux casernes, étables ou Facultés ; il ne peut exister qu'une sagesse du rêve : pour peupler mes châteaux - de soupirs, mes ruines - de souvenirs, mes souterrains - de martyrs. | | | | |
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| noblesse | | | L'essence du monde se réduit au fond mathématique et à la forme musicale ; et, respectivement, il n'y a que ces deux seules sortes de génie humain, maîtrisant la mystique soit du nombre soit de la mélodie, de l'être ou du devenir ; dans d'autres domaines, il ne peut y avoir que des talents. | | | | |
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| noblesse | | | La vie d'un créateur consiste à traduire le visible en lisible, le devenir en l'être, le prochain en lointain ; c'est son talent qui détermine si l'on y entendra un chant ou un compte rendu, si l'on y verra une danse ou une marche, si l'on y sentira une caresse ou une violence. | | | | |
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| noblesse | | | Ce délicat choix entre le sang et le sens, entre la couleur et la valeur, où l'âme me fait pencher en faveur des premiers, et l'esprit me conduit vers les seconds ; et je finis par danser pour les premiers et de penser au nom des seconds, avec la musique pour leur seul dénominateur commun. | | | | |
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| noblesse | | | À partir d'un certain niveau de dons naturels, avoir de la profondeur est question d'inertie ou de persévérance ; atteindre à la hauteur, en revanche, ne demande ni efforts de la volonté ni constructions de l'esprit ; c'est une affaire de goût, de prédestination ou de sensibilité ; l'édifice savant, solide et durable, face à la tour d'ivoire, aérienne et éphémère. | | | | |
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| noblesse | | | Quand je ne suis que comédien, le comment de mon jeu importe plus que le quoi et le combien. C'est le quand et le où de mon metteur en scène (mon talent) et, surtout, le pourquoi du dramaturge (mon génie) qui importent dans la pièce, que j'aurai conçue. | | | | |
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| noblesse | | | Les meilleurs des esprits et des âmes s'affirment par le ton, le style et l'intelligence, et ils réservent à ces facultés - la volonté de puissance, volonté affective ou instinctive ; les pires, la majorité, dépourvus de ces qualités, placent la puissance calculée dans leurs coudes et leurs bras ; cet abominable goût de domination est propre à toutes les meutes féroces, à tous les troupeaux conformistes, à tout rassemblement horizontal ; d'après cette échelle, les meilleurs restent souvent en marge. | | | | |
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| noblesse | | | Pour défendre la liberté du Beau, Nietzsche lui sacrifie la valeur du Bien ; par souci de la liberté de l’Esprit, Valéry oublie la valeur du Beau : « La malheureuse valeur esprit ne cesse guère de baisser ». Involontairement, par des justifications psychologiques ou économiques, ils contribuèrent à l’extinction des cœurs et des âmes, et à la domination des esprits pratiques, rigoureux et bas. | | | | |
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| noblesse | | | De la musique on attend soit de la pureté soit de la grandeur ; le génie crée dans la pureté d'une hauteur acquise sans effort, et l'intelligence crée grâce à la tension entre une grande profondeur, gagnée par le cerveau, et une hauteur que sacre l'âme. Montagne ou arbre. Immobilité intemporelle ou croissance simultanée dans les deux sens, par les racines ou vers les cimes. | | | | |
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| noblesse | | | Aussi abstraite que soit n'importe laquelle de mes remarques, je ne parviens jamais à la détacher de mon corps, c'est à dire d'une caresse ou d'une douleur, vrillées au corps de mon discours. Valéry parle d'un corps de l'esprit comme d'une inconnue sur l'arbre intellectuel. L'inhumaine pseudo-ascèse platonicienne : « mourir au corps, pour libérer l'essence et renaître à l'être » - explique l'obsession des Anciens par la minable tranquillité de l'âme, prépare le chemin à l'idée saugrenue de la résurrection, et, surtout, justifie la robotisation actuelle des esprits (esprit de corps). | | | | |
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| noblesse | | | Pour ne pas s'écrouler dans la platitude, la passion doit se faire accompagner de l'esprit, qui l'approfondit, et de la noblesse, qui la rehausse. Sans passion, la noblesse ne peut être qu'héraldique, et l'esprit - mécanique. « La raison sans passion n'est qu'un roi sans sujets » - Diderot. | | | | |
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| noblesse | | | Ce ne sont ni l'escalade ni l'excavation, mais le regard et l'intelligence qui nous rendent familiers des hauteurs et des profondeurs, qu'un talent ou une noblesse font se rencontrer. Cette rencontre est le seul bonheur vrai, c'est à dire imaginaire. | | | | |
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| noblesse | | | Le talent et le désir font partie de ces choses temporelles, soumises au courant du Léthé, de l'apprentissage et du désenchantement. Le génie et le rêve ignorent l'oubli, se moquent de l'expérience et vivent de l'enthousiasme. | | | | |
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| noblesse | | | Tous les penseurs brandissent cette misérable et quasi-inexistante opposition entre esprits libres et esprits enchaînés, tandis que le seul choix crucial, dans ce domaine, est entre une liberté dégradante et un esclavage valorisant. Là où la liberté élève ou l'esclavage avilit ne prospèrent que des esprits médiocres. | | | | |
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| noblesse | | | Il y a trois sortes de thèmes, abordables par un intellectuel : ceux, où 90% des hommes sont dans le vrai - on pratique le paradoxe, en s'y opposant, ou le conformisme, en y adhérant ; ceux, où 90% sont dans le faux - le conflit est entre la bêtise et l'intelligence, l'ignorance et le savoir, la platitude et la profondeur ; enfin, dans le troisième domaine, un homme de palinodies, un homme d'esprit et de virtuosité, trouvera toujours de bons arguments pour soutenir soit l'un soit l'autre des avis contraires - le choix serait question de goût, de passions, de hauteur du regard. Le premier domaine accueille la majorité des cerveaux et des plumes ; l'arbitre du deuxième est le scientifique ; tandis que le troisième est le seul, où devraient agir le cœur du poète ou l'âme du philosophe. Postures, positions, poses. | | | | |
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| noblesse | | | L'émotion et l'intelligence sont d'immenses problèmes, que nous dicte le mystère de l'âme et de l'esprit, ces derniers n'étant, peut-être, que deux émanations ou deux langages de ce qu'ils appellent être ; l'être ne serait envisageable qu'à travers l'âme ou l'esprit, qui en seraient des trous (Hegel et Sartre) ou des plis (Spinoza et Heidegger), et que j'appellerais, dans la même veine érotique, - des excitants ou des excités. | | | | |
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| noblesse | | | Est esclave celui qui ne voit pas ce que la liberté, même seulement extérieure, apporte à son âme. « On est esclave à cause de son âme d'esclave, inaccessible aux émois de la liberté. L'aristocrate est un homme aspirant à la beauté et à la liberté intérieure de son esprit » - A.Lossev - « Раб, потому что у него рабская душа, и недоступны ему переживания свободы. Аристократ есть внутренне духовно-свободный и прекрасный человек ». Aujourd'hui, c'est par des qualités de son âme qu'on devient aristocrate, et combien d'esclaves s'enorgueillissent d'un puissant esprit ! L'aristocrate est celui dont l'esprit, en se recueillant, devient âme, et dont l'âme maîtrisée devient esprit. L'âme n'a qu'une seule facette - l'humaine (l'âme intellectuelle d'Aristote) ; l'âme végétale ou animale (nutritive ou sensitive) est une aberration d'un esprit robotisé. | | | | |
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| noblesse | | | Talent, noblesse, personnalité – tels sont les dons primordiaux qu’on ne puisse ni hériter ni cultiver ; cette cure divine nous protège de toute contamination grégaire. Curieusement, la foule la plus compacte et méprisable est composée de médiocrités qui cherchent à être, à tout prix, différents des autres. | | | | |
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| noblesse | | | L'esprit fait des progrès dans son domaine exclusif, la profondeur ; le cœur, de même, gagne en lucidité dans l'ampleur des horizons mouvants ; ce n'est que l'âme, dans sa hauteur atopique, qui ne peut compter que sur l'intensité constante, comme facteur de puissance et porteur de l'éternel retour. Il faut donc vivre en esprit, avancer par le cœur et s'élever par l'âme ; l'action et l'écriture devraient les rendre solidaires. | | | | |
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| noblesse | | | La hauteur n'est pas un stade ultime d'un passage réitéré de moins à plus haut, mais un état d'âme intemporel, qui est essence même d'un esprit noble. | | | | |
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| noblesse | | | C'est sur des sentiers battus qu'on rencontre ceux qui s'égosillent le plus sur les périls de leur chemin unique, réservé aux immenses trublions qu'ils sont : « Des voies obliques, mal entretenues, sont les voies du Génie » - W.Blake - « the crooked roads without improvement are roads of Genius ». Ce n'est pas l'aménagement de virages qui motive le Génie, mais l'arrangement de mirages. Qu'on parcourt des yeux sans recours aux pneus. | | | | |
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| noblesse | | | L'esprit aristocratique, ce ne sont pas des valeurs tranchantes, mais des vecteurs fléchants : l'orientation, le mouvement, la danse - vers, ou plutôt dans la hauteur ! Les valeurs sont des vecteurs fossilisés, rétrécis, fixes. Les valeurs se devinent d'après des mobiles ; les vecteurs sont mis en mouvement par le style. « Le style est le moyen de recréer le monde, selon les valeurs de l'homme, qui le découvre » - Malraux - ce monde pourrait être vaste, il ne sera jamais haut. | | | | |
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| noblesse | | | Pour me trouver en tête-à-tête avec mon soi inconnu, il faut me vider, me débarrasser du ballast des choses terrestres et aspirer à une hauteur céleste. Pour découvrir, peut-être, dans ce vide béni - l'origine d'une pure plénitude : « Se servir du vide pour penser le plein » - Bergson. | | | | |
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| noblesse | | | Les plus coriaces de toutes les valeurs, résistant à ma volonté de les juger par-delà d'elles, sont celles qui viennent des buts. Nietzsche, lui-même, y succombe : « Que veut dire le nihilisme ? - que les valeurs suprêmes se dévalorisent. Que le but fait défaut ; la réponse au 'pourquoi' » - « Was bedeutet Nihilismus ? Daß die obersten Werte sich entwerten. Es fehlt das Ziel ; es fehlt die Antwort auf das 'Warum' ». Dès que le comment et le qui du talent et de la noblesse sont organiquement là, le pourquoi de l'intelligence se manifeste presque mécaniquement. | | | | |
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| noblesse | | | Si le changement de choses vues n'induit aucun changement de regard, ce n'est pas la peine de s'attarder la-dessus. « Ce sont les plus faibles des esprits et les plus durs des cœurs, qui aspirent le plus au changement » - Ruskin - « They are the weakest-minded and the hardest-hearted men that most love change ». Ne m'intéresser qu'aux choses, qui rehaussent mon regard : « Aspirer aux choses hautes est privilège des hauts esprits » - Cervantès - « De altos espíritus es aspirar a las cosas altas ». | | | | |
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| noblesse | | | L'intensité vitale est cette bonne tension des cordes, grâce à laquelle je devrais produire ma musique ; mais dans la qualité de la musique, l'intensité elle-même ne joue qu'un rôle secondaire ; c'est le talent et la noblesse, c'est à dire la hauteur, qui en détermineront la profondeur et la portée. « Ce qui portait l'homme en hauteur, c'était la musique, cette révélation irrésistible et désarmée » - Pasternak - « Человека уносила ввысь музыка : неотразимость безоружной истины ». | | | | |
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| noblesse | | | Il faut rester à égale distance rationnelle entre la palpitation et le mot (la note, la couleur, le marbre). L'attrait du mot égalisant l'élan du cœur, dans un bel équilibre. Mais il existent des distances irrationnelles, évaluées par l'âme : « Le poète est plus près de la mort que de la philosophie, plus près de la douleur que de l'intelligence, plus près du sang que de l'encre » - Lorca - « Un poeta - más cerca de la muerte que de la filosofía ; más cerca del dolor que de la inteligencia ; más cerca de la sangre que de la tinta ». Mais tu connais mieux que moi la mécanique des leviers : le cœur pesant plus que la métaphore, le point d'appui ne doit pas être au milieu. | | | | |
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| noblesse | | | En philosophie, on vise le pathos et la pureté de la pensée, en témoignage d'un esprit ardent. On remplace pensée par sentiment, esprit par âme, et l'on pourra mettre poésie à la place de philosophie. Mais si l'on élimine pathos, pureté et ardeur, en restant en la seule compagnie de pensée, on est sûr de déboucher sur une platitude ou sur un ennui. | | | | |
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| noblesse | | | Le corps et le cœur s'engagent, mais l'âme, c'est la force de dégagement (Platon). Cette âme céleste, descendue sur la terre, découvre la pesanteur, se sent obligée de s'engager et s'appellera – esprit. Depuis qu'Empédocle ajouta aux trois éléments célestes le quatrième, la terre, l'homme se cherche une nouvelle patrie - la terrestre, où, au lieu de brûler, de planer ou de chanter, il calcule. | | | | |
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| noblesse | | | La conscience morale est l'art de garder l'équilibre entre l'esprit et l'âme, sans exiger que l'un s'aligne sur les valeurs de l'autre. « L'esprit se soumettant au jugement du cœur, voici la meilleure et la plus délicate voix de la conscience morale » - Batiouchkov - « Отчёт ума сердцу есть лучший и нежнейший цвет совести » - c'est aussi déraisonnable que le cœur sollicitant l'élan de l'esprit ; le cœur sans raisons et l'esprit avec du sentiment sont peut-être une seule et même chose, qu'on appelle âme. | | | | |
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| noblesse | | | Toutes les lumières nous sont communes et elles se mesurent en profondeurs ; je ne peux me distinguer que par la qualité de mes ombres. « La hauteur de ton esprit se lit dans l'ombre qu'il projette »*** - R.Browning - « Measure your mind's height by the shade it casts ». Comme la profondeur de ma lumière se lit dans le ciel, sur lequel est capable de se projeter l'ombre de mon rêve. Toute lumière, comme toute profondeur, sont vouées à la platitude finale, seul le jeu des ombres fait oublier le temps écrasant. | | | | |
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| noblesse | | | Ne sont sacrés ni les objets (chers au cœur) ni les idées (chères à l'esprit), mais l'aura autour d'eux, l'aura que produit le souffle de l'âme. | | | | |
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| noblesse | | | La liberté est un concept d'autant plus douteux, que deux grands sentiments, la honte et la pitié, lui sont franchement hostiles. La liberté est l'égalité des dons de l'esprit, du cœur et de l'âme. L'angoisse accable l'âme, la pitié fige le cœur, le dégoût ravage l'esprit. Mais aujourd'hui, l'angoisse est due à la faiblesse du cœur ; la pitié se calcule par un esprit sans honte ; le dégoût se dissimule dans des âmes sans hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | Sur l'échelle verticale, il n'y pas d'égalisation possible - comment comparer des incommensurables ? La seule égalité, que l'aristocrate appelle de ses vœux, s'établirait dans l'horizontalité matérielle, mais, évidemment, ce ne sont que des vœux pieux. La belle égalité n'existe qu'entre nobles - à moins que le noble soit celui qui, pour toute paire d'opérandes, est capable d'inventer un nouvel opérateur d'égalité. Pour les vilains, l'égalité est une question de lettre, c'est-à-dire de chiffres ; elle n'est chimère, c'est-à-dire esprit, que pour les nobles. L'égalité noble part de la réduction à un zéro signifié de tous les autres chiffres signifiants. | | | | |
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| noblesse | | | Le silence de l'âme favorise la production de robots ; le sommeil de l'esprit accélère la prolifération de moutons. L'âme et l'esprit se fusionnent dans le rêve, mais « le rêve de la seule raison ne produit que des monstres »** - Goya - « El sueño de la razón produce monstruos » - comme le calcul du cœur est accessible même aux anges, mais ne produit que des contribuables. Ce beau mot peut se traduire, platement, par : « le SOMMEIL de LA raison est à l'origine de toute monstruosité », bien que Goya ajoute : « Mais l'imagination, ajoutée à la raison, est mère des arts et source de ses désirs » - « unida a ella, es la madre del arte et fuente de sus deseos » ! | | | | |
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| noblesse | | | Des vases communicants : « L'imagination gagne autant de vigueur qu'en cède la ratiocination » - G.B.Vico - « La fantasia è tanto più robusta quanto più debole è il raziocinio ». Et Rousseau résume parfaitement l'équilibre recherché : « Les hommes n'eussent jamais été que des monstres, si la nature ne leur eût donné la pitié à l'appui de la raison » Le rêve garde curieusement une certaine auréole, mais là où l'homme moderne prétend rêver, il ne fait la plupart du temps que calculer. Calcul = rêve de raison ! | | | | |
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| noblesse | | | La vie a ses raisons et ses pulsions ; il faut savoir maîtriser les premières et succomber aux secondes. « Pour vivre, perdre la raison de vivre » - Juvénal - « Et propter vitam, vivendi perdere causam ». Sans cette raison, il est plus facile de se résigner à réduire la vie à un livre, pour rester maître de ses raisons : « Il est possible, que le livre soit le dernier refuge de l'homme libre »** - A.Suarès - mais l'homme libre finit par ne plus vivre que des autres et par n'écrire de livres que sur des livres des autres, et non plus sur sa propre vie invisible. Aimer à perdre la raison (Aragon) paraît être une bonne introduction à la sagesse, puisque celui qui n'en perd jamais, n'en a pas beaucoup. | | | | |
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| noblesse | | | L'esprit et l'âme, ce sont deux fonctions, opposées et souvent complémentaires, du même organe : « L'âme est gardienne des idées et l'esprit - pilote des sentiments. La pensée, cet oiseau éhonté, au vol rapide » - Nil de Sora - « Сердце, иже помыслам хранитель, и ум, чувствам кормчий, и мысль, скоролетящая птица, и бесстыдная ». Dès que la honte se présente, surgit l'âme ; dès qu'elle s'estompe, lève la tête l'esprit. « La pensée est une insolence éduquée » - Aristote. L'âme passe experte en serrures, l'esprit enferme le sentiment au fond des cales. La pensée porte les nouvelles des derniers déluges. | | | | |
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| noblesse | | | La fonction noble de l'âme – la sublimation de nos cinq sens : la musique, le flair, le goût, la caresse, le regard. L'esprit se contente du bruit, du calcul, de l'intérêt, de la possession, des yeux. | | | | |
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| noblesse | | | L'esprit parle, le cœur rit, gémit ou hurle, l'âme chante, et mon soi inconnu compose une musique, à laquelle ils devront s'adapter et s'y inscrire. | | | | |
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| noblesse | | | Menant une vie matérielle des smicards, je peux, impunément, porter aux nues l'âme aristocratique ; si j'avais eu accès aux aises des titulaires de chaires, de filiales commerciales ou industrielles, j'aurais été peut-être attiré par la jérémiade en faveur de l'esprit des lumpen. | | | | |
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| noblesse | | | Quoiqu'en pensent les aigris, le contenu de nos sentiments, chez tous les hommes, est largement le même ; c'est l'intensité, avec laquelle on en vit la profondeur, et la noblesse, avec laquelle on les élève en hauteur, qui nous distingue. C'est l'indépendance entre le sentiment, la pensée et le regard qui est un miracle de la création, du talent ou du cœur. | | | | |
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| noblesse | | | La beauté sans noblesse n'est que joliesse. Mais pourquoi tout ce qui est sublime est, en même temps, beau ? - énigme. Le talent serait, donc, le don de rendre sublime, d'anoblir. | | | | |
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| noblesse | | | Les dons de l'esprit sont, évidemment, plus consistants et profonds que les dons de l'âme, dans leur hauteur éphémère. Mais les premiers sont essentiellement communs, les seconds étant le seul moyen de faire entendre ma propre voix. Le désintérêt pour la musique explique l'extinction des âmes et la monotonie des voix. | | | | |
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| noblesse | | | La passion et l'éclat, ou bien la durée et la cohérence, tels sont les traits qui divisent les hommes d'esprit en deux catégories difficilement compatibles : les laconiques brillants ou les bavards élégants. La hauteur proclamée ou la largeur acclamée et fondée sur la profondeur réclamée. Il est dangereux d'être bête, dans le premier cas ; dans le second, il ne sert à rien d'être intelligent. On risque de dégringoler dans la platitude, ou s'y affleurer à son insu. | | | | |
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| noblesse | | | On vaut par la noblesse et par le génie ; et la modalité du valoir, justement, est celle qui convient le mieux à la hauteur ; le vouloir et le pouvoir ne constituent qu'une épaisseur déterminée et finie ; la hauteur est dans l'inabouti réel et dans l'infini virtuel. « Être dans la hauteur, le pouvoir et le devoir, c'est être transcendantal ; vouloir la hauteur, sans le pouvoir ni devoir, c'est être transcendant » - F.Schlegel - « Transzendental ist, was in der Höhe ist, sein soll und kann ; transzendent ist, was in die Höhe will, und nicht kann oder nicht soll ». | | | | |
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| noblesse | | | Les yeux ouverts pour mieux maîtriser les choses, ou les yeux fermés pour mieux s'abandonner au rêve. Le regard sur ou le regard de ; le premier consolide l'esprit, le second illumine le visage ; la racine ou la cime de ma personnalité, de mon arbre. « La majesté du visage sans regard » - Enthoven – sans le premier, oui, mais avec le second ! « Arbre – la verticale la plus insolente, majesté de verticale » - Levinas. | | | | |
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| noblesse | | | L'âme, ambitionnant la profondeur, serait prise pour esprit ; elle risquerait de faire preuve d'une grande naïveté. L'esprit, ne quittant pas la hauteur, ferait soupçonner des envolées de l'âme ; il risquerait de témoigner de l'absence des ailes. D'où l'intérêt de la même contrainte : éviter tout contact avec la platitude ; ainsi l'âme resterait dans son milieu naturel, la hauteur, et l'esprit – dans le sien, la profondeur. | | | | |
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| noblesse | | | Le sang ou la sueur, versés sur des champs de bataille ou sur les chaînes de production, n'inspirent plus la même compassion ou admiration. « Il n'y a que deux noblesses, celle de l'épée et celle du travail ; l'intellectuel est condamné à la platitude de pensée et de cœur » - Proudhon. Aujourd'hui, tout guerrier, comme tout travailleur, n'est que robot, vautré dans une platitude, où toute pensée est pré-programmée et tout cœur - éteint. Mais tu devinas bien la trajectoire de l'intellectuel : il guette le fait divers et le taux d'imposition, avec autant de ferveur que le journaliste et le comptable, chacun a son affaire de Calas, son J'accuse ou son Billancourt désespéré. | | | | |
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| noblesse | | | Être et avoir : je suis passions et faiblesses, contraintes et commencements, talent et noblesse, vouloir et valoir ; j'ai la raison et la force, les buts et les moyens, le savoir et le pouvoir. On ne peut vivre, c'est à dire agir, de mon avoir, mais mon être doit se dédier au rêver, c'est à dire au créer. | | | | |
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| noblesse | | | Le but de l'homme – l'état de grâce ; le moyen – le talent ; la contrainte – l'évitement de la pesanteur. « Délivrer l'homme de son tyran, la pesanteur » - Hugo. La grâce – l'illusion irrésistible d'une hauteur. La bouteille de détresse, au fond de la mer, mon tombeau, contenant mon chant au ciel, mon berceau. | | | | |
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| noblesse | | | Le goût s'occupe de mes contraintes ; et le talent – de mes productions. Le premier me fait don de ruines ; le second fait pousser un arbre. Grâce au premier, je vis dans les ruines ; je rêve en arbre, grâce au second. Les ruines – la virginité (pour mon regard) et la grandeur (pour mes yeux) du passé ; l'arbre – la fécondité des racines, des fleurs et des ombres. | | | | |
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| noblesse | | | L'esprit, se découvrant les ailes, peut devenir âme ; l'âme, touchant le fond, se mue en esprit. Le pire des cas : sans rester au fond, être « l'âme qui a perdu ses ailes » - Plotin. | | | | |
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| noblesse | | | La nostalgie ne s'adresse ni à un lieu, ni à un fait, ni à une époque ; elle est un salut fraternel ou angélique à un état d'âme extraordinaire, débarrassé de la pesanteur du réel et tourné vers la grâce de l'irréel. Nos états d'âme ordinaires sont trop imbus des impacts visibles de la mémoire et de l'amour-propre ; la nostalgie est la pureté d'une image dématérialisée, libre, autonome, gardant ce qui est ineffaçable, donc idéel, dans le passé. | | | | |
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| noblesse | | | Les yeux, et donc la profondeur, relèvent de l'esprit, et le regard, et donc la hauteur, – de l'âme. Le profond, cherchant à s'élever mais manquant d'âme, ne débouchera qu'à la platitude. | | | | |
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| noblesse | | | La vie : le hasard géographique et physiologique en détermine les moyens ; les moyens, à travers le hasard social, en fixent les buts ; enfin, le sens de la vie découle mécaniquement des buts ratés ou réussis. Donc, en dehors du talent et dans ce qui ne dépend que de ma volonté, l'essentiel de ma personnalité ne se concentre ni dans le sens ni dans les buts de la vie, mais dans les contraintes que j'impose à ma vie : que mon cœur soit sceptique aux sirènes de l'action et attentif à l'appel du Bien et donc de l'amour ; que mon âme soit indifférente au bruit et sache en extraire la musique ; que mon esprit soit fidèle à mon âme, en interprétant sa musique. | | | | |
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| noblesse | | | Les yeux s'entendent mieux avec l'esprit, et le regard – avec l'âme : les yeux sont faits pour voir et pleurer, et le regard – pour admirer et se consoler. | | | | |
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| noblesse | | | La sainte trinité de ma conscience : découvrant la Loi, elle s'appellera Esprit ; bouleversée par le Mystère, elle se muera en Âme ; frappée par l'Amour, elle se concentrera dans le Cœur. Le beau monothéisme : croire que ces trois hypostases ne se séparent jamais. | | | | |
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| noblesse | | | Valider les rythmes de mon âme par les algorithmes de mon esprit, c'est comme consulter un cardiologue avant de tomber amoureux. Tant que le voir n'empêche pas le croire, on est jeune, c'est à dire poète ou révolutionnaire. | | | | |
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| noblesse | | | Le langage des profondeurs spirituelles est largement universel ; mais la hauteur musicale de chaque homme a son propre langage. En compagnie de Valéry, je vis une fraternité admiratrice ; en celle de Nietzsche, je frôle le fratricide de complices. | | | | |
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| noblesse | | | Si l'âme de mon commencement esquissé et l'esprit de la fin extrapolée sont ressentis comme les mêmes organes ou interprètes, j'ai réussi ma conception : la graine conduit à l'arbre, la hauteur dévoile la profondeur, l'amour explique la vie. | | | | |
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| noblesse | | | Mon soi connu me classe au milieu de mes contemporains, mon soi inconnu ne communique qu'avec les sources de l'homme éternel. L'esprit ou l'âme, le comparatif ou le superlatif ; le bon Narcisse n'admire que le second. Grothendieck les appelait Patron et Rêveur. | | | | |
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| noblesse | | | La même noblesse anime les grands poètes ; elle peut se manifester par attachement aux mots (le talent et l'âme), aux courants d'idées (l'intelligence et l'esprit), aux formations politiques (le besoin de reconnaissance et la raison). Byron, Chateaubriand, Rilke se contentèrent du premier volet, Hölderlin, Nietzsche, Valéry y ajoutèrent le deuxième, Hugo, Maïakovsky, Aragon – le troisième. Goethe fut le seul à tenter tous les trois, comme notre contemporain, refusant les titres de poète et de héros, R.Debray. | | | | |
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| noblesse | | | L'esprit s'entiche d'idéaux collectifs, l'âme forge son idéal individuel. Les premiers sont en ruines : l'idéal esthétique antique, l'idéal mystique chrétien, l'idéal éthique communiste ; les âmes dépassionnées devinrent stériles et n'enfantent d'aucun idéal ; l'homme moderne hurle au vide, au déclin, à la barbarie, tandis qu'il aurait dû se repentir de l'extinction volontaire de sa propre âme ; mais sa robotisation semble irréversible. | | | | |
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| noblesse | | | Il est clair, que l'âme est une chimère, pour désigner l'état d'un esprit, ému face à une beauté et tendant vers l'infini. Elle n'est donc pas un organe, mais un état irrationnel, sentimental : dans son état normal l'esprit formule le sens ou les raisons, devenu âme, il forme des sentiments ou des rêves. Aujourd'hui, il est voué exclusivement à la raison : « Le rêve sur l'infini de l'âme perd sa magie » - Kundera. | | | | |
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| noblesse | | | La culture : entretenir les soifs du cœur (le Bien) et de l'âme (le Beau), une fois assouvi l'appétit de l'esprit (le Vrai) avec les aliments des meilleures des œuvres humaines. | | | | |
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| noblesse | | | L'âme est musicale, et le souci d'acoustique la rend alliée de certains vides ; l'esprit ne tolère pas le vide ; si je ne le remplis pas par une culture, c'est à dire d'un souci d'excellence, il sera envahi par le fait divers, ennemi du souci de l'être, de cette cura esse, qu'on retrouve dans pro-cureur et curé, se souciant de nos esprits ou de nos âmes et nous procurant des bancs des accusés ou des confessionnaux. | | | | |
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| noblesse | | | De par ses visées, l'homme est un Fermé côté esprit et un Ouvert côté âme ; le premier ne tend que vers l'accessible, la seconde aspire à l'inaccessible. Le premier à le remarquer fut Héraclite : « Tu n'atteindrais pas les limites de l'âme, même en parcourant toutes les routes »**. | | | | |
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| noblesse | | | L’originalité dans la profondeur n’est qu’universalité, c’est-à-dire le savoir et l’intelligence. « L’originalité, pour moi, c’est l’intériorité, la profondeur du cœur et de l’esprit » - Hölderlin - « Mir ist Originalität Innigkeit, Tiefe des Herzens und des Geistes ». Mais toutes les profondeurs finissent dans l’extériorité. La seule originalité atemporelle se trouve en hauteur, dans le talent et la noblesse. | | | | |
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| noblesse | | | Le talent est presque un synonyme de la hauteur, mais on peut préparer une ascension vers celle-ci, en éliminant tout ce qui est bas : « Que l'homme contemple la haute majesté de la nature, qu'il éloigne sa vue des objets bas »** - Pascal. | | | | |
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| noblesse | | | L’art de mon obscur soi inconnu et la vie de mon esprit transparent : je me rends compte de l’existence du premier, lorsque je lui sacrifie, heureux, le second. C’est l’exact contraire de Hegel, qui sacrifiait son soi à la vie de l’Esprit. | | | | |
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| noblesse | | | L’esprit n’évolue que dans l’horizontalité de la raison et de l’action ; dès qu’il la quitte, pour se vouer à la verticalité, il devient âme, par une rupture et non pas par une marche. On ne va pas vers la hauteur on ne peut qu’y être ; c’est la différence entre le prix et la valeur : « Le prix de l’âme ne consiste pas à aller haut, mais ordonnément » - Montaigne. | | | | |
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| noblesse | | | Deux sortes de hauteur – due à la grâce (traduite en talent) ou acquise par la maîtrise de la gravitation (la volonté d'échapper aux attraits terrestres, pour se vouer à l'apesanteur céleste). | | | | |
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| noblesse | | | Mon soi inconnu a des fonctions, il n’a pas d’organe permanent ; il surgit telle une étincelle d’une fusion momentanée du cœur, de l’âme et de l’esprit. Mon soi connu applique ses organes aussi bien matériels que spirituels. « À l’homme terrestre appartiennent l’œil, l’oreille, la langue, la main. À l’intérieur de nous est l’autre personne, l’homme céleste, l’aristocrate »** - Maître Eckhart - « Zum irdischen Menschen gehören das Auge, das Ohr, die Zunge, die Hand. Der andere, der himmlische Mensch, der in uns steckt, ist ein edler Mensch ». | | | | |
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| noblesse | | | L’homme est libre lorsque les choix conscients de son esprit profond, de son âme haute et de son cœur ardent coïncident, fraternellement. Les cœurs refroidissant et les âmes s’abaissant, cette concomitance devient mécanique. | | | | |
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| noblesse | | | L’esprit est despotique, l’âme – aristocratique, le cœur - démocratique. | | | | |
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| noblesse | | | L’âme m’éblouit avec la lumière de la beauté, le cœur me fait réjouir des ombres de la caresse, le corps m’apprend les ténèbres de la souffrance, et l’esprit unificateur les place sous l’étoile de la noblesse. | | | | |
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| noblesse | | | L’esprit sobre ne peut être que négateur. Pour dire oui au monde, on a besoin d’ivresse ou de folie ; l’âme et le cœur en sont porteurs permanents, tandis que l’esprit doit en être contaminé ; ce retournement de la volonté et de la représentation portera le nom de noblesse, complétant ainsi la dyade schopenhauerienne. | | | | |
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| noblesse | | | Mon existence a deux composants : vivre dans le réel et rêver dans l’imaginaire, la démocratie des déceptions et l’aristocratie des enthousiasmes, le désespoir irréfutable et l’espérance fantomatique, les horizons trop bas pour l’âme et les firmaments trop hauts pour l’esprit. Tenir au vide de leur intersection ; toute conjonction de leurs pensées ou de leurs désirs menant au désastre de la ruine du sensé ou de la profanation du sacré. | | | | |
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| noblesse | | | L’audace et le don déterminent la stature d’un penseur, l’audace d’un devoir de créateur et le don d’un pouvoir de maître, les deux bénis par l’intensité d’un vouloir de rêveur. L’audace suffit pour développer noûs, intellectus, esprit, Vernunft ; mais le don est nécessaire pour tout envelopper par l‘âme. | | | | |
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| noblesse | | | Être sage, c’est tenir à la hauteur ; pour le devenir, il faut avoir méprisé et les connaissances et les vérités, quelles qu’en soient la profondeur ou l’étendue. S’être imposé de telles contraintes peut dispenser et du talent et de l’intelligence. | | | | |
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| noblesse | | | Tout ce que j’admire le plus est marqué du sceau de faiblesse ; la pitié, que j’éprouve le plus intensément, s’adresse à ces orphelins, abandonnés non seulement par leur père, l’esprit, mais aussi par leur mère, l’âme. | | | | |
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| noblesse | | | Que tu sois randonneur des cimes ou explorateur des gouffres, tu fouleras des sentiers battus, si ton guide s’appelle esprit. L’âme ne promet que des impasses, mais tu y seras toujours pionnier. | | | | |
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| noblesse | | | La personne est une entité indivisible, mais de substance trine : l’esprit raisonnant, le cœur désirant, l’âme s’extasiant. Aucune substitution entre ces trois facettes d’un même organe n’est possible, et les deux dernières sont de plus en plus ataviques, chez l’homme qui n’est plus que calculateur. | | | | |
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| noblesse | | | La hauteur de ton, sans hauteur de pensée, peut trouver sa justification dans la hauteur de noblesse – en poésie, par exemple. Mais aucune noblesse ne peut sauver la hauteur de pensée, sans hauteur de ton, ce qui condamne, par exemple, la philosophie prosaïque. | | | | |
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| noblesse | | | Trois sortes de talent créateur : le poétique, le philosophique, l’intellectuel – mais pas de poète sans élan rythmé, pas de philosophe sans élan mélodieux, pas d’intellectuel sans élan harmonieux. Lorsque ces trois aspirations musicales ne se croisent que dans l’infini, on vit l’inspiration, on adresse ses soliloques à la seule Ouïe qui anime l’infini muet. | | | | |
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| noblesse | | | L’esprit ou l’âme, armés d’un regard assez profond ou assez haut, perçoivent ou conçoivent du mystère en tout sensible et en tout intelligible. Les yeux, baissés d’admiration ou dressés vers un ciel silencieux, sont le seul moyen de ressentir l’obscure présence du mystère ; cet état extatique s’appelle rêve. Mais ceux, qui forcent les portes du mystère, ne sont nullement des rêveurs et tombent certainement sur des balivernes. Le mystère n’a pas de domicile, pas de temples, pas d’autels ; pourtant il est le seul à justifier nos prières. | | | | |
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| noblesse | | | La métaphore des quatre éléments doit servir de qualificatif pour nos esprits, nos âmes et nos cœurs ; la combinaison idéale semble être : un cœur ardent, un esprit fluide, une âme aérienne, en vue de la terre, vue du ciel. Après l’extinction des âmes et des cœurs, la tendance de ce siècle robotique semble être la domination de la dimension terrestre dans le seul survivant, l’esprit. | | | | |
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| noblesse | | | On ne peut pas vivre de la musique ; on ne peut qu’en laisser envahir ses rêves. La vie est cadences et bruits ; le rêve – émotions et musique. La raison et la noblesse n’ont pas grand-chose à se dire ; la raison désespère et la noblesse invente de folles espérances. Mais si tu veux une vie indiscernable du rêve, écoute Aristote : « L’homme doit tout faire pour vivre selon la partie la plus noble qui est en lui ». Vivre serait donc entendre et poursuivre l'éphémère, éternellement inexistant et attirant, la mort du corps guidant et justifiant la noblesse de l'esprit. | | | | |
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| noblesse | | | À l’ouverture d’esprit au secret, pour être dévoilement (Heidegger), je préfère l’ouverture d’âme au mystère, pour devenir élan. | | | | |
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| noblesse | | | L’intelligence – pouvoir traduire le sentiment (éprouvé ou visé) en la pensée ; le talent – pouvoir exprimer la pensée de telle sorte, qu’un beau sentiment en naisse. Et la noblesse leur servira de contrainte – renoncer aux pensées en dentelles mais sans hauteur pour l’intelligence et sans couleurs pour le talent. | | | | |
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| noblesse | | | Toute larme purifie quelque chose : le cœur, encombré d’amour ou de honte ; l’âme, enténébrée par une beauté intenable ; l’esprit, en proie au noir désespoir. | | | | |
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| noblesse | | | Un bon axiologue : la noblesse des commencements (leur hauteur), l’intelligence des finalités (leur profondeur), le talent du parcours (touchant les extrémités des axes). | | | | |
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| noblesse | | | La merveille de l'homme est d'être muni exactement de ce qui permet de vivre le monde comme une pure musique : un instrument (le talent), un interprète (l'esprit), un auditeur (le cœur), un compositeur (l'âme). Paradoxalement, les yeux y sont absents, pourtant c'est bien le regard qui permet de voir cette merveille. C'est le regard et la mémoire qui rendent l'homme - mortel. « L'homme est un Dieu mortel »*** - le Trismégiste. | | | | |
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| noblesse | | | Celui qui est conscient des mystères impénétrables, entourant nos savoirs et nos passions, reconnaît la faiblesse de son esprit et sait se fier à la faiblesse de son âme – c’est une vraie force. De la fausse ou de la bornée, on peut dire : « La faiblesse de la force est de ne croire qu’à la force »** - Valéry. | | | | |
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| noblesse | | | Qui est un intellectuel ? - celui qui a assez de talent, pour bien formuler son regard sur l’intelligence ou la noblesse. Pour le devenir, pas besoin de fréquenter les forums ; l’introspection par un regard personnel y vaut plus que toute prospection collective. | | | | |
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| noblesse | | | Seules la force de l’esprit ou la noblesse de l’âme peuvent se permettre de se soumettre à la faiblesse du cœur. Et contrairement à ce qu’en pense Vauvenargues : « Nul homme n’est faible par choix », cette soumission est bien un choix ! | | | | |
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| noblesse | | | L’esprit ne nous est donné que pour scruter les profondeurs ; l’esprit visant la hauteur n’est que l’orgueil. La hauteur est un séjour rêvé de l’âme. « C’est pour la hauteur que m’est donnée une âme libre »** - Z.Hippius - « Свободный дух, он дан мне - для высот ». | | | | |
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| noblesse | | | L'homme grégaire est condamné à écouter ou à reproduire le bruit du monde ; l'homme sensible est voué à entendre ou à créer de la musique ; le sens du toucher y ajoute le désir de caresser ou de consoler, et ceux de l'odorat et du goût le protègent des platitudes, celui de la vue fixe son esprit en hauteur - le désir de voir du vrai sensible, puisque pour atteindre au vrai intelligible, le cerveau tout seul suffit. | | | | |
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| noblesse | | | Les besoins de mon âme remplissent tout l’Univers : de la hauteur de mes élans à la profondeur de mes angoisses, des horizons de ma culture à l’étendue de ma nature. En revanche, les besoins de mon esprit sont des plus modestes : plus il est affamé, non encombré par le souci du jour, plus créatif il est. Les pédants charlatanesques pensent, évidemment, le contraire : « Le degré de la misère d’un esprit humain peut se mesurer selon le peu de choses qui couvrent ses besoins » - Hegel - « An dem Wenigen, das so die Bedürfnisse des menschlichen Geistes befriedigen kann, können wir das Ausmaß seines Verlustes messen ». | | | | |
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| noblesse | | | La pesanteur a deux contraires : la légèreté et la grâce. L’esprit léger, par un vent du hasard, peut être soulevé de quelques coudées, pour être remarqués par ses voisins ; dans la vraie hauteur, accordée par la grâce, on peut rester invisibles aux hommes, tout en restant en compagnie du seul Très-Haut. | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse des finalités est à la portée de celui qui a une volonté ; la noblesse du parcours – qui a une puissance ; la noblesse des commencements – qui a un talent. N’importe qui, les bosseurs, les créateurs. | | | | |
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| noblesse | | | Seul un intellectuel peut apprécier la réflexion sur le langage, tandis que tout le monde a un besoin très net de consolation. Donc, une bonne philosophie, celle qui fait du langage et de la consolation ses objets centraux, devrait, en partie, s’adresser à tout le monde. « Toute culture a deux devoirs : consoler la majorité, apporter à la minorité, aux grands esprits, de l’air qu’ils respireront »*** - H.Hesse - « Zweierlei Aufgaben hat jede Kultur : die Vielen zu trösten ; den Wenigen, den großen Geistern, Luft zum Atmen zu geben » - cet air est la musique, à laquelle doit se réduire tout langage d’art. | | | | |
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| noblesse | | | Les petits Oui et Non naissent du comparatif, égoïste ou conformiste, social ou médical ; les grands – du superlatif, scientifique ou artistique. Le grand Non découle de la profondeur, où règne l’esprit, désespéré par le gouffre qui sépare l’absolue merveille du monde de l’horreur absolue de notre propre mort. Le grand Oui plane dans la hauteur, où s’arrête le temps et s’épanouit l’âme, contemplative ou créative, s’identifiant avec ce qui est éternel – le Bien, le Beau, le Vrai. | | | | |
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| noblesse | | | La calamité des temps modernes n’est ni dans le manque d’esprit chez les savants (ce qui exista toujours), ni dans le manque de savoir chez les hommes d’esprit (ce qui est commun depuis le siècle des Lumières), mais dans l’incapacité des hommes d’esprit de se transformer en hommes d’âme. | | | | |
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| noblesse | | | L’évolution de l’aristocrate social : un prince, un privilégié, un riche. Avec l’abolition des titres et des privilèges, il ne lui reste plus que l’argent ; il devient un goujat comme tous les autres. L’aristocrate d’esprit suivit une autre trajectoire : un philosophe, un moine, un poète, un journaliste. Ni la sagesse, ni l’anachorèse, ni la métaphore n’ont plus cours ; il parasite sur l’héritage des Anciens ou commente, dans les gazettes, les faits divers. Ces deux guildes ne s’agitaient que de jour ; l’aristocratisme de la nuit, l’aristocratisme du rêve, ne connut aucune mutation, mais reste invisible à la lumière des lampes. | | | | |
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| noblesse | | | Dostoïevsky veut dépasser les limites, et Nietzsche veut réévaluer les valeurs – les limites et les valeurs des AUTRES ! C’est minable, puisque aucune originalité n’est plus possible dans les finalités ; le talent se manifeste surtout dans la fraîcheur et la noblesse de ses commencements ou, faute de mieux, dans l’ardeur ou l’intensité de l’élan vers des limites inaccessibles. | | | | |
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| noblesse | | | Le refus de luttes dégradantes – ou d’avance perdues, face à la bassesse triomphante, – est l’une des contraintes que je me suis toujours imposée. « L’esprit contre la force brute, la qualité contre la quantité, sont toujours perdants »** - H.Hesse - « Geist kann gegen Macht, Qualität gegen Quantität, nicht kämpfen ». | | | | |
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| noblesse | | | Avec la disparition de la noblesse du centre d’intérêts de l’élite, il ne lui reste que le premier des deux termes lucréciens : « Rivalité des esprits, concours de noblesse » - « Certare ingenio, contendere nobilitate ». L’avenir des esprits sans noblesse s’appelle robot. | | | | |
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| noblesse | | | Nous sommes là pour agir (vivre – la pratique) ou pour créer (rêver – la théorie) ; le lointain anime le second, le proche guide le premier. Mais, tout de même, Goethe exagère : « L’esprit, qui tient au plus proche, avec un motif pratique, est ce qu’il y a de plus sublime au monde » - « Der Geist, sich in praktischer Absicht ans Allernächste haltend, ist das Vorzüglichste auf Erden », puisque des motifs pratiques sont en bas et les motifs théoriques - en haut. Le sublime fuit les profondeurs et se réfugie en hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | Le sacré et le noble sont affaires de l’âme et constituent le fond de nos meilleures espérances. Le désespoir est toujours une banalité, à laquelle nous veut conduire notre esprit, qui ignore et la majesté et le génie. | | | | |
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| noblesse | | | Aujourd'hui, la variété et la souplesse, ces attributs des belles âmes (Montaigne), sont propres des amuseurs publics. Le bel esprit est l'homme d'une seule idée ; la belle âme est l'homme d'un seul sentiment. La noblesse est cette idée et ce sentiment. | | | | |
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| noblesse | | | L’exhibition criarde de muscles et la tranquillité, ou même l’agonie, de l’âme sont des signes des esprits bas ou grégaires. Il faut être robotisé, pour proclamer cette infamie : « Passion est passivité de l’âme et activité du corps » - Descartes. | | | | |
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| noblesse | | | Une découverte qu’on fait, malheureusement, trop tard : l’âme ne se réduit ni aux yeux ni aux oreilles ni à l’esprit. Ce n’est que lorsqu’on l’a découvert, qu’on peut envisager d’être un artiste. « J’eus l’impression de ne posséder, n’avoir besoin ni des oreilles, ni toutefois des yeux ou autres sens »* - Bach - « Es war mir, als wenn ich weder Ohren, am wenigsten Augen und weiter keine übrigen Sinne besäße noch brauchte ». | | | | |
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| noblesse | | | L’usage de ta liberté ne promet de la grandeur que si tu n’es qu’en compagnie des choses nobles ; mais tu n’arrives à cet état que par des contraintes, qui déblayent tout ce qui est secondaire, insignifiant. « Dans les travaux de l’esprit, à toute règle qu’on s’impose correspond aussitôt une liberté d’autre part »** - Valéry. | | | | |
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| noblesse | | | La vie se réduit à la lumière de ton esprit, à la création de ton âme, à la noblesse de ton cœur. Le premier, la lumière, maîtrise ta vue, ta marche, ta parole ; la deuxième en crée les ombres - ton regard, ta danse, ton chant : le troisième munit de frissons le jeu de lumières et d’ombres. | | | | |
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| noblesse | | | Dans l’explication de la chute actuelle de l’intellectuel, je dirais, pour être le plus bref, que c’est dans la disparition de toute forme de noblesse – et non pas de grandeur, de talent ou d’ambition – que réside la raison principale de ce drame historique, unique, définitif. | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse dans la vie se prouve par l’art du sacrifice ou de la fidélité ; c’est pourquoi la liberté et l’amour se complètent, puisque la liberté est la maîtrise de ton sacrifice de l’esprit, et l’amour est ta fidélité à ce que souffle le cœur. | | | | |
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| noblesse | | | La profondeur appartient à l’esprit, et la hauteur – à l’âme ; c’est pourquoi il ne faut pas chercher, vainement, fundum animae (Maître Eckhart ou Luther), mais s’appuyer sur fundum intellectu, pour viser altitudinem animae. | | | | |
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| noblesse | | | Autant les tourmentes de l’âme rehaussent ses créations, autant les troubles de l’esprit l’éloignent de la profondeur. « La vie de l’esprit n’atteint à sa vérité que lorsque celui-ci se trouve dans un état de déchirement » - Hegel - « Das Leben des Geistes gewinnt seine Wahrheit nur, indem er in der absoluten Zerrissenheit sich selbst findet ». L’esprit déchiré ne peut produire que des vérités décousues. | | | | |
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| noblesse | | | L’âme s’éteindra en toi, comme ton esprit et ton cœur. Son immortalité ne peut signifier que son autonomie, son indépendance, contrairement à ses deux confrères, car elle est la seule à communiquer avec le mystère de ton soi inconnu, ton inspirateur, qui fera de toi un créateur. | | | | |
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| noblesse | | | Chez un sage, la raison et le sentiment s’entendent en toute fraternité ; c’est le manque de connaissances d’un esprit trop dissipé ou d’intensité d’une âme trop passive, qui poussent l’homme à inventer des conflits inexistants entre la réflexion et l’émotion. | | | | |
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| noblesse | | | L’espérance n’est pas une attente du possible, mais une foi en l’impossible. « L’homme est une âme immortelle dans l’état d’espérance »* - F.Schlegel - « Der Mensch ist ein unsterblicher Geist im Zustande der Hoffnung ». L’esprit convaincu par l’impossible s’appelle âme. | | | | |
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| noblesse | | | Dans le rêve, il n’y a ni matière ni esprit, ces composants de la réalité ; le rêve est immatériel et ne repose que sur l’âme. Il est absurde de dire : « Je n'aime le rêve que tant que je le crois réalité » - A.Gide. | | | | |
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| noblesse | | | Le talent artistique n’est peut-être que la présence, consciente ou non, d’une âme créatrice, demeure de la hauteur. Les esprits et les cœurs des hommes atteignent à peu près les mêmes profondeurs, mais sans la dimension céleste, ils sont condamnés à la platitude terrestre. Les idées et les sentiments sont démocratiques ; les états d’âme, mis en musique par le talent, - aristocratiques. Et Pouchkine : « Deux sortes d’absurdité : la première émerge du manque de sentiments et d’idées, pallié par les mots ; la seconde – de leur plénitude et du manque de mots » - « Есть два рода бессмыслицы : одна происходит от недостатка чувств и мыслей, заменяемого словами ; другая — от полноты чувств и мыслей и недостатка слов » - introduit une fausse symétrie : entre la vie servile et le rêve libre il y aura toujours un gouffre. | | | | |
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| noblesse | | | L’âme est nourrie et assouvie par l’esprit, chasseur de mots et d’idées, et par le cœur, pourvoyeur de goûts et d’ivresses. | | | | |
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| noblesse | | | Tout ce qui est réel a des coordonnées et des dates, tandis que le rêve s’en détache. Pour s’adonner au rêve, tu n’as pas besoin de fuir la réalité ; il suffit que tu cesses de lire les leçons de ton esprit et que tu écoutes la musique de ton âme. | | | | |
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| noblesse | | | Le Valoir de ton âme détermine le Devoir de ton corps, le Vouloir de ton cœur, le Pouvoir de ton esprit. | | | | |
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| noblesse | | | Ce que vaut ton âme, seul ton esprit est capable d’exprimer ; il ne soufflera ni là où il veut ni là où il peut mais là où il sait et doit, sur ordre de ton âme, détentrice de la volonté et du pouvoir. | | | | |
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| noblesse | | | Des pensées, inespérées et nobles, apparaissent presque automatiquement sous ta plume, si tu exclus de tes centres d’intérêt tout ce qui est mesquin – dans les contraintes se reconnaît le maître du fond (Goethe). Le talent y ajoute la forme, l’expression. | | | | |
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| noblesse | | | Le feu de ta passion n’est noble que s’il te trouve déjà à une hauteur. La hauteur de ton âme n’est accessible que grâce à l’air poétique, qui t’arrache à la terre de tes actions. L’essence aquatique, qui alimentera ton ascension, ce sera le sang de ton cœur ou l’encre de ta plume, tenue par ton esprit. | | | | |
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| proximité | | | La raison, c'est l'évaluation dans l'existentiel ou dans l'universel ; la foi, c'est les valeurs dans l'absolu. Et l'intelligence, c'est la conscience que la foi lumineuse précède le premier pas de l'évaluation, et la foi ombrageuse en consacre le dernier. | | | | |
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| proximité | | | Dieu : grand Sourd pour les candides, grand Muet pour les délicats, grand Bavard pour les cyniques : sensible dans nos joies, intelligible dans notre esprit, palpable dans notre âme. | | | | |
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| proximité | | | Au commencement étaient la couleur et le son, mais c'est l'œil et l'oreille qui sont plus près du dessein divin ; de même, la primogéniture du verbe cède à l'intelligence l'héritage et la place auprès du Seigneur. | | | | |
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| proximité | | | Entre l'esprit et la lettre, ces langages divins, s'insère le concept, cette invention humaine. On peut comparer ces trois langages interprétatifs, dans l'exemple des trois regards sur les Saintes Écritures : l'esprit elliptique des Juifs, la lettre hyperbolique des Musulmans, le concept parabolique des Chrétiens. Et puisque le progrès n'est jamais divin (Dieu se plaçant du côté de l'immuable), les Chrétiens sont les seuls à progresser. | | | | |
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| proximité | | | Face au monde, je suis une créature de Loi, de Foi ou de Soi - de l'évolution vers la lettre, de la Révélation de l'esprit, de la Révolution par le mot. | | | | |
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| proximité | | | C'est par le chemin de l'immanence que l'Asiatique approche de Dieu, tandis que l'Européen l'attend sur les sentiers de la transcendance. La lumière versée vers l'intérieur, l'immobilité, l'exercice du regard ; ou vers l'extérieur, la création, l'exercice de l'esprit. De leur rencontre fortuite, hors des méridiens, naît l'ego poétique ou phénoménologique (l'immanence de la transcendance des Chinois ou « la transcendance - caractère d'être immanent, qui se constitue à l'intérieur de l'ego » - Husserl - « Transzendenz ist ein immanenter, innerhalb des ego sich konstituierender Seinscharakter »). | | | | |
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| proximité | | | Le bouddhisme, paraît-il, répugne aux triades : les quatre bons chemins, les cinq interdictions, les six vertus, les dix péchés et les dix-huit enfers ! Il reste la trinité : Vishnou, le Père, Dieu créateur ; Brahmâ, le Fils, Dieu conservateur, le Verbe ; Shiva, l'Esprit, Dieu destructeur. | | | | |
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| proximité | | | Les hypostases divines chez l'homme : le cœur (pour tendre vers le Bien), l'âme (pour s'émouvoir devant le Beau), l'esprit (pour prospecter le Vrai). Les sens produisent ses hypostases humaines : le regard, le goût, l'intuition, la musique, la caresse. | | | | |
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| proximité | | | Ce n'est ni le cœur (Pascal) ni l'âme (les romantiques) qui sentent Dieu, mais bien l'esprit (Valéry). Ne le reconnaissent que ceux qui ont du cœur et qui s'identifient avec l'âme. | | | | |
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| proximité | | | Dans les commencements mythiques, le Verbe ne viendrait qu'en troisième position, après l'étonnement (Thaumas du thaumaturge) et les Couleurs (Iris de la poïésis : « Iris est fille de Thaumas » - Platon). Une fois de plus, c'est Valéry, avec son étrange, qui est le plus près des sources. | | | | |
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| proximité | | | Il faut Le chercher par la foi et Le trouver par l'espérance (à l'inverse des plus crédules) ; chercher, par la foi, le même et trouver, par l'intellect, le différent. | | | | |
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| proximité | | | Ni au ciel ni sur terre, les existentialistes ne parviennent à lire une échelle quelconque de valeurs et se remettent à l'aveugle action, sous leurs pieds. Ils ne veulent pas admettre, que ce qui est illisible à la raison peut être parfaitement sensible à l'âme et, partant, - intelligible pour un esprit étoilé. Mais, d'autre part, quand l'horreur d'un rapprochement inexorable de l'homme avec la machine me saisit, je ne sais plus quoi répondre à ces soi-disant impératifs esthétique et moral… | | | | |
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| proximité | | | La philosophie est une poésie avec intelligence, comme la religion est une poésie avec espoir (Cocteau). | | | | |
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| proximité | | | Parmi ceux qui professent des avis contraires aux miens, tant d'âmes proches ; et, chez mes voisins en esprit, - tant d'étrangers lointains. Il n'existe pas de métrique commune entre l'âme, l'esprit et le cœur ; seule l'amitié en établit des distances comparables. | | | | |
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| proximité | | | En creusant, on arrive au même degré d'admiration des choses vues, de la vue et du voyeur - matière, fonction, esprit. Ni le Big-Bang ni la paléontologie ni la génétique ni Darwin ni n'y contribuent ni n'en rabattent l'éblouissement. L'Horloger se moque des serruriers et métallurgistes. | | | | |
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| proximité | | | Il suffit, que tu t'adresses non pas à tes collègues mais à Dieu, pour que tu me touches. Cet attouchement devient caresse, s'il se répercute de l'esprit à l'âme. Le talent, c'est l'art de réussir cet heureux glissement. | | | | |
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| proximité | | | Le plus grandiose, dans le dessein divin, est que les miracles de la matière, de l'esprit et de l'âme sont du même degré ; on hésiterait d'en dresser la préséance (ce que tenta, sans conviction, Kant : « Le monde est un animal, mais son âme n'en est pas Dieu » - « Die Welt ist ein Tier : aber die Seele desselben ist nicht Gott »). | | | | |
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| proximité | | | Personne, ni le scientifique, ni le philosophe, ni le théologien, n'est plus près de Dieu que le poète. Ce que St-Augustin, Spinoza, Kant, les prix Nobel ou Fields développent autour de l'essence divine est d'un ridicule accompli et lamentable, tandis que l'intelligence divine est enveloppée par tout bel élan poétique, gratuit, incompréhensible et noble. | | | | |
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| proximité | | | Le génie : l’admiration se passant de toute compréhension ou même persuadée de l’incompréhension. Ainsi, Dieu est bien mort en tant qu’Objet admirable et en tant qu’Idée comprise, Il n’est que Génie. | | | | |
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| proximité | | | Narcisse, qui serait incapable de s'adresser aux dieux, ni en croisant le regard d'Apollon ni en s'élevant à la hauteur de Dionysos (ces deux interlocuteurs réveillent notre soi inconnu), donc sans talent ni intensité, ne serait qu'un sot auto-satisfait, se contentant de son soi connu. L'esprit doit préserver imperturbable la surface réfléchissante, et l'âme – percer la profondeur houleuse. | | | | |
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| proximité | | | Dieu est peut-être : Verbe - pour l'esprit, Amour - pour le cœur, Musique - pour l'âme et Caresse - pour le corps. Un corps, voué à la déchéance, a plus besoin de consolation que l'âme immuable : « Dieu n'est pas une exigence de l'âme, mais du corps » - R.Debray - l'esprit et l'âme se chargeant d'anesthésies ou d'euthanasies. | | | | |
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| proximité | | | La pensée vivante est la pensée des commencements, cette poésie naissante ; la pensée soi-disant religieuse (oxymoron !), qui se tourne vers les fins ultimes (par exemple, Endzweck de Heidegger), est de la poésie sans élan. | | | | |
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| proximité | | | L'athée pieux s'appelle agnostique ; l'agnostique, qui ne fait que penser, devient athée ; l'agnostique intelligent et sensible devient nihiliste. Le nihiliste s'attache à ce qui n'existe pas - une attitude poétique ; l'athée nie ce qui n'existe pas, ce qui est bien plat. | | | | |
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| proximité | | | L'agnostique est celui qui, dans l'admirable harmonie de la matière et de l'esprit, voit un beau mystère, un dessein divin, ayant préconçu l'Idée avant sa réalisation. D'ailleurs, c'est le seul sens intéressant qu'on pourrait donner aux idées platoniciennes. | | | | |
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| proximité | | | Un athée est souvent un homme châtré, soit de l'intelligence, soit de la sensibilité, soit de l'âme. Ce qui peut rendre sa voix plus pénétrante. La greffe au cerveau ou aux glandes lacrymales, que subit un homme pieux, ayant rencontré Dieu, ne rend plus viriles ni sa pensée ni ses lamentations. Seule la compagnie d'un Dieu inconnu conduit à l'invention, cette seule authenticité humaine. | | | | |
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| proximité | | | On est superficiel, lorsqu'on se tient sur une seule des facettes existentielles : la réalité, la représentation, le langage. On est profond, lorsqu'on est capable de s'en tenir à distance égale. On a de la hauteur, lorsque la noblesse, le talent et le tempérament couronnent un regard profond. | | | | |
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| proximité | | | Quand j'entends que Dieu est un être suprêmement intelligent (Descartes) ou un étant absolument infini (Spinoza), je suis tenté de trahir mon goût du superlatif, pour m'accrocher au positif, à portée d'un cœur naïf et d'un esprit humble. | | | | |
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| proximité | | | Pour se permettre le luxe de ne pas partager la foi réglementaire, il faut porter en soi l'ironie ou la pitié, c'est à dire l'intelligence ou la bonté : « Pas un sur mille n'a d'esprit assez fort ou de cœur assez tendre, pour être athée » - Coleridge - « Not one man in a thousand has the strength of mind or the goodness of heart to be an atheist ». | | | | |
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| proximité | | | L'esprit, l'instinct, le sentiment font de nous un Ouvert, aspiré ou fasciné infiniment par nos frontières asymptotiques ; la raison et l'expérience mettent à notre disposition nos frontières, par un effort fini. Nous sommes ouverts dans notre dimension verticale, et clos - dans l'horizontale ; donc, l'Ouvert de Rilke, s'étendant entre Terre et Ciel, est plus pur que celui de Heidegger, qui introduit dans son quadriparti (Geviert) une dimension inutile, Mortel-Immortel, si proche d'une plate clôture. Le Dieu transcendantal est absent de notre dimension verticale ; Il ne fait que clore nos horizons. | | | | |
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| proximité | | | La foi grégaire et réglementaire se formait autour de mythes ou de rites : le sacrifice des angoissés ou la fidélité des forcés. Mais la vraie foi devrait venir de l'esprit équilibré et libre, dominant les troubles ou les ténèbres de l'âme. On crée par et dans des ombres, on croit dans la lumière, illuminant simultanément l'âme et l'esprit. « La foi consiste à ne jamais renier dans les ténèbres ce qu'on a entrevu dans la lumière » - G.Thibon - la fidélité dans les ténèbres est aussi belle que le sacrifice dans la lumière. | | | | |
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| proximité | | | Tout paléontologue, tout physicien, tout constructeur d'ordinateurs, tout biologiste, tout cogniticien, s'il est honnête, devrait reconnaître que l'homme - avec son anatomie, sa métaphysique, son métabolisme, son esprit - est impossible. L'impossible, est-ce la définition même de l'œuvre de Dieu ? | | | | |
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| proximité | | | C'est le besoin d'une forme cérémonielle qui traduit, en surface, le besoin humain du sacré. Même les habits, sortant un brin de la grisaille quotidienne, s'appellent formels. Mais, ignorant le sacré, haut et faux, les hommes y cherchent de profonds et vrais sacrilèges : « Dévêts-toi du sacré ! Et enfile l'intellect » - W.Blake - « Put off holiness ! And put on Intellect ». Le sacré a une garde-robes mieux garnie : du nu intégral aux toges ou bures. L'intellect, lui, ne propose qu'uniformes. | | | | |
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| proximité | | | Selon les témoignages bibliques, le Dieu monothéiste aurait les narines, les oreilles, le tube digestif, les yeux, les pieds, les doigts ; Il s'accorde l'exclusivité en matière de vérités et de bontés, mais, au moins en paroles, se désintéresse de la beauté. Pourtant, Son œuvre en regorge ! Ceux qui croient Le connaître ne communiquent avec Lui qu'en esprit ; ceux qui ne croient pas en Son existence possède souvent une âme, le seul outil qui nous mette en contact avec le beau. Le vrai créateur est créateur de dieux cachottiers ou inexistants. | | | | |
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| proximité | | | Soit ils voient dans la nature une source d'imitation en tout genre, soit un adversaire de l'esprit, de la liberté et même de la grâce. Avec une telle logique, rien d'étonnant qu'ils soient si proches des robots ! La nature s'oppose, avant tout, à l'esclavage de la mécanique. L'esprit est fait pour la comprendre, la grâce - pour l'admirer, la liberté - pour s'y identifier. | | | | |
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| proximité | | | Les simplets se limitent à modéliser les objets, les subtils commencent par les relations. Le Créateur s'y connaissait : « Le nom du Père n'est pas le nom d'une essence ni d'une action, c'est le nom d'une relation » - Grégoire de Nazianze - et le but de notre ancrage à la Création y serait de la rendre transitive : créer l'œuvre, comme le Père procrée le Fils consubstantiel, elle, l'œuvre d'esprit, procéderait de l'âme par le talent - une réplique humaine des relations trinitaires. | | | | |
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| proximité | | | Rien de lisible chez moi n'émane de mon soi inconnu ; je ne fais que recevoir, par lui, de l'inspiration intelligible et vivre une aspiration sensible vers lui. Tant que je me sens porteur de ce mystère, je ne dirai pas que Dieu est mort. | | | | |
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| proximité | | | Le moi le plus proche, c'est à dire connu, est le plus insignifiant ; déposer l'inconnu précieux au plus lointain nous rapproche de ce qui est à aimer et à penser. Il faut savoir combiner la hauteur de soi avec l'éloignement de soi (Selbsterhebung, Selbstentfernung de E.Jünger). | | | | |
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| proximité | | | On n'admire qu'à distance ; la familiarité révèle les vraies proportions, réveille des envies et des sarcasmes. Le soupir a sa place près des épidermes, pour une âme en pâmoison ; mais l'admiration a besoin d'un esprit concentré, à grandes voiles, que ce soit même avec un souffle coupé. | | | | |
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| proximité | | | De la géométrie divine : au sommet du vivant, Dieu créa la raison humaine, pour qu'elle scrute Ses solutions-horizons. Ensuite, une troisième dimension surgit : Dieu crée l'esprit, pour explorer la profondeur de Ses problèmes, et l'âme - pour s'émouvoir de la hauteur de Ses mystères. Mais il est possible, qu'il existe non seulement un sur-homme, mais aussi un sur-Dieu, pour qui la création de cet espace humain fut un seul et même acte. | | | | |
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| proximité | | | Dans l'évolution de ces cadeaux divins, esprit et âme, l'homme imita Dieu, en créant le langage, qui comble l'esprit, et en devenant sensible à la musique, ce qui ravit l'âme. | | | | |
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| proximité | | | Accepter la vacuité de Dieu est un geste d'esprit aussi noble que le regard, que ton âme jette dans le trop-plein de Dieu, qui, en retour, illumine ton vide. | | | | |
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| proximité | | | L'esprit devrait choisir une orientation, qui rende la matière la moins pesante. Les fausses dimensions sont l'étendue, la largeur et la profondeur. Il n'y a que la hauteur, qui donne des chances de prendre la matière de haut. Une fois débarrassés de la pesanteur, nous rendons synonymes hauteur et grâce. | | | | |
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| proximité | | | Toute foi part des miracles. La foi collective, héritée, se fonde sur des miracles surnaturels, admis par l'esprit capitulard et fixés dans des calendriers. La foi individuelle, spontanée, renvoie aux miracles naturels, reconnus dans chaque élément de la nature par le regard de l'âme. La foi réglementaire est affaire de l'esprit ; la foi mystique est œuvre de l'âme. Quant aux miracles résultant d'une foi, c'est une affaire des psychiatres ou des chamanes : « Le miracle doit provenir de la foi, et non pas la foi – du miracle » - Berdiaev - « Чудо должно быть от веры, а не вера от чуда ». | | | | |
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| proximité | | | L’intuition du divin et la consolation humaine – leurs rôles ressemblent beaucoup : l’esprit, avec de bonnes raisons, proclame la mort de Dieu et la nature illusoire de toute consolation dans le réel ; mais l’âme aspire au grand Inexistant et s’enivre d’une consolation désincarnée, atemporelle, atopique. | | | | |
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| proximité | | | Il y a, effectivement, trois personnes, trois hypostases chrétiennes, dans chacun de nous : homme d'action (provenant du Père), homme de rêve (apparenté à l'Esprit Saint), homme du verbe (mêlé au sang du Fils). Celui qui a trouvé la Terre, Celui qui trouve dans les étoiles, Celui qui cherche les meilleures orbites. Et il semblerait que le Prophète, lui aussi, dans ces exercices, intégrât trois substances : il serait un ange, un miroir de son âme et un roi. L'objet de nos recherches, serait-ce le Graal, c'est à dire le Sang Royal ? | | | | |
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| proximité | | | Aucune trace de Dieu dans la réalité matérielle, spatio-temporelle. Dans la sphère spirituelle, l'idée de Dieu surgit, appuyée par l'intelligence et la sensibilité, mais on ne peut la placer qu'à une telle hauteur, à laquelle Dieu ne peut qu'être invisible, inaccessible, indéductible et donc – inexistant. Comme Ses mystères – le Bien, l'amour, la noblesse, la beauté, dont on ne peut que rêver. | | | | |
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| proximité | | | L'accessible et le faisable devraient être exclus de nos prières et de nos rêves. Demander trop, telle doit être notre attitude face à la religion et à la philosophie. L'une des attentes d'un homme de foi ou d'esprit est, par exemple, la chaleur au cœur, et lorsqu'il ne reçoit, à sa place, que de ternes prétentions à la lumière (du salut ou de la vérité), il est si frustré qu'il dévient facilement misologue ou misanthrope. « Une misologie apparaît, quand on trouve la philosophie ingrate, puisqu'on lui avait trop demandé » - Kant - « Eine Misologie entspringt daraus, daß man die Philosophie undankbar findet, weil man ihr zu viel zugemutet hat ». | | | | |
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| proximité | | | Les seules hérésies, aujourd'hui, touchent au rituel et laissent se pétrifier le sacramentel. La vie en gagne, l'esprit y perd. Les convictions inventent des bûchers, le doute - des sacrements. Au-dessus des deux se trouve le regard ; lui, il lit des mystères (ce beau nom poétique grec, soumis à la prose latine, fut traduit par sacrement). | | | | |
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| proximité | | | Chacun de nous porte en lui-même de vagues puretés, exposées à l'outrage plus que nos défauts ; veiller sur celles-là relève de la consolation philosophique. C'est ce qui s'appelle garder la distance, s'interdire la familiarité, n'admirer son visage que reflété par un lac de haute montagne, n'y jeter sa bouteille que la nuit du naufrage final. Le génie esquissant ses traits, en troublant la surface, faite pour te peindre, c'est cela qu'il faut éviter. En élevant le regard, baisser les yeux. L'outrage est le même sens donné au désiré et au fait. | | | | |
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| proximité | | | Le Verbe, peut-il, doit-il, veut-il devenir Chair ? Ce qui semble être la raison principale, pour rendre vivante ma plume. La Chair s'adonne trop souvent à la Lettre, la pâle incarnation du Verbe. L'Esprit innommable, c'est cela, le Verbe. | | | | |
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| proximité | | | Je commence par chanter la force, le bien, la beauté ; porté par ma plume et ma noblesse, je touche aux autres cordes, plus étonnantes et délicates – la faiblesse, le mal, l'horreur – et je comprends, que mon chant est plus important que la chose chantée, que l'élargissement de gammes est plus porteur que l'approfondissement de thèmes, que la hauteur de ma voix assure la même intensité de mes fibres au-dessus de tout axe de valeurs. Au pays de mes pensées païennes, je dois être missionnaire, pour les convertir en une foi des rêves ; c'est le retour à la pureté initiale (le retour nietzschéen, die Wieder-Kehre, est une tentative de conversion !). | | | | |
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| proximité | | | Dans les semailles réelles, comme dans les résurrections virtuelles, le Hindou voit le corps, et le Chrétien – l'esprit ou l'âme. Mais dans l'économie humaine, le grain est de plus en plus remplacé par la conception in vitro, annoncée par des volatiles, tout de corps, sans imposer de croix à leurs élus, aux reptiles au cerveau reproductible. Les résurrections sont réservées aux mots ailés. | | | | |
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| proximité | | | Il y a trois familles mystiques : les eschatologiques du Jugement Dernier, les cléricaux du parcours salvateur, les nihilistes des points zéro de la réflexion, du regard, de la passion. Les deux premières sont constituées, essentiellement, de nains ahuris, balançant sur les épaules des géants ; la dernière se dévoue à fabriquer elle-même les mesures ironiques de la grandeur et de la vision. | | | | |
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| proximité | | | Dieu est un admirable cachottier : non seulement il munit l'homme d'un esprit, formulant des problèmes et inventant des solutions, mais Il imagina la transformation de cet esprit en âme, moyennant une ascension à une hauteur, où règnent des mystères. | | | | |
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| proximité | | | En quels termes puis-je parler de proximité ou d'accessibilité de mon soi inconnu ? Il m'est plus proche que la raison elle-même, puisque c'est lui qui anime mon esprit, pour qu'il devienne âme ; et ce souffle est plus spontané que mes mots, mes idées ou mes actes. Il est mon ouverture vers la merveille du monde, de la vie, de la raison ; il est si proche, que les myopes ne le voient même pas : « Le moi intérieur m'est caché » - Wittgenstein - « Das Innere ist uns verborgen ». | | | | |
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| proximité | | | Ce ne sont jamais les mêmes fibres qui vibrent devant la beauté incréée de la nature ou devant la beauté créée par la culture. Aucune trace du pinceau ou du Verbe du Créateur, dans le premier cas ; une perfection muette, devant laquelle l'esprit devient âme. Dans le second cas, l'âme s'émeut de la voix d'une âme sœur ; l'âme devient écho d'une musique, que l'esprit interprète. | | | | |
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| proximité | | | Le talent subjugue celui qui en est élu ; celui qui en est privé, se contente d'une liberté grégaire. « Le talent réduit son porteur en esclavage et l'emmène très loin de sa destinée » - Dostoïevsky - « Талант порабощает себе своего обладателя, унося его от настоящей дороги ». Le talent n'a pas à rougir de ses carcans rien qu'à lui. L'esclavage élu et le génie subi se complètent. | | | | |
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| proximité | | | L'esprit profond voit le Concepteur et le Penseur ; l'âme haute sent le Créateur et le Consolateur ; mais la raison plate ne fait qu'exécuter, machinalement, des algorithmes, elle n'a plus besoin ni d'esprit ni d'âme. Et puisqu'on vit la dictature de la raison, Dieu est proclamé mort. | | | | |
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| proximité | | | Je ne sais pas si Dieu ou mon soi inconnu ont un esprit ; ce qui est certain, c'est qu'ils n'ont pas de visage ; et c'est ce qui les rend parfaits destinataires de mon écrit, car au lieu des affirmations, il parlera requêtes – arbres ouverts à l'unification suprême. « La question du penseur est la question de l'élève » - Levinas. | | | | |
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| proximité | | | Au commencement était le couple l'Amour - la Haine (Empédocle), la Monade (Pythagore ou Leibniz), l'Apparence (Pyrrhon), l'Idée (Platon), le Verbe (le Christ), l'Action (Thomas l'Aquinate, Goethe, après avoir opté pour le Sens et la Force, Valéry, avant de lui préférer l’Étrange, Proudhon), la Violence ou la Lutte (Pascal ou Darwin), le Soupçon (Marx et sa Classe, Freud et sa Perversion, Nietzsche et sa Musique, Berdiaev et sa Liberté), la Donation (Gegebenheit de Heidegger), l'Étrange (à partir des fantômes et spectres : « Shakespeare genuit Marx, Marx genuit Valéry » - Derrida). Chacun au commencement de sa discipline : l'Idée (le Nombre, la Monade, la Force) - pour représenter le mystère, le Verbe (l'Amour, le Sens, la Donation) - pour formuler les problèmes, l'Action (la Haine, la Lutte, le Soupçon) - pour tester les solutions, la Perversion et l'Étrange - pour confondre ou embellir les passages de l'un à l'autre de ces trois niveaux. | | | | |
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| proximité | | | Pour se tourner vers nos origines divines, le cœur entend la voix du Bien, l'âme entend la musique du beau, l'esprit entend les cadences du vrai, et l'on s'adresse au Créateur, respectivement, en langage des mystères, des problèmes ou des solutions. | | | | |
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| proximité | | | On se rapproche par l'intérêt qu'on porte aux mêmes objets ; on se fraternise par l'intensité et la noblesse de relations entre objets. Nietzsche tombe sur la volonté et la puissance, chez Schopenhauer et Spinoza, mais la volonté du premier se forge dans le ressentiment (et non pas dans l'acquiescement nietzschéen), et la puissance du second s'attache à un esprit du savoir (et non pas sur l'âme du valoir nietzschéen). Et Nietzsche finit par se détacher de ses faux ancêtres (comme Valéry – de Descartes, avec sa méthode). | | | | |
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| proximité | | | Quand ce, que l'esprit conçoit comme infiniment lointain, l'âme perçoit comme infiniment proche, il y a de bonnes chances qu'on soit en présence du divin ; mais les deux avis sont indispensables. « Ne suis-je Dieu que dans la proximité ? Ne le suis-je pas aussi celui du lointain ? » - la Bible. | | | | |
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| proximité | | | Dieu n'est certainement pas une lumière, il est plutôt les ténèbres mêmes, inentamées et inscrutables ; toute lumière est dans ton esprit. Mais la propager est futile, puisqu'elle est la même dans toutes les têtes. Il te restent les ombres de ton âme, que tu chercheras à rapprocher des ombres divines, pour clore le cycle de la création. | | | | |
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| proximité | | | Le mûrissement en sagesses et en extases : le sacré se détache de Jérusalem et s'attache à Athènes. Où un dieu clame son existence, raisonne la routine du troupeau ; là, où le Dieu inexistant anime les esprits et élève les âmes, résonne la voix de l'homme, créateur et fraternel. | | | | |
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| proximité | | | Le cœur et l'âme peuvent vivre le mystère, ils ne peuvent pas le comprendre. Seul l'esprit en est capable. Pourtant, pour adhérer au plus grand des mystères, à Dieu, le croyant exclut l'esprit et ne compte que sur l'âme. Celui qui est le plus près de Dieu est peut-être l'incroyant, dont l'esprit émerveillé scrute son âme et y découvre un mystère à la hauteur de l'univers tout entier. Plus que paisible amour du bon ou irrépressible désir du vrai, Dieu est reconnaissance exaltée du beau. | | | | |
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| proximité | | | Céleste ou Très-Haut, telles sont les épithètes dont on affuble Dieu, jamais – terrestre ou profond. L'âme serait préférée à l'esprit, le rêve ou la douleur – à la connaissance. Mais les sots continuent leurs doctes litanies : « Dieux aiment la profondeur et non le tumulte de l'âme » - Wordsworth - « The Gods approve the depth and not the tumult of the soul ». | | | | |
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| proximité | | | En écrivant, je m’adresse aux oreilles impossibles, qui ne sont ni de mes complices ni de mes pairs, mais cette écoute me motive, me rassérène et m’intimide. À celui qui me lira amoureusement, je tends, fébrilement, aussi bien la lumière de mon esprit que les ténèbres de mon âme. Et, fatalement, je me rends compte, que le seul lecteur ainsi visé, inconsciemment, c’est Dieu : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toute ta pensée »** - la Bible. | | | | |
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| proximité | | | Il faut reconnaître, que le corps n'est que notre surface, notre profondeur étant confiée à l'esprit et la hauteur - à l'âme ; mais toutes les deux, pour se rester fidèles, doivent passer par un sacrifice corporel, tel Dieu le Père et l'Esprit Saint, devant la Croix expiatoire, où expire le Fils. Et la poésie est une imitation de la Passion : « De leur hauteur, les âmes pleurent le corps, qu'elles viennent d'abandonner »** - Tiouttchev - « Души смотрят с высоты на ими брошенное тело ». | | | | |
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| proximité | | | Ni les vues de l’esprit ni le toucher de l’âme ne rapproche ni n’éloignent de Dieu ; Dieu est affaire du flair du cœur ; ne vivre que du présent fait perdre le goût de l’éternel. « Il n’y a pas de plus grand obstacle à l’encontre de Dieu que l’odeur du temps » - Maître Eckhart - « Es gibt kein größeres Hindernis für Gott als der Geruch der Zeit ». | | | | |
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| proximité | | | Tous les mystères de Dieu se logent dans la profondeur de la matière et de l’esprit ; il ne sert à rien de Le chercher, et encore moins de Le trouver, en hauteur. « La curiosité et l’insensibilité au mystère se manifestent là où il faut baisser les yeux » - Levinas. | | | | |
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| proximité | | | Tout dans la nature divine, c’est-à-dire dans la matière et dans l’esprit, est très compliqué et littéralement inépuisable en mystères. La culture humaine est la tentative d’imiter le Créateur, elle ne peut donc être que compliquée ; l’homme blasé se tourne vers le simple, qu’il proclame sa nature, et qui s’avère toujours être tout simplement bête. | | | | |
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| proximité | | | La volonté de puissance est une pulsion que n’éprouvent que les scientifiques et les artistes, puisque leur regard est tourné vers l’absolu, vers ce Dieu, Créateur de notre esprit curieux et de notre âme inapaisée ; la volonté divine sous-jacente serait l’asile de leur créativité, tandis que chez les autres, « la volonté de Dieu est l’asile de l’ignorance » - Spinoza - « Dei voluntatem, hoc est, ignorantiae asylum ». | | | | |
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| proximité | | | De l'âme et du cœur partent les regards superstitieux vers le beau ou vers le bien. Dieu ne peut trouver refuge que dans la perspective de ces regards. Mais c'est à l'esprit de préparer les fondations, faites du connu, de l'inconnu et de l'inconnaissable. | | | | |
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| proximité | | | La source de l’esprit ou l’aboutissement du savoir sur la matière – tels sont les plus profonds mystères du monde, face auxquels l’intellect se remet à la hauteur de l’incontournable croire ; c’est sa force et non pas sa faiblesse, à moins qu’il renonce à toute mystique, pour rejoindre la platitude du seul faire. L’intellect n’est jamais vaincu par la foi, qu’elle soit réglementaire ou intuitive. | | | | |
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| proximité | | | La consolation la plus bête et la plus servile est celle qu’on chercherait dans une religion, fondée sur un dieu connu. En revanche, le Dieu inconnu, se foutant de Ses collègues patentés, ce Dieu créateur de merveilles, matérielles et spirituelles, ce Dieu mérite bien nos enthousiasmes et nos vénérations, qui sont un seuil de la consolation. | | | | |
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| proximité | | | On m’invite à adorer Dieu en vérité et en esprit. Ma première réaction – la perplexité, puisque n’adorent que le cœur ou l’âme, et, en plus, la vérité et l’esprit sont des attributs régaliens du logicien et non pas de l’artiste. Mais, en second lieu, j’admets que la merveille du Bien et du Beau ne pouvait être conçue que par un Esprit adorable. | | | | |
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| proximité | | | La seule théodicée sérieuse se réduit à ce constat : la matière et l’esprit, tels que nous les connaissons, sont impossibles. Une géniale et mystérieuse intervention est nécessaire. | | | | |
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| proximité | | | Dire que Dieu est la Nature (Spinoza) est aussi idiot, que dire que l’horloger est l’horloge. Dieu créa cette nature merveilleuse, couronnée par la vie ; Dieu mit dans l’homme trois sublimes facultés – le cœur, l’âme, l’esprit ; mais si le Bien reste une étincelle divine, réchauffant notre cœur mais intraduisible en actes, la Beauté et la Vérité (l’art et la science) sont des œuvres entièrement humaines. L’art est affaire de sensibilité et de génie ; la science est affaire de représentation et de langage. Dieu, apparemment, n’a pas besoin de ces attributs ; par ailleurs, tous les attributs, qu’on lui prête, sont anthropomorphes ; Dieu n’est pas seulement muet, mais nu et peut-être inexistant. | | | | |
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| proximité | | | La divinité du Créateur, la divinité du créé – natura naturans, natura naturata – nous n’avons aucune idée du premier, le bavardage spinoziste sur la substance ou les attributs de Dieu est totalement ridicule ; il ne nous reste que l’admiration, la vénération, le culte, la foi – face à la mystérieuse harmonie de la matière et de l’esprit créés. | | | | |
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| proximité | | | Le lointain de mon corps – l’enfance ; le lointain de mon cœur – la femme ; le lointain de mon âme – la noblesse ; le lointain de mon esprit – l’intelligence. Il faut n’écrire qu’au nom des ombres du lointain, se méfier de la lumière proche. | | | | |
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| proximité | | | Peut-être il y eut deux Créateurs : le premier créa la matière, et le second s’occupa de l’esprit, pour donner naissance à la vie et au rêve, à l’eau et à l’air. « Entre le feu et la terre, Dieu plaça l’eau et l’air »** - Platon. | | | | |
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| proximité | | | Tout ce qui est humain est aussi divin ; seul le degré d’évidence de la pénétration divine diffère d’un universal à l’autre. La facette touchée est aussi différente : le Vrai est plutôt humain, il enténèbre mon esprit ; le Beau de la création, divine ou humaine, illumine mon âme ; le Bien est entièrement divin, il console mon cœur. | | | | |
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| proximité | | | La foi doit s’appuyer sur des miracles, que tes yeux froids, et non pas ton regard ardent, constatent. Toute forme du vivant, comme tout fond de l’esprit, sont de pures merveilles, qui doivent faire plier tes genoux et élever ton regard. Ce n’est pas la vue de l’Homme, marchant sur un lac, qui doit te sauver de l’enfoncement dans le marais terrestre, mais la hauteur céleste, dont tu ne détaches pas tes yeux. | | | | |
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| proximité | | | Dieu, Lui aussi, a peut-être un cœur, une âme, un esprit. Être divin consisterait à te rapprocher de l’une de ces hypostases – l’amoureux, le poète, le penseur. Tenter de les embrasser, toutes les trois à la fois, serait tenter d’être philosophe. | | | | |
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| proximité | | | En cherchant l’essence de Dieu, tu n’arrives à imaginer ni ses yeux ni sa cervelle ni son allure ; en revanche, une intuition de ses oreilles, bien que vague et abstraite, se forme dès que tu ambitionnes une création artistique. Étranger aux mots, Il ne serait sensible qu’aux mélodies, aux échos de son Verbe languissant. Tout art ne vaut peut-être que dans la mesure où y perce une musique. « La musique, c’est un dialogue avec Dieu » - Mravinsky - « Музыка - это разговор с Богом » - c’est un monologue de l’âme, allant tout droit au cœur, sans passer par le cerveau. À défaut des mots ou des notes, même les actes devraient pouvoir s’interpréter, par des initiés, comme une partition. | | | | |
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| proximité | | | Ce qui t’est le plus précieux – l’élan, le rêve, la femme, la foi – laisse-les au lointain, inaccessible à l’âme et inexistant pour l’esprit. « Je suis Dieu de près, dit le Seigneur, et non plus Dieu de loin » - la Bible – ton existence factice T’a perdu. | | | | |
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| proximité | | | Ce que je crois est dicté par mon goût, donc par mon âme libre, hors toute aide extérieure. Ce que je ne crois pas est formulé par mon esprit, fabricant de contraintes dans le choix de thèmes publics. C’est pourquoi l’Évangile veut porter secours à l’incrédulité du croyant. | | | | |
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| proximité | | | L’esprit n’aurait pas pu imaginer la réalité (même la plus simple, la matérielle), s’il ne l’avait pas vue. Plus qu’invraisemblable, la réalité est impossible, pour un esprit impartial. « Inintelligible, ininventable par l’esprit, et – cependant visible ; le dieu ne peut être que dans cette direction »** - Valéry. Et cette direction est encore plus flagrante, si, au-delà de la matière, nous poussons jusqu’au Vrai, au Beau, au Bien. | | | | |
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| proximité | | | La troisième hypostase du Dieu des Chrétiens porte un nom, dû à un malentendu linguistique ; sa fausse unité, Esprit, correspond aux trois hypostases humaines – cœur, âme, esprit. | | | | |
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| proximité | | | Le Créateur a muni ce monde d’autant de rigueur, pour notre esprit, que de mystères, pour notre âme. La pensée humaine ne dévoile pas Dieu plus que le rêve humain. Dieu ne prête pas plus l’oreille aux calculs qu’aux chants, aux rires et aux larmes de l’homme. | | | | |
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| proximité | | | Les chemins, qui m’attirent le plus, sont ceux où je ne mettrais jamais les pieds, car ils se perdent dans le lointain et conduisent aux cibles inaccessibles. Mais rien que le regard fidèle sur eux apporte deux résultats paradoxaux : l’ennoblissement de la faiblesse de l’esprit et l’humble force de l’âme. | | | | |
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| proximité | | | La réalité est plus près de la lettre, et le rêve – de l’esprit de la vie. Il faut donc prendre la réalité à la lettre et chercher dans le rêve – de l’esprit. | | | | |
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| proximité | | | Que le Créateur ait mis l’essence divine dans notre cœur, plutôt que dans notre âme ou notre esprit, se prouve par le fait, que les bêtes sont capables de création et sont pourvus de raison, mais elles ignorent la larme et le rire. | | | | |
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| proximité | | | Le lointain sentimental se mesure en unités de mystère ; la proximité, pragmatique ou même spirituelle, - en degrés de problèmes ou solutions partagés. Le premier promet de la hauteur ; la seconde menace par la platitude. « Nous nous tenions si près, qu’il n’y restait plus de place pour les sentiments » - S.Lec. | | | | |
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| proximité | | | Dieu est affaire de l’esprit, qui est le seul à pousser le savoir jusqu’aux miracles de la Création. Quand l’âme ou le cœur s’en mêlent, ils nous rendent fanatiques ou éberlués ; ils ne connaissent que la solitude, impensable en tant que séjour de Dieu et dont nous tire l’esprit communicateur. | | | | |
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| proximité | | | En tant que lumière, Dieu est bien définitivement mort ; Il est de plus en plus vivant, en tant qu’ombres de la matière et des esprits. | | | | |
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| proximité | | | Le détachement oriental ensorcelé, comme l’attachement occidental calculé, sont des chimères mécaniques, avec des leviers défaillants : on se détache, par l’esprit, de l’inessentiel ; on s’attache, par l’âme, à l’essentiel – les organes respectifs font défaut des deux côtés. | | | | |
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| proximité | | | Tout ce qui est à la portée de tes sens ou de ton esprit finit par revêtir le grade de paisible évidence ; seul le lointain dans ton regard – sur Dieu, l’amour, le mystère – préserve tes extases indéfendables. Et Socrate a la vue terre-à-terre : « Le vent renforce la flamme, et la proximité - l’attraction ». | | | | |
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| proximité | | | Le Créateur a muni notre conscience de ses trois facettes proprement divines – l’esprit, pour croître dans le vrai, l’âme, pour créer dans le beau, le cœur, pour croire dans le bon. Le vrai nous approfondit, le beau nous élève, le bon … - le bon, après le désenchantement fatal de sa traduction en actes, cherche, fébrilement, à remplir le vide ainsi créé – c’est ainsi que naît le sacré - religieux, tribal ou mystérieux. | | | | |
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| proximité | | | Ni le doute ni les certitudes n’apportent quoi que ce soit à l’appréhension du divin. Seuls les yeux éberlués, enivrés, face aux innombrables miracles de la Création, alimentent le sobre esprit, qui s’avoue impuissant, pour remonter aux origines du monde. Et c’est l’âme enthousiaste qui prend la relève, pour s’étonner, vénérer, admirer le Dessein incompréhensible. | | | | |
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| proximité | | | Dans la matière et dans l’esprit, tant de miracles réels, époustouflants et impossibles, dus à l’arbitraire divin ou à la liberté du vivant ; mais aux yeux tribaux, sans regard scrutateur ou créateur, il faut des miracles inventés, mensongers et primitifs. Au lieu d’une vénération de l’incompréhensible infini, ils se livrent à une adulation du transparent fini. La stupéfaction calculée d’Einstein ou la gratuité de la foi aveugle de Mauriac. | | | | |
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| proximité | | | Le Créateur voulut que le monde des choses fût aussi merveilleux que le monde des idées. Par conséquence, il y a autant de chemins intéressants des choses aux idées (l’intellection) que des idées aux choses (la médiologie de R.Debray). | | | | |
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| proximité | | | Nos sens esthétique et éthique portent, sans doute, quelques microscopiques traces d’une évolution naturelle, mais la beauté et l’harmonie fabuleuses de la matière, inerte et vivante, et la sensibilité inexplicable des esprits témoignent d’un prodigieux Dessein divin. Plus qu’un ingénieur, le Créateur fut un poète ! « Ce que nous appelons nature est un poème énigmatique, au sein d’une merveilleuse écriture »*** - Schelling - « Was wir Natur nennen, ist ein Gedicht, das in geheimer wunderbarer Schrift verschlossen liegt ». | | | | |
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| proximité | | | L’esprit divin introduit la perfection en pénétrant les univers minéral (les pierres précieuses), végétal (la rose), animal (le papillon). L’esprit mathématique humain (re)découvre cette grâce en formalisant l’universel ; l’esprit musical humain la (re)crée en se focalisant dans le particulier. Ces talents, conscients dans le premier cas et inconscients – dans le second, s’appellent génies. | | | | |
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| proximité | | | La matière existe dans l’espace-temps, et les esprits – dans les représentations. Les esprits ne sont connus que par leurs traductions en actes, actes physiques (qui rejoignent la matière) ou langagiers (qui peuvent rester dans la sphère spirituelle). Je ne peux juger l’esprit des autres que par ses traductions ; je ne ressens le contact viscéral, conscient, qu’avec mon propre esprit que j’appellerai mon soi inconnu. Celui-ci est une œuvre divine, et, en tant que source de mon inspiration, il se trouve en voisinage immédiat avec Dieu, mon seul interlocuteur. Je m’adresse à mon semblable, au voisin de mon soi inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Entre la nécessité, dans le monde matériel, et la liberté, dans le monde du vivant, - aucun objectif commun. Le plus grand miracle de la Création est que la demeure des esprits est matérielle. Le démiurge de la matière et l’Auteur de l’esprit ne se connurent jamais ; le gnosticisme part du nombre, et le vitalisme – du Verbe, de l’Amour, de la Caresse, ces supports de la liberté. | | | | |
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| proximité | | | Dieu : Son inexistence, au sens humain de la matière et de l’esprit, est évidente ; mais Son essence, se traduisant dans nos sens divins du Bien, du Beau et du Vrai, doit être reconnue, pour donner à notre vie spirituelle un sens immatériel. « Être seul et sans dieux, c’est elle, c’est bien la mort » - Hölderlin - « Allein zu sein und ohne Götter, das ist er, ist der Tod ». Reconnaître dans notre soi inconnu le représentant de Dieu sauve notre solitude. | | | | |
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| proximité | | | L’entretien de ta mémoire te protège contre l’oubli ou le présentisme. C’est le parcours périodique de la mémoire à long terme qui en reconstitue, renouvelle ou réinvente l’essentiel. L’esprit y introduit des évaluations, des causalités et des coordonnées, spatiales ou temporelles ; le cœur y repêche des remords et des hontes ; l’âme imagine la profondeur de tes fidélités ou la hauteur de tes sacrifices et fait fusionner la forme spirituelle avec le fond corporel. Le goût pour la noblesse et la caresse, dans l’idéel courant, se reconnaissant dans la misère et la violence du réel passé. | | | | |
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| proximité | | | La fraternité est la proximité des âmes sensibles. Et les âmes forment nos personnalités ; les âmes s’imposent des contraintes (comme, dans leurs domaines, les cœurs et les esprits) : en Europe, on se détache de la multitude, en Asie, - de son propre soi ; en Europe, on devient héros narcissique, en Asie – moine collectiviste. La liberté et l’égalité naissent de la fidélité à son soi et des sacrifices au nom d’une compassion pour les autres – seuls les Européens possèdent ces qualités. | | | | |
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| proximité | | | Dans la création se manifeste, étonnamment, la Trinité du Dieu chrétien : le talent, la noblesse, l’intelligence, correspondant à Dieu le Père, son Fils, l’Esprit Saint. La suite numérique humaine alignerait la solitude, l’amour, la création. Et pour aller jusqu’au chiffre 6, on peut songer au sang que firent couler la croix et les étoiles à 5 ou 6 branches. | | | | |
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| proximité | | | Dans la création humaine, l’œuvre dépasse le créateur ; dans la Création divine, j’admire davantage le génie du Créateur que l’admirable harmonie du Créé, de la Nature. D’où mon scepticisme face à la déification de la nature par Spinoza ou Schelling. Dieu parle, la nature est silencieuse. | | | | |
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| proximité | | | Ton soi connu a trois canaux qui peuvent orienter ton écoute de ton soi inconnu – le cœur du Bien, l’esprit du Vrai, l’âme du Beau. Le premier inquiète, le deuxième rassure, le troisième élève. « Le corps humain surgit d’une matière vivante qui préexistait, mais le Créateur immédiat de son âme est Dieu » - Jean-Paul II – où il faut ajouter à l’âme – le cœur et l’esprit. | | | | |
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| proximité | | | Je fuis les croyants à cause de la bêtise de leur regard ; je fuis les athées à cause de la bêtise de leurs yeux. Souvent, les premiers ont du cœur, et les seconds - de l’esprit. Aux deux manque l’âme. | | | | |
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| proximité | | | Les cinq sens humains sont vrillés dans la matière, le corps d’homme ; les trois sens divins – le Bien, le Beau, le Vrai – animent son esprit, sachant se métamorphoser en cœur ou en âme. | | | | |
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| proximité | | | Il fallait être un Artiste génial, pour créer les fleurs, les papillons ou les chats ; il fallait être un Logicien génial, pour rendre si profond notre chemin vers le Vrai ; il fallait être super-sensible à la pitié et à la honte, pour placer dans nos cœurs l’inexprimable sens du Bien. Celui-ci se réduit aux caresses, c’est pourquoi au Commencement était la Caresse. | | | | |
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| proximité | | | L’objectivité est la prérogative de Dieu, celui qui créa l’Univers, dans lequel le Vrai s’incarne dans la matière et s’offre à l’esprit humain pour examen, tandis que le Bien et le Beau inondent le cœur et l’âme humains. Notre conscience vit dans deux mondes objectifs, universels : le premier - les problèmes et les solutions mathématiques ; le second - les beautés et les mystères de la nature. Aucune subjectivité ne peut se passer d’une référence à l’un de ces mondes objectifs ; le monde subjectif, ainsi créé, ne peut être qu’inerte, stérile, sans métaphore, sans vie. L’artiste abstrait est un tâcheron mécanique. La beauté du monde qui nous entoure ne sera jamais dépassée par la beauté dont notre création entourerait les échos de ce monde. | | | | |
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| proximité | | | Volontairement ou non, la tâche d’artiste consiste à mettre au même diapason son âme et son esprit. Or, l’image qui se devine dans mon soi inconnu possède deux facettes, l’une humaine, orientant mon esprit, l’autre divine, excitant mon âme. Le devoir d’artiste est d’adresser son message à une personne, virtuelle ou réelle ; ne voyant aucun visage réel, je me tourne vers le virtuel, que j’appellerais mon soi inconnu ou Dieu. | | | | |
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| proximité | | | La philosophie matérialiste est un oxymoron, puisque la philosophie commence par la reconnaissance de la transcendance des dons, que sont les sens du Bon, du Beau et du Vrai, et de l’immanence des élans, que sont l’amour, la création et la raison – notre soi inconnu et notre soi connu. Le matérialisme les réduit aux collisions d’atomes, évoluant avec le temps. | | | | |
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| chœur souffrance | | | INTELLIGENCE : On ne peut pas enlever à la souffrance son évident bienfait : elle rend plus intelligent. En épaisseur d'analyse. Mais ses synthèses ne sont souvent que prothèses. L'intelligence née sur un front plissé, que ne déride pas l'ironie, et échauffée aux exercices, ne peut être qu'artificielle ; c'est le front baissé, ruisselant de sueur froide, qui favorise les meilleures perspicacités. | | | | |
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| chœur souffrance | | | IRONIE : L'ironie devient âpre, chez celui qui souffre. Elle est douce chez le sage, amère chez le solitaire, piquante chez le poète. Le bon ironiste escamote sa bile et transforme son rire amer en larmes d'origine équivoque. Devancer le sanglot par une accueillante et compréhensive rigolade, prête à redonner courage à toute haleine coupée. | | | | |
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| souffrance | | | Ton désespoir doit être, à la fois, pur (stoïcisme), haut (héroïsme), profond (ascétisme). Le seul stoïcisme peut cacher un bien-être injuste, le seul héroïsme - un zèle aveugle, le seul ascétisme - une indigestion spirituelle. | | | | |
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| souffrance | | | La vie est faite d'admirations de la Chose (visage ou image) et d'impuissance de La rendre ou de L'approcher ; elle est faite donc d'espérances et de désespoirs, de positions fermes du sentiment et de poses tâtonnantes de l'esprit. | | | | |
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| souffrance | | | L'Esprit descend non pas pour illuminer, mais pour souffler. Il est le voile, le vol, la voile, annonçant le vague, porté par la vague : il est chute ou naufrage au bout d'un voyage intranquille. | | | | |
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| souffrance | | | Le meilleur en nous n'a ni langage ni émetteur ni force - ce terrible constat est source de la vraie souffrance. Ne communiquer avec le ciel qu'avec notre épiderme - et l'esprit et la langue en font partie - à croire que Dieu n'est pas amour verbeux, mais souffrance muette. | | | | |
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| souffrance | | | Le vrai espoir est hors du temps : c'est une foi en un sens ou en une beauté, plus grands et plus hauts que ce qu'en disent nos sens ou notre esprit, et que notre âme accueille. Non pas l'attente du possible, mais l'entente avec l'impossible. « C'est un grand ouvrier de miracles que l'esprit humain » - Montaigne. | | | | |
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| souffrance | | | Pour l'esprit, qui nécessairement ambitionne la force, toute souffrance est réductrice ; elle peut être rédemptrice pour l'âme, qui se penche sur nos faiblesses. La consolation chrétienne aurait pu être philosophique, si elle visait le présent désespérant et non pas le futur plein d'espérances. | | | | |
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| souffrance | | | Je dois être sain d'esprit pour aspirer à une résurrection. Les malades n'ont besoin que d'un rétablissement. | | | | |
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| souffrance | | | Savoir bâtir de magnifiques contraintes et ne pas disposer de but, qui les aurait mises en œuvre. Sujet d'une frustration d'esprit ou d'une fierté d'âme. | | | | |
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| souffrance | | | Dans le bonheur, tout se réduit à sa source, qui, dans le meilleur des cas, est merveilleusement cachée. Le sot la trouble rapidement, le sage en fait une fontaine inaccessible pour entretenir ses soifs. On invente son amour à partir de la soif, dont il est la seule source. Dans la souffrance, peu importe la source ; le sot la voit dans autrui, à qui il voue sa bile, le sage - dans les effets de sa propre fragilité et il tourne son aigreur contre soi-même. | | | | |
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| souffrance | | | Sans douleur à chanter ni tromperie à décrier - pas de poète. Faute de pouvoir dénicher une souffrance vraisemblable, le poète d'aujourd'hui se met à flairer de fumeux mensonges - manipulations, intoxications, récupérations. Tandis qu'une vérité parfaitement réelle, mais insipide, s'étend à perte de vue (« Il est des vérités, dont la démonstration même montre qu'on n'a pas d'esprit »* - K.Kraus - « Es gibt Wahrheiten, durch deren Entdeckung man beweisen kann, daß man keinen Geist hat »). Le journalisme, c'est la terrible fin de tout élan poétique, esquissé il y a trois mille ans. | | | | |
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| souffrance | | | Peindre un malheur comme un raseur ? Le geindre comme un farceur ? Le feindre comme un acteur ? Je réunis ces trois dons et j'en obtiens le seul remède durable, l'ironie. | | | | |
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| souffrance | | | J'assure l'auréole et la hauteur d'un beau sentiment, si j'en célèbre le deuil, au moment même, où il serait tout près d'atteindre son sommet : « La sagesse, une aide spirituelle au travail de deuil »** - Ricœur - l'aide, qui consiste à transformer en sacrifice rituel ce qui n'est qu'un trépas, programmé, pénible et anonyme. L'avantage cérémoniel des ruines - la facilité d'y installer un autel, sans craindre l'asphyxie. | | | | |
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| souffrance | | | Que la paix d'âme est symptôme des sots est bien connu ; mais que la souffrance, sans rien apporter aux sens du bien ni du beau, rend plus intelligent est une observation constante et énigmatique. C'est à croire, que les ailes ne poussent que dans des plaies. | | | | |
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| souffrance | | | Le remords et la honte m'attrapent dès que j'inhibe mon action, toujours abrutissante, et donne du loisir à mon esprit, affairé et écœuré. D'où l'appel des sots : « Que le travail vous apporte la paix, puisqu'on ne la trouve nulle part ailleurs » - Mendeleev - « Находите покой в труде, ни в чём другом его не найти ». | | | | |
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| souffrance | | | La consolation – dans la vie démâtée, revoir l’horizon de l’esprit, la voile du cœur et le souffle de l’âme. | | | | |
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| souffrance | | | Les sages sont beaucoup plus exposés à la souffrance que les sots ; les premiers vivent au milieu des problèmes, qu'ils inventent, et les seconds - des solutions, que les autres leur procurent. « La douleur est toujours question et le plaisir - réponse »*** - Valéry. | | | | |
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| souffrance | | | Réduire toute la vie à l'horreur, chose presque spontanée, pour une sensibilité doublée d'une intelligence. Et le mot de Spinoza : « L'homme libre ne pense à rien moins qu'à la mort » - « Homo liber de nulla re minus quam de morte cogitat » - ne présente pas une sérénité de sage, mais une martingale d'angoissé. Songer à la manière d’être dépêché dans l’au-delà d'Eschyle, dont la calvitie reçut une tortue lâchée par un aigle myope, à la recherche d'une pierre, ou de Barthes, fauché par une camionnette. | | | | |
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| souffrance | | | L'âme n'a qu'un seul vocabulaire, celui des palpitations, on n'y décèle ni images ni mots ni concepts ; c'est la seule source crédible du sentiment tragique : ne pas reconnaître mon âme dans le langage de mes gestes ou de mes pensées, auquel je suis réduit ou condamné. | | | | |
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| souffrance | | | Où, dans la dualité phusis - logos, ces deux seules substances de la réalité en mouvement, où placer le frisson ? La matière affectée par l'esprit, ou l'esprit tourmenté par la matière ? « Où chercher le réel ? Nulle part, si ce n'est dans la gamme des émotions »** - Cioran. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance nous rétrécit et nous renvoie à nos origines axiales : de la profondeur des commencements, de l'étendue des moyens, de la hauteur des contraintes ; tout mouvement est alors ressenti comme primordial, ce qui crée l'illusion que pour comprendre il faille souffrir. | | | | |
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| souffrance | | | Notre âme est plus universelle que notre cœur, puisqu'elle est sensible aussi bien au comique qu'au tragique, tandis que le cœur reste inaccessible au comique. La Bruyère : « La vie est une tragédie pour celui qui la sent et une comédie pour celui qui la pense » - est trop tranchant, et son plagiaire : « un homme complet peut porter la tragédie dans son cœur et la comédie - dans sa tête » - « a sane man can have tragedy in his heart and comedy in his head » - plus prudent et juste. La vie a un sens tragique et un contenu comique. | | | | |
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| souffrance | | | La nature de la souffrance est fonction de notre verticalité : elle est d'une vaste platitude, chez les bons terriens ; elle est profonde, c'est à dire bien justifiée, chez les esprits puissants ; elle est vibrante, comme toute hauteur vécue par des anges, ces déracinés de la terre. Il est naïf de croire, que « la cause de la souffrance, c'est l'ignorance » - Dalaï-Lama - puisque le bonheur, le savoir ou les ailes peuvent changer le lieu de nos lancinations, mais non pas leur amplitude. | | | | |
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| souffrance | | | La caresse semble être non seulement au commencement de la Création, mais elle en serait même la fin ultime, puisque mes souffrances les plus irrésistibles viennent du manque de caresses pour ma peau, mon visage ou mon esprit ; car ma mère ou ma maîtresse, mon pair ou mon frère, mon collègue ou mon adversaire ne sont pas toujours là pour entretenir mon intranquillité grandiose et glisser vers l'angoisse morose. | | | | |
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| souffrance | | | Le soi connu succombe au désespoir ; le soi inconnu se nourrit d'espérance. C'est à ce second soi que pense, peut-être, Kierkegaard : « Le péché : se trouvant devant Dieu dans l'état du désespoir, ne pas vouloir être soi ». Le vrai de l'esprit désavoue toute espérance ; le beau de l'âme neutralise tout désespoir. Et c'est dans la capacité de l'esprit de n'être soudain qu'âme, et de l'âme - de devenir spontanément esprit, que se résume la sagesse de la vie. Ce balancement produit la musique tragique de l'existence. | | | | |
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| souffrance | | | Toute lutte finit par dévitaliser un peu davantage notre esprit ; la résignation schopenhauerienne et la vitalité nietzschéenne ne s'opposent guère et, souvent, l'une aboutit à l'autre, pour donner naissance à une tragédie. | | | | |
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| souffrance | | | Pascal fut peut-être le seul, de toute l'Histoire, à avoir à la fois de bons yeux et un bon regard, l'esprit de finesse et l'esprit géométrique, qui, généralement, s'excluent, et que n'admette qu'une rencontre inopinée entre une intelligence et une souffrance. | | | | |
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| souffrance | | | Toute pensée de la vie tourne, inexorablement au poison ; trois attitudes possibles : ne plus y toucher (les prosaïques), s'inventer des antidotes anesthésiants (les sages), y goûter (les poètes), en l'injectant sous la peau à doses artistiques, pour le transformer en simple excitant. | | | | |
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| souffrance | | | La hauteur : avec Mozart, c'est l'ange qui y installe ton cœur arrêté ; avec Beethoven, c'est la bête qui la proclame pour ta tête redressée ; avec Tchaikovsky, on sent, qu'elle n'est que dans l'élan, né de la lutte entre l'ange et la bête, qui ont le même pouvoir sur ton esprit et ton âme et qui sont ton soi inconnu et ton soi connu, l'inspirateur et le créateur. | | | | |
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| souffrance | | | Le bonheur, lui, est un produit de l'esprit ; c'est pourquoi, dans ce monde robotisé et sans âme, l'hilarité déferle dans les contrées desséchées, oublieuses des larmes. « Il suffit d'avoir de l'âme, pour que des douleurs surgissent »** - Klioutchevsky - « Было бы сердце, а печали найдутся ». | | | | |
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| souffrance | | | Le bonheur, c'est la sensation d'utilité de mes ailes : « Notre bonheur est toujours en vol. Il n'a pas de nid, seulement des ailes » - Éluard. Entre-temps, dans des nids bien calés, éclosent des reptiles du malheur. Tirer aux uns la sagesse, et la hauteur - aux autres. | | | | |
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| souffrance | | | L'origine d'une vraie souffrance reste inconnue, et cette souffrance ne lancine que mon âme, détachée du corps et de l'esprit ; si je la vois dans une défaite quelconque, ce ne seraient que des morsures de mon amour-propre ou des défaillances, pénibles mais non sacrées, de mon corps ou de mon esprit. | | | | |
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| souffrance | | | Des désillusions, des désenchantements, des trépas, ce ne sont que d’horribles banalités ; notre tragédie est ailleurs - c’est que ni l’amplitude de nos actes ni la profondeur de nos mots ne parviendront jamais à embrasser ou à rendre la hauteur de nos rêves muets, de nos dons musicaux, de nos passions inarticulables. Tout le génie de Tchékhov est dans cette vision désespérante. | | | | |
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| souffrance | | | L'esprit, même s'il est plus lucide que l'âme, tente de nous détacher des pensées sombres, mais l'âme est portée en permanence vers la tristesse. « On ne se débarrassera jamais de ses chagrins, si l'on tâte en permanence son pouls » - Luther - « Wir kommen nie aus den Traurigkeiten heraus, wenn wir uns ständig den Puls fühlen ». Depuis qu'on ne tâte que sa cervelle, on ignore la fièvre, mais toute joie n'est plus que cérébrale. | | | | |
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| souffrance | | | La mélancolie est question de la température de l'âme. La tiédeur rend celle-ci atavique, fondue avec la froide raison. Mais la raison, à laquelle l'âme passe son feu, devient esprit. Soit la prêteuse s'en sert, pour se nourrir, soit le nourrit, pour le servir - enfumer ou parfumer l'univers. | | | | |
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| souffrance | | | Chez l'homme, la profondeur et l'ampleur semblent être des perspectives naturelles et spontanées, tandis que la hauteur relève de la pure invention, pour ne pas dire fiction. Ni la réflexion ni la connaissance ne nous en approchent. La seule sensation, qui nous y projette, est peut-être la souffrance. | | | | |
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| souffrance | | | Pourquoi la tendresse, cette partie de mon corps et de mon cœur, fait penser aux flammes des offrandes ? Parce qu'elle naît du feu de défaite, dont me marque l'autre partie de mon corps et de mon cœur, partie offerte à la honte. Et puisque la réussite sociale devint une manie universelle, la tendresse, pour la première fois dans l'histoire, disparut de toutes les sphères, où l'esprit eût la chance de se muer en âme. | | | | |
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| souffrance | | | Un désespoir vivifiant ou une espérance mortifère : le premier naît d'une conscience, que les beaux élans de ton âme, comme les plus pénétrantes vues de ton esprit, sont voués à la chute, dans une platitude finale ; la seconde compte sur le calcul de la raison anticipante. Le premier fait verdoyer ta plume, la seconde l'engrisaille. Mais un désespoir calculé est pire qu'une espérance gratuite. | | | | |
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| souffrance | | | Les déceptions devraient ne frapper que l'esprit et laisser intactes les extases acquiescentes de l'âme. Tout ce qui découle des déceptions quitte le domaine du lyrique, pour s'installer dans le mécanique. Si je suis déçu même dans l'éphémère, c'est que j'avais certainement mal rêvé. | | | | |
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| souffrance | | | La victoire spirituelle sur ou par la souffrance - ces deux voies vers le salut chrétien sont également vaines : la première, à cause du moyen (c'est à l'âme et non pas à l'esprit qu'il revient de maîtriser la souffrance), la seconde, à cause du but impossible (la souffrance ne s'apaisant que dans une résignation). Il faut voir dans la souffrance une contrainte divine, qui aide à vouer nos meilleurs regards au rêve et non pas à la réalité. | | | | |
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| souffrance | | | Leur vie spirituelle consiste en de pures et amphigouriques sentences précédant les dîners en ville et les garden parties. L'esprit n'est pas plus pur que l'appareil digestif ; il faut craindre des épidémies et parasites, vivre avec des nausées et déjections. Bref, une lente descente aux enfers qui, en passant, alimente la cervelle et le cœur. | | | | |
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| souffrance | | | Ils trouvent que le génie est la santé même à cause de son goût vigilant. Le génie, qui certes n'est jamais contagieux, est dans des traitements nouveaux des plaies anciennes. Le goût est dans le choix des plaies les plus profondes. | | | | |
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| souffrance | | | Plus haut montent mes dégoûts et mes souffrances, plus facilement j'accorde un Oui altier à la vie, puisque tous les axes de valeurs sont horizontaux ; ne sont verticaux que mon goût et mon regard, c'est à dire mon talent et ma création. | | | | |
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| souffrance | | | L'agonie d'une espérance sur le déclin ou l'extase d'un désespoir montant, ces chassés-croisés chiasmiques exigent des tempéraments opposés et, pour les peindre, même des talents opposés : des traits mélancoliques tout en ruptures ou un ton sanguin en continu – l'art des crépuscules ou l'art des aurores. | | | | |
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| souffrance | | | Dans la vie banale, le corps souffre, l'esprit calcule, l'âme dort. Dans la vie haute, l'âme s'adonne à l'émerveillement, l'esprit – à la souffrance, le corps - à la caresse. | | | | |
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| souffrance | | | Les philosophes ni ne nous dissèquent ni ne nous guérissent, ils interviennent au stade de diagnostic, et, si celui-ci décèle des traces de l'incurable, - d'anesthésies et non pas de remèdes. Bien disséquer le cerveau aide parfois à guérir l'âme. Grâce à quelques saignées d'esprit les philosophes découvrent, qu'elles peuvent pallier nos meurtrissures intimes mieux que des effusions de sang réelles. | | | | |
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| souffrance | | | L'âme, c'est l'esprit qui se laisse pénétrer par la voix du corps ; et le corps, c'est l'écho de la souffrance ou de la jouissance, tantôt apolliniennes et tantôt dionysiaques. L'esprit, séparé du corps, se mute en robot ; le corps, ignorant l'esprit, tourne en mouton. | | | | |
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| souffrance | | | Ni notre continu ni nos pointillés ne reproduisent rien de fidèle à l'essence du monde ; et nos inquiétudes viennent de cette séparation et non pas de nos lacunes ou de nos imperfections. Notre intranquillité est belle, car ce gouffre ou ce vide fatal dans nos connaissances est fait pour résonner et bouleverser notre âme ; l'esprit, qui est fait pour raisonner, cherche le continu monolithique, avec, en prime, une paix d'âme, et finit par nous enlaidir. | | | | |
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| souffrance | | | Impossible de nous débarrasser ni du désespoir ni de la croyance ; mais sur la gamme qu'ils forment il est loisible au talent philosophique de composer une musique de consolation. L’espérance n’est que frêle croyance, bâtie au-dessus de la certitude du désespoir : « Le contraire de désespérer, c'est croire » - Kierkegaard. Le contraire de désespérer, c’est s’enthousiasmer pour un rêve sublime et impossible. | | | | |
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| souffrance | | | L'expérience de la vie réelle, qu'elle soit parsemée de souffrances ou de dîners en ville, n'apporte rien à un écrit artistique ; n'y comptent que le don de plume et l'intelligence. D'ailleurs, les plus troublantes voluptés comme les plus féroces douleurs furent peintes par des rats de bibliothèques (le voluptueux et le tragique, qu'oppose, à tort, Pavese, sont des matériaux d'égale substance). Une raison de plus de ne pas quitter ma tanière ou mes ruines et d'éviter les ateliers ou les forums. | | | | |
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| souffrance | | | L'absence de douleur nous rend libres ; l'acceptation de contraintes naturelles est le deuxième volet de la recette du bonheur, et il s'appelle tout bêtement - l'intelligence. Donc, le bonheur est dans le regard, qui est la liberté intelligente des yeux sachant se faire guider par plus perçants qu'eux. | | | | |
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| souffrance | | | L'âme en paix et l'épaisseur d'épiderme favorisent notre accès à la profondeur ; l'esprit en feu et la souffrance nous ouvrent à la hauteur. Mais, respectivement, c'est notre esprit qui y gagne en poids et en savoir, et c'est notre âme qui y acquiert les ailes et le valoir. | | | | |
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| souffrance | | | L'état normal, ou plutôt désirable, de l'âme est l'inquiétude ou la douleur. L'absence de ces attributs prive l'âme de son essence, mais conforte la détermination de l'esprit. Et Cioran : « Quand l'âme est malade, il est rare que le cerveau soit intact » - voit de fausses contagions. Quand l'âme est bien portante, ce n'est plus l'âme qui tentera de chanter ou de danser. | | | | |
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| souffrance | | | Pourquoi le beau caresse l'œil et l'âme, comment le regard et l'esprit doivent combattre l'horreur – ces questions sont les sources premières de nos étonnements créateurs. Peu y importe la chronologie : « La philosophie devrait commencer non pas par l'étonnement, mais par l'effroi » - Nietzsche - « Philosophie muß nicht mit dem Erstaunen, sondern mit dem Erschrecken beginnen » - c'est la topologie qui compte. L'exclusive y est toutefois injuste : l'effroi doit venir de moi, et l'étonnement, surtout, - du monde. | | | | |
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| souffrance | | | Plus profonde est notre quête de connaissance, de certitude, d'ordre du monde, plus haut nous apparaîtra son silence final. La meilleure intelligence ne mène qu'à un meilleur effroi. | | | | |
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| souffrance | | | La fonction principale de nos richesses n'est pas d'éliminer, mais d'entretenir nos misères. Le bonheur est notre richesse, et la douleur – notre misère ; je sais maintenant à quoi je dois employer mon trésor. Le talent aussi est une richesse : « Le génie n'est qu'un prêt : il faut le mériter par de grandes souffrances » - Sartre. | | | | |
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| souffrance | | | Aucune issue heureuse pour nos misères ; tenter d'en faire une grandeur est sot. Mais il est certain, que les sources du grandiose et du consolant se trouvent derrière nos misères silencieuses et jamais – derrière nos triomphes criards. La musique de l'existence naît du silence de l'âme résignée plutôt que du bruit de l'esprit arrogant. | | | | |
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| souffrance | | | Il ne faut pas chercher à vaincre le désespoir, pour, ensuite, sereinement, pratiquer une espérance ainsi renforcée. Rien ne peut empêcher l'esprit d'aboutir dans un profond désespoir, mais il faut savoir, aux moments décisifs, transformer l'esprit en l'âme, qui, seule, peut s'adonner, aveuglement, divinement, à la haute espérance. | | | | |
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| souffrance | | | Une intuition naïve fait naître la pensée - d'un danger. Ce qui explique la manie du minable à évoquer des cataclysmes dictant ses pensées ahuries et dangereuses. La haute pensée est à l'abri des basses contagions, et il est bête de croire, que « penser haut est dangereux » - proverbe latin - « altum sapere periculosum ». C'est dans les foires, médiatiques ou universitaires, que même le penser bas, sans parler de penser tout court, est proclamé dangereux. La meilleure demeure de la pensée est la solitude, hermétique aux poisons et immunisée contre les morsures. | | | | |
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| souffrance | | | Quel est le point commun entre ces deux branches philosophiques – la recherche de consolations et la recherche autour du langage ? Peut-être la reconnaissance de la divinité de ces deux tâches – ennoblir la souffrance humaine et bâtir une maison langagière pour notre esprit et notre âme. Ce foyer philosophique commun s'appellerait sentiment religieux (« religiös zentriert » – Husserl). | | | | |
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| souffrance | | | L'esprit a pour fonction la production de la puissance, tandis que l'âme nous fait pencher en faveur de la faiblesse, et l'on appelle cette dernière faculté – force d'âme : « Il n'y a de force d'âme que dans la résignation »* - Cioran ! | | | | |
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| souffrance | | | La consolation est un objectif commun et de la comédie et de la tragédie : la comédie est affaire de l'esprit, espiègle et profond, et la tragédie – celle de l'âme, nostalgique et haute. La comédie se narre, et la tragédie se chante. La tragédie, c'est le regard fidèle, pur et lyrique, sur ce qui n'avait peut-être jamais existé, tels l'amour, le talent ou la tour d'ivoire imaginaires, vécus dans les ruines bien réelles. | | | | |
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| souffrance | | | C'est le dieu du lucre, Hermès, qui fut chargé par Zeus de rédiger les lois, et l'on y lit : « C'est une loi : souffrir pour comprendre » - Eschyle. C'est clair qu'Athéna, Arès et même Apollon y laissèrent leur griffe ; les hors-la-loi, les prométhéens, ceux qui savent, que plus de savoir signifie plus de douleurs (et son inverse : « Quod nocet docet » - proverbe latin - « L'aiguillon - meilleure leçon »), ne sont protégés que par Aphrodite. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance concrète et l'intelligence abstraite sont les seuls domaines, où la philosophie a un mot à dire, - la philosophie de la consolation et la philosophie du langage. En revanche, il faut enterrer et oublier les soi-disant philosophies de la nature, de l'expérience, de l'être, de l'esprit, de la connaissance, de la liberté, de la vérité. | | | | |
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| souffrance | | | Le désespoir est rationnel, net et irréfutable ; l'espérance est folle, vague et fragile. Pour espérer, il faut avoir la foi, c'est à dire l'âme : pour désespérer, il suffit d'avoir de l'esprit. | | | | |
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| souffrance | | | Deux immenses sottises vont de pair ; ne pas vénérer le souffle miraculeux de la vie qui t'habite et ne pas redouter l'instant, où ce miracle cessera dans ton corps inanimé. C'est pourquoi les épicuriens sont parmi les plus démunis et d'esprit et d'âme. « Sot est celui qui dit craindre la mort parce qu'il souffre de ce qu'elle doit arriver » - Épicure. | | | | |
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| souffrance | | | Fatalement, un jour, toute vraie consolation et toute vraie intelligence ne te satisferont plus ; alors la bonne philosophie, c'est à dire une méta-consolation ou une méta-intelligence, consiste à croire que ce manque est dû à la faiblesse de ton talent et non pas à la puissance du désespoir. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance au positif – les bobos, l'oppression, la misère – est une bonne précondition d'une écriture emphatique. La souffrance au comparatif – les défaites, les jalousies, le manque de pot – est toujours mesquine et bien méritée. La souffrance au superlatif – la hauteur désertique, la douleur inscrite dans l'harmonie du monde, le temps, nivelant nos passions et nos talents – cette souffrance-là est inconnue des plébéiens, elle est le lot du sel de la terre, le sel des larmes. | | | | |
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| souffrance | | | La vie s'éploie dans la marche et dans la danse, dans le bruit et dans la musique, dans l'action et dans le rêve, dans l'accumulation et dans la création, dans l'avoir et dans l'être. La pensée de la vie peut servir de consolation face à la mort ; les sots ont besoin des premiers semi-axes, et les sages – des seconds. | | | | |
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| souffrance | | | Je suis un Janus, avec une face côté âme et l'autre côté esprit ; et la mélancolie naît du contraste entre elles. L'âme vit dans une musique, où l'harmonie du bien enveloppe la mélodie du beau et l'intensité du noble ; l'esprit, lui, développe du bruit autour des mots, des images, des idées, qui terminent leur parcours dans la platitude des actes, à l'opposé de la hauteur, dans laquelle trouvent refuge les rêves de l'âme. | | | | |
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| souffrance | | | Le Père sardonique se rit de mes épreuves, de moi en tant qu'un Job innocent. Mais les larmes du Fils hystérique ne font que me dévier de la pureté ironique. Seul l'Esprit promet encore quelques nimbes à la lèpre de mes jours. | | | | |
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| souffrance | | | La falsifiabilité du mot juste : ce qui rehausse un sanglot devrait échouer, face au bâillement. C'est pourquoi la psychanalyse est charlatanesque : elle s'applique également à l'univoque et au loufoque. Prenez cette aberration psychique : « le trajet de substitutions subliminales », qui est une métaphore intellectuelle de première bourre, à la Valéry ! La poursuite du mot juste éloigne de l'ironie et de la larme et ne conduit, tout juste, qu'aux berceuses : « La vraie poésie produit une béatitude ronronnante, plutôt que des larmes ou des rires » - Nabokov - « Истинная поэзия вызывает не смех и не слёзы, а блаженное мурлыканье » - seulement, voilà, on ne découvre l'existence de béatitudes qu'à travers les sanglots, tragiques ou rieurs. | | | | |
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| souffrance | | | Les beaux états d'âme sont ceux qui ne peuvent pas durer. D'où mon refus, le désintérêt pour les enchaînements. Le rire prolongé sent le salon, le sanglot entretenu sent le cabanon - « Quand on pleure, seule la première larme est sincère » - Kundera. Le feu s'éteint d'autant plus vite, qu'il fut plus vif ; le génie dédaigne l'éclairage et le chauffage pour mourir sur un bûcher ou dans une étincelle. | | | | |
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| souffrance | | | Les passions de l'âme, comme la mémoire de l'esprit, pour se maintenir, ont besoin d'actualisation et de rafraîchissements périodiques, effectués par le talent et/ou la volonté, faute de quoi la passion tourne en mélancolie, et l'obsolescence dérègle la mémoire. Mais aucune répétition mécanique ne remplace le rafraîchissement organique. | | | | |
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| souffrance | | | La philosophie est affaire de l'âme consolante ou de l'esprit verbal ; si l'on ignore la stridence de la pitié et la musique du langage, on ne peut pas être philosophe. En création de concepts, en attachement à la vérité, en maîtrise de l'être, le philosophe académique ne dépasse en rien le garagiste. | | | | |
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| souffrance | | | Ils se targuent de narrer la lucidité, tandis que chanter l'illusion correspond beaucoup mieux à la mission centrale du sage – consoler les perdus, plus que ceux qui veulent se trouver. Se vautrer dans l'éveil, tandis que notre séjour divin est dans le rêve. | | | | |
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| souffrance | | | La sagesse, c'est s'esbigner avec l'élégance, face au regard droit de la mort, à l'opposé de la familiarité ou de l'hystérie. L'impossibilité d'un équilibre debout, les yeux ouverts. Le ridicule d'une concentration horizontale, la bouche bée, l'attrait d'un éclatement vertical, les ailes pliées (mystère signifierait - bouche fermée). La sagesse est davantage dans un front baissé que dans un front plissé. | | | | |
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| souffrance | | | À traquer des vérités mortelles, on finit par ne plus voir le rêve immortel. La vérité est dans l'implacable boussole, qui met le cap sur une mort sans rêves, tandis que nos meilleurs rêves sortent d'une bouteille de détresse. Que je te comprends, mon frère, même si nous n'eûmes pas exactement les mêmes étiquettes sur nos bouteilles : toi, avec ton calvados et ta Voie Lactée, moi, avec mon armagnac, mon Floc de Gascogne et mon étoile. | | | | |
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| souffrance | | | La pensée doit introniser le langage et ennoblir l’espérance. « Une idée ne vaut que par l’espoir, qu’elle excite »* - Valéry. L’excitation est une soif de l’âme, soif maintenue auprès de la fontaine de l’esprit. | | | | |
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| souffrance | | | C'est à vous pendre d'ennui que de lire des récits de conquêtes et d'indignations, rédigés par des plumes médiocres ; mais quel afflux d'enthousiasme, avec de chatoyants tableaux, peints par des suicidaires, défaits et résignés ! | | | | |
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| souffrance | | | La vie heureuse, dont prétend s'occuper une philosophie hédoniste, n'est pas à portée des discours. Si le verbe fut élu, pour y placer une part du divin, la vie humaine alors ne serait faite que pour aboutir à un beau livre (aboutissement verbal, mais qui devrait s'interdire d'aboutir !). Tout autre aboutissement est soit banal (force ou chance) soit épouvantable (beauté ou amour). Le Verbe essaya de s'incarner en un corps (son porte-parole minaudant : « Jouis ! » devant une impuissante d'amour) ou en un livre (le même jouvenceau gouailleur : « Lis ! » sous le nez d'un puissant analphabète) - deux désastres d'une sagesse, infidèle à sa hauteur. | | | | |
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| souffrance | | | La culture n'est pas ce qui sauve du naufrage vital (Ortega y Gasset : « Cultura es lo que salva del naufragio vital »), elle est ce qui rend plus pathétique le style de nos messages confiés à la bouteille, à bord de ce vaisseau fantôme qu'est la vie. C'est, peut-être, ce que voulait dire Nietzsche : « Montez à bord, les philosophes ! » - « Auf die Schiffe, ihr Philosophen ! » (les bons philosophes savent, depuis Pascal, qu'ils sont déjà fatalement embarqués), leurs havres d'intranquillité étant leurs propres épaves : « pour se maintenir, comme Pyrrhon, à flot dans l'océan de l'esprit » - Byron - « to float, like Pyrrho, on a sea of speculation ». Deux manières de penser le retour éternel : brûler ses navires, soigner le contenu de sa bouteille. | | | | |
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| souffrance | | | Le cœur fait de ta vie un paradis, que l'esprit représente en enfer et que l'âme interprète en purgatoire ; l'équilibre entre les trois est nécessaire pour une vie pleine ; la part de l'enfer restant stable, le seul risque vient de l'expansion de faux paradis ; le bon Pape se trompe de danger : « L'Église est là, pour conjurer la progression de l'enfer sur terre ». | | | | |
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| souffrance | | | Quel que soit le sens qu'on donne à opium du peuple - suspension du questionnement, foi ou espérance - même la tête la plus subtile n'échappe pas à ce besoin vital ; son opium sera : la dogmatique, pour calmer son angoisse, la sophistique, pour caresser son amour-propre, l'ironie, pour les alterner. L'angoisse allonge les bras, la requête approfondit les choses, l'espérance rehausse le regard. « En tout cas, l'espérance mène plus loin que l'angoisse » - E.Jünger - « Auf alle Fälle führt die Hoffnung weiter als die Furcht » - ce qui explique l'effet de l'opium des intellectuels (R.Aron). | | | | |
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| souffrance | | | L'espérance naît de l'admiration ; l'une des admirations les plus profondes surgit d'un désespoir bien peint ; cette tâche incombe à l'esprit philosophique et à l'âme poétique. L'admiration basse est liée à la vénération de l'héroïsme, ce contraire de l'esprit et de l'âme. | | | | |
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| souffrance | | | L'esprit guide l'action, l'âme insuffle le rêve. L'âme crée l'espérance, l'esprit fabrique le désespoir. « Toute tentative de vivre selon l'esprit conduit, immanquablement, au désespoir » - H.Hesse - « Jeder Versuch, nach dem Geist zu leben, führt unfehlbar zur Verzweiflung ». | | | | |
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| souffrance | | | Nous portons en nous deux personnages : celui qui souffre et celui qui diagnostique, le patient et le médecin ; et les moments les plus éclairants, pour la nature de notre âme souffrante et de notre esprit consolateur, sont les renversements de rôles entre ces personnages. Hippocrate et Tchékhov nous donnèrent des exemples saisissants. | | | | |
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| souffrance | | | Je ne place aucune espérance dans le futur ; c’est le passé rafraîchi de mes rêves qui s’en occupe. La consolation de Chateaubriand : « On n'a rien à craindre du temps lorsqu'on est rajeuni par la gloire » - est grégaire ; elle ne loge pas dans notre cœur, son seul noble séjour, mais dans notre sens social, entretenu par un esprit faible. | | | | |
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| souffrance | | | La philosophie devrait chercher à réconcilier l'esprit et l'âme ; tout en donnant raison au hurlement de l'esprit – horror, horror, horror, elle trouverait un contre-point irrésistible dans la musique de l'âme – joie, joie, joie - une consolation lyrique dans l'irréparable tragique. | | | | |
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| souffrance | | | Pour un écrivain, l'un des emplois les plus utiles de l'intelligence consiste à garder l'illusion, que l'écriture soit une communication salutaire avec l'au-delà de la mort et de l'angoisse, tandis que ce labeur est aussi trompeur et borné que tout travail abrutissant ou assourdissant. Vivre sans illusions est le lot des intelligences médiocres, même si elles sont puissantes. | | | | |
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| souffrance | | | La médiocrité des jouissances et des peines, dans les cœurs des hommes, explique l'extinction des âmes mieux que l'invasion des esprits par le robot. | | | | |
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| souffrance | | | L'angoisse et le langage, tels sont les deux seuls objets d'une réflexion véritablement philosophique ; c'est l'âme et l'esprit qui constituent l'organe unique de ces deux fonctions, et cet organe s'appelle l'humanisme. Aujourd'hui, chez la plupart des hommes, il est dévitalisé par des injections successives de deux virus - mouton et robot. | | | | |
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| souffrance | | | Embarqués sur le navire de vie, les éclairés ne détachent pas leurs yeux des cartes et des boussoles, les obscurs ne voient que la vague et l'horizon, les ténébreux vouent leur esprit au naufrage et leur âme - à la bouteille de détresse. | | | | |
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| souffrance | | | Le talent fascine et ainsi éloigne la pensée de la mort et fait naître l'espérance. « La société, en cultivant le talent, fait sacrifice à l'espérance » - Proudhon. Vous comprenez maintenant pourquoi, aujourd'hui, tous débordent d'un facile et bavard désespoir - la société, dans un courant de fidélisation, mise désormais sur la médiocrité. | | | | |
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| souffrance | | | Les malaises qui nous guettent, à toute étape vitale spatio-temporelle, sont si pénibles qu'il faut chercher des remèdes de cheval, pour nous étourdir. Les plus désirables s'appellent consolations philosophiques, ces caresses de l'esprit, administrées à un corps ou une âme malades. C'est le mot grec pharmakon qui le rend le mieux : à la fois poison, sorcellerie et charme, neutraliser l'angoisse, valoriser le rêve, embraser le regard. | | | | |
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| souffrance | | | Ni la solitude ne me rend plus délicat, ni la souffrance ne me rend plus juste, ni la débâcle ne me rend plus généreux. Et, d'ailleurs, l'abondance n'en donne pas plus de lucidité et de droits que la privation. Ce n'est pas l'événement passé mais le talent présent qui justifie le mérite d'un tableau et de son authenticité naissante. | | | | |
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| souffrance | | | Quand l'esprit est en feu, ou l'âme pratique un sang-froid, le chaos mental ou la détresse morale seront au rendez-vous. La beauté, ou le bonheur, naissent de « froids regards de l'esprit et d'exaspérantes observations de l'âme » - Pouchkine - « Ума холодных наблюдений и сердца горестных замет ». Heureusement, on peut compter sur la chaleur intérieure de l'âme et sur l'espérance extérieure de l'esprit, pour que l'âme ait son regard, et l'esprit – ses notes. L'esprit verra au-delà des formules, et l'âme - au-delà des notules. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance doit être utile : telle une pierre, que le malheureux Sisyphe traîne vers un sommet, mais au lieu de la faire tomber à pic, d'en haut vers la vallée, comme le fait Cioran, en maugréant la terre entière, il faut essayer d'en faire une pierre de touche pour mes muscles, une pierre d'achoppement pour mon esprit, une pierre angulaire de mon âme. | | | | |
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| souffrance | | | L'intelligence s'oppose souvent au goût : les aigreurs et amertumes conduisent à la baisse en intelligence. « L'augmentation de la sagesse se laisse mesurer exactement d'après la diminution de bile » - Nietzsche - « Der Zuwachs an Weisheit läßt sich genau an der Abnahme an Galle bemessen ». Un bon producteur de bile se mue difficilement en émetteur d'encens, et le crachat manque toujours ce qu'atteint le fiel. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance la plus haute, et donc (quoique) détachée de la matière, je la vois dans le monde imaginaire, où règnent les caprices de l'âme ; les repus placent leurs jérémiades dans le récit de leur vie, censée être réelle, et où gémit leur corps ou, dans le meilleur des cas, leur esprit. Mes souffrances réelles tapissent ma vie, mais témoignent du chaos, du hasard, de la déspiritualisation, ne méritant aucun réquisitoire artistique. Je ne verserai pas mes déboires réels dans le ciboire virtuel de mes prières. | | | | |
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| souffrance | | | Le cœur, l'âme, l'esprit, tous les trois trouvent l'aliment pour leur expression dans le royaume des ombres : un fantôme, un rêve, un concept – pour palpiter, s'élancer ou approfondir. La houle des deux premiers provoque, fatalement, des souffrances, tandis que l'esprit n'avance que dans le calme ; penser est un calmant, sentir – un excitant. | | | | |
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| souffrance | | | L'âme n'a pas de langage, et son silence imposé est vécu comme une tristesse ou une angoisse. Elle est analogique, et l'esprit est numérique ; l'intelligence, c'est une fraternité entre eux. La mélancolie : un état d'âme rendu par un mot d'esprit. | | | | |
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| souffrance | | | Mon âme aspire à une musique sacrée, mais seuls mon esprit ou ma chair composent des harmonies, mélodies et rythmes, qui, souvent, s'avèrent profanes, – telle est l'origine de la véritable angoisse. Et que c'est mesquin et décharné que de la voir dans la liberté (Kierkegaard), dans le néant (Heidegger) ou dans les deux (Sartre) ! | | | | |
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| souffrance | | | L'espérance et la désespérance cohabitent en moi, puisqu'elles proviennent des organes différents : le cœur ou l'âme, pour la première, l'esprit ou le corps, pour la seconde. Les origines, elles aussi, sont différentes : divines ou humaines. On se désespère dans l'action, on espère dans le rêve. « Agir dans le négatif nous est encore imposé ; être dans le positif nous est déjà donné »*** - Kafka - « Das Negative zu tun ist uns noch auferlegt, das Positive ist uns schon gegeben ». | | | | |
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| souffrance | | | Il est clair, que toute consolation est une capitulation. Capitulation de l'esprit. Mais oh combien plus pitoyable, ou plutôt imprévoyante, est la capitulation de l'âme, qui accepte le combat, et veut le gagner, pour devenir, ensuite, inconsolable ! | | | | |
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| souffrance | | | L'âme n'étant que l'esprit tourné vers l'infini, la consolation philosophique consiste à détourner l'esprit du fini, où tout est tragique et inconsolable, et à chercher à le transformer en âme, résignée à vénérer le Bien intraduisible et résolue à traduire le Beau insensé, ces seuls infinis indéniables. | | | | |
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| souffrance | | | Aucune volonté, aussi héroïque et déterminée soit-elle, ne peut me sauver de cette triple tragédie : le bien, disparaissant derrière le bas horizon de l'action, le beau, chutant du haut firmament du rêve, le vrai, expulsé de la profondeur et affleurant à la platitude. Quand l'esprit et les bras s'avouent leur impuissance, doit apparaître l'âme, la consolation d'une tragédie assumée. Quand ils continuent de s'agiter, la tragédie devient vaudeville. | | | | |
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| souffrance | | | La grande tragédie, ce ne sont pas des tracas publics des princes de ce monde, mais la langueur solitaire des serviteurs de Dieu, dont les talents, les sentiments, les rêves s’évaporent, face au vide des cieux. | | | | |
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| souffrance | | | Le médiocre n’espère ni désespère ; la haute espérance d’un bel esprit découle de son profond désespoir. « Le suprême désespoir est de n’être pas désespéré » - Kierkegaard. | | | | |
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| souffrance | | | L’espérance métaphysique, la seule dont j’y parle, devient vraiment belle, quand elle est flanquée d’un désespoir parfaitement physique et touchant les valeurs nobles mais irrécupérables. C’est lorsque aucun appui ne permet plus de projeter la moindre étincelle sur un avenir sans issue, donc lorsque seul un nihilisme intérieur, gratuit et irresponsable, offre ses ressources à ma musique et, d’une noirceur extérieure, laisse surgir une douceur illisible, c’est alors que l’espérance se fraternise avec mon angoisse, se fait consolation et m’assure que mes palpitations, perdues pour les yeux et l’esprit, portent un sens pour l’âme, au-dessus des faits, des calculs et même des passions. Cette espérance ne prétend sur aucune profondeur humaine, elle est dans une hauteur divine, inhabitable. | | | | |
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| souffrance | | | Si quelqu’un te console avec sa musique, verbale ou spirituelle, tu l’appelleras – maître. Et puisque la douleur ne te quittera jamais, tu porteras toujours le besoin de son maître. « L’homme est une bête, ayant besoin d’un maître » - Kant - « Der Mensch ist ein Tier, das einen Herrn nötig hat » - seulement je dirais que ce besoin vient de l’ange qu’est aussi l’homme. | | | | |
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| souffrance | | | Un peu d’esprit suffit pour constater, au bout de tout chemin, - un désespoir. Un bon esprit l’étouffe par l’action ou le cynisme. Un esprit noble découvre son allié charitable, l’âme, porteuse de chimères et souffleuse d’espérances, hors chemins, hors temps, hors désir même, une caresse tout intérieure, c’est-à-dire une chaleur sans ressources et une lumière sans sources. | | | | |
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| souffrance | | | Créer selon l’âme, c’est éviter le bruit et n’émettre que la musique ; vivre selon l’âme, c’est chercher des consolations. Créer selon l’esprit, c’est rechercher un langage châtié ; vivre selon l’esprit, c’est souffrir. | | | | |
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| souffrance | | | J’ai enterré les pousses fragiles de certains de mes dons, telles que la poésie ou la mathématique, ce qui m’évita le gémissement des ratés sur leurs talents mal employés. Celui, auquel je tiens, s’épanouit, sans honte. | | | | |
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| souffrance | | | Pour l’esprit, toute espérance ne peut être qu’absurde ; pourtant, faute des âmes, c’est de l’esprit que les hommes d’aujourd’hui attendent du soulagement ou de la consolation, ce qui, fatalement, sentira calculs fallacieux. Seule l’âme crée des mystères consolants, comme l’esprit fabrique des problèmes désespérants. | | | | |
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| souffrance | | | La douleur, le plus souvent, vient de l’extérieur, frappe mon corps, s’exprime par des signes nets, faciles à interpréter. La souffrance naît dans mon âme, suite aux représentations angoissantes que produit mon esprit ; elle est, comme toute mon essence immatérielle, - indicible, ce qui, donc, lance un défi à mes pinceaux et plumes. On narre la douleur, on chante la souffrance. | | | | |
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| souffrance | | | L’esprit nous souffle des mélodies et rythmes décharnés, mais la musique est composée et animée par notre âme. La tragédie naît de l’angoisse d’une âme, dont l’attente est trop haute pour un esprit trop lourd ; la tragédie c’est l’affaiblissement (extinction, effacement, chaos) de la voix de la hauteur (grandeur, pureté, noblesse), l’âme étouffée par les choses. | | | | |
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| souffrance | | | L’esprit est inconsolable, c’est l’âme qu’il faut chercher à consoler. Et, pour ceux qui ont encore une âme, le mot de Dostoïevsky est juste : « L’âme est tentable, mais aussi consolable » - « Душа и испытуема и утешена » - elle est tentée par l’esprit et consolée, en dominant l’esprit. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation ne peut être que tragique : par la beauté d’un rêve faire triompher l’âme noble sur l’impitoyable esprit, la vérité métaphorique l’emportant sur la vérité mécanique. « La vérité est noble, et l’image qui la révèle, c’est la tragédie » - R.Char. | | | | |
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| souffrance | | | Les beaux esprits vivent la détresse, ce vide en attente d'une musique qui ne vient pas ; les minables vivent de manques, de ces vides, qu'ils remplissent du bruit des actes et des choses. | | | | |
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| souffrance | | | L’esprit scrute la vie ; l’âme et le cœur sculptent le rêve. L’esprit s’occupe surtout du Vrai ; l’âme et le cœur se fient au Bien et au Beau. Le Vrai vital nous conduit inexorablement vers le désespoir ; le Bien et le Beau inventent des espérances. « Constater dans la vie une mélancolie incurable, c’est achever ce qui te reste de ton soi » - Chestov - « Обнаружить в жизни безысходную тоску значит добить себя ». Le soi connu est un Sphinx, qui renaît dans le feu mélancolique que déclenche le rêve du soi inconnu. | | | | |
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| souffrance | | | La vraie tragédie ne réside ni dans le corps qu’on martyrise, ni dans l’esprit qu’on méprise, mais dans l’âme qui agonise. « La tragédie s’accomplit dans les âmes »** - Tchékhov - « В душах совершается трагедия », car le naufrage les attend en vue des Îles des Bienheureux. | | | | |
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| souffrance | | | L’esprit peut (et peut-être même – doit) être ténébreux, mais le cœur doit être lumineux. Et la consolation, dans les ténèbres, consiste à faire voir quelques rayons de lumière, même éphémère, à forcer l’esprit céder au cœur, se rendre faible. « La plus grande force d’esprit nous console moins promptement que sa faiblesse »** - Vauvenargues. | | | | |
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| souffrance | | | Le mérite principal de Dostoïevsky est d'avoir compris, que ce n'est pas une valeur, singulière, univoque et indubitable, qui distingue un homme, mais tout un axe équivoque, dont cette valeur n'est qu'un cas particulier : de chute à salut, d'espérance à désespoir, d'ange à bête. Mais le seul à avoir compris et mis en pratique ce terrible et authentique constat fut Nietzsche. La perplexité et la honte de Dostoïevsky et la noblesse et le style de Nietzsche, la conscience et le talent, mais la même place de la souffrance et de l'art, chez tous les deux. | | | | |
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| souffrance | | | Ce qui est matériel aboutit à l’ennui ; ce qui est spirituel – à l’angoisse. Pour entretenir une lueur d’espérance, il ne reste que l’inactuel, le rêve. « L’Espérance regarde au-delà du corps et de l’esprit »*** - Valéry. | | | | |
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| souffrance | | | Pour une tragédie littéraire, il peut y a voir trois fonds possibles : l’historique (le réel), le mythique (l’imaginaire), le lyrique (le rêvé) ; le talent, c’est-à-dire la maîtrise de la forme élégante, justifie l’existence de tous les trois. Mais le contenu d’une vraie tragédie ne peut être que lyrique – la nostalgie des rêves agonisants. | | | | |
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| souffrance | | | En tant que remède spirituel, toute consolation finit par tuer, dans le temps, toute espérance ; la consolation n’est bonne qu’en tant que drogue euphorisante, entretenant, dans l’espace, l’illusion de l’éternité, mais « la perte des illusions amène la mort de l’âme » - N.Chamfort – d’où la multiplication des esprits et le dépérissement des âmes. | | | | |
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| souffrance | | | Les tragédies banales (l’injustice) se terminent mal ; les vraies tragédies (la perte d’intensité des grands sentiments) se terminent bien – par une consolation, épiphane, invisible, volatile – pour l’esprit, mais ravivant - pour l’âme. | | | | |
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| souffrance | | | L’esprit, objectivement, juge, l’âme, créativement, vit, le cœur, subjectivement, souffre. Le créateur devrait suivre Cioran : « Notre capacité à vivre est fonction du désespoir que nous étouffons ». | | | | |
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| souffrance | | | La plus grande liberté consiste en indépendance, vis-à-vis de l’esprit, - du cœur ou de l’âme. Du Bien ou du Beau, vis-à-vis du Vrai. Et donc, cette liberté doit apporter de la consolation et non pas des blessures ou des amertumes. Le philosophe de la liberté, Berdiaev, s’y trompe lourdement : « La liberté apporte la souffrance et une vie tragique » - « Свобода порождает страдание и трагизм жизни ». C’est la vérité, ce produit irréfutable de l’esprit, qui amène ces calamités, qu’adoucissent le cœur ou l’âme. | | | | |
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| souffrance | | | Pour l’homme mortel, les produits principaux de l’esprit sont une vérité désespérante ou un vrai désespoir. Sans secours de son âme, l’homme est perdu. Mais il y a des fous, qui comptent sur une drôle de perfection de l’âme : « L’âme est parfaite, lorsqu’elle est soumise à l’esprit » - St-Augustin - « Est animae natura perfecta, cum spiritui suo subditur ». | | | | |
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| souffrance | | | C’est une soif affaiblie, et non pas un manque de fontaines, qui a besoin de consolation. Ce n’est pas l’esprit, creusant des gouffres, qui te rendra l’espérance, mais l’âme, dégageant ton étoile des nuages qui l’occultaient. « Dans la réflexion se trouve une source inépuisable de consolations » - Novalis - « Nachdenken enthält eine unendliche Quelle von Trost » - qui, rapidement, s’avéreront insipides, tandis que la consolation est retour du goût de vie ou de rêve. | | | | |
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| souffrance | | | Mon soi connu se reconnaît le mieux dans l’enchantement ; les douleurs sont trop communes pour n’éclairer qu’un seul individu. De plus, la douleur frappe l’esprit ou le corps, tandis que l’enchantement caresse l’âme ; et l’âme sait transformer ses douleurs en élans ou rêves. | | | | |
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| souffrance | | | À tout coup reçu, le corps et l’esprit ont des réactions semblables – neutraliser la plaie ; mais le cœur et l’âme devraient ne se soucier que des blessures incurables – l’oubli réussi s’appellerait consolation. | | | | |
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| souffrance | | | L’espoir se tourne vers l’avenir, et l’espérance compte sur le passé ; celle-ci est une victoire de l’âme et du rêve, face à la souffrance, celui-là est une capitulation de l’esprit devant la réalité. | | | | |
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| souffrance | | | Privée de création artistique, sentimentale ou spirituelle, la vie se fige, dans de plates douleurs ou angoisses. « Tout ce qui est spirituel fut toujours mon anti-vie, mon anesthésique »** - Valéry. Si le remède n’est que spirituel, j’ai peur que l’accalmie ne soit qu’insipidité, engourdissement, paralysie. L'art ou la passion approfondissent la douleur et rehaussent l’angoisse. | | | | |
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| souffrance | | | La mélancolie naît dans l’âme, mais elle contamine l’esprit, qui se met à fouiller la mémoire, à la recherche de sources, – en vain. C’est peut-être, cet échec qui distingue la mélancolie – de la tristesse. | | | | |
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| souffrance | | | Les excitations, euphoriques ou désespérantes, troublent l’image de ton étoile et en affaiblissent l’attraction. « J’ai préféré la mélancolie qui espère et qui aspire à celle qui désespère »*** - Van Gogh. La mélancolie est l’écho de l’appel de ton étoile, entendu par ton âme dans le silence de ton esprit. | | | | |
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| souffrance | | | Notre âme sécrète la mélancolie, que notre esprit tente de combattre. Mais l’esprit est commun, tandis que l’âme est personnelle ; nous combattons donc notre genre hapax au nom de l’espèce normative. | | | | |
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| souffrance | | | C’est seulement en vue d’une mort imminente qu’on doit faire taire son âme enténébrée, dispensatrice de folles espérances, et laisser agir son esprit lucide, porteur du désespoir final. Et je comprends Don Quichotte, sur son lit de mort, regretter surtout ses lectures de livres de chevalerie et faire graver sur sa tombe ces mots : « Mourir sain d’esprit et vivre fou d’âme »** - Cervantès - « Morir cuerdo y vivir loco ». | | | | |
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| souffrance | | | L’esprit borné suit la voie rationnelle, et, au bout, parvient, inexorablement, à un désespoir ; l’âme ouverte écoute un appel irrationnel, source de rêves et de tragédies, et s’ingénie d’en garder une espérance. Vu sous cet angle, le vrai contraire du désespoir n’est pas l’espérance éphémère mais la tragédie palpable. « Un esprit délié répugne à la tragédie et à l’apothéose » - Cioran – un tel esprit serait plutôt animalier que délié ; un esprit noble apprécierait aussi bien la finitude elliptique que l’infini hyperbolique ! | | | | |
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| souffrance | | | Jadis, être intellectuel voulait dire morigéner et récriminer. De nos jours, on reconnaît un bon intellectuel par son aveu, que jamais les choses extérieures n'allaient aussi bien. Et sa bile, par une macération morbide d'un ressentiment factice, coule désormais vers l'intérieur. Être raté, c'est ne pas savoir endiguer sa rate dolente. | | | | |
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| souffrance | | | Épicure, Lucrèce, Sénèque, Boèce portent le sens tragique de la vie et, donc, se penchent sur la consolation. Chez les modernes, on ne trouve le besoin de consoler que chez Tchékhov. Le doute trivial de Descartes, le désespoir géométrique de Spinoza, l’absolu galimatieux de Hegel occupent, aujourd’hui, les esprits privés d’âme. | | | | |
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| souffrance | | | La philosophie est affaire de l’âme ; et celle-ci y est plus un outil qu’un objet. L’objet est fourni par les confrères de l’âme – le cœur et l’esprit. Le cœur est sensible au caractère tragique d’une vue de rêve ; il appelle le philosophe à chercher des consolations. L’esprit abstrait se réduit aux domaines de ses manifestations, ce qui nous conduit aux interrogations sur la place du langage dans un discours. | | | | |
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| souffrance | | | L’espérance naît non pas d’une promesse de ton avenir réel, mais de la réanimation du passé de tes rêves. « Tant que le cœur conserve des souvenirs, l'esprit garde des illusions »** - Chateaubriand. D’une mémoire complice sort la consolation, illusoire mais la seule crédible. | | | | |
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| souffrance | | | L’âme tend vers l’ambroisie bienheureuse, mais l’esprit y verse du venin du désespoir. Mais puisque la souffrance accompagne tout breuvage vital, la sagesse consisterait à trouver un bon dosage, qui ferait du poison – un bon remède. | | | | |
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| souffrance | | | Toutes les tentatives épicuriennes ou stoïciennes de conjurer l’angoisse face à ta mort sont vouées à l’échec. Aucune consolation par un rêve retrouvé, aucune résignation par un esprit capitulard, aucune fierté des souvenirs d’un cœur généreux, aucune pénitence des bras fautifs, aucune étendue d’une âme créatrice, aucune surabondance de la foi – rien de noble, rien de vrai, ne peut te garantir un paisible trépas. | | | | |
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| souffrance | | | C’est la cohabitation forcée de la prose de ton existence avec la poésie de ton essence qui est à l’origine de tes tragédies : l’étouffement du souffle du rêve par les miasmes réels, l’étoile de tes aubes occultée par les ténèbres de tes crépuscules, les mélodies de ton âme brouillées par la monotonie de ton esprit. La consolation – des retrouvailles avec tes commencements essentiels, le détachement de tes fins existentiels. | | | | |
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| souffrance | | | L’âme de châtelain doit persister dans les ruines de l’esprit. Elle se nourrit de ton regard, fidèle à ton étoile inextinguible ou réanimateur de ton étoile éteinte. Que l’esprit garde les sous-sols solides et que l’âme aspire au scintillement fragile au milieu des ténèbres. | | | | |
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| souffrance | | | Les tragédies de l’esprit sont communes, universelles ; seules les tragédies de l’âme méritent leur nom. La pensée du désespoir ou la musique d’espérance. « Les plus lumineux de nos chants viennent des plus sombres pensées » - P.B.Shelley - « Our sweetest songs are those of saddest thought ». | | | | |
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| souffrance | | | Ton esprit est la lumière commune, dont ton âme projette des ombres individuées, auxquelles ton cœur apporte de la chaleur – ce tableau résume la source de ton rêve. Un jour, aucun aliment terrestre n’entretient plus la lumière de ton esprit, et la tragédie, c’est la nuit sans aucune lumière. Mais tu ne vis que de la nuit. Et tu te mettras à rechercher des aliments célestes que t’offrira ton étoile. | | | | |
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| souffrance | | | Taedium vitae finira par éteindre toutes les lumières, toujours communes, de ton esprit ; gaudium somniorum embellira les ombres, toujours uniques, de ton âme. | | | | |
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| souffrance | | | Tout homme, sachant s’écouter et reconnaissant s’ignorer, vit, tôt ou tard, cet état de sa conscience : un cœur exsangue, une âme fléchissante face à un esprit toujours serein, prêchant le désespoir. Et sa volonté tenterait cette grande leçon : au cœur - la résignation à porter un gouffre infranchissable entre le motif et l’acte ; à l’âme – la consolation en tant que l’humble fidélité aux premiers élans de sa jeune noblesse ou de sa noble jeunesse. | | | | |
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| souffrance | | | Des miasmes désespérants ne peuvent venir que d’un cœur trop enflammé ou d’un esprit trop glacial, jamais – d’une âme pure et ardente. Mais qui encore a une âme ? | | | | |
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| souffrance | | | On a tort d’opposer l’espérance au désespoir : celui-ci gémit dans le réel, celle-là chante dans le rêve. Deux interprètes, si souvent à l’opposé l’un de l’autre, – l’esprit et l’âme. | | | | |
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| souffrance | | | Au-dessus de toi, ce n’est pas le même ciel qui intimide ton esprit ou encourage ton âme. Pour te tourner vers le premier, tu dois lever les yeux ; pour te donner au second, tu dois lever le regard. Le premier, gardien des ténèbres, approfondit ton désespoir ; le second, hébergeur de ton étoile, t’élève jusqu’à l’espérance. | | | | |
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| souffrance | | | L’euphorie ou la désespérance de ta plume sont des états de ton cœur qui favorisent la peinture commune et plate. Du choc entre les deux surgit la mélancolie : vers la profondeur de l’esprit ou vers la hauteur de l’âme. | | | | |
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| chœur vérité | | | INTELLIGENCE : Savoir falsifier toute vérité est signe d'intelligence. L'intelligence supérieure est de fabriquer un langage rendant cette falsification - automatique. Tout ce qui touche à la vérité peut être câblé dans le cerveau des hommes. La grande menace serait, que le beau se réduise, lui aussi, à quelques branchements de veines ou d'aortes. | | | | |
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| vérité | | | La distance entre le vrai et le faux peut se mesurer en unités lexicales, syntaxiques, sémantiques ou pragmatiques. Plus on la réduit à la lettre (au lexique donc), plus on a de l'esprit. Une vérité est belle, lorsqu'elle résiste aux substitutions congruentes, radicales et délicates, de ses termes. Gödel montra une belle différence entre ce qui est sémantiquement vrai et ce qui est syntaxiquement démontrable, tandis qu'en Intelligence Artificielle les deux sont équivalents. | | | | |
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| vérité | | | Le regard et le langage - deux outils qu'entretient un bel esprit ; le médiocre, le mal instrumenté ou le mal inspiré, s'occupe de matières premières, des vérités. La Caresse ou le Verbe, c'est à dire la poésie personnelle, se concentrent aux Commencements ; des vérités traînent auprès des finalités aléatoires et communes. Ceux qui manquent d'audace et de personnalité, se plient aux jugements universels, absolus : « Ce qui vient de moi-même, dans ma philosophie, est faux » - Hegel - « Was in meiner Philosophie von mir ist, ist falsch ». Le créateur audacieux dit : « C'est le regard qui exprime la vérité » - Nietzsche - « Die Wahrheit spricht der Blick aus ». | | | | |
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| vérité | | | L'homme, péniblement, apprend au vrai une langue de symboles, et voilà que le réel, ce vagabond sans famille ni école, s'avère maîtriser sans peine la même langue ! « L'homme mesure Dieu, comme l'image mesure la vérité » - Nicolas de Cuse - « Sic mensura Dei in creaturis sicut veritas in imagine ». | | | | |
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| vérité | | | Le mot idée renvoie soit à la requête (intentions, hypothèses, références), soit à la réponse (constat de substitutions et de liens). Entre ces deux lieux de pensée incommensurables se glisse la vérité, précédant le second et succédant au premier. | | | | |
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| vérité | | | Soit on réduit la philosophie à la logique en en attendant des solutions-vérités, soit au savoir, prometteur de problèmes-langages, soit, enfin, à la poésie, où l'on se contente de mystères-styles. Sens pratique, sens intellectuel, sens poétique : « Le poète est un homme, qui a gardé le sens du mystère »* - J.Green. | | | | |
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| vérité | | | On ne voit aucune raison, pour que la matière suive la loi, que la raison dicte. Pourtant, c'est ce qui se passe. Le sceptique, qui voit des contradictions jusque dans l'être, par là-même se disqualifie. Les contraires ne cohabitent que dans des modèles ou langages différents, dans des savoirs à la différence symétrique non-vide. Et Héraclite : « les contraires se font équilibre dans l'esprit, parce qu'ils se font équilibre dans la réalité » - semble ne pas comprendre, que l'esprit n'est pas seulement exploitant, mais aussi fabricant de modèles, la synchronie ne se confondant pas avec la diachronie. | | | | |
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| vérité | | | Les transcendantaux : le Bien, le Beau et le Logique. Mais ni les bonnes actions, ni les beaux objets ni les vérités ne le sont pas. Le Vrai ne quitte presque pas le domaine langagier, effleure à peine le conceptuel et ignore le réel. Le Bon ne loge que dans l'âme, se tait ou se profane dans le réel et se chante ou se rehausse dans le langagier. | | | | |
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| vérité | | | C'est seulement aux questions sans intérêt, où règnent le pensif et le constatif, qu'on ne peut répondre que par un oui ou un non. Plus la question appelle de substitutions, plus le oui et le non s'équilibrent, dans leurs chances d'emporter la mise. L'esprit ironique consiste à donner un coup de pouce au perdant. | | | | |
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| vérité | | | Le vrai est toujours logé dans un univers clos, et la création est modification de l'univers, donc – défi explicite au vrai ancien et naissance implicite du vrai nouveau. Le vrai, contrairement au beau, ne demande ni volonté ni intelligence internes ; il est produit collatéral et secondaire d'une volonté de la création externe. « Volonté du vrai - c'est l'impuissance dans la volonté de créer »*** - Nietzsche - « Wille zur Wahrheit - die Ohnmacht im Willen zur Schaffung ». Le créateur produit des images, qui forment un arbre requêteur, et que l'observateur unifie avec son propre monde, l'unification devenue possible grâce à l'adaptation au nouveau langage et à la vérité établie, fugitivement et mécaniquement, de la proposition. | | | | |
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| vérité | | | Que l'illusion soit plus vitale que toute vérité se prouve avec la même rigueur à partir des trois démarches : de la représentation (la puissance d'Aristote), de la quête (la poésie de Valéry), de l'interprétation (la noblesse de Nietzsche). Ce qui est curieux - et juste, car ces trois dons ne s'influencent guère mutuellement -, c'est que chacun d'eux voyait dans sa démarche la seule menant à cette vitalité. | | | | |
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| vérité | | | Des trois types de vérités, ontologique, représentative, jugementale, seule la dernière devrait être retenue. La vérité des choses aurait dû être confiée aux sens ; la vérité de la pensée des choses - au bon sens ; mais le sens ne peut partir que de la vérité des jugements langagiers. | | | | |
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| vérité | | | Les sages aiment réfuter ce qui fut vrai dans un ancien langage. Les preuves sont obsession des médiocrités : « On peut prouver même ce qui est vrai » - Wilde - « Even things that are true can be proved ». | | | | |
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| vérité | | | La résignation, de tout temps, animait les sages, freinait le progrès et favorisait les tyrans ; la contradiction soulevait la plèbe, promouvait la liberté et rapprochait la justice. Qui, alors, est le vrai sage ? « On a souvent honoré du titre de sage ceux qui n'ont eu d'autre mérite que de contredire leurs contemporains » - d'Alembert - le monde grouille de rebelles et de contradicteurs, porteurs de ressentiments. | | | | |
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| vérité | | | L'innéité est faite du chaud chaos du bien et du beau, que scrute, recueilli, un esprit inarticulé. C'est le vrai, toujours articulé, qui marque l'extériorité sans aucune attribution thermique. Dire : « la vérité est intériorité » (Kierkegaard), c'est s'avouer incompétent en mystères. | | | | |
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| vérité | | | L'homme, à l'apogée de son orgueil, s'exclame : « Je suis libre ! » ; notre Dieu incarné aurait dit : « Je suis la Vérité » - pourtant, il y a peu de concepts plus ternes et banals que la vérité et la liberté ; au moins, leur contraires, le rêve et la contrainte, sont plus féconds et stimulent le talent et non pas la routine. Mais on peut animer ce qui est existe, en végétant, – par son plongeon dans l'inexistant : « La liberté n'existe que dans le royaume des rêves » - Stirner - « Freiheit lebt nur in dem Reich der Träume ». | | | | |
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| vérité | | | La première chose humaine qu'on apprend aujourd'hui à l'ordinateur est ce qu'il y de plus banal et mécanique, - le don de vérité, et l'on veut nous faire croire, qu'il est « le don, qui surpasse tous les autres » - le Bouddha ! | | | | |
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| vérité | | | Le flair de la vérité et son extraction sont deux métiers, incompatibles en théorie et étrangement solidaires en pratique : l'intuition d'une fin, sans préoccupation de chemins, ou bien la poursuite du plus court chemin vers une fin, dont on ignore la véracité. Aristote, en mauvais théoricien, est pour l'équivalence de ces dons : « Le vrai et ce qui lui ressemble relèvent de la même faculté ». | | | | |
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| vérité | | | Les plus piètres des penseurs croient, que l'opposition fondamentale se joue entre la vérité et l'erreur. Les meilleurs la placent entre l'intensité et la pâleur, entre le chant et le récit, entre la noblesse et le conformisme, entre l'âme et la machine. Le problème de vérité ou d'erreur se réduit, le plus souvent, au langage, la partie la moins délicate d'un discours intellectuel. | | | | |
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| vérité | | | Dans l'intelligible, ce qui nous est commun, donc ce qui n'est qu'une intersection, est nécessairement plus pauvre, que ce qui nous est imparti en propre. Et la vérité n'est qu'un attribut de l'intelligible. St-Augustin ne veut pas le voir : « Quand nous voyons, l'un et l'autre, le vrai, où le voyons-nous ? - dans l'immuable Vérité, au-dessus de nos intelligences » - « Si ambo videmus verum, id videmus ? - ambo in ipsa quae supra mentes nostras est incommutabili veritate ». | | | | |
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| vérité | | | Dans mes ruines, que commençait à battre la marée humaine, je me tourne vers une île déserte, utopique de préférence, pour donner plus de frissons au rêve à sceller dans une bouteille ; mais les hommes verront dans mon périple une banale expédition, pour aborder la vérité : « L'île de la vérité est entourée par un puissant océan, dans lequel bien des intelligences iront faire naufrage dans les tempêtes de l'illusion » - F.Bacon - « The island of truth is lapped by a mighty ocean in which many intellects will still be wrecked by the gales of illusion ». | | | | |
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| vérité | | | Ni la vérité ni la liberté ne sont des valeurs absolues ou primordiales, mais des dérivées partielles de l'intelligence ou de la noblesse. | | | | |
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| vérité | | | Les médiocres sont fiers de pouvoir garder à l'esprit deux idées contraires, sans perdre la face. Puisque ces vérités sont formulées, chez eux, dans un seul et même langage, cette cohabitation paisible dévoile un sot. Le sage, comme Dieu, a plusieurs demeures, c'est à dire plusieurs langages, et il a des moyens d'entretenir des contradictions comme on entretient des maîtresses, qui s'ignorent. | | | | |
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| vérité | | | L'homme évolué est produit de la nature et de l'esprit ; la nature forme ses facettes du bon et du beau, et l'esprit le prépare à la liberté et à la vérité ; les saints et les artistes se reconnaissent par leur méfiance face à l'esprit, les héros et les sages - par leurs défis lancés à la nature ; paradoxalement, les premiers préservent le sacré organique, les seconds amènent le profane mécanique. | | | | |
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| vérité | | | Aujourd'hui, n'importe qui prouve sans peine toutes les vérités de ce jour. Le seul défi des belles plumes reste de faire encore croire aux illusions hors temps. | | | | |
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| vérité | | | C'est la funeste obsession par le vrai mécanique, qui fit de l'homme organique un robot automatique : « L'apparence immédiate de l'art comme de la pensée, c'est la vérité » - Hegel - « Die unmittelbare Erscheinung der Kunst und des Denkens gibt sich als das Wahre », c'est pourquoi l'art n'est plus qu'une mode, et la pensée - qu'un mode d'emploi. | | | | |
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| vérité | | | Non seulement la vérité n'a rien à voir avec le feu, elle n'a même de notion de distance : soit on la tient, soit on est incommensurable avec elle. On ne peut ni s'en approcher ni n'en brûler : « Il faut vivre avec la vérité comme avec le feu : pas trop près, pour ne pas se brûler, pas trop loin, pour ne pas avoir froid » - Diogène Les âmes chevaleresques ou les esprits fraternels s'enflamment et se chauffent ailleurs, auprès du beau ou du bon. La vérité pourrait, éventuellement, servir de ressource alimentaire. | | | | |
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| vérité | | | L'être et le devenir dans les transcendantaux : dans l'être, le vrai est antinomique du faux, le bien est affaire de noblesse, le beau est jugé par le goût arbitraire ; dans le devenir, de nouveaux langages préparent de nouvelles vérités, le bien se traduit en sacrifices, le beau est affaire de création. Tout cela pour dire, que les prises de position y sont absurdes ; la pose, plus artistique que scientifique ou philosophique, y est plus à sa place. En pertinence, l'intelligence y cède au talent. | | | | |
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| vérité | | | Dans la vie spirituelle, la science n'est qu'une contrainte, nous évitant de proférer de trop grosses sottises, mais parler d'elle n'a pas plus d'intérêt que parler du code civil. « Les véritables bonnes logiques ne servent qu'à ceux qui peuvent s'en passer »* - d'Alembert - elles leur servent, pour qu'ils s'en moquent, en compagnie plus aguichante de l'intuition. On est maître d'un bien accessible, si l'on sait s'en passer. On devrait se servir de sa logique, comme on se sert de sa digestion : des boîtes-noires dont on ne voit que des entrées-sorties. | | | | |
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| vérité | | | Le vrai n'est ni dans les choses ni dans les rêves, il est dans les mots suspendus au-dessus d'une représentation et interprétés par la raison. Mais l'âme, elle aussi, veut parfois se mêler de la véracité, et alors on dit que « les rêves sont plus vrais que les choses : car il y a plus d'affinités entre les fantômes de l'imagination et l'âme, qui les produit, qu'entre cette âme et le monde extérieur » (Custine). La raison ne s'occupe que du langage, c'est l'âme qui fait adhérer à ce qui y prend forme. | | | | |
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| vérité | | | C'est la déviation langagière, et donc un mensonge dans le langage courant, qui manifeste notre créativité. « N'importe quel sot est capable de dire la vérité, pour savoir bien mentir, en revanche, on a besoin d'une certaine finesse » - S.Butler - « Any fool can tell the truth, but it requires a man of some sense to know how to lie well ». Le fin esprit consiste à savoir, qu'une avalanche de mensonges entraînants peut être provoquée par l'écho d'une vérité silencieuse. D'où sa méfiance de toutes pistes et la détermination de rester en hauteur, au-dessus des neiges ou des mers déchaînées. | | | | |
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| vérité | | | Pour être maître du vrai, l'intelligence suffit ; mais il faut plus que de l'intelligence, pour faire cohabiter le bien et le beau, - il faut de l'esprit, presque inutile dans le vrai. | | | | |
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| vérité | | | Le misérable verbe être pollua le débat intellectuel jusque dans les Saintes Écritures. Les vrais verbes sacrés, nous sauvant de l'incolore vérité, toujours profane, sont : pâtir, rêver, créer, penser. « Le verbe être avait, dans l'Antiquité, un sens sacré de l'Être divin, devant engendrer dans les hommes la sensation de la vérité » - V.Ivanov - « Глагол быть имел в древнейшие времена священный смысл бытия божественного, чтобы сеять в людях ощущение истины ». | | | | |
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| vérité | | | Le sot n'a rien contre la vérité, puisqu'il ne comprend ni son origine ni sa justification ni les moyens de la falsifier. Le sage s'en sert comme d'un outil ou la dépasse, en inventant de nouveaux langages, où elle ne serait plus valable. Le sage est un Ouvert à ce qui n'est pas lui, le sot est fermé, il s'arrête à ses limites, qui sont bien à lui et bien étroites. | | | | |
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| vérité | | | La question de véracité ou de fausseté des pensées est si mécanique et commune, qu'elle ne devrait pas te préoccuper. On peut bien peindre les deux. Une pensée est fausse à cause de l'une des trois raisons : on s'embrouille dans le langage, on s'embrouille dans le modèle courant, on invente un nouveau langage ou un nouveau modèle, ce qui, automatiquement, rend la pensée - fausse. Une pensée, juste dans ce qui est déjà fixe, est une platitude ; dans une invention, elle est belle, grâce au style dans la langue, ou à l'intelligence dans le modèle. | | | | |
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| vérité | | | Le savant, qui parvient à une vérité, prouve la force et l'intelligence de ses yeux ; le poète, qui s'en écarte, montre le goût et la créativité de son regard ; ni l'un ni l'autre ne se contentent d'y séjourner. Tous les deux sont créateurs de langages : de représentation et d'interprétation. Les chemins, qui conduisent à la vérité ou en partent, ce sont des langages, universels, pour le savant, individuels - pour le poète. | | | | |
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| vérité | | | Un immense mystère : pourquoi le vrai, dans la réalité, est si souvent mêlé au beau ? Au point, que la séduction par le réel est attribuée souvent au vrai et non seulement au beau, comme la déduction dans la représentation débouche si souvent sur le beau. La justesse de l'esprit se muant en caresse de l'âme. « La tentation est la sollicitation de la beauté, sans bonté ni vérité » - Jankelevitch – la tentation est une séduction aveugle. | | | | |
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| vérité | | | On reconnaît une véritable pensée philosophique, c'est à dire celle qui aborde, simultanément, l'esprit, l'âme et la réalité, par sa résistance à toute sape sophistique ; tandis que toute recherche de la vérité, réduite à la simple raison, s'écroule au premier attouchement éristique. Pourtant, c'est, aujourd'hui, la seule raison d'être des professionnels, qui font de la philosophie une savante recherche, facilitant le progrès. | | | | |
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| vérité | | | Toute création intellectuelle est, par son essence, production de l'illusion ; elle est banale, lorsqu'on ne sort pas du langage des autres, elle est artistique et personnelle, lorsqu'elle s'accompagne de création de nouveaux modèles et donc de nouveaux langages ; dans ce dernier cas, elle est illusion évanescente, dans le monde monotone, et vérité naissante, dans le monde à recréer ; le choix du monde est affaire d'intelligence et de goût. | | | | |
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| vérité | | | L'amour, la beauté, la vérité – le mystère du cœur, le problème de l'âme, la solution de l'esprit – la noblesse, la création, l'intelligence. | | | | |
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| vérité | | | Au sage, l'impossibilité du dernier mot inspire la vénération de l'indicible vérité de Dieu. Au sot - l'indifférence cynique devant toute vérité. | | | | |
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| vérité | | | Dans la question, le sage apprécie la part du vrai en puissance, dans la réponse - la part du beau atteint par le goût. Tandis que le sot imagine de belles questions, auxquelles la réponse apporte le vrai. | | | | |
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| vérité | | | Les difficultés de logique se surmontent même par des ignares de logique ; le milieu naturel de la vraie pensée, ce n'est ni la rigueur ni la connaissance, ce sont nos ténèbres : ce n'est pas une clarté qu'elle apporte – elle rend superflue toute lumière. Une pensée altière laisse la logique à ses laquais-calculateurs, elle garde son altitude. La logique ignore l'altimètre et n'offre que des garde-fous, pour que je ne dégringole pas dans la vallée des platitudes. Ailleurs, elle cache le ciel, pour qu'on ne se découvre pas des ailes. | | | | |
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| vérité | | | La vérité passe dans l'ordre de la bêtise, quand de l'imprévu de sa naissance elle fait une destinée ou une immortalité. La bêtise, contrairement à la bonne vérité, n'étonne pas, parce qu'elle est éternelle. Mais le meilleur étonnement, celui de l'amoureux, par exemple, est hors intelligence : « La bêtise, c'est d'être surpris » - Barthes - vous comprenez maintenant pourquoi le sage court d'après la bêtise et l'amoureux, ravi, l'attrape ! | | | | |
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| vérité | | | La beauté est maîtresse du poète ; elle ne devrait se marier ni avec le vrai ni avec le bon. Les pitoyables idées platoniciennes devaient naître du mariage entre le beau et le vrai ; tandis le vrai mot, mot rédempteur, naît de la beauté, animée (couverte d'âme) ou visitée par le bon esprit. | | | | |
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| vérité | | | Toutes les médiocrités pensent, que toute chose vraie est nécessairement bonne. Un déluge de vérités insipides, incolores se déverse dans des livres, qu'aucun bon goût ne visita jamais. Ils sont peu, ceux qui comprennent, que quand une chose est bonne (par le style, l'intelligence et l'originalité), elle est vraie (pour celui qui maîtrise le langage sous-jacent). | | | | |
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| vérité | | | Le régime du vrai ne peut être qu'aristocratique (le pouvoir y revenant à ceux qui maîtrisent la représentation et le langage – prérogative des élites) ; dès qu'on veuille adjoindre au vrai le possible, on glisse vers la république (où toute voix a le même poids). Pour gérer le vrai moderne, approximatif et contingent, la royauté est de trop, la loi du marché suffit. L'imagination est la déesse des mensonges annonciateurs, qui ne visitent que des porteurs immaculés de vérités à crucifier. Vu par un vrai annexionniste, l'imagination est toute provinciale, mais elle est caput mundi d'un bel irrédentiste. | | | | |
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| vérité | | | Kant prend les trois facettes de notre activité spirituelle - abstraire, vivre, juger – et les associe, respectivement, avec le vrai, le bon, le beau. Il serait plus noble de juger le vrai (pour lui trouver sa demeure – le langage), d'abstraire le bon (puisque intraduisible en actes) et de vivre le beau (car la plus noble vie, c'est l'art). | | | | |
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| vérité | | | L'intellect est une machine produisant représentations, requêtes et interprétations ; les concepts, idées et vérités ainsi produits appartiennent non pas à lui-même, mais au modèle et au langage. Incompatible avec Descartes : « La vérité ne peut résider qu'en intellect » - « Veritatem in solo intellectu esse posse ». | | | | |
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| vérité | | | Quel piètre cogniticien s'avère être Wittgenstein, en s'imaginant, que le travail de l'intellect se réduise à la description de modèles et de faits (Sachverhalte). Tandis que les idées, comparées aux faits, sont d'autant plus nombreuses, que le vrai par rapport au démontrable. Et prendre les idées pour faits, c'est du platonisme naïf. | | | | |
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| vérité | | | Toute sagesse devrait être d'ordre cynique : ne pas se laisser envahir par la vérité, toujours laisser quelques échappatoires mystiques aux fantômes ironiques. L'homme de l'arbre, l'homme du climat savent, à la lumière du jour, transformer le fantôme en saisonnier zélé de la vérité diurne. | | | | |
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| vérité | | | Rien d'élégant ne sort de ces tentatives logiciennes de répartir la vérité entre la réalité et le langage et d'ignorer le modèle. « À l'être en soi correspondent les vérités en soi, et à celles-ci, - des énoncés fixes et univoques » - Husserl - « Dem An-sich-Sein entsprechen die Wahrheiten an sich, und diesen - fixierte und eindeutige Aussagen ». Il y a des vérités absolues, propres à la matière et à l'esprit, des «vérités» arbitraires, nées de la liberté du concepteur, et enfin, des vérités «univoques» naissant de l'évaluation des énoncés dans le contexte d'un modèle. Que la foi ou la compétence s'occupent des deux premières, seule la dernière devrait être prise au sérieux par un cogniticien. | | | | |
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| vérité | | | Le vrai, en tant qu'un des universaux médiévaux, coïncide avec le réel, avec le parfait, avec le pré-créé. Curieusement, c'est par des dyades, plutôt que par des triades, qu'on les perce le mieux : le bien, avec ses facettes de pitié et de justice, le beau, avec celles de création et de jouissance, le vrai, avec celles de représentation et d'interprétation, - le cœur, l'âme, l'esprit. Nous sommes des Ouverts, sur la première facette, et des Fermés – sur la seconde. Être un Ouvert, c'est accorder à l'inconnu la valeur de nos limites inaccessibles : le bien, net, mais intraduisible en langage des actes ; le beau, inspiré par un obscur idéal et répugnant aux choses mêmes ; le vrai, constatant la merveille de l'horloge et nous faisant nous agenouiller devant l'Horloger inconnu. Tout créateur finit par s'identifier avec ses facettes ouvertes. | | | | |
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| vérité | | | La paix d'âme ou le repos d'esprit sont deux calamités, que favorisent les vérités fixes : « Nous aimons tellement le repos d'esprit, que nous nous arrêtons à tout ce qui a quelque apparence de vérité » - J.Joubert. Vu sous cet angle, le contraire de la vérité serait la beauté ou la noblesse, qui nous promettent des extases, des fidélités ou des sacrifices, éprouvés hors toute raison prouvée. La beauté se montre et ne se démontre pas. La vérité assure les cadences, et la beauté – la musique. | | | | |
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| vérité | | | Les ennemis du vrai, du bon, du beau, contre lesquels pestent bêtement les philosophes, n'ont jamais existé, mais peu eurent assez de talent pour bien peindre l'arbitraire, le mal et l'horreur ; ce don se réduit à l'intensité des couleurs et des élans. | | | | |
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| vérité | | | Voir ou formuler le (vrai du) sens de la matière, de la vie, de l'esprit est une tâche humaine et qui sera bientôt à la portée des machines ; voir le miracle de la possibilité même du sens du bien et du beau, c'est croire en Dieu, s'élever jusqu'aux anges. | | | | |
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| vérité | | | Les plus beaux épisodes dans le périple d'une idée étant des résurrections, voulues par le Père-Mot, - l'Esprit fratricide, ayant toujours, quelque part dans les nuages, une idée rivale, pourra être absous. | | | | |
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| vérité | | | Une proposition est un oiseau, et établir sa vérité, c'est trouver une cage aux écartements assez étroits, pour que cet oiseau n'en puisse s'échapper. Avec un oiseleur à l'esprit plus large, il faudrait chercher un autre volatile et laisser l'ancien rejoindre la liberté des mensonges. Il arrive, hélas, qu'on confonde la vérité avec la vie : « La vérité ne s'en évadera jamais, mais on peut y enfermer la vie » - Dostoïevsky - « Правда не уйдёт, а жизнь-то заколотить можно ». | | | | |
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| vérité | | | Le bien n'est ni dans la pensée ni dans les choses (le cœur en est la source, la demeure et le juge) ; le beau est également réparti entre la pensée et la chose (l'âme contenant un reflet fidèle du monde) ; le vrai est dans la pensée et non pas dans la chose (l'esprit ne sachant interpréter que ce qui s'articule dans un langage). | | | | |
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| vérité | | | Le poète ne cherche ni un vrai à démontrer ni un faux à désavouer ; avec la poésie, le beau de l'âme peut se passer du vrai de l'esprit. Le vrai le plus profond est toujours près de la surface des choses et de la platitude des idées : mais le beau hautain en est toujours éloigné : « Le poète se trouve à une distance infinie du vrai » - Socrate – voilà de la bonne géométrie ! | | | | |
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| vérité | | | À la place de l'âme, qui fut la seule source de l'amour, ils ont un capteur d'intérêts matériels ; à la place de l'esprit, qui fut le seul producteur de vérités, ils ont une calculatrice ; et ils disent aimer la vérité. Quand j'aime, je suis incapable d'en nommer l'objet ; et quand je maîtrise l'objet, je ne peux pas l'aimer – on n'aime que ce qu'on ne peut ou ne veut pas connaître. | | | | |
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| vérité | | | Le véridique face à l'inventé : aucun constat crédible pour peindre l'âme, le cœur ou l'esprit. Seule la qualité de l'invention y met des couleurs et des formes. Tout appel au triomphe de la vérité, dans ces canevas, ne fait que fausser la perspective. D'autant plus, qu'on ne peut qu'être naturel, on ne peut pas chercher à le devenir, ce qui débouche toujours sur des clichés. La sagesse incréée ne peut être que niaise. | | | | |
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| vérité | | | Il faut se dire, que le passage de l'idée à la vérité est du même ordre que le passage de la lettre au mot. L'esprit est la maîtrise de la lettre ! | | | | |
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| vérité | | | Gradations de l'intelligence : voir le vrai dans une chose visible, dans un mot lisible, dans un mouvement (désir) risible. Chaque fois, on gagne, respectivement, en profondeur, en hauteur, en ironie. Tout cheminement inverse, le plus répandu aujourd'hui, est le glissement vers la bêtise, c'est-à-dire vers l'intelligence des robots. | | | | |
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| vérité | | | L'enquête, la requête, la conquête - la représentation (mentale), l'interprétation (langagière), la donation de sens (réel) - l'intuition, la logique, le bon sens - le libre arbitre, la rigueur, la liberté - le savoir, la vérité, la science - trois sphères, où comptent, respectivement, l'ampleur, la profondeur, la hauteur. | | | | |
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| vérité | | | Le philosophe est non pas l'homme, qui médite plus, mais qui s'isole mieux. D'autres servent de caisses de résonances du brouhaha ambiant ; le philosophe découvre le silence, qui précède chacun de ses mots. Non pas tant distinguer le vrai du faux, mais ce qui chante en moi - de ce que me souffle l'époque récitante. | | | | |
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| vérité | | | Jadis, l'ignorance protégeait contre l'inquiétude, et de doux mensonges berçaient notre félicité. De nos jours, les consciences tranquilles sont préservées mieux grâce au savoir, et la félicité béate - grâce à la vérité arrogante, plutôt qu'au timide mensonge. L'ignorance est incapacité de nouvelles unifications bouleversantes, incapacité due à la perception du connu comme d'une constante, l'intelligence consistant à savoir toujours y déceler quelques troublantes variables. Plus de constantes, plus d'ennui et de tranquillité. | | | | |
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| vérité | | | Il n'y a pas de contradiction entre ceux qui disent qu'on crée, formule, découvre ou ancre la vérité. On la crée en modifiant le modèle (le libre arbitre conceptuel), on la formule dans un langage bâti au-dessus du modèle (l'attachement langagier), on la découvre par un interprète du langage dans le contexte du modèle (la logique de l'unification d'arbres), on l'ancre à la réalité en la confrontant avec le monde modélisé (l'intelligence du sens). Le concept, la métaphore et le sens sont illogiques. | | | | |
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| vérité | | | Je passe, inévitablement, par la tentation du sophisme - un jour je me dirai : je prouve tout ce que je veux. Mais deux constats finissent par m'en éloigner : primo, quand à ma conviction s'ajoute mon adhésion, et la réalité, miraculeusement, s'y plie (aléthéia d'Aristote, adaequatio rei et intellectus de St-Augustin et d'Averroès, verum et factum reciprocantur de G.B.Vico, l'harmonie préétablie dans l'âme entre la représentation et l'objet de Leibniz, ce qui est rationnel est réel de Hegel - was ist wirklich ist vernünftig, la parole va à l'être, car elle en vient de Heidegger - das Wort geht zum Sein weil es vom Sein herkommt), le significatif rejoignant le formel ou s'y refusant dans l'irrécusable perplexité de Zénon d'Élée ; secundo, quand je comprends, que le choix des choses à prouver joue le rôle des contraintes, que ne s'imposent que le bon goût et la noblesse. | | | | |
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| vérité | | | Jadis, l'esprit était inséparable de l'âme. Il devenait âme, aux instants, où la voix du beau ou du bon couvrait celle du vrai. Aujourd'hui, resté avec le seul vrai, l'esprit n'est plus qu'affaire de calories ou du mimétisme. « Nous devons penser l'esprit comme relevant de la biologie, tout comme la digestion ou la photosynthèse » - Searle - « We have to think the mind as biology bound, just like digestion or photosynthesis ». Pour comprendre la nature de la bile ou de la larme, il leur faut étudier le processus de sécrétion d'amertumes ou d'absorption de sels, comme pour la naissance du Verbe ou la procession de l'Esprit. | | | | |
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| vérité | | | Tout énoncé vit trois stades : la question (mots, références), la réponse (valeurs de vérité, substitutions), le sens (confrontations avec la réalité). Si la vraie signification réside dans le premier, le discours est poétique, si elle est dans le deuxième - le discours est scientifique, et si c'est le troisième - applicatif. Et ce qui les traverse, leur invariant, est proprement l'idée, qui n'est donc ni exclusivement dans le mot (les idéationnistes), ni dans le contenu (les phénoménologues), ni dans le sens (les pragmatiques). | | | | |
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| vérité | | | N'être sûr de rien, pour un sot, signifie incapacité de prouver ; pour un homme d'esprit - capacité de falsifier une vérité prouvée, de créer un nouveau langage, dans lequel ce qui fut vrai ne le serait plus. | | | | |
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| vérité | | | La décadence humaine : avec l'âge, on ne porte plus la beauté, ensuite on ne vénère plus le Bien, enfin on devient indifférent au vrai. On perd la jeunesse du corps, la jeunesse de l'âme, la jeunesse de l'esprit. Incapable de rendre sacrées les ruines intemporelles, on devient soi-même une ruine du temps. | | | | |
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| vérité | | | Quand on n'a que les yeux pour voir, on n'exhibe que les choses vues, alourdies de leurs pesantes vérités. Les vérités aériennes entourent le rêve, porté par le regard. « Dans tout bon discours, le premier mouvement doit être dans le regard et non dans la démonstration » - Épicure. L'élan du premier pas, au point zéro de l'intelligence et du goût, est donné par l'intuition de l'âme. C'est l'un de ces miracles, qui s'attardent au-dessus des berceaux plus souvent qu'au-dessus des tombes. | | | | |
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| vérité | | | La nullité rationnelle de la logorrhée prosaïque sur l'être, chez Hegel, Sartre, Levinas, s'établit facilement, en soumettant leurs discours à l'épreuve par la négation : systématiquement le contraire de leurs formules a autant de (non-)sens que l'affirmative. Avec les poètes, ce test ne marche pas : aucun sens sérieux ne se dégage de la négation de Parmenide, de Nietzsche ou de Heidegger, et dont la valeur irrationnelle réside dans le langage, le ton et le talent. | | | | |
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| vérité | | | Pour le langage commun, je suis en permanence dans le faux (dans ces écarts, qui sont à l'origine de mon propre langage). Si je me moque des autres, cette moquerie concerne la rectitude et la certitude de leur marche vers un vrai sans éclat. Bref, je suis l'exact opposé de l'homme d'esprit, tel que le voit Chamfort : « Il est dans le vrai, et rit des faux pas de ceux qui marchent à tâtons dans le faux ». | | | | |
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| vérité | | | Tant que l'ignorance et le mensonge infestaient et corrompaient les esprits, je pouvais voir dans la vérité un allié ; mais depuis qu'elle, en allié de l'esprit, rend inutiles les âmes, j'éprouve de la sympathie pour une ignorance étoilée et un mensonge enivrant. | | | | |
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| vérité | | | La vérité mécanique s'énonce toujours dans un univers fermé, mais il faut être un grand Ouvert, pour proclamer des vérités vivantes. L'homme ouvert sait, que la vérité sort des mots et non pas des choses. L'ouverture est aussi utile à l'esprit, pour dire le vrai, qu'au cœur, pour dire le bon ou à l'âme, pour dire le beau. | | | | |
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| vérité | | | L'esprit du réel ou l'âme du rêve sont deux modes de perception – et par le même organe ! - du même monde : la profondeur d'une vérité mécanique ou la hauteur d'une beauté mystique. | | | | |
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| vérité | | | Pour parler de l'existence, nous pouvons porter en nous trois mondes : celui du vrai, celui du beau, celui du Bien, dans lesquels nous plongent nos trois interprètes – l'esprit, l'âme, le cœur, et qui font de nous un intellectuel, un artiste, un saint. D'où trois cas extrêmes : si je ne reconnais que le monde du vrai, je devrais affronter, dans une lutte féroce, un désespoir noir ; si je ne vis que du beau, je vivrais une espérance dans l'inexistant ; si je me laisse emporter par l'émoi du Bien, je porterais l'amour ou la caresse à ce monde immatériel. L'existence est placée par l'esprit dans une représentation, par l'âme – dans un langage, par le cœur – dans la réalité. L'union des trois paraît être impossible ; il faudrait être un ange, ou celui qui n'affronte que les anges. | | | | |
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| vérité | | | Le seul chemin qui mène à la vérité est celui du langage. « Il n'y a pas de vérité chez l'homme, qui ne maîtrise pas son langage » - Gandhi. La maîtrise signifiant pouvoir dire de quelle grammaire relève le discours. On tient la vérité, quand on sait quelle règle identifie le mensonge. | | | | |
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| vérité | | | Mes yeux fermés, mon esprit crée, constate ou évalue la vérité muette ; mon cœur la soupèse et l’anime, et mon âme la colore ou la fait parler. Mais elle ne se voit pas, comme, non plus, les objets mathématiques. Seules sont visibles, pour mon âme, ses métaphores : « On ne peut voir la vérité qu'avec les yeux de l'âme » - Platon. | | | | |
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| vérité | | | Face à la fidélité et la poursuite, ampoulées et graves, de la vérité, le seul contraire intéressant n’est ni le mensonge ni l’ignorance mais bien la musique, cet unique langage qui n’a que faire de la vérité, car ses messages vont tout droit à l’âme, sans s’attarder dans l’esprit. | | | | |
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| vérité | | | Mes yeux doivent scruter le vrai du monde ; mon regard veut s’attarder sur le beau de l’illusion ; mon esprit peut en assurer la bonne cohérence. L’outil, le désir, la maîtrise. | | | | |
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| vérité | | | La vérité surgit d’une interprétation du discours ; elle n’appartient qu’à ce discours ; dans la représentation, il n’y a que des vérités triviales, axiomatiques, apodictiques. Il est bête de dire que « l’art représente, pour un regard sensible, la vérité de l’idée » - Hegel - « die Kunst stellt die Wahrheit der Idee für die sinnliche Anschauung dar ». La vérité n’est qu’un effet collatéral et inattendu d’une union sensuelle entre l’esprit et l’âme. | | | | |
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| vérité | | | Dans la définition de la vérité philosophique (intellectus – rei), comment faut-il comprendre rei ? - m’est avis, que c’est seulement en fonction des buts atteints. Et je ne vois ces buts que dans l’admiration du mot (qui se mesure avec nos sentiments indicibles) et dans la consolation de l’âme (face aux terribles verdicts que l’esprit formule à l’égard de nos destinées personnelles). Si les idées, telles que chose en soi, esprit absolu, fonction représentative du mot, apportent de l’enthousiasme à leurs adeptes, elles sont vraies pour la réalité philosophique. Mais bêtes ou triviales. | | | | |
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| vérité | | | Le vrai de l’homme est biologiquement fabuleux, mais intellectuellement – commun et banal. Vouloir rester dans le vrai est signe de médiocrité ; tout créateur commence par bâtir son propre langage, dans lequel les valeurs de vérité courantes pourraient s’inverser. Le médiocre cherche à épater dans le langage commun, par de criardes finalités ; le créateur pose des commencements d’un Verbe musical à naître ou à ressusciter. | | | | |
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| vérité | | | La vérité est l’obstacle et non pas l’allié de ma recherche de consolations. Dans les questions vitales, l’âme éprouve une espérance impossible, là où la vérité, appuyée par l’esprit, prouve un désespoir certain. | | | | |
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| vérité | | | Oui, en dernier ressort, la vérité doit être confirmée et par le sensible et par l’intelligible, mais seulement suite à cette chaîne obligatoire : la vérité n’a pas de sens sans langage, le langage n’a pas de sens sans la représentation, la représentation n’a pas de sens sans la maîtrise de la réalité représentée, la maîtrise n’a pas de sens sans nos sens, assistés par notre esprit. Ne pas oublier, que la subjectivité est présente dans toutes ces étapes. | | | | |
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| vérité | | | La réalité est soit spirituelle soit matérielle ; la mathématique est la représentation de la première, toutes les autres sciences – plutôt de la seconde ; mais c’est l’esprit qui valide les deux. Les objets mathématiques étant de pures abstractions, la mathématique se valide par la seule logique, elle n’a pas besoin de validation par comparaison avec la réalité matérielle. Pour les autres sciences, cette validation est nécessaire, et les philosophes appellent une validation satisfaisante – vérité ou adéquation, ce qui est un abus de langage. | | | | |
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| vérité | | | L’âme, qui concocte des consolations éphémères, tourne le dos à la vérité ; l’esprit, qui se voue à la vérité, ne conduit que vers un désespoir certain. « Le sentiment ne parvient pas à convertir la consolation en vérité, et la raison ne réussit pas à convertir la vérité en consolation »*** - Unamuno - « El sentimiento no logra convertir el consuelo en verdad, ni la razón tiene éxito en convertir la verdad en consuelo ». | | | | |
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| vérité | | | Tous nos mouvements, de l’extase au calcul, partent du corps ; mais pour devenir intelligible, il doit s’allier avec nos facettes divines. Jadis, il pratiquait la connivence avec le cœur et l’âme, dans le sacrifice ou dans la beauté. Platon : « Les philosophes s’exercent à la séparation de l’âme et du corps » - voulut le détacher de l’âme ; le christianisme l’arracha du cœur ; il ne resta que l’alliance avec l’esprit, pour réduire le corps à l’hygiène et à l’obéissance syllogistique. | | | | |
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| vérité | | | Le Lucrèce, ombrageux et mélancolique, et l’Épicure, lumineux et enjoué, exposent les mêmes vérités, plutôt grisâtres, mais quel éclat des états d’âme ! On devrait ne faire que survoler les vérités impassibles et ne se poser qu’en hauteur des âmes, angoissées ou béates. | | | | |
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| vérité | | | Toutes les vérités, qu’Aristote (ou tout autre philosophe) découvrit, sont aujourd’hui de pâles platitudes (et, à l’époque, elles ne furent pas palpitantes non plus) ; et lui, Aristote, les mettait plus haut que l’amitié de Platon ! Et cette trahison de l’âme particulière, au nom d’un esprit commun, continue de sévir dans les cerveaux robotisés. | | | | |
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| vérité | | | Une partie de mes contradictions est due à mes quadruples états d’esprit : le matinal (le créateur), le diurne (le réaliste), le vespéral (le pessimiste), le nocturne (le rêveur). | | | | |
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| vérité | | | La vérité s'établit par un interprète logique neutre, appliquant les mêmes règles aux objets réels ou éphémères, aux relations sentimentales ou mécaniques. C'est en cherchant à donner un sens aux hypothèses démontrées que nous réintroduisons le travail de l'âme dans le domaine de l'esprit. | | | | |
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| vérité | | | La vie s’exprime soit en langage de la raison soit en celui de la musique. Le premier exige l’intervention de l’esprit et aboutit aux vérités, le second va directement à l’âme, créatrice d’images, où l’esprit a peu de place. « La vie, c’est la vérité, mais l’âme réclame l’invention » - Z.Hippius - « Жизнь – правда, но сердце ищет обмана ». | | | | |
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| vérité | | | La rigueur, dont un minimum vital suffit pour nourrir l’âme, est affaire, presque exclusivement, de l’esprit, qui, dans la peinture du monde, se contente du noir et blanc. L’âme dispose d’une palette de couleurs, dont l’esprit ne maîtrise que la formule chimique. | | | | |
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| vérité | | | On passe des apparences aux vérités comme on passe des sensations – aux récits de celles-ci – par un adoubement : les huiles sacrées du Langage oignent les esprits roturiers et y insufflent des âmes royales. | | | | |
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| vérité | | | Le génie crée une toile de fond, un langage, tissé par un nouveau style ; tandis qu’au premier plan doivent palpiter des états d’âme exceptionnels et non pas végéter des vérités, tôt ou tard communes. « La première et la dernière exigence qu’on adresse au génie est l’amour de la vérité » - Goethe - « Das Erste und Letzte, was vom Genie gefordert wird, ist Wahrheitsliebe » - il n’y a qu’une poignée de belles vérités, qui méritent une passion ; l’immense majorité ne méritant qu’un intérêt pragmatique. | | | | |
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| vérité | | | L’âme invente la réponse ; à l’esprit – de trouver une question qui aurait pu en être l’origine. | | | | |
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| vérité | | | Le talent n’est pas dans la meilleure maîtrise du beau ou du vrai, mais dans le comment, dans la faculté de les rendre organiques, répugnant au mécanique, émanant de l’imprévisible, mais allant de soi, sans pourquoi. | | | | |
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| vérité | | | À première vue, la vérité s’oppose au rêve, mais il y a, entre eux, aussi, un parallèle : les deux ont besoin d’un complément d’objet. La vérité n’a pas de sens sans une assertion langagière à prouver ; le rêve est une chimère si son élan sentimental ignore ou l’étoile visée, ou le frisson initial de l’esprit, ou l’état d’âme à rendre. | | | | |
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| vérité | | | La réalité matérielle (res extensa) est provisoire, la réalité mentale (res cogitans) est éternelle. Les seules vérités éternelles sont des vérités mathématiques ; elles sont donc préexistantes, telles les Idées platoniciennes : « L’œuvre mathématique est découverte et non pas invention » - Manine - « Математическая работа есть открытие, а не изобретение ». | | | | |
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| vérité | | | Toutes les sciences (sauf la Mathématique) se réduisent aux représentations (théories, modèles, systèmes) d’une réalité (la matière et les esprits, au passé, au présent, au futur) et aux interprétations (langages, logiques, faits). Les faits scientifiques (formulés dans un langage, réductible aux formules logiques) ne sont vrais que s’ils sont démontrables dans le contexte d’une représentation. Donc, une vérité ne peut jamais être une adéquation de la pensée et de la réalité. La chose en soi (la réalité) gardera toujours une part du mystère ; l’inconnaissable sera toujours présent dans l’inconnu. | | | | |
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| vérité | | | Tout produit de la science ou de l’art se formule dans un langage (naturel, pictural, musical, technique, mathématique). Même une composition musicale, un tableau, une sculpture tendent à nos oreilles, à nos yeux, à nos esprits et nos âmes des propositions à évaluer. Certaines de ces évaluations doivent être validées par l’affrontement avec la réalité ; d’autres – la musique, la poésie, la mathématique – ne vont pas plus loin qu’aux représentations. Dans les deux cas, on fait appel à la notion de vérité, dont la première étape se déroule dans la représentation (émotions ou démonstrations), mais dans le premier cas, la véracité doit, en plus, passer par une seconde étape, pour se confirmer par la réalité, par une satisfaction intuitive. Dans le premier cas, on peut découvrir les vérités ; dans le second, on ne peut que les prouver. C’est pour cela que la musique et la mathématique sont les domaines les plus purs, les plus nobles et les plus divins ! Dieu est dans l’harmonie du son ou du nombre. | | | | |
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| vérité | | | Dans le domaine conceptuel, l’exemple peut être utile en tant qu’illustration d’une vérité ou réfutation d’une thèse fausse. Mais dans les cas les plus répandus, il n’est qu’incapacité de faire appel aux concepts. Un vrai héros est peut-être celui dont l’esprit n’a pas besoin d’exemple concret, puisque un concept abstrait brûle déjà dans son cœur. | | | | |
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