| art | | | Le plus vivant en nous se passe de formes et de cadences apprises, se plaît dans un chaos vocal, ressenti comme bruit, par une inertie mécanique, ou comme musique, par une création organique. Par une oreille routinière, la sortie de l'inertie sera interprétée comme un mensonge de culture ou une barbarie de nature. L'art s'unifie avec la vie, lorsque la part de la musique, entendue dans une vie profonde ou créée dans une poésie haute, est la même. | | | | |
|
| art | | | La culture n'est ni l'art ni l'éthique. Elle est la maîtrise, ou au moins la curiosité, du connaissable dans la vie et la vénération, ou au moins la reconnaissance, de son inconnaissable. | | | | |
|
| art | | | Une culture grandit par la part de l'irrationnel qu'elle comporte, une civilisation - par la part du rationnel. « La culture est organique, la civilisation - mécanique » - O.Spengler - « Kultur ist organisch, Zivilisation - mechanisch ». Le poète s'opposera toujours au robot, comme le mechanicus, l'homme des protocoles, s'opposait jadis à l'Orateur, à l'homme de la parole (Nicolas de Cuse). | | | | |
|
| art | | | Jadis, pour comprendre un artiste d'une civilisation lointaine, il fallait remonter aux sources mystérieuses de toute création et revivre l'extase de la découverte. Aujourd'hui, dans ce monde devenu village, les sources courantes sont communes, superficielles, bien canalisées, à pression constante et au débit pré-calculé. | | | | |
|
| art | | | L'écriture, c'est la culture de l'arbre complet, l'ouverture à l'unification dans toutes ses parties. La lecture, c'est la puissance d'unification (die Macht der Vereinigung) - Hegel. | | | | |
|
| art | | | L'âme et l'esprit sont deux fonctions d'un même organe inconnu ; le romantisme se sert de l'âme comme le classicisme - de l'esprit. Seulement, il ne faut pas pousser trop loin sa fidélité, puisque derrière l'esprit se vautre la raison de reptile et derrière l'âme guette la folie de volatile. La reptation semble l'emporter, en séduction, sur la chute ; le romantisme humaniste s'étiole, et le classicisme conduit vers une culture mécaniste. | | | | |
|
| art | | | Dans le choix de ses matériaux, l'écrivain ne peut, malheureusement, pas se contenter de ses rêves et se passer de faits, et donc snober le temps. S'occuper du futur, de toute évidence, relève de notre facette robotique ; il restent le passé étendu, le vertical, et le passé immédiat, l'horizontal, (le présent n'existant que dans notre sensibilité immémoriale), la culture ou la nature, la personnalité ou le mouton. S'écarter du second est l'une des contraintes qu'on doit s'imposer. | | | | |
|
| art | | | Depuis un siècle et demi, le problème de la culture n'est pas dans sa fonction, mais dans son organe ; partout, où régnait l'âme individuelle, s'érige, en seul juge, l'esprit collectif. Valéry voit le mal dans le peu d'esprit critique : « La libre coexistence des principes de vie et de connaissance les plus opposés », tandis qu'il est dans le peu d'âme aristocratique. | | | | |
|
| art | | | L'état de la poésie (versification), de la peinture, de la musique modernes est cadavérique ; et le prochain catafalque attend le théâtre (avec l'Anglais), l'architecture (avec le Français), la philosophie (avec l'Allemand). En littérature et dans le spectacle ne survit que la tonalité divertissante et avilissante, pour épater les repus. La raison en est la même : l'extinction de la poésie, en tant qu'état d'âme, en absence des âmes. Ils cherchent à choquer les esprits, tandis que l'art est le désir et le don de caresser les âmes. | | | | |
|
| art | | | Jadis, l'éclat des découvertes ou des batailles fut le seul rival de la musique de l'art ; l'artiste fut presque seul à constituer une élite verticale ; l'écoute publique lui fut réservée. Aujourd'hui, le marchand, le sportif, l'avocat, l'amuseur ont l'accès immédiat à l'écoute ; l'artiste oublia sa vocation verticale, il se dilua dans l'horizontalité commune. Donc, il ne faut pas accabler l'écoute, il faut plaindre l'émission. Ce n'est pas l'époque qu'il faut blâmer, mais l'artiste. | | | | |
|
| art | | | L'héritage du passé n'est capital que dans la civilisation ; la culture peut se passer de traditions et de transmissions. Les tenants de chaires universitaires ne seront pas d'accord ; leur mémoire historique est un éteignoir lyrique. | | | | |
|
| art | | | Le goût, naissant sur ma langue de lecteur, ou le goût, transmis dans ma langue d'écrivain, - les mêmes mots désignent deux phénomènes incomparables, une nature physiologique ou une culture pathologique, le plaisir ou la passion. | | | | |
|
| art | | | Quand on ne voit plus le mystère profond de la nature ni ne ressent la haute beauté de la culture, il reste la civilisation robotique. Par inertie, celle-ci tente de poétiser la prose du monde ou de prosaïser la poésie de jadis, mais les résultats sont juste bons pour décorer les bureaux ou salles-machines. L'art n'est possible que là où il y a entente entre l'admiration de la nature et la gloire de la culture. Dans le monde des célébrités audio-visuelles et des compétitions envieuses, l'art est condamné au dépérissement. Les projets mécaniques rendent superflus les sujets organiques. | | | | |
|
| art | | | L'exclusivité de la nature humaine – une conscience inquiète du Bien divin, déposé dans notre cœur ; l'apport de la civilisation – la découverte et l'exploitation du Vrai par notre esprit. La culture, c'est l'émotion spontanée de notre âme devant la Beauté de l'œuvre humaine créatrice, la vénération de la nature et le respect de la civilisation. Ce n'est pas le manque de créateurs qui explique le dépérissement de la culture actuelle, mais l'extinction des âmes, au profit d'une nature moutonnière et d'une civilisation robotique. | | | | |
|
| art | | | Dieu serait ou cachottier ou bien amuseur public : « La nature nous cèle le meilleur, afin que nous ayons recours à l'art » - B.Gracián - « Déjanos comúnmente a lo mejor la naturaleza, acojámonos al arte ». Il faut choisir son angle de vue sur les desseins du Créateur ludique. Ce qui est certain, c'est que l'art de la nature et la nature de l'art n'ont pas grand-chose à apprendre l'un sur, ou à, l'autre. L'art est à l'opposé de la nature ; il est l'instrument de la culture, pour créer des ouvertures de l'homme sur le monde. | | | | |
|
| art | | | Pour l’homme, l’univers est décrit par les trajectoires de la nature et de la culture. Le cycle de l’existence de la nature est horrible et incompréhensible ; deux tableaux qui défient toute imagination : la naissance invraisemblable de la matière dans/après le Big-Bang, la mort de l’esprit dans un espace aux étoiles toutes éteintes. Est-ce que le parcours de la culture serait semblable ? - des graffiti de cavernes à la glaciation des âmes, face aux étoiles abandonnées. | | | | |
|
| art | | | À l’être statique s’opposent deux nihilismes dynamiques : le naturel – le lugubre néant, ou bien le culturel – le devenir créateur. | | | | |
|
| art | | | Le classicisme est l’apogée d’une technique ; le romantisme est la révolte de ce qui est organique dans la nature même de l’art. « Le romantisme est une réaction de l’élément organique propre de la culture contre son élément technique » - Berdiaev - « Романтизм есть реакция природно-органического элемента культуры против технического ее элемента ». Ce qui relève de la technique – l’inertie stylistique, l’esprit journalistique, les aréopages statistiques. | | | | |
|
| art | | | Toute grande culture a ses propres repères de profondeur : l’allemande – dans l’intensité et les concepts ; la française - dans l’intelligence et le style ; la russe – dans l’humilité et la tragédie. Tous ces repères s’ancrent dans la réalité ; tandis que la hauteur ne s’évalue que par la part et la qualité du rêve. Le Russe semble y être le plus compétent. | | | | |
|
| art | | | L’art est toujours un écart, par rapport à ce qui est naturel. La culture est un défi à la nature. La création est l’évitement de ce qui va de soi ; elle est l’invention de nouvelles règles, de nouveaux enjeux et de nouvelles scènes ; au début, elle est toujours un faux-monnayeur. | | | | |
|
| art | | | Pour celui qui pratique le ton hyperbolique, la nuance n’est pas un avatar de la culture. Par ailleurs, il y a plus de nuances de la médiocrité que de la subtilité. L’intensité est beaucoup plus tranchante que la nuance, bien qu’étant signe d’une certaine barbarie. | | | | |
|
| art | | | Il est naïf d’opposer, et même de préférer, nos sensations à notre culture ; les premières, provenant du corps, sont pratiquement identiques chez les aristocrates et chez les goujats, tandis que notre tribut à la culture porte toujours les traces de nos propres états d’âme. | | | | |
|
| cité | | | La nature s'en va, la culture s'y substitue ; et puisque le devoir est naturel et le droit - culturel, les droits du citoyen progressent et les devoirs du frère régressent. | | | | |
|
| cité | | | Dans la réussite, les savants d'antan se retrouvaient en compagnie des poètes. Aujourd'hui, dans celle des managers et des sportifs. Aujourd'hui, la spéculation scientifique éloigne de la culture aussi sûrement que la spéculation immobilière. | | | | |
|
| cité | | | Sur les espèces promises à survivre : dans une tyrannie, s'épanouissent des caméléons, ânes, perroquets ; la liberté favorise les fourmis, hyènes, loups. L'homme solitaire est aigle ou taupe, dans le premier cas, chien ou cigale, dans le second. Immolé par le poignard ou dévoré par des charognards : « Derrière la façade, la civilisation cache un panier de crabes » - Che Guevara - « Bajo la fachada, la civilización esconda un cuadro de hienas » - que leurs vitrines soient rutilantes ou vides, leurs abattoirs ou autels se valent ; rien ne remplace les voûtes de la culture, où ne se cachent que des chauve-souris. | | | | |
|
| cité | | | L'aculturation est plus certaine, quand la culture est placée à côté de la comptabilité plutôt qu'à côté d'une idéologie ou d'une religion. La terreur, l'humiliation ou l'humilité préservent la culture ; la bonne conscience, la dignité intacte ou l'orgueil l'érodent. | | | | |
|
| cité | | | Dans la tradition européenne, le goût des élites dictait le prix de la chose culturelle. La démocratie finit par élever la jugeote de l'homme moyen au grade du juge suprême. Et c'est ainsi que l'hégémonie aculturée américaine naît plutôt à Paris qu'à New York. | | | | |
|
| cité | | | De l'importance des sources d'une civilisation : toutes les abstractions européennes remontent à une culture vécue ; toutes les normes du vécu américain remontent aux abstractions fondatrices. On se retrouve auprès de ses sources ; c'est pourquoi le robot est un état naturel outre-Atlantique. | | | | |
|
| cité | | | Malgré les apparences, les civilisations, précédant la nôtre, étaient plus scientistes. La nôtre est totalement marchande, mais il se trouve, que la science apporte une réelle valeur ajoutée, d'où son actuel prestige, tandis qu'auparavant elle était parfois une valeur tout court. | | | | |
|
| cité | | | L'évolution de la civilisation suit celle des rôles, qu'y joue l'homme social. Quand un rôle arrive à sa perfection logique, il s'appelle fonction de robot, et le scénario correspondant - algorithme. Il ne nous reste que quelques ultimes ratures dans ce script triomphant. | | | | |
|
| cité | | | La mécanique des rapports humains évinça partout le chaos originel, ce chaud milieu, où je puisse encore respirer. Nietzsche a tout vu de travers : « la civilisation n'est qu'une mince pellicule au-dessus d'un chaos brûlant » - « Kultur ist nur ein dünnes Apfelhäutchen über einem glühenden Chaos ». | | | | |
|
| cité | | | Les clivages culturels opposent les hommes avec beaucoup plus de virulence que les différences matérielles. Les écarts verticaux de culture exacerbèrent les révolutions française et russe ; l'horizontale culture de masse américaine désarme la lutte de classes et le sentiment de race, pour réduire la vie à la négociation de places. | | | | |
|
| cité | | | L'histoire avait un sens - et présentait un intérêt pour son étude - lorsque la cité tenait un mythe ou une utopie en point de mire, sous forme ethnique, étatique ou civilisationnelle. Depuis que l'histoire n'est plus portée par l'enthousiasme, mais par l'apathie (« Ne pas laisser l'élan devenir enthousiasme ; la vertu est dans l'apathie » - Kant - « Den Schwung mäßigen um ihn nicht bis zum Enthusiasmus steigen lassen ; die Tugend erfordert Apathie »), depuis que les hommes préférèrent la justice robotique et la sensibilité moutonnière, l'histoire n'est pas plus instructive que la météorologie. | | | | |
|
| cité | | | En politique, comme en culture, je suis mauvais citoyen et mauvais contemporain. Je salue le débat sur l'identité nationale, mais je sais, que, d'après les critères courants, je suis mauvais Russe, mauvais Allemand et mauvais Français. Ce qui me console, c'est que je me retrouverais dans la même catégorie que Pouchkine, Nietzsche et Valéry. | | | | |
|
| cité | | | L'histoire des civilisations évoluées : la foule se transformant en peuple ; l'histoire des nations immatures : le peuple agissant comme une foule. | | | | |
|
| cité | | | Que devient la notion bicéphale de soi, appliquée à une nation ? - le soi connu serait sa civilisation, et le soi inconnu - sa culture. « Renoncer à soi-même est un effort assez vain ; pour se dépasser, mieux vaut s'assumer » (R.Debray), où, implicitement, les deux soi s'affrontent, le renoncement et la fidélité marchant main dans la main. | | | | |
|
| cité | | | Dieu tolère la férocité des fauves, faute de justice, mais c'est le Malin qui adoucit la férocité humaine, en statufiant une justice écrite. « Notre culture a vraiment progressé : au lieu de nous dévorer on nous mène simplement à l'abattoir » - Lichtenberg - « Unsere Kultur ist wirklich fortgeschritten ; wir fressen einander nicht, wir schlachten uns bloß ». | | | | |
|
| cité | | | L'enfer tiédit, s'étend et se civilise ; le ciel se climatise, s'approche et se vide. Les dominer devint un jeu d'enfant, les distinguer n'a plus aucun intérêt : « Mieux vaut régner dans l'Enfer que servir dans le Ciel » - Milton - « Better to reign in hell than serve in heaven » - il n'y a plus ni esclaves ni maîtres, dans ces contrées viabilisées. | | | | |
|
| cité | | | Parmi les plus zélés de l'aspiration néfaste à devenir scientifique se trouvent les barbares. Jadis, la barbarie d'esprit conduisait à la barbarie du corps ; aujourd'hui, la barbarie d'âme engendre une civilisation de raison - le mouton du sentiment dégénérant en robot de la pensée. | | | | |
|
| cité | | | Et si l'homme fut prévu pour être une espèce d'hyène, et seule la civilisation fît, que nous nous évertuassions à défier le serpent, la colombe ou le mouton ? Lorsque j'y pense, je pardonne tout au robot. | | | | |
|
| cité | | | Les notions de noblesse ou de dignité fleurissent sous les régimes totalitaires, et la culture y a l'ambition de s'élever à la hauteur de la nature. L'exaltation collective y contribue à donner un sens optimiste à l'existence. L'inculture monstrueuse ne se révèle qu'avec le retour de la liberté, qui nous rendra plus humains, c'est à dire plus pessimistes. Ne crois plus que « la culture rend la vie plus digne d'être vécue » - T.S.Eliot - « culture - that which makes life worth living ». | | | | |
|
| cité | | | La culture est ce qui permet de prendre de haut la nature, la vérité et la liberté, tout en les maîtrisant. Et l'enseignement de langues anciennes et d'Histoire de philosophie, tant qu'il s'adressait aux élites, taraudées par le beau et le juste, en fut l'un des piliers. Mais depuis que le bouseux repu envahit l'école, il vaut mieux oublier le latin et enseigner l'écologie, le marketing et le traitement de textes, pour que triomphent la nature, la vérité et liberté mécaniques. En tout cas, la culture est condamnée, comme tout ce qui est organique. | | | | |
|
| cité | | | Une société civilisée : un consensus sur ce qu'est l'horreur. Une société barbare : être obligé d'expliquer pourquoi l'horreur est horrible. | | | | |
|
| cité | | | La culture est bien réelle et la nature (humaine) – entièrement imaginaire. La première nous fait calculer la liberté (en multitude) ou désirer la fraternité (en solitude) ; la seconde nous fait songer à la chimérique égalité. Rousseau (celui du Discours sur l'inégalité et non pas celui du Contrat social) fut le plus noble des hommes des Lumières. | | | | |
|
| cité | | | Une grande nation, admirant le reflet de son âme, aux heures astrales de sa culture, tel Narcisse, - cette image me séduit. Les repus, ignorant ces vertiges, disent : « Une humanité unifiée n'aurait que mes mépris, si elle n'était occupée qu'à s'enivrer d'elle-même » - J.Benda – les arbres s'unifient, les forêts, qui y parlent, chosifient. | | | | |
|
| cité | | | L'éviction de l'homme de culture de la scène publique est due au suffrage universel – politique, médiatique, artistique. Seule une tyrannie du goût peut privilégier l'artiste face à l'artisan. | | | | |
|
| cité | | | Les passions, la première vertu dans l'homme, le premier vice dans la cité. « La morale élève les civilisés à n'avoir point de passions, à n'aimer que le bien du commerce, mœurs fort commodes pour les épiciers »*** - Ch.Fourier. Aujourd'hui, toutes les phalanges, de celle des poètes à celle des topologistes, arborent la morale du vainqueur, de l'épicier. | | | | |
|
| cité | | | C’est la rareté qui désigne les hommes d’exception : dans une société primitive, ce sont des hommes de volonté, dans une société évoluée – des hommes d’instinct ; l’horreur de la première et l’ennui de la seconde, c’est qu’y domine l’homme-règle. | | | | |
|
| cité | | | Personne ne se donne la peine de spécifier clairement les finalités, vers lesquelles devrait avancer une nation ; tous prônent l'avance. De moins en moins d'intérêt pour les invariants, les aspects les plus prégnants d'une culture nationale, ce qui fait battre les cœurs et s'élever les esprits ; ceux qui s'y accrochent sont traités de conservateurs ou de nationalistes. | | | | |
|
| cité | | | L’homme de nature est fait pour guetter, chasser, dévorer ; des mutations par la culture lui apprirent à légiférer, à voter, à consommer. Seuls les solitaires, aux appétits et goûts immatériels, se découvrent des ailes invisibles, arrêtent de ramper et cherchent à voler. « Il en est si peu qui savent qu’ils ont des ailes et sont faits pour voler » - Grothendieck - non, les ailes ne poussent que dans l’imagination des poètes, l’humanité prosaïque, ignorant les rêves, en est dépourvue. | | | | |
|
| cité | | | La civilisation, c’est la justice écrite, l’égalitarisme en droits ; inévitablement, elle encourage le bavardage formel autour du faisable. La culture, c’est l’injustice implicite, l’élitisme en devoirs ; elle se prouve par l’aphoristique du dit et par la richesse de l’indicible. Et Cioran : « Est-il meilleur signe de civilisation que le laconisme ? » - confond la civilisation avec la culture. | | | | |
|
| cité | | | Tant que le progrès socialo-économique se déroulait dans des pays de culture, il ne gênait en rien l’épanouissement de cette culture. Passé aux barbares américains ou chinois, il finira par tuer toute culture. | | | | |
|
| cité | | | La seule interprétation intéressante de la Fin de l’Histoire est géographique : la civilisation naît en Orient et se propage vers l’Occident, pour se terminer dans la barbarie de la culture américaine. | | | | |
|
| cité | | | Potentiellement, l’homme peut avoir deux visages – celui d’une bête sociale et celui d’un ange solitaire. Dans les démocraties, on jugula les mauvais instincts de la première et inventa de mauvais rêves pour le second, ce qui eut pour effet que la bête se civilisa, tandis que l’ange se déculturisa. L’absence de l’ange rapprocha l’homme du robot. Dans les tyrannies, la solitude est impossible ; l’homme y est condamné à être une bête tribale, un mouton. | | | | |
|
| cité | | | L’économie ne se substitua pas à la culture, à l’intelligence, à l’enthousiasme ; ceux-ci, au contraire, gagnèrent beaucoup en largeur et même en profondeur, c’est l’organe qui les animait qui n’est plus le même. Jadis, c’était l’âme extatique, amie des hauteurs ; aujourd’hui, c’est l’esprit calculateur, plongé dans la platitude du présent, sans la curiosité pour l’aboutissement à venir, sans la recherche de sources au passé. | | | | |
|
| cité | | | L’économie ne dominait pas la culture tant que restaient quelques idées, provenant de l’idéologie (se substituant à la culture) et non testées par l’économie. Une fois que le désastre couronna ces expériences, l’économie triompha de la culture. Les âmes désenchantées se convertirent en esprits désabusés. | | | | |
|
| cité | | | L’Histoire est une suite chaotique d’événements imprévisibles ; aucun oraculat rationnel ne se réalisa. De pitoyables tentatives d’y déceler quelques lois - les galimatias, hégélien (sur la prédétermination historique d’avant et d’après l’avènement du Christ) ou marxiste (sur le caractère absolu de la lutte de classes), - s’évaporèrent. Néanmoins, la robotisation des hommes, suivie de celle des civilisations, aboutira, un jour, à l’élaboration d’algorithmes infaillibles, déterminant les parcours des machines désanimées que deviendront les acteurs de l’Histoire. Pourvu qu’un feu nucléaire n’éteigne pas tout signe de vie sur notre planète infortunée. | | | | |
|
| cité | | | O.Spengler et Cioran, bercés et aveuglés par d’obscures lueurs orientales, voient et proclament les crépuscules européennes. Ils n’y voient que la décadence et l’affaissement. Ils ne veulent pas reconnaître que l’essor, chez les autres, est celui de la moutonnaille ou de la robotesque, tandis que l’individualisme européen préserve une saine dose d’humanisme, dans sa civilisation, et un bon goût pour la beauté, dans sa culture. Quant à la disparition des âmes et à la promotion de la masse au grade de juge suprême, c’est un phénomène mondial, qui, à l’échelle relative, ne dégrade pas l’Europe. | | | | |
|
| cité | | | Il faut beaucoup de siècles, pour qu’une grande nation élabore des valeurs culturelles qui lui sont propres - du lyrisme des chansons à la solennité du sacré. Le multiculturalisme, qui défigura l’Amérique et ravage l’Europe, finit, inévitablement, par l’affaissement de ces valeurs et par le règne exclusif de l’argent, cette seule valeur commune. | | | | |
|
| cité | | | Une civilisation est une marche technologique, toujours collective, promouvant le Vrai ; une culture est une danse sentimentale, toujours individuelle, inspirée par le Beau. La nature ennoblit toutes les deux avec l’énigme humaine, le sens du Bien. | | | | |
|
| cité | | | Pour préserver ce que leurs cultures ont en commun, les Européens auraient dû favoriser des déplacements internes de populations, au lieu de se laisser envahir par l’Asie et l’Afrique, culturellement incompatibles. Ils le font afin d’assurer la croissance économique, qui est, aujourd’hui, hélas, l’avatar le plus apprécié d’une civilisation. Il est trop tard d’écouter Heidegger : « Pourquoi la purification raciale de la germanité ne déboucherait pas à la fusion de la germanité et de la russité ? » - « Warum sollte nicht die Reinigung der Rasse [des Germanentums] eine große Mischung mit dem Russentum zur Folge zu haben ? » - où l’on ne comprend pas s’il s’agit d’un pro- ou anti-nazi. | | | | |
|
| cité | | | Seul la souffrance (l’humiliation, la misère, la solitude) ou la menace extérieure (des tyrans, des sauvages, des fanatiques) pourraient me faire tourner vers la masse de mes semblables. Or, toutes les deux prirent une coloration trop économique et pas assez idéologique ou civilisationnelle. La mesquinerie et non la grandeur ou la noblesse. La platitude sans épaisseur. Les mêmes visions de la société chez les philosophes ou garagistes. L’intellectuel, transformé en contribuable. Le patriote, introuvable en dehors des stades. | | | | |
|
| hommes | | | L'élégance, c'est la culture du passé. La barbarie, c'est la cultivation du présent. L'élégance barbare, c'est le culte de l'avenir. Disserter sur le passé, déserter l'avenir. Sortir du présent, sertir le passé. L'homme moderne, c'est « l'ahurissement débile devant son temps »* - Pouchkine - « слабоумное изумление перед своим веком ». Le présent m'appartient, c'est pourquoi je ne peux pas en être libre, j'en suis l'otage ; je ne suis libre que face à l'inatteignable, otage de l'éternité. « La peur de ne plus suivre son temps est l'aveu de son esprit moutonnier » - Tsvétaeva - « Страх отстать - расписка в собственной овечьести ». | | | | |
|
| hommes | | | La science devint l'ennemi numéro un de la culture, dont le but fut jadis de nous relier au passé. La science, jadis Muse des stoïciens, devint mégère ou vache à lait. C'est pourquoi les USA sont à la tête de ce funeste progrès. La science unifia l'Univers et se sépara de la vie ; son univers unifié manque cruellement de variables libres et n'offre au regard que des constantes serviles. | | | | |
|
| hommes | | | Une des dernières illusions culturelles - croire en ascension du discours, tenu, progressivement, au nom de la Haute-Savoie, de la France, de l'Europe, de l'humanité civilisée. Tôt ou tard on comprendra que dans cette élévation la part de l'homme se rapetisse. On ne verra plus d'esprit au milieu de la lettre. | | | | |
|
| hommes | | | La culture s'hérite verticalement par l'esprit, la civilisation s'attrape par contamination horizontale de la chair. Signes des temps nouveaux : esprit charnel, chair abstraite. Politique et sciences de l'homme. | | | | |
|
| hommes | | | Toute harmonie se réduit aux nombres, mais aux nombres câblés qu'excluent les alphabets de l'âme tâtonnante. L'horreur de notre époque est que le nombre crève la vue et que l'âme se munisse de capteurs froids et infaillibles. Le plasticien évalue la nature ; la machine porte le verdict au rêve. Et l'homme se machinise, ses rêves naissent dans son cerveau en veille et non pas dans une nuit astrale. Les cœurs, ces organes ataviques : « La civilisation occidentale remplit le cerveau de connaissances, sans chercher à remplir le cœur - de compassion » - Dalaï-Lama. | | | | |
|
| hommes | | | Jadis, ce fut la maîtrise de la culture du passé qui donnait la stature d’un sage. Aujourd’hui, les réussites les plus assourdissantes incombent aux présentistes ignares. « Les hommes – idolâtres du présent et de la réussite ! » - Pouchkine - « О люди! Жрецы минутного, поклонники успеха! ». | | | | |
|
| hommes | | | Les contemporains de Montaigne, de Pascal, de Voltaire, de Hugo, de Valéry se lamentaient, exactement comme les nôtres, sur la dissolution des sens, l'effondrement des principes, la déchéance des hommes, la désintégration de l'humanité. La seule différence notable est que nous sommes contemporains des houellebecq. Ceux-là furent héritiers d'une grande culture, et ils concevaient leurs propres commencements ; ceux-ci sont porte-parole accumulatifs d'une inculture moutonnière ou robotique. | | | | |
|
| hommes | | | Quand la culture européenne aura définitivement crevé, de désintérêt et sous les coups des barbares robotisés, on procédera à sa reconstitution à partir des musées et bibliothèques américains, et l'on l'appellera Renaissance américaine ou New Revival. Dante ou Cioran, réanimés à Harvard ou Palo Alto ! La nature humaine retrouvée, l'homme controuvé - banni… L'humanité savante vivant sous le slogan : More Wisdom in Less Time ! | | | | |
|
| hommes | | | La civilisation se grave en mémoire impassible, la culture façonne l'âme véhémente. « La culture, c'est ce qui demeure dans l'homme, lorsqu'il a tout oublié » - proverbe japonais. La culture, c'est la hauteur vibrante, tandis que la mémoire ne reflète que la profondeur. Dans la hauteur, surtout, on frissonne : « Ne cherche pas la hauteur du savoir, mais son frisson » - St-Paul, mais une fois le bon frisson trouvé, j'apprends, qu'il m'élève vers la hauteur. | | | | |
|
| hommes | | | La science est une charnière entre la civilisation (comment se fabriquent les choses) et la culture (au nom de quoi elles se fabriquent). Avec l'art, elle relève de la culture ; avec la technique - de la civilisation. | | | | |
|
| hommes | | | L'âme d'une véritable culture est dans la culture d'une âme inventée. (« L'Américain réel est plutôt sympathique ; c'est l'idéal A(a)méricain qui est moche » - Chesterton - « The real American is all right ; it is the ideal American who is all wrong »). Plus on s'attarde sur ce qu'on voit - plus on est barbare. | | | | |
|
| hommes | | | Le prince de ce monde eut à gouverner les loups sauvages, ensuite - les moutons barbares, enfin - les robots civilisés. Le bâton devenu caduc, la carotte télévisuelle, cette unique alimentation des robots, suffit désormais ; Ch.Fourier employait déjà le sigle C.B.S. - civilisé, barbare, sauvage – pour décorer ses phalanstères. | | | | |
|
| hommes | | | En périodes ascensionnelles d'une culture, les yeux fouillent le monde à naître ; en périodes décadentes - le soi à ensevelir. Le rêve des yeux fermés est hors périodes et cultures ; le rêve - à travers le soi en dérive, faire voir le monde inaltéré. Il faut déjà être épave ou ruine, pour suivre le conseil de St-Augustin : « Au lieu du monde extérieur, rentre en toi-même » - « Noli foras ire, in teipsum redi ». | | | | |
|
| hommes | | | Les rouages de la société sont si bien huilés ou câblés, qu'ils tourneraient aussi bien qu'on mette à leurs commandes le dernier des sots ou le premier des experts, pourvu qu'ils maîtrisent le b-a-ba mercantile. La civilisation progresse, la culture régresse. « Ce qui est civilisé, c'est le monde, et non pas ses habitants » - Ortega y Gasset - « Lo civilizado es el mundo, pero su habitante no lo es ». | | | | |
|
| hommes | | | La culture européenne se distinguait par un élan vers l’invisible qu’on appelle regard. Dès que tout se confie aux yeux, c’est-à-dire à la raison calculante, la culture vit un déclin. | | | | |
|
| hommes | | | Quand on se met à traiter la culture avec objectivité et civisme, elle tourne à la civilisation, laïque et grise ; elle ne garde ses couleurs et son nom que si l'on lui voue un culte, partial et fanatisé. | | | | |
|
| hommes | | | Ce n'est ni la déchéance, ni la pourriture, ni la décrépitude qui amènent le déclin de la culture (Baudelaire, Arendt, Benjamin), mais au contraire, l'excès de santé stérile, la rigueur et la robustesse, la facilité de produire des images cohérentes, facilité performante, qui n'a plus besoin ni de talent ni d'audace ni de compétence. | | | | |
|
| hommes | | | Jadis, la civilisation s'occupait de donner vie à l'avenir, et la culture gardait un lien vivant avec les commencements. Mais depuis que seul compte le présent, le rythme de la vie, dicté par l'imagination et l'intuition, tourna en algorithme, pour le robot que devint l'homme. | | | | |
|
| hommes | | | Depuis deux siècles, on nous annonce le dépérissement de la culture européenne, qui viendrait d'un nihilisme rebelle. Or, c'est un holisme grégaire qui s'en charge, avec beaucoup plus d'efficacité. « Chute de tout à cause de tous ! Chute de tous à cause de tout ! »** - Pessõa. Aucune contre-réforme, aucune contre-révolution en vue ; l'abêtissement, c'est à dire la robotisation (succédant à la moutonnaille, cette « parfaite et définitive fourmilière » vouée par Valéry à la permanence), semble être irréversible. Et comme conséquence logique - l'extinction du regard, puisque c'est la culture qui le forme (Nietzsche). | | | | |
|
| hommes | | | L'homme de talent n'a pas besoin de modes d'emploi, pour entretenir sa passion et briller en tant que manager ou violoniste ; la civilisation américaine, qui finira par devenir universelle, s'adresse aux incapables, incapables de flamme et de cervelle, pour assurer leur réussite en permettant : au manager - de gérer sa comptabilité et au violoniste - sa carrière. | | | | |
|
| hommes | | | Le progrès est l'œuvre de l'humaniste, qui évinça successivement le théologien, le militaire, le politicien, pour faire d'eux tous - des comptables, dont la culture est moutonnière et la civilisation - robotique. Et l'humaniste, lui-même, de médiéval ou encyclopédique, devint technique ; il est aujourd'hui tiers-mondiste, syndicaliste, écologiste, homophile, féministe ; l'humain tout court n'intéresse plus que les compagnons d'Emmaüs. | | | | |
|
| hommes | | | La pire des choses, qui attend l'Europe, c'est l'entente finale entre Américains et Chinois, entre un idéal minable et l'absence d'idéal, entre la triste incompréhension américaine, face à la culture européenne, et, ces temps derniers, la stupéfiante pénétration chinoise de l'opéra italien, de la dramaturgie russe, de la philosophie allemande, du roman français, pénétration mécanique. La détresse d'une ardeur vivante, dominée par une froide technique, c'est ce que nous allons vivre. | | | | |
|
| hommes | | | Les meilleurs humanistes et les meilleurs artistes sont ceux, chez qui l'appel du bon et l'attrait du beau proviennent de la nature et non pas de la culture, et qui sont, donc, plutôt sources que finalités, plutôt mélodies qu'instruments, plutôt regards qu'yeux, plutôt contraintes que moyens. | | | | |
|
| hommes | | | En quoi sommes-nous sortis de l'Histoire ? Les événements et les visées des princes sont, aujourd'hui, comparables à toutes les autres époques ; les voix grandiloquentes, appelant à la grandeur et à la noblesse, continuent d'exister dans les mêmes proportions ; ce qui changea vraiment, c'est la scène publique, à partir de laquelle ces vues ou ces voix sont perçues par les peuples – un lieu élitiste, d'accès éminemment limité, devint une foire, un brouhaha, duquel ne ressortent que les moyennes statistiques, médiocres, présentistes, la basse nature triomphant de la haute culture. | | | | |
|
| hommes | | | La culture nous propose des masques, sous lesquels s'exprime notre âme ; la civilisation façonne le vrai visage de la raison, visage sans expression. | | | | |
|
| hommes | | | Une triste et impardonnable crédulité de mon professeur de Mathématique, V.Arnold : « L’homme bien éduqué, consomme moins, se met à préférer Mozart, Shakespeare ou les théorèmes » - « Образованный человек меньше покупает, начинает предпочитать Моцарта, Шекспира или теоремы ». L’homme moderne fit de Mozart et de Shakespeare – les mêmes articles de consommation que les lessives ou les voitures, et les théorèmes seront bientôt traités par le robot plus efficacement que par l’homme. | | | | |
|
| hommes | | | Toutes les époques barbares, dont la nôtre, se définissent par l'attachement à la civilisation (qu'elle soit éclairée ou sombre) au détriment de la culture. La culture s'adonne au beau du pouvoir artistique, au bon d'un vouloir lyrique, au noble d'un valoir spirituel ; la civilisation, elle, ne connaît que le vrai du savoir robotique ou de l'ignorance moutonnière. | | | | |
|
| hommes | | | L'homme de la nature et l'homme de la culture : chez le premier, c'est le danger extérieur qui lui fait atteindre le maximum de sa force et le fait se hérisser de flèches ; chez le second, c'est le danger intérieur qui maintient ses cordes tendues, tout en le désarmant et lui faisant découvrir l'excellence de la faiblesse, car « la faiblesse de l'homme est la cause de tant de beautés »** - Pascal. | | | | |
|
| hommes | | | Dès que l'amuseur public a plus de temps d'antenne que l'intellectuel, celui-ci crie à l'apocalypse de la culture. Notre époque, infantile ? Où vont-ils chercher ça ? Jamais l'humanité n'était aussi abominablement adulte. Et le progrès évident de la tolérance ne fait qu'élargir la porte de l'étable commune. La barbarie moderne, si elle existe, n'est perceptible que dans la mécanique, qui gouverne sans partage, pour la première fois de l'Histoire, tous les cerveaux, qu'ils soient infantiles, académiques ou rebelles. | | | | |
|
| hommes | | | Notre civilisation de déodorants, d'anesthésies et de contraceptifs rendit tolérable l'homme, qui, à part le cerveau, a des griffes, des organes digestifs et génitaux. Plus d'organes vitaux indépendants. Maître du monde, le mouton calculateur se moque des bêtes et des anges et se mue en robot. | | | | |
|
| hommes | | | Le sens de la mesure favorise le progrès horizontal de la civilisation, mais la culture a besoin du sens de la démesure, pour échapper à la platitude. | | | | |
|
| hommes | | | Le sens général de la modernité – l'éviction, l'extinction, le dédain de ce qui est faible, inefficace, non-rentable, inévident, discontinu. La culture en est la victime emblématique, et, aujourd'hui, tenir à la culture relève d'un fanatisme et traduit une marginalisation sociale ou un désastre intime. La culture est une incarnation désespérée d'espérances ; elle s'effondre dans un monde du calcul, sans espoir ni désespoir. À moins qu'elle fût toujours une défaite : « La culture, dans son essence la plus profonde et dans son sens religieux, est un immense échec » - Berdiaev - « Культура, по глубочайшей своей сущности и по религиозному своему смыслу есть великая неудача ». | | | | |
|
| hommes | | | La barbarie n'est ni manque de raison ni manque de nature, mais manque d'irrationnel et d'inventé (mais voyez l'invention d'une folle barbarie dans le Sacre du Printemps, bouleversant tout homme civilisé). La raison nous renvoie à la nature. | | | | |
|
| hommes | | | Jadis, même les sots, pour ne pas être en retard avec leur siècle, se rendaient au marché littéraire, occupé exclusivement par de rares fournisseurs d'images d'ailleurs. Les sots lisaient du Chateaubriand. Aujourd'hui, ce marché est envahi par des hordes d'infâmes scribouiilards, satisfaisant le prurit culturel des sots et des intelligents. La plupart de ceux qui lisaient du Chateaubriand lisent aujourd'hui des houellebecq. | | | | |
|
| hommes | | | La misère de notre époque le doit beaucoup à son aveugle manie de franchissement de frontières. Tout créateur connaît le vertige de l'au-delà du vrai ; on a vu de grandes tentatives d'aller au-delà du bien ; on peut tolérer même des sorties au-delà de la culture ; mais il n'est donné à personne de rester artiste au-delà du beau. L'extinction du beau, dans l'image, dans le mot, dans la mélodie, dans le regard, - telle est l'étiologie de la maladie de ce siècle, siècle des gestionnaires, des ingénieurs et des journalistes. | | | | |
|
| hommes | | | Une nation est définie par son corps, son esprit, son âme, c'est à dire – par sa société, sa civilisation, sa culture. Je me sens étranger dans la société russe (à cause de sa grossièreté et sa servilité) et dans la société française (à cause de sa mesquinerie et sa sensibilité atavique). La littérature, la musique, le théâtre russes me sont aussi proches que la philosophie allemande ou la littérature française. Enfin, la civilisation, c'est à dire les libertés, l'État, la justice, m'attachent à la France beaucoup plus qu'à la Russie. | | | | |
|
| hommes | | | Le sujet culturel, dominé par le projet commercial, telle est l’américanisation de la France. « Si jamais la France s’américanise, sa fleur raffinée périra sans retour » - H.F.Amiel. | | | | |
|
| hommes | | | On s’attache à un pays par la voie mystique (le cœur – la nature des sentiments sacrés), esthétique (l’âme – la culture des belles idées), pragmatique (le corps – la civilisation des besoins vitaux). Ne peuvent les réconcilier que les esprits forts. | | | | |
|
| hommes | | | L'équilibre moderne : les moutons apprirent le calcul, aux robots on apprit à former des troupeaux, des réseaux, - l'extinction de nature et de culture. Et dire qu'on rêvait jadis de « la présence de choses absentes, résultant de l'équilibre des instincts par les idéaux » - Valéry. | | | | |
|
| hommes | | | Depuis que les programmes échiquéens battent l'humain, champion du monde, on sait ce qui attend le mathématicien : la machine le surclassera ; c'est la seule raison qui me fait croire, que le poète retrouvera, un jour, son prestige d'antan. « L'argent, le machinisme, l'algèbre, les trois monstres de la civilisation actuelle »* - S.Weil - les trois robots qu'ils seront devenus, au milieu des robots humains pleurant les muses disparues. | | | | |
|
| hommes | | | La civilisation est horizontale et la culture – verticale ; la première gomme, la seconde dessine des frontières. Ce que Tocqueville dit de l'Amérique : « Une foule d'hommes semblables, se procurant de vulgaires plaisirs » - s'applique aussi à l'Europe ; seulement ces conformismes et vulgarités y ont beaucoup plus de nuances. | | | | |
|
| hommes | | | Jadis, la nature des bouseux n'était en rien gênante pour la culture de l'élite, qui était la seule à occuper l'espace esthétique, hérité et héritable. Aujourd'hui, la foule renonça à la nature de classe, pour se vautrer dans une culture de masse. L'artiste pouvait garder un sourire, face aux moutons lointains et muets ; il est amer, face aux robots, bavards et envahissants. | | | | |
|
| hommes | | | Toutes les cultures organiques finissent par tomber, au profit des civilisations mécaniques, et plus haute fut la culture, plus douloureuse sera la chute. C'est pourquoi le Français, aujourd'hui, est le plus malheureux des Européens. | | | | |
|
| hommes | | | Deux sortes de valeurs – rationnelles et irrationnelles, exprimant la vie d'une forêt civilisationnelle ou imprimant l'art d'un arbre culturel. Il faut munir les premières d'un maximum de constantes, d'invariants universels ; il faut y saluer le métissage et l'internationalisme. Dans les secondes il faut introduire un maximum d'inconnues ; l'unification de celles-ci crée des frontières, des fraternités et des patriotismes. | | | | |
|
| hommes | | | Je ne veux pas n'être qu'une feuille d'un arbre, qu'il soit intellectuel, national ou fraternel. « J'ai besoin qu'on garde à mon arbre la culture qui lui permit de me porter si haut, moi faible petite feuille » - Barrès. Mon arbre résulte d'une unification avec des arbres proches, mais mes inconnues, je peux et dois les garder aussi bien dans les racines que dans les ombres. | | | | |
|
| hommes | | | Diogène et de Maistre croisent des Athéniens ou Spartiates, des Français ou Russes, mais ne trouvent pas d'homme ; Renan découvre la culture de l'homme, avant la culture du Français ou de l'Allemand ; les premiers suivent la nature, et le second, en écoutant son âme, touche aux fonds éthique et esthétique de la culture. | | | | |
|
| hommes | | | Le rêve n'est ni dans une projection vers l'avenir ni dans un plongeon dans le passé ; l'ailleurs du rêve n'est pas temporel, mais spatial, et il est le seul vrai antagoniste du présentisme actuel. Il y aurait donc deux familles superficielles : les hommes de culture, cultivant le passé intellectuel, et les hommes de nature, élancés vers le futur fraternel. Nietzsche : « Face au présent, on a hâte, on a peur ; face à l'avenir, on est méfiant » - « Man ist eilig und ängstlich für die Gegenwart, mißtrauisch für das Kommende » - y fait figure d'un homme de progrès, c'est à dire d'un imbécile. | | | | |
|
| hommes | | | Certains portent le lien avec leur terre natale comme une peau de serpent, dont la mue les en sépare sans douleur et les métamorphose. D’autres, plus viscéraux, s’attachent à leur patrie par la musique (celle de la langue ou celle du regard sur la nature ou la culture). On abandonne la peau, on enrichit l’oreille. | | | | |
|
| hommes | | | La civilisation : un paysage horizontal, où s’harmonisent forêts et parcs, falaises et plages, sommets et plaines, ancrés dans le quotidien. La culture : un climat vertical – fatalité d’origines, élan vers l’intemporel. | | | | |
|
| hommes | | | Jamais la culture n’eut tant d’adeptes, mais la reconnaissance par le nombre étant devenue une maladie de tous, y compris des intellos, on hurle à la tragédie de la culture, puisque le footballeur, le chanteur, l’amuseur public a une audience plus vaste. Hélas, la culture du salon n’existe plus. | | | | |
|
| hommes | | | Ceux qui, depuis la Révolution française, dominaient la culture européenne se définissent en fonction de leurs manques : faute de moyens – les progressistes, vide des fins – les absurdistes, béance des commencements – les présentistes. Les premiers visaient les horizons collectifs, les deuxièmes – les profondeurs personnelles, les troisièmes – la platitude sous leurs pieds. Tous – aigris, respirant l’air du temps et s’en inspirant, et, tout compte fait, - enfants de la nature. L’homme de culture se tourne vers les grands hommes, tous morts, tous au passé, tous familiers des mêmes firmaments détachés du temps. Son talent le dote de moyens, son intelligence lui souffle les buts, sa noblesse lui dicte les commencements. Et c’est la noblesse qui fait le plus défaut, aujourd’hui. | | | | |
|
| hommes | | | Une nation, comme un homme, est un arbre et non pas une forêt. C’est une unification des arbres individuels, et non pas leur union, qui forme l’arbre national, riche en feuilles d’inconnues. | | | | |
|
| hommes | | | L’homme civilisé tient solennellement à la différence entre le turbot et le hareng, le fauteuil Louis XIII et la chaise Ikea, le jardin à la française ou à l’anglaise. L’homme cultivé, souvent affamé, souvent couché, souvent tenant à un seul arbre, - les égalise ironiquement. | | | | |
|
| hommes | | | L’homme, au naturel, ressemblerait au loup, au paon, à la macaque, sans les dépasser d’une manière significative. Dieu se chargea de créer la merveille de la nature ; à l’homme – de s’occuper de la merveille de la culture, de la création humaine. | | | | |
|
| hommes | | | La décadence commence par la domination du sens de l’existence sur la musique de l’essence ; et ceci se produit aussi bien dans la culture que dans les passions et les goûts. La tragédie grecque – l’affirmation du sens ; Bach – l’équilibre entre le sens et la musique ; Mozart et Beethoven – la domination de la musique ; Wagner – le retour vers le sens. Le sens incontrôlable étouffe nos fibres divines et se dévoue aux fils robotiques. | | | | |
|
| hommes | | | Dans l’homme, il y a cinq sujets : le rêvant, l’agissant, l’imitant, le calculant, le connaissant, qui, dans l’Histoire, forment des alliances, pour dominer : le règne de la culture, c’est l’alliance du rêvant et du connaissant ; celui de la civilisation - l’alliance du calculant et de l’agissant. L’imitant en assure l’entente et la puissance. | | | | |
|
| hommes | | | La Culture consiste à décrire (par la science) ou à chanter (par la poésie) la Nature. Deux erreurs à éviter : un scientifique, sans belle voix, tentant de chanter ; un poète, sans bonnes connaissances, tentant de décrire. | | | | |
|
| hommes | | | Depuis trois millénaires, l’artiste affichait sa musique et sa solitude. Aujourd’hui, « il y a quelque chose d’horriblement faux dans cette culture, enivrée par le bruit et le grégarisme »** - G.Steiner - « there is something terribly wrong with a culture inebriated by noise and gregariousness ». Moi, je n’y vois qu’une sordide sobriété, une sordide vérité et un sordide bruit, celui du présent gluant. | | | | |
|
| hommes | | | Une civilisation des messageries, égalisant tous les messages, - notre époque, le relativisme intégral. Seules y comptent les étiquettes digitalisées. | | | | |
|
| hommes | | | Réfugié à Stanford, un philosophe français, pour prouver la suprématie de la culture américaine sur la barbarie française, cite l'organisation des services de chariots dans les aéroports, le comportement des automobilistes aux carrefours, le règlement d'achats aux caisses de supermarchés. Et le Citations' Index est aussi probant. Le nom du barbare moderne est connu - robot. | | | | |
|
| hommes | | | La robotisation des âmes n'a rien à voir avec une mathématisation des savoirs. Peintres et géomètres sont frappés aujourd'hui par la même inculture et au même degré. | | | | |
|
| hommes | | | G.Steiner, parmi les vivants, fut le plus grand des érudits, le plus intelligent des critiques, le plus raffiné des hommes de goût - il vient de mourir à Cambridge. En Angleterre, cet événement ne figure pas parmi les cent les plus importants, tandis que toute la France en fait un deuil national. Décidément, ces Anglais ne sont ni hommes de nature ni hommes de culture, mais hommes de moisissure. | | | | |
|
| hommes | | | L’homme de la nature ou l’homme de la culture : le premier est le prolongement du simiesque, le second – le commencement du divin. Les deux sont proches de l’extinction, au profit de l’homme des tâches, des algorithmes, des finalités, - un embranchement robotique. | | | | |
|
| hommes | | | Par rapport aux siècles précédents, le nôtre gagne en intelligence, en tolérance, en justice, mais perd en tendresse. « La civilisation d’aujourd’hui, c’est la platitude des âmes » - Koublanovsky - « Цивилизация наших дней уплощает души » - l’âme devrait se tourner du côté de la culture ou de la nature, et non pas de la civilisation. | | | | |
|
| hommes | | | Entre deux guerres mondiales, quels débats passionnés, entre intellectuels, pour savoir laquelle des deux grandes cultures, la française ou la germanique, allait périr, pour que triomphe l’autre. On connaît le résultat : la pitoyable culture américaine de robots dévitalisa l’Europe occidentale, et l’horrible civilisation russe d’esclaves souilla l’Europe orientale. | | | | |
|
| hommes | | | Jamais il n’y avait autant de théâtres, bibliothèques, librairies, que de notre temps, et jamais la notoriété de la culture et de ses porteurs n’était aussi basse. L’irruption de la masse sur la scène publique en est la raison principale, et non pas un abrutissement quelconque ; jamais, à l’échelle de l’intelligence, de la justice et de l’efficacité, l’esprit collectif n’eut un tel poids, tandis que la grâce des âmes individuelles devint impondérable aux balances robotisées. | | | | |
|
| hommes | | | L’ennui provient du manque ou de l’excès de l’élément social ; c’est pourquoi le solitaire de nature (et non pas de culture) ignore cet état d’âme dégradant. | | | | |
|
| hommes | | | Peu de goût viscéral pour le mystère ; le culte irresponsable de la clarté – deux défauts de la culture française, qui expliquent la faiblesse de sa poésie et de sa philosophie. | | | | |
|
| hommes | | | Lorsque la culture joue le rôle du critère principal, pour juger de la place d’une nation dans le monde, triomphent l’Europe méditerranéenne, dans l’Antiquité, et la France, depuis cinq siècles. Mais lorsque l’économie évince la culture, l’arrogance de l’Europe du Nord surgit à la place de l’élégance méridionale. | | | | |
|
| hommes | | | L’enracinement permet de vivre, naturellement, dans une civilisation ; le déracinement permet de rêver, artificiellement, dans une culture. Mon déracinement, en Russie, me plaça dans une hauteur, à partir de laquelle aucun enracinement ne fut plus possible. Je devins artificiel en tout, prenant les canopées pour mes racines. | | | | |
|
| hommes | | | Quel est le point commun entre le métier des armes et la culture de masse ? - les deux prospèrent grâce à la fusion entre le progrès et la barbarie. | | | | |
|
| hommes | | | L’unité française se créa grâce, en grande partie, à l’ethnocide (occitan, provençal, breton, lorrain, alsacien, corse), mais le résultat est admirable ; à la longue, la culture divine justifie l’injustice humaine. | | | | |
|
| hommes | | | Étant trempé dans trois cultures, je peux vivre trois sortes de sacré, en-deça de ces trois frontières. Le sacré russe – ses contes de fées, l’infini de ses espaces, sa musique mélancolique, l’humanité de sa littérature. Le sacré allemand – le romantisme de ses Lorelei, la noblesse de sa poésie et de sa musique, l’audace de ses mystiques. Le sacré français – la douceur de ses chansons et de ses paysages, l’élégance de ses châteaux, le bon goût de ses paysans ou de ses filles. Dans ces exercices d’admiration, il n’y a pas de place aux batailles, aux ingénieurs, aux princes de ce monde. | | | | |
|
| hommes | | | En fonction de la place du merveilleux dans leurs vies, les hommes se divisent en trois catégories : ceux qui ne voient aucun miracle, ceux qui l’associent avec une superstition pseudo-historique, ceux qui le voient partout dans la nature – hommes de la cécité, hommes de la peur, hommes de la culture. | | | | |
|
| hommes | | | L’essence d’une époque se réduit au sens et à la musique de ses messages. Le premier est profond, quand il est dicté par l’esprit ; la seconde est haute, quand elle est composée par l’âme. Le premier résume le progrès matériel ; la seconde – le culte d’une beauté immobile. Le premier ne connut qu’une seule interruption – l’écroulement de L’Antiquité sous les coups des instincts barbares ; depuis la Renaissance une nouvelle ère de progrès ininterrompu s’installa. La seconde commença sa dégénérescence à la fin du XIX-me siècle, pour se machiniser définitivement un siècle plus tard. On n’a rien à reprocher au progrès matériel ; on n’a qu’à regretter l’extinction des âmes. La civilisation enterra la culture. | | | | |
|
| hommes | | | Seule la Méditerranée gréco-romaine tenait à la culture comme à une valeur suprême de son identité nationale ou impériale ; l’argent et le glaive avaient la même place chez les Germains et les Slaves. Ce que les Gréco-Romains appelèrent Grandes Invasions, les autres désignent par un terme neutre de Déplacement de Populations (Völkerwanderung). Le même phénomène se produit sous nos yeux ; il est vécu comme un drame identitaire en Méditerranée du Nord romane et comme une bénédiction économique dans l’Europe germanique. Les Slaves et les Grecs, ayant connu la férocité asiatique, se barricadent. | | | | |
|
| hommes | | | L’ange et la bête, chez l’homme, se mutèrent en robot et mouton. La pureté et l’instinct cédèrent la place au calcul et au conformisme. « La culture des hommes naît de l’anoblissement des pulsions bestiales » - H.Hesse - « Menschliche Kultur entsteht durch Veredlung der tierischen Triebe » - la culture fut angélique, la civilisation est algorithmique. | | | | |
|
| hommes | | | L’évolution organique d’une culture : la sacralisation des racines immémoriales et la création de nouveaux branchages, fleurs, fruits ou ombres. Les greffes américaines mécaniques aux racines européennes expliquent les crépuscules de nos arbres. « Quand je vois pourrir une racine, j’ai pitié des fleurs »** - G.Thibon. | | | | |
|
| hommes | | | Les Normaliens et les notables de Sciences-Po tiennent des langages éminemment différents ; la culture littéraire ou scientifique écrase la nature du lucre ou du fonctionnariat. En revanche, le Hollywood et le Stanford abordent les mêmes sujets, sous le même angle, avec les mêmes perspectives. La verticalité et l’horizontalité. | | | | |
|
| hommes | | | La grande liberté, dont le Créateur dota l’homme, place celui-ci entre la nature, où il est un prédateur carnivore, porté sur le calcul, et la culture, où il apprend le rêve, la caresse, la honte. La nature régulée s’appellera civilisation, elle accentue la domination des calculateurs et devient le moteur principal de la modernité aculturée. | | | | |
|
| hommes | | | Ce qui compte, dans le choix entre l'internationalisme et le nationalisme, c'est la part de la haine ou du lyrisme. Ce qui ravage l'humanité, ce sont l'internationalisme sans lyrisme et le nationalisme haineux, engendrant l'uniformité de la culture ou la brutalité du regard. Tandis que la présence d'un lyrisme justifie et l'un et l'autre. | | | | |
|
| hommes | | | La pseudo-culture américaine, mécanique, anti-romantique, repose sur une vraie civilisation américaine, réaliste, efficace, calculatrice, mercantile. Le monde entier, ayant plébiscité cette civilisation robotique, importe, en même temps, cette culture de masses robotisées. | | | | |
|
| hommes | | | Les hommes vécurent dans un double cadre : la civilisation des artisans (incarnant l’espèce humaine d’un pays) et la culture des artistes (sublimant les sensibilités particulières de chaque nation). Depuis la mutation de l’homme en robot et l’abandon de son identité nationale au profit d’un nivellement mondial, il vit dans les sordides post- ou trans-humanisme. | | | | |
|
| hommes | | | La civilisation nous montre que notre présent et notre avenir ne sont plus ce qu’ils étaient. La culture sert à prouver que le passé partage la même métamorphose. | | | | |
|
| hommes | | | L’homme-novateur surgissait du surpassement de la barbarie, du paganisme, du christianisme, de l’esclavage, de l’inégalité, de l’idéologie, du fanatisme ; mais aujourd’hui – quel élan peut provenir de la défense du mouton dominé ou du rejet du robot dominant ? Toutes les lettres s’alignent ici sur les chiffres. | | | | |
|
| hommes | | | L’homme est une cohabitation de sa facette individuelle, la sensibilité, et de sa facette communautaire, la liberté. La première se manifeste par la faculté de sacrifices, l’écoute du Bien, et par le talent d’artiste, le culte du Beau. La seconde facette est le sens du Vrai, ou d’utile, appliqué à ta tribu. La culture et la civilisation. | | | | |
|
| hommes | | | L’Histoire des événements enrichit nos lexiques, l’Histoire des idées propose des signes de la profondeur, l’Histoire de l’art apprend à se tendre vers la hauteur. Notre siècle présentiste se détourne du Verbe, ignore la verticalité, se contente du jetable dans ses produits, ses envies, ses possessions. | | | | |
|
| hommes | | | Quelques malaises, sans danger, de la nature poussent des millions d’Européens dans les rangs d’écologistes ; l’agonie de la culture, en revanche, passe inaperçue et ne préoccupe que quelques solitaires, devenus marginaux, hors toute association de bien-pensance. | | | | |
|
| chœur russie | | | HOMMES : L'action des hommes engendre une civilisation, celle de Russie est misérable ; le rêve de l'homme constitue une culture, celle de Russie est grandiose. Les Russes ensemble font l'effet d'une horde ; le Russe, sûr de ne pas être vu, est un poète. Ils ne présentent un intérêt pour l'esprit que divisés. Le seul pays, où les raids de Vikings constituèrent un progrès. | | | | |
|
| russie | | | Deux manières d'avancer, pour une civilisation : la conviction (l'Asie) ou la conciliation (l'Europe). La Russie, en se plaçant entre les deux - dans l'adhésion - se condamne à l'anémie. « Dans l'âme russe, ce qui est divin, c'est la résignation » - Conrad - « what's divine in the Russian soul - that's resignation ». | | | | |
|
| russie | | | Le progrès, matériel, spirituel ou politique, est assuré par l'exigence, dans les besoins de l'homme, dans l'envie d'imiter ou de rattraper les meilleurs, les plus développés. L'indépassable misère des exigences russes explique l'immense retard russe en matière de cadre de vie, de libertés civiles, de culture du travail, d'échanges culturels. L'aristocratie d'antan et la kakistocratie d'aujourd'hui vécurent la même mésaventure. | | | | |
|
| russie | | | Le naufrage de la Russie soviétique, c'est la chute de la troisième Rome. La première promettait la civilisation, la deuxième - la foi, la troisième - la générosité. L'humanisme - c'est bien lui, et non pas le communisme, qui est mort - n'avait aucune chance d'être porté par quelque chose de noble ; il aurait dû, pour survivre, s'associer avec le marchand qui, dans nos Rome, fut entravé par le soldat, le moine ou le goujat. « La chute de l'humanisme est le bilan principal de notre époque »*** - Soljénitsyne - « Крушение гуманизма - главный итог нашей эпохи ». | | | | |
|
| russie | | | L'épisode soviétique : l'horreur inintéressante. Les débiles asphyxiant les stériles, les passifs exterminant les actifs, les crapules pourchassant les nuls. L'Âge d'Argent russe, ce fut un pur miracle, un chant du cygne à l'apogée d'une culture, qui aurait dû probablement dominer toute l'Europe, et que les bolcheviques achevèrent, pour bâtir, à sa place, la plus abominable des civilisations. | | | | |
|
| russie | | | Cernée par toutes les grandes civilisations du monde - l'Europe, le monde musulman, la Chine, le Japon, les USA - la Russie perdit toutes les batailles. L'Europe l'emporta en beauté, l'Islam en volonté, la Chine en dynamisme, le Japon en équilibre, les USA en puissance. Tout sera perdu, quand ses prime-ballerine, échéphiles, mathématiciens ou violonistes seront surclassés par quelques nouveaux tigres asiatiques ou latinos. Elle restera avec ce qui fut son origine - avec ses contes de fées. | | | | |
|
| russie | | | Rome et Byzance sont tombées sous les coups des barbares. Moscou tombe sous les coups des gens civilisés. Elle ne s'en relèvera jamais. | | | | |
|
| russie | | | L'horreur de l'URSS aida à maintenir le statut de la culture par l'illogisme, l'irrationalité, le discours historique, les passions. « Plus les passions qu'un peuple peut se permettre sont grandes et terribles, plus sa culture est haute »** - Nietzsche - « Je furchtbarer und größer die Leidenschaften sind, die ein Volk sich gestatten kann, umso höher steht seine Cultur ». L'horreur des USA est dans l'inculture d'un savoir rationnel hors toute Histoire. | | | | |
|
| russie | | | Une culture a deux fondements possibles - le confort de ma civilisation et le disconfort de mon âme. La douillette civilisation occidentale calma les troubles d'âme et dicte désormais chez elle toutes les aspirations culturelles. L'horrible civilisation russe ne sert que de décor apocalyptique, sur le fond duquel se jouent des tragédies des âmes déracinées. | | | | |
|
| russie | | | Dans la disette russe, toute nourriture culturelle fut avalée avidement et sans discernement. En Europe, la culture a une place confortable, quelque part entre la gastronomie et le tourisme. | | | | |
|
| russie | | | Sur l'exemple de Soljénitsyne on voit ce que représentent les trois quarts de siècle de culture, que les Russes n'ont pas partagés avec l'Europe. En revanche, dans le sens inverse, cette séparation explique, que le Français voit dans l'affaire Dreyfus un phénomène plus monumental que l'archipel du Goulag et tient l'héritage de Mallarmé pour plus évolué que celui de Tolstoï. | | | | |
|
| russie | | | Les frontières russes, de la norvégienne jusqu'à la chinoise, - nulle part ailleurs, sur notre globe, les civilisations, des deux côtés de frontières, ne sont aussi dissemblables. « La Russie, ce n'est pas un État, mais un continent » - Pierre le Grand - « Россия не царство, а часть света ». | | | | |
|
| russie | | | Tout ou partie ? - « La vocation des Russes est de donner une philosophie de la spiritualité du Tout » - Berdiaev - « Русские призваны дать философию цельного духа » ; c'est oublier, que la spiritualité, dans les grandes cultures, la russe, l'allemande, la française, se loge déjà dans une partie (l'âme, le cœur, l'esprit) de notre tout. C'est l'impuissance dans le local qui nous jette souvent dans les bras de l'irresponsable global. | | | | |
|
| russie | | | Des archéologues, poètes ou critiques d'art allemands sillonnent la Grèce, la France ou l'Italie et imitent la pureté, la grandeur ou la beauté, vues, comprises et digérées ; des rêveurs russes imitent les mirages des autres, sans leurs soifs, sans leurs transports, sans leurs cartes ; voilà pourquoi la culture russe est plus originale. Parce que plus inventée. | | | | |
|
| russie | | | Comment on s'attribue l'exclusive : le Sonderweg (voie à part) de la philosophie allemande, l'exception culturelle française, la загадочность (énigme) de l'âme russe. Et, paradoxalement, leurs horizons s'appellent : le Weltgeist (âme du monde), l'universel, la всеотзывчивость (ouverture à autrui). | | | | |
|
| russie | | | Le Russe a la manie de négations faciles, grandioses et gratuites. Presque toute la culture russe est de nature nihiliste ; Pouchkine fut le seul diseur-du-oui ironique, léger et gracieux. « La volonté, en Russie, est suspendue, et l'on ne sait pas si elle sera pour le non ou pour le oui » - Nietzsche - « In Russland wartet der Wille, ungewiß, ob als Wille der Verneinung oder der Bejahung » - Pouchkine étant resté sans héritier, la réponse, hélas, est évidente. | | | | |
|
| russie | | | Dans l'actuelle Russie, quand on est stupéfié par le désert littéraire (ou plutôt par cette étable, climatisée et globalisée comme toutes les autres - « La nullité culturelle post-soviétique me dégoûta de ma patrie » - Koublanovsky - « Культурная ничтожность послесоветского времени отравила мне Родину »), on comprend, que la plupart de ses talents d'antan avaient besoin de tyrannie pour entretenir leur pathos. | | | | |
|
| russie | | | La pitoyable stupéfaction des hommes de gauche européens - le Pacte Ribbentrop-Molotov ; dans l'affrontement avec les nazis, le Français risquait, au plus, des délais de livraison du Beaujolais Nouveau plus espacés, et le Russe - d'être réduit en esclavage, à l'âge de pierre, sans aucun soin médical, aucune culture, de voir un désert à la place de Saint-Pétersbourg et de Moscou ; tout ce qui retardait l'invasion devait être tenté, sachant, que les démocraties refusent toute coopération avec le Kremlin et qu'après Munich elles font tout, pour que les deux tyrans se saignent mutuellement ; l'idiotie et l'ingratitude de cette folie des Européens - proclamer le Pacte en tant que la cause première de la Guerre ! | | | | |
|
| russie | | | Se civiliser, c'est se débarrasser du péché originel et de la honte. Les péchés du Russe sont si cuisants, qu'il lui faut des dieux cléments, sachant fermer les yeux sur le réel et se contenter de l'idéel. « Le pouvoir soviétique se maintient grâce au platonisme du peuple russe. » - Lossev - « Советская власть держится благодаря платоническим воззрениям русского народа ». Tout autre peuple européen, soumis à une expérience marxiste, se nourrirait du Capital ; les Russes sortent tout droit de la République. L'idée reçue voit dans le Russe un vétéro-Chrétien, tandis qu'il est un païen, un platonicien invétéré. | | | | |
|
| russie | | | L'idéalisation bien pesée du présent réveille la passion du passé, fait prospérer la civilisation et ne laisse les révolutions éclater que sous les crânes. Les Russes font tout l'inverse : le présent trop répugnant, le futur gratuitement idéalisé, le passé ignoré – cet état d'âme émeutier ruina la Russie. | | | | |
|
| russie | | | La plus infâme des ingratitudes européennes, face à l'holocauste russe de la Seconde Guerre Mondiale : une nation, martyrisée par un régime sanguinaire, traînant une noire misère, est envahie par l'armée la plus puissante et la mieux équipée du monde, ayant pour but la colonisation et la réduction en esclavage des Slaves et pour moyens - l'extermination physique, l'éradication de toute culture ; tout un peuple se sent meurtri et défié, se bat farouchement pour sa dignité et sa survie, perd 25 millions d'âmes et finit, triomphateur, à Berlin ; toute l'Europe, en 1945, voit dans le Russe son sauveur, méritant l'admiration et la reconnaissance éternelle. Aujourd'hui, tout est oublié : ce sont deux sordides dictatures qui se seraient alors chamaillées entre elles, pour le plus grand bien de la démocratie américaine, le seul vainqueur de cette confrontation entre le Bien et le Mal ; et le Russe aurait été du mauvais côté… | | | | |
|
| russie | | | Veut-on vivre dans l'entente avec le monde ou dans le défi - le type de civilisation dépend de la réponse. « L'homme harmonieux - les Grecs homériques, les Chinois, les chrétiens gothiques. L'homme héroïque - les Romains, les Germains et Latins. L'homme ascétique - les Hindous, les Grecs néo-platoniciens. L'homme messianique - les premiers chrétiens, la plupart des Slaves. L'harmonie avec le monde, la domination du monde, la fuite devant le monde, la sacralisation du monde » - W.Schubart - « Der harmonische Mensch - die homerischen Griechen, die Chinesen, die Christen der Gothik. Der heroische Mensch - das antike Rom, Romanen und Germanen. Der asketische Mensch - die Inder und neuplatonische Griechen. Der messianische Mensch - die ersten Christen und die meisten Slaven. Welt-Einklang, Welt-Herrschaft, Welt-Flucht, Welt-Heiligung ». Peut-on sacraliser par l'harmonie, par la puissance ou par la fuite ? Oui, quand je suis un Ouvert, et ma musique, mon génie ou mon regard proviennent de ma profondeur divine et sont tournés vers ma hauteur humaine. | | | | |
|
| russie | | | Les ogres au pouvoir, ce n'est pas une exclusivité française. « Le souverain russe est civilisé, son peuple ne l'est pas. En France, c'est l'inverse » - Talleyrand. La Russie en eut, elle aussi, mais ni ses huttes ni ses palais ni ses camps ne furent tempérés par un Code Civil, le bon plaisir des uns et des autres réglant le fouettage, la fraternisation ou le régicide. « En Russie, la sévérité des lois est tempérée par leur non-respect » - Wiazemsky - « В России суровость законов умеряется их неисполнением ». | | | | |
|
| russie | | | Les diversités urbaine ou mentale sont difficilement compatibles. Ainsi, pour certains, la Russie serait « minimum de diversité avec maximum d'espace » - Kundera. C'est ce qu'on constate en Russie, quand l'œil ne s'arrête que sur des objets de la civilisation - le confort du corps. L'inquiétude de l'âme repose sur des objets de la culture. Mais cet œil-ci peut manquer même aux spécialistes de l'histoire byzantine. La Russie est le seul pays au monde, où le gouffre entre la civilisation et la culture est infranchissable. | | | | |
|
| russie | | | Comme partout en Europe, il y eut bien en Russie une culture de la lumière et une culture des ombres, la première ouverte par Pouchkine, la seconde - par Dostoïevsky. Un peu héritier des deux, j'apprécie autant la lumière de l'un que les ombres de l'autre, toutes les deux coulées dans un mot civilisateur. Des folliculaires occidentaux opposent bêtement l'angélisme du premier à la barbarie du second, tandis qu'ils sont indissociables. | | | | |
|
| russie | | | La volonté, dans la bouche d'un Russe, signifie l'exercice jouissif de ses caprices et lubies, dans un cadre, délimité par le rang, l'argent ou le sexe. C'est le processus qui l'excite et non pas les buts d'une civilisation ou les contraintes d'une culture. « La liberté, c'est l'abdication de ta volonté personnelle » - Wiazemsky - « Свобода есть отреченье личной воли ». | | | | |
|
| russie | | | L'admirable civilisation américaine porte à bout de bras la misérable culture américaine ; la misérable civilisation russe enterre l'admirable culture russe. | | | | |
|
| russie | | | Le béton et les crottes des chèvres recouvrent le marbre de l'antique Grèce. J'ai peur, que le Russe du XXI-ème siècle verra la culture russe des deux siècles précédents avec les mêmes yeux que le Grec d'aujourd'hui - les temples d'Athènes, d'Olympie ou de Delphes. Quant aux chances d'un renouveau religieux, si Malraux s'y trompa une seule fois, Spengler a, hélas, tort doublement : « Dans l'avenir, la vraie aristocratie et la vraie prêtrise se formeront à la russe » - « In Zukunft werden sich echter Adel und Priestertum russischen Stils herausbilden ». | | | | |
|
| russie | | | Comme toutes les choses monumentales, la culture est un arbre à variables ; si les Russes en unifient plus volontiers les fleurs et les ombres, cela rend peut-être leur pénétration moins profonde, mais les munit d'un regard plus haut. | | | | |
|
| russie | | | Le déracinement est une pose ; l'enracinement est une position. « Dans le Russe, la culture européenne reste sans racines » - D.H.Lawrence - « European culture is a rootless thing in the Russians » - tu ignores, que les racines russes s'incrustent aux cimes, sans promesse de fleurs et de fruits, puisque la Terre russe, inondée de larmes et ravagée par le feu, ne peut plus compter que sur l’air, où ne retentissent que poèmes, sanglots et prières. | | | | |
|
| russie | | | La grandissime originalité de la culture russe est dans la séparation entre les moyens et les buts, la technique et l'émotion, le visible et le lisible. L'inévidence dans les premiers, l'homme comme le point d'accommodation des seconds. Dostoïevsky semble s'emmêler dans la politique et le fait divers, tandis qu'il joue sur la corde de l'homo credens. Tchaïkovsky nous mène vers un état d'âme, un lieu, tandis que l'émotion éclate ailleurs. Tolstoï disserte sur l'histoire ou la justice, tandis que son vrai discours ne vise que l'homme solitaire. Tchékhov étale des platitudes, parmi lesquelles, soudain, naît une émotion irrésistible. | | | | |
|
| russie | | | L'arrogance américaine, comme, jadis, l'ambition française ou le nationalisme allemand, cherche à abattre la Russie, par des sanctions économiques ou en soudoyant des marionnettes environnantes. Je ne sais pas ce qu'on devrait leur conseiller : mieux étudier l'histoire de Napoléon et d'Hitler ou bien la géographie : « On ne soumet point une nation dont le pôle est la dernière forteresse » - Chateaubriand. À l'autre pôle - la culture, celle de Pouchkine, Tchaïkovsky, Tolstoï. | | | | |
|
| russie | | | Le russophobe voit l'abominable civilisation russe et fait de la Russie son ennemi irréductible et héréditaire ; le russophile voit la grande culture russe et veut se rapprocher de la Russie amicale et hospitalière. Et puisque la civilisation est malléable et la culture – indéracinable, l'Européen devrait écouter davantage le russophile. | | | | |
|
| russie | | | La sortie des Russes de la culture – tel est le signe, sûr et triste, du XXI-ème siècle. « Le signe du siècle qui vient [XX-ème] – l'entrée des Russes dans la culture » - Nietzsche - « Zeichen des nächsten Jahrhunderts – das Eintreten der Russen in die Kultur ». Il reste la musique, mais il n’y a plus de Berlioz, pour s’en rendre compte : « Je n’ai plus à songer pour ma carrière musicale qu’à la Russie ». | | | | |
|
| russie | | | Pour une nation, incapable de gérer les libertés politiques, l'américanisation signifie africanisation. C'est ce qui se produit actuellement en Russie, où les modèles sociaux, économiques et civilisationnels américains règnent sans partage, malgré la rhétorique propagandiste hostile, tandis que la culture européenne disparaît à vue d’œil. Jadis, l'ombre d'une Asie grossière planait sur les destins russes ; aujourd'hui, c'est plutôt l'Afrique, humiliée et stérile, qui partage la misère de la civilisation russe. | | | | |
|
| russie | | | La musique de l’homme de culture devenant inaudible, le brouhaha de l’homme de nature, en Russie actuelle, simplifie sa conversion vers les cadences américanisées aculturantes, c’est-à-dire vers la robotisation. « Russes et Chinois ne sont que des Américains encore pauvres » - Kojève – la conversion du mouton, toutefois, s’avère plus spontanée et réussie que celle de l’homme. | | | | |
|
| russie | | | Là où l’Européen s’attend à la compréhension, à la générosité, à la justice, le Russe ne compte que sur le sacrifice. « Nécessité du sacrifice : la grande idée qui a présidé à toutes les époques de l'histoire russe, traversé l'esprit russe, imprégné l'âme russe, inspiré la culture russe » - D.Fernandez. | | | | |
|
| russie | | | Même si, globalement, A.Suarès se fourvoie dans son anti-germanisme : « Un ou deux hommes en Angleterre, trois ou quatre en Russie, trois ou quatre en France, voilà tout le siècle. À l’entour, le désert », on peut songer à la place qu’aurait prise la culture russe, sans le désastre révolutionnaire. | | | | |
|
| russie | | | Dans les affaires humaines, ce qui ne s’unifie pas avec l’universel ne peut relever que du folklore, de la folie ou de la bêtise. Tout en ignorant le fond de la culture européenne, le Russe est solidaire de ses formes : « L’âme russe est l’un des fragments les plus précieux de l’âme universelle » - S.Zweig - « Die Seele des Russen ist das Kostbarstes Fragment der Weltseele ». | | | | |
|
| russie | | | La culture russe se méfie des sermons et invente des prières ; elle peine à s’élever à la dignité du sacré, mais excelle dans les plongées dans l’humble sainteté. « Je m’agenouille devant la littérature russe, qui représente si fidèlement une littérature sainte »* - Th.Mann - « Die anbetungswürdige russische Literatur, die so recht eigentlich die heilige Literatur darstellt ». | | | | |
|
| russie | | | La mémoire des conflits armés, chez l’homme civilisé, prend la forme d’un deuil – plus jamais ça. Deux monstres sanguinaires, Staline et Hitler, noyèrent la Russie dans un océan de sang, de larmes, de sueurs, froides ou chaudes ; leurs souvenirs, chez les Russes, sont une fête – une main forte nous manque ou on peut recommencer. | | | | |
|
| russie | | | La chose la plus rare en Russie – l’innocence ; la plus répandue – la souffrance. La prédilection pour les contrastes engendre le thème le plus galvaudé, aussi bien par le moujik que par l’intello, – la souffrance d’un innocent – un oxymoron dans ce contexte. | | | | |
|
| russie | | | L’âme et le cœur russes sont sensibles aux même pulsions qu’en Occident. Mais la raison, dont l’action et les mœurs, subit une influence néfaste d’un Orient barbare (les cultures japonaise, chinoise, indienne n’apportèrent absolument rien à la civilisation russe). Mais le combat civilisationnel se déroule dans la raison, d’où l’âpreté et l’incompréhension du dialogue tendu et méfiant avec l’Occident. | | | | |
|
| russie | | | En Europe, il fallut quatre siècles, pour passer de la culture de la Renaissance à la modernité ; pour le même passage, la Russie, après la mort de Pouchkine, ce seul artiste de la Renaissance, y mit quatre ans (avec, toutefois, une réplique de l’Âge d’Or de la Renaissance que fut l’Âge d’Argent). | | | | |
|
| russie | | | Dans les milieux éclairés russes, deux siècles de recherches désespérées d’un trait national qui mériterait un franc éloge. « Nous ne trouvons même pas ce qu’on ne devrait pas mépriser en Russie » - Dostoïevsky - « Мы не знаем того, что именно должно не бранить на Руси ». | | | | |
|
| russie | | | L’homme de la nature, le Russe place la culture au ciel de ses rêves ; pour l’Européen, la culture s’inscrit dans le cadre de son existence quotidienne. D’où cette stupéfiante et naïve méprise des Russes : « La destruction de la culture se déroule en Russie plus lentement que dans des pays plus civilisés » - V.Arnold - « Уничтожение культуры в России идёт медленнее, чем в более цивилизованных странах ». Avoir la tête au milieu des étoiles permet de ne pas voir les cendres sous ses pieds. | | | | |
|
| russie | | | En gros, les civilisations expriment des particularismes nationaux ; tandis que dans la culture jouent plutôt des particularismes individuels. La civilisation russe est misérable, car la masse, dans ses attitudes psychologiques, oublia le passé européen rationnel de leur patrie et préserve surtout l’héritage mongol, où règne l’arbitraire. Les meilleurs porteurs de la culture russe – Pouchkine, Tourgueniev, Nabokov – sont nihilistes, ce qui aurait pu constituer sa gloire, car les nihilistes sont pour l’individu, contre la foule. Mais, les Mongols, représentés par Dostoïevsky : « À cause d’un nihiliste, Pierre le Grand, nous n’avons pas de culture » - « Культуры у нас нет через нигилиста Петра Великого » - sont incapables d’admirer ce qui sort de la tribu. | | | | |
|
| russie | | | L’homo sovieticus fut la seule race que je croisais en URSS, à tous les niveaux des échelles sociales ; elle hérita du moujik pré-révolutionnaire la grossièreté et la paresse, le nouveau régime y ayant ajouté la trouille, la servilité et la filouterie. Quelle fut ma tristesse, en France, d’y assister, à la fin du siècle dernier, à l’extinction d’une civilisation russe en exil, celle des nobles – des Obolensky, Chakhovskoy, Vsévolojsky, Leuchtenberg – que je connus en Provence et qui tenaient à la langue maternelle, à la foi orthodoxe, à la pompe (les bals, les fêtes pour les enfants), à l’Histoire d’un pays, englouti, sans laisser la moindre trace, par le carnage bolchevique. Mais pour les héritiers de l’homo sovieticus : « Aucun système totalitaire ne pourrait jamais changer quoi que ce soit dans notre pays » - A.Kontchalovsky - « Никакая тоталитарная система не сможет поменять что-то в нашей стране » - puisque leur mémoire ne va pas plus loin que deux générations. | | | | |
|
| russie | | | L’orgie, la forme la plus commune pour l’expression de l’âme russe : l’ivresse, la pénitence, l’annihilation, l’oubli, l’hyperbole morale, intellectuelle, comportementale, la haine du culturellement évolué, la passion pour le naturellement originaire. | | | | |
|
| russie | | | La plupart des historiens russes sont persuadés, que l’Europe n’a pour le peuple russe que l’antipathie, l’hostilité, le mépris. Vivant au milieu des Européens je vois, de leur part, surtout de la sympathie, de la compassion, du désir de voir une Russie plus civilisée, plus démocratique, plus prospère. Ce qui horrifie l’Européen, c’est, depuis un siècle, le mensonge, éhonté et abrutissant, des dirigeants russes, vis-à-vis de leur propre peuple, et leur sauvagerie face aux opposants libéraux. | | | | |
|
| russie | | | En mathématique, à l’ordinateur, au piano, en tutus - la première jeunesse la plus souriante et la plus douée de la planète ; en politique et en économie – le règne arbitraire et moyenâgeux des crétins tataro-mongols, sombres et incultes. Tel est le contraste le plus saillant, dans la Russie du XXI-e siècle. | | | | |
|
| russie | | | La civilisation occidentale cherche l'équilibre biunivoque entre les choses et les places : pour un vide elle trouve la chose, et pour une chose elle invente sa place. Les Grecs antiques, à l'instigation de Platon, furent obsédés par des places, sans trop se soucier des choses ; et les Russes adorent des choses sans place, des choses, des hommes ou des idées - déracinés ! | | | | |
|
| russie | | | L’art aristocratique français est le plus délicat du monde ; l’art bourgeois – le plus vulgaire. En Russie, l’art aristocratique est rare – Pouchkine, Tourgueniev, Nabokov – et il est ironique ou romantique ; et l’art bourgeois y est destiné aux boutiquiers ou aux moujiks. Les intellectuels français se mêlent de politique, pour en dénoncer des failles législatives ; l’intelligentsia russe s’y intéresse également, mais pour plaindre la misère des humbles ou pour stigmatiser leur passivité. | | | | |
|
| russie | | | L’obsession par des versions courantes, en tout - en civilisation ou en culture, - fit perdre le sens de la longueur de la mémoire collective, la perte, dont ne se rendent compte que les esprits perçants et bien éduqués. L’Européen tire sa généalogie des Sumériens, en passant par les Égyptiens et les Phéniciens, - sept mille ans ; le Chinois a un horizon de trois mille ans, le Russe atteint mil deux cents ans, et l’Américain – cinq siècles. | | | | |
|
| russie | | | Au comble de la puissance et de la culture russes, on entendait déjà des nationalistes bornés promettre un avenir radieux et gémir sur la misère courante. « Nous sommes sûrs que l’avenir amènera une renaissance et un redressement de la Russie » - I.Iline - « Мы уверены в грядущем возрождении и восстановлении России ». | | | | |
|
| russie | | | La Russie a ce point commun avec l’Amérique – elle est de plus en plus spatiale, au détriment du temporel. « L’Europe, c’est le temps. L’Amérique, c’est l’espace » - R.Debray. Le temps, c’est la culture ; l’espace, c’est la nature ou la caricature. | | | | |
|
| russie | | | La Révolution russe : le Rousseau lyrique et le Marx dogmatique, lus et interprétés par le Gengis-Khan pratique. La racaille, marmonnant des thèses dialectiques pour trucider des Saint-Preux ataviques. | | | | |
|
| russie | | | La culture et, surtout, la civilisation allemandes sauvèrent l’humanisme, après la barbarie nazie, tandis que la brillante culture russe fut la première et la plus irréversible victime de la Révolution. La Russie porte, même cent ans après, les stigmates de la dévastation sauvage. Comme si Bounine parlait aujourd’hui : « Tous, haineux, infiniment sanguinaires, menteurs jusqu’à la nausée, primitifs, minables au plus haut point » - « Всё злобно, кроваво донельзя, лживо до тошноты, плоско, убого до невероятия ». | | | | |
|
| russie | | | Les Russes parlent de culture avec le même mysticisme que l’astrologue ou l’alchimiste – des orbites des étoiles ou de la découverte d’un or artificiel. | | | | |
|
| russie | | | L’Histoire de Russie : quatre siècles de brigandage, quatre siècles de barbarie, deux siècles d’éclat en haut et d’esclavage en bas, un siècle de mafias – idéologique, concentrationnaire, gérontiste, voyouriste. | | | | |
|
| russie | | | 1812, 1941, 2022 - trois confrontations entre l’Occident et la Russie : la politique (pour dominer), la raciale (pour soumettre), la juridique (pour défaire les envahisseurs) ; coalitions de 10, 30, 75 pays. Avec, à la tête de la Russie : un Européen raffiné, un Asiate sanguinaire, un mafieux véreux. Les résistants russes : aristocrates et cosaques, humiliés et vengeurs, mercenaires et ivrognes. | | | | |
|
| russie | | | Quand un grand danger menace une vieille civilisation, une révolution culturelle devient indiscernable d’un conservatisme civilisationnel. La Russie est poursuivie par cette fatalité depuis huit siècles. « Révolutionnaires par nécessité, nous le sommes même à cause de notre conservatisme » - Dostoïevsky - « Мы — революционеры по необходимости, даже из консерватизма ». | | | | |
|
| russie | | | Je suis enfant de la forêt sibérienne. L’ours m’était plus proche que le caniche. La framboise et le sureau, à la lisière, et non pas le chocolat et le sorbet, accompagnaient mes premiers festins gourmands, solitaires et non collectifs. Mais j’y reconnais la même substance, qui, jadis, animait mes soirées, et, aujourd’hui, anime mes matinées – le livre. Les contes de fées, que, rentrant de son usine, me lisait ma mère ; la poésie, lyrique ou philosophique, qui s’incarne dans mes états d’âmes, dans les images ou les mots, se déversant sur mes pages. Je ne sais plus où l’emporte la nature, où s’incline la culture. La civilisation la plus tardive de la planète. | | | | |
|