| action | | | N'est beau que ce qui cache son origine. Les traces des actes me les font mépriser. « Celui qui sait marcher ne laisse pas de traces » - Lao Tseu - savoir marcher signifierait - danser ! | | | | |
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| action | | | L'inaction, contrairement à l'action, ne prouve rien (et c'est là son titre de noblesse). Elle indique, par omission, ce à quoi nous refusons le droit de nous exprimer ou de nous représenter. « Ce qui est fait, même un sot est capable de le comprendre »** - Homère. Le vrai artiste comme le vrai scientifique, Homère ou Newton, valent surtout par le mystère de leurs commencements. | | | | |
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| action | | | Quand la vie bat son plein, on doit choisir : être recteur de ses départs ou vecteur de son regard, être affairé ou effaré. Mais quand le regard commence à manquer de voix, on doit choisir la voie du départ, comme le firent Rimbaud et Tolstoï. | | | | |
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| action | | | Le miracle de l'homme : la suprématie du désir sur le désiré, de la liberté - sur l'action, de l'immobilité de la source - sur le courant de la création. « L'action, le mot, l'événement ne sont que des représentations ; le chemin de la nostalgie et de la liberté ne se donne jamais à la marche » - H.Broch - « Das Getane und das Gesprochene und Geschehene sind nichts als eine Darbietung ; aber der Weg der Sehnsucht und der Freiheit ist niemals ausschreitbar » - il se donne à la danse, mais il y devient impasse des pieds ou scène du regard. | | | | |
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| action | | | L'action devient presque aussi respectable que le mot, quand ses traces sont en pointillé. Le mot devient aussi méprisable que l'acte, quand son choix prétend remonter aux causes premières. L'état d'esprit, où l'on tranche, devrait être des plus fugaces. C'est sur l'inaccomplissement, l'atermoiement et la réticence qu'il faut s'appesantir. | | | | |
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| action | | | La performance dans l'action est, le plus souvent, signe de l'incompétence en mots. En matières vulgaires, la performance aboutit au début de la compétence. En science et en art, c'est le contraire qui se produit. Le mot est un des rarissimes matériaux, où la compétence se traduise immédiatement en performance. La parole, elle, est plus proche de l'acte que du mot. C'est pour cela qu'elle est désolante : « La parole est une voie certaine vers le plat et l'insipide » - H.Hesse - « Reden ist der sichere Weg dazu, alles seicht und öde zu machen ». | | | | |
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| action | | | S'il fallait absolument renoncer à l'immobilité et choisir un mode de déplacement, je choisirais le vol d'un oiseau migrateur : ignorance d'horaires et de destinations, élan sans source, retour aux origines. Ce vol, guidé par un instinct sauvage, est une condition de bonne écriture, qui ne laisse pas voir les contraintes et se focalise sur le vertige du vol. Mais écrire dans une langue étrangère, c'est ne pas avoir cet instinct, apprendre la théorie du magnétisme et la météorologie, cesser d'être un volatile et ressembler à un robot, vérifiant les données de ses capteurs (Cioran parlait d'un « pigeon savant et désemparé »). | | | | |
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| action | | | Qu'emporte un geste, en me quittant ? Demande comment il est né : par routine ou par rupture, dans une contingence ou un choix, derrière une inertie ou un élan. Et je lui laisserai l'indifférence d'un tableau de bord ou la honte d'une fausse empreinte. | | | | |
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| action | | | De l'origine linguistique de la bougeotte activiste anglo-française : le où (where) escamotant le glissement de ubi (wo, где) vers quo (wohin, куда). | | | | |
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| action | | | On se révèle par le mot dans un langage, par la pensée dans un modèle, par un acte dans une réalité. L'équivalence entre les deux premiers - création humaine, entre les deux derniers - divine. Au commencement divin était la pensée ; le verbe n'annonce qu'un commencement humain. | | | | |
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| action | | | Visiblement, au commencement était la grammaire, donc la phrase et non pas un mot hors-la-loi. Il n'y a pas de passage harmonieux et libre du mot créé à la phrase créatrice, mais d'une grammaire on aboutit à la création libre. | | | | |
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| action | | | L'intérêt du discontinu : après le vertige de l'amorce, ne pas enchaîner par l'inertie de l'exploitation. De commencement en commencement – tel est le secret de l'éternel retour ; l'intensité est ponctuelle, et le progrès - linéaire. | | | | |
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| action | | | On aime l'arbre, car il est un cortège de naissances et de morts, sans connaître d'interlude pourri des actes. | | | | |
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| action | | | Le passage du vouloir au pouvoir, de l'intention à l'intensité, de la velléité – aux trois stades de la volonté ; volonté de buts (action), volonté de moyens (création), volonté de commencements (puissance). | | | | |
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| action | | | L'immobilité de la mare est pareille au robot, à la pensée stagnante ; l'immobilité du fleuve - de la source à l'estuaire - est pareille à l'arbre traversant les saisons. | | | | |
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| action | | | Par l'implacable loi de l'éternel retour, tout chemin s'achèvera en cercle. Gagner en hauteur, par un jeu en spirale, est un espoir niais. La hauteur commence par le courage de n'emprunter aucun chemin. Ou bien le chemin n'est que cheminement et le jeu du retour consiste à savoir traduire toute étape, même la finale, en point zéro d'un parcours inentamé. Se fuir est souvent le plus court chemin pour se retrouver : on court sans arrêt, pour arriver à ce qu'on fuit. | | | | |
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| action | | | J'aime l'arbre : aspirant à la hauteur, se moquant de son étendue, cachant sa profondeur. Le dernier pas s'effectuant au même point que le pas premier. Les pas virtuels, traduits dans une agitation désespérée sur place. Les ailes de l'arbre, ce sont des inconnues, pouvant se trouver partout, aux racines, aux feuillages ou aux ombres, et qui tendent vers l'unification avec le monde. | | | | |
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| action | | | Il est facile de descendre jusqu'à l'origine des actes - pour n'y découvrir que l'ennui ; il est beaucoup plus difficile de monter jusqu'aux fins des rêves - et d'y attraper un nouveau vertige. | | | | |
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| action | | | Le commencement, même privé de buts, est un vecteur : « Le chemin naît parce qu'on le fait » - Kafka - « Wege entstehen dadurch, daß man sie geht ». Et même avec des buts sobres atteints, je garderai surtout l'ivresse du parcours : « Ce qui reste d'une pensée, c'est le chemin » - Heidegger - « Was in einem Gedanke übrigbleibt ist der Weg ». Marcher précède le chemin, même Sartre le savait : « L'existence précède l'essence ». Je remplace l'être par le devenir, et je dis : « Dans l'ordre de l'existence, la façon de cheminer est le chemin lui-même ; c'est le cheminement qui nous fait être » - Kierkegaard. | | | | |
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| action | | | Près du but, l'artiste vit le vide ou l'impuissance d'une déconcentration ; le vrai bonheur l'accueille dans l'extase des commencements ou dans le vertige du parcours : « Malheur à toute forme de culture, qui indique l'aboutissement, au lieu de faire notre bonheur sur le chemin elle-même » - Goethe - « Wehe jeder Art von Bildung, welche uns auf das Ende hinweist, anstatt uns auf dem Wege selbst zu beglücken » - le chemin des meilleurs est le commencement même. | | | | |
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| action | | | Nous commençons par prendre l'action pour but, mais notre science nous apprend, que le savoir s'y prête mieux. Nous tentons de voir en elle une source, mais notre prescience nous convainc, que l'intuition y suffit. Et notre conscience finit par lui reconnaître le statut de contrainte formelle, que nous surmontons, sans toucher aux origines et fins. On se borne, sans se limiter (Fichte). | | | | |
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| action | | | Qu'est-ce qu'une action ? Son quoi de poids, son comment d'intensité, son pourquoi de musique ? Seule la musique y est injustifiable : « Dieu et le juste ont la même façon d'agir : sans pourquoi » - Maître Eckhart (« ohne Warum wirken »). | | | | |
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| action | | | Oui, le commencement est tout ; mais les uns, les laborieux, le placent aux fondements noirs, et les autres, les glorieux, aux sommets scintillants. Et l'on devient une lumière affairée ou une ombre intense. En tout cas, au-dessus de la grisaille du milieu : trouver le commencement est chose aisée, commencer par le commencement exige beaucoup de liberté d'esprit, de talent et d'intelligence. | | | | |
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| action | | | Plus loin tu vas, mieux tu comprends, que ce n'était pas toi qui dictais et effectuais les pas. | | | | |
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| action | | | L'homme, ce sont ses modèles. Qui servent d'appuis ou de ponts entre langage et réalité, entre le mot et l'acte (logos et ergon) : un passage trivial, décrire l'acte par le mot, et un passage subtil, deviner dans le mot l'acte initiatique. | | | | |
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| action | | | Toute la littérature moderne est dans l'action et l'événement, dont on cherche à extraire une impossible poésie. De même, les boutiquiers seraient poètes de l'échange. Est poète celui qui a envie de repartir de zéro ; toute action est au milieu, jamais au début. Et puisque penser, c'est le parcours et non pas le commencement, l'homme d'action pense plus qu'un homme de rêve. Et Pessõa : « Penser, c'est hésiter. Les hommes d'action ne pensent jamais » - confond penser avec rêver, quoique rêver, ce ne soit pas hésiter, mais être aussi sûr de son rêve que de la réalité. | | | | |
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| action | | | Le mâle a la curiosité de tenter, sur lui, mille expériences ; la femelle n'en retient, pour elle, que ce qui aboutit. La femelle est la mémoire sélective des réussites du mâle. La femelle manquée est celle qui imite les commencements du mâle. | | | | |
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| action | | | Que le fleuve aille vers la mer, est-ce de la trahison ou de la fidélité à sa source ? Les riverains, dans leur vaste platitude, protégés des chutes, ignorant la hauteur et le rythme des sources et ne craignant pas l'ampleur et la grandeur des estuaires, ne font plus de sacrifices sur les rives désacralisées, cachant autels et abattoirs. | | | | |
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| action | | | Les valeurs et les désirs relèvent d'un devenir mental, d'un surgissement immédiat, intemporel, opaque et initiatique ; ils s'opposent à l'être factuel de la technique et de l'action, qui sont de la durée médiate et transparente. | | | | |
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| action | | | La source, l'action, le sens - telle semble être le sens dynamique de la Trinité : « Il y a un seul Dieu le Père, de qui tout procède, un Seigneur Jésus-Christ, par lequel tout se fait, et un Esprit-Saint, dans lequel tout s'accomplit » - Grégoire de Nazianze - un admirable équilibre syntaxique (balayant au passage le Filioque) - appréciez l'enchaînement de de, par, dans - mais une sémantique des plus lâches : le Père-source, le Fils-outil, l'Esprit-réceptacle ? Je placerais le récipient - dans le Père, l'instrument - dans l'Esprit et l'origine du premier pas - dans le Fils. Mais que ne pardonnerait-on pas au patron des poètes ! | | | | |
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| action | | | La tour d'ivoire est mon commencement, la descente dans la profondeur de ses souterrains, comme dans l'étendue de l'action, - une vicissitude préliminaire, l'ascension immobile - l'état permanent, intemporel. Vivre la simultanéité et non pas la succession ; sous toute fière tour, il y a un humble souterrain. | | | | |
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| action | | | La fonction principale des contraintes n'est pas le choix de chemins ou de buts, mais la qualité du seul pas éloquent, du premier ; au-delà, c'est déjà l'inertie ou l'algorithme. Dans les actions, dont je me détourne, les actions à exécuter et non pas à créer, même le premier pas découle du mouton ou se programme par le robot. | | | | |
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| action | | | Celui qui se sent maître de l'Action à faire est, en général, esclave de l'Action faite. Pour mieux maîtriser celle-ci, il vaut mieux se sentir esclave de celle-là. Dans le domaine des actions, se méfier du vertige des commencements, songer surtout aux fins. Maîtriser, à la fin, le remords de l'âme désabusée est plus vital que se laisser porter, au début, par l'essor des bras abusés. | | | | |
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| action | | | Ceux qui s'enorgueillissent d'aller jusqu'au bout font, la plupart du temps, du bourrage et de l'étalage - dans cette détermination je reconnais plutôt un gueux. La noblesse est dans l'art des commencements fiers et des fins humbles. Aimer la musique, mais en ignorer le sens. | | | | |
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| action | | | Le regard est précieux non seulement pour me réjouir des fleurs, mais aussi pour apprécier le fruit. « Que ce qui fructifie le mieux le champ soit le regard de son maître »** - Pline l'Ancien - « Fertillissimum in agro oculum domini esse ». La recette est bonne non seulement avant la joie des semailles, mais surtout après le désastre de la récolte. | | | | |
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| action | | | Ni devoir ni action, mais bien la volonté, qui doit (veut ? peut ?) rester une pure volonté de puissance. Si, en plus, on se souvenait, que Nature voulait dire naissance ou commencement : rester fidèle au commencement s'appelle rythme - la vertu serait donc de la musique ! | | | | |
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| action | | | Ce savoir précieux - l'art de s'abreuver à une bonne source et de se verser tout de suite dans un bon océan, sans ramer, sans craindre de s'arrêter et de reculer, puisque derrière il n'y a que la source. | | | | |
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| action | | | Ouvrir ou découvrir des chemins est une tâche, qui n'est pas sans noblesse ; ce qui m'ennuie, c'est la densité du troupeau qui s'y engouffre et qui en fait un sentier battu de plus. « Des fous creusent des routes, des hommes raisonnables, ensuite, les empruntent » - Dostoïevsky - « Безумцы прокладывают пути, по которым следом пойдут рассудительные » - et ceux qui les creusèrent retournent dans leurs impasses. | | | | |
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| action | | | Connaître ses points de départ et d'arrivée et ignorer ses développements et actes suffit pour connaître un homme d'envergure. Son rêve est d'entretenir le rythme du pointillé vital, dessiné par ses deux points, dont il n'est pas vraiment le maître, mais seulement l'admirateur. Mais être fasciné par les sources vaut mieux qu'être façonné par les ressources. | | | | |
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| action | | | Produire et créer, le travail et l'inspiration, les moyens problématiques et les commencements mystérieux, l'opposition entre ces deux manières de vivre est une fatalité irréconciliable. « L'âme se dessèche chez l'homme qui agit, mais l'homme qui crée sa personnalité (ou son mot ou son rêve) perd tout intérêt pour l'action »** - Prichvine - « Делая, человек становится бессердечным, а создавая личность (слово-сказку), теряет интерес к действию ». | | | | |
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| action | | | Qui fut, de tous les temps, le plus dynamique et le plus entreprenant ? - un conquérant, un banquier, un marchand. L'impulsion première d'un être noble fut la tête tournée du côté des étoiles et les mains plus près du cœur que du marteau ou du sabre. Tout goujat réussi exhibe la sottise de Sénèque : « L'effort, c'est l'apanage de l'élite » - « Labor optimos citat ». Le seul effort noble est celui des commencements, des découvertes d'un courant nouveau, même, quelquefois, d'un contre-courant. Mais du haut de sa tour, sans quitter ses ruines. Toutefois, il n'y a plus d'élites, tout effort se réduisant aujourd'hui à l'appui sur un bouton. | | | | |
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| action | | | Les actes s'insèrent entre la source obscure et le dénouement flagrant, entre la bonté originelle et le désarroi final ; ils sont des péchés intermédiaires, que désapprouvent les médiateurs oisifs, les anges. Le péché, courant et nullement originel, est de voir au commencement la pensée, le verbe, l'acte et non pas le Bien, la musique ou la caresse. | | | | |
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| action | | | L'inertie prosaïque de l'action s'oppose à ces deux mystères : la créativité des commencements et le tragique de la mort. « À tout commencement préside un miracle » - H.Hesse - « Jedem Anfang wohnt ein Zauber inne ». La liberté du premier pas nous illumine ; mais le dernier restera obscur. « Les hommes ne sont pas nés pour la mort, mais pour le commencement »*** - Arendt - « Men are not born in order to die but to begin ». Vivre des commencements, nunc coepi !, c'est avoir son regard, c'est à dire être sensible au miraculeux omniprésent. « Comme enchanté, l'être se dérobe ; en mille lieux il n'est que commencement »** - Rilke - « Noch ist uns das Dasein verzaubert : an hundert Stellen ist es noch Ursprung ». | | | | |
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| action | | | Ni la sagesse ni la grâce ne se trouvent à l'origine de l'appel d'agir. Celle-ci est si ténébreuse, que l'homo sapientis trouvera toujours quelque disgrâce dans nos mobiles. Plus nous sommes conscients de notre vide, mieux nous sommes capables d'y puiser de la grâce en homo nobilis. Et l'on devient homo credens. | | | | |
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| action | | | Tant de litanies, pour qu'on accomplisse chaque acte de sa vie, comme s'il était le dernier. Tandis que l'artiste, jaloux de bon Dieu, le veut premier, sans qu'il soit le dernier. « Vis chaque jour, comme s'il était le premier et le dernier » - Angélus - « Lebe deinen Tag als ob es dein erster und dein letzter wäre ». Le sage, cherchant un écho, s'arrête à l'avant-dernier. Les autres accumulent les n + 1 - èmes. | | | | |
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| action | | | Le contraire d'inspiration n'est pas travail, mais calcul. L'inspiré ne transpire pas moins que le calculateur, mais ce n'est pas sa cervelle qui appesantit et chauffe les gouttes. | | | | |
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| action | | | Les goûts du médiocre viennent des habitudes aléatoires, et ses partis pris - des actions imposées. Mais le parti pris dans le goût et l'habitude dans le geste sont peut-être moins blâmables. La philosophie, préconisée par Nietzsche, ne devait-elle pas « anticiper les possibilités du nihilisme de parti pris » - « die Möglichkeiten des grundsätzlichen Nihilismus vorwegnehmen ». L'homme est si prompt à se fabriquer des scénarios, de raisonnement ou de conduite, que l'hypothèse darwinienne qu'au Commencement divin était l'Habitude a l'air assez plausible. | | | | |
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| action | | | Toute bonne définition doit comporter des indications pour passer à l'acte ; la vérification est déjà une première action. Et Platon a raison de rester balbutiant dans ses définitions du Bien, puisque « entre paroles et actions l'harmonie n'est jamais accomplie », le Bien étant au Commencement comme le Verbe. | | | | |
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| action | | | Dans leurs impératifs catégoriques, ils parlent beaucoup trop de fins et de moyens, ils oublient les commencements : il faudrait agir, comme si ton action, dégagée du contingent, pouvait être le premier pas d'un élan devenue nécessaire. Et tout le reste est fioriture. | | | | |
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| action | | | Pour réfléchir sur l'irréversibilité de nos actions : défaire, to undo, abmachen, переделать - démolir, annuler, rejeter, recommencer - volonté, logique, dynamisme, fatalisme. | | | | |
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| action | | | Le seul moyen, aujourd'hui, de sauver l'homme serait de le rendre faible. Toute force, vécue comme une ivresse, désormais, mène vers une bonne conscience et, donc, est source d'ignominies. À leur ébriété lucide de repus de la manne monétaire, je préfère une ivresse éperdue des assoiffés près d'une bonne fontaine. Les orgueilleux se prennent pour Alexandre le Grand : « ce qui ne me tue pas, me rend plus fort, me nourrit » - sans prendre ses risques, ou pour des matadors des arènes minables : « lo que no mata, engorda » - proverbe espagnol - « ce qui ne tue pas alimente ». | | | | |
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| action | | | Compétence - savoir ce qui est important ; performance - savoir peindre ou résoudre ce qui est important. Quand l'origine de la première et la fin de la seconde se touchent, on est un homme complet. | | | | |
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| action | | | Les lieux, où est encore possible l'audace du premier pas, ce sont l'art et la philosophie, et pratiquement jamais la science ou la technique. L'homme est le commencement, et le robot - l'enchaînement algorithmique ; on sait maintenant où nous conduirait la science. | | | | |
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| action | | | Pourvu qu'on ait du talent, la démarcation intéressante ne passera pas entre un libre penseur et un épigone, mais entre l'élan et l'inertie, entre le commencement et le développement, entre l'inconnu irrésistible et le connu résistant, entre le regard étoilé et la trajectoire en continu. | | | | |
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| action | | | Ce qui rend le commencement suffisant et tout développement – superflu, c'est la musique déterminant et le thème et le rythme. « Une action est rythmée, quand elle dépend uniquement de son commencement » - Valéry. | | | | |
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| action | | | Tout réduire à l'intensité et à l'acquiescement des commencements - la définition de l'éternel (commencements) retour (intensité) du même (acquiescement). Et si, en plus, on y vise les valeurs, c'est la définition même du nihilisme, qui est une technique pour se séparer du profane et un art pour produire du sacré. | | | | |
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| action | | | Nietzsche arrive bien à ce postulat désabusé : il n'existe pas de moyens nobles pour atteindre un but noble ; mais au lieu de rétrograder le but visible au titre de source illisible, il se met à accepter tous les moyens, y compris ceux qui n'anoblissent guère le but. | | | | |
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| action | | | Il faut transférer vers le statut de contraintes ce que d'autres considèrent comme causes, moyens, engrais ou aliments ; contrairement à ceux-ci, la bonne contrainte part des commencements et constitue la tension d'une corde, qui se substitue à l'intérêt pour des cibles. | | | | |
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| action | | | Ne viser que les premières ou les dernières des cibles de l'homme, sans relâcher la corde de ton arc, comme un certain marteau philosophique (Nietzsche) ne visait que les clous, destinés au berceau ou au cercueil de l'homme. La médiocrité des contraintes est pire que la médiocrité des buts. | | | | |
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| action | | | Disposer de routes peut même dispenser de cheminement et calmer le prurit d'inquiétude : « Il n'y a pas de chemin vers la paix ; la paix, c'est le chemin » - le Bouddha. Et le tao chinois n'est qu'une voie, un commencement actif et un mouvement passif, les deux se passant de logos des fins, un concept à mi-chemin entre l'être et le devenir. Et Jésus ne connaît pas d'autres chemins que Lui-même. « Faire, c'est se faire » - Valéry. | | | | |
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| action | | | La liberté s'annonce dans l'audace des passions, se devine dans la créativité des commencements spirituels, mais elle se prouve uniquement dans les sacrifices et fidélités des actions. Il ne faut compter ni sur l'extase ni sur la contemplation, pour saisir la liberté, comme le fait Plotin : « La liberté réside dans l'intelligence, qui se désintéresse de l'action ». | | | | |
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| action | | | Qu'est-ce que l'acte, que devrait provoquer une maxime ? - une mise en mouvement de mes fibres poétiques, aboutissant à une impression musicale. Est-ce que Valéry : « La formule n’est jamais qu’un commencement – et il faut en arriver à l’acte » - voulait dire la même chose ? Le commencement est le tout de l'action de l'aphoriste, et l'acte n'est qu'une partie de la réaction du lecteur. Un résultat d'unification de deux arbres. | | | | |
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| action | | | Ni fusion concrète (par l'intelligence) ni communication abstraite (par un langage) ne sont possibles entre le soi connu et le soi inconnu ; une coopération secrète, une dualité irréductible existent entre l'action et le sujet, le présent visible et le commencement invisible. L'homme est en permanence dans ce choix : être orienté-sujet ou orienté-action, comme la conception d'un programme informatique ; elle est soit orientée-objets soit orientée-prédicats. | | | | |
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| action | | | Le commencement compte, entre autres, par la surprise et l'espérance, qui, même déçues, génèrent des harmonies et des rythmes. Celui qui sait faire durer cet étonnement et cette attente s'appelle poète ; celui qui se met à vivre des buts, et même du chemin, est voué à devenir machine. | | | | |
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| action | | | L’obsession par les fins conduit au culte de la maturité ; pour qui ne se passionne que pour la floraison des commencements, la maturité ne sert à rien. | | | | |
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| action | | | Répudier une pensée ou une action est également facile ; on les garde faute de mieux ou grâce à une ignorance étoilée. « Nous ne ferions rien dans ce monde si nous n'étions guidés par des idées fausses » - Fontenelle. Ouverts dans l'action même, les yeux doivent se fermer dans sa justification : « Que de choses il faut ignorer pour agir ! » - Valéry. L'immobilité interne nous traduit plus fidèlement que l'action externe. L'action est manichéenne, la pensée ne doit pas l'être (Malraux et R.Debray). Avec le savoir, on trouvera toujours une contrainte, qui interdira à l'action d'être moyen et but. Refuser les contraintes de la raison, c’est vulgariser les commencements du cœur : « Pour faire du Bien, il faut que le cœur n’écoute plus l’esprit » - Pasternak - « Чтобы сделать добро, нужна некоторая беспринципность сердца ». | | | | |
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| action | | | L'ange nous enseigne les commencements et les contraintes, le démon nous pousse vers les buts et les chemins. Tant de balivernes socratiques sont dues à son démon, dictant des contraintes à la place de son ange. | | | | |
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| action | | | L'échelle descendante de la valeur éthique : l'acte, le verbe exprimant l'intention, l'intention non-dite. Dans le premier pas de l'action, le verbe expire ; l'intention s'inspire du dernier, celui qui ne nous appartient pas. « Qui n'a pas rêvé d'un monde, qui, au lieu de commencer avec la parole, débuterait avec les intentions »** - R.Char. | | | | |
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| action | | | Il y a en nous un créateur et un spectateur ; le premier conçoit le beau, le second le perçoit ; le premier est dans le climat initiatique du regard, le second – dans le paysage, se déroulant sous ses yeux. Seule la source rend sacré le fleuve ; au-delà ne règne que la mécanique. « La source désapprouve presque toujours l'itinéraire du fleuve » - Cocteau. | | | | |
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| action | | | C'est en rêve qu'un bon outil produit l'œuvre. Se fier aux précipitations d'un premier jet céleste plutôt qu'à l'entretien de sillons et de bonnes graines. « Restez près du nuage. Veillez près de l'outil. Toute semence est détestée » - R.Char. | | | | |
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| action | | | Dans chaque action, ma liberté s'éprouve dans : la noblesse des contraintes, le talent des commencements, l'intelligence des parcours, la sagesse des fins. Quoiqu'en pense Platon : « Le dieu tient en mains le commencement, la fin et le milieu de tous les êtres », Dieu en est absent, et la chiquenaude initiale ne laissa aucune trace, aucun écho. En tout cas, au savoir et au savoir-faire ce Dieu délicat semble préférer la noblesse, pour représenter ma liberté. | | | | |
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| action | | | L'an-archie – l'incapacité de trouver des commencements et d'y tenir, la joie naïve de s'adonner au chaos des pas intermédiaires, le désintérêt pour la hauteur des premiers et la profondeur des derniers. Le principe d'absence de principes est des plus misérables. | | | | |
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| action | | | Étymologiquement, l'acte, c'est une chose faite, et l'action, c'est la routine bien maîtrisée, visant un but précis. À l'opposé se trouve la création, un talent imprévisible, respectant les contraintes et chantant les commencements. | | | | |
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| action | | | Ce que les hommes font, est de plus en plus inattaquable. Ce qu'ils pensent et ce qu'ils sentent est de plus en plus morbide. Mécanique des gestes, mécanique des cœurs. La synthèse : le vivant plaqué sur du mécanique (l'analyse de Bergson voyait le contraire). Et c'est précisément ce caractère mécanique qui accorde les actes et les pensées et qui est à l'origine du fléau de ce siècle - le pullulement des consciences tranquilles. « Votre esprit est emprisonné dans votre bonne conscience »*** - Nietzsche - « Ihr Geist ist eingefangen in ihr gutes Gewissen ». La recta ratio et la recta conscientia vont rarement de pair, quoiqu'en pense Cicéron. | | | | |
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| action | | | Le premier pas, même le premier pas précédant un geste sensible, est déjà dans le divin. La mystique est peut-être dans le refus de sublimer le sensible temporel (la contrainte) et dans l'art de l'élever vers l'intelligible spatial (le talent). | | | | |
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| action | | | Dissimuler les ressorts, ne laisser apparaître que l'élan - la fin de toute activité noble : la foi câble le pourquoi, l'intelligence - le comment, l'art - le où et le quand. L'intelligence et l'art substituent leurs ad-Verbes dans le Verbe titubant : « Pourquoi m'as-Tu abandonné ! ». | | | | |
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| action | | | Le nihiliste : être créateur de ses propres commencements. Les autres – l'inertie des enchaînements. | | | | |
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| action | | | La vie se résume en actes, pensées et rêves : le hasard (des parcours), l’art (des finalités), le départ (des élans). | | | | |
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| action | | | Tout ce qui s'achève n'est plus de la vie, mais de l'inertie. La vie est dans le toupet du premier pas, dans un sens, que l'inertie ignore. « Ici, sur terre, tout ne fait que commencer et rien ne s'achève »** - Dostoïevsky - « Здесь, на земле, всё начинается и ничего не кончается ». Finis coronat opus - un adage, bon tout juste pour la mécanique. | | | | |
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| action | | | Pour pouvoir pratiquer le culte des commencements, il faut avoir accompagné beaucoup de mots et d'idées jusqu'à leurs aboutissements. « L’origine est ce qui se pose à la fin » - R.Debray. Et c'est seulement au milieu des finalités en cendre qu'on apprend l'art d'atteindre aux commencements les plus vitaux, l'art qui se réduit, essentiellement, à l'imposition de bonnes contraintes. | | | | |
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| action | | | Heureusement, créer n'est ni trouver herméneutique ni produire phénoménologique, mais jaillir métaphysique. | | | | |
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| action | | | Ils conseillent de ne revenir que si le chemin s'avéra mauvais, mais ce conseil n'est pas moins valable pour un bon chemin : reviens, pour comprendre, que le seul chemin enviable est celui, où le premier pas appartienne à quelqu'un de plus grand que toi, et que tu n'en es digne que si tu dédaignes les pas intermédiaires pour en anticiper le dernier. | | | | |
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| action | | | L'action s'ensuit d'une inertie intéressée, et la passion – d'un élan désintéressé. Pour ce sot de Spinoza : « Les actions de l'Esprit naissent des seules idées adéquates, mais les passions dépendent des seules idées inadéquates » - « Mentis actiones ex solis ideis adæquatis oriuntur, passiones autem a solis inadæquatis pendent ». Ce sont les idées qui naissent de l'esprit ou des passions et non pas l'inverse. La passion est un attribut d'un esprit se muant en âme (mais Spinoza ne connaît que mens et ignore anima). Et l'adéquation n'a rien d'absolu, mais repose sur la rigueur des représentations et interprétations, où le libre arbitre, et non pas la fichue autonomie, est roi. Un bel esprit se réveille dans les impasses, inquiétantes et initiatiques, et non pas dans de doucettes certitudes intermédiaires. | | | | |
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| action | | | L'impatience fait rater les buts et gagner de la hauteur des commencements. Les patients sont des tâcherons de l'intermédiaire. | | | | |
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| action | | | L'acte et l'action : l'acte fait partie d'un scénario, l'enchaînement d'actes réussis, parcourant tout le scénario, est l'action. L'acte s'accomplit, surtout, par résolution de contraintes, et l'action ne perd jamais de vue – le but. Le culte des commencements, donc, c'est la concentration dans l'acte et la méfiance ou le désintérêt face à l'action. | | | | |
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| action | | | Le contraire de volonté s'appelle inertie – penser et/ou agir en fonction d'une objectivité. La volonté, c'est l'élan d'un commencement, subjectif et audacieux. | | | | |
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| action | | | L'humilité des buts, la neutralité des moyens, l'intérêt des contraintes profondes, la passion des hauts commencements. « Je suis fier de mes obstacles »** - Valéry. | | | | |
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| action | | | L'absence de but décrit aussi bien le mauvais que le bon nihilisme. Le premier, l'absurdiste, le constate et se met à se lamenter et à justifier son cynisme. Le second, le noble, le proclame par un acte de volonté, car l'essentiel de nos élans et de nos visages s'associe à la hauteur de nos commencements et à la noblesse de nos contraintes. | | | | |
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| action | | | Tant que je suis guidé par un but, je ne fais qu’exécuter un algorithme. La créativité, c’est avant tout, la génération de rythmes, motivée par la noblesse des contraintes et inspirée par la hauteur des commencements. « Le propre de la créativité réside dans l’absence de but préalable » - A.Connes. | | | | |
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| action | | | Dans l'action, ce sont le premier et le dernier pas qui comptent, et ils ne m'appartiennent pas : les circonstances et les buts me sont imposés. Dans la fiction, la place de ces pas est aussi décisive, mais il m'appartient de donner au commencement mon visage, formé par mon soi inconnu, et de remplacer la profondeur des buts par la hauteur des contraintes. Dans la fiction, tout est faux de b à y ; seuls a et z sont vrais ; c'est pourquoi il faut me fier à a, sans m'en imaginer l'auteur, et éluder z, en en laissant au lecteur l'illusion de la découverte. Ce livre est un hymne à a et un clin d'œil à y, à l'avant-dernier pas, où l'erreur est toute chaude et la vérité ne congèle pas encore le rêve. Mais tout cela est obsolète : depuis que l'existence est l'alpha et l'oméga des hommes, l'alphabet de l'essence est en déliquescence. | | | | |
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| action | | | Plusieurs libertés sont présentes dans l’agir : celle de choisir, celle d’en être conscient, celle de pouvoir le justifier, celle de constituer un vrai commencement – et toutes sont d’authentiques miracles. « Le miracle de la liberté consiste dans ce pouvoir-commencer » - Arendt - « Das Wunder der Freiheit besteht darin, daß Menschen imstande sind, einen neuen Anfang zu setzen ». | | | | |
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| action | | | L’action, à l’instar de la pensée, gagne en pureté, lorsque son essence est dans le commencement ; agir et commencer s’expriment par le même verbe grec archein. Comme parole et esprit se rencontrent dans logein. Agir ou penser - comme prendre initiative. | | | | |
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| action | | | La volonté peut s’imprégner de trois sources d’intensité : la puissance (autorisant des commencements), la rigueur (assurant un parcours harmonieux), la profondeur (visant des cibles lointaines). Mais quand on a le talent, c’est-à-dire la hauteur, les deux dernières sources se réduisent à la seule première. | | | | |
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| action | | | Le travail, aujourd’hui, est l’exécution d’un algorithme en vue d’un but parfaitement transparent et rationnel, le contraire de ce qu’est la caresse à donner : un secret commencement, aux conséquences imprévisibles, le seul retour désiré étant une caresse à recevoir. Mais, peut-être, « primitivement, caresse et travail devaient être associés » - Bachelard - pour que la praxis profonde rejoigne la haute poïésis. | | | | |
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| action | | | Le vrai commencement n’accompagne pas mais précède toute action. La vie, comme un livre, est faite de proclamations initiales, de déclamations et réclamations du parcours, de l’attente d’acclamations finales. Aux actions, ou au fond des deux dernières étapes, je préfère le regard, ou la forme de la première. Aux confessions ou testaments achevés – la caresse suspendue. | | | | |
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| action | | | L’effet bienfaisant de disposer – ou mieux – de les créer ! - des buts inaccessibles : tu renonces aux parcours et te concentres dans l’élan, dans le commencement, fidèle à l’étoile, créatrice ou inspiratrice de ces buts. | | | | |
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| action | | | Il y a des ouvrages et il y a des œuvres. On doit juger les premiers d'après leurs finalités ; on peut évaluer les secondes d'après leurs commencements : « En toute œuvre, ce qui est le plus grand est le commencement » - Platon. | | | | |
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| action | | | Les commencements les plus hauts, ceux du vouloir sentimental et du pouvoir intellectuel, naissent chez ceux qui ont atteint la profondeur du savoir et du devoir. « L'homme qui est arrivé au terme ne fait que commencer » - la Bible. | | | | |
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| action | | | Qu'il s'agisse du nihilisme de l'action (l'Antiquité), du dogme (le Moyen Âge), de la pensée (la modernité), c'est toujours le souci primordial du commencement, la réserve ou le doute face aux buts et le mépris pour le parcours. | | | | |
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| action | | | L’optimisme vient de l’écoute des sources ; le pessimisme – de l’examen des parcours. Le sage assume simultanément ces deux attitudes, en maintenant le culte des commencements idéels et en se résignant au Mal fatidique en toute action réelle. | | | | |
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| action | | | Tous les sentiers sont déjà battus ; toutes les destinations sont répertoriées par l’époque, le métier, la loi ; pour être original, il ne restent que des sources entièrement nouvelles, blotties au fond des impasses et traçant des trajectoires vers les étoiles ; une fois projetées sur la géographie humaine, ces trajectoires seront aussi banales que les métaphores usées. | | | | |
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| action | | | Un Oui enivré - aux commencements personnels, des Non, sobres et sacrificiels, - aux parcours collectifs, un but - comme fidélité à l'élan des commencements. | | | | |
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| action | | | Tout mouvement est de l’inertie : en revanche, contempler des buts, universels mais inaccessibles, ou créer des commencements, individuels et nets, brise la monotonie des parcours, allume les regards ou rappelle l’existence de nos ailes. Tout anti-eschatologue se condamne à l’imitation : « Mon objectif – me débarrasser de commencements et de fins » - Chestov - « Моя задача - избавиться от начал и концов ». | | | | |
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| action | | | Aux actes, transformations, amplifications je préfère le filtrage : le rétrécissement des horizons au minimum de choses, pour me concentrer sur les sources, les commencements, tenant à la hauteur, en absence finale de choses. L’homme commence à valoir par les choses qu’il exclut et par l’élan vers l’inexistant. | | | | |
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| action | | | Tant que tu places tes meilleures joies dans les commencements, et non pas dans les moyens et les buts, tu restes jeune, c’est-à-dire, tu restes proche de ta (re)naissance. Même un testament peut être rédigé sous forme d'un balbutiement déchiffré du nouveau-né. | | | | |
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| action | | | La force enracine tes actes et minéralise tes rêves. « La faiblesse traduit la fraîcheur de la vie » - Lao Tseu. La fraîcheur est toujours près des naissances, des commencements - de ceux des rêves. L’acte vaut par ses fins, le rêve – par ses débuts. | | | | |
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| action | | | La belle force est naturelle – bons yeux, bons outils, bonnes cibles ; la belle faiblesse est artificielle – regard sélectif, commencements imprévisibles, acquiescement sans discernement. La force constitue le fond ; la faiblesse cisaille la forme. L’artiste est celui qui sait faire valoir ses faiblesses, sans exhiber sa force. | | | | |
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| action | | | Tout enchaînement d’idées est un acte, mais tout acte est dépourvu de noblesse. Donc, contente-toi d’une idée solitaire, d’un commencement, qui ne serait qu’un élan atemporel, sans suites. | | | | |
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| action | | | Ce ne sont plus les chemins qui portent l’action de l’homme, mais des chaînes de production ou de distribution. Mais même dans les chemins, je n’apprécie que leurs points de départ, le seul séjour vivable des rêves, surtout s’ils visent la hauteur. « Je veux prendre mon chemin à la hauteur des astres »*** - Pythagore. | | | | |
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| action | | | Dans cette bêtise socratique : « Qui veut – cherche un moyen, qui ne veut pas – cherche une raison », on relève un tas de malentendus. Ne pas vouloir certaines choses mesquines fait partie des contraintes bienfaisantes ; les moyens assurent des parcours des chemins battus, le talent annonce des commencements inédits ; ce n’est pas chercher, mais vouloir qui y est le verbe central – le désir, il faut l’entretenir dans la hauteur, au lieu de chercher à l’abaisser jusqu’à la réalité. Au lieu de dénoncer la paresse, l’auteur aurait dû se prononcer pour la noblesse. | | | | |
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| action | | | Le terme de moyen a de multiples acceptions : moyens de formuler, stratégiquement, une action, moyens de fixer le commencement, d’assurer le parcours, de finaliser l’action. Puisque mon intérêt s’arrête aux commencements, les moyens y consistent à privilégier l’enveloppement par la forme au développement du fond et à suggérer des inconnues dont on pourrait munir l’arbre des fins, unifiable avec l’arbre du commencement. | | | | |
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| action | | | Ce n’est pas toi qui es maître des circonstances, routinières ou aléatoires, qui constitue ton existence ; tu en es, le plus souvent, esclave. « Nous guidons les affaires en leurs commencements, mais par après, ce sont elles qui nous guident »** - Montaigne. Vivre surtout des commencements est un privilège des créateurs. | | | | |
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| action | | | Tes actes (mécaniques, sociaux, verbaux, intellectuels) sont des réactions ultérieures à ce que ton soi connu est, tandis que tes rêves sont des actions originaires, menant à ton soi inconnu. Pas de liens de parenté entre tes actes et tes rêves. | | | | |
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| action | | | Tout a une fin ; s’y attarder est vain, puisque presque toute fin est banale, commune, inertielle – le temps dévore, égalise, aplatit. Seuls les commencements spatiaux méritent ton attention : l’inertie scientifique ou sociale, ou bien la création musicale – poétique ou philosophique. | | | | |
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| action | | | Mon goût pour les contraintes (opposées aux parcours et aux buts et décorant les commencements) s’explique, partiellement, par le fait que, chez les Anciens, liberté voulait dire action sans contrainte, d’où peu d’intérêt que je porte aux études sur la liberté. | | | | |
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| action | | | Le mouvement – des bras, des pieds, de la cervelle – est le sort commun de l’espèce spatio-temporelle ; l’immobilité, dont je parle, est d’ordre exclusivement intellectuel – faire rentrer mon rêve dans un seul point, celui d’un commencement. « Toutes les affaires des hommes se ressemblent au point d’où elles partent ; nées du néant, elles retombent dans le néant » - Bias – le néant est l’éternel retour du commencement. | | | | |
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| action | | | Dans l’action, dans laquelle se croisent les faits et les idées, il y a trois sortes d’acteur : les exécutants, les créateurs, les eschatologues ; les premiers, maîtres des outils, savent ce qu’ils doivent faire, les deuxièmes, dessinateurs des parcours, peuvent expliquer comment il faut le faire, les troisièmes, visionnaires des commencements et calculateurs des finalités, veulent justifier pourquoi il faut le faire. | | | | |
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| action | | | Mes commencements ne sont pas des points de départ des chemins communs ; ils sont plutôt des annonces d’impasses. Pas d’avancements possibles ; je ne compte que sur une ascension ; c’est ce qui distingue une maxime d’un aphorisme, la verticalité de l’horizontalité, le désespoir mental de l’espérance astrale. | | | | |
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| action | | | Je dis souvent que l’action (ou, plutôt, le produit) de ma parole, ce sont des ombres. L’action (ou, plutôt, la source) des activistes leur sert de lumière blafarde : « La parole est l'ombre de l'action » - Démocrite. | | | | |
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| action | | | La pensée antique fut atemporelle, elle se tournait vers les commencements – principes ou éléments – sans se soucier des fins, consciente de l'inertie et du hasard des parcours. Le christianisme eut la mauvaise idée de nous projeter vers l'au-delà - salut final ou piété de parcours ; l'avenir radieux des communistes reprit la même eschatologie déviante ; dans les deux cas – l'endormissement par de fausses certitudes, l'hostilité face au doute et à l'ironie. | | | | |
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| action | | | À tout moment de la vie, où l'on tente de tirer un bilan, provisoire ou définitif, il faut se dire, qu'on avait fait fausse route, quels que soient les distances, les sens ou les frontières, qu'on auraient suivis ou négligés. Il est encore plus facile de se convaincre, qu'on avait gardé de bonnes ruines, qui n'ont pas d'âge et dont le seul mérite est de te mettre hors temps. Rien de bon dans les parcours factuels ; le bon n'a qu'une demeure idéelle. | | | | |
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| action | | | L’incertitude entache le commencement, la routine – le milieu, la banalité – la fin. Heureux celui qui sache vivre dans l’incertain ! « C'est le commencement qui est le pire, puis le milieu puis la fin ; à la fin, c'est la fin qui est le pire »* - S.Beckett. | | | | |
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| action | | | Comprendre que dans les motifs, parcours ou finalités de tout acte on peut découvrir de la bassesse ou de la niaiserie devrait te rendre sceptique de la renommée des activistes et narcissique de ta propre passivité. | | | | |
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| action | | | La notion de recherche a un sens stratégique et un autre, tactique. Le premier : ayant sous les yeux un but précis, choisir un point de départ et trouver un chemin vers le but. Le second : ayant, en point de mire, l’une des trois étapes stratégiques - le but, le chemin, le commencement – chercher, pour cette étape stratégique, son but, son chemin ou son commencement tactiques. Préconisant le commencement, c’est-à-dire la hauteur, je dois, néanmoins, en trouver la finalité, le parcours, la source. Le profond part des fins, le superficiel – des chemins ; les premières sont communes, et les seconds – mécaniques. | | | | |
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| action | | | Quand ils s’indignent du progrès des seuls moyens, les intellos veulent m’orienter vers le culte des finalités. Mais celles-ci sont générales, communes - idéologiques, économiques ou robotiques. Je tiens à ce qui est particulier – aux commencements, dont les illusions, contrairement à celles des finalités, ne sont pas à atteindre mais à guider mon regard. | | | | |
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| action | | | Toutes les finalités essentielles sont déterminées (sans nécessairement être atteintes) par ce qui anime le premier pas : le regard – vers Dieu, le rêve – vers la consolation, l’intelligence – vers la vénération, la noblesse – vers la hauteur, l’enthousiasme – vers le bonheur, l’ironie – vers le style, le talent – vers la beauté, l’amour – vers le mystère. Dans cette banalité, ce qui est surtout à retenir, c’est l’irréversibilité entre l’effet et la cause. | | | | |
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| action | | | Les finalités, même les plus nobles ou grandioses, sont, en gros, communes à tous. À côté des professionnels des moyens, les fabricants d’avenirs radieux sont des charlatans. Aux deux, je préfère les artistes-amateurs des commencements, les poètes et les philosophes, qui savent faire des moyens et des finalités – des contraintes, pour exclure les banalités. | | | | |
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| action | | | En littérature, c’est la hauteur assumée des commencements – en noblesse, en intelligence, en imagination – qui compte et non pas les distances parcourues, fussent-elles conquises les yeux fermés (et même ignorants, comme ceux de Hegel : « Jamais on ne va plus loin que lorsqu’on ne sait plus où l’on va » - « Man geht nie weiter, als wenn man nicht mehr weiß, wohin man geht ». | | | | |
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| action | | | Les centres d’intérêt d’un créateur se forment par la focalisation de ses innovations sur l’échelle temporelle : depuis longtemps on épuisa les ressources tactiques (changement de parcours) et stratégiques (changement de buts). Il ne restent que des inventions de nouveaux principes de départ (changement de commencements). Les derniers à l’avoir compris sont Nietzsche et Valéry. | | | | |
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| action | | | Même ceux qui, dans leur élan créatif, tiennent à la primauté du commencement, adoptent, le plus souvent, celui des autres. La volonté n’y suffit pas, il faut de l’intelligence. « J’ai voulu partir de mon commencement » - Valéry. | | | | |
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| action | | | Ta position (vision des finalités) révèle ton clan, ta posture (maîtrise du parcours) – ton métier, ta pose (naissance du regard) – ta volonté. « Tout est dans la pose » - Chestov - « Поза - это всё ». | | | | |
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| action | | | Je suis sceptique quant à l’intérêt de la transformation de l’être en faire (et non pas en devenir qui n’est que l’être traversant l’espace-temps). On ne se fabrique pas ; on est complet, achevé, dès sa première enfance. Les valeurs et leurs hiérarchies restent stables ; ce qui évolue, ce sont des contraintes que j’impose à mes choix capitaux. Elles portent d’abord sur les buts à viser ; ensuite – sur les parcours à emprunter ; finalement – sur les commencements à créer. Je devins un éternel débutant. | | | | |
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| action | | | Dire – les débuts plutôt que les buts – est juste et mieux que - chemins avant actions - Wege nicht Werke de Heidegger, car tout bon chemin devient impasse (Holzweg) et toute impasse vaut par son commencement, où la circulation d’idées est la plus dense. | | | | |
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| action | | | L’inertie étant le moteur principal dans la vie de la majorité, rien d’étonnant que les commencements ne soient plus en vogue. Un pas précédent dicte toujours le présent et le pas suivant est toujours calculable. | | | | |
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| action | | | Dans les trois sphères de ton être et de ton devenir, les commencements, les parcours, les buts, interviennent deux forces : ton toi et ton nous. La seconde domine les buts – reconnaissance et suprématie ; la première fixe les commencements – solitude et noblesse ; leur coalition accompagne les parcours – liberté, savoir, intelligence. L’exclusion du collectif étant l’une de tes contraintes, tu te résumeras le mieux en commencements. | | | | |
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| introduction amour | | | AMOUR : Je dis, que j'aime, lorsqu'un visage ou un son recréent pour moi un monde entier, plus lumineux, plus complet, plus palpitant, le seul destiné à me placer au centre. Ce monde naît dans un premier mouvement, dont on ne voit jamais la source. Et je me mets à lui consacrer mon dernier souffle, mes derniers secrets, mes derniers retranchements. On ne prouve sa liberté qu'en s'abandonnant à cet esclavage. | | | | |
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| chœur amour | | | ACTION : À ses débuts, l'amour voit du rêve dans chaque action ; il finit souvent, hélas, par ne voir que l'action comme salut du rêve. Ses yeux ne sont plus à lui. L'amour déplace bien des étoiles et arrête le cours du temps ; dès que le muscle ou l'attraction terrestre lui prêtent main forte il devient aussi vulgaire qu'un levier ou une montre. | | | | |
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| chœur amour | | | VÉRITÉ : S'il n'ajoute pas beaucoup de vérités aux panoplies savantes, l'amour donne le goût des mensonges naïfs et pénétrants. L'amour n'est que le miracle répété du premier pas, le seul réceptacle de la vérité divine, que nous n'apercevons normalement que dans de mornes enchaînements de pas intermédiaires. | | | | |
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| chœur amour | | | BIEN : L'amour est censé, aujourd'hui, faire du bien comme la gymnastique, le code pénal ou les cercles d'anciens combattants. Aimer, c'est oublier la honte, la condition de tout premier pas vers le bien. Donc, aimer, c'est redevenir barbare et laisser un chaos sentimental se substituer à l'ordre moral. Les caresses faisant oublier les rudesses. | | | | |
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| amour | | | En effet, Dieu est peut-être amour. Je me résigne assez facilement, que tous fassent la sourde oreille face aux mots, soufflés par mon esprit, ou que personne ne soit attiré par la hauteur que je vise, - mais, mon Dieu, comme il est difficile de porter la caresse non sollicitée par personne ! Dieu serait-Il caresse ? La caresse serait-elle Son commencement ? Suivie de ou précédée par l'émotion : « Au commencement était l'émotion » - Céline. Même l'éternel retour est le mieux illustré par les métamorphoses de la caresse, vues par Lucrèce : Vénus-volupté, Vénus-amour, Vénus-paix, Vénus-nature - le monde, au bout de la chaîne, retombant sur la caresse. | | | | |
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| amour | | | Pour rappeler aux hommes Son grand dessein, Dieu voulut rendre brutalement et mystérieusement inconnu - l'être, dont ils tombe(ro)nt amoureux. « Aimer, c'est voir l'homme tel que le vit Dieu » - Tsvétaeva - « Любить - видеть человека таким, каким его задумал Бог » - sans qu'on sache jamais si au commencement était l'amour ou le mystère. Parmi les dieux païens, Cupidon fut le dernier-né ; d'après la règle last-in-last-out, la mort de Dieu(x) signifierait la mort de l'amour. | | | | |
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| amour | | | Le contraire de l’agir est le caresser ; et l’amour est dans l’art de réduire la sensibilité et la sensualité aux caresses du cœur ou du corps – garder la clarté d’une fin et le vertige d’un commencement. | | | | |
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| amour | | | L'enfer a ses cercles écarlates, le paradis - ses spirales rosâtres, avec des chutes, qui me rappellent mes sources - péchés ou béatitudes. Dans la perspective ironique, les deux ne sont qu'un royaume des morts, où Odysseus, Orphée, Sisyphe et peut-être Jésus furent de bons guides. Et les vrais retours sont dans le vertige, hors la platitude résurrectionnelle. | | | | |
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| amour | | | Pour porter des fruits il faut quitter la saison des fleurs. C'est aussi vrai que la parabole du grain qui meurt. Ne pas confondre le grain et la paille. Le feu, qui se propage, ou le feu d'artifice d'une naissance. | | | | |
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| amour | | | L'amour, comme la mort, vit sur la vie. Ils naissent en niant celle-ci, mais, au zénith de leur entente, ils nous poussent à l'aimer. La philosophie de la mort pourrait commencer par les origines de l'amour. La folie de l'amour - « amantes, amentes ! » (Térence) - pourrait se justifier par l'au-delà de la mort. | | | | |
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| amour | | | Le vrai regard est comme une caresse - l'art d'attouchement initiatique, tout en surface ; la profondeur, comme une possession, crée un paysage, mais fausse le climat. « Tout vrai regard est un désir »** - Musset. | | | | |
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| amour | | | Rencontre merveilleuse du désir et de la jouissance, s'arrêtant au seuil infranchissable du manque - le rêve, avec son autre nom : volupté ou mieux Lust ! « Qu'est-ce en somme la rose - que la fête d'un fruit perdu » - Rilke. | | | | |
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| amour | | | L'amour, l'irréfutable, craint le continu et la lumière persistante ; il survit par éclairs, par éclats, retrouvant la fraîcheur des images dans des ténèbres ; toutes ses apparitions sont des renaissances ; et peu importe leur fréquence : « Il faudrait aimer rarement, pour aimer beaucoup » - Camus - est une mauvaise piste - il faudrait aimer discrètement ! | | | | |
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| amour | | | Au commencement de l'homme était peut-être le désir du bonheur ; c'est lui qui, à son tour, donna lieu à l'angoisse de la création et de l'amour, car « le bonheur n'entrait pas dans les desseins de la création » - Freud - « die Absicht daß der Mensch glücklich sei, ist im Plan der Schöpfung nicht enthalten ». | | | | |
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| amour | | | L'amour, comme la philosophie, c'est la découverte du potentiel de mes faiblesses et l'art de tout ramener au point zéro soit du sentiment, soit de la réflexion. « D'un fond de faiblesses et de nudités surgit l'amour, et à partir de là - la fécondité » - J.G.Hamann - « Auf Schwächen und Blößen gründet sich die Liebe, und auf diese die Fruchtbarkeit » - l'inertie drape la nudité, la puissance sans volonté abaisse mes faiblesses, seuls les commencements sont féconds. | | | | |
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| amour | | | L'inspiration : s'arracher, ou être arraché, à l'inertie, tomber sur un point zéro sans cause, passer le flambeau à une fibre créatrice. Cette rencontre entre l'inspiration et la création s'appelle culte des commencements, dont vivent l'artiste, l'amoureux et le rêveur ; dès que la première impulsion est éteinte, intervient la routine, palissent l'art, l'amour et le rêve. | | | | |
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| amour | | | L’origine d’un amour véritable échappe à nos facettes divines – au Bien, au Beau, au Vrai ; Dieu en fit un mystère irréductible : moins on en comprend la justification, plus il est juste. « La Beauté engendre l’amour » - Cervantès - « Engendra amor la hermosura » - le Beau faiblit, le Vrai ennuie, le Bien se fane, et seul l’Amour reste au-delà des formes, des certitudes, des émotions. | | | | |
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| amour | | | Non, l'amour ne nous grandit point ; tout au contraire, il nous réduit à un seul point vécu comme la source de tout rayonnement. Et il ne produit que des balbutiements en discontinu. C'est l'absence d'amour qui délie et déplie les plumes et les ailes. L'amour est le retour aux sources sauvages, il est « l'appétit de la matière première » - F.Bacon - « appetitus materiae primae ». | | | | |
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| amour | | | L'amour, c'est le souvenir de l'invisible, l'intelligence de l'indicible, l'oubli de l'incurable. « L'amour naît du souvenir, vit de l'intelligence et meurt par l'oubli » - Lulle. | | | | |
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| amour | | | Le regard de l'homme amoureux lui fait découvrir la hauteur et les ailes, et les yeux de la femme amoureuse y créent une profondeur et un souffle. « Des anges et de l'air la pureté première, de l'homme et de la femme ainsi l'amour diffère » - J.Donne - « As is twixt Aire and Angells puritie, ‘twixt womens love, and mens, will ever bee ». On n'approche le sublime qu'en se faisant invisible, en s'absentant ou en rougissant. Il n'y a pas d'ascension, l'air n'y est propice qu'aux chutes. La pureté est la faculté de voir, les yeux fermés. Les larmes sont à l'origine de la première pureté ; au bout de la seconde, se tient la honte. | | | | |
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| amour | | | Le printemps de l'amour : en tout on vit une renaissance, on sème, parce qu'on s'aime, sans savoir pour quelles saveurs futures ; son été - beaucoup d'angoisses, de soucis d'ivraies, d'arrosages intenses ; l'automne - on se découvre fécond, on découvre le prix et la paix d'une moisson ; l'hiver - lire les souvenirs congelés, les mettre en mouvement, grâce aux regard et cœur immobiles. Ne sois pas l'homme d'une saison, sois un climat ! | | | | |
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| amour | | | Ils s'imaginent une cohabitation sereine possible entre l'appât du gain, qui les possède, et l'appât de la femelle, qu'ils veulent posséder. « L'affection illuminant un œil et le calcul éclairant l'autre » - Dickens - « With affection beaming in one eye, and calculation shining out of the other ». L'accommodation dominante finira vite par faire oublier la source de l'affection et se retrouver dans des cloaques du calcul. Non seulement les yeux ne rayonneront plus, mais ils oublieront jusqu'au plaisir d'être fermés. | | | | |
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| amour | | | Celui qui croit, qu'une vérité quelconque puisse naître de l'amour est bien bête. L'amour devrait rester indifférent, face aux valeurs de vérité ; chez les moutons, « le mensonge tue l'amour, mais avant le tue la franchise » - Hemingway - « lying kills love. However, it is only by sincerity that it is really killed ». | | | | |
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| amour | | | Au-dessus du sens - le culte de la source perdue du premier mot et la joie de la divination de la finalité du dernier. « Chez la femme, le sens est porté par le dernier mot, chez l'homme - par le premier »*** - L.Salomé. L'homme est musicien d'antan, la femme est Muse de l'instant : le rythme, c'est l'émoi, né à la source et prolongé par le courant créateur ; le commencement, c'est l'émoi sans durée ni coordonnées. Le fleuve cherchant à rester fidèle au sens de sa source - telle fut le sens du rythme antique. | | | | |
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| amour | | | Quand la musique n'est plus là, on n'aime plus. Ce n'est pas aimer ou être aimé qui rend heureux, mais percevoir ou créer de la musique des sens – comme dans la naissance et dans l'entretien de l'amour. | | | | |
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| amour | | | Ce qui est éternel - l'amour, la beauté, la vie - ne l'est que tant que cela dure. L'éternité n'est qu'une contrainte ; quand elle est finie, on peux se consacrer au secondaire, aux fins. Aimer, c'est ne pas voir les fins et vivre de recommencements. | | | | |
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| amour | | | L'amour ignore les suites d'idées et la cohérence, crie famine en permanence et n'invente que des premiers pas ; il ne peut ou ne veut ni alimenter ni ordonner la vie. | | | | |
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| amour | | | Ce qui fut vécu comme un mystère est, un jour, compris comme un problème – la trajectoire de l'amour éteint, la solution finale de son énigme initiale. | | | | |
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| amour | | | Aimer, ce n’est pas se réjouir de, mais se réjouir grâce à. Le lieu et la source de mon amour, c’est mon cœur, dans lequel le Créateur mit ma capacité d’aimer. L’objet de mon amour y apporte la grâce ! | | | | |
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| amour | | | Ceux qui cherchent la vérité sont, généralement, encore plus raseurs que ceux qui se gargarisent de l'avoir trouvée. Les deux en sont, probablement, des amis, mais je leur préfère des amants ! Ceux qui sont à l'origine d'un langage, langage de requêtes, de regards, de soupirs, de perplexités, d'où surgit la vérité auréolée de substitutions des belles et mystérieuses inconnues. La possession, fût-elle furtive, hypothétique et inavouable, donne du piquant à la recherche. | | | | |
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| amour | | | Ce qui doit régler nos passions, ce qui peut dérégler nos idées - la double origine de toute philosophie du vouloir. La passion est le premier mouvement de toute belle idée. | | | | |
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| amour | | | L'axe contrainte - liberté reste assez insignifiant ; à contrainte il faut chercher un opposé, suivant le sens du toucher, et je le verrais dans caresse. Au commencement était peut-être le toucher : la caresse ou la contrainte (die Zucht de Nietzsche). | | | | |
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| amour | | | Se libérer, successivement, des points d'appui, des points de départ, des points de parcours ; devenir le pointillé, le bond, la liberté. | | | | |
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| amour | | | Encore sur les quatre éléments du Temps. Seul l'élément liquide parle amour et naissance avec Aphrodite ; les autres ne présentent que des drames : le feu avec Prométhée, la terre avec Antée, l'air avec Icare. | | | | |
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| amour | | | Ne pas aller au-delà des premiers sentiments (après, on plane), mais toujours exiger des secondes pensées (pour trébucher au bon endroit). « Revois deux fois pour voir juste ; ne vois qu'une fois pour voir beau » - H.-F.Amiel. Vivre de revenez-y des idées et de reste-là des sens primesautiers. Ne tenir qu'à ce qui est de première ou de haute main. Sachant que la hauteur et le premier sentiment ne promettent pas de paradis ; l'enfer n'est-il pas « l'œuvre du haut savoir et du premier amour » - Dante - « fecemi la somma sapienza e l'primo amore » ? | | | | |
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| amour | | | L'amour est la plus flagrante preuve, que la belle espérance ne dépasse pas le stade des commencements. « Le désespoir consiste à manquer de commencements » - Kierkegaard. | | | | |
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| amour | | | La force garantit un équilibre mécanique, la faiblesse promet un vertige organique. D'où les bienfaits surréels du sexe faible : « Sans les femmes le commencement de notre vie serait privé de secours, le milieu - de plaisirs et la fin - de consolation » - Chamfort. Étonnant parallèle avec les rôles joués par la langue, au cours du temps, dans l'évolution de mon regard sur la vie, – la mère, l'amante, la consolatrice. | | | | |
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| amour | | | Une vie sentimentale à deux perd de la profondeur, quand la femme veut définir l'harmonie des fins, et cette vie perd de la hauteur, quand l'homme veut se charger de la mélodie des sources. « L'homme dicte le rythme et l'harmonie ; la mélodie naît dans la femme » - Nietzsche - « Der Mann bestimmt Rythmus und Harmonie ; die Melodie stammt vom Weibe ». L'erreur double les condamne à la platitude. | | | | |
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| amour | | | Le culte du saint amour ou de la sainte écriture consiste à en vivre le saint commencement. La téléologie ou le changement en sont ennemis. « L’amour redoute le changement plus que la destruction » - Nietzsche - « Vor dem Wechsel graut der Liebe mehr als vor der Vernichtung ». | | | | |
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| amour | | | L’origine de ce qu’une femme inspire à l’amoureux est si insondable et inextricable, que rien que pour cela l’amour mériterait une place à côté non seulement des mystères de l’art mais aussi des énigmes de la science. « Certains hommes s’acharnent, toute leur vie, à comprendre le fond d’une femme. D’autres se consacrent aux choses plus faciles, comme, p.ex., la relativité » - A.Einstein - « Manche Männer bemühen sich lebenslang das Wesen einer Frau zu verstehen. Andere befassen sich mit weniger schwierigen Dingen z.B. der Relativitätstheorie ». | | | | |
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| amour | | | L’amour est une étoile, qui munit tes commencements de la hauteur, ton parcours – de la lumière, tes buts – de la tendresse. Mais cette étoile a sa propre orbite : « L’amour n’est pas un but ; il n’est qu’un voyage » - D.H.Lawrence - « Love is not a goal ; it is only a travelling ». | | | | |
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| amour | | | Il est facile de trouver une place, au milieu des hommes, où je trouverais une paix, un soulagement, une chaleur provisoires. Le drame humain, c’est la précarité de cette place, sa dépréciation, sa vétusté, sa ruine. Il faut la chercher, ou, mieux, la bâtir ailleurs, dans l’imaginaire, où vibrent mes penchants les plus secrets et sacrés, comme l’amour ou la création. Le lieu, qui défierait le temps et ne connaîtrait que naissances et trépas, et qui hébergerait ma consolation. « Heureux, j’aime et je suis aimé, au lieu, inaltérable ni par moi ni par autrui »* - Shakespeare - « Then happy I, that love and am beloved where I may not remove nor be removed ». | | | | |
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| amour | | | L’amour n’est compatible ni avec la sédentarité (inemploi des ailes), ni avec le nomadisme (suremploi des pieds) ; il est le chaos des coordonnées et des dates, le commencement, la caresse du regard ou de l’épiderme, par illuminations initiatiques, l’élévation du soi connu vers le soi inconnu. | | | | |
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| amour | | | La honte est la seule blessure incurable, quelle que soit sa source, de la plus basse - à la plus haute, de ton infamie - à ton amour. « Même si les blessures d’amour ne tuent pas, elles ne guérissent jamais » - Byron - « Even if the wounds of love do not kill, they never heal ». | | | | |
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| amour | | | Le bon cycle d’un vrai amour : je ne t’en dois que le commencement et la fin ; tout ce qui est intermédiaire fut dû au hasard. Et lorsque l’amour est faux ou inventé, on dit : « J’ai vécu le début, comme la fin, - sans vous » - Tsvétaeva - « Всё началось - и кончилось - без Вас ». | | | | |
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| amour | | | Pourquoi les amoureux sont les meilleurs des écrivains ? - parce que l'amour est le plus grand annulateur de tous les parcours du regard ; et le point zéro de l'action, de la réflexion et du sentiment sont les premières conditions d'une écriture originale et noble ; des livres sur des livres, genre florissant chez des rats de bibliothèques, n'ont de valeur qu'anecdotique. | | | | |
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| amour | | | L’état d’esprit, l’état d’âme – on sait bien ce que c’est, on en connaît les rouages et les parcours ; mais l’état du cœur reste une notion vague et belle, puisque les finalités de cet élan se réduisent à sa source. On aime l’amour, c’est-à-dire l’état de notre cœur, plus qu’on n’aime la personne aimée. | | | | |
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| amour | | | Même dans un amour heureux il faut entretenir l’atmosphère des ruines profondes, pour pouvoir en reconstituer de hautes et mystérieuses origines. Même par prophylaxie : « Aimer – quel bonheur, et quelle horreur que de chuter de cette haute tour ! » - Tchékhov - « Какое счастье любить и какой ужас сваливаться с этой высокой башни! ». | | | | |
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| amour | | | Dans l’aval d’un amour, nous guette l’inertie, l’anonymat, puisqu’on se jettera, tôt ou tard, dans un océan de la vie commune. Il faut viser l’amont, remonter le fleuve, pour les retrouvailles avec la source. Le grâce à doit céder au malgré. | | | | |
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| amour | | | J'aime voir le point zéro de l'écriture comme le dernier chaînon de : on est trois dans la naissance, deux - dans l'amour, un - dans la mort… | | | | |
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| amour | | | Pour mériter les faveurs d’une femme, il faut, semble-t-il, la soulager de ses problèmes (Balzac). L’un les réduirait aux solutions finales, pour s’installer dans une platitude ; l’autre offrirait des mystères initiatiques, qui feraient monter en hauteur. | | | | |
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| amour | | | La raison te guide dans le monde réel, et l’amour – dans celui du rêve ; tant que tu ne confonds pas ces deux mondes, ton amour durera, grâce à ton imagination, ton goût de renaissance, ton attachement aux sources, ta foi en finalités. L’objet de ton amour existera davantage dans le haut rêve que dans la profonde réalité. | | | | |
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| amour | | | Seul l'état amoureux nous met, simultanément, face aux sources du rêve et aux origines de la réalité ; être amoureux, c'est ne vivre que de commencements, sans savoir distinguer si l'on est au seuil d'une grâce ou d'une pesanteur. | | | | |
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| amour | | | La vraie fidélité, le vrai amour, la vraie création commencent lorsque les yeux se ferment sur le réel et les mains s’en détachent ; le regard et le cœur les remplacent, on devient poète, c’est-à-dire un amoureux. | | | | |
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| amour | | | Comme la liberté, comme la philosophie, comme la puissance – l’amour vaut surtout par son commencement. « L'amour n'a point d'âge : il est toujours naissant » - Pascal. | | | | |
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| amour | | | Le doute te fait descendre ; celui de l’esprit – vers la profondeur ; celui du cœur – vers les affres. « Aimer, c'est échapper au doute, c'est vivre dans l'évidence du cœur » - Bachelard – l’amour naît dans l’angoisse des doutes et ne survit que par la douceur des évidences. | | | | |
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| amour | | | L’arsenal des concepts, des idées, des vérités n’évolue presque plus ; celui des sentiments vit l’éternel recommencement. « L'esprit s'épuise, mais le langage du cœur est intarissable » - G.Staël. | | | | |
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| amour | | | À force de trop réfléchir, c’est-à-dire de trop calculer, on devient inapte à aimer, puisque « l’amour commence où s’arrête la réflexion » - Maître Eckhart - « die Liebe beginnt da, wo das Denken aufhört ». | | | | |
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| amour | | | Connaître une femme ou l’aimer – la somme de ces grandeurs est une constante. La morale – rester dans l’ignorance de celle qu’on veut aimer fortement, par des effacements, renaissances, résurrections, réinventions ; l’amour vit des commencements. | | | | |
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| amour | | | L’intelligence ne sert à rien dans la naissance de l’amour, mais elle est très efficace, et même indispensable, dans ses renaissances. | | | | |
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| chœur art | | | IRONIE : Le sérieux de l'art est dans la foi en l'authenticité de ses sources, son ironie - dans la résignation devant l'inaccessibilité de ses buts. Le reste n'est que ludique, question de mesures et d'écoute de règles. L'Europe artistique est née dans l'ironie impondérable de bohème et meurt dans le souci pataud de barèmes. | | | | |
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| art | | | Sans déséquilibre initial - pas de poésie ; sans équilibre final - pas de beauté. « Les étoiles ne se reflètent que dans des eaux sans trouble » - proverbe chinois. La poésie est l'art de porter, d'entretenir le vertige des chutes ou des essors, les pieds sur une corde raide, les mains sur la charge salvatrice de la première émotion. | | | | |
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| art | | | Il y a bien trois catégories d'écrivains : du départ (commencement, genèse), du parcours (structures, devenir), de l'arrivée (être, finalités) - les pensifs, les poussifs, les pontifes. L'impasse ou l'égarement les guettent tous au même degré, mais seuls les premiers en font l'aveu et même leur profession. | | | | |
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| art | | | L'artiste, c'est le présent vivant du passé ; le journaliste - l'avenir schématique du présent ; le philosophe - le passé mystérieux du présent, l'attouchement à la source, la justification de la poésie. | | | | |
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| art | | | Trois types d'écrivain-fontaine : ceux qui épluchent leur mémoire, ceux qui relatent un paysage, ceux qui répandent leur climat. Inventaire, invention, initiation. | | | | |
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| art | | | Sur l'influence des astres dans la littérature - on distingue nettement quatre types d'écriture : matinale, diurne, vespérale, nocturne. Cultivant l'espoir, la clarté, la chute ou le songe. Naissant de la paresse, de l'action, de la mélancolie ou de l'insomnie. Vivant hors lumière, surgissent des inclassables : Homère, Milton, Joyce, Borgès ; hors mélodie : Beethoven, Goya. | | | | |
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| art | | | Je n'apprécie pas la verticalité de la lumière de midi, si chère à Nietzsche, je tiens à la verticalité des ombres, que réussissent le mieux les matinaux, ceux qui vivent des commencements. L'école romantique qualifiait de penseurs matinaux - les pré-socratiques, ce qui est un beau compliment. | | | | |
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| art | | | Toute bonne lecture est de nature érotique : dès que je ne veux que comprendre ce que je recherche, je suis frappé de honte ou d'impuissance. Chez les autres, je me découvre des pulsions de voyeur ou me comporte comme dans un lupanar. « Ta bibliothèque est ton harem » - Emerson - « A man's library is a sort of harem ». Livre comme visée, à l'usage des chasseurs (Artémis précédant Aphrodite et même Athéna), ou livre initiateur du premier pas, protecteur de l'intouchable. | | | | |
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| art | | | La naïveté fatale de Cioran - mettre dans le dernier pas l'essence de ses boutades. Et en plus, son dernier pas est toujours une constante, une chute ; cette monotonie géométrique est épargnée aux adeptes des commencements elliptiques, chargés de variables et aux trajectoires imprévisibles, que chacun retrace, en fonction de ses tangentes, suicidaires ou jouissives. | | | | |
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| art | | | Jadis, pour comprendre un artiste d'une civilisation lointaine, il fallait remonter aux sources mystérieuses de toute création et revivre l'extase de la découverte. Aujourd'hui, dans ce monde devenu village, les sources courantes sont communes, superficielles, bien canalisées, à pression constante et au débit pré-calculé. | | | | |
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| art | | | Au début on pense, que les livres peuvent apporter des lumières (eux), ensuite on en attend surtout des émotions (nous), enfin, on comprend, que les couleurs (moi-même) sont, en eux, la chose suffisante. Plus on va, moins on voit les autres et plus on s'accommode sur soi-même. Première étape, l'inacceptable, - regarder le monde à travers les livres des autres. La seconde, l'acceptable, - aimer l'art en moi et non pas moi dans l'art. Mais plus on va, moins on voit les autres et plus on s'accommode sur son vrai soi, qui est toujours artiste. | | | | |
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| art | | | Les lectures faites d'une seule haleine ne sont qu'un feu de paille. Je leur préfère des interruptions irrécupérables, obligeant de repartir de zéro de la lecture et de lâcher prise d'avec la vie. | | | | |
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| art | | | L'heure de la création doit être matinale, au regard de mon propre astre, inspirateur ou projecteur de mes ombres. L'étoile matinale de l'éternel retour de Zarathoustra s'élevait au grand midi - am großen Mittag - du Soleil commun ! | | | | |
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| art | | | Ce qui est bancal et bête, dans une métaphore ou dans une pensée, cherche son salut dans le développement ; mais ce qui est déjà plein - y perd. « L'image gagne toujours à ne pas être développée »** - Aragon - la pensée, en dernière instance, y gagne aussi. Et c'est l'émotion première qui en est victime, puisqu'elle n'est vivante que près de sa source, à laquelle on ne peut être fidèle qu'en mourant de soif. | | | | |
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| art | | | La critique aurait dû être le plus noble des métiers, sa seule cible étant le maniement du beau, tandis que les créateurs croient devoir patauger dans le montage de faits divers pour faire passer le message du beau. La critique : comment naissent, se vivent et se désamorcent les crises ! | | | | |
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| art | | | Dans l'effort, lié à tout art, il y a une part mécanique, une part réfléchie et une part inspirée. L'équilibre entre les trois dévoile l'artiste. Les mécaniques de la poésie ou de la musique sont des plus risibles, ce qui les expose au ricanement du sot, qui n'a ni l'intuition d'une idée ni le goût d'une prémonition. | | | | |
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| art | | | Origine de la poésie - partir de la lettre et se rire de l'esprit. Rendez-vous cryptogames avec les mots, les Muses. Tolérance avec les idées, les prostituées. | | | | |
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| art | | | Le besoin d'une mise à plat, non pas au commencement du livre, mais en pleine lecture, - indice d'une réelle présence, parmi les pages chiffonnées, - de vastes platitudes. | | | | |
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| art | | | La fin de l'art sonnera le jour, où l'artiste aura compris le au nom de quoi pour confier le comment à l'analyste-programmeur qu'il sera devenu. | | | | |
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| art | | | Comme l'œil reconstitue une image spatiale à partir d'un tableau peint en deux dimensions, l'esprit, dans un texte, cette matrice spatio-temporelle à quatre dimensions, doit saisir l'intuition des espaces au nombre infini de dimensions, la fascination des points d'origine, de l'étendue des métriques et de la hauteur des projections. | | | | |
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| art | | | Les seules nouveautés, dans l'art, ce sont des altérations de points de salut ou d'attache. Même une nouvelle paille de salut n'est qu'une combinaison des points existants et qui ne peut être qu'une feuille. L'art de sauvetage de la noyade dans le Léthé, pour produire de l'a-léthéia, proche, toutefois, de l'apocalypse. | | | | |
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| art | | | Si, dans ton écrit, tu cherches la stabilité, la continuité, la cohérence, tu peux être certain d’aboutir à la platitude, à ce réceptacle incontournable de ces pseudo-qualités communes. La musique verbale, cette créatrice de reliefs, naît de la mélodie des commencements laconiques. | | | | |
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| art | | | Dans une œuvre d'art, le commencement, c'est la contrainte, imposée par le regard (le soi inconnu) et suivie par le style (le soi connu). Un commencement réussi serait une pure caresse : « ces regards brillants de caresses » - Balzac. | | | | |
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| art | | | Le nihiliste se détourne, ou n'a pas besoin, des commencements d'autrui et, lorsqu'il est, en plus, un artiste, il munit les siens propres - de l'intensité des finalités. Savoir se passer d'épaules des autres et de sentiers battus. | | | | |
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| art | | | Écrire, c'est faire oublier le levier, qui te soulève ; penser, c'est de ne pas le perdre de vue. C'est pourquoi les deux sont difficilement compatibles, à moins d'avoir l'intelligence d'illusionniste ou de prestidigitateur. | | | | |
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| art | | | Le remplissage est le genre littéraire le plus répandu, et le vidage d'une tête débordant de pensées - la méthode la plus suivie (même Byron succomba à cette niaiserie : « Si je n'écris pas pour vider mon esprit, je deviens fou » - « If I don't write to empty my mind, I go mad »). On aurait dû laisser ce soin au lecteur, en lui tendant un vide vertigineux, aspirant ce qui est, à l'accoutumée, retenu dans des réserves de l'âme. « Viser la plénitude en se vidant »** - G.Steiner - « Evacuation towards fullness » - il faut le faire avant le premier trait de plume ! | | | | |
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| art | | | En fait d'art, la connaissance la plus utile, c'est comment naît une larme. | | | | |
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| art | | | Le don, la hauteur, la technique - trois sources irréductibles de l'art. On flaire le génie, lorsque la source principale reste délicieusement indéterminée. | | | | |
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| art | | | L'art est un haut courant, dont on ignore la source. La virtuosité ou la maîtrise guident le parcours du fleuve, mais seul le génie porte à l'océan le message de la source. Comme la source, l'âme n'a pas de langage à elle (pas de sa douce langue natale - Baudelaire) ; seul le magnétisme d'un outil sourcier crée l'illusion d'un courant d'âme. | | | | |
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| art | | | Quand on perd pied, dans un livre, on a, au mieux, la panique, pas le vertige. Il faut que le livre, qui emmène dans des éléments nouveaux, donne des moyens d'un nouvel équilibre ou d'une nouvelle respiration (fixer des vertiges - Rimbaud). | | | | |
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| art | | | Le but de la lecture : découvrir en soi des sources cachées, d'où aurait pu jaillir la lumière. | | | | |
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| art | | | Penser, c'est donner des noms aux choses figurant dans un problème. Résoudre celui-ci est l'affaire de l'artisan, non de l'artiste. L'artiste vit face à l'être naissant, l'artisan - face à la raison des fins. | | | | |
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| art | | | C'est la recherche mécanique de nouveautés à tout prix, qui déprécie l'art le plus sûrement ; le beau naît rarement d'une métamorphose d'un autre beau, il lui faut partir d'un point zéro de la création. Le commentateur ou l'épigone profane le beau, lorsqu'il n'en extrait que le vrai : « Il nous jette du beau dans le vrai, du vrai dans le pur, du pur dans l'absurde, et de l'absurde dans le plat »** - Valéry - la platitude est l'avenir, déjà largement réalisé, de l'art, qui se sépara définitivement du beau. | | | | |
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| art | | | Être sa propre source ou son origine ne suffit pas pour être original. L'originalité est un plasma charrié des profondeurs, où il vaut mieux ne pas descendre, une lave fertilisant, dans une longue perspective, le sol de la vie. En plus, la géologie veut, que les volcans s'ouvrent toujours en hauteur. | | | | |
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| art | | | Je ne sens que vaguement où je commence, rien de plus obscur que mes fins - pourquoi s'étonner, que ce que je peins avec le plus de netteté soit mon absence ! | | | | |
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| art | | | Le poète, c'est le désir toujours renaissant, remettant les pendules à l'heure zéro, communiquant, Dieu sait comment, avec l'éternité, cet oubli du temps, cette durée, qui ne se réduit jamais aux heures, cet éternel retour aux commencements. Les fardeaux de la vie ne rendent ce désir que plus léger ; c'est porté aux nues qu'il gagne en poids et en besoin d'ailes. | | | | |
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| art | | | La poésie relève de la transfiguration, quand les formes banales s'étoilent d'une lumière, dont on ignore la source, qui peut se trouver aussi bien à l'extérieur qu'à l'intérieur du poète. | | | | |
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| art | | | Mon admiration oscille entre l'art de la naissance (paysage de Valéry) et l'art de la transformation (climat de Nietzsche). Mais les deux fuient le pire, celui de la nature morte. L'élégance d'une logique monotone, l'audace d'une logique non-monotone. Quelle cervelle que celle de Valéry, voyant en Nietzsche « un essai d'une logique à base réflexe » ! | | | | |
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| art | | | Une œuvre d'art - certainement pas un achèvement, ni une vie suspendue, lévitante, mais un jaillissement, une naissance de mesures, de poids et d'essors : « Les œuvres les plus belles relatent leur propre naissance »** - Pasternak - « Лучшие произведения рассказывают о своём рождении ». Le créateur choisit les lieux et les instants de ses (re)naissances, en y imitant la naissance annoncée du Verbe. | | | | |
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| art | | | Trois conditions nécessaires, pour que l'éternité prête l'oreille à mon message : il doit être sans lendemain, l'aujourd'hui y doit être absent et l'hier constituer la perspective ou le point zéro de mon écriture. Pour un bon interprète, comme pour un bon créateur, « hier n'est pas encore né » - Mandelstam - « вчерашний день еще не родился ». | | | | |
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| art | | | Ni donné ni construit (tâches réservées à Dieu ou à l'artisan), mais engendré (tâche d'artiste) – telle devrait être l'impression se dégageant du fruit de ta plume, mais la pudeur et le bon goût t'interdiront de peindre les ébats fécondants, entre l'esprit et l'âme, entre le regard et la langue, entre l'orgueil et l'humilité. | | | | |
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| art | | | La montre, l'échelle et le zoom comme seuls outils de lecture moderne. Quand on n'a que l'intensité pour outil d'écriture, on ne compte, chez le lecteur, que sur le regard nu. Le feu, cet autre nom de l'intensité, fut le seul élément, que le bon Dieu biblique cachottier aurait escamoté à l'homme (« Il créa le ciel et la terre, et Son esprit planait au-dessus des eaux » - et le feu, alors ?), avant que Prométhée ne relève le défi divin. | | | | |
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| art | | | Les romans ou les vers ne sont que des applications, des images projetées d'un noyau, seul digne d'être peint, de notre climat intérieur, de notre réfringence qu'identifie la qualité de nos ombres. Et cette source ne peut se peindre qu'en maximes. Il faut être sot pour croire, que « toute opinion philosophique, énoncée sous forme d'aphorisme, est une bêtise » - Unamuno - « Cualquier opinión filosófica, formulada en el aforismo, es una tontería ». On n'étale que ce qui est difforme. | | | | |
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| art | | | Naissance du style sec : le sang ou la larme pressent, prêts à se répandre sur ma page ; leur fermentation trop rapide risquerait de faire oublier le goût de leurs sources ; je finis par me dédier à l'arbre, conservateur de sources illisibles, conducteur de sèves invisibles. | | | | |
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| art | | | L'art est possible grâce à ce prodige : ce qui émeut et l'émotion s'ignorent. | | | | |
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| art | | | Le poète n'est pas enfant de l'harmonie, c'est l'harmonie qui naît du poète ! L'harmonie du scientifique a pour porteuse la perfection de la réalité, à laquelle il réussit à donner une interprétation ; l'harmonie du poète - l'appel de l'irréel, qu'il munit de musique. | | | | |
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| art | | | Le sentiment : ni outil ni contenu d'une bonne écriture. Il me faut une maîtrise psycho-linguistique de deux courants indépendants : de mon âme vers l'écriture et de l'écrit vers l'âme d'autrui. Idéaliste des sources, matérialiste des débouchés. | | | | |
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| art | | | La vision est hors de moi, et l'audition – dedans. Ainsi, ce qui est le plus près de moi et réveille mes sentiments les plus intimes, c'est la musique. La souffrance et l'amour accompagnent la musique et doivent être plus près du Commencement que les choses, sans parler du verbe, ce venu de dernière minute. Dans l'écrit, il faut imposer la primauté de la musique et réduire au minimum la place des choses vues ou verbalisées. | | | | |
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| art | | | Toute plume, fatalement, commence par « agiter les eaux du langage » (Kierkegaard), mais le style naît de la capacité d'entretenir le début du sentiment plutôt que de maintenir le débit de la réflexion. | | | | |
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| art | | | L'écriture de rêve est dans cette triade : avec les contraintes de penseur et les moyens d'artiste peindre les commencements de héros. | | | | |
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| art | | | La naissance d'une œuvre d'art est vécue par l'artiste comme jaillissement immanent d'une liberté, relevant de son soi inconnu, son seul dépositaire, et que l'artiste, ce soi connu, subit. Mais la perception, par le spectateur, d'une œuvre réussie doit être empreinte d'une nécessité presque transcendantale. « La création comme liberté sans transcendance » - Jaspers - « Schaffen als Freiheit ohne Transzendenz », dont l'artiste n'est qu'instrument. Cette dualité entre la hauteur visée et la profondeur atteinte est presque la définition même d'une œuvre d'art. | | | | |
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| art | | | Qu'est-ce que ma réalité ? - des sources, le fond, la fin mystérieux. Qu'est-ce que la réalité des autres ? - des causes justifiées, mécaniques. Vous comprendrez, que ce n'est pas un réaliste qui proclamait : « Un grand poète ne puise jamais que dans sa propre réalité » - « Der große Dichter schöpft nur aus seiner Realität ». Vénérer cette réalité suprême fait de l'homme - un surhomme. | | | | |
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| art | | | Le chant du poète anime le silence du cœur, comme le sens divin remplit le vide de l'esprit. Le chant est aussi éloigné du bruit sensible que le sens - de la représentation intelligible. Et Chateaubriand se trompe de source : « Les poètes sont des oiseaux : tout bruit les fait chanter » - la musique naît dans l'âme, qui, chez le poète, est toujours neuve : « Cette 'âme nouvelle' devrait chanter et non pas narrer ! »** - Nietzsche - « Sie hätte singen sollen, diese “neue Seele” - und nicht reden ! ». | | | | |
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| art | | | Dans un texte littéraire, une fois le brillant verbal démonté, qu'en reste-t-il à l'amateur des choses précieuses ? - des fils d'interprétation et des perles de représentation. Mais une belle disposition de fils, à l'origine d'un joyau, est, elle aussi, effet d'une représentation. Cependant ils continuent à tenir aux parades de masse et à bouder les hit-parades de classe. | | | | |
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| art | | | L'unité aristotélicienne dans l'art : vénérer le début incompréhensible, rêver la fin imprévisible, vibrer entre les deux. Et tout le reste est maculature. | | | | |
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| art | | | En commençant par se mettre au-delà du bien et du mal, l'art finit par se trouver au-delà du beau et du laid. Ou, pire, il devient « la laideur à la deuxième puissance, parce que libérée de son rapport à son contraire » - Baudrillard. | | | | |
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| art | | | Le commencement - ma blanche main, la fin - ma noire mort ; la création et l'angoisse ; la forme de mes traits et ma toile de fond. Le talent est une bonne palette, indépendante du pinceau et de la toile ; le génie est le sens du tableau, dans lequel le pinceau reste invisible, la toile est bien tendue et qu'on n'y voie, n'y lise, n'y entende que la musique, c'est à dire les contours et couleurs de mon âme. | | | | |
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| art | | | Le talent s'attache au bon, mais le génie vise le meilleur, qui reste pourtant invisible et inaccessible ; c'est cette cible que je dois rendre présente, tout en ne montrant que la puissance de mes cordes. « Je rate la mesure que je vise ; seul un Dieu se doute de mon désir de mesurer le meilleur »** - Hölderlin - « Nie treff ich, wie ich wünsche, das Maß. Ein Gott weiß was ich wünsche, das Beste ». C'est la volonté finale qui prend le dessus sur le désir des commencements : « Choisir non seulement le bon, mais le meilleur, est une loi de notre volonté » - J.G.Hamann - « Die Wahl nicht nur des Guten, sondern des Besten, ist ein Gesetz unseres Willens » - heureusement, on s'aperçoit, ensuite, que le meilleur est toujours, en soi, - un commencement. | | | | |
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| art | | | Quand je cherche à adapter la forme à un fond préexistant, je deviens superficiel ; c'est le fond profond qui doit naître d'une haute forme. Le fond final doit être intelligible, le parcours stylistique – lisible et la forme initiale – sensible, mais ces trois rayonnements, ou trois répartitions d'ombres, doivent se soumettre à la lumière de mon haut regard, si je ne veux pas me retrouver dans la platitude : « La forme, c’est le fond qui remonte à la surface » - Hugo. | | | | |
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| art | | | La mathématique part d'un but, dont la solution découle de l'harmonie et de l'élégance des définitions nouvelles, de ces contraintes initiatiques ; le commencement de la poésie et de la philosophie se trouve dans des contraintes, c'est à dire dans un sentiment ou dans un goût, pour lesquels un bon regard trouvera toujours des buts harmonieux et élégants. La maxime est un genre, qui cherche un compromis : elle n'est que définitions, mais ne véhicule que le sentiment et le goût. | | | | |
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| art | | | Le style que j'apprécie le plus est le style inaugural, le style de l'aube ou des commencements, de l'accès, par essor ou par chute, vers le point zéro de tout ce qui est vital, accès donnant sur la hauteur. « Écrire, c'est avoir la passion de l'origine »** - Jabès. | | | | |
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| art | | | C'est dans ses commencements, que l'artiste met le maximum de son énergie et de ses visées ; pour lui, la croissance, le progrès, l'avancement n'ont pas beaucoup de sens. S'il réussit à garder l'intensité de ses préludes jusque dans ses finales, il aura pratiqué le retour musical du (au) même. Il faut choisir entre la marche de la vie et la danse de l'art. | | | | |
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| art | | | Un écrivain, qui, par ses mots, vise un sens primordial quelconque, se trompe de métier. La chimie ou la thermodynamique en sont beaucoup plus proches. Ce n'est pas la fouille des profondeurs interprétatives, mais l'appel des hauteurs représentatives, qui est la première raison d'être d'écrivain. Ses recherches sont des effets de bord interprétatifs ; ses trouvailles tiennent lieu des causes premières. | | | | |
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| art | | | Tant de livres, qui enseignent ou renseignent, et si peu - qui saignent. En se détournant des astres, on creuse jusqu'à atteindre une platitude finale ; en se penchant sur nos plaies, on découvre, dans nos émotions saturniennes, la hauteur initiale. | | | | |
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| art | | | La prose vaut par son fond, et la poésie - par sa forme ; mais un aphorisme, ce n'est qu'une frontière entre une forme finale et un fond initial ; sa valeur n'est donc accessible qu'à celui qui aime la perfection de la forme et maîtrise la naissance du fond. | | | | |
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| art | | | La musique, c'est le langage des finales, de l'abouti et de l'irréversible ; on écrit bien des sérénades ou des nocturnes, mais même des matines finirent par représenter la nuit ; la musique prend donc le contre-pied de la philosophie et de la poésie, qui sont des hymnes des commencements et des aubes. | | | | |
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| art | | | Ce qui compte en littérature doit être achevé par la forme et rester en suspens par le fond, pour que le lecteur ne puisse poursuivre, par soi-même, que vers les derniers pas évités du fond et se laisser caresser par les premiers pas de l'auteur. La forme, c'est la maîtrise et la fidélité du premier pas, le côté monologique, la face du soi inconnu ; le dialogue, c'est le fond, la face du soi connu ; l'interprétation inévitable du monologue, du langage au soi inconnu, - en tant que langage dialogique du soi connu (Selbstgespräch - Sprache des Selbsts - Hegel). | | | | |
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| art | | | La justification de la maxime comme d'une illustration précise de la pensée de l'éternel retour, surgissant de la chaîne : l'être (la création divine, le savoir, l'intelligence), le devenir (la création humaine, le mouvement, la vie), l'intensité vitale (le seul dénominateur commun entre le héros, l'artiste et le bel esprit), le commencement résumant la finalité et coïncidant avec elle, ce que reprend le symbole de l'éternel retour du même et dont la maxime est la miniature. Un commencement, dont toute suite pensable ne serait que du retour du même, de ce qui est prégnant ou déjà exprimé dans le commencement, - la définition même de la maxime. | | | | |
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| art | | | Quand je vois, chez les romanciers, tant d'inertie sans pensée, j'y trouve une raison de plus pour m'attacher à la pensée sans inertie, qui est la définition même de la maxime. | | | | |
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| art | | | Dans tout discours se glisse l'inertie, et toute volonté de conclure est signe d'orgueil et de faiblesse. Que toute métaphore coule de mes hautes sources, sans découler de mes raisons profondes. « Le commencement appartient au génie, la suite et la fin - au sot et à la bête » - L.Andréev - « Начинает гений, а продолжает и кончает идиот и животное ». | | | | |
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| art | | | Le style est affaire du seul talent ; aucun effort ou discipline ne t'en approchent. Mais ses symptômes sont : la hauteur des contraintes, l'ampleur des moyens, la profondeur des valeurs. Il n'est pas dans le développement d'un monde en mouvement, mais dans l'enveloppement d'un mouvement, qui est l'origine d'un monde. Le style des enchaînements n'est qu'une technique artisanale ; le vrai style jaillit des commencements, il est la fidélité à la source nouvelle. | | | | |
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| art | | | Les plus enthousiasmants des écrits sortent de tant de mortifications de l'amour-propre, de luttes dégradantes avec le mot résistant et coriace, de la honte devant tant de déchets. La honte avalée purifie tant de mots, maculés de doute. Maint souvenir des ruines pittoresques ne sait plus s'il remonte à l'architecture d'Augias ou bien à son fumier. Tant de sol déracinant et méconnaissable, tant de firmaments étriqués ou clos, pour nous faire croire, que « le poème éclot telle étoile ou rose » - Tsvétaeva - « стихи растут, как звёзды или розы ». Le génie est un arbre solitaire, qui ne doit rien aux forêts ou champs, où le hasard l'avait fait pousser. Et ce navrement de Malraux avec son « Le génie est inséparable de ce dont il naît » ! | | | | |
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| art | | | Impossible de faire de tout instant – une aube ; le culte du commencement, auquel débouche l’éternel retour, ne peut être que spatial : ni répétition ni déjà vu ni durée, mais création en hauteur. | | | | |
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| art | | | Le médiocre cherchera de l'inspiration dans ses expériences, ses savoirs, ses émotions. Le grand sait, que la seule fontaine, près de laquelle expire le poète et respire l'art, s'appelle imagination. « Le seul bien, qui puisse combler un artiste, vient de son imagination » - Pasternak - « Художнику неоткуда ждать добра, кроме как от своего воображенья ». | | | | |
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| art | | | L'inspiration n'est pas la matière - de rêves ou de sensations - qu'il s'agirait de simplement noter. Elle n'est pas la forme, non plus, - le style ou le ton - à imprimer à tout fond, se trouvant sous la main. Elle n'est que l'organe furtif, qui se met à créer ex nihilo, dans un langage, qui, même à l'auteur, paraît être, au début, incompréhensible. Si le premier à comprendre ce message est l'esprit, on a à faire avec une intuition intellectuelle ; et si c'est l'âme, alors c'est une révélation aux initiés. | | | | |
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| art | | | La beauté se concentre sur la hauteur, ne fait qu'effleurer la profondeur et est absente de l'ampleur ; c'est pourquoi elle est teintée d'azur, fuit le noir et ignore le gris. L'ardeur, à l'origine de la rencontre au sommet entre la hauteur et la couleur… « Plus ton regard gagne en hauteur, plus ample est l'ardeur, qui s'y alimente »** - Dante - « Onde la vision crescer convene, crescer l'ardor che di quella s'accende ». | | | | |
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| art | | | Celui qui pense que « l'art de commencer est grand ; plus grand encore celui de terminer » - Longfellow - « great is the art of beginning, but greater is the art of ending » - inverse les poids. L'art est le culte du premier pas, s'inspirant du point zéro de la création. Le pas dernier (le sens, la portée, la capitulation) est réservé à Dieu et au lecteur. Je ne peux lui adresser que mon soupir ou ma vénération. | | | | |
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| art | | | Le vrai artiste répugne au développement, puisqu'il sent, que l'inertie, plus que la créativité, prendra la relève du premier pas. « Tout l'intérêt de l'art se trouve dans le commencement. Après le commencement, c'est déjà la fin » - Picasso. Là où le badaud est mû par la curiosité, l'artiste est hanté par l'ennui. « Chose insupportable pour un artiste : ne plus être au commencement » - Pavese - « Una cosa insopportabile all'artista : non sentirsi più all'inizio ». | | | | |
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| art | | | L'artiste, c'est l'oreille, qui entend et recueille la voix divine du premier pas, le miracle ordinaire du pur incipit, et les yeux, qui, en se fermant, aperçoivent le dernier, l'occulte explicit, que l'artiste ne fera pas. Ce que font, entre les deux, les mains, aurait pu se confier à l'artisan. « Parfois, ce qui finit bien, commençait beaucoup mieux » - Guénine - « Иногда то, что хорошо кончается, начиналось гораздо лучше » - pour l'artiste, tout est bien qui commence bien. | | | | |
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| art | | | Sans honte ni angoisse de l'auteur, l'art ne serait pas au-dessus des arts décoratifs ; mais, si tu veux faire entendre ta propre voix, il ne doit pas en porter des traces, qui sont toujours communes ; rester aux commencements, dans lesquels, avec la même probabilité, peuvent naître et le bonheur et la douleur du lecteur. Seul ton talent devrait en être responsable, l'intensité, non pas la véracité. « Nous ne possédons pas l'art. Nous n'avons à le payer ni par des souffrances, ni par des remords » - Pessõa. Parfois, chanter le rêve, c'est inviter à dormir. | | | | |
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| art | | | On renonce au développement suite aux contraintes que s'impose un bon goût : « La profondeur du sage est dans l'indifférence pour le développement »*** - G.Benn - « Entwicklungsfremdheit ist die Tiefe des Weisen » - ou une bonne obsession : « Ma passion est de parler sans développer. Dès que je me mets à développer la pensée, à laquelle je crois, je cesse de croire au développé »*** - Dostoïevsky - « Страсть моя - говорить без развития. Случись, что я начну развивать мысль, в которую верую, я сам перестаю веровать в излагаемое ». Que le bel instant s'arrête - tel est le désir, que réveille l'art statique. L'art dynamique est une aberration. Le roman est une aberration, et la maxime - le seul héritier légitime de la poésie. | | | | |
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| art | | | De quelle hauteur contemples-tu la vie ? - telle aurait dû être la première question à poser à l'artiste. Toute profondeur n'est que minérale ! « Ce qui importe par-dessus tout dans une œuvre d'art, c'est la profondeur vitale, de laquelle elle a pu jaillir » - Joyce - « The supreme question about a work of art is out of how deep a life does it spring ». N'est vitale que la soif, que la hauteur de ta fontaine est capable d'entretenir. Les meilleurs créent cette fontaine, près de laquelle ils vivent leur meilleure soif. « La perfection d'une méta-forme, cette alchimie lyrique, qui n'étanche jamais la soif de ses créateurs »** - Pasternak - « Совершенство сверхформы, алхимизм лирики, никогда не утоляющий главной жажды его создателей ». | | | | |
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| art | | | La poésie se déguste même sans philosophie, mais la philosophie sans poésie est une nourriture pour rats de bibliothèques. La poésie est un jeu d'alternance d'images et de sens, non susceptible d'être mis en doute, ce qui est le premier pas de la philosophie. Donc, celle-ci n'a rien à dicter à celle-là. La philosophie, dénuée de poésie, ne s'élèverait jamais au-dessus des statistiques. | | | | |
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| art | | | Écrire des maximes, c'est un jeu de réussites : je rabats mes cartes d'images, le lecteur devant y lire son destin. Mais elles ne ressemblent pas aux ouvertures échiquéennes, mais plutôt aux fins de parties. | | | | |
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| art | | | La maxime est un concentré des trois genres : de l'épique, avec l'ampleur des objets, du dramatique, avec l'intensité de ses actions, du poétique, avec le vertige de ses premières émotions. Chacun peut la développer dans le sens de ses propres goûts ou connaissances. Maîtriser, à la fois, tous ces axes, c'est être philosophe. « Les pensées brèves ont l'avantage de faire penser le lecteur par lui-même » - Tolstoï - « Короткие мысли тем хороши, что они заставляют читателя самого думать ». | | | | |
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| art | | | L'art n'est qu'un langage de plus pour interroger l'immensité muette de la vie. L'artiste la fait chanter, là où les autres la font parler. La vie réelle est l'action, et l'art est le rêve. « Si je pouvais embrasser la vraie vie, je n'aurais pas besoin d'art. L'art commence précisément où la vie réelle cesse » - Wagner - « Die Kunst würde allen Grund verlieren, wenn ich die Wirklichkeit des Lebens umarmen dürfte. Wo das Leben aufhört, da fängt die Kunst an ». L'art pour l'art, comme la langue pour les linguistes - sensé, mais à l'intérieur d'une mécanique, tandis que l'art, comme la langue, est l'extérieur d'une métaphysique. | | | | |
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| art | | | Derrière toute beauté on peut reconstituer sa mathématique - ses nombres et ses contours, mais son chant rend cet effort inaudible. « Ô beauté enchaînée sans ligne en fleur ni centre, ni purs rapports de nombre et de sourire » - Lorca - « Belleza encadenada sin linea en flor, ni centro, ni puras relaciones de número y sonrisa ». Pour faire vibrer les lignes en pointillé, il faut une origine, un centre sans coordonnées fixes. Dans la vie, le nombre souille le sourire ; en poésie, la pureté du nombre se fusionne avec le pur sourire. | | | | |
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| art | | | L'art est le seul édifice qu'on commence par le haut. « Les pensées créent un firmament nouveau, une nouvelle source d'énergie, d'où jaillit l'art. L'homme créateur crée un nouveau ciel » - Paracelse. L'artisan est analogique, l'artiste - anagogique. | | | | |
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| art | | | L'intelligence sert à vénérer les idées préexistantes, à accoucher les naissantes et à enterrer les vieillissantes. L'éther, le sang et même le marbre y sont assurés par l'art : « Toute pensée peut se loger, pour un bon artiste, dans un bloc difforme de marbre » - Michel-Ange - « Non ha l'ottimo artista alcun concetto, ch'un marmo solo in se non circonscriva ». | | | | |
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| art | | | Une bonne écriture commence par le déracinement d'une pesanteur héritée, pour planter une nouvelle dynastie de style. L'enracinement se fera par mon dialogue avec mes prédécesseurs : « La lecture rend l'homme complet, le dialogue - prêt, et l'écriture - précis » - F.Bacon - « Reading maketh a full man, conference a ready man, and writing an exact man », mais l'achèvement et le couronnement ne doivent venir que de ma propre voix. | | | | |
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| art | | | L'art a sa propre notion de naturel et ses propres rythmes vitaux ; ni la nature ni la vie n'ont donc pas de leçons à lui donner. « La nature initie, l'art guide, la vie couronne » - proverbe latin - « Natura initit, ars dirigit, usus perfecit ». | | | | |
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| art | | | La nature est déjà une perfection, avec laquelle aucun art ne peut rivaliser ; celui-ci a, pour domaine, - l'imaginaire, et pour langage - des images. On ne complète pas la perfection d'un arbre réel par la beauté d'un arbre artificiel. Ce n'est pas d'une frontière imparfaite, mais d'un point zéro que doit partir une œuvre d'art. Tout homme porte en lui un écho de l'acte créateur, du rythme primordial, et l'artiste n'est que celui qui en a, en plus, le souffle et le talent. | | | | |
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| art | | | Les métaphores sont la musique du langage, mais les hommes se contentent désormais du bruit, des cadences, des mesures. La métaphore n'apporte rien à la spéculation discursive ; elle ne se pose que sur les choses sans prix, qu'on voit le mieux les yeux fermés. | | | | |
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| art | | | Chez l'amateur d'art, se trouve une faim universelle, ainsi que des goûts dictés par l'époque. Seule la première est digne de nos plumes. C'est ton livre qui devrait être imprégné d'une faim nouvelle, qui réveillerait l'appétit de l'oreille, même chez les repus de l'œil. | | | | |
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| art | | | Comment perçoit-on le sens d'un écrit d'art ? - le bête le trouve dans des solutions offertes, le médiocre le cherche dans des problèmes formulés, le sage l'invente dans des mystères initiatiques. | | | | |
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| art | | | Le commencement réussi – mais c'est la fin même de l'artiste ! Et si, dans mon commencement, en plus, je réussis à cacher mon pinceau, je pourrai dire, que j'avançais à reculons et m'arrêtai avant le premier pas. | | | | |
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| art | | | Le vrai commencement, dans l'art, ce n'est pas la cause, mais déjà la musique : « Évanouie la cause première, le son résonne encore » - Mandelstam - « Звук еще звенит, хотя причина звука исчезла ». | | | | |
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| art | | | Respectivement, le but, les moyens et les contraintes de l'art : mettre en mouvement les meilleures cordes de notre âme, faire ressentir la beauté poétique du monde, imposer au langage la noblesse musicale. La musique est aux commencements, elle est la contrainte, filtrant tout bruit, écartant ce qui est sans poésie, entretenant la tension de nos cordes. | | | | |
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| art | | | Les contraintes dans l'art : les négatives, avant même le commencement, – des filtres ; les positives, juste après le commencement, – des amplifications ou des transformations. Des omissions et des suppléments – Paralipomena et Parerga. | | | | |
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| art | | | Ce n'est pas le trop de mécanique dans les moyens – la photographie, le cinéma, l'électronique – qui explique le dépérissement de l'art, mais le pas assez d'organique dans les commencements – l'élan, l'émotion, la noblesse. | | | | |
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| art | | | Le créateur voit ce qu'il croit (rêve) ; le contemplateur croit (comprend) ce qu'il voit. S'ils cohabitent en moi, le second devrait n'offrir que des contraintes, tandis que tout commencement devrait appartenir au premier. « Ce qu'il croyait, il le voyait, au lieu que les autres croient ce qu'ils voient » - Fontenelle. | | | | |
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| art | | | Si j'exclus de mes horizons les buts mécaniques, je réduis le devenir artistique aux commencements organiques, prenant de haut les profondeurs techniques. Ce haut devenir surclassera l'être, toujours plat. | | | | |
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| art | | | Les écrivains : ils ont trop de sources communes et trop peu de commencements uniques ; ils creusent dans l'embryologie, sans s'élever à la conception ; ils gèrent la grossesse anonyme et ignorent la caresse intime. | | | | |
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| art | | | Dans l'art, le bon nihilisme aide à former des commencements indépendants, mais les non du parcours sont toujours anti-artistiques et mesquins. Ces non promettent le progrès, le combat, la victoire, mais ils abaissent le regard. Le oui universel, que l'art adresse à la vie, c'est l'unification, ou la conversion, tout arbre de requêtes devenant le même ; le temps perd de son importance et passe le flambeau à l'éternité ; le retour nietzschéen, c'est la conversion, accomplie par le oui. | | | | |
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| art | | | Trois démarches intellectuelles dominantes : visant une thèse, une antithèse ou une synthèse. Je leur préfère celle qui voile, humblement et pudiquement, la source de la thèse et la conclusion de l'antithèse, et au lieu d'un bond dialectique prend forme d'une immobilité métaphorique. | | | | |
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| art | | | Le commencement, en art, est déjà un reflet ; il a besoin d'écran, de renvoi, de référence, de lumière externe. Mais c'est bien le commencement qu'on doit voir et non pas la lumière. L'oreille doit servir d'accompagnement musical, lumineux, aux ombres de ta bouche. | | | | |
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| art | | | Comment un écrivain aimerait voir l'évolution de son écriture : au début - simple et mauvaise, après – compliquée et mauvaise, ensuite – compliquée et bonne, enfin – simple et bonne. On commence par se prendre pour porte-parole de son sentiment et finit par comprendre, qu'on n'est qu'interprète de ses rêves. L'écriture est bonne, lorsqu'elle ne s'est pas encore détachée des dernières ombres de la nuit des songes et porte déjà la première lueur du jour des idées ; son mot doit donc être matinal, inaugural. | | | | |
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| art | | | Le travail d’artiste – la sculpture – par ajouts (les commencements) et par retraits (les contraintes). | | | | |
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| art | | | Le pragmatique vise la banalité des fins, le classique préfère la dignité du parcours : « Malheur à la culture, qui nous indique l’aboutissement, au lieu de faire notre bonheur sur la route ! » - Goethe - « Wehe jeder Bildung, welche uns auf das Ende hinweist, anstatt uns auf dem Wege selbst zu beglücken! » - seul le romantique s’enivre du mystère du commencement. | | | | |
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| art | | | Le créateur, jadis, s’enivrait de dissipations hors temps, de ces sources d’enthousiasme ; aujourd’hui, la sobriété de sa concentration dans le présent n’inspire que de l’ennui. Mais grisé de déceptions finales, il est incapable de vivre de commencements. | | | | |
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| art | | | Les médiocres croient inaugurer une voie nouvelle, tout en s’agglutinant sur des sentiers battus ; le talent munit même ses pas intermédiaires d’une telle intensité inaugurale qu’ils soient perçus comme de vrais commencements, de vraies sources, de vraies initiations. | | | | |
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| art | | | Et la vie et l’art se décomposent sur trois axes : l’intelligence, le talent, la noblesse, en visant, respectivement, les finalités, les parcours, les commencements. Et Valéry, tenant surtout au talent, reproche au siècle ses raccourcis : « La vie moderne nous offre tous les moyens courts d’arriver au but sans avoir à faire le chemin »** - au lieu de s’horrifier de la disparition de commencements dans l’imaginaire moderne. La noblesse réside dans l’âme, l’organe délaissé par ce siècle. | | | | |
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| art | | | Ni confession ni testament, prosaïquement réalistes, mais commencement, poétiquement inventé, - telle devrait être l’essence d’un vrai art. « Tout graphème est d’essence testamentaire » - Derrida – quand on ne se soucie que de ses héritiers, on peut être sûr de sa déshérence. | | | | |
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| art | | | L’esprit compose le rêve, que lui dictent les yeux fermés ; l’âme, qui le lit, les yeux ouverts, se fait oreilles, pour entendre la musique, que visait, comateux, le rêve. La possibilité de l’art est dans ces deux paires d’yeux, tantôt naissants tantôt évanescents, découvrant la caresse ou devenant l’ouïe. | | | | |
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| art | | | En littérature, l’élan du commencement, né dans la hauteur ou la grandeur, vaut plus que les moyens du parcours, aussi profond qu’il soit. Et d’ailleurs, l’échec dans le second volet explique parfois le succès dans le premier. Mais l’échec dans le premier rend banale toute réussite dans le second. | | | | |
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| art | | | L’origine de la créativité littéraire : les étiquettes langagières, attachées aux objets (abstraits ou concrets) cessent d’être des constantes et deviennent variables ; c’est le degré de liberté du poète. | | | | |
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| art | | | Ils partent des objets, que la conscience délimita déjà, et l’intellect conceptualisa et verbalisa ; je pars de ces perceptions pré-conscientes que j’appelle états d’âme ; c’est pourquoi l’essentiel de mon énergie porte sur les commencements : partir de l’âme, porté par l’esprit. | | | | |
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| art | | | Le monde est essentiellement visuel ; la photo, l’écran, l’action, c’est ce qui le rend le plus précisément et fidèlement. Je dois en créer une réplique musicale – par le Verbe, qui sera à mon Commencement. Et pour qu’Il soit pénétrant, fertile et désiré, je l’accompagnerais de caresses. | | | | |
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| art | | | Dans la création artistique, l’éternel retour correspondrait à deux états d’âme différents : celui du créateur comme motif initial, aboutissant à celui du contemplateur comme finalité. Mais c’est toujours l’âme qui crée et qui exulte. En chemin, se produisent des hasards heureux – le talent livre l’enveloppe du style, et l’intelligence développe les pensées, mais on garde surtout le commencement et sa cible, pouvant servir d’un nouveau commencement. | | | | |
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| art | | | Toute la puissance et toute la beauté du chêne découlent de la merveille minérale et vitale, programmée par le Créateur dans un gland. L’esprit s’en contente, mais les yeux veulent admirer le tronc et le feuillage. Et puisque l’art verbal, c’est un déroulement virtuel de tableaux que peint l’âme, le talent consiste à n’expliciter que l’énergie du commencement et laisser au lecteur le souci des parcours et finalités. Le chêne à naître, le chêne naissant ou le chêne né peuvent être soit narrés soit chantés. Quand tout instant, toute durée, par une magie du chant, se métamorphosent en commencements, on est en présence d’un talent supérieur. | | | | |
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| art | | | La maxime est un bond, par-dessus la platitude discursive ; aucun autre genre n’est aussi efficace, pour traduire un vol, un élan, parti de l’étincelle d’un commencement et tendant vers l’étoile que je suis le seul à voir. | | | | |
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| art | | | L'astuce la plus utile pour l'artiste est la rétention du flou, qui entoure tout premier emportement. Dès que celui-ci s'en débarrasse, le message devient extérieur et la fabrication remplace la traduction. Traduction ou imitation, mimesis et poïesis, de l'intensité originelle, tel est le vrai nom de la création. Les épigones imitent les résultats et non pas les origines. La noble mimesis (re)crée ce qui ne fut jamais advenu : en matière, en réflexion, en intensité. | | | | |
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| art | | | Celui qui vise la profondeur, sans posséder le talent littéraire, finit dans la platitude ; c’est le cas de Descartes, superficiel (oberflächlich) selon Nietzsche. Mais Valéry, avec sa liberté poétique, est profond. Les meilleurs prennent la profondeur pour moyen, la musique – pour but et la hauteur - pour commencement. | | | | |
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| art | | | L’artiste se sert de trois outils – l’âme, le cœur, l’esprit. L’âme dicte des contraintes à l’esprit dominateur et initiateur ; l’âme dessine des cibles inaccessibles aux élans du cœur survolté et incertain. « L’esprit écrit avec un stylo, le cœur – avec un crayon »** - Nabokov - « Пером пишет ум, карандашом – сердце ». | | | | |
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| art | | | Le commencement d’un livre serait aussi un arbre, dont les racines et les fleurs sont des jardins secrets de l’auteur, et dont les seules variables seraient placés dans sa cime, pour attendre des unifications improbables avec des regards d’autrui. Pasternak : « Un vrai livre n’a pas de première page ; il naît Dieu sait où, il bouleverse la jungle vierge et soudain parle le langage de toute la canopée » - « Ни у какой истинной книги нет первой страницы ; она зарождается бог весть где, и катится, будя заповедные дебри и вдруг заговаривает всеми вершинами сразу » - vit une forêt là où il n’y avait qu’un arbre. | | | | |
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| art | | | La France traça la trajectoire de la poésie européenne à sa naissance : de la mauresque ibérique exubérante aux tendres troubadours et au Pétrarque amoureux (qui s’attarda en Provence). | | | | |
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| art | | | La maxime : un haut commencement qui est en même temps une conclusion profonde. | | | | |
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| art | | | Il faut que ton œuvre se lise comme une inquiétante épigraphe, plutôt qu'une paisible épitaphe. | | | | |
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| art | | | Le propre d'un son original est de se répandre en mille échos différents. Parce que le vrai original n'est que dans l'originel. | | | | |
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| art | | | Le style est le laconisme, imposé par l’exigence des contraintes, laconisme des commencements, et la plénitude ou la puissance, surgissant de ces sources, tantôt hautes tantôt profondes. | | | | |
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| art | | | L’auteur classique ne perd pas de vue l’embouchure, le delta ; le romantique invente les sources, les torrents. L’achèvement ou l’élan. La satisfaction ou l’espérance. | | | | |
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| art | | | La maxime est une réponse, aux vastes horizons, et qui laisse deviner la profondeur de sa question et la hauteur de ses sources. | | | | |
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| art | | | Dans l’art, la liberté, c’est le culte du commencement absolu. | | | | |
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| art | | | Dans tout travail créateur figureront des cibles ; pour le scientifique, elles seront télos, des buts-finalités, et pour l’artiste – skopos, des visées-regards. | | | | |
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| art | | | L’harmonie sert aux enchaînements en continu ; elle n’est qu’un critère secondaire pour celui qui se dédie aux élans des seuls commencements. Le vraiment Beau voisine avec l’horrible. Dostoïevsky, qui, jamais, ne connut ni l’équilibre ni la paix, nous surprend : « La beauté est dans l’harmonie et le calme » - « В красоте гармония и спокойствие ». | | | | |
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| art | | | L’immobilité des commencements sert à résister à l’inertie des parcours. « Mon enthousiasme ne surgit que dans l’élan créateur initial ; tout ‘développement’ est perte d’intensité, sous le signe de la nécessité et non pas de la liberté »**** - Berdiaev - « Только первичный творческий подъём вызывал во мне энтузиазм; „развитие“ - охлаждение, под знаком необходимости, а не свободы ». Toutefois, le premier chaînon de cette chute n’est pas la perte de l’enthousiasme, mais le pâlissement de la beauté. C’est une question de style et non pas de liberté. D’ailleurs, dans les grands commencements il y a plus d’arbitraire noble que de liberté neutre. | | | | |
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| art | | | Je pratique l’écriture des réponses (celle des questions est toujours entachée de banalités), mais leurs sources ne sont pas des questions (que chacun est libre d’inventer), mais l’excitation, un état d’âme suffisamment rare, mais universel ; la réponse, elle, est toujours personnelle. | | | | |
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| art | | | La possession cohabite mal avec la maîtrise. Il faut que je sois maître, que j'imprime mon désir dès le premier pas, mais qu'il ne débouche pas, une fois assouvi, sur une familiarité. « Écrire un livre est toute une aventure : au début c'est ton divertissement, puis ta maîtresse, ensuite ton maître et il finit par devenir ton tyran » - Churchill - « Writing is an adventure. To begin with, it is a toy and an amusement. Then it becomes a mistress, then it becomes a master, then it becomes a tyrant ».Et puisqu'on n'a jamais réussi à transformer une tyrannie en divertissement, il faut, avec le livre, la femme ou la vérité, - des audaces de première approche, sans attendre la fin de course : audaces de style, de proximité ou de langage. | | | | |
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| art | | | Mon état d’âme - ce désir difforme, cette voix du Bien - sert de commencement pour le chanter ; mais, en le chantant, un autre désir, inspiré par la forme naissante, surgit, - une voix du Beau. Le rêve musicalisé, c’est la rencontre de ces deux voix. « Je te chercherai par mes désirs ; je te désirerai en te cherchant » - Anselme - « Quaeram te desirando, desiderem quaerando ». | | | | |
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| art | | | Les artistes, qui réussirent le mieux à produire de la majesté et de la puissance, sont ceux qui comprirent que la meilleure école consiste à commencer par maîtriser la caresse, comme l’outil le plus monumental et tranchant, qu’il s’agisse de l’art plastique, verbal ou mélodique. | | | | |
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| art | | | Quoi qu’on en dise, l’impulsion initiale, dans l’écriture, ne débouche que sur la volonté de te saisir d’une feuille blanche, sur rien de plus. Elle provient de ton soi inconnu. Le vrai mouvement initial, verbal, aléatoire et imprévisible, vient des images, des idées, des mélodies, des mots initiaux, générés par ton soi connu, avec le désir de préserver l’impulsion, inarticulée ou indicible, qui aura servi d’origine stimulante. Seuls tes commencements gardent un contact avec ton soi inconnu ; au-delà, c’est déjà du travail mécanique, non-qualifié. | | | | |
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| art | | | L’inspiration détermine la hauteur des commencements, l’inertie cerne l’étendue des parcours, le besoin de fermeture et de solidité dicte les fins. Et puisque je ne veux pas subir de poussées mécaniques extérieures et veux être un Ouvert et un chantre des faiblesses, je serai l’homme des commencements, tout pas développeur faisant perdre de la hauteur initiale. Je serai donc à l’écoute de mon soi inconnu, source des inspirations. | | | | |
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| art | | | L’ennui du genre discursif est dans la mécanique des rapports entre causes et effets, contrairement au genre aphoristique, dans lequel s’exprime une prédestination originaire et organique. Valéry applique la même définition au poème : « Le poème apparaît des fragments, un commencement prédestiné de quelque chose ». | | | | |
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| art | | | Théoriquement, il serait injuste d’accuser la prose de ne produire que du bruit, tandis que la poésie ne composerait que de la musique ; on peut imaginer des développements, continuellement géniaux, d’un bel accord de départ ; mais la pratique montre que les liens successifs entre perles ne sont presque jamais perles eux-mêmes, ce qui, inévitablement, engendre des ramassis inexpressifs, une cacophonie, incompatible avec la musique, - c’est bien du bruit. | | | | |
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| art | | | Ni le mouvement discursif, ni la finalité proclamative, mais l’immobilité du commencement, libre et noble, rend sacrée une écriture. « Toute œuvre d’art, qui n’est pas un commencement, ne vaut pas grand-chose » - E.Pound - « Any work of art, which is not a beginning, is of little worth ». | | | | |
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| art | | | L’art est toujours un écart, par rapport à ce qui est naturel. La culture est un défi à la nature. La création est l’évitement de ce qui va de soi ; elle est l’invention de nouvelles règles, de nouveaux enjeux et de nouvelles scènes ; au début, elle est toujours un faux-monnayeur. | | | | |
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| art | | | Plus tu vas, moins tu penses que le talent, ce soit l’harmonisation ou la coordination entre ce que tes yeux croient et ce que ton regard crée. Décidément, le talent n’est que ton regard initiateur et vibrant, bien que certaines choses vues se mettent, parfois, à vibrer, elles aussi ; le réel ne constitue qu’un cadre commun, qui conviendrait à tant de tableaux disparates. | | | | |
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| art | | | Il y a des écrivains qui pensent, orgueilleusement, posséder des idées si importantes, qu’elles doivent être aussitôt énoncées ; il y en a d’autres qui, fièrement, déclarent en être possédés – les pédants ou les minaudants. Dans l’art, les idées n’inspirent ni les hauts départs ni les profondes arrivées ; elles naissent, par hasard ou par inadvertance, dans les parcours, à l’insu du marcheur, ou plutôt du danseur ; elles illuminent les chemins ; mais n’apportent presque rien aux élans, toujours obscurs. | | | | |
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| art | | | L’inspiration offre le commencement, mais, pour le valider, il faut du travail : une adresse du développement ou une caresse par enveloppement. « Le génie commence les beaux ouvrages ; mais le travail seul les achève » - J.Joubert. | | | | |
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| art | | | Tout grand art est un art par omission : les contraintes absolutisant les commencements, dissimulant les parcours et relativisant les buts. | | | | |
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| art | | | La création est un contraire du rêve : celle-là vaut, surtout, par la qualité de ses nets commencements, et celui-ci – par l’inaccessibilité de ses buts vagues. Mais aussi bien les commencements que les buts y servent de lumière, pour projeter nos ombres intellectuelles ou sentimentales. « L’impossible, nous ne l’atteignons pas, mais il nous sert de lanterne »** - R.Char – tu y parles du rêve immobile, tandis que la création est l’art du possible animé. | | | | |
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| art | | | Il faut savoir tirer de bons corollaires du théorème de l'amorphisme de Musil : « Si nous essayons d'abstraire de nous-mêmes ce qui n'est que convention inhérente à l'époque, il reste quelque chose de tout à fait amorphe »** - « Versuchen wir von uns abzuziehen, was zeitbedingtes Convenu ist, so bleibt etwas ganz ungestaltetes ». L'une de ces conventions, prêtées au moi formé par l'époque, est sa basse soif de reconnaissance : « L'art est une recherche souffrante du moi avide de triomphe » - A.Suarès. | | | | |
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| art | | | La noblesse, dans l’art, consiste à donner de la hauteur à ce qui t’entraîne vers un but digne (l’élan vers l’inaccessible) et à ce qui retient tes commencements indignes (la pureté des contraintes). | | | | |
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| art | | | Mon idéal d’écriture – inclure l’essentiel dans une seule proposition, de telle façon que le lecteur n’ait aucune envie de voir une deuxième. C’est pourquoi je déteste les bavards comme Faulkner : « Écris ta première phrase de telle manière, que le lecteur veuille, à tout prix, lire la suivante » - « Write the first sentence in such a way that the reader wants to read the next one at all costs ». | | | | |
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| art | | | Depuis que la science fit le tour complet de ses postulats initiaux et n’évolue que par l’inertie, le seul domaine intellectuel, où un commencement puisse compter plus que les chemins et les buts, reste l’art. Mais pour apprécier la hauteur des commencements il faut avoir maîtrisé la profondeur des finalités ou l’étendue des parcours de ses prédécesseurs. | | | | |
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| art | | | Dans une œuvre-d’art, l’amorçage devrait provenir du cœur, le langage – être maîtrisé par l’esprit, le message – dicté par l’âme. En pratique des meilleurs, le temps n’y intervient pas, l’auteur vit une étonnante synchronie, ce qui permet de prendre le cœur, avec ses commencements, pour véritable auteur. Et puisque les cœurs des admirateurs, contrairement à leurs âmes, survivent à la peste de la robotisation mondiale, le sens de la création, vu par Beethoven : « Du cœur – vers le cœur » - « Von Herzen zu Herzen gehen », - est juste. | | | | |
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| art | | | Dans l’écriture, le talent, c’est l’art de munir d’une même intensité la sainte triade littéraire – l’intelligence, la noblesse, l’ironie. Mais ces qualités n’ont un caractère définitif que dans les commencements ; cette recherche du début décisif n’est qu’un retour éternel du même, de la même harmonie des critères, qui, bien satisfaits, rendent superflu tout développement. Et l’éternité n’est que le nombre inépuisable de sujets, sur lesquels pourraient reposer ces débuts. C’est ainsi que les meilleures plumes évitent le bavardage et s’arrêtent aux adages. | | | | |
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| art | | | Dans l’écriture, trois exigences : la forme (envelopper les commencements), la contrainte (ne pas développer les perles), le fond (échapper au désespoir de l’espace présent, espérer dans l’intemporalité). « De tout, il restera trois choses. La certitude que tout était en train de commencer. La certitude qu'il fallait continuer. La certitude que tout serait interrompu avant d'être terminé »** - Pessõa – ces certitudes devraient s’appeler, respectivement, - intuition, illusion, avertissement. | | | | |
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| art | | | Si la source de tes réflexions n’est que problématique ou pragmatique, la tonalité mystique peut s’avérer n’être que platitude ou profanation – un sobre développement y aurait suffi. Mais si cette source est mystique, tu dois renoncer au développement et songer à l’enveloppement de tes réflexions par des caresses, verbales ou conceptuelles, se limitant aux préliminaires. | | | | |
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| art | | | Quand on prête plus d’attention aux désastres réels qu’aux consolations illusoires, on voit dans les maximes des axiomes du crépuscule (Cioran) ; pour ceux qui font le choix inverse, comme moi, les maximes sont des apories de l'aube. | | | | |
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| art | | | Je ne pus jamais être éponge ou fontaine. « Le poète est la genèse d’un être qui projette et d’un être qui retient »** - R.Char. Ce que j’absorbe descend dans une sèche profondeur, et ce que j’émets est une haute source, ignorant ses destinées en aval. | | | | |
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| art | | | Les genres discursif ou aphoristique – le jugement le plus pertinent partirait de la nature de l’arbre en tant que symbole de toute écriture. Dans le premier cas, on part d’un arbre prédéfini, réel ou intellectuel, dont on parcourt le cheminement, temporel ou spatial. Dans le second, la réalité spatio-temporelle est presque absente, on annonce la naissance de l’arbre personnel, en n’y exhibant que des fleurs qu’on munit d’indices vers le passé des racines sacrées et l’avenir des souches vermoulues. Le devenir mécanique ou le devenir organique. | | | | |
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| art | | | L’élégance, comme le bonheur, l’inspiration, l’enthousiasme, ne peut pas s’exprimer dans l’abondance ; le laconisme des maximes, pallie à cette incompatibilité, en chargeant ses brefs commencements d’une énergie, conduisant inexorablement à l’abondance. | | | | |
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| art | | | Quant tu pratiques le culte du commencement, chaque fois tu renonces aux appuis sur tes propres paroles précédentes, mais le culte du parcours discursif te livre à l’inertie : « L’écrivain : ça se répète ou ça se contredit »** - Cioran. | | | | |
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| art | | | Dans l’art, tu es inspiré lorsque ton produit ne résulte ni du pourquoi ni du pour quoi, tout en étant inséparable de tes sensations, individué, se réduisant à l'impulsion d’un commencement. Le taux de niaiseries (qui guettent toute production ambitieuse) y est nettement inférieur à ce qui vient du suivi cohérent d’un but (qui est toujours commun). | | | | |
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| art | | | Dans l’art, le savoir passif (érigeant des contraintes) est plus utile que le savoir actif (dictant des objets et des jugements). Les bonnes contraintes : les sujets épuisés, les répétitions à éviter, les angles de vue indignes. Pour la qualité des commencements, cet épicentre de la hauteur et de la personnalité, le savoir actif ne sert presque à rien. | | | | |
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| art | | | La voix intemporelle de ton soi inconnu ne peut inspirer que tes commencements ; la voix du présent t’invite à l’inertie des développements ou au calcul des finalités. « L’essentiel de l’art se produit à l’instant de sa conception »* - B.Pasternak - « Самое важное в искусстве есть его возникновенье ». | | | | |
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| art | | | Le mode discursif, c’est de la transpiration entretenue ; l’inspiration n’est attendue que par l’aphoriste ou le poète. Ton attente déçue, le renversement te menace : « Quand s’en va l’inspiration, arrive la dissertation »* - R.Debray. L’inspiration s’arrête à l’incitation et ne va pas plus loin que les incipits. | | | | |
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| art | | | Les caps : on peut en être excellent dessinateur ou timonier, on restera dans l’horizontalité. La perfection gît dans la verticale du démarrage. « La poursuite des perfectionnements exclut la recherche de la perfection »*** - Valéry. | | | | |
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| art | | | Ton écrit doit avoir pour origine tes états d’âme, ces couleurs musicales, ces étincelles instantanées, hors langage, hors idées et, par définition, indicibles, intraduisibles, et ton écrit serait un enveloppement des causes illisibles par de lisibles effets. | | | | |
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| art | | | Le talent suffit pour être un bon musicien ou un bon peintre, qui énoncent des monologues. Mais pour être un bon littérateur, il faut, en plus, de l’intelligence, qui exige une forme dialogique, des va-et-vient de représentations et d’interprétations, picturales ou musicales. En littérature, comptent surtout les commencements impérieux, là où les autres valent par leurs finalités impératives. | | | | |
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| art | | | Le cycle de vie d’une œuvre d’art : l’âme est émue par un fond vague, le cœur le munit d’ardeur, l’esprit spatial y met des contraintes, le talent fournit des outils – pour que l’âme finisse par en trouver une forme, que l’esprit temporel réduira en cendres. L’auteur est Phénix ; il vit de l’obscurité de la flamme naissante, meurt de la clarté des cendres nées et ressuscite par un retour éternel. | | | | |
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| art | | | Que les voies d’artiste soient obliques s’explique non pas par des changements d’avis, mais, au contraire, par la fidélité à son goût métaphorique, ponctuel et non surfacique, et qui reste le même ! Ce goût se traduit par le culte du point zéro de la création, point de départ d’un méta-retour éternel du même. De brèves éruptions, d’une même intensité et du même cratère, et le refus de suivre, machinalement, le parcours de la lave. Les métaphores de forme personnelle, au-dessus des pensées de fond commun. La même essence étoilée traversant le fleuve de l’existence enténébrée. | | | | |
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| art | | | L’inspiration ne me dicte ni mots ni idées ni images, elle suscite l’aspiration vers mon étoile. Mon corps récepteur transmet cet élan à mon esprit, relais d’excitations, qui mue en mon âme, émettrice de mon regard, que mon talent, artisan du style, traduit en métaphores. Ce chemin, pour ne pas dégénérer en sentier battu, s’arrête à la hauteur d’un commencement individué, ainsi il évite de devenir de l’étendue ou de la profondeur communes. | | | | |
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| art | | | En négligent la finalité, l’artiste reste sans pourquoi ; en occultant le où et le quand, il renonce aux parcours ; et le qui libre et le quoi arbitraire, se limitent aux commencements. « L’art a un Parce que supérieur à tous les Pourquoi »** - Hugo. | | | | |
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| art | | | Les genres discursif ou aphoristique, l’horizontalité ou la verticalité, le glissement superficiel sur les mots ou la pénétration, profonde ou haute, des idées. Chez les discoureurs, tout comme chez les laconiques, des images, des concepts et des idées sont aussi présents, mais restent surfaciques. Quant aux mots, l’aphoriste en maîtrise la musique et l’intensité avec plus de vigueur et d’audace, mais il évite les paysages communs, pour peindre son propre climat. Le discoureur méprise des idées nées ; l’aphoriste engendre des idées naissantes. La jouissance des oreilles ou la perplexité de l’esprit. La reconnaissance ou l’étonnement. | | | | |
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| art | | | Dans tout écrit littéraire se rencontrent, se dévisagent et se mélangent l’homme et l’auteur. L’homme n’y peut apporter que la honte de notre Bien, inaccessible par l’acte ; l’auteur doit servir le Beau, au-delà du Bien et du mal. Flaubert voulait exclure l’auteur et Nietzsche – l’homme. Le premier échoua dans ses finalités ; le second triompha avec ses commencements. | | | | |
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| art | | | Donner un nom à nos états d’âme innommables ou innommés, tel est le sens de l’art. Mais ce baptême n’exige aucun développement et n’est que témoignage d’une naissance. « Les plus belles œuvres d’art du monde racontent leur commencement »*** - Pasternak - « Лучшие произведенья мира рассказывают о своем рожденьи ». | | | | |
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| art | | | Le fond de tout écrivain est tapissé de valeurs, et celles-ci constituent, depuis longtemps, un thésaurus commun, complet et définitif. C’est seulement le choix fractal qui définit l’originalité du fond. La véritable originalité vient donc de la forme ; c’est elle qui est la cause, projetant ses effets sur le fond des valeurs. Kandinsky renverse, à tort, cette perspective : « L'aspiration de créer, dans l’esprit humain, une valeur nouvelle » - « Die Sehnsucht, im menschlichen Geist einen neuen Wert zu schaffen ». | | | | |
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| art | | | Le philosophe décompose l’être et son essence, et le poète compose le devenir dans son innocence. Cibles réelles, pour les yeux ; cibles imaginaires, créées par le regard. Armurier ou archer. Le bon archer se moque de la difficulté des cibles et de la continuité du vol ; il se reconnaît dans l’intensité de sa corde. Le commencement est son devenir ; il devient aphoriste des réponses, invitant les activistes à fabriquer leurs propres questions, poursuites et gibecières. | | | | |
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| art | | | Le destin d’un bel écrit : le talent en conçoit le commencement, la persévérance l’achève, par une fin temporelle ou criminelle. | | | | |
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| art | | | La création artistique doit être toujours au-delà du Bien, puisque celui-ci est intraduisible en actes (gestuels ou plastiques) ; les commencements doivent s’inspirer du Beau, et les finalités reconstruites par le Vrai. | | | | |
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| art | | | On ne devrait se dévouer à l'art que si l'illusion de créer à partir du point zéro de la sensibilité, est irrésistible. Et, d'ailleurs, ce sont là et les buts et les contraintes de l'art. | | | | |
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| bien | | | Ils voient la racine du mal dans le mensonge, dans le trucage, dans l'irrationnel. Tandis qu'il envahit le vrai, le translucide, le raisonnable. Le mal est vraiment radical (« das radikal Böse » de Kant, dont on ne voit aucune raison compréhensible - kein begreiflicher Grund ist da), et la racine s'appelle (tout) acte (et le poing nu y est aussi pernicieux que la technique, dans laquelle Heidegger place son mal radical à lui, semblable à Sartre ou aux Orthodoxes, avec leur manque d'être, en tant qu'origine du mal, à rapprocher de l'oubli de l'être). Et aucun péché originel n'en couvre la moindre parcelle ; le seul palliatif étant agir, les yeux et l'âme éteints. | | | | |
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| bien | | | Je cesse d'être mon soi (ou deviens plus que moi-même), dès que je produis un mot ou une note, qui ne découlent de rien (le moi n'a ni paroles ni notes) et qui émeuvent les autres. C'est pourtant le seul moyen de manifester, que je reste moi-même. Ces signes naissent près de ce point ineffaçable en moi, que n'atteignent ni les chaînes ni les courants. | | | | |
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| bien | | | Tantôt il faut se laisser guider par l'origine du premier pas, tantôt par le barycentre des contraintes, tantôt par l'épicentre des buts. Et non par la circonférence de la galerie. | | | | |
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| bien | | | Je préfère la pitié, fibre tendue par un appel intérieur, à la compassion, flèche fixée sur sa cible. Jaillissement d'une source vitale ou adaptation au relief aléatoire. | | | | |
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| bien | | | Le mal éthique, comme la barbarie esthétique, ont pour origine l'application de la facilité de la vérité à la déraison du bon ou au chaos du beau. La préférence du littéral au figuratif. « Le littéral, c'est le barbare »* - Adorno - « Das Barbarische ist das Buchstäbliche ». C'est quand on arrive à vivre de métaphores qu'on devient homme de bien. Le barbare ne perd jamais le contact avec ce qu'il évoque, c'est un homme fermé ; l'homme Ouvert vit de ses limites - que le littoral m'est plus sympathique que le littéral ! | | | | |
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| bien | | | Quand mon âme fait taire tous les motifs, le Bien apparaît comme tentation et même chute (« La tentation est pire que le meurtre » - le Coran). Je me mets à douter de l'origine des ailes, qui cachent ma honte. J'apprendrai à porter mon âme en écharpe. | | | | |
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| bien | | | Une source certaine du mal - la justification de l'acte par le motif ou par la finalité. Pourtant, c'est dans le motif (sub ratione boni, ex integra causa) ou dans la finalité (ad finem) que se trouve la seule possibilité du Bien. Le Bien serait-il pure potentialité, et le mal - son développement toujours intempestif ou défectueux (ex quovis defectu) ? La morale devrait se situer, en entier, avant toute action, qui est amorale dès son déclenchement. | | | | |
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| bien | | | Le mal n'est jamais dans une déviation, ni dans l'existence du chemin ni dans ses provenances ou destinations, - mais dans le cheminement même. À moins que le départ réel des pieds ne serve qu'à entretenir l'exil immobile et virtuel de l'âme : « Les vrais voyageurs sont ceux-là seuls, qui partent pour partir » - Baudelaire. | | | | |
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| bien | | | Aucune relation entre ta (non-)participation à l'œuvre du bien et l'intensité de l'angoisse, qui t'étreint. La gratuité du bien est absolue. L'être y est plus près de la source mystique que le devenir : être bon y est la seule solution du problématique faire le bien. Certains prêtent au Christ (à travers Nietzsche) cette belle parole : « Pour être bon, il suffit d'être faible »*** (Enthoven). | | | | |
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| bien | | | Le Bien est essentiel, car il n'a pas de contraire (et Plotin y jongle mal : « il est nécessaire qu'il y ait des maux, s'il faut qu'il y ait quelque chose de contraire au Bien », tout en étant, ailleurs, meilleur logicien que Sartre : « l'être n'a pas de contraire »). Le mal naît du changement de lieu d'exercice, lorsque, au lieu de jaillir au cœur, la source du Bien se met à emporter le bras. | | | | |
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| bien | | | Les âmes naïves s'imaginent, que le malheur du monde ne viendrait pas de la force des pires, mais de la faiblesse des meilleurs ; c'est la force même qui est l'origine du mal, et le pire mal se produit, lorsque les meilleurs y accèdent et s'en servent. | | | | |
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| bien | | | L'origine de l'éthique ne peut se trouver que dans la hauteur d'un ciel vide ; les misérables cherchent à la fonder dans de vaseuses cogitations ontologiques. | | | | |
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| bien | | | La puissance éthique - la pitié, la puissance esthétique - le talent, la puissance mystique - la création ; c'est bien étrange que le surhomme, prônant la volonté de puissance, ne le voie pas, et se rabatte sur la fumeuse vie, dans laquelle ne réussissent, aujourd'hui, que des sous-hommes. Étrange aussi de voir dans la volonté de puissance - une solution de tous les mystères, tandis que, pour un créateur, elle est le mystère même des commencements, ne se muant même pas en problème. | | | | |
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| bien | | | Le beau et le bon surgissent avant le vrai ; l'émotion et la honte - avant la pensée ; le cogito est postérieur au rubeo : « J'ai honte, donc je suis » - V.Soloviov - « Я стыжусь, следовательно, существую ». | | | | |
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| bien | | | On doit posséder le vrai ; on veut faire le bien ; mais le beau, on ne peut qu'en attendre des caresses. Et puisque aucun sauveur, aucun illuminé, aucun prophète ne s'était jamais intéressé au beau, je dirais, une fois de plus, qu'au commencement, peut-être, n'était ni la charité de l'amour, ni la vérité du verbe, mais la Caresse du regard. Le beau, c'est une désespérance qui soulève, le Bien - une espérance venue du fond de la terre, le vrai - une plate certitude. | | | | |
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| bien | | | Ou bien Dieu est assez puissant pour tirer le Bien du mal même (Thomas d'Aquin), ou bien Dieu est si puissant, qu'il peut faire sortir le mal du Bien (St-Augustin). Le mal n'existant pas à l'origine, ni temporelle ni spatiale (même la Chute l'affirme), St-Augustin a doublement raison : toute tentative de traduire le Bien originaire, tapi dans notre cœur, et de le porter à l'extérieur, débouche sur un mal d'action. | | | | |
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| bien | | | Le Bien n'est qu'un appel passif de l'amour ; l'amour, comme le beau, a pour organe - l'âme fière, tandis que le Bien loge dans le cœur chétif. Rien de commun, en revanche, entre le Bien et le beau : le beau a aussi bien sa source que ses effets, pleins de grandeur et de puissance, tandis que le Bien n'a qu'une source, vouée à la faiblesse et à l'inabouti. Et Plotin : « Le Bien est l'au-delà et la source du Beau » - ignore, que l'au-delà du Beau est l'esprit et sa source - l'âme. | | | | |
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| bien | | | Tout homme sensible traîne, toute sa vie, le sentiment d'une irréductible faute. On finit par en voir l'origine dans notre naissance même, être né étant semble-t-il le premier délit de l'homme (Calderón). Depuis Sophocle, ne le comprennent que ceux qui, dans la vie patibulaire, se sentent habitués des bancs des accusés. Pour eux, difficile cohabitation avec la grâce indéniable d'être né ; à tout instant, ils espèrent la grâce, ayant pour circonstance accablante l'inconvénient d'être né. L'homme qui, un jour, comprend, qu'il est né de Dieu, assiste à sa première grâce et à sa seconde naissance, tel Dionysos. | | | | |
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| bien | | | Les mauvaises causes ne font qu'additionner le crime, tandis que les bonnes le font se multiplier. Les mauvaises s'avèrent souvent être aussi soustracteurs des bonnes actions. Depuis que l'effet se moque de la cause, toutes ses références au Bien et au mal n'ont plus de sens. | | | | |
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| bien | | | Le vrai sentiment de honte ne naît pas des aveux accablants, mais du constat que tout aveu est un faux témoignage, aucun verbe n'ayant assisté à notre crime d'être né. Calderón, Trakl et Cioran semblent suivre l’homme hugolien qui : : « pleure sur des berceaux et sourit à des tombes ». L'omniprésence du remords, au cours de la vie, me signale que la vie elle-même porte les stigmates de cette faute. | | | | |
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| bien | | | Ni la vérité ni la béatitude ne sont à l'origine de la philosophie, mais le malaise du constat, que les corvées de l'existence nous obligent à faire et à dire ce que nous ne pouvons reconnaître comme notre moi-même. La philosophie commence avec la honte de soi et par sa réinvention. | | | | |
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| bien | | | Le sens de la vie : garder, à l'esprit et dans l'âme, la conscience de cette flamme divine, au fond de ton soi inconnu, flamme inextinguible qui s'appelle le Bien, et créer, par ton soi connu, deux traductions de ce message originaire cryptique : l'esprit formant des discours vrais, l'âme forgeant ou se délectant des belles images ; ces traductions sont la connaissance et le rêve. | | | | |
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| bien | | | Pour se livrer, conscience en paix, au mal, ils se sentent obligés de pratiquer le bien expiatoire ; ce qui prouve l'origine divine du sens du Bien ! Surtout aujourd'hui, où le mal ressemble irrésistiblement au bien d'antan. Le remords d'un rapace est presque aussi beau que le vice d'une colombe. | | | | |
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| bien | | | Dans l'aurore d'aujourd'hui, j'introduis le crépuscule de la honte d'hier, auréolant la pitié du lendemain. Désir, fidélité et sacrifice, c'est ainsi qu'on reste inentamé à chaque aurore. | | | | |
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| bien | | | L'esprit a sa source dans la culture, le rêve - dans la nature, mais le Bien ne réside ni dans la nature ni dans la culture, c'est un intrus de la fête de l'homme, un exilé dans la patrie des hommes. | | | | |
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| bien | | | Dès que l'éthique prétend dicter le premier pas de l'esthétique ou de la mystique, l'inquisition ou le réalisme socialiste s'érigent en juges du mystère et du beau. Pas de cheminement dans le Bien, pas de dynamisme, il n'est que dans le recueillement. Et si le mal n'était que dépassement du purement potentiel ? La beauté ou le mystère se révèlent, le Bien se laisse crucifier, sans compter sur l'interprétation de ses stigmates. | | | | |
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| bien | | | Les mêmes qui disent : « Méfiez-vous du premier mouvement, il est toujours généreux » (Talleyrand), précisent : embrassez la dernière pensée, elle résulte certainement d'un plus grand nombre que la précédente. | | | | |
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| bien | | | Aucune montée vers la hauteur, à partir du Bien, rien ne peut aller au-delà du Bien, tandis que l'esprit qui sacrifie devient âme, et l'âme qui sacrifie devient cœur ; mais la fidélité au Bien, final et inexprimable, nous retourne à l'esprit initiatique. Rien n'échappe à l'esprit qui connaisse ce retour éternel. | | | | |
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| bien | | | Pour mieux comprendre ce qu'est la liberté, compare la relation entre la masse et l'énergie, en physique, avec celle entre le corps et l'âme, en éthique, - tu verras tout de suite, que dans le second cas aucune fonction continue, aucune causalité directe entre ces substances, ne sont possibles, contrairement au premier cas. La notion de saut, de rupture ou, mieux, de sacrifice, est indispensable, pour juger de ma liberté. | | | | |
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| bien | | | Si faire retentir ma musique intérieure est mon premier souci, ce n'est pas du remplissage de la salle que je m'occuperai en premier, mais de son acoustique, c'est à dire d'un vide utile. Si l'œuvre du bien existe, elle serait bien dans la fidélité à la musique et dans le sacrifice des ovations, à l'opposé de : « le Mal revient où le vide est attesté » - Badiou - le vide, c'est le fond, et le Mal, c'est de le laisser informe, le Bien étant la naissance de formes. | | | | |
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| bien | | | Deux sortes de liberté humaine : en mystique – résister à la pesanteur, me fier à la grâce, me maintenir dans la hauteur de mon regard ; en esthétique – rester fidèle à l'audace de mon goût, garder l'intensité des commencements. Mais la liberté vraiment divine s'éploie en éthique – sacrifier la marche de mes actes à la danse de ma pitié et de ma honte. | | | | |
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| bien | | | L'origine du mal - l'objet de ma bonne action n'est jamais le bon ; et non pas à cause de ma faiblesse ou hypocrisie, mais parce que le Bien est sans objet ; le mal, c'est mon choix de l'objet qui porterait le Bien. Le Bien commence par l'invisibilité du choix initial et l'illumination de la fin. | | | | |
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| bien | | | Le terme de devoir est trop galvaudé, pour s’appliquer en tout au Bien ; pourtant il serait le seul à s’opposer assez nettement à la poursuite de ses intérêts calculables. C’est ce que fait Kant : « Devoir ! ô toi, nom grand et sublime ! Pas de place, en toi, à l’arbitraire flatteur ! Où gît ta pure source ? Où trouver les racines de ta noble ascendance ? » - « Pflicht ! du erhabener großer Name, der du nichts Beliebiges, was Einschmeichelung bei sich führt, in dir fassest, welcher ist dein würdiger Ursprung ? Wo findet man die Wurzeln deiner edlen Abkunft ? », sans oser employer le mot Paternel de Bien. | | | | |
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| bien | | | Maîtriser le Bien, c’est en ressentir l’origine divine et ne pas chercher à le traduire en actes humains. « Le Bien est, pour le cœur, ce que la santé est pour le corps : imperceptible quand tu l’as » - Tolstoï - « Доброта для души то же, что здоровье для тела: она незаметна, когда владеешь ею ». Le cœur aime, le corps agit. | | | | |
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| bien | | | La machine finira par atteindre les finalités du Vrai et les parcours du Beau, mais elle ne pourra jamais maîtriser les naissances du Bien. Non seulement la hiérarchie des motifs de nos bons actes est infinie, mais nous y trouverons toujours des raisons suffisantes pour en avoir honte. « Dans les dernières sources de toute bonté se trouve toujours quelque chose de vil »** - Tchékhov - « Нет ничего такого хорошего, что в своём первоисточнике не имело бы гадости ». | | | | |
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| bien | | | La honte finale ou les contraintes initiales sont des états d’âme centraux de l’homme d’action ou de l’homme du rêve, de Don Juan ou de Don Quichotte. | | | | |
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| bien | | | Le vrai Bien m'est donné avant même que je lève mon bras ; viser le mieux, cet ennemi du bon, c'est déjà engager un combat : « Tu gâches le bon, en luttant pour le mieux » - Shakespeare - « Striving to better, we mar what's well ». Même les anges sont contraints parfois à la lutte. Pour chuter. Déchus, ils font la bête et se servent de leurs ailes, pour marcher, au lieu de danser. | | | | |
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| bien | | | Dans les actions, qu’on qualifie de bonnes, la vertu et le vice ont la même probabilité d’en être l’origine. | | | | |
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| bien | | | Le Bien : pour Platon – les Idées et leurs finalités ; pour Aristote – les Actes et leurs parcours ; pour moi – les Rêves et leurs commencements. | | | | |
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| chœur cité | | | ACTION : Moi, le créatif, j'aimerais respecter l'œuf ; les autres, les contemplatifs, lui préfèrent la poule ; mais la cité active donna la primauté au coq : l'action au-dessus de la raison et de la couvaison. Vivifier ou cocufier par insolence, au lieu de me crucifier en silence ou fructifier les autres en patience. Poulailler aux allures d'étable. | | | | |
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| chœur cité | | | MOT : Le forum s'incline devant la lettre pinailleuse et se gausse de l'esprit nonchalant. Le mot du degré zéro, cet écho de l'esprit infini, lui est sans poids ; il n'aime que le lourd enchaînement juridique protégeant le possédant de la furie fondatrice des dépossédés. Les titres de propriété, rédigés en mots sans âme, pris pour titres de noblesse, l'âme sans mots. | | | | |
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| cité | | | La liberté naissante est toujours touchante ; la liberté jeune est affriolante ; la liberté mûre est dégueulasse. Heureusement, la liberté n'est jamais vieille - subissant d'innombrables greffes de tout ce qui est vital, elle est momifiée pendant sa maturité. La tyrannie, elle, sait garder l'éternelle jeunesse du mensonge. | | | | |
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| cité | | | Le chaos d'une âme barbare et l'harmonie d'une âme poétique, se sentent offensés par la règle démocratique. Le démocrate de raison met dans le même panier la barbarie et la poésie ; par exemple, il pense que les plus grandes calamités du siècle dernier ont pour origine une barbarie - la soif de pouvoir, l'intolérance, la brutalité – tandis que ce fut bien une poésie - la grandeur, le déni de la force marchande, la vision eschatologique de l'homme. | | | | |
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| cité | | | Que l'homme se désintéresse de toute vision eschatologique, et que l'histoire des hommes se fasse, désormais, en absence de l'homme, c'est misérable. Mais que, en même temps, l'homme se résigne à vivre sans l'Histoire initiatique est un spectacle autrement plus affligeant. On se sauve par euphémismes : « La démocratie, exercice de la modestie » - Camus. | | | | |
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| cité | | | L'Histoire est entièrement discrète, elle ignore toute continuité, elle est composée des seuls tournants. Elle est faite de commencements aux suites imprévisibles. Or, aujourd'hui, l'essentiel de l'homme est prévisible, calculable et reproductible. | | | | |
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| cité | | | Ma liberté politique découle de l’écoute collective de la loi ; ma liberté économique – de la consultation de mon compte bancaire ; ma liberté éthique – des lieux de mes sacrifices ; ma liberté esthétique – de l’originalité de mes commencements. | | | | |
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| cité | | | Les combattants de la liberté n'eurent jamais pour adversaire des monstres tyranniques et haineux, mais bien d'insipides tenants de la routine et d'une inertie du statu quo. Mais ils furent plus jeunes, plus romantiques, plus pathétiques. La dévalorisation de la jeunesse, du rêve et du pathos sont à l'origine de cet immonde consensus, qui a aplati la querelle de la liberté aujourd'hui. | | | | |
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| cité | | | La question de société, qui est occultée par tous, tout en étant à l'origine de toutes les chamailleries, est : quelle doit être la récompense de la force (musculaire, intellectuelle, monétaire) ? La réponse, presque unique et presque unanime, est - l'argent. On te range d'après ce que tu manges. Nos footballeurs, nos penseurs, nos banquiers exercent de plus en plus le même métier - ce sont des faiseurs d'argent. Sans cette récompense, les déserts de la pensée, aménagés aujourd'hui en sinécures, retrouveraient le béni inconfort des cavernes. | | | | |
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| cité | | | La perte du sens du grandiose : les finalités de plus en plus vagues et les moyens, la raison instrumentale, de plus en plus efficaces, le désintérêt pour les commencements. Ces symptômes ont toujours précédé le déferlement de la barbarie. On tenta d'ajouter du lyrisme bleu aux horizons grisâtres ; le résultat - encore plus de gouttes rouges et d'injustice noire. Impasse. Montée inexorable du robot paisible et juste, qui finira par détruire l'homme. | | | | |
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| cité | | | Votre infâme inégalité matérielle engendre votre infâme égalité des goûts : vos poètes sont indiscernables des épiciers. L'aristocratie aurait plus de chances parmi l'égalité matérielle, où le goût du poème ne devrait rien à la graisse du repu ni au fiel du raté. « La racine et la source de l'amour s'appelle Égalité »* - Maître Eckhart - « Die Wurzel und die Ursache der Liebe ist die Gleichheit ». | | | | |
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| cité | | | De l'importance des sources d'une civilisation : toutes les abstractions européennes remontent à une culture vécue ; toutes les normes du vécu américain remontent aux abstractions fondatrices. On se retrouve auprès de ses sources ; c'est pourquoi le robot est un état naturel outre-Atlantique. | | | | |
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| cité | | | Ni l'appât du gain, ni l'obsession par le pouvoir, ni le vice inné ne sont à l'origine de l'état calamiteux des rapports entre les hommes, mais la seule loi raisonnable, qu'on ait pu inventer, pour échapper au cannibalisme, la loi du marché. | | | | |
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| cité | | | De la servitude à la liberté : l'absence de choix (mouton), les choix imposés (esclave), les choix calculés en fonction du contexte (robot), les choix atteints depuis le degré zéro de l'existence, de la création, du désir, du goût. Ce niveau primordial surgit à l'endroit, où la croyance se substitue à la raison, il n'est donc pas vide, il est ce « bercail poétique, où les rêveries remplacent la pensée, où les poèmes cachent les théorèmes »* - Bachelard. | | | | |
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| cité | | | La démocratie efface deux crispations, qui alimentaient la poésie : le faible défiant le fort, et le pur écartant l'impur. « La démocratie tarit beaucoup de vieilles sources de la poésie »** - Tocqueville. Ce thème même, le tarissement, en est pourtant une nouvelle source. Toutefois, à l'époque du vers libre, hélas, aucun esclavage passionnel, cet attribut de la poésie, ne s'ensuivrait. | | | | |
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| cité | | | Le philosophe, qui chercherait à montrer le chemin aux jeunes héros, devrait éviter toute évocation de flammes éternelles et de salles de gloire et dessiner plutôt des abattoirs, impasses et ruines. L'exaltation du premier pas n'est saine que les yeux baissés. L'exaltation du pas dernier ne peut être que du fanatisme ou de la bêtise. | | | | |
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| cité | | | La liberté : dans ton mental, distinguer l'inertie (expérience, langage, intérêts) de la pulsion initiale (déracinement, degrés zéro, pureté) ; une fois la distinction faite, même une décision grégaire devient libre ; sans elle, même le choix le plus original ou loufoque peut être servile. | | | | |
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| cité | | | Pour redorer le blason des révolutions, on devrait se rappeler, que ce mot, revolvo, signifiait jadis retour aux origines. Mais le culte des obscurs commencements se mua en dogme des fins radieuses. | | | | |
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| cité | | | Les hommes bavèrent tellement à cause des servitudes politiques ou religieuses, qu'ils continuent, par inertie, à attacher à la notion de liberté une importance, qu'elle ne mérite plus. Autant ces deux sortes de liberté sont faciles à définir et à comprendre, autant il est ardu de saisir la liberté spirituelle ou éthique. Qui comprendrait encore ce qu'est le culte des commencements ou la part du sacrifice et de la fidélité dans nos prises de position ou de pose ? | | | | |
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| cité | | | Dans une tyrannie, prodigue en humiliantes contraintes, il est facile de trouver une cause à défendre, pure comme une perle, dans un écrin hermétique. Mais dans le métier de producteur de perles, on se moque des écrins, qui sont affaire des marchands. Toute contrainte est bonne à prendre, lorsque les buts sont trop beaux pour être vrais. Pour un penseur, la cause politique est créée par l'effet artistique, c'est à dire la vérité des causes ne se défend que par la beauté des effets. | | | | |
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| cité | | | Les industriels, les footballeurs, les avocats dormiront tranquilles, dans cette humanité des robots, respectueux de l'égalité des droits. Plus l'écart-type baisse, dans le domaine des goûts, plus servile et tolérante devient la jugeote populaire, face aux écarts monétaires. Dans cette mentalité, on voit la genèse des pauvres en esprit, des assoiffés de et des persécutés pour la justice. Les âmes étant, aujourd’hui, éteintes, la diatribe d’Héraclite : « Que la richesse ne vous fasse pas défaut, afin que l’indigence de votre âme se découvre » est passée à côté de la plaque. | | | | |
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| cité | | | Les goûts respectifs pour l'acquiescement silencieux ou pour la bruyante révolte naissent d'une même source - une dévorante ambition. Ou bien on se tourne vers la liberté, la mauvaise foi, l'authenticité (Sartre), et l'on finit par un beuglement, bête et solidaire, du troupeau, ou bien on se contente de l'aristocratisme, et l'on se recueille (Valéry) dans des commencements intelligents et solitaires. | | | | |
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| cité | | | Athènes et Descartes doivent être remerciés pour avoir introduit deux grands principes : la liberté dans la cité et le système dans la philosophie, leurs valeurs sont indubitables. Ensuite, les héritiers épigones les mettent en pratique : les politiciens fondent tout sur le commerce et les impôts, et les philosophes – sur le savoir et la vérité. Le parcours est rarement d'accord avec la source. Ne gardent un contact avec les commencements que les adeptes de la grandeur ou de la poésie, de Gaulle ou Nietzsche. | | | | |
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| cité | | | Cette société oublia les sources de l'homme et se désintéressa des finalités des hommes : tout son dynamisme est dans le changement de versions courantes de logiciels, de types d'imposition, de mariage ou de budgétisation, d'ingrédients alimentaires, picturales ou électroniques. Tandis que le culte des commencements consisterait peut-être dans la joie de peindre des caps et des destinations, à ne pas suivre des pieds, mais seulement du regard, pour s'émouvoir et s'humaniser. | | | | |
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| cité | | | Les totalitarismes entraînent les nations dans la dimension verticale, où aucune stabilité n'est possible, et, comble d'ironie, la dégringolade finale fera découvrir toute la platitude de leurs fins ; la démocratie nous installe dans la platitude des commencements, mais apporte la stabilité de l'horizontalité. « Sans un axe vertical, rien de solide à l'horizontale »* - R.Debray – dans la hauteur, les choses sont encore plus instables, mais elle nous donne le vertige, élargit les horizons, tourne nos âmes vers les firmaments. La hauteur n'est pas une dimension de plus, mais un état d'âme, bref, vulnérable, sacré, une espèce de révélation soudaine. | | | | |
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| cité | | | Perfides allusions dans le choix de bêtes évangéliques : le coq, le poisson, l'âne. L'annonciateur des aubes (des premiers pas) accompagne le reniement. La multiplication de poissons (enchaînement de pas) ne s'adresse qu'aux sots incrédules. Le triomphe (sens du dernier pas) se présente à dos d'âne. Une seule bête non allégorique, le chameau, est occultée aujourd'hui, car son message remet en cause le moteur de la croissance, la richesse. | | | | |
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| cité | | | On sait où, dans les affaires des hommes, aboutit le culte des fins - à la basse domination de la finance. Prôner les débuts a l'avantage de faire de moi un éternel débutant. Mais le pire serait ne tenir qu'aux moyens - je serais médiocre, moyen. | | | | |
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| cité | | | Ils agissent en robots collectivistes ou raisonnent en esclaves intimistes : « On ne gagne pas la liberté, au milieu d'une foule, on l'y perd » - Chafarévitch - « В толпе свобода не реализуется, а теряется ». Avec une tête et une société bien faites, les libertés politique ou spirituelle, celle des buts et celle des contraintes, sont faciles à gagner et à maintenir ; il reste la liberté des moyens, la liberté que procure ou en prive l'inégalité matérielle, cette honte, qui arrange tout le monde. | | | | |
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| cité | | | Ce qui est horrible, ce n'est pas tant l'absence d'une vision eschatologique de la cité, mais que cette absence est peut-être justifiée. L'avenir des hommes ne serait ni fraternité ni créativité, mais routine intermédiaire. | | | | |
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| cité | | | Les finalités d'une action politique sont trop vagues – la gageure est arbitraire et démagogique ; les moyens d'y parvenir sont trop grossiers – l'engagement collectif est impératif ; il reste l'élan initial, l'écoute du cœur compatissant ou de l'âme ardente – le désengagement dans le commencement même, lucide devant des fins ou parcours ingrats ou profanés, l'enchantement premier survivant à tout désenchantement dernier. | | | | |
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| cité | | | La liberté est la puissance divine, pour échapper à l'inertie de la matière ou du calcul et pour être un commencement humain. « Dieu a créé l'homme dans le but d'introduire dans le monde la faculté de commencer » - Arendt - « God created man in order to introduce into the world the faculty of beginning ». | | | | |
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| cité | | | Mes ruines, ma statio la plus dramatique, au-dessus de leurs unde venis ? ou quo vadis ? Elles seraient une espèce de royaume des cieux évangélique, celui qui émerge par la violence. Il est très instructif que, dans la logorrhée phénoménologique, violence s'oppose à discours, comme une parabole s'oppose à la litanie, une forme haute - aux bas-fonds, les ruines - aux casernes. Le totalitarisme philosophique rendait la pensée - moutonnière ; mais plus on introduit de la démocratie dans la pensée, plus robotisée en ressort celle-ci ; seule l'aristocratie la rend personnelle et libre. | | | | |
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| cité | | | Les commencements politiques possibles : l’élan, la vision du futur, le business-plan – on en mesure les conséquences réelles, et l’on constate, d’une manière irréfutable, que la dernière attitude est, de loin, la plus rentable, pour le bien public. Le rêveur ulcéré laisse tomber le rideau du temps et proclame le culte spatial des commencements immaculés. Et, devenu atemporel, il pratique le palimpseste sur des tableaux du passé et place le futur à une hauteur inaccessible. | | | | |
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| cité | | | Dans la monotonie des n+1-èmes pas, on oublie le frisson du premier. Le rêve du dernier est encore plus palpitant, mais le sommeil de l'homme libre est sans rêves. La liberté est la fidélité au commencement, dont on ne garde que le rythme, - un fleuve exauçant les vœux de sa source. | | | | |
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| cité | | | Dans les démocraties, gouverne l’idée ; dans les tyrannies se démène le verbe. « Au commencement était le verbe et non le bavardage, et à la fin, ce ne sera pas la propagande, mais de nouveau le verbe » - G.Benn - « Am Anfang war das Wort und nicht das Geschwätz, und am Ende wird nicht die Propaganda sein, sondern wieder das Wort ». La diffusion évinça en effet la propagation, et le verbe énumératif fit taire tout nom, qui chante au lieu de narrer. Souhaitons qu'au prochain commencement, ce soit le déluge. | | | | |
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| cité | | | Marx justifie les révolutions, avec ce dicton allemand : « Plutôt une fin effroyable qu’un effroi sans fin » - « Lieber ein Ende mit Schrecken als ein Schrecken ohne Ende » - et que j’enchaînerais avec : Plutôt un commencement enthousiaste qu’un enthousiasme sans commencement. | | | | |
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| cité | | | Les cœurs et les esprits, sur tous les continents, se ressemblent ; le plus de différences réside dans les âmes. Et puisque l’art est affaire des âmes, il doit s’adresser au sol au goût savoureux et non pas à l’humanité insipide. C’est ainsi que Nietzsche se détourne du Bien (en se plaçant au-delà des cœurs), se moque du Vrai (en éliminant des objets et en s’identifiant avec le sujet) et veut ne servir que le Beau (émanant de l’âme) ; il veut être « découvreur des sentiers de l’âme européenne » - « Pfadfinder der europäischen Seele ». Je dirais plutôt – créateur des sources, des émotions qui se déversent dans les âmes. | | | | |
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| cité | | | La démocratie naît dans un grand et noble combat et se maintient grâce aux chamailleries mesquines. Une thèse de plus, pour insister sur la grandeur des commencements et sur la banalité des parcours. | | | | |
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| cité | | | Les tyrannies eschatologiques prônent des révolutions dans les commencements et peignent les avenirs radieux, tandis que le progrès socio-économique ne dépend que de la liberté de l’évolution, du développement encadré par la loi, vers l’état inertiel. L’état né (dernier) ne tient jamais les promesses de l’état naissant (premier). | | | | |
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| chœur doute | | | ART : L'équilibre entre une clarté héritée et un doute porté en propre - l'art se conçoit à deux, et il est inévitable, qu'une part du charlatan ou du plagiaire s'en mêle. L'art de la clarté va jusqu'au dernier pas ; l'art du doute chante le premier et se recueille dans l'avant-dernier. Tout ce qui est définitivement clair, chez l'artiste, est lâche ! | | | | |
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| doute | | | Dans les crépuscules, le créateur sent l'approche du premier souffle, l'habitué de la clarté du jour les trouve irrespirables. Rarement le premier élan jaillit d'une source limpide. La source obscure, c'est l'imagination, l'ami certain de l'incertitude (« amicus certus in re incerta » - Cicéron). | | | | |
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| doute | | | Aucun beau mystère n'est né de mon savoir, mais celui-ci aide à me débarrasser des avortons et à régulariser des bâtards. C'est en pelotant mon ignardise que j'assure la descendance du rêve volage. | | | | |
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| doute | | | Les meilleures rencontres sont nocturnes. Les meilleurs adieux sont diurnes. Il vaut mieux, que le premier pas soit impénétrable et le dernier - inoubliable. De nuit, les contours flottants rapprochent ; de jour, l'accommodation du cœur éloigne. | | | | |
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| doute | | | Pyrrhon : « Comment peut-on savoir si le sage est sage ? » - par trois choses : par la rigueur de la descente au degré zéro de la raison, par le confort de la solitude qu'on y découvre et par la nature de la résignation de n'y trouver ni fenêtres ni toit. | | | | |
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| doute | | | Ils sont dans une nuit naturelle et ils cherchent des porteurs de lumières ou de reflets ; je suis dans un jour artificiel, où je reconstitue un jeu d'ombres originelles. | | | | |
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| doute | | | L'édifice artistique débute par la profession d'un style couronnant final, pour se terminer par le test des fondations. Il s'avère, que bâtir sur l'inconnu est le seul moyen d'accéder, un jour, au statut envié de ruines et d'éviter celui de terrain vague ou d'épave. « Mes efforts sur des chantiers échoueront sur un rivage, pour y traîner comme une épave ruinée » - Goethe - « Meine Bemühungen ums Gebäu werden an den Strand getrieben und wie ein Wrack in Trümmern daliegen ». | | | | |
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| doute | | | M'être familiarisé avec toutes les meilleures plumes du monde tua en moi le lecteur ; aucune chance que je tombe encore sur un auteur à la hauteur de Nietzsche, à l'intelligence de Valéry, à l'ironie de Cioran. La source livresque s'est définitivement tarie. De bonnes soifs ne peuvent dorénavant jaillir que de moi-même. | | | | |
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| doute | | | Dans notre Ouvert humain, tant de suites de pensées, d'images ou d'émotions, qui tendent vers notre commencement miraculeux ou vers notre fin abyssale, et aboutissant, toutes, aux valeurs-limites hors de nous, inspirant l'amour ou la terreur. Mais, contrairement à ce qu'en pense Hölderlin, ces deux bornes s'ignorent. | | | | |
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| doute | | | L'homme et ses cibles : l'un finit par s'abîmer dans leurs fondements, l'autre n'arrive plus à se détacher des traces, que ses flèches avaient laissées dans les choses, le troisième, poète ou philosophe, comprend, que, pour les toucher, il faut toujours viser plus haut, il se voue à la hauteur de l'azur ou de la pensée. Mais tous meurent, le carquois plein (A.Chénier n'est pas le seul à plaindre), car, bêtement, ils font flèches de tout bois. | | | | |
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| doute | | | Je suis inondé de cette lumière, qui existe avant tout langage et ne vaut que par sa source mystérieuse, refusant toute reproduction verbale. « Les pensées sont les ombres de nos sentiments » - Nietzsche - « Die Gedanken sind die Schatten unserer Empfindungen ». Quand on tient à l'intensité, tout reflet par le mot prend inexorablement la consistance des ombres. | | | | |
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| doute | | | Ce qu'on connaît est presque sans importance pour la qualité de notre écriture ; c'est dans la docte ignorance que se manifestent le mieux nos frissons et nos recherches : « Qui questionne et s'étonne a le sentiment de l'ignorance »** - Aristote. Elle accompagne l'étonnement jusqu'à sa chute dans une certitude passagère. La docte ignorance est l'aboutissement glorieux de la science (où elle s'appellera savoir indocte) et le début lamentable de la philosophie (où elle s'appellera fidélité à la nature). | | | | |
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| doute | | | Dans l'essentiel, toute recherche de fondements, d'ancrages ontologiques ou affectifs, aboutit au noble néant des ruines, sans dates ni noms, intemporelles et innommables, où l'on frissonne, admire et rêve. Dans l'inessentiel, on a le choix entre l'étable et la salle-machines, où l'on rumine. | | | | |
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| doute | | | Les représentations conceptuelles ne sont jamais homomorphes ; une infinité de structures et d'opérations de la réalité échappera toujours à nos modèles humains. Mais puisque les seuls modèles parfaits sont des modèles mathématiques, le réel, c'est à dire la perfection même, serait une réalisation de la mathématique, celle-ci étant ainsi l'ontologie même. Au commencement et de la représentation et de l'objet est le Nombre, la seule raison de leur concordance. | | | | |
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| doute | | | Dans la réalité il n'y a que matière et esprit ; les deux questions correspondantes, à l'origine des sciences et de l'art - pourquoi la pesanteur ? pourquoi la grâce ? - se rencontrent, curieusement, chez S.Weil. | | | | |
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| doute | | | Il faut reconnaître : l'éternel retour, pourtant incontournable, est un cercle vicieux. Pour un regard, qui navigue entre la profondeur et la hauteur et arrive à ce constat désabusé : fixer des commencements ou des fins, au lieu de les supposer ineffables, ne fait qu'abaisser nos trajectoires. Et le mythique recommencement archétypal, l'écho du sacré dans l'acte, ne tient jamais ses promesses. | | | | |
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| doute | | | Les mauvais chercheurs, en remontant les causes, aboutissent aux fondements, justificateurs et apaisants. Les bons (en rigueur ou en hauteur) y tombent sur le vide : les calculateurs se mettent à clamer leur désespoir, et les rêveurs redoublent d'enthousiasme, à cause de la gratuité prouvée et merveilleuse de leurs premiers emballements. | | | | |
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| doute | | | Le mauvais nihilisme - juger fausses les valeurs courantes, chercher à les réévaluer ; le bon - reconnaître que la plupart des valeurs proclamées sont justes, mais ne les apprécier que si l'on est capable de les atteindre à partir du point zéro de la création. En quittant le domaine des problèmes et en pénétrant celui des mystères, le nihilisme accomplit le pas suivant : se mettre au-delà des valeurs. | | | | |
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| doute | | | Quelle est la leçon du flux héraclitéen ? - oublier le fleuve et penser aux entrées, aux commencements hors temps absorbant et la profondeur et la surface par recours à la hauteur intense. Ne serait-ce pas l'éternel retour, fidèle au commencement intégral ? L'initié, serait-il celui qui pratique le culte des initii - des commencements ? | | | | |
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| doute | | | Vivre de commencements signifie s'adonner à la pureté du présent, que la révélation du passé munit d'intelligence et de profondeur, c'est à dire de moyens, et la néantisation par le futur - d'ironie et de hauteur, c'est à dire de contraintes. Le contraire des laborieux poursuivants de buts : « Pour un créateur, ce n'est jamais la source qui compte, mais uniquement jusqu'où il est allé » - S.Zweig - « Nie entscheidet beim schöpferischen Menschen von wo er ausgegangen ist, sondern einzig wohin und wie weit er gelangt ist ». | | | | |
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| doute | | | Il y a des ombres, qui ne demandent que de l'éclaircissement ; la philosophie n'y sert à rien, la science y suffit ; on s'enferme dans une bibliothèque. Et il y a des ombres, dont le seul intérêt est le mystère de leur source et l'émoi de leurs danses ; aucun savoir n'y apporte rien ; c'est une haute tâche poétique ; exécutée avec profondeur et intelligence, elle devient philosophie ; on reste dans sa Caverne. | | | | |
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| doute | | | Le nihilisme est un contraire du scepticisme et de l'absurdisme. Pour ceux-ci, notre propre avis comme l'avis des autres ne valent rien. Pour le nihiliste, bâtir sur les avis des autres ne vaut rien ; seuls valent nos propres fondements, commencements, élans. Être nihiliste, c'est annihiler les avis des autres et ne compter que sur soi. Il va de soi, qu'il ne s'y agit pas de science, mais de poésie et de philosophie. | | | | |
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| doute | | | La discontinuité de tout regard sur le monde, qu'il soit philosophique, scientifique ou poétique, est inévitable, et ceci - en deux sens : à la verticale à cause du changement, toujours possible et toujours discret, de langage et à l'horizontale, puisque toute chaîne causale se brise si facilement, que ce soit en début, à la fin ou au milieu. | | | | |
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| doute | | | Le passage monotone du n-ème au n + 1-ème pas, l'échéance de l'authenticité (Sartre) ; la chute, après l'appel, sans espoir, de la source du point zéro, la déchéance de l'inauthenticité (Heidegger - Verfallen des Uneigentlichen) - deux échappatoires à la hauteur du point final. | | | | |
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| doute | | | Le soi n'est ni un but salutaire ni une contrainte problématique, mais un mystérieux commencement, le point zéro, jamais en contact avec le premier pas. L'idéal : commencer par le soi inconnu, finir par le soi connu. | | | | |
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| doute | | | L'implication par les commencements est plus éloquente et fructueuse que l'explication par les fins. | | | | |
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| doute | | | Ces moments magiques, où le soi secret se manifeste : par un son, par un ton, par un fond ; aucune suite, aucun développement, on cherche à envelopper cet état d'âme, on ne s'intéresse qu'à sa naissance - c'est cela, le goût des commencements. « Ne me séduit que ce qui me précède » - Cioran - tu aurais pu ajouter - et ce qui m'achève. | | | | |
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| doute | | | Le commencement, c'est à dire naissance ou disparition, est ce qui ne se réduit ni à un accroissement ni à une diminution : un état absolu, réel en tant que résultat et virtuel en tant que perpsective, au bout d'un processus infini (et c'est peut-être le seul cas, où ces termes trop galvaudés d'infini ou d'absolu aient un sens réel). | | | | |
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| doute | | | Le commencement noble n'indique pas de direction, mais détermine la hauteur ou l'intensité : « À chaque fois, le commencement doit laisser perplexe ; ensuite, une lente montée d'inquiétude » - Nietzsche - « Jedesmal ein Anfang, der irreführen soll. Allmählich mehr Unruhe ». | | | | |
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| doute | | | L'invention est un outil pédagogique plus efficace que le hasard, et les mythes nous forment beaucoup mieux que les fumeuses leçons d'Histoire. « L'histoire n'est que l'art d'établir la préméditation des tuiles qui tombent » - A.Karr. En répertoriant des bosses, elle nous pousse, toutefois, à la méditation, qui rend, en fin de compte, tout passé imprévisible et tout avenir sans originalité. | | | | |
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| doute | | | L'éternel retour est retour dans ma Caverne, est reconnaissance, que la découverte d'une lumière naturelle n'apporte rien de plus, et que retourner à la source artificielle, à mon propre feu, - n'est ni faiblesse ni bêtise ni honte. | | | | |
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| doute | | | Les commencements valent par la qualité des définitions (des objets) et des déterminations (des relations), ce qui ressemble à la formulation de théorèmes. Sans bonnes contraintes, l'amorce est vouée au hasard ou à la routine. Les contraintes sont des déterminations négatives, écartant le secondaire et difforme, pour se focaliser sur l'essentiel et l'élégant. | | | | |
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| doute | | | Ce n'est pas un fumeux néant qui nous menace, à l'extinction de la dernière illusion, mais un trop plein d'une réalité transparente. À moins que la réalité soit synonyme du néant, comme semble le penser Pascal : « Les premiers principes naissent du néant ». Ce néant sourcier nous aide à retrouver dans des illusions perdues non plus un breuvage, mais un flacon, aux étiquettes enivrantes, flacon que nous remplirons de messages de détresse et en vivrons. | | | | |
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| doute | | | Le feu et l'amertume sont à l'origine des soifs les plus poignantes. Le chaud désir de vertiges et la lie amère œuvrent pour la même cause. « Qui boit le vin boive la lie » - Aristophane. Au fond de toute clarté s'ouvre le goût d'une nouvelle pénombre. La sédimentation ridiculisant l'alimentation. La fringale d'azur et d'éther montent aux yeux, quand la grisaille et l'insipidité alourdissent la cervelle. Boire la lie aide à mieux mourir de soif. | | | | |
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| doute | | | La mystique apparaît, presque mécaniquement, à l'approche du point zéro de la matière ou de l'esprit. Le nihilisme, étant le culte du commencement, ne peut être que mystique. | | | | |
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| doute | | | Le déracinement de ce qui est irréel et profond est attouchement au point zéro de ce qui vit intensément ou de ce qui promet la hauteur ; le déracinement de ce qui affleure le réel et le plat te laissera en tête-à-tête avec la platitude. | | | | |
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| doute | | | Le bon commencement se signale soit par une fidélité à l’irrationnel solitaire, soit par un sacrifice du rationnel commun. Mais ce sont les deux manifestations les plus flagrantes de la liberté ! La liberté serait donc l’une des origines premières de nos véritables débuts. | | | | |
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| doute | | | L'intellectuel est celui qui met le pourquoi avant le comment ; l'artiste fait l'inverse. Mais si, dans mon écrit, le qui se met devant tout quoi, je m'aperçois vite, que tout pourquoi est de trop, et je deviens, ou voudrais devenir, artiste. Le souci du pourquoi prendra forme de contraintes implicites ; le talent du comment constituera la tâche explicite des commencements. | | | | |
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| doute | | | Fidélité à l'idée déjà nette, tel est le premier besoin d'un esprit philosophique, à la recherche du mot ; celui-ci sera ascétique, neutre, aptère, si telle est l'idée. L'âme poétique a besoin d'autel et non pas d'ex-voto ; des mots immolés, chantants ou psalmodiants, surgit la musique, et dans la haute musique viennent, miraculeusement, s'incarner de profondes idées. Seule la netteté finale peut être grande ; tout début net est nul. | | | | |
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| doute | | | La négation est le lot des esprits faibles ; elle est une épigonie au signe opposé – la même importance accordée aux avis des autres. Le bon nihiliste méprise la négation ; il prône le oui à sa propre audace de fonder ses propres origines à la pensée, au sentiment, au regard. | | | | |
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| doute | | | Le nihilisme n'est pas déni de toute valeur, mais tentative de me mettre au-delà de l'axe habituel, sur un méta-niveau, - volonté de volonté, pensée de pensée, puissance de puissance. La valeur y retrouvera ses nouvelles origines et s'orientera d'après le vecteur de mon regard, qui munira d'une même intensité les deux extrémités de l'axe ; donc, pas de positions ponctuelles, que des poses discrètes d'une même tension. | | | | |
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| doute | | | Est charlatan celui qui, d'une hypothèse parmi d'autres, fait un principe unique ; des charlatans notoires, pris en grippe par Nabokov - Spinoza, Marx, Freud (charlatans du soupçon), ou par Schopenhauer - Schelling, Hegel (plumpe Scharlatane, tandis que sa propre lourdeur fut du même acabit). | | | | |
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| doute | | | Quand on introduit, bêtement, la temporalité dans l'éternel retour, on obtient la platitude du : rien de nouveau sous le soleil ; mais dès qu'on n'y voit que la même intensité sur un axe de valeurs, on comprend, que tout point de cet axe peut être nouveau et servir de commencement ou de soleil. | | | | |
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| doute | | | Sur un axe de valeurs, il y a toujours une extrémité facile, servant de point de départ et de pierre angulaire, et une extrémité difficile, servant de pierre de touche de mon talent. Le retour du même signifie : parcourir l'ensemble de l'axe, munir tous ses points d'une même intensité, constater, au point de départ, qu'il n'est en rien supérieur aux autres, ni éthiquement ni esthétiquement. « En quête du savoir, on finit par arriver au point de départ, qu'on découvre pour la première fois » - T.S.Eliot - « The end of all our exploring will be to arrive where we started and know the place for the first time » - ce sont des symptômes du retour du même, chez celui qui vit non pas des lieux visités, mais de l'intensité du regard sur les pas, premier ou ultime. | | | | |
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| doute | | | Quand on renonce au développement, qui est toujours servile, le commencement cesse d'être un point de départ nécessaire et devient un point de mire libre. Les yeux développent ; le regard enveloppe. | | | | |
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| doute | | | La transcendance, l'écran cachant le premier et les derniers pas, est l'opération inverse de la descendance, le culte de la succession de pas. Plus on s'émerveille de l'absurdité de la recherche, plus on est pertinent dans l'interprétation des trouvailles. « La vraie connaissance consiste à comprendre que ce qui est cherché transcende la connaissance » - Grégoire de Nysse. | | | | |
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| doute | | | Le chaos mental, dans les grands édifices, hébergeant l'intelligible, provient des portes trop larges, des murs trop bas ou des fenêtres trop étroites. Les ruines, elles, sont tournées vers le sensible, à l'ordre astral, au chaos restant à interpréter. | | | | |
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| doute | | | L'incertitude idéale serait à la fois grande et faible : « Quelle plus grande faiblesse que d'être incertains, quel est le principe de son être et quelle en doit être la fin ? »** - La Bruyère. Seuls les esprits les plus forts peuvent se permettre de cultiver cette noble faiblesse ; les certitudes des faibles, sur ce sujet, relèvent non pas de principes, mais d'une pitoyable doxa. | | | | |
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| doute | | | L'origine d'un nouveau langage : naît-il dans la fraîcheur ou l'étrangeté de la requête, de la réponse, du modèle ? Ce qui dévoilera un poète, un sage ou un philosophe. | | | | |
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| doute | | | Est-il meilleure graine pour sortir de la gangue de l'anonymat, que de planter des Où et des Quand ? Leurs concurrents, la vraie ivraie, Toujours et Partout, envahirent tous les sillons. De nos jours, il faut monter très haut, où ne sévissent pas encore des laboureurs journaliers, pour trouver un sol réceptif aux Si et Quand. En attendant le bon laboureur des Comment et des Pourquoi. | | | | |
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| doute | | | La bonne musique naît des gammes larges, elle est la démesure par rapport à la musique des autres ; si je cherche la mesure platonicienne dans la finalité, dans l'égale distance entre l'exagération et l'inachèvement, entre l'excès et le défaut, je risque fort de me retrouver dans la platitude ; je dois composer au nom des commencements hyperboliques, c'est à dire des rythmes de mes sources. « L'exagération doit être continue » - Flaubert. | | | | |
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| doute | | | On n'use pas sa vue, si l'on trouve avec les yeux fermés. La recherche, elle, ne fait que l'aiguiser, pour mieux cerner sa nouvelle ignorance. Les trouvailles sont des ruptures du temps, favorisant les naissances de nouveaux langages, qui consolident ou peignent ces trouvailles. | | | | |
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| doute | | | En philosophie, il y a des hautains du commencement, des profonds de la finalité, des plats du parcours – privilégiant le naître, l'être ou le (ap)paraître. Le concevoir du cogito, le fonder du sum, le propager du ergo. | | | | |
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| doute | | | J'ignore le sens de la vie, mais la vie n'est que de perpétuelles naissances du sens : le désir (le mystère de son orientation ou focalisation), la conception (le problème de la prière, des références, de la négation), la délivrance (la solution dans la vérité, les substitutions). | | | | |
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| doute | | | Nul besoin de liberté, pour rendre le fond, suivre la loi du nécessaire y suffit. C'est pour créer la forme que la liberté est sollicitée, mais le meilleur moyen d'y parvenir est de commencer par bien formuler des contraintes. Le génie - la musique de la seule liberté, ne laissant pas entendre le bruit de la nécessité. Ses outils, ce sont ses contraintes inaudibles. | | | | |
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| doute | | | Comment parvenir aux commencements ? - en comprenant ce qui ne l'est pas, en l'éliminant, - donc, par des contraintes. Une fois la durée ou l'enchaînement interdits, mon soi inconnu n'aura qu'un seul interprète possible - mon génie ; et sans le génie, je ne suis que médiation. | | | | |
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| doute | | | Notre soi inconnu étant notre limite inaccessible, le soi connu devrait renoncer à tout achèvement et ne s'occuper que des commencements et des élans vers les limites, être un Ouvert. | | | | |
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| doute | | | Après un amour, qu'il soit fautif, irréel, angélique ou spectral, on accouche en vrai, et plus profond en est le secret, plus haute en sera la maternité. | | | | |
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| doute | | | L'homme du labyrinthe cherche son Ariane, pour lui apporter une solution et une issue ; l'homme de l'arbre appelle son Eurydice, pour lui rappeler le mystère du regard et du commencement. | | | | |
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| doute | | | Le visage de ceux qui proclament, doctes, se chercher est, d'habitude, déjà une copie en dur d'un prototype grégaire ; ils cherchent des finalités sur des sentiers battus ; le vrai, le grand, le mystérieux soi ne se manifeste que si l'on fuit son soi visible, sans craindre les impasses, et ne vit que des commencements, des amorces, les pieds en paix et le regard en feu. | | | | |
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| doute | | | On ne sait pas si l'imagination crée plus qu'elle n'imite. Toutefois, il vaut mieux imiter une main invisible que créer des choses trop lisibles. Pour comprendre que l'original n'existe jamais, on a besoin d'avoir feuilleté tant d'images inventées, libres. | | | | |
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| doute | | | Ton cœur et ton âme créent l’illusion, que ton univers intérieur et l’univers extérieur soient homomorphes, et que tu retrouves dans celui-là tout ce que celui-ci te cèle. Mais ton esprit, qui maîtrise tous tes récepteurs, et qui sait projeter leurs données sur les sources originaires, ton esprit sait, que toi, avec ton univers, tu es confiné dans une cage, au-delà de laquelle aucun de tes capteurs n’a de prise. La cage est ta sobre réalité ; et son au-delà n’est que ton rêve enivrant. | | | | |
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| doute | | | Si je réussis à placer mes fins dans l'élan de mes commencements, je réalise un tour de l'éternel retour : les horizons inaccessibles, auxquels aspire mon âme, seraient traduits en haut firmament, où me maintient mon talent. Et que mon esprit observateur s'occupe du secondaire maîtrisé – des parcours, des liaisons. | | | | |
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| doute | | | Comprendre, c'est englober l'origine du premier pas, ce point zéro, qui ne s'appuie que sur la croyance, même en mathématique : « Si tu ne crois pas, tu ne comprendras pas » - Anselme - « Nisi credidentis, non intelligentis ». Une fois la compréhension bien balisée, la croyance s'installe, paisiblement, parmi des faits et des logiques : « Tu dois comprendre pour croire » - St-Augustin - « Intellige ut credas ». Les tenants des rigueurs monolithiques sont avec Schopenhauer : « Croire et comprendre sont deux plateaux d'une balance : plus l'une monte plus l'autre descend » - « Glauben und Wissen verhalten sich wie die zwei Schalen einer Waage : in dem Maße, als die eine steigt, sinkt die andere » - c'est la croyance qui grave les mesures et stabilise la balance ! Près des sources, la raison calculante doit devenir raison croyante : « Je dus écarter la raison, pour faire place à la croyance » - Kant - « Ich habe das Denken beiseiteschaffen müssen, um dem Glauben Platz zu machen » - il ne faut même pas laisser vide la place de la raison, il suffit d'y reconnaître son impuissance, ce qui est un geste de lucidité et de courage, apparenté au sacrifice. | | | | |
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| doute | | | Je fuis le Dit et le Fait, je poursuis le Dire et le Faire. Les premiers sont trop près des solutions, pour les mélanger aux mystères des seconds. « Je sais bien ce que fuis et non pas ce que cherche »* - Montaigne. | | | | |
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| doute | | | La volonté de l'éternel retour est une réaction au néant des finalités, proclamé par le mauvais, le téléonomique, nihilisme, mais elle se réalise dans le néant des commencements, ce bon nihilisme, cette recherche de l'impulsion initiale et initiatique, puisque la vraie source détermine le rythme ou l'intensité du fleuve anti-héraclitéen. « Le fleuve se reverse toujours en lui-même ; et toujours vous entrez dans le même fleuve, vous, les mêmes » - Nietzsche - « Der Fluß fließt immer wieder in sich zurück ; und immer wieder steigt ihr in den gleichen Fluß, als die Gleichen ». | | | | |
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| doute | | | N'écrire que ce que personne n'aurait su écrire à ma place – cette bonne règle a pour conséquence, que je ne peux plus écrire sur ce que j'ai vécu, connu, vu, puisque ces faits sont largement partageables avec le premier venu. À les narrer – il y aurait trop de vérités courantes, intermédiaires, tandis que je veux me mettre entièrement dans mes commencements inventés. D'où le gouffre entre mes yeux et mon regard, entre mon action et mon rêve. Et l'étrange solidarité entre ma honte et mon orgueil, entre la bête a posteriori et l'ange a priori. Pour les regards - l'exhibition des ombres fantomatiques ; pour les yeux - l'extinction de la lumière des choses. | | | | |
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| doute | | | Prôner le culte des commencements signifie, que se noyer est préférable à nager en tant que mode de création et même d'existence. | | | | |
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| doute | | | Pascal, avant Dostoïevsky et Nietzsche, discerna nettement nos deux hypostases – l'ange et la bête. Mon soi inconnu est l'ange, et mon soi connu – la bête. Et il n'y a pas d'états intermédiaires entre les deux ; l'un fournit la lumière, l'autre en profite, pour jeter ses ombres. C'est pourquoi je suis sceptique face au grand midi nietzschéen : « entre la bête et le surhomme » - « der grosse Mittag zwischen Thier und Übermensch ». Le matin du commencement, sacré par l'ange, inspire la bête. | | | | |
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| doute | | | Il ne s'agit pas de chercher un concurrent, plus immédiat, du cogito, mais d'établir une hiérarchie des acceptions du verbe penser et d'en trouver la plus proche de notre certitude d'exister. Penser s'étend de la perception à la conception, en passant par désir, sollicitation, excitation, à l'origine desquels se profilent des objets ou relations, qu'il s'agit, en fin de compte, de référencer verbalement, mais ce n'est que le dernier chaînon. Le fameux doute n'est que la recherche tâtonnante de ces références finales et non pas initiales. | | | | |
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| doute | | | Je deviens nihiliste non pas parce que les fins manquent, mais parce que je reconnais leur insignifiance à côté des commencements que j'invente, des contraintes que j'érige et de l'élan qui en résulte. | | | | |
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| doute | | | Jadis, on pensait, que la vie était si compliquée, qu'elle ne saurait se réduire à ce qui se passait dans sa grotte, sa hutte, son château ou son atelier, et l'on se berçait de mille illusions sur les dieux, les mythes, les visions. « La vie est dans l'illusion - heureux celui qui s'illusionne de la manière la plus plaisante » - Karamzine - « Жизнь есть обман - счастлив тот, кто обманывается приятнейшим образом ». Depuis, la vie changea de demeure secondaire : elle est désormais dans le fait - on ne compte plus les illusions indicibles, étouffées par le chiffre. | | | | |
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| doute | | | L'univers n'a pas de points d'origine, et toute échelle n'est qu'une illusion de la perspective ou un aléa de thèse. Ce qui permet à chacun d'inventer impunément ses propres mesures. | | | | |
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| doute | | | Il n'y a pas, en nous, de points fixes, par rapport auxquels on puisse calculer. Nous sommes toujours sur une circonférence avec une origine, qui nous maintient, tout en restant inaccessible. | | | | |
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| doute | | | Entre deux partitions de ma mémoire dynamique – les connaissances et les ignorances – se produisent de permanents transferts, des transvasements, un banal – de l’ignorance à la connaissance, et un subtil – de la connaissance à l’ignorance ; le premier enrichit mes moyens, le second me fait découvrir la joie des (re)commencements dans une ignorance étoilée. | | | | |
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| doute | | | Malgré tant de véhémentes proclamations en faveur du doute, le camp de douteurs n’existe pas ; tous les hommes ont le même taux de doutes et de certitudes. Le vrai contraire du doute niant est le goût acquiesçant et qui engendre nos propres commencements, sans trop tenir à réfuter les avis des autres, cette minable fonction du doute. | | | | |
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| doute | | | L’étonnement, c’est un vide sacré et impénétrable, précédant tout grand commencement. Entre les pas intermédiaires s’insinuent la règle ou la routine, continues, maîtrisées et transparentes. Et Heidegger : « L’étonnement s’empare, d’un bout à l’autre, de chaque pas de la philosophie » - « Das Erstaunen durchherrscht jeden Schritt der Philosophie » - n’arrive pas à justifier cette discontinuité introuvable. | | | | |
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| doute | | | Il est facile de commencer au milieu des sentiers battus ; il est difficile de découvrir un vrai commencement. Le soi connu commence ; le soi inconnu vit du commencement. « Mon soi infini veut commencer au commencement » - Kierkegaard. | | | | |
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| doute | | | Je constate, que toutes mes actions ou pensées dégringolent dans la catégorie des platitudes, dès que je leur trouve une justification, d’où mon dévouement exclusif aux commencements indéfendables, irrationnels, injustifiables. Le poète, et donc le philosophe, ne crée que dans l’inexistant, ne console que l’inconsolable, ne boit qu’aux sources introuvables. | | | | |
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| doute | | | Le mystère du hasard fait naître le désir ; les problèmes de la volonté et les solutions de l’intelligence s’appuient sur ce désir mystérieux. Si tu veux, que des mots s’en mêlent, sans tomber dans la graphomanie, ce désir de l’écriture, - pratique l’écriture du désir. | | | | |
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| doute | | | Mon soi inconnu n’intervient pas en formulation de mes buts, n’accompagne pas mes parcours ; il semble ne faire qu’inspirer ou bénir mes commencements. « Mystérieuse Moi, tu vas te reconnaître au lever des aurores »** - Valéry. | | | | |
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| doute | | | La caresse est ce qui s’oppose à l’évidence, à l’adéquation, à la droiture, à la cohérence ; elle serait de l’ordre de signification plutôt que de signe ; elle serait le fond, dont le signe est la forme. Le signe est aux formalistes ce que la caresse est aux idéalistes. « Au Commencement était le signe » - D.Hilbert - « Am Anfang war das Zeichen ». | | | | |
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| doute | | | La Caresse fut le commencement de l’homme angélique ; l’Angoisse – celui de l’homme bestial ; nous sommes condamnés à les assumer toutes les deux. « Au Commencement était la peur, puis la résistance, ensuite le Verbe, le secret » - R.Char – l’Étrange, le mystère ou le secret, n’apparurent qu’avec le poète, c’est-à-dire avec l’homme de culture. | | | | |
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| doute | | | Ils appellent nihilisme la proclamation que ni Dieu ni la morale ni le bon sens ne contrôlent plus la pensée, et qu’il faille se soumettre à l’absurdité de l’existence. La source de ma pensée et de ma musique est mon soi inconnu, qui me souffle le sens exaltant de ma vie ; et l’écoute de ce souffle me remplace toute recherche du divin extérieur ou d’un Bien normalisé. Mon Vrai rejoindrait l’universel, mais mon Beau ne traduirait que ce souffle unique. Voilà le nihilisme qui me rendit à moi-même. | | | | |
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| doute | | | Quand je me trouve au milieu d’un parcours, le cheminement et les finalités se calculent ou se devinent sans peine. Mais le commencement reste une énigme, que ce soit l’amour, le Big-Bang ou la pensée. « Pour toute chose, le mystère de son commencement reste insoluble » - Darwin - « The mystery of the beginning of all things is insoluble by us ». | | | | |
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| doute | | | Les commencements et les fins : la fontaine, les canalisations, l'eau courante - mystère, problème, solution - pureté, filtre, désinfection - commencement, calcul, consommation. « Le mystère est dans le pur jaillissement » - Hölderlin - « Ein Rätsel ist Reinentsprungenes ». | | | | |
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| doute | | | Tu entames ton parcours vital, chargé de connaissances, certitudes ou doutes communs, mais ton commencement doit être personnel : tes doutes ne seraient que des contraintes, et tes certitudes – une mélodie qui t’accompagnerait, en variations imprévisibles. Les Non collectifs conduisent au ressentiment mesquin ; garde la grandeur du Oui personnel à la merveille du monde. Et n’oublie pas, que parmi les idoles à abattre il y a plus de vérités dégradantes que d’erreurs grossières. | | | | |
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| doute | | | Au-delà du commencement jouent les forces, les vérités, les reconnaissances, bref quelque chose de médiocre ; et aucune profondeur des (in)certitudes ne peut rivaliser avec la hauteur de la noblesse et de l’élan vers un infini initiatique et qu’imprime dans notre âme un beau commencement ! | | | | |
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| doute | | | Une évidence : le mystère de notre origine et de notre finalité restera à jamais voilé ; nous n’avons aucune clé rationnelle, aucun sésame n’y prêtera main forte ; toute tentative de le rationaliser est de la superstition ou du charlatanisme. Mais on constate, hélas, qu’ils sont peu, ceux qui persistent à ne pas connaître l’inconnaissable, comme diraient Platon ou Aristote. | | | | |
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| doute | | | Ne pas confondre, dans les tentatives d'écriture, le commencement et l'origine. Le commencement doit être clair, mais rien ne doit dissiper ni profaner l'obscurité intouchable, voire le mystère, de l'origine. Le commencement doit être un mystère d'initiation, comme chez les Grecs. | | | | |
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| doute | | | Mon corps est une prison ; c’est à travers ses barreaux que mon soi inconnu forme mon regard sur le monde. Ma conscience, ce sont des ruines, que parcourent les yeux de mon soi connu, pour en reconstituer l’origine. | | | | |
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| doute | | | La valeur d’un style auroral est dans les chemins d’accès au passé et non pas dans les panneaux indicateurs vers l’avenir : « Apollon ne révèle pas, ne dissimule pas, mais il indique »* - Héraclite. Trajectoires hyperboliques ou elliptiques. | | | | |
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| doute | | | Pour celui qui ne vit que de ses commencements, la suite dans les idées est une chute. | | | | |
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| doute | | | Que certaines de mes obscurités - qui sont mon élément naturel - deviennent lumineuses, le seul intérêt que j’en vois consisterait dans l’usage de cette lumière par des autres, pour projeter leurs propres ombres. Être une source est plus noble qu’être une illumination. | | | | |
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| doute | | | Puisque leur but est de nous conduire vers la nuit, Nietzsche et Cioran, commencent par nous plonger dans les crépuscules ; moi, je ne quitte pas ma nuit, où je devine et j’esquisse des aurores, des commencements. | | | | |
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| doute | | | Mon vrai soi est mon soi inconnu, qui inspire mes rêves. Je ne me reconnais pas dans mon soi connu qui produit mes actes et mes pensées et qui reste pour moi un étranger. Mais le soi inconnu n’a ni langage ni souffrance sur lesquels devra se pencher mon soi connu – l’origine d’une vraie philosophie. | | | | |
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| doute | | | En philosophie, tous les chemins vers la lumière sont battus, ternes, décousus ; ce qui vaut, pour notre dynamisme et nos élans, c’est la recherche de l’origine de nos ombres. | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu n’est que lumière, et le soi connu est imprégné de ténèbres, occultant notre origine et notre fin. Quand le premier pénètre ou anime le second, l’homme devient penseur, créateur d’ombres. « La lumière divine met en fuite les ténèbres de l’âme » - St-Augustin - « Lux divina, animae tenebras fugat ». | | | | |
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| doute | | | La plus profonde admiration d’un effet s’ensuit de l’ignorance de la cause originaire, divine et inconnaissable ; la connaissance des causes naturelles intermédiaires n’y change rien, bien que celle-ci soit le contenu même de toute science. Mais s’arrêter à ces causes et ne pas les projeter aux sources divines ne peut conduire qu’à une admiration banale, à la maîtrise d’un modèle humain. | | | | |
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| doute | | | Se connaître - mon scepticisme, face à ce but, n’ayant ni fond ni forme, ni début ni sens, s’explique par l’analogie avec le principe d’indétermination de la physique quantique : mieux je perçois mon soi connu, moins bien je conçois grâce à mon soi inconnu. | | | | |
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| doute | | | Où placer l’Étrange valéryen ? - les finalités sont presque toujours explicites, pas de place pour l’Étrange ; avec un peu de perspicacité et d’astuces, les sinuosités des parcours se déchiffrent aisément, l’Étrange se banalise ; il reste le commencement, ce grand hébergeur de l’Étrange, cet équivalent de la Hauteur, à partir de laquelle, tout le reste n’est qu’inertie descendante. | | | | |
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| doute | | | Le papillon et la fleur sont de beaux symboles des commencements, ne promettant aucune beauté durable, aucun fruit, entretenant la soif, pour le lendemain, réel ou imaginaire. « Le fruit est pour l'homme, mais la fleur est pour Dieu » - Claudel. | | | | |
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| doute | | | Et la réalité et le rêve sont dépourvus de pensées et de musique ; c’est l’esprit et l’âme qui les conçoivent ; mais où se trouve leur source ? Dans le réel ou l’imaginaire ? ou bien seraient-elles, elles-mêmes, la source du réel et de l’imaginaire ? Les adeptes de la première attitude, les réalistes, brodent à partir de ce que voient leurs yeux ou entendent leurs oreilles, et visent des finalités profondes. Les seconds, les rêveurs, partent de leur regard intérieur, jamais en contradiction avec les yeux et oreilles, mais créant ses propres hauts commencements. | | | | |
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| doute | | | Aux certitudes en profondeur, promises à la platitude finale, je préfère les apparences en hauteur, prometteuses de commencements personnels. | | | | |
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| doute | | | En préparant ses propres commencements, le nihiliste occulte les autres. Le sceptique substitue le but des autres par le sien propre, mais le parcours vers ce but a de fortes chances d’être le même que chez les autres ; quant aux commencements, le sceptique aura la même objectivité, pour ne pas dire banalité, que les autres. | | | | |
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| doute | | | Le retour éternel souligne le (pré-)commencement unique de toutes les entreprises d’un créateur, d’un artiste. Aucun parallèle quelconque avec l'immortalité d’âme. Le retour éternel est pratiqué par notre esprit mortel (le soi connu, développeur de finalités), prêtant son oreille à notre âme (le soi inconnu, inspiratrice de commencements). | | | | |
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| doute | | | Ta vraie vie commence par la foi passionnée en inexistant. Toute la consolation devant ton extinction finale est dans le maintien de cette foi. « L'homme le plus heureux est celui qui peut relier la fin de sa vie avec son commencement »** - Goethe - « Das ist der glücklichste Mensch, der das Ende seines Lebens mit dem Anfang in Verbindung setzen kann ». | | | | |
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| doute | | | En paléontologie, on remonterait à la première apparition de tous les organes biologiques - des archétypes (holotypes, paratypes). Je me demande si l’on connaît les époques où apparurent le doigt, l’œil, l’oreille, le cerveau. Je me convertis, tout de suite, au matérialisme vulgaire si les biologistes le savent. | | | | |
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| doute | | | Le soi inconnu ne se transforme pas en soi connu (à la façon de l’être-pour-soi se mutant en l’être-en-soi hégélien ou sartrien) et il n’a pas besoin pour cela d’un soi des autres. Le soi inconnu est une source mystérieuse, ne quittant jamais la hauteur, constituant l’élan et son intensité ; le soi connu les traduit en jaillissement d’images, dans le commencement, gorgé de musique et d’idées, fidèle à la hauteur génitrice. | | | | |
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| doute | | | La démarche mathématique part non pas du sensible, mais de l’intelligible, ce qui produit un royaume de vérités idéelles mais objectives ; le sensible du réel, miraculeusement, s’y plie. | | | | |
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| doute | | | À l’évidence de l’espace correspond l’énigme du temps. Ce que St-Augustin dit du temps : « si personne ne m'interroge, je le sais ; si je veux répondre à cette demande, je l'ignore » - « Si nemo ex me quaerat, scio ; si quaerenti explicare velim, nescio » est vrai pour la matière, comme, pour l’esprit, est énigmatique ce qui se déroule en nous. « Avant Kant nous étions dans le temps, depuis Kant le temps est en nous » - Schopenhauer - « Vor Kant waren wir in der Zeit, seit Kant ist die Zeit in uns ». Et l'espace, lui, n'a-t-il vraiment que trois dimensions, tandis que notre imagination géométrique pourrait facilement en ajouter tant qu'on veut ? Le temps-qui-passe et l'espace ouvert – deux énigmes du réel, défiant le temps-qui-dure et l'espace fermé. | | | | |
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| doute | | | Il faut avoir assez de nuit en toi-même, pour que, les yeux fermés, ton regard distingue ton étoile. Ne va pas au-delà de l’aurore, pour ne pas dissiper le rêve de cette nuit. | | | | |
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| doute | | | Non que je cultive l’inachevé, mais que je reconnais que mes commencements, dans leur intensité, sont inachevables. | | | | |
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| doute | | | Ce qui, dans ses origines ou dans ses effets, se passe du pourquoi relève d’une espèce de folie – la beauté, l’amour, la musique. | | | | |
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| doute | | | Si la sagesse est la mémorisation des faits, Aristote a raison : « Le doute est le commencement de la sagesse ». Pour moi, le doute est la fin de nos chimères salutaires. | | | | |
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| doute | | | La croyance la plus haute est formulée par un esprit, en bout de course vers l’origine du savoir. Le savoir le plus profond est adoubé par une âme, bouleversée par l’harmonie divine du monde. | | | | |
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| doute | | | Tu n’es toi-même que dans le commencement, puisque le parcours est mécanique et la cible – commune. Valéry est aussi intraitable : « Le commencement est délicat, la suite – étroite et la fin – toujours fausse »**. | | | | |
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| doute | | | Ne serait-il trop banal que d’aimer le mystère, puisque tout, en dernière instance, en relève ? Peut-être ce constat rend insignifiants les pas intermédiaires vers ce mystère inaccessible, et tu te concentreras dans le pas premier, que dis-je – dans le premier pressentiment, dans la première pulsion, dans le Commencement donc ! | | | | |
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| doute | | | Tout ou parties – tel est le choix qui se présente à ton regard sur toi-même (ou même sur tout homme). C’est aussi un test de ta liberté, ou, plus précisément, de ta capacité de distinguer entre la liberté d’un tout statique et celle des parties créatrices. Presque tous – romanciers, philosophes, scientifiques – penchent pour tout (totalité, unité, bloc, conglomérat, ensemble). Les rares – des poètes ! - restent sceptiques face aux parcours préprogrammés et monolithiques et vouent un culte aux seuls commencements (parties indépendantes !), provenant des sources imprévisibles, où surgissent soudain des états d’âme, des mots, des mélodies. Voici pourquoi tout aphoriste doit être poète. | | | | |
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| doute | | | Pour chercher, il faut avoir sous les yeux un but ; pour trouver, il faut concentrer son regard sur les commencements. Travailleur ou créateur, ajouteur ou initiateur, communautaire ou solitaire. | | | | |
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| doute | | | En création littéraire comptent trois qualités – l’inspiration, la maîtrise, l’ambition. La troisième est commune ; la deuxième – mécanique ; seule la première est mystérieuse et personnelle, en elle se révèle ton soi inconnu, en elle ton âme accède au savoir non-verbal. Ton soi connu, réduit aux mots non-mystérieux, « ignore beaucoup de ce que sait son âme » - Gogol - « многого не знает из того, что знает душа её ». | | | | |
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| doute | | | La volonté de puissance se manifeste surtout dans les commencements : « Commencer est le privilège insigne de la volonté » - G.Bachelard. | | | | |
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| doute | | | La valeur d’une profondeur ou d’une hauteur est dans la qualité du chemin, respectivement, vers les finalités ou les commencements, dans la clarté des étapes ou dans la fidélité à l’élan. « La plus véritable profondeur est la limpide » - Valéry ; la plus véritable hauteur est l’étoilée. | | | | |
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| doute | | | La sensibilité, l’intelligence, l’action sont des attributs verbalisables de notre soi connu. Mais ce qui nous met dans un état d’excitation, de besoin de créer, de nous libérer, de nous surpasser relève de notre soi inconnu et n’admet aucune justification verbale. « Le Moi ne se dessine et ne se consolide que par référence à inconnus »** - Valéry. La source de nos commencements initiatiques est mystérieusement inconnaissable. | | | | |
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| doute | | | La réalité, évidemment, est infiniment plus miraculeuse que mon rêve, mais elle est partagée avec les autres ; mon meilleur rêve reste réservé à ma solitude. Dans la réalité domine la nécessité ; dans le rêve naît la liberté. La profondeur du réel fascine ; la hauteur du rêve me donne des vertiges - le Créateur fut bon designer, mais Il ne s’exerça point en composition musicale. Si Son Commencement était le Verbe, le mien est dans la caresse à résonances | | | | |
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| doute | | | Être lumineux : dans le réel, aboutir à la clarté de la lumière commune, impassible ; dans l’idéel, aborder les ombres particulières, inimitables, inspirant un élan vers les étoiles. | | | | |
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| doute | | | Face à tes limites, laisses-y jouer ta force périphérique, réduis-les à ton élan inabouti, fais-y de toi un Ouvert. Quant à ton noyau dur, tu t’y appuieras pour tout commencement, qui sera toujours un recommencement, un retour du même. Ton noyau, c’est l’inséparable fusion du fond et de la forme, en vue de servir de source. | | | | |
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| doute | | | Puisque mon soi inconnu est à l’origine de mes états d’âme mémorisables, on peut les appeler aventure intérieure, qu’il s’agit de convertir en formule extérieure, en maxime, avec une profondeur implicite de la source et la hauteur explicite du commencement. | | | | |
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| doute | | | La philosophie naît des énigmes nées ou naissantes ; elle clôt les dernières réponses des sciences et inaugure les premières questions de l’art. | | | | |
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| doute | | | Aucun chemin ne mène à l’âme ; son accès est réservé au seul soi inconnu, imprévisible et in-intellectuel, ni concret ni abstrait – un souffle de Dieu ; et cet accès se passe de langage et d’esprit. « L’esprit abstrait trouve l’accès à l’âme » - Kandinsky - « Der abstrakte Geist findet einen Zugang zur Seele » - c’est confondre la cause et l’effet, l’inspiration et l’expiration. Tout esprit est abstrait ; dès qu’il devient vibrant, il se mue en âme. | | | | |
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| doute | | | Toute poésie contient une dose de mystique ; la philosophie, celle qui s’attache à l’arbre poétique, doit donc, elle aussi, en être pénétrée. « Le commencement dionysiaque de la mystique doit accompagner le commencement apollinien de la philosophie » - Berdiaev - « Дионисическое начало мистики необходимо сочетать с аполлоническим началом философии » - la mystérieuse hauteur de l’élan rejoignant la belle profondeur des cibles. | | | | |
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| doute | | | Dans l’âme s’arrête l’effet, les objets, et commence la cause, le regard. | | | | |
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| doute | | | Vivre mal – au milieu des solutions, ne pas remonter jusqu’aux problèmes initiaux ; mal rêver – abaisser les mystères initiatiques jusqu’à la platitude des problèmes. | | | | |
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| hommes | | | Temps modernes : les illusions, qui se calculent comme les certitudes. Jugement Dernier voudrait dire calcul ; la dernière aube pourrait déchiffrer le rêve du premier matin de la Création. | | | | |
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| hommes | | | Le désintérêt pour les commencements, l'incapacité de les réinventer, l'obsession par la routine de l'intermédiaire ou par la prose des finalités calculables. « Il est si difficile de trouver le commencement. Ou mieux : il est difficile de commencer au commencement »** - Wittgenstein - « It is so difficult to find the beginning. Or better : it is difficult to begin at the beginning » - ce n'est pas une question d'effort mais de goût, de talent et d'intelligence : « Fais cortège à tes sources » - R.Char. | | | | |
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| hommes | | | L'éviction successive de la poésie de toutes les sphères de l'intelligence. Aux origines, il suffisait au Poète de pratiquer l'interprétatif - les dieux, l'Histoire - (le scribe attitré le supplanta, avantageusement) ; ensuite, le Poète se reclassa dans le représentatif - les idées et les justifications - (l'érudit reçu ou admis le ridiculisa) ; hier, le Poète se réfugia dans le discursif - les images et les sons - (mais les bonnes oreilles se firent rares et l'image synthétique contenta les autres). Aujourd'hui, rien d'étonnant que le Poète s'accroche au non-figuratif, où l'on le confonde avec l'idiot du village. | | | | |
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| hommes | | | Depuis un demi-siècle, tous les nigauds prétendent, que la vitesse est la source du malaise ambiant. Tandis que c'est, chaque fois, la perte de hauteur, le nez-à-nez avec ce qui bouge, qui est le vrai mal. La vitesse n'est affaire ni des pieds ni même des ailes, mais du regard (« À mon regard je rends la liberté, et à mes pieds - Hadès » - Euripide). Ce qui est propre à notre époque, c'est que la désertion des altitudes prend l'allure d'une désertification irréversible. | | | | |
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| hommes | | | Les contemporains de Montaigne, de Pascal, de Voltaire, de Hugo, de Valéry se lamentaient, exactement comme les nôtres, sur la dissolution des sens, l'effondrement des principes, la déchéance des hommes, la désintégration de l'humanité. La seule différence notable est que nous sommes contemporains des houellebecq. Ceux-là furent héritiers d'une grande culture, et ils concevaient leurs propres commencements ; ceux-ci sont porte-parole accumulatifs d'une inculture moutonnière ou robotique. | | | | |
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| hommes | | | L'origine de la dévitalisation des hommes - la perte de la sensation d'arbre. Ils poussent, telles branches préprogrammées, interchangeables, mesquines mais bien assises, au milieu desquelles ne sont plus accessibles ni majesté du tronc ni grandeur des racines ni intuition des cimes ni joie des fleurs ni volonté des graines. « Reconnais ton essence, pleine de soif de l'être, reconnais-la dans le mystère d'un arbre fort »** - Schopenhauer - « Erkenne dein vom Durst nach Daseyn so erfülltes Wesen, erkenne es in der geheimen Kraft des Baumes ». | | | | |
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| hommes | | | J'ai porté, à travers la vie, le même volume de lumière enthousiaste, avec deux sources ou ressources : dans mon enfance, l'homme restait dans l'obscurité problématique et les hommes brillaient par leurs solutions. Avec l'âge, cette proportion s'inversa : l'homme rayonne dans l'âme mystérieuse et les hommes s'éteignirent dans les ténèbres sans mystère. « L'homme est un mystère, et toute l'humanité repose sur la vénération du mystère de l'homme »* - Th.Mann - « Der Mensch ist ein Geheimnis, und alle Humanität beruht auf der Ehrfurcht vor dem Geheimnis des Menschen ». | | | | |
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| hommes | | | La patrie, ce sont mes commencements, mes origines. À l'âge adulte, l'attachement aux commencements, le retour aux initiations, prennent l'allure d'un asile dans ma vraie patrie oubliée. | | | | |
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| hommes | | | Tout homme, du bouseux au mielleux, éprouve un mystérieux besoin de laisser derrière lui une trace vivante : un enfant, un arbre, un blason, un livre. Tout compte fait, il s'y agit toujours de mon arbre généalogique, dressé pour éterniser mes commencements. Révolte organique contre résignation mécanique. | | | | |
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| hommes | | | En périodes ascensionnelles d'une culture, les yeux fouillent le monde à naître ; en périodes décadentes - le soi à ensevelir. Le rêve des yeux fermés est hors périodes et cultures ; le rêve - à travers le soi en dérive, faire voir le monde inaltéré. Il faut déjà être épave ou ruine, pour suivre le conseil de St-Augustin : « Au lieu du monde extérieur, rentre en toi-même » - « Noli foras ire, in teipsum redi ». | | | | |
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| hommes | | | L'homme réel, la cible électrisante ; l'homme potentiel, le magnétisme des flèches et la tension des cordes ; l'homme virtuel, mécanique ou électronique, sans vie des flèches ni mort des cibles. La fin qui recule, le début qui spécule, le milieu qui calcule. | | | | |
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| hommes | | | Aucune parenté avec l'avenir, qui m'est totalement étranger ; en revanche, des pousses nouvelles permanentes sur l'arbre généalogique du passé. À l'opposé du banal : « Veillons davantage que nous soyons pères de notre avenir qu'enfants de notre passé » - Unamuno - « Miremos más que somos padres de nuestro porvenir que no hijos de nuestro pasado ». Tant que le passé ne cesse de renaître, on se résigne si facilement que l'avenir ne naisse jamais. | | | | |
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| hommes | | | Les six Juifs, dans un stupéfiant ordre chronologique, topologique et anatomique, montraient aux hommes la source absolue de leurs troubles : Moïse - les cieux, Salomon - la tête, Jésus - le cœur, Marx - le ventre, Freud - le sexe. Vint le dernier, Einstein, pour prouver que tout est relatif… | | | | |
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| hommes | | | Le médiocre voit partout, et surtout sous son nez, des tournants - linguistiques, philosophiques, économiques, politiques. Le bel esprit se contente d'imaginer des points de départ, des points zéro des balances ou de la création, des points invariants. | | | | |
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| hommes | | | Autour, tout n'est mû que par le sens, tempéré par la sensation et abandonné du sentiment. Et dire que Nietzsche voyait dans l'absence de sens le danger des dangers et nous tendait un marteau pour abattre le nihilisme, celui même qui n'est pas du tout l'absence de sens, mais l'appel à le recréer à partir du point zéro de l'imagination et de la sensibilité, au lieu de vivre d'une répétition quelconque, fût-elle appelée éternel retour. Que tes « interrogations soient plus près des commencements ! »** - Heidegger - « Anfänglicher Fragen ! ». | | | | |
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| hommes | | | Aujourd'hui, avoir le courage de ne pas être au courant de certaines évidences sociales est souvent le seul moyen d'échapper à la contamination par le conformisme ; comment ne pas ricaner devant le suranné : sapere aude ! En plus, ce siècle d'inerties oublie, que la devise complète fut : sapere aude, incipe ! Le goût des commencements et des finalités s'efface, au profit des mornes parcours robotiques. | | | | |
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| hommes | | | Le progrès des moyens de transport(s) est à l'origine de la déroute du volatile face au reptile ; tous naissent avec des ailes (Gorky ignore la bonne phylogenèse : « Comment volerais-tu, toi, né à ramper ? » - « Рождённый ползать, летать не может ! »), mais à toutes les destinations on affecta la reptation comme seul déplacement écologiquement inoffensif et économiquement agressif. Même au firmament on est (trans)porté, aujourd'hui, par la voie commune, les yeux ouverts. | | | | |
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| hommes | | | Ce qui distingue les pulsions et répulsions de l'homme d'élection ou de l'homme du troupeau : le premier les voue aux hauts projets, le second - aux bas objets ; le premier vit des impulsions primordiales, de la laetitia incipiendi, des commencements, le second - des impulsions mécaniques, de l'inertie. Les vrais commencements ne se calculent pas : « Rien ne prédétermine ce qu'est le commencement » - Hegel - « Das Sein des Anfangs ist bestimmungslos ». | | | | |
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| hommes | | | La nostalgie des commencements disparus engendre des rites : « La tradition est oubli des origines » - Merleau-Ponty. | | | | |
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| hommes | | | Comment voit-on, sous l'angle gastronomique, les commencements et les fins du Seigneur ? - à Sa Noël française, s'associent les huîtres, le foie gras, le champagne, la dinde ; la Pâque russe Le glorifie à travers les œufs, les blini, les zakouski, l'oie. Pour adoucir les indigestions, on inventa les jeûnes. | | | | |
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| hommes | | | Qui, aujourd'hui, mérite davantage l'attention de nos plumes, les hommes ou les livres ? Je penche de plus en plus pour le second terme. La vie des hommes devint si préprogrammée et impersonnelle, si dépourvue de ce qui est humainement céleste ou divinement livresque. Le livre, lui, qu'il soit aboutissement d'une vie ou commencement d'une création, est l'expression la plus fidèle de nos talents ou de nos impuissances, de nos angoisses ou de nos bonheurs. Je sais que même le livre, de nos jours, devient aussi ennuyeux que la vie, c'est à dire dédié exclusivement au réel. Et ce n'est pas demain que nous lirons les Sentences d'un nouveau Pierre Lombard. | | | | |
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| hommes | | | Les meilleurs humanistes et les meilleurs artistes sont ceux, chez qui l'appel du bon et l'attrait du beau proviennent de la nature et non pas de la culture, et qui sont, donc, plutôt sources que finalités, plutôt mélodies qu'instruments, plutôt regards qu'yeux, plutôt contraintes que moyens. | | | | |
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| hommes | | | Dans l'éternel retour du même, le mot-clé est le même ; cette métaphore s'oppose aux idées de changement, changement comme moteur et objectif de mes parcours. Quelle attente je mets dans les retrouvailles avec ce que j'avais déjà croisé ? Où se trouve l'essentiel de mon étonnement ou de mon enthousiasme ? En moi ou dans la chose même ? Qu'est-ce qui résume le lien avec le commencement, avec la première rencontre ? Ce ne serait ni un plus (la croissance des progressistes) ni un moins (le détachement des Orientaux) - en poids, en prix ou en valeur -, mais la même intensité, ou la même hauteur, avec lesquelles je redécouvre cette chose. | | | | |
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| hommes | | | Toute la dégénérescence du genre humain se réduit à la mutation de rythmes en algorithmes - la reproductibilité mécanique d'idées, d'images, de sons ; les stades du commencement miraculeux ou de la finalité tragique devenant aussi programmables que toutes les étapes accumulatives ou déductives. | | | | |
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| hommes | | | L'homme est union de l'organique (ce qui vit des commencements mystérieux) et du mécanique (ce qui propage des impulsions initiales), et l'ennui de la modernité est qu'on mécanise l'organique (en traduisant tout mystère poétique en prosaïques problèmes) et organise le mécanique (en substituant à la verticalité créative une horizontalité collective). | | | | |
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| hommes | | | Avec quel soi veulent-ils identifier l'homme ? Pour Fichte : « la fin ultime de l'homme est l'harmonie avec soi-même » (« der Endzweck des Menschen ist die Übereinstimmung mit sich selbst ») ; pour Kant : « être en harmonie avec soi-même, c'est être généralisable » (« die Übereinstimmung mit sich selbst, die Allgemeinheit ») ; et pour Hegel : « il est fou de chercher l'harmonie avec soi-même ou le retour à la nature » (« die Übereinstimmung mit sich selbst, die Wiederkehr zur Natur, ist Wahnsinn »). Le choix serait donc entre une salle-machines, une étable ou un cabanon. | | | | |
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| hommes | | | Le dessein divin plaça dans notre enfance les traits les plus humains : hurler de surprise, pleurer de désespoir, rire à gorge déployée, jouer pour ne pas voir la vie, transformer les percepts et affects en concepts - partout le commencement, la découverte du vertige initiatique du regard et du sentiment. Mais l'adulte suivit le sentier moutonnier et le circuit robotique - le morne enchaînement, dans un rôle banal et interchangeable. Ce n'est pas seulement l'enfance qu'on trahit, mais aussi bien Dieu lui-même. | | | | |
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| hommes | | | Il faut porter en soi une puissance des commencements, dans le regard et dans les valeurs ; ni la révolte ni la négation n'y jouent un rôle important ; un acquiescement nihiliste y est un bon vecteur : « Le fond du nihilisme se trouve dans la nature affirmative d'une libération »** - Heidegger - « Das eigentliche Wesen des Nihilismus liegt in der bejahenden Art einer Befreiung ». | | | | |
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| hommes | | | Seul le commencement est libre et nécessaire, surtout si j'avais bien formulé mes contraintes, ce noble cercle du possible. Des fins, des moyens et des parcours sont dictés par la médiocrité des hasards. L'aléatoire devrait s'arrêter à l'avant-dernier pas, le dernier est déjà dans le superflu, la péroraison, profanant le silence nécessaire. | | | | |
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| hommes | | | Ils sont si nombreux, ceux qui arrivent à leurs fins ; rares sont ceux qui partent de bonnes contraintes. | | | | |
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| hommes | | | En politique, en économie, en art – il n’y a plus de commencements, puisqu’il n’y a plus de bonnes contraintes, qui voueraient nos yeux calculateurs au présent et notre regard rêveur – à l’éternité. L’enchaînement de pas mécaniques, au lieu de l’élan initiatique. Ni valeurs ni ardeurs ni grandeurs – que la pesanteur, que notre époque préféra à ces grâces. « La grandeur réside dans le départ qui oblige »** - R.Char – le valoir dictant le devoir. | | | | |
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| hommes | | | Ils ignorent ce que c'est que le premier pas et se contentent des intermédiaires. Je ne connus que les premiers et les derniers pas : les premiers - brillamment réussis, les derniers - lamentablement échoués. Émotion raclée, promotion bâclée. | | | | |
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| hommes | | | Le poète a le monde entier pour berceau, le héros l'a pour tombeau ; on rêve des commencements, on se bat pour les finalités ; séparées, ces activités élèvent, fusionnées, elles abaissent. | | | | |
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| hommes | | | Oui, non seulement l'homme est joueur, mais il participe, simultanément, aux trois jeux - le jeu de hasard, le jeu musical, le jeu intellectuel, où il donne sa procuration au corps, à l'âme ou à l'esprit. On y devine les trois joueurs : l'homme d'action, l'artiste, le philosophe. Mais l'idéal ludique est leur combinaison : un jeu d'idées musical, dû aux hasard divin de sa source. | | | | |
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| hommes | | | Jadis l'esprit maillait et tamisait la vie ; aujourd'hui il la grillage, l'étiquette et l'emprisonne. Ni commencements ni fins : la généalogie et l'eschatologie tronquées. | | | | |
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| hommes | | | On comprend la manie de l'homme grégaire d'arriver, puisque, pour y parvenir, nul besoin de savoir partir, tout l'arrivisme est désormais affaire d'enchaînement de pas intermédiaires. | | | | |
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| hommes | | | La transcendance algébrique ou l'immanence géométrique détournent l'homme de son seul infini, du soi inconnu, blotti dans sa Caverne, origine de la mesure humaine. « Au commencement, le feu, l'eau, la terre et l'air ne connaissaient ni raison ni mesure, en l'absence de Dieu » - Platon. | | | | |
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| hommes | | | J'irai plus loin, déclarent, doctes, - herménautes, imitateurs, épigones -, en polycopiant une grande œuvre ; ils ne comprennent pas, que ce qui compte, chez les grands, ce n'est pas jusqu'où ils allèrent, mais d'où ils partirent. | | | | |
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| hommes | | | Sans bûcher, de temps en temps, la bibliothèque devient aussi ennuyeuse ou pernicieuse que le diplôme sans livres. Surtout, s'il n'y a aucun autre moyen d'inviter l'homme à chercher sa propre beauté ou, au moins, la vérité des autres. On brûlait déjà des bibliothèques, à cause d'un seul Livre, contenant toutes leurs valeurs. Je me méfie des valeurs, qu'on transvase ; elles devraient naître et mourir entre les mêmes couvertures. | | | | |
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| hommes | | | Le simple peut être profond, il ne sera jamais haut. Les simplets se croient complexes, puisqu'ils ont des appétits variés. L'homme de goût cultive surtout ses bonnes soifs, complexes et électives. L'époque préfère amonceler des complexités dans la même utilité syntaxique plutôt que redevenir naïve dans une nouvelle sémantique. | | | | |
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| hommes | | | Non seulement les bonnes fontaines disparurent, les bonnes soifs ne se cultivent plus. La musique des sources, le rythme, n'atteint plus leurs oreilles ; l'algorithme, la règle d'une existence mécanique, étanche leurs basses soifs. L'âme, qui entretenait nos meilleurs désirs, ne craint plus l'avertissement socratique : « Boire sans soif fait mal à l'âme », elle n'est plus sensible ni à la joie ni à la souffrance. | | | | |
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| hommes | | | Il faut reconnaître cette terrible évidence : les heures étoilées de l'humanité (die Sternenstunden der Menschheit - S.Zweig) sont derrière nous, comme l'est son printemps, avec un culte des fleurs, - nous traversons un morne automne, dédié à la commercialisation de fruits. C'est le jaunissement des mots qui nous l'annonce, des mots, qui tombent tels produits consommés ou périmés ; ils oublièrent la fraîcheur native des sources : « Des mots doivent, comme des fleurs, jaillir » - Hölderlin - « Worte müssen, wie Blumen, entstehn ». | | | | |
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| hommes | | | L'ivresse, l'extase, l'angoisse - tels sont les états normaux de l'âme ; dès que l'équilibre ou l'harmonie la visitent, elle vire à la raison ou à l'esprit. Mais depuis que l'homme se détourna des sources, perdit le goût des rythmes et s'adonna à l'inertie et à l'algorithme, il ne vit plus que de la sobre raison, où il devint indiscernable du robot : « Nous sommes automates autant qu'esprits » - Pascal - en absence de l'âme, l'esprit devient un automate de plus. | | | | |
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| hommes | | | L'homme moderne, c'est l'homme de l'inertie, de la succession de pas intermédiaires. S'opposent à lui l'eschatologue et le nihiliste. Le premier projette sur l'horizon tout ce qui est déjà fixe sous ses pieds ; le second abandonne à la platitude ce qui est acquis aux yeux des autres et cherche au firmament le point de départ de son propre regard initiatique. | | | | |
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| hommes | | | L'innovation est sur toutes les lèvres ; l'invariance des choses immuables n'intéresse personne. Tous les découvreurs des nouvelles dimensions de l'existence aboutissent dans la platitude. N'oubliez pas que l'oracle de Delphes, ce premier poète, ne faisait que traduire en vers la prose de la Pythie. | | | | |
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| hommes | | | Il est propre de l'homme de tendre vers des limites : les uns sont dans la créativité des commencements, des points zéro, des contraintes qui déterminent la nature de la convergence ; d'autres sont dans la routine des pas intermédiaires ; enfin, d'autres encore sont dans la limite même, tel Cioran, y plaçant son soi inconnu et ainsi restant un Ouvert : « Je suis la limite des tensions ». | | | | |
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| hommes | | | La Paix d'âme remplaça et la Haine et l'Amitié, dans lesquelles Empédocle voyait les commencements des mondes ; le monde fonctionne sans accroc, bien que la vie s'en aille. | | | | |
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| hommes | | | Dans leur être, les hommes se valent, tous ; c'est d'après leur devenir que l'on peut les diviser en hommes de l'inertie et en hommes de la création. Et puisque l'immense majorité des hommes relève de la première catégorie, la proclamation ampoulée : on n'est pas poète (homme libre, femme, maître), on le devient est une sottise. Au Commencement était l'être, et le créateur incarne les commencements. | | | | |
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| hommes | | | Ils veulent être hommes d'une finalité nette ; le poète « doit être homme du commencement » - Rilke - « muß ein Beginner werden ». | | | | |
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| hommes | | | Désormais, tout mouvement de l'homme le met immédiatement au contact des choses ; c'est pourquoi il ne peut plus être un Ouvert, qui va vers l'éternité comme y vont les sources (Rilke). L'homme ouvert vit de l'élan des sources, dans l'ombre de son étoile ; l'inertie porte l'homme fermé, coupé des sources, vers ses propres frontières, trop nettes, car éclairées à la lumière commune. | | | | |
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| hommes | | | Avant qu'il arrive à la cogitation, l'homme passe par tant de pulsions et d'ombres ; même au berceau il commençait par des rires et des pleurs, avant le premier gazouillement sensé. Mais l'homme moderne perdit le sens des commencements, d'où le succès du cartésianisme, nageant dans l'intermédiaire et coupé de toute eschatologie. | | | | |
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| hommes | | | La civilisation : un paysage horizontal, où s’harmonisent forêts et parcs, falaises et plages, sommets et plaines, ancrés dans le quotidien. La culture : un climat vertical – fatalité d’origines, élan vers l’intemporel. | | | | |
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| hommes | | | On hérite des horizons des fins, on invente des firmaments des commencements. Dans les beaux débuts, il y a forcément de l’héritage éthique, esthétique, mystique : regards sur la femme, pressentiments du beau, place et heure des larmes, mais l’aspect tribal – nation, clan, famille - ne doit pas dominer en hauteur. | | | | |
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| hommes | | | L’homme se manifeste sur trois plans : l’être, le paraître, le connaître. Tant qu’il garde une sobriété mécanique, il remplit ces plans, respectivement, d’actions, de reconnaissances, de mémoire. En mode organique, en pulsions donc, ces plans vivent du Bien profond initiatique, du haut Beau intermédiaire, du vaste Vrai final - la honte, le bonheur, le désespoir. | | | | |
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| hommes | | | Les hommes commencèrent par concevoir des finalités, ensuite ils apprirent à spécifier des outils, des matières, des fonctions, des acteurs, bref des algorithmes permettant d’avancer vers ces finalités. Mieux rodés sont ces algorithmes, moins on a besoin de se souvenir des finalités. « La vie se construit, comme les nouvelles technologies, elle-même algorithmique et sans finalité » - M.Serres. Les artistes sont adversaires des algorithmes ; ils se consacrent aux commencements. | | | | |
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| hommes | | | Ceux qui, depuis la Révolution française, dominaient la culture européenne se définissent en fonction de leurs manques : faute de moyens – les progressistes, vide des fins – les absurdistes, béance des commencements – les présentistes. Les premiers visaient les horizons collectifs, les deuxièmes – les profondeurs personnelles, les troisièmes – la platitude sous leurs pieds. Tous – aigris, respirant l’air du temps et s’en inspirant, et, tout compte fait, - enfants de la nature. L’homme de culture se tourne vers les grands hommes, tous morts, tous au passé, tous familiers des mêmes firmaments détachés du temps. Son talent le dote de moyens, son intelligence lui souffle les buts, sa noblesse lui dicte les commencements. Et c’est la noblesse qui fait le plus défaut, aujourd’hui. | | | | |
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| hommes | | | Le mouton est dans l’inertie, et le robot – dans la routine. Leurs tâches, imposées ou programmées, visent l’utile collectif. L’homme, en paraphrasant Sartre, est dans le commencement nihiliste, c’est-à-dire personnel, des passions inutiles. | | | | |
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| hommes | | | La vie moderne se réduit aux enchaînements routiniers, mécaniques, où l’essor ne trouve plus de place ; et l’essor est synonyme de commencement, aussi bien dans l’art que dans le rêve, et, pour l’intelligence chinoise, est le fondement même d’une vie de sage. La sagesse serait-elle en train de rejoindre l’art et le rêve dans leur convoi funèbre ? | | | | |
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| hommes | | | Dieu n’est intéressant que par ce qu’Il imagina au Commencement ; s’Il est mort, l’homme-créateur devrait se vouer aux commencements humains ; la matière et l’esprit étant déjà suffisamment dessinés par Dieu, il nous restent le cœur et l’âme, le Bien et la Beauté. Si l’on n’est pas créateur, on peut se lamenter : « Les dieux, les démons, les génies étant morts, le monde se laissa submerger par des commencements » - Chestov - « Боги и демоны и гении умерли — мир заселился началами » - j’avoue n’apercevoir aucun déluge, c’est la sécheresse qui nous inonde. | | | | |
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| hommes | | | Sur la hiérarchie des thèmes, qui cadrent notre vie : dans neuf cas sur dix, le conformisme est justifié. Il reste le cas, où il est question des commencements individuels, de la solitude, du rêve, du goût ; et c’est la-dessus que se fonde l’exact opposé du conformisme – le nihilisme, qui est le narcissisme de l’aristocrate ou du créateur. Mais un nihilisme systématique est pire qu’un conformisme autocritique. | | | | |
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| hommes | | | Le regard sur ce qui reste le même, se présente comme un retour (tout ramener au commencement individuel, ce qui témoigne de notre nomadisme européen) ou une oscillation-alternance (égaliser les oppositions d’apparence, une chinoiserie routinière, moutonnière et sédentaire). | | | | |
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| hommes | | | Le terme de destin a peut-être un sens pour ceux qui créent leurs propres commencements et y voient même une finalité ; ce retour éternel s’appellerait fatalité. Mais dans le monde moutonnier, « plus de disparition fatale, mais une dispersion fractale »** - J.Baudrillard. | | | | |
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| hommes | | | Notre époque : la science ignorant la conscience (hypertrophie des esprits et déperdition des âmes), la disparition des commencements personnels au profit des enchaînements collectifs, les prises mécaniques de décisions vitales. « On touche au noir matin de la matière, au triomphe de l’automate, à la barbarie savante »* - A.Suarès. | | | | |
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| hommes | | | Dans le domaine spirituel, la catégorie de maître s’éteignit ; il ne restent que des élèves et des esclaves, incapables de créer leurs propres commencements, mais armés de vastes mémoires et de suites serviles dans les idées mécaniques. | | | | |
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| hommes | | | L’homme de la nature ou l’homme de la culture : le premier est le prolongement du simiesque, le second – le commencement du divin. Les deux sont proches de l’extinction, au profit de l’homme des tâches, des algorithmes, des finalités, - un embranchement robotique. | | | | |
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| hommes | | | Le progrès, c'est la réduction de plus en plus de nos activités à l'inertie, la diminution du nombre de ceux qui seraient capables d'initier de vrais commencements. Plus près on est des origines, plus susceptible on est d'éprouver la honte ; les bonnes consciences résultent de la routine des pas intermédiaires. | | | | |
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| hommes | | | Dans sa première jeunesse, on exhibe ce qu’on sait (pas grand-chose, en réalité), ensuite, on s’épanche sur ce qu’on pense (le plus souvent – des platitudes), enfin, on se contente de narrer ce qu’on éprouve (mais il est trop tard, pour s’en émouvoir). Pourtant, l’inverse aurait été si raisonnable. Et utile aussi bien pour le savoir final que pour le valoir initial. | | | | |
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| hommes | | | Les sceptiques ou les pusillanimes geignent sur les commencements (le monde raté) ou sur les fins (la mort). Le cas est incurable, lorsque ces deux états d’esprit cohabitent chez un même personnage. On se débarrasse rarement de la seconde calamité, mais la première offre une échappatoire – pour ta création ou tes rêves, invente tes propres commencements, hors le temps, hors les soucis terrestres, commencements tournés vers les limites célestes. Et la fidélité à cet état d’âme constitue l’essence de toute grande consolation. | | | | |
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| hommes | | | Toute innovation, aujourd’hui, est inertielle, un pas de plus, un enchaînement, le contraire du commencement. D’ailleurs, la devise des Américains, ces innovateurs insatiables, - Annuit coeptis (tirée de Virgile) – qu’ils traduisent – Favoriser l’entreprise – devrait signifier – On salue le commencement ! | | | | |
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| hommes | | | Le fond de la vie est déterminé par sa fin ; sa forme découle de ses commencements. Le fond est, donc, inéluctablement, tragique, et la forme – métaphorique. Ce qui fait de la consolation et du langage – thèmes centraux de toute bonne philosophie. Les connaissances, les vérités, les libertés n’y sont que des moyens et non pas des buts. | | | | |
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| hommes | | | L’autochtone vit dans l’enchaînement des pas, hérités de sa tribu ; le métèque, instinctivement ou consciemment, est obligé de réinventer les pas premiers et, donc, de s’identifier avec les commencements. C’est vrai aussi bien pour les actions que pour les idées ou les émotions. L’approfondissement du réel ou le rehaussement de l’idéel. | | | | |
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| hommes | | | La vie est linéaire, et le rêve est fait des éternels retours, des commencements. Voltaire a raison : « Qui n’a pas l’esprit de son âge, de son âge a tous les malheurs ». Comme Sénèque : « Ils vivent mal, ceux qui commencent toujours à vivre » - « Male vivunt qui semper vivere incipiunt » - tout le contraire du rêve ! | | | | |
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| hommes | | | Jadis, l’illusion d’une éternité quelconque faisait lever les yeux des initiés vers le ciel, même vide. Aujourd’hui, ne compte que le présent envahissant, pesant, avec de plates déchetteries des versions jetables, périmées ou courantes, versions de sens, de buts, de moyens. | | | | |
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| chœur intelligence | | | SOUFFRANCE : L'intelligence est moins curieuse que la bêtise ; elle interroge moins de sources de souffrance. Mais elle a l'art de creuser les plus prometteuses. À force de s'occuper davantage de l'anesthésie que de l'euthanasie, notre siècle fait proliférer les séniles sans plaies et les juvéniles simplets. L'école de la souffrance n'attire que les âmes buissonnières. | | | | |
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| intelligence | | | Pour illustrer le sens de sa Aufhebung, Hegel prend l'exemple d'un bouton, devenant fleur et finissant en fruit. Cette opération est un cas particulier de la substitution : le même objet (instance ou substance première), changeant de modèle d'attache (modèle ou substance seconde). Le passage instantané d'un être à un autre, comme celui du néant à l'être, sont, pour Hegel, des commencements impossibles (Unmöglichkeit des Anfangs) ; il aurait dû s'appuyer sur un arbre et non pas sur un être équivalant un néant. | | | | |
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| intelligence | | | Je ferme les yeux, je me libère des choses vues, aléatoires et mesquines, je reste en compagnie de mon regard. Du dialogue avec ce regard ne naissent que des commencements, mais ils me conduisent vers des choses capitales, nullement fantasmagoriques et témoignant d'une loi mystérieuse qui lie, fidèlement, ma conscience isolée à la réalité objective. Et je comprends toute la niaiserie philosophesque de la description des choses – les choses, pour porter ma griffe et être grandioses, doivent être inventées ! | | | | |
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| intelligence | | | Visiblement, le sensible et l’intelligible avaient des commencements différents ; si le premier s’y reposait sur la Caresse, le second, peut-être, découlait du Nombre Naturel. | | | | |
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| intelligence | | | Toute compréhension est destruction (des inconnues, des ellipses). C'est pourquoi l'intelligent est entouré de ruines. « Ton obligation - renouvellement des ruines »*** - Goethe - « Der Mensch muß wieder ruiniert werden ». | | | | |
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| intelligence | | | Toute pensée, finissant par être maîtrisée par les sots, devient une recette de cuisine. « Le propre du génie est de fournir des idées aux crétins une vingtaine d'années plus tard » - Aragon - une vaste fumisterie transformant les incapables en incompris ! « On est grand, quand on est incompris » - Emerson - « To be great is to be misunderstood », c'est encore plus niais ! Le troupeau des non-conformistes incompris est le plus dense en sots, plats et populaciers. On est grand, quand on est admiré pour ce qui ne demande même pas d'être compris. Être grand, c'est être attaché au noble originel, par un lien original. | | | | |
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| intelligence | | | L'art est dans le tracé des courbes et des surfaces ; l'intelligence, elle, est dans la recherche de points : d'inertie, de départ, d'arrivée, de mire, d'invariance. L'art est superficiel, sensible à la caresse ; l'intelligence est profonde, elle rend intelligible la sagesse. « L'intelligence, quelle très petite chose, à la surface de nous-mêmes » - Barrès - tu devrais réviser ta géométrie : sans doute, tu te places du côté du sentiment, qui se trouverait dans les gouffres, tandis qu'il n'est vrai et beau qu'en altitude, d'où il nous arrive de confondre la platitude d'avec la profondeur. | | | | |
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| intelligence | | | En quoi mesure-t-on la profondeur : longueur de la corde, volume du seau, solidité du puits, mystère de la source ? « N'accuse pas le puits d'être trop profond ; c'est ta corde qui est trop courte »** - proverbe indien. | | | | |
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| intelligence | | | On peut définir une chose par sa forme, par son lieu ou par un chemin qui y mène - ce qui en fixe le volume ou le prix. Ou bien on la définit par allusion à sa source ce qui en donne la hauteur. | | | | |
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| intelligence | | | Est métaphysicien celui qui admet, qu'au-dessus des commencements du sensible et des finalités de l'intelligible règnent les contraintes du réel, appelées, maladroitement, l'Être. Mais dominent les adeptes des sentiers battus, des parcours, des inerties, des routines intermédiaires. À l'être poétique qui fait danser, ils préfèrent le devenir prosaïque qui ne fait que penser. | | | | |
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| intelligence | | | Il est possible que l'apprentissage fasse partie des algorithmes de base dans la Création divine. Sa fonction la plus mystérieuse serait le câblage interne, conscient ou inconscient, des représentations réussies, de telle sorte que, dans les activités humaines, on n'observe que des interprétations fulgurantes, sans la moindre trace de représentations utilisées. | | | | |
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| intelligence | | | On n'admire ni n'aime vraiment la chose que lorsqu'on n'en connaît pas le pourquoi. Même le comment, le geste, n'est qu'antichambre du quoi, au toit constellé, aux murs mouvants, aux fenêtres en trompe-l'œil, aux portes sésamiques. L'œuvre est fortuite, la force sous-jacente captive davantage, ce qui enfante cette force est proprement divin. | | | | |
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| intelligence | | | L'esprit philosophique est celui qui se forme, à partir de rien, à chaque contact avec l'illisible. Cela produit de la niaiserie ou de l'élégance, de la peinture ou de la poésie, menant vers plus d'étonnement et de grandeur. Tout ce qui est déjà formé relève du lisible et vaut autant qu'un récit de voyage, tandis que la philosophie, c'est le voyage lui-même. | | | | |
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| intelligence | | | La vraie intelligence est tout d'instinct cachant ses points de repères et même les oubliant, tant leur câblage est profond (substitution de procédures explicites par déclarations symboliques, appropriation de l'avoir se muant en l'être). Mais se méfier des réflexes, qui n'ont pour origine que le manque d'horizons. | | | | |
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| intelligence | | | C'est bien de succomber à l'appel de l'étonnement en voyant la chose comme si c'était la première fois. Il est plus rare et plus noble de la traiter comme si c'était la dernière fois. La primultimité (Jankelevitch) de tout ce qui est merveilleux. L'espérance, c'est l'étonnement en tant que but ; le désespoir, c'est l'étonnement en tant que contrainte. Et Aristote et Kierkegaard, en voyant le début de la philosophie dans, respectivement, l'étonnement d'étonnement et le désespoir de désespérer, ne se contredisent guère. | | | | |
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| intelligence | | | L'intégrité, en philosophie, résulte en ennui, en tiré par les cheveux. L'unité d'une caserne. Le fragmentaire crée l'illusion de sincérité et de vivacité. L'unité devrait s'acquérir par une hauteur qu'on ne quitte pas. « Toute philosophie ne vaut que dans son état naissant et devient ridicule, si on essaie de la rendre mûre »* - Valéry. Les meilleurs aèdes furent rhapsodes. | | | | |
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| intelligence | | | La vraie intelligence, celle des sources et des horizons, est propre de la jeunesse : ne discerner que peu de chemins, mais des chemins vitaux et intuitifs, pour les voyageurs sans bagages (Nietzsche), voltigeant, le cœur léger, au-dessus toute barrière : « Où est ce cœur vainqueur de toute adversité ? »** - Du Bellay. La maturité inclut tant de précautions de voirie débouchant sur la viabilité de la pensée ramifiée, pondérée et sénile ou sur l'intelligence des buts ou des contraintes. | | | | |
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| intelligence | | | La liberté, c'est la témérité et la maîtrise du point zéro : en chaîne causale ou justificative, en cobaye de l'opérateur algébrique nous tendant l'image de l'infini, en culte des sources et des achèvements, de ce qui pourrait « se substituer à l'action et déboucher près de la source » - Adorno - « an Stelle von Tun treten und in einen Ursprung münden ». Asymptotiquement, « la source première appartient au dernier avenir »** - Heidegger - « Herkunft bleibt stets Zukunft ». | | | | |
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| intelligence | | | Le fondement d'un nouveau regard philosophique ne peut être ni logique (Spinoza et sa mathématique), ni dialectique (Hegel et sa synthèse), ni métrique (Nietzsche et sa transvaluation), ni psychanalytique (Freud et sa perversion), mais presque exclusivement métaphorique (Derrida voit en philosophie : « une théorie de la métaphore »*** !). C'est pourquoi toute création, en philosophie, n'est que d'ordre poétique. Et le sujet en relève au même degré que l'objet : « L'homme est une métaphore de lui-même »** - Paz - « El hombre es una metáfora de sí mismo ». | | | | |
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| intelligence | | | L'inertie presque irrésistible : pensée balbutiante, pensée méditante, pensée calculante. D'où l'intérêt du morcelé et de la pensée enthousiasmante, qui chahute la routine. | | | | |
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| intelligence | | | Le message naît d'un murmure ou d'un silence intérieur. C'est pourquoi ceux qui se proclament, à l'avance, porteurs d'idées mûres n'ont pas de messages, que des discours. | | | | |
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| intelligence | | | Les questions sur les fins de l'homme : où est son centre, quand atteint-il ses frontières, de quoi procèdent ses sources ? Mais les réponses s'articulent de plus en plus autour des moyens : pourquoi et comment. De la téléologie renversée. | | | | |
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| intelligence | | | Ils plaquent leurs pensées mûres sur le langage, ils les y logent. Moi, au contraire, j'insuffle du langage dans une forme attrayante, mais presque vide. Une fois la diffusion ou le moulage réussis, j'assiste à la naissance ou j'assiste la naissance d'une pensée. Si intelligence il doit y avoir, dans l'écriture, ce serait celle du pressentiment de pensée et de la recherche d'un fond pour une forme toute prête. | | | | |
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| intelligence | | | Une fois qu'on a éliminé des interprétations fautives, dues à l'ignorance, il doit rester un champ infini pour des interprétations diverses et contradictoires, venues de la créativité et de la liberté, l'admettre, c'est être un Ouvert. « Au commencement était l'Ouvert » - Hésiode. | | | | |
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| intelligence | | | La pensée n'est que légèrement teintée par la langue. Ceux qui réduisent celle-là à celle-ci ne voient que la requête, tandis que sa première impulsion, le désir, est déjà hors la langue (le poète veut maintenir l'impulsion initiale par l'arbitraire du mot, le logicien - en tracer la trajectoire par l'idée sans brisure). La pensée est un arbre virtuel, mais inentamé, qu'habille la langue et qu'interprète, par substitutions de variables, notre machine conceptuelle, qui n'est langagière que d'apparence. Enfin, c'est la machine pragmatique qui, en tirant des conséquences de l'examen des substitutions, donne un sens à tout. Le néant, le monologue, l'exécution, le dialogue, le néant - le cycle de la pensée. | | | | |
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| intelligence | | | L'être trop vague et l'avoir trop net sont à l'origine des fondations de leurs pensées. Leurs édifices sont sans charme ni vue sur l'étoile ; leur être mécanique naît du non-avoir tout aussi mécanique. Il faut laisser le devenir, du soupir ou de la prière, animer nos tours d'ivoire, sous-sols et ruines, ces séjours principaux d'une pensée organique. Je suis l'âme et j'ai un corps, le dualisme d'initiation préféré au monisme initial (Spinoza). | | | | |
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| intelligence | | | Aux philosophies de l'être (le fond, le silence) ou du connaître (la forme, le bruit) je préfère celle du naître (la hauteur des commencements, l'intensité de la musique). | | | | |
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| intelligence | | | On pardonne tout à celui qui a et le talent et la noblesse : Nietzsche n'a aucune intuition du poids capital des contraintes, mais sa belle peinture fait oublier la niaiserie de ses buts (le surhomme), de ses moyens (la réévaluation de toutes les valeurs, la volonté de puissance) et de ses chemins (l'éternel retour). La grandeur des génies est dans leurs commencements, où le devenir présente toutes les caractéristiques de l'être. | | | | |
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| intelligence | | | On ne maîtrise ni ne goûte une pensée d'autrui qu'à condition de pouvoir descendre, à partir d'elle, jusqu'au zéro de l'écriture. Pour une pensée vivante, cette descente est immédiate ; elle est labyrinthique, à travers la mémoire cathédralesque, - pour une pensée savante. | | | | |
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| intelligence | | | Pourquoi le savoir fait de nous des Faust blasés ? Parce que la joie est dans le jaillissement du plaisir, et lorsque celui-ci se met à découler, on cherchera en vain d'en boucher la source. L'amateur de belles houles du regard se noie dans les mares de l'écho. « C'est quand il n'est pas possible de savoir ce qu'il faut faire qu'une décision est possible » - Derrida - la décision-rythme s'opposant à la décision-algorithme. | | | | |
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| intelligence | | | Il n'existe ni idées simples ni qualités premières (Locke) ; tout fait peut se muer en pure virtualité, et toute virtualité peut devenir polymorphe. Toute mémoire statique peut se convertir en procédure dynamique. | | | | |
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| intelligence | | | La volonté du premier et du dernier pas doit naître de la foi : « Artiste, prête foi aux sources et fins » - A.Blok - « Художник, веруй в начала и концы ». Le dernier est à l'origine du sens ; le premier sert de justification du choix des représentations. La volonté s'oppose à la pensée, qui est au milieu, domaine voué à la future machine. | | | | |
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| intelligence | | | Valéry se moque de la non-définition des abstractions initiales chez les philosophes, qui pratiquent « l'art d'arranger les mots indéfinissables en combinaisons agréables ». Pourtant, la philosophie est de la poésie, où une grande part du charme réside justement dans le vague des premiers et derniers pas. Il suffit de jeter un coup d'œil sur les «définitions» des plus acharnés adeptes de la rigueur - Spinoza, Hegel, Wittgenstein - pour s'assurer, qu'ils ne quittent jamais la région réservée aux élucubrations poétiques (rien d'étonnant qu'ils s'interrogent en professeurs marmoréens et répondent en poètes balbutiants). Pour discourir en paix, ils ne s'aventurent guère avec les définitions. La philosophie de la rigueur existe bien, mais elle fut exhaustivement épuisée par Aristote et Kant. | | | | |
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| intelligence | | | Prôner l'âme synthétique, pour effleurer les origines ou aboutissements ; se résigner à l'esprit analytique, pour égrener et appesantir les pas entre le premier et le dernier. Les brouillons abusent de synthèse, les stériles - d'analyse. | | | | |
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| intelligence | | | Une philosophie parfaite est la rencontre d'un esprit mathématique et d'un langage poétique, rencontre, qui n'est pensable qu'en Allemagne (Heidegger eut raison de ne pouvoir imaginer un commencement philosophique qu'en Grèce et Allemagne). | | | | |
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| intelligence | | | Plus que dans les philosophes pinailleurs, on trouve les concepts de Parménide et d'Aristote dans l'informatique : l'être, ou les deux catégories de substance, est un modèle ou une instance ; l'étant (extension dénotée) - une substance réussie ; l'étant en tant que tel - l'origine (réelle) de l'étant ; l'essence (intension connotée) - la substance attribuée, la copule ; l'accident (le symptôme) - instance attribuée à titre individuel. | | | | |
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| intelligence | | | Ils ont épuisé l'idée de Divinité et trouvant le moi trop transparent se sont rabattus sur l'occulte Être, moins humain et légèrement moins sot que l'Existence, et dont le moi serait le Berger. L'homme serait l'être à venir et à se réduire à l'histoire, l'auteur serait mort et l'univers se refléterait dans la langue, l'ontologie effacerait la métaphysique. Des sources du nouvel anti-humanisme. | | | | |
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| intelligence | | | Les sens apportent à l'esprit des signaux émanant de la surface des choses ; l'esprit y introduit une épaisseur de concepts. Originellement, la langue vise les choses, mais sa richesse intrinsèque la réoriente vers l'univers des concepts ; on préfère l'interlocuteur qui cherche à l'observateur qui trouve. Et l'on finit, dans le plus pur des discours, par ne plus interpeller que les concepts. Les sens de l'homme, l'essence des concepts, les sens des idées - tel est le dénominateur phonétique commun de la triade : sensibilité, créativité, intelligence. | | | | |
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| intelligence | | | Pour celui, pour qui le devenir (et non pas l'être) est son élément, la méthode est plus chère que le système, l'inépuisable esthétique du paradoxe - plus chère que l'éthique épuisée de la doxa. « Aucun être à trouver en-dessous de l'action, de l'effet, du devenir » - Nietzsche - « Es gibt kein Sein hinter dem Tun, Wirken, Werden ». En effet, ce qui émane de l'être n'est que le commencement : « L'être pur constitue le commencement » - Hegel - « Das reine Sein macht den Anfang », et c'est aussi lui, l'être, qui conduit le pas dernier, au seuil du sens ; le reste, le parcours, la durée, est palabre humaine et silence divin. | | | | |
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| intelligence | | | En remontant aux commencements, on n'aboutit, en dernière instance, qu'aux rythmes, timbres, hauteurs et intensités - que tout disparaisse, dans le monde ou dans nos espérances, il ne restera que la musique (Schopenhauer). La philosophie ne serait que du tone-painting (G.Steiner) ou le regard naïf (Bergson) – c'est à dire inné, naturel - en soi. Tout dans le monde est artificiel par son origine et naturel par son résultat ; d'où le culte de l'acte qui fixe et l'abandon du fait fixé. | | | | |
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| intelligence | | | La tête enfante de trois manières : poindre, pondre, peindre - le naissant, le né, le renaissant. | | | | |
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| intelligence | | | D'où viennent les partisans de l'Un ou du multiple ? - de la perte du droit chemin (Sommo Poeta). Ou bien je me sens au milieu de la vie, dans une forêt obscure (les multiplicateurs dantesques, explorant girons et cercles), ou bien je suis subjugué par la source ou l'issue de la vie et me consacre à la verticalité et l'immobilité de l'arbre unique, qui me fera oublier « la forêt trompeuse de cette vie » - Dante - « la selva erronea di questa vita ». | | | | |
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| intelligence | | | L'être se fonde dans les points, le devenir se forme dans les axes – les contraintes mécaniques ou les commencements organiques – les deux piliers de la création. | | | | |
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| intelligence | | | L'idée, se virtualisant dans les mots et s'actualisant dans les concepts, est trop près de la réalité, pour que je la prenne pour un point de départ vers la hauteur. Le mot ou le concept, au moins, par leur aspect plus hautain, promettent des chutes plus retentissantes. | | | | |
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| intelligence | | | Pratiquer l'éternel retour : savoir prendre tout état de l'être permanent pictural pour le point zéro du devenir instantané musical. Retour au donné par détour de l'acquis. Festival, sans péché ni Dieu, se substituant au carnaval idolâtre de « a vitio of recirculation » (Joyce) ou de « circulus vitiosus deus » (Nietzsche). | | | | |
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| intelligence | | | Difficile d'être complet, dans la défense des commencements, si l'on n'avait pas suivi ce cheminement préalable : les choses, les idées, les principes, les commencements. C'est pourquoi Valéry est plus complet que Nietzsche. | | | | |
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| intelligence | | | L'herménaute, dans une suite finie et mécanique d'unifications d'arbres, n'a pas besoin de ciel ; le métaphysicien se contente du ciel infini, pour admirer la naissance et la mort des racines, des fleurs et des cimes. | | | | |
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| intelligence | | | La science commence et finit dans la réalité, matérielle ou humaine. Au milieu - la mécanique universelle. La philosophie commence et finit dans la poésie. Au milieu - l'homme existentiel. « La poésie est le début et la fin de la philosophie »**** - Hölderlin - « Die Dichtung ist der Anfang und das Ende der Philosophie ». Mais la philosophie des débuts et des fins est plus réelle que la réalité. | | | | |
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| intelligence | | | Les Orientaux poussent le goût des sacrifices jusqu'à vouloir sacrifier des connaissances. Mais comment les effacent-ils ? Et à quelle ignorance les sacrifient-ils, à la terrestre ou à l'étoilée ? La connaissance n'est qu'une forme géométrique d'un langage pictural ; elle calcule la trajectoire et l'âge de mon étoile, mais c'est moi qui en reçois la lumière intemporelle, c'est moi qui en revis la naissance. | | | | |
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| intelligence | | | La mathématique est la seule science divine, car elle est la seule à avoir, dans les fondements, une pure foi, une croyance n'ayant besoin ni des faits ni des preuves. « Au cœur de toute croyance bien fondée se trouve une croyance sans fondement » - Wittgenstein - « Am Grunde des begründeten Glaubens liegt der unbegründete Glaube ». | | | | |
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| intelligence | | | L'enfance, c'est la création de l'arbre primordial du savoir et de la sensation ; la maturité, c'est l'unification du flux vicissitudinal avec ton arbre existant et résumant ton passé ; d'où l'image et le prestige singuliers qu'a l'enfance. D'où l'importance de ta faculté de revenir au point zéro du regard, ou, au moins, des yeux. | | | | |
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| intelligence | | | Ce qui est divin, c'est la faculté même de l'intelligence, et l'intelligence supérieure consiste à en imaginer les ressorts. Mais aucune révélation divine ne nous les a jamais exhibés. À moins que ce soit à travers des mélodies : « La musique, plus que la sagesse ou la philosophie, est une révélation suprême » - Beethoven - « Musik ist höhere Offenbarung als alle Weisheit und Philosophie ». | | | | |
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| intelligence | | | La bonne philosophie s'attaque aux mystères pour les traduire en problèmes ; la science produit des solutions aux problèmes ; le poète, dans des solutions, découvre un nouveau mystère. C'est ainsi que le poète est le point zéro du bon philosophe. « Plonger au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau » - Baudelaire. Les autres se contentent de l'ancien, dans la platitude du connu. | | | | |
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| intelligence | | | Toute représentation prend, au début, une forme mathématique ; mais ensuite, on peut s'abstraire de l'original, approfondir l'aspect purement mathématique, pour se rendre compte que, miraculeusement, le modèle se met à représenter l'original avec davantage de rigueur. « La mathématique est l'alphabet, en lequel Dieu a écrit l'Univers » - Galilée - « La matematica è l'alfabeto su cui Dio ha scritto l'Universo ». C'est à se demander si Orphée, Pythagore, Badiou ou A.Connes n'auraient pas raison à voir en mathématique une vraie ontologie, car, sorti des nécessaires genres physiques, chimiques et biologiques, tout possible se réduit à la mathématique. | | | | |
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| intelligence | | | Le soi absolu (Kant, Fichte, Hegel) serait une pure liberté, source d'une vaste et profonde philosophie transcendantale ; mon soi inconnu est, avant tout, source de contraintes, pour que mon esprit parte de mon âme, dans un courant poétique, dont le premier souci est de garder la hauteur de source. La rigueur des valeurs face à la vigueur des vecteurs. | | | | |
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| intelligence | | | Le vrai commencement est un recommencement : effacer le nom et le réinventer. Si, en chemin, on ne perd pas d'intensité, cela s'appellera éternel retour. « II m'est indifférent de commencer d'un coté ou de l'autre ; car en tout cas, je reviendrai sur mes pas »** - Parménide. | | | | |
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| intelligence | | | Les fondements de la mathématique, aussi profonds soient-ils, ne jouent presque aucun rôle dans la beauté de l'édifice mathématique ; la métaphysique a la même place dans l'architecture philosophique. C'est l'appel de la hauteur qui les munit de forme et de contenu, les rend viables et habitables, les peuple ou hante. Et Descartes eut raison de croire en l'existence d'une métaphysique de la géométrie. | | | | |
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| intelligence | | | Le principe le plus pur n'est que commencement, point zéro, qui ne se prête pas au développement des idées, débouchant toujours sur une caserne ou sur une étable, mais se consacre à l'enveloppement par le mot : la vision d'une tour d'ivoire, à partir de la réalité des ruines. | | | | |
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| intelligence | | | Descartes voit la source de l'homme dans la position du cogito (l'ampleur de la raison), Heidegger - dans la pro-position du sum (la profondeur du langage) ; elle serait plus nette - dans la pose de l'ergo (la hauteur du regard). | | | | |
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| intelligence | | | Le désir et la foi en philosophie : la transcendance est le désir de preuves ; l'immanence est la foi, qu'en dernière instance, toute preuve est tautologique. Et l'on finit par comprendre, que seule leur valeur, l'intensité simultanée du désir et de la foi, la hauteur, qui en résume l'essence ; cet état ek-statique s'appelle éternel retour : « le retour à sa source, au suprême désir, au premier don de la nature » - Dante - « lo ritornare a lo suo principio, sommo desiderio, prima da la natura doto ». | | | | |
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| intelligence | | | L'être est ce qui préside aux mystères de la naissance et de la mort, mais on le perçoit, définit et juge dans la Caverne du devenir (ou du dévoilement, auquel se réduirait toute vérité) : « Nous n'avons pas de communication à l'être, parce que toute humaine nature est toujours au milieu entre le naître et le mourir » - Montaigne. | | | | |
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| intelligence | | | Une bonne tête ignore la source de son savoir, et celui-ci se réduit aux beaux commencements (« Avoir compris signifie la fin » - Nietzsche - « Das Begreifen ist ein Ende ») ; les rats de bibliothèques brandissent leur savoir livresque, qui ne peut être qu'accumulatif et cadavérique : « Un homme intéressant tient de la nature son grand savoir ; ceux qui ne savent que pour avoir appris croassent dans leur bavardage intarissable »* - Pindare. | | | | |
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| intelligence | | | Pour être inépuisables, les meilleurs cerveaux sont toujours initiaux : dans l'amplitude de la langue - Heidegger, dans la hauteur du ton - Nietzsche, dans la profondeur du regard - Valéry. Les médiocres sont toujours dans le développement, remplissage ou collage. | | | | |
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| intelligence | | | Pour atteindre à l'existence, la chose doit nécessairement vérifier toutes les contraintes de l'essence ; l'existence ne peut donc jamais précéder l'essence. C'est l'ambigüité du mot existence - existence comme naissance (ex-sistence, advenir) ou existence comme manifestation (devenir) - qui pousse à affirmer le contraire. | | | | |
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| intelligence | | | La descente au point zéro de nos réflexions ou de nos émotions, ce sont nos retrouvailles avec l'état d'innocence, le plus propre à provoquer un reflux de créativité, surtout chez les anges : « Le pouvoir rénovateur en nous n’est autre que l’innocence » - Grothendieck - l'innocence des buts entretenant l'ignescence des commencements. Pour Platon, au commencement étaient les Anges. | | | | |
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| intelligence | | | Sur la voie de la pensée, le premier jalon est presque toujours un intérêt soit pour un objet soit pour une relation (et des associations d'images ne viennent qu'après la fixation de l'intensité du désir). Plus on est intelligent, plus souvent la relation se présente avant l'objet, l'opérateur avant l'opérande. | | | | |
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| intelligence | | | On reconnaît la présence d'une pensée par son mouvement vers des commencements (« das Hindenken zum Anfang » - Heidegger) ; son contraire s'appelle inertie - partir des commencements. L'élan auroral, le poids vespéral. La philosophie est l'art de garder l'élan, une fois un commencement touché, elle serait même « la discipline des commencements » - Husserl - « die Disziplin des Anfangs ». | | | | |
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| intelligence | | | L’œil nous présente un espace à deux dimensions ; l'espace réel en a trois ; l'esprit peut concevoir aisément un espace à quatre ou même à un nombre infini de dimensions, dont le bon Dieu espiègle voulut peut-être nous priver. Mais comment réduire ou généraliser l'axe temporel ? L'énigme du temps, pour l'esprit, est aussi insoluble que l'énigme du bien pour l'âme. Ce qui est le plus fascinant, ce n'est pas le changement, le devenir, de la matière, mais la place, l'être, de l'instant écoulé. Le feu du temps, tout dévorant, tout engloutissant, faisant de toute matière un éternel recommencement, tout régénérant ; Phénix, complice de Chronos, en serait-il la seule image parlante ? Tout instant du passé est même moins que cendre - un vrai néant, un vrai vide, une vraie absence. | | | | |
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| intelligence | | | En philosophie, comme en biologie, le retour ontogénétique vers notre enfance, vers le point zéro de l'esprit, est fécond, car on y retrouve tout le parcours phylogénétique des esprits du passé. Dans les prémisses puériles on trouve de meilleures raisons pour s'enthousiasmer que dans les conclusions séniles. | | | | |
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| intelligence | | | Accorder le privilège aux commencements ne veut pas dire, qu'on ne s'occuperait plus ni des développements ni des finalités, mais que même dans ceux-ci on chercherait à reproduire l'instant zéro de la création, ce qui en ferait enveloppements et contraintes, ces hautes traductions de leurs profondeurs ou ampleurs. Les vrais commencements, des fleuves et des esprits, se trouvent en hauteur. « L'intérêt des débuts, c'est de nous montrer nos fins »*** - R.Debray, que la platitude des moyens ne nous permet pas de voir. | | | | |
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| intelligence | | | Ils se disent trop savants pour s'obliger à revenir à zéro - c'est cela, science sans conscience -, tout début, ironique et philosophique, étant retour au degré zéro de la lecture du monde. Le fleuve-vie, toujours recommencé, d'Héraclite, en est une belle image, pour aboutir, sans quitter le rivage, à l'éternel retour ; l'arbre eût été encore plus éloquent, puisqu'il incorporerait des ramages déjà fixes, se hérisserait de nouvelles inconnues, aux feuilles, racines ou cimes, et en appellerait de vivifiantes unifications. | | | | |
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| intelligence | | | L'éternel retour égalise les parcours, mais pour être une source, il faut être porteur d'une intensité unificatrice. Pas de première fois, dans un devenir partout intense. Le recommencement - un nouveau point zéro de la création. La source du premier pas se cache et se fait vénérer. | | | | |
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| intelligence | | | Quand on ne voit en pourquoi qu'une laborieuse remontée aux causes premières et en quoi - un docte attouchement au réel, on peut même renoncer à qui. C'est ainsi qu'ils peignent le sage, qui ressemblerait étrangement au singe qui, comme la rose (Angélus), est sans pourquoi. | | | | |
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| intelligence | | | Pour juger de l'intérêt d'une pose (posture/position) philosophique, le premier réflexe est d'en imaginer le contraire ; c'est ainsi que l'on comprend l'insignifiance d'un regard, qui aurait pour centre l'être, la matière, la vérité, la liberté, et l'on finit par reconnaître que l'opposition la plus intéressante est entre la poésie et la prose, la consolation et la conviction, la musique et le bruit, l'abstrait et le concret, le commencement et le résultat, l'élégance artificialiste et le naturalisme béat ; et cette opposition est symbolisée le mieux par le sophisme et le cynisme. Platon, Pascal, Nietzsche, face à Diogène, Hume, Husserl. Curieusement, les seconds triomphent en pratique, tandis qu'en paroles sont proclamés vainqueurs - les premiers. | | | | |
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| intelligence | | | La vie de la pensée est circonscrite par le modèle spatial, l'être, et le modèle temporel, le devenir : « L'être éternel sans naissance et le devenir qui n'est jamais » - Platon – le premier, d'après toi, existe, et le second – non, ce qui rend celui-ci attractif, en tant qu'outil du bon créateur, l'être étant sa matière première. | | | | |
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| intelligence | | | Deux manières de voir le monde : par l'empreinte fidèle ou par la métaphore déviante, une science définitive ou un art fugitif. L'éternité et l'absolu, contrairement à l'idée reçue, sont le lot des scientifiques et non pas des artistes ; tout ce qui est métaphorique est dans le commencement, le passage, la chute, l'évanescence. Goethe inverse la cause et l'effet : « Tout ce qui est passager n'est que métaphore » - « Alles Vergängliche ist nur ein Gleichnis ». La musique chante l'instant où je vis ; la loi décrit l'éternité où je suis absent. | | | | |
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| intelligence | | | Le regard naît de la contemplation naïve, adamique, non de la réflexion calculante et persistante ; il est synonyme de naissance d'un sens nouveau du monde : « Le regard fait disparaître le sens ancien » - Hegel - « Der Sinn verliert sich in dem Anschaun ». | | | | |
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| intelligence | | | Valéry n'est pas un philosophe (il se posait lui-même en anti-philosophe), puisqu'il est adepte de l'acte (du savoir-faire), c'est à dire de quelque chose d'intermédiaire, tandis que les philosophes évoluent soit dans des commencements (Descartes ou Nietzsche), soit dans des fins (Kant ou Hegel). Mais, évidemment, le commencement l'intriguait davantage. | | | | |
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| intelligence | | | Quand, pour une substance, les valeurs de certains de ses attributs sont ou deviennent fixes et invariables, on inclura ces attributs dans son essence, sinon ils restent accidents. Mais l'origine de cette fixité peut être ontologique ou accidentelle. Aristote ne semble pas avoir remarqué ce caractère mouvant des accidents. | | | | |
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| intelligence | | | La pensée ne peut être continue ; il faut l'interrompre, si l'on ne veut pas tomber dans l'inertie. Questionner, c'est tomber, miraculeusement, sur le premier mot ; penser, c'est essayer s'inspirer du mot dernier, sans le maîtriser. La discontinuité est là, tandis qu'entre les deux - la routine sans brisure, la spirale logocentrique. | | | | |
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| intelligence | | | Newton ne fait pas taire Zénon d'Élée ; le principe d'indétermination de Heisenberg est trop anti-intuitif pour réconcilier, psychologiquement, le mouvement et la position ; la convergence, support de la continuité, ne désamorce pas notre perplexité devant l'énigme du mouvement et du temps ; l'esprit est impuissant de rationaliser les premiers pas du bon sens. | | | | |
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| intelligence | | | Le bon résultat d’une recherche est soit une découverte (aboutissement d’un chemin), soit une invention (renvoi aux nouveaux commencements). Selon leur objet, il y aurait trois sortes de recherches – la recherche de la réalité (les sciences dures), la recherche de la représentation (la mathématique), la recherche du langage (la poésie). Les découvertes se font surtout dans la première ; les deux dernières devraient viser surtout des inventions. La philosophie serait une tentative d’unifier ces trois regards sur la condition humaine. | | | | |
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| intelligence | | | L'intelligence analytique est dans le flair des variables, qu'elle introduit dans tout arbre interrogatif. Là où un naïf ne lit que des constantes ou un superficiel ne décèle que des variables explicites, l'intelligent devine des variables muettes et, par un jeu de réécriture, crée de nouveaux langages de requêtes. « Sans esprit on ne voit que des bribes, avec un peu d'esprit - la règle, avec beaucoup d'esprit - l'exception »*** - Grillparzer - « Der Ungebildete sieht überall nur ein einzelnes, der Halbgebildete die Regel, der Gebildete die Ausnahme ». | | | | |
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| intelligence | | | Seul celui qui a de bonnes ressources propres, gagne à descendre au degré zéro de la pensée. Les autres risquent de n'exhiber ensuite que leur indigence. Mais les pires des raseurs écolâtres sont ceux qui pensent, que « qui n'a pas d'abord des sources, n'a pas ensuite d'autonomie » (Ricœur). Toutes les bonnes sources sont en toi ; si je les cherche ailleurs, je suis condamné à l'hétéronomie, que je le veuille ou pas. | | | | |
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| intelligence | | | Dans la résolution de problèmes, une rigidité dans l'imposition de contraintes ne fait que rendre plus élégante la liberté dans la recherche de solutions. « Ferme dans le choix des choses, souple dans leur traitement »** - François d'Assise - « Fortiter in re, suaviter in modo » - pour rendre invisible l'effort, on a, au contraire, besoin de fermeté en traitement. Et la sensation de vie, ou de sa source, naît indépendamment des choses choisies ; des choses évitées sont plus éloquentes. Quand on tient à caresser ou à envelopper plus qu'à adresser ou à développer, être sans frein est pire qu'être sans fins. | | | | |
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| intelligence | | | Dans la musique littéraire, la philosophie devrait servir de contre-point à la poésie : les questions devraient constituer un fond vague, tandis que les réponses devraient avoir une forme nette ; la profondeur devrait donner de l’épaisseur à la hauteur du style. La recherche de la question, derrière une réponse déjà prononcée, devrait être plus fréquente que l’inverse, qui est si souvent banal ; l’idéal serait d’en pratiquer un cycle. | | | | |
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| intelligence | | | La mesquinerie : s'attarder dans la solution, en tentant de l'appliquer à de nouveaux problèmes. La grandeur : se désintéresser de la solution au profit d'un nouveau mystère ! « Tout problème profane un mystère ; à son tour le problème est profané par sa solution »**** - Cioran. | | | | |
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| intelligence | | | Comment une idée devient neuve est plus intéressant que le fait même de sa nouveauté. Ce qui est encore plus important, c'est de savoir prouver que, toutefois, elle est toujours ancienne et d'en recréer l'originelle fraîcheur. | | | | |
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| intelligence | | | D'un côté - la linéarité du devenir, le fleuve phénoménal, le progrès, l'algorithme, l'apprentissage, le but, autrui, ou bien - l'éternel retour de l'être, la source nouménale, l'intensité, le rythme, le commencement, la contrainte, le soi - telles sont les lignes de partage entre ceux qui peuvent raisonner et ceux qui veulent résonner. On connaît le prix profond des premiers et la haute valeur des seconds. | | | | |
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| intelligence | | | Les vaseuses causes premières aristotéliciennes sont rigoureusement modélisées en informatique sous la forme de ressources, d'outils, d'acteurs, de scénarios. Cependant, tant de philosophes continuent à marmonner, que la tâche centrale de la philosophie reste cette misérable recherche de causes. | | | | |
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| intelligence | | | Les buts sont des contingences, qu'interprètent les principes immuables ; les contraintes sont des fins, qui ne font qu'un avec les principes. | | | | |
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| intelligence | | | Chercher des points de départ (l'Être), des centres (l'essence), des contours (la substance), des étapes (l'état) sont les affaires de la machine calculante. La machine palpitante, en nous, se contente de trouver des sommets de l'excellence, la hauteur. | | | | |
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| intelligence | | | L'esprit et l'âme avancent en parallèle : devant l'embryon devenant homme et devant la fleur devenant fruit, l'esprit saisit le comment du devenir et l'âme - le pourquoi de l'être. Le bras armé de l'âme est la création ; le bras armé de l'esprit est l'intelligence. | | | | |
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| intelligence | | | Travail paradoxal sur la pensée : on cherche à la dépouiller de la gangue des sens, mais quand on le réussit, à coups de métaphores, la pensée jaillit comme une pure sensation. Détachée du sol, elle doit rejoindre, dans l'air, sa source platonicienne. | | | | |
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| intelligence | | | Nos pensées ont trois sources : la scientifique (les représentations), l'empirique (les réflexes appris ou innés), la poétique (le langage). La pensée est d'autant plus pure, qu'une seule source la détermine. | | | | |
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| intelligence | | | Au commencement, il faut tout oublier ; mais l'esprit n'en est pas capable ; l'esprit, s'attaquant aux commencements s'appelle âme : « Dans le commencement, l'esprit n'est pas chez lui ; il aime des colonies » - Hölderlin - « Zu Haus ist der Geist nicht im Anfang : Kolonie liebt der Geist » - l'esprit vit de conquêtes, en pays étranger ; l'âme, c'est notre patrie. | | | | |
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| intelligence | | | L'esprit philosophique est dans l'art des contraintes : sélectionner les sujets dignes d'approfondissement et d'y poser de bonnes questions ; le non-philosophe nage dans des questions secondaires. Le mathématicien ignore l'essence des concepts mathématiques, le malheureux est médiocre dans la peinture de sa souffrance, l'artiste se perd dans l'origine du beau et le saint ignore la source du bien. Malheureusement, au lieu de se concentrer sur la formulation des questions universelles, le philosophe professionnel nous ennuie avec ses réponses préfabriquées, destinées à un clan de jargonautes. | | | | |
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| intelligence | | | Deux types de philosophes de système : ceux qui le cherchent, en parcourant des yeux l'univers entier, et ceux qui le portent au fond de leur propre regard. Les premiers disposent d'idées, banales a posteriori ou/et farfelues a priori ; leur but, un tableau cohérent du monde, y est au centre. Les seconds s'identifient avec leurs mots, un concentré d'intelligence, de noblesse et de tempérament, un réseau de contraintes, déterminant l'élan de leurs commencements, dans leur propre voix, à travers leur propre visage. L'immense majorité des philosophes titulaires ne maîtrisent aucun système et ne s'occupent que de l'histoire routinière de la philosophie. | | | | |
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| intelligence | | | Seuls des principes injustifiables, sans causes premières, mériteraient le beau nom de commencement – l'exact opposé des causes finales, cette fumisterie des bavards, incapables de le beau laconisme initiatique. | | | | |
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| intelligence | | | Dans le domaine intellectuel, deux approches possibles – la linéaire et la généalogique : la croissance et le comparatif, ou la hauteur et le superlatif. Quand on sait tout ramener à la genèse, au commencement, on vit une forme d'éternel retour, et tout enchaînement devient superflu, devient le même. | | | | |
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| intelligence | | | Le cœur est dogmatique (et c'est lui qui inspire le premier pas), l'esprit est sophistique (le pas second vient de lui), l'âme est dialectique et créatrice (elle entoure les pas – de frontières et donne à ces pas – des chemins et des limites). La crise moderne vient de l'hibernation des cœurs et de l'extinction des âmes, ce qui fait de nous des robots, ne vivant que de l'enchaînement des pas mécaniques. | | | | |
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| intelligence | | | Toute philosophie aurait dû n'être que commencements, conceptions, enfantements ; mais ce sont des intermédiaires qui y dominent : « La philosophie commence toujours au milieu, comme un poème épique » - F.Schlegel - « Die Philosophie fängt immer in der Mitte an, wie das epische Gedicht ». Cette philosophie renia sa mère, la poésie ; et la marâtre, la logique, resta mauvais pédagogue. Chez ceux qui pataugent au milieu des choses je ne vois ni héros ni dieux ni exploits, mais des avalanches de formules (pseudo-)logiques ; les yeux y règnent et pas le regard, ce créateur d'images épiques. | | | | |
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| intelligence | | | La causalité est une relation banale et pragmatique, elle renvoie à l'origine d'un objet (ou d'un état) ; non seulement ce qui contribue à ce résultat peut être un commanditaire, un acteur, un matériau, un outil, un fait, mais la sémantique de ces types de cause change radicalement d'un domaine à l'autre. La causalité n'a pas sa place parmi les relations aprioriques. | | | | |
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| intelligence | | | Il n'y a aucune différence notable entre les démarches subjective ou objective ; on déploie le même savoir et la même personnalité, en exhibant les états de son âme qu'en pérorant sur l'esprit absolu. La véritable différence oppose ceux qui suivent l'inertie du troupeau à ceux qui partent de leurs propres commencements de solitaires ; le talent peut sauver les premiers, les seconds comptent sur leur génie (au sens humble, comme le génie pontifical ou informatique). Tout ce que l'esprit universel peut concevoir est déjà préconçu dans l'âme individuelle. | | | | |
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| intelligence | | | Le meilleur usage de la philosophie consiste en peinture de mes états d'âme ; cet exercice exige le choix des axes, autour desquels je développe mes idées ou lesquels j'enveloppe dans mes métaphores ; ce choix correspond à la mise en place des contraintes ; pour moi, ce sont la noblesse, l'arbre, l'intelligence ; pour Nietzsche – le retour éternel, la volonté de puissance, le surhomme. Ce qu'il faut retenir de ces banalités, c'est qu'il ne faille pas exagérer le rôle des contraintes communes, il faut écouter la musique des commencements personnels. | | | | |
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| intelligence | | | Dire je sais que je sais est faire preuve de l'intelligence, si l'on comprend, que le savoir interne touche à la réalité et le savoir externe - au modèle. Et puisque savoir rebâtir son modèle à partir du point zéro est un don de sage, le je sais que je ne sais rien socratique dit la même chose ! Toutefois, plus précis serait : je ne sais plus que je sais. L'exact contraire de cette sobre sagesse serait cette bête ivresse : je ne crois en rien, ce qui équivaudrait : je sais tout, puisque notre maîtrise des connaissances n'a que deux valeurs possibles – savoir ou croire. Plus on connaît, moins on sait. | | | | |
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| intelligence | | | Ceux qui s'imaginent installés dans la profondeur maîtrisée se lamentent sur l'impossibilité de faire passer toute la portée de leur insondables idées ; ceux qui ne font que suivre du regard la hauteur inaccessible, gardent pour soi l'impulsion initiale, le rythme des premiers sons ou images, comptent davantage sur les ailes que sur le cerveau du spectateur ; si ton œuvre est un arbre vivant, il trouvera toujours de bonnes substitutions virtuelles, c'est à dire compréhensions ; et peu importe de quoi l'arbre nouveau s'enrichisse - de feuilles, de racines ou d'ombres. | | | | |
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| intelligence | | | Pour réhabiliter le terme de système, il faut lui refuser tout rapport avec la suite dans les idées, la cohérence, la netteté des finalités, et le réduire à la circonscription des commencements. Sous cet angle, Kant consacre une trinité vitale – le vrai, le beau, le bon –, et Kierkegaard sacre une trinité intellectuelle – l'éthique, l'esthétique, la mystique. Et l'on peut oublier leurs déductions bancales et leurs conclusions banales. | | | | |
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| intelligence | | | Réconciliation du oui nietzschéen avec le non hégélien : le non sévissant surtout dans les contraintes, le oui animant surtout les commencements. Le pourquoi éthique en définira le fond des finalités, et le comment esthétique sacrera la forme du parcours. | | | | |
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| intelligence | | | Comparée à l'idée ou à la valeur, la métaphore a une durée de vie décuplée, avant de sombrer, comme tout le reste, dans la banalité ; c’est pourquoi les commencements doivent partir des métaphores vivantes et non pas des abstractions ; l’héritage culturel de mes ancêtres m’oblige à pratiquer un nihilisme filtrant, éliminatoire, pour écarter tout ce qui fut déjà tenté et devint commun. Avoir bien préparé ma défaite future aura fait partie de mon succès présent. | | | | |
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| intelligence | | | Tout philosophe, ayant abordé les concepts de bon, de beau, de vrai, produit, nécessairement, un système, ce qui, en soi, ne présente aucun exploit rare. Ce n’est ni la rigueur ni le savoir ni l’ampleur qui en constituent le mérite, mais la capacité de chaque idée, dans les cercles idéels, de servir de commencement, de point de départ d’une partition musicale. Certains appellent cette capacité – l’éternel retour du même (système). | | | | |
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| intelligence | | | Le nihilisme des commencements est le plus noble ; il s’oppose à l’imitation, à l’inertie, à l’épigonat ; mais si je réussis à faire commencement de tout pas, de toute action, de toute métaphore, je réalise l’éternel retour du même : « La doctrine de l’éternel retour est du nihilisme accompli » - Nietzsche - « Die Lehre von der ewigen Wiederkunft als Vollendung des Nihilismus ». | | | | |
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| intelligence | | | En visant les aboutissements de la vie, la philosophie se retrouve sur des sentiers battus ; en se limitant aux parcours, elle ne porte que la technicité de l’art ; seule la hauteur des commencements lui confère un statut de noble consolatrice, nous attirant vers les firmaments et nous libérant du prurit des horizons communs, le natif l’emportant sur le votif. L’art personnel rejoignant la vie universelle. | | | | |
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| intelligence | | | Les quatre étapes du surgissement de mes notes : l’état de l’âme, la musique, les mots, la pensée. Une bonne contrainte : ne jamais commencer par la dernière étape. | | | | |
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| intelligence | | | La création est une production, que ne déterminent ni mon intelligence ni ma volonté ni mon savoir ni mon intérêt ; son déclencheur ou sa source s’appelle soi inconnu : « Le Moi est invariant, origine » - Valéry | | | | |
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| intelligence | | | Tant de transitions bourratives, dans des enchaînements narratifs, qui finissent par en oublier les sources et les finalités. Tout le contraire de la poésie : « Le poète, grand Commenceur, le poète intransitif »*** - R.Char. | | | | |
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| intelligence | | | L’excitation, par la curiosité ou par l’angoisse, se trouve à la source des théories mathématiques ou philosophiques ; la mathématique bâtit un système par développement d’axiomes, et la philosophie – par l’enveloppement d’aphorismes. « Les doctrines viennent de blessures et d’aphorismes vitaux » - G.Deleuze. | | | | |
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| intelligence | | | On doit définir la philosophie non pas sur un seul registre, mais sur trois : ses commencements – mon soi, universel et narcissique, non soumis à l’Histoire ; ses parcours – mon talent, mon savoir, mes goûts ; ses finalités – ma consolation, mon tribut au langage. Elle doit donc être haute (donc personnelle, noble, stylée) et profonde (donc ouverte, intelligente, exaltée). Aucune place à y accorder aux catégories des rats de bibliothèques - la vérité, l’être, la liberté, la science. La philosophie est un art poétique. | | | | |
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| intelligence | | | Spontanément, on a de la sympathie pour celui qui refuse toute objectivité et s'extasie devant des tableaux peints par la seule subjectivité libre et déchaînée. Mais, ensuite, vient l'heure du bilan ; et l'on constate, dans les deux camps, le même taux de lieux communs et de trouvailles ; et l'on comprend, qu'à part le talent, rien ne prédispose à l'intelligence, la liberté et la créativité. Peu comptent les axiomes, c'est la première suite, le premier pas et le maintien de son émotion initiale qui détermineront ton envergure. | | | | |
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| intelligence | | | Ils sont tellement habitués à voir dans des fondations (Grund-Urgrund-Ungrund) quelque chose d’objectif, rémanent, définitif, qu’ils les déclarent incompatibles avec la liberté, tandis qu’elles sont parmi les premières cibles de nos commencements et valent surtout par la part de notre personnalité, dans les couleurs et la musique, inimitables et libres, et dont nous les accompagnons. | | | | |
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| intelligence | | | L’étonnante, profonde et précise prémonition de Heidegger, jugeant bien l’avenir de l’Intelligence Artificielle : « Une science nouvelle, unifiant toutes les sciences, s’appelle Intelligence Artificielle. Elle ne se trouve qu’au commencement d’éclaircissement de ses représentations directrices »*** - « Eine neue, alle Wissenschaften einigende Wissenschaft, heißt Kybernetik. Sie steht, was die Klärung irer Leitvorstellungen angeht, noch in ihren Anfängen ». | | | | |
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| intelligence | | | Dans l’œuvre de tout grand philosophe on peut reconnaître un système, vaste, solide, profond, et même, dans le meilleur des cas, - altier. Ce système ne peut être qu’un constat, un résumé a posteriori des ouvrages, dont le commencement aurait été dicté par le choix d’un ton, d’une hauteur, d’une noblesse et non pas des dogmes a priori. Toutes les tentatives de partir d’un système (Descartes, Spinoza, Hegel) débouchent sur la banalité, la platitude, le galimatias. Dans les notes fragmentaires de Dostoïevsky, Nietzsche, Valéry, en revanche, on reconnaît, nettement, un système, un vrai monde de l’esprit. « Le fragment n’est rebuffé que par ceux qui croient en systèmes de création » - S.Zweig - « Das Fragmentarische erschreckt nur den, der an Systeme im Schöpferischen glaubt » - il est permis d’y croire (en rêve), mais non de penser (en actes) selon un système. | | | | |
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| intelligence | | | Toute science part des principes, forge des concepts, formule des hypothèses et en prouve la véracité. En philosophie académique, qui prétend être une science, il n’y a ni principes ni concepts ni vérités, et ses misérables hypothèses ne sont que des galimatias purement langagiers. | | | | |
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| intelligence | | | Qu’est-ce qui justifie, en philosophie, l’appel au genre discursif ? - la poursuite, avec un progrès illusoire, d’une vérité à démontrer ; la prétention de ne négliger aucun des horizons envisageables ; la volonté de constituer un tableau exhaustif et monumental. La vérité, le savoir, la belle universalité – critères, réservés à la science et à l’art et complètement étrangers à la bonne philosophie, qui est toujours inchoative et subjective. Seul l’aphorisme vérifie ces exigences, y ajoutant la beauté de l’expression. Intelligenti pauca. | | | | |
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| intelligence | | | La nature, la vie, l’art se trouvent dans le même camp ; le camp adverse, c’est l’univers mort, minéral. Celui-ci est, tout entier, dans l’inertie, dans un parcours préprogrammé ; celui-là vaut surtout par des initiations, commencements, créations. | | | | |
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| intelligence | | | Ce qu’il y a de plus beau et enviable dans l’enfance, c’est que l’enfant vive dans le naissant et non pas dans le né. C’est pourquoi être artiste, c’est savoir redevenir enfant, en ne peignant que les commencements, en occultant les parcours et en ignorant les finalités. | | | | |
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| intelligence | | | Tout bon philosophe est fait de ses commencements, de ses contraintes, de ses mystères ; il est « un homme d’impossibilités, d’inhibitions, un homme d’arrêt »* - Ch.Péguy. | | | | |
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| intelligence | | | Comme dans toutes les sciences, la mathématique démarre par la représentation d’objets (classes) et de liens entre objets (dont des transformations). La réalité souffle au mathématicien le nombre naturel et l’addition comme points de départ de ses réflexions. Les étapes suivantes : on traite les opérations comme des objets, en en répertoriant des propriétés et en créant des opérations nouvelles ; on constate que celles-ci génèrent des objets différents des objets-sources ; la possession de mêmes propriétés engendre des classes d’opérations, applicables aux objets autres que les nombres ; on finit par manipuler, avec les mêmes rigueur et élégance, des objets n’admettant aucun parallèle avec la réalité. Des réseaux abstraits se substituent aux objets palpables, comme, semble-t-il, c’est le cas dans la physique quantique - les structures finissent par dominer les quantités. | | | | |
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| intelligence | | | La démarche mathématique est tout simple : inventer de nouvelles propriétés (dictées par la logique ou le bon sens), propriétés des objets ou des relations entre objets (ce qui peut aboutir à la naissance de nouveaux objets ou relations) ; ensuite, on en prospecte des conséquences, en avançant et en prouvant des hypothèses. C’est l’élégance de ces propriétés et de ces démonstrations qui distingue les meilleurs mathématiciens. | | | | |
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| intelligence | | | En physique, on finit par chasser tout infini ; la vitesse de la lumière et la température de la matière en sont les victimes les plus célèbres, qui rendirent inaccessible et incompréhensible la belle image du Big-Bang. Et sans l’infini – pas d’origine, pas de commencement transcendant – le mur de M.Planck est infranchissable pour la raison. La mathématique reste la seule science à bien s’entendre avec un infini docile, mais ses commencements sont, contrairement à la physique, triviaux. L’art, qui est la maîtrise des commencements passionnants, est donc plus près de la physique que de la mathématique. | | | | |
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| intelligence | | | On vit, alternativement, du réel et de l’imaginaire ; dans le premier cas, la matière vitale consiste en sensations et actions ; dans le second – en sentiments et pensées. Dans l’acception courante – la vie ou le rêve, l’existence extérieure ou l’existence intérieure, la concentration ou l’imagination, l’enchaînement ou recommencement, l’inertie ou la création, la reproduction ou l’invention, la servilité ou la liberté. | | | | |
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| intelligence | | | Les contraintes sont des méta-principes qui réduisent le champ de mes intérêts. Dans ce champ, soit je développe une forêt de principes, soit j’y plante des arbres, des principes solitaires – la fin ou le commencement, la forteresse finale ou la caresse initiale, le discours ou le chant. Aristote est dans la forêt, et Platon – dans l’arbre ; développeur ou enveloppeur, raisonneur ou poète. | | | | |
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| intelligence | | | L’intelligence s’éprouve dans les deux sphères – la représentation et l’interprétation. Dans les deux cas, on a à faire aux outils et aux usages d’outils. Les outils se valident par la logique ; c’est l’humanité entière qui en est porteuse ; les comprendre relève de l’intelligence commune, et leur usage (ou leur choix) - de l’intelligence individuelle, la seule où l’âme rejoint l’esprit. Dans la représentation, l’intelligence individuelle consiste à deviner les futures interrogations ; et dans l’interprétation – à reconstruire les commencements représentatifs. Elle consiste donc dans l’harmonie des passages d’une sphère à l’autre. | | | | |
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| intelligence | | | Toute la métaphysique est une immense fumisterie. La définition kantienne : « La métaphysique est une science des lois de la raison humaine pure et donc subjective » - « Die Metaphysik ist eine Wissenschaft von den Gesetzen der reinen menschlichen Vernunft und also subjektiv » - est la plus éloquente : la science subjective n’existe pas, aucune loi de la raison pure (à ne pas confondre avec la logique) ne fut jamais formulée. Pour ne pas rejeter ce beau terme, je lui donnerais le sens de l’art des commencements (ce qui vaut mieux que les principes). | | | | |
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| intelligence | | | On peut pardonner à Kant sa lourdeur stylistique, sa piètre vision des fonctions principales de notre conscience, son dogmatisme des catégories et la pauvreté des commencements créateurs – il a le mérite d’avoir bien perçu les dons divins – la Vérité, le Bien, le Beau – auxquels il consacra ses Critiques, hélas fastidieuses. On en tire les mots centraux – pure, pratique, juger – et l’on comprend qu’il s’égare partout. De quelle raison pure peut-on parler, si l’auteur ignore la place du langage, puisque le support de celui-ci, la représentation, est, pour lui, synonyme de sensation ou de perception et non pas un produit conceptuel d’un libre arbitre ? De quelle pratique du Bien peut-on parler, tandis que c’est la seule merveille refusant toute application pragmatique ? De quelle Beauté jugée peut-on parler si celle-ci ne produit que des émotions et dont elle est produite elle-même ? | | | | |
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| intelligence | | | À sa naissance, l’Intelligence Artificielle s’appelait Épistémologie Appliquée et se consacrait à deux tâches – représentation (l’ontologie) et interprétation (la logique, le langage) des connaissances. Il fallait être, à la fois, philosophe, cogniticien, linguiste, logicien, informaticien, pour exercer ce métier. Aujourd’hui, une immense et mécanique fumisterie autour des misérables réseaux de neurones usurpa ce champ humaniste, avec seuls informaticiens ignares qui l’occupèrent. Aucun rapport ni avec l’intelligence abductive (les pourquoi et les comment) ni avec la langue naturelle – un calcul sauvage, avec des big data, se réduisant à la reconnaissance des formes. | | | | |
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| intelligence | | | La réflexion philosophique peut être atemporelle ou atopique, se focaliser sur l’être ou donner un sens au devenir, chercher l’universel ou exprimer le particulier, partir de la pensée ou tendre vers le rêve. La première attitude nous fait pencher sur l’immobile, sur l’abstraction, sur le langage ; la seconde – sur les commencements, sur l’énigme du passé et du présent, sur l’extinction de nos élans, sur la tragédie et la consolation. | | | | |
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| intelligence | | | La pensée n’est ni la fin ni le moyen mais un effet collatéral de la naissance de métaphores. | | | | |
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| intelligence | | | Le fond d’une écriture, c’est son but. Quant à la forme, elle se présente sous deux aspects : son commencement langagier et le chemin d’accès au but, chemin, à la fois conceptuel et métaphorique, extra-langagier. Quelles que soient les arguties des porteurs de lumières, les buts ne peuvent être que collectifs. Les projeteurs d’ombres se concentrent sur la forme, qui fait naître beaucoup plus d’idées originales que le but. | | | | |
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| intelligence | | | Ceux qui s’installent à demeure dans l’histoire aménagée de la philosophie sont perdus pour la philosophie, qui est l’art de pousser ses propres racines et l’aspiration de ses propres cimes. | | | | |
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| intelligence | | | Dans les logorrhées philosophiques, je constate un langage et je devine des représentations sous-jacentes – je vois ce qu’on peut. Mais il est rare d’y comprendre ce qu’on doit (proclamer ou éviter) – les contraintes. Mais la lacune la plus impardonnable, c’est le vague de ce qu’on veut – les questions initiales, les motifs, les finalités formulées. | | | | |
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| intelligence | | | Je m’aperçois, assez tardivement, que la dyade schopenhauerienne est très proche de la mienne : sa Volonté n’est qu’un élan ou un rêve, dont le fatal affaissement appelle une Consolation ; sa Représentation est la démarche centrale, pour comprendre la place du Langage dans un discours. C’est Nietzsche qui, plus poétique et révolutionnaire que moi, dévia la Volonté vers la puissance et la Représentation – vers le retour, toujours recommencé. | | | | |
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| intelligence | | | Ce qui se formule à partir de concepts, abstraits ou spatio-temporels, n’est pas de la pensée, mais de la routine. La pensée naît au milieu de choses vagues : sensations, conscience, désir, opposition, empathie, honte, enthousiasme, angoisse, ni conceptualisées ni verbalisées. Une espèce de mélodie, de puissance naissante, de timbre, de hauteur se fie aux mots approximatifs qui forment une réalité avec de vagues rapports avec tes états d’âme initiaux. Dans cette réalité artificielle percent des idées ; une fois reliées, elles résultent en pensées. | | | | |
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| intelligence | | | C’est la mathématique qui illustre clairement les trois sortes d’intelligence : la définition d’objets intéressants (l’art des commencements), la formulation d’hypothèses sur les propriétés de ces objets (l’imagination des finalités), la démonstration d’hypothèses (la science des parcours logiques). Ce qui est clair, aujourd’hui, c’est que la meilleure maîtrise des deux dernières tâches passera bientôt à la machine, ce qui justifie le goût des commencements chez les meilleures têtes littéraires. Commencer par le commencement signifie deux choses : que le commencement n’est qu’à toi et que les parcours et les finalités sont affaire des manœuvres. | | | | |
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| intelligence | | | Le savoir ne doit être ni le point de départ ni l’appui du parcours ; il doit servir d’outil, pour fabriquer des contraintes. Plus une tête est vide, plus elle cherche à se remplir du savoir pour le déverser ensuite. | | | | |
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| intelligence | | | Les sphères, dans lesquelles la philosophie peut évoluer – les commencements, les parcours, les finalités. Les seules finalités, dignes d’une plume originale, sont la douce mélancolie ou l’ardente admiration ; le savoir, la vérité, l’actualité devraient en être exclus. Les parcours peuvent être continus ou discrets ; les deux peuvent se justifier, si tu possèdes le talent et le style ; si tu reconnais, comme les meilleures des têtes, que la rupture est l’élément fractal nécessaire, pour saisir les objets essentiels, tu aborderas la démarche discrète. Enfin, les plus ambitieuses des plumes, se concentrent sur les commencements, la seule sphère où l’originalité a encore son verbe à dire. Et puisque la partie élémentaire de tout discours philosophique est la métaphore, le commencement en est la quintessence, prenant la forme d’un vers ou d’un aphorisme. | | | | |
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| intelligence | | | Un commencement ne vaut que par sa hauteur, mais il ne peut la maîtriser que grâce à l’étendue et la profondeur d’un héritage électif. La naissance d’une dynastie se produit par l’élagage et le greffage dans un arbre préexistant. | | | | |
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| intelligence | | | Je ne vois aucun intérêt de développer (en profondeur ou en étendue) les réflexions d’un philosophe quelconque ; je n’éprouve que le besoin d’envelopper mes propres états d’âme (qui, en gros, sont communs à tous les introspectifs) – en hauteur d’un style, d’un ton, d’une noblesse. La seule philosophie, digne d’admiration ou de respect, est celle qui parte de zéro, pour proclamer ses commencements, tout en se moquant de ses parcours ou finalités que pourraient suivre les esprits, mais qui laisseraient imperturbables les âmes. Le savoir et la vérité ne sont point des sujets philosophiques. | | | | |
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| intelligence | | | Ce n’est pas la pensée qui trace le chemin et fixe le but, mais l’inertie et le sens commun. La pensée ne gît que dans le commencement, sous la forme d’une caresse verbale, intellectuelle ou musicale. | | | | |
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| introduction ironie | | | IRONIE : Le problème, qui est propre à notre siècle, est la surproduction. Celle des navets est régulée par la réduction de surfaces cultivables ; celle des idées est nivelée avec leurs substituts jetables ; celle de la bile est jugulée par le garrot de l'ironie impitoyable. Une circulation trop libre d'avis empoisonnés fait peser sur notre sang le danger de gangrène ; l'ironie s'occupe de salutaires saignées quand ce n'est d'honorables funérailles. L'ironie nous épargne le ridicule du dernier pas, comme la pudeur nous refuse l'imposture de la maîtrise du pas premier. Autrui et Dieu s'en chargent. | | | | |
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| ironie | | | Les quatre éléments sont de beaux symboles des commencements ; quant à la fin, hélas, elle est unique et n'est que trop connue : quelques atomes - de feu, de terre, d'eau, d'air - dispersés dans un vide aux étoiles éteintes. | | | | |
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| ironie | | | Le premier pas de l'ironie - l'abstrait prenant de haut le concret. Le second - je comprends, que mon abstrait est le concret d'un autre. L'ironie est une succession ou, mieux, une simultanéité de la moquerie et de la contrition. | | | | |
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| ironie | | | Le cynisme étouffe l'élan, l'ironie le rend plus sacré, car plus éloigné ou isolé de ses sources défendables. Toute bougeotte s'achève en platitudes (prenez à la lettre l'avertissement de Jésus : « Si on vous dit qu'Il est ici, n'y allez pas », car l'essentiel mérite votre immobilité et absence), et le cynisme est mouvement. Souvenez-vous, que c'est l'ironie qui manqua le plus à l'œuvre nietzschéenne : « Le cynisme, la plus grande hauteur accessible sur terre » - « Das höchste, was auf Erden erreicht werden kann, der Cynismus » - sur les cartes psychologiques, toutes les coordonnées d'écoles sont plates ; le relief, et donc la hauteur, s'introduisent par la troisième dimension, créée par le talent, l'ironie et la noblesse | | | | |
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| ironie | | | L'automobile au service de l'ironiste. Les niveaux à régler, avant tout démarrage en écriture - l'essence du regard, le liquide de refroidissement pour l'allumage intempestif du cœur, le liquide de frein pour les glandes lacrymales. | | | | |
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| ironie | | | Dire que tout se vaut ne t'apprend rien sur ce qui est sans prix. L'ironie permet de prendre l'élan, mais le décollage exige un sol moins sarcastique. | | | | |
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| ironie | | | Chaque fois que je rogne les ailes à ma verve, tentée par la largeur aurorale, je promets de la hauteur à ma Minerve crépusculaire. | | | | |
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| ironie | | | La meilleure chance de préserver le statut de parole vivante est d'en ériger une statue, de la pétrifier dans une belle formule. Ce qui est statufié s'interprète en vers, source de toute vie. | | | | |
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| ironie | | | La jeunesse : chercher à se mettre sur les épaules des géants, pour mieux voir et avancer vers des fins ; la vieillesse : chercher des points zéro, pour mieux rêver, immobile, des commencements. C'est la place de la musique qui les distingue : elle est le commencement du jeune ; pour les vieux, elle n'en est qu'un « dernier écho » (Nietzsche). | | | | |
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| ironie | | | Trouver une excellente raison de désespérer de l'avenir (des fins de l'homme) devint tâche plus facile et, surtout, plus mécanique que de s'accrocher à une chimère prometteuse - une raison bancale mais suffisante, pour cultiver l'espérance des sources. « Ton but, c'est la source » - K.Kraus - « Ursprung ist das Ziel ». | | | | |
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| ironie | | | Parmi la gent philosophale, l'une des oppositions les plus flagrantes est celle entre la source et le fondement (le Grund de Heidegger), le choix des commencements - partir d'une hauteur (et la source se trouve toujours plus haut que tous nos courants) ou bien bâtir sur une profondeur (qui ne traduit souvent que la gravitation tout mécanique). On meurt de soif de vouloir, près d'une haute fontaine, ou l'on nourrit ses bas appétits de savoir. | | | | |
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| ironie | | | Tant de mûrissement dans les parcours et finalités maîtrisés, avant de se dédier exclusivement aux commencements, c'est à dire de devenir jeune. | | | | |
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| ironie | | | C'est le matin que naissent les pensées les plus rationnelles. Et c'est pourquoi elles ont l'air si ensommeillées, endormies et endormantes. On ne rêve que dans la nuit du passé (« l'avenir est le présent ensommeillé » - Kafka - « die Zukunft ist eine verschlafene Gegenwart »). Le génétique, à l'origine du réflexif et du constructif. | | | | |
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| ironie | | | Déboulonner est plus facile que statufier ; inaugurer des ruines majestueuses serait le compromis. | | | | |
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| ironie | | | Dans l'extase noétique ou la réflexion poétique, il faut être apprenti sourcier, pour conjurer la merveille du premier pas, et apprenti sorcier - pour disparaître, sans déclencher le pas dernier. | | | | |
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| ironie | | | Le paradoxe ne mérite pas qu'on lui voue un culte. Il est juste une hérésie gymnique (une mise à nu par un gymno-sophisme) servant à remettre d'aplomb une foi essoufflée. | | | | |
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| ironie | | | Ne gaspille pas l'énergie de ton âme dans la réduction de toute chose profonde à rien ; l'esprit critique tout seul suffit, pour que toute profondeur aboutisse tôt ou tard dans la platitude. Le bon nihilisme est créatif : au-dessus de n'importe quel rien, il imaginera de hautes choses. Le nihilisme est dans les commencements ascendants, dans les contraintes, qui se moquent des pieds et se fient aux ailes. | | | | |
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| ironie | | | Cheminement des grands, vu à travers l'alphabet : ω - φ - Socrate, α - ω - le Christ, ψ - α - Freud. Il n'y en a qu'Un, qui a l'air de connaître l'Aleph et sa place. | | | | |
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| ironie | | | Travail de plume : porter le léger enthousiasme du premier jour de la vie, tout en en transportant la lourde dépouille du jour dernier. | | | | |
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| ironie | | | Il est certain que l'Orthographe divine est postérieure au Verbe ; toutefois, elle annonce la création du Temps (passant du passé simple au futur intérieur), puisque Chronos est né de Cronos, par une substitution d'une fière explosive (kappa - Κ) par une perfide chuintante (khi - Χ). Perdant sa dignité masculine surchargée, Cronos, en même temps, donna naissance à l'Espace anonyme. | | | | |
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| ironie | | | Le regard, ce serait cet outil de mesure qui perturbe le phénomène et obstrue l'objet ; l'observateur devient la seule réalité, digne qu'on n'en fouille pas les causes. | | | | |
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| ironie | | | Chantre des cervelles - la future vocation du poète, échoué à devenir accoucheur (Platon) ou ingénieur (Staline) des âmes. La profession libérale de robot-décorateur lui fera oublier, qu'il jouait jadis, dans la société, la fonction d'archonte de l'humanité (archontische Funktion der Menschheit – Husserl). | | | | |
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| ironie | | | L'ironie de l'espoir : préférer que le navire coule, mais que l'ancre reste. | | | | |
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| ironie | | | Toute prétention à la nouveauté aboutit à l'une de ces deux questions : qui n'as-tu pas lu ? ou qui as-tu pillé ?« Qu'as-tu que tu n'aies reçu ? »* - St-Paul. Être fidèle à l'immuable appel du Même est plus prometteur et personnel que sacrifier à la tradition de la rupture (Paz). | | | | |
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| ironie | | | Ton travail de conception doit garder toute sa valeur, quel que soit son aboutissement, son dernier pas (à ne pas faire !) : une Nativité miraculeuse, un avortement précoce ou une bâtardise démasquée. | | | | |
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| ironie | | | J'aborde les sons et couleurs en termes si abstraits, que mon discours n'intriguera que les sourds et aveugles - le point zéro des sens et du sens. | | | | |
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| ironie | | | La familiarité légitime avec la pensée te rend impuissant du verbe ; l'intimité - viols ou rendez-vous secrets - avec la langue, la fait enfanter de pensées inattendues et proches. « Les pensées, qui naissent, sans être recherchées, sont les plus précieuses » - Edison - « The thoughts that come unsought for are the most valuable ». | | | | |
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| ironie | | | L'ironie est une fuite, une absence. En tant que telle elle fut à l'origine de la plupart des grandes littératures européennes modernes ; en Italie, avec Boccace, elle devint comique, en France, avec Montaigne, - abstraite, en Espagne, avec Cervantès, - chevaleresque, en Angleterre, avec Shakespeare, - charnelle, en Allemagne, avec Goethe, - romantique, en Russie, avec Pouchkine, - humanitaire. Curieusement, à l'opposé, les Romains n’eurent pas leur Socrate, et le glas de l'Antiquité sonna avec les ironiques Lucien et Juvénal. | | | | |
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| ironie | | | Même la faiblesse, même le désespoir, même le vide peuvent être vécus avec intensité - la leçon centrale de Nietzsche (déjà amorcée par Platon : « Le plus beau des liens est celui qui rend au plus haut degré un soi-même et les termes liés ») ; la volonté de puissance ne vise que l'intensité de la vie. L'intensité de l'inconscience - source de toute poésie ; l'intensité de la conscience - critère de la liberté (Bergson). | | | | |
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| ironie | | | Le monde minéral obéit à la nécessité ; le monde végétal montre déjà des signes de la liberté ; le monde animal la pratique, et le monde humain la produit. Berdiaev serait le seul à le proclamer clairement : « La liberté est absence de la nécessité » - « Свобода есть беспричинность », tandis que Spinoza : « Un homme libre est celui qui vit uniquement selon les préceptes de la raison » - « Homo liber hoc est qui ex solo rationis dictamine vivit » et Marx : « La liberté est la nécessité comprise » - « Freiheit ist die Einsicht in die Notwendigkeit » réduisent la liberté à une espèce servile de nécessité. | | | | |
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| ironie | | | L'avantage de tenir aux points zéro : on tendra vers l'infini par une simple inversion de son néant originel, tandis que les intermédiaires, les médiats, les nains sur les épaules des géants s'efforcent à convertir le fini en infini. | | | | |
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| ironie | | | C'est en cédant à la tentation de l'inertie qu'on tombe souvent sur la source des élans inédits. Du désintérêt pour la nouveauté jaillissent soudain des soifs intemporelles. | | | | |
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| ironie | | | Ici naît mon moi, à la maïeutique si multiple, que je convoque des cohortes des meilleurs accoucheurs. | | | | |
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| ironie | | | La meilleure façon de montrer mon mépris du temps est de bâtir pour mes rêves un séjour intemporel, dans le style anachronique des ruines, ce séjour des meilleures espérances, de celles qui naissent, sans même savoir vivre. | | | | |
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| ironie | | | Seuls les poètes et les … logiciens voient dans l'inexistence d'objets ou de faits une grande et belle source de leurs (é)preuves. Les autres se contentent de l'inexistence divine. | | | | |
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| ironie | | | À l'origine de mes meilleures espérances se trouvaient des pertes, suivies de l'étonnement de pouvoir me passer des choses perdues ; mon désespoir, lui, poignait surtout des acquisitions, qui m'asservissaient. | | | | |
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| ironie | | | L'intensité comme but et contrainte : que le premier et le dernier pas se fassent par enchantement. Les sots de tous les temps : partir de l'enchantement et aboutir au désenchantement ; les naïfs font un parcours en sens inverse. La bêtise moderne : partir et finir par désenchantement. | | | | |
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| ironie | | | Chose, objet, substance, essence, existence, étant, être, l'Un, Dieu - quand je réussis à les traiter, tous, comme des objets, je peux proclamer la mort de Dieu comme l'aboutissement de l'éternel retour du Même, étalé en mille facettes : « Dans l'infini - l'éternel retour du même ; au ciel, le multiple devient l'Un, le système » - Goethe - « Wenn im Unendlichen dasselbe sich wiederholend ewig fließt, das tausendfältige Gewölbe sich kräftig ineinander schließt ». Semper alternum des commencements extérieurs n'est possible que grâce à semper idem des naissances intérieures. | | | | |
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| ironie | | | Où peut mener la création ex nihilo est bien illustré par l'étymologie du Plan divin : Je créerai comme c'est écrit ! Ce qui, en araméen, se dirait - abracadabra ! | | | | |
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| ironie | | | Ceux qui me soutinrent le mieux sont ceux qui placèrent un zéro là où, naïvement, je m'efforçais à attacher des chiffres significatifs. C'est avec des zéros bien ciblés qu'on change le mieux l'ordre des choses impermanentes. | | | | |
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| ironie | | | L'analyse mathématique débute avec des suites – l'arbitraire du premier pas plus la règle du passage du pas n au pas n + 1 - le contraire d'une analyse intellectuelle, où une haute Loi dicte le premier pas et tout enchaînement est méprisé. Dans un groupe algébrique, on sait apprécier l'élément zéro et l'élément neutre, les bases d'une pensée associative, comme en philosophie. « La vraie pensée est une pensée de gens, qui ont quitté la série pour être des groupes » - Sartre - à cette pensée des opérandes, il manqueraient des opérations, pour constituer un arbre. | | | | |
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| ironie | | | Peu d'intérêt pour le procès ou le jugement. Propension à commencer par une condamnation ou un acquittement. Sans aucune envie d'enchaîner par une exécution ou un oubli d'entraves. | | | | |
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| ironie | | | Sur de vraies idées s'appuient les fondations, se comptent les étages et se scrute le vide du ciel. Sur de fausses - l'envie de s'envoler ou de virevolter. « On perdrait courage si on n'était pas soutenu par des idées fausses » - Fontenelle. | | | | |
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| ironie | | | Mon arbre est un compromis, ou mieux - une union, ou encore mieux - une unification entre le matérialisme et l'idéalisme : j'admire l'existence même des constantes dans l'univers de la matière et j'admire l'essence même des variables ou des inconnues, dont est capable l'univers de l'esprit. Mais l'admiration, c'est un autre nom pour désigner la caresse, qui est le commencement ou la racine de tout. | | | | |
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| ironie | | | Dans la peinture des commencements, l'arbre originel ouvre plus d’horizons que la source, mais la source apporte la hauteur ; une haute généalogie laisse cohabiter l'archéologie et la téléologie. | | | | |
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| ironie | | | Le chant convient mieux aux ombres, la lumière se donne même aux récits ; mais il y a des coqs, qui s'imaginent que non seulement le soleil est leur production, mais qu'il se lève à cause de leur chant, comme certains chants du cygne en annoncent le coucher. Il faut être reptile, pour ne pas aspirer aux astres et se contenter d'une Terre, qui tourne en rond. | | | | |
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| ironie | | | C'est en ravaudant ses jours troués qu'on devient grand couturier de la nuit ; c'est en adoptant une pose qu'on traduit le mieux une inspiration. L'acte ne serait que coutures opératoires, le maniérisme - que coupures respiratoires. Le cœur de l'art à travers les cardiogrammes des mots. L'art de se mettre apte au travail s'appelle inspiration. | | | | |
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| ironie | | | Le bonheur de ma traversée de la vie, c'est l'ivresse et, donc, la fête. La fête de la fin de voyage, fête de l'esprit ; ou la fête du commencement, du départ, fête de l'âme. L'ivresse sur la route même ne promet que des accidents. | | | | |
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| ironie | | | La citation m'offre un excellent moyen de fuir les casernes et les salles-machine, et de ne m'entourer que de ruines, que je crée moi-même, en escamotant ou en démolissant le contexte de cette citation et en la renvoyant à ses origines, au point zéro des fondations et des styles. | | | | |
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| ironie | | | Les discours sirupeux ou baveux devinrent si dominants et perdirent à ce point tout souvenir de fraîcheur ou de renaissance, qu'on pourrait regretter la sécheresse de jadis : « L'âme sèche est excellente, avec son feu toujours vivant » - Héraclite - même si aucun Phénix ne touche plus la terre et réside, invisible et immobile, en hauteur aérienne. | | | | |
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| ironie | | | Le chemin vers soi-même est aussi bête que le chemin contre soi-même ; la docte introspection comme la confession indocte ne valent pas grand-chose là où règne l'invention - le regard initiatique sur le soi inconnu, les yeux fermés sur le soi connu. | | | | |
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| ironie | | | Existe-t-il des béatitudes, les yeux ouverts ? - on suppose, que les yeux dessillés ne fournissent leurs découvertes qu'à la cervelle, comme les yeux fermés, prélude de la naissance du regard, ne partageraient leurs rêves qu'avec l'âme. Une haute ironie consisterait à intervertir ces interlocuteurs, pour découvrir le calcul des larmes et l'éblouissement des chiffres. | | | | |
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| ironie | | | La maîtrise littéraire est à l'opposé de la maîtrise échiquéenne. Dans la seconde, comptent les connaissances des débuts, l'intuition au milieu du jeu, la technique des fins de parties. Dans la première, il est plus important de s'appuyer sur l'intuition des commencements, la technique des mots intermédiaires, les connaissances des fins de vie. | | | | |
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| ironie | | | Progrès de ma lucidité : je refuse le titre de sagesse, successivement, aux actes, aux motifs, aux attitudes, aux idées, et je ne l'attends plus que des métaphores. La seule lutte, que je reconnais noble et plénifiante, est celle avec les mots, tandis que les hommes actifs parlent de leur sagesse finale, une fois qu'ils sont fatigués par les luttes indignes mais épuisantes. Toute sagesse est initiale, sagesse des commencements. | | | | |
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| ironie | | | Encore des contraintes : toute poésie commence par l'exclusion du bois de mon arbre, de la matière première de ma montagne, de la lumière de ville de mon ciel étoilé. | | | | |
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| ironie | | | Toute la poésie, qu'elle soit verbale ou musicale, doit sa belle liberté aux contraintes. « Il arrive qu'on s'impose des contraintes, pour pouvoir créer librement » - U.Eco - « Occorre crearsi delle costruzioni per potere inventare liberamente ». Plus de lâches libertés on donne à la forme de son premier pas, plus servile sera le fond du dernier. | | | | |
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| ironie | | | En matière artistique, on aurait dû dire, que l'homme enfante et la femme - engendre. | | | | |
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| ironie | | | Du meilleur usage de mon trésor d'incertitudes : avec cette collection d'inconnues je décorerai mon arbre de nativité, en souvenir des visitations fécondes de l'esprit, suivies d'enfantements heureux de l'âme, pleine de grâce. La maxime est cet arbre sauveur, tendant ses rameaux de pitié et de honte, à unifier avec le monde naissant. | | | | |
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| ironie | | | Ah, s’il était possible de réunir l’ironie, les yeux, les finalités de Voltaire avec la honte, le regard, les commencements de Rousseau ! Le luxe avec l’ascèse ! | | | | |
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| ironie | | | Si je dis, que l'art est la maîtrise, la jouissance, l'ardeur, et A.Blok rétorque : « L'art est là où règnent la chute, la perte, la douleur, le froid » - « Искусство там, где ущерб, потеря, страдание, холод » - qui a raison ? Les deux, puisque l'un est dans la finalité, et l'autre – dans le commencement. | | | | |
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| ironie | | | Hostilité pour les fausses proximités : mot-à-mot, face-à-face, pas-à-pas. Prédilection pour leurs contraires : la réinterprétation, l'effacement, le premier pas. Mais on finit par retomber dans le corps-à-corps cynique, le nez-à-nez éthylique, le côte-à-côte idyllique, le bouche-à-bouche utopique, le dos-à-dos ironique. | | | | |
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| ironie | | | Étant partisan des commencements, je vois de travers l'image de la souche, qui est la fin de l'arbre ; pourtant, faire souche est un acte de débutant, ne visant pas encore la finalité – faire mouche. | | | | |
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| ironie | | | Je me sens plus près des fabricants de lunettes que des analystes d'yeux ou des synthétiseurs de la nature. Ad instrumentem, le contraire de ad hoc, et plutôt que ad hominem ou ad rem, qui, après de fugitifs ad laudem et ad libitum, n'aboutissent que trop souvent à ad nauseam, quand ce n'est ad digitum, juste avant d'être envoyé ad patres. Le goût est dans le choix des choses (ab ovo), l'intelligence - dans les outils (ab actu), la hauteur - dans la part de l'homme (ad oculos), quand ce n'est de la femme - ad foeminam. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie est justifiée par la reconnaissance, que, sous un regard de plus en plus exigeant, la réalité nous échappe à l'infini et aucune certitude finie ne résiste à une quête serrée. « L'ironie est une conscience nette d'un chaos se projetant vers l'infini » - F.Schlegel - « Ironie ist klares Bewußtsein des unendlich vollen Chaos ». L'intelligence est notre épuisable faculté d'harmoniser le chaos. Une fois aux frontières d'un chaos maîtrisé, elle arrive soit au vide de l'attendu, soit à l'ennui de l'entendu ; en se débarrassant du ballast ou de la platitude du sérieux, elle s'accroche à l'ironie, prometteuse de hauteurs et d'apesanteurs. C'est ton étoile qui te remplit de chaos ; celui qui a besoin du chaos, pour enfanter de son étoile (Nietzsche), finira en fausses couches. | | | | |
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| ironie | | | La tradition, comme la routine, est oubli, ignorance ou impuissance dans les commencements. | | | | |
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| ironie | | | Le médiocre aime la peinture de la fin du monde, le scientifique en scrute le commencement, et l'ironique cherche, chez les deux, de la hauteur, celle d'un déluge ou celle d'une source, pour y deviner la solution d'une vie humaine ou le mystère d'une vie divine. | | | | |
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| ironie | | | Tout récit, visant les finalités, est tronqué, tandis qu'il y a tellement de fragments, ne quittant pas les commencements, et qui sont parfaitement achevés. | | | | |
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| ironie | | | Je tiens à l'écriture des commencements ou du premier matin du monde, par réflexe agacé contre le beuglement ambiant sur la fin du monde. | | | | |
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| ironie | | | La philosophie est de la poésie renversée : transformer les commencements poétiques en fins philosophiques ; on peut les confondre : « La philosophie est une science des origines voulues » - G.Bachelard – ce que le poète peut le philosophe le veut. | | | | |
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| ironie | | | Les couronnes, les guirlandes, les rondes expliquent le comment, le quand et le où des fêtes ou des deuils communs ; la fleur sans pourquoi, l’étincelle sans durée et l’étoile sans lieux sont le lot des béatitudes ou des nostalgies solitaires. Les finalités qui ancrent ou les contraintes qui élèvent. | | | | |
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| ironie | | | Le nihilisme, qui proclame l’absurdité des fins, est puéril ; le nihilisme, qui réclame l’égalité des parcours, est niais ; le seul nihilisme, digne et créateur, est celui qui acclame les commencements hors sentiers battus. | | | | |
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| ironie | | | Où A.Musset a-t-il vu des anges du crépuscule ? À la tombée de la nuit, n’apparaissent que les bêtes ; les anges annoncent les aubes. Les commencements diurnes chantent les hauteurs nocturnes. | | | | |
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| ironie | | | Le génie se reconnaît par le choix de la première ligne ; le talent guide les enjambements ; le destin se penche sur le point final, mais la vie y met une rature. | | | | |
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| ironie | | | L'élision du dernier pas et la majuscule du premier - signes du respect pour la phonétique et l'orthographe divines. | | | | |
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| ironie | | | Il y a de l’hypocrisie dans mon culte des commencements, puisque si ceux-ci se remplissent facilement d’enthousiasmes, les parcours sont marqués par la honte, et les fins n’exhibent que le désespoir. | | | | |
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| ironie | | | La philosophie étant surchargée d’interminables lourdeurs séniles, le seul moyen de lui donner des ailes de jeunesse serait de s'y limiter aux commencements. | | | | |
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| ironie | | | Dans l’écriture, les principes déterminent la qualité du commencement, et le talent donne de l’harmonie aux enchaînements ; le mauvais commencement peut être redressé par le talent, mais sans celui-ci, celui-là est irrécupérable. « Avant de commencer à philosopher, il faut être spinoziste » - Hegel - « Wenn man anfängt zu philosophieren, so muß man zuerst Spinozist sein ». | | | | |
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| ironie | | | Obsédé seulement par les commencements, je reste assez indifférents aux fins et même aux centres. Je ne peux être ni anthropocentrique, puisque l’homme est englué dans l’irréversible progressus in simile, ni logocentrique, puisque ce n’est plus le noble Verbe qu’on y sous-entend mais un verbiage, ni même onirocentrique, puisque ce n’est plus le songe du cœur qui y est visé mais le sommeil de l’âme. | | | | |
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| ironie | | | Je croyais ne partager le titre de mes exercices qu’avec Marie Stuart et Tsvétaeva, et voilà que je découvre une dame de plus, une Italienne, écrivant pour les mômes et se tournant, pour la première fois, vers les adultes, avec un roman, intitulé – I più deserti luoghi ! L’enfance et les commencements ? | | | | |
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| ironie | | | Au début, je suis porté par le temps ; à la fin, je n'en porte que des extrapolations, vers le passé grandissant et vers l'avenir s'effilochant. Je commence par déployer mes ailes, et je finis par les ployer comme un fardeau ou pour cacher mes bosses. | | | | |
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| ironie | | | Dans mes ruines peu fréquentables, j'ai beau faire un pied de nez à tous ces bâtisseurs d'édifices du savoir ou de maisons de l'être - j'ai honte devant celui qui refuse les murs, comme toute construction viabilisée, et vit dans un Ouvert, aux sommets d'une sensibilité (Nietzsche) ou d'une intelligence (Valéry), ou bien devant celui qui, dès qu'il voit une pierre, veut l'attacher à son cou (Cioran). C'est le culte d'un Chaos – sentimental, mental ou verbal ; chaos voulant dire un Grand Ouvert, celui qui était au Commencement (Hésiode) ! | | | | |
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| ironie | | | Ce qu’il faut reprocher aux philosophes, ce n’est pas de s’arrêter à mi-chemin, mais le fait même de se mettre en marche, au lieu de se contenter de mettre en musique leurs propres commencements. Le développement est de l’inertie commune, et les buts atteints – l’impasse individuelle. | | | | |
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| ironie | | | La volonté de ne pas aller au-delà des commencements hautains se justifie, entre autres, par la crainte, que ce qui fut ressenti comme un vertige de la hauteur s’avère, à la longue, se réduire à la vanité et à l’orgueil. | | | | |
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| ironie | | | Les absurdistes (Chestov, Cioran) croient que l’absence de fondements (le déracinement) favorise l’épanouissement de l’individu ; mais le plus bel épanouissement se forme dans nos commencements, qui sont une espèce de fondement. S’épanouir dans un parcours impeccable ou dans un but atteint est ou sera à portée des robots. | | | | |
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| ironie | | | Apollon est dans une fin figée ; Dionysos – dans un commencement extatique. | | | | |
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| ironie | | | J’admets facilement, et même fièrement, que mes écrits n’ont ni queue ni tête, c’est-à-dire ils sont dépourvus et de la poursuite de nettes finalités et de l’obsession par la raison – je laisse ces soucis aux réalistes, superficiels ou profonds ; je me contente des commencements, où se niche la hauteur du rêve. | | | | |
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| ironie | | | En écrivant, je suis toujours partagé entre deux impressions disjointes sur le contenu de mes tribulations verbales : est-ce du travail ou est-ce du jeu ? Mais je constate, que le meilleur surgit lorsque, dans cette opposition, le jeu l’emporte. Peut-être parce que, parmi ses alliés, se trouvent l’entame, l’amour, le rêve, tandis qu’à côté du travail s’agglutinent l’algorithme, la multitude, la possession. | | | | |
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| ironie | | | Il est facile de fantasmer sur des signes d’agonie de tout ce qui est vivant ; il est beaucoup plus difficile de vivre des naissances de ce qui vivra dans les âmes, dans les livres, dans les notes. | | | | |
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| ironie | | | Dans la peinture des commencements, l'arbre originel ouvre plus d’horizons que la source, mais la source apporte la hauteur ; une haute généalogie laisse cohabiter l'archéologie et la téléologie. | | | | |
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| ironie | | | L’idée ne vaut que par la noblesse, la hauteur et la fraîcheur de son commencement ; plus on la développe ou l’approfondit, moins excitante et pure elle est. « On ne poursuit une idée jusqu’au bout que si l’on est imperméable à l’ennui »** - Cioran. | | | | |
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| ironie | | | Le commencement, dans l’écriture, est le contraire de l’enfantement : la caresse en est un aboutissement et non pas un prélude. | | | | |
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| ironie | | | La banalité des exercices philologiques du jeune Nietzsche lui inspira une sainte horreur du genre discursif – il se voua au culte des commencements non-développables, puisqu’il aima l’éternité, qui est la négligence du temps, celui qui accompagne tous les parcours cohérents. La métaphore de retour éternel résume cet état d’âme et aurait pu s’appeler commencements hors précédents ou maximes, toujours recommencées ! L’auteur n’est fidèle qu’à lui-même ; c’est, donc, un retour du même, et aucune apocatastase n’y est visée. | | | | |
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| ironie | | | Mon ambition intellectuelle - me résumer en commencements crépusculaires. | | | | |
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| ironie | | | Les aubes (les commencements) sont surtout appréciées aux crépuscules (de la vie). | | | | |
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| ironie | | | Avec des commencements minables, les actions ou les idées, qui en découlent, ont la même probabilité d’être grandes ou misérables. Aux bons commencements, la chose à recommander la plus utile est de s’arrêter le plus tôt possible, avant d’être gâchés par une action ou par une idée. | | | | |
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| ironie | | | Les buts inconnus émeuvent la jeunesse ; les parcours bien connus banalisent l’âge mûr ; les commencements inconnaissables ennoblissent la vieillesse. Aux extrémités – deux rêves, portant la honte du milieu. | | | | |
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| ironie | | | Il est fréquent qu’on passe de l’état d’ébauche à celui de ruine ; le passage en sens inverse est beaucoup plus rare. Et plus précieux, surtout si la ruine provenait d’un château d’ivoire et si l’ébauche était un véritable commencement. | | | | |
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| ironie | | | Ce qu’ils appellent voix intérieure appartient à mon soi inconnu. « Le but d’une vie consciente est d’entendre la voix intérieure et de la suivre » - H.Hesse - « Ziel eines sinnvollen Lebens ist den Ruf der inneren Stimme zu hören und ihr zu folgen » - dans cette formule, il faut remplacer but par commencement, vie par rêve, consciente par inspiré, entendre par tendre l’âme, voix par inspiration, suivre par traduire - tout le reste est parfait… | | | | |
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| ironie | | | Je suis trop occupé à entretenir ma soif, pour me nourrir des autres. Les sources sont à moi ; les autres me fournissent des barrages et des rives. | | | | |
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| ironie | | | En restant au sein d’un même langage, on se répète, fatalement ; en s’en détachant, on se contredit, librement. Ni parcours ni fins ne sont jamais originaux ; ne le sont que les commencements ; c’est pourquoi l’écrivain le plus individué et libre, c’est l’aphoriste. | | | | |
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| ironie | | | Si tu sais interpréter tout triomphe en tant que débâcle, tu ne feras plus de différence entre causes perdues et causes gagnantes. Tu te détourneras des finalités et te consacreras aux commencements. | | | | |
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| ironie | | | Casser ou se casser – deux minauderies des faux rebelles. Même la nuit, ils la voient sous l’angle d’un voyage, dont seul le bout les intéresse, pour vivre, – je leur oppose un commencement immobile, pour rêver. | | | | |
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| ironie | | | Je ne vois qu’un seul avantage de l’étude de l’histoire de la philosophie : confirmer qu’en philosophie seuls comptent les commencements ; les buts et les parcours sont communs et peuvent être effacés ou négligés. Et la plupart des commencements se réduit aux métaphores. Aucun philosophe ne reconnut cette évidence. Les développements ne se justifient qu’en sciences ou chez les amuseurs d’enfants ou de foules. | | | | |
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| ironie | | | Me limitant aux domaines philosophiques et retranchant mes inévitables solécismes, je pense avoir surpassé mes rivaux dans les thèmes suivants : langage, noblesse, intelligence, solitude, bien, souffrance, connaissance, contrainte, commencement, être, liberté, rêve, poésie, philosophie, représentation, vérité, politique, Russie. | | | | |
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| ironie | | | Quand mon dispositif langagier, pour atteindre un but intelligible, ne marche pas, il m’arrive de le garder quand même, car il a fait danser un commencement sensible. | | | | |
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| ironie | | | Parfois la réalité désavoue mon culte des commencements : même si, en effet, la beauté de la fleur peut se gâter par le fruit amer, la beauté du papillon se détache de la méchante chenille. | | | | |
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| ironie | | | Mes trajectoires sont elliptiques : tout point y peut se passer de ceux qui le précèdent et être un commencement. Pour les tenants des parcours linéaires : « Il n’y a pas de commencement. J’ai été engendré, et depuis, c’est l’appartenance » - Gary. | | | | |
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| ironie | | | Développement en profondeur – progrès linéaire surclassant ce qui précède, le sérieux et la relativité égalisante ; enveloppement en hauteur – commencements elliptiques autour de l’invariant, retour du même, l’ironie et la noblesse. | | | | |
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| ironie | | | La pratique du retour éternel, en s’opposant aux visions progressistes ou eschatologiques, place tout commencement créatif dans le présent. | | | | |
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| ironie | | | Je ne veux pas laisser des traces du travail (de mon esprit) sur mes notules, même des traces lumineuses ; je m’arrête sur l’étincelle (de mon âme), dans un état suspendu, inachevé. | | | | |
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| introduction mot | | | MOT : Les idées reçues naissent dans des contrées pauvres et s'arborent par des stériles repus. Les mots non reçus, dont j'assume ici le trafic, portent sur eux l'embarras de leur conception et la douleur de leur venue au monde. Contrairement aux idées, les mots parlent déjà une langue et sont très sensibles à tout changement de climat. Pour les adopter, il faut savoir lire les regards et les doigts aux tempes, sur le cœur ou sur les lèvres. On ignorera à jamais leurs géniteurs naturels ; comme tout ce qui est grand, ils ont une source inexplicable. | | | | |
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| chœur mot | | | INTELLIGENCE : Dans la hiérarchie des mots, domine le mot poétique. Le mot intelligent lui envie l'obscur éclat des sources et le mot ironique - la fascination du dernier pas non fait. Le mot savant sert d'interprète, pour communiquer avec la plèbe des idées. La bêtise aide à savourer les triomphes. Sans l'intelligence, jamais le mot n'aurait atteint de telles profondeurs de la résignation. | | | | |
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| chœur mot | | | ACTION : Le langage des actions est peut-être aussi riche que celui des mots, mais il nous manque une clef pour sa lecture. La clef, que le bon Dieu met miraculeusement en nous, pour insuffler une vie au mot. Le verbe et l'action furent peut-être tous les deux au commencement, mais le troisième témoin, la perversion, s'allia à l'action, ce qui me rapproche du faible, du mot. | | | | |
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| mot | | | Les murs, l'acoustique, l'auditoire, ce sont des idées. La voix, retentie parmi les premiers, amplifiée et embellie par la deuxième, provoquant un écho dans le troisième, ce sont des mots. Et le style en est l'architecture. « L'idée tue l'inspiration, le style fige l'idée, le mot rend superflu le style » - Benjamin - « Der Gedanke tötet die Eingebung, der Stil fesselt den Gedanken, die Schrift entlohnt den Stil ». | | | | |
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| mot | | | L'antique Chaos païen et le Commencement évangélique - l'Idée, le Substantif, et le Mot, le Verbe. Le jalon et le souffle. On est chrétien, peut-être, quand on reconnaît, que le Mot sauveur est à l'origine des idées païennes ; mot inchoatif, face à l'idée terminative. L'éternel - par le commencement ; le commencement - dans l'éternel. | | | | |
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| mot | | | Les plus belles pensées ne seraient que des regards (Er-eignis - Er-äugnis - Nietzsche) et non pas des événements (qui, étrangement, nous dévoient vers le de-venir ou vers l'être - со-бытие - le co-être, ou vers leur fusion dans le soi, qui serait un événement d'appropriation : Er-eignis der Er-eignung - Heidegger - un joli jeu de mots, en allemand, et un impossible charabia en français). « Le regard, c'est une flèche visuelle décochée vers l'infini »*** - Ortega y Gasset - « Mirar es disparar la flecha visual al infinito » - c'est l'absence des choses qui fait de l'infini une vraie cible. Dieu même, au moins le Dieu des Grecs, hésite entre le regard (theoro - je vois) et l'action (theo - je cours). | | | | |
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| mot | | | Deux regrets : premier en sentiment, qui est dernier en forme ; premier en forme, qui ne trouve pas son sentiment. Désir : premier en forme enfante d'un sentiment premier. | | | | |
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| mot | | | Le mot en pointillé crée des états d'âme éclectiques ; mais modulés par la trajectoire des idées (l'idée est l'acte du mot), ils doivent prendre une forme syncrétique, nuage de points orienté. L'idée organique traduit une image d'une seule pièce, le mot thaumaturgique la recrée de toutes pièces. « Les idées sont des créatures organiques ; la forme leur est donnée à la naissance, et cette forme est l'acte » - Lermontov - « Идеи - создания органические : их рождение даёт уже им форму, и эта форма есть действие » - les formes fécondes en idées (Valéry). | | | | |
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| mot | | | Un mot est vraiment dernier non pas parce qu'il clôt une chaîne d'autres mots, mais parce qu'il n'a pas besoin d'un suivant. L'idéal est, qu'il soit, en même temps, la consécration du premier. Par l'humilité d'une conclusion en points de suspension recueillis. | | | | |
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| mot | | | L'irrésistible musique de mon mot – tel devrait être l'entame, et non pas la finale, de mon adresse au monde : mes cordes vocales, les cordes de ma lyre, la corde de mon arc – ma voix, ma sensibilité, ma puissance – le commencement, les moyens, la contrainte – la musique, la noblesse, l'intensité. | | | | |
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| mot | | | L'idée entache l'âme, le mot donne à l'esprit une chance de pureté. Mais chercher à lessiver l'idée, pour faire apparaître le mot use le cœur en manque de blanchisseuses. Si la naissance du mot n'est pas suivie par vagissement de l'idée, autant étouffer ce mot au berceau, il n'est pas viable. | | | | |
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| mot | | | Ce que je bâtis devrait pouvoir se muer, à tout moment, en abri, en ruines, en fonts baptismaux, en mausolée. De l'architecture polyvalente en mode synchrone, abri des exilés, des momies, des relaps. | | | | |
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| mot | | | Les bizarreries, dans ce livre, de ces trois mots capitaux : source, contrainte, fin - le premier n'y a rien à faire avec le verbe sourdre, ni le deuxième - avec contraindre, ni le troisième - avec finir. Les adjectifs, qui s'y prêteraient le mieux - nécessaire, arbitraire, volontaire. | | | | |
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| mot | | | « Au commencement était le Verbe » - on peut en ricaner sur trois niveaux : en syntaxe - les substantifs n'ont qu'à bien se tenir (on est avec les logiciens) ; en sémantique - les relations précèdent les sujets/objets (on est avec les structuralistes) ; et en pragmatique - il n'y a rien à chercher avant le mot, tout peut être réduit au mot (on est contre Platon). Heureux qui est ab-origène du pays du Verbe ! | | | | |
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| mot | | | La passion primesautière disparaissant des entreprises des hommes, l'étymologie de pro-jet (Ent-wurf, на-бросок) devient de plus en plus incompréhensible. Mais la Entworfenheit (ouverture au monde ou, mieux, disponibilité) heideggérienne paraît être un bon terme, pour désigner la première fonction du langage - traduire l'élan de la conscience en une structure ou en un chemin d'accès des choses. | | | | |
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| mot | | | Les mots, qui décrivent une douleur ou un bonheur réels, ou bien les mots, dépeignant des états d’âme complètement inventés, - sont indiscernables. L’authenticité ne peut pas être un critère sérieux de la qualité d’un écrit. Dans la littérature, les mots sont des points de départ et non pas d’arrivée. | | | | |
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| mot | | | Dans l’écriture, le concept est pro-nomos ; dans la lecture, le nom est pro-logos. Nomen omen. | | | | |
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| mot | | | L'origine de la philosophie banale est, simplement - et bêtement ! -, linguistique : en vidant les noms on aboutit aux substances et concepts, en se débarrassant des adjectifs on les réduit aux essences, accidents ou prédicats, en simplifiant le déterminant on patauge dans l'Un et le multiple, en décolorant les verbes on tombe sur l'être. La philosophie la vraie, la poétique, naît aux sources des émotions innommables et des promesses inverbalisables. | | | | |
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| mot | | | Plus on est bête, plus on est persuadé, que le mot serve, avant tout, à traduire des idées tout prêtes. Toujours cette naïveté de l'homme : croire qu'il peut toucher à la source de ses images de Caverne, où toute fenêtre est miroir. | | | | |
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| mot | | | Dans l'esprit se déroulent des métaphores de l'illumination, indexées de désir, sans noms ni verbes, ne relevant d'aucune langue et pointant sur des objets, liens, variables (nomena nescio), valeurs de vérité. La langue le transforme en références (d'objets et de liens) et en formules logiques. Elle y introduit le temps, joue avec des qualificatifs, la négation, l'ellipse, bref avec ce qui n'apporte presque rien à la pensée. | | | | |
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| mot | | | Quand des savants de la connaissance, que sont Claudel, G.Marcel ou Ricœur, produisent leur jeu de mots gynécologique de co-naissance, j'ai envie d'enchaîner, sur le même thème hygiénique, par con-aisances. | | | | |
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| mot | | | La langue n'est pas une pensée extérieure, comme la pensée n'est pas une langue intérieure. La langue prend en charge la pensée ; le contenu de la pensée naît hors toute langue et se forme dans un langage conceptuel. La langue interroge ce que la pensée crée. | | | | |
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| mot | | | Si, une fois épuré de tout ce qui est héritage ou tradition, ton mot continue à vibrer, étinceler ou scintiller, c'est qu'il est apparenté au Verbe. Le Commencement fut toujours opposé à la tradition, qui est un euphémisme pour routine ou plagiat. | | | | |
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| mot | | | L'origine linguistique de la honte : ce qu'il y a de meilleur en nous n'a pas de langage et reste un appel inarticulé, une forme en puissance, une pure disposition sans ressources ni outils. L'invention d'alphabets, l'adamisme et l'ésopisme, la genèse de nos mondes ratés. | | | | |
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| mot | | | L'ambigüité du mot modèle : source ou reflet ; à comparer avec les clairs et expressifs Vorbild et Nachbild (les deux se retrouvant dans Urbild). | | | | |
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| mot | | | Mes révérences à l'arbre : au hêtre suprême, au chêne de ma cellule, au bouleau harassant, au saule prénatal. | | | | |
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| mot | | | Le calembour paraît être stérile sous toutes ses formes : le sémantique - « le cœur a ses raisons, que la raison ignore » (Pascal), le morphologique - « die Eifersucht ist eine Leidenschaft die mit Eifer sucht, was Leiden schafft » (Schleiermacher), l'orthographique - « the Nature, which to them gave goût, to us gave only gout », le syntaxique - « se perdre dans sa passion - perdre sa passion » (soi-disant de St-Augustin) ou « le sceptique ne se doute de rien » (Claudel). Son inertie intellectuelle signifierait-elle sa longévité ? - « Au commencement était le calembour » - S.Beckett. | | | | |
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| mot | | | C'est par des échos communs des sources lointaines qu'on se rapproche, sans se heurter. Écrire, c'est être accompagné de mon Virgile, que je conduis. Con-duire, c'est tra-duire ; dé-duire, c'est intro-duire. | | | | |
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| mot | | | On peut voir dans l'avenir (Zu-kunft) : une origine (Her-kunft), une arrivée (An-kunft), un (r)enseignement (Aus-kunft) - mouvement, immobilité, empreinte. | | | | |
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| mot | | | Dans l'émergence d'un nouveau concept, les mots ne sont presque pour rien. Le concept doit sa détermination à la place dans un arbre (graphe) conceptuel, à ses liens sémantiques avec d'autres concepts, à ses attributs, aux rôles qu'il pourrait jouer dans des scénarios impliquant d'autres concepts. Magnifique prémonition de Valéry : « Au lieu de concept, on peut former une Scène »*, réalisée en Intelligence Artificielle ! Les mots ne servent que de mode d'accès plus ou moins paraphrastique aux objets. Dire que les concepts proviennent du langage et non pas de la science (Benjamin) est une pitoyable ânerie ! | | | | |
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| mot | | | Je ne prête l'oreille aux sermons ou dissertations que si je sens, à leur origine, un désert et non pas des bibliothèques ou cimetières. On peuple de silence le désert du soi, désert d'initiés. Ce bon silence (das rechte Schweigen de Heidegger, si proche de celui de Wittgenstein), que seul un maître sait traduire en mots : « La philosophie est la reconversion du silence et de la parole l'un dans l'autre »*** - Merleau-Ponty. Une autre tâche de la philosophie devrait consister à écouter le bruit profond et tragique de la vie, pour le traduire en musique, haute, héroïque et consolante. Et peu importe, si cette musique était reconvertie en bruit difforme, par les oreilles modernes robotiques. | | | | |
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| mot | | | Guillemets de bienvenue, déconstruction verbale, monstres de morphologie - l'activisme de Heidegger. Je lui préfère cet immobilisme - monstres de grammaire de la création, conception métaphorique, points de suspension en guise d'adieu… La déconstruction est toujours la même manie de (re-)bâtir un système, en ne comprenant pas que seuls les commencements métaphoriques et émotifs sont dignes d'être portés par notre souffle, vers une fin, qui n'est pas à nous. | | | | |
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| mot | | | Seule la Naturphilosophie garde encore une trace de l'origine du mot nature. En russe, при-рода, nous rappelle, qu'il s'agit de ce qui accompagne toute naissance. Tandis que la phusis grecque parle déjà de croissance. | | | | |
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| mot | | | La langue, dans son enfance et dans l'enfance de ses porteurs, est poétique et musicale ; elle vit des commencements, des surprises et des découvertes. Son âge adulte la réduit, de plus en plus, à une prose finale : « L'algorithme est la forme adulte du langage » - Merleau-Ponty - heureusement, il restent quelques poètes, ces enfants du langage et du rythme. | | | | |
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| mot | | | La première fonction du langage est la requête du modèle, non de la réalité. Plus on est intelligent, plus près du moi, et plus détaché de la réalité, est le modèle. Et je finis par remonter du mot vers sa source intérieure en moi au lieu d'en chercher une projection extérieure. | | | | |
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| mot | | | Cette erreur irrécupérable de Mallarmé ou de Wittgenstein - la dissociation entre la langue et ses références extérieures, la source du sens soi-disant gisant dans la langue même. Toute image tropique - dépassant la musique et l'usage - naît déjà dans l'interprétation et celle-ci se fait dans le contexte d'un modèle et non pas d'un banal dictionnaire. Référence, vérité, sens, ces concepts de Frege, furent énoncés dans un mauvais ordre, avec de fausses symétries et analogies. | | | | |
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| mot | | | Éviter cette sottise évangélique - le mot serait un grain s'épanouissant en fonction du sol récepteur ; la semence est un leurre, ton mot doit être un arbre, enraciné dans le souvenir des hommes de ta race, portant des fleurs à offrir, dessinant des cimes à donner le vertige. Que les moutons, les pourceaux et les chiens trouvent un autre prétexte, pour s'y arrêter ne devrait pas te préoccuper. | | | | |
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| mot | | | En déconstruisant, ils enlèvent le mortier et les charpentes, pour ne laisser que les briques des mots nus à partir desquels ils espèrent pouvoir bâtir un édifice pur. Tandis que toute la pureté et toute l'architecture résident dans le ciment de l'intelligence et dans l'ossature du style. Mais cette démarche se justifie en recherche de fondations, de commencements, pour nous débarrasser des épaules de géants, sur lesquelles reposaient peut-être nos positions ou nos constructions. En acceptant, éventuellement, de se retrouver dans des ruines, ce niveau zéro de la création. | | | | |
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| mot | | | Le Verbe est la source, dont on ignore le lieu de naissance, et dont peuvent, hélas, se passer nos misérables paroles, grâce aux progrès de l'eau courante de la Cité. Qui meurt encore de soif auprès de la bonne fontaine ? Que les sots repus proclament tarie, tout en s'affairant auprès de leurs robinets mécaniques. Les hommes perdirent leur éternelle jeunesse, cadeau de Prométhée, car l'âne, qui la transportait, ne put résister à la soif, près de cette fontaine ; la jeunesse fut donné au serpent, gardien de la fontaine, et les hommes finirent par se rapprocher de l'âne. L'eau et le feu ne réussissent pas bien aux hommes : les abattus s'accrochent à la terre, et les enthousiastes - à l'air. | | | | |
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| mot | | | Encore une aberration dimensionnelle d'origine teutonne - l'image d'abîme (Abgrund), associée, bêtement, à la recherche de causes premières (Grund). Kant et Nietzsche passèrent par là, pour nous détourner de la hauteur, cette vraie source, qui entretient les meilleures soifs. | | | | |
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| mot | | | L'illusion de la pensée soi-disant dialogique naît du large partage du langage ; le soliloque semble être le vrai berceau de la pensée, et la pensée conçue ne doit sa congruence avec la pensée perçue que par la tribalité du langage. | | | | |
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| mot | | | On reconnaît le vrai auteur par la place, qu'il accorde aux pas intermédiaires, aux passages entre le n-ème et le n+1-er pas, ou bien aux premier et dernier. Ou bien l'augmentation (augeo) ou bien la création (auctoritas), il faut choisir. La priorité ou la primauté. | | | | |
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| mot | | | En matière des premiers gestes divins, l'opposition la plus fréquente est entre ceux qui penchent pour le verbe ou pour le nom, donc pour la relation ou pour l'objet. La relation semblerait être au commencement, l'algèbre l'y emporte sur l'analyse. Tout algébriste ou linguiste t'y suivrait, seul le poète sait convertir toute relation en chose pour ne réserver la primauté qu'à la hauteur du verbe-relation ou du nom-chose. Scruter les choses est stérile ; c'est le regard sur leurs relations syntaxiques - l'instanciation-appartenance (substance première, ou le suppôt) ou la dérivation-inclusion (substance seconde, ou le modèle) - qui les vivifie. | | | | |
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| mot | | | La philosophie anglo-saxonne, grâce à la distinction entre to be et being, évita la pollution, qui sévit en grec, en allemand, en français, à partir de ce verbe parasite et trop facilement substantivé, être. Imaginez le flot de thèses nouvelles, si Hamlet avait marmonné : être ou néant ? Ceux qui consacrent leurs meilleurs doutes non pas aux fins, mais aux commencements, feraient gémir leurs mots : naître ou ne pas naître. | | | | |
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| mot | | | Je suis sûr de la divinité de mon Enfant ; je sais, que Sa Mère, la langue, s'offre à tout le monde ; mais j'en fais une Vierge et de mon message - une Bonne Nouvelle. | | | | |
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| mot | | | Après l'interprétation d'un discours intellectuel, tout mot doit disparaître, pour laisser la place à un arbre conceptuel ; l'inverse se produit avec un discours poétique, où doit disparaître toute interprétation, pour ne laisser que la musique des mots : « Le dernier pas de toute interprétation consiste à disparaître devant la pure présence du poème »* - Heidegger - « Der letzte Schritt jeder Auslegung besteht darin, vor dem reinen Dastehen des Gedichtes zu verschwinden ». | | | | |
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| mot | | | Le mot, au sens métaphorique et instrumental, ne peut être jugé que par opposition ou contraste avec les idées, les choses ou l'intelligence ; deux conclusions divergentes s'en dégagent, en fonction du choix du lieu de confrontation - commencements ou fins. Dans le premier cas, la pré-existence ou l'importance des idées ou le poids des choses, le mot sort vainqueur, gagnant surtout en hauteur de ses images et de sa musique. Dans le second, face à l'entendement des choses et à la maîtrise des concepts, il perd, par manque de profondeur. | | | | |
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| mot | | | Dans l'écriture, la pratique des commencements est très tangente, leur perception étant fonction du climat et des saisons, propres au lecteur : ce qui est ton grain sera perçu par les plus bêtes comme un choix du chemin, sur lequel il tomba ; par les médiocres – comme un net jalon d'un parcours ; par les sages – comme déjà un arbre, tendant partout ses inconnues, que les sages savent unifier. | | | | |
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| mot | | | De la place du Dire et du Faire dans l'écriture : leurs rôles sont complètement différents aux trois stades - avant la prise de plume, pendant la naissance de l'écrit, enfin, l'appréciation d'un écrit fixe. Au commencement, les niais sont pleins d'idées mûres à traduire dans le dit, et les délicats attendent le premier son ou la première image imprévisibles - le faire, leur métier, ayant besoin d'une matière rare. Au milieu, le niais ne fait que dire, tandis que le mot du délicat naît dans le fait - le style et le ton. À la fin, on ne voit que le fait du niais (son dit étant pâle ou vide), ou le dit du délicat (son fait, c'est à dire son pinceau, étant absent). | | | | |
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| mot | | | Tout discours est fait du dit et du fait, le vrai faire, hors toute imitation, consistant à innover dans le dire. Et cette innovation peut surgir de plusieurs sources : le choix de matériaux, l'usage d'outils, le style d'édifices, leur ampleur, la solidité de leurs fondements ou l'audace de leurs hauteurs, leur incrustation dans le paysage etc. Sans le faire, le seul dire n'est qu'une copie ou une partie de termitières ou de phalanstères. | | | | |
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| mot | | | J'ai beau me détacher de tous les noms, de tous les courants, - ma recherche de points zéro ne pourra jamais réussir complètement dans le domaine des mots ou des idées, où je suis soumis à mon époque et à ma mémoire ; c'est du point zéro des tons que j'ai le plus de chances de me rapprocher, puisque ce domaine se voue surtout à la hauteur, dimension désertée par d'autres chercheurs d'originalité. | | | | |
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| mot | | | La modeste métaphore de point zéro (de la réflexion, de l'écriture, de la volonté) couvre totalement tous ces avortons de concept : le non (des non-rebelles), la négativité (des non-cogniticiens), la négation (des non-logiciens), le néant (des non-poètes), le vide (des non-mathématiciens). | | | | |
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| mot | | | Deux sens du mot signifier : soit une finalité - former un arbre de signes, soit une source - renvoyer à l'origine inarticulable. Et c'est dans le sens respectif qu'on dira, que le soi connu est ce qu'il signifie, et que le soi inconnu signifie ce qu'il est. | | | | |
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| mot | | | Dans le langage, il y a une partie magique, qui créa l'homme, et une partie mécanique, que l'homme créa. Il faudrait revoir ce qu'on entend par commencement, en glorifiant le Verbe. | | | | |
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| mot | | | L'artiste est un porteur successif : du photophore (visant des lumières finales) et du sémaphore (maîtrisant des signes intermédiaires), il aboutit à la métaphore (chantre des images initiatiques) ; il marche donc à reculons, en contrapuntiste. | | | | |
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| mot | | | Il faut commencer par prendre un livre au mot, pour finir par le prendre à la lettre. | | | | |
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| mot | | | La pensée est spatiale (une structure, réseau ou arbre), et l'énoncé (élocution ou écriture) est temporel. Pourtant, il faut savoir passer de l'un à l'autre ; c'est l'objet d'une méta-grammaire, traduisant des structures (communes pour tous les hommes) en suites de références (dont l'ordre dépend de la grammaire d'une langue particulière et du style d'un homme particulier) et vice versa ; ces méta-grammaires permettent de classifier toutes les langues du monde. Un jour, on inventera une langue artificielle spatiale, un espéranto conceptuel, où l'on ne lira plus de gauche à droite, ni de haut en bas, mais où l'on se mettra tout de suite à interpréter les idées, en choisissant soi-même le début et le parcours de sa recherche. | | | | |
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| mot | | | Le parcours d'un créateur - son commencement, ses contraintes, ses moyens, ses buts – tout y est hors langage ; le langage, ce ne sont que des chemins d'accès aux étapes de ce parcours. « Le texte n'est qu'un petit rouage dans une machine extra-textuelle »** - Deleuze. | | | | |
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| mot | | | La langue fait ouvrir les yeux et dresser les oreilles, mais le regard et sa hauteur doivent leur formation - à l'âme, qui préside à la conception du premier et au sens du dernier pas des mots. | | | | |
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| mot | | | Tout ce qui a un nom a aussi une date et un lieu, ce qui enchaîne et limite. Une liberté profonde : donner au nom existant un sens nouveau ; une liberté haute : trouver un nom nouveau à un sens existant, inventer de belles couronnes de noms honorant l'innommable. | | | | |
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| mot | | | L'intérêt, qu'on porte aux commencements ou aux fins, débouche sur les principes pour nos têtes ou sur les ultimatums à nos bras ; le souci du seul milieu traduit la médiocrité et se déverse et se lit dans les média. | | | | |
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| mot | | | Chez celui qui ne maîtrise pas le mot créateur, c'est à dire le mot poétique, la grande matière se profane par le mot inexpressif. Mais celui qui est, à la fois, philosophe et poète, sent l'espace de liberté entre l'expression et la pensée et, tout en visant la pensée, il laisse le mot inventeur tracer le chemin ou dessiner les fins ou esquisser les commencements. Seul le poète peut se permettre de « commencer par faire la chasse aux mots plutôt qu'à la matière » - F.Bacon - « to begin to hunt more after words than matter ». | | | | |
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| mot | | | La caresse s'associe avec la nudité - verbale, sentimentale ou anatomique ; Platon, qui ne préconise que deux genres d'entraînement, aussi bien pour les hommes que pour les femmes, - la musique et la gymnastique, est peut-être le premier à avoir compris qu'au Commencement était la Caresse (gymnos - nudité). | | | | |
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| mot | | | Ni l'idée ni le verbe n'emplissent le premier élan créateur. Au Commencement était quelque chose, qui ne parle pas encore, mais, déjà, console. « 'Au commencement était le Verbe' - un appel à redécouvrir dans ce monde la force créatrice de la raison » - Benoît XVI - « 'Im Anfang war das Wort' - Aufruf dazu, in der Welt die schöpferische Kraft der Vernunft neu zu entdecken » - avant le mot, avant la raison, il y a le désir, caresse à donner ou caresse à recevoir. Le mot lui donne une forme et la raison - un fond. Et la création, c'est l'heureuse rencontre des deux. | | | | |
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| mot | | | Ce qui est digne d'être appelé verbe, n'est pas de notre soi connu, mais à notre soi inconnu. Comme ne l'est pas, non plus, le dernier de nos gestes, nous résumant. L'inspiration ou l'expiration. | | | | |
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| mot | | | Dès que le mot est maîtrisé, des idées accourent, naissantes, non invitées, soudaines, surprenantes. Au-delà des mots et des idées, les écolâtres voient leur idole verbale - l'être. Si celui-ci existe, il ne serait certainement pas mieux rendu par des idées en bronze que par des brisures des mots. Et je n'ai jamais vu « la pensée de l'être se muer en être de la pensée » - Levinas - à moins que l'être de la pensée à naître soit le mot bien né. | | | | |
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| mot | | | Toute idée est mécanique, tandis qu'un mot réussi est vivant, c'est à dire mortel, vibrant, chantant la naissance et gémissant la mort ; l'idée s'y faufile quelque part, au milieu des mots en rires ou en pleurs. | | | | |
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| mot | | | Le mot littéraire devient vivant dans la rencontre du regard de l'écrivain (guidé par le goût) et de celui du lecteur (animé par l'intelligence). Il n'y a pas de naissances au pays des mots, il n'y a que des réincarnations préconçues. « Le mot, d'être dit, meurt, ils disent. Je dis qu'au même moment il naît » - Dickinson - « Word is dead when it is said, some say, I say, it just begins to live that day ». | | | | |
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| mot | | | Le Français est le seul à oser se méfier des idées et se fier au mot. « Le Français est l'homme et maître du mot. Sa pensée a pour source la langue » - W.Schubart - « Der Franzose ist ein Mensch und Meister des Wortes. Er denkt von der Sprache her ». Tous tentent de rehausser l'émotion : le Français - par le mot - outil - verdict, l'Allemand - par le rêve - but - motifs, le Russe - par la vie - contrainte - repentance. Le motif premier comme la dernière parole méritent la mémoire surtout dans un verdict sans appel, dans des causes entendues. | | | | |
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| mot | | | Dans une représentation, les substances auraient pu s'appeler s1, s2, …, s857, …, et les relations - r1, r2, …, r964, …, sans qu'aucune trace d'une langue vivante n'y intervienne. La langue enveloppe une représentation déjà prête ; dans le cas d'une langue indo-européenne, les noms s'associent avec les substances, les verbes - avec les relations, les adjectifs et adverbes - avec les valeurs. La grammaire interne achève ce travail, pour permettre de formuler des requêtes logiques du monde modélisé. Dans l'exploration du monde, les propositions sont donc la fin et non pas le début. | | | | |
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| mot | | | L'homme perd l'intimité avec le mot, il communique, de plus en plus, par le geste ou par l'image, qui sont les chaînes du milieu, de la médiocrité (le middleware). Le diable nous parle de la fin nécessaire, la femme - d'un autre début possible. « La langue est ennemie de l'homme, ami du diable et de la femme » - proverbe latin - « Lingua est hostis hominum, amicusque diaboli et feminarum ». Un chant funèbre ou un chant de sirène réveillent le goût des mots. | | | | |
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| mot | | | Le seul degré de création, qui nous soit accessible, est la traduction. Du lisible (l'interprétation ou la parodie) ou de l'illisible (la transmutation ou la métamorphose), mais toujours dans une langue des mots. « La véritable créativité commence souvent là où s'arrête le langage » - Koestler - « True creativity often starts where language ends ». La langue d'idées n'appartient qu'à Dieu de la médiation. Là où s'arrête le langage s'arrête la création, mais peut se mettre en branle la créativité. | | | | |
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| mot | | | L'agonie ou la contradiction, si redoutées par les médiocres, et si fécondes dans la vie des mots, des idées, des états d'âme, afin d'affermir le culte des commencements et des harmonies, au sein d'un langage naissant. | | | | |
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| mot | | | Une phrase est, à la fois, une construction langagière, soumise à une analyse linguistique temporelle, et une proposition logique, à laquelle on applique une interprétation spatiale : une chronologie presque linéaire et une synchronie en arbres. Deux procédés radicalement différents, ce qui illustre le caractère indépendant et profond du langage : il n'est pas fait pour traitement d'informations, mais pour exprimer la créativité, organique, initiatique, gratuite. Les tâches représentative et interprétative sont essentiellement non-langagières. D'après Descartes, il serait même possible d'exister sans langage, puisque le vrai sens du cogito est bien : je représente (cogito = percipio), donc je suis. D'ailleurs, pour lui, toute pensée n'est que représentative, et donc - pré-langagière. | | | | |
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| mot | | | Ce qui nous procure les vertiges et ivresses, réels et profonds, ce sont les drogues et les liqueurs – les idées, solides ou liquides, prometteuses des finalités ; les vertiges et ivresses imaginaires et hautes naissent du regard sur les fleurs et de la lecture des étiquettes, des mots, aériens ou ardents, parlant origines et commencements. | | | | |
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| mot | | | Au-dessus de nos représentations, se forment deux langues : celle de la prose et celle de la poésie. La première est propre au savoir, à la science, à la vérité-finalité au sens scolastique du terme. La seconde se dédie à la beauté, à la philosophie, à la vérité-commencement. Au centre se trouveront soit une représentation validante, soit un langage qui chante. La précision mécanique ou l'imagination organique. Règne de la nécessité ou de la liberté. | | | | |
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| mot | | | Au commencement était le verbe ? - non, au commencement étaient les intentions (desseins ponctués), suivies des conjonctions/disjonctions d'énoncés ; le verbe ne vient qu'en troisième position, et le douteux sujet cartésien - quand il s'y trouve, par extraordinaire ! - n'apparaît qu'après. Le Verbe n'est premier qu'en énoncés élémentaires. | | | | |
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| mot | | | La compréhension des thèses d'un auteur se détermine par le choix de leurs négations (ou antonymes). Prenez, par exemple, Nietzsche, le contraire de danser ou vibrer - maîtriser, de l'Éternel Retour - le gain en maîtrise, du surhomme - le maître de soi. N'oublions pas, que les sept péchés capitaux ne sont pas des négations des sept vertus. Et qu'en grec, la vérité (aléthéia ou amen) serait opposée à l'oubli ou au commencement, et exister (ek-sister) - à rester en soi-même. | | | | |
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| mot | | | Un bon écrit est un arbre équilibré ; certains mots y seront le sol, la racine ou l'ombre. La littérature serait-elle un art paysagiste qui, par des mots feuillus, reconstituerait un climat ? C'est plutôt mon climat qui produit d'inconvenantes déclinaisons de mots, que je n'avais jamais entrevues. | | | | |
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| mot | | | Opposé à l’Être atemporel, le Devenir, pour le Français, est un parcours, tandis que pour l’Allemand, surtout pour un philologue allemand, il n’est que commencement, naissance. Comme en grec, où le verbe devenir veut dire naître, apparenté à genesis. | | | | |
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| mot | | | Le mot éternel, en philosophie, signifie l’aspect trans-historique, la sortie hors du temps, d’où l’éternel retour nietzschéen, résultant de la métamorphose du devenir, auquel le créateur affecte l’intensité de l’être, le retour égalisant les dates et ennoblissant les lieux. Il ne restera à la dimension temporelle que le culte des commencements, ce culte de la personnalité et de la hauteur, et que Nietzsche appellera volonté de puissance. | | | | |
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| mot | | | L’art de la traduction se prouve le mieux dans le rendu des métaphores. « La foudre engendre l’Univers » - Héraclite, je traduis par « Au Commencement était le Feu », et Heidegger y lit : « L’être de la lumière produit le devenir (la venue-à-l’être dans l’éclaircie) de l’Univers ». | | | | |
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| mot | | | Pour que le vertige du commencement soit libéré de la sobriété des fins, il fait détacher début du but. | | | | |
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| mot | | | À chaque verbe modal correspond un axe conceptuel : la fidélité, le sacrifice – au devoir ; la passion, la paix d’âme – au vouloir ; la création, la puissance – au pouvoir ; le commencement, l’inertie – au valoir. | | | | |
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| mot | | | Presque partout, où j’emploie le mot commencement, j’aurais dû mettre naissance. Le vivant, opposé au marbre des idées, aux coloris des images, aux coordonnées des actions. La hauteur superlative du soi inconnu inspirateur, opposée à la hauteur comparative du soi connu créateur. | | | | |
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| mot | | | Une maxime est toujours un commencement explicite et une fin implicite ; derrière son point final, on doit deviner des points de suspension, d’interrogation, d’exclamation. Quand on n’en est pas capable, on dit : « Tout commencement est petit » - J.Joubert. | | | | |
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| mot | | | Une sage et pacifique résignation à créer ex nihilo incognito, ou bien une rupture, violente ou orgueilleuse, avec des sources communes de nos pensées ? Absence de présuppositions ou déracinement ? - aucun point commun entre ces deux attitudes ; pourtant, l’ouvrage de Chestov, consacrée à la première, fut compris et traduit en français dans le sens de la seconde - Apothéose du déracinement. Les Anglais et les Allemands – groundlessness, Grundlosigkeit – ne s’y trompèrent pas. | | | | |
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| mot | | | L’évolution de l’outil principal d’une écriture artistique : de la confiance orgueilleuse en l'esprit, à la fière foi en l'âme, à la noble maîtrise par le mot, cette étape ultime de toute plume ambitieuse et éclairée, étape gênante pour le regard initiateur mais justifiée par la création finale. En plus, cette conclusion aboutit à cette antienne protéiforme, tout galvaudée qu’elle soit, - Au Commencement était le Verbe, puisque tout grand écrivain vaut par la qualité de ses commencements. Le rêve : réduire tout discours au statu nascendi. | | | | |
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| mot | | | L’usage du mot admet trois sources de ses acceptions ; statistiquement courante, étymologique, innovante. La première est banale, la deuxième – stérile, la troisième – douteuse. C’est pourquoi les relations entre les mots sont beaucoup plus fécondes que les jeux avec des mots séparés – la métaphore s’oppose à l’inertie, à la pédanterie, à l’exotisme. | | | | |
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| mot | | | Comment je vois l’évolution de l’écriture : elle commença par le quoi (les choses), continua par le comment (la poésie), enchaîna avec le pourquoi (la philosophie), pour aboutir au qui (le créateur). | | | | |
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| mot | | | La fierté énergique couronne la fin atteinte ; l’orgueil statique encourage le culte du commencement ; la persévérance dynamique assure la cohérence du parcours. Je subis plus souvent les deux premiers, ce qui m’expose à l’hybris plus qu’au kairos. | | | | |
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| mot | | | Ne pas avoir de fin – deux acceptions possibles de cette expression : le chemin, que je suis, se prolonge infiniment, ou bien – je me passe de chemins et me contente de commencements. Le choix de la seconde version donne une des lectures les plus intéressantes de l’éternel retour. | | | | |
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| mot | | | Pour les phénoménologues, la représentation est œuvre du langage ; pour moi, c’est le langage qui se plaque sur une représentation préexistante. Le langage naît et évolue au-dessus de la représentation, et sans celle-ci il n’aurait jamais apparu, n'aurait jamais été utilisable. | | | | |
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| mot | | | Une hauteur (la noblesse), une tonalité (l’ironie), une musique (la poésie) te dictent les mots du commencement ; de l’enchaînement des mots suivants surgissent des idées. Il faut inverser les causes et les effets dans cette analogie sartrienne : « Le désir s'exprime par la caresse comme la pensée par le langage » - vivent les caresses idéo-verbales ! | | | | |
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| mot | | | À sa naissance, la langue n’était qu’un tas de borborygmes et d’interjections, et Freud : « La parole était à l’origine une merveille, un acte magique » - « Das Wort war ursprünglich ein Zauber, ein magischer Akt » - est complètement à côté de la plaque. Les merveilles et la magie n’apparaissent qu’avec une nécessité formelle et une liberté individuelle, c’est-à-dire avec la culture. | | | | |
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| mot | | | La hauteur musicale, contrairement à la profondeur cervicale, n’a pas besoin de références au réel ; celle-ci est tributaire de la logique et celle-là se fie aux mélodies ; celle-ci développe la genèse des idées et celle-là enveloppe les mots de caresses stylistiques. Les idées finissent toujours dans la platitude du réel ; les mots idéels peuvent garder la hauteur de leur origine. Oui, il faut reconnaître que, pour être messager céleste, il faut placer au commencement - le verbe. | | | | |
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| mot | | | Le Verbe, contrairement au mot, est sensé être animé par une création. Et peut-être c’était l’Homme qui fut visé par le Créateur génial. « La première pensée de Dieu fut un ange. Le premier mot de Dieu fut un homme »** - Kh.Gibran - « The first thought of God was an angel. The first word of God was a man ». | | | | |
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| mot | | | La marche, des pieds ou des mots, t’approche de l’horizon ; la danse, des corps ou des verbes, t’initie au ciel. Le parcours ou le commencement. « Homme, apprends à danser, sinon les anges ne partageront avec toi aucun commencement » - Marc-Aurèle. | | | | |
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| mot | | | En littérature, l’originalité se prouve par des changements de langage, par l’introduction de nouveaux axiomes, par des commencements législatifs donc. Les ordinaires déversent des parcours, des événements. « L’art ancien donnait des lois. Le moderne donne des faits »** - Valéry. | | | | |
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| mot | | | La plupart des choses vivent en concubinage bien fixé avec un mot ; ce sont les moins intéressantes ; elles servent de briques des édifices consensuels. Les plus intéressantes sont des choses, veuves ou vierges des mots : esseulées, cherchant des consolations métaphoriques, ou bien jamais embrassées, avides des caresses adamiques. | | | | |
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| mot | | | Méta voulant dire, en grec, aussi bien après qu’au milieu, l’aphoriste pourrait s’appeler hypo-crite (commenceur, décideur, précédant le jugement des autres), et son lecteur – méta-crite (s’occupant à reconstituer la lumière des parcours et des finalités à partir de l’étincelle de l’incitateur). | | | | |
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| mot | | | Le mot doit résumer ton état d’âme, mais tout mot a pour origine ce qui provoque cet état - une mélodie, une image, une idée : la première comprime, la deuxième imprime, la troisième déprime. Un optimiste solitaire devrait donc s’inspirer davantage des sons que des fonds. | | | | |
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| mot | | | La naissance d’une langue : recherche d’adéquation entre les sons (proférés par nos cordes vocales), d’un côté, et nos intentions et actes, de l’autre ; naissance de représentations, apparition d’objets (et de relations entre eux) se substituant aux choses (matérielles ou spirituelles). La langue est née, lorsque nous finissons par nous adresser aux objets et non plus aux choses. | | | | |
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| mot | | | Partisan résolu du premier mot, refusant tout développement inertiel, je vis au milieu de ceux qui veulent avoir le dernier mot, tout en oubliant le commencement du mot premier. La hauteur irremplaçable de la source ou la platitude finale commune. | | | | |
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| mot | | | En russe, les mots les plus expressifs laissent autour d’eux des incertitudes et ne traduisent qu’un élan plutôt qu’une finalité bien désignée ; des points de suspension plutôt que des points tout court. C’est bon pour la poésie enveloppante, mais ne favorise ni la musique développante ni l’art aphoristique (immobilité et concentration dans le commencement). Nabokov parlait de réticence musicale (музыкальная недоговорённость) dans le russe. | | | | |
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| mot | | | Le Verbe, muni d’un grand style, peut s’appeler Caresse. Ce qui le suit est moins important ; Il n’est qu’une introduction, un commencement ; au Commencement, donc, doit être une Caresse ! | | | | |
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| noblesse | | | La grandeur est la faculté de ne pas perdre de la hauteur, quand les fondements s'effondrent. Elle est donc plus accessible à l'homme du déracinement qu'à l'homme du système. Le dernier tombe, en général, avec son piédestal. | | | | |
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| noblesse | | | Planer, ne pas donner l'impression de coups d'ailes, cacher la source du vol. Ne pas toucher aux choses pour rester sans poids. La recette vaut même pour la hauteur : « Pour gagner la hauteur, il faut plier les ailes » - S.Lec. | | | | |
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| noblesse | | | Le nihilisme civilisationnel - le politique, l'économique, le technique - ne peut venir que de l'ignorance tout court, puisque inventer des points zéro y est ridicule, toute création y étant accumulative ; c'est une ignorance étoilée qui justifie le nihilisme culturel - dans l'art ou en philosophie. Trois sortes de nihilisme honorable : l'éthique - le souci des moyens, l'esthétique - la noblesse des contraintes, le mystique - l'obscure vénération des commencements et des fins. Trois sortes de points zéro de la création initiatique. | | | | |
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| noblesse | | | Devant « les flèches du désir vers l'autre rive » - « Pfeile der Sehnsucht nach dem andern Ufer » se voir « un pont et non un but » (« eine Brücke und kein Zweck ») - Nietzsche - c'est toujours de la voirie aménageant l'accès d'étables. À moins que le pont soit l'origine, et non pas un but, des rives. Je préfère un débordement de l'âme me mettant au pied d'un arbre, où je puis bander mon arc, sans décocher de flèches. | | | | |
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| noblesse | | | Ma hauteur atopique est assez proche de l'intensité physique (Nietzsche), mais je crois, que le seul point d'arrivée non dérisoire d'une intensité est bien la hauteur, ce qui entretient la stridence, initiale ou finale. De l'état de glace à l'état de grâce, sans s'attarder à l'état de race. | | | | |
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| noblesse | | | Très tôt je comprends, que ma voix ne peut pas avoir de fond (les sources et les fins m'étant inaccessibles). Plus tard, j'apprends, hélas, que même la fusion avec la forme est une illusion de plus, qui dure le temps d'un emballement (« le dur désir de durer » de l'artiste - Éluard). Il ne me restera que la perspective, la voix qui s'éteint en échos mourants (flatus vocis), en regards évanescents. | | | | |
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| noblesse | | | Les outils à jeter : la boussole, la jauge, la table de multiplication. À garder : l'altimètre et le sens du zéro annulateur. | | | | |
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| noblesse | | | Sur les axes des valeurs, Aristote cherche des commencements, Kant - des frontières, leurs épigones - leurs points préférés. Mais Nietzsche ennoblit l'axe tout entier, en le munissant d'une même intensité, qui est le fond de notre moi ; cette axiologie s'appelle l'éternel retour du même ; ce qui change en moi n'est pas moi. | | | | |
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| noblesse | | | Deux seuls expédients pour perdurer : disciples ou musée, le sort du grain qui meurt et de celui qui est laissé en germe. | | | | |
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| noblesse | | | Le spectre de l'impulsion initiale, c'est ce qui distingue un homme intéressant. « Tout s'achève avec mon commencement » - T.S.Eliot - « In my beginning is my end » (ne pas croire les Chrétiens, naïfs ou hypocrites : my end is my beginning). En grec, commencer signifierait commander - volonté de puissance (pour Nietzsche, vouloir, c'est obéir au commencement, plutôt que commander la fin) ! « L'unique joie au monde, c'est de commencer » - Pavese - « ricominciare è l'unica gioia al mondo ». Ensuite, le poète, qui doit être Prince, conserve cette impulsion (« nous ne sommes pas responsables de ce qui naît en nous, mais de ce qui dure »** - Valéry), le philosophe la contrecarre par un angle de vue paradoxal, le pragmatique la rattache à la réalité. La pulsion, l'expulsion, la propulsion. | | | | |
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| noblesse | | | L'obsession par des sources et finalités apocalyptiques et capiteuses rend incapable de tracer les perspectives, mais en intensifie le vertige. | | | | |
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| noblesse | | | Sur Terre n'est libre peut-être que mon premier pas, les suivants ne m'appartiennent pas, ou moi, je ne leur appartiens plus. Mais le regard posé sur mon étoile est toujours libre. Et les meilleurs chemins se tracent dans le ciel, à la lumière de mon étoile. | | | | |
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| noblesse | | | Mon soi inconnu, c’est l’origine de mon inspiration, la grâce de mes rêves, grâce qui s’oppose à la liberté d’agir de mon soi connu. Quant j’écoute la musique du premier, je me libère volontiers du bruit du second. « Dans quel sens arrives-tu à te libérer de ton soi ? – là réside ta vraie valeur »* - Einstein - « Der wahre Wert eines Menschen : in welchem Sinn kann er zur Befreiung vom Ich gelangen ». | | | | |
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| noblesse | | | Le pauvre d'imagination se tourne vers l'avenir ; le pauvre d'esprit patine dans le présent ; le pauvre de vie peuple le passé. L'homme sensible s'éprend de la vie d'un rêve passé plus que d'un rêve d'une vie future. Penser à la conservation du futur et à la redécouverte du passé, c'est, à la fois, le culte du commencement et le souci de l'éternel retour : « Le retour au commencement est une espèce de futur » - Jankelevitch. | | | | |
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| noblesse | | | Vivre selon Vertu, Nature, Vérité ? Les vies grand teint surgissent du contre ou du malgré. Mais, par la magie de l'éternel retour, tout contre finit par un grand oui. Du grand acquiescement final naît le style ; le non initial n'en définit que le rythme. | | | | |
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| noblesse | | | Avoir son propre soi (le soi connu) n'est pas un fait ou un point de départ, mais un but et une permanente conquête (le soi inconnu n'étant que contraintes et commencements). Face à la dissension avec la raison. Le moi docile est troupeau. « Le moi est plus dans ce qui gouverne que dans ce qui est gouverné » - St-Augustin - « Magis sum ego in eo quod rego, quam in eo quod regor ». | | | | |
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| noblesse | | | Quatre types de rayonnement : utilitaire, moral, mystique, poétique. Quatre questions abductives : quoi - création, comment - sensibilité, pourquoi - source, où - liberté. Seuls l'ironie ou le regard répondent au au nom de quoi. Dans l'ironie on devine l'âme, dans le regard - l'esprit. Une ironie trop désinvolte devient stérile, un regard trop exigu confond la profondeur avec la hauteur. Peut-être que l'union de l'ironie et du regard s'appelle liberté : « Le au nom de quoi forme l'Un avec la Liberté » - Heidegger - « In eins mit Freiheit ist Umwillen ». | | | | |
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| noblesse | | | Viser la hauteur, y tendre, n'apporte, en soi, pas grand-chose à la qualité de ton élan ; ton élan doit partir de la hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | Fondation et élévation de ruines, en pierres de Sisyphe, que l'herbe supporte et le verbe emporte. « En herbes, verbes et pierres » - Paracelse - « In herbis, verbis et lapidibus ». | | | | |
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| noblesse | | | Deux cultes opposés, celui du centre et celui du premier pas. Le centre dont tout s'éclaire et rayonne ; le premier pas naissant dans une troublante obscurité. Le centre, le problème de l'équilibre et de la paix. Le premier pas, le mystère des ruptures et de l'inquiétude, l'attirance de mes frontières inaccessibles, l'acceptation d'être un Ouvert. Mon soi inconnu hante mes limites ; son hypostase articulée investit mon centre. | | | | |
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| noblesse | | | Les heures astrales ou hautes : les premières - pour ériger les écueils, les secondes - pour les surmonter. L'heure astrale : quand la raison me fait honte ou la chair me caresse. L'heure haute : quand, d'un seul coup d'œil, mon âme peut contempler tous les sommets de la vie. La félicité, c'est leur rencontre, que je vis corps et âme. | | | | |
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| noblesse | | | Le vrai élan n'est lié à aucun but palpable. Les déceptions viennent de cette mauvaise association. « La nature n'a pas de but, quoiqu'elle ait la loi » - J.Donne - « Nature hath no goal, though she hath law » - mais c'est la culture, et non pas la nature, qui édicte la bonne loi, faisant du commencement le contenu principal des élans créateurs. | | | | |
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| noblesse | | | En fait d'art, agir au nom d'un bon droit est bête et servile, contrairement à la politique. L'attitude, qui nous découvre le mieux, est l'imposture reconnue, l'impossibilité de se réclamer d'une source, la traduction de pures mélodies en cadences abruptes. Parler au nom de ce qui refuse tout nom. Être interprète plutôt que représentant. | | | | |
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| noblesse | | | Commencements, parcours, fins : dans mon adolescence, un corps tourmenté et une âme naissante font de la hauteur poétique la quintessence de l'humanité ; ma jeunesse studieuse me rapproche de la profondeur savante et j'y place le sel de la terre ; ma maturité fait affleurer tout savoir vers la platitude mécanique et je me mets à apprécier l'ampleur philosophique. Heureux celui qui finit par un retour éternel vers ses sources, pour y retrouver son éternelle et infaillible jeunesse. | | | | |
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| noblesse | | | On peut tolérer, que la surface soit profonde, mais la source ne doit être que haute. | | | | |
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| noblesse | | | Celui qui manie les dates de sa naissance s'accommode bien d'ignorer la date de sa mort. | | | | |
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| noblesse | | | Les plus fraternels incitants, c’est R.Debray qui me les offrit ; les plus savoureux des aliments, c'est chez Valery que j'en déguste ; les plus flamboyants des excitants, c'est Nietzsche qui m'en charge ; mais ce sont mon goût et mes appétits qui les commandent ou décommandent à ma table ; et je reste, volontairement, sur ma faim, cet état béni de mon corps et de mon âme. | | | | |
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| noblesse | | | Le choix est entre l'imposture (la mystification de soi) et la conscience de soi. L'artiste opte pour le premier terme, afin de communiquer avec la source de tout ce qui est mystérieusement humain. Les autres se partagent en deux groupes équivalents : les joueurs conformistes et les jouets anti-conformistes. | | | | |
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| noblesse | | | Préférer la hauteur des sources à la largeur des estuaires, les contraintes, climatiques ou paysagistes, des rives - au volume et à la profondeur du fleuve. | | | | |
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| noblesse | | | Constat désabusé : toute tentative de réduire la source d'enthousiasme au feu (le geste), à la terre (la mémoire), à l'eau (la vie) - échoue. Il ne reste, pour tout ce qui se veut ailé, que son élément naturel - l'air (le rêve), pour être porté non pas comme la lumière, mais comme le son. « L'élément de la parole est l'air, le médium vital le plus spirituel et le plus universel » - Feuerbach - « Das Element des Wortes ist die Luft, das spirituellste und allgemeinste Lebensmedium ». L'air, symbole de la verticalité, représenté, dans l'Antiquité, par une ligne verticale, les autres éléments étant réduits à la plate géométrie de carré, de zigzag et de spirale ; l'air de la hauteur, l'air tonique (eine Luft der Höhe, eine starke Luft - Nietzsche). | | | | |
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| noblesse | | | Au début, ils pensent protéger leur âme, en n'offrant aux autres que la vue de leur épiderme. Mais le ballet incessant des chatouilles, déchirures, caresses fait vite oublier l'auteur de toute musique ; on ne caresse pas les cordes de l'âme, on les tend, car la première fonction de la musique est le tragique et non pas le ludique. | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse du rêve n’est ni dans la dignité du mouvement ni dans la netteté du but, mais dans l’immobilité d’un beau commencement. Renoncer à développer celui-ci rend la vie plus pauvre et le rêve – plus riche. | | | | |
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| noblesse | | | Le vrai maître : il m'introduit dans sa tour d'ivoire, je finis par l'en expulser, je la réduis en ruines et je le vis comme une initiation. Les faux maîtres ne font que créer un mode de recrutement. Écoute Jésus répéter le mot de Socrate : « Là où je vais, personne ne pourra me suivre ». | | | | |
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| noblesse | | | La rencontre du vrai et du beau produit l'intelligence, celle du beau et du bien - l'amour, celle du bien et du vrai - la foi. Mais le faisceau de ces trois axes crée un seul foyer, à égale distance des origines et des fins, - la noblesse. | | | | |
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| noblesse | | | La pensée qui t'apaise est rarement de la pensée ; c'est la sensation de honte qui annonce, le plus souvent, sa pénible naissance. Marc-Aurèle : « que tu puisses avouer toujours sans honte tes pensées » - n'y a rien compris, tout en ignorant la profonde ironie de sa pseudo-sagesse : « qui vit en paix avec soi-même, vit en paix avec l'univers ». | | | | |
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| noblesse | | | Quand l'intensité remplit mon regard, tout événement - une agonie, un triomphe ou une découverte - est vécu telle une vicissitude sans conséquence, aux noms communs. N'apportent des secousses que les naissances, ces surgissements de l'innommé. | | | | |
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| noblesse | | | Qu'est-ce que l'intensité ? - serait-ce l'aboutissement d'une flamme, transmise à la musique pour finir imprimée dans l'âme, sans traces d'objets, d'instruments et de finales ? L'énigme de l'esprit, qui se charge de cette trajectoire, - l'impulsion toujours tragique du commencement : « Le tragique commence avec la ruine de l'imitable » - Lacoue-Labarthe. Le commencement est découverte de tours d'ivoire ; à la fin, une démolition est inévitable ; deux issues possibles : servir de matériaux de construction ou devenir une ruine intouchable, un rêve naissant : « Si tu détruis, que ce soit avec des outils nuptiaux »** - R.Char. | | | | |
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| noblesse | | | Le sage est pessimiste des fins et optimiste des commencements ; et pour assurer un fond joyeux de son existence, il tient à donner à son essence une forme toujours initiatique. | | | | |
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| noblesse | | | Quelle ligne de parenté m'est plus chère ? celle que m'insuffle le même feu dans les veines, ou celle qui me rend solidaire dans la poursuite des mêmes objectifs ? le sort ou le choix ? - moi, je penche pour le sang et me détourne des gangs. D'autant plus que le poète, en moi, aime converser avec le sort, et le philosophe s'amuse à unifier tous les choix. | | | | |
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| noblesse | | | L'extase ou la sécheresse, le oui ou le non aux illusions sont des contraintes, que le philosophe se donne, pour ne pas rater ses commencements du jour, dont la forme est faite d'ombres et de rêves. Le sot en fait des buts ou des fonds, lumineux et permanents. « L'esprit le plus parfait est une sèche lumière » - Héraclite, qui peut devenir, le lendemain, des ombres ardentes. « La poésie doit être assez sèche pour mieux flamber » - Paz - « La poesía debe ser un poco seca para que arda bien ». | | | | |
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| noblesse | | | Le nihiliste n'a pas moins de points d'attache que les autres, mais de ses attachements ne s'hérite pas mécaniquement son essence ; elle découle plutôt des accidents, qui accompagnent toute naissance du premier pas ou toute liberté du pas dernier. | | | | |
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| noblesse | | | L'aristocratisme n'est pas dans ce que j'hérite, mais dans ce que j'engendre ; j'hérite ce que mon soi connu m'énumère, j'engendre ce que mon soi inconnu chante dans son être. Au procès de ma vie, il ne suffit pas d'être témoin : « Afin qu'il témoigne d'avoir hérité ce qu'il est » - Hölderlin - « Damit er zeuge, was er sei, geerbt zu haben » - il faut aussi savoir me mettre dans la peau d'accusé ou dans les oripeaux de juge. | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse des commencements est dans leur hauteur, la noblesse des fins est dans leur ouverture, la noblesse du parcours est dans l'intensité. | | | | |
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| noblesse | | | Les yeux ont deux fonctions disjointes : être source des larmes ou commencement du regard. Il serait sage de les équilibrer, sans négliger aucune : « Plutôt pleurer qu'explorer » - Faulkner - « Ever complain, never explain ». Pleurniche sur le beau, déniche le vrai. Le corps complique, l'esprit explique. La contagion, entre eux, passe par les oreilles, source d'une ironie anti-tintamarre ou d'une cacophonie amplificatrice. | | | | |
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| noblesse | | | La bonne espérance : s'inspirer des fins illisibles, s'identifier avec des commencements sensibles, se détacher des pas intermédiaires serviles ou des poses intérimaires fragiles, - trop intelligibles. | | | | |
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| noblesse | | | Le rêve est dans son élan initial, dans son départ, mais toute arrivée est dans la réalité, où tout mouvement n'est que géométrique, toute hauteur vite réduite à la platitude, toute solitude souillée par la présence des autres. « Je voulais les attacher en haut, les mener à la réalité par des songes » - Chateaubriand - qui manque de regard manquera aussi de hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | Si, à l'embouchure, je suis capable de retrouver, d'entretenir ou de recréer l'intensité ou le rythme des sources, je suis dans le même fleuve anti-héraclitéen, témoin de l'éternel retour. | | | | |
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| noblesse | | | La raison et la noblesse sont, le plus souvent, adversaires. La fin de la raison, c’est le désespoir ; le commencement de la noblesse, c’est l’espérance. « Le commencement de la philosophie n’est pas l’étonnement, mais le désespoir » - Chestov - « Начало философии не удивление, а отчаяние ». Maintenir l’étonnement, c’est maintenir l’espérance. | | | | |
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| noblesse | | | Si j'ai un tempérament créateur, je dois commencer par choisir mes points de départ. Soit je reprends le fil d'une trame, entamée par les autres, et j'y ajoute un maillon de plus ; soit je refuse cette inertie et je crée mes propres sources, en devenant ainsi nihiliste : filum – hilum – nec-hilum - nihil. | | | | |
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| noblesse | | | Que doit-on exiger des commencements, dont on vit et/ou qu'on (re)crée ? - la même chose que la nature attend d'une source - d'être en hauteur : « Que tu commences avec ton propre azur ou celui du ciel » - Hölderlin - « Mit der unsern zugleich des Himmels Bläue beginnen ». | | | | |
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| noblesse | | | Comme toutes les grandes attitudes, le nihilisme est facile à profaner, dont l'exemple le plus flagrant est la manie de la négation systématique de ce qui est consensuel. Toutefois, l'inverse du nihilisme, c'est l'adhésion mécanique aux valeurs des autres, et là, on n'a même pas besoin d'abus ou d'exagération pour le fuir et chercher ses propres commencements. | | | | |
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| noblesse | | | La liberté : ses commencements jaillissent d'un vouloir pathétique, ses contraintes sont imposées par un devoir éthique, ses moyens se trouvent dans un pouvoir pragmatique, ses fins se résument dans un valoir esthétique ou mystique. Mais ces quatre moments réunis, toute l'intensité du sujet retombe ; la liberté est un bon vecteur, mais une valeur décevante. | | | | |
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| noblesse | | | Le nihilisme des commencements - ne pas se hisser sur les épaules des autres ; le nihilisme des contraintes - en être le seul auteur ; le nihilisme des moyens - savoir se servir de ses faiblesses ; le nihilisme du parcours - tenir davantage au regard qu'aux pieds ; le nihilisme des finalités - en reconnaître l'insignifiance. Je pense en être très proche. | | | | |
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| noblesse | | | La façon la plus noble de présenter les valeurs est d'en peindre le vecteur : l'origine, l'unité de souffle, le sens du regard. Laisse les orgueilleux patauger dans des tournants et les sots - dans des suites d'idées. | | | | |
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| noblesse | | | Je n'aime pas ces profanations, purement verbales et anti-poétiques, du beau terme de commencement, que sont l'être ou le néant (par l'intermédiaire du devenir fantomatique), ces spectres interchangeables, sur lesquels se gargarisent Hegel et Sartre. Le commencement est un surgissement d'une émotion, d'une image, d'une mélodie, d'un état d'âme qu'aucun développement rationnel n'épouse ni n'explique ; on ne peut lui rester fidèle qu'en poésie d'enveloppement par un mot inspiré, c'est à dire puissant, ironique, créateur et noble. | | | | |
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| noblesse | | | Tout philosophe rêve d'écrire son propre Banquet, avec des invités de marque et des discours élogieux. Mais peu comprennent, que, pour satisfaire les plus exigeants des palais, il ne faille pas resservir des breuvages des autres, issus des caves poussiéreuses, mais faire table-rase de ses horizons et firmaments. La bonne ivresse fuit les lieux, où règnent les volumes et les contre-façons ; il faut réinventer de nouvelles étiquettes, pour les nouveaux cépages et millésimes. | | | | |
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| noblesse | | | Les orgueilleux et les ambitieux s'identifient avec le vouloir et le pouvoir - la volonté de puissance, la finalité ; les purs et les nobles - avec le devoir et le valoir - les valeurs ou les vecteurs de leur soi, la source ; les pires et les plus vilains, incapables de voir les fins et insensibles aux sources, ne voient que des moyens : « Pour profiter des intérêts les plus élevés, investis en savoir » - Franklin - « An investment in knowledge always pays the best interest ». | | | | |
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| noblesse | | | Le commencement est la quintessence du regard et même peut-être son seul contenu inimitable, le reste ressemblant plutôt à un vide. Et c'est en évitant d'encombrer de nos petitesses ce vide sacré que nous prouvons la présence d'une pleine fin, au-delà du regard. | | | | |
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| noblesse | | | Le silence de l'âme favorise la production de robots ; le sommeil de l'esprit accélère la prolifération de moutons. L'âme et l'esprit se fusionnent dans le rêve, mais « le rêve de la seule raison ne produit que des monstres »** - Goya - « El sueño de la razón produce monstruos » - comme le calcul du cœur est accessible même aux anges, mais ne produit que des contribuables. Ce beau mot peut se traduire, platement, par : « le SOMMEIL de LA raison est à l'origine de toute monstruosité », bien que Goya ajoute : « Mais l'imagination, ajoutée à la raison, est mère des arts et source de ses désirs » - « unida a ella, es la madre del arte et fuente de sus deseos » ! | | | | |
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| noblesse | | | Dieu ou le rêve ne méritent notre emballement que recherchés et non pas trouvés ou réalisés. Il vaut mieux les perdre de vue qu'imaginer les tenir. Au-dessus de leurs sources je retrouverai toujours une bonne étoile. Mais les pragmatiques vivent des yeux et non pas du regard, c'est-à-dire du rêve : « C'est faire preuve de peu de sagesse que de placer le rêve si haut, qu'on le perde en le cherchant » - Faulkner - « The end of wisdom is to dream high enough to lose the dream in the seeking of it ». | | | | |
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| noblesse | | | Garder la hauteur, ne partir que de points zéro de la création, ce sont des synonymes : « Celui qui monte ne s'arrête jamais d'aller de commencement en commencement »*** - Grégoire de Nysse. La hauteur naît dans le commencement - ex initio summum ! Les séjours prolongés dans la profondeur font encourir le danger de sa réduction à la platitude des fins. | | | | |
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| noblesse | | | Parmi ceux qui prétendent maîtriser leur meilleur soi, je ne connais aucun grand. La grandeur est dans la qualité de notre ouïe, permettant d'interpréter la voix de notre soi inconnu, et dans le talent de notre soi connu. Donc, il faut se moquer de ceux qui disent : « La vraie grandeur consiste à être maître de soi-même » - Defoe - « The true greatness of life is to be masters of ourselves ». Le seul soi, la source de ma perplexité, appartient à l'espèce et échappe à ma maîtrise ; je ne peux maîtriser que des traductions de l'original hermétique. La maîtrise de soi est de l'imposture ; elle n'aide qu'à me perdre au milieu des autres. Même dans la solitude, une ubiquité me guette : m'attacher à celui que j'invente ou à celui qui invente. Je suis grand, quand eux, miraculeusement, coïncident. | | | | |
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| noblesse | | | Je devins vieux à l'âge de quinze ans ; je ne crus plus en la noblesse capable de triompher de la vulgarité. Toute la suite me donna raison ; je porte, intacte, ma démobilisation au fond de mes rides intempestives. Les aurores du soir me parurent plus nobles que les crépuscules du matin (Baudelaire). Je tenterai de mourir jeune à quatre-vingts ans (R.Char). | | | | |
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| noblesse | | | En hauteur, on se trompe aussi souvent que dans la platitude, sans parler de profondeur, mais, au moins, on y vise une cible noble. « Il vaut mieux garder de la hauteur même si l'on s'y trompe plus souvent, plutôt que tenir à la rassurante platitude »*** - Van Gogh. À l'origine de la bassesse se trouve la sensation de la rectitude possible, entre le dit, le fait et le vrai. | | | | |
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| noblesse | | | Il est très facile de trouver de la profondeur à tout Commencement, qu'il s'agisse du Verbe, de l'Action ou de l'Étrange ; le vrai problème, c'est de savoir le munir de suffisamment de hauteur, afin de rendre visibles les plus beaux des horizons et surtout de pouvoir communiquer avec les plus mystérieux des firmaments. | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse : l'ardeur et la fraîcheur des commencements, la hauteur et l'ampleur des contraintes, la froideur et la rigueur des moyens. | | | | |
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| noblesse | | | Être et avoir : je suis passions et faiblesses, contraintes et commencements, talent et noblesse, vouloir et valoir ; j'ai la raison et la force, les buts et les moyens, le savoir et le pouvoir. On ne peut vivre, c'est à dire agir, de mon avoir, mais mon être doit se dédier au rêver, c'est à dire au créer. | | | | |
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| noblesse | | | Aucun bel et noble commencement ne servit de message fondateur. Les fondements, ce sont déjà les fins bien tracées. Toute l'énergie du bon commencement doit se concentrer dans l'élan initial, en mode discontinu, et son interprétation doit appartenir aux yeux de l'interprète et non pas au regard de l'auteur. | | | | |
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| noblesse | | | La profondeur, c'est l'ajout d'un pas nouveau, vers le vrai, ce pas sera le dernier, en attendant son successeur. La hauteur, c'est le regard initiateur, le commencement d'un beau, n'ayant besoin d'aucun enchaînement. Et c'est ce que veut dire, dans un autre vocabulaire, R.Debray : « Les hauteurs nous garantissent la dernière vue ». | | | | |
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| noblesse | | | Pour être un ange, il faut : se savoir porteur d'une Bonne Nouvelle et ne combattre que ceux qui défient non pas leurs contemporains mais Dieu – pureté des commencements et pureté des contraintes. | | | | |
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| noblesse | | | Si je vis un commencement, nihiliste (ex nihilo) et beau (maxima de males verbisque), comme une fin, je fais frôler la vie par la mort, la beauté – par l'horreur, et je comprends, que c'est propre à tout art. « Quiconque a eu plusieurs naissances est décédé autant de fois » - R.Debray – sans l'espoir de renaissance – l'artiste dit adieu et non pas au-revoir a ce qui avait été vécu en grand. | | | | |
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| noblesse | | | L'espérance organique est dans la noblesse des commencements ; qui veut la trouver au-delà, risque de la confondre avec l'inertie mécanique. | | | | |
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| noblesse | | | Le matin et l'automne reçoivent mes commencements, mais le commencement matinal s'inspire des rêves nocturnes et ne fait pas beaucoup de promesses au jour ; le commencement automnal vit de la mémoire des fleurs printanières plus que de la résignation devant le linceul hivernal. | | | | |
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| noblesse | | | Si l'âme de mon commencement esquissé et l'esprit de la fin extrapolée sont ressentis comme les mêmes organes ou interprètes, j'ai réussi ma conception : la graine conduit à l'arbre, la hauteur dévoile la profondeur, l'amour explique la vie. | | | | |
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| noblesse | | | Dans la tâche gratuite d'exploration de finalités, le sot et le sage se valent ; c'est la sensation de commencements et de contraintes qui les distingue. Ce n'est pas une crise du telos que nous vivons, mais bien celle de l'arkhè. | | | | |
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| noblesse | | | La négation comme moyen, central et explicite, ne vaut pas grand-chose ; mais en tant que contrainte, inchoative et implicite, comme refus d'aborder les choses basses, elle peut être noble. « Ma véritable valeur gît dans mes refus » - Valéry. | | | | |
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| noblesse | | | Une feuille, que ce soit en botanique ou en cognitique, est insertion d'une nouvelle variable dans l'arbre géniteur. En matières humaines, la génétique a le même caractère : l'homme, qui n'émet que des constantes, n'exprime que sa facette commune, appelée les hommes. Pour se rapprocher de la facette surhomme, il doit devenir créateur de variables : « Le commencement de l'homme est le même que celui d'une feuille » - Homère. | | | | |
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| noblesse | | | Deux instruments, pour façonner la liberté de l'homme – l'intelligence et la volonté. La volonté cherche des ressources profondes de la force brute ; l'intelligence trouve les hautes sources de nos belles faiblesses. « Il y a plus de noblesse dans l'intelligence que dans la volonté » - Thomas d'Aquin - « Intellectus nobilius voluntate ». La volonté doit déboucher sur l'action ; l'intelligence peut conduire au rêve. C'est pourquoi à la volonté de puissance il faut préférer l'intelligence de la faiblesse. | | | | |
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| noblesse | | | Le regard intellectuel sur la vie peut commencer par un non éthique ou un oui esthétique ; le premier ne peut être que partiel, le second est universel. Le diseur du non est un homme du progrès, donc de l'ennui ; le diseur du oui est un homme du même, de ce qui retourne, éternellement. Mauvais négateur ou bon nihiliste. | | | | |
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| noblesse | | | On crée par relais ou par pulsion. Ou bien on reprend le témoin d'un thème, d'une époque, d'une école, ou bien on éprouve un besoin, imprévisible, bouleversant, connu même des hommes de cavernes, sans s'associer encore aux mots, aux idées, aux images. Ou bien on défend des points de vue, avec des armes communes, ou bien on invente ses propres couleurs, on peint un axe entier, touchant à la profondeur de l'homme et à la hauteur du surhomme. | | | | |
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| noblesse | | | Tu es ce que sont tes commencements. À la fin, tout - tes pensées, tes actes, tes rêves - ne seront que ruine. Veux-tu l'être, comme t'y invite Nietzsche : « À la fin tu seras ce que tu es » - « Du bist am Ende, was du bist » ? La seule chose qui comptera à la fin, c'est la consolation, mais qui ne peut provenir que de l'Autre, celui qui te sortira de l'enfer. | | | | |
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| noblesse | | | La raison est équitablement répartie entre nous ; c'est la qualité de nos rêves qui nous distingue ; donc, pour commencer, il faut savoir trouver un bon moment, fermer les yeux, allumer le feu et la lumière de l'âme, projeter ses ombres sur un ciel d'azur. C'est ainsi que commence une philosophie de la vraie vie, celle de nos rêves. Les journaliers de la raison, éclopés de l'âme, proclament, doctes : « C'est avoir les yeux fermés que de vivre sans philosopher » - Descartes – une claire et distincte bêtise. | | | | |
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| noblesse | | | Le rêve d'un fleuve, quelles que soient sa profondeur, son impétuosité ou la largeur de son estuaire, - retrouver la hauteur de sa source et lui rester fidèle, garder le rythme initial. « Ne pas perdre les chaudes traces menant aux sources, jaillissant de la terre »** - L.Reisner - « Не потерять горячих следов, которые ведут к вышедшим из земли источникам ». | | | | |
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| noblesse | | | Les points communs entre la montagne de Zarathoustra et la mer du Cimetière marin : non seulement les deux vouent un culte à l'éternité, sous la forme d'un Retour ou d'un Recommencement, mais la hauteur de la première et la profondeur de la seconde ont besoin l'une de l'autre et se complètent. Les deux en appellent au (Grand) Midi le Juste, pour mieux (ré)évaluer l'intensité de leurs ombres. | | | | |
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| noblesse | | | Volonté et représentation sont à l'origine de deux échecs définitifs de la noblesse : la volonté du beau de se traduire dans le bien - l'échec de l'homme d'action, et la recherche, par le bien, d'une représentation dans le beau - l'échec de l'homme de rêve. | | | | |
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| noblesse | | | C'est d'après la place que j'accorde au nihil qu'on reconnaît le genre de nihilisme que je pratique. Dans le meilleur des cas, c'est le point de départ qui est visé, l'origine ou le point zéro de mon regard sur le monde, et que j'aurai débarrassé de la présence d'autrui. Mais les démons de Dostoïevsky le placent dans les finalités, et Nietzsche – dans le parcours ; on devient, chez eux, adversaire de Dieu ou des hommes, au lieu de soi-même. | | | | |
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| noblesse | | | Connaît-on un seul lieu heureux, auquel aurait abouti un noble pèlerin du mot ou de l’idée ? Non, Zarathoustra a tort, comme les activistes de la bougeotte et du progrès, - c’est le lieu d’origine, le commencement, qui est le seul à porter un message inimitable. | | | | |
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| noblesse | | | Le christianisme voit trois voies vers la perfection – la purification, l’illumination, l’unification. L’adepte de l’arbre, je ne prône que la dernière cible, puisque, ange au fond de moi-même, je ne cherche aucune pureté extérieure, et porteur d’ombres initiatiques, je n’aspire à aucune lumière définitive. | | | | |
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| noblesse | | | L’âme ne se manifeste que dans les commencements, c’est-à-dire dans le rêve. « La rêverie nous met en état d’âme naissante »** - Bachelard. L’âme serait la poule, et le rêve – l’œuf : va savoir qui fut le premier. | | | | |
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| noblesse | | | Le surhomme se moque de ses muscles, de ses pensées, de son avoir et même de son être, il est dans un devenir artistique, dans une beauté naissante et non pas dans une vérité déclinante ; il est, donc, un grand consolateur de l'homme solitaire et désespéré. Et son langage vaut par sa musique haute plus que par son message profond. L'art et le langage forment la vie et ont pour dénominateur commun – l'intensité. Ainsi, Nietzsche mérite le titre de seul philosophe complet de l'histoire. | | | | |
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| noblesse | | | Les valeurs que nous prônons ne divergent pas beaucoup, m’est même avis qu’elles sont presque les mêmes pour tout le monde. Ce sont nos vecteurs et non pas les valeurs qui nous distinguent : un vecteur – un point d’origine de nos regards, le commencement, plus la hauteur de la flèche de nos désirs. | | | | |
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| noblesse | | | L’arbre généalogique de l’aristocrate pousse non pas dans le temps commun, mais dans l’espace, qu’il ne partage avec personne, et dans son arbre, toute racine, tout nœud, toute fleur et toute cime ne sont que commencements individuels. « L’aristocratie ne peut surgir que des commencements » - Berdiaev - « Аристократизм может быть лишь изначальным ». | | | | |
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| noblesse | | | Qu’est-ce qu’une valeur-vecteur ? - l’origine (point de départ, commencement) et l’unité de mesure (exigence, goût, hauteur). Dans l’Histoire, on n’en manqua jamais, mais désormais la tendance générale place l’origine – au milieu du chemin courant, et la mesure quitte la hauteur, remonte de la profondeur et s’installe dans la platitude. Le bon géomètre est un poète qui trouve en soi-même les commencements et ne mesure que les choses impondérables, n’ayant de poids qu’en hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | Le rêve, flanqué de finalités, perd son mystère ; mais le rêve, livré à la marche, oublie la danse ; il ne peut suivre l’étoile qui danse qu’avec de bonnes œillères des commencements, sentimentaux ou artistiques. « Une œuvre d’art impose des contraintes à la rêverie » - G.Spaeth - « Художественное произведение обуздывает мечтательность ». | | | | |
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| noblesse | | | L’homme vise en profondeur, souhaite en platitude et désire en hauteur ; l’objet poursuivi s’appellera maîtrise, puissance ou illusion ; le contenu en sera – la fin, le parcours, le commencement ; et l’homme en sera penseur, exécutant, rêveur. | | | | |
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| noblesse | | | Il faut que ton regard possède assez de profondeur, pour te rendre compte du mystère grandiose du monde et pour affirmer ainsi ton acquiescement enthousiaste. Mais ton regard a, également, besoin d’une grande hauteur, pour faire de toi un nihiliste, celui qui crée ses propres commencements. L’acquiescement n’est nullement un dépassement du nihilisme, mais un partenaire sur le même axe de valeurs. | | | | |
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| noblesse | | | Là où règne la liberté poétique, domine l’acquiescement et s’occulte la négation. Le premier, explicite et personnel, s’adresse au monde céleste ; le second, implicite et général, évalue le monde terrestre. Le premier se réduit aux commencements ; le second se forme de contraintes. Chez les négateurs déferle une indignation, parfois profonde ; chez le poète se dissimule un mépris, toujours hautain. | | | | |
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| noblesse | | | Il me faut mon étoile, illuminant mon âme, pour que celle-ci projette sur ma vie de beaux commencements. La recherche au bout de la nuit semble être une expédition adéquate : s’il s’agit de l’espace, au bout de l’élan se trouvera l’étoile ; s’il s’agit du temps, au bout du voyage poindra l’aurore. | | | | |
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| noblesse | | | Les valeurs empruntées, comme le refus des valeurs, rapprochent l’homme du robot ; c’est pourquoi le nihilisme, en tant que volonté de ne partir que de ses propres valeurs, en est l’opposé. Mais Heidegger : « Le nihilisme complet doit supprimer le lieu même des valeurs » - « Der vollständige Nihilismus muß die Wertslelle selbst beseitigen » - en fait des synonymes. Pour échapper au conformisme, le lieu des valeurs individuelles doit être plus près du ciel que de la terre. | | | | |
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| noblesse | | | L’ivresse comme départ d’une écriture et arrivée d’une lecture, maîtrise concentrée et consolation dissipante, - ce moyen poétique, pour atteindre un but philosophique. « Il n’y a de vraie jouissance que là où il faut commencer par avoir le vertige »** - Goethe - « Es ist ja überhaupt kein echter Genuß als da, wo man erst schwindeln muß ». | | | | |
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| noblesse | | | La proclamation de l’aristocratie du rêve et son opposition à la démocratie du réel sont à l’origine de la philosophie poétique ; on trouve sa naissance dans ce bel aveu ; Mon royaume n’est pas de ce monde ! Mais notre république est dans ce monde ! | | | | |
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| noblesse | | | Un bon axiologue : la noblesse des commencements (leur hauteur), l’intelligence des finalités (leur profondeur), le talent du parcours (touchant les extrémités des axes). | | | | |
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| noblesse | | | La finitude banalise les chemins et les buts ; seul le commencement peut être infini, en s’identifiant à l’élan vers l’inaccessible. | | | | |
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| noblesse | | | Dans le domaine intellectuel, la grandeur est de savoir commencer et de savoir garder un élan vers des cibles inaccessibles. Et dans le mot paradoxal de Goethe : « Tu gagnes en grandeur, si tu ne peux pas aboutir » - « Daß du nicht enden kannst, das macht dich groß » - il faut remplacer peux par veux. | | | | |
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| noblesse | | | Le nihilisme est une volonté d’un homme d’être créateur de ses propres commencements intellectuels, artistiques ou sentimentaux. Le nihilisme n’est pas le refus de tout héritage, mais l’usage de celui-ci seulement en tant que matériaux ou thésaurus, et non pas en tant que guides ou maîtres. Le nihiliste dédaigne la communication avec ses contemporains, mais vénère la transmission de l’invariant, du noble, du mystérieux. Il est un homme atemporel et atopique, un homme de trop. Il cultive la facette surhumaine de sa nature humaine, en ne s’adressant qu’au grand Inexistant, à Dieu. | | | | |
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| noblesse | | | Plus on stérilise un grain, plus il sera compréhensible et sain aux yeux de la postérité. Une gestation ressemble au pourrissement et un beau trépas - à un vilain dépérissement. Le but du grain : s'éloigner de la pierre et du muscle, devenir Sisyphe, le plus masculin des héros en dépit des apparences : Schéhérazade rougissant de son propre récit et devenant Pénélope. Seule la hauteur est masculine, il faut laisser la profondeur - aux viragos et femmelettes. | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse des finalités est à la portée de celui qui a une volonté ; la noblesse du parcours – qui a une puissance ; la noblesse des commencements – qui a un talent. N’importe qui, les bosseurs, les créateurs. | | | | |
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| noblesse | | | Une maxime doit exprimer l’élan vers l’inaccessible ; l’élan est plus près de l’immobilité des commencements que des distances parcourues. Donc, cette définition : « L’aphorisme n’est qu’un mouvement sans suite » - Musil - « Aphorismus – bloß Bewegung ohne Ergebnis » - est entièrement erronée. | | | | |
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| noblesse | | | Le rythme et l'algorithme ont la même origine - l'habitude ou la répétition - mais les sources différentes : le rythme naît en nous, l'algorithme - hors de nous, dans le troupeau ou dans la machine. Étymologiquement, rythme signifiait fidélité du fleuve à sa source (fidélité, traduite par la même intensité, dont l'éternel retour du même est la plus belle des métaphores), d'où la place qu'il mérite dans le culte des commencements. Le soi inconnu ne se laisse entrevoir que par les premiers pas ou par la hauteur du regard sur toute marche : « Il n'y a d'originalité qu'à l'origine, au-dessus et bien avant » - R.Debray. | | | | |
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| noblesse | | | Dostoïevsky veut dépasser les limites, et Nietzsche veut réévaluer les valeurs – les limites et les valeurs des AUTRES ! C’est minable, puisque aucune originalité n’est plus possible dans les finalités ; le talent se manifeste surtout dans la fraîcheur et la noblesse de ses commencements ou, faute de mieux, dans l’ardeur ou l’intensité de l’élan vers des limites inaccessibles. | | | | |
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| noblesse | | | Fonder sur le sable ne fut jamais signe d'une grande sagesse. En premier lieu, le sage créa un bon désert autour de lui ; ensuite, il choisit le mirage comme le meilleur cadre de ses tableaux ; le style architectural, qui s'imposa ensuite à son goût, ce furent les ruines ; et c'est dans leurs souterrains qu'il découvrit enfin l'essence des meilleures fondations, qui se réduisit au sable, seul porteur crédible des souvenirs de la tour d'ivoire. | | | | |
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| noblesse | | | Comment arrive-t-on au grand nihilisme ? - 1. il y a des choses dignes ou indignes de tes passions (filtrage) ; 2. parmi celles-là, il ne doit pas y avoir de valeurs prônées par la multitude (solitude) ; 3. tu ne dois pas t’appuyer sur les autres dans tes commencements, ceux-ci doivent n’appartenir qu’à toi-même (création). | | | | |
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| noblesse | | | C’est dans tes commencements que tu mettras ce qui est sacré pour toi – dans ce lieu de tes sacrifices ou fidélités. « Là où jaillit un grand fleuve secret s’érigent les autels »** - Sénèque - « Ex abdito vasti amnis eruptio aras habet ». | | | | |
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| noblesse | | | La noble liberté des commencements individuels n’a rien à voir avec la banale liberté des finalités communes. Et les finalités ne peuvent qu’être communes. La seule vraie liberté réside donc dans les particularismes des premiers pas. | | | | |
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| noblesse | | | La pensée comme but – un désespoir de la profondeur ; la pensée comme moyen – un désespoir dans la platitude ; la pensée comme commencement – une espérance en hauteur. Ses alliés respectifs – l’ambition, la puissance, la noblesse. | | | | |
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| noblesse | | | Mets à tes Commencements l’élan ou la caresse. Ni des choses immanentes ni des savoirs transcendants, ces objets d’étude prosaïques des scientifiques. Le philosophe et le poète doivent s’occuper du chant du sujet. | | | | |
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| noblesse | | | Derrière les horizons visibles se tapissent les buts, gris ou noirs ; vis plutôt du bleu des commencements, préoccupe-toi du recueil de l’azur (R.Char). | | | | |
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| noblesse | | | Pour juger de nos entreprises artistiques, on dispose de trois termes ambigus - prix, succès, valeur ; ils s’appliquent aussi bien aux finalités (le cas commun) qu’aux parcours (le cas banal) et aux commencements (le cas rare). Je réserverais le premier - au succès final, le deuxième – à l’horizontalité du moment courant, et le troisième – à la verticalité atemporelle du début. | | | | |
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| noblesse | | | La poésie est la porte d’entrée d’une haute philosophie et le point final d’une profonde mathématique. | | | | |
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| noblesse | | | L’état d’âme que je guette : être possédé par un élan et en posséder les ressorts. Cet état ne peut durer, d’où mon culte des commencements. | | | | |
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| noblesse | | | L’élan d’un commencement, audacieux et personnel, est évincé, aujourd’hui, soit par le tableau d’une fin, précise et moutonnière, soit par l’algorithme d’un parcours, inertiel et robotique. | | | | |
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| chœur proximité | | | ACTION : Ni une foi réglementaire ni, encore moins, une action ne nous rapprochent de nous-mêmes. C'est le désir du point zéro, dans chaque départ, qui donnerait une bonne direction. L'action ne peut unir que les courts désirs, portés par la mesure et l'habitude. Ceux qui se touchent au-delà des choses, réclament le rêve inaccessible. | | | | |
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| chœur proximité | | | MOT : Les mots sont de trop, quand une belle proximité se présente. Venue de trop loin, toute cadence prend l'allure d'un hymne sans paroles et presque sans sons. Mais il semblerait, qu'aucun relevé de distances ne remplacera le mot, qui non seulement fut au commencement, mais qui assisterait à la fin, au milieu des ruines des actes et des mystères. | | | | |
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| proximité | | | La raison, c'est l'évaluation dans l'existentiel ou dans l'universel ; la foi, c'est les valeurs dans l'absolu. Et l'intelligence, c'est la conscience que la foi lumineuse précède le premier pas de l'évaluation, et la foi ombrageuse en consacre le dernier. | | | | |
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| proximité | | | Quand je vois, que Dieu, dans les platitudes humaines, est réduit à un misérable point, sans épaisseur ni amplitude, je regrette le Dieu géométrique des Pères de l'Église : « Dieu, qu'est-il ? Longueur, largeur, hauteur et profondeur » - St-Bernard - « Quid est Deus ? Longitudo, latitudo, sublimitas et profundum » - donc, ni l'œuvre ni l'outil, mais le principe. D'où Ses quatre matérialisations : la longueur de son éternité, la largeur des portes de Ses églises, la profondeur des souterrains de Sa sapience, la hauteur des tours d'ivoire de ceux qui L'auraient cherché. | | | | |
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| proximité | | | Un bon auteur cache ses meilleures sources : la beauté des Évangiles tient, en partie, au fait qu'on n'y trouve pas une seule allusion à la Beauté. | | | | |
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| proximité | | | Aujourd'hui, tout saint vénéré sur la place publique exhibe son CV, son pedigree, sa sinécure ou ses diplômes, tandis qu'on ne peut vénérer que l'inexistant innommable : « J'ai vénéré les saints jamais nés » - Luther - « Ich habe Heilige angebetet, die nie sind geborn worden ». | | | | |
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| proximité | | | Au commencement étaient la couleur et le son, mais c'est l'œil et l'oreille qui sont plus près du dessein divin ; de même, la primogéniture du verbe cède à l'intelligence l'héritage et la place auprès du Seigneur. | | | | |
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| proximité | | | Dès qu'on cherche à définir l'infini, l'intuition humaine change de nature et tend vers le divin. Dans le fini, tout est humain et même mécanique. « Tout ce qui finit est trop court » - Cicéron - « Nihil diuturnum est, in quo est aliquid extremum ». Arrête-toi donc à l'avant-dernier pas. Pour appuyer l'ampleur du pas premier, dis-toi, que tout ce qui commence est trop long. | | | | |
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| proximité | | | La vraie proximité - deux rives d'un même courant promettant une rencontre - près de la source, à deux doigts de l'embouchure. | | | | |
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| proximité | | | Toute route vers la hauteur est une impasse, ne s'y rencontrent que des regards, porteurs d'une mélodie. Cohérence immobile avec une voix haute, plutôt que co-errance mobile sur une voie sotte. Mais co-naissance du dernier pas plutôt que connaissance du premier. | | | | |
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| proximité | | | On a beau admettre, que les Évangiles doivent leur origine à la machination des scribes au service de Constantin et d'Hélène, leur herméneutique ne perd presque rien de ses chamarrures passionnantes dans la perplexité de l'Histoire légèrement violentée. La philologie, l'histoire et la mythologie y agissent en comparses, en se relayant et en s'entraidant. | | | | |
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| proximité | | | Dans les commencements mythiques, le Verbe ne viendrait qu'en troisième position, après l'étonnement (Thaumas du thaumaturge) et les Couleurs (Iris de la poïésis : « Iris est fille de Thaumas » - Platon). Une fois de plus, c'est Valéry, avec son étrange, qui est le plus près des sources. | | | | |
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| proximité | | | Devant l'intouchable asymptote divine, tout rapprochement humain est banal. Mais ils effacent l'asymptote (la transcendance) pour s'occuper exclusivement de leur finitude herméneutique, hic et nunc, où le hic est trop palpable et le nunc - insaisissable. La mort de Dieu, ce n'est pas un triomphe de la finitude de l'homme, mais un appel à défendre, désormais tout seul, l'infini. | | | | |
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| proximité | | | Aucune trace intelligible de Dieu dans les buts ni dans les moyens. Au commencement était la Contrainte. La création humaine est le but, et la liberté humaine - le moyen. Darwin, faisant de contraintes la cause première de la sélection naturelle, marchait sur les pas de Dieu. | | | | |
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| proximité | | | Plus profondément on pénètre dans le mystère de la matière, plus on la voit comme prolongement du mystère de l'esprit ; après Au commencement était la particule de Démocrite, on tombe sur Au commencement était la symétrie de Heisenberg ; l'esprit et la matière remontent à la musique et à l'algèbre. | | | | |
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| proximité | | | La grâce ne peut accompagner que le mystère du premier pas (et peut-être la solution, le sens, du dernier) ; elle ne peut rien ajouter à un parcours problématique déjà partiellement effectué. C'est pourquoi je ne crois pas à la grâce dans des religions. | | | | |
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| proximité | | | Pour affirmer que Dieu est mort, il n'y a qu'un seul moyen - prouver qu'au commencement était le Hasard et non pas une Chiquenaude divine. Pour conclure, que la fin est dans le robot et le mouton : « Là où il n'y a plus de Dieu, il n'y a plus d'homme non plus »** - Berdiaev - « Где нет Бога, там нет места и для человека ». La volonté ou l'intensité, en revanche, ne sont que d'anodins sobriquets de Dieu. | | | | |
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| proximité | | | Peut-être le Dieu-analyste ne créa que le temps, l'espace ayant été préalablement créé par le Dieu-géomètre. Celui-ci créa le vrai, et Celui-là - le bon et le beau. Ils laisseraient l'homme divaguer sur les commencements et les fins, tandis que Eux-mêmes ne créeraient que l'algorithme, s'appliquant aux atomes et aux esprits. C'est à Eux que pensait Spinoza : « Dieu, pour agir, n'a ni commencements ni fins » - « Deus agendi principium, vel finem, habet nullum ». | | | | |
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| proximité | | | Et si le prologue johannique devait se lire : Au commencement était la Proportion ? L'obscur Logos s'illuminant dans le nombre translucide ? La mathématique, de gardienne des entrées académiques, devenant gardienne de la demeure ontologique de l'être. | | | | |
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| proximité | | | Le nihilisme, et non pas l'athéisme ou le panthéisme, est le véritable antagoniste de la vraie foi. Celle-ci explique les origines et déduit les fins ; le nihilisme, c'est la libre sophistique des sources et la libre dogmatique des finalités, la vénération et l'espérance ne découlant pas du passé et n'étant pas tournées vers l'avenir, mais remplissant le présent plein de magie. Le nihilisme est le fond altier de la foi, comme le panthéisme est « la forme altière de l'athéisme » - Schopenhauer - « die vornehme Form des Atheismus ». | | | | |
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| proximité | | | L'homme d'aujourd'hui est soumis à un bombardement continu de paroles et d'images ; ce qui est source première de toute incroyance ; la foi est capacité de silence et de regard, avec les oreilles et les yeux fermés. | | | | |
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| proximité | | | La foi leur sert pour mettre en marche l'imagination ; l'imagination sert à l'artiste pour croire ensuite. La simultanéité n'est possible que chez les inspirés : « Ils inventent et croient en même temps » - Tacite - « Fingunt simul creduntque ». | | | | |
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| proximité | | | Les poètes inventèrent les dieux, les moutons les mirent aux temples ; les poètes comprirent pouvoir s'en passer, les robots se crurent libres. Virgile se trompe dans sa chronologie : « De Jupiter commença la muse » - « Ab Iove principium musae ». Et puisque le terrible précède ou suit le poétique, c'est Pétrone qui a raison : « La terreur donna au monde ses premiers dieux » - « Primos in orbe deos fecit timor ». | | | | |
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| proximité | | | Tenant à mon éloignement de tout réseau routier, dans mes ruines intemporelles, je m'intéresse moins à ceux qui, en regardant en avant, ouvrent des chemins, qu'à ceux qui, en regardant en arrière, remontent aux origines des chemins et en inventent leurs premiers pas. | | | | |
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| proximité | | | Doit-on être plus proche de la nature ou de la culture ? La culture se soucie des finalités, et la nature, étymologiquement, nous renvoie aux commencements. Je dois donc écouter davantage la nature, mais la meilleure écoute doit presque tout à la culture ! Munir le fond naturel initiatique – d'une forme culturelle eschatologique. | | | | |
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| proximité | | | L'angoisse, sans disparaître, se met à parler espérance ; le doute, sans perdre l'acuité de son problème, se mue en apaisant mystère, - c'est ainsi que je verrais la grâce. La grâce, c'est la caresse des fins et des commencements, des résignations et des révoltes. Caresse, le contraire de possession ou de maîtrise. Caresse, dans laquelle Socrate ne voyait qu'un compagnon du sensible et de l'intelligible, tandis que les hédonistes (Philèbe), plus sensibles peut-être que lui, tout en étant moins intelligibles, en faisaient un principe. | | | | |
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| proximité | | | L'origine grammaticale des religions : l'homme fourmille de mots et encore davantage de signes de ponctuation, dont les plus lancinants sont le point d'interrogation et les points de suspension. Et voici que quelqu'un de bien exclamatif prétend apporter des réponses ou, au moins, réduire le nombre de points… | | | | |
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| proximité | | | Ce qu'on prend pour commencements divins - Verbe ou Amour - devient, traduit en notre modeste idiome humain, des fins ultimes - livre ou caresse, auxquels aboutissent la vie et son bonheur. | | | | |
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| proximité | | | La pensée vivante est la pensée des commencements, cette poésie naissante ; la pensée soi-disant religieuse (oxymoron !), qui se tourne vers les fins ultimes (par exemple, Endzweck de Heidegger), est de la poésie sans élan. | | | | |
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| proximité | | | L'idée de Dieu vient de deux sources : de l'admiration devant Son œuvre et de la réflexion sur les proximités ; la seconde est à l'origine de toutes les métaphores, et il est possible, que le Verbe évangélique n'était, en réalité, qu'une métaphore. | | | | |
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| proximité | | | Les vrais commencements consistent surtout dans l'élan vers une limite humaine inaccessible, indicible, inévaluable ; être ouvert, c'est être homme des commencements, être celui qui comprend, que tous les pas suivants n'apportent rien à l'élan initial et ne nous rapprochent pas radicalement de nos limites. « Surface limite externe – et lois internes »* - Valéry – belle définition d'un Ouvert, dont l'élan interne vise son horizon, inatteignable et beau ! | | | | |
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| proximité | | | Le Dieu populaire s'avéra être aussi vulnérable que toute belle idée : il serait mort sous les coups de la mesquinerie humaine, grégaire dans les buts, avide de moyens et indifférente aux contraintes. Heureusement, le Dieu des commencements ne s'en mêle guère et se recueille dans sa belle inexistence. | | | | |
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| proximité | | | Ne cherche pas Dieu dans ton cœur (qui peut, heureusement, être vide !). « Cœur humain, temple des idoles » - Bossuet. Dieu n'est même pas dans la vie. N'en déplaise aux âmes sensibles, on ne peut L'apercevoir que dans de bons livres, remplis uniquement de commencements : « Livre, qui pousse de tous les côtés à la fois. C'est un arbre »* - J.Renard. | | | | |
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| proximité | | | Pour juger une œuvre d'art, il serait illusoire de la mettre à côté d'un objet créé par Dieu, un arbre ou un papillon, et d'évaluer la distance qui l'en sépare. La création ex nihilo est inaccessible à l'homme ; dans le meilleur des cas, je me vouerai aux commencements, mais l'origine restera hors de ma portée. Trois mesures ascendantes sont à la disposition de mon œil : la géométrie (intelligence), la mécanique (raison), l'âme (mystère) ; et c'est mon regard, si j'en suis capable, qui me rendra humble et fier, face au génie divin. « Je suis dans le commencement, mais l'arbre, c'est Toi »** - Rilke - « Ich bin das Beginnende, du aber bist der Baum » - un commencement poétique aussi est un arbre, et s'il a assez d'inconnues, il pourrait s'unifier avec l'arbre divin. | | | | |
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| proximité | | | Ce n'est ni salut ni indulgence que visent leurs prières, mais une réussite, et ces prières sont juste bonnes pour être récitées dans une école de commerce. Tout ce qu'apporte la prière est précaire. Munie d'une visée quelconque, elle est même source du mal, pour les plus purs : « En priant quelque chose, tu pries mal ou pries le mal » - Maître Eckhart - « Petens hoc aut hoc malum petit et male ». Je n'imagine une prière qu'aboutissant aux belles ruines et aux défaites glorieuses. | | | | |
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| proximité | | | Les hommes ont tort de croire Dostoïevsky : comme quoi le Grand Inquisiteur laisserait recrucifier l'imprudent Jésus, redescendu sur Terre. Dans l'autre camp, ils sont encore plus bêtes : « Si Dieu existait, il faudrait Le supprimer » - Bakounine - « Если бы Бог существовал, то было бы необходимо Его уничтожить ». En gros, c'est ce que fait la démocratie : la liberté est cet infortuné bébé, qu'on jette avec l'eau du bain, ou, au moins, qui au lieu de devenir pur devient aseptisé ou stérile. Toute tyrannie commence par proclamation d'un nouveau Dieu, fier de sa boue ou de ses stigmates. | | | | |
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| proximité | | | Dieu est hérité par le sot, inventé par le théologien, soupçonné par le scientifique - le parcours, le commencement, la fin. « Pour un croyant, Dieu est le premier pas de ses méditations, pour un savant - le dernier »* - Planck - « Für den gläubigen Menschen steht Gott am Anfang, für den Wissenschaftler am Ende aller seiner Überlegungen ». Soit Dieu agit dans la platitude ; soit Il veille dans la hauteur ; soit il se montre en profondeur. | | | | |
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| proximité | | | Ils s'acharnent à creuser le fond des choses et ils finissent par oublier que « toutes choses ont leurs racines au ciel »** - proverbe chinois. En les cherchant en terre, ils apprennent que « un des sûrs moyens de tuer un arbre est d'en faire voir les racines »*** - J.Joubert. Un pas au-delà des cimes, et je tombe miraculeusement sur les racines ou, mieux, je rencontre « le fruit final de l'arbre, dont nous sommes des feuilles » - Rilke - « die endliche Frucht eines Baumes, dessen Blätter wir sind ». | | | | |
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| proximité | | | La fin de tout culte divin : s'apercevoir que son gardien, dès l'origine, fut un athée. | | | | |
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| proximité | | | Si au commencement divin était le Verbe (penser ou faire), au commencement humain devrait être l'adverbe, répondant aux questions de comment (peindre) et de pourquoi (chanter), « initiative imitative, un commencement relatif, qui est la réédition du commencement absolu » - Jankelevitch. Même si l'adverbe s'attache au Verbe, l'intensité de cette attache est affaire du sujet, c'est à dire du talent. | | | | |
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| proximité | | | Tout, dans la matière, dit, qu'au commencement était le Chiffre lisible - lumineux (le Ciel) ou sombre (la Terre). Tout, dans le domaine de l'esprit, dit, qu'au commencement était le Verbe incompréhensible. Un Dieu créateur fort et un Dieu rédempteur faible, pouvaient-ils être la même personne ? S'appelait-Elle - Caresse ? | | | | |
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| proximité | | | Le commencement, qui ne serait qu'une projection des fins ou le calcul à partir des moyens, ne peut être que profane ; le bon devrait résulter des contraintes divines : « Lorsqu'on installe le commencement à la façon d'une divinité, il est le salut de tout le reste »** - Platon. | | | | |
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| proximité | | | L'égale présence divine dans la merveille des choses, dans la vision que l'homme en a, dans le mécanisme des yeux. Mais, pour comprendre le dessein de Dieu, il faut se demander : quel savoir et quelle jouissance sont possibles sans recours aux yeux ? Et l'on constate que la seule science, pouvant se passer d'yeux, est la mathématique et la seule émotion, invitant même à fermer les yeux, réside dans la caresse. Aux commencements étaient le nombre et la caresse. | | | | |
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| proximité | | | Si la raison cède à la foi, c'est la raison et non pas la foi qui doit en donner la raison. La foi n'accompagne que les commencements et les fins (où la raison est impuissante), tandis que tous les parcours doivent être guidés par la raison. | | | | |
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| proximité | | | Le nihilisme : me méfier de l'inertie, chercher le rythme, le point zéro, la source ou l'origine de mes sentiments et pensées. C'est la facette divine de l'homme, la facette purement humaine se trouvant dans l'enchaînement, la suite, l'accroissement du temporel, au détriment de l'éternel. La définition médiévale du nihilisme, qui en affuble ceux qui pensent, que l'hypostase humaine du Christ n'est rien, me paraît être étonnamment percutante. | | | | |
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| proximité | | | Plus ma descente vers le point zéro des idées prend l'allure d'une chute, plus de chances aura mon mot à se retrouver en hauteur ; le bon Dieu créa ce beau réflexe, qui me fait pousser des ailes, lorsque je perds le contact avec le terre-à-terre. Et la hauteur, c'est la sensation des ailes, même au fond d'un puits. | | | | |
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| proximité | | | En dehors des manuels, la seule profondeur respectable est celle de ma propre épaisseur, quel que soit le fond, sur lequel elle se pose. Mais l'homme moderne, qui veut passer pour profond, échafaude un savoir consensuel, au-dessus duquel ne s'étale que sa platitude. La hauteur, en revanche, est une attitude, qui égalise les points de départ (bien que les vrais départs soient rares) et ne tient qu'à la distance incompressible entre soi et les choses, basses ou hautes. « La distance, âme du beau »* - Lao Tseu. | | | | |
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| proximité | | | Je commence par chanter la force, le bien, la beauté ; porté par ma plume et ma noblesse, je touche aux autres cordes, plus étonnantes et délicates – la faiblesse, le mal, l'horreur – et je comprends, que mon chant est plus important que la chose chantée, que l'élargissement de gammes est plus porteur que l'approfondissement de thèmes, que la hauteur de ma voix assure la même intensité de mes fibres au-dessus de tout axe de valeurs. Au pays de mes pensées païennes, je dois être missionnaire, pour les convertir en une foi des rêves ; c'est le retour à la pureté initiale (le retour nietzschéen, die Wieder-Kehre, est une tentative de conversion !). | | | | |
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| proximité | | | Créer ou comprendre, ce dilemme semble être parmi les plus cruciaux ; mais la domination numérique de ceux qui ne cherchent qu'à comprendre sur les solitaires qui se contentent de créer montre que ce choix ne se présente presque jamais ; la compréhension n'améliore en rien la création ; la création rend la compréhension - caduque. Et c'est la croyance qui est un commencement profond de la compréhension et une haute contrainte de la création. | | | | |
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| proximité | | | Aux angles de vue sur les commencements divins dans le vivant - au langagier (le Verbe) et à l'organique (la Caresse) – on peut ajouter le mécanique : l'apprentissage (filtrage d'expériences), la formation d'algorithmes (scénarios d'exécution), le passage de la première étape à la seconde, la partie la plus énigmatique, sur-rationnelle, magique, mais visiblement implémentée jusque dans les roses et les moustiques. | | | | |
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| proximité | | | La grâce : le lointain nous gratifiant d'une proximité, brève, enivrante, illuminante. Mais c'est dans les ténèbres qu'on la vit le mieux. L'art, c'est le mouvement inverse : dans la pesanteur de la matière, faire ressentir la grâce originaire. | | | | |
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| proximité | | | La distance ou le dégagement, par rapport aux idées et actes des autres, est une bonne contrainte, indiquant de beaux chemins à ne pas parcourir (pour ne pas en faire des sentiers battus) ou de belles causes à éviter par mes bras (puisque leurs effets ne peuvent que désespérer). L'élan et ses ressorts doivent se trouver en moi-même, c'est mon soi, ma liberté, mon commencement et ma finalité. | | | | |
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| proximité | | | Il y a trois familles mystiques : les eschatologiques du Jugement Dernier, les cléricaux du parcours salvateur, les nihilistes des points zéro de la réflexion, du regard, de la passion. Les deux premières sont constituées, essentiellement, de nains ahuris, balançant sur les épaules des géants ; la dernière se dévoue à fabriquer elle-même les mesures ironiques de la grandeur et de la vision. | | | | |
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| proximité | | | Être un Ouvert signifie : dans le temps – vivre dans un élan, asymptotique, infini, toujours recommencé ; dans l'espace – me rendre compte de mes meilleures limites, fascinantes mais ne m'appartenant pas. | | | | |
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| proximité | | | Même sans Dieu, ils continuent, présomptueusement, à chercher le salut, au lieu de ne créer, humblement, que des consolations, face à un tel vide terrifiant. Le carillon trompeur des commencements, vers un Dieu inconnu, plutôt que le glas certain des fins certaines, qu'un Dieu connu te prépara. | | | | |
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| proximité | | | Ton soi connu mesure les distances, ton soi inconnu crée les proximités. La mesure rassure, la création émeut. « La proximité n'est pas un état, un repos, mais une inquiétude, un non-lieu » - Levinas. La vraie proximité est divine ; on ignore la source et la finalité de son attirance. | | | | |
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| proximité | | | Au commencement humain était certainement la caresse, dédiée à l'épiderme, à la frontière, mais les Commencements divins sont quelque part dans les profondeurs de l'intelligence et dans les hauteurs de la noblesse. « Tu fus plus profond que mes profondeurs et plus haut que mes hauteurs » - St-Augustin - « Eras interior intimo meo et superior summo meo ». | | | | |
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| proximité | | | À quel moment le Créateur songea au Bon et au Beau ? Ou à leur dénominateur commun qu'est la Caresse ? Avant ou après avoir établi l'Intelligence du Vrai ? Le Verbe ou l'Action sont déjà des manifestations de l'intelligence. « La première chose, créée par Dieu, est l'intelligence » - le Coran. | | | | |
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| proximité | | | Aucune intuition ne peut nous fournir la moindre image de la force divine, à l'origine de la vie. Mais la création artistique a certainement plus d'homologies avec la Création que la science, car le beau et le bien sont plus viscéralement chevillés à la vie que la vérité et le savoir. | | | | |
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| proximité | | | Au commencement était le couple l'Amour - la Haine (Empédocle), la Monade (Pythagore ou Leibniz), l'Apparence (Pyrrhon), l'Idée (Platon), le Verbe (le Christ), l'Action (Thomas l'Aquinate, Goethe, après avoir opté pour le Sens et la Force, Valéry, avant de lui préférer l’Étrange, Proudhon), la Violence ou la Lutte (Pascal ou Darwin), le Soupçon (Marx et sa Classe, Freud et sa Perversion, Nietzsche et sa Musique, Berdiaev et sa Liberté), la Donation (Gegebenheit de Heidegger), l'Étrange (à partir des fantômes et spectres : « Shakespeare genuit Marx, Marx genuit Valéry » - Derrida). Chacun au commencement de sa discipline : l'Idée (le Nombre, la Monade, la Force) - pour représenter le mystère, le Verbe (l'Amour, le Sens, la Donation) - pour formuler les problèmes, l'Action (la Haine, la Lutte, le Soupçon) - pour tester les solutions, la Perversion et l'Étrange - pour confondre ou embellir les passages de l'un à l'autre de ces trois niveaux. | | | | |
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| proximité | | | Dieu créa des joyaux, l'homme ne crée que des écrins. « La beauté et l'infini veulent n'être admirés que dévêtus » - Hugo – comme le visage humain ou sa source - la face de Dieu. Le beau de la création humaine doit son attrait au drapé du mot, au pli du son, à la bigarrure du pinceau. | | | | |
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| proximité | | | Dieu est omniprésent : dans l'objet matériel (la réalité), dans ma main qui s'en saisit (le moyen), dans la fonction d'appropriation (le but), dans mon choix d'objets à saisir (la contrainte), dans ma création d'objets (le commencement). Omniprésent pour le regard, absent – pour les yeux. Et tout miracle organique s'éteint dans la débâcle mécanique : les robots proclament mort ce Dieu invisible et visiblement inexistant. | | | | |
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| proximité | | | Notre vie se projette sur deux plans – le mécanique et le divin : l'efficacité ou le Bien, la norme ou la loi, l'utile ou le beau, la solution ou le mystère, l'ampleur ou la hauteur, la production ou la création, l'événement ou l'invariant, l'inertie ou le commencement. Le triomphe de la mécanique fut appelé mort de Dieu. | | | | |
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| proximité | | | La poésie est l'art d'entretenir la sensation du lointain, même dans la vie la plus proche. Mais cette sensation est, tout entière, dans l'élan initial. Le poète est un Ouvert, fasciné par ses limites intouchables. « Je suis resté poète jusqu'aux limites les plus lointaines » - Nietzsche - « Ich bin Dichter bis zu jeder Grenze geblieben ». | | | | |
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| proximité | | | Les espérances, focalisées sur des finalités, sont, le plus souvent, sottes, d’où mon engouement pour les commencements, irresponsables, éphémères, mais divins. On le voit même avec les éléments : le feu nous réduit en cendres, l’air nous érode, l’eau nous pourrit et la terre nous ensevelit, mais, au commencement, le feu nous enthousiasme, l’air nous emporte, l’eau nous sert de miroir, la terre nous éblouit. Mais « Neptune noya plus de monde qu’il n’en sauva » - Érasme - « Neptunus plurus extinguit quam servat ». Il faut vénérer l’étincelle divine, placée en nous, et non pas les dieux inconnus eux-mêmes ; le salut, s’il existe, ne s’inscrit point dans le réel de demain, il est dans l’idéel d’hier. | | | | |
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| proximité | | | Être un Ouvert : ne s’attacher ni aux frontières ni aux parcours, mais à l’élan, au commencement, au regard sur l’inaccessible. L’intensité atopique, opposée à la vitesse et aux lieux. | | | | |
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| proximité | | | En réfléchissant sur la Création, Valéry ne voit dans les causes premières que la naïveté et la futilité ; on y reconnaît deux grands défauts de son éducation : ne voir de mystère ni dans la naissance et la constitution de la matière ni dans les nobles affects ; superficiel dans la science, froid dans les sentiments. | | | | |
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| proximité | | | La sagesse humaine consiste à sentir, derrière toutes les affaires et raisons terrestres, - une source ou un dessein céleste. | | | | |
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| proximité | | | Tout animal est un témoignage de son origine divine, puisque il est porteur d’une vie, rationnellement impossible ; mais c’est seulement la conscience, qui nous rend, nous les hommes, des Dieux-Créatures créées par le Dieu-Créateur, - la conscience du monde, de la vie, et surtout – du Bien, du Beau et du Vrai, la conscience d’être une bête d’action et un ange de création. | | | | |
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| proximité | | | Je ne suis moi-même que dans mes commencements (mon éternel retour spatial !) ; c’est là que me rencontre mon soi inconnu ; tout enchaînement m’éloigne de moi-même et me sépare de mon soi inconnu. | | | | |
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| proximité | | | Le point de mire de tes émotions, de tes images, de tes idées doit rester inaccessible, pour que celles-ci se trouvent dans un état suspendu, inachevé, réduit aux commencements et aux élans. | | | | |
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| proximité | | | Ni le doute ni les certitudes n’apportent quoi que ce soit à l’appréhension du divin. Seuls les yeux éberlués, enivrés, face aux innombrables miracles de la Création, alimentent le sobre esprit, qui s’avoue impuissant, pour remonter aux origines du monde. Et c’est l’âme enthousiaste qui prend la relève, pour s’étonner, vénérer, admirer le Dessein incompréhensible. | | | | |
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| proximité | | | Pour les croyants, Dieu voit, entend, juge, pardonne, punit, récompense, souffre, se réjouit, s’approche, s’éloigne, aime, déteste, marche, prévoit, se montre, se cache, promet, s’impatiente… Des milliers de verbes non-crucifiés se pressent dans ce commencement paisible. | | | | |
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| proximité | | | Il est propre des Dieux de s’affirmer par des commencements injustifiables, avec des feuilles de route banales ou des horizons communs. Nietzsche fut le seul à suivre cette voie. Hegel est dans les parcours : l’Absolu, le Savoir, l’Histoire, dans lesquels il tente de deviner des lois, qui ne sont, chez lui, que des Arlésiennes. Cioran ne vit que de finalités : le dégoût, la chute, le suicide ; ça peut exalter des ‘incompris’, ça laisse froid celui qui veut créer sa propre foi ardente. | | | | |
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| proximité | | | Il y a deux sortes d’historiens : ceux qui narrent l’état du monde à un moment donné et ceux qui remontent aux origines de cet état, les narrateurs des finalités et les chantres des commencements. Plus lointaines sont les origines, de plus de place et de liberté dispose l’individualité de l’historien. Tite-Live se désintéresse de la didactique et se peint lui-même en mythologisant les époques reculées ; Tacite évite les mythes et veut être utile à ses contemporains. | | | | |
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| proximité | | | Il fallait être un Artiste génial, pour créer les fleurs, les papillons ou les chats ; il fallait être un Logicien génial, pour rendre si profond notre chemin vers le Vrai ; il fallait être super-sensible à la pitié et à la honte, pour placer dans nos cœurs l’inexprimable sens du Bien. Celui-ci se réduit aux caresses, c’est pourquoi au Commencement était la Caresse. | | | | |
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| solitude | | | L'âme est muette - voici l'origine de la solitude. Pour qu'elle trouve une âme sœur, mes mains s'agitent ou ma cervelle se démène, mais leur message est dénué de soupirs qu'aimerait leur confier mon âme. | | | | |
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| solitude | | | La noblesse des commencements est synonyme de la volonté de puissance. Avoir de bonnes raisons, pour se choisir soi-même comme source, ne pas partir d'un langage des autres, - mais c'est la définition même de nihilisme ! | | | | |
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| solitude | | | Les origines du sentiment de solitude : vivre en soi, par soi, avec soi, pour soi - ermite, mystique, aristocrate, égoïste. | | | | |
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| solitude | | | Sur l'origine de la solitude en fonction de ma position : debout, personne ne me voit ; assis, nous sommes tous indiscernables ; couché, je ne vois personne. C'est encore à genoux que j'ai la meilleure chance de rencontrer l'Autre : en priant, en recevant un adoubement, en avalant des couleuvres de mes écrasantes défaites. « Pourquoi garder les pieds sur terre, quand on peut s'agenouiller ? » - Enthoven. | | | | |
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| solitude | | | La solitude, c'est ne pas avoir d'interlocuteur idéal, qui ne peut être qu'une feuille blanche, qui reçoit ou te dicte ton premier mot. Tout logos est dia-logos. L'écrivain, qui trouve en soi-même une écoute et une compagnie, est donc celui qui sait briser la solitude. | | | | |
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| solitude | | | Une illusion - fonder mon équilibre sur la tension créée par une paire : moi, d'un côté, et un ami, une maîtresse, un livre. Rien de crédible en dehors des triades : moi, une insondable source (voix, oreille, œil, dessein), dont je suis un écho et, enfin, une âme des fins, un esprit, qui préserve mes échos à une belle hauteur. L'origine de la solitude est triadique ; la solitude respectable, ou le désespoir irrévérencieux, - l'absence irremplaçable de l'un de ces trois sommets : la solitude d'un soi perdu, la solitude du silence des sources, la solitude de la perte des ailes. Et quand un deuxième sommet vient à manquer, sonne l'heure d'une solitude honteuse, ou plutôt hébétude irrémédiable. La solitude binaire, elle, n'est souvent que grégaire : manque de berger ou de moutons. | | | | |
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| solitude | | | La sensation d'exil naît d'une méconnaissance soudaine, salutaire et solitaire, - je ne comprends plus qui m'a pétri et pour quel contenu. Et je me désintéresse des breuvages et m'enivre des étiquettes ou de la forme des flacons. | | | | |
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| solitude | | | Celui qui se sent héritier de la culture reproduit, banalement, l'arbre ancestral, doté d'insignifiantes greffes. Dans ma déshérence, je donne naissance et vie à tout élément de mon propre arbre, quitte à unifier quelques racines, rameaux ou fleurs avec autrui. Mais toutes ses ombres ne sont qu'à moi. | | | | |
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| solitude | | | Sur l'origine citadine et théâtrale de l'anachorèse : on applaudit au tonneau de Diogène et au souterrain de Pythagore, parce qu'ils se trouvent au centre de la cité (et le brave Socrate passe le plus clair de son temps près de l'Agora) – la solitude publique aura un grand avenir ! Le dramaturge devrait ne consulter que le démiurge et savoir recréer l'illusion de la vie, même dans une Caverne de Platon ou, au moins, dans une cabane de Démocrite. Dans l'ordre croissant des idoles de F.Bacon, la caverne précède le théâtre : « tribu, caverne, foire, théâtre » - « Tribe, Cave, Market-Place, Theater ». Même Zarathoustra trahit sa montagne et son arbre, pour s’introduire en forêt et en ville, pour prêcher le surhomme. | | | | |
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| solitude | | | Les sceptiques stériles, hurlant à l'absurdité ou à la vanité de l'existence collective et de ses buts, usurpent souvent le beau titre de nihiliste. Le nihiliste vit une existence solitaire, animée surtout par ses propres commencements, pour lesquels il n'a besoin de personne, de rien ; et ses moyens, c'est son talent et sa noblesse. | | | | |
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| solitude | | | Paria nuisible en Russie (où est enterré le rêve), paria invisible en Europe (où le rêve est né), aurais-je mon heure de gloire risible en Amérique (où le rêve n'a jamais mis les pieds) ? | | | | |
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| solitude | | | Cheminement vers la solitude finale : aucun savoir ne m'approche de sa source, aucune vanité ne survit à mes laudateurs, aucune émotion ni métaphore ne sont fraîches au-delà d'une date limite. Je ne viens à bout de la solitude, que si j'ai tôt fait d'apprendre à parler au monde, qui ne me connaîtra jamais. | | | | |
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| solitude | | | Savoir que la pierre tombe toute seule et cependant se sentir responsable ou, pire, coupable. Un banc des accusés devenu montagne de Sisyphe. Le prix d'un dévouement à la hauteur, la solitude initiale, – la chute plus retentissante, la solitude finale. | | | | |
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| solitude | | | Aucun tremblement de terre n'est à l'origine de mes immenses ruines, mais l'immobilité de mon étoile qu'abaisserait tout toit. Percé, il m'ouvre à la hauteur du ciel ; à comparer avec Confucius : « Ma maison est basse, mais ses fenêtres s'ouvrent sur la profondeur du monde ». | | | | |
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| solitude | | | L'une des origines anodines de la solitude : avoir besoin de se cacher pour sentir. | | | | |
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| solitude | | | La première des quêtes de l'homme est celle d'une consolation définitive sous forme d'une image, d'une pensée ou d'une foi, visible et intelligible par les autres, c'est-à-dire d'une idole. À coups d'âge, toute idole se fissure et plonge ainsi tout habitué des forums dans un désespoir. La seule consolation durable réside dans les ruines d'une solitude, où mon étoile m'inonde d'une espérance illisible. « Dum spero, spiro… ». La lisibilité finit toujours par désespérer ; ceux qui ne vont pas au terme de la lecture croient naïvement, que la compréhension console. Consolent les énigmes. | | | | |
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| solitude | | | Cultiver l'âtre, au milieu des ruines, mon défi phonétique à l'être (comme le Paraître le fut pour Pyrrhon, le Non-Autre pour le Cusain, le Naître - après Sein und Schein - pour Nietzsche, l'Outre pour Bakounine, comme l'Autre pour Levinas ou le Neutre pour Blanchot). Les contraires logique (le Urteil de Hölderlin), spatial (le néant de Sartre) ou temporel (la Zeit de Heidegger) sont moins chauds et plus ternes. | | | | |
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| solitude | | | La lumière du monde ne me parvient plus, ou mes murs deviennent trop translucides, ou les choses ne traversent plus mon esprit - je quitte la Caverne - et voilà le début de la traversée du désert, de la solitude. Le choix y est triple : chercher la raison des ombres dans le parti pris des choses, inventer le Soleil pour les ombres, m'identifier avec les ombres, rester inconnu ou me mettre à créer mon propre halo. | | | | |
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| solitude | | | Le drame de la solitude, lorsque toutes les sources de mes larmes, de joie ou de peine, se retrouvent aux lieux désertiques. « Car mon pis et mon mieux sont les plus déserts lieux »**** - Marie Stuart (nos excellents Anglais traduisirent : « All things good and bad have lost the taste they had » - insurpassable niaiserie !). L'aristocratisme du goût me condamne au non-partage de mes fardeaux et de mes cadeaux, même avec ma mignonne (Ronsard). À moins que j'aie le courage de Pétrarque : « Plus désert est le rivage, plus belle est l'ombre, que ma pensée y jette » - « Più deserto lido, più bella il mio pensier' l'adombra », ou la naïveté de Poe : « Tout ce que j'aime - je suis le seul à l'aimer » - « All I lov'd - I lov'd alone ». | | | | |
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| solitude | | | L'arbre est la ruine de la forêt ; il est la négation, point par point, de « patrie, asile, berceau, nid et tombe qu'est la forêt » - H.Hesse - « Der Wald war Heimat, Schutzort, Wiege, Nest und Grab » ; il est exil, vulnérabilité, bâtardise, chute et renaissance. | | | | |
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| solitude | | | Les faux solitaires pensent être les seuls ; les vrais commencent par être seuls. | | | | |
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| solitude | | | Se rencontrer soi-même en multitude - une utopie consolante ; se rencontrer soi-même en solitude - une utopie désespérante. Jeux de miroirs ; l'âme ignore ses sources ; même Narcisse tombe amoureux d'autrui. Comme le créateur, devant son œuvre : « Cet être, c'est moi : ma richesse est aussi mon manque »** - Ovide - « Iste ego sum : inopem me copia fecit », ce qui est le cogito d'artiste. | | | | |
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| solitude | | | Une énigme que je ne parviens pas à m'expliquer : les rapports les plus spontanés et immédiats qu'a la solitude avec d'autres vicissitudes se maintiennent non pas avec l'intelligence ou la souffrance, mais avec - l'amour ! Tout amoureux, même le plus grégaire, se sent soudain seul et voit dans l'être aimé - un solitaire, appelant au secours. Et puisque Dieu est amour (même s'il ne s'appelle ni Christ ni Krishna), la solitude, ne serait-elle pas l'une de ces rares créations originelles, parvenues jusqu'à nous intactes, avec le Verbe divin ? « Le mot de solitude sonne faux, comme s'il provenait encore de Dieu » - Canetti - « Das Wort Einsamkeit hat einen falschen Ton an sich, als stammte es noch von Gott ». | | | | |
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| solitude | | | Contrairement au point de vue (l'horizon de rayon zéro), le regard (l'horizon devenu firmament) renonce à la continuité et part du point zéro, se détache des choses vues et se forme en solitude : « Résumer d'un regard la vierge absence éparse en cette solitude » - Mallarmé. | | | | |
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| solitude | | | Impossible de trancher, si au commencement était le verbe ou la concordance verbale ; en tout cas, ces deux faces de Dieu, dédiées à la création ou à la perpétuation de l'espèce, ne sauraient relever du Diable : « Le Nous est de Dieu, le Je est du Diable » - Zamiatine - « Мы - от Бога ; Я - от Дьявола ». | | | | |
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| solitude | | | Le devenir ne m'ouvre pas à l'avenir ; le monde entama sa descente vers la platitude finale, où je ne me veux aucune place. Mes aboutissements, comme mes commencements, mon énergie, comme mes ressources, sont installés dans le passé, où je trouve et de bonnes oreilles et de vraies unifications et de beaux enterrements ; mon devenir ressemble étrangement à mon être. | | | | |
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| solitude | | | Vivre couché ou caché, pour vivre debout et heureux - depuis Épicure (« Vis caché »), cette coquetterie est propre de ceux qui baissent les yeux pour mieux attirer sur soi ceux des autres. « Se cacher pour vivre, c'est piller une tombe » - Plutarque. Dès qu'on agit, on n'est plus soi-même ; toute action est un masque : « Je m'avance masqué » - Descartes - « Larvatus prodeo ». Pour mieux te verser, cache ta source (si, par malheur, tu la connais). À comparer ce calcul tourné vers l'avenir, avec un regard, sur le passé, d'un poète : « Celui qui s'est bien caché a bien vécu » - Ovide - « Bene qui latuit bene vixit ». Et en plus, l'homme même serait, hélas, ce qu'il cache (Malraux), tandis que « les hommes se distinguent par ce qu'ils montrent et se ressemblent par ce qu'ils cachent » - Valéry. | | | | |
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| solitude | | | Être nihiliste, c'est vouer la naissance de mes valeurs ou de mes points d'attache - à une solitude radicale, dans laquelle se forgent le mieux les points zéro de mes attachements ou détachements ; refuser, par un travail de déracinement, de me maintenir sur les épaules des géants. « Le surhomme ? - le sous-homme, sur les épaules de l'homme » - Iskander - « Кто сверхчеловек ? Недочеловек, верхом на человеке ». | | | | |
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| solitude | | | Le propre de la lumière astrale est de n'éclairer que notre solitude bien réelle. Tout, aujourd'hui, même les livres, est conçu et vécu à la lumière des lampes, ou, pire, des écrans. « Le sentiment, c'est le feu, et l'idée, c'est l'huile » - Bélinsky - « Чувство — огонь, мысль — масло » - mais si c'est pour éclairer les choses, au lieu de projeter des ombres de ta solitude, autant sortir l'éteignoir. | | | | |
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| solitude | | | Potentiellement, l'homme est une bête sociale et un ange solitaire. Dans son premier milieu, il déploie son urbanité, orientée vers les finalités et animée par les moyens ; dans le second, il invente son île déserte, où il place ses commencements. Malheureusement, on le convainquit, qu'il ne pouvait plus y avoir des îles inexplorées ; il ne les cherche plus ; même seul devant son âme, il n'est plus Robinson, mais citoyen, contribuable, collaborateur. | | | | |
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| solitude | | | Tout éclat, aujourd'hui, est dû à la foule, en est le produit, le reflet ou l'émanation ; plus de vertu ayant un sens sur une île déserte. Même la solitude peut découler d'une source grégaire, par échec des additions ou par succès des projections. La solitude devrait provenir des opérations ensemblistes et non arithmétiques ou analytiques, toute tentative d'union résultant en une différence symétrique. | | | | |
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| solitude | | | Quand je vois dans le commencement la limite même, à laquelle doivent tendre mes ombres, j'éteins toute lumière extérieure, je découvre mon étoile nihiliste. C'est plus beau que le matin, c'est la nuit : « La limite : nuit du commencement »*** - Foucault. | | | | |
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| solitude | | | La jeunesse : l'enracinement dans une culture, l'engagement dans des actions. La maturité : le déracinement, l'arbre quittant la forêt et abandonnant les racines pour s'identifier avec les cimes ; le dégagement, se détacher des buts, se libérer des choses, se consacrer aux chemins d'accès initiatiques, aux commencements. | | | | |
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| solitude | | | Un nihilisme cohérent, qui tienne la route, suppose un double meurtre : celui des hommes, pour que je puisse assumer seul tous mes commencements, et celui de Dieu – ainsi, aucune finalité divine ne sacrera ni mes débuts ni mes contraintes. Le nihilisme est une double solitude – de mon être profond et de mon haut devenir. | | | | |
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| solitude | | | Si j'efface de ma mémoire toute trace d'Héraclite, Pascal, Nietzsche, Valéry, je peux garder inchangée l'intégralité de mes postulats des commencements – c'est ainsi que je confirmerais et justifierais mon attachement au vrai nihilisme – avoir été seul à la naissance de mon essence. | | | | |
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| solitude | | | Mes yeux ne captivent plus personne - telle est la source de toute solitude. Mon regard est aspiré par la lumière, et voilà que mon œil n'émet plus que des ténèbres. L'ennoblissement de la fonction, qui dévitalise l'organe. Fasciné par l'intelligence, j'arrive immanquablement à mépriser le travail de la cervelle. | | | | |
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| solitude | | | Les fondements du troupeau sont aujourd'hui la vérité et la liberté, qui n'ont d'autres contempteurs que le solitaire. Et dire qu'autrefois « l'ennemi le plus dangereux de la liberté et de la vérité fut la majorité compacte » (Ibsen) ! | | | | |
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| solitude | | | Presque tout est commun dans l’imagination de finalités ou de parcours, à laquelle se livrent, respectivement, les absurdistes et les pédants. Seuls les nihilistes, avec leur imagination de commencements sauvent l’intellect de la routine des commentaires des autres. Mais les beaux commencements ne naissent que dans la solitude ; affronter celle-ci est presque toujours une malchance pour l’esprit et une chance pour l’âme. | | | | |
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| solitude | | | L’homme héroïque vit de l’action, en vue d’un objectif collectif ; l’action de l’homme pragmatique se réduit à l’exécution d’un algorithme commun ; l’homme lyrique se repaît des commencements immobiles, naissant dans lui-même. | | | | |
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| solitude | | | Deux genres d’homme du troupeau – le robot ambitieux, qui formule les buts terrestres, et le mouton soucieux, qui réclame les moyens terrestres. Mais le solitaire, le poète, l’amoureux, le fier ou l’humble, s’enivre de ses buts et moyens, plutôt célestes que terrestres, mais ne vit que de l'élan de ses commencements. | | | | |
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| solitude | | | Au départ, je porte aux nues les qualités de la faiblesse, et à l’arrivée, je reçois le déluge de la honte. Mais cet azur et ce rouge n’ont de sens que dans le bleu de la solitude. La grisaille grégaire est incompatible avec ces couleurs. « La foule est cet être tout-puissant, dénué de repentir ; on a un être anonyme pour auteur, un résidu anonyme constitue le public »* - Kierkegaard. | | | | |
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| solitude | | | L’ange ou/et la bête ne me quittent jamais : de jour, c’est la bête triomphante qui justifie mes actes ; le soir, elle transmet sa honte à l’ange encore lointain ; de nuit, l’ange me rappelle l’existence de mon étoile ; enfin, le matin, mon heure préférée, la chute de l’ange rejoint l’angoisse de la bête – l’axe le plus vaste d’un verbe auroral. | | | | |
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| solitude | | | En tâtonnant dans les fondements, il faut choisir entre l’Histoire écrite et le Chaos originel – fouiller les origines ou créer ses propres commencements ; le temps et les causes objectifs, opposés à l’espace et à la liberté inventés. | | | | |
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| solitude | | | Se perdre ou se trouver sont de creuses péripéties des adeptes de parcours ou de buts communs, même poursuivis dans la solitude. Celui qui se contente des commencements, dictés par son soi inconnu, s’identifie avec la musique, composée par son soi connu, – créateur et création – l’âme et l’esprit, qui n’ont rien à perdre ni rien à trouver, puisqu’ils restent hors-temps. | | | | |
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| solitude | | | On nous terrorise avec les images d’un océan de pensées ou d’une forêt de faits, dans lesquels nous sommes condamnés à nous égarer. Celui qui cultive son arbre unique, suffisamment profond, et ne se préoccupe que de sa propre source, suffisamment haute, il se moque de cette terreur grégaire. | | | | |
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| solitude | | | On peut juger de la créativité d'un auteur d'après ce qu'il attend des autres : il changerait d'opinion finale, il modifierait sa conduite pendant le parcours, il tiendrait davantage à son goût de ses propres commencements. Le soi d'artiste doit être solitaire, même si le soi d'ami ou de citoyen appelle des fraternités. | | | | |
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| solitude | | | Le nihilisme, en tant que la volonté d’être l’auteur de ses propres commencements, est la seule philosophie non-conformiste ; le cartésianisme est lié à son époque, le kantisme est trivial, l’absurdisme est bête, la phénoménologie est commune, l’analytisme est borné. | | | | |
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| solitude | | | Inévitablement, même aux plus narcissiques entre nous, il arrive de s’appuyer sur les valeurs communes qu’on prend, intuitivement, pour les siennes propres. De temps en temps, on s’en rend compte, on les rejette, on s'en déprend – voici la naissance de ses vrais commencements ou un retour à son soi-même. Le retour éternel (hors souci du temps, suite à un abandon-oubli) de Nietzsche est ce (re)commencement. | | | | |
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| solitude | | | Dans la vie, l’égoïsme intellectuel s’appelle nihilisme, et dans le rêve – narcissisme. Dans les deux cas – le culte du commencement individuel. | | | | |
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| solitude | | | J’oppose mon nihilisme narcissique au nihilisme initiatique de Nietzsche et au nihilisme apocalyptique de Cioran. Chez le premier, on substitue si facilement Zoroastre par Manès ou par le Crucifié, ce qui ferait du hasard – le maître de mon propre soi. Les chutes du second sont provoquées par toute vision d’une vermine humaine, astronomique ou animale, chutes de la hauteur d’un bureau bancal, avec des Cahiers, demandeurs d’effarouchements. | | | | |
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| solitude | | | Métèque partout, je porte partout mon extranéité, ce qui fait de moi un mystique malgré soi, celui dont les sources sont atopiques. | | | | |
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| solitude | | | C’est en foule qu’on se réjouit au paradis ou s’agace dans l’enfer, ces terminus irréversibles ; on ne peut rester seul qu’au purgatoire, toujours au commencement d’une attente fébrile, d’une espérance incertaine, d’un élan vers l’inaccessible, loin d’un gras bonheur ou d’un maigre malheur. | | | | |
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| souffrance | | | Les souffrances, auxquelles je compatis le plus, sont des déficiences du rêve : manque d'oreilles (les mots se perdent), manque de bouche (les mots ne naissent plus), manque de regard (les mots ne s'envolent pas). La danse des images s'appelle songe, leur marche s'appelle veille. Ce sont les songes qui enfantent la souffrance (et non pas l'inverse, Aragon) ; la veille la stérilise ou l'anesthésie. | | | | |
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| souffrance | | | La douleur a ses sources. Cherche là-dedans ton reflet mais ne les trouble pas et, encore moins, n'en bois pas. « La pire des douleurs est celle, dont tu es toi-même la cause » - Sophocle. | | | | |
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| souffrance | | | Le désespoir d'ici-bas et l'optimisme de là-haut proviennent de la même source. Et, dans une vie stagnante, je peux deviner le reflet de mon étoile. Le regard doit appartenir à l'étoile, ni au chemin ni même aux ruines ; qu'ils soient inondés de désespoir et d'ombres, mon regard doit porter le souvenir d'une lumière, même éteinte. L'optimisme est la certitude d'être moins malheureux qu'on ne croit. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance n'est qu'une mystérieuse contrainte, qui rend encore plus majestueuse la vraie quête, celle du bonheur d'un haut regard sur la vie. (Car « il est trop facile de mépriser la vie, dans le malheur » - Martial - « rebus in angustis facile est contemnere vitam ».) Le Bouddha, qui y vit l'origine de tout savoir, se disqualifie par cette myopie. « Par la souffrance l'esprit devient vivace et n'accède à l'absolu qu'à travers des contraintes »* - Kant - « Der Geist wird durch Leiden thätig, gelangt zum Absoluten nur durch Schranken ». | | | | |
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| souffrance | | | Toute action passionnée et toute pensée profonde finissent par nous désespérer ; et l'espérance ne peut venir que des rêves, ayant emprunté la passion aux actions et transformé la profondeur réfléchie en hauteur réfléchissante. Toute visée de finalités nous affligera ; seul un culte des commencements rêveurs nous consolera. | | | | |
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| souffrance | | | Pour parler de soi, geindre paraît plus propice que jubiler. La souffrance, bizarrement, prend la forme de ton essence, tandis que la jouissance est étrangement anonyme. On serait tenté de croire, que in principio le verbe était accompagné de la douleur, n'exprimait que la douleur. | | | | |
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| souffrance | | | Le meilleur en nous n'a ni langage ni émetteur ni force - ce terrible constat est source de la vraie souffrance. Ne communiquer avec le ciel qu'avec notre épiderme - et l'esprit et la langue en font partie - à croire que Dieu n'est pas amour verbeux, mais souffrance muette. | | | | |
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| souffrance | | | Le compétent n'exhibant pas de performances, c'est la source la plus répandue de souffrances non-physiques. De ce point de vue, elle est le contraire de la conscience tranquille, qui est le contentement de ses performances en absence d'une vraie compétence. | | | | |
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| souffrance | | | Submergé de bonheur, on perd l'image de Dieu ; accablé d'une souffrance, comme illuminé par une beauté, on assiste à l'émergence d'un Dieu en majesté. Pourtant, d'après les hommes : « Le bonheur et la beauté découlent l'un de l'autre » - Shaw - « Happiness and beauty are by-products ». Dieu, qui est peut-être dans une étrange rencontre du beau et de l'horrible (« fair is foul and foul is fair » - Shakespeare, en lecture traumatologique et non pas météorologique), pour la bonne raison, que la douleur et l'harmonie n'appartiennent à personne. Un masque étincelant de l'art, sur le visage horrible de la vie – telle serait la destinée d'artiste. | | | | |
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| souffrance | | | Ô mes rêves intouchables, le crépuscule vous a touchés et l'aube n'a rien à y dissiper. | | | | |
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| souffrance | | | La meilleure source d'une morale : la dérangeante certitude qu'un être, plus subtil que moi, souffre plus que moi pour cause d'injustice. L'incrustation, c'est, aujourd'hui, l'opération de survie par excellence ; comment s'étonner, que les meilleures perles y échouent ou s'y refusent ! | | | | |
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| souffrance | | | Il ne me déplairait pas, que ma trajectoire se rapproche, à rebours, de celle de Rimbaud : les tribulations et la sauvagerie du début, et vers la fin - avoir dessiné quelques Enluminures et séjourné pendant quelques Saisons au Paradis. Et pour seul point commun entre ces vies extrêmes, les mots : « N'écrivez pas Arthur sur les enveloppes… Comme je suis malheureux… Assez vu, assez eu, assez connu – j’irai sous la terre ». | | | | |
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| souffrance | | | Dans le bonheur, tout se réduit à sa source, qui, dans le meilleur des cas, est merveilleusement cachée. Le sot la trouble rapidement, le sage en fait une fontaine inaccessible pour entretenir ses soifs. On invente son amour à partir de la soif, dont il est la seule source. Dans la souffrance, peu importe la source ; le sot la voit dans autrui, à qui il voue sa bile, le sage - dans les effets de sa propre fragilité et il tourne son aigreur contre soi-même. | | | | |
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| souffrance | | | Pour qu'un désespoir nouveau-né puisse affermir sa voix, le vide est le meilleur berceau ; mais lorsque « meurt l'espérance, surgit un vide » - de Vinci - « il vuoto nasce, quando la speranza more » - vide infécond, qui nous laisse sans voix. « Ce qui suit immédiatement la souffrance, c'est le vide » - Spengler - « Was dem Leiden auf dem Fuße folgt, ist die Leere » - que le sot remplit de sa faible voix, tandis que le sage y invite la voix divine. | | | | |
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| souffrance | | | En dernière instance, la cause de toute souffrance ou jouissance réelles se réduirait, facilement, aux balivernes, au toc, au couac. On n'y trouve rien à admirer ni à désirer, ce qui désavoue le stoïcisme. Et si un récit tragique nous émeut, c'est qu'une belle invention lui préside ; ce n'est pas la profondeur causale, mais la hauteur verbale qui ennoblit les plaies. « Une douleur légère parle, la profonde se tait » - Sénèque - « Curae leves loquuntur, ingentes stupent ». | | | | |
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| souffrance | | | Souvent, la saignante évidence des épines nous laisse découvrir des roses secrètes ou naissantes. Un métier en perte de vitesse - collectionneur d'épines, arbiter elegantiae : « L'un ramasse des épines, l'autre - des roses » - « Hic spinas colligit, ille rosas ». | | | | |
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| souffrance | | | Mon regard est porté vers la hauteur ; mais je ne peux ni l'atteindre ni soutenir ce qu'elle me renvoie - la double origine de la souffrance. | | | | |
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| souffrance | | | Les pas - le premier, l'intermédiaire, le dernier - se font sur ces échelles respectives : plaisir-douleur, extase-souffrance, paradis-enfer. Avec l'humilité de la première, cultiver la deuxième en visant la troisième ! | | | | |
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| souffrance | | | Comment me débarrasser du désespoir ? - vivre dans un Ouvert et ne me passionner que pour les perspectives se perdant hors de cet Ouvert. Tout ce qui débouche sur un monde clos est source d'ennui. Cet Ouvert est plus près du Fermé de Valéry que de l'Ouvert révélé (entborgen - aléthéia - illatence) de Heidegger. La passion est fusion, désirée, impossible et imaginaire, de mon élan et de mes limites : « Quand la forme vitale, créée par l'union naturelle de l'illimité et de la limite, vient à se détruire, cette destruction est souffrance ; et le retour à son essence constitue le plaisir »** - Platon. | | | | |
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| souffrance | | | La douleur indéterminée, la pire des souffrances, surgit d'une source inconnue, me submerge de honte, se déverse dans une stagnante léthargie, dans laquelle je perds pied ; ma fière ruine coule et s'avère pitoyable épave. | | | | |
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| souffrance | | | Prométhée, Socrate ou Jésus cherchent à rendre joyeuse l'attente du dernier jour, en la mettant sous le signe d'un au-revoir minable. Il vaut mieux, que nous apprenions à entonner un adieu majestueux à chaque instant vécu en grand et à attendre, que chaque jour nous chante la merveille du jour premier. | | | | |
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| souffrance | | | L'inquiétude comme cause et l'inquiétude comme effet. L'artiste exploite la première comme énergie alimentant ses hauts rythmes ; le philosophe étouffe la seconde comme trace des bas algorithmes. À propos, si l'art survit, ce sera peut-être parce que « jamais ne manqueront, heureuses ou malheureuses, les causes d'inquiétude » - Sénèque - « numquam derunt vel felices vel miserae sollicitudinis causae ». | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance nous rétrécit et nous renvoie à nos origines axiales : de la profondeur des commencements, de l'étendue des moyens, de la hauteur des contraintes ; tout mouvement est alors ressenti comme primordial, ce qui crée l'illusion que pour comprendre il faille souffrir. | | | | |
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| souffrance | | | La caresse semble être non seulement au commencement de la Création, mais elle en serait même la fin ultime, puisque mes souffrances les plus irrésistibles viennent du manque de caresses pour ma peau, mon visage ou mon esprit ; car ma mère ou ma maîtresse, mon pair ou mon frère, mon collègue ou mon adversaire ne sont pas toujours là pour entretenir mon intranquillité grandiose et glisser vers l'angoisse morose. | | | | |
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| souffrance | | | L'algorithme vint se substituer aux trois origines de nos parcours vitaux : au destin, au hasard, au mérite. Les naïfs continuent, pourtant, d'évoquer les ombres disparues. « Seuls les malheureux croient encore en Destinée ; les heureux, eux, attribuent leurs succès à leurs propres mérites » - Swift - « The power of fortune is confessed only by the miserable, for the happy impute all their success to prudence or merit ». Ils ne veulent pas reconnaître qu'un calcul, bas et précis, détermine leurs vies, réduites aux pas intermédiaires d'un projet collectif. Personne ne cherche plus une consolation, vague mais haute, du premier pas ou du pas dernier, qui sont les deux limites inaccessibles du nec plus ultra ? | | | | |
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| souffrance | | | Toute lutte finit par dévitaliser un peu davantage notre esprit ; la résignation schopenhauerienne et la vitalité nietzschéenne ne s'opposent guère et, souvent, l'une aboutit à l'autre, pour donner naissance à une tragédie. | | | | |
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| souffrance | | | Le bonheur, même tout inventé, nous fait sentir notre source divine, mais la souffrance bien réelle nous rappelle tout de suite notre source humaine. « La joie fait de toi un dieu ; tu deviens homme dans la souffrance » - Tsvétaeva - « Богом становишься через радость, человеком через страдание ». | | | | |
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| souffrance | | | Toutes mes consolations sont dans le renouvellement ou rafraîchissement de mes commencements ; les finalités deviennent fatales, donc hors de ma portée. Chateaubriand est plus optimiste : « Les matins se consolent eux-mêmes, les heures du soir ont besoin d'être consolées ». | | | | |
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| souffrance | | | Le mystère de notre origine (la terre cosmique ? l'air poétique ? l'eau biologique ?) apporte une certaine consolation à nos souffrances, mais notre avenir n'en a aucune : il n'est qu'une solution finale, avec le feu froid de nos cendres. Jadis, le souci du bon ou du beau nous arrachait aussi à la réalité trop transparente ; aujourd'hui, il ne nous reste plus que la souffrance, pour nous rappeler le mystère de la nature, dont nous faisons partie ; ce mystère est celui des naissances et des agonies, face à l'enchaînement mécanique de problèmes ou de solutions trop clairs. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance immédiate, commune, ayant un lien évident avec la réalité, ne mérite pas qu'on s'attarde sur elle, comme sur tout ce qui n'est que fatal. La souffrance noble est hors-raison, elle est fruit d'une sensibilité communiquant avec l'au-delà du réel. Chez les sots, les espoirs, comme les désespoirs, sont pleins de raisons et de causes matérielles. Le vrai désespoir est profond, le vrai espoir est haut, tandis que le réel n'occupe que l'ampleur, somme toute - plate. | | | | |
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| souffrance | | | On récuse la mue et appelle de ses vœux - la résurrection : une raison de plus de ne pas vivre de mon épiderme et faire croire aux croque-morts que mes ruines truffées d'échappatoires, c'est mon tombeau. | | | | |
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| souffrance | | | On vit en Dioscures : dans le doute de nos sources, la part immortelle en nous s'entremêlant avec la part mortelle, rêvant de finir sa trajectoire telle une nouvelle constellation dans un ciel en deuil. | | | | |
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| souffrance | | | L'agonie d'une espérance sur le déclin ou l'extase d'un désespoir montant, ces chassés-croisés chiasmiques exigent des tempéraments opposés et, pour les peindre, même des talents opposés : des traits mélancoliques tout en ruptures ou un ton sanguin en continu – l'art des crépuscules ou l'art des aurores. | | | | |
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| souffrance | | | Je peux admettre, que le Verbe, telle une forme articulée de la Caresse, était au Commencement, mais, visiblement, il est tout à fait impuissant face à la Fin – aucune production verbale, comparable au Requiem de Mozart, au dernier Trio de Schubert, à la Pathétique de Tchaïkovsky. Et si, au Commencement, nous étions sourds, et même la première Caresse était musicale ? | | | | |
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| souffrance | | | Sur son lit de mort, l'homme se retrouve dans l'état, dans lequel il est né : sans cheveux, sans dents et sans rêves, qui lui permirent, à l'âge décent, d'apprécier le goût, la caresse et l'émoi. Et il finira par retomber dans la seule chose, qu'il savait faire à la naissance, - dans les pleurs et gémissements. | | | | |
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| souffrance | | | Dans la mémoire, nos années passées n'ont pas le même poids ; l'enfant y est à part, étranger, trahi, abandonné ; pourtant, il est notre source. « L'enfant est père de l'Homme » - Wordsworth - « The Child is father of the Man ». Ce n'est pas un problème de l'heure tardive de notre maturité, mais bien des injections soporifiques et anesthésiques, que nous administre une vie aseptique, ennemie des aurores lancinantes. | | | | |
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| souffrance | | | L'origine de la mélancolie : malgré toutes les tentatives des pourquoi et comment de bien l'ancrer, le quoi continue à dériver et le qui perd son cap. | | | | |
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| souffrance | | | Pour se faire une idée de ce qui nous pousse à écrire, il faut avoir découvert un livre, qui ne serait qu'un message au fond d'une bouteille de détresse. Les uns y trouveront un appel, les autres – une transmission, les troisièmes, les plus sagaces, - une tentative de faire même de notre dernier pas – une œuvre musicale. Écrire, c'est faire durer en musique l'écho de nos commencements-souvenirs. | | | | |
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| souffrance | | | Le goût ou la passion des commencements est ce qui protège nos pauvres oreilles du sifflement de la faux qui s'approche. Chez certains, ce goût arrive trop tard : « Et c'est au moment même, où, enfin, tu es mûr pour le commencement, que tu vas mourir » - Kant - « Gerade wenn man soweit ist, anfangen zu können, muß man sterben ». | | | | |
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| souffrance | | | La philosophie, digne de nos enthousiasmes, n'a que deux ambitions à justifier : la synthèse des consolations et l'analyse du langage. La consolation – une espérance excluant toute action ; le langage, cet intermédiaire entre la réalité et la représentation et qui est la demeure de notre regard sur les commencements et sur les fins. « La philosophie proclame les principes de nos espérances les plus hautes et de nos regards sur les fins dernières »*** - Kant - « Die Philosophie verheißt die Grundlage zu unseren größten Erwartungen und Aussichten auf die letzten Zwecke ». | | | | |
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| souffrance | | | L'origine immédiate de la douleur est souvent imaginaire. Seule la douleur elle-même est authentique, c'est-à-dire sans objet, sans paroles, sans généalogie. Ne l'abaisse pas en l'identifiant avec un objet trop réel. | | | | |
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| souffrance | | | On divise les philosophes en ceux qui nous apprennent soit à vivre (agir) soit à mourir (se suicider), la science d'Aristote ou l'art de Socrate. Ils devraient plutôt nous désapprendre toute notion de chaîne : que ce soit vers une vie accumulative (carpe diem) ou vers une vie ou une mort spéculatives (purpose-driven life, ou American way of Death). Pratiquer une culture de la pose et non l'inculture du résultat. Donner un sens au point zéro de la pensée et de la douleur, commencer par une vie intranquille et finir par une mort tranquille. Ne pas oublier, que « la pensée de la mort aide à tout, sauf à mourir » - Cioran. Pourtant on y pensa tellement comme à un aboutissement (au lieu de la vivre comme une contrainte), que même la mort devint impersonnelle : « Oh Seigneur, fais à chaque homme le don de sa propre mort » - Rilke - « O Herr, gib jedem seinen eignen Tod ». | | | | |
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| souffrance | | | Et la religion et la philosophie naissent dans le naufrage, dans la détresse de la vie, et elles ont le même but : contrer le néant, apporter un semblant de consolation (« la tâche de la philosophie est d'inventer le mot qui sauve »** - Wittgenstein - « die Aufgabe der Philosophie ist, das erlösende Wort zu finden ») - et les mêmes moyens que la poésie - créer une tempête dans un verre d'eau, imaginer un message à destination lointaine et chercher fébrilement une bouteille : « Le poème est une bouteille jetée à la mer, abandonnée à la foi chancelante qu'elle échoue quelque part sur une terre d'âme » - Celan - « Ein Gedicht ist eine Flaschenpost, aufgegeben in dem nicht immer hoffnungsstarken Glauben, irgendwo an Land gespült zu werden, an Herzland vielleicht ». | | | | |
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| souffrance | | | Fonder sa vision sur les finalités ne promet que le désespoir et/ou le cynisme. On ne peut s'accrocher à l'espérance, cette courte et belle consolation, qu'en ne quittant pas les commencements, c'est à dire en restant un nihiliste conséquent. | | | | |
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| souffrance | | | La comédie relativise et la tragédie absolutise. N.Chamfort perça bien, respectivement, leurs sources et leurs buts : « Le temps diminue l’intensité des plaisirs absolus et accroît les plaisirs relatifs »***. | | | | |
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| souffrance | | | Que je vise mon étoile, des fauteuils ou des podiums, un jour je me trouverai à leurs pieds. Où veux-je que ma chute m'attende ? M'effondrer d'épuisement, à la fin, m'essouffler d'ennui, dans un parcours sans fin, inclure ma chute dans le fondement même de mon commencement ? Ce dernier choix suppose, que ma demeure soit une haute ruine. « Le fond de la chute se trouve d'abord dans la grandeur du commencement » - Heidegger - « Der Grund des Einsturzes liegt zuerst in der Größe des Anfangs ». | | | | |
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| souffrance | | | Le pays de la raison et du sentiment est traversé par trois sortes de chemins : ceux du vrai, animés par les destinations, qui, irrémédiablement, porteront le nom de désespoir ; ceux du bien et du beau, vivant des commencements ou des parcours, débouchant sur les ruines ou les impasses, mais accueillant l'espérance. L'espérance – la fragilité du beau ou du bon triomphant de la solidité du vrai. | | | | |
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| souffrance | | | La source et le commencement sont deux milieux différents ; la paix de mon soi inconnu gît dans mes sources, et l'intranquillité de mon soi connu préside à tout commencement créateur. L'unité primordiale, sans langage, sans représentation, sans frontières, règne dans les sources ; le déchirement, le déracinement, l'ouverture accompagnent toute éruption des commencements. « Quand on ne trouve pas son repos en soi-même, il est inutile de le chercher ailleurs » - La Rochefoucauld – et si mon vrai soi, le soi inconnu, invérifiable, était ailleurs ? - comme la vraie vie. | | | | |
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| souffrance | | | Les beaux états d'âme sont ceux qui ne peuvent pas durer. D'où mon refus, le désintérêt pour les enchaînements. Le rire prolongé sent le salon, le sanglot entretenu sent le cabanon - « Quand on pleure, seule la première larme est sincère » - Kundera. Le feu s'éteint d'autant plus vite, qu'il fut plus vif ; le génie dédaigne l'éclairage et le chauffage pour mourir sur un bûcher ou dans une étincelle. | | | | |
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| souffrance | | | Toute tentative de fixer l'intemporel artistique introduit dans nos tableaux ce traître de temps (la chute dans le Temps de Cioran) ; on cherche, inconsciemment, à lui donner de la cohérence ; et c'est ainsi que naissent les tons propres au matin, au jour, au soir ou à la nuit - le commencement, la lumière, la chute ou le désespoir. Mais l'essentiel reste au-delà du ton, et derrière la noirceur cioranique se lisent tant de visions lumineuses. | | | | |
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| souffrance | | | L'enthousiasme peut aller de pair avec l'avis le plus désespéré, que j'aie du monde (« Il n'y a pas d'amour de vivre sans désespoir de vivre » - Camus), car la meilleure source de mes élans peut se trouver tout entière en moi-même, à l'intérieur de mon regard. Quel enthousiaste de la chose funèbre que Cioran ! Comme le furent Pascal et Kierkegaard. L'espérance ou la désespérance ne brillent qu'aux cimes ! Et sont vouées à la platitude dès qu'elles visent la profondeur. La philosophie devrait se consacrer à donner le goût des cimes, tout en touchant aux profondeurs avec ses racines. | | | | |
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| souffrance | | | L'espoir d'un martyre réussi - source de la vulgarité au second degré. Tout calvaire doit mener à la ruine de ta tour d'ivoire. Le souterrain est l'autre voie de salut, sur laquelle se posera ta tour, avant d'atteindre le grade honorable de ruines. Dans celles-ci, on pétrit l'homme immobile ; dans les sous-sols, on subit le remue-ménage des hommes. | | | | |
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| souffrance | | | Toute la hauteur de l'art est dans l'élan tragique des commencements ; toute la profondeur de la vie est dans le courage d'assumer les suites de nos débuts, aussi redoutables, pour l'artiste, que la mort même. « Ce n'est pas la mort qu'on devrait redouter, mais ce qu'on n'arrive même pas à commencer à vivre » - Marc-Aurèle. | | | | |
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| souffrance | | | Les mêmes angoisses guettent tout mortel ; chacun cherche sa consolation, en fonction de ses talents, de son intelligence, de la hauteur de son regard. Fonctionnellement, le créateur n'y est pas très différent de celui qui plante un arbre ou une progéniture. Tous réussissent leurs débuts, tous échouent au final. Ne te fais pas trop d'illusions la-dessus : « La création, voilà ce qui délivre de la souffrance et rend la vie - légère » - Nietzsche - « Schaffen - das ist die große Erlösung vom Leiden, und des Lebens Leichtwerden ». On est créateur, si l'on s'occupe de l'arbre entier de la vie : de ses racines, de ses fleurs et de ses ombres, en y plaçant des inconnues, sources des lumières initiales et des ténèbres finales. | | | | |
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| souffrance | | | Les causes de la souffrance sont plus immédiates et intriguent davantage que celles du bonheur, mais les deux gagnent à ne pas être recherchées, pour créer l'illusion de leur appartenance aux sources primordiales. | | | | |
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| souffrance | | | La terreur, inévitablement, s'invite à toute fête de la beauté, puisque tout créateur a sous les yeux le beau miracle de l'engendrement et la banalité horrible de la mort. | | | | |
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| souffrance | | | La tragédie, ce ne sont pas des vicissitudes du parcours, mais le crépuscule des fins, assombrissant et dramatisant l'aurore des commencements : l'affaiblissement pressenti de toute la gamme de l'âme : l'émotion, l'espérance, le talent, la volonté, la jeunesse. C'est pourquoi le meilleur tragédien, ce n'est pas Shakespeare, mais Tchékhov. Ni l'action ni la réflexion, mais la pitié et l'impuissance. | | | | |
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| souffrance | | | La paisible vitalité de la horde moderne est due à l'héritage éthique de la femme de Loth : personne ne retourne plus la tête en entendant des clameurs de détresse, nulle caravane ne s'arrête ; si le sel de la terre vous manque, si aucune colonne ne brise plus la monotonie de vos plats forums, vous en connaissez le geste fondateur. | | | | |
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| souffrance | | | Pour tes passions, tes rêves, tes créations, toute perte d’intensité ou de hauteur, est mortelle, puisque tu les dois recommencer, ressusciter (le retour éternel). Le lien qui t’unissait à eux se dénoue, se brise ; cette rupture est à l’origine de la tragédie humaine – se rabattre sur les souvenirs, ranimer le regard d’antan. | | | | |
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| souffrance | | | Ni la solitude ne me rend plus délicat, ni la souffrance ne me rend plus juste, ni la débâcle ne me rend plus généreux. Et, d'ailleurs, l'abondance n'en donne pas plus de lucidité et de droits que la privation. Ce n'est pas l'événement passé mais le talent présent qui justifie le mérite d'un tableau et de son authenticité naissante. | | | | |
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| souffrance | | | En philosophie, il n'y eut jamais de scission entre le camp du plaisir et celui de la souffrance ; toutes les bonnes écoles portent une part de caresses et une part de tortures, en tant que, respectivement, le souffle des commencements et la musique des fins. | | | | |
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| souffrance | | | Je ne te verrai plus - toute tragédie se réduit à cela ; mais puisque la réalité perçue ne peut être que devenir, la vie même est tragique, au moins dans l'acte du dénouement, où la fausse lucidité se dissipe. D'où l'intérêt du regard, c'est à dire des yeux intemporels, qui contemplent l'être. | | | | |
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| souffrance | | | Pour mon âme, le culte des commencements est le culte du printemps et de son sacre, de l'optimisme et de l'acquiescement ; les autres saisons me plongent dans un pessimisme de la faiblesse, de l'immobilité ou du dépérissement. Plus humblement je baisse alors ma tête rédemptrice, plus fièrement se redressera mon âme créatrice. | | | | |
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| souffrance | | | Les seuls commencements, dignes d'un philosophe, sont : la souffrance (Dostoïevsky), la noblesse (Nietzsche), le langage (Valéry). Les commencements logique (Aristote), méthodologique (Descartes), dialectique (Hegel) ne sont que des pas intermédiaires et, donc, - insignifiants. | | | | |
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| souffrance | | | L’inertie d’esclave le rend calme, le commencement d’homme libre le rend inquiet. On comprend le conformisme des chercheurs de la paix d’âme. « La liberté engendre l’angoisse, le refus de la liberté apaise la souffrance » - Berdiaev - « Свобода порождает страдание, отказ же от свободы уменьшает страдание ». | | | | |
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| souffrance | | | Le cours de la vie a deux moteurs – l’inertie ou le commencement ; on échappe au premier et passe au second par une concentration initiale et personnelle. Deux fonds, en face, s’y prêtent : soit le temps qui me paralyse par la peur, soit l’éternité qui me libère par l’angoisse. Même le commencement est composé donc de deux moments : les ténèbres de la première pensée et la lumière du sentiment final. Et mon moi s’y incrustera en ombres. | | | | |
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| souffrance | | | Toute espérance a pour origine la vue des crépuscules envahissant la lumière d’une pensée, d’un sentiment, d’une action. La mauvaise espérance, c’est se persuader de l’imminence des aubes prometteuses. La bonne – quitter le temps, créer des aubes imaginaires, où l’on rêve, et y chanter la grandeur tragique des crépuscules réelles, où l’on vit. | | | | |
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| souffrance | | | La tragédie du Bien – l’élan, ne touchant aucune cible ; la tragédie du Beau – l’élan, perdant de sa hauteur, la chute. La plus vivable des tragédies est celle du Vrai – l’élan, dont on vient de découvrir la source, l’inertie. | | | | |
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| souffrance | | | Au paradis est absurde l’espérance ; dans l’enfer – le désespoir. Et puisque dans la vie réelle (et non pas dans celle du rêve), tout tend vers des finalités infernales, il faut y pratiquer l’art de la consolation, absurde pour les yeux et salutaire pour le regard. | | | | |
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| souffrance | | | Avoir sous les yeux l’horrible et chercher à le neutraliser par le beau est l’une des tâches de la consolation philosophique. En sens inverse, la poésie s’enivre du beau, sans se dégriser par l’horrible qui en surgit. « Le beau n'est qu'un seuil du terrible » - Rilke - « Das Schöne ist nichts als des Schrecklichen Anfang ». Ou R.Char : « La beauté traverse notre champ radieux et l’allume de notre gerbe de ténèbres ». | | | | |
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| souffrance | | | Le Beau n’a pas d’alliés : le Vrai est prosaïque et le Bien n’est qu’un fond divin sans forme humanisable. Cette solitude provoque une terreur, qu’il faut domestiquer, pour devenir artiste. « L'épouvante est le propre de l'impression produite par la beauté » - Leopardi - « È proprio della impressione che fa la bellezza – lo spaventare ». Heidegger inverse la chronologie : « terreur secrète devant tout commencement » - « geheime Furchtbarkeit vor der Gestalt alles Anfänglichen », ce que notre époque semble justifier : « Il n'y a plus de beauté que dans le regard, qui va à l'horrible » - Adorno - « es ist keine Schönheit mehr außer in dem Blick, der aufs Grauen geht ». | | | | |
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| souffrance | | | Le malheur est dans la durée, dans irréversibilité ; le bonheur est dans un instant d’oubli, d’extase, d’abandon. Peindre le malheur est une tâche de la mémoire ; l’image du bonheur se concentre en un seul point, et que seule l’écriture d’art peut reproduire par la création des origines, des commencements sans développement. Des épopées narrent le malheur ; la maxime chante le bonheur. | | | | |
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| souffrance | | | Ton espérance : au milieu d’une sécheresse, s’aggravant dans le lit de tes torrents d’antan, en pleine perte de ton être dans un néant commun, continuer à croire en hauteur de tes sources. Fermer tes yeux, mais ne pas perdre ton regard sur ton étoile, de plus en plus lointaine. | | | | |
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| souffrance | | | Consoler, ce n’est pas redonner l’envie des départs dans la vie, mais le goût des commencements dans les rêves. Le désespoir est dans la vie agonisante, l’espérance – dans le rêve renaissant. | | | | |
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| souffrance | | | L’excellent indice de l’origine de la vraie tragédie qu’en donne le comédien Dante : « Au commencement savoureux, à la fin insipide »*** - « In principio est admirabilis, in fine est foetida ». | | | | |
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| souffrance | | | La pitié et la consolation adéquates ne peuvent s’adresser qu’à toi-même ; puisque tu ne sauras jamais la véritable source des chagrins des autres. Ni les amoureux ni les amis n’ont jamais les mêmes chemins, menant à la douleur ou au désespoir. | | | | |
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| souffrance | | | Les commencements dévoilent tes élans, et les fins exhibent tes adieux ; le seul compromis possible entre eux serait un chant du cygne – nouveauté terrestre, ouverture céleste, frisson funeste ; le commencement comme porte de sortie, la fin comme porte d’entrée. | | | | |
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| souffrance | | | Tes états d’âme, aussi puissants, nobles et éclatants qu’ils soient, finissent, fatalement, par perdre, à la fin, de leur intensité et de leur attirance, d’où leur rôle déterminant dans la recherche de tes consolations. Dans ton écrit, tu devrais ne présenter que tes états d’âme initiaux – enthousiastes, admiratifs, amoureux. | | | | |
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| souffrance | | | La mélancolie naît dans l’âme, mais elle contamine l’esprit, qui se met à fouiller la mémoire, à la recherche de sources, – en vain. C’est peut-être, cet échec qui distingue la mélancolie – de la tristesse. | | | | |
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| souffrance | | | Tes larmes, de chagrin ou de joie, vont tarir – c’est là l’une des origines de la tragédie humaine. | | | | |
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| souffrance | | | Là où la vie réelle désespérante dit C’est la fin, mon rêve, à la recherche d’une consolation, dit C’est un commencement et une espérance. | | | | |
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| souffrance | | | Les soucis sentimentaux, médicaux, vitaux accablent avec la même acuité, qu’on soit un plouc ou un sage ; les incantations stoïciennes n’offrent aucune défense contre cette fatalité, puisque la vie, son support, nous dote de mêmes organes bien fragiles. Heureusement, notre existence a une seconde facette, cette fois d’origine divine, - le rêve ; ici, tout est personnel, tout est dans les commencements créateurs, tout est défi à la souffrance et, plus généralement, à la tragédie. | | | | |
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| souffrance | | | Ma mélancolie des commencements est le contraire exact de leur mélancolie de la fin du monde. | | | | |
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| souffrance | | | Le Commencement d’un rêve (qui n’est pas Verbal) et la Fin d’une vie sont les moments les plus intenses. Je place la caresse (l’espérance) dans le premier ; la seconde (le désespoir) est résumée par ce gémissement évangélique, qui ne sonne tragiquement qu’en allemand : Es ist vollbracht (Bach y apporta un effet musical insurpassable). | | | | |
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| souffrance | | | Une grande beauté te promet le bonheur, ensuite te saisit d’angoisse et enfin te fige dans la tragédie. C’est pourquoi il faut te contenter de promesses impossibles, d’espérances inventés, de commencements. | | | | |
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| souffrance | | | Si le bon Dieu et le diable se réfugient dans les détails du parcours, l’Ange, lui, inspire l’essence des commencements, la musique sans finalités, la mélancolie ou la tragédie d’une sainte solitude. « Toute la musique de Bach est une tragédie angélique » - Cioran. La mélancolie est de Mozart. | | | | |
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| souffrance | | | C’est la cohabitation forcée de la prose de ton existence avec la poésie de ton essence qui est à l’origine de tes tragédies : l’étouffement du souffle du rêve par les miasmes réels, l’étoile de tes aubes occultée par les ténèbres de tes crépuscules, les mélodies de ton âme brouillées par la monotonie de ton esprit. La consolation – des retrouvailles avec tes commencements essentiels, le détachement de tes fins existentiels. | | | | |
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| souffrance | | | Tous ceux qui projetaient des chemins du salut, pour l’humanité consentante, finirent dans les affres des impasses. Ils auraient dû se contenter de consolations solitaires, qui résident, toutes, dans tes commencements, dans ton regard immobile sur ton étoile immobile, dans ton élan immobile. | | | | |
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| souffrance | | | Au royaume des rêves, la consolation est lyrique et finie ; elle est tragique et infinie au royaume du réel. Dans le premier, on dit au-revoir au rêve évanescent et appelé à renaître ; dans le second, on dit adieu à la vie qui s’arrête sans répit. Le rêve est fait de commencements ; la vie ne quitte pas des yeux - la fin. Mais dans les échecs, la nature de la consolation s’inverse : tragédie pour le rêve, elle n’est que déception pour la vie. | | | | |
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| souffrance | | | La hauteur, la poésie, l’espérance éclosent dans l’air auroral, berceau des commencements ; la profondeur, la philosophie, le désespoir mûrissent sur la terre vespérale aux achèvements tragiques. Le liquide et l’ardent les accompagnent : le sang ou la larme, le feu ou les cendres. | | | | |
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| souffrance | | | Dans quelle image se rencontrent la tragédie, l’espérance et le commencement ? C’est l’éternel retour du créateur ou l’aurore du rêveur, qui en donnent une idée assez précise. « Aube et résurrection sont synonymes » - Hugo. Le ciel ou la terre, Dionysos ou Phénix. | | | | |
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| souffrance | | | L’incapacité de percevoir le mystère miraculeux du monde est une cécité intellectuelle (dans le pire des cas - un matérialisme primitif), qui, inéluctablement, conduit au désespoir, tandis que l’admiration, ou même la vénération de ce mystère est la source de la seule espérance, espérance mystique. Ceux qui espèrent vivent du commencement de tout ce qui est haut ; les aveugles pleurent les finalités, incompréhensibles, plates ou absurdes. « Notre âme porte en elle des embryons du désespoir dans l’incroyance, dans l’absurdité des fins et des aboutissements » - Kandinsky - « Unsere Seele birgt in sich Keime der Verzweiflung des Nichtglaubens, des Ziel- und Zwecklosen ». | | | | |
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| souffrance | | | La vraie tragédie n’est pas dans les tracas extérieurs mais dans la souffrance intérieure – des tourments de Dieu (mystère de nos commencements), des tourments d’artiste (problèmes d’enthousiasme et de style), des tourments d’humanité (solutions de fraternité), des tourments d’homme (solutions de solitude). | | | | |
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| souffrance | | | L’homme commence dans le malheur ; le succès est la fin de l’homme. | | | | |
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| chœur vérité | | | ART : L'art est plus entaché de gratuites prétentions à la vérité que l'artisanat. Le vrai est mieux à sa place parmi les moyens que parmi les buts. Le vrai inexplicable du premier pas s'appelle mystère. Le vrai des buts s'appelle fanatisme ou algorithme. La foi précède l'art et la machine l'achève. La mauvaise conscience l'alimente, la bonne - l'abandonne. | | | | |
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| chœur vérité | | | PROXIMITÉ DIVINE : Plus un sot accumule de faits, plus il se sent proche de la vérité. Le sage, en constatant dans la nature un écho de ses vérités, se sent infiniment éloigné de leurs insondables sources. La vérité est possible, car il y a une machine à l'intérieur de notre raison. La seule vérité vivante est celle qui projette de délicieuses ombres sur une vie hors de toute raison. | | | | |
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| chœur vérité | | | DOUTE : Le doute, créateur de belles vérités, entoure la source de ton premier pas. Les vérités-constats sont de mécaniques enchaînements de pas intermédiaires. Le pas transparent devint le seul contenu des trajectoires humaines, ce qui propulsa la vérité calculable au grade d'arbitre unique. Le géomètre se substitua au laboureur et devint le vrai propriétaire des terres fécondes. | | | | |
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| vérité | | | La quête de la vérité de modélisation ayant pour but l'adéquation avec la réalité, ou bien la vérité résultant de l'évaluation d'une re-quête dans le contexte d'un modèle. Le charlatanisme ou l'imposture sont aux origines respectives de ses deux vérités, qui s'ignorent. Les moins exigeants des chercheurs de la vérité l'identifient même au simple fait d'être raisonnable : « La vérité du don suffit à annuler le don » - Derrida. | | | | |
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| vérité | | | Plus ce monde se dévitalise par le trop de précision et par l'invasion de vérités rampantes, plus souvent on crie au mensonge. Plus banales sont les causes, plus nombreuses sont les voix, qui clament le pourquoi. Plus immédiat est l'effet, plus rapace est la recherche du comment. | | | | |
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| vérité | | | Prendre pour vrai, c'est adhérer. L'adhésion liminaire se moque de la compréhension finale. On ne comprend pas ce à quoi on adhère. On s'y fie (« L'être comme lieu de la fidélité » - G.Marcel). On comprend, surtout et mieux, ce qu'on rejette, faute d'être séduit. | | | | |
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| vérité | | | La vérité légitime, sur ses fonts baptismaux, mérite attendrissement ; la vérité sous perfusion de mots ne m'inspire aucune pitié, elle devrait être abandonnée de plumes et d'étoiles. La bâtardise de tout mensonge saute aux yeux de tout préposé aux enfants trouvés, mais une belle ascendance peut se découvrir à la lecture de registres secrets. | | | | |
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| vérité | | | La beauté qui ment, c'est toute beauté qui dévoile sa source et, par-là, tarit. | | | | |
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| vérité | | | Les vérités ne sont bonnes qu'en tant que sources vitales. Une fois taries, elles ne sont plus que des ressources banales. | | | | |
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| vérité | | | La vérité se dégage de l'interrogation, dans un langage provisoire, des modèles furtifs de la réalité. Ni l'éternité ni l'infini, ces attributs de la seule réalité, n'accompagnent ni bénissent cette naissance. Toute vérité est un enfant bien légitime de ses parents, langage et théorie, sans Annonciations du Verbe ni Visitations par l'Esprit Saint. Bien que Milton pense le contraire : « La vérité ne vient au monde qu'en bâtard » - « Truth never comes into the world but like a bastard ». La mathématique semble en être la marraine. | | | | |
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| vérité | | | Le regard et le langage - deux outils qu'entretient un bel esprit ; le médiocre, le mal instrumenté ou le mal inspiré, s'occupe de matières premières, des vérités. La Caresse ou le Verbe, c'est à dire la poésie personnelle, se concentrent aux Commencements ; des vérités traînent auprès des finalités aléatoires et communes. Ceux qui manquent d'audace et de personnalité, se plient aux jugements universels, absolus : « Ce qui vient de moi-même, dans ma philosophie, est faux » - Hegel - « Was in meiner Philosophie von mir ist, ist falsch ». Le créateur audacieux dit : « C'est le regard qui exprime la vérité » - Nietzsche - « Die Wahrheit spricht der Blick aus ». | | | | |
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| vérité | | | Le dogmatique et l'aporétique n'ont aucune raison de se vouer des anathèmes et des hargnes. On n'a même pas besoin d'être ironique, pour savoir être dogmatique, dans un langage et modèle fixes, et être aporétique, dès qu'un nouveau langage ou modèle se mettent à poindre. Le dogmatique s'intéresse aux vérités, l'aporétique - à ce qui les fait naître et périr, l'ironique - à leurs habits. | | | | |
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| vérité | | | La chimère pseudo-philosophique de néant n'a rien à voir avec le nihilisme : le néant n'est qu'absence d'éléments d'une recherche, il est un résultat vide, une finalité sans contenu, mais compatible avec la vérité tandis qu'un bon nihilisme est tout entier dans la trouvaille initiatique de nouveaux commencements, en contradiction avec l'inertie des autres. | | | | |
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| vérité | | | Le vrai est toujours logé dans un univers clos, et la création est modification de l'univers, donc – défi explicite au vrai ancien et naissance implicite du vrai nouveau. Le vrai, contrairement au beau, ne demande ni volonté ni intelligence internes ; il est produit collatéral et secondaire d'une volonté de la création externe. « Volonté du vrai - c'est l'impuissance dans la volonté de créer »*** - Nietzsche - « Wille zur Wahrheit - die Ohnmacht im Willen zur Schaffung ». Le créateur produit des images, qui forment un arbre requêteur, et que l'observateur unifie avec son propre monde, l'unification devenue possible grâce à l'adaptation au nouveau langage et à la vérité établie, fugitivement et mécaniquement, de la proposition. | | | | |
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| vérité | | | C'est l'inertie ou le hasard qui se trouvent à l'origine de la plupart des vérités d'aujourd'hui. Et puisque ceux-là sont les adversaires les plus inconciliables de l'art, l'artiste devrait rester indifférent à la quête de vérités. | | | | |
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| vérité | | | Dans ce qui est vécu par le sot comme contradiction dans les idées réelles, le sage voit, le plus souvent, un conflit des langages virtuels. Le sot passe sa vie à combattre ces fichues contradictions, tandis que le sage joue avec l'invention, la recréation ou l'imagination des langages, dans lesquels sera vrai ce qu'il aura voulu et pu. | | | | |
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| vérité | | | Le succès d'une requête contient une vérité, dans le langage courant ; le succès d'un énoncé impératif n'est ni vrai ni faux (Wittgenstein), il annonce la naissance d'un nouveau langage. | | | | |
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| vérité | | | Plus une vérité est lumineuse, plus belles sont les ombres, que je dois être capable de reconstituer autour d'elle. Quand le flambeau d'une vérité dissipe un brouillard, on n'a plus besoin de lumière. Le brouillard même est une vérité balbutiante (la vérité claironnante n'ayant pas besoin de lumière) et la vraie lumière n'est que l'aube d'un langage en puissance, fait des ombres naissantes. Sans bonnes ombres, la lumière(-)nuit. | | | | |
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| vérité | | | L'idéal, comme la poésie, sont propres à une nation et reflètent ses errances plus que ses certitudes. « La vérité est la même chez tous ; mais chaque peuple a son mensonge, qu'il nomme son idéalisme »** - R.Rolland. Les idéaux sont à l'origine d'un nouveau climat ou d'un nouveau langage, origine qui est matérialisée par une frontière sacrée ; la vérité est hors tout climat et appartient au langage fixe, apoétique. | | | | |
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| vérité | | | Tous les pédants creux et même verbeux disent, que les mots leur manquent, pour dire toute la vérité. La vérité n'est jamais à l'entrée d'un discours à bâtir, mais toujours à la sortie d'un discours bâti. | | | | |
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| vérité | | | La vérité, comme tout nombre premier, ne connaît d'autres diviseurs, à part elle-même, que l'unité de l'ennui. Donc, une moitié de vérité ne peut valoir qu'un mensonge entier. Le mensonge est zéro, là où l'on ne connaît que l'addition. Mais sa puissance annihilante est utile, quand on veut multiplier les langages. | | | | |
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| vérité | | | Les étapes de la dévaluation des vérités : très vite, je ne vibre plus à l'évocation des vérités immortelles des autres, de celles qui sont ou de celles qui se donnent ; ensuite, je m'ennuie avec mes propres vérités mortelles, avec celles que je conçois ou avec celles que je crée. Aux certitudes et aux finalités des réseaux je préférerai mon arbre d'incertitudes et de commencements. | | | | |
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| vérité | | | Les faits sont des vérités premières. L'erreur première est le refus de la seconde vérité, l'inertie, l'incapacité de modifier les faits, l'inaptitude au (re)commencement, aux nouvelles apories vitales. | | | | |
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| vérité | | | Dans les meilleures têtes philosophiques, le privilège des commencements exista de tous temps, mais il s'appuyait souvent sur de mauvaises prémisses : sur l'illusion de représentations univoques (idées ou substances) ou sur celle des interprétations aussi univoques (origines ou causes premières), la vaseuse vérité leur servant de point de mire. Ces démarches sont celles des sciences et non pas de la philosophie, qui devrait se dédier à la beauté, à la liberté, au rêve, toute vérité collatérale n'y étant que métaphorique. Le vrai commencement, c'est une belle et profonde forme, tendue vers la hauteur et refusant toute étendue causale. | | | | |
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| vérité | | | Les vérités se conservent dans des livres, et les mots restent en contact permanent avec la vie ; c'est pourquoi ceux-ci deviennent vétustes plus tôt ; les vérités se renouvellent par recopie ou par traduction, et les mots - par (re)création et par représentation initiatiques ; les commencements, c'est ce qu'il faut reprendre le plus souvent possible, tandis qu'il n'existe pas de vérités premières. | | | | |
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| vérité | | | Le mensonge prometteur commence par une entorse au langage courant et par une annonce des grammaires nouvelles ; c'est à moi d'en fabriquer le discours fondateur : enraciner le nouveau verbe et traduire la promesse des fleurs en fruits, les deux - éphémères dans le temps et impérissables dans l'espace. | | | | |
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| vérité | | | Chaque mot, chaque image verbale est une concession que je fais à mon sentiment ou à mon rêve indicibles. Mais regarde ces sots orgueilleux menant des vies sans aucune concession ! Ils ne peuvent vivre que des empreintes, des copies, des routines. Aux sentiments des robots – les images des robots. Que la vérité finale naisse du mot, soit, sa musique originaire doit s'inspirer du rêve inarticulé. | | | | |
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| vérité | | | Le réel est vrai, pour celui qui contemple, et le vrai est réel, pour celui qui réfléchit. Le vrai, lui aussi, comme le réel, relève de l'imaginaire. On ne crée, c'est-à-dire on ne fait naître le premier pas d'un savoir ou d'une preuve, que dans l'imaginaire. Dans le réel, on implémente. | | | | |
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| vérité | | | L'âme ne peut ni ne doit fonder son essence sur la vérité, cette affaire des parcours et des finalités. L'âme est dans les commencements, mus par le bien et le beau. Elle n'a pas à intervenir dans les péripéties des vérités triomphantes ou déclinantes. « L'âme doit se baigner dans l'éther d'une substance unique, dans laquelle tout ce qu'on avait tenu pour vrai s'est écroulé » - Hegel - « Die Seele muß sich baden in dem Äther der einen Substanz, in der alles, was man für wahr gehalten hat, untergegangen ist » - ce sobre éther est toujours assez bas, il est dépourvu de tout arôme et ne sert qu'à aérer des machines poussiéreuses. En hauteur, on respire un autre éther, un éther enivrant, le bon ou le beau. | | | | |
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| vérité | | | Le mot n'est presque pour rien, dans le surgissement de la vérité. Et c'est émettre un double charabia que de dire : « C'est avec la dimension du mot que se creuse, dans le réel, la vérité »** - Lacan - puisque non seulement la vérité se creuse dans la représentation et non dans le réel, mais le mot, en dehors de l'expression, n'a d'autres dimensions que la grammaticale (règles) et l'instrumentale (étiquette) ; la vérité ne surgît que sur le fond du modèle conceptuel, dont l'origine, le réel, ne reçoit que le sens. | | | | |
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| vérité | | | Le temps n'est pas père de vérité, il en est gardien, le temps qu'un nouveau mensonge la séduise et conçoive une nouvelle naissance sans douleur ou dans la douleur du verbe. | | | | |
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| vérité | | | Est artiste celui qui a les moyens pour munir d'une même noblesse et d'une même intensité les axes entiers, dont celui de l'acquiescement ou du refus, de la vérité fixe ou de la vérité naissante. « Le Comment adoucit le Non, qui devient ainsi plus caressant qu'un Oui »*** - Jankelevitch – on croirait que la caresse serait au commencement non seulement du bon, mais aussi du beau. | | | | |
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| vérité | | | Se soucier du vrai, c'est se soucier du soi connu : « Si je connais ma relation à moi-même, je l'appelle vérité » - Goethe - « Kenne ich mein Verhältnis zu mir selbst, so heiß ich's Wahrheit ». Là où commence la foi, initiatrice et invérifiable, gît mon soi inconnu, dont je ne vois aucune relation traçable. | | | | |
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| vérité | | | Que d'inepties se profilent derrière le fier « C'est la vérité qui m'importe » ! Je dresse plus souvent les oreilles, quand j'aperçois une complaisance au mensonge, qui traduit mieux l'attachement à ce qui pousse vers la vérité. | | | | |
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| vérité | | | Le philosophe est non pas l'homme, qui médite plus, mais qui s'isole mieux. D'autres servent de caisses de résonances du brouhaha ambiant ; le philosophe découvre le silence, qui précède chacun de ses mots. Non pas tant distinguer le vrai du faux, mais ce qui chante en moi - de ce que me souffle l'époque récitante. | | | | |
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| vérité | | | La vérité du fait n'est qu'une escale ; un effet, c'est le voyageur qui en fait une trajectoire et un itinéraire, une cause, pour arriver au bon port, la vérité du jugement. | | | | |
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| vérité | | | Quand on n'a que les yeux pour voir, on n'exhibe que les choses vues, alourdies de leurs pesantes vérités. Les vérités aériennes entourent le rêve, porté par le regard. « Dans tout bon discours, le premier mouvement doit être dans le regard et non dans la démonstration » - Épicure. L'élan du premier pas, au point zéro de l'intelligence et du goût, est donné par l'intuition de l'âme. C'est l'un de ces miracles, qui s'attardent au-dessus des berceaux plus souvent qu'au-dessus des tombes. | | | | |
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| vérité | | | Si le discours ne tient qu'au vrai courant, il peut marcher souvent, il ne dansera jamais. Mal à l'aise dans l'inconnu des commencements, les bavards sont incapables de maximes, annonciatrices d'un vrai à naître. « Toute maxime générale ayant du faux, c'est un mauvais genre » - Stendhal. Toute platitude discursive particulière, exhibant du vrai intégral, mérite la poussière des archives. | | | | |
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| vérité | | | Le vrai de l’homme est biologiquement fabuleux, mais intellectuellement – commun et banal. Vouloir rester dans le vrai est signe de médiocrité ; tout créateur commence par bâtir son propre langage, dans lequel les valeurs de vérité courantes pourraient s’inverser. Le médiocre cherche à épater dans le langage commun, par de criardes finalités ; le créateur pose des commencements d’un Verbe musical à naître ou à ressusciter. | | | | |
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| vérité | | | La fin terrible de ton corps, le parcours de ton âme aboutissant dans l’impasse, les résumés de tes yeux profanant les commencements de ton regard, tes extases quittées par l’intensité – tant d’objets de la consolation, que seul le mensonge puisse apporter. « Comme l’amour, comme la mort, la vérité a besoin des voiles du mensonge » - Céline. | | | | |
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| vérité | | | Hanté ou guidé par la beauté, tu dévieras certainement de la voie de la vérité et même glisseras quelques contre-vérités, au nom de l’harmonie du tout. Meurtrier du juste provisoire, tu sacreras l’injuste éternel. « Qu'il est facile de tuer une vérité ; mais un mensonge, bien tourné, est immortel » - M.Twain - « A truth is not hard to kill, and a lie, told well, is immortal ». La vérité n'a pas de lignée descendante, elle n'enfante pas de langage ; le mensonge, lui, en donne naissance à un, celui où il se transforme en vérité. | | | | |
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| vérité | | | On ne percera jamais le mystère de l’apparition de la vie ni même de la naissance de l’univers. Une vérité de fait et une absurdité de raison. « C'est une absurdité de dire : Il y a une vérité essentielle à l'homme, et Dieu l'a cachée » - Voltaire – le grand Cachottier préféra la perplexité à l’évidence. | | | | |
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| vérité | | | L’âme invente la réponse ; à l’esprit – de trouver une question qui aurait pu en être l’origine. | | | | |
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