| chœur amour | | | IRONIE : Il y a peu de voisinages aussi incompatibles que celui de l'amour et de l'ironie. C'est pourquoi l'amour heureux, c'est-à-dire aveugle, survit mieux chez la gent grave. L'ironie égalise, et l'amour vit de chutes ou d'envolées. Ironiquement on s'avoue vaincu, et l'amour conquérant est porté par une vision de nimbes. | | | | |
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| amour | | | Les miracles de la vie s'éclosent dans la félicité, ses mirages - dans le malheur. Je suis moi-même dans la joie et ne me reconnais plus dans les cauchemars. Pourtant, c'est dans les cauchemars que je manifeste le mieux mon caractère (« comme si je n'avais la vraie sensation de mon moi que lorsque je suis infiniment malheureux » - Kafka - « als bekäme ich das wahre Gefühl meiner Selbst nur wenn ich unerträglich unglücklich bin »). Morale : le meilleur de nous-mêmes ne se montre pas dans la force. Le meilleur ne se prouve par rien. | | | | |
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| amour | | | Le malheur a mille visages, le bonheur n'en a qu'un et, qui plus est, ne sachant pas devenir masque. La poésie est un masque (plus beau, en général, que le visage), c'est pourquoi elle ne s'en prend qu'aux malheurs. (Seule exception, la musique, cette marée de bonheur qui, en nous submergeant, fait resurgir des cimes du malheur - telles des îles inhabitables.) | | | | |
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| amour | | | Le malheur est corrosif, il pénètre partout et imprime à tout le ton dolent et éploré. Le bonheur se concentre dans un seul endroit, celui qui est frappé par lui et laisse le reste sans parole. | | | | |
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| amour | | | Les dictionnaires du malheur sont inépuisables, mais le traduisent en langues étrangères. Rien n'est plus pauvre en paroles que le bonheur, mais c'est bien dans sa voix que j'entends mes idiomes. | | | | |
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| amour | | | L'enfer a ses cercles écarlates, le paradis - ses spirales rosâtres, avec des chutes, qui me rappellent mes sources - péchés ou béatitudes. Dans la perspective ironique, les deux ne sont qu'un royaume des morts, où Odysseus, Orphée, Sisyphe et peut-être Jésus furent de bons guides. Et les vrais retours sont dans le vertige, hors la platitude résurrectionnelle. | | | | |
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| amour | | | L'amour ne peut pas s'entendre avec le bonheur. Celui-ci est dans l'ignorance des limites et vit dans une autarcie alimentaire, celui-là est tout de troc et d'emprunt. | | | | |
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| amour | | | Tout, même le bonheur, n'est que transaction. Un jour il faudra rembourser ses largesses onéreuses. D'où l'intérêt de l'ironie, qui est la déflation emphatique. La vie est l'huissier, dont le zèle est attisé par la chute des cours des matières heureuses. | | | | |
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| amour | | | Quand la première idée de protéger son bonheur survient, ce n'est plus le bonheur qu'on défendra. « L'amour est beau, tant qu'il n'a ni mains ni pieds »** - proverbe allemand - « Die Liebe ist süß, bis ihr wachsen Händ' und Füß' ». | | | | |
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| amour | | | Un stoïcien : doute du malheur, croie en bonheur. Un cynique : un petit doute tue un grand bonheur. | | | | |
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| amour | | | Le volume du bonheur promis est le même pour tous. La platitude ou la bassesse des joies permettent de s'agripper à la vaste terre. Ces joies sont larges et molles et amortissent les écueils, qui menacent nos pieds. Mais si des ailes sont données à la joie, les pieds quitteront la terre, et la vie aptère s'éloignera avec tout le fardeau des désirs déracinés. « Être né avec des ailes est le meilleur des dons de la terre » - Aristophane. | | | | |
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| amour | | | Si un bonheur s'apprête à habiter des hauteurs, n'oublie pas, qu'il n'y a, là-haut, que disharmonie, silence et avalanches. | | | | |
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| amour | | | Le bonheur est la direction la plus plausible, où nous entraîne l'inertie de l'amour. Mais c'est aux tournants du malheur que nous vivons sa liberté. Qu'est-ce que la liberté ? - la conscience maîtrisée d'échapper à l'inertie, quel que soit le nombre des possibilités, qui s'offrent à nous. | | | | |
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| amour | | | C'est dans un mélange de simplicité et de mystère, d'abandon et de fanatisme, qu'on finit, dans l'amour, par aimer et ses douleurs et ses joies, qui s'alternent et se substituent, sans qu'on sache où est la ligne de fuite. Plus on accumule ses brûlures, mieux on goûte à ses douceurs. L'inverse, hélas, est aussi vrai : « De mon désir je brûle ; d'où vient l'atroce feu des pleurs ? » - Pétrarque - « S'a mia voglia ardo ; ond'è 'l pianto e tormento ? ». | | | | |
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| amour | | | Rencontre merveilleuse du désir et de la jouissance, s'arrêtant au seuil infranchissable du manque - le rêve, avec son autre nom : volupté ou mieux Lust ! « Qu'est-ce en somme la rose - que la fête d'un fruit perdu » - Rilke. | | | | |
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| amour | | | Il n'est pas de plus forte et irrésistible béatitude que de se noyer dans les yeux d'un être aimé ; mais, pendant un instant, détache ses pupilles de son corps désirable, de son cœur aimable, de son âme qui sent tout et de son esprit qui voit tout, - je verrais dans ses trous noirs, monstrueux et vides, ce que ressentirait un Martien : les pupilles d'un poulpe, d'une hyène ou d'une chauve-souris qui me guette. Et devant mon miroir j'éprouverais la même horreur. | | | | |
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| amour | | | Au commencement de l'homme était peut-être le désir du bonheur ; c'est lui qui, à son tour, donna lieu à l'angoisse de la création et de l'amour, car « le bonheur n'entrait pas dans les desseins de la création » - Freud - « die Absicht daß der Mensch glücklich sei, ist im Plan der Schöpfung nicht enthalten ». | | | | |
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| amour | | | La promesse du bonheur se mesure non pas par l'étendue de ce qu'on cherche à en remplir, mais par la hauteur de la béance qu'on prépare pour l'accueillir. | | | | |
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| amour | | | Il est facile de faire subir à n'importe laquelle de mes effervescences la métamorphose, qui la ferait prendre pour mon amour ; mais pour ressentir l'amour de l'autre, aucune manipulation des sens ne t'aidera dans cette supercherie. « On aime d'amour ceux qu'on ne peut pas aimer autrement »** - N.Barney. Les pauvres d'imagination s'exposent au désastre : « Il y a seulement de la malchance à n'être pas aimé ; il y a du malheur à ne point aimer » - Camus. | | | | |
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| amour | | | Aimer, c'est la caresse d'une jouissance irréelle ; être aimé, c'est la caresse de l'amour-propre bien réel ; l'amour partagé, c'est la rencontre du songe et du réveil. « Aimer, c'est jouir, tandis que ce n'est pas jouir que d'être aimé » - Aristote. | | | | |
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| amour | | | La bizarrerie du français fait, que le même mot - la honte - s'applique à Ève et à Judas, à la volupté naissante et à un bien à l'agonie ; la honte entretient le besoin d'aimer et le besoin d'être bon ; elle pointe des lieux d'un fragile bonheur : « Le besoin d'aimer - suprême Bien et félicité suprême » - Kierkegaard. | | | | |
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| amour | | | Le bonheur, c'est très simple : aimer ce qu'on désire. | | | | |
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| amour | | | L'amour compréhensif dispense de penser, puisque ses heures heureuses font oublier les minutes minutieuses. Même en respirant, au lieu d'inspirer ou d'expirer, son souffle sera toujours pris, par un Croire amoureux, pour un éternel éternuement. | | | | |
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| amour | | | Le bonheur, c'est la chance de parler à une oreille infiniment lointaine et compréhensive, ce qui se transforme inévitablement en extase, en délire divin, au contraire du à bout portant, qui est à l'origine des petits bonheurs et des grands malheurs. « On est d'autant plus heureux qu'on a davantage de formes de délire » - Érasme - « Quisque felicior, quo pluribus desipit modis ». | | | | |
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| amour | | | Le bonheur n'est pas une neige blanche immaculée, même lui a besoin d'ironie, qui est blanchisseuse de la vie, voyante du rêve et berceuse des ambitions. L'ironie, nous sauvant des gestes pathétiques : « L'homme, qui va se pendre, court encore à son bonheur »** - Pascal. | | | | |
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| amour | | | La femme apprécie les hommes, qui la font rire, et l'homme - les femmes, qui le font pleurer. Mais la femme le fait en pleurant, et l'homme - en riant. | | | | |
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| amour | | | Les uns s'angoissent dans le désir, d'autres - dans son absence : « Quand meurt le désir, naît l'angoisse » - Gracián - « Cuando se muere el deseo, nace el miedo ». Le bonheur est le trop plein d'une âme, qui déborde : « L'enfer est dans un cœur vide » - Gibran - « Hell is in an empty heart ». | | | | |
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| amour | | | Quand la musique n'est plus là, on n'aime plus. Ce n'est pas aimer ou être aimé qui rend heureux, mais percevoir ou créer de la musique des sens – comme dans la naissance et dans l'entretien de l'amour. | | | | |
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| amour | | | Pour ne pas souffrir de la passion pour la femme, Démocrite se crève les yeux, et les Chrétiens veulent que leur âme soit sourde à l'appel de cette voix. Mais la vue et l'ouïe n'y sont peut-être pas les sens les plus troublants, et le toucher, ou son absence, créent davantage de tensions entre la jouissance et la souffrance. Le corps caressé, comme le mot châtié, traduisent mieux notre goût que la vision des contours ou l'écoute des horizons. | | | | |
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| amour | | | L’amoureux, comme l’artiste, doit se mettre au-delà du Bien et du Mal : « Si tu aimes, tu dois partir d’une hauteur, au-dessus du bonheur ou du malheur, du péché ou de la vertu »** - Tchékhov - « Когда любишь, то нужно исходить от высшего, от более важного, чем счастье или несчастье, грех или добродетель ». | | | | |
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| amour | | | Dans la mise en place du rendez-vous avec ma Muse, la raison c'est le choix du lieu, de la date, du décor. Mais, en cachette, ce rendez-vous est attendu par mon esprit, mon corps, mon âme – la séduction, la volupté, la jouissance. L'enfant de l'âme s'appelle volupté : Psyché et Hédoné. | | | | |
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| amour | | | Il y avait des objets d'expérience et des objets d'imagination, que maîtrisaient nos bras ou nos esprits. Et il y avait l'amour, qui venait surprendre nos âmes et rendait nos existences et nos rêves purement artificiels et hautement heureux. Aujourd'hui, même l'amour est un objet d'expérience, dans cette chaîne de (re)production naturelle, que devint la vie. Les cerveaux et les cœurs sont au plus bas, au service des griffes. | | | | |
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| amour | | | Tout le monde sait, que Dieu est Amour. Peu ont l'honnêteté de reconnaître, qu'Il est aussi Souffrance et Obscurité. « La vie du Christ est du début à la fin un amour malheureux » - Chestov - « Жизнь Христа есть одна непрерывная, неудачная любовь ». | | | | |
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| amour | | | Aimer, ce n’est pas se réjouir de, mais se réjouir grâce à. Le lieu et la source de mon amour, c’est mon cœur, dans lequel le Créateur mit ma capacité d’aimer. L’objet de mon amour y apporte la grâce ! | | | | |
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| amour | | | Bonheur, liberté, amour - en français, ces mots feraient penser à une plage des tropiques ; en allemand - à un archipel métaphysique ; en russe - à une île déserte. | | | | |
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| amour | | | Dans chaque homme on trouve la triade chrétienne : le Père - le soi inconnu, le Fils - le soi connu, l'Esprit Saint - l'amour. La dernière hypostase se justifie par le fait, que l'amour est le seul sentiment humain, qui n'appartienne ni à l'ampleur de l'espèce ni à la profondeur de l'individualité, et nous voue à la hauteur des béatitudes, des prières et des souffrances. | | | | |
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| amour | | | Les plus heureux de tous, c'est bien connu, ce sont les imbéciles ; et puisque l'amour abêtit les sages, ceux-ci y sont submergés de bonheur. De même, l'ambition, jadis si chevaleresque et faisant souffrir tant de têtes, aujourd'hui amène tant de petits plaisirs, puisqu'elle se crétinisa. | | | | |
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| amour | | | Ne pas aller au-delà des premiers sentiments (après, on plane), mais toujours exiger des secondes pensées (pour trébucher au bon endroit). « Revois deux fois pour voir juste ; ne vois qu'une fois pour voir beau » - H.-F.Amiel. Vivre de revenez-y des idées et de reste-là des sens primesautiers. Ne tenir qu'à ce qui est de première ou de haute main. Sachant que la hauteur et le premier sentiment ne promettent pas de paradis ; l'enfer n'est-il pas « l'œuvre du haut savoir et du premier amour » - Dante - « fecemi la somma sapienza e l'primo amore » ? | | | | |
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| amour | | | L'amour, comme mon soi inconnu, le bien, le bonheur ou Dieu, s'impose comme une pure présence-absence, sans que je puisse manipuler la distance qui m'en sépare ou y ajouter mes propres couleurs. « Ce que tu cherches ou ce que tu fuis ne saurait être du bonheur » - Lermontov - « Он счастия не ищет и не от счастия бежит ». Le peindre est le recréer. | | | | |
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| amour | | | Ils saluent l'amour, comme le chômeur – un job providentiel ; se libérer de la solitude ou de l'oisiveté et gagner du confort. L'amour est la découverte d'une solitude unifiable avec une autre solitude. | | | | |
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| amour | | | Celui qui dit, que l'amour est question d'hormones et de glandes, en exhibe la confondante vérité ; mais il devrait, en plus, comprendre, que l'amour n'est grandiose que par les mensonges du cœur fou, auxquels se soumet, ravi, l'esprit le plus sage. | | | | |
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| amour | | | Le soi connu nous donne de l'ampleur ; le soi inconnu, lui, se décompose sur l'axe vertical : la profondeur de ce dont nous sommes porteurs et la hauteur de ce vers quoi nous nous sentons portés - nos dons, d'un côté, et nos passions, de l'autre. On nous respecte, ou tombe amoureux de nous, à cause de ce que nous portons - notre talent, notre beauté, notre rayonnement, mais on se sent heureux de vivre à côté de nous - à cause de nos palpitations silencieuses, ou de nos ombres, face à la lumière du bien, du bon, du vrai. | | | | |
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| amour | | | Il est facile de trouver une place, au milieu des hommes, où je trouverais une paix, un soulagement, une chaleur provisoires. Le drame humain, c’est la précarité de cette place, sa dépréciation, sa vétusté, sa ruine. Il faut la chercher, ou, mieux, la bâtir ailleurs, dans l’imaginaire, où vibrent mes penchants les plus secrets et sacrés, comme l’amour ou la création. Le lieu, qui défierait le temps et ne connaîtrait que naissances et trépas, et qui hébergerait ma consolation. « Heureux, j’aime et je suis aimé, au lieu, inaltérable ni par moi ni par autrui »* - Shakespeare - « Then happy I, that love and am beloved where I may not remove nor be removed ». | | | | |
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| amour | | | La béatitude d’abandon, le recours à mes faiblesses heureuses – tels sont de bénéfiques effets d’un amour inexplicable, inexpliqué. Je ne comprendrai jamais les chinoiseries : « Être aimé profondément donne de la force, aimer profondément donne du courage » - Lao Tseu – d’autant moins, que je ne vis ni ne rêve l’amour qu’en hauteur. L’axiologie chinoise est déroutante. | | | | |
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| amour | | | Derrière toute extase d’artiste ou d’amoureux, il y a toujours, directement ou non, un objet réel associé, auquel il faut porter ta reconnaissance ou ta chaleur. Mais ce n’est pas l’objet aléatoire de ton imitation ou de tes caresses qu’il faille y vénérer, mais la création inspirée de ton âme ou la passion incompréhensible de ton cœur. Pour les sots, évidemment, notre félicité réside « dans la sorte d’objet auquel nous sommes attachés par l’amour » - Spinoza - « in qualitate obiecti, cui adhaeremus amore ». On crée ou l’on aime, dans le Beau mystérieux – au-delà du problème du bien palpable. | | | | |
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| amour | | | L’amour, comme la hauteur, le bonheur ou le Bien, est surtout un élan, un désir, une aspiration à atteindre une limite inaccessible. « L’un des avantages du malheur est de pouvoir désirer le bonheur » - Unamuno - « Una de las ventajas de no ser feliz es que se puede desear la felicidad ». Être grand Ouvert est ne pas posséder ses limites. | | | | |
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| amour | | | Le secret d’un amour durable est dans la place privilégiée, bien qu’inexplicable, de la souffrance, face à l’évidence du plaisir. « Le plaisir nous cache l’amour, mais la douleur nous en révèle l’essence » - O.Wilde - « Pleasure hides love from us, but pain reveals it in its essence ». | | | | |
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| amour | | | Même dans un amour heureux il faut entretenir l’atmosphère des ruines profondes, pour pouvoir en reconstituer de hautes et mystérieuses origines. Même par prophylaxie : « Aimer – quel bonheur, et quelle horreur que de chuter de cette haute tour ! » - Tchékhov - « Какое счастье любить и какой ужас сваливаться с этой высокой башни! ». | | | | |
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| amour | | | Dans la vie sensuelle, la vraie imagination est celle qui ne subit pas le diktat de l’habitude. « Heureux, celui qui sait aimer son épouse comme une maîtresse »* - Klioutchevsky - « Счастлив тот, кто может жену любить как любовницу ». | | | | |
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| amour | | | La volupté est un plaisir d’origine divine ; on pourrait donc dire qu’elle vaut l’éternité ou veut son retour éternel. La volonté y est secondaire, quoi qu’en pense Nietzsche : « Toute volupté veut l’éternité » - « Alle Lust will Ewigkeit ». | | | | |
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| amour | | | Oui, comme tout au monde, l’amour est un arbre, dont le premier don, cette fois-ci, ce sont ses ombres, dans lesquelles se love la volupté. L’austère Valery apprécie surtout ses racines : « L’amour croît comme une plante, et ce qu’on en voit, à savoir les feuilles et les fleurs et les fruits et la tige, n’est rien sans ce que l’on ne voit pas, les racines ». Pourquoi croître là où il s’agit de s’ébattre ? Ne pas voir est bon pour rêver ; voir est préférable pour se river. | | | | |
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| amour | | | Le plus grand mystère humain réside dans le bonheur que nous apporte une caresse artistique ou une caresse amoureuse. « Toute caresse, tout regard, toute partie du corps a son mystère, dont le réveil apporte du bonheur à l’initié » - H.Hesse - « Jedes Streicheln, jeder Anblick, jede kleinste Stelle des Körpers hat ihr Geheimnis, das zu wecken dem Wissenden Glück bereitet ». | | | | |
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| amour | | | Aimer ou être amoureux ? - on se trompe, en privilégiant la première de ces expressions. On peut aimer les betteraves, les combats de coqs, les mélodrames, mais on ne peut être amoureux que d’une femme. « Il y a des femmes, dont personne n’est amoureux, mais que tout le monde aime. Il y a des femmes, dont tout le monde est amoureux, mais que personne n’aime. La femme, qui est vraiment heureuse, est celle, que tout le monde aime, mais dont n’est amoureux qu’un seul »** - Klioutchevsky - « Есть женщины, в которых никто не влюбляется, но которых все любят. Есть женщины, в которых все влюбляются, но которых никто не любит. Счастлива только та женщина, которую все любят, но в которую влюблён лишь один ». | | | | |
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| amour | | | Face à l’être aimé, il faut te demander s’il rend plus vertigineux tes rêves, plutôt que s’il rend plus sûre ta réalité. Le bonheur, rare, c’est qu’il réussisse les deux. | | | | |
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| amour | | | Même celui qui ne connut jamais la solitude en découvre les affres et les délices, une fois amoureux. Dire que le poète est un amoureux, implique donc qu’il est solitaire. | | | | |
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| amour | | | Aimer et rester inconnu (méconnu) - ama, nesciri et pro nihilo reputari, cette belle recette d’un bonheur solitaire, je n’en cherchais pas la réalisation, elle s’imposa à mon inconscience reconnaissante. | | | | |
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| amour | | | Les grands sentiments ne se traduisent jamais par de grands actes ; ces sentiments ne se livrent qu’à la musique pathétique ou au mot poétique, dans lesquels palpite une détresse ou agonise une béatitude. | | | | |
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| amour | | | La caresse est une invitation à la volupté : charnelle, visuelle, auditive, intellectuelle. | | | | |
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| amour | | | L’amour, comme la musique, nous gratifient de solitude et de larmes ; pourtant, cette dévastation nous conduit aux portes du paradis. | | | | |
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| amour | | | Est intellectuel celui qui préfère l'image à l'idée, l’attouchement à la saisie, l’étonnement à la certitude, la caresse à la possession. Bref, il doit être érotomane ! « Toute vie intellectuelle est la plus subtile floraison, due aux racines érotiques de tout vivant, elle est une sexualité sublimée »** - L.Salomé - « Das gesamte Geistesleben ist ins Feinste umgeformte Blüte aus der großen geschlechtlich bedingten Wurzel alles Daseins, - sublimierte Geschlechtlichkeit ». | | | | |
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| amour | | | Qu'est-ce qui nous laisse aimer ou être mélancoliques ? - le don béni de ne pas regarder jusqu'au bout des choses et de ne pas céder à l'injonction immédiate de l'enthousiasme. | | | | |
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| amour | | | On aime parce qu’on ignore, ou l’on ignore parce qu’on aime ? En tout cas, le bonheur est dans l’incompréhensible, dans l’inconnu, dans l’impénétrable. « Dans l'amitié comme dans l'amour on est souvent plus heureux par les choses qu'on ignore que par celles que l'on sait »*** - La Rochefoucauld. | | | | |
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| amour | | | L'homme ne peut aimer que ce qui est mystérieux - Dieu, la vie, la femme. Ni les hautes joies ni les profondes souffrances ne peuvent le rendre amoureux ; elles le conduisent vers l'ennui par leur navrante clarté. | | | | |
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| chœur ironie | | | SOUFFRANCE : On pense, que c'est pour dissimuler la souffrance que l'ironiste nivelle ses états d'âme ; c'est, au contraire, pour mieux exhiber le bonheur, qui se méfie des mots non ironiques. Bonheur et douleur font bon ménage, tant que leurs biens hypothétiques sont mis en commun. Mais l'expérience leur rapporte des patrimoines en propre, et deux lignes de descendance distincte s'y ancrent. | | | | |
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| ironie | | | On n'est jamais autant naturel ou libre que sous d'implacables contraintes qu'on s'impose. « La force naît de la contrainte et meurt de la liberté » - de Vinci - « La forza nasce nella costrizione e muore nella libertà ». La force inemployée, appelée ironie, serait-elle la liberté intérieure ? « C'est à l'ironie que commence la liberté » - Hugo. Le sérieux n'est pas seulement le premier ennemi du bonheur, il l'est aussi de la vraie liberté, de la liberté ludique. « Le sens de l'ironie est une forte garantie de liberté » - Barrès. | | | | |
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| ironie | | | Le bonheur s'achèterait donc en liquide : « Le rire est la vraie monnaie du bonheur, tandis que tout le reste n'est qu'un chèque » - Schopenhauer - « Die Heiterkeit ist gleichsam die bare Münze des Glückes und nicht, wie alles andere, bloß ein Bankzettel ». Étant plutôt une promesse qu'un vulgaire transfert, le bonheur se métamorphoserait plus volontiers dans un chèque sans provision. | | | | |
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| ironie | | | Ni la joie ni le deuil ne font entendre une voix, ils n'en esquissent que la tonalité. L'ironie en est peut-être le seul instrument fidèle, et encore. L'ironie est l'aptitude d'interpréter simultanément le plancher (les aigües) et le plafond (les graves) du message. Quand cette gamme est assez large, le courant passe, l'ouïe est aimantée ou électrisée. | | | | |
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| ironie | | | Le cafard et l'envie sont des maladies qu'on guérit par l'ironie qu'on applique à ses malheurs ou aux heurs des autres. | | | | |
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| ironie | | | La maîtrise de l'ironie, c'est une collection de ressorts permettant de rebondir d'une paralysie du chagrin ou d'amortir une volte-face de la joie. La gravité cassante est affaire d'amortisseurs. | | | | |
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| ironie | | | Ni le courage ni la sagesse n'aident à mépriser la mort ; l'ennui d'une vie bâclée suffit à ceux qui vécurent en robots et se découvrent hommes ; même les testaments se rédigent aujourd'hui dans le style des cahiers des charges. Leur corps, d'un coup, n'est plus une salle-machines, mais une ruine, sur les murailles de laquelle rôde la reddition ; s'y ennuyer, c'est y vivre d'ouvertures stériles, sans exil ami ni siège ennemi. | | | | |
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| ironie | | | L'ironie apocalyptique : le paradis soumis aux cadences infernales, l'enfer suggérant des visions paradisiaques. « Comme s'il avait pour l'enfer un souverain mépris » - Dante - « Come avesse lo'nferno in gran dispitto ». | | | | |
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| ironie | | | Plus on se rapproche de l'état d'innocence en rêve, plus on se voue au banc des accusés en action. Une étrange hypothèse : ce que le sage recherche spontanément s'avère être, mystérieusement, - du fruit défendu ! « N'est doux que défendu, le fruit ; sans lui est fade tout paradis » - Pouchkine - « Запретный плод нам подавай, а без него нам рай не рай ». | | | | |
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| ironie | | | C'est bien rendre le fond de l'existence que de proclamer : Vivons heureux en attendant la mort ! (P.Desproges) - ou, même mieux, car tourné vers le passé : par-dessus les tombeaux, en avant ! Un sacerdoce, une fortune ou une écriture n'agissent que sur la forme. | | | | |
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| ironie | | | Le bonheur est question de rêves et de fantômes, mais « les ennemis du bonheur sont toujours en veille. Avec vos deux mains montez la garde du bonheur ! » - Zamiatine - « враги счастья не дремлют. Обеими руками держитесь за счастье ! » - une âme y serait plus efficace que les deux mains. | | | | |
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| ironie | | | Le cadre de vie sain de l'arbre : la lumière de l'ironie et l'ombre de la honte, la hauteur des cimes et l'épaisseur du feuillage. Le malheur du Bouddha, c'est de n'être illuminé qu'au pied d'un arbre et non pas à sa hauteur, où il faut peut-être être crucifié et avoir bu tant de hontes, avant de pouvoir se targuer de titre de sage. | | | | |
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| ironie | | | Ils se réjouissent chaque fois, que leurs yeux s'ouvrent - pour comprendre ou prendre ; je me félicite chaque fois, que je parviens, enfin, à les fermer - pour m'abandonner ou donner. « On jouit seulement de ce à quoi on s'abandonne » - Pavese - « Si gode solamente ciò in cui ci si abbandona ». | | | | |
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| ironie | | | Pour aller en enfer, il faut une barque et un nautonier expérimenté ; pour atteindre le paradis, il suffit quelquefois un bon souffle et une bonne voile, au-dessus même d'une épave. | | | | |
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| ironie | | | Je procède en moi à un évidement béni, en ne m'emplissant que de ce qui m'épuise. « Plus profondément le chagrin creusera votre être, plus vous pourrez contenir de joie » - Gibran - « The deeper that sorrow carves into your being the more joy you can contain ». | | | | |
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| ironie | | | Deux lectures du perfide et ironique impératif de Delphes, « Connais-toi toi-même » : les sots en arrivent à la jubilation niaise, faussement réflexive - « Je me suis retrouvé », les sages - à la mélancolie passive du « Je suis perdu ». | | | | |
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| ironie | | | De l'abus de négation de la négation : Nietzsche n'a ni l'ironie ni la gaieté, mais il proclame partir de l'ironie (le mot, en tout cas, signifiant, à l'origine, requête), voit sa négation dans le sérieux, nie celui-ci, pour tomber sur la gaieté, dont il croît inonder le public incrédule. « On ne peut guère rester sérieusement avec soi-même ; c'est parce qu'on est frivole qu'on ne se pend pas » - Voltaire. | | | | |
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| ironie | | | Le mauvais pessimiste découvre un ver dans la pomme et décrète l'évacuation du paradis ; le bon optimiste vit, enthousiaste, même dans l'enfer, en y cultivant l'arbre du savoir - le pommier. | | | | |
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| ironie | | | Le bonheur de ma traversée de la vie, c'est l'ivresse et, donc, la fête. La fête de la fin de voyage, fête de l'esprit ; ou la fête du commencement, du départ, fête de l'âme. L'ivresse sur la route même ne promet que des accidents. | | | | |
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| ironie | | | Qui, aujourd'hui, est philosophe universitaire ? - c'est celui qui, sans vergogne, alignera des centaines de pages charabiques, partant de Le non-être (néant, rien, ensemble vide, inexistant) n'est pas ou de Penser, c'est penser à quelque chose (à Dieu, au bonheur, à la liberté), et développant ces avortons par ce qui aurait pu les précéder ou s'en ensuivre. On tire, au hasard ou en suivant la routine séculaire, des mots dans un sac, avec une douzaine de verbes et une douzaine de substantifs. Dans la logorrhée ainsi produite, toute négation s'accole et s'insère sans aucune résistance ; l'interchangeabilité verbale et conceptuelle y est un jeu d'enfant. | | | | |
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| ironie | | | Existe-t-il des béatitudes, les yeux ouverts ? - on suppose, que les yeux dessillés ne fournissent leurs découvertes qu'à la cervelle, comme les yeux fermés, prélude de la naissance du regard, ne partageraient leurs rêves qu'avec l'âme. Une haute ironie consisterait à intervertir ces interlocuteurs, pour découvrir le calcul des larmes et l'éblouissement des chiffres. | | | | |
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| ironie | | | L'horreur et l'absurde devinrent spécialités des repus : « En cette vie immonde, ma gueule fut tout le temps dans la boue ! Et vous attendez de moi du pittoresque ? » - S.Beckett - « All my lousy life I've crawled about in the mud ! And you talk to me about scenery ? » - c'est ainsi que les millionnaires décrivent leurs ennuis, menant à la réussite finale. Le vrai pittoresque ou le vrai pacifique ne sied plus qu'aux loqueteux. Ma vie fut une grimace, et mon premier lecteur me reprocha l'absence de tout sourire sur ces pages convulsives. | | | | |
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| ironie | | | Quand on ne prend pas au sérieux la vie, on se prend trop au sérieux soi-même ! Les délices béates des jouissifs ont beaucoup de chances d'être une délicieuse sottise. | | | | |
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| ironie | | | Une sage précaution : faire rire ou sourire les gens, pour qu'ils oublient l'envie de vous pendre ou de vous mordre. | | | | |
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| ironie | | | Ceux qui se portent bien, aujourd'hui, s'efforcent de peindre le vrai enfer (au milieu de leurs feuilles d'impôts ou d'additions de leurs dîners en ville), comme, jadis, des malades inventaient des paradis, même artificiels. Le vrai et beau paradis est un paysage ; l'enfer, artificiel et beau, est son fidèle tableau. | | | | |
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| ironie | | | Pourquoi l'homme Nietzsche est si mesquin et malheureux ? - parce qu'il lui manque l'ironie, ce contraire du sérieux et du grave (dans la vie et dans l'art), et la pitié, ce compagnon du Bien (dans la vie). Ignorant ces deux élans, il les opposait ; pour lui, l'ironie de Voltaire et la pitié de Rousseau furent incompatibles. | | | | |
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| ironie | | | J'entamai ce livre dans la joie d'un chaos prometteur et évanescent ; je l'achève dans la gêne d'un système bâti malgré moi, système redoutable et définitif. Je n'eus aucune velléité d'ordre ; ma volonté de puissance put se passer de volonté de système. J'eus beau ne pas suivre un chemin - un chemin me suivit. | | | | |
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| ironie | | | Le sérieux étant le premier ennemi du bonheur, l’ironie devrait servir de contrainte, de rempart aux assauts du sérieux et d'échappatoire vers le bonheur. | | | | |
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| ironie | | | Les couronnes, les guirlandes, les rondes expliquent le comment, le quand et le où des fêtes ou des deuils communs ; la fleur sans pourquoi, l’étincelle sans durée et l’étoile sans lieux sont le lot des béatitudes ou des nostalgies solitaires. Les finalités qui ancrent ou les contraintes qui élèvent. | | | | |
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| ironie | | | Le bonheur est affaire des états d’âme et non des états de faits ; en absence des âmes, le culte du bonheur n’a d’égal en bêtise que son exécration. | | | | |
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| ironie | | | La noblesse nous ouvre la vue du bonheur, l’intelligence y fait voir le désespoir. Difficile d’assumer ces deux facultés, sans perdre ni le prodige béat ni le vertige du combat. Le meilleur intégrateur semble être l’ironie, qui, de la fusion entre le bonheur idéel et le désespoir réel, fait naître l’espérance, qui n’est ni fond ni forme, ni récit nu hurlement, mais un chant du cygne. | | | | |
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| ironie | | | Nos yeux suffisent pour dénoncer des enfers terrestres, mais il faut un bon regard pour annoncer des paradis célestes. | | | | |
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| ironie | | | Le rire n'est pas une arme, il n’est qu'une alarme ou un bouclier, mais sa larme désarme. Une technique préventive, pour chasser l'ennui et le sérieux, - placer un éternuement au lieu le plus pathétique de ton discours (Bergson). | | | | |
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| ironie | | | Mes rapports avec l’écriture ont tout d’une liaison secrète : la caresse et la jouissance la décrivent mieux que la reconnaissance sociale, professionnelle ou fiscale. Je la rencontre aux lieux obscurs et solitaires, où ne rapproche que le lointain, ne règnent que ses caprices, ne brille que mon étoile. | | | | |
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| ironie | | | De la métaphysique proustienne, légèrement parodiée : Chaque personne qui nous rend heureux peut être détachée par nous d’un humain, dont elle n’est qu’une source entière, humain dont le désintérêt nous donne plus tard du chagrin au lieu de la béatitude que nous avions. Tant d’admirateurs académiques autour de ces fulgurances ! | | | | |
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| ironie | | | Les absurdistes (Chestov, Cioran) croient que l’absence de fondements (le déracinement) favorise l’épanouissement de l’individu ; mais le plus bel épanouissement se forme dans nos commencements, qui sont une espèce de fondement. S’épanouir dans un parcours impeccable ou dans un but atteint est ou sera à portée des robots. | | | | |
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| ironie | | | L’âme frappée d’ennui, cet état semble être à l’origine aussi bien de la comédie que de la tragédie en tant que genres ; rires et pleurs en découlent, bonheur ou malheur à la recherche de légèreté ou d’espérance, se débarrasser de la pesanteur ou s’accrocher à la grâce. | | | | |
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| ironie | | | Tous les réalistes sont insignifiants, mais le réaliste pessimiste, au moins, est cohérent, puisque le regard sur la seule réalité ne peut en concevoir que du désespoir, tandis que le réaliste optimiste est irrémédiablement bête, puisque tout accès au rêve, cette seule source, immatérielle, du bonheur, lui est interdit, car il est subjugué par les choses palpables. | | | | |
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| ironie | | | L’intelligence d’un homme, se lamentant de son ennui, est certainement celle d’un handicapé ; les symptômes probables : un regard trop bas sur la vie, le besoin mesquin d’une reconnaissance extérieure ratée, l’imagination défigurée par l’actualité banale, l’écoute exagérée du bruit social, l’insatisfaction de la place que lui accorde la société. Un tel homme ignorera à jamais ce qu’est la hauteur et le bonheur d’un enthousiasme solitaire. | | | | |
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| ironie | | | L’ignorance est l’explication la plus plausible du bonheur ; regardez les jouissances de l’enfant naïf et la tête maussade du vieux, chargée de connaissances. | | | | |
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| ironie | | | Toutes les voies qui mènent au désespoir sont des sentiers battus, elles constituent le sort commun des hommes. C’est pourquoi la perte des illusions n’est nullement tragique, mais traîtresse ou vaudevillesque ; leur affaiblissement involontaire, en revanche, est une vraie tragédie. Heureusement, un vrai esprit tragique sait faire revenir l’espérance, ce rêve qui évite le glissement vers le désespoir et rend la tragédie – heureuse. | | | | |
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| ironie | | | C’est dans l’art de chanter l’enthousiasme et l’espérance que se reconnaissent les bonnes plumes ; pour la peinture des débâcles, on n’a pas besoin d’un talent, tous y réussissent, mais banalement. | | | | |
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| ironie | | | La hauteur – l’état rêvé te permettant de survoler, ironiquement, tous les sommets ou gouffres, de conquêtes ou de naufrages, qui comptent dans la vie - la jouissance mélancolique. | | | | |
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| noblesse | | | L'éternel retour, c'est la reconnaissance, qu'aucun développement ne rehausse le regard prima facie : « De retour à mes débuts, j'y retrouve la même perplexité » - Goethe - « Da steh' ich nun, ich, armer Tor ! Und bin so klug als wie zuvor ». Le sens, l'invariant, de ce retour est dans la bouche de Faust : « Tu es beau, arrête-toi » (« Verweile doch, du bist schön ») - le sens d'un retour intemporel. Et si la cause finale d'Aristote était la même chose : « La cause finale occupe la place de la beauté dans les êtres, qui en sont pourtant dépourvus » ? | | | | |
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| noblesse | | | Le surhomme a la même généalogie en amont que l'homme grégaire (celui-là serait un ruminant comme les autres, mais sachant digérer le malheur). En aval, le second est beaucoup plus prolifique. Le bleu du ciel se dilue dans le temps comme le bleu des yeux et du sang. Ce même doux azur, qui comme le dit quelque part Hölderlin, baigne et le bel arbre et la pure ogive, qu'on n'admire simultanément qu'en ruines, cet édifice, dans lequel se réfugie le faible. | | | | |
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| noblesse | | | Le bonheur : mon choix de la noblesse et la noblesse de mes choix, ce qui promet davantage d'inquiétudes que de béatitudes. | | | | |
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| noblesse | | | Le bonheur : savoir vivre de son rêve et rêver de sa vie. « Le même mystère forme mon bonheur et mon rêve » - H.Hesse - « Mein Glück bestand aus dem gleichen Geheimnis wie das Glück der Träume ». | | | | |
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| noblesse | | | Quel est ce paradis retrouvé, dont vous rêvez ? Est-ce celui que connaissaient Adam et Ève avant d'éprouver le sentiment, qui les rendit vraiment humains, le sentiment de honte ? | | | | |
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| noblesse | | | Les heures astrales ou hautes : les premières - pour ériger les écueils, les secondes - pour les surmonter. L'heure astrale : quand la raison me fait honte ou la chair me caresse. L'heure haute : quand, d'un seul coup d'œil, mon âme peut contempler tous les sommets de la vie. La félicité, c'est leur rencontre, que je vis corps et âme. | | | | |
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| noblesse | | | Commencements, parcours, fins : dans mon adolescence, un corps tourmenté et une âme naissante font de la hauteur poétique la quintessence de l'humanité ; ma jeunesse studieuse me rapproche de la profondeur savante et j'y place le sel de la terre ; ma maturité fait affleurer tout savoir vers la platitude mécanique et je me mets à apprécier l'ampleur philosophique. Heureux celui qui finit par un retour éternel vers ses sources, pour y retrouver son éternelle et infaillible jeunesse. | | | | |
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| noblesse | | | La jeunesse, c'est un bonheur voué aux yeux ouverts, la caresse aussi réelle que la peau ; la maturité - la béatitude réservée aux yeux fermés, toute caresse naissant et croissant dans l'imaginaire. Odysseus ou Homère. | | | | |
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| noblesse | | | Constat désabusé : toute tentative de réduire la source d'enthousiasme au feu (le geste), à la terre (la mémoire), à l'eau (la vie) - échoue. Il ne reste, pour tout ce qui se veut ailé, que son élément naturel - l'air (le rêve), pour être porté non pas comme la lumière, mais comme le son. « L'élément de la parole est l'air, le médium vital le plus spirituel et le plus universel » - Feuerbach - « Das Element des Wortes ist die Luft, das spirituellste und allgemeinste Lebensmedium ». L'air, symbole de la verticalité, représenté, dans l'Antiquité, par une ligne verticale, les autres éléments étant réduits à la plate géométrie de carré, de zigzag et de spirale ; l'air de la hauteur, l'air tonique (eine Luft der Höhe, eine starke Luft - Nietzsche). | | | | |
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| noblesse | | | Il est des sensations ou des images, qui envoûtent l'âme, mais désespèrent la langue : le bonheur, Dieu - qu'aucune forme langagière sérieuse n'épouse ; on est condamné à les laisser dans l'antichambre des métaphores platoniques. L’espérance a besoin des yeux fermés ; l’esprit commande les yeux ouverts, pour nous conduire vers la désespérance ; l’âme, c’est le regard, les yeux fermés, inventant des espérances fugitives. | | | | |
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| noblesse | | | Notre existence se déroule dans deux domaines – la réalité et le rêve, dont l’intersection diminue avec l’âge. On affronte la vie réelle avec les yeux ouverts, et l’on découvre son caractère tragique. Le rêve se marie bien avec l’espérance qui n’est pensable que les yeux fermés – l’extase, le bonheur. « Le bonheur a les yeux fermés »** - Valéry. | | | | |
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| noblesse | | | J'accueille l'espérance là où résiderait mon bonheur : dans une salle d'attente des bureaux, dans une chapelle de château, dans un âtre des ruines. L'espérance en ressort munie de prestige, d'ailes ou de frissons. | | | | |
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| noblesse | | | L'intensité que j'appelle de mes vœux, doit couronner l'union du lisible, de l'intelligible, du sensible : profondeur, hauteur, ampleur - beauté, noblesse, bonté. Montaigne, non sans raison, l'appelle volupté : « En la vertu même, le dernier but de notre visée, c'est la volupté »**, tout en réconciliant Épicure avec Zénon de Cittium, dans une perfection aristotélicienne. | | | | |
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| noblesse | | | Dès que le bonheur n'est plus un rêve, il devient insignifiant. | | | | |
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| noblesse | | | Le hasard peut suffire pour assouvir une soif précoce ; il faut laisser le fond du petit bonheur-chance prendre la forme d'un grand bonheur-danse ; laisser mûrir sa soif, mûrir en hauteur, pour que seules des sources profondes puissent la satisfaire ; vivre de la soif et rêver des sources. Pour les naïfs : « La première coupe – pour la soif, la deuxième – pour la joie, la troisième – pour la volupté, la quatrième – pour la folie » - Apulée - « Prima creterra ad sitim, pertinet secunda ad hilaritatem, tertia ad voluptatem, quarta ad insaniam ». Celui qui sait entretenir la soif, sans l'assouvir comme dans une étable, souffrira, mais connaîtra la volupté et la folie des sources solitaires. | | | | |
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| noblesse | | | Il serait bête d'énoncer dans mon livre ce que n'importe qui aurait pu faire à ma place ; c'est à cause de cette contrainte volontaire qu'il faut taire certaines choses, dont je me refuse de parler, puisque je ne le dois pas, tout en le pouvant (Wittgenstein s'y méprit de verbe, comme Rivarol : « La raison se compose de vérités qu'il faut dire et de vérités qu'il faut taire » - de sujet et d’objet : il faut mettre contrainte à la place de raison et fait - à la place de vérité). | | | | |
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| noblesse | | | Le sacrifice et la fidélité sont deux faces d'une même vertu. « Sacrifice, ô toi seul peut-être es la vertu » - Vigny. Complétée par sa seconde face, cette vertu constitue le bonheur même. | | | | |
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| noblesse | | | Qu'est-ce que l'imagination ? - la création du possible, au royaume du réel et du nécessaire ; la jouissance ou la souffrance, au sein du possible, d'une intensité supérieure à mes impressions dans le réel ; la vénération de la beauté réelle, au royaume du possible. « Manquer de possible signifie, que tout nous est devenu nécessité et banalité » - Kierkegaard. | | | | |
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| noblesse | | | Le possible bonheur est trop haut, et le nécessaire malheur est trop profond, pour qu'ils se rencontrent. Le bonheur est dans les rendez-vous, que le suffisant fixe à l'impossible. Et que, le plus souvent, on rate, puisqu'on surveille l'heure et non pas l'heur. | | | | |
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| noblesse | | | L'optimisme naturel est l'apanage du repu ; c'est pourquoi je dois l'inventer. Le pessimisme superficiel accable les grands ; c'est pourquoi je dois en faire un haut choix libre. | | | | |
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| noblesse | | | Ce ne sont ni l'escalade ni l'excavation, mais le regard et l'intelligence qui nous rendent familiers des hauteurs et des profondeurs, qu'un talent ou une noblesse font se rencontrer. Cette rencontre est le seul bonheur vrai, c'est à dire imaginaire. | | | | |
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| noblesse | | | Combler le vide est une banalité, son entretien en état de béatitude est plus prometteur et même vital ! Le vide sacré se forme du déchirement entre le mouvement centripète de l'affirmation et celui, centrifuge, de l'(ab)négation, - « sibi vacare » (Sénèque). « Tous les péchés sont des tentatives de combler le vide. Aimer la vertu signifie supporter le vide »**** - S.Weil. La grâce ne touche qu'une âme désencombrée. | | | | |
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| noblesse | | | Il n'y a plus de chemins secrets, menant vers des trésors ou des illuminations ; je ne dois compter que sur mon étoile, que je suivrai, les yeux fermés, du fond de mes ruines. Ne crois pas trop les prétentieux : « Heureux qui va par une route inconnue à la sagesse humaine, et sans toucher de pied à terre » - Fénelon - la sagesse est une affaire terrestre, accessible même aux misérables, qui s'attroupent sur des sentiers battus, sans toucher de regard au ciel. Le sage est celui qui a la plus vaste collection de plaies, mais qui les lèche mieux que les autres. « Parmi les sages, pas un qui ne soit heureux » - Cicéron - « Neque sapientum non beatus ». | | | | |
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| noblesse | | | Le bonheur nihiliste est le désir, détourné des routes et tourné vers la hauteur. C'est ainsi que je dois comprendre les Anciens, voyant le bonheur dans l'étouffement de nos désirs. Il serait plus sage de n'en chercher le chemin qu'à la verticale de mon regard sur la carte du Tendre. La hauteur est une frontière inaccessible d'un Ouvert ; et le nihilisme n'est pas dans la transgression de plates limites, mais dans la vénération de nos plus hautes frontières infranchissables et dans « l'élan vertical dans l'Ouvert » - Rilke - « den Absprung, senkrecht ins Offene ». | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse n'a pas grand-chose à avoir avec l'éducation ou l'intelligence ; elle élève l'homme exactement comme la beauté élève la femme – un caprice du destin, prometteur du bonheur. | | | | |
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| noblesse | | | C'est la musique et non pas la force de nos désirs qui nous distingue ; le malheur du noble, c'est pouvoir encore, mais déjà ne plus vouloir. Chez les médiocres, parmi lesquels se place Pascal, c'est l'inverse : « C'est être malheureux que de vouloir et ne pouvoir ». | | | | |
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| noblesse | | | Connaît-on un seul lieu heureux, auquel aurait abouti un noble pèlerin du mot ou de l’idée ? Non, Zarathoustra a tort, comme les activistes de la bougeotte et du progrès, - c’est le lieu d’origine, le commencement, qui est le seul à porter un message inimitable. | | | | |
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| noblesse | | | L’art de mon obscur soi inconnu et la vie de mon esprit transparent : je me rends compte de l’existence du premier, lorsque je lui sacrifie, heureux, le second. C’est l’exact contraire de Hegel, qui sacrifiait son soi à la vie de l’Esprit. | | | | |
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| noblesse | | | Peut-être c’est à l’échelle du plaisir qu’il faut mesurer l’élévation de la pensée : de la satisfaction dans la profondeur, vers le bonheur de l’ampleur, à l’extase en hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | La vraie consolation est aussi loin des souvenirs heureux que des promesses de bonheur ; elle est hors temps, dans le domaine réservé aux rêves sans durée, sans poids, sans consistance, - une étincelle céleste dans la nuit terrestre. | | | | |
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| noblesse | | | L’ivresse comme départ d’une écriture et arrivée d’une lecture, maîtrise concentrée et consolation dissipante, - ce moyen poétique, pour atteindre un but philosophique. « Il n’y a de vraie jouissance que là où il faut commencer par avoir le vertige »** - Goethe - « Es ist ja überhaupt kein echter Genuß als da, wo man erst schwindeln muß ». | | | | |
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| noblesse | | | La vie inscrit tout dans la durée ; son contraire, le rêve, n’a de sens que dans un instant, dans une étincelle, dans une immobilité. Et puisque les états les plus nobles de notre âme – le bonheur, l’extase, le déchirement, l’espérance – ne peuvent pas durer, le besoin de rêve fit appel au livre, son guide le plus fidèle. | | | | |
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| noblesse | | | Les bonnes contraintes apportent de l’intensité à la vie et de la noblesse à l’écriture. « Éviter l’inessentiel, qui t’empêche d’être heureux, - voici le but de ta vie »*** - Tchékhov - « Обойти мелкое, что мешает быть счастливым, — вот цель нашей жизни ». | | | | |
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| noblesse | | | Il y a toujours des raisons culturelles, pour voir dans le monde un enfer ; il y en a davantage de raisons naturelles, pour y voir un paradis. Mais un philosophe devrait l’exploiter surtout en tant qu’un purgatoire filtrant, écartant des choses et relations, indignes de tableaux infernaux ou paradisiaques. | | | | |
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| noblesse | | | Il faut s'éclater dans le métissage et se recueillir dans le sentiment de race. | | | | |
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| noblesse | | | Avec mes chemins obliques, mes sophismes suivis de leurs réfutations, mes angoisses, j’aurais pris pour une définition de la bassesse ces mots de Sénèque : « Heureux celui qui ne chancelle jamais, est toujours d’accord avec lui-même, et attend sa dernière heure sans trembler » - « hominis bonum est, non vacillare, constare sibi, et finem vitae intrepidus expectare » - et qui, aux yeux de l’auteur, dépeignent la magnanimité ! | | | | |
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| noblesse | | | Le rêve se chante par des rhapsodes errants, la vie est fabricante de codes récurrents. Les lois du réel et de l’idéel sont incompatibles ; les mélanger conduit aux bonheurs ou malheurs bien plats. | | | | |
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| noblesse | | | Le malheur de l’homme ordinaire – ses idées entrant en contradiction avec la réalité ; le bonheur de l’homme extraordinaire – la fidélité à ses rêves, nés en dehors de toute réalité. | | | | |
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| noblesse | | | Dans ton attitude, face à l’existence, le choix capital se trouve entre ta soif et son assouvissement, entre ton désir et son objet, entre ton élan et sa cible. Se détacher du second terme est la clé de ton espérance. « Tout entier, je suis dans mon désir, dans mon élan, c’est mon élément, mon bonheur »** - Scriabine - « Я весь желанье, весь порыв - моя стихия, моё счастье » | | | | |
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| noblesse | | | Il est facile de transformer son bonheur passager en malheur fatidique ; être heureux du bonheur d’autrui est plus durable et véridique. | | | | |
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| solitude | | | Les exilés du présent ont deux issues : vers un avenir radieux ou apocalyptique, ou vers un passé, plein de révélations et de lumières. À noter les décalages, étymologiques ou verticaux, entre apocalypse et révélation, entre les béatitudes moutonnières et béatitudes sacrées. | | | | |
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| solitude | | | Tout homme est porté vers la joie. La multitude ambiante la détourne vers la pétulance, la sottise vers l'hilarité, l'intelligence vers l'ironie, la solitude vers le seul vrai désespoir, l'impossibilité de s'éclater ensemble. « Ô, Solitude, joyeuse compagnie des ténébreux ! » - Cervantès - « ¡ Oh, Soledad, alegre compañía de los tristes ! ». | | | | |
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| solitude | | | La vraie solitude est dans l'impossibilité de bien rigoler avec quelqu'un au sujet de nos plus noires réflexions. | | | | |
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| solitude | | | L'humanisme, c'est le respect de la solitude de l'homme (face à Dieu, à l'Histoire, à la biologie) et de sa grandeur (face à l'économie, à la machine, à la nature). Exemples de l'anti-humanisme : la religion, le marché, l'État. Mais, un jour, inévitablement, je perds le respect pour ma propre solitude et je vois l'insignifiance de ma grandeur, et voici le début d'un vrai enfer, pour mon amour-propre, ou d'une vraie béatitude - pour mon amour. | | | | |
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| solitude | | | La multitude affiche et promet des liesses félonnes autour de mon soi épanoui, la solitude annonce des deuils fidèles de mon soi immortel. Rends-toi, sans conditions, à la merci du deuil, où tu es sûr de tout perdre, fuis l'alacrité racoleuse et triomphante, où tu es sûr de ne rien trouver. | | | | |
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| solitude | | | Le Nord m'apprit le bonheur sobre de l'amitié. Que je ne connus jamais. Le Sud me découvrit le malheur enivrant de la solitude. Dans lequel naquit ce livre. La Sibérie et Moscou me servirent de fond de toile ; les couleurs me furent rapportées par Sienne et les gorges du Verdon. | | | | |
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| solitude | | | L'art d'être heureux suit l'échelle croissante de mes renoncements à la reconnaissance : par la société, par mes pairs, par les yeux d'une femme. Ces ressources épuisées, il ne me restera que la vraie solitude : ne plus pouvoir renoncer qu'à moi-même (où je devrai faire mentir Sartre : « rien ne peut te sauver de toi-même »), ne plus avoir d'erreurs salutaires, survivant à toute vérité. L'homme du troupeau ne serait que « le désir de reconnaissance » - Hegel - « Bewegung der Anerkennung » - penses-y, si tu veux sauver ton âme : « Rien n'anéantit l'âme aussi sûrement que le désir de plaire » - Gorky - « Ничто не умерщвляет душу так быстро, как жажда нравиться людям ». | | | | |
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| solitude | | | La musique nous laisse seuls, face à notre nature nue, et si encombrée et défigurée, d'ordinaire ; elle nous libère du nous-mêmes trop connu. C'est pourquoi, celui qui imagine se connaître parle de musique comme d'une intrusion d'un corps étranger, tandis que celui qui passe expert en ses propres côtés invisibles se sent plongé dans son élément. Tous se voient livrés à la solitude, mais les seconds portent un double fardeau : la solitude du pressentiment et la solitude de la reconnaissance. Les deux - sur un mode de souffrance : « La musique est enfant du chagrin » - Rachmaninov - « Музыка - дитя печали ». Qui aime le plus la musique ? - le malheureux ! Même si le volontaire Schubert pensait le contraire. | | | | |
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| solitude | | | Pour que le sentiment d'exil m'accompagne en toute saison, j'acquis la nationalité multiple, je me réclame du mystère, du beau et du bien, pays rayés des bonnes cartes. Et mes pieds foulent le pays de la transparence, de la joliesse et de l'indifférence. | | | | |
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| solitude | | | La célébrité est un baume, que ne renchérit que l'absence de plaies. (« L'obscurité du nom est un bien égal à la souffrance » - Diogène). Je découvris la joie hautaine d'être inconnu à la même époque, où j'enterrai en fanfare ma première caresse non-sollicitée, hurlai de plaisir devant la première métaphore, jaillissant d'une douleur muette, et chassai la dernière idole de mes ruines royales, sacrées par l'Architecte anonyme : « Heureux, qui vit dans l'état obscur, où les dieux l'ont caché » - J.Racine. Vivre ignobilis (méconnu) devint le privilège du nobilis (noble). « Vivre méconnu des hommes et sans amertume - une qualité des nobles » - Confucius. Plaire, c'est appartenir ; réserve-toi à tes semblables, aux meilleurs, même au prix de ta méconnaissance. Et Dante n'a raison qu'à moitié en plaignant ceux qui : « vécurent sans honte ni lauriers » - « visser sanza 'nfamia e sanza lodo ». | | | | |
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| solitude | | | Étant tricard des terres et des cieux, je ne peux ni dresser un ciel russe (son âme) sur une terre française (sa douceur), ni amener sur la terre russe (sa souffrance) un peu de ciel français (son esprit). | | | | |
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| solitude | | | Je suis au seuil de la solitude, quand je comprends, que mon bonheur ne peut pas être partagé (quant aux malheurs, ils sont tous grégaires…). Et je sentirai la double amertume ironique du Bouddha : « Le bonheur partagé n'en devient pas plus mince ». | | | | |
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| solitude | | | Je ne te promets pas « une clé pour des salles inconnues de ton propre château d'ivoire » - « einen Schüssel zu fremden Sälen des eigenen Schlosses » (Kafka), je te montre le charme méconnu de ses souterrains et de ses ruines. | | | | |
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| solitude | | | Le drame de la solitude, lorsque toutes les sources de mes larmes, de joie ou de peine, se retrouvent aux lieux désertiques. « Car mon pis et mon mieux sont les plus déserts lieux »**** - Marie Stuart (nos excellents Anglais traduisirent : « All things good and bad have lost the taste they had » - insurpassable niaiserie !). L'aristocratisme du goût me condamne au non-partage de mes fardeaux et de mes cadeaux, même avec ma mignonne (Ronsard). À moins que j'aie le courage de Pétrarque : « Plus désert est le rivage, plus belle est l'ombre, que ma pensée y jette » - « Più deserto lido, più bella il mio pensier' l'adombra », ou la naïveté de Poe : « Tout ce que j'aime - je suis le seul à l'aimer » - « All I lov'd - I lov'd alone ». | | | | |
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| solitude | | | Le bonheur, c'est l'autre, c'est la caresse ou la reconnaissance. « Toute joie de l'âme se réduit à la soif de gloire » - Hobbes - « Animi autem voluptas omnis, ad gloriam refertur ». L'un des contraires du bonheur s'appelle la noblesse : bâtir une fontaine inaccessible pour son âme assoiffée. | | | | |
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| solitude | | | Plus haute est la montagne, plus rabougrie est l'herbe. Plus je crapahute près des cimes, plus courte est la vie, plus rares les rencontres, plus vastes les horizons et plus aigu le frisson. « Plus haut signifie plus en toi-même, plus froid et plus délicieux »** - Swedenborg - « Quo altius eo interius, frigidius et suavius ». Tant que tu croises les autres, ne te crois pas au sommet. Ceux qui y viennent par manque de cordée le polluent. | | | | |
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| solitude | | | Même la solitude peut tourner en étable ou en foire, si elle s'alimente d'envie ou d'égoïsme. Mais comment échapper à cet accès d'irrésistible solitude, que me cause le bonheur de ceux que j'aime et qui sont heureux - sans moi ? ! | | | | |
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| solitude | | | Le mirage est ma destination ; le désert - le milieu qui le promet ; l'oasis - l'arrêt, où boire n'est qu'alimentaire et élémentaire et où ne doivent pas s'échanger les cargaisons ou fardeaux sans prix. Nietzsche se trompe de lieu et d'instant - et de gravité ! - des profanations : « La vie est une source de volupté, mais où la canaille vient boire, toutes les fontaines sont empoisonnées » - « Das Leben ist ein Born der Lust, aber wo das Gesindel mittrinkt, sind alle Brunnen vergiftet ». | | | | |
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| solitude | | | Le saint désarmé ou l'artiste solitaire veulent vouer le monde à la faiblesse, dans le domaine du bon, et à l'image, dans celui du beau. Mais le monde se donne à la canaille du nombre et de la force : « Un monde dominé par la Force est un monde abominable, mais le monde dominé par le Nombre est ignoble » - G.Bernanos. Une des joies du Nombre étant de s'acharner contre le Faible, celui-ci subira donc, sous le Nombre, une double tyrannie, abominable et ignoble. « Le mal, aujourd'hui, s'appelle Nombre » - Moravia - « Il male, oggi, si chiama legione ». | | | | |
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| solitude | | | La joie de créer se loge dans l'imaginaire, et le bonheur de vivre - dans le réel ; un élan solitaire, une rencontre, fragile et irresponsable, entre le beau, le bon et le noble, au fond de mon soi inconnu, ou une caresse, venue d'autrui, pour enivrer mon soi connu, mon soi vrai ; un hymne à ce que je suis, ma création, ou une récompense de ce que j'ai, de ma possession. | | | | |
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| solitude | | | Dans la solitude s'effectue un renversement de valeurs : le bonheur et la vertu, de fades et ridicules, deviennent lumineux et enthousiasmants ; c'est dans la multitude que « le vice est pittoresque et la vertu - grisâtre » - V.Rozanov - « порок живописен, а добродетель тускла ». | | | | |
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| solitude | | | Les fragiles d'esprit voient dans la solitude une malédiction, les fragiles d'âme - une bénédiction : « Béatitude seule – solitude béate » - (attribué à) St-Bernard - « O beata solitudo, o sola beatitudo ! », tandis qu'elle n'est ni l'un ni l'autre, puisqu'elle est condamnation au silence. J'attendrai l'évasion de mon mot, la complicité d'une oreille compatissante ou le chant de liberté dans mes ruines insonores, en attendant « la musique silencieuse, la solitude sonore » - Jean de la Croix - « la música callada, la soledad sonora ». | | | | |
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| solitude | | | Vivre couché ou caché, pour vivre debout et heureux - depuis Épicure (« Vis caché »), cette coquetterie est propre de ceux qui baissent les yeux pour mieux attirer sur soi ceux des autres. « Se cacher pour vivre, c'est piller une tombe » - Plutarque. Dès qu'on agit, on n'est plus soi-même ; toute action est un masque : « Je m'avance masqué » - Descartes - « Larvatus prodeo ». Pour mieux te verser, cache ta source (si, par malheur, tu la connais). À comparer ce calcul tourné vers l'avenir, avec un regard, sur le passé, d'un poète : « Celui qui s'est bien caché a bien vécu » - Ovide - « Bene qui latuit bene vixit ». Et en plus, l'homme même serait, hélas, ce qu'il cache (Malraux), tandis que « les hommes se distinguent par ce qu'ils montrent et se ressemblent par ce qu'ils cachent » - Valéry. | | | | |
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| solitude | | | Les repus, qui placent leur solitude entre deux dîners en ville, la redoutent plus que les autres, tout en bavardant sur ses béatitudes. « Le plaisir de la solitude est une chose incompréhensible » - Pascal - puisqu'il est une chose trop basse. Dans la vraie solitude naît la plus noire des souffrances et la plus pure des métaphores. Nietzsche place encore plus en amont les souffrances de pacotille : « Le pessimisme du déjeuner, qui ne passe pas » - « Pessimismus als zurückgetretenes Mittagessen ». | | | | |
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| solitude | | | Aujourd'hui, même dans les sous-sols et les cavernes (de Dostoïevsky et de Platon) s'installe le souci des casernes ou des salles-machine. Il reste le ciel, qui n'est jamais collectif, et où j'ai encore une chance d'avoir ma cellule ou mon étoile bien à moi. Mais, pour y accéder, je dois prouver ma parenté avec les astres. Le malheur du solitaire est qu'il est « étranger sur terre et dans le ciel » - Lermontov - « чужд всему - земле и небесам ». La solitude, c'est aussi le dépérissement de mon arbre généalogique. | | | | |
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| solitude | | | Être philosophe, c'est ignorer l'immédiate raison de ses abattements et connaître à ses joies les raisons les plus lointaines. Cette métrique manque à la double ignorance prônée par Plotin. Le cœur a sa raison, que les raisons écœurent. | | | | |
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| solitude | | | On peut s'unifier avec le monde par tous les éléments de l'arbre, il suffit de savoir placer ses propres inconnues aux feuilles, fleurs ou cimes. Être seulement déraciné ne te prive pas de cette joie, contrairement à ce que pense Berbérova : « Le déracinement est un malheur de l'homme, pas assez mûr pour s'unifier avec le monde » - « Отщепенство есть несчастье человека, не дозревшего до умения слиться с миром ». | | | | |
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| solitude | | | Presque tout est commun dans l’imagination de finalités ou de parcours, à laquelle se livrent, respectivement, les absurdistes et les pédants. Seuls les nihilistes, avec leur imagination de commencements sauvent l’intellect de la routine des commentaires des autres. Mais les beaux commencements ne naissent que dans la solitude ; affronter celle-ci est presque toujours une malchance pour l’esprit et une chance pour l’âme. | | | | |
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| solitude | | | Pour la qualité de l’écriture, l’une des contraintes les plus difficiles à respecter, est l’oubli des oreilles des autres et le choix, pour seul destinataire, - de Dieu. Une délicieuse sensation : « Dieu m’entend, c’est à Dieu que je casse les oreilles »* - Sartre – surgit ! | | | | |
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| solitude | | | Je me suis forgé mes propres critères d’excellence, et sur leur échelle de valeurs personne ne me surclasse. Et pourtant, je n’ai pas un seul lecteur qui me témoignerait ne serait-ce qu'un brin d’intérêt vif. Aux moments les plus lucides j’en suis fier, hautain et heureux ; aux moments de mansuétude et de faiblesse je deviens hargneux et méprisant. | | | | |
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| solitude | | | Ne peut être heureux que celui, dont le passé garde quelque chose de sacré, irréfutable bien qu’introuvable, - une belle femme, une belle pensée, un beau paysage. Le souvenir, plus que le présent, noue ma gorge et enfle ma larme. | | | | |
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| solitude | | | Ce n’est pas la boue des autres qui me souille, dès que je me plonge en foule, c’est la sensation et la certitude de ma propre impureté. Je dois me débarrasser de l’illusion la plus pernicieuse, qui associe la solitude à la pureté. La pureté, c’est le dépassement des choses, des actes, des pensées, des mots, de ce qui m’apporte l’intellect, pour vivre la béatitude du cœur ou la hauteur de l’âme. | | | | |
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| solitude | | | Le bonheur est l’instant, où l’émerveillement de tes yeux ouverts, qui contemplent le monde, est égalé, en intensité ou en beauté, par la merveille de tes yeux fermés, qui en créent le rêve. Et cette contemplation et cette création ne sont pensables que dans la solitude. « On ne connaît le vrai bonheur que dans la solitude »* - Tchékhov - « Истинное счастье невозможно без одиночества ». | | | | |
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| solitude | | | Avec des résultats mathématiques, il est capital de trouver quelqu’un qui te comprenne et partage ton enthousiasme. Mais dans l’art, l’adhésion ne peut être qu’un fugace état d’âme, sur lequel il serait idiot de compter, pour te donner du panache supplémentaire. Tout orgueil de l’artiste doit être solitaire. | | | | |
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| solitude | | | La tragédie est dans la perte de l’intensité de nos plus beaux mouvements. Deux attitudes possible : la résignation, dans une solitude, ou l’invention de caresses, humbles, sentimentales, spirituelles, que tu prodigues ou reçoives. « Et puisque, tôt ou tard, tout homme est condamné à assumer un malheur irréversible, le dernier mot de la philosophie, c’est la solitude » - Chestov - « Так как, рано или поздно, каждый человек осуждён быть непоправимо несчастным, то последнее слово философии – одиночество » - il peut n’être que l’avant-dernier, avant l’espérance. | | | | |
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| solitude | | | Beaucoup de mes rêves tendaient vers la réalité ; un seul réussit – ce livre. Beaucoup de mes désirs cherchaient de l’amitié ; un seul devint réel – l’amitié du contemporain, le plus noble du monde. Assez de raisons, pour me sentir heureux. Heureux tragique, puisque ce bonheur va s’éteindre, sans laisser la moindre trace ; la consolation – l’extase de race est au-dessus de l’emphase des traces. | | | | |
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| solitude | | | Il est anodin de partager les plaisirs du monde, mais périlleux d’en partager les soucis. Tertullien formule une mauvaise prophylaxie, en nous invitant à garder notre chagrin, lorsque le monde se réjouit, et à nous réjouir, lorsque le monde est triste. Les joies se partagent, mais non les chagrins. | | | | |
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| solitude | | | C’est en foule qu’on se réjouit au paradis ou s’agace dans l’enfer, ces terminus irréversibles ; on ne peut rester seul qu’au purgatoire, toujours au commencement d’une attente fébrile, d’une espérance incertaine, d’un élan vers l’inaccessible, loin d’un gras bonheur ou d’un maigre malheur. | | | | |
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| solitude | | | Deux notions ambigües, le sacré et la liberté, peuvent être interprétées par une communauté d’hommes ou par un solitaire. Les premiers verront dans le sacré des résidus des mythes communs, et dans la liberté – la possibilité de s’exprimer sans crainte. Pour le second, le sacré est ce qui le fait pleurer du bonheur, et la liberté – ce qui protège sa solitude. | | | | |
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| chœur souffrance | | | ART : L'art pullule d'images de souffrances. La béatitude, comme l'ennui, déserte les bonnes pages pour n'y laisser que ses promesses. Mais comme le scepticisme le plus radical s'accommode parfois de la plus lumineuse des fois, la plume la plus imprégnée d'harmonie est souvent la plus prolifique en peinture des cataclysmes et des écartèlements. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance n'est qu'une mystérieuse contrainte, qui rend encore plus majestueuse la vraie quête, celle du bonheur d'un haut regard sur la vie. (Car « il est trop facile de mépriser la vie, dans le malheur » - Martial - « rebus in angustis facile est contemnere vitam ».) Le Bouddha, qui y vit l'origine de tout savoir, se disqualifie par cette myopie. « Par la souffrance l'esprit devient vivace et n'accède à l'absolu qu'à travers des contraintes »* - Kant - « Der Geist wird durch Leiden thätig, gelangt zum Absoluten nur durch Schranken ». | | | | |
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| souffrance | | | Le cœur ne s'élargit que sous la lame de la souffrance. L'aiguille du désir l'approfondit, la tenaille de la solitude le rehausse. Le bonheur n'est ni l'absence de désirs ni le désir assouvi, mais le désir même. | | | | |
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| souffrance | | | Les blasés souffrent de taedium vitae, je souffre d'une surabondance de la joie, qui ne trouve pas de bonne oreille. | | | | |
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| souffrance | | | Pour parler de soi, geindre paraît plus propice que jubiler. La souffrance, bizarrement, prend la forme de ton essence, tandis que la jouissance est étrangement anonyme. On serait tenté de croire, que in principio le verbe était accompagné de la douleur, n'exprimait que la douleur. | | | | |
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| souffrance | | | On commence par croire, que nos malheurs sont dus aux accidents, et qu'une logique extérieure nous achemine vers la joie. Plus tard, on se met à croire en une destinée aveugle. On finit par comprendre, que c'est notre essence qui porte le bonheur ou le malheur, au bout d'une volonté, élevée par une foi. Et l'on est heureux ou malheureux, au gré de la hauteur de notre regard et non des objets croisés. | | | | |
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| souffrance | | | Submergé de bonheur, on perd l'image de Dieu ; accablé d'une souffrance, comme illuminé par une beauté, on assiste à l'émergence d'un Dieu en majesté. Pourtant, d'après les hommes : « Le bonheur et la beauté découlent l'un de l'autre » - Shaw - « Happiness and beauty are by-products ». Dieu, qui est peut-être dans une étrange rencontre du beau et de l'horrible (« fair is foul and foul is fair » - Shakespeare, en lecture traumatologique et non pas météorologique), pour la bonne raison, que la douleur et l'harmonie n'appartiennent à personne. Un masque étincelant de l'art, sur le visage horrible de la vie – telle serait la destinée d'artiste. | | | | |
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| souffrance | | | L'enfant n'a pas besoin d'être consolé, c'est pour cela que la consolation le rend littéralement heureux, c'est-à-dire jouissant de l'inutile. Je dois en faire autant avec mon livre. Et la rencontre entre les deux - et liberi et libri ! - serait mon idéal ! | | | | |
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| souffrance | | | Face au malheur, se réduisant au faible pouvoir d'achat, je suis à court de sympathie, car je sais d'avance, que le meilleur remède est dans davantage de lucre et de machinisation dans la société. Je ne suis sensible qu'au malheur de ne pouvoir vivre (de) mon rêve et de devoir cacher ma honte. La réalité et le rêve auraient dû avoir la différence symétrique vide ; lorsqu'ils interagissent comme des vases communicants - plus la réalité me blesse, plus robuste en sort mon rêve - le rêve y est mesquin, même s'il est puissant. | | | | |
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| souffrance | | | Le finale du réalisme, c'est la misérable liberté de toute illusion, qui noircira toutes les espérances réfutées. Tiens au romantisme, sa genèse - blanchiment du désespoir prouvé. « L'espérance nous est donnée à cause des désespérés » - Benjamin - « Nur um der Hoffnungslosen willen ist uns die Hoffnung gegeben ». | | | | |
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| souffrance | | | Il ne me déplairait pas, que ma trajectoire se rapproche, à rebours, de celle de Rimbaud : les tribulations et la sauvagerie du début, et vers la fin - avoir dessiné quelques Enluminures et séjourné pendant quelques Saisons au Paradis. Et pour seul point commun entre ces vies extrêmes, les mots : « N'écrivez pas Arthur sur les enveloppes… Comme je suis malheureux… Assez vu, assez eu, assez connu – j’irai sous la terre ». | | | | |
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| souffrance | | | Dans le bonheur, tout se réduit à sa source, qui, dans le meilleur des cas, est merveilleusement cachée. Le sot la trouble rapidement, le sage en fait une fontaine inaccessible pour entretenir ses soifs. On invente son amour à partir de la soif, dont il est la seule source. Dans la souffrance, peu importe la source ; le sot la voit dans autrui, à qui il voue sa bile, le sage - dans les effets de sa propre fragilité et il tourne son aigreur contre soi-même. | | | | |
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| souffrance | | | Dans le dilemme du verre moitié-plein moitié-vide, l'optimisme ne consiste pas à se pencher du côté plein, mais à trouver des ressources, mystiques ou éthyliques, du côté vide, à faire un bon choix entre « la volupté du vide et le leurre du plein » - Adorno - « der Lust der Leere und der Lüge der Fülle ». | | | | |
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| souffrance | | | L'éclat des yeux a beau appeler la liesse initiale du paradis, on a besoin de leur sel pour rappeler la promesse finale de l'enfer. « Nul n'arrive au paradis les yeux secs » - proverbe anglais - « No coming to heaven with dry eyes ». | | | | |
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| souffrance | | | Orphelinat, misère, faim, froid, violence, sauvagerie – tant de ces malheurs, vécus réellement dans la chair, m'empêchent d'en inventer des imaginaires ! Le beau nom de souffrance ne s'applique qu'à notre sensibilité immatérielle, immémoriale, éphémère. | | | | |
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| souffrance | | | L'ineptie de Dostoïevsky, une larmette d'enfant le faisant rendre le billet à Dieu ; l'ineptie de Bergson, un seul enfant damné désavouant la Création ; l'ineptie d'Einstein, un seul enfant malheureux rendant tout progrès impossible ; l'ineptie de Camus, la souffrance non-justifiée d'un enfant étant révoltante ; l'ineptie de Sartre, les livres ne faisant pas le poids, face à un enfant qui meurt ; l'ineptie du parti pris des choses, voyant dans la souffrance des enfants le mal absolu - mais un bon écrivain est une présence divine comprenant toujours une bonne enfance, une bonne pleureuse et un bon croque-morts ! Inconsolable comme le père des Kindertotenlieder et implacable comme l'Erlkönig. L'un des buts d'un art serait : comment transformer une larme d'enfant en une pensée d'adulte. | | | | |
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| souffrance | | | Plus je souffre dans ce monde, plus j'aspire à en être libéré, plutôt que d'y être comblé. Pour un homme hérissé de plaies, tout attouchement du monde est collision ou blessure. Et je ne trouverai meilleur tampon que les murs écroulés des ruines, hantées par le souvenir de mes semblables. | | | | |
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| souffrance | | | Toutes les sources de lumière sont répertoriées, classées, explorées ; gaspiller son énergie à en rechercher de nouvelles est ingrat et bête. À la limite - en inventer un jaillissement, mais, surtout, en imaginer un approfondissement des ombres, découvrir un angle de vue, sous lequel la lumière est de la pure souffrance et les ombres - de la pure joie. « La souffrance, un divin remède de nos impuretés » - Baudelaire - la pureté de l'ombre est de ne pas être en-dessous de la lumière et de ne pas chercher à passer pour celle-ci. | | | | |
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| souffrance | | | Peindre un malheur comme un raseur ? Le geindre comme un farceur ? Le feindre comme un acteur ? Je réunis ces trois dons et j'en obtiens le seul remède durable, l'ironie. | | | | |
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| souffrance | | | Le mûrissement du goût n'influe guère sur notre aptitude au bonheur. C'est notre malheur qui s'y découvre de nouvelles et de plus en plus insondables sources. | | | | |
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| souffrance | | | Les pas - le premier, l'intermédiaire, le dernier - se font sur ces échelles respectives : plaisir-douleur, extase-souffrance, paradis-enfer. Avec l'humilité de la première, cultiver la deuxième en visant la troisième ! | | | | |
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| souffrance | | | La raison s'identifiant de plus en plus avec le dit, les seuls témoins de l'indicible seront bientôt les rires et les pleurs. | | | | |
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| souffrance | | | La volupté est l'art sublime de faire sentir la pesanteur profonde et la grâce haute, tout en restant sur la surface. Tandis que je n'arrive pas à imaginer une haute souffrance ; de même je ne peux placer la joie qu'en hauteur, jamais en profondeur. Et Nietzsche : « La volupté est plus profonde que la peine de cœur » - « Lust ist tiefer noch als Herzeleid » - a raison de rester avec une projection imaginaire plutôt qu'avec l'original réel. Ailleurs il est encore plus précis : on peut « classer les hommes d'après la profondeur, que peut atteindre leur souffrance » (« die Rangordnung, wie tief Menschen leiden können »), mais la hauteur de leurs joies les discrimine encore plus nettement. | | | | |
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| souffrance | | | Les inconscients, s'adonnant au rire et à la danse, - les seuls heureux de la terre ! De l'incapacité de jouir naît le souci du savoir, de la puissance ou du rêve, qui mène, inéluctablement, au désespoir. Le malheur, c'est qu'au rire jeune succède toujours un rire jaune. | | | | |
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| souffrance | | | Prométhée, Socrate ou Jésus cherchent à rendre joyeuse l'attente du dernier jour, en la mettant sous le signe d'un au-revoir minable. Il vaut mieux, que nous apprenions à entonner un adieu majestueux à chaque instant vécu en grand et à attendre, que chaque jour nous chante la merveille du jour premier. | | | | |
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| souffrance | | | L'un de ces concepts ingrats - la sagesse ; elle devrait consister à savoir extraire de la musique de toute clameur de la vie et neutraliser tout ce qui gémit ou grince, c'est à dire la souffrance. Et puisque personne n'inventa jamais des baillons ou filtres efficaces, la seule sagesse accessible serait à pousser à l'extrême les sons joyeux, à produire de la cacophonie assourdissante ou à se boucher les oreilles. | | | | |
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| souffrance | | | Culte de l'intensité : ne voir ni dans le bonheur ni dans la souffrance quelque chose de définitif, vivre leur rencontre à une telle hauteur, où elles seraient portées par un même vertige. | | | | |
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| souffrance | | | Valet des idées et maître des mots, telle est la pose du poète, et il est toujours malheureux, puisque « Bonheur gît en médiocrité, ne veut ni maître ni valet » - Baïf, et « il n'est pas permis au poète d'être médiocre » - Horace - « Mediocribus esse poetis non concessere ». L'épée ou les chaînes, c'est une culture du fer, dont s'accommode mal la aurea mediocritas. « Ce qui abat irrémédiablement l'âme, c'est la médiocrité de la douleur et de la joie » - R.Rolland. | | | | |
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| souffrance | | | Le plaisir est une sensation aussi mystérieuse que la souffrance (sans en être la négation), mais dont on ne tire que des images bien pâles. Serait-ce à cause de la faible amplitude de l'échelle plaisir-répugnance, comparée avec celle de souffrance-paix ? | | | | |
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| souffrance | | | Ne pas m'attacher aux courants et changements, mais, au contraire, chercher les points ou noyaux immuables, - cette noble pose a un terrible inconvénient : la vie gagne énormément en valeur, et je serai terrorisé par la mort comme n'importe quel sot. La consolation de Lucrèce : « Aucun plaisir nouveau ne naîtra de l'allongement de la vie » - « Nec nova vivendo procuditur ulla voluptas » - ne me convaincra plus. | | | | |
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| souffrance | | | La nature de la souffrance est fonction de notre verticalité : elle est d'une vaste platitude, chez les bons terriens ; elle est profonde, c'est à dire bien justifiée, chez les esprits puissants ; elle est vibrante, comme toute hauteur vécue par des anges, ces déracinés de la terre. Il est naïf de croire, que « la cause de la souffrance, c'est l'ignorance » - Dalaï-Lama - puisque le bonheur, le savoir ou les ailes peuvent changer le lieu de nos lancinations, mais non pas leur amplitude. | | | | |
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| souffrance | | | En hauteur, la joie et le deuil ne se séparent pas ; pourtant, c'est uniquement la joie qu'on devrait y chanter. « Beaucoup essayèrent de rendre joyeusement la plus haute joie ; à moi, elle s'exprime en larmes » - Hölderlin - « Viele versuchten das Freudigste freudig zu sagen ; es spricht mir sich in der Trauer aus ». | | | | |
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| souffrance | | | Celui qui ne connaît le malheur qu'en s'écartant de la vertu ne connaît ni ce que c'est que la vertu ni ce que c'est que le malheur ; la vertu est la pitié ou la honte, devant son malheur mérité ou celui, immérité, des autres. | | | | |
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| souffrance | | | L'algorithme vint se substituer aux trois origines de nos parcours vitaux : au destin, au hasard, au mérite. Les naïfs continuent, pourtant, d'évoquer les ombres disparues. « Seuls les malheureux croient encore en Destinée ; les heureux, eux, attribuent leurs succès à leurs propres mérites » - Swift - « The power of fortune is confessed only by the miserable, for the happy impute all their success to prudence or merit ». Ils ne veulent pas reconnaître qu'un calcul, bas et précis, détermine leurs vies, réduites aux pas intermédiaires d'un projet collectif. Personne ne cherche plus une consolation, vague mais haute, du premier pas ou du pas dernier, qui sont les deux limites inaccessibles du nec plus ultra ? | | | | |
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| souffrance | | | Le philosophe peut être thérapeute de l'incurable ou analyste de l'inénarrable, il peut nous apprendre à chanter la santé du malheur, à peindre l’invisible, au lieu de réciter une bien-portance insignifiante - voilà de sages contraintes ! Que d'autres se livrent au sot projet de guérir ou de soigner le secondaire, le philosophe doit s'arrêter à la consolation de l'essentiel. | | | | |
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| souffrance | | | Si ce n'étaient pas des contraintes mystérieuses, l'harmonie mystérieuse nous rendrait fous de joie. Les messages en clair, qu'on croit envoyés par bon Dieu, parlent d'une folie heureuse. Mais en temps de doute, le chiffre des contraintes est appliqué aux textes du malheur. L'inévidence des contraintes nous pousse à créer, l'évidence du bonheur ne permet que de procréer. | | | | |
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| souffrance | | | Autant le sérieux finit par détruire tout bonheur, autant il est à conseiller face à la souffrance. La béatitude, c'est la grâce souriante ; la consolation, c'est la pesanteur ténébreuse. L'ironie protège le bonheur, mais profane la souffrance. Mais l'anti-ironie – proclamer torture ce qui n'est qu'un déplaisir – fait pire ; c'est la lourde maladresse des sceptiques. | | | | |
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| souffrance | | | Arrivé au stade extatique de tout ce qui est beau ou grand, on a des raisons d'égale justesse pour se dire bienheureux ou bien prêt à se pendre, question de goût ou de style ; Cioran vote pour la seconde issue, la plus facile, Nietzsche - pour la première, plus ardue, et moi, je n'exclus ni l'une ni l'autre, j'en cherche des unifications. Encore faut-il savoir atteindre une extase. | | | | |
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| souffrance | | | On est toujours tenté de prêter le pire destin à ce qui est sublime ; la beauté se prête mal à la plate béatitude. Un destin est tragique ou il n'est guère un destin. Les choses sans beauté n'ont pas de destin du tout, elles n'ont que les statistiques. Fleurir l'espace d'un matin ou gérer un cycle de vie. | | | | |
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| souffrance | | | Deux sortes d'objectivité : celle de l'humain détourné du divin, et celle du divin, scrutant l'humain. Affaire des yeux et de la rhétorique, ou affaire du regard et de l'intelligence. Dans tout état, réduit à l'humain, la première formulera d'excellentes raisons pour se pendre. Dans tout état, tourné vers le divin, la seconde chantera des béatitudes. Mais ce sera le même état, les mêmes circonstances. | | | | |
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| souffrance | | | La joie est d'autant plus vive qu'elle se passe de forme et se concentre dans le fond ; mais la souffrance ne nous élève que si elle trouve une forme noble. Il n'y a aucune symétrie : « Dès que tu trouves une expression pour ton chagrin, tu le chériras. Dès que tu trouves une expression pour ta joie, celle-ci atteindra une intensité extatique »*** - Wilde - « Find expression for a sorrow, and it will become dear to you. Find expression for a joy, and you will intensify its ecstasy ». | | | | |
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| souffrance | | | De honte d'être hilare, on devient enthousiaste. « La mélancolie est le bonheur d'être triste » - Hugo. | | | | |
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| souffrance | | | Le bonheur, même tout inventé, nous fait sentir notre source divine, mais la souffrance bien réelle nous rappelle tout de suite notre source humaine. « La joie fait de toi un dieu ; tu deviens homme dans la souffrance » - Tsvétaeva - « Богом становишься через радость, человеком через страдание ». | | | | |
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| souffrance | | | C'est la difficulté de défendre un oui monumental au monde, qui le rend sacré ; il est si facile de dénigrer, de geindre, d'appeler la mort ou le Dieu vengeur, de se vautrer dans l'absurde et d'étouffer dans le désespoir ; que vivent l'espérance, l'étonnement et la joie des couleurs, des mélodies, de la pitié et de la noblesse ! | | | | |
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| souffrance | | | La plus précieuse clarté est celle qui justifie notre angoisse. Souffrir pour une raison obscure est insupportable. Cependant, la meilleure joie, elle, est aveugle. | | | | |
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| souffrance | | | Les repus, confondant l'âme d'avec le ventre, disent que le cœur et l'âme de la vie, c'est la souffrance. Mais tout fond de la vie, pour un artiste, est le bonheur, et c'est seulement sur l'épiderme - sur les mots opaques - qu'il dépose sa charge de souffrance, qui est l'impossibilité d'être translucide et la certitude, qu'on prend sa vivisection esthétique pour une dissection mystique. | | | | |
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| souffrance | | | Le malheur est ce qui se constate et s'explique, la souffrance est un mystère, au même titre que le bien – des sources douteuses, des raisons obscures, des finalités désastreuses. L'art est un métier impitoyable, puisque du malheur animal il nous élève à la souffrance divine. Les charlatans sont beaucoup plus utiles à la santé publique : « Le comble de ce qui est accessible à l'homme, c'est de ramener sa souffrance hystérique au malheur ordinaire » - Freud - « Das Beste, was man erreichen könne, sei - das hysterische Elend auf das allgemeine Unglück zurückzuschrauben ». | | | | |
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| souffrance | | | La sérénité est propre de la multitude moderne béate, sans cesse réfléchissante. Et l'on apprécie la triple ironie occidentale à lire cette sagesse orientale : « Sans méditation, comment prétendre à la sérénité, et sans sérénité, comment prétendre à la félicité ? » - Bhagavad-Gîtâ. Ce monde déborde de ruminations et de paix d'âme, qui apportent une auto-satisfaction de robots. La félicité troublante est dans la naissance et dans l'écoute d'une musique, au milieu d'une vie. Et la bonne musique, au lieu de nous bercer dans une sérénité mécanique, nous remue et nous fait souffrir, sans en apporter la moindre explication. | | | | |
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| souffrance | | | La musique est la seule forme poétique, où le bonheur le plus grand est vécu avec la sensation du plus grand désastre : une béatitude noyée dans des larmes, un élan paralysant. Un malheur, vécu en musique, devient une tragédie, élevant les cœurs. « Qui aime la musique, n'est jamais entièrement malheureux » - Schubert - « Wer die Musik liebt, kann nie ganz unglücklich werden ». | | | | |
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| souffrance | | | Le bonheur, lui, est un produit de l'esprit ; c'est pourquoi, dans ce monde robotisé et sans âme, l'hilarité déferle dans les contrées desséchées, oublieuses des larmes. « Il suffit d'avoir de l'âme, pour que des douleurs surgissent »** - Klioutchevsky - « Было бы сердце, а печали найдутся ». | | | | |
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| souffrance | | | Le bonheur inspire le malheureux ; le malheur aspire l'heureux - l'adjectif est à nous, et le nom est à Dieu. Je suis malheureux, puisque je souffre ; je suis heureux, puisque j'ai une paix d'âme. Mais c'est la souffrance qui m'élève, et c'est la platitude qui m'écrase. Le bonheur est en-haut, le malheur est rampant. | | | | |
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| souffrance | | | Une souffrance est plus souvent profanée par des métaphores qu'elle n'est sacrée par quelques formules rhétoriques. Le marquis de Custine, expert en colifichets verbaux, confondrait la souffrance jusqu'avec la didactique : « Les Russes ont l'habitude et non l'expérience du malheur » - pourtant, les Russes sont aussi bigrement performants en bonheur, sans y être compétents. | | | | |
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| souffrance | | | Le bonheur, c'est la sensation d'utilité de mes ailes : « Notre bonheur est toujours en vol. Il n'a pas de nid, seulement des ailes » - Éluard. Entre-temps, dans des nids bien calés, éclosent des reptiles du malheur. Tirer aux uns la sagesse, et la hauteur - aux autres. | | | | |
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| souffrance | | | Le sacré naît de la souffrance, mais la souffrance n'est pas sacrée. « La fraternité – être à mes côtés dans la profanation du malheur » - R.Gary. – la fraternité n'est pas dans l'apostat, dans un malheur véridique, mais dans le constat d'un bonheur utopique. | | | | |
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| souffrance | | | Le bonheur est question des certitudes faciles ; c'est pourquoi la canaille heureuse prolifère et la souffrance marque le front et l'âme de celui, rare, qui ignore les passerelles entre le bien dont on rêve et le bien que, soi-disant, on fait. « Ne pas comprendre si un homme est bon ou mauvais signifie, certainement, qu'il est malheureux »** - Klioutchevsky - « Когда не поймёшь, добрый ли человек или злой, можно смело сказать, что он - несчастный ». | | | | |
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| souffrance | | | Le pauvre malheur ne pénètre plus dans l'homme que par des brèches médicales. Tant de bastions imprenables, en revanche, autour des âmes, enfouies dans l'indifférence. Non sollicitées par des défis, elles se contentent d'un bonheur végétal et d'une liberté robotique. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance, pour conduire au bonheur, doit être enveloppée de saintes images, plutôt qu'être développée en feintes raisons, - la prêtrise y vaut mieux que la maîtrise. Rien n'apprend ni à souffrir ni à être heureux, on les trouve sans les chercher. | | | | |
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| souffrance | | | La plus noire des sécheresses se niche plus facilement dans la clarté des sourires que dans de sombres chagrins. L'eau la plus fécondante tombe des nuages noirs. | | | | |
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| souffrance | | | Pour un créateur, quelle jouissance que de sentir la source mystérieuse de ses meilleures trouvailles – en soi-même, ou, mieux encore, - dans son soi inconnu ! Cette conscience me visite entre la nuit de mon étoile et le jour de mon action, aux frontières entre l'élan et la honte. De nuit ou de jour – on souffre : « Quelle cuisante douleur que de porter soi-même nuit et jour, comme son propre témoin » - Juvénal - « Poena vehemens, nocte dieque suum gestare in pectore testem ». | | | | |
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| souffrance | | | L'esprit, même s'il est plus lucide que l'âme, tente de nous détacher des pensées sombres, mais l'âme est portée en permanence vers la tristesse. « On ne se débarrassera jamais de ses chagrins, si l'on tâte en permanence son pouls » - Luther - « Wir kommen nie aus den Traurigkeiten heraus, wenn wir uns ständig den Puls fühlen ». Depuis qu'on ne tâte que sa cervelle, on ignore la fièvre, mais toute joie n'est plus que cérébrale. | | | | |
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| souffrance | | | Tchékhov pensait, que le bonheur n'était possible que grâce au silence des malheureux (« без молчания несчастных счастье было бы невозможно »). Dans le brouhaha médiatique actuel on comprit, que rien de ce qui mérite la compassion ne fut caché par ce bénéfique silence. D'où la prolifération de malheureux repus et d'heureux solitaires. Ceux-ci profitent du silence, ce privilège des aristocrates. | | | | |
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| souffrance | | | L'éternel retour de Nietzsche est tragique puisque éphémère ; le einmal, nur einmal (une fois, qu'une fois) de Rilke ou le never more (plus jamais) de Poe sont comiques puisque réels. Le retour à chercher n'est pas celui du jour et de la nuit, du sommeil et de la veille, mais de la réalité et du rêve, ou de la réalité et de la mémoire, la réalité se définissant ensuite par l'intensité entretenue des songes ou des représentations. Ce retour éphémère, ce sacrifice du nouveau, entretient le bonheur éphémère, le seul digne de notre fidélité. | | | | |
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| souffrance | | | Entre ma naissance, où j'étais le seul à pleurer, et ma mort, où je serai, peut-être, pleuré par les autres, la larme n'ennoblit plus la vie, ni la joie - la mort. Mes paupières fermées, qu'ils découvrent mon regard, mon rêve ou mon ironie ! « Ci-gît moi, tué par les autres » devint, pour le regard de Valéry : « un long regard sur le calme des dieux ». Pour le rêve de Rilke : « enseveli sous le poids des paupières, tu n'es plus rêve de personne » - « Niemandes Schlaf zu sein unter so viel Lidern ». Pour les larmes de Tsvétaeva : « Plus envie de rire » - « Уже не смеётся ». Pour l'ironie de Gogol : « Je rirai un jour avec mon mot amer » - « Горьким словом моим посмеюся ». | | | | |
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| souffrance | | | Je me fie à un courant d'encre, et il me mène vers un marais de tristesse. Laissons l'élément liquide dans son état le moins naturel, l'état inventé, l'immobilité. C'est sa meilleure chance de continuer à m'évoquer la forme de son récipient idéal, mon âme. | | | | |
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| souffrance | | | L'appel de l'innocence atteint toutes les oreilles. On se met à fouiller ses recoins, pour identifier son destinataire, et l'on se trompe, en désignant l'enfance. L'innocence est le refus d'attribuer un bienfait à un quelconque mérite et l'acceptation du malheur immérité, - tout le contraire de l'enfance. | | | | |
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| souffrance | | | Auprès de la consolation que j'échafaude, je me présente tantôt en consolé tantôt en consolateur et je reconnais que le second en retire beaucoup plus de jouissance que le premier n'en éprouve de soulagement. | | | | |
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| souffrance | | | Je me moque de leurs souffrances d'écrivailleurs, la seule que je respecte est la trouille devant le spectre d'ennui s'élevant de mes pages. Souffrir dans les bureaux, « bâiller sur la croix » (Cioran) - deux fléaux modernes. Leur manie : se vautrer dans une souffrance imaginaire au milieu d'une douceur de vivre bien réelle. Et dire que les siècles précédents s'efforçaient à inventer une douceur imaginaire au milieu des souffrances bien réelles ! L'écriture n'est que jouissance, quand on est en possession de son sujet. Même à son impuissance il faut savoir donner un ton pénétrant. | | | | |
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| souffrance | | | Un malheur bien monté, comme idée d'un jeu, peut encourager. Une joie sans image, sans jeu d'idées, peut décourager. Mais le redressement de têtes peut annoncer l'entrée en platitude, et la lassitude d'âme - servir de moteur du style. | | | | |
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| souffrance | | | Le philosophe nous attire vers notre bonheur, et l'écrivain étale ses souffrances. « Créer c’est léguer ses souffrances » - Cioran. Seul le poète maîtrise l'art d'une fête en larmes. | | | | |
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| souffrance | | | L'arbre de douleur, plus que la montagne ou le ciel, fait comprendre la verticalité : avec la douleur aux racines et le bonheur aux fleurs, on a les yeux orientés vers la hauteur. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance gît dans la profondeur, et le bonheur s'installe dans la hauteur ; pour les équilibrer, il faut les flanquer, respectivement, d'une haute pitié et d'une profonde ironie. | | | | |
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| souffrance | | | L'âme, c'est l'esprit qui se laisse pénétrer par la voix du corps ; et le corps, c'est l'écho de la souffrance ou de la jouissance, tantôt apolliniennes et tantôt dionysiaques. L'esprit, séparé du corps, se mute en robot ; le corps, ignorant l'esprit, tourne en mouton. | | | | |
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| souffrance | | | L'âme se nourrit du mystère de la souffrance et de la noblesse du plaisir. Et l'extinction de la voix de l'âme, dans le discours moderne, est due à la mesquinerie du souci du jour. « Ce qui abat irrémédiablement l'âme, c'est la médiocrité de la douleur et de la joie » - R.Rolland. | | | | |
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| souffrance | | | Le premier souci de l'homme est d'être consolé, mais aucune consolation rationnelle ne survit à une grande souffrance. Seule une consolation esthétique ou poétique, c'est à dire s'attachant aux illusions ou aux rêves, est envisageable, et la réussir, c'est être doublement philosophe – irradier la pitié et le verbe. | | | | |
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| souffrance | | | Le but de la philosophie n'est pas de rendre l'homme – heureux, mais de rendre son malheur – exaltant. Mais, évidemment, pour accomplir cette tâche fallacieuse, il faut tricher : ne pas dire à l'homme, qu'au sommet de la montagne non seulement la pierre de Sisyphe chute, mais que lui-même y change de nom et devient Icare. | | | | |
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| souffrance | | | La vraie, la grande, l'unique souffrance est ancrée dans ton enfance, l'âge adulte n'étant rempli que de petits malheurs communs. « Il est terrible, pour une conscience humaine, d'avoir subi, dans son enfance, une pression, que toute la souplesse de l'âme, toute l'énergie de la liberté sont impuissantes à lever »*** - Kierkegaard. Ceux qui s'attendrissent sur leur enfance heureuse, déformée par une ingrate maturité, ignorent ce qu'est la souffrance. | | | | |
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| souffrance | | | Leurs litanies sur la souffrance, l'angoisse, le désespoir, évidemment, réveillent non pas ma pitié, mais mon ironie : leurs dangers sont communs, le sens qu'ils donnent à leurs défaites, est pitoyable, leurs refuges sont sans noblesse et la langue - sans élan ni intensité. Ils auraient dû se vouer à la peinture des béatitudes, où ils auraient eu plus de chances d'être dans la moyenne des bâillements ainsi provoqués. | | | | |
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| souffrance | | | La meilleure joie, la joie aveugle, apporte toujours de la souffrance ; la meilleure souffrance, la souffrance limpide, apporte toujours une promesse de joie. Un aveugle éclairant un fou ; un fou assagissant un aveugle. On reste ou seulement fou ou seulement aveugle, si l'on suit la ligne de partage de Kafka : « Ils dénient la souffrance, en montrant le soleil ; lui, il dénie le soleil, en montrant la souffrance » - « Manche leugnen den Jammer durch Hinweis auf die Sonne, er leugnet die Sonne durch Hinweis auf den Jammer ». | | | | |
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| souffrance | | | Plus un bonheur est pur, plus nettement j'y entends un pressentiment d'une souffrance. Et c'est en évitant cette chute que je me condamne à la platitude de la trajectoire banale de l'objet de mes béatitudes : l'invisible, le prévisible, le visible, l'indifférent. | | | | |
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| souffrance | | | L'absence de douleur nous rend libres ; l'acceptation de contraintes naturelles est le deuxième volet de la recette du bonheur, et il s'appelle tout bêtement - l'intelligence. Donc, le bonheur est dans le regard, qui est la liberté intelligente des yeux sachant se faire guider par plus perçants qu'eux. | | | | |
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| souffrance | | | Les bonheurs individuels, contrairement aux bonheurs conjugaux (Anna Karénine), sont tous différents ; ce sont les souffrances qui sont plus souvent communes. Voilà pourquoi tant de jérémiades littéraires monotones et si peu de chants enthousiastes. « L'idée de la souffrance est plus facile à communiquer que celle du bonheur » - Greene - « Unhappiness is easier to convey than happiness ». | | | | |
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| souffrance | | | Dans ce monde, il faut regretter davantage l'extinction des joies que l'étouffement des souffrances, puisque celles-ci se surmontent plus facilement, lorsque celles-là sont fortes : « un grand bonheur fait supporter une grande souffrance » - Michel-Ange - « Un gran piacer sostiene un grande affanno ». | | | | |
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| souffrance | | | De plus en plus souvent, ils célèbrent le deuil en rires, mais ils désapprirent la fête en larmes. | | | | |
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| souffrance | | | La première fonction de notre volonté est la création d'espérances, tandis que « le désespoir inconditionnel s'abat sur nous, malgré nous » - Jankelevitch. | | | | |
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| souffrance | | | La fonction principale de nos richesses n'est pas d'éliminer, mais d'entretenir nos misères. Le bonheur est notre richesse, et la douleur – notre misère ; je sais maintenant à quoi je dois employer mon trésor. Le talent aussi est une richesse : « Le génie n'est qu'un prêt : il faut le mériter par de grandes souffrances » - Sartre. | | | | |
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| souffrance | | | Aucune issue heureuse pour nos misères ; tenter d'en faire une grandeur est sot. Mais il est certain, que les sources du grandiose et du consolant se trouvent derrière nos misères silencieuses et jamais – derrière nos triomphes criards. La musique de l'existence naît du silence de l'âme résignée plutôt que du bruit de l'esprit arrogant. | | | | |
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| souffrance | | | Être jeune, c'est ne pas se laisser envahir par des faits ou leurs souvenirs. « La faculté d'oubli est le secret de l'éternelle jeunesse ; nous vieillissons à cause des souvenirs » - E.M.Remarque - « Vergessenkönnen ist das Geheimnis ewiger Jugend. Wir werden alt durch Erinnerung ». Le rêve, lui, ne s'écrit pas en chiffres, il s'écrit dans l'air et non pas dans la mémoire. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance glorieuse - ni expiatoire ni rédemptrice - est une des notions le plus inaccessibles aux cartésiens (Hésiode voyait advenir le futur mal absolu, lorsque : « de tristes souffrances resteront seules aux mortels »). Même le bonheur, qui comme tout appel de l'infini incertain nous serre le cœur, en est mystérieusement entaché (quoiqu'en pense Borgès : « La seule chose sans mystère est le bonheur » - « La única cosa sin misterio es la felicidad »). Le malheur, lui, connaît ses heure et lieu. Ne pas goûter à la souffrance d'un bonheur réel, édulcorer un malheur, la plupart du temps imaginaire - la même pusillanimité du calculateur sans goût pour la larme. | | | | |
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| souffrance | | | La débâcle finale de tout ce qui est grandiose est une telle certitude, qu'au lieu de conduire l'homme vers une vie heureuse, cette ineptie pseudo-philosophique de tous les sots, la philosophie aurait dû chercher à l'accompagner dans le malheur, amorti par la caresse. | | | | |
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| souffrance | | | La comédie relativise et la tragédie absolutise. N.Chamfort perça bien, respectivement, leurs sources et leurs buts : « Le temps diminue l’intensité des plaisirs absolus et accroît les plaisirs relatifs »***. | | | | |
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| souffrance | | | La vie et le bonheur sont pleins de mystères, dont sont dépourvus la mort et le malheur. Et la souffrance, ce mystère de haute nostalgie, va mieux à l'idée de la vie qu'à celle de la mort, qui n'est qu'une plate terreur. Par inadvertance, les poètes introduisent le misérable malheur là où devrait ne retentir que la voix de la noble souffrance. | | | | |
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| souffrance | | | Presque toute révolte est lâche ; on souffre le plus, quand on regrette sa capitulation, qui est peut-être la meilleure façon de réussir son enterrement ( J.Ferrat). Être heureux, c'est savoir se vautrer, en pleine conscience, dans sa débâcle. « Tu cherches le bonheur ? - Apprends d'abord à souffrir » - Tourgueniev - « Хочешь быть счастливым ? Выучись сперва страдать ». Heureusement, l'horizon du bonheur surgit dès qu'un amour illumine le firmament. « L'amour est là, pour montrer quelle souffrance nous savons supporter » - H.Hesse - « Die Liebe ist da, um uns zu zeigen, wie stark wir im Leiden sein können ». | | | | |
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| souffrance | | | C'est dans le sommeil qu'apparaît nettement notre propension au chagrin ou à la joie. Malheureusement, pour raconter son rêve, il faut se réveiller (« somnium narrare vigilantis est » - Sénèque). Le cafard est un subterfuge des cachottiers de la joie. On n'aime la félicité que nimbée d'un front enténébré. | | | | |
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| souffrance | | | Tout bon discours philosophique s'écrit dans la nuit troublante et prend, subrepticement, la forme de caresse. Plus l'espérance est extatique, plus douce et furtive doit être la caresse ; c'est ainsi que l'excitation et la béatitude montent, lorsque je descends, sagement, sur cette échelle des promesses : salut, pardon, consolation. De sotériologue et pédagogue devenir paraclète – consolateur. La consolation est la caresse des nobles. Et la bonne philosophie est « souveraine consolatrice des âmes découragées » - Boèce - « summum lassorum solamen animorum ». | | | | |
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| souffrance | | | Une double négation dans les définitions : le bonheur, c'est l'absence du malheur ; et le malheur, c'est l'absence de la musique dans ton écoute du monde, son silence froid ou son bruit chaotique. | | | | |
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| souffrance | | | La falsifiabilité du mot juste : ce qui rehausse un sanglot devrait échouer, face au bâillement. C'est pourquoi la psychanalyse est charlatanesque : elle s'applique également à l'univoque et au loufoque. Prenez cette aberration psychique : « le trajet de substitutions subliminales », qui est une métaphore intellectuelle de première bourre, à la Valéry ! La poursuite du mot juste éloigne de l'ironie et de la larme et ne conduit, tout juste, qu'aux berceuses : « La vraie poésie produit une béatitude ronronnante, plutôt que des larmes ou des rires » - Nabokov - « Истинная поэзия вызывает не смех и не слёзы, а блаженное мурлыканье » - seulement, voilà, on ne découvre l'existence de béatitudes qu'à travers les sanglots, tragiques ou rieurs. | | | | |
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| souffrance | | | Pour peindre l'enfer, Dante n'a que l'embarras de noms et de faits, mais dès qu'il se met à s'attaquer au Paradis, il est à court de couleurs et d'exemples. Et comme lui, tous les bienheureux n'y mettent que leur Maître et/ou leur Béatrix. | | | | |
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| souffrance | | | Ceux qui pleurent, aujourd'hui, prêtent à rire ; ceux qui rient sont bêtes à pleurer. | | | | |
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| souffrance | | | L’homme le plus heureux serait celui qui connaîtrait, en même temps, l’amour, la création et le rêve. Hélas, ces béatitudes ne se substituent jamais ; la perte de l’une signifie la perte du reste. « Pour qui éprouva la jouissance de la création, il n’y a plus d’autres jouissances » - Tchékhov - « Кто испытал наслаждение творчества, для того уже все другие наслаждения не существуют » - la même loi s’applique à l’amour et au rêve. | | | | |
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| souffrance | | | Toute vie est une histoire de chutes : de l'extase (passion, poésie), vers l'enthousiasme (bonheur, harmonie) et vers l'ataraxie (équilibre, création). Par le travail implacable de la raison, toute justification d'une hauteur acquise s'érode et s'effondre. Et le but de la philosophie devrait être d'inventer de nouvelles raisons de s'immobiliser à la hauteur courante, de ne pas s'agiter. Plotin, Nietzsche, Cioran - pour la marche la plus haute, non-numérotée ; Épicure, Pascal, Dostoïevsky - pour l'avant-dernière ; Platon, Tolstoï, Valéry - pour la dernière. | | | | |
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| souffrance | | | Le rire et les pleurs sont deux humeurs d'égale utilité et intensité, pour saluer le bonheur ; la première - profonde, et la seconde - haute : il faut rire du bonheur compris, et pleurer - du bonheur incompréhensible. Il faut vouer le malheur - au silence et à l'impassibilité. | | | | |
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| souffrance | | | Noircir furieusement la terre pour mériter au ciel une place lumineuse - rêve du pessimiste. Le rêve de l'optimiste est de descendre aux enfers, pour ne pas s'encanailler dans des paradis artificiels. | | | | |
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| souffrance | | | La philosophie peut justifier l’admiration, mais jamais – le bonheur ; la philosophie est un bouclier face au malheur. « La philosophie ne sert que face au désespoir » - Adorno - « Philosophie ist einzig noch im Angesicht der Verzweiflung zu verantworten ». | | | | |
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| souffrance | | | L'enfer est chaud et traversé d'éclairs. Comment ne pas chercher le paradis dans un froid balayé de ténèbres ? | | | | |
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| souffrance | | | La vie heureuse, dont prétend s'occuper une philosophie hédoniste, n'est pas à portée des discours. Si le verbe fut élu, pour y placer une part du divin, la vie humaine alors ne serait faite que pour aboutir à un beau livre (aboutissement verbal, mais qui devrait s'interdire d'aboutir !). Tout autre aboutissement est soit banal (force ou chance) soit épouvantable (beauté ou amour). Le Verbe essaya de s'incarner en un corps (son porte-parole minaudant : « Jouis ! » devant une impuissante d'amour) ou en un livre (le même jouvenceau gouailleur : « Lis ! » sous le nez d'un puissant analphabète) - deux désastres d'une sagesse, infidèle à sa hauteur. | | | | |
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| souffrance | | | Réduire la vie aux choses, c'est la rendre insipide et plate ; transférer le poids des choses des yeux au regard, même tragique, c'est apporter à la vie l'intensité créatrice. « Préférer la douleur à la fadeur, aimer ce qui est intense et vif » - Voltaire. Savoir alterner bonheurs et douleurs. | | | | |
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| souffrance | | | Il est banal de me sentir malheureux, il suffit de mesurer l'étendue de ma solitude ou l'acrimonie de mes hontes bues. Pour me sentir heureux, un don rare est nécessaire - me faire envahir par la merveille du monde et par le miracle de la vie ; savoir être heureux et malheureux, à la fois, c'est être philosophe, puisque être malheureux en profondeur et heureux en hauteur crée une telle gamme de liberté, où naîtra ma musique, au fond sombre et à la forme lumineuse. | | | | |
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| souffrance | | | Le bonheur, le savoir, la liberté, la paix – je les dois aux autres ; le malheur, la souffrance, la créativité, la noblesse sont de mon propre fait. Si tu veux parler de ta propre voix, ne t'arrête pas outre-mesure sur les premiers, reste plus souvent en compagnie des seconds. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance : se rendre compte que sur le chemin vers le malheur on n'ait commis aucune erreur. Avoir suivi, scrupuleusement, l'impératif catégorique, évangélique ou kantien, cette fumeuse et naïve loi universelle, même si elle existait, - ne t'immuniserait nullement contre le mal. | | | | |
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| souffrance | | | Mes béatitudes et mes souffrances ne sont que des instants sans suite, des étincelles dans la nuit de ma mémoire ; le seul sentiment, qui traverse, sans discontinuité, le courant de ma vie et l'illumine d'une lumière inextinguible et sinistre, est le sentiment de honte. Le devoir de faire ce que je ne suis pas, le vouloir être ce que je ne fais pas, le pouvoir ne pas être ce que je fais – de la fusion de ces instincts est née la conscience du valoir au-delà du faire et de l'être – dans le créer. | | | | |
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| souffrance | | | Tant d'infinies nuances dans la peinture du climat de nos misères, tandis que les tableaux du bonheur se réduisent à quelques natures-mortes, paysages ou triomphes militaires. Le génie de Galilée suffit, pour évaluer le lieu, la forme et le volume de l'Enfer dantesque, mais la vue du Paradis le découragea. | | | | |
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| souffrance | | | Parmi nos misères, comme parmi nos béatitudes, se trouvent des bizarreries inexplicables, échappant à toute causalité, échouant à exhiber leurs véritables sources. Ainsi l'angoisse, comme l'amour, opposés à la peur ou à l'amitié, nous surprennent, sans être précédés par aucun signe lisible ou intelligible. Certains appellent cette absence de cause – le néant : « L'objet de l'angoisse se présente comme un néant » - Heidegger - « Das Nichts stellt sich als das Wovor der Angst heraus ». | | | | |
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| souffrance | | | Le cœur fait de ta vie un paradis, que l'esprit représente en enfer et que l'âme interprète en purgatoire ; l'équilibre entre les trois est nécessaire pour une vie pleine ; la part de l'enfer restant stable, le seul risque vient de l'expansion de faux paradis ; le bon Pape se trompe de danger : « L'Église est là, pour conjurer la progression de l'enfer sur terre ». | | | | |
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| souffrance | | | Mes ruines sont ce raccourci des situations-limites, où réussit le monde et échoue ma liberté. Le lieu des illuminations par l'échec (« Erhellung im Scheitern » - Jaspers ; « the happy failure » - Melville). | | | | |
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| souffrance | | | Plume à la main, que nous soyons mouton ou hyène, nous donnons tous dans le genre geignant. Me livrer à cet exercice si commun m'horripile. Et est-ce bien original que d'être heureux parmi des pages en ruines et si malheureux en dehors ? Est-ce une bonne excuse que de bâtir mes réquisitoires dans les nues, sans rapport aucun avec le fait divers ? | | | | |
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| souffrance | | | Les causes de la souffrance sont plus immédiates et intriguent davantage que celles du bonheur, mais les deux gagnent à ne pas être recherchées, pour créer l'illusion de leur appartenance aux sources primordiales. | | | | |
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| souffrance | | | Le malheur creuse l'âme, et le bonheur la soulève. Ça fait beaucoup de vide, dont profitent la platitude, l'inertie ou l'indifférence. | | | | |
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| souffrance | | | Les plus beaux morceaux de musique servent surtout à rehausser nos malheurs. « Bach et Beethoven érigèrent des temples, dans la hauteur ; je n'ai cherché qu'à bâtir des demeures, dans lesquelles les hommes, heureux, se sentiraient chez eux » - Grieg. La hauteur est la demeure des meilleurs, des exilés, des inconsolés, de ceux qui tendent au bonheur - à travers la souffrance (durch Leiden… - Beethoven, zum Leiden bin ich auserkoren - Mozart). | | | | |
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| souffrance | | | Les malheurs résident dans la platitude, sauf, peut-être, une solitude qu’accompagne une noblesse. Les bonheurs peuvent naître dans une profondeur, mais leur maturité ne peut s’affirmer que dans une hauteur. | | | | |
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| souffrance | | | Deux calamités s'opposent à la félicité des hommes – le sérieux et l'inégalité ; c'est pourquoi la plus belle image d'un homme parfait serait la fusion d'un Voltaire de l'ironie avec un Rousseau de la pitié - d'une lumière, profonde et espiègle, avec des ombres, hautes et tragiques. | | | | |
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| souffrance | | | La terreur, inévitablement, s'invite à toute fête de la beauté, puisque tout créateur a sous les yeux le beau miracle de l'engendrement et la banalité horrible de la mort. | | | | |
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| souffrance | | | La philosophie devrait chercher à réconcilier l'esprit et l'âme ; tout en donnant raison au hurlement de l'esprit – horror, horror, horror, elle trouverait un contre-point irrésistible dans la musique de l'âme – joie, joie, joie - une consolation lyrique dans l'irréparable tragique. | | | | |
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| souffrance | | | Quand l'esprit est en feu, ou l'âme pratique un sang-froid, le chaos mental ou la détresse morale seront au rendez-vous. La beauté, ou le bonheur, naissent de « froids regards de l'esprit et d'exaspérantes observations de l'âme » - Pouchkine - « Ума холодных наблюдений и сердца горестных замет ». Heureusement, on peut compter sur la chaleur intérieure de l'âme et sur l'espérance extérieure de l'esprit, pour que l'âme ait son regard, et l'esprit – ses notes. L'esprit verra au-delà des formules, et l'âme - au-delà des notules. | | | | |
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| souffrance | | | Plus je m'approche du Pôle Nord, plus j'y oublie l'absence de longitudes et mieux j'y fête la hauteur du feu boréal, visible même des épaves. « Être soi-même, c'est le pôle, où il n'est plus d'horizon » - A.Suarès. Ce n'est pas un brise-glaces que j'appellerais, mais un sous-marin, car, sous ces latitudes, même si le naufrage est profond, le bonheur est vaste et le regard est haut : « Je vis au fond de lui comme une épave heureuse » - R.Char - le poète laisse voguer ses poèmes ; la forme leur donna la voile, mais c'est du fond qu'on contemple mieux leur étoile. | | | | |
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| souffrance | | | Le malheur est réparti, chez les hommes, plus ou moins équitablement. C'est la capacité de le supporter qui nous distingue. Ce sont ses ombres sublimées qui définissent notre ouverture au bonheur et la hauteur, à laquelle le désespoir et l'espérance peuvent cohabiter. | | | | |
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| souffrance | | | À chaque instant, des angoisses, des douleurs, des détresses nous écrasent contre notre vallée des larmes ; pour lever les yeux vers le bonheur, qui veut nous porter, il faut de bonnes ailes. « Le bonheur est associé au geste de monter » - Teilhard de Chardin. | | | | |
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| souffrance | | | Pour l'âme, vivre, c'est vibrer dans l'inquiétude des voluptés et des souffrances, et pour la raison - baigner dans la quiétude d'un gras bonheur. | | | | |
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| souffrance | | | Ce qui aggrave un malheur, c'est un regard de trop près ou ne cherchant que du vrai. « Rien ne peut nous consoler lorsque nous y pensons de près »** - Pascal – la consolation ne peut venir que du lointain, où l'on rêve plus qu'on ne pense. | | | | |
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| souffrance | | | À l'âge de dix ans, je connaissais déjà toutes les meilleures raisons désespérantes, j'avais déjà vécu les expériences des pires souffrances ; aucune désillusion terrestre ne menaçait plus mes illusions célestes, où j'avais choisi ma patrie ; aucun réalisme ne s'élevait plus à la hauteur de mon romantisme, bâti sur tant de malheurs. Mon optimisme, matinal et mûr, s'appuyait désormais sur mon pessimisme, enfantin et crépusculaire. | | | | |
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| souffrance | | | La vie est brève et fluide, la mort est éternelle et constante. L'arbre de vie, qui perdrait toutes ses variables, rejoindrait le royaume de la mort. Il faut être spinoziste, c'est à dire un sot, pour croire, que « notre Béatitude ou notre Liberté consiste dans l'Amour constant et éternel » - « nostra beatitudo seu libertas consistit in constanti et æterno erga Deum amore » | | | | |
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| souffrance | | | Jadis, des accords de notes, de mots, d'états d'âme pouvaient rendre heureux un rêveur, qu'il soit rustaud ou aristocrate. Ces accords provenaient d'une nature ou traduisaient une culture. Avec la dégradation de la nature et le dépérissement de la culture, c'est à dire avec l'extinction des âmes, le taux de malheureux bondit, puisque le bonheur n'est accessible qu'à ceux qui sont capables de vivre d'illusions naturelles ou artistiques. | | | | |
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| souffrance | | | L'origine du désespoir : réduire la joie de vivre aux joies de la vie. | | | | |
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| souffrance | | | Nul n'a besoin d'incantations philosophiques, pour s'adonner aux plaisirs ou béatitudes, et plus aveuglement on s'y livre mieux ça vaut ; en revanche, c'est l'irrésistible angoisse, qui finit par glisser dans les plus optimistes des âmes et qu'aucune raison n'efface ni ne calme, c'est cette intranquillité qui se tourne vers le sage, pour que celui-ci détourne l'intensité d'une souffrance muette vers une musique caressante, consolante, irrationnelle, grandiose. | | | | |
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| souffrance | | | Spinoza et Leibniz se rangent du côté du bonheur et de la joie, Schopenhauer et Kierkegaard – du côté de la souffrance et du désespoir, Heidegger et Cioran – du côté de l’ennui et de l’extase, mais seul Nietzsche parvient à joindre ces deux bouts, que couronne l'intensité de la vie et de l'art, l'éthique cédant place à l'esthétique. Le fond de la vie est bien animé par le bien, mais c'est le beau qui en crée la forme - l'art. | | | | |
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| souffrance | | | Face à la douleur, les philosophes de la connaissance ou bien tentent de me persuader, que je ne souffre point, ou bien me tendent une thérapie de choc ou d'anesthésie. Les philosophes de la souffrance m'invitent à la vivre pleinement, en musique, qu'elle soit funèbre ou joviale. « Nous ne sommes point médecins ; nous sommes douleur »*** - Herzen - « Мы не врачи, мы боль » - on comprend pourquoi Nietzsche, ayant perdu la tête, se prenait pour A.Herzen. | | | | |
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| souffrance | | | Si ma demeure n'est meublée que de vestiges, si la souffrance y a une place d'honneur et le bonheur ne me vient que de ma communication avec les astres, je pourrai appeler mon séjour - ruines et écrire à son entrée le mot de Diogène : « Pauvreté demeure ici. Que le malheur n'y entre pas ». | | | | |
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| souffrance | | | Le bien et la jouissance ne sont nullement apophatiques et ne doivent rien à l'apprentissage du Mal ou de la souffrance. Et voluptas dolendi est une fiction. La joie, comme le bien, tapissent notre fond, ce soi inconnu, sans rapports directs avec la douleur ou l'acte, cette source mystérieuse, qu'aucun problème de la souffrance et qu'aucune solution de l'action (et c'est l'action qui est le Mal) ne peuvent ni atteindre ni éclairer. | | | | |
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| souffrance | | | Gagner en savoir - gagner en douleurs ; aux uns, le savoir est un mode d'emploi, aux autres - un pourvoyeur d'entrées des dictionnaires ou de couleurs des palettes. Pour peindre des béatitudes, la pauvreté des ressources n'est pas un handicap ; c'est pourquoi l'artiste déploie ses dons surtout en peinture des désastres. En plus, le savoir nous apprend, qu'aucun Créateur ne nous surveille et que seule notre propre création nous mette en contact avec l'éternité ; ceux qui ont besoin de maîtres ou de guides, en éprouvent une douleur à part à reproduire. En tout cas, le savoir n'est pas l'ivresse, mais une coupe, n'est pas une fontaine, qui réveillerait nos meilleures soifs : « La soif de savoir est donnée par Dieu à l'homme pour le mettre sur le gril » - la Bible - le savoir peut élargir ou approfondir mes plaies, il n'est pour rien dans la hauteur et l'intensité de ma flamme. | | | | |
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| souffrance | | | La hauteur est contre-indiquée au bonheur ; elle est une cohabitation d’une souffrance fatale et d’une béatitude inventée, de la honte terrestre et de la fierté céleste, du sacrifice de la lumière et de la fidélité aux ténèbres. Le bonheur, lui, est dans le doux vertige d’ascension. | | | | |
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| souffrance | | | Je ne jalouse jamais les hommes supérieurs, puisque la supériorité, c’est la solitude, et la solitude, c’est la souffrance. Je jalouserais plutôt le plouc, inconscient de son infériorité et nageant dans un gras bonheur. | | | | |
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| souffrance | | | La seule action qui me soustrait au Mal est l’action artistique – la création. Ne plus savoir créer est comme ne plus savoir aimer - la pire des souffrances. « La souffrance consiste dans la diminution de la puissance d’agir » - Ricœur - pour tout autre type d’action, ce n’est qu’un ennui, et la faiblesse peut y être une source de bonheur ou de noblesse. | | | | |
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| souffrance | | | Le rôle rationnel de la consolation devrait consister à entretenir une mélancolie impondérable, à l’opposé d’un abattement trop lourd ou d’une euphorie trop légère. | | | | |
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| souffrance | | | Je me distingue par le bonheur que je crée, plus que par le malheur que je subis. Il faut donc m’attarder plus sur mes chants que sur mes pleurs. Les seules souffrances, qui méritent ma consolation, sont presque imaginaires, puisqu’elles se produisent entre une réalité unifiante et une sensibilité inimitable, et où la seconde finit par succomber. Le bonheur est une consolation, triomphante et éphémère. | | | | |
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| souffrance | | | Le bonheur, c’est un regard apaisé sur le Bien gratuit ou sur le Beau si cher. Mais l’angoisse trouble ce regard, et la raison crée, fatalement, cette angoisse. Si tu cherches le bonheur, fais donc taire la lourde raison, fais parler le rêve léger, qui constitue la seule consolation humaine, bien que malhonnête, opaque, endormante – serait-elle divine ? | | | | |
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| souffrance | | | Tous mes contacts avec la réalité sociale se terminaient par le dégoût, l’humiliation, la honte. Pourtant, dès que le rouge au front s’atténuait, le bleu du rêve me rendait heureux. J’ai fini par détacher mes souvenirs de ce qui n’était que vrai, pour ne garder que ce qui n’était qu’imaginaire. Ce don d’ubiquité sauva mon acquiescement au merveilleux. | | | | |
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| souffrance | | | Les instants les plus exaltants de ton existence : le vague du lointain, l’amour te faisant renaître, la fleur refusant de se transformer en fruit ; d’où cette bonne définition de la tragédie : « Le fruit déçoit, l’amour s’éteint, le temps égalise »* - Swinburne - « Fruits fail, love dies, time ranges ». | | | | |
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| souffrance | | | Le malheur est dans la durée, dans irréversibilité ; le bonheur est dans un instant d’oubli, d’extase, d’abandon. Peindre le malheur est une tâche de la mémoire ; l’image du bonheur se concentre en un seul point, et que seule l’écriture d’art peut reproduire par la création des origines, des commencements sans développement. Des épopées narrent le malheur ; la maxime chante le bonheur. | | | | |
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| souffrance | | | Le plus grand mérite de Nietzsche est de nous avoir convaincus, que le bonheur peut cohabiter avec le malheur : dans la nature, dans la vie, dans l'art, puisque l'homme entier est dans les axes et non pas dans les valeurs. | | | | |
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| souffrance | | | Ni le cœur ni l’âme n’ont ni leur logique ni leurs mots ni leurs idées ; ils n’ont que leurs états, allant de la béatitude à la souffrance. La traduction de ces états est la tâche d’artiste ; pour préserver une certaine harmonie, la règle du juste milieu semble y convenir. C’est pourquoi la mélancolie, ce milieu à égale distance des extrêmes, s’y prête le mieux. | | | | |
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| souffrance | | | Une belle, bien qu’éphémère, espérance t’ouvre les portes d’un paradis, qu’il soit artificiel ou authentique. On sait, devant quelle entrée Dante invite à déposer toute espérance, même bien calculée. Ne pas espérer, c’est ne pas/plus savoir aimer. | | | | |
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| souffrance | | | Le lieu le plus naturel de la consolation paraît être des ruines (d’un rêve, d’un amour, d’une ambition). Mais elle peut être vécue comme une fête. Les ruines sont un néant, à la place de ce qui fut vécu comme inaugural, majestueux ou sacré. « Les plaisirs de la jeunesse, reproduits par la mémoire, sont des ruines vues au flambeau »** - Chateaubriand. | | | | |
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| souffrance | | | Ils voient leur désespoir dans l’absence/présence d’un infini, qu’ils ne parviennent pas à valoriser. L’infini des repus et des bavards n’est qu’une blague. Le seul infini métaphysique est dans la distance entre le Bien, ayant notre cœur pour demeure, et les lieux où notre action veut placer Celui-là. Notre plus grand malheur est dans l’extinction de notre regard, de cet élan vers l’inexistant, et qu’adoucit notre noblesse, en suivant ces étapes : la mémoire, la langueur, l’espérance. | | | | |
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| souffrance | | | D'un naïf, on cherche à arracher un sourire, et d'un artiste - une larme. Dans les deux cas - l'accroissement d'ambigüités ou d'inconnues de ton arbre. Quand on manie de belles variables, on peut s'attendre à de belles substitutions. Ceux qui ne manient que les constantes, les '+' et les '-', ne méritent ni rires ni pleurs. | | | | |
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| souffrance | | | Tes bonheurs et tes malheurs du passé te servent de lumière et d’ombres ; tu as bien besoin de cette lumière, mais ce sont les ombres de tes douleurs qui t’expriment le mieux. Sans la lumière, on a raison de dire : « La terrible vérité est celle-ci : souffrir ne sert à rien » - C.Pavese - « La tremenda verità è questa : soffrire non serve a niente » - tu as dû éteindre, dans ta mémoire, toutes les étincelles d’un bonheur de vivre. | | | | |
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| souffrance | | | Tes larmes, de chagrin ou de joie, vont tarir – c’est là l’une des origines de la tragédie humaine. | | | | |
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| souffrance | | | La stature de mes bonheurs et de mes malheurs est définie par mon regard : je cherche à en comprendre la désolante profondeur ; je tente de les faire affleurer sur une surface calmante ; je les élève dans une vibrante hauteur. | | | | |
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| souffrance | | | Le Phédon est, peut-être, le plus beau livre sur la consolation, vue comme rencontre de la douleur et du plaisir. Mais pour Socrate les convives sont la mort et la sagesse, tandis que ce devaient être le bonheur évanescent, dont la jeunesse se ranime par un regard, caressant et ressuscitant. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation est toujours un défi à la vie réelle. Ce qui est faux dans la réalité : « Chagrin est bref, bonheur est éternel » - Schiller - « Kurz ist der Schmerz und ewig ist die Freude » - la consolation l’impose au rêve. | | | | |
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| souffrance | | | Les instants de bonheur – sentimental, créatif, visionnaire –, il faut les déposer en hauteur, inaccessible aux actes et même aux pensées. Ainsi, ils serviront de points d’espérance, le jour où ce bonheur aura faibli. La hauteur protège contre les déceptions, qui sont le lot des avidités terrestres. | | | | |
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| souffrance | | | À chaque élément du monde – Feu, Air, Terre, Eau (l’ordre est d'Empédocle) – me lie un frère malheureux : Sphinx (avec le goût des cendres), Icare (avec sa chute programmée), Dédale (avec ses impasses), Narcisse (avec une noyade si proche). | | | | |
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| souffrance | | | Je n’ai connu que des succès majeurs et des échecs mineurs ; les premiers, invisibles, ont nourri mes rêves ; les seconds, criards, ont empoisonné ma vie. | | | | |
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| souffrance | | | Dans la vie, l’enfer est personnel et le paradis – collectif. Dans le rêve, c’est l’inverse. C’est pourquoi je m’occupe davantage de l’espérance paradisiaque que du désespoir infernal. | | | | |
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| souffrance | | | De prime abord, on s’imagine que la musique ou la passion devraient servir la cause de la joie ; or, on constate que, lorsqu’elles sont grandes et belles, une mélancolie en constitue le noyau, le sens et le but. | | | | |
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| souffrance | | | Dans la réalité, tu souffres et tu apprends le b-a-ba de la future profondeur de ton savoir ; dans le rêve, tu t’épanouis, tu découvres l’éternelle hauteur de ton valoir. « Le malheur, c’est un bon lycée ; le bonheur – la meilleure grande école » - Pouchkine - « Несчастия - хорошая школа. Но счастия - лучший университет ». | | | | |
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| souffrance | | | Une grande beauté te promet le bonheur, ensuite te saisit d’angoisse et enfin te fige dans la tragédie. C’est pourquoi il faut te contenter de promesses impossibles, d’espérances inventés, de commencements. | | | | |
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| souffrance | | | L’âme tend vers l’ambroisie bienheureuse, mais l’esprit y verse du venin du désespoir. Mais puisque la souffrance accompagne tout breuvage vital, la sagesse consisterait à trouver un bon dosage, qui ferait du poison – un bon remède. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation n’est pas un remède pratique contre un malheur réel, au présent, mais un réveil magique des symptômes d’un bonheur éphémère, au passé. | | | | |
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| souffrance | | | Ce n’est pas le malheur dans la réalité d’aujourd’hui que tu dois chercher à consoler, mais le bonheur d’un rêve d’antan, qui perd de son intensité. | | | | |
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| souffrance | | | Seuls les plus obtus des philosophes, les spinozistes, promettent de la joie, qui consisterait en connaissances. Dans l'insipide jungle moderne, l'Ecclésiaste bureautisé déracina toute libido sciendi, toujours solitaire, tandis que le nom même d'Ecclésiaste désigne celui qui prêche à la foule. On a beau placer son Golgotha au milieu du jardin d'Éden, - la croix ou le pommier - c'est la rencontre des crânes et le divorce des désirs. Dans l'arbre du rêve, le savoir est ce qui en soude les branches ; la douleur - ce qui amène la sève et colorie les fleurs. Tout ce qui n'est pas tenté par la hauteur d'arbre est teinté de platitude. | | | | |
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| souffrance | | | Ta nostalgie : tu veux partager l’élan, le ton, les sujets qui animaient ta jeunesse ; tu veux revoir les visages de leurs témoins ; sans miroirs à ta portée, tu te mets facilement dans ta peau d’antan, ce que tu ne peux pas faire avec les visages, fanés ou morts, des autres. Au lieu des retrouvailles, collectives et joyeuses, tu vis une dévastation, solitaire et ténébreuse. | | | | |
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| souffrance | | | La gamme de tristes mélodies, plutôt que d’hymnes triomphales, se prête à l’expression d’un extrême bonheur (les yeux tristes d’Aragon) . « Je suis un lâche, je ne puis supporter la souffrance d’être heureux » - Keats - « I am a Coward, I cannot bear the pain of being happy ». À tout ce qui est plus grand que toi, tu ne réponds pas par des rires de contrition, mais par des larmes de vénération. | | | | |
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| souffrance | | | Même après la chute de tes rêves tu peux garder la hauteur, et ce sera une amère tragédie ; mais si tu perds tes ailes, si tu descends sur terre, ce ne sera qu’une douce comédie. « Le temps diminue l’intensité des plaisirs absolus et accroît les plaisirs relatifs » - N.Chamfort. | | | | |
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| souffrance | | | Il est plus facile de désavouer les fondements d’une euphorie que ceux d’une panique. Il vaut mieux s’en prendre au plus difficile et chercher des consolations dans l’obscure hauteur plutôt que des démonstrations dans la profondeur transparente. | | | | |
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| souffrance | | | Jadis, tout tracas banal était traduit par des rêveurs en tragédie extraordinaire ; aujourd’hui, toute vraie tragédie est vécue comme un malheur banal (ein gemeines Unglück – S.Freud). | | | | |
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| souffrance | | | Ta leçon d’humilité : imagine que tous aient, de nouveau, une âme, que tous se rappellent leurs rêves d’antan, que tous en ressentent les crépuscules menaçantes. Alors, tous pourraient-ils revendiquer l’état tragique ? Une minorité d’antan, étant rejointe par une majorité nouvelle, changerait le fusil d’épaule, en ne voyant dans leur existence qu’une comédie béate ! Peut-être, non seulement le beau doit être rare, mais le tragique aussi… | | | | |
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| démocrite | | | Belle attitude que penser droit dans le malheur ! | | | | |
| | souffrance | | | Ce qui s'appelle belle fidélité. Penser oblique dans le bonheur peut, étrangement, être un beau sacrifice ! | | | | |
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| démocrite | | | La contrainte fait augmenter la jouissance. | | |  | |
| | souffrance | | | Comme le meilleur maître d'amour est celui qui en est esclave. La forme de la jouissance est déterminée par ses contraintes ; quand la forme est belle, on finit par même en oublier le fond. Les contraintes nous épargnent l'ennui des confrontations avec ce qui est plat, sans promesse de profondeur de la pensée ou de hauteur du sentiment. Les contraintes forment les vecteurs, comme la noblesse forge les valeurs. | | | | |
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| horace | | | Ingenium res adversa nudare solent, celare secunda.
Le malheur a le mérite de réveiller nos talents qui, en circonstances heureuses, seraient restés endormis. | | |   | |
| | souffrance | | | Ce sont, en général, de bien petits malheurs et de bien petits sommeils. Le vrai talent naît du rêve d'un bonheur en quête d'interprète. Et quand l'intelligence ajoute à ce rêve obscur une lumineuse certitude de la beauté du monde, on devient créateur. | | | | |
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| st augustin | | | Fruimur enim cognitis, utimur quo fruendum est. Nec est alia vita hominum vitiosa quam male utens et male fruens.
Tous nos malheurs viennent de ce que nous nous réjouissons de ce dont nous aurions dû nous servir, et nous nous servons de ce dont nous n'aurions dû que nous réjouir. | | |   | |
| | souffrance | | | Enchantement des fariboles, désenchantement des auréoles. | | | | |
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| boèce | | | In omni adversitate fortunæ, infelicissimum genus est infortunii fuisse felicem.
Dans tout malheur, avoir été heureux est le pire des malheurs. | | | | |
| | souffrance | | | Plagié par Dante : « Il n'est pas de douleur plus grande, que de se souvenir des jours de bonheur dans la misère » - « Nessun maggior dolore che ricordarsi dei tempi felici nella miseria ». Inversement, « le souvenir des douleurs passées a du charme, quand on est à l'abri » - Cicéron - « habet praeteriti doloris secura recordatio delectationem ». L'abri le plus sûr, nous protégeant contre l'écroulement du meilleur, a pour nom - ruines. Comme le sous-sol, en tant qu'habitacle, aide beaucoup à la préservation de la hauteur. | | | | |
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| de vinci l. | | | Dov’è più sentimento, lì è più martiri.
Où le sentiment est grand, grande est la souffrance. | | |   | |
| | souffrance | | | Le bonheur est affaire de l'épiderme ou des yeux fermés, il ne peut qu'être petit, comme le sentiment qui l'alimente ; la grandeur du sentiment est dans la hauteur de l'inconnaissable ou dans la profondeur de l'inconnu, et dans ce gouffre se tapit la souffrance. | | | | |
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| montaigne m. | | | L'homme possède ses biens par fantaisie, les maux - en essence. | | | | |
| | souffrance | | | Le nouveau-né, tourné vers son intérieur, sanglote spontanément ; pour le faire rire, on a besoin d'astuces extérieures. L'agonisant se force à rire, mais geint de bon cœur. Entre ces deux saisons, le bonheur est à court de clefs rieuses, et le malheur est expert en serrures pleureuses. L'artiste ne veut pas imiter la vie ; il se concentre sur la nature tragique, avec des moyens d'une culture ludique. | | | | |
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| cervantès m. | | | A todos los desdichados sobra, a los cuales suele ser consuelo la imposibilidad de tenerle.
Aux malheureux sert de consolation l'impossibilité de pouvoir être consolés. | | |  | |
| | souffrance | | | L'espoir berce le naïf, le désespoir tient en éveil le sage. Et la pire détresse serait l'absence de détresses (Hölderlin). « La vérité du bonheur naît sur le fond de l'échec »*** - Jaspers - « Die Wahrheit des Glücks entsteht auf dem Grunde des Scheiterns ». Le désespoir du naïf, c'est le bonheur qui s'en aille ; l'espoir du sage, c'est l'art de supporter le malheur. « Malheureux est celui qui ne sache pas supporter son malheur » - Bias – le désespoir n'est écrasant que si l'on manque d'espérances impondérables. | | | | |
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| spinoza b. | | | Titillationem et dolorem ad hominem referri quando una ejus pars est affecta ; hilaritatem et melancholiam quando omnes pariter sunt affectæ.
Caresse et souffrance se présentent, quand l'homme n'en est affecté que dans une seule partie ; rire ou tristesse - quand tout en lui en est touché. | | | | |
| | souffrance | | | C'est comme l'aphorisme, comparé avec le roman : la caresse est la maxime du bonheur ; tout dire est dire l'ennui ; la peau est cette délicieuse partie, où la hauteur du regard rencontre la profondeur du désir. | | | | |
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| voltaire f.-m. | | | Le bonheur n'est qu'un rêve, et la douleur est réelle. | | | | |
| | souffrance | | | Le rêve s'interprète, la réalité est muette - donc c'est bien la douleur qui est plus près du songe, et le bonheur - de l'ineffable éveil. | | | | |
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| goethe j.-w. | | | Armut selbst macht stolz, die unverdiente.
Même la misère rend fier, quand elle n'est pas méritée. | | |  | |
| | souffrance | | | Dès qu'on pèse les mérites, on est dans l'aigre ressentiment ou dans l'insipide bonne conscience. La fierté est toujours dans l'acquiescement, même si le sel ou la bile s'y mêlent. « L'acquiescement transforme malheur en bonheur » - H.Hesse - « Unglück wird zu Glück, indem man es bejaht ». Il serait utile de se souvenir de la grande leçon nietzschéenne sur la libération du ressentiment (Erlösung von der Rache) de l'homme qui souffre. | | | | |
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| hölderlin f. | | | Alle Trauer ist nur der Weg zu wahrer heiliger Freude.
Toute tristesse n'est que le chemin vers la vraie joie sacrée. | | |    | |
| | souffrance | | | La tristesse est bon firmament, mais mauvais chemin ; elle se suspend au-dessus de l'inaccessible, qu'elle aide à garder sacré. Cyclothymie de hauteur. La joie sacrée s'appellerait-elle nostalgie ? Un livre sans nostalgie ? - c'est un portrait sans les yeux ou sans la bouche ! | | | | |
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| beethoven l. | | | Durch Leiden Freude.
Par la douleur vers la joie. | | | | |
| | souffrance | | | On apprend aujourd'hui toutes les langues étrangères, y compris celle de la musique, - sans douleur. L'effort humilie l'essor. Et l'on ne retire de cette sueur aseptisée que … de la connaissance : « Par la souffrance – à la connaissance » - Homère (comme le voient aussi le Prométhée d'Eschyle, le Faust de Goethe et le Manfred de Byron). | | | | |
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| byron g. | | | Happiness was born a twin.
La joie est née jumelle. | | | | |
| | souffrance | | | La souffrance, elle, ignore la gémellité. Le reflet d'une joie est une clef ou un attouchement ; le reflet d'une souffrance est une farce ou un puzzle. Les joies solitaires, surtout celles d'un poète, sont toujours douteuses et fragiles : « Faire de la poésie, c'est comme faire l'amour : on ne sait jamais si son plaisir est partagé »* - Pavese - « Far poesie è come far l'amore : non si saprà mai se la propria gioia è condivisa ». | | | | |
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| byron g. | | | Joy's recollection is no longer joy, While sorrow's memory is a sorrow still.
Le souvenir du bonheur n'est plus du bonheur ; Le souvenir de la douleur est de la douleur encore. | | | | |
| | souffrance | | | Comme quoi l'inventé risque moins que le réel d'être éventé. Les mémoires s'amplifient, l'oubli se rehausse. | | | | |
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| schopenhauer a. | | | Jedes einzelne Unglück erscheint zwar als eine Ausnahme ; aber das Unglück überhaupt ist die Regel.
Chaque malheur particulier semble être une exception, mais le malheur général est la règle. | | | | |
| | souffrance | | | Tandis qu'un bonheur particulier semble être prévu par une règle divine, mais le bonheur universel, prédit par Marx, est ubuesque. L'uniformité du bonheur (par exemple, du bonheur familial, pour Tolstoï), face au malheur protéiforme, si docile sous la plume des acariâtres. Un bonheur – trouver une forme heureuse – au fond malheureux. | | | | |
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| leopardi g. | | | La più dritta strada al piacere, e a un'ombra di felicità, è il dolore.
Le chemin le plus droit vers le plaisir et vers l'ombre du bonheur, est la douleur. | | | | |
| | souffrance | | | L'intensité et la surprise y sont plus précieuses que la distance et le temps ; des chemins obliques, des impasses, des chutes ou des envolées, bref - des pointillés y sont plus prometteurs que la continuité ; le vrai chemin, le chemin invisible, s'y dessine à la verticale. La douleur profonde y apporte de l'amplitude. | | | | |
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| musset a. | | | Il n'est joie ou douleur, si juste et si certaine, Dont quelqu'un n'ait douté. | | | | |
| | souffrance | | | Ce qui permet d'inventer des joies, dans une douleur, ou d'anticiper des douleurs, dans une joie. Ce qui élargit mes gammes, sur lesquelles se composera la musique de ma vie, où la justice et la certitude ne sont qu'un thème, au même titre que le hasard et le doute | | | | |
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| kierkegaard s. | | | Ma peine est mon château seigneurial. | | |  | |
| | souffrance | | | Et des joies fantomatiques le hantent en fêtes anacréontiques, bachiques ou orgiaques. On s'y attend plutôt aux ruines ennoblissantes qu'aux assauts héroïsants. Au chant haut perché plutôt qu'au camp retranché. | | | | |
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| kierkegaard s. | | | Pour se chagriner, il faut du courage moral ; pour se réjouir, il faut du courage religieux. | | | | |
| | souffrance | | | La résignation, dans les deux cas, est préférable : elle rend le chagrin plus profond et la douleur - plus haute. La religion est toujours au-dessus de la morale, puisque se laisser guider par ce qui n'existe pas est plus noble que consulter les normes qui existent bien. | | | | |
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| flaubert g. | | | On ne meurt pas de malheur, on en vit, ça engraisse. | | |  | |
| | souffrance | | | Engraisse et vivifie les vocabulaires. Voyez, par contre, le bonheur ou l'hilarité végéter dans l'aridité des lexiques, à côté de la vitalité de « la tristesse : un appétit qu'aucun malheur ne rassasie » - Cioran. Le malheur est cette fontaine, souvent imaginaire, près de laquelle on adore mourir de soif. | | | | |
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| dostoïevsky f. | | | Неотвратимые результаты сознания : скука и упадок.
Les résultats obligés de la conscience : l'ennui et la résignation. | | | | |
| | souffrance | | | La jovialité et la dignité couronnent l'inconscience. Il faut choisir entre le bonnet d'un âne, heureux et sans foi, et les nimbes ombrageux, que ne voient que des hommes de foi. | | | | |
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| dostoïevsky f. | | | Человек не есть разумное существо, стремящееся к счастью ; он есть существо иррациональное, имеющее потребность в страдании ; страдание есть единственная причина возникновения сознания.
L'homme n'est pas un être rationnel aspirant au bonheur. Il est irrationnel dans son besoin de souffrance, qui est la seule raison d'apparition de la conscience. | | |    | |
| | souffrance | | | Tandis que l'extinction de la conscience est souvent précédée par une auto-suffisance, rationnelle et indolore, pour ne pas dire plate. Le bonheur est le fond de notre existence ; le malheur n'en étant que la forme. Le premier est commun à tous ; le second n'est ressenti et reflété que par l'artiste. | | | | |
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| unamuno m. | | | La vida es tragedia, y la tragedia es perpetua lucha sin victoria ni esperanza de ella.
La vie est une tragédie, et la tragédie est une lutte perpétuelle sans victoire ni espoir de victoire. | | | | |
| | souffrance | | | La tragédie ainsi définie est un vaudeville. Ce n'est pas la défaite qui est tragique : la tragédie, c'est l'incapacité de jubiler dans la défaite, qui couronne la vie. | | | | |
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| renard j. | | | Il faut gémir, mais en cadence. | | |    | |
| | souffrance | | | Laisse au récit du bonheur la spontanéité de la cacophonie. | | | | |
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| proust m. | | | Les vrais paradis sont les paradis qu'on a perdus. | | | | |
| | souffrance | | | La coquetterie moderne consiste à déclarer la vie un enfer, parce qu'on a déjà tout trouvé. Est paradis ce qui fait naître le désir ; désirer, c'est chercher ; l'art d'une vraie recherche est dans la volonté de lâcher prise, de perdre - perdre la certitude, l'innocence, l'équilibre. | | | | |
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| hesse h. | | | Die Verzweiflung schickt Gott nicht, um uns zu töten ; er schickt sie, um neues Leben in uns zu erwecken.
Dieu nous envoie le désespoir non pas pour nous tuer, mais pour réveiller en nous une vie nouvelle. | | |   | |
| | souffrance | | | Le bonheur, c'est un aboutissement, une convergence, qui traduit une continuité. Mais la souffrance, c'est une rupture, un début incertain, une porte entrouverte vers l'inconnu. Et l'art et la vie ont tellement besoin de commencements désespérés et imprévisibles. | | | | |
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| kafka f. | | | Die Kunst ist für den Künstler ein Leid, durch das er sich für ein neues Leid befreit.
Pour un artiste, la création est une souffrance, qui le libère pour une autre souffrance. | | | | |
| | souffrance | | | L'objet de la création est surtout la souffrance, mais son fond est toujours une joie. La joie vécue est toujours plus dense que la joie peinte, mais la souffrance peinte est toujours plus grande que la souffrance vécue. Pour un artiste, la souffrance devient la forme, le vase et non pas son remplissage ou son fond. | | | | |
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| cocteau j. | | | Qu'il est laid le bonheur qu'on veut. Qu'il est beau le malheur qu'on a. | | |  | |
| | souffrance | | | Celui qui peut la beauté du désastre doit fuir la grisaille de la réussite ! Je vaux ce que vaut l'amplitude entre la profondeur sondée de mon malheur et la hauteur de mon bonheur insondable. | | | | |
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| pasternak b. | | | Как хорошо на свете ! Но почему от этого всегда так больно ?
Le monde, quelle félicité ! Mais pourquoi me fait-elle toujours si mal ? | | | | |
| | souffrance | | | Ce n'est pas parce que je vois la beauté du monde que je souffre, mais je souffre, afin que le monde me paraisse beau. La beauté est précédée par la souffrance, que ce soit dans le monde ou bien dans l'art. | | | | |
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| weil s. | | | Ne pas chercher à ne pas souffrir, mais à ne pas être altéré par la souffrance. | | |   | |
| | souffrance | | | Veux-tu être altérée par le plaisir ? L'essentiel, c'est la pose ; tout ce qui sert à la maintenir en bonne hauteur, un délire ou un rire, est bon à prendre. Notre visible a beau être stoïque, notre vue est cynique. | | | | |
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| weil s. | | | Le plaisir est innocent, à condition qu'on n'y cherche pas la connaissance. Il n'est permis de la chercher que dans la souffrance. | | | | |
| | souffrance | | | La souffrance est aussi aveugle que le plaisir, mais son langage de requêtes comporte plus d'inconnues, ce qui promet des réponses plus riches. | | | | |
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| weil s. | | | Il faut avoir eu par la joie la révélation de la réalité pour trouver la réalité dans la souffrance. | | |  | |
| | souffrance | | | La joie nous ouvre des vocabulaires, la souffrance apprend à substituer aux mots - des inconnues, que sait combler la réalité polyglotte. | | | | |
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| pavese c. | | | Quando si soffre, si crede che di là del cerchio esista la felicità ; quando NON si soffre si sa che questa non esiste.
Quand on souffre, on croit que, par-delà ce cercle, le bonheur existe ; quand on ne souffre pas, on sait, que le bonheur n'existe pas. | | |    | |
| | souffrance | | | La souffrance serait-elle cette docte ignorance, qui étoile notre ciel ? Le malheur réel nous hante, le bonheur idéel s'invente. Sans excitation douloureuse – pas de tableaux de paradis convaincants. | | | | |
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| pavese c. | | | La vita è dolore e l'amore goduto è un anestetico.
La vie est douleur, et l'amour partagé - un anesthésique. | | | | |
| | souffrance | | | Mais au réveil, c'est bien le langoureux qui aura disséqué l'amoureux, revenant des rêves ? | | | | |
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| debray r. | | | Souffrances sans sillages, signatures à l'encre blanche, rages sans griffes. | | |   | |
| | souffrance | | | C'est la désolation du mufle et le rêve d'une belle âme. Ne pas avoir d'adversaires - privilège de la hauteur, mais : « Plus de hauteur, plus de malheur. Une belle âme est une conscience malheureuse »** - Hegel - « Je höher die Natur ist, desto mehr Unglück empfindet sie. Eine schöne Seele ist ein unglückliches Bewußtsein ». | | | | |
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