| action | | | N'est beau que ce qui cache son origine. Les traces des actes me les font mépriser. « Celui qui sait marcher ne laisse pas de traces » - Lao Tseu - savoir marcher signifierait - danser ! | | | | |
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| action | | | L'acte esthétique est dans le mot ou la note, il est inactuel. L'acte éthique n'a de sens que par des traces. D'où l'exil de l'artiste au-delà du bien et du mal, dans l'essence, dans la permanence de l'être, ce point crucial de l'éternel retour, car « l'Un-Bien est au-delà de l'essence » - Platon. | | | | |
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| action | | | Si j'ai la sensation, qu'une action épouse fidèlement une thèse, mon premier réflexe devrait être d'en évacuer toute trace du sublime. Que le sublime accompagne la vanité du regard, il préservera ainsi une petite chance de rester désincarné, contrairement aux vétilles. La hauteur réelle s'acoquine avec des bas-fonds, c'est une hauteur en illusion et non en essence qui garde de la noblesse. | | | | |
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| action | | | Le but peut devenir beau, si l'on ne voit pas les moyens pour l'atteindre. La vue des moyens le rend mécanique ! La vraie noblesse est sans moyens ; elle est la paternité des contraintes qu'on s'impose (sibi imperiosus - Horace). « Ce qui est permis est vil » - Pétrone - « Vile est, quod licet » (évidemment, pour Jovi, non bovi). Tout bon problème contient ses solutions, mais ce n'est pas le moteur d'inférences qui en résume la hauteur. | | | | |
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| action | | | Dieu est visiblement sensible à la beauté, au bien et à l'intelligence ; en revanche, je ne vois aucune trace de son intérêt pour la puissance (ni pour l'éternité ni pour l'infini) qui, pourtant, sauterait aux yeux de tous les théodicéens. | | | | |
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| action | | | Horrible et absurde, avec de telles épithètes le sot affuble et accable la vie, pour justifier les miasmes de son action ; le sage applique les mêmes – aux prémisses de la beauté et du rêve, pour rendre encore plus mystérieux son enthousiasme et son admiration. La vie de l'esprit, la vie sociale, est trop pleine de sens et de transparence ; la vie de l'âme, la vie artistique, offre un vide béni, où doit retentir la musique, insensée et impénétrable. | | | | |
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| action | | | La pose esthétique relève de mon libre arbitre, elle est donc de nature sophistique ; la position éthique témoigne de ma liberté, elle est donc de culture dogmatique. Quand je suis artiste, fier esclave de mon regard rêveur, je suis sophiste ; quand je suis un raisonneur orgueilleux, acteur de mes visions, je suis dogmatique. L'homme du rêve est dans la pose ; l'homme d'action est dans la position. | | | | |
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| action | | | Vivre, d'un côté, penser ou faire - de l'autre : vivre comme on pense, c'est se rapprocher du robot ; identifier la vie à l'action, c'est se mettre dans la peau du mouton. On devrait vivre du cœur et laisser l'esprit et la volonté se fusionner dans l'âme, dans ce créer, qui est union du penser et du faire, une vie inventée, naissant au milieu du beau et du bon et se solidarisant de la vie la vraie. | | | | |
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| action | | | Du silence de l'univers, la patience de l'esprit extrait les cadences, et l'impatience de l'âme – la musique. Ce qui est objectif ne promet qu'une désespérance, ferme et lucide ; l'espoir, éphémère et beau, ne peut venir que de la musique de l'âme. Et l'espérance de Vauvenargues : « La patience est l'art d'espérer » - est de l'artisanat bien pesé et non de l'art impondérable. | | | | |
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| action | | | Agir est affaire de traductions successives : du désir en conviction, de la conviction en projet, du projet en moyens, des moyens en actes. Et cette chaîne est une suite de ruptures, aucune traduction n'étant fidèle entre les langages du désir, du discours, de la volonté, du geste, du sens. Si l'on suit le beau, on est infidèle au vrai ; si l'on suit le vrai, on s'éloigne du beau. « La traduction, comme la femme, est infidèle, quand elle est belle, et n'est pas belle, quand elle est fidèle » - Shaw - « Translations are like women : the beautiful ones are not faithful and the faithful ones are not beautiful » (voir aussi Lao Tseu). | | | | |
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| action | | | C'est avec les graines du champ de l'impossible qu'il faudrait ensemencer celui du possible. Pour des récoltes immortelles, la génétique modifiée est sans danger. « Ô mon âme, n'aspire pas à la vie immortelle, mais épuise le champ du possible » - Pindare. Ne pas se laisser envahir par l'ivraie du nécessaire. C'est ainsi que t'avaient lu et mis en exergue, respectivement, Camus et Valéry. La vie, la beauté, le Bien, pour la raison mécanique, la machine, sont impossibles. Regardez, aujourd'hui, les champs du possible, en peinture ou en musique, - les distinguez-vous des décharges publiques ? Et l'écriture, elle aussi, subit chaque jour davantage cet urbanisme lugubre et aculturel, ennemi de la kénose vivifiante. | | | | |
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| action | | | Où, sinon dans le rêve, peut se concentrer l'infinie liberté ? Et à quelle infinie servitude peut-elle aboutir ? - au renoncement à la valeur de l'action ! Donc, rien d'apocalyptique. Et que la liberté partielle se loge dans la vérité (Berdiaev), dans la beauté (Dostoïevsky) ou dans le bien (Tolstoï), privée d'infini, elle peut occuper l'horizon, elle ne nous remplace pas le firmament. | | | | |
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| action | | | Il y a trop d'éléments épiques, résultant d'une ferme résolution, mais une douce irrésolution est une meilleure source des éléments dramatiques - voyez Hamlet. La décision gagne en beauté par une élégante résolution de contraintes, de réserves, mais elle ne gagne tout court qu'en se pliant aux buts minables. | | | | |
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| action | | | La beauté devrait être statuaire, figée ; tout mouvement du grand annonce une grande chute : « C'est par l'action que la douceur tourne en aigreur » - Shakespeare - « Sweetest things turn sourest by their deeds ». | | | | |
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| action | | | Tu es certainement une médiocrité, si tu ne rêves ni du bien ni de l'héroïsme ni de l'humanisme ; mais tu es un apostat, si, au nom de ces valeurs, tu ne fais qu'agir (le collectif se projetant sur l'affectif). L'action individuelle devrait n'être consacrée qu'à la beauté. | | | | |
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| action | | | La liberté mécanique : ne pas avoir de contraintes extérieures ; la liberté organique : suivre les contraintes intérieures, formulées par l'âme. Ou bien on est pour le rationnel et le vrai, ou bien – pour le bon ou le beau irrationnels. | | | | |
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| action | | | Les mots jouent plus fidèlement de mes cordes que les gestes ; j'ai plus de raisons de rougir avec ces derniers qu'avec les premiers ; n'écoute pas Cervantès : « Un chevalier a honte, quand ses mots sont plus beaux que ses faits » - « Un caballero se avergüenza de que sus palabras sean mejores que sus hechos ». Et continue à te payer de mots, pour préserver ton pouvoir de rachat. | | | | |
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| action | | | Tant d'enthousiastes rêvaient du jour, où la vérité serait la force, où le savoir se traduirait immédiatement en pouvoir. Ce jour est venu. On pourrait continuer à tenir à la beauté du mot, on serait sans doute horrifié de la complicité du savoir et du pouvoir. « On paye cher l'accès au pouvoir : le pouvoir abêtit » - Nietzsche - « Es zahlt sich teuer, zur Macht zu kommen : die Macht verdummt » - mais encore davantage abêtit le savoir moderne. Quand la force était la vérité, quels beaux mensonges chérissions-nous ! | | | | |
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| action | | | Le sot s'indigne des imperfections du réel, le naïf se lamente sur les contradictions dans son propre fors intérieur, le sensible souffre de l'incompatibilité entre le beau réel et le beau imaginaire, entre l'action et le rêve, entre l'issue et la source du bien. | | | | |
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| action | | | Quand, dans une émanation de mon soi - action, pensée ou mélodie - je reconnais mon essence, d'habitude résistante et au mot et au geste et à la composition, je suis tenté de l'appeler - œuvre d'art ; une perplexité : j'y serais libre du monde et j'y serais esclave d'une force, dont je ne serais qu'un instrument, pour produire du bon ou du beau. Bergson ne voit que la première, banale, facette : « Un acte est libre, quand sa relation à moi-même est semblable à la relation d'une œuvre d'art avec son auteur ». | | | | |
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| action | | | L'agir n'est pas seulement inéluctable, mais béné-fique, lorsque, au lieu de s'inspirer, à tort, du bien intraduisible, il vise le vrai articulé. Et de même, si la cible s'appelle beauté, l'agir s'appellera création. | | | | |
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| action | | | L'esprit est âme, tant qu'il écoute la voix du bien plus que celle du vrai ; le devenir est création, tant qu'il suit la voie du beau plus que celle du juste ; le regard est musique, tant qu'il est émis par le rêve de ton soi inconnu, plutôt que par la raison de ton soi connu. « La pensée n'est que songe, tant qu'elle n'est traduite en acte »** - Shakespeare - « Thoughts are but dreams till their effects be tried ». | | | | |
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| action | | | Toute bonne définition doit comporter des indications pour passer à l'acte ; la vérification est déjà une première action. Et Platon a raison de rester balbutiant dans ses définitions du Bien, puisque « entre paroles et actions l'harmonie n'est jamais accomplie », le Bien étant au Commencement comme le Verbe. | | | | |
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| action | | | L'écriture, la poésie et la philosophie nous furent données par des rêveurs ahuris et passionnés - Prométhée, Orphée ou Narcisse - et que profana, bêtement, le calculateur Icare, en tentant de traduire ces rêves musicaux dans les actes mécaniques. Nos héros nous apprirent aussi la multiplicité du visage féminin, à travers Pandore (la fatalité des maux), Eurydice (la fatalité de l'avant-dernier pas), la nymphe Écho (la fatalité du reflet et de la solitude). | | | | |
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| action | | | Réaliser la vie, c'est réussir à donner du prix à ses meilleures sensations, tâche dont seul est capable l'art. Pour être un peu plus précis : donner de la valeur et non pas du prix ; leurs chances se trouvent partout, où n'est pas encore mort l'étonnement, dont la création n'est qu'une variation ; rêver la vie est plus noble que la réaliser. « L'artiste doit aimer la vie et nous montrer qu'elle est belle. Sans lui, nous en douterions » - A.France. | | | | |
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| action | | | Notre existence a deux facettes : l'action et l'inaction. Il s'agit de les ennoblir : esthétiquement, par la création active, par la traduction de ton propre mystère, et éthiquement, par la vénération passive du mystère universel du Bien. L'ennoblissement – le sens suprême de l'existence. | | | | |
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| action | | | Une place négligeable pour le bien, dans l'action réelle, une place modeste - pour le vrai, une place capitale - pour le beau. L'art est presque la seule action métaphysique (metaphysische Tätigkeit - Nietzsche) immédiate. | | | | |
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| action | | | Ce n'est pas parce qu'on jeta un regard profond sur la vraie essence des choses, qu'on répugne à agir sur elles, mais parce qu'un haut regard dédaigne de s'arrêter sur les choses, pour ne pas profaner le beau rêve ou le rêve du bien. | | | | |
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| action | | | La raison, comme le corps, habite l'espace-temps, et l'action est sa dimension temporelle. Son espace est occupé par ses trois hypostases : l'esprit, l'âme, le cœur – la profondeur du savoir, la hauteur de la beauté, la largeur de la fraternité. Une seule de ces dimensions manque, et voilà qu'apparaît le spectre de la platitude, d'un monde unidimensionnel ou fermé. | | | | |
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| action | | | Quand, sur les chemins de l'action, de la contemplation ou du calcul, je suspends mes pas, pour n'entendre que l'appel du bon, du beau ou du vrai, appel obscur, troublant et irrésistible, je donnerai à cette écoute immobile, faute de mieux, - le nom ironique de chemin vers soi. | | | | |
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| action | | | Il y a en nous un créateur et un spectateur ; le premier conçoit le beau, le second le perçoit ; le premier est dans le climat initiatique du regard, le second – dans le paysage, se déroulant sous ses yeux. Seule la source rend sacré le fleuve ; au-delà ne règne que la mécanique. « La source désapprouve presque toujours l'itinéraire du fleuve » - Cocteau. | | | | |
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| action | | | Dans les actes que j'ai admirés le plus, aucune idée, accompagnatrice ou inspiratrice, ne vient appuyer mon enthousiasme. Et vice versa, dans les idées qui m'enthousiasmèrent le plus, - aucune trace de leur solidarité avec des actes quelconques. L'esprit de l'auteur les conçoit, tous les deux, mais c'est la présence de son âme que je dois percevoir, pour l'aimer, - une âme, noble et désintéressée, dans le premier cas, ou une âme, élégante et passionnée, dans le second. | | | | |
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| action | | | Le sot : il ne dit pas ce qu'il fait, puisque ce qu'il fait est dit par les autres. Le sage : il ne fait pas ce qu'il dit, puisqu'il dit la beauté des idées, et aucune belle idée ne peut être traduite en actes. | | | | |
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| action | | | Autour de nos actions se forment les attitudes éthique, pragmatique, intellectuelle, esthétique, et à chacune d'elles un regard mystique affectera sa place. Il va de soi, que sur tout axe éthique, la pragmatique nous poussera à éradiquer l'extrémité négative ; l'intellect nous fera reconnaître la fatalité ou la nécessité tragique de cette extrémité ; l'esthétique accordera aux deux extrémités le même droit à la présence dans nos tableaux. | | | | |
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| action | | | Quel est le rôle de l'action, face à l'appel, irrationnel et irrésistible, du bien ? à la pulsion, qui nous attire vers le beau ? à l'émotion, que la liberté soulève en nous ? Elle secrète la désespérance, inspire la création, consacre la fraternité. Elle apporte de la clarté et de l'ordre ; mais ce qu'il y a de meilleur chez l'homme gît dans les ombres et dans le désarroi et ne communique que superficiellement avec les bras et les cerveaux. | | | | |
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| action | | | Le parcours d'un homme d'action suit, chronologiquement ou abstraitement : l'esprit, ensuite - le cœur, et enfin - l'âme ; l'esthétique, l'éthique, la mystique ; c'est ainsi que, partant des choses, on traverse les valeurs, pour se retrouver dans le soi inconnu, qu'on appellera intensité, tenseur-vecteur ou hauteur. Les choses, ce sont des objets, des théories, des idéologies ; les valeurs - le bien, le beau, le juste, le libre ; la hauteur (mon terme à moi) - l'essor, le rythme, la noblesse. | | | | |
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| action | | | Les belles paroles gagnent à rester intraduisibles en actes ; les beaux actes n'ont pas besoin de paroles. L'aristocratie des lettres s'entend difficilement avec la ploutocratie des actes. | | | | |
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| action | | | Apollon nous soulève et Dionysos nous enivre, quand Aphrodite présente la cible. Notre vie est donc dans le souvenir d'une corde, jadis tendue, et des cibles anéanties, le mystère de la flèche, qui ne vole peut-être même pas. Et l'art est l'arc, que la vie quitte pour les cibles. « Nous vivons entre l'arc lointain et la trop pénétrante flèche » - Rilke. | | | | |
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| action | | | Un être est libre, lorsqu’il accomplit des gestes, dont est incapable un être minéral ou robotique. Un animal peut donc être libre, mais l’homme, en plus, en est conscient. Et le sommet de la gloire humaine est que sa liberté peut être commandée par trois dons, ou organes, divins – le cœur (liberté éthique), l’âme (liberté esthétique), l’esprit (liberté intellectuelle). | | | | |
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| action | | | Une maxime n’est pas une flèche frappant une cible ; elle est une noble contrainte, réduisant ton arsenal aux meilleures flèches et plaçant dans tes plus hauts horizons les plus valables des cibles. La beauté avant la justesse ; le regard avant l’action. | | | | |
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| action | | | La création dans le vrai n’est qu’une action humaine routinière ; la création dans le beau est un devenir s’inspirant du divin, du soi inconnu, un devenir cherchant l’intensité de l’être. Et Maître Eckhart ne s’insurge que contre la première : « Ne songe pas à fonder ton salut sur une action ! L’homme doit le fonder sur un être » - « Denke nicht, dein Heil zu setzen auf ein Tun ! Man muss es setzen auf ein Sein ». | | | | |
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| action | | | Toutes les finalités essentielles sont déterminées (sans nécessairement être atteintes) par ce qui anime le premier pas : le regard – vers Dieu, le rêve – vers la consolation, l’intelligence – vers la vénération, la noblesse – vers la hauteur, l’enthousiasme – vers le bonheur, l’ironie – vers le style, le talent – vers la beauté, l’amour – vers le mystère. Dans cette banalité, ce qui est surtout à retenir, c’est l’irréversibilité entre l’effet et la cause. | | | | |
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| action | | | Le résumé intellectuel de tout acte se réduit aux abstractions, celles-ci s’appuyant sur des postulats-axiomes, ces derniers, pour se rapprocher d’une bonne philosophie, s’inspirant des merveilles divines – le Vrai, le Bien, le Beau – ou de la merveille de tout vivant, la liberté. Mais le bavardage académique tourne autour de l’Être (un fantôme, vivotant entre la réalité et la représentation) et des connaissances (des effets des raisonnements au-dessus de la représentation, celle-ci étant recouverte d’une couche langagière). Les doigts d’une main suffisent, pour énumérer tous les bons philosophes, ensevelis par des hordes d’ignares. | | | | |
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| action | | | La raison et la liberté choisissent ton action ainsi que ses causes. La liberté découlant de ta raison n’est que raison. La liberté est un vague appel du Bien, elle est ton goût du Beau et tes contraintes du Vrai. Ta raison, ne connaissant que ton intérêt immédiat doit être absente du tribunal du vrai Bien (du Bien divin) ; ta raison entoure de contraintes ta créativité dans le Beau ; ta raison est seul juge du Vrai. À la sentence, totalement vide, de Rousseau : « sous la loi de raison, rien ne se fait sans cause » - tu préféreras celle-ci : grâce à la liberté, tu peux échapper à la raison égoïste et préférer la musique insensée du Bien à son bruit mécanique et trouver ton propre chemin dans les labyrinthes du Beau. Les causes humaines se fabriquent ou s’inventent ; les causes divines enchantent ton soi inconnu. | | | | |
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| chœur amour | | | DOUTE : L'amour est le seul dogmatique, dont je salue l'ostracisme du doute. Il n'est beau que bardé de vérités éternelles et implacables, ombrageuses ou lumineuses, bien que leur langue ait le plus souvent l'accent cafouilleux des doutes fébriles. Quand le bon archer vise le firmament entier, on est secoué d'incertitudes amoureuses, on écoute les cordes et se rit de l'archer. | | | | |
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| chœur amour | | | MOT : Les plus beaux mots d'amour naissent d'un amour des mots. Pourtant c'est en écoutant le silence d'un amour éloquent qu'on comprend, que sa langue est la seule à ne pas avoir besoin de mots. Tout peut servir d'ornement d'un amour, toujours nu pour être vrai, mais seul le voile des mots permet d'apprécier ce qui, en lui, n'est beau que vêtu. | | | | |
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| amour | | | La sécheresse du cœur se reconnaît non pas dans le goût pour l'abstraction, mais dans l'incapacité de vibrer devant une belle abstraction, comme on vibre devant une belle femme. | | | | |
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| amour | | | Quand la première idée de protéger son bonheur survient, ce n'est plus le bonheur qu'on défendra. « L'amour est beau, tant qu'il n'a ni mains ni pieds »** - proverbe allemand - « Die Liebe ist süß, bis ihr wachsen Händ' und Füß' ». | | | | |
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| amour | | | Chaque sens, quand il devient despotique, est un imposteur de l'amour : le toucher qui propulse le corps, la vue qu'éblouit une vénusté, l'ouïe qui cède aux tendres sirènes, l'odorat qui invente des parfums artificiels, le goût qui éveille le rapace. L'amour, c'est la fusion inconditionnelle des sens, perdant leurs fonctions premières. | | | | |
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| amour | | | Comme dans tous les métiers, pour exercer le bien ou le beau, les diplômes aident : une licence dans la vie délivrée par la faculté de l'amour, une maîtrise de la vie, que délivre l'école de la vérité. | | | | |
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| amour | | | L'amour, comme la vie, comprend la partie banale du pourquoi du bon et la partie créatrice du comment du beau. La sagesse consiste à aimer la rose sans pourquoi (Angélus), tout en vivant les épines domestiques (Montaigne) sans comment. Réduire la vie ou l'amour – à l'art. | | | | |
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| amour | | | Que rien ni personne ne puisse se maintenir longtemps en tant qu'objet d'amour, que le beau finisse toujours par désespérer, que tout pas vers le bien te fasse traverser le mal, - faut-il en conclure à l'absurdité de ce monde et te morfondre dans l'abattement ? - n'écoute pas trop l'objet créé et aimé, écoute ton âme, capable d'aimer, écoute ton esprit, capable de créer. | | | | |
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| amour | | | Les percées de l'esprit, de l'âme ou du cœur ont le même secret, la même formule : un sacrifice inspirateur suivi d'une fidélité créatrice ; leur dénominateur commun s'appelle amour : l'amour du vrai, l'amour du beau, l'amour du bon. Être libre et savoir se sacrifier seraient-ils synonymes ? - « Plus l'âme se sacrifie sans retour, plus elle est libre »*** - Fénelon. | | | | |
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| amour | | | Le beau se réduit aussi peu à la géométrie ou à la physique des ondes, que le bien - aux bonnes notes décernées par des Maîtres, ou l'amour - au fonctionnement des glandes ; bien que les Modernes prétendent le contraire : « La psychanalyse est la seule vraie tentative moderne pour faire de l'amour un concept » - Badiou - et ce concept triomphe, si l'on en juge d'après la disparition de chevaliers et de suicides, des chroniques amoureuses. | | | | |
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| amour | | | La grande utopie amoureuse : faire de l'amour - contenu et beauté de la vie. Mais en embellissant tout ce qu'il touche, l'amour tarit en couleurs intérieures. L'amour est tout d'interrogations, tandis que tout contenu, dans la vie, ne consiste qu'en réponses. | | | | |
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| amour | | | Par analogie avec les Chinois, qui voient dans le détachement spirituel - de la fadeur, menant à une harmonisation du sens, on peut dire que l'attachement sentimental est de la saveur d'un chaos des sens. | | | | |
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| amour | | | L’origine d’un amour véritable échappe à nos facettes divines – au Bien, au Beau, au Vrai ; Dieu en fit un mystère irréductible : moins on en comprend la justification, plus il est juste. « La Beauté engendre l’amour » - Cervantès - « Engendra amor la hermosura » - le Beau faiblit, le Vrai ennuie, le Bien se fane, et seul l’Amour reste au-delà des formes, des certitudes, des émotions. | | | | |
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| amour | | | L'amour n'est beau que quand il se résigne à être un éternel élève ; l'amour-maître, l'amour qui parle soi-disant son langage, est un imposteur. Il n'a pas de mots à lui ; il plagie et pille les vocabulaires finis de notes, pour en tapisser la voie vers un infini purement musical. La langue natale de l'âme (Baudelaire) ne comprend que des interjections. | | | | |
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| amour | | | Non, l'amour ne nous grandit point ; tout au contraire, il nous réduit à un seul point vécu comme la source de tout rayonnement. Et il ne produit que des balbutiements en discontinu. C'est l'absence d'amour qui délie et déplie les plumes et les ailes. L'amour est le retour aux sources sauvages, il est « l'appétit de la matière première » - F.Bacon - « appetitus materiae primae ». | | | | |
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| amour | | | On dirait que la phobie du serpent, l'inclination devant la rose, la répugnance devant le mensonge sont des reliques de nos sentiments métaphysiques nés du bon (la chute), du beau (la perfection), du vrai (l'harmonie avec le monde). En dehors de ces trois branches, je ne connais qu'un seul sentiment, résistant à toute tentative de notre volonté ou de notre réflexion de nous en débarrasser, c'est l'amour. « Le cœur peut, à son gré, accueillir l'amour, mais non s'en défaire » - Publilius - « Amor animi arbitrio sumitur, non ponitur ». | | | | |
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| amour | | | Ce qu'on dit de l'amour : « L'âme est le lieu de ses mystères, le corps son Livre Révélé » - J.Donne - « Love mysteries in soules doe grow, but yet the body is his booke » - s'applique aussi à l'art et à la science, qui sondent les mystères du beau et du vrai, mais doivent se contenter de rendre lisible, c'est à dire charnel ou formel, ce qui, au fond, n'est qu'intelligible. Le corps de l'art et de la science s'appelle représentation. Ce que l'oreille entend dans l'Écriture, l'œil devrait graver dans la Table des Lois. | | | | |
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| amour | | | Celui qui se connaît ne peut pas être narcissique ; seule une belle femme peut le faire se perdre et se mettre ainsi à s'aimer. | | | | |
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| amour | | | Quand les yeux amoureux sont là, fermés ou écarquillés, les caresses envoyées dans la pleine lumière valent les caresses soufflées par l'obscurité. « L'ombre est si belle, où m'attire ta main » - Desbordes-Valmore. Tant que l'amoureux suit la lumière invisible qui l'attire, l'ombre en reproduit les contours recherchés. Quand le cerveau se met à apporter des chandelles, l'ombre devient muette. | | | | |
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| amour | | | Celui qui n'a jamais lu l'amour dans les yeux d'une femme posés sur lui, peut-il chanter l'amour ? Peut-on chanter le sourire en oubliant la bouche ? Notre âme contient toutes les cordes de tout ce qui est beau en puissance, et elles peuvent résonner sans aucun contact avec la chose exaltée par le chant. | | | | |
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| amour | | | L'homme laid exhibe sa virilité ; la femme laide cache sa tendresse. Tout homme sensé est conscient de sa laideur, qui est la distorsion entre le regard et le geste. Et quand le mot se charge de concilier la tendresse du regard avec la rudesse du geste, ça s'appelle ironie. | | | | |
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| amour | | | Le noble esclavage : sacrifier le vrai proche au bon ou/et au beau lointain – et c'est ce qui fait naître l'amour et la liberté supérieure. Le bas esclavage : n'écouter que la claire voix de mon intérêt immédiat, ne suivre que la voie nette du vrai, sous mes pieds. | | | | |
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| amour | | | La désillusion est la terre, comme l'illusion est l'air ; la beauté est l'eau de la fontaine, où ta soif est feu. « C'est en reculant sans cesse que la beauté garde son attrait. Nez-à-nez avec elle, l'amant n'étreint que sa propre désillusion » - Melville - « The beauty's power lies in its ever-receding nature. When the gap is closed, the lover embraces only his own disillusion ». | | | | |
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| amour | | | La liberté n'est belle que dans la conquête, l'amour - dans la capitulation. N'aimer que la liberté naissante ; n'être enchaîné que par ce que l'amour t'impose. | | | | |
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| amour | | | Dans l'amour, les regards féminin et masculin sont si incomparables, que parler d'égalité n'a pas de sens. L'éclat ombrageux du panache, à la hauteur de la beauté lumineuse du plumage, serait peut-être une équation acceptable. | | | | |
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| amour | | | En matière de beauté, les yeux d'un amoureux s'arrangent, pour constater ce que le cœur arbitraire décrète. Ils s'accommodent aussi bien de la naturelle démocratie de la tête que de l'autocratie artificielle du cœur. Et au lieu d'aimer ce qui est beau, on crée le beau de ce qu'on aime. | | | | |
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| amour | | | Ce qui est éternel - l'amour, la beauté, la vie - ne l'est que tant que cela dure. L'éternité n'est qu'une contrainte ; quand elle est finie, on peux se consacrer au secondaire, aux fins. Aimer, c'est ne pas voir les fins et vivre de recommencements. | | | | |
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| amour | | | Une pudeur embellit nos rencontres avec la femme autant qu'avec la noblesse ou l'art. « Même dans l'art, le beau est impensable sans la honte » - Hofmannsthal - « Das Schöne, auch in der Kunst, ist ohne Scham nicht denkbar ». Le beau est le regard de l'homme devinant la hauteur au féminin. | | | | |
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| amour | | | L'horreur de cette époque, traquant le sens et se séparant des sens. On vivait jadis de l'émotion des idées ; ils ne vivent plus des émotions, mais de l'idée des émotions. Cet éloignement à l'horizontale de l'esprit ne te sort pas de la platitude. Seule la verticale de l'âme permet de vivre pleinement l'harmonie d'un désordre et l'ordre d'une beauté. | | | | |
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| amour | | | Aux amoureux, il vaut mieux être deux arbres à part, aux branches chargées d'inconnues, et vivre la naissance fusionnelle d'une mélodie unifiée, harmonisée. Et garder, chacun, sa solitude, dans un élan vers la même cime : « dans une fuite, où être deux ne signifie que double solitude » - Musil - « eine Flucht, auf der das Zuzweiensein nur eine verdoppelte Einsamkeit bedeutet ». | | | | |
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| amour | | | Le mystère est présent aussi bien dans l'être du réel que dans le devenir - devenir soit de l'inertie algorithmique (voulue par Dieu, sous forme de science ou d'apprentissage), soit de la création (artistique ou sentimentale). L'invention inspirée paraît se rapprocher davantage du fond du réel que de la représentation rigoureuse ; l'invention, c'est l'imagination non maîtrisée par la volonté ; et quand la poésie anime l'imagination, c'est le beau se fusionnant avec le bon et produisant l'amour, cette poésie de l'imagination. La poésie de l'intellect (Valéry), c'est également de l'invention heureuse. Aimer, c'est s'arracher à l'inertie de la cervelle et se laisser guider par l'invention du cœur. « L'amour est une espèce de poésie » - Platon. | | | | |
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| amour | | | La rhétorique ou l'imagination classiques, le rêve ou la sensibilité romantiques, le fantasme ou la folie postmodernes - cette dégringolade terminologique reflète fidèlement, pourtant, un progrès vers plus d'authenticité - le don sous-jacent, qu'il s'agisse de la créativité ou du frisson, est de nature érotique. Comme si le corps voulut prendre sa revanche sur l'esprit, la caresse se plaçant au même niveau que le bon et le beau. | | | | |
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| amour | | | Aimer, selon des calculateurs (Aristote ou Thomas d'Aquin), serait souhaiter du bien à l'aimé ; mais aimer, c'est se trouver au-delà du bien, du beau, du vrai et même de son soi connu : « Qui aime se trouve au-delà de soi » - H.Broch - « Wer liebt ist jenseits seiner Grenze ». Pouvoir se passer du vrai, pour savoir et même pour être : « Tant de choses tu sais de l'être que tu aimes, sans les tenir pour vraies »** - Canetti - « Sehr vieles weiß man von den Menschen, die man liebt, und hält es doch nicht für wahr ». | | | | |
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| amour | | | Dans l'action – aucune trace de Dieu ; dans le vrai, l'homme se passe de Dieu ; dans le beau, il est Son rival. Il reste le Bien, humainement intraduisible et, de toute évidence, - divin ; c'est pourquoi je comprends ceux, pour qui Dieu est Amour, qui est un bien extatique, miraculeusement incarné, la caresse, opposée à la maîtrise. Étant plus près de l'outil que de la fonction, je dirais que Dieu est Caresse, puisque celle-ci traduit l'amour en mystère céleste, au lieu de le réduire en solution terrestre. | | | | |
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| amour | | | Aujourd'hui, qu'est-ce qui aime et admire ? Avec le dépérissement du Bien, remplacé par les codes, le cœur devint inutile et légua ses fonctions à la raison. Avec l'extinction des âmes (l'agonie de l'âme européenne – Valéry), l'esprit reste le seul juge du Beau, devenu Joli, suite aux attentes de la foule raisonneuse et calculatrice. | | | | |
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| amour | | | Le beau vaut par l'amour qu'on lui porte ; Narcisse ne se juge pas le plus beau, mais trouve en lui-même la source et l'instrument de toute palpitation devant la beauté universelle, il n'a pas besoin d'intermédiaires. | | | | |
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| amour | | | L'excellence dans le beau semble incompatible avec l'excellence dans le bon : l'amour a plus de chances de faire de moi une crapule, vautrée dans le mensonge, qu'un chevalier, poursuivant le noble et épris du vrai. | | | | |
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| amour | | | Le vrai est soumis aux caprices profonds des langages ; le Bien extrême remplit l'ampleur de l'amour ; le beau culmine dans la hauteur de la musique. Et c'est tout naturellement que ce bouquet se forme dans le poète, cet éternel amoureux : « Le centre du monde se trouve dans le cœur du poète » - Heine - « Das Herz des Dichters ist der Mittelpunkt der Welt ». | | | | |
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| amour | | | Pourquoi, dans le royaume des mots, la violence mystique de la Vénus vagabonde des corps me séduit davantage que la Vénus des cœurs et sa légitimité esthétique (Kierkegaard) ? L'éthique de l'esprit, si bavarde dans le royaume des idées, n'y a visiblement pas son mot à dire. | | | | |
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| amour | | | Ils vivent du sens, de ce qui est relativement absolu - la force, la reconnaissance ; il faut vivre des sens, de ce qui est absolument relatif - le bon, le beau, l'aimé. | | | | |
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| amour | | | L'amour, la femme, l'image gagnent à n'être vus qu'en tant que fantômes intouchables. Et Dieu mort, c'est à dire, Dieu, qui perdit tout besoin d'une référence au réel, Dieu devenu fantôme, rejoignit les meilleures sources du beau chez les vrais créateurs. | | | | |
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| amour | | | L'homme fut créé, pour rêver et aimer, en succombant, vers trente ans, à la première attaque de l'effectif sur l'affectif. C'est la prolifération de vieux qui précipita l'encanaillement des hommes. Leur laideur le doit à la médecine. On devrait éliminer l'homme au premier rêve envolé, au premier cheveu tombé ou chenu, au premier calcul disloquant un songe. « Quand on est aimé des dieux, on meurt jeune » - Plaute - « Quem dei diligunt, adulescens moritur ». | | | | |
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| amour | | | Face à un étranger, on cache ses plus beaux sentiments et exhibe les minables, qu'on n'éprouve même pas. Des tricheries courtoises, la pudeur féminine et la ruse masculine. | | | | |
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| amour | | | L’amour est peut-être le seul sentiment qui atteint les sommets, quel que soit l'organe qui s'y adonne : l'esprit, l'âme ou le corps. Et d'ailleurs, ses plus beaux triomphes s'emportent, lorsque un seul de ses trois alliés fait taire les deux autres. Ainsi l'amour n'y a rien de nécessaire, mais tout lui y est suffisant. | | | | |
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| amour | | | Une curiosité sociologique : dans les civilisations, où la femme occupe un statut subalterne, la laideur se propage et se tolère partout, de l'urbanisme à la poésie, du vêtement au divertissement. « Tout ce qu'il y a de beau sur terre est né de l'amour pour la femme. La hauteur d'une culture est déterminée par le regard qu'elle voue à la femme » - Gorky - « От любви к женщине родилось всё прекрасное на земле. Высота культуры определяется отношением к женщине ». | | | | |
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| amour | | | Le soi connu nous donne de l'ampleur ; le soi inconnu, lui, se décompose sur l'axe vertical : la profondeur de ce dont nous sommes porteurs et la hauteur de ce vers quoi nous nous sentons portés - nos dons, d'un côté, et nos passions, de l'autre. On nous respecte, ou tombe amoureux de nous, à cause de ce que nous portons - notre talent, notre beauté, notre rayonnement, mais on se sent heureux de vivre à côté de nous - à cause de nos palpitations silencieuses, ou de nos ombres, face à la lumière du bien, du bon, du vrai. | | | | |
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| amour | | | Toute création humaine – de théorèmes, d’arbres, de poèmes – part d’un besoin divin, et Aphrodite, plus nettement qu'Hermès, pousse mon âme ou mes mains vers une rupture avec l’inertie du monde mécanique. Mais pour être complet, c’est-à-dire universel à l’échelle divine, je dois compléter mon jury céleste par Athéna et Apollon, en flanquant l’amour d’intelligence et de beauté. Et je m’adresserai à Zeus, maître des foudres critiques et amateur des volontés de puissance. | | | | |
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| amour | | | L’écriture est peut-être le palliatif le plus performant d’un amour à la dérive ou d’un pénible exil. « L’écriture assouvit la langueur, après la perte d’une patrie ou d’une amante »* - Nabokov - « Потеря родины оставалась для меня равнозначной потере возлюбленной, пока писание не утолило томления ». Écrire, c’est réinventer ; et les amours et les patriotismes inventés sont les plus beaux, même s’ils ne sont pas les plus vrais. | | | | |
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| amour | | | La fonction la plus noble de l’imagination est de faire parler, ou, mieux, - chanter ou danser – une beauté muette ou immobile. Autour de ce qui est sans charmes, dans les folies révolutionnaires, parlementaires, boursières ou amoureuses, ce n’est pas l’imagination créatrice mais l’excitation agitatrice qui est à l’œuvre. | | | | |
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| amour | | | La proximité entre l’amour et la poésie se confirme même par la géométrie : les deux ne sont chez eux qu’en hauteur et se moquent de la profondeur. Et si l’intellect veut s’en servir, pour atteindre le large, c’est pour mieux préparer et embellir son naufrage. | | | | |
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| amour | | | On peut sacrifier la vérité au nom du Bien, mais le Bien peut être sacrifié au nom de la Beauté ou de l’amour. Ce que Nietzsche dit de l'amour : « Ce qu’on fait par amour, s’accomplit toujours par-delà le Bien et le mal »** - « Was aus Liebe getan wird, geschieht immer jenseits von Gut und Böse » - s'applique aussi à l'art. | | | | |
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| amour | | | Dans chaque être humain il doit exister des traits non-sollicités, cachés, divins, que seul l’amour, qu’on lui porte, peut mettre en évidence. « Je ne suis pas l’homme que tu aimes en moi, il est plus beau que moi » - Prichvine - « Тот человек, кого ты любишь во мне, конечно, лучше меня: я не такой ». On aime notre soi inconnu, et l’on finit par l’aimer nous-mêmes. | | | | |
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| amour | | | Dans la vie ordinaire, le poète ou l’amoureux se soumettent à l’éthique commune ; mais, une fois à l’œuvre dans l’art ou dans l’amour, ils doivent devenir esclaves de la beauté ou de l’amour, puisque c’est c’est le seul moyen d’en entretenir l’intensité. « Malheur à tous les amoureux, qui n’auraient pas encore atteint une hauteur, au-dessus de leur pitié ! » - Nietzsche - « Wehe allen Liebenden, die nicht noch eine Höhe haben, welche über ihrem Mitleiden ist ! ». Et même sur terre, la pitié menace l’amour : « L’amour n’est plus en sécurité, si la pitié rôde autour » - G.Greene - « Love isn't safe when pity's prowling around ». | | | | |
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| amour | | | Si, dans ton écrit, l’expression d’un sentiment semble en être un reflet fidèle, ce sentiment doit être médiocre ou banal. Le créateur veut des sentiments indicibles, dont seule la musique peut rendre le frisson. « L’amour parfait est une déception sublime, puisqu’il est au-dessus de l’exprimable » - Chaplin - « Perfect love is the most beautiful of all frustrations because it is more than one can express ». | | | | |
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| amour | | | Tout amour se réduit à la caresse, et non seulement l'amour, puisque le seul point commun entre le beau, le bon et le vrai semble être la caresse, qu'éprouvent mes sens esthétique, éthique ou intellectuel. Dieu, visiblement, en fut tellement obsédé, que même ma peau en porte des conséquences. | | | | |
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| amour | | | Créer à perdre le cœur est le pendant à aimer à perdre la raison (Aragon). Et c’est une métaphore qui traduit l’adage d’artiste se plaçant au-delà du Bien et du mal, comme l’amoureux réduisant au silence et à l’esclavage la raison asservie. On leur fait perdre la liberté, on les enferme dans les bas étages, mais on les nourrit, respectivement, par le Beau et le Bien tyranniques. | | | | |
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| amour | | | Derrière toute extase d’artiste ou d’amoureux, il y a toujours, directement ou non, un objet réel associé, auquel il faut porter ta reconnaissance ou ta chaleur. Mais ce n’est pas l’objet aléatoire de ton imitation ou de tes caresses qu’il faille y vénérer, mais la création inspirée de ton âme ou la passion incompréhensible de ton cœur. Pour les sots, évidemment, notre félicité réside « dans la sorte d’objet auquel nous sommes attachés par l’amour » - Spinoza - « in qualitate obiecti, cui adhaeremus amore ». On crée ou l’on aime, dans le Beau mystérieux – au-delà du problème du bien palpable. | | | | |
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| amour | | | La poésie naît du sens du merveilleux : la beauté, le Bien, l’amour. Les deux premières merveilles ont presque disparu, et même la dernière a déjà du plomb dans ses ailes. « Il n'y a aucun pays de la terre où l'amour n'ait rendu les amants poètes » - Voltaire. La mécanique des amants rendra l’amour – mécanique. | | | | |
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| amour | | | Pour tes pas fébriles d’amoureux, l’amour peut ouvrir tant de gouffres, mais il te munit, en même temps, de bonnes ailes ; il est la hauteur même. Et l’Ecclésiaste : « N’arrête point tes regards sur une fille, de peur que sa beauté ne vienne à causer ta chute » - ne voit que le souffle coupé du corps, sans tenir compte des ailes de l’âme. | | | | |
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| amour | | | On tombe amoureux d’une beauté externe, évidente ; on aime une beauté interne, invisible, inexplicable. On tombe amoureux du prochain ; on n’aime que le lointain. | | | | |
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| amour | | | Tout objet que tu touches (au lieu de le saisir ou le posséder), comme tout objet qui te touche (au lieu de t’écraser ou te dominer), peut provoquer ce besoin de caresses, peut-être le premier de tous les besoins qu’un homme de bien cherche. Les mots d’un conte de fées, le beau visage d’une femme inconnue, la pensée qui t’immobilise, l’arbre qui te tend ses fleurs ou ses ombres. | | | | |
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| amour | | | L’artiste sent qu’une œuvre gagne en intensité, lorsqu’une proximité s’établit entre la hauteur imaginaire et la profondeur réelle, comme dans le voisinage qu’on invente entre la haute beauté et la profonde horreur. L’amour est le seul axe, où la profondeur des chutes érotiques s’entrelace, se solidarise, en toute franchise, avec la hauteur lyrique, d’où sa grandeur et son mystère. | | | | |
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| amour | | | La force de l’amour se mesure par la sincérité et la beauté de l’hymne à ta faiblesse, puisque tu dois être esclave de ce penchant divin. « Je croyais que, pour aimer l’autre, je devais renoncer à ma liberté. Finalement, je sens, que la plénitude de l’amour n’est que dans la plénitude de la force » - Hölderlin - « Ich meinte, um die Menschen zu lieben, müßte ich die eigene Freiheit verlieren. Ich fühle es endlich : nur in ganzer Kraft ist ganze Liebe ». Poète, à tes débuts, tu devins philistin, sur le tard. | | | | |
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| amour | | | La beauté enivrante se crée par une littérature noble ou par un fol amour : « Un amour aveugle découvre partout une beauté parfaite » - Tchékhov - « Слепая любовь везде находит идеальную красоту ». | | | | |
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| amour | | | Ce n’est pas la beauté qui enflamme l’amour ; c’est l’amour qui fait flamboyer des beautés jadis invisibles. | | | | |
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| amour | | | L’amour est un descendant du Bien ; il peut se passer du Beau, comme l’idolâtre du Beau se passe du Bien. « On admire le monde à travers ce qu'on aime » - Lamartine. L’admiration est affaire de l’âme, cette gardienne du Beau. | | | | |
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| amour | | | Nous valons par nos ombres, surtout jetées par une lumière unique, mystérieuse ; un amour est beau, quand deux amoureux partagent une même lumière, qui n’est ni soleil ni lune, communs à tous, mais le même scintillement dans les yeux. | | | | |
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| amour | | | À l'enfer, avec sa tentation par la révolte, au purgatoire, avec sa tentation par la perfection (Chateaubriand), je préfère mon paradis, avec ma tentation par le désir et la caresse. Ni l'éternité de débandade, ni l'avenir de mascarade, mais le présent de toquade. | | | | |
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| amour | | | Dans l’amour, il faut choisir entre la connaissance et l’ignorance : si tu aimes beaucoup de femmes, tu les connais de mieux en mieux ; si tu en aimes une seule, tu restes dans une belle ignorance des raisons de cet attachement inconditionnel, incompréhensible et indestructible. | | | | |
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| amour | | | Il est également stupide de voir dans l’amour charnel une volonté de conservation de l’espèce que de voir dans la persévérance de rester en vie l’essence de ton soi-même. Ce qui est raisonnable, en application à ton corps, est idiot pour l’âme du beau, le cœur du bien, l’esprit du vrai. | | | | |
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| amour | | | L’amour entre un homme et une femme n’entre pas dans la triade divine de notre conscience – les facettes éthique, esthétique, spirituelle. La première de ces facultés, symbolisée par le cœur, n’est nullement impliquée dans les péripéties d’un amour érotique ; le cœur ne s’occupe que du Bien inexprimable et du Mal inévitable ; l’amour des croyants ou des chercheurs de vérités relève des bas-fonds des faibles d’esprit. Donc, on devrait inventer une quatrième hypostase, porteuse de la fonction érotophore. En plus, le dénominateur commun entre celle-ci et le cœur, l’âme, l’esprit - la caresse – en serait le mieux illustré. | | | | |
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| amour | | | Après avoir vu quelques femmes réelles, le poète porte, dans sa sensibilité, l’appel d’une féminité, abstraite et mystérieuse, et dont la vague beauté va enflammer son regard balbutiant et réveiller dans son cœur le don de chantre. Le non-poète vit et s’émeut dans le concret, particulier ; il n’a pas de regard créateur, il n’a que les yeux pour … narrer et enjoliver. | | | | |
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| amour | | | La notion de vérité, si capitale en Intelligence Artificielle (symbolique), trouve un parallèle inattendu avec la femme, avec ces deux démarches - de représentation (vérités dogmatiques) et d’interprétation (vérités sophistiques). Chez la femme, la beauté (langagière, gestuelle, plastique) défie la vérité de représentation ; le caprice (goût, passion, rêve) – la vérité d’interprétation. Et en plus, il semblerait que, chez elle, ces deux facettes se touchent : « Le caprice, chez les femmes, est tout proche de la beauté » - La Bruyère. | | | | |
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| chœur art | | | CITÉ : La caverne a bien connu l'art balbutiant, mais c'est la cité qui le porta au stade articulé. Le mécène créa la longévité artistique, car le remords des tyrans les rendait sensibles à la beauté et déliait leur bourse à la convoitise de l'artiste affamé. La démocratie, avec sa conscience tranquille et son culte de l'argent mérité, sonna le glas de la création gratuite. | | | | |
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| art | | | Sans déséquilibre initial - pas de poésie ; sans équilibre final - pas de beauté. « Les étoiles ne se reflètent que dans des eaux sans trouble » - proverbe chinois. La poésie est l'art de porter, d'entretenir le vertige des chutes ou des essors, les pieds sur une corde raide, les mains sur la charge salvatrice de la première émotion. | | | | |
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| art | | | Le bon écrivain attend un moment sans enthousiasme pour mieux le recréer sur une page : de l'euphonie à l'euphorie. Le mauvais ne prend la plume que dans un état exalté et la page se chiffonne, sans qu'un bon rythme des mots y soit pour quelque chose : de l'euphorie à la cacophonie. Dans ce monde avachi, la beauté paisible semble être fourbue ; on ne peut plus compter que sur le frisson. | | | | |
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| art | | | L'artiste est celui qui s'inspire de belles choses pour créer de belles représentations. Mais on ne parvient jamais à représenter les belles choses, et les belles représentations ne renvoient qu'aux choses imprévues. L'art accompli, c'est l'homme imaginaire moins les choses réelles (F.Bacon fut un mauvais arithméticien : « l'art est l'homme ajouté à la nature » - « ars, homo additus naturae »), l'art acosmique. Et l'interprétation n'y serait pas de l'addition, mais de l'unification d'arbres. | | | | |
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| art | | | Le sentiment esthétique est statique, et l'art est la transposition de la dynamicité des choses en staticité des images. Garder l'immobilité des représentations est une qualité divine, vouloir traduire en bougeotte activiste ce qui, dans l'âme, témoigne de l'intemporel et de l'immuable, est mesquin, sans être diabolique. « Ne se prête au chant initiatique que l'unique, le sauvé du flux des choses » - H.Broch - « Nur das Einmalige, das aus dem Fluß der Dinge herausgerettet ist, öffnet sich zum richtunggebenden Gesang ». | | | | |
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| art | | | Les sources du beau sont en nous, mais nos traductions n'étant pas en chaque occasion assez artistiques, devant le beau réussi des autres nous éprouvons l'envie de nous taire, d'arrêter notre discours sans grâce et, confus, de nous reconnaître, enfin, dans la production d'un autre. C'est, je crois, un sens possible du « le beau désespère » de Valéry. Un autre serait la sensation de chute de la trajectoire artistique : de la loi de l'être vers le hasard du devenir, à l'opposé de la science : du hasard de l'être vers la loi du devenir - le vrai rassure. | | | | |
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| art | | | L'art naît de l'arbitrage rendu par ma raison, face aux trois discours, deux intérieurs et un extérieur. En moi, parlent mes passions (goûts, émotions, ambitions) et la voix divine (le beau, le bien, le vrai). Vers moi s'adresse la voix de mes instruments (langue, formes, harmoniques). L'échec, c'est leur rendez-vous manqué, un verdict arbitraire, une peine perdue par contumace. | | | | |
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| art | | | La critique aurait dû être le plus noble des métiers, sa seule cible étant le maniement du beau, tandis que les créateurs croient devoir patauger dans le montage de faits divers pour faire passer le message du beau. La critique : comment naissent, se vivent et se désamorcent les crises ! | | | | |
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| art | | | Hygiène intellectuelle en littérature : expurger le discours de toute la gangue du savoir parasitaire et froid, non-porteur ni de saveurs ni de chaleurs nouvelles. | | | | |
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| art | | | L'harmonie inarticulée (la voix divine marmonnant ses théories), le chaos pré-articulé (l'obscure justification de mes modèles), l'harmonie articulée (l'impertinence d'un art imposteur, aspiré vers la théorie par-dessus les modèles) - l'art est l'hymne froid au chaos chaud au moyen d'une harmonie chaude et incompréhensible. | | | | |
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| art | | | Le mûrissement de notre plume, à travers nos rapports avec la beauté, - trois étapes : le désir – l'ampleur des choses belles à peindre ; la puissance – la profondeur de notre vision du beau en général ; la création – la hauteur, le ton et le style de notre beau langage. Arrivés au dernier stade, ayant acquis notre propre regard et l'art de manier nos faiblesses, nous nous désintéressons et des choses vues et des puissances. | | | | |
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| art | | | Le cadre idéal d'un créateur : sollicité par la beauté, contrôlé par l'ironie, guidé par le goût, motivé par un doigt féminin. | | | | |
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| art | | | La hauteur, ce sont des contraintes qu'on se donne sur les foyers des ellipses dessinant le réel, des hyperboles tendant vers la perfection, des paraboles se perdant dans un infini sans contours. | | | | |
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| art | | | Le récit, ce sont de laborieuses substitutions, par des constantes transparentes, de variables-feuilles sur un arbre, qui n'est beau qu'avec ses frondaisons ombrageuses d'inconnues. | | | | |
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| art | | | Le talent est le don, qui consiste à produire une harmonie, que la vie ne confirme qu'a posteriori. Chercher la confirmation de la vie a priori - signe d'un travail mécanique, sans génie. | | | | |
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| art | | | Toute beauté a besoin de miroir. Non spéculaire, toute belle chose en soi ne dépasse pas le grade d'idole, de poids ou d'outil. Le miroir minimal - une négation. Toutefois, ce qui nous émeut le plus dans une beauté ne figurera jamais sur un tableau ni dans une formule ; elle est annonciatrice du merveilleux : « La beauté devient la preuve visible des miracles » - Dante - « La bellezza diviene argomento visibile dei miracoli ». | | | | |
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| art | | | Même dans l'art, la fonction collective domine désormais la forme personnelle. La devise des designers, form follows function, devint une norme ; l'artiste oublia que le beau pour soi se déprécie en présence de l'utile pour les autres. | | | | |
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| art | | | Être poéteux, c'est ne voir que le beau. Être poétique, c'est voir de la poésie partout. Être poéteux, c'est t'élever jusqu'à la beauté, qui te frappe. Être poétique, c'est tout élever jusqu'à ta hauteur. Avoir de la hauteur, être à la hauteur. Être poéteux, c'est mourir faute d'images ou de couleurs viables. Être poétique, c'est insuffler la vie dans des tableaux effacés. Être poéteux, c'est refuser aux constats l'accès au désir. Être poétique, c'est réveiller le désir dans des constats. Être poéteux, c'est demander au moment unique : Suspends ton vol. Être poétique, c'est trouver dans chaque instant quelque chose, qui mérite d'être suspendu. Survol anaphorique sans envol métaphorique. | | | | |
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| art | | | L'harmonie est une chose insaisissable, et l'on le comprend sur l'exemple des types de versification nationaux. Leur niaiserie formelle est du même ordre que la niaiserie de fond des tanka ou haïku. La longueur des syllabes grecques, la métronomie de l'allemand ou du russe, l'orthographe dans le choix de rimes françaises. De concert avec le sonore, on devrait rimer pour l'olfactif, mais surtout pas pour le visuel. | | | | |
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| art | | | Un chiasme utile : je dois entraîner et par le jeu des idées - la beauté - et par l'idée du jeu - la nature. On peut aimer l'idée du jeu, sans la comprendre - le bon sauvage. On doit comprendre le jeu des idées pour l'aimer - le bon artiste. | | | | |
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| art | | | Ce qui compte, en art, c'est ce qui ébranle la beauté ou le rêve. L'art pour la vie et la vie pour l'art - le but et les moyens. Mais par-dessus tout - la noblesse des contraintes : quand on maîtrise le qui et le quoi, on s'entend avec n'importe quels pourquoi et comment. Et Nietzsche : « Tout comment est bon pour celui qui a, dans la vie, un bon pourquoi » - « Wer ein Wofür im Leben hat, der kann fast jedes Wie ertragen » - ne fait que la moitié du bon chemin. | | | | |
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| art | | | L'harmonie et le rythme maîtrisés, l'écrivain-goujat n'accorde qu'une attention secondaire au choix des objets et liens du discours - l'insensibilité à la hauteur. J'évite tout objet, que je ne parvienne pas à faire danser ou chanter. | | | | |
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| art | | | Face aux adeptes du mot unique, qui s'imaginent cambrioleurs devant un coffre-fort, égrenant des chiffres, avant de se saisir du trésor grâce à la combinaison gagnante : je rêve de clefs, dont la beauté me ferait oublier toute serrure (« pouvoir enténébré de la clef » - Celan - « eingedunkelte Schlüsselgewalt »). Vol ou don. | | | | |
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| art | | | La poursuite d'une beauté doit aboutir au recueillement auprès d'un arbre : telle est la leçon d'Apollon vénérant le laurier surgi à l'endroit, où la terre engloutit Daphné. « La beauté donne le bonheur non pas à celui qui la possède, mais à celui qui la peut vénérer »*** - H.Hesse - « Schönheit beglückt nicht den, der sie besitzt, sondern den, der sie anbeten kann ». | | | | |
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| art | | | Trois axes d'opposition kierkegaardienne, dans l'art : l'éthique, la noblesse s'opposant à la vulgarité (à la correction démocratique) ; l'esthétique, le beau défiant le banal (le vrai du jour) ; le mystique, l'harmonieux fatal évinçant le hasard (sans regard vers l'intemporel). | | | | |
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| art | | | De beaux noms et titres préparèrent l'instrumentation de l'art des robots : « Ars Magna » (Lulle) et « Sigillus Sigillorum » (G.Bruno). | | | | |
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| art | | | L'artiste d'antan voulait s'adresser à Dieu ; celui de nos jours se produit devant son spectateur ou son lecteur ; l'homme fait la roue devant la femme ; la femme s'exhibe devant l'homme. Dans le lac, l'artiste Narcisse n'avait pas trouvé un miroir, mais une frontière, qui l'isolait des autres (comme la fontaine de Villon ou la mer de Valéry) ; le visage qu'il aimait était peint par son imagination, en tête-à-tête avec le dieu de la beauté. Et le visage est peut-être ce que nous avons de plus intérieur, Socrate, dans sa seule prière : « Cher Pan, donnez-moi la beauté intérieure, et que l'extérieur soit en harmonie avec l'intérieur ! »** - l'avait bien compris. | | | | |
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| art | | | Valéry juge ridicule la scansion métrique, mais les plus beaux vers français, qu'il cite, sont tous métriques ! « Et dans ses lourds cheveux, où tombe la rosée », « le dur faucheur avec sa large lame avance », « L'ombre est noire toujours même tombant des cygnes ! ». Dans le dernier vers il entend un beau cadrage des m ; or la moitié des lettres m n'y correspondent pas au son m ! La misérable orthographe mieux écoutée que le mètre musical ! Et dans tomba - pont bas on n'entend pas de rime. | | | | |
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| art | | | Une règle infaillible : chaque fois que je m'absente de mon opus, ce ne sera ni le bon Dieu ni l'éternité ni la beauté qui occuperont ma place, mais bien l'ennui, le mouton et l'inertie. Libre aux Flaubert ou Gide de penser le contraire. | | | | |
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| art | | | Le poète n'est pas enfant de l'harmonie, c'est l'harmonie qui naît du poète ! L'harmonie du scientifique a pour porteuse la perfection de la réalité, à laquelle il réussit à donner une interprétation ; l'harmonie du poète - l'appel de l'irréel, qu'il munit de musique. | | | | |
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| art | | | Intrigué par une silhouette, qui point sous les yeux de mon âme, je me mets à frotter la vitre des mots ; le goût de la perfection mobilise toutes mes ressources pour la polir, au point qu'un jour elle devient un miroir, avec le seul objet reflétable, mon âme éblouie, irisée, mais sans silhouette. | | | | |
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| art | | | Ce qui est authentique, ou fidèle à l'original : des empreintes du réel, des étiquettes sur le représenté. Mais la création, c'est la traduction en une autre langue, une (re)invention libre. L'authenticité, c'est de la servilité. Mais ce n'est pas tout écart qui témoigne de la liberté, et encore moins de la beauté : « En s'éloignant de la représentation littérale, on aboutit a plus de beauté et plus de grandeur » - Matisse – heureusement, c'est beaucoup plus incertain. | | | | |
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| art | | | Un bel écrit est une partie d'échecs commentée, dont la beauté s'éploie surtout dans des combinaisons imaginaires en dehors de l'échiquier et constitue des contraintes plus que des réalisations. « L'idée est une mise en échec de la vérité » - Ortega y Gasset - « La idea es un jaque a la verdad ». La vie, elle aussi, est plus près de l'échiquier que de la scène : les plus beaux coups-actions ne se déroulent que dans l'imaginaire, impliquent des sacrifices et visent surtout la cible royale. | | | | |
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| art | | | L'art commence par la création d'un langage, et donc, dans l'ancien, il est mensonge : « L'art est de la magie, débarrassée du mensonge d'être vraie »* - Adorno - « Die Kunst ist Magie, befreit von der Lüge Wahrheit zu sein ». On bricole de la vérité dans l'authentique, on crée du beau dans l'inventé. La vérité aide à vivre, mais la beauté apprend à rêver, bien que Nietzsche pense le contraire. Mais pour celui qui s'identifie avec l'axe entier art - vie, ce n'est qu'un retour du même. | | | | |
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| art | | | Le secret d'une grande littérature : créer le plus grand écart entre l'auteur et son rêve, et en vivre l'harmonie (Pouchkine ou Goethe) ou le conflit (Cervantès ou Cioran). | | | | |
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| art | | | Le genre narratif dans la littérature : se consacrer à la description des couloirs, toits, escaliers d'un musée, où ne comptent que les tableaux. | | | | |
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| art | | | La poésie n'est qu'une fleur coupée du temps et de son inertie ; toute tentative de la relier, en amont, aux racines, ou, en aval, - aux fruits, la rend fanée, la prive de couleurs, d'arômes et de saveurs. | | | | |
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| art | | | Dans un texte littéraire, une fois le brillant verbal démonté, qu'en reste-t-il à l'amateur des choses précieuses ? - des fils d'interprétation et des perles de représentation. Mais une belle disposition de fils, à l'origine d'un joyau, est, elle aussi, effet d'une représentation. Cependant ils continuent à tenir aux parades de masse et à bouder les hit-parades de classe. | | | | |
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| art | | | En commençant par se mettre au-delà du bien et du mal, l'art finit par se trouver au-delà du beau et du laid. Ou, pire, il devient « la laideur à la deuxième puissance, parce que libérée de son rapport à son contraire » - Baudrillard. | | | | |
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| art | | | La netteté de la frontière entre la vie et l'art est signe d'artiste ; c'est en la franchissant qu'il devient, respectivement, maître ou esclave ; sa force n'a aucun sens dans la vie, son humilité n'a aucun sens dans l'art. La vie est une épreuve de forces ; l’art n’est qu’une consolation par la beauté. Toute force étant devenue suppôt du désespoir, la consolation ne peut plus compter que sur nos faiblesses – l’amour, la caresse, le sacrifice. | | | | |
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| art | | | Non seulement il est impossible de trancher si la beauté des choses naît en elles-mêmes ou dans notre regard, mais toute exclusive y débouche sur une tragédie : « Un être bien malheureux serait celui qui aurait le sens interne du beau et qui ne reconnaîtrait jamais le beau dans les objets » - Diderot, et le bonheur de celui qui est privé de son propre regard ne peut être que bien court et manquant de hauteur. | | | | |
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| art | | | Les profonds et les médiocres s'attachent au fond (les connaissances, la cohérence, la justice) : les profonds - pour le maîtriser, les médiocres - à cause de son prestige, les deux - parce qu'ils gardent la tête haute ; les hautains, dans leur âme profonde, s'accrochent à la forme (la musique, le ton, la noblesse). Le vrai commun asservit les têtes ; le beau unique rend libres les âmes ; le bon est à portée des cerveaux et des bras des premiers, il ne quitte pas l'étoile des seconds. Les positions doctrinaires, face au fond, ne traduisent plus rien de personnel ; seule la pose musicale d'esthète ou d'ascète, face à la forme, peut faire entrevoir une promesse d'originalité. | | | | |
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| art | | | La mathématique part d'un but, dont la solution découle de l'harmonie et de l'élégance des définitions nouvelles, de ces contraintes initiatiques ; le commencement de la poésie et de la philosophie se trouve dans des contraintes, c'est à dire dans un sentiment ou dans un goût, pour lesquels un bon regard trouvera toujours des buts harmonieux et élégants. La maxime est un genre, qui cherche un compromis : elle n'est que définitions, mais ne véhicule que le sentiment et le goût. | | | | |
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| art | | | Jusqu'aux impressionnistes, n'importe qui pouvait se permettre de juger de la beauté des tableaux des maîtres ; depuis, seuls des marchands et des investisseurs sont convaincus de l'excellence des gribouillis, qui décorent les bureaux des PDG ou les salons des basketteurs ou des avocats. Moi, sale conservateur, je continue à préférer Bouguereau à Renoir. Par respect de la défunte peinture, il faudrait serrer en cabanon tous ces robots-tâcherons de M.Duchamp, Warhol, F.Bacon, P.Soulages, où ils pourraient se livrer à leurs exercices sanitaires, mécaniques et géométriques, loin des caprices poétiques de la liberté. À force de sophistiquer les règles du jeu de fond, ils en oublièrent l'enjeu, qui se trouve à l'opposé - en hauteur de la forme. | | | | |
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| art | | | Ce n'est pas tellement les inepties mêmes des Warhol ou Soulages, qui me surprennent, que l'absence de ricanements et de rires, chez la gent intellectuelle, qui garde un sérieux respectueux et dubitatif devant tant d'idiotie, qui n'est nullement secrète. Baudrillard fut le seul à oser dire franchement, que l'art contemporain est nul. | | | | |
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| art | | | Le soi connu et le soi inconnu forment nos frontières : le premier s'occupe de nos clôtures et le second - de nos ouvertures. Nos limites accessibles, critiques, sont dessinées par la science ; de ce côté-ci nous sommes clos. Mais tout le contenu de l'art est dans l'élan vers nos limites inaccessibles ; l'art est ce qui nous donne la sensation d'être Ouverts, puisque son élan naît aux sources même du beau, et ses limites sont hors de notre emprise et nous font rêver. « Une œuvre universelle : ayant montré les limites de ses lieu et époque, - montrer, sans limites, ce qui dépasse le lieu et l'époque » - Tsvétaeva - « Мировая вещь : предельно явив свой край и век - беспредельно являет всё, что не-край и не-век ». | | | | |
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| art | | | La beauté se concentre sur la hauteur, ne fait qu'effleurer la profondeur et est absente de l'ampleur ; c'est pourquoi elle est teintée d'azur, fuit le noir et ignore le gris. L'ardeur, à l'origine de la rencontre au sommet entre la hauteur et la couleur… « Plus ton regard gagne en hauteur, plus ample est l'ardeur, qui s'y alimente »** - Dante - « Onde la vision crescer convene, crescer l'ardor che di quella s'accende ». | | | | |
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| art | | | En affrontant la vie, il est souhaitable que mon seul adversaire soit un ange, mais dans l'effort artistique, il est vain de chercher un divin duelliste. Comment défier une parade de fleurs ? Même à une fleur, on peut s'intéresser en géomètre, en papillon ou en jardinier. Être attiré par une même soif de lumière et de couleurs ou compter ses pétales. | | | | |
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| art | | | Pour briller en plomberie, en astronomie, en chirurgie, ce qui compte, avant tout, ce sont les connaissances. Mais leurs apports à la beauté d'un livre sont quasi nuls, à côté de sa musique et de son intensité, du tempérament et du goût de son auteur. Le culte du savoir est né dans les faibles cerveaux des zoïles, plutôt que chez les écrivains eux-mêmes. | | | | |
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| art | | | L'artiste peut se permettre de tricher pour le beau, par exemple : « Je me taille une cible d'après l'impact de ma flèche »** - K.Kraus - « Ich schnitze mir den Gegner nach meinem Pfeil zurecht ». Je suis libre non pas parce que je sais que je pense (« L'homme est libre parce qu'il n'est pas soi, mais présence à soi » - Sartre), mais parce que je peux sacrifier pour le bien et mentir pour le beau. Ainsi on aboutit à : « L'artiste trahirait soi-même dans une sorte de sincérité » - Chesterton - « An artist will betray himself by some sort of sincerity ». | | | | |
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| art | | | Derrière toute beauté on peut reconstituer sa mathématique - ses nombres et ses contours, mais son chant rend cet effort inaudible. « Ô beauté enchaînée sans ligne en fleur ni centre, ni purs rapports de nombre et de sourire » - Lorca - « Belleza encadenada sin linea en flor, ni centro, ni puras relaciones de número y sonrisa ». Pour faire vibrer les lignes en pointillé, il faut une origine, un centre sans coordonnées fixes. Dans la vie, le nombre souille le sourire ; en poésie, la pureté du nombre se fusionne avec le pur sourire. | | | | |
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| art | | | Priser ou désirer - deux effets respectifs de nos représentations ou de notre volonté ; l'intelligence et la noblesse forment les valeurs ; les désirs, eux, naissent du tempérament et de la sensibilité ; mais pour produire de la beauté, le talent seul peut suffire ; les valeurs et les passions de l'artiste ne jouent presque aucun rôle, pour la qualité de son œuvre. L'art ne sert qu'à embellir ce qui préexiste déjà en nous. | | | | |
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| art | | | L'ironie d'Apollon : ne pas m'accompagner en toute circonstance, pour voir, à qui je vais me vouer, dès qu'il m'abandonne. « Quelquefois même le bon Homère somnole » - Horace - « Quandoque bonus dormitat Homerus ». D'autres, dès qu'Apollon les quitte, veillent sous la baguette d'Hermès, au lieu de réveiller des Muses ou des Furies. | | | | |
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| art | | | Écrire devrait avoir un seul but - m'adonner à l'appel du beau. Toute autre motivation serait du même ordre que le besoin de m'affirmer ou de me reproduire, un prurit inertiel. La vie doit aboutir à mon livre. Celui-ci est toujours une bouée de sauvetage, mais je dois être menacé par des fonds, pour qu'elle ne soit aussi utile et décorative que l'ancre et la voile. Et sur mon épave on lira l'épitaphe de Faulkner : « Il fit des livres et il mourut » - « He made the books and he died ». | | | | |
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| art | | | Le talent enfante nécessairement d'un style, c'est à dire d'une noblesse soutenue par une intelligence, une entente souveraine de la hauteur des causes avec la profondeur des effets, un passage harmonieux des contraintes aux finalités. | | | | |
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| art | | | L'art est le regard du beau sur ce que lui soufflent ses deux interlocuteurs, la vie et la philosophie, spécialistes du bon et du vrai. L'homme, acteur de la vie, est plutôt un saint, respectueux des dogmes ; l'homme, sujet de la philosophie, est plus près du satyre, osant les limites du mal et du mépris des vérités stagnantes. Le seul moyen de réconcilier l'ampleur du premier et la profondeur du second est de se dresser à une hauteur d'artiste. | | | | |
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| art | | | Respectivement, le but, les moyens et les contraintes de l'art : mettre en mouvement les meilleures cordes de notre âme, faire ressentir la beauté poétique du monde, imposer au langage la noblesse musicale. La musique est aux commencements, elle est la contrainte, filtrant tout bruit, écartant ce qui est sans poésie, entretenant la tension de nos cordes. | | | | |
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| art | | | Une tâche d'artiste : les axes de valeurs opposées doivent être réduits à l'unité éthique ou esthétique. « Toutes les dualités, dans lesquelles l'esprit avait polarisé la vie, doivent être transférées dans une unité spirituelle » - Hofmannsthal - « Alle Zweiteilungen, in die der Geist das Leben polarisiert hatte, sind in geistige Einheit überzuführen » - le moyen en est - la même intensité sur tout l'axe. | | | | |
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| art | | | L'œil et l'oreille sont connectés à l'esprit ; lorsque, pendant le passage du sensible à l'intelligible, l'esprit impassible se transforme en cœur saignant ou en âme bouleversée, on est en présence d'un Bien, qui nous taraude, ou d'une beauté, qui nous élève. Dans le second cas, si l'objet d'émotion est œuvre humaine, on est en présence de l'art. La mort de l'art est annoncée par l'extinction des âmes. Tant d'œuvres d'art qui ne sont plus que des valeurs purement fiduciaires. | | | | |
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| art | | | Par inertie, on continue à s'intéresser à l'art, en fonction des ventes aux enchères, de la fréquentation payante des musées, de la décoration des salles de réunion ou de l'industrie éditoriale, tandis qu'on sent que les œuvres d'art sont déjà « de beaux fruits, détachés de l'arbre »* - Hegel - « vom Baume gebrochene schöne Früchte » - l'arbre du beau est mort, partout règne la forêt du vrai. | | | | |
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| art | | | L'harmonie serait une bonne entente entre les rythmes apolliniens et les mélodies dionysiaques, entre mon cerveau et mon âme. L'harmonie – une mélodie de Dionysos, rendue par le rythme d'Apollon. | | | | |
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| art | | | Ni l'idée, ni le sentiment, ni l'image ne sont le véritable fond d'une œuvre d'art, mais la soif du beau qu'éprouve le créateur. « La volonté ne découvre que la source de la soif, elle n'est que la soif même »** - Boehme - « Der Wille findet nichts als nur die Eigenschaft des Hungers, welche er selber ist ». | | | | |
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| art | | | Par sa volonté de proclamer la beauté, le monde, surgi des tableaux des peintres d'avant les impressionnistes, défiait le monde réel ; depuis, le robot insensible à toute beauté guide les pinceaux ou les queues d'âne, tout y est laid, froid, mécanique, dans cette industrie, sordide héritière de la peinture défunte. | | | | |
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| art | | | La vie n'apporta rien à mon écriture ; je ne puise que dans mes états d'âme, et ceux-ci communiquent non pas avec mes faits, mais avec mes rêves. Vivre pour écrire ou écrire pour vivre sont deux sottes attitudes de graphomane ou de tâcheron. L'homme parfait vit et crée dans trois mondes (le vrai, le beau, le bon), dominés par l'esprit, l'âme ou le cœur. | | | | |
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| art | | | La mort qu'on ne pleure pas assez est la mort de l'art, la mort que l'agonie actuelle rend si proche et déjà palpable. L'art se maintenait, car on comprenait, que les plus beaux mouvements du cœur ou de l'âme ne pouvaient pas trouver une traduction non-illusoire dans la vie, mais on tenait à garder le cœur et l'âme, qui finissaient par se tourner vers l'art. La vie devenue le seul test du pathos, éthique ou esthétique, et l'esprit ayant usurpé le langage du cœur et de l'âme, on en constate des résultats dérisoires et finit par se métamorphoser en robot, sans pathos, sans intensité, sans rêves, c'est à dire sans l'art. | | | | |
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| art | | | La mort – de Dieu, de l’art, de l’homme – se réduit, peut-être, à la mort de la beauté et non pas parce s’arrêtèrent son souffle et le battement de son cœur, mais parce que les hommes finirent par ne plus la voir. Les yeux robotiques ne perçoivent pas tout ce que voyait le regard humain. | | | | |
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| art | | | À part leur fonction principale, l'esthétique, les métaphores ont pour effet collatéral – le rafraîchissement de l'être ; et l'oubli de l'être n'est, le plus souvent, que l'impuissance en métaphores. | | | | |
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| art | | | Surmonter les axes éthiques – bien-mal, ascension-déclin, force-faiblesse, fierté-humilité, acquiescement-négation, –, sur lesquels toutes valeurs sont différentes, en les enveloppant par un axe esthétique, qui réduit ces valeurs au même (ce qui traduit la volonté de puissance), - telle fut l'origine de la métaphore de l'éternel retour. Mais pauvre Nietzsche prit cette métaphore pour une pensée, qu'il chercha à développer par des chinoiseries lamentables autour des lois physiques ou des cycles, répétitions, anneaux. | | | | |
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| art | | | Il y a plus de chances de placer de la beauté artistique dans un désordre organique que dans un ordre mécanique. Nos délices ne vont ni à l'ordre ni au désordre, elles vont à la beauté, qui les anime. « L'ordre est le plaisir de la raison ; mais le désordre est le délice de l'imagination » - Claudel. | | | | |
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| art | | | L'exclusivité de la nature humaine – une conscience inquiète du Bien divin, déposé dans notre cœur ; l'apport de la civilisation – la découverte et l'exploitation du Vrai par notre esprit. La culture, c'est l'émotion spontanée de notre âme devant la Beauté de l'œuvre humaine créatrice, la vénération de la nature et le respect de la civilisation. Ce n'est pas le manque de créateurs qui explique le dépérissement de la culture actuelle, mais l'extinction des âmes, au profit d'une nature moutonnière et d'une civilisation robotique. | | | | |
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| art | | | Où et quand dominer la passion ; pourquoi et comment céder à la pulsion – la seconde tâche est plus délicate, c’est pourquoi la volonté de puissance se traduit par la mise de la pulsion d’esthète au-dessus de la passion d’ascète. | | | | |
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| art | | | L’élan, la beauté, la noblesse surgissent de la forme et non pas de l’idée. Et même si Baudelaire a raison : « Parce que la forme est contraignante, l’idée jaillit plus lumineuse », il vaut mieux contraindre par des idées filtrantes, pour que la forme jaillisse, portant nos ombres ! | | | | |
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| art | | | Dans l’écriture, le Quoi découle des contraintes, le Comment – du talent, le Pourquoi – de la noblesse. Et la facette fondamentale, le Qui, est peut-être, l’harmonie en puissance ou en étendue, de ces trois dimensions. Mais l’absence d’un seul de ces dons condamne à la platitude. | | | | |
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| art | | | Une belle œuvre naît de la hauteur des contraintes, de la profondeur du talent, de l’amplitude de la matière ; cette dernière est composée d’axes entiers : « Le plus bel assemblage se fait à partir des opposés »** - Héraclite. | | | | |
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| art | | | La raison tient au bon et au vrai, mais l’âme a le droit de tout sacrifier au beau. Les valeurs particulières de l’être terrestre deviennent les axes entiers pour le devenir céleste, la création. Dans l’art qui veut être la vie même, les axes, détachés du temps, deviennent ellipses, boucles – l’éternel retour. L’art reste le Même. | | | | |
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| art | | | En tout art, on trouve du calcul caché, mais si la méditation technique exclut la préméditation artistique, je n'aurais rien à partager avec les poètes, je resterais avec les géomètres, qui se font une optique logique, sans rien d'absurde - on y reconnaîtra la raison des longueurs d'onde et des lignes, on n'y trouvera plus l'absurde du beau. | | | | |
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| art | | | Le devenir, méritant un regard philosophique, est soit matériel (avec, en perspective, l’extinction des étoiles et la décomposition des atomes) soit artistique (avec la création de la musique des mots, des images, des idées) – le désespoir concret, face à la consolation abstraite. Entre les deux – l’être, mû et expliqué par des unifications. L’abstrait n’est ni transcendant ni immanent, que cherchent à opposer les nigauds. « L'Abstrait n'explique rien ; il n'y a pas d'universaux, pas d'objet ; il n'y a que des processus d'unification » - Deleuze – du pur galimatias, puisque dans l’unification d’arbres, tout est abstrait, et les branches unifiées sont composées d’objets. Et les vrais universaux, que porte tout homme, suite à la Création divine, sont au nombre de trois : le Bien, le Beau, le Vrai. | | | | |
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| art | | | Dans l’art complet, toute notre triade – cœur, âme, esprit – noblesse, talent, intelligence - naissance du désir, poursuite de la beauté, mise en forme – doit être impliquée : le cœur réclame, l’âme déclame, l’esprit proclame. | | | | |
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| art | | | L’œuvre d’art est un double palimpseste : sa couche ultime est langagière, en-dessous de laquelle se trouve la représentation ; celle-ci, à son tour, reproduit la réalité – le Beau, le Vrai, le Bien platonicien - pour qui, pourquoi, pour quoi. Pour Platon, le travail d’artiste n’est que de la mimesis ; c’est pourquoi il se trompe : « L’imitation est bien loin du vrai », le vrai surgissant toujours d’un modèle de la réalité, jamais de la réalité elle-même. | | | | |
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| art | | | Toute la puissance et toute la beauté du chêne découlent de la merveille minérale et vitale, programmée par le Créateur dans un gland. L’esprit s’en contente, mais les yeux veulent admirer le tronc et le feuillage. Et puisque l’art verbal, c’est un déroulement virtuel de tableaux que peint l’âme, le talent consiste à n’expliciter que l’énergie du commencement et laisser au lecteur le souci des parcours et finalités. Le chêne à naître, le chêne naissant ou le chêne né peuvent être soit narrés soit chantés. Quand tout instant, toute durée, par une magie du chant, se métamorphosent en commencements, on est en présence d’un talent supérieur. | | | | |
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| art | | | On trouve de la beauté dans la réalité et dans le langage, tandis que la représentation, le plus souvent, en est dépourvue, le conceptuel n’étant qu’artificiel et rarement artistique. Et Kant : « Un bel objet, c’est une beauté naturelle ; une belle représentation, c’est une beauté d’art » - « Eine Naturschönheit ist ein schönes Ding ; die Kunst-Schönheit ist eine schöne Vorstellung von einem Dinge » - confond représentation et langage. La représentation livre le vrai, le langage – le beau. | | | | |
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| art | | | La bonne hiérarchie d’artiste : le Beau de l’âme - au-delà du Bien, le Bien du cœur – au-dessus de la Vérité de l’esprit. L’artiste complète le philosophe : « La place du Bien, au-dessus de l’essence est l’enseignement définitif de la philosophie » - Levinas. | | | | |
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| art | | | L’artiste doit produire un chant initiatique et non pas un récit du vu ; pour produire de la beauté, il doit se détacher des objets, même des beaux objets. Ni leur utilisation prosaïque ni leur contemplation poétique ne devraient pas dicter ou modifier ses mélodies. | | | | |
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| art | | | La moitié de mon enthousiasme vient de la beauté du monde, l’autre moitié – de la beauté du monde où je vis, l’autre moitié – de la beauté du monde que je crée sur mes pages ; mais ces deux mondes ne se chevauchent même pas. Celui qui ne voit dans le monde que l’absurdité est un handicapé de la cervelle ou des yeux. | | | | |
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| art | | | La tranquillité de la plume - au service de la vibration des lignes tracées ; le tableau tranquille ne peut être ni noble ni beau, même s’il est juste et vaste. | | | | |
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| art | | | La première source de l’ennui, dans la littérature et la philosophie, ce sont la banalité du style et la vulgarité du langage ; la seconde – les tristes litanies sur le savoir et la vérité. L’écrivain, et donc le philosophe, doit être poète et chanter l’extase des beautés nées ou des consolations naissantes, ou, à défaut, - « la vérité des passions et la vraisemblance des sentiments » - Pouchkine - « истину страстей и правдоподобие чувствований ». | | | | |
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| art | | | Rien d’exceptionnel dans le savoir ou dans l’intelligence de Dostoïevsky ou de Nietzsche ; il est ridicule de les comparer sur ces dimensions : « Son [Dostoïevsky] savoir n’était pas moindre que celui de Nietzsche, mais il savait aussi ce que Nietzsche ne savait pas » - Berdiaev - « Oн знaл нe мeньшe, чeм знaл Hицшe, нo oн знaл и тo, чeгo Hицшe нe знaл ». Ils ne sont grands que par la qualité du son et du ton, des mélodies et des intensités. Dostoïevsky connaît l’angoisse du Bien (l’amour, le Christ, la liberté), condamné à rester dans le cœur (le corps), et il la rend par une incessante suffocation. Nietzsche connaît la divinité du Beau (l’âme, la création, l’angélisme), dont la noblesse autocratique exige la subordination tragique des autres fibres, fussent-elles divines. | | | | |
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| art | | | Tout art est dans la musique – verbale, picturale, sonore, philosophique. L’artiste, en nous, c’est notre âme, mais sa musique, son fond, doit être portée par la forme – les mots, les idées, les images – la tâche de notre esprit. L’esprit s’entend bien avec l’âme, mais reste désarmé face au cœur insondable, d’où l’impératif d’artiste – mettre le Beau au-delà du Bien. | | | | |
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| art | | | S’éloigner de la réalité est un bon moyen pour se rapprocher du rêve ; la grandeur de Hugo et Dostoïevsky y doit beaucoup – tous leurs personnages sont irréels, contrairement à Balzac, Stendhal, Flaubert, chez qui on devine facilement un voyou, un ambitieux, un imbécile, tous bien réels. Aucune belle idée, et encore moins aucune belle image, ne peut surgir d’une source réelle. | | | | |
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| art | | | Toi, en tant qu’un ange, tu dois nourrir ton écriture au même degré qu’en tant qu’une bête. L’erreur serait de ne convoquer qu’une seule de ces facettes. Ce n’est pas la fausseté, qui en résulterait, mais la banalité. « Un homme très particulier est souvent écrivain ordinaire et vice versa »* - Chestov - « Очень оригинальный человек часто бывает банальным писателем и наоборот ». L’originalité d’un homme est dans un déséquilibre entre ses deux facettes ; l’originalité d’un écrivain – dans leur fusion harmonieuse. | | | | |
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| art | | | Le contraire de l'art n'est pas ce qui est hideux, mais ce qui n'est que réel. Seul un non-artiste peut pratiquer l'art réaliste. | | | | |
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| art | | | Jadis l’art s’entourait d’une aura, d’un mystère, d’un sacré, qui faisaient de l’artiste un prêtre du Beau artificiel, complétant le Beau naturel. « L’art de la seconde moitié du XX-me siècle perdit le mystère » - A.Tarkovsky - « Искусство второй половины XX-го века утеряло тайну ». L’absurde se substitua au mystère, le sacrilège – au sacré, la grisaille – à l’aura. L’artificiel inimitable est évincé par le naturel commun. | | | | |
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| art | | | Le poète s’impose des contraintes, portant sur le choix de rythmes, de verbes, d’images essentiels, et de choses et d’événements inessentiels. La beauté naît de beaucoup d’exclusions. « Le poète se reconnaît à la quantité de pages insignifiantes qu'il n'écrit pas »* - R.Char. | | | | |
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| art | | | Le hasard, aujourd’hui, règne dans tous les arts dégénérés ; le chasser fut toujours un souci, inhérent à toute recherche de la beauté ; son élimination définitive étant clairement impossible, il faut en faire un allié, comme les pauses, dans la musique, peuvent ne gâcher ni le rythme ni la mélodie, et même les rendre plus pathétiques. | | | | |
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| art | | | Le but de la philosophie est le Beau verbal et la consolation face au fatal. Donc, au moins la moitié relève de la poésie : « Le but de la poésie, c’est le Beau, le Beau seul, le Beau pur, sans alliage d’Utile, de Vrai ou de Juste » - Verlaine. | | | | |
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| art | | | Du soi inconnu émanent des élans fous, que le soi connu métamorphose en musique rationnelle. « Les choses les plus belles sont celles que souffle la folie et qu’écrit la raison »** - Gide. | | | | |
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| art | | | Si vous êtes dépourvu de talent d’artiste, la priorité que vous donneriez à l’éthique aux dépens de l’esthétique, est une attitude sage et respectable ; d’ailleurs, si vous proclamiez la domination de l’esthétique sur l’éthique, ce serait une bêtise. | | | | |
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| art | | | En cherchant à rendre des sentiments vécus, beaux, authentiques, des sentiments à vivre, on ne fait pas de bonne littérature ; ce sont des sentiments imaginaires et nobles, des sentiments à rêver, qui amènent la belle littérature. | | | | |
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| art | | | L’harmonie sert aux enchaînements en continu ; elle n’est qu’un critère secondaire pour celui qui se dédie aux élans des seuls commencements. Le vraiment Beau voisine avec l’horrible. Dostoïevsky, qui, jamais, ne connut ni l’équilibre ni la paix, nous surprend : « La beauté est dans l’harmonie et le calme » - « В красоте гармония и спокойствие ». | | | | |
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| art | | | L’immobilité des commencements sert à résister à l’inertie des parcours. « Mon enthousiasme ne surgit que dans l’élan créateur initial ; tout ‘développement’ est perte d’intensité, sous le signe de la nécessité et non pas de la liberté »**** - Berdiaev - « Только первичный творческий подъём вызывал во мне энтузиазм; „развитие“ - охлаждение, под знаком необходимости, а не свободы ». Toutefois, le premier chaînon de cette chute n’est pas la perte de l’enthousiasme, mais le pâlissement de la beauté. C’est une question de style et non pas de liberté. D’ailleurs, dans les grands commencements il y a plus d’arbitraire noble que de liberté neutre. | | | | |
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| art | | | Écrire, c'est réussir à me passer d'enfilades et à faire briller mes perles poétiques dans les yeux de ma Muse nue, de Polymnie, sans même sa couronne de perles rhétoriques. Un but possible de l'écriture laconique : rendre autarcique chaque perle à part et voir dans leurs pénibles assemblages - des colliers d'Harmonie. « Écrire, c'est augmenter d'une perle le sautoir des Muses » - Sartre. | | | | |
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| art | | | Mon écrit n’offre que des habits ; au lecteur - d’y essayer son corps, son esprit ou son âme, pour qu’une beauté en surgisse. | | | | |
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| art | | | Mon état d’âme - ce désir difforme, cette voix du Bien - sert de commencement pour le chanter ; mais, en le chantant, un autre désir, inspiré par la forme naissante, surgit, - une voix du Beau. Le rêve musicalisé, c’est la rencontre de ces deux voix. « Je te chercherai par mes désirs ; je te désirerai en te cherchant » - Anselme - « Quaeram te desirando, desiderem quaerando ». | | | | |
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| art | | | La beauté dans l’art : un élan irrésistible vers une hauteur spirituelle, musicale, verbale, mystique. Aucune profondeur ne pallie à l’absence de hauteur. | | | | |
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| art | | | Sur leurs pages, ils déversent tant de matière, pour que quelque chose de joli en ressorte, tandis que l’apparition du Beau est due à une contrainte - à une séparation d’avec toute matière. Le Beau ne peut être qu’aérien, pour que son feu ne soit ni éteint par l’eau discursive ni écrasé par le souci terrien. | | | | |
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| art | | | L’image est belle, lorsque son intensité rehausse sa forme et ses idées approfondissent son fond. | | | | |
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| art | | | Dans un bel écrit poétique, le sens est embelli par le son, et le son est ennobli par le sens. | | | | |
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| art | | | Le parcours, conduisant à l’émerveillement devant une belle écriture : ses mots, ses métaphores, ses pensées, tes requêtes, les unifications, ton illumination. Une seule de ces étapes manque, et la merveille finale, rapidement, se dissipera ; le viscéral ne sera que squelettique. | | | | |
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| art | | | La haute couture s’adresse au beau corps, dont la beauté gagnerait à se couvrir d’un bel habit, au milieu des admirateurs. L’art aphoristique fait presque la même chose : il n’offre que l’ornement, prévu pour une belle âme, qui serait fière de le porter – dans la solitude. | | | | |
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| art | | | On commença par séparer l’émotion et la beauté, et l’on comprit que la création, c’est-à-dire la traduction des états d’âme, devenait inutile, puisque la beauté sans frissons, c’est-à-dire la joliesse, se fabrique – l’histoire de la dégénérescence de l’art. | | | | |
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| art | | | C’est la crédibilité égale de leurs contraires qui prouve la médiocrité des poses ou des pensées. La médiocrité des négations, en revanche, est souvent signe d’intelligence, d’élégance et de noblesse. La beauté poétique ou intellectuelle se repose sur un flagrant déséquilibre - qui est en même temps une fermeté - entre ce qui s’affirme et son opposé. « Le poète est l’homme de la stabilité unilatérale »** - R.Char. | | | | |
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| art | | | C’est par l’âme, et non pas par l’esprit, qu’il faut tendre vers le Beau. L’esprit ne conduit que vers les impasses, les désespoirs, l’absurde. C’est pourquoi tant de spirituels se contentent du médiocre, ayant échoué dans la poursuite du Beau. | | | | |
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| art | | | À l’artiste, la Beauté donne des ailes et ainsi l’éloigne de tous les soucis terrestres, même de ceux, qui sont d’origine divine, tel le Bien. L’art est le culte du lointain, et ce lointain, dans le meilleur des cas, c’est la Hauteur. | | | | |
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| art | | | La racine d’un arbre d’art doit comporter des solutions du Vrai, des problèmes du Beau, des mystères du Bien, et sa finalité devrait être des fleurs ou des fruits ou des ombres. | | | | |
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| art | | | Quand on voue un culte au Beau, on perçoit tout appel, en paroles ou en actes, au Bien et à la Justice comme une platitude voire une bassesse, leur seule traduction noble étant peut-être une pitié, silencieuse ou pétrifiée. | | | | |
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| art | | | Le scientifique approfondit le Vrai ; le moraliste rend plus vaste le Bien ; mais chez les meilleurs d’entre eux se manifeste la hauteur du Beau – ils se mettent au-delà du Vrai et du Bien, ils deviennent artistes. | | | | |
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| art | | | Ce qu’ils appellent art moderne est au service des marchands, qui, à leur tour, suivent la demande des hommes d’affaires. Tous les phares de la beauté sont éteints. « L’art est au service de la beauté, et celle-ci est le bonheur de maîtriser la forme »** - Pasternak - « Искусство служит красоте, а красота есть счастье обладания формой ». La forme artistique, organique, devint forme mécanique, robotique. | | | | |
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| art | | | Dans l’art (musical, philosophique, poétique), il y a trois sortes d’intuition, qui peuvent réveiller un génie imprévisible, – l’inconsciente, la profonde, la hautaine. La première famille – Bach, Mozart, Tchékhov ; la deuxième – Kant, Rilke, Valéry ; la troisième – Byron, Hölderlin, Nietzsche. L’homme, c’est-à-dire le maître, n’y est presque pour rien ; c’est une étincelle divine qui illumine leurs œuvres. La conscience, la profondeur, la hauteur, sans intuition, n’aboutissent à la beauté que grâce à la sobre maîtrise de l’homme, avec un talent purement humain et qui ne serait qu’un instrument auxiliaire. | | | | |
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| art | | | Les temples du Beau s’érigent en hauteur ; mais lorsque ses idolâtres ont la chance ou le don d’atteindre la profondeur morale ou scientifique, ils sont tout étonnés et ravis de trouver du Beau et dans le Bien et dans le Vrai. | | | | |
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| art | | | Dans ton écrit, tu as beau ne viser que des fleurs (des états d’âme), il en surgira, immanquablement, un arbre d’esprit, structuré par des idées, qui approfondissent les racines et étendent des ramages. Mais la beauté de l’ensemble doit consister en qualité d’accès aux fleurs, c’est-à-dire – dans le style. | | | | |
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| art | | | Jadis, l’artiste partait de ses propres images, pour arriver au tableau des choses, existantes ou pas ; aujourd’hui, il part des choses évidentes, dont il n’exhibe que des images communes. « Ce qui, jadis, relevait de l’esprit est évincé par des illustrations » - Adorno - « Was einmal Geist hieß, wird von Illustration abgelöst ». Le mot éclatant est vaincu par l’image terne. | | | | |
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| art | | | La beauté intérieure d’un écrit est dans sa musicalité ; sa beauté extérieure – dans la richesse, la nouveauté, l’élégance et la profondeur des questions que sa lecture provoque. | | | | |
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| art | | | Ils écrivent pour remplir les rayons de la consommation de masse ; j’écris pour les goûts qui, peut-être, n’existent même pas. Mais l’âme est faite pour cuisiner ou goûter de la beauté, irrésistiblement. Dans une société sans âme, aucun rayon n’est plus prévu pour la beauté gratuite, désormais non-nutritive. | | | | |
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| art | | | Ce n’est certainement pas l’ambition qui me pousse à écrire, mais la beauté recherchée des mots à naître pour chanter mes états d’âme. | | | | |
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| art | | | La beauté de l’être se sculpte dans une harmonie paisible ; la beauté du devenir – dans un élan mélodieux. Le talent est dans leur entente rythmique. « L’élan exclut la tranquillité, cette condition indispensable du Beau » - Pouchkine - « Восторг исключает спокойствие, необходимое условие прекрасного ». | | | | |
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| art | | | Le beau se hisse du charme harmonieux du joli à l’élan vertigineux du sublime ; il est dans le devenir créateur, comme le bon intraduisible est dans l’être – la hauteur et la profondeur, l’axe vertical, que complète le vrai horizontal. | | | | |
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| art | | | Évidemment, l’unité entre une chose réelle et son reflet dans l’art est impossible ; la première flotte dans le chaos (ou l’harmonie, ici ce sont des synonymes) d’une Création magique, divine, et la seconde est fruit de nos pauvres représentations humaines. C’est avec la chose représentée qu’il faut comparer les objets artistiques ; les deux se réduisent aux arbres à variables, et leur unité consiste en possibilité d’une unification de ces arbres. | | | | |
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| art | | | Aujourd’hui, la foule (ou des règlements écrits) est le seul juge en politique, en esthétique, en éthique ; l’écrit, qui s’adapta à ses goûts, est plus pitoyable que l’image, qui n’exige pas la présence d’une âme et n’a nul besoin de l’esprit, les yeux passifs se nourrissant des écrans. « Où l'image tient lieu de la parole, la matière évince l'esprit » - A.Suarès. | | | | |
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| art | | | Les plus fastidieux des écrits littéraires visent une lecture unique, tandis les choses intéressantes devraient admettre des chemins d’accès multiples, grâce aux variables dont l’auteur aurait muni l’arbre de son discours. « Le charme de l’art réside dans la quantité de manières de voir la même chose » - Valéry. | | | | |
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| art | | | La beauté, c’est-à-dire la hauteur, d’une forme artistique doit être durable, c’est-à-dire donner l’envie d’y retourner. Or, en te penchant sur des choses basses, banales ou conformistes, chaque retour à la forme, jadis séduisante, la ternira, fera affleurer l’ennui de ces choses et ressentir la servitude de ton esprit, qui n’aura pas averti à temps ton âme libre. La durée artistique est question des contraintes. | | | | |
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| art | | | Le seul élément décisif, pour former un vrai style, ce sont les métaphores. La seule véritable grandeur d’écrivain est dans les métaphores et non dans les récits, les tableaux, les abstractions, les idées, les jugements, les positions. La métaphore – une beauté laconique, portée par une noblesse. Le style – des rituels, dédiés aux métaphores. | | | | |
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| art | | | Tu as deux juges en esthétique : un goût exigeant et une sensibilité capricieuse. Et La Bruyère exagère : « Du même fonds, dont on néglige un homme de mérite, l’on sait encore admirer un sot » - on y devine une sensibilité et point un goût. | | | | |
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| art | | | Les enfants, le peuple, l’élite - ces trois destinataires définissent trois sortes de littérature : le conte de fées initiatique fait croire à l’existence d’un monde invisible et magique ; le livre moralisateur réveille de bons sentiments dans les parcours des humbles matures ; un style noble établit le culte de la beauté pure et haute, quel que soit ton âge. L’élite s’étant fondue dans la masse, exercer une influence, ce rêve des intellectuels français, n’a de place que dans le deuxième genre ; il est juste bon pour la marche et de peu d’effet sur la danse. | | | | |
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| art | | | Les dieux sont plus souvent querelleurs ou rivaux plutôt qu’alliés ou frères. D’autant plus précieuse est l’alliance entre Apollon et Éros, dans l’amour (la beauté féminine et le désir masculin) et dans l’art (la beauté comme but et l’excitation comme prélude de la création). « L’art est un appétit de l’âme en quête de volupté »*** - A.Suarès - Zeus et Athéna, la volonté et l’intelligence, se fusionnent dans notre esprit qui entretient la soif de l’âme. | | | | |
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| art | | | Il y a trois sortes d’écrivain : ceux qui sacrifient le Beau personnel au nom du Bien universel ; ceux qui abandonnent ce Bien pour ce Beau ; enfin ceux en cherchent l’équilibre et qui sont donc philosophes. Et c’est le talent qui munit ces deux dimensions de grandeur, de noblesse et de véracité. | | | | |
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| art | | | Du même noble état d’âme peuvent surgir aussi bien une grisaille qu’une illumination. Ne pas se laisser abuser par cet état (le fond), ne tenir, ne garder, ne soigner que la beauté et l’intelligence (la forme). | | | | |
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| art | | | Un artiste a deux regards : celui du créateur et celui de l’admirateur. Pour le second, une page, que le premier vient de griffonner, serait un lac, dans lequel se reflète une beauté. Frappé par celle-ci, le second regard est d’abord conquis et jaloux, avant de se rendre compte, que c’est l’œuvre du premier, du jumeau. « Dans son travail, un bon styliste doit éprouver la volupté d’un Narcisse »** - K.Kraus - « Ein guter Stilist muss bei der Arbeit die Lust eines Narzissus empfinden ». | | | | |
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| art | | | On est artiste lorsque l’esthétique et la forme dominent la didactique et le fond. | | | | |
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| art | | | La réalisation d’un beau rêve n’est jamais belle – le contraire de la vie : « La vie n’est jamais belle, seulement ses images dans le miroir de l’art » - Schopenhauer - « Das Leben ist nie schön, sondern nur die Bilder des Lebens im Spiegel der Kunst ». | | | | |
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| art | | | Dans tout écrit littéraire se rencontrent, se dévisagent et se mélangent l’homme et l’auteur. L’homme n’y peut apporter que la honte de notre Bien, inaccessible par l’acte ; l’auteur doit servir le Beau, au-delà du Bien et du mal. Flaubert voulait exclure l’auteur et Nietzsche – l’homme. Le premier échoua dans ses finalités ; le second triompha avec ses commencements. | | | | |
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| art | | | Deux genres d’écrit que je vise : la profondeur traitée par la hauteur, la rencontre de l’intelligence et de la noblesse ; ou bien une incursion sur terre, en mode chant, danse ou émerveillement, le primat de la beauté. | | | | |
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| art | | | Les choses de ce monde portent déjà, mystérieusement, tant de beautés ; celles-ci sont mises en valeur par ton regard d’artiste ou de penseur. Ta sensibilité les perçoit en profondeur et ton regard, c’est-à-dire ton style, les valorise en hauteur. | | | | |
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| art | | | L’art : plonger dans la profondeur, sans la certitude de remonter avec une perle ; polir la perle trouvée, sans savoir dans quelle couronne elle s’incrusterait ; tresser la couronne, sans savoir quelle tête serait digne de la porter. L’art : savoir sacrifier la vie pour vivre. L’art : cultiver la beauté désintéressée n’ayant pas besoin de se prouver par une application. | | | | |
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| art | | | La création artistique doit être toujours au-delà du Bien, puisque celui-ci est intraduisible en actes (gestuels ou plastiques) ; les commencements doivent s’inspirer du Beau, et les finalités reconstruites par le Vrai. | | | | |
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| introduction bien | | | BIEN : Devant les assauts méthodiques de la machine, le Bien, avec le beau et le mystère, fait partie des derniers bastions. On ne peut plus, hélas, claironner en les déclarant inexpugnables ou imprenables. Un travail de sape introduit dans nos châteaux assiégés des hérauts de charité proclamant la conscience en paix, des mercenaires de la joliesse dressant des étendards mercantiles, des messagers pseudo-mystérieux porteurs d'images cryptiques à usage mécanique. | | | | |
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| chœur bien | | | AMOUR : Il est très facile de se rendre compte qu'on n'est plus amoureux : on perd l'envie d'être bon avec tout le monde et l'on se résigne à être une crapule comme tous les autres. Aimer, c'est sentir, que tout le Bien et tout le beau se donnèrent rendez-vous aux bouts des doigts ou des yeux aimés. Savoir se passer de juges et de justice. | | | | |
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| chœur bien | | | VÉRITÉ : Les vérités vivent dans un pays ou l'on ne reçoit qu'un seul ambassadeur des hommes, leur cerveau. La bonté, comme la beauté, y sont des agents secrets, pour faire parler le vrai, méfiant et évasif. Au lieu d'envahir la vérité, il vaut mieux lui imposer des échanges de type colonial : ses matières premières contre ton savoir-écrire. | | | | |
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| bien | | | Du bon usage des libertés : la liberté éthique, découverte dans le sens du sacrifice ou de la honte, nous rend fraternels ; la liberté esthétique, sur l'axe du Bien, faisant tourner à la même intensité artistique les valeurs opposées, nous rend créateurs. | | | | |
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| bien | | | Le Bien ne se manifeste que dans le Beau. Le Vrai maintient la forme du Beau. Le Bien en sacre le fond. | | | | |
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| bien | | | Le double miracle, éthique et esthétique, de la conscience : le Bien inexprimable et l'Intelligence qui s'exprime. | | | | |
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| bien | | | La mathématique ensembliste se prête à merveille au travail de représentation du monde matériel ; pour trouver un parallèle pour le monde des valeurs métaphysiques, la musique semble en être le prolongement le plus évident : rien ne rend mieux nos rapports avec le Bien et le beau, rapports instantanés, que toute continuité condamne au Mal ou à l'inexpressivité. | | | | |
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| bien | | | L'éthique n'échappe à l'ironie que par ses moyens esthétiques. L'esthétique ne peut s'appuyer sur l'ironie que si elle se donne des fins éthiques. | | | | |
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| bien | | | Aphrodite, touchant la matière, deviendrait un démon ; si tu tiens au beau, au Bien et à l'intelligence, libère-toi des choses et ne t'attache pas à l'action. | | | | |
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| bien | | | Ni le beau ni le vrai n'ont de contraires intéressants ; ils n'ont que des complémentaires, tels ennui ou rêve ; de même, le Bien se complète par l'ironie, et puisque le Bien est divin, on est tenté d'attribuer l'ironie - au Satan ; j'ai beau chercher ceux qui maîtriseraient les deux, je ne trouve que Dostoïevsky. La profondeur de nos démons reflète la hauteur de notre ange - cette formule goétique ne s'applique qu'à ceux qui connurent la souffrance ou la pureté ; elle exclut les repus de la terre. | | | | |
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| bien | | | Le sens de la pitié commence par le renoncement à l'ambition, c'est pourquoi les femmes ont la dent moins dure que les hommes. Le sens du beau commence par le visage de femme, c'est pourquoi il y a si peu de femmes-artistes et pourquoi, pour certains, la vérité occidentale est dévoilement d'Orientales. | | | | |
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| bien | | | Le Bien n'est peut-être que sym-bolique, l'Un platonicien ; c'est dans le multiple, le dia-bolique, que s'incarne le mal. La parabole va au symbolique, l'obole sied au diabolique. C'est pourquoi l'inventeur de nouvelles variables - le créateur d'inconnus de Nietzsche - cherche dans l'unification un rachat ou un équilibre. « L'harmonie est l'unification, la pensée commune de ce qui pense séparément »*** - Pythagore, qui mérite vraiment son titre d'Apollon Hyperboréen ! | | | | |
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| bien | | | Le mal éthique, comme la barbarie esthétique, ont pour origine l'application de la facilité de la vérité à la déraison du bon ou au chaos du beau. La préférence du littéral au figuratif. « Le littéral, c'est le barbare »* - Adorno - « Das Barbarische ist das Buchstäbliche ». C'est quand on arrive à vivre de métaphores qu'on devient homme de bien. Le barbare ne perd jamais le contact avec ce qu'il évoque, c'est un homme fermé ; l'homme Ouvert vit de ses limites - que le littoral m'est plus sympathique que le littéral ! | | | | |
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| bien | | | Le vrai ne se juge qu'en profondeur - d'où le peu d'intérêt que je lui porte. Le beau m'emballe par la hauteur - d'où mes démangeaisons aux épaules. Mais le vrai casse-tête, c'est le bon, qui ne convainc que par l'absence de toute épaisseur, de toute propagation, tout en étant à l'opposé de la platitude et de la clôture, c'est un Ouvert vivant de ses limites inaccessibles. | | | | |
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| bien | | | Chez les Grecs et les Russes, le beau et le bon se fusionnent aussi étroitement que, chez les Romains et les Français - le beau et le vrai (le compromis entre les deux serait une philocalie, l'union des trois). Le mot de Dostoïevsky : « Le monde sera sauvé par la beauté » - « Красотой спасётся мир » - mènera les premiers vers la bonté et les seconds - vers la vérité : « Ce qui s'y présenta comme une beauté s'avérera vite une vérité » - Schiller - « Was wir als Schönheit hier empfunden wird bald als Wahrheit uns entgegengehn ». C'est d'autant plus frappant que la seule beauté, d'après Dostoïevsky, c'est le Christ, celui même qui disait être la Vérité ! | | | | |
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| bien | | | Je suis à l'œuvre du mal, dès que je me sens débarrassé de la honte. Mais même la conscience d'être en faute, face à l'omniprésence du mal, n'est guère un antidote. Le mal se faufile dans toute œuvre du bien, comme le terrible précède le beau. | | | | |
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| bien | | | L'effroi, le jour où je me dirai : il ne reste plus un SEUL beau livre, que je n'aurais pas encore lu ; et la conscience, jusqu'à présent étouffée par la bonne lecture, qui se remettra à me tarauder de plus belle. « De bons livres plus une conscience en paix, voilà la vie idéale » - Twain - « Good books and sleepy conscience : this is the ideal life ». | | | | |
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| bien | | | Le vrai appartient à la raison ; le beau réside dans l'âme. Mais nos rapports avec le Bien se forment à travers l'un ou l'autre : « le beau est un enjeu terrible ; pour le gagner, le diable défie Dieu, et l'âme humaine est ce champ de bataille » - Dostoïevsky - « красота страшная вещь, здесь Бог с диаволом борется, а поле битвы - сердца людей ». | | | | |
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| bien | | | De l'irréductibilité des sens : dans le Bien, le beau ne doit jouer aucun rôle ; dans le beau, il faut aller au-delà du Bien. La pitié est la valeur extrême du Bien, il faut donc aller même au-delà de la pitié, devenir impitoyable - tel est le message - nullement anti-humaniste ! - de Nietzsche ! Mais la pitié est aussi une des valeurs extrêmes du vrai, « qui nous conduit sur les bords privés de mots, où subsistent seules la pitié, la tendresse et l'amertume »** - Valéry. | | | | |
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| bien | | | La sublimation du mal, par le ton de mon verbe, ne le ramène pas au royaume du Bien : la profanation du Bien, par l'action de mes bras, l'entache du mal indélébile. La sublimation est une opération d'esthétique et non pas d'éthique. | | | | |
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| bien | | | La honte face au Bien inaccessible, le sacrifice au nom du beau - ce sont nos faiblesses ; tandis que tout usage de notre force est banal et presque mécanique : « L'originel ne peut apparaître que dans la faiblesse »** - Hölderlin - « Das Ursprüngliche kann nur in seiner Schwäche erscheinen ». | | | | |
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| bien | | | L'idée est ce qui doit être justifié ; la bonté et la beauté sont mouvements d'âme se passant de toute justification ; ce qui est dit de bonté - donc, des idées - n'est pas bonté, et dire, que « la beauté est idée, beauté et vérité sont une seule et même chose » - Hegel - « die Schönheit ist Idee, so ist Schönheit und Wahrheit dasselbe », est inepte ! | | | | |
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| bien | | | La liberté, si importante en éthique, est inutile en esthétique : la grâce ou le donné s'y passent de notre liberté et vont tout droit à l'âme, sans interpeller notre volonté. « La liberté n'est pas de décider, mais d'être décidé » - Enthoven - la liberté est de savoir au nom de quel sacrifice je décide et au nom de quelle fidélité je suis décidé ! | | | | |
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| bien | | | Ils ont beau aller au-delà du beau et du hideux (Baudelaire), ou du Bien et du mal (Nietzsche), la bonté et la beauté, inséparables de l'âme, nous rattrapent tous. Les plus obtus, ou les plus rapides, ou les plus sourds, s'imaginent y tomber seulement sur le vrai livide ou sur l'être insipide et se mettent à hurler à la mort de Dieu, tandis que, par cette fission, c'est leur propre vie qui fiche le camp au profit de la seule cervelle. | | | | |
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| bien | | | Le vrai Mal ne sort blanchi d'aucun confessionnal ; le Mal est, par définition, sans rédemption possible ; il est sécrété, chaque fois que l'âme croit avoir entendu une réponse à son interrogation du Bien, ce grand muet, contrairement à ce grand orateur qu'est le Beau. | | | | |
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| bien | | | Les valeurs métaphysiques n'ont pas de négation : le Bien, qui nous travaille, n'a pas besoin d'un Mal, qui n'existe que dans l'acte et jamais - dans le cœur, comme le frisson du Beau dans l'âme n'a rien à voir avec le frisson du dégoût dans les yeux ou dans la raison. | | | | |
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| bien | | | La liberté dans notre métaphysique : le Bien n'est pensable que grâce à la liberté de faire des sacrifices ; le vrai ne se fixe que dans la fidélité au langage, au libre arbitre dans la construction de modèles ; mais le beau n'a aucun rapport avec la liberté, l'art est une liberté en soi. | | | | |
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| bien | | | Deux lamentables artifices, fondés sur une négation mécanique : Baudelaire et Nietzsche, s'imaginant qu'en renonçant au beau ou au bon, on puisse les rejoindre, les réinventer ou les réévaluer au-delà du Bien et du sublime, qui, eux, sont toujours en-deçà de nos épidermes, cervelles et âmes. « J'ai pétri de la boue et j'en ai fait de l'or » - Baudelaire - mais la boue perce. | | | | |
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| bien | | | Génie du Mal est une élucubration jamais réalisée ; tout génie porte haut son cœur d'humaniste ; la seule hiérarchie verticale, qui ne s'écroule pas sous un regard croisé du vrai, du beau et du Bien, est donc la hiérarchie des talents. Aucun génie que je connaisse ne manque de noblesse ; celle-ci en fait partie intégrante. | | | | |
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| bien | | | Pour survivre ou seulement pour pouvoir vivoter sans trop de cauchemars ni remords, le Bien, plus que de cécité, a besoin de paralysie. Le Bien conscient ou agissant est un imposteur. Le Bien est une langue muette : « Le Bien, c'est une langue, qu'entend le sourd et voit l'aveugle »* - Twain - « Kindness is the language which the deaf can hear and the blind can see ». Homère, découvrant le beau, Œdipe découvrant le vrai, en deviennent aveugles. | | | | |
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| bien | | | Trois modes de manifestations métaphysiques chez l'homme : la nécessité, la création, le miracle - l'inéluctable du vrai, l'irrésistible du beau, l'incompréhensible du bon. « La source du Bien est à chercher non pas dans le fixe et l'habituel, mais dans le miracle » - Bakhtine - « Добра надо ждать не от устойчивого и привычного, а от чуда ». | | | | |
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| bien | | | Pour Nietzsche, au-dessus, ou mieux, au-delà de tous les axes, Bien - mal, puissance - maladie, nihilisme - acquiescement, surhomme - dernier homme, seigneur - esclave, ce qui compte, c'est la mesure dite intensité, la pose, véhémente et incohérente, et non pas une position, sobre et argumentée. Pour se permettre d'être impitoyable et éhonté, par combien de hontes et de pitiés avalées a-t-il dû passer ! Et de même, Platon, avec ses diatribes contre la démocratie et les poètes dans la cité. On ne connaît que trop les positions des philosophes ; on n'en connaît pas assez les poses. De Vinci ou Valéry, apportant à l'art davantage d'intensité, en incluant la science au même axe artistique. Héraclite, chantant l'harmonie d'opposés. | | | | |
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| bien | | | Le plaisir, intellectuel ou sensuel, humain ou animal, telle est l'origine de mes penchants mystique et esthétique. Mais le Bien défie toute explication d'origines ou de causes, aucun passage de l'être au faire n'y est percevable. Les sermons et discours n'y mènent nulle part, n'y sont crédibles que le chant, la prière ou la honte. | | | | |
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| bien | | | La vertu, aujourd'hui, est si bien calculée, si sage et presque intelligente, que, sur ce fond, le vice apparaît comme plutôt sympathique et naturel. On n'est plus au bon vieux temps, où n'importe quel Pécuchet, ayant effleuré quelques almanachs, pouvait clamer que la vertu « est belle, car le vice est bien bête » - Flaubert. | | | | |
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| bien | | | J'ai vécu au milieu des sauvages, qu'aucune modernité n'avait déviés de leur état de nature, et de terribles violences et brutalités constituaient leur quotidien. Le vrai ne figurait guère à leurs horizons microscopiques, le beau n'illuminait point leurs firmaments bien bas, mais le bon était nettement plus présent dans leurs cœurs que chez les humanistes universitaires. Rousseau vit juste : l'état de civilisation, engagé sur la voie du vrai et du beau, nous éloigne du Bien. | | | | |
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| bien | | | Le Bien persiste, protégé par son mystère ; le Vrai existe, puisqu’il est une solution ; mais le Beau est suspendu entre le mystère fugace et la solution tenace. C’est pourquoi, à côté du cœur et de l’esprit, l’âme est la plus vulnérable et même volatile. Elle s’éteint dès qu’on n’écoute plus la musique, qui est la nourriture de l’âme. « Que suis-je venue faire dans ce monde ? - écouter mon âme » - Tsvétaeva - « Что я делаю на свете? - Слушаю свою душу ». | | | | |
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| bien | | | La seule haute félicité au monde est le frisson - enthousiaste ou tragique - devant le miracle de la vie (le beau) ou de l'homme (le Bien). La rencontre de ces deux frissons s'appelle amour, ce nom inconnu, qu'on donne souvent au Dieu connu. L'amoureux se sent Dieu ou en est le plus proche. | | | | |
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| bien | | | La logique rend limpides nos rapports avec le vrai ; le goût justifie nos enthousiasmes face au beau ; mais rien ne calme nos hontes et nos doutes devant l'énigme du bon - ni la volonté ni l'humilité ni la justice ne peuvent y être juges. Et la philosophie, au lieu des litanies pseudo-logiques à la gloire de la vérité et des sermons pseudo-esthétiques pour la défense de la beauté, devrait se pencher, avant tout, sur les prières balbutiantes au nom du Bien. | | | | |
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| bien | | | Pauvreté du dictionnaire : la liberté-grâce de l'esthétique n'a pas grand-chose en commun avec la liberté-ascèse de l'éthique et encore moins - avec la liberté-regard de la mystique. | | | | |
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| bien | | | Qu'est-ce que la vertu ? - l'art de créer un équilibre entre le désir et la réalité. Tout vice naît par excès ou par défaut, soit de désir soit de réalité. | | | | |
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| bien | | | La liberté, dans les affaires de l'amour ou du Bien, ne sert à rien ; dans les deux cas on subit un profond esclavage, qui nous fait rêver de hauteur ; dans l'amour, on devient regard, pour voir dans l'objet adoré toute la beauté du monde, et dans le Bien, on devient ouïe, pour écouter sa conscience silencieuse et désorientée. | | | | |
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| bien | | | Mesurer, sur les axes métaphysiques du Bien, du beau et du vrai, est une opération assez banale ; c'est le choix d'origines et d'unités de mesure qui est délicat. Sur l'axe du vrai, l'origine est dans l'axiomatique et l'unité - dans l'élégance déductive ; sur l'axe du beau, l'origine est désignée par le libre arbitre du goût et l'unité s'évalue par rapport aux autres artistes ; enfin, sur l'axe du Bien, l'origine coïncide avec le commencement de tout acte et l'unité est dictée par l'intensité de la honte. | | | | |
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| bien | | | Il est très instructif de se rendre compte que les critères, à l'origine de ces couples d'opposés : le talent - pour beau-inexpressif, l'action - pour Bien-mal, l'intelligence - pour vrai-faux, sont si profondément différents, que chacun d'eux est presque inapplicable aux deux autres couples. | | | | |
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| bien | | | Le beau et le bon surgissent avant le vrai ; l'émotion et la honte - avant la pensée ; le cogito est postérieur au rubeo : « J'ai honte, donc je suis » - V.Soloviov - « Я стыжусь, следовательно, существую ». | | | | |
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| bien | | | On doit posséder le vrai ; on veut faire le bien ; mais le beau, on ne peut qu'en attendre des caresses. Et puisque aucun sauveur, aucun illuminé, aucun prophète ne s'était jamais intéressé au beau, je dirais, une fois de plus, qu'au commencement, peut-être, n'était ni la charité de l'amour, ni la vérité du verbe, mais la Caresse du regard. Le beau, c'est une désespérance qui soulève, le Bien - une espérance venue du fond de la terre, le vrai - une plate certitude. | | | | |
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| bien | | | La beauté n'est pas une lumière, mais déjà une réfraction par le prisme de mon âme ; le retour aux sources n'a pas de sens. Le mal n'est qu'une zone virtuelle du spectre d'une lumière des actes ; avec un prisme exigeant, j'arriverai toujours à l'afficher sur l'écran de mon âme, quel que soit l'acte. | | | | |
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| bien | | | Ils cherchent la consolation dans la banalisation ou la conceptualisation du mal, tandis qu'elle est dans la conscience de la grandeur d'un Bien inarticulable ou d'un beau bien articulé. | | | | |
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| bien | | | Il n'existe ni vérité absolue, ni liberté absolue, ni beauté absolue ; il n'existe que le Bien absolu, puisqu'il n'est traduisible dans aucun autre langage que celui de notre cœur, avec sa muette et irréfutable éloquence. Mais tout ce qui est beau est bon : « Ce qu'on dit sur 'beau' s'applique à 'bon' » - Wittgenstein - « What has been said of 'beautiful' will apply to 'good' ». | | | | |
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| bien | | | Le Bien n'est qu'un appel passif de l'amour ; l'amour, comme le beau, a pour organe - l'âme fière, tandis que le Bien loge dans le cœur chétif. Rien de commun, en revanche, entre le Bien et le beau : le beau a aussi bien sa source que ses effets, pleins de grandeur et de puissance, tandis que le Bien n'a qu'une source, vouée à la faiblesse et à l'inabouti. Et Plotin : « Le Bien est l'au-delà et la source du Beau » - ignore, que l'au-delà du Beau est l'esprit et sa source - l'âme. | | | | |
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| bien | | | Chercher le Bien d'après les actes est aussi illusoire que juger le beau d'après son succès commercial. « Il faut mépriser ce qui est jugé beau par la loi et bon par la victoire »** - Gorgias. | | | | |
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| bien | | | Une manière sure de t'éloigner du Bien - croire en possibilité de ses traductions fidèles en actes. Aucun fanatisme du beau ne corrompt ta foi dans le bon. Le Bien n'est vrai qu'infondé. Il peut être cru, il ne peut pas être démontré. | | | | |
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| bien | | | Dans notre goût du beau, on sent une chiquenaude divine, mais le Bien intraduisible ne témoigne que de Son souffle. « La conscience est la présence de Dieu dans l'homme »** - Swedenborg. Cette parousie intérieure troublante s'accommode bien avec une apostasie extérieure calmante. Dieu s'absentant de temps à autre, les hommes en profitent, pour peupler leurs doutes avec une idole sachant illuminer, d'une pâle lumière, les plus ténébreuses et crépusculaires de leurs impétuosités. | | | | |
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| bien | | | La bonté et la beauté comportent toujours une dose de vérité, mais la vérité est toujours vide. On ne peut que la flanquer de bontés ou beautés purement décoratives. La vraie bonté est toujours défi de la vérité de ce jour ; elle est donc un mensonge, mais : « la bonté et les mensonges valent mieux que mille vérités » - Greene - « kindness and lies are worth a thousand truths ». | | | | |
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| bien | | | Le Bien souverain : pouvoir tenir à l'excellence, c'est à dire, sur l'axe, que je trace moi-même, avoir l'audace de me (dé)vouer à la valeur la plus noble, la plus brillante ou la plus intelligente, à laquelle s'adonnera ma voix, mais me servir de tous les registres de cet axe, pour ma musique ouverte. | | | | |
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| bien | | | Ne créent ni ne prient que les esclaves. Esclaves d'une passion ou d'une vision. Devenus maîtres, ils se mettent à produire. Œuvres et autels se transforment en lignes de produits. On crée et prie devant le rêve, on produit dans la réalité : « Il n'y a plus de résolution symbolique, par le sacrifice, de l'excédent de la réalité »** - Baudrillard. | | | | |
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| bien | | | Le vrai Bien est insensé, exceptionnel et impuissant ; dès qu'il se croit universel et raisonnable, il se met au service du mal. « À cette impitoyable époque, parmi des folies, accomplies au nom du Bien universel, la bonté insensée, pitoyable ne disparut pas » - V.Grossman - « В ужасные времена, среди безумий, творимых во славу всемирного добра, бессмысленная, жалкая доброта не исчезла ». Comme la vérité allant au-delà du sens, comme la beauté dépassant les sens. Y rester attaché, sans qu'aucun regard ne nous surveille, même dans la solitude, - est notre plus beau mystère. | | | | |
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| bien | | | Ce qui est merveilleux sur la scène du monde, c'est que tout acte de bonté comporte, en même temps, des couleurs du beau et des grandeurs du vrai. « Impossible que cet univers fabuleux ne soit qu'une scène de lutte entre le Bien et le mal. Cette scène est trop large pour ce drame » - R.Feynman - « This marvellous universe can not merely be a stage of struggle for good and evil. The stage is too big for the drama ». L'ampleur du Bien s'y complète par la profondeur du vrai jeu et surtout par la hauteur du beau décor. La vraie merveille, c'est la même intensité du mystère qui y enveloppe et l'espace et le temps. | | | | |
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| bien | | | Une étrangeté de notre vocabulaire spirituel : esprit et âme, ces deux faces d'un même organe immatériel, articulant le vrai et créant le beau ; tandis que le Bien, voué au stade de pure potentialité, fut placé dans un organe matériel – le cœur. | | | | |
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| bien | | | La certitude de notre débâcle finale rend vitale la tâche principale de la philosophie - la préservation de l'enthousiasme dans notre regard sur le monde (pour faire de nous des envoûtés éternels - Artaud). Même si nos maux essentiels sont incurables, la philosophie, c'est un poème de la santé opposé aux théorèmes de la maladie. Et puisque aucun système éthique ne nous sauve de l'abattement, la philosophie ne peut compter que sur l'esthétique, pour reconnaître, humblement, qu'elle cherche à faire accepter le cosmétique pour le thérapeutique. La philosophie doit être de l'hypocrisie salutaire, anesthésiante, droguante. | | | | |
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| bien | | | La culpabilité, est-elle innée ou acquise ? Rousseau penche pour la seconde réponse, et moi, avec Tolstoï, - pour la première. Le Créateur nous tente par deux sortes d'énigmatique liberté : traduire la voix du Bien en actes, ou celle du beau – en création. Mais si la seconde liberté nous donne des ailes, la première nous conduit, inexorablement, au désespoir et à la honte. | | | | |
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| bien | | | La vraie culture est dans la redécouverte des traces du péché originel. Dès qu'on s'en sent inentaché, on se couvre de pâtés de barbarie. Mais ce n'est pas dans un passé qu'est placée la grandeur déchue de l'âme, mais dans la hauteur intenable, qu'aucune profondeur ne remplace. Le temps ne rachète pas ce dont nous prive l'espace. On exagère la nocivité du péché originel et n'insiste pas assez sur la monstruosité du péché final - de l'assassinat de la beauté, qui se déroule sous nos yeux. | | | | |
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| bien | | | La raison, chez Kant, a trois hypostases : guidée par la vérité pure elle est esprit, de retour à la bonne pratique elle est corps, soulevée par le don du beau elle est âme. L'esprit et l'âme s'acquittent fidèlement de leurs missions, tandis que le corps, agissant au nom du Bien, s'avère mauvais interprète, imposteur et corrupteur. De tout ce qu'il y a de merveilleux, chez l'homme, le Bien est peut-être le seul appel à ne se fier qu'au rêve et à renoncer à toute traduction en actes. D'où son prestige chez Socrate. | | | | |
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| bien | | | Le vrai dans la seule logique, le beau comme objet de l'esthétique, le Bien étudié par l'éthique, tout cela cerne les valeurs, mais ne renseigne pas sur les vecteurs. Il faut, pour cela, se mettre par-delà le domaine lui-même, pour l'observer à partir des frontières, qui ne lui appartiennent pas. | | | | |
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| bien | | | Sur son lit de mort, personne ne regrette de ne pas avoir tout fait pour sa carrière. Mais tous regrettent de ne pas avoir tout fait pour leur âme. Que la vie soit faite pour le bon et pour le beau, et non pas pour l'utile, est un joyeux mystère pour un poète, toujours renaissant, et un macabre problème pour un goujat agonisant. | | | | |
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| bien | | | Dans la vie, je commence par clamer, dignement, en homme ordinaire, que je préfère le Bien au mal ; ensuite, fièrement, en poète, je reconnais, que la musique du Bien est au-dessus du Bien ; et je finirai, humblement, en philosophe, par savoir créer de la même musique, à partir du mal, - au-delà de l'axe du Bien et du mal, le beau voisinant avec l'horrible. | | | | |
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| bien | | | Que j'agisse ou que je m'abstienne - ces deux lâchetés contre l'éthique ou contre l'esthétique – le remords me rattrapera, mais il est moins cuisant en absence de traces, d'où l'avantage, bien qu'insignifiant, de l'abstention. | | | | |
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| bien | | | Il n'y a que deux axes transcendantaux : le bon et le beau, et il est donc impossible d'aller au-delà du Bien et de la beauté, mais il est possible, grâce au talent, à l'intensité et à la noblesse, de se mettre au-dessus, en hauteur. Le firmament nous gratifie de ce qui est inaccessible à l'horizon, la maxime peut atteindre ce qui se refuse à l'aphorisme. | | | | |
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| bien | | | Pour atteindre le vrai, l'homme de science s'appuie sur les règles ; pour proclamer le beau, l'homme de goût érige des postulats ; mais pour adhérer au bon et passer à l'action, l'homme de cœur ne peut suivre aucune prescription. « Il ne peut pas y avoir de règles d'éthique » - Wittgenstein - « Es kann keine Sätze der Ethik geben ». Et l'adage chrétien - nul n'est bon - signifie, tout simplement, que nul ne peut faire le bien. On ne peut que le porter et en témoigner, les bras tombés. | | | | |
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| bien | | | Le Bien, c'est une pulsation inarticulée de ton cœur, ayant besoin d'une traduction. Trois interprètes se présentent : le bras, l'esprit ou l'âme – l'action, la raison, la beauté – le traître, le sophiste, l'artiste. « Il faut saisir les problèmes éthiques sous l'angle esthétique » - Kierkegaard. | | | | |
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| bien | | | L'étendue, ou la hauteur, de notre vie se détermine par une pesanteur éthique, nous chargeant de pitié et de honte, et par une grâce esthétique, nous élevant jusqu'à la création ou la noblesse. « L'action du créateur, c'est une tentative d'expier une faute commise sans préméditation »** - Pasternak - « Творческая деятельность есть заглаживание неумышленной вины ». | | | | |
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| bien | | | Dans le beau compte la pureté des fins (l'œuvre), dans le vrai - la pureté des contraintes (la logique), dans le Bien - la pureté des moyens (l'inaction). « Le Bien est transparent, le Mal transparaît » - Baudrillard. | | | | |
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| bien | | | Dans la cité du Bien, la liberté consiste à refuser le lien de cause à effet entre la musique du ressenti et la cacophonie du fait. Cette place devrait être réservée à la nostalgie d'une harmonie inorchestrable ou à la honte des instruments pipés. | | | | |
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| bien | | | La liberté est définie par la nature du passage à l'action : ses sources, ses dépassements, sa forme finale. Est libre celui qui, conscient des valeurs mystiques et esthétiques, les traduit en vecteurs éthiques. Et il faut être conscient, que les valeurs éthiques (les fichues vertus) n'existent pas ; ce n'est pas à l'éthique que de dicter nos choix pragmatiques. | | | | |
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| bien | | | Pourquoi n'y a-t-il ni Gnose de la laideur ni Gnose de la sottise, comme il y a une Gnose du Mal ? La rancune serait-elle plus vivace que la nausée ou le dédain ? | | | | |
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| bien | | | Le soi connu forme une conscience du monde, fondée sur l'esprit ; le soi inconnu forme une conscience du monde, fondée sur l'âme. Le rêve est cette conscience du réel, détachée de nos bras et de nos pensées, et tournée vers le Bien et le beau irresponsables. Mais « la conscience du rêve est la négation du rêve » - Jankelevitch – si cette conscience nage dans le vrai affairé, au lieu du bon ou du beau immobiles. | | | | |
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| bien | | | L'action prouve, et ce qui se prouve n'a pas besoin qu'on y croie ; on ne peut croire qu'en beauté ou en mystère. Tolstoï - « Pour croire dans le Bien, il faut se mettre à le faire » - « Чтобы поверить в добро, надо начать делать его » - confond la cause mystérieuse et l'effet qui n'est que véridique. Pour croire dans le Bien, il faut comprendre que toute action pour le Bien dégénère en mal-faisance. | | | | |
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| bien | | | Cette navrante manie des hommes de mettre en pratique ou à exécution leurs bonnes pensées comme leurs rêves. Toute pensée a un côté fonction et un côté outil. Seuls les délicats peuvent apprécier le premier (où se logent et la bonté et la beauté), sans se soucier du second. Qu'est-ce qu'un rêve ? - la jouissance d'une fonction gratuite. | | | | |
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| bien | | | En esthétique, la lumière vient du monde, et les ombres – de ma créativité ; en éthique, les rôles s'inversent : toute la paisible lumière du Bien reste en moi, et toute tentative de la projeter vers l'extérieur aboutit aux ombres inquiétantes. Le bonheur, c'est d'en trouver une cohabitation vivable : « Toute la félicité dans la vie est dans l'alternance de la lumière et des ombres » - Tchaïkovsky - « Прелесть жизни - чередование света и тени ». | | | | |
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| bien | | | Le vrai mal, pour un créateur, est d'ordre esthétique ; ce n'est pas sur l'axe du Bien et du mal (axe du fond) qu'il faut le chercher, mais sur celui du bon et du mauvais (l'axe de la forme). C'est l'une des explications de la généalogie de la morale de Nietzsche. | | | | |
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| bien | | | Immortel, éternel – impossible d'employer ces mots au sérieux. En tant que métaphores, ils pourraient s'appliquer à ce qui, indubitablement, se loge dans notre conscience, tout en restant intraduisible dans un langage rationnel, celui des actes, des pensées, des lois. Le vrai trouve une matérialisation évidente dans le savoir, le beau se transmue dans une création artistique, mais le Bien reste la seule certitude n'admettant aucun transfert vers le temporel. | | | | |
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| bien | | | Le sens de la vie : garder, à l'esprit et dans l'âme, la conscience de cette flamme divine, au fond de ton soi inconnu, flamme inextinguible qui s'appelle le Bien, et créer, par ton soi connu, deux traductions de ce message originaire cryptique : l'esprit formant des discours vrais, l'âme forgeant ou se délectant des belles images ; ces traductions sont la connaissance et le rêve. | | | | |
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| bien | | | Pour se livrer, conscience en paix, au mal, ils se sentent obligés de pratiquer le bien expiatoire ; ce qui prouve l'origine divine du sens du Bien ! Surtout aujourd'hui, où le mal ressemble irrésistiblement au bien d'antan. Le remords d'un rapace est presque aussi beau que le vice d'une colombe. | | | | |
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| bien | | | Les Idées pour Platon, Dieu pour Spinoza, le Beau et le Bien pour moi-même, ce sont des essences sans existence, des contraintes sublimes sans fins atteignables, l'exercice et la volupté de notre liberté, la musique interne naissant de la lecture mystique des notes indéchiffrables externes. | | | | |
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| bien | | | C'est l'existence même des axes du Bien et du Beau, et non pas des valeurs extrêmes sur eux, qui empêche que ce monde ne se réduise à une platitude sans dimension divine. « Si vraiment Dieu existe, d'où vient le mal ? Mais d'où vient le Bien, s'Il n'existe pas ? » - Boèce - « Si deus est, unde mala ? Bona vero unde, si non est ? ». | | | | |
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| bien | | | La liberté éthique se découvre dans la résignation de mon soi connu de porter une souffrance sacrificielle, que me souffle mon soi inconnu, source de tous les mystères : du Bien, de la création, de la beauté. « Le retournement du moi en soi, le désintéressement en guise de vie, un soi malgré soi comme possibilité de souffrance »* - Levinas. | | | | |
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| bien | | | Impossible de réfuter quelqu'un, qui dirait ignorer le sens inné du Bien ou le goût câblé du beau, hors toute expérience, hors toute civilisation. La seule chose sensée qu'on pourrait dire, c'est que nous appartenons aux espèces différentes. | | | | |
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| bien | | | Quand est-ce que je vis pour de bon ? - quand je me connais ? quand je suis mes idées ? quand je suis dans le vrai et mon acte est adéquat à mes convictions ? - non, je vis, quand mon âme vibre, inconsciente et ouverte, à l'appel du Bien ou à la résurgence du beau. | | | | |
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| bien | | | La morale est un mode d'emploi mécanique d'un Bien qui ne peut être qu'organique. Élaborer, formuler ou suivre une morale est donc une œuvre du mal. Autant un appel esthétique réveille des échos extérieurs, qu'un appel éthique doit se tourner exclusivement vers ton intérieur. Au-delà du beau reste tout de même la vie ; au-delà du Bien s'étale le vide, si propice pour y faire retentir nos métaphores sonores. | | | | |
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| bien | | | Éternel est peut-être une métaphore, pour désigner la source ou le fond de nos enchantements par le beau ou de nos béatitudes dans le bon, et qu'aucune agitation rationnelle ne puisse troubler. L'une des formes de l'éternité serait l'aphorisme (Nietzsche). | | | | |
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| bien | | | L'intellectuel doit réunir un goût d'esthète, une conscience de moraliste, une rigueur de scientifique. Il est philosophe, s'il met le Bien au-dessus du beau et du vrai. Il est poète, s'il peut tout sacrifier au beau. Il est rat de bibliothèques, si son vrai s'érige en juge unique du bon et du beau. Il est bête, si, dans un discours concret, il n'établit pas la hiérarchie applicable de ses trois hypostases. | | | | |
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| bien | | | Que reste-t-il après la mort de l'art (qui est offre de pures beautés) et après la mort de Dieu (qui est appel du pur Bien) ? - des appels d'offres – du pur mercantilisme ! | | | | |
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| bien | | | L'origine de nos recherches : le comment du vrai, le pourquoi du beau, le quoi du Bien. Contrairement aux deux premières, la dernière reste sans réponse. « On cherche le Bien sans le trouver, et l'on trouve le mal sans le chercher »*** - Démocrite. | | | | |
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| bien | | | Le Bien se reconnaît mieux dans le hasard de mes états d'âme que dans les règles de mon esprit. « Le Bien et le mal c’est l’harmonie du hasard et du Bien » - S.Weil, tout en sachant que le Mal niche dans tout hasard des actes. | | | | |
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| bien | | | Ni la solitude ni une fraternité des hommes libres ne prédisposent à la noblesse ; la source de celle-ci, c'est l'écoute de ma voix intérieure du Bien et la conclusion, que le seul écho, extérieur et juste, de cette voix ne peut être rendu que par la musique du beau, et jamais par l'action du vrai. Sacrifice du Bien à vénérer, fidélité au beau à créer. | | | | |
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| bien | | | Dès que l'éthique prétend dicter le premier pas de l'esthétique ou de la mystique, l'inquisition ou le réalisme socialiste s'érigent en juges du mystère et du beau. Pas de cheminement dans le Bien, pas de dynamisme, il n'est que dans le recueillement. Et si le mal n'était que dépassement du purement potentiel ? La beauté ou le mystère se révèlent, le Bien se laisse crucifier, sans compter sur l'interprétation de ses stigmates. | | | | |
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| bien | | | La sacrée triade humaine – corps, esprit, âme – ne peut se passer d'aucune de ses hypostases, sans déshumaniser l'homme. Mais il faut avouer que l'oubli moderne de l'âme conduit aux effets moins désastreux que le rejet chrétien, antique ou médiéval, du corps ou de l'esprit. Le moine concupiscent ou l'inquisiteur ignare furent plus nocifs pour l'éthique que n'est, pour l'esthétique, le comptable mesquin. | | | | |
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| bien | | | Toutes ces misérables quêtes de l'absolu s'avèrent être, paradoxalement (car s'opposant au culte du mot), du pur verbiage, débouchant sur de plates formules, de plats consensus, de plats ésotérismes. En revanche, la quête de la forme, se moquant de démarches métaphysiques, aboutit si souvent à de beaux reflets d'un absolu esthétique et même éthique, au saint langage et à la sainte consolation, qui sont l'essence même d'une philosophie noble. | | | | |
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| bien | | | Je suis tenté de définir la liberté comme non-identité avec mon soi, mais quand je vois avec quelle rigueur, aujourd'hui, on arrive à programmer même des exceptions, des hasards ou des foucades, je comprends, que les seuls écarts non-programmables sont ceux qui naissent de la voix du Bien ou du regard du beau, la liberté passive et la liberté active, toutes les deux - sacrées. | | | | |
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| bien | | | Aucune opinion, aucune méthode philosophiques n'infléchissent la direction ou l'intensité du regard de l'homme qui se sonde ; elles n'alimentent que la logorrhée des acolytes ou des historiens de la philosophie. Les seules conséquences désirables d'une lecture philosophique sont la vénération d'un Bien impossible et l'admiration du beau incompréhensible. Tout ce qui est doxique, méthodique ou véridique, en philosophie, devrait être négligé. | | | | |
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| bien | | | L'écriture, c'est une tentative de reproduire, synchroniquement, l'évolution du sens du logos grec : compter ses éléments pour constituer l'arbre de la vie, conter des miracles pour entretenir le rêve, chanter le bon pour dire le beau. | | | | |
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| bien | | | Ethos et aisthesis, l'habitude et la sensation, de bien ternes ancêtres de nos éthiques et esthétiques. Seul mystes, celui qui nous initie, garde son sens originel dans le mystère. | | | | |
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| bien | | | Rien de livresque dans ma soumission au Bien ; les musées n'ont pas orienté grand-chose dans mon regard sur le beau ; aucun succès pragmatique ne dicte mon attachement au vrai - l'état de nature existe bien ; l'ennemi du naturel s'appelle robot. | | | | |
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| bien | | | Une valeur éthique, généralisée par un vecteur esthétique, devient un axe intellectuel. Le bon, porté par le beau, vers l'harmonie du vrai. | | | | |
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| bien | | | Ma gentillesse, ma probité, ma compétence – je me mets à les décrire, en toute authenticité, sans dissimulation aucune, et la sottise de cette opération m'inonde de honte. Non seulement ma conscience découvre des failles morales dans ces vertus empiriques, mais, ce qui s'avère décisif, ma plume trouve des qualités paradoxales dans les valeurs contraires. C'est ainsi que naît la volonté de puissance : l'approfondissement de l'éthique et l'élévation de l'esthétique. | | | | |
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| bien | | | Ni Socrate ni St-Augustin ni Montaigne ni Rousseau ni Kant ni Tolstoï ne brillent par des actions, qui découleraient de leurs idées. On ne doit pas juger les hommes d'après leurs pensées, et encore moins d'après leurs actes, mais d'après leur talent de rendre un fond de bonté - par une forme de beauté ! | | | | |
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| bien | | | Les moralistes peignent les horizons visibles – les aphorismes, les cibles ; les esthètes immoralistes s'envolent vers le firmament invisible – les maximes, les cordes tendues. | | | | |
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| bien | | | Dieu-intelligence se reflète dans notre esprit, Dieu-beauté est perçu par notre âme, mais Dieu-bonté ne se démontre jamais et ne quitte jamais notre cœur, d'où cette tentation : « Le philosophe met sa vision du Bien à la place de Dieu » - Chestov - « Философ своё понятие о добре ставит на место Бога ». | | | | |
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| bien | | | Nous avons trois principes innés : l'appel du Bien, le goût du Beau, la capacité du Vrai ; de l'imperfection de leur application naissent leurs perversions : le Mal, le Robot, la Bêtise. Curieusement, tous dénoncent la première et la troisième, comme conséquences d'une prédisposition innée, mais ne remarquent pas la véritable mutation humaine, qui découle de la deuxième perversion, la robotisation de nos désirs et de nos actes. | | | | |
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| bien | | | Le contenu du vrai découle de sa forme : un fond (la représentation), une proposition (le langage), un interprète (la logique), une donation de sens (la liberté). Comme le contenu du beau : une sensibilité (la noblesse), une création (le talent), une harmonie (la musique). Mais le Bien est un pur contenu, refusant toute mise en forme ; il n'est qu'un appel d'un fond, tout écho, en tant que tentative de s'ériger en forme, défigurant la voix originelle. Il est le contraire de la mathématique, cette pure forme sans contenu. | | | | |
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| bien | | | Tout esthète, ayant suivi, comme tout le monde, la voie de la morale ordinaire, se trouve un jour devant un terrible appel vers un sentier de l'esthétique, où il serait le seul voyageur, se faisant guider par son seul talent, et avec un nouveau code de la route, l'obligeant d'oublier celui qu'il avait appris. Et il éprouvera un « mépris fulgurant pour ce qui s'appelait 'devoir' » - Nietzsche - « Blitz der Verachtung gegen das, was ihr 'Pflicht' hieß ». | | | | |
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| bien | | | L'absence de Bien, dans les affaires des hommes, endurcit les esprits des sots et illumine et attendrit les âmes des justes. Cette absence fait des premiers – des moutons ou des robots ; les seconds viennent à vénérer davantage le Bien, introuvable sous nos mains et assigné à sa seule demeure certaine – à nos âmes. Le monde est plein de beautés, divines ou humaines ; l'esprit orgueilleux prend possession de vérités du monde ; mais le Bien échappe à toute projection sur le réel et reste incrusté dans l'âme. | | | | |
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| bien | | | La connaissance est ennemie des valeurs métaphysiques : avec elle, le Bien quitte le bien en tant que bien, et le beau cesse d'être beau. En tant que (l'être en tant qu'être…) signifie – hors toute définition, d'une façon permanente et immanente. Pour n'être qu'un bon raisonneur, il suffit de rester dans le modèle courant ; pour être un bon créateur, il faut en sortir, pour en inventer un autre. Si, pour sentir la valeur d'une transcendance, je ne fais qu'en lire le prix avalisé, je n'en participerai pas. L'achèvement complet est un manque, la plénitude définitive est pire qu'un vide. | | | | |
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| bien | | | Deux sortes de liberté humaine : en mystique – résister à la pesanteur, me fier à la grâce, me maintenir dans la hauteur de mon regard ; en esthétique – rester fidèle à l'audace de mon goût, garder l'intensité des commencements. Mais la liberté vraiment divine s'éploie en éthique – sacrifier la marche de mes actes à la danse de ma pitié et de ma honte. | | | | |
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| bien | | | La voix du beau est tournée vers la hauteur extérieure, elle s'y matérialise sous forme de création ou de goût ; la voix du vrai est au bout de la langue, elle peut se contenter même de la platitude. Mais la voix du Bien n'est destinée qu'à notre profondeur intérieure ; projetée à l'extérieur, sous forme d'actes ou de raison, elle n'engendre que la honte et le désespoir. | | | | |
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| bien | | | La vie et l'art – les coordonnées d'une création, la longitude et la latitude d'un corps cosmique, né de l'unification d'une âme et d'un esprit. La vie, c'est le climat de ma latitude ; l'art, c'est la maîtrise de tous les paysages de l'axe longitudinal, d'un pôle à l'autre ; mais les mêmes forces telluriques, les mêmes fonds, le même Soleil, bien que des constellations différentes. Il se trouve, que la longitude du Beau est à l'opposé de celle du Bien, tout en étant son prolongement – à la profondeur de celui-ci correspond la hauteur de celui-là. | | | | |
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| bien | | | La vie veut me soumettre à la loi éthique, et l'art me conjure à suivre la liberté esthétique. Le choix est entre la honte et la noblesse, entre Tolstoï et Nietzsche, être fidèle à la vie, en l'élargissant à l'art, ou la sacrifier, en la rehaussant par l'art. | | | | |
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| bien | | | Notre soi se manifeste sur les facettes éthique, esthétique, pragmatique ; jamais personne ne brilla sur toutes les trois avec le même éclat ; mais nos meilleurs sentiments naissent de la fadeur fatale de l’une d’elles : la honte, l’humilité, la noblesse. « Le sentiment de honte est un des plus puissants motifs de la philosophie » - Deleuze – il faut y ajouter les deux autres. | | | | |
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| bien | | | L'appel du Bien et le charme du beau logent et balbutient en moi-même, et l'essai de traduire ces voix en une musique intelligible est mon devoir. Mais nos contemporains se méfient de ce mot de devoir, où ils ne voient qu'une contrainte extérieure. Ce qui est insupportable pour l'homme moderne, qui finit par faire de son droit - le but, qui, sans présenter une grâce, libère de toute contrainte. | | | | |
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| bien | | | Ce qui est sacré est toujours collectif : or, le beau et le vrai sont essentiellement personnels. Il ne reste que le Bien qu’on partage entre frères ou fanatiques. « Le Bien est la seule source du sacré » - S.Weil. | | | | |
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| bien | | | Pour créer de la beauté pathétique ou pour oser une vérité tragique, et le talent et la noblesse doivent s’inspirer du Bien intraduisible, le seul authentique. | | | | |
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| bien | | | Semblable à Dieu, l’homme a plusieurs demeures : son soi connu habite dans le séjour du Vrai, l’esprit, et son soi inconnu se cache soit dans la cage du Bien, le cœur, soit dans le temple du Beau, l’âme. Quand on n’est voué qu’au Vrai, on voit dans son gardien – le Patron (Grothendieck) et dans les fantômes des deux demeures restantes – les Autres. Je ferais l’inverse. | | | | |
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| bien | | | L’homme de bien est un gourmet, qui ne cherche pas tant à assouvir ses appétits qu’à harmoniser son goût exigeant avec le goût des aliments exotiques, loin des basses cuisines, sans actions, sans lustres, sans convives. « L’impulsion du seul appétit est esclavage » - Rousseau. | | | | |
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| bien | | | Le vrai m’invite à dévoiler le monde – je deviens héraut de la connaissance ; le beau chatouille mes sens – me voilà chantre d’une musique ; mais le Bien qui inquiète mon cœur reste inutile, inutilisable, intraduisible, d’où son dépérissement. Il me faut du bruit ou de la musique ; le silence me paralyse, me rend angoissé ou indifférent. Je reste le même (Rousseau penserait le contraire), mais avec un organe atavique. | | | | |
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| bien | | | Puisque le Bien n’est traduisible ni en actes ni en théorie, tout artiste devrait se résigner à abandonner toutes les voies, censées mener au Bien, et leur préférer les impasses du Beau. | | | | |
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| bien | | | Peut-être, mes diatribes contre les Anciens, préconisant une paix d’âme, sont mal ciblées. Toute palpitation autour des tracas communs est risible, et il faut leur opposer l’attitude la plus impassible. L’interpellation par le grand n’est donnée qu’aux élus ; la honte, face au Bien inaccessible, ou la vénération, face au Beau incompréhensible, doivent se traduire en mélodies ou reliefs, qui sont à l’opposé de la tranquillité des moutons ou robots. | | | | |
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| bien | | | On ne trouve pas la consolation dans la platitude du réel, on la bâtit dans la hauteur de l’imaginaire, où demeurent le Bien énigmatique, interdit de séjour sur Terre, et le Beau mystérieux, porté par des Anges de plume, de note, de palette. La consolation divine, inhumaine, donc. | | | | |
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| bien | | | En esthétique, il faut être actif, et en éthique – passif. L’audace de l’artiste créateur ou le recueillement du contemplateur du Bien. | | | | |
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| bien | | | Le Beau est à l’extérieur de moi, et le Bien – à l’intérieur. Le Mal est dans mes actes et non pas dans mes mots ou idées. Le seul moyen de m’en défaire est de renoncer à agir, devenir une larve, d’où la fatalité de la honte que je porterai quoi qu’il arrive. Et Tolstoï est bien bête : « Le Mal est en nous, on peut l’en extirper » - « Зло только внутри нас, откуда его можно вынуть ». | | | | |
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| bien | | | Le savoir est presque tout dans le Vrai, n’est qu’un vocabulaire dans le Beau, n’est rien du tout dans le Bien. L’idée du vrai est la logique, l’idée du Beau est l’esthétique, l’Idée du Bien est la mystique (l’éthique n’en est que tentative d’application, toujours ratée). Platon : « L’Idée du Bien est la plus haute des connaissances » - confond la connaissance avec la conscience. | | | | |
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| bien | | | La seule étincelle divine, vouée à rester chaleur des sentiments, sans se transformer ni en lumière des actes ni en ombres de la création, c’est le Bien. Et puisque la philosophie est l’art de répartition des ombres et des lumières, la fonder sur l’éthique, sur l’Autre, est une naïveté, du même ordre que la bêtise de ceux qui la réduisent au Vrai, aux connaissances. La philosophie devrait ne partir que du Beau, dont il faut remplir tous les axes vitaux, allant, par exemple, de la comédie de l’essence à la tragédie de l’existence, ou bien des ombres du mot à la lumière de l’idée. | | | | |
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| bien | | | Mes cinq sens m'aident à tendre vers le Beau (la caresse par la vue et le son) ; mais la voix du Bien ne retentit que dans mon cœur, et la voie du Vrai n’est tracée que par mon esprit. Diogène Laërce a tort : « Toutes nos connaissances viennent des sensations ». | | | | |
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| bien | | | Le Bien, c'est un péager qui, à la frontière entre l'art et la réalité, prélève des taxes sur tout artiste, voulant goûter du réel. D'où les artistes radins, qui refusent de mettre les pieds dans la réalité et logent leurs valeurs au-dela du Bien. « Notre sens du Beau est taxé par la morale » - Nabokov - « Чувство красоты в нас обложено пошлиною нравственности ». | | | | |
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| bien | | | C’est le Beau et non pas le Bien qui apporte la consolation la plus irrésistible. « La Beauté est une promesse du bonheur » - Stendhal. L’âme est ouverte à la musique du Vrai ou du rêve, tandis que le cœur ne communique qu’avec le frisson de mon soi inconnu. | | | | |
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| bien | | | Dans la vie il y a des actes et des rêves, et dans l’art il devrait n’y avoir que des rêves. Et puisque le Bien n’est jamais dans les actes, et puisque les rêves de l’art en sont plus près que les rêves de la vie, la voix du Bien s’entend mieux dans l’art, que dans la vie. Paradoxalement, plus l’art se met au-delà du Bien, mieux il réussit à faire apprécier celui-ci. « Plus tu t’adonnes au Beau artistique, plus tu t’éloignes du Bien » - Tolstoï - « Чем больше мы отдаёмся художественной красоте, тем больше мы отдаляемся от добра ». En hauteur, on s’éloigne de tout, mais c’est pour plus s’approcher de l’infini, où le Bien a plus de chances de nous attendre. | | | | |
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| bien | | | Du point de vue éthique, on arrive, tôt ou tard, à cette affligeante conclusion : ce qui agit, ce ne sont ni les idées (Platon), ni l’âme (Spinoza), ni l’esprit (Leibniz), mais bien les bras, l’intérêt, le calcul – ideae mensque non agunt. Les métaphores n’ont aucun poids en éthique ; comme la gentillesse – en esthétique. | | | | |
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| bien | | | Il n'y a que deux valeurs métaphysiques - le beau et le Bien, puisqu'ils échappent à toute nécessité ; les aveugles du beau tâtonnent sur l'être, les sourds du Bien se disputent l'avoir. La nécessité commande le vrai ; c'est pourquoi, tout en le découvrant en nous-mêmes, on le retrouve, miraculeusement, hors de nous, la rencontre de la transcendance et de l'immanence. Mais les plus éclopés se vautrent dans la platitude du vrai, qui n'est pas de leur fait et donc dépourvu de beauté profonde et de haute bonté. | | | | |
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| bien | | | Dans notre conscience, il n’y a rien de plus vivant que le sens du Bien, qui trouble notre cœur, sans lui donner la moindre indication des chemins ou des finalités, que ce Bien devrait adopter. Il est souhaitable peut-être, que les bras de l’homme d’action tâtonnent, en les prospectant ; mais l’homme du rêve n’a rien à y trouver, et le créateur encore moins. « Si le grain ne meurt… » - Goethe - « Stirb und werde ». - désigne la résignation de ne pas savoir traduire la voix du Bien en chant du Beau, et que Nietzsche place au-delà du Bien, en cherchant à munir le devenir créateur - de l’intensité de l’Être immuable. | | | | |
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| bien | | | L’esprit se sent solidaire des preuves du vrai ; l’âme s’identifie avec les beaux objets ; mais le cœur ne se reconnaît pas dans les œuvres dites charitables. « La distance infinie des esprits à la charité »** - Pascal. Le Bien semble n’être créé que pour entretenir la honte et l’intranquillité. | | | | |
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| bien | | | Tant qu'on n'évoque le Bien, le Beau, le Vrai que pour valider les faits réels, on reste dans le provincial ; les valeurs universelles ne surgissent que du renvoi aux cœurs, porteurs d'un Bien muet, aux esprits, plongeant dans les mystères divins, aux âmes, rendant audible la lointaine musique du rêve. | | | | |
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| bien | | | La machine finira par atteindre les finalités du Vrai et les parcours du Beau, mais elle ne pourra jamais maîtriser les naissances du Bien. Non seulement la hiérarchie des motifs de nos bons actes est infinie, mais nous y trouverons toujours des raisons suffisantes pour en avoir honte. « Dans les dernières sources de toute bonté se trouve toujours quelque chose de vil »** - Tchékhov - « Нет ничего такого хорошего, что в своём первоисточнике не имело бы гадости ». | | | | |
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| bien | | | La conviction du Vrai n’a pas besoin de l’illumination du Beau ; la jouissance du Beau peut se passer de la bénédiction du Bien ; mais le Bien ne comporte ni rigueur ni joie, il ne sème que le doute et la honte. Kant, dans son voyage de la solution vers le mystère, aurait dû intervertir ses deuxième et troisième Critiques, pour être plus conséquent. | | | | |
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| bien | | | Tout le monde est d’accord, qu’en philosophie, le savoir (le Vrai) n’est pas tout, que le langage (le Vrai et le Beau) n’est pas tout ; mais très peu ajoutent, qu’à ce tableau incomplet manque le Bien, autrement dit – la noblesse. | | | | |
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| bien | | | Chez les hommes, amputés de cœur, que devient la bonté ? - bonhomie ! Et c’est l’esprit, désolidarisant avec l’âme, qui réduit la beauté à la géométrie ou au métronome. | | | | |
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| bien | | | La sincérité est utile pour connaître le Vrai, insignifiante – en création du Beau, hypocrite – dans les commentaires sur le Bien. Une faculté implémentable dans le futur robot. | | | | |
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| bien | | | La place de la honte définit la tonalité d’un écrivain : Nietzsche fut torturé par la honte, venant de ses déficiences physiologiques et de son amour-propre froissé ; Cioran porta la honte de sa jeunesse d’un abjecte nigaud pro-nazi ; l’absence de toute honte rendit l’intelligence de Valéry - libre de toute contrainte sentimentale, pure et profonde par son contenu intellectuel. La noblesse et le style naissent de la honte, dans la faiblesse ou la bassesse, d’où la grandeur de Nietzsche et l’élégance de Cioran. Valéry émerveille notre esprit ; Nietzsche élève notre cœur ; Cioran caresse notre âme. | | | | |
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| bien | | | Appliquer ta liberté, pour te débarrasser de la honte et de la pitié, est un signe presque certain de ta bassesse. Mais il y a des exceptions paradoxales, témoignant, au contraire, d’une hauteur d’âme – c’est le cas de Nietzsche. Seul un grand artiste peut se permettre de sacrifier le Bien terrestre au nom du Beau céleste. | | | | |
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| bien | | | J’exclus la pitié du champ social, où ne peut intervenir efficacement que la raison, tandis que l’implication du cœur dégénère si facilement en sensiblerie stérile et la descente de l’âme sacrifie les hautes impasses de la beauté aux sentiers battus de l’hypocrisie. Ma pitié ne va qu’aux solitaires, avides de fraternité et ne recevant que l’indifférence ; ici, la raison solidaire rejoint le cœur compatissant et l’âme créatrice. | | | | |
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| bien | | | Tant de monuments aux bourreaux, tant d’armes étincelantes, tant d’abjects auteurs d’ouvrages sublimes, tant de beaux animaux aux appétits féroces. Mais représenter la Beauté comme combat entre Dieu et le Diable (Dostoïevsky) est idiot, puisque la Beauté (comme la Vérité) est au-delà du Bien et le Mal. | | | | |
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| bien | | | Dès que mon produit est beau, il n'est plus à moi ; je ne possède que ce qui est médiocre. Le vrai Bien est beau, c’est pourquoi il n’est à personne. Ce bien public fut créé par Dieu comme point de rencontre avec Lui. Si je m'en accapare, je ne penserais qu'au loyer ou aux locataires et je perdrais le sommeil du juste, parsemé de rêves. Il suffit que je ferme les yeux, pour que tout ce que je vois m'appartienne. | | | | |
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| bien | | | Les signes d’une liberté éthique : l’inexécution de ce que ton intérêt pragmatique dicte, la suspension de ce qui te plaît, l’acceptation de ce qui ne te plaît pas – ignorer ce que le Bien, comme le Beau, veut dire – en réalité ; celle-ci n’exprime ni contient que le Vrai. Le Créateur mit le Bien à accomplir et le Beau à créer - au Royaume du Rêve. | | | | |
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| bien | | | Dans le Bien (comme dans le Beau et le Vrai), les bonnes intentions ne valent rien sans un talent - le talent d’entendre la voix divine du Bien (comme, avec le Beau, le talent des yeux pénétrants pour la nature et du regard créateur pour la culture, ou avec le Vrai, le talent de représenter et d’interpréter le savoir). | | | | |
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| bien | | | À la Vérité, qui est profonde, le Bien apporte du mystère divin, et au Beau, qui est haut, - de la noblesse humaine. Mais ni la Vérité ni le Beau, au moment de leur naissance, ne s’y attendent pas, étant au-delà du Bien et du Mal. | | | | |
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| bien | | | Le point commun entre le Bien, le Beau et le Vrai est l’appel à la perfection, mais les conclusions sont différentes : la résignation à l’abstention, la hauteur de la création, la noblesse de l’intelligence. | | | | |
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| bien | | | Ni l’action ni la réflexion ne nous aident à comprendre ce qu’est le Bien. Il reste le Beau, qui, tout en restant au-delà du Bien, peut en peindre des contours. « L’esthétique est une forme d’appréhension de l’éthique » - F.Iskander - « Эстетика есть форма осознания этики ». | | | | |
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| bien | | | Le Beau et le Vrai t’appartiennent ; tu es libre d’en faire usage. Mais le Bien reste un cadeau de Dieu, qui ne peut pas quitter ton cœur, sans être, inévitablement, souillé par une présence du Mal. « Pour faire le bien, il faut d’abord le posséder » - Aristote. Tous le possèdent, tous tentent de le faire, mais peu s’aperçoivent, que la condition humaine mêlera à la pureté du cœur – l’imperfection du fait dévoyé. Pour aimer le Bien, il faut reconnaître qu’on n’en est pas le maître. | | | | |
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| bien | | | Ne pas se tromper de verbe : il faut vouloir l’appel du Bien, pouvoir créer du Beau, savoir l’accès au Vrai. | | | | |
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| bien | | | Le plaisir suprême est dans la vénération du Bien, de sa lumière et de sa chaleur, inexplicables et inutiles, qui illuminent et font palpiter ton cœur, ce réceptacle du Bien. « Dépêche-toi de faire le bien, sinon tu finiras par prendre plaisir dans le mal » - le Bouddha. Faire, c’est projeter des ombres et gaspiller des ardeurs ; le Beau peut s’en accommoder, mais pas l’hédonique. | | | | |
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| bien | | | À la philosophie naturelle (des solutions résolues des problèmes terrestres) et à la philosophie métaphysique (des problèmes insolubles des mystères célestes) Socrate préfère la philosophie morale (des mystères individuels, intraduisibles ni en actes ni en pensées). Le Vrai est commun, le Beau est arbitraire, mais le Bien ne quitte pas ton cœur, reflétant des commandements divins incontournables. | | | | |
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| bien | | | On ne doit suivre une invitation au suicide qu’à deux conditions célestes : premièrement, aucune beauté, vécue jadis, n’enflamme plus tes souvenirs et deuxièmement, aucun Bien, même muet, ne t’apporte une consolation durable. Autrement, suivre le désespoir terrestre ne peut être que de la trahison de tes rêves pas encore éteints. | | | | |
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| bien | | | La vérité consolide la profondeur, la beauté bénit la hauteur, mais le Bien n’a pas de dimension à occuper, il reste un point de départ qui renie tout pas vers le réel. Mais tous ces trois sens sont d’origine divine, contrairement à, disons, la noblesse qui, pour ne pas être trop étroite - a besoin du vrai, et pour ne pas être trop mesquine - a besoin du haut. La noblesse se rapporte au Bien, comme l’intelligence à la Vérité ou le talent à la Beauté – les efforts humains vers les cibles divines. | | | | |
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| bien | | | De tous les cadeaux, dont nous couvrit le Créateur, le sens moral est le plus mystérieux. N’ayant aucune traduction fidèle dans la réalité, ce sens est immatériel ; c’est pourquoi sa persistance est la consolation du dernier recours, lorsque le beau sans force et le vrai sans poids nous abandonnent. | | | | |
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| bien | | | Le Beau se montre, le Vrai se démontre, mais le Bien reste un axiome sans suite ; toute tentative d’en tirer des conséquences palpables échoue. « L’idée du Bien, engluée dans le marais de la vie, perd sa généralité »* - V.Grossman - « Идея добра, увязшая в жизненном болоте, теряет свою всеобщность ». | | | | |
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| bien | | | Les seules lois éternelles sont dans la mathématique.Toutes les autres sont provisoires. Le seul domaine, qui défie toute loi, c’est l’action, sensée refléter le Bien. Il existent des lois, hors toute morale, qui résument l’intérêt pragmatique de l’homme (struggle for life darwinien) ; elles sont comparables aux lois de la création des fondements du Vrai et de sa démonstration, aux lois, propres aux genres ou écoles du Beau. La liberté morale du Bien est due, intégralement, au hasard apophatique, celui qui ennoblit l’homme, s’écartant de ses intérêts évidents. Curieusement, les absurdistes détestent le hasard : « Si le hasard est roi, voici l’affreuse liberté de l’aveugle » - Camus. Il faut se rappeler aussi, que le rêve, commençant souvent par les yeux fermés, doit son intensité au hasard et non pas aux lois. | | | | |
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| bien | | | L’animal porte certaines notions rudimentaires du Vrai, sans connaître de langages qui l’expriment ; il est parfois sensible au Beau, d’une manière stupéfiante, mais par l’héritage de l’espèce, sans un apport individuel ; dans l’instinct maternel, il prouve que le Bien ne lui est pas étranger, mais il ignore la honte. Langage, individualité, honte – tout ce qui fait l’homme. | | | | |
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| bien | | | Le Bien intraduisible et le Vrai bien articulé se passent parfaitement du Beau mystérieux ; mais le Beau, c’est un produit fini, pour lequel le Bien et le Vrai auraient pu servir de matières premières et même de secondaires. | | | | |
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| bien | | | À la triade mystique divine – la triade optique humaine : la lucidité résolue aide à rester dans le Vrai ; l’illusion problématique maintient l’attirance du Beau ; le regard mystérieux préserve le Bien. | | | | |
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| bien | | | Les impératifs catégoriques : dans le Vrai – le savoir et la rigueur, dans le Beau – le talent et la noblesse, dans le Bien – l’humilité et la honte. Partout, le premier pas – le désir, la volonté, l’élan humains ; le dernier – l’admiration du mystère du Dessein divin : de l’harmonie, de l’émotion, de l’abnégation. Dans la société, le sens de ces impératifs est profond, car universel ; en solitude, il est haut, car individuel et pur. | | | | |
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| bien | | | On connaît le Beau et le Vrai, puisque le sensible et l’intelligible, l’intellect et l’action, s’y fusionnent. Mais le Bien reste inconnu, étant irréductible à l’action et limité au seul sensible. Et quel sens peut-on donner à la non-résistance au Mal, si l’on est incapable d’intellectualiser celui-ci ? Mais l’existence du sens du Bien est peut-être la plus grande énigme du Créateur. | | | | |
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| bien | | | Dans le Vrai on calcule, dans le Beau on crée, dans le Bien on subit. La loi ne guide que le vrai, la liberté ne vise que le beau, l’instinct ne se justifie que dans le bien. | | | | |
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| bien | | | Les souvenirs les plus obsédants viennent du sens froissé du Bien, font affleurer des hontes et des occasions ratées d’aimer. Le Beau et le Vrai perdent plus vite leur pertinence. | | | | |
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| bien | | | Renoncer à la morale, au nom du vrai, dans la vie réelle, est infâme et cynique ; y renoncer dans l’art, au nom du beau, est noble et honnête. | | | | |
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| bien | | | En éthique on sacrifie l’efficacité à la fidélité ; en esthétique on fait l’inverse. | | | | |
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| cité | | | Face aux furibonds de tout poil, on vous dit : « il ne faut pas s'en prendre aux hommes, mais réfuter leurs idées ». Mais les idées, qui menèrent les hommes aux pires calamités, furent parmi les plus belles et irréfutables ! Prenez l'idée nihiliste (intime) et les monstres (socio-politiques), qui en naissent : le nazisme et le bolchevisme. L'homme est bien un ange d'idées, s'exprimant dans un langage de bêtes. Il s'agit d'identifier la bête. Il faudrait n'encourager que le mouton, l'écureuil et la fourmi. Se méfier de rossignols, chouettes, aigles, lions, chats. En fin de compte, tout ce qui est beau et séduisant n'aurait-il sa place que dans des zoos, musées et bibliothèques ? | | | | |
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| cité | | | L'irrésistible puissance de l'argent provient du fait que, contrairement à tout ce qui est noble, il n'a pas d'adversaires à mépriser ; il est prêt à s'acoquiner avec un bourreau ou avec un poète, avec un comptable ou avec un philosophe. Un poète a même dit : « Dans ses effets et lois, l'argent est aussi beau que la rose » - « Money is, in its effects and laws, as beautiful as roses ». | | | | |
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| cité | | | Devant l'échec de tous les maximalismes, l'intellectuel tente de se réfugier dans des positions minimales. Il aurait dû plutôt soit ne pas prendre position du tout, soit trouver de la beauté dans des ruines, soit de la vétusté - dans ce qui rutile. Mais les dispositifs du rebelle sont si voyants, et invisible - la pose du résigné. | | | | |
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| cité | | | Liberté et démocratie : ces mots sont l'ultime recours des boutiquiers, à la recherche du ton véhément. Le libre échange se prête mal au pathétique. | | | | |
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| cité | | | Une erreur esthétique : chercher des tares sociales du capitalisme - mais celui-ci y a réussi mieux que toutes ses féroces alternatives. Ce qu'il y a de hideux chez lui vient des rapports entre les faibles et les forts, entre la sagesse et l'efficacité. | | | | |
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| cité | | | Tout est perdu, quand, au pays du rêve apollinien annexé par l'empire d'Hermès, tout acte de résistance n'est ressenti par moi-même que comme astuce de collabo. | | | | |
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| cité | | | La liberté, tout en étant une notion sans épaisseur, présente tout de même un certain intérêt en tant qu'une intersection assez équilibrée entre le bon, le beau et le vrai. Mais autant les dimensions éthique et esthétique sont assez claires, la dimension intellectuelle est source d'ambigüités : la liberté n'y est pas une franche indépendance, mais la lucidité de ses profonds emprunts et de ses originalités hautes. | | | | |
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| cité | | | Plus une beauté est pathétique, mieux s'en accommode la scélératesse et l'exaction. La tolérance démocratique s'éduque dans la tiédeur et la mièvrerie. | | | | |
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| cité | | | La révolte est dans le motif esthétique, et la révolution - dans l'acte pragmatique. Le plaintif et le caritatif ne se rencontrent jamais, sans s'horrifier mutuellement. Entre le motif et l'acte se faufile l'idée, qui est toujours près du premier, et c'est une bonne révolte que vise R.Debray : « Une révolution, c'est un triomphe de l'idée sur le fait » ; ajoutons que, en matière d'idées, le triomphe côté rue tourne toujours, et très rapidement, en débâcle côté âme. | | | | |
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| cité | | | La loi écrite est vraie, son application - bonne, pourtant aucune grande voix ne la rend belle. C'est à croire qu'Aristote ne plaisantait pas : « La philosophie est la défense contre la loi écrite ». Elle ne se vouerait qu'à l'inconnu, et Strabon avait de bonnes raisons pour dire : « La géographie est affaire de philosophe », car, à l'époque, et la médecine et la géométrie y auraient également eu leur place. | | | | |
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| cité | | | L'humanisme, par définition, ne peut être qu'éthique ; le désastre totalitaire et le désastre artistique naquirent des tentatives de pratiquer un humanisme mystique ou un humanisme esthétique. | | | | |
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| cité | | | Pour Kant, le goût, le savoir et la raison légifèrent à tour de rôle. Démocrate pratique (aristocrate pur ? juge en esthétique ?), je dirais, que le savoir devrait s'occuper de l'exécutif, la raison - du législatif et le goût - du judiciaire. Les bancs des assimilés, les bancs des assemblées, les bancs des accusés. | | | | |
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| cité | | | Le tyran ne peut pas s'imposer en s'appuyant sur des causes médiocres, il lui faut des belles et des exaltantes. Ce qui nous protège contre la tyrannie, c'est la misère des causes grisâtres portées par les hommes. Dans le jugement des affaires des hommes, la nature des porteurs compte plus que la hauteur des causes et la bassesse des effets. | | | | |
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| cité | | | Il faut être un profond démocrate pour pouvoir prétendre être un haut aristocrate ; une résignation extérieure, en accord avec une rébellion intérieure ; le choix rationnel du non-bon pour sauver le haut beau irrationnel. | | | | |
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| cité | | | Celui qui est pour la démocratie, politiquement, ne m'est vraiment sympathique que s'il y répugne esthétiquement. | | | | |
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| cité | | | La démocratie n'a pas d'idées, elle n'a que des règles ; toutes les belles idées sont totalitaires, mais c'est la démocratie qui fournit le meilleur outil pour les réaliser ; l'unité européenne en est un excellent exemple, et l'idéal utopique d'égalité verra le jour non pas suite à une passion des extrémistes, mais à une sobre réflexion démocratique. | | | | |
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| cité | | | Traditionnellement, tout homme de plume, en France, se doit de choisir son camp - à gauche ou à droite. Je ne saurais pas me prononcer : jadis, on pouvait admirer la haute beauté du doute du droitier et/ou la profonde bonté de la conviction du gauchisant ; mais depuis que les deux optèrent pour la plate vérité comme la seule lice de leurs mesquins combats, ni l'âme ni le cœur ne peuvent plus être leurs juges ; seule l'impassible raison salue ou se détourne du gagnant d'une magistrature. | | | | |
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| cité | | | La liberté et la fraternité font des progrès grâce au même phénomène - l'accent mis sur la forme esthétique plutôt que sur le fond éthique : la liberté progressa dans la société et dans les têtes, et la fraternité - dans la solitude et dans les cœurs. L'égalité n'a pas eu la même chance et doit attendre, que les hommes ressentent du dégoût à la vue de l'inégalité matérielle ; et curieusement, c'est la morne égalité des goûts qui les en empêche le plus. « L'homme n'est vraiment homme que conscient de l'inégalité sociale » - A.Blok - « Одно делает человека человеком : знание о социальном неравенстве ». | | | | |
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| cité | | | Deux abstractions étonnamment semblables, le surhomme de Nietzsche et le prolétariat de Marx. Une utopie de solitaire et une utopie de solidaire. Une voix de l'esthétique, par-delà l'éthique, et une voix de l'éthique, par-delà la politique. Mais le même appel de la noblesse et du pathos. Frères sur papier et en rêve, ennemis en pratique et chez les acolytes. | | | | |
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| cité | | | Prôner l'égalité matérielle pour des raisons idéologiques (le prolétaire ou l'employé seraient aussi méritants que les patrons et banquiers, dans la production de richesses) est mesquin. Ce sont des raisons esthétiques (le dégoût de l'opulence face à la misère) ou même physiologiques (le goût commun des plaisirs de la chair) qui sont beaucoup plus valables. | | | | |
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| cité | | | L'effet désastreux d'une liberté acquise : on succombe à une léthargique paix d'âme. Et ce n'est pas par hasard qu'on les mette souvent ensemble, soit en repus : « Je consacre mes retraites à ma liberté, à ma tranquillité » - Montaigne, soit en plaisantin : « Le repos et la liberté, les rois ne les donnent point, ou plutôt qu'ils ôtent » - Voltaire, soit en dépité, amoureux ou vaniteux : « Ici-bas, nulle trace d'un autre bonheur, que la tranquillité et la liberté » - Pouchkine - « На свете счастья нет, но есть покой и воля ». Dommage, puisqu'on sait bien, que ce sont les esclaves de deux maîtres, d'Apollon et de Dionysos, qui réussissent le mieux les nobles tâches de beauté et d'intranquillité. | | | | |
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| cité | | | Dans une tyrannie, prodigue en humiliantes contraintes, il est facile de trouver une cause à défendre, pure comme une perle, dans un écrin hermétique. Mais dans le métier de producteur de perles, on se moque des écrins, qui sont affaire des marchands. Toute contrainte est bonne à prendre, lorsque les buts sont trop beaux pour être vrais. Pour un penseur, la cause politique est créée par l'effet artistique, c'est à dire la vérité des causes ne se défend que par la beauté des effets. | | | | |
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| cité | | | Ce qu'il y a de plus beau, chez l'homme, aime l'obscurité, tandis que la liberté, aujourd'hui, c'est l'invitation à la lumière, qui ne met en volume que la grisaille. « Pourquoi la liberté, si belle en soi, avilit-elle tellement les hommes ? »*** - Hippius - « Отчего свобода, такая сама по себе прекрасная, так безобразит людей ? ». | | | | |
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| cité | | | L'inégalité matérielle blesse le regard de l'âme et caresse l’œil de la raison. Aujourd'hui, l'âme, inspiratrice du beau et du bon, s'éteint au profit de la cervelle, dont les yeux ne voient dans l'injustice éthique que sa dimension géométrique. Dans la volonté de justice esthétique, ils ne voient que l'envie économique. Le plus grand avantage de l'égalité matérielle est le surgissement forcé de valeurs autres que marchandes. | | | | |
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| cité | | | C'est l'absence de calomnies flagrantes qui rend si fade la véridique liberté. La liberté statufie la vérité, l'esclavage la déifie. La calomnie, par un jeu de contrastes, érige une belle, mais fausse, auréole autour de toute vérité, qu'elle soit grégaire ou rebelle. Calomnier la liberté, c'est lui rendre un service. | | | | |
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| cité | | | Dans un écrit, entre docteur et doctrine, j'ai le faible de m'intéresser davantage au premier, source d'une mystique sensible, plutôt qu'à la seconde, n'aboutissant qu'à une politique intelligible. « Toutes les doctrines sont belles dans leur mystique et laides dans leur politique » - Péguy. Sous régimes différents, les doctrines n'enlaidissent pas les mêmes parties du corps social : toute tyrannie mutile les bras, pourrit les poumons et ébranle la cervelle ; la démocratie assagit le cœur, dessèche l'œil et endort l'âme. | | | | |
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| cité | | | La liberté est surtout belle, lorsqu'elle est invisible ou secrète. On la réclame ou la déclame, elle devient palpable comme un algorithme. Mais le rythme ou le chant de la liberté en deviennent si souvent le chant du cygne. | | | | |
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| cité | | | Une fin honorable d'une révolte - cesser d'espérer ou rallier les épiciers. Une fin déshonorante - transformer une lutte pour le beau en une lutte politique ou médiatique. | | | | |
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| cité | | | La culture est ce qui permet de prendre de haut la nature, la vérité et la liberté, tout en les maîtrisant. Et l'enseignement de langues anciennes et d'Histoire de philosophie, tant qu'il s'adressait aux élites, taraudées par le beau et le juste, en fut l'un des piliers. Mais depuis que le bouseux repu envahit l'école, il vaut mieux oublier le latin et enseigner l'écologie, le marketing et le traitement de textes, pour que triomphent la nature, la vérité et liberté mécaniques. En tout cas, la culture est condamnée, comme tout ce qui est organique. | | | | |
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| cité | | | Dans le débat politique, la première prophylaxie contre le totalitarisme est le bannissement de toute grandeur, de toute pureté, de tout messianisme. La seule exception peut être accordée au thème de l'égalité matérielle, puisque aucune raison économique ou sociale ne peut la justifier, seule une emphase philosophique ou esthétique, en aplomb sur la méritocratie horizontale, pourrait venir à bout des cœurs atrophiés. | | | | |
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| cité | | | Tant de discours ampoulés autour de la liberté à défendre ou de la fraternité à créer, tandis qu'aucune fraternité entre les pauvres et les riches n'est envisageable, et que la seule liberté réelle non-politique, aujourd'hui, est celle du pouvoir d'achat. Et personne ne songe, concrètement et non démagogiquement, à imposer l'égalité matérielle pour des raisons aussi bien pratiques qu'éthiques et, surtout, esthétiques. Et c'est un élitiste qui vous parle. | | | | |
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| cité | | | Dans les débats d’idées intellectuelles, l’obscurité la plus fréquente naît de la confusion de deux critères – l’utilité ou la beauté : le fruit est la décadence de la belle fleur et le progrès de l’arbre utile. | | | | |
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| cité | | | La démocratie nous libère de l’Horrible et fait du Vrai (de la Loi) la seule nécessité de nos échanges ; le Beau en dévient superflu ; les rencontres de l’Horrible et du Beau, ces chantiers de l’art poétique, deviennent impossibles. La tyrannie, elle, est faite de l’Horrible qui réveille l’appétit du Beau. | | | | |
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| cité | | | La femme sera définitivement émancipée le jour où l’on reconnaîtra, que la force, musculaire, cérébrale ou sociale, n’est pas un attribut décisif, noble, de premier plan. Tandis que la beauté, le mystère, la passion vécue ou inspirée, le goût du sacrifice compris ou de la générosité aveugle, sont des qualités largement plus rares, plus délicates et plus hautes, et dans lesquelles la femme surclasse l’homme. Hélas, nos contemporains se félicitent d’avoir fait de la femme un individu, dès qu’elle devient électrice, contribuable ou détentrice d’un compte en banque. | | | | |
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| cité | | | La liberté politique s’exerce à la lumière de la Loi, à laquelle adhère mon soi connu, comme ceux des autres ; la liberté éthique ne se manifeste que dans les ténèbres de mon soi inconnu. Pour celui qui écoute son âme, dans la seconde liberté, la plus belle, perce le Bien ; dans la première liberté, la mécanique, ne s’impose que le Vrai géométrique ; « L’homme, qui est conduit par la raison, est plus libre dans la cité que dans la solitude, où il n’obéit qu’à lui-même » - Spinoza - « Homo, qui ratione ducitur, magis in civitate, quam in solitudine, ubi sibi soli obtemperat, liber est ». | | | | |
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| cité | | | On n’a le besoin d’idéal, politique ou esthétique, que lorsque la liberté ou la créativité font défaut. L’homme, libre ou auto-satisfait, se contente de rêver du pouvoir d’achat. « Privé de liberté, l’homme idéalise sa servitude » - Pasternak - « Несвободный человек идеализирует свою неволю ». | | | | |
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| cité | | | La beauté n’a plus de patrie ; dans ce monde de vérités mercantiles, elle est en exil, un agent de l’étranger, toute connivence avec elle te fait traiter d’hurluberlu, en marge de la société civile. Tandis que H.Hesse voit de la trahison jusque dans un sain patriotisme : « Sacrifier à la patrie l’essence de la vérité est une trahison » - « Den Sinn für die Wahrheit dem Interesse des Vaterlands opfern ist Verrat ». | | | | |
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| cité | | | Il est naïf et bête d’opposer la liberté à la dépendance. L’indépendance n’apporte de la liberté que dans les domaines mercantile, international, étatique. Dans la liberté individuelle, la dépendance est omniprésente : dans le domaine éthique je dépends de la voix du Bien, dans le domaine esthétique j’obéis à la finalité qui ne peut être que la Beauté, dans le domaine spirituel je ne peut ignorer ni les systèmes des ancêtres ni la loi logique. | | | | |
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| cité | | | J’eus des rapports assez étroits et confiants avec deux hommes, ayant exercé la même fonction de conseiller politique auprès de Mitterrand et de Gorbatchev, les plus fermes et les plus débonnaires des chefs d’état dans l’histoire de leurs pays, deux fossoyeurs de l’idée socialiste, l’un par la tentative de traduire une belle théorie en pratique prosaïque, l’autre – de traduire en théorie lyrique une pratique abjecte. | | | | |
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| cité | | | Pour savoir ce qui te dépasse, il faut que tu indiques tes limites. Étant, en même temps, une bête sociale et un ange solitaire, tu as deux groupes de critères selon lesquels tu te places en haut ou en bas d’une échelle de valeurs. Le premier groupe comprend : action, reconnaissance, savoir, héritage tribal – la profondeur en dessinera tes limites et établira une hiérarchie pseudo-fraternelle. Le second : intelligence, noblesse, beauté, goût – la hauteur y accueillera les égaux, les vrais fraternels. Reste ange, ne cherche pas ce qui te dépasse, sois dans l’élan vers tes limites angéliques. | | | | |
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| cité | | | O.Spengler et Cioran, bercés et aveuglés par d’obscures lueurs orientales, voient et proclament les crépuscules européennes. Ils n’y voient que la décadence et l’affaissement. Ils ne veulent pas reconnaître que l’essor, chez les autres, est celui de la moutonnaille ou de la robotesque, tandis que l’individualisme européen préserve une saine dose d’humanisme, dans sa civilisation, et un bon goût pour la beauté, dans sa culture. Quant à la disparition des âmes et à la promotion de la masse au grade de juge suprême, c’est un phénomène mondial, qui, à l’échelle relative, ne dégrade pas l’Europe. | | | | |
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| cité | | | Les cœurs et les esprits, sur tous les continents, se ressemblent ; le plus de différences réside dans les âmes. Et puisque l’art est affaire des âmes, il doit s’adresser au sol au goût savoureux et non pas à l’humanité insipide. C’est ainsi que Nietzsche se détourne du Bien (en se plaçant au-delà des cœurs), se moque du Vrai (en éliminant des objets et en s’identifiant avec le sujet) et veut ne servir que le Beau (émanant de l’âme) ; il veut être « découvreur des sentiers de l’âme européenne » - « Pfadfinder der europäischen Seele ». Je dirais plutôt – créateur des sources, des émotions qui se déversent dans les âmes. | | | | |
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| cité | | | Crépuscules de la beauté, grisaille des pensées, le tout invariant enseveli sous les tas difformes - tel est le tableau effrayant de cette époque sans mystère, sans noblesse, sans hauteur, époque-fossoyeuse définitive de l’art expiré. Extraire la beauté mystérieuse (Baudelaire) devint stérile car ne trouvant aucun spectateur ; tous sont tournés vers la réalité banale, ennuyeuse, laide. | | | | |
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| cité | | | Une civilisation est une marche technologique, toujours collective, promouvant le Vrai ; une culture est une danse sentimentale, toujours individuelle, inspirée par le Beau. La nature ennoblit toutes les deux avec l’énigme humaine, le sens du Bien. | | | | |
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| cité | | | Dans son regard sur les affaires de la Cité, un homme ouvert doit réunir en soi un économiste, un moraliste et un artiste, savoir admettre, respectivement, le primat du Vrai, du Bien ou du Beau. | | | | |
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| chœur doute | | | ACTION : La clarté est une condition de toute action, c'est pourquoi je m'en méfie. Les plus belles choses ne se manifestent qu'à l'ombre. La fugacité des intentions du sage naît de la multiplicité des langages, qui les habillent. La certitude du sot - du langage grégaire et unique, où le mot-à-mot aboutit aux gestes aussi sans détours que ses motifs de départ. | | | | |
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| doute | | | Il y a des choses, et elles sont peut-être les plus belles, qui gagnent à ne pas être tirées au clair. | | | | |
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| doute | | | Non seulement l'invisible domine dans notre conscience et dans notre vision du monde, mais il est aussi plus permanent et profond que le visible. Il résume la merveille inconcevable, indescriptible de la vie ; et ils veulent nous impressionner avec leur description de la grisaille des phénomènes. Ni le bon ni le beau ni même le vrai n'habitent le phénomène ; ils sont la prérogative de notre conscience, qui, saine, ne dévie jamais de l'objectivité des phénomènes, sans même garder un contact avec eux. | | | | |
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| doute | | | Aucun beau mystère n'est né de mon savoir, mais celui-ci aide à me débarrasser des avortons et à régulariser des bâtards. C'est en pelotant mon ignardise que j'assure la descendance du rêve volage. | | | | |
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| doute | | | Le culte du doute cartésien débouche sur la prévalence du calcul. Deux objections à cette attitude. Dans le Vrai : le calcul enraie l'essentiel, la recherche du langage. Dans les Bien et Beau : l'utilitaire tuant l'admiratif devant le principe. | | | | |
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| doute | | | De l'inertie et de la transparence les yeux extraient une profonde lumière ; le regard se baigne dans les ombres, dont les plus hautes naissent de la rencontre du mystérieux et du viscéral : l'amour maternel, le beau musical, le vrai cosmogonique. | | | | |
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| doute | | | Les domaines, touchant à nos racines les plus profondes, éthiques, esthétiques, métaphysiques, ne se prêtent à aucune investigation scientifique ; leur essence est mystérieuse, et seul un regard poétique peut en extraire une musique allusive. Les habitués des statistiques et des théorèmes ont beau se moquer du poète, incohérent ou balbutiant, eux-mêmes émettent, dans ces domaines, des avis autrement moins signifiants et plus niais. | | | | |
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| doute | | | Prendre, à tous les coups, parti du chaos, face au système, est puéril ; il faut les défier, tous les deux, le premier avec du génie, à la recherche d'une nouvelle harmonie, le second avec de la passion, pour provoquer une nouvelle secousse. Frayer avec le génie, tout en fréquentant la passion, s'appelle avoir de la hauteur dans sa vie sentimentale. | | | | |
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| doute | | | Rien que de belles ombres, même dans l'oubli des choses nécessaires, même d'une méchante lumière - ma réplique à Nietzsche : « rien que de la lumière, même par-dessus de méchantes choses »* - « Licht, nur Licht auch über schlimme Dinge ». | | | | |
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| doute | | | Deux projections humaines de la féerie du monde, grandiose et tragique, - le sens et la beauté. Le doute approfondit le premier et profane la seconde. La beauté dominée par le sens est à l'origine de l'homme inconsolable. | | | | |
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| doute | | | La même exigence doit dicter les seuils de clarté ou d'obscurité, au-delà desquels l'objet quitte le domaine de l'art. Seuls les grands osent l'harmonie du clair, mais l'harmonie de l'obscur est plus chaude. | | | | |
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| doute | | | Tous nos mondes de fictions ou de rêves se projettent sur ou sont projetés par la réalité, indépendamment du degré de notre franchise, notre imagination ou notre intelligence. Le réel se présente à nous par nos yeux (la beauté), notre esprit (le langage), notre âme (la souffrance), notre cœur (la bonté). Même un fou ne quitte jamais le sol du réel, car il a un langage. | | | | |
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| doute | | | Les profonds : d'austères arêtes en continu reliant des obscurités ; les hautains et superficiels : épris de belles clartés discrètes se riant des arêtes. Dissertations, concentrations. | | | | |
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| doute | | | Les questions vagues et les réponses flagrantes - tel est le goût du temps. Les questions nées d'une lumière, les réponses produisant de beaux jeux des ombres - tel devrait être mon exigence. | | | | |
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| doute | | | Le doute en soi n'est pas meilleur que la certitude. C'est son sujet, ou mieux, les rapports nouveaux entre ses objets, qui le parent d'ombres et de reflets. Dans la certitude, c'est le projet-passion qui peut l'illuminer. | | | | |
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| doute | | | On arrive à formuler une bonne philosophie non pas à partir d'un doute du vrai, mais d'un fanatisme du beau ou d'une foi du bon. | | | | |
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| doute | | | On commence par trouver la beauté dans les choses vues ; ensuite, on s'imagine qu'elle réside dans nos yeux ; et dans le meilleur des cas, on finit par reconnaître une miraculeuse concordance entre la beauté conçue et la beauté perçue. L'expression de cette harmonie s'appelle regard. | | | | |
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| doute | | | Le bon nihiliste est celui qui reconnaît notre incapacité de formuler des buts dignes de la merveille humaine et qui se résigne à n'en ébaucher que des contraintes. Cerner l'impossible (pour des raisons logiques, esthétiques ou éthiques) est plus prometteur, pour la qualité de ta plume, que de tracer le possible. | | | | |
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| doute | | | Le bleu est la couleur naturelle de nos plus belles clartés. Il est donc plus judicieux de les déraciner vers l'azur de la hauteur que de les enraciner dans la grisaille de la profondeur. | | | | |
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| doute | | | Comment faut-il lire le Connais-toi toi-même ? - que mon soi inconnu continue à m'étonner, à m'inspirer la vénération et … l'amour ! Sois Narcisse, dont la seule image se lit dans un étang vital, à l'eau stagnante, et qu'un caillou ou une grenouille peuvent troubler jusqu'à la rendre méconnaissable ou hideuse, et que la seule lumière, qui la rende sereine, tomberait de la Lune de tes plus belles nuits. | | | | |
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| doute | | | N'être que l'ombre de moi-même - une belle perspective, surtout si j'avais préféré une lumière mystérieuse aux banales lanternes de la cité. Encore mieux - que les ombres soient mon vrai ouvrage portant des reflets des nobles objets, filtrés par mon goût des ténèbres. | | | | |
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| doute | | | Dans la république du réel, la rareté n’est pas une garantie du beau ou de l’admirable ; elle ne l’est que dans le royaume des rêves. Et Valéry et St-Augustin : « C’est ce qui est rare qu’on admire » - « Quae sunt rara admiramur » - eurent tort. Mais avec le rêve se raréfiant, ils se retrouvent dans le juste, mais insignifiant. Le lointain, lieu idéal pour admirer le beau, disparaît, lui-aussi, au profit d’une aveugle familiarité. | | | | |
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| doute | | | L'activation du moi inconnu apporte aussi peu à la connaissance du vrai que celle du moi connu - à la justification du beau ou du bon. Pourtant, leurs substances, dans nos modèles, sont de même nature. L'a priori de la représentation est désavoué par une interprétation, câblée trop profondément pour notre cervelle surfacique. | | | | |
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| doute | | | L'apparence a des chances d'être vraie, bonne et belle ; la transparence n'en garde que la facette véridique, mais que vaut le vrai non accompagné de bon ni de beau ? Le sens de la modernité est la traduction de tout ce qui n'est qu'apparent en transparent ; on sera plus robot que jamais et peut-être le plus éloigné de l'humain. | | | | |
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| doute | | | Qu'ignore, au juste, Narcisse ? - qu'il y ait d'autres visages ? que le visage ne soit pas à lui ? que le visage ne soit pas de lui ? Dès qu'on connaît la réponse, on n'est plus narcissique, c'est à dire qu'on se connaît, c'est à dire on est mort. | | | | |
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| doute | | | On ne dispose que de deux armes contre l'impasse relativiste, c'est à dire, contre le hasard et le sophisme : une arme relative - une bonne logique, au service du vrai, et une arme absolue - un bon goût, qui est le regard au service du beau et du bon. | | | | |
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| doute | | | Malgré d'innombrables proclamations du contraire, en philosophie, je ne connais pas un seul exemple d'un doute fécond ; en revanche, que de fulgurances naissent des croyances gratuites, croyances en indémontrable, que sont toute beauté ou toute noblesse. Le doute est un appel à la sobriété ; il n'est valable que là ou l'ivresse est exclue. | | | | |
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| doute | | | Il y a des affirmations, qui ne valent rien si elles ne sont pas appuyées sur un délicat pourquoi ; mais les meilleures d'entre elles sont celles que tout pourquoi, même un superbe, profane. Les plus belles choses, comme la rose d'Angélus, sont sans pourquoi. « Dans le mystère d'un jeu sans pourquoi se déploie le destin de l'être en tant qu'une hauteur et une profondeur extrêmes »** - Heidegger - « Im Geheimnis des Spiels ohne Warum ereignet sich das Seingeschick als das Höchste und Tiefste ». | | | | |
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| doute | | | Les empreintes de tous mes sens doivent se projeter sur un fond perceptif commun ; je l'appelai regard, mais il aurait pu être une généralisation du goût, du flair, de la caresse, de l'intelligence (et même du droit, pour faire de moi un magistrat sans juridiction - Montaigne) ; le bien en détermine l'ampleur, et le talent en dessine la verticalité - le vrai du savoir profond et le beau du haut sentir. | | | | |
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| doute | | | Le scientifique calcule les longueurs d'ondes, l'artisan fabrique les cordes et les clapets, l'artiste compose la musique. Le premier parle de rigueur, le deuxième – de compétitivité, le troisième – de beauté. Les plus misérables sont : le premier exhibant sa formule du beau et le dernier se piquant de sa cohérence. | | | | |
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| doute | | | Face à mon soi inconnu, les sentiments lui sont plus fidèles que les pensées, la chair - plus que le squelette. La beauté pourrait y mettre un signe d'égalité. Je me retrouve dans les impasses des belles idées, où mes ruines décorent le paysage d’un beau passé. Au pays des sentiments fantomatiques, il n'y a ni routes ni impasses ni mots, mais couleurs, sons et danses, auxquels je dois sacrifier toute marche. | | | | |
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| doute | | | C'est dans la hauteur qu'on doute le mieux, les certitudes étant renvoyées vers les profondeurs ou platitudes. Nietzsche se trompe de dimension : « Il faut douter plus profondément » - « Es muß gründlicher gezweifelt werden », mais c'est toujours mieux que de ne pas douter de la plus grande des incertitudes - de notre moi (Descartes). La naissance de la pensée : choisir un bon langage, formuler une bonne négation, viser une bonne hauteur - une belle croyance émergera d'un beau doute. | | | | |
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| doute | | | Tout existant peut devenir grandiose, il suffit d'y déceler la part mystérieuse de l'inexistant. « C'est la nuit qu'il est beau de croire à la lumière » - E.Rostand. Le poète - celui qui reçoit un maximum de lumière, pour produire les plus belles des ombres. La nuit, l'âme obscure suit la lumière de mon étoile ; de jour, l'esprit lumineux se laisse charmer par les recoins cachés de mon âme. | | | | |
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| doute | | | Leur lucidité de robots résulte d'un séjour prolongé au milieu étroit des solutions mécaniques ; la lucidité du sage est la faculté de ses yeux et de ses oreilles de percevoir partout des mystères organiques. Le robot devient inaccessible à la joie à cause de ses ressentiments et du dépérissement de ses cordes jadis sentimentales ; le sage se réjouit de l'inépuisable beauté du monde. La cohabitation fraternelle entre la lucidité et la joie est, d'ailleurs, signe d'un esprit, ouvert au rêve, et d'une âme, ouverte à l'éveil. Les aigris, les incompris, les rebelles forment la lie humaine. | | | | |
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| doute | | | La modernité offre de plus en plus du nouveau et de moins en moins – du rare. Multiplication de quantités, soustraction de qualités. Tout part et s'appuie sur le connu ; l'inconnu n'effleure plus les cerveaux robotisés. Personne ne descend plus à l'inconnu, pour trouver du nouveau, puisque personne ne s'élève plus, pour chercher du beau. | | | | |
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| doute | | | Les plus beaux instants de l'existence sont ceux, où la lumière semble inutile et futile, tandis que les ombres, par leur enchantement, résument toute la beauté du monde. | | | | |
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| doute | | | Toute mystique commence par la reconnaissance de certaines de mes limites, qui ne m'appartiennent pas, la reconnaissance donc, que je suis un Ouvert (Wittgenstein ne dit pas autre chose). La mystique s'achève en donnant un sens ou une forme à cette belle et injustifiable convergence. | | | | |
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| doute | | | Le doute ne traduit rien d'intéressant en nous, car ce que nous avons de plus passionnant, c'est à dire la noblesse et le goût, ne se manifestent que dans des certitudes viscérales et même dogmatiques. Mais le dogmatisme de notre âme se complète par la sophistique de notre esprit : « Tout ce qu'il y a de positif en philosophie est sophistique » - Valéry. Le doute est bon pour chercher du vrai ; il ne vaut pas grand-chose pour créer, extraire ou vénérer le beau. | | | | |
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| doute | | | J'entends la musique de mon soi inconnu, c'est à dire son élan, son intensité et sa mélodie ; ce langage défie tout verbalisme, toute représentation ; pourtant, il s'agit de le traduire par mon soi connu, maître du verbe et du concept. | | | | |
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| doute | | | Les conflits, les contradictions, les incompréhensions surgissent plus souvent entre des représentations d'une même réalité que dans la réalité elle-même. Deux arbres, se dévisageant, se défiant, s'embrassant, et l'issue – soit une dialectique mécanique soit une unification organique. Pour un créateur, ces deux arbres poussent en lui-même et sont source d'enrichissement : dans les cimes on gagne en hauteur, dans les fleurs – en beauté, et dans les racines – en souffrance : « Le désespoir vient du sentiment d'ubiquité ; mais toutes ces valeurs, variées et jadis inconciliables, sont désormais unifiées en moi » - Berbérova - « Отчаяние связано с ощущением раздвоения ; все разнообразные и противоположные черты во мне теперь слиты ». | | | | |
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| doute | | | La mathématique est rationnelle et nullement – réelle ; nos sens du beau et du bon sont bien réels et nullement – rationnels. Comment peut-on être hégélien ? | | | | |
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| doute | | | La liberté d'esprit a pour origine la facilité, avec laquelle le monde peut être vu comme un vilain hasard, qui écrase, ou comme une belle harmonie, qui soulève. Le bon sens terrestre, opposé au sens céleste, c'est à dire scientifique ou artistique. D'où l'air abattu ou aigre de ceux qui sont étrangers et à la science et à l'art. Le regard d'artiste ou de savant crée son oreille, qui redécouvre un univers qui résonne. L'oreille du sot l'empêche d'avoir un bon regard, elle est soudée à la cervelle difforme, qui raisonne, dans un brouhaha inharmonieux. | | | | |
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| doute | | | Qu'ai-je à faire avec les idées, claires et distinctes, dès qu'il s'agit de l'amour, des passions, de la mort, du beau et du bon, du mystère qui entoure tout ce qui est grandiose ? Qu'à la limite, elles s'occupent du vrai, cette partie secondaire et plate d'une existence vécue en relief et en grand ! | | | | |
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| doute | | | L'une des plus grandes perplexités de la Création divine : qu'est-ce qui est plus originaire, la chose ou la fonction ? La lumière ou l’œil, la beauté ou l'âme, l'harmonie ou l'esprit, la bonté ou le cœur ? | | | | |
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| doute | | | Dès que je sais ce que je fais, je quitte l'art, l'éros et le rêve. C'est dans l'ignorance étoilée que naît la beauté, la caresse et l'émotion. | | | | |
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| doute | | | Un langage plat ou un déchaînement métaphorique sont à égale distance de la nature. Si le sens du beau ne nous fut pas donné, nous n'eûmes pas compris le second message, tandis que la routine langagière eût interprété sans problème - le premier. Les messages métaphoriques, hélas, sont redirigés vers des gestionnaires périphériques ; la mémoire centrale est usurpée par des opérations arithmétiques ou logiques, où règne le silence des concepts et où l'homme est indiscernable du robot. | | | | |
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| doute | | | Face au mystère du monde, le scientifique lui trouve du sens profond et le poète – de la haute beauté. Quand on n’est ni l’un ni l’autre, on n’y perçoit que de la platitude, de la fadeur, sans sel ni sens. | | | | |
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| doute | | | L’être – le mystère de la création divine ; le devenir – le mystère de la création humaine. Imprimer dans l’agir, intellectuel ou artistique, la musique du Beau et le rêve du Bien, c’est d’en tapir le fond, la forme étant l’assertion d’un Vrai irréfutable. | | | | |
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| doute | | | La liberté est indissociable aussi bien du soi connu que du soi inconnu. Parmi ses innombrables facettes, seule la liberté inconditionnée, comprenant l’éthique et l’esthétique, encadre le soi inconnu, portant une mauvaise conscience et subissant l’appel de la beauté. La liberté banale, commune, conditionnelle, guide le soi connu. Confondre ces deux libertés, réduire le premier soi au second, en faire le Soi Absolu, opposé au monde, est l’erreur commune des philosophes idéalistes allemands. | | | | |
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| doute | | | Ils appellent nihilisme la proclamation que ni Dieu ni la morale ni le bon sens ne contrôlent plus la pensée, et qu’il faille se soumettre à l’absurdité de l’existence. La source de ma pensée et de ma musique est mon soi inconnu, qui me souffle le sens exaltant de ma vie ; et l’écoute de ce souffle me remplace toute recherche du divin extérieur ou d’un Bien normalisé. Mon Vrai rejoindrait l’universel, mais mon Beau ne traduirait que ce souffle unique. Voilà le nihilisme qui me rendit à moi-même. | | | | |
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| doute | | | Il y a un devenir naturel, fatal et dévastateur, et un devenir humain, créateur et intense. Le scientifique perçoit dans le premier des manifestations de l’Être quasi-éternel, qu’il modélise, objectivement, - la science est ontologique. L’artiste poétise, subjectivement, cet Être, pour constituer le flux de son devenir esthétique – l’art est poétique. Et puisque toute ontologie se réduit aux nombres, « pour faciliter la conversion de l’âme du Devenir au vrai Être, rien ne vaut la contemplation de la nature des nombres » - Platon. L’âme ainsi convertie s’appellera esprit. | | | | |
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| doute | | | Les yeux lisent l’horreur et l’absurdité du monde humain ; le regard imprime la beauté et l’harmonie du monde divin. Pourtant, c’est le même. | | | | |
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| doute | | | Ma chair mystique s’appelle soi inconnu ; ma chair éthico-esthétique s’appelle soi connu. De leur fusion doit naître le verbe d’artiste, ce qui est plus plausible, que l’Incarnation d’un Verbe stérile. | | | | |
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| doute | | | Les phénoménologues (et les existentialistes) pensent que l’essence de l’amour, de la vérité et du goût pour le Beau ne se forme qu’au contact avec un visage charmant, un paysage ou un puzzle logique. C’est le contraire qui est plus plausible : l’existence de ces manifestations n’est possible que grâce à une essence innée. « C’est la Nature elle-même qui imprime dans l’âme les vérités intellectuelles, qui, bien que stimulées par les objets, n’en sont pas guidées » - Chomsky - « Intellectual truths are imprinted on the soul by the dictates of Nature itself and, though stimulated by objects, are not conveyed by them ». Mais que deviendrait l’œil en absence de lumière ? | | | | |
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| doute | | | Là où mon regard est absent, toutes mes négations sont fades ; et c’est la première de mes contraintes – ne m’impliquer que dans le divin, dans l’intensité de mon acquiescement. « Que ma seule négation soit de regarder ailleurs ! »*** - Nietzsche - « Wegsehen sei meine einzige Verneinung ! ». La négation n'a de sens qu'en tant que position, tandis que la résignation ne vaut qu'en tant que pose. La résignation a donc plus de ressources en expressivité, comme la négation - de sources d'ennui. Mais, en restant dans l'immédiat, « l'acquiescement éclaire le visage, le refus lui donne la beauté » - R.Char. | | | | |
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| doute | | | Le soi connu, c’est la représentation, la puissance ; le soi inconnu, c’est la volonté, la musique. « La multitude ne comprend pas, comment, différant de soi, on s’accorde à soi, telle l’harmonie entre l’arc et la lyre »*** - Héraclite. | | | | |
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| doute | | | La facilité du Non (le plus souvent mesquin, bien que s’appuyant sur le Vrai et refusant des solutions des autres) et l’épuisement de ses ressources intellectuelles me poussent vers le Oui. Mais le Oui béat est aussi mesquin et commun que le Non ; pour que mon Oui devienne majestueux, il faut, surtout, que je sois pénétré par le Bien mystérieux personnel et bouleversé par le Beau problématique universel, le tout porté par mon talent, par mon soi inconnu. | | | | |
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| doute | | | Être soi-même s’adresse à mon soi connu. Le soi inconnu n’a pas de langage à lui, et il ne peut donc se manifester ni par l’acte ni par la pensée ni par le style, il n’est qu’une source de mes valeurs éthiques et esthétiques. Mais à tout ce qu’il souffle peut se substituer la routine du soi connu ; l’être originaire et original, chez la plupart des hommes, est évincé par l’étant social et passager. L’essence de l’être est globalement irreprésentable ; sa partie représentée s’appelle l’étant. Donc, le bon slogan serait – écoute ton être ! « Ton épanouissement – la représentation de ton essence, en suivant le commandement : soi toi-même » - H.Hesse - « Deine Entfaltung – die Darstellung des eigenen Wesens nach dem Gebot : Sei Du Selbst » - dans les Commandements, il faut passer du verbe au nom. | | | | |
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| doute | | | Se connaître est peut-être reconnaître, qu’au-dessus de mon soi connu plane mon soi inconnu. Au-dessus de l’intelligence et du langage se cache la source du Bien et du Beau, qui inspire mais ne s’exprime pas. | | | | |
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| doute | | | Le contraire du doute s’appelle proclamation des valeurs absolues. Je colle à celles-ci l’étiquette d’Universaux, terme médiéval, dont le sens originel est sans intérêt. Ces Universaux sont connus depuis Aristote et sont bien sondés par Kant – le Bien, Le Beau, le Vrai. Douter de l’existence de ces trois hautes hypostases divines dans l’homme est de la niaiserie ; on ne peut profondément douter que du secondaire, du moins signifiant, du passager. C’est pourquoi on trouve chez les douteurs systématiques surtout des personnages médiocres, ennuyeux, esclaves du présent, prenant leurs cloaques verbeux pour des profondeurs savantes. S’exprimer sur les Universaux, c’est montrer sa sensibilité, ses goûts, son intelligence. | | | | |
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| doute | | | Le Bien humain est une lumière ; le Vrai universel, ce sont des objets, presque aléatoires, dont le Beau créateur arrange des ombres sur l’épiderme de notre conscience, avide de caresses. | | | | |
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| doute | | | Le papillon et la fleur sont de beaux symboles des commencements, ne promettant aucune beauté durable, aucun fruit, entretenant la soif, pour le lendemain, réel ou imaginaire. « Le fruit est pour l'homme, mais la fleur est pour Dieu » - Claudel. | | | | |
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| doute | | | Entre le raisonnement (ce mystère du Vrai) et le sentiment (ce mystère du Bien) se glisse ce mystère du Beau – l’instinct. En littérature, former et entretenir cette triade est une tâche ardue de composition. Quand au mystère on substitue le problème ou la solution, on cesse d’être artiste. | | | | |
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| doute | | | Le scepticisme n’est justifié que dans l’espoir d’un progrès éthique ; en mystique, il est une pose intenable, puisque tout recoin de l’univers regorge d’éléments fascinants ; enfin, en esthétique, il est une posture trop facile, l’enthousiasme exigeant un talent autrement plus délicat. | | | | |
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| doute | | | Il y a tant de choses lumineuses qui m’attristent, et tant d’images ténébreuses qui me mettent en extase. Pourtant tout beau rêve est mélancolique, tout réel est un mystère inépuisable. | | | | |
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| doute | | | Tout écrivain est graveur de mots, mais l’aphoriste ne s’occupe que de l’aspect esthétique des médailles, la frappe finale appartenant au lecteur. L’aphoriste, sur des axes abstraits – enthousiasme-mélancolie, espérance-désespoir, musique-silence -, ne formule que des réponses, auxquelles le lecteur associe ses questions pragmatiques, apportant des dates, des lieux et des mesures. Les bavards nous assomment de questions, facilement développables en myriades de réponses. « Les bonnes questions n’ont aucune réponse » - G.Bateson - « Good questions do not have answers at all » - la question est bonne si elle ne se réduit pas à la logique. | | | | |
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| doute | | | Ce qui, dans ses origines ou dans ses effets, se passe du pourquoi relève d’une espèce de folie – la beauté, l’amour, la musique. | | | | |
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| doute | | | Aucune logique n’explique les valeurs des constantes universelles, ce sont des caprices impénétrables du Créateur. Ne sont divins que Ses caprices avec les trois universaux – le Bien, le Beau, le Vrai – la honte, l’émotion, l’intelligence. | | | | |
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| doute | | | Il y a énormément de belles choses dont ton soi connu est capable mais en est inconscient ; c’est ton soi inconnu, aux rares instants de ses apparitions, qui porte ces choses à ta conscience et en gratifie ton soi connu, étonné, fier, heureux. | | | | |
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| doute | | | L’écriture : la noblesse oblige d’écouter l’éthique, le talent sacrifie l’éthique au profit de l’esthétique, l’intelligence munit l’esthétique d’ombres mystiques. Ce n’est pas les autres, c’est toi-même que tu dois étonner ; plus profonde est ta lumière, plus hautes seront tes ombres. | | | | |
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| doute | | | Une haute beauté échappe à la causalité horizontale et devient ainsi, inévitablement, obscure. Une belle illumination naît des ombres. | | | | |
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| doute | | | Le mystère, par définition, est impénétrable, mais l’éthique et l’esthétique, presque toujours, l’accompagnent. « La beauté n'est pas dans le mystère, mais dans le désir de le pénétrer » - Machado - « La belleza no está en el misterio sino en el deseo de penetrarlo ». | | | | |
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| doute | | | Ce n’est pas de Diane mais d’Apollon que j’hérite d’un arc. Pour viser la beauté, il suffit de disposer d’une corde bien tendue et bien orientée. Les flèches de créateur ne touchent jamais une bonne cible. « Résumer l’esprit d’un intellectuel, c’est ramasser sa flèche. Comment elle fut tirée, reste caché »** - K.Kraus - « Den Witz eines Witzigen erzählen heißt bloß: einen Pfeil aufheben. Wie er abgeschossen wurde, sagt das Zitat nicht ». | | | | |
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| doute | | | La réalité, ce sont des ombres, projetées soit par la lumière divine mystérieuse soit par la lumière des représentations humaines rigoureuses. Le langage, s’adressant directement à la réalité, est plein d’ombres que dissipe ou embellit la lumière du sens, donné à partir de la représentation. Un individu est d’autant plus intelligent que ses structures langagières conçues (la grammaire individuelle) sont plus près des représentations conceptuelles. | | | | |
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| doute | | | Les merveilles émergent de la mathématique ; les mystères se livrent à la physique ; la magie gît en biologie – Dieu illuminant les hommes. Les hommes-artistes, à leur tour, adressent à Dieu le tribut d’une faculté divine - la beauté modeste et nue. | | | | |
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| doute | | | Il n’y a rien de simple dans la nature : pour un œil, soutenu par une cervelle, la nature présente partout des beautés et des mystères. Celui qui voit dans la simplicité une imitation de la nature ne sait ni ce qui est nature ni ce qui est complexité. | | | | |
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| doute | | | Le domaine de l’esprit, c’est le progrès des solutions ; le domaine de l’âme, c’est l’embellissement des problèmes ; le domaine du cœur, c’est l’énigme des mystères. Je suis progressiste du premier, réactionnaire du deuxième, croyant du troisième. | | | | |
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| doute | | | Toute poésie contient une dose de mystique ; la philosophie, celle qui s’attache à l’arbre poétique, doit donc, elle aussi, en être pénétrée. « Le commencement dionysiaque de la mystique doit accompagner le commencement apollinien de la philosophie » - Berdiaev - « Дионисическое начало мистики необходимо сочетать с аполлоническим началом философии » - la mystérieuse hauteur de l’élan rejoignant la belle profondeur des cibles. | | | | |
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| doute | | | La connaissance ou la fraternité sont les seules sources honorables de la lumière, apportant des idées profondes ou de hauts sentiments. Mais quand on est saturé de savoir et privé d’amitié, on ne se manifeste que par ses ombres, et la beauté des ombres individuelles l’emporte sur la vérité de la lumière commune. | | | | |
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| doute | | | L’inspiration, provenant de notre soi inconnu, n’a pas de forme (langagière) mais elle a un fond : un élan vers l’infini (hyperbolique ou parabolique) ou une harmonie du fini (elliptique). Il appartient à notre soi connu de convertir ce fond inarticulé en forme algébrique (la pensée) ou géométrique (l’image). | | | | |
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| doute | | | Que faire des lumières reçues ? Je vois ceux qui s'y chauffent, les reflètent ou les racontent et je comprends, que la plus belle façon d'en vivre est de les déposer ou enterrer pudiquement au fond de moi-même. Avec une conséquence irrémissible - je commence à émettre des ténèbres. | | | | |
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| chœur hommes | | | ART : Jadis, l'artiste fut près du journalier et du manant. De nos jours, il est placé juste après le journaliste et avant le savant. L'artiste débuta dans l'habileté technique, fit un long détour par la beauté gratuite, pour sombrer dans la décorativité dispendieuse, en compagnie des arts ménagers et de la créativité des motoristes. | | | | |
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| hommes | | | L'homme de la nature : l'imposture incohérente. L'homme moderne : l'authenticité calculée. L'harmonie artificielle leur manque, l'incohérence harmonique de Valéry. | | | | |
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| hommes | | | Toute harmonie se réduit aux nombres, mais aux nombres câblés qu'excluent les alphabets de l'âme tâtonnante. L'horreur de notre époque est que le nombre crève la vue et que l'âme se munisse de capteurs froids et infaillibles. Le plasticien évalue la nature ; la machine porte le verdict au rêve. Et l'homme se machinise, ses rêves naissent dans son cerveau en veille et non pas dans une nuit astrale. Les cœurs, ces organes ataviques : « La civilisation occidentale remplit le cerveau de connaissances, sans chercher à remplir le cœur - de compassion » - Dalaï-Lama. | | | | |
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| hommes | | | Aujourd'hui, ne plaire qu'à l'élite n'est qu'absurdité et orgueil, puisque les goûts de cette élite sont horriblement proches de la vulgarité commune ambiante. Il fallait être solitaire, pour faire partie de l'élite ; aujourd'hui, il faut être solidaire de la foule. D'ailleurs, on ne parlait ni devant les hommes, ni devant l'homme, mais devant Dieu, que symbolisait la beauté, la féminité ou la bonté. | | | | |
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| hommes | | | Tout, en dehors, se réduit à la lumière ; tout, en dedans, s'embellit et grandit des ombres. La littérature : avec la lumière extérieure peindre l'ombre intérieure. | | | | |
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| hommes | | | L'homme du ressentiment : qui ne voit ni rime ni raison dans ce monde, dont il n'est pas le créateur. Moi, j'entends partout de belles rimes et je vois votre monde saturé de raison, ce qui me pousse à en créer un autre, dans le périmètre de mes ruines déraisonnées. | | | | |
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| hommes | | | Ce n'est pas la cécité de la foi, mais sa profondeur et son immatérialité, qui expliquent son irrésistible vivacité chez le jeune. La foi en la puissance (le muscle, le pouvoir, l'argent), la foi en la beauté (l'élévation, la création, l'originalité), la foi en la reconnaissance (l'intelligence, l'amour, la gloire), - avec le temps tout finit par s'avérer un leurre. Et au-delà des leurres, il te resteront l'espérance sans lendemain, ou la consolation sans mouchoir, dans une hauteur, abandonnée par la vie et livrée à ton étoile évanescente. | | | | |
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| hommes | | | Dès qu'on oublie le souci du ventre, on se désintéresse du chantre. Le souci du beau ne concerne plus que ceux qui inventent leurs propres soifs inextinguibles. « Le savoir produisant le bien, qui produisait le beau, tandis que le sacré illuminait toute chose ; voici la nouvelle barbarie : l'explosion scientifique et la ruine de l'homme » - M.Henry. Quand le champ du possible s'élargit, le chant de l'invisible s'assourdit. Jamais le besoin de l'inutile ne fut si moribond. « L'amphore, qui refuse d'aller à la fontaine, mérite la huée des cruches » - Hugo - vous comprenez maintenant l'orgueil de ce récipient exhibant les mêmes performances que la cruche. | | | | |
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| hommes | | | L'intellectuel européen se définit comme manipulateur de concepts ; il ne comprend pas que le dernier plouc en manie autant que lui ; c'est la proximité avec le bon, le beau et le vrai, qui devrait en discriminer, la proximité, qui viendrait de l'écoute et non pas de l'acte ; qui a une bonne écoute, a un bon écrit ; l'écrire est le défi du faire et le contraire du dire. | | | | |
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| hommes | | | Est anti-humaniste celui qui ne mise que sur la force ; est humaniste celui qui a pitié de la faiblesse d'autrui et honte de sa propre force ; le respect du seul savoir, qui augmente la force, ou le respect du savoir sans forces. « C'est à en rire ou à en pleurer de voir tant de savoir rester sans force sur la vie des hommes » (Kierkegaard) - tu ne comprends donc pas que la beauté de la vie est due plus à l'inconnaissable qu'au connu, à l'intensité qu'à la force. « Tout ce que nous ignorons, nous le connaissons grâce aux rêves des savants-poètes » - Vernadsky - « Всё, что мы не знаем, мы знаем благодаря мечтам учёных-поэтов ». | | | | |
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| hommes | | | Prouver, que l'homme est un ange et une harmonie (moi, avec l'homme Jésus) ou bien un monstre et un chaos (Pascal, de l'homme sans Seigneur Jésus-Christ) - sont deux tâches d'une même facilité. | | | | |
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| hommes | | | Tout homme a un soi et un visage ; le soi, presque en entier, est partagé avec autrui, le visage est inimitable ; on peut et doit admirer le soi, on ne peut aimer que le visage ; on se comprend ou se méprend au même degré, qu'on se scrute ou scrute autrui, le visage crée sa propre vérité irrésistible ; le soi est un miracle d'espèce, le visage est une magie de caresse. Narcisse savait s'agenouiller dans des temples, avant de s'agenouiller devant le lac ; la page blanche reflète mon visage, question de profondeur de mon écritoire et surtout de hauteur de mon regard. | | | | |
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| hommes | | | Il est raisonnable de songer à maîtriser le vrai d'Aristote ou de Kant ; il est ridicule d'espérer d'égaler le bon du Christ ; il est fou de rivaliser avec le beau de Mozart. Le don musical est le plus gratuit et miraculeux de tous, et d'ailleurs, Mozart est le seul des grands compositeurs à ne pas avoir d'héritiers. | | | | |
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| hommes | | | Il n'y aurait plus de salut possible pour ce monde, qui n'a plus besoin de beauté ; le monde périra par cette absence, non prévue par cet optimiste que fut Dostoïevsky. Et s'il survit, l'archéologue, fouillant dans les ruines de notre époque, « tombera sur des machines, comme nous, jadis, tombions sur des statues » - Morgenstern - « wird Maschinen ausgraben wie wir Statuen ». | | | | |
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| hommes | | | Science sans conscience, technique et art sans beauté, homme vautré dans le seul vrai, c'est ainsi que s'annoncent les crépuscules du sacré. | | | | |
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| hommes | | | Les meilleurs humanistes et les meilleurs artistes sont ceux, chez qui l'appel du bon et l'attrait du beau proviennent de la nature et non pas de la culture, et qui sont, donc, plutôt sources que finalités, plutôt mélodies qu'instruments, plutôt regards qu'yeux, plutôt contraintes que moyens. | | | | |
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| hommes | | | L'origine de la domination robotique, dans les têtes des hommes : l'envie de bâtir des hiérarchies au-dessus du vivant est propre à tous, mais le mouton s'y attache au religieux, au politique, au technique, tandis que l'homme d'esprit - à l'éthique, à l'esthétique, au mystique ; ces valeurs étant fondamentalement irréductibles, on cherche leur au-delà, qui, chez le mouton, prend, inévitablement, l'allure d'un algorithme robotique, et chez l'homme du bien a des chances de déboucher sur un rythme noble. | | | | |
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| hommes | | | Le bon et le beau, symbolisés par la profondeur et par la hauteur, s'incarnent, le plus naturellement du monde, dans l'éternel féminin ; le masculin se dédie, de plus en plus, au seul vrai, ce symbole de l'ampleur ou de la platitude. | | | | |
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| hommes | | | Le côté angélique de l’homme : la sainte santé de l’esprit, la sainte bonté du cœur, la sainte beauté de l’âme. Son côté de bête : le despotisme de l’esprit, l’activisme du cœur, l’animisme de l’âme. | | | | |
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| hommes | | | Qui garde ce que le passé nous lègue de noble et de grand ? - les nihilistes. Leurs antagonistes, les moutons et les robots, cette majorité bruyante, ne tiennent qu'à la version courante du bon, du beau, du vrai. | | | | |
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| hommes | | | Le monde germanique eut toujours le culte de la force, se justifiant par l'ampleur d'un cœur en bronze ; le monde slave tint à la bonté, nous interpellant de la hauteur d'une âme languissante ; le monde latin s'épanouit dans la beauté, gisant dans la profondeur d'un esprit créateur. Mais c'est le premier culte qui l'emporte aujourd'hui, accompagné de la certitude de notre finitude : « Notre nature se compose de sa faiblesse et de ses forces, de son étendue et de ses limites »*** - J.Joubert – heureux vieux temps, où l'homme, ouvert et faible, vivait de son aspiration vers ses limites ! | | | | |
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| hommes | | | Ce qui est le plus grand - Dieu, l'amour, la beauté - n'existe pas ; ce, qui est notre essence, est commun à tous les hommes ; donc, il faut se rire de toute gravité autour de l'existence intelligible ou de l'essence visible - chanter l'inexistant, aux sommets de l'essentiel invisible. | | | | |
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| hommes | | | Toutes les époques barbares, dont la nôtre, se définissent par l'attachement à la civilisation (qu'elle soit éclairée ou sombre) au détriment de la culture. La culture s'adonne au beau du pouvoir artistique, au bon d'un vouloir lyrique, au noble d'un valoir spirituel ; la civilisation, elle, ne connaît que le vrai du savoir robotique ou de l'ignorance moutonnière. | | | | |
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| hommes | | | Oui, pour eux, Dieu est bien mort ; ils n'entendent plus Sa voix, au fond d'eux-mêmes, voix qui les appelait au bon, au beau, au vrai ; pour eux, le beau est conservé dans des musées, car ses œuvres sont chères, le bon ne sert qu'à ériger des règles morales, protégeant l'ordre établi, et le vrai ne se reflète que dans une législation mécanique. | | | | |
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| hommes | | | L'homme de la nature et l'homme de la culture : chez le premier, c'est le danger extérieur qui lui fait atteindre le maximum de sa force et le fait se hérisser de flèches ; chez le second, c'est le danger intérieur qui maintient ses cordes tendues, tout en le désarmant et lui faisant découvrir l'excellence de la faiblesse, car « la faiblesse de l'homme est la cause de tant de beautés »** - Pascal. | | | | |
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| hommes | | | Un vague appel du beau doit survivre même dans les cervelles les plus atteintes par la marchandisation universelle, puisque l'art vivote, malgré tout, dans la sphère économique. L'économie moderne est suffisamment souple, pour tirer de bons profits aussi bien de Mozart que des bagnoles ; le vrai ennui, c'est que l'homme consomme du Mozart avec le même entrain que du 4X4. | | | | |
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| hommes | | | L’élite déterminait, jadis, les caprices esthétiques ou intellectuels ; maintenant, c’est la foule. Et ne pas en faire partie, c’est constater que chez vous on trouve « Beauté intempestive, esprit mal à propos » - Pouchkine - « И прекрасны вы некстати и умны вы невпопад ». | | | | |
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| hommes | | | Face à la rose, ils appliquent la géométrie ou dénoncent les épines, pour mesurer ou pour s'indigner. Ils auront la rose sans larmes comme la pastèque sans pépins. La rose avec comment se sépare d'avec « la rose sans pourquoi » (Angélus). | | | | |
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| hommes | | | De notre siècle, où les masques de comptables dominent les visages de poètes, on peut dire : quelle cervelle imposante, mais de beauté point. Phèdre fut moins dur, pour les masques tragiques : « Quelle beauté imposante, mais de cervelle point ! » - « O quanta species, cerebrum non habet ! ». | | | | |
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| hommes | | | L'écriture, aujourd'hui, est naturelle, c'est à dire elle adopte la langue, le souci et les horizons journalistiques. Mais la lecture devint artificielle : dans un écrit, au lieu d'y relever des métaphores du beau, cette forme naturelle car artistique, ils n'y cherchent que des empreintes du réel, ce fond artificiel car mécanique. Tandis que l'artiste rêve de « provoquer un écho naturel au message artificiel » - Kontchalovsky - « условностью рассказа вызвать безусловность отклика ». | | | | |
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| hommes | | | La modernité : sans nous faire rêver, la philosophie nous endort avec ses litanies sur le savoir et la vérité ; la science ne nous rappelle plus que la beauté et la vie finissent par s’éteindre. « Échec de la philosophie et de l’art tragique, échec au seul profit de la science-action » - R.Char. | | | | |
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| hommes | | | Jadis, l'homme fut prédestiné soit à commander, soit à obéir (les incapables de ces deux servitudes furent proclamés inutiles). Aujourd'hui, on a la chance de pouvoir échapper à ce jeu des maîtres-esclaves, en ne commandant ni en n'obéissant qu'à soi-même, dans une verticalité solitaire. Cependant, les hommes acceptent leurs places interchangeables, dans un réseau mécanique, où tout pouvoir et toute obéissance s'exercent dans une horizontalité, c'est à dire dans une platitude. « Au-delà de la hauteur du vrai, du bon, du beau s'étend ce qui nous abaisse – la platitude » - Goethe - « Hinter dem Ewigen des Wahren, Guten, Schönen lag, was uns alle bändigt, das Gemeine ». | | | | |
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| hommes | | | L'Utile, jadis méprisé par le Beau, s'enveloppa du Joli moutonnier et, aux yeux robotisés, dépouilla le Beau de son aura sacré. « Nous faisons cas du Beau, nous méprisons l'Utile » - La Fontaine. | | | | |
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| hommes | | | Que vaut un humain ? Commençons par constater que les généraux, les argentiers, les techniciens, avec leurs férocité, vénalité ou banalité, constituent la lie de la société. Enchaînons par reconnaître qu'en intelligence logique l'humain sera bientôt dépassé par l'ordinateur, comme, en force physique, il fut dépassé par les machines. L'humain vaut par la richesse, la beauté et la noblesse des émotions, que son talent sut vivre, peindre ou inspirer. Et vous conviendrez avec moi, que l'humain le plus digne de notre admiration est - la femme ! Au lieu de l'entraîner dans leur morne marche, les hommes devraient la laisser se vouer à la danse. | | | | |
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| hommes | | | Sans le talent, toutes les productions sont circulaires ou rectilignes. Le talent, c'est le surgissement d'un second foyer, d'un soi connu articulé, à côté du soi inconnu inarticulable. Et le génie, c'est l'art d'écriture elliptique, équilibrée, harmonieuse, également respectueuse des deux foyers. | | | | |
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| hommes | | | L'homme eut toujours un pressentiment de son soi inconnu, qu'il cherchait, successivement, à rendre plus beau, plus grand, plus fort, bien que les seuls contacts crédibles avec l'original fussent réservés au seul domaine de l'art. L'art mort, l'homme ne cherche plus qu'à préserver la place sociale de son soi connu. Qui comprendrait encore Pascal : « Nous travaillons incessamment à embellir notre être imaginaire et négligeons le véritable » ? Hélas, au lieu des manières à embellir, on ne se soucie plus que des carrières à réussir. | | | | |
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| hommes | | | La misère de notre époque le doit beaucoup à son aveugle manie de franchissement de frontières. Tout créateur connaît le vertige de l'au-delà du vrai ; on a vu de grandes tentatives d'aller au-delà du bien ; on peut tolérer même des sorties au-delà de la culture ; mais il n'est donné à personne de rester artiste au-delà du beau. L'extinction du beau, dans l'image, dans le mot, dans la mélodie, dans le regard, - telle est l'étiologie de la maladie de ce siècle, siècle des gestionnaires, des ingénieurs et des journalistes. | | | | |
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| hommes | | | On s’attache à un pays par la voie mystique (le cœur – la nature des sentiments sacrés), esthétique (l’âme – la culture des belles idées), pragmatique (le corps – la civilisation des besoins vitaux). Ne peuvent les réconcilier que les esprits forts. | | | | |
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| hommes | | | L'ivresse, l'extase, l'angoisse - tels sont les états normaux de l'âme ; dès que l'équilibre ou l'harmonie la visitent, elle vire à la raison ou à l'esprit. Mais depuis que l'homme se détourna des sources, perdit le goût des rythmes et s'adonna à l'inertie et à l'algorithme, il ne vit plus que de la sobre raison, où il devint indiscernable du robot : « Nous sommes automates autant qu'esprits » - Pascal - en absence de l'âme, l'esprit devient un automate de plus. | | | | |
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| hommes | | | L'histoire de l'humanité semble être cyclique, avec les règnes successifs de la superstition, de la raison, de la passion ; avec les cultes respectifs du sacré, du vrai, du beau. Aux charnières entre ces époques surgissent la fraternité, la création, la décadence. Nous trouvant au beau milieu de la deuxième période, verrons-nous le retour de la troisième, du rêve ? Sur cette roue, le point le plus éloigné, aujourd'hui, c'est la fraternité, que ne peuvent plus évoquer, sérieusement, que d'incorrigibles rêveurs. | | | | |
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| hommes | | | La philosophie crèvera d'une manière analogue au trépas de l'art : les deux abandonnèrent leur fond de commerce – le bon et le beau – pour ne se consacrer qu'au vrai, où ils sont largement battus par les techniciens, les comptables ou les avocats. | | | | |
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| hommes | | | Après la liberté mécanique, voici la beauté mécanique qui s'installe dans les cerveaux des hommes, en absence des âmes. Les impôts et le budget ne sont plus des sujets plus secs, que ce qu'on trouve dans la peinture ou dans la poésie modernes – beaucoup de bruit et aucune musique. Où chercher un bon orphelinat ? « La liberté ne vit qu'au pays du rêve, et la beauté ne va que vers le chant »* - Schiller - « Freiheit ist nur in dem Reich der Träume, und das Schöne blüht nur im Gesang ». | | | | |
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| hommes | | | Le peuple aime le vrai et le simple. C'est pourquoi il aime le journal et l'intellectuel moderne. Le poète, charlatan du mot, a du souci à se faire, s'il tient au peuple. Aimer, c'est accepter la chose telle qu'elle est (et non pas ce qu'elle fait). Le vrai et le simple ne sont beaux qu'en tant qu'essors, promesses, perspectives - donc, refus. | | | | |
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| hommes | | | Comment reconnaissait-on un homme extraordinaire ? - par la hauteur de son enthousiasme, par l'ampleur de sa vue du passé, par la profondeur de son goût du beau. Comparez avec l'homme à succès aujourd'hui : s'indigner, se croire au tournant de l'Histoire, être ardent défenseur du vrai – mais c'est la définition même de la médiocrité ! | | | | |
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| hommes | | | Chez l'animal, on trouve des traces de toutes nos mystérieuses capacités, depuis l'étincelle du bien et le sens du beau jusqu'au suivi du vrai. Impossible de comprendre comment a pu se faire le saut : des organes et des fonctions réactifs – aux productions créatives. « L’œil est notre face animale, et le regard – la spirituelle » - Aristote. | | | | |
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| hommes | | | L'ordinaire se déversant aujourd'hui de toutes les plumes, on devrait, d'après Voltaire : « Un art entre en décadence, lorsqu'on y met moins le souci du beau que celui du bizarre » - saluer la bonne santé de notre art. Non, plutôt une haute décadence des grimoires que de basses cadences des miroirs. Du stade de rare, le beau passa à celui de vestige. | | | | |
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| hommes | | | Diogène et de Maistre croisent des Athéniens ou Spartiates, des Français ou Russes, mais ne trouvent pas d'homme ; Renan découvre la culture de l'homme, avant la culture du Français ou de l'Allemand ; les premiers suivent la nature, et le second, en écoutant son âme, touche aux fonds éthique et esthétique de la culture. | | | | |
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| hommes | | | L'homme qui fait des promesses est tourné vers l'avenir, celui qui les tient mérite le passé, celui qui les entretient embellit le présent. Le dernier en fait une espérance. | | | | |
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| hommes | | | La noblesse du regard sur le monde consiste en capacité de discerner les mystères de la vie, de voir avant tout la beauté de la matière divine et la bonté de la manière humaine. Les vérités, surtout les vérités non-scientifiques, n'y apportent pas grand-chose. Les goujats, hors la science, mais le front plissé, s'imaginent détenteurs de titres de noblesse ruminante : « L'attachement à la pensée, dans son opposition à la vie, est le propre d'hommes d'exception, disons d'une aristocratie » - J.Benda. Le Verbe, qui ne se fait pas chair, est condamné à n'être que minéralogique ou grammatical. | | | | |
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| hommes | | | Mon soi inconnu, c’est mon intuition éthique, esthétique ou mystique ; mon soi connu, c’est mon talent particulier et mon savoir commun. Suivre mon soi signifie valoriser mon intuition grâce à mon talent. Mais pour le médiocre cela signifie exhiber son savoir, dont la banalité, courante ou future, lui échappe. | | | | |
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| hommes | | | On hérite des horizons des fins, on invente des firmaments des commencements. Dans les beaux débuts, il y a forcément de l’héritage éthique, esthétique, mystique : regards sur la femme, pressentiments du beau, place et heure des larmes, mais l’aspect tribal – nation, clan, famille - ne doit pas dominer en hauteur. | | | | |
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| hommes | | | L’homme se manifeste sur trois plans : l’être, le paraître, le connaître. Tant qu’il garde une sobriété mécanique, il remplit ces plans, respectivement, d’actions, de reconnaissances, de mémoire. En mode organique, en pulsions donc, ces plans vivent du Bien profond initiatique, du haut Beau intermédiaire, du vaste Vrai final - la honte, le bonheur, le désespoir. | | | | |
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| hommes | | | L’humanisme prêchait un homme, capable de compassion, de rêve, de beauté ; aujourd’hui, on apprécie la cohérence, le financement, l’écologie – ces traits du robot, régnant déjà dans tant de têtes déshumanisées. | | | | |
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| hommes | | | Dieu n’est intéressant que par ce qu’Il imagina au Commencement ; s’Il est mort, l’homme-créateur devrait se vouer aux commencements humains ; la matière et l’esprit étant déjà suffisamment dessinés par Dieu, il nous restent le cœur et l’âme, le Bien et la Beauté. Si l’on n’est pas créateur, on peut se lamenter : « Les dieux, les démons, les génies étant morts, le monde se laissa submerger par des commencements » - Chestov - « Боги и демоны и гении умерли — мир заселился началами » - j’avoue n’apercevoir aucun déluge, c’est la sécheresse qui nous inonde. | | | | |
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| hommes | | | Le nombre des contemporains, admirateurs des belles plumes, est le même, aujourd’hui, qu’aux époques d’Homère, de Shakespeare, de Nietzsche, de Valéry. C’est le nombre des candidats et, surtout, les critères d’excellence qui changèrent : le marchand, le footballeur, le chanteur, le journaliste évincèrent le poète, le philosophe, l’intellectuel. | | | | |
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| hommes | | | L’homme, à partir d’un lien syntaxique imposé (sa naissance, résumant son essence, avec des organes innés du Bien, du Beau, du Vrai), devient créateur de liens sémantiques, répartis entre le vouloir, le pouvoir, le devoir, le savoir. Cette création s’appelle existence. L’existence, en accord avec l’essence, forme les seuls deux sujets, dignes d’une spéculation philosophique, – le besoin de consolation (ou le goût de la caresse, les deux - opposés à la possession) et la richesse (opposée à l’algorithme) du langage. | | | | |
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| hommes | | | Le savoir moderne se réduit de plus en plus à de belles images. Mais l'image moderne se voue de plus en plus à un morne savoir. | | | | |
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| hommes | | | Oui, Goya vit juste : les rêves, fricotant avec la seule raison, enfantent des monstres et furent des monstres, déjà, eux-mêmes. Jadis, l’âme s’unissait à l’esprit, pour enfanter de rêves, beaux et sensuels ; mais l’âme, aujourd’hui, est frigide et l’esprit – châtré. | | | | |
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| hommes | | | La mémoire d’une nation ne vaut que par la beauté de ses œuvres ; le folklore inventé ou les traditions authentiques sont bons juste pour l’amusement ou la sensiblerie. Pouchkine, qui y voyait « l’indépendance de l’homme et la promesse de sa grandeur » - « самостоянье человека, залог величия его » - oublie, que seule la solitude – et ses ruines - peut les amener, et que les ruines nationales ne contiennent ni chagrins ni enthousiasmes authentiques. | | | | |
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| hommes | | | Pourquoi, de nos jours, y a-t-il si peu de frères ? - parce que la fraternité naît dans l’âme ardente, et les âmes s’éteignent partout, en se soumettant à la froideur des esprits. « Si tous portent dans leur âme l’idéal de la Beauté, ils seront frères » - Dostoïevsky - « Имея в душе идеал Красоты, все станут один другому братьями ». Et la Beauté céda sa place au design. | | | | |
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| hommes | | | De ton passage sur Terre, ce qui l’aura marqué le plus profondément, sans pour autant en laisser de traces, ce sont tes sentiments inexprimés : l’humilité devant le Bien, l’émotion devant le Beau, la fierté devant le Noble. Mais les rats de bibliothèques chercheront à te convaincre, que « dans le monde, ce qu’il y a de meilleur est exhibé par la pensée » - Hegel - « das Beste in der Welt ist das, was der Gedanke hervorgebracht hat ». | | | | |
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| hommes | | | Aux époques, où le seul juge en esthétique fut une élite, les critères et les buts, que poursuivait l’art, furent, par ordre décroissant d’importance – la beauté, le plaisir, l’amusement. Depuis que la foule se substitua à l’élite, cet ordre se renversa. | | | | |
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| hommes | | | La merveille de l’homme : le beau surgit du nécessaire, quand l’homme développe, par son esprit, le fond divin du monde, et le beau naît aussi du possible, quand, par son âme, l’homme enveloppe ce monde d’une forme humaine, arbitraire et artistique. Et puisque l’harmonie entre le fond et la forme s’appelle style, l’homme est vraiment le style ! | | | | |
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| hommes | | | Les sens du Bien, du Beau et même, ne serait-ce qu’en partie – du Vrai, ne sont pas, à proprement parler, humains ; faute de mieux, il serait permis de les appeler divins. Or, tout ce qui est grandiose chez l’homme passe par ces sens. « Tout ce qui agrandit l’homme est inhumain ou surhumain »** - Valéry. Le Créateur n’imposa aucune hiérarchie entre ces trois sens ; et Nietzsche a tort de placer le Beau au-delà du Bien ; avec la même (ir)responsabilité, on pourrait dire que le Bien soit au-delà du Beau. | | | | |
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| hommes | | | Il n’y a aucune éternité, ni avant notre vie ni après ; quelques dizaines de milliards d’années, tout au plus, en-deça et au-delà. Ne touche à l’éternité que la vie elle-même - par le Bien énigmatique, par le Beau mystique, par le Vrai magnifique. | | | | |
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| hommes | | | Depuis que les critères du beau pictural sont dictés par des salles de vente ou de conseils d’administration, la poursuite de cette beauté conduit à la mesquinerie, au goût exécrable ; le mobilier l’emporte déjà en importance esthétique sur les tableaux. | | | | |
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| hommes | | | L’état du couple beauté-joliesse dépend de celui du couple utilité-mercantilisme. Jadis, la joliesse était presque invisible, et la beauté s’entendait bien avec l’utilité, puisque le beau était utile à l’élite, qui dictait les goûts les plus exigeants. Aujourd’hui, disparaît la beauté, et la joliesse arrange le mercantilisme universel, qui domine le goût de la foule, qui prit la place de l’élite. | | | | |
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| hommes | | | La facette intellectuelle de l’homme est remplie par cette sainte triade : le sens du Bien, le goût du Beau, la force du Vrai – l’instinct, l’imagination, la réflexion. | | | | |
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| hommes | | | Voici ce que vise un professeur de philosophie, ex-Ministre : Dénoncer le narcissisme des personnes et les dangers d’un règne de l’émotion ! Ces écolâtres, auraient-ils donc une âme ? Il faut en avoir une pour se réjouir de la beauté du monde, rien qu’en s’admirant, ou pour y laisser régner la musique de l’émotion. Mais le robot sans âme nous cerne… | | | | |
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| hommes | | | Ils restent non-reconnus, ils voient quelque chose de lépreux dans la rue, ils sont témoins d’une perfidie ou d’une sottise – et ils se mettent à geindre de leurs déceptions. Il me suffit de poser mon regard sur une rose, un papillon, une belle fille, pour que notre planète soit vue comme un paradis, parfait et mystérieux. Le Bien et le Beau cohabitent avec ma propre misère ; et son entente avec le Vrai est plutôt un contraire d’une déception, ce mot méprisable. | | | | |
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| hommes | | | Notre époque néglige la seule justification de l’art – le contact, en contemplation ou en création, avec la beauté. Leurs minauderies laborieuses sur le besoin de s’exprimer, de se libérer d’un appel irrépressible, de s’abandonner ou de se retrouver, expliquent l’immense platitude des productions des artisticules modernes. La pesanteur d’une trime, à la place d’une grâce du sublime. | | | | |
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| hommes | | | Strictement parlant, tout homme est cohabitation d’un scientifique et d’un artiste. Le premier représente le monde et raisonne la-dessus ; le second s’exprime par le chant et la danse. La réalité et les rêves, la vérité et la beauté. L’essentiel : les pensées, et même les croyances, appartiennent aux représentations et non pas au réel ; le sens esthétique est un cadeau de Dieu. Seul le corps est dans le réel ; l’âme est toujours ailleurs. | | | | |
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| hommes | | | Lorsque la culture joue le rôle du critère principal, pour juger de la place d’une nation dans le monde, triomphent l’Europe méditerranéenne, dans l’Antiquité, et la France, depuis cinq siècles. Mais lorsque l’économie évince la culture, l’arrogance de l’Europe du Nord surgit à la place de l’élégance méridionale. | | | | |
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| hommes | | | Le narcissisme n’est pas un plaisir de trouver ton visage plus beau que les autres, mais un simple constat, que ta conscience contienne tous les mystères de la vie, sans être obligé de les chercher ailleurs, c’est le privilège de l’homme libre. Quant aux problèmes et solutions, tu les partages avec tout le monde. | | | | |
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| hommes | | | Le Soleil, comme toutes les étoiles, est une monstruosité thermonucléaire, mais qui fait de la Terre – un paradis d’une vie miraculeuse. De même, l’homme, vu de près, est une horreur d’égoïsme et d’hypocrisie, mais, touché par la hauteur, il porte le vrai, le beau, le bon au niveau des miracles. | | | | |
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| hommes | | | L’essence d’une époque se réduit au sens et à la musique de ses messages. Le premier est profond, quand il est dicté par l’esprit ; la seconde est haute, quand elle est composée par l’âme. Le premier résume le progrès matériel ; la seconde – le culte d’une beauté immobile. Le premier ne connut qu’une seule interruption – l’écroulement de L’Antiquité sous les coups des instincts barbares ; depuis la Renaissance une nouvelle ère de progrès ininterrompu s’installa. La seconde commença sa dégénérescence à la fin du XIX-me siècle, pour se machiniser définitivement un siècle plus tard. On n’a rien à reprocher au progrès matériel ; on n’a qu’à regretter l’extinction des âmes. La civilisation enterra la culture. | | | | |
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| hommes | | | Tu disposes de trois regards sur le monde : l’éthique, l’esthétique, le pragmatique. Le premier devrait t’amener à vénérer le miracle de l’existence même de ce sens inutile, ‘contre-productif’, destiné à ne pas quitter ton humble cœur, ton cœur soumis. Le deuxième te dote de contemplation de la beauté du monde et de volonté de créer de la beauté toi-même. Enfin, le troisième humilie ta liberté, fait de toi un jouet de la nécessité, un révolté mécanique, brandissant de sots reproches d’absurdité ou d’horreur du monde mal conçu. Les yeux baissés – la profondeur ; les yeux enflammés – la hauteur ; les yeux écarquillés – la platitude. Dieu, rêve, réalité. | | | | |
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| hommes | | | Sur la surface, nous effleurons, tous, les mêmes problèmes. L’homme de la rue en trace les limites dans l’horizontalité ; soit dans son environnement immédiat, soit dans la vaste et vague étendue. Le scientifique ou le poète leur apportent la dimension verticale ; le premier – dans une profondeur, sondant la beauté de la Création divine ; le second – dans la hauteur, chantant la beauté de la création humaine. Le sol, le sel, le ciel. | | | | |
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| hommes | | | Manine, l’un de mes maîtres de la chaire d’algèbre à Moscou (et où brillait Chafarévitch), vient de mourir. Plus que de la géométrie algébrique, j’avais parlé avec lui de Rilke (que nous traduisions tous les deux), de O.Spengler ou de W.Schubart. Nous partagions aussi l’intérêt pour les langues. Sa vision de la mathématique comme d’une métaphore du réel était très profonde et belle. Il me fascinait avec l’image de l’homme naissant de lumière (l’ange) et non pas de matière (la bête), dans un Univers sans masse, juste après le Big-Bang. Et j’appris récemment, qu’il était l’un des premiers (avec R.Feynman, dont je connus bien la sœur) à suggérer l’idée du calcul quantique. | | | | |
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| hommes | | | L’homme est une cohabitation de sa facette individuelle, la sensibilité, et de sa facette communautaire, la liberté. La première se manifeste par la faculté de sacrifices, l’écoute du Bien, et par le talent d’artiste, le culte du Beau. La seconde facette est le sens du Vrai, ou d’utile, appliqué à ta tribu. La culture et la civilisation. | | | | |
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| intelligence | | | Le terme de système fut compromis par les charlatans de la théorie des systèmes et par les sots-hermeneutes, exploitant, toute leur vie, un seul filon académique. Pourtant, la présence d'un système est une condition nécessaire de toute pensée complète, c'est à dire se penchant sur toutes les facettes irréductibles de la création divine – le bien, le beau, le vrai. D'où le respect qu'on doit porter aux Anciens (avec leur piété et curiosité), à Kant (avec sa triade de Critiques), à Nietzsche (avec l'art couronnant tout). | | | | |
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| intelligence | | | Les matérialistes modernes sont bêtes, et les idéalistes – ennuyeux ; pour se moquer du bon Dieu ou pour rehausser des métaphores, il faut du talent d'esthète ou du tempérament de poète, tandis que nos contemporains ne portent qu'un savoir fossilisé et un style protocolaire. | | | | |
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| intelligence | | | Trois niveaux de discours : énoncer, poser, formuler - se désintéresser de la réponse, la laisser au lecteur, la mettre dans la question même, sous forme de belles inconnues. Athlète, ascète, esthète. | | | | |
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| intelligence | | | Il y a en nous trois sortes d'infini : le géométrique auquel on accède par une extrapolation du fini, l'esthétique dont témoigne le plaisir de l'âme, l'affectif surgissant dans l'aveuglement du cœur. Aucune hybridation entre eux n'a de sens, pourtant, c'est ainsi que procèdent les nigauds. | | | | |
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| intelligence | | | L'imagination est l'algèbre de l'artiste : dans une image fournie par une transformation, il reconnaît le noyau annihilé, des invariants fastueux, des projections lumineuses. « Connaître le constant, c'est l'illumination » - Lao Tseu - connaître les variables, c'est maîtriser les ombres ! | | | | |
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| intelligence | | | L'intelligence divine se manifeste dans l'existence de valeurs par défaut. L'intelligence humaine - dans la capacité de rester cohérent avec celles-ci. | | | | |
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| intelligence | | | Il existent trois corporations, qui se méprisent mutuellement : celles qui voient l'essence de la vie dans, respectivement, l'esthétique, la mystique ou la mathématique. Mais à quelle fière et universelle humilité atteint-on, quand on accepte l'idée qu'elles soient la même et unique chose ! | | | | |
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| intelligence | | | Chez ceux qui réfléchissent sur la vie, le vrai conflit n'est pas entre ceux qui croient à une unité du monde et ceux qui en proclament la multiplicité selon la liberté chaotique de chacun. Il oppose plutôt ceux qui voient et vénèrent l'inaccessible beauté du monde, leur servant d'asymptote, et ceux qui ne tournent leurs yeux que du côté de leurs cerveaux. | | | | |
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| intelligence | | | L'esprit philosophique est celui qui se forme, à partir de rien, à chaque contact avec l'illisible. Cela produit de la niaiserie ou de l'élégance, de la peinture ou de la poésie, menant vers plus d'étonnement et de grandeur. Tout ce qui est déjà formé relève du lisible et vaut autant qu'un récit de voyage, tandis que la philosophie, c'est le voyage lui-même. | | | | |
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| intelligence | | | Toute vraie intelligence est soudaine et déracinée, c'est la bêtise qui est préparation graduelle et enracinement servile. C'est pourquoi le mot, qui est toujours soudain, a plus de chances d'être intelligent que l'idée. « L'amour lie le soudain d'une rencontre au fait, que la Beauté n'est ni logos (le discours) ni l'épisthémé (le savoir) »* - Platon. | | | | |
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| intelligence | | | Ces magnifiques triades : œuvre - créateur - principe, éprouver - représenter - interpréter, pouvoir - vouloir - devoir, mot - idée - acte, désir - idéal - miracle - à croire que tout ce qui est beau ne s'exprime qu'en triades ! La gent de plume, de note et de rideau le comprit, pas celle de toile ; ne pas choisir une toile triangulaire est proprement incompréhensible ! Et je ne me moquerais presque plus de ce brave Cusain qui prouvait que son bon Dieu n'était qu'un triangle maximal ! | | | | |
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| intelligence | | | Les oppositions, où il y a de la bassesse ou de la hauteur dans les deux termes, sont sans intérêt. Des dyades à n'en pas abuser : être - néant, présence - absence, intérieur - extérieur, vain - sensé, nécessaire - contingent, le même - l'autre. À ne pas perdre de vue : noble - bas, beau - gris, musical - plat. Des monades à éviter : mort, progrès, observation. À rechercher : intensité, merveille, regard. | | | | |
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| intelligence | | | La montagne, c'est l'arbre des ascètes de l'image. Que peut-on en tirer ? - le poids, l'ascension, la hauteur, la solitude, la pureté. L'espoir d'approcher de la source de mes ombres. La mer, c'est l'arbre des bâtisseurs, réceptacle du possible (Valéry) - le rapprochement du firmament et de l'horizon, la sensation des amarres lâchées et du havre visé, la vision de l'épave et de la bouteille de détresse, la profondeur parlant l'horrible et promettant le beau. L'espérance qu'aux estuaires de ma création on reconnaîtra le rythme de mes sources. | | | | |
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| intelligence | | | Les formules de la physique de Newton et d'Einstein traduisent le mouvement et l'énergie relatifs ; la formule d'Euler, e π i = -1, exprime une beauté absolue et immobile, une stupéfiante rencontre de la géométrie, de l'analyse et de l'algèbre avec un monde docile ; il serait juste, que l'incapacité d'en être bouleversé soit rédhibitoire pour l'accès à la philosophie, comme jadis à l'Académie platonicienne. | | | | |
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| intelligence | | | Deux discours nihilistes, bravoure des vaincus et absurdité des abstentionnistes, proviennent de la problématique de l'existence, puisque ne pas exister peut avoir deux origines : avoir échoué à s'attacher à un modèle et ne pas l'avoir tenté. « Dire l'individu, c'est utiliser le quantificateur existentiel » - M.Serres - comme pour dire le modèle, on passe par le quantificateur universel, accompagné de spécifications de l'essence. Et que faire de l'existence métaphysique ? - comment vient à l'existence le beau ? Pourquoi le bon existe-t-il avant l'acte, et jamais - après ? Où et quand l'expression est autant persuasive que les choses ? - La meilleure imagination ne cherche même pas les choses : partir d'une sensation, la condenser en une image, l'envelopper de mots, redécouvrir la chose. | | | | |
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| intelligence | | | Être intellectuel, c'est savoir projeter toute manifestation de la vie sur les axes des sens, du beau, des idées et des actes. Être artiste et intelligent, c'est de créer l'illusion de la vie en partant d'une seule de ces projections. | | | | |
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| intelligence | | | Un savoir bien digéré ne produit que de viriles, ironiques et hautes métaphores. « Il ne faut pas attacher le sçavoir à l'âme, il l'y faut incorporer » - Montaigne. Baudelaire aurait pu être un Nietzsche français (tandis que Proust n'en avait aucune chance, n'ayant ni le talent ni la noblesse ni le savoir), si ses boutades étaient rehaussées d'un peu plus d'ironie distante ; celui-ci choisit le bien du Crucifié pour contrainte négative, tandis que celui-là se ridiculisa avec le beau à nier. Le français pousserait à prendre parti, ce qui expliquerait l'échec des tentations nietzschéennes de Valéry. | | | | |
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| intelligence | | | Les pensées à rejeter : quand le contraire a le même poids. La pensée doit être dans un flagrant déséquilibre, laissant dans le camp adverse le plus faible de ses pieds. | | | | |
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| intelligence | | | Kant a raison de composer ses Critiques, en suivant ses trois transcendantaux – le vrai, le beau et le bien, dont s'occupent l'esprit, l'âme et le cœur. Mais si l'exercice de leurs fonctions est semblable pour l'esprit et l'âme, le cœur ne peut que vénérer le bien, sans pouvoir l'associer aux actes. Donc, si à la transcendance profonde on préfère l'ascendance haute, on s'occupera des organes responsables : l'esprit veillant sur le pouvoir et le devoir, l'âme palpitant dans le vouloir et le valoir. Le cœur y est un grand muet analphabète. | | | | |
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| intelligence | | | Toute bonne philosophie doit inclure les trois facettes kierkegaardiennes : l'éthique, l'esthétique, la mystique. La mystique, pour vénérer, plutôt que savoir ou prouver. L'esthétique, pour admirer, plutôt que narrer ou développer. L'éthique, pour aimer, plutôt qu'ordonner ou obéir. La mystique s'occupera du langage, de ce dépositaire du vrai. L'éthique et l'esthétique se dévoueront à la consolation de l'homme en détresse, en créant l'illusion d'une profondeur du beau ou d'une hauteur du bon. | | | | |
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| intelligence | | | Jadis, l'intelligence représentative, inspirée par le ciel, avait le beau pour cible et matière première de ses représentations. Le sage croyait avant de calculer. Aujourd'hui, l'intelligence inspirée par la machine consiste à se méfier de la représentation artistique, pour se vautrer dans l'interprétation numérique. | | | | |
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| intelligence | | | Tout compte fait, nous avons un seul instrument mental, qui s'appellera soit esprit (lorsqu'on traque le vrai) soit âme (lorsque le bon nous taraude ou le beau nous soulève), et un seul interprète, qui s'appelle raison. Mais aussi bien l'outil que la fonction relèvent du mystère : « La raison n'est qu'un instinct merveilleux et inintelligible dans notre âme » - Hume - « Reason is nothing but a wonderful and unintelligible instinct in our souls ». | | | | |
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| intelligence | | | Avec tout ce qui est beau, l'ex-plication (développement) cède en efficacité à la com-plication (enveloppement). | | | | |
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| intelligence | | | Une bonne écriture, c'est la forme de mon toast à la vie, que je prononce devant mes convives, se trouvant au même degré d'ivresse que moi-même, mais son fond doit refléter la sobriété de nos expériences communes, - l'intelligence synthétique, accompagnée d'intelligence analytique. La première, privée de la seconde, produit du délire ; la seconde, sans l'élan de la première, engendre des monstres d'ennui. La plus belle plume, parmi mes contemporains, à garder un subtil équilibre entre les deux, est celle de R.Debray. | | | | |
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| intelligence | | | Au sommet (mystique) de la philosophie, s'ouvrent deux versants : l'éthique et l'esthétique, la vie ou l'art, la consolation ou le langage, la mélancolie ou la tragédie, la noblesse ou le style. L'angoisse et la pitié aristotéliciennes tapissent le premier, la volonté de puissance nietzschéenne permet d'accéder au second. | | | | |
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| intelligence | | | La musique serait la meilleure illustration de ce qu'est une incarnation : on n'y sait plus si Dieu s'y incarne dans une substance humaine, où l'homme s'élève jusqu'à l'immortalité divine. « La musique est une incarnation de la beauté » - Karajan - « Musik ist eine Verkörperung von Schönheit », d'autant plus fidèle que la vraie beauté, comme la vraie musique, est mélancolique : « Un voile mélancolique enveloppe la Beauté, mais ce n'est pas un voile, mais le visage même de la Beauté » - B.Croce - « Un velo di mestizia par che avvolga la Bellezza, e non è velo, ma il volto stesso della Bellezza ». | | | | |
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| intelligence | | | Le contraire de métaphoriser - appeler la chose par son nom, le nominalisme. Les plus belles des choses n'ont pas de noms et réveillent en nous le poète, manipulateur des substitutions. La pensée est une métaphore, dont les substitutions exigent un savoir ou une maîtrise. Si cette maîtrise relève d'un type de sensibilité précis, on a affaire à un esprit de système, une unité de souffle. Des enchaînements narratifs de métaphores sont rarement métaphores, c'est pourquoi l'esprit de système le plus conséquent se rend naturellement par fragments. « Les fragments sont la vraie forme d'une philosophie universelle » - F.Schlegel - « Die eigentliche Form der Universalphilosophie sind Fragmente ». | | | | |
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| intelligence | | | Pour celui, pour qui le devenir (et non pas l'être) est son élément, la méthode est plus chère que le système, l'inépuisable esthétique du paradoxe - plus chère que l'éthique épuisée de la doxa. « Aucun être à trouver en-dessous de l'action, de l'effet, du devenir » - Nietzsche - « Es gibt kein Sein hinter dem Tun, Wirken, Werden ». En effet, ce qui émane de l'être n'est que le commencement : « L'être pur constitue le commencement » - Hegel - « Das reine Sein macht den Anfang », et c'est aussi lui, l'être, qui conduit le pas dernier, au seuil du sens ; le reste, le parcours, la durée, est palabre humaine et silence divin. | | | | |
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| intelligence | | | La création et la sagesse, ce sont deux sommets des deux univers, dans lesquels évoluent notre esprit et notre âme : le langagier et l'indicible, le haut devenir et l'être profond, l'art et la science, le beau et le vrai, d'un côté, la philosophie, le bien, - de l'autre, ce qui s'incruste dans le temps et ce qui explore l'intemporel. La rencontre des deux s'appelle génie. | | | | |
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| intelligence | | | Les parallèles entre le monde réel et le monde de la pensée sont si mystérieusement complets, qu'il doit y avoir une analogie parfaite entre la métaphore et une beauté réelle quelconque, de la famille de l'arbre. Mais entre elles, il y a un étrange vide, qu'anime la foi ou remplit la religion : « Toute la clef des religions, c'est ce vide effrayant qui se trouve derrière les métaphores »** - Alain. | | | | |
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| intelligence | | | Dans la réalité il n'y a que nature, aucune trace de structures ; celles-ci n'ont de sens que dans un modèle. Les structuralistes ont aussi peu de chances d'évincer la nature du paysage du monde que les psychanalystes - la tendresse du climat de l'homme. « L'esprit est la nature invisible, la nature est l'esprit visible » - Schelling - « Geist ist unsichtbare Natur, die Natur ist sichtbarer Geist » - d'où l'admiration qu'on porte à un esprit vraiment naturel et la vénération qu'on voue à la nature témoignant d'harmonie et de beauté proprement divines. Qu'est-ce que l'esprit ? - une belle intelligence, telle la matière immuable, défiant le hasard. | | | | |
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| intelligence | | | L’Intelligence Artificielle surclasse déjà la philosophie en hénologie (les méta-concepts), en ontologie (les concepts), mais n’apporte rien en axiologie (la dialectique esthétique des valeurs). Le savant sera évincé par la machine, seul l’artiste lui survivra. | | | | |
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| intelligence | | | Toute belle pensée se reconnaît par l'équivalence de son fond et de son élan, le premier - dans l'ordre des représentations, le second - dans le désordre des interprétations. | | | | |
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| intelligence | | | Dans la seule architecture qui me soit accessible, celle des ruines, les idées platoniciennes ou les pulsions nietzschéennes ne sont que styles-édifices, et les circonvolutions apolliniennes ou les fibres dionysiaques - que matériaux de construction. Les ruines, libérées de la vitalité des fondements et de la pesanteur des faîtes, se rient de l'existence réelle et s'adonnent aux valeurs virtuelles. C'est cela, la réévaluation nihiliste, l'exact contraire du platonisme : au lieu des points d'attache préconçus - leur libre conception. | | | | |
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| intelligence | | | Les fondements de la mathématique, aussi profonds soient-ils, ne jouent presque aucun rôle dans la beauté de l'édifice mathématique ; la métaphysique a la même place dans l'architecture philosophique. C'est l'appel de la hauteur qui les munit de forme et de contenu, les rend viables et habitables, les peuple ou hante. Et Descartes eut raison de croire en l'existence d'une métaphysique de la géométrie. | | | | |
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| intelligence | | | La notion de problème, c'est à dire de requête formulée dans un langage rigoureux, permet de distinguer deux types de beauté : des mystères, c'est à dire des étonnements intraduisibles en problèmes, et des solutions des problèmes grandioses. Le monde est beau et par ses poèmes et par ses théorèmes ; on trouve de la beauté aussi bien chez Homère, Dante, Rilke que chez Diophante, Fibonacci, D.Hilbert. | | | | |
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| intelligence | | | Aucun philosophe n'aurait rien écrit avant Nietzsche, Valéry ou Cioran, leur œuvre garderait sa valeur intacte (contrairement à Aristote, Spinoza ou Hegel, dont l'intérêt relatif relève davantage de l'histoire de la philosophie), et sa lecture n'en deviendrait pas plus ardue - à comparer avec les connaissances philosophiques (un oxymoron insensé, puisque Foucault a raison : « Il n'y a pas de philosophie, il n'y a que des philosophes »**, tandis qu'il existe bien l'art et non seulement des artistes, puisque le sens du beau est métaphysique et celui du vrai - mécanique), se réduisant à un vocabulaire emprunté, sans rigueur ni exubérance ni hauteur, et qui seraient indispensables pour une lecture des professionnels. La seule maîtrise, dont une bonne philosophie a besoin, est celle du degré zéro de la création, de la sensibilité et de l'intelligence. | | | | |
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| intelligence | | | Pour peindre, j'ai besoin d'une toile et d'un chevalet ; donc pour juger de mon don pictural, il suffit d'étudier mon intentionnalité, face aux industries du textile et du meuble - c'est ainsi que raisonnent les phénoménologues. « La canaille philosophique : dire que le désir de l'homme, c'est le désir de l'Autre » - Lacan, tandis qu'il traduit le soi, que dis-je, qu'il le crée, fécondé par l'Être. L'homme peut porter l'amour, au fond de soi-même, sans avoir jamais rencontré d'êtres aimables ; l'homme est ouvert à l'émotion esthétique ou éthique, dans un milieu, où n'affleuraient jamais que la laideur et le mal. La Rochefoucauld fut mauvais métaphysicien : « II y a des gens, qui n'auraient jamais été amoureux, s'ils n'avaient jamais entendu parler de l'amour ». | | | | |
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| intelligence | | | Il y a trois sortes de pensée humaine, résultant des dialogues de la raison avec ses interlocuteurs : la raison face à la logique, la raison face aux sens, la raison face aux valeurs métaphysiques. La pensée mathématique, la plus primitive, sera parfaitement modélisée par l'ordinateur ; de bonnes représentations, appuyées par de bons interprètes, y suffiront. Je ne vois pas comment pourrait être imitée par la machine la pensée sensorielle, où l'interprétation foudroyante devance toute représentation (les phénoménologues appellent cette réinterprétation magique – intuition originaire - Urintuition). Mais la pensée métaphysique, aux sources et ressorts du beau et du bon insondables, restera peut-être le dernier bastion de l'homme, face à la déferlante robotique dans les cerveaux humains. | | | | |
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| intelligence | | | Le regard n'aurait pas de sens sans les choses vues - telle est l'aberration inaugurale de la phénoménologie. La plus haute essence humaine se manifeste en ce qui n'existe même pas : l'ascète aime son Dieu ou son idéal bien désincarnés, l'esthète palpite à l'évocation de ses fantômes de beauté, le nihiliste se passionne pour les idées ou sentiments, qui, pourtant, se réduisent au néant. Même en Intelligence Artificielle, l'essence idéaliste précède l'existence matérialiste. | | | | |
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| intelligence | | | Le beau, le goûteux, le caressant n'existent pas sur la rétine, la langue ou la peau ; derrière l'empreinte, le cerveau reconstitue non seulement l'objet stimulant, mais la nature même de l'empreinte et perçoit l'état du stimulé, et l'esprit en résume le sens et en propage des conséquences : « la sensation comme état de conscience et comme conscience d'un état » - Merleau-Ponty. | | | | |
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| intelligence | | | L'intelligence n'a pas de visage ; elle est à l'esprit ce que les muscles sont au corps - presque inutile en matière des caresses. Les meilleurs des regards ne forment guère un visage, mais le plus beau visage peut être privé de regard. La hauteur - rencontre du regard et du visage. | | | | |
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| intelligence | | | L'étonnement et la beauté sont également répartis entre les choses vues, les causes lues et les poses voulues, entre l'œil, le regard et le talent. | | | | |
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| intelligence | | | L'élégance est omniprésente en mathématique ; la mathématique est, en tout point, un reflet de la Création ; donc, la réalité, partout, peut être rendue admirable, il suffit d'inventer de bonnes représentations, de bons axiomes, de bons interprètes. L'harmonie entre un contenu profond et une forme haute est le signe commun de la mathématique et de la poésie (y compris de la bonne philosophie). | | | | |
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| intelligence | | | L'esprit philosophique est dans l'art des contraintes : sélectionner les sujets dignes d'approfondissement et d'y poser de bonnes questions ; le non-philosophe nage dans des questions secondaires. Le mathématicien ignore l'essence des concepts mathématiques, le malheureux est médiocre dans la peinture de sa souffrance, l'artiste se perd dans l'origine du beau et le saint ignore la source du bien. Malheureusement, au lieu de se concentrer sur la formulation des questions universelles, le philosophe professionnel nous ennuie avec ses réponses préfabriquées, destinées à un clan de jargonautes. | | | | |
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| intelligence | | | Aristote, Spinoza, Kant - aucune belle métaphore ; il reste le système (logique, structurel ou verbal, à l'esthétique nulle), donc un résumé, qui n'est jamais qu'enfantillage (c'est à dire la curiosité de la découverte, suivie d'une sobre mémorisation et d'un morne apprentissage). En face, les mythes et idées platoniciens sont de pures métaphores éternelles, comme la plus belle d'entre elles, celle de la Caverne reprenant, peut-être, le beau souvenir du souterrain de Pythagore et d'Empédocle. Tant de prosateurs cherchèrent à embrigader cet impénitent poète, en suivant le conseil perfide de Leibniz : « Si quelqu'un réduisait Platon en système, il rendrait un grand service à l'Humanité ». | | | | |
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| intelligence | | | L'Histoire de la philosophie s'écrit selon le lieu de ses exercices : la hauteur du Bien, du Beau ou du Vrai (d'Héraclite à Montaigne) ; la platitude du méthodique ou du naturel (de Descartes à Leibniz) ; la profondeur des limites humaines (de Kant à Marx) ; la hauteur de notre regard et de notre souffle (Nietzsche). Sachant que toute profondeur finit par affleurer à la platitude, il faut saluer tout retour à la hauteur, même au prix du trépas de son Habitant d'antan. | | | | |
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| intelligence | | | Âme et esprit sont deux fonctions, exercées par un même organe, que, faute de mieux, on pourrait appeler Logos, se tournant tantôt vers le beau et le noble et tantôt vers le divin et l'intelligent. Une fonction, maîtresse de l'organe, – une très belle idée d'Héraclite : « À l'âme appartient le Logos, qui s'accroît de lui-même ». | | | | |
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| intelligence | | | Pour réhabiliter le terme de système, il faut lui refuser tout rapport avec la suite dans les idées, la cohérence, la netteté des finalités, et le réduire à la circonscription des commencements. Sous cet angle, Kant consacre une trinité vitale – le vrai, le beau, le bon –, et Kierkegaard sacre une trinité intellectuelle – l'éthique, l'esthétique, la mystique. Et l'on peut oublier leurs déductions bancales et leurs conclusions banales. | | | | |
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| intelligence | | | Une esthétique calculable et jetable, telle est la réplique du technicien à la grogne du poète : « Un monde par essence esthétique va cesser d'obéir à des prescriptions esthétiques, telle est la barbarie de la science »** - M.Henry. Elle est au gouvernail d'un navire, à la navigation préprogrammée. Apprends à ne pas compter sur les voiles empruntées, mais sur ton propre souffle, même si tu étais condamné à garder ton immobilité au fond d'une cale, où t'ont abandonné tes ex-compagnons de route. | | | | |
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| intelligence | | | Réconciliation du oui nietzschéen avec le non hégélien : le non sévissant surtout dans les contraintes, le oui animant surtout les commencements. Le pourquoi éthique en définira le fond des finalités, et le comment esthétique sacrera la forme du parcours. | | | | |
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| intelligence | | | Tout philosophe, ayant abordé les concepts de bon, de beau, de vrai, produit, nécessairement, un système, ce qui, en soi, ne présente aucun exploit rare. Ce n’est ni la rigueur ni le savoir ni l’ampleur qui en constituent le mérite, mais la capacité de chaque idée, dans les cercles idéels, de servir de commencement, de point de départ d’une partition musicale. Certains appellent cette capacité – l’éternel retour du même (système). | | | | |
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| intelligence | | | L’immense majorité des genres et des espèces que nous manipulons (à part quelques constantes dans la matière) proviennent des représentations arbitraires, dictées, le plus souvent, par une langue, et ils ne peuvent donc prétendre à aucune universalité. Les seuls universaux divins, ce sont l’aiguillon du Bien, l’illumination du Beau, l’étincelle du Vrai. | | | | |
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| intelligence | | | Là où s’arrête l’expérience commence la métaphysique. L’expérience fait découvrir la réalité spatio-temporelle ; l’expérience dicte des représentations ; l’expérience forme le langage ; l’expérience compose la société humaine. La métaphysique se réduit à nos trois soucis divins : au Bien, au Beau, au Vrai ; ce qui les résume le mieux, c’est le rêve. La métaphysique aurait dû ne se consacrer qu’à la nature du rêve et oublier les croyances. | | | | |
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| intelligence | | | La science et l’art se présentent comme une technique et un message ; la mathématique et la musique disposent d’un arsenal fermé, compact, entier, tandis que toutes les autres sphères offrent tant de lacunes, de manques, d’inachèvements. C’est ce qui explique la sidérante insensibilité des mathématiciens et des musiciens pour la noblesse et le style de leurs justifications du vrai ou du beau ; tous les objets, toutes les relations, se valent pour eux. Tandis que les autres sont touchés par la vénération ou le mépris, par l’humilité et le discernement, par l’élucubration ou le dogme, ce qui les rend plus exigeants et plus sensibles au style. Absorbés par la musique intérieure, les géomètres et les aèdes n’accèdent pas à la musique verbale. | | | | |
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| intelligence | | | Ma liberté éthique se montre dans mes écarts de la Loi commune ; ma liberté intellectuelle ou esthétique consiste à tenir à la Loi que mes représentations induisent : « Veille bien à tes représentations, car ce que tu as à conserver, c’est la liberté » - Épictète. | | | | |
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| intelligence | | | Dans la chose que l’œil voit, le regard ne devrait retenir que ce qui y est empreint de beauté et que l’oreille imprimerait en musique. « Qui rêve perd le regard ; qui dessine ce qu’il voit perd les songes » - G.Bachelard – non, le regard devrait n’être qu’une vision, animée par le rêve. | | | | |
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| intelligence | | | Je ne vois pas de catégorie aussi hétérogène que la transcendance ; elle se mêle de l’esthétique, de l’éthique, du temporel, de l’inconscient - aucun point commun entre ces miracles ; le Créateur fut un génie du beau, du bon, du temps, de l’âme. | | | | |
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| intelligence | | | Dans la métaphore, la représentation domine l’interprétation et le beau y précède le vrai ; dans le symbole, c’est l’inverse. La voix du talent et l’écoute du Bien auréolent la poésie et la science - de fantaisie et de conscience. | | | | |
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| intelligence | | | La fonction principale de l’intelligence aurait dû être d’amortir les assauts du désespoir, bien réel, perclus de ma souffrance et du Bien bafoué, et d’intensifier la consolation imaginaire, provenant de mon regard et de ma création esthétiques. | | | | |
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| intelligence | | | Au-delà du Bon et du Beau, s’approfondit l'esprit du Vrai ; au-delà du Bon et du Vrai, s’élève l'âme du Beau ; au-delà du Beau et du Vrai, se recueille le cœur du Bien. | | | | |
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| intelligence | | | Le discours (requête, idée, pensée articulées) a deux composants successifs : l'expression (parcours de chemins d'accès langagiers aux objets et relations d'une représentation) et le sens (le réseau conceptuel, post-langagier, construit à partir de cette représentation). La hauteur du parcours et la profondeur du réseau résument les parts du beau et du vrai, de l'art et de l'intelligence. | | | | |
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| intelligence | | | La métaphysique ne nous apporta rien de beau ou rigoureux, mais quand, en plus, Leibniz nous apprend, que « la vraie métaphysique n’est guère différente de la logique » - « die wahre Metaphysik sich kaum von der wahren Logik unterscheidet », on comprend et pardonne la misère de la logique sublime de tels philosophes. Et qu’à la place de métaphysique on y mette serrurerie, journalisme ou philosophie, ce serait aussi sérieux, même B.Russell serait d’accord. | | | | |
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| intelligence | | | Quatre merveilles de même acabit : que l’homme soit capable de percevoir la beauté ; que cette beauté préexiste dans la réalité ; qu’entre ces deux images de la beauté il y ait une concordance ; que l’homme soit porté à produire de la beauté. Aucune raison valable ne peut expliquer ce quadriparti magique. Le Beau n’est qu’un habit. Que le Bien, dénudé d’actes, et le Vrai, épousant ses habits langagiers, sont plus compréhensibles ! | | | | |
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| intelligence | | | Je refuse de gaspiller le beau terme d’Universaux pour l’attacher aux vétilles telles que blancheur. Je le réserve à la triade divine – le Bien, le Beau, le Vrai, qui touche tout homme, mais doit servir de base pour une bonne philosophie, s’articulant autour de la consolation et du langage. La noblesse, dans l’élaboration de consolations, découle de l’axe, allant d’une mélancolie à la tragédie et créé par la fatalité du Bien, de plus en plus inaccessible, et du Beau, dont le vertige faiblit. L’intelligence du regard sur le Vrai est déterminée par le rôle qu’on y accorde au langage en tant qu’intermédiaire logique entre la réalité et la représentation. Cette philosophie est donc rencontre d’une noblesse et d’une intelligence. | | | | |
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| intelligence | | | Le raisonnement n’est élégant et conclusif qu’en mathématique ; dans toutes les sciences, y compris en mathématique, la profondeur des connaissances et la hauteur de l’intelligence sont atteintes surtout par la qualité des représentations. Ne portent aux nues le raisonnement que les charlatans philosophaux, s’inspirant du rustique Socrate. | | | | |
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| intelligence | | | Qu’est-ce qui justifie, en philosophie, l’appel au genre discursif ? - la poursuite, avec un progrès illusoire, d’une vérité à démontrer ; la prétention de ne négliger aucun des horizons envisageables ; la volonté de constituer un tableau exhaustif et monumental. La vérité, le savoir, la belle universalité – critères, réservés à la science et à l’art et complètement étrangers à la bonne philosophie, qui est toujours inchoative et subjective. Seul l’aphorisme vérifie ces exigences, y ajoutant la beauté de l’expression. Intelligenti pauca. | | | | |
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| intelligence | | | On a son propre regard, lorsqu’on est capable d’embellir même des objets invisibles, voire inexistants. Nos contemporains ont d’excellents yeux, mais qui ne s’arrêtent sur de vilains objets, bien palpables, trop visibles. À quoi sert une oreille juste, si l’on chante faux ? | | | | |
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| intelligence | | | Le savoir et l’intelligence tapissent la profondeur (et prennent la forme du bon sens ou du sens pratique – dans la platitude finale) ; dans la hauteur (sans contact avec la platitude), règnent le Bien inexprimable et le Beau à exprimer. | | | | |
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| intelligence | | | Ce qu’il y a de plus beau et enviable dans l’enfance, c’est que l’enfant vive dans le naissant et non pas dans le né. C’est pourquoi être artiste, c’est savoir redevenir enfant, en ne peignant que les commencements, en occultant les parcours et en ignorant les finalités. | | | | |
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| intelligence | | | La philosophie doit se pencher sur les merveilles de la vie, mais elle n’a rien à dire sur les merveilles (miracles) qu’on prétend s’être produites à l’Himalaya, au Sinaï, à Jérusalem ou à la Mecque. La religion aristocratique se réduit à la vénération de la Création divine, incompréhensible, impossible, belle et grandiose. La religion officielle est toujours de la superstition absolument niaise, sortie tout droit de la mythologie. St-Augustin, Claudel ou Berdiaev, en compagnie du Christ, sont des nigauds ; ailleurs, ils peuvent être brillants. | | | | |
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| intelligence | | | Une bonne dialectique opposerait le Bien à l’action, le Beau à l’utile, le Vrai figé au Vrai à créer. | | | | |
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| intelligence | | | L’écriture est faite de jugements et de métaphores. Chez Nietzsche domine la métaphore, et chez Valéry – le jugement. Moi, j’en cherche l’équilibre ; Cioran le trouve dans une ténébreuse gnostique ; je le veux consolateur, réconciliant l’inquiétante réalité du Beau avec le paisible rêve du Bien. | | | | |
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| intelligence | | | Chercher une pensée saine est bête ; on doit en attendre surtout de la beauté lucide et de la noblesse fière. La fierté devrait la rendre laconique, et la lucidité – ironique, ni bavardage ni gravité. La pensée devrait relever de l'art paradoxal, faisant surgir une sainte vie, dans le souci de nos incurabilités, tandis que la pensée banale nous accable de vils remèdes. | | | | |
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| intelligence | | | La démarche mathématique est tout simple : inventer de nouvelles propriétés (dictées par la logique ou le bon sens), propriétés des objets ou des relations entre objets (ce qui peut aboutir à la naissance de nouveaux objets ou relations) ; ensuite, on en prospecte des conséquences, en avançant et en prouvant des hypothèses. C’est l’élégance de ces propriétés et de ces démonstrations qui distingue les meilleurs mathématiciens. | | | | |
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| intelligence | | | Toute la métaphysique se réduit aux trois cadeaux divins, harmonieusement liés à nos sens : l’ouïe vague du Bien, le goût intuitif du Beau, la vue certaine du Vrai ; ce sont les seules connaissances a priori, ou plutôt des outils de la connaissance. | | | | |
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| intelligence | | | La pensée peut avoir de l’ampleur, du poids, de la profondeur, indépendants de son enveloppe verbale, mais seule celle-ci lui apporte de la beauté, c’est-à-dire de la hauteur. | | | | |
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| intelligence | | | L’intuition kantienne est unique – avec ses trois Critiques et, visiblement, sans s’en rendre compte, il épuisa les trois facettes, exhaustives et divines, de l’homme, même si l’ordre qu’il choisit – le Vrai, le Bien, le Beau – n’est pas le meilleur. | | | | |
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| intelligence | | | Le cœur, ne sachant pas traduire en actes le Bien qui y demeure ; l’esprit, ne sachant pas échapper au Vrai désespérant qui l’envahit ; l’âme, ne sachant pas calmer le Beau qui y palpite – tout le contraire de la posture stoïcienne, la tragédie face à la pantomime. | | | | |
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| intelligence | | | On peut pardonner à Kant sa lourdeur stylistique, sa piètre vision des fonctions principales de notre conscience, son dogmatisme des catégories et la pauvreté des commencements créateurs – il a le mérite d’avoir bien perçu les dons divins – la Vérité, le Bien, le Beau – auxquels il consacra ses Critiques, hélas fastidieuses. On en tire les mots centraux – pure, pratique, juger – et l’on comprend qu’il s’égare partout. De quelle raison pure peut-on parler, si l’auteur ignore la place du langage, puisque le support de celui-ci, la représentation, est, pour lui, synonyme de sensation ou de perception et non pas un produit conceptuel d’un libre arbitre ? De quelle pratique du Bien peut-on parler, tandis que c’est la seule merveille refusant toute application pragmatique ? De quelle Beauté jugée peut-on parler si celle-ci ne produit que des émotions et dont elle est produite elle-même ? | | | | |
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| intelligence | | | J’apprécie l’intuition de Valéry pour juger du savoir, du langage, de l’intelligence ; mais quand je lis, que pour lui « la mathématique est la science de l’arbitraire », je vois qu’il n’y comprend rien. Il y a des lois implicites, en mathématique, qui encouragent l’élégance et le laconisme des preuves d’une nouvelle assertion. Il est rare qu’on améliore la première version de preuve, mais c’est toujours au profit de ces deux critères qui excluent, presque complètement, l’arbitraire. Même la création de nouveaux objets, en mathématique, bannit l’arbitraire ; c’est pourquoi la mathématique est la vraie ontologie pour tout cerveau rationnel. L’arbitraire des représentations est propre à toutes les sciences, sauf la mathématique. | | | | |
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| intelligence | | | Le sentiment s’entendra toujours, implicitement ou explicitement, avec la raison ; le vrai contraire de la raison est la folie. Celle-ci peut être : la mystique (discours philosophique ou religieux sur le mystère de la matière, de la vie, du temps), l’éthique (l’énigme du sacré, du sacrifice, de la fidélité), l’esthétique (le goût et l’émotion face au Beau, l’inspiration, l’imagination), la poétique (la créativité verbale ou musicale), l’érotique (la sensibilité du corps, verbale ou gestuelle). Toutes ces folies se réduisent aux caresses irrationnelles, opposées aux actes rationnels. | | | | |
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| intelligence | | | Notre perception du monde se fonde sur trois domaines – la réalité (choses et esprits), la représentation (concepts et structures), le langage (grammaire et rhétorique). Une intelligence de penseur et un talent de poète sont nécessaires, pour en dresser un tableau convaincant, ou plutôt séduisant. Pour réaliser cette tâche, la compréhension de la place du langage est la condition sine qua non, puisque la seule communication universelle est le langage. Aucun philosophe n’y est parvenu. N’y brille que le grand Valéry, avec ses notions géniales d’arbre (graphe, réseau), auquel se réduit tout discours, de substitution (des concepts et tropes – aux mots), d’élimination de l’aspect purement verbal (pour accéder à la signification et au sens). | | | | |
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| intelligence | | | Le taux (très élevé !) de bavards est le même dans les deux catégories principales de philosophes : ceux qui s’occupent de fantômes divins ou ceux qui se contentent de banalités humaines. Chez les premiers on discourt sur le Vrai (sans maîtriser la logique), sur le Bien (en supposant une impossible causalité entre l’appel divin du cœur et l’imperfection des actes humains), sur le Beau (sans être artistes-nés eux-mêmes). Chez les seconds on s’égosille sur la Liberté (une vague notion allant du geste arbitraire, dont est capable tout être vivant, à l’indépendance d’un créateur), sur l’Être (un fantôme linguistique humain), sur la Connaissance (sans voir les rapports profonds entre la réalité et la représentation). | | | | |
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| intelligence | | | Puisque la réalité figure dans toute définition de représentations ou de langages, il faut en donner l’esquisse d’une (pseudo-)définition.
1. Cette définition est formulée par un Terrien du XXI-me siècle ; il l’appuie sur son bagage intellectuel, constitué par les phénomènes externes perçus et les noumènes internes conçus.
2. Ce Terrien se trouve sur la planète Terre, faisant partie du système Solaire, l’un des cent milliards de systèmes de la galaxie Voie Lactée, celle-ci figurant parmi les cent milliards d’autres galaxies.
3. Ces agglomérats de matière sont constitués à partir des mêmes éléments, énumérés par la table de Mendeleev ; les particules élémentaires communes existent depuis des millions d'années, mais à l'origine de l'Univers la matière fut organisée autrement.
4. La vie dans l'Univers, fort probablement, n'existe que sur notre planète dans les domaines végétal, animal et humain. La liberté se manifeste dans les deux derniers (en dehors de notre planète règne la nécessité minérale), et l'esprit (attaché mystérieusement au corps et possédant la conscience et la créativité) est propre à l'homme.
5. En résumé, l'Univers, qui est un autre nom de la réalité, est constitué de la matière et des esprits – une banalité proclamée depuis l'Antiquité.
6. La matière est soumise au mouvement ; les étapes successives s'associent au Temps irréversible qui traverse l'Espace contenant la matière. Les esprits étant incorporés dans la matière vivante, ils accompagnent leurs corps dans leur dissolution et s'éteignent.
7. Il est certain qu'un jour toutes les étoiles s'éteindront, les esprits disparaîtront et une matière en décomposition remplira la nuit totale d'un Univers mort.
8. En retournant sur notre planète, nous y voyons quatre mondes : le minéral, le végétal, l'animal, l'humain. La minéralogie, la botanique, la zoologie s'occupent des trois premiers. Le domaine humain se décompose en quatre mondes : le social, le technique, le scientifique, l'artistique ; c'est la seule réalité dont s'occupe la philosophie.
9. À part la réalité, notre existence ne connaît qu'un seul autre objet de réflexion – le rêve. Ce domaine n'est pas éphémère à cause de deux sources d'étonnement, d'admiration et d'enthousiasme : le fait indéniable que le Créateur (de l'Univers ou de la vie ?) ait mis en nous trois sens merveilleux – le Vrai, le Bien, le Beau, et le besoin de créativité que tout homme évolué éprouve. | | | | |
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| intelligence | | | On ne peut juger sérieusement du Bien, du Beau et du Vrai que si l’on dispose d’outils intellectuels adéquats, et pour fabriquer ces outils on a besoin d’un méta-outil qui s’appelle philosophie. Il relève, généralement, de l’artisanat, mais chez les doués de la plume, le cas rarissime, – de l’art. | | | | |
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| intelligence | | | Le philosophe académique, étant banal dans les solutions et incompétent dans les problèmes, devrait ne se pencher que sur les mystères : trois sens divins – les universaux Bien, Beau, Vrai, et trois sphères d’expressivité humaines – Réalité, Représentation, Langage. Seul Kant embrassa la portée de tous les premiers, seul Valéry discerna le rôle de toutes les secondes. | | | | |
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| intelligence | | | Les deux premières exigences d’un philosophe : croire en essence divine du Vrai, du Beau, du Bien et créer le cadre de l’existence humaine, en dessinant les domaines où règnent l’esprit, l’âme, le cœur. | | | | |
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| intelligence | | | Un signe certain du manque de sensibilité et de nobles contraintes est la proclamation : je veux tout savoir, tout aimer, m’intéresser à tout. En philosophie, ce tout mirobolant s’appelle être, l’état fixe d’une matière ou d’une conscience (res extensa ou res cogitans). Pour mieux le situer, on en cherchera un contraire matériel ou un contraire spirituel ; le premier sera soit temporel (le temps, synonyme du devenir, d’Heidegger) soit spatial (le néant, synonyme d'absence, de Sartre) ; le second guide les critiques de Kant, les dons divins qui animent la matière pensante – les sens du Bien, du Beau, du Vrai. | | | | |
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| intelligence | | | L’intelligence profonde se prouve par la même vénération des trois dons divins – le vrai, le beau, le bon ; l’intelligence haute s’éprouve dans la hiérarchie de ces admirations. Aristote, Kant, Dostoïevsky, les intuitifs, possèdent la première ; Nietzsche et Valéry, les créatifs, pratiquent la seconde, en plaçant la beauté artistique au-dessus du bien inexprimable. Ignare langagier, Nietzsche se noie dans le bavardage sur la vérité ; Valéry y est percutant et profond. | | | | |
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| intelligence | | | Comment se construit la parole humaine ? Pourquoi la compréhension mutuelle est si prodigieusement facile ? L’essentiel d’un discours renvoie à l’habitude, à la mémoire, à l’expérience. Ce ne sont pas des références conceptuelles (comme c’est le cas en IA symbolique), mais la statistique qui guide la génération et l’interprétation du flux langagier. Seule l’intelligence humaine, ce don divin si inégalement distribué, peut reprendre un discours, pour en apporter des justifications. Un paradoxe – l’IA neuronale, conçue d’une manière si primitive et mécanique, est, en fin de compte, parfaitement humaine ! Et si l’intelligence la plus haute commençait, justement, aux points de brisure des données statistiques ? Et l’IA symbolique est tout-à-fait inhumaine. Comme le sont, par leur origine, nos sens du Beau et du Vrai ! | | | | |
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| intelligence | | | Toute représentation se réfère à la réalité, c’est-à-dire à la matière (les lois universelles, les espèces minérales, végétales, animales, humaines, les sciences appliquées) ou à l’esprit (l’éthique, l’esthétique, les rêves, la mathématique). | | | | |
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| intelligence | | | Différence entre pensée naissante et pensée née (la liberté a la même destinée). La seconde, la figée, s’exprime dans le langage de la logique et se confirme par la méthode mathématique ; la beauté n’y est qu’intellectuelle et la langue naturelle n’y apporte rien. La première est un effet, souvent inattendu, qu’une enveloppe langagière, la forme qu’on donne à ses états d’âme, laisse apparaître en tant que le contenu, le fond, d’un esprit indicible. La seconde sonde, en profondeur, l’œuvre du Créateur ; la première tente, en hauteur, d’exprimer la créativité humaine. Les appareils de mesurage, pour la seconde ; la fontaine d’âme ou l’éponge d’esprit, le regard ou l’écoute, pour la première. | | | | |
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| intelligence | | | Le nombre et ses relations, ainsi que leurs propriétés, furent généralisés en tant de concepts abstraits et gardant le même degré d’harmonie, d’élégance et d’émerveillement que tout artiste devrait s’imprégner de ce seul savoir universel, même n’allant pas plus loin que l’arithmétique ou la géométrie. | | | | |
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| mot | | | Le russe et l'allemand sont pleins de mouvement, leurs phrases sont hérissées de protubérances vers l'extérieur. Ce n'est pas bon pour l'aphoriste qui veut isoler ses gemmes. Mais celles-ci doivent être animées par une harmonie dynamique et maîtrisée à l'intérieur. Et c'est ce qui manque à l'anglais. La belle pensée n'est indépendante et noble qu'en français. | | | | |
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| mot | | | Mes préférences ascendantes dans l’usage des mots : pensant le vrai, lançant le bon, dansant le beau. | | | | |
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| mot | | | Même la beauté formelle du mot, et non seulement la qualité de son message, le doit, en partie, au modèle, au-dessus duquel le mot se profile ou plane. Le mot est poétique, quand l'évacuation du message laisse, tout de même, assez de joie, sans souci du modèle. | | | | |
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| mot | | | Les évolutions respectives du fond et de la forme : le premier a donné fondamental (telle théorie de représentations des groupes compacts), le second - l'italien formoso - beau (et le formaggio, pour les ironistes). | | | | |
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| mot | | | Les plus belles pensées surgissent d’un élagage de branches indignes ; curieusement, ce sens se glissa, aujourd’hui, dans le calcul computationnel, putare remontant à élaguer. | | | | |
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| mot | | | Le langage des contraintes décrit en l'air de belles demeures, c'est en cela qu'il est plus noble que celui d'échafaudage de buts. La vue du but interpelle le calcul, la sensation de la contrainte sollicite l'âme. Les contraintes sont semblables à ces belles combinaisons échiquéennes qu'on ne voit pas sur l'échiquier, mais qu'on devine derrière les coups positionnels joués. | | | | |
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| mot | | | Tant de mystère insondable nous interpelle dans le don de la langue et de la parole, ainsi que dans le rire et les pleurs. Mais la routine affadit notre regard sur le beau inconnaissable, en nous arrêtant sur la richesse des problèmes, que ces dons permettent de formuler, ou, pire encore, sur l'utilité des solutions, qu'on connaît à ces problèmes résolus. | | | | |
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| mot | | | La mathématique est la seule science, où le conceptuel coïncide presque d'avec le langagier et où les modèles ne représentent pas la réalité, mais sont des produits de notre esprit. Et les représentations algébriques sont beaucoup plus élégantes que les représentations empiriques. Hélas, la beauté des constructions mathématiques ne peut pas être rendue dans une langue naturelle. | | | | |
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| mot | | | L'arbre de philosophie d'amour de Lulle fut condamné à ignorer les cimes et à affaiblir les racines : à côté de vérité - bonté ne pas mettre beauté, à côté de comment - pourquoi omettre qui ne se pardonne ni en profondeur ni en hauteur. | | | | |
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| mot | | | Le terme de langue couvre trois entités profondément différentes : - un système de signes faisant abstraction de son usage et comparable en tout point avec un langage de programmation : alphabet, vocabulaire, morphologie, grammaire ; astucieux, rigoureux et délicat, mais sans vraiment de merveilles - un système bâti au-dessus d'un modèle conceptuel ; un outil de connaissance et de communication ; on devrait parler de langage (« Le langage est relais par signes »*** - Valéry - la plus précise des définitions !) - un outil d'expression, le modèle sous-jacent fondé sur l'esthétique ; strictement parlant, à chaque usage on y crée une nouvelle langue. | | | | |
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| mot | | | J'écoute le maître du son, Dionysos, mais c'est le maître du mot, Apollon, qui jugera ma copie - ne pas penser aux notes ! Penser au Maître du Verbe stigmatisé, au Crucifié ! | | | | |
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| mot | | | Je lis cette traduction cathédralesque de Spinoza : « La liberté s'oppose à la contrainte et non à la Nécessité » - monumental, beau et faux ; j'échafaude une savante réplique, du genre : la liberté est peut-être une nécessité extérieure ; la contrainte doit être une nécessité intérieure (tout en remarquant, au passage, le gouffre entre nécessité-loi et nécessité-besoin) ; au dernier moment je m'avise, que ce qu'on cherche à traduire est le tout bête : « Deus ex solis suae naturae legibus, & a nemine coactus agit » (« Dieu n'agit que selon les lois de Sa nature, sans que personne ne L'y contraigne ») - mesquin, laid et juste - et m'éclate de honte et de rire… Ce rire tourne au jaune, lorsqu'ils nous apprennent, que le spinozisme est la lumière de la vérité, qui mène de l'angoisse d'une fausse vie à la joie des hommes libres… Un rat de bibliothèques - en sauveur des aigles, des chouettes ou des rossignols ! | | | | |
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| mot | | | La formule et l'image sont présentes dans toute parole, mais l'abus unilatéral d'une d'elles produit l'ennui ou le bavardage. Il faudrait, qu'il n'y ait « aucune formule exprimée qui ne soit une belle image » - Plotin. | | | | |
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| mot | | | Ni les objets ni les mots n'ont d'âme. Pour qu'on découvre une âme dans un discours, il faut que les mots peignent un beau chemin d'accès, dont le parcours, jusqu'aux objets, fasse naître une musique hors la langue. | | | | |
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| mot | | | Dans les tâches intellectuelles, le mot a deux fonctions radicalement divergentes : exprimer la forme-style ou rendre le fond-pensée. La mémoire ne garde que la seconde facette ; l'absorption de la première ne laisse que le plaisir. Dans le résumé du fond, il ne doit plus rester de mots, tout doit être traduit en concepts ; la survivance des mots y serait signe d'un discours creux, verbeux. Avec la plus belle des formes, c'est l'inverse qui se produit : ne reste que le mot élevé au grade d'image. | | | | |
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| mot | | | Reflétée par nos sens, la perfection du réel s'appellera, pour l'œil et l'oreille - beauté, et, pour le palais, le nez et le doigt - caresse. La caresse est la beauté incarnée, et puisque le mot est l'incarnation de l'esprit, il devrait aussi être surtout une caresse, tendant vers la beauté. | | | | |
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| mot | | | Il y a maintes facettes de la réalité, rendues si parfaitement par nos représentations et nos langages, que leur mystère ontique devient inutile et superflu ; mais les meilleures des facettes humaines, où se croisent les émotions, les beautés et les rêves, sont si incompréhensibles et irréproductibles, que le seul but de notre dit devrait y être - faire ressentir l'indicible. | | | | |
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| mot | | | Je m'évertue à projeter la grande triade - la noblesse, l'intelligence, la beauté - sur l'idée platonicienne, sur la valeur nietzschéenne, sur l'être heideggérien - je ne parviens pas à la même harmonie, que me procure le mot. Dans tout ce qui est grand, la forme domine le fond. | | | | |
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| mot | | | Ni la langue, ni, encore moins, la logique ne représentent le monde (comme le pense Wittgenstein) ; elles ne font qu'en interroger des représentations. Le monde, lui, est plein de beau, de bon et de mystérieux ; mais je me demande, si j'habite le même monde que Wittgenstein, pour qui celui-ci est démuni et d'éthique et d'esthétique, et, en plus : « On n'y trouve aucun mystère » - « Das Rätsel gibt es nicht », tout en le sentant à ses frontières. | | | | |
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| mot | | | Finalité sans fin, ce charabia est la traduction officielle en français de la définition kantienne du beau. Joli pour l'oreille et idiot pour la jugeote. « Vorstellung ohne Interesse an seinem Dasein und ohne Begriff – représentation, sans renvoi à la réalité et sans concepts » – une belle définition de la poésie (qu'il ne faut pas généraliser à l'art tout entier) : les concepts naissant de l'expression, cette représentation métaphorique, détachée de la réalité par l'audace du langage. | | | | |
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| mot | | | Dans quel cadre doivent se lire les livres modernes ? - dans un restaurant, dans un supermarché, dans un bureau. « Un livre n'est beau qu'habilement paré de l'indifférence des ruines »*** - G.Bataille. Curieusement, tout ce qui se construit, pour ne pas s'écrouler, se remarque par une étrange platitude. Ce n'est pas le choix de pierres angulaires qui trahit l'artiste, mais bien celui de pierres d'achoppement. | | | | |
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| mot | | | Quand, dans les constructions du verbe, on admire la sacristie du vrai, s'agenouille devant l'autel du beau et épie le confessionnal du bon, on peut conclure que le langage est le temple de l'être. | | | | |
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| mot | | | La note, c'est le mot ; l'accord, c'est l'idée - « La note m'émeut ; l'accord m'intimide » - Hippius - « Звуков хотим, - но созвучий боимся ». Ceux qui se croient pleins, prennent cette plénitude pour idées et font appel aux mots sans relief. Ceux qui se reconnaissent vides cherchent des mots intenses, mais l'aléa des idées, qui en naissent, les décourage. | | | | |
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| mot | | | La mathématique n'est pas le langage principal de la nature, elle n'en est que l'ontologie, c'est à dire le casting des rôles. Mais son dramaturge avait également pensé au langage des décors et à celui du jeu des interprètes, au fond de la scène et à la hauteur du paradis. Le langage, c'est la forme ; quant au fond, c'est toujours la même clé - Deus ex machina. | | | | |
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| mot | | | Le fond sinistre du robot se laisse deviner d'après l'étymologie de son synonyme – ap-pareil, ce qui rend les choses disparates et hétérogènes - pareilles ; il projeta sa grisaille jusque sur le beau mot d'apparat, qui, au lieu de nous renvoyer aux parures, s'associe aux nomenclatures. | | | | |
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| mot | | | L'agonie ou la contradiction, si redoutées par les médiocres, et si fécondes dans la vie des mots, des idées, des états d'âme, afin d'affermir le culte des commencements et des harmonies, au sein d'un langage naissant. | | | | |
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| mot | | | Le bon entendeur n'est écouteur que de courte durée. Le sot n'est qu'écouteur. « À bon entendeur, la parole suffit » - Plaute - « Dictum sapienti sat est ». Bien entendre, c'est aimer animer la parole soi-même. Le meilleur des entendeurs est celui qui, en plus, sait traduire les paroles en mots, les mots en style, le style en beauté. | | | | |
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| mot | | | La sincérité a un sens pour celui, pour qui son fait et son dit sont identiques, c'est à dire inexpressifs. Le créateur poursuit la beauté et se désintéresse de la sincérité. Donc, dans cet adage : « Les paroles sincères ne sont pas élégantes ; les paroles élégantes ne sont pas sincères » - proverbe chinois - le premier morceau concerne le sot, et le second - le poète. Qui se croit sincère ne peut pas être élégant. Qui se veut élégant, invente la sincérité des paroles. La sincérité vaut dans ce qui est profond ; l'élégance sied à ce qui est haut. | | | | |
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| mot | | | La poésie n'est jamais dans les choses ou dans les mots. Elle est rarement dans les relations entre les choses et presque toujours – dans le vertige de l'accès aux choses et aux relations. C'est pourquoi, pour tout poème, une traduction mot-à-mot ou chose-à-chose, dans une langue étrangère, débouche, fatalement, sur une grisaille prosaïque, puisque les plus belles ressources poétiques d'une langue se trouvent dans les méandres d'accès, tout littéralisme en poésie en signant l'acte de décès. Le brillant ne passe pas par le littéralisme. | | | | |
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| mot | | | Au-dessus de nos représentations, se forment deux langues : celle de la prose et celle de la poésie. La première est propre au savoir, à la science, à la vérité-finalité au sens scolastique du terme. La seconde se dédie à la beauté, à la philosophie, à la vérité-commencement. Au centre se trouveront soit une représentation validante, soit un langage qui chante. La précision mécanique ou l'imagination organique. Règne de la nécessité ou de la liberté. | | | | |
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| mot | | | L'usage de la langue comprend trois parties : la partie neutre ou plate - la phonétique, le vocabulaire, la grammaire ; la partie profonde, ou philosophique, - le modèle conceptuel, bâti par ses porteurs ; et la partie haute, ou poétique, la plus mystérieuse, informalisable - la nature de la rencontre entre le mot et la chose, entre les sons et le sens. Les plus beaux vers français, russes, allemands, anglais, traduits, mot-à-mot, dans une autre langue, ne sont jamais beaux. Mais les lois scientifiques ne perdent rien dans des traductions littérales. | | | | |
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| mot | | | Le sophiste face à l'ironiste : le premier choisit au hasard une idée et la consolide ou l'embellit (« domestiquer l'opinion par des charmes du langage » - Gorgias) ; le second, en embellissant ou en consolidant le mot, tombe, par hasard, sur une idée, dont il se rit. | | | | |
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| mot | | | Ce qui parle en notre nom peut s’appeler cœur, âme ou esprit ; pour nous rendre justice, notre interlocuteur doit disposer de trois interprètes ; et il soumettra notre discours au jugement, respectivement, du Bien, du Beau, du Vrai et saura sacrifier les deux critères secondaires ; mais on s’y trompe souvent : « Les mouvements du corps et de l’âme, du langage et de la raison, doivent cesser devant la vérité » - Arendt - « The movements of body and soul as well as of speech and reasoning must cease before truth ». | | | | |
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| mot | | | La preuve de la supériorité ou la priorité du mot sur l’idée : sublime dans une langue, toute pensée, traduite dans une autre, devient, presque toujours, lourde, plate ou banale. | | | | |
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| mot | | | Dans la reconnaissance d'un fait d'art, le besoin de traduction est l'un des premiers signes de qualité. Les grands auteurs sont des acteurs d'une pièce, où les mots se traduisent, instantanément, en émotions. Un bon écrit doit donner le sentiment d’être conçu dans une langue étrangère. | | | | |
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| mot | | | La langue est un outil, qui ressemble étonnamment à la substance immatérielle, divine, de l’homme. Elle contient, nécessairement, une logique, ce qui correspond au travail de l’esprit. Elle permet une créativité individuelle, apportant du plaisir esthétique, ce que l’âme aspire à goûter ou à produire. Elle est particulièrement merveilleuse dans ses tentatives de rendre les humbles vibrations de la conscience morale, ce qui comble le besoin du cœur. Malheureusement, on n’a pas encore de nom, pour désigner cet organe, qui, d’ailleurs, peut se passer de langue, pour penser, créer ou aimer ; il reste unique, tout en disposant de ses trois hypostases. Les Chrétiens auraient dû se servir de cet argument, dans leurs théodicées. | | | | |
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| mot | | | La richesse morphologique de l’allemand et du russe est très utile pour exhiber le niveau de notre culture ; mais c’est un cadeau empoisonné pour le poète, puisque cette facilité conduit trop facilement à l’illusion d’une beauté créée, tandis que cette illusion viendrait non pas de l’originalité des âmes, mais de celle des mots. | | | | |
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| mot | | | La grammaire et ses mots se projettent sur la représentation et ses concepts, et donc le discours - sur la logique. Chaque phrase se convertit en formule logique, en arbre, dont l’évaluation consistera soit en beauté (des chemins d’accès aux objets - l’art), soit en vérité (de la requête – la science). « Les mots sont les pierres d’achoppement sur la voie de la vérité » - S.Butler - « Words are the stumbling-blocks in the way of truth » - les mots sont les panneaux-indicateurs, conduisant au but – la jouissance ou la vérité. | | | | |
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| mot | | | Une beauté picturale ou musicale ne peut jamais être rendue par les mots ; mais d’une beauté verbale peuvent émaner et des images harmonieuses et des mélodies bouleversantes ; dans ce cas, en expressivité et profondeur, elle surclasse tous les autres langages. Le verbe est tridimensionnel, tandis que la peinture ne connaît que l’étendue et la musique – la hauteur. | | | | |
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| mot | | | Dans un discours il y a un sens (tourné vers le vrai et compatible avec la réalité) et une expression (visant le beau et reflétant le rêve) – formule ou caresse, calcul ou musique, savoir ou vouloir, déduire ou séduire. | | | | |
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| mot | | | Pour propager les lumières et guider l’action, la connaissance des concepts suffit ; pour peindre les ombres et embellir le rêve, il faut la maîtrise des mots. Dit autrement, « le langage est l'ombre des actions » - Plutarque. | | | | |
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| mot | | | Je me demande si la disparition du sacré, du hautain, du solennel ne soit due, tout bêtement, à la banalisation du sens de ces mots. Bonheur, angoisse, aventure, passion, sacrifice, beauté, honte… – une liste interminable de défunts vénérables, avec des héritiers minables. | | | | |
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| mot | | | Le simple fait d’être musicien, peintre ou scientifique ne te discerne pas le titre d’intellectuel. Tu es intellectuel si tu comprends la place du langage parmi tous les moyens d’expression. Si tu en appréhendes la puissance, l’élégance, l’harmonie. Si tu sais en retirer l’intensité, la noblesse, la hauteur et l’originalité, dont tu muniras ton propre discours, communicable à tes pairs. | | | | |
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| mot | | | Contrairement aux notes et coups de pinceau, le mot n’épuisa pas encore son potentiel de beauté, de subtilité et de noblesse. Il n’y a plus rien à chercher dans les cloaques sonores ou picturaux, tandis que le mot organique, même agonisant, continue son combat, perdu d’avance, face aux sons et images mécaniques, ces symboles du triomphe de la foule. | | | | |
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| mot | | | Tu perds tant de choses, en t’exprimant dans une langue étrangère : l’élégance, les idiomatismes, l’ironie. Et l’audace ou la plaisanterie, le plus souvent, t’y desservent. « Dans une langue étrangère, le premier des cadeaux à périr, c’est l’humour » - V.Woolf - « Humour is the first of the gifts to perish in a foreign tongue ». | | | | |
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| mot | | | La langue des questions est presque toujours commune ; celles des réponses est presque toujours individuelle. En écriture, les bonnes contraintes doivent écarter ce qui est rebattu, et le bon goût doit se vouer à la seule beauté inimitable. Être davantage dogmatique que sophiste. Plus tu es exigeant, plus tu te rapproches du genre aphoristique. | | | | |
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| mot | | | Le mot réalité a, au moins, deux sens presque opposés : le mystère de la Création divine (l’impossibilité, l’harmonie, la beauté) et la solution de l’action humaine (la transparence, la prévisibilité, le contraire du rêve). « Qu’y a-t-il de plus fantastique et inattendu que la réalité ? » - Dostoïevsky - « Что может быть фантастичнее и неожиданнее действительности ? ». | | | | |
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| mot | | | Le sens d’une idée est dans les structures conceptuelles de la représentation ; la forme – dans les tropes du langage. Les structures langagières n’apportent rien au sens ; les concepts de la représentation n’apportent rien à la beauté du discours. | | | | |
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| chœur noblesse | | | INTELLIGENCE : Comprendre que l'apport de l'intelligence peut ne faire que souiller une âme dépourvue de filtres aristocratiques. L'aristocrate ne dédaigne pas le nombre ; il sait élever les meilleures des quantités à la dignité des belles qualités : degré 0 de l'intelligence, 1 - l'auréole de la solitude, 2 - la clé d'accès à l'amour, 3 - celle du beau et du divin. | | | | |
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| noblesse | | | Le nihilisme civilisationnel - le politique, l'économique, le technique - ne peut venir que de l'ignorance tout court, puisque inventer des points zéro y est ridicule, toute création y étant accumulative ; c'est une ignorance étoilée qui justifie le nihilisme culturel - dans l'art ou en philosophie. Trois sortes de nihilisme honorable : l'éthique - le souci des moyens, l'esthétique - la noblesse des contraintes, le mystique - l'obscure vénération des commencements et des fins. Trois sortes de points zéro de la création initiatique. | | | | |
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| noblesse | | | Les yeux et le regard sont deux outils d'une bonne philosophie – pour percer et admirer l'harmonie des langages divins et pour composer la mélodie des consolations humaines. Les yeux reçoivent la lumière du vrai, les ombres du beau, les ténèbres du bon ; le regard – les émet. | | | | |
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| noblesse | | | Pour se donner du panache, ils désignent leur adversaire sous des traits sinistres d'ennemi de la vérité et de la justice. Le mien est l'homme paisible suivant la voie du vrai, du juste et même du beau. Au pays du Tendre, ce n'est pas la voirie, mais l'astronomie qui devrait assurer la meilleure communication. Cyrano, assommé par un laquais, tendant son panache à l'étoile et ne voulant d'autre appui que dans des arbres. | | | | |
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| noblesse | | | L'éternel retour, c'est la reconnaissance, qu'aucun développement ne rehausse le regard prima facie : « De retour à mes débuts, j'y retrouve la même perplexité » - Goethe - « Da steh' ich nun, ich, armer Tor ! Und bin so klug als wie zuvor ». Le sens, l'invariant, de ce retour est dans la bouche de Faust : « Tu es beau, arrête-toi » (« Verweile doch, du bist schön ») - le sens d'un retour intemporel. Et si la cause finale d'Aristote était la même chose : « La cause finale occupe la place de la beauté dans les êtres, qui en sont pourtant dépourvus » ? | | | | |
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| noblesse | | | Choisir soi-même ses pierres d'achoppement, c'est l'art de ne pas faire un dernier pas, l'art de s'arrêter sur le plus beau des avant-derniers et laisser le point d'orgue à l'interprète divin. On ne finit pas ce qui est beau, on l'abandonne. Tout devenir réussi rejoindra immanquablement l'être, mais le poète ne s'y attardera pas. « En poésie on n'habite que le lieu qu'on quitte »* - R.Char. Le poète vibre du chercher, mais l'exhibe par le trouver : « La poésie est la trouvaille verbale de l'être » - Heidegger - « Das Dichten ist ein sagendes Finden des Seins ». | | | | |
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| noblesse | | | Sub speciae aeternitatis ne naissent que des ennemis de l'éternité. Celle-ci ne fraie qu'avec l'au-delà de l'être (l'Idée du Bien) de Platon, l'extase de Plotin ou de St-Augustin, la profession de Pascal, le bon plaisir de Dostoïevsky, l'au-delà du bien et du mal (l'intensité du Beau) de Nietzsche. Bref, sub speciae absentiae. | | | | |
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| noblesse | | | Le rhizome opposé à l'arbre, l'identification avec le sol nourricier - à l'appel du vide et des couleurs, l'enracinement - au déracinement, la banalité - à la hauteur, le discursif - à l'évaluatif - tel est le visage défraîchi du postmodernisme. Détourné du rêve, prônant l'horizontalité intégrale, misérable avec ses idées, se vautrant dans des mots ampoulés, il puise toutes ses niaiseries dans un réel net, malléable à merci et envahissant. Juger sans critères, en absence de l'universel - ils ne comprennent pas, que le libre arbitre de la représentation touche toujours à l'universel (au sens du quantificateur logique) et qu'il n'est donné à personne, au stade de l'interprétation libre, d'échapper aux critères logiques, éthiques ou esthétiques. | | | | |
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| noblesse | | | Il est facile de proclamer grand ou inexistant n'importe quoi ; c'est ce qui est grand et inexistant qui mérite notre vénération - Dieu et le bien, le beau et l'amour. Ce sont des arbres, comme tout le reste, mais arbres privés de racines à nourrir ; la terre et l'eau leur manquent, ce qui les voue à l'air et au feu. C'est cette splendide inexistence déracinée, aérienne ou flamboyante, qui élève mon regard, surtout aux moments, où mes yeux sont baissés. | | | | |
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| noblesse | | | On prouve la hauteur de son regard, quand, en n'évoquant que la féminité, on ne perd pas de vue l'image d'une femme. La même chose avec l'ironie et la pitié, le goût et la beauté. Ceci pourrait s'appeler refus du regard droit, celui qui prétend pouvoir se projeter sur l'épiderme des choses, tandis que le poète a pour toile soit le ciel, soit l'horizon, soit la nuit. | | | | |
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| noblesse | | | Le sceptique dit : tout peut être rabaissé. Je suis un anti-sceptique, je dis : à une certaine hauteur, tout peut être vécu comme vrai et même comme beau. Le scepticisme est un croc-en-jambe, pour nous empêcher de déployer nos ailes ; l'anti-scepticisme est une décision de nous débarrasser des ballasts de nos prudences. | | | | |
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| noblesse | | | Ni les tournois ni les sondages d'opinions ni l'arrogance ne décident de rien en matières nobles. « Rien de beau ne fut accompli en compétition ; ni rien de noble - dans l'orgueil » - Ruskin - « Nothing is ever done beautifully which is done in rivalship ; or nobly, which is done in pride ». Les stratagèmes modernes - la coopération en mode compétitif, la modestie des foires de la vanité - n'y changèrent rien. | | | | |
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| noblesse | | | Les plus beaux et complets symboles du culte des premiers pas vers l’irréel : le regard d'Orphée sur Eurydice, à l'orée de la vie, ou celui de la femme de Loth, « renonçant à la vie pour un seul regard » - Akhmatova - « отдавшую жизнь за единственный взгляд », en se retournant vers l’origine de ses élans. À comparer la barque sans événement d'Orphée ou le sel de la Terre que devint Loth, avec les jeux préprogrammés pour le navire, chargé de marchandises, d'Odysseus. | | | | |
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| noblesse | | | Le bien est viscéral, le beau est aristocratique, le vrai est collectif - qu'y a-t-il au-delà du vouloir du sous-homme, du pouvoir de l'homme, du devoir des hommes ? - l'intensité du valoir du surhomme ! L'intensité, le contraire du progrès, du comparatif, du normatif. | | | | |
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| noblesse | | | L'arbitraire d'une belle âme force l'admiration ; l'arbitraire d'une âme basse m'en inspire l'horreur. L'ordre peut être beau même chez la crapule ; le désordre, l'ataxie, ne séduit que chez le poète. La beauté ne s'hérite pas, hélas ; ne s'hérite que l'arbitraire, qui finit par s'inscrire dans les règles des sots. | | | | |
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| noblesse | | | C'est la part du rêve ou du talent qui traduit, respectivement, mon vouloir ou mon pouvoir – en valoir. Je suis ce que je veux en rêve, je deviens ce que je peux avec mon talent. Je vaux par l'harmonie entre mon être et mon devenir. | | | | |
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| noblesse | | | Les valeurs, ce sont des points de rencontre entre la réalité et le rêve. Elles ont besoin et d'équilibre et de vertiges - de l'horizontalité du savoir et de la verticalité du valoir. | | | | |
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| noblesse | | | Pour me proclamer libre, il ne suffit pas que la voix de mon âme s'élève au-dessus de la loi de mon esprit. Il faut, en plus, que cette voix soit de la musique divine et que cette loi ne soit pas lue au ciel. Toute noble liberté est triomphe de l'harmonie interne sur le calcul externe. Un simple interprète, non-compositeur, peut-il être libre ? | | | | |
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| noblesse | | | « Faire de vertu nécessité » - aurait pu être une devise de la noblesse ; à comparer avec Descartes : « faisons de nécessité vertu », (devenu un proverbe français). « La noblesse consiste à ne pas se laisser dominer par le nécessaire » - Valéry - accorde trop de place au pouvoir au détriment du devoir. Esthétiquement et logiquement, la nécessité des choses peut être vue comme une beauté en soi, mais chez l'homme, l'impératif ne vaut pas grand-chose à côté de l'instinct : « L'instinct, revêtu de noblesse, est la grandeur des hommes » - Euripide. | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse du rêve n’est ni dans la dignité du mouvement ni dans la netteté du but, mais dans l’immobilité d’un beau commencement. Renoncer à développer celui-ci rend la vie plus pauvre et le rêve – plus riche. | | | | |
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| noblesse | | | La rencontre du vrai et du beau produit l'intelligence, celle du beau et du bien - l'amour, celle du bien et du vrai - la foi. Mais le faisceau de ces trois axes crée un seul foyer, à égale distance des origines et des fins, - la noblesse. | | | | |
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| noblesse | | | Que ce soit dans le vrai, le bon ou le beau, le sens de notre existence ne se transmet que par la musique, musique pressentie par le talent et appuyée sur l'intensité et le frisson, qui animent notre âme. Mais les tenants de l'équanimité plébéienne y voient leur obstacle principal : « Celui qui est sans trouble n'est à charge ni à lui-même ni aux autres » - Épicure. | | | | |
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| noblesse | | | Qu'est-ce que le rêve ? - une prière vers l'inexistant, un élan vers l'inconnu, un attachement à l'impondérable, un détachement de l'évident, un sacrifice des horizons et une fidélité au firmament, une reconnaissance que l'essentiel n'est pas dans le réel, une solitude du bien et une sacralité du beau. | | | | |
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| noblesse | | | L'intensité que j'appelle de mes vœux, doit couronner l'union du lisible, de l'intelligible, du sensible : profondeur, hauteur, ampleur - beauté, noblesse, bonté. Montaigne, non sans raison, l'appelle volupté : « En la vertu même, le dernier but de notre visée, c'est la volupté »**, tout en réconciliant Épicure avec Zénon de Cittium, dans une perfection aristotélicienne. | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse était possible, puisque l'art, c'est à dire une distance esthétique entre la réalité, la création et l'émotion, était possible. Avec la mort de l'art, c'est à dire avec sa fusion avec la seule chose qui compte aujourd'hui, la réalité, toutes les armoiries nobiliaires peuvent être effacées. | | | | |
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| noblesse | | | Être sublime, ce n'est ni mesurer plus que les autres, ni ne se laisser mesurer à rien, ni être incommensurable, c'est donner une nouvelle mesure, dans l'ordre du beau et du bien, et une nouvelle balance, dans l'ordre du vrai. | | | | |
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| noblesse | | | Le chant est la première nécessité du poète et du philosophe ; et si les plus beaux des chants accompagnent l'indicible ou l'introuvable, ce n'est nullement une fin en soi, mais un constat curieux, qui ne devrait que rendre leurs recherches plus profondes et leur musique - plus haute. « Ce qui peut se dire reçoit sa détermination de ce qui ne peut pas se dire » - Heidegger - « Das sagbare Wort empfängt seine Bestimmung aus dem Unsagbaren ». | | | | |
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| noblesse | | | Qu'est-ce qu'espérer ? - ne pas étouffer la voix inutile et mystérieuse du bon et du beau. L'espérance est un contact fécond et réciproque entre le cerveau et l'âme ; lorsque le premier néglige la seconde, je suis robot, et lorsque la seconde n'écoute plus le premier, je suis mouton ; dans les deux cas, je désire sans jouir, je suis exploitant du cerveau ou eunuque de l'âme ! | | | | |
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| noblesse | | | Notre liberté apparaît, lorsque la réflexion pèse plus que le réflexe ; mais, en somme, la réflexion n'est que le réflexe mis à l'examen par le vrai, par le bon et par le beau ; seul l'homme, conscient des parts du réflexe et de la réflexion en lui, peut être libre. | | | | |
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| noblesse | | | On admire le mieux le paysage, quand on est pourvu d'un immuable climat : « Soit que nous nous élevions jusque dans les cieux, soit que nous descendions jusque dans les abîmes, nous ne sortons point de nous-mêmes » - Condillac. Les autres répètent, avec Heidegger, qu'ils « se tiennent toujours hors d'eux-mêmes, auprès de l'Être » - « 'Ich bin' ist immer jenseits des Seins, neben dem Sein als ständiger Anwesung » - qu'on soit dans le processus ou dans la frontière, qu'on soit Ouvert ou Fermé, qu'on soit regard ou énergie, on ne démord pas de son soi inconnu, ce gardien de l'être. | | | | |
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| noblesse | | | L’opposition entre le mécanique et l’organique : à la mesure répond la démesure (pour confondre les sages delphiques), des valeurs on arrive à l’axiologie (l’esthétique d’acquiescement dominant l’éthique de négation), aux vecteurs on préfère la hauteur et l’intensité (la noblesse hyperbolique). | | | | |
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| noblesse | | | Pour défendre la liberté du Beau, Nietzsche lui sacrifie la valeur du Bien ; par souci de la liberté de l’Esprit, Valéry oublie la valeur du Beau : « La malheureuse valeur esprit ne cesse guère de baisser ». Involontairement, par des justifications psychologiques ou économiques, ils contribuèrent à l’extinction des cœurs et des âmes, et à la domination des esprits pratiques, rigoureux et bas. | | | | |
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| noblesse | | | Les yeux ont deux fonctions disjointes : être source des larmes ou commencement du regard. Il serait sage de les équilibrer, sans négliger aucune : « Plutôt pleurer qu'explorer » - Faulkner - « Ever complain, never explain ». Pleurniche sur le beau, déniche le vrai. Le corps complique, l'esprit explique. La contagion, entre eux, passe par les oreilles, source d'une ironie anti-tintamarre ou d'une cacophonie amplificatrice. | | | | |
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| noblesse | | | Qu'est-ce que l'imagination ? - la création du possible, au royaume du réel et du nécessaire ; la jouissance ou la souffrance, au sein du possible, d'une intensité supérieure à mes impressions dans le réel ; la vénération de la beauté réelle, au royaume du possible. « Manquer de possible signifie, que tout nous est devenu nécessité et banalité » - Kierkegaard. | | | | |
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| noblesse | | | La vie réelle se trouve entre le trop haut et le trop bas, entre l'impossible et le jetable ; pour la voir, je dois regarder devant moi-même, à hauteur d'hommes, et non pas à hauteur d'arbres, où abondent les feuilles mortes ou l'appel des astres ; la vie irréelle est là, imprévisible. Ma vie est la feuille et l'écorce ; ma mort, c'est le fruit. « La base intellectuelle de mon esthétique est la Philosophie de l’Irréalité »** - O.Wilde. | | | | |
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| noblesse | | | Esthète est celui, pour qui ce n'est ni le courage, ni la volonté, ni la vertu qui font l'homme, mais la beauté. Ascète est esthète à l'exubérance minimale. | | | | |
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| noblesse | | | La culture est davantage dans la hauteur des vues que dans la profondeur de l'ouïe, dans la beauté des fleurs que dans la vérité des racines. Mais Protagoras a raison : « La culture n'éclôt dans l'âme que si elle descend aux racines ». | | | | |
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| noblesse | | | Trois sortes d'harmonie que je dois viser : l'harmonie du monde (sa vénération), l'harmonie de mon rapport avec le monde (l'acquiescement ou le refus), mon harmonie intérieure (ma noblesse). De cette méta-harmonie naîtra la musique de mon verbe. | | | | |
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| noblesse | | | Un esthète de l'héroïsme intérieur devient facilement ascète de la résignation extérieure. | | | | |
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| noblesse | | | Est esclave celui qui ne voit pas ce que la liberté, même seulement extérieure, apporte à son âme. « On est esclave à cause de son âme d'esclave, inaccessible aux émois de la liberté. L'aristocrate est un homme aspirant à la beauté et à la liberté intérieure de son esprit » - A.Lossev - « Раб, потому что у него рабская душа, и недоступны ему переживания свободы. Аристократ есть внутренне духовно-свободный и прекрасный человек ». Aujourd'hui, c'est par des qualités de son âme qu'on devient aristocrate, et combien d'esclaves s'enorgueillissent d'un puissant esprit ! L'aristocrate est celui dont l'esprit, en se recueillant, devient âme, et dont l'âme maîtrisée devient esprit. L'âme n'a qu'une seule facette - l'humaine (l'âme intellectuelle d'Aristote) ; l'âme végétale ou animale (nutritive ou sensitive) est une aberration d'un esprit robotisé. | | | | |
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| noblesse | | | La liberté : ses commencements jaillissent d'un vouloir pathétique, ses contraintes sont imposées par un devoir éthique, ses moyens se trouvent dans un pouvoir pragmatique, ses fins se résument dans un valoir esthétique ou mystique. Mais ces quatre moments réunis, toute l'intensité du sujet retombe ; la liberté est un bon vecteur, mais une valeur décevante. | | | | |
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| noblesse | | | Quand ce qui est vu comme beau s'avère être systématiquement vrai, on a de bonnes chances d'être en présence d'un regard noble. « La noblesse de l'esprit solitaire est si grande, que tout ce que son regard conçoit est vrai » - Avicenne. Le propre du goujat : ne vivre que de son vrai, d'un misérable vrai ne s'élevant jamais jusqu'à être beau. | | | | |
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| noblesse | | | Les murailles, que j'érige moi-même, sont utiles, pour que mon regard soit plus près du ciel. Viser l'horizon, en les abattant, est une illusion d'optique, dont ne profiteront que mes yeux. J'abandonnerai l'horizon avec la même facilité que l'herbe sous mes pieds, dès que j'aurai compris, que je devins regard. À la pensée sous l'horizon de la mort, je préférerai le regard au-dessus de sa hauteur. Le beau s'offre partout à l'âme ; l'idée du beau n'est accessible qu'au regard : « Ô mon âme, au plus haut ciel guidée ! Tu y pourras reconnaître l'Idée de la beauté » - Du Bellay. | | | | |
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| noblesse | | | Les uns traversent la vie comme un désert, qu'ils peuplent d'oasis et animent de mirages ; d'autres - comme un réseau routier, avec un itinéraire préprogrammé. « Il faut se dépêcher de se gaver de rêves pour traverser la vie » - Céline. La vie a horreur du vide, surtout de celui que créent les plus beaux rêves, et je pourrai baguenauder et même danser, à cœur ouvert, en n'invitant que les dieux à me remplir. « La vie est plus ardue à traverser qu'un champ » - proverbe russe - « Жизнь прожить - не поле перейти ». | | | | |
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| noblesse | | | La seule beauté au ciel, c'est mon étoile. Tout ce qu'elle illumine sur terre se met à danser, au milieu de ce qui marche ou rampe. « Comme la terre me paraît vile, quand je regarde le ciel ! »* - Loyola - « ¡ Qué vil me parece la tierra, cuando contemplo el cielo ! ». Et le chemin n'est pas long : « Dieu est au ciel, et le ciel est en toi »** - Boehme - « Gott ist im Himmel, und der Himmel ist im Menschen ». | | | | |
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| noblesse | | | Derrière toute beauté, immédiatement, je sens la présence d'une noblesse, que ce soit un papillon sous mes yeux ou un poème devant mes oreilles. « L'art n'a de valeur que s'il apporte de la noblesse à la vie » - Gandhi. La même auréole couronne l'intelligence formant le vrai ou la pitié répondant à l'appel du bien, mais la noblesse y reste le fond commun. Trois hypostases – esthétique, mystique et éthique - du Dieu trinitaire, avec trois langages créateurs, c'est à dire déviant, métamorphosant, surgissant dans un silence des origines. | | | | |
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| noblesse | | | Dans un monde, où règnent la violence et l'injustice, trouver un objet de refus ou de déni nourrit le sens du sublime, mais dans nos sociétés apaisées et transparentes nier devint avatar des niais. Le domaine de la négation est si vaste, que des myriades de choses niaises et sublimes y voisinent, sans se gêner mutuellement. Le signe d'acquiescement indique aujourd'hui plus sûrement sinon l'être au moins l'étant du sublime. | | | | |
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| noblesse | | | La beauté sans noblesse n'est que joliesse. Mais pourquoi tout ce qui est sublime est, en même temps, beau ? - énigme. Le talent serait, donc, le don de rendre sublime, d'anoblir. | | | | |
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| noblesse | | | La noblesse n'a pas grand-chose à avoir avec l'éducation ou l'intelligence ; elle élève l'homme exactement comme la beauté élève la femme – un caprice du destin, prometteur du bonheur. | | | | |
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| noblesse | | | Ce qui blesse mes goûts mystique, esthétique ou éthique, au lieu de nourrir mes dégoûts doit alimenter mes contraintes ; la gymnastique purificatrice des horizons sert à entretenir la force ascensionnelle des firmaments. | | | | |
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| noblesse | | | L'indifférence est le refus d'attribuer une valeur à ce qui en est indigne ; elle est une conséquence des contraintes qu'on impose à son bon goût éthique, esthétique ou mystique. | | | | |
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| noblesse | | | Le ton grand-seigneur est impensable dans la science, intenable dans l'art et – indispensable – dans la philosophie, où le savoir et l'intelligence sont des éléments de second ordre ; il y suffit de chercher une entente grandiose entre le bon, le beau et le vrai – un travail de sacralisation et d'adoubement, un travail de prêtre, dans un temple, une tour d'ivoire, une ruine. | | | | |
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| noblesse | | | Être noble : comprendre que leur vrai est négligeable, ressentir que ton bien est impossible, se réjouir que notre beau est nécessaire. | | | | |
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| noblesse | | | La profondeur, c'est l'ajout d'un pas nouveau, vers le vrai, ce pas sera le dernier, en attendant son successeur. La hauteur, c'est le regard initiateur, le commencement d'un beau, n'ayant besoin d'aucun enchaînement. Et c'est ce que veut dire, dans un autre vocabulaire, R.Debray : « Les hauteurs nous garantissent la dernière vue ». | | | | |
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| noblesse | | | Si je vis un commencement, nihiliste (ex nihilo) et beau (maxima de males verbisque), comme une fin, je fais frôler la vie par la mort, la beauté – par l'horreur, et je comprends, que c'est propre à tout art. « Quiconque a eu plusieurs naissances est décédé autant de fois » - R.Debray – sans l'espoir de renaissance – l'artiste dit adieu et non pas au-revoir a ce qui avait été vécu en grand. | | | | |
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| noblesse | | | L'esprit s'entiche d'idéaux collectifs, l'âme forge son idéal individuel. Les premiers sont en ruines : l'idéal esthétique antique, l'idéal mystique chrétien, l'idéal éthique communiste ; les âmes dépassionnées devinrent stériles et n'enfantent d'aucun idéal ; l'homme moderne hurle au vide, au déclin, à la barbarie, tandis qu'il aurait dû se repentir de l'extinction volontaire de sa propre âme ; mais sa robotisation semble irréversible. | | | | |
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| noblesse | | | Il est clair, que l'âme est une chimère, pour désigner l'état d'un esprit, ému face à une beauté et tendant vers l'infini. Elle n'est donc pas un organe, mais un état irrationnel, sentimental : dans son état normal l'esprit formule le sens ou les raisons, devenu âme, il forme des sentiments ou des rêves. Aujourd'hui, il est voué exclusivement à la raison : « Le rêve sur l'infini de l'âme perd sa magie » - Kundera. | | | | |
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| noblesse | | | La culture : entretenir les soifs du cœur (le Bien) et de l'âme (le Beau), une fois assouvi l'appétit de l'esprit (le Vrai) avec les aliments des meilleures des œuvres humaines. | | | | |
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| noblesse | | | Volonté et représentation sont à l'origine de deux échecs définitifs de la noblesse : la volonté du beau de se traduire dans le bien - l'échec de l'homme d'action, et la recherche, par le bien, d'une représentation dans le beau - l'échec de l'homme de rêve. | | | | |
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| noblesse | | | Toute tentative d'une écriture noble aboutit à la problématique confrontation aristotélicienne entre l'intelligible et le sensible. Privilégier le concept, le système, l'inférence, bref une solution, ou bien la beauté, l'émotion, le goût – bref, un mystère - la caresse. La métaphore est une caresse, comme le sont le paradoxe, la mélodie, le rêve. Tout bon philosophe est chantre de la caresse protéiforme. | | | | |
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| noblesse | | | On ne peut pas préférer, en toute circonstance, l'immobilité au mouvement, ou vice versa : il y a musique de l'être et musique du devenir ; la puissance ou la beauté de l'une se répercute systématiquement sur l'harmonie ou le ton de l'autre ; comme le Bach de l'être, le Beethoven du devenir ou le Mozart des deux - sont complets, tous les trois, dans leurs éléments. | | | | |
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| noblesse | | | Le surhomme se moque de ses muscles, de ses pensées, de son avoir et même de son être, il est dans un devenir artistique, dans une beauté naissante et non pas dans une vérité déclinante ; il est, donc, un grand consolateur de l'homme solitaire et désespéré. Et son langage vaut par sa musique haute plus que par son message profond. L'art et le langage forment la vie et ont pour dénominateur commun – l'intensité. Ainsi, Nietzsche mérite le titre de seul philosophe complet de l'histoire. | | | | |
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| noblesse | | | Pour se créer soi-même, ni le regard ni l’oreille ne servent à rien ; ce qui émane du soi inconnu, de ce modèle unique, ne porte ni lumière ni musique, mais un appel muet de la noblesse et de la beauté à naître ; Orphée ou Narcisse connurent cet état d’âme. | | | | |
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| noblesse | | | L’âme m’éblouit avec la lumière de la beauté, le cœur me fait réjouir des ombres de la caresse, le corps m’apprend les ténèbres de la souffrance, et l’esprit unificateur les place sous l’étoile de la noblesse. | | | | |
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| noblesse | | | La nature d’une forêt, belle, sauvage et infinie, rendit humbles mes yeux ; la culture d’une cité, policée, délicate et fermée, rendit fier mon regard. La contemplation et la création sont incompatibles, dès qu’il s’agit de la beauté ; elles ne sont solidaires que dans l’abstrait, c’est-à-dire dans le Bien et dans le Vrai. | | | | |
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| noblesse | | | Le mode énumératif, en épluchant des catégories ou en échafaudant des faits, résulte en même ennui, celui de tout discours, savant mais dépourvu de beauté, sur l’essence ou l’existence ; seuls la noblesse et le style sont capables de donner de la hauteur à l’essence et de l’ironie à l’existence, pour échapper à la banalité, à l’inertie, au hasard. | | | | |
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| noblesse | | | Mettre la fidélité d’esthète au-dessus du sacrifice d’ascète – la volonté de puissance de l’artiste. | | | | |
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| noblesse | | | Pour se permettre le luxe d’une axiologie, Nietzsche possède l’essentiel – le talent et la noblesse. Mais ne maîtrisant pas la hauteur, qui est une fusion de l’ironie et de l’intelligence, il est obligé de faire de la jonglerie de renversement des valeurs ou des perspectives. Seule la hauteur permet une cohabitation harmonieuse et pacifique entre l’éthique et l’esthétique. | | | | |
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| noblesse | | | Avec la trajectoire de la progéniture des infortunés de Missolonghi ou de Camiri, on voit, auprès de nos contemporains, la chute du prestige, qu’avaient le beau et l’héroïque – la programmation informatique et le métier de banquier, face à la plume ou l’épée, exercèrent une attirance autrement plus nette et décisive. | | | | |
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| noblesse | | | Je n’ai pas quoi faire de la sobriété que me promet la réalité ; mes seules ivresses proviennent du rêve ; et l’harmonie, qui chatouille mon cœur, ne m’est bien-venue que grisante. « Caressé par l’harmonie, ému aux larmes par le génie » - Pouchkine - « Гармонией упьюсь, над вымыслом слезами обольюсь ». | | | | |
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| noblesse | | | L’artiste doit et peut mettre l’esthétique au-dessus de l’éthique (Nietzsche et son dédain de la pitié) ; le goujat veut et sait faire l’inverse (Spinoza s’acharnant contre la tristesse, ou Hegel dénonçant les belles âmes). | | | | |
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| noblesse | | | Toute larme purifie quelque chose : le cœur, encombré d’amour ou de honte ; l’âme, enténébrée par une beauté intenable ; l’esprit, en proie au noir désespoir. | | | | |
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| noblesse | | | Les petits Oui et Non naissent du comparatif, égoïste ou conformiste, social ou médical ; les grands – du superlatif, scientifique ou artistique. Le grand Non découle de la profondeur, où règne l’esprit, désespéré par le gouffre qui sépare l’absolue merveille du monde de l’horreur absolue de notre propre mort. Le grand Oui plane dans la hauteur, où s’arrête le temps et s’épanouit l’âme, contemplative ou créative, s’identifiant avec ce qui est éternel – le Bien, le Beau, le Vrai. | | | | |
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| noblesse | | | Qu’attends-tu de tes idées ? - un savoir touchant au mystère ? une clarté rassurante ? une beauté exaltante ? Et tu t’ancreras à la profondeur, te contenteras de la platitude, te dévoueras à la hauteur. | | | | |
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| noblesse | | | Qu’elle soit active ou contemplative, la vie nous est imposée par la nécessité, le hasard ou le calcul d’intérêts ; nous ne sommes vraiment libres que dans le choix et l’embellissement de nos rêves. | | | | |
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| noblesse | | | L’âme, d’abord, est visuelle, pour s’imprégner de la beauté ; ensuite, plus mûre, elle devient auditive, pour se vouer à la musique. | | | | |
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| noblesse | | | La couronne va à l'âme princière et non pas à l'esprit républicain, à moins que celui-ci ne se voue à un idéal immatériel. Mais une tête, familière d’ombres, d’ailes et de hauteurs, pour ne croiser que des anges, n'a pas besoin de couronnes – ni de lauriers ni d’émeraudes ni d’épines. Ce qui couvre découvre (Cervantès). | | | | |
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| noblesse | | | La vie se réduit aux choix entre élans et chemins ; l’absence de choix signifie soit la solitude soit la platitude. L’appel du Bien, le chant du Beau, la musique du noble, le silence des étoiles – tant d’objets de tes élans vers l’Inconnu ; les chemins ne mènent que vers le connu, même s’il s’agit de ton propre soi connu. | | | | |
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| noblesse | | | Vaincre la sensiblerie, au nom de la beauté mystérieuse, te rend artiste ; céder à la sensualité, au nom de la volupté, te rend mystérieusement amoureux. La sagesse suprême – trouver la place du mystère poétique au milieu des problèmes prosaïques. | | | | |
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| noblesse | | | Ce n’est pas la beauté mais la hauteur qui annonce la naissance du rêve, avec sa promesse de pureté, d’amour ou de mélancolie. La hauteur commence par l’attouchement de ton étoile et par l’élimination de tes soucis terrestres. | | | | |
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| noblesse | | | Le Bien du cœur est réel, et la Beauté de l’âme est imaginaire ; l’écriture est dans l’imaginaire, c’est pourquoi le cœur y doit céder sa place à l’âme. Dans l’ascèse on renonce au luxe ; dans les contraintes on s’astreint au seul luxe. L’illusion divine d’une beauté profonde, le cœur face au monde ; la création humaine d’une haute beauté, dans la solitude de l’âme. | | | | |
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| chœur proximité | | | VÉRITÉ : La vraie proximité exclut toute idée de participation à la vérité ; le mystère clôt le cycle débutant par le beau et continuant par le vrai. Il n'existe pas d'ombre, pour laquelle on ne puisse pas trouver une lumière, qui la dissipe un jour ou l'autre. Mais il existe une lumière, qui ne jette pas d'ombre et s'enveloppe d'un épais mystère. | | | | |
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| chœur proximité | | | BIEN : Avec le beau, qui loge dans l'âme, et le mystère, qui privilégie la tête, le bien, du cœur, où il respire, est le troisième signe de notre participation à l'infini. Il semble être le plus coriace des trois, face à l'invasion du quotidien, qui place plus facilement des idoles du jour dans l'âme et des calculs mécaniques dans la cervelle que des saloperies dans le cœur. | | | | |
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| proximité | | | L'un des meilleurs signes de Son existence, que le Créateur nous envoie, est la possibilité de vivre dans et de l'illusion, celle du Beau ou celle du Bien. L'une des pires calamités des temps modernes est de ramener ces rêves irréductibles à de minables certitudes, à portée des programmes de tri informatiques. | | | | |
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| proximité | | | Quand la précision ne nuit pas à la beauté, on est en présence d'une vérité divine. Mais, en général, ce qui ne peut être que précis est sans intérêt. Toute vérité, qui dure au-delà de tout langage, est divine. Résistance au mot, c'est la définition même de Dieu. L'Intelligence Artificielle, en maîtrisant et l'intelligence et ce qui la rend possible, effacera la hiérarchie plotinienne, qu'il y avait entre : « l'intellect, qui raisonne, et celui qui donne la possibilité de raisonner ». La pensée divine se reconnaît uniquement dans la nécessité ; la vérité, l'éternité et l'infini sont des créations humaines. | | | | |
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| proximité | | | Si je suis beau ou fort, ma beauté ou ma force font partie de moi-même. Mais que doit penser le hideux ou le faible ? Le moi immédiat est toujours un imposteur. « Un bel homme n'est jamais grand » - Martial - « Qui bellus homo est, pusillus homo est ». | | | | |
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| proximité | | | Un bon auteur cache ses meilleures sources : la beauté des Évangiles tient, en partie, au fait qu'on n'y trouve pas une seule allusion à la Beauté. | | | | |
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| proximité | | | L'idée du Péché originel est moins compréhensible que celle d'une Grâce initiale, qui, par l'exhortation du beau, du bien et du mot, nous éloigna des bêtes. | | | | |
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| proximité | | | La représentation, c'est à dire une traduction des phénomènes en noumènes ou mathèmes, pour mieux comprendre ou mieux sentir le monde, est incontournable presque en tout ; je ne connais que deux exceptions – la beauté de l'œuvre divine sur la Terre et la musique humaine, nous ouvrant au ciel, – elles frappent l'âme sans intermédiaires. | | | | |
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| proximité | | | Le misérable néant n'est qu'un point, c'est la vie qui est un espace béant. Chacun est libre de placer son néant où il veut, cela ne change pas la métrique des proximités ni la volumétrie des doutes. | | | | |
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| proximité | | | La beauté et la cohérence des images, chez les mystiques chrétiens, dégringolent affreusement dès qu'ils les démétaphorisent et les hypostasient du côté de la Palestine. | | | | |
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| proximité | | | Les hypostases divines chez l'homme : le cœur (pour tendre vers le Bien), l'âme (pour s'émouvoir devant le Beau), l'esprit (pour prospecter le Vrai). Les sens produisent ses hypostases humaines : le regard, le goût, l'intuition, la musique, la caresse. | | | | |
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| proximité | | | La beauté naît uniquement en notre désir, disent les matérialistes. « La beauté des choses vit dans l'âme de celui qui les contemple » - Hume - « The beauty of things resides in the soul of those who look at it ». Mais pourquoi toutes les fleurs sont-elles belles et pas seulement un petit tiers ? La beauté est hors de nous ! | | | | |
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| proximité | | | Le Big-Bang, les particules élémentaires, le temps, la lumière, la vie, le bon et le beau – quoi qu'on touche, dans la création divine, tout n'est qu'époustouflantes énigmes ! Rien de bêtement géométrique ou mécanique. Dieu répugnait à la simplicité, il Lui fallait notre consternation et perplexité perpétuelles. « Dieu n'a créé que des mystères »* - Dostoïevsky - « Бoг coздaл oдни зaгaдки ». | | | | |
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| proximité | | | Peut-être le Dieu-analyste ne créa que le temps, l'espace ayant été préalablement créé par le Dieu-géomètre. Celui-ci créa le vrai, et Celui-là - le bon et le beau. Ils laisseraient l'homme divaguer sur les commencements et les fins, tandis que Eux-mêmes ne créeraient que l'algorithme, s'appliquant aux atomes et aux esprits. C'est à Eux que pensait Spinoza : « Dieu, pour agir, n'a ni commencements ni fins » - « Deus agendi principium, vel finem, habet nullum ». | | | | |
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| proximité | | | Ni au ciel ni sur terre, les existentialistes ne parviennent à lire une échelle quelconque de valeurs et se remettent à l'aveugle action, sous leurs pieds. Ils ne veulent pas admettre, que ce qui est illisible à la raison peut être parfaitement sensible à l'âme et, partant, - intelligible pour un esprit étoilé. Mais, d'autre part, quand l'horreur d'un rapprochement inexorable de l'homme avec la machine me saisit, je ne sais plus quoi répondre à ces soi-disant impératifs esthétique et moral… | | | | |
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| proximité | | | Certes, Dieu jette plus d'ombres dans la nature qu'Il n'en projette de lumière. Mais la philosophie a aussi peu de chances de L'en chasser - ou de Le tuer ! - que la géométrie - d'éliminer la beauté de la peinture, l'acoustique - de la musique, la grammaire - de la poésie. La raison, sans l'étonnement primordial, n'est plus de la raison, ou bien de la raison basse, tandis que « la plus grande hauteur accessible à l'homme, est l'étonnement » - Goethe - « Das Höchste, wozu der Mensch gelangen kann, ist das Erstaunen ». | | | | |
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| proximité | | | La chance unique du christianisme - la fusion entre un Dieu juif et un Dieu grec, entre un étant, qui chante et résonne, et un être, qui alimente et raisonne, entre celui qui hésite, dans la douleur du bien, et celui qui crée, dans la certitude du beau. C'est Dionysos qui souffla au Christ sa plus belle leçon : « L'œuvre essentielle du Christianisme, c'est d'avoir révélé que la vie la plus misérable peut, par la hauteur de son intensité, acquérir une estimable richesse »*** - Nietzsche - « Wenn das Christentum etwas Wesentliches getan hat, es war die Entdeckung, daß das elendeste Leben reich und unschätzbar werden kann durch eine Temperatur-Erhöhung ». | | | | |
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| proximité | | | Le Dieu de Spinoza, à l'infinité d'attributs, est aussi loufoque que le Dieu s'incarnant dans un fils de charpentier ou s'identifiant avec un marchand de tapis. Le Dieu inconnu, le seul, qui mérite nos louanges, est celui qui, premièrement, déposa en nous les germes du vrai, du bon et du beau et, deuxièmement, pour les percevoir, nous munit d'un cerveau, d'un cœur et d'une âme. « Dieu se connaît mieux en restant inconnu »** - St-Augustin - « Deus scitur melius nesciendo ». | | | | |
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| proximité | | | Ce n'est qu'à une grande distance qu'on garde le respect du bon, du grand, du beau et du vrai ; une familiarité stupéfie par la fragilité du grand, te fait rougir du malentendu du bon, te terrorise par la transparence du beau, te déçoit par la mécanique du vrai. | | | | |
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| proximité | | | L'agnostique est celui qui, dans l'admirable harmonie de la matière et de l'esprit, voit un beau mystère, un dessein divin, ayant préconçu l'Idée avant sa réalisation. D'ailleurs, c'est le seul sens intéressant qu'on pourrait donner aux idées platoniciennes. | | | | |
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| proximité | | | La différence entre le bon et le pur, entre le beau et le sublime, entre le vrai et le sacré : la continuité de l'échelle des premiers et les ruptures ou le pointillé dans la vision des seconds. | | | | |
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| proximité | | | La musicalité de l'existence gagne de l'extrémisme des positions horizontales - politiques, esthétiques, sentimentales - mais dans la verticalité, au contraire, il lui faudrait davantage de dialectique, de complémentarité : plus haute est mon espérance, de plus profonds désespoirs je pourrai m'accommoder ; plus profond est mon savoir, plus audacieuses seront les hauteurs de ma foi ou de mon rêve. | | | | |
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| proximité | | | Les vrais commencements consistent surtout dans l'élan vers une limite humaine inaccessible, indicible, inévaluable ; être ouvert, c'est être homme des commencements, être celui qui comprend, que tous les pas suivants n'apportent rien à l'élan initial et ne nous rapprochent pas radicalement de nos limites. « Surface limite externe – et lois internes »* - Valéry – belle définition d'un Ouvert, dont l'élan interne vise son horizon, inatteignable et beau ! | | | | |
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| proximité | | | L'artiste vit de la proximité troublante avec ce qui est mystérieux, que ce soit une beauté, une vérité ou une bonté, sans en chercher une familiarité. Mais la distance, c'est une déviation, un écart, une fuite. « L'art est un mensonge, qui nous permet d'approcher la vérité » - Picasso - d'en garder le lointain serait encore plus noble. Les maîtres de la vie y vont tout droit à une possession mécanique. | | | | |
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| proximité | | | Selon les témoignages bibliques, le Dieu monothéiste aurait les narines, les oreilles, le tube digestif, les yeux, les pieds, les doigts ; Il s'accorde l'exclusivité en matière de vérités et de bontés, mais, au moins en paroles, se désintéresse de la beauté. Pourtant, Son œuvre en regorge ! Ceux qui croient Le connaître ne communiquent avec Lui qu'en esprit ; ceux qui ne croient pas en Son existence possède souvent une âme, le seul outil qui nous mette en contact avec le beau. Le vrai créateur est créateur de dieux cachottiers ou inexistants. | | | | |
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| proximité | | | Une valeur (éthique, esthétique ou mystique) est un axe, et un vecteur y est une intensité, un goût, un sens ; ce n'est pas la préférence donnée à un point (position) qui compte, mais la conception de la limite (pose) : l'essor qui naît d'un mouvement, imaginaire et infini, vers une limite incompréhensible, limite que choisit la liberté d'un créateur Ouvert - créer, c'est s'attacher au vertige de la convergence et non pas à la limite même. La valeur-prix est question d'yeux, la valeur-axe - celle de regard. | | | | |
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| proximité | | | Le regard s'éloigna de l'œil au même point que le goût - de la langue, la caresse - de la main, le flair - des narines, le sens de l'harmonie - de l'oreille. Je finis par être réduit aux touches des opérateurs sans attouchement des opérandes. | | | | |
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| proximité | | | Comment on vide mal le ciel : le matérialiste, qui y loge le hasard ; le prêtre, qui y met un barbu, un illuminé ou un vagabond ; un philosophe, qui en expulse les fantômes, pour y laisser des syllogismes. Le bon vide est celui où résonne la musique harmonieuse et divine de l'inexistant. | | | | |
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| proximité | | | Aucune trace de Dieu dans la réalité matérielle, spatio-temporelle. Dans la sphère spirituelle, l'idée de Dieu surgit, appuyée par l'intelligence et la sensibilité, mais on ne peut la placer qu'à une telle hauteur, à laquelle Dieu ne peut qu'être invisible, inaccessible, indéductible et donc – inexistant. Comme Ses mystères – le Bien, l'amour, la noblesse, la beauté, dont on ne peut que rêver. | | | | |
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| proximité | | | En dehors des manuels, la seule profondeur respectable est celle de ma propre épaisseur, quel que soit le fond, sur lequel elle se pose. Mais l'homme moderne, qui veut passer pour profond, échafaude un savoir consensuel, au-dessus duquel ne s'étale que sa platitude. La hauteur, en revanche, est une attitude, qui égalise les points de départ (bien que les vrais départs soient rares) et ne tient qu'à la distance incompressible entre soi et les choses, basses ou hautes. « La distance, âme du beau »* - Lao Tseu. | | | | |
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| proximité | | | La consolation n'est pas dans la conscience réelle que Dieu se soucie de nos misères terrestres, mais dans celle, éphémère, que notre participation à l’œuvre du beau ou du bon justifie ou soulage nos angoisses célestes. | | | | |
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| proximité | | | Je commence par chanter la force, le bien, la beauté ; porté par ma plume et ma noblesse, je touche aux autres cordes, plus étonnantes et délicates – la faiblesse, le mal, l'horreur – et je comprends, que mon chant est plus important que la chose chantée, que l'élargissement de gammes est plus porteur que l'approfondissement de thèmes, que la hauteur de ma voix assure la même intensité de mes fibres au-dessus de tout axe de valeurs. Au pays de mes pensées païennes, je dois être missionnaire, pour les convertir en une foi des rêves ; c'est le retour à la pureté initiale (le retour nietzschéen, die Wieder-Kehre, est une tentative de conversion !). | | | | |
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| proximité | | | La splendeur, telle serait la finalité commune de la Création divine et de la création humaine – la splendeur du réel et la splendeur du simulacre – le vrai exhibant, en passant, le beau, le beau enfantant du vrai inespéré. | | | | |
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| proximité | | | Ce ne sont jamais les mêmes fibres qui vibrent devant la beauté incréée de la nature ou devant la beauté créée par la culture. Aucune trace du pinceau ou du Verbe du Créateur, dans le premier cas ; une perfection muette, devant laquelle l'esprit devient âme. Dans le second cas, l'âme s'émeut de la voix d'une âme sœur ; l'âme devient écho d'une musique, que l'esprit interprète. | | | | |
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| proximité | | | À quel moment le Créateur songea au Bon et au Beau ? Ou à leur dénominateur commun qu'est la Caresse ? Avant ou après avoir établi l'Intelligence du Vrai ? Le Verbe ou l'Action sont déjà des manifestations de l'intelligence. « La première chose, créée par Dieu, est l'intelligence » - le Coran. | | | | |
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| proximité | | | Aucune intuition ne peut nous fournir la moindre image de la force divine, à l'origine de la vie. Mais la création artistique a certainement plus d'homologies avec la Création que la science, car le beau et le bien sont plus viscéralement chevillés à la vie que la vérité et le savoir. | | | | |
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| proximité | | | Visiblement, Dieu s'exclut du domaine de l'action (où règne la liberté, vraie et vulgaire, celle du muscle et du calcul), pour n'habiter que celui du Bien (dont seul le cœur est le réceptacle et l'interprète libre) et pour consacrer l'homme à celui du Beau (que l'âme libre peuple de ses images divines). Dieu est cette triple liberté. | | | | |
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| proximité | | | Dieu créa des joyaux, l'homme ne crée que des écrins. « La beauté et l'infini veulent n'être admirés que dévêtus » - Hugo – comme le visage humain ou sa source - la face de Dieu. Le beau de la création humaine doit son attrait au drapé du mot, au pli du son, à la bigarrure du pinceau. | | | | |
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| proximité | | | Pour se tourner vers nos origines divines, le cœur entend la voix du Bien, l'âme entend la musique du beau, l'esprit entend les cadences du vrai, et l'on s'adresse au Créateur, respectivement, en langage des mystères, des problèmes ou des solutions. | | | | |
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| proximité | | | On sait tout du comment de la création humaine, on ne sait rien de celui de la Création divine. On ne peut mettre du mystère que dans le pourquoi ; tandis que la beauté du Mystère divin est sans pourquoi. | | | | |
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| proximité | | | Les étapes nous débarrassant de superstitions : la religion - penser, sérieusement, que sur notre planète, à une date et dans un lieu connus, un événement surnaturel se produisit, sacralisant l'homme ; la foi – ressentir, émerveillé, l'incompréhensible harmonie d'un monde sacré ; l'utopie – rêver, ironiquement, d'un monde noble et fraternel et bâtir sur son impossibilité une espérance sacrée. | | | | |
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| proximité | | | Seul un Créateur génial aurait pu imaginer cette époustouflante coordination entre les organes du vivant et les signaux qu'ils reçoivent de la matière ! Notre sens du beau, réagissant à la beauté incarnée des choses, en est l'exemple le plus éblouissant ! La bêtise des platoniciens (les Formes, indépendantes de l'homme, préexistent) et des phénoménologues (l'homme ne découvre la beauté qu'au contact avec le beau). | | | | |
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| proximité | | | Notre vie se projette sur deux plans – le mécanique et le divin : l'efficacité ou le Bien, la norme ou la loi, l'utile ou le beau, la solution ou le mystère, l'ampleur ou la hauteur, la production ou la création, l'événement ou l'invariant, l'inertie ou le commencement. Le triomphe de la mécanique fut appelé mort de Dieu. | | | | |
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| proximité | | | Dieu n'a pas de limites ; Il est dans l'existence même de limites : pour la matière, pour mon rêve, pour la voix du Bien, pour l'émotion du beau, pour la puissance du vrai. | | | | |
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| proximité | | | Tant d'incantations sur le Dieu-Bonté ou le Dieu-Vérité, c'est à dire sur un inexistant merveilleux ou sur un existant fade, tandis que c'est au Dieu-Beauté qu'un artiste devrait adresser ses prières et ses discours. Parler devant le Bon engendre du faux ; parler devant le Vrai conduit à l'ennui ; il faut parler devant le Beau, ressenti comme Dieu. D'après La Bruyère, Aristote l'aurait compris, en confondant les noms d'Euphraste (beau discours) et de Théophraste (discours divin). | | | | |
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| proximité | | | Le cœur et l'âme peuvent vivre le mystère, ils ne peuvent pas le comprendre. Seul l'esprit en est capable. Pourtant, pour adhérer au plus grand des mystères, à Dieu, le croyant exclut l'esprit et ne compte que sur l'âme. Celui qui est le plus près de Dieu est peut-être l'incroyant, dont l'esprit émerveillé scrute son âme et y découvre un mystère à la hauteur de l'univers tout entier. Plus que paisible amour du bon ou irrépressible désir du vrai, Dieu est reconnaissance exaltée du beau. | | | | |
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| proximité | | | Dans le vivant, l'insondable miracle du rapport entre fonction et organe (les sens, entre autres), où aucune évolution sensée n'explique rien, où cause et effet s'interposent d'une manière inextricable. Pas d'organe sans fonction. Mais des fonctions sans organe actif, le bien, par exemple, avec le cœur en tant qu'organe passif. Des fonctions avec deux organes, actif et passif, comme le beau, celui qu'on conçoit et celui qu'on perçoit. L'algorithme divin y est impénétrable. | | | | |
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| proximité | | | Mes actes, créatifs ou contemplatifs, maîtrisent, ou au moins sont en accord avec les voix du vrai ou du beau, que j’entends au fond de mon soi connu. Mais la voix du Bien, au fond de mon soi inconnu, reste sans écho ou constate d’irréconciliables dissonances. Mais, dans tous ces cas, la limite, vers laquelle converge mon enthousiasme, ne peut avoir qu’une origine divine. « Il faut chercher ce qui est au-dessus de la pitié et du Bien - il faut chercher Dieu » - Chestov - « Нужно искать того, что выше сострадания, выше добра. Нужно искать Бога » - on sait, que ces recherches sont vaines, il suffit donc de vénérer cette limite introuvable. | | | | |
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| proximité | | | La prière – ni intercession, ni pétition, ni contemplation, mais la musique d’une âme solitaire, en émoi devant la beauté et la tragédie du vivant. | | | | |
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| proximité | | | L’inexistence du dieu himalayen, sinaïque, galiléen ou saoudien compromet la mystique superstitieuse, mais ne favorise aucune mystique sérieuse. En revanche, l’inexistence du Dieu philosophique est la meilleure source de la vraie mystique, celle qui s’articule autour de la honte, de la beauté, du langage, c’est-à-dire autour de la Trinité, sacrée car incompréhensible, – le Bien, le Beau, le Vrai. | | | | |
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| proximité | | | De l'âme et du cœur partent les regards superstitieux vers le beau ou vers le bien. Dieu ne peut trouver refuge que dans la perspective de ces regards. Mais c'est à l'esprit de préparer les fondations, faites du connu, de l'inconnu et de l'inconnaissable. | | | | |
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| proximité | | | La mort de Dieu est un effet du progrès social : depuis que la charité, la correction politique, la transparence bancaire ridiculisèrent l’énigme du Bien sois-disant divin, toute perplexité humaine se dissipa et rejoignit une conscience tranquille ; depuis que les enchères et les subventions publiques valorisèrent l’art, le goût, jadis gratuit, du Beau se plaça à côté de tout autre lucre. Quant à la troisième facette divine, celle du Vrai, elle se contente de ne plus communiquer qu’avec la machine, extérieure ou intérieure à l’homme. L’intérieur humain devenant aussi mécanique que son extérieur, et Dieu étant une affaire intérieure sentimentale, l’inexistence avérée de Celui-ci ni n’inquiète ni n’interroge. | | | | |
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| proximité | | | La foi, c’est l’écoute de mon âme, c’est la vénération émerveillée du miracle de la vie ; cette foi prodigue ma seule consolation crédible. En revanche, tout renvoi, par une raison dévoyée, aux promesses, aux preuves, aux croyances dogmatiques ne fait qu’étouffer ma sensibilité. La vraie consolation est le triomphe de l’âme sur la raison, le triomphe du Beau incompréhensible sur le Vrai bien compris. « La religion, en tant que source de consolation, est un obstacle à la véritable foi » - S.Weil. | | | | |
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| proximité | | | Les premières apparitions du Christ, dans les statuaires des Empereurs Romains, s’effectuaient en compagnie d’Apollon, d’Abraham, d’Orphée ; lui, si étranger à la beauté apollinienne, au nationalisme abrahamique, au chant orphique, il aurait souhaité ne se fraterniser qu’avec Dionysos et Socrate, avec l’ivresse et la résignation, en y apportant, en plus, l’angoisse. | | | | |
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| proximité | | | Dire que Dieu est la Nature (Spinoza) est aussi idiot, que dire que l’horloger est l’horloge. Dieu créa cette nature merveilleuse, couronnée par la vie ; Dieu mit dans l’homme trois sublimes facultés – le cœur, l’âme, l’esprit ; mais si le Bien reste une étincelle divine, réchauffant notre cœur mais intraduisible en actes, la Beauté et la Vérité (l’art et la science) sont des œuvres entièrement humaines. L’art est affaire de sensibilité et de génie ; la science est affaire de représentation et de langage. Dieu, apparemment, n’a pas besoin de ces attributs ; par ailleurs, tous les attributs, qu’on lui prête, sont anthropomorphes ; Dieu n’est pas seulement muet, mais nu et peut-être inexistant. | | | | |
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| proximité | | | C’est la proximité avec nos yeux, n’engageant pas notre regard, c’est le souci de ce jour, projeté par des artistules sur leurs objets trop proches du présent, qui provoquèrent la mort de l’art. « On ne reconnaît le Beau que s’Il est rare ou lointain »*** - Nabokov - « Man only recognizes beauty if he sees it either seldom or from afar ». | | | | |
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| proximité | | | Tout ce qui est humain est aussi divin ; seul le degré d’évidence de la pénétration divine diffère d’un universal à l’autre. La facette touchée est aussi différente : le Vrai est plutôt humain, il enténèbre mon esprit ; le Beau de la création, divine ou humaine, illumine mon âme ; le Bien est entièrement divin, il console mon cœur. | | | | |
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| proximité | | | Rien d’humain ne dépasse le Vrai, le Beau, le Bien, qui sont des créations divines ; et chercher toute forme de mystère au-delà de ces trois hypostases signifie chercher Dieu. | | | | |
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| proximité | | | J’écoute ceux qui ont trouvé le sens de la vie – la dévotion, l’absurdité, la recherche de soi – une misère ! Et même si, en approfondissant ce sujet, on se penchait sur les trois mystères dont nous a doté le Créateur – le Bien, le Beau, le Vrai, le résultat serait très décevant : le sens des deux premiers est inaccessible, et le sens du Vrai est trop transparent, accessible même aux machines. À l’opposé du sens à chercher se trouve le rêve à créer. | | | | |
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| proximité | | | Les dieux vivent comme vivent les roses – l’espace d’une floraison (qu’elle se mesure en matinées ou millénaires). Le chêne est enterré dans la souche, l’amour – dans la routine, la création – dans la production, le Beau – dans l’utile, le divin – dans le robotique. Tout bon croyant se transforme en Narcisse, admirant son sosie, superficiel et profond, - Dieu. | | | | |
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| proximité | | | Ce que je regrette le plus dans la mort de Dieu, c’est que, désormais, le ciel devint identique de la terre, le Mystère chuta au niveau des problèmes, mon intérêt coïncida avec mon étoile, le Bien s’incrusta dans des Codes, le Beau suivit la demande du marché. | | | | |
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| proximité | | | Tant de tributs à la beauté, à l’intelligence, à l’art, chez les dieux grecs ; et l’indifférence des ploucs évangéliques pour ces signes divins des humains évolués. En revanche, chez les chrétiens, - une première reconnaissance du Bien en tant que le mystère le plus divin. Une humble faiblesse, opposée à la force orgueilleuse. | | | | |
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| proximité | | | L’esprit n’aurait pas pu imaginer la réalité (même la plus simple, la matérielle), s’il ne l’avait pas vue. Plus qu’invraisemblable, la réalité est impossible, pour un esprit impartial. « Inintelligible, ininventable par l’esprit, et – cependant visible ; le dieu ne peut être que dans cette direction »** - Valéry. Et cette direction est encore plus flagrante, si, au-delà de la matière, nous poussons jusqu’au Vrai, au Beau, au Bien. | | | | |
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| proximité | | | Dans la musique, la beauté (Mozart) se substitue à Dieu, la grandeur (Beethoven) Le rend inutile, la passion (Bach) en traduit la noblesse. « La vénération, dans la musique, témoigne de l’omniprésence de la grâce divine »* - Bach - « Bei einer andächtigen Musik ist allezeit Gott mit seiner Gnaden Gegenwart ». | | | | |
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| proximité | | | Plus on creuse l’inimaginable harmonie de la matière inerte et l’impossible phénomène de vie, plus on est convaincu de la pré-existence d’un plan, d’un dessein, d’un divin algorithme. L’Univers est une solution d’un mystère, dont nous ne connaîtrons jamais le Créateur. « L’Univers est l’expression d’une volonté inconnue »*** - Tsiolkovsky - « Вселенная есть выражение неизвестной воли ». | | | | |
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| proximité | | | Il y a des choses qui portent la beauté de la Création divine, et il y a des concepts que savent manipuler des ploucs ou des machines. Donc, manier certains concepts terrestres peut être plus bête que de contempler certaines choses célestes. | | | | |
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| proximité | | | Tout animal est un témoignage de son origine divine, puisque il est porteur d’une vie, rationnellement impossible ; mais c’est seulement la conscience, qui nous rend, nous les hommes, des Dieux-Créatures créées par le Dieu-Créateur, - la conscience du monde, de la vie, et surtout – du Bien, du Beau et du Vrai, la conscience d’être une bête d’action et un ange de création. | | | | |
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| proximité | | | Il est certain que la première bestiole monocellulaire contenait déjà l’algorithme qui menait au miracle de nos cinq sens physiologiques, d’épines des roses ou du hérisson, de coloration des fleurs et des papillons. Aucune théorie évolutionniste n’apporte la moindre explication de tous ces miracles. Aucun modèle statistico-biologique ne peut étaler l’évolution réelle sur l’échelle de ces quelques misérables milliards d’années. Et je ne parle même pas de nos trois facultés divines – le Bien, le Beau, le Vrai, vrillées dans notre conscience d’une façon fascinante et inexplicable. | | | | |
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| proximité | | | On peut s’étonner du Vrai, admirer le Beau, mais on ne peut aimer que le Bon. Et il semblerait que seul Dieu fût bon (on voit les fruits mystérieux de Ses actes, tandis que tous nos actes sont transparents et entachés du Mal). Donc l’appel du Christ de haïr (je soupçonne que le vrai sens fut – ne pas aimer !) nos proches (notre corps, donc) et même notre propre âme (porteuse du Beau) n’est pas si cruel que ça. L’amour, en particulier celui de nos mères – dans les deux sens ! - est divin, donc il n’est pas exclu par cet impératif, à première vue trop catégorique. | | | | |
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| proximité | | | Être déiste : vénérer l’œuvre, belle, merveilleuse et mystérieuse, et tout ignorer de son Créateur, artiste inconnu. | | | | |
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| proximité | | | La gravitation, dans le réel, est aussi mystérieuse, et donc divine, que la beauté, dans le rêve. La pesanteur et la grâce sont l’œuvre d’un même Créateur tout-puissant et omni-absent. | | | | |
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| proximité | | | Tant de définitions farfelues de ces termes ‘métaphysiques’ – Grâce et Créateur. Je dirais que la grâce est toute sortie inexpliquée de l’inertie des Lois, et le Créateur est l’auteur anonyme de nos trois hypostases : le Bien mystérieux, le Beau inutile, le Vrai universel. Mais les attribuer à Dieu : « L'âme, le cœur et l'esprit, c'est la trinité qui est dans l'unité de l'homme comme dans l'unité de Dieu » - Hugo – est un anthropomorphisme gratuit. | | | | |
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| proximité | | | Les vrais croyants ne s’agglutinent pas et restent solitaires dans leurs vénérations et admirations devant l’œuvre du Créateur, inconnu et inconnaissable, génial dans le Vrai, sensible au Beau, mystérieux dans le Bien. Mais ces croyants sont entourés par deux clans de superstitieux : ceux qui pensent que Celui-la descendait, un jour, sur l’Olympe, Jérusalem ou l’Himalaya, et ceux qui réduisent les miracles de l’Univers aux collisions de particules élémentaires. | | | | |
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| proximité | | | Le Créateur a muni notre conscience de ses trois facettes proprement divines – l’esprit, pour croître dans le vrai, l’âme, pour créer dans le beau, le cœur, pour croire dans le bon. Le vrai nous approfondit, le beau nous élève, le bon … - le bon, après le désenchantement fatal de sa traduction en actes, cherche, fébrilement, à remplir le vide ainsi créé – c’est ainsi que naît le sacré - religieux, tribal ou mystérieux. | | | | |
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| proximité | | | Nos sens esthétique et éthique portent, sans doute, quelques microscopiques traces d’une évolution naturelle, mais la beauté et l’harmonie fabuleuses de la matière, inerte et vivante, et la sensibilité inexplicable des esprits témoignent d’un prodigieux Dessein divin. Plus qu’un ingénieur, le Créateur fut un poète ! « Ce que nous appelons nature est un poème énigmatique, au sein d’une merveilleuse écriture »*** - Schelling - « Was wir Natur nennen, ist ein Gedicht, das in geheimer wunderbarer Schrift verschlossen liegt ». | | | | |
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| proximité | | | Dieu : Son inexistence, au sens humain de la matière et de l’esprit, est évidente ; mais Son essence, se traduisant dans nos sens divins du Bien, du Beau et du Vrai, doit être reconnue, pour donner à notre vie spirituelle un sens immatériel. « Être seul et sans dieux, c’est elle, c’est bien la mort » - Hölderlin - « Allein zu sein und ohne Götter, das ist er, ist der Tod ». Reconnaître dans notre soi inconnu le représentant de Dieu sauve notre solitude. | | | | |
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| proximité | | | L’un des plus beaux miracles de la Création : pour chacun de nos cinq sens il se trouvent des objets qu’on pourrait qualifier de sublimes ! Et si Dieu eut un faible pour le toucher, pour la Caresse ? | | | | |
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| proximité | | | Tous les livres sacrés débordent de logorrhées sur le bien et la vérité ; aucune trace du beau. Rien d’étonnant, puisque leurs auteurs s’adressaient aux marchands de tapis, aux chameliers, aux sherpas ou se réfugiaient dans des puits. D’autre part, même le dieu Pan ne laissa aucun hymne à l’arbre, et la déesse Aphrodite ne s’intéressa jamais aux roses ni aux papillons. Tant de guerriers et aucun poète ! | | | | |
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| proximité | | | Ton soi connu a trois canaux qui peuvent orienter ton écoute de ton soi inconnu – le cœur du Bien, l’esprit du Vrai, l’âme du Beau. Le premier inquiète, le deuxième rassure, le troisième élève. « Le corps humain surgit d’une matière vivante qui préexistait, mais le Créateur immédiat de son âme est Dieu » - Jean-Paul II – où il faut ajouter à l’âme – le cœur et l’esprit. | | | | |
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| proximité | | | Dans les affaires des religions officielles, le dernier mot aurait dû appartenir au savant : historien, biologiste, physicien, et non pas aux enfants ou poètes. C'est le savant qui touche au rêve divin, mais c'est pour l'interpréter, dans un modèle scientifique, et c'est le poète qui s'occupe de l'activité divine, mais c'est pour la représenter, dans un modèle artistique. Le plus grand mystère est la rencontre de la Beauté et de la Bonté, dans le dess(e)in divin. | | | | |
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| proximité | | | Les cinq sens humains sont vrillés dans la matière, le corps d’homme ; les trois sens divins – le Bien, le Beau, le Vrai – animent son esprit, sachant se métamorphoser en cœur ou en âme. | | | | |
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| proximité | | | Il fallait être un Artiste génial, pour créer les fleurs, les papillons ou les chats ; il fallait être un Logicien génial, pour rendre si profond notre chemin vers le Vrai ; il fallait être super-sensible à la pitié et à la honte, pour placer dans nos cœurs l’inexprimable sens du Bien. Celui-ci se réduit aux caresses, c’est pourquoi au Commencement était la Caresse. | | | | |
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| proximité | | | L’objectivité est la prérogative de Dieu, celui qui créa l’Univers, dans lequel le Vrai s’incarne dans la matière et s’offre à l’esprit humain pour examen, tandis que le Bien et le Beau inondent le cœur et l’âme humains. Notre conscience vit dans deux mondes objectifs, universels : le premier - les problèmes et les solutions mathématiques ; le second - les beautés et les mystères de la nature. Aucune subjectivité ne peut se passer d’une référence à l’un de ces mondes objectifs ; le monde subjectif, ainsi créé, ne peut être qu’inerte, stérile, sans métaphore, sans vie. L’artiste abstrait est un tâcheron mécanique. La beauté du monde qui nous entoure ne sera jamais dépassée par la beauté dont notre création entourerait les échos de ce monde. | | | | |
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| proximité | | | Au-delà du réel – la rencontre miraculeuse entre le vrai et le beau dans la mathématique ou la superstition, se moquant du vrai et du beau, pour s’adonner au bien faussement salutaire. Au-delà du beau – la platitude du vrai et l’imposture dans le bien. Au-delà du bien – le haut culte du beau et la profondeur du vrai. | | | | |
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| proximité | | | La philosophie matérialiste est un oxymoron, puisque la philosophie commence par la reconnaissance de la transcendance des dons, que sont les sens du Bon, du Beau et du Vrai, et de l’immanence des élans, que sont l’amour, la création et la raison – notre soi inconnu et notre soi connu. Le matérialisme les réduit aux collisions d’atomes, évoluant avec le temps. | | | | |
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| chœur souffrance | | | ART : L'art pullule d'images de souffrances. La béatitude, comme l'ennui, déserte les bonnes pages pour n'y laisser que ses promesses. Mais comme le scepticisme le plus radical s'accommode parfois de la plus lumineuse des fois, la plume la plus imprégnée d'harmonie est souvent la plus prolifique en peinture des cataclysmes et des écartèlements. | | | | |
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| souffrance | | | On voit le monde livré au Déluge, on lui sacrifie de malheureuses colombes et on s'accroche à Apollon ; tandis que c'est Asclépios, Aphrodite ou Athéna qui attendent la fin de mes convulsions, et je leur sacrifierai, en fonction de ma conscience, un coq (Socrate), une chèvre (les Juifs) ou une vache (les Hindous). | | | | |
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| souffrance | | | Submergé de bonheur, on perd l'image de Dieu ; accablé d'une souffrance, comme illuminé par une beauté, on assiste à l'émergence d'un Dieu en majesté. Pourtant, d'après les hommes : « Le bonheur et la beauté découlent l'un de l'autre » - Shaw - « Happiness and beauty are by-products ». Dieu, qui est peut-être dans une étrange rencontre du beau et de l'horrible (« fair is foul and foul is fair » - Shakespeare, en lecture traumatologique et non pas météorologique), pour la bonne raison, que la douleur et l'harmonie n'appartiennent à personne. Un masque étincelant de l'art, sur le visage horrible de la vie – telle serait la destinée d'artiste. | | | | |
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| souffrance | | | Ce ne sont ni l'espoir ni le désespoir qui composent le chant le plus beau, mais un duo entre le zéro et l'infini (darkness at noon de Koestler) du regard. Tantôt ils s'annihilent, tantôt se substituent, tantôt se confessent. Le désespoir est le maître, nous apprenant le chant, l'espoir en est l'élève. | | | | |
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| souffrance | | | Le vrai espoir est hors du temps : c'est une foi en un sens ou en une beauté, plus grands et plus hauts que ce qu'en disent nos sens ou notre esprit, et que notre âme accueille. Non pas l'attente du possible, mais l'entente avec l'impossible. « C'est un grand ouvrier de miracles que l'esprit humain » - Montaigne. | | | | |
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| souffrance | | | Le monolithe de la raison robotique phagocyta la science et l'art ; il ne reste au souffle de Dieu, pour atteindre nos âmes, qu'un seul trou (S.Weil) - la souffrance humaine. L'amour et la beauté y mesurent leur profondeur. « Dans l'art, la souffrance est la bienvenue » - Rostropovitch - « Страдание, в искусстве, - необходимо » - mais pour que la palette d'artiste soit complète, la félicité y est indispensable au même degré, elle y apporte la hauteur. | | | | |
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| souffrance | | | Souvent, la saignante évidence des épines nous laisse découvrir des roses secrètes ou naissantes. Un métier en perte de vitesse - collectionneur d'épines, arbiter elegantiae : « L'un ramasse des épines, l'autre - des roses » - « Hic spinas colligit, ille rosas ». | | | | |
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| souffrance | | | Que la paix d'âme est symptôme des sots est bien connu ; mais que la souffrance, sans rien apporter aux sens du bien ni du beau, rend plus intelligent est une observation constante et énigmatique. C'est à croire, que les ailes ne poussent que dans des plaies. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance nous rappelle l'existence de l'absolu, de ce qui ne subit pas la servile évolution de toutes choses soumises au temps impassible. C'est grâce à elle que l'homme redécouvre ses invariants au milieu de ses facettes de plus en plus robotisées et passagères. Et Tolstoï s'y trompe : « Le monde avance grâce à ceux qui souffrent » - « Мир движется вперёд благодаря тем, кто страдает », en prenant un mouvement intérieur pour mouvement extérieur. Le vrai monde, c'est à dire le beau et le palpitant, est immobile. | | | | |
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| souffrance | | | Le bon, le grand, le vrai réveillent des passions compréhensibles et cohérentes, mais le beau nous met dans un état paradoxal : « Le beau provoque la terreur, le vertige et un plaisir mêlé de douleur ; il entraîne loin du bien » - Plotin - le beau appartient au regard, et nous vivons trop de nos yeux sans vertige. Même le plaisir le plus raffiné naît des contraintes : « Il faut rechercher non pas tout le plaisir, mais celui qui vise le beau »* - Démocrite. | | | | |
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| souffrance | | | Le soi connu succombe au désespoir ; le soi inconnu se nourrit d'espérance. C'est à ce second soi que pense, peut-être, Kierkegaard : « Le péché : se trouvant devant Dieu dans l'état du désespoir, ne pas vouloir être soi ». Le vrai de l'esprit désavoue toute espérance ; le beau de l'âme neutralise tout désespoir. Et c'est dans la capacité de l'esprit de n'être soudain qu'âme, et de l'âme - de devenir spontanément esprit, que se résume la sagesse de la vie. Ce balancement produit la musique tragique de l'existence. | | | | |
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| souffrance | | | On est toujours tenté de prêter le pire destin à ce qui est sublime ; la beauté se prête mal à la plate béatitude. Un destin est tragique ou il n'est guère un destin. Les choses sans beauté n'ont pas de destin du tout, elles n'ont que les statistiques. Fleurir l'espace d'un matin ou gérer un cycle de vie. | | | | |
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| souffrance | | | Aujourd'hui, même dans les antichambres des cimetières règne la mécanique ; le douloureux, de compagnon naturel du bon et du beau, devint complice du hasard, gênant des carrières, mais imperméable aux mystères. « La souffrance est le lieu, où la vie devient vivante » - M.Henry. | | | | |
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| souffrance | | | Le mystère de notre origine (la terre cosmique ? l'air poétique ? l'eau biologique ?) apporte une certaine consolation à nos souffrances, mais notre avenir n'en a aucune : il n'est qu'une solution finale, avec le feu froid de nos cendres. Jadis, le souci du bon ou du beau nous arrachait aussi à la réalité trop transparente ; aujourd'hui, il ne nous reste plus que la souffrance, pour nous rappeler le mystère de la nature, dont nous faisons partie ; ce mystère est celui des naissances et des agonies, face à l'enchaînement mécanique de problèmes ou de solutions trop clairs. | | | | |
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| souffrance | | | L'homme étant frappé d'anémie de la grandeur, son premier besoin aurait dû être une noble palpitation, ayant pour fond la beauté ou la terreur. Et ce sont, respectivement, la vie et la mort qui s'y complètent. Mépriser la vie, comme mépriser la mort, sont des attitudes d'un sot repu ou d'une brute. | | | | |
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| souffrance | | | La science s'occupe de ce qui admet des solutions ; c'est autour de la langue et de la souffrance que se concentrent des problèmes, où toute solution reste illusoire et provisoire ; et ce sont ces deux domaines qui se livrent à la bonne philosophie, délivrant des métaphores et des consolations. Ce n'est pas le vrai que la philosophie y trouve, mais le bon et le beau. Ceux qui ne le comprennent pas diront avec Galilée : « Je préfère trouver le vrai d'une petite chose, plutôt que disserter des grands systèmes sans fondement » - « Preferisco trovare il vero di una cosa minima che dissertare dei massimi sistemi senza fondamenti » - les grandes choses valent par leurs cimes, les petites se contentent des racines. | | | | |
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| souffrance | | | Le beau et le terrible, sans pouvoir cohabiter, alternent, se succèdent et vivent de leur mutuelle attraction. Il est temps de peindre et temps de geindre ; si je cherche à faire les deux, je serai défiguré, « entaché de douleur, cette peste du beau » - Shakespeare - « stain'd with grief, - that's beauty's canker ». | | | | |
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| souffrance | | | Le premier souci de l'homme est d'être consolé, mais aucune consolation rationnelle ne survit à une grande souffrance. Seule une consolation esthétique ou poétique, c'est à dire s'attachant aux illusions ou aux rêves, est envisageable, et la réussir, c'est être doublement philosophe – irradier la pitié et le verbe. | | | | |
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| souffrance | | | Les plus belles des larmes nostalgiques, celles qui pleurent ce que j'avais réussi à garder inconnu, ce dont je n'avais jamais effleuré la surface, ce que je n'avais approché qu'à coups d'ailes. Ce qui était passé par mes mains, en revanche, pourra rester dans les archives de mon insignifiance. | | | | |
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| souffrance | | | Pourquoi le beau caresse l'œil et l'âme, comment le regard et l'esprit doivent combattre l'horreur – ces questions sont les sources premières de nos étonnements créateurs. Peu y importe la chronologie : « La philosophie devrait commencer non pas par l'étonnement, mais par l'effroi » - Nietzsche - « Philosophie muß nicht mit dem Erstaunen, sondern mit dem Erschrecken beginnen » - c'est la topologie qui compte. L'exclusive y est toutefois injuste : l'effroi doit venir de moi, et l'étonnement, surtout, - du monde. | | | | |
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| souffrance | | | Dès que j'élève ma maîtresse, mon regard ou mon espérance à une grande hauteur, en dehors des valeurs intelligibles, une inexplicable inquiétude ou même angoisse me prennent à la gorge. « Souffrir, c'est donner à quelque chose une attention suprême »** - Valéry. Le paradis, c'est peut-être la platitude de l'ordinaire ; et l'accès à la grande beauté mène à l'enfer. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation, cette visée centrale du prêtre et du philosophe, consiste à dévier le regard angoissé, fixé sur l'irréparable, vers une permanence quelconque, à laquelle on collera des étiquettes d'éternel, d'absolu, d'infini. Ce qui est curieux, c'est que les acceptions qu'attachent à ce jargon les religieux ou les écolarques sont incompatibles. Pourtant, le bien et la beauté, ces cordes on ne peut plus fragiles, soumises aux caprices et aux hasards, sont les seuls supports d'une véritable consolation. | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance : le Bien individuel ne trouvant plus de traductions ni en gestes ni en paroles ni en regard ; le Beau d'élite devenant insipide et perdant toute appétence ; le Vrai collectif étouffant toute illusion, toute consolation, tout rêve. Son contraire : l'assurance du bien, l'inertie du beau, la paix du vrai. | | | | |
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| souffrance | | | La vraie tragédie n'est ni dans l'éthique (la compassion du moralisateur Aristote), ni dans l'esthétique (le pathos de l'artiste Nietzsche), mais dans le mystique (la passion de notre soi inconnu, inspirateur et créateur d'espérances impossibles). | | | | |
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| souffrance | | | Notre soi se dépose dans trois domaines : hors de nous, sur notre épiderme, au fond de nous-mêmes. Le premier réceptacle reçoit le vrai (l'universel, la puissance), le deuxième – le beau (la création, la caresse ou la souffrance), le troisième – le bon (l'amour, la noblesse, la honte). | | | | |
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| souffrance | | | L'immortalité est une image trop bête, pour servir de consolation ; mais la foi en intensité du beau peut faire oublier la désarmante certitude du vrai. Cette intensité est au cœur de la métaphore de l'éternel retour, qui serait « un succédané de la croyance en immortalité » - Nietzsche - « ein Ersatz für den Unsterblichkeitsglauben ». | | | | |
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| souffrance | | | Pour un poète, l'enfer c'est : le monde perçu comme un bruit mécanique, en absence de musique organique ; le bon et le beau, jugés d'après la sourde pesanteur des actes et des prix et non pas des valeurs et des grâces. | | | | |
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| souffrance | | | Plus une chose est dramatique, plus facilement naissent les métaphores qui la cernent. Je connais une seule exception à cette règle – la mort. L'horreur en mouvement permet un glissement vers une beauté tragique, mais l'horreur figée glace toute imagination. Et la vraie, la terrible solitude est la dissipation de toute métaphore et le plongeon dans un néant immobile : « Être seul, c'est s'entraîner à la mort »* - Céline. | | | | |
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| souffrance | | | Je prends toutes les manifestations de mon âme – la souffrance, la beauté, l'amour, le mystère, le rêve – et j'arrive à cette merveilleuse et terrible certitude – impossible de les séparer de mon corps ! La perspective de l'extinction de mon âme, après l'appui sur l'interrupteur de ma rate, - et je ne connaîtrai d'autre immortalité que celle d'un instant d'abandon, d'yeux fermés et de désirs ouverts. | | | | |
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| souffrance | | | Je suis un Janus, avec une face côté âme et l'autre côté esprit ; et la mélancolie naît du contraste entre elles. L'âme vit dans une musique, où l'harmonie du bien enveloppe la mélodie du beau et l'intensité du noble ; l'esprit, lui, développe du bruit autour des mots, des images, des idées, qui terminent leur parcours dans la platitude des actes, à l'opposé de la hauteur, dans laquelle trouvent refuge les rêves de l'âme. | | | | |
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| souffrance | | | Le pays de la raison et du sentiment est traversé par trois sortes de chemins : ceux du vrai, animés par les destinations, qui, irrémédiablement, porteront le nom de désespoir ; ceux du bien et du beau, vivant des commencements ou des parcours, débouchant sur les ruines ou les impasses, mais accueillant l'espérance. L'espérance – la fragilité du beau ou du bon triomphant de la solidité du vrai. | | | | |
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| souffrance | | | De la perspective finie de l'esprit au sentiment infini de l'âme : l'horreur n'est pas un agrandissement du chagrin, mais une limite de l'amour ou du beau ; l'espérance n'est pas une sublimation du désir, mais une enveloppe du désespoir ; la création n'est pas un sens du travail conscient, mais une folie ou une foi aveugles. | | | | |
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| souffrance | | | Consoler, ce n'est pas remplir le vide, laissé par une perte. Consoler, c'est créer du sacré, en traçant une telle frontière dans la conscience, que l'horreur irréversible et la beauté incontestable se trouvent côte-à-côte, du même côté, face à l'indifférent ou à l'inconsolable. La consolation, c'est une grande fraternité dans l'intemporel. | | | | |
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| souffrance | | | L'espoir d'un idéaliste, ce n'est pas une attente, c'est une résignation à la beauté. Le désespoir d'un matérialiste, c'en est une révolte ratée. | | | | |
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| souffrance | | | La philosophie est possible parce que l'angoisse ou la sérénité, chez la même personne, ont besoin d'embellissement, et l'intelligence leur propose des ressources comparables. C'est dans l'âme que se trouve le meilleur sismographe : « La philosophie est la culture de l'âme » - Cicéron - « Cultura animi philosophia est », que Heidegger voulut profaner avec son souci de l'être. | | | | |
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| souffrance | | | La vie heureuse, dont prétend s'occuper une philosophie hédoniste, n'est pas à portée des discours. Si le verbe fut élu, pour y placer une part du divin, la vie humaine alors ne serait faite que pour aboutir à un beau livre (aboutissement verbal, mais qui devrait s'interdire d'aboutir !). Tout autre aboutissement est soit banal (force ou chance) soit épouvantable (beauté ou amour). Le Verbe essaya de s'incarner en un corps (son porte-parole minaudant : « Jouis ! » devant une impuissante d'amour) ou en un livre (le même jouvenceau gouailleur : « Lis ! » sous le nez d'un puissant analphabète) - deux désastres d'une sagesse, infidèle à sa hauteur. | | | | |
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| souffrance | | | Tous, jusqu'au dernier des imbéciles, voient les horreurs de ce monde ; très peu, même chez les têtes bien faites, voient sa magnificence. | | | | |
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| souffrance | | | Jadis, une beauté te bouleversa et fit battre ton cœur ; c’est elle qui sera, un jour, source de ta tragédie inévitable, le jour, où aucune ardeur ne naîtra plus de ton regard sur cette beauté. (Re)trouver de la beauté, dans la tragédie même, s’appelle consolation. | | | | |
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| souffrance | | | Tu prônes un dynamisme – un désespoir aigu t'attend ; tu prêches une abstinence – t'attend un désespoir obtus. La plus noble fonction de la volonté consiste à entretenir l'espérance, celle qui croit, que le bon et le beau ne sont pas dus au hasard, en absence du sacré. L'espérance n'est que croyance, tandis que le désespoir ne vient que de l'absence de preuves, une raison indigne, pour un philosophe. | | | | |
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| souffrance | | | Débarrassée de toutes les élucubrations de l'au-delà ou de la paix d'âme recherchée, la notion, chrétienne ou bouddhiste, de salut rejoint ma consolation, cette chimère provisoire, sauvant nos hauteurs de chutes, dont nous menace la souffrance. Le vrai est impuissant là où le bon et le beau font tendre nos meilleures cordes. | | | | |
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| souffrance | | | La terreur, inévitablement, s'invite à toute fête de la beauté, puisque tout créateur a sous les yeux le beau miracle de l'engendrement et la banalité horrible de la mort. | | | | |
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| souffrance | | | A besoin de salut ce qui porte en soi la honte et sa propre non-connaissance, c'est à dire ce qui est vivant et vulnérable. Mais ce monde robotisé et bien-portant n'a besoin d'être sauvé ni par la beauté (Dostoïevsky) ni par la souffrance (Faulkner). | | | | |
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| souffrance | | | La beauté sans puissance et la puissance sans beauté, voilà ce qui nous éclaire sur l'origine de l'angoisse des artistes ou de la paix d'âme des managers et techniciens. | | | | |
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| souffrance | | | Tout désir comporte de la souffrance ; mais sans le désir, notre indifférence ne serait entourée que d'objets. Et comment doit-on appeler l'homme, resté, en absence d'élans, dans la seule compagnie des objets ? - robot ! Le robot humain, moins les algorithmes savants, s'appellerait bouddhiste, adepte du vide apaisant : « Aucun objet ne vaut qu'on le désire ». Quand on a le désir, bon ou beau, l'objet, même inexistant, se présenterait à ton cœur ou à ton âme, quoi qu'en pensent les Tibétains ou les phénoménologues. | | | | |
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| souffrance | | | Quand l'esprit est en feu, ou l'âme pratique un sang-froid, le chaos mental ou la détresse morale seront au rendez-vous. La beauté, ou le bonheur, naissent de « froids regards de l'esprit et d'exaspérantes observations de l'âme » - Pouchkine - « Ума холодных наблюдений и сердца горестных замет ». Heureusement, on peut compter sur la chaleur intérieure de l'âme et sur l'espérance extérieure de l'esprit, pour que l'âme ait son regard, et l'esprit – ses notes. L'esprit verra au-delà des formules, et l'âme - au-delà des notules. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation rationnelle ne peut être que bêtise, cécité ou lâcheté. La raison cohérente aboutit inévitablement au désespoir et à l'hystérie, face à l'horreur de notre anéantissement. La bonne consolation agit contre la raison, mais s'en sert comme d'un outil : c'est la raison qui nous rend fidèles au Bien mystérieux et intraduisible, et c'est encore la raison qui nous fait sacrifier l'éthique transparente à l'obscure esthétique, - deux sources de consolations. | | | | |
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| souffrance | | | L'âme n'étant que l'esprit tourné vers l'infini, la consolation philosophique consiste à détourner l'esprit du fini, où tout est tragique et inconsolable, et à chercher à le transformer en âme, résignée à vénérer le Bien intraduisible et résolue à traduire le Beau insensé, ces seuls infinis indéniables. | | | | |
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| souffrance | | | Aucune volonté, aussi héroïque et déterminée soit-elle, ne peut me sauver de cette triple tragédie : le bien, disparaissant derrière le bas horizon de l'action, le beau, chutant du haut firmament du rêve, le vrai, expulsé de la profondeur et affleurant à la platitude. Quand l'esprit et les bras s'avouent leur impuissance, doit apparaître l'âme, la consolation d'une tragédie assumée. Quand ils continuent de s'agiter, la tragédie devient vaudeville. | | | | |
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| souffrance | | | La jeunesse – un désespoir, net et plat, et une foi en progrès (sur un axe de valeurs, nouvelles avancées des bonnes extrémités, face aux mauvaises) ; la maturité – une espérance, vague et noble, et une maîtrise de l'éternel retour du même (l'art, devenant vie, voue la même intensité aux axes entiers). La vaste éthique cédant le pas à l'esthétique profonde et à la haute mystique. | | | | |
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| souffrance | | | L'âme romantique, l'éros ou la solitude me font expérimenter des formes pathétiques d'une petite mort, d'une mort théâtrale. Mais ce n'est ni en spectateur ni en acteur ni même en réalisateur que je dois affronter la vraie mort, mais en dramaturge : la beauté de la pièce de la vie me consolant devant la tombée du rideau. | | | | |
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| souffrance | | | Spinoza et Leibniz se rangent du côté du bonheur et de la joie, Schopenhauer et Kierkegaard – du côté de la souffrance et du désespoir, Heidegger et Cioran – du côté de l’ennui et de l’extase, mais seul Nietzsche parvient à joindre ces deux bouts, que couronne l'intensité de la vie et de l'art, l'éthique cédant place à l'esthétique. Le fond de la vie est bien animé par le bien, mais c'est le beau qui en crée la forme - l'art. | | | | |
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| souffrance | | | La tragédie ne peut pas se dérouler en-dehors de l'éthique, mais son advenue, à partir des faits ou des idées neutres, à la métaphore vivifiante, se réalise grâce à l'acceptation, par l'esthétique, – de la présence déprimante de valeurs horribles sur l'axe du beau. « Où tu dis oui à l'horrible comme antithèse indispensable mais inhérente du beau, là est la tragédie » - Heidegger - « Tragödie ist dort, wo das Furchtbare als der zum Schönen gehörige innere Gegensatz bejaht wird ». | | | | |
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| souffrance | | | La souffrance me rend plus sensible au vague appel du Bien ; mes mots-échos, au début nus et naïfs, se mettent à rechercher des habits de la Beauté. C'est ainsi que se produit la fusion entre la vie et l'art, dont le Bien restera la victime muette d'un triomphe de la Beauté, préparé par une souffrance. Ce chemin fut parcouru par Hölderlin, Dostoïevsky et Nietzsche. | | | | |
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| souffrance | | | Mes rapports avec le beau : c'est comme Roméo ratant son coup, se réveillant, détraqué, l'estomac en folie, eczémateux, grimace hideuse au visage et bredouillant le nom de Juliette devant des infirmiers hilares et vigilants. | | | | |
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| souffrance | | | L’espérance métaphysique, la seule dont j’y parle, devient vraiment belle, quand elle est flanquée d’un désespoir parfaitement physique et touchant les valeurs nobles mais irrécupérables. C’est lorsque aucun appui ne permet plus de projeter la moindre étincelle sur un avenir sans issue, donc lorsque seul un nihilisme intérieur, gratuit et irresponsable, offre ses ressources à ma musique et, d’une noirceur extérieure, laisse surgir une douceur illisible, c’est alors que l’espérance se fraternise avec mon angoisse, se fait consolation et m’assure que mes palpitations, perdues pour les yeux et l’esprit, portent un sens pour l’âme, au-dessus des faits, des calculs et même des passions. Cette espérance ne prétend sur aucune profondeur humaine, elle est dans une hauteur divine, inhabitable. | | | | |
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| souffrance | | | Celui qui n’a pas besoin de consolation est mouton ou robot. Comme l’est celui qui ne vibre pas à la vue de la beauté divine de notre planète. « Une consolation, venant de l’harmonie du monde, m’indigne » - Berdiaev - « Утешения мировой гармонии вызывали во мне возмущение ». L’indignation, comme toute négation, est la forme la plus banale du conformisme moderne. | | | | |
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| souffrance | | | La sensibilité poétique nous fait réfléchir sur l'invariant absolu de notre existence – la trajectoire tragique de tous nos beaux élans, qu'ils soient sentimentaux, intellectuels ou artistiques. Sur tous les chemins, arrive un instant, quand aucune volonté, aucun courage, aucune action ne parviennent plus à nous libérer de l'écrasante sensation d'écroulement, épuisement, exténuation, aplatissement. Ce qui est le plus dramatique, dans ces cas, c'est que l'esprit comprenne et approuve cet abattement, lui trouvant d'irréfutables raisons. Nous ne pouvons y compter que sur l'âme – tâtonnante, irrationnelle, capitularde – mais noble. Sans lever les yeux, elle nous fera redresser le regard. Sans réfuter le désespoir présent et passé, elle nous inonde d'espérances … intemporelles. Le vrai ne portant plus que la pesanteur, c'est au Bien intraduisible et au Beau incompréhensible de nous apporter la grâce. | | | | |
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| souffrance | | | Derrière l’espérance, telle que je la conçois, il n’y a ni paradis, ni redressement de tête, ni réparation des torts, ni aplatissement des routes – il n’y a qu’un regard, attendri, désespéré, éternel - sur le Bien irréalisable et sur la Beauté incompréhensible – regard qui va s’éteindre, mais dont les ombres de ma création veulent prolonger la bouleversante lumière du Créateur, qui m’avait accompagné dans cette vie terrible mais merveilleuse. Le Non n’exprime que ma rancune terrestre, le Oui témoigne de ma vénération céleste. | | | | |
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| souffrance | | | D’innombrables horreurs, dans la nature ou dans la morale, et qu’on peut énumérer sans peine et à l’infini, résultent dans deux attitudes types : soit on s’effarouche et maudit la Création divine et l’on est homme du ressentiment, soit on trouve une consolation dans la création humaine, où le Beau s’émancipe du Bon et résume en soi l’essence du monde et l’on est homme de l’acquiescement. | | | | |
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| souffrance | | | La recherche de consolations, à travers ses propres abstractions métaphoriques, - telle est la vocation philosophique. Les philosophes attitrés en sont dépourvus et pratiquent deux ennuis professoraux : remâcher les discours des anciens ou afficher la passion de la vie, qui s’opposerait aux abstractions de l’esprit. Mais leur vie est celle des rats de bibliothèque contractuels. La belle vie ne ressort que sous la plume du poète et, en particulier, du philosophe. Les non-poètes ne devraient jamais entrer dans les cavernes des philosophes. | | | | |
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| souffrance | | | La tragédie du Bien – l’élan, ne touchant aucune cible ; la tragédie du Beau – l’élan, perdant de sa hauteur, la chute. La plus vivable des tragédies est celle du Vrai – l’élan, dont on vient de découvrir la source, l’inertie. | | | | |
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| souffrance | | | Le bonheur, c’est un regard apaisé sur le Bien gratuit ou sur le Beau si cher. Mais l’angoisse trouble ce regard, et la raison crée, fatalement, cette angoisse. Si tu cherches le bonheur, fais donc taire la lourde raison, fais parler le rêve léger, qui constitue la seule consolation humaine, bien que malhonnête, opaque, endormante – serait-elle divine ? | | | | |
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| souffrance | | | Je n’appellerais pas consolation les paroles de réconfort, au moment où la perte est déjà consommée. C’est l’affaiblissement de ma sensibilité, face au Beau se ternissant, au Bien se taisant, au Vrai se banalisant qui rend urgente une consolation. Cette éphémère consolation me placerait aux extrémités inaccessibles - à la hauteur de la création ou à la profondeur du créé. La consolation – la vivacité de l’élan, même en absence de cibles et d’armes. | | | | |
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| souffrance | | | La consolation ne peut être que tragique : par la beauté d’un rêve faire triompher l’âme noble sur l’impitoyable esprit, la vérité métaphorique l’emportant sur la vérité mécanique. « La vérité est noble, et l’image qui la révèle, c’est la tragédie » - R.Char. | | | | |
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| souffrance | | | Avoir sous les yeux l’horrible et chercher à le neutraliser par le beau est l’une des tâches de la consolation philosophique. En sens inverse, la poésie s’enivre du beau, sans se dégriser par l’horrible qui en surgit. « Le beau n'est qu'un seuil du terrible » - Rilke - « Das Schöne ist nichts als des Schrecklichen Anfang ». Ou R.Char : « La beauté traverse notre champ radieux et l’allume de notre gerbe de ténèbres ». | | | | |
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| souffrance | | | Le Beau n’a pas d’alliés : le Vrai est prosaïque et le Bien n’est qu’un fond divin sans forme humanisable. Cette solitude provoque une terreur, qu’il faut domestiquer, pour devenir artiste. « L'épouvante est le propre de l'impression produite par la beauté » - Leopardi - « È proprio della impressione che fa la bellezza – lo spaventare ». Heidegger inverse la chronologie : « terreur secrète devant tout commencement » - « geheime Furchtbarkeit vor der Gestalt alles Anfänglichen », ce que notre époque semble justifier : « Il n'y a plus de beauté que dans le regard, qui va à l'horrible » - Adorno - « es ist keine Schönheit mehr außer in dem Blick, der aufs Grauen geht ». | | | | |
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| souffrance | | | Le salut : une conscience tranquille, une paisible résignation, une lumière sans tache – toute recherche de ces béatitudes ne peut être que sotte. À son opposé – la consolation : la Vérité des glaces et des ombres, dans l’âme trouble, face aux caresses - souvenirs de la chaleur du Bien introuvable ou étincelles tremblantes du Beau réinventé, réanimé. | | | | |
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| souffrance | | | Sous consolation, j’entends l’accord harmonieux entre le mystère lointain du Bien et du Beau, face au problème du Vrai proche et écrasant. Mais il est possible, qu’une autre puisse consister à apprendre à vivre du rire ignorant les pleurs. « L’art sera le rire de l’intelligence, comme il fut chez Platon, Mozart, Stendhal » - G.Steiner - « Art will be the laughter of intelligence, as it is in Plato, in Mozart, in Stendhal » - mais laissons tomber l’intelligence… | | | | |
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| souffrance | | | Non seulement la hauteur de ton regard ne peut pas se substituer à la surface, sur laquelle se peindront tes tableaux, mais, en plus, une terreur mélancolique affleurera d’en-dessous de tes tableaux. « Pas de belles surfaces sans horrible profondeur » - Nietzsche - « es gibt keine schöne Fläche ohne schreckliche Tiefe ». C'est à Macduff (« Horror, horror, horror, tongue cannot name thee ») que répond Hamlet (« words, words, words ») ; et cette mise au même niveau ne date pas d'hier : « Hadès est le même que Dionysos » - Héraclite. Pégase est né du sang de Méduse. | | | | |
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| souffrance | | | L’esprit scrute la vie ; l’âme et le cœur sculptent le rêve. L’esprit s’occupe surtout du Vrai ; l’âme et le cœur se fient au Bien et au Beau. Le Vrai vital nous conduit inexorablement vers le désespoir ; le Bien et le Beau inventent des espérances. « Constater dans la vie une mélancolie incurable, c’est achever ce qui te reste de ton soi » - Chestov - « Обнаружить в жизни безысходную тоску значит добить себя ». Le soi connu est un Sphinx, qui renaît dans le feu mélancolique que déclenche le rêve du soi inconnu. | | | | |
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| souffrance | | | La vie, c’est l’action et les yeux ; le rêve, c’est l’abandon et le regard. Dans la vie on souffre ; dans le rêve on se console. « Ascèse et non berceuse : telle est la vie morale » - Jankelevitch. Laissons l’ascèse à la vie, cherchons la consolation dans la berceuse du rêve à naître, rêve plutôt esthétique que moral. | | | | |
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| souffrance | | | Plus le spectacle du monde, perçu par tes yeux, est joyeux, plus mélancolique est la musique dont ton regard accompagne ce spectacle. Le Beau voisine avec l’horrible, et le joyeux – avec le mélancolique. D’où le devoir de l’artiste d’être homme de l’axe et non pas de la valeur. | | | | |
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| souffrance | | | Une belle, bien qu’éphémère, espérance t’ouvre les portes d’un paradis, qu’il soit artificiel ou authentique. On sait, devant quelle entrée Dante invite à déposer toute espérance, même bien calculée. Ne pas espérer, c’est ne pas/plus savoir aimer. | | | | |
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| souffrance | | | Pour une tragédie, le conflit est une trame trop commune, facile et simple ; les crépuscules de la Beauté en sont une grande et belle ! C’est pourquoi Tchékhov est le plus grand tragédien. | | | | |
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| souffrance | | | La plus grande liberté consiste en indépendance, vis-à-vis de l’esprit, - du cœur ou de l’âme. Du Bien ou du Beau, vis-à-vis du Vrai. Et donc, cette liberté doit apporter de la consolation et non pas des blessures ou des amertumes. Le philosophe de la liberté, Berdiaev, s’y trompe lourdement : « La liberté apporte la souffrance et une vie tragique » - « Свобода порождает страдание и трагизм жизни ». C’est la vérité, ce produit irréfutable de l’esprit, qui amène ces calamités, qu’adoucissent le cœur ou l’âme. | | | | |
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| souffrance | | | Pour ne pas craindre la mort, il faut mépriser la vie ; mais la vie est un miracle admirable ! Seuls les indifférents à la beauté et aux mystères peuvent garder la tête froide face à l’horreur ardente du néant. | | | | |
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| souffrance | | | Par tes incantations aléatoires, éblouissements volontaires ou extases excitantes, tu peux arracher quelques consolations à une vie ou un rêve qui se fanent, mais tu n’arriveras jamais à adoucir le souvenir tragique de leur beauté originaire. « Aucune prière ne fera revenir une beauté sur le déclin » - Nabokov - « Не удержать тающей красоты никакими молитвами ». | | | | |
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| souffrance | | | Une belle mélancolie accompagne plus souvent les fleurs qui montent que les feuilles qui tombent. | | | | |
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| souffrance | | | La foi en rêve et la patience en vie – deux conditions d’une consolation, appuyé sur un mystère, inexistant et beau, et sur un réel, horrible et flagrant. La musique, souvent, répond à ces exigences. « De la patience et de la foi – et l’inspiration se donnera à celui qui aura surmonté son chagrin » - Tchaïkovsky - « Нужно терпеть и верить, и вдохновение явится тому, кто сумел победить своё нерасположение ». | | | | |
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| souffrance | | | De prime abord, on s’imagine que la musique ou la passion devraient servir la cause de la joie ; or, on constate que, lorsqu’elles sont grandes et belles, une mélancolie en constitue le noyau, le sens et le but. | | | | |
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| souffrance | | | Une grande beauté te promet le bonheur, ensuite te saisit d’angoisse et enfin te fige dans la tragédie. C’est pourquoi il faut te contenter de promesses impossibles, d’espérances inventés, de commencements. | | | | |
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| souffrance | | | Nos pensées et nos actes sont loin de rejoindre l’infinie beauté du monde ; nous ne participons à celle-ci que par nos rêves, toujours mortels, toujours à fins tragiques. « On ne peut pas préserver la beauté, et c’est la seule affliction du monde »** - Nabokov - « Красоту нельзя удержать, и в этом единственная печаль мира ». | | | | |
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| souffrance | | | La beauté qu’offre la nature, ou la gloire, que t’offre la société, peuvent faire redresser ta tête, mais non pas ton cœur, où résident tes rêves faiblissants. Les cœurs fragiles ne sont consolés que par les âmes agiles. | | | | |
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| souffrance | | | La tragédie classique : le mal triomphe du bien ; la tragédie dostoïevskienne : le mal se faufile dans toute œuvre du bien. Vinrent, enfin, Nietzsche et Tchékhov, pour se mettre au-delà du bien et du mal, et placer le tragique non pas dans l’éthique mais dans l’esthétique. « Vous, spectres de ma jeunesse ! Vous, tous les regards d’amour, regards divins ! Ah, comme votre mort fut si soudaine ! »** - Nietzsche - « Oh ihr, meiner Jugend Erscheinungen ! Oh, ihr Blicke der Liebe alle, ihr göttlichen Augenblicke ! Wie starbt ihr mir so schnell ! ». | | | | |
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| souffrance | | | Avec tes souvenirs nostalgiques, deux démarches respectables : les ensevelir pompeusement ou les embellir humblement – se désoler ou se consoler. | | | | |
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| souffrance | | | Taedium vitae finira par éteindre toutes les lumières, toujours communes, de ton esprit ; gaudium somniorum embellira les ombres, toujours uniques, de ton âme. | | | | |
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| souffrance | | | Par ses caresses, la belle Hélène, la reine, ravit l’âme au premier Faust (celui de Ch.Marlowe), et l’on y découvre une vraie tragédie – l’incapacité soudaine de rêver, d’être artiste. La rustique Marguerite du second Faust (celui de Goethe) lui évite la tragédie, en le vouant à la banalité de l’éternité et du mal réels. | | | | |
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| souffrance | | | Ta leçon d’humilité : imagine que tous aient, de nouveau, une âme, que tous se rappellent leurs rêves d’antan, que tous en ressentent les crépuscules menaçantes. Alors, tous pourraient-ils revendiquer l’état tragique ? Une minorité d’antan, étant rejointe par une majorité nouvelle, changerait le fusil d’épaule, en ne voyant dans leur existence qu’une comédie béate ! Peut-être, non seulement le beau doit être rare, mais le tragique aussi… | | | | |
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| souffrance | | | Quand une larme mélancolique te fait ressentir la sécheresse ambiante, c’est un bon moment pour chercher une espérance, qui élèverait ta larme et embellirait ta mélancolie. | | | | |
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| introduction vérité | | | VÉRITÉ : Aucune bannière ne rameuta autant de zélateurs dévoués que celle de la vérité. Et aucune meute ne fut aussi dense en imbéciles. Impuissants en beauté, impénétrables au mystère, incapables de bonté, ils se rabattent tous sur la vérité, vaste cloaque, où des vérités éternelles sont broyées en compagnie des vérités de ce jour. De timides ou de fiers mensonges, qui constituaient, jadis, l'essence de la poésie et du rêve, sont traqués par des nettoyeurs de la cité. Les camps de rééducation recrachent des procès-verbaux de réussites. | | | | |
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| chœur vérité | | | NOBLESSE : Énoncer ou taire les vérités, en fonction d'un goût désintéressé plutôt que d'un calcul mécanique, telle est l'attitude aristocratique. Rehausser et soigner le vrai et le beau, tenir en laisse la fausseté et la laideur. La vraie noblesse se manifeste et dans l'attachement à une vérité délétère et dans le détachement d'un mensonge profitable. | | | | |
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| chœur vérité | | | INTELLIGENCE : Savoir falsifier toute vérité est signe d'intelligence. L'intelligence supérieure est de fabriquer un langage rendant cette falsification - automatique. Tout ce qui touche à la vérité peut être câblé dans le cerveau des hommes. La grande menace serait, que le beau se réduise, lui aussi, à quelques branchements de veines ou d'aortes. | | | | |
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| chœur vérité | | | RUSSIE : En Russie, on n'adhère au vrai que s'il est beau et, surtout, juste. On cherche, aujourd'hui, quelque chose de séduisant et vrai dans l'économie de marché, pour l'épouser, la tête en feu, au lieu de l'approcher avec un bon portefeuilles et de bons outils de calcul. Tomber sous le charme d'une vérité désintéressée - un vieux rêve russe. | | | | |
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| chœur vérité | | | BIEN : L'un de ces beaux mensonges pourchassés par de grises vérités est le bien. J'ai peur qu'il ne se relèvera plus après les coups, que lui administra la démocratie, avec son culte de la responsabilité. Aujourd'hui, on ne doit son malheur qu'à sa propre erreur d'aiguillage ; plus de mains secourables dans des voies sans issue. | | | | |
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| chœur vérité | | | HOMMES : La véritable merveille des vérités des hommes est qu'elles se retrouvent dans la nature, sans que l'on comprenne pourquoi. Mais ce qui est beau sur papier est rarement envoûtant en réalité. Le sang et le verbe s'évitent ; dans des échanges humains, seules s'épanouissent les formules lucratives et réductibles. | | | | |
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| vérité | | | Deux activités nobles : rendre belles (donc mortelles) les vérités, rendre vraie (donc tarée) la beauté. | | | | |
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| vérité | | | C'est le peu de don pour la production de beautés qui oblige la plupart des sourds-muets à adopter le ton de marchand de vérités. | | | | |
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| vérité | | | La distance entre le vrai et le faux peut se mesurer en unités lexicales, syntaxiques, sémantiques ou pragmatiques. Plus on la réduit à la lettre (au lexique donc), plus on a de l'esprit. Une vérité est belle, lorsqu'elle résiste aux substitutions congruentes, radicales et délicates, de ses termes. Gödel montra une belle différence entre ce qui est sémantiquement vrai et ce qui est syntaxiquement démontrable, tandis qu'en Intelligence Artificielle les deux sont équivalents. | | | | |
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| vérité | | | La beauté qui ment, c'est toute beauté qui dévoile sa source et, par-là, tarit. | | | | |
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| vérité | | | Dans le vrai, le langage est l'outil, et la représentation – la matière ; dans le beau, c'est l'inverse. Et puisque dans les jugements de valeur doit dominer la matière, le beau surclasse le vrai. L'outil est la maîtrise des buts collectifs, et la matière est la noblesse des contraintes personnelles. | | | | |
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| vérité | | | Les transcendantaux : le Bien, le Beau et le Logique. Mais ni les bonnes actions, ni les beaux objets ni les vérités ne le sont pas. Le Vrai ne quitte presque pas le domaine langagier, effleure à peine le conceptuel et ignore le réel. Le Bon ne loge que dans l'âme, se tait ou se profane dans le réel et se chante ou se rehausse dans le langagier. | | | | |
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| vérité | | | La philosophie peut prétendre aux facettes esthétique, éthique, mystique, mais nullement - à la véridique. Mieux, la connaissance philosophique n'existe pas, bien que la philosophie de la connaissance soit vaste et féconde. La vérité naît entre le langage et le modèle, tandis que la philosophie est dédiée à la relation entre le modèle et la réalité. | | | | |
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| vérité | | | Plus je deviens plat et inexpressif et plus je me rapproche du vrai et du juste. Le torve et l'ampoulé m'en éloignent, mais rendent plus sensible au beau et au langage. | | | | |
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| vérité | | | Ce n'est pas l'appétit de la force qui les pousse à aimer la vérité, mais l'inappétence du beau et l'impuissance du bon. | | | | |
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| vérité | | | L'innéité est faite du chaud chaos du bien et du beau, que scrute, recueilli, un esprit inarticulé. C'est le vrai, toujours articulé, qui marque l'extériorité sans aucune attribution thermique. Dire : « la vérité est intériorité » (Kierkegaard), c'est s'avouer incompétent en mystères. | | | | |
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| vérité | | | La beauté a besoin de monstration créatrice, la vérité - de démonstration calculatrice ; c'est pourquoi les deux nous désespèrent : la première - par verdeur (Valéry), la seconde - par laideur (Nietzsche). | | | | |
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| vérité | | | La production de vrai (Nietzsche - das Wahre hervorbringen) serait à l'origine de la volonté de puissance ; mais produire peut signifier aussi bien créer (la représentation) que prouver/comprendre (l'interprétation et le sens) ; mais Nietzsche ne voit que le second procédé. La reconnaissance de beau serait la seule véritable prérogative de la volonté de puissance, qui n'est pas une idée vitale, mais artistique. | | | | |
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| vérité | | | La poésie est un flux langagier rendant superflu le modèle sous-jacent, devant l'évidence du beau, qui en est la fin ; la philosophie est la création de modèles, face à un langage, rendant vraies et enracinées ses métaphores ; et c'est à partir du langage poétique que le chemin en est le plus profond, car les métaphores poétiques sont les plus hautes. « Le poète enveloppe la vérité d'images, qu'il offre ainsi au regard pour (é)preuve »** - Heidegger - « Der Dichter verhüllt die Wahrheit in das Bild und schenkt sie so dem Blick zur Bewahrung » - le regard, gardien de vérités (dans wahr, il y de la garde et de la vérité !), dans la demeure de l'être, édifiée en mots, - beau tableau ! | | | | |
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| vérité | | | Les dogmatiques sont de trois espèces, en fonction du choix d'un terme de la triade - le vrai, le beau, le bon - tout en tentant de coller au terme central les attributs des deux autres ; les sophistes préconisent le haut, qui ennoblit, au même degré, et le beau et le bon et le vrai, et en constitue la seule passerelle. | | | | |
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| vérité | | | Aucune passerelle intéressante entre les sources du vrai, du beau ou du bon ; toute systématisation ne peut y amener que de l'ennui ; le grandiose ne s'y rend que par fragments. | | | | |
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| vérité | | | Si je ne m'intéresse qu'à la vérité, c'est à dire – aux solutions, je ne ferai que de la science. Mais si mon intérêt va jusqu'aux problèmes, c'est à dire au langage, ou, mieux, si je suis chatouillé par le goût des mystères, c'est à dire par la beauté symbolique, je tenterai de me vouer à la poésie ou à la philosophie. Les solutions sont possibles grâce aux systèmes, mais Wittgenstein : « Les systèmes sont exactement ce, sur quoi on ne peut pas parler » - « Die Systeme sind gerade das, wovon man nicht reden kann » - est complètement à côté de la plaque, puisque, au-dessus des systèmes, se bâtit le pouvoir philosophique et le discours poétique. Et l'on est obligé de se taire, si l'on ne maîtrise ni la philosophie ni la poésie. | | | | |
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| vérité | | | Les nigauds sont persuadés, que le Mal, dans le monde, vient de la mauvaise foi des orateurs ou de la mauvaise ouïe des auditeurs ; et, orgueilleux et dignes, ils se mettent en position de propagateurs ou défenseurs de la vérité, ignorée ou bafouée. Ils ne comprennent pas, que la part du vrai est la même, chez les salauds et chez les vertueux, et que les bons critères, qui déterminent notre place dans la société, sont : le talent (qui nous assure la complicité du beau), la force (qui nous permet de manipuler le vrai), la honte (qui nous met au contact du bon). | | | | |
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| vérité | | | La même naïveté, chez les candides et chez les écolâtres : le sens de l'existence serait de rester fidèle à quelques convictions acquises de haute lutte : « Il faut trouver une Idée vraie et ne jamais céder sur ses conséquences » - Badiou. Ils ne comprennent pas que : - les idées, en dehors de la science, ne valent rien sans métaphores ni élan (la chose n'y est vraie que si elle est belle ou bonne), - l'opiniâtreté est ridicule là où l'on cède à la musique, - le beau et le bon tirent non pas vers des déductions, mais vers des séductions. Toutefois, sans la hauteur, le dogmatisme et le relativisme se valent. | | | | |
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| vérité | | | L'Antiquité cultivait le beau, le Christianisme privilégiait le bon, la modernité se dévoue exclusivement au vrai. Mais le vrai, bientôt, sera entièrement confié à la machine ; que va faire l'homme ? - retourner au bien et à la beauté, ou devenir robot, à l'instar ou au service des machines ? | | | | |
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| vérité | | | Pour maintenir le vrai, la solution machiniste suffit ; pour préserver le bien, il suffit d'en garder le problème irrésolu au fond du cœur, sans convoquer les bras ; pour sauver le beau, il suffit de « cultiver le mystère, sans lequel aucune vraie beauté ne peut subsister »*** - L.Visconti - « coltivare il mistero, senza il quale non puó esserci la vera bellezza ». | | | | |
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| vérité | | | L'homme évolué est produit de la nature et de l'esprit ; la nature forme ses facettes du bon et du beau, et l'esprit le prépare à la liberté et à la vérité ; les saints et les artistes se reconnaissent par leur méfiance face à l'esprit, les héros et les sages - par leurs défis lancés à la nature ; paradoxalement, les premiers préservent le sacré organique, les seconds amènent le profane mécanique. | | | | |
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| vérité | | | L'intelligible peut être beau, sans passer par le sensible. Le sensible n'est vrai que par l'intelligible. Une fascination mutuelle à une distance infinie. | | | | |
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| vérité | | | Les philosophes croient que toute représentation est statique, tandis que toute réalité est un devenir ; mais le temps se modélise aujourd'hui avec la même facilité que d'autres catégories conceptuelles ; parler de vérité, dans la réalité ou dans la représentation, dans des sections du devenir appelées étants, ce sont désormais deux tâches comparables, et Heidegger : « Confondre le vrai et le représenté en tant qu'étant, est essentiellement fautif, si l'on les mesure à l'échelle du réel et du devenir » - « Das Wahre und im Vorstellen für seiend Gehaltene, am Wirklichen als dem Werdenden gemessen, ist wesenhaft irrig » - confond le vrai et l'être. Le vrai de l'être est métaphysique ; il réside dans le bien et le beau extramondains que ne révèle aucune intentionnalité intramondaine ; on est artiste avant d'avoir peint son premier tableau. | | | | |
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| vérité | | | Même une logique peut frôler la perfection et s'incorporer, ainsi, à la réalité ; elle ne peut engendrer de monstres contre nature. Tout ce qui tend à être parfait a sa place dans la nature, qui est la perfection même ; et la logique, avec son harmonie, y a sa place, même si elle ignore le rythme, cette noble imperfection humaine, au même titre que des sacrifices ou fidélités. | | | | |
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| vérité | | | Non seulement la vérité n'a rien à voir avec le feu, elle n'a même de notion de distance : soit on la tient, soit on est incommensurable avec elle. On ne peut ni s'en approcher ni n'en brûler : « Il faut vivre avec la vérité comme avec le feu : pas trop près, pour ne pas se brûler, pas trop loin, pour ne pas avoir froid » - Diogène Les âmes chevaleresques ou les esprits fraternels s'enflamment et se chauffent ailleurs, auprès du beau ou du bon. La vérité pourrait, éventuellement, servir de ressource alimentaire. | | | | |
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| vérité | | | La seule vérité crédible s'articule dans un univers fermé et immobile ; toute ouverture vers l'événement efface l'ancien langage et l'ancienne vérité, et nous ouvre, entre autres, à la beauté : « L'art est un devenir et advenir de la vérité »*** - Heidegger - « Die Kunst ist ein Werden und Geschehen der Wahrheit » ; le beau advient, le bon reste immobile. | | | | |
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| vérité | | | L'être et le devenir dans les transcendantaux : dans l'être, le vrai est antinomique du faux, le bien est affaire de noblesse, le beau est jugé par le goût arbitraire ; dans le devenir, de nouveaux langages préparent de nouvelles vérités, le bien se traduit en sacrifices, le beau est affaire de création. Tout cela pour dire, que les prises de position y sont absurdes ; la pose, plus artistique que scientifique ou philosophique, y est plus à sa place. En pertinence, l'intelligence y cède au talent. | | | | |
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| vérité | | | L'artiste s'attaque aux « X serait vrai ? ! » résistants et les cisèle avec le goût aigu des « Est-ce beau ? ». Le sot traîne des « X est beau ! » malléables et les fige et dévitalise avec un « Est-ce vrai ? » banal et sans tranchant. | | | | |
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| vérité | | | Pour être maître du vrai, l'intelligence suffit ; mais il faut plus que de l'intelligence, pour faire cohabiter le bien et le beau, - il faut de l'esprit, presque inutile dans le vrai. | | | | |
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| vérité | | | Toutes les demeures de leur vérité métaphysique étant facilement dévastées par l'ironie, il ne leur restera bientôt que la longévité. Cette pauvre vérité, qui n'appartient qu'au langage et que s'approprient doctement tous les métiers bien en vue, des métaphysiciens aux charpentiers. L'espérance de vie des mots fut toujours supérieure à celle des choses, c'est pourquoi la beauté survit à la vérité. | | | | |
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| vérité | | | Leurs véridiques robots doivent nous détourner de nos sirènes imaginaires. « Que le philosophe soit attaché non pas au style, qui vient du charmant bosquet des Muses, mais à celui de l'antre terrifiant, où la vérité se cache » - Pic de la Mirandole - « Quae philosopho fidem conciliabunt : si in genus dicendi appetens, quod non ex amoenis musarum silvis, sed ex horrendo fluxerit antro, in quo latitare veritatem ». En pratique, cet antre n'est pas plus terrifiant qu'une bibliothèque ou une caserne. En revanche, le style architectural préféré des Muses, et qu'orne bien leur bosquet, ce sont les ruines aux flambeaux, où l'on séduit avant qu'on ne déduise. | | | | |
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| vérité | | | Un immense mystère : pourquoi le vrai, dans la réalité, est si souvent mêlé au beau ? Au point, que la séduction par le réel est attribuée souvent au vrai et non seulement au beau, comme la déduction dans la représentation débouche si souvent sur le beau. La justesse de l'esprit se muant en caresse de l'âme. « La tentation est la sollicitation de la beauté, sans bonté ni vérité » - Jankelevitch – la tentation est une séduction aveugle. | | | | |
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| vérité | | | La beauté d'une formule en constitue la vérité esthétique. « Si je trouve une formule qui m'exprime, pour moi ce sera vrai » - Saint Exupéry. Pour être, également, logique, il manqueraient à cette vérité - une représentation conceptuelle, un analyseur linguistique, un démonstrateur logique, un interprète philosophique – le chemin est long. | | | | |
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| vérité | | | Écrire pour que le vrai ne le soit plus est une ambition minable (le seul but de l'écriture étant le beau), mais c'est un effet corrélatif incontournable de toute création : qu'on innove un langage ou qu'on produise de nouveaux modèles, la négation surgira, pour redessiner les nouvelles frontières du vrai, tout en dessinant la nouvelle source du beau. Mais faire le contraire, c'est à dire nier ce qui se nie soi-même, est plus naïf voire plus stérile. | | | | |
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| vérité | | | La monstration est l'art des philosophes et des poètes, le vrai n'y figurant qu'en tant qu'un élément décoratif, tandis que la démonstration est l'artisanat des autres, le beau et le bon n'y jouant qu'un rôle figuratif. « S'il n'y avait pas de vérités indémontrables, il n'y aurait pas de poésie » - Weidlé - « Если б не было недоказуемых истин, поэзия была бы не нужна ». | | | | |
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| vérité | | | L'amour, la beauté, la vérité – le mystère du cœur, le problème de l'âme, la solution de l'esprit – la noblesse, la création, l'intelligence. | | | | |
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| vérité | | | Une découverte que l'on fait trop tard : ne mènent à la vérité ou au bien que la platitude ou la chute ; l'ascension, ou la contre-plongée, ne promettent que le beau. | | | | |
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| vérité | | | Dans la question, le sage apprécie la part du vrai en puissance, dans la réponse - la part du beau atteint par le goût. Tandis que le sot imagine de belles questions, auxquelles la réponse apporte le vrai. | | | | |
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| vérité | | | C'est en soumettant un discours à l'épreuve par négation qu'on reconnaît un profond, un superficiel ou un hautain. La rigueur du premier rendrait la négation impossible ; la verbosité du deuxième admet la véracité simultanée de l'affirmation et de sa négation ; enfin, chez le troisième, la proposition niée serait sans noblesse. Je sais maintenant si je dois chercher le vrai, le bon ou le beau. | | | | |
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| vérité | | | Révolution dans le vrai, évolution dans le beau, involution dans le grand ! | | | | |
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| vérité | | | Dans les meilleures têtes philosophiques, le privilège des commencements exista de tous temps, mais il s'appuyait souvent sur de mauvaises prémisses : sur l'illusion de représentations univoques (idées ou substances) ou sur celle des interprétations aussi univoques (origines ou causes premières), la vaseuse vérité leur servant de point de mire. Ces démarches sont celles des sciences et non pas de la philosophie, qui devrait se dédier à la beauté, à la liberté, au rêve, toute vérité collatérale n'y étant que métaphorique. Le vrai commencement, c'est une belle et profonde forme, tendue vers la hauteur et refusant toute étendue causale. | | | | |
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| vérité | | | Il y a une vérité de fond (le sens) et une vérité de forme (la logique) ; le beau n'existe que dans la forme, et le bien – que dans le fond. On ne peut être consolé que par la forme, d'où la fonction bénéfique de l'art et la source surtout morale du désespoir – l'impossibilité de trouver une forme à ce qui est grand. | | | | |
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| vérité | | | L'éloquence ironique embellit l'austère logique. La logique, à son tour, est propice à réveiller l'éloquence muette de nos meilleures fibres. | | | | |
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| vérité | | | La vérité sans beauté s'appelle grisaille, c'est-à-dire indifférence. Il faut être féru du vrai au nom du beau ! | | | | |
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| vérité | | | Cynique : accepter le laid car vrai ; nihiliste : refuser le vrai car laid ; sceptique : refuser le beau car non vrai ; ironique : accepter le faux car beau. Mais le plus bête est le réaliste, qui appelle à être vrai, même si l'on est laid. Même si l'on prend la magie du réel pour la vérité, la laideur vient du nous, le je étant la beauté même : les choses vues ou faites, face au regard qui crée. | | | | |
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| vérité | | | La beauté est maîtresse du poète ; elle ne devrait se marier ni avec le vrai ni avec le bon. Les pitoyables idées platoniciennes devaient naître du mariage entre le beau et le vrai ; tandis le vrai mot, mot rédempteur, naît de la beauté, animée (couverte d'âme) ou visitée par le bon esprit. | | | | |
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| vérité | | | Quand ils deviennent stériles en formulation de contraintes, en audace de la création ou en invention de beautés, ils se mettent à proclamer leur attachement à la liberté, à la vérité, à la vie, ces valeurs-fantômes, réceptacles de platitudes. | | | | |
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| vérité | | | Tout ce qu'il y a de métaphysique chez l'homme naît des contraintes : la contrainte de la vérité (Aristote) est à l'origine des questions du philosophe, la contrainte du beau produit des réponses de l'artiste, la contrainte du bien nous entoure du silence de l'homme d'action. | | | | |
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| vérité | | | Kant prend les trois facettes de notre activité spirituelle - abstraire, vivre, juger – et les associe, respectivement, avec le vrai, le bon, le beau. Il serait plus noble de juger le vrai (pour lui trouver sa demeure – le langage), d'abstraire le bon (puisque intraduisible en actes) et de vivre le beau (car la plus noble vie, c'est l'art). | | | | |
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| vérité | | | L'âme ne peut ni ne doit fonder son essence sur la vérité, cette affaire des parcours et des finalités. L'âme est dans les commencements, mus par le bien et le beau. Elle n'a pas à intervenir dans les péripéties des vérités triomphantes ou déclinantes. « L'âme doit se baigner dans l'éther d'une substance unique, dans laquelle tout ce qu'on avait tenu pour vrai s'est écroulé » - Hegel - « Die Seele muß sich baden in dem Äther der einen Substanz, in der alles, was man für wahr gehalten hat, untergegangen ist » - ce sobre éther est toujours assez bas, il est dépourvu de tout arôme et ne sert qu'à aérer des machines poussiéreuses. En hauteur, on respire un autre éther, un éther enivrant, le bon ou le beau. | | | | |
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| vérité | | | Ce qui a le plus de valeur, en nous, échappe à toute évaluation logique. Comme une formule mathématique, dont la beauté ne se réduit pas aux preuves, et dans laquelle de beaux symboles font entrevoir de nobles inconnues. | | | | |
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| vérité | | | La vérité a ses havres, mais elle a aussi ses étoiles. Depuis qu'elle se débarrassa du dernier persécuteur, elle réside dans des quartiers chic, loin des houles et des monstres marins ; elle ne regarde le ciel que depuis ses résidences secondaires, où se bronzent les cœurs. Le ciel est abandonné à la beauté en panne. | | | | |
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| vérité | | | Le vrai, en tant qu'un des universaux médiévaux, coïncide avec le réel, avec le parfait, avec le pré-créé. Curieusement, c'est par des dyades, plutôt que par des triades, qu'on les perce le mieux : le bien, avec ses facettes de pitié et de justice, le beau, avec celles de création et de jouissance, le vrai, avec celles de représentation et d'interprétation, - le cœur, l'âme, l'esprit. Nous sommes des Ouverts, sur la première facette, et des Fermés – sur la seconde. Être un Ouvert, c'est accorder à l'inconnu la valeur de nos limites inaccessibles : le bien, net, mais intraduisible en langage des actes ; le beau, inspiré par un obscur idéal et répugnant aux choses mêmes ; le vrai, constatant la merveille de l'horloge et nous faisant nous agenouiller devant l'Horloger inconnu. Tout créateur finit par s'identifier avec ses facettes ouvertes. | | | | |
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| vérité | | | Une vérité peut être profonde, jamais - haute. Dès qu'une vérité prétend à la hauteur, elle devient un rêve, c'est à dire un mensonge, dans les coordonnées du langage courant. « Plus haute est une vérité, avec plus de précautions elle doit être manipulée ; autrement, elle devient instantanément lieu commun » - Gogol - « Чем истины выше, тем нужно быть осторожнее с ними : иначе они вдруг обратятся в общие места ». Les pensées, avant de devenir plates, peuvent être profondes ; la hauteur, elle, est réservée au bon et au beau, et si un vrai exalté s'y égare, c'est qu'il y fut porté par un bien fraternel ou par une beauté complice. | | | | |
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| vérité | | | La vérité, c'est l'habit décent sur un corps indécent, l'accommodation contemporaine entre savoir faire et savoir vivre. Créer de beaux habits ou chanter la beauté du corps appartient à l'art : « La vérité, qui ennoblie l'homme, ne se produit que par l'artiste » - Gorky - « Правду, украшающую человека, создают художники ». | | | | |
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| vérité | | | La paix d'âme ou le repos d'esprit sont deux calamités, que favorisent les vérités fixes : « Nous aimons tellement le repos d'esprit, que nous nous arrêtons à tout ce qui a quelque apparence de vérité » - J.Joubert. Vu sous cet angle, le contraire de la vérité serait la beauté ou la noblesse, qui nous promettent des extases, des fidélités ou des sacrifices, éprouvés hors toute raison prouvée. La beauté se montre et ne se démontre pas. La vérité assure les cadences, et la beauté – la musique. | | | | |
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| vérité | | | L'admirable répartition de tâches entre le soi inconnu et le soi connu, opérée par le Créateur : le premier est en charge du bon (ce mystère intraduisible ni en actes ni en mots), le second s'occupe du vrai (des solutions humaines validées). Entre ces deux tâches se trouve le beau (des problèmes, c'est à dire des mystères articulés dans un langage), dans lequel le premier est inspirateur et le second – créateur. | | | | |
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| vérité | | | Les attributs transcendantaux - le bon, le beau, le vrai - s'appliquent aussi bien à la représentation qu'à la réalité, ou plutôt à l'esprit du réel ; ces deux sphères, l'humain et le divin, n'ont ni les mêmes critères ni les mêmes sources ; le bon réel est dans la pitié, le bon humain - dans la honte ; le beau réel est dans la conception, le beau humain - dans la création ; enfin, le vrai réel est dans le mystère de l'harmonie, le vrai humain - dans des problèmes bien formulés et dans des solutions bien déduites. Le bon et le vrai représentatifs peuvent s'écarter largement de leur homologues réels ; dans le beau, ou bien le réel est entièrement absent, ou bien un accord profond doit exister entre eux - je ne crois ni en Charogne, ni en Finnegan's Wake, ni en Carré Noir ni en 4'33''. | | | | |
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| vérité | | | Est artiste celui qui a les moyens pour munir d'une même noblesse et d'une même intensité les axes entiers, dont celui de l'acquiescement ou du refus, de la vérité fixe ou de la vérité naissante. « Le Comment adoucit le Non, qui devient ainsi plus caressant qu'un Oui »*** - Jankelevitch – on croirait que la caresse serait au commencement non seulement du bon, mais aussi du beau. | | | | |
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| vérité | | | Les ennemis du vrai, du bon, du beau, contre lesquels pestent bêtement les philosophes, n'ont jamais existé, mais peu eurent assez de talent pour bien peindre l'arbitraire, le mal et l'horreur ; ce don se réduit à l'intensité des couleurs et des élans. | | | | |
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| vérité | | | Le soi inconnu s'approprie des axes métaphysiques entiers ; c'est le soi connu qui est dans le seul positif. « Ma cause n'est ni le vrai ni le bon ni le juste ni le libre, mais uniquement - le Mien »** - Stirner - « Meine Sache ist nicht das Wahre, Gute, Rechte, Freie, sondern allein das Meinige ». Si, par omission, je réservais au Mien le beau et le haut, je serais près du bon compte. | | | | |
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| vérité | | | Voir ou formuler le (vrai du) sens de la matière, de la vie, de l'esprit est une tâche humaine et qui sera bientôt à la portée des machines ; voir le miracle de la possibilité même du sens du bien et du beau, c'est croire en Dieu, s'élever jusqu'aux anges. | | | | |
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| vérité | | | La beauté du vrai se fonde sur sa rigueur, et celle du poétique – sur son déchaînement, - elles sont incompatibles. Le mathématicien crée une représentation subtile et formule la-dessus une hypothèse profonde, qu'il prouve élégamment – d'où la beauté mathématique. Le poète suggère, implicitement, une représentation mystérieuse et bâtit un chemin excitant vers des objets de celle-ci – d'où sa beauté vertigineuse. Et il est aberrant d'entendre parler d'identité de beauté entre la vérité du poème et le nihilisme du mathème (Badiou). | | | | |
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| vérité | | | Dans la peinture de nos tableaux intellectuels, notre palette, à côté du doute et de la certitude, comprend un troisième pinceau, l'invention de langages. Le doute s'occupe du bon, la certitude - du beau et les langages – du vrai. | | | | |
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| vérité | | | La pureté du bon ou du beau, c'est ce qui les rend indépendants de toute vérité ; mais la forme du vrai peut réveiller le sens du beau, et son fond - pousser vers le bon. C'est lorsque le beau s'intéresse au fond ou le bon s'occupe de la forme que l'impureté surgit. | | | | |
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| vérité | | | Trois voies royales d'accès au vrai : le langage, la représentation, l'interprétation. Quand on n'emprunte qu'une seule voie, la vérité, au bout, ne serait que désincarnée, muette ou mécanique. Et peu importe la largeur et l'importance de cette voie, sa force : « Le vrai n'est pas pour tout le monde, mais seulement pour les forts » - Heidegger - « Das Wahre ist nicht für jedermann, sondern nur für die Starken ». Bénie soit la Faiblesse, qui nous attire encore vers le Beau et attache au Bien ; le Vrai ne palpite plus et peut être laissé en pâture aux forts de ce jour, au milieu des machines. | | | | |
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| vérité | | | Si une proposition, à part sa valeur de vérité, est dépourvu de toute valeur esthétique et éthique, elle est un axiome, un constat, un théorème, elle ne mérite pas le titre de pensée, quelle que soit sa profondeur ou son importance. « Les catégories de la pensée ne sont pas le vrai et le faux, mais le noble et le vil, le haut et le bas »** - Deleuze. | | | | |
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| vérité | | | Le bien n'est ni dans la pensée ni dans les choses (le cœur en est la source, la demeure et le juge) ; le beau est également réparti entre la pensée et la chose (l'âme contenant un reflet fidèle du monde) ; le vrai est dans la pensée et non pas dans la chose (l'esprit ne sachant interpréter que ce qui s'articule dans un langage). | | | | |
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| vérité | | | Ce qui est nouveau est rarement faux ; ce qui est souvent faux est rarement nouveau. Comme fidélité et beauté, mutuellement exclusives, chez les femmes et dans les traductions poétiques. | | | | |
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| vérité | | | Opposer vérité à erreur - métier des sots ; vérité à vérité - métier des sages ; beauté à vérité - métier du poète. | | | | |
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| vérité | | | Le plus beau vrai est celui qui est invraisemblable. Trop de clarté y est signe d'impuissance : sans vertiges - « ce que l'on conçoit bien s'énonce clairement » - la tête n'est que mémoire. Seul l'arbitraire est indiscutable. Le vrai naît d'un algorithme banal, d'où est banni tout rythme vital. | | | | |
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| vérité | | | Si la punition du menteur est de ne pas être cru dans ses vérités, la punition du véridique est de ne pas susciter de foi. Les hommes, aujourd'hui, n'ont plus besoin de croire, persuadés, comme ils sont, de tenir la vérité au milieu de leurs foires. La foi naît dans un désert esthétique, dans un puits éthique, sur une montagne magique. | | | | |
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| vérité | | | Je passe, inévitablement, par la tentation du sophisme - un jour je me dirai : je prouve tout ce que je veux. Mais deux constats finissent par m'en éloigner : primo, quand à ma conviction s'ajoute mon adhésion, et la réalité, miraculeusement, s'y plie (aléthéia d'Aristote, adaequatio rei et intellectus de St-Augustin et d'Averroès, verum et factum reciprocantur de G.B.Vico, l'harmonie préétablie dans l'âme entre la représentation et l'objet de Leibniz, ce qui est rationnel est réel de Hegel - was ist wirklich ist vernünftig, la parole va à l'être, car elle en vient de Heidegger - das Wort geht zum Sein weil es vom Sein herkommt), le significatif rejoignant le formel ou s'y refusant dans l'irrécusable perplexité de Zénon d'Élée ; secundo, quand je comprends, que le choix des choses à prouver joue le rôle des contraintes, que ne s'imposent que le bon goût et la noblesse. | | | | |
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| vérité | | | La vérité n'existe que dans des copies (mécaniques ou conceptuelles) de la réalité humaine. Viser la vérité, c'est être copiste ; le créateur peint le rêve, en accord musical mystérieux avec la réalité ; son but, c'est la beauté humaine, chantant le réel divin. | | | | |
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| vérité | | | Plutôt que de développer mes mirages, je devrais songer à l'enveloppement par images. C'est face au firmament que je dois être un grand Ouvert, à la poursuite du Beau et du Bon, blottis à mes frontières inaccessibles. | | | | |
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| vérité | | | Vivre dans un monde du vrai ou du faux, dans un monde sans métaphores, est rassurant mais plat. « La métaphore me désespère de la littérature » - Kafka - « Die Metapher läßt mich am Schreiben verzweifeln » - mais c'est comme avec le beau de Valéry – il est aussi ce qui procure la plus haute des espérances ! La hauteur s'appuyant sur la profondeur. Ce n'est pas l'accès lui-même à l'objet qui valorise celui-ci, mais le chemin d'accès. La métaphore, c'est la délicatesse du chemin. | | | | |
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| vérité | | | Presque rien de commun entre les domaines du bon, du beau et du vrai ; pourtant, ils disent que l'être en est l'intersection ou la quintessence – pourquoi s'étonner alors que, pour Hegel, l'être et le néant sont des synonymes ? | | | | |
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| vérité | | | Le soi inconnu m'oriente vers l'éthique, l'esthétique et la mystique ; le soi connu ne maîtrise, seul, que le vrai. « La distinction radicale entre l'être extérieur, le vrai, et le sujet intérieur, susceptible d'illusions »** - Levinas. | | | | |
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| vérité | | | L'évidence est conçue (les idéalistes) ou perçue (les matérialistes). Mais on parle de deux choses différentes : vérité ou adhésion. L'idéaliste du vrai peut être matérialiste du beau. | | | | |
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| vérité | | | Le pédant ennuie par son verbiage prosaïque autour de : pourquoi les choses doivent être vraies ? Le maître brille dans la poésie de : comment les images peuvent devenir belles, c'est à dire vraies ? | | | | |
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| vérité | | | Pour admirer Hélène la belle, il faut vénérer Marie la bonne et s'élever à Athéna la vraie. | | | | |
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| vérité | | | La vérité d'un homme, ce sont ses actions ; à l'opposé se trouve la beauté, ce mensonge sans mots usités, réveillant des rêves immobiles, inarticulés, muets. « La beauté est une tromperie muette » - Théophraste. | | | | |
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| vérité | | | Tous comprennent l'utilité du sacrifice de vérités au nom de l'éthique ; très peu sont capables de voir dans le sacrifice d'une vieille vérité – la fidélité à la création de vérités nouvelles, au nom de l'esthétique. Le beau inutile crée un langage, le bon utile se sert de l'ancien. | | | | |
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| vérité | | | Aucun geste consolateur final en vue, se dit le matérialiste, en se mettant à hurler au désespoir. Le beau mystère du monde me fait oublier l'absurdité ou l'horreur des problèmes et des solutions dans ce monde, se dit l'idéaliste, cet « Inconsolé, à la Tour abolie » (G.de Nerval), et s'enivre d'espérance que sa seule Étoile ressuscite, espérance qui est à l'opposé de la lucidité : « L'espoir, qui émerge de la réalité, tout en la niant, est la seule manifestation de la vérité » - Adorno - « Hoffnung ist, wie sie der Wirklichkeit sich entringt, indem sie diese negiert, die einzige Gestalt, in der Wahrheit erscheint » - la vérité est toujours une solution, tandis que toute espérance niche dans des mystères. | | | | |
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| vérité | | | Le monde émerveille par l'harmonie du Créateur divin ; les représentations bouleversent par l'harmonie des meilleures créations humaines ; et ce ne sont pas les contradictions dans le monde ou entre le monde et ses représentations qui sèment le doute et nourrissent l'ironie, mais l'incommensurabilité entre le réel et l'imaginaire ; les absurdistes et les sceptiques sont parmi les plus bêtes des observateurs et des créateurs – défauts des yeux et de la jugeote. | | | | |
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| vérité | | | Dans la sphère intellectuelle, ce qui compte, ce ne sont pas tellement nos acquiescements ou refus, que nos exaltations des beaux mensonges et nos mépris des basses vérités. | | | | |
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| vérité | | | La décadence humaine : avec l'âge, on ne porte plus la beauté, ensuite on ne vénère plus le Bien, enfin on devient indifférent au vrai. On perd la jeunesse du corps, la jeunesse de l'âme, la jeunesse de l'esprit. Incapable de rendre sacrées les ruines intemporelles, on devient soi-même une ruine du temps. | | | | |
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| vérité | | | L'art aphoristique est semblable à la science mathématique : une fois qu'on a défini des objets intéressants, inspirés par la nature et l'intuition, des propositions portant sur leurs propriétés viennent à l'esprit tout seules. En mathématique, on complète le tableau par la démonstration, le développement explicite par la logique, et dans l'art – par la monstration implicite, l'enveloppement par le mot. En ressortent une vérité ou une beauté. | | | | |
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| vérité | | | Le récit ou la musique de la vie : le vrai se charge du premier, le bon et le beau créent la seconde. | | | | |
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| vérité | | | À fouiller dans la nature humaine, ce qui me laisse optimiste, c'est que les détenteurs de vérités savantes sont rarement experts en beautés, et que les artistes s'avèrent insensibles aux affres du bien. Et le robot, qui règne aujourd'hui dans les têtes, est un phénomène passager ; des poètes ou des saints réapparaîtront encore certainement sur nos scènes profanées. | | | | |
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| vérité | | | Pour parler de l'existence, nous pouvons porter en nous trois mondes : celui du vrai, celui du beau, celui du Bien, dans lesquels nous plongent nos trois interprètes – l'esprit, l'âme, le cœur, et qui font de nous un intellectuel, un artiste, un saint. D'où trois cas extrêmes : si je ne reconnais que le monde du vrai, je devrais affronter, dans une lutte féroce, un désespoir noir ; si je ne vis que du beau, je vivrais une espérance dans l'inexistant ; si je me laisse emporter par l'émoi du Bien, je porterais l'amour ou la caresse à ce monde immatériel. L'existence est placée par l'esprit dans une représentation, par l'âme – dans un langage, par le cœur – dans la réalité. L'union des trois paraît être impossible ; il faudrait être un ange, ou celui qui n'affronte que les anges. | | | | |
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| vérité | | | Aristote et Platon, dilettante du vrai et dilettante du bien, sont franchement ignares dans le beau, qu'ils imaginent en tant qu'éclat du vrai ; le beau est une lumière invraisemblable, une source inattendue, une cause nouvelle des effets bienfaisants dans notre âme, un regard néophyte, faisant baisser nos yeux incrédules. Le vrai n'est qu'une représentation, tandis que le Bien est dans la réalité divine et le beau – dans son interprétation humaine. | | | | |
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| vérité | | | La recherche de la vérité est soit une tâche routinière (pour les scientifiques) soit vulgaire (pour les apprentis-philosophes). L'enthousiasme ou le désespoir ne peuvent en provenir que si le beau ou le Bien s'en mêle. | | | | |
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| vérité | | | Le vrai, le beau, le bon sont trois motifs exhaustifs et incontournables, pour remplir tout regard philosophique universel. Mais leurs matières, leurs sources, leurs valeurs sont incommensurables entre elles ; c'est pourquoi l'aspect systémique, chez un philosophe, est des plus secondaires, aucun trafic substantiel n'existant aux frontières. L'usage le plus juste consisterait à vouer le bon et le beau – à la recherche de consolations, et le vrai – à l'étude du langage. | | | | |
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| vérité | | | Les plaisirs non entachés de clarté sont les plus vifs, c'est pourquoi je dois abandonner fréquemment les vérités trop racoleuses et transparentes, en perdant, provisoirement, mon orientation. La répudiation d'un vieux savoir m'ouvre à une nouvelle jouissance. | | | | |
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| vérité | | | Le doute est géniteur du vrai, mais le fanatisme est frère du beau. Et Léonard : « Le peintre qui ne doute pas progresse peu » - « Quel pittore che non dubita, poco acquista » - confond, certainement, l’artiste avec l’ingénieur. | | | | |
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| vérité | | | Mes yeux doivent scruter le vrai du monde ; mon regard veut s’attarder sur le beau de l’illusion ; mon esprit peut en assurer la bonne cohérence. L’outil, le désir, la maîtrise. | | | | |
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| vérité | | | Aller au-delà de la pensée et de la connaissance (Plotin), du beau et du hideux (Baudelaire), du bien et du mal (Nietzsche) ne devient possible que grâce au regard, qui va au-delà du vrai et du faux : au-delà des valeurs on trouve leur rêve prévalent, moitié vrai moitié faux, on y trouve leur fontaine, digne qu'on continue à mourir de soif à côté d'elle. L'appel ou la conscience de l'au-delà, ne seraient-ils pas la définition même de la poésie ? Si la prose est une physique de l'écriture, la poésie en est une métaphysique. | | | | |
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| vérité | | | La vérité, même laide ou dégradante, paye, aujourd’hui, davantage que de beaux mensonges, dont, jadis, se nourrissait la création artistique. | | | | |
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| vérité | | | Si une nouvelle beauté ne violente en rien les vérités courantes, elle ne sera qu’une copie, une tautologie, un reflet. Ne peut être beau que ce qui crée un nouveau langage, dans lequel naissent des vérités nouvelles. | | | | |
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| vérité | | | Le vrai est une prérogative de la science ; l’art lyrique, et donc la poésie et donc la philosophie, ne naissent que des apparences. Dès que cet art se mêle du vrai, il devient artisanal, décoratif, didactique ; il foulera la terre, visera les horizons, mais perdra l’appel des firmaments. | | | | |
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| vérité | | | Dans l’obscurité du doute, la vérité naît comme une éclaircie, pour devenir une blanche lumière, dont profite la beauté, pour projeter ses ombres bariolées. | | | | |
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| vérité | | | Tous nos mouvements, de l’extase au calcul, partent du corps ; mais pour devenir intelligible, il doit s’allier avec nos facettes divines. Jadis, il pratiquait la connivence avec le cœur et l’âme, dans le sacrifice ou dans la beauté. Platon : « Les philosophes s’exercent à la séparation de l’âme et du corps » - voulut le détacher de l’âme ; le christianisme l’arracha du cœur ; il ne resta que l’alliance avec l’esprit, pour réduire le corps à l’hygiène et à l’obéissance syllogistique. | | | | |
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| vérité | | | La vie est pleine de mystères du Bien et de problèmes du Beau ; pour trouver son bonheur lumineux, en leur compagnie, il faudrait se détourner des solutions du Vrai, qui, le plus souvent, nous plongent dans un sombre désespoir. « Le bonheur est dans l’ignorance du vrai » - Leopardi - « La felicità consiste nell'ignoranza del vero ». | | | | |
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| vérité | | | Le Beau doit avoir assez de courage pour se mettre au-delà du Bien et assez d’intelligence pour se mettre au-dessus de la Vérité. Le vrai est affaire des archives ; seuls des crétins patentés sont persuadés que « dans l’art, comme dans la pensée, nous cherchons la vérité » - Hegel - « daß wir in der Kunst wie im Gedanken die Wahrheit suchen ». L’art chante le Bien ; l’art est une vérité trouvée, créée ; dans l’art on ne cherche que le Beau. | | | | |
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| vérité | | | La vie s’identifie, de plus en plus, avec le Vrai et se détache du Beau, d’où le prestige de la technique et le dépérissement de l’art. | | | | |
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| vérité | | | Je ne connais pas un seul artiste qui atteindrait à la beauté, tout en ne visant que la vérité. De ceux qui affirment l’avoir réussi émane surtout l’ennui. | | | | |
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| vérité | | | Il est absurde d’aimer une vérité. Mais une vérité peut traduire une harmonie, insoupçonnée et stupéfiante, du monde ; seule celle-ci mérite une admiration. Aimer la vérité, c’est comme aimer les couleurs, utilisées pour peindre un tableau, et oublier le tableau lui-même. | | | | |
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| vérité | | | La nature des contradictions, en philosophie, dépend d’une sorte de stabilité de la démarche dans l’écriture : la stabilité de la marche relève de la mécanique ; celle de la danse – de l’esthétique ; celle du vol – de la mystique. Les contradictions, dans le premier cas, sont signe de la bêtise ; dans le deuxième – de la maîtrise des langages ; dans le troisième – de la musique contrapuntique. | | | | |
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| vérité | | | Hanté ou guidé par la beauté, tu dévieras certainement de la voie de la vérité et même glisseras quelques contre-vérités, au nom de l’harmonie du tout. Meurtrier du juste provisoire, tu sacreras l’injuste éternel. « Qu'il est facile de tuer une vérité ; mais un mensonge, bien tourné, est immortel » - M.Twain - « A truth is not hard to kill, and a lie, told well, is immortal ». La vérité n'a pas de lignée descendante, elle n'enfante pas de langage ; le mensonge, lui, en donne naissance à un, celui où il se transforme en vérité. | | | | |
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| vérité | | | Ceux qui échouent à atteindre une hauteur, où naît la beauté, se rabattent sur les recherches de la vérité, au fond grisâtre de leur niaiserie. | | | | |
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| vérité | | | La plus grande vertu, pour eux, c’est être dans le vrai. Je préfère vivre du bien ou rêver du beau. | | | | |
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| vérité | | | Garder la soif, en tant que désir primordial, est le premier souci de l’homme sensible. Deux entités opposées, la vérité (discours qui se démontre et vise le savoir) et la métaphore (discours indémontrable, visant la beauté), contribuent, à parts égales, à l’entretien de cette soif. | | | | |
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| vérité | | | Le génie crée une toile de fond, un langage, tissé par un nouveau style ; tandis qu’au premier plan doivent palpiter des états d’âme exceptionnels et non pas végéter des vérités, tôt ou tard communes. « La première et la dernière exigence qu’on adresse au génie est l’amour de la vérité » - Goethe - « Das Erste und Letzte, was vom Genie gefordert wird, ist Wahrheitsliebe » - il n’y a qu’une poignée de belles vérités, qui méritent une passion ; l’immense majorité ne méritant qu’un intérêt pragmatique. | | | | |
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| vérité | | | Les logorrhées spinozistes, hégéliennes, phénoménologiques, proférées pourtant par des personnages érudits, s’expliquent par le non-usage de la contrainte la plus importante qu’aurait dû appliquer tout auteur de discours intellectuels – avant de retenir une assertion, la confronter à ses contraires. S’il se trouve un couple d’opposés, admettant des justifications intellectuelles ou esthétiques comparables, - biffer l’assertion, elle est due au hasard, au caprice, à l’arbitraire ; c’est l’antithèse du bon goût. | | | | |
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| vérité | | | Le talent n’est pas dans la meilleure maîtrise du beau ou du vrai, mais dans le comment, dans la faculté de les rendre organiques, répugnant au mécanique, émanant de l’imprévisible, mais allant de soi, sans pourquoi. | | | | |
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| vérité | | | La poésie est dans la langue, et la vérité – dans le langage (langue plus représentation). La poésie (élégance) de la vérité est dans l’intelligible, et la vérité (affectivité) de la poésie – dans le sensible. | | | | |
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| vérité | | | La science – recherche de règles nécessaires dans un océan du possible, au nom de la tyrannique vérité ; l’art – création de règles possibles, ressenties comme nécessaires, au nom de la beauté libre. | | | | |
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